The Project Gutenberg eBook, La Mère de Dieu, by Leopold von Sacher-Masoch


This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org





Title: La Mère de Dieu


Author: Leopold von Sacher-Masoch



Release Date: June 21, 2013  [eBook #43003]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MèRE DE DIEU***


Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La Mre de Dieu (Die Gottesmutter) (1886)

Produced by Daniel FROMONT


SACHER MASOCH


NOUVELLES TRADUITES DE L'ALLEMAND
AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
PAR
Mlle STREBINGER

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
79, BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 79
1886

Droits de proprit et de traduction rserves


LA MRE DE DIEU


CHAPITRE PREMIER


Sabadil, un jeune paysan de Solisko, tait sorti dans la fort pour
entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il tait tout petit, dj il
abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois
ds qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait
tendu des piges et des lacs dans tous les bocages; toute l'anne
retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mlodieux
dans la chaumire qu'habitaient les parents de Sabadil.

Un dit avait t proclam par la suite. Il tait svrement interdit
de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener
au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque
jour, aprs avoir termin son ouvrage; et, le dimanche aprs midi, il
ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la fort, dont
les chnes puissants, les htres et les bouleaux frles s'tendaient
entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna.

Les gens s'tonnaient de ne pas voir Sabadil  l'auberge, ou, comme il
tait garon, de ne pas le voir se rendre derrire l'glise, sur la
plate-forme o la jeunesse dansait, les jours de fte, pendant que le
vieux prtre envoyait sa bndiction du haut de sa chaire sur les
fidles et que l'orgue grondait sourdement en une longue
plainte. Sabadil ne s'inquitait pas de ce qu'on pouvait penser de
lui. Oh non! pas a. Lui-mme tait surpris quelquefois de cette force
irrsistible qui l'entranait depuis si longtemps dans la solitude,
sous les grands arbres.

Il y allait comme  une fte; ses hautes bottes luisaient au soleil,
son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrtant
au-dessous du genou; sa blouse du mme tissu, fort courte, tait
serre par une belle ceinture de cuir qui lui servait  la fois de
bourse et de blague  tabac, et o taient suspendus son couteau, son
briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balanaient deux
superbes plumes de paon.

Sabadil s'tait arrt au sortir du village. Il avait cru entendre le
gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en
fleurs. Puis il avait pris  travers champs. On avait rcolt une
grande partie des grains; mais le mas tait encore debout, dressant
ses larges pis dont la teinte dore rivalisait avec les cheveux des
petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout
entre les sillons se trouvaient des alouettes prtes  s'lever dans
l'air en chantant.

Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait
bientt ramener son regard  terre, tant le bleu du ciel tait pur et
blouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un lger flocon
blanc et immobile comme un agneau qui se serait gar de son troupeau
et qui n'ose avancer tout seul. L'air tait chaud et lourd. Le soleil
clairait la campagne, rchauffant ses teintes vives.

Une source limpide, aux ondes vertes et cumeuses, descendait dans la
valle en sautillant, et prs de cette source, au milieu d'un bouquet
de bouleaux aux troncs satins, se trouvait un petit moulin, qui, lui
aussi, tait en fte ce jour de dimanche. Sa roue schait aux caresses
de la brise. Ses volets taient ferms. Pas un souffle n'agitait les
branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baigns de
lumire. Tout  coup un rouge-gorge se mit  chanter dans un
noisetier. Et comme Sabadil s'arrtait et tendait l'oreille,
absolument ravi, la gentille petite bte sautilla de feuille en
feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune
frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'corce
d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une
note trange.

Sabadil avanait toujours. Autour de lui une grande fracheur
montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont
les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds,
la mousse tincelait comme seme d'tincelles d'or. Sabadil suivit le
ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se
chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y
avait aussi des papillons qui humaient la fracheur, et des escargots
qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de
vanille remplissait l'air.

Bientt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La fort
s'claircit. Une sorte de petite valle s'ouvrit entre les coteaux
fleuris. Et tout  coup Sabadil remarqua une prairie blanche,
compltement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant
trs surpris.

Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la valle tait entirement
tapisse de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des
abeilles et des gupes y butinaient avec un bourdonnement sourd et
continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit  l'ombre
d'un buisson d'glantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y
perait des trous, les oiseaux se mirent  chanter autour de lui,
comme s'ils n'eussent attendu que sa prsence pour commencer leur
concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas
cependant  la faon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de
village qui frappe de son coude la table mouille d'eau-de-vie  la
taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant  des
branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux chos leur
note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille
mlodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons
populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine.

Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prtait
l'oreille. Enfin, son sifflet tait termin, un vritable sifflet
galicien, long et mince comme une flte de berger. Sabadil le porta 
ses lvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et
plaintives, semblables  celles de la mlancolique Dumka. Les oiseaux
arrtrent leur ramage, comme surpris par ces modulations
langoureuses, si diffrentes de leurs cris joyeux et de leurs
gazouillements pousss au soleil dans les rameaux verts des arbres.

Un long moment s'coula avant que les petits oiseaux reprissent leur
ramage et rpondissent  Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent
depuis des milliers d'annes, sans jamais en varier une seule
note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait,
car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un
sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un livre
arriva dans la clairire en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues
oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face
et disparut dans le fourr. Pendant un instant on n'entendit que le
battement rgulier du pic; puis un cri perant s'leva dans le
lointain. Sabadil se releva prcipitamment. Il se dit que ce n'tait
pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occup  pondre ses
oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque
malgr lui, se dirigea du ct d'o le cri tait parti. L'tang tait
proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda  sa surface
verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient
aussi taient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes,
jusqu' leurs panaches bruns paillets d'argent. Des algues, des
nnuphars, des lis de rivire toilaient la mare, y dessinant de
bizarres broderies. Des narcisses odorifrants fleurissaient dans la
mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda
l'eau. De petites lueurs y passaient comme des clairs. Par moments un
bouillonnement montait  la surface, ou un poisson fouettait l'onde
avec sa queue. Une grande fracheur rgnait. Comme Sabadil ne
dtournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'
lui; il se sentit enlac comme par deux bras glacs, et le mme cri
lugubre qui l'avait effray tout  l'heure se fit entendre avec un
accent rauque et dsagrable. Soudain un visage se dessina dans l'onde
pure, un beau visage de vierge encadr de cheveux blonds.

Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement.

A ses cts, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte,
si grande qu'elle le dominait presque de la tte, bien qu'il ft de
taille moyenne. Son visage tait un visage de Madone au teint blanc,
dlicatement teint de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves,
tait tresse et dispose en nattes lourdes au sommet de la
tte. L'trangre portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon
de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert fonc d'o
sortait une chemise d'une blancheur blouissante. Son cou tait par
de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus,
longuement, avec une bienveillante surprise.

Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette
femme tait l, qu'elle tait venue pour le
rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche
s'pongea le front. Son coeur battait  se rompre. Un bourdonnement lui
montait aux oreilles.

Tout  coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut
reculer, et cependant son pied demeura comme attach au sol; elle se
pencha et cueillit un narcisse, trs bas, prs de sa racine. Puis, sa
fleur  la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baisss,
humble  la fois et fire comme une sainte.

Que fais-tu ici?  demanda enfin Sabadil remis de son motion et
enveloppant l'trangre d'un bon et doux regard.

Sans lui rpondre, la jeune fille le toisa et le considra un
instant. Puis, d'une voix basse et trangement mlodieuse, elle lui
dit,  son tour:

 Qui es-tu? et quel est ton nom?

- Tu me questionnes comme si la fort t'appartenait, repartit Sabadil
avec un malicieux sourire.

- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille  voix basse. Ainsi,
dis-moi plutt comment tu t'appelles.

- Sabadil.

- Et d'o es-tu?

- De Solisko.

- Tu es paysan?

- Oui.

- Tu es bien mis, continua l'trangre: tu es sans doute riche.

- J'ai de quoi vivre , rpondit Sabadil.

La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourr et les
touffes d'herbe, et se dirigea du ct de la fort.

 Et toi, qui es-tu?  demanda Sabadil qui l'avait suivie.

Pas de rponse.

 N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'couter? 

Toujours pas de rponse.

As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui
donc t'attire dans cette solitude?

- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la batitude, rpondit la
jeune fille. Je trouve ici la prsence de Dieu. 

Une flamme passa dans les yeux bleus de l'trangre, comme elle disait
ces mots.

 Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'
l'glise. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du
prtre, et je prfre le parfum des fleurs  l'encens des glises.

- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'cria l'trangre d'un ton
vif, presque joyeux.

- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec
attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du
village, et que tu danses avec les garons, sous les ormeaux, le
dimanche. Non, vraiment, il ne me parat pas possible qu'on te prenne
par la taille pour te faire danser, et pourtant... oui, pourtant,
comme tu es pare... et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la
plus belle femme que j'aie vue!

Sabadil passa son bras autour des paules de la jeune fille; mais
celle-ci se dgagea avec une telle douceur, une si grande dignit et
une figure si srieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses
caresses. Il recula de deux pas, trs confus.

 Tu es peut-tre marie?  dit-il au bout d'un instant, d'une voix
trs faible.

Elle secoua la tte avec un sourire imperceptible. Lui la considra
longuement. Quelle belle fille c'tait! Et non seulement elle tait
belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose
de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portt point haut la
tte; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chastet
nave. Non, srement, ce ne pouvait tre une paysanne! Sabadil, tout
d'un coup, se sentit envahi par une grande gne, quoiqu'il ne ft
gure timide.

 On ne te prendrait pas pour une paysanne,  te voir, reprit-il.

- Je suis peut-tre comtesse, rpondit-elle avec calme.

- Non, tu es une sainte! 

Elle ne rpliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lvres
roses.

 Quelles belles fleurs! dit-elle tout  coup, et comme elles
embaument! Que disais-tu donc tout  l'heure? Comme elles sont plus
odorifrantes que l'encens! 

Un regard suffit  Sabadil. Il comprit qu'elle dsirait un bouquet de
ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit  l'oeuvre et rassembla
une gerbe norme et parfume, qu'il tendit  sa compagne. Lorsqu'elle
la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui taient fines et
blanches. Srement ces mains-l n'avaient mme jamais tenu d'aiguille.

 Vois ces fleurs, reprit l'trangre, elles sont l'image du
vice. Comme lui, elles sont sduisantes, et belles, et nuisibles. Quel
parfum suave! Et si nous les laissons prs de nous, durant notre
sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu' tuer par
leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans
souci de ton salut ternel. Le pch flatte tes sens, menace ton me
de perdition! 

Ses beaux yeux bleus taient arrts sur Sabadil, pntrants et
svres.

 Es-tu fille d'un prtre? demanda le jeune homme en riant, non sans
ironie.

L'trangre secoua la tte et soupira. Ils avaient atteint un endroit
marcageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda
autour d'elle.

Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire?

- Un pont , dit-elle gravement.

Il se hta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et
couchs dans le gazon et de les tendre sur le sol fangeux. La jolie
fille le considrait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte
et robuste, ses bras musculeux, son front bas o les boucles de sa
chevelure tendaient comme un voile, son nez retrouss, ses pommettes
saillantes, son menton arrondi et ses joues hles par le soleil et le
grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied
lourdement. L'trangre vit qu'il avait le pied petit et bien fait
dans son lgante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider 
passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il
tait fait pour obir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste,
on voyait qu'elle avait l'habitude de commander.

 Comme tu as le cou blanc! s'cria tout  coup Sabadil, qui suivait
la jeune fille  quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux
champs et que tu ne travailles pas au soleil. 

Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'vita, et un rang de
son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges
roulrent dans la mousse.

 Allons! ramasse-les-moi  prsent , dit la jeune fille, toujours
grave, presque suppliante.

Sabadil s'agenouilla dans la fougre et rassembla les coraux pars
sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils
reprirent leur route. Elle le priait tantt d'carter les branches qui
la gnaient dans son passage, tantt de lui apporter les baies de
quelque buisson loign. Sabadil, le fier Sabadil, lui obissait sans
mme qu'elle lui donnt d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui
suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un
rve. L'trangre l'tonnait de plus en plus par son maintien digne et
grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit  tout propos
lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache
son visage, elle est gauche.

L'trangre, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple,
naturelle, froide et majestueuse.

Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu  peu son enthousiasme;
ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, dcouvrant ses dents
blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement.

Ils atteignirent un gros chne, prs duquel tait dresse une croix
taille  coups de hache. La jeune fille s'arrta.

 Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce ct. O vas-tu,
toi?

- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil.

- Non.

- Alors, dis-moi d'o tu es. 

Elle se tut.

 Es-tu de Brebaki?

Elle ne fit aucun mouvement. Ses lvres ne laissrent pas chapper un
son.

 Te reverrai-je? continua Sabadil.

- Si Dieu le permet, rpondit-elle en le perant d'un regard froid qui
l'intimida.

- Dis-moi o je puis te voir, insista Sabadil.

- Je ne le chercherai pas.

- Mais moi, je te chercherai.

- Ne fais pas cela; dans ton intrt, ne le fais pas, dit-elle avec
une sereine majest.

- Crois-tu me faire peur? s'cria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains
rien, moi, entends-tu?

- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lvre ddaigneusement
retrousse; sans cela, tu....

Elle n'acheva pas.

 Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple!

- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber
ses mains jointes.

- Une fille aussi chaste que belle! 

Il s'approcha d'elle, trs prs, et saisit ses mains; elle ne le
repoussa pas, mais le pera d'un regard si pur, qu'il avait quelque
chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer
un baiser. Pourtant elle fronait les sourcils d'un air de colre.

 Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un pch en
portant les mains sur moi.

- Ce pch, Dieu me le pardonnera!  dit Sabadil.

Il enlaa dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un
baiser.

Elle se dgagea sans un mot. Son beau visage tait enflamm de colre,
mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui
de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait l, immobile, comme ptrifi,
elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle tait
venue.

A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie trangre,
Sabadil se sentit saisi d'un trouble trange. Un sentiment inconnu et
qui n'avait rien d'agrable le poursuivait et l'empchait de vaquer 
ses occupations comme  l'ordinaire. Il tait devenu pensif. Il ne
mangeait pas. Il n'avait aucun apptit. Il ne buvait pas non plus, et
ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux
mme ne parvenait plus  le distraire. Il ne se rendait plus dans la
fort pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau
l'inconnue. Il y alla frquemment. Il ne la rencontra nulle part.

Il se mit alors  errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs
heures. Une fois, il pntra si avant dans le fourr, qu'il aperut,
par une claircie, la croix dore et le toit de briques rouges de
l'glise de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands
tilleuls ombrageaient l'enceinte sacre. Il marcha encore plus avant
jusqu' la lisire de la fort. Le village s'tendait  quelque
distance. Un peu  l'cart, Sabadil remarqua une vaste mtairie. Elle
tait entoure d'une forte haie, trs haute. Mais Sabadil, de la
colline o il se trouvait, pouvait voir les dispositions du
btiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite
en bois, passe  la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande
galerie en ornait le fronton. Une galerie  colonnes, cache  demi
par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un
charmant aspect.

Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait
dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se
saisit de lui tout  coup. Il se jeta sur le gazon,  l'ombre d'un
noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fentres de la
mtairie. Il croyait  chaque instant voir la porte s'ouvrir pour
livrer passage  l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait
pas de regarder.

Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient 
l'horizon se dorrent subitement. Et les oiseaux se mirent  chanter
dans les ombrages.

Sabadil remarqua un petit chariot tran par deux forts chevaux qui
s'avanait sur la route. Le chariot prit la direction de la
mtairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il tait conduit
par une femme, elle tenait les rnes  la main et un fouet. Elle
tourna la tte du ct de Sabadil. C'tait l'trangre de la
fort. Deux normes chiens-loups se prcipitrent  sa rencontre, en
aboyant au poitrail des chevaux, qui leur rpondirent par des
hennissements joyeux. La carriole s'arrta  la porte de la maison. Un
jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue
descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les
normes chiens s'taient couchs  ses pieds. Ils se levrent et la
suivirent lorsqu'elle entra dans la maison.

Sabadil, qui involontairement avait quitt son lit de gazon pour
suivre cette scne, se dirigea entre les taillis qui s'tendaient de
la fort,  la route, du ct de la mtairie. Son attention fut
vivement frappe tout  coup par quelque chose de rouge, comme un
pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha,
et se trouva en prsence d'une toute petite fille, pieds nus, vtue
d'une chemise, la tte couverte d'un mouchoir carlate et qui rongeait
un pis de mas rti, assise dans la mousse.

 Dis-moi, petite, sais-tu  qui appartient cette belle mtairie? 
lui demanda-t-il.

L'enfant le regarda de l'air indcis d'un animal qui ne sait s'il doit
mordre ou caresser.   Qui demeure l? dans cette mtairie? Ne
comprends-tu pas? rpta Sabadil.

- La mre de Dieu , rpondit la petite d'un air craintif.

Sabadil clata de rire.

 Comment nommes-tu le paysan  qui appartient cette ferme? 

Il l'indiqua du doigt.

 Ossipowitch , dit l'enfant.

Elle se leva, prit son pi de mas qu'elle avait pos prs d'elle et
s'enfuit  toutes jambes.

Sabadil s'avana jusqu'auprs de la haie. Il se blottit dans un
buisson et attendit l'obscurit, qui tomba rapidement. Les oiseaux
s'taient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des
chauves-souris seul traversait l'air. Une large toile tincelait dans
le ciel bleu. La fort et les taillis se trempaient de rose. La brise
souillait, tout imprgne d'une odeur de fenouil et de thym, et plus
tard, lorsque le ciel fut couvert d'toiles et que les fentres de la
ferme furent claires, les rossignols se mirent  chanter au bord du
ruisseau.

Sabadil se tint col jusqu' ce que les lumires des croises fussent
teintes et que l'on n'entendt plus les soupirs des rossignols. Tout
dormait. L'air tait chaud et lourd, charg de parfums. De temps en
temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien
dans la campagne. Dans la fort deux lueurs se mirent  errer entre
les troncs blancs des bouleaux. C'taient les yeux d'un chat
sauvage. Ils disparurent dans les feuilles.

Sabadil s'assit par terre et appuya sa tte sur une pierre recouverte
de mousse. Il couta un moment encore les grelots des chevaux qui
paissaient dans la prairie, puis il s'endormit.

Lorsque Sabadil se rveilla, un frisson de fivre le secoua. Il se
leva, rejeta ses cheveux en arrire, et regarda autour de lui. Le
soleil n'tait pas lev. On ne voyait aucune lueur 
l'horizon. Cependant l'obscurit tait moins intense. Les toiles
plissaient. Le vent tait vif et frais. Il soufflait  travers les
arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannires. Il
faisait vraiment trs froid.

Soudain une clart livide passa dans la campagne et sur les pturages;
les oiseaux se mirent  chanter dans les jardins et sur les arbres de
la fort, tous  la fois et joyeusement.

Des lumires parurent aux croises de la mtairie.

La porte s'ouvrit. Sabadil aperut, agenouille dans le corridor, une
jeune fille occupe  laver les carreaux. Une bougie tait place prs
d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille
femme; toutes trois sortirent, et restrent un instant  respirer
l'air frais du matin, dans le jour ple de l'aube naissante. Enfin,
elle parut, celle que Sabadil attendait, et  qui tous semblaient
obir dans la maison, l'trangre de la fort. Elle sembla  Sabadil
plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte
encadre de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge
et sa pelisse bleue borde d'agneau. Sur la tte elle avait un foulard
blanc nou en manire de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la
galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes.

Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit 
la fontaine avec deux seaux passs  une perche qu'elle portait sur
l'paule. Elle remplit ses seaux  plusieurs reprises et alla les
vider dans une grande cuve, prs de la porte. La vieille femme et les
deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine
en terre et en bois, qu'elles se mirent  nettoyer dans la grande
cuve. Chaque fois que l'trangre donnait un ordre, celle  qui il
tait adress accourait rapidement, et se tenait en sa prsence dans
une attitude respectueuse, comme une esclave.

Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la
pointe des pieds, et se prsenta devant l'trangre, subitement. Les
chiens se prcipitrent vers lui, avec des hurlements
terribles. L'trangre tendit la main en leur ordonnant de se
taire. Ils se retirrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus.

 Qui cherches-tu ici? demanda l'trangre sans s'mouvoir et arrtant
sur lui un regard svre.

- Toi.

- Moi?... Et que me veux-tu?

- Dieu le sait. Moi-mme je l'ignore. 

Sabadil resta debout devant elle, la dvorant des yeux. L'trangre
n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses
genoux, comme en prire.

 Tu es bien matinale! continua-t-il.

- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de
terminer tous les travaux du mnage avant le lever du soleil.

- Mais, toi, tu ne travailles pas.

- Je n'ai pas  travailler. 

Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'claircit, s'alluma. Le
soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles
humides.

 Et toi, demanda la mystrieuse fille, comment se fait-il que tu sois
ici  cette heure?

- J'ai pass la nuit dehors, rpondit-il.

- Pour quoi faire?

- Pour tre prs de toi, dit-il d'une voix basse et trs douce, en
baissant les yeux. Voil bien longtemps que je te cherche. C'est
hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti l-bas dans
ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des toiles. Je
voulais te revoir. 

Elle baissa les yeux et parut rflchir. Puis elle releva la tte et,
tournant vers lui son doux visage, elle le considra longuement, comme
si elle et voulu lire dans son me.


CHAPITRE II

 Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brve.

- Je sais seulement comment s'appelle le paysan  qui appartient cette
mtairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton pre?

- Nilko Ossipowitch est mon pre. 

La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'paule.

 As-tu fini? demanda celle  qui tous obissaient.

- Oui, Mardona.

- Tu t'appelles Mardona?

- Tu l'entends , repartit-elle; puis, se tournant du ct de la
grande fille, elle continua:  Va  l'table, Anuschka, et trais les
vaches.

- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble.

- Oui, c'est ma soeur. 

Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint
color. Mais elle tait loin d'tre aussi jolie que sa soeur. Son
visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse o l'on
aurait plac une chandelle. Ses cheveux taient d'un blond trs
clair. Elle tenait les yeux trs ouverts et avait toujours l'air
stupfait. Elle s'loigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que
la vieille femme, qui tait petite et maigre et marchait vote et
comme courbe sous un joug, tirait Mardona par sa manche.

 La vaisselle est-elle lave?  lui demanda celle-ci.

La vieille fit de la tte un signe affirmatif.

 Maintenant tu peux aller prparer le djeuner, mre , ordonna
Mardona.

La vieille femme soupira, s'loigna et rentra dans la maison, dont
elle ferma la porte derrire elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il
tait surpris de ce qu'elle donnait des ordres  tout le monde; et de
la faon respectueuse avec laquelle on lui obissait, tandis qu'elle
restait assise, l, les bras croiss, comme une barine. Le sang afflua
au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que
son amour pour elle tait profond.

 Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes
seuls, si tu as quelque chose  me demander, parle.

- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il.

- Dois-je parler pour toi?

- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert....

- Tu m'aimes, Sabadil?

- Oui, Mardona, je t'aime!

Le coeur du jeune paysan battait  se rompre. Il regardait l'trangre
d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon.

 Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lvres
ddaigneusement.

- Tu es fche contre moi?

- Non.

- Mais toi, tu ne m'aimes pas? 

Il fit un mouvement, qu'elle interprta  faux. Elle tendit la main
vers lui, d'un geste menaant. Ne m'approche pas, homme, si le salut
de ton me t'est cher. Tu as dj assez pch.

- Mais... je voulais..., bgaya-t-il.

- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons.

- Tu me permets de venir te voir? 

Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de mas. Le
brouillard matinal se tranait lentement  terre, s'vaporant peu 
peu.

 Je te le permets , dit Mardona.

Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des
choses.

 Je te remercie, s'cria Sabadil fou de joie.

- Ne te rjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je
sais que tu auras peur de moi.

- Peur!... pourquoi donc?

- Lorsque tu sauras qui je suis.

- Je ne te comprends pas.

- Prends patience! tu ne tarderas pas  apprendre bien des choses que
tu ne souponnes pas. Adieu! 

Elle se dirigea vers la porte. L elle hsita un instant sans le
regarder. Puis elle tourna la tte et le contempla longuement, avec
tendresse, presque amoureusement, par-dessus son paule.

 Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! 

En prononant ces mots, elle rentra et ferma la porte.

Sabadil resta un instant  regarder la maison; puis il soupira,
repassa par-dessus la haie, et se dirigea du ct de la fort. Le
brouillard se tranait dans les taillis, pareil  de l'eau sale, et
voilait les arbres. Le soleil, en l'clairant, semblait l'attacher 
la terre, l'crasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la
route, plong dans ses rflexions.

Il entendit rsonner de petites clochettes prs de lui: il regarda et
vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de
toile, tran par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout
cass, revtu d'un cafetan vert grenouille.

 H! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donn aux juifs.], as-tu une petite
place pour moi? lui cria Sabadil.

- Pourquoi pas?  rpondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une
place sur la planche qui lui servait de sige.

Les chevaux s'taient arrts d'eux-mmes. A peine Sabadil se fut-il
assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se
remirent en route. La carriole longea la fort, d'o s'levait un
brouillard intense, pareil  la vapeur d'une chaudire.

 Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commena le juif
d'un air goguenard.

- Comment?

- Ignorez-vous que le paradis se trouve  Fargowiza-polna?

- Je ne vous comprends pas.

- Le paradis,... le beau jardin.

- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc  faire Fargowiza-polna
avec le paradis?

- D'o donc tes-vous? demanda le juif tout surpris.

- De Solisko.

- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des
Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de
la Bukowine, trs rpandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]?

- Si fait! mais je ne m'en suis gure inquit.

- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en
faisant claquer les rnes sur l'chine de ses maigres chevaux. Ces
gens sont loin d'tre aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils
sont, du reste, loin d'tre aussi saints qu'ils en ont l'air.

- Comment? ce ne sont pas des chrtiens?

- Pourquoi ne seraient-ils pas chrtiens? reprit le juif. C'est vrai
qu'ils n'ont pas de prtres et pas d'glises, ni baptme, ni
communion, ni, en gnral, aucun sacrement, comme vous autres. Ils
n'adorent pas les saints.

- Mais Jsus-Christ Notre-Seigneur? 

Le juif ne fit pas de rponse.

 Ce sont, du reste, reprit-il aprs une pause, des gens trs actifs,
trs paisibles et trs doux. Ils sont tous gaux entre eux. Il ne s'y
trouve ni matre ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien
habills, tout  fait remarquables sous certains rapports, comme les
Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les
Karates, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte
juive qui rejette le Talmud, dfend le commerce et s'occupe
d'agriculture. Les uns et les autres possdent en Galicie et dans la
Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralit et trs
actifs.] ou les Karates. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien
librement. C'est pourquoi, je le rpte, ils ne sont pas si saints
qu'ils en ont l'air.

- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?

- Oui, oui, rpondit le juif en riant  gorge dploye. Pourquoi ne
l'adoreraient-ils pas? Ils possdent une Mre de Dieu et une jolie
Mre de Dieu, vivante, et pas trop sainte,  ce que l'on dit. Du
reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout
le jour durant. Et, pares, Seigneur Dieu, pares magnifiquement
comme pour la danse.

- Mais que fait donc cette Mre de Dieu? demanda Sabadil vivement
intrigu.

- Elle rend justice; elle prononce l'arrt sur les pcheurs. Mais leur
croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.

- La Mre de Dieu est donc une crature vivante?

- Pourquoi serait-ce une crature morte? repartit le juif. Elle est 
leur tte et prtend reprsenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent
et lui obissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se
manifeste  eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout
dvous. Ils vont jusqu' baiser ses vtements et  lui embrasser
les pieds.

- Etrange! dit Sabadil en secouant la tte. Et par quel hasard est-ce
une femme qui est  la tte de cette secte?

- Parce que c'est par la femme que le pch est entr dans le
monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la
rdemption et le rtablissement du paradis.

- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant
incarn?

- La Mre de Dieu est lue par la communaut entire, repartit le juif
en souriant, lorsqu'elle a pri et se croit pntre de
l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a
choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle
ft rien pour cela. Il parat qu'elle exerce une influence sur ces
hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce
que c'est vrai,... il parat qu'elle a fait des miracles, dj. Des
malades ont t guris par elle; des morts ont t ressuscits; la
prire seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout
comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez
les Chassides.].

- Etes-vous par hasard un Chasside?  demanda Sabadil.

Le juif haussa les paules.

 Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un
Prostock (1) [(1) Paria, imbcile, chez les Chassides, celui qui ne
comprend pas leurs leons.]?

- Et cette Mre de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pntr
d'un trange soupon.

- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle
femme, mise comme une princesse.

- Vraiment?

- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reoit
des cadeaux de tous cts. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et
non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrtiens, et
des Turcs, et des paens, se rendent vers elle en plerinage. Ils la
rvrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute
la contre de ce ct de la fort lui rend hommage. Elle rgne comme
un sultan. Ils tremblent tous devant elle.

- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.

- Mardona.

- Mardona Ossipowitch! s'cria Sabadil.

- Oui, Mardona Ossipowitch.


CHAPITRE III

Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle
resta assise au balcon tout l'aprs- midi, regardant sur la route 
travers le rideau d'glantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du
soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra
de nouveau  la fentre; la ple clart de la lune baignait en plein
son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa
douloureusement. Elle ferma la fentre, sans bruit, avec une telle
prcaution, que les gonds de la croise ne grincrent mme
pas. Quelques jours s'coulrent, Sabadil ne se rendit pas 
Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine
comme une pierre. Jusqu' prsent il tait all  l'glise, chaque
dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun
got. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il
n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se
rappelait que ce que sa mre lui avait enseign. On oublie rarement
les leons et les conseils des mres. Par moments il lui prenait
l'envie de seller son cheval et de se rendre  Fargowiza-polna. Puis
une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller l-bas, c'tait
quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois
l'gayait et l'intressait lui paraissait maintenant terne et sans
charme. Toutes ses penses taient concentres sur une femme, sur une
seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donn son coeur,
rellement, et qu'un moment viendrait, tt ou tard, o il se
rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.

Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval
et traversa la fort, suivant de petits sentiers touffus o ne
passaient gure que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur
Fargowiza-polna.

La valle qu'habitait Mardona tait, lorsque le soleil y brillait, un
vritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts
y taient parfaitement entretenus, et le village lui-mme tait si
joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il
y rgnait un grand calme, une tranquillit solennelle de jour de
fte. Les rues, les cours des mtairies, y taient dans l'ordre le
plus parfait.

Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien
seul le flaira en grognant. Il atteignit bientt une grande mtairie,
la mtairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa
monture, lentement. Les barrires et les dpendances de la ferme
taient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de
troncs de jeunes arbres recouverts d'paisses lattes et rappelant
vaguement les blockhaus des Prairies.

Sabadil remarqua que la proprit se composait de deux maisons, dont
l'une tait en faade sur la route, du ct de la fort, tandis que
l'autre tait btie un peu  l'cart et presque entirement dissimule
par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant
que cette dernire ne ft l'habitation de Mardona, la Mre de
Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour,
et une autre sur le derrire, en communication avec une petite grille
ouvrant sur les champs, par o l'on pouvait, sans tre vu, sortir dans
la campagne.

La grande mtairie des Ossipowitch avait un grand nombre de
dpendances, de granges, de chenils et d'tables. Au milieu de la cour
se dressait un immense pigeonnier. A droite s'tendait le jardin
potager, qui tait trs vaste.

Les toits des btiments taient couverts de nues de pigeons, dont le
roucoulement accompagnait le tac rgulier des batteurs en grange. Un
paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de
l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-tre et l'ordre le
plus parfait.

Personne n'et pris pour des paysans les habitants de cette
mtairie. Elle ressemblait  une proprit seigneuriale, avec plus de
soin cependant, car la plupart de nos chteaux de Galicie ont des
vitres casses par o entre librement la volaille de la basse-cour,
tandis que leur propritaire porte des chemises en loques sous des
vtements de velours.

Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la
mtairie, puis se dirigea du ct des champs. Il commenait rellement
 avoir une grande crainte de Mardona.

Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fentres de
la ferme taient vivement claires. Des voix confuses s'levaient 
l'intrieur, domines par des clats de rire. Cela donna du courage 
Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture  travers la cour,
l'attacha  un anneau riv au puits, et, poussant la porte du
vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pntra dans le corridor. Un
sillon de lumire,  ses pieds, sur les dalles, lui montra le
chemin. II poussa  demi la porte de la chambre et demeura sur le
seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps
d'examiner  son aise les paysans qui s'y trouvaient runis.

Mardona tait absente. Vis--vis de la porte il y avait des femmes et
des jeunes filles occupes  grener du mas amoncel en tas devant
elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents,
parlant trs haut, avec de bruyants clats de rire. Sabadil trouva que
leur maintien et leurs manires n'offraient aucune particularit. Il
se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi
(1) [(1) Veilles d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se
runissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout
tait plus lgant et plus luxueux que dans les habitations de son
village.

 Bonsoir , dit enfin Sabadil.

Il tira sa casquette et entra.

 Que le ciel bnisse ton arrive au milieu de nous!  rpondirent en
choeur les assistants. Et ils le regardrent avec quelque curiosit,
mais sans mfiance et d'un air trs bienveillant. Quelques-unes des
jeunes filles, mme, lui sourirent malicieusement; alors seulement il
vit que Mardona tait dans la chambre. Derrire la porte qu'il avait
tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un sige lev, comme
une espce de trne, o l'on arrivait par des degrs de bois. Mardona
y tait assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une
jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes
blondes de ses cheveux taient pars de gros coraux et de sequins
scintillants comme des toiles. Elle tait fort bien ainsi, trs
calme, et avait, la majest d'une souveraine.

Elle se leva lorsqu'elle aperut Sabadil, s'avana  sa rencontre avec
beaucoup de dignit et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit
la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona
remarqua son trouble et sourit.

 Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi l,
prs des autres. 

Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait  sa
place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux
maintenant, et trs intimid. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se
rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole.

Les assistants ne faisaient plus attention  lui,  l'exception de
l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'annes, nomm
Barabasch. Celui-l ne le perdait pas de vue et l'examinait avec
dfiance et une sorte de ddain. Il tait petit, lgrement, vot,
avec des cheveux chtain roux coups sur le front et trs longs sur
les paules. Sa moustache tait couleur de rouille. Ses yeux gris
avaient des clairs haineux, Il tait facile de reconnatre en lui un
fanatique, au caractre violent et sauvage.

Aprs un moment, les frres de Mardona s'approchrent de Sabadil pour
le saluer. L'an, Turib, tait svelte, de grandeur moyenne, avec des
yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire,
Jehorig, tait fort bavard. C'tait un jeune homme de vingt ans,
petit, maigre, au visage ple, sans barbe, fivreux et agit comme le
sont ordinairement les poitrinaires.

 Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en
l'honneur de notre hte? demanda-t-il  Mardona humblement.

- Sans doute, vous pouvez chanter , rpondit-elle.

Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un
instant, un silence complet rgna dans la salle. Puis il commena 
jouer. Il en tira des sons plaintifs, trs doux, qui peu  peu
grandirent, s'levrent et firent place  une puissante et sauvage
mlodie.

C'tait la mlodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique pome
dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune
homme s'arrta, les assistants entonnrent d'une voix gaie un refrain
cosaque.

Mardona prtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa
main, changeant de temps  autre, un regard avec Sabadil, dont la
voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mlodie d'un
oiseau qui s'lve au-dessus des cimes des arbres de la fort. La voix
de Sabadil mut profondment Mardona, car pour les Petits-Russiens la
musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent
les plaintes des morts couchs sous les vastes tertres de la steppe,
et les accents des esprits de la fort, de l'eau et de l'air.

Sur ces entrefaites, le pre de Mardona, accompagn d'un jeune homme,
entra dans la chambre. Le vieillard se dbarrassa  la hte de son
chapeau de paille et posa son bton derrire le pole. Puis il vint
saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec
majest. Lorsqu'il remarqua l'tranger, il lui souhaita la bienvenue
d'un signe de tte et engagea avec lui la conversation, c'est--dire
qu'il couta plutt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un
geste ou en rpondant:  Dieu soit lou!   Grces  Dieu!  tout en
soupirant profondment. Nilko Ossipowitch, malgr ses soixante annes,
tait un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu
blanc. Il tait trs grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il
parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles et t un
trsor qu'il ft oblig de dterrer.

Un signe de Mardona appela Sabadil  ses cts.

 Tu es peut-tre surpris, commena-t-elle, de nous voir tous si gais
et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle
diffre en cela compltement de la vtre, qui ne demande que des
sacrifices et du renoncement, qui taxe de pch tout ce qui divertit
le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner
les plaisirs qui par eux-mmes n'ont rien que d'absolument
innocent. Nous avons l'habitude de nous runir, le soir, les femmes,
les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand
les vieillards se mlent  nous, ils sont les bienvenus. On cause, on
s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veilles
sont fort gaies. 

Mardona parlait  Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de
bont. Elle tait si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il
croyait voir son visage illumin comme la face d'une sainte. Cependant
il soutint hardiment son regard: ce qui tonna la Mre de Dieu,
accoutume  voir se baisser tous les yeux devant elle.

Le jeune paysan qui tait entr en compagnie du pre de Mardona se
nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses
petits yeux noirs taient arrts sur la Mre de Dieu, remplis de
crainte. Son petit nez retrouss ne s'accordait nullement avec sa
bouche aux lvres paisses, svre et empreinte d'un cachet de
mlancolie. Il tenait ses mains derrire son dos, ou dans les poches,
comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il et craint qu'on
ne les lui rclamt.

 Wadasch, dit au bout d'un moment la Mre de Dieu d'une voix calme,
ne viens-tu pas me saluer? 

Le jeune homme regarda devant lui, d'un air pouvant, comme s'il se
ft agi pour lui de franchir un abme. Enfin, il se glissa le long du
mur, sur la pointe des pieds, jusqu' Mardona, et tomba devant elle, 
genoux, la tte incline.

 Plus prs, Wadasch, plus prs , dit Mardona.

Il s'avana, tranant ses genoux sur le carreau, et gravit pniblement
les marches conduisant au sige de la Mre de Dieu. Celle-ci se pencha
vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de
paix. Wadasch retourna  sa place en chancelant, puis s'approcha de
Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser galement.

Sabadil, avec cet instinct que les hommes pris ont de commun avec les
animaux, comprit immdiatement que ces deux hommes, Barabasch et
Wadasch, taient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch tait
possd pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch
l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur.

La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage 
une jolie femme qui n'tait plus tout  fait jeune. Sa taille tait
svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage
ple, d'une puret de vierge.

 Pourquoi viens-tu si tard, Sofia?  demanda Mardona, fronant le
sourcil.

Elle paraissait lui en vouloir beaucoup.

 J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien?  balbutia
Sofia toute interdite.

Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mre de Dieu.

 Viens-tu de chez toi? continua Mardona.

- Pas directement,... mais....

- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi , dit
la Mre de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lvres.

Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de
paix, Mardona se pencha vers Sabadil:

 Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange?
Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pcheresse.

- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est
extraordinairement belle! 

Mardona pera d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si
le jeune homme et surpris ce regard, il aurait frmi  coup sr. Il
et lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrt de mort de Sofia. Ds ce
moment elle tait condamne.

Wadasch avait dcroch de la muraille un vieux violon et s'tait assis
prs de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona.

 Nous permets-tu de danser? demanda Turib, qui n'osait pas lever les
yeux sur sa soeur.

Celle-ci tait de bonne humeur ce soir-l. Elle approuva du geste.

Aussitt Turib et Sofia Kenulla et, vis--vis d'eux, Barabasch et la
soeur de Mardona se mirent  danser une cosaque, les bras gracieusement
entrelacs, au son des cymbales et des accords graves du violon.

 Et toi, demanda Mardona  Sabadil plong dans une douloureuse
rverie, prs d'elle, tu ne danses pas?

- Oh non! certes , rpondit-il en rougissant.

Ils se turent tous deux et regardrent les danses.  Au bout d'un
moment, Mardona demanda  boire.

 Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.

- Oui, va m'en chercher de la frache  la fontaine. 

Sabadil sortit prcipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de
l'eau  Mardona dans une grande coupe de cristal taill, qu'il lui
tendit. Mardona y trempa les lvres, et but avidement  grands
traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre  Sabadil sans
le remercier, trs calme. Elle tait habitue  un accomplissement
immdiat de chacun de ses dsirs, sans mme qu'elle prt la peine de
les mettre. C'tait pour ses disciples une faveur que de lui rendre
un service ou de prvenir ses dsirs. Bientt aprs, elle se leva et
descendit  pas lents les degrs de son sige. La musique se tut
aussitt.

 Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne  tous
une bonne nuit! 

Les assistants,  l'exception de Sabadil, tombrent  genoux. La Mre
de Dieu tendit les mains sur leurs ttes inclines, comme pour les
bnir. Puis elle sortit avec une grande dignit.

Ceux qui taient prsents commencrent  s'embrasser en se souhaitant
mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit  travers
champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline,
il se retourna et regarda derrire lui. Il aperut Mardona, debout
devant la porte de sa maison, et toute baigne de la clart de la
lune.

Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors,
tira de sa poitrine le mouchoir brod de la jeune fille, dont il
s'tait empar furtivement, et le secoua au-dessus de sa tte, comme
une bannire, d'un geste vainqueur.


CHAPITRE IV

C'tait par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne
tait toute grise, derrire le rideau de larges gouttes qui
tombaient. Les gouttires vomissaient des cascades de boue jauntre;
les branches des lilas charges d'eau s'inclinaient pesamment vers la
terre; les moineaux, le plumage hriss, se pressaient en grelottant
sur les poutres o s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent
ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil tait assis dans la grande
salle des Ossipowitch, prs du pre de Mardona. Ils se taisaient tous
les deux. Mardona tait absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus
morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la
connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'tait un
gros homme flegmatique, au visage large et rouge,  l'expression plate
et bte. Il s'tait mis  parler avec volubilit, par politesse; mais,
comme aucun des assistants ne lui donnait la rplique, il se tut et se
mit, de son gros doigt orn d'un anneau d'argent,  craser toutes les
mouches qui voltigeaient aux vitres.

Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups
secs donns par des sabots de chevaux sur le pav de la cour
annoncrent l'arrive de Mardona.

Tous se levrent et la salurent respectueusement. Elle entra
gravement, adressa  ses disciples un signe de la tte, et prit place
sur une chaise. Ses frres s'avancrent pour la servir. Jehorig la
dbarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achets en ville, et
Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue.

 Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad?  demanda la Mre de
Dieu.

Kenulla tomba  genoux et se trana jusque prs de Mardona pour
recevoir d'elle le baiser de paix.

As-tu apport l'acte de donation? demanda la Mre de Dieu.

- Voici, tout est crit l-dessus, ainsi que tu me l'as ordonn. C'est
le notaire de la ville qui s'est charg de la besogne.

- Allons, lis!

Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil.

 Tu ferais mieux de lire toi-mme, repartit Kenulla.

- Lis, toi. Je le veux. 

Kenulla se leva, alla vers la fentre, comme s'il n'y voyait pas
clair, regarda longuement le document et garda le silence.

 Lis  haute voix.

- Je ne le puis.

- Pourquoi donc?

- Parce que, pardonne-moi ce pch, Mardona,... parce que je ne sais
pas lire.

- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de
Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui
l'observait, vit que son oeil restait arrt  une seule place. Il
comprit qu'elle aussi ne savait pas lire.

 Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avanant vers la jeune
femme. C'est un pch que de fatiguer ainsi tes beaux yeux.

- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondment.

- Je sais lire et crire , rpondit Sabadil.

Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et
sonore. C'tait une donation de Lampad Kenulla  Mardona
Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pices de terre et d'un
verger plant d'arbres fruitiers, bornant ses domaines.  Tout cela de
sa propre volont, pour se rendre agrable  Dieu , selon ce que
portait le document.

Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle
savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle
aimait de toute l'ardeur de son me.

Et pour elle ce n'tait pas  ddaigner. Lorsqu'il eut repli le
document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son
corsage, lentement, avec une grande dignit.

 Et comment se comporte Sofia? demanda-t-elle d'une voix oppresse.

Son visage, cependant, tait fort calme, et mme souriant et aimable.

 Hlas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit tre vrai, puisque tous
les gens l'affirment; elle me dteste, elle court dans la maison et
bouleverse tout, comme une louve.

- On dit mme que ta vie n'est pas en sret, Lampad.

- On ne se trompe pas.

- Alors porte plainte contre elle , continua Mardona en s'inclinant
vers lui.

Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle et
voulu tre bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement.

 N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre
elle, et laisse-moi me charger de la punir!

- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla.

- Dans ce cas tu mrites les traitements que ta femme te fait subir,
reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le
jour, de peur que les petits enfants ne courent aprs toi en te
montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mlodies sur
ton compte.

- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement prcipit
est rarement juste.

- C'est ton ide? 

Mardona se leva et s'avana vers le miroir pour rparer le dsordre de
sa coiffure.

Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe
des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restrent
seuls.

Un long moment se passa avant qu'ils changeassent un regard. Enfin
Sabadil prit la parole:

 Explique-moi, Mardona, commena-t-il, comment il se fait que vous
punissiez la femme qui offense son mari, puisque,  ce que l'on
dit,... le mariage n'est pas considr comme un sacrement dans votre
secte?

- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, rpondit Mardona
en prenant place sur un sige prs de Sabadil. La dcision de deux
tres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent
pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des poux se
runissent dans la maison de la fiance et dclarent, en prsence de
la congrgation, leur union accomplie. La sparation s'accomplit de
la mme manire, aussi simplement: les poux dclarent qu'ils sont
dcids  se sparer, et le divorce est prononc.

- Il se peut que cela ne mne  rien de bon, interrompit Sabadil en
secouant la tte.

- Jusqu' prsent j'ai observ chez nous bien moins de sparations que
chez vous ou chez les juifs.

- Mais un mariage sans la bndiction du prtre ne peut tre
sanctionn par Dieu, murmura Sabadil.

- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande
douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son
accomplissement et sa nullit, pour punir beaucoup plus svrement
toutes les contraventions qui peuvent lui porter prjudice.

- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de lgret et de
vanit?

- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, rpondit
Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs,
les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature,
ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce
qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement
alors qu'elle a termin sa tche journalire. Et, vois-tu, c'est
pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De
grand matin, avant le jour, elles se lvent et mettent tout en ordre
dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment  se parer, 
se promener et  se divertir, il me semble qu'elles en ont
parfaitement le droit.

- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages!

- Plus tu connatras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras
 des choses qui t'tonneront. 


CHAPITRE V

Une autre fois, Sabadil tait assis chez les Ossipowitch, dans la
grande chambre. Il coutait Jehorig jouer des cymbales. Le vieux Nilko
tait en train de nettoyer sa pipe. Anastasie reprisait des bas,
penche sur son ouvrage et soupirant trs fort, et Anuschka brodait
une chemise pour sa soeur. Celle-ci tait absente.

Bientt arriva un homme qui attira immdiatement l'attention de
Sabadil, ou, pour mieux dire, il n'arriva pas. Il se contenta de
passer son nez, un long nez pointu, par la fente de la porte; ce nez
fut suivi de sa tte: un crne chauve, un visage aux yeux clignotants,
et des oreilles ornes d'pais anneaux en argent.

 Tiens! Sukalou!  s'cria Jehorig.

Tous sourirent: Anuschka, d'un air tonn; sa mre, avec un regard
terne. Le vieil Ossipowitch lui-mme sourit, et, qui plus est, il
parla:

 Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il.

- J'entre , rpondit l'inconnu.

Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'coulrent;
puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Aprs ce cou vint
une redingote bleu clair extrmement longue, puis une botte au talon
us, et enfin Sukalou en personne. II resta prs de la porte, tira de
sa poche une petite tabatire d'corce de bouleau, saisit une prise
entre ses doigts, dlicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme
s'il et dfi chacun d'en faire autant.

 Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'tre assassin chez nous?
demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint loquent. Viens donc
vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. 

Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se
tenait un peu vot, s'approcha du vieillard et lui donna un
baiser. Il dgouttait littralement de pit, de batitude, et
marchait comme s'il et eu de l'eau dans ses bottes. On tait surpris
de ne pas voir de traces mouilles sur les carreaux,  son passage.

Il embrassa tous les assistants l'un aprs l'autre, et, aprs chaque
accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouill
de tabac. Lorsqu'il eut embrass Anuschka, il s'essuya la bouche 
deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crne dnud de la paume
de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le
considra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour
se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatire et
la huma avec mille prcautions et une affectation infinie. Grce 
toutes ces manires, il tait impossible de ne pas remarquer son
nez. Ce nez n'avait pas besoin d'tre en lumire pour attirer
l'attention, du reste. Il tait l, cela suffisait. Chacun le
remarquait. Il tonnait tout le monde. Mais aussi quel nez
extraordinaire! On l'aurait pu croire destin  autre chose qu'
ternuer, tant il tait long, et mince, et pointu. Son extrmit, par
contre, tait lgrement tordue, comme s'il avait t ptri de mie de
pain et qu'on lui et donn une inflexion fausse.

Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en prsentant sa tabatire 
Sabadil, qui prit une pince de tabac, par politesse.

- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que
puisse s'accorder un pauvre homme prouv de Dieu; oui, mes chers
amis, la misre est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est
le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture.

- Tu n'as rien mang aujourd'hui? demanda Anastasie.

- Et o aurais-je mang? s'cria Sukalou regardant furtivement 
droite et  gauche dans la chambre, les narines frmissantes comme
un chien en arrt. Je n'ai pas de bois pour allumer un peu de
feu. Et si j'avais du bois, je n'aurais rien  faire cuire. Pauvre
homme que je suis! Il y a longtemps que ma vache a pri, et mon
jardinet est envahi par les mauvaises herbes.

- Parce que tu ne le cultives pas, dit Ossipowitch.

- C'est ma consolation cela, rpondit Sukalou clignotant vivement des
yeux. Dieu a-t-il cr l'homme pour qu'il songe  son estomac du
matin au soir? Non. Avant tout, l'homme doit apaiser la faim de son
me. Il le doit, et je le fais. Oui, certes, oui, j'aime mieux prier
que d'user mes forces au travail.

- Alors il n'est pas bien tonnant que tu aies faim, soupira
Anastasie.

- Oui, j'ai faim, une faim terrible, s'cria Sukalou d'une voix
presque joyeuse. Personne ne peut nier que je meurs de faim,
littralement. La prire et la contemplation assouvissent l'esprit,
mais non le corps. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Vous ne me
changerez pas; certes non, vous ne me changerez pas. Au lieu de
labourer le sol, de l'ensemencer, de rcolter les grains, je prie;
au lieu de me cuire du pain, je prie.

- Et au lieu d'entreprendre un petit commerce ou d'apprendre un tat
qui t'entretienne....

- Je prie , s'cria Sukalou.

Il ne laissa pas continuer Jehorig qui l'avait interrompu.

 Ah! mes amis, la faim, c'est bien dur; mais je la supporte. Ah! je
la prfre  la perte du salut de mon me. 

Il s'assit dans un coin, ferma les yeux et murmura une prire.  
Est-ce un saint ou un coquin?  se demanda Sabadil.

Mais il ne put dfinir l'expression bate rpandue sur le visage de
Sukalou. Il n'y vit ni ruse ni fausset, rien que la plus parfaite
candeur.

Ossipowitch poussa sa femme du coude. Celle-ci se leva en soupirant et
se dirigea vers un buffet, non loin de la place o tait assis
Sukalou. Aussitt celui-ci ouvrit les yeux, mais les referma vivement,
 demi, et continua sa prire. Et lorsque Anastasie tira du buffet un
pain et une assiette de fromage, il prit une pince de tabac, qu'il
aspira derrire sa main, ce qui lui permit de regarder prestement dans
le buffet, o il dcouvrit un morceau de rti et une bouteille de vin
 demi pleine.

 C'est curieux! vous, vous mangez tout le jour durant, dit Sukalou
lorsque Anastasie eut pos sur la table le pain et le fromage.

- C'est pour toi, rpondit celle-ci en prenant un couteau dans le
tiroir.

- Pour moi! exclama Sukalou. Rptez-le, mes amis, je ne puis y
croire!

- Mais oui, pour toi.

- O Dieu! s'cria Sukalou en levant au ciel ses mains jointes, tu ne
m'as pas abandonn! Oui, il est encore au monde des coeurs purs qui
prouvent leur foi par leurs oeuvres. 

Il regarda la salle et, instinctivement, passa ses mains sur son
ventre.

 Dites-moi, dois-je manger, vritablement? 

Il chercha du regard quelqu'un qui l'y fort, et, tout en promenant
ses regards  droite et  gauche, il se lchait les lvres avec
gourmandise.

 Dois-je vraiment manger? Dois-je interrompre ma prire pour
contenter cette misrable enveloppe du pch, notre corps? Dois-je
exposer mon me?

- Viens, Sukalou, dit Jehorig en riant. Allons, viens! Pas tant de
luttes. Ne te prive donc pas de toute jouissance terrestre, que
diable! 

Il le prit par le bras et l'entrana; mais celui-ci se dfendit avec
dignit, fermant les yeux et murmurant une prire, comme pour
repousser la tentation.

 Voyez, soupira enfin Sukalou en se tournant vers les assistants,
voyez: les privations m'ont affaibli au point que je suis vaincu par
un enfant. 

Il prit place  table et se prpara rapidement une norme tartine de
fromage.

 J'obis. Je mange. Vous voyez que je mange. Vous permettrez
cependant que je ne perde pas trop de temps  cette occupation indigne
d'un enfant de la lumire. 

Il avalait gloutonnement de formidables bouches. Il se prpara une
seconde tartine, puis une troisime, et il mangeait, et il avalait
avec une telle prestesse, que les assiettes furent vides en un clin
d'oeil.

 Qu'est-ce qui nous distingue de la bte? murmura Sukalou lorsqu'il
eut fini et englouti jusqu'aux dernires miettes. Ah oui! vous tes
les lus de Dieu, vous! Vous m'avez sauv la vie, vraiment. Il est sr
que du fromage, c'est un peu indigeste pour l'estomac d'un homme qui
jene toujours et qui ne vit que de privations.

- Tu as un fort bon estomac, remarqua Jehorig.

- Comment aurais-je un bon estomac?  repartit Sukalou aspirant une
prise derrire sa main  demi ferme.

Il eut l'air subitement triste.

 Pour tout il faut de l'exercice. Veux-tu avoir une forte tte,
exerce-la; veux-tu tre vigoureux, travaille; Et moi, comment puis-je
avoir un bon estomac, je te le demande?

- Tu avales des mets qui en tueraient d'autres.

- Cela se comprend; c'est la misre, la dtresse qui m'y poussent. Et
pourtant, que ne donnerais-je pas pour manger, par exemple, un bon
morceau de rti?

Il cligna de l'oeil du ct du buffet.

 Mon Dieu! oui, du rti, ce serait une vraie manne pour l'estomac
d'un pauvre homme, d'un vieillard. 

Sukalou n'avait pas dpass la cinquantaine.

 Vois-tu, c'est une chose que je ne pourrai jamais m'accorder; et o
trouverais-je un homme assez bon, assez gnreux, assez charitable,
pour m'offrir cette friandise? Cet homme-l, Dieu a oubli de le
crer.

- Ecoute, ma vieille, dis-moi, commena Ossipowitch aspirant une
bouffe de sa pipe, ne nous reste-t-il pas un morceau de rti
d'hier?

- Sans doute.

- Eh bien! 

Il lui fit signe.

Anastasie apporta le rti.

 Vraiment! Que vois-je? Un morceau de rti, s'cria Sukalou, et
quelle viande, sapristi! Jamais je n'en ai vu de pareille; jamais je
ne pourrai manger tout cela. Songez que vous avez affaire  un
malheureux qui a perdu l'habitude de se rassasier.

- Allons! ne te gne pas. Vas-y, mon vieux, et attaque ferme, si tu la
trouves bonne.

- Ah! je le crois que je la trouve bonne; mais il y en a trop,
infiniment trop , affirma Sukalou.

La moiti de la viande avait dj disparu.

 Du reste,  mon ge, et faible comme je suis, la nourriture, c'est
un dtail. Parlez-moi d'un verre de vin. Voil qui vous remonte un
homme! Et  ce propos... Oh! il faut que je vous raconte le drle de
rve que j'ai eu. Un rve, mes amis, mais quelque chose d'trange,
quelque chose de vraiment surnaturel. Imaginez-vous que je me trouvais
dans un dsert, une vaste plaine de sable. On n'y voyait ni arbres, ni
verdure, ni le moindre filet d'eau. J'tais tourment par une grande
soif, oh! mais une soif!... la langue me desschait dans la bouche. Je
pris peur. Je me sentais dfaillir. Je criai  Dieu, dans mon
angoisse; je l'implorai de toutes mes forces. Et alors... un ange
m'apparut. Non, non; premirement, je vis une grande lumire, une
sorte de buisson de feu, grand comme le soleil. Et un ange sortit de
cette lumire. Il avait des ailes blanches comme la neige, et il me
parla d'une voix qui retentissait comme une harpe.  Sukalou, me
dit-il, Ossipowitch a dans son garde-manger une bouteille de vin. Va
vers lui, il t'en donnera un verre.

- Ah! s'cria le vieillard surpris, mais..., c'est vrai,... il y a l
une bouteille... dans le buffet.

- Une bouteille de vin?

- Oui.

- Peut-tre tout cela n'tait-il pas un rve de Sukalou! Peut-tre
ai-je rellement convers avec un ange! Et toi, me donneras-tu un
verre de ton vin?

- Si vraiment c'tait un ange?

- Allons! je sais bien comment sont les anges! objecta Sukalou
offens.

- Eh bien, Anuschka? 

Celle-ci se leva et alla chercher la bouteille,  pas lents.

 Ne vous donnez pas la peine , s'cria Sukalou.

Il courut au buffet, prit le plus grand verre qu'il y trouva, le
remplit jusqu'au bord et revint, le tenant avec prcaution.

 Je vois bien maintenant que c'tait un ange vritable! 
murmura-t-il.

Et en parlant il ne pouvait s'empcher de rire de la bonne ide qu'il
avait eue. II se remit  attaquer le rti avec un nouvel apptit; il
avalait aussi de grandes gorges de vin en faisant claquer sa langue
contre son palais, en clignant de l'oeil et en lchant ses lvres
surmontes d'une moustache aux poils hrisss et taills en brosse.

C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra  ce moment, portant
une lourde corbeille, qu'il dposa par terre, devant le buffet. Cette
corbeille suffit pour ravir  Sukalou toute sa tranquillit, tout son
plaisir; il la contempla  la drobe, finit son vin plus vite qu'il
n'en avait l'intention, faillit s'trangler avec l'os du rti qu'il
tait en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde,
regardant toujours la corbeille, derrire sa main  demi ferme, enfin
se dirigea du ct du buffet. L il prit une troisime pince de
tabac, se frotta vivement le crne de la paume de sa main, et enfin
regarda vivement ce que renfermait la corbeille.

Il profita d'un moment o l'attention de tous tait arrte sur
Barabasch, qui avait tir de sa poche deux superbes perdreaux et les
avait poss sur la table. Mais cet instant suffit  Sukalou. Il
souleva le couvercle de la corbeille et le referma trs vite. Il
courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les
admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans
sa corbeille, et il tait satisfait!...

 Quel homme que ce Barabasch! 

Il l'embrassa avec effusion.

Voil un ange incarn sur la terre, et qui n'est heureux que
lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon
petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la
bndiction divine. Quelles belles ruches  miel tu as dans ton
jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou
pourrait-il lever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prires
pour le salut de son me! Et lorsqu'il a mal  la gorge, et que la
poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel
pour se soulager, o le prendrait-il, ce miel? avec quoi
l'achterait-il, si tu ne te trouvais l, mon petit Barabasch dor?
C'est alors que tu donnes essor  ta gnrosit et que tu fais cadeau
au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel.

- J'en ai prcisment l, dans ma corbeille, que je porte  la
seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu.

- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre
Sukalou est rellement malade: il tousse constamment. 

Au mme instant, Sukalou eut un accs de toux terrible, qui ne diminua
et ne passa compltement que lorsque Jehorig se mit  lui tambouriner
sur le dos, de toute la force de ses deux poings.

 Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig,
entends-tu comme je tousse? 

Anastasie s'approcha, portant un joli petit compotier.

 A quoi bon ce joli compotier pour un pauvre vieillard?  s'cria
Sukalou.

Il saisit le compotier, le remit  sa place et choisit dans le buffet
un pot trois fois plus grand que le compotier.

 Cette cuelle me suffit, mes bons amis. Avec moi, il ne faut pas
tant de faons. 

A peine Barabasch eut-il rempli de miel le pot de Sukalou, que Mardona
entra.

Tous s'agenouillrent, et la Mre de Dieu les embrassa tous l'un aprs
l'autre. Sabadil, seul, ne s'agenouilla pas. Aussi Mardona
feignit-elle de ne pas le remarquer. Barabasch dposa respectueusement
ses perdreaux aux pieds de Mardona.

 Que contient cette corbeille-l? demanda la Mre de Dieu.

- Ma corbeille? rpondit Barabasch. Elle contient du miel que je porte
 la seigneurie.

- A la seigneurie? Donne-moi ce miel!

- Si tu le dsires, Mardona, il est  toi.

- Oui. II me plat de le garder. Tu m'entends?  Elle fit un signe 
sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait
avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il
voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand
ddain. Mais cela lui tait gal. Le mpris que lui tmoignait
Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion tait nourrie
par le respect qu'on tmoignait  la Mre de Dieu, par l'obissance
aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait  Sabadil que d'elle
manait une lumire qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la
trouvait belle aussi, plus belle que jamais.

Barabasch le suivait des yeux d'un air trange. Il souponnait en lui
un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il
lui tmoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre
Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrire le
dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion,
la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude,
resta prs de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y
avait toute la chambre, un abme donc, un vrai dsert  franchir.

Il hsitait.

 Eh bien, Wadasch, o restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de
commandement. Viens ici,  mes pieds. 

Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillrent,
flchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et
mme Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de
lui. Il se sentit dfaillir. Il tomba  genoux. Mardona s'avana
gracieusement  sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le
baiser de paix.

 Allons-nous-en , s'cria tout  coup Sukalou.

Il se jeta  genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit
trs vite, son pot de miel  la main. Barabasch le suivit. Sabadil,
seul, hsita. Enfin il se dcida  sortir. Il monta  cheval et
s'loigna sur la route lentement. Tout  coup une angoisse
inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et
retourna  la mtairie  travers champs.

Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait
tourbillonner des feuilles sches, jaunes et rouges, dans la cour,
devant la maison de la Mre de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se
rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tte basse et absolument
ple. Ils entrrent tous deux dans sa maison.

Une jalousie terrible, une frayeur trange s'emparrent de
Sabadil. Son coeur battait  se rompre. La tte lui faisait mal. Une
grande chaleur lui montait au cerveau et menaait de l'touffer.

Il descendit de cheval prs de la haie, s'arrta tout prs et tendit
l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva  ses oreilles. Il ne
se trompait pas: ils priaient.... Wadasch et la Mre de Dieu priaient
ensemble dans l'enceinte sacre et solitaire. Sabadil se frappa le
front du poing  trois reprises.

 A quoi bon s'inquiter? se dit-il  demi-voix. A quoi bon? Mardona
est une sainte, et moi... moi, je suis un insens! 


CHAPITRE VI

II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrter. Quelquefois,
au milieu de la journe, il y avait une heure ou deux o le soleil
luisait. Mais les matins et les soires taient froids. Il commenait
 geler pendant la nuit. Un brouillard pais remplissait la valle du
Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil,
puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et 
travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage
rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffes. Des
chtaignes se dtachaient de leur tige et tombaient  terre, faisant
clater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des
msanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en
piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pture, se
dirigeant vers le sud.

Dans le village, o ordinairement en cette saison on n'entendait que
les coups alterns des batteurs en grange, un bruit confus et
grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux,
comme lors de la Rvolution. Des chevaux hennissaient, des chiens
aboyaient. Enfin, les cloches se mirent  sonner, pesamment.

Un paysan de Brebaki avait apport de mauvaises nouvelles. Depuis des
annes, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les
anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en
1848, rellement promis  ces derniers la donation de leurs chaumires
et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gard pour eux les
pturages et les forts.

Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur btail et
sans bois  brler, n'hsitrent pas longtemps. Ils se servirent des
bois et des pturages, tout comme au temps du robot. De l, des
querelles incessantes. On leur dmontra qu'ils avaient tort. On les
arrta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au
point qu'une vritable guerre clata entre les villages et les
seigneuries.

Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les
envoyer pour maintenir les rebelles.

 A cette nouvelle clata un nouveau tumulte. Les paysans se
 rassemblrent, dcids  une rsistance terrible. Ils n'coutrent ni
 les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les
 avertissements de leur cur. Ils s'armrent de faux, de flaux et de
 fusils, et sonnrent le tocsin pour avertir les villages
 d'alentour. Bientt, en effet, arrivrent les paysans de Brebaki, de
 Klosno, de Serenzize, monts sur leurs chevaux. Ils s'unirent  ceux
 de Fargowiza-polna. La grande place de l'glise se transforma en un
 camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui taient
 d'avis de marcher  la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient
 assiger le chteau; d'autres encore refusaient de s'associer  la
 rvolte. On se dcida enfin,  l'unanimit,  demander l'avis de la
 Mre de Dieu.

Mardona parut au milieu du tumulte. Elle tait  cheval. Sabadil
l'accompagnait. Mardona tait assise en selle  califourchon, comme un
homme. Ses cheveux taient nous dans un foulard blanc. Son visage
tait ple et triste, trs grave.

Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le diffrend et on la
pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrta
devant l'glise, tous se pressrent autour d'elle, tous agitrent
leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisrent ses bottes
jaunes, d'autres le bord de son vtement. Un grand nombre
s'agenouillrent, levant leurs bras vers elle. Elle couta leurs
explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un
geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements
ou le grincement de deux faux qui se heurtaient.

C'est  ce moment que le vieux wujt se prcipita vers la Mre de Dieu
et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs
taient soulevs par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage
tait livide.

 Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! 

Le vieux prtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et
saisit d'une main fivreuse l'trier o elle appuyait le pied.

 Rtablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont
tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manire
horrible, horrible!

- coutez-moi , dit Mardona.

Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme.

 Cessez immdiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos
chaumires! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de
l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats
qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-mme l'hospitalit
aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre
raison. Je vous promets de russir  souhait. Que Dieu vous garde! 

Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna
bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba  genoux. Elle le bnit
en souriant.

Tout ce qu'elle avait ordonn fut excut. Les cloches se turent. Les
rues se vidrent peu  peu. Un silence religieux rgna dans le hameau.

Le commissaire du district arriva en voiture, accompagn de deux
gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les
soldats furent distribus dans le village. Le wujt conduisit
l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les htes furent
frapps du luxe, de l'ordre et de l'lgance qui rgnaient  la
mtairie.

On s'assit  table dans la grande salle: la famille, les deux htes et
Sabadil. Ce dernier tait rest, sur l'ordre de Mardona. Il savait
lire et crire: Mardona avait pens qu'elle pourrait avoir besoin de
lui. Le souper qu'on servit tait succulent, et les vins eussent fait
honneur  plus d'un monastre. Vers la fin du repas, Mardona entra;
elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une
princesse qui se rend au bal masqu. Elle tait srieuse et un peu
ple. Un sourire entr'ouvrait ses lvres. Les hommes furent
blouis. Ils se levrent et ne reprirent leurs places que lorsque la
belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise  table. Mardona ne
mangea pas. Elle parla  ses htes et les couta discourir. Elle leur
servit du tokay et se montra trs aimable. A la fin du repas, elle les
avait gagns  sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans,
sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en
lumire tous les cts d'une question. L'officier se montra tout 
fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui rsister, mais il
finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de
part et d'autre, afin de vider compltement cette querelle.

 Et si vous vous rendiez vous-mme au chteau, Mardona Ossipowitch?
On ne saura vous rsister. Les dbats seront termins ainsi.

- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mre de Dieu,
mais il ne m'est pas permis de reprsenter les paysans, et je ne
puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non
plus me rendre  la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il
vienne auprs de moi. L'honneur sera de son ct, je vous l'assure.

- Certainement; je suis sr qu'il viendra, s'cria l'officier. Je vais
me rendre tout de suite au chteau. 

Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagn de deux
doyens du village et suivi de l'crivain pour dresser le
protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les
assistants se grouprent autour d'elle. Et elle exposa la question,
trs calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et
l'autre parti furent galement satisfaits. Chaque fermier s'engageait
 travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de
son ct, mettait  la disposition des paysans les pturages et les
bois, comme auparavant.

La tche de la commission tait termine. Les messieurs se mirent en
devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa.

 Passez la soire avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont
danser et faire de la musique en votre honneur.

- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en
s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. 

Le hussard salua respectueusement.

 Je vous prie de rester , rpta la belle Sainte.

Les jeunes filles et les garons ne se firent pas attendre. Jehorig
joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'glise
russe) de la flte. Bientt un flot de danseurs tournoya dans la
salle, renvoyant un pais nuage de poussire. Mardona et Sabadil se
tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le
commissaire tenait enlace la fine taille d'Anuschka, dansant avec
elle la cosaque comme un enrag, et oubliant compltement la mission
qui l'avait amen dans le village.

 Comme tu as bien rgl tous ces diffrends, Mardona! dit Sabadil; ta
prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme
absolument ce que tu dsires. Cependant, comment se fait-il que tu
traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et mme en
coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux  table, tu les invites sous
ton toit. Un juif ne consentirait jamais  cela. Agis-tu par calcul?
Dissimules-tu  leur gard?

- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement
que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. 


CHAPITRE VII

Une fois que Nilko Ossipowitch avait, par sa grande bont, prserv
encore le pauvre Sukalou de mourir de faim, et que ce gourmand tait
justement en train de ronger gloutonnement un os de poulet, les yeux
ferms, deux paysannes compltement inconnues  Sabadil entrrent dans
la salle. L'une d'elles, une jolie jeune fille, resta vers la porte,
modestement; l'autre se prcipita aussi vite que le permettait sa
corpulence vers Sukalou et se campa devant lui, les poings sur les
hanches.

 Ah! enfin, te voil, s'cria-t-elle d'une voix qui et suffi 
commander tout un rgiment; oui, cache-toi, fais-loi aussi petit que
possible, mon bon; je t'ai retrouv maintenant et tu ne m'chapperas
plus. 

Tous les assistants se mirent  rire; mme Ossipowitch sourit, ainsi
que sa femme, qui causait prs de la grande table.

 Que lui veux-tu, Wewa?  demanda Mardona qui essayait en vain de
rester srieuse.

Wewa, pour toute rponse, se jeta  genoux devant la Mre de Dieu. Sa
chute fut si imptueuse, que la vaisselle de l'armoire rsonna. Et,
comme Mardona se penchait vers elle pour l'embrasser, Wewa s'cria:

 Je n'en suis pas digne, notre petite Mre; oh! pas digne; laisse-moi
baiser tes petits pieds, tes jolis petits pieds d'or! 

Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lvres 
plusieurs reprises.

 Enfin, voyons! Que reproches-tu  Sukalou?

- Elle me poursuit, rpondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant
une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsde de son
amour. Malheureux que je suis! cette insense, cette baba....

- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en
s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha
involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans,
pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il tre vieille, par hasard?
Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans dj que mon
pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis  un coeur de femme,
aprs un si long veuvage, d'aspirer  un peu d'amour? N'est-on pas
jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis
encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnment. Et qui
est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chri, mon petit pigeon,
mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu
insensible?

- Ma vocation est de prier et de faire pnitence, et non de courtiser
de vieilles femmes.

- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard? s'cria Wewa
Skowrow.

Et vraiment elle avait le droit de s'en tonner, car, aprs tout, elle
tait fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourb, aux beaux
yeux noirs et ptillants, et  la petite bouche rose, tait fort
apptissant quoique un peu large. Quant  ses mains, elles taient
charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus
jolis pieds du monde.

 Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immdiatement! continua
Wewa. Puisque tu te piques de tant de pit, puisque tu te vantes de
suivre  la lettre les prceptes de notre croyance, tu vas me donner
le baiser de paix. 

La veuve rsolue se haussa sur ses orteils et lit rsonner bruyamment
ses lvres sur celles de Sukalou, qui excuta une grimace comme si on
l'et forc de boire du vinaigre.

 L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu
veux mriter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, o tu trouveras une femme
ou une jeune fille capable de supporter la vie austre que je mne?
Oh! mais je ne la mnerai pas plus longtemps que a, certes! Tout cela
va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon,  qui j'ai donn mon
coeur et  qui je prtends bien appartenir.

- Laisse-moi tranquille!  dit Sukalou avec humeur.

Et il tira un sac de dessous son sige.

 Mardona, je t'implore, continua Wewa: fais-moi la grce de parler 
ce fou et de le convaincre.

- Voyons, Sukalou, pouse-la donc, puisqu'elle t'aime!

- Tu entends? Tu dois m'pouser , s'cria Wewa en riant aux clats et
en tournant sur elle-mme de faon  faire bruire ses jupes
amidonnes.

Elle, tait, malgr sa corpulence, trs agile, et mme gracieuse.

 Mais je ne veux pas de toi! Je te rpte que je ne veux pas de toi!
dit Sukalou. Epouses-en un autre. 

Il souleva son sac sur son paule.

 Et puisque tu continues  m'obsder de tes propositions, apprends
qu'il est encore au monde des gens honntes qui estiment plus haut la
vertu que la richesse et les faveurs des femmes.

- Tu dois m'pouser, entends-tu? et non pas prcher , s'cria Wewa.

Sukalou essaya de prendre la fuite; mais il n'avait pas atteint la
porte que les bras robustes de Wewa l'empoignrent et le firent
tournoyer en trbuchant:

 Reste l, fripon, je te l'ordonne, et pas un pas! As-tu compris?
cria la veuve, pourpre de colre. Mais... que vois-je? Qu'as-tu l,
dans ton sac? Laisse voir.

- Je crois que ce sont des peaux de martre.

- Montre-les-nous!

Sukalou, du plat de sa main, frotta vivement sa tte chauve 
plusieurs reprises en perant Wewa d'un regard furieux. Mais cela ne
lui servit  rien. Il fut forc de reposer son sac et de
l'ouvrir. Aussitt toutes les femmes l'entourrent, et chacune d'elles
se saisit d'une peau de martre pour l'admirer, la vieille Anastasie
aussi bien que la Mre de Dieu.

 Quelles belles peaux! s'cria cette dernire en passant ses mains
blanches dans la fourrure dore aux raies sombres. Sont-elles  toi,
Sukalou?

- Hlas! non!

- A qui appartiennent-elles?

- A un juif. 

Il pina dans sa tabatire une prise pour dissimuler son embarras.

 Elles sont  toi, dis, Sukalou? et tu vas m'en faire cadeau ,
s'cria Wewa.

Elle se mit  le caresser de la main, sur ses joues hves, o les
poils de la barbe se hrissaient comme des pines.

 Laisse-moi la paix! grommela-t-il.

- L'avare! s'cria Wewa. Mais je n'attendrai pas plus longtemps ta
permission pour les prendre et m'en faire une garniture de
jaquette. Je suis sre que je te plairai avec cette jaquette! 

Elle appliqua sur son paule la peau qu'elle tenait  la main et se
tourna vers lui, coquettement.

 Tte un peu comme c'est agrable de passer les mains sur cette
fourrure-l.

- Je n'en ai aucune envie , pleurnicha Sukalou.

Et il se mit  ramasser ses peaux, aussi vite que possible.

 Oh! le monstre! oh! le manant! cria Wewa en lui jetant  la figure
la martre qu'elle avait  la main.

- Ainsi, Sukalou, ces martres sont  toi? reprit Mardona.

- Non. Elles appartiennent  un juif, aussi vrai que j'aime Dieu.

- Et elles sont  vendre?

- Srement, dit Sukalou d'une voix humble en soufflant dans les soies
fauves de ses fourrures. Je suis charg d'aller dans les seigneuries
les faire voir. Et si je russis  les placer avantageusement, il me
reviendra un petit bnfice.

- Allons! Qu'est-ce que tu en veux? demanda Mardona dont les yeux
brillaient de convoitise.

- Elles sont de dix florins pice. Pardonne, Mardona, les martres ne
m'appartiennent pas. Si elles taient  moi, je m'empresserais de
les dposer  tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et
je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais,
dans le cas prsent, il me faut tenir mon prix comme avec un
acheteur ordinaire.

- Donne-les-moi pour six florins.

- Impossible.

- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier
prix.

- Eh bien! huit, parce que c'est toi.

- Six. 

Sukalou secoua la tte.

 Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka  l'oreille de sa soeur.

- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est trs cher, mais
passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, pre, paye Sukalou. 

Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tte
basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaa dans un angle de
son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents,
et cacha le tout dans sa poitrine.

 Dieu vous bnisse! 

Il ramassa son sac, pour partir.

 Pas un pas, s'cria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu
m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main.

- Je te le promets, rpondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat
au soleil.

- Ta main! 

Il la lui donna.

 Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. 

Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en dfendit pas, mais il
dtourna la tte tout honteux.

Peu aprs le dpart de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les
belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis
qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange.

 Sukalou a aussi de trs belles martres  vendre, dit-elle. Je suis
sr qu'il les laisserait  un bas prix. Il les a tires lui-mme.

- Vraiment! s'cria Mardona, qui changea un coup d'oeil avec Wewa.

- Du reste, elles ne sont pas chres, continua Sofia Kenulla. Les
juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage.

- En es-tu sre?

- Pourquoi te tromperais-je?

- Oh! le voleur! le coquin! s'cria Wewa. Mais qu'il vienne
maintenant, et je lui dirai son fait.

- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me
regarde.

- Comme tu voudras, Mardona , dit Wewa  voix basse.

Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait:

 Je t'en prie, Lisinka, notre petite mre m'a promis des
carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre
charrette. Va, mon enfant!

- Une jolie et honnte fille, dit Mardona.

- Viens donc baiser les pieds de la Mre de Dieu, Lisinka , dit Wewa
trs haut.

Lisinka se mit  genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la
jolie fille s'incliner jusqu' ses bottines. Elle se baissa vers elle
et l'embrassa gracieusement sur les lvres.

 C'est votre fille? demanda Sabadil  la veuve.

- Non, rpondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie
chez moi, et qui m'aide au mnage.

- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait
simplement Lisinka une servante.

- Et Wewa, sa matresse, la prie poliment de bien vouloir excuter ses
ordres! dit Sabadil avec tonnement. Et toi, Mardona, tu lui as
donn un baiser!

- Chez nous, mon ami, lui rpondit Mardona, il n'y a pas de matres et
pas de valets: il n'y a que des frres et des soeurs. C'est Dieu qui
a cr tous les hommes. Ils sont gaux et il n'en est pas un qui ait
un avantage sur l'autre.


CHAPITRE VIII

Wewa possdait  Fargowiza-polna une jolie proprit; elle avait une
maison, une petite ferme, du btail, des chevaux et de la volaille en
abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins  la caisse
d'pargne et une centaine de florins dans une cruche de grs place
dans sa chambre. En somme, elle tait un bon parti, d'autant plus
qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle tait active, trs travailleuse,
doue d'une certaine intelligence et fort bien conserve. Ce sont les
considrations qui dcidrent Sukalou, aprs quelques jours de
rflexions,  lui rendre visite. Il marmotta des prires, tout le
long, en y allant, et en mme temps il calculait avec soin les
avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter.

Wewa le vit de loin, comme il s'tait arrt au milieu de la route
pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle ft dj trs bien
mise, elle se hta de faire un peu de toilette. Elle remplaa le
mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs
vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et
gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert fonc lorsque
Sukalou frappa  la porte.

 Qui est l? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses
lvres roses.

- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre....

- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. 

Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu.

 Entre, mon bien-aim,  quoi bon toutes ces faons? Tu es ici chez
toi; mets-toi  ton aise. 

Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avana une chaise, ferma
la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun
embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement
ses jupes amidonnes et faisant bouffer sa chemise couverte de
broderies.

 L'amour t'a enfin pouss jusqu' moi? commena-t-elle.

- L'amour,... oui,... rpondit Sukalou d'un air langoureux,
mais... c'est aussi la faim.

- Tu as faim! s'cria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous
avons un hte, ma chre, et quel hte! Dis-moi, cher ami, que
voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs,
ou un morceau de gteau? Il y a de tout cela ici. 

Sukalou rflchit.

Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-tre, du
fromage et un morceau de beurre. Quant au gteau, que tu as srement
ptri toi-mme, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en
goterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y
tiens. 

Lisinka parut et commena  apprter les oeufs, tandis que Wewa mettait
la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger.

Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis
il prit une pince de tabac dans sa tabatire, d'un air grave. Enfin
il saisit le couteau:

 Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage,
dit-il nonchalamment, en se taillant, une norme tartine.

- Tu as chang d'avis,  ce qu'il parat? demanda Wewa.

- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux
de fromage.

- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire.

- A quoi penses-tu? s'cria Sukalou indign et hors de lui, et si hors
de lui, qu'un morceau de pain faillit l'trangler; mais, Wewa, me
prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu
comprends? Je voulais lui plaire,  cette femme. Elle a un naturel
si jaloux, qu'en sa prsence il n'est pas permis de trouver
quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa,
tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste,
bonne au travail. Et tu es trs jolie; oh! mais, trs jolie, Wewa,
sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante
petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! 

La jeune amoureuse se leva prcipitamment et embrassa Sukalou  deux
reprises.

 Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! 

Elle l'embrassa une troisime fois.

 Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mang presque
tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai
plus soif encore que je n'ai faim? Tu as d remarquer que j'ai
beaucoup de peine  avaler, tant j'ai la bouche sche.

- Parle, que veux-tu boire, mon chri?

- Qu'as-tu  me donner?

- De la bire ou du meth.

- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bire, puisqu'il y en
a l, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en
apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu
sais? Par la mme occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit
morceau de lard. Tu as oubli de m'en donner, il me semble? 

Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit  la cave, tirer
de la bire. Sukalou finissait le plat de gteaux. Il but quelques
verres de bire et commena  attaquer le lard.

 Es-tu rassasi? demanda Wewa tendrement, s'asseyant prs de lui et
passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions
maintenant, si tu es dispos, traiter de nos petites affaires. Je
t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien tre sre que tu
m'aimes aussi, toi. Voyons, rponds-moi? Tu pourras recommencer 
manger aprs, lorsque nous nous serons expliqus.

- Mangeons auparavant , repartit Sukalou.

Il se remit  manger et  boire avec un nouvel apptit.

 Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien  m'offrir?

- Ah! je me souviens. 

Wewa s'loigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et
une bouteille d'eau-de-vie.

 Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle
assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu
seras une pouse dlicieuse, ma Wewa, un vrai trsor pour une maison!
Une baronne ne me rgalerait pas aussi bien, pour sr! 

Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une aprs l'autre. Puis
il attira  lui la grosse femme et lui dposa deux baisers sur la
nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse.

Cette fois, il ne restait plus rien  manger sur la table. Le cruchon
de bire tait vide, l'eau-de-vie avait considrablement
diminu. Sukalou se leva et s'tendit la face contre terre devant la
jolie paysanne,  la faon de nos campagnards lorsqu'ils ont une
requte  adresser  leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur
gratitude.

 Lve-loi donc!  s'cria Wewa en se rengorgeant, trs flatte.

Sukalou, pour toute rponse, baisa le bord de sa robe, et mme
commena  lui baiser les pieds. Il se mit ensuite  genoux.

 Wewa! s'cria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si
l'on voulait m'couter, on t'lirait Mre de Dieu,  la place de
Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout
mon coeur.

- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas?

- Je t'aime , et je suis tout prt  t'pouser.

- Ah! enfin!...

- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de
ta ferme et de ta maison.

- Ne me parle pas de cela, rpondit Wewa aigrement.

- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une
faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis pris
srieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade;
mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de
commettre un pch sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation
par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous
marierons tout de suite.

- Sukalou, tu recommences!... 

Wewa frona les sourcils avec humeur.

 Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un pch que de se marier?
le veux-tu, dis?...

- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux
cela.

- Ah! le coquin! 

Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la
muraille.

 Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes
porcs gras! C'est de mon argent que tu es pris! 

Elle s'avana vers lui, les poings sur les hanches.

 Allons! parle-moi encore de cette donation!

- Je suis un homme vertueux.

- Un coquin, veux-tu dire, un misrable! 

Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colre, que ses
jupons amidonns bruissaient comme des feuilles fouettes par l'orage.

 Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! 

Elle courut  la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec
une agilit inconcevable, ouvrit la croise, l'escalada, sauta dans le
jardin, et s'enfuit  travers champs, comme un livre harcel par des
chiens.


CHAPITRE IX

Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mand
auprs d'elle. Sabadil conduisit son cheval  l'curie, traversa la
cour et frappa  la porte de la Mre de Dieu. Il entra dans la
chambre, Mardona n'tait pas seule. Elle tait assise dans un grand
fauteuil, prs de son lit, que recouvrait une cotonnade  grosses
fleurs. Barabasch, tabli non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un
air maussade.

Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe
rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles taient
recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires
et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises taient recouverts
d'une toffe en laine trs soyeuse. A la muraille tait accroch un
immense miroir dans un cadre dor. Des tableaux garnissaient la
pice. De longs rideaux souples voilaient  demi les croises. Les
fentres taient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tte
sous son aile, perch dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mre
de Dieu on avait tendu une grande peau de loup. C'est l qu'elle
appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra.

 Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste.

- Pourquoi m'en irais-je? rpondit le paysan d'un ton aigre.

- Tu n'as pas de questions  m'adresser, dit Mardona, trs calme; tu
as  obir  mes ordres. Allons, va! 

Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement
vers la porte.

 Tu t'en vas sans me saluer?  demanda Mardona.

Ses grands yeux bleus taient arrts sur Sabadil, brillant d'une
douceur infinie. Nul ne pouvait rsister  ce regard. Barabasch revint
prcipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mre de
Dieu.

Je tiens  t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais
chang depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma prsence!
Prends-y garde! 

Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tte.

Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants
encore ses pas lourds rsonner sur le pav de la cour, puis tout se
tut. Mardona et Sabadil restrent seuls.

 Qu'a-t-il? demanda Sabadil aprs une pause.

- Il est jaloux.

- De qui?

- De toi. 

Sabadil eut un sourire amer.

 Toi aussi, tu es mcontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne
peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles,
continua Mardona.

- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un
pauvre pcheur, voil tout.

- Tche donc de comprendre ce qui m'loigne de toi, ce qui m'interdit
de rpondre  ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du
Dieu qui a cr le ciel et la terre, qui a rassembl les eaux sous
sa main, et  qui la lune et les astres obissent.

- Ma croyance ne m'enseigne pas cela.

- Ta croyance te parle de paradis et du pch de nos premiers parents,
rpondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des
hommes et du dluge que Dieu envoya dans sa colre. Ta croyance
t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanit pche constamment
et a sans cesse besoin de rdemption. Eh bien, moi, je te rpte et je
t'affirme que cette rdemption, Dieu l'a incarne sur la terre et
qu'il m'a institue pour la reprsenter.

- Parles-tu de la Trinit que nous adorons?

- La Trinit ne se rvle qu' l'me des hommes, rpondit-elle: le
Pre, dans la puissance de la mmoire; le Fils, dans la sagesse de
l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volont.

- Si vous accordez  l'homme une si haute place, comment se fait-il
que vous le jugiez si faible et si misrable?

- Qui t'a dit cela? s'cria Mardona d'un ton vif, trs surprise mais
nullement froisse. Nous suivons mieux que vous la prescription que
le Christ nous a laisse.

- Quelle prescription?

- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-mme, et ne fais pas aux
autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te ft  toi-mme. Notre
croyance, de plus, nous ordonne de reconnatre et de rvrer dans
notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appel 
reprsenter Dieu sur la terre.

- C'est un beau prcepte, je ne puis le nier.

- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je
l'air de mditer de mauvais desseins? 

Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa  la muraille, 
ct de son sige.

 Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne
me ravisses ma foi, Mardona, de mme que tu t'es empare de mon coeur.

- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme
ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te
donnes  moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie.

- Hlas! je ne suis pas matre de faire autrement.

- Prends patience, dit Mardona trs grave. L'heure viendra, pour toi
aussi, o le paradis te sera ouvert.

- Comment?

- Ecoute-moi, continua la Mre de Dieu, et tche de me comprendre. On
t'a enseign, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont t chasss
du paradis aprs leur pch. Mais personne, jusqu' prsent, ne t'a
rvl le sens profond que renferme cette leon. C'est un secret
cleste que je vais te rvler, Sabadil. Tu sais que les premiers
hommes mangrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du
mal. Aussitt aprs, ils firent la distinction de l'esprit et de la
chair. Cette diffrence tablie en nous, c'est la maldiction
prononce sur le monde, et ce paradis d'o les hommes ont t
bannis, c'est... la nature.

- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas
une paysanne qui parle, mais un prtre du haut de sa
chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni crire.

- Insens! il m'est donn, par contre, de lire dans les toiles, et
j'cris ce que je veux dans le coeur des hommes.

- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la
terre? demanda le jeune homme aprs une pause.

- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites,  la
nature toute son innocence, toute sa virginit premire, rpondit
Mardona avec assurance: Dieu nous a donn l'esprit pour dominer la
nature, et non pour la martyriser.

- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi
vous avez choisi la femme, cette crature capricieuse et faible,
pour votre rdempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le
secours?

- C'est par la femme que le pch est entr dans le monde: la femme
seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possd de plus
d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment
par la nature. 

Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un
clat surnaturel. Une douce extase tait empreinte sur son
visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.

 Crois-tu  la rsurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu
qu'un jour viendra o Dieu jugera les vivants et les morts?

- Au dernier jour, tous ressusciteront, rpondit-elle, mais en esprit
seulement. Le jugement viendra aprs.

- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mre
de Dieu est investie de la puissance cleste pour juger et rgner
sur la terre?

- Ils le croient, Sabadil. La Mre de Dieu reprsente l'Eternel sur la
terre. Tous doivent l'adorer et la rvrer comme ils adorent et
rvrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour
ramener les hommes au paradis perdu. La Mre de Dieu seule peut
punir les pchs et les pardonner. Ses ordres sont la volont de
l'ternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne
rvrent pas de saints. Ils n'ont pas de prtres, pas d'images, pas
de sacrements. La Mre de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation
de l'Etre divin. Elle est sa volont.

- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a lue pour le
reprsenter sur la terre?

- Si tu ne crois pas  moi, Sabadil, je ne puis te le prouver.

- Je crois  toi, s'cria-t-il en la dvorant du regard. Je crois 
toi parce que je t'aime. Je veux croire  toi, et cependant ma
pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta
mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra
pas beaucoup de paroles; tu n'as qu' me regarder, comme l-bas,
dans la fort tranquille, alors que je croyais, pauvre insens,
qu'un jour viendrait o tu pourrais m'aimer! 

La Mre de Dieu releva la tte, sans fiert, mais avec une majest
grave qui blouit Sabadil; un sourire ddaigneux passa sur ses
lvres, le mme sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur
premire rencontre au bord de l'tang solitaire, sous les ombrages
de la grande fort.   Comment peux-tu me parler d'amour comme  une
femme ordinaire? dit-elle.

- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine tait
oppresse, et qui ne respirait que faiblement. C'est un pch, je le
sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais
un grand pcheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es
qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me
rend fou.... 

Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuye au
dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce
compassion.

 Tu es un misrable pcheur, et moi, je suis  la place de Dieu,
dit-elle avec une excessive dignit. L'amour t'aveugle. Ouvre les
yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain
t'touffe. Allons,  genoux! et adore Dieu qui m'a envoye!  - Ah!
Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas!

- Humilie-toi! 

Il tomba  ses pieds, ananti.

 Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et
mon enfer!

- Crois-tu que Dieu m'a lue? demanda Mardona d'une voix extrmement
douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux
brlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans
moi? que tu as besoin de mon intercession auprs de Dieu?

- Oui, je le sens.

- Eh bien,  genoux! s'cria Mardona, et prie. 

Lorsqu'elle vit Sabadil tendu devant elle, la face contre terre, un
fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants 
ses lvres mi-closes.


CHAPITRE X

Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la premire fois  l'glise
des Duchobarzen, pour assister aux crmonies de leur culte. Dans la
maison de Mardona se trouvait une immense salle trs simple. C'est l
que l'assemble se runissait le dimanche. Il y avait bien  peu prs
deux cents personnes. On remarquait, mls aux costumes clairs et
bariols des paysans, deux juifs polonais revtus de leur talar de
soie noire. Les hommes se tenaient  gauche de l'autel, les femmes 
droite. Tous taient en habits de fte. Vis--vis de l'autel se
trouvait une table, o l'on avait pos le pain et le sel.

Tandis que tous s'entretenaient  voix basse, Sukalou, comme en
extase, les yeux levs au ciel, murmurait une prire. Il sentit bien
tout  coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se
retourna pas.

 Sukalou! murmura une voix caressante  son oreille.

Il se mit  prier avec plus de ferveur et ne prta pas attention. On
le tira de nouveau par sa manche, plus fort.

 Ecoute-moi donc!

- Laisse-moi prier , dit Sukalou sans daigner jeter un regard  Wewa,
qui se tenait derrire lui.

Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et
s'loigna rapidement.

Lorsque Mardona entra, vtue de son costume de crmonie, l'assemble
entire tomba  genoux. La Mre de Dieu bnit les assistants et
s'assit, avec une grande dignit, devant la table o se trouvaient le
pain et le sel. Sabadil se tenait  ses cts. Elle le lui avait
ordonn.

 Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit,
interroge-moi.

- Permets-moi de te dire, en ce cas, rpondit Sabadil, l'tonnement
que me cause dans ce saint lieu la prsence de ces deux juifs.

- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrtien, ou musulman, ou mme
paen, peut prendre part  notre service divin, repartit Mardona. Ce
n'est pas la prsence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses
mauvaises actions. 

Un des Duchobarzen s'avana et entonna le psaume:  C'est ainsi que
parle notre souverain le Dieu d'Isral . Le reste de l'assemble
s'unit en choeur  sa voix et rpta l'hymne. Lorsque le chant fut
termin, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le
doyen de l'assemble. Ce fut touchant de voir comme ces deux
patriarches s'inclinrent devant les assistants, se donnrent le
baiser de paix et se salurent humblement. Un troisime membre
s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de mme qu'ils
l'avaient fait, prcdemment. Tous les assistants suivirent leur
exemple, l'un aprs l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.

 Que signifie cette crmonie? demanda Sabadil.

- Elle signifie, dit la Mre de Dieu, ce que je t'ai dj enseign une
fois, que l'homme doit vnrer son prochain, qui reprsente Dieu sur
la terre. 

Lorsque la crmonie fut termine, Mardona se leva, prit Sabadil par
la main et le conduisit au milieu des vieillards.

 Je vous amne un nouveau frre, leur dit-elle d'une voix
douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! 

Le doyen donna la main  Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de
l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'loignrent ensuite,
tranquillement et graves, comme ils taient venus.

Sabadil hsitait, le regard baiss. La main de Mardona se posa sur son
paule avec une tendre pression.

 Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.

- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donn de baiser, murmura-t-il d'une
voix mue.

- Maintenant tu fais partie de notre secte, rpondit-elle. Tous t'ont
salu comme leur frre. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie
pas. 

Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle tait
vtue d'une robe bleue  larges plis. Ses cheveux taient nous dans
un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa
physionomie, la rendant plus sduisante encore.

- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'cria-t-il. Mardona, je t'en
conjure, renonce  ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois 
moi, Mardona, deviens ma femme!

- Jamais, Sabadil!

- Et pourquoi pas?

- On ne peut boire  la fois au calice de Dieu et au calice du diable,
rpliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a
lue? As-tu abjur de tout ton coeur les fausses croyances? Te
sens-tu pntr de nos saints prceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est
le pch qui parle par ta bouche.

- T'aimer, Mardona, est-ce un crime?

- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exalte qui rsonna dans
la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donn de
vaincre le mal! 


CHAPITRE XI

La Mre de Dieu rendait justice. La maison de prires, la cour, la
grande chambre des Ossipowitch taient remplies de monde. Un grand
nombre de curieux se tenaient dehors, sur la route, prs de la
haie. La table qui, le dimanche, portait le symbole, tait recouverte
d'un tapis bleu. On y voyait une Bible ouverte et un crucifix de
bois. Mardona tait assise devant cette table, sur la chaise
haute. Elle portait une longue robe de velours rouge, garnie de
martre, de hautes bottes de maroquin vert  talons d'argent et un
foulard vert, en soie, nou sur ses tresses blondes. Son cou, sa gorge
et son front disparaissaient sous des colliers de gros coraux, sems
de sequins tincelants. Des bijoux de prix brillaient  ses oreilles
et  ses bras. Ses doigts taient orns de bagues. Elle rappelait une
tsarine de Moscou, du temps d'Ivan le Terrible. Son visage tait doux
et calme. On n'y lisait aucune svrit.

Sabadil se tenait dans la foule, un peu  l'cart. Il ne perdait pas
des yeux Mardona. Il considrait avec extase cette femme  qui tous
obissaient et il sentait son coeur battre avec force.

Le givre avait dcor les vitres de la salle de ses grands dessins
toils; la neige craquait sous les pieds de ceux qui se tenaient dans
la cour ou sur la route, mais un soleil clatant rayonnait dans la
campagne. Il donnait aux glaons des reflets chatoyants de joyaux et
argentait le moindre brin d'herbe. Un bourdonnement confus de voix
humaines montait de la cour. Des becs-croiss, avec leur plumage rouge
et vert, gmissaient en sifflant entre les aiguilles des pins. Sur un
tilleul dpouill une corneille s'tait tablie, appelant une de ses
compagnes. Dans la salle o l'on rendait la justice, par contre,
rgnait un silence de mort. Lorsqu'une femme perdait une pingle 
cheveux, on l'entendait tomber et rsonner  terre.

Mardona leva sa main et donna le signal. Aussitt le chantre entonna
une hymne sacre, que toute la communaut rpta en choeur. Quand le
dernier accord se fut teint, Mardona fit de nouveau un signe et tous
les assistants se jetrent  genoux devant elle:

 Je tiens ici la place de Dieu, dit Mardona d'une voix forte, pour
punir les pchs ou les pardonner. Que celui d'entre vous qui se sent
coupable le reconnaisse et implore la misricorde divine. Que celui
que son prochain a offens le dclare et porte plainte contre lui. 

Un frmissement, un chuchotement passa  travers la foule. Puis une
jolie jeune fille sortit des rangs et se frappa trois fois la
poitrine, en tombant  genoux aux pieds de la Mre de Dieu.

 Je me reconnais coupable devant Dieu et devant toi, Mardona,
commena-t-elle. Depuis quelque temps je chagrine fort mes parents.

- Te repens-tu de ta faute?

- Je me repens.

- Tu t'agenouilleras durant deux heures, en t'humiliant, dcida
Mardona, et en rptant ces mots:  Tu honoreras ton pre et ta
mre, afin que tes jours soient heureux. 

Mardona, l-dessus, embrassa la pcheresse, et celle-ci s'loigna, le
visage cach dans son mouchoir.

 Humiliez-vous tous, s'cria Mardona, car, devant Dieu, personne
n'est parfait. 

Une jeune femme s'avana prs de Mardona, se jeta  ses pieds
brusquement et demanda, en dsignant une de ses compagnes, qu'on la
punt pour l'avoir offense.

 Que t'a-t-elle dit? demanda la Mre de Dieu.

- Elle m'a appele  crapaud venimeux, serpent, fille de chienne .

- Qu'as-tu  rpondre? demanda Mardona  l'accuse, qui se tenait l
toute rouge et horriblement embarrasse.

- Je l'ai dit,... j'tais en colre.

- Mme dans la colre nous devons respecter notre prochain et le
vnrer comme l'image de Dieu, s'cria Mardona. Demande pardon  ta
compagne,  l'instant mme; agenouille-toi, et fais pnitence. 

La pcheresse vint tomber aux genoux de son ennemie et lui demanda
pardon. Puis les deux femmes s'embrassrent. En retournant  leurs
places, elles furent bouscules par un paysan qui tranait par la
manche un jeune homme ple, aux traits dcomposs, devant la chaise de
leur juge.

 En voil un qui m'a vol une faux, commena le paysan.

- Point du tout, mon petit pre, je l'avais seulement emprunte.

- Tu l'as vole! cria le paysan. Durant mon absence tu t'es introduit
dans ma chaumire, et tu m'as enlev ma faux!

- Emprunte, petit pre, emprunte, rpta le jeune homme, trs
effray.

- Tu l'as vole, s'cria le plaignant, car, lorsque j'ai envoy Jur
chez toi... Jur, c'est mon fils... tu lui dis....

- Jur n'est pas venu chez moi.

- O est Jur?  demanda Mardona.

Un jeune gars s'avana.

 J'ai t chez lui, petite mre, et je lui ai dit que ce ne pouvait
tre que lui qui avait pris notre faux, et qu'il et  nous la
rendre. Il s'est mis  rire et m'a rpondu:  Je n'ai pas votre faux
, et il ne nous l'a pas encore rendue.

- Nieras-tu encore?  demanda Mardona  l'accus.

Le malheureux tremblait de tous ses membres. Il resta muet.

 Je dcide que tu as vol, continua Mardona et que tu subiras la
peine des voleurs. Tu vas rendre immdiatement  son propritaire la
faux que tu lui as drobe. Et-toi, dit-elle en se tournant vers le
plaignant, garrotte-le, conduis-le chez toi et fouette-le
d'importance. 

Elle prit un knout pos par terre prs d'elle et le tendit au paysan.

 Donne-lui-en cinquante coups, pas un de plus, tu m'entends? 

Le larron soupira, mais n'opposa aucune rsistance. On le garrotta et
on l'emmena. Quelques minutes se passrent. Personne ne se prsentait.

 N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable ou qui ait  se
plaindre d'une injustice?  demanda Mardona.

Personne ne rpondit.

 Dans ce cas, je nommerai moi-mme ceux dont j'ai  me plaindre et
qui ont irrit l'Eternel par leur conduite, continua la mre de
Dieu. O est Barabasch? 

Barabasch tressaillit vivement, mais il se contint, s'approcha de
Mardona et s'agenouilla devant elle, la tte basse, un peu ple, mais
d'apparence calme.

 Tu as dsobi, dit Mardona d'un ton glacial. Tu t'es, malgr mes
frquents avertissements, rvolt souvent contre mes dcrets. C'est un
grand pch, Barabasch. Car ma volont est la volont divine. Te
repens-tu de cette faute? 

Barabasch se frappa la poitrine  trois reprises.

 Je me repens! je me repens! je me repens! bgaya-t-il.

- Je te pardonne, dit Mardona en le baisant au front. Mais le salut de
ton me exige que tu t'humilies et que tu fasses pnitence. Ta
fiert, ton orgueil doivent tre trans dans la fange. Tu vas te
coucher le visage contre terre en travers de la porte, prs du
seuil, et ceux qui entreront, comme ceux qui sortiront, te fouleront
aux pieds. 

Barabasch se leva, marcha en chancelant vers la porte et se jeta sur
le carreau, couvrant de ses deux mains son visage dsol et honteux.

Tous ceux qui entraient ou sortaient devaient passer sur lui. Sabadil
remarqua que la plupart des hommes vitaient, en sortant, de le
toucher du pied, tandis que les femmes, au contraire, foulaient son
corps de leurs lourdes bottes, sans aucune piti, la douce et belle
Sofia, aussi bien que la ptulante Wewa, qui l'crasa si brutalement,
qu'il se tordit  son passage comme un ver, ou comme un malheureux
condamn  prir foul sous les pieds des lphants.

 O est Sukalou? demanda Mardona, tandis qu'un sourire malicieux
clairait ses yeux et entr'ouvrait ses lvres roses.

- Me voil, petite mre, s'cria Sukalou. Qu'ordonnes-tu de moi,
toile d'or, rose de....

- Pas tant de paroles, interrompit Mardona;  genoux et avoue ta
faute.

- Moi?

Sukalou se jeta  terre, baisa les pieds de la Mre de Dieu, et leva
les mains vers le ciel.

 Je suis innocent, sige de toutes les batitudes, colombe cleste,
toi.... 

Mardona saisit une peau de martre et lui en frotta le visage.

 Connais-tu cela, hein? Ces peaux t'ont appartenu, Sukalou, continua
Mardona, et tu me les as vendues plus cher qu'on ne te les achte en
ville.

- Est-ce possible? Mon Dieu! voil, on ne connat pas toujours les
prix courants.

- Tu m'as menti, tu m'as vole et trompe.

- Je suis un vieillard, Mardona. Souvent la mmoire me fait dfaut,
gmit Sukalou. Tu sais que je suis incapable d'une mauvaise
action. Je passe mon temps dans le jene et la prire, tu le sais.

-  Et il vit des gens, assis dans le temple, et qui vendaient des
boeufs, des moutons et des pigeons, dit Mardona, d'une voix forte et
avec un oeil svre, et des changeurs et des banquiers. Et il prit
des cordes; de ces cordes il tressa un fouet, et il chassa avec ce
fouet tous ces commerants qui souillaient le temple avec leurs
boeufs et leurs brebis. Il renversa les tables des changeurs et foula
aux pieds leur monnaie, et il chassa les marchands de pigeons, en
criant:  La maison de mon Pre est une maison de prires: vous en
avez fait une caverne de voleurs! 

- Songe  ma mmoire, petite mre,  cette vieille mmoire qui me fait
dfaut, pleurnicha Sukalou! Si je t'ai vendu les martres trop cher,
je suis prt....

- Silence!

- Je me tais. 

Et Sukalou, saisi d'une frayeur mortelle, prit une pince de tabac,
puis une autre, sans interruption, durant quelques secondes.

Tu as tromp, tu dois tre puni, continua Mardona. Tu m'as trompe,
moi, et ta punition sera double, comme ta faute. Je te pardonne. Mais
le salut de ton me exige que tu fasses pnitence et que tu jenes
pendant trois jours.

- Je mourrai, Mardona.

- Le premier jour, tu ne recevras rien  manger. Le second et le
troisime jour, on te donnera un morceau de pain et une cruche
d'eau. De plus, tu auras  rciter mille fois l'Oraison
dominicale. 

Sukalou, perdu, embrassa nerveusement les genoux de Mardona.

 Fais-moi battre, petite mre, supplia-t-il en pleurant, ou plutt
bats-moi toi-mme. Ce sera pour moi une joie d'tre battu par ta jolie
petite main d'ivoire. Fouette-moi de verges, de cordes, ou avec un
bton; fouette-moi aussi longtemps que cela te conviendra; mais, pour
l'amour de Dieu, ne me fais pas jener! 

Mardona le repoussa doucement.

 Tu me salis, va-t'en! dit-elle.

- Fais-moi appliquer la torture si tu veux, implora Sukalou,
attelle-moi  un chariot, crucifie-moi, fais-moi pendre, mais ne me
soumets pas au jene.

- Plus un mot! Ton arrt est prononc.

- Pour l'amour de Dieu, cria Sukalou, il faut que je parle! Tu veux
sauver mon me, dis-tu; mais, quand j'ai faim, je suis capable de
tout. Je crains, Mardona, sainte femme,  toi la plus belle rose du
jardin cleste, je crains que ma chair ne faiblisse, que mon esprit ne
perde sa force, si tu me fais jener. Les autres pchent aprs un bon
repas, de copieuses libations; chez moi, c'est tout le contraire. Ce
n'est que lorsque je suis  jeun que me viennent les mauvaises
penses. Quand j'ai bien mang, lorsque j'ai bu de l'excellent vin, il
n'y a pas au monde d'homme plus pur, plus pieux, de caractre plus
honnte, plus loyal que moi. J'ai pch envers toi, je le
reconnais. Mais, si je me rappelle bien, j'avais faim, le jour que je
t'ai vendu les peaux de martre; oui, j'tais trs affam, et de l
possd du diable!

- J'ai prononc ton jugement, rpta Mardona d'un ton calme. Dieu a
parl par ma bouche. Tu obiras, et durant trois jours tu jeneras
comme je te l'ai ordonn.

- Je ne peux pas! je ne peux pas, gmit Sukalou; je ne peux rellement
pas.

- Ne crains rien, continua la Mre de Dieu avec un sourire, mon amour
viendra en aide  ta faiblesse. Enfermez-le dans le caveau qui se
trouve dans ma maison! Faites ce que j'ai ordonn. 

Wewa, Turib et Wadasch s'emparrent de Sukalou, qui se dbattait avec
violence. D'autres le poussrent par derrire. Il fut entran dans le
caveau et mis sous les verrous.

 N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable, reprit Mardona, ou
qui ait  porter plainte contre son prochain?

- Moi, sainte femme, s'cria Lampad Kenulla en conduisant sa femme
devant le trne de Mardona. Je porte plainte contre ma
femme. J'exige que tu la chties au nom de Dieu.

- Quel est son crime?

- Elle m'a tromp; elle a trahi ma confiance; elle a tent de
m'empoisonner.

- Te reconnais-tu coupable, Sofia? demanda la Mre de Dieu avec
douceur; mais dans son oeil luisait comme un clair de triomphe
haineux.

- J'ai des preuves et des tmoins  l'appui de mon accusation , dit
Kenulla.

Il fit un signe. Deux jeunes filles, employes chez lui,
s'approchrent.

 Je suis coupable , bgaya Sofia.

Elle tomba aux pieds de Mardona, anantie, cachant sa face
rougissante.

 Tu savais le chtiment qui t'attend, la peine inflige aux
adultres? dit Mardona avec une froide majest. Dans notre croyance,
le mariage est libre. L'amour suffit  lier deux tres; lorsque cet
amour n'existe plus, ils sont libres de se quitter; c'est pourquoi
nous punissons rigoureusement l'adultre. La loi existe. Je ne puis
accorder de grce:  Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle
de choses terrestres, comment me croiriez-vous si je vous parlais des
arrts clestes? 

- Punis ma femme, dit Lampad.

- Je te condamne , continua Mardona.

Ses lvres touchrent le front de Sofia, les yeux de la Mre de Dieu
interrogeaient la foule anxieusement; elle retenait son haleine.

 Saisissez-la et la chtiez selon notre loi, dit-elle aprs un
instant.

- Grce!  cria Sofia.

Les larmes, les sanglots touffaient sa voix.

Mardona secoua la tte.

Les assistants se pressrent autour de la condamne pour lui donner le
baiser de paix. Puis les femmes et les jeunes filles l'entranrent
dehors. Les hommes suivirent. Tous semblaient lectriss, possds
subitement d'un saint courroux. Ils se prcipitrent hors de la salle
avec une telle violence, qu'ils faillirent assommer, avec les talons
de leurs lourdes bottes, Barabasch, toujours couch sur le sol en
travers de la porte.

Au moment o Mardona avait prononc l'arrt fatal sur la malheureuse
Sofia, le premier mouvement de Sabadil avait t de se jeter aux pieds
de la Mre de Dieu et d'implorer la grce de la coupable. Il traversa
mme la foule dans cette intention. Mais il recula sous le regard de
Mardona. Elle fixa sur lui un oeil froid, brillant de haine et de
colre. Il comprit que son intercession serait inutile, que mme elle
augmenterait le courroux de Mardona et la rendrait peut-tre plus
cruelle encore pour la condamne.

Il garda le silence et suivit la foule au dehors.

Les fanatiques tranrent la pauvre Sofia  travers la cour et sur la
route, jusqu'aux premires maisons du village. L seulement ils
s'arrtrent et la lchrent. Elle se tint un moment debout, livide,
tout chevele, les vtements dchirs,  moiti nue, levant les bras
au ciel.

Puis la foule entonna une hymne sainte; c'tait son signal, semblable
au chant de carnage des Machabes. Et de tous les cts on commena la
lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre,
furent lances  la tte de la malheureuse. Elle s'enfuit, affole, 
travers les rues. Les justiciers se jetrent  sa poursuite, en hordes
sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait  ce
carnage, monte sur son cheval, allant au pas.

Sofia se soutenait  peine. Le sang ruisselait de ses paules, de sa
poitrine nue. Son visage tait couvert de boue et d'ordures.

A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation,
voulut s'lancer au secours de la pauvre femme et la protger de son
corps. Mais Mardona tait l. Elle ne le perdait pas de vue. Et
Sabadil se sentait li, retenu par une force inconnue qui le faisait
souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas.

Devant l'glise, sur la place, Sofia tomba, compltement inanime. Son
front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla
un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mre de
Dieu tait ple, mais un sourire de satisfaction passa dans son
regard. Elle tendit la main.

Dj un enfant, par un excs de zle comique, soulevait pniblement
une norme pierre pour fracasser la tte de Sofia, lorsque la Mre de
Dieu l'arrta du geste.

 J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des
lvres. Je lui fais grce de la vie. Je lui pardonne ses pchs et son
inconduite. 

Sabadil se tenait  quelque distance, considrant Mardona. Jamais il
ne l'avait vue si belle, avec son visage courrouc et ses lvres
frmissantes.

 Humiliez-vous tous, cria-t-elle tourne vers la foule. Ne vous jugez
pas meilleurs que celle qui est l  terre. Il n'y en a pas un qui
soit sans pch, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas mme un seul. 


CHAPITRE XII

Sabadil tait  prsent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne
vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mre de Dieu, lorsqu'il
n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la
jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mre de Dieu et
le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment o ils s'taient
rencontrs pour la premire fois dans la fort solitaire, avec cette
diffrence que Sabadil prouvait pour la jeune fille une violente
passion et qu'il la dsirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait
d'un amour calme, plaant entre elle et lui le ciel et les devoirs
auxquels elle se croyait appele. Pour Sabadil, Mardona tait une
image pure, couronne d'une aurole, et tenant un lis ouvert dans sa
main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'tait
pas  Sabadil.

La Mre de Dieu, tendue dans son fauteuil, considrait avec un joyeux
sourire Sabadil qui s'tait tabli  ses pieds.

 Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu
perdras peu  peu le respect que tu me dois. Dj je ne t'inspire plus
aucune crainte.

- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur.

- Est-ce vrai? 

Elle se mit  rire aux clats et parut s'amuser beaucoup de ces
paroles.

Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants,
runis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis prs de la table,
accordait son violon.

Tout  coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou
entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes
crmonies pour se prsenter. Cette fois il se prcipita dans la
chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vtements
couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous cts dans la
salle.

 Un vnement terrible, oh! terrible! commena-t-il. J'arrive de la
ville avec une nouvelle,... Seigneur! une nouvelle.... 

Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit  gmir.

Vous tes perdus, tous,... perdus... sans moi,... vous courez un
danger,... je viens vous avertir.... Mais je vois que j'ai perdu la
parole. 

Il indiqua de la main qu'il dsirait parler et que cela lui tait
impossible.

 Remets-toi, premirement, lui dit Turib. Tu parleras aprs. Qu'y
a-t-il?

- Un malheur!

- Quoi donc? demandrent  la fois tous les assistants.

- C'est... pour le dire tout de suite,... mais vraiment je ne puis
parler, pleurnicha Sukalou,...je tombe de lassitude,... j'ai couru
comme un cheval,... c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver,
s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim.

- Femme, donne-lui  manger, dit Ossipowitch.

- Allons, raconte ce que tu sais, s'crirent les assistants, qui
avaient quitt la table et entouraient Sukalou.

- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai
aprs. Trois jours de jene, vous vous imaginez que cela n'abat pas
un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. 

Chacun se hta de lui apporter quelque chose  manger. Ils se
pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethlem avec
leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un
petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un
tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie
et un petit verre.

 Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous cts.

- Je ne puis manger aussi vite que vous le dsirez, repartit
Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme  demi
mort d'inanition! 

Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouches. Il
attaqua ensuite le jambon.  Une plainte,... une plainte a t porte
au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y
songe.... Ah! que j'ai mal! Verse  boire, bon Nilko.

Il avala un second verre d'eau-de-vie.

 C'est  cause du chtiment inflig  Sofia Kenulla,... vous
comprenez. Il parat qu'elle est dangereusement atteinte. On va
procder  une enqute.... Mon Dieu! que je suis faible encore!... 

Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze.

 Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona? demanda
Wadasch.

Sukalou hocha vivement la tte.

 On la conduira en prison?  s'cria Turib.  Sukalou fit un geste
affirmatif.

Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir.

Dans la cour, des voix s'levrent. Puis Lampad Kenulla entra,
accompagn d'un juif qui s'inclinait trs bas, la bouche fendue d'un
sourire embarrass.

A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et
prit une pince de tabac, en dtournant la tte.

 Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme... - il dsigna le
juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnire
notre Mre de Dieu.

- Nous le savons, rpondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais
nous ne craignons rien.

- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta
Anuschka.

- Sukalou!  s'cria le juif trs dsappoint.

Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus.

 Le coquin! le misrable! Je suis venu tout exprs de la ville pour
avertir notre petite Mre, notre vierge d'or, et pour gagner une
petite rcompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort!

- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est
de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as raconte 
l'auberge o tu t'es arrt pour abreuver tes chevaux.

- C'est vrai,... dit Sukalou; cependant il tait de mon devoir....

- Tais-toi, lui cria le juif.

- Je ne dis rien.

- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le
cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui
osera tmoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous
l'emmne et qu'on la garde en prison durant un mois.

- Cela ne sera pas , cria Turib.

Les assistants se mirent tous  parler  haute voix.

 Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch.

- Il vaut mieux qu'elle passe la frontire, objecta Sukalou.

- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmnerai moi-mme dans
mon traneau, dit le juif.

- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je
possde. 

La Mre de Dieu tait arrive sur ces entrefaites. Elle se tenait au
seuil de la porte, les bras croiss sur la poitrine.

 Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas , dit-elle en s'avanant
au milieu de ses disciples effrays.

Elle souriait d'un sourire plein de grce et resta parfaitement calme.

 Tu as raison, s'cria Barabasch, qui se prcipita dans la chambre
comme un possd, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas l pour te
protger?

- Oui, nous te dfendrons!  crirent en choeur une foule de
Duchobarzen attirs par le tapage.

La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les
partisans de la Mre de Dieu.

 Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je
vivrai, personne ne portera la main sur toi!

- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de
douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les
approuver. J'agirai selon la volont de Dieu, et, s'il l'exige, eh
bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir
immdiatement pour la ville: je vais me livrer  la justice.

- Tu veux...? s'cria Barabasch pouvant.

- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trve de paroles, je
vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmnera dans
son traneau.

- Je t'accompagne, dit Sabadil.

- Non! vous resterez tous ici. 

Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traneau du
juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard,
mornes et consterns. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle
s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom
du juge, si celui-ci tait jeune, s'il tait mari. Elle n'oublia pas
de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de
renseignements et il sourit. Bientt aussi, Mardona se prit 
sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front
s'claircit.

Quelque temps aprs le dpart du misrable traneau qui avait emmen
de Fargowiza-polna la Mre de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait 
pas presss dans la chaumire de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans
la grande salle, ni dans sa chambre. Il trbucha sur un balai et une
corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit  la
cuisine, o Wewa tait en train de prparer son repas, debout prs de
l'tre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait  couper
du bois et resta quelques moments sans parler, comme ananti.

 Quoi! tu as l'audace de te prsenter ici, lui cria Wewa. Coquin!
misrable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! 

La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de
Sukalou.

 Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie
instamment, dit Sukalou sans chercher  se dfendre.

Wewa le considra, trs surprise.

 Oui, je mrite que tu me battes, continua-t-il. J'tais aveugl,
vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai
mconnue!

- Enfin! tu conviens de tes torts!

- Ah! certes, certes!

- Et tu viens me dire que tu m'aimes?

- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'cria
Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le rgne de Mardona a pris fin. Le
tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison.

- Pourquoi?

- Parce qu'elle a fait lapider Sofia.

- Impossible!

- C'est pourtant vrai. Elle va tre punie comme criminelle. Dieu l'a
abandonne.

- D'o sais-tu cela?

- Il me l'a dit lui-mme, affirma Sukalou.

- Dieu s'est rvl  toi?

- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'tait un
songe si je n'tais parfaitement sr de n'avoir pas rv. Je vis
tout  coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme
le buisson o l'Eternel s'est rvl  Mose....

- Et il t'a dit?...

-  J'ai rejet Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour
lui succder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre
Mre de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui
cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nomm son cher Sukalou, - et
adore-la! 

Sukalou se jeta  genoux et embrassa avec frnsie les pieds de la
veuve.

 O mon toile, dit-il, jardin cleste, riche en joies et en
batitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels!

- Mais....dis-tu bien la vrit? demanda Wewa, dont le visage
resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparat-il pas,  moi, pour
m'annoncer sa volont?

- Les dcrets de l'Eternel sont insondables, rpliqua Sukalou. Il
m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange  Marie.

- Puisque c'est la volont de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris
tout son sang-froid et redressait firement la tte comme un cheval
de traneau, j'obirai. Je vais revtir tout de suite l'emploi saint
qui m'est assign. Je le remplirai en toute humilit,
consciencieusement et fidlement.

- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sr, s'cria
Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux
malheureux, tu rassasieras les affams, et tu donneras  boire 
ceux qui ont soif. Tu me vois  tes pieds, Wewa; j'implore ta piti.

- Relve-toi , rpondit Wewa.

Elle s'avana vers la table, portant une grande terrine de
kasche. Sukalou la suivit, se lchant les lvres avec gourmandise.

 Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi prs de
moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous
parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, o donc es-tu? 

Lisinka parut, souriant d'un air confus.

 Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a
lue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mre de Dieu. 

Lisinka tomba  genoux et adora Wewa.

 Lve-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bont, et
assieds-toi. Nous allons souper. 

Lisinka obit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards
effrays. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme
quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la
moiti d'une grande cruche d'eau-de-vie,

 Je ne peux cependant pas me prsenter ainsi  mes disciples, dit
Wewa, dsignant ses pieds nus et sa chemise grossire.

- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vtiras selon ton rang, comme
une noble dame.

- J'aurai des bottes  talons d'argent?

- A talons d'or, Wewa,  talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle.

- Et des habits de soie?

- De soie et de velours.

- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus
belle que celle de Mardona.

- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses
portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle lgende du
pcheur... o le poisson d'or, pour rcompenser l'homme qui avait
lev le charme jet sur lui, fit de sa femme une barine?...

- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'cria Wewa, la tte prise
dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles;
ses doigts taient couverts de bagues d'or, ses pieds chausss de
pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de
zibeline. 


CHAPITRE XIII

Le juge Zomiofalski ne ressemblait gure  un fonctionnaire
autrichien. On l'et pris pour un bon bourgeois, propritaire, avec
des manires de gentilhomme, et dont le temps se passe, non  crire
et  parcourir des registres, mais  la chasse,  la pche,  cultiver
les plaisirs de l'quitation, et qui, le soir, flirte auprs des dames
dans les salons, ou fume, envelopp d'une moelleuse robe de chambre,
en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il tait d'une
taille au-dessus de la moyenne. Ses mains taient fort belles et bien
soignes. Il avait le nez en bec d'aigle, trs polonais, un menton
accentu et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les
cheveux commenaient  lui manquer; mais il possdait toutes ses
dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait  son
visage un grand charme.

Lorsque Mardona se prsenta au seuil de son cabinet, il tait en train
de feuilleter des actes passs devant lui, en fumant un cigare dont
l'arome remplissait toute la chambre. Prs de lui travaillait un
clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher.

 Qui est l?  demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref.

Pas de rponse.

 Eh bien, qu'y a-t-il? 

Mardona s'avana, humble et presque craintive. Elle fit deux pas
seulement et s'arrta les yeux baisss.

Zomiofalski tourna la tte, posa son cigare et se leva.

 Que voulez-vous? Avez-vous reu une citation?  dit-il en s'adossant
au pupitre.

Mardona fit signe que oui.

 Ah! prcisment! 

Il feuilleta un acte.

 Ainsi vous tes la nomme Mardona Ossipowitch, la Mre de Dieu des
Duchobarzen? 

Mardona rpondit de nouveau du geste.

 Mais vous tes une femme terrible,... vous agissez avec une
barbarie... comme les Turcs ou les Tartares, continua
Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens... vous
avez lapid... cette..., comment diable se nomme-t-elle donc? Vous
l'avez lapide, blesse grivement. C'est par miracle qu'elle en a
rchapp. Qui donc t'a charge de la juger? Cela peut avoir des suites
fort tristes pour vous, et surtout pour toi.

Mardona ne rpondit pas. Elle couta les reproches de Zomiofalski sans
un mot, digne comme Jsus devant Pilate, et fire comme Roxelane en
prsence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tte et joignait ses
mains baisses. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses
joues. Un foulard blanc, orn de dentelles superbes, tait nou dans
son paisse chevelure. Des pierres fines tincelaient  ses oreilles,
 ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balanaient doucement
sur sa poitrine haletante.

 Oui, c'est sr! Maintenant tu baisses la tte , reprit Zomiofalski.

Il arpenta la chambre  grands pas, les mains derrire le dos.

 Vous tes tous les mmes, vous autres paysans! tous! Vous vous
moquez de la lgalit et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous
tes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide 
vous-mmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous
empitez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme,  vos
yeux, ce n'est donc rien? 

Mardona releva la tte lentement. Pour la premire fois, ses yeux
rencontrrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui
manqurent.

 Tu refuses de croire que tu as manqu gravement  la loi, dit-il
aprs une pause, en dvorant du regard la belle fille. Tu tiens la
place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte 
rendre  personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es
simplement une criminelle. 

Mardona ne chercha pas  se justifier. Elle tait toujours debout
devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un
ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit
compltement le fil de ce qu'il avait  lui dire.

 Ah oui! que voulais-je donc ajouter?... Je crois que tu auras
grand'peine  viter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de
son motion. Nous ne pouvons pas te mnager, tu comprends? Devant les
lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais... peut-tre auras-tu des
circonstances attnuantes  faire valoir? Parle, dis-moi tout sans
crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des
ennemis. Nous voulons tre justes. Tu objecteras, peut-tre, qu'ainsi
que toi la loi punit l'adultre et le crime; sans doute. Mais nul n'a
le droit de prvenir nos dcrets. Ce.... Comment s'appelle-t-il, cet
homme...? Il aurait d porter plainte contre sa femme, tout
simplement. Mais, je comprends,... ta vanit s'est sentie flatte du
rle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rle de juge, auquel tu
n'as cependant aucun droit.

- Lampad Kenulla aurait-il d faire jeter sa femme en prison? 
demanda Mardona.

C'taient ses premires paroles.

 Nous rendons la justice, et nous punissons pousss par l'amour
chrtien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous
avons en vue. 

Zomiofalski sourit.

 Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien
savoir ce que tu fais  tes ennemis.

- Je ne hais personne.

- Pas mme moi?

- Pas mme vous. 

Zomiofalski renvoya le clerc sous un prtexte.

 Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,... il faut que je
t'avoue que je... j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu
n'es ni une mchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par
conviction: j'aurais plaisir  te sauver, mais par quel moyen...? oui,
comment?

Il rflchit un instant.

 Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame dguise n'aurait pas
l'air plus distingu que toi.... Tu as quelque chose de noble et
d'original qui me plat. Voil, tout dpend surtout des dpositions
des tmoins.

- Personne ne tmoignera contre moi, rpondit Mardona avec une
majestueuse assurance.

- Et Sofia?

- Elle ne m'accusera pas.

- O donc as-tu pris ces yeux-l?  s'cria Zomiofalski.

Il tendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton;
mais, au regard dont elle le pera, il recula, pour la premire fois
de sa vie peut-tre.

Tu es une sorcire! s'cria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un
honnte homme!

- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen?

- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski  voix
basse. Tu te rends matresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu
veux de ton juge. 

Il prit la main de Mardona et la baisa  plusieurs reprises avec
transport.

Mardona baissa ses paupires et sourit doucement.

Lorsque l'humble traneau qui ramenait la Mre de Dieu, plus fire
qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premires maisons de
Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit 
courir aprs le traneau, et cria si fort, que le juif arrta ses
chevaux. C'tait Sabadil. Il tait venu l, attendre sa bien-aime, le
coeur serr; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il
tait si joyeux et si mu, qu'il se sentait incapable de lui parler et
de lui adresser des questions. Et aussi,  quoi bon? Il savait qu'elle
tait sauve. Ne le voyait-il pas  son visage radieux? Et elle, ne le
lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils
taient assis l'un prs de l'autre? Mardona tait gaie. Elle riait
comme une enfant. Elle et voulu gayer tout le monde, avant tout
Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son me.

Le mme soir encore, Mardona fit appeler auprs d'elle la malheureuse
Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, pare de
tous ses atours et entoure de ses partisans.

Sofia arriva, non plus douce et rsigne, comme  l'habitude, mais
sombre et haineuse. Son beau visage ple tait coup de deux larges
cicatrices qui s'tendaient sur son front et sur sa joue.

 Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans
dtours.

- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras  affirmer au tribunal
lorsque, tu auras  dposer contre moi, rpondit Mardona d'un ton
calme.

- As-tu peur? s'cria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur.

- Moi? 

Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse.

 C'est toi, Sofia, qui dois trembler  l'ide de me manquer un seul
instant.

- Je dirai la vrit au tribunal, pas davantage.

- Sofia, je te plains. Dieu t'a livre entre mes mains. Mais, pour
toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mre qui punit son
enfant dsobissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude
as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oubli o
est ta place? A mes pieds, misrable insense! 

Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas.

 Sofia! cria la Mre de Dieu d'une voix forte et irrite, Sofia, je
t'ordonne de t'agenouiller  l'instant devant ton Dieu! je t'avertis
une fois, une dernire fois encore. A genoux! 

Sofia leva des yeux suppliants vers la Mre de Dieu, puis elle tomba 
genoux, en sanglotant et comme si elle et t pousse par une force
invisible.

 Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et
mlodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai.

- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie piti! je me repens de
tout mon coeur!

- Allons! je serai misricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds,
je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette
faveur. 

Sofia tomba  genoux et embrassa les pieds de son ennemie.

 Eh bien, qu'es-tu,  prsent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu
veux me dnoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te
dire, Sofia, et, si ta vie t'est chre, ne perds pas un mot de mes
paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me
conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un
pch mortel. Dieu punira les pcheurs, sans merci.

- Parle,... balbutia Sofia, j'coute,... je t'obirai. 

Les jours suivants, les tmoins furent appels au tribunal. Pas un
n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la dfendit avec nergie,
loignant d'elle tout soupon, mme l'ombre d'un soupon. Il jura que
la Mre de Dieu avait condamn Sofia  faire pnitence tout le long du
village, mais n'avait autoris personne  l'offenser. On lui avait
jet de la boue, et tout  coup, sans qu'on st comment, des pierres
lui avaient t lances. C'tait Mardona elle-mme qui l'avait
arrache  la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir t blesse
par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jete.

 Est-ce que cela est arriv sur l'ordre de la Mre de Dieu?  demanda
Zomiofalski.

La plume qu'il tenait pour crire le protocole tremblait dans sa main.

 Non, rpondit Sofia. Mardona m'a protge.

- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge.

- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baisss. Je l'ai mrit. 

La Mre de Dieu fut condamne  une petite amende. Elle rentra 
Fargowiza-polna comme une reine, prcde de fanfares et acclame par
ses partisans.


CHAPITRE XIV

Un traneau attel de trois chevaux s'arrta devant la ferme de Nilko
Ossipowitch. Le cocher se mit  bourrer sa pipe, tandis que son matre
se dirigeait  grands pas vers la mtairie. Mardona tait dans la
chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement
des clochettes, elle avait souffl sur le givre des fentres et
l'avait enlev de sa main gauche pour regarder au dehors.

Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si
elle et eu  l'implorer, elle le baisa sur le front.

Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'tait Zomiofalski qui
secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se prsenta 
la porte.

 Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour
nous!

- J'ai pass par ici, je suis en tourne d'affaires, rpondit le
juge. Je me rends  Brebaki, et j'ai pens.... 

Seulement alors il remarqua Sabadil et hsita  en dire davantage.

 Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes
parents. 

Elle marcha vers la porte, et, se retournant:

 Sabadil, aie soin qu'on ne nous drange pas. 

Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas
garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez
elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixs sur sa taille gracieuse,
trs rouge et un peu confus. Arriv dans la chambre de Mardona, il
regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la
jeune fille.

 M'en veux-tu? commena-t-il  voix basse.

- A propos de quoi?

- De ce qu'il m'a t impossible de t'acquitter selon mon dsir.

- Vous avez t bon pour moi. Je vous dois une entire reconnaissance.

- Ainsi tu me pardonnes?

- Mais, monseigneur, je vous en prie, rpondit Mardona avec un fin
sourire, vous savez bien que vous m'avez sauve. Dois-je vous le
dire? Voulez-vous me remplir de confusion?

- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est termin,
heureusement. Mais... j'avais l'intention.... Et maintenant le
courage me fait dfaut....

- Quelle tait votre intention, Excellence?

- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps 
autre.

- Vous me tmoignez trop de bont, interrompit Mardona. A quoi bon
tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous
appartient.

- Oui, oui, et si je te prenais au mot?  continua Zomiofalski.

Mardona ne rpondit pas. Elle alla au miroir et se mit  jouer avec
son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le
visage passionn de Zomiofalski, et cela lui procura une vive
satisfaction. Nul ne pouvait lui tre d'une aussi grande utilit que
le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de
gagner son amiti.

 Pardonne-moi, Mardona, s'cria Zomiofalski, je sais que je
t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me
tiens devant toi comme un pcheur qui implore sa grce. Tu es mon
juge, je te dois la vrit. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un
fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains.

- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement,
- avec un sourire dans le regard.  Crois-moi, continua Zomiofalski,
- je te respecte, je te vnre. Il y a peu de temps que je te
- connais, mais tu es une femme suprieure; on en trouverait peu
- comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le
- chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte.

- Dites-vous la vrit?

- Je te le jure.

- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous
et adorez en moi Dieu, que je reprsente. 

Zomiofalski la regarda, trs surpris.

 Vous ne croyez pas  ma mission, seigneur?

- Mardona! c'est  toi que je crois, s'cria Zomiofalski frapp
subitement par la majest de la jeune paysanne et par son calme
triste. Oui, je crois  toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai 
genoux, dans la poussire,  tes pieds.

- Et vous croirez  ma mission divine si je vous l'ordonne? 
continua-t-elle d'une voix grave.

Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le
repoussa, froidement digne.

 Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur,
dit-elle. Je reprsente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez
adorer en moi et vnrer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre
Crateur, bien bas, le front  terre. Vous pouvez me baiser les pieds
aussi. Cela tmoigne d'un plus grand respect. 

Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa srnit.

Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondment et
pressa avec ardeur ses lvres sur le maroquin des bottes de Mardona la
paysanne.

 Tu me permets dsormais de te rendre visite? tu me permets de
t'aimer? lui demanda-t-il.

- Sans doute, rpondit-elle. Seulement je ne serai jamais  vous. 

Lorsque la Mre de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu' son traneau, 
travers la haute neige, o l'on n'avait trac qu'un petit sentier,
Sabadil se tenait l, les mains dans ses poches. Il ne retira pas son
bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le dpart, Sabadil
profra un juron nergique en grimaant. A peine le tintement des
clochettes se fut-il perdu dans l'loignement, Mardona s'avana vers
Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prvint.

 Je vois, lui dit-il, que tu as dj fait la conqute de ce noble
seigneur. 

Les paroles sifflaient entre ses lvres comme des gouttes d'eau qui
tombent sur du fer rouge.

 Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu
n'as srement t avare ni de paroles ni surtout de baisers? 

Mardona le regarda avec une surprise mle de ddain, mais sans
piti. Elle tait femme aprs tout, et la jalousie de Sabadil la
flattait agrablement.

 Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as
pas la foi. Voyons, peut-on tre jaloux de Dieu? Dsires-tu que le
soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa misricorde,
comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prtends-tu me tracer
une ligne de conduite? Viens! j'ai  te parler. 

Mardona rentra avec lui.

Tandis que Sabadil restait, hsitant, au seuil de la porte, Mardona
s'tablit dans son fauteuil, tendit ses pieds sur la peau de loup qui
garnissait le carreau, et appela le jeune homme  elle, d'un signe de
tte.

 Ici,  mes pieds, lui dit-elle, et coute ce que je vais te dire. 

Sabadil se jeta  ses genoux et se mit  pleurer amrement.

 Mardona! s'cria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me
consument? 

Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main
dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle
souriait en se penchant sur lui. Et elle commena  lui parler
longuement,  lui enseigner la foi, la rsignation et le pardon.

 Rappelle-toi ce que je t'ai dj enseign, dit-elle, c'est l'amour
de la Mre de Dieu qui apporte la rdemption. Il constitue pour
l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est n de la chair est
chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer,
et mon coeur doit tre accessible  tous, - spirituellement, bien
entendu. Il m'est interdit de connatre l'amour terrestre.

- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil trs dcourag.

- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres
femmes. Je suis  la place de Dieu. L'amour que l'on me tmoigne,
c'est un culte.

- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre
comme un martyr sur un gril ardent. 

Mardona eut un doux sourire.  Satan est en toi,
murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jene. 

Anuschka entra, annonant que deux paysans de l'autre rive du Dniper
taient venus soumettre  la Mre de Dieu une querelle qu'ils avaient
ensemble depuis longtemps.

Mardona se rendit dans la maison de son pre. Tandis qu'elle jugeait
le diffrend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrtement,
et s'loigna. Il ne rentra pas  Solisko, mais alla chez Michel Obrok,
le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le
matin avant le jour, se rendit avec lui dans la fort, le fusil sur
l'paule.

Ils dcouvrirent les traces d'un ours imprimes dans la neige, et
celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez
lui sombre et de trs mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de
paille et y resta une nuit et une journe, comme ananti. Puis il se
rendit  Fargowiza-polna, pntra dans la mtairie sans tre vu et
conduisit son cheval  l'curie.

Il tait pntr de sensations  lui tout  fait inconnues et qui le
surprenaient; des ides tranges bourdonnaient dans sa tte et lui
faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le dmon qui le
tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que
c'tait le dmon qui acqurait de plus en plus d'ascendant sur
lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il tait jaloux. La haine lui
brlait le coeur. Il dtestait Mardona et il la craignait tout  la
fois. Il et voulu la mpriser et il sentait qu'elle s'tait empare
de son me, de toutes ses penses, qu'il lui appartenait plus
compltement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de
douleurs inoues.

Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se dpartait jamais de son
inaltrable srnit.

Sabadil traversa la cour, blme, le regard morne. Il pouvait  peine
se tenir; il resta clans le corridor,  quelque distance de la porte
de la salle, qui tait entre-bille.

Il vit Mardona commodment assise sur une chaise, les bras
croiss. Devant elle tait agenouille une jeune fille occupe  lui
laver les pieds. Soudain, la Mre de Dieu aperut Sabadil.

 Que fais-tu l? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me
saluer? 

Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui
tendit avec un sourire trange.

Au moment o Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de
Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui,
ne vit qu'un doux visage ple, encadr de mches soyeuses de cheveux
noirs et clair d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et
presque tristes. Chose singulire! ce regard fit du bien  Sabadil. Il
tait si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit
soulag et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se
dessinait au-dessus de sa tte. Et elle, celle qui venait de produire
cette mtamorphose, elle devint encore plus ple, oh! infiniment ple;
mais elle ne se dtourna pas. Son regard demeura attach  celui de
Sabadil, rayonnant et comme en extase.

 Nimfodora, essuie-moi les pieds , ordonna la Mre de Dieu d'un ton
affable.

La fille ple se courba humblement  terre et enveloppa d'un linge
blanc les pieds de Mardona.

 Pourquoi ne vous saluez-vous pas?  demanda la Mre de Dieu.

Nimfodora se leva prcipitamment. Un lger frisson passa dans son
corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissrent
machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme
passa dans ses beaux yeux rveurs.

Les lvres de Sabadil effleurrent les siennes. Tout  coup une
rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils
restrent l tous deux, profondment mus, se tenant les mains sans
parler....


CHAPITRE XV

Plusieurs jours se passrent. Sabadil n'tait pas retourn 
Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le
trouva pas  la maison. Sabadil, qui jusqu' ce jour n'avait pas fait
gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses
journes et ses nuits  la taverne; il buvait, il fumait, il jouait
aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko  se divertir avec
lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscnes.

Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta
sur la table une poigne de monnaie, enfona son bonnet sur ses
cheveux pars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il
atteignit la porte de la maison habite par Mardona, mais il n'entra
pas. Il rflchit un instant, puis fit le tour du btiment,  cheval;
arriv  la petite sortie mnage sur les champs, il s'arrta. Il
attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et
se glissa sous les fentres de la Mre de Dieu. Elles taient
claires. Sabadil essaya de regarder  l'intrieur, mais les vitres
taient couvertes d'un givre si pais qu'il ne put rien
distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et
continu comme une prire. La jalousie se rveilla de nouveau dans le
coeur de Sabadil. Il prta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la
belle voix forte de Mardona, accompagne par une autre voix de femme,
plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la
maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans tre vu,
jusqu' la chambre de Mardona. Les prires taient
termines. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et mme
effrayes de l'arrive de Sabadil.

 C'est toi , dit enfin la Mre de Dieu.

Nimfodora se tenait debout prs de Mardona, cambrant sa taille fine et
dtournant un peu la tte, de manire  laisser voir son profil
pur. Elle tenait les yeux baisss.

 Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil.

- Mais si. J'ai envoy chez toi Jehorig.

- Chez moi?

- Certainement.

- J'tais dcid  ne plus revenir ici.

- Tu y es revenu, cependant. 

Mardona s'tablit dans son fauteuil.

Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec
le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une
soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard.

Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le
tiroir de l'armoire  glace, sa dmarche surprit beaucoup
Sabadil. Elle avanait lentement, mais on ne la voyait pas faire de
pas; elle baissait la tte et regardait un peu de ct, comme un
animal effray.

Mardona se leva et alla au miroir.

 Interroge-moi, questionne-moi,... dit Nimfodora lentement, d'une
voix semblable au rle d'un cerf expirant, je te dirai la vrit, moi!
Ah! tu es si belle! 

Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui
demander:

 Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi?

- Sais-tu, Nimfodora, que je commence  avoir des rides? rpondit
Mardona en riant.

- O? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien.

- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en
apercevront. Oui, je serai bientt vieille et laide.

- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux
ans de plus que moi.

- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'cria Mardona, et il m'en manque
quatre,  moi, pour atteindre la trentaine.

- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! 

Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant.

 Sais-tu un remde pour m'empcher de vieillir, par hasard?

- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance trs rpandue dans
le peuple....

- Dis-le-moi, s'cria Mardona, que je puisse me dbarrasser de ces
vilaines rides.

- Du sang humain, rpondit Sabadil avec candeur.

- Du sang humain! mais o en prendre?

Mardona n'avait pas achev, que dj Nimfodora avait arrach un
couteau de la ceinture de Sabadil et s'tait fait au bras une entaille
profonde. Le sang coulait, chaud et rouge.

 Mon Dieu!  s'cria Sabadil, tout effray.

Nimfodora avait pli, ses lvres avaient des tressaillements. Ses yeux
sombres taient fixs sur le jeune homme.

 Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? 

Elle lui enleva le couteau.

 C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voil mon
sang. Prends-le. Il t'appartient. 

Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage ple
d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec tonnement. Elle
lui paraissait si trange, si extraordinaire: une crature
surnaturelle enfin. Mardona aussi l'tonnait, car, tout en assaillant
Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son
sang. Elle prit mme le bras de la jeune fille et y appliqua ses
lvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta
ensuite, sans se hter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans
l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit  embrasser
Nimfodora et  la caresser.

Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la fort,
Nimfodora se prpara  retourner chez elle.

 Tu ne vas pas te rendre  Brebaki si tard? demanda Mardona.

- Je le dois: mes parents m'attendent.

- Si vous le dsirez, Nimfodora, je vous reconduirai.

- Je vous remercie et j'accepte.

- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le dfends. Tu
as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la
contre. Tu resteras auprs de moi. 

Nimfodora baissa la tte d'un air soumis.

 Ainsi vous restez  la mtairie? dit Sabadil.

- Je reste , balbutia Nimfodora.

Elle pera Sabadil d'un regard profond et mystrieux.

 Quelle fille trange! se rptait-il en retournant chez lui,  la
clart d'un magnifique ciel d'hiver.

Il rflchit longtemps. Mais il ne put la dfinir.

A partir de cette soire, Sabadil rencontra presque chaque jour
Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y tait venue que rarement
auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mlancolique, Mardona se
dpartait de sa majest et de son calme. Elles jouaient ensemble comme
deux jeunes chats, s'battant et foltrant  l'envi. Sabadil se tenait
d'habitude dans quelque coin sombre de la pice, observant ceux qui
s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait
jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait srieuse, ou parfois
souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent mme elle tait
absorbe au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour
d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage ple, comme pour
couter; mais son regard tait pensif et morne, et elle ne faisait
aucun mouvement.

Que Nimfodora ft debout ou qu'elle marcht, elle tenait toujours ses
mains attaches  son corps, comme si elle et craint le contact de
tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours
en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de
Sabadil fussent maintenant constamment fixs sur elle. Mais,
lorsqu'elle le regardait, c'tait avec un calme, une sympathie qui lui
faisaient du bien, qui le rjouissaient. Sabadil n'prouvait pas de
passion  considrer cette fille ple et triste ou  penser  elle;
non, c'tait plutt un grand soulagement. Elle lui plaisait.

Il se sentait heureux et calme en sa prsence. Mardona le rendait fou,
faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait,
apaisait la fivre qui lui brlait le cerveau. Ds qu'elle paraissait,
il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, l o
elle se trouvait, il entendait la fort bruire, les ruisseaux
gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaant
les grandes ombres.

Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle rpondait  son
amour. Elle tait comme une fleur, s'ouvrant et embaumant  l'ombre,
dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se ft pas trouv
de paroles pour exprimer ses penses. Lui, Sabadil, ne comprenait pas
ce calme triste, ni le regard nigmatique de ses beaux yeux rveurs.

Une fois, une seule fois, ils se rencontrrent sans tmoins dans la
maison du vieil Ossipowitch. C'tait par hasard, du moins  ce qu'il
semblait. Mardona s'tait rendue  la ville; Nimfodora tait venue
quand mme, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne
sut pourquoi elle sortit prcipitamment de la grande salle lorsqu'elle
entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est
ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour.

 Tu retournes dj chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil.

- Il le faut,... srement, il le faut. 

Elle regarda par terre, tristement.

Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, trs
calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau.

 Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval.

- Je prfre aller  pied.

- Avec cette hauteur de neige?

- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as
reconduite.

- Dis plutt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'cria
Sabadil. Tu as srement un amoureux  Brebaki.

- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant
la tte humblement.

- Ah! j'en suis bien aise.

- Pourquoi parais-tu t'en rjouir?

- Parce que.... Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule 
Brebaki.

- Dieu le garde , balbutia-t-elle.

Sabadil l'enlaa de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un
frre, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle
resta muette et calme, et mme elle ne rougit pas. Elle sortit
lentement de la cour, les yeux baisss, et s'loigna sur la route,
dans la direction de son village.


CHAPITRE XVI

C'tait la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y taient
rendus  cheval. Elle tait seule au logis. Elle s'tait tablie prs
du foyer, o brillait un grand feu, et travaillait  un filet de
pcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrire elle; elle ne vit
pas que quelqu'un tant entr dans la chambre s'tait arrt  ses
cts; elle pensait, elle rvait comme  l'ordinaire, et ce ne fut que
lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle
tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil
tait devant elle et lui souriait. Toute autre fille se ft effraye
ou et rougi; Nimfodora ne se montra ni tonne ni effarouche; elle
n'eut l'air ni joyeux ni fch. Sabadil lui prit la main: elle la lui
abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la
tte de nouveau et se remit  son ouvrage.

Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines
seules frmissaient imperceptiblement, et ses lvres rondes taient
entr'ouvertes comme si elle tait hors d'haleine.

 Que fais-tu l? dit enfin Sabadil.

- Un filet.

- A quoi bon, un filet?

- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Nol.

- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta
chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes
yeux noirs sont des hameons, et ta bouche rose est une amorce,
jeune fille. 

Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle et
voulu y chercher du secours. Ses mains retombrent sur ses genoux,
avec le filet qu'elle tenait, ses lvres s'agitrent: on et dit
qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge
claira son beau visage ple et mlancolique.

 Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommena Sabadil.

- Non.

- Mais tu ne m'aimes pas? 

Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sr, dis, que je ne
t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rverie. Elle parut regarder en
elle-mme, sonder son me, tonne, avec une douloureuse curiosit;
elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime,
vraiment?

Et rien ne lui rpondit.

Sabadil attendait avec elle. Il se plaa derrire elle lentement, il
passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se
pencha vers elle, et ses lvres s'approchrent de celles de la jeune
fille. Elle le laissa faire. Elle frmit lgrement, comme prise d'un
grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et
toujours. Elle, elle s'attacha  ses lvres, ple, immobile, terrifie
de ce qui arrivait.

Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora
avec elle. Ils changrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la
Mre de Dieu ignorait sa visite  Brebaki. Il n'y fit aucune allusion.

Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui
rendit pas ses caresses. Elle tait plus sombre encore que de coutume
et plus blme. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle
et vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle
se sentt condamne  le supporter.  Sabadil la regardait. Il
regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs.

Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par
bonheur Turib entra. Il jeta avec colre sur le carreau son bonnet
d'agneau noir et s'cria:

 Vous tes l, assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et
pendant ce temps le monde est sens dessus dessous.

- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il?

- Une rvolte est en train de se faire. Et  la tte de cette rvolte
se trouve... Wewa.

- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse?

- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris?
.Raconte.

- Dieu lui-mme est apparu  ce sclrat de Sukalou,  ce coquin. Il
lui est apparu en rve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te
rejetait et lisait  ta place Wewa Skowrow, Mre de Dieu. 

Mardona se prit  rire aux clats.

 Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et rellement Wewa se comporte
maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de
province. Beaucoup de tes disciples ont pass dans son camp. Elle
tient une cour dans sa proprit comme l'impratrice  Vienne. 

Mardona continua  rire de plus en plus fort.

 Je ne sais pas ce qu'il y a de si drle l dedans , s'cria Turib
froiss.

Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit trs vivement.


CHAPITRE XVII

La nouvelle apporte par Turib n'tait que trop vraie. Une partie des
Duchobarzen taient en rvolte ouverte contre Mardona et ses
disciples. Cette division et ces troubles taient simplement le
rsultat d'un acte de dsespoir de Sukalou.

Ce saint trange avait gagn pas mal de partisans  la cause de la
nouvelle Mre de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'tre condamne  la
prison comme il s'y attendait, tait revenue gaie et sereine 
Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littralement ananti
Sukalou. C'tait un coup de foudre, quoi! un coup qui dtruisait ses
projets et toutes ses esprances. Ce coup l'atteignit si profondment,
qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et mme il se
retira, grandement penaud, dans une sorte de souricire, un trou
creus sous terre et habit par Mischko, le bohmien. Sukalou y passa
quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se dcider 
se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit
rellement de la faim dans la demeure du pauvre bohmien. Un jour,
enfin, il se dcida  sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce
qui s'y trouvait, se reposa, et, aprs un somme, se tint le monologue
suivant: Ne sois donc pas si lche, imbcile! La poltronnerie expose 
de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de
reconnatre ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais,
voil, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups,
ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer  jener,  jener
durant un mois entier, jusqu' ce que tu ressembles  ton ombre. Non,
Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as
affirm. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des
partisans, et, lorsqu'elle se sera constitu une arme, qui peut
t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il
t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne
peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle
ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y
en a pour protger les honntes gens, les hommes paisibles et pieux.

L-dessus il se rendit  l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec
un nouveau zle. Il se transporta de village en village, sur ses
longues jambes maigres, et partout il annona la rvlation qui lui
avait t faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mre de Dieu et
lui gagna ainsi un grand nombre de disciples.

Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se
runirent dans la maison de Wewa, o le premier office divin fut
clbr avec une grande solennit. On remarquait dans le nombre
Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la crmonie. Ce ne
fut que vers la fin, lorsque l'assemble entonna un pieux cantique,
que Wewa entra dans la salle,  longues et lentes enjambes. Elle
portait sur la tte une sorte de couronne en paillettes d'or qui la
faisait ressembler  une fiance valaque. Sur les paules, elle avait
un manteau de satin rouge, doubl et garni de lapin blanc. Ses pieds
taient serrs dans des bottes bleues en maroquin,  talons d'argent;
enfin elle disparaissait littralement sous une pluie de ducats, de
perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle
faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, 
cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tte et parlait d'une
voix sourde et profonde, comme un homme.

A sa vue, les assistants se jetrent  genoux. Elle les bnit en
tendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse,
o brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres
fausses.

 Je te salue, toile des croyants, consolation des affligs, s'cria
Sukalou en jouant de la prunelle et en levant les mains au ciel; aie
piti de nous!

- Prie pour nous, cria Sofia, le regard brlant d'extase; dlivre-nous
des faux prophtes qui prennent le nom de l'Eternel en vain et se
promnent couverts des riches atours d'une souveraine, au lieu de
s'humilier sous le sac et la cendre pour racheter leurs fautes!

- Je vous coute, rpondit Wewa d'une voix de basse taille, comme un
chantre ivre, je vous coute, et Dieu aussi prte l'oreille  vos
prires. J'ai compassion de vous, pauvres pcheurs, de vos vices et
de vos turpitudes; je vous promets de vous aider  suivre le droit
chemin, de vous soutenir d'une main ferme et douce. Soyez pieux et
obissants, priez, faites pnitence! Je vois venir le jour o
j'aurai  juger les infidles, et cette maudite, cette pcheresse,
cette Athalie de Fargowiza-polna. 

Wewa les embrassa tous ensuite, l'un aprs l'autre. Les Duchobarzen
baisrent avec transport ses bottes bleues. Sukalou alla mme jusqu'
presser ses lvres sur une tache au manteau de la Mre de Dieu.

Lorsqu'ils furent disperss, Wewa se tint un instant assise sur un
sige lev, une sorte de trne. Elle ressemblait  une idole chinoise
sur son pidestal. Sukalou se jeta  genoux devant elle, au milieu de
la salle.

 Eh bien, sige de la souveraine sagesse, commena-t-il avec de longs
soupirs, es-tu contente de ton esclave?

- Je suis contente, Sukalou.

- Ta gloire s'tend au loin, Tour de David, comme la lumire du
soleil, de l'aube au couchant. Aie piti de moi, misrable, 
rmission de toutes les fautes, apaise ma faim et dlivre-moi de la
soif inextinguible qui me dvore!

- J'ai fait prparer un festin pour toi et pour moi, reprit Wewa. Nous
voulons glorifier ensemble cette journe o j'ai si heureusement
revtu ma sainte charge. J'aurai compassion de tes faiblesses et je
rcompenserai ta fidlit.

- Je suis sr, Wewa, que tu as un quartier de porc  la broche,
s'cria Sukalou enthousiasm et se pourlchant les lvres avec
gourmandise.

- Non,  le plus fidle de mes allis; mais je te ferai la grce de
t'accorder ma main.

- Je n'en suis pas digne, gmit Sukalou.

- Je le sais, repartit Wewa d'un ton rsolu. Si tu en tais digne, je
ne parlerais pas de la grce dont je veux te donner la preuve.

- Mais tu es beaucoup trop bonne  mon gard, rpondit Sukalou d'une
voix plaintive; il suffit que tu m'autorises  ramasser les miettes
qui tombent de ta table, reine des anges.... 

Un soufflet terrible, appliqu d'une main ferme sur sa joue, coupa
court aux flagorneries de Sukalou.

 Pas un mot de plus, misrable imbcile, ne bt, fieff coquin! Tu
n'es mme pas digne de lcher la poussire de ma chaussure. Ne suis-je
pas pareille  la fiance du Cantique, belle comme la lune, aimable
comme Jrusalem, terrible comme des armes? 

Elle arpentait la chambre  grands pas, faisant bruire ses jupons. Sa
robe fouettait ses bottes de maroquin bleu, et ses talons d'argent
cliquetaient comme des castagnettes sur le carreau. Sukalou soupira
d'un air grave et prit une pince de tabac.

 As-tu jamais entendu qu'une Mre de Dieu se ft marie? 
hasarda-t-il timidement. Wewa se redressa.

 Tu as raison, lui dit-elle.

- Tu dois nous tre  tous une image de puret, un sige de vertu
cleste, continua Sukalou en souriant, et non la femme d'un pauvre
vieux perclus comme moi.

- Tu as raison, Sukalou! s'cria Wewa firement. C'est vrai que tu es
indigne de marcher  mes cts  l'autel; aucun homme n'en est
digne. J'agirai selon qu'il convient  l'Elue du
Trs-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous rjouir. 

Sukalou sourit, l'air ravi.


CHAPITRE XVIII

Mardona s'inquitait fort peu de ce qui se passait dans la maison de
Wewa, l'Antchrist fminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez 
faire  s'occuper d'elle-mme. Elle s'tonnait du changement survenu
en elle depuis quelque temps, des penses et des sensations qui la
tourmentaient: elle avait chang, sans mme s'en rendre compte. Elle
tait devenue douce, distraite, presque rveuse. Elle ne pensait plus
qu' Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la
traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la
passion l'enflammer et grandir en elle.

Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle
sentait qu'il tait ncessaire qu'elle ft une dmarche afin de le
gagner de nouveau tout entier. Elle et voulu enflammer sa passion, et
son amour pour lui devint si grand, qu'il anantit tout autre
sentiment, et mme sa fiert.

C'tait par une belle matine d'hiver. L'air tait plein de
soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des
sapins. Sabadil tait  l'curie, trillant lui-mme son cheval, qui
avait la tte tourne vers lui elle regardait de ses bons yeux
affectueux. L'curie tait un petit recoin noir, o le soleil ne
pntrait que par quelques fissures ou entre des poutres
disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla  Sabadil
entoure d'une sorte d'aurole, dans la pleine lueur du jour. Il la
considra avec admiration. C'tait la premire fois que la sainte de
Fargowiza-polna se montrait dans sa maison.

 Puis-je t'aider, ami?  lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec
un regard empreint de bont et de franche gaiet.

Sabadil ne rpondit pas  sa question. Il se contenta de caresser le
cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main  petits coups.

Puis il posa l'trille.

 As-tu fini? demanda-t-elle.

- Qu'y a-t-il  votre service?

- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service?
rpondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait
aprs toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton
petit mnage.

- Il n'en vaut gure la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre
paysan n'aime gure  taler le peu qu'il a.

- Tu n es pas pauvre, cependant....

- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose.

- Qui te parle de ton cheval? Ne me possdes-tu pas, moi?

- Toi?

Sabadil eut un sourire triste.

 Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton
regard il y a comme un reproche  mon adresse. Je veux te voir joyeux,
Sabadil. joyeux comme la premire fois que nous nous vmes... dans la
fort, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux
chantaient... et que toi.... 

Elle ne termina pas, et regarda  terre malicieusement.

 Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrs.

- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? 

Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec
tendresse.

 Tu te fais du mal, Sabadil, et  moi aussi tu m'en fais. A moi plus
encore qu' toi, peut-tre, parce que.... Oui, tu ne sais pas,
Sabadil, comme je t'aime.

- Mardona! 

Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune
homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lvres avec
passion. Et ils parlrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce
langage qui existe depuis des milliers d'annes, et qui est connu des
oiseaux et des animaux, des eaux et des forts embaumes. Bientt
aussi Sabadil se prit  sourire joyeusement. Il retrouva son sourire
candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, o il
rencontra Mardona, prs de l'tang solitaire aux flots dormants. Il
attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage,
mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts
qu'il avait envers la Mre de Dieu l'aiguillonnrent et il prouva un
vif repentir. Il se mit  la caresser et  l'embrasser et  la
caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien
heureuse.

 Je t'ai retrouv maintenant, mon bien-aim, murmura Mardona. Et je
te jure que tu ne m'chapperas plus. 

Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu' ce qu'une
voix de femme, claire et vibrante, vnt sparer les amoureux
brusquement.

 Qui est-ce? demanda Mardona, fronant les sourcils.

- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille.

- Est-elle jolie? 

Sabadil haussa les paules.

 Mais jeune?

- Jeune, oui.

- Jolie et jeune, s'cria Mardona. Cela doit donner  causer dans le
village. Pourquoi ne prends-tu pas plutt une vieille femme?

- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. 

Ils sortirent de l'table; Mardona dvisagea avec une curiosit aigu
la jeune servante, qui, malgr ses lourdes bottes et son jupon
crotts, tait fort avenante, frache, avec de grands yeux noirs et la
bouche rieuse.

Elle, de son ct, regarda Mardona, trs surprise.

 Qu'y a-t-il? demanda Sabadil.

- Le juif est l, qui dsire acheter des pommes de terre.

- Je n'en vends pas. 

La servante s'loigna.

 Ecoute, mon ami, commena Mardona, tu ne garderas pas cette fille
chez toi.

- Pourquoi donc?

- Parce que..., parce que cela ne me plat pas, rpliqua
Mardona. Montre-moi ta maison,  prsent. 

Mardona visita la mtairie et l'appartement. Il n'tait rien qu'elle
n'examint avec plaisir. Elle tait redevenue la belle jeune fille
douce et srieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mre de
Dieu, de la sainte trange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en
femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se
souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si sduisante.

 Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dner,
dit-elle tout  coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton
repas.

- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil
visiblement embarrass.

- Laisse-moi faire, s'cria Mardona. Je prparerai moi-mme tout ce
qu'il faut.

- Toi?

- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. 

Mardona se dpouilla, en souriant, de ses colliers et ta ses
bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et
alluma du feu dans l'tre. Elle se rendit ensuite au garde-manger,
avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle
dcrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit
prestement  l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise
ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit
du beurre et du sel, et ptrit la pte. Sabadil prparait des
pois. Tout fut termin en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et
apporta sur la table la soupire fumante.

Ils prirent place et dnrent. Ils avaient grand apptit. Sabadil
s'tonnait de ce que la Mre de Dieu avait tout apprt, et d'une
faon si exquise.

Srement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous
aujourd'hui.

- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dner , railla
Mardona en souriant.

Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassrent. Ils taient si
heureux! Ils restrent ensemble  causer jusqu' la tombe de la
nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona 
Fargowiza. II conduisit le traneau lui-mme. Elle tait assise  ses
cts, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle
appuyait sa tte  l'paule de Sabadil, et souriait amoureusement.


CHAPITRE XIX

Sabadil passa le jour suivant  Fargowiza-polna, prs de la Mre de
Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, trs tard. Il avait quelques
affaires  rgler. Son intention tait de repartir aussi vite que
possible chez les Ossipowitch. Mais voil que, le matin, un juif
arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant  tout prix lui acheter un de
ses chevaux. Il reut aussi la visite de plusieurs vieillards du
voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se dbarrasser. Il
prit donc encore son dner  Solisko, se promettant bien de se mettre
en route aprs la table. Il tait justement en train d'atteler, et
prenait dj son fouet pour le dpart, lorsqu'un vhicule arriva, 
toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y tait
assise, pare et souriante.

 Qu'est-ce que cela signifie?  se demanda Sabadil.

Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur.

Sofia sauta  terre, embrassa Sabadil de ses lvres froides et entra
dans la salle, lui faisant signe de la suivre.

 Il fait bon chez toi, dit-elle en se frottant les mains. a t'tonne
que je vienne te voir comme cela, hein? Mais attends! tu bniras
encore ma visite. Assieds-toi prs de moi; ne sois pas si fier. 

Sabadil prit place  ses cts. L'ange blond et svelte le regarda un
instant en face, avec complaisance, la face claire d'un sourire.

 Je t'apporte une bonne nouvelle, dit enfin Sofia. Seulement je la
garderai pour moi, si tu n'es pas plus gentil, plus aimable.

- Si Mardona apprend que tu es venue, dit Sabadil, elle nous fera
lapider tous les deux.

- Qu'importe Mardona! s'cria Sofia. Ah! je ne la crains plus, moi, je
t'en rponds. Elle ne peut pas m'obliger  lui obir. Si elle
s'avise de me faire quelque chose, je la tiens, va! Du reste, tu
ferais mieux, toi aussi, de reconnatre la nouvelle Mre de Dieu.

- Wewa! 

Sabadil se mit  rire.

 J'en connais une autre, insinua Sofia. Si elle tait Mre de Dieu,
celle-l, je crois que tu n'hsiterais pas  te soumettre  elle.

- De qui parles-tu?

- De celle que tu aimes.

- Comment cela?

- Je parle de Nimfodora. 

Sabadil devint pourpre.

 Es-tu pinc, hein?  murmura Sofia  voix basse.

Elle sifflait en parlant, comme un serpent.

 Sais-tu maintenant ce que je peux te faire, si tel est mon bon
plaisir? le sais-tu?

- Je n'ai rien dit , remarqua Sabadil.

Il baissait la tte, comme ananti.

 N'essaye pas de me mentir. Je sais tout ce que je veux savoir,
ajouta Sofia. Tu aimes Nimfodora, et, aussi vrai que je crois  Dieu,
elle t'aime aussi, elle. Eh bien, tu viendras chez moi, et tu y
trouveras Nimfodora.

- Femme!

L'ange eut un sourire candide.

 Et c'est pour cela que tu es venue?

- Oui, rpondit Sofia.

- Mais c'est un pch que nous allons commettre, dit-il tristement.

- Un pch? Dans notre croyance l'amour est-il un pch? s'cria
Sofia; il nous apporte la rdemption. 

Elle se mit  rire trs fort.

Ds le lendemain, vers le soir, Sabadil se rendit chez Sofia. Son mari
tait absent. Elle tait seule au logis, en train de filer, prs du
pole.

 Dieu bnisse ta visite! dit-elle toute radieuse. Assieds-toi l,
prs de moi. Je te distrairai un moment, jusqu' ce qu'elle vienne. 

Elle se mit  lui parler de toutes sortes de choses. Sabadil
l'coutait; il ne disait rien. Il regardait constamment du ct de la
porte.

Au bout d'un instant, Nimfodora entra.

Sofia l'embrassa. Nimfodora resta l, les yeux baisss, trs
ple. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne
l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son me, et il et considr
comme un pch de toucher seulement le bord de son vtement devant un
tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme
ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret
aux lvres.

Il neigeait. Il neigeait des flocons si pais, qu'on n'apercevait,
qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles tincelantes
s'levaient autour des chaumires et des seigneuries. Chacun restait
chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalit qui
lui tait offerte.

Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le
matin, autour de la grande table ronde.... La fume de leurs longues
pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achronien. Lorsque
le crpuscule envahit la chambre de sa lueur gristre, ceux qui s'y
trouvaient ne se distingurent pas plus  trois pas de distance qu'au
travers de la fume d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mmes ne
se reconnaissaient pas d'un bout de la table  l'autre.

Peu  peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui taient assis sur le banc
du pole et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On
entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait.

Mardona entra sans tre remarque. Elle s'assit tranquillement  ct
de son pre, et le regarda jouer. Vis--vis se tenait Sabadil, qui
examinait les cartes de Kenulla par-dessus son paule, tandis que
Nimfodora tait tablie sur une chaise plus loin, contre la
muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil.

Tout  coup la lumire se fit. Anuschka entra brusquement, portant une
grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona
regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune
homme n'taient pas arrts sur elle. Elle se retourna vivement et
saisit un regard qu'il changeait avec Nimfodora. L'instant d'aprs,
Sabadil tait replong dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora
baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbe. Mais
Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitt. Elle sentit
une douleur brlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang
afflurent  son cerveau; toutefois elle n'tait pas femme  perdre
son empire sur elle-mme, bien qu'un nuage pais couvrt sa vue, et
qu'elle ft en proie  la jalousie la plus imptueuse.

Son visage calme et froid ne trahit aucune des motions qu'elle
prouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fivre, quelle
attention, elle piait le moindre geste de Sabadil, le plus lger
mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intrt, et
examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour rparer le
dsordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le
maintien de Nimfodora.

Lorsque Sabadil remonta en traneau, ce soir-l, pour retourner chez
lui, il aperut Sofia sur la route, malgr la neige et la tourmente.

 Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effray.

- Je t'attends.

- Pour l'amour du ciel! mais tu aurais pu tre surprise par les loups
ou ensevelie sous la neige.

- Ah! je n'ai pas peur. 

Elle monta prs de lui, s'assit  ses cts, et se mit  rire.

 Comme tu as froid. Tu aurais pu geler l, dans cet ouragan!

- Eh bien! que se passe-t-il? S'est-elle aperue de quelque chose?

- Et de quoi s'apercevrait-elle?

- Que tu ne l'aimes plus.

- Je ne peux pas dire cela, rpondit Sabadil d'un air sombre, en
baissant la tte. Souvent je m'imagine que je la hais, et
cependant....

- Rappelle-toi sa manire d'agir  ton gard, insinua Sofia; dans son
regard papillotait quelque chose d'trange. N'oublie pas les
tourments qu'elle t'a fait subir.

- Vois-tu, Sofia, c'est justement cela. Lorsque je songe qu'elle t'a
fait lapider sans merci, quand je pense qu'elle reoit les visites
de ce noble seigneur....

- Je vois que cela t'exaspre!

- Oui, Sofia, et cependant..., cependant elle en est encore plus
sduisante  mes yeux.

- Tu es fou.

- Cependant c'est ainsi.

- Quant  elle, continua Sofia, elle t'aime davantage depuis qu'elle
sent qu'elle t'a perdu. Car elle le sent, bien qu'elle ne sache rien
de ce qui se passe. Cette femme a le diable au corps.

- Tu doutes de sa vertu, dis?

- Non, certes. Elle n'a pas de coeur.... 

Le lendemain, Nimfodora se tenait devant sa porte,  Brebaki, causant
avec Anuschka, lorsque Sukalou vint  passer. Il s'arrta, huma une
prise de tabac, et cligna finement de l'oeil en regardant Nimfodora
d'un air narquois.

 Eh bien, commena-t-il,  quand les noces, jeune fille?

- Que veut-il dire? demanda Anuschka.

- Je ne sais pas, rpondit Nimfodora  voix basse.

- Mais vous m'y inviterez au moins , s'cria Sukalou, et il reprit sa
route en souriant.

Anuschka retourna chez elle.

 Est-il vrai que Nimfodora se marie prochainement? demanda-t-elle 
Mardona. Qui donc pouse-t-elle?

- On s'est moqu de toi pour sr, repartit la Mre de Dieu d'un ton
glacial.

- C'est Sukalou qui l'a dit. 

Par malheur, Sukalou passa justement prs de la mtairie une heure
plus tard. Mardona, qui se tenait prs de la fentre, absorbe dans de
douloureuses rflexions, l'aperut de loin. Elle appela ses frres et
leur ordonna d'aller lui chercher Sukalou. Lorsque celui-ci longea la
haie qui entourait la mtairie, en regardant prudemment autour de lui,
Turib et Jehorig l'assaillirent et l'entranrent dans la maison.

 Que voulez-vous? Laissez-moi! cria Sukalou, en se dbattant de
toutes ses forces, jusqu' ce que la porte se ft referme derrire
lui et qu'il et aperu Mardona assise sur son sige.

- Tu as peur, Sukalou? commena la Mre de Dieu. Ta conscience te
tourmente, n'est-ce pas?

- Aie piti, refuge des croyants, cria Sukalou en se jetant aux pieds
de Mardona. J'ai failli, j'ai pch. Ah! je le sais, Satan tait en
moi. Crois  mes paroles. Je me repens! je me repens! Fais-moi
grce.

- Lve-toi, dit Mardona, et dis-moi ce que tu sais du mariage de
Nimfodora.

- Je ne sais rien.

- Cependant, en prsence mme d'Anuschka....

- Une plaisanterie, notre petite mre, un simple badinage, affirma
Sukalou, toujours vautr dans la poussire.

- Lve-toi, et dis-moi tout, continua Mardona. Tu sais quelque chose
que tu me caches. Allons, parle, ou nous rglerons sur-le-champ nos
comptes ensemble,  propos de l'histoire que tu as arrange avec
Wewa. 

Elle se leva, alla au buffet, et en tira un plat de rti froid.

 Aussi vrai que j'aime Dieu, je ne sais ce que tu veux dire, jura
Sukalou, suivant Mardona dans la chambre, en se tranant sur les
genoux.

- Assieds-toi l, dit-elle, et mange. 

Sukalou se releva lentement, soupira et s'assit prs de la table o
Mardona avait pos le rti.

 Eh bien! que sais-tu sur le compte de Nimfodora? demanda la Mre de
Dieu.

- Peut-tre n'est-ce qu'un bavardage. 

Il voulut se servir du rti, mais Mardona le retint.

 Quel bavardage?

- Sur son compte,  propos de ce... de ce jeune paysan de
Solisko. Comment se nomme-t-il dj?

- Il y a beaucoup de paysans  Solisko.

- C'est juste. Il se nomme Sabadil. 

Sukalou regarda le rti douloureusement.

 Et que dit-on de lui?

- Que..., on raconte.... Oh! c'est un mensonge pour sr.... On dit
qu'il lui rend visite et... qu'ils ont de l'amour l'un pour
l'autre. 

Mardona retira sa main. Sukalou entama le rti, et en avala de grandes
bouches, avidement, tandis que la Mre de Dieu tirait du buffet un
verre  pied et une bouteille d'eau-de-vie. Elle remplit le verre et
le plaa devant Sukalou.

 Dieu te bnisse, consolatrice des affligs!  s'cria Sukalou, en
tendant la main prestement vers l'eau-de-vie.

Mais dj Mardona le retint et l'empcha de boire.

 Mais toi, tu en sais plus long que ce que les gens disent. Ainsi,
raconte. 

Sukalou regarda l'eau-de-vie et soupira.

 J'tais  la foire de Kolomea, commena-t-il, et j'y rencontrai ce
Sabadil. Il avait beaucoup d'argent sur lui et paraissait trs gai. Il
acheta un collier de corail, un foulard de tte en soie bleue et
encore un petit fichu, et le dimanche suivant, je vis....

- Que vis-tu? 

Mardona retira sa main.

 Je vis. - Sukalou vida le verre d'un trait. - A ta sant, reine des
prophtes! Je vis donc, le dimanche suivant, Nimfodora qui avait mis
ce foulard et ces coraux, et cet autre petit fichu, nou au cou. Je la
taquinai l-dessus, mais elle ne rougit pas. Non, et mme elle me
regarda d'un air courrouc, comme si c'tait moi qui avais commis la
faute. Elle est, pour ainsi dire, dj corrompue par cette Sofia.

- Sofia Kenulla?

- Oui, par elle; c'est chez elle qu'ils se rencontrent, et qu'ils se
divertissent tous ensemble, continua Sukalou. Cette Sofia est un
serpent venimeux, et je puis jurer que Sabadil lui a fait cadeau
d'une paire de boucles d'oreilles en vrai or. 

Mardona fut saisie d'un lger frisson. Sa main saisit convulsivement
le bord de la table, et ses lvres eurent un sourire humili, haineux
et ironique. Personne, cependant, ne remarqua ce qui se passait en
elle. Personne ne devina ce qu'elle souffrait.

A peine Sukalou fut-il parti, que Mardona envoya Turib  Brebaki, en
traneau. Le soleil se couchait lorsque celui-ci revint avec
Nimfodora; celle-ci entra tout de suite dans la salle pour saluer la
Mre de Dieu. Elle avait un foulard bleu nou dans ses cheveux noirs,
le foulard dont Sukalou avait parl. Elle frappa  terre de ses
lourdes bottes pour dtacher la neige qui les couvrait, et se
dbarrassa de sa pelisse d'agneau. Mardona vit alors qu'elle tait
pare d'un superbe collier de corail, et qu'elle avait au cou un petit
fichu aux couleurs vives.

Mardona s'avana  la rencontre de son amie, et la prit par la
main. Elle l'emmena dans sa chambre, traversant la cour sans profrer
un mot. Quand elle fut chez elle et qu'elle eut soigneusement referm
la porte, elle s'assit dans son fauteuil. Nimfodora voulut lui baiser
la main; elle la lui retira lentement, d'un geste hautain.

 Ne m'embrasse pas, lui dit-elle. Jette-toi plutt  genoux, et avoue
ta faute. 

Elle regardait Nimfodora fixement, dardant ses yeux dans les yeux de
la jeune paysanne, que celle-ci, contre son habitude, ne put baisser 
terre, mais tint attachs au regard de son juge, grands ouverts,
effars, comme implorant grce. Nimfodora tremblait de tous ses
membres. Elle s'agenouilla sur le carreau sans rien dire.

 Parle! de qui tiens-tu ce foulard?

- C'est Sabadil qui me l'a donn.

- Et ce petit fichu?

- Il me l'a donn aussi.

- Et ce collier de corail?

- Ce collier aussi.

- Il t'aime? continua Mardona, non pas du ton d'une femme jalouse et
passionne, mais avec la voix caressante d'une mre qui sonde le
coeur de son enfant.

- Oui, rla Nimfodora.

- Et toi, tu l'aimes aussi? 

Nimfodora regarda la mre de Dieu avec surprise. Elle semblait lui
demander: Tu sais donc si je l'aime? Je ne le sais pas, moi .

 Sabadil veut faire de toi sa femme?

- Non. Il n'en a jamais t question, rpondit Nimfodora.

- Vous vous voyez souvent cependant?

Nimfodora se tut.

 C'est chez Sofia que vous vous voyez? 

Nimfodora jeta  la Mre de Dieu un coup d'oeil suppliant. Ses lvres
s'agitrent, mais ne laissrent chapper aucun son.

 Rponds! 

Nimfodora laissa retomber sa tte sur sa poitrine et regarda  terre.

 Dis-moi la vrit! 

Mardona la prit par le menton, lui releva la tte et la pera d'un
long regard bien en face.

 Je.... C'est.... Aie piti de moi!

Elle se jeta aux pieds de Mardona et cacha son visage, envahi tout 
coup d'une rougeur ardente, dans les jupons de la Mre de Dieu.

 Je croyais, moi, que tu m'aimais, Nimfodora, commena la Mre de
Dieu aprs un moment de silence. Puisque tu me hassais, pourquoi
as-tu tromp mon coeur, dis? Pourquoi ne m'as-tu pas crach  la
figure, au lieu de me couvrir de baisers? Tu m'as ravi tout mon
bonheur, Nimfodora, car je t'aimais, et je l'aimais aussi, moi!

- Mardona! frappe-moi , rpliqua Nimfodora.

Sa voix rlait comme la plainte d'un cerf expirant.

 Frappe-moi, foule-moi aux pieds, tue-moi! Je ne suis pas digne de
conserver la vie!

- Calme-toi, dit Mardona avec douceur.

- Ne sois pas si bonne pour moi! Tu m'accables! murmura Nimfodora. Tu
me dchires le coeur! Foule-moi aux pieds. Je serais heureuse si tu
me donnais des coups.

Elle saisit le pied de Mardona et le posa sur sa nuque. Mais la Mre
de Dieu ne la foula pas.

 Laisse-moi seule , ordonna-t-elle.

Nimfodora se leva, ple comme une morte, fixa ses yeux secs et
brlants sur les yeux de Mardona et sortit en chancelant.

Mardona resta un moment trs calme, les mains abandonnes sur ses
genoux, envahie par une rverie froide. Puis, tout  coup, elle leva
les yeux au ciel et se mit  pleurer amrement.

Sur ces entrefaites, une socit nombreuse et gaie s'tait rassemble
dans la grande salle. Jehorig et Wadasch accordaient leurs
instruments. Les jeunes gens taquinaient les filles, dont les longues
tresses fouettaient l'air joyeusement. Ossipowitch, le Wujt et
Barabasch jouaient du tarok.

Nimfodora s'tait tendue par terre, dehors, dans la neige. Elle se
frappait la poitrine  coups de poing et priait d'une voix
haute. Bientt Mardona sortit de sa maison. Elle prit Nimfodora par la
main et la releva. Toutes deux se rendirent dans la grande
salle. Mardona prit place sur son sige lev et bnit les assistants,
qui  sa vue s'taient agenouills.

 Levez-vous, leur dit-elle, et amusez-vous selon les dsirs de vos
coeurs. Je veux vous voir joyeux. 

Les cymbales et le violon retentirent, mlant les accents joyeux aux
notes mlancoliques; les couples se disposrent pour danser la
kolomijka. Tandis que la jeunesse tourbillonnait, faisant voler des
masses de poussire, que le Wujt et Barabasch se disputaient  propos
de leurs jeux, et que Turib roulait dans la salle un tonnelet de
bire, Sabadil entra avec Lampad Kenulla.

Nimfodora, qui jusqu' ce moment s'tait tenue adosse  la muraille,
dans l'immobilit d'une statue, se jeta aux pieds de Mardona et enlaa
ses genoux de ses deux bras comme pour chercher une protection auprs
d'elle. La Mre de Dieu embrassa la jeune fille et regarda Sabadil
firement.

Silence! silence! s'cria Kenulla. Ce n'est pas maintenant le moment
de jouer des instruments et de danser. Nous sommes menacs par un
jugement terrible du Trs-Haut. Sodome et Gomorrhe ont pris naissance
au milieu de nous, et l'heure est proche o le feu du ciel viendra
exterminer les pcheurs. 

La musique se tut. Tous les assistants acclamrent Kenulla.

 Quelle nouvelle apportes-tu? Qu'est-il arriv? demanda Mardona.

- De faux prophtes s'lvent, continua Kenulla; ils dtournent et
sduisent ton peuple, reine des anges. Ce coquin de Sukalou et Wewa,
cette oie stupide, soulvent la masse contre toi. Wewa prtend que
Dieu l'a lue, et te rejette. Il y en a un grand nombre qui se sont
retirs de toi, pour se rattacher  ces faux prophtes. Ce nombre
augmente chaque jour; il s'accrot comme le sable de la mer.

- Qu'y a-t-il  faire? demanda Nilko Ossipowitch trs mu, les cartes
de tarok  la main.

- Vous le demandez? hurla Barabasch exaspr. Mais... exterminez-les
tous sur-le-champ! transpercez-les et anantissez-les comme des
loups, de misrables btes fauves.

- A quoi songez-vous? demanda Sabadil. Voulez-vous tuer tous ceux qui
ne partagent pas votre croyance?

- Ce ne sont pas des gens d'une autre croyance, repartit Barabasch: ce
sont des blasphmateurs, des impies.

- Tu as raison, Barabasch, repartit Mardona,. ce sont des pcheurs que
Dieu a livrs entre mes mains. Je les jugerai, et les condamnerai.

- Etes-vous fous! s'cria Sabadil. Mardona, es-tu possde du diable?
- Que dit cet insens? interrompit Kenulla.

- Il blasphme!  cria Barabasch.

Mardona se leva et tendit le bras entre les antagonistes.

 Taisez-vous immdiatement, ordonna-t-elle.

- Non, je ne me tairai pas , reprit Sabadil. Dans ses yeux luisaient
des clairs de haine contre Mardona.

 Oubliez-vous donc, misrables gars, qu'il y a des lois qui
protgent notre prochain aussi bien que vous-mme? Mettez la main sur
vos ennemis, tuez-les, et l'on dressera des potences  votre
intention, sclrats, infmes, assassins!

- Il blasphme! crirent plusieurs Duchobarzen d'une seule voix.

- Lapidez-le! hurla Barabasch.

- Oui, lapidez-le! 

- Silence, commanda Mardona. Dieu vous punira, aussi bien que cet
impie ici prsent et les parjures qui se soulvent contre moi. Je
suis ici  la place de Dieu. Celui qui blme le jugement de Dieu, je
le rejette. Une m'appartient plus. Il est destin  la ghenne.

- Punis-le toi-mme! dit Barabasch. Puis, juge et condamne ces
parjures.

- Je ferai tout cela lorsqu'il en sera temps, repartit Mardona,
toujours calme et trs digne.

- O aveugles! cria Sabadil. Ne voyez-vous pas qu'elle vous mne droit
 la perdition?

- Dieu parle par sa bouche, rpondit Wadasch. Humilie-toi. A genoux,
et adore!

- J'ai deux yeux, qui voient encore, continua Sabadil, et je ne me
laisserai aveugler par personne. Je vois que vous rejetez le pape
pour lire  sa place un pape femelle. Des caprices de fille sont
pour vous des rvlations divines. 

Barabasch poussa un cri rauque, un cri de fanatique exaspr. Il se
jeta sur Sabadil et le saisit  la poitrine. Celui-ci s'en dbarrassa
d'un violent coup de poing et l'envoya rouler sur le carreau, bien
fort. Il s'lana dehors, ensuite, en courant, sauta  cheval et
partit au galop. Une confusion terrible s'ensuivit. Tous criaient 
tue-tte, et couraient comme des fous,  droite et  gauche, dans la
salle. Barabasch se releva baign de sang; Anastasie apporta de l'eau;
Nimfodora se battait avec Turib, qui, un pistolet  la main, menaait
de se mettre  la poursuite de Sabadil. Il n'y avait que Mardona qui
restt sereine dans cette mle. Elle souriait d'un sourire de
triomphe, un pli d'ineffable ddain aux lvres.

Sabadil venait de se livrer entre ses mains.

Aprs avoir pass la nuit dans une auberge sur la route de Kolomea,
Sabadil se rendit de bon matin  Brebaki,  cheval. Lampad n'tait pas
 la maison. Sofia sourit firement lorsqu'elle vit rentrer
Sabadil. Elle le fit asseoir  ses cts, sur le banc du pole, et
envoya chercher Nimfodora. Mais celle-ci n'tait pas encore de retour
de Fargowiza. Sofia entreprit de distraire et d'gayer Sabadil. Cela
lui russit si bien, qu'il resta  Brebaki jusqu'au soir, jusqu' ce
qu'il comment  faire sombre.

Il tait fort tard dj lorsque Sabadil rentra chez lui. Il conduisit
son cheval  l'curie, se rendit dans la grande salle, battit le
briquet avec son couteau, de l'amadou et une pierre  feu, et alluma
la chandelle qui tait sur la table.

A la faible lueur qui clairait la chambre, Sabadil distingua tout 
coup Mardona. Elle tait entirement vtue de noir. Elle tait assise
sur le banc du pole, et l'attendait. Quelque courageux que ft
Sabadil, il tressaillit cependant avec violence et eut peur. Il ne put
prononcer une parole. Elle, au contraire, tait fort calme et
sereine. Son visage de madone tait blanc, et rose, et pur, et
tranquille, comme  l'ordinaire. Sa bouche rouge invitait aux baisers,
ses belles mains taient enfouies sous sa pelisse noire,
chaudement. Ses yeux seuls peraient Sabadil d'un regard
scrutateur. On et dit qu'elle voulait lire au plus profond de son me
et l'interroger.

 Je suis venue  toi, Sabadil, commena-t-elle de sa jolie voix
caressante et mlodieuse, comme le bon berger qui cherche sa brebis
perdue. Sais-tu ce que tu as fait, dis-moi? Et t'en repens-tu?

- A quoi penses-tu? repartit Sabadil, qui avait repris sa
tranquillit. Ai-je l'air d'un imbcile? Ce que j'ai fait, ce que
j'ai dit, je l'ai fait et dit, non pas dans la colre, mais parce
que c'est mon intime conviction.

- Tant pis! interrompit la Mre de Dieu d'un ton svre.

- Tant pis ou tant mieux, reprit Sabadil. Je n'ai fait que dire la
vrit. Je le rpte: j'ai parl franchement, selon ma conviction,
du fond du coeur. Je ne mens pas, moi. Je ne suis pas hypocrite;
c'est vous qui tes des hypocrites!

- Malheureux!

- Oh! je n'ai aucun besoin de ta compassion, de ta piti, continua
Sabadil, avec un rire ddaigneux. Je ne me repens pas de ce que j'ai
fait. Non, certes, je ne le regrette pas. Aussi ne me vient-il pas 
l'ide de faire pnitence.

- Cependant tu t'humilieras.

- Jamais!

- Quel enttement! quelle morgue tu as tout d'un coup! continua
Mardona. Je ne te reconnais pas. Et tu affirmes que c'est la sagesse
qui parle par ta bouche! Tu es possd du diable, Sabadil! 

Il se mit  rire aux clats.

 S'il en est ainsi, exorcise-moi, lue du Trs-Haut, Vierge
toute-puissante, reine des saints et des anges.

- Oui, Sabadil, telle est aussi mon intention , repartit Mardona.

Elle se leva, lente et majestueuse, drape dans sa pelisse noire, qui
lui tombait jusqu'aux pieds. Les sequins d'or qui ornaient sa poitrine
scintillaient avec un cliquetis.

Elle tendit le bras.

 A genoux, pcheur!

- Je ne m'agenouillerai pas devant toi. 

Mardona le regarda avec plus de piti que de colre.

 Tu t'agenouilleras devant moi cependant, reprit-elle avec une sret
qui le troubla, quoique d'une voix trs douce.

- Tu essayeras en vain de m'y obliger. Je ne te crains pas.

- Ton devoir est de me craindre, Sabadil, rpondit-elle
affectueusement. Tu dois craindre Dieu que je reprsente. La crainte
de Dieu est le commencement de la sagesse. 

Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son paule, et le regarda
dans les yeux, longuement, avec amour. Et il y avait beaucoup de
choses dans ce regard. Il y avait surtout de la tristesse, une
tristesse amre.

 Veux-tu nier que tu gis dans les tnbres, et que tu as besoin de la
lumire?

- Ces tnbres, c'est toi qui m'y as conduit.

- Non. Ce n'est pas moi. Ce sont tes doutes, mon pauvre ami. Tu ne
possdes pas la vraie foi. Tu donnes trop de prix aux jouissances
terrestres. Aussi Satan a-t-il un plein pouvoir sur toi. La
jalousie, l'envie, la passion et l'orgueil t'ont aveugl. Tu as
offens Dieu en moi, tu t'es rvolt contre ma volont, qui est la
volont de l'Eternel, tu as t en mauvais exemple pour tes frres
et soeurs; tes pchs crient au ciel contre toi.

- Tu le dis.

- Oui, je le dis. 

Elle posa les mains sur son paule, il sentit son haleine et le parfum
enivrant de sa chevelure.

 Je le dis, moi, moi qui t'ai tant aim, et que tu as trahie si
honteusement.

- Je t'ai trahie? 

Sabadil avait pli jusqu'aux lvres. Elle le sentait frissonner sous
ses mains.

 Oui, tu m'as trahie.

- Qui t'a dit cela?  balbutia-t-il.

Son regard errait, tout effar, dans la chambre; ses yeux avaient des
lueurs folles comme ceux d'un insens.

 Agenouille-toi, et reconnais ta faute! 

Mardona recula de deux pas et indiqua le sol du doigt.

Que dois-je avouer? demanda-t-il, toujours plus troubl. Je ne sais
ce que tu demandes.

- Ne m'as-tu pas trahie avec Nimfodora? 

Sabadil cacha son visage dans ses mains et lui tourna le dos, ananti.

 Peux-tu te justifier? Tu te tiens devant moi comme un malfaiteur
devant son juge. Tu ne trouves rien  me dire, tu n'oses pas me
regarder et tu trembles de honte et de confusion.

- Si j'ai failli, reprit-il, toujours en se dtournant, c'est ta faute
plutt que la mienne. Comme je t'ai aime! et comme tu as rcompens
mon amour!

- Tu blasphmes, Sabadil, s'cria-t-elle. Accuses-tu l'Eternel de ce
qu'il a compassion de toutes ses cratures, et pas seulement de toi
seul? Le valet a-t-il le droit de blmer son matre de ce qu'il paye
ses autres serviteurs et non pas lui seulement? Qui es-tu? Un pauvre
pcheur. Je suis ton Dieu. Je suis ton matre. Que me reproches-tu?

- Pourquoi m'as-tu menti en me faisant croire que tu m'aimais?

- Je ne t'ai pas menti. Je t'aimais comme je n'ai jamais aim
personne, et je t'aime encore , rpondit Mardona.

Sa voix frissonnait comme une corde brise.

 Mais toi, tu m'as trahie! Je t'ai toujours averti de ne pas voir en
moi une femme ordinaire. Tu savais que, comme Dieu, j'aime tous ceux
qui croient en moi, pas toi seulement; tu savais aussi qu'il m'est
impossible de rpondre  ta passion. Tu n'as pas le droit de te
plaindre. Et ne te justifie pas, Sabadil. C'tait infme  toi d'en
aimer une autre, et de l'attirer ainsi sur ton coeur.

- Si j'ai pch, c'est l'amour que je te tmoignais qui m'y a pouss,
c'est aussi la jalousie, repartit Sabadil.

- Ne cherche pas  t'excuser, reconnais ta faute, continua
Mardona. Repens-toi, repens-toi sincrement, humilie-toi, livre-toi
entre mes mains.

- Je suis assailli de doutes affreux, je le reconnais, dit Sabadil. Je
veux croire  toi, et je ne le peux. Souvent je pense que Dieu parle
par ta bouche, puis je suis saisi d'une angoisse terrible que tout
cela ne soit que de vaines paroles. 

Mardona sourit avec ddain.

 Je me suis rvolt contre toi, continua Sabadil, parce que je ne
crois plus  toi, je n'ai pas voulu offenser Dieu. Mon intention tait
de tmoigner mon mpris  la femme que j'ai aime, et qui raillait mon
amour,  l'hypocrite dont les paroles ne sont que mensonge.

- Tu me hais donc?

- Je t'ai hae, Mardona. Maintenant je t'aime, je sens que je t'aime
plus que jamais.

- Reconnais que tu as offens Dieu en ma personne.

- Je le reconnais.

- Avoue que tu m'as trahie. 

Sabadil se tourna brusquement vers elle, et se prcipita  ses pieds.

 Aie piti, Mardona , cria-t-il, en embrassant ses genoux avec
frnsie, comme un condamn qui demande sa grce.

Elle posa la main sur sa tte. Il lui appartenait de nouveau
maintenant.

 Tu aimes Nimfodora? 

Il ne rpondit rien.

 Avoue que vous vous aimez.

- J'avoue tout ce que tu dsires, murmura-t-il: j'ai pch. Je veux
racheter mes fautes, juge-moi, je le prie! Punis-moi, oh! punis-moi.

- Sois calme. Je le ferai srement , rpondit-elle, trs calme. Elle
le regardait d'un air trange, avec un sourire mauvais. Lui, se
tenait tendu  ses pieds, tout ple.

 Hlas! je n'ai aim que toi, recommena Sabadil, mais ton coeur
appartient  tous.

- C'est mon devoir.

- Et tu blmais l'amour passionn que je te portais; tu me punissais,
tu me maltraitais.

- Je ne l'ai pas fait assez, Sabadil, repartit Mardona. Je ne suis pas
parvenue, comme je le dsirais,  mortifier ta chair,  transformer
ton amour charnel en affection divine. Cette fois-ci, je m'y
prendrai autrement. Tu m'as dit, du reste, que tu n'avais aucun
besoin de ma piti. Allons, viens! 

Un vague pressentiment serra Sabadil au coeur. Mais la beaut de
Mardona, la puissance qu'elle avait sur lui et jusqu' sa froide
svrit enflammaient  nouveau sa passion. Il se laissait emmener, il
partait contre sa volont. Il prouvait une douce volupt  se livrer
entre les mains de Mardona; il la suivait machinalement. Il se sentait
comme dans un de ces rves o l'on veut poignarder son adversaire, et
o l'on a le bras paralys.

Mardona s'assit dans son traneau, qui tait rest arrt prs d'un
taillis, derrire la maison. Elle prit les rnes, et ordonna  Sabadil
de monter prs d'elle. Lorsqu'elle le vit  ses cts et que le
traneau se mit en marche, Mardona sourit d'un air mauvais, avec
amertume. Elle emmenait le rebelle qu'elle avait fait prisonnier 
cette heure. Lorsqu'ils longrent la fort, des lueurs ardentes,
mobiles comme des feux follets, se montrrent  travers les arbres,
s'approchant peu  peu.

 Des loups!  murmura Sabadil.

Mardona ne dit rien. Elle se leva, droite, dans le traneau, et prit
son fouet. Les loups approchaient. On entendait dj leurs cris
froces, leurs hurlements prolongs. Mardona brandit son fouet et en
laboura les flancs de ses chevaux, qui partirent ventre  terre.

Les clochettes de l'attelage rendaient un tintement aigu pareil  une
plainte. La neige et la glace sautaient et tourbillonnaient sous les
sabots des chevaux; le traneau volait comme un oiseau  travers la
tourmente. Peu  peu les hurlements devinrent moins distincts, et les
yeux phosphorescents des loups disparurent dans les tnbres. Le
danger tait pass, Sabadil respira profondment. Mardona le. regarda
par-dessus l'paule avec ddain. Puis elle sourit de nouveau, de son
mauvais sourire.


CHAPITRE XX

Il tait nuit lorsque la Mre de Dieu ramena le pcheur repentant 
Fargowiza-polna. Le traneau entra dans la cour, lentement; les
clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des
morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le
lointain. Les chiens se mirent  hurler horriblement fort. La lune,
voile de nuages, rpandait dans la campagne une lueur gris de plomb,
blme et laide. Mardona abandonna l'attelage  ses frres, et se
rendit chez elle avec Sabadil.

Un grand feu ptillait dans le pole. Une lampe qui pendait du plafond
clairait la pice. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres
scintillaient, au clair de la lune.

La Mre de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les
deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet
sans issue, dpourvu de fentre, qui attenait  sa chambre, et en
referma la porte. L encore il y avait une petite lampe. Sa lueur
faible vacillait, prtant au visage calme de Mardona quelque chose de
fantastique.

 Que vas-tu faire de moi? commena Sabadil.

- Tu le vois. Je veux t'attacher.

- Et aprs?

- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me
semblera. 

Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta  genoux. Il se laissa
faire sans rsistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona
ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tte. Sabadil
frmit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tte en arrire
d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant
la Mre de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva
Nimfodora qui tremblait, et la baisa  deux reprises sur ses lvres
ples.

Le coeur de Sabadil battait  se rompre. Il dfaillait, envahi par la
confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre
ses liens. Effort inutile. Les cordes pntrrent plus profondment
encore dans ses chairs, le dchirant cruellement. Alors il laissa
retomber sa tte sur sa poitrine, il se rendit, il n'tait plus
libre. Il s'tait livr au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquitait
pas de ce qu'il souffrait.

 O passeras-tu la nuit? demanda, aprs une pause, la Mre de Dieu 
Nimfodora.

- Prs de ta soeur. 

Mardona affirma de la tte, et embrassa la jeune fille encore une
fois. Nimfodora s'loigna tranquillement, les yeux baisss, courbant
douloureusement la tte.

 Tu resteras cette nuit  genoux, en prires, lui dit-elle d'un ton
glacial. Prpare-toi  tre jug par moi demain. Je me montrerai
svre  ton gard. 

Elle le contempla avec son mauvais sourire.

Sabadil releva lentement la tte. Il n'avait jamais vu Mardona si
belle. Ses cheveux dors flottaient dnous sur son cou et sa
poitrine. Ses lvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des
baisers. Vainement Sabadil essaya de rsister  la passion qui
l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put
se contenir.

 Mardona, commena-t-il, en levant vers elle ses mains charges de
noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu' la mort. Comment puis-je
m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si sduisante? Je ne
puis pas prier, non, je ne le peux pas!

- N'est-ce pas, tu dsires Nimfodora?

- Ne me parle pas d'elle.

- Pourquoi non, puisque tu l'aimes?

- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gmit Sabadil.

- Pure imagination, repartit la Mre de Dieu.

- Aie piti, Mardona. Je t'adore. Mets une fin  mes souffrances,
supplia-t-il hors de lui.

- Tu n'as aucun besoin de ma piti, as-tu dit. Tu me l'as affirm tout
dernirement  Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas?

- J'tais aveugle. J'tais fou.

- Et maintenant tu es homme, s'cria-t-elle svrement. Que me fait
ton amour? Tu as offens Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour
toi qu'un juge. Je te condamnerai.

- Grce! grce!

- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspre pas. Je ne suis dj pas
trop bien dispose  ton gard. 

Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses
mains lies sur son visage brlant.

Lorsque Mardona se rveilla le lendemain matin, Sabadil tait endormi
sur le carreau dans la chambre borgne.

La Mre de Dieu s'habilla  la hte et sortit dans la cour. Les tiges
des sapins charges de neige taient toutes roses, au soleil qui se
levait  l'horizon, rasant les champs de mas de la steppe. Des
becs-croiss sautillaient en sifflant, accrochs aux tiges sveltes des
pins. La neige glace formait une mousse sur le toit de la
mtairie. Au bord du ruisseau se balanaient des tiges et des roseaux
recouverts de glace, o le soleil allumait des tincelles diapres.

Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira  pleine
poitrine l'air pur et frais.

On aperut alors sur la route une singulire procession. Un paysan aux
cheveux blancs, une hache sur l'paule, marchait le premier. Derrire
lui s'avanait un norme traneau o se trouvait une grande croix de
bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet  la
main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils
venaient aprs.

Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux
sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira
profondment.

 O devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard,
qui entra le premier dans la cour et se jeta  genoux devant la Mre
de Dieu.

- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par
terre, derrire la maison, et laissez-moi ici les clous et le
marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. 

Le vieillard lui montra les clous.

 Ceux-l sont-ils assez grands? 

Mardona affirma de la tte. Ils dchargrent la croix, l'appuyrent au
mur, derrire la maison, et s'loignrent. Sur la chausse ils
rencontrrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mre de
Dieu les aperut, elle aussi. Elle devint extraordinairement ple et
rentra dans la maison de son pre,  pas lents.

La mtairie, la cour, la chausse se remplissent bientt de monde. Les
paysans taient graves; ils avaient revtu leurs habits de fte. Un
murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient
sur la maison et les fentres de la Mre de Dieu; on lisait
l'inquitude sur chaque visage.

Tout  coup une nouvelle procession, poussant des clameurs sauvages,
arriva, du ct de Brebaki. A sa tte on voyait Wewa,  cheval. Elle
avait mis son manteau rouge et ses colliers de ducats et de
coraux. Elle portait sur le front une couronne de paillettes d'or, et
aux pieds des bottes de maroquin bleu. Sukalou conduisait son cheval
par la bride. Sofia aussi tait  cheval,  ct de Wewa, brandissant
un knout. Un jeune gant habill en paysan portait une grande
bannire, o tait dessine l'image de la Vierge.

Wewa s'arrta devant la porte, et leva les bras au ciel
solennellement.

 O est Sabadil? s'cria-t-elle d'une voix de tonnerre. Vous le
retenez prisonnier sans mandat, contre la loi? Rendez-nous
sur-le-champ Sabadil. Je vous l'ordonne, moi la Mre de Dieu!

- Quelle audace! cria Barabasch rouge de colre! sortant brusquement
de la foule. Sauve-toi aussi vite que possible, je te le conseille,
car c'est aujourd'hui qu'auront lieu le jugement et la punition des
impies.

- Un jugement! cria Wewa avec fureur, oui, un jugement! Et c'est moi,
la Mre de Dieu, qui le rendrai. Je suis venue prononcer l'anathme
sur cette fausse prophtesse, cette hypocrite, cette Athalie! Je le
prononce maintenant sur vous, idoltres, qui offensez l'ternel,
journellement maudits! Je vous voue  jamais aux flammes de l'enfer.

- Silence, paenne, vocifra Barabasch. Que tes pchs t'touffent! 

Il se prcipita comme un possd sur Wewa. Mais les partisans de cette
dernire s'lancrent  son secours, et le jeune gant lui donna un
tel coup de poing dans la poitrine, qu'il chancela et alla rouler sans
mouvement dans la neige.

Lorsque les Duchobarzen qui remplissaient la cour virent cela, ils
poussrent des cris de rage, et coururent en masse sur les
impies. Barabasch se releva, et essaya d'arracher au gant la bannire
qu'il portait. Une mle horrible s'ensuivit. On se jeta de la neige,
des pierres, des mottes de terre. Wewa fut prcipite  bas de son
cheval, la bannire avec l'image de la sainte Vierge dchire, et
foule aux pieds. Il y avait dj des blesss dans les deux partis,
lorsque Mardona arriva. A sa vue, les combattants se sparrent.

Sa voix accomplit un vrai miracle. Elle n'eut pas plus tt dit un mot,
que les adversaires se calmrent. Les injures cessrent. Il se fit un
grand calme. Au milieu de la cour se forma une place libre. C'est l
que se tenait Mardona.

 Malheur  vous! cria-t-elle, malheur  vous qui semez la discorde et
la haine dans le jardin de l'Eternel! Convertissez-vous, aveugles,
repentez-vous avant que Dieu vous envoie ses foudres pour vous
disperser et vous anantir. Humiliez-vous, faites pnitence, et
j'intercderai pour vous auprs du Trs-Haut.

- Toi? cria Wewa, s'avanant  sa rencontre les poings firement
camps sur ses hanches; toi! mais tu es toi-mme damne! Je suis
l'lue de Dieu. A moi, fidles croyants.

 - Dieu vous a livrs entre mes mains, s'cria Mardona, levant les
 bras au ciel, avec une sainte dignit! Un mot de ma bouche, et la
 terre s'ouvrira pour vous engloutir. Vous serez tous vous aux
 flammes ternelles si je n'ai pas piti de vous, parjures! 

Wewa fit un geste, dans l'intention d'assaillir Mardona  coups de
poing. Malheureusement, son soulier rencontra un morceau de
glace. Elle glissa et tomba tout tendue aux pieds de son
ennemie. Celle-ci posa prestement son pied sur le dos de Wewa, qui se
dbattit durant quelques secondes, le visage dans la boue, faisant
tous ses efforts pour se relever. Elle n'y russit pas.

 Regardez maintenant votre Mre de Dieu, cette menteuse, ce serpent
venimeux! dit Mardona majestueusement: Dieu l'a livre entre mes
mains. Soumettez-vous, ou vous tes morts! 

Les rebelles se jetrent tous  genoux, dans un effarement
indescriptible. Ils pleuraient, ils joignaient les mains.

 Grce! grce! criaient-ils en sanglotant.

- Je vous pardonne, leur dit Mardona. Je vous pardonne 
tous. Cependant je punirai ceux d'entre vous dont la conduite a le
plus offens l'ternel. Je les punirai avec amour, afin de les
prserver de la damnation et des flammes de la ghenne. Saisissez
sur-le- champ Wewa Skowrow, Sofia Kenulla et Sukalou. Liez-leur les
mains derrire le dos et les menez dans la maison de Dieu. C'est l
que je les jugerai, ainsi que Sabadil le blasphmateur.

Les coupables furent garrotts solidement. Sofia se rendit, sans
prononcer un mot, ple et triste; Wewa criait  tue-tte, et Sukalou
demandait grce en pleurant.

 Quant  vous, pauvres gars, continua Mardona, vous jenerez et
prierez durant trois jours. C'est la pnitence que je vous impose.

- Merci, notre petite Mre, merci! crirent les rebelles, en se
prcipitant vers Mardona. Ils se mirent  genoux et baisrent ses
vtements, ses pieds et mme la trace de ses pas. La Mre de Dieu
bnit la foule, et s'loigna  pas lents; elle rentra dans la maison
de son pre.

Les Duchobarzen se rendirent ensuite au temple. Sukalou, Wewa et Sofia
y attendaient leur juge, agenouills et tout tremblants. La vaste
salle se remplit en un clin d'oeil. Beaucoup de fidles durent rester
dans le corridor ou dans la cour.

Le doyen de l'assemble entonna un cantique, que tous rptrent en
choeur. Lorsque le chant cessa, Mardona parut en grand costume de
crmonie, sombre et ple. Elle prit place sur son trne. Le jugement
commena.

 Wewa! dit la Mre de Dieu avec une dignit douce, tu as offens
l'Eternel en te donnant pour une sainte, une lue du Trs-Haut.

- C'est Sukalou qui m'a induite en erreur, gmit Wewa, je suis
innocente.

- Pas un mot, Antchrist, ordonna Mardona, tu as irrit Dieu par tes
tromperies, tes mensonges et ta conduite honteuse. Et toi, Sofia,
serpent venimeux, tu as t la complice de tous ses crimes, qui
crient au ciel contre vous. Vous serez toutes deux fouettes de
verges jusqu' ce que votre sang coule et vous rconcilie avec
l'Eternel. 

Mardona tendit la main. Les jeunes filles et les femmes saisirent
Sofia et Wewa, les dpouillrent de leurs vtements et les tranrent
dans la cour. Une foule s'assembla autour des deux victimes qui se
tenaient l, tremblant de tous leurs membres. Sofia courbait la tte,
rouge de confusion, tandis que Wewa se dbattait et hurlait, demandant
grce.

Barabasch et Turib distriburent les verges. Ce fut Nimfodora qui
donna le premier coup  Sofia. Puis il en tomba de tous les cts dru
comme grle. Sofia s'tait jete  genoux et pleurait. Wewa
bondissait, hurlant et faisant tous ses efforts pour s'chapper.

 Eh bien, Wewa, demanda Mardona d'un ton calme, es-tu vraiment la
Mre de Dieu, l'lue du Trs-Haut.

- Je suis une bte, une oie stupide! cria Wewa. Je suis une folle. Aie
piti de moi. En voil assez. Je n'y tiens plus. 

Elle se jeta  terre et se roula dans la neige, en
gmissant. Cependant les coups continuaient  pleuvoir sur les deux
coupables.

 Grce! Mardona, cria Sofia. Je me sens mourir! 

Elle tomba sans mouvement.

Mardona ordonna de faire halte.

Tandis que les femmes ranimaient Sofia, puis la conduisaient avec Wewa
dans la grande salle pour les restaurer. Mardona, de retour au temple,
prononait le jugement de Sukalou.

 Tu as gar mon peuple par de fausses prophties et des rvlations
mensongres. Tu as menti et tromp. Tu t'es rvolt contre moi, contre
ton Dieu. Tu as t pouss  ces fautes par ta gourmandise: tu subiras
donc la punition applique  ce pch mortel. 

Sukalou soupira. Il savait que ses supplications et ses larmes
seraient inutiles. Mardona ne se laisserait pas flchir. On s'empara
de lui, on l'emmena dans la cour. On l'adossa  la porte de la
grange. Puis on lui passa sur les paules un joug qu'on fixa
solidement  la porte. On lui ouvrit alors la bouche toute grande, et
on la maintint ouverte au moyen d'une pice de bois. Il resta ainsi
expos aux regards de la foule, comme un paillasse sur un trteau.

Quand Mardona se montra, au seuil de sa maison, Wewa et Sofia
s'approchrent pour baiser ses pieds humblement et pour la remercier
de la punition qu'elle leur avait inflige. La Mre de Dieu se montra
pleine de compassion. Elle eut un sourire aimable, et les baisa toutes
les deux au front; puis elle se tourna vers la foule.

 Sukalou supporte la punition inflige aux gourmands et aux ivrognes,
dit-elle. Ceux qui lui aideront  faire pnitence obtiendront la
rmission de leurs pchs. 

Aussitt les hommes et les femmes se pressrent autour du malheureux
Sukalou. Chacun,  sa manire, l'aida  faire pnitence. Anuschka lui
barbouilla le visage avec de la boue; Sofia se haussa sur la pointe
des pieds et lui bourra la bouche d'ordures, et Wewa, acclame par les
rires de tous, lui remplit le nez de poivre. Le sauvage Barabasch
arriva portant une bche enflamme et lui alluma les cheveux. Sukalou
hurlait comme un possd; Kenulla l'arrosa d'un seau d'eau froide. Les
flammes s'teignirent, mais au bout d'un instant Sukalou disparaissait
sous une couche de glace, et criait en pleurant qu'il gelait.

 Rchauffez-le, dit Mardona. Ayez-en piti! 

Une trentaine d'hommes alors se mirent  rosser Sukalou. Ils lui
tombrent sus avec des verges, des btons, des fouets et des
cannes. Ceux qui regardaient de loin le criblaient de boules de neige
et de pierres aigus.

 Je ne le ferai plus, gmissait-il. Aie piti, Mardona. Grce! reine
des anges! Ne me tue pas, tour d'ivoire!

- Dieu t'est-il rellement apparu? demanda Mardona, trs digne.

- Non! non! non!

Lorsque Sukalou fut remis en libert, il se trana aux pieds de la
Mre de Dieu, pressa ses lvres sur les bottes de cette dernire et
poussa de longs gmissements, comme un chien qui a recule
fouet. Mardona sourit d'un air satisfait.

Turib, cependant, venait d'atteler  un traneau trois petits chevaux
ptulants. Il conduisit l'attelage devant la demeure de ses
parents. Ceux-ci en sortirent, baisrent les mains de la Mre de Dieu
et montrent en traneau. Anuschka s'assit prs d'eux en
hsitant. Quant  Jehorig, il refusa de s'en aller, au premier
abord. Mais Mardona le lui ordonna. Il obit enfin, comme les
autres. Turib s'tait tabli sur le sige.

 Vous vous rendrez chez notre oncle, sur l'autre rive du Dniester,
dit Mardona, son beau visage empreint soudain d'une expression triste,
et vous ne reviendrez pas ici avant trois jours.

- Que vas-tu faire? demanda Turib d'un air sombre.

- Je suis seule responsable de mes actes, rpliqua Mardona. Ainsi,
faites ce que je vous ai command. Que Dieu vous conduise! 

Le traneau sortit de la cour, lentement. Sur la chausse, les chevaux
partirent au galop. Mardona le suivit des yeux, longtemps, jusqu' ce
qu'il dispart  l'horizon, comme un oiseau. Puis elle soupira et
rentra au temple, juger Sabadil.

Lorsque Sabadil, charg de liens, fut amen  l'glise, une foule
compacte s'y pressait, inquite et palpitante. Sabadil promena ses
regards sur l'assemble, et contempla ensuite Mardona, qui
l'attendait. Elle tait en grand costume de crmonie. Elle avait mis
sa grande pelisse de martre et ses bottes rouges. Elle tait pare de
bijoux d'or, de pierres fines et de colliers de perles. Des grains de
corail s'entrelaaient dans ses nattes blondes. Son visage tait
triste et ple. Ses lvres mme taient blmes et crispes.

 Approche, Sabadil, commena-t-elle trs calme. Mets-toi  genoux et
avoue ta faute. 

Il tomba  ses pieds.

 Je reconnais, murmura-t-il faiblement, avoir blasphm et offens
Dieu en ta personne.

- Reconnais-tu aussi que le diable a une grande puissance sur toi,
qu'il te sduit frquemment et qu'il t'inspire des doutes et mme
l'incrdulit?

- Je le reconnais.

- Ton aveu mme te condamne, Sabadil, dit Mardona d'une voix
forte. Maintenant, rponds. Te sens-tu digne d'appartenir dornavant
 notre secte?

- Non, je ne m'en sens pas digne.

- Comment penses-tu chapper  la damnation ternelle?

- Par le repentir et la pnitence.

- Es-tu dcid  te soumettre  ma sentence? Accepteras-tu la
pnitence que je t'infligerai?

- Oui.

- Je vais donc prononcer mon jugement sur toi, continua-t-elle d'une
voix douce, et sans trahir la moindre motion. Comme punition de tes
blasphmes qui crient au Ciel et tmoignent contre toi, pour
arracher ton me  la puissance de Satan, je te condamne  tre
crucifi. 

Un murmure traversa la foule. Sur chaque visage se lisaient l'effroi
et l'horreur.

Sabadil frissonna, mais resta muet.

Mardona remarqua l'effet terrible que ses paroles avaient caus. Elle
eut peur, elle que rien n'effrayait. Dans ses yeux passa une lueur
trange, une lueur pleine de ruse et de colre.

 Tu seras attach  une croix avec des cordes, continua-t-elle, et tu
y resteras durant trois jours. Le Seigneur l'exige. Que sa volont
s'accomplisse! 

Un nouveau murmure s'leva. Cette fois, c'tait un murmure
d'approbation.

Mardona sourit ddaigneusement.

 Humiliez-vous tous, s'cria-t-elle d'une voix sonore, car devant
Dieu nul n'est parfait. 

Tous se jetrent  genoux et se frapprent la poitrine par trois
fois. Mardona se leva et donna quelques ordres  Barabasch; puis elle
s'approcha de Sabadil et lui posa la main sur l'paule.

 Je ne te force pas, dit-elle doucement. Un mot de ta bouche, et je
te rends la libert. Veux-tu supporter la punition que je t'inflige,
oui ou non? 

Elle se pencha vers lui tendrement.

 Je supporterai tout ce que tu ordonneras, Mardona; seulement, tu me
pardonneras, dis?

- Je te pardonne dj maintenant , repartit-elle avec bont.

Barabasch rentra suivi de deux hommes qui portaient la croix. Ils la
couchrent par terre, au milieu du temple. Kenulla tenait des cordes.

 Es-tu prt? demanda Mardona  sa victime.

- Oui , rpondit Sabadil.

Elle se courba vers lui et l'embrassa; aprs elle, vinrent les
assistants, qui lui donnrent aussi le baiser de paix. Puis
l'assemble entonna en choeur un cantique. Barabasch et ses compagnons
saisirent Sabadil, dfirent les liens qui le garrottaient,
l'tendirent sur la croix et l'y attachrent, par les pieds et par les
mains, avec de grosses cordes. Ils redressrent ensuite la croix et
l'appuyrent  la muraille.

La foule demeura quelques moments encore dans le temple, murmurant des
prires, glace par ce spectacle inusit, et inquite. Enfin tous
sortirent et se dispersrent.

Nimfodora, Sofia et Sukalou restrent prs de Sabadil. Mardona le leur
avait ordonn. Barabasch montait la garde  la porte de la mtairie,
o l'on avait ferm et barricad toutes les issues. Personne ne devait
entrer jusqu'au prochain lever du soleil.

Une heure s'coula. Mardona sortit de nouveau dans la cour. Elle
regarda au loin, de tous les cts, durant quelques minutes. Alors,
comme elle ne remarqua rien de suspect, elle dchana les grands
chiens-loups, les lcha, appela Barabasch et retourna avec lui au
temple.

A son ordre, les assistants enlevrent la croix de la muraille et la
couchrent par terre.

 Cela ne suffit pas, dit la Mre de Dieu, trs calme, mais avec son
regard trange. L'Eternel n'est pas satisfait. Je sens l'inspiration
de l'Esprit, qui me dit que ta punition est trop faible. Tu vas tre
fix  cette croix au moyen de trois clous, Sabadil. Seulement alors
je serai contente. 

Une pleur mortelle envahit le visage de Sabadil. Les assistants
regardrent Mardona, terrifis.

 Dieu le veut! dit-elle d'un ton solennel! Que sa volont
s'accomplisse!

- Amen! murmurrent les assistants.

- Amen! rpta Sabadil, compltement rsign.

- Il est temps de nous mettre  l'oeuvre et d'accomplir ce sacrifice,
dans le temple mme, continua Mardona. Nimfodora, tu cloueras les
mains de Sabadil  la croix. Toi, Sofia, tu lui cloueras les
pieds. 

Sukalou tait horriblement agit. Il clignait de l'oeil, et prisait
sans dsemparer. Les deux femmes se tenaient l, ples, les yeux
baisss, ptrifies. Barabasch jeta sur le carreau quatre gros clous
et un marteau.

 Nimfodora, ordonna la Mre de Dieu d'une voix douce, commence! 

Nimfodora choisit un clou et prit le marteau. Puis elle s'agenouilla 
gauche de Sabadil, et resta immobile.

 Tu manques de courage? C'est ta pnitence, entends-tu bien, que tu
accomplis , dit la Mre de Dieu.

Nimfodora leva le clou et le marteau. La victime tressaillit et eut un
frisson dans la main.

Nimfodora hsita.

 Ne me torture pas, dit Sabadil, le front couvert de larges gouttes
de sueur: fais ton devoir, pour l'amour de Dieu. 

Le coup tomba. Un frmissement horrible traversa la victime. Nimfodora
frappait vite et fort, maintenant, enfonant le clou dans la croix,
meurtrissant les chairs.

 Cela fait-il mal? demanda Mardona avec un bon sourire.

- Je souffre volontiers, puisque tu l'exiges, repartit Sabadil,
couvant la Mre de Dieu d'un regard fanatique et enfivr.

- Le second clou maintenant, Nimfodora , commanda Mardona.

Cette fois, la mystrieuse fille ne tressaillit nullement. Elle donna
des coups de marteau d'une main vigoureuse. Mardona vit le sang de
Sabadil qui coulait. Elle vit la figure du jeune homme se contracter
douloureusement et sa poitrine se soulever, et palpiter, et se
crisper. Mais elle ne changea pas de couleur; elle resta calme,
impassible. Son visage ne trahissait ni satisfaction, ni joie, ni
compassion.

 A toi maintenant, Sofia , ordonna-t-elle d'une voix douce.

Barabasch et Sukalou placrent les pieds de Sabadil l'un sur l'autre,
de faon  relever ses genoux. Sofia saisit nerveusement les clous et
le marteau. Elle semblait un cadavre sortant du tombeau.

 Pardonne-moi , murmura-t-elle.

Lui, affirma de la tte, faiblement. Elle leva le marteau. Mardona la
surveillait avec attention. Au second coup, Sofia tomba
lourdement. Elle donna du front contre la croix. Elle tait vanouie.

Tandis que Nimfodora la dlaait et lui jetait de l'eau au visage,
Mardona prit elle-mme le marteau avec un sourire ddaigneux. Elle
donna trois coups vivement. Sabadil tait crucifi.

Mardona s'agenouilla prs de lui, les mains jointes devant elle,
pieusement, et le regarda longuement avec amour.

 Souffres-tu beaucoup?  demanda-t-elle.

Il inclina la tte. Deux grosses larmes scintillaient  ses paupires.

 Cela me rjouit, dit-elle. Oh oui! je suis heureuse que tu endures
tout cela volontairement. C'est seulement ainsi que ton me peut tre
prserve de la condamnation ternelle, Sabadil.

- Mes souffrances sont atroces, soupira-t-il.

- Oh! Sabadil, je ne puis te dire comme cela me rend heureuse ,
s'cria-t-elle avec un saint enthousiasme.

Elle resta quelque temps encore auprs de lui,  le contempler. Elle
semblait examiner son visage ple avec plus de curiosit que de
compassion. Puis elle se releva lentement et sortit dans la
cour. Alors seulement, comme elle n'tait vue de personne, elle
respira plusieurs fois, trs fort, joignit les mains et resta l, en
proie  une extase douloureuse, le regard perdu  l'horizon.

Le jour parut bien long  Sabadil; il souffrait des tourments
horribles, l'enfer mme ne l'effrayait plus. Il et prfr la ghenne
aux tortures qu'il prouvait. Et, comme si Mardona, avec ses coups de
marteau, et condamn ses penses  se fixer sur un seul point, il lui
tait absolument impossible de songer  autre chose qu' elle. Il
essayait de la har, et il l'aimait passionnment; il voulait la
maudire, et il ne pouvait que pleurer  chaudes larmes. Elle lui
apparaissait plus belle, plus divine que jamais, maintenant qu'elle
l'avait fait mettre en croix et que par sa seule volont il souffrait
des tortures inexprimables.

Barabasch veillait toujours  la porte. Les autres assistants
entraient et sortaient. Il y en avait toujours un au pied de la croix,
en prires.

Une fois, Sofia resta seule avec Sabadil durant un instant. Elle
sortit prestement de sa poche son mouchoir, qu'elle avait imbib
d'eau-de-vie, et le restaura, en le lui pressant entre les lvres et
en lui pongeant les tempes et le front.

Mardona venait de temps en temps contempler sa victime. Elle
l'examinait avec une grande attention, sans rien perdre de son
impassibilit apparente. Et elle s'loignait, elle ne prononait pas
une parole.

Lorsque le soir tomba, et que le temple se remplit de grandes ombres,
Sabadil prit peur.

 Mon Dieu! s'cria-t-il, n'y a-t-il personne ici? m'a-t-on abandonn?

- Je suis l, rpondit la voix douce de Nimfodora.

- Toi? demanda-t-il trs bas. Pourquoi m'as-tu trahi, dis-moi? 

Elle ne lui rpondit pas.

Sofia apporta de la lumire, tandis que Sukalou allumait un grand feu
dans le pole, et que Nimfodora priait, le visage contre
terre. Sabadil entendit  ct de lui le bruissement d'un vtement de
femme. Il tourna la tte: c'tait Mardona qui s'approchait  pas
lents. Elle s'arrta devant la croix.

Eh bien! comment te sens-tu? demanda-t-elle anxieusement.

- Aie piti, Mardona. En voil assez, dit Sabadil.

- Mais tu n'as aucun besoin de ma compassion, rpondit-elle avec un
froncement ddaigneux des lvres.

- Si je passe trois jours ainsi, clou  cette croix, je mourrai,
soupira Sabadil.

- Tu mourras, repartit la Mre de Dieu, et aujourd'hui mme! 

Elle parut frissonner, et resserra sa pelisse autour
d'elle. Avait-elle froid ou tait-ce un frmissement de douleur qui la
prenait?

 Mardona! s'cria Sabadil.

- Dieu le veut!  dit-elle.

Nimfodora regarda la Mre de Dieu, ple de frayeur. Sofia se mit 
pleurer.

 Je me sens faiblir , dit Sukalou.

Son visage, tait d'une pleur terreuse; lorsqu'il se leva, ses jambes
flchirent. Il chancela.

 Je ne puis supporter ce spectacle, il faut que je mange. 

Il se faufila dehors, se tenant  la muraille.

 Pourquoi dois-je mourir? demanda Sabadil.

- Dieu le veut! rpondit Mardona.

- C'est toi qui le veux! murmura-t-il. Pourquoi me tues-tu? N'ai-je
pas cruellement expi ma faute? Je n'aime que toi. 

Nimfodora le regarda, brusquement surprise.

 De quoi parles-tu? reprit Mardona, d'une voix grave et bonne. Dans
tout ceci il ne s'agit pas de moi ni d'amour, ou de pch et de
pnitence. Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrent
par lui. Tu es un serpent dans notre Paradis. J'craserai la tte  ce
serpent. 

La nuit vint. La victime restait accroche  la croix, muette et
rsigne. La lueur jaune des chandelles, les flammes du pole et le
clair de lune bleutre l'illuminaient de leurs teintes tranges.

 Mardona, dit Sabadil d'une voix brise, mets une fin  mes
souffrances, je t'en conjure.

- La mort seule peut y mettre fin.

- Eh bien, tue-moi, supplia-t-il, levant vers elle ses grands yeux
enfivrs, largement ouverts et pleins de reproches. Je mourrai de
bon coeur, puisque tu l'exiges, et la mort me sera douce si c'est toi
qui me la donnes.

- J'aurai piti de toi, dit Mardona. Je te donnerai moi-mme le coup
de grce.

- Je te remercie , rpondit Sabadil.

Et il regarda avec une sorte de curiosit la Mre de Dieu choisir un
clou, et prendre le marteau. Une sueur glace l'envahit, son coeur
battait  se rompre. Il vit que Mardona restait froide et sans
motion.

Elle s'agenouilla prs de lui, elle regarda dans les yeux
tranquillement.

 Embrasse-moi , supplia-t-il avec un soupir.

Mardona passa tendrement ses bras autour du cou de Sabadil et lui
donna un baiser.

Puis elle lui enfona le clou dans le coeur, d'une main sre,
lentement.

La victime eut un tressaillement.

 Ah! que c'est doux!...  balbutia Sabadil, tandis que son sang
coulait, rouge, sur les mains de Mardona.

Sofia et Nimfodora rcitaient la prire des agonisants.

Sabadil laissa retomber sa tte sur sa poitrine.

Il tait mort!

Mardona passa toute la nuit assise sur le banc du pole, les yeux
arrts sur le cadavre, les mains jointes sur ses genoux, ple,
muette, sans verser une larme.

Sukalou escalada la haie secrtement et traversa, aussi vite que ses
longues jambes le lui permettaient, les champs couverts de neige, pour
se rendre au village. Il ne pressentait rien de bon. Sofia aussi avait
disparu, sans qu'on st o elle avait pass. Les autres taient alls
dormir.

A l'aube, Barabasch se rendit auprs de Mardona, et lui demanda si ce
ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien bruiter.

Elle ne lui rpondit rien. Elle resta l assise depuis le matin
jusqu'au soir, inanime, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni
boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus.

Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisime jour,
Barabasch se prcipita dans le temple, tout effar.

 On aperoit des fusils et des pes qui brillent au loin,
annona-t-il tout essouffl. Ils veulent te faire prisonnire. Saute 
cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que
possible. 

Mardona secoua la tte, Nimfodora suivait Barabasch.

 Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant  genoux
devant Mardona, et la suppliant, levant  elle ses mains jointes.

- Je ne fuirai pas , rpondit Mardona.

C'taient ses premires paroles.

 Tu nous perdras tous , dit Nimfodora, courbant la tte avec
soumission.

Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit  sonner. Les
paysans s'armrent de flaux et de faux. Beaucoup d'entre eux
arrivrent  cheval pour protger la Mre de Dieu. Les autres
suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de
fanatiques, prts  tout subir.

Ils remplirent bientt la mtairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un
traneau, o se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva,
plusieurs paysans s'lancrent  sa rencontre, saisissant les chevaux
par la bride et vocifrant, tandis que d'autres criaient des
injures. Dj il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et
les gendarmes apprtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut,
majestueuse, la tte haute. Elle s'avana parmi les assaillants et
commanda le silence.

A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traneau releva le
fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta  terre et indiqua
Mardona du geste. C'tait Sofia.

 Voici l'assassin , cria-t-elle.

Barabasch leva le pistolet charg qu'il tenait  la main; mais
Mardona lui arrta le bras.

 Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou?

- Nous ne te laisserons pas emprisonner, rpondirent en choeur une
centaine de voix. Nous te dfendrons.

- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous
l'ordonne, Dieu m'prouve. Je supporterai cette preuve sans me
plaindre. 

Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa
enchaner.

 Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car
devant Dieu nul n'est parfait. 

Les Duchobarzen se pressrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se
jetrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses
pieds et ses vtements.

Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte.




FIN




BOURLOTON. - Imprimeries runies, B.



***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MèRE DE DIEU***


******* This file should be named 43003-8.txt or 43003-8.zip *******


This and all associated files of various formats will be found in:
http://www.gutenberg.org/dirs/4/3/0/0/43003



Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
