The Project Gutenberg EBook of Les rprouvs et les lus, by mile Souvestre

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Title: Les rprouvs et les lus (t.1)

Author: mile Souvestre

Release Date: June 12, 2013 [EBook #42924]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RPROUVS ET LES LUS (1/2)***




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                             LES RPROUVS
                                   ET
                                LES LUS

                                  PAR
                            EMILE SOUVESTRE

                           --PREMIRE SERIE--

                                 PARIS
                 MICHEL LEVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1859

                 Reproduction et traduction rserves.




AU LECTEUR


Il y a un pays, en France, o la raison humaine n'a pas encore revtu la
robe des docteurs, o les hommes sont rests des enfants que l'on
adoucit avec des chansons et que l'on instruit avec des histoires. L,
l'enseignement du bien n'a point t rduit  une algbre sociale que
l'on apprend par article; il flotte dans l'air avec les _guerz_ des
laboureurs armoricains; il court de collines en collines, avec les
_snes_ dialogus des jeunes ptres; il s'asseoit aux foyers des cabanes
avec les rcits des _discrvellerrs_. Aux symboles de la vieille sagesse
viennent, chaque jour, s'ajouter les symboles de la sagesse moderne; et,
ces leons vivantes, nes sur le mme sol, de la mme inspiration
populaire, se maintiennent, l'une prs de l'autre, sans contradictions,
sans luttes, comme on voit le jeune enfant, l'homme fait et le vieillard
former, au foyer commun, une seule famille.

Or, j'avais dj recueilli un grand nombre de ces traditions, lorsqu'un
soir, j'en entendis raconter une qui m'tait compltement inconnue.

Le _discrvellerr_ tait un kloarek[A]  l'air pensif, qui avait habit
les villes assez longtemps pour avoir entendu, de prs, le nouvel orage
qui gronde  tous les horizons. Il savait, sans doute, de quels maux se
plaint notre poque, et attendait, comme tant d'autres, la _bonne
nouvelle_. Mais cette proccupation se cachait chez lui sous les formes
transmises par les pres.

Aprs avoir fait le signe de la croix, selon la coutume des chrtiens,
il raconta donc ce qui suit:

Un jour que le Christ tait assis sur son trne de lumire, tout triste
 la pense des hommes, voil que l'ange noir et blanc parut  la porte
de son paradis, conduisant de nouveaux morts qui venaient pour se faire
juger.

--Que m'amnes-tu l, esprit ail? demanda le Christ.

--Matre, ce sont les pis que la mort a aujourd'hui moissonns pour
toi, rpondit l'ange noir et blanc. J'en ai fait deux gerbes, d'aprs
leur apparence et le jugement de la terre. De ce ct, sont ceux qui ont
t dclars les _lus_ par la justice humaine; de l'autre, ceux qu'elle
a appels _rprouvs_. Vois maintenant toi-mme,  Christ, et dcide
selon la vrit.

Jsus descendit alors de son trne, et l'ange lui montra, l'un aprs
l'autre, les morts de chaque bande.

Il y avait parmi les _lus_ de sages pres de famille qui s'taient
fait estimer par les prtres et par les juges; des seigneurs qui taient
morts grandement honors; des dames nobles, belles et connues pour leurs
aumnes; des marchands enrichis par l'conomie et le travail.

De l'autre ct, au rang des _rprouvs_, se trouvaient des filles
portant sur leurs bras des enfants dont elles n'osaient nommer les
pres; des hommes condamns,  bon droit, par la justice humaine; des
gens qui avaient mang leur patrimoine en projets insenss; des femmes
coupables que l'on avait lapides, non avec les pierres du chemin, comme
les Juifs, mais avec les injures et les mpris.

Jsus regarda longtemps la bande des _rprouvs_ et celle des _lus_;
puis se tournant vers l'ange, il lui dit:

--Le monde n'aime pas le bien du fond du coeur; mais il s'aime
lui-mme sans mesure. Tout ce qui le drange est le mal, et il ne veut
point se demander s'il est lui-mme, de son ct, ce qu'il devrait tre.
Pour lui, les coupables ne sont pas ceux qui sont mchants, mais ceux
qui sont autrement qu'il ne l'a permis. Il ne cherche ni la cause des
fautes ni les remdes qui pourraient gurir les hommes; il ressemble
enfin au mauvais pre qui transmettrait  ses fils des infirmits et qui
les punirait ensuite parce qu'ils sont faibles et malsains.

Aprs avoir ainsi parl, le Christ fit sortir de leurs rangs un certain
nombre de _rprouvs_ et un certain nombre d'_lus_; il les toucha du
doigt, et l'ange vit avec tonnement que dans le coeur de beaucoup
d'_lus_ se tordait un serpent, tandis que dans celui de beaucoup de
_rprouvs_ brillait une toile.

Alors Jsus lui dit:

--Chacun de ces serpents est un vice secret qui a empoisonn toutes les
actions de ceux-ci, et chacune de ces toiles est un amour cach qui a
rachet les fautes de ceux-l. Ne crois donc plus aux jugements du
monde, car il ne s'arrte qu'aux apparences; mais, quand tu redescendras
sur la terre, efforce-toi de faire connatre, par tous les moyens et 
tous, que l sont les vritables _lus_ et l les vritables
_rprouvs_.

Telle fut la lgende du kloarek, et elle me laissa un profond souvenir.
Bien des fois, depuis, je pensai  ces _deux bandes de morts_ juges par
le Christ, et bien des fois l'ide me vint de les faire revivre. Cette
tche longtemps diffre, je la tente enfin aujourd'hui; seulement, je
me suis rappel les recommandations de Jsus, demandant que l'on
rformt les jugements de la terre, et j'ai tch de laisser voir le
serpent au coeur de ses _lus_ et l'toile au coeur de ses
_rprouvs_.




LES

RPROUVS

ET

LES LUS




PROLOGUE




I.

Une maison isole.


On a dj remarqu bien des fois que chaque ville a, comme chaque homme,
sa physionomie individuelle et facile  reconnatre. Ainsi, sans parler
des apparences tranches du port de mer, o tout sent le goudron, de la
ville frontire cercle de murailles et barde de canons, de la cit
manufacturire hrisse de chemines gigantesques et toujours enveloppe
d'un nuage de fume, il y a des villes d'tude, comme Rennes et
Montpellier, o l'herbe perce les pavs, et dont les vastes places ne
sont traverses que par des magistrats en toge ou par des professeurs en
simarre; il y a les villes historiques, comme Arles, Orlans,
Fontainebleau, o l'on vous montre les arnes antiques, la maison de
Jeanne d'Arc et la table sur laquelle Napolon signa son abdication; il
y a les villes  lgendes, comme Strasbourg, dont la vie se confond avec
celle de sa cathdrale; les villes potiques, comme Toulouse, Dijon,
Avignon; les villes royales, comme Versailles. Puis viennent celles
dont le caractre extrieur ne doit rien au pass, mais  je ne sais
quel hasard pittoresque du ciel ou du site; celle-ci agreste, celle-l
mondaine, l'une coquette, l'autre nglige.

Or, parmi la varit infinie de ces dernires physionomies, nous en
connaissons une qui mrite d'tre spcialement mentionne, c'est celle
de Chteau-Lavallire.

Chteau-Lavallire, qui ne peut passer prcisment pour un bourg, n'est
point non plus tout  fait une ville. C'est ce que les provinciaux, qui
ne se piquent point de beau langage, appellent un _endroit_. Plac sur
les limites d'Indre-et-Loire, entre les dpartements de Loir-et-Cher, de
la Sarthe et de Maine-et-Loire, loign de toutes les grandes voies de
communication et cach, comme un nid, au milieu de sa fort,
Chteau-Lavallire a, dans son aspect, quelque chose de mystrieux et,
pour ainsi dire, de romanesque. A voir ses rues dsertes, sur lesquelles
s'ouvrent des portes basses et drobes, ses jardins envelopps de murs
qu'aucune claire-voie n'interrompt, ses maisons prcdes d'une cour
ferme, qui les voile, ses fentres aux rideaux lgants mais toujours
rabattus, on dirait un de ces asiles o vont se cacher les douleurs sans
remdes, les joies solitaires et les amours menaces. Sur quelque toit
que l'oeil se repose, on reconnat la retraite o l'on et voulu se
renfermer  vingt ans, avec quelque femme adore, dont on a oubli le
nom. Derrire chaque jardin s'tend la fort, promenade ouverte aux
longs tte--tte et aux longues rveries; plus bas un tang bord de
glaeuls baigne les pieds de la colline. Les bruits de la ville sont
couverts par le murmure du vent dans les arbres et par les chants des
oiseaux. De loin en loin seulement, un froissement de roues effleure le
pav; une calche qui passe  demi-ferme laisse apercevoir un voile
flottant, une main gante, puis tout disparat rapidement sous les
immenses avenues!

Tel on voit aujourd'hui Chteau-Lavallire, tel on le voyait en 1819,
poque  laquelle commence notre rcit.

On se trouvait  la fin du mois de septembre; le jour touchait  son
dclin, et le soleil couchant jetait des lueurs d'incendie  travers les
feuillages de la futaie.

Sur la lisire mme de celle-ci existait alors une habitation isole, 
laquelle ses portes et ses persiennes, peintes de la couleur
qu'affectionnait tant Rousseau, avaient fait donner le nom de _maison
verte_. Btie entre cour et jardin, comme la plupart des demeures
bourgeoises de Chteau-Lavallire, elle avait, dans son extrieur,
quelque chose de plus mystrieux encore et de plus ferm que les maisons
voisines. Mais si du dehors ses murailles garnies de verre bris, sa
porte  guichet grill et sa cloche  chane de fer lui donnaient
l'apparence d'un couvent ou d'une prison,  l'intrieur cette
physionomie disparaissait compltement, grce  l'lgance du logis et 
la gaiet de ses abords.

La cour sur laquelle donnait la faade, avait t transforme en
parterre, garni de plantes rares, et les murs eux-mmes, cachs sous les
chvrefeuilles, les jasmins et les vignes vierges, ressemblaient  des
massifs de verdure. Vis--vis du perron, une coupe de marbre s'levait
au milieu d'une touffe de roseaux et laissait dborder ses eaux dans un
bassin o nageaient quelques poissons dors, tandis qu'un peu plus loin,
un petit hamac d'alos suspendu  deux lilas, se balanait doucement aux
mouvements de la brise. Des jouets d'enfants taient parpills, de tous
cts, sur le sable des alles, parmi l'herbe fine des pelouses et le
long des degrs qui conduisaient  la maison.

Cet ensemble d'une prodigalit luxueuse et fleurie servait, pour ainsi
dire, de cadre  un groupe plac au milieu mme d'un parterre, et dont
les personnages mritent un examen dtaill.

La premire figure qui frappait tait celle d'une femme encore jeune,
assise sur un fauteuil de bambous, dans l'attitude affaisse d'une
personne malade. Bien qu'on ne pt la dire belle, ses traits avaient une
expression de douceur qu'illuminait par instants une certaine flamme du
regard. Celui-ci s'animait surtout lorsqu'il s'abaissait vers une enfant
assise plus bas sur les genoux d'une jeune paysanne.

C'tait une petite fille d'environ trois ans, mais dont les traits
chtifs et ples annonaient une de ces enfances tioles qui ne peuvent
clore  la vie. A demi-renverse sur le sein de sa nourrice, elle
agitait languissamment les grelots d'un hochet qu'elle laissait retomber
 chaque instant avec un cri de souffrance ennuye. Quoique l'air ft
tide et qu'aucun souffle n'agitt les feuilles les plus frles, elle
tait enveloppe d'une pelisse de satin, double de peau de cygne, et
portait un bonnet de velours grenat qui laissait paratre  peine
quelques touffes de cheveux, d'un blond inanim. Ses pieds, chausss de
brodequins fourrs, pendaient sur l'herbe, sans force et sans mouvement.

Quant au quatrime personnage, il avait quarante ans. Vtu d'une
redingote noire boutonne jusqu' la cravate, et les yeux cachs par une
paire de lunettes  doubles verres, il tenait  la main une cravache de
cuir, dont il effleurait des bottes poudreuses et garnies d'perons.
Malgr le sourire constant qui flottait sur son visage, un disciple de
Lavater et tudi avec quelque dfiance ces lvres serres que le
matre signale comme l'indication d'une avarice tenace, et les partisans
de Gall se fussent presque effrays de ce crne triangulaire dont la
forme rappelait celle des animaux les moins nobles et les plus amoureux
du sang.

Mais, quelle que pt tre l'_impression scientifique_ produite par
l'examen des traits et du crne de M. Vorel, le plus rigide observateur
l'et difficilement conserve en l'entendant parler. Sa voix avait une
simplicit calme, galement loigne de la brusquerie et de
l'affectation doucereuse. Semblable  certains chanteurs, dont le timbre
garde une expression mouvante sans qu'ils soient mus, le docteur
avait, dans l'accent, une justesse et une franchise pour ainsi dire
involontaires, et, mme en trompant, il conservait cette voix loyale qui
droutait toutes les prventions; c'tait chez lui plus que du calcul,
plus que de l'adresse; il avait reu, en naissant, le _don du mensonge_.

Du reste, la premire partie de sa vie avait t cruellement traverse.
Sans nom, sans fortune, sans protecteurs, il n'tait parvenu  acqurir
une profession qu' force de travail et d'humilit. Nature dominatrice,
il s'tait pli  toutes les volonts de ceux qui pouvaient le servir;
esprit hardi, il avait coup les ailes de son audace pour l'obliger 
ramper! Cette transformation force, en tuant tout ce qu'il pouvait
garder d'instinct heureux, avait, pour ainsi dire, envenim ses vices!
Ce qu'il y avait en lui de dur tait devenu mchant; son dsir de
possder s'tait tourn en avarice insatiable, son insensibilit en
malveillance. Entrav et meurtri par les hommes ds ses premiers pas, il
s'tait mis  les har, non de cette haine ouverte qui suppose encore la
libert, mais d'une haine sourde, cauteleuse, enchane, qui se contient
par calcul et consent  l'attente, dans l'intrt de sa sret.

tabli d'abord  Trvires, en Normandie, il y avait fait la
connaissance d'une riche propritaire campagnarde connue dans le pays
sous le nom de la mre Louis. La mre Louis, dont le mari, d'abord
meunier, avait acquis une norme fortune par l'achat des biens
nationaux, tait depuis longtemps veuve, et faisait valoir elle-mme le
grand domaine des Motteux: c'tait une femme violente, goste, aux
faons grossires, mais dont on citait quelques bonnes actions, qui
servaient d'excuse aux mauvaises. Elle y avait bien reu le jeune
docteur, parce qu'il lui donnait des recettes pour ses rhumatismes, et
qu'il soignait gratuitement ses bestiaux malades. Celui-ci en profita
pour s'insinuer dans les bonnes grces de la fille de la maison, et pour
la demander en mariage. La propritaire des Motteux, comme on devait s'y
attendre, rejeta de bien loin une pareille prtention; mais Vorel
dtermina la fille  passer outre, au moyen d'un de ces actes que le
lgislateur a si plaisamment appels des _soumissions respectueuses_. Le
mariage eut lieu malgr la mre Louis, qui fut, en outre, oblige de
payer environ cent mille cus qui revenaient  la jeune marie du chef
de son pre. Cette dernire circonstance souleva contre M. Vorel tous
les parents qui avaient des comptes  rendre  leurs filles, et il
s'ensuivit une espce de rprobation qui dcida le mdecin  quitter
Trvires pour se rendre en Touraine et s'tablir  Bourgueil, o
demeurait une partie de sa famille.

Devenu veuf au bout de quelques annes, il avait continu  y vivre avec
un fils unique, alors infirme et presque idiot.

Mais, outre la fille marie au docteur Vorel, la mre Louis avait un
fils enlev par la conscription, et que le hasard de la guerre avait
favoris. Promu de grade en grade sur le champ de bataille, il avait eu,
avec le mrite alors commun de se bien battre, celui plus rare de
survivre; et Napolon, qui commenait  sentir le besoin de renouveler
son tat-major de marchaux gorgs et vieillis, l'avait successivement
nomm gnral, puis baron. Enfin, en 1810, il pousa mademoiselle de
Mazerais, dont la vieille noblesse devait servir  tayer son titre de
nouvelle date.

La chute de l'empire vint malheureusement arrter court toutes ses
esprances. Le gnral Louis en reut la nouvelle en Vende, o il avait
t envoy pour touffer l'insurrection, et, soit douleur, soit hasard,
il n'y survcut que peu de jours. Sa veuve, aprs avoir habit Paris
quelque temps, vint enfin visiter des proprits qu'elle possdait en
Touraine, et ce fut l qu'elle rencontra son beau-frre, sur les
instances duquel elle s'tablit  Chteau-Lavallire.

Tels taient les rapports existants entre le docteur Vorel et la baronne
Louis, que nous avons tout  l'heure montrs au lecteur, assis ensemble
sous un berceau de la _Maison verte_.

Le mdecin venait de se pencher vers l'enfant, dont les plaintes,
d'abord faibles et entrecoupes, taient insensiblement devenues plus
bruyantes, lorsque la baronne s'cria:

--Mon Dieu! docteur, Honorine parat encore plus souffrante ce soir.

M. Vorel hocha la tte avec un sourire immuable.

--Qui vous fait croire cela? demanda-t-il, de sa voix douce et vibrante.

--N'entendez-vous pas ses cris?

--L'enfant n'a point d'autre manire d'exprimer ses impressions et ses
caprices; il crie, comme l'tre raisonnable gronde, parle ou chante.

--Mais, Honorine pleure, docteur!

--La scrtion des glandes lacrymales est toujours abondante  cet ge.
On voit bien, ma soeur, que vous en tes  votre premier enfant, tout
vous inquite.

--Mais songez qu'elle aura bientt trois ans, reprit la mre, en
montrant la petite fille malingre et abattue.

--Je le sais, rpondit le mdecin; elle est ne huit mois aprs la mort
du gnral.

La malade fit un signe affirmatif.

--Pauvre Louis! continua M. Vorel avec une bonhomie affecte, s'il et
vcu, quel bonheur pour lui de se trouver pre!... et surtout quel
bonheur inespr! car il m'a rpt bien des fois qu'il n'y comptait
plus. Il croyait avoir des raisons de croire.... Enfin, il s'est tromp!
Mais il faut avouer, ma soeur, que ce voyage en Vende pour rejoindre
le gnral, a t un heureux hasard!

La baronne ne rpondit pas et se pencha vers l'enfant, dont elle agrafa
la pelisse.

--Ne serait-il pas prudent de faire rentrer Honorine? demanda-t-elle
aprs un court silence.

--Pourquoi cela? dit le mdecin, il n'y a ni vent, ni humidit; vous
exagrez les prcautions.

--Hlas! je ne sais, rpliqua la veuve d'un accent mu; ne pouvant
dcouvrir la cause des souffrances de ma fille ni des miennes, je m'en
prends  tout ce qui m'entoure. Lorsque je suis venue m'tablir ici,
j'esprais, d'aprs votre assurance, que le calme de cette habitation,
l'exercice, l'air des bois nous rendraient la sant; et depuis trois
mois que nous y sommes, nos forces s'affaiblissent de jour en jour.
L'air libre, le soleil, le parfum des fleurs, tout ce qui fait vivre les
autres, semble, pour nous, un poison. Vous affectez en vain de ne pas
vous en apercevoir, les progrs du mal sont visibles. Quand je sors,
maintenant, les paysannes que nous rencontrons n'arrtent plus Honorine
pour demander son ge et l'embrasser; elles s'loignent avec leurs
enfants, comme si elles craignaient quelque maligne influence, et nous
suivent de ce regard demi-effray que le peuple jette aux mourants.

M. Vorel voulut l'interrompre.

--Oh! ne cherchez pas  nier, continua-t-elle plus vivement, des
explications mdicales ne pourraient rien changer  ce qui est; je sens
que la vie nous chappe, et cependant il ne faut pas que ma fille meure,
docteur! Moi-mme, je veux vivre pour elle, et puisque notre sjour ici
a si mal russi, je dsire tenter un nouvel essai.

Le mdecin la regarda.

--Vous songez  partir? demanda-t-il brusquement.

--Oui, mon frre, rpondit la baronne.

--Auriez-vous, par hasard, la pense d'accepter l'invitation de la mre
Louis et de vous rendre aux Motteux?

--Non, je craindrais de n'y trouver ni soins, ni repos; mais je veux
tenter un voyage en Italie; c'est une dernire ressource pour les
dsesprs!

--Et vous vous exposerez avec votre fille aux fatigues de cette longue
route? vous oserez transporter votre maladie dans un pays tranger, o,
si elle s'aggrave, vous ne trouverez ni soins ni famille?

--Pardonnez-moi, docteur; je ne serai point seule, ma soeur
m'accompagnera.

--Madame la comtesse de Luxeuil?

--J'ai su qu'elle allait visiter Naples; je lui ai crit pour qu'elle me
permt de la suivre avec Honorine, et elle a consenti. Tout cela a t
dcid depuis votre dernire visite, et je vous en aurais instruit par
une lettre si je ne vous avais attendu chaque jour; j'ignorais qu'une
affaire vous et appel  Orlans.

M. Vorel ne put retenir un geste de dpit.

--J'admire votre misricorde vraiment chrtienne, ma soeur, dit-il
avec un accent d'amertume ironique; jeune fille, vous avez d dfendre
votre fortune contre madame de Luxeuil; marie, elle a essay de
calomnier votre intimit avec le duc de Saint-Alofe; veuve, elle a voulu
jeter des doutes odieux sur la naissance de votre fille, et vous avez
dj tout pardonn!

--Ah! pourquoi toucher  ces souvenirs, interrompit la malade, dont les
yeux se remplirent de larmes; je voudrais les oublier! A quoi bon me
rappeler que ma soeur ne m'aime pas, que personne ne m'a jamais
aime! il est de certains tres, hlas! comme des arbres que vous voyez
l: ns dans une mauvaise terre et exposs aux vents du nord, ils ne
servent  rien et ne plaisent  personne!... Mais je ne veux point
m'arrter sur ces penses, je ne veux songer qu' ma fille; il faut
qu'elle recouvre la sant, qu'elle essaie d'un autre air, d'une autre
vie!

--Et en partant avec madame de Luxeuil, fit observer le docteur, vous
n'avez point rflchi que vous vous mettiez  sa merci? Vous ne craignez
point son gosme, sa tyrannie, ses durets?

--Je ne crains que le mal d'Honorine, reprit vivement la baronne; ne me
parlez point d'autre chose. Que pouvais-je faire d'ailleurs? Ne
venez-vous point de me dire vous-mme que c'et t folie de partir
seule?  qui donc m'adresser? Des trangers voudraient-ils accepter pour
compagnes de voyage une enfant malade et une femme mourante? Ma soeur,
du moins, aura piti de nous.

M. Vorel secoua la tte.

--J'en suis sre, continua vivement la baronne; quand elle a connu
l'tat alarmant d'Honorine, elle s'est montre inquite, elle m'a crit
sur-le-champ qu'elle voulait la voir.

--Sans doute, dit le mdecin du mme ton amer, la maladie de votre fille
l'occupe et l'intresse! A dfaut des enfants, les soeurs sont
lgitimes hritires....

--Ah! que dites-vous? interrompit la baronne avec un cri; vous pourriez
supposer....

--Je ne suppose rien, mais je comprends.

--Non, non, c'est impossible! Vos prventions contre madame de Luxeuil
vous rendent injuste; cela ne peut tre, docteur, cela n'est pas!.....
Ce serait trop horrible. Elle, grand Dieu! ma soeur, aurait pu penser
que si ma fille.... Ah! pauvre enfant, pauvre enfant!

Elle s'tait penche vers Honorine, qu'elle prit vivement dans ses bras
en la couvrant de baisers et de larmes. Il y eut une assez longue pause.
M. Vorel gardait un silence contraint, qui semblait confirmer et
aggraver ce qu'il venait de dire; enfin pourtant il reprit la parole et
demanda  la malade quand elle comptait rejoindre madame de Luxeuil.

--Je ne la rejoins pas, rpondit la baronne, elle vient me chercher.

--Ici! Quand cela?

--Au premier jour; demain peut-tre. Son dpart dpend du docteur Darcy.

--Comment?

--Vous savez qu'il devait faire ce voyage d'Italie en compagnie de ma
soeur, dont il est l'ami dvou.

--Je le sais.

--Eh bien! en apprenant ma demande, il a pens que sa prsence pourrait
tre utile  deux malades...

--Et il vient  Chteau-Lavallire?

--Avec madame de Luxeuil.

M. Vorel changea de visage et se leva brusquement.

--C'est--dire que mes soins ne vous suffisent plus, dit-il avec clat;
vous avez pris en dfiance le savoir du mdecin de campagne, et vous
voulez en appeler au mdecin de Paris.

--Moi! s'cria la baronne saisie, ah! ne le croyez pas, mon frre! Sur
l'honneur! je n'ai ni dsir, ni appel M. Darcy.

--Qui peut alors l'avoir dcid?

--Le dpart de ma soeur d'abord, puis le dsir de voir madame de
Norsauf, qui se trouve  sa terre de Rill. Ma volont n'est pour rien
dans ce voyage, et le hasard seul a tout fait.

--Hasard dont vous profiterez?

--Vous-mme en dciderez, docteur. Dfendez-moi de consulter M. Darcy,
et je ne lui parlerai de rien. Que votre avis soit contraire au sien, et
votre avis seul sera suivi.

--Est-ce bien vrai, ma soeur?

--Doutez-vous de ma parole, mon frre?

M. Vorel regarda la baronne et parut un instant indcis.

--Non, dit-il enfin d'une voix adoucie, je veux croire que tout ceci est
fortuit, comme vous me l'assurez. Si je me suis montr bless au premier
abord, ne croyez pas que ce soit par vanit de mdecin; mais le coeur
a aussi ses susceptibilits.

--Oh! je connais votre dvouement, dit madame Louis en lui tendant la
main.

Il la prit et la serra dans les siennes d'un air mu.

--Oui, reprit-il, j'ose dire que ce dvouement est sincre et
dsintress. Aussi n'abuserai-je point de la confiance que vous me
tmoignez. Vous consulterez le docteur Darcy, ma soeur! L'opinion d'un
homme aussi justement clbre ne peut tre qu'utile pour vous, et
instructive pour moi.

--A la bonne heure, mon frre.

Le mdecin se tut un instant.

--Seulement, reprit-il avec une sorte d'hsitation, je vous donnerai un
conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous
prouvez, et quel a t le traitement suivi.

--Sans doute, et je lui dirai...

--Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s'interrogent mal; ils
donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les
mdications employes, et il peut en rsulter, pour le mdecin qui
arrive, de fausses impressions.

--Vous pensez?

--J'en suis sr; je parle dans votre intrt, ma soeur, et si vous
m'en croyez, vous ne donnerez pas de prjugs  M. Darcy; vous me
laisserez lui rpondre...

--En vrit, c'est me tirer d'un grand embarras, rpondit la baronne en
souriant, car le plus souvent je ne sais comment dfinir ce que
j'prouve, et vos formules sont toujours pour moi des nigmes.

--Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les
explications?

--C'est convenu.

Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua
quelque temps l'entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit
cong de la malade, embrassa l'enfant, et, aprs avoir fait  la
nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea
vers l'auberge o il avait laiss son cheval.

Tant qu'il se trouva en vue de la baronne qui l'avait reconduit jusque
sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas gal et
paisible qui lui tait ordinaire; mais, lorsqu'il eut tourn la rue et
qu'il se trouva loin de tous les regards, sur la route dserte, sa
marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait  son
visage une sorte d'panouissement mcanique s'effaa, et ses traits
dtendus reprirent cette forme aigu et cette apparence fauve dont nous
avons dj parl. Levant la cravache qu'il tenait  la main, il se mit 
abattre, en passant, les jeunes pousses de trones qui bordaient le
chemin, comme s'il et senti le besoin de dcharger sur quelque chose
une secrte colre. Mais cette espce d'emportement muet fut de courte
dure; il ne tarda pas  laisser retomber sa cravache,  baisser la tte
et  ralentir le pas. La rflexion tait videmment venue, et, aprs
s'tre indign de quelque dsappointement inattendu, il cherchait le
moyen d'en tirer parti.

On et pu seulement dfier l'observateur le plus habile de deviner la
nature ou l'objet de sa proccupation. Tous ses mouvements avaient
repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire,
glisser le regard; son visage n'offrait  l'tude qu'une espce de
masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux,
masqus par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et
sombres qui ne refltaient rien.

Il atteignit ainsi l'auberge de la _Femme-sans-Tte_, o il avait
l'habitude de mettre son cheval lorsqu'il venait voir la baronne. Arriv
l, il sortit de sa rverie, et ses traits, comme s'ils eussent t
touchs par un ressort intrieur, retrouvrent instantanment leur
crispation souriante.

L'auberge de la _Femme-sans-Tte_ tait une de ces htelleries
quivoques recommandes seulement par leur position  l'entre de la
ville, et presque exclusivement frquentes par les porte-balles, les
rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route,
s'arrte o elle peut, et s'embarrasse mdiocrement de l'apparence du
gte ou du choix de la compagnie.

La prsence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait tonner au premier
abord; mais l'htellier, le pre Blanchet, tait un de ses anciens
clients, parti de Bourgueil sans avoir sold un long mmoire de maladie,
et le docteur, qui aimait l'ordre par-dessus tout, avait pens qu'en
choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine,
l'quivalent des consultations qu'il n'avait pu se faire payer
autrement.

Cet avantage compensait largement pour lui les dsagrments d'un gte o
il s'arrtait d'ailleurs peu de temps.

Lorsqu'il arriva  la _Femme-sans-Tte_, il ordonna de prparer son
cheval, et, voulant continuer  rflchir en l'attendant, il vita la
salle commune, o retentissaient les cris des buveurs, et gagna le
jardin plac derrire l'auberge.

La nuit tait venue, et, bien qu'il n'y et point de brouillard visible,
aucune toile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande alle du
jardin, presque efface par l'herbe, et arriva  une treille dont la
charpente brise laissait pendre des vignes maigres et cheveles.
Immdiatement au-dessus, se trouvait une croise appartenant  la pice
la plus carte de l'auberge. Alors ouverte et claire, elle laissait
voir trois hommes assis autour d'une table, et qui achevaient de souper.

Bien que le bruit de leurs voix animes arrivt, par instant, jusqu' la
tonnelle, le mdecin, tout entier  sa mditation, ne parut point y
prendre garde et s'assit sur un banc plac sous la fentre.

Nous le laisserons l, livr  ses rflexions, pour introduire le
lecteur dans la chambre mme o soupaient alors les trois voyageurs.




II.

Les trois compagnons.


A en juger par l'unique plat pos au milieu d'une table sans nappe, le
repas que venaient de faire les trois convives avait t des plus
modestes: une bouteille d'eau-de-vie presque acheve en formait le seul
luxe. Un des cts de la fentre tait occup par un homme encore jeune,
petit, barbu, ple et vtu d'un bourgeron presque neuf. Il avait la
bouteille  sa droite et versait seul  boire, privilge qui le
signalait videmment pour l'amphitryon. Son coude gauche tait appuy
sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau  lame forte
et longue, avec lequel il s'amusait  agrandir les fissures du bois
vermoulu. Toute sa personne avait une expression chtive, vicieuse et
farouche qui se retrouvait galement dans le voyageur assis devant lui,
mais sous des formes diffrentes et avec d'autres nuances.

Celui-ci, d'une taille dmesure, tait d'une telle maigreur, que les
saillies de ses os avaient laiss leurs traces sur la redingote rpe
qui le serrait. Sa chevelure, d'un blond fade, encadrait un de ces
visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque
ct qu'on les regarde, ne semblent prsenter qu'un profil. Il avait,
prs de lui, un norme havresac o se trouvaient confondus des peaux de
lapin, des dbris de porcelaine dore, des faux bijoux briss, des
vtements d'homme et de femme en lambeaux, tmoignages parlants d'une
monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l'origine hbraque.
Le grand homme maigre tait effectivement Juif, et, de plus, Alsacien,
comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.

Quant au troisime convive, plac au bout de la table, sa physionomie
tait moins tranche. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un
air plutt hardi que froce. Son costume et son teint bruni par le
soleil, pouvaient mme le faire prendre, au premier aspect, pour un
paysan; mais, en regardant de plus prs, sa taille souple, ses
mouvements prompts, ses mains troites et sans callosits ne
permettaient point de le croire habituellement livr aux travaux
rustiques. Tout en lui annonait plutt l'aventurier. Ses traits avaient
une expression ouverte et insouciante, qui, sans tre de la puret,
n'taient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de
brutalit nave qui pouvait mettre en garde contre les actes de l'homme,
sans qu'il inspirt pour cela de la haine ni du dgot. videmment le
hasard et l'ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui
ne semblait point irrvocable.

Au moment o commence notre rcit, il venait de vider son verre qu'il
tendit de nouveau  son voisin en frappant sur la table et en criant:

--A boire, Parisien!

Le petit homme barbu se retourna lentement.

--Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait
avoir l'habitude, on voit qu'il y a longtemps que tu n'as got 
_l'eau-d'aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.

--Quand on a eu faim, l'estomac a besoin de se refaire, rpondit
laconiquement le Rageur.

--Toi affoir donc t dans une crande teppine? demanda le Juif.

--Dans une dbine  manger des glands, Alsacien.

--Et tu n'as bas trouff  faire un beu de gommerce?

--Du commerce, avec quoi?

--Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer.

--Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du
chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n'est pas un marchand
de bric--brac, lui; il a travaill dans le grand genre avec moi, quand
nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La
diligence nous a pass deux fois par les mains.

--Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda navement le Juif.

--Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), rpondit le
Parisien, avec un laconisme triomphant.

--Deux cent mille _palles_  vous teux! s'cria le Juif merveill.

--Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris
pour le service du roi et tout gard pour son propre service, ce qui ne
l'a pas empch d'obtenir des croix, des places, des pensions, tandis
que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de
chercher du travail.

--Ce que tu as fait? dit le Parisien d'un ton ironique, car tu as voulu
te ranger.

--Eh bien! aprs? rpliqua le Rageur brusquement; si c'est mon ide?...

--Pourquoi y avoir renonc, alors?

--Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J'y ai renonc parce que,
dans le pays, on me refusait de l'ouvrage en me disant que j'tais trop
connu, et qu'ailleurs on ne voulait pas m'en donner, sous prtexte qu'on
ne me connaissait pas.

--De sorte que tu t'es dgot d'en chercher?

--Je me suis dgot de mourir de faim.

--Preuve que tu n'tais pas n pour tre honnte homme, mon petit.
L'ouvrier n honnte doit manger quand il a du pain, et quand il n'en a
pas, serrer d'un cran la boucle de son pantalon; c'est un article de
morale que ton cur aura oubli de te faire connatre. Quant  moi,
vois-tu, j'avais pas plus de douze ans quand j'ai compris la chose.

--Comment a?

--J'avais pour parents lgitimes la crme des couples vertueux, un pre
cousu de certificats de probit, et une mre dont on et pu faire une
rosire. Mon pre, qui tait employ  l'administration gnrale des
dmnagements, avait rendu je ne sais combien de fois,  leurs
propritaires, de l'argenterie, des bijoux et des billets de banque
perdus, ce qui lui avait rapport l'estime gnrale et un certain nombre
de pices de vingt sous. Par malheur, un jour qu'il tait charg d'une
malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il
fallut le porter  l'hpital, o il mourut un mois aprs. Par
considration pour les bons services du dfunt, l'administration
accorda une gratification de 25 fr.  ma mre. Ce n'tait pas cher pour
la vie d'un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mre
alla remercier le directeur.

--Et quel ge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant
prendre une sorte d'intrt au rcit de Jacques.

--Onze ans, rpondit celui-ci, juste ce qu'il fallait pour bien sentir
la misre!... et tu peux croire qu'on en eut  discrtion. Au bout de
quelques mois, ma mre tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus
travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l'aumne; mais
ils m'avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus
souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait  jeun. Aussi
la mre alla de mal en pis. On voulut la faire entrer  l'hpital, mais
quand les mdecins l'eurent vue, ils dirent qu'elle n'avait pas de
maladie, qu'elle ne souffrait que de la faim, et que c'tait une
incommodit dont ils ne gurissaient pas. On la renvoya dans notre
grenier, o elle trana encore quelques mois, jusqu' ce que la portire
me dit un soir, comme je rentrais, qu'elle venait de mourir.

--Ta mre! rpta le Rageur, visiblement mu, elle est morte en ton
absence?

--Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n'tais encore qu'un
enfant, a me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines
qui taient autour du corps qui rptaient que _Dieu avait fait une
grande grce  la dfunte de la prendre_. Aussi ne s'occupait-on que de
l'ensevelir. On avait dj demand un drap au locataire du premier
tage, qui avait cabriolet, mais la dame avait rpondu qu'elle n'avait
pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisrent: on acheta
ce qu'il fallait. Quant  moi, je regardais tout a sans rien dire. Je
tenais  la main le portefeuille que ma mre avait ordonn de me
remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de
naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en
moi-mme:--Voil donc comme a se joue pour les pauvres? Tout ce qu'ils
gagnent  tre des saints, c'est de mourir  l'hpital ou dans un
grenier, et d'tre ensevelis par la charit de voisins qui les trouvent
bien heureux d'tre morts! Et c'est l ce qui m'attend, dans le cas o
je ferais comme mon pre? Merci de la chance! S'il n'y a pas d'autre
rcompense pour les travailleurs honntes que de laisser  leurs enfants
des quittances de leur probit, j'aime mieux vivre comme un _voyou_ et
ne rien faire.

--Et tu as gommenc tout de suite le mtier, Barisien?

--J'ai commenc par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les
papiers laisss par le pre et la mre; il me semblait que c'tait une
manire de renoncer  l'hritage.

--Eh bien! je n'aurais pas fait comme a, moi, dit le Rageur avec une
sensibilit grossire; non, si j'avais eu des parents... une mre... il
me semble que je n'aurais pas voulu faire honte  leur nom. Mais un
enfant trouv n'a pas de nom: c'est comme un chien perdu; tout le monde
a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j'avais eu une famille...

--Dans ce cas tu aurais rempli ton rle d'honnte homme, pas vrai,
ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore,  la
bonne heure, on peut esprer que l'on touchera son arrir chez le Pre
ternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le mtier me
parat peu rcratif? Qu'en penses-tu, Alsacien?

--Moi, reprit l'homme maigre, je bense que j'aurais jamais rien bris 
bersonne, si j'avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du
gommerce.

Le Rageur clata de rire.

--Ce diable de monsieur Jrusalem ne rve qu' son _gommerce_, dit-il;
s'il tait condamn  tre pendu, il vendrait une corde au _butteur_
(bourreau).

--Les gordes, c'est une maufaise marchandise, fit observer srieusement
l'Alsacien.

--Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine
corde,  Bourbon-Vende, qui nous a rapport prs de deux cents louis.
Il faudrait trouver ici quelque chose dans le mme got.

--Avez-vous cherch? demanda le Rageur d'un air indiffrent.

--Oui, rpliqua le Parisien. Je me suis promen dans les environs pour
prendre une leon de gographie; il y a des maisons qui ont bonne
apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les
bourgeois, vu qu'il s'en trouve, des fois, qui sont mchants et qui vous
drangent.

--J'aime bas qu'on me terrange, dit le Juif, avec un srieux froce;
quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire
aux gens se taire.

--C'est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille 
l'aveuglette et qu'il faut chercher la place du magot, comme ce serait
ici le cas. Une fois sr que personne ne peut faire du bruit, on prend
son temps.

--Possible, dit le Rageur, mais moi, a ne me flatte pas!

--Fais donc la bgueule! reprit le Parisien avec son sourire ple; quand
nous tions en Maine-et-Loire tu t'es peut-tre priv de descendre les
bourgeois qui s'attardaient sur les routes.

--C'taient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous
nous promenions dans le pays; ils n'avaient qu' prendre garde. Dans ce
cas-l, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c'est de la guerre; mais
entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n'ai pas le coeur
 ces choses-l, vois-tu!.... d'autant qu'il peut y avoir des femmes, et
qu'alors ce serait encore pis.

--C'est--dire, Rageur, que tu bois l'_eau d'aff_, mais que tu ne veux
pas la gagner.

--Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l'affaire soit
monte autrement. Adressons-nous, si tu veux,  une diligence, comme
autrefois; il y a toujours l-dedans des gens qui peuvent se dfendre.

--Comment, double niais! tu tiens donc  courir des risques?

--Eh bien! oui, a m'encourage.

--Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif.

Jacques haussa les paules.

--Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son
front du doigt; mais, quand nous aurons trouv une occasion, si la chose
le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la
partie  deux.

--Et nos barts n'en seront que meilleures! ajouta philosophiquement
l'Alsacien.

L'arrive de l'aubergiste, qui venait rclamer le prix du souper,
empcha le Rageur de rpondre. Jacques acquitta la note, offrit  matre
Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, aprs avoir trinqu, tous
quatre descendirent dans la salle commune o le Parisien et le Rageur se
mirent  fumer. Le Juif tira galement de la poche de son gilet une
grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son
genou pendant un quart d'heure; mais aucun de ses compagnons n'ayant
offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir.

Quelques instants aprs, M. Vorel parut.

Si l'on se ft trouv  Paris, l'entre d'un _habit fin_ dans un lieu
exclusivement frquent par des porteurs de vestes et de bourgerons,
n'et point manqu d'exciter une surprise suivie de murmures et de
provocations; l, en effet, l'intelligence populaire plus veille, a
compris que le bourgeois ne venait jamais se mler aux habitudes ou aux
plaisirs de l'ouvrier que dans l'intrt de ses vices, et elle
maintient, comme une dfense, cette sparation des classes qu'on lui a
impose comme un joug. Mais en province, la tradition antique n'est
point encore tellement teinte, que le serf affranchi ne tienne 
honneur le contact de son ancien matre; l, le peuple n'en est encore
qu' la vanit; celui de Paris est dj remont jusqu' l'orgueil.

La rception faite au mdecin par les gens runis  la
_Femme-sans-Tte_, fit clairement apprcier cette diffrence; la plupart
s'interrompirent dans leurs conversations, et portrent la main  leurs
bonnets ou  leurs chapeaux, tandis que l'homme au bourgeron se
dtournait avec un grognement.

--Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour tre
entendu du docteur. Qu'est-ce qu'il demande, ce monsieur? ce doit tre
le commissaire de l'endroit ou un brigadier de gendarmerie dguis en
bourgeois.

--Eh non! interrompit matre Blanchet, qui cherchait une chaise pour M.
Vorel; c'est le mdecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le
docteur; comment va la baronne?

--Mdiocrement, Blanchet, mdiocrement, rpondit M. Vorel, de sa voix
honnte et pose; je ne suis point content de son tat.

--Aussi elle est trop sdentaire, rpondit l'aubergiste, on ne la voit
jamais hors de son couvent.

--Elle donne tout son temps  sa fille.

--Oui, on dit qu'elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai
paradis; a a mme t cause qu'on a cri dans le pays.

--A quel propos?

--Parce qu'elle a tout achet  Paris, les meubles, les tapisseries,
les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu'on a de quoi, il
est juste d'en faire profiter ceux de l'endroit: quand elle aurait d
payer un peu plus cher, on la dit riche  ne pas connatre elle-mme sa
fortune.

--Vous savez qu'on exagre toujours, matre Blanchet, la baronne a une
trentaine de mille livres de rentes.

--Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mre, la bonne femme
Louis, car vous n'tes que deux hritiers, la fille de la baronne et
vous?

--C'est vrai.

--De sorte, ajouta l'aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite
ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! a
ne serait pas encore si sot. En dfinitive, nous sommes tous mortels,
comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l'enfant vous
manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une
vingtaine de mille livres de rentes.

--Vingt mille livres de rentes, s'cria le Parisien, qui avait tout
entendu, tonnerre! c'est tentant pour un mdecin!

M. Vorel tressaillit comme un homme frapp d'un coup inattendu; il plit
jusqu'aux lvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation
indigne: mais l'impassibilit cynique de celui-ci parut le dconcerter;
il balbutia quelques mots inintelligibles, dtourna la tte et
s'approcha du feu comme s'il se ft senti du froid.

L'aubergiste ne parut point avoir pris garde  cet incident rapide et
continua:

--C'est gal, pour une femme qui a dix mille cus  dpenser tous les
ans, la baronne ne fait gure de bruit;  quoi peut-elle employer son
argent?

--A accrotre la dot de sa fille par ses conomies, rpliqua Vorel.

--Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pices rondes; car le diable
me brle, si elle dpense le quart de son revenu! Elle vit l-bas sans
autre train de maison qu'un jardinier  la journe, une chvre et une
servante.

--A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir
moins seule.

--Et  cause donc?

--Parce que la maison est isole et que des voleurs y trouveraient de
quoi faire fortune.

--Tiens! ma foi, je n'y avais pas pens, dit Blanchet, c'est encore vrai
ce que vous dites l, monsieur Vorel. De mauvais gars n'auraient qu'
tre avertis!... Il serait facile d'entrer par le bout du jardin, qui
donne sur le bois.

--Les fentres ne sont dfendues que par des persiennes.

--Et une fois dans la maison on pourrait tout gorger  son aise; il n'y
a pas de voisins.

--C'est effrayant, rpta M. Vorel en promenant un regard autour de lui,
comme s'il et voulu s'assurer qu'aucun des auditeurs de ce dialogue
n'tait homme  en abuser.

Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer  l'cart et
changeaient,  voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur,
demeur  la mme place, il semblait n'avoir rien cout.

Le garon d'curie de la _Femme-sans-Tte_ entra dans ce moment, et
annona au docteur que son cheval tait prt.

--Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet.

--Non, dit M. Vorel, je continue jusqu'au Vivier, o lord Murfey me prie
d'aller depuis longtemps.

--Est-ce que l'Anglais est malade? demanda l'aubergiste.

--Pas prcisment, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n'a rien 
faire, il se gorge de boeuf et de Madre pendant six jours, et il
prend mdecine le septime. Au revoir, pre Blanchet.

Le docteur, aprs avoir boutonn jusqu'au haut sa redingote  la
propritaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y
chercher ses gants; mais il en retira une petite bote cachete,  la
vue de laquelle il fit un geste de dsappointement.

--Au diable, l'tourdi! s'cria-t-il, j'ai oubli de remettre les
pastilles pour Honorine.

La vrit tait que sa proccupation, au moment de quitter la baronne,
lui avait fait perdre le souvenir de la bote.

--C'est-y quque chose de press? demanda l'aubergiste.

--Sans doute, reprit le docteur; mais je suis dj en retard, et je ne
voudrais point retourner chez ma belle-soeur; ne pourriez-vous pas,
pre Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ?

--Je ferai mon possible, monsieur Vorel, rpliqua l'htelier avec un peu
d'hsitation; mais, pour le moment, je n'ai l que Joseph qui ne peut
quitter l'curie.

--Tchez de trouver une autre personne, dit le mdecin, en promenant
autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la
complaisance des auditeurs.

L'Alsacien, qui s'tait rapproch, porta la main  son chapeau gris.

--Si le pourgeois a pesoin, je borderai la pote, dit-il avec un sourire
aimable qui rappelait le _rictus_ des ttes de mort.

--Eh bien! a se trouve comme de cire, dit le pre Blanchet.

--Mais, Monsieur... connat-il la maison de madame la baronne? demanda
le docteur en examinant le juif  travers ses lunettes.

--Je gonnatrai, je gonnatrai, reprit celui-ci, qui s'effora de donner
encore plus d'affabilit  son sourire, l'aupergiste y m'indiguera.

--Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance?

--Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en mme temps mes zervices
 la parone. J'achte les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine
caze, et les choses de verre en gristal; donnez la pote, a m'aitera 
faire mon gommerce.

--Allons, voil qui lve mes scrupules, dit le mdecin, et puisque
monsieur l'Allemand veut bien...

--Ah! mein Herr a teffin que j'tais Hallemand? interrompit l'homme
maigre d'un air merveill; gomment donc qu'il a teffin? A cause que je
suis plond dans mes geveux...

--Oui, et un peu aussi  l'accent.

--Tiens!... j'ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde
avec une surprise souriante, et pien je m aberois bas, barole
t'honneur! mais, n'imborte, je borderai la pote.

--Je vous engage alors  vous hter, fit observer le docteur, car plus
tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-tre point.

--Je bars, je bars, s'cria l'Alsacien.

Et en trois enjambes il fut hors de l'auberge, tandis que de son ct
M. Vorel montait  cheval et prenait le chemin du Vivier.

Quant au Parisien, il s'tait approch du Rageur, qui, sur un signe,
l'avait suivi, et tous deux disparurent du ct de l'tang.

Environ une heure aprs, deux hommes taient accroupis derrire une des
haies qui bordent le chemin conduisant des premires maisons du faubourg
 la partie suprieure de la ville. L'un d'eux avait le cou tendu et
l'oeil fix sur le milieu de la route, que la lune commenait 
clairer, tandis que l'autre, renvers en arrire dans une pose
nonchalante, semblait  moiti endormi.

Tout  coup le premier se redressa, prta l'oreille, pencha la tte 
droite et  gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espce de
bredouillement cadenc qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le
sifflement d'appel.

La rponse ne se fit point attendre, et, presque au mme instant, une
ombre se dessina sur l'espace lumineux du chemin et s'avana vers
l'endroit o les deux compagnons se tenaient cachs.

--Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s'tait lev.

--C'est pien moi! repondit l'Alsacien; tu es seul?

--Voici le Rageur.

--A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre?

--Non; mais parle vite, y a-t-il gras?

--Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds
brillaient d'une vivacit singulire.

--Tu es entr dans la case?

--Foui, c'est la serfante qui m'a ouffert.

--Et tu lui as donn la bote?

--Bas si pte, j'ai dit que je foulais barler  la paronne. On m'a fait
monter et on m'a laiss dans une betite salon o il y a une fentre qui
tonne sur le parterre; alors, bour m'occuper, j'ai foulu dvisser le
grochet de la bersienne.

--Tu n'as pas pu?

--Le foil! dit l'Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer
qu'il tenait cach dans sa manche; un grochet a peut se fendre...

--Mais as-tu eu le temps d'examiner un peu l'intrieur?

--Beaucoup, beaucoup. T'abord, quand on m'a gonduit  la paronne, j'ai
travers trois bices, oh! mais des bices si pien meuples!... Quel
dommage, Barisien, qu'on ne buisse pas emborter les meubles!

--Finis donc.

--Enfin, j'ai remis la pote  la paronne; elle a l'air pien malade, la
pauvre tame!

--Et aprs?

--Aprs, je lui ai temant si elle n'affait pas de beaux de labins 
fendre.

--Ah! satan Juif, dit le Parisien, en riant malgr lui, le jour du
jugement il proposera au pre ternel de lui acheter ses vieilles
culottes!

--Y fallait pien, Jacques, reprit Moser srieusement, a me tonnait
l'air de faire mon gommerce.

--Que t'a rpondu la baronne?

--Elle m'a rpontu: Non.

--Et tu es ressorti?

--Foui, mais j'ai fait attention  me dromber de borte pour foire encore
d'autres champres.

--Alors tu pourras te reconnatre en dedans?

--Trs-pien.

--Mais pour entrer dans le parterre?

--Pour entrer dans le barterre, c'est facile, je fas fous expliquer a.

Moser commena une sorte de description topographique qui prouvait une
intelligence singulirement exerce dans ce genre d'observation. Il
pensait que tous trois devaient d'abord franchir le mur de clture, et
qu'arrivs au parterre, le Rageur, qui tait le plus leste, gagnerait la
fentre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer,
pntrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte.

Le Parisien se tourna vers son compagnon qui tait jusqu'alors demeur
tendu sur l'herbe et avait tout cout sans rien dire.

--Il me semble que Monsieur Jrusalem a bien compris l'affaire, fit-il
observer, qu'en dis-tu, mon vieux, est-ce que a te va?

--Non, rpondit le Rageur sans se dranger.

--Pourquoi a?

--Parce qu'une fois entrs dans la cassine, vous voudrez faire taire les
femmes.

--Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les paules; a
fait piti, ma parole d'honneur: un _voyou_ qui ne possde que sa
vermine et qui se mle d'avoir des nerfs!

--Eh bien! si c'est mon ide, reprit le Rageur, en se mettant sur son
sant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard?

--Non, tu n'es pas libre! s'cria le Parisien, car maintenant tu connais
le coup que nous avons mont.

--Eh bien?

--Eh bien!... tu peux jaser.

Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula.

--Rpte-moi a, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n'ai pas
bien entendu.

--C'est pourtant clair, reprit Jacques, qui balanait videmment 
exprimer une seconde fois sa dfiance, une affaire ne doit tre connue
que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout
laisser.

--Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser,
moi! L'affaire il est trop ponne; j'irai plitt tout seul. Rabellez-fous
tonc les baroles du docteur: il a tit qu'y avait de quoi enrichir
blusieurs... braves gens; je serais gontent d'tre riche, moi.

--Tiens, il croit tre le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement
d'paules.

--Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l'archent, y faut fenir, reprit
Moser; c'est un fattout; abrs a, tu bourras te retirer des affaires.

--A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j'en serai, mais  une
condition.

--Laquelle?

--C'est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isole
pour qu'on ne craigne pas d'tre surpris.

--Mais si les femmes s'veillent et veulent crier?

--Alors, je me charge de les billonner.

--a beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brgautions.

--Est-ce convenu alors? demanda le Rageur.

--C'est convenu.

Ainsi tombs d'accord, les trois compagnons se dirigrent du ct de la
_Maison verte_; mais il tait encore trop tt pour qu'ils pussent
commencer  _travailler_; aussi gagnrent-ils une butte qui s'levait de
l'autre ct de la route et d'o l'on apercevait distinctement,
par-dessus le mur de clture, la faade de la maison.

Tous les trois s'y assirent, cachs par les broussailles, et attendirent
avec impatience, l'oeil fix sur leur proie.

Les rideaux des fentres taient rests ouverts, de sorte que
l'appartement clair leur apparaissait,  travers la route, comme un
thtre amoindri par l'loignement, et sur lequel se jouait une sorte de
pantomime de la vie prive. Ils suivaient les lestes mouvements de la
jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les
voyaient s'empresser toutes deux autour de l'enfant, la promener dans
leurs bras, et s'efforcer de l'endormir. Mais l'arrive de la nuit avait
redoubl le malaise d'Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient
jusqu'aux trois compagnons. Le mal ne semblait cder de temps en temps
que pour reprendre bientt plus vif. Minuit sonna  l'horloge loigne,
et les deux femmes continuaient vainement  bercer la petite fille.

--Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, 
bout de patience.

--Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses
longs doigts de squelette, avec une expression froce.

--Il peut les tenir comme a, debout jusqu' demain!

--Et imbossible d'entrer bendant qu'elles sont effeilles; elles nous
entendraient.

--Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voil que a va
finir.

Les cris avaient, en effet, cess, et la nourrice ne tarda pas  quitter
la chambre avec l'enfant endormi.

La baronne, reste seule, s'approcha de la fentre, et demeura quelque
temps le front appuy sur les vitres. A la distance o elle se trouvait,
il tait impossible de distinguer ses traits; mais son attitude rvlait
un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tte avec une vague
expression de piti.

--Elle a l'air d'une morte, dit-il  demi-voix.

--a ne suffit pas, l'air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce
qu'elle va rester l toute la nuit, maintenant?

--Non, fit observer Moser; elle gommence  brier le pon Tieu... c'est
pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c'est qu'elles ont envie
de tormir.

La baronne venait de se mettre  genoux. Aprs une prire assez longue,
elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les
persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes.

La faade demeura dans une complte obscurit.

Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant
assez longtemps, enfin, lorsqu'une heure et demie sonna, tous trois se
levrent lentement, et, aprs s'tre assurs que la route tait
dserte, ils escaladrent le portail, et arrivrent au pied du perron.

Moser dsigna alors au Rageur la fentre du petit salon, qu'il atteignit
sans trop de peine, et dont la persienne, mal ferme, cda presque
aussitt; un carreau, bris avec prcaution, lui permit d'ouvrir la
fentre.

--Y es-tu? demanda Jacques  voix basse.

--Oui, rpliqua le Rageur.

--A brsent, la bremire borte  gauche pour drouver l'escalier, murmura
Moser.

Le Rageur ne rpondit rien, mais il disparut dans l'appartement.

Jacques se pencha  l'oreille du Juif.

--Prpare ton couteau, murmura-t-il.

--Bourquoi? demanda Moser.

--Pour _servir_ les femmes si elles se rveillent.

--Mais le Rageur?

--Il faudra bien qu'il se taise quand ce sera fait.

--C'est vrai, dit l'Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un
couteau-poignard qu'il ouvrit; comme a tu moins, on n'aura bas  se
bresser.

Tous deux se placrent prs de la porte et attendirent; mais un temps
assez long s'coula sans que leur compagnon repart.

--Bourquoi tonc que l'autre n'arrive bas? demanda le juif tonn et
inquiet.

--Il a peut-tre de la peine  se reconnatre l-dedans, dit le
Parisien, si tu avais pu monter  sa place, a serait all plus vite.

--Attends, je fois l quelque chose.

Moser s'avana vers l'objet qu'il avait aperu dans l'ombre; c'tait une
chelle couche le long du mur par le jardinier. Jacques l'aida  la
transporter sous la fentre prcdemment ouverte par leur compagnon, et,
aprs l'y avoir appuye, tous deux montrent lentement.

Ils n'avaient pas franchi la moiti de l'chelle, lorsqu'un cri se fit
entendre  l'intrieur.

--Nous sommes dcouverts, dit l'Alsacien qui s'arrta court.

Un second cri, puis un troisime retentirent.

--Les couteaux! les couteaux! rpta le Parisien en forant Moser 
avancer.

Celui-ci comprit et sauta dans l'appartement. Une porte qu'il reconnut
pour celle de la chambre o la baronne l'avait reu, tait ouverte et
claire: c'tait de l que venaient les cris; Jacques et lui y
coururent; mais la pice tait vide, le lit dfait et le berceau de
l'enfant renvers. Ils s'taient arrts stupfaits et le couteau  la
main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleverss, parut 
une seconde entre;  leur vue, il recula brusquement et disparut avec
un cri.

--Eh bien! qu'a-t-il donc? s'cria le Parisien.

--Nous lui affons fait beur, rpliqua Moser.

--Il ne nous a pas reconnus, alors?

--C'est bossible.

Tous deux coururent  la porte par laquelle leur compagnon venait de
s'chapper et essayrent de l'ouvrir; mais elle tait ferme.

--Il a tir le ferrou, dit le juif.

--coute, interrompit Jacques.

On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du
Rageur, suppliante et perdue.

--Que tiable se passe-t-il l-tetans? demanda Moser.

--Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien,  qui l'impatience et la
peur taient toute prudence.

Et il se mit  secouer la serrure avec une sorte de fureur.

Un cri d'effroi s'leva dans la chambre voisine.

--Ne craignez rien, madame la baronne, rpta distinctement le Rageur:
quiconque voudra arriver jusqu' vous est mort!

Jacques et Moser firent un mouvement en arrire.

--Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupfait.

--C'est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait
vainement  comprendre.

Et secouant de nouveau la porte, il se mit  appeler le Rageur. On ne
lui fit aucune rponse; mais le murmure de voix recommena de l'autre
ct.

Les deux brigands dconcerts se regardrent.

--Le gredin nous a vendus! s'cria Jacques avec un geste de
dsappointement plein de rage.

--Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l'tonnement
paralysait pour ainsi dire la colre. Mais pourquoi alors nous affoir
laiss fenir?

--Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-tre...

Il n'avait point achev que des coups rpts retentirent  la grande
porte extrieure. Tous deux s'lancrent dans le petit salon et
coururent  la fentre; une chaise de poste venait de s'arrter devant
l'entre.

Ils escaladrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils
posaient le pied sur les premiers barreaux de l'chelle, le cri: _Au
voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient t aperus par le
domestique occup  dfaire la bche de la voiture de voyage.

Effrays, ils balancrent un instant, puis finirent par se dcider 
descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le
mur de clture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et
le Parisien les trouvrent tous deux au bas de la fentre, le pistolet 
la main.

Comprenant que la lutte tait inutile, ils se dbarrassrent des
couteaux, dont ils taient arms, et se laissrent saisir sans
rsistance.




III.

Les parents.


La chaise de poste, arrive si  propos  la _Maison-Verte_, y amenait
madame de Luxeuil et le docteur Darcy.

Tous deux trouvrent la baronne prive de sentiment. La nourrice,
accourue prs d'elle,  demie vtue, essayait de lui faire reprendre ses
sens.

Elle raconta  la comtesse que sa matresse dsirant veiller elle-mme
sa fille, l'avait renvoye pour prendre quelque repos. Rveille peu de
temps aprs par des cris, elle s'tait prcipite, malgr son pouvante,
vers la chambre de la baronne, qu'elle avait trouve vanouie aux pieds
d'un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur
avait fait fuir ce dernier sans qu'elle pt dire ce qu'il tait devenu.

Pendant que madame de Luxeuil coutait ces explications, en les
entrecoupant d'exclamations plaintives sur l'effroi qu'elle venait
d'prouver et sur le danger qu'elle avait failli courir, M. Darcy
s'occupait de rappeler la malade  la vie.

Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le
docteur la lui fit prsenter.

A la vue de l'enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne
parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tte; et, dans ce
mouvement, ses yeux rencontrrent la comtesse. Elle tendit les mains
avec un faible cri et en prononant le nom de sa soeur.

--Elle me reconnat, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour
l'embrasser; pauvre chrie! dans quel tat nous vous trouvons; sans nous
vous tiez assassine.

La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans rpondre autrement
que par des sanglots convulsifs.

--Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses
qui semblaient moins dictes par la tendresse que par le dsir de mettre
fin  cette crise d'expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous
faire mal. Il n'y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se
charge de vous soigner et de vous gurir.

Elle accompagna ces mots d'un baiser dont elle effleura le front de la
malade, puis se redressa, en dfripant sa robe et passant les doigts
dans les boucles de ses cheveux.

Malgr ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappe de cette
lgret indiffrente, car elle regarda sa soeur, croisa les mains et
tourna la tte avec une expression de dsappointement douloureux.

Madame de Luxeuil n'y prit point garde: mobile et dcousue, comme tous
les esprits inoccups, elle se mit  promener les yeux autour d'elle, et
se leva pour se mirer dans une psych place en face de l'alcve.

La comtesse tait une de ces femmes du monde incapables d'affections,
qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l'hritage,
sous bnfice d'inventaire. Tant qu'elle y trouvait son plaisir ou son
profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais ds que
le lien lui devenait  charge, elle le brisait sans hsitation et sans
remords. L'amiti qui l'unissait  la baronne ressemblait donc  ces
socits loniennes, o l'un des associs apporte tout et o l'autre
seul en profite. Telle tait, du reste, la navet de son gosme qu'on
le lui pardonnait; car prives du sens moral la plupart des personnes du
monde ne reconnaissent le vice, qu'aux efforts qu'il fait pour se
cacher; celui qui se montre leur parat, par cela seul, excusable.
Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle.
Cependant ceux qui la connaissaient mieux prtendaient que ce naturel
et cette franchise n'taient qu'une profondeur d'insensibilit, et que,
pour servir ses intrts, tout lui serait, non-seulement possible, mais
facile.

Bien qu'on la trouvt, en gnral, spirituelle, sa personnalit sans
honte lui donnait parfois l'apparence d'une sottise brutale. Pour voir
loin et compltement, outre l'intelligence, il faut le coeur; mais le
coeur de madame de Luxeuil n'avait point d'yeux, et comme les aveugles
il ne connaissait rien en dehors de lui-mme.

Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et
M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle,  l'cole de ceux qui
dclarent, que l'on n'a pas trop de soi pour s'occuper de soi, et qui
proclament l'intrt personnel la grande loi des socits humaines.
Seulement l'gosme de M. Darcy rappelait ces contres lointaines dont
les anciens rois d'Espagne se prtendaient souverains, et qui
n'existaient pas; il s'en glorifiait sans en profiter. Toujours prt 
s'oublier pour les autres, exploit par ses amis, dpouill par les
fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa gnrosit
de l'insouciance, sa compassion du calcul, son dvoment de l'activit,
et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.

Ce prtendu gosme n'tait pas, du reste, sa seule manie: il affectait,
en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses
prtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son oeil s'arrondir, ses
lvres se serrer, son menton s'enfoncer dans sa cravate et toute sa
personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette
rpugnance une sorte de sixime sens: il reconnaissait l'approche du
prtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la prsence
du serpent. A l'en croire, le catholicisme avait seul produit tous les
maux de l'humanit. C'tait lui le vritable tentateur qui avait enlev
aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent t
ignors, les instincts les plus froces adoucis, et l'on et vu, comme
au temps de l'ge d'or, les tigres broutant le gazon  ct des
gnisses.

Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thse, de
rappeler la srie de cruauts et de vices qui sont, dans la grande
histoire de l'glise, comme ces dcombres et ces immondices qui
souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste
combien les papes avaient eu de btards, et combien l'inquisition avait
brl d'innocents.

Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifeste alors que le
gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces  la
reconstitution du _trne et de l'autel_, avait bien moins nui qu'on et
pu le penser  la carrire scientifique du docteur Darcy. Elle avait
mme contribu  lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute
chose, la premire condition du succs. On l'appelait le _docteur
athe_, et ce nom, loin d'tre un pouvantail, tait presque une
recommandation. Les dvots les plus fervents voulaient le voir afin de
le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un
athe. C'tait un motif pour parler de lui dans les socits les mieux
pensantes, pour dplorer qu'un si grand talent se ft laiss entraner
dans l'abme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de
l'en arracher. L'impit du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix
pour sa rputation, et servit  l'agrandir.

Nous avons dit comment ses soins avaient russi  ranimer la baronne.
Ds qu'il la jugea en tat de parler, il lui adressa quelques questions
qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la proccupation du
mdecin; mais au moment mme o la malade allait rpondre, M. Vorel
entra conduit par la nourrice.

Il arrivait du Vivier et venait d'apprendre les vnements de la nuit
dont il semblait tout mu. Sa belle-soeur fit un effort pour lui
tendre la main et le prsenter  M. Darcy, qui l'accueillit avec
bienveillance; quant  la comtesse, elle rpondit brivement  son salut
et  ses compliments, comme une personne qui souffre d'tre force  la
politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux
mdecins examineraient ensemble la malade.

Leur consultation dura longtemps. Lorsqu'ils rejoignirent madame de
Luxeuil au salon, tous deux avaient l'air troubl.

--Ah! mon Dieu, qu'y a-t-il? s'cria la comtesse, en regardant M. Darcy.

--Une mauvaise nouvelle, rpondit celui-ci, avec l'affectation de duret
des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir
l'air.

--Vous trouvez ma soeur bien mal?

--Mourante!

Madame de Luxeuil, qui prvoyait la rponse, poussa un cri prpar, se
laissa tomber sur un fauteuil qu'elle avait remarqu d'avance, et
renversa la tte en arrire, comme si elle et t prs de se trouver
mal; mais le regard expriment de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu'il
n'y avait rien  craindre.

--Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant
avec distraction, comme s'il se ft agi de dissiper un vanouissement de
thtre, soyez raisonnable; vous-mme aviez prvu ce malheur.

--Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M.
Vorel de sa voix la plus sduisante, et vous le lui avez annonc si
brusquement.

--Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec
l'incertitude d'une actrice qui rpte la rplique pour se donner le
temps de prparer son effet.

--Si vous faisiez respirer des sels  madame la comtesse, dit Vorel, en
prsentant  son confrre un flacon.

Celui-ci le prit d'un air insouciant et l'offrit  madame de Luxeuil qui
l'accepta pour se donner une contenance.

--Et il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?

Le docteur parisien secoua la tte.

--Une phthisie, complique d'une affection au coeur, dit-il.

Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les
larmes qu'elle ne versait pas.

--Hier encore, lorsque je l'ai quitte, son tat tait loin d'tre aussi
alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible motion de cette
nuit a ht les progrs du mal.

--Et maintenant il n'y a rien  faire, ajouta M. Darcy avec une
brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilit.

--Pauvre soeur, murmura le mdecin de Bourgueil, succomber si jeune!
quand sa fille avait tant besoin de ses soins!

M. Darcy qui s'tait mis  parcourir le salon s'arrta.

--Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures
 prendre dans ses intrts.

Personne ne rpondit.

--Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur
avec fermet.

--Y songez-vous! s'cria madame de Luxeuil; ce serait la tuer.

--D'abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa
logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses
heures sont comptes; puis, c'est un devoir pour nous, Madame, un devoir
rigoureux. Nous sommes l pour avertir le patient lorsque nous ne
pouvons le gurir; ne point le faire est une trahison, une lchet, car
ce n'est jamais lui que nous voulons mnager, mais nous-mmes.

--Mais songez, docteur,  l'effet terrible d'une telle annonce!

--Pourquoi donc? qu'y a-t-il, aprs tout, de si redoutable dans cette
transformation que l'on appelle la mort? Ce sont les prtres qui l'ont
entoure de fantmes hideux, de visions menaantes. A force de
mensonges, ils ont russi  faire de ce passage entre deux tats une
espce de pont  page dont ils peroivent tous les bnfices. Mais,
quoi qu'il en soit, la baronne doit tre avertie; elle peut avoir des
dispositions  prendre, et il ne faut pas que la mort l'enlve par
surprise.

--Mais qui osera la prvenir?

--Moi, s'il le faut.

--Vous, docteur?

--Pourquoi pas? votre soeur a de l'esprit, je lui prouverai la sottise
de toutes les superstitions dont on l'a pouvante, et, quand elle saura
qu'il n'y a rien aprs l'enterrement, et que nous sommes simplement une
agrgation de molcules qui changent de forme, elle mourra aussi
tranquillement que si elle s'endormait.

--Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne
soit en tat de suivre les raisonnements de mon savant confrre; ce
serait, d'ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S'il est
ncessaire qu'elle soit avertie, je me rsignerai  cette douloureuse
mission.

--Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l'avertissement vienne
de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais
prendre quelques informations sur la route qui conduit  Norsauf. Vous
permettez, comtesse?

Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit.

Son dpart fut suivi d'un assez long silence. M. Vorel et la comtesse
dsiraient videmment une explication; mais tous deux prouvaient un
gal embarras  l'entamer; la comtesse se dcida enfin  parler.

--Je ne puis croire encore  la ncessit de l'affreuse rvlation
conseills par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je
persiste  attacher plus d'importance au repos de la malade qu' ses
dernires dispositions.

--D'autant qu'elles sont dj prises, ajouta M. Vorel; je n'ai point cru
devoir m'expliquer  cet gard devant M. Darcy; mais avec madame la
comtesse, c'est autre chose.

--Quoi! ma soeur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil,
visiblement inquite; et... vous savez sans doute.... ce qu'il
contient?

--J'ai lieu de croire qu'il pourvoit  la tutelle de l'enfant de madame
la comtesse.

--Mais... le choix des personnes charges de cette tutelle... vous le
connaissez?

--Je sais seulement qu'il a t fait en dehors de la famille.

--Que dites-vous? ma soeur confierait sa fille  des trangers!

--Telle est sa volont.

Madame de Luxeuil se leva.

--Est-ce bien vrai? s'cria-t-elle; on aurait os!... Mais c'est une
insulte pour tous les parents, Monsieur!

--En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur
son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus
de droits qu'aucun autre...

--Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles
sont toujours des charges pnibles... et difficiles... Mais il me semble
qu'il est des convenances dont on ne peut s'affranchir. Introduire des
trangers dans les affaires de la famille; s'exposer  des procs...
c'est de la part de ma soeur une conduite au moins singulire...

--Il faut songer, fit observer le mdecin d'un ton conciliant, que la
baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne
juge pas toujours aussi sainement les choses.

La comtesse leva la tte.

--C'est--dire que, selon vous, ma soeur ne jouit point de toute la
libert de son esprit, dit-elle vivement.

--Eh! eh! qui sait? rpliqua M. Vorel, en pliant les paules; toute
maladie prolonge amne ncessairement un affaiblissement du cerveau.

--Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d'une intelligence
dfaillante, et la dfendre contre ses propres erreurs?

Le mdecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et
un clair de joie traversa ses traits.

--Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l'intrt de
l'enfant, il serait dsirable que ce testament ft regard... comme
inutile.

--C'est vident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera
maintenu, peut-tre... la justice est si bizarre. En tout cas, il
deviendrait l'occasion d'un dbat fcheux. Si ce testament est
vritablement jug prjudiciable  l'enfant... par ceux qui s'y
intressent sincrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le
faire connatre?

--C'est juste, rpliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder
comme non avenu... ou mme... le supprimer.

--Dans l'intrt d'Honorine! ajouta prcipitamment la comtesse.

--C'est cela, reprit le mdecin; parlez-en  la baronne, Madame, ou, si
vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu'elle
porte suspendue au cou... elle ouvre le secrtaire d'bne, et c'est l
que se trouvent tous les papiers importants.

Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa soeur.

--Je crains seulement une difficult, continua Vorel, qui avait repris
sa cravache et son chapeau.

--Une difficult? dit la comtesse.

--M. le docteur Darcy va revenir persuad que j'ai fait connatre  la
malade sa situation: il lui rptera tout ce qu'il nous a rpt tout 
l'heure, et la baronne, ainsi ramene  de tristes penses, pourra
prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-tre!

--Ah! vous avez raison! s'cria madame de Luxeuil; j'avais oubli le
docteur: il est homme  faire venir ici tous les gardes-notes de
Chteau-Lavallire!... il a si peu de sensibilit!... Mon Dieu! mais
comment faire, alors?

--Je ne vois aucun moyen...  moins que madame la comtesse ne puisse le
renvoyer.

Madame de Luxeuil parut frappe.

--Attendez donc, dit-elle, il a quelqu'un  voir dans les environs...
Mais il ne devait y aller que demain; comment le dcider  partir
sur-le-champ?

--N'est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse
le dsire, je m'en charge.

--Vous, et de quelle manire, Monsieur?

--Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur.

Le docteur parut tonn de retrouver M. Vorel au salon.

--Je croyais mon confrre prs de la baronne, dit-il, et occup de lui
faire connatre sa situation.

--Ce soin est dsormais inutile, Monsieur, rpliqua Vorel d'un ton
grave; la baronne a compris elle-mme que tout espoir tait perdu.

--Vous l'avez donc vue?

--Elle vient de faire demander un prtre.

M. Darcy tressaillit.

--Elle aussi? s'cria-t-il; quoi! madame la baronne Louis! Eh bien!
j'avais meilleure opinion de sa raison. Pauvre femme! ils vont la
prparer au ciel d'aprs la mthode recommande par Pascal, en
l'abrutissant.

--Ah! pas d'impit dans un pareil moment, docteur, interrompit madame
de Luxeuil.

--Vous avez raison, reprit Darcy en s'inclinant; la maladie est une
royaut, et jamais royaut n'a t tenue d'avoir le sens commun. Aussi,
ne ferai-je  la baronne aucune objection.

--Elle attend de vous davantage, Monsieur, reprit Vorel; elle espre que
vous ne refuserez point de l'assister dans cette dernire preuve.

--Comment?

--Elle dsire que vous vous trouviez l... avec son confesseur.

Darcy fit un soubresaut.

--Moi! s'cria-t-il.

--C'est une ide de malade, continua Vorel; elle assure que votre
prsence lui donnera plus de calme... de rsolution; qu'elle accomplira
avec moins de tremblement ses derniers devoirs religieux.

--C'est--dire que je l'encouragerais  se livrer aux prtres?
interrompit le docteur avec une sorte d'indignation; mais elle ne me
connat donc pas, Monsieur? Elle ignore donc mon mpris pour les parades
de la superstition?

--Vos opinions resteront libres, fit observer le mdecin de Bourgueil,
il s'agit seulement d'tre prsent. Pour les spectateurs, tout se borne
 un signe de croix et  une gnuflexion.

M. Darcy, qui se promenait dans la salle, s'arrta court.

--Une gnuflexion!... un signe de croix!... rpta-t-il, avec une
surprise mle de colre; et vous croyez que je me soumettrai  de
pareilles conditions, Monsieur? que je participerai  des momeries
honteuses?...

--Docteur! interrompit la comtesse scandalise.

--Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-Franois
Darcy, agenouill devant une soutane!... mais rien que la proposition
est une insulte!

--Pardon, dit M. Vorel, d'un air dconcert; je puis vous affirmer que
mon intention...

--Il ne s'agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit
Darcy vivement. Avez-vous rflchi  ce que mes amis diraient,  Paris,
si je consentais? Je serais dshonor, Monsieur!... et le clerg! quel
triomphe pour lui! Un athe connu, avou, patent, qui aurait fait le
signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, aprs cela, qu' obtenir
l'absolution et  communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma
propre mre, ma soeur, ma fille, que je refuserais!

--Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d'un ton chagrin et
dsappoint; ma soeur avait tant compt sur la prsence du docteur! je
crains qu'elle ne voie, dans son refus, une sorte d'abandon...

--Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus
sont si tranges...

--Le mieux, reprit Vorel indcis, serait, peut-tre, de supposer le
dpart de M. Darcy.

--Parbleu! qu' cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire
demander des chevaux.

Le mdecin de Bourgueil et la comtesse changrent un regard; M. Darcy
tait all prendre, sur la console, sa canne et son chapeau.

--Vous ne parlez pas srieusement, dit la comtesse qui voulait hter le
dpart en ayant l'air de s'y opposer; il est impossible que vous nous
quittiez dans un pareil moment.

--Le moment ne saurait tre, au contraire, mieux choisi, belle dame,
rpliqua Darcy: quand les prtres viennent, les mdecins n'ont plus rien
 faire.

--Mais vos soins?...

--Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d'ailleurs, vous reste:
de grce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me ft
rencontrer vos porteurs d'extrme-onction, je serais capable de
commettre quelque normit. Par amiti, par prudence, laissez-moi
partir.

Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut
cder; M. Darcy prit cong d'elle, en promettant de revenir le
surlendemain et sortit accompagn du mdecin de Bourgueil.

Reste seule, la comtesse se hta de retourner prs de la malade.

Elle la trouva livre  une somnolence agite qui la rendait trangre 
tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant au pied du lit jouait
l'enfant riante et ranime, tandis que la jeune nourrice se tenait
assise prs du chevet.

Madame de Luxeuil congdia cette dernire et prit sa place  ct de la
malade.

Le soin qu'elle mettait  fuir toute sensation pnible l'avait
jusqu'alors tenue loigne de ces lugubres spectacles, et c'tait la
premire fois qu'elle se trouvait en prsence d'une mourante. Mais cette
vue, qui pntre habituellement les mes d'un attendrissement
involontaire, n'excita chez elle qu'une rpulsion mle d'effroi. Au
lieu d'y trouver une motion qui rveillt plus vivement son amiti pour
sa soeur, elle n'y trouva qu'un avertissement funbre qui lui fit
faire un retour sur elle-mme. Ce coeur, froid pour tout le monde,
avait toujours t, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette
hostilit datait de l'enfance. Restes orphelines presque au berceau,
les deux soeurs avaient t leves sparment par deux tantes
mortellement brouilles qui s'taient efforces de leur laisser
l'hritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus gnreuse
s'tait soustraite, en partie,  cette funeste influence; mais madame de
Luxeuil avait accept sans rsistance tous les prjugs qui devaient
l'loigner de sa soeur. Les dbats d'intrt et la jalousie vinrent
encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confine dans les rangs
de cette portion de noblesse qui tait reste hostile  l'Empire, parce
que l'Empire ne s'tait point souci d'elle, la comtesse avait vu
l'lvation de sa soeur avec un dpit mal dguis sous l'apparence du
ddain. Son aversion s'tait ainsi lentement accrue de toutes les
souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la
baronne et du mdecin de Bourgueil a dj fait connatre au lecteur
comment cette aversion s'tait rvle  plusieurs reprises, par des
torts toujours renouvels d'une part, et toujours pardonns de l'autre.

La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la
comtesse contre sa soeur. Le testament annonc trompait trop
d'esprances pour qu'elle n'y vt pas une insulte. Aussi, aprs la
premire sensation de saisissement dont nous avons parl, jeta-t-elle
sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de
piti. Cependant, ce regard s'arrta tout  coup sur un ruban, 
l'extrmit duquel une petite clef, d'un travail prcieux, se trouvait
suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrtaire d'bne
dsign par M. Vorel, afin de juger si c'tait bien la clef qui devait
l'ouvrir, puis, se levant avec prcaution, elle avana doucement la main
et saisit le ruban.

Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr'ouvrit les yeux, et,
apercevant la comtesse dont le visage tait prs du sien, elle jeta un
bras sur son paule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de
Luxeuil un moment plein d'angoisse. La tte  demi penche, elle
apercevait l'enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la
main de sa soeur qui effleurait sa joue. Malgr son insensibilit elle
s'arrta hsitante et trouble; mais bientt les doigts de la malade
redevinrent immobiles. La main glissa de son paule sur le lit, et les
yeux se fermrent.

Elle attendit un instant, puis dnouant avec adresse le ruban, elle
enleva la clef, laissa tomber le rideau de l'alcve, courut au
secrtaire et l'ouvrit.

La plupart des compartiments taient remplis de lettres soigneusement
ranges, ou de notes crites par la baronne. Quelques-unes renfermaient
des noeuds de ruban, des anneaux, des fleurs fltries, trsors
mystrieux dont la mourante seule et pu dire le prix. Au milieu, et
dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d'affaires. Ce fut
l qu'aprs une assez longue recherche, Madame de Luxeuil dcouvrit un
paquet cachet sur lequel tait crit:

                        MES DERNIRES VOLONTS.

Elle s'en empara vivement, regarda autour d'elle, brisa l'enveloppe et
dploya le papier qu'il renfermait.

C'tait le testament annonc par M. Vorel.

La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les
dispositions conformes  ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa
le papier avec colre et regarda vers le foyer; mais, au moment de
refermer le secrtaire, elle s'arrta indcise. Son oeil le parcourut
encore une fois, comme si elle et craint qu'il ne renfermt une
seconde copie de l'acte qu'elle tenait. Penche pour mieux voir, elle
prenait successivement chaque papier, qu'elle examinait rapidement,
lorsqu'un petit coffret de chagrin, cach au fond du dernier
compartiment, frappa tout  coup son regard; elle l'attira  elle, fit
jouer le ressort et tressaillit.

C'tait le portrait du duc de Saint-Alofe!

Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques
rponses de la baronne.

Un clair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces
preuves, si longtemps dsires et sans lesquelles ses accusations contre
sa soeur avaient pu tre repousses comme des calomnies, elle les
tenait enfin, crites de la main mme des accuss! La joie d'une
pareille dcouverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa
brusquement le coffret, en parpilla les lettres sur le secrtaire,
ouvrit la premire et commena  lire!

Une exclamation touffe l'interrompit.

Elle se retourna; la mourante avait soulev le rideau de l'alcve et la
regardait!

Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s'loigna du
secrtaire, en s'efforant de cacher les papiers qu'elle tenait; mais sa
soeur s'tait souleve avec un effort violent.

--J'ai vu... j'ai vu! bgaya-t-elle.

--Quoi donc? demanda madame de Luxeuil trouble.

--Le testament!... c'est lui... je l'ai reconnu... vous l'avez pris
l... A moi! Quelqu'un!... du secours!

La voix de la malade avait un accent de terreur et s'tait leve; sa
main rencontra le cordon de la sonnette qu'elle tira avec violence.

--Que faites-vous? s'cria madame de Luxeuil en s'lanant vers
l'alcve.

--Ce papier, rpta la baronne, qui s'effora de saisir le bras de sa
soeur, rendez-le moi, je le veux!

La comtesse sembla hsiter un instant; mais tout  coup elle se dgagea,
courut au foyer et jeta le testament dans les flammes.

La mourante poussa un cri et voulut se prcipiter hors du lit; mais les
forces lui manqurent. Il y eut pendant quelques instants une lutte
affreuse  voir entre sa volont et sa faiblesse: la tte dresse, les
bras tendus, et cherchant un point d'appui dans le vide, le corps tordu
dans un effort suprme, elle se souleva trois fois  demi, mais enfin,
puise, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tte renverse en
arrire, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gmissement
dsespr.

Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans
l'escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu'elle
n'et entendu l'appel de sa matresse, elle courut  sa rencontre pour
l'empcher d'entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa
fille.

Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour
d'elle. On n'entendait que le bruit du vent qui grondait dans les
corridors de la maison isole, et la respiration prcipite de la
mourante, qu'entrecoupaient des sanglots; mais enfin un lger bruit
retentit; la petite porte du cabinet, place prs de l'alcve
s'entr'ouvrit lentement et laissa passer la tte ple du Rageur.

Il regarda d'abord autour de lui, traversa la pice avec prcaution, et,
aprs avoir ferm au verrou les deux autres portes, il revint au lit de
la malade et s'agenouilla prs du chevet.




IV.

La tutelle.


Lorsqu'une heure aprs madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux
trouvrent la malade plonge dans un abattement qui ne lui permettait
plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine tait courte et
sifflante, son regard vitreux, ses lvres convulsivement agites. Le
mdecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptmes pour s'y
tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et
fit un signe  madame de Luxeuil.

Quelle que fut la duret de la comtesse, cet avertissement sinistre la
troubla; elle dtourna la tte et s'loigna brusquement de l'alcve.

Un imperceptible sourire effleura alors les traits du mdecin, et ses
regards se reportrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait
exciter en lui je ne sais quelle curiosit cruelle; il en suivait les
crises avec une insensibilit attentive, comptait les convulsions, et
regardait la vie s'chapper goutte  goutte comme une eau fuyante.

L'enfant, appuye sur l'paule de sa mre, jouait avec ses cheveux
pars, et mlait au rle de l'agonie ses rires et ses gazouillements.
Pendant longtemps on n'entendit dans la chambre que ce double murmure
sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s'affaiblirent peu  peu et
s'teignirent presque en mme temps.

Madame de Luxeuil, qui tait debout prs de la fentre, se retourna
saisie, et s'approcha vivement de l'alcve.

L'enfant venait de s'endormir sur les lvres de sa mre morte en lui
donnant un dernier baiser!

       *       *       *       *       *

La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre
funraire; mais aprs les premiers moments d'affliction oblige, elle se
rappela sa nice et demanda  la voir.

La nourrice avertie apporta Honorine.

Madame de Luxeuil prit l'enfant dans ses bras et dclara qu'elle ne la
quitterait plus.

--Je n'avais qu'un fils, dit-elle en se tournant vers le mdecin avec
une sensibilit joue, maintenant j'aurai aussi une fille.

M. Vorel s'inclina.

--Je suis sincrement touch, pour ma part, des gnreuses intentions de
madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer
quelques obstacles.

--Des obstacles! rpta madame de Luxeuil tonne, et lesquels,
Monsieur?

--D'aprs ce que madame la comtesse m'a fait l'honneur de me confier,
reprit le mdecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et
chre baronne peuvent tre considres comme non avenues.

--Eh bien?

--Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l'orpheline rentre sous la
loi commune.

--Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mre d'Honorine.

--Pour l'affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour
l'administration des biens elle appartient au tuteur.

--M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.

--Pardon, dit Vorel avec dfrence; mais je ferai observer  madame la
comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reoit du conseil de
famille.

--Soit. Pensez-vous qu'il puisse le refuser au comte?

--Je ne prsume rien; je rappelle seulement que c'est  ce conseil de
faire un choix.

--Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n'est-elle point la
nice de M. de Luxeuil?

--Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nice... comme elle
est la mienne.

Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le mdecin en face.

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.

--Je veux dire, rpondit M. Vorel tranquillement, que si la famille
l'exige, je suis prt  prouver quel fut mon attachement pour la mre en
servant de protecteur  la fille.

La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prtention du mdecin
tait quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle
hsita  la prendre au srieux. Mais l'air et l'accent de M. Vorel ne
permettaient aucun doute.

--Ainsi, s'cria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?

--C'est sans doute se montrer bien hardi, rpliqua Vorel avec humilit;
mais je tiens  prouver que mon dvouement ne le cde en rien  celui de
madame la comtesse.

Celle-ci rougit de colre et fit un geste violent.

--Ah! je comprends, dit-elle d'un accent indign; vos confidences de ce
matin taient un pige; vous ne dsiriez la suppression du testament que
dans l'intrt de vos propres esprances, et, aprs vous tre servi de
moi pour enlever l'obstacle, vous comptez arriver seul au but.

--Je compte seulement tmoigner de mon zle, fit observer
tranquillement Vorel, en offrant d'pargner  madame la comtesse la
charge de la tutelle.

--Et qu'en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda
madame de Luxeuil pousse  bout.

--C'est une question que l'on pourrait galement adresser  madame la
comtesse, fit observer doucement le docteur.

--Ah! je vous devine, s'cria celle-ci exaspre; l'administration des
biens de cette enfant vous permettra d'accrotre votre fortune.

--Et madame la comtesse, rpliqua Vorel, prfrerait qu'elle servt 
rparer la sienne?

Madame de Luxeuil se leva l'oeil menaant et les lvres ples.

--Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colre, prenez garde 
ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu'on peut
insulter impunment...

--Aussi n'ai-je point song  insulter madame la comtesse, dit Vorel,
respectueusement railleur; elle parle, et je rponds...

--Brisons l, interrompit madame de Luxeuil d'un ton hautain; de plus
longues explications sont inutiles. Puisque l'on prtend nous disputer
la fille de ma soeur, nous saurons faire valoir nos droits.

--Madame la comtesse en trouvera bientt l'occasion, ajouta le mdecin,
car le conseil de famille doit se runir dans quelques jours.

--Quel conseil de famille, Monsieur?

--Celui que le juge de paix de Chteau-Lavallire doit convoquer
d'office pour la constitution de la tutelle.

La comtesse parut stupfaite.

--Est-ce possible! s'cria-t-elle, c'est ici que vous ferez dcider?...
et par un conseil compos de gens que vous connaissez?... dont la
complaisance vous est assure?... Ah! n'esprez pas, Monsieur, que
j'accepte ces dlibrations.

--Madame la comtesse ne peut songer  arrter le cours de la loi,
objecta Vorel; le conseil sera form, comme le veut l'article 407, de
six parents ou allis pris dans le voisinage, et son choix, quel qu'il
puisse tre, restera inattaquable.

--Je prouverai le contraire, dit la comtesse imptueusement, car je
l'attaquerai sans relche et par tous les moyens. Vous avez voulu la
guerre, vous l'aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu' partir d'aujourd'hui
je suis votre ennemie!

--Je me le rappellerai, dit le mdecin avec une douceur souriante.

Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira.

Mais cette modration affecte augmenta l'irritation de la comtesse, en
mme temps que ses inquitudes. Quelle que ft son inexprience en
affaires, elle avait compris que M. Vorel tait appuy par le Code, et
un homme de loi, qu'elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au
juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et
la dcision de ce dernier devait tre souveraine.

Ce fut donc de ce ct que la comtesse dut diriger toutes ses
tentatives. Son titre, ses relations, son crdit, lui donnaient une
autorit dont elle s'effora de tirer parti. Elle visita successivement
tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses
pour gagner des voix au comte de Luxeuil.

Mais M. Vorel la suivait partout, et n'pargnait aucun effort pour les
lui enlever. A l'influence que son adversaire tenait de la naissance, il
opposait celle que lui donnait sa profession. Car,  notre poque,
l'autorit du mdecin est devenue aussi tendue que redoutable.
Confident oblig de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller
des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours
dans ses mains l'honneur des familles, il s'est constitu le vritable
prtre de cette socit matrialise qui ne s'est affranchie de l'me
que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel
taient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de
la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour
combattre madame de Luxeuil et s'assurer l'appui dont il avait besoin.

Cependant, lorsque le jour de la runion arriva, il lui restait encore
quelques doutes sur le rsultat de la dlibration qui allait avoir
lieu.

Les membres du conseil de famille taient tous rassembls dans le grand
salon de la _Maison Verte_. Prs de l'une des fentres se tenait le
mdecin dont les regards inquiets parcouraient la runion, comme s'il
et voulu deviner les dispositions secrtes de chacun; un peu plus loin
tait assise la nourrice avec l'orpheline sur ses genoux; enfin,  ses
cts se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour
l'enfant les soins les plus tendres.

Le juge de paix avait ouvert la dlibration et donn successivement la
parole  la comtesse et  M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits.
On venait enfin de passer au vote, et le rsultat de la dlibration
allait tre connu, lorsque la porte s'ouvrit avec violence, et laissa
voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c'tait le Rageur.

Il promena d'abord un regard rapide sur l'assemble, puis s'avanant
hardiment, il s'cria:

--Qui de vous est le juge?

--Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant.

Le Rageur se dcouvrit.

--Que ce qui vient d'tre fait soit dtruit, dit-il; car j'apporte un
acte qui annule tout.

Et tirant de son sein un papier qu'il posa sur la table place devant le
conseil:

--Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, crit
de sa main et sign par elle!

Les cris pousss par la comtesse et par M. Vorel furent si spontans,
qu'ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levrent en mme
temps, coururent au juge et se penchrent sur le papier qu'il venait
d'ouvrir.

C'tait bien l'criture de la morte!

Ils se regardrent avec une stupfaction muette.

Les membres du conseil avaient galement quitt leurs places et
entouraient le juge qu'ils questionnaient tous  la fois; celui-ci les
interrompit d'un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit:

J'cris  la hte, dj glace par la mort; mais avec ma raison entire
et tout mon souvenir.

Ceci est ma volont suprme; j'en recommande l'excution  tous ceux
qui m'ont aime,  la loi et  Dieu.

Je donne pour tuteur  Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de
Saint-Alofe, et,  son dfaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande
 tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la dfense de
ses droits.

Quant  son ducation, je dsire qu'elle soit confie  la mre
Thrse, prieure de Tours.

Je laisse enfin  ma fille la moiti d'un anneau que j'ai longtemps
port, et je la recommande au souvenir de celui qui possde l'autre
moiti.

Fait au chteau La Vallire, ce 30 septembre 1818.

Baronne LOUIS,

Ne de Mzerais

Il y eut une assez longue pause aprs cette lecture. Le Rageur en
profita pour s'approcher de l'enfant et lui passa au cou un ruban auquel
pendait la moiti d'une bague  garniture d'meraude. M. Vorel, qui
tait rest un instant tourdi, tressaillit  cette vue.

--D'o tiens-tu cet anneau? s'cria-t-il en s'avanant brusquement vers
le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pice t'a-t-elle t remise?

--Cette pice m'a t remise par celle qui l'a crite, rpliqua le
Rageur avec fermet. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l'anneau de la
baronne.

--Tu lui as donc parl?

--Oui.

--Quand cela?

--Quelques instants avant sa mort.

Le mdecin regarda madame de Luxeuil.

--Il ment! s'cria celle-ci, car j'tais l, je l'aurais vu. Que cet
homme dise comment il a pu parvenir,  mon insu, jusqu' la mourante.

Le Rageur parut embarrass.

--Que vous importe? dit-il.

--Rponds! s'cria M. Vorel frapp de son trouble; je veux savoir par
quel moyen tu es entr ici?

--Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de
s'approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi.

--Vous avez dj vu cet homme? demanda le mdecin vivement.

--Oui, reprit-elle en reculant... c'est lui... j'en suis sre...

--Qui donc?

--Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous gorger!

Le Rageur recula en plissant et voulut s'lancer vers la porte; mais M.
Vorel l'avait dj referme.

Au mme instant, tous les bras s'avancrent vers lui, et, aprs une
courte lutte, il fut saisi et garrott.




V.

Seize ans aprs.


Quiconque a essay la vie de touriste, sait que les voyages n'offrent
jamais une continuit d'aspects ni d'impressions, mais qu'ils se
composent de stations rares, parses, et souvent spares l'une de
l'autre par de longs espaces qui ne peuvent intresser l'esprit ni
attirer le regard. La cration semble avoir, comme l'art, des muses o
elle runit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la
monotonie ou le vide. Entre la mer aux grves sauvages et la montagne
aux vallons arcadiens, s'tend la plaine unie, paisible, verdoyante, o
les bois continuent les bois, o les prairies suivent les prairies, et
qu'il faut traverser au galop des chevaux.

Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu'il doit
faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n'existent ni la distance
ni le temps. Semblable  l'ange rvolt qui enleva le Christ sur la
montagne, il montre  ceux qui l'coutent, non l'humble campagne qui se
droule  ses pieds, mais tout ce qu'il a pu runir de tentateur et de
merveilleux aux quatre aires de vent. Ddaigneux des lenteurs de la
ralit, il parle, et un autre horizon se lve, et l'homme jeune est
devenu un vieillard, et l'enfant, transform, apparat couronn de force
et de jeunesse.

Nous profiterons de ce dernier privilge pour franchir d'un bond seize
annes, et prsenter  nos lecteurs l'orpheline de la Maison-Verte, non
plus chtive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant
laquelle le monde va s'ouvrir.

Les dernires volonts de la baronne avaient t accomplies; confie 
la suprieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s'apercevoir
qu'il lui manquait une famille.

Celle-ci, de son ct, l'oublia compltement. En perdant l'esprance de
la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient sembl renoncer  tout
lien de parent. La premire, devenue veuve, ne s'informa plus de sa
nice, et le mdecin, qui avait russi  se rconcilier avec la mre
Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d'o il parut demeurer
galement tranger  tout ce qui concernait l'orpheline.

Mais cette dernire avait trouv au Sacr-Coeur de quoi la ddommager
de cet abandon. La suprieure l'y avait d'abord reue avec une tendresse
passionne qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses.
Habituellement consacres  l'instruction de jeunes filles dj grandes,
celles-ci donnaient pour la premire fois leurs soins  une enfant, et
cette nouveaut rveilla en elles les instincts de la femme, endormis
plutt qu'touffs: avec leurs autres lves, elles n'taient
qu'institutrices, avec Honorine elles devinrent mres. Grce  elle,
chaque recluse connut quelque chose de ces inquitudes, de ces attentes,
de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la
saveur  la joie. Il y eut un intrt et une motion dans leur solitude.

Aussi ce fut  qui aurait la meilleure part de cette maternit
spirituelle; toutes ces mes, pleines d'expansions retenues,
assigeaient l'me naissante de l'enfant pour y veiller une sympathie
et prendre date dans sa tendresse.

Honorine, d'abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de
cette atmosphre de caresses, et, fires de leur oeuvre, les
religieuses l'aimrent davantage en la voyant revivre. Sa sant, sa
joie, sa beaut, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur
et leur gloire, en mme temps que leur tourment. Toutes leurs existences
tenaient, par le fil invisible du dvouement,  cette existence sauve.

Tant d'abngation pouvait amener la mollesse, ou encourager l'gosme;
l'heureuse nature d'Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta
l'affection de celles qui lui servaient de mre, avec la simplicit d'un
coeur capable de rendre ce qu'on lui donne. Gaie et charmante, elle
devint le bonheur du couvent aprs avoir t sa sollicitude. A mesure
qu'elle grandissait, celui-ci semblait s'animer de sa jeunesse; on et
dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, rveillent
partout la vie qui sommeille.

Et sa prsence n'avait point t seulement pour ces pieuses filles une
cause de joie, mais d'amlioration; car dans cette affection commune
s'taient fondues toutes ces petites aigreurs des coeurs inoccups.
Chaque religieuse, dsormais, avait un intrt humain, un but visible,
et sa vie ne restait point uniquement renferme dans les nervantes
aspirations vers l'inconnu.

Elles se partagrent l'instruction d'Honorine, qui reut leurs leons,
pour ainsi dire  son insu, et sans distinguer la rcration de l'tude.
Doue d'un de ces esprits heureux o toute graine seme germe
d'elle-mme, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l'angoisse des
rprimandes, et atteignit douze ans presque sans connatre les larmes.

Vers cette poque arriva un vnement de peu d'importance, mais qui,
dans la vie paisible et uniforme de l'orpheline, ne pouvait manquer de
laisser un souvenir. La suprieure prit un nouveau jardinier. C'tait un
vieillard  cheveux blancs, mais dont l'aspect robuste semblait
dmentir l'ge. Ds les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses
compagnes, et se prit pour elle d'une affection singulire. Chaque fois
que l'enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour
la suivre d'un regard qui semblait s'attendrir; il reconnaissait sa voix
et jusqu' sa manire de courir derrire les charmilles; lors mme
qu'elle n'tait plus l, il continuait  s'occuper d'elle, en soignant
le petit parterre qui lui avait t donn.

Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour rpondre 
quelque question; son dvouement tait humble et muet comme celui du
chien. Lorsqu'il voulait montrer  l'enfant quelque fleur rare, cultive
 son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre
un sifflement cadenc qu'elle connaissait et qui la faisait accourir. On
s'tait d'abord un peu tonn, au couvent, de cette prfrence
passionne, mais telle tait l'amiti de tout le monde pour l'enfant,
qu'on avait fini par la trouver naturelle. Quant  Honorine, accoutume
aux soins empresss de ses institutrices, elle accepta ceux d'tienne
avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais prs du
vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et tienne,
qui tressaillait  sa voix, ne rpondait que par un geste, par un coup
d'oeil, tout au plus par un mot tremblant qui rvlait je ne sais quel
mlange d'angoisse et de joie.

Le jardin du couvent ne formait qu'une petite partie de son enclos.
Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, 
l'extrmit desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter
une nacelle. Les religieuses aimaient  s'y embarquer avec quelques
lves choisies et  faire le tour du petit tang pour couper les joncs
et cueillir les fleurs de nnuphar.

Un jour qu'tienne se trouvait au bout du verger, o il recevait les
ordres de la prieure, des cris de dtresse se firent entendre vers le
vivier. Tous deux accoururent effrays et aperurent la barque chavire.
La religieuse et une pensionnaire flottaient, prs de s'engloutir au
milieu des roseaux!

tienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s'lana 
leur secours.

Au bout de quelques instants, toutes deux furent  terre; mais  peine
la religieuse eut-elle repris ses sens qu'elle regarda autour d'elle et
s'cria avec pouvante:

--Honorine?

--Vous l'aviez avec vous? demanda tienne qui devint ple.

--Ah! sauvez-la! sauvez-la!...

Il n'en entendit pas davantage, courut vers l'tang, les bras tendus,
il s'lana d'un bond jusqu' la barque et disparut sous les eaux.

Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots.
Trois fois tienne remonta seul en poussant des cris de dsespoir; trois
fois il replongea au plus profond de l'tang, avec une sorte de rage,
enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la
dposa  l'ombre des saules.

Les religieuses perdues s'empressrent autour de l'enfant inanime; et,
aprs des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle
avait fait un mouvement... elle vivait!

A ce cri, tienne qui se tenait prs d'elle  genoux, le corps pench,
tous les membres tremblants et l'oeil gar, joignit les mains avec un
sourd gmissement de joie, et s'vanouit.

Le mdecin que l'on avait envoy chercher survint heureusement. Aprs
avoir rassur les religieuses, il les engagea  reconduire au couvent
Honorine, compltement ranime, tandis qu'il aidait lui-mme 
transporter le jardinier dans la maisonnette qu'il occupait au bout des
prairies.

Il en revint bientt annonant qu'il avait repris connaissance et ne
courait aucun danger; mais il demanda la suprieure, lui parla 
l'cart, et l'on apprit le soir mme, avec tonnement, qu'tienne appel
et longtemps entretenu par elle avait quitt le couvent pour n'y plus
revenir.

Honorine se montra srieusement afflige de ce dpart et fit de vaines
tentatives pour en connatre la cause; tout ce qu'elle put apprendre,
c'est qu'en le jugeant ncessaire, la suprieure l'avait vu avec regret,
et conservait pour l'ancien jardinier un profond sentiment de
reconnaissance.

Cette aventure fut la seule qui traversa l'enfance d'Honorine; les
annes suivantes s'coulrent sans lui laisser d'autre trace de leur
passage que le vague souvenir d'un bonheur toujours renouvel. Appuye
sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaiets
du premier ge aux enchantements de la jeunesse.

On croit en gnral l'ducation de couvent triste, austre et pleine de
pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, on s'abuse.
Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n'est plus gaye de ces
petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous
n'avez  craindre moins de contrainte, moins de svrit. Rassures par
l'isolement, les matresses peuvent laisser  leurs lves une libert
d'expansion qu'on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin
de pcher par soumission ou timidit, celles-ci tendent-elles presque
toujours  l'excs contraire. Au sortir de ces saintes volires, o ne
leur ont jamais manqu le grain, la sret, l'espace ni le soleil, elles
s'lancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir,
avides de sentir, mais ne souponnant ni la faim ni l'orage, ni les
chasseurs.

Le caractre d'Honorine devait lui donner, plus qu' aucune autre, cette
prilleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait  la vie
de tout ce qui vivait; elle avait besoin d'aimer tout ce qui pouvait
tre aim. Rattache par la sympathie  chaque oeuvre de la cration,
elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre
l'animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La
bienveillance des autres lui tait indispensable comme l'air. Son
sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lvres; un regard
froid la rendait inquite, un geste mcontent la glaait. On et pu la
reprsenter comme ces saintes que l'art naf du moyen-ge nous a peintes
les bras tendus et tenant  la main leur coeur enflamm, symbole
d'ardente charit, mais que complte, hlas! toujours la couronne du
martyre!

La premire douleur qui atteignit Honorine, fut le dpart d'une partie
des religieuses qui l'avaient leve. Soit que l'on et besoin ailleurs
de leur zle, soit qu'obissant  la rgle, on voult les dfendre des
attachements que cre l'habitude, elles reurent l'ordre de quitter le
couvent de Tours pour se rendre  Paris.

La sparation fut dchirante: le devoir religieux imposait en vain la
rsignation  celles qui partaient; l'affliction imptueuse d'Honorine
dconcerta toutes leurs rsolutions. Les adieux, vingt fois achevs et
repris, se continurent dans les larmes jusqu'au moment o il fallut
s'arracher des bras de l'orpheline. Les religieuses partirent sans
esprance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de
l'autre ct de la tombe! C'tait, pour chacune d'elles, comme une fille
qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse.

Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chrie de ses
mres ne lui avait point t enleve; la suprieure restait. Mais le
bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu'une premire feuille tombe
et bientt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps aprs, la
prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remdes ne
purent dissiper, et  laquelle elle succomba au bout de quelques mois.

Le dsespoir d'Honorine inspira un instant des craintes srieuses.
C'tait le premier coup qui frappait ce coeur dsarm, et sa douleur
fut horrible; mais si la nouveaut de la blessure la fit plus cuisante,
elle rendit aussi plus certaine la gurison. Honorine n'tait point
puise par ces longues luttes qui enlvent  la volont son ressort et
retiennent l'me dans l'abattement, faute de vitalit pour revenir  la
sant. Arme de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc.

Un grand changement, survenu dans sa destine, fit d'ailleurs diversion
 sa douleur et reporta ailleurs ses proccupations.

Madame de Luxeuil avait t avertie de ce qui venait d'arriver, et cet
vnement imprvu rveilla chez elle des projets oublis. La partie du
testament de la baronne qui confiait l'ducation d'Honorine  la prieure
de Tours se trouvait naturellement annule par la mort de celle-ci, et
le sort de l'orpheline tait dsormais remis  la dcision du conseiller
de Vercy qui,  dfaut du duc de Saint-Alofe, avait accept la tutelle.
Ce fut donc  lui que la comtesse s'adressa, en lui dpchant un de ses
amis dvous, le marquis de Chanteaux.

Bien que fort jeune au moment de la Rvolution, M. de Chanteaux avait
quitt la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s'tait
ml  toutes les intrigues royalistes de l'poque. C'tait un des
agents les plus actifs de ce comit qui combattait la Rpublique au
moyen de proclamations supposes et de faux assignats fabriqus par une
runion de prtres migrs, sous la direction d'un vque. Le marquis
avait mme pris part  cette dernire opration, et y avait acquis une
remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les
critures. Rentr en France sous le Consulat, il y avait men une vie
oisive et peu rgulire jusqu' la premire rentre des Bourbons. Les
vnements des Cent-Jours l'amenrent dans la Vende, o il prit le
commandement de plusieurs bandes d'insurgs qui se signalrent par la
prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde
restauration reconnut ses services passs et prsents en lui accordant
une place de gentilhomme  la chambre. L'_accident_ de juillet lui
enleva cette position, et depuis, il s'tait tenu  l'cart parmi les
boudeurs du faubourg Saint-Germain.

M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manires de la vieille
noblesse les formes surannes de la galanterie impriale, pouvait passer
pour un exemple remarquable de cette gnration fossile dont la chambre
haute prsente de nos jours la plus curieuse et la plus complte
exhibition.

Heureusement que la mission dont il avait t charg par la comtesse
offrait peu de difficults. Il n'eut point de peine  faire comprendre 
M. de Vercy, que la mort de la prieure plaait Honorine dans une
situation nouvelle, et que, destine  vivre hors du couvent, le moment
tait venu pour elle d'en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de
Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter  la jeune
fille son entre dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec
reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se
charger de sa pupille, et il fut convenu qu'elle viendrait la prendre 
Tours, o le conseiller devait se rendre lui-mme pour la lui remettre
officiellement.

Tout se passa comme on en tait convenu. Madame de Luxeuil arriva au
jour indiqu, vit M. de Vercy qu'elle enchanta par ses prvenances, et
alla avec lui au couvent pour chercher sa nice.

Cette dernire, qui avait t prvenue, se tenait prte. L'absence et la
mort avaient dpeupl pour elle la maison o elle avait grandi; tout ce
qui avait fait l sa joie n'tait plus maintenant que source de regrets.
Celles qui l'avaient leve et chrie avaient emport avec elles les
doux changes d'motions, les tendres encouragements, les affectueuses
rprimandes; dsormais le couvent tait vide, la famille avait disparu!
Elle se rsigna donc  suivre la comtesse sans trop de peine, chasse
d'un ct par le vide qui s'tait fait autour d'elle, attire de l'autre
par cet attrait du changement et de l'inconnu, illusion des premires
annes.

Ce fut seulement au moment de partir, que tout son pass se redressa
sous ses yeux, comme un doux fantme qui se plaait devant le monde pour
la retenir dans la solitude; mais elle l'carta de la main, et aprs
avoir jet, en tremblant, un dernier regard plor  ce toit sous lequel
elle avait puis toutes les joies pures du commencement de la vie, elle
monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de
Paris.




VI.

La Forge des Buttes.


Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande
route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays
environnant, un contraste aussi triste qu'trange. Vous quittez une
campagne arrose, fconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de
nouveau, un peu au del, et, entre ces deux oasis, s'tend une sorte de
Sahara o tout manque  la fois. Aussi loin que vos regards peuvent
atteindre, vous n'apercevez qu'une terre dessche sur laquelle rampent
quelques bruyres jauntres et que dchirent des rocs blanchis par la
mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas mme un de ces troupeaux de
moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de
la Sologne. Tout est abandonn et dsert.

C'est seulement aprs avoir franchi la moiti de cette solitude dsole
que vous rencontrez une masure servant, en mme temps, de cabaret et
d'atelier pour un marchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la
_Forge-aux-Buttes_ et assez mal fame, mme parmi les voituriers et les
paysans qui la frquentent,  cause de sa position.

Trois de ces derniers venaient de s'y arrter, au dclin du jour, et
causaient  quelques pas de la porte, tandis que le marchal achevait de
ferrer le cheval de l'un d'eux.

Tous trois parlaient  demi-voix, comme des gens qui ont des prcautions
 prendre.

--C'taient eux, je vous dis, rptait, avec insistance, le plus petit,
 qui sa blouse brode au collet et son fouet pass en bandoulire
donnaient l'air d'un charretier momentanment sans attelage; ils sont
arrivs tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j'allais
partir.

--Et ils t'ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une
de ces longues canardires d'afft en usage parmi les braconniers.

--Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour a que
_j'aurais_ vol mon surnom de Furet, je me suis couch sur un banc comme
si j'avais mon _plein_, mais  distance convenable pour savoir ce qu'ils
disaient.

--Alors, tu les a entendus?

--Oui; il tait question d'une voiture bourgeoise que l'Alsacien avait
vue arrte  Longjumeau et  laquelle _il avait prpar un accident_.

--Quel accident?

--Ils n'ont pas donn d'explications; tout ce que je sais, c'est qu'ils
devaient l'attendre au passage.

--O allait-elle?

--Il m'a sembl, d'aprs quelques mots du Parisien, que a devait tre
du ct de _Souci_ ou de _Bel-Air_.

--Alors c'est la route de Fontenay qu'ils ont d prendre?

--Oui.

--Faut y aller.

--C'est mon opinion.

--Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces
trois gredins. Ils nous empchent de gagner notre vie en douceur; ils
ont t les _charlots_ (assassins) du grand Baptiste: il faut le
revenger!

--A propos, reprit le troisime paysan, qui semblait exercer une
autorit sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parl
tout  l'heure au marchal comme  une connaissance.

--Tiens, c'est juste, je vous ai pas dit, reprit l'homme  la
canardire; c'est un ancien confrre; un _cheval de retour_ (forat
libr).

--Et il est tabli maintenant?

--C'est--dire qu'il a essay; mais l'tat ne va pas, et comme voil un
an qu'il oublie de payer son loyer...

--Le propritaire de la forge lui a donn cong?

--Ce qui le vexe tant, qu'il me disait tout  l'heure qu'avant de
partir, il voudrait dmolir la baraque.

--Eh bien mais, maintenant qu'il va tre sans tat, est-ce qu'on ne
pourrait rien faire de lui?

--Oh! faudrait pas s'y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque
tour de gueusard; c'est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins
qui travaillent en conscience.

--Au fait, c'est  Jacques qu'il faut songer, reprit le paysan. Nous
allons partir sparment, mais sans nous perdre de vue, car il est
possible que nous ne nous entendions pas avec ces _messieurs_, et qu'il
y ait du grabuge.

--A leur ide, dit le charretier, en passant les mains par les poches de
sa blouse, sous laquelle se dessinrent des crosses de pistolets, j'ai
l deux _aboyeurs_ qui ne demandent pas mieux que de faire la
conversation. Vous n'avez qu' monter  cheval, monsieur Marc.

--Oui, le Furet ira devant.

--Et moi, je vous suivrai.

--C'est convenu.

Tous trois se rapprochrent de la forge, et Marc allait dtacher sa
monture pour se remettre en route, lorsqu'un nom prononc par un valet
en livre qui venait de paratre sur le seuil de la forge, attira tout 
coup son attention.

--C'est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il,
vous ne perdrez pas votre peine.

--C'est sr qu'il n'y a rien de bris? demanda le marchal.

--Rien, une des petites roues s'est seulement dtache.

--Et vous avez laiss la voiture prs d'ici?

--A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame
la comtesse et sa nice, qui se sont dcides  descendre.

Marc regarda dans la direction indique par le valet, et laissa chapper
une exclamation subite.

--Qu'est-ce que c'est? demanda le braconnier qui rebouclait une des
gourmettes du cheval.

--C'est elle! balbutia Marc palpitant.

Le braconnier regarda sur la route.

--Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il.

Le paysan ne rpondit rien, mais il recula, comme s'il et voulu se
cacher derrire son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le
marquis passrent pour entrer  la forge. Honorine, qui les suivait 
quelques pas, s'arrta prs de la porte. Marc abandonna aussitt la
bride qu'il tenait  la main, et fit un brusque mouvement vers elle.

--Eh bien, o allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier.

--Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus!

--Ah! bah! mais les autres alors!

--Tu iras  leur rencontre.

--Seul?

--Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera  la roche.

--A l'entre du bois?

--Oui, prs de la grande barrire.

--Bon.

Toutes ces phrases s'taient changes rapidement et  voix basse. Le
braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi
du Furet.

Marc se retourna alors vers Honorine.

Celle-ci tait debout  la mme place, regardant avec un tonnement
curieux la campagne qui se droulait devant elle.

Les dernires lueurs du soleil  son dclin clairaient le plateau
lgrement inclin vers le couchant, et faisait ressembler son sol
jauntre vein de bruyres rouges,  une mer de soufre traverse par des
sillons de flammes. Les rocs dcharns qui s'levaient de loin en loin
prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumire et de
l'ombre, et un brouillard lumineux ceignait l'horizon entrecoup de
quelques perces plus ples. Le galop du cheval mont par le braconnier
s'tait dj perdu au loin, et l'on n'entendait plus que le murmure de
la brise de nuit rasant les rochers et les bruyres.

La jeune fille se mit  contempler cet ensemble sauvage. Les
douloureuses motions dont elle avait t rcemment agite l'avaient,
pour ainsi dire, initie  la rverie. Elle comprenait maintenant quelle
joie pouvait trouver une me fatigue de la ralit  se jeter dans ces
sommeils veills o nous nous crons,  nous-mmes, nos songes. Puis,
tant d'vnements s'taient succd dans ces derniers temps, tant
d'autres se prparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de
vertige. Sa vie entire, depuis quelques jours, lui semblait un rve;
elle avait peine  distinguer le fait de la pense, la supposition de la
ralit: tout tait pour elle incertain, flottant, et elle vivait,
depuis quelques heures, comme ces personnes  demi-veilles qui n'ont
point retrouv la conscience d'elles-mmes.

Cependant, le bruit que fit Marc en s'approchant, l'arracha  sa
contemplation. Ses yeux se portrent sur lui, indiffrents d'abord, puis
plus attentifs; ses traits exprimrent une surprise mle de doute. Elle
fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s'arrta
trouble.

Celui-ci la salua.

--J'espre que l'accident arriv  la chaise de poste de madame la
comtesse pourra facilement se rparer, dit-il avec un sourire
bienveillant.

--Je l'espre, rpliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se dtacher
du paysan.

--Mademoiselle a d tre bien effraye...

--C'est sa voix, s'cria la jeune fille avec une sorte d'explosion.

Marc parut dconcert.

--Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre
accent me rappellent une personne que j'ai connue... et cependant
tienne tait plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais,
dites-moi, n'auriez-vous pas eu un frre an, jardinier au couvent du
Sacr-Coeur,  Tours?

--Faites excuse, mam'selle, je n'ai jamais eu de frre, rpondit Marc.

--Alors la ressemblance m'a trompe, dit Honorine, avec une sorte de
regret.

--Il n'y a pas d'affront, observa le paysan d'un ton de bonhomie, pourvu
que mademoiselle n'ait pas de reproches  faire  cet tienne...

--Des reproches, rpta la jeune fille, c'est  lui que je dois de
vivre!.... Et il est parti sans que j'aie pu le remercier! Aussi,
lorsque j'ai cru le reconnatre en vous, j'ai t saisie d'un mouvement
de joie!...

--C'est bien de l'honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main 
son chapeau; comme a mam'selle tait au Sacr-Coeur de Tours.

--Oui, Monsieur.

--Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d'un air ouvert, et le
Sacr-Coeur aussi!... Il y a l une sainte femme pour suprieure.

--Hlas! elle n'est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se
remplirent de larmes.

Le paysan fit un brusque mouvement.

--Est-ce bien possible, s'cria-t-il; la mre Thrse est morte?

--Depuis un mois.

Marc changea de visage.

--Ah! je comprends alors, dit-il comme s'il se parlait  lui-mme, c'est
pour a que vous avez quitt le couvent... que vous allez demeurer avec
la comtesse?

Honorine rpondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune
fille venait d'tre ramene  des souvenirs qu'elle pouvait oublier par
intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants.
Quant  Marc, il tait tomb dans une proccupation subite. Il en
sortit pourtant au bout de quelques minutes.

--De manire que mam'selle va  Paris, dit-il, en reprenant son ton de
libert bienveillante; a va tre pour elle un fier changement! car je
prsuppose que mam'selle demeurera chez madame la comtesse?

--En effet, dit Honorine, un peu tonne de la familiarit causeuse du
paysan.

--Oh! c'est une grande maison, reprit celui-ci, et o l'on s'amuse 
mort.

--Vous connaissez donc madame de Luxeuil?

--C'est--dire que j'en ai entendu parler par un pays, qui avait sa
nice au service de la comtesse; mais il n'a pas voulu la laisser, parce
qu'il trouvait que c'tait pas assez sr.

--Comment?

--Madame la comtesse reoit toute sorte de monde,  ce qu'il parat, et,
 Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils
de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez
pas, M. Arthur?

--Non, rpliqua la jeune fille, que les confidences du paysan
commenaient  embarrasser, et qui regarda derrire elle, comme si elle
et voulu rejoindre sa tante.

--Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du mme ton, c'est
un mauvais sujet fini,  ce que l'on dit...

Honorine ne voulut point en couter davantage, elle avait gagn le seuil
de la forge et y entra.

Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en tat, parut
prcde du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrire,
venait le marchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait
t rejoint sur la route.

Malgr la nuit qui commenait, Marc crut les reconnatre. Il pencha
l'oreille pour couter les voix qui se faisaient entendre dans l'ombre,
sembla douter encore, et se glissa derrire le mur ruin qui servait de
clture  la cour du marchal.

Presque au mme instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, 
la clart de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc.

La prsence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumire.
Le Furet s'tait videmment tromp sur la direction qu'ils devaient
prendre, et la voiture  laquelle ils avaient _prpar un accident_
tait celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les
avait, sans doute, empchs de mettre  profit cet accident, mais ils
pouvaient retrouver l'occasion manque, en attendant la chaise de poste
vers l'entre du pont d'Antony. La nuit serait alors complte, la route
dserte et l'endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nice
venaient d'chapper n'tait donc, pour ainsi dire, qu'ajourn. D'un
autre ct, le dpart des deux compagnons de Marc rendait son
intervention impuissante, et, aprs les avertissements du braconnier, il
ne pouvait esprer aucun secours du marchal-ferrant.

Toutes ces rflexions se prsentrent  lui coup sur coup, et il
cherchait encore ce qu'il devait faire, lorsque le Parisien et Moser
reparurent sur le seuil de la forge.

Tous deux se consultaient  voix basse et montraient la direction
d'Arcueil. Il tait clair que Marc avait devin leurs intentions et
qu'ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui
avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques
arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout
perdre et son parti fut pris  l'instant mme. Sortant de derrire le
mur qui le cachait, il s'avana d'un pas ferme vers la forge, passa
lentement, sans paratre y prendre garde, devant le groupe qui causait
en dehors du seuil et entra chez le marchal.

A sa vue, le Parisien et le Juif s'taient rejets de ct, avec un
mouvement de surprise, et ils regardrent autour d'eux.

--C'est lui! murmura le premier.

--C'est pien lui! rpta l'Alsacien.

--Il est seul!

--Tout zeul!

--Et il ne nous a pas reconnus?

--Non.

--Alors, c'est un quine  la loterie, reprit rapidement Jacques; au
diable la chaise de poste! je reste ici.

--Gomment! tu renonces  notre broget?

--Veux-tu laisser chapper ce brigand?

--Non, non, dit Moser, dont l'accent exprimait le combat que se
livraient en lui l'avarice et la haine; mais manquer une affaire, c'est
pien tur.

--On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que
nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille
 la porte pour que j'avertisse le Bruc.

Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le marchal, leur parla
quelque temps  voix basse; puis tous trois rejoignirent l'Alsacien.

Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de
poste partit au galop.

Marc fit un geste de joie, les voyageurs taient sauvs.

Mais lui-mme se trouvait au pouvoir d'ennemis dont il ne pouvait
attendre aucune piti. Il promena autour de lui un regard rapide, passa
dans la seconde pice, courut  la fentre et l'ouvrit; mais au moment
o il posait le pied sur le rebord de l'embrasure, les deux volets se
fermrent brusquement, et il entendit qu'on les barrait au dehors.

Il s'lana vers la porte; elle tait garde!

Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue
veste, et alla s'appuyer le dos  la muraille.

Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent
consults, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de
Moser.

L'homme au gourdin et le marchal-ferrant restrent sur le seuil.

Jacques fut, comme d'habitude, le premier  prendre la parole.

--Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine
videmment combattue par la crainte, et en s'arrtant  quelques pas du
paysan.

--Au contraire, rpondit Marc tranquillement, car je vous cherchais.

--Tu l'avoues! s'cria Jacques, qui devint bleu de colre. Avez-vous
entendu, vous autres? Il avoue qu'il nous cherchait.

--Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte.

Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se prcipiter sur Marc;
mais il retira aussitt les mains de ses larges poches et prsenta, 
chacun d'eux, le canon d'un pistolet.

L'Alsacien et Jacques regagnrent prcipitamment l'entre.

--Vous voyez que j'ai de quoi vous servir, reprit-il sans s'mouvoir; ne
faites donc pas les mchants, et restons-en  la conversation.

--Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en
dehors de la baie de la porte et compltement effac derrire la
cloison.

--Pas moi, rpondit Marc, mais ces deux joujoux.

--Tire donc si tu as du coeur! cria Jacques.

--J'aime mieux tirer  bout portant.

--Ainsi, tu resteras l?

--Jusqu' ce que vous me laissiez la route libre.

Le Parisien parut embarrass: il se tourna vers ses compagnons, et tous
quatre se consultrent assez longtemps  voix basse; enfin, la porte fut
repousse, ferme  double tour, et Marc se trouva prisonnier.

Il prta l'oreille, cherchant  deviner ce qui se prparait contre lui;
mais il n'entendait qu'un murmure confus,  travers lequel retentissait
de loin en loin quelques mots isols prononcs plus haut. Il distingua
ceux de _loyer_... _chass_... _gueux de bourgeois_... _Vengeance pour
deux_. Puis les voix se turent, comme si tout le monde tait tomb
d'accord; le soufflet de la forge commena  se faire entendre, et une
lueur brilla  travers la porte mal jointe.

Marc, inquiet, appuya l'oeil contre une des fentes.

Le Parisien et ses compagnons taient occups  briser les bancs et les
tables, dont ils jetaient les dbris dans la forge. Le marchal-ferrant
regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait
lui-mme le feu.

Tout ne tarda pas  s'embraser. Alors chacun saisit un des fragments
enflamms, qui furent disperss le long des charpentes, contre la
cloison et jusque sous le toit de chaume. L'incendie se dclara en mme
temps sur dix points spars.

Marc qui comprit leur intention, se prcipita contre la porte et la
secoua avec violence; mais la serrure rsista  tous ses efforts.

--Ah! le monsieur du cabinet particulier se rveille, dit le Parisien,
en clatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garon?

--Ouvrez, ouvrez, s'cria Marc, qui continuait  agiter inutilement la
porte.

--Voil! bourgeois! reprit Jacques avec la mme ironie froce; vous
allez tre servi... un plat  l'tuve avec sauce  la vapeur... Eh! toi
le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le
bourgeois se chauffe de plus prs.

--Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagn le seuil, foil que a
vlampe partout.

--Vivat! cria le marchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le
vieux grippe-sous d'Etrechy en sera pour sa cassine! a lui apprendra 
chasser ses locataires.

--Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout  ce que notre gibier
ne sorte pas du gte.

--Nous resterons nous chauffer les mains en dehors.

--C'est a; au revoir, Rageur.

--Cuis dans ton jus, mon fieux, et que a te brofite.

Marc ne rpondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le
volet de la fentre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives
furent, inutiles.

Il revenait vers l'entre pour parlementer de nouveau, lorsqu'il
entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des
quatre compagnons se perdre au dehors.

La flamme commenait  ptiller autour de lui; une fume paisse
l'entourait, un air brlant l'empchait de respirer. Mur dans
l'incendie, il tait condamn  y prir!

Cette conviction le jeta dans un dsespoir furieux. Il se mit 
parcourir la pice, o il tait enferm, avec des cris de rage et en
cherchant  ttons une issue. Les flammes ne tardrent pas  lui en
ouvrir une. La cloison qui le sparait de la forge s'abattit  ses
pieds. Il voulut en franchir les dbris; mais, de l'autre ct, tout
tait en feu! Il fut oblig de reculer jusqu' la fentre.

L'incendie, activ par le vent, achevait de tout envahir. Les
charpentes, embrases les premires, croulaient avec le chaume, qui
s'parpillait en pluie de feu; les murs mmes, calcins par la flamme,
flchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres
noircies.

Cependant Marc, haletant et aveugl, continuait  courir au milieu de
ces dbris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue.
Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fume, un endroit o les
poutres abattues ont entran une partie du mur; il y court, il franchit
les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brche! Dj l'air frais
du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauv!...

Mais, tout  coup, la pierre qui le soutenait se dtache; ses mains
glissent sur le mur brlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous
les dcombres!




VII.

Trois amis du grand monde.


Environ une heure avant les vnements raconts dans le chapitre
prcdent, trois cavaliers venant de Maillecour, se dirigeaient vers la
grande route d'Orlans, en suivant un de ces chemins de traverse, larges
et ombrags, qui forment autour de Paris comme un rseau d'avenues dont
on aurait supprim les chteaux.

Il suffisait d'un coup d'oeil pour reconnatre que tous trois
appartenaient  cette aristocratie que l'on est convenu d'appeler le
monde lgant, mlange d'oisifs et d'enrichis qui _donnent le ton_  la
nation,  peu prs comme ces chefs d'orchestre de province dont le _la_
est toujours faux.

Les trois cavaliers dont nous parlons occupaient, du reste, des places
diffrentes dans cette socit fashionable. Arthur de Luxeuil
reprsentait la classe extravagante dont l'existence entire se perd en
folies de convention et en futilits bruyantes; Marcel de Gausson, la
portion d'lite qui ne livre  la mode que les surfaces de la vie;
Aristide Marquier, enfin, cette fraction des _lions_ imitateurs, qui, 
tous les vices dcalqus sur les autres, ajoutent le ridicule de leur
propre fonds.

Le costume de chasseurs qu'ils portaient tous trois rvlait, pour ainsi
dire, ces natures diffrentes. Celui d'Arthur de Luxeuil, _compos_
d'aprs les dernires prescriptions de la mode, comprenait tous ces
perfectionnements compliqus et bizarres emprunts au _sport_ anglais;
chaque pice de son quipement avait une forme inusite qui annonait,
au premier aspect, le brevet d'invention.

Celui de Marcel de Gausson, au contraire, tait si simple, que l'oeil
s'y arrtait sans tre frapp d'aucun dtail. Il saisissait seulement
l'lgance de l'ensemble qui prsentait une sorte de compromis tellement
adroit, que l'on pouvait y voir galement, selon ce qu'on tait
soi-mme, le sans-faon du penseur, ou le distingu de la _fashion_.
Marcel paraissait toujours mis comme celui qui le regardait.

Quant  Marquier, c'tait un petit homme empt et myope, que l'on
reconnaissait sur-le-champ pour la contrefaon d'Arthur de Luxeuil. Son
costume tait surcharg d'une prodigieuse quantit de ganses, de
houppes, de plaques, de ciselures, chatoyant ou tintant  chaque geste,
qui lui donnaient un air vulgaire et triomphant impossible  dcrire.
Mais on devinait l'avarice sous cette prodigalit de mouvais got. A
travers ses embellissements inutiles, l'quipement rvlait la
fabrication farde des bazars. Il suffisait de regarder avec quelque
attention pour reconnatre que l'argent n'tait que du cuivre plaqu,
l'ivoire que de l'os tourn, la peau de daim que du chien pass  la
teinture, l'caille que de la corne fondue, et la soie que du coton.
Marquier ressemblait  la devanture d'une boutique  pris fixe; il
n'tait revtu que de mensonges!

Sa monture rpondait au reste. C'tait un de ces coursiers de mange,
habitus  danser sur leurs jarrets pour se donner l'air fougueux, et
qui rappellent les chevaux de race comme nos acteurs de tragdie
rappellent Achille et Mithridate.

Lucifer tait pourtant une des gloires de Marquier; il le prtendait de
pur sang arabe, et en parlait toujours comme s'il se ft agi du cheval
merveilleux que le fils de Philippe put seul matriser. A l'en croire,
nul autre que lui n'tait capable d'apprcier le superbe animal, ni de
s'en faire comprendre.

Or, cette thse favorite que les adeptes de la _fashion_ se plaisaient 
lui faire soutenir, par moquerie, tait devenue, depuis quelques
instants, le sujet d'un nouveau dbat entre de Luxeuil et lui.

--Je vous maintiens, mon cher, disait le premier, que Lucifer est une
rosse.

--Une rosse! rpta Marquier scandalis; un cheval de mille cus!

Arthur le regarda.

--Allons, ne me dites pas de ces choses-l,  moi, mon bon, reprit-il;
Lucifer vous aura cot... ce qu'il vaut.

--Et que vaut-il donc,  votre avis?

--Mais quelque chose comme cinq cents francs.

--Plat-il?

--C'est trop peut-tre; mettons cent cus.

--Il est fou, dit Marquier, en se tournant vers Marcel de Gausson, avec
une gaiet force. Ah! ah! ah! cent cus!... Ainsi, vous croyez, mon
cher, que j'exagre le prix d'achat?

--Oui.

--Et dans quel intrt?

--D'abord, pour vous donner l'air de monter un cheval de trois mille
francs, ce qui est toujours honorable; ensuite pour avoir chance de le
revendre avec bnfice, ce qui ne dshonore jamais.

--Allons, je vois qu'il n'y a moyen de vous rien cacher, dit Marquier,
en continuant  rire de mauvaise grce; vous nous connaissez, mon cheval
et moi, mieux que nous-mmes.

--Cela vous tonne?

--Du tout, mon bon, du tout... je passe condamnation: Lucifer est une
rosse qui n'a pas plus de sang arabe que moi.

--Ah! quant  vous, banquier, vous en avez dans toutes les veines; je
vous reconnais pour un pur sang.

--Fort bien, fort bien, Arthur, interrompit le petit homme, qui se ft
fch s'il et os; mais toutes vos plaisanteries n'empcheront pas
Lucifer d'avoir de la race; demandez plutt l'avis de M. de Gausson.

--Je me connais fort peu en chevaux, rpondit celui-ci, qui dsirait
videmment ne point se mler au dbat.

--Mais enfin que pensez-vous?

--Je pense qu'il et t prudent d'avoir des preuves de la filiation de
Lucifer; des titres rpondent  tout.

--Bah! des titres! s'cria Marquier,  quoi bon? les titres ne sont
rien; c'est le mrite qu'il faut consulter; sans le mrite...

--Ah! grce, banquier, interrompit de Luxeuil; vous allez nous rciter
un discours du centre gauche. J'aime encore mieux vous accepter pour
arabes, vous et votre cheval, d'autant plus que voici la nuit, et que
nous ferons bien de presser le pas.

--En effet, dit Marcel, M. Arthur doit avoir hte de revoir la comtesse,
qui est sans doute maintenant  Bagatelle.

--Tiens, je l'avais oubli, s'cria le banquier; c'est aujourd'hui que
madame de Luxeuil arrive de Tours... avec votre cousine, mon bon!

Arthur fit une rponse affirmative, en effleurant son cheval de
l'peron.

--Eh bien! cette ide-l vous fait aller au trot? continua Marquier en
riant; prenez garde, prenez garde! il n'y a rien de dangereux comme ces
pensionnaires qui sortent du couvent.

--Pourquoi dangereuses?

--Pourquoi? Ah! ah! ah! la question est excellente!... mais parce qu'on
en tombe amoureux, mon cher!

Arthur regarda Marcel.

--Ce garon devient stupide! dit-il d'un accent de vritable compassion.

--Je maintiens mon dire, s'cria Marquier avec feu; je soutiens que les
cousines sont des sductrices  domicile. A force de les voir, de les
trouver prs de soi  toute heure et en toute occasion, on finit par
avoir des ides... a m'est arriv  moi!

--D'avoir des ides? rpta Arthur, vous vous vantez, Marquier.

--Parole d'honneur! j'ai failli devenir amoureux d'une parente, dans mon
dernier voyage en Bourgogne; aussi, je vous le rpte, mon cher,
dfiez-vous!

--Je me dfierai, Marquier.

--Non, vous plaisantez; mais j'ai de l'observation, moi, voyez-vous!
Quand on fait pour plusieurs millions d'affaires, on doit connatre le
coeur humain. Aussi, l'arrive de votre cousine est un vnement qui
m'inquiterait si j'tais  la place de Clotilde.

Arthur se contenta de lever les paules; mais Marcel ne put se dfendre
d'un mouvement d'impatience; il se tourna vers le banquier.

--Je ne comprends pas ce qu'il peut y avoir de commun entre mademoiselle
Clotilde et la nice de madame de Luxeuil, fit-il observer froidement.

--Ce qu'il y a de commun? rpta Marquier, d'un air mauvais sujet, eh
pardieu! c'est Arthur. L'une est sa cousine, l'autre sa matresse...

--Et il ne vous semble pas, Monsieur, qu'il y ait de diffrence entre
ces deux titres? interrompit Marcel plus schement.

--Certainement, balbutia le banquier un peu dconcert, il y a une
diffrence...

--Capitale, mon cher, dit Arthur, qui avait jusqu'alors cout
tranquillement, car une matresse vous amuse en passant, tandis qu'une
cousine vous ennuie  perptuit... Mais voyez donc, ajouta-t-il, en
retenant tout  coup son cheval, n'apercevez-vous point une lueur
l-bas, au bout du chemin?

--C'est un incendie! s'cria Marquier, dont le regard venait galement
de s'arrter sur le point dsign.

--Oui, reprit Marcel, qui se tenait pench sur l'aron pour mieux voir;
vite, Messieurs, nous pourrons peut-tre porter quelque secours.

Les trois cavaliers mirent leurs chevaux au galop et arrivrent, en
quelques instants, devant _la Forge-des-Buttes_.

--Ah! c'est la masure du marchal, dit Arthur qui s'y tait prcdemment
arrt.

--Une baraque qui ne vaut pas trente louis, ajouta Marquier avec ddain;
c'tait bien la peine d'chauffer nos chevaux.

--Il est trange que tout soit ferm, fit observer de Gausson en
s'approchant. La forge serait-elle abandonne?

--Non, car hier encore je l'ai vue ouverte. Ce feu n'a pu, d'ailleurs,
s'allumer seul; regardez donc  cette fentre grille.

Marcel voulut avancer la tte vers l'ouverture qu'on lui dsignait: mais
un tourbillon de fume et d'tincelles le fora  reculer.

Presque au mme instant une plainte sourde arriva jusqu' lui.

--Avez-vous entendu? s'cria-t-il.

--Cela ressemble  un gmissement, fit observer Arthur.

--coutez!

Ils penchrent l'oreille, et une nouvelle plainte retentit.

--Il y a quelqu'un dans la forge, dit de Gausson, en descendant
prcipitamment de cheval et courant  la porte qu'il essaya d'ouvrir.

Mais la porte tait solidement ferme. Il appela ses compagnons  son
aide; le banquier s'excusa en affirmant que Lucifer tait trop ombrageux
pour qu'il pt ainsi le quitter.

--Sans compter qu'il faudrait vous remettre en selle, objecta Arthur, ce
qui est toujours pour vous une opration prilleuse et incertaine.

--Par exemple, s'cria Marquier, moi qui ai deux ans de mange!
savez-vous que Ducrou m'a donn des leons?

--Il et mieux fait de vous donner des jambes, mon bon; ce sont les
jambes qui vous manquent; on ne peut pas monter  cheval avec des
nageoires; mais tenez donc Atala, je vois l-bas de Gausson qui
s'reinte.

Il jeta la bride de sa jument  Marquier et rejoignit Marcel qu'il
trouva occup  forcer l'entre de la forge.

--Dieu me damne, mon cher, vous me faites l l'effet d'un Samson
enlevant les portes de Gaza, s'cria-t-il en riant.

--J'entends toujours gmir, interrompit de Gausson, au nom de Dieu
aidez-moi.

--Bien volontiers, mais il faudrait quelque chose pour soulever la
porte.

--Un fusil.

Arthur courut  Marquier et dtacha l'arme suspendue  la selle de son
cheval.

--Que voulez-vous? qu'y a-t-il? demanda le banquier effray.

De Luxeuil ne prit point le temps de lui rpondre; courant  la forge,
il passa le canon du fusil entre le seuil et la porte, et s'en servit
comme d'un levier.

Marquier poussa une exclamation de dsespoir.

--Que faites-vous, Arthur? s'cria-t-il, s'efforant en vain de faire
avancer ses deux chevaux; vous allez briser mon fusil! une arme de mille
francs!... Arthur, je ne veux pas... Arthur, vous me rpondrez de ce qui
arrivera...

Arthur n'coutait point et continuait son opration. Enfin, la porte,
enleve de ses gonds, s'abattit  l'intrieur. Marcel pntra dans la
forge, arriva jusqu' l'amas de dcombres, sous lequel Marc gisait 
demi enseveli, le dgagea avec peine et le porta sur la route.

Le grand air ne tarda pas  dissiper l'espce de suffocation que la
chaleur avait cause au paysan; il rouvrit les yeux et regarda autour de
lui, comme s'il et voulu se reconnatre.

--Allons, il en sera quitte pour quelques brlures, dit de Luxeuil; le
voil qui reprend connaissance.

--N'tes-vous point bless? demanda de Gausson, qui se tenait un genou
en terre et pench sur Marc avec sollicitude.

--Bless? rpta celui-ci, en essayant machinalement  mouvoir ses
membres; je ne sais... je souffre un peu... mais il me semble... non, je
ne suis pas bless!

Il avait fait un effort et s'tait redress  moiti.

--Pardieu! nous sommes arrivs  temps, reprit Arthur; mais comment
diable vous trouviez-vous dans cette baraque, l'ami?

--On m'y avait enferm, Monsieur, avant d'y mettre le feu.

--Ah bah! mais alors c'tait un guet-apens?

--Qui et russi sans votre arrive; car j'tais dj vanoui... et,
maintenant encore, tout semble tournoyer devant moi...

Il parlait d'une voix entrecoupe et sa tte vacillait. Marcel demanda 
Luxeuil s'il n'avait point sa gourde de chasse.

--Elle est vide, rpondit Arthur, mais celle du banquier doit tre
pleine, car il ne la porte qu'en guise d'ornement... Eh! ici, Marquier,
arrivez vite, mon bon, on a besoin de vous.

Mais le banquier, qui venait de descendre de cheval, tait occup 
regarder son fusil, dont le canon ploy, en soulevant la porte, formait
une espce d'arc irrgulier.

--J'en tais sr, rptait-il d'un air de consternation tragique; une
arme de luxe qui ne m'avait point encore servi; voyez, mon cher, voyez
ce que vous avez fait.

--Eh bien! quoi? demanda de Luxeuil en s'approchant, votre mousquet est
un peu tordu? c'est preuve qu'il ne valait rien. Vous n'en tuerez pas
moins de gibier, allez. Avez-vous quelque chose dans votre gourde?

--C'est une arme perdue! continua Marquier dont les yeux ne pouvaient
se dtacher du malencontreux fusil; qu'en faire maintenant?

--Vous pourrez l'arranger en arquebuse, rpliqua philosophiquement de
Luxeuil.

Le banquier fit un geste d'impatience.

--Je ne plaisante pas, moi, s'cria-t-il aigrement, chacun tient  ce
qui lui appartient, un fusil est un capital et sa jouissance peut tre
considre comme l'intrt; mais quand on perd  la fois les intrts et
le capital...

--Au diable! interrompit Arthur, ne va-t-il pas nous parler finance
maintenant! prenez mon fusil, mon cher, et qu'il n'en soit plus
question.

La figure de Marquier s'panouit subitement.

--Quoi! en vrit, s'cria-t-il, vous consentez  un change?...

--Je consens  tout ce qu'il vous plaira, pourvu que j'aie votre gourde
pour ce pauvre diable dont on a voulu faire un _auto-da-f_.

--Voil, mon cher, voil! dit Marquier en ramenant le petit flacon
envelopp de cuir tress qu'il portait en bandoulire, je vais lui
donner moi-mme...

Il s'avana vers Marc, dont la dfaillance continuait, et se pencha pour
approcher la gourde de ses lvres; mais tout  coup, il changea de
couleur et resta immobile, la main tendue.

--Eh bien! qu'avez-vous donc? demanda Arthur tonn.

--Rien, balbutia Marquier, dont les gros yeux grands ouverts
continuaient  contempler Marc avec effarement, c'est que j'ai cru...
c'est qu'il me semble...

--Quoi donc? Vous connaissez cet homme?

--Du tout, du tout!... Mais pardon, voici la gourde, mon cher... J'ai
peur que Lucifer ne s'chappe.

Et tournant brusquement les talons, il alla reprendre les brides des
chevaux, qui s'taient loigns de quelques pas, en flairant l'herbe
rare qui garnissait les fosss.

Marcel fit avaler  Marc une gorge de Madre qui parut le ranimer; il
dclara au jeune homme qu'il se trouvait mieux, et le remercia avec
effusion. De Gausson l'interrompit pour savoir o il se rendait.

--A Corbeil, rpondit le paysan.

--C'est une longue route, reprit Marcel; vous ne pourrez la faire seul
et  pied, surtout  cette heure.

--J'en ai peur, dit Marc, qui tendit ses membres brls et endoloris.

--Il faudrait qu'il tcht de gagner le prochain village, fit observer
Arthur.

--Je vous proposerai plutt de le conduire  Bagatelle, o il pourra
tre secouru et passer la nuit, dit Marcel.

--Bien volontiers, s'il est en tat de nous suivre.

--Je le prendrai en croupe.

--Vous?

--Pourquoi pas!

--A cheval avec ce paysan! Ah! ah! ah! ce sera un groupe digne de
Charlet.

--Je ne comprends pas ce qu'il aura de ridicule...

--Comment! mais songez donc, mon cher, que vous aurez l'air de la
civilisation galopant avec la barbarie! Puis, vous savez parfaitement
qu'on ne prend personne en croupe; a ne se fait pas. Si nos amis du
boulevard de Gand l'apprenaient, vous seriez dshonor!

--Il faut me laisser, Monsieur, dit Marc  de Gausson; j'espre pouvoir
arriver seul aux maisons les plus voisines...

--Vous croyez-vous capable de monter  cheval? demanda le jeune homme,
sans prendre garde aux rires d'Arthur.

--Je le crois, monsieur, rpondit Marc, mais je puis aussi marcher...

--Voyons, appuyez-vous sur moi... nos chevaux sont l,  quelques pas.

--Non, Monsieur, non, je ne veux pas accepter...

--Venez, vous dis-je, nous trouverons justement  Bagatelle le mdecin
de madame de Luxeuil.

Marc leva brusquement la tte.

--Quoi! s'cria-t-il, c'est chez madame de Luxeuil?...

--La connaissez-vous, l'ami? demanda Arthur.

--Pour avoir entendu son nom seulement, rpondit le paysan dont la
rsistance parut cder tout  coup. Mais puisque monsieur veut bien me
prendre... je ne ferai pas l'impolitesse de refuser, et je suis  ses
ordres.

De Gausson monta  cheval, aida le paysan  se mettre en croupe, au
grand amusement d'Arthur, et tous trois continurent leur route vers
Bagatelle.




VIII.

La villa de madame de Luxeuil.


La villa de la comtesse se trouvait situe sur l'un des petits versants
qui ctoient la Bivre. C'tait moins une maison de campagne qu'un de
ces pied--terre champtres o la noblesse de nos jours va tudier la
nature, comme celle du dix-huitime sicle allait, dans ses petites
maisons, tudier l'amour. Tout y avait t dispos pour la jouissance
immdiate et passagre. Rien de naturel ni de durable. On n'y voyait
qu'arbres  sves htes et que plantes de serre transportes l pour y
briller quelques jours et mourir. Le parterre fleurissait tous les ans
sur un ordre crit de la comtesse, et le jardinier dployait sa verdure
quand il voyait tendre les rideaux.

Il en rsultait je ne sais quelle abondance artificielle et quelle
fracheur exagre qui donnait au parc de madame de Luxeuil l'apparence
d'une dcoration d'opra. A force d'tre entasses, les fleurs cessaient
d'tre vraisemblables et faisaient croire  des imitations de gaze
peinte, tandis que leurs senteurs trop multiplies vous rappelaient,
malgr vous, la boutique du parfumeur. Les pelouses veloutes, unies et
tondues aux ciseaux, semblaient autant de tapis d'Aubusson. On et en
vain cherch dans ces quatre arpents une fleurette des champs, une ronce
dchirant le feuillage, une touffe d'oseille sauvage couronne de ses
graines roses, une glantine mle au chvrefeuille des bois. A
Bagatelle, l'homme avait eu honte des oeuvres de Dieu et les avait
remplaces par les siennes. L chaque arbre tait une conqute de l'art,
chaque fleur portait un nom clbre; le moindre brin d'herbe venait
d'Amrique ou d'Asie, avec de notables perfectionnements: c'tait une
cration revue et corrige qui l'emportait autant sur l'autre qu'une de
nos charmantes pensionnaires corsetes, gantes, coiffes, chausses,
l'emporte sur la jeune Indienne sortant des eaux du Gange, sans autre
ornement que sa beaut.

Du reste, Bagatelle tait prcisment l'habitation qu'il fallait  la
comtesse; elle y passait au plus six semaines, employes  recevoir des
visites ou  en rendre; puis elle regagnait Paris, dont elle ne s'tait
absente que pour faire comme tout le monde. L'Eden arrang autour de la
maison schait alors sur pied, et tout restait dpouill jusqu' la
saison suivante, o le parc tait remeubl de verdure et de fleurs.

Outre cette villa, madame de Luxeuil avait eu autrefois une terre en
Bourgogne; mais ses dpenses excessives et le peu d'ordre apport 
l'administration de ses biens l'avaient oblige de s'en dfaire aprs
la mort du comte. Cette vente n'avait cependant pu rtablir ses affaires
qui se trouvaient alors plus embarrasses que jamais; mais, grce  la
position qu'elle occupait dans le monde, elle pouvait persister dans ses
habitudes, en empitant chaque anne sur les annes suivantes, et en
creusant un abme qu'elle ne mesurait plus, parce qu'elle avait cess
d'en voir le fond. Arthur, de son ct, aggravait cette situation par
des dsordres ruineux qui devenaient, entre lui et sa mre, le motif
d'incessantes querelles. Prodigue pour sa satisfaction prive, mais
avare pour celle de l'autre, chacun d'eux tait toujours arm de
reproches, de menaces, de rcriminations, suivis de longues froideurs,
que l'intrt seul pouvait dissiper ou suspendre.

Cependant, pour le moment, la comtesse et Arthur se supportaient et
paraissaient  peu prs d'accord.

Tous deux montrrent un gal empressement  l'gard d'Honorine. Madame
de Luxeuil avait t pleine de prvenances pendant toute la route;
Arthur, qui arriva  Bagatelle une heure aprs sa mre, ne tmoigna pas
moins d'affection  sa cousine. Il s'excusa de n'avoir pu aller  sa
rencontre, s'informa de la manire dont elle avait support le voyage,
et finit par lui prsenter M. Marcel de Gausson. Quant au banquier, il
les avait quitts peu aprs la rencontre de Marc, en prtextant une
affaire indispensable.

De Luxeuil raconta ensuite leur aventure  _la forge des Buttes_, et
Honorine n'eut point de peine  reconnatre dans le paysan qu'ils
venaient de sauver l'homme prcdemment rencontr par elle-mme. Elle
s'informa avec anxit de son tat, et, malgr les assurances de son
cousin, elle allait demander  le voir, lorsque le docteur Darcy entra
en affirmant que le bless n'avait besoin que de repos.

Le reste de la soire se passa  faire connaissance. La comtesse et
Honorine prouvaient cette espce de surexcitation que donne le voyage
et qui dispose  la causerie. La jeune fille surtout sentait comme un
besoin d'expansion qui l'emportait malgr elle. L'espce d'enivrement
que causent les premiers changements de lieux, la nouveaut de ce qui
l'entourait, la tendresse de l'accueil qu'elle recevait, tout lui avait
ouvert le coeur. Aprs deux heures passes dans cette nouvelle famille
qu'elle adoptait dj avec tout l'lan d'une me veuve d'affections,
elle se laissa conduire par sa tante dans l'appartement qui lui tait
destin.

--Voici votre domaine, chre belle, dit madame de Luxeuil, en lui
montrant trois pices et un cabinet de toilette du meilleur got; si
vous trouvez cela trop petit, on pourra ajouter la bibliothque.

Honorine se rcria en dclarant qu'elle trouvait l'appartement beaucoup
trop grand et trop beau.

--D'abord sachez que rien n'est trop beau, ni trop grand pour vous,
chre enfant, reprit la comtesse, puis vous vous apercevrez bientt que
je ne vous donne rien qui ne soit indispensable. Une chambre  coucher,
un boudoir, un petit salon de musique, on ne saurait se passer de moins.
Justine, qui couche l, derrire, sera  votre disposition et n'obira
dsormais qu' vous. Quant  vos habitudes, vous les rglerez  votre
fantaisie; l'quipage sera toujours  votre disposition; tous les gens
de la maison ont ordre de vous obir comme  moi-mme; je veux enfin que
vous soyez compltement libre et matresse.

Honorine, attendrie de tant de bonts, ne put rpondre que par quelques
mots balbutis, en portant  ses lvres la main de la comtesse: celle-ci
la baisa au front.

--Ne me remerciez pas, reprit-elle amicalement, et surtout, usez
largement du droit que je vous donne; mon seul dsir est de vous voir
heureuse et de pouvoir remplacer, en partie, votre mre!...

Elle s'arrta comme si ce souvenir l'et mue, dtourna la tte et parut
drober  sa nice une larme, puis faisant un effort:

--Allons, continua-t-elle, voil que ces ides me reviennent encore...
Malgr moi, tout m'y ramne!... je l'ai tant aime, cette chre
soeur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je
conserve comme des reliques saintes!... Mais j'ai tort de vous dire cela
maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus
raisonnable que je ne le suis.

Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille,
lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine.

Tout en aidant sa nouvelle matresse  se dshabiller, celle-ci
s'effora de la distraire de son motion par des prvenances adroites,
des loges contenus, et Honorine, que son sjour au couvent avait mal
prpare  la dfiance, se laissa aller insensiblement  lui exprimer sa
reconnaissance pour l'accueil reu  Bagatelle. Justine confirma ses
dispositions favorables par une apologie passionne de la comtesse et de
M. Arthur. Celui-ci n'tait pas seulement le plus brillant cavalier du
faubourg Saint-Germain, nul coeur n'tait plus franc, plus dvou,
plus ouvert. Tout cela tait dit avec une volubilit qui et pu faire
croire  une leon apprise; mais inexprimente et prvenue, l'orpheline
n'y trouva que la preuve d'un dvouement excessif peut-tre, mais qui
n'en honorait pas moins les matres capables de l'inspirer.

Quand la femme de chambre eut puis toutes les formes de louanges, elle
finit cependant par s'arrter et se laissa congdier.

Honorine, reste seule, ne songea point  se coucher. Le trouble
qu'excitait en elle un changement de position si complet, avait loign
le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus prs sa nouvelle
vie, de mieux comprendre le rle qui lui tait assign; d'tudier enfin,
 l'entre, ce monde inconnu qui venait de s'ouvrir devant ses pas.

Elle alla s'accouder  la fentre, qui tait demeure ouverte, et tomba
dans une srieuse mditation.

La nuit tait calme et toile; une lumineuse vapeur, glissant sur les
arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues
clairires. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit
d'une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs
armes enivrants.

Insensiblement arrache  ses rflexions par ces parfums, ces murmures
et ces lueurs, Honorine regarda  ses pieds et ne tarda pas  prouver
l'influence fascinante de ce qui l'entourait. Une sorte de langueur
heureuse coula dans ses veines, et le bien-tre de ses sens vint
s'ajouter au bien-tre de son me.

Le bonheur dont elle avait joui jusqu'alors tait revtu d'une
uniformit qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait
comme l'air, sans s'en apercevoir. Celui qu'elle prouvait maintenant
contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveaut qui lui
donnait quelque chose d'enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n'avait eu
cette vivacit turbulente et imprvue. Elle tait alternativement prise
d'lans d'allgresse qu'elle et voulu exprimer par des chants ou des
cris, et d'attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle
remerciait Dieu tout bas de lui avoir rserv pour son abandon de
nouveaux protecteurs; elle bnissait dans son coeur la famille qui la
recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui
prouver sa reconnaissance.

Dans sa premire proccupation, elle avait  peine pris garde 
l'appartement qui lui tait destin; mais, une fois sortie de sa
rverie, elle regarda autour d'elle avec curiosit.

La chambre o elle se trouvait alors, diffrait tellement de sa riante
mais modeste cellule du Sacr-Coeur qu'elle en fut blouie. Le lit de
palissandre incrust, tait recouvert d'une courte-pointe en vieille
guipure de Flandres double de satin d'un bleu tendre. Les rideaux, de
mme toffe et de mme couleur, se runissaient dans un anneau d'ivoire
ouvr, et retombaient  larges plis jusqu'au parquet cach par une natte
indienne. Le reste du meuble, en palissandre et en drap de soie, n'avait
pour ornement qu'une passementerie plus ple, mais d'un travail
charmant.

Aprs avoir admir d'un coup d'oeil cet ensemble  la fois simple et
splendide, Honorine passa dans la pice voisine, dispose pour salon de
travail. Un magnifique piano de Petzold occupait un des cts; il tait
encadr par deux bibliothques de citronnier garnies de livres ou de
partitions. De l'autre ct avaient t dresss un chevalet de cdre et
une table  peindre de laque rouge. Enfin, prs de la fentre, une
chiffonnire entr'ouverte laissait voir, dans ses compartiments, une
collection de soies et de laines varies. Une causeuse et quelques
siges de bambous compltaient l'ameublement.

Mais ce fut surtout en entrant dans le boudoir que la jeune fille
demeura frappe d'admiration. L, toutes les recherches du luxe et tous
les caprices de la coquetterie avaient t puiss. Les murs taient
garnis d'une toffe de soie  fond rose retenue par des griffes dores
et interrompue, de loin en loin, par d'immenses glaces qui prenaient
toute la hauteur de la pice. Celle-ci tait meuble de divans 
franges, de dressoirs en bne sculpt, et de guridons de vieux Svres.
A chaque coin s'levaient des jardinires de marbre garnies de
camellias, encore nouveaux  cette poque, et, un peu plus loin, des
consoles de bronze cisel taient surcharges de tous ces riens prcieux
que l'art du monde entier fournit  la curiosit oisive de nos
privilgis. Un store chinois,  moiti soulev, laissait pntrer dans
la pice une molle lueur qui glissait  travers ces soies, cet or, ces
bronzes, ces fleurs, et leur donnait une fantastique splendeur.

Honorine resta un instant sur le seuil comme blouie; puis,
s'enhardissant peu  peu, elle entra dans le boudoir et se mit  le
parcourir lentement en examinant chaque dtail. A la surprise succda
bientt l'admiration,  l'admiration la joie. Tout cela tait  elle et
pour elle!... Outre le plaisir de la possession, elle trouvait l une
nouvelle preuve de la sollicitude de la comtesse. C'tait pour lui
plaire que celle-ci avait runi dans son appartement toutes les
merveilles du luxe, et l'excs mme de ce luxe prouvait l'excs de la
bienveillance. Aussi, ce qui frappait les yeux de la jeune fille
avait-il moins de prix par sa beaut que par l'intention qui avait
prsid  cet arrangement. C'tait l ce qui devait lui rendre cette
opulence expressive et prcieuse.

Elle le comprit vivement et profondment. Chaque admiration nouvelle se
traduisait immdiatement, dans son coeur, par une sorte de
contre-coup, en lan de reconnaissance pour madame de Luxeuil. Enfin,
aprs avoir parcouru ce que cette dernire avait appel _son domaine_,
aprs avoir prouv tous les enchantements d'enfant, et tous les
orgueils de jeune fille que pouvait faire natre un pareil examen, elle
se dcida  se coucher et s'endormit ivre de sa joyeuse confiance.




IX.

Le vieux portrait.


Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans
tout son clat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient
clbrer sa bienvenue  Bagatelle; ce gai rveil lui rendit tout son
bonheur de la veille.

Justine, qui entra presque au mme instant, lui apprit que sa tante et
son cousin s'taient dj informs de ses nouvelles. Elle se hta de
s'habiller pour rpondre  leur empressement, et envoya demander  les
voir; mais, aprs une assez longue absence, la femme de chambre revint
lui dire, avec embarras, que M. Arthur tait sorti, et que madame de
Luxeuil n'tait point encore leve.

Un peu surprise et dsappointe, Honorine se prparait  descendre au
jardin, lorsqu'elle se rappela le bless ramen la veille par M. de
Gausson, elle s'informa de lui  Justine et apprit qu'il tait lev et
aurait dj quitt Bagatelle, s'il n'et voulu remercier la comtesse de
son hospitalit.

La rencontre de cet homme  la _Forge-des-Buttes_, avait laiss  la
jeune fille un souvenir assez vif pour qu'elle dsirt le revoir avant
son dpart. Il pouvait, d'ailleurs, avoir besoin de secours ou de
protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas tre dispose 
protger et secourir. Elle se fit donc dsigner la chambre occupe par
le paysan et s'y rendit.

Cette chambre tait situe au second tage, dans une partie de la maison
uniquement consacre aux gens de service; pour y arriver il fallait
traverser une grande pice dlaisse qui servait de garde-meuble. L se
trouvaient entasss des canaps rforms, des couchettes sans emploi,
d'anciens tapis et des piles de vaisselle corne. A l'extrmit, dans
l'endroit le plus apparent, avaient t accrochs plusieurs vieux
portraits  encadrements dmods, parmi lesquels se remarquait une toile
plus moderne et plus grande.

Au moment o Honorine entra, le paysan tait arrt devant cette
dernire peinture, et la contemplait avec une attention si profonde,
qu'il n'entendit point la porte s'ouvrir. Il se tenait devant le
tableau, debout, les deux mains jointes et la tte lgrement rejete en
arrire, dans une attitude qui exprimait  la fois la douleur et le
respect. La jeune fille, surprise, s'avana vers lui; mais, au bruit de
ses pas, Marc dtourna la tte et laissa voir son visage couvert de
larmes.

--Que faites-vous l! qu'avez-vous? s'cria Honorine saisie.

Le paysan continuait  la regarder avec une expression indfinissable et
sans pouvoir rpondre; enfin, courant  elle, il la saisit par la main
et la conduisit devant le tableau.

Il reprsentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de
l'Empire. Sa robe de velours  courte taille et lame d'or tait retenue
aux paules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines
entourait sa taille, et un peigne  galerie de diamants runissait sur
le sommet de la tte des flots de cheveux noirs.

Honorine reconnut au premier coup d'oeil les traits et le costume
d'une miniature qui lui avait t lgue par la suprieure de Tours;
c'tait le portrait de la baronne, peinte immdiatement aprs son
mariage, dans tout l'clat de la jeunesse et de la sant.

La jeune fille poussa un cri et recula.

--Ah! vous la reconnaissez? bgaya Marc.

--Ma mre! interrompit Honorine, en tendant involontairement les mains
vers le tableau.

--Oui, reprit le paysan. Oh! c'est elle, c'est bien elle.

--Vous l'avez donc connue? s'cria la jeune fille.

--Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un
portrait du temps o elle tait heureuse! mais c'est comme cela qu'elle
regardait... Tout  l'heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontr
les siens, j'ai cru la voir elle-mme, et, cependant, je ne m'attendais
pas  trouver ici ce portrait...

Honorine tressaillit.

--En effet, dit-elle, il ne peut avoir t plac l qu' l'insu de ma
tante; sans quoi, elle n'et point souffert... Hier encore, elle me
parlait de ma mre avec tant d'motion...

Marc releva la tte.

--Ah! elle vous en a parl, dit-il en souriant amrement... et... avec
motion!... Oui, je comprends, c'est un moyen de gagner votre amiti, et
la comtesse en a besoin.

--Que voulez-vous dire?

--Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n'a
jamais eu l'ide de s'informer si vous tiez morte ou vivante, et que,
pour lui faire penser  vous, il a fallu l'esprance de vous avoir  sa
discrtion.

Honorine fut frappe de cette observation, qui avait dj travers son
esprit; mais la surprise de l'entendre exprimer par le paysan l'empcha
de s'y arrter. Elle regarda celui-ci avec une dfiance inquite et
s'cria:

--D'o savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intrt avez-vous  me le
faire remarquer?

Marc parut troubl.

--Que vous importe, rpliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver
dans ce que je dis un avertissement utile.

--Pour croire  un avertissement, il faut connatre celui qui le donne,
fit observer Honorine avec une certaine fermet.

Marc se tut un instant.

--Elle a raison, murmura-t-il, comme s'il se ft parl  lui-mme; et
cependant... il faut qu'elle ne doute pas... qu'elle ait confiance!

Il s'arrta et parut encore hsiter; la jeune fille, qui le regardait,
attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement:

--Si je vous donne une preuve que j'ai connu votre mre, qu'elle se
fiait  mes paroles... que je vous suis dvou!... promettez-vous de me
croire?

--Pourvu que la preuve soit certaine, rpondit Honorine agite.

Marc fit encore une pause.

--Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec motion,
elle crivit elle-mme ses dernires volonts.

--Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la
prieure me les a fait relire bien des fois.

--Alors, vous n'avez point oubli la recommandation qui termine ce
testament?

--Non, il y est dit: Je laisse  ma fille la moiti d'un anneau que
j'ai longtemps port.

--Puis la testatrice ajoute: Et je la recommande au souvenir de celui
qui possde l'autre moiti.

--Quoi! vous savez?

--Ce dernier don de votre mre..... vous l'avez toujours?

--Le voici! mais l'autre moiti?

Marc tendit  Honorine un fragment de bague orn d'meraudes; elle le
rapprocha, en tremblant, de celui qu'elle conservait, et reconnut la
moiti d'anneau lgue par sa mre  un protecteur inconnu!

Il y eut un moment d'indicible saisissement: la jeune fille, perdue,
regardait Marc qui, les deux bras presss sur sa poitrine, semblait
faire un effort pour comprimer quelque lan secret.

--Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui
tes-vous? comment avez-vous connu ma mre?...

--Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la
dernire recommandation de la baronne, et ne vous tonnez point trop si
elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dvouement du
chien peut tre utile au plus riche et au plus puissant.

--Et en quoi ai-je mrit ce dvouement? comment ma mre a-t-elle pu
l'esprer...

--Je n'ai rien  rpondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous
avez dit que si j'apportais une preuve certaine de la confiance de la
baronne, vous partageriez cette confiance.

--Ah! je la partage, s'cria la jeune fille, et, quoi que vous disiez,
j'y croirai.

Le paysan fit un geste de joie.

--Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j'espre, nous aidera! Soyez
prudente avec votre tante et avec votre cousin; dfiez-vous des
tmoignages d'affection..... Je veillerai sur eux et sur vous!

--Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine.

--Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tchez seulement de vous
rappeler le signal d'tienne, au couvent.

--Ah! je ne l'ai point oubli.

--Eh bien! quand vous l'entendrez, je serai l. Voici quelqu'un, adieu!

Il prit la main de la jeune fille, la porta  son coeur, et  ses
lvres, puis, faisant un effort, il s'chappa prcipitamment.

Honorine n'avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la
femme de chambre vint la prvenir que la comtesse l'attendait.

Elle s'effora de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette
dernire qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le
docteur Darcy et Marcel de Gausson.

La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nice, et
s'avana vers elle les deux mains tendues.

--Eh! venez donc, chre petite, s'cria-t-elle de cette voix chantante
et mignarde, adopte par les femmes du monde lorsqu'elles veulent se
montrer caressantes; nous tions tout tristes de ne pas vous voir. Je
craignais que vous ne fussiez souffrante...

--Et madame la comtesse avait droit de s'inquiter, ajouta le duc, d'un
ton de galanterie suranne, car l'aurore montre habituellement plus
matin son frais visage!...

--Celui de mademoiselle est fatigu, fit observer le docteur, dont
l'oeil tait habitu  tudier la moindre altration des traits.

--Ah! mon Dieu! c'est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil;
j'ai eu tort de vous faire appeler, chre belle; vous avez besoin de
repos; nous allons rentrer, si vous le dsirez...

Honorine assura sa tante qu'elle se trouvait bien, et la supplia de ne
rien dranger pour elle; mais celle-ci insista en l'interrogeant
minutieusement sur la manire dont elle avait pass la nuit, et sur ce
qui pouvait lui tre agrable ou salutaire.

Dans la disposition d'esprit o se trouvait la jeune fille, cette
exagration de sollicitude lui causa une impatience qui l'engagea  y
couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet.

--La permission! rpta la comtesse qui se rcria; mais ne savez-vous
pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma
charmante, si cela peut vous distraire.

--Oui, reprit le duc, avec le mme sourire madrigalesque, mademoiselle
nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!...

Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre
davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu'alors
tout cout en silence.

--Vous qui tes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau
 cette chre enfant, dit-elle.

Marcel s'inclina et rejoignit Honorine.

--Savez-vous que votre nice est adorable! dit avec chaleur M. Darcy,
qui s'tait arrt pour regarder la jeune fille s'loigner.

--J'espre en faire une femme agrable, rpondit madame de Luxeuil, dont
l'accent admiratif et caressant avait tout  coup fait place  un ton
indiffrent.

--Agrable! rpta le docteur; mais regardez-la donc; elle est belle...
comme le pch!...

--Vous trouvez?

--Et avec cela un esprit cultiv! Je l'ai entretenue hier soir prs
d'une heure, et elle m'a ravi.

--Laissez donc, docteur, vous tes en extase devant toutes les petites
filles.

--Du tout, madame la comtesse, du tout; je soutiens que votre nice est
un de ces tres privilgis, galement favoriss par la nature et par
une excellente ducation.

--Mon Dieu! elle a reu l'ducation de tous les couvents.

M. Darcy se retourna.

--Comment! de tous les couvents, s'cria-t-il; elle a t leve au
couvent?

--Sans doute, au Sacr-Coeur de Tours.

--Vous tes sre?

--Quelle question! j'en arrive.

--Mais oui, au fait, je me rappelle maintenant; elle avait t confie 
la _Gnrale des bguines_. Les malheureuses! encore une crature
qu'elles auront abrutie!

--Par exemple! s'cria madame de Luxeuil, en clatant de rire, vous
vantiez tout  l'heure l'excellence de son ducation.

--Parce que je ne savais pas qui l'avait faite, rpliqua M. Darcy, un
peu dconcert, vous concevez que quand on n'est pas averti, on peut
confondre les dons naturels avec les dons acquis!

La comtesse sourit sans rpondre. La monomanie du docteur tait
tellement connue qu'on n'y prenait plus garde, et ses dclamations
contre le catholicisme produisaient l'effet de ces tics nerveux qui font
grimacer certains visages, mais que l'habitude empche de remarquer. Le
marquis vint d'ailleurs s'entremettre; il russit  passer adroitement,
par une transition mythologique, du couvent  l'Opra, et la discussion
se transforma aussitt en une de ces divagations sans suite, et brodes
de scandale, que les gens du monde appellent une conversation.

Mais un entretien plus intime et plus important venait de s'engager, 
quelques pas de l, entre Honorine et M. de Gausson.




X.

L'agneau blanc.


Obissant  l'invitation de madame de Luxeuil, Marcel avait d'abord
indiqu  Honorine les fleurs les plus rares, en joignant quelques
explications; mais il s'aperut bientt, que, tout en lui prtant une
attention polie, la jeune fille cueillait de prfrence les fleurs les
moins prcieuses et les mieux connues. Il lui en fit la remarque avec un
sourire.

--C'est que celles-ci sont de vieilles amies, rpondit Honorine en
souriant  son tour; je les connais depuis mon enfance, et elles ont
pour elles le souvenir, tandis que les autres n'ont que leur beaut.

--Alors je me tais, reprit de Gausson; je me reprocherais de porter la
plus lgre atteinte  cette fidlit d'affection; mais puisque vous
cherchez des souvenirs, en passant de l'autre ct de cette charmille,
vous trouverez une tonnelle de clmatite et de rosiers du Bengale
pareille  celle du Sacr-Coeur.

--Comment savez-vous cela? demanda Honorine tonne.

--Autant qu'il m'en souvient, reprit Marcel, on la trouvait  droite du
grand prau  quelques pas d'une corbeille d'hortensias...

La jeune fille parut stupfaite.

--Mais vous avez donc visit le jardin du couvent? s'cria-t-elle.

--J'tais bien enfant, reprit de Gausson; cependant tout m'est encore
prsent. Il y avait alors, au bout du jardin, une petite serre couverte
de chaume.

--Elle y est encore! s'cria Honorine, heureuse de trouver quelqu'un qui
connt les lieux o elle avait t leve.

--Plus bas on voyait des couches pour semis...

--Justement. Ah! vous n'avez rien oubli.

--C'est que moi aussi j'ai laiss l un souvenir, dit Marcel doucement.
Cette visite au Sacr-Coeur se rattache  une des sensations les plus
charmantes de mon enfance.

Honorine le regarda avec une expression de curiosit timide.

--Vous aviez peut-tre au couvent... quelque parente? demanda-t-elle.

--Personne, rpondit de Gausson; mais ma mre connaissait la suprieure,
et ne manquait jamais de lui rendre visite lorsqu'elle passait  Tours.
A l'un de ces voyages je l'accompagnais, et elle me conduisit avec elle.

--Il y a longtemps alors?

--J'avais environ neuf ans. La prieure, aprs m'avoir fait beaucoup de
caresses, appela une petite fille de cinq ans au plus, et nous envoya
jouer tous deux dans l'enclos. La premire enfance a, encore plus que la
jeunesse, ces lans de sympathie instinctive qui font nouer une amiti
au premier coup d'oeil. Au bout de quelques minutes la petite fille et
moi nous nous aimions sans avoir encore eu le temps de nous connatre.
Elle me fit visiter tout le parc en me montrant le chariot dans lequel
on la tranait, la balanoire faite pour elle, le petit jardin qu'on lui
cultivait, et chaque fois elle me rptait:--Tout cela sera maintenant
pour nous deux! Je tchais de rpondre  cette gnrosit enfantine par
mes jeux et mes caresses. Je l'enlevais dans mes bras et je courais en
l'emportant  travers les pelouses; je cueillais les fleurs trop hautes
pour ses mains; j'cartais de ses pas les pierres et les ronces; je
l'appelais ma petite soeur et elle me rpondait en m'appelant son
frre! Notre ivresse de joie ne fut interrompue que par l'apparition de
la suprieure et de ma mre.

--On venait vous chercher, peut-tre? demanda Honorine visiblement
intresse par le rcit de Marcel.

--Prcisment, reprit-il, mais au premier mot de sparation, la petite
fille me saisit dans ses deux bras, en s'criant qu'elle voulait me
garder, que j'tais son frre et que j'avais promis de ne plus la
quitter. Tous les raisonnements et toutes les caresses de la prieure
restrent d'abord inutiles. Ce fut seulement sur la promesse de mon
prochain retour qu'elle consentit  s'apaiser. Mais au moment o nous
allions la quitter, elle nous chappa tout  coup et disparut dans le
jardin.

--Et elle ne revint pas? interrompit Honorine, dont la curiosit
semblait s'accrotre  chaque instant.

--Elle revint au contraire, continua de Gausson, mais portant en
faisceau, dans ses petits bras, les plus belles plantes de son jardin
arraches dans leur fleur et elle s'cria, en me les prsentant:--Tiens,
mon frre, tu planteras tout cela chez toi pour te rappeler que tu as
promis de revenir.

Honorine poussa un lger cri.

--Je ne pourrais dire ce que ces paroles et cette action me firent
prouver, ajouta Marcel, mais tout mon coeur se fondit. Je courus  la
petite fille et je me mis  l'embrasser en sanglotant. Dans ce moment
j'aurais tout sacrifi, tout quitt pour demeurer prs d'elle. Il fallut
nous sparer de force, et le soir mme je quittai Tours avec ma mre.

--Et vous n'avez jamais revu cette enfant? dit vivement Honorine, chez
qui la fin du rcit de Marcel semblait avoir veill une motion
confuse.

--Jamais, dit le jeune homme avec tristesse. Ma mre mourut quelques
mois aprs; je fus envoy au collge, et je n'entendis plus parler du
couvent de Tours. Aussi, cette rencontre a-t-elle conserv tous les
caractres d'un souvenir d'enfance. Prcis et entier pour ce qui devait
me frapper alors, il est rest incomplet sur tout le reste. Je me
rappelle les lieux, les paroles de la petite fille, son costume; mais je
ne pourrais dire quels taient ses traits, et j'ignore son nom; tout ce
dont je me souviens, c'est que la suprieure l'appelait l'_agneau
blanc_.

Honorine laissa tomber les fleurs qu'elle avait cueillies.

--L'_agneau blanc_! s'cria-t-elle, mais c'tait moi!

Marcel fit un pas en arrire.

--Quoi! dit-il, cette enfant  cheveux blonds et en robe bleue que la
prieure appelait sa fille?...

--C'tait moi! reprit Honorine; seulement le temps a bruni la chevelure
et mis un terme au voeu qui m'imposait le vtement couleur de ciel;
mais le surnom que m'avait fait donner ma prdilection pour l'agneau
reprsent dans le tableau de saint Jean, m'a t conserv jusqu' mon
dpart du couvent; vous pouvez le demander  ma tante.

--Oh! je vous crois! interrompit de Gausson, qui continuait  la
regarder avec un mlange d'tonnement et de joie, oui, ce doit tre
vous... quoique grandie, change, je n'ose dire embellie, vous pourriez
croire  une flatterie vulgaire. Ah! cette rencontre doit tre mise au
nombre des bonheurs inesprs et je devrais en remercier Dieu!

Il y avait tant de saisissement dans l'accent du jeune homme qu'Honorine
elle-mme en fut trouble: elle ne trouva  rpondre que quelques mots
entrecoups, et, pour se donner une contenance, elle se mit  relever
les fleurs qui lui taient chappes. Marcel la regarda faire sans
songer  l'aider. Il tait tout entier  l'motion de cette
reconnaissance inattendue.

--Ainsi, ce que nous nous tions promis, le hasard l'a fait, dit-il
aprs un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux,
et privs des protectrices que nous avions  notre premire entrevue.

--Ah! c'est l le triste nuage plac entre le prsent et tous les
souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides.

--Oui, continua de Gausson, et ce n'est point le seul changement apport
par le temps. Alors nous tions des enfants dont le coeur s'ouvrait
sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir
ferm. Il y a quinze ans j'tais le frre de l'_agneau blanc_,
aujourd'hui je ne suis plus qu'un tranger pour mademoiselle Honorine
Louis.

--Je ne puis regarder comme trangers les amis de ma tante, fit observer
la jeune fille avec embarras.

--Ah! je ne veux pas m'appuyer de ce titre, reprit vivement de Gausson;
je suis une connaissance trop nouvelle pour oser me mettre au nombre des
amis de madame de Luxeuil, et ce n'est point  elle que je puis devoir
la bienveillance de sa nice!... Non, je ne veux faire appel qu'aux
souvenirs changs tout  l'heure,  ces quelques heures passes dans
les jardins du couvent,  ces fleurs arraches que vous veniez m'offrir
et dont je ne vous ai point encore pay le sacrifice! c'est au nom de ce
pass que je vous prie de retrouver un peu de votre sympathie
d'autrefois, de ne pas me confondre avec la foule des admirateurs que le
monde va vous envoyer, de me recevoir enfin comme un _candidat  votre
amiti_. Je ne demande rien de plus, et si ma prire vous semble
trange, ne vous arrtez ni  sa forme, ni au lieu o je vous l'adresse,
ni  l'heure choisie! il est des instants o l'on ne peut retenir ce que
l'on sent; croyez seulement  sa sincrit!

--J'y crois, Monsieur, dit Honorine, dont le regard s'tait arrt avec
une confiance pour ainsi dire involontaire sur les nobles traits du
jeune homme.

--Alors c'est assez, reprit-il d'un ton d'motion contenue; quant 
l'amiti que je sollicite, c'est  moi de la mriter.

Il s'inclina respectueusement et rejoignit madame de Luxeuil qui
rentrait avec le marquis et le docteur.

Marcel de Gausson fut fidle  l'espce de programme qu'il s'tait
impos  lui-mme. Bien qu'il chercht toutes les occasions de voir
Honorine et qu'il montrt ouvertement son attachement pour la jeune
fille, ses manires ne sortirent jamais des limites de la plus
scrupuleuse convenance; ses assiduits avaient quelque chose de calme et
de respectueux qui ne pouvait faire natre d'autre ide que celle d'une
amiti dsintresse. Il ne flattait point Honorine, il ne lui parlait
jamais de lui-mme; il se montrait dvou sans bruit et tendre sans
mollesse. A le voir prs de l'orpheline, avec la gravit un peu exagre
des hommes jeunes qui ont pris la vie au srieux, on et dit un de ces
frres ans dont l'affection runit le double caractre du pre et de
l'ami. Telle tait, du reste, la simplicit et la loyaut visible de sa
manire d'tre vis--vis de la jeune fille, que l'on parut  peine y
prendre garde; ceux qui s'en aperurent n'y virent qu'une _originalit_
 laquelle la conduite prcdente de Marcel les avait prpars.

Ce n'tait point, en effet, la premire fois qu'il sortait des habitudes
reues pour suivre navement ses inclinations. Il y avait dj longtemps
que de Gausson s'tait fait,  force de naturel, une rputation
d'excentricit: mais cette excentricit demeurait si modeste, si
inoffensive que nul ne songeait  l'attaquer, et il y avait tant de
grce dans sa droiture qu'on la pardonnait. Son courage et son adresse
taient d'ailleurs connus dans le monde d'oisifs qui l'entouraient: on
savait qu'au besoin il pouvait dfendre sa loyaut contre le sarcasme
ou la calomnie, et cette assurance donnait aux malveillants une prudente
indulgence: au total, Marcel de Gausson avait su se faire une position
vritablement exceptionnelle; il avait pu rester impunment sincre, pur
et dvou au milieu d'une socit de mensonge, de vice et d'gosme.

Honorine qui avait accept d'abord son amiti avec un peu de rserve,
finit par s'y abandonner en toute confiance et par y trouver une
inexprimable douceur. Elle tait arrive  ce moment de la vie o le
coeur des jeunes filles,  peine sorti des limbes de l'adolescence, se
prpare, pour ainsi dire,  l'amour par les exaltations de l'amiti.
Celle de M. de Gausson tait suffisante pour occuper l'me d'Honorine
sans veiller en elle de troubles ni de remords; elle y trouva tout ce
qu'elle dsirait alors. Marcel devint son conseiller dans toutes les
incertitudes; elle l'interrogeait comme elle et interrog autrefois sa
mre adoptive; elle avait besoin de son approbation pour s'approuver
elle-mme.

Cependant il existait un confident encore plus vnr, auquel elle
adressait ses confessions plus intimes, c'tait le portrait de sa mre!

Elle l'avait fait descendre du garde-meuble o il tait relgu et
l'avait plac dans sa chambre, vis--vis de son lit. Mais ne voulant
point que l'habitude dtruist la puissance de cette douce image, elle
la recouvrit d'un rideau qui la cachait tout entire. C'tait seulement
le soir, lorsqu'elle se trouvait seule et prte  se livrer au sommeil,
que la jeune fille venait demi-nue, comme une enfant qui rclame le
baiser de sa mre, s'agenouiller devant le portrait dcouvert. Alors,
l'oeil fix sur ce jeune et tendre visage, elle repassait tout bas ses
actions, ses penses du jour en demandant aprs chacune d'elles:

--Ma mre, es-tu contente?

Et sa conscience donnait  la chre image, selon le souvenir qu'elle
venait d'invoquer, une expression d'encouragement ou de blme!

Ainsi soutenue par une double protection, Honorine se laissa aller sans
inquitude au courant de sa nouvelle vie.

Les rapports journaliers avaient fini par amortir les exagrations de
tendresse de madame de Luxeuil, qui s'taient insensiblement
transformes en une bienveillance assez indiffrente; mais la libert
complte laisse  Honorine lui suffisait. Heureuse, elle ne chercha pas
rigoureusement la part que sa tante pouvait avoir dans ce bonheur, et
elle lui en tint compte comme si elle y et contribu autrement qu'en le
permettant.

Celui qui avait veill ses soupons contre la comtesse ne lui avait
d'ailleurs fait parvenir aucun avertissement. Une premire fois Honorine
avait cru le reconnatre,  la promenade, sous un costume de bourgeois,
et une seconde fois,  la porte mme de la villa, dguis en marchand
colporteur; mais dans l'une et l'autre occasion il s'tait si rapidement
clips que la jeune fille doutait elle-mme de la ralit de ces
apparitions.

Quant  la scne du portrait, elle ne se la rappelait qu'avec angoisse,
comme un souvenir confus et pnible. Plus elle s'loignait du moment o
cette scne avait eu lieu, plus l'motion qu'elle lui avait cause
s'effaait, et plus les circonstances lui en semblaient inexplicables.
Il y avait mme des moments o elle revenait sur ce qu'elle avait cru
alors et mettait en doute les droits de Marc  sa confiance.




XI.

Esquisses du grand monde.


La modification survenue dans les manires de madame de Luxeuil et la
conduite d'Arthur contriburent encore  ter  la jeune fille toute
dfiance. Son cousin surtout lui tmoignait une amiti familire dont la
franchise excluait videmment toute ide de pige tendu. Il avait pris,
ds le premier instant avec elle, le ton libre d'un compagnon d'enfance,
et Honorine, d'abord tonne, avait fini par l'accepter comme un
privilge que le monde accordait, sans doute,  la parent. Madame de
Luxeuil, si scrupuleuse sur tout ce qui concernait l'_usage_, justifiait
cette familiarit en l'autorisant. Elle permettait  Arthur de la suivre
partout et de prendre, en toute occasion, prs de sa cousine, le rle de
cavalier servant. Le jeune homme remplissait ces fonctions avec une
humeur ingale, se montrant parfois empress, parfois distrait. C'tait,
du reste, une de ces natures qui cachent leur vulgarit sous des formes
d'une lgance convenue; manants envelopps d'aristocratie dont la
distinction est au dehors et la grossiret dans le coeur. Uniquement
domin par sa sensualit goste, vain sans orgueil, railleur pour tout
ce qui tait gnreux, n'ayant ni la noble rpugnance qui fait fuir le
mal, au moment de le commettre, ni la honte qui fait qu'on le cache
lorsqu'on l'a commis, il personnifiait cette jeunesse riche, titre,
inutile, dont les facults se corrompent dans l'inaction; espce de
cloaque humain qui attire  lui tout ce qu'il y a de faible ou de
misrable, parce qu'en remuant sa fange on y trouve de l'or!

Quant  l'esprit, Arthur en avait, mais du plus facile. Il tirait toute
sa gaiet de la malveillance; toute sa profondeur du mpris des hommes.
Ne croyant qu'aux vices, c'tait toujours en eux qu'il cherchait le
moyen et la cause, et ce procd tait chaque jour justifi par
l'exprience du milieu dans lequel il vivait. Cependant cette
intelligence si bien en garde, tait facile  surprendre par un ct.
Prvoyante pour le mal, elle tait prise au dpourvu par le bien. Elle
ne voyait plus, elle ne comprenait plus: pour elle un coeur
dsintress tait comme un vase priv d'anses; elle ne savait de quel
ct le prendre, elle doutait et restait tourdie.

Malheureusement Honorine n'avait ni l'occasion ni la volont d'tudier
le caractre de son cousin, et, de tout ce que nous venons de dire, elle
n'aperut que quelques dehors. La plupart des vices touchent de si prs
 des qualits que pour les reconnatre, il faut avoir la volont de les
voir. Le cynisme d'Arthur, contenu devant sa cousine, put paratre 
celle-ci du sans-faon; son gosme trop souvent justifi, ressemblait 
de l'exprience, son ironie perptuelle frappait tant de sottises et de
mchancets qu'on pouvait la prendre pour de la justice; Honorine
n'avait d'ailleurs aucun intrt  regarder de prs dans cette me;
l'occupation de sa vie tait d'un autre ct.

Tout se borna donc  une indiffrence instinctive pour son cousin.

Celui-ci avait entrepris, peu de temps aprs l'arrive de la jeune
fille, de lui apprendre  monter  cheval, et ces leons taient
devenues l'occasion de rapprochements plus frquents. Honorine mettait
une grande ardeur dans ces exercices, qui la retiraient momentanment de
l'inaction impose aux femmes, et lui permettaient d'essayer son audace:
elle y tait d'ailleurs engage par l'exemple de plusieurs jeunes
femmes, amies de la comtesse, qui venaient  Bagatelle; car madame de
Luxeuil, toujours avide des plaisirs du monde, et voulant continuer  y
participer, au moins comme spectatrice, avait renonc  la compagnie de
ses contemporaines pour s'entourer de femmes  la mode qui conservaient
 son salon l'clat, la gaiet et l'entrain que communiquent  tout la
beaut et la jeunesse.

Parmi ces habitues, deux surtout mritent une mention spciale;
c'taient madame la marquise de Biezi et madame des Brotteaux.

La premire, parente loigne de la comtesse, avait pous un Italien
fort riche, fanatique touriste que l'on trouvait partout except chez
lui. Il avait parcouru successivement les cinq parties du monde, non
pour les tudier, ni mme pour les voir, mais afin de visiter les
montagnes les moins accessibles; c'tait l sa spcialit. En 1816, il
avait gravi le Mont-Blanc; en 1818, il tait parvenu au-dessus du
plateau des Cdres, dans le Liban; en 1821, il avait explor le Kamberg
au cap de Bonne-Esprance; en 1823, il tait parvenu  traverser les
Andes. Mais il lui restait  franchir le _Dawalagiri_, lev de huit
mille cinq cent vingt-neuf mtres au-dessus de la mer. Sans le
_Dawalagiri_, toutes les autres ascensions taient vaines; le
_Dawalagiri_ seul pouvait faire de lui le premier grimpeur de montagnes
du monde civilis; il balana longtemps, retenu par la difficult d'une
pareille entreprise, et excit par la gloire de l'accomplir! Enfin, la
gloire l'emporta; il partit pour le Thibet, emportant les souhaits de la
marquise et une note pour l'achat de six cachemires.

On n'avait point encore reu de ses nouvelles depuis son dpart, mais
madame Lea de Biezi s'en consolait en se plongeant, avec une ardeur
furieuse, dans le tourbillon du monde. C'tait une femme de vingt-quatre
ans, grande, lance, et de cette beaut souveraine dont l'art se
plairait  parer Aspasie, Cloptre ou Diane de Poitiers. Tout son tre
rvlait la rsolution et la vigueur, enveloppes de grces. Son oeil
tait fier, sa voix timbre, sa dmarche ferme, son langage net et
hardi. Obissant  sa seule fantaisie, elle ne reculait ni devant la
barrire du devoir, ni devant celle de l'usage. Aussi, le docteur Darcy
la comparait-il  ces magnifiques cavales du dsert que n'arrtent ni
les sables, ni les rochers, ni les montagnes, et qui, la crinire
flottante et les naseaux ouverts, s'lancent partout o les appelle la
brise rafrachie par les sources ou embaume par les pturages.

Elle avait alors pour cavalier servant le prince Dovrinski, rfugi
polonais, que son brillant courage avait rendu clbre dans la dernire
insurrection contre la Russie. On le trouvait partout o paraissait La,
jaloux et sombre, mais obissant au moindre geste. videmment malheureux
du lien qui le retenait, il tait sans force pour le briser. La
marquise, qui le savait, se plaisait  essayer sur lui son pouvoir.
Fantasque et curieuse, elle jouait avec ce lion apprivois pour
connatre jusqu'o pouvait aller sa patience; elle l'aiguillonnait de
soupons, secouait sa chane, excitait sa colre; puis, au premier
rugissement, elle faisait signe, et le lion se couchait  ses pieds.

Ce jeu terrible faisait trembler madame Hortense des Brotteaux, amie de
la marquise, mais d'un caractre compltement oppos. Autant celle-ci
avait d'activit et de commandement, autant Hortense montrait de
langueur et de soumission. A voir ses riches formes, son grand oeil
noir et son beau visage au teint uni, que sa chevelure brune encadrait
de cheveux pais, on et pu croire  un caractre fort et volontaire;
mais, en y regardant mieux, on apercevait je ne sais quel nuage de
mollesse qui entourait toute sa personne. Ses cheveux, si abondants,
n'avaient point d'attitude qui leur ft propre; les lignes de ce visage
charmant flottaient incertaines, et le regard de ses grands yeux noirs
tait noy dans une expression de timidit voluptueuse. En ralit,
Hortense appartenait  ces natures soumises, doues d'une sorte
d'aptitude inne pour la servitude, et qui acceptent les jougs comme des
points d'appui.

Rien n'et t plus facile  M. des Brotteaux que de faonner  son gr
cette volont inconsistante et que de se faire le roi absolu de cette
vie sans direction; mais M. des Brotteaux tait membre de la cour des
comptes et n'avait point le loisir de veiller  une ducation pareille.
En pousant Hortense, il avait entendu prendre une femme tout leve et
dont il n'aurait plus  s'occuper. Le maintien de son influence et les
soins qu'exigeait son avancement politique ne lui laissaient point un
seul instant pour de semblables dtails.

Il abandonna donc madame des Brotteaux  ses propres inspirations,
c'est--dire  celles du premier venu, et ce premier venu se trouva
prcisment l'homme qu'il fallait pour dominer le caractre vacillant
d'Hortense.

M. de Cillart tait ancien brigadier garde du corps, et Breton, double
raison pour avoir la volont ferme et le got du commandement: aussi,
devint-il bientt le matre absolu des actions, des penses et des
sentiments de madame des Brotteaux. Celle-ci obissait  son impulsion,
avec hsitation quelquefois, mais toujours sans rvolte. Les tyrannies
de M. de Cillart avaient mme, pour elle, une sorte de charme; c'tait
une secousse qui l'arrachait, de loin en loin,  son apathie. Grce 
lui, elle avait, par instant, le plaisir de pleurer ou de se mettre en
demi-colre; sans M. de Cillart, elle et  peine pu distinguer si elle
tait morte ou vivante.

Parmi beaucoup d'autres fantaisies, l'ancien brigadier des gardes du
corps eut celle de transformer madame des Brotteaux en amazone. Depuis
quelque temps il l'obligeait  monter  cheval et  faire, avec madame
de Biezi, des espces de courses au clocher,  travers les bois et les
bruyres. Honorine avait t de quelques-unes de ces courses dans
lesquelles elle avait essay, tour  tour, de rivaliser d'audace avec la
marquise et de rassurer madame des Brotteaux. A son retour  Paris, elle
continua  leur tenir compagnie, lorsque le soleil brillait sur Boulogne
et permettait  la _fashion_ de se donner rendez-vous dans les longues
alles bordes de fagots et de restaurants, que l'on a dcores du nom
de bois.

Elle revenait d'une de ces promenades par une belle journe d'octobre,
et les chevaux, qui avaient repris le pas, marchaient  peu de distance
l'un de l'autre, suivant la chausse de l'avenue de la Muette. En tte
s'avanait madame de Biezi, le teint anim par l'air encore pre, malgr
le soleil, le regard brillant, les narines dilates, magnifiquement
belle et hardie, sur son cheval arabe, qui frmissait d'impatience. A
ses cts marchait le prince Dovrinski, dont la grande tournure formait
un singulier contraste avec l'expression inquite et presque craintive
de ses traits.

Un peu en arrire, et paralllement  la calche de madame de Luxeuil se
tenaient Honorine et de Gausson, de Cillart et madame des Brotteaux.
Celle-ci,  peine remise du _temps de galop_ auquel le brigadier des
gardes du corps avait forc son cheval, semblait encore se raffermir en
selle et regarder avec effroi l'espace qu'elle venait de franchir,
tandis que son tyran la raillait brusquement de sa lchet.

Arthur, Marquier et le docteur Darcy suivaient  quelque distance.
Enfin, un peu plus loin, venaient plusieurs coureurs  cheval et
l'quipage de la marquise de Biezi.

La conversation tait fort varie sur les diffrents points de la
caravane lgante. Brve et rare  la tte, plus anime autour de la
calche de madame de Luxeuil, elle devenait bruyante dans le dernier
groupe de cavaliers qui se trouvaient assez loin de celle-ci pour ne
point tre entendus.

--Avez-vous vu comme de Cillart conduit cette pauvre madame des
Brotteaux, demandait Arthur au docteur; on dirait un capitaine
instructeur avec sa recrue.

--Pardieu! je suis fch qu'il n'ait point affaire  la marquise,
rpliqua M. Darcy; elle est superbe d'nergie, cette femme. C'est le
plus bel exemple de temprament bilio-sanguin que j'aie jamais
rencontr.

--La marquise est le _Martin_ de la galanterie, reprit Arthur; elle
dompte les btes fauves.

--Il est certain que ce pauvre prince a l'air d'un tigre apprivois
malgr lui.

--Le dpit et la jalousie le rongent.

--Il a tellement chang depuis quelque temps que je lui souponne une
affection au foie.

Arthur hocha la tte d'un air profond.

--Eh bien! voil ce que rapporte l'amour des grandes dames, mon cher
docteur, dit-il; il faut toujours jouer prs d'elles le rle de
Dovrinski ou celui du brigadier. tre tyran ou tyrannis, et, en tous
cas, compltement pris. Une pareille liaison est une vritable
profession; vous n'avez plus  vous ni temps ni libert. J'en ai essay,
et le jour o je suis sorti de ce bagne, j'ai bien jur de n'y plus
rentrer.

--Et c'est alors que vous vous tes tourn vers le thtre? demanda M.
Darcy en riant.

--Prcisment, docteur. L, du moins, on n'a besoin ni de soins, ni de
prcautions; on fait l'amour hors la loi! De chaque ct on conserve son
indpendance; il n'y a ni rputation  mnager, ni faux scrupules 
combattre, ni convenances  respecter. On peut tre sans crainte, de
bonne humeur et de mauvais ton. Aussi, voyez-vous, docteur, je ne
donnerais pas Clotilde pour toutes nos marquises.

--Parce qu'elle vous cote plus cher! s'cria en riant Aristide
Marquier, qui venait enfin de dcider Lucifer  rejoindre nos deux
interlocuteurs.

Arthur lui jeta un regard de ct.

--C'est l seulement ce qui frappe le banquier, dit-il, avec une hauteur
ddaigneuse; pour lui, une femme est comme tout le reste, une question
d'argent, et il va au meilleur march.

--Du tout, du tout, reprit Marquier srieusement; vous savez, mon cher,
que j'ai  cet gard des principes!... Je ne comprends pas une liaison
qui entrane dans des dpenses! La femme la plus sduisante qui
accepterait un cadeau me deviendrait insupportable. C'est peut-tre une
dlicatesse outre; mais on ne se refait pas...

--Malheureusement! fit observer de Luxeuil, en enveloppant le gros petit
capitaliste d'un regard ironique.

--Enfin, continua Marquier, avec chaleur, il me faut un choix
dsintress et je veux tre aim pour moi-mme.

--Voil pourquoi personne ne l'aime! ajouta Arthur en s'adressant au
docteur.

Le banquier balana la tte d'un air discret.

--Vous savez que sur ce sujet, je m'abstiens toujours de rpondre,
dit-il srieusement: vous mettez votre gloire  publier vos amours, moi
je la mets  les cacher. Soyez seulement certain, mon bon, que les
affaires de coeur d'Aristide Marquier ne sont pas en plus mauvais tat
que ses affaires de banque.

--A propos de banque, interrompit Arthur, chez qui un souvenir parut se
rveiller tout  coup; connaissez-vous un drle nomm Clment Raimbaut
et s'intitulant banquier.

--Raimbaut!... certainement; c'est un ancien commissionnaire en
rouenneries, qui s'est associ  un ancien boucher, pour faire l'usure.
Auriez-vous quelque chose  dmler avec lui?

--J'en ai peur. Il m'a avanc autrefois une somme pour laquelle je lui
ai souscrit des billets.

--Ah! diable! et leur chance est arrive.

--On les a, je crois, prsents hier: du reste, je dois avoir des notes
sur toute cette affaire, et je serais bien aise de prendre votre avis.

--Comment donc! je suis  vos ordres, mon bon; nous soupons demain
ensemble chez Clotilde; si vous voulez, j'irai vous chercher, et nous
examinerons...

--Demain, non, j'ai promis de me trouver  la course de lord Durfort,
mais si vous pouviez, aujourd'hui, me conduire  l'htel...

--Volontiers. Jusqu' l'heure de la Bourse je suis libre...--Mais, voyez
donc, voil de Cillart qui a remis cette pauvre madame des Brotteaux au
galop. Pardieu! je serais curieux de voir la figure de la victime.

--C'est facile; rejoignons-la.

Les deux cavaliers partirent suivis du docteur, et gagnrent la tte de
la cavalcade, de sorte que de Gausson et Honorine se trouvrent,  leur
tour, seuls en arrire.

Sans que le jeune homme et la jeune fille y eussent pris garde, la
calche les avait un peu devancs, et ils marchaient de front, au petit
pas de leurs chevaux, continuant une de ces conversations charmantes qui
sont,  la fois, des rveries et des panchements. C'tait avec Marcel
seulement qu'Honorine trouvait l'occasion de ces changes de sentiments
et de penses qui laissent aprs eux un souvenir; car lui seul avait la
srnit tendre qui intresse l'me en l'levant. Aussi, quelque
brillant que ft l'esprit de la plupart des habitus de la comtesse, la
jeune fille leur prfrait la gravit de Marcel; les autres ne savaient
que causer, tandis que lui, il parlait!

Cependant, depuis quelque temps, sa parole semblait moins calme et moins
libre. Souvent, au milieu mme de ses lans les plus expansifs, un nuage
passait sur son front, et il tombait dans une tristesse silencieuse et
embarrasse. Honorine, inquite, avait alors recours  tous les moyens
pour l'y arracher. Faisant appel  cette espce de fraternit propose
par de Gausson, elle le pressait de questions, elle se montrait tour 
tour mcontente, afflige; elle lui reprochait de manquer de confiance!
Le jeune homme se dbattait avec effort contre les tmoignages de cette
amiti, mais sa rsistance mme l'exaltait chaque jour davantage.

Ainsi tous deux se trouvaient, avec des dispositions diffrentes, sur
cette pente glissante qui conduit  l'amour, et, tandis que de Gausson
rsistait, malgr lui et avec peine, Honorine, ignorante du danger,
l'entranait  sa suite sans s'en apercevoir.

La promenade qu'ils venaient de faire les avait tenus spars jusqu'au
moment o ils demeurrent tous deux isols, derrire la calche de
madame de Luxeuil. Cependant, la conversation engage parut d'abord
trangre  ce qui faisait le sujet ordinaire de leurs querelles. Anime
par la course et heureuse de la prsence de Marcel, la jeune fille
admirait navement tout ce qui frappait son oreille ou ses yeux.

--Oui, disait-elle avec un joyeux abandon, j'aime le bruit et le
mouvement qui annoncent l'approche de Paris. Ces chariots qui se
pressent, ces passants qui courent, ces ouvriers qui s'appellent, tout
m'intresse et m'occupe; il me semble qu'ici les hommes vivent plus
qu'ailleurs.

--Je suis comme vous, dit Marcel, mais cette vue, au lien de me rjouir,
m'attriste toujours.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'elle me fait faire un retour involontaire sur moi-mme. Je ne
puis regarder l'activit de la foule sans penser que chacun de ces
hommes accomplit sa tche et remue son grain de poussire dans le monde,
tandis que moi je passe oisif et inutile au milieu du travail universel.
Alors je me sens pris d'une sorte de mpris pour l'existence inoccupe
dans laquelle le hasard m'a jet!

--N'en pouvez-vous donc sortir? toutes les carrires vous sont ouvertes.

--Sauf celles que m'interdit ma naissance! car chacun porte ici-bas son
fardeau originel. Si le peuple reoit pour hritage la misre et
l'ignorance, la noblesse reoit la folie et l'orgueil. N'ai-je pas ce
qu'on appelle _un nom  porter_, c'est--dire l'obligation de ne suivre
que certaines routes traces? encore pour les parcourir faudrait-il une
ducation, des habitudes qui ne m'ont point t donnes. Ceux qui ont
fait de moi un homme ne m'ont appris que l'oisivet; ils y ont mis leur
sagesse et mon honneur. Inhabile  tout, grce  leurs soins, je ne puis
jamais prtendre  la joie d'lever pierre  pierre, comme tant
d'autres, mon difice de fortune.

Honorine regarda de Gausson avec une sorte d'tonnement inquiet.

--Mon Dieu! seriez-vous ambitieux? demanda-t-elle.

--Ambitieux de bonheur, rpondit Marcel, en souriant.

--Et pour tre heureux, il vous faut cet difice de fortune que vous
regrettez?

--Oui.

--Qu'en voulez-vous donc faire?

De Gausson parut hsiter.

--Je voudrais, dit-il, aprs un moment de silence, je voudrais pouvoir
l'offrir  la femme que j'aurais prfre.

--Ainsi ce serait pour l'enrichir?...

--Non, mais pour avoir le droit de choisir librement, de parler sans
crainte; ce serait pour qu'une affection loyale ne ft pas expose 
paratre un odieux calcul; pour ne pas tre oblig enfin d'chapper  la
honte du soupon en renonant au bonheur.

--Et pourquoi y renoncer?

--Parce que je n'y ai point droit. L'homme n pour tre le bienfaiteur
et le soutien de la femme ne peut, sans mentir  son devoir, devenir le
soutenu et l'oblig; c'est  lui de se faire place dans la vie, d'en
offrir une part  celle qu'il a choisie et de lui donner en travail, en
dvouement, en courage, ce qu'elle lui rend en charme et en amour.

Et comme il s'aperut du mouvement qu'avait fait Honorine:

--Mais, pardon! ajouta-t-il en souriant; je me laisse aller  une
vritable confession, et vous devez me trouver bien hardi.

--Hardi? non, dit la jeune fille mue.

--Bien fou, du moins?

--Non, non.

--Quoi donc alors?

--Bien orgueilleux!

Marcel garda un instant le silence.

--Peut-tre, dit-il, mais ne soyez pas trop svre  l'orgueil, car, au
milieu de toutes nos faiblesses et de tous nos abaissements, c'est le
seul vice qui nous soutienne  l'gal de la vertu. L'me humaine est une
place perptuellement assige, pour le salut il faut accepter tous les
dfenseurs, sans s'informer de leurs noms ni de leur origine.

--Ainsi, reprit Honorine, qui semblait suivre sa propre ide plus que
celle du jeune homme, votre fiert ferait taire vos prfrences
mmes?... Parce que d'autres font  la femme un mrite de sa richesse,
vous lui en feriez, vous, un titre d'exclusion; vous refuseriez jusqu'
son affection?

--Pourquoi m'interroger sur ce que je ferais? reprit vivement de
Gausson; qui peut rpondre de mettre toujours d'accord ses sentiments et
ses principes? A quoi bon d'ailleurs supposer une tentation impossible?
Suis-je donc de ceux qui savent rveiller ces irrsistibles
sympathies?...

--Vous ne rpondez pas! fit observer Honorine avec une sorte
d'impatience.

--Parce que je ne puis admettre votre supposition.

--Admettez-la, je le veux, et rpondez.

--Rpondre! dit Marcel qui, depuis quelques instants, luttait, avec un
effort vident, contre son propre entranement; rpondre!... rpta-t-il
en regardant Honorine, dont les yeux continuaient  l'interroger; eh
bien!...

Il s'interrompit de nouveau.

--Eh bien? J'attends! insista Honorine.

--Eh bien! dit Marcel d'une voix plus basse, mais d'un accent profond,
mes rsolutions, mes craintes, mon orgueil... j'oublierais tout... pour
la femme... qui vous ressemblerait!

La jeune fille tressaillit de surprise et de saisissement. Dans sa nave
inquitude, elle avait voulu arracher  de Gausson une rtractation sans
prvoir que cette rtractation pouvait entraner un aveu. Une rougeur
subite couvrit ses traits; elle regarda autour d'elle avec trouble; mais
l'intervalle qui la sparait de la calche ne permettait point de
craindre que Marcel et t entendu. Elle tourna les yeux vers lui,
voulut murmurer quelques mots, et, semblant cder tout  coup  je ne
sais quelle confusion effraye, elle releva la bride de son cheval et
rejoignit rapidement la comtesse.

On tait arriv au rond-point des Champs-lyses, o celle-ci prenait
cong de ses compagnes de promenade. La marquise et madame des
Brotteaux se dirigrent vers le faubourg Saint-Germain, et MM. Darcy et
de Gausson continurent le quartier du Louvre. Quant  madame de
Luxeuil, elle tourna par l'avenue de Marigny pour gagner le faubourg
Saint-Honor avec sa nice, Arthur et Marquier.

L'habitation de la comtesse, comprise dans le massif d'difices qui
spare la rue Duras de la rue d'Anjou, avait une double faade comme la
plupart des htels btis sous Louis XV. L'une donnait sur un parterre,
rcemment dispos en jardin anglais, l'autre sur une cour d'entre,
ferme  droite et  gauche par les btiments de service.

Ce fut dans cette cour que la comtesse descendit de calche, tandis
qu'Arthur aidait Honorine  mettre pied  terre. Celle-ci s'lana dans
l'escalier, sur les pas de sa tante, et de Luxeuil revenait vers
Marquier, lorsqu'un homme en lunettes et vtu de noir, qui semblait
attendre  la porte de la loge, s'avana  sa rencontre.

--C'est bien  monsieur Arthur de Luxeuil que j'ai l'honneur de
m'adresser? demanda-t-il le chapeau  la main, et d'un air
respectueusement riant.

--Que me voulez-vous? dit Arthur sans s'arrter.

--Pardon, reprit l'homme noir, en fouillant dans une de ses poches, si
monsieur pouvait m'accorder un instant...

--Vite, je suis press.

--Il s'agit d'une affaire...

--Aprs?

--......D'une affaire de billets... souscrit  monsieur Raimbaut.

--Raimbaut! s'cria Arthur, en s'arrtant court, vous venez alors pour
ce paiement?...

--De douze mille sept cent quarante-trois francs, continua l'homme aux
lunettes, qui avait tir de son portefeuille plusieurs papiers; on a
dj eu l'honneur de se prsenter hier, mais comme monsieur tait
absent, j'ai reu l'ordre de passer ce matin...

--C'est--dire que vous tes huissier, et que vous venez pour le prott!

--Dans le cas o monsieur ne jugerait pas  propos de faire honneur  sa
signature...

De Luxeuil mesura l'huissier d'un regard presque menaant.

--Attendez, lui dit-il brusquement.

Et s'avanant vers Marquier, qui venait de remettre Lucifer  un
domestique, il passa un bras sous le sien, et le conduisit  l'cart,
prs d'un appenti servant de bcher.

Leur conversation se prolongea assez longtemps  voix basse. Aux
premiers mots prononcs par Arthur, le banquier avait paru se rcrier et
se dfendre; mais une nouvelle confidence sembla l'apaiser subitement;
il y eut entre lui et de Luxeuil un change d'explications rapides,  la
suite desquelles Marquier, convaincu, ordonna  l'huissier de le suivre,
pour recevoir le paiement de ses billets, tandis qu'Arthur rentrait 
l'htel.

A peine tous deux eurent-il disparu, qu'un homme en pantalon de velours
olive, les bras nus et la scie  la main, se montra  la porte du
bcher: c'tait Marc, le paysan de la Forge des-Trois-Buttes, et le
dpositaire du fragment d'anneau remis par la baronne! il avait vu tout
ce qui venait de se passer, et, parmi les paroles changes entre de
Luxeuil et le banquier, il avait distingu le nom d'Honorine!

Il s'arrta d'abord prs du seuil, paraissant hsiter sur ce qu'il
devait faire, rflchit quelques instants, puis, comme frapp d'un trait
de lumire, il dposa prcipitamment la scie qu'il tenait, reprit sa
casquette de cuir, sa veste de commissionnaire, traversa la cour de
l'htel, et se dirigea rapidement vers la rue des Morts.




XII.

Une maison de la rue des Morts.


Quiconque a tudi les quartiers populaires de Paris, a ncessairement
remarqu le rapport frappant qui existe entre l'aspect extrieur de
chacun d'eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui
dit que si l'on donnait une enveloppe de colimaon  la tortue, elle y
trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n'est qu'une
supposition pour l'animal amphibie est la ralit mme pour l'homme.
Telle est en effet sa puissance d'appropriation qu'il finit par modifier
tout ce qui l'environne, selon ses habitudes et ses gots. Aussi y
a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d'un quartier, dans la
physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans
le choix des marchandises, mille rvlations qui ne peuvent tromper. On
devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins.

La communaut mme de misres ne peut effacer ces marques distinctives:
il y a souvent, entre deux quartiers galement pauvres, des contrastes
visibles pour l'oeil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cit
 Saint-Martin-des-Champs. Des deux cts vous trouverez mme indigence,
mme abandon, et, cependant, quelle diffrence! les maisons de la Cit 
entres obscures,  fentres toujours fermes, entasses l'une sur
l'autre, semblent n'avoir d'autre but que de drober leurs habitants 
la clart du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. L, les
rues troites ne sont bordes que de rogomistes  demi-cachs, de
tabagies aux vitres dpolies, de gargotiers sans enseignes, de dbits
de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets
garnis d'affiches _illustres_ ne prsentent que scnes de meurtre et
images de mort. Aucun bruit de mtier annonant le travail; nul
roulement de charrette prouvant l'activit des transactions
commerciales; point d'enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes
inoccups qui se croisent ou s'accostent, des femmes en haillons
lgants groups devant les comptoirs des _marchands de consolation_,
et, de temps en temps, un fiacre soigneusement ferm qui rase une des
portes obscures, s'arrte un instant, puis repart, sans que l'on puisse
dire s'il a pris ou laiss quelqu'un.

Mais c'est surtout la nuit que la Cit prend un aspect sinistre. La
plupart des boutiques fermes ds huit heures laissent les rues sans
autre clart que celle des rverbres, que le vent balance et fait
crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin
ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis
que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantme, quelque
femme pare de haillons, qui vous appelle d'une voix rauque, ou quelque
homme  l'afft, qui semble attendre une proie, le dos appuy au mur et
les deux mains sous son bourgeron.

A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les
maisons inondes de lumire, les seuils couverts d'enfants qui jouent et
s'appellent. Aux fentres ouvertes sche la lessive de chaque mnage,
tmoignage d'ordre et d'conomie autant que de pauvret. Sous chaque
haillon blanchi grimpe la capucine veloute, le volubilis aux teintes
irises, et le pois de senteur. Des chants se mlent au bruit des
marteaux; les femmes entourent les laitires, entrent chez le fruitier,
ou reviennent des fontaines. C'est toujours la pauvret, sans doute,
mais courageuse et sans honte; c'est la pauvret qui se montre, parce
qu'elle n'a rien  se reprocher, et qu'elle n'a perdu aucun des
instincts humains; la pauvret aimant le soleil, les fleurs et les
enfants! A la Cit vous trouviez les vices crs ou mal combattus par
une socit goste;  Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les
besoins qu'elle nglige de satisfaire, et les souffrances qu'elle oublie
de soulager. L on a un gout que l'on pourrait tarir, ici un champ de
bl que l'on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu'ils sont, l'gout
rpand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le
champ de bl produit sa moisson!

Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essay
de donner une ide, se trouve une rue peu connue, quoiqu'elle relie 
leur extrmit les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c'est la rue des
Morts. Malgr son nom lugubre, la rue des Morts n'a rien de triste, et
ses maisons d'ouvriers peuvent mme tre cites parmi les moins mal
entretenues et les mieux ares. Une d'elles surtout se faisait
remarquer  l'poque o se passent les vnements rapports dans notre
rcit. Elle ne se composait que de deux tages, et avait pour entre une
porte cochre dont l'lgance et fait croire  une habitation
bourgeoise plutt qu' une demeure d'ouvriers. Telle n'avait point t
non plus sa destination primitive; mais le matre-maon qui l'avait
construite ne trouvant pas des locataires _comme il faut_, s'tait
dcid  en faire, selon son expression, _un couvent de gueux_. Se
rservant le rez-de-chausse,  ct duquel s'tendait un assez vaste
chantier, il avait lou le reste, par pices spares,  de pauvres
diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il
n'accordait jamais le moindre rpit; car matre Laurent, comme beaucoup
d'ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient t
moins heureux que lui. Favoris par une sant de fer et par cette
activit persistante qui russit plus srement qu'une large
intelligence, il tait devenu successivement tcheron, puis matre, puis
entrepreneur, et avait fini par s'enrichir. Aussi, fort de sa russite,
s'en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les
plaintes, il ne rpondait qu'une seule chose:

--Fais comme moi!

C'tait le raisonnement de la grenouille chappant  l'pervier en
plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l'imiter; mais matre
Laurent n'en tait point encore  savoir que dans ce partage des
professions dont notre socit laisse le soin au hasard, l'aptitude et
la russite ne peuvent tre un fait volontaire, mais une rare exception.

Quoi qu'il en soit, l'exigence du matre-maon avait eu pour rsultat de
le dbarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient t
successivement remplacs par des gens tranquilles et rangs dont le
loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d'lite,
comme les appelait matre Laurent qui, en sa qualit de sergent dans la
garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour
_vaguemestre_ et pour _fourrier_ le sieur Brousmiche, dit _la Montagne_,
petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier.

Condamn au ridicule par son infirmit, Brousmiche avait pris la vie du
ct de la rsignation: il et t difficile de trouver un caractre
plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d'aprs son propre dire,
aucune femme n'avait jamais pu le regarder sans rire, il s'tait rsign
au clibat, et avait concentr toutes ses affections sur un chat et un
chardonneret, _Lolo_ et _Fanfan_, qui lui tenaient lieu de famille.

Malheureusement, tous ses efforts pour tablir une amiti fraternelle
entre ses deux protgs avaient t jusqu'alors inutiles, et il voyait
avec douleur se renouveler sous ses yeux l'histoire d'Abel et de Can.
Plusieurs fois dj, l'Abel emplum avait failli tomber sous les griffes
du fratricide, et Brousmiche venait de prvenir un nouvel acte de ce
genre, lorsqu'une jeune femme en bonnet et enveloppe d'un tartan, entra
dans la loge, un carton  la main.

Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les
reproches les plus pathtiques sur son nouvel attentat.

--Comment, s'cria la jeune femme, qui s'tait arrte  la porte, ce
monstre de _Lolo_ a encore voulu plumer le chardonneret?

--Ne m'en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main 
sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le
malheureux me fera mourir de chagrin.

--Mais il faut le battre, dit la grisette en s'approchant du matou,
comme si elle et voulu joindre l'exemple au conseil.

Le bossu se plaa devant son chat.

--Faites excuse, madame Charles, dit-il en avanant la main d'un air
doctoral: mais vous savez que les coups n'entrent point dans mes ides
d'ducation.

--Bah! reprit la jeune femme en riant: l'ducation d'un chat! vous
respectez trop les btes, monsieur Brousmiche.

--En tout cas, je ne suis pas le premier, reprit le bossu, qui se
piquait de lecture, et qui avait, au-dessus de son pole, une tagre
couverte de volumes dpareills; les gyptiens des pyramides adoraient
toutes espces d'animaux.

--Vrai! interrompit madame Charles.

--Mon Dieu, il ne faut s'tonner de rien, continua Brousmiche d'un air
indulgent; on voit encore des choses aussi drles. Vous savez bien? par
exemple, les Anglais, c'est un peuple qui peut passer pour civilis.

--Je crois bien, ce sont eux qui font les meilleures aiguilles.

--Et les couteaux donc! et les fruits!.... Nous leur devons les poires
d'Angleterre.

--Eh bien! quoi, est-ce qu'ils adorent aussi les btes?

--Pas prcisment; mais je lisais encore l'autre jour dans un journal,
qu'il y avait chez eux une loi qui dfendait aux cochers de fouetter
leurs chevaux.

--C'est-il possible! et comment alors les fiacres peuvent-ils marcher?

--Les chevaux y mettent de la dlicatesse, voyez-vous, madame Charles,
il suffit de leur parler. Vous ne vous doutez pas combien les animaux
sont susceptibles. C'est comme les femmes... sans comparaison... Mais
pardon, je vous laisse l, moi, sans vous offrir une chaise et sans
prendre mme votre carton.

--Oh! de la gaze, ce n'est pas lourd, dit la jeune femme, en posant le
carton sur le pole, je suis alle chercher l'ouvrage de la semaine.

--Pour vos fausses fleurs? et a va-t-il toujours bien?

--Mais, pas mal.

--Allons, tant mieux, il est juste que les braves gens prosprent,
surtout quand ils ont des charges comme vous, madame Charles.

--Vous dites a  cause de mon fils... pauvre chrubin! c'est vrai qu'il
a une nourrice  quinze francs, mais je veux qu'il ne manque de rien,
monsieur Brousmiche, c'est bien assez de n'avoir pu le nourrir moi-mme.
Cher amour! j'aurais voulu lui donner mon sang, voyez-vous.

En parlant ainsi, la grisette avait la voix mue et les yeux humides. Le
portier remua la tte d'un air d'approbation.

--Oui, oui, vous tes un coeur d'or, madame Charles, dit-il; si tout
le monde vous ressemblait, on ne verrait pas des choses si tristes...
comme, par exemple, des femmes qui ont toujours le martinet  la main.

--A preuve, madame Lecoq, ma voisine? C'est vrai qu'elle est bien
mchante... et ce n'est pas seulement avec ses enfants. Avant-hier
encore elle m'a entreprise, parce qu'elle disait qu'en venant chez moi
on avait sali le palier. Elle m'a reproch de ne pas tre marie avec
Charles.

Brousmiche leva les yeux et les mains au ciel.

--Si on peut faire du chagrin  une vritable brebis du bon Dieu!
murmura-t-il.

--Oh! elle ne m'a pas fait de chagrin, reprit la jeune femme, dont la
voix tremblante dmentait les paroles; comme je lui ai dit, si je ne
suis point marie avec Charles, je ne m'en conduis pas moins comme une
honnte femme...

--Ah! Seigneur!  propos de monsieur Charles, reprit le bossu, je ne
sais pas, en vrit, o est ma tte ce soir; j'ai l une lettre de
lui...

--Une lettre de Charles! s'cria la grisette, ah! donnez, monsieur
Brousmiche, donnez donc!...

Elle prit vivement la lettre et regarda l'adresse.

--Oui, oui, c'est bien de lui, dit-elle palpitante de joie; voyez comme
il a une jolie criture, oh! pauvre cher...

Elle effleura le papier de ses lvres, puis regardant le bossu moiti
honteuse, moiti riante:

--Vous devez me trouver folle, monsieur Brousmiche, dit-elle, mais que
voulez-vous, je l'aime tant, et puis... c'est le pre de mon petit
Jules!

--a se comprend, madame Charles, croyez bien que a se comprend, dit le
portier, en portant la main  sa poitrine, avec une expression de
sensibilit qui et t touchante si la disgrce de tous ses mouvements
ne l'et rendue grotesque.

La jeune femme avait ouvert la lettre et s'tait mise  la lire:
Brousmiche, avec un tact de dlicatesse que l'on n'et attendu ni de son
ducation ni de sa classe, dtourna la tte pour la laisser plus libre
et affecta de rattacher les pis de millet dont la cage de son
chardonneret tait garnie. Mais la grisette s'cria tout  coup:

--Ah! que bonheur! il viendra aujourd'hui!

--Qui cela? demanda le bossu, monsieur Charles?

--Oui, mon bon monsieur Brousmiche, continua Franoise en se htant de
replier sa lettre et de reprendre son carton; vite, vite, il faut que je
remonte... ma chambre doit tre tout en dsordre.

--Et puis, dit Brousmiche, d'un ton de moquerie amicale, il faut faire
sa toilette?

--Certainement, s'cria la grisette, pour qui donc est-ce qu'on se
ferait belle, si ce n'tait pas pour l'homme qu'on aime? D'ailleurs, a
fait plaisir  Charles de me voir bien mise, a me relve  ses yeux, et
pour a, voyez-vous, monsieur Brousmiche, je consentirais  ne manger
qu'une fois tous les deux jours. Mais vous me faites jaser et je perds
mon temps! Adieu monsieur Brousmiche, adieu mon petit _Fanfan_; quant 
vous, monsieur _Lolo_, je ne vous dis rien. Au revoir,  demain.

Elle avait allum son bougeoir  la lampe du bossu et monta lestement
l'escalier pour ne s'arrter qu'au troisime tage.

Comme elle allait ouvrir la porte, elle parut frappe d'un souvenir.

--Ah! mon Dieu! murmura-t-elle  demi-voix, j'allais oublier ce pauvre
M. Michel; pourvu que Charles n'arrive pas tout de suite!

Elle entra vivement, dposa son carton, ouvrit une armoire sous tenture
qui renfermait toute sa batterie de cuisine, en tira un rchaud qu'elle
alluma et sur lequel elle posa un polon de terre brune rempli de lait.

Pendant que celui-ci chauffait, elle se dbarrassa de son tartan, ta
son bonnet et commena sa toilette.

Madame Charles, que l'on appelait aussi mademoiselle Franoise, de son
nom personnel, tait une belle fille d'environ vingt-trois ans, dont
toute l'apparence annonait la sant, la force et la bont. Bien que sa
taille ft souple et fine, ses traits dlicats et son teint d'une
blancheur veloute, il y avait, dans l'ensemble de sa personne, je ne
sais quoi de calme, de simple et de gauchement gracieux qui lui donnait
une sorte de beaut paysanne. Rien qu' la regarder, on la sentait
incapable de la plus innocente coquetterie. Ne voyant en toute chose que
ce qui tait droit devant ses yeux, elle se prsentait avec les dfauts
et avec les dons que Dieu lui avait donns, sans y rien ajouter et sans
en rien cacher. Avec elle on ne pouvait ni esprer le plaisir de la
dcouverte, ni craindre les dsappointements de l'examen; du premier
coup d'oeil on avait tout vu.

Cette droiture native lui donnait un charme pour ainsi dire reposant. On
prouvait  la regarder la mme sensation douce et sereine que donne
l'aspect d'un lac dont les eaux paisibles refltent les bois, les fleurs
et le ciel.

Aprs s'tre coiffe  la hte, Franoise passa une robe de mousseline 
fleurs roses et mit une guimpe blanche, dont l'lgance champtre et
endimanche s'harmonisait merveilleusement avec sa physionomie nave.
Elle suspendit  son cou une petite croix d'or retenue par un velours
troit, ajouta  ses boucles d'oreille deux pendoloques en nacre de
perles et agrafa  ses poignets des bracelets de corail.

Ainsi pare de ce qu'elle avait de plus riche, elle tourna en tout sens
pour se voir tout entire dans son petit miroir d'un pied carr, passa
plusieurs fois la main sur ses cheveux, et, satisfaite enfin, se hta
de tout mettre en ordre autour d'elle.

Courant ensuite  son rchaud, elle versa le lait bouillant dans une
tasse de porcelaine blanche qu'elle posa sur une assiette, y joignit un
petit pain, la seule cuiller d'argent qu'elle possdt, et quitta sa
chambre pour monter aux mansardes.




XIII.

Un vieil ami du genre humain.


Matre Laurent s'tait rserv toutes les mansardes, sauf une seule. Ce
fut vers elle que se dirigea Franoise. Elle arriva  une petite porte
de sapin qui n'tait point peinte, y frappa doucement, et sur la
rponse:--Entrez, elle souleva le loquet et se glissa dans la mansarde.

Celle-ci, place  l'extrmit de la maison, sous la partie la plus
basse du toit, mritait  peine ce nom, et celui de grenier lui et, 
tous gards, mieux convenu. Carrele de briques dpareilles que le
matre maon avait voulu utiliser, et lambrisse seulement  hauteur
d'appui, elle laissait voir  nu, partout ailleurs, la charpente et les
tuiles entre lesquelles glissait le vent du soir, comme le prouvaient
les oscillations du quinquet accroch au-dessous.

Ce dernier clairait une large table couverte d'_tats_ chiffrs, dont
la copie faisait vivre le matre de la mansarde, et de plans et de
papiers dont il s'occupait  ses instants de loisirs.

Quand Franoise entra, M. Michel (c'tait son nom) tait courb sur une
grande carte qu'il semblait tudier.

Sa tte chauve au sommet, mais qui avait encore gard, plus bas, une
couronne de cheveux blancs, prsentait un dveloppement vaste et
harmonieux. Ses traits fortement accentus, avaient une noblesse austre
et une sorte de grandeur dont on demeurait frapp malgr soi. Il tait
de taille moyenne, maigre et courb, mais la vigueur de son organisation
se rvlait encore sous sa verte vieillesse. Vtu d'une pelisse de forme
ancienne, et garnie de fourrures maintenant rpes, mais qui avaient t
prcieuses, il se tenait les pieds et les jambes envelopps dans un sac
de peau de mouton, moyen de chauffage aussi conomique que ncessaire,
car la mansarde n'avait ni pole ni foyer. Tout son ameublement
consistait en un lit de sangle,  moiti cach par une vieille
tapisserie fixe au toit, en une chaise de paille, une petite armoire
peinte et quelques rayons de sapin chargs de liasses de papiers.

La table et le fauteuil qui servaient au travail du vieillard formaient
seuls contraste avec ce mobilier indigent. Tous deux taient en bne
massif, prcieusement travaill, et appartenant par la forme au sicle
de Louis XIII. Le dos du fauteuil, droit et lev, se terminait par un
chiffre dcoup  jour, et surmont d'une rosace, tandis que le bureau,
incrust de filets d'ivoire souvent briss ou interrompus, tait orn,
sur le devant, d'un petit cusson maill, qui avait rsist  toutes
les injures du temps.

Au bruit que fit la jeune femme en entrant, le vieillard se dtourna, et
un sourire claira son visage austre.

--Ah! c'est ma jolie mnagre, dit-il.

--Je suis peut-tre en retard, fit observer Franoise, en posant ce
qu'elle apportait sur un petit guridon qu'elle approcha du bureau;
mais, j'tais sortie... puis il a fallu m'habiller...

M. Michel la regarda.

--Eh! je n'y prenais pas garde, dit-il, voil en effet une toilette dont
M. Charles devra tre satisfait.

--Il m'a crit qu'il allait venir, reprit joyeusement Franoise, en
regardant vers la porte et en prtant l'oreille.

--Alors, je ne veux pas vous retenir, chre enfant, dit M. Michel, qui
tourna son fauteuil vers le guridon, il faut descendre tout de suite.

--Non, non, reprit la jeune fille, chez qui la bont combattait
l'impatience, d'ici je puis couter si l'on frappe  ma porte, et, en
attendant, je vous tiendrai compagnie comme d'habitude... Vous m'avez
rpt bien des fois que vous mangiez de meilleur apptit quand vous
n'tiez pas seul...

--Bonne fille! murmura M. Michel, comme s'il se parlait  lui-mme; ah!
quel malheur qu'elle n'est pas ne un sicle plus tard!

--Pourquoi cela, monsieur Michel? demanda Franoise en souriant.

--Pour bien des choses, mon enfant, reprit le vieillard; avant un
sicle, il se sera accompli dans le monde, s'il plat  Dieu et au bon
sens des hommes, de grands changements!

--Qu'est-ce que cela pourrait me faire  moi, pauvre fille? demanda la
fleuriste.

--D'abord il n'y aura plus alors de pauvres filles, reprit M. Michel, si
ce n'est celles  qui la nature aura refus la sant, la bonne humeur et
la beaut... Encore tchera-t-on de les ddommager par tout ce qui peut
se donner; mais les cratures doues comme vous de ce qui fait la
richesse et la joie des hommes seront les reines du monde!

--Ah! grand Dieu! je ne voudrais pas tre reine, interrompit Franoise,
il y a trop de chagrins et d'ennuis...

--La royaut dont je parle n'aura rien de commun avec celle que nous
connaissons, chre enfant, reprit le vieillard; ce sera une supriorit
spontane, librement reconnue, et  laquelle pourra prtendre quiconque
servira le genre humain. Elle ressemble  la royaut du cheval parmi les
animaux domestiques, ou de la rose parmi les fleurs; loin de la
contester comme un privilge oppressif, on en jouira comme d'un don
concd au profit de tous.

--A la bonne heure, dit Franoise, qui, dans cette explication, n'avait
compris qu'une seule chose, l'esprance en un avenir o tout le monde
serait heureux;  la bonne heure, monsieur Michel, mais ce n'est point
pour moi qu'il faudrait souhaiter une vie moins triste; je suis jeune,
j'ai du travail, et tant que Charles m'aimera, je n'ai rien  demander;
mais il y en a d'autres qui sont vieux, dans la peine, et tout seuls!
C'est envers ceux-l que le monde n'est pas juste. Ah! vous parliez tout
 l'heure de royaut; eh bien! oui, je voudrais tre reine, seulement un
jour, pour faire du bien aux honntes gens qui souffrent sans le
mriter.

Le vieillard, qui avait commenc  manger, s'arrta et regarda la
grisette.

--C'est  moi que vous pensez, Franoise? demanda-t-il doucement.

--Faites excuse, Monsieur, rpondit celle-ci un peu confuse, je n'ai
point voulu vous offenser.

--M'offenser, pauvre enfant! en tes-vous capable? La piti ne blesse
que les orgueilleux; pour les autres, c'est la meilleure consolation. Si
vous dsirez tre reine, ce serait surtout, je parie, pour enrichir
votre vieux voisin!

--Eh bien! oui, s'cria la grisette, puisque je puis le dire sans vous
fcher; oui, je voudrais pouvoir vous donner tout ce qui vous manque...
parce que a me fend le coeur de penser que vous demeurez ici... dans
une mansarde o le vent entre de tous cts... Ah! si seulement vous
m'aviez laiss acheter ce pole que les gens du second proposaient
d'changer.

--Et pour lequel vous vouliez donner votre commode?

--Je n'en ai pas besoin; vrai, mon bon monsieur Michel, le secrtaire me
suffit... Mais vous avez refus si srieusement... que je n'ai pas os
vous en reparler... et maintenant l'occasion est manque! peut-tre
cependant qu'en cherchant...

--Non, Franoise, je ne veux pas. Je vous ai, d'ailleurs, prouv, ma
chre enfant, qu'il n'y avait point ici de place pour le mettre.

--C'est bien l ce qui me tourmente, de vous voir si mal log, dit la
grisette, en regardant autour d'elle. Oh! quelquefois quand je travaille
seule, le soir, je me mets  rver tout veille. Je me figure que je
deviens riche, tout d'un coup, comme dans les histoires, et alors je
rgle, en ide, ce que je ferai de ma fortune... mais je ne sais pas
pourquoi je vous raconte ces folies!...

--Continuez, je vous en prie, continuez. Vous rglez donc l'emploi de
votre fortune?

--Oui, Monsieur, je fais des parts pour chacun....

--Et je suis sr que vous ne m'oubliez pas?

--C'est ce qui vous trompe: je ne mets rien pour vous.

--En vrit?

--Non, parce que je me figure que vous tes habitu  me voir, et que
vous aimeriez mieux ne pas me quitter. Aussi, je vous tablis chez moi,
dans mon htel!... car j'ai un htel. J'ai dj choisi votre
appartement; une chambre  coucher et un cabinet de travail, garnis de
tapis, bien meubls, et en plein midi pour que vous ayez du soleil. Il
y aurait un domestique rien que pour vous, une bonne voiture qui vous
conduirait tous les jours au jardin des Tuileries; au retour, on
dnerait ensemble, rien ne vous manquerait, car je connais vos gots, et
ce serait moi qui ordonnerais les repas!... N'est-ce pas que c'est un
beau rve, et que je serais bien heureuse si j'avais pour marraine une
fe!... Mais qu'avez-vous donc? vous ne mangez plus, vous avez l'air de
ne plus m'couter, vous ne rpondez pas...

Le vieillard avait en effet cess de manger, et il gardait le silence,
mais il avait tout cout, et quand il releva son visage, jusqu'alors
baiss, Franoise aperut une petite larme qui glissait le long de ses
joues rides.

--Ah! mon Dieu! est-ce que je vous ai fait du chagrin? s'cria-t-elle.

M. Michel lui prit les deux mains et les serra dans les siennes.

--Je voudrais que vous fussiez ma fille, Franoise, dit-il d'un accent
profond.

--Eh bien! regardez que je la suis, cher monsieur Michel, rpondit la
grisette avec une gaiet tendre, et alors laissez-moi tout arranger ici
 ma fantaisie... en attendant que j'aie un htel. Je suis sre que si
le pole...

Le vieillard lui imposa silence.

--Assez, mon enfant, assez, interrompit-il d'un ton de douce autorit,
les filles doivent obissance  leur pre, et moi je vous ordonne de me
laisser, de peur que monsieur Charles n'arrive sans que vous
l'entendiez.

--Mais vous allez demeurer seul?

Il secoua la tte en souriant.

--Je ne suis jamais seul, chre enfant; car j'ai comme vous, mes rves
qui me tiennent compagnie.

--Vos rves, monsieur Michel?

--Oui, je fais aussi des projets pour un vieillard bien abandonn et
bien misrable.

--Quel vieillard?

--Le genre humain, mon enfant. Mais, allons, vous voyez que j'ai fini,
Franoise; emportez tout, et descendez, je vous en prie pour l'amour de
moi.

La grisette ne se fit pas presser plus longtemps. Elle s'assura que tout
tait en ordre dans la mansarde, reprit la tasse, la cuiller d'argent,
le plateau, souhaita le bonsoir  son voisin et se retira.

Il y avait dj deux ans qu'elle s'tait fait la mnagre de ce dernier,
par pure bienveillance, et qu'elle l'entourait de tous les soins qu'eut
pu attendre d'elle un vieux parent ou un vieil ami.

M. Michel n'tait pourtant ni l'un ni l'autre. Il y avait mme sur son
pass une sorte de mystre que la grisette n'avait pu pntrer. A en
croire certaines habitudes et certains mots qui lui chappaient parfois,
son protg de la mansarde avait d connatre des jours meilleurs; mais
quelle avait t, au juste, son ancienne position, comment s'tait-elle
transforme, d'o venait sa rserve affecte sur tout ce qui le
concernait? Nul n'avait pu le deviner.

Franoise venait d'ouvrir la porte de son logement et allait y entrer,
lorsqu'elle entendit au bas de l'escalier une voix  laquelle rpondait
celle du portier; elle s'arrta en penchant la tte par-dessus la rampe;
un pas qu'elle reconnut faisait dj crier les marches, elle rentra avec
une exclamation de joie, dposa ce qu'elle portait, et revint en courant
sur le palier au moment o un petit homme y arrivait.

--Charles! s'cria-t-elle en s'lanant  sa rencontre.

--Me voil, ma biche, dit le visiteur, en dposant un baiser
retentissant sur la joue que la grisette lui tendait. Tu as reu ma
lettre, n'est-ce-pas?

--Oh! oui, je vous attendais; mais entrez vite, il fait du vent dans cet
escalier, et vous avez l'air de souffrir du froid.

--C'est le brouillard, dit le petit homme en suivant Franoise dans sa
chambre; il fait un temps  ne pas distinguer un chiffonnier d'un
omnibus. Heureusement que j'avais pris mon paletot en caoutchouc et mon
cache-nez... Prrr... Attends, ma biche; attends que je me dpouille.

Il enleva la cravate de laine qui l'enveloppait jusqu'aux oreilles, se
dbarrassa de son surtout, ta son chapeau, et montra aux yeux de
Franoise la petite figure ronde et joufflue d'Aristide Marquier!




XIV.

Une fille mre.


C'tait en effet le banquier, mais dpouill de tous les embellissements
fashionables dont nous avons prcdemment parl. Son costume, compos
d'une redingote bleue trop courte et d'un pantalon trop long, convenait,
du reste, si bien  ses traits et  sa tournure, que l'observateur le
plus expriment n'et pu souponner un dguisement. C'tait, de la tte
aux pieds, tout ce qui peut personnifier un quatrime clerc d'avou ou
le sixime commis d'une maison de commerce.

Aussi, Marquier s'tait-il prsent  Franoise sous ce dernier titre,
et le nom de Charles, qu'il avait adopt, tait une prcaution destine
 maintenir plus srement son incognito.

Un pareil dguisement et sans doute mal russi prs d'une fille avide
ou coquette, mais Franoise n'y avait vu qu'une ressemblance de
situation qui, ds le premier abord, l'avait dispose  la confiance.
Pour la fleuriste, trangre  tout calcul, l'obscurit du commis tait
une premire cause d'attachement. Son empressement amoureux et ses
sollicitations achevrent de gagner la jeune fille. Durement leve par
une tante qui, pour seule marque de tendresse, l'avait nourrie, habitue
 un travail incessant et solitaire, ne connaissant de la vie que ses
obligations pnibles, elle n'avait pu concevoir aucune des esprances
qui rendent les jeunes filles si difficiles ou si ambitieuses dans un
premier attachement. Il avait suffi de lui dire qu'on l'aimait pour
qu'elle se sentt saisie de reconnaissance et de joie. C'tait quelque
chose de si nouveau! Elle y avait si peu compt! Elle entrevoyait dans
cet change d'affection tant de bonheurs charmants!

Marquier profita de cette premire ouverture de coeur et se fit aimer,
pour ainsi dire, par surprise. Franoise se donna  lui parce qu'il
s'tait prsent le premier, et apporta, dans cet amour, le dvouement
d'une sensibilit qui trouvait pour la premire fois  s'pancher. Elle
sut gr  Marquier de tout le bonheur qu'elle crut recevoir de lui, et
dont la source n'tait qu'en elle.

La naissance d'un fils vint encore resserrer cette liaison qui durait
dj depuis deux annes. Le banquier continuait  l'entretenir un peu
par habitude et beaucoup par raison, certain qu'il tait de ne pouvoir
trouver ailleurs une matresse aussi belle, moins exigeante et surtout
plus _dsintresse_.

Aprs l'avoir aid  se dbarrasser de son paletot, Franoise s'tait
empresse de lui avancer le seul fauteuil qu'elle possdt et dans
lequel il se laissa tomber tandis qu'elle se plaait devant lui, 
genoux sur un tabouret.

--Cette rue des Morts est au bout du monde, dit Marquier en reprenant
haleine avec effort.

--Pourquoi aussi ne pas monter dans notre omnibus, fit observer
Franoise, qui lui essuya le front avec son mouchoir.

--Bah! on me recommande l'exercice, dit le banquier en se secouant;
puis, j'avais ma soire libre et je voulais te voir.

--Il y a si longtemps que vous n'tes venu, Charles!

--Que veux-tu, nous sommes crass d'ouvrage; tu n'avais rien  me dire,
d'ailleurs, n'est-ce pas?

--Rien! vous croyez cela, reprit la grisette en rapprochant sa figure
brillante de joie; eh bien! c'est ce qui vous trompe, Monsieur: j'ai
reu des nouvelles de Normandie.

--Ah!... et le petit... est bien? demanda Marquier d'un ton un peu
embarrass.

--Oui; mais ce n'est pas tout.

--Qu'y a-t-il donc?

--Vous ne devinez pas?

--Non.

--Eh bien... il commence  parler!

A voir l'clair de bonheur qui brillait dans les yeux de Franoise en
prononant ces mots, il tait vident qu'elle s'attendait  un cri de
surprise joyeuse de la part de Marquier; mais celui-ci conserva toute sa
tranquillit et se contenta de rpter:

--Ah! il commence  parler.

Un nuage passa sur les traits de la jeune femme.

--Cela ne vous rend donc pas content, Charles? demanda-t-elle avec un
lger accent de reproche.

--Au contraire, reprit Marquier; mais tu t'y attendais bien, je suppose:
il tait clair que ce garon ne pouvait rester muet.

La grisette parut surprise et afflige. Dans son naf ravissement de
mre, elle ne pouvait comprendre que chacun des progrs de l'enfant ne
ft point l'occasion d'une fte dans le coeur de son amant.

--Moi qui croyais vous annoncer une si bonne nouvelle, dit-elle
tristement.

--Mais elle est excellente, la nouvelle, reprit Marquier en jouant avec
ses cheveux; seulement,  la manire dont tu me l'as annonce, j'ai cru
qu'il s'agissait d'une dpche tlgraphique qui allait faire remonter
les fonds.

Franoise fit un mouvement.

--Allons, je plaisante, ne te fche pas, continua-t-il en l'embrassant,
mais il est certain que tu es folle de cet enfant.

--C'est votre fils, Charles, rpondit-elle en s'appuyant sur l'paule de
Marquier. Ah! si vous saviez, allez, toutes les ides qui me viennent,
quand je pense  lui!

--Voyons tes ides...

--D'abord je ne veux pas que Jules gagne sa vie en travaillant de ses
mains; je veux qu'il reoive de l'ducation, qu'il devienne capable
d'avoir une place, d'tre un Monsieur enfin.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il ne faut pas qu'il soit comme moi... qu'il vous fasse
honte...

--C'est un reproche, Franoise?

--Non, Charles, non; je sais bien que si vous sortiez avec moi, que si
j'allais chez vous, cela pourrait vous faire tort; aussi je ne me plains
pas: ce n'est pas votre faute; mais je voudrais viter ce chagrin 
Jules.

--Et comment feras-tu, pauvre fille? L'instruction d'un garon cote
cher.

--Oh! je le sais, dit la grisette d'un ton capable; j'ai pris des
informations; mais d'abord, notre vieux voisin m'a propos de donner 
l'enfant les premires leons.

--Et plus tard?

--Plus tard, je paierai des matres.

--Mais o trouveras-tu de l'argent?

--Il est trouv, s'cria Franoise d'un air triomphant.

Marquier la regarda.

--Oui, trouv, rpta-t-elle; ah! vous ne vous doutiez pas de cela! Vous
avez cru que je m'occupais seulement de fabriquer mes roses et mes
camlias; mais c'est ce qui vous trompe, Monsieur! moi aussi, j'tudie
les affaires, et j'ai prpar une opration... C'est comme cela que vous
dites, je crois?

--Pardieu! je serais curieux de connatre cette opration, dit le
banquier en riant[.]

--Eh bien! dit Franoise, vous avez peut-tre entendu parler de la
_tontine des familles_?

--C'est une banque de prvoyance?

--O les enfants qui survivent hritent de ceux qui sont morts.

--C'est cela.

--En y dposant cent francs le 1er janvier, pendant dix ans, je puis
assurer  Jules ses frais d'instruction.

--Peut-tre; mais ces cent francs, il faut les avoir...

--Je les ai, dit Franoise en courant  sa commode, d'o elle tira une
bourse; voyez, Monsieur, cinq pices d'or toutes neuves.

--Cinq pices d'or! c'est ma foi vrai.

--a fera le paiement de la premire anne.

--Mais comment as-tu pu te procurer?...

--Voil mon secret, j'ai trouv un moyen! mais je n'ai voulu rien vous
dire avant d'avoir la somme entire, et il a fallu onze mois d'conomie.

--Et sur quoi, diable, as-tu pu conomiser cinq louis?

--Ah! cela vous tonne, parce que vous autres hommes vous ne pouvez
calculer que pour de grosses sommes; il n'y a que les femmes  savoir
faire des petites pargnes. Aussi, moi, depuis longtemps je pensais 
mettre un peu plus d'ordre dans mes affaires,  retrancher le superflu.

--Le superflu! rpta Marquier en promenant involontairement un regard
sur le modeste logement de la grisette.

--Certainement, reprit Franoise, je me suis dit qu'il y avait des
ouvrires qui gagnaient un tiers moins que moi et qui cependant
russissaient  vivre: il tait donc bien clair que je pouvais
conomiser un tiers sur mes dpenses.

--Mais comment?

--Par bien des moyens. D'abord je djeunais toujours autrefois avec du
caf, ce qui est trs-malsain,  ce que l'on dit; je l'ai supprim.
Ensuite j'ai trouv qu'il suffisait de s'habiller chaudement pour se
passer de feu presque tout l'hiver; enfin j'ai calcul que si je me
levais plus tt chaque matin, j'aurais le temps de savonner et de
repasser ce que je donnais autrefois  la blanchisseuse. Tout cela a
l'air de peu de chose, n'est-ce pas? Eh bien! savez-vous ce que j'ai
conomis par ce moyen, Monsieur? au moins six sous par jour! oui, six
sous, ce qui me fait plus de cent francs par an et me permet de payer la
rente  _la tontine des familles_.

--Embrasse-moi, Franoise, s'cria Marquier, videmment plus merveill
de l'habilet de la grisette  se crer des ressources qu'attendri de
son dvouement; tu es une brave fille... qui mrite qu'on t'encourage:
aussi je veux t'aider... j'irai moi-mme  _la tontine des familles_
pour savoir si le placement est sr.

--Ah! merci, Charles.

--Et de plus, ajouta le banquier, chez qui,  dfaut de la voix du sang,
parlait une honte secrte, de plus, je ferai aussi quelque chose pour
Jules... je donnerai cent francs comme toi!

--Oh! non, interrompit vivement Franoise, je ne veux pas; vous tes
oblig  des dpenses, vous. Un homme ne peut pas se rduire comme une
femme; il faut qu'il suive les usages, qu'il fasse ce que font ses amis;
vous ne pouvez rien conomiser, Charles.

--Qu'en sais-tu?

--Vous m'avez souvent rpt vous-mme que vous aviez peine  vous
suffire!... puis, mon ami, ajouta-t-elle avec une expression de
tendresse nave, a serait m'ter ma joie! vrai! j'ai besoin de penser
que c'est moi qui lve Jules sans qu'il ait rien  te demander... que
de l'aimer... c'est peut-tre de l'orgueil; mais il faut me le
pardonner, car cet orgueil-l donne du courage et rend heureuse.
Laissez-moi lever l'enfant, et, quand il sera grand, quand il pourra
vous faire honneur, alors vous le prendrez pour l'aider... ne me refusez
pas a, Charles!

--Est-ce que je puis rien te refuser, dit le banquier en l'attirant sur
ses genoux; tu sais bien que je ferai tout ce que tu voudras.

Franoise lui passa un bras autour du cou et le remercia par un baiser.

Dans ce moment, trois coups secs et  intervalles ingaux furent frapps
 la porte de la chambre. Marquier tressaillit et Franoise se leva;
elle avait reconnu la manire de frapper.

--C'est M. Marc qui vient allumer son bougeoir, dit-elle.

Le banquier se rappela subitement la rencontre de la Forge-des-Buttes.
Il avait, alors, bien cru reconnatre, dans le paysan sauv par ses deux
compagnons, le garon de bureau qui logeait sur le mme palier que
Franoise, et de l tait venue sa persistance  lui cacher ses traits;
persuad qu'il avait russi, il voulut vrifier ses soupons et dit 
Franoise de le faire entrer.

Marc portait le pantalon et l'habit bleu barbeau, exclusivement
rservs, par l'usage, aux fonctions qu'il remplissait. A la vue de
Marquier, son visage s'claircit. Il possdait depuis longtemps le
secret du dguisement du banquier, et l'avait parfaitement reconnu  la
Forge-des-Buttes: c'tait prcisment lui qu'il cherchait. Aussi
salua-t-il avec le sourire le plus aimable et en s'excusant de son
indiscrtion.

--Pardieu! voil bien longtemps, voisin, que je n'avais eu le plaisir de
vous voir, fit observer Marquier qui dsirait lier conversation.

--Bien longtemps, en effet, rpondit Marc en s'inclinant; il me semble
que je n'ai pas eu l'honneur de saluer Monsieur depuis le mois pass;
Monsieur n'a pas t indispos?

--Non, dit le banquier d'un air de ngligence et en observant le garon
de bureau du coin de l'oeil; mais je me suis absent de Paris pendant
quelques jours.

--Ah! Monsieur a voyag?

--Dans la banlieue seulement, du ct de Maillecourt... Vous devez
connatre ce pays-l?

--Faites excuse, Monsieur: je ne suis jamais all plus loin que
Chantenay pour voir ma famille.

--Vous avez des parents de ce ct?

--Un cousin, ou plutt un autre moi-mme, car on nous a toujours pris
pour des jumeaux, et si ce n'tait l'habit, tout le monde nous
confondrait.

Marquier le regarda. Le ton de Marc tait tellement naturel qu'il se
demanda s'il n'avait pas t rellement abus par la ressemblance.

--Et vous avez vu votre cousin depuis peu? demanda-t-il.

--Il y a dj du temps, rpliqua Marc, mais j'ai rencontr l'autre jour
sa femme qui m'a appris qu'il avait manqu tre brl par des vauriens.

--A la Forge-des-Buttes.

--Juste. Comment Monsieur sait-il?...

--Mon Dieu! dit Marquier embarrass, l'affaire a t raconte dans tous
les journaux. Ne l'avait-on pas enferm dans la forge.

--Oui; et il a t dlivr par des voyageurs qui passaient... des fils
de famille,  ce qu'il parat! Seulement, la femme de mon cousin n'a pas
pu me dire les noms.

--On les a donns dans le journal, fit observer le banquier. Il me
semble... autant que je puis me rappeler... qu'on citait un monsieur de
Gausson et un monsieur... Marquier...

Il avait prononc ce nom en guettant de l'oeil l'effet qu'il allait
produire sur le garon de bureau; mais celui-ci se contenta de le
rpter.

--Marquier? dit-il; est-ce que ce serait un parent du banquier?

--C'est le banquier lui-mme.

--Ah! bon! bon!

--Vous le connaissez, sans doute?

--Pas lui, mais son garon de caisse, Jrme... un grand, maigre, qui
prend toujours du tabac dans la tabatire des autres. Ah! M. Marquier
tait un de ceux qui ont sauv le cousin? Eh bien! c'est une raison pour
que je m'intresse  sa position...

--Quelle position? demanda le banquier surpris.

--Mon Dieu! a n'est peut-tre pas vrai, reprit le garon de bureau avec
bonhomie, car vous savez comment dans le commerce on se dcrie les uns
les autres. Il suffit souvent d'un mot pour qu'une maison perde son
crdit.

--Est-ce que vous auriez entendu quelque chose qui pt nuire  celui de
la maison Marquier? s'cria le banquier,  qui l'intrt de sa
rputation financire fit oublier tout le reste; je veux le savoir,
monsieur Marc; cela a pour moi la plus grande importance...

--La maison o vous travaillez a donc des fonds chez M. Marquier?

--Prcisment; ne me cachez rien, je vous en prie. Vous avez donc
entendu dire qu'il tait embarrass?

--Pas prcisment, rpliqua Marc; mais on craint qu'il ne se
compromette. On prtend qu'il s'est mis  frquenter les jeunes gens 
la mode; qu'il leur prte sans garantie. On cite mme le fils d'une
comtesse. Je ne me rappelle pas bien le nom...

--De Luxeuil, peut-tre?

--Oui, je crois... de Luxeuil... c'est cela!... Eh bien! on assure que
M. Marquier lui a prt plus de cent mille francs, que le fils de la
comtesse ne pourra jamais lui rendre, parce que sa mre est ruine.

--Et ils s'imaginent peut-tre qu'on ne le sait pas! s'cria le banquier
en se levant avec feu. Je parie que c'est ce polisson de Lannaut qui a
rpandu de pareils bruits. Mais il n'a qu' se bien tenir! Et, quant 
ceux qui les rptent, monsieur Marc, vous pourrez leur rpondre une
chose de ma part, c'est que la maison Marquier a en portefeuille de quoi
faire face trois fois  tous ses engagements.

--Diable! fit observer le garon de bureau, il y a bien peu de gens qui
pourraient en dire autant.

--Et je vous permets d'ajouter encore, pour l'dification de ces
messieurs, que si Arthur de Luxeuil est insolvable, sa cousine ne l'est
pas.

--Sa cousine est donc une vieille dont il doit hriter?

--Non, voisin; mais c'est une jeune... qu'il doit pouser!

Marc recula.

--Vous tes sr? s'cria-t-il.

--Comme je suis sr de vous parler, monsieur Marc, reprit le banquier;
tout est convenu, et le mariage aura lieu dans trois mois. Voil ce que
Lannaut et consorts auraient d deviner, et ce que je vous engage  leur
dire pour les rassurer sur la maison Marquier.

En prononant ces mots d'un ton d'importance railleuse et pourtant
encore courrouc, le banquier se rassit majestueusement; Franoise, qui
pendant toute la conversation avait achev de ranger la chambre, se
rapprocha.

Quant au garon de bureau, atterr un instant, il se remit aussitt,
saisit vivement le rat de cave qu'il avait pos sur la table, prit cong
de Marquier et de Franoise, et sortit.




XV.

Le mnage de mademoiselle Clotilde.


Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et  petits pas dans
la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les
boulevards. Son oeil se fixait souvent sur une lgante calche
arrte devant une des maisons. Enfin, la porte s'ouvrit, une grande
femme enveloppe dans un burnous de satin s'lana sur le marche-pied de
l'quipage, et celui-ci partit rapidement.

Marc demeura encore quelques minutes  la mme place: puis, rasant les
maisons, il frappa  la porte qui venait de se refermer, monta au
premier tage et sonna.

Une femme en robe de soie vint ouvrir.

--Madame Beauclerc? demanda Marc.

La femme de chambre le regarda, et lui rpondit schement:

--Au bout du corridor.

Et elle s'en alla.

Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hsitation vers
l'endroit indiqu. En passant devant la premire pice, il aperut les
prparatifs d'un souper, pressa le pas et arriva  la chambre de madame
Beauclerc, dont la porte tait ouverte.

L'aspect de cette chambre avait quelque chose de caractristique. Elle
tait tendue de damas de laine et meuble avec luxe, dans le got le
plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulirement
nui  cette lgance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des
chandeliers taient disperss sur tous les meubles, et l'on voyait un
reste de jambon, envelopp de son papier gras, pos sur le velours qui
garnissait la chemine. Dans tous les coins tranaient de vieilles
chaussures ou des cafetires de terre brune. La toilette de palissandre
avait t transforme en table de cuisine, et une casserole s'enfonait
dans l'ouverture destine  la cuvette; enfin, une grosse chienne noire
avait pris possession, avec toute sa porte, de l'dredon plac sur le
pied du lit.

Mais le plus curieux de cet intrieur tait madame Beauclerc elle-mme.
Madame Beauclerc, qui,  l'en croire, avait eu autrefois la lgret
d'une biche, s'tait tellement dveloppe avec le temps, qu'on ne
pouvait la comparer dsormais qu'au mammouth reconstruit par la science
de nos naturalistes. Lorsqu'elle parcourait sa chambre en soufflant,
tout remuait autour d'elle; sa personne entire ne prsentait qu'une
masse accidente par des espces de cascades de chairs tremblantes sous
lesquelles on et en vain cherch une forme.

Elle tait vtue d'une robe de mrinos noir dchire aux coudes, d'un
foulard dteint qui lui tenait lieu de chle, d'une coiffe de nuit
recouverte d'un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait
coup les quartiers pour en faire des pantoufles.

Au moment o Marc parut  la porte, elle se trouvait assise devant une
petite table sur laquelle taient poss deux verres, une bouteille et un
jeu de cartes. Elle se dtourna en entendant le bruit de ses pas, et le
reconnut:

--Tiens c'est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue,
entre donc, mon petit, entre.

--Je ne vous drange pas, mre Beauclerc? demanda-t-il.

--Au contraire, mon chri, je m'ennuyais d'tre seule; Clotilde vient de
partir pour le thtre et elle a emmen le cocher qui faisait ma partie;
tu vas le remplacer.

--Pardon, mre Beauclerc, c'est que je sais  peine tenir les cartes.

--Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le
piquet.

--Je puis jouer un peu le piquet.

--Eh bien! mets-toi l, mon fils, il y a justement le verre du cocher,
tu peux boire aprs lui, c'est un homme trs-sain; il a mme t
vaccin.

Marc prit place et la grosse femme se mit  battre les cartes.

--Sais-tu qu'il y a longtemps que tu n'tais venu? dit-elle, en lui
faisant couper.

--J'ai eu  travailler, fit observer Marc.

--Et a va-t-il un peu?

--Tout doucement.

--Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas?

--Peut-tre, mais il faut le prendre.

--C'est juste, tout le monde n'a pas le tour de main, comme on dit; faut
avoir le gnie de la chose.

Et se penchant sur la table en baissant la voix:

--Tu n'as pas encore trouv quelqu'un qui me remplace, je parie.

--C'est vrai, mre Beauclerc, rpliqua Marc en arrangeant son jeu.

La grosse femme se rengorgea.

--Non, non, continua-t-elle d'un air capable, tu peux dire que a t
une perte pour toi, petit, quand j'ai quitt la partie... la mre
Beauclerc avait le _truc_, vois-tu, et c'est quelque chose qui ne se
donne pas. Aussi il y a des moments o je regrette de n'avoir plus rien
 faire.

--Vous tes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta
Marc.

--Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mre Beauclerc, en
remplissant les deux verres; mais il n'y a pas de petit chez soi.
L-bas, j'tais reine et matresse de mon cordon, tandis qu'ici je suis
chez ma fille.

--Il me semble que vous ne manquez de rien.

--Pour a, je n'ai pas de reproches  lui faire, dit la grosse femme qui
vidait son verre  petits coups; Clotilde me laisse tout  discrtion,
mme la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me
tourmenter de son avenir.

--Que craignez-vous donc pour elle, mre Beauclerc?

--Je crains son bon coeur, mon chri; dans sa position, vois-tu, faut
tre raisonnable; c'est un malheur qu'elle connaisse ce M. de Luxeuil.

--Pourquoi cela? je le croyais gnreux.

--Oui, oui, mais a loigne les autres; une femme de thtre doit avoir
des principes: il faut qu'elle ne s'attache  personne.

--Alors, dit Marc en la regardant, selon votre ide il vaudrait mieux,
pour mademoiselle Clotilde, se dbarrasser de M. de Luxeuil?

--D'autant mieux qu'on le dit ruin, rpliqua la mre Beauclerc; du
reste, j'ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai
dit; quand une maison menace de tomber, les rats s'en vont; faut pas
montrer moins d'esprit que les btes quand on a t duque
convenablement.

--Et que vous a-t-elle rpondu?

--Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil tait
un bon enfant, et qu'elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais,
moi.

--Mais elle l'aime donc!

--Il ne manquerait plus que a! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon
sens pour s'attacher. Mais c'est cette petite peste de Clara qui est
cause de tout... Tu sais bien, Clara de l'Ambigu? Eh bien! elle a pari
que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de
l'amour-propre. Ces jeunesses, c'est si glorieux!

--Et elle est dcide  retenir M. de Luxeuil.

--A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m'inquite? Je
connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer  son ide, et quoi
qu'il lui en cote, elle voudra donner un dmenti  sa camarade.

Marc rflchit un instant: sa premire pense en apprenant le projet de
mariage d'Arthur avait t d'y mettre obstacle par le moyen de Clotilde:
l'hostilit de la grosse femme  cette liaison l'avait d'abord effray;
mais ces dernires confidences le rassurrent.

--Diable! c'est fcheux que votre fille tienne tant  son Monsieur,
dit-il aprs une pause... d'autant plus fcheux qu'elle perd son temps
et ses peines.

--Qui est-ce qui t'a dit a! s'cria madame Beauclerc.

Marc cligna des yeux.

--Vous savez bien que a ne se demande pas, maman, fit-il observer 
demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Luxeuil joue
de son reste comme garon.

--Comment! il se marie?

--Avec sa cousine... dont il est fou!

Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes.

--C'est-il bien bien possible! s'cria-t-elle; il se marie!... et
Clotilde ne sait rien!

--Comptez-vous qu'il l'avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tt
quand le moment de rompre sera venu.

--C'est--dire qu'il plantera l ma fille! interrompit la grosse femme
avec clat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains.

Marc la regarda avec surprise.

--Mais que disiez-vous donc tout  l'heure, mre Beauclerc?
demanda-t-il.

--Tout  l'heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter,
s'cria l'ancienne portire au _lieur_ que c'est lui, maintenant, qui la
quitte.

--Eh bien?

--Eh bien! c'est un dshonneur pour nous! Il aura l'air de s'tre
dgot de ma fille; c'est de quoi la perdre de rputation.

--Je ne vois alors qu'un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle
Clotilde, elle russira peut-tre  empcher ce mariage...

--Oui, dit madame Beauclerc, qui s'appuya des deux mains sur la table
pour se lever; il faut qu'elle fasse tout rompre, et, quand tout sera
rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme a tout sera profit. Ah! il
pouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu'on
sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis.

--Il me semble qu'ils sont dj arrivs, fit observer Marc qui depuis un
instant prtait l'oreille.

Madame Beauclerc s'approcha de la porte.

--J'entends des voix dans le salon, dit-elle, reste  savoir si Clotilde
est revenue.

Elle allait traverser le corridor pour s'en informer, lorsque l'on sonna
 la porte d'entre. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec
Arthur qui lui tenait la taille enveloppe d'un de ses bras.

Elle avait conserv le costume dans lequel elle venait de jouer, et son
burnous de satin blanc,  demi dtach, laissait voir ses belles
paules nues. Au moment o ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les
baiser.

--Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se dranger et de cet
accent tranard adopt,  Paris, par les femmes d'une certaine classe.

De Luxeuil redoubla.

--Eh bien! il me mord,  prsent! s'cria l'actrice, avec un mouvement
qui fit sortir de sa robe de velours son paule presque entire et
trahit subitement la beaut de ses formes; assez de btise, voyons.

--Je ne t'ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait  tenir sa
taille.

--Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a dj du monde au salon, il
faut que tu entres.

--Et toi!

--Tout  l'heure.

De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives.

Quant  Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mre Beauclerc qui
l'attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question,
l'entrana dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans.

Nous la laissons l occupe  recevoir la confidence de sa mre, pour
suivre Arthur dans la pice o il venait d'entrer.

Les invits, au nombre de huit  dix, taient _la fleur des pois_ du
caf de Paris. Chacun d'eux avait son genre de gloire. On y voyait
d'abord le duc d'Alpoda, dernier rejeton d'un des plus clbres gnraux
de l'Empire, qui excellait dans l'escrime du bton et dans l'exercice
plus vulgaire, connu sous le nom de _savate_; le marquis de Rovoy,
renomm par son talent  entraner un cheval et  faire maigrir ses
jockeys; le vicomte de Rossac, qui n'avait point encore pris possession
de son sige  la chambre des pairs, et qui se prparait aux fonctions
lgislatives par des tours d'escamotage  dsesprer les Comte et les
Philippe; le prince de Kishoff, Russe francis, dont on citait la
collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais
livrs  quelques spcialits aussi respectables.

Marquier tait le seul qui ne ft recommand par aucun mrite
particulier.

De Luxeuil trouva cette lite de la jeunesse franaise occupe 
discuter si la dernire dbutante de l'Opra avait ou non la cheville
bien place. Chacun invoquait,  l'appui de son opinion, celle de
quelque clbrit de la fashion, et ce n'taient que noms princiers et
historiques.

L'entre d'Arthur coupa court au dbat. Il avait assist  la course de
lord Durford, et on l'entoura pour en savoir le rsultat; mais les
dissentiments soulevs  propos de la danseuse ne tardrent pas  se
renouveler au sujet des chevaux appels  concourir. Le marquis de
Rovoy, qui avait dernirement perdu un pari contre lord Durford,
prtendit qu'il ne devait ses succs qu'aux jockeys de ses adversaires,
accusation qui fut vivement repousse par le prince de Kishoff et
soutenue par quelques autres. La discussion commenait mme 
s'envenimer et  dgnrer en querelle, lorsque Marquier l'interrompit
par un cri d'admiration; il venait de s'arrter devant un cabaret en
porcelaine, que supportait un petit guridon de citronnier pos devant
une fentre.

--Voyez, voyez, Messieurs, s'cria-t-il, une nouvelle acquisition de
Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu'il y a de plus beau. C'est un
plateau de mille francs.

--Il m'en cote trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec
ngligence.

--Ah! c'est donc un de vos cadeaux, Arthur?

--Oui, comme nous dnions ensemble aujourd'hui, j'ai voulu faire une
surprise  notre htesse.

--C'est magnifique, reprit Marquier, dont l'admiration avait redoubl
depuis qu'il savait le prix du cabaret; mille cus! cent cinquante
francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manires
royales.

--Vous verrez galement un surtout en vieille orfvrerie dont on fait
l'essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la
vanit de paratre gnreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous
empcher de souper. Clotilde ne devait tre qu'un instant... il faut que
j'aille m'informer.

--C'est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici.

On entendait, en effet, la voix clatante de la jeune actrice, mle 
la voix plus sourde de sa mre, toutes deux se rapprochaient et
semblaient animes par la colre.

Tout  coup la porte du salon fut violemment pousse et Clotilde y parut
les cheveux drouls, le corsage  demi dfait, ple et les yeux
tincelants.

A sa vue, les jeunes gens s'taient tous retourns, mais elle ne parut
point prendre garde  leur prsence et chercha Arthur du regard.

--Ah! le voil, s'cria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu'il
rponde!

Et s'lanant vers de Luxeuil qu'elle saisit par les deux bras.

--Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses
yeux.

Arthur, pris  l'improviste, fit un mouvement en arrire.

--Quelle question me fais-tu l? balbutia-t-il, et  quel propos...

--Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains
qu'elle tenait. Voyons, rponds, si tu as un peu de coeur!

--Mais, que signifie?... qui a pu te dire?...

--Quelqu'un qui en sait long! interrompit de loin la mre Beauclerc, qui
n'avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait
ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire
qu'on mcanisera ma fille comme la premire venue.... Force-le  te
rpondre, Lolo.

--Et que puis-je rpondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation
ridicule dans laquelle il se trouvait plac, et dont l'avertissaient les
ricanements de ses amis; vous tes folle, Clotilde.

--Folle? rpta l'actrice, en laissant aller la main du jeune homme;
c'est--dire alors que a n'est pas?

Arthur fit un geste quivoque.

--Il nie, reprit-elle, en se dtournant vers les invits, vous l'avez
vu, n'est-ce pas? Eh bien! il a menti.

De Luxeuil voulut l'interrompre.

--Il a menti, il a menti, rpta-t-elle avec une insistance emporte,
et, la preuve, c'est que je sais toute l'affaire. Il pouse sa cousine;
il l'a dit  ce gros petit qui est l et qui lui a prt de l'argent!...
Qu'il parle plutt: n'est-ce pas la vrit?

Cette dernire question tait adresse  Marquier qui regarda de
Luxeuil, en bgayant une rponse vasive; mais celui-ci avait pris son
parti.

--Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur.

--Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voil qui
avoue maintenant. Il se marie!... et je n'en savais rien! il ne m'avait
prvenue de rien! il faisait le sournois et l'hypocrite.

--Clotilde!...

--Oui, l'hypocrite! rpta l'actrice exaspre; si tu avais t franc
avec moi, tu m'aurais dit:--voil! il faut que je fasse une fin,
sparons-nous. On se serait quitt bons amis: mais non, tu m'as tout
cach, comme on ferait  une femme lgitime! tu as voulu me garder
jusqu'au jour des noces pour te faire alors un mrite de me sacrifier!
c'tait avantageux... et commode! on gardait la matresse en attendant
la femme; il n'y avait que moi qui pouvais y perdre.

--Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chre, dit de
Luxeuil, en effleurant de l'oeil les derniers cadeaux offerts par lui
 Clotilde.

Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s'lanant d'un bond vers
l'une des tagres qu'il avait dsignes, elle y saisit les objets
prcieux qui s'y trouvaient tals et les brisa  terre.

Les convives poussrent une exclamation de surprise.

--Que faites-vous? s'cria Marquier, qui voulut l'arrter.

--Je lui rends ce qu'il m'a donn, dit-elle, en faisant rouler aux pieds
d'Arthur un ncessaire en cristal taill... Ah! je n'ai rien perdu!...
attendez, attendez!... ce n'est pas tout! il y a encore ces vases de la
console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah!
un nouveau cabaret!...

--Arrtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a cot trois mille
francs...

--Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lanant la cafetire, puis
le sucrier, puis le pot  crme, puis le plateau avec toutes les tasses.

De Luxeuil qui avait d'abord voulu s'opposer  cet excs d'emportement
finit par perdre patience.

--C'est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir.

Dans ce moment les cris pousss par la mre Beauclerc devinrent plus
perants. Toujours debout  la porte, qu'elle essayait en vain de
franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en rptant:

--Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous
ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre  la
mendicit, malheureuse! faut-il qu'elle soit folle de ce vaurien!...

Ces derniers mots frapprent Arthur comme il allait ouvrir la seconde
porte; il s'arrta involontairement et retourna la tte vers l'actrice.

Celle-ci ne trouvant plus rien  briser, venait de s'arrter, mais les
mouvements violents auxquels elle s'tait abandonne avaient fait
glisser sa robe  demi dlace. Debout dans l'angle le plus obscur du
salon, les paules inondes de ses longs cheveux bruns, la tte haute,
un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle tait d'une beaut
si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme bloui. Il
fit un pas vers elle, regarda ces dbris qui jonchaient le parquet et
dans lesquels un mot de la mre Beauclerc venait de lui montrer des
tmoignages d'amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes
hardies se dtachaient des draperies rouges de la fentre, et, fascin
pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un
fauteuil.

--Aprs tout, je suis aussi draisonnable qu'elle de m'emporter,
murmura-t-il, quand d'un mot je puis tout expliquer.

Et se tournant vers les invits:

--Pardon, Messieurs, de cette scne d'intrieur, continua-t-il avec une
gaiet force, c'est un divertissement splendide et non prvu, mais dont
la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit
salon, et nous aurons tout  l'heure le plaisir de vous rejoindre.

Les jeunes gens se retirrent.

De Luxeuil s'approcha alors de Clotilde, dont la premire colre tait
apaise et qui venait de se jeter sur un divan.

--Tu es bien heureuse d'tre si jolie, dit-il en effleurant d'un baiser
son cou nu. L'actrice se retira de ct et lui ordonna de la laisser,
mais d'un accent plus adouci. La spontanit de l'exclamation d'Arthur
l'avait videmment flatte; malheureusement la mre Beauclerc, qui
venait de russir  entrer en ouvrant les deux battants, voulut
s'entremettre.

--Oui, qu'elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre
future pouse et que n'importe quelle autre! On n'a qu' ramasser toutes
les belles femmes de Paris et qu' les amener pour voir, Lolo ne les
craint pas.

--Il parat que ce n'est pas l'avis de Monsieur, fit observer Clotilde
sans regarder de Luxeuil.

--Pardonnez-moi, ma chre, reprit celui-ci, en voulant l'entourer d'un
de ses bras.

--Et c'est pour cela qu'il veut me quitter, continua la jeune femme
ironiquement et en se dgageant.

--Qu'est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement.

--_Parbleur!_ pour le deviner, on n'a pas besoin d'avoir invent la
vapeur, s'cria la mre Beauclerc, puisque Monsieur se marie.

--Et si je me mariais prcisment dans son intrt? dit de Luxeuil.

L'actrice qui avait jusqu'alors dtourn la tte, le regarda.

--Dans mon intrt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de
caf, celui-l; se marier dans l'intrt de sa matresse! il faut que
Monsieur me croie plus bte qu'une danseuse!

--Je crois seulement que tu ne connais rien  mes affaires, reprit
Arthur; tu aimes le luxe, n'est-ce pas, tu tiens  ton quipage,  ton
mobilier... quand tu ne les brises pas?

--Cette btise! dit Clotilde en haussant les paules, certainement que
j'y tiens.

--Eh bien! ma chre, moi je tiens, de mon ct,  ce que tu aies tout 
souhait. Jusqu' prsent, j'y ai russi; mais aujourd'hui mes ressources
sont puises.

--Est-ce vrai! dit vivement l'actrice en le regardant.

--Quand je te le disais! s'cria la mre; j'en tais sre. On m'avait
averti qu'il allait tomber dans la dbine.

--Eh bien! on s'est tromp, ma chre madame Beauclerc, reprit Arthur
d'un ton ironiquement hautain; il n'y a  tomber dans la dbine, selon
votre lgante expression, que les gens d'une certaine classe. Nous
autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires.

--Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui
commenait  couter avec intrt.

--Prcisment, ma belle: le ciel m'a donn une cousine embellie
d'environ cinquante mille livres de rente.

--Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc merveille...

--Avec une fortune au moins gale en perspective. Vous comprenez qu'il
et fallu tre plus maladroit qu'un ministre constitutionnel pour
laisser un autre profiter de l'occasion. J'ai donc pris date, et, dans
peu de temps, j'espre, nous entrerons en possession de notre modeste
million.

--Sapristi! il fallait donc parler, dit la mre avec enthousiasme; si
c'est comme a, je n'ai rien  dire, et je dclare, jeune homme, que je
vous rends mon estime.

--Bien bonne! rpondit Arthur en s'inclinant; mais si j'ai gard le
silence, c'est qu'il s'agissait seulement d'une ngociation d'argent, et
que je n'ai pas l'habitude d'ennuyer Clotilde de mes affaires.
Maintenant j'espre qu'elle comprend ma position et qu'elle ne m'en veut
plus.

--Non, rpliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir
puisqu'elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo?
En dfinitive, il avait raison lorsqu'il disait qu'il se mariait dans
ton intrt.

--Alors, moi, j'en serai pour ma porcelaine, dit l'actrice,  qui le
temps de cette explication avait suffi pour passer de la colre  la
gaiet. En voil-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait
de quoi remplir la hotte d'un chiffonnier.

Madame Beauclerc regarda Arthur.

--Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en dsignant sa fille de
l'oeil; a n'a pas plus de fiel qu'un poulet. Elle mettrait le feu 
Paris pour un oui ou pour un non, et  peine le verrait-elle flamber
qu'elle apporterait de l'eau pour l'teindre. Je me flatte que vous tes
bien tomb, _mon gendre_, et que vous devez un fameux cierge  votre
patron.

--Ainsi, c'est fini! dit de Luxeuil, qui avait envelopp Clotilde dans
ses bras et la couvrait de baisers.

--Eh bien! oui, reprit-elle en rpondant assez faiblement  ses
caresses; mais laisse-moi, il faut que je m'habille.

--Tu es si belle ainsi.

--Et les autres qui attendent l-bas! ils doivent mourir de faim.

--C'est vrai, il faut les rejoindre et faire servir.

--Dans un instant je serai prte.

A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lvres d'Arthur,
puis s'chappa, suivie de sa mre.

Celle-ci retrouva chez elle Marc,  qui elle raconta en dtail tout ce
qui s'tait pass et qui se retira dsespr.

Ce qu'il venait d'apprendre confirmait toutes ses prventions contre
Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prvenir son
mariage avec Honorine. Il ignorait d'ailleurs les sentiments de la jeune
fille  l'gard de son cousin, et les moyens employs par ce dernier
pour faire agrer sa recherche. Aprs avoir longtemps rflchi  ce
qu'il devait faire, il se dcida  crire deux lettres qu'il s'occupa de
faire parvenir sur-le-champ.




XVI.

Un complot de famille.


En descendant, le lendemain,  l'heure des visites, Honorine trouva au
salon la marquise de Biezi, madame des Brotteaux, Arthur, Marquier et le
docteur.

La conversation, sans suite comme d'habitude, passa de la politique aux
bruits de ville. On parla de grands mariages, des dbuts de l'Opra et
du nouveau prdicateur; mais, au nom de ce dernier, M. Darcy, qui
causait avec la marquise, se retourna.

--Ah! vous avez donc aussi entendu parler de cet homme-l? demanda-t-il.

--On en raconte des merveilles, fit observer madame des Brotteaux.

--C'est, dit-on, le genre de Bossuet, ajouta madame de Luxeuil.

--La _Gazette de France_ le compare  monsieur de Frayssinous, acheva
Marquier.

--Eh bien! ce sont autant de mensonges! reprit le docteur. Votre
prdicateur n'est qu'un mauvais avocat de premire instance plaidant
pour la Trinit.

--Vous l'avez donc entendu?

--Je l'ai entendu.

Tout le monde fit un _ah!_ de surprise.

--Est-ce bien possible! dit madame de Biezi en riant; vous tes all au
sermon, docteur!

--Grce  ce misrable Durosoir, reprit M. Darcy avec une indignation
plaisante. Vous connaissez bien Durosoir?...

--Le naturaliste?

--Oui, le meilleur athe de Paris, aprs moi; eh bien! c'est lui qui m'a
conduit dans ce gupier.

--Afin de voir si le prdicateur pourrait vous convertir?

--Au contraire, dans l'espoir que nous le verrions partager notre
incrdulit!

--Comment cela?

--Durosoir le prtendait dcid  abjurer le catholicisme. Vous
comprenez que 'et t une chose curieuse  voir qu'un prtre quittant
sa boutique d'eau bnite, et signifiant son terme au pape. Aussi je me
suis laiss entraner.

--Et le prdicateur a abjur?

--Il a prch trois heures sur la ncessit de la foi.

Il s'leva un clat de rire gnral.

--Cela vous parat plaisant, reprit M. Darcy avec une mauvaise humeur
qui redoubla la gaiet de son auditoire; mais j'tais l, moi, coutant
forcment ce fileur de saintes phrases qui me promettait le paradis si
je pouvais avoir de la foi gros seulement comme un grain de snev.

--Et vous l'avez refus pour si peu! dit la marquise en riant.

--Parbleu! c'est de l'intolrance, docteur, ajouta Arthur; entre gens
qui vivent de nos faiblesses, on devrait mieux s'entendre. Le
prdicateur vous passe la rhubarbe, _passez-lui le snev_.

--Non, reprit madame de Biezi avec une hardiesse incisive, la haine du
docteur est moins aveugle que vous ne le croyez, c'est un instinct de
rivalit; les mdecins voudraient tuer l'me, parce qu'ils sont les
matres du corps. En supprimant l'glise, on donnerait le monde  la
Facult.

--Et j'ose dire que le monde n'aurait qu' y gagner, reprit M. Darcy
avec une vivacit qui fit sourire Honorine elle-mme. Oui,  y gagner,
rpta-t-il plus nergiquement, car nous serions une ncessit
naturelle, au lieu du prtre qui est une convention arbitraire. En
donnant aux hommes les infirmits, la nature a fond la lgitimit des
mdecins.

--C'est cela! interrompit Arthur, ils veulent tre rois par la grce de
Dieu...

--Auquel ils ne croient pas, ajouta madame de Biezi.

--Mais, savez-vous bien que vous tes un monstre d'impit, docteur, dit
madame de Luxeuil  demi-fche.

--En 93, il nous aurait toutes envoyes  la Conciergerie, ajouta la
marquise.

--Est-ce vrai? s'cria madame des Brotteaux presque effraye.

--C'est sr, ma chre; ne voyez-vous pas que le docteur est un btard de
Robespierre.

Le sourire de M. Darcy s'effaa subitement  ce nom.

--Ah! ne me parlez pas de ce misrable, madame la marquise,
s'cria-t-il; c'est le seul homme de la Convention que j'abandonne  ses
ennemis. On peut le justifier d'avoir vot la mort du roi, permis le
massacre des prisons, gorg les Girondins; mais il restera toujours une
accusation dont rien ne pourra l'absoudre: _C'est lui qui nous a rendu
l'tre suprme!!!_

La conclusion tait si inattendue, qu'elle n'excita mme pas le rire;
tous les auditeurs se regardrent.

--Parle-t-il srieusement? demanda madame de Biezi, qui fixa les yeux
sur le docteur avec curiosit.

--Trs-srieusement, Madame, rpondit Darcy en prenant une attitude
grave.

--Alors, il est fou, s'cria madame des Brotteaux, qui se recula par un
mouvement instinctif.

--C'est--dire que c'est  ne plus le voir! ajouta la comtesse
scandalise.

--Et moi, reprit la marquise en riant, qui l'ai invit  venir demain
dner avec l'internonce.

--Quoi! cet Italien que j'ai rencontr hier chez vous? dit le mdecin.

--N'est rien de moins qu'un cardinal.

Darcy frappa le bras de la causeuse sur laquelle il tait assis.

--Eh bien! n'importe! reprit-il rsolment, j'ai accept et j'irai.

--Vous?

--Oui. Je suis bien aise de pouvoir dire, une fois dans ma vie, ma faon
de penser devant un des familiers de sa saintet... dt-il me faire
brler plus tard.

--Fanfaron! interrompit la comtesse, vous savez bien que l'glise ne
brle personne.

--C'est vrai, fit observer Darcy, elle se contente de corrompre, en
distribuant des recommandations, des places, de l'argent! Quand on n'a
pu devenir ni ingnieur, ni avocat, ni commis  cheval dans les
droits-runis, on se fait catholique, et les prtres se chargent de vous
avoir une dot.

--Eh bien! que trouvez-vous de rprhensible?...

--Moi, rien, madame la marquise; autrefois, pour convertir les
incrdules on les brlait; aujourd'hui, on les marie! C'est videmment
un adoucissement.

--Quant au mariage, le docteur a raison, dit madame des Brotteaux; le
cur de Saint-Sulpice, que je connais, a toujours  sa disposition une
douzaine d'hritires.

--Ah! vous me rappelez qu'il est venu me voir hier, reprit la marquise;
savez-vous qui il m'a propos de marier?

--Qui donc?

--Monsieur de Luxeuil.

--Moi! s'cria Arthur.

--Vous-mme! il s'agissait d'une jeune et riche provinciale qui habite
la Vende, o elle se rsigne  tre une sainte en attendant mieux. Vous
deviez aller faire sa connaissance, avec une recommandation de
l'archevch.

--Et qu'avez-vous rpondu? demanda madame de Luxeuil.

--Mon Dieu! dit la marquise en laissant son regard glisser sur Honorine,
qui se tenait  quelques pas occupe d'une tapisserie, j'ai rpondu que
monsieur Arthur n'aimait point les dplacements, et que, selon toute
apparence, il attendrait le bonheur  domicile.

L'allusion tait si claire qu'il y eut un mouvement parmi les auditeurs.
Marquier rit d'un air approbatif, la comtesse parut inquite et le
docteur tourna les yeux vers Honorine.

Celle-ci ne comprit point d'abord, mais l'espce d'attention curieuse
dont elle tait l'objet l'claira enfin; elle rougit, puis devint ple.

La marquise, qui prenait plaisir  son trouble, se pencha vers elle.

--Eh bien! que faites-vous donc, ma petite, dit-elle avec intention,
vous brouillez vos laines.

Honorine voulut rpondre; les paroles s'arrtrent sur ses lvres.

--Allons, soyez tranquille, je ne trahirai point votre secret, reprit
madame de Biezi plus bas.

--Je n'ai point de secret, reprit la jeune fille.

--Alors, pourquoi rougir et trembler?

--Madame.., je vous jure...

--Bien, bien, nous n'avons rien vu, nous ne savons rien! Mais ne vous
dfendez pas, ou nous serions obligs de deviner. Quant  monsieur
Arthur, j'espre qu'il me pardonnera... Et vous, messieurs, je vous
recommande le silence. Vous ne m'en voulez pas au moins, comtesse? Je
serais dsole d'avoir commis _une inconvenance_.

Tout en parlant et en riant, elle s'tait leve pour prendre cong; le
docteur demanda la permission de la reconduire jusqu' sa voiture,
tandis que Marquier offrait le bras  madame des Brotteaux; de sorte
qu'Honorine se trouva bientt seule avec sa tante et son cousin.

Ces deux derniers changrent d'abord des regards qui semblaient
s'interroger et se rpondre; il y eut comme un moment de dlibration,
puis ils parurent se dcider. Arthur, qui se trouvait prs de la porte,
la referma sans affectation, pendant que madame de Luxeuil allait
s'asseoir sur le divan plac vis--vis d'Honorine.

--J'avais toujours prvu ce qui vient d'arriver, dit-elle d'un ton
chagrin, et j'aurais jur que la premire indiscrtion viendrait de la
marquise.

--Je suis vritablement dsol que ces allusions aient pu embarrasser 
ce point ma cousine, ajouta Arthur avec contrainte.

--Cela prouve que les positions incertaines sont toujours fausses,
reprit fermement la comtesse. Aprs ce qui vient de se passer, il est
clair que vos soins pour votre cousine ont t remarqus par tout le
monde, et que vous ne pouvez les continuer plus longtemps sans les
justifier.

--Vous savez que c'est mon plus cher dsir, dit Arthur en s'approchant
d'Honorine; si j'ai gard le silence jusqu' ce moment, c'est que je
voulais tre connu de ma cousine et la mriter; mais  dfaut de
paroles, mes actions lui ont assez fait connatre ce que je sens. Je
suis sr qu'elle a compris mon amour; il me reste seulement  savoir si
elle l'a accept!

En prononant ces derniers mots, Arthur s'tait approch de la jeune
fille, et, posant un genou sur le tabouret plac devant elle, il voulut
prendre une de ses mains. Honorine se recula par un mouvement
involontaire.

--Allons, parlez sans crainte, chre enfant, reprit madame de Luxeuil,
qui s'tait penche vers elle, ne dsesprez pas ce pauvre garon qui
vous aime et que vous aimez.

--Moi! bgaya Honorine stupfaite.

--Vous, ma belle. Ne l'avez-vous point, depuis six mois, pour cavalier
servant? Vous tes faits l'un pour l'autre, chre petite; tout le monde
l'a remarqu: rappelez-vous les regards et les sourires qui se sont
tourns vers vous quand madame de Biezi nous a dconcerts par son
allusion. Voyons, si cela vous cote trop de rpondre, donnez-lui au
moins votre main.

En parlant ainsi d'une voix insinuante, madame de Luxeuil poussait
doucement vers Arthur la jeune fille trouble.

Ce qui venait de se passer avait t si rapide, si inattendu,
qu'Honorine s'tait trouve d'abord comme foudroye: l'aveu de son
cousin amen, et, pour ainsi dire, justifi par les suppositions de
madame de Biezi, l'assurance de sa tante qui semblait ne pouvoir
souponner une hsitation, le manque de prsence d'esprit qui est la
suite d'un premier saisissement, tout la rduisit au silence; elle avait
entendu les dclarations d'Arthur et de madame de Luxeuil se succder,
sans trouver le moyen d'y rpondre, et chaque retard lui rendait plus
difficile de parler.

Cependant, arrive  ce moment suprme o l'insistance de la comtesse
allait lui arracher une sorte de consentement tacite, elle fit un effort
dsespr, laissa tomber la tapisserie qu'elle tenait  la main, et se
leva confuse.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, enfant, dit madame de Luxeuil, en
cherchant  la retenir.

--Pardon, balbutia Honorine avec honte et prire, je ne savais pas... je
n'ai point voulu... vous faire croire... oh! pardonnez-moi, Madame...
mais vous vous tes trompe!

La comtesse fit un mouvement, et Arthur se redressa.

--Ma cousine refuse! s'cria-t-il avec une surprise irrite.

--C'est impossible! interrompit vivement madame de Luxeuil: sa
rputation mme ne lui permet plus de balancer. Pensez-vous donc, ma
chre, que l'on puisse accepter impunment, pendant prs d'une anne,
les soins d'un jeune homme, vivre avec lui dans une intimit familire,
donner enfin  tout le monde la persuasion que vous venez d'entendre
exprimer par la marquise? Votre conduite a t un engagement pris devant
le public, et,  moins que mon fils n'ait mrit de dchoir dans votre
estime...

--Oh! je ne dis pas cela, interrompit la jeune fille, qui sentait
redoubler son embarras; mais j'avais cru... que le titre de parent...
justifiait... ces soins... et qu'il suffisait de les payer de mon
amiti!

--Eh! qui vous demande autre chose, ma chre? s'cria la comtesse, vous
voyez bien que vous l'avouez vous-mme? Vous avez de l'amiti pour
Arthur.

--Sans doute... Madame.

--Que voulez-vous de plus, alors? Une passion? Songez donc, ma belle,
qu'il ne s'agit pas de roman, il s'agit de mariage.

--Mais... Madame, essaya Honorine.

La comtesse l'attira  ses cts.

--coutez-moi, petite, dit-elle en reprenant le ton riant, j'ai plus
d'exprience que vous, n'est-ce pas? Je sais ce qu'il vous faut,
laissez-vous conduire... en fille soumise... et acceptez le bonheur de
confiance. Allons, c'est entendu, n'est-il pas vrai, demain je
m'occuperai avec Arthur de la corbeille!...

--Madame, s'cria Honorine, qui sentait sa confusion et sa douleur
tourner aux larmes. Oh! j'aurais voulu que mon silence pt tre compris
sans offenser personne... de grce, ne me pressez point davantage...,
et surtout, pardonnez-moi, car... je ne puis...

Ce dernier mot avait t murmur presque  l'oreille de la comtesse, sur
l'paule de laquelle Honorine venait de cacher son visage, mais la mre
d'Arthur se redressa brusquement. Tous ses traits avaient pris une
expression de dsappointement.

--Vous ne pouvez! s'cria-t-elle, et quel est l'obstacle? Qui vous
retient? Pourquoi ce changement injurieux? voyons, Mademoiselle, donnez
au moins une raison. Vous ne rpondez pas, vous n'en avez donc aucune et
 une rsolution arrte, ncessaire, vous ne pouvez opposer qu'un
caprice! N'esprez pas m'y faire cder, je n'aurai point la
responsabilit de vos actes sans en avoir la direction, et ce mariage
aura lieu parce qu'il le faut... et que je le veux!

Honorine releva la tte vivement. Jusqu'alors elle s'tait sentie
enveloppe dans les caresses et les prires de madame de Luxeuil;
nerve, pour ainsi dire, par son insidieuse tendresse, elle n'avait
point trouv la force de la repousser et de rendre un coup pour une
caresse; mais la menace brisa subitement ces liens de timidit. Elle
tressaillit sous l'aiguillon; ses larmes s'arrtrent, et elle osa
soutenir le regard de sa tante.

--Je sais ce que je dois de respect aux volonts de madame la comtesse,
dit-elle avec fermet; mais elle ne peut dsirer que je m'engage sans
prudence, et mon choix volontaire met  couvert sa responsabilit:
quelles que soient les consquences de ce choix, je les subirai sans
plainte.

--Et moi, je ne les permettrai pas, s'cria madame de Luxeuil,  qui
cette rsistance avait enlev tout sang-froid et toute prsence
d'esprit. Ah! mon indulgence vous a enhardie, vous esprez que je
souffrirai patiemment votre rvolte et votre ingratitude?

--Madame!

--Vous vous trompez, Mademoiselle, je saurai vous forcer  obir ou 
m'avouer la vritable cause de ce refus...

--Ne la demandez pas  ma cousine, interrompit Arthur, qui avait cout
jusqu'alors ce dbat avec un mlange d'impatience et de dpit; un pareil
aveu lui coterait trop sans doute!

--Vous avez donc compris le motif? demanda la comtesse.

--J'ai compris, continua Arthur dont le regard restait appuy sur la
jeune fille, que j'avais  combattre, dans l'esprit de ma cousine,
quelque comparaison dfavorable...

--Quoi! s'cria madame de Luxeuil, elle en aimerait un autre?

Honorine voulut faire un geste de protestation, mais elle ne l'acheva
pas. L'image de Marcel venait de traverser sa pense, et elle sentit
tout  coup pourquoi le projet de madame de Luxeuil l'avait, si
douloureusement saisie. Les paroles de son cousin l'clairaient sur ce
qu'elle ne s'tait point encore avou  elle-mme.

Cette espce de rvlation la troubla. Elle ne put soutenir le regard
d'Arthur, rougit et baissa la tte sans rpondre.

--Vous voyez que j'ai devin juste! reprit celui-ci, avec un emportement
amer et en se tournant vers la comtesse: si l'on me repousse, c'est
parce qu'un autre est mieux accueilli; c'est pour lui que nous avons d
subir un refus aussi inattendu qu'injurieux! Mais qu'on ne pense pas que
je m'y rsigne. Non; on a laiss grandir mes esprances, on les a
encourages par tout ce qui peut donner confiance, on les a rendues
publiques, et maintenant on voudrait les tromper au profit d'un autre!
Je n'accepterai point cette humiliation. Si on peut me dsesprer, on
ne pourra du moins me faire ni mprisable, ni ridicule; je jure sur
l'honneur que celui que l'on me prfre aura  me rendre compte de mes
projets dtruits, et que la place restera entire  un seul.

A ces mots, Arthur ouvrit brusquement la porte du salon et disparut.

Soit qu'elle voult l'apaiser ou se concerter avec lui, madame de
Luxeuil allait courir sur ses pas, lorsqu'on annona M. le marquis de
Chanteaux. Elle laissa chapper d'abord un geste de contrarit, puis,
se ravisant, elle ordonna de le faire entrer dans son boudoir, et sortit
pour le rejoindre.




XVII.

La rvlation.


A la menace d'Arthur, la pense d'Honorine s'tait reporte d'un bond
vers Marcel. Bien qu'aucune des paroles de son cousin n'et tmoign
qu'il souponnt celui-ci, les craintes de la jeune fille devancrent le
danger. Elle comprit qu'en dfinitive la lutte ne pouvait s'ouvrir que
l o tait la rivalit, et que, tt ou tard, de Luxeuil et de Gausson
se trouveraient en prsence.

Son esprit n'osa aller plus loin! la seule ide de cette rencontre lui
donnait le vertige. Elle courut s'enfermer dans sa chambre o la
solitude et le silence excitrent encore ses inquitudes. Elle se
reprochait de n'avoir pas retenu Arthur, de n'avoir rien fait pour le
dissuader. Elle se reprsentait dj, avec la vivacit d'une imagination
effraye, toutes les consquences du dbat qui allait s'engager; elle se
maudissait elle-mme d'y donner lieu; elle se demandait, avec
d'indicibles angoisses, ce qu'elle devait faire. Enfin, comme il lui
arrivait toujours dans ses agitations extrmes, elle courut au portrait
de la baronne pour lui demander conseil et protection.

Ainsi que nous l'avons dj dit, la tendresse de la jeune fille pour sa
mre s'tait traduite par une sorte d'adoration superstitieuse envers
l'image qui la lui rappelait. Elle s'tait habitue  lui adresser ses
confidences et ses prires, comme autrefois  l'image de Marie qui
ornait sa cellule de pensionnaire. Debout, devant le portrait, le
coeur gonfl, les yeux humides, les mains jointes, elle regardait ces
traits souriants avec une angoisse suppliante.

--Que faire, murmurait-elle, inspirez-moi, ma mre... aidez-moi!...
Comment prvenir une lutte?... Mon Dieu! pourvu qu'il ne soit pas dj
trop tard... Si mon cousin avait souponn... S'il tait parti..... Si
Marcel et lui...

Un coup de pistolet l'interrompit.

Elle se dtourna en poussant un cri. Au mme instant Justine entra.

--Mademoiselle a eu peur, dit-elle en souriant.

--Qu'y a-t-il, que se passe-t-il? demanda Honorine palpitante.

--Rien, Mademoiselle; c'est M. de Luxeuil qui tire dans le jardin.

La jeune fille courut  la fentre et aperut, en effet, une lgre
fume qui s'levait  travers les arbres dpouills. Presque au mme
instant un second coup se fit entendre. Elle recula en frissonnant.

--Mon Dieu! il n'y a aucun danger, fit observer Justine; Mademoiselle
sait bien que M. Arthur a fait disposer la grande alle pour le tir et
qu'il s'y exerce souvent.

--Il est seul? demanda Honorine.

--Oui, Mademoiselle; j'ai su qu'il allait tirer parce que je l'ai
entendu tout  l'heure demander ses pistolets au valet de chambre, en
disant qu'il voulait se refaire la main.

Honorine plit.

--C'est dommage que Mademoiselle ne puisse pas voir d'ici, continua
Justine, qui s'tait approche de la fentre, elle prendrait plaisir 
admirer l'adresse de Monsieur. Il atteint le but  chaque coup.

--Vous l'avez donc vu? demanda la jeune fille anxieuse.

--Oh! bien des fois, Mademoiselle. Surtout quand il amenait ses amis,
MM. Rovoy, d'Alpode, Marquier, de Gausson; mais aucun d'eux ne pouvait
lutter avec lui. M. de Rovoy tirait trop bas, M. de Gausson trop haut,
et quanta M. Marquier, il lui arrivait toujours quelque accident... Mais
le bruit de ces coups de pistolet a l'air de faire mal  Mademoiselle...

--Il est vrai, dit Honorine qui tressaillait  chaque explosion et que
les confidences de la femme de chambre achevaient d'pouvanter.

--Je vais prier Monsieur de cesser, reprit celle-ci en faisant un
mouvement pour sortir.

--Non, interrompit la jeune fille, je craindrais qu'il ne trouvt
trange...

--De faire une chose agrable  Mademoiselle?... Ah! M. Arthur sera trop
heureux. Mademoiselle ne se doute pas combien il lui est dvou. Je vais
l'avertir tout de suite...

--C'est inutile, il ne tire plus.

La femme de chambre se pencha au balcon.

--C'est vrai, dit-elle, voil Pierre qui rapporte les armes. Je me
doutais bien, du reste, que Monsieur ne continuerait pas longtemps; car
il avait ordonn d'atteler le tilbury.

--Il va donc sortir?

--coutez.

Le roulement d'une voiture sur le pav de la cour venait d'branler
lgrement les vitrages. Honorine courut  la fentre oppose et aperut
le tilbury, conduit par son cousin, qui franchissait la porte cochre et
disparaissait dans le faubourg.

L'ide qu'il se rendait chez de Gausson la frappa comme un trait.
Surexcite par la srie d'motions qui venaient de l'assaillir, elle en
tait arrive  ce moment o un dernier choc jette l'me hors de toute
rserve et rend une plus longue incertitude impossible. Elle se tourna
brusquement vers Justine et s'cria qu'elle voulait parler  madame de
Luxeuil. La femme de chambre sortit et revint au bout de quelques
minutes, avec la comtesse elle-mme. Celle-ci fit signe  Justine de se
retirer et se trouva seule avec sa nice.

En demandant  voir madame de Luxeuil, Honorine avait obi  un lan
irrflchi de douleur et d'pouvante. Elle avait voulu conjurer,  tout
prix, le danger qui semblait menacer Marcel; mais  l'aspect de la
comtesse, elle se sentit subitement glace et demeura  la mme place,
sans voix et sans mouvement.

Madame de Luxeuil l'observa un instant, puis s'assit.

Il y avait dans ses manires quelque chose de solennel, de dur et de
rsolu. Elle attendit d'abord qu'Honorine prit la parole, mais voyant
qu'elle continuait  garder le silence, elle dit enfin d'un accent bref:

--Quand vous m'avez fait demander, j'allais venir, Mademoiselle, car les
derniers mots de mon fils, en vous quittant, annonaient un projet qui
m'a effraye...

--Ah! c'est de ce projet que je voulais vous parler, Madame, interrompit
Honorine prcipitamment; il ne faut point qu'il s'accomplisse; vous vous
opposerez...

--Vous ne pouvez ignorer, Mademoiselle, rpliqua froidement la comtesse,
que l'autorit d'une femme, et surtout d'une mre, s'arrte toujours aux
questions o les hommes ont plac leur honneur. Mes prires seraient
inutiles et vous seule pouvez tout empcher.

--Moi, Madame, et par quel moyen?

--En pargnant  Arthur l'outrage qui l'irrite et l'afflige. Je suppose
que vous le pouvez encore, et que vous n'tes point tellement engage
ailleurs qu'un autre ait dsormais le droit de rgler votre conduite.

--Je n'ai donn  personne un pareil droit, rpliqua Honorine les yeux
baisss.

--Alors, reprit vivement la comtesse, il s'agit seulement d'une de ces
prfrences de jeune fille qui sont notre roman  toutes, au sortir du
couvent. Rflchissez-y, Honorine, vous avez entre vos mains votre
rputation, votre bonheur, deux existences peut-tre!... Les
sacrifierez-vous  une frivole fantaisie?

Madame de Luxeuil pronona ces derniers mots d'un accent plus doux, et,
voyant que la jeune fille se taisait, elle crut devoir rappeler toutes
les raisons qui rendaient son mariage avec Arthur indispensable pour
tous deux.

Elle parla longtemps avec adresse et autorit; Honorine coutait,
appuye  la fentre ouverte, les bras pendants, la tte baisse et dans
une attitude d'abattement.

Tout  coup, un sifflement cadenc se fit entendre au-dessous du balcon.

La jeune fille redressa la tte: c'tait l'appel autrefois employ au
couvent par le vieux jardinier, et dont Marc tait convenu pour
avertissement.

Au mme instant, une flche de papier traversa l'air et vint tomber 
ses pieds.

Elle se pencha prcipitamment au balcon, un commissionnaire en veste de
velours et la scie sur l'paule franchissait le seuil de la grande
porte.

La comtesse surprise s'tait leve.

--Que signifient ce signal et ce papier? demanda-t-elle, en jetant un
regard dans la cour dserte.

Au lieu de rpondre, Honorine voulut relever la flche; mais sa tante la
prvint.

--Vous savez sans doute ce que renferme cette missive? dit-elle en
regardant sa nice d'un air souponneux.

--Nullement... Madame... rpliqua Honorine trouble.

La comtesse droula la flche et en retira un billet, artistement cach
dans la spirale de papier.

--Une lettre! s'cria-t-elle.

--Une lettre! rpta la jeune fille.

--Elle explique, sans doute, la cause de vos refus plus clairement que
vous n'avez voulu le faire, ajouta madame de Luxeuil.

--Madame, je proteste que j'ignore ce que peut contenir ce billet.

--Alors vous me permettrez de vous en faire la lecture.

Et dpliant la lettre elle lut tout haut.

Un grand danger vous menace!

La premire fois que je me suis fait connatre a vous, je n'ai pu que
vous dire:--Prenez garde! je ne savais pas encore l'intrt qu'on
pouvait avoir  vous faire des amitis; maintenant, je le connais; on
veut vous marier  votre cousin!

Ce mariage est promis  ses...

Ici madame de Luxeuil s'arrta brusquement, elle parcourut rapidement
des yeux le reste de la lettre, poussa deux ou trois exclamations
d'tonnement d'abord, puis de colre et arriva enfin  la signature.

--Marc! s'cria-t-elle. Quel est cet homme! vous le connaissez donc?

--Je le connais, dit Honorine, frappe de ce qu'elle venait d'entendre.

--Et quel droit a-t-il de vous crire? reprit imptueusement la
comtesse; qu'est-il enfin? rpondez sur-le-champ, rpondez,
Mademoiselle.

En parlant ainsi, elle s'tait avance vers sa nice, l'oeil
tincelant, et froissant le billet de Marc; mais la jeune fille soutint
son regard avec une hardiesse presque calme. trange mystre de l'me
humaine qu'un seul encouragement retire de ses plus profonds
abattements! ce signal et cette lettre avaient suffi pour la relever.
Elle n'tait plus seule au monde; elle se sentait soutenue! Les quelques
lignes qui avaient t lues venaient de lui faire entrevoir dans le
mariage propos une sorte de complot, et elle avait compris que cette
rvlation changerait sa position vis--vis de la comtesse et de son
cousin; de suppliante elle pouvait devenir accusatrice! aussi, le
courage lui revint-il subitement avec l'espoir.

--Madame la comtesse me permettra de taire un secret qui n'est pas
seulement le mien, dit-elle d'un ton ferme.

--Ainsi, vous avouez, dit madame de Luxeuil surprise et irrite d'un
changement aussi inattendu: il y a au dehors des gens que vous n'osez
faire connatre et dont les conseils vous dirigent, en nous accusant!
car cette lettre est une dnonciation infme!

--Madame la comtesse ne m'a point permis d'en juger, fit observer
Honorine.

--Ah! ne feignez point l'ignorance, s'cria la mre d'Arthur, ces
mensonges ne sont point les premiers qui vous aient t crits contre
nous; avant la demande de mon fils, vous tiez dj prvenue! Ne
cherchez point  le cacher, Mademoiselle. On vous avait avertie d'tre
en garde contre nos projets, on les avait noircis, on vous avait
prsent ce mariage comme une spculation qui devait nous enrichir.
Pourquoi vous taire? avouez, avouez tout!

Emporte par la colre, la comtesse rvlait ainsi  la jeune fille,
sans s'en apercevoir, le contenu de la lettre de Marc; Honorine leva les
yeux avec une certaine surprise.

--Jusqu' ce moment j'avais ignor ces accusations, dit-elle, en
regardant madame de Luxeuil, et vous tes, Madame, la premire 
m'clairer.

--Vous clairer, rpta la comtesse exaspre de la fermet de la jeune
fille et de sa propre maladresse, c'est--dire que vous acceptez pour
vraies ces calomnies? votre titre de riche hritire vous parat un
droit suffisant  tous les orgueils!

--C'est la seconde fois que madame la comtesse parle de cette richesse 
laquelle je n'avais jamais pens, interrompit vivement Honorine; mais
puisque je l'ai obtenue du hasard, elle reconnatra, sans doute, qu'une
telle faveur ne peut rien diminuer  ma libert, et que je reste
matresse d'en jouir seule ou de choisir celui qui doit la partager.

Madame de Luxeuil recula d'un pas.

--Ah! vous le prenez ainsi, dit-elle, la voix tremblante; vous dclarez
enfin votre volont! A la bonne heure! J'aime mieux la rvolte que la
dissimulation, vous demandez la guerre, vous l'aurez!...

--Je ne l'ai point cherche, Madame, fit observer Honorine avec douceur;
il n'y a eu, dans mes paroles, ni provocation, ni menace; j'ai seulement
rclam mes droits...

--Tes droits! interrompit la comtesse avec explosion; malheureuse! mais
tu n'en as aucun!

--Comment! s'cria Honorine stupfaite.

--J'ai gard le silence aussi longtemps que je l'ai pu, continua madame
de Luxeuil; ma piti et ma folle affection m'ont retenue; mais tant
d'ingratitude mrite enfin un chtiment. Tu veux nous rsister, tu
parles de droits! Eh bien! coute et ne t'en prends qu' toi-mme de ce
que tu vas savoir, car tu l'auras voulu!... La position dont tu jouis,
la fortune qui te rend fire, le nom que tu portes... tout cela est un
vol!

--Grand Dieu! que voulez-vous dire!

--Tu n'es pas la fille du gnral Louis!

Honorine recula jusqu'au portrait de la baronne.

--Non, continua madame de Luxeuil avec un acharnement haineux; et si le
gnral et vcu, tu croupirais maintenant au fond d'un hospice de
mendiants, car il savait la vrit!

--La vrit! rpta Honorine perdue; et de qui donc suis-je la fille,
Madame?

--De l'amant de ta mre.

--Ah! vous mentez! cria l'orpheline, en se redressant ple et les yeux
indigns.

Un clair traversa les traits de la comtesse: elle retira brusquement un
papier cach dans son corsage et fit un pas vers sa nice.

--Voilez ce portrait, dit-elle les dents serres; voilez-le, qu'il ne
puisse nous voir, ni nous entendre, et, puisqu'il vous faut des preuves,
lisez!...

Elle avait tendu le papier  la jeune fille qui le prit en frissonnant,
et l'ouvrit.

--Connaissez-vous cette criture? demanda madame de Luxeuil.

--C'est celle de ma mre, rpliqua Honorine saisie.

--Lisez.

La jeune fille reporta les yeux sur le billet qui ne contenait que
quelques mots et lut machinalement ce qui suit:

         Mon ami,

     Le gnral a tout dcouvert; il sait qu'Honorine n'est point
     sa fille! Venez, si vous voulez nous sauver toutes deux!

Ces trois lignes taient adresses _ M. le duc de Saint-Alofe_.

Honorine les lut une seconde fois sans pouvoir en croire ses yeux, puis
regarda la comtesse d'un air gar. La force de la surprise et de
l'motion lui avait t la parole.

--Ainsi ce n'est pas moi qui ai menti, reprit madame de Luxeuil en
dsignant la lettre par un geste d'ironie poignante; non, ce n'est pas
moi, mais celle qui a usurp un nom qu'elle n'a point le droit de
porter, une fortune qui est  nous!... Car comprends-tu enfin,
malheureuse abandonne, que tout ce qui fait ton orgueil est un prt d
 ma piti; que toi qui parles de libert de choix, tu serais repousse
de tous si je le voulais; que pour te rejeter dans la honte et la
misre, je n'aurais qu' dire un mot?

--Ah! vous ne le direz pas! s'cria Honorine, arrache  sa torpeur par
cette menace.

--Je le dirai puisqu'on m'y a force, continua madame de Luxeuil; ce
mariage, je l'ai sollicit avec prire: je vous ai avertie qu'il y
allait du bonheur de mon fils, de son repos, de sa vie peut-tre; vous
n'avez rien cout, eh bien! moi aussi, je serai implacable. Puisque
vous avez parl de droits, je ferai valoir les miens, et j'irai
redemander l'hritage qu'on nous a drob, cette lettre  la main...

--Non! cria Honorine, en courant perdue  la comtesse, dont elle
s'effora de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si
cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mre,
Madame, grce pour la mmoire de ma mre.

--Et pourquoi montrerais-je plus de dvouement  cette mmoire que sa
fille n'en montre elle-mme, fit observer madame de Luxeuil; n'est-ce
point sa fille qui m'a force  cette rvlation honteuse? Pour
l'viter, j'avais form un projet qui confondait ses intrts avec ceux
de mon fils; je voulais justifier par l'alliance une position usurpe,
faire que celle qui n'a point droit de se dire ma nice devnt
lgitimement ma fille... Elle a repouss ma demande... Elle a dout de
mes intentions... elle m'a insulte!

La comtesse s'interrompit: soit qu'elle et jug ncessaire de feindre
la sensibilit, soit que la longueur de ce dbat et branl ses nerfs
et qu'elle cdt  une motion physique involontaire, sa voix, d'abord
entrecoupe, s'teignit, et quelques larmes mouillrent ses paupires.

Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force  Honorine.
Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se
dfendre, et succombant  tant d'preuves successives, elle se laissa
glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux
mains qu'elle avait saisies, et lui dit en sanglotant:

--Que l'honneur de ma mre soit sauv, Madame, et puis... faites de moi
ce que vous voudrez!




XVIII.


Ds le lendemain, madame de Luxeuil crivit  la mre Louis et  M. le
conseiller de Vercy, tuteur d'Honorine, pour demander leur autorisation;
mais sre que celle-ci ne pouvait tre refuse, elle annona d'avance le
mariage  tous les amis de la famille.

De Gausson en demeura foudroy; les autres avaient pu, en se mprenant
sur l'intimit tablie entre Arthur et sa cousine, prsager depuis
longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour
qu'il lui ft possible de le craindre. Depuis une anne qu'il tudiait
cette nature dlicate et tendre, il avait pu comprendre quel abme la
sparait de son cousin.

Son dernier entretien lui avait d'ailleurs persuad que son amour tait
compris et accept. Aussi hsita-t-il  croire, jusqu'au moment o la
nouvelle lui fut confirme par de Luxeuil.

Ce dernier, dont les soupons s'taient ports naturellement sur Marcel,
lors du premier refus d'Honorine, voulut claircir ses doutes en lui
parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson couta tout sans
exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L'exprience du monde l'avait
accoutum  ces preuves, qui font de nos salons un champ de bataille o
le courage est dans l'impassibilit. Comprimant donc la violence de sa
douleur, il ne songea plus qu' voir Honorine afin de s'expliquer avec
elle.

L'union annonce tait trop inattendue pour qu'il n'y souponnt pas
quelque surprise ou quelque pige; mais la difficult tait d'arriver
jusqu' la jeune fille. Dans nos moeurs, pleines de contraintes et de
fausses apparences, l'usage a tabli une sparation presque absolue
entre ceux qui auraient le plus besoin de se voir, de s'tudier, de se
connatre. C'est seulement  la drobe, et par rencontre, que le jeune
homme et la jeune fille peuvent changer librement leurs penses. Hors
ces hasards inesprs, tous deux ne doivent se voir qu' travers la
famille, espce de voile plac entre leurs mes, comme on en place
ailleurs entre leurs yeux.

De Gausson essaya vainement de parvenir jusqu' Honorine: il la trouva
toujours surveille, entoure. Madame de Luxeuil avait redoubl de
prcautions et la quittait  peine. Vingt fois Marcel fut sur le point
de s'adresser ouvertement  la jeune fille pour demander  l'entretenir
seule un instant, et toujours le joug de l'usage le retint.

Aucune promesse ne lui avait t faite d'ailleurs; il ne pouvait mme se
recommander d'un aveu reu! Son amour et celui d'Honorine, visibles pour
tous deux, n'taient point sortis de ce premier crpuscule qui donne
tant de charme  la passion naissante; ses droits pouvaient tre sentis
mais non formuls. Une lettre et t impuissante  les traduire; pour
les faire valoir, il fallait toute l'indpendance d'un long panchement.

Marcel continua  en chercher l'occasion, mais les jours se succdrent
sans la lui offrir. Le moment du mariage approchait; il comprit enfin
que l'heure d'une explication tait passe; dans tous les cas, inutile
peut-tre, elle devenait inopportune et impossible aprs un si long
retard.

La jeune fille, du reste, semblait elle-mme la fuir. Tremblante 
l'aspect de Marcel, elle vitait de le regarder, de lui parler. Celui-ci
finit par croire qu'il s'tait tromp. Il se dit que tout ce qui avait
eu lieu tait un de ces jeux de coeur dont la plupart des jeunes
filles s'amusent quelques jours, essais de romans sans porte et sans
suite, auxquels elles renoncent en mme temps qu'aux longues
correspondances et aux amies du couvent.

Cette pense fut un trait aigu qui s'enfona au plus profond de son me;
ne pouvant en supporter la douleur, il rsolut d'y chapper par la
fuite. Avant de partir, il voulut seulement voir Honorine une dernire
fois.

Il la trouva en compagnie de sa tante et de madame des Brotteaux;
Arthur, Marquier et de Cillart causaient  l'autre bout du salon.

Au moment o on l'annona, madame des Brotteaux s'cria avec plus de
vivacit que d'habitude.

--Ah! tant mieux; nous allons prendre M. de Gausson pour juge!

Honorine, qui avait tressailli au nom de Marcel, voulut la retenir; mais
elle continua:

--Non, non, je veux qu'il donne son avis, lui qui vous connat bien et
qui est de vos amis; venez, monsieur Marcel, venez.

Le jeune homme s'approcha en demandant de quoi il s'agissait.

--C'est une grave question, dit la comtesse en riant, et pour la
dcider, nous avons besoin de toutes vos lumires.

--Ne l'influencez pas! reprit Hortense, il faut qu'il donne son opinion
franchement. Il s'agit de la corbeille de noces.

Les lvres de Marcel se serrrent, et sa main pressa convulsivement les
bords du chapeau qu'il tenait; mais sa voix resta ferme pour demander
quelle tait la difficult  juger.

--Faites-moi d'abord le plaisir de regarder cette chre petite, dit
madame des Brotteaux, qui se retourna vers Honorine.

Le regard de Marcel suivit la direction indique, et rencontra celui de
la jeune fille, qui rougit, s'effora de sourire, puis baissa les yeux
avec une affreuse palpitation de coeur.

--Vous la voyez, reprit madame des Brotteaux, eh bien! maintenant,
dites-nous quelle est la couleur qui lui sied davantage, le rose ou le
bleu?

--En vrit, Madame, dit de Gausson avec effort, vous prsumez trop de
mon observation ou de mon got; je craindrais que mon avis ne dtruist
la bonne opinion que vous voulez bien en avoir.

--C'est une dfaite, rpondit Hortense avec insistance, je veux savoir
quelle est la couleur que vous prfrez voir  Honorine.

--La couleur que je prfre, rpta lentement de Gausson, en jetant
vers la jeune fille un regard mu.

--Prcisment; est-ce le rose?

--Non, Madame.

--Alors c'est le bleu! s'cria-l-elle en se tournant triomphante vers
madame de Luxeuil; vous le voyez, chre comtesse, il est de mon avis.

--Oui, reprit de Gausson, dont les yeux s'taient pour ainsi dire
oublis sur Honorine; c'tait la couleur que Mademoiselle portait la
premire fois que je la vis... chez la prieure...

Bien que ces mots eussent t prononcs sans intention apparente, il y
avait, dans le timbre de la voix, une nuance qui n'chappa point  la
jeune fille. C'tait  la fois de la tristesse, de l'amour et du
reproche. Elle sentit son coeur dfaillir.

Madame de Luxeuil avait galement paru frappe, non de l'accent de
Marcel, mais de ses paroles.

--Vous aviez vu ma nice avant son arrive  Paris? demanda-t-elle.

--En passant eu Touraine, Madame, il y a douze ans.

--Douze ans!... Ah! vous tiez des enfants alors, reprit la comtesse
soulage; je m'tonne seulement qu'Honorine ne m'ait jamais parl de
cette rencontre.

--C'tait une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle,
fit observer de Gausson, avec une lgre nuance d'amertume.

--Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui
avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mmoire
miraculeuse. Croiriez-vous qu'il reconnaissait tous les villages,
lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons travers la
Normandie?

--J'y ai t lev, rpondit de Gausson; je l'ai vingt fois parcourue en
tous sens...

--Et vous avez voulu nous la faire galement parcourir, interrompit
madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse!
Figurez-vous des dunes exposes au soleil et au vent, des chemins
horribles... o l'on est oblig d'aller  pied! J'ai cru en mourir.

--M. de Gausson vante pourtant la beaut de son pays, objecta madame de
Luxeuil.

--Laissez donc, je voudrais le voir forc d'y habiter.

--Votre souhait va s'accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans
quelques jours pour la Normandie.

--Vous! rptrent  la fuis la comtesse et madame des Brotteaux.

--Je venais vous faire ma visite d'adieux.

Honorine eut peine  retenir un cri. Le souvenir prcdemment rveill
par de Gausson l'avait dj branle, mais cette brusque annonce de
dpart acheva de briser son courage. L'ide qu'elle ne verrait plus
Marcel et qu'il allait partir malheureux, irrit, imposa silence  tout
le reste. L'exaltation de dvouement qui l'avait jusqu'alors tourdie,
fit place au dsespoir, puis  la rsolution de se justifier en avouant
tout  de Gausson.

Un nouvel incident vint traverser cette tentation.

Pendant l'entretien que nous venons de rapporter, Arthur et les
visiteurs runis  l'autre extrmit du salon, avaient continu, de leur
ct, une conversation qui tait devenue de plus en plus anime.
Marquier en semblait le hros, et,  la multiplicit de ses gestes et de
ses affirmations, il tait facile de deviner qu'il avait  vaincre
l'incrdulit d'une partie de ses auditeurs.

--Quand je vous rpte que je le tiens du caissier! s'cria-t-il enfin;
qu'il a reu les deux cent mille francs; qu'il les a compts!

--Qu'y a-t-il donc? demanda madame de Luxeuil, tonne de la chaleur du
banquier.

--Ah! pardieu il faut raconter la chose  ces dames, s'cria de Cillart
en riant; voyons, Marquier, recommencez pour elles votre roman.

--Je soutiens que c'est une histoire, rpliqua celui-ci, et j'offre au
capitaine de parier cent louis.

--N'acceptez pas! interrompit Arthur; s'il veut parier, c'est qu'il est
sr de gagner.

--Mais de quoi s'agit-il enfin? reprit la comtesse.

--Mon Dieu! d'une folie de philanthrope, reprit Marquier, madame la
comtesse doit avoir entendu parler de l'auteur de _l'Avenir dvoil_?

Madame de Luxeuil jeta un regard rapide du ct d'Honorine.

--Oui est-ce qui ne connat pas ce vieux rveur? reprit de Cillart, en
haussant les paules; il envoyait autrefois ses livres gratuitement 
tout le monde, moi-mme j'en ai reu.

--Avec l'pigraphe latine invariable: _Omnis omnibus_.

--Oui; on lui en avait fait un sobriquet, et les petits journaux ne
l'appelaient que le duc _omnis omnibus_.

--Adoptons le nom, dit vivement madame de Luxeuil, je n'en veux pas
d'autre.

--Va pour _omnis omnibus_, reprit Marquier en riant; voici ce que je
racontais de lui  ces Messieurs.

A l'poque o le duc tait encore riche, il avait pour ami M. de
Lannaut, le pre des banquiers actuels, qui tait aussi dans les
affaires. Il parat mme que le bonhomme gotait les ides du duc, et
qu'il rvait, comme lui, le bonheur du genre humain!... Ils ont toujours
eu quelque chose de dtraqu dans cette famille....

--Enfin, demanda madame Luxeuil, qui semblait mal  l'aise et
impatiente du rcit de Marquier.

--Enfin, continua celui-ci,  force de s'occuper des affaires de la
socit, le pre Lannaut laissa les siennes se dranger, de sorte qu'un
beau jour il se trouva avec un passif qui dpassait son actif de prs
de cent mille cus! Le bonhomme eut beau se retourner, faire argent de
tout, la faillite tait invitable. Alors, ne sachant plus o trouver du
secours, ruin, dshonor, il perdit la tte et prit la fuite. Il avait
dj rejoint le Havre o il allait s'embarquer, quand il reut une
lettre de son caissier, qui lui apprenait que tous les billets prsents
avaient t pays.

--Pays! s'cria Honorine, qui, distraite d'abord, avait fini par
couter malgr elle et par s'intresser.

--Intgralement! ajouta Marquier, et cela par un inconnu.

Toutes les femmes poussrent une exclamation.

--Voil o nous tournons au conte de fe, dit de Cillart.

--Pas du tout, reprit Marquier, car le soi-disant inconnu n'tait autre
que le duc _omnis omnibus_, qui, de retour d'un petit voyage, avait
appris, du caissier lui-mme, la fuite de Lannaut, et s'tait
immdiatement dpouill de tout ce qu'il avait de fonds disponibles chez
son notaire.

--Mais vous passez le plus merveilleux! s'cria Cillart; c'est que votre
duc avait exig le secret de la part du caissier, et que ledit Lannaut
est mort sans savoir  qui il devait ces deux cent mille francs.

--Mais il ne les devait pas! s'cria Marquier; je vous ai dj dit qu'il
n'y avait eu ni acte ni reu.

--Eh bien! je dclare, moi, reprit le garde-du-corps, que je ne puis
croire  une pareille folie.

--Vous avez tort, reprit srieusement de Gausson; j'ai connu le notaire
entre les mains duquel les fonds furent remis, et je savais, depuis
longtemps, tous les dtails de cette affaire.

--Me croirez-vous, maintenant? demanda Marquier en se retournant vers de
Cillart.

Celui-ci plia les paules.

--Alors, je n'ai qu'un mot  rpondre, dit-il, c'est qu'_omnis omnibus_
tait un chapp de Charenton.

--Le malheureux! fit observer madame des Brotteaux, perdre deux cent
mille francs!

--Encore s'il et demand un reu, ajouta Marquier.

--Mon Dieu! sa vie est pleine de traits semblables, reprit madame de
Luxeuil avec le dsir vident de mettre fin  cette conversation; il
serait plus gnreux de ne point les rappeler et d'imiter le charitable
silence de M. de Gausson.

--Je voudrais pouvoir accepter l'approbation de madame la comtesse, dit
celui-ci, en s'inclinant avec gravit; mais je ne l'ai point mrite, et
si je garde le silence, c'est que loin de pouvoir m'associer aux
anathmes dont le duc est l'objet, je ne pourrais exprimer pour lui que
de l'admiration.

L'tonnement parut gnral.

--Quoi! s'cria de Cillart, mme pour le cadeau des deux cent mille
francs?

--Pour lui surtout, reprit Marcel en s'animant, car ce que M. Marquier
ne vous a point dit, c'est que l'homme sauv par le duc tait un de nos
industriels les plus ingnieux et les plus hardis; que sa ruine arrtait
vingt tentatives dont la russite pouvait enrichir le pays; qu'elle
rduisait  la misre plusieurs centaines de familles; que la prvenir
enfin, n'tait pas seulement un acte d'ami, mais de bon citoyen. Il
fallait aussi ajouter que le duc ne fit un mystre de sa gnreuse
assistance que parce qu'il savait M. Lannaut capable de la refuser et de
prfrer, dans son dcouragement, une ruine immdiate  des obligations
qu'il et craint de ne pouvoir remplir.

--C'est avec des raisonnements pareils que ce pauvre duc a mang un
million! dit Marquier en ricanant.

--Et qu'il a fini par l'hpital, ajouta de Cillart.

--Tandis que les fils Lannaut ont quipage et qu'ils se moquent, comme
tout le monde, d'_omnis omnibus_, acheva Arthur.

--Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le
monde restera ce qu'il est, le dvouement sera l'orgueil des niais.

--Non, dit Marcel avec une fermet calme, ce sera la vertu des
courageux! Un jour viendra, je l'espre, o les socits plus
intelligentes n'auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le
salut du plus grand nombre et o le bonheur de chacun aidera au bonheur
de tous; mais d'ici-l, c'est aux gnreux  accepter l'abngation, 
s'oublier pour les autres, _ nourrir le monde de leur me et de leur
sang_.

--Et le monde, une fois nourri se moquera d'eux, objecta Marquier.

--Peut-tre, continua Marcel; mais pour celui qui s'est impos une
tche, qu'importe l'approbation? Le dvouement est un martyre; il se
fortifie de ses souffrances, il s'encourage de son abandon, il tire ses
joies et ses rcompenses de lui-mme. Tout perd son charme  la longue;
les passions s'attidissent, les ambitions trompent, les esprances
fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le
souvenir du bien accompli. Quiconque se dvoue doit accepter la douleur,
l'injustice, le ddain, car c'est de ces fleurs amres que se compose le
miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!...

De Gausson s'tait laiss emporter, sans y prendre garde,  l'expression
de ses penses les plus intimes; les sourires de Marquier, d'Arthur et
du garde-du-corps le rappelrent tout  coup au souvenir du lieu et de
l'auditoire; il rougit un peu, s'interrompit brusquement et se leva.

Mais ses paroles avaient frapp Honorine. Prte  regretter le sacrifice
qu'elle faisait  la mmoire de sa mre, elle y avait trouv une sorte
d'-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au
dvouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus loquent
que dans aucune autre; que c'tait enfin un avertissement providentiel
auquel il ne lui tait point permis de rsister!

Cette sensation fut si complte et si vive que son projet de tout
confier au jeune homme fut  l'instant abandonn, et qu'elle revint,
avec une sorte d'enthousiasme passionn  l'ide du sacrifice
silencieux.

Aussi, lorsque de Gausson s'approcha d'elle, afin de prendre cong,
runit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d'un air
tranquille.

Marcel prit sa main, la porta  ses lvres et pronona le mot d'adieu
avec une expression de dsespoir touff! Elle sentit un frisson glac
parcourir ses veines; mais ses lvres rptrent adieu avec une sorte de
froideur machinale.

Ce fut seulement lorsque le jeune homme s'loigna que ses forces
l'abandonnrent. Elle porta les deux mains  son coeur qui se brisait,
se laissa retomber sur son fauteuil, sans pense et sans mouvement.

Ce trouble, qui n'avait chapp ni  la comtesse ni  son fils, confirma
leurs soupons. Aussi, bien que le dpart de M. Marcel de Gausson
semblt devoir les rassurer, rsolurent-ils de redoubler de
surveillance.

La lettre jete par la fentre d'Honorine, et intercepte par la
comtesse, tait toujours reste pour eux un inexplicable mystre. Quel
tait ce protecteur cach qui, sous le nom de Marc, veillait sur la
jeune fille. Cette dernire et pu le leur dire, mais madame de Luxeuil
craignait, avec raison, qu'une nouvelle explication n'ament de nouveaux
dbats, et, par suite, quelque changement dans les rsolutions
d'Honorine.

L'autorisation demande  la grand'mre Louis tait arrive, il ne
restait plus  recevoir que celle du tuteur, M. de Vercy, dont le
silence commenait  tonner de Luxeuil et sa mre; mais ils apprirent
enfin la cause de ce retard.

Partageant la rpugnance de tous les provinciaux  se servir de la
poste, le conseiller avait confi sa lettre  un substitut de la cour
d'Angers qui se rendait  Paris et qui avait voulu l'apporter lui-mme.
Cette rponse renfermait une autorisation rgulire pour la publication
du mariage avec un modle de contrat; elle annonait, en outre,
l'arrive de M. de Vercy, appel  Paris pour une affaire personnelle.

Cette nouvelle inquita Arthur et madame de Luxeuil. Ils interrogrent
adroitement le substitut sur les intentions que pouvait avoir exprimes
M. de Vercy, et sur l'affaire qui l'obligeait  quitter Angers, mais
celui-ci ne put leur donner aucun claircissement. Il leur parla
seulement d'une seconde lettre confie par le conseiller, et qu'il
chercha dans son portefeuille. Elle tait adresse:

    _A Monsieur Marc,_

_Garon de Bureau._


    _Rue des Morts, n 16._

A ce nom de Marc, la mre et le fils changrent un coup d'oeil.

--J'espre au moins que vous ne porterez pas cette lettre  domicile?
fit observer madame de Luxeuil.

--Pardonnez-moi, madame la comtesse, dit le substitut: M. de Vercy m'a
bien pri de la remettre en mains propres.

La comtesse se rcria.

--Mais il n'y a point song, dit-elle, c'est hors ville.

--J'ai t, en effet, un peu effray en cherchant hier la rue des Morts
sur un plan de Paris, avoua le substitut.

--Sans compter que vous pourrez y aller dix fois avant de rencontrer cet
homme.

--Ne suffirait-il pas de jeter la lettre  la poste? demanda Arthur.

Le substitut objecta la crainte d'une erreur d'adresse ou d'un
changement de domicile.

--Eh bien! donnez-la moi, reprit madame de Luxeuil, je la ferai porter.

--Mille grces, madame la comtesse; mais je n'oserais abuser  ce
point...

--Donnez, vous dis-je, j'enverrai mon chasseur, et il retournera
plusieurs fois au besoin. Que Monsieur vienne dner avec nous
aprs-demain, je pourrai lui apprendre le rsultat de ses recherches.

Le substitut se confondit en remerciements, et se retira enfin ravi de
l'amabilit de la comtesse.

A peine fut-il parti, qu'Arthur courut fermer la porte, tandis que sa
mre ouvrait la lettre de M. de Vercy.

C'tait une rponse  celle qui avait t crite par Marc, au sortir de
chez madame Beauclerc, et dans laquelle il dnonait les vritables
motifs d'Arthur, en recherchant la main de sa cousine. Le conseiller,
sans rien croire ni rien contester, dclarait qu'il serait  Paris vers
la fin du mois pour un placement de fonds et des remboursements, et
qu'il demanderait alors des claircissements plus dtaills.

La mre et le fils comprirent en mme temps que, s'ils ne prvenaient
les rvlations de Marc, tout tait perdu. A quelque prix que ce ft,
ils devaient donc le gagner, l'effrayer ou le tromper. Mais pour savoir
lequel de ces moyens tenter, il fallait avant tout connatre l'homme
auquel on avait affaire.

Comme ils cherchaient les moyens d'y parvenir sans se compromettre, on
annona  de Luxeuil que M. Hartmann, le maquignon, demandait  lui
parler.

Ce fut un trait de lumire! Il ordonna de le faire monter  son
appartement, demanda la lettre  sa mre, et lui dclara qu'ils auraient
tous les renseignements ds le lendemain.

Il trouva l'Allemand qui l'attendait dans son cabinet, debout et le
chapeau  la main. Malgr sa grosse cravate de laine rouge, remontant
jusqu'au-dessus des oreilles, sa barbe paisse qui lui cachait les deux
tiers du visage, et la capote de castorine blanchtre sous laquelle sa
maigreur se trouvait dguise, nos lecteurs eussent facilement reconnu,
dans le prtendu Hartmann, le juif alsacien dont nous avons donn au
commencement de notre rcit, le signalement dtaill. C'tait bien lui,
en effet, mais dans une meilleure position que nous ne l'avons vu
d'abord.

Le hasard s'tait plu  le favoriser: rencontr par un compatriote qui
cherchait prcisment un _second_ pour son industrie, il tait d'abord
entr  son service, et, quelques mois aprs, la mort de son patron lui
avait permis de continuer les affaires pour son propre compte. Quant 
la nature de ces affaires, elle tait singulirement obscure. Bien qu'il
s'institut maquignon, M. Hartmann ne vendait point de chevaux, mais il
connaissait tous les cochers de grande maison, tous les jockeys, tous
les valets d'curie. Nul ne savait mieux que lui procurer le placement
d'une bte tare, crer une gnalogie  un coureur vulgaire, assurer le
gain d'un pari en corrompant les jockeys, ou en nervant, par quelque
drogue, le cheval redout. Ses relations tendues lui permettaient de
joindre  cette spcialit quelques industries accessoires qui ne
laissaient pas que d'avoir aussi leurs profits. Il pouvait, au besoin,
faire parvenir une lettre jusqu'au fond de l'htel le mieux ferm,
donner des renseignements sur les habitudes des matres, procurer un
logement de passade, lou sous son nom dans quelque maison  double
issue o l'on pouvait venir sans veiller les soupons, grce  une
affiche de dentiste ou de couturire. Il se chargeait enfin des emprunts
sur gage ou de la fabrication des lettres anonymes destines  servir
les haines et les rivalits.

Cette universit avait fait de Moser l'agent prfr de ce que la
fashion avait de plus mprisable. C'tait lui qui mettait en contact
toutes les mauvaises passions, associait les vices et mariait les
lchets.

Arthur l'avait employ plus d'une fois et avec profit; aussi ne
balana-t-il pas  s'adresser  lui pour prendre des renseignements sur
Marc.

Le juif comprit sur-le-champ de quoi il s'agissait; il demanda la lettre
adresse au garon de bureau, afin qu'elle lui servt d'introduction, et
partit en promettant de faire diligence.

Mais au moment o il atteignait l'extrmit du faubourg Saint-Honor, et
o il allait tourner vers la Madeleine, il se trouva en face d'un homme
en costume militaire qui  sa vue s'arrta tout court: c'tait Jacques
le Parisien.

Tous deux s'taient spars peu aprs l'aventure de la _forge des
Buttes_, et ils ne s'taient point revus depuis.

Jacques entrana l'Alsacien chez un marchand de vin du faubourg et monta
avec lui  l'entresol, dans un cabinet spar, afin de pouvoir causer
plus librement.




XIX.

Une Fte dans un grenier.


Cinq jours aprs la rencontre du Parisien et de Moser, ce dernier ne
s'tait point encore prsent chez Marc, qui attendait avec une
inexprimable impatience, la rponse de M. de Vercy. Craignant qu'elle
n'arrivt en son absence, il avait mme prtext une indisposition pour
ne point quitter la maison, en recommandant  M. Brousmiche de lui
apporter sur-le-champ les lettres qui pourraient arriver  son adresse.

Cependant, ce jour-l, une autre proccupation semblait avoir
momentanment remplac ses inquitudes. Sorti plusieurs fois le matin,
il venait de rentrer suivi d'un commissionnaire charg, et il avait
trouv  la porte de la loge, Franoise, avec laquelle il changea un
signe d'intelligence, et qui remonta rapidement sur ses pas. M.
Brousmiche lui-mme ne tarda pas  les suivre, portant une vieille
thire bleue  bec brch et trois tasses dpareilles avec lesquelles
il gagna les mansardes.

Il tait vident que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le
grenier du vieux Michel. On y entendait des pas qui se pressaient, des
voix parlant vivement et des rires tantt clatants, tantt touffs.

L'absence du vieillard pouvait seule expliquer ces bruits inaccoutums.
Franoise, qui avait t force de sortir ds le matin, l'avait en effet
pri de veiller  son logement, o l'on devait se prsenter pour
quelques rparations; et, trop heureux de pouvoir rendre  sa voisine ce
lger service, M. Michel avait apport chez elle ses papiers et s'tait
tabli devant la grande table de la jeune fleuriste.

Il y tait depuis plusieurs heures quand celle-ci rentra rouge,
haletante, et les yeux brillants de gaiet.

--Ah! mon pauvre monsieur Michel, vous aurez cru que je vous avais
oubli? s'cria-t-elle; comme vous avez d vous ennuyer ici, tout seul!

--La solitude m'est familire, dit le vieillard, qui,  la vue de la
jeune fille, avait dpos sa plume; j'tais d'ailleurs occup.

--Encore  vos vilains chiffres, fit observer la jeune fille en jetant
les yeux sur les _tats_  colonnes rouges et noires que son vieux
voisin achevait; mon Dieu! comment avez-vous pu vous accoutumer  un
pareil travail, vous qui dtestez les calculs?

--Ne savez-vous pas qu'il faut accepter ici-bas, non la tche que l'on
aime et que l'on sait remplir, mais celle que le hasard vous impose? dit
le vieux voisin, avec une triste douceur; ces chiffres me font vivre:
c'est un impt que la faim prlve sur mes gots et sur ma libert.
Quand je l'ai pay, je puis redevenir moi-mme. En consacrant le jour
entier  ce travail machinal et strile, il me reste le soir pour la
pense. Je donne dix heures aux besoins de mon estomac et deux heures 
ceux de mon me. Combien d'autres sont moins heureux!

--C'est vrai, reprit la grisette; mais pour aujourd'hui, monsieur
Michel, en voil assez. Vous n'avez pas djeun, d'ailleurs.

--En effet, il doit tre plus tard que d'habitude, si j'en juge par mon
apptit.

--Vous avez apptit! Ah! tant mieux; donnez ces papiers, mon bon
monsieur Michel, et remontons bien vite; j'ai tout prpar chez vous.

Elle avait pris les _tats_ et monta rapidement, suivie de M. Michel.
Arrive au logement de ce dernier, elle frappa en disant:

--C'est nous!

Et elle s'effaa de ct, pour laisser entrer le vieillard.

Celui-ci, tonn, franchit le seuil; mais  peine eut-il fait un pas en
avant, qu'il s'arrta stupfait.

Il ne reconnaissait plus son grenier.

Les fentes du toit, qui laissaient autrefois paratre les tuiles,
avaient t garnies de nattes proprement cloues; des rideaux de
mousseline,  franges barioles, ornaient l'troite fentre, et un pole
de faence tout allum, derrire lequel apparaissait une petite
provision de houille et de bois flott, occupait un des angles. Enfin,
sur une table dresse au milieu de la mansarde et garnie d'une nappe
bien blanche, taient servis plusieurs plats recouverts d'assiettes, au
milieu desquels se dressait la cafetire brche de M. Brousmiche. Ce
dernier se tenait lui-mme debout  quelques pas, le sourire sur les
lvres et son bonnet de soie  la main, tandis qu'un peu plus loin,
Marc, appuy au vieux fauteuil d'bne, regardait alternativement M.
Michel et Franoise.

En voyant la surprise de son vieux voisin, la grisette n'avait pu
retenir une exclamation de joie.

--Il ne se doutait de rien! s'cria-t-elle, en battant des mains comme
une enfant; il ne se doutait de rien. Oh! la bonne plaisanterie; mais
vous ne devinez donc pas, monsieur Michel?... Ce sont vos trennes!

--Mes trennes! rpta le vieillard en la regardant; quoi! c'est
aujourd'hui...

--Le premier de l'an! Vous ne le saviez pas! Oh! tant mieux. Mais ne
trouvez-vous pas que nous avons bien employ notre temps? Voyez donc, il
ne vous viendra plus de vent par le toit; il y a des nattes partout;
c'est M. Marc qui les a poses; car M. Marc est pour sa part dans tout
ceci; et M. Brousmiche aussi. Mais parlez donc, mon bon monsieur
Michel, vous avez l'air tout drle! Dites au moins que vous tes
content.

Le vieillard tendit la main  la jeune fille, puis  Marc, puis 
Brousmiche, et une larme vint se suspendre  ses cils blanchis.

La jeune fille et le petit bossu ne purent voir cette motion sans la
partager.

--Allons, allons, ce que nous avons fait... ne vaut pas... tant de
remerciements, dit Franoise d'une voix que l'attendrissement faisait
trembler: M. Marc avait des conomies... et moi aussi... en faisant
bourse commune nous avons pu acheter les nattes d'abord et ensuite le
pole... car il n'est pas neuf le pole, monsieur Michel, c'est une
occasion, nous l'avons eu pour rien... et quant au bois, c'est M.
Brousmiche qui a donn une partie de sa provision...

--J'en avais trop, interrompit vivement le bossu: foi d'homme, c'est un
service que me rend M. Michel. a m'empchera de chauffer la loge comme
je faisais toujours,  la temprature du Sngal. Madame Berton, la
femme de mnage du pharmacien, m'a dit qu'il n'y avait rien de plus
malsain pour Lolo et pour Fanfan.

--Ne cherchez donc pas  vous justifier, pre Brousmiche, dit Marc, qui
voyait que les explications augmentaient l'motion du vieillard, nous
avons fait  M. Michel une politesse de voisin, comme on en a le droit
le premier janvier; voil! Seulement, je le prviens que nous nous
sommes invits  djeuner avec lui, et s'il le permet, nous ne
laisserons pas les plats refroidir davantage.

--Vous avez raison, mon ami, dit M. Michel avec un sourire au milieu
duquel tremblaient encore des larmes. L'expression manque toujours  la
reconnaissance sincre; pour les dons faits avec le coeur, le meilleur
remerciement est d'en jouir. Aussi, ne craignez pas que j'affecte des
regrets ou de l'humiliation. Vous avez voulu donner quelque aisance 
un pauvre vieillard qui ne peut vous rcompenser qu'avec sa joie, eh
bien! soyez satisfaits, mes amis: il est heureux.

M. Michel se mit alors  parcourir son grenier transform,  tout
regarder en dtail,  tout essayer avec l'empressement et les cris d'un
enfant. Il ouvrit et ferma les rideaux, s'assura que la brise ne pouvait
traverser les nattes qui tapissaient le toit, s'arrta devant le pole
dont le ronflement annonait l'activit, vint  la table, o les plats
dcouverts par Franoise commenaient  rpandre leur fumet apptissant;
puis, son examen achev, il le recommena avec le mme plaisir.

La jeune fille riait, sautait et chantait de joie.

--Allons, c'est assez, monsieur Michel, dit-elle cependant au bout de
quelque temps; vous reprendrez votre inventaire plus tard. Vite  table,
car j'ai mille choses  faire aprs le djeuner... D'abord il faut que
j'crive  Charles.

--Comment, ne viendra-t-il pas vous souhaiter une heureuse anne?
demanda le vieux voisin en s'asseyant dans le fauteuil que Marc lui
avait avanc.

--Il est venu il y a trois jours, dit la jeune fille, qui prit galement
place  table avec le garon de bureau et Brousmiche; il m'a mme
apport mes trennes... Une livre de drages fines! vous en goterez au
dessert... Mais j'ai fait hier une rencontre qui pourra peut-tre bien
le servir.

--Quelle rencontre?

--Ah! c'est  l'_Htel des trangers_, vous savez, rue Richelieu. Madame
Ouvrard m'avait command des fleurs pour les jardinires du salon, et en
les lui apportant, j'ai rencontr, au parloir, un voyageur qui demandait
l'adresse d'un monsieur Dufloc, qui s'occupe de banque  ce qu'il
parat; mais il n'a pu le trouver dans l'_Almanach du commerce_. Vous
le connaissez peut-tre, vous, monsieur Marc?

--Non, rpondit le garon de bureau.

--Ni moi, mais madame Ouvrard qui, en venant un soir, pour me faire une
commande, a vu Charles chez moi, et  qui j'ai t oblige de dire qui
il tait, ce qu'il faisait... et que nous tions maris... Madame
Ouvrard s'est tout rappel sur l'instant; elle a rpondu que _mon mari_
tait commis chez un banquier, et qu'il pourrait peut-tre donner
l'adresse de M. Dufloc.

--Et l'tranger vous a pri de la lui demander?

--Oh! pas seulement cela! il m'a beaucoup interrog sur Charles, il a
voulu savoir o il travaillait, ce qu'il gagnait, et il a fini par me
dire qu'il dsirait le voir, qu'il pourrait peut-tre le charger d'une
affaire qui lui rapporterait beaucoup d'argent. Vous comprenez que j'ai
crit tout de suite  Charles, mais il ne m'a pas rpondu, et c'est
pourquoi je vais lui adresser une seconde lettre...

--Mille excuses, mademoiselle Franoise, interrompit Brousmiche en
dressant la tte; mais il me semble entendre quelqu'un dans
l'escalier... J'ai confi le cordon  madame Breton, et j'ai peur que
par manque d'habitude elle laisse monter du public peu dlicat... Vous
m'excuserez si je vrifie par mes yeux...

Tout en parlant le bossu avait gagn la porte qu'il ouvrit.

--Que demande Monsieur? dit-il de l'entre, en apercevant un homme en
veste sur le palier infrieur.

--Monsieur Marc est donc sorti? dit l'inconnu qui montrait la chambre du
garon de bureau.

--Faites excuse, reprit le bossu, il a le plaisir d'tre ici en socit;
et je vais avoir celui de l'avertir...

Mais le visiteur ne lui en donna pas le temps; il franchit l'escalier,
repoussa hardiment la porte entrebille et se trouva en face des
convives.

--Il parat que a va mieux, dit-il gaiement, en portant la main  sa
casquette.

--Tiens, le Furet! s'cria le garon de bureau.

--A votre service, monsieur Marc, dit le nouveau venu qui, comme par
habitude, promena autour de lui un regard rapide afin de prendre
connaissance des lieux, je venais pour vous voir et vous la souhaiter
bonne et heureuse.

--Merci, mon garon, dit Marc en se levant et allant au Furet; je te
retourne le souhait.

--Trop honnte, monsieur Marc, j'tais aussi charg par le patron de
savoir si vous tiez moins souffrant...

--Tu avais quelque chose  me dire de sa part? demanda le garon de
bureau plus bas.

--Non, dit le Furet qui changea avec lui un regard significatif; il n'y
a rien de neuf, si ce n'est qu'on aurait besoin de vous au bureau pour
trouver l'adresse... d'un mauvais payeur.

--J'irai demain.

--a suffit, monsieur Marc, je vous souhaite bon apptit alors, ainsi
qu' la compagnie, bien du plaisir et  l'avantage...

Il allait regagner la porte o M. Brousmiche continuait  se tenir,
lorsque Franoise s'entremit.

--Monsieur ne partira pas sans boire  notre sant, dit-elle en se
levant pour chercher un verre, priez-le donc de rester un instant,
monsieur Marc.

--C'est juste, reprit le garon de bureau, avance ici, Furet; c'est du
bordeaux... et du bouch!

--Pardon, excuse, dit le Furet, c'est que j'ai dj djeun avec le gros
Georges.

--N'importe, n'importe, insinua M. Brousmiche, qui,  l'invitation de
Franoise avait referm la porte; le bordeaux est comme le lzard,
c'est un ami de l'homme. Aussi les anciens l'avaient appel le lait des
vieillards. Approchez, Monsieur, je vous en prie.

Le Furet cda, on s'excusant, prit le verre que Franoise lui offrait et
s'approcha de la table.

M. Michel, qui tait rest jusqu'alors tranger  la conversation, se
leva la bouteille  la main pour lui verser  boire; mais  sa vue, le
Furet demeura le bras tendu, les yeux grands ouverts, et comme ptrifi
par la surprise.

--Qu'as-tu donc? demanda Marc.

--Ce que j'ai, rpta l'homme  la veste, dont les regards restaient
attachs sur le vieillard, c'est que... il me semble... oui... je ne me
trompe pas... j'ai dj vu monsieur.

--Moi, dit M. Michel en souriant, et quand cela?

--Dans le temps que j'tais gardien  Vanvres.

M. Michel reposa la bouteille sur la table.

--Vous avez t gardien?... s'cria-t-il.

--A Vanvres, rpta Marc; il n'y a l qu'une maison de fous...

--Monsieur avait le numro 121, rpliqua le Furet.

Le vieillard se laissa retomber sur son fauteuil. Franoise, Marc et le
bossu demeurrent stupfaits.

--Vous ne vous tiez donc aperu de rien? reprit le Furet plus bas, en
regardant M. Michel; au fait, il a de bons moments; c'est ce qui fait
qu'on le surveillait moins et qu'il en a profit pour s'chapper.

--Quoi! s'cria Franoise en joignant les mains, il serait possible! M.
Michel pourrait... M. Michel aurait t... Non, il faut que vous le
preniez pour un autre.

--Il ne me prend point pour un autre, dit le vieillard avec amertume.
Oui, mes amis, cette raison dont vous avez cru que je jouissais, la
justice l'a dclare absente! Celui que vous regardiez comme votre gal
n'est qu'un fou chapp de sa loge et qu'un mot peut y ramener.

--Mais comment cela a-t-il pu se faire? demanda Franoise anxieuse.

--Ah! ce serait un long rcit, chre enfant, dit M. Michel, il faudrait
vous raconter l'histoire de toute ma vie.

--Si on la connaissait, on trouverait peut-tre moyen de faire rparer
l'erreur commise  l'gard de M. Michel, fit observer Marc.

Le vieillard secoua la tte.

--Il n'y a point eu d'erreur commise, dit-il tristement; aux yeux du
monde dans lequel nous vivons, ce qui a t fait est bien fait. Mais
votre bont pour moi vous a donn droit de savoir qui je suis. La
confiance est la seule gnrosit que puissent faire les malheureux.
coutez-moi donc et vous me jugerez ensuite.

Tous les convives reprirent leurs places; le Furet alla chercher une
chaise dpaille, sur laquelle il s'assit, et le vieillard commena.




XX.

M. Michel.


L'histoire que j'ai  vous raconter, dit-il, pourrait se rsumer en
quelques phrases, car elle ne renferme gure que des observations. La
vie d'un philosophe n'est point celle d'un aventurier, et le drame pour
lui est dans les ides bien plus que dans les incidents; mais j'ai
promis de me faire connatre  vous, et, pour cela, j'ai besoin de dire
par quelle srie de faits et d'inductions j'ai pu tre conduit  devenir
ce que je suis. Peut-tre ces dtails, qui ont tant d'intrt  mes
yeux, n'en auront-ils que mdiocrement aux vtres. Si je vous fatigue,
songez qu'un vieillard ne peut repasser par les chemins qu'il a
parcourus depuis trente annes sans s'arrter  certaines places. Cette
revue du pass, que je commence  votre intention, je la prolongerai
peut-tre pour moi-mme. Le flot des souvenirs m'emportera, et je
pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se
montreront indulgents.

--Dites qu'ils seront trop heureux de vous couter, reprit Franoise, en
remplissant le verre de son voisin et le plaant  porte de sa main.
Racontez  votre manire, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien
que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais a
fait toujours du bien de se dcharger le coeur. Il y a des instants,
moi, o je dirais mes projets et mes chagrins  mes fausses fleurs;
faites de mme et ne vous inquitez de rien. Ds que a vous intresse,
a ne pourra pas manquer de nous faire plaisir.

Le vieillard adressa  la grisette un sourire attendri et commena:

--Il est des destines qui s'annoncent de loin, et que l'homme peut
deviner ds son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a t
imprvu. N, en 1774, d'une des familles les plus riches et les plus
titres de la Touraine, je fus lev par ma mre qui tait veuve, dans
le chteau dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui
commenaient  agiter la France, et prparaient la grande Rvolution de
89. Uniquement applique aux oeuvres de charit, ma mre vivait
trangre  tous les vnements publics, et moi-mme mes occupations les
plus srieuses taient la chasse ou les travaux de mon atelier de
tourneur, tabli dans une des salles du chteau. Pour rcrations,
j'avais les promenades  cheval et les visites aux fermiers; car la
noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point  l'exemple de
celle des villes, loigne du peuple qui rendait en haine ce qu'on lui
donnait en mpris; loin de l, mls  nos paysans, nous les regardions
comme une part de notre existence. C'taient de vieux serviteurs dont
les pres avaient connu nos pres, dont les fils avaient grandi avec nos
fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l'histoire
de chacun d'eux; nous tions leur recours dans toute disgrce, comme ils
taient notre appui dans tout besoin, et cet change de services avait
tabli entre le noble et le vassal une solidarit qui les liait toujours
d'habitude et souvent d'affection.

Cependant, lorsque la Rvolution clata, ma mre, entrane par
l'exemple de la noblesse du voisinage qui passait  l'tranger, se
dcida  me faire partir pour l'Allemagne. En arrivant  Coblentz, j'y
trouvai un de mes parents: c'tait un cousin du mme ge que moi, et
qui, n'tant point encore chef de nom et d'armes, se faisait appeler
alors le chevalier de Rieul. Il s'tait lanc dans ces intrigues de cour
par lesquelles l'migration esprait arrter l'expansion victorieuse de
la rpublique. Il me prsenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs
projets et leurs prtentions me causrent, ds le premier entretien, une
surprise mle de rpulsion. lev dans la pratique d'une galit
presque fraternelle, rien n'avait altr la droiture de ma raison, et
les hommes taient rests pour moi des cratures diversement doues mais
ptries du mme limon. Les principes rvolutionnaires contre lesquels
mes compagnons s'indignaient, taient prcisment dans mon esprit, sans
y avoir jamais pens; je croyais ce qu'ils repoussaient, et je
repoussais ce qu'ils voulaient dfendre; videmment le hasard m'avait
mal guid: je m'tais tromp de camp!

Je ne songeai donc qu' regagner au plus tt la France, et les
vnements ne tardrent pas  m'y aider.

La Prusse et la Hollande s'taient rsignes  la paix aprs la bataille
de Fleurus; le rgne de la Terreur venait de cesser, le Directoire
favorisait ouvertement la rentre des proscrits; je me prparais 
profiter, avec une partie de la noblesse, de cette clmence inespre,
lorsque j'appris la mort de ma mre. Cette affreuse nouvelle hta mon
dpart. Je quittai prcipitamment Vienne, suivi de mon cousin, et nous
arrivmes ensemble  Paris.

Le premier soin du chevalier fut de faire effacer nos noms des listes
d'migrs, et de rclamer les biens de sa famille, qui, par un heureux
hasard, n'avaient point t vendus. Quant aux miens, ils taient perdus
sans retour. Les bois que nous possdions dans le Poitou avaient t
abattus; les fermes de Bretagne morceles et acquises par diffrents
propritaires; enfin, le domaine de la Brisaie achet par un citoyen
Michel sur lequel on ne put me donner aucuns renseignements.

Mais en livrant  un autre le chteau de mes pres, la nation n'avait pu
lui vendre mes souvenirs; ce sol qui ne m'appartenait plus n'en restait
pas moins le thtre de mon pass, et j'tais toujours sr d'y trouver
le coin de terre o ma mre reposait. Je ne pris donc aucune autre
information, et je partis pour la Touraine.

Quand j'atteignis le bourg de Preuilly, auquel touchait la terre de la
Brisaie, le jour commenait dj  tomber. Je traversai le village
rapidement; mais, arriv aux dernires maisons, je m'arrtai, le coeur
oppress d'une inexprimable angoisse. Je venais de parcourir un pays
ravag o je n'avais vu que futaies dtruites, champs en friche et
maisons incendies! Dans quel tat allais-je trouver notre ancien
domaine? Le chteau existait-il encore, et, s'il existait, le nouveau
propritaire me permettrait-il d'y entrer? Voulant m'clairer  cet
gard, je m'approchai d'une vieille femme qui filait prs de sa porte,
et je lui demandai la route du chteau.

--Tout droit devant vous, rpondit-elle sans lever les yeux.

A cette rponse, mon coeur battit de joie.

--Et peut-on le visiter? ajoutai-je.

--Pourquoi non? rpliqua la vieille.

--Alors M. Michel ne l'habite pas?

--M. Michel! rpta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen  M.
Michel?

--Je dsirerais le voir et lui parler.

--Alors que le citoyen passe son chemin; ce n'est pas ici la porte du
chteau.

Je m'loignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et
m'adressai, un peu plus loin,  un jeune garon d'une quinzaine
d'annes, qui rpondit avec un empressement jovial  mes premires
questions: mais  peine eus-je prononc le nom de M. Michel, que sa
figure changea d'expression; il me regarda d'un air dfiant, tourna les
talons et disparut derrire la dernire maison du village.

Je demeurai encore plus tonn que la premire fois, et ne sachant que
penser de cette visible rpugnance des vieillards et des enfants 
parler du nouveau propritaire de la Brisaie.

Cependant, je continuai ma route et j'arrivai devant la grande avenue.

Rien n'avait t chang. C'tait la mme barrire verte ombrage par
deux tilleuls; les mmes poteaux orns de lions de pierre; la mme alle
de frnes au bout de laquelle s'levait le chteau. Celui-ci m'apparut
bientt de plus prs, clair par le soleil couchant. Tout y tait dans
le mme tat qu'au moment o je l'avais quitt. Le mme pied de biche,
incrust d'acier, pendait  la chane de la cloche d'entre; le mme
banc sur lequel s'asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je
revoyais la petite porte par laquelle ma mre s'chappait, le matin,
pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil
us, sa serrure dpeinte par l'usage. J'appuyai le doigt sur le ressort
secret qui la faisait agir; la porte s'ouvrit et je me trouvai dans la
cour.

L tout tait galement  sa place: les vignes, soigneusement tailles,
encadraient les fentres du rez-de-chausse; les rosiers du Bengale,
mls aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits;
les mmes caisses d'orangers taient disposes le long du perron. Pas un
brin d'herbe dans les alles sables, pas une mousse sur les seuils!
tout sentait l'habitation sans que rien annont le propritaire
nouveau.

Comme j'arrivais prs du portail, un chien sortit de la niche de pierre:
c'tait Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute,
car ses aboiements attirrent  la porte du pavillon d'entre une jeune
paysanne qui me demanda ce que je voulais.

Je fis quelques pas pour lui rpondre; mais en m'apercevant de plus
prs, elle joignit les mains.

--Que Dieu nous aide! c'est le jeune matre! s'cria-t-elle pouvante.

--Comment le savez-vous? demandai-je tout surpris.

--Oh! c'est lui! rpta la jeune fille sans me rpondre et en regardant
autour d'elle; Jsus! par o est-il venu?

Je lui appris que j'avais ouvert la petite porte.

--Et personne ne vous a vu? ajouta-t-elle.

--Personne.

--Entrez, alors, entrez vite. Quel malheur, mon Dieu! que le vieux pre
soit sorti.

Je l'avais suivie dans une pice basse que je reconnus pour le logement
du gardien Antoine. Je me rappelai alors tout  coup que ce dernier
avait chez lui une petite fille, encore enfant lors de mon dpart, et
je me retournai vivement vers mon interlocutrice.

--Est-ce possible que vous soyez Mariette! m'criai-je.

--Ah! vous n'avez donc pas oubli mon nom? monsieur Henri, dit-elle en
souriant et rougissant  la fois.

Je courus  elle, je lui pris les deux mains et je la regardai en
rptant:

--C'est Mariette! Mariette qui m'apportait tous les dimanches du pain
bni... que j'asseyais sur mon cheval pour remonter l'avenue...  qui ma
mre apprenait  lire!...

Et tout mu  ces souvenirs, je l'embrassai avec autant de joie et de
tendresse que si j'eusse trouv une jeune soeur.

La pauvre fille se mit  pleurer.

--Ah! monsieur Henri est bien bon de se rappeler tout cela, dit-elle,
quel bonheur que monsieur Henri soit revenu en bonne sant!

--Ainsi, vous n'avez point quitt le chteau, repris-je: le pre Antoine
est toujours gardien?

--Toujours, monsieur Henri.

--Et vous tes contents de votre nouveau matre, M. Michel?

Mariette tressaillit.

--Ne prononcez pas ce mot-l, dit-elle tout bas, vous surtout... On
pourrait souponner...

--Quoi donc? demandai-je, subitement ramen au souvenir de ce qui
m'tait arriv en traversant le village.

--Rien, rien, dit prcipitamment la jeune fille; le mieux est de se
taire... D'autant que voici quelqu'un, coutez!

Fingal venait en effet d'aboyer; et, en regardant par la fentre, nous
apermes le pre Antoine qui traversait la cour avec un homme vtu d'un
large pantalon et d'une carmagnole bleue.

--Seigneur! dit Mariette effraye, c'est le municipal; il va vous
arrter s'il apprend qui vous tes!

Mais il en tait dj instruit. Je m'tais heureusement muni, en
quittant Paris, de toutes les pices qui prouvaient ma radiation de la
liste des migrs. Je les prsentai  l'agent de la commune, qui les
trouva en rgle et me complimenta sur mon heureux retour, en ajoutant
que le chteau tait justement vide pour le moment, et que je pourrais
encore me regarder comme chez moi.

--M. Michel n'est donc point ici? demandai-je.

--Il doit arriver... dans quelques jours, rpliqua Antoine avec
embarras.

--Mais, en attendant, le citoyen Henri pourra reprendre possession de
son ancienne chambre, fit observer le municipal; il la trouvera
absolument telle qu'il l'a laisse.

--Est-ce vrai? m'criai-je; je veux la voir alors; et si Antoine pense,
qu'en effet, je puisse attendre ici le retour de son nouveau matre?...

--Certainement, il n'y a pas d'empchement, dit timidement le vieux
gardien.

--Alors, je reste! m'criai-je.

Et, sans rien couter davantage, je m'lanai vers l'escalier, je
franchis le corridor et j'arrivai  l'appartement de ma mre qui
prcdait le mien.

Je craindrais d'allonger ce rcit outre mesure, mes amis, si je voulais
vous dire tout ce que j'prouvai dans cet instant et pendant les heures
qui le suivirent. Pour comprendre de pareilles motions, il faut avoir
travers l'exil et trouver, au retour, une de ces maisons vides o les
souvenirs sont des regrets.

Antoine tait retourn au village pour reprendre les papiers que j'avais
d confier au municipal; je m'tais enferm, et je passai une partie de
la nuit  parcourir ces chambres dsertes, o chaque place, chaque objet
me parlait de ma mre! enfin, la fatigue l'emporta; je m'endormis.

Il faisait jour depuis longtemps lorsque je fus rveill par la voix de
Mariette, qui me demandait  travers la porte, _si je voulais recevoir
les fermiers_. Je compris qu'Antoine les avait avertis et qu'ils
venaient pour fliciter leur ancien matre.

Je les trouvai, en effet, runis dans la salle d'attente avec le vieux
notaire, M. Leroux. A ma vue, celui-ci tendit les deux bras..

--Le voil, s'cria-t-il; c'est bien lui, mes amis, Dieu nous a couts!

Tous les paysans poussrent une exclamation joyeuse, en prononant mon
nom. Je courus  M. Leroux que j'embrassai, puis  tous les fermiers,
auxquels je serrai la main, l'un aprs l'autre. Il y eut un moment de
confusion et d'attendrissement gnral. Ils m'adressaient, tous  la
fois, les mmes questions. Enfin pourtant le notaire parvint  leur
imposer silence.

--Par la sangoi! nous sommes dans la tour de Babel, dit-il, en mettant
sa canne entre les paysans et moi; on vous prendrait pour un club de
vieilles femmes; voyons, _citoyens cultivateurs_, c'est assez
_fraterniser_! il ne faut pas fatiguer le jeune gars.

Je l'interrompis en assurant que l'empressement de ces braves gens ne
pouvait me fatiguer et que j'tais touch jusqu'au fond de l'me de
leurs tmoignages d'affection.

--Oh! pour de l'affection, ce n'est pas ce qui leur manque, reprit le
notaire gaiement, et ils en ont donn des preuves. Quand on a voulu
vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m'apportant leurs
conomies, pour qu'on le rachett en votre nom.

--Se peut-il? m'criai-je attendri.

--Malheureusement la chose tait impossible, continua matre Leroux.
N'ayant plus, comme migr, le droit de possder, vous aviez perdu, 
plus forte raison, celui d'acqurir. Ils voulurent alors acheter, sous
leurs propres noms, les fermes et le chteau; mais je leur fis observer
que l'on souponnerait infailliblement leur intention, et qu'ils
s'exposeraient  mille perscutions, aussi renoncrent-ils  leur
projet.

--Et ce fut alors que le citoyen Michel se prsenta comme acqureur!
demandai-je.

--C'est--dire que je me prsentai pour lui, rpliqua le notaire.

--Vous, matre Leroux!

--Moi, cher monsieur Henri, et aussitt l'acquisition faite, j'eus soin
de publier partout que ledit citoyen Michel tait un des plus chauds
sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu'il y avait de mieux dans le
gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt
et de Cobourg quiconque prtendrait vexer ses fermiers.

--Et le moyen vous a russi?

--Assez bien pour que tous les gens du domaine aient t  l'abri des
visites domiciliaires, des impts forcs et des rquisitions.

Les paysans confirmrent le fait d'une voix unanime.

--Aussi j'espre, reprit le tabellion d'un air riant, que M. Henri sera
satisfait de l'tat dans lequel il retrouvera la Brisaie.

--Satisfait pour vous, mes amis, rpondis-je un peu tonn du manque de
tact de matre Leroux; mais il faut surtout en fliciter le citoyen
Michel...

--Au diable le citoyen Michel! s'cria le notaire avec un geste de folle
gaiet; il n'y en a plus! le terrible sans-culotte tait un homme de
paille que nous pouvons brler maintenant; le vrai Michel c'est nous
tous, ou plutt c'est vous seul, monsieur Henri, vous  qui nous avons
eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui
appartient.

Matre Leroux m'apprit alors comment il avait eu l'ide de racheter la
Brisaie avec l'argent des fermiers, pour un patriote suppos dont il
avait fait un pouvantail, et cette explication me fit comprendre
l'impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux
qui croyaient  son existence n'osaient en parler de peur de se
compromettre, et ceux qui taient dans le secret gardaient le silence de
peur de se trahir.

Je n'ai pas besoin de vous dire quel avait t mon tonnement, puis
quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore
une fois la main  ces braves gens en les remerciant, moins avec des
paroles qu'avec des larmes. Mais,  ce moment mme, je sentis natre en
moi le ferme dsir de reconnatre ce bienfait par le dvouement de ma
vie entire; c'tait comme un dfi de gnrosit jet  mon me. Je
rsolus de me montrer aussi gnreux, aussi bon pour tous les hommes que
quelques hommes venaient de se montrer pour moi.

Ce ne fut d'abord qu'une sensation, un lan, mais qui se transforma
bientt en une rsolution rflchie. On ne tient pas assez compte, dans
l'ducation, de l'influence des premiers vnements qui nous rvlent
srieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous
ressemblons tous  ces curieux qui se prcipitent instinctivement vers
l'entre que prend la foule. La vie se prsentait  moi par le ct du
dvouement, je dirigeai mon activit vers cette porte, sans trop savoir
d'abord jusqu'o elle me conduirait.




XXI.

Les deux cousins.


Ma premire ide fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien
je pouvais faire  ceux qui m'entouraient.

Je fus frapp, ds le premier coup d'oeil, de tout ce qui leur
manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes taient mal
entretenues; les difices d'exploitation insuffisants, mal placs; il y
avait des prairies arides, d'autres noyes sous les eaux; partout les
richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploites. Je fis part
de mes observations  matre Leroux qui plia les paules.

--Cela doit tre, dit-il; tout travail d'amlioration excut par les
fermiers n'aurait pour rsultat que d'lever le prix du prochain bail.
Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre loue, sans
se soucier d'une augmentation de valeur qui amnerait une augmentation
de redevance. Telle est chez nous la constitution de la proprit, que
les dpenses et l'industrie ne tournent qu'au profit du propritaire. La
part est ainsi faite  chacun: celui qui excute tout, n'a rien; celui
qui n'excute rien, a tout! et l'on s'tonne, aprs cela, que nos
paysans se montrent indiffrents  tout perfectionnement; qu'ils
persvrent dans leur routine; qu'ils cultivent au jour le jour; comme
si ce n'tait pas pour eux prudence et ncessit.

Je demandai au vieux notaire quels remdes il voyait au mal, et il me
parla d'avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de
baux  longs termes, enfin de ces domaines congables, en usage dans
certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu
_propritaire de superficies_, ne pouvait tre renvoy qu'aprs paiement
de toutes les amliorations accomplies par lui.

Je rflchis longtemps  ces moyens, et des ides toutes nouvelles
s'veillrent en moi.

Je fis d'abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions
qui, en leur assurant les bnfices de toute amlioration, donnaient une
prime d'encouragement  l'intelligence et au zle. Je leur procurai les
avances de fonds ncessaires; je rtablis les routes; je btis des
greniers pour les rcoltes.

Mais, aprs avoir song aux instruments matriels de l'exploitation,
restait  s'occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les
emplois, rgulariser les activits, car,  la Brisaie comme ailleurs,
tout tait laiss au hasard. Je m'efforai de mettre chacun  sa place.
L'un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les
bandes du Maine commandes par Jambe-d'Argent. Ennemi de tout travail,
il passait sa vie dans les fourrs, adonn au braconnage et souvent
assailli de mauvaises penses; je le fis venir; je lui proposai une des
places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus
vigilant du domaine. La fille d'Antoine, Mariette, tait causeuse,
alerte, avenante, mais peu dispose aux travaux sdentaires de la
maison; j'engageai les fermiers  lui confier les denres qu'ils
envoyaient chaque jour au march voisin, et la mdiocre mnagre devint
marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie,
languissait misrable et inutile; j'en fis une surveillante pleine de
sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mres
aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin
auquel l'ancien cur avait autrefois donn des leons  fin d'en faire
un prtre, et qui, pris de passion pour l'tude se refusait  toute
autre occupation; je le chargeai de prsider aux veilles des paysans,
de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de
tenir leurs sentiments et leur intelligence en veil, d'tre enfin, pour
eux, une sorte de bibliothque vivante et de professeur journalier qui
pt les intresser et les instruire.

Une foule d'autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilises
successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilit des
exploitations agricoles, un mcanicien pour le perfectionnement des
outils, un matre d'cole pour les enfants.

Ceux-ci se runissaient en hiver, dans une salle bien chauffe, que je
leur avais fait prparer, et qu'ornaient des modles d'instruments, des
gravures, des chantillons de produits formant une sorte de muse
agricole. En t, ils s'tablissaient sous une tente, au haut d'un
tertre, entour de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine:
l, les leons taient donnes sous le ciel, parmi les chants des
pinsons et les senteurs de menthes et d'glantines. Les charrettes, en
revenant le soir des prairies, passaient prs de l'cole en plein air,
et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes
loignes, couchs sur l'herbe fleurie.

Ainsi, la prosprit de chacun aidait  la prosprit de tous, et les
coeurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphre
de joie; car il n'y a que le bonheur injuste qui dprave; celui que l'on
a mrit par ses oeuvres amliore et encourage; il est comme une
manifestation visible de l'quit de Dieu.

Ces succs joints  des tudes longtemps poursuivies, me faisaient
entrevoir le systme d'association humaine que je devais complter plus
lard. La mauvaise organisation de l'ordre social tabli commenait  me
frapper; je crus qu'il tait de mon devoir d'appeler l'attention des
_hommes de bonne volont_ sur les transformations dj accomplies  la
Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une
_Adresse aux propritaires franais_, dont je rpandis les exemplaires 
profusion.

J'attendais le rsultat de cet appel avec une certaine impatience,
lorsque l'arrive de mon cousin vint m'arracher  cette proccupation.

Depuis son retour de l'migration, le chevalier s'tait fix  Tours, o
sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientt acquis une des
premires places dans la _jeunesse dore_ du pays. Or, ceux qui n'ont
point habit la province  cette poque, ne peuvent mme souponner ce
qu'tait la jeunesse oisive de l'Empire. Recrute dans cette portion de
la noblesse qui avait refus de se rallier au mouvement national, dans
la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs
remplaants, et dans quelques familles privilgies, que la complaisance
d'un prfet ou la corruption d'un chirurgien militaire affranchissait de
la conscription, elle se trouvait presque uniquement compose des
gostes, des corrompus et des lches que la grande contagion de la
gloire n'avait pu entraner, et qui, au milieu de cette tempte de
fortes ambitions et de gnreux courages, avaient, maintenu  tout prix
leur inutilit malfaisante. Rgnant despotiquement dans les villes
dpeuples d'hommes, ces lus se livraient sans rserve aux plus
monstrueux excs, et, tandis que le reste de la nation dpensait sa
force  combattre l'Europe coalise, on les vit employer la leur 
essayer des vices et  inventer des orgies.

Celles-ci, du reste, taient presque des batailles. On les avait vus
chancelants et aveugls par l'ivresse, tirer le pistolet en prenant un
de leurs compagnons pour but, ou s'lancer par une fentre et broyer
leurs membres sur le pav. A Tours, une socit forme sous le nom de
_tribu de Carabes_, avait entrepris de vivre  la sauvage dans une des
les de la Loire. Hommes et femmes y passaient les journes sans autres
vtements que l'air du ciel, courant parmi les herbes, se poursuivant
dans le fleuve, buvant et dansant sous les saulaies. Quelques-uns
imaginrent enfin,  la suite d'une orgie et pour porter plus loin
l'imitation, de lier au poteau un des Carabes et de l'entourer de feu,
en l'engageant  rpter son chant de guerre. Les cris du patient
attirrent heureusement des pcheurs, qui le dlivrrent et le
reconduisirent chez ses parents  demi-mort[C].

Mais, cette fois, les plaintes de la famille rveillrent l'autorit; on
commena une enqute, on parla d'arrestations, et le chevalier, qui
avait t un des acteurs les plus compromis dans cette folle saturnale,
s'effraya et prit la fuite.

Il arriva  la Brisaie, o il me demanda de le cacher. Quelle que ft ma
rpugnance, je dus l'accueillir; mais le lendemain de son arrive, une
escouade de gendarmerie se prsenta accompagne du procureur imprial.

A leur entre, le chevalier avait pli et s'tait lev. Un des
magistrats s'avana vers nous, en demandant le matre de la maison. Je
me nommai, il fit signe  tout le monde de se retirer, ordonna de garder
les issues, et nous restmes seuls.

Le juge d'instruction s'tait assis devant une table, des papiers  la
main; mon cousin, saisi, se tenait en arrire et cach dans l'ombre: je
me trouvais seul debout devant le procureur imprial.

C'tait un homme grand, svre, magistral, dont tous les mouvements
rvlaient la haute opinion qu'il avait de ses fonctions et de lui-mme.
Il me regarda avec gravit et dit d'une voix solennelle:

--Je viens remplir un devoir pnible, Monsieur, d'autant plus pnible
que je dois l'exercer contre un homme qui, par son rang et son
ducation, semblait destin  soutenir le bon ordre au lieu de le
troubler.

Je m'inclinai sans rien trouver  rpondre en faveur du chevalier.

--J'ai lieu de croire, du reste, ajouta le procureur imprial, en
remarquant mon silence, que notre visite  la Brisaie tait prvue.

--Je dois avouer que je la craignais, rpliquai-je.

--Ainsi, vous aviez conscience de la culpabilit de l'acte commis?
reprit-il.

Je rpondis avec embarras, mais affirmativement.

Les deux magistrats se regardrent.

--C'est une franchise digne de celui qui a crit l'_Adresse aux
propritaires franais_, dit le juge d'instruction d'un accent railleur.
Elle ne sort pas moins des habitudes que son livre.

--Vous l'avez lu? demandai-je avec l'empressement d'un auteur convaincu,
qui dsire connatre l'effet produit par son oeuvre.

--Oui, Monsieur, dit le procureur imprial en s'avanant vers moi, et la
preuve, c'est que nous venons au nom de la loi pour en arrter l'auteur.

Le chevalier ne put retenir un cri d'tonnement. Je regardai les deux
magistrats, persuad que j'avais mal entendu.

--Vous venez m'arrter? rptai-je.

--Comme prvenu d'avoir imprim un crit pouvant nuire  la sret de
l'tat, continua le juge d'instruction; crime prvu par l'article 102 du
Code pnal.

Le coup tait si inattendu que je restai d'abord muet. Enfin, revenu de
ma premire surprise, je me fis rpter l'accusation, et je voulus
savoir ce que l'_Adresse aux propritaires franais_ pouvait avoir de
dangereux pour la sret de l'tat.

--Vous le demandez? s'cria le procureur imprial, avec une sorte
d'indignation; quand vous y proclamez hautement votre horreur pour la
guerre et pour les conqurants... ce qui est une attaque vidente contre
Sa Majest l'Empereur et un plaidoyer indirect contre la conscription;
quand vous dclarez que la proprit n'est pas constitue au profit du
plus grand nombre... ce qui est une invitation  changer les lois qui la
rgissent; quand vous proclamez enfin la ncessit d'institutions qui
n'ont t ni votes par le corps lgislatif, ni promulgues par le snat
conservateur, ni recommandes par les dcrets impriaux. On ne saurait
rprimer trop svrement, Monsieur, des dclamations qui tendent  faire
croire au peuple franais qu'il lui manque quelque chose, et le devoir
de tous les magistrats est de combattre ceux que Sa Majest l'Empereur a
si justement fltris du nom d'_idologues_.

Je voulus rpondre; mais comme tous les accusateurs publics qui trouvent
qu'il n'y a plus rien  dire quand ils ont fini de parler, il
m'interrompit en dclarant que le moment de plaider la cause n'tait
point venu. Le juge d'instruction ajouta que j'avais reconnu moi-mme
l'existence du dlit en avouant que je craignais leur visite. Je dus
alors expliquer comment je l'avais cru provoque par la prsence du
chevalier. Les regards des deux magistrats se dirigrent vers ce
dernier.

--Ah! je comprends, dit le procureur imprial; le mandat d'amener
allait, en effet, tre sign, lorsque Monsieur a quitt Tours,
heureusement pour lui que le jeune Destouches se trouve hors de danger,
et que ses parents ont retir leur plainte.

Le chevalier fit un geste de joie.

--Le ministre public pouvait nanmoins poursuivre, continua le
magistrat; mais il et fallu compromettre des noms estims, affliger des
familles honorablement places, nous avons cru qu'il tait plus sage
d'touffer tout dbat et d'loigner la personne compromise.

--M'loigner, rpta le chevalier inquiet, comment cela, Monsieur?

--En quittant le pays sans retard, reprit le procureur imprial; notre
indulgence est  ce prix.

Le chevalier dclara qu'il partirait le jour mme, et sortit
prcipitamment.

Aprs de longues perquisitions faites dans le chteau et la saisie de
mes papiers, on me fit monter, avec deux brigadiers, dans une voiture
ferme autour de laquelle se rangrent les gendarmes.

En quittant l'avenue du chteau, j'aperus le chevalier qui, pench  la
portire de sa calche de voyage, me fit un signe d'adieu.

Il prenait libre et joyeux la route de Paris, tandis qu'on m'emmenait
prisonnier  Tours.

Ici Franoise qui avait dj pouss plusieurs exclamations ne put se
contenir.

--Est-ce bien possible, cria-t-elle, et ce sont des juges qui ont fait
cela?

--Pourquoi pas? dit Marc; les juges ne sont pas chargs d'tre justes,
ils sont chargs d'appliquer les lois. Tu es dans la rue parce que tu ne
peux payer un loyer; cela inquite les bourgeois: en prison! Tu demandes
de quoi acheter du pain parce que tu en manques, cela ennuie ceux qui
ont dn: en prison! le juge ne dit pas que la loi est bonne; mais il
dit que c'est la loi.

--Alors il faut la changer! reprit vivement la grisette. Quel mal y
aurait-il donc  ce que tout le monde ft heureux, comme  la
Brisaie?..... Oh! si j'avais pu vivre l! vous m'auriez donn les
enfants  soigner, pas vrai, monsieur Michel? pauvres chris! comme je
les aurais aims, caresss, pomponns; rien que de voir un enfant,
tenez, a me fait venir des larmes de joie!... Et dire mme que le
mien... je ne puis pas...

Elle s'arrta pour essuyer ses yeux.

--Il est certain que si on choisissait, reprit le Furet, a ne serait
pas de courir comme un barbet dans les rues de Paris et de dormir par
niches dans un garni. Pour ma part, je prfrerais coucher dans les
foins et conduire une bonne paire de boeufs. Deux fortes btes, comme
a, qui vous obissent et font de bon ouvrage sous votre main, a doit
donner du plaisir.

--Moi, j'aime mieux les moutons, reprit Brousmiche; j'aurais t si
heureux d'en avoir  garder. On est en plein air et on vit tout seul
avec son chien... ce qui fait que personne ne rit de vous.

--Eh bien! voil ce que M. Michel voulait, reprit Franoise; mettre
chacun  sa place: et dire qu'on lui en a fait un crime! J'espre au
moins que vous n'tes pas rest longtemps en prison?

--Six mois seulement.

--Six mois!

--Qui me profitrent plus que toutes les annes passes  la Brisaie.

--Comment cela?

--Parce que ce fut pour moi l'occasion de rvlations inconnues et le
point de dpart d'une nouvelle vie.




XXII.

Esquisses du peuple.


Une fois la premire surprise et la premire indignation passes, ma
captivit me parut facile  supporter. Les ordres d'abord svres,
furent bientt adoucis; l'argent fit le reste et m'acheta tout ce qu'une
prison peut renfermer d'aisance et de libert.

Je ne tardai pas d'ailleurs  reconnatre que le hasard m'avait offert
une nouvelle occasion d'tudes. Aprs avoir vcu parmi les hommes soumis
au joug de la socit, j'allais connatre ceux qui l'avaient bris. Je
passais d'un milieu encore sain dans celui des dsesprs. Ici j'allais
voir toutes les maladies de l'intelligence mal employe, tous les
ulcres creuss dans le coeur par des passions sans emploi, toutes les
infirmits morales cres par l'ignorance ou la misre. Lugubre examen
qui me fut  la fois une affliction et un encouragement! Car, si chaque
instant me rvlait une nouvelle plaie, chaque rflexion m'en montrait
l'origine, et, comme le mdecin attentif, je retrouvais jusque sous
cette pourriture humaine, les grands principes d'une organisation non
pas vicieuse, mais dvie.

Descendant au prau pendant les heures de promenade, j'interrogeais ces
malheureux sur leur pass; je cherchais  retrouver, dans leurs rcits,
le point de dpart de chacun des vices qui les avaient perdus plus tard;
je m'efforais enfin de dresser, pour chacun d'eux, cet arbre
gnalogique des pchs capitaux qui, selon un pote espagnol, devient,
aux enfers, le _titre de noblesse de chaque damn_.

Cette tude m'ouvrit mille perspectives nouvelles. Les lueurs qui
avaient dj travers mon esprit se multiplirent et s'tendirent; je
commenai  comprendre que Dieu ne m'avait pas destin  l'excution
d'un perfectionnement partiel, accompli au profit de quelques-uns, mais
 une mission gnrale au profit de tous. Ds ce moment je rsolus du
poursuivre, sous toutes les formes et par tous les moyens, cette enqute
de l'humanit qui devait me rvler sa vritable loi.

Ce fut une dcision lentement prise, mais souveraine. Une fois les
doutes carts, cette ide de rgnration devint, pour ainsi dire, la
reine absolue de ma vie entire; je lui fis une phalange de tout ce
qu'il y avait en moi de forces, de sentiments, de dsirs, et quand la
phalange eut form ses rangs, je criai: Allons! et je partis, comme
Alexandre, pour la conqute du monde.

Ma mise en libert vint heureusement seconder ma rsolution. Aprs
beaucoup d'interrogatoires, de dlais, d'hsitations, on trouva qu'une
dtention prventive de six mois suffisait  ma punition et l'on
m'ouvrit la porte de la prison. L'_Adresse aux propritaires franais_
resta seulement supprime.

Mais j'y attachais maintenant peu de prix. Depuis un an, mes ides
s'taient agrandies, j'entrevoyais dj les grandes lignes d'un plan
complet et nouveau; il ne me restait plus qu' achever les tudes
commences.

Seulement, pour cela, il fallait connatre le peuple des villes, comme
je connaissais celui des campagnes, vivre au milieu de lui sur un pied
de confiance et d'galit. Mon parti fut aussitt pris. J'abandonnai
l'administration de la Brisaie  matre Leroux; je pris des mesures pour
que les revenus pussent tre accumuls pendant cinq annes, sans qu'il
me ft possible d'en rien enlever et je partis  pied pour Paris, avec
quelques centaines de francs et un passe-port accord  _Joseph Michel,
tourneur_.

Le voyage de l'ouvrier lorsqu'il est jeune et fort, qu'il ne laisse
point aprs lui de famille, et qu'il possde de quoi subvenir aux
besoins de la route, offre une continuit d'impressions charmantes.
Tandis que le riche passe, emport dans sa dormeuse et ne connaissant le
monde qu'il traverse que par ses plaintes aux matres de poste ou ses
dbats avec les postillons, l'ouvrier, lui, jouit de tout ce qu'il voit,
se mle  tout ce qu'il rencontre. Il boit aux fontaines du chemin,
cueille la mre le long des haies, se repose avec les moissonneurs sous
les gerbes en faisceaux. Tout lui est frre et ami: il jette un bon jour
 la paysanne qui passe; il parle au jeune ptre qui ramne les
troupeaux de la friche loigne; il accepte une place prs du voiturier
qui regagne son village et apprend ce qui fait la tristesse ou la joie
de la paroisse. Ainsi, tout devient pour lui plaisir et enseignement.
Partout, il laisse quelque chose de sa vie et prend quelque chose de la
vie des autres; c'est un continuel change d'motions, de regards, de
paroles. Quand le riche voyageur passe, ce n'est qu'un attelage qui use
le pav; mais quand l'ouvrier chemine, c'est un homme qui traverse le
monde des hommes.

J'prouvai si vivement cette sensation que le voyage fut pour moi une
source de perptuels enchantements. Profitant du droit que me donnaient
ma veste et mes gutres poudreuses, j'avais quitt la rserve goste du
monde cultiv pour la joyeuse familiarit du peuple. Je m'arrtais prs
du seuil afin de demander ma route et je liais conversation avec tous
les passants, libre de la prolonger ou de l'interrompre selon ma
fantaisie.

Un matin, en quittant Nemours, je fis la rencontre d'un ouvrier qui
fumait  la porte d'un cabaret, et qui me cria du seuil:

--Eh bien! coterie[D], est-ce qu'on ne boit pas le coup du matin pour
tuer le ver?

Je m'excusai en rpondant que je ne voulais point m'arrter, de peur de
ne pouvoir gagner Fontainebleau avant la chaleur.

--Tu vas donc  Paris? me demanda-t-il; alors nous ferons la route 
deux, mon fils, ce qui n'en fera que la moiti pour chacun... Seulement,
il faut prouver qu'on est Franais en buvant ensemble un coup de
schnick.

L'air jovial de mon compagnon me plut, j'entrai avec lui au cabaret;
mais, aprs le premier verre offert par moi, il fallut en accepter un
second, puis il proposa de recommencer. Je dclarai que je voulais
partir sans plus long retard; et lorsqu'il me vit sortir, il se dcida
enfin  me suivre.

--Tu me fais l'effet d'un bon enfant, mais un peu bgueule sur la chose
du petit verre, me dit-il, quand il m'eut rejoint, ce n'est pas l le
temprament de Robert Brigoire, dit Pompe--mort. Il a tant battu de fer
qu'il est rest afflig d'une soif d'Anglais..... A propos d'Anglais,
comment qu'on t'appelle?

Je lui dis mon nom et ma profession.

--Tiens! je t'ai pris pour un compagnon de la truelle, reprit-il; mais
n'importe, je veux t'apprendre  ne pas bouder devant le coup de croc,
et, pour commencer, tu accepteras une politesse au premier bouchon. J'ai
encore douze livres dix-sept sous qu'il faut fricoter.

Je tchai de lui faire comprendre qu'il serait plus sage de les rserver
pour le cas o il ne trouverait point d'ouvrage, en arrivant  Paris.

--Ah! bien oui, interrompit Robert, si on pensait au lendemain, il n'y
aurait jamais de plaisir. Pour nous autres compagnons, vois-tu, le
lendemain c'est la misre, les maladies et tout le tremblement;
aujourd'hui, c'est le petit verre et la chanson grivoise. Va donc pour
aujourd'hui, et au diable le lendemain! Justement voici un cabaret;
j'offre le coup de consolation, mon vieux, en avant, marche.

Je dclarai  Pompe--mort que ses habitudes n'taient point les
miennes, et que je refusais positivement; il entra donc seul, tandis que
je continuais ma route, mais il me rejoignit bientt et recommena 
causer.

Robert ne manquait ni d'intelligence, ni de bons sentiments; par
malheur, des habitudes d'ivrognerie menaaient de tout teindre. Je
tchai de l'avertir doucement, mais il avait lui-mme la conscience du
sort qu'il se prparait sans avoir la force de s'arrter.

--Il est trop tard, vois-tu, Michel, me dit-il avec une certaine
tristesse: un ivrogne dclar ne peut pas plus s'empcher de boire
qu'une ponge de prendre l'eau. Dans le principe, j'avais peu de got 
la chose; l'eau-de-vie me brlait le gosier, et je n'en buvais que par
respect humain, pour ne pas m'entendre traiter de _fille_; mais petit 
petit, je m'y suis accoutum. Aprs la journe, on ne sait que faire:
nous n'avons pas, comme le bourgeois, des salons o l'on peut causer en
se chauffant; chez nous, c'est triste et froid; les femmes ont 
raccommoder les nippes,  savonner; il faut parler bas  cause des
enfants qui dorment; alors, pour avoir un peu de libert et d'aisance,
on descend chez le marchand de vin. Le dimanche, c'est encore pis: les
gens duqus peuvent lire la gazette, faire des visites en fiacre,
chanter des morceaux avec accompagnement de guitare; nous autres, nous
n'avons toujours que le cabaret.

--Mais le lundi au moins vous pourriez retourner au travail.

--C'est selon; quand beaucoup d'ouvriers manquent, les matres vous
renvoient souvent, sous prtexte qu'il n'y a pas de profit  allumer les
forges, de sorte que votre bonne volont ne vous sert  rien, et qu'on
se dit: Puisqu'on ne veut pas nous faire travailler quand les autres
s'amusent, allons nous amuser avec eux, et voil comme on devient un
noceur fini[E].

En arrivant  Paris, Robert me proposa de me conduire au logement qu'il
habitait avant son voyage.

--Ce n'est pas un garni, me dit-il; mais j'y vais de prfrence, parce
que le bourgeois me connat et me fait crdit; il y a au-dessous une
gargote o l'on trempe la soupe  deux sous, et o l'on vend du vin de
vigneron  sept;  moins que tu n'aies l'habitude de te nourrir de
Madre et de petits pieds, a doit t'aller comme un gant de tricot.

J'acceptai l'offre du forgeron, qui me conduisit rue des Arcis,  une
maison btie en colombage et qui n'avait que deux tages. Le
rez-de-chausse tait occup par le gargotier, principal locataire, qui
sous-louait ensuite en dtail. Le pre la Gloriette tait un petit homme
ventru, rougeaud, riant, qui tutoyait tout le monde. Ds le premier coup
d'oeil, je le reconnus pour un de ces gostes qui ont adopt la
bonhomie comme une enseigne. Il nous accueillit avec force exclamations
de joie, nous adressa vingt questions dont il n'attendit pas les
rponses et remplit deux petits verres qu'il nous offrit. Robert lui
annona, en me montrant, qu'il lui amenait un nouveau locataire.

--Comme a se trouve, s'cria le gros homme; justement, j'ai deux lits
de sangle disponibles dans le petit cabinet du second; vous serez l
avec le pre Barrier.

--L'horloger?

--Oui, un assez mauvais locataire, car il ne consomme rien, mais le roi
des camarades de chambre, vu qu'on l'entend  peine respirer.

--Il est toujours occup d'inventions?

--Il en cherche une qui,  l'entendre, doit tout rvolutionner, mais tu
sais, il a toujours peur qu'on ne lui vole ses ides, et il fait le
cachotier; du reste, vous n'avez qu' monter pour lui parler de la
chose.

Je dcidai Robert  me faire voir le chemin, et nous arrivmes  une
chambre basse et obscure, dont tout l'ameublement consistait en trois
lits de sangle et en trois tabourets. Prs de la fentre un homme
maigre, chauve et dj vieux, limait sur un petit tabli couvert de
fragments de cuivre, de morceaux de fer et d'outils. A notre vue, il
s'interrompit brusquement, jeta la pice qu'il travaillait dans le
tiroir de l'tabli et le referma avec vivacit.

--Eh bien! est-ce que vous nous prenez pour des _cambrioleurs_
(dvaliseurs de chambre), bonhomme Barrier? demanda Robert.

--Tiens, c'est toi, Pompe--mort, dit l'horloger, te voil donc de
retour?

--Avec un camarade de chambre que je vous amne.

--Ah! vous allez loger ici, reprit Barrier, dont le regard se fixa sur
moi avec inquitude: vous tes alors compagnon d'tat?

--Fi donc! papa Barrier, reprit Robert; regardez-moi les mains de ce
garon et dites si c'est l le cuir d'un batteur de fer?

--Monsieur serait-il mcanicien? demanda l'horloger avec anxit.

--Juste, dit Pompe--mort en riant: mcanicien en btons de chaise,
constructeur de chabots et ingnieur de rouleaux de serviettes. Si vous
tes gentils, il vous tournera un tui pour mieux cacher vos inventions.

Le front du vieil ouvrier se plissa.

--Les mieux cacher, rpta-t-il; ah! oui, si je l'avais fait, d'autres
ne seraient pas devenus riches, en me dpouillant de ce qui tait mon
bien. Seul, j'ai tout cherch, tout dcouvert, et le matre qui me
faisait travailler en a profit; c'est lui que l'on connat, c'est lui
que l'on vante; c'est lui qui porte la croix que j'ai gagne.

--Et n'avez-vous pu rclamer votre droit? demandai-je.

--Quel droit? reprit l'horloger amrement, n'tais-je point aux gages du
fabricant; n'avait-il point fourni la matire? La dcouverte tait 
lui puisqu'elle venait de ses ateliers, car le cerveau de l'ouvrier fait
partie des outils; c'est un creuset lou; tout ce qui en sort appartient
au matre. Notre mtier,  nous autres, est d'inventer, et  lui
d'acheter le brevet de notre invention. Ce n'est pas le capital qui est
un instrument pour l'intelligence, mais l'intelligence qui est un
instrument pour le capital. Le jour o j'ai voulu rclamer une part dans
les bnfices que le matre me devait, il m'a chass et les avocats
m'ont dit que c'tait la loi.

--Eh bien, une autre fois vous ferez vos conditions, dit Robert; vous
n'tes pas  a prs d'une invention et vous pouvez en trouver une
autre.

--Pour inventer il faut du temps, de l'espace, des outils, de l'argent,
dit l'horloger, et tu vois o j'en suis?

--Il est certain que a ne peut pas se comparer aux Tuileries, reprit
Pompe--mort, en promenant autour de lui un regard insouciant; mais
pourquoi donc que vous avez quitt la grande chambre de devant?

Barrier n'eut point le temps de rpondre; la porte venait de s'ouvrir
bruyamment, et une grisette entra en chantant:

--Eh! c'est la voisine Farandole, dit Robert.

--Tiens! Pompe--mort, s'cria la jeune fille, comment donc que tu te
trouves ici, mauvais sujet?

--Je m'y trouve parce que j'y suis, ma vieille, reprit gaiement Robert,
en l'entourant d'un de ses bras et lui donnant un gros baiser sur chaque
joue.

--Eh bien comme a se trouve, dit Farandole qui l'avait laiss faire,
moi qui donne justement une soire aujourd'hui.

--Une soire?

--Avec de la galette et du punch! rien que a.

--Tonnerre! voil qui est un peu bon genre pour le quartier! c'est donc
le brigadier qui rgale?

--Ah! bien oui, le brigadier: je ne le-connais plus!

--Avec qui que tu es maintenant?

--Avec moi toute seule! a me fait un changement. Mais, dis donc,
c'est-il un de tes amis, ce garon?

C'tait moi qu'elle dsignait. Robert rpondit que j'tais son nouveau
camarade de chambre.

--Alors, faut qu'il vienne avec toi, reprit Farandole, nous verrons s'il
est farceur; et vous aussi, pre Barrier, je vous attends; il y aura
toute la maison d'abord; mme le papa Jrme, qui a promis de venir
quand la marmaille serait couche. Ainsi, c'est convenu, les enfants; 
sept heures la fte commence, une mise dcente est de rigueur, on sera
reu en sabots...

A ces mots la grisette prit les deux mains de Robert, fit deux ou trois
fois le tour de la chambre en dansant, et sortit sur l'air de la
_Farandole_, ronde favorite  laquelle elle devait son nom.

Robert et moi, nous arrivmes chez la grisette  l'heure convenue.
Quelques-uns des invits s'y trouvaient dj: c'taient des ouvrires
appartenant aux fabriques du faubourg Saint-Marceau, mais dont la tenue
prouvait videmment l'habitude de faire, dans la rue, leur _cinquime
quart_ de journe[F], et deux jeunes gens en casquette, vivant de ces
industries quivoques qui prparent au vice par l'oisivet. Le pre
Barrier ne tarda pas galement  arriver avec la Gloriette, qui
apportait le punch dans un saladier.

On s'assit autour de la table; Farandole remplit les verres, et la
conversation commena  s'animer.

Robert surtout, qui revenait sans cesse aux rafrachissements, ne tarda
pas  s'gayer outre mesure.

--Allons, Pompe--mort, un peu de tenue, dit la grisette en voulant
arrter ses libations; il faut garder la part du papa Jrme.

--Tant pire pour les absents! cria Robert en remplissant son verre;
pourquoi qu'il ne vient pas, cette vieille rosire de Salency. Je parie
qu'il donne le sein  un de ses moutards.

--Taisez-vous, vaurien, le voici!

Un petit homme,  figure douce et  manires timides, venait, en effet,
d'entr'ouvrir la porte, son bonnet de laine  la main.

--Faites excuse, la compagnie, dit-il en entrant avec prcaution;
messieurs et mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur... Il ne vous est rien
arriv depuis ce matin, mam'zelle Farandole? Bonjour, monsieur Robert,
comment va la vtre?

--Asseyez-vous, vieux papa, dit celui-ci, en avanant une chaise au
nouveau venu. Pourquoi donc arrivez-vous si tard?

--C'est pas de ma faute, rpondit Jrme, en s'asseyant  quelque
distance de la table; foi d'homme, j'ai fait mon possible; mais j'avais
 finir une grosse de boutons que je dois livrer demain.

--Les affaires vont donc  cette heure, papa?

--Vous tes bien bon, monsieur Robert, a va pas mal, grce  Dieu! mais
il tait temps, car la morte-saison avait consomm tout ce qu'on avait
pu mettre dans la tirelire.

--Oui, fit observer Barrier, dans le bon temps on la remplit, en se
retranchant tout agrment, et dans les mauvais on la vide, en ne se
donnant qu'une partie du ncessaire!... On continue comme a une
quarantaine d'annes, et alors, si on est bien avec son commissaire, on
obtient une place  l'hpital.

--On fait comme on peut, mon cher monsieur Barrier; on fait comme on
peut, rpliqua Jrme avec douceur. Certainement, c'est triste d'aller
 l'hpital, mais alors les enfants sont levs!

--Brave pre, va! dit Farandole touche, malgr elle, dans son coeur
de femme.

Et elle remplit un verre qu'elle prsenta  l'ouvrier boutonnier.
Celui-ci parut hsiter  l'accepter.

--Est-ce que vous n'aimez pas le punch? demanda Robert.

--C'est--dire, je l'aime peut-tre, dit Jrme, embarrass et souriant;
mais, vous concevez... qu'un pre de famille... doit viter la
dpense...; aussi je crois que je n'en ai jamais bu.

--C'est juste! reprit un des jeunes gens en casquette: l'eau filtre et
les pommes de terre, voil le rgime de la vertu! C'est pourtant drle,
dites donc, qu'il y ait comme a les trois quarts du monde condamns 
vivre en pnitence sur cette gueuse de terre, sans jamais goter  ce
qu'elle donne de bon.

--Voil ce qui ne me va pas  moi, ajouta son compagnon. Travailler
douze heures pour n'avoir qu'une botte de foin, a peut convenir  un
cheval de cabriolet, mais pas  un homme.

--Et c'est pourquoi tu l'es log dans la rue de Saint-Lche? demanda
Robert: faut prendre garde, mon petit; ce quartier-l est bien prs du
Palais-de-Justice.

Le jeune homme fut un mouvement d'paules.

--Connu! dit-il; mais quand il arriverait un malheur!... quelques mois
passs  l'ombre n'ont jamais fait de mal  la sant: le gouvernement
nous donnera pour rien la pension et le logement, pendant que vous
crverez de faim... et de plus, nous sortirons de l avec une
_masse_!...

--C'est pourtant vrai! dit Barrier pensif.

--Ah bah! faut pas dire ces choses-l! s'cria une de ouvrires; a
fait venir des ides... qui vous ennuient.

--Et a vexe Jrme, ajouta Robert.

--Oui, oui, interrompit Farandole, qui venait de vider le saladier dans
les verres; ne mcanisez pas les honntes gens devant le papa
Jrme.....; il pourrait prendre la chose pour lui, et il a dj assez
de croix.

Jrme releva la tte. Le punch avait fait monter une lgre rougeur 
ses joues ternes, et son oeil avait pris un peu plus d'assurance.

--Faites excuse, mam'zelle Farandole, dit-il avec une certaine vivacit:
j'apprcie l'intention de ce que vous dites; mais je ne voudrais pas
laisser croire  la compagnie que j'aie  me plaindre de personne, ni
que je ne sois pas bien dans mon mnage...

--Oh! a, on sait que la mre Jrme est la reine des braves femmes,
interrompit la grisette.

--Oui, je pense pouvoir me permettre de dire qu'on n'a rien  lui
reprocher, reprit le boutonnier, dont l'accent trahissait un
attendrissement intrieur; depuis douze ans que nous habitons le
quartier, elle est connue..... Toujours au travail, et jamais d'humeur,
avec a!..... Les enfants sont encore  savoir ce que c'est que d'tre
battus.

--Aussi, sont-ils gentils, dit Farandole; ils ne me rencontreraient pas
sans me dire bonjour.

--Et jamais de bruit dans les escaliers, ajouta la Gloriette.

--Et a va tous les jours  l'cole, continua l'horloger.

--Tous les jours, monsieur Barrier, reprit l'ouvrier,  qui ces loges
firent venir les larmes aux yeux; l'an sait dj lire, crire et
chiffrer, et les deux petites aident la mre  coudre. Ce sont de vrais
anges du bon Dieu!... Aussi quand ils sont autour de moi, voyez-vous, et
que j'entends la bonne femme qui tripote dans le mnage en chantonnant,
je ne demande rien que de continuer  vivre aussi heureux.

--Eh bien! je comprends a! s'cria Farandole; oui, voir des mioches qui
prosprent, qui rient, qui vous caressent; a doit joliment vous
assaisonner les pinards. Si le beurre est trop cher, eh bien, on a leur
bonheur... et on mange son pain avec.

--Et puis, reprit Jrme, enhardi par cette approbation, il peut venir
une bonne chance. Il y a deux ans, un bourgeois a t sur le point de me
faire l'avance qu'il me faut pour fabriquer  mon compte: il m'avait
promis cinq cents francs, malheureusement il a fait des pertes...

--Et vous n'avez rien eu? acheva ironiquement Barrier.

--Non, mais une autre occasion peut se prsenter; il faut toujours
esprer, monsieur Barrier; a ne fait de mal  personne, et a vous fait
du bien; tandis qu'on se mine  envier ceux qui sont mieux placs et que
souvent a donne de mauvaises tentations. Je sais bien qu'il y en a qui
reoivent une pauvre part dans le monde, mais c'est une raison pour ne
pas la rendre plus mauvaise par son manque de raison: quand on vous a
mis dans l'eau jusqu'au cou, faut pas y enfoncer encore la tte par
mauvaise humeur, ou l'on croira que c'est de votre faute si vous vous
noyez... Je ne dis point a, au moins, pour offenser la compagnie.

--On le sait bien, pre Jrme, allez, dit Farandole, qui tait devenue
srieuse.

--Alors, elle m'excusera d'avoir hasard aussi mon petit mot, reprit le
boutonnier qui s'tait lev en souriant, et elle me permettra de la
saluer, vu que les enfants n'auront pas voulu s'endormir sans me dire
bonsoir... c'est une habitude... en vous remerciant mademoiselle
Farandole, et la compagnie,  l'avantage!

Il salua plusieurs fois avec son bonnet et sortit.

Ce qu'il venait de dire avait videmment impressionn les auditeurs. A
mesure qu'il parlait, leur cynisme rvolt avait fait place  je ne sais
quel vague respect pour cette probit si simple et pour cette
rsignation si heureuse. Robert, qui avait fait demander de
l'eau-de-vie, buvait coup sur coup, comme s'il et voulu s'tourdir plus
vite et ne pas entendre; les deux jeunes gens en casquette affectaient
une ironie embarrasse, Barrier et les femmes avaient pris un air
srieux. Il y eut un moment de silence aprs la sortie de l'ouvrier.

--Est-il drle ce pre Jrme, s'cria enfin tout  coup Farandole,
chappant  l'impression reue par un clat de rire; ce qu'il nous a dit
l, c'tait comme un sermon, except qu'un sermon ennuie.

--Bah! ajouta une des ouvrires, il a raison et nous aussi... chacun
fait comme il peut.

--Bien dit, ma petite mauviette, reprit la grisette en l'embrassant;
chacun fait comme il peut... en ayant l'air de faire comme il veut.
Laissons-nous donc aller, mes petits... et pour bien finir la soire, je
vous propose un rigodon.

--Ici?

--Non, au bal Mouffetard; c'est ce soir l'ouverture, qui est-ce qui veut
tre mon cavalier?

--Prsent! dit Robert, qui se leva en chancelant.

--Pompe--mort!... merci! objecta Farandole; pour danser il faut se
tenir debout.

--Sois donc calme, bgaya le forgeron, c'est d'tre assis qui m'a
tourdi comme a: quand j'aurai pris l'air, tu me verras plus ferme que
le Pont-Neuf. Ton bras que je te dis; je ne te ferai pas d'affront.

La grisette se dcida aprs quelques hsitations et tous partirent
ensemble, sauf Barrier et moi qui regagnmes notre chambre.

Le lendemain, je pris la moiti des mille francs que j'avais emports
et je l'adressai  Jrme, avec un billet anonyme, dclarant que cet
argent lui tait donn pour qu'il pt _fabriquer  son compte_!

Le brave homme faillit devenir fou de joie. Il s'occupa aussitt
d'acheter tout ce qui lui tait ncessaire et loua un autre logement
dans la rue du Renard. Je pris sa chambre o je m'tablis avec ce qui
tait ncessaire pour ma profession de tourneur. J'eus d'abord quelque
peine  obtenir du travail. Il fallut affronter bien des refus, accepter
de dures conditions, subir des retards de paiements et mme des
retenues, m'initier enfui aux difficults pratiques de la vie du peuple,
dont je ne connaissais encore que les grandes misres.




XXIII.

Une rencontre.


Vous n'attendez pas de moi, sans doute, le rcit dtaill de ces annes
d'preuves; je vous en ai dit assez pour pouvoir les franchir d'un bond
et arriver  l'aventure qui me fora de hter mon changement de
position.

Je revenais un matin d'Auteuil, o j'avais rapport quelques
_commandes_, lorsque, en arrivant  l'extrmit d'une des avenues,
j'aperus une calche dcouverte rapidement emporte par des chevaux
sans conducteur, et dans laquelle une femme seule poussait des cris
perants. L'attelage venait vers moi, en suivant le milieu de la route.
Par un mouvement instinctif, je laissai tomber la rgle  mesurer que je
tenais  la main, et, au moment o la calche arriva prs de moi, je
m'lanai  la tte des chevaux.

Ils me tranrent quelque temps, puis se ralentirent. Je pus saisir une
des rnes, et, la tirant brusquement, je forai l'attelage  reculer.
Les roues allrent heurter le mur d'un parc qui bordait le chemin, et la
calche s'arrta.

Comme je m'efforais de calmer les chevaux en les flattant de la main et
de la voix, je fus rejoint par le cocher, qui avait t prcipit de son
sige sans recevoir aucune blessure. Il se rendit bientt matre de
l'attelage, se retourna vers sa matresse, dont les cris avaient cess,
et nous nous apermes alors seulement qu'elle tait vanouie.

Je l'aidai  la dgager de son chapeau et de la douillette fourre qui
l'enveloppait. L'air frais la ranima; elle rouvrit les yeux, mais pour
tomber dans une crise nerveuse qui nous effraya. Il n'y avait autour de
nous aucune habitation ni aucun moyen de secours.

--Remontez vite sur le sige, dis-je au cocher, et gagnez Passy, on vous
indiquera un mdecin.

Il approuva l'expdient, reprit les rnes et partit.

Je restai debout  la mme place, jusqu' ce qu'il et tourn l'alle:
alors je me baissai pour prendre ma rgle  mesurer, et mon regard
s'arrta sur quelque chose de brillant; j'avanai la main, c'tait un
bracelet  fermoirs de diamants!

Je courus aussitt dans la direction prise par la voiture, mais elle
avait disparu. Je continuai jusqu' Passy, o toutes mes informations
furent inutiles. On avait bien vu passer une calche peu auparavant,
mais elle ne s'tait point arrte.

Je me trouvais dans un grand embarras. Le bracelet devait avoir une
valeur considrable, et,  tout prix, je voulais le rendre. Mais comment
retrouver la personne qui l'avait perdu?

En le regardant avec plus d'attention, j'aperus, par bonheur, un petit
cusson maill qui occupait le centre du fermoir: je pensai qu'en
consultant les principaux joailliers, ils pourraient reconnatre les
armoiries et me tirer d'embarras.

Je me rendis, en consquence, au Palais-Royal; j'entrai dans un des plus
riches magasins et je prsentai le bracelet, en demandant le
renseignement dsir.

Le commis parut merveill de la beaut de la monture. Il appela le
joaillier, qui dclara, au premier coup d'oeil, que c'tait un
bracelet de mille cus. Je ne pus retenir une exclamation d'tonnement.

--Et connaissez-vous les armes graves sur le fermoir? demandai-je.

Le joaillier rpondit ngativement.

--Alors je vais ailleurs, repris-je, en tendant la main pour redemander
le bracelet.

Le marchand me regarda et voulut savoir comment j'tais dtenteur d'un
pareil bijou. Press de continuer mes recherches, je rpliquai
rapidement que je l'avais trouv, et comme,  bout de patience, je
refusais de rpondre davantage, il glissa le bracelet dans une de ses
montres, la referma  clef et dclara qu'il ne le rendrait qu' son
lgitime propritaire.

Exaspr, je voulus le reprendre de force; il en rsulta un dbat  la
suite duquel je fus arrt et conduit chez le commissaire du quartier.

Il fallut ncessairement raconter  celui-ci tout ce qui s'tait pass
dans l'avenue d'Auteuil. Pendant ce temps un nouveau joaillier avait
reconnu l'cusson; c'tait celui d'un gnral devenu dignitaire de
l'Empire. On voulut vrifier l'exactitude de mon rcit, et je fus oblig
de me laisser conduire  l'htel qu'il habitait.

Au moment o nous arrivions  l'htel, le cocher qui se trouvait dans la
cour me reconnut et s'approcha. Quelques paroles suffirent pour me
justifier; le commissaire s'excusa en allguant la ncessit de la
dfiance et j'allais me retirer, aprs l'avoir pri de remettre lui-mme
le bracelet, lorsque la femme du gnral, avertie que j'tais l, me fit
demander.

Malgr ma rpugnance, il fallut cder, et, aprs avoir travers
plusieurs salons richement dcors, j'arrivai  un boudoir o elle
m'attendait.

Je l'avais entrevue si rapidement le matin qu'il m'et t impossible de
la reconnatre. Sans tre belle, elle avait, dans toute sa personne,
quelque chose de doux et de caressant, qui vous attirait ds le premier
coup d'oeil. Elle se leva vivement  mon entre, courut  moi et me
prit les mains avec une reconnaissance expansive dont je fus surpris.

--Ah! venez, dit-elle, j'ai besoin de vous voir et de vous remercier.

Je voulus protester contre l'importance qu'elle donnait  un service que
tout autre et pu lui rendre, mais elle m'interrompit, me fit asseoir
prs d'elle et commena  m'adresser des questions sur mon nom, mon
tat, ma position.

Je rpondis avec une contrarit vidente. Elle crut sans doute que je
redoutais des offres d'argent qui eussent bless ma fiert, car elle se
hta de dire:

--Pardon, monsieur Michel, si je vous interroge ainsi; mais la seule
rcompense que je puisse vous proposer est mon amiti.... et il faut
bien connatre ses amis!

Je rpondis qu'elle me faisait trop d'honneur.

--Ne dites pas cela, reprit-elle, avec une sensibilit sincre; si le
gnral se ft trouv  Paris, il et mieux russi  vous remercier: un
homme fait des offres de service  un autre homme sans l'humilier: mais
je suis seule et je ne puis... Je n'ose vous proposer que ma
reconnaissance... ne la refusez pas, Monsieur.

Elle me tendait la main, je la pris et la baisai avec motion.

--Madame me rcompense au del de ce que je mrite, rpliquai-je; et
dsormais c'est moi qui serai son oblig.

Elle me regarda, jeta un rapide coup d'oeil sur mon costume, et fit un
geste d'tonnement.

Je compris que j'avais oubli mon rle d'ouvrier, et me levant
brusquement:

--J'espre bien, du reste, que si Madame a besoin d'employer un
tourneur, elle se souviendra de moi, ajoutai-je en saluant du pied.

--Votre adresse? continua la jeune femme, dont le regard continuait 
m'observer.

Je lui remis une des cartes imprimes que j'avais toujours sur moi.

--Vous reviendrez me voir, dit-elle, d'un ton qui exprimait bien moins
l'ordre que la prire.

Je le promis en demandant  quelle heure on pouvait parler  madame la
baronne.

--Vous,  toute heure, rpondit-elle; seulement ne m'appelez point par
mon titre, on pourrait vous confondre avec tout le monde, mais par mon
nom de baptme. Quand vous viendrez, demandez madame Nancy; c'est le mot
de passe pour mes amis.

Je la remerciai et pris cong d'elle; mais au moment o j'allais partir,
une femme de chambre annona plusieurs noms parmi lesquels fut prononc
celui du chevalier de Rieul.

Ce dernier se montra en effet  l'entre du boudoir donnant le bras 
une dame en grande parure et suivi de deux autres groupes.

Il ne parut d'abord frapp que de trouver un homme portant mon costume
dans un pareil lieu; mais  cette premire surprise en succda une
seconde plus marque.

Il s'arrta court, me regarda fixement et jeta un cri: il m'avait
reconnu!

Je fis un mouvement vers la porte pour m'chapper; il quitta vivement le
bras de la dame qu'il conduisait, me saisit par la main et me ramena
vers la fentre du boudoir, comme s'il et voulu s'assurer qu'il ne se
trompait pas.

--Dieu me damne! c'est bien lui, s'cria-t-il.

--Quoi! vous connaissez monsieur Michel? demanda vivement la femme du
gnral.

--Michel, rpta le chevalier; il a donc aussi chang de nom en
changeant de costume?

Madame Nancy parut stupfaite.

--Que parlez-vous de changement de costume, reprit-elle; monsieur
serait-il donc dguis?

--Et si habilement, continua de Rieul, que j'ai eu peine  le
reconnatre. Je ne souponnais point un pareil talent  ce cher duc...

--Comment, s'cria la dame en grande toilette, monsieur serait...

--Mon cousin, madame la comtesse.

Tout le monde se rcria de surprise; quant  moi, je regardais toujours
la porte, que j'essayais de gagner; mais le chevalier me retint.

--Oh! vous ne vous chapperez pas ainsi, mon bon, dit-il en riant;
fermez la porte, colonel; et vous, mesdames, permettez-moi de vous
prsenter un parent, excellent gentilhomme, sur ma parole, philanthrope
de premier ordre et un des plus riches propritaires de la Touraine.

On s'inclina et je fus oblig de rendre le salut, tandis que la femme du
gnral, qui tait d'abord reste muette de surprise, racontait ce qui
s'tait pass le matin et comment je me trouvais l.

--Mais pourquoi ce costume? demanda la dame conduite par de Rieul.

--Comment vous ne devinez pas, ma chre, s'cria le petit homme 
culottes courtes que l'on avait appel colonel et que je reconnus alors
pour un de nos migrs de l'arme de Cond; c'est un habit de guerre:
avec un costume d'ouvrier on entre partout sans inquiter les jaloux.

--Les jaloux, reprit la dame; ainsi vous pensez que quand monsieur a
rencontr Nancy ce matin...

--Il venait, comme Jupiter, de doubler quelque malheureux Amphitryon!...

Les femmes sourirent, et je m'aperus que les regards se fixaient sur
moi avec une curiosit qui n'avait rien de malveillant; l'explication
suppose par le colonel migr avait videmment donn  mon dguisement
quelque chose de galant qui en relevait la vulgarit.

Je ne crus cependant pas devoir accepter les bnfices d'une pareille
erreur. Je dclarai que mon costume tait celui de la profession que
j'avais adopte, et, comme le vieux gentilhomme paraissait douter,
j'expliquai brivement les motifs de ce changement, apportant pour
preuve la carte remise  la femme du gnral et qu'elle tenait encore.

A cette rvlation, la bienveillance fit subitement place  un
tonnement moqueur: des exclamations partirent de tous cts. La dame,
qui avait dj parl, et que madame Nancy nommait sa soeur, s'cria
que c'tait impossible; le colonel rptait que, mme en Angleterre, il
n'avait jamais entendu parler d'une pareille excentricit; le chevalier
seul se dclara convaincu et raconta mes essais  la Brisaie, pour
prouver que _j'tais capable de tout_. Aux regards qui se fixrent alors
sur moi, je compris qu'on me croyait fou. Tout essai de justification
et t inutile: je me htai de saluer pour prendre cong; mais madame
Nancy s'avana vivement.

--Je n'avais pu offrir que ma reconnaissance  monsieur Michel, dit-elle
avec une motion pleine de grce; monsieur Henri de la Brisaie me
permettra-t-il d'y joindre mes tmoignages de sympathie et d'admiration?

--Ah! le ciel vous sert  souhait, Nancy, s'cria sa soeur
ironiquement; vous qui avez appris  lire dans le _Contrat social_ et
que l'on a dresse au respect pour les amis du genre humain, vous avez
trouv votre hros.

--Il est vrai, dit la jeune femme, d'un accent pntrant; ce que
Monsieur vient de dire, ce qu'il a fait surtout, excite en moi un
respect, un attendrissement que je voudrais en vain cacher: maintenant
que je connais le noble emploi de ses journes, je crains d'en dtourner
 mon profit quelques instants... et j'ose  peine renouveler ma prire
de tout  l'heure...

--Et moi, je demande  Madame la baronne la permission de me la
rappeler, rpliquai-je, en baisant la main qu'elle me prsentait.

Puis, saluant tout le monde, je sortis bien dcid  revenir.

Ainsi que je vous l'ai dit, je touchais au terme fix par moi-mme  mon
espce d'enqute pratique; la rencontre que je venais de faire me dcida
 hter ma _transformation_. J'avais port assez longtemps la livre du
peuple, et je m'tais assez ml  ses plaisirs,  ses misres,  ses
vices pour apprendre ce que j'avais voulu savoir; je dposai la veste de
travail et rentrai dans les rangs des privilgis que je devais aussi
tudier.

Mais avant de renoncer  la condition que je venais de traverser, je
voulus veiller au sort de ceux que j'avais connus.

Le pre Jrme prosprait, grce  sa bonne conduite et  son activit;
j'accrus cette prosprit par des avances qui lui permirent d'agrandir
sa fabrication: Barrier, vieux, malade et sans ressources, continuait 
poursuivre ses inventions au milieu des tortures de l'impuissance et de
la misre; je lui assurai une place  l'tablissement des
_Petits-Mnages_, en lui fournissant tout ce qui pouvait aider  ses
recherches; quant  Farandole et  Robert, tombs aux dernires limites
de la dgradation, je ne pus que leur constituer un petit revenu
inalinable qui dfendt leurs derniers jours contre la faim. Quitte
ainsi envers mes amis du peuple, j'abordai le monde des riches et des
puissants.

Je rencontrai chez madame Nancy, outre sa soeur et le colonel migr,
son beau-frre, une grande partie de l'ancienne noblesse et de la
nouvelle. Ou touchait  la fin de l'Empire, dont les hommes prvoyants
pouvaient dj souponner la chute prochaine; les intrigues, des
royalistes avaient recommenc, et, afin de les mieux dissimuler, ils
avaient soin de se montrer dans les salons frquents par les officiers
et les fonctionnaires les plus dvous  l'empereur.

Je passais presque toutes mes soires chez madame Nancy, dont l'amiti
expansive avait fini par me devenir ncessaire: c'tait prs d'elle que
je retrouvais du courage dans mes jours d'abattement, et de la sympathie
dans mes jours d'esprance. Toujours prte  s'associer  vos
enthousiasmes, devinant vos tristesses sans vous en parler, et sachant
rtablir l'quilibre dans vos sentiments troubls, elle devenait, au
bout de quelque temps, la mnagre de votre me, et y maintenait tout en
ordre, sans mouvements et sans bruit.

Cette merveilleuse facult qui en faisait pour moi l'idal de la femme,
n'avait malheureusement trouv d'emploi ni avec sa soeur, qui l'avait
toujours envie et hae, ni avec le gnral, accoutum  la rude
existence des camps. Je fus le premier  la remarquer et  en jouir. Ce
fut pour madame Nancy une sensation toute nouvelle que de se voir utile
au bonheur de quelqu'un; elle en prouva une joie qui participait de la
reconnaissance.

Plusieurs mois s'coulrent pour tous deux dans un enchantement qui est
rest le plus doux souvenir de ma vie. La diffrence d'ge ne se faisait
point sentir entre nous, car l'ge est presque autant dans les gots que
dans la somme des annes. Etranger jusqu'alors  toute affection
individuelle, j'entrais dans ces nouveaux sentiments avec la jeunesse du
coeur, tandis que madame Nancy, vieillie par de prcoces souffrances,
y apportait toute l'nergie que la maturit donne aux passions chez les
femmes. Nous nous aimions pourtant sans nous l'tre dit, presque sans le
savoir, et cette ignorance volontaire loignait de notre esprit toute
angoisse.

La chute de l'Empire et le retour du gnral vinrent troubler cette
innocente intimit; mais ce fut pour peu de temps. Le dbarquement de
l'empereur  Cannes rappela ce dernier sous les drapeaux, et madame
Nancy alla habiter sa _villa_ d'Auteuil o je continuai  la voir tous
les jours.

Le colonel avait suivi les Bourbons  Gand, tandis que la comtesse sa
femme tait demeure  Paris avec le chevalier de Rieul. Les relations
de parti en couvraient d'autres plus intimes, mais l'habilet des deux
amants les sauvait du scandale; car dans ce monde frivole, o tout
s'arrte  l'apparence, la corruption exprimente est plus sre que
l'honneur. La comtesse masquait d'ailleurs son indulgence pour elle-mme
sous sa svrit pour les autres. Mes assiduits auprs de sa soeur
excitrent ses critiques, et, par suite, les malignes suppositions de
ses amis. J'en fus instruit sans pouvoir me dcider  interrompre des
rapports qui taient devenus la srieuse occupation de ma vie.

Cependant, ces rapports avaient insensiblement perdu leur charme
paisible. A l'affection indulgente des premiers mois avait succd une
ardeur jalouse, inquite, querelleuse. Bien que devenus plus
indispensables l'un  l'autre, nous nous sparions souvent malheureux et
brouills. Une de ces querelles fut assez vive pour me laisser, le
lendemain, un ressentiment qui me dcida  ne point retourner ce jour-l
 la _villa_ du gnral. Je maintins assez bien ma rsolution pendant
les premires heures; mais, peu  peu, mon courage faiblit, les
hsitations commencrent; je pensai aux torts que je pouvais avoir, 
l'inquitude de madame Nancy lorsqu'elle ne me verrait pas, et, tout en
discutant sur ce que je devais faire, je pris la route d'Auteuil.




XXIV.

Dnoment.


J'arrivai  la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai  la
porte du parc la comtesse avec le chevalier.

Celui-ci m'apprit qu'il venait prendre cong de la femme du gnral.

--Il part pour l'ouest, ajouta la comtesse, en donnant  ces mots une
intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s'agissait.

--Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul lgrement; nous nous
trouverons l-bas en pays de connaissance.

--En effet, rpliquai-je, les journaux m'ont appris que MM. de Lescot et
d'Arvire venaient de se mettre  la tte des bandes insurges.

--Eh bien! nous les verrons  l'oeuvre, continua de Rieul, qui ne
tenait point videmment  cacher le but de son voyage; pour un
philosophe comme vous, ce doit tre une tude  faire.

--Et vous pouvez ajouter que c'est un devoir pour tout gentilhomme, dit
la comtesse avec intention.

Je fis observer, en souriant, que j'avais trop drog pour oser encore
prtendre  ce titre.

--Avouez plutt que vous ne voulez pas quitter Paris, rpliqua le
chevalier.

--On ne le permettrait point  Monsieur, ajouta la comtesse avec une
sorte d'aigreur.

--Qui donc s'y opposerait? demandai-je.

Elle s'arrta pour me regarder, puis s'cria avec un rire forc.

--Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que
deviendrait ma soeur si vous n'tiez plus l?

Je rougis involontairement.

--Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec
indiffrence le dpart d'un de ses amis les plus dvous... mais je sais
aussi que je ne lui suis pas assez ncessaire pour qu'elle essayt de me
retenir, si mon devoir m'appelait ailleurs.

--Vous croyez?

--J'en suis sr, Madame.

--Alors vous me permettrez d'acqurir la mme conviction.

--Si vous en trouvez le moyen...

--Je l'ai trouv, dit vivement la comtesse qui venait d'apercevoir sur
le perron sa soeur avec quelques visiteurs qu'elle reconduisait.

--Comment cela? demandai-je tonn.

--Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire.

Je n'eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de
nous voir et elle accourait  notre rencontre. Aprs avoir embrass sa
soeur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d'arriver si
tard.

--Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse.

--Pourquoi donc? demanda sa soeur.

--Il avait  vous faire une confidence qu'il redoutait.

--Quelle confidence?

--Vous saurez d'abord que le chevalier part demain pour la Vende.

--Mais... M. Henri?...

--Eh bien! M. Henri s'est dcid  partir avec lui.

Je voulus protester; la comtesse m'interrompit.

--Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d'abord
partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n'tiez
point femme _ le retenir quand son devoir l'appelait ailleurs_. Aussi
l'ai-je dcid  vous faire ses adieux.

Madame Nancy devint ple. Notre brouillerie de la veille l'avait laisse
dans un trouble que l'isolement de la nuit et l'attente de la journe
avaient encore exalt. L'branlement nerveux, qui en tait la suite,
l'avait prpare aux douloureuses motions; aussi, ce dpart brusquement
annonc lui parut-il une rupture. Frappe au coeur, elle me regarda,
poussa un faible cri et chercha de la main un appui.

Je me prcipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras
l'effleurer, le reste de domination qu'elle avait sur elle-mme sembla
l'abandonner, et, oubliant tout ce qui l'entourait, elle laissa aller sa
tte sur mon paule en fondant en larmes et en criant  travers ses
sanglots:

--Ne partez pas!... ne partez pas!...

Tous les assistants demeurrent embarrasss, et la comtesse recula
stupfaite. Elle avait bien espr que son preuve causerait  sa
soeur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s'tait pass la veille,
elle n'avait pu prvoir l'espce d'explosion qui venait d'avoir lieu.

Quant  moi, partag entre la confusion, la joie, l'attendrissement, je
ne pouvais que rpter des protestations entrecoupes, en suppliant
madame Nancy de se remettre; mais, livre  une de ces crises o le
coeur s'ouvre malgr nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus
au lieu,  l'heure,  rien de ce qui l'entourait. Presse sur ma
poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l'aveu de ses torts
passs et mille promesses pour l'avenir.

J'avais d'abord rsist  l'entranement de cette expansion inattendue,
bientt subjugu moi-mme, je rpondis tout ce que m'inspirait mon
motion.

La voix de la comtesse m'arracha  ce court garement. Muette de
surprise d'abord, elle venait de saisir la main de sa soeur en
s'criant:

--Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oubli qu'on vous entend, qu'on
vous regarde?

Nancy releva la tte, et la conscience de ce qui l'entourait lui revint
avec la rapidit de l'clair. Elle rougit et se dgagea. Je retins sa
main qui glissait de mon paule, et, me tournant vers les visiteurs
retirs  quelques pas avec une discrtion ironique:

--On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse,
rpondis-je, car notre affection n'a rien  cacher. La cruelle preuve
que vous venez d'essayer tait seulement inutile...

--Pouvais-je prvoir un tel clat? murmura-t-elle.

--En effet, repris-je amrement, de plus habiles auraient mieux su
matriser leur trouble; l'habitude des secrets honteux apprend la
dissimulation.

--Monsieur...

--Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre
attachement, car la libert mme de son expression est un tmoignage de
sa puret.

--Ainsi, vous osez l'avouer! s'cria la comtesse.

--Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m'entendre,
rpliquai-je exalt par les motions que je venais d'prouver; je
voudrais pouvoir rpter partout que cet amour est toute ma consolation,
toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j'ai got de
plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez
point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-mme sans
rougir... et si quelqu'un en doute encore maintenant, qu'il le dise.

En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serres sur mon
coeur qui battait  se briser, et je promenais un regard interrogateur
sur le chevalier et sur ses compagnons. J'aurais voulu, dans l'espce
d'ivresse irrite qui me transportait, saisir le plus lger signe
d'incertitude ou de raillerie: mais tous restrent immobiles. La
comtesse seule nous jeta un regard dont le ddain affect dguisait mal
la colre.

--A la bonne heure! dit-elle; ds que la menace devient un moyen de
justification, je dois garder le silence. Le gnral saura dfendre
lui-mme son honneur!...

Elle reprit le bras du chevalier et partit.

Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canap et se
couvrit le visage de ses mains. Je m'agenouillai devant elle. En me
retrouvant seul, toute mon exaltation tait tombe, et j'avais peur de
ce que je venais de faire.

--Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j'ai eu tort, je le
sens; mais je n'ai pu accepter que ces gens-l nous fissent un
dshonneur de notre amour. Il et mieux valu nier, car le monde peut
croire  un mensonge, et il ne croit jamais  la puret d'un
attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n'ai-je point dmenti
plus tt votre soeur quand elle vous a annonc mon dpart? Vous
pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c'est moi qui suis cause...
c'est moi qui vous ai compromise!

--Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que
maintenant il faudra vous quitter.

--Me quitter!...

--Voulez-vous donc que la comtesse me dnonce au gnral?

--Hlas! quoi que vous fassiez dsormais, elle lui rvlera ce qui s'est
pass.

--Non, car je la prviendrai, dit Nancy avec rsolution. Ds demain, je
pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout.

Je fis un mouvement.

--Oh! ne cherchez point  me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des
fois, dj, j'ai pens  tout lui dire. Si dans nos unions formes par
le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l'amour, elle doit, au
moins, la sincrit: le gnral saura tout, et puis... lui-mme dcidera
de mon sort.

--Mais s'il vous repousse? m'criai-je.

--Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me
rappellerai qu'il me reste un ami.

Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses
adieux en me promettant de m'crire le rsultat de son entrevue avec le
gnral.

Elle partit le lendemain comme elle l'avait dcid, et j'attendis huit
jours avec un serrement de coeur inexprimable.

Enfin, je reus d'elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes
crites d'une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici:

     Je ne verrai le gnral que demain; mais n'attendez aucune
     nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les
     tats-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini
     entre nous!

     Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais  le savoir;
     aimez-moi assez pour obir aveuglment.

     Adieu!

Cette lettre me foudroya. Qu'tait-il arriv et d'o venait cette
rsolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon dpart?
Pourquoi le dsespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire
enfin? Rester ou obir?

Aprs une nuit passe dans de dchirantes hsitations, je me dcidai 
crire  Nancy en l'avertissant que j'attendais un nouvel ordre. Elle me
rpondit:

Partez et oubliez celle qui mourra en vous bnissant.

Le papier tait tach par la trace de ses larmes; je le baisai avec un
brisement de coeur indicible, et je partis le soir mme pour le Havre.

Huit jours aprs j'tais en route pour l'Amrique.

Ici le vieillard s'arrta. La dernire partie de son rcit semblait
avoir rveill chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mmoire, mais
auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps
le silence, comme s'il et voulu contempler ces fantmes de jeunesse
apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.

Les auditeurs respectrent cette espce de rverie. Sans pntrer le
sens de tout ce qu'il venait de leur dire, le portier, Marc et Franoise
avaient compris qu'ils entendaient l'histoire d'un grand esprit et d'un
grand coeur, et leur amiti pour le vieux voisin s'tait
insensiblement transforme en une admiration respectueuse. Quant au
Furet, il coutait avec cette patience indiffrente des gens qui pensent
 autre chose.

Aprs une assez longue pause, M. Michel releva la tte, et, voyant tous
les yeux fixs sur lui:

--Pardon, reprit-il, j'oublie que vous attendez la suite de mon rcit;
je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans
nouvelles haltes, un long espace d'annes.

Quelques mois aprs mon arrive en Amrique, la rencontre d'un voyageur
qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.

Cette horrible nouvelle m'ta tout dsir de revenir en Europe: je partis
pour les tats les plus reculs de l'Union, cherchant  dtruire ma
douleur par des sensations nouvelles et tchant de revenir  mes tudes
d'autrefois. Mes efforts russirent enfin; et, lorsque je repartis pour
Paris, six ans plus tard, j'avais complt mes recherches et formul le
systme de rorganisation sociale dont je runissais les lments depuis
tant d'annes.

J'avais rsolu d'en faire l'essai dans une colonie fonde aux portes
mmes de Paris, afin que son succs ouvrt les yeux aux plus aveugls.
Je consacrai toute ma fortune  cette tentative; mais elle ne suffisait
pas, il fallait d'autres ressources. Je m'adressai d'abord au
gouvernement, en exposant, dans un mmoire, les misres et l'ignorance
du peuple; mais il me fut rpondu par l'entremise de mon cousin, qui
avait hrit d'un nouveau titre et qui occupait alors d'importantes
fonctions, que les gens bien pensants ne dsiraient point l'instruction
du peuple et ne devaient point parler de sa misre!

J'tais encore tout tourdi de cette rponse, lorsque je reus la visite
d'un homme vtu de noir,  la mine modeste et au parler caressant, qui
avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l'appui du
clerg. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon
plan. J'aurais substitu l'glise au thtre, les processions aux
rjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du
soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limit de l'lu. Ma
colonie devenait ainsi un calque des _rductions_ tablies par les
Jsuites dans le Paraguay. Je remerciai l'homme noir en lui faisant
observer que je n'avais point pour but de changer un peuple d'hommes en
une troupe d'enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je
dsirais donner plus d'expansion  la vie.

Aprs le gouvernement et le clerg restait la bourgeoisie. Je m'adressai
 l'un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de
reprsenter toutes les ides populaires et progressives. Aprs m'avoir
entendu, il me fit observer que la ralisation de mon projet n'aurait
aucun rsultat sur les lections et serait par consquent inutile au
pays.

Ainsi repouss par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance,
j'en appelai  tous et je fis paratre une exposition de mon systme.

Cette publicit, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis
subitement entour de cette nue de frelons accoutums  se nourrir du
miel des autres et vivant de piqres au lieu d'en mourir. Grce  eux,
mes ides furent dnatures; on m'en prta que je n'avais jamais eues;
on substitua  mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces
jouets qui remplissent, dans la vie, le rle du niais de mlodrame
charg d'amuser toutes les fois que l'imagination manque  l'auteur, et
contre lequel tout est permis.

Voyant que je ne pouvais esprer des autres aucun secours pour mon
entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engags et
je fis commencer les premiers travaux. L fut ma faute! J'aurais d
comprendre qu'un systme ne pouvait se traduire dans la pratique sans
une longue ducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que
la rgnration soit possible, il faut que chacun ait appris son rle
d'homme nouveau, et vouloir lui changer, sans prparation, son
atmosphre sociale, c'est transporter subitement dans les zones torrides
un habitant n sous le ple.

Mes ressources taient insuffisantes d'ailleurs, et, avant que les
travaux prparatoires fussent achevs, l'argent manqua.

Ce contre-temps m'affligea, sans me dcourager. Dsintress de ce qui
occupe les autres, j'avais report tout ce qu'il y avait en moi de force
et de patience sur cette ide que je voyais raille, mais que je sentais
fconde. Que m'importait l'injustice des hommes? Christophe Colomb aussi
avait t trait de visionnaire, jusqu'au jour o il avait pu montrer 
tous son Nouveau-Monde. Or, le mien tait l, au milieu mme de ceux qui
le niaient; il n'y avait qu' le rendre visible, et une somme mdiocre
suffisait pour cela.

Mais il fallait l'obtenir  tout prix! Je sollicitai d'abord ceux que
j'avais frquents dans ma prosprit, puis ceux dont les noms seuls
m'taient connus, puis tout le monde. Envelopp de mes esprances comme
d'un magique nuage qui m'empchait de voir les regards ironiques et les
sourires ddaigneux, j'affrontai tout sans honte. J'avais commenc par
m'adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j'essayai
d'expliquer mon projet: mais enfin, repouss partout, je rsolus de
m'adresser  la foule.

On voyait alors souvent des mendiants placs debout aux portes des
difices publics, et qui l, une main tendue et la tte voile,
rptaient  chaque passant:

--Pour une pauvre famille!

Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une ide. Je
m'arrtai un soir prs du Louvre, et je prsentai la main  ceux qui
passaient en disant:

--Pour le bonheur du genre humain!

La singularit de la demande me valut ce soir-l d'abondantes aumnes;
elles augmentrent encore les jours suivants. J'tais devenu un objet de
curiosit, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le
but mme de la qute trahit bientt celui qui la faisait; mon cousin,
inform de quelle manire je _dshonorais_ un nom alli au sien, m'en
fit interdire la continuation.

Je me trouvais donc  bout de ressources, lorsque fut vote la loi qui
accordait aux migrs une indemnit pour les biens vendus au profit de
la nation.

Outre la Brisaie et ses dpendances, que le dvouement des fermiers
m'avait conserves, ma famille possdait, en Bretagne, des domaines
considrables dont la Rvolution m'avait dpouill, et qui me donnaient
droit  des ddommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un
coup de la Providence. J'tais loin de prvoir ce que celle-ci me
prparait.

Un matin je reus l'invitation de paratre devant un conseil de famille,
assembl d'aprs l'ordre du tribunal de premire instance de la Seine,
et j'appris que mon cousin poursuivait mon interdiction.

Je ne m'arrterai point sur l'interrogatoire que j'eus alors  subir, ni
sur celui auquel je fus de nouveau soumis  la chambre du conseil; il
suffira de vous dire qu'on s'arma, devant le tribunal, de rponses mal
comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l'opinion
publique enfin et de mes derniers actes pour me faire dclarer en tat
de dmence.

Mon cousin me fut donn pour tuteur et se trouva ainsi en possession de
la nouvelle fortune que je devais  l'indemnit.

Le reste vous est connu. Enferm dans la maison de sant o cet homme
tait gardien, j'y suis rest jusqu' ce que le hasard m'ait permis de
fuir. Par un bonheur inespr, mon ancien propritaire avait conserv,
sans y rien dranger, le petit logement occup par moi avant ma
captivit; je vendis l'ameublement pour satisfaire aux loyers arrirs
et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui
avaient appartenu  ma mre.

--Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si diffrents de tout le
reste, dit Franoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement.

--Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs,
mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de dcourageant: loin de l,
il semble qu'elle me rjouisse et me relve, car elle me rappelle ce que
j'ai sacrifi  la vrit. En regardant les cussons de ce bureau et la
couronne sculpte au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent
fier de n'tre plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe.

Marc qui coutait les bras croiss et la tte penche se redressa  ce
mot.

--De Saint-Alofe, rpta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe?

--C'est mon nom, reprit M. Michel.

--Et vous tes seul  le porter?

--Seul.

--Mais alors, s'cria Marc palpitant, la femme que vous avez aime...
c'tait la baronne Louis?

Le vieillard tressaillit.

--D'o le savez-vous? demanda-t-il d'une voix altre.

--C'tait elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m'explique maintenant
son dpart pour rejoindre le gnral en Vende... puis... plus tard,
cette lettre!

Il s'arrta et passa la main sur son front qui tait devenu ple.

--Achevez, dit le duc.

--Je comprends tout, continua-t-il, sans rpondre au vieillard et en se
parlant  lui-mme; aussi, en mourant, c'tait le duc de Saint-Alofe
qu'elle appelait..... c'tait  lui qu'elle recommandait sa fille.

--Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laiss une fille?

--Que son testament confiait  votre tutelle.

--Grand Dieu! et cette fille est vivante?

--Elle est ici, livre aux mains de la comtesse, sa tante, et bientt
sacrifie!

--Que voulez-vous dire?

--Que dans quelques jours, elle sera la femme d'un dbauch sans
coeur, Arthur de Luxeuil.

Le duc fit un mouvement.

--Et elle n'a pour la dfendre, ni conseil, ni appui? s'cria-t-il.

--J'en attends un, rpliqua Marc, celui-l mme qui, en votre absence, a
accept la tutelle, M. de Vercy.

Franoise qui avait jusqu'alors cout avec un intrt curieux,
interrompit le garon de bureau.

--Attendez, dit Franoise, de Vercy... il me semble que j'ai dj
entendu ce nom... n'est-ce pas un monsieur qui demeure en province?

--En effet, rpliqua Marc.

--Ce doit tre lui que j'ai rencontr ce matin  l'htel, reprit la
grisette; vous savez bien, l'tranger qui demandait l'adresse de M.
Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu'il m'a
remise; voyez plutt!

Marc la prit vivement et lut:

                               DE VERCY,

                _Conseiller  la Cour Royale d'Angers_.

--Ainsi il est arriv, s'cria-t-il; vous l'avez vu, Madame Charles?

--Hier soir,  l'htel des trangers. Il faut mme que j'y retourne
pour l'avertir de ne pas compter sur Charles aujourd'hui; il devait
l'attendre vers une heure.

Marc tira sa montre.

--Midi et demi, dit-il; mais avec un cabriolet nous arriverons; vite,
mademoiselle Franoise, votre chle, votre bonnet; je vous emmne.

La grisette courut se prparer tandis qu'il cherchait son chapeau.

--Qu'allez-vous faire et qu'esprez-vous? demanda le vieillard anxieux.

--Vous le saurez  mon retour, monsieur le duc, dit Marc en gagnant la
porte. Si M. de Vercy fait son devoir, tout peut tre encore sauv. Je
ne lui parlerai pas seulement de sa pupille, mais de vous. Il faut que
l'interdiction soit annule, qu'on vous remette en possession de votre
nom, de vos biens... Avant la fin du jour, monsieur le duc saura ce que
nous pouvons esprer.




XXV.

Le voyageur de l'htel des trangers.


Franoise l'attendait aux pieds de l'escalier avec un carton de fleurs
qu'elle portait  madame Ouvrard. Tous deux coururent au premier porche,
sous lequel stationnait un cabriolet de remise et y montrent.

En arrivant  l'htel la grisette entra au salon pour remettre ses
bouquets, tandis que Marc montait au numro 47.

Les htels meubls de Paris ont une physionomie spciale qui mrite
d'tre tudie. Ce ne sont point, comme les auberges de province, des
lieux de repos o l'on arrive et d'o l'on part  toute heure, mais des
gtes de nuit que l'on quitte le matin, et o l'on ne rentre qu'aprs
l'heure du spectacle. A voir, pendant le jour, leurs chambres fermes,
leurs escaliers dserts, leurs longs corridors silencieux, on dirait une
de ces _villas_ royales dont les seuls locataires sont le gardien et le
portier.

Le garon de bureau monta trois tages sans rencontrer personne et
arriva  l'appartement indiqu.

Il se composait de deux pices dont la premire servait d'antichambre.
Marc y trouva, par hasard, un des garons de l'htel qui sortait avec le
plateau du djeuner et auquel il demanda M. le conseiller de Vercy. Une
voix, partant de la pice voisine, prvint la rponse en criant
d'entrer. Le garon montra la porte au visiteur et se retira.

Mais Marc, aprs avoir fait un pas en avant, s'arrta tout  coup sur le
seuil qui sparait les deux chambres. Au moment de parler  l'homme qui
allait dcider du sort d'Honorine, une angoisse douloureuse l'avait
saisi; il sembla hsiter.

Or, bien que cette hsitation n'et dur qu'un instant, elle donna le
temps au conseiller, qui se tenait prs du foyer, de se retourner et
d'apercevoir le garon de bureau. Il tressaillit, se leva  demi avec
une exclamation touffe et regarda autour de lui, comme s'il et
cherch une issue; mais s'apercevant que Marc venait de se dcider 
entrer, il se rejeta dans son fauteuil en relevant brusquement le collet
de velours qui garnissait son ample redingote verte.

Domin par sa proccupation inquite, le garon de bureau ne remarqua
pas ce singulier mouvement. Il s'avana avec un peu de timidit et
s'arrta, la tte nue,  quelques pas du conseiller. Ce dernier demeura
enfoui dans son collet et le mouchoir sur la bouche, de manire  ne
laisser voir que ses yeux.

--Monsieur le conseiller m'excusera si je le drange, dit Marc, en
s'assurant par un regard rapide qu'ils taient seuls; mais il s'agit
d'une affaire importante... je viens lui parler de sa pupille,
mademoiselle Honorine Louis.

M. de Vercy fit entendre une sorte de grognement et s'agita sur son
fauteuil.

--Monsieur le conseiller doit avoir reu une lettre signe Marc? reprit
le garon de bureau.

--Oui... je crois... me rappeler, murmura l'homme  la redingote verte.

--Ce Marc, c'est moi, Monsieur.

Le conseiller lana au visiteur, par-dessus son collet, un regard
flamboyant.

--Aprs? dit-il brusquement.

--Pardon, reprit le garon de bureau, un peu tonn des manires du
magistrat, mais j'avais promis  Monsieur des explications... que je
viens lui donner.

--Plus tard, plus tard! balbutia M. de Vercy, qui semblait prouver un
inexplicable malaise et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la
porte.

--Plus tard il ne sera plus temps, dit vivement Marc, le mariage de
mademoiselle Louis doit avoir lieu demain.

--Eh bien! qu'est-ce que a me fait? rpliqua l'homme  la redingote.

Marc ne put retenir un geste de surprise.

--Monsieur le conseiller a-t-il oubli qu'il est tuteur de mademoiselle
Honorine Louis, reprit-il vivement, et, qu' ce titre, il doit veiller
sur son avenir?

--Eh bien? demanda M. de Vercy.

--Eh bien! cet avenir est perdu si elle pouse son cousin, continua le
garon de bureau; car le mariage de M. de Luxeuil n'est qu'un moyen de
rparer sa ruine, un arrangement promis  ses cranciers,  sa
matresse.

En voyant l'agitation de M. de Vercy, qui s'tait lev:

--Je puis le prouver, continua-t-il, en levant la voix; que M. le
conseiller s'informe, je fournirai tous les moyens de connatre la
vrit. Je lui donnerai les adresses, les noms de ceux qu'il peut
interroger.

--Soit, dit le conseiller, qui venait d'entendre la porte de la premire
chambre s'ouvrir; crivez-les... sur cette table... je prendrai des
renseignements.

Marc, un peu dconcert du laconisme du tuteur d'Honorine, s'approcha en
hsitant de la table qu'il lui avait dsigne et s'assit pour crire.
Mais, tout en prparant lentement la plume et le papier, il
rflchissait  ce qu'il devait faire. M. de Vercy avait videmment un
motif pour viter toute explication, et, d'aprs son accueil, Marc
devait douter au moins de son zle, sinon de sa loyaut. Il se demandait
s'il fallait insister de nouveau ou chercher quelque autre moyen de
salut pour la jeune fille, lorsque ses yeux, en se levant, rencontrrent
la glace place vis--vis du bureau sur lequel il crivait. Tout  coup
sa plume s'arrta, et lui-mme demeura immobile de saisissement.

La scne qui se refltait dans cette glace avait, en effet, quelque
chose de trop trange pour ne pas fixer l'attention.

Le conseiller lui tournait le dos, mais il changeait des signes rapides
avec la personne qui venait d'entrer dans l'antichambre et dont on
distinguait de loin la livre. Il se retournait par instants pour
s'assurer que Marc ne pouvait le voir, puis recommenait des gestes qui
semblaient devoir signifier:

--Prenez garde! ne vous montrez pas... il est l...

Celui auquel les signes s'adressaient ne les comprit point, sans doute,
car il s'approcha  petits pas, et comme en hsitant, jusqu' l'entre
de la seconde chambre.

Au moment o sa grande taille s'encadra dans la baie de la porte,
l'homme  la redingote verte, furieux de ne pouvoir se faire
comprendre, lui montra les deux poings ferms et se retourna vers Marc
avec effroi.

Dans ce mouvement son collet se rabattit et laissa voir son visage tout
entier.

Le garon de bureau lcha la plume qu'il tenait, en poussant un cri. Il
venait de reconnatre Jacques le Parisien!

Ce qui suivit fut plus prompt que la parole ne peut le dire, aussi
prompt que la pense.

Au cri du garon de bureau qui s'tait lev d'un bond, l'homme en
livre, qui n'tait autre que Moser, avait enfin devin le danger et
referm la porte derrire lui, tandis que Jacques, fouillant dans la
poche de ct de sa polonaise, s'tait lanc vers Marc: celui-ci se
sentit frapp sous l'paule avant d'avoir pu songer  se mettre en
dfense. Il recula tourdi; un second coup, puis un troisime
l'abattirent.

Le Parisien se prcipita  deux genoux sur sa poitrine et lui enveloppa
la tte dans le tapis pour touffer ses gmissements.

--Est-y serfi? demanda Moser qui tait rest appuy contre la porte.

--Ferme, ferme vite! bgaya Jacques.

L'Alsacien fit faire un tour  la clef et accourut.

--Il pouge encore! dit-il en se penchant sur le garon de bureau.

--Le tourniquet, dit Jacques, dont la voix tait paisse et entrecoupe
comme dans l'ivresse.

Le Juif comprit; il releva le couteau que son compagnon avait laiss
tomber, passa le manche dans la cravate de Marc, et fit plusieurs tours.

La faible plainte du bless s'arrta aussitt; un frmissement convulsif
parcourut ses membres, puis tout resta immobile.

--C'est fait! dit Jacques en rejetant le tapis dont il lui avait couvert
le visage.

--a t engore blus fite que bour le gonseiller! fit observer Moser.

--Oui, reprit le Parisien; mais pour le conseiller on travaillait en
plein air, et il y avait la Loire  ct... tandis qu'ici... qu'est-ce
que nous allons faire maintenant de ce _ballot_?

Avant que l'Alsacien et en le temps de rpondre, un bruit de voix se
fit entendre dans la pice voisine.

Les deux assassins se redressrent pouvants.

--Il y a quelqu'un dans l'antichambre, dit Jacques, dont tous les
muscles du visage se crisprent.

--Faut bas oufrir! rpliqua le Juif, ple et les yeux grands ouverts.

--Ils savent que nous sommes ici!

--Ah! c'est frai, gomment sortir alors?

--Faudrait pouvoir cacher la chose, reprit le Parisien qui regardait le
cadavre, puis autour de lui.

Tout  coup ses yeux s'arrtrent sur une de ces armoires sous tenture,
destines  suspendre les vtements. Il la montra du doigt  l'Alsacien.

--L, murmura-t-il; vite, aide-moi!

Moser l'aida  soulever le corps sans mouvement et  le porter jusqu'
la garde-robe. Comme ils le dposaient on frappa doucement  la porte.

--Ne rponds pas, et referme les battants, dit le Parisien en courant au
tapis plein de sang qu'il roula dans un coin.

On frappa plus fort.

--Qui est l? demanda-t-il.

--C'est moi, monsieur le conseiller, dit la voix de Franoise; je viens
pour cette adresse du banquier...

--Du panquier! rpta le Juif; faut lui barler.

--Tout  l'heure! cria Jacques, je m'habille.

Et se tournant vers Moser:

--Essuie le sang, ajouta-t-il  voix basse; l, prs de la fentre.

--Et toi, relfe le gouteau, dit celui-ci.

--Il n'y a plus rien?

--Je crois.

--Ouvre alors.

--Bas encore, bas encore!... Faut bien regarder bartout... Si la betite
allait foir quq' chose...

--Tant pis pour elle, dit Jacques, dont la main serrait convulsivement
le manche du couteau; le garon qui la conduisait est redescendu... Quoi
qu'il arrive, j'empcherai bien la fille de nous vendre. Ouvre, je te
dis.

--Foil!

--Et surtout garde la porte; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Tout cela s'tait dit rapidement et  voix basse, tandis que le Juif
faisait disparatre les traces du meurtre; il se dirigea enfin vers la
porte qu'il ouvrit.

La grisette entra leste et riante.

--Tiens! o est donc monsieur Marc? demanda-t-elle en apercevant
seulement les deux, compagnons qu' leurs costumes elle prenait pour le
matre et le valet.

--Quel monsieur Marc? rpliqua Jacques d'une voix rauque.

--Eh bien! mais celui qui tait tout  l'heure avec monsieur le
conseiller, reprit Franoise en souriant; le garon de l'htel m'a dit
qu'il vous avait laisss ensemble.

--C'est-y pour le gercher que fous tes fenue? demanda Moser
brusquement.

--Non, dit la jeune fille tonne; mais je ne comprends pas comment il a
pu sortir.

En parlant ainsi, elle promenait autour d'elle un regard curieux, comme
si elle et encore espr apercevoir le garon de bureau. Jacques fit un
geste d'impatience.

--Tonnerre! vous voyez bien que nous sommes seuls! dit-il d'un ton
brutal; je suis press; finissons! Qu'est-ce que vous avez  me dire?

A cette violence inattendue, Franoise, qui n'avait point jusqu'alors
pris garde  son interlocuteur, releva la tte et fut frappe de
l'altration de ses traits.

--Pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante; je voulais...
j'tais venue...

--Pour l'adresse de M. Tufloc! interrompit Moser; fotre mari toit fous
l'afoir tonne?

--Pas encore, reprit Franoise timidement, et je venais justement pour
vous avertir que Charles ne pourrait vous voir avant demain.

--Au diable! interrompit Jacques en frappant du pied, ce serait trop
tard pour faire payer le billet.

--Trop tard! c'est bas bossible, s'cria le Juif, un pillet de garante
mille francs!

--Veux-tu aller le prsenter demain, toi, quand nous aurons quitt
l'htel, dit le Parisien en jetant un regard significatif vers
l'armoire...

Le Juif fit un geste de dsespoir.

--Imbcile! d'avoir attendu les renseignements de cette fille, reprit
Jacques avec une vritable rage.

--Elle tisait que son mari tait tans la panque! fit observer Moser.

--Oui, et grce  elle nous perdrons tout.

--C'est frai... c'est elle qui est gause...

Tous deux lancrent  Franoise un regard qui la fit trembler. Le
Parisien tait appuy au marbre de la chemine, ple et farouche, tandis
que Moser barrait l'entre. La grisette laissa tomber le carton qu'elle
tenait, et recula de quelques pas en essayant de se justifier d'une voix
entrecoupe; mais tout  coup elle s'interrompit.

Derrire elle, il lui avait sembl qu'un sourd gmissement sortait de la
muraille.

Elle se retourna glace de surprise et prta l'oreille.

Les deux associs avaient galement entendu la plainte et vu le
mouvement de la jeune fille, ils se lancrent un regard; Moser se
rapprocha de l'entre, tandis que le Parisien portait la main  la poche
de sa polonaise.

Il se fit une pause, et il y eut une attente terrible; mais tout resta
silencieux.

Persuade qu'elle s'tait trompe, Franoise balbutia de nouveau
quelques excuses, releva le carton qui lui tait chapp, et s'avana
vers la porte. Aprs avoir interrog Jacques du regard, l'Alsacien tira
sans affectation le verrou qu'il avait prcdemment pouss, et se rangea
pour la laisser passer. La grisette franchit rapidement l'antichambre et
disparut.

--Maintenant _donnons-nous la_ (prenons la fuite), dit prcipitamment le
Parisien en boutonnant sa redingote et saisissant prs de la chemine un
rotin plomb.

--Tu as l'archent, au moins? demanda Moser.

--Oui, et le portefeuille?

--Le foici.

--Allons, en route.

--Je fais, je fais, dit le Juif qui se mit  runir  la hte quelques
effets.

Mais voyant que Jacques partait sans l'attendre et avait dj gagn
l'escalier, il se dcida  tout abandonner et  le suivre.

Cependant Franoise, redescendue toute trouble, s'tait arrte  la
loge pour y demander Marc; on ne l'avait point vu sortir. Madame
Ouvrard, qui arriva dans ce moment, remarqua la pleur de la grisette et
demanda ce qu'elle avait.

--Ce sont vos voyageurs d'en haut... qui m'ont fait peur... rpliqua
Franoise haletante.

--Quels voyageurs?

--Ce conseiller, vous savez bien... et son domestique.

--Vous auraient-ils manqu, par hasard?

--Non... oh! non; mais ils se sont mis en colre parce que Charles ne
pouvait venir... et ils avaient un air... puis... il m'a sembl
entendre...

--Quoi donc?

--Rien... rien, dit la grisette en cherchant  sourire; c'est drle
comme il y a des jours o l'on se saisit pour peu de chose... vrai, j'ai
cru un moment qu'ils voulaient me faire du mal... mais voil qui est
fini... Seulement, je ne comprends pas comment M. Marc a pu repartir.

--Repartir, dit madame Ouvrard, c'est impossible; le cabriolet est
toujours l.

Franoise regarda  travers le vasistas de la loge.

--C'est pourtant vrai! s'cria-t-elle; comment a peut-il se faire?...
il n'y avait pourtant personne avec ces messieurs.

--Ah! mon Dieu! dans quoi que vous avez march, m'ame Charles?
interrompit la portire; vos pas marquent partout.

Franoise baissa les yeux et aperut, en effet, la trace de son
brodequin imprime sur le tapis de jonc.

--C'est une empreinte rouge et humide, reprit madame Ouvrard tonne...
on dirait du sang.

Franoise poussa un cri.

--Du sang... en haut... bgaya-t-elle; ah! mon Dieu!... et ce bruit que
j'ai entendu.

--Quel bruit? demanda l'htesse.

--C'tait comme un gmissement!...

Les trois femmes se regardrent.

--Allons, elle est folle! reprit madame Ouvrard, la peur lui aura fait
tinter les oreilles.

--Non, non, insista Franoise, je suis sre... et puis je me rappelle
maintenant... ils n'ont point ouvert tout de suite... et quand je suis
entre  la fin, ils avaient un air!... Oh! ce ne sont pas des voyageurs
comme les autres, madame Ouvrard.

--Mon Dieu! reprit l'htesse, que le trouble de la jeune ouvrire
commenait  gagner, sans qu'elle voult l'avouer, s'il ne faut que cela
pour vous rassurer, je puis envoyer Olivier au numro 47 o ils
logent...

--Les voil qui sortent! interrompit vivement la portire.

Franoise et madame Ouvrard avancrent la tte. Moser et Jacques
franchissaient rapidement la porte cochre.

--Ils ont l'air de s'enfuir, dit celle-ci frappe de leur prcipitation.

--Et ils n'ont point remis la clef, fit observer la portire.

Madame Ouvrard sonna vivement; deux garons accoururent.

--La double clef du numro 47? demanda-t-elle.

Un des garons alla la prendre et tous montrent ensemble 
l'appartement indiqu.

Ils ouvrirent la premire porte et traversrent la pice qui servait
d'antichambre sans rien remarquer; mais arrivs  la seconde, madame
Ouvrard fut frappe du dsordre dans lequel Jacques et Moser l'avaient
laisse. Elle approcha du bureau et aperut sur le carreau quelques
traces de sang mal essuy; ce sang formait une trane encore humide
jusqu' l'armoire dont la clef avait t emporte; mais un garon
souleva, avec effort un battant qui s'ouvrit et laissa voir le corps
sanglant de Marc.

       *       *       *       *       *

Aprs le premier moment d'pouvante, le commissaire et le mdecin furent
appels. Le premier dressa procs-verbal tandis que le second
s'efforait de ranimer le garon de bureau qui donnait encore quelques
signes de vie. Franoise,  qui la possibilit d'tre utile avait rendu
tout son courage, l'aida avec autant d'intelligence que de zle, et,
grce  leurs soins, le bless finit par reprendre ses sens.

Ses regards, aprs avoir flott un instant, s'arrtrent sur la
fleuriste et il lui tendit la main.

--Voyez, voyez, il me reconnat, s'cria-t-elle avec ravissement; pas
vrai, monsieur Marc, que vous me reconnaissez?

Celui-ci fit, de la tte, un signe affirmatif.

--Si le bless a recouvr ses facults, dit le commissaire en
s'approchant, nous allons procder  l'interrogatoire...

--Je m'y oppose! interrompit le mdecin; dans l'tat o il se trouve, la
plus lgre fatigue peut tre funeste.

--Je ferai observer  monsieur le docteur que le moindre retard peut
tre irrparable, rpliqua vivement le premier interlocuteur; si la
victime a peu d'instants  vivre on aura perdu l'occasion d'obtenir
d'elle de prcieuses lumires.

--Pour le moment, reprit le mdecin, il s'agit avant tout de secourir un
tre qui souffre.

--Il s'agit avant tout de punir des coupables, Monsieur, ajouta le
commissaire.

--Je dclare que vous ne l'interrogerez pas! s'cria le docteur.

--Je dclare contradictoirement que je l'interrogerai! rpliqua le
commissaire.

--Mon Dieu! vous allez le tuer avec vos discussions, interrompit
Franoise;  quoi sert de dire qu'il faut ou qu'il ne faut pas
l'interroger, est-ce que vous ne voyez pas que le pauvre cher homme veut
parler sans pouvoir; ses lvres remuent et on n'entend rien.

Le commissaire et le docteur constatrent la justesse de la remarque, en
se penchant sur le bless.

--Dans ce cas, dit le premier, je vais clore mon procs-verbal par la
dclaration que ledit Marc, interpell, s'est trouv hors d'tat de
rpondre. A-t-on fait demander un brancard?

--Il vient d'arriver, rpliqurent plusieurs voix.

Le commissaire runit ses papiers.

--Alors c'est  M. le docteur d'indiquer les prcautions  prendre pour
le transport du bless, dit-il enfermant son portefeuille de maroquin.

--Mon Dieu! qu'on le porte le plus doucement possible, rpliqua le
mdecin, qui, du moment qu'on cessait de lui disputer le patient,
n'avait plus de raison pour y tenir.

Il mit ses gants, le commissaire prit son chapeau, et tous deux
sortirent sans se saluer.

Le lendemain, toute la presse parisienne racontait l'vnement arriv 
l'_Htel des trangers_.

On lisait d'abord dans les journaux ministriels:

Un meurtre dont les circonstances ne sont point encore connues, vient
d'tre commis dans un des htels de la rue Richelieu. Aussitt que le
commissaire du quartier, M. Levasseur, en a t averti, il s'est
transport sur les lieux et a procd  l'information du crime avec son
zle et son intelligence accoutums. Les amliorations apportes dans
les services de sret publique par la prsente administration, ne
permettent point de douter que l'on n'arrive  la dcouverte des
coupables.

Puis, dans les journaux de l'opposition:

Encore une nouvelle preuve de l'incurie du Pouvoir pour tout ce qui
intresse la fortune ou la vie des citoyens.. Un homme vient d'tre
assassin et dpouill en plein jour, dans un des htels de la rue
Richelieu; M. le docteur Arnout, qui demeure vis--vis, au numro 24, a
t heureusement averti sur-le-champ, et grce  son habilet le bless
a pu tre rappel  la vie.

Cependant Franoise, reste seule prs du garon de bureau, avait aid 
le placer sur le brancard, et l'avait suivi jusqu' l'hpital. Arrive
l, elle voulut prendre cong de lui en promettant de revenir le
lendemain.

Mais cette promesse sembla rveiller chez Marc toute une srie de
souvenirs; il fit un effort pour relever la tte, et ne put lui faire
quitter le traversin qui la soutenait. Une expression de dsespoir
crispa ses traits.

--Ne craignez rien, rpta Franoise, persuade qu'il ne l'avait pas
comprise; je reviendrai demain, vous dis-je... et de bonne heure!

Le bless tendit les mains avec angoisse et voulut parler, mais les
paroles n'arrivrent  l'oreille de Franoise que connue un murmure
inintelligible. Elle se pencha sur le brancard.

--Allons, tranquillisez-vous, cher monsieur Marc, dit-elle d'un accent
attendri; tout ira bien... Vous voudriez me dire quelque chose, n'est-ce
pas... est-ce pour me demander d'avertir  votre bureau?... ou de
veiller  votre chambre... Non, mon Dieu! quoi donc alors?...

L'expression du bless tait dchirante  voir; ses lvres s'agitaient
pour parler, ses paupires tremblaient et tout son visage tait
contract par un effort suprme! enfin, la continuit de cet effort
brisa le sceau glac qui fermait ses lvres; un faible son arriva
jusqu' la jeune ouvrire, qui se pencha davantage et sentit mourir 
son oreille le nom du duc de Saint-Alofe!

C'tait lui que le bless voulait voir; elle courut  la rue des Morts
pour le lui ramener.




XXVI.

La mre Louis.


Depuis le consentement arrach  Honorine et la rsolution prise par
celle-ci de persister dans son sacrifice, tout avait march au gr
d'Arthur et de sa mre. La veille du mariage tait arrive sans que l'on
et entendu parler de M. de Vercy, et de Luxeuil se rjouissait d'un
retard qu'il ne pouvait comprendre, mais dont il esprait bien profiter.

Il venait de quitter le notaire charg du contrat de mariage, aprs
avoir longtemps discut avec lui et la comtesse toutes les dispositions
qui pouvaient tre introduites dans l'acte,  son avantage, et il allait
sortir lorsqu'un domestique annona:

_M. le docteur Vorel avec la mre Louis._

La foudre tombant aux pieds de la comtesse et de son fils et caus, 
tous deux, moins de saisissement. Ils se levrent d'un mme mouvement et
voulurent faire rpter les noms; mais la porte fut tout  coup pousse
avec fracas et laissa voir les deux personnages qu'on venait d'annoncer.

Les annes avaient pass sur M. Vorel, sans laisser de traces trop
sensibles; elles ne lui avaient donn ni la maigreur ni l'embonpoint
qu'amne habituellement la vieillesse. C'tait toujours le mme homme,
sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tte seule,
devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux
grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vnrable qui rendait
l'expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable
aux vrais observateurs. Quant  la mre Louis, c'tait une grosse femme
tanne par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des
paysannes normandes dans toute sa splendeur.

La comtesse et Arthur taient rests ptrifis  l'autre extrmit du
salon, lorsque la paysanne les aperut.

--Ah! ah! a doit tre a le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en
quittant le bras de Vorel.

--Vous ne vous trompez pas, ma mre, rpliqua celui-ci, qui salua
profondment; c'est madame la comtesse et M. de Luxeuil.

--C'est a le _marieux_, s'cria la mre Louis en riant; eh bien! y me
va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand'mre, mon
garon.

Arthur se contenta d'incliner lgrement la tte.

--C'est l tout ce que tu me fais _d'agriotes_[G] (caresses), s'cria la
mre Louis scandalise.

--Pardon, ma mre, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante;
mais notre arrive est si inattendue.

--Inattendue... rpta aigrement la vieille femme; quand ils m'ont
invite c'tait donc pour me faire _chaper_ (promener)? Alors ils n'ont
qu' le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la _fieule_; je suis sa
grand'mre. Aprs tout, on ne peut pas l'pouser contre mon gr; et,
comme on dit au pays:

    Fille fiance
    N'est pas marie.

A cette espce de menace, la comtesse fit un mouvement.

--Que madame Louis nous excuse, dit-elle avec un effort visible, mais
comme sa lettre ne disait point qu'elle dt venir...

--Je crois bien, interrompit la grosse femme, je voulais vous _sourguer_
(surprendre); mais si c'est comme a que vous recevez les gens, on peut
_retrousser pignole_. (s'en aller) avec son _fait_ et sans signer au
contrat.

Ces derniers mots, prononcs avec une irritation criarde, rappelrent
brusquement  la comtesse et  son fils ce que l'on pouvait attendre de
la mre Louis. Ils se consultrent de l'oeil, changrent un signe, et
leur froideur disparut  l'instant mme, comme par enchantement.

--Que dites-vous l, s'cria madame de Luxeuil, qui courut  la vieille
femme et la prit par les mains, vous en retourner!... Ah! nous sommes
trop heureux que vous vous soyez dcide  venir... Mais, nous
l'esprions si peu, qu'au premier moment j'ai t tout tourdie... j'ai
cru que je me trompais... Asseyez-vous donc, chre madame Louis... et
vous, docteur...

--Merci, merci, ce n'est pas la peine, dit la mre Louis qui se laissa
conduire de mauvaise grce jusqu' la causeuse.

--Vous tes arrive aujourd'hui? interrompit madame de Luxeuil en
s'adressant  Vorel.

--A l'instant, madame la comtesse, rpondit le mdecin..

--Mais madame Louis doit avoir besoin de repos, interrompit vivement
Arthur; il faut faire prparer sa chambre.

Et il tira violemment le cordon de la sonnette.

--C'est inutile! rpliqua la paysanne, dont le mcontentement n'tait
point apais.

--Madame Louis prfrerait peut-tre prendre quelque chose, dit la
comtesse avec empressement; un bouillon, par exemple!

--Non, dit la vieille femme.

--Du caf, alors?

--Non, non.

--Une ctelette et du Madre! proposa Arthur.

La figure de la mre Louis se drida un peu.

--Du Madre! rpta-t-elle, en se tournant vers le docteur; j'ai jamais
bu de a; est-ce que c'est bon, mon _mire_ (mdecin)?

Vorel fit un signe affirmatif.

--Voyons donc la ctelette... et le... comme il a dit, le jeune gars...
Puisqu'on est  Paris, faut faire un peu de _riotte_.

Madame de Luxeuil donna les ordres ncessaires au valet qui venait
d'entrer. Honorine, avertie, arriva bientt mue et se jeta dans les
bras de sa grand'mre en sanglotant.

--Eh bien! qu'est-ce qu'elle a donc! s'cria la paysanne, en
l'embrassant; a la fait pleurer de me voir!... Allons, allons, veux-tu
bien essuyer tes yeux, petiote; ne geins pas comme a; je suis tout
plein contente; sois contente _itou_ (aussi).

Et elle l'embrassa de nouveau.

Mais dans la disposition o se trouvait Honorine, la brusque arrive de
sa grand'mre tait comme un choc inattendu qui avait tout remu au fond
de ce coeur bourrel; ses larmes, loin de s'arrter sous les caresses
de la paysanne, semblrent redoubler.

--Est-elle _picheline_ (pleureuse) au moins, dit la mre Louis, en se
laissant gagner, sans savoir pourquoi,  l'attendrissement de sa
petite-fille; voyons, en voil assez, ma _nerchibotte_ (petite); est-ce
qu'on n'est pas contente donc de se marier?

Honorine qui tait  genoux sur un tabouret, aux pieds de la vieille
femme, lui baisa les mains.

--a n'est pas une rponse, continua la mre Louis intresse malgr
elle; allons, Honorine, il ne faut pas tant de beurre pour faire un
quarteron; rponds oui ou non.

--Voici les ctelettes et le Madre, interrompit Arthur, qui vit le
domestique paratre avec un plateau.

Cette diversion inattendue changea le cours des ides de la mre Louis;
elle tourna les yeux vers le djeuner que l'on venait de poser sur un
petit guridon de laque, et cette expression de gourmandise comprime,
particulire aux paysans, illumina tous ses traits.

--Ah! c'est dj prt, dit-elle; eh bien!  la bonne heure! il n'y a pas
moyen de _muler_ (bouder) quand on voit un pareil festin.

Et comme Honorine se penchait sur son paule, elle continua en la
forant  se relever:

--Allons, il y a temps pour tout; ma _fieule_, voil assez d'_oremus_;
tu vas manger une bouche avec moi.

Honorine s'excusa.

--A ton ide, reprit la vieille, qui ne voulait point perdre en
explications un temps qu'elle pouvait mieux employer; ton oncle, lui,
acceptera. Pas vrai, mon _mire_, que vous profiterez de la bonne
occasion? c'est son droit, voyez-vous; car, comme dit le proverbe:

S'il pleut sur le cur, il dgoutte sur le vicaire.

La manie des proverbes normands tait une des infirmits de la vieille
paysanne.

M. Vorel s'inclina en signe d'assentiment, et se mit  table avec sa
belle-mre.

Celle-ci trouva tout excellent, surtout le Madre qu'Arthur lui versa,
et auquel elle revint avec une persistance qui finit par alarmer madame
de Luxeuil. La gaiet de l'ancienne meunire devenait  chaque instant
plus bruyante et plus communicative; elle s'cria enfin, en frappant sur
les genoux de la comtesse:

--Pardi! vous tes une bonne chrtienne, mam' Luxeuil, et qui avez pas
de _grecquerie_ (avarice); j'aime a, moi; aussi, je vous le revaudrai.
Vous verrez ce que je ferai pour la _petiote_ et pour le gars; quque
chose qui les aidera! car tout le monde a besoin d'aide: on aide bien au
bon Dieu  faire le bon bl.

La comtesse et Arthur voulurent la remercier, mais elle les interrompit
en disant qu'il fallait attendre au lendemain, aprs la noce, que pour
le quart d'heure c'tait assez _jacasser_ et qu'elle voulait se reposer.

Madame de Luxeuil proposa de la conduire  l'appartement qu'elle devait
occuper.

--Non pas vous, dit la grosse femme que le vin de Madre avait rendue
grillarde, mais votre jeune gars: je veux qu'il soit mon _valantin_
(galant); sans te faire tort, pourtant, _fieule_, ajouta-t-elle en se
tournant du ct d'Honorine; je ne le garderai pas longtemps: ce qui
vient de flot s'en va de mare.

Et se retournant vers le docteur:

--Eh bien! mon _mire_, est-ce que vous ne voulez pas vous mettre aussi
un peu en _galatine_ (vous coucher)? Vous devez avoir besoin de dormir,
car vous tes tout _vque d'Avranche_ (tout absorb).

M. Vorel dclara qu'il prfrait jouir de la compagnie de madame de
Luxeuil, et la mre Louis sortit avec Arthur.

Mais celui-ci ne tarda point  revenir, en annonant que la vieille
paysanne avait trouv une _payse_ parmi les servantes de l'htel et
qu'il les avait laisses ensemble parlant patois. La comtesse ne put
retenir un geste de contrarit; le mdecin sourit.

Bien qu'il et jusqu'alors gard le silence, rien ne lui avait chapp.
Il avait seul dcid la mre Louis  faire le voyage de Paris, et ce
voyage n'tait point pour lui sans motifs; mais il voulait, avant tout,
bien connatre le terrain et savoir par quel ct on pouvait s'avancer.
Ds le premier coup d'oeil, il crut comprendre que le mariage projet
souriait peu  la jeune fille. Quelques questions adroites achevrent de
le convaincre et il laissa voir qu'il l'avait devin.

La comtesse et Arthur, qui connaissaient l'habilet du docteur, furent
srieusement effrays. La premire se hta de saisir un prtexte pour
faire sortir Honorine.

M. Vorel la suivit du regard jusqu' ce qu'elle et disparu.

--C'est singulier, dit-il, avec une sorte d'hsitation, mais je ne
trouve point  notre chre nice la joyeuse motion que donne
habituellement l'approche du mariage; elle parat triste, tourmente; on
dirait qu'elle cache un secret toujours prt de faire explosion.

--Honorine! s'cria madame de Luxeuil, qui cacha son inquitude sous un
air de gaiet; en vrit, docteur, vous la trouvez triste?... vous
pensez qu'elle cache un secret!... ah! ah! ah! mais vous n'avez donc
jamais vu de jeune fille qui se marie?

--Il se peut que je sois,  cet gard, mauvais observateur, dit Vorel
avec humilit; mais, en tout cas, on pourrait interroger la jeune fille,
et si sa grand'mre voit comme moi... de travers, vous pouvez compter
qu'elle n'y manquera pas.

--Et quand elle le ferait, reprit Arthur avec impatience; le docteur
pense-t-il donc que nous ayons fait violence  ma cousine?

Vorel le regarda  travers ses lunettes bleues.

--Je suis persuad du contraire, dit-il avec une lenteur et une
immobilit dont l'expression contredisait videmment sa protestation; le
choix de notre chre nice n'a pu tre dtermin par aucune menace, ni
par aucune captation, il a t compltement libre; mais monsieur de
Luxeuil sait comme moi que la volont d'une jeune fille est variable.

--Que voulez-vous dire, Monsieur?

--Je veux dire que si la grand'mre Louis se mettait  interroger sa
petite-fille sur son air triste, c'est une supposition... et que
celle-ci exprimt, par hasard, le dsir de voir ajourner le mariage...
ou d'y renoncer... je fais encore une supposition... la grand'mre
serait capable de tout rompre.

Arthur fit un mouvement.

--Oh! c'est une femme terrible, ajouta Vorel d'un air paterne, et elle
n'coute jamais que son inspiration...

--Vous oubliez qu'elle a donn son consentement, fit observer madame de
Luxeuil.

--Sans doute, sans doute, rpliqua le mdecin avec dfrence; mais
madame la comtesse comprend bien que ce consentement deviendrait inutile
si notre chre nice changeait d'avis... Il est bien entendu que c'est
toujours une supposition...

--Dont monsieur Vorel voudrait faire une ralit! acheva Arthur qui
tait  bout de patience.

Le mdecin feignit l'tonnement.

--Moi, dit-il: monsieur de Luxeuil ne me rend pas justice; nul ne dsire
au contraire plus vivement que moi la conclusion de son mariage...
d'autant qu'il me permettra de terminer une affaire qui m'occupe depuis
longtemps.

La mre et le fils changrent un regard; ils venaient de comprendre le
but du voyage de Vorel.

--Monsieur le docteur devait dbuter par cet aveu, dit madame de Luxeuil
d'un ton railleur.

--Je tche de commencer par le commencement, madame la comtesse,
rpliqua le docteur avec le sourire quivoque dont il avait l'habitude.

--Et peut-on savoir de quoi il s'agit? demanda Arthur.

--Mon Dieu, rien de plus simple! La baronne possdait en Touraine une
petite fort enclave dans un domaine appartenant  mon fils, du chef de
sa mre, et que je voudrais acqurir  des conditions raisonnables.
Jusqu' prsent la minorit d'Honorine a t un obstacle; mais dsormais
je puis traiter avec monsieur de Luxeuil.

--Soit, dit Arthur, aprs le mariage.

--Oh! non, reprit Vorel en souriant, aprs le mariage il serait trop
tard; une rdaction de contrat troublerait les enchantements de la lune
de miel; puis, je repars sur-le-champ. Je voulais proposer au contraire
 monsieur de Luxeuil de tout rgler aujourd'hui.

--Aujourd'hui, rpta Arthur; mais je n'ai encore aucun droit.

--Qu'importe? L'acte peut tre post-dat de deux jours; le notaire de
madame la comtesse connat trop bien les affaires pour se refuser  un
pareil arrangement.

--Cependant, Monsieur...

--Allons, ne me refusez pas, interrompit le mdecin avec son sourire
embarrassant, c'est un moyen de m'obliger  faire des souhaits pour que
ce mariage ne rencontre aucun obstacle, et je suis gnralement heureux
dans ce que je souhaite.

Arthur parut hsiter.

--J'ai avec moi l'argent, ajouta Vorel, voudriez-vous m'obliger  le
remporter?

L'ide d'un paiement immdiat dcida de Luxeuil.

--Eh bien, soit, pardieu! dit-il; puisque vous voulez que je vende
d'avance la peau de l'ours, allons chez le notaire et nous discuterons
le prix.

Lorsqu'ils revinrent tous deux quelques heures aprs, la vente de la
fort tait conclue, et leurs deux signatures donnes; quant  celle
d'Honorine, M. Vorel se faisait fort de l'obtenir.

La jeune fille se trouvait, en effet, dans une situation d'esprit qui ne
lui permettait gure de rien dbattre ni de rien refuser. Arrive au
moment d'accomplir le sacrifice, son courage avait fait place  une
sorte de stupeur rsigne. Elle se laissa parer sans motion, sans
regret, sans effroi; elle avait cess de sentir et de penser. La mre
Louis avait beau lui rpter qu'elle allait avoir un _fel gars_ (brave
garon) pour mari, et qu'une pouseuse devait avoir la mine plus
_acoquete_ (frache), Honorine rpondait affirmativement  tout, mais
sans avoir compris ce qu'on lui disait, ni ce qu'elle rpliquait
elle-mme. Enfin, l'heure venue, elle descendit au salon o attendaient
le notaire et les tmoins. C'taient le marquis de Chanteaux, le prince
Dovrinski, Marquier et de Cillart. Le contrat de mariage fut lu sans
donner lieu  aucune observation; mais au moment de signer, la mre
Louis prit la parole.

--Un instant, s'cria-t-elle: maintenant que le grand noir a fini, c'est
 mon tour. Vous avez mis l tout ce que les pouseurs se donnaient l'un
 l'autre... en fortune s'entend... eh bien! ajoutez un article pour la
mre Louis.

Le notaire s'inclina et prit une plume.

--Mettez, reprit la paysanne en se rengorgeant, que le jour o la petite
aura son premier, la grand'mre promet d'envoyer pour le trousseau deux
cents cus!...

Ces mots avaient t prononcs d'un air de majest si triomphante que le
notaire crut avoir mal compris.

--Pardon, madame, reprit-il; vous avez dit?...

--Deux cents cus! rpta la mre Louis, en appuyant sur chaque syllabe.

Le notaire promena autour de lui un regard embarrass.

--crivez, crivez, Monsieur, dit Arthur, qui cachait son
dsappointement sous une gaiet force; les petits prsents
entretiennent l'amiti. Madame Louis m'a, en outre, promis ma provision
de _mascapi_ (confiture de pomme).

--Et je ne m'en ddis pas, mon gars, continua la paysanne, qui n'avait
point saisi la raillerie; je vous l'enverrai toutes fois et quantes il y
aura du cidre, comme on doit en avoir cette anne, car vous connaissez
la rgle:

    Anne venteuse
    Anne pommeuse.

Seulement faut pas parler du mascapi dans l'acte; parce que je veux
envoyer a d'amiti!...

L'addition demande par la mre Louis une fois faite, les signatures
furent donnes, et l'on vint avertir que les voitures taient atteles.

M. le marquis de Chanteaux s'avana vers Honorine le sourire sur les
lvres; mais,  ce moment suprme, la vie, pour ainsi dire suspendue
chez la jeune fille, se rveilla brusquement: elle eut tout  coup
conscience de ce qui venait d'avoir lieu, de ce qui se prparait, et
elle se sentit glace d'pouvante.

Le marquis resta quelques instants devant elle, le bras tendu, et rpta
l'annonce qui venait d'tre faite; mais Honorine, ple, les yeux fixes,
les deux mains crispes sur les bras du fauteuil, demeura immobile. Une
crise terrible s'oprait en elle. Prs d'accomplir le sacrifice accept,
une de ces rpugnances, qui sont comme l'instinct de conservation de
l'me, venait d'anantir subitement son courage. En vain la volont
luttait, en vain elle se rptait il le faut! il le faut! une force
invincible la retenait enchane.

M. de Chanteaux, dconcert de son silence et de son immobilit, se
tourna vers madame de Luxeuil, qui s'approcha vivement et voulut lui
prendre la main; elle tait raide et glace! La comtesse essaya de
l'encourager par quelques paroles affectueuses; la jeune fille
n'entendait plus: l'espce de combat que se livraient en elle deux
puissances contraires, tait au-dessus de ses forces; aprs quelques
instants d'une apparente insensibilit, ses lvres plirent, sa tte
flottante se renversa et elle s'vanouit.

Il y eut un moment d'effroi parmi les assistants; mais M. Vorel les
rassura. Il fit transporter la jeune fille dans une pice voisine et
revint bientt avec madame de Luxeuil, en annonant qu'elle avait repris
ses sens et qu'un repos de quelques instants suffirait pour la remettre.
Arthur s'excusa prs des tmoins de ce retard imprvu et, pour rendre
l'attente plus facile, leur proposa d'entrer chez lui, o ils pourraient
parcourir les journaux, tandis que la mre Louis,  qui l'accident de sa
petite fille _avait tourn le coeur_, passait  l'office _pour prendre
quelque chose_.

Rests seuls, la comtesse et le docteur allaient retourner prs
d'Honorine, quand la porte du salon s'ouvrit tout  coup  deux
battants: le domestique entra et annona  haute voix: MONSIEUR LE DUC
DE SAINT-ALOFE.




XXVII.

L'ide fixe.


En renonant au nom de M. Michel, le vieillard avait galement quitt le
costume sous lequel nous l'avons jusqu' prsent montr aux lecteurs, le
pantalon  pied se trouvait remplac par une culotte de casimir blanc,
serre sur les bas de soie au moyen d'une boucle de vermeil, et la
douillette fourre, par un habit bleu,  collet troit, qui laissait
voir un gilet de piqu, couleur paille. Sa cravate de batiste, jaunie
par le temps, tait brode aux coins et retombait sur un jabot de
Malines presque droit; enfin la chaussure dcouverte et arrondie avait
pour ornement une petite cocarde de ruban noir satin.

C'tait un costume de l'Empire avec toute cette fracheur fltrie des
vtements longtemps conservs sans qu'on en ait fait usage, et il ne
fallait pas moins que la physionomie austre du vieillard pour lui ter
ce qu'il pouvait avoir de ridicule et de surann.

A ce nom de Saint-Alofe annonc par le laquais, madame de Luxeuil
s'tait dtourne stupfaite; mais en apercevant le duc dans le mme
costume qu'il portait lors de leur dernire rencontre, elle le reconnut
sur-le-champ, malgr les ravages des annes, et poussa une exclamation
d'pouvante.

L'arrive de M. de Saint-Alofe dans un pareil moment avait, en effet,
quelque chose de si redoutable que toute sa prsence d'esprit
l'abandonna; elle demeura debout  la mme place et comme hallucine par
un fantme.

Cependant le duc, s'tant avanc lentement vers elle, s'inclina; par un
mouvement machinal la comtesse rendit le salut, lui montra un fauteuil
et se laissa retomber elle-mme sur la causeuse qu'elle occupait un
instant auparavant.

Jusqu'alors aucune parole n'avait t change. Vorel, tonn, regardait
alternativement madame de Luxeuil et le duc; enfin celui-ci, qui tait
rest debout comme s'il et attendu la sortie du mdecin, se tourna vers
la mre d'Arthur.

--Je crains que ma visite ne paraisse importune, dit-il avec une
froideur polie; je sais qu'elle interrompt une solennit de famille...

--Il est vrai, balbutia madame de Luxeuil en s'efforant de se remettre;
c'est aujourd'hui que mon fils se marie; le contrat vient d'tre
sign...

--Dj! interrompit le duc; vous avez fait diligence, madame la
comtesse.

--Loin de l, Monsieur, reprit madame de Luxeuil qui, en parlant,
retrouvait peu  peu son sang-froid; nous sommes au contraire en retard,
et depuis longtemps les tmoins attendent...

--Ah! vous avez les tmoins, rpta le duc en regardant fixement la
comtesse; et... parmi eux, Madame, s'en trouve-t-il un qui puisse tre
pour mademoiselle Honorine Louis un dfenseur clair et srieux?

--Un dfenseur... Qui vous fait supposer qu'elle en ait besoin,
Monsieur?

--Sa position, madame la comtesse, et surtout son ge qui lui donne
droit  l'appui d'un tuteur.

--Aussi avions-nous espr M. de Vercy, fit observer madame de Luxeuil;
mais, malgr ses promesses, il n'est point arriv...

--Et il n'arrivera pas, ajouta le vieillard avec gravit; car M. le
conseiller de Vercy est mort assassin!

La comtesse jeta un cri.

--Assassin! rpta-t-elle; o cela? grand Dieu!

--M. de Vercy a succomb en chemin, reprit le duc, sous les coups de
deux misrables qui se sont ensuite prsents  Paris,  sa place, dans
l'espoir de se faire payer des sommes qui lui taient dues. Un homme les
a reconnus, ils l'ont frapp, et c'est en coutant tout  l'heure son
interrogatoire que j'ai tout appris.

La mre d'Arthur joignit les mains avec une exclamation d'horreur.

--La mort a subitement priv mademoiselle Honorine Louis de son appui,
continua M. de Saint-Alofe; voil pourquoi je viens ici prendre sa place
et rclamer prs d'elle mes droits de premier tuteur.

Madame de Luxeuil parut plus saisie que surprise. Ds l'apparition du
duc elle avait pressenti qu'il arrivait pour s'entremettre et faire
obstacle au mariage d'Arthur: mais uniquement proccupe d'une crainte
que le lecteur connatra bientt, elle n'avait point song au titre
qu'il venait d'invoquer, aussi se trouva-t-elle, pour ainsi dire, prise
au dpourvu. Cependant, elle s'effora d'chapper  son embarras par
l'audace.

--Monsieur le duc n'espre point, sans doute, nous faire prendre au
srieux ses prtentions, dit-elle avec hauteur; dans quelques instants,
mademoiselle Honorine Louis portera un nom qui lui rendra inutile toute
protection trangre.

--Mais elle ne le porte point encore, madame la comtesse, objecta M. de
Saint-Alofe, et d'ici l, vous ne pouvez repousser la demande que je
viens vous faire.

--Et quelle est-elle, Monsieur?

--Oblig, par mon devoir, de veiller sur la pupille que M. de Vercy ne
peut plus protger, je dsire l'entretenir ici une fois, une seule, mais
sans tmoins, sans interruptions et librement.

Les traits de la comtesse s'assombrirent.

--Et dans quel but cet entretien? reprit-elle.

--Un autre refuserait peut-tre de le dire, rpliqua le vieillard, mais
je crois devoir la vrit  madame la comtesse. Je veux voir la jeune
fille dont l'avenir va s'engager, pour savoir si cet engagement est
spontan, rflchi; si elle connat bien celui qu'elle pouse; si ce
mariage, enfin, est une libre prfrence ou une condition qu'elle subit.

--Et vous avez pens que nous pourrions permettre cet injurieux examen?
s'cria madame de Luxeuil.

--J'ai pens que madame la comtesse comprendrait la ncessit de s'y
soumettre, dit M. de Saint-Alofe toujours calme.

--Jamais! Monsieur, jamais! interrompit la mre d'Arthur. Toutes les
conditions exiges par la loi ont t remplies; nul ne peut s'opposer
dsormais  ce mariage, et monsieur le duc moins que tout autre, car le
titre de tuteur qu'il invoque, son absence le lui a fait perdre: ni mon
fils ni moi ne reconnaissons son autorit, et nous n'avons rien 
dmler avec lui.

--Vous pouvez, en effet, contester mes droits, dit le vieillard
tranquillement, les annuler peut-tre; je ne me suis fait  cet gard
aucune illusion; mais, avant que les juges aient dcid entre nous, tout
projet de mariage devra demeurer suspendu, et c'est l, pour le moment,
ma seule prtention.

--Et si nous passons outre, Monsieur? demanda madame de Luxeuil avec une
ironie emporte.

--Alors, rpta le duc d'un ton ferme, je vous suivrai devant l'officier
de l'tat civil, et, l, publiquement, toutes portes ouvertes et le
testament de la baronne  la main, je dclarerai m'opposer  la
clbration du mariage; j'interrogerai tout haut mademoiselle Honorine
Louis, je lui dirai les vrais motifs de la recherche de son cousin; je
l'avertirai du sort qui l'attend, et si elle doute, je lui offrirai des
preuves.

--Des preuves!

--Les voici! des lettres crites par votre fils  la matresse que son
mariage doit enrichir! Vous voyez que rien ne me manque, et que je suis
assez fort pour n'avoir pas besoin de vous surprendre.

Le vieillard parlait avec une fermet nette et sre d'elle-mme qui
pouvanta la comtesse. Rien ne pouvait l'empcher de faire ce qu'il
venait d'annoncer, et, s'il le faisait, tout tait videmment perdu.
Aussi, madame de Luxeuil demeura-t-elle un instant tourdie; puis,
passant, comme toutes les femmes, du saisissement au dpit, elle chercha
 masquer ses craintes sous des paroles de menace.

Mais Vorel l'interrompit. Il s'tait born, jusqu'alors, au rle
d'auditeur silencieux, regardant alternativement les deux
interlocuteurs; lorsqu'il comprit enfin, au trouble irrit de la mre
d'Arthur, que le danger devenait srieux, il prit  son tour la parole.

--Pardon, dit-il vivement, mais comme oncle de mademoiselle Honorine
Louis, je crois avoir droit de prendre part  ce dbat. La rsolution
que vient d'annoncer M. le duc ne pourrait s'accomplir sans un scandale
galement fcheux pour tout le monde, et nous devons l'viter  tout
prix.

M. de Saint-Alofe fit un signe d'assentiment.

--J'ajouterai, reprit le docteur, que la demande adresse par lui 
madame la comtesse me parat trop juste pour pouvoir tre repousse.

Madame de Luxeuil le regarda avec surprise.

--Quoi! s'cria-t-elle, vous voulez que je consente  un
interrogatoire...

--Que vous ne pouvez craindre, madame la comtesse, interrompit
rapidement Vorel; les inquitudes de M. le duc, bien que mal fondes,
j'en ai la certitude, sont excusables; je les approuve, et s'il le faut,
j'appuierai sa prire.

Madame de Luxeuil voulut protester.

--Oh! de grce, ne persistez pas dans votre refus, reprit le docteur
avec un accent marqu qui rendit la comtesse attentive; une plus longue
rsistance justifierait des soupons qu'il faut dissiper. Je demanderai
seulement  M. le duc, comme mdecin, de retarder cette entrevue de
quelques instants. L'motion de cette journe a dj prouv
mademoiselle Honorine; elle vient de s'vanouir et se trouve encore dans
un tat nerveux qui rendrait toute agitation nouvelle dangereuse.

Le duc rpondit qu'il avait appris, en arrivant  l'htel,
l'vanouissement de la jeune fille, et qu'il attendrait tout le temps
ncessaire.

--Dans ce cas, reprit Vorel, en tirant un portefeuille et crivant
quelques mots au crayon, que madame la comtesse veuille bien excuter
cette simple prescription; l'entrevue pourra ensuite avoir lieu sans
aucun danger.

Il dchira la feuille sur laquelle il avait crit et la prsenta 
madame de Luxeuil; celle-ci parut d'abord dispose  rsister, mais 
peine eut-elle jet les yeux sur les mots tracs par le mdecin, qu'elle
changea de visage.

--Soit, dit-elle, avec un reste d'irritation mal matrise; puisque
c'est le seul moyen d'viter un dbat ridicule, je l'accepte. M. le duc
peut attendre ici.

Elle salua lgrement et sortit.

Le mdecin s'approcha alors du vieillard et le regarda fixement.

--Pardonnez-moi d'interrompre un instant les proccupations qui vous
amnent ici, monsieur le duc, dit-il avec gravit; mais vous m'excuserez
quand vous saurez que depuis vingt ans je souhaite cette rencontre.

--Vous! dit le duc tonn.

--Depuis le jour o votre _Adresse aux propritaires franais_ me tomba
par hasard sous les yeux, reprit Vorel; comme vous, monsieur le duc,
j'avais t frapp des vices de notre socit; j'attendais sa rforme
avec une douloureuse impatience; j'esprais que vos recherchs
amneraient enfin la dcouverte des lois de l'avenir...

--Et cette esprance n'a point t trompe, interrompit le duc, dont
l'oeil s'anima d'un subit enthousiasme; la rforme que vous attendiez
est dsormais facile; j'en ai trouv le plan, les moyens, les dtails;
la salle de fte est btie, le banquet dress, la robe blanche prpare;
l'homme n'a plus qu' se dpouiller, sur le seuil, des haillons du
pass.

--Qui l'arrte alors?

--Hlas! l'ignorance et la crainte. Le malheureux se dfie de sa force,
et doute de la bont de Dieu. Quand on lui montre le but, il reste
immobile en criant comme ce fou qui se croyait de verre:--Si je marche
je suis bris! et pourtant, le bonheur est l, devant lui. Pour crer le
monde nouveau, il suffit qu'il dise comme le Dieu de la Gense: que le
monde soit, et le monde sortira du nant!

Vorel secoua la tte.

--Monsieur le duc est-il sur d'avoir prvu tous les obstacles? dit-il
d'un air pensif. Ce n'est point chose facile que de dmnager ainsi
l'humanit, et s'il m'tait permis de hasarder quelques objections...

--Parlez, Monsieur, dit vivement M. de Saint-Alofe, je n'ai jamais vit
la discussion, ni refus les claircissements; quels que soient vos
doutes, exposez-les sans crainte, je vous coute.

Un trange sourire traversa les traits du mdecin; il jeta, de ct, un
regard vers la pendule, puis montrant un fauteuil  son interlocuteur,
il commena une srie d'objections lentes et embarrasses. A chaque
instant l'expression semblait lui faire dfaut; mais le duc venait au
secours de son impuissance: devinant ce qu'il avait voulu dire, ajoutant
ce qu'il avait omis, il semblait recruter lui-mme cette arme
d'arguments ennemis pour les combattre et les vaincre. En le ramenant
aux penses qui avaient t l'intrt de sa vie entire, M. Vorel tait
sr de lui faire oublier tout le reste. Report au milieu de son rve
sublime, comme au milieu d'un ocan sur lequel il ne voyait plus rien de
la terre, le vieillard se mit  dcrire avec une loquence hardie le
nouveau monde qu'il avait devin; il clbrait d'avance cette Amrique
sociale, encore invisible, mais perue par son gnie, et, enivr de sa
propre parole, la foi s'exaltait en lui, la ralit s'effaait  ses
yeux, il sentait ses esprances se dtacher de son esprit et revtir
une forme. Ce qu'il avait pens, il le voyait, il l'entendait! il tait
au milieu de cette Jrusalem cleste, sortie tout acheve de son
cerveau: il n'avait plus conscience du temps, de la matire, de
l'espace! Merveilleuse folie, connue de Socrate, quand il entendait, au
dehors de lui-mme, son inspiration qui lui parlait comme un dmon
familier, de Mose qui coutait son gnie sur la montagne et croyait
entendre la voix de Dieu, de Swedenborg dont les ides devenaient des
sensations.

A mesure que cette hallucination grandissait, la parole du vieillard
devenait plus entrecoupe, plus ardente. Enlev dans les hautes rgions,
il ne voyait plus que les sommets de son rve: il ne racontait plus la
nouvelle cration, il ne l'expliquait plus, il la chantait.

L'homme a vu s'accomplir la promesse de Dieu; il a conquis la royaut
du monde. Dsormais, la matire dompte s'est faite son esclave, les
flaux sont devenus ses agents soumis. Il demande au volcan ses feux, 
la tempte ses ailes,  la foudre sa lumire: la foudre, la tempte, le
volcan obissent; et lui, roi couronn de son intelligence, il passe,
doucement penseur, au milieu de ces esclaves qui l'ont affranchi du
travail grossier.

Et ce qu'il a fait au dehors, il l'a fait en lui-mme. Dans son sein
coulaient des sources fcondes qui, toujours comprimes, taient
devenues des torrents; il leur a donn un lit: les passions qui
grondaient, tigres enchans, sont devenues des coursiers dociles
attels au char de l'humanit.

L'humanit! elle forme dsormais une grande famille o le fort est la
confiance du faible, le faible la joie du fort. Les saints ne sont plus
des martyrs;  la couronne d'pines qui dchirait leurs fronts a succd
la couronne de myosotis et de menthe que surmonte une toile! Doux
symbole de la divinisation, de l'intelligence, de la puret et de
l'amour.

La brume se dchire, le soleil dore la montagne, l'homme joyeux se lve
et chante son hymne de triomphe.

--Au travail! au travail! non pour un matre qui boira dans l'or mes
sueurs et mes larmes, mais pour mes frres, pour mes soeurs, pour
moi-mme! Au travail! au travail! non pour user mon corps et abrutir mon
me dans une fatigue monotone, mais pour les vivifier par le mouvement
et la varit.

Et la femme qui passe, en roulant les anneaux de sa chevelure, rpond:

--Au travail! au travail! non pour fltrir la beaut dont Dieu m'a
couronne, mais pour la mler  toute oeuvre humaine, comme les
toiles aux nues, comme les fleurs aux bls mrs; au travail! au
travail! non pour languir dans la solitude et l'indigence ou pour vendre
au plus riche mon amour, mais pour choisir librement mon fianc parmi
les plus doux et les plus aimants.

Et l'enfant qui la suit en bondissant, s'crie  son tour:

--Au travail! au travail! non dans l'air touffant de la classe ou de
l'atelier, non sous la menace du matre, non pour le pain noir du
prsent ou pour le pain douteux de l'avenir; mais dans l'air pur, sous
l'oeil de l'ami, pour l'honneur de l'avenir, et pour le bonheur du
prsent! Au travail! au travail! non pour l'oeuvre qui nous rpugne,
et selon la famille que le hasard nous a donne, mais l o les voix
intrieures nous appellent!

Et au milieu de ce choeur d'activits riantes, la voix des pres
rpte, plus grave et plus lente:

--Au travail! au travail! non pour disputer  la faim les jours qui
nous restent, car nos fils ont fait la part des pres et nous pouvons
nous reposer au soleil de leur prosprit; mais nos conseils clairent,
nos voix encouragent! Au travail! au travail! et puissions-nous nous
teindre, sans nous en apercevoir, au milieu des mouvements et des
murmures de la vie.

Ici le vieillard s'arrta; sa voix tait tremblante, des larmes
coulaient sur ses joues animes d'une lgre rougeur. Attendri de joie
devant sa vision, il croisa les mains et ferma les yeux comme s'il et
voulu la retenir.

Il y eut une longue pause. Pendant cette improvisation exalte, les yeux
de Vorel s'taient plusieurs fois tourns vers la pendule; il semblait
mesurer, avec anxit, la marche de l'aiguille sur le cadran maill.
Tout  coup l'heure sonna! son tintement strident et mesur arracha le
duc  son extase. Il tressaillit, passa sa main sur son front, regarda
autour de lui et parut se reconnatre.

--Deux heures! s'cria-t-il en se levant brusquement... Ah! je me suis
oubli... Votre nice doit tre depuis longtemps prte  me recevoir,
Monsieur...

Le mdecin interrompit par un geste qui rclamait le silence, et prta
l'oreille: le roulement de plusieurs voitures venait d'branler le pav.
Une expression de triomphe illumina le visage de Vorel: le duc parut
saisi.

--Voudrait-on emmener mademoiselle Honorine Louis  mon insu et tandis
que je l'attends ici, s'cria-t-il; songez, Monsieur, que je me suis fi
 votre parole,  celle de la comtesse, et que ce serait une odieuse
perfidie!

Au lieu de rpondre, le docteur courut  la porte, l'ouvrit, et madame
de Luxeuil parut.




XXVIII.

Explications.


M. Vorel interrogea la comtesse du regard; elle rpondit par un signe
qui parut le rassurer; mais le duc s'avana vivement  leur rencontre.

--Pourquoi mademoiselle Honorine Louis ne suit-elle point madame la
comtesse? dit-il avec inquitude; je veux la voir sur-le-champ!...

La comtesse le regarda de toute sa hauteur.

--Honorine Louis! rpta-t-elle, il n'y a plus ici personne de ce nom,
monsieur le duc; celle  qui vous le donnez s'appelle maintenant madame
Arthur de Luxeuil.

--Que dites-vous? s'cria le vieillard.

--Vos menaces nous ont forc  faire diligence, continua la comtesse
d'un ton railleur, et pendant que vous attendiez ici votre pupille, elle
s'engageait ailleurs...

--C'est impossible! interrompit le duc frapp de stupeur; vous n'avez
pu... vous n'auriez point os... c'est impossible... je veux la preuve!

Madame de Luxeuil lui tendit silencieusement l'acte qui constatait le
mariage. Le vieillard y jeta les yeux, puis plit et porta les mains 
son front.

--C'est vrai, balbutia-t-il, bien vrai; mais alors la maladie de votre
nice tait un mensonge, cette prtendue ordonnance de Monsieur un
avertissement de vous hter, l'entretien qui me faisait oublier ici les
heures, un pige convenu d'avance!... Cet homme n'affectait de
s'intresser  mes croyances qu'afin de me distraire, de me retenir! Il
vous avait promis d'_veiller ma folie_ pour me faire oublier mon
devoir! Lche qui a pris la porte de la confiance pour se glisser en
ennemi, qui s'est arm contre un vieillard de ce qui fait son courage et
sa consolation, qui a cherch  lui rendre sa religion moins chre, en y
attachant un remords! Ainsi, ce n'tait point assez d'avoir sacrifi 
ma foi mes biens, mon repos, ma libert, il fallait y sacrifier encore
le bonheur de cette enfant... Ah! cette preuve est de trop, mon Dieu!
et vous deviez, dtourner de moi ce calice.

Il y avait dans l'accent du vieillard une noblesse douloureuse dont
madame de Luxeuil fut, non pas attendrie, mais embarrasse.

--Si les craintes de monsieur le duc n'taient point une injure,
dit-elle, on pourrait prendre la peine de les dissiper en lui apprenant
que le choix de ma nice a t libre.

--Et qui me prouvera la vrit de cette affirmation? rpliqua M. de
Saint-Alofe amrement. Ah! maintenant, je ne veux plus croire que
mademoiselle Louis elle-mme.

--Que Monsieur le duc l'interroge donc, car la voici, interrompit Vorel,
en montrant, avec une expression trange, la seconde porte qui venait de
s'ouvrir, et par laquelle entrait Honorine, donnant la main au marquis
de Chanteaux.

A cette apparition inattendue, madame de Luxeuil recula en plissant, et
le duc resta stupfait. Quant au mdecin, il raffermit ses lunettes pour
mieux voir. Assur dsormais de la rgularit de la vente faite  son
profit, il tait revenu  sa vieille haine contre la comtesse, et
contemplait son embarras avec une malveillance joyeuse.

Ni le marquis ni Honorine ne remarqurent d'abord l'impression produite
par leur entre: celle-ci, ple et distraite, semblait se soutenir 
peine, tandis que M. de Chanteaux, pench vers elle, achevait un
compliment commenc dans l'autre salon. Mais lorsque tous deux
s'arrtrent enfin, les yeux du marquis tombrent sur le vieillard qui
tait demeur immobile  la mme place. Il tressaillit, s'approcha d'un
pas, comme s'il et voulu s'assurer qu'il ne se trompait pas, puis fit
un mouvement en arrire en s'criant:

--Le duc!

Celui-ci ne parut ni le voir, ni l'entendre. Debout devant Honorine, le
regard fixe, les narines gonfles, les lvres tremblantes, il tait en
proie  un de ces attendrissements silencieux qui ne laissent place 
aucune sensation. Cependant il fit un effort, s'avana lentement vers la
jeune fille les bras tendus, saisit une de ses mains, et l'attirant 
lui la regarda de plus prs.

--Oui... balbutia-t-il enfin; ce sont ses traits... ses cheveux... ses
mouvements!... Oui,... c'est bien la fille de Nancy.

--De Nancy! rpta Honorine qui releva la tte... Vous avez connu ma
mre, monsieur?

--Sa voix aussi... c'est sa voix, dit le vieillard en continuant  se
parler  lui-mme.

La jeune fille sentit comme un clair traverser son esprit. Ce trouble,
au souvenir de la baronne, le titre de duc donn par M. de Chanteaux,
cette espce d'ivresse avec laquelle le vieillard la contemplait...,
tout la saisit! Elle joignit les mains, regarda le marquis, madame de
Luxeuil, puis, runissant tout ce qui lui restait de force, elle
balbutia:

--Vous tes le duc de Saint-Alofe?

--Qui vous a dit mon nom? demanda le vieillard tonn.

Honorine ne rpondit pas. Le cri qu'elle essaya de pousser s'arrta
lui-mme touff par l'motion; elle ne put que tendre les bras et se
laisser glisser aux genoux du duc.

Madame de Luxeuil, jusqu'alors enchane par la surprise, s'lana vers
elle et voulut s'entremettre, mais la jeune fille, sanglotante, perdue,
ne put l'entendre. Toujours aux pieds du vieillard, elle continuait 
bgayer des phrases sans suite, au milieu desquelles revenait  chaque
instant le nom de sa mre.

Le duc, bris par tant d'agitations, s'tait laiss tomber sur un
fauteuil et baisait les mains de la jeune fille en s'efforant de la
calmer.

--Au nom de Dieu! essuyez vos larmes, chre enfant, rptait-il
attendri. D'o vient que ma vue vous trouble  ce point? Ne savez-vous
pas que je veux tre votre protecteur, votre ami?

--Oh! oui, balbutia Honorine. Vous ne me quitterez plus... Vous me
conseillerez!... Ah! pourquoi... n'tes-vous pas venu... plus tt?

--Avez-vous donc eu besoin d'appui?... demanda le duc. Ce mariage...

Honorine poussa un gmissement et cacha sa tte sur la poitrine du
vieillard.

--On vous l'a impos, s'cria-t-il; vous avez cd  la violence?

--Non, rpliqua la jeune fille toujours presse sur son coeur, non; il
le fallait... j'ai consenti... pour ma mre.

--Que dites-vous?

--Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la
lettre!...

--Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous fort?...

La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le
tendit, sans lever les yeux,  M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom
sur l'adresse, celui-ci l'ouvrit prcipitamment et le parcourut, mais
arriv  la signature, il jeta un cri.

--Nancy, rpta-t-il, et ce billet m'est adress! malheureuse! mais ce
n'est pas ta mre qui l'a crit, c'est un faux!

Honorine se redressa gare et madame de Luxeuil jeta au marquis un
regard d'pouvante. Celui-ci hsita un instant, puis la rassurant d'un
geste, il se glissa vers la porte, qui tait reste ouverte, et
disparut...

Quant au duc, aprs avoir de nouveau parcouru le billet il s'tait lev
et avait fait un pas vers la comtesse.

Les rides de son front chauve frmissaient d'indignation, et ses yeux
lanaient des clairs. La tte rejete en arrire, froissant le billet
dans une de ses mains crispes, et l'autre tendue avec un geste de
commandement et de menace, il tait  la fois si majestueux et si
terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascine.

--C'est vous qui avez crit cette lettre infme, dit-il d'un accent bas
et entrecoup; c'est vous ou plutt cet homme qui vient de fuir et qui
s'est exerc de longue main  cette habilet de faussaire. Ainsi, rien
ne vous a cot pour vaincre la rsistance de cette enfant... pour vous
enrichir de ses dpouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le
complot de cette femme russt! et le monde la compte au nombre de ses
lus! et elle aura pu briser impunment le bonheur de la fille et
l'honneur de la mre?... Non, qu'elle rtracte au moins ses mensonges!

Il s'tait avanc vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La
comtesse effraye voulut se dgager; mais le vieillard, dress de toute
sa hauteur, ses cheveux blancs pars et l'oeil implacable, la tint
immobile.

--Demandez grce, Madame, dit-il d'une voix fulminante, demandez grce 
celle que vous avez calomnie aprs l'avoir fait mourir!

Et forant la comtesse  plier sur ses genoux, il la fit tomber  ses
pieds.

L, suffoque de honte, de rage et d'pouvante, elle ne put que pousser
un cri.

M. Vorel, jusqu'alors tmoin impassible, pensa qu'il devait enfin
s'interposer. Au premier mot qu'il pronona, M. de Saint-Alofe, rappel
 lui-mme, laissa aller la main qu'il tenait.

--Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours t
regarde comme indigne d'un gentilhomme, dit le mdecin avec son accent
doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil  se relever;
les reproches et les emportements sont d'ailleurs inutiles dsormais, et
ne peuvent rien changer  ce qui est accompli.

--Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un
mariage surpris par la fraude peut tre rompu, et je jure d'y employer
tous mes efforts.

Honorine qui tait reste  la mme place atterre et trangre  tout
ce qui venait de se passer, releva la tte  ces derniers mots.

--Rompre mon mariage! s'cria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien
possible? ah! s'il est vrai, ne m'abandonnez pas! ma mre m'a confie 
vous, monsieur le duc: c'est  vous de me sauver; emmenez-moi!

--Que dit-elle? interrompit la comtesse.

--Oui, reprit imptueusement Honorine, il est mon protecteur lgitime,
c'est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps prs
de ceux qui m'ont lchement trompe!...

--Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu' ce que les juges aient
prononc, elle ne peut demeurer ici.

--Emmenez-moi, s'cria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra
s'opposer!... par piti emmenez-moi!

--Restez! dit une voix qui retentit tout  coup derrire elle.

Honorine se dtourna et aperut M. de Chanteaux qui venait d'entrer avec
un inconnu en charpe.

Elle recula effraye.

--Que mademoiselle se rassure, dit poliment l'inconnu: nous cherchons M.
le duc de Saint-Alofe.

--C'est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli  la vue de
l'charpe.

Celui qui la portait s'inclina lgrement.

--Monsieur le duc n'a-t-il point habit la maison du docteur Monard, 
Vanvres? demanda-t-il.

--En effet, rpondit M. de Saint-Alofe.

--Et il s'en est chapp il y a cinq annes?

--Il est vrai.

L'tranger fit un pas en avant.

--Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrte!

Le duc courba la tte avec un gmissement; Honorine regarda le
commissaire.

--L'arrter! s'cria-t-elle, et par quel ordre?

Il lui prsenta un papier.

--En vertu d'un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement,
lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux.

--Que dites-vous?

--Donnant, en outre, audit marquis l'autorisation de faire enfermer son
pupille.

--Se peut-il!... et la cause d'un pareil arrt, Monsieur?

--La cause! rpta le commissaire, avec un peu d'embarras en tournant
les yeux vers le vieillard.

--Eh bien?...

--Eh bien, Mademoiselle, la cause... c'est que M. le duc de Saint-Alofe
est fou!

Le coup tait si terrible, et il avait t prcd de tant d'motions
affreuses, qu'Honorine eut  peine la force de pousser un cri; elle
regarda le duc, chancela, tendit les mains pour chercher un appui, et
tomba dans les bras de Vorel, qui s'tait avanc pour la soutenir.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE


                                                                   Pages.

Au lecteur.                                                            1

I. Une maison isole.                                                  5

II. Les trois compagnons.                                             19

III. Les parents.                                                     40

IV. La tutelle.                                                       57

V. Seize ans aprs.                                                   65

VI. La Forge des Buttes.                                              74

VII. Trois amis du grand monde.                                       87

VIII. La villa de madame de Luxeuil.                                  98

IX. Le vieux portrait.                                               106

X. L'agneau blanc.                                                   114

XI. Esquisses du grand monde.                                        122

XII. Une maison de la rue des Morts.                                 137

XIII. Un vieil ami du genre humain.                                  146

XIV. Une fille mre.                                                 153

XV. Le mnage de mademoiselle Clotilde.                              163

XVI. Un complot de famille.                                          178

XVII. La rvlation.                                                 188

XVIII. . . . . .                                                     198

XIX. Une fte dans un grenier.                                       213

XX. M. Michel.                                                       221

XXI. Les deux cousins.                                               232

XXII. Esquisses du peuple.                                           240

XXIII. Une rencontre.                                                255

XXIV. Denoment.                                                     265

XXV. Le voyageur de l'htel des trangers.                           278

XXVI. La mre Louis.                                                 292

XXVII. L'ide fixe.                                                  303

XXVIII. Explications.                                                314


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.


NOTES:

[A] Ecolier qui se rend  la ville pour tudier et se prparer 
recevoir les ordres sacrs. Les _kloareks_ bretons forment une classe 
part dans la race armoricaine; c'est l'anneau vivant qui lie la vieille
tradition aux ides plus nouvelles. (_Voir les derniers Bretons._)

[B] Nom donn par les chouans aux patriotes.

[C] Tous ces faits sont rels et se sont passs vers la fin de l'Empire,
non  Tours, mais dans une grande ville de l'ouest, o les souvenirs
de ces tranges divertissements sont encore vivants dans toutes les
mmoires. Des faits analogues se reproduisirent, du reste, sur plusieurs
points de la France.

[D] Nom que les maons se donnent entre eux.

[E] Tout ceci n'est point _invent_; voyez le curieux ouvrage du docteur
Villerm: _Tableau de l'tat physique et normal des ouvriers_, o il
analyse, d'aprs des conversations avec des travailleurs, les causes les
plus ordinaires de l'ivrognerie parmi les ouvriers.

[F] Expression employe par les ouvriers des fabriques pour dsigner les
ouvrires qui quittent le travail  la brune pour chercher aventure.

[G] Cette expression et les suivantes sont empruntes au patois normand.

       *       *       *       *       *

On a effectu les corrections suivantes:

Rentr en France sous le Consultat=> Rentr en France sous le Consulat
{pg 73}

dvouememt=> dvouement {pg 133}

reprit-il rsolument=> reprit-il rsolment {pg 181}

le le baisai avec un brisement=> je le baisai avec un brisement {pg 271}







End of Project Gutenberg's Les rprouvs et les lus, by mile Souvestre

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
