The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: May 20, 2013 [EBook #42744]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                            TOME ONZIME




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                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




Dans cette prface, qui vritablement est plutt une conclusion, je
dois des excuses  la Renaissance,  l'art,  la science, qui tiennent
si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant.

Je m'y arrte  peine au rgne d'Henri II. Mais, ds ce rgne mme,
sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art
et de littrature tait sorti de mon esprit.

Mon coeur avait t saisi par la grandeur de la rvolution religieuse,
attendri des martyrs, que j'ai d prendre  leur touchant berceau,
suivre dans leurs actes hroques, conduire, assister au bcher.

Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces
saints fut un livre o l'humanit lira ternellement. Et, quant 
l'art, quelle oeuvre opposerait-il  la grande construction morale que
btit le XVIe sicle?

La forte base, immense, mystrieuse, s'est faite des souffrances du
peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la porte
hardie leur fut inconnue  eux-mmes, enfin de leurs sublimes morts.

Tout cela infiniment libre. Mais une cole en sort qui fait du martyre
une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la
grande me brlante de la rvolution religieuse. Cette me y
tiendra-t-elle? La libert, qui fut la base, va-t-elle reparatre au
sommet?

Voil les questions qui m'ont troubl jadis. La voie tait obscure et
pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces tnbres, un point
rouge, la Saint-Barthlemy.

Mais maintenant la lumire s'est faite, telle que ne l'et aucun
contemporain. Tous les grands acteurs de l'poque, et les coupables
mmes, sont venus dposer, et on les a connus par leurs aveux.
Philippe II s'est rvl, et, grce  lui, l'Escurial est perc de
part en part. Le duc d'Albe s'est rvl, et nous avons sa pense jour
par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur
incapacit, leur vertige et leur dsespoir au moment de la crise. Le
duc d'Albe tait perdu en 1572, prs de devenir fou. Il faisait prier
pour lui dans toutes les glises, consultait les sorciers, implorait
un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 aot, ce miracle lui fut
promis pour le 24.

Les tergiversations de la misrable cour de France, qui si longtemps
voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (pousse par ses besoins,
par le riche parti qui lui faisait l'aumne), et qui prit  la fin du
courage  force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui,
lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est
trouv illumin tout  coup par cette foule de documents nouveaux qui,
d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome,
d'Allemagne mme et du Levant, sont venus  la fois pour l'clairer.
Et, de tant de rayons croiss, une lumire s'est faite, intense,
implacable et terrible.

Et qu'a-t-on vu alors? Une grande piti. Ni l'Espagne, si fire, ni la
grande Catherine (que tous mprisaient  bon droit), ne savaient o
ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils ttent, ils
heurtent. Ils donnent le spectacle trs-bas de ces tournois d'aveugles
qu'on armait de btons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au
hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber.

Une telle lumire est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces
majestueux personnages, rduits  leur nant, s'vanouissent,
s'abment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne
resterait qu'un peu de boue, si, de tant de dbris, un objet
n'chappait, ne s'levait et ne dominait tout, la figure triste et
grave d'un grand homme et d'un vrai hros.

Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue gure les hros dans mes
livres. Mais celui-ci est le hros du devoir, de la conscience.

J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il rsiste et grandit
toujours. Au rebours de tant d'autres, exagrs follement, celui-ci,
qui n'est point le hros du succs, dfie l'preuve, humilie le
regard. La lumire lectrique, la lumire de la foudre, dont il fut
travers, plit devant ce coeur, o rien, au dernier jour, ne restait
que Dieu et Patrie.

Une seule objection, dira-t-on. Cette joie hroque dont vous faisiez
ailleurs le premier signe du hros, elle ne fut point en Coligny. Tout
ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funbre portrait, montre en
cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil,
triste jusqu' la mort.

Nous l'avouons, par cela il fut homme. Bless? Plus qu'on ne saurait
le dire,  la profondeur mme de l'abme des maux du temps. Qui s'en
tonnera? Nul, aprs trois cents ans, ne pourra seulement les lire,
que lui-mme n'en reste bless!

Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair
par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gard si nette la lumire
suprieure.

Les vrais hros de la France ont cela de commun, que les uns inspirs,
les autres rflchis (comme fut l'amiral), sont minemment
raisonnables. Coligny, quoique fort cultiv, lettr, thologien,
quoique gentilhomme et retard par cette fatalit de classe, allait
s'affranchissant et de ses prjugs et de ses docteurs. Sauf un moment
d'hsitation chrtienne  l'entre de la guerre civile, il ne vacilla
nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie.

Homme de batailles, il hassait la guerre. Il y fut superbe,
indomptable, ddaigneux pour cette fille aveugle, tant flatte, la
Victoire. Il la mena  bout, ne quitta l'pe que vainqueur, aprs
avoir conquis non-seulement la paix et la libert religieuse (1570),
mais les volonts mmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre
coeur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant prs de deux ans,
suivit la voie de Coligny.

Ce grand esprit, si sage, avait vu  merveille la chose essentielle,
que la France, dans sa plthore nerveuse et son agitation, voulait
s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amrique et les Pays-Bas,
c'est--dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement.
Seulement (comme Jean de Witt un sicle aprs) il eut raison trop tt.
Ses projets furent repris, ds le lendemain de sa mort, par ceux qui
l'avaient tu.

C'tait un trs-grand citoyen et fort libre de son parti mme. Lorsque
les protestants, ayant le couteau  la gorge, se virent forcs
d'appeler l'tranger, il rsista autant qu'il put, et tant qu'il en
faillit prir.

Sa nettet, son admirable coeur, apparurent  sa mort, quand on lut
ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au
roi de se dfier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne
catholique.

Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature
humaine tellement releve ici! de voir marcher si droit, parmi
l'aveuglement de tous, ce pur et ferme coeur qui ne regarde que la
conscience. Les dfaites des siens, leurs folies, leurs destructions,
rien ne l'entame. Il va  son but. Quel? une grande mort,--qui semble
perdre, mais sauve au contraire son parti.

Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthlemy, pousera
Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure fconde,
engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des
meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. Ds ce
jour, dit l'un d'eux, sans connatre leur foi, j'aimai ceux de la
Religion.

De sorte que ce grand homme a russi, mme selon le monde. Par sa mort
triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait.

       *       *       *       *       *

Voil la pense de ce livre. Et plt au ciel qu'elle nous et profit
aussi  nous, que ces grands coeurs, si riches, nous eussent donn
quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridit un rien de
leurs torrents!

Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu prpar  retrouver
l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait  l'histoire,
l'histoire lui rpondrait ce que le jeune d'Aubign dit un jour dans
le Louvre  Catherine de Mdicis, qui le voyait debout et si peu pli
devant elle: Tu ressembles  ton pre!...

--Dieu m'en fasse la grce!

  1er mars 1856.


     Dans le prochain volume, qui me ramne aux lettres et aux
     sciences et ferme le XVIe sicle, on trouvera une _Critique
     gnrale des sources historiques_, de ce grand sicle si fcond,
     mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais
     aujourd'hui reviendrait dans cette _Critique_. Je les ajourne
     jusque-l.

     Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources
     manuscrites o j'ai puis, et qui m'ont donn spcialement les
     causes et prcdents, trs-peu connus, de la Saint-Barthlemy:
     _Lettres de Morillon  Granvelle_ (c'est, jour par jour,
     l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de
     Paris).--_Lettres indites de Catherine de Mdicis._--_Extraits
     des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirs des archives du
     Vatican (en 1810)_, etc.




HISTOIRE DE FRANCE

AU XVIe SICLE




CHAPITRE PREMIER

HENRI II--LA COUR ET LA FRANCE--AFFAIRE DE JARNAC

1547

  Plus ferme foy jamais ne fut jure
   nouveau prince ( ma seule princesse!)
  Que mon amour, qui vous sera sans cesse
  Contre le temps et la mort assure.
  De fosse creuse ou de tour bien mure
  N'a pas besoin de ma foy la fort'resse,
  Dont je vous fis dame, reine et matresse,
  Parce qu'elle est d'ternelle dure!


Le nouveau rgne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout
rcemment traduit, imit, comment, est sa bible chevaleresque.
L'Amadis est bien plus que lu et dvor, il est refait en action.
Henri II rougit presque d'tre fils de Franois Ier; c'est le fils du
roi Prion, c'est le _Beau Tnbreux_. La ralit et l'histoire sont
enterres  Saint-Denis, et libres, grce  Dieu nous entrons au pays
des fes.

O n'atteindrons-nous pas? Les mdailles du temps, les emblmes et
devises ne parlent que d'astres et d'toiles. La conqute du monde est
assure; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants maux, un coursier
effrn emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le
dire.

 la salamandre ternelle qui rgna trente annes, au _soleil_ de
Franois Ier, dont sa soeur fut le tournesol, un autre astre succde,
la lune, romanesque, quivoque, de douteuse clart. La Diane d'ici, en
son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous reprsente la
Diane de l-haut, comme elle, et changeante et fidle. La mobile
influence qui rgit les femmes et les mers, qui donne les mares et
parfois les temptes, fait nos destines dsormais. Elle en a le
secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le
calembour sublime: Donec totum impleat _orbem_. (Il remplira _son
disque_; ou, remplira _le monde_.)

Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur  qui n'y croit!
C'est la Diane arme et prte  frapper de ses flches. Voyez-la 
Fontainebleau, sous son double visage: l, cleste et dans la lumire;
ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hcate. Ainsi la
fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumire. L'Amadis
espagnol s'claire du reflet des bchers.

Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un
enchantement, et c'est par suite de violentes feries et de coups de
thtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui
mne en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de
la baguette.  ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence
incessamment la renouvelle. Elle btit, abat, rebtit, s'entoure de
tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des
princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, blouir,
troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens,
ils sauront nous en dlivrer. La France, dcidment romanesque,
espagnole, les remerciera de ses pertes.

Et d'abord elle se trouve riche  la mort de Franois Ier. L'argent
abonde pour les ftes. Trois ftes coup sur coup. Fte de
l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, o l'on
jette les millions. Fte du sacre, de royale largesse, o le roi
comblera ses preux. Fte d'un combat  outrance, d'un jugement de
Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, o toute la France est
invite.

En attendant, des voyages rapides, qui sont des ftes eux-mmes, la
vie des chevaliers errants, dans nos forts, de chteau en chteau, et
par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le conntable, le
prend, le mne aux dlices d'couen, de l'le-Adam, de Chantilly. Mais
Diane le garde  Anet. L, entour des Guises, enivr de fanfares,
d'emblmes prophtiques et du rve de la conqute du monde, les yeux
ferms, il donne les actes dcisifs par lesquels l'idole signifie sa
divinit.

Le premier tonna. Pendant que le feu roi,  peine refroidi, faisait
son lugubre voyage de Rambouillet  Saint-Denis, vingt jours aprs sa
mort, on souffleta son rgne, on avertit la France qu'elle entrait
dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie,
de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un
saut au roi Arthur,  Charlemagne.

Nos rois, nos parlements, suivaient, ds le XIIIe sicle, la grande
oeuvre du droit. Rcemment Charles VIII, Louis XII et Franois Ier,
avaient crit, rdig nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit
romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unit du ntre. Cette
rvolution se rclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui
sa force. Mais voil que le roi la dment et la rpudie, et n'en veut
rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il
rclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse
des preuves, la jurisprudence de l'pe. Saint Louis, tant qu'il
peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le sicle de la
jurisprudence!) l'autorise, le prside et l'arrange; il fait les
lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller,
les bons combattants!

Une rvolution si grave se fait par trois lignes informes, sans
signature, au bas d'un chiffon de dfi.

Toutefois, avec ce mot: _Fait en Conseil royal. Et sign Laubespin_
(le nom du secrtaire d'tat).

Et quel est ce conseil? Fort ingalement partag entre l'ami et la
matresse, entre le conntable qui parat mener tout, et Diane,
prsente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout
en effet. Montmorency gouverne  la condition d'tre gouvern.

L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare tait la
loi rgnante, obligeait le sire de Jarnac de rpondre au dfi du sire
de la Chtaigneraie.

Jarnac, beau-frre de la duchesse d'tampes, de la matresse qui s'en
va avec Franois Ier. La Chtaigneraie, une pe connue par les duels,
un bras de premire force, un dogue de combat, nourri par Henri II.

La jeune matresse du vieux roi avait trop provoqu cela. Dix ans
durant, elle avait harcel la grande Diane, en l'appelant _la
vieille_. Il y avait chez Franois Ier, entre ses domestiques, valets
privs et rimeurs favoris, une fabrique d'pigrammes contre la
matresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre
fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient 
coups d'pingle une femme de mmoire implacable, qui allait tre plus
que reine, et le leur rendre  coups d'pe.

Il tait bien facile de perdre la duchesse d'tampes. D'abord, elle
avait t, comme le malheureux disgraci Chabot, comme Jean Du Bellay,
favorable  toutes les ides nouvelles. Elle avait une soeur
protestante, connue pour telle, et exalte.

Ensuite on avait mont contre elle de longue date une machine directe
et efficace, par quoi sa tte ne tenait qu' un fil. On avait dit,
rpt, rpandu, qu'elle avait trahi le roi au trait de Crpy, que
sans elle nous aurions vaincu, que c'tait elle qui avait amen
l'ennemi  dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du
Bellay, mais d'autant mieux aval par l'orgueil national, qui y
trouvait consolation.

Elle aurait pri sans les Guises. Dj les gens de loi taient lancs
sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison.
Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un chteau
aux Guises. Ceux-ci ds lors ajournrent tout.

Ils dirent que ce n'tait rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la
dsesprer, qu'on ne commenait pas la chasse par les abois, qu'il
valait mieux d'abord que la bte harcele, mordue, sentt les dents,
qu'elle et la peur et la douleur, qu'elle verst surtout ces amres
et suprmes larmes qui prouvent la dfaite et demandent merci.

La victime pouvait tre mordue  deux endroits,  un d'abord. Elle
avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait l en exil,
comme gouverneur de la province. Il avait accept la chose pour un
gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela,
vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue,
clate alors, crie au voleur, la trane au parlement. Voil les deux
poux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mmoire du feu roi.
Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux
juges, aux procureurs, dans cette sale chauffoure, pourquoi? pour
assommer une femme qui se noyait dj.

Autre endroit plus sensible encore o on pouvait lui enfoncer
l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pt crier seulement.
Pendant vingt ans, matresse d'un roi malade, et tristement malade,
elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait
que le consolateur devait tre Jarnac, beau grand jeune homme,
lgant, dlicat, que la duchesse d'tampes, pour l'avoir toujours
prs d'elle, avait donn pour mari  sa soeur. Jarnac faisait beaucoup
de dpenses, menait grand train quoique son pre, vivant et remari,
ne pt tre bien large. Il tait trop facile de deviner qui
fournissait.

Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son
ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coup la tte; elle pouvait
lui percer le coeur.

On n'et pas la patience d'attendre la mort de Franois Ier. Un an ou
deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile,
lana l'affaire brutalement par un mot qu'il dit  Jarnac: Comment se
fait-il qu'un fils de famille dont le pre vit encore peut faire une
telle dpense, mener un tel tat? Le jeune homme, surpris, se crut
habile et parfait courtisan en rpondant une chose qu'il croyait
agrable, disant que sa belle-mre l'_entretenait_, ne lui refusait
rien. Mot quivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait
l'exemple du Dauphin, avait la femme de son pre.

Ce mot tomb  peine, le Dauphin le relve, le rpte partout, et dans
ces termes: Il couche avec sa belle-mre.

Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au pre de Jarnac,
du pre au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant
tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi
menti tait un mchant homme, un malheureux, un lche.

Tout retombait d'aplomb sur la tte du prince.

Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent
gure d'avoir des gens charms de se battre pour eux. Henri en avait,
et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il
choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la
dextrit du bretteur.

Le spcial ami du Dauphin tait un homme fort, bas sur jambes et carr
d'chine, admirable lutteur, d'une roideur de bras _ jeter par terre
les lutteurs bretons_. Il avait vingt-six ans, et dj il s'tait
signal  la guerre, surtout  Crisoles. Quoique bravache, il tait
brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, dfiait
tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans
fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son an,
le sire de la Chtaigneraie. Il tranait aprs lui (aux dpens du
Dauphin) une meute de gens comme lui.

Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Chtaigneraie. Ds qu'il
entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'tait
 lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent
fois, et lui dfendit de dire autrement.

Jarnac avait quelques annes de plus que la Chtaigneraie, tait
beaucoup plus grand, long, dlicat et faible. _L'autre, mme sans
armes_, dit l'inscription mmorative du combat, l'aurait dfait,
ananti.

Et cependant que faire? La Chtaigneraie demandait le combat; il avait
fait grand bruit et s'tait adress au roi (c'tait encore Franois
Ier), qui dfendit de passer outre. Combien de temps l'affaire
fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les
gestes de mpris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12
dcembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au
roi de combattre. Le roi rpondit qu'il ne le souffrirait jamais.

Franois Ier mort (le 31 mars), quelle est la premire affaire de la
monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours
promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose  faire.
Charles-Quint les bat  Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la
mort de Jarnac, la vengeance de femme.

Un mot dit pendant le combat nous autorise  croire que Jarnac,
alarm, se voyant si forte partie (et derrire le roi mme), fit
l'humiliante dmarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il
essaya de la flchir. Grande simplicit. Il tait trois fois condamn.
Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme tant Chabot du
ct paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mre des
Saint-Gelais, parent du pote de ce nom, comme tel, affili peut-tre
 cette damnable fabrique d'pigrammes _contre la vieille_, dont nous
avons parl.

La grande dame parat lui avoir dit, avec sa froideur apparente,
qu'elle n'y pouvait rien, que le vin tait tir et qu'il fallait le
boire, qu'il n'y avait pas de remde, puisque le roi personnellement
tait en jeu _et qu'il ne cderait jamais_.

Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus dmentir
l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son pre, de rester
le plastron du roi et l'amusement de la cour.

Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout tait
arrang pour donner  l'affaire une publicit effroyable. On en avait
fait une fte; le roi voulait y prsider et donner ce rgal aux dames.

Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, prs de
Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique,
mme avant qu'on btt la terrasse d'une lieue de long, a toujours t
un thtre et le plus beau de nos contres. Le plateau triomphal d'o
la fort regarde la Seine aux cent replis reut toute la France. Paris
y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et
compagnons de tout tat, les deux grands peuples noirs, la robe et
l'universit, celle-ci spcialement trs-aigre et mcontente. Mais le
plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril
au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de
toutes les provinces.

trange elle-mme et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces
figures d'un autre ge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints
dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout,
couch dans la fort, et, parmi les cuisines odorantes, djeunant de
pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral
banquet.

On devinait assez leurs penses srieuses. La premire pour le mort,
dj bien oubli de la nouvelle cour. O donc tait ce bel acteur, ce
grand homme au grand nez, de noble pe, de haute mine, qui, jusqu'au
dernier jour (malgr les ans, malgr Vnus, si cruelle plus lui),
avait reprsent la France? Que de choses couvertes par sa fire
attitude, sa grce et son besoin de plaire, que dis-je! par le
souvenir de ses folies, passes toutes en lgendes. Magnifique
hblerie, noble farce! tout tait fini, rentr dans la coulisse, et la
scne tait vide.

Le dernier rgne, au milieu de ses fautes et de ses discordances,
avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: _la
royaut moderne sous un roi chevalier_.

Tant fausse que ft cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on
opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dvorant de
la cour, des justices seigneuriales ananties, on rpondait par les
victoires du roi, Marignan, Crisoles. Une police s'tait cre,
secrte, d'honorables espions, qui, de chaque province, crivait aux
_clercs du secret_. Ces secrtaires du roi, les tribunaux du roi, un
vaste tablissement despotique, s'tait form, et tout au profit de la
cour. La noblesse pourtant du _roi-soldat_ avait tout endur. Lui
mort, tout cela apparaissait nouveau, et dsormais intolrable.

Mais,  part le gouvernement, hors de son action, une autre rvolution
s'tait faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent
multipli, et, partant, avili, avili comme annul la rente; rentiers
et cranciers recevaient beaucoup moins, et tout objet  vendre
cotait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps
auparavant, le dit dj. La noblesse agonisait dans ses manoirs
ruins. Et, pour comble, elle s'tait normment multiplie; les
cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'teignaient au couvent ou 
la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la
domesticit. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient
de miettes, lchaient les plats. Mais la plupart taient trop fiers
encore, maladroits et sauvages; draps dans leur manteau perc, ils
mouraient de faim noblement.

Beaucoup pourtant se rveillrent  cette grande occasion. Ils firent
ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royaut
nouvelle, la cour, l'abme o s'absorbait la France.

Les longs prparatifs, les interminables crmonies qu'on avait
exhumes des livres de chevalerie, la pdantesque rudition qu'on mit
 reproduire dans leurs dtails ces vieilleries gothiques, leur
donnrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les
yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux
regards.




CHAPITRE II

LE COUP DE JARNAC--10 JUILLET

1547


Le roi d'abord, quand on le dmlait dans la foule brillante,
tonnait, attristait  le voir. Quoique grand, fort et bien taill, il
n'tait nullement lgant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser
 sa captivit, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses
paules en portaient encore les basses votes. Visage de prison. On y
sentait aussi l'ennui que son joyeux pre avait eu de faire l'amour 
la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.

Au total, point mchant, mais lourdement bonasse et dpendant (voir le
buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois li et musel,
on put le mener loin; que, n chien, pour plaire  ses matres, il put
devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir
pourquoi.

Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit
pas le buste. Le spirituel envoy d'Espagne, le trs-fin diplomate
Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait
alors: Il est n _saturnien_. Saturne, en alchimie, c'est le lourd,
vil et plat mtal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre
sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies
qui doivent mal tourner,  elles-mmes pesantes, pour les autres
malencontreuses, de guignon, de triste aventure.

Celui-ci, tre relatif, n'tait que par rapport  un autre tre un
astre suprieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable
(Muse de Cluny), Diane effraie plutt de son apparente froideur.
Fille du Rhne, mais longuement _attrempe_ de sagesse normande, elle
mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes
n'en taient que plus violents.

Combien elle tait redoute, on le voyait par le servile effort de la
reine italienne, la jeune Catherine de Mdicis, qui ne regardait
qu'elle, et tchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait
pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes taient un
spectacle pour les austres provinciaux qui ne comprenaient rien  ce
partage d'une impudente intimit.

L'audace de Diane et son mpris de tout sentiment public, de toute
opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les
dons dont nous parlerons tout  l'heure, elle s'tait fait donner un
procs--avec qui? Avec toute la France.

Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague,
effrayante, _de toutes les terres vacantes_ au royaume. Or il n'y
avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'et prs de soi
quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prtendt quelque droit.

Un quart peut-tre de la France tait ainsi dsert, inoccup, vacant,
litigieux.

On rclamait ce quart. On menaait d'un coup deux ou trois cent mille
_ayants droit_. On leur suspendait sur la tte cet immense procs o
l'on tait sr de gagner.

       *       *       *       *       *

Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement range sur
les estrades de Saint-Germain. On fut trs-matinal. Ds six heures,
tous sigeant, les lices taient ouvertes, et l'on procdait aux
crmonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au
soleil couch.

Nous avons heureusement un long rcit de cette journe, authentique, un
procs-verbal dress par ceux qui virent de prs, par les hrauts.
Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantme, qui est
ailleurs de si faible autorit, mrite ici quelque attention,
tant neveu de l'un des combattants, et sans doute inform
trs-particulirement de cet vnement de famille.

Donc, ds six heures, Guienne, le hraut, alla chercher l'assaillant,
la Chtaigneraie, qui entra dans les lices  grand bruit de trompettes
et tambours, conduit par son parrain Franois de Guise, et par ceux de
sa compagnie, trois cents gentilshommes, vtus  ses couleurs, fort
clatantes, blanc et incarnat. Il _honora_ le camp par dehors et en
fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement  son pavillon,
d'o il ne bougea plus.

Quel tait donc ce prince qui faisait son entre dans un tel appareil?
Un cadet de Poitou qui tait venu en chemise. Il y avoit dj cinq
semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Chtaigneraie faisant une
piaffe  tous odieuse et intolrable, avec une dpense excessive,
impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en et donn le moyen.
Odieuse, en effet, intolrable, lorsque c'tait le juge qui prenait si
scandaleusement fait et cause pour un des partis.

Si la tte avait tourn compltement  la Chtaigneraie, on ne peut
s'en tonner. Fou de sa fatuit propre, il l'tait encore plus de la
folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire tait finie avant
de commencer, Jarnac tait tu, dans son esprit, et il ne s'occupait
que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde  son
souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa.

Un autre des Bourbons, le duc de Vendme, fort oppos aux Guises,
voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda  tre son parrain; mais
le roi le lui dfendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand
cuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombe, clipse.
Vendme, indign d'une partialit si manifeste et si grossire, se
leva, et les princes du sang le suivirent.

Depuis deux mois Jarnac s'tait prpar  la mort, et il avait fait
de grandes dvotions. Toutefois, pour ne ngliger rien, il avait fait
venir un renomm matre italien qui savait des bottes secrtes et
pouvait drouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa,
observa; il sut que la Chtaigneraie gardait un bras quelque peu roide
d'une ancienne blessure, et il dressa l-dessus son plan de campagne.

Jarnac, tant l'_assailli_, avait droit de proposer les armes. La
question tait de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes
gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe sicle, ou celles, plus
lgres, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout
le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme
on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus
tt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais devin que
le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantme assure pourtant
que la Chtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gna les
mouvements du bras jadis bless.

Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succs de ce moyen, qu'
tout hasard il en avait enseign  Jarnac un autre, connu en Italie.
Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attache  la cuisse,
l'autre courte, mise dans les bottines; dernire ressource de l'homme
terrass, qu'on appelait _misricorde_, parce qu'au moment de doute o
le vainqueur tait dessus et attendait qu'il demandt merci, il
pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au
ventre.

Les dagues furent accordes, et les cottes de mailles, les longues
pes pointues,  deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de
cuissards, ni de grves; apparemment on les crut trop pesantes, dans
cette journe chaude, pour un combat  pied.

La difficult et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets
que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer,
abandonns depuis longtemps et curiosits d'un autre ge. Il
prsentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusit
alors, mais admirable pour faire glisser l'pe d'un fougueux
assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Chtaigneraie.

Tout cela refus de Guise, son parrain. Les juges du litige taient
les marchaux de France, et celui qui les prsidait, le conntable. Il
y avait  parier qu'ils dcideraient contre Jarnac, pour Guise (et
pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'quit pour
galer les chances, soit par entranement pour cder  la voix
publique, les marchaux pensrent qu'on devait suivre, mot  mot, les
usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes
usites alors.

La voix du conntable tait prpondrante. Qu'allait-il dcider? Nous
l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre rgne. Celui-ci
commenait, et l'on ne savait pas bien encore o pencherait la faveur.
Quoique Montmorency ft et part le premier homme de l'tat, quoique
nominalement il et tout dans les mains, il avait vu combien
facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises,
avaient enlevs Henri II, et de Chantilly, d'couen, maisons du
conntable, l'avaient emport  Anet. Il avait vu encore au conseil
du 23 avril comme aisment, contre toute vraisemblance, ils tirrent
du roi l'ordre du combat, c'est--dire la mort de Jarnac. S'il les
laissait ainsi toujours aller, lui-mme perdait terre. Homme de paille
et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux.

Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il et
flott encore, redoutant d'irriter le roi, sans une trs-grave
circonstance qui bien plus droit encore saisit son coeur et dut lui
faire violemment dsirer la mort de la Chtaigneraie.

Ce fait, entirement ignor, et qu'un rapport de dates nous a fait
dcouvrir, est tel:

Ce mme jour du 23 avril o le conseil, de gr ou de force, avait cd
au roi et livr le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation
sans doute de l'acte insens qu'il signait, une trs-haute faveur
personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions
de la charge de colonel de l'infanterie franaise.

Coligny, il est vrai, tait trs-digne. C'tait un homme de trente
ans, d'une gravit extraordinaire, d'une ducation forte et savante,
d'une bravoure prouve et dj couvert de blessures. Il avait pris la
tche dure de former nos bandes de pied, largement recrutes d'hommes
effrns et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais
sa _cruaut a sauv la vie  un million d'hommes_. Ses rglements,
base premire de nos codes militaires, le constituent l'un des
premiers crateurs de l'infanterie nationale.

Un tel neveu tait une bonne fortune pour l'intrigant austre (on
verra si ce nom tait d  Montmorency). Coligny avait justement la
ralit des vertus dont l'autre avait le masque. Il tait infiniment
utile  celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut
l'idal, juget l'oncle sur le neveu. La parfaite nettet de l'un
trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier gnie de Coligny,
de ses paroles amres, parfois hautaines, sur la lchet du temps.
Celle des Guises lui fit mal au coeur quand ils mendirent une fille
de Diane. Et il le dit trs-haut.

Les Guises eussent voulu  tout prix biffer ce titre que lui donnait
le roi. Ils russirent  tenir la chose en suspens et sans excution
pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer
 quelque favori. Or, celui du moment tait la Chtaigneraie, le roi
en tait engou; ils conurent l'ide bizarre, trange (sotte sous
tout autre roi), de faire donner  ce bretteur, pour prix d'un coup
d'pe, une charge qui exigeait un si haut caractre, la plus austre
tenue, la moralit la plus grave, charge en ralit de juge militaire,
une pe de justice autant que de combat!

Le bruit courut partout que la Chtaigneraie avait la charge,
autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du
conntable, que le parti des vieux tait bafou, que tout passait  la
jeunesse, aux Guises.

Il devenait trs-essentiel au conntable que la Chtaigneraie ft tu.
Il approuva les armes proposes par Jarnac.

D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute
la noblesse de province surtout et fort mal vu la Chtaigneraie
vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son matre, il le
connaissait, et jugeait qu'aprs tout il se consolerait fort vite du
grand et cher ami, et, s'il tait battu, loin de le plaindre, lui
garderait rancune.

La discussion fut trs-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tt
 sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la
fatigue, l'attente, avaient port au comble l'excitation des
spectateurs. Nous avons vu ailleurs ( l'preuve de Savonarole) le
vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.

Enfin les cris sont faits par les hrauts aux quatre vents. Dfense de
remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.

On les prend dans leur pavillon, on les amne en leur bizarre costume,
ml de deux poques, qui et paru grotesque dans un autre moment.
Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire.

Laissez-les aller, les bons combattants! Ce mot dit, ils avancent...
Et l'on ne respire plus. On n'et os lever les mains au ciel, mais
les yeux, les coeurs s'y dressaient.

Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la
forte et trapue, et de gauche, la longue), la premire se fendit,
poussa d'estoc et redoubla... en vain.

La longue, c'tait Jarnac, remettant tout  Dieu, et ne se couvrant
plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, dchargea son pe
(et peut-tre  deux mains) sur le jarret de la Chtaigneraie.

Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment o Jarnac
s'tait tellement dcouvert, et o il et pu le transpercer. Il
chancela et _parut bloyer_... Ce qui donna  l'autre facilit de
redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le
jarret fut tranch, et la jambe pendait... Il tomba lourdement 
terre.

Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci  Dieu et au roi!...
Rends-moi mon honneur! Mais il restait muet.

Jarnac, le laissant l, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met
un genou en terre: Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de
bien!... Je vous donne la Chtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont
que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...

Mais le roi ne rpondit rien.

Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait pargn aurait pu
n'tre qu'tourdi, se relever derrire et recommencer le combat. On
lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.

Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile,
perdant son sang. Il se jeta prs de lui  genoux, et de son gantelet
de fer se battant la poitrine, il dit et rpta: _Non sum dignus,
Domine._ Puis, il pria la Chtaigneraie de se reconnatre, de rentrer
en lui.

Il tait en effet revenu  lui, mais par un accs de fureur. Il se leva
sur le genou, empoigna son pe, et, d'un mouvement dsespr, il se
ruait sur l'autre. Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.--Tue-moi
donc! Et il retomba.

Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le
tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauv par le roi, ne
perdrait pas un jour, une heure,  peine guri, pour tuer son trop
clment vainqueur.

Mais il lui rpugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi
d'ailleurs, qui peut-tre ne le pardonnerait jamais.

Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!...
et se mit encore  genoux:--Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que
je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison...
Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez
gentilhomme qui vous servira de meilleur coeur. Je vous prouverai que
je vous aime et que j'ai profit  manger votre pain.

Cette prire ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents;
envelopp d'obstination sauvage, li de sa parole, sans doute, serf
d'esprit et de langue, misrablement enchant.

Le bless gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couch
dans son sang, l'pe hors de la main. mu de son tat, il lui dit:
Chtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Crateur, et que
nous soyons amis. Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser
 Dieu. Mais, tout mourant qu'il ft, il fit encore un mouvement
contre lui. Jarnac, du bout de son pe, carta celle de cette bte
sauvage, pe et dague, emporta tout, remit tout aux hrauts.

On voyait que la Chtaigneraie tait fort mal. Il pouvait trpasser.
Jarnac, pour la troisime fois, alla au roi: Sire, au moins pour
l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...

Le conntable, en mme temps, descendu dans la lice, tait all voir
le corps, et, revenant, il dit: Regardez, Sire; car il le faut ter.

Mais le roi tait aussi morne que le bless. Tout le monde voyait que
la vraie partie de Jarnac, c'tait le roi, et que rien n'tait fait.
Un frmissement contenu de fureur et d'indignation, sans tre entendu,
se voyait sur la foule, et il n'tait pas une me, tant basse et
servile ft-elle, qui ne lant au trne une muette maldiction.
Jarnac, lectris de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-mme,
oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui
dsignait, marquait  la haine publique son vrai but. Il alla  Diane,
s'arrta devant elle, et, de la lice, sur l'chafaud royal, lui lana
cette parole: Ah! madame, vous me l'aviez dit!

Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brise, la
terreur reporte sans doute o elle devait tre; les cailles
tombrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur
elle et sur lui, et, baissant les grosses paules (qu'on lui voit dans
son buste), il jeta  Jarnac ce mot sec: Me le donnez-vous!

Et alors le vainqueur, se jetant  genoux pour la quatrime fois:
Oui, Sire!... _Suis-je pas homme de bien?..._ Je vous le donne pour
l'amour de Dieu.

Mais le gosier du roi tait comme sch. Il ne put jamais articuler:
_Vous tes homme de bien._ Il luda cette rparation et dit un mot
qui ne touchait que le duel: _Vous avez fait votre devoir_, et vous
doit tre votre honneur rendu.

La foule n'y regarda pas de si prs. Les coeurs se desserrrent, les
poitrines s'ouvrirent. Le mourant tait emport, et l'on attendait
avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des
trompettes, ft men par les lices en triomphe. Il y et des
applaudissements  faire crouler le ciel. Le conntable s'enhardit 
parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac
frmit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec
beaucoup de force: Non, Sire, que je sois vtre, c'est tout ce que je
veux.

On le fit monter alors sur les chafauds devant le roi. Et il se jeta
encore  genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se
composer. Il l'embrassa avec cet loge forc: Qu'il avait combattu en
Csar, parl en Aristote.

Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je
ne vois point cela.  la fin de ce rgne, je le vois encore simple
capitaine  Saint-Quentin, sous Coligny.

Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement,
ou mpriser plutt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa
dfaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe.
Le malheureux fut si exaspr de ce dur abandon, qu'il arracha les
bandes qu'on mettait  ses plaies, laissa couler son sang et parvint 
mourir.

Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Ds le
soir mme, son pavillon, ses tentes, avaient t violemment envahis.
Le splendide souper qu'il avait prpar pour son triomphe fut dvor
par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et
marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prte par les
grands de la cour, fut pille, emporte. Par-dessus les voleurs, une
tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, dchirant et trpignant
sur les dbris.

On vint le dire au roi qui, ayant dj en lui-mme une grande colre
contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lana ses archers,
sa garde, les soldats de la prvt. Sur cette foule compacte, sans
trier ni rien claircir, on tomba des deux mains  coups d'pes, de
piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, touffement,
carnage indistinct dans l'obscurit.

La nuit tait ferme et sombre, et la foule s'coula par la fort et
vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgr ce cruel dnouement.
Bien des choses taient claircies, et bien des hommes, jusque-l
suspendus, commencrent  prendre parti, ayant vu la cour d'un ct,
la France de l'autre.

Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province,
d'indomptable et noblement pauvre, fut libre ds cette nuit, cheminant
d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses paules cette fascination
de la royaut qu'avait exerce le feu roi. Et la religion de la cour,
le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait gure. Beaucoup
se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'tait le
protestantisme.

Le petit peuple de Paris, tudiants et artisans, malgr l'horrible
averse qui avait signal au soir la royale hospitalit, quoique plus
d'un restt sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots,
boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une pre joie, emportait avec lui
un proverbe _le coup de Jarnac_, qui, redit, rpt partout et dans
tout l'avenir, renouvela sans cesse cette dfaite de la royaut.




CHAPITRE III

DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES

1547-1559


Quelque dompt, docile, n pour l'obissance que part Henri II, une
femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne
pouvait tre rassure. Elle avait grand besoin de l'occuper de rves,
de projets, de penses. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait
point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il
fallait le jeter dans les pierres et les btiments.

L'art avait dj dclin. Le sicle,  son milieu, ressemblait fort 
Diane elle-mme. Il supplait par la noblesse  ce qui dj manquait
d'agrments. En btiment, comme en littrature, commenait le genre
noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grce srieuse.
Adieu la fantaisie. Que trouver dsormais qui ressemble  Chambord, 
l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou
d'Henri II), toute grandiose et prophtique en ses mystrieuses
allgories, a l'effet d'une immense nigme; on fatigue, on travaille,
on sue  tcher de comprendre.

Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi  lui btir un palais,
maison d'intimit, grande, et non gigantesque, parfaitement mesure
aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractre,
et qui d'ailleurs voulait possder, jouir sur-le-champ. Anet,
improvis par Philibert de Lorme, entre Dreux, vreux et Meulan, non
loin de la grande Seine, mais retir, sur la petite rivire d'Eure,
fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chausse, galeries et
terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du
reste, nulle plus complte; parc, taillis, bois, garennes, arbres
fruitiers, volires, fauconneries, hronnires, tout fut prvu, tout
ce qui peut distraire un grand enfant. Cours srieuses, jardin
modique; de petits arcs rustiques s'levaient  l'entre des alles
principales. Une chapelle, lgante et petite, couronnait et
consacrait tout.

L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout
cela, gayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les
forts voisines et les distractions de la chasse, le roi y et trouv
les journes longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit
donner, pour mettre  l'entre, le bas-relief de cerfs, de sangliers,
qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre).

Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait
d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne
fut-il tellement pris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en
tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint
fascin, amoureux et comme enchant. Mais qui allait crer pour Anet
ce mystre et ce tout-puissant talisman?

C'tait peut-tre la question du rgne.

Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison
srieuse, c'tait l'ge de la dame. Il fallait inventer je ne sais
quel miracle de jeunesse ternelle qui troublt l'imagination et lui
donnt le change, retnt le coeur mu d'un rve. Un rve peut
supprimer le temps.

Diane se souvint que sa rivale, dans un problme inverse, voulant
raviver un vieillard, avait, jeune elle-mme, par sa chambre et
entour son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon.
Mais combien le problme tait plus difficile ici, o l'objet aim,
dj mr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inoue!

J'aurais voulu tre  Anet quand l'imposante veuve y fit venir le
matre, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et
l'avenir.

En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et
sentit la vraie grce du lieu, les eaux vives. Le monument, ds lors,
dut tre une fontaine, o l'immobile image s'aviverait sans cesse du
mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air
d'couter.

Le gracieux gnie du lieu fut ainsi voqu du fond des ondes, une
Diane, non mythologique, plutt une fe chasseresse, jeune, frache et
lgre, pose  peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est
reste plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux;
ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rveuse, prise
elle-mme  son enchantement.

Elle est prise, et elle aime... Qui? La fort sans doute, ou ce beau
cerf royal contre qui elle incline, appuyant  son poitrail un bouquet
nglig de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lvrier qu'elle
enjambe dlicatement sans vouloir le presser, d'une grce si tendre et
si charmante.

L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-mme. La statue serait-elle,
ou ne serait-elle pas un portrait?

Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue
dont je parlerai, et qui ressemble un peu  la Diane de Goujon. Dans
celle-ci, il aura gard quelque chose des traits de la vie, une
fugitive et lointaine ressemblance.

Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec dcision et d'une
autorit royale, est un trait historique. Le front fort dcouvert (les
cheveux tant relevs de toutes parts) est haut plutt que large; une
rsolution peu commune habite l, plutt qu'une pense. L'oeil si
vague serait dur cependant, si la prunelle tait sculpte.

Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est pare
et riche. Elle a pour vtement un lger bracelet  son beau bras, et
sur la tte un si riche ornement, qu'il vaut un diadme. Tout l'art du
monde est dans sa chevelure.

Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystre.
Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'tait une
femme? Cette ide vient et trouble.

L'effet tait puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Muse
des monuments franais), sous la feuille et sous l'azur du ciel. Ciel
troit d'un jardin resserr, monastique, tout entour d'un clotre. La
feuille au vent voilait et dvoilait ce rve. Mais comment tait-elle
l, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fire beaut, la
main sur son grand cerf, semblait gare par la chasse, par le hasard,
dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour,
surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?

L'histoire est de deux ges. Il y a le noble lai d'amour et le gai
fabliau; derrire le pome royal, un rire des vieux nols. La figure
est svre, vivement rsolue, le sein naissant et pur. Mais,  ct,
d'autres dtails font penser  la veuve. Le charme est ml d'ironie.

La grande bte au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son
bouquet de fleurs, ce cerf  l'oeil vide, au front vide, aussi passif
que sa fort, est-ce une bte royale, ou un roi tout  fait? Je lui
trouve un air d'Henri II.

L'artiste, pour ce lieu de fte et d'amusement, dans sa gaiet
shakspearienne, derrire la belle nymphe, s'est donn le plaisir d'un
sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art
exquis, comme il et sculpt Vnus mme, travaill avec complaisance
un barbet hriss, non, un triste caniche, noir, poil rude,
brche-dent, qui rclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle
le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amiti de
mari, d'un Brz par exemple,  qui elle promit un deuil invariable,
et qui timidement mle  la fte d'amour quelques gmissements de
grondeuse fidlit.

Voil le monument trange, idal et rel, amusant, noble et ravissant,
l'enchantement diabolique et divin qui a tromp les coeurs et qui les
trouble encore, qui dmentit le temps, et qui la maintint belle
jusqu' soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu' nous.

Mais laissons l le rve, laissons la posie. Voyons l'histoire et la
ralit.

Diane, dite de Poitiers (d'aprs une prtention de descendre des vieux
souverains de Poitou), n'tait nullement Poitevine, mais du Rhne, du
pays le plus processif de la France, le plus pre aux affaires, le
Dauphin du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut
changer la dynastie, elle pousa Louis de Brz, petit-fils de celui
qui trahit Louis XI, fils d'un Brz qui eut une fille de France et
qui la poignarda. De tous cts, il y avait des romans dans sa
destine.

Le sang du Rhne, intrigant, violent, fut considrablement tempr en
elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_,
en Normandie, o elle passa les meilleures annes de sa jeunesse, de
quinze  trente. Son mari, homme g, Louis de Brz, tait une espce
de grand juge d'pe, snchal de Normandie.  la petite cour du
snchal et de madame la snchale, venaient se dbattre les affaires
fodales qu'on pouvait, de gr ou de force, ramener  la suzerainet
du roi. Belle cole d'affaires o elle vit sans doute combien la
justice est fructueuse. Il ne faut pas s'tonner si le premier don
qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procs.

Elle spcula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit
inaccessible, mit l'affiche d'un deuil ternel. Cela lui donna le
Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par
l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.

Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'mouvoir
de rien, n'aimer rien, ne compatir  rien. Des passions, en garder
seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans
orages, l'amour du gain et la chasse  l'argent. Un diplomate, connu
par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir,
disait-il, ces petites motions, petits dsirs, petites peurs, qui
achvent la digestion.

Donc, absence de l'me. D'autre part, le culte du corps.

Le corps et la beaut, soigns uniquement, non pas mollement adors,
comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer;
mais virilement traits par un rgime froid qui est le gardien de la
vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne
heure, usait trs-largement des rafrachissements inconnus aux dames
d'alors, en toute saison se lavait d'eau glace. Elle se promenait
ensuite  cheval dans la rose; puis revenait, se remettait au lit,
lisait quelque peu, djeunait. Pour digrer et rire, elle n'avait ni
nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garon de
vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui
contait tous les scandales.

Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa
matresse, et regardant d'ailleurs ce petit prtre comme une femme.
Celui-ci y trouvait son compte, et par l se faisait souffrir.

Le meilleur oreiller de la grande snchale, c'tait son intimit avec
la reine, la jeune Catherine de Mdicis. Celle-ci lui appartenait;
Diane avait la clef de l'alcve, et quand Henri II couchait chez sa
femme, c'est que Diane l'avait exig et voulu. Cela se vit au moment
o Diane et les Guises commencrent la guerre d'Allemagne, malgr le
conntable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il
fallait faire dcider la chose par le conseil, qui tait partag; pour
en changer la majorit, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait
le conntable? On dcida que le roi inopinment nommerait, et, pour
constater que la chose tait bien de lui seul, spontane et sans
influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, o il fit le
matin la nomination. Ainsi Diane se mit  couvert; la majorit fut
change; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilit.

Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous Franois
Ier, elle fut sans nul doute plus utile  Diane encore. Et comment?
Brantme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le
faisait causer, le suivait  la chasse, parmi ses dames favorites,
coutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut
tre toujours avertie, et  mme de djouer  temps les trames de son
ennemie, la duchesse d'tampes.

Catherine (dans une lettre  Charles IX) loue Franois Ier d'avoir
institu la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles.
Elle-mme, selon toute apparence, fut chez Franois Ier la police de
Diane, ses oreilles et ses yeux.

Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et
dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit
trouble, inquite. Avec raison. O en et-elle jamais trouv une
pareille, si servile et si corrompue?

Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'tait-elle  ce point
donne  sa rivale? Pour la raison trs-forte que Diane la protgeait
contre l'aversion de son mari, qui l'et cent fois rpudie.

Quand Clment VII vint en France marier sa petite-nice, il exigea que
le mariage ft fait et consomm de suite, irrvocable, se doutant
qu'autrement il ne tiendrait gure. La petite fille de quatorze ans,
donne  un mari de quinze, agrable, douce et docile, ayant beaucoup
d'esprit et de culture, fut mal reue, et lui resta singulirement
antipathique. Pourquoi? Comme roturire, du sang marchand des Mdicis?
Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractre double et faux?
Non, pour un point physique.

Physique, mais de porte morale. On y sentait la mort; son mari
instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, n du tombeau de
l'Italie.

Elle tait fille d'un pre tellement gt par la grande maladie du
sicle, que la mre, qui la gagna, mourut en mme temps que lui au
bout d'un an de mariage. La fille mme tait-elle en vie? Froide comme
le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps o la
mdecine dfend spcialement d'en avoir.

On la mdecina dix ans. Le clbre Fernel ne trouva nul autre remde 
sa strilit. On tait sr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait
sa femme. Mais ce n'tait pas le compte de Diane; elle avait
horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne
ft son frre, le duc d'Orlans, l'homme de la duchesse d'tampes. En
avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait tre tu,
il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder
cette femme et lui faire ses adieux d'poux.

Le 20 janvier 1544 naquit le flau dsir, un roi pourri, le petit
Franois II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre
civile.

Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthlemy.
Puis, un nerv, Henri III, et l'avilissement de la France.

Purge ainsi, fconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-mme
vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.

Les rpublicains de Florence, au sige de cette ville, o elle tait
fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une
seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'pargna.
Et telle elle resta, ne sachant mme har, ne pouvant dire un mot de
vrit.

Diane, qui la tenait par la peur, la mprisait tellement, qu'elle
trouva bon qu'on la sacrt, qu'on lui ft des mdailles, etc.
Elle-mme, elle avait  Anet, en mdaillon de marbre, cette chre
reine, pour la toujours voir.

Une autre politique de cette femme avise fut, ayant dj l'alcve,
d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers
militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France
et l'Empire, taient chefs naturels des bandes d'Allemands qui
recrutaient nos armes. La premire fille fut donne aux La Marck, et
la seconde aux Guises.

Le petit Charles de Lorraine, qui n'tait qu'archevque, prit 
l'avnement le chapeau qu'on demanda  Rome, et l'on y envoya dans un
honnte exil les douze cardinaux de Franois Ier. Tous les Guises
entrrent au conseil. Franois eut la Savoie, et plus tard l'arme
d'Italie, l'entre aux grandes aventures, le vieux champ des romans de
la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.

Il n'y avait, aprs Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi,
Saint-Andr, qui pt leur faire ombre. C'tait un homme de luxe et de
bonne chair. Ils le solrent de biens, lui firent donner en
gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne,
etc.).

La grosse part du gteau fut naturellement pour la grande snchale.

Grande vritablement, normment rapace, miraculeusement absorbante.
La baleine, le lviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et
Chenonceaux, le duch de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle
avala le don du nouveau rgne, exigeant que tout ce qu'on payait pour
renouvellement de charges, confirmation de privilges, etc., lui ft
pay  elle-mme. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait
le tout. Elle prit la clef mme du coffre, destitua le trsorier de
France, et en fit un  elle, un voleur prouv tel  la mort d'Henri
II. Mais tant de gens avaient vol avec elle, avec lui, que l'on
n'alla jamais au fond.

On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientt il ne resta que
les places futures. On pia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville,
des mdecins pour tter le pouls  tous ceux qui avaient des charges,
les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des
_affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.

Trois affaires promettaient les plus beaux bnfices:

  1 Les confiscations sur les protestants;
  2 Les procs pour les terres vacantes;
  3 La punition des rvoltes que produirait le dsespoir.

Il y en eut une tout d'abord. Les misrables pcheurs de Saintonge et
du Bordelais, rduits par la gabelle  ne pouvoir plus saler leur
poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se
soulevrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tu. Occasion splendide
d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les
supplices, on pendit, on roua, on fora les notables  dterrer le
mort avec leurs ongles. On ranonna les survivants. Le fait suivant en
dit beaucoup; on se croirait dj aux beaux jours de Louis XIV,  la
rvocation de l'dit de Nantes.

Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frre de Saint-Andr, apportent
au marchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne  eux et
 Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthriens_ de
Guienne, Limousin, Quercy, Prigord et Saintonge. L'ide premire
appartenait  un certain Dubois, juge de Prigueux, qui rpondait que
chacun d'eux en tirerait vingt mille cus. Dubois promettait d'en
donner moiti dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa
dague, et l'enfona dans le brevet  l'endroit indiqu o tait son
nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allrent sans mot dire.

Il tait rare qu'on lcht prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours,
qui, chaque anne, allait aux foires de Lyon, prparait un magnifique
collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et
on ne manqua pas de trouver qu'il tait protestant. L'accusateur,
prtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui,
d'abord, demanda en prt une grosse somme au lapidaire, puis, refus,
sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien tait en
pierreries, qui disparurent. Exasprs, les dnonciateurs le tranent
 Paris. Mais l il aurait pu acheter protection. On se hta de le
brler.

La fructueuse spculation de vendre des procs tait pousse en grand
par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystre. Nous avons dit
que le procs contre le confident de la duchesse d'tampes fut lanc,
puis arrt par le cardinal de Lorraine, qui reut de lui une terre.
Le grand Guise, Franois, agit de mme dans la rvision qui se fit du
procs des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des
massacreurs, se lava en donnant son chteau de Grignan au
tout-puissant Franois. Selon toute apparence, cette rparation
singulire de la perscution par un gouvernement perscuteur n'a
d'autre explication que l'apptit de la nouvelle cour pour voler les
voleurs du rgne prcdent. Les vers se mangent l'un l'autre.

Quelque peu port que l'on soit  s'exagrer l'importance d'un
individu dans les grandes rvolutions, on est forc de reconnatre que
Diane a pes cruellement dans nos destines.

Unie aux Guises,  Saint-Andr,  tout ce qui volait, elle forma, sous
Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des rformes, au
jour de la ncessit, se dressa comme un mur contre la justice, rendit
tout remde impossible.

Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha
plus, elle vola. Prcipite, violente, inluctable, par cueils, par
abmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.

 ce bizarre roman de la vieille matresse se lia le roman de fausse
chevalerie, de hros de fabrique, de princerie populaire, et tant de
sanglantes farces.

En ce pays de prose, o la vraie posie est peu sentie, pour posie on
prit le roman.

L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, mme avant
cette influence, le roman avait commenc.

Les Guises, assez clairement, avaient livr le mot du leur. Enfants
d'un cadet de Lorraine (d'un cinquime fils de Ren II), ils
ddaignrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le
nom d'_Anjou_. Ils en taient, par leur aeule, la mre de Ren II.
Mais se nommer _Anjou_, c'tait promettre plus que les livres de la
Table ronde.

Cela commence au frre du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui
ruine la France pour manquer l'Italie.

Puis vient le fameux roi Ren d'Anjou, _le bon_ et le prodigue,
souvenir populaire, Ren roi de Jrusalem, Ren le prisonnier, dlivr
par sa femme, etc., etc.

Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie
d'Angleterre, le petit-fils enfin, Ren II,  qui les lances des
Suisses donnrent le grand succs de la chute du Tmraire: c'taient
l des lgendes propres  troubler l'esprit des Guises. Elles leur
furent sans nul doute ressasses par leur ambitieuse mre, par leurs
chroniqueurs domestiques. Leurs dmarches, toujours hasardes fort au
del de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal
pass dont ils faisaient leur point de dpart.

Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient rclamer cinq ou six provinces de
France et cinq ou six trnes d'Europe. En attendant, avaient-ils des
chemises? Leur pre Claude arriva fort nu en France, point apanag de
Lorraine. C'tait un bon soldat. On lui donna des postes de confiance,
des tablissements aux frontires champenoises, picardes et normandes.
On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppler les La
Marck, de quoi il s'acquitta fort mal  Marignan. Dj auparavant, le
bon roi Louis XII l'avait hautement mari en lui donnant Antoinette
de Bourbon. Cette Bourbon tait petite-fille par sa mre du fameux
conntable de Saint-Pol, le grand tratre du XVe sicle. Elle en avait
le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer  ses enfants.
C'est elle qui dcidera le massacre de Vassy.

Je n'hsite nullement  rapporter  Antoinette l'audacieuse initiative
que prit son mari Claude pendant la captivit de Franois Ier; de
lui-mme, il ne l'et pas prise. Charg de couvrir nos frontires de
l'Est avec les dbris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume,
traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frre, prs de
Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgs. Un
tmoin oculaire dit: J'en vis passer dix-huit mille au fil de
l'pe. On reprit Saverne, qui tait  l'glise de Strasbourg; on
rendit  l'vque, au chapitre, aux seigneurs ecclsiastiques que
poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mmoire, et non
moins grand  l'Empereur; ce torrent dbord fut descendu aux
Pays-Bas.

Le roi fut tonn plus que satisfait d'un tel acte, de cet excs de
zle. tait-ce lui qu'on avait servi en touffant l'insurrection qui
aurait pu donner  Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en
souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.

Le clerg s'en souvint aussi.  la premire occasion, il travailla
pour eux. Le roi d'cosse, Jacques V, veuf d'une fille de Franois
Ier, qu'il aimait fort, tait press par les siens de se remarier et
ne voulait qu'une Franaise. Il demandait une Bourbon. Ses prtres
d'cosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des
Guises.

Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufils entre deux amours, se
trouvrent sur le trne, par la grce du clerg, grands et importants
par leur soeur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et
qui, bientt veuve, rgente au nom de la petite Marie Stuart, fut
courtise pour livrer cette enfant avec la couronne d'cosse.

Les Guises n'taient pas moins de douze. Douze fortunes  faire!
N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissrent par le dauphin Henri,
se donnrent  Diane, mendirent la main d'une fille de Diane. Cette
alliance les enhardit au point que Franois de Guise (dit-on) fit
promettre  ce simple Henri _de lui restituer la Provence_!

Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. Franois
Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors,
malgr les vrais princes, malgr le parlement, ils ne s'en contentent
plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang,
Bourbon-Vendme, pre d'Henri IV.

La devise du cardinal de Lorraine tait un lierre autour d'un arbre.
Image nave des Guises recherchant les Bourbons, les treignant par
alliance, et peu  peu les touffant.

Leur audace sduisit la France. Quoique minemment faux, et tout
mensonge, ils plurent par le succs et l'-propos. On leur crut le
suprme don que plus tard Mazarin voulait d'un gnral plus qu'aucun
solide mrite, disant toujours: Est-il _heureux_?

Franois de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant
occasion de faire la grande guerre stratgique. Metz et Calais, deux
succs de dtails, bien russis, enlevrent l'opinion. Un immense
parti, qui avait besoin d'un hros, reprit la chose en choeur, la
chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.

 voir pourtant cette servilit au honteux combat de Jarnac,  voir
son affaire de Grignan qu'il lava pour argent,  voir cette attention
aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (_Mm. de Guise_),
j'ai de la peine  croire que, sous cette bravoure, sous cet clat, un
grand coeur ait battu.

C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aeux d'Anjou, et
qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme
_parvenus_. Ils n'taient pas tellement ambitieux dans le grand,
qu'ils ne fussent prement avides, rapaces, crochus, dans le petit.
Tout-puissants mme, et rois de France, on les vit palper sans rougir
les menus profits de la royaut. Leur soeur d'cosse, et vraie soeur
en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part
et de ne voler que pour eux.

Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion
catholique indpendante, celle des Tavannes, par exemple, des
Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un
petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres
paroles: En disgrce, il n'est bon  rien. En faveur, il est
insolent, et ne reconnat plus personne. (Lettre du 18 juillet 1572.)

Ce que les frres eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unit
d'efforts. La division du travail et des rles tait parfaite entre
eux. Le second, Charles, et le troisime, Aumale, le gendre de Diane,
la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le
jeune cardinal. Ils assuraient  Franois, le hros, le vrai champ de
bataille des affaires,  savoir la chambre  coucher, _ces douze pieds
carrs qui_ (disait Richelieu) _donnent plus d'embarras que l'Europe_.
Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, tait de tout en tiers; il
mlait  tout ses gambades, et tenait son frre, le hros,
trs-inform, sans sortir de son rle, et gardant la bonne attitude
d'un militaire tranger aux intrigues.

Nulle affaire lucrative non plus ne passait l sans qu'ils fussent 
mme d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirrent, Dieu le sait.
Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu  peu
le seul vque de France. Il arriva sous Charles IX  runir _douze
siges, dont trois archevchs_, les grands siges archipiscopaux de
Reims, de Lyon et de Narbonne;  l'est, les riches vchs germaniques
de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen;  l'ouest,
enfin, Luon, Nantes.

Mais ce mot d'_vch_ ne donne gure une ide de la ralit d'alors;
les trois de l'est taient de riches principauts d'Empire, grasses 
ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le
cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un
don de deux cent mille cus. (Granvelle, VIII, 305.)




CHAPITRE IV

L'INTRIGUE ESPAGNOLE

1547-1559


J'ai donn les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu' commencer le
drame. Selon la mthode ordinaire, je dois, ds ce moment, entamer le
rcit de l'imbroglio politique.

C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-tre aussi. Le
puis-je, en vrit? L'histoire me le dfend, et elle parle plus haut
que tout art littraire. Si j'ouvrais ici le rcit, j'aurais beau
faire ensuite, il resterait toujours obscur.

Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons
nomms, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les
grands acteurs rels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires,
entrans qu'ils sont tout  l'heure sous l'influence souveraine qui
les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs
projets. Cette influence est l'espagnole.

Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixit de mon fil
historique. On le verra essayer quelque temps de petites rsistances
contre le grand mouvement espagnol pour en tre bientt entran.

O donc sera mon ancre?

La chercherai-je  Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unit
de la grande conspiration catholique. Unit nominale.

Rome fut divise sur le dogme: ses plus minents cardinaux diffraient
entirement ( Trente) sur la mesure des concessions  faire. Et,
politiquement, Rome fut pitoyable, s'tant mise  faire la guerre
folle  l'Espagne qui la dfendait.

Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs
variations, ne me fournissent aucunement le solide point de dpart
dont ce livre a besoin.

Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs
qu'il faut poser en face: _l'Espagne et le Protestantisme_.

Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec
toutes ses finesses politiques, avec sa mcanique lgislative de
Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui tait survenu un
lment nouveau, trs-spcial, qui rchauffa tout.

lment national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par
toute l'Europe, substituant le roman  la posie, et (chose
inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police!

Cette police est l'ordre des jsuites, ordre essentiellement
espagnol, qui trs-longtemps n'a que des gnraux espagnols.

Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et
engloutissant, qui transforme toute l'glise, jsuitise ses ennemis
mme, impose sa mthode  tout prtre,  tout moine, si bien que tout
ordre rival, ne confessant plus qu' ce prix, doit se faire jsuite ou
prir.

Encore une fois, voil les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres:
la Rforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme.

L'Espagne envahit par l'pe, le roman, la police. Et la France, au
roman, opposa la posie.

La posie du coeur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites
hroques, les lointaines migrations, les hymnes du dsert et les
chants du bcher.

Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la
grande cole Genve, et ses colonies aux Pays-Bas, en cosse, en
Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre
Angleterre.

Donc, en ce chapitre, l'_Espagne_. Au chapitre suivant, les _martyrs_.

       *       *       *       *       *

L'Espagne avait une prise trs-forte sur l'Europe, et par sa grandeur,
et par sa misre (qui compte tout autant en rvolution).

Grandeur incontestable, par l'immensit des possessions, par le reflet
des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par
la renomme des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'tait pas moins
dans le respect de l'Europe, dans la fire attitude des Espagnols,
dans leurs prtentions, qu'on ne contestait qu' moiti, dans la
servile imitation qu'on faisait de leurs moeurs et de leurs costumes,
dans la souverainet de leur littrature et de leur langue.

La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu  peu la vie espagnole,
le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus
en plus en grand loisir. Elle tait dlivre de tout ce qui l'avait
occupe au Moyen ge, de sa croisade des Maures, de ses liberts
intrieures. Dispense de se gouverner et de vouloir, elle l'est
encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis
1539), ferme une  une toutes les voies o pourrait s'chapper
l'esprit.

Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer
toujours les rgnes de Charles-Quint et de Philippe II. La dcadence
commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveaut
des colonies, l'immensit du dbouch des Indes, ouvert tout  coup 
la nation, l'empchent de sentir l'asphyxie.  l'intrieur, elle n'est
pas moins dj affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande
six mille hommes  l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille.
L'extension de la mendicit, dans ce pays inond d'or, se constate par
une littrature nouvelle, le genre dit _picaresque_, les romans de
mendiants et de voleurs. Ds 1520, parat le _Lazarille de Tormes_.

L'or d'Amrique semble dtruire ce qui reste d'activit.  l'oisivet
native,  celle du noble qui y met son orgueil,  celle du
fonctionnaire pay pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du
capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trsor inconnu.

Tous inactifs et tous muets. Est-ce  dire qu'ils soient immobiles?
Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en
voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste
les yeux fixes du matin au soir, il va  la Mecque,  Bagdad, que
dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De mme, cette vive Andalouse
ou la passionne Castillane, en une heure d'immobilit, elles ont
couru plus d'aventures que les princesses des _Mille et une Nuits_.

Les _Amadis_, qui sont toute une littrature, ont possd l'Espagne
jusqu'au milieu du sicle, o une autre commence, celle des
_bergeries_, dont la France doit tirer l'_Astre_.

Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie
espagnole aux XVe et XVIe sicles (jusqu'en 1540), y trouveront deux
classes dominantes de livres, les _Amadis_, littrature du monde, les
_Rosaires_ et autres livres sur la Vierge, littrature de couvent, non
moins galante et souvent plus hardie.

Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent
le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fix sur une
chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thrse, trois ans cloue
au lit sans pouvoir se bouger.

Sainte Thrse nous dit elle-mme l'effet prcoce de ces lectures sur
elle.  l'ge de dix ans, son frre et elle, nourris par leur mre de
romans, et dj en faisant eux-mmes, se contentrent peu des
paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un
matin, non pour combattre les chevaliers flons, mais dans l'espoir
d'en tre les martyrs, de prir chez les Maures. Nos petits Don
Quichottes furent rattraps  une lieue.

Mais l'Espagne elle-mme ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette
route des romans. En lire, en couter, en faire, c'est le fond de
l'me espagnole.

La charmante sainte de Castille,  l'me toute noble et transparente,
nous a, dans l'lan personnel du roman qui a fait sa vie, donn la
vraie pense de l'Espagne d'alors: _Dfendre l'opprim_.

La victime des victimes et des opprims l'opprim, c'est Jsus, le
doux petit Jsus, le bon et l'aimable Jsus, Jsus, l'poux du coeur,
etc., etc.

Les juifs l'ont crucifi; brlons les juifs. Les Maures l'ont
blasphm; brlons les Maures. Les luthriens ont bless sa sainte
face en ses images; malheur aux luthriens!

Voil comme la piti devient fureur. C'est le point de dpart de la
croisade, le brlant effort de l'me espagnole, disons de l'me du
Midi.

Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les
fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jsus. Toutes les
ruses des sauvages, au besoin, supplent  la force.

Si la Castillane Thrse n'et t femme, si elle et eu l'pe, elle
l'et veng avec l'pe. Le Biscayen Ignace, aussi rus que brave, y
mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de
contrebandier.

La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut nave; il prit le
monde au pige qui le prit le premier.

Le gnie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant
l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici
un matin ce hardi Biscayen qui lui te la bride, qui dit  ces rveurs
affams de romans: Rvez, imaginez, et qui leur en fait un devoir,
un point de dvotion.

crivez des romans de pit, disait plus tard, vers 1600, saint
Franois de Sales  l'vque de Belley. Ils furent crits, et partout
lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait t, un sicle avant,
Loyola, qui mit tout le monde  porte de rver le sien.

Rien d'crit, presque rien. Tout oral et tout personnel.

L'vangile mme est la matire de l'amplification... Ne vous effrayez
pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprtation de l'vangile.
Ce sont tels versets, bien choisis, expliqus par le directeur. Le
sens spirituel est fix; mais les circonstances historiques sont
remises au dveloppement facultatif du rveur solitaire.

Ce cercle est fort serr. Peu ou point d'Ancien Testament. Le
merveilleux biblique, austre et sombre, est cart. L'accord de la
tradition antique, la perptuit de l'glise, le mariage de l'ancienne
et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la
foi protestante, n'entrent pas dans la sphre des _Exercitia_
d'Ignace, sphre toute raliste, o l'me s'difie par l'imagination
et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures
probables qui ont pu se passer sur le terrain des vangiles.

Or, qui connat le gnie mridional, sa vive personnalit, son
instinct dramatique, sentira bien que le rveur ne sera pas longtemps
simple tmoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et
cooprateur; il se fera  Bethlem ange ou mage, boeuf ou ne; il se
fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jsus mme.

Libre du joug de la thologie qui et creus le dogme, du joug de la
tradition biblique qui explique l'vangile par quatre mille ans
d'histoire antrieure, livr  l'amusement de l'amplification
biographique, il s'y mle hardiment lui-mme, en familiarit complte.
Il parle sans faon  Jsus, l'coute et lui rpond, lui fait ses
plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thrse),
parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.

norme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pcheur est si
peu embarrass, si peu humili, qu'il dialogue avec son juge, que
dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux
camarades, se fait parfois juge  son tour.

Permis de faire descendre Dieu  sa mesure, de rtrcir le Christ 
ses convenances, de se faire un Jsus commode, un petit, tout petit
Jsus. Car c'est lui qui se gne, dans cette intimit, qui diminue,
disparat presque. L'idal se supprime, et le rel est tout; le rel,
je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Digo, la platitude
de tel petit bourgeois de telle petite ville.

Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est ne, par toute l'Europe,
la classe minemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la
vie noble, peuple born, d'autant plus difficile, qui n'admet
l'vangile qu'autant qu'il peut le faire  son image, bourgeois et
platement romanesque.

Qu'est-ce que le roman? L'pope non pique, l'histoire non
historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire  la
petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de
sa haute sphre gnrale, pour se laisser manier et mouler au plaisir
de l'individu.

Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces
bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rver des romans sous la
discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il
faut, mme en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail,
l'effort, leur mcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur
amplification, en donner les traits gnraux, leur fournir un
guide-ne. Et lui-mme qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de
collge, ne sera-t-il pas lui-mme embarrass  mener son pnitent
dans la voie du roman? C'est  cela que rpondent les _Exercitia_;
c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un _Gradus ad
Parnassum_, qui pouvait aider la strile imagination du sot charg de
faire des sots.

Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver,
imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tchez  Bethlem, tchez
au jardin des Olives, tchez mme au Calvaire, d'appliquer les cinq
sens. Voyez et coutez, gotez, touchez, flairez la Passion. Bizarre
prcepte, tonnamment grossier. Partout les sens appels en tmoignage
des objets spirituels!

Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la
sensation le criterium de l'esprit.

Les sens, si durement touffs, humilis par le christianisme du Moyen
ge, se trouvent ici bien relevs. Les voil juges de tout. Dieu n'est
plus sr que par le tact.

L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touch ses plaies, ni
la femme Jsus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et
parfume, ne les essuie de ses cheveux.

Cette mthode hardie et grossire ne pouvait manquer son effet; elle
devait, dans le Midi surtout, dans la brlante Espagne, tre
accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrsistible
puissance; elle faisait appel  l'esprit romanesque; elle invoquait
les sens et faisait un devoir de les interroger.

N'ayez peur que ds lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans
le mutisme o les laissait le Moyen ge. La langue est dnoue. C'est
l la rvolution immense de Loyola. Avec une mthode qui vous force
d'analyser  fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose
de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous tes srs
d'avoir des pnitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les
religieuses, se mirent  tant parler, qu'Ignace lui-mme, pouvant,
exprima le dsir que son ordre s'abstnt de prendre la direction de
leurs couvents. On ne l'couta gure. Mme de son vivant, elles eurent
des confesseurs jsuites.

Les consquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe.
Le monde en fut chang. Au moment o la confession tait brise dans
le Nord par l'austrit protestante, elle se trouva immensment
amplifie, fortifie dans le Midi; non, disons mieux, _cre_. Ce
dernier mot est plus exact pour une rvolution si grande.

Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de
l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et
silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec
l'expansion de sa race excentrique, dchane hardiment le roman, fait
parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon,  desserrer les
dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fire et muette, mais
l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho mme est de
celle-ci; dans sa vulgarit, pour peu qu'on l'initie, il n'est que
plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jsuites, eut son
avnement dans les choses religieuses.

Le passage subit des dominicains aux jsuites, d'un laconisme de
terreur  ce paterne bavardage, l'encouragement  l'esprit romanesque,
l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rve, tout
cela apparut  l'Espagne comme une mancipation, une libert relative.

Libert dans la discipline, libert dans le dogme. Les jsuites
tendirent, autant qu'ils purent, la part du _libre arbitre_ de
l'homme, restreignant la _grce_ de Dieu, adoptant sans difficult
l-dessus les opinions des philosophes et des juristes.

Rome encore tait indcise et partage.  l'entre du concile de
Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il
fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante,
donner une part prpondrante  la grce divine, rtrcir l'homme,
augmenter Dieu. Les jsuites, bien plus habiles, montrrent que, tout
au contraire, il fallait tout donner  la libert en spculation pour
s'en emparer en pratique.

L'idal vritable du systme avait t pos par Ignace avec une
nettet courageuse, par sa fameuse rduction de l'me  un cadavre
qui tombe si on ne le soutient. Dans une autre comparaison bizarre,
mais plus exacte, l'ingnieux Biscayen veut qu'elle soit une
_marionnette_ qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les
fils.

Le penseur fut Ignace, et l'excuteur fut Lainez, un Castillan peu
imaginatif, gnie pesant, mais fort, qui, sous le matre, et plus que
lui peut-tre, crivit les _Constitutions_.

 ce concile de Trente o les cardinaux se divisaient, lui, il
n'hsita pas. Il apporta ce grossier clectisme espagnol de l'homme
_libre_ en thorie, _marionnette_ en ralit.

Il n'tait pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher
l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux
machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient.

L'une, c'tait la _mthode des Exercitia_, l'appel aux sens et au
roman; l'autre, une _mthode de classes_, lente, forte, pesante, qui
tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courb sous la grammaire,
le rudiment, le fouet.

Deux moyens qui se compltaient. Le premier, charmant, sducteur,
prenait les dlicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui
dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livr par elle, devait passer par
la filire de cinq ou six jsuites grammairiens qui, serrant son
cerveau de proche en proche (par l'art des Carabes), et lui
aplatissant le crne, livreraient cette tte rtrcie et pointue  la
seconde opration, celle du directeur jsuite.

Ce Castillan Lainez tait un cuistre de gnie, qui fabriqua lui-mme
la machine de sa rude main. C'est le fondateur des collges jsuites
et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle  Ignace, que,
pour donner l'exemple, il commena  faire des thmes, se faisant
corriger ses solcismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui
depuis a crit sa vie.

L se trouva l'quilibre de l'ordre. Autrement il et chavir.  ct
de cette scabreuse direction o les jsuites enseignaient  faire des
romans, ils eurent une pdantesque direction grammaticale,
trs-schement occupe de mots. Les deux caractres se mlrent; dans
le roman mme et l'intrigue, les jsuites restrent hommes de collge.
Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains.

Cependant ces deux choses, ducation et direction, la verbalit vide
et la matrialit, tout se tenait fortement. Plus l'me restait vide
dans cette ducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la
direction elle prenait gloutonnement la matrialit des images
sensibles et grossires. Par deux chemins elle allait au nant.

Rome fut longtemps  comprendre la profondeur barbare de cette mthode
espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ taient un
livre de pit pour tous, ne vit point que c'tait un manuel spcial
et secret pour barbariser les esprits. On lit en tte un beau
privilge de Paul III pour _rpandre partout le livre_; et,
au-dessous, la recommandation de la Socit de _ne pas le rpandre_,
de garder l'dition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon 
des jsuites. Et, en effet, le fond de la mthode n'tait nullement
qu'on tudit seul. Ce manuel tait le guide du directeur, qui seul
devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'me
impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pt pas faire un pas
autrement qu'appuye sur la bquille du jsuite.

Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques,  leur
voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enferme sous Louis XIV
pour sa thorie du pur amour, dclare expressment que sa vie
d'oraison fut _vide de toutes formes et images_, et qu'elle n'adora
qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressment trace par
Loyola, la pit doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq
oprations des sens_.

On tait sr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idoltrie
du coeur sanglant.

Toute cette histoire a t si mal date, qu'on n'y a rien compris.

Rappelez-vous que, ds 1522, vingt ans avant l'approbation du pape,
Ignace crit ses _Exercices_ et les applique, commence ses socits
dvotes, libres jsuites qui travaillrent l'Espagne en dpit des
dominicains.

En trente annes, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute
l'Europe tait envahie, l'Asie, l'Amrique entames.

Dix collges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie
partage en trois provinces jsuitiques. En France et en Allemagne,
moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action
souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout
pour aller aux enfants.

Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment  perdre pour se
mettre  la mode. Leurs pnitents les auraient dlaisss. Amis ou
ennemis des jsuites, ils subirent leur mthode, les imitrent, et
s'en trouvrent trs-bien. La sensualit d'un gouvernement si complet
des mes et des passions rendit toute rforme du clerg impossible;
elle enfona le prtre dans son confessionnal, devenu le trne du
monde.

Un prdicateur bndictin, aim de Charles-Quint, s'tait aventur 
dire que le mariage tait, pour le salut, un tat plus sr que le
clibat. Il ne trouva aucun appui dans le clerg espagnol;
l'Inquisition l'emprisonna. Les prtres eurent peur du mariage. Ils se
soucirent peu de cette femme unique, ternelle, par laquelle ils
perdaient l'infini du roman.

Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui et voulu
le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des
mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et
enlevaient  sa juridiction mme ses _familiers_, tout son monde
d'espions (1534-1535). Si le clerg et appuy, l'Inquisition tait
par terre. Ni prtres ni moines ne bougrent. Loin de l, les prlats
irritrent l'Empereur par d'obstins refus d'argent (1524, 1533,
1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dgot, quitta
l'Espagne, et abandonna le clerg  l'Inquisition. Il s'y abandonna
lui-mme, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant.
Il rendit  l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses
propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de
l'Inquisition.

Philippe II, g de seize ans, ordonne  un autre vice-roi, grand
d'Espagne et du sang royal, qui a touch aux familiers de
l'Inquisition, de subir sa pnitence et de tendre le dos au fouet.

Je ne vois pas, ds cette poque, que Charles-Quint ait vari autant
qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre,
horribles, par lesquelles les femmes protestantes taient enterres
vives, sont constamment excutes, mme  l'poque de l'_Intrim_ et
de ses msintelligences avec le pape.

L'anne mme de l'_Intrim_, une femme fut enterre vive  Mons.

Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient
peu du pape, trop peu catholique  leur gr.

Rien ne caractrise plus la moralit de l'poque et la scurit
nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du btard de
l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de
cette naissance  neuf mois, on trouve prcisment le jour o
l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du
protestantisme.

Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bchers,
des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais
Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre
l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moiti des
revenus de l'glise d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre
pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols.

Sa joie fut vive. Jamais il ne s'tait vu un tel trsor. Mais en
pourrait-il profiter? Chaque anne il tait malade. La goutte,
l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions,
travaillaient le triste Empereur. Peu aprs, quelqu'un crivait en
France qu'il ne marchait que courb avec l'aide d'un bton; que, pour
sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore  cheval, il
se hissait sur un banc, d'o on le mettait en selle, sauf  descendre
 deux pas pour continuer en litire. Il sentait son tat, et il avait
fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'ide de se
retirer au couvent et de songer enfin  Dieu.

Ce trait le fit tout autre. Il fut sign le 26 juin 1546. Et, la
veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut
faire un coup. Aprs la table, les pts de poisson et de gibier, ce
qu'il aima, c'taient les femmes. On lui chercha une femme dans la
ville (Ratisbonne). On dcouvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut
amene, livre au spectre imprial. Elle s'appelait Barbe Blumberg.

On se demande comment un malade si malade, souvent prs de la mort,
chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immole.
Apparemment sa conscience tait  l'aise. Un prince qui protgeait
l'glise de tels supplices, un prince qui,  ce moment mme, recevait
l'pe sainte, dut croire un tel pch lger et vniel lav d'avance
par sa future bataille et par le sang des protestants.

Neuf mois aprs, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa
mre. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle
allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut
port en Espagne par un valet de chambre, lev par un musicien joueur
de viole, du service de Sa Majest. C'est du testament de l'Empereur,
c'est--dire de sa bouche mme, que nous tirons tous ces dtails.

Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des
galanteries et des excutions qui les excusent et les absolvent: les
btards dats des massacres, les bchers payant les amours.

Le clbre adultre de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez
ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi,
aux premiers mois o il rentre en Espagne, c'est--dire au moment o
l'horrible auto-da-f de Valladolid introduit dans la voie des flammes
ce rgne de terreur qui passa entre deux bchers (octobre 1559.)

_Ab Jove principium._ La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut
s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons
descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens
catholiques ont caractris avec orgueil l'organisation de ce rseau
immense qui enveloppa l'Europe, non pas en gnral, mais par villes et
villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut
pas une alcve o ne veillt un oeil ou une oreille ouverts pour le
pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de
police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine,
le premier, lui apprit la Saint-Barthlemy.




CHAPITRE V

LES MARTYRS

1547-1559


Il y avait  Saintes un artisan pauvre et indigent  merveille,
lequel avait un si grand dsir de l'avancement de l'vangile, qu'il le
dmontra un jour  un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de
savoir (car tous deux n'en savaient gure). Toutefois le premier dit 
l'autre que, s'il voulait s'employer  faire quelque exhortation, ce
serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla
neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien
et du Nouveau Testament qu'il avait mis par crit. Il les expliquait
en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reus de Dieu,
devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux
exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche
seulement. C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des
origines de la Rforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien
qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de
Tobie. Dj les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie,
s'taient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent
c'tait une vieille femme, de longue exprience et de grands malheurs,
qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond.

En peu d'annes, les jeux, banquets et superfluits avaient disparu.
Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procs diminuaient.
Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se
retiraient dans leurs familles. Les enfants mme semblaient hommes.
Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de mtier se promener par
les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et
chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les
jardins, qui se dlectaient ensemble  chanter toutes choses saintes.

La Rforme, encore sans ministres, sans dogme prcis, rduite  une
sorte de ravivement moral et de rsurrection du coeur, se croyait un
simple retour au christianisme primitif, mais elle tait une chose
trs-neuve et trs originale. Elle allait avoir une littrature et des
arts imprvus si la duret des temps n'y mettait obstacle.

D'une part, l'loignement naturel pour les anciennes images, objet
d'un culte idoltrique, devait produire et produisit l'art nouveau
d'une ornementation tire de la vie animale et de toute la nature, art
charmant qui resta  son aurore dans le gnie de Palissy pour tre
bientt touff.

Mais ce qui ne put l'tre, ce qui surnagea et dura  travers tant de
malheurs, ce fut l'lan de la musique. L'_harmonie_, le chant en
partie,  peine entrevus du Moyen ge, dominrent, se dvelopprent
dans les grandes assembles religieuses du XVIe sicle. L'_harmonie_
n'tait pas l de convenance, de systme et d'art; elle se faisait
d'elle-mme par la diffrence concordante des sexes et des ges; les
fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravit sainte de la
grande parole biblique; les tendres et pathtiques voix de femmes y
faisaient pleurer l'vangile, tandis que les petits enfants enlevaient
la symphonie au paradis de l'avenir.

Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que
de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un
chant appris, mais celui qu'il se fait lui-mme. Ce qu'il y eut alors
d'invention,  ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul
document ne le constate. Tout s'est vanoui comme le parfum quitte le
vase. En vain, j'ai cherch les chants de cette primitive glise
rforme. Quand bien mme on les retrouverait, comment les chanter
maintenant? (Alfred Dumesnil, _Vie de Bernard Palissy_.)

Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que crer. Nous nous
avanons d'un coeur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et
cependant ce regret mlancolique d'un jeune homme m'est revenu plus
d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs o
les paroles naves semblent si prs de rvler les mlodies qui y
furent jointes: Quand mme on les retrouverait, comment les chanter
maintenant?

Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre  part. Les
formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte cole de Genve
va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses
colporteurs intrpides, ses dvous missionnaires. Il le fallait. Les
rsistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que,
dans cette premire poque, mme dans la seconde encore pendant
trs-longtemps, il n'y eut aucune ide de rsistance; au contraire,
une tonnante obissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'
la mort.

Pendant plus de quarante annes, les nouveaux chrtiens se laissrent
emprisonner, torturer, brler et enterrer vifs, sans avoir la moindre
ide de rsister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils taient
chrtiens.

Ds 1523,  Bruxelles, les premiers qui furent brls, trois
augustins, se montrrent pour leurs suprieurs obissants jusqu' la
mort. En 1524-1525, Castellan  Metz, Schuch  Nancy, se livrrent,
pour ne pas compromettre les villages o ils prchaient.

Ils dsapprouvrent hautement et les paysans rvolts de Souabe en
1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce
principe: Qui s'arme n'est pas chrtien.

Cette primitive glise tait d'autant plus pacifique qu'elle ne
contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous 
l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin,
que j'ai compuls tout entier dans ce but, je ne trouve que trois
nobles en quarante annes (1515-1555), deux Franais, le fameux
Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice
Hamilton. Les autres sont gnralement de pauvres ouvriers, des
bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un,
laboureur ais, qui, tout seul, apprit  lire, et mme un peu de
latin.

Luther et Calvin prchent l'obissance. En 1560, Calvin se dclare
amrement contre la conjuration d'Amboise. De l une indcision, une
hsitation, et des dmarches contraires, fatales au parti protestant.

On pouvait parier cent contre un que la Rforme prirait:

Pour son austrit d'abord. L'esprit d'abstinence chrtienne qu'elle
proposait, au moment mme o la vie physique s'tait rveille dans
son intensit brlante, au moment o la nature enfantait des mondes de
plus pour charmer et pour sduire l'homme, arrivait-il  propos?

Ces forces nouvelles,  peine nes, qui s'en emparait par surprise? Le
vieil esprit. Le christianisme matrialis, la dvotion romanesque,
clataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion
jsuitique, derrire l'invasion espagnole, menaait toute l'Europe.
Machine d'pouvantable force, qui, partout o elle agissait, trouvait
pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de
l'intrigue passionne, de la femme et du dsir.

Mais la Rforme, en revanche, n'tait-ce pas la dmocratie? Oui et
non. Elle tait assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais
fort peu dans les campagnes. Ds 1524, je vois prs de Hambourg,
Zutphen, un des premiers martyrs, tortur par cinq cents paysans
qu'ont lancs les dominicains en les enivrant de bire. Les
missionnaires de Genve qui prchaient nos moissonneurs n'en
recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait
pour ennemi des images. Personne ne souponnait les arts que gardait
dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon,
Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven.

La Rforme, je le rpte, devait prir: 1 comme spiritualiste; 2
comme incomprise de la majorit du peuple; 3 elle devait prir pour
son indcision sur la question capitale de _la lgitimit de la
rsistance_.

On a reproch aux plus fermes caractres,  Coligny,  Guillaume le
Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'taient celles du parti, celles
de ses plus grands docteurs, et l'indcision de la doctrine elle-mme.
Le protestantisme n'avait pas d'avis arrt sur la question pratique
d'o dpendait son salut.

Cet argument pharisien embarrassait les protestants: Si vous tes
chrtiens, vous devez, sans murmure, obir, souffrir, prir.

Calvin baisse la tte, et dit: Oui. Rsistons spirituellement,
sauvons l'me, et laissons le corps.

Mais ceux, comme l'cossais Knox, qui taient sur le champ de
bataille et regardaient de plus prs, sentaient bien que cette rponse
ne rsolvait rien. Si vous vous livrez vous-mmes aux tyrans,
allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui,
dans ces cruelles preuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le
monde aux bourreaux qui poursuivront l'oeuvre de mort jusqu' celle du
dernier chrtien, jusqu' ce que croyances et croyants aient galement
disparu de la terre. Est-ce l la victoire dernire que la foi doit
remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution lgitime,
l'extermination du christianisme?

Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a
pas d'indcision sur cette question du glaive. Loin de l, une
violente et terrible unanimit. Caraffa et Loyola la formulent (1543)
en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calque sur
celle d'Espagne.

Cette unit, cette vigueur, semblaient devoir  coup sr exterminer un
parti indcis et divis, qui raisonnait contre lui-mme et discutait
chaque essai de timide rsistance.

On insiste beaucoup trop sur les querelles de mnage entre
catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment mme o l'Empereur
tait le plus contraire au pape, il faisait excuter d'autant plus
exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictes le clerg
d'Espagne et des Pays-Bas.

Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas 
raconter les scrupules, les hsitations du pieux lecteur de Saxe et
des autres protestants; au contraire, la rsolution avec laquelle le
peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prtres, vous trompe
ces bons Allemands. Indcis et timor, le parti protestant, en face de
tels adversaires  qui tout moyen tait bon, devait succomber sans nul
doute.

Par quoi se dfendait-il, cet infortun parti? Uniquement par l'clat
de ses martyrs.

Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrpide  confesser
tout haut sa foi.

Jamais plus de simplicit, de douceur, devant les juges.

Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grces dans
les horreurs du bcher.

Je vous cris altr et affam de la mort. Ce mot d'un des anciens
martyrs semble donner la pense de ceux du XVIe sicle. On voit
qu'Alexandre Canus (d'vreux, 1532) prchait par toute la France, sans
aucune prcaution de prudence, sur les places mmes, dans les rues;
c'est le premier  qui l'on coupa la langue. Mme en 1550, un Italien,
un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrpidit.
Une seule chose blessait en lui, c'tait sa gaiet, sa joie. Quoi!
lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui
ft pargn. Et toi, pour mourir, tu ris!...  quoi cet homme
hroque rpondit, en riant encore: C'est que Christ avait pris sur
lui toutes les infirmits humaines, et qu'il a senti la mort... Mais
moi, qui, par la foi, possde une telle bndiction, qu'ai-je  faire
qu' me rjouir?

Ds l'origine, ce fut une trs-grande difficult de trouver des
supplices pour venir  bout de tels hommes.

Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au
grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la
rvolte des Flandres, le clerg des Pays-Bas lui dit que les lois
d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulires,
extraordinaires et terribles.

Dfense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne
dnonceront pas sont punis des mmes peines que ceux qu'ils n'ont pas
dnoncs. Quelles peines? Les hommes brls, les femmes _enterres_
vives.

La chose se fit  la lettre. Les villes furent fermes, et l'on fit
des visites domiciliaires qui procurrent sur-le-champ une _razzia_ de
victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent
enterres vives: l'une, nomme Antoinette, de famille de magistrats;
l'autre tait la femme d'un apothicaire  Orchies. Marguerite Boulard,
pouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de mme,  la fte de la
Toussaint. Puis,  Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier:
 Tournai, Marion, femme d'un tailleur;  Mons, une autre Marion,
femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la
mme ville, coupable de n'avoir pas dnonc son fils, qui lisait la
sainte criture.

Pourquoi ce supplice trange? Une femme brle donnait un spectacle
non-seulement pouvantable, mais horriblement indcent, que n'aurait
pas support la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne
d'Arc. La premire flamme qui montait dvorait les vtements, et
rvlait cruellement la pauvre nudit tremblante.

Donc on enterrait par dcence. La chose se passait ainsi. La bire,
mise dans la fosse sans couvercle, tait par-dessus ferme de trois
barres de fer quand la patiente tait dedans. Une barre serrait la
tte, une le ventre, une les pieds. La terre tait jete alors sur la
personne vivante. Quelquefois, par charit, le bourreau pour abrger,
tranglait d'avance (_supplice de la femme du tailleur de Tournai_,
1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier
de Mons, que l'excution se faisait parfois d'une manire plus
sauvage, plus lente et par touffement. La pauvre femme, rpugnant 
recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui
le lui donna avant de jeter la terre. Puis il lui passa sur le
ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit
heureusement son esprit au Seigneur (1549).

Nous pargnons au lecteur le dtail abominable de tout ce qu'on
inventa. Il parat seulement que le plus excellent moyen pour
atteindre et dsesprer l'me, c'tait la privation de sommeil. Une
stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette
ingnieuse torture parat avoir t trouve d'abord par les docteurs
d'Oxford pour venir  bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait
briser (1536).

Le supplice du feu tait extrmement variable, arbitraire  l'infini.
Parfois, rapide, illusoire, quand on tranglait d'avance; parfois
horriblement long, quand le patient tait mis vivant sur des charbons
mal allums, tourn, retourn plusieurs fois par un croc de fer, ou
encore flamb lentement  un petit feu de bois vert (_martyre
d'Hooper_, 1555). Hooper, vque protestant, fut extrmement tortur,
brl en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en
rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la dtournait, la fume ne
l'touffait pas. On l'entendait, demi-brl, crier: Du bois, bonnes
gens! du bois! Augmentez le feu! Le gras des jambes tait grill, la
face tait toute noire, et la langue, enfle, sortait. La graisse et
le sang dcoulaient; la peau du ventre tant dtruite, les entrailles
s'chapprent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine.
Un sanglot universel s'leva de toute la place; la foule pleurait
comme un seul homme.

Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clerg local d'exploiter
cette terreur et de ranonner les accuss. Il en tait de mme en
France. On dfendit au clerg de ruiner les accuss par des amendes
qui gtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans.
L'migration protestante devait profiter fort  ceux-ci surtout,
tendant _les biens vacants_ dont les Guises et Diane avaient la
concession.

En 1551, dans l'dit de Chteaubriant, ils montrrent navement que
pour eux la perscution et l'pouvantail du bcher taient une
_affaire_. Ils attriburent au dnonciateur la prime norme et
monstrueuse du _tiers des biens du dnonc_!

On demande comment Henri II, qui, aprs tout, n'tait pas un homme
pervers, put tre men jusque-l. Comment put-on l'aveugler tout 
fait, lui crever les yeux?

On y parvint par la colre, par l'orgueil, par une violente et
cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses
propres domestiques, dont l'humiliante rsistance lui donna la haine,
l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme.

L'homme choisi pour l'exprience par le cardinal de Lorraine tait un
ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scne et lieu sous
ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au del de toutes les
prvisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majest royale, se
dmla habilement de toutes les arguties; mais, loin de cder,
hroque, inspir des anciens prophtes, il dit  cette Jzabel, qui
s'avanait  dire son mot: Madame, contentez-vous d'avoir infect la
France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de
Dieu.

Le roi, transperc de ce trait, qu'il n'aurait jamais prvu, bondit de
fureur, jura qu'il le verrait brl vif. Il y alla, et il en fut
pouvant et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et
comme insensible, tint sur lui un oeil de plomb, un regard fixe et
pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi plit, recula, s'en alla de
la fentre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie.

Ces hros de calme et de force, d'apparente insensibilit, sont
innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bze, de Fox,
etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont t sensibles, ceux qui
traversrent vainqueurs les grandes preuves morales, non moins
douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je
les vois tels  leurs pleurs. La plupart n'taient pas des individus
isols; c'taient des hommes complets, des familles; ils taient
maris et pres. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et
leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute
l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathtiques
qu'ils crivent  leurs femmes du fond des cachots. C'est l qu'il
faut voir ce qu'est la saintet du mariage et la force de l'amour en
Dieu. Nulle ide plus que la glorification du mariage ne fut porte
haut, enseigne, dfendue par la Rforme. Plus d'un martyr y mit sa
vie. Un augustin mari, Henri Flameng, avait sa grce s'il et voulu
dire que sa femme tait une concubine. Il refusa, mourut pour elle,
soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa lgitime pouse
et veuve glorifie d'un martyr.

L'amiti a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont
l'inestimable lgende doit tre soigneusement recueillie.

Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de
Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux
martyrs et deux amis.

Leur lgende, forte et dchirante, est faite pour apprendre au monde
lger, insensible, o ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les mes
pures ce fort et profond mariage que Dieu rserve  ceux qu'il a le
plus aims.

Just Jusberg tait tellement estim et chri de tous, que, quand il
fut pris  Louvain, condamn aux flammes, les conseillers de la
chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent prs de la Gouvernante
pour demander qu'il ne fut que dcapit: Hlas! dit-elle, c'est bien
petite grce!... Mais je le veux bien.

Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frres. Mais sa
meilleure consolation tait d'y tre avec un saint, Gilles, jeune
coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connatre, tait un
homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bont, d'une charit
extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une
pidmie, avait vendu son bien pour eux. Il tait connu, admir, bni,
dans tous les Pays-Bas. Geliers, bourreaux, tous taient  ses pieds,
et on ne savait comment lui faire son procs, dans la crainte qu'on
avait du peuple.

Just, qui n'avait eu jusque-l de pense que Dieu, eut, en ce jeune
saint, sa premire attache  la terre. Son coeur, saisi d'une forte,
profonde, vhmente amiti, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il
croyait mourir bien. La nuit qui prcda sa mort, pri par ses
compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de
son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se
prparer ensemble  tout ce qui adviendrait: Car, si je ne me trompe,
j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien prs...

Ce mot, ce regard imprudent, lui rvla ( lui-mme et  tous) la
force du sentiment qui allait tre bris par la mort. Il voit Gilles
dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sche, il
touffe, il tombe foudroy dans ses larmes.

Voil que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles mme
n'et succd, pris la parole, embras de l'esprit de Dieu. Avec un
charme, une force, une habilet admirables, il couvrit, fit oublier
la dfaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il
tait, un saint, un hros, un martyr.

Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre
frre, condamn par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant
de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jsus mme que
nous suivons pas  pas. Il est crit de Jsus: Nous l'avons vu frapp
de Dieu, et cela pour nos pchs. Or le _disciple n'est point
par-dessus le matre_... Nous vous rputons heureux, Just, notre
frre, en vous voyant si ferme et fortifi de Dieu... Oh! heureuse
l'me qui habite au domicile de ce corps et comparatra demain,
dgage de toute souillure, en prsence du Dieu vivant!... Ce bien
ternel, nous l'aurions, n'tait la lenteur des bourreaux qui nous
contraignent de demeurer encore en misre pour cette nuit.

Cette justification cleste d'une dlicatesse infinie ne raffermit pas
seulement Just et l'assemble; elle avait emport les coeurs aux
portes du paradis. On pria, et Just disait: Je sens une grande
lumire et une inexprimable joie.




CHAPITRE VI

L'COLE DES MARTYRS

1547-1559


Navagero, envoy de Venise prs de Charles-Quint, crit en 1546, dans
son rapport au Snat: Ce qui dcide l'Empereur  agir contre les
_luthriens_, c'est l'tat des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a
fait mourir pour cela trente mille personnes.

Confusion terrible de deux choses si diffrentes. La Saint-Barthlemy
juridique, commence contre le communisme anabaptiste, se poursuivait
indfiniment contre les protestants trangers  cette doctrine, et
qui, le plus souvent, ne la connaissaient mme pas.

Ne pas mler ces deux procs, c'tait un point de droit autant que de
religion. L'anabaptiste changeait la socit civile, la proprit, le
mariage mme, tout le monde extrieur. Le protestant (surtout en
France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les
idoles, garder les liberts de l'me, obir, et il obit jusqu'
extinction, se laissant brler quarante ans avant de prendre les
armes.

Comment, dans le sicle de la jurisprudence, dans l'ge de Dumoulin,
Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autoriss ne posrent-ils
pas cette distinction? L'unique rclamation qui reste devant l'avenir
est celle d'un colier de l'Universit de Bourges, d'un lve
d'Alciat, Calvin.

N Picard, d'un pays fcond en rvolutionnaires, en bouillants amis de
l'humanit, n peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un
greffier de Noyon qui, tour  tour, travailla dans les deux justices,
ecclsiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans
le droit, un pied dans l'glise. On lui donne  douze ans une sincure
clricale, qu'il jette bientt avec le dsintressement altier de
Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu' sa
mort.

C'tait un travailleur terrible, avec un air souffrant, une
constitution misrable et dbile, veillant, s'usant, se consumant, ne
distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'tude, le grec
surtout, et les lettres saintes. Il tait fort timide, dfiant,
ombrageux, seul et cach tant qu'il pouvait. Pour le tirer de l, il
fallait un coup imprvu, une manifeste ncessit morale, la violence
du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.

C'tait en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait  peine des
hautes coles. L'horrible tragdie de Munster, la fatale quivoque de
l'anabaptisme, commenait  tomber sur le protestantisme comme une
pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants
non-seulement n'taient pas des anabaptistes, mais leur taient
contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.

Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond,
sincre, de la vrit et de la loi.

Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'tude, sa chre
obscurit, et changea sa vie sans retour.

Son livre, l'_Institution chrtienne_, n'tait nullement d'abord le
gros livre, l'encyclopdie thologique qu'on voit maintenant. C'tait
une courte apologie.

Si l'acte tait hardi, la forme ne l'tait pas moins. C'tait une
langue inoue, la nouvelle langue franaise. Vingt ans aprs Commines,
trente ans avant Montaigne, dj la langue de Rousseau.

C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, aprs
l'_mile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand,
pour la premire fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte,
tonnamment pure, triste, amre, mais robuste et dj toute arme.

Son plus redoutable attribut, c'est sa pntrante clart, son extrme
lumire, d'argent, plutt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui
tranche.

On sent que cette lumire vient du dedans, du fond de la conscience,
d'un cour prement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent
qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-mme, et ne donne rien 
l'apparence; qu'il sue  bon escient et se travaille pour se faire un
solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il
meurt.

Voil donc cette France lgre, cette France rieuse, dont le gaulois
naf semblait hier encore un bgayement d'enfance... Quelle norme
rvolution!

pouvant de son triomphe, il se cache  Strasbourg, se colle sur les
livres. Mais il tait perdu. Dieu ne devait plus le lcher.

Farel vint le prendre l, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit
o?  Genve, dans la ville la plus antipathique  son gnie. Calvin
lui prouva que Genve tait le lieu o il serait le plus inutile, et
qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.

Nous avons parl de ce personnage, un trs-violent montagnard du
Dauphin, homme d'pe et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil
flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrpidit, d'une
opinitret incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degr
la gaiet rvolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le
frappait, on battait de sa tte les murs et les pavs sanglants, il se
relevait riant, prchant de plus belle.

Notez que ce hros fanatique tait plein de sens. Il glissa sur les
points les plus obscurs du dogme, chercha  tout prix l'union des
glises de Suisse. Il n'tait pas crivain, le savait, se rendait
justice. C'tait une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement
le pesant et puissant gnie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait
transformer Genve. Avec l'autorit des _voyants_ de la Bible, il
saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le
fatal manteau de prophte et lgislateur, lui ordonna d'y mourir  la
peine.

Cet homme ple, arrivant  Genve, trouva une joyeuse ville de
commerce, qui, ayant dj fort souffert, n'en restait pas moins gaie.
Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand
miroir du lac et ce brillant fleuve azur, Genve a double ciel, deux
fois plus de lumire qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre
routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe.
Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages
nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population tait 
l'avenant, lgre de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des
seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient
jouir  Genve. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et
satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhne, vraie
girouette et le nez au vent.

Lyon lui faisait du tort. La dchance du commerce avait veill 
Genve un esprit de rsistance politique contre le prince vque et le
duc de Savoie. Avec un grand courage, cette rvolution n'en garde pas
moins la vieille lgret gnevoise. Elle est hroque et espigle. La
premire scne qui s'ouvre est une farce sur un ne mort.

Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir t dix ans enferm aux caves
du chteau de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaiet
intrpide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers
prcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi
colporteur de la Grce, naf et mordant satirique que les dvotes
gnevoises, plaisamment dvoiles par lui, essayrent de jeter au
Rhne.

Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le
coeur plein des plaies de l'glise, reut quand il arriva l! Je suis
sr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que
grandiose, il dut lui apparatre comme une mauvaise tentation, une
conjuration de la nature contre l'austrit de l'esprit. Il chercha la
rue la plus noire, d'o l'on ne vt ni le lac ni les Alpes, l'ombre
humide et verdtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le
choquaient encore plus que tout le reste. Il dtestait Froment. Il
avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.

Le fond de ce grand et puissant thologien tait d'tre un lgiste. Il
l'tait de culture, d'esprit, de caractre. Il en avait les deux
tendances: l'appel au juste, au vrai, un pre besoin de justice; mais,
d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il
le porta dans la thologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans
un arbitraire si terrible, diffre peu du royal lgislateur, comme on
le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de
Charles-Quint, effrayant droit pnal qu'il entreprit d'imposer 
l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe.

Ce fanatisme d'arbitraire, port dans la thologie, semblait devoir en
supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lana. Il en fut
comme du mahomtisme primitif qui affrontait si hardiment une mort
dcrte et crite, que nulle prudence n'viterait. La prdestination
de Calvin se trouva en pratique une machine  faire des martyrs.

Imposer  Genve ce joug terrible n'tait pas chose aise. Elle chassa
Calvin; mais les dsordres augmentrent, et elle le rappela elle-mme.
Il refusait, crivait  Farel: Je les connais; ils me seront
insupportables, et eux  moi... Je frmis d'y rentrer. Farel l'y
contraignit. Il fallait que cet homme et foi  l'impossible, pour
croire que la Rforme tiendrait l, que la petite rpublique
subsisterait indpendante. Quand on examine la carte d'alors, on est
effray d'une telle situation. L'imperceptible cit avait son troite
banlieue coupe, mle, enchevtre des possessions des grands tats,
ses mortels ennemis.  l'poque de la captivit de Franois Ier, il
est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protger
Genve. Et la France le sentait aussi. Mais c'tait l justement le
pril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents
lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en
effet, le roi esprait l'absorber. Quand les Bernois, l'anne
suivante, prirent le pays de Vaud, Genve se crut au moment d'tre
emporte par l'avalanche, submerge par le dluge barbare des
populations allemandes.

Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard
pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les allis bernois, ou les
protecteurs franais, pouvaient arriver sur la place et surprendre la
seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis,
veiller toujours, craindre toujours. Et voil pourquoi Genve a t la
Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voil pourquoi elle a t la
grande cole des nations. Mais, pour qu'il en ft ainsi, il fallait
qu'elle subt une transformation complte, qu'elle s'abjurt
elle-mme; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de
commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre
forge o se forgeassent les lus de la mort.

L'migration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y cra une
ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile 
son dictateur ecclsiastique. La vraie et ancienne Genve,
irrconciliable  l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les
_Libertins_ (ou amis de la libert), qui s'entendaient avec la France.
C'taient spcialement les amis du cardinal Du Bellay, de la
Renaissance contre la Rforme. On assure qu'ils lui proposaient de
conqurir Genve pour son matre. Qu'en serait-il arriv? Que Du
Bellay, impuissant pour dfendre en France la libert de penser, n'et
pu rien pour elle  Genve. On le vit en 1543, o, sous ses yeux, et
lui tant vque de Paris, on lui brla ( Paris mme) son secrtaire,
un jeune protestant!

La Renaissance ne se protgeait pas. Franois Ier ne sauva pas Dolet.
Marot, l'homme de sa soeur, et dont il gotait les crits, fut oblig
de s'exiler. Rabelais ne vcut qu' force de ruses. Ceci juge la
question.

Si le Capitole antique eut pour premire pierre dans ses fondements
une tte coupe et saignante, on peut en dire autant de Genve
rforme.

Par o qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complte du
martyre.

Rupture des amitis, ncessit de rompre avec les pres de la Rforme.

L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de btir un
dogme clectique qui rpondt  tout, de concilier en apparence ce qui
est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire
soi-mme.

Le coeur, l'esprit bris et le corps us  cette torture. La maladie
habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prdication,
les disputes acharnes, une correspondance infinie, accablante, avec
toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et
veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne
russira pas; qu'en donnant toute son me, il n'inspire pas l'esprit
de vie! En 1552, lorsque Genve tait si puissante par lui, lui
dsespre; il crit  un ami: Je survis  cette ville, elle est
morte; il faut la pleurer...

Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre
mme. Les martyrs,  leur dernier jour, se faisaient une consolation,
un devoir d'crire  Calvin. Ils n'auraient pas quitt la vie sans
remercier celui dont la parole les avait mens  la mort. Leurs
lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes.
taient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux
qui le jugent sur sa violente polmique, sa dure intolrance. Nous
pensons autrement. Ceux qui vcurent avec Calvin disent qu'il ne fut
tranger  nulle affection de la famille et de l'amiti, trs-attach
surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans
leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec
eux. Ses lettres, fortes et chrtiennes, n'en sont pas moins
pathtiques. Supplice trange! de toutes parts, la mort lui revient,
lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son
coeur!

Si Calvin a fait les martyrs, eux-mmes ont autant fait Calvin. On
comprend bien que de tels coups, sans cesse rpts, ensauvagrent cet
homme, le rendirent absolu, froce,  dfendre un dogme qui, chaque
jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de
sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.

Crime du temps plus que de l'homme mme!

N'importe! il fut des ntres!...

Quand j'entre dans le vieux collge de Calvin et de Bze, quand je
m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'acadmie et
l'glise, o Calvin, faible, extnu, parfois soutenu sur les bras de
ses auditeurs, enseignait et prchait  mort, je sens bien que le
grand souffle de la Rvolution a pass l. Ces vaillants docteurs du
pass nous ont prpar l'avenir.

Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue,
l'coutaient; migrs la plupart ou fils d'migrs. Parmi eux, nombre
d'artisans. Tels de ceux-ci taient de grands seigneurs qui avaient
cherch  Genve la pauvret et le travail. L'un d'eux s'tait fait
cordonnier.

Ville tonnante o tout tait flamme et prire, lecture, travail,
austrit. Quel tait le ravissement de ceux qui, ayant russi  fuir
la terre idoltrique, atteignaient la cit bnie! De quel oeil tous
ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, pass la route de Lyon,
suivi l'pre valle du Rhne, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre
de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir 
Genve. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Bud,
cherchrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y
apportait ses cicatrices. L'intrpide, l'indomptable Knox, aprs huit
annes passes aux galres de France, les bras sillonns par les
chanes, le dos labour par le fouet, avant ses grands combats
d'cosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de
Calvin.

Tout affluait  cette chaire, et de l aussi tout partait.

Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les
livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer
en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles!
Ils taient attendus, pis. Pour le seul fait d'avoir sur eux un
vangile franais, ils taient srs d'tre brls. C'est alors que
l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume,
un petit volume, ais  cacher! et les _Psaumes franais, avec la
musique interlinaire_. En touchant ce qui reste encore de ces
vieilles ditions, ces volumes tachs, uss dans les prisons, et qui
souvent, jusqu'au bcher, firent l'office de confesseurs, et
soutinrent la foi des martyrs, on est tent de s'crier:  petits
livres! petits livres! pauvres tmoins des souffrances de la libert
religieuse, soyez bnis au nom de la libert sociale! Si quelque chose
reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchs, puisse cela
passer dans le ntre!

Plt au ciel qu'on pt raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais
les dangers taient si grands, que presque toute cette histoire est
reste enfouie et mystrieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est
l'histoire de quelques martyrs.

J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et
dater les premires missions protestantes. Elles semblent d'abord
fortuites. Ce sont presque toujours des Franais que la perscution a
fait fuir  Genve, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur
pays ou rpandre des livres, entreprennent de revenir.

On voit trs-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est
spontane, d'abord franaise; mais la grande et forte cole de Genve
leur a formul en doctrine leur sentiment religieux, leur a donn les
livres, le dsir de les rpandre et de les interprter.

Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient
cherch asile  Genve, et qui, attirs vers l'Angleterre par la
rforme d'douard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. M.
Nicolas, homme de savoir, Franois, et Barbe, sa femme, Augustin,
barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut. On voit ici
l'galit religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir
et le bourgeois ais. Et c'est le barbier qui rgle la route; il
obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidles de
Mons. De l leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brls.
Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterre vive. (V. plus
haut.)

Ce qui est remarquable dans cette lgende fort ancienne (1549), c'est
que ces infortuns, sur la charrette et au bcher, se soutiennent par
le chant des psaumes de Marot et de Bze, qui pourtant ne furent
imprims que deux ans aprs (1551). Sans doute, on les enseignait, on
se les transmettait oralement dans les glises de Genve.

Lorsque Franois Ier sauva Marot en 1530, ce fut  condition qu'il
continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit 
Genve, il le fit autoriser par le Conseil  continuer cette oeuvre. 
sa mort, Bze la reprit, l'acheva et fut autoris  l'imprimer en
1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante,
profane par le succs mme. Franois Ier les avait chants, et Henri
II, et Catherine de Mdicis, Diane, et tout le monde! Cette musique
fut biffe et on lui substitua des mlodies fortes et simples de
l'glise de Genve, qu'on imprima sous les paroles.

Grande rvolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle
donna aux perscuts, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua
jamais dans leurs extrmes misres, dans ce qui plus que les supplices
nerve les rvolutions, l'implacable longueur du temps.

L'glise militante et souffrante, au centre des perscutions, la forte
glise de Paris transfigura ces mlodies, et, par un coup de gnie, en
fit la lumire de l'Europe.

Le Franc-Comtois Goudimel, alors  Paris, gardant la sve austre et
pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant
d'amis, un chant de frres, une musique  quatre parties.

Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reu en naissant la puissante
inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont
soutenus!

Lorsque Rabaut, aux Landes, aux dserts des Cvennes, resta trente
annes sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois
Lger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au
souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et
se rchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces
psaumes. Ils en chantaient les mlodies, et, si quelque ami courageux
osait venir serrer leur main, la sainte assemble se formait, l'glise
tait l tout entire, la mle harmonie commenait, le dsert devenait
un ciel.

Tout n'est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout.
Tel accent connu et tels vers, souvent chants dans les supplices (_
toi, mon Dieu! mon coeur monte!... Mon Dieu! prte-moi l'oreille_), ne
manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzs de ces
confesseurs du dsert une mle pudeur avait peine  ne pas laisser
voir de pleurs.




CHAPITRE VII

POLITIQUE DES GUISES--LA GUERRE--METZ

1548-1552


Maintenant que nous avons pos l'enclume o vont s'user tous les
marteaux, nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont
frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes
machines de profonde diplomatie, l'immensit des efforts et le nant
des rsultats.

Les actes, les lettres secrtes rcemment publies, arrachent les
beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs,
aujourd'hui en chemise, font peine  voir. On ne peut plus comprendre
dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et
Charles-Quint.

Nous simplifierons fort si, ds d'abord, en 1548, nous indiquons le
but o vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dpenses
et de guerres, en douze annes, vers 1560.

L'Espagne alors apparatra ruine.  Granvelle perdu qui lui expose
l'puisement des Pays-Bas, Philippe Il communiquera en confidence son
budget espagnol _en dficit de neuf millions sur dix_! (Granv., VI,
156.)

Et la France, qui n'a pas les Indes,  plus forte raison est ruine.
Les Guises, matres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de
faim dans leur royaut, sans une _razzia_  la turque sur leur propre
parti, sur l'vque et le clerg de Paris, qu'ils frappent d'un
emprunt forc avec contrainte par corps.

Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grande crise
sociale et financire du sicle, prcipite par le changement des
valeurs montaires et l'enchrissement monstrueux de toutes choses,
dessche la source de l'impt. Le fisc, cette pompe prement
aspirante, o plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en
aspire-t-il? le nant.

Ds la premire anne du rgne d'Henri II, en 1547, on voyait
parfaitement o on allait. Le dficit annuel tait dj d'un
demi-million, et ds qu'on augmenta l'impt, il y eut rvolte. On ne
vcut plus que d'expdients, du fatal expdient surtout de vendre des
charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux
salaires les annes suivantes et l'avenir.

Les rves et les folies de Franois Ier en 1515, avec la forte France
d'alors, taient des folies de jeune homme; celles des Guises et de
Diane, en 1547, avec une France ruine, taient une dmence
d'alins, une dsespre furie de joueurs, disons le mot, un jeu
d'aventuriers qui, ayant peu  perdre, bravent la chance, et mettent
les enjeux sur la carte la moins probable.

Quelle tait cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome,
par le cardinal du Bellay, qui, pour regagner son crdit, mriter son
retour en France, entre dans leur pense et caresse leur rve. Quel
rve? la conqute d'Italie, toujours la vieille ide de leur maison,
toujours Ren d'Anjou, l'expdition de Naples. Dans cette voie de
folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Pimont envahir
Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les
Deux-Siciles.

Et routiniers autant que chimriques, sur quel appui comptent-ils pour
recommencer ce roman? sur le pape, ds longtemps fini, sur Parme, sur
les petits princes italiens, sur Ferrare, dont Franois de Guise se
dpche d'pouser la fille. Mais qui ne voyait que l'Italie tait
morte? Qu'tait devenue Rome? un dsert! Telle la reprsenta Rabelais
ds 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur
mpris. (Granv., VII, 284.)

Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses  faire:

L'une, vraiment sense, tendre la main  la nation militaire qui
prtait des soldats  toute l'Europe,  l'Allemagne, l'aider 
dfendre la libert religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant,
du mme coup on s'assurait l'Angleterre, o montait le flot du
protestantisme.

L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant,
c'tait de marcher avec l'Espagne et dans son mouvement. C'tait la
secrte pense de Montmorency, qui fut toujours (lettre du duc d'Albe,
Granv., VII, 281) foncirement espagnol, _et que l'Espagne tcha
toujours de maintenir au gouvernement de la France_.

Mais cet homme, sous forme rude, hautaine, tait le courtisan des
courtisans. La folie tant en faveur, il suivit le parti des fous.

Ce troisime parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol,
et pourtant catholique voulait faire la guerre au roi catholique et
combattre son propre principe.

Ce qui les rendait forts, prpondrants dans le conseil, c'est qu'ils
tenaient l'cosse par leur soeur, et se chargeaient de faire une
cosse franaise, de mettre en France la royaut d'cosse en livrant
au roi leur nice, la petite Marie Stuart, qu'pouserait le Dauphin.
Et l'enfant, en effet, nous fut livre en 1548.

Cela semblait un beau succs, une forte garantie contre l'Angleterre.
Une garantie, mais trois dangers:

1 On rendait l'Angleterre irrconciliable, implacable et dsespre,
lui mettant la France mme dans son le, une grande colonie franaise
des seigneuries pour un millier de gentilshommes.

2 Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'cosse,
ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces
incalculables aux cossais protestants et en faire le parti national?

3 Comme on ne tenait l'cosse que par une intime alliance avec les
violents catholiques, avec le grand brleur des protestants,
l'archevque de Saint-Andr; comme on se portait pour son dfenseur
(et vengeur quand il fut tu), on associait la politique aux phases
variables, incertaines, de la rvolution religieuse.

Ds lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis
de l'Empereur, les luthriens? Condamne aux dmarches les plus
contradictoires, papiste pour l'cosse et pour le roman d'Italie, et
d'autre part dfenseur hypocrite des liberts de l'Allemagne, la
France allait apparatre  l'Europe comme un hideux Janus  qui ne se
fierait personne.

Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'cosse,
vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne,
l'oppression de l'Empire.

Situation bizarre! Les luthriens, le pape, taient d'accord pour
implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la
faiblesse universelle. L'occupation d'cosse, la reprise de Boulogne,
que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion.

Charles-Quint n'tait plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il
ne se connaissait plus. Ce n'tait plus Csar, mais Attila,
Nabuchodonosor. L'attitude de modration qu'il avait prise en sa
jeunesse, aprs Pavie, sa faible tte de vieillard ne pouvait la
retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur
sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon
leur vieil usage, s'taient lous en France (_Mm. de Guise_), et
l'infant (Philippe II) intercda en vain pour eux.

Pour connatre le vrai Charles-Quint de cette poque, il ne faut pas
toujours citer ses actes officiels, oeuvre de ses ministres, mais lire
les _instructions_ qu'il crit lui-mme _pour son fils_. Elles
indiquent deux choses: que sa tte est affaiblie, et qu'il ne connat
point du tout sa situation. Cet acte grave, crit pour guider bientt
le jeune roi, n'a aucun caractre srieux; il est d'une banalit
plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse  crire de telles
choses, vaguement gnrales, videmment n'a pas d'ides prcises, ne
sait pas le dtail qui seul serait utile pour diriger son successeur
(Granv., III, 267, 1548).

Les Vnitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L.
Contarini, 1548) que, malgr sa victoire, il est ruin. Il ne peut
plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout  Milan, aiment mieux
abandonner la terre. D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne.
Sa pauvret en hommes est dsolante. Tous les grands capitaines du
sicle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, mdiocre (au
jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis
Marignan.

Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tomb  ses pieds, cinq cents
canons enlevs aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats
espagnols, lui avaient tourn la tte. Il donna au monde un de ces
spectacles qui effrayent, qui appellent la colre divine. Ce fut une
chose nouvelle dans l'Europe chrtienne de voir renouveler les scnes
barbares de captifs promens, montrs (comme Bajazet dans sa cage de
fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers,
l'lecteur, le landgrave, un hros et un saint, comme on montre une
mnagerie de btes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son
parjure. Car il avait promis leur libert, et il luda par un faux, un
faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment change dans le
trait, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis
d'largir.

Mme drision d'insolence  la dite d'Augsbourg. Ses thologiens
prsentrent aux deux partis un compromis tout catholique. _Quelques
districts_, et _pour un certain temps_, gardaient le mariage des
prtres et la communion sous les deux espces. Tout le reste de
l'Empire, ds le jour mme, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela
l'_intrim_. La chose  peine lue, sans dlibration, sans consulter
personne, un prlat catholique, l'archevque de Mayence, remercie
l'Empereur, dit que la dite accepte, parlant effrontment pour les
protestants mmes. La sance est leve.

Voil tous les dbats religieux finis par cet escamotage. Le voil
pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette
monarchie universelle dont l'avaient berc ses nourrices? Peu ou rien:
conqurir la France, aller  Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint
peut lui succder; dj ses mdecins remarquent que sa goutte se
trouverait bien mieux du climat d'Italie.

Comme en ces moments de folie les valets dpassent le matre, son
gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnse, fils
du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la
dernire ville. Paul III, effray par la victoire de Charles-Quint,
par son concile de Trente, ngociait avec la France, et voulait faire
pouser  son petit-fils une btarde d'Henri II. Charles-Quint, qui
dj avait mari sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas
moins cette cruelle affaire de Plaisance, o lui-mme volait ses
petits-enfants. Le pape pera l'air de ses cris, appela au secours la
France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille
s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut
de dsespoir.

Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, tonna, effraya.
Bientt aprs, le frre de Charles-Quint, Ferdinand, estim pour sa
modration, fit poignarder son ennemi rconcili, le moine Martinuzzi,
 qui il devait la Hongrie.

Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville,
Magdebourg, rsista  l'Empereur,  l'Espagne,  l'Empire. Et son
matre Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit  son tour. Ce fut
une belle scne, et consolante pour la terre opprime, de voir ce
vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprck, forc de fuir la
nuit avec sa goutte, manqu de deux heures par Maurice (23 mai 1552).

Maurice avait trait avec la France ds octobre 1552. Le roi avait
pris Metz en avril; en mai il tait en Alsace.

Ds janvier 1552, les leves s'taient faites  grand bruit par tout
le royaume. Il n'y avoit bonne ville o le tambour ne battt pour la
leve des gens de pied; toute la jeunesse se droboit de pre et mre
pour se faire enrler; la plupart des boutiques demeuroient vides
d'artisans. Tant toit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voire
la rivire du Rhin! Cette cohue immense de gens de pied, rapidement
leve, dresse bien ou mal, comme on put, s'branlait vers l'ouest,
sous le matre des matres, son rude instructeur Coligny. Le gendre de
Diane, le frre de Guise, avait la charge agrable et plus noble de
mener la cavalerie.

 voir ce mouvement, on se ft tromp sur le sicle, sur la pense du
rgne. Ce roi perscuteur qui venait de lancer un dit inou contre la
libert religieuse (donnant au dlateur _le tiers des biens_ du
condamn!), voil qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la
libert politique. Il frappait des mdailles au bonnet de la libert,
aux devises du Brutus antique!

Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en
pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sr, c'est qu' ce mot de
sauver l'Allemagne, de dlivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le
peuple, la noblesse, s'taient prcipits.

Cette noblesse mcontente avait tout oubli, et elle tait venue en si
grand nombre (mme les sauvages nobles de Bretagne, d'armes et de
maisons inconnues), qu'Henri II, tourdi de sa propre grandeur, dit
dans un sot orgueil: Protecteur de l'Empire! Mais pourquoi pas
Empereur?

Le grand point tait ds le premier pas de rassurer l'Allemagne de
rfuter la dfiance ordinaire pour les _Welches_, de montrer qu'en les
appelant elle ne s'tait pas trompe. Les princes qui invitaient Henri
lui avaient assez lgrement donn le titre de vicaire imprial dans
les trois vchs, Metz, Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser.
L'occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de
doux mnagements. Metz naturellement hsitait. Le conntable y fut
trs-mal habile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d'y mettre
_une enseigne_; mais, sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000
passrent. On s'empara de mme en trahison du duc de Lorraine, g de
dix ans. On l'envoya en France. La ruse russit moins contre
Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui
voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille
du Rhin. Ils arrivent fort accompagns, mais ils sont reus  coups de
canon (3 mai).

Admirable conduite pour rconcilier les Allemands avec l'Empereur.
Maurice, ayant dict  Charles-Quint le trait qui garantissait les
liberts de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), crivit au roi ses
remercments. Il ne restait qu' revenir.

Charles-Quint, miraculeusement relev par nous, par la haine de
l'Allemagne pour son faux dfenseur, tombe sur nous trois mois aprs.
Le vieux malade, raviv, rajeuni de l'lan de l'Empire, vient avec
soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France
elle-mme y tait. Elle dfendait en personne ce poste essentiel
d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du
sang, une lite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise,
s'enferma l, dcid  combattre  outrance. Le duc d'Albe, qui menait
l'arme impriale, trouva la ville formidablement prpare, tout ras
 l'entour  grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande arme
d'Henri II tout prs pour l'inquiter, enlever ses convois, le ciel
enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalit terrible commena chez les
assigeants, plongs jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se
dsesprait. On lui prte des mots contre lui-mme: La Fortune est
femme, elle n'aime pas les vieux. Et un autre plus grave: Hlas! je
n'ai plus d'_hommes_!

Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de
l (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Franais
(comme en 92) soignrent, nourrirent avec les leurs.

Donc nous gardmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire.
Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amiti de
l'Allemagne, nous ne les gardmes pas. Nous les perdmes pour
toujours. C'est la suprme fin de l'alliance protestante. La France
reste seule en Europe.

O prit-elle l'argent pour rsister  l'Empereur? Dans un moyen
dsespr qui, plus qu'aucune chose, va hter la rvolution:

Les deux grands corps qui crasaient le royaume, le clerg et les gens
de lois, amnent le gouvernement aux abois  doubler leur pouvoir.

Ceux qui ont lu les chapitres terribles des _Chats fourrs_ de
Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes votes du Palais de Rouen,
leurs menaces suspendues, ceux-l devinent ce que pesa la tyrannie des
marchands de justice, la justice, devenue marchandise et proprit,
achete et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents
siges  la fois, et crant six cents juges, multiplia ces antres de
chicane et de vnalit par toute la France, quand toute petite ville
eut son _prsidial_, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois
innombrables? Les causes civiles et pcuniaires au-dessus de deux cent
cinquante livres leur taient interdites, mais ils jugeaient  mort.
On rservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme tait
cote fort au-dessous de cent cus.

Pouvoir norme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier,
des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit
troit et bas, toujours le chapeau  la main devant les gens de la
cour et les puissants solliciteurs, contre qui et lutt parfois la
libert des Parlements. La justice fut mise  la porte des plaideurs
qui plaidrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dpendante. Les
grands seigneurs se mirent  plaider tous, tant toujours srs de
gagner.

Une rvolution non moins grave, ce fut l'norme reculade du pouvoir
civil devant le clerg. On lui rend ses justices.

Le prtre peut-il tre juge? et n'a-t-on pas  craindre sa trop grande
misricorde? J'ai trouv la rponse dans un registre de 1403, o un
prisonnier aime mieux tre pendu par le prvt du roi que rester
prisonnier de l'vque. La reine Blanche est clbre pour avoir bris
les cachots de l'glise de Paris. Tout le travail de nos rois avait
t de miner, supprimer, les justices ecclsiastiques.

Le clerg profita de l'invasion imminente.  la royaut effraye, qui
ne sait o donner de la tte, il offre _trois millions d'cus d'or_.
Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de
Franois Ier, l'ordonnance appele la _Guillelmine_ (de Guillaume
Poyet), qui avait mis au nant les justices de l'glise. Le clerg, ce
pauvre clerg qui,  toute demande, dplore son indigence, trouve
cette somme tout  coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt
livres imposes par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de
terre.

Le grand jurisconsulte Dumoulin venait prcisment de donner au roi
contre le clerg plus qu'une arme, un livre qui marquait Rome et les
vques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur
les biens ecclsiastiques. Le clerg rpondit par ce grand don
d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Lou du conntable,
perscut des Guises, il lui fallut s'enfuir de France.

De la belle dfense de Metz, et de l'chec de l'Empereur, il nous
resta un grand malheur public. Cette dfense, o tous furent
admirables, devint la gloire d'un seul.

Franois de Guise s'tait trouv, par le concours de tous les princes
et seigneurs de la France, dans la haute et singulire position de
commander  tous, d'avoir pour soldats des Vendme, des Cond, des
Montpensier, des Longueville; il fut l le prince des princes, et
j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement
utiles, Italiens et Franais, les premiers militaires du temps,
groups autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur
conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et
dans ce rle unique, un trs-bel quilibre de qualits contraires,
guerrires et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence,
d'humanit mme.

Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela
qu'on l'adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit: Il
est _heureux_. Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'tre mis en
possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sr de gagner
toujours. Fatale idoltrie, et punissable! La France expie bientt
d'avoir fait un dieu du succs.




CHAPITRE VIII

RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN

1553-1558


Au faux Achille un faux Homre, au faux Csar un faux Virgile. Pour
chanter dignement la prochaine conqute du monde, il fallait un grand
pote, un immense gnie. On en forgea un tout exprs.

L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine,  qui rien n'tait
impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du
chteau de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque,
enrag de travail, de frntique orgueil, le capitaine Ronsard,
ex-page de la maison de Guise. Cet homme, clou l et se rongeant les
ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des
dents les lambeaux de l'antiquit, rimait le jour, la nuit, sans
lcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus
solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et
soldat, il n'tait pas fait pour attendre, mnager son caprice; de
haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre
langue franaise.

Il y a laiss trace; grce  lui, cent choses naves de libert
charmante, de gnie, de divine enfance, qu'elle a encore dans
Rabelais, en ont t biffes, effaces pour toujours. Et il n'y a pas
eu de remde.  tels cts ingrats, noblement secs, que toute l'Europe
justement lui reproche, il n'est que trop facile  voir que cette
langue des gens d'esprit a pass par les mains des sots.

La France, par cet homme, est reste condamne  perptuit au _style
soutenu_.

Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant
maladroit, gauche et baroque qu'il ait t, eut quelque chose en lui.
Celui-ci avait en effet une flamme, une volont indomptable, hroque.
Et c'est justement cette volont terrible qui, n'tant pas aide de
gnie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue
de si barbares oprations.

L'avnement de Ronsard date de l'poque o le monde des honntes gens,
_des caffards et des chats fourrs_, parvint  condamner Rabelais au
silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune
cardinal de Lorraine, avait plac Rabelais (pour observer le
cardinal?) juste sous le chteau de Meudon, dans la cure du village.
Et le joyeux cur, n'osant plus imprimer, mais visit de tout Paris,
se ddommageait en criblant d'pigrammes le royal pote des sommets de
Meudon.

La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, ds les premires
pages du _Pantagruel_, quinze ans d'avance, avait prdit Ronsard. Son
noble Limousin, mont sur le cothurne antique, qui parle latin en
franais, qui, dans sa toge, firement _dambule par l'inclyte cit
qu'on vocite Lutce_, semble dj le pote de Meudon. Il est de la
nouvelle cole; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut
pindariser, courtiser les _Camnes_, chanter la chanson
_chasse-ennui_.

Joachim tait propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de
Rabelais; il en tait jaloux, et il hassait cruellement ce roi des
rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais,
leva l'autel nouveau, la nouvelle religion littraire, le nouveau
dieu Ronsard.

Il l'avait rencontr dans une htellerie et il avait t frapp de sa
haute mine, de sa noble et martiale figure, encadre de cheveux d'un
chtain dor, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De
tels dons prparaient ce hros de la mode.

Ardent jeune homme, et non sans loquence, mais de trop peu de poids,
Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois.
Il lana  la fois et l'homme et la doctrine.

Dans son _Illustration de la langue franaise_, cette langue nat, 
l'entendre, et elle n'a pas eu de pote. Notre littrature commence;
elle bgaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique,
qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dpouilles de Rome vaincue
et surpasse.

 ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et 
tout  l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les
jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pliade entoure de
ses respects l'Homre patent d'Henri II.

On lui fait sa lgende. Il est n justement dans la triste anne de
Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se
ddommagea; elle enfanta son roi de posie.

S'il naquit aux terres prosaques du Vendmois, il tire sa lointaine
origine des rives du Danube et du pays d'Orphe. Cet Orphe
gentilhomme est _le marquis de Thrace_. Ou lui cre cet illustre fief.

Si on le comprend peu, comment s'en tonner? L'antiquit elle-mme,
ressuscite en lui, daigne parler franais; c'est la langue des dieux;
tout dieu parle en oracle. tudiez et vous pourrez comprendre. Il est
pass le temps o cette langue, basse et vulgaire, voulait tre
entendue de tous:

  Odi profanum vulgus, et arceo.

 ce pote des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succs double
son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent aprs
lui. Et la France n'a plus rien  envier  l'ampoule espagnole. Le
genre sublime et vide est cr pour toujours. L'homme change, et le
genre reste. Le XVIIe sicle, habile et littraire, soufflera plus
habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y
soufflent, et jusqu' Bossuet. Voyez ces chrubins bouffis, ces
tritons effrns de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent 
crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est
enfle dans un crescendo de deux sicles. Au royal empyre o brilla
jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis
XIV.

       *       *       *       *       *

Revenons au XVIe sicle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois
aprs son avantage, la France reoit le plus sensible coup.
Charles-Quint relev est plus haut que jamais dans l'opinion de
l'Europe. La mort d'douard VI met sur le trne d'Angleterre la
catholique Marie, qui se donne  l'Espagne,  Charles-Quint, 
Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux enfant.
L'Angleterre parat catholique. Philippe, protecteur et restaurateur
de la foi, entre dans le grand rle qu'il doit garder jusqu' la mort
(1554).

Il est le vrai, le lgitime chef du parti catholique, et la France est
le faux. La fausse position de celle-ci va ds lors clater, et sa
contradiction. Violemment catholique chez elle et en cosse, il lui
faudra, en Angleterre, s'associer tratreusement aux conspirations
protestantes.

Rien de plus curieux que de voir l'trange fantasmagorie de cette
rvolution dans les dpches de Renard, l'envoy d'Espagne, qui
conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu.
Le grand bouleversement conomique et social qui changeait
l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence
religieuse. L'Angleterre, protestante de coeur (le pape l'avoue six
mois aprs), porte, ou laisse porter au trne Marie la catholique.
Pourquoi? l'Angleterre croit _revenir au bon temps_, aux premires
annes d'Henri VIII.

Marie, d'autre part, ignorante, intrpide de son ignorance, qui ne
sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique.
Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mre, cre de
passions retardes, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans
avoir peur de rien. O?  la messe et au mariage.

Pril norme! La premire messe fait une sanglante meute  Londres.
Par toutes les campagnes, ses partisans dtromps prennent les armes.
Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des rvolts. Et
elle est bien prs de tuer sa soeur lisabeth. Sans souci des Anglais,
elle appelle l'infant qu'elle aime sur sa rputation. Ce fatal
personnage apparat, pour la premire fois, beau comme le spectre de
Banco, sducteur et irrsistible: Il est maigre, petit, de jambes
grles, mais fort velu de corps, donc, port  l'oeuvre de chair.

Ce trait des jambes grles est de grande consquence. C'est le signe
de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie  une
table. Flamand ple et blondasse, aux yeux ternes et de plomb,
quoiqu'il ait toujours travaill  imiter les Castillans, il offre le
vrai type d'un patient commis, d'un laborieux et sombre bureaucrate,
mritant et trs-appliqu. Du reste, nul talent. Une oeuvre
personnelle en fait foi, c'est la lourde lettre, pdantesque et
tristement plate, qu'encore infant il crivit comme accusation d'Henri
II. (Granvelle, V, 81.)

Sa femme, qui, en quatre ans, brla vifs trois cents protestants,
crasant le pays (jusqu' inquiter Philippe mme), lui donna le renom
d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bndiction du clerg en
Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie
et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique
de chef d'une religion.

Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le
vrai pape, c'tait le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en
Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les glises, pour
lui que les jsuites et les moines travaillaient partout.

Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux
pape Caraffe (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis
longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul
III n'avait song qu'aux Farnse ses neveux, et avait appel jusqu'aux
luthriens pour les soutenir. Jules III s'tait vendu  l'Espagne pour
faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent
inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'glise, suivait les haines
d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un
brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagn et leur gardait
rancune. Il lana son oncle,  l'aveugle, dans une folle guerre contre
l'Empereur et Philippe, et cela au moment o Philippe tait en
vnration, en bndiction, dans tout le monde catholique.

La France, qui vivait de hasard,  un mois ou deux de distance, fit
deux traits contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une
ligue de guerre (dc. 1555), par le conntable un trait de paix
(fvrier 1556).

Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, dcida pour la
guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royaut de Diane,
et lui fit dsirer d'occuper Henri II par les prils d'une situation
nouvelle.

Cette fidlit tant chante par les potes _du style soutenu_ ennuyait
le roi  la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais
comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui
l'affrancht de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En
1554, le roi tant attendu  Saint-Germain, elle organisa une petite
mascarade maternelle, dguisant ses filles en sybilles, avec la jeune
Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize
ans. Pour complter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus
ge, une petite fille cossaise, miss Flaming, jolie, parleuse,
hardie.

L'effet dsir fut produit. Les grces enfantines de cette tendre
jeunesse repoussaient la vieille matresse dans la caducit. Les
choses allrent si bien, que cette enfant eut un enfant du roi.
Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intrpide,
qui pouvait rendre le roi fou; elle allait dclarant la chose, faisant
trophe, triomphe, d'aimer le plus grand roi du monde.

Il n'y avait pas un moment  perdre pour distraire Henri II par une
guerre. C'tait bien pis que la fentre de Trianon et la dispute de
Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci  dcider la guerre
europenne.

Les Guises y avaient hte, non-seulement pour leur roman de Naples,
mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape tait si colre,
et il arrosait tant sa colre de vin du Vsuve, qu'il pouvait un matin
tre emport par un accs. Si l'arme franaise tait l, le cardinal
de Lorraine n'et pas manqu d'tre lu pape; lui pape, et Guise roi
de Naples, tous deux matres de l'Italie.

En lisant les dpches des envoys de France, on voit bien que ce pape
Caraffe tait constamment ivre ou fou. Nulle scne plus comique. Des
heures de suite,  perdre haleine, il faisait la guerre en paroles,
disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des
Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix!  ce seul
mot de paix, regardant de travers les deux Franais: Prenez-y garde!
si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous
coupe la tte... Vos ttes! j'en couperais de pareilles par centaines!
le roi ne s'en souciera gure. Il continua jusqu' ce qu'il ne put
plus parler.

Il faisait le procs  Philippe II, appelait Soliman et les
luthriens. Le duc d'Albe fut oblig de le mettre  la raison.

Il tait prs de Rome, que Guise tait  peine parti de Saint-Germain
(novembre 1556). Le fameux dfenseur de Metz ne put pas faire
grand'chose en Italie.  la premire place qu'il prit, les habitants
furent massacrs. La seconde, Civitella, instruite par un tel
exemple, fit une rsistance dsespre. Guise s'y morfondit. La
nouvelle d'une grande dfaite, celle de Saint-Quentin, qui le
rappelait en France, lui vint fort  propos. Partez, lui dit le pape.
Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l'glise, et
rien pour votre honneur. Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfant,
en demandant pardon au pape, ds lors sujet du roi d'Espagne.

Cependant une intrigue nouvelle avait chang, en France, la face des
choses. Marie Stuart, fiance du Dauphin, avait atteint seize ans et
sa suprme fleur, et dj elle tait la reine. Elle dominait,
entranait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane,
toutes les deux reculaient dans l'ombre, en prsence du soleil
naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine,
inquites, s'taient ligues pour l'ajourner.

Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse.
Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant
Diane, l'auteur et crateur de la fortune des Guises, la reniant,
plaignant les siens d'avoir drog jusqu' pouser sa fille.

Diane, en dcadence, dj perscute du temps et des annes, se
sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de
voir son ancien alli, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour
son fils an la btarde Diane, lgitime de France, qu'on croyait
fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout, le raccommodement alla si
loin, que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance
complte et sans rserve qui irrita fort Catherine.

Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari
l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda ( ce
moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame
fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de
Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la
reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion  l'Espagne
(Granvelle VIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir
un enfant.

Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en
vrit, sauf la btarde, _nul de ses enfants ne lui ressemblait_.

On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-mme que
c'tait dommage de dpenser 160,000 cus par mois pour s'endormir
devant Civitella.

Le conntable allait tre mis en demeure de montrer s'il savait mieux
faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au Nord. Son arme tait
 Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Mme surprise qu'en 1521.
On en tait  faire venir des hommes de Gascogne  Mzires!

Cependant le neveu du conntable, Coligny, comme gouverneur de
Picardie, avait vu, avait dit, que le pril n'tait pas sur la Meuse.
Les vieilles bandes de l'Espagne restaient toutes  l'ouest. Et, en
effet, quand leur habile gnral, le duc de Savoie, vit tous les
Franais vers Mzires, il tourna brusquement, entra en Picardie et se
jeta vers Saint-Quentin.

S'arrterait-il au moins  Saint-Quentin? c'tait le seul espoir. En
1521, Bayard, par la dfense de Mzires, avait sauv la France. Quel
serait le nouveau Bayard? Coligny se dvoua.

Grand, trs-grand sacrifice.

C'tait accepter une honte certaine, et la captivit probable, se
faire tuer ou se faire prendre; c'tait (chose qu'on compte encore
plus  la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui
tue: Bon officier, mais _malheureux_.

La diffrence aussi tait grande dans les situations. Bayard, simple
capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny,
grand amiral, ex-colonel de l'infanterie, gouverneur de Picardie et
bientt de l'le de France, neveu favoris du tout-puissant ministre,
jetait dans une affaire dsespre d'avance une fortune toute faite,
croissante encore et sans limites, que tout autre aurait mnage.

C'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a
nullement exagr. J'ai attentivement regard si sa tragique mort, si
la passion d'un grand parti n'avait pas fait d'illusion; mais,
d'abord, j'ai trouv que plusieurs catholiques, et trs-hostiles, ne
l'ont pas mis moins haut. En regardant de prs les faits, on est forc
de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractre plus
ferme, plus suivi, jamais dmenti.

Son dur mtier d'instructeur et crateur de l'infanterie, son rle
d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protger le peuple,
son effort pour rester lui-mme, ferme et pur, au foyer des intrigues,
donna  cette haute vertu une ombre, d'tre amre et chagrine.
Vivante censure de ses contemporains, il opposa  la fortune un fier
mpris, et le reproche de son triste et hautain regard.

Des choses et non des mots, agir et non paratre; c'est ce qu'on voit
dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de
l'arme, c'est toute sa pense pendant quarante ans. Toujours prchant
d'exemple; partout o il y a quelque service dur, obscur, prilleux,
des coups  recevoir, et point de rcompense, l on rencontre Coligny.
Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montr
si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on
dcouvre ce qu'il a fait.

Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son pre fit  Renty la belle
charge de gendarmerie qui renversa les impriaux, et dont Guise voulut
se donner l'honneur. Mais Brantme (peu partial certainement,
catholique, et non rcusable) dit que la charge tait impossible tant
qu'on n'avait pas dbusqu d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles,
qui, post sur le flanc, et foudroy ceux qui chargeaient. Coligny
mit pied  terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique  la main,
il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit
de sa main la rude et hasardeuse excution. Tavannes alors chargea.

       *       *       *       *       *

Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant:

_Nous_ avons fait ceci, cela... Coligny dit: O tiez-vous? Mot
dur, mais juste. Le trop avis capitaine, quelle que ft sa valeur, se
rservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit.  Dreux,
cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre
froidement que tout, ami et ennemi, se ft dtruit, et rester seul
vainqueur.

Quoi qu'il en soit, ce mot de vrit lui fut comme un fer rouge. Il se
sentit compris et pntr, et il s'cria violemment: Ah! ne m'tez
pas mon honneur!--Je ne le veux nullement.--Et vous ne le sauriez!...
Les choses se gtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais
depuis ils furent ennemis.

Pour revenir  Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y
jetait se perdait  coup sr pour donner deux jours  la France,
dsarme et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde
fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y
menait Coligny, bon nombre le laissrent en route. La chance d'tre
secouru tait minime, la dfense ne pouvant tre que trs-courte, les
Espagnols tant arrivs trs-forts, Montmorency faible, loign,
perdu, ahuri dans les prparatifs.

Dans le rcit trs-fier qu'il a laiss de son malheur, il y a pourtant
cela de rserv et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la
situation et l'imprvoyance de son oncle. Il abrge; on en sent plus
qu'il ne dit. Il constate seulement qu' Saint-Quentin il n'eut en
arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard tait sans
parapet, le foss command par des maisons o se logeaient les
Espagnols, le rempart nul, et le dehors plus haut que le dedans. On
pouvait faire brche en une heure. Deux ouvertures taient bouches
avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui
pourtant clatrent, turent beaucoup d'hommes et ouvrirent une
brche  passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septime, et un
moment fut seul, ou  peu prs, pour dfendre sa ville. Tout le monde
y tait si dcourag que, d'une foule de paysans rfugis, personne ne
travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne
voulaient pas se dfendre. Par deux fois, son frre Dandelot hasarda
tout pour entrer dans la ville  travers les marais. Il y parvint,
mais avec peu de monde.

Montmorency enfin, le 10 aot, arriva pour le dgager. Diane, amie du
conntable, en haine de Franois de Guise, qui ne faisait rien en
Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille.
S'il gagnait, c'tait Guise qui allait se trouver battu, autant et
plus que l'Espagnol.

Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tte carre,
mdiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort
et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de
srieux, que d'autres favoris, n'en taient pas moins incapable, qu'il
fut un ministre, un gnral de troisime ordre, invitablement battu.

Il se mit  canonner l'ennemi, l'obligea  se concentrer. Il
triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait tre envelopp. Il
avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivire.
Une chausse traversait le marais, et par cette chausse qu'il n'eut
pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serr
de toutes parts par des forces bien suprieures, il fut pris, lui et
tout, sauf quatre mille hommes tus et un corps qui se dgagea. Que
pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frre. Eux seuls
voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la
brche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le
sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier.

Nul n'arrta les Espagnols que Philippe II lui-mme. Ce jeune roi, si
sage et si peu curieux de la guerre, tait rest aux Pays-Bas. Il eut
peur de trop vaincre, accourut et arrta tout. Il ne voulait point
faire un pas avant d'avoir bien assur sa route; il se mit  fortifier
nos villes picardes, comme s'il les et prises  jamais. Sa prudence
fit notre salut.

Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant gnral du royaume. On
lui dit d'attaquer Calais. C'tait depuis longtemps l'avis de Coligny.
Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un
habile ingnieur de son pays, il s'tait hasard d'entrer dguis dans
la place, et il rpondait de la prendre. Guise hsita, pensant que
c'tait un pige de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y
rendrait lui-mme, ce que refusa Guise obstinment. S'il assigeait
Calais, il voulait en avoir l'honneur.

Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement drobe  l'ennemi,
nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni
vivres, ni munitions. La seule entre par terre, le pont de Nieullay,
fut emporte d'emble par nos arquebusiers franais. Mais, du ct de
la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui tait
arriv. Le frre de Coligny, colonel gnral de l'infanterie, n'avait
pas perdu un moment; chapp de prison, il accourt au galop, met pied
 terre, emporte Risbank, l'entre du port, l'abord du ct de la mer
(2 janvier). Le 4, la brche tait ouverte; le 5, la vieille citadelle
emporte. Lord Wentworth, gouverneur, tonn de cette furie et sans
moyen de dfense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu
depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est
ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande dfaite. Cet
heureux coup de main a fait tout oublier.

Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'pe du parti
catholique, par son succs, refait l'Angleterre protestante. Marie,
avec son lgat Ple, dans ses quatre annes de supplices, avait us la
Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait
impuissante et comme submerge dans la grande mare montante du
protestantisme vainqueur. Nglige de son cher poux, le _roi velu_,
et furieuse de ses nuits veuves, blesse par Rome qu'elle servait si
bien, excommunie par un pape imbcile, elle reut encore cet horrible
coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une
pierre sur le coeur. Elle n'y survcut gure, et mourut conspue du
peuple, laissant le trne  celle qu'elle hassait  mort, la
protestante lisabeth (novembre 1558).

Au retour de Calais, ce n'tait plus le mme Guise. C'tait un grand
chef de parti. Il allait, il montait, emport du coursier de feu qu'on
appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement
populaire; de l'autre, la passion calcule d'un parti en pril, qui
avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'glise. Sa
subite grandeur faisait ombre  la royaut.

Il ne mnagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune,
cyniquement, d'une pret sauvage, la brusqua en se dgradant.

Une seule chose le gnait, Montmorency, les Chtillons. Ce grand homme
en prison, Coligny, lui tait amer, odieux. Dandelot, qui venait 
Calais de l'aider d'un bon coup d'paule, lui tait singulirement 
charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas  la
messe_, et que, s'il le suivait  Thionville, dont on proposait le
sige, _sa prsence ferait tout manquer_.

C'tait plus qu'une prire dans l'tat violent o tait Paris. Le roi
n'aurait os employer Dandelot, qui ne tarda pas  perdre la charge
de colonel de l'infanterie.




CHAPITRE IX

PERSCUTION--MORT D'HENRI II

1558-1559


Il tait temps, grand temps, que le protestantisme prt l'pe et
avist  sa dfense. Il prissait certainement s'il ne devenait un
parti arm. Des vnements graves, cent fois plus importants que cette
vaine guerre des deux cours catholiques, s'taient accomplis dans le
monde religieux. La question suprme du temps clatait dans sa vrit.
Elle s'tait rvle en Angleterre sous le terrorisme de Marie la
Sanglante. En France, des tnbres elle jaillit par un jet de flammes
comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois
allaient se reconnatre, cesser une lutte qui n'avait point de sens,
s'avouer qu'ils taient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la
libert protestante et tourner leurs efforts contre elle.

Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au
nord comme au midi, tout s'accorde pour l'touffer.

La Rforme franaise peut dire  ses enfants, comme le loup de la
fable aux siens: Montez sur une montagne, et regardez aux quatre
vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.

L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthriens sont devenus, par leur
succs sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une glise
tablie; ils sont maintenant en sret dans les constitutions de
l'Empire, d'autant moins disposs  en sortir et courir l'aventure, 
recommencer les combats pour la rforme calviniste, en rbellion
contre Luther.

Allemands autant que luthriens, ils hassent la France pour le vol
des Trois vchs. Les rforms franais sont encore Franais pour
eux.

Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils esprer de la Suisse,
catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorge
de pensions franaises et espagnoles. (Granvelle, III.)

Que fallait-il? Les chrtiens diront: _Accepter le martyre_,
continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On et vaincu  force de
souffrir.

Et les philosophes, les amis de la civilisation diront: _Attendre en
attendant_, se fier  la toute-puissance de la lumire naissante; la
lumire, c'est la libert; elle aurait vaincu  la longue.

Rponses agrables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mmes.

_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans
rsistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrtiens
pacifiques se livraient  la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans
dire un mot, brler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission
excessive, dnature (coupable!), aux puissances, aux flaux de Dieu,
trahissait la famille, livrait non-seulement  la mort, mais  la
tentation,  la corruption,  la damnation, les mes innocentes des
faibles, dont la dfense tait leur plus sacr devoir.

On insiste: Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par
l'obstination du martyre. Vieille redite; ajoutez donc _la force_;
une grande rvolution sociale dans les rangs infrieurs, une conqute,
l'pe de Constantin.

Voil pour les chrtiens. Quant  l'inertie pacifique des hommes de la
Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur et-il servi de
s'aveugler eux-mmes? qui ne voyait que la lumire, loin de
s'accrotre, s'teignait? qui ne voyait l'immense extension de
l'intrigue dvote, du matrialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire
des sots, Ronsard clipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du
livre o _gt l'espoir_, au livre sceptique, goste et dcourag de
Montaigne!

Les sciences de la nature, si brillantes au dbut du sicle, vont
plissant et faiblissant. Tous leurs hros sont des martyrs. Qu'est
devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassin. Que devient le
Christophe Colomb de l'anatomie, Vsale, tout mdecin qu'il est de
Charles-Quint? assassin; du moins, il meurt de faim dans une le
dserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tus en un mme
jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la
cration sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens
aussi.

Non, si les protestants n'avaient tir l'pe, s'ils n'taient devenus
un grand parti arm qui, du continent condamn, chercha la libert des
les, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible pe, si les
vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gard, au dernier lot
de l'Europe, l'asile de la pense humaine, vous n'auriez jamais vu le
jet nouveau de la lumire; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon,
ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galile. Oui, je dis
Galile, puisque le tlescope hollandais lui ouvrit les cieux.

Au seuil de la grande guerre o le protestantisme sauva les liberts
humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur
religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdal et de Backhuisen le
sacr drapeau tricolore de la rpublique de Hollande, qui dfendit le
monde contre Philippe II, contre Louis XIV.

Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la
pense, qu'on y suspende donc les images sublimes o, mettant l'infini
dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacr de
la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au
foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure
les mers, le champ de la victoire, la carrire de la libert. (Muse
du Louvre.)

Nous arriverons l, au XVIIe sicle, par cent ans de combats. Car le
combat, l'pe, est la condition _sine qu non_. Si donc le
protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent
gorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la
noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de
la libert de l'arrter ici, de faire appel  nos instincts niveleurs,
de dire: Ces rforms sont nobles; Guillaume et Coligny sont des
aristocrates... Les accepterez-vous? Oui, nous les acceptons; ils
aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble  son tour.

Coligny et son frre, colonels gnraux de l'infanterie franaise,
rudes, austres instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une
nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthlemy, sur les
corps de leurs capitaines, sans s'tonner, recommencent la guerre en
France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.

Nobles pes qui, les premires, formtes l'avant-garde de la libert,
vous mritiez d'tre du peuple. L'historien doit faire pour vous ce
qu'on faisait  Gnes quand la noblesse tait exclue des charges, et
qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'tre dgrad de
noblesse, et il montait au rang de plbien.

Qui mieux que Coligny a mrit cela, quand, aprs un trait, il dit au
prince de Cond: Votre trait ne garde que les nobles, les chteaux
des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?

La rforme semblait dans un inextricable noeud d'o elle ne pouvait
se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgr ses docteurs,
devenir une puissante arme, prendre le glaive de bataille.

Calvin n'avait pas hsit  prendre celui de justice,  fonder la
juridiction de sa rpublique en condamnant  mort les chefs de
l'ancienne Genve, qui l'auraient livre  la France catholique.
Contraction cruelle de salut public, o Genve, pour vivre, se
poignarde elle-mme. Les _Libertins_ mourants entranent leur ami, le
grand, l'infortun Servet. (V. la note.)

Toute la rforme italienne, espagnole, qui tait  Genve, et dont le
rationalisme en rompait l'unit, doit disparatre et fuir. 
l'Angleterre, qui brle les protestants comme raisonneurs (1555),
Calvin montre Genve, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas
protestants.

Loin de contester  l'autorit le droit de svir, il le reconnat
hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution
divine. C'est une vaine occupation aux hommes privs de disputer quel
est le meilleur tat de police... Si ceux qui vivent sous des princes
tirent cela  eux pour rvolte, ce sera folle spculation et
mchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a
institu les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa
crainte.

Voil la doctrine gnevoise. C'est dire assez que Genve, la force du
parti, comme exemple rpublicain et comme sminaire de martyrs, en
faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorit, de respect des
puissances.

Le salut vint, je crois, de deux choses par o l'glise protestante,
sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genve.

Notre noblesse franaise, ruine par la cour, par le rgne honteux de
Diane, gardait peu de respect pour l'autorit tombe en quenouille.
Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austres, dont les
moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarn
lui apparut dans Coligny.

D'autre part, le contact de la noblesse d'cosse, de ses _covenant_
organiss par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia
de bonne heure la rforme franaise, et fut un contre-poids au systme
d'obissance _quand mme_ o persistaient les docteurs gnevois.

Et pourtant nulle ide de rsistance encore dans la respectable et
touchante fondation de l'glise de Paris (1555). L'occasion en fut un
baptme. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne
voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait
idoltre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de
l'esprit. Cette forte et puissante glise de Paris, qui a tant fait et
tant souffert, nat d'elle-mme autour d'un berceau (1555).

C'tait le moment o Marie la Sanglante, sacre par un malentendu,
ouvrait en Angleterre sa terrible perscution. Un prtre (prcurseur
mmorable, prophte et conseiller de la Saint-Barthlemy) prcha 
Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient
tromp l'Angleterre: Le roi, dit-il, devrait un moment faire le
luthrien; les luthriens s'assembleraient partout; on ferait main
basse sur eux; on en purgerait le royaume.

Ce conseil charitable tait dj de difficile excution. Cette anne
mme se constiturent nombre d'glises, Bourges, Tours, Angers,
Poitiers. Un peu aprs, l'glise de Paris se manifesta.

Au mois de mars 1557, des seigneurs d'cosse, ceux qui depuis
organisrent le _Covenant_, taient venus  Paris. Leurs amis naturels
taient nos rforms. Ceux-ci les accueillirent, les rgalrent de la
belle nouveaut du temps, des chants populaires, hroques, des graves
harmonies fraternelles que chantait leur glise dans le secret des
nuits. Nos vaillants allis, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne
pouvaient s'astreindre au mystre. Nos nobles protestants auraient
rougi d'tre moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les
autres, allrent ensemble dans Paris, et se mirent  chanter. C'tait
dj le mois de mars, parfois trs-beau ici; on se runissait au
Pr-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour
l'arme; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel.
C'tait la premire fois que le peuple entendait une musique  quatre
parties. Jusque-l, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule
fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient
le Pr-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura
peu. Le roi,  qui on alla dire que Paris tait en rvolte, dfendit
ces runions. La ville rentra dans le silence.

Quelques mois se passrent, et le clerg, bien averti, travailla
puissamment. Le progrs des misres l'aida beaucoup. Par la
prdication, seule publicit de ces temps, par la confession surtout,
on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances taient le
chtiment de Dieu, irrit contre les impies.

La chert des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la dfaite de
Saint-Quentin, c'taient les preuves de la colre cleste.

 la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tte. On lui dit de
s'armer, chose inoue depuis un sicle. Chaque nuit, on croyait voir
arriver l'ennemi.

Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voil les prtres du
Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques
aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des tratres qui conspirent
de livrer la ville. Des tratres? non, mais des voleurs. Des voleurs?
non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font
ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthriens.

Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce
n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affts pour
prendre ce gibier. On ferme les rues de chanes, on met des lumires
aux fentres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames
effrontes. On ajoute le sel  la chose: qu'ils soufflent la
chandelle, pour se mler entre eux, frres et soeurs, pres et filles;
vieille histoire renouvele des perscutions des premiers chrtiens,
redite dans tout le Moyen ge contre ceux que l'on voulait perdre.

C'tait une assemble de trois ou quatre cents protestants qui
s'taient runis pour faire la cne dans une maison en face du
Plessis et derrire la Sorbonne. Runion fortuite de fidles de toute
condition. Nous savons quelques noms: deux tudiants du Midi, un
procureur, un mdecin de Lizieux qui tait arriv le jour mme 
Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux
_surveillants_ de l'assemble, l'un tait un avocat qui tenait une
cole; l'autre, gentilhomme du Prigord, venait de mourir, mais sa
veuve, madame de Graveron, y tait  sa place; elle venait d'accoucher
et n'avait que vingt-trois ans; c'tait une sainte, bnie et adore
des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de
maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de
Champaigne, taient venues aussi, par piti ou par curiosit. Presque
toutes les femmes taient _de bonnes maisons_.

Dans cette assemble pacifique, o peu d'hommes taient nobles, il n'y
en avait gure qui eussent l'pe. Ceux qui l'avaient offrirent
pourtant de faire sortir les autres, et, l'pe  la main, de percer 
travers la foule. Peu s'y hasardrent, craignant d'tre lapids. De
ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se
jeta sur lui et le trana au clotre Saint-Benot; il ne garda pas
forme humaine. Quelques-uns essayrent de fuir en sautant les murs du
jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles
crirent par la fentre qu'au moins on appelt la justice. Le
procureur du roi vint en effet, mais lui-mme tait effray, n'osait
les faire sortir. La foule cria: Si elles restent, nous les
brlerons. Elles descendirent plus mortes que vives, ples, aux
premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait l depuis
minuit, assouvit sa fureur sur ces prtendues libertines, les battit,
mit en pices leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. 
grand'peine, arrivrent-elles au Chtelet o on les fourra dans les
basses-fosses.

Le procs, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas
de rvler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on
avait trouv les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les
restes de la ripaille.

On put bientt juger ces calomnies. Ces infortuns, en justice,
parurent ce qu'ils taient, des saints. La dame de Graveron, si jeune,
fut trs-touchante. Elle pleurait, riait en mme temps; elle badina
jusqu' la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupe: Je ne
plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue
davantage?

Un des tudiants montra un si grand coeur  embrasser la mort, que le
prsident qui l'interrogeait fut saisi de douleur: Jsus! Jsus!
dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brler
pour rien?

L'lan tait donn; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient
 la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Gurin, le jour o il
devait tre brl, ouvre le matin la fentre, pour voir encore la
cration et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: Que sera-ce
quand nous allons tre exalts par-dessus tout cela!

Contre cette contagion d'hrosme, toutes les forces du monde
d'avance taient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour
le clerg. Lui aussi, il eut son hros, son David, son Judas
Macchabe. On le chanta, on le prcha, on le canonisa. Tout un monde
de sacristies et de couvents, de confrries, de moines, en parla jour
et nuit.

Ds ce jour, le clerg avait l'pe en main. La Terreur fut organise.
Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de
l'Inquisition. Il tint dans son htel des tats soi-disant Gnraux,
et dit que chacun payerait. Il avait les finances, Franois l'arme;
un autre Guise prit la flotte, et un quatrime l'cosse, un cinquime
bientt le Pimont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains
du clerg.

La police tait aux mains des curs, qui confessaient, communiaient la
paroisse, sur liste exacte.  qui manquait, la mort! Il y avait prs
la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se
convertit.  la veille des ftes, contrainte  communier, elle ne
savait plus comment faire pour luder le sacrilge. Elle s'enfuit.
Mais, dnonce par le cur et rclame par son mari, elle obit 
celui-ci, rentra o l'appelait le devoir, et elle fut brle vive.

Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carme, branlaient les
glises de clameurs furieuses. La mort aux luthriens! Le peuple,
hbt de misre, cherchait sa vengeance  ttons, voulait tuer, et
n'importe qui. Un colier  Saint-Eustache eut le malheur de rire de
ces sermons. Une vieille le vit, le dsigna. Il fut tu  l'instant.

Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 fvrier, on exhume,
on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'taient les
reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, hroque enfant,
l'apprenti Morel. Frre de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri
dans sa savante maison, il avait troubl, embarrass ses juges, et il
tait mort  propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois aprs,
on tire de la terre cette pauvre dpouille, os et chairs, et lambeaux
rongs. Sans piti, sans pudeur, on l'tale au Parvis; on en rgale la
foule; la mort brle, sous les rires et les quolibets.

C'tait le carnaval. On s'amusait. On s'touffait aux potences, aux
bchers. L'assistance dirigeait elle-mme et rglait les excutions.
Elle ne souffrait plus qu'on tranglt d'abord ceux qu'on devait
brler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes,
et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de
magistrats rpugnrent d'autant plus ds lors  condamner, les
supplices devenant des ftes, le bcher un thtre, les tortures une
farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils
aimaient mieux traner les procs en longueur; les accuss restaient
dans les prisons.

Mais ce n'tait pas le compte des moines; ils s'en plaignirent
amrement aux sermons de carme. Un pauvre vigneron qu'on brla le 4
mars, ne suffit pas pour les calmer.  l'glise des Saints-Innocents,
un minime dit que ce n'taient pas seulement les luthriens qu'il
fallait massacrer, _mais les juges qui les pargnaient, mais les
grands qui les protgeaient_. Ce nouveau vin dmocratique, vers 
flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant
cherchait quelqu'un  tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel,
l'appela luthrien; mille bras  l'instant le frapprent. Il rentra
dans l'glise o on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait
un gentilhomme, avec son frre, chanoine de Saint-Quentin. Entendant
dire qu'on tuait un homme l dedans et saisi de piti, il entre, il
intervient, il prie le peuple. Mais un prtre s'crie: C'est lui
qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthriens. Les coups tombent
sur le gentilhomme; le chanoine, son frre, veut le dfendre; tous
deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytre; le
chanoine n'en a pas le temps, il est frapp d'une dague au ventre. Il
a beau se dire catholique et montrer qu'il est prtre; on frappe, on
frappe  l'aveugle et toujours, sans mme voir qu'il est mort: les
plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le
sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang
d'un luthrien_. Cela dura jusqu' la nuit; la foule restait l,
assigeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand
on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils
tueraient le roi mme_, s'il venait pour le dlivrer (5 mars 1559).

Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom mme
du roi tait en jeu. Diane s'effraya; elle voulut  tout prix la paix
et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises.

Les difficults taient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe
devenu veuf esprait peu pouser sa soeur qui succdait; il insista
moins pour Calais. Nous le gardmes, et les Trois vchs. Toutefois
 la trs-dure condition de renoncer  l'Italie, en rendant le
Pimont, non-seulement le Pimont, mais la Savoie, et plus que la
Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva
avanc jusqu' dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons
au nord, mais pour nous ouvrir au midi.

Les vieux qui se souvenaient de Crisoles et de Franois Ier, de
cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable numration des deux
cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une
autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au
milieu de l'Europe.

Deux petits dbris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent
laisss l  leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse,
abandonns, livrs. Des Alpes  l'Etna, on n'entendit plus une haleine
qui fit souvenir de la grande Italie.

On avait autre chose  faire. Montmorency avait hte de rentrer, et
Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payt sa grosse
ranon de conntable, lui fit grce, dit-on, de deux cent mille cus.

Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord
avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis
que le protestantisme. Un rle immense allait s'ouvrir en France au
cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, pe des catholiques.

Philippe II devait pouser la fille du roi de France. Et celui-ci
pousait l'Inquisition, dsormais tablie en France, aux Pays-Bas,
partout. Cet article secret fut rvl  Guillaume d'Orange, l'un des
ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri mme, qui le croyait
instruit. Le Taciturne couta, ne tmoigna aucun tonnement, mais se
le tint pour dit, et ds lors prit ses mesures. Il le dclare dans son
Apologie.

Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu:
sur-le-champ, le Dauphin pouse la reine d'cosse, Marie Stuart (24
avril), et tout  l'heure le duc d'Albe va venir pouser pour son
matre notre princesse lisabeth.

Le mariage cossais, accompli malgr Diane et la reine, fut le sceau
du triomphe des Guises. Ils firent crire par l'pouse que, si elle
mourait, _elle donnait l'cosse  Henri II_; que, de son vivant mme,
_la France aurait l'usufruit de l'cosse_ jusqu'au remboursement de ce
qu'elle avait avanc. Enfin _elle signa une protestation_ contre les
lois et constitutions de l'cosse qu'elle allait jurer. Trois crimes
et trois fautes.  quoi ils ajoutrent la faute insigne de lui faire
prendre les armes d'Angleterre, sr moyen de lui rendre lisabeth
hostile, implacable, et jusqu' la mort.

Ils voulaient exiger des cossais, venus pour le mariage, les joyaux
et la couronne d'cosse. Les ambassadeurs refusrent, et le malheur
voulut qu'ils mourussent peu de jours aprs.

Le conntable tait rentr. Le roi, sur son avis, dit-on, n'tait pas
loin de renvoyer les Guises.

Mais les Guises taient un parti; ils avaient force dans la
perscution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frre de
Coligny, mais doucement, chrtiennement, pria le roi de l'inviter 
rentrer en lui-mme. Il connaissait parfaitement la loyaut imptueuse
du colonel gnral, l'orgueil irritable du roi. Henri tait  table
quand Dandelot, mand, se prsenta. Il lui rappela _la nourriture_
qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre
choses: la premire, dnonce par Guise, de ne pas aller  la messe;
la seconde, de faire prcher chez lui; la troisime, d'avoir chant au
Pr-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hrtiques  son frre
Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son
pe, sa vie, taient  lui, son me  Dieu. Sur cette rponse,
nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette  la
tte; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrt,
dpouill de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voil les
choses au point o les Guises les voulaient, la perscution relance.

Ce coup frapp sur la noblesse, les Guises en vinrent  la justice,
entreprirent d'touffer la sourde opposition qui se formait au
parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce
corps  exercer sur lui-mme l'espce de censure mutuelle qu'on
appelait _mercuriale_. Cette formalit ordinaire ici n'tait plus rien
de tel. C'tait un vrai combat dont les Guises donnaient le signal.

Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire.
L'une et l'autre avaient  craindre l'clat de ce dbat. La
Grand'Chambre et la Tournelle avaient pch, chacune  leur manire,
et tous arrivaient tte basse. La premire, sans misricorde, brlait
les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre
horrible du prtre charitable tu aux Innocents pour avoir arrt la
fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'largir quatre
protestants condamns par les juges infrieurs; un habile
interrogatoire les innocenta malgr eux.

Voil donc en prsence des juges diversement coupables d'avoir viol
ou lud les lois. Les prsidents Le Maistre et Saint-Andr se
prsentaient  l'examen avec le sang vers aux Innocents et leur
scandaleuse absolution des meurtriers. Les prsidents Sguier, Harlay,
se prsentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauv
des martyrs.

La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle
pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui tait attaqu non-seulement
par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques
austres jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir t
l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui,
trente annes durant, servit la France dans les plus difficiles
missions, et, prtre catholique, n'eut gure (ce semble) d'vangile
autre qu'Aristote et Papinien.

La grande majorit du parlement paraissait rallie  un avis, la
demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la
mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur
Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il et frapp
les Guises au profit de Montmorency.

Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le
parlement tait en rvolte si le roi en personne ne comprimait le
mouvement. Henri, mu et indign, y vint (le 14 juin), ayant  droite,
 gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le conntable d'un ct, et
de l'autre les Guises. La scne fut sinistre, honteuse et laide, le
garde des sceaux disant qu'on opint en libert, le roi ne disant rien
et sigeant l comme un espion.

Les Guises avaient gagn d'avance: ils taient srs que ces graves
personnages, dfenseurs de la foi ou dfenseurs de la justice, ne
changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des
hommes, mme timides, mis au-dessus d'eux-mmes par la situation,
trouvrent de belles paroles. Sguier, Harlay, dirent que la Cour
avait bien jug et continuerait. De Thou, pre de l'historien, dit
qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements
rendus, et que, pour l'avoir fait, ils mritaient le blme de la Cour.
Paul de Foix parat avoir abond en ce sens. Les protestants, menacs
spcialement, montrrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses
hardies, dit celle-ci, nave et touchante: Croit-on que ce soit chose
lgre de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent
le nom de Jsus-Christ?

On assure que l'lan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux,
rvlant tout  coup l'esprit qui sourdement commenait  couver, le
dmon du _Contr'un_, dit le mot du prophte: Roi, c'est toi qui
troubles Isral.

Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens  voix basse,
puis se fit apporter la feuille o les greffiers avaient crit les
opinions. Alors il clata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna
ordre, non  un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au
conntable, chef de l'arme, de descendre les gradins et d'empoigner
les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du
roi, avait t sans doute conseille par les Guises; il leur tait
utile qu'il part avec eux, subordonn  leur triomphe, isol de son
neveu, Dandelot l'hrtique, et du trs-suspect Coligny.

Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois,
qu'en 1540 Franois Ier s'tait plu  faire valet de chambre, Henri II
le fit recors et archer.

Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit
les hommes dsigns, les ramne, les livre au capitaine des gardes.
Ils furent jets  la Bastille. Le parlement resta ananti. Avili sous
ce rgne par la vente des charges, recrut des fils d'usuriers, il
avait fort baiss. Mais, ce jour, il fut viol, son nerf bris, au
moment mme o il aurait pu tre utile. La France tout  l'heure va
frapper  sa porte, demander aide  la Justice. La Justice est
vanouie.

Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empcher
qu'il n'emment le roi chez lui  couen. Mais d'couen mme, ils
tirrent une violente lettre du roi au parlement, o on lui faisait
dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_arme_
n'avait rien  faire, qu'il l'emploierait contre les luthriens.

L'_arme_, c'tait le conntable; les Guises, par cet acte, le
compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument.

Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brle un colporteur de
Genve, la foule se porte  Saint-Antoine, au royal palais des
Tournelles,  l'glise Saint-Paul, o le mariage d'Espagne va se
clbrer.

Parmi ces sombres circonstances, on voulait rgaler, amuser, le duc
d'Albe et la noble ambassade qui venait pouser lisabeth au nom de
Philippe. Les lices taient sous la Bastille, et sans doute vues des
prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des
tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout tait fini quand il lui
vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des
gardes qui mit Dubourg  la Bastille. C'tait un homme jeune et fort,
Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, trs-rare
dans ces combats inoffensifs, arriva: un clat de bois arracha la
visire de son casque, et lui entra dans la cervelle.

Voil la joie change en deuil. La marie, en noir, est pouse la
nuit  Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie,
dans la chapelle des Tournelles,  deux pas de l'agonisant.

Si jamais coup parut frapp du bras de Dieu, ce fut ce coup sans
doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait
laquelle, osa, sur le corps mme, dans les tentures, mettre une
tapisserie de saint Paul, o, terrass au chemin de Damas, il
entendait du ciel la foudroyante voix: Pourquoi, Sal, perscuter ton
Dieu?

Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris,  l'insu
de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux mme
qui le firent: _la rpublique rforme_.

Du 26 mai au 29, une assemble gnrale des ministres de France avait
eu lieu au faubourg Saint-Germain.

Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bchers, au
sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu' des catholiques
suspects de tolrance, ces hommes intrpides, de toutes les provinces,
vinrent siger en concile. Dans leur gravit forte, ils crivirent
leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la dmocratie
religieuse.

D'o en vint la premire pense? de Paris? de Genve?

Elle sortit surtout de la ncessit. L'immense dveloppement
souterrain qu'avait pris la Rforme, cette foule d'glises, nes de
l'inspiration spontane ou des missions, dans une cave, dans une
grange, un bois, une lande solitaire, c'tait la diversit mme; peu
en rapport entre elles, elles diffraient, sans le savoir,
d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut
envoy par son glise au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?)
l'ide d'tablir un accord entre les glises de France. Le rendez-vous
fut donn  Paris, au volcan mme de la perscution. Le faubourg
Saint-Germain, que l'on commenait  btir hors la ville, offrait
quelques retraites  la mystrieuse assemble.

Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la
primitive glise, telle que Genve croyait la reproduire. Nulle
glise au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les
ministres, chacun amenant un ancien et un diacre.

Le ministre nouveau _qu'lisent les anciens et les diacres_ est
prsent au peuple pour lequel il est ordonn. S'il y a opposition,
elle sera juge en consistoire, ou en synode provincial, non pour
contraindre le peuple  recevoir le ministre lu, mais pour justifier
ce ministre.

Voil la base rpublicaine de l'glise de France, vraiment
rpublicaine alors; car en ces commencements _les lecteurs_ (anciens
et diacres) _sont eux-mmes lus par le peuple_.

Tout cela calqu sur Genve; mais combien diffrent, en rsultat,
quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, 
cet empire immense que la Rforme allait se crant au Pays-Bas, et en
cosse, en Angleterre, bientt en Amrique!

Combien plus diffrent encore quand, d'une ville d'asile et d'cole,
ferme et protge, la Rpublique rforme passait dans l'aventure,
sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile!

La distinction du monde spirituel o cette glise esprait se tenir
durerait-elle d'une manire srieuse? Le glaive de la parole et de
l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il
suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acre?
La dfense du peuple, l'imprieux devoir de dfendre les faibles, ne
forceraient-ils pas de prendre un autre glaive?

La rforme rpublicaine deviendrait-elle la rpublique arme?

Oui, rpondait l'cosse. Non, rpondait la France, s'efforant encore
d'obir  la tradition gnevoise, et de rester fidle au vieil esprit
d'obissance recommand par le christianisme.




CHAPITRE X

ROYAUT DES GUISES SOUS FRANOIS II

1559-1560


C'tait le crmonial de France qu'une reine veuve restt quarante
jours enferme _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le
permettait gure. La reine mre et la jeune reine, avec les Guises,
menrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnrent. La tour et ce qui
subsistait du vieux chteau en faisaient encore un lieu fort,  l'abri
d'une surprise. Montmorency resta, clou par son devoir de grand
matre, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au
Louvre on rglait tout sans lui.

En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des
seigneurs et de la noblesse, chose imprvue, resta avec le mort, et du
ct du conntable. La solitude tait extrme au Louvre. Les Guises
taient rduits  quelques gentilhommes; leur arme ecclsiastique,
populaire et populacire, tait partout, nulle part; elle ne se
groupait pas encore.

Montmorency, rapproch de Diane aux derniers temps, brouill avec la
reine mre, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre,
Cond). Il leur fait dire de venir en toute hte. Puis se voyant si
fort et si accompagn, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux
Guises, veut les faire compter avec lui.  travers tout Paris, une
file interminable de gentilshommes montrait de son ct toute la
noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils 
l'ge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral
Coligny, le cardinal Odet de Chtillon, Dandelot, colonel gnral de
l'infanterie. Superbe trinit d'une lite morale, o la diversit
produisait l'harmonie; l'an, le bon Odet, aim de tous, l'ami de
tous les gens de lettres et l'homme mme de la Renaissance; Dandelot,
le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de
conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave,
sombrement rsigne du hros, du futur martyr.

Des dessins admirables, et terribles de vrit, nous ont conserv
cette cour. Ils dmentent gnralement et les estampes, et les
mmoires, et les portraits par crit. Ces dessins vridiques,
inexorables, accusateurs, tracs aux trois crayons par une main mue,
et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se
nomment d'eux-mmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est
Coligny, c'est le conntable. Chacun d'eux fait crier: C'est lui.

Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes
srs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on
les voyait ce jour-l. Nous sommes srs aussi d'une chose, c'est que
les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et
seront effrays.

Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les
deux, dans Franois et son frre le cardinal de Lorraine, c'est la
mobilit nerveuse de la face qu'on ne retrouve  ce degr nulle part.
Le cardinal, d'un teint infiniment dlicat, transparent, tout  fait
grand seigneur, videmment spirituel, loquent, d'un joli oeil de
chat, gris ple, tonne par la pression colrique du coin de la
bouche, qu'on dmle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince?
elle crase?...

Franois, d'un teint gristre, plutt maigre, d'un poil blond gris,
d'une mine rflchie, mais basse, malgr sa nature fine et sa dcision
vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui
voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a
l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer  lui
seul. Son frre Aumale ne recevait rien du roi que Franois n'en ft
triste, ne l'en chicant. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche
et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait,
contre un pareil joueur, jouer une pice de trente sous.

La reine mre a fait faire d'elle-mme un grand et magnifique
mdaillon italien (_Trsor de Num._), pice admirable qu'il faut
rapprocher des dessins de la bibliothque du Panthon. Il nous donne
et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des
Mdicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une
bouche prominente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle
est conserv, quelque peu adouci, dans la dernire de la famille, la
petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin.

Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, taient tous
Mdicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure hrditaire se
surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement hrites des deux
grands-pres, Franois Ier, malade ds seize ans, Laurent, qui meurt 
vingt, consum jusqu'aux os. Ce mal pouvantable sautait parfois une
gnration; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb
sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous dlivra
des Valois.

Franois II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand
contraste. C'tait un petit garon qui ne prit sa croissance que six
mois aprs. Ple et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas.
Bientt, il moucha par l'oreille, et ds lors il ne vcut gure. Un
nez camus compltait cette figure royale.

Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur froce
impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mre dfendit en
vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nice Marie Stuart
(pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier.
Non form, misrable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il
n'y eut jamais pareille fe. Sa beaut, clbre par les
contemporains, tait la moindre encore de ses puissances. Les
portraits srieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine,
transparente et nacre qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif,
mais brun, qui par moment dut tre dur. tonnamment instruite par les
livres, les choses et les hommes, politique  dix ans,  quinze elle
gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme,
troublait tous les coeurs.

En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les
dons, moins la mesure et le bon sens. Chimrique, malgr son intrigue,
avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les
panneaux.

Tout le monde voyait qu' cette flamme l'enfant royal aurait fondu
bientt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on
en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'tait gure moins malsain,--que du
second on irait au troisime (Henri III) et au quatrime. Les Guises
parfois s'en lamentaient, dploraient cette race lpreuse; on se
faisait  l'ide d'en changer.

 chacun donc de se pourvoir. La traverse terrible de cinq minorits
de suite avait ananti l'cosse. Une seule, la folie de Charles VI,
avait comme assomm la France. Bon temps qui allait revenir. La
fameuse garantie de l'ordre, la forte unit monarchique (qui fut
toujours une rpublique de favoris), allait nous en donner une autre,
une rpublique de nourrices, de mres et de gardes-malades. Que
deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le
salut de l'tat pos dans un individu, l'tat tombait fatalement aux
mains conservatrices par excellence, qui rpondaient le mieux de cet
individu, aux mains de la mre. Une trangre allait rgir la France.

Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et
l'cossaise, souffl par elles, dit trs-bien sa leon. Il remercia le
conntable avec bont, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le
garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son ge,
bref, le chassant avec honneur.

La reine mre, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre,
premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le
conntable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses
enfants ne lui ressemblait: Je voudrais, lui dit-elle, vous faire
couper la tte. Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle
recevait contre eux des lettres secrtes des protestants,  qui elle
laissait croire qu'elle tait touche de leur sort, point ennemie de
leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'couter
Coligny.

Matres de tout, les Guises n'taient que plus embarrasss. Leur
guerre sous Henri II avait men la France  bout. Le plus liquide de
la succession tait quarante-deux millions de dettes. Somme norme!
Nul moyen de crer des ressources. Les tats, si on les assemble,
commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut
d'autre remde que de ne plus payer les troupes, de dsarmer. Ds lors
on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en
grand pril, avec tant d'lments de troubles. Quant aux cranciers
importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en dbarrasser. Il
afficha aux portes de Fontainebleau: Tout demandeur sera pendu.

Nous sommes  mme aujourd'hui d'apprcier la politique des Guises.
Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe tablissent: 1 que leur
brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins
pour rsultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2 que les
chefs des partis, les hommes considrables qui menaient tout,
dpendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son
ascendant.

Le conntable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme
spcial de la reine mre, l'tait galement. Il en tait de mme de
Saint-Andr, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.)

Les Guises l'taient-ils  cette poque? En cosse et en Angleterre,
ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de
l'Espagne. Mais, en France, telle tait leur misrable position, que,
sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir.

Le plus dpendant de l'Espagne tait Henri de Vendme, roi de Navarre.
Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait
sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un
grand parti prt aux plus extrmes sacrifices, qui, par-dessus son
zle ardent et fanatique, aurait port dans l'action toute l'nergie
du dsespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de
femme_; ses conseillers taient deux tratres, un d'Escars et un jeune
vque, btard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gr de ses
ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne
mine aux protestants d'une part, de l'autre ngociant  Madrid. Les
Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre
espagnole. Point de roman, de rve, dont on n'ait amus cet homme
crdule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la
Sicile, la Barbarie. Lui-mme, par une ide encore plus folle, il
offrit  Philippe II, au pape, de leur conqurir l'Angleterre, qu'il
aurait tenue d'eux en fief.

Ds 1559, au moment o Montmorency l'appelait  venir en hte prendre
la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait
Philippe II pour son indemnit. Cette Navarre lui fit manquer la
France.

Voil le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La
rpublique religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher
pour chef un roi.

Les Guises taient terrifis, s'imaginant que ce parti voyait et
voulait son vrai rle, _une grande rpublique  la Suisse_. Ils
essayrent souvent d'en arracher l'aveu aux rforms, trs-loigns de
cette ide.

Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre
que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs
gascons, arriverait  Paris vingt jours aprs la mort d'Henri,
balayerait le gouvernement, mettrait la main sur Franois II,
convoquerait les tats, et se ferait par eux lieutenant gnral,
rgent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi.  cela il n'y et eu
aucun obstacle. Et les Guises n'y opposrent rien qu'une lettre de
Philippe II.

Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage  petites
journes, les Guises,  qui ses conseillers vendaient leur matre jour
par jour, et qui savaient ses moindres pas, font crire par la reine
mre  Madrid une lettre touchante et maternelle, o elle prie son bon
gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune ge de son fils. Le
voudrait-il? on en doutait. Il hsitait  soutenir en France les
Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux.

Mme avant la rponse de l'Espagne, le Navarrais s'tait perdu. Les
Guises le virent, et l'enfoncrent par des outrages publics. Ils lui
laissrent ses malles  la porte de Saint-Germain, en pleine route,
sans les laisser entrer, le logrent sous le ciel. Saint-Andr
l'hbergea par charit. Il alla  Paris, pour sonder les
parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux
dguis. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Chtillon se
gardrent bien d'aller  lui.

Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en
conseil devant lui, tait une terrible menace d'intervenir, de faire
entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie mme,
s'il le fallait. Le Navarrais fut tu du coup.  partir de ce jour on
le vit courtisan des Guises, les suivre, ddaign d'eux, n'en tirant
pas mme un regard.

Voici le commencement du rgne de l'Espagne en France. Rgne facile.
Sur tous, il lui suffisait de souffler.

Les Guises, en mme temps, par un coup imprvu, taient prosterns aux
pieds de l'Espagne. Leur violence tourdie les avait perdus en cosse.
Malgr leur soeur, la reine douairire, qui connaissait mieux le
pril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des
protestants et le squestre de leurs biens. Projet fou qui tait la
base d'un autre encore plus fou, l'tablissement sur ces biens de
mille gentilshommes franais qui, obligs au service militaire,
eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand
tablissement de Guillaume le Conqurant en Angleterre. Ce beau projet
rconcilia l'cosse; tous les partis s'unirent. Matres d'dimbourg le
29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dpouillent Marie de Guise
de la rgence.

Ils ont l'appui d'lisabeth, et d'une arme anglaise, qui chassera 
la fin les Franais. Les Guises, d'autre part, taient appels en
Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'le de Wight. Qui
les arrta? Qui garda lisabeth et lui permit d'assurer en cosse la
victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi
d'Espagne qui dfendit aux Guises d'accepter.

Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empche les Guises de
tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile
gnral qui se tient  Trente, sous le bton de l'Espagnol.

Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe.

On se ft rassur, si l'on et su l'tat rel de Philippe II comme
nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de
ses ministres sa misre et son impuissance.

Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquitude de
l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empcher que _la machine_ (de la
France) _ne se disloqut, n'tant pas encore en mesure_ de profiter de
ses dbris. (Granv., VII, 281.)

On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquitude, qu'il
n'arrivt la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la
Savoie sur Genve; _Berne en prendrait prtexte pour s'emparer du
Milanais ou de la Franche-Comt, que_, dit-il, _nous ne pourrions
jamais reprendre_. Philippe II lui rpond qu'il est de cet avis, et
qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si
malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153,
195; juin 1560.)

Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble
ici, aux Pays-Bas! (Granv., VI, 41, 43.)

Cette misre datait de loin. Dj, en 1556, Charles-Quint, ayant
abdiqu, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne,
_faute d'argent_. La scne de l'abdication, qui inaugurait le nouveau
rgne, se passa dans une salle encore tendue du deuil rcent de Juana,
la mre de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le
noir par conomie.

En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier 
Rome; Granvelle le dpche  ses frais. Il manque mme pour arrter un
grand hrtique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI,
247.)

L'Espagne a une littrature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais
elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable  la conversation
lamentable qui se tient par crit entre Malines et Madrid, entre
Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine
vritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que
Granvelle et Marguerite fassent un effort dsespr pour tirer encore
quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudit; il leur
crit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget
dplorable. Pour cette anne, _dpense dix millions, et recette un
million_ (le reste est puis d'avance); donc, _neuf millions de
dficit_.

La pice est curieuse. Entre autres dtails importants, on voit que
l'arme se dbandait, qu'elle et laiss les garnisons frontires s'il
n'tait venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de
solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre  la
France_; mme la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146,
156, 183.)

Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des retres, aux princes
famliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse
maison meurt de faim. Rien au beau-frre de ce prince, Schwarzbourg,
que la misre rduit  vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550).
Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard,
Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire?  l'impossible,
nul n'est tenu. (Gr., 167.)

Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de
vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose
 Granvelle de publier un jubil.

Le ministre rpond avec bon sens que les Flamands, qui viennent
d'avoir un jubil gratis, se garderont bien de payer celui que le roi
voudrait vendre. Il peint, dplore sur tous les tons l'puisement des
Pays-Bas. Et, en ralit, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers
temps, pay par an deux ans d'impt.

Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se
hasarde  lui dire qu'Anvers ne veut pas croire la dtresse de
l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les
mains_ et pourrait raliser dans peu. C'tait en effet une ressource
singulire de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes
 Sville pour tel ngociant, taient saisis pour un besoin public; en
place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la
rente.

Ce qui effraye dans cette pauvret de l'Espagne, c'est qu'en ralit
elle avait peu fourni  Charles-Quint. Les horribles dpenses de
l'empereur avaient port sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur
l'Allemagne. Qu'tait donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait
toujours?

Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'ide catholique. La
premire desschait l'industrie, mprisait le commerce, annulait
l'agriculture. La seconde multipliait les moines, tendait chaque jour
la police de l'Inquisition; mais peu  peu cette police rencontrait le
dsert; tous, se faisant perscuteurs pour n'tre pas perscuts,
n'eussent bientt trouv  brler qu'eux-mmes. Les Juifs manquaient
aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affame
cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas.  chaque instant arrivait 
Anvers des dnonciations vagues, sans preuves, d'o? de l'Andalousie!
de l'inquisition de Sville!

Faut-il le dire pourtant? ce cancer excrable qui rongeait les os de
l'Espagne, pour l'heure mme, la rendait terrible. Philippe II
apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme reprsentant du vrai
catholicisme austre, vengeur, purateur de la foi catholique, le roi
des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme
de tout autre petit prince.

Contre la France divise, contre l'Angleterre agite, l'Espagne avait
la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux.
Le jeune roi aussi, vivant renferm, appliqu, toujours sur ses
papiers, mystrieux dans sa vie prive, correspondait  l'ide sombre
qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa
nature forte, troite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle,
allait se pervertir dans son pouvantable rle.

La France prsentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruine
d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une plthore
maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes
s'taient immensment multiplies, la noblesse et la bourgeoisie. Le
peuple s'tait fort aguerri. Et, ce qui tonnait le plus, telle
qualit, trangre  l'ancienne France, avait apparu tout  coup.
L'austrit, la gravit, la puret des moeurs protestantes,
transformrent plusieurs villes, mme de l'aveu des catholiques.
Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envirent et imitrent la
noblesse morale des rforms qu'ils hassaient. S'ils n'en prirent la
puret chrtienne, ils eurent du moins leur gravit, leur tenue, leur
persvrance.

Le duc d'Albe pense lui-mme qu' ce moment la France tait
trs-redoutable: Si les Franais n'avaient eu tant d'affaires sur les
bras, si Votre Majest n'avait prvenu leurs projets, il leur tait
facile de se rendre matres de la chrtient tout entire. (Gr.,
VII, 240.)




CHAPITRE XI

TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE

1560


Les Guises, appuys en France par Philippe II et ses rivaux en
Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet
d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hrtiques, de la
surpasser, s'ils pouvaient.

Comment allait s'organiser la machine des perscutions?

On l'a vue dj sous deux formes, la police des curs, les sermons
sanguinaires des moines. L'norme clientle du clerg dans Paris, les
confrries marchandes qui lui taient affilies, les bandes d'coliers
tonsurs, les frres de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et
plus que tout, l'infini des misres publiques, le grand troupeau des
pauvres assidus aux glises, assigeant les couvents, suivant les
prtres distributeurs d'aumnes, tout cela, dis-je, rendait possible
la Terreur ecclsiastique.

Force morale norme, mais non moindre matriellement. Notre-Dame et
les grands abbs (Saint-Germain, Sainte-Genevive, Saint-Martin,
etc.), nombre d'glises avaient juridictions, officiers, huissiers,
sergents et bedeaux. Tout cela appuy du guet et du prvt, d'autre
part soutenu des pauvres robustes  btons, c'tait une cohue
redoutable. Qu'tait-ce si le clerg, matre dans chaque paroisse,
avait fait appel aux bannires,  cette arme urbaine qui, ds le
temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?

Ds aot 1559, un mois ou deux  peine aprs la mort du roi, le
cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs
se composait ainsi.

Il y avait un clerc du greffe, Fret, homme d'esprit et parleur
habile, qui faisait l'aptre  merveille; on le mettait frquemment au
cachot avec les prisonniers douteux. Ce comdien les gagnait, les
tentait, leur faisait dsirer la couronne du martyre. Chose peu
difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le
lieutenant criminel: Si tu renies Jsus, il te reniera  son tour.

Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui,
depuis l'horrible hiver de 1535, o l'on brla tant d'hommes, vingt ou
trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se dfit,
se refit protestant. Quand la perscution revint, on lui dit que,
comme relaps, il tait perdu. Effray, il se fit mener 
l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le
dtail des assembles. En une fois il rvla toute l'glise.

Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, tait un homme de
sac et de corde, un certain orfvre, Ruffange, ex-_surveillant_
d'assembles protestantes, destitu pour s'tre appropri l'argent des
pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moiti de
la confiscation!), il s'tait fait dlateur patent. On aurait rougi
cependant de ne produire que lui. Il fallait des tmoins.

Deux apprentis avaient t mens par leurs matres aux assembles.
Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis 
la porte. Leurs mres, fort irrites, les mnent  confesse, leur font
dclarer tout.

L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garons,
les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout 
coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les
assembles infmes, les orgies aux lumires teintes, tout ce qu'on
disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.

Ayant ces tmoins respectables, on ramasse des forces. Archers du
guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on runit le ban
et l'arrire-ban. On fond rue des Marais sur une htellerie.
L'assemble y tait nombreuse; quatre hommes tirent l'pe; sans
s'tonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps,
donnent le temps aux autres d'chapper.  force de pousser, la foule
entra pourtant. Tout fut cruellement saccag, les gens blesss, les
caves surtout pilles, les tonneaux ventrs; une scne hideuse
d'ivresse, de sang et de pillage.

On passa  d'autres maisons, aux dnoncs, puis aux suspects. On ne
voyait que gens trans, meubles en vente, butin emport. La police ne
pillait pas seule. Derrire elle venaient les _glaneurs_, tout ce
qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort
l'excution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien 
travailler pour Dieu.  chaque carrefour, des moines ou des abbs
crotts causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux
bornes de petits misrables qui taient affams et cherchaient leur
vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'taient les
enfants protestants.

Les princes d'Allemagne en vain taient intervenus, spcialement en
faveur de Dubourg, qui tait encore  la Bastille. Ordre vint de
l'expdier. Tout appel puis, ses parents,  force d'argent, lui
avaient mnag l'appel au pape. Il refusa et se laissa brler. Ses
collgues, qui taient ses juges, et qui brlaient en lui les liberts
du Parlement, disaient: Ce fut un juste; mais il a la loi contre
lui.

La justice s'tant suicide elle-mme, des liberts nouvelles
commencrent dans Paris, celle surtout de battre les passants.  tous
les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des
Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne
perdaient pas leur temps, ils arrtaient les gens avec leurs botes ou
tirelires, o il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge,
pour les messes qu'on lui dirait, pour les procs  faire aux
luthriens; qui ne donnait, tait battu. Mode excellente qui alla
s'tendant. On se mit, avec des btons,  promener ces botes de
maison en maison. Un refus dsignait pour le meurtre et le pillage.

Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement,
qu'il mena  grand bruit les deux apprentis  la cour, contant
cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur
voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on gorgeait
muets, il y et un homme rsolu, un certain avocat Trouillas, de la
place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de
Trouillas et s'en vantaient. Le pre, solennellement avec elles, alla
s'emprisonner, et exigea que la chose ft claircie. Les misrables,
confronts, se couprent, s'embrouillrent. Cette famille courageuse
couvrit la justice de honte.

La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme
gouvernement d'un parti, chacun tait tent de se protger soi-mme.
On lana dit sur dit pour dfendre les armes, et on les enlevait de
vive force. Dfense trs-spciale de voyager avec des pistolets. Ordre
de courir sus  qui en porte, et de crier sur lui: Au tratre! au
boute-feu! Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y
courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage arm.

Une raction tait infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre?
Cond? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci tait pouss sans mnagement.
Guise n'tait pas content d'avoir tir de lui la charge de
grand-matre, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait
encore au vieux Montmorency un procs ruineux sur je ne sais quelle
terre. Tel tait ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur
le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle
de force et celle de chicane, plaidant au Chtelet pour un champ,
pendant qu' main arme il saisissait la monarchie.

Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une
part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fcher le roi d'Espagne,
dont le premier tait l'humble client, l'autre le serviteur et
l'oblig.

Cond, moins dpendant que son frre de l'Espagne, tait chef naturel
de la rvolution. On s'adressa  lui. Des hommes intrpides, de
fortune dsespre, s'offrirent, dirent que rien n'tait plus facile,
qu'on ne nommerait pas mme le prince, qu'il n'avait rien  faire qu'
s'en aller princirement jusqu' la Loire,  Orlans, et l
d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlverait les Guises,
qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.

L'homme qui se faisait fort ainsi de transfrer la France tait un
gentilhomme du Prigord, le sire de la Renaudie, ruin et diffam pour
un procs.  tort ou  raison? il n'est ais de l'claircir. Lui-mme
contait ainsi la chose. Sa famille avait lev et nourri un jeune et
savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, ds qu'il eut
plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au
Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procs, gagna. Ce
n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des
pices fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'tait
donn aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un
beau-frre de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre
de Franois de Guise, mis  la torture  Vincennes, et trangl par le
garrot,  la mode espagnole.

La Renaudie, largi, tait pass en Suisse, avait vu les rfugis 
Lausanne,  Genve, mis son pe aventurire  la disposition des
saints. La difficult tait de leur faire croire qu'il n'y avait pas
de rvolte en tout cela. Les vrais rvolts, au contraire, disait-il,
les usurpateurs, c'taient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier.
On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en libert.

Rien de plus innocent. Nul droit plus vident pour un peuple que
d'aller porter  son roi ses dolances. L'anne dernire, on avait vu
les cossais, d'un grand soulvement pacifique, partir  la fois de
toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs
remontrances  Stirling. La France allait en faire autant;
pacifiquement, mais tout entire, elle devait se diriger vers Blois.
Seulement, comme on pouvait prvoir que les Guises fermeraient la
porte, il n'tait pas inutile d'avoir quelques centaines d'pes de
gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.

Les actes mans des Guises, qui qualifirent et frapprent la
rvolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la
Renaudie et ceux qui armrent avec lui. Ce qui est sr, c'est qu'un
petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallirent 
lui  Nantes, et s'engagrent pour eux et leurs amis. Voil ce qu'on
appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les
histoires postrieures, crites longtemps aprs sous Henri IV, les de
Thou, les Matthieu, pour abrger ou simplifier, unifient, concentrent
et prcisent, cartent nombre de circonstances, rduisent une grande
rvolution  un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux,
sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemble en rgle
de tout le parti protestant, et prside par Coligny!

Tenons-nous-en aux rcits du temps mme, rtablissons les
circonstances qu'on a cru pouvoir carter. La rvolution reparat ce
que le seul bon sens devait faire prsumer, immense, infiniment
diverse, mais absolument spontane.

L'quivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'tre.
On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait
pas aisment enlev, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait
aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses
oncles (par sa femme), le dlivrer des Guises pour l'assujettir 
Cond, ce n'tait pas prcisment un acte d'obissance.

Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre
part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genve, et Genve
condamna cet vnement.

Beaucoup de Franais s'abstinrent de mme par loyaut et fidlit
monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment o le
roi d'Espagne venait de s'engager  protger le petit roi, une telle
prise d'armes pouvait donner prtexte  l'invasion espagnole.

Enfin, chose trs-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu
en Normandie, d'un caractre anarchique et sinistre, absolument
tranger et contraire  l'influence de Genve. Un matre d'cole de
Rouen prchait la rsistance  main arme, non pas la nuit dans
quelque cave, mais le jour en plein champ,  un peuple innombrable.
Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils
fltrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophtes de Munster
par son illuminisme, ses visions, ses rvlations. L'Esprit le
saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se dbattait
contre, cumait, se tordait. Enfin l'Esprit tait vainqueur, le
torrent dbordait en brlantes paroles qui toutes ne prchaient que
l'pe.

Cette gnration, leve dans la terreur de la tragdie de Munster et
dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant
plus d'loignement pour toute rsistance arme. Il fallut des
circonstances inoues, les plus cruellement provocantes, pour l'amener
 la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient
arm. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot
d'ordre qu'on rpandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans
armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant
uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_
et l'usurpation _trangre_, en faveur des princes du sang, du droit
national, de l'autorit lgitime. Dans une chose tellement licite, il
n'y eut ni crainte, ni prcaution, ni mystre. Toutes les routes se
couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans tre affilis 
la conjuration, probablement sans savoir mme le nom parfaitement
obscur de la Renaudie.

Notez que, dans ceux mme qui armrent et furent pris, il n'y a aucun
nom connu. Le plus considrable est un baron de Castelnau, apparent 
quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'taient, en
tout, quelques centaines de petits gentilshommes, trangers  la haute
noblesse, et non moins inconnus  la grande foule populaire qui allait
se plaindre au roi.

Ce qu'il y avait de considrable parmi les nobles dlaissait les
Guises et la cour dans une grande solitude, et s'tait tout d'abord
group autour des Montmorency et des Chtillon. Toute la crainte des
Guises, qui furent de trs-bonne heure avertis du mouvement, c'tait
que les trois Chtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et
Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils taient
trs-loigns, et comme neveux du conntable, et comme loyaux sujets,
enfin comme chrtiens protestants, encore trs-soumis  Genve, fort
loigns des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ cossais. Ils
ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule
mle, encore moins dans cette tnbreuse chevauche d'un homme mal
not, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauch
quelques retres, nouvellement licencis.

La Renaudie tait venu  Paris, sans nul doute pour tter les
ministres rforms, qui y avaient dj un centre. Tout indique qu'il
choua. L'affaire et t bien autrement organise, harmonique et
d'ensemble, s'il et eu l'appui des glises qu'on venait de
constituer. N'ayant Genve, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.

 Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie
que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme,  qui on put cacher
la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout  Millet, secrtaire
du duc de Guise (qui a compil ses Mmoires). Millet leur mena
Avenelles. Ils taient dj avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que
la chose tait srieuse, et se jetrent, avec le roi, au fort chteau
d'Amboise.

L, ni troupes ni munitions dans le chteau. La ville mme d'Amboise
pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indiffrente ou
hostile. La ncessit d'attendre que le secours leur vint de Paris, de
cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie et agi seul, et ft venu
d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le
renard au gte. Il aurait eu la ville sans coup frir, et le chteau,
sans vivres ni poudre, et t oblig de traiter au bout de deux
jours.

Mais l'assemble de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait
donn un conseil de six personnes qui l'obligrent d'agir _avec
prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les
autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Cond); on
attendit peut-tre ce que feraient les Chtillon.

Les Guises taient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de
voir leurs ennemis, les Chtillon, Cond, se mettre dans Amboise avec
eux, dconcerter l'attaque, paraissant tre pour les Guises, et, par
leur seule prsence, manifestant la discorde morale et l'impuissance
de la rvolution.

Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors,
tait brise d'avance par son incertitude sur la question capitale:
_Faut-il obir aux puissances injustes?_ Oui, rpond le Christianisme.
Non, rpond la Rvolution.

Les Guises n'ignoraient pas que Coligny tait chrtien, et chrtien de
Genve; donc, qu'il obirait. Ils n'hsitrent pas  l'appeler.

Ils lui firent crire par la reine mre que nos troupes taient
assiges en cosse, qu'il fallait aller  leur secours, forcer le
passage  travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre
avec eux.  l'instant mme, les trois frres arrivrent, Coligny,
Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils
sauvrent leurs ennemis.

La prsence du cardinal de Chtillon, inutile pour la question de
guerre, indique assez que les trois frres espraient profiter de
cette crise pour la cause de la libert religieuse.

En effet,  peine arrivs (fin fvrier), on les caresse, on les
entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils rpondent en deux
mots: _Amnistie, libert_.  quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter
le parti contraire. On rduit la concession  un acte btard qui
amnistie le pass pour ceux qui se repentent et changent. Mais on
excepte _ceux qui conspirent sous prtexte de religion_. On excepte
les _ministres_ mmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du
conseil, spcialement les Chtillon.

Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort.

Cond venait lentement entre Orlans et Blois. Un lieutenant des
Guises qui allait  Paris le rencontre, lui dit avec une lgret
mprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince
perd la tte; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se
rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave,
il va se jeter dans Amboise.

Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet tourdi avec
le mpris qu'il mrite. Ils sentent que, par lui, ils seront
vainqueurs sans combat.

Forts ds lors, ils crivent au roi de Navarre, lui font peur de
l'Espagne, mettent sa pauvre tte dans un tel branlement, qu'il
rassemble des forces, surprend et taille en pices trois mille hommes
de son parti; il se lave dans le sang des siens.

La Renaudie tait un homme peu ordinaire. La duperie des Chtillon,
l'insigne tourderie de Cond, la complte connaissance que les Guises
ont de son plan, rien ne peut lui faire lcher prise. Il se tient 
six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore
que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en
dgarnissant le chteau.

Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de rforms, cet homme
d'indomptable courage se tient prt  frapper un coup.

Le parti, malheureusement, lui avait donn des lieutenants qui lui
ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute
noblesse, de science et de grande pit, conduisait une petite bande
du Prigord. Assig dans une maison par le duc de Nemours et cinq
cents cavaliers, il parvint cependant  faire avertir la Renaudie.
C'tait justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si
Castelnau rsistait, il trouverait les Guises  peu prs dsarms. Au
grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que
Castelnau avait parlement, que, Nemours lui donnant sa parole de
prince _de le mener au roi_ sans qu'il lui arrivt mal, _de lui faire
donner audience_, le bonhomme l'avait remerci de lui procurer sans
combat un tel excs d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de
prince, l'honneur, l'audience royale, se rsumrent en une cave o il
fut jet en attendant qu'on l'tranglt.

La Renaudie fut tu, peu aprs, dans une obscure rencontre. Mais les
Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstins,
intrpides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en
trouvait tout autour dans les bois. Amens, ils ne paraissaient pas
dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout
haut et menaants, disant sans dtour qu'ils venaient uniquement pour
chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ter leur espoir,
tant ils taient srs de leur cause et de la justice de Dieu. Au
milieu mme du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme
d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs
yeux, et que, sans un malentendu, la chose et encore russi.

Cette obstination jeta Guise dans un sauvage dsespoir. Il jugea fort
bien ds ce jour qu'il prirait par ce parti: Du moins je vengerai ma
mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en
sera mmoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que
vous ayez les chefs. Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna 
lui-mme (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi
pour les faire mourir _sans forme de procs_. Il avait mis au bas: _De
l'avis du conseil_, qu'il n'avait daign consulter.

Le mouvement tait si vaste et si universel, qu'on ddaignait ou
ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire.

En Berry, en Guyenne, des soulvements commenaient. En Provence,
trois mille hommes arms foraient la ville d'Aix pour dlivrer un
prisonnier. Dans le Dauphin mme, dont Guise tait le gouverneur, les
protestants s'inquitrent si peu de l'chec de la Renaudie, qu'ils
prirent ce moment mme pour occuper une glise de moines, en faire un
temple. Le danger tait plus grand  Rouen, o l'anabaptisme se
prchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant galement et
les catholiques impuissants et les protestants dpasss.

Nul doute que cette situation n'intimidt et ne paralyst les
Chtillon. On les retint d'autant mieux  Amboise  attendre les
vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux
pour l'cosse. Dandelot crit dans ce sens  son oncle le conntable
(26 mars 1560). Il espre qu'on touffera _ces mauvaises et
pernicieuses volonts_; l'excution des prisonniers _continue tous les
jours_. Il n'en crit pas davantage.

Excutions sans procs et sans preuves. On ne put jamais rien tirer
des prisonniers que parfait dvouement au roi. La situation du
chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et
les voyait prir, tait pouvantable, pleine d'horreur et d'infamie.
Cet homme clair, modr, au bout d'une carrire honorable, marque
par des rformes utiles, se laissait traner par les Guises, abmer
dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers taient ses juges et
le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'tait le baron de
Castelnau),  qui Ollivier demandait o il tait devenu si savant, lui
rpondit: Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez
d'aller  Genve, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le
massacre des Vaudois, et que vous senttes ds lors que vous tiez
rejet de Dieu.

Un autre, un orfvre, nomm Picard, alla plus loin. Il lui dfila
toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait port des
livres protestants et rvla son intime intrieur. Le chancelier,
comme un homme bless et chancelant, faisait le brave encore. Il
menaait un jeune homme de le faire pendre. Pendre! dit celui-ci,
cela est bien ais  dire. Si l'on vous et pendu lorsque vous l'avez
mrit, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'tant
colier  Poitiers vous tutes mchamment un camarade, si bien que
votre pre depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi
que, pour ce meurtre vous avez laiss pendre votre ami Arquinvilliers
 la place Maubert.--Cette rvlation d'un crime si longtemps ignor,
qui lui clatait tout  coup, fut une lame qui lui pera le coeur. Il
ne contredit pas, et resta l ananti. On le prit, on le porta  son
lit. Et le vieillard dbile, devenant frntique, se mit  battre son
lit plus fort que n'et fait un jeune homme. Tout le monde tait
pouvant. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourt
dcemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'cria: Ah! cardinal,
par toi, nous voil tous damns.--Mon frre, dit le prlat, rsistez
au malin esprit.--Bien dit! bien rencontr! dit l'autre avec un rire
horrible. Il tourna le dos, et mourut.

Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspr de l'audace du mourant
qui damnait un homme comme lui. Damns! damns! s'criait-il, tirant
sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un
chien, qu'on me le jette  la voirie!

Cette certitude qu'il avait d'tre tu tt ou tard le rendait
trs-froce. Castelnau, ayant longuement disput de la foi avec le
cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait  tmoin le
duc: Eh! que m'importe  moi? dit celui-ci. Qu'ai-je  faire de ta
religion? mon mtier n'est pas de parler, mais de couper des
ttes.--Mot indigne d'un prince! dit courageusement le martyr.

Les femmes et les enfants taient mens, aprs souper, voir les
excutions. Les petits frres du roi s'y habituaient et finirent par
en rire.

Les dames avaient piti dans le commencement. La duchesse de Guise,
qu'on trana pour voir ce spectacle, rentra perdue chez la reine
mre. Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je
viens de voir la plus piteuse tragdie, le sang innocent rpandu, les
bons sujets du roi  mort... Comment douter qu'un grand malheur ne
frappe bientt notre maison!

Personne ne fut exempt de cette complicit des yeux. On exigea de
Cond mme qu'il regardt par la fentre, qu'il vt mourir ceux qui
mouraient pour lui. On l'y trana, pour ainsi dire.  ce dernier degr
de honte, mordu au coeur, il s'cria: Je comprends bien pourquoi on
fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de
services. Les trangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince
ennemi, ils mettront en proie le royaume. Ce mot tait tout un
rquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent,
et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient
voulu que Franois II, qui jouait souvent avec lui, lui donnt un coup
de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne
tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'et-il servi d'gorger
Cond!

Toutefois, pour tre folle, l'ide et pu,  la rigueur, leur
traverser l'esprit. Le cardinal tait dans le paroxysme froce d'un
poltron rassur qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur
d'un homme qui s'est cru ador, et qui se voit maudit. Il avait soif
de sang. Toutes les lettres qu'il fait crire, comme lieutenant du
roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pices: En finir avec
la canaille qui ne fait que charger la terre, etc., etc. Sans parler
des potences, et des ttes fiches, les cadavres exposs au march,
dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans
les bois, on tuait dans le chteau. Un gentilhomme tant venu
s'informer de la sant de Guise de la part du duc de Longueville, qui
se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il
emportt un effet de terreur, et qu'on st bien quel homme dsormais
il tait. Il le reut  table, et dit: Rapportez-lui que je me porte
bien, et de quelle viande je me rgale. On amena un homme grand, de
belle apparence, qui fut accroch par le cou aux barreaux des
fentres, et lanc sous les yeux du gentilhomme pouvant.

Mais ces morts n'taient pas muettes. On n'avait pas si bon march de
ces hommes d'pe que des pauvres martyrs des villes, ouvriers,
artisans, qui, quarante ans durant, avaient aliment la flamme des
bchers, sans rien faire que bnir, prier. Ceux-ci priaient contre
leurs assassins, voulaient leur chtiment, et dj le commenaient par
leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la
vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains
loyales  Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans
le sang de ses amis dj excuts, et, les levant toutes rouges, cria
d'une voix forte: C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en
feras la vengeance!




CHAPITRE XII

MORT DE FRANOIS II ET CHUTE DES GUISES

1560


Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux
apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoye au Parlement, l'autre
au roi de Navarre. Ils rduisirent les tailles, et crrent chancelier
un homme connu pour modr, L'Hospital, chancelier de la soeur d'Henri
II, Madeleine, rcemment marie au catholique duc de Savoie, mais qui
tenait  Nice sa cour dans un tout autre esprit.

Changement subit, inou, incroyable! Disons mieux, dfaillance trange
des Guises! Le coeur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la
girouette tourna; la violence fit place  la peur.

Non sans cause. Dans les murs mmes d'Amboise, et parmi les supplices,
contre les Guises venait de se former le tiers parti.

Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se
trouvrent au fatal chteau dans ce moment d'horreur, les Chtillon
spcialement, en dsapprouvant la rvolte, cherchrent inquitement
par o l'on contiendrait les Guises.

Le jeune roi, g de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait t
d'abord fort mu de l'affreux spectacle. Il en avait pleur, disant
toujours: Hlas! qu'ai-je donc fait  mon peuple?--Puis, entendant
les condamns n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la
remarque, comprenant trs-bien que l'entreprise n'tait nullement,
comme on le lui disait, dirige contre lui.

Cette faible et pauvre volont ne s'appartenait pas. Deux femmes se la
disputaient, sa mre, sa jeune pouse. De quel ct pencherait-il?
Cette grande question, dcisive pour la France, tait toute dans la
chambre  coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses
natives pour sa mre et nourrice. Mais qu'tait tout cela contre un
mot de Marie Stuart?

La mre, plus que prudente, et n'osant mme souffler devant les
Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accorde le 2 mars.
Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que
le cardinal de Lorraine demandait _qu'on attendt quatre jours_ et
qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mre engageait
 enregistrer sans _attendre_.

Voil la premire et timide rvolte de Catherine.

Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvt
Castelnau, apparent  maintes grandes familles qui, disait-elle, ne
pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Chtillon,
prirent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prires et de
caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot:
Il mourra, et personne ne viendra  bout de l'empcher.

Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se
soit jointe  sa belle-mre. Elle avait t leve par le cardinal de
Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre
enfance, qui tmoignent d'une prcocit d'esprit extraordinaire,
montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y flicite
sa mre des excutions qu'elle faisait en cosse: Vous avez trs-bien
fait de ce que vouls _faire justice_; ils en ont bon besoin.
(Labanoff, I, 6.)

leve, ds l'ge de six ans, par sa belle-mre Catherine, qui la
faisait coucher prs d'elle  ct de ses filles,  peine fut-elle
reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle
se fit,  dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de
cinquante ans qui lui avait servi de mre, abusant de ce que l'audace
et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et
ruse, mais vile, tenue toujours trs-bas, lche de nature et
d'habitude.

Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de
voir dj en cette crature comble de tous les dons, et qu'on et
voulu adorer, le coeur ingrat, le vilain coeur des Guises et leurs bas
instincts de police!

La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir,
pour plaire aux Guises, reu durement Montmorency.--D'autre part, les
Chtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi
contre sa femme qu'au moyen de sa mre. Ils s'adressrent  Catherine,
exprimrent le dsir qu'elle prvalt prs de son fils.

Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre ngociait avec l'Espagne, et,
pour plaire  l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Cond,
gorgeait son propre parti!

Montmorency, les Chtillon, pensrent sans doute qu'aprs tout cette
Italienne, infiniment prudente et modre, sans amis ni parti, serait
heureuse de s'appuyer sur eux, de se rgler par leurs conseils.

Le conntable agit dans ce sens et contre les Guises. Arm chez lui et
cantonn  Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi
pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blma la prise
d'armes, mais non le mcontentement public, et spcifia qu'on n'avait
_attaqu que les Guises_, les dsignant ainsi comme la pierre
d'achoppement, la cause de tous les embarras.

L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirig par les avis du
conntable) offrit les secours de son matre, mais  qui? non aux
Guises. Loin de l, il dit qu'on ferait bien de les carter pour un
temps.

Ce mot seul les tuait. Et au mme moment leur fortune prissait en
cosse. Philippe II se vengeait de leur duplicit. Ils sollicitaient
son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, 
sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protgea la
protestante lisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put  son
aise envoyer des troupes en cosse et en chasser les Franais. Les
Guises ne dsarmrent lisabeth que par l'intercession de Philippe II.

Donc voil les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti
commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en
devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils
avaient eu jusque-l la folie de se croire rivaux.

Blesss ainsi au sein de leur victoire, ils taient fort embarrasss
de Cond. Ils ne pouvaient gure l'largir qu'en lui faisant excuse.
On n'avait rien trouv dans ses papiers. Il tait en mesure de les
menacer  son tour. Lui-mme avait besoin d'une bravade pour se
relever, aprs le triste rle qu'il avait jou, son mensonge palpable
et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises.

Le mot de Castelnau _qu'un bourreau n'tait pas un prince_, indiquait
ce qu'il fallait dire. Cond, dans le conseil, dclara que ses ennemis
qui le prtendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il tait
prt _ mettre bas son rang de prince_, pour, _les haussant  son
niveau_, les combattre, leur faire avouer qu'ils taient poltrons et
canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dgrads.

Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disput,
laborieusement tabli, mais si justement contest  des bourreaux
couverts de sang, ils le revendiqurent bien vite. Guise se leva, il
dit que, _comme parent du prince_, s'il y avait combat, _il avait
droit_ d'tre son second.

Voil ce mot qu'on a dfigur.

Cond se trouva libre. Marguerite ne l'tait pas. Les Guises
sentaient bien que leur pril ds lors tait en elle, et la gardaient
 vue. Son garde et son gelier, c'tait sa tendre fille Marie Stuart,
qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait
que, sous main, dans les rares chappes qu'elle avait eues, elle
adressait de bonnes paroles aux rforms. Une fois, elle avait cru
pouvoir se mnager un moment d'entrevue avec Rgnier de La Planche,
l'illustre historien protestant. On le sut  l'instant, Catherine jura
qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant
les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle
cacha le cardinal de Lorraine, de manire  pouvoir l'entendre. Elle
l'couta longuement, puis le fit arrter. Elle obtint cependant qu'il
sortt quatre jours aprs.

Il en fut de mme d'une adresse que les rforms lui firent remettre
par un jeune homme  son passage entre deux portes; cette pice fut
saisie  l'instant dans les mains de la reine mre par sa belle-fille
et porte aux Guises. Catherine, lchement, abandonna l'homme en
pril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un
pamphlet qui l'attaquait elle-mme. En quoi? dit-il.--En attaquant
MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.

Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine,
inquiet de cette popularit de Catherine, imagina de lui faire
concurrence auprs des protestants. Deux mois aprs Amboise, ayant 
peine lav ses mains sanglantes, il veut confrer avec eux, les
appelle, les accueille, dispute amicalement.

C'est lui qui avait appel L'Hospital, crature d'Ollivier, lgiste,
homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, pangyriste facile
des grands,  la mode italienne. C'tait un homme absolument inconnu
de la magistrature, et qui avait chemin sous la terre. Personne ne
devinait qu'il ft trs-honnte et trs-bon, excellent citoyen. Il
tait fils d'un mdecin, d'un proscrit qui avait suivi le conntable
de Bourbon. Il avait longuement vcu en Pimont. Le malheur et l'exil
l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur tait
admirable. Plus que sage et plus que prudent, il tait secrtement
favorable aux rforms, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait
son homme. D'Aubign assure qu'il avait donn, comme sans doute une
infinit de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux
conjurs d'Amboise.

Dans ce moment les Guises taient entre l'enclume et le marteau. D'une
part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et
d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le
parti rform qui partout se montrait en armes. L'Hospital, dj
chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le
bizarre dit de Romorantin, un dit  deux faces, indulgent et svre.
Il donnait aux vques le jugement d'hrsie. Nulle peine indique que
la mort. Voil pour le svre, et ce qu'on montrait  l'Espagne. Mais,
d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant
tre prononce par l'glise seule, les protestants n'avaient 
craindre que les punitions canoniques.

Cependant Cond, de retour prs de son frre, l'avait ramen au
conntable, aux Chtillon. Tous ensemble exigrent les tats Gnraux.
Les Guises n'osrent s'y opposer. Seulement ils rusrent, en faisant
seulement une assemble de notables, intimidant Navarre, l'empchant
d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une arme de
gentilshommes. (Fontainebleau, 21 aot 1560.)

Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur
l'ordre de la reine mre, il avait vu la Normandie, et qu'il en
rapportait une adresse des rforms pour obtenir la tolrance. Par
qui signe? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous
voulez, demain. On disputa, mais on promit la tolrance provisoire,
et les tats Gnraux, qu'exigeait aussi Coligny.

En revanche, les Guises se donnrent  eux-mmes, au nom du roi,
l'indemnit complte, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes
de finances et de guerre.

L'dit pacificateur est du 26 aot. Et le 27, le conntable tant 
peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient  la
Bastille _un complice du conntable_ qui, d'accord avec lui et
d'autres, crivait au roi de Navarre, pour l'engager  faire mourir
les Guises, dont les tats auraient ordonn le procs. Tout cela,
disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager.

C'tait dj la guerre civile. Et elle clatait de toutes parts.

Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on
attendait, eut pour lui les meilleures pes, des hommes redoutables
qui sont rests clbres. En Provence, Mouvans, avec une poigne
d'hommes, embarrassa, dconcerta, et le gouverneur de la province, et
le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans
turcs et par le massacre des Vaudois; ce hros des galres fit
trs-mauvaise contenance devant un vrai hros.

En Dauphin, plus tard dans le Comtat, commenait ses campagnes
l'intrpide et cruel Montbrun.

Un chapp d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre
une affaire aussi grave peut-tre que celle d'Amboise: c'tait de
prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hsitation de
ce malheureux Navarrais qui, comme  l'ordinaire, par peur ou par
conseil des tratres, dfendit de rien faire et faillit ainsi faire
prir ceux qui s'taient tant avancs.

Saint-Andr assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent
le dessus en Provence et en Dauphin,  force de bonnes paroles et de
serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts
par leur dfaite mme d'cosse. Les vieilles bandes leur taient
revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre
et Cond, les Chtillon, les dgrader par la main du roi mme, les
faire mourir comme hrtiques.

Projet dsespr, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource
non moins extraordinaire qu'ils cherchrent en octobre dans une somme
tire violemment de leurs partisans mmes, du clerg de Paris. Elle
devait tre paye par l'vque et les grands abbs _en six jours_. On
leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi,
qui devait attendre la somme, _sjournant  leurs frais_, pouvant
saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre
leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils
tardent de payer, ce conseiller _emmnera_ l'vque, les grands abbs
et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront,  leurs
frais, jusqu' l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.)

Qu'auraient fait de plus les rforms? L'embarras fut extrme. Mais le
clerg ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les
reliques.

Un coup si violent, si rvolutionnaire, frapp sur les leurs mmes,
donne  penser sur ceux dont ils auraient frapp leurs ennemis. Pour
subir de telles choses, le clerg dut attendre des rsultats
dfinitifs. Si Navarre et Cond prissaient en effet, leur mort et
commenc dans les provinces une Saint-Barthlemy, comme celle que le
Savoyard, au moment mme,  l'aide de nos troupes, excutait sur les
Vaudois.

Les deux frres, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur
honneur de venir  ces tats qu'ils avaient demands. Ils avaient
manqu l'assemble de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci?
La seule question tait de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs
femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la
princesse de Cond, les priaient, conjuraient, de se laisser
accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie
protestante s'tait leve d'elle-mme, d'elle-mme runie  Limoges;
elle brlait d'aller parler aux Guises et de les voir de prs. Elle se
payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de
leur faire escorte. Mais les Guises tenaient dj par ses conseillers
le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mre
dont il tait amoureux. Il s'ennuyait fort  Nrac prs de Jeanne
d'Albret, malgr les prches assidus dont on le rgalait. Il avait
hte d'chapper  sa femme. Cond aussi, trs-vraisemblablement,
suivait un mme attrait; tous les avis de son ardente pouse lui
faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la
reine mre. Rien de plus futile que ces deux frres, vrais papillons,
ns pour donner droit dans la flamme et se brler  la chandelle.

Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on
se servait d'une fille  elle pour amener les princes  la catastrophe
qui l'et annule elle-mme. Elle versa des larmes quand ils entrrent
dans Orlans, et pourtant elle tait tellement dpendante, tellement
obsde, domine par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour
les sauver.

Du moment que les princes eurent renvoy la formidable escorte qui et
voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises
les entouraient, cessrent. Personne ne vint plus  leur rencontre. La
route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus  reculer; ils
avanaient toujours vers l'abattoir.

Les Guises avaient concentr toute une arme dans Orlans, infanterie,
cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et
froces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'cosse et
d'Italie. Race de dogues, ignore jusque-l, mais propre  cette
poque, et soigneusement choye des Guises. Le type, c'est Tavannes,
sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc,
homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter
leurs crimes.

Nos tourdis, entrs dans Orlans, passrent entre deux files de ces
soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprtaient  rire davantage
 l'excution.

On ne daigne leur ouvrir la porte du palais.

Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le
ple petit roi qui joue son rle de colre, et les arrte. Navarre
reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entour et
observ. Cond, qu'on craignait plus, est jet dans une maison 
fentres grilles, qu'on change tout  coup en tombeau, l'entourant en
deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui
montrent la gueule  trois rues.

Navarre tait si peu de chose, et tellement captif en tous sens, li,
livr par sa matresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il et
abjur de grand coeur, se ft fait catholique ou turc; il n'tait pas
ais de le tuer,  moins de simuler une querelle, o Franois II l'et
tu _pour se dfendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Atius.
Pour Cond, une commission du Parlement devait l'expdier, sa mort
dj fixe au 26 novembre, et les bourreaux mands.

Une seule chose et pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il
s'tait mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir,
s'il le fallait, avec le prince de Cond. Peut-tre aussi plus
sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en
faisant esprer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une
mort commune.

La mort au nom d'un mort. Franois II arrivait  la solution prvue.
Ds longtemps, les Guises eux-mmes, qui avaient tant d'intrt  sa
vie, disaient que tous Valois taient pourris, que cette race tait
lpreuse, et qu'il faudrait bientt changer de dynastie. Franois
avait seize ans et dix mois. Sa belle pouse en avait prs de vingt.
C'tait une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal,
qui nous la peint charmante ds l'enfance, ne lui connat de dfaut
que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante,
devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressment qu'il mourut de
Marie Stuart.

Ds longtemps il avait la fivre. Le 16 novembre, il tcha encore de
faire le gaillard et alla  la chasse. Il revint avec une grande
douleur  la tte; un abcs s'tait dclar; un flux d'oreille
survint, puis la gorge parut gangrene.

Les Guises dsesprs voient les ttes des princes leur chapper et
pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces hros de
la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et
eux-mmes n'avaient pas sign.

Le roi mourait. Mais ils avaient une arme dans les mains. Ils tentent
d'intimider, gagner la reine mre; ils lui offrent la rgence et tout,
pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin.

Elle se garda bien de refuser, mais demanda  se consulter un peu,
esprant que son fils mourrait et qu'elle serait rgente sans eux.
L'Hospital, cr par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux.
Cependant Franois expirait (5 dc. 1560), et le pouvoir des Guises
aussi. Ils avaient tout  craindre. Le tuteur naturel du jeune roi g
de dix ans allait tre le roi de Navarre,  qui ils voulaient couper
la tte. Si la France le saluait rgent, que leur serviraient Orlans
et leur petite arme?

Catherine leur fut trs-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le
fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il
tait encore en pril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il
leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la rgence pour la
laisser  Catherine.

Et que lui donnait-on  cette dupe?

Pampelune et la Navarre, dont on allait bientt obtenir pour lui la
restitution de Philippe II.

De plus, le coeur de sa matresse et les caresses d'une fille. L'idiot
jura tout, bais, livr, tondu des ciseaux de sa Dalila.




CHAPITRE XIII

CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE

1561


Le conntable, qui faisait le malade  tampes, arriva au galop le
lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orlans la
nouvelle garde cre par les Guises: Que faites-vous l? Le roi est
gard par son peuple. Et il les licencia, de son droit de conntable
de France.

Sans nul doute il tait en force. Les Chtillon venaient derrire.
Mais toutes choses taient arranges. Guise gardait le roi, comme
grand matre, et les clefs du palais; son frre, le cardinal, les
finances, l'argent, c'est dire  peu prs tout.

Une chose pourtant tait invitable: la France allait se voir,
dcouvrir la blessure norme que lui laissait ce terrible
gouvernement, un gouvernement de dsesprs. En doublant toutes les
dpenses, il avait fait l'amre plaisanterie (pour dsoler ses
successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution et-elle t
relle, il et fallu la compenser par des avanies  la turque, des
contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait
eux-mmes sur leur ami, le clerg de Paris.

Ces matres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient
travaill les lections, croyant surtout fermer la porte aux
protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux tats,
et la plupart des autres dputs sont des protestants politiques.

On s'tait figur que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se
runissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il
fut respectueusement, mais positivement cart.

La noblesse tait si divise, qu'elle ne put s'entendre et prsenta
quatre cahiers.

Le clerg et le Tiers restrent en face, en deux armes compactes,
l'arme des _gras_, l'arme des _maigres_.

La demande du Tiers fut que dsormais le clerg, selon sa vraie
institution, ft par le peuple et pour le peuple, lu par lui, le
servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les
hospices et les coles. Plus de perscutions. Plus de justice vnale,
plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intrieures.
L'conomie dans les finances. Tous les cinq ans les tats Gnraux.

C'est la voix de 89 qui clatait dj de la poitrine de la France.
Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du
clerg et de la noblesse, de lire un discours apprt. Jean Lange,
avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le
lurent, lui seul parla.

Il parla  genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans
lequel le reste tait vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le
toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les rformes
qu'elle demandait, elle en laissa le soin  ceux qu'il fallait
rformer.

Le Tiers avait pourtant une force, s'il et su en user, dans les
honteux aveux qu'on apportait. Un dficit norme apparaissait. O
trouver tant d'argent dans les remdes proposs? L'Hospital n'osait
pas parler des monstres de richesse chez qui l'on et trouv les vols.
Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille,
des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, et pay sa
part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clerg et
t charg de racheter les domaines et les impts alins.

Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient
que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un dput_
noble et un du Tiers, pour apporter rponse.

Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la
France. Mais, dsormais, ils taient quittes, srs d'escamoter les
rformes.

La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la
mauvaise volont. L'honnte chancelier esprait, par une ordonnance,
sans toucher au pass, amender un peu l'avenir (ord. d'Orlans). Il
rendait part au peuple, au bas clerg, dans les lections
ecclsiastiques, rprimait la noblesse, rendait moins arbitraire
l'assiette de la taille, protgeait le commerce. En mme temps il
rognait les juges, les rduisant de nombre et de profits. Le
Parlement, bless de n'avoir pas t mnag dans la rduction gnrale
des gages, clata honteusement par cette question d'argent. Il trancha
du Caton, se montra _gardien inflexible des liberts publiques_,
repoussa les rformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolrance,
garda sous clef les protestants qu'on devait largir, d'aprs un voeu
des tats Gnraux.

La ligue des juges et des voleurs tait palpable. Nul remde aux maux,
si l'on ne commenait des justices srieuses. Les tats provinciaux de
l'le-de-France (encourags par Coligny) demandrent une _enqute des
vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empcht pas, ils voulaient
_nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devnt lieutenant
gnral et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561).

Mmorable insolence! Tous les voleurs s'en indignrent, crirent que
tout tait perdu.

Et il y et eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle
et-ce t si l'on et remu les douze ans d'Henri II, pntr les
mystres d'Anet, de Chantilly, montr au jour l'horreur de l'antre de
Cacus?  l'odeur de tout ce fumier, un monde de tmoins se ft lev,
ft venu dposer. Et de tant de boue souleve, n'en et-il pas jailli
sur la Justice mme, servante de cour en blanche hermine, par les
mains de laquelle des tas d'ordures avaient pass?

Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect d aux princes
et aux honntes gens. Tous taient d'accord l-dessus. Les Guises le
sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'loignrent;
l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clerg pour les prier
de revenir.

Diane, effraye la premire, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa
beaut ride, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats,
se mit  travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-Andr, non moins
effray qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre
avec MM. de Guise.

Trop facile ngociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses
neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et
commenait  prouver de grands scrupules religieux. Scrupules
augments par sa femme, une dvote Savoyarde. Ce pieux personnage
avait-il les mains nettes? Ds le temps de Franois Ier, il avait
vendu des procs, blanchi Chteaubriant. Il avait, de Philippe II,
reu grce et merci, dispens par lui de payer une ranon de
conntable, pas moins de 200,000 cus. Fort aim des Granvelle, depuis
longues annes, il tait (en tout bien, sans doute) un trs-bon
conseiller de la couronne d'Espagne.

Les choses en taient venues au moment o Montmorency devait se
dclarer dcidment pour le clerg et pour les Guises, ou dcidment
contre.

En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amiti de
l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine
ignore de sa permanente fortune.

Qui nous dit ce mystre qu'on n'et point souponn d'un fourbe si
masqu de franchise, d'un vieux soldat par de cheveux blancs? Qui le
dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrte  son matre que nous
avons dj cite.

Le 6 avril 1561, jour de Pques, jour que l'histoire marquera d'un
rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-Andr, communirent dans la
basse chapelle de Saint-Saturnin  Fontainebleau, pendant que, prs de
l, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait
gorger.

Ce qui prcipitait les choses, c'est que le chancelier prparait un
dit _pour enjoindre aux bnficiers de donner sous deux mois
dclaration des biens et revenus des bnfices_.

Mot impie, qui toujours atteint le prtre au coeur, dchire le voile
du temple. Jamais il ne fut prononc, sous l'ancienne monarchie, qu'un
grand vent de temptes ne mugt et ne menat. Au dernier sicle,
Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgracis pour l'avoir
dit. De l'ide seule prit Turgot. L'orage artificiel, le foudre de
thtre, fit peur aux rois, jusqu' ce que lui et les rois fussent
enlevs par le grand et rel orage.

Les 23 avril, l'vque du Mans crit pour excuser un tout petit
massacre, que _son bon peuple_ (littral) vient de faire, mais sur des
impies. On apprend qu' Beauvais un mouvement plus grave encore se
fait contre l'vque, le frre de Coligny.

Paris ne peut tre en arrire. Aux derniers jours d'avril, les
bandes sales de l'Universit, moines tondus et rgents tonsurs, le
noir peuple sminariste, commence  grouiller sur les places, par
les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins 
Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu' Montaigu. De l'Aventin crott, le
peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignit,
s'achemine vers le Pr-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pr mme,
l'htel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux
protestants et protg leurs assembles. La bande marche  l'assaut,
soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas
un n'y manque. La maison tait riche.

Longjumeau ne s'tonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet,
fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de
faire de la peine _ la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont
le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple.

En deux minutes, les carreaux sont casss  coups de pierre par la
jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bches, enfoncent
la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tu
d'autres s'ils n'eussent rencontr au museau les pointes piquantes des
pes. Une panique les prend derrire. Un avocat, nomm Rus, qui
revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue
hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une
pe (tous commenaient  en porter dans ces temps de pril). Quoique
seul et fort dsign dans cette foule noire par un manteau rouge, il
prit  deux mains cette pe et se mit  frapper les dos. Blesss ou
non, sans oser regarder, ni se compter, les voil qui dtalent, et
ils couraient encore aux Mathurins.

Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat hroque. Il envoie un
ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le
rprimande, le bannit.  ces juges iniques, souteneurs de l'meute, du
meurtre et du pillage, il fit rpondre avec un froid mpris que, sans
doute, il vidait Paris, mais qu' cette heure il tait occup, avec
des gentilshommes arms,  protger les maons qui rparaient les
brches, et le mort couch l, en son jardin, couvert de paille.

Comment le Parlement et-il puni l'meute? Lui-mme en faisait une
contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adress aux petits
tribunaux l'dit de tolrance (si souvent repouss du Parlement), le
Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prvt de Paris a
l'impudence de dfendre, de publier l'dit du roi.

Quelle fut la punition de cet acte tonnant? aucune. Ce fut le
Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait
la sdition aux portes, tait faite pour la dchaner.

Datons d'ici l're vritable des guerres civiles. Elles datent, non
pas du tumulte d'Amboise ni du soulvement arm, mais du jour o
l'meute fut sous les fleurs de lis, o les gens du roi se mirent 
plaider contre le roi et proscrivirent l'dit de pacification.

Ce fut le premier pas. Et le clerg fut le second, l'_appel 
l'tranger_.

Le 3 mai, jour o on lui prsenta l'ordre de dclarer ses biens, le
chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_.
Ce Dieu, c'tait le roi d'Espagne.

On rdigea d'amples instructions, et, en mme temps qu'on envoyait aux
Guises, le clerg adressa  Philippe II un messager secret, le prtre
Arthur Didier (qui fut saisi  Orlans).

Dans une remontrance adresse aux tats, il dclarait: Que cette
description odieuse qu'on demande du bien de l'glise, _contre les
liberts_ du royaume, cesst, selon le voeu du droit commun qui
l'estime dure et inhumaine _aux rpubliques libres_, o chacun
_galement_ jouit du sien en pleine _libert_, pour ne dcouvrir la
vilit des uns et faire envier les facults des autres.

La _libert_! l'_galit_!... Les amis des formules seront ravis ici.
Quelle preuve plus manifeste que le clerg de France eut toujours la
vraie foi rvolutionnaire... La _fraternit_ manque, il est vrai, au
symbole.

Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun
le plus monstrueux monopole, est le point de dpart et le digne
vangile de la dmocratie catholique que la Saint-Barthlemy va mieux
rvler tout  l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le
commentaire.

Maintenant que les lettres secrtes (d'Espagne et d'Allemagne) ont t
publies, cette anne 1561, jusque-l incomprhensible, a pris quelque
lumire. On voit parfaitement que le clerg et ses agents, les Guises,
marchrent d'un pas ferme  la guerre civile; que leurs actes,
flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et
(d'une extraordinaire roideur) les mnent directement au but.

La noblesse tait divise: pour la bonne moiti, mcontente; pour un
quart, protestante; un quart  peine du ct du clerg. Mais ce quart,
protestant, trs-vaillant et trs-aguerri, tait de plus ardemment
fanatique, prt  donner sa vie.

De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit
peuple. Les nobles, amis des Guises, taient des hommes d'intrigues et
d'intrts, trs-froids dans les commencements.

Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que
Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands
luthriens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur
politique.

Philippe II de lui-mme s'occupait de la France. Mme du vivant de
Franois II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile
national, et il fut obi. Nos prlats se rendirent  son concile de
Trente. Aprs la mort de Franois II, les Guises, renonant  leurs
intrigues d'Angleterre, s'unirent  Philippe II de plus en plus. Son
ambassadeur Chantonnay, frre de Granvelle, agit de deux manires.
D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre,
l'amusa de la folle ide de conqurir l'Angleterre et d'pouser Marie
Stuart, en rpudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en chec
le faible gouvernement de Catherine et de L'Hpital; et c'est lui sans
nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires  leur
pense.

Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les
deux faits qui suivent:

Le chancelier, nagure outrag par le Parlement, vient dans son sein,
dclare que le roi veut avoir l'_avis du Parlement sur la religion_.
L-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises;
l'_interdiction des assembles protestantes_. norme reculade, et
bientt prtexte aux massacres (juillet 1561).

L'autre fait, de mme inexplicable sans la pression de l'tranger,
c'est la subite rconciliation de Guise et de Cond (aot). Quelques
fires paroles de Cond ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le
rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps.

Dieu aidera, avait dit le clerg de Paris. Et il y paraissait.

Le parti catholique, ayant derrire lui et pour lui cette ombre
menaante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait matre du
terrain. Le prtre Arthur Didier, envoy du clerg  l'Espagne, saisi
avec ses lettres et toutes les preuves, est livr par le chancelier au
Parlement. Ce corps, si cruellement svre pour les moindres dlits,
indulgent tout  coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine
drisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les
lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables,
et par sa connivence s'associe  la trahison (14 juillet).

Toute la pense du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain,
tait au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le
clerg.

Il fut convoqu  Poissy, o il forma une sorte de concile, tandis
que, conformment au plan bizarre adopt aux derniers tats, treize
dputs nobles des treize gouvernements furent appels  Pontoise, et
treize aussi du Tiers tat. Le clbre discours du magistrat d'Autun
(l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les
biens du clerg, sans, disait-il, qu'il y perdt, puisqu'on lui en
payerait la rente. Ces biens vendus auraient donn une norme
plus-value, qui aurait pay la dette publique et libr l'tat.

Plan admirable, mais si peu excutable alors que je ne puis le
considrer que comme une menace pour amener le clerg o on voulait.
Elle produisit une transaction. Le domaine engag montait  seize
millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et,  ce prix, le roi
rvoqua l'ordre qui obligeait le clerg  dclarer ses biens.

Le cardinal de Chtillon (frre de Coligny, et, je crois, son organe)
parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il tait seul
possible.

L'histoire s'est mprise entirement selon moi sur la situation
relle,  ce moment. Elle a cru que le clerg avait accept malgr lui
la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion
publique, d'un colloque  Poissy. Les actes publis montrent trs-bien
que cette discussion le servait fort, qu'elle tait dans son plan, que
les Guises l'avaient mnag et en tirrent un grand parti.

On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient
gagner les luthriens, et les sparer de nos calvinistes. Parents et
amis de l'un des princes luthriens, du duc de Wurtemberg, qui avait
longtemps servi dans nos armes, ils voulaient le constituer rpondant
de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le
Rhin.

Ceux de Genve virent-ils le guet-apens o on les attirait? Je
l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demand une discussion,
ils n'auraient pu la dcliner.

Les protestants eux-mmes, dans leur sincre et violent fanatisme, ne
pouvaient deviner l'excs d'indiffrence o les grands prlats
catholiques taient de leur propre doctrine. C'taient deux mondes
spars l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que
celle o notre plante se trouve des habitants de Sirius.

Ces innocents qui, de Genve et de toute la France,  travers les
maldictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi 
Poissy, taient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans
une farce religieuse, arrange pour brouiller la grosse intelligence
des retres et lansquenets du Rhin.

L'Espagne n'y comprenait rien. L'ide d'un tel colloque avait saisi
d'horreur Philippe II. Sa femme, lisabeth, en crivit  Catherine;
et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II
rpliqua que, pour la foi, il donnerait secours _ quiconque le
demanderait_.

Ce _quiconque_ tait tout trouv. C'tait le clerg de France qui lui
avait crit dj, c'taient les Guises, tellement dpendants ds lors
du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet
personnel sur l'Angleterre, et dsiraient que leur Marie Stuart
poust l'infant Don Carlos, pour renverser lisabeth. Si l'on en
croit de Thou, ils eussent mme dsir que Philippe II _vnt en
personne_ en France; le jsuite Lainez, envoy alors  Poissy, et t
en Espagne, comme organe des Guises et du clerg de France, pour le
sommer _au nom de Dieu_. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui
connaissait son matre, savait bien que difficilement il quitterait sa
table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid.

Les Guises pensrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et
que son apparition aurait un grand effet, un air menaant de croisade,
que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas
perdu la mmoire de nos vins, pouvaient tre tents d'en venir boire.
La grande ppinire de soldats tait toujours l'Allemagne, fconde et
redoutable, si elle s'branlait une fois contre l'Espagne puise,
tarissante.

Donc il fallait lever sur le Rhin un solide brouillard, qui empcht
l'Allemagne de voir la France, qui prsentt nos calvinistes sous un
faux jour, les ft mconnatre par les luthriens.

C'est  quoi servit le colloque.

Les cardinaux se distribuent les rles, Lorraine disputeur insidieux,
Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le _Credo_ par
article, on fait tout porter sur un seul, la _prsence relle_, le
seul point essentiel sur lequel Genve diffrait de l'Allemagne.

Bze, un grand esprit littraire, loquent, chaleureux, sentit si peu
le pige, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot o ils
puissent crier: _Blasphemavit_. Le cardinal de Tournon se voile la
tte, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup
s'enfonce, on lve la sance. Cependant, l derrire, taient les
docteurs luthriens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui,
repaissait, abreuvait de vins franais et de mensonges.

Pour terminer la comdie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des
ambassades solennelles pour faire rougir la reine mre d'avoir permis
une telle scne. L'Espagnol Maurique d'une part, le jsuite Lainez de
l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent
les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et
des singes.

Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu
des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de
Navarre. Il russit en lui donnant pour secrtaire et confident un ami
du jsuite Lainez.

Toute l'Europe croyait, et mme jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II
tait dj dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il
n'tait pas engag. Sa pnurie le rendait lent. Il croyait, bien 
tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre
tait matre de la situation, et il envoyait un agent obscur,
Courteville, pour _dcouvrir_ quels amis S. M. pourrait avoir de son
ct, et _s'il n'y a personne_ en France sur qui on pt faire
fondement et qui le premier voult _montrer les dents_  Vendme (au
roi de Navarre). (Gr., VI, 433.)

Courteville _dcouvrit_ les Guises, qui surent _montrer les dents_ par
le massacre de Vassy.

La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reu en septembre ce
budget confidentiel de Philippe II o il prouve qu'il n'a pas un sou,
et ils reurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle
on voyait trs-bien qu'il allait prendre en main l'affaire
pouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glac.
Marguerite rappelle  son frre les checs de leur pre Charles-Quint
et du conntable de Bourbon, si peu aid des catholiques, qui
s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par
les Guises, _ l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie_, et
pour les liberts de la nation. Surtout, _ne pas parler de religion_;
ce mot pourrait armer les protestants. (Gr., VI, 444, 451, 13 dc.
1561.)

Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre
donn ds lors dans tout le parti catholique: _Libert_, rsistance 
l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas  Rome ne cesse de
crier _pour la libert du concile de Trente_, contre les conciles o
jadis la _libert_ tait touffe par les Ariens. On a vu que plus
haut le clerg, menac d'avoir  dclarer ses biens, atteste aussi la
_libert_.

En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses
premiers essais dans les liberts du massacre. En juillet, mme scne
 Cahors. Le 12 octobre,  Paris de nouveau, les protestants assembls
hors de la ville,  Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les
portes; ils les enfonent et rentrent; des deux cts, des morts et
des blesss. Huit jours aprs, batterie plus sanglante  Montpellier;
les protestants prennent d'assaut une glise; nombre d'hommes sont
tus. Aux protestants se mle une foule inconnue dont ils ne sont plus
matres, gens ruins et dsesprs, soldats licencis, etc.

Courteville traversa cet ocan de rvoltes, et arriva  Saint-Germain,
o la petite cour, toujours plus solitaire, tait comme cache. Elle
venait d'essayer la force, et elle avait t humilie. Un Minime, qui
prchait le meurtre, fut enlev par ordre du roi, men 
Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui
lui firent un triomphe; nombre de marchands  cheval vinrent au devant
de lui, et le ramenrent  sa chaire.

Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande
attitude. Ils formaient  Bordeaux le cinquime de la population. Ils
comptaient parmi eux toutes les familles d'chevins et consuls des
villes du Midi.  Paris mme, ils taient redoutables. Chacune de
leurs deux assembles avait cinq ou six mille fidles, nombre de
gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'pe, ils prenaient
confiance. On avait vu des familles mme de gens de loi, de cour,
faire leurs mariages et baptmes,  la mode de Genve. Donc ils
s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clerg, ils rglrent en
public, imprimrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient
aux pauvres, avec les noms, prnoms et qualits des _diacres_ chargs
de la distribution.

C'tait un point sur lequel le clerg n'et tolr aucune concurrence.
Les pauvres lui tenaient trop au coeur. De tous ses privilges, celui
dont il tait le plus jaloux, c'tait d'tre l'unique et souverain
distributeur d'aumnes, de tenir seul sous lui les masses famliques,
les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout,
l'appuyaient, constituaient son arme populaire. Que ft-il arriv si
l'glise rivale, incomparablement gnreuse (voir la Hollande) par
ferveur et par concurrence, et pu lui disputer sa plus sre royaut,
la royaut du ventre!

On pouvait aisment prdire que le mouvement d'avril allait
recommencer, non plus au Pr-aux-Clercs, mais dans les grands
faubourgs de la misre, Marceau et Popincourt. C'tait l justement
que les protestants, encore exclus de la ville, taient autoriss 
s'assembler.

Au faubourg Saint-Marceau, l'assemble protestante se tenait dans un
lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche,  peine spar
par une petite rue de l'glise de Saint-Mdard. Le cur tait un moine
de Sainte-Genevive, puissamment soutenu d'en haut par cette riche
abbaye de la Montagne. Et, il l'tait d'en bas, par l'abbaye de
Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux
revenus immenses, puissants fiefs ecclsiastiques, dont les moines
seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spcialement les
Gnovfains), taient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe,
distribus  la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne
pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient
faire un coup de violence, comme le saccagement de l'htel Longjumeau.

D'autre part, l'assemble protestante tait fort nombreuse, tant
unique, et se tenant un jour  Popincourt, un jour au Patriarche. Elle
comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois
beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre,
avec femmes et enfants, mais la plupart arms, pour garder leurs
familles. Cela faisait une longue dfilade  travers Paris, et comme
une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse tait mle;
mais tous tchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter.
On voit par un journal du temps (Cond, 20 dc. 1561) qu'en une grande
occasion o ils croyaient que la reine mre viendrait les voir passer,
beaucoup lourent chez les fripiers des habits honorables, et
commencrent  porter des cornettes et colliers empess, qui jusque-l
n'taient ports que par les gentilshommes. On remarquait dans cette
foule deux avocats, l'intrpide Rus qui, en avril, avait mis seul en
fuite les assaillants de l'htel Lonjumeau, et l'illustre Charles
Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-tre.

Ces assembles, du reste, tonnaient par l'ordre admirable, la
gravit, une tenue que la France ne connaissait gure. Le pril
vident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable,
chez les femmes touchante, mue surtout, et non sans larmes chez des
mres qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du
reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cvennes).
Tout se passait en grande publicit, de jour, par devant le soleil,
les curieux et le magistrat. Car l'autorit assistait, aux termes des
derniers dits.

Nul prtexte  l'attaque. On s'en passa. Le 24 dcembre, le cur de
Saint-Mdard, hors de l'heure des offices, se mit  faire sonner
toutes ses cloches, de faon qu'on ne pt entendre le prche qui se
faisait tout prs. Mais des hommes notables se dtachrent de
l'assemble, allrent dire au cur qu'une si nombreuse runion,
lgale, autorise et prside du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir
sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: Les
huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.

Le 27 dcembre tait une fte. On monte pour ce jour un grand coup.
Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'
Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le cur
s'assure de l'arme des deux grandes abbayes, frres convers,
chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les
deux abbs voulurent auparavant consulter les gros bonnets du
Parlement, le premier prsident, le prsident Saint-Andr et le
procureur gnral Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux.

On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible
mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces
avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs
assembles, ds lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mmes;
leur culte se trouvait supprim sans combat. Ils ne reculrent pas;
ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils taient douze mille. Les
prires faites, et le psaume chant, le ministre Mallot prit ce texte:
Venez, vous qu'on opprime. L'autorit qui prsidait tait
Rouge-Oreille, prvt de la marchausse.

On n'avait commenc qu' trois heures; les vpres taient dites, et
l'glise silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue dserte. Mais
 peine le sermon commence, les cloches se rveillent et se mettent en
branle; elles sonnent  toute vole, en furieuses, on n'entend plus
qu'elles. Alors une batterie imprvue se dmasque.  toute ouverture
du clocher, du plus haut au plus bas, des ttes apparaissent; flches
et pierres pleuvent comme grle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg
et l'arme des deux abbayes.

Des dputs, l'un parvient  entrer, et il est tu. L'autre revient 
toutes jambes. Le magistrat espre tre plus respect. Il avance seul
vers l'glise. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forc
de revenir.

Les protestants, malgr leur nombre, auraient eu fort  faire s'ils
n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, taient 
cheval, faisaient le guet autour de l'assemble. Ils virent bientt de
noires fourmilires des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques,
venir  eux, gens de toutes sortes,  qui on faisait croire que
l'glise tait au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans
qu'ils en vinssent  charger, toute la foule avait disparu.

Cependant les douze mille qui taient devant Saint-Mdard avaient leur
homme dans l'glise qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient
le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncrent les portes.
Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reussent d'en haut une
effroyable grle dont plusieurs furent blesss. Ils entrent pourtant,
et ils trouvent leur homme  terre; ce n'est plus qu'un cadavre.
L'glise pleine de gens arms. Les reliques avaient t retires et
caches la veille; les images restaient, les statues, les crucifix;
les protestants les mettent en pices. Je ne crois nullement, comme
ils le disent, que les catholiques eux-mmes les aient briss pour
s'en armer; dans une chose si bien prpare, ils s'taient pourvus
d'autres armes.

Le nombre des blesss protestants est inconnu; mais il y en eut trente
ou quarante parmi les catholiques. Le cur et ses gens se rfugirent
dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils
pourraient. Pauvres idiots populaires, dit le rcit protestant, qu'on
tcha de sauver, bien qu'il n'y et pas une vieille qui n'et fait son
devoir, au dfaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.

Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de
vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prvt
les fit lier. Le difficile tait d'emmener ces prisonniers, et aussi
de pourvoir  la sret des protestants qui se retiraient  travers un
quartier hostile.

Le guet et les cavaliers protestants en vinrent  bout. Ceux-ci,  la
premire tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons
pour dranger la file, rembarrrent si durement les assaillants qu'ils
n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Chtelet, o le
prvt mit les prisonniers.

Premire et notable victoire de la libert religieuse (15 dc. 1561).

Le lendemain dimanche, elle fut constate. Au matin, l'assemble se
fit, moins populaire, mais toute arme, et en mesure de rsistance.
Nul dsordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de
la force.

Le soir, quand pas une me n'tait au Patriarche, on vint bravement en
faire le sige; on cassa, brla tout, la chaire fut mise en pices.
Tout et t dtruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au
galop, qui fondirent et dispersrent tout, sauf cinq ou six vauriens
qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrrent aux gens de
justice.

La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent rcits sur les
blasphmes et sacrilges, sur les injures des huguenots _au Dieu de
pte_. On assura que, le lendemain, des hommes (tait-ce des
huguenots? ou des gens aposts?) revinrent  Saint-Mdard et brisrent
tout ce qui restait. Mais on n'et pas produit assez d'effet, si l'on
n'et forg un martyr; on supposa qu'un pauvre boulanger, charg de
douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire o tait le
prcieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protger il
avait reu le coup mortel. Ces histoires vraies ou fausses
exasprrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une
femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui
des ongles; elle fut prise, mene au Chtelet. L-dessus, nouveaux
cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire
cent fois que la captivit de Babylone.

Le premier prsident avait fait le malade, pour ne pas faire agir la
police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire
leur coup. Eux battus, on s'veille; le prsident n'est plus malade;
le Parlement condamne  mort deux archers, suspects d'avoir favoris
les protestants. Excuts  l'instant mme; les enfants, le prtendu
peuple, arrachent et tranent leurs cadavres.

Tout cela vu, approuv, got du conntable qui vient siger au
Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se
prpare  faire  Saint-Mdard une grande fte d'expiation, de ces
ftes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang.

Cependant L'Hpital avait imagin d'opposer tous les parlements au
parlement de Paris. Il avait runi  Saint-Germain leurs dputs,
choisis par lui dans les plus modrs, et avait, avec leur concours,
fait un nouvel dit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux
catholiques les glises envahies par les protestants, d'autre part
assurait  ceux-ci le droit, dj reconnu, de s'assembler hors des
villes.

dit durement repouss par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen,
de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix mme (mais
aprs un combat), enregistrent successivement.

Dijon seul et Paris rsistent.

Cond, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'le-de-France,
Montmorency l'an (oppos  son pre), avec l'aide des Chtillon,
quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'coliers,
tenait le haut du pav dans Paris. Les coliers surtout, dans un
esprit nouveau, tout contraire aux vieilles coles, menaaient fort le
parlement.

L'ambassadeur d'Espagne, au nom des liberts publiques, demanda que
Coligny quittt Paris, qu'on respectt la dsobissance d'un parlement
que les parlements mmes avaient abandonn. Ce corps, si bien soutenu
de l'tranger, allait cder. Il cda le 6 mars.

Mais auparavant un grand acte, sanglant et dcisif, avait lanc la
guerre civile.

Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, ds octobre, avait cru 
la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrmes
moyens.

Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frre
de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur tait
gagn, et il avait gagn l'enfant, qui toutefois le soir dit tout
navement  sa mre.

La ruse ayant manqu, il fallait un autre moyen, de force et de
violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant,
n'aurait-on pas par derrire un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce
qu'on voulut viter.




CHAPITRE XIV

INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE

1562


Sur un superbe livre d'Heures, manuscrit du XIVe sicle, qui fut le
livre usuel de Pie VII  Fontainebleau, parmi des miniatures
dlicieuses de fleurs et de jeux d'enfants, imagerie sensuelle, mais
adorablement nave, je trouvai sur un feuillet une chose qui me fit
reculer, comme et fait une tache de sang. C'tait ce mot ajout,
d'une grande, belle et forte criture du XVIe sicle: _Parvenir ou
mourir_. Puis le funbre millsime de la Saint-Barthlemy: 1572.

Quel main crivit cette note sur ce livre royal, qui n'a appartenu
qu' des rois, des princes ou des papes? Je n'en sais rien. Mais je
sais bien que dans la sinistre effigie de Franois de Guise, dont j'ai
parl, j'ai cru lire les mmes mots, en terribles caractres, dats de
1562 ou du massacre de Vassy.

_Parvenir_, par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du
caractre, par la bassesse du mensonge et les hontes de l'hypocrisie.

Fut-il men l par son frre, son mauvais ange et son dmon, le lche
cardinal de Lorraine? ou s'y prcipita-t-il par la furieuse violence
de sa nature, par le besoin absolu et dsespr qu'il avait de
russir? L'une et l'autre explication sont vraisemblables galement.
La fortune lui avait jou un tour qu'elle fait  peu d'hommes; elle
l'avait lanc d'abord d'une manire inoue, puis arrt court, heurt
sur un obstacle invincible. Il s'y acharna, s'y brisa, y jeta son me,
son salut de chrtien, que dis-je? son honneur de gentilhomme et tout
le soin de sa mmoire.

Le hasard nous a conserv l'acte irrcusable sur lequel sa mmoire est
juge.

Acte crit au moment mme, et d'un homme tenu pour hautement estimable
et vridique par tous les partis du temps, d'un prince protestant,
dont les catholiques mmes font un loge illimit, Christophe, duc de
Wurtemberg. Fils du malheur et de l'exil, longtemps otage en Espagne,
longtemps au service de France, Christophe _le Pacifique_ ne succda 
son pre, le violent Ulrich, que pour en diffrer en tout.
Non-seulement il eut grande part aux transactions qui consacrrent les
liberts religieuses dans l'empire, mais il travailla  donner au
Wurtemberg un bien non moins prcieux, l'accord et l'unit des lois.
L'galit des poids et mesures, l'amnagement des forts, la
protection du commerce, signalrent sa prvoyance paternelle. Il
avait l'autorit la plus haute, et son dsintressement connu
augmentait encore son autorit. Quoiqu'il et un fils, il dcida son
oncle  se marier, et lui donna ce qu'il avait dans la Comt et dans
l'Alsace.

Sa mre tait Bavaroise, sa femme du Brandebourg; ses filles
pousrent les landgraves de Hesse-Cassel et Hesse-Darmstadt. Il tait
fort apparent au Nord, au Midi, sur le Rhin. Par ses alliances il
tait l'un des premiers princes de l'Allemagne, par son caractre le
premier.

L'opinion qu'en avait la France est assez constate par un acte. Aprs
la mort du roi de Navarre et du duc de Guise, Catherine de Mdicis
offrit la lieutenance du royaume  Christophe, qui refusa (25 mars
1563).

L'offre tait-elle srieuse? Ce qui est sr, c'est qu'elle voulait
faire cet hommage  l'Allemagne dans son plus honorable prince, se
concilier la grande nation militaire d'o venaient nos meilleurs
soldats.

Et c'est pour la mme cause qu'en fvrier 1561, lorsque tout semblait
devoir les retenir en France, en plein hiver, les Guises firent le
voyage, trs-long alors et pnible du Rhin. Ils le firent en corps de
famille, quatre frres, le duc, le cardinal de Lorraine, le cardinal
de Guise et le duc d'Aumale.

Quel tait leur but? Touchant, noble, chrtien: de travailler  leur
salut.

Le rendez-vous tait  Saverne. Les Guises s'y arrtrent et prirent
Christophe de venir, ayant le plus grand dsir _de s'entretenir
amicalement avec lui et avec ses thologiens_.

Ds le lendemain de l'arrive, au matin, le cardinal prcha, devant
les Allemands, un sermon du luthranisme le plus pur, puis confra
avec les thologiens. Aprs midi, bonnement, Guise alla voir
Christophe et causa de choses diverses; puis lui dit, par occasion,
que, n'tant qu'un homme de guerre, il ne s'tait gure enquis
jusqu'ici de religion, qu'il tait fort ignorant, mais qu'il aimerait
 s'instruire et  assurer sa conscience. J'ai t lev dans la foi
de mes pres. Est-elle vraie?... Si elle tait fausse, j'en serais
fch...

L'Allemand tait un esprit trop srieux pour ne pas voir o tendait
cette grande affectation de simplicit.

Dans sa rponse, il cacha peu ses motifs de dfiance: Comment se
fait-il qu' Poissy on ait fait porter la discussion sur un seul
point, la sainte Cne? Cependant il ajouta que, si Guise voulait
s'instruire, les livres qu'il lui avait envoys l'claireraient; qu'au
surplus, s'il avait quelque question  faire, _il y rpondrait
volontiers_.

C'est ce mot que Guise attendait: Les ministres  Poissy nous
appelaient _idoltres_. Mais qu'est-ce qu'_idoltrie_?

C'est adorer d'autres dieux que le vrai Dieu, de chercher d'autre
salut que son Fils.

Alors je ne suis pas idoltre, dit Guise. Je n'ai de Dieu que Dieu,
et je sais que je ne puis tre sauv que par son Fils, non par mes
propres mrites.

Ici, le sage Allemand, trop sensiblement flatt, perdit la sagesse, et
crdulement: J'entends cela avec joie... Puissiez-vous persvrer!

Sur la messe, le rus disciple ne manqua pas galement d'tre d'accord
avec le matre. Christophe, entran par la douceur de dogmatiser, fit
cependant un effort pour se tenir sur la pente d'une sduction qu'il
sentait, tout en y cdant. Il reprit, avec un peu de cette rudesse
apparente qui couvre souvent la douceur intrieure de l'Allemand: On
dit pourtant que c'est vous et votre frre le cardinal qui, sous le
dernier roi et aprs, avez fait prir nombre de personnes qui sont
mortes pour leur foi?

Alors, avec de grands soupirs: On nous accuse de cela et de bien
d'autres choses, dit Guise, mais on nous fait tort. Avant le dpart,
nous vous expliquerons tout cela.

Le bon Allemand continua ses explications de dogme et entendit avec
bonheur Guise, vaincu par son loquence, s'crier: S'il en est ainsi,
c'en est fait, je suis luthrien.

Le cardinal de Lorraine, dont l'lment propre et naturel tait le
mensonge, vint  bout bien plus aisment de se dmler des ministres.
Il leur disait hardiment que, dans ses Trois vchs, _il ne souffrait
plus de messe_,  moins qu'il n'y et des communiants; qu'il allait
bientt abolir le canon de la messe; qu'il fallait, non adorer, mais
_vnrer_ Jsus dans l'Eucharistie; qu'aprs tout _il suffisait de lui
faire la rvrence_, etc., etc. Les Allemands taient stupfaits.

Mais ce qui tait bien doux et consolant pour Christophe, c'tait de
voir les progrs du nophyte Franois. Il luttait bien encore un peu,
avait quelque scrupule; ses agitations parfois l'empchaient de
dormir la nuit. Mais sa conversion tait sre, et n'en tait que plus
touchante.

La chose fut mene vivement, comme le sige de Calais. Du 15 au 18
fvrier, tout tait fini. Les deux partis taient d'accord.
L'loquence, l'aplomb, l'audace du cardinal de Lorraine, avaient tout
simplifi. Le thologien Brentz crut l'embarrasser en lui disant que
l'criture ne parle pas des cardinaux: Eh! qu'importe cela? dit-il.
Si je n'ai une robe rouge, j'en porterai une noire, et bien
volontiers.

Mais le point o il insista le plus avant de partir, ce fut le
reproche d'avoir fait mourir des protestants. Il fut indign qu'on en
et l'ide; il nia, repoussa la chose avec des serments pouvantables:
Au nom de Dieu, mon Crateur, et sur le salut de mon me, je n'ai pas
fait mourir un seul homme pour cause de religion. Loin de l, quand il
s'agissait au Conseil de tels accuss, je m'excusais, je m'en allais,
je les laissais au bras sculier.

Guise fit le mme serment. Les Allemands en auraient pleur de joie:
Je suis ravi, dit Christophe, de vous entendre ainsi parler. Si vous
voulez, j'en ferai part  tous mes amis d'Allemagne... Mais, je vous
en prie encore, ne perscutez pas ces pauvres chrtiens.

Les Guises lui donnrent la main, ils lui jurrent, foi de princes et
sur leur salut, de ne faire le moindre mal aux rforms publiquement
ni secrtement. De plus, ils lui proposrent de mnager une confrence
des deux partis en Allemagne, qui, mieux que le concile de Trente,
pourrait assurer la paix. L'Empereur s'y serait prt pour balancer
l'influence de ce concile tout espagnol.

En gagnant du temps ainsi, on tait sr que Christophe, par lui et ses
gendres, les landgraves, empcherait quelque temps tout mouvement
militaire et s'opposerait  l'embauchage que nos protestants menacs
essayeraient de faire sur le Rhin.

Cette trs-longue comdie, ce mensonge pendant trois grands jours, ces
faux serments prodigus, avaient aigri, fatigu Guise. Il revint fort
sombre  Joinville, sjour de sa vieille mre et de sa famille. Et il
n'y trouva que de mauvaises nouvelles: Cond matre de Paris, le
parlement de Paris branl et presque forc  subir l'dit de
tolrance que tous les autres parlements enregistraient. Peut-tre
mme il trouva l'ordre prcis de l'Espagne pour tirer l'pe.

L'excessive pnurie de Philippe II aurait d le retenir. Mais l'tat
des Pays-Bas le poussait  la guerre. En attendant qu'il y pt mettre
l'inquisition espagnole, il avait entrepris d'y faire dix-sept
vques, gens  lui, qui balanceraient l'influence des grands. Ceux-ci
s'appuyaient sur un lment populaire, sur le flot montant du
protestantisme. Ils avaient envoy en France consulter sur la lgalit
du projet le premier jurisconsulte de l'Europe, Charles Dumoulin, que
nous avons vu dans cette grande revue des protestants  Popincourt. En
tout sens, la rsistance des Pays-Bas s'appuyait sur la France.
C'tait en France d'abord que Philippe II voulait combattre ses
sujets.

Voil comme politiquement on explique sa conduite. Et lui-mme sans
doute se croyait un grand politique. En ralit, il tait pouss par
derrire, instrument fatal du parti qui partout se sentait prir, qui
dj avait donn sa dmission de la polmique et ne comptait que sur
la force. Un de ses plus dignes soutiens interdit la discussion, qui,
dit-il, nous russit mal.

Restaient les souterrains d'Ignace, l'administration habile de
l'aumne, des confrries et des coles, la captation du peuple.

Restaient la violence, la police de l'Inquisition, enfin restait
l'pe des Guises.




CHAPITRE XV

MASSACRE DE VASSY

1562


Nous avons indiqu, mais non expliqu l'outrage personnel que Guise
croyait avoir reu des gens de Vassy.

Entre les Guises et Vassy, la guerre datait de fort loin. Cette petite
ville champenoise tait tout prs de Joinville, rige pour leur pre
en principaut, quand il pousa Antoinette de Bourbon. Vassy, qui
tait un sige royal, perdit  cette occasion une trentaine de
villages qui taient de son ressort et qui formrent celui de
Joinville. Enfin les Guises tout-puissants obtinrent la ville
elle-mme en usufruit, comme douaire de leur nice Marie Stuart, quand
elle pousa le Dauphin. D'autre part, Vassy, tant du diocse de
Chlons, relevait ecclsiastiquement de l'archevch de Reims et du
cardinal de Lorraine.

Sous cette double sujtion, temporelle et spirituelle, les habitants
n'en restrent pas moins fort indpendants, tant la plupart des
marchands ou des hommes de petits mtiers, participant  l'esprit
industriel et dmocratique de leur voisine, la grande ville de Troyes.
Le 12 octobre, aprs le colloque de Poissy, les ministres de Troyes
entreprirent de crer une glise  Vassy et y envoyrent l'un d'eux.
Les principaux de Vassy l'avertirent qu'il tait sur terre des Guises,
qu'il y avait grand pril. Le ministre n'en agit pas moins, commenant
sa petite glise dans la maison d'un drapier; il s'y trouva cent vingt
personnes, et le lendemain six cents (dans une ville de trois mille
mes). Il fallut prcher en plein air, dans la cour de l'Htel-Dieu.
Guise, averti par les moines de Vassy, envoya en novembre quelques
soldats pour aider le prvt de la ville  touffer la petite glise,
et ne russit  rien. D'autre part, le cardinal-archevque de Reims
envoya (17 dcembre) l'vque de Chlons, avec un moine ergoteur, fort
clbre, arm jusqu'aux dents des armes de la scolastique. L'vque
appela les notables, et leur dit d'inviter le peuple  venir le
lendemain entendre son moine.  quoi ils rpondirent doucement, mais
fermement, que pour rien au monde ils ne voudraient entendre un faux
prophte. Ils le dcidrent  venir plutt couter leur ministre.

Tout le peuple catholique y vint le lendemain avec l'vque, le
prvt, le procureur du roi, le prieur du couvent. L, le ministre
tant en chaire, l'vque voulut parler le premier. Le ministre,
rappelant son droit qu'il tenait de l'dit royal, dit qu'on pouvait
couter le prlat comme homme, non comme vque, et qu'il ne l'tait
pas: Pourquoi?--Vous ne prchez pas; vous ne nourrissez pas votre
troupeau de la parole de Dieu. Votre lection n'a pas t confirme
par le peuple. Le prlat rpondant par des rises, le ministre
ajouta: J'ai souvent expos ma vie pour le nom du Seigneur Jsus, et
je me sens encore prt de la quitter  toute heure. Je scellerai de
mon sang la doctrine que je donne  ce pauvre peuple dont vous n'tes
point pasteur. L'vque voulait dresser procs-verbal; mais le prvt
tait dj parti, dans la crainte qu'il avait du peuple. L'vque
aussi partit, au milieu des cris populaires: Au loup! au renard!--et
d'autres:  l'ne!  l'cole! hors d'ici!

Cette scne, rvolutionnaire plus qu'vanglique, aigrit les choses.
L'vque alla  Joinville, mortifi de sa dconvenue, et il y fut
accueilli par les brocards du duc d'Aumale. La vieille mre des
Guises, Antoinette, fut exaspre; Guise dit qu'il saccagerait tout.
On fit un procs-verbal qu'on envoya  la cour sans en tirer autre
rponse sinon que toute voie de fait tait dfendue par le roi. Le 25
dcembre, malgr les avis qui venaient  Vassy, trois mille mes de la
ville et des environs y confessrent leur foi; neuf cents prirent la
Cne.

Tout enrags qu'ils fassent, les Guises prirent patience, jusqu' ce
qu'ils fussent rassurs du ct du Rhin. Mais, au retour, ils se
lchrent; ils n'attendirent pas mme qu'ils arrivassent chez eux. Ds
Saint-Nicolas (en Lorraine), ils firent trangler en passant,  un
poteau de la halle, un pinglier qui avait fait baptiser son enfant 
la mode de Genve. Soixante fermiers des terres du cardinal fuirent,
comme devant un ouragan. Guise, arriv  Joinville, instruit des
affaires de Vassy, commena  marmonner et  se mordre la barbe. Il
envoya ses archers, avec soixante hommes d'armes, l'attendre  Vassy.

Cet homme si calcul et pourtant ajourn le coup si la situation
gnrale ne l'et elle-mme pouss  donner cours  sa vengeance. Il
fallait relever Paris qui, depuis prs de cinq mois, n'entendait plus
parler des Guises, les accusait, les croyait morts. Il voulait se
montrer en vie, fort et terrible, s'veiller par un furieux coup de
tonnerre qui troublt ses ennemis.

Toutefois, dans l'audace mme, il gardait un esprit de ruse. Il
emmenait un quipage  la fois de guerre et de paix: d'une part, ses
domestiques arms et deux cents arquebusiers pour joindre  ceux qui
dj taient  Vassy; d'autre part, un prtre, son frre, le cardinal
de Guise, sa femme enceinte, et son fils Henri, un enfant. De cette
faon, il pouvait dire: La chose a t fortuite; autrement, y
aurais-je men ma femme? En ralit, il ne la mena point; elle n'eut
point le spectacle de l'excution, ayant attendu son mari dans la
campagne, hors des murs de la ville.

Peut-tre aussi supposa-t-il que, devant cette force, les gens de
Vassy craindraient de s'assembler, et que le prvt prendrait et lui
livrerait quelques hommes  trangler, comme on avait fait 
Saint-Nicolas. Mais la petite communaut, le 1er mars, jour de
dimanche, se serait fait scrupule de ne point aller au prche. Guise
prit cette heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il
feignit de ne savoir ce que c'tait, et le demanda. On lui dit que les
huguenots sonnaient pour leur assemble: Marchons, dit-il, allons les
voir. Ses gens se rjouirent fort, disant: Ils vont tre bien
huguenots. Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le
pillage; la petite ville marchande n'tait pas  ddaigner.

Il y avait un nouveau ministre, rcemment envoy de Genve.
L'assemble tait de douze cents personnes;  juger par les noms qui
restent, la plupart taient gens de commerce; il y avait cinq ou six
drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un matre
d'cole; le plus notable tait le procureur syndic des habitants de
Vassy.

 l'entre, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez
lui, proprement vtu de noir. On l'entoure: Es-tu ministre? o as-tu
tudi?--Nulle part; je ne suis pas ministre. Alors on le laissa
aller. Le duc descendit chez les moines, y dna, se promena sous la
halle, avec leur prieur et le prvt. On le regardait de loin; il
semblait fort agit. Enfin, il fit dire aux catholiques qui taient 
la messe du couvent de ne pas sortir de l'glise. Il ordonna aux siens
de marcher vers une grange o le prche se faisait. Et lui-mme les
suivit.

 vingt-cinq pas, on tira aux fentres de la grange deux coups
d'arquebuse. Ceux qui taient prs de la porte la voulurent fermer, ne
purent. Tous entrrent, l'pe tire, en criant: Tue! tue!... 
mort!

Trois hommes furent tus tout d'abord, avant l'arrive de Guise.

Les catholiques soutiennent que les protestants jetrent des pierres.
Guise prsent, la tuerie continua  coups d'pe, de coutelas, de
poignard. On tira,  coups d'arquebuse, ceux qui taient de ct sur
les chafauds. Quelques-uns percrent le toit, chapprent et
sautrent mme dans les fosss de la ville. Plusieurs restrent sur le
toit; le duc criait:  bas, canailles! Un seul de ses domestiques se
vantait d'avoir  lui seul abattu six de ces pigeons.

La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces
horribles cris; elle fit dire  son mari: Sauvez du moins les femmes
grosses. Et ds ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tues.

Le ministre Morel, qui d'abord tait rest dans sa chaire, chappait
dans le tumulte, et il tait prs de la porte, quand il heurta un
cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort bless et men  Guise. Le duc
lui demandant comment il avait sduit ce peuple, il eut la force
encore de dire: Monsieur, je ne suis pas sditieux, mais j'ai prch
l'vangile. Guise lui tourna le dos et le laissa aux laquais, qui
s'en firent un horrible jeu. Les dvotes de la ville vinrent
par-dessus pour le tuer, disant: Il est cause de tout. Ce ne fut pas
sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son
procs.

Le jeune cardinal de Guise tait rest appuy contre le mur du
cimetire, et regardait le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on
avait trouv dans la chaire. Le cardinal regarda et dit: C'est la
Sainte criture. Cinquante  soixante cadavres furent ramasss,
enterrs. Les blesss taient innombrables.

L'vnement se rpandit avec une rapidit inoue, et saisit tout le
monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment
populaires, d'un caractre fort et terrible qui, sur-le-champ, furent
calques, imites par les Allemands. Un genre nouveau commena,
l'_illustration_ des lgendes historiques, pamphlets en dessin, plus
puissants que tous les pamphlets crits.

Guise, ds l'heure mme, se sentit solitaire. Sa femme mme et son
frre ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien dans sa
situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui 
Nanteuil, d'y inviter le vieux conntable, d'opposer son nom respect
 l'explosion de la haine publique, et d'crire, et faire crire le
cardinal de Lorraine  son ami redout, le duc de Wurtemberg, qui
pourrait plaider sa cause auprs des Allemands, et peut-tre
parviendrait  les empcher de venir secourir leurs frres en danger.

Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, ds ce jour  jamais
sanglante? Il vint. Guise tait sauv.

 la reine qui le priait de venir  Saint-Germain, il rpondit
cyniquement qu'il _faisait une fte_  Nanteuil pour traiter quelques
amis.

Le conntable, avec un monde immense de gentilshommes arms, conduisit
Guise  Paris. Cond y tenait encore, mais fort peut accompagn. Le
frre du prince de Cond, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait
le titre de lieutenant gnral du roi, tira parole de l'un et de
l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Cond partit, mais non Guise. Son
avocat, le conntable le mena au Parlement, et dit que ce n'tait leur
faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester.

Guise avait la tte trs-basse. En arrivant dans la ville, il avait
trouv un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors
d'eux-mmes, sans s'inquiter de cette arme qu'il menait avec lui,
disaient _qu'ils voudraient tre morts et leur dague dans son ventre_.
Au Parlement, deux magistrats, Harlay et Sguier, avaient laiss leur
place vide, fui l'aspect de l'homme de sang.

Il dit assez piteusement qu'il n'avait rien fait  Vassy que pour
sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien
qu'on le tuerait, qu'on avait envoy  Paris contre lui trente
assassins, qu'il priait qu'on en informt. Il n'avait jamais abus de
la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute
remise au roi, dans les mains de son conntable. Il ne demande qu'
passer par la justice; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne.
S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mrit.

Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces
dont il tenait la ville et entourait le Parlement, quand on voyait
prs de lui le conntable et le roi de Navarre, enfin le roi
d'Espagne. Je veux dire Chatonnay, le frre du cardinal Granvelle,
l'ambassadeur de Philippe II, qui, jetant tous les masques et tout
respect de convenance, planta seul  Monceaux le petit Charles IX pour
suivre  Paris ce roi du meurtre et de la guerre civile.

Ds ce jour, en revanche, les protestants prenant la couleur blanche,
alors nationale, Guise et les siens, sans pudeur, adoptrent celle de
Philippe II, le rouge, la couleur de l'Espagne et du massacre de
Vassy.




CHAPITRE XVI

PREMIRE GUERRE DE RELIGION

1562-1563


Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la rformation des lois,
vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scne
pouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je mconnaisse
l'utilit future de cet idal d'ordre que L'Hpital s'amusait 
tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orlans, on se croit aux
jours de 89. Amre drision! Ni les hommes, ni les circonstances,
n'taient prts de longtemps. Une longue srie de fureurs, de
carnages, allaient tenir la France  l'tat barbare jusqu' Richelieu
et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561,
subsistent en 1661. Les mmoires de Flchier nous parlent d'hommes
enterrs vifs par tel seigneur, pendant qu'on brlait vif Morin au
parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout
restera barbare, presque toute rforme inutile. L'histoire doit, pour
tre fidle, marcher dans le mpris des lois.

Cette ordonnance d'Orlans accorde tout ce qu'avaient demand les
tats, c'est--dire surtout les notables bourgeois. La royaut abdique
au profit des influences locales. Elle leur remet les lections,
l'administration des deniers des villes, etc.

Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de
quel parti? On ne le sait, la royaut ne le sait elle-mme. Ici, la
chose doit tourner  l'avantage des protestants; l et presque
partout, elle fortifie les catholiques, dj infiniment plus forts. De
sorte que le lgislateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il
favorise l'inconnu, le hasard, disons plutt la guerre civile. Le
gouvernement tait faible, dsarm (ayant rduit les pensions,
licenci la garde cossaise, etc.), mais il se fait plus faible
encore, en consacrant partout l'autorit locale, urbaine. Aux flots de
la mer souleve, aux lments furieux, au chaos, il dit: Soyez rois!

Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois
tels voeux insenss que chaque ordre avait exprims aux tats pour
tenir spars les rangs, les conditions:

Dfense aux nobles de descendre aux bourgeois en drogeant par le
commerce, dfense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits,
dorures et autres luxes, etc.

Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises
prennent l'autorit en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de
Navarre, va prendre  Fontainebleau l'enfant Charles et sa mre,
Catherine, qui venait d'autoriser les protestants  prendre les armes.
Cette reine, aux petites habilets, tant exagre par l'histoire, fut
alors et sera le jouet des vnements. Le 6 avril le roi est  Paris,
et le 12 les catholiques font un nouveau massacre  Sens, ville
archipiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts  Sens; il n'y
en avait eu que soixante  Vassy.

Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et
cherchaient dans la Bible des versets pour la rsistance.

Ils taient fanatiques, mais point assez pour rsister. Ils n'avaient
point encore la furieuse folie des Cvennes, ni l'illuminisme
cossais. Ils n'avaient pas tout prts des prophtes et des
prophtesses, des lic Marion, des Dbora, qui n'eussent qu' branler
la tte pour voir l'pe de flamme, entendre les trompettes des anges
et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors taient
d'ardents chrtiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose
fcheuse pour la guerre civile.

On assure que Cond attendit Coligny, et que Coligny attendit sa
conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considration des maux
pouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde
mort morale.

Il savait parfaitement que les protestants taient une petite
minorit, une lite, non toute  l'preuve, qu'au bout de quelques
mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus
protestants.

Il savait que Cond un mois avant, ayant demand aux protestants de
Paris dix mille cus, n'en avait eu que seize cents.

Cond tait si faible  Paris, dit Lanoue, qu'il et suffi des
chambrires des prtres pour l'en chasser avec des btons.

Le pis, c'est que ce parti faible n'tait point homogne, mais compos
de deux moitis, en dsaccord profond, le pur lment protestant, pre
d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austrit,
et les protestants de hazard, de circonstance, de mcontentement
(comme tant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un
contemporain, brouillons, remuants, frtillants, de plus variables,
crdules, prts  tourner au vent de la passion.

Voil le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgr lui, et
cela, quand il avait en tte les trois quarts de la France, et la
monarchie espagnole, l'tranger appel par les prtres depuis un an,
et mis au coeur de la patrie!

Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives.
Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la
grandeur du coeur, o elles l'inspirent et le font faire. La reine
Jeanne d'Albret, la princesse de Cond, Jeanne de Laval, femme de
Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante.

L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, tait au lit
taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des
sanglots. Jeanne pleurait sur l'glise abandonne par son mari, sur
tant de frres dlaisss sans dfense. tre tant sage pour les
hommes, dit-elle, ce n'est pas tre sage  Dieu.

Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pense  personne, ne tardait
 armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'tait que de
mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la
France  l'autre, chacun se cherchant de l'argent, prparant son
cheval, ses armes, retenu bien souvent par le dfaut de ressources,
par les adieux de la famille.

Le sage capitaine, heureux de voir cette me sainte et dans une si
haute voie, lui dit avec bont: Mettez la main sur votre sein,
madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en tat de digrer
les droutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le
succs, les trahisons, les fuites, la nudit, la faim de vos enfants,
la mort par un bourreau, votre mari tran... Je vous donne trois
semaines encore.--Mais elle dit imptueusement: Ne mets pas sur ta
tte les morts de trois semaines!

Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous
le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il
le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni
savoir si l'on tait prt, le matin, il monta  cheval avec ses frres
et sa maison.

Le premier malheur du protestantisme, rpublique spirituelle, avait
t de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second,
qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef,
l'tourdi prince de Cond. Ce fut sous un sinistre auspice que ces
deux hommes en qui taient deux mondes, Coligny et Cond, reurent
ensemble la sainte Cne (29 mars). Le lendemain, ils taient en
parfait dsaccord; Cond, tous les chefs nobles, voulaient le secours
tranger; Coligny et les ministres disaient que c'tait tenter Dieu,
qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi.

Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et
injuste impartialit o elle s'est tenue jusqu'ici.

Les Guises, ds la fin de 1559, firent crire Catherine au roi
d'Espagne, et sollicitrent son appui pour leur gouvernement.

En fvrier 1560, ils tirrent de Philippe la foudroyante lettre qui
achevait leur victoire d'Amboise et mettait  leurs pieds le roi de
Navarre.

En mai 1561, le clerg,  qui on demandait de dclarer ses biens,
sollicita l'appui du roi d'Espagne.

En mars 1562, aprs Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la
protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientt l'charpe rouge.

Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le
parti de l'tranger_.

On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression
pouvantable de la ncessit, le parti protestant accepta cette honte
et ce malheur.

Cond et sa noblesse prirent Orlans,  force de vitesse, au grand
galop, au milieu des cris de joie et des rises; on et dit _tous les
fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire
des ministres qui y vinrent aprs.

Il semblait qu'une immense trane de poudre clatt sur tout le
royaume. Comment s'en tonner? On apprenait massacre sur massacre.
Celui de Vassy branla, et celui de Sens dcida. Tout homme connu pour
protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de
s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord clate, Tours, Blois,
Angers; puis la Normandie et les ctes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers,
la Saintonge. La moiti du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et
de Gascogne, ds l'hiver taient protestantes. La Provence tait
catholique; mais le Dauphin clata et pendit le lieutenant de Guise.
La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-mme entrane, avec Chlon,
Mcon, Autun.

charpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi,
plongeant mme au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par
Sancerre au centre.

Sur cette vaste zone, une arme sortant de la terre d'hommes
terribles, au moins par la peur, rveills en sursaut par le tocsin de
Sens et de Vassy.

Tout cela en six semaines! Il tait vident que les Espagnols
n'arriveraient pas  temps. L'explosion eut lieu en avril; ils
n'arrivrent qu'en aot.

Guise s'adressa en hte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que
lentement. Il tait en pril, si deux choses ne l'avaient sauv:

1 L'argent. Il tenait les prtres  la gorge, par la ncessit. Leur
peur fut son trsor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prt
les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave,
trs-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva
leurs scrupules en leur offrant le bnfice norme _de ne fournir que
moiti des soldats, et d'tre pays double_; moiti taient des
soldats de papier.  ce prix ils n'hsitrent plus (aveu de Castelnau,
catholique et agent des Guises).

L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie
royale, la lchet de la reine mre. Guise avait en celle-ci une
excellente actrice, grosse femme imposante, fort dlie pourtant, qui
avait attrap Navarre, et pouvait attraper Cond. On la savait fausse
et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant,
pour parure, le chancelier de L'Hpital: bon homme qui, pour faire
quelque bien de dtail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la
France de sang.

Nos historiens ont t si honntes, tranchons le mot, si innocents,
que tous ont pris au srieux Catherine de Mdicis. Pas un n'a sond ce
nant. Ravale et dompte, avilie ds l'enfance, brise du mpris
d'Henri II, servante de Diane, nagure encore garde, terrorise par
la petite reine d'cosse, elle eut enfin l'entr'acte de la premire
anne de Charles IX, o elle posa comme rgente. Avec son chancelier,
elle gotait assez le protestantisme qui et vendu les biens d'glise.
Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'o les Guises
l'enlevrent avec son fils, et o elle sentit la main pesante sur son
cou, elle fit le plongeon, baissa la tte, le coeur lui retomba  sa
bassesse naturelle. Guise fut trs-poli, lui laissa l'extrieur,
l'appareil de la royaut; _paratre_, pour elle, tait plus
qu'_tre_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite
en dedans. Elle prit patiemment le rle de thtre qu'on lui faisait,
de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trnait avec sa
jolie cour, entre les amours et les grces. Ce qui, en bonne langue du
temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de
Guise.

Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'aprs
l'affaire d'Amboise, l'endroit o la grande chane de rsistance arme
tait fausse d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Cond.

Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exigu, ce
prince en miniature, ador de ceux qu'il perdait par _sa galanterie
franaise_, sa bravoure tourdie, est, de la tte aux pieds, dans les
bouts-rims dtestables qu'ils firent  sa louange:

  Ce petit homme tant joli,
  Qui toujours chante, toujours rit,
  Et toujours baise sa mignonne,
  Dieu gard' de mal le petit homme.

Cond, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa
nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui
professait de les tenir en toute modestie, mais qui tait toujours
_trompe_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de
Navarre qui y sacrifia la rgence; et la Limeuil pour Cond qui y
sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'anne suivante,
et la rforme tait perdue.

Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin,
Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine
mre arrange une trve, puis ngocie une entrevue. Faute insigne dj,
qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection
protestante.

La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode 
l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, o l'tourneau ne manqua
pas de s'y prendre.

L'escorte, de chaque ct, tait de cent gentilshommes, qui, se
reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassrent.
Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: Quels sont ces
gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se
risque pour eux!

Ce que sans doute Cond avait fait valoir prs des siens pour accepter
cette entrevue, c'est que la reine mre, jusque-l prisonnire des
Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui,
reviendrait avec lui. Dans cette ide, il s'avana imprudemment, jasa
et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Cond partirait,
que tout serait pacifi. Quand partez-vous? dit-elle, et elle offrit
pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens.

Donc la reine tait libre, et vraiment pour les Guises. Il tait
prouv  la France que les protestants la trompaient en disant que le
roi et sa mre taient captifs. Toute la force morale de la royaut,
flottante jusque-l dans l'opinion, apparut ferme et vraie du ct
catholique. Cette vieille religion politique de la France tranglait
le protestantisme.

La reine mre n'tait pas prisonnire; elle n'tait lie que de sa
bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincre pour la
premire fois; lie de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; lie de
l'argent du clerg qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains
protestantes, mais que le clerg effray remettait de lui-mme; lie
enfin des subsides de Rome, des aumnes que le pape et tous les
catholiques firent ds lors  cette cour mendiante. Les preuves en
sont au Vatican (_V._ les notes).

Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise crit au cardinal de Lorraine
une lettre incroyable d'lan, de joie, de fureur triomphante; tout est
fini; sa passion anticipe: La religion rforme va  vau-l'eau, les
amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes
rendues sans condition... Et, dernier trait d'orgueil: Notre mre et
son frre ne veulent plus jurer que par nous. Donc, la vieille furie
Antoinette avait quitt son donjon, tait venue prs de son fils,
esprant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une
mer.

Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de
la paix, quitte l'arme le 27 juin, avec Montmorency et Saint-Andr.
Ils s'en vont  deux pas. Cependant les chefs protestants, sur
l'assurance de Cond, vont  leur tour trouver la reine mre, et de sa
bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne
tolrera pas les rforms.

La farce tait joue. Ils revinrent le coeur mort, dsesprant de
vaincre, et la plupart,  leur insu, petits de foi, de coeur. Ils
commencent  s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs,
 regretter leur femme et leur famille.

Cette arme jusque-l tait comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni
filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour dtruire le
fatal effet de l'entrevue, mne ses gens  l'ennemi, un gentilhomme
protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur
elle. Voil le commencement.

Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien
faire. On va  Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols.

Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hsitants
par la nouvelle de la paix, se trouvent nervs, dtremps; ils
commencent  se compter,  voir qu'ils sont trs-peu.

Ils sont mrs pour la mort. Tout se rveille contre eux. La Justice
lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tus
pour dbuter. Peu de chose; la _grande levrire_ (les catholiques
appelaient ainsi la populace) est lche maintenant; on va la voir 
l'oeuvre.

Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthlemy de 1572, et non de
celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout  Paris; mais
celle de 62 fut bien plus meurtrire en France. Suivez-la de ville en
ville; vous tes effray de voir trois choses qu'on n'a revues jamais:
1 massacre dans l'intrieur des murs; 2 poursuite acharne des
fuyards par les paysans; 3... Est-ce tout? Non, tant de sang ne
suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices
commencent alors sur une chelle immense: ici trois cents pendus, et
l deux cents rous.

Reportons-nous un moment en avril, au jour o coururent les nouvelles
du sang vers  Vassy et  Sens. La raction protestante avait t
violente, surtout dans le Midi, o la fureur est dans la race et le
temprament. Quel prtexte de meurtre manqua jamais au Rhne, aux
violents pays albigeois? Il y eut des prtres tus. Cependant, il faut
le dire, presque partout la vengeance tomba de prfrence sur les
pierres, les images. Le petit peuple protestant, men par les enfants
d'abord, dcapita les saints des cathdrales. Les reliques fameuses,
qui avaient fait tant de miracles, furent sommes d'en faire un
nouveau pour se dfendre elles-mmes. Les gurisseurs universels qu'on
venait chercher de si loin furent constats sans force pour se gurir,
trans comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dvastations
confuses, prirent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de
princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les
vivantes? Guerre absurde de la libert _au nom d'un prince du sang! au
nom du roi_ captif des Guises!

Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je
m'tonne pourtant que plusieurs crivains, brefs et lgers sur les
massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. Irrparable
malheur! disent-ils. Bien plus irrparables ceux qui furent
massacrs. Le mot du grand Cond sur un champ de bataille: Bah! ce
n'est qu'une nuit de Paris, ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on
le sache bien, ne se refont jamais les mmes, ni le gnie, ni les
vertus des morts. La gnration protestante qu'on gorgea, et qui
purifiait la France, lui aurait pargn l'incroyable aplatissement
qui suivit, la pourriture des temps d'indiffrence, et le scepticisme
hypocrite, d'o si difficilement ressuscita la libert.

Le sens des hommes de nos jours s'est trouv tellement perverti, nos
amis ont si lgrement aval les bourdes grossires que leur jetaient
nos ennemis, qu'ils croient et rptent que les protestants tendaient
 dmembrer la France, que tous les protestants taient des
gentilhommes, etc., etc. Ds lors, voyez la beaut du systme: Paris
et la Saint-Barthlemy ont sauv l'unit. Charles IX et les Guises
reprsentent la Convention.

Manie bizarre du paradoxe, impartialit sans coeur, amie de l'ennemi,
sans piti pour les prcurseurs de la libert massacrs! Comparaison
bizarre de l'Assemble qui dfendit la France avec l'intrigue
fanatique qui la livra  l'tranger.

Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille
de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit perdus, emportant leurs
petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes,
et que les paysans, arms par les curs, les traquaient dans les bois,
alors, sans doute, il n'y eut plus gure de protestants dans les
villes. Pour l'tre, il fallut bien possder un donjon.--Qui fit des
protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez
aristocrates.

Et cependant, cette anne mme 1562, les seuls noms que je trouve
des infortuns qui prirent  la premire rptition de la
Saint-Barthlemy qui se fit  Paris, lorsque le Parlement autorisa
le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent
que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur,
orfvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme.

On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur pouvantable
fut la vengeance des excs des protestants. Qu'avaient-ils fait en
Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les
frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mre des Guises,
revenue  Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite
ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre dj souffert; un
premier sang altre, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le
Parlement dsarmt la ville et rast ses murs; puis, chez l'habitant
dsarm, on logea des soldats pour faire  leur plaisir, voler, tuer.
Premier essai des futures dragonnades, qui dura prs d'un an. Cette
scne de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises,
qu'ils lanaient sur la ville. Les noms des morts attestent que
c'tait une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit
marchand.

On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la
chair crue, et mangrent le coeur des enfants.

Les Espagnols, entrs en France, tonnrent par leur barbarie nos plus
froces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante
d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces
noirs Espagnols,  qui il livra une fois deux cents femmes pour les
houspiller, aimrent mieux les ventrer toutes, mme les grosses, pour
tuer les _petits luthriens_.

Je ne m'tonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les
protestants arms voulaient revenir chez eux dfendre leurs familles.
Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe o s'tait
obstin Coligny, de faire par la seule France les affaires de la
France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les
protestants le firent dans cette ncessit extrme et sur leurs
maisons ruines, leurs familles gorges; ils implorrent leurs frres
de l'tranger. Dandelot fut envoy en Allemagne, un autre en
Angleterre (juillet). La difficult tait d'ouvrir les yeux aux
Allemands, d'carter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on
avait entasss. Les espions des Guises taient l chez les princes
allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de
France. Tel Allemand partait pay des princes pour secourir nos
protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans
les rangs catholiques.

Cependant Coligny tenait ferme Orlans et son petit noyau d'arme.
Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle
de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruauts atroces.
Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les gorgeait
ou les jetait des tours. Reprsailles barbares, mais qui n'tonnaient
point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis
des massacres de Merindol et de Cabrires, envoyer  la mort avec prs
de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et mme encore
_vingt-quatre enfants_!

La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu' la fin de
septembre, pour donner cent mille cus et six mille hommes. Dandelot
ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut
passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur
fit la chute de Rouen, longuement assige par le roi de Navarre, qui
y fut tu, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit
jours, et les grands seigneurs s'y vautrrent  l'gal du soldat.

Rouen fut prise le 26 octobre. Cond n'eut ses Allemands que le 6
novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi.
Un prsident en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui
n'arrivaient pas. Qui croirait que Cond pt encore, en un tel moment,
la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mre,
souriante et charmante, parlemente avec lui prs d'un moulin  vent.
Force embrassade catholiques et galantes oeillades. Le prince perd
trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos.

Sa propre arme le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un
mot: _Geld._ Et, pour tre pays plus tt, ils marchaient vers la
mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse arme des catholiques
marchait paralllement. Leur intrt tait de combattre avant que les
protestants eussent joint les troupes anglaises.

Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empcher de
passer. Mais un prince du sang n'a garde de paratre craindre la
bataille. Cond lui permet le passage, et il l'a devant lui prs Dreux
(19 dcembre 1562).

Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille),
taient en revanche normment plus forts en fantassins, ayant quinze
mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total,
Guise avait _dix-sept mille hommes_, et Cond _douze mille_.

Ce qui caractrise le premier, ce hros de la ruse, c'est que par une
prudence singulire, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre
du roi et de la reine mre, ses mannequins. Il agissait toujours sur
pices rgulires et prpares pour rpondre en justice si on lui
faisait son procs.  la demande de cet ordre, la reine mre se moqua
et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle tait protestante):
Nourrice, que vous semble?--Mais, madame, puisque les huguenots ne
veulent se contenter jamais, il faut les mettre  la raison.

Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses
catholiques? c'tait douteux. Ce qui ne l'tait pas, c'est que
l'lment sr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivt,
resterait ferme pour frapper le grand coup, c'tait la masse noire des
trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes
franaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait
pas et serait l en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage
(on l'a vu  Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser
la cavalerie et, derrire, regarder  leur aise les volutions du
combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin.

La tactique tait fort suranne. Les armes des vieux sicles. Quand on
voit dans les exactes gravures de Prussin ces bataillons antiques ou
fodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du
temps des croisades. De lourdes charges semblaient dcider tout. Le
conntable au centre, avec sa gendarmerie, fona, puis, brusquement
abandonn, bless, se trouva prisonnier. Cond chargea et rechargea
les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle tait cette
infanterie, que ce qui ne fut pas cras par les chevaux se releva,
combattit de plus belle. La cavalerie, mene par Cond et Coligny,
s'puisa en efforts, fit fuir l'infanterie franaise des catholiques,
mais vit galement en droute sa propre infanterie allemande.

Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui
depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis,
s'branla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles
bandes. Cond fut pris. Tout parut balay.

Cependant les frres indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci
malade, tremblant de la fivre, et en robe fourre), runissent douze
cents cavaliers, et d'une furie dsespre arrtent court les
vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-Andr, si riche, le voleur des
voleurs, est pris, disput, et un de ses vieux serviteurs, malgr ses
prires et ses offres, lui casse la tte d'un coup de pistolet.

Guise n'en pleura pas, ni de la prise du conntable. En place, il
avait pris Cond. Il le caressa fort, jusqu' le faire coucher avec
lui. Excellent moyen de le perdre, d'exciter la dfiance contre lui,
de faire dire, comme disaient dj les Allemands: Ces girouettes
franaises, pour qui on se tue aujourd'hui, sont prtes  s'embrasser
demain.

Voil Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus
de Navarre, plus de Cond, plus de conntable. Ce simple capitaine,
qui n'avait voulu  la bataille que mener sa compagnie, se trouve
lieutenant gnral du royaume.

La nuit, qui avait spar les combattants, permit  Coligny de
reformer ses retres  deux pas. Il lui en restait quelques mille. Il
leur dit froidement qu'il n'y avait rien de fait, qu'il fallait
recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui
montrrent leurs armes brises, eux-mmes en pices. Il tait rest
huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut ds ce jour qu'on
ne vainquait jamais Coligny.

La difficult tait pour lui de garder ces Allemands, qui, n'tant pas
pays et n'ayant reu que des coups, trouvaient le mtier dur,
regardaient du ct du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu'ils
avaient raison de vouloir de l'argent, mais qu'il fallait l'aller
chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin.

La difficult tait d'empcher ces soldats nomades, qui tranaient
tout avec eux, d'emmener la masse encombrante de leurs chariots o ils
serraient leur petite fortune, leurs pillages d'anciennes campagnes.
Ils y tenaient plus qu' la vie. Coligny mit ces chariots dans le
choeur mme de Sainte-Croix d'Orlans.  ce prix, il les emmena,
laissant pour dfendre la ville contre Guise, qui arrivait, Dandelot
malade et des fuyards allemands.

Il part en plein janvier. Terrible hiver. L'pidmie, se joignant aux
misres de la guerre, avait enlev dix mille hommes dans Orlans.
Quatre-vingt mille, dit-on, taient morts  l'Htel-Dieu de Paris.
Nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, chasss, n'osaient rentrer,
couraient les bois. Pour obtenir l'argent des Anglais, il avait fallu
leur offrir le Havre, et cet argent n'arrivait pas. Les retres
murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les temptes. Mais plus
d'un commenait  se payer par le pillage. Dans cette extrmit
terrible, plus grand encore qu'au fort de la bataille, apparut
l'amiral. Le premier qui pilla, il le fit serrer haut et court, lui
faisant pendre aux pieds, pour l'embellissement du trophe, tout ce
qu'il avait vol aux paysans, robes de femmes, volailles, etc.

 la prise du chteau de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux
qui sortaient aprs la capitulation, lui fouilla dans la poche.
L'amiral l'envoie au gibet. Il tait sur l'chelle, quand les Anglais,
qui venaient d'arriver, intercdrent pour lui.

Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succs furent
rapides; mais trs-probablement les Allemands peu encourags  venir
chercher en France un service si dur.

Il en tait de mme dans Orlans. Le parti protestant s'exterminait
par la vertu. Deux notables furent surpris en adultre. Les ministres
leur firent leur procs, et les firent pendre. Il aurait fallu pendre
la noblesse et la bourgeoisie. Les moeurs de la vieille France taient
positivement au-dessous de la Rforme. Celle-ci se faisait le dsert.

Dsertion, dcouragement, pidmie. Il n'y avait presque plus personne
dans Orlans. Dandelot, avec la fivre, courait partout et faisait
tout. Chaque matin, les ministres,  six heures, rassemblant soldats,
habitants, chantaient leurs psaumes, et s'en allaient en tte,
travailler aux fortifications. Cela ne pouvait durer gure. Guise
tait furieux de n'avoir pas encore sa proie; j'en mords mes doigts,
dit-il dans une lettre. Il avait crit  la reine qu'elle trouvt bon
qu'il n'y et plus d'Orlans, qu'il allait la raser, et qu'il tuerait
tout, jusqu'aux chats.

C'est lui qui fut tu (18 fvrier 1563).

L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, tait un jeune
gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat  Saint-Quentin, o il fut
pris et men en Espagne. Protestant, il y vit l'idal catholique,
Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux
auto-da-f qui ouvrirent dignement ce rgne.

Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et
de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras 
ses camarades, disant: Ce bras tuera M. de Guise. Il en parla  son
seigneur, chez qui il avait t nourri, M. de Soubise; il en parla 
l'amiral,  qui bien d'autres gens parlaient lgrement de la mme
chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait
pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval
d'Espagne.

Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, tait appel dans l'arme
l'_Espagnolet_. Il passa, se fit prsenter, s'offrit au duc de Guise,
qui lui dit: Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans
la ville et faire sauter les poudres.

Le 18 fvrier, Poltrot, ayant pri Dieu de lui dire si vraiment il
fallait frapper, crut se sentir au coeur la voix divine, avec un
mouvement tonnant d'allgresse et d'audace. Il attendit Guise, vers
le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il
devait tre arm en dessous, et qu'il fallait le tirer  l'aisselle,
juste au dfaut de la cuirasse. Il tira  six pas, d'une main ferme,
trs-juste et l'abattit.

Guise n'tait pas mort, et vcut encore six jours. Il mourut comme un
saint (si l'on croit la lgende qu'en fit l'vque Riez), citant cent
fois l'criture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant  sa
femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant  elle-mme tout ce
qu'elle avait pu faire.

Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin
Foulon), qui ont prsente cette face sinistre et dsespre, jugeront
que cet homme perdu, qui n'avait vcu que du succs, dut mourir
furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la
main d'en haut, l'ayant amen l, vainqueur, matre de tout et seul,
les autres tant morts,  son tour lui tordait le cou.

Poltrot fut men  Paris devant la reine et le conseil, puis devant
les gens de justice, qui lui prodigurent toutes les formes de la
question. Que dit-il? que dposa-t-il? On ne le sait que par les fort
douteux procs-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne
manqua pas de lui faire dire qu'il avait t pouss par l'Amiral. 
quoi celui-ci rpondit peu aprs franchement, sincrement, qu'il
n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si lger en
propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait  se
dfaire du prince de Cond et de lui, il n'avait nullement dtourn
ceux qui parlaient de tuer Guise.

Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, dploya plusieurs fois
un zle ignoblement froce, une excrable courtisanerie de supplices,
jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tchant
d'accumuler sur cette misrable chair mortelle tout ce qu'on peut
souffrir sans mourir.

Le jour mme o le saint hros, rapport  Paris, expos aux
Chartreux, fut glorifi  Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot
derrire la Grve.

Le procs-verbal avoue qu'il dit deux fires paroles: Avec tout cela,
il est bien mort, et ne ressuscitera pas. Et encore: La perscution
des fidles... La populace hurla, l'arrta un moment, mais il reprit:
Si la perscution ne cesse, il y aura vengeance sur cette ville, et
dj les vengeurs y sont.

Quand il fut li au poteau, le bourreau avec ses tenailles lui arracha
la chair de chaque cuisse, et ensuite dcharna ses bras.

Les quatre membres, ou les quatre os, devaient tre tirs  quatre
chevaux. Quatre hommes qui montaient ces chevaux les piqurent et
tendirent horriblement les cordes qui emportaient ces pauvres membres.
Mais les muscles tenaient. Il fallut que le bourreau se ft apporter
un gros hachoir, et  grands coups dtaillt la viande d'en haut et
d'en bas. Les chevaux alors en vinrent  bout; les muscles crirent,
craqurent, rompirent d'un violent coup de fouet. Le tronc vivant
tomba  terre. Mais, comme il n'y a rien qui ne doive finir  la
longue, il fallut bien alors que le bourreau coupt la tte.

Un juge et les greffiers, pendant toute la crmonie, taient l
crivant les cris de cette tte, dans les entr'actes, ses prtendues
dpositions, dont on fit le prtexte de la Saint-Barthlemy.




CHAPITRE XVII

LA PAIX, ET POINT DE PAIX

1563-1564


On pourra mieux chtier ces gens-l, quand ils seront disperss et
dsarms. Conseil du nonce au pape.

Et, peu aprs, le duc d'Albe  Philippe II, parlant des grands des
Pays-Bas: Dissimuler, puis leur couper la tte. (Gr., VII, 233.)

Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire.

On a dout, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens
Adriani, Davila, Capilupi et autres pangyristes de Catherine. Comment
douter maintenant devant les lettres originales?

Reste  savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine
mre jusque-l trs-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe
nous le dit encore (_Ibidem_, 280): Votre ambassadeur doit faire
entendre  la reine qu' l'ge o arrive le roi Charles, _V. M. peut
lui faire connatre l'tat rel de ses affaires_. C'tait toute la
peur de Catherine qu'on ne mt son fils contre elle; le petit roi, n
violent, dfiant, faisait peur  sa mre; la nature fline et la
griffe pouvaient s'veiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre.
Cette peur alla au point qu'on va la voir bientt chercher dans un
plus jeune une arme contre Charles IX, prparer un roi de rechange.

L'autre ct par o on la tenait, c'tait la faim. Elle tait 
l'aumne, vivait d'expdients fortuits. _La dpense tait de dix-sept
millions, la recette de deux et demi._ Sans le pape on n'et pas dn.
On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clerg. Guise
lui-mme n'et pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En
retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de
tant de conqutes au del des Alpes, livr Turin, quitt l'Italie pour
toujours.

Voil la vraie situation, comme elle apparat dans les basses et
serviles lettres du jeune roi et de sa mre, o ils tendent sans cesse
la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et  tous.

Cette pauvret royale faisait un grand contraste avec la richesse des
Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) tait reste entire  la mort
de son chef. Elle gardait ses quinze vchs, aux mains des cardinaux
de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand
matre de la maison du roi, par le fils an Joinville; Mayenne tait
grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf gnral des galres.
Toute charge d'pe tait donne par eux. Ils avaient les finances par
un homme sr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne taient
dans leurs mains, c'est--dire nos frontires de l'Est, les passages
vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire.

Puissance norme. Mais le chef tait un enfant, Henri de Guise, qui
n'avait que treize ans. Du pre, il eut, non le gnie, mais l'audace,
l'intrigue; de sa mre, un charme italien, et non pas peu du sang des
Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique ds le
lendemain console par Nemours), allait montrant partout sa douleur et
son fils. C'tait toujours la scne de Valentine de Milan, embrassant
le petit Dunois, disant: Tu vengeras ton pre. L'enfant, fort bien
dress, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes
femmes en pleuraient de joie; les prtres bnissaient le bon petit
seigneur. Tout tait arrang pour faire un favori du peuple, un prince
de carrefour, un hros de l'assassinat.

       *       *       *       *       *

Le chef des protestants, lu le lendemain de la bataille de Dreux qui
les dlivrait de Cond, tait dsormais l'amiral, et il avait bien
gagn ce titre par cette conqute subite de la Normandie en plein
hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le
prisonnier Cond, contre le chef d'lection, tait mal pos pour
ngocier. Coligny revient de Normandie en hte; quand il arrive, la
paix, depuis cinq jours, tait signe (Amboise, 12 mars 1563).

Cond l'avait signe pour lui et les seigneurs. Pour lui, la
lieutenance gnrale du royaume, qu'a eue son frre. Pour les
seigneurs, le culte libre des chteaux. Et pour le peuple, quoi? Une
ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, o l'on
n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un
voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues.

Pour la forme, Cond avait consult les ministres, mais sign malgr
eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: Monseigneur, vous vous
tes charg de faire la part  Dieu; d'un trait de plume vous avez
ruin plus d'glises qu'on n'en et dtruit en dix ans. Et, quant  la
noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes
lui donnrent l'exemple. Les pauvres avaient march devant les riches,
et leur avaient montr le chemin.

Il tait facile  prvoir que tout irait  la drive; que les
seigneurs mmes, dsormais isols des villes, ne se dfendraient pas;
que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement
cette cour misrable s'assujettirait  l'Espagne, mais que les Guises
eux-mmes allaient devenir tout Espagnols.

C'est le moment de bien mettre en lumire une chose qui, mconnue,
gara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les
gare encore:

_La balance tait impossible_, dans la violence de ces temps,
l'quilibre tait impossible; un milieu politique, _un parti
politique_, tait un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible,
mais aprs la Saint-Barthlemy.

Tous cherchrent ce milieu et le manqurent.

Philippe II mme imaginait garder son libre arbitre entre les modrs
et les violents. Il coutait Granvelle, il coutait Goms, mais
inclinait au duc d'Albe.

Chez nous, le conntable et voulu l'quilibre; peu  peu il pencha
aux Guises.

Et le rve des Guises eux-mmes aurait t un certain quilibre, une
certaine indpendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de
Lorraine, au moment mme o le secours espagnol donnait  son frre la
victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part dtournant
Marie Stuart d'pouser le fils de Philippe II, d'autre part crant au
concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands
pour obtenir quelques rformes (surtout le mariage des prtres). Tout
cela inutile. Par la mort de son frre, le cardinal retomba au nant.
Il lui fallut laisser son rve d'indpendance et suivre l'impulsion
espagnole.

O donc fut l'quilibre? Dans Catherine de Mdicis? Il ne tient pas
aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de
l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire.
Ils la montrent toujours servante du succs, habile seulement  faire
croire qu'elle mne, lorsqu'elle suit et qu'elle obit. En 1563, sur
la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cde, elle change
non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et
l'ducation de ses enfants.

O donc est l'ide politique, le parti politique? dans le chancelier
L'Hpital? dans son effort pour rformer les lois? Le dirai-je? je ne
trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traner sa
barbe blanche derrire Catherine de Mdicis. On ne s'explique pas
comment il restait l, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de
cette cour quivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne
comprenait-il pas que sa prsence seule, en tel lieu, tait un
mensonge? que sa rforme du droit, rforme crite et de papier,
faisait prendre le change sur la ralit politique? Quelques bonnes
choses en sont restes, comme les tribunaux de commerce. Mais, hlas!
si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il
faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des
confrries au moment o celles-ci s'organisaient militairement et de
la manire la plus meurtrire, au moment o elles se liaient, se
groupaient, craient les lignes provinciales qui finirent par former
la Ligue.

Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientt sous
les Guises en Champagne, un gouvernement se fait  ct du
gouvernement. Qu'opposait  cela la profonde politique Catherine? Elle
pensait dcomposer tout. Dans un perptuel voyage, elle croyait
neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle
voulait travailler la noblesse, l'amuser, la sduire. Son principal
moyen, s'il faut le dire, c'taient les _filles de la reine_, cent
cinquante nobles demoiselles, ce galant monastre qu'elle menait et
talait partout. Toutes maintenant fort catholiques, trs-exactement
confesses. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle
qui devenait grosse.

Tout cela apparut d'abord dans l'expdition que l'on fit pour
reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Cond et
force protestants. Le _petit homme tant joli_ suivait mademoiselle de
Limeuil, qui en revint enceinte. Il russit  chasser ses amis, 
irriter lisabeth,  diviser le parti protestant. Il se croyait au
retour lieutenant gnral du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais
celui-ci se dclara majeur. L'Hpital couvrit cette farce d'un
discours grave. Pour que les protestants n'osassent rclamer, on leur
lana les Guises, qui portrent contre Coligny une solennelle
accusation de meurtre. Dups, moqus, les protestants, loin d'oser
accuser, furent assez occups  se dfendre eux-mmes. Comme parti,
ils semblaient dissous. Leur chef, Cond, servait de secrtaire  la
reine mre. Elle lui faisait crire en Allemagne que tout allait au
mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'ide d'pouser
Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de
Saint-Andr, qui croyait l'pouser, lui donna le chteau de
Saint-Valry; il pousa une autre femme et ne rendit pas le prsent.

L'glise protestante avait cess de lui payer sa contribution secrte,
et l'envoyait  Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait
les armes, la noblesse voudrait Cond pour chef, et, pour le retenir,
lui faisait part sur cet argent.

Les protestants s'tant isols de l'Angleterre, on osait tout contre
eux. La paix leur tait meurtrire: c'tait la paix aux assassins, la
guerre aux dsarms. Impunit complte des violences. Ici un ministre
pendu par un gouvernement de province. L des noyades populaires, des
morts violemment dterrs, des femmes accouches de deux jours qu'on
arrache du lit; je ne sais combien d'excs bizarres et de fantaisies
de fureur.

Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en fint. D'une
part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et
livrer le Barn. D'autre part, Montluc envoyait  la reine un homme
d'excution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la
seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris  un grand
coup de main. Les deux frres, Coligny et Dandelot, taient  la cour,
et peu accompagns. Mais Charry tait incapable de bien mener la
chose. Il se mit follement  insulter Dandelot. Non-seulement il dit
qu'il se moquait de son titre de colonel gnral de l'infanterie, mais
il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre.

Les deux frres avaient avec eux, entre autres hommes violents, un
fameux chef de bande, le Provenal Mouvans, celui qui avec quarante
hommes avait combattu des armes. Mouvans n'endura pas la chose. Il
frappa un coup imprvu, qui stupfia la grande ville. Avec un Poitevin
dont Charry avait tu le frre, Mouvans va s'tablir  attendre Charry
chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant firement le
pont avec les siens, ils lui barrent le passage. Souviens-toi, dit
le Poitevin; et il lui passe l'pe au travers du corps. Charry
dgana-t-il? on ne le sait, mais il fut tu, et un autre. Mouvans
alors et son Poitevin s'en allrent lentement devant la foule par le
long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre.

L'amiral et son frre taient prs de la reine quand on lui dit la
chose. Leur gravit n'en fut pas drange. Dandelot dit ne rien
savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, en
ayant vu bien d'autres.

Le catholique Brantme admire le coup et dit que l'affaire fut
trs-bien mene. Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La
reine mre seule en fit grand bruit, et elle en prit prtexte pour
expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du
protestantisme.

Les protestants, assassins partout, ayant partout contre eux et
l'autorit et les foules, recouraient  l'audace,  l'pe,  des
coups violents qui envenimaient encore les haines.

Celle des Guises fut fort irrite par une romanesque aventure du frre
de Coligny. Une grande dame de Lorraine, ne princesse de Salm et
veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'poux que
Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposrent en
vain. En vain on lui montra que, ses terres tant sous les murs de
Nancy, c'est--dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises,
elle ne pouvait mme faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien
ne la dtourna.

Dandelot, somm de venir pour cette agrable aventure en pays ennemi,
prit avec lui cent hommes dtermins, et quoiqu'il st que tous les
Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive  Nancy. On lui
refuse l'entre par trois fois. Il ne s'arrte pas moins dans le
faubourg, y rafrachit ses cavaliers. Puis, en plein jour et  grand
bruit, la cavalcade s'en va au chteau de la dame. Au pont-levis, tous
tirent leurs arquebuses. De quoi tremblrent les vitres des Guises,
qui taient en face,  peine spars par une rivire. Et leurs coeurs
en frmirent. Le cardinal gmit. Le petit Guise (il avait quatorze
ans) dit: Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...

Cependant trois jours et trois nuits on fit la fte, bruyante et gaie,
plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis
madame Dandelot, montant en croupe derrire son hros, et disant adieu
 ses biens, le suivit, fire et pauvre aux hasards de la guerre
civile.




CHAPITRE XVIII

LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE

1564-1567


 la fin de dcembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son matre,
lui crit les deux lettres dont nous avons parl. Consultation en
rgle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la
tte_).

Ds janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne cong aux
modrs, autorise le cardinal Granvelle  aller voir sa mre.

Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits
et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai
Espagnol, non un mtis btard comme son matre. C'est un mdiocre
gnie, mais fort par la nettet du parti pris, par la simplicit des
vues et par la passion. Il se caractrise disant, au sujet des
demandes des grands des Pays-Bas: Je contiens mes penses; car telle
est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frnsie_.

Le duc d'Albe est ador des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident.
Au grand inquisiteur Pie IV succde le grand inquisiteur Pie V, le
pape de la Saint-Barthlemy, qui, toute sa vie, la prpara, quoiqu'il
n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se rsument en
un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France):
_Tuez tout._ C'est lui qui tout  l'heure ngociera l'assassinat
d'lisabeth.

Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de
police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses dlations des
inquisiteurs de bas tage qu'on envoie  Philippe II. Ce profond
politique reoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police
contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des
hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le
premier  qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst,
plus tard est condamn comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si
fidle et si dpendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand
seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc.

Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le
plus atroce et le plus fou, un frre Lorenzo, Andalous, d'une verve
furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination
malade par cent contes insenss.

J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II
(Panthon). Figure pniblement grime d'un commis souponneux,
prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le
monde qu' travers sa paperasserie, sera constamment dupe  force de
dfiance. Figure pleine de mauvais rves, cruellement imaginative! Il
ira loin! On lui fera tout croire.

Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Ds fvrier 1564,
Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade imprieuse
enjoint  Charles IX d'accepter les dcrets du concile de Trente et de
rvoquer les grces octroyes aux rebelles.

Rponse vague. Mais on obit. La mre et le fils se mettent en route
pour la frontire d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la
route leur bonne volont catholique. Le jeune roi trace des citadelles
pour contenir les villes et matriser les protestants. En deux dits
(de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir
personne  leurs prches de chteaux. Dfense aux protestants de faire
des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et
comme rsistance. C'tait les livrer dsarms aux catholiques qui
armaient.

La reine mre, qui parlait  merveille, expliquait sur la route aux
envoys du pape et des princes italiens la beaut de son plan pour
amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne tait
plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe 
Bayonne avec sa jeune femme lisabeth pour animer Catherine, il reoit
 Madrid le crdule comte d'Egmont, par lequel il espre tromper les
Flamands. Les faveurs pcuniaires que demande ce grand seigneur lui
sont toutes accordes. Il part ravi de cet accueil, si charm de
l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les btisses de l'Escurial.
Pauvre tte, branle dj, et qui ne tient gure aux paules (avril
1565).

Son bourreau, le duc d'Albe, est  Bayonne (juin) pour endoctriner
Catherine. On sait son mot brutal: Un bon saumon vaut cent
grenouilles. C'est la traduction du mot que j'ai cit: Couper la
tte aux grands.

La nouveaut du jour, les bergeries espagnoles qui succdaient aux
Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imites par Ronsard,
charmrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des
bergres couvrirent l'entretien  voix basse de Catherine et du duc
d'Albe, discutant la Saint-Barthlemy.

La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'taient pas
assez mres. Cond semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le
montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye  Moulins. Le roi
ordonne une rconciliation. L'amiral, somm au nom de la paix, au nom
de l'vangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains.
Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses  la fois
sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance
est rserve.

La France suivait l'Espagne pas  pas. Philippe II, si impatient, est
oblig encore cette anne, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12
aot  Rome explique parfaitement sa pense. C'est l'exemple le plus
illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la
_restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai,
mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi
rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empche pas que Dieu, par
le duc d'Albe, ne ramasse une grosse arme de toute nation, et ne la
mne au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout 
l'heure surprend ces Flamands pardonns, et coupe le cou  vingt mille
hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure
de joie.

Quand cette arme du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux
espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genve et
ctoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants
couvrirent Genve, et trouvrent bon que Catherine levt des Suisses
pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allrent pas au nord;
ils restrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire
servir contre les protestants (aot 1567).

Quatre annes de cette funeste paix avaient bien empir la situation
de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prches, et, sous la terreur
des confrries, elles n'osaient aller aux prches des chteaux. Les
chteaux solitaires n'taient plus une protection. On allait donc,
dans la guerre qui s'ouvrait, avoir  traner des familles, des dames
dlicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortge dans ces
rudes campagnes d'hiver, o le ciel mme faisait la guerre, pluie,
neige et glaces, pres frimas, o la jeune famille n'aurait plus de
foyer, de toit, que le manteau des mres?

Tous aussi portaient tte basse aux runions qu'on fit chez l'amiral.
Celui-ci avait jusque-l retenu et calm les autres. Et, cette fois
encore, il tablit que le plan de la premire guerre ne ferait rien et
perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus
audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_.

On a brl le livre (inestimable, regrettable  jamais) o Coligny
racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure
devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi
contre le roi.

Je crois qu'il fut trs-loign des vues secrtes de ceux qui eussent
voulu donner la couronne  Cond, et qui lui frappaient des mdailles,
avec ce mot: _Roi des fidles_.

Je crois qu' son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des
leons de Knox et des exemples de l'cosse; que, dans son coeur, le
droit et la justice, la piti de tant de malheurs, introduisaient,
fondaient les doctrines de la rsistance; que la royaut, reprsente
par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les
Birague, les empoisonneurs italiens, que la royaut, dis-je, lui
semblait moins sacre; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres,
croissait la pense du _Contr'un_.

Bible ou antiquit, Brutus contre Csar, ou lie contre Achab, peu
importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les
plus graves y marchaient.

L'hroque petit livre du jeune La Botie, Bible rpublicaine du
temps, le _Contr'un_, tant lou, admir de Montaigne, avait t crit
vers 1549 et ne fut imprim qu'en 1576. Mais son esprit courait
partout.

La seule difficult pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses
Suisses, c'tait de garder le secret. Il fallait pourtant mander
d'avance la noblesse loigne et lui donner le temps. La cour fut
avertie. Un des Montmorency fut envoy chez Coligny  Chtillon, et le
trouva _en bon mnager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le
conntable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinment, que l'on
fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils  temps? il fallait
gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le conntable
avait deux fois jadis sauv Guise et perdu la France. Son fils an
rendit le mme service. Li nagure avec les protestants, mais alors
refroidi et brouill mme avec Cond, il l'amusa, lui fit perdre le
temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances.

Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher,
tirer des coups de pistolet. Grand tonnement du jeune roi, et fureur
incroyable, qu'on tirt l o il tait! Il s'lana plusieurs fois, le
poing ferm, au premier rang. De moment en moment, les protestants
pouvaient tre joints par des renforts et craser les Suisses. Le
conntable escamota le roi, le droba du bataillon, par un sentier le
mit droit  Paris. Il arriva affam, harass, furieux de cette ide:
_qu'il avait fui_!

Les protestants avaient deux mille hommes; le conntable, dix mille
dj, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette norme
ville, fort dvoue, qui lui fit une arme de plus. Les deux mille
eurent la tmrit de l'assiger, brlant tous les moulins, coupant
les arrivages.

Tel tait le mpris des deux mille pour les cinq cent mille, que,
recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignrent les
garder avec eux; ils les envoyrent loin de Saint-Denis, o ils
taient, pour affamer la ville de l'autre ct.

Malgr les Parisiens, le conntable s'obstinait  attendre les
Espagnols et  parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les
conditions d'Amboise, mais l'universelle libert de culte sans
distinction de lieux ni de personnes, l'admission gale aux emplois,
la rduction des impts, enfin, ce qui contenait tout, les tats
gnraux.

Vigueur indestructible de la rvolution. Tellement diminue de nombre,
elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au
peuple.

Le conntable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne
soutenaient pas Coligny; ils se seraient contents de la libert du
culte, ne voyant pas qu'on ne l'a gure sans la libert politique. Ils
s'y rduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10
novembre 1567).

Un envoy des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir
l'action, fut stupfait de l'audace des protestants. Quinze cents
cavaliers, douze cents fantassins, c'tait tout contre vingt mille
hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats
suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures
compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, taient
gnralement une cavalerie lgre; la moiti n'avait pas d'armures,
suivant les drapeaux pour leur sret, remplissant les rangs avec la
casaque blanche et le pistolet.

Le conntable, fort en colre contre les Parisiens qui le foraient de
combattre, les mit au premier rang. C'tait un gros corps de bourgeois
galonns d'or, couverts d'armes tincelantes. Troupe superbe, mais peu
sre, et qui, reculant en dsordre, devait troubler les Suisses, qu'il
mit derrire.

Les protestants taient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu
nombreux charger ces profonds bataillons, dit: Si Sa Hautesse avait
ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant
elle.

Leurs charges, prpares par le feu de quelques excellents
arquebusiers, furent menes avec une vaillance dsespre par Cond et
par Coligny. L'cossais Robert Stuart, cruellement tortur jadis,
chercha le conntable, fondit sur le vieillard, qui se dfendit bien
et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de
Montmorency meurt  soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il
encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale  son
pays.

Ses fils rtablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se
retirrent, mais n'allrent pas bien loin. Coligny les ramena le
lendemain  la mme place et brla La Chapelle.

Les mes pieuses avaient espr un miracle. Il y en eut un. Ce fut
l'audace des protestants et l'immobilit de Paris.

La royaut avait tonnamment pli, et par la fuite de Meaux, et par
le sige. Une mouche assigeait l'lphant.

C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi
rapporte  1568, entre Catherine et le nonce: Qu'elle et Sa Majest
n'avaient rien plus  coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses
adhrents et d'en faire une boucherie mmorable  jamais.

Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: Que,
revenant de Bayonne, elle avait lu  Carcassonne une chronique
manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui,
runis aux Albigeois, appelrent contre la rgente le secours de
Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les
dsarmer, puis les chtia selon leurs mrites.




CHAPITRE XIX

--SUITE--

CONQUTE DE LA LIBERT RELIGIEUSE

1568-1570


Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique,
l'idal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voil ce
que prsente ce moment mmorable (1568).

La place de Bruxelles et d'Anvers montre les chafauds du duc d'Albe,
et l'Escurial achev, de ses grises murailles, drobe  l'Europe
effraye le supplice inconnu de don Carlos.

Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annonces
ds son avnement. En livrant  l'inquisition son bras droit, son
matre et son guide, l'archevque de Tolde (1559), il avait dit: Si
j'ai du sang hrtique, moi-mme je donnerai mon sang.

Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre.
Dieu a donn son fils, et Philippe II en fait autant.

Le 24 janvier 1568, il crit au pape: En reconnaissance des bienfaits
de Dieu, j'ai prfr le salut de la religion  mon propre sang et
sacrifi ma chair et mon unique fils. Que devint don Carlos? Les
historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_.

Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renferm nuit et jour,
ne voyant rien que ses papiers, ne prsidant pas mme son conseil, ne
communiquant jamais que par crit, vit-il rellement? On en douterait,
sans les notes de sa grosse criture qu'on trouve sur les dpches.
Cependant ce fantme a une femme, une jeune Franaise, qui se meurt de
mlancolie.

Madrid, sur sa plate plaine grise, tait trop gaie encore. Dans un
paysage sinistre, propre aux gibets ou  l'assassinat, parmi des
rochers dsols, s'est leve en dix ans la maison de plaisance du roi
d'Espagne, l'Escurial, palais, monastre et spulcre, o il doit
s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des clotres
troits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont dj
tonn, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de l que Philippe II, en
1568, crit lettre sur lettre pour hter le supplice du comte. Le duc
d'Albe rpond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut
bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir
du mme jour, craignant en bon courtisan d'avoir mcontent le roi, il
crit que la semaine sainte fait un peu retarder les excutions; on
n'y perdra rien; il coupera, aprs Pques, huit cents ttes pour
commencer (Gach. Phil. II, p. 23).

Dans cette svrit terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce pre,
cet inflexible juge,  qui remet-il la garde de l'agonisant don
Carlos?  son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre
immuable dans la faveur. D'autres s'lvent et tombent. L'heureux Ruy
Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystrieux o tout
est tnbres et silence, ce seul mystre m'tonne. Dix ans encore,
j'en serai clair.

La femme de Gomez, intrpide et cynique, avec son audace espagnole,
nous dira hardiment la longue patience de son discret poux. Entre
Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune
Antonio Perez, c'est--dire l'indiscrtion mme, la publicit et le
bruit. touffons vite ce Perez; bris, trangl, tortur, qu'il
disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, clate; des peuples entiers
sont pour lui... Spectacle pouvantable! le voil un moment presque
roi d'Aragon!... Et ce matre du monde n'en peut venir  bout; loin de
l, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui
poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV.

Tout cela est loin encore. Mais la dbcle morale du parti des saints
commence ds 1568, la grande anne du duc d'Albe, par la chute de la
bien-aime des papes, de la nice des Guises, de Marie Stuart. C'est
le premier procs des rois avant Charles Ier et Louis XVI.

Une double enqute la dvoile. Et ses dfenseurs mmes constatent
l'pouvantable chute.

La potique hrone des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard,
l'intrpide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout  coup
ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez trane  pied
par les soldats dans les rues d'dimbourg, c'est elle... Convaincue en
cosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en
part.

Vraie scne du Jugement dernier. Une vie entire apparat, prcipite
en quatre ans  l'abme; de l'amour  la galanterie, au libertinage, 
l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait
ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-mme.

Elle tombe plus bas. Stimule d'un dmon femelle, d'une sorcire
obscne et lubrique, elle est prise, dompte par le galant de la
sorcire, un assassin, le borgne Bothwel, qui la rduit jusqu' la
faire son compre dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari 
son abattoir, lui dpche la reine. Dans son infme obissance,
celle-ci, deux fois prostitue, caresse ce mari crdule, et se livre 
lui le matin pour qu'il soit trangl le soir.

Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce
dernier nous offre dj une premire lueur du jour qui va se faire.

Un conseil italien s'est form autour de la reine mre: l'aimable
Florentin Gondi, que la Saint-Barthlemy fit duc de Retz, le sage
prsident Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague,
fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers.

Catherine est bonne mre, mais d'un seul fils.

Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui
ressemble.

Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquitait et lui faisait peur. N
furieux, il avait des moments de sincrit. Mais elle se
reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, n femme,
avec beaucoup d'esprit, une absence tonnante de coeur. Tout d'abord,
il fut au niveau de sa mre en corruption. Les parures fminines lui
plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il
passait sa journe  taquiner les filles de la reine, leur faire des
niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait  la chasse dans
les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini
 vingt-cinq ans. Aprs deux minutes d'amour il se mettait trois jours
au lit.

 seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grce,
d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide
chat. Son dbut fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin,
l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la
Saint-Barthlemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de
Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le
trne passa  Henri de Navarre.

La question revenait dans cette misrable France idoltrique  savoir
qui des trois petits garons deviendrait le _hros_. De trois cts on
travaillait.

Le _hros_, Franois de Guise, tait mort  Orlans. Et l'homme
officiel d'un demi-sicle, le conntable, tait mort  Saint-Denis.
Qui leur succderait?

Nous avons dit comment la maison de Lorraine btissait dans l'opinion,
chafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne
contre les Turcs, une solennelle entre  Paris. Laquelle entre fut
fort trouble, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en
armes, ayant mme tir sur les Guises. Le petit hros n'en montait pas
moins par les soins habiles du clerg, par la publicit du temps, le
sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie.

La reine mre  ce hros se htait d'opposer le sien.  seize ans,
elle lui fait remplacer le vieux conntable comme lieutenant du roi.
Elle le montre et le prsente comme chef au parti catholique. Elle lui
donne, pour conduire les armes, deux mentors. Tavannes et Strozzi,
hommes d'nergie, d'excution, qui, avec les secours d'Espagne, vont
lui arranger des victoires.

Plan redoutable.  qui surtout? aux Guises, mais encore plus  Charles
IX. Il objecte, il rsiste. Mais on l'entoure habilement. La majest
du trne le contraint de se rserver.

C'est le commencement d'une sorte de conspiration de la mre contre le
fils, qui fit croire  la fin qu'elle avait pu l'empoisonner. Selon
nous, elle a fait bien plus!

L'hroque petite arme des protestants, en novembre et dcembre 1567,
suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait  la rencontre
d'un secours d'Allemagne, dans les profondes boues, sans toit, sans
repos, sans argent, vivant des ranons des villages et de
contributions forces. Les luthriens allemands taient pour
Catherine. Le seul lecteur palatin secourt nos calvinistes. Les
retres joints (4 janvier), autre difficult. Ils n'ont suivi le
palatin que sur promesse de toucher, ds l'entre, trois cent mille
cus d'or. Nos protestants se dpouillent, donnent le dernier fond de
leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe;
les valets mmes furent admirables de gnrosit.

Mais, mme avec les Allemands, ils taient faibles encore devant
l'arme catholique, grossie de Suisses et d'Italiens du pape. Ils vont
pourtant  travers le royaume, traversent tout le centre, et tout 
coup tombent sur Chartres. La Rochelle se dclare pour eux, et, avec
elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur
l'Espagne. La rpublique protestante hypothque son budget sur les
galions de Philippe II.

Placs audacieusement entre Chartres qu'ils assigent et la masse
catholique, n'tant que trente mille contre quarante cinq mille, les
protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal.
C'tait les dissoudre.

Ce mot de paix fait fondre comme une neige l'arme protestante. Ces
pauvres gens,  l'ide seule de la maison, du toit et du foyer,
vaincus de coeur, aveugls de leurs larmes, lisent  peine le trait.
Toute promesse et nulle garantie. La libert, sans force ni dfense,
sans place de sret. Le roi promet de solder leurs Allemands et de
les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau).

Pie V et Philippe II furent indigns.  tort. Le conseil italien et
Catherine suivaient le mot du nonce: Les prendre dsarms.

Un fait suffit pour dire quelle paix ce fut. Le gentilhomme qui
l'apporte  Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve
moyen de lui couper la tte. Cent huguenots sont massacrs  Amiens,
cent cinquante  Auxerre, trente  Frjus avec Ren de Savoie, etc.
Les confrries dclarent que, si le roi empchait le massacre, on le
tondrait, on en ferait un moine, et l'on ferait un autre roi.

Un autre? Henri d'Anjou? ou bien Henri de Guise?

Cond et Coligny taient  Noyers en Bourgogne pour confrer de leurs
dangers. Tavannes, gouverneur de Bourgogne, reoit ordre de les
saisir. Ordre verbal, qu'apporte un quidam italien, envoy de Birague.
On voulait que Tavannes se lant et prt tout sur lui. Il se garda
bien de le faire. Cond et Coligny sont avertis et partent  la pointe
du jour (24 aot 1568).

Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un
coeur plein de piti. En deuil, il tranait quatre enfants. Cond en
avait aussi quatre, et la princesse tait enceinte. Madame Dandelot
portait un enfant dans les bras. Point d'escorte que leur maison, une
centaine de cavaliers. Le refuge tait la Rochelle,  cent cinquante
lieues.

Fuir de Bourgogne  l'Ocan, passer les fleuves, viter les troupes et
les villes, c'tait un voyage improbable. Il se fit par miracle. La
Loire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrter ceux qui
les poursuivaient.

Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens,
n'avaient rien prpar. L'Ouest se dclare protestant, et bientt le
Midi, la Provence et le Dauphin, les bandes de Mouvans et de
Montbrun. Coligny signe  la Rochelle un trait avec les Nassau. Il
tire d'lisabeth de l'argent, des canons. Il tablit le droit des
_prises_; les corsaires donneront le dixime _ la cause_. Il
entreprend la vente des biens ecclsiastiques. Il cre des
commissaires des vivres. C'est par l, dit la Noue, qu'il commenait
toujours l'arme, disant cette parole originale: Formons ce monstre
par le ventre.

Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire,
l'et rapproch en mme temps et des Allemands qui lui venaient de
l'Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prvinrent 
Jarnac (13 mars 1569). Les protestants, fort mal disciplins, venant
au combat un  un, y perdirent quatre cents hommes. On et parl 
peine de cette rencontre si Cond n'y avait pri.

Le matin, le duc d'Anjou, ayant communi, recommanda l'assassinat.

On a vu Saint-Andr, Montmorency, cherchs et tus par leurs ennemis
personnels. L'assassin de Cond fut Montesquiou, capitaine des gardes
du duc d'Anjou. Cond, bless la veille d'une chute, et le jour mme
ayant la jambe brise d'un coup de pied de cheval (l'os lui perait la
botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait charg
intrpidement, avec la belle parole que portait son drapeau: Doux le
pril pour Christ et le pays! Envelopp dans les masses profondes de
la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tu, et Montesquiou
vint par derrire qui lui cassa la tte.

On vit alors ce que c'tait que le duc d'Anjou. Ce vainqueur de
dix-sept ans que l'habilet de Tavannes avait pu masquer d'hrosme,
parut dj ce qu'il tait, la boue, la lie du temps. Il montra cette
joie furieuse, insultante, qu'on ne voit qu'aux lches. Il fit porter
le corps par une nesse, tte et jambes pendantes. Tout le jour, sur
une pierre, devant l'glise de Jarnac, resta expos aux rises le
corps du pauvre _petit homme_, si brave, mais lger, toujours fatal
aux siens... Et pourtant ce fut un Franais.

Sa mort et fortifi le parti protestant, ds lors conduit par
Coligny, s'il n'et fallu encore un prince. Si fortes taient les
habitudes monarchiques. Jeanne d'Albret amena  point son petit Henri
de Navarre. La saintet enthousiaste, l'motion hroque de la mre,
enleva tous les coeurs et les donna au fils.

L'interrgne n'a pas t long. La rpublique protestante pouse le
petit Barnais, enfant douteux, aussi flottant que sa mre tait fixe,
qui abjurera de temps  autre, selon ses intrts, et fera de la foi
des saints son moyen et son marchepied.

La guerre parut arrte brusquement par les discordes intrieures qui
travaillaient les deux partis.

La petite cour du duc d'Anjou, ivre de la mort de Cond, pour laquelle
Rome, Paris, Madrid, avaient chant des _Te Deum_, voulait tre paye
comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnt  son
frre un apanage, une principaut quasi indpendante. C'tait la
pense de Catherine.

Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d'Anjou primer dcidment et
faire oublier leur Henri de Guise, dnonaient la mre et le fils 
Charles IX et au roi d'Espagne. Ils prtendaient qu'Anjou s'entendait
avec Coligny. Il en rsulta, d'une part, que l'Espagne ne mit nul
obstacle au passage des Allemands que le prince d'Orange menait 
Coligny, et qui traversrent tout le royaume. D'autre part, Charles
IX, faisant contre sa mre un premier acte d'indpendance, refusa les
canons de sige que demandait son frre. Il s'avana mme de sa
personne jusqu' Orlans. Il allait prendre le commandement de
l'arme. Mais, l, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains
aussi bien que sa mre. Spectacle ridicule, un prtre et une femme, le
cardinal de Lorraine et Catherine, dans des intrts opposs, lui pour
Henri de Guise, elle pour Henri d'Anjou, se chargent d'acclrer la
guerre.

La guerre s'arrte, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye
d'agir, compromet l'arme, se fait battre. Catherine ne veut pas qu'on
agisse et divise les troupes, jusqu' ce que son duc d'Anjou ait reu
les secours immenses d'Allemands, de Suisses et d'Italiens qu'on lui
faisait venir, avec l'argent du pape et des puissances catholiques.

Coligny, d'autre part, fut condamn tout l't par la noblesse
poitevine  assiger Poitiers, o Guise, poursuivi, s'tait rfugi.
Fatigus et uss par ce sige inutile, les protestants se trouvent en
octobre en face de la grosse arme du duc d'Anjou (Montcontour, 3
octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement
sanglante. Les Allemands de Coligny l'arrtrent court en demandant
leur solde au moment de l'attaque. Ils perdirent le moment d'occuper
les positions fortes qu'avait dsignes Coligny. Ils en furent bien
punis. Les Suisses du duc d'Anjou, par vieille jalousie de mtier,
s'acharnrent  les massacrer, et les turent jusqu'au dernier. La
cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalerie lgre,
qui n'avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux
de bataille de la grosse gendarmerie, cuirasse, fortement arme.
Louis de Nassau y chargea avec l'lan aveugle de Cond. L'amiral mme,
malgr son ge, dans cette ncessit, agit de sa personne, tua de sa
main l'un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les
protestants. Mais l'homme de louage, avant que l'amiral lui brlt la
cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle pera la joue de
Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et
l'touffait l'arracha du champ de bataille.

Le malheur tait grand; la perte pour les protestants tait de cinq ou
six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus
grand, c'tait l'apothose du faux hros, Henri d'Anjou. Une charge
excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant perc au
fond de l'arme catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval
tu sous lui. L'Europe en retentit. Les femmes en raffolrent. La
reine lisabeth disait en tre amoureuse et voulait l'avoir pour mari.

Ce hros menait avec lui l'assassin Maurevert, qui promettait de tuer
Coligny. Ne l'ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de
Niort, et fut accueilli, caress, combl, par le duc d'Anjou.

L'amiral, dit d'Aubign, se voyant sur la tte, comme il advient aux
capitaines des peuples, le blme des accidents, le silence de ses
mrites, un reste d'arme qui mme avant le dsastre dsesproit
dj... ce vieillard, press de la fivre, enduroit ces pointures qui
lui venoient au rouge, plus cuisantes que sa fcheuse plaie. Comme on
le portoit en une litire, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en
mme quipage et bless, fit avancer sa litire au front de l'autre,
et puis, passant la tte  la portire, regarde fixement son chef, et
se spare la larme  l'oeil avec ces paroles: _Si est-ce que Dieu est
trs-doux_. L-dessus, ils se disent adieu, bien unis de pense, sans
pouvoir dire davantage.

Rien ne put briser Coligny. De sa litire, il mne la retraite en bon
ordre. Si bien que Tavannes lui-mme, le mentor du duc d'Anjou, voyant
cette retraite lente, imposante, qui montrait les dents, dit: Il faut
faire la paix.

Cette situation rvla en effet dans le malheureux capitaine, battu
par les fautes des siens, le coup d'oeil, l'audace indomptable,
l'invention et l'esprit de ressource d'un grand chef de parti.

Il changea le thtre de la guerre, s'enfona dans le Midi, s'y
promena en long et en large, s'y refit, ramassa une autre arme,
d'arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent
et se consument au sige de Saint-Jean-d'Angly. Le roi y est venu;
son frre Anjou s'est retir. Ds lors, tous les amis de celui-ci, et
Catherine elle-mme, ont entrav et ralenti les choses, fait dsirer
la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny  Nmes. Il
les refuse, et dclare  ses troupes que, par le Rhne et la Loire, il
entend marcher sur Paris.

Temps singulier, de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n'tonne
personne. Il se ft accompli, si Coligny n'et succomb  l'excs des
fatigues. Le voil alit, port, mal suppl par Louis de Nassau. Ce
torrent d'armes et de guerre qui, du Midi, roulait au Nord, commence 
tarir peu  peu. Par une rsolution sage et hardie, pour n'tre
quitt, Coligny les quitte; il dclare qu'il ne garde que sa
cavalerie, laisse l'infanterie et les canons. Il va rapidement vers la
Loire protestante, qui lui donnera une autre arme. On essayera en
vain de lui couper la route.

Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l'arrter, ni mme le
combattre dans les positions qu'il choisit.

Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau chapp aux catholiques.
Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l'Ouest,
pouvait tenir parole et marcher sur Paris.

La reine mre dsirait fort la paix. On en comprend les causes.
Non-seulement les ressources manquaient, mais, en s'arrtant l, elle
avait juste ce qu'elle dsirait. Son fils chri restait glorieux,
Charles IX effac. Sa prsence  l'arme, son sjour de trois mois au
sige de Saint-Jean-d'Angly, semblaient avoir tu le parti
catholique. Henri de Guise n'avait paru que pour recevoir un chec. Le
bien-aim Henri d'Anjou gardait tous les lauriers, demeurait le hros
de Jarnac et de Montcontour.

Mais Catherine n'obtint cette paix qu' des conditions trs-svres.
Non-seulement Coligny exigea la libert de conscience pour tous, la
libert du culte pour les villes dj protestantes, pour les chteaux
des protestants, non-seulement l'admission aux emplois, mais une
reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre
taient ses trs-loyaux sujets. Les Parlements et tribunaux avaient la
honte de rayer leurs arrts.

Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans _quatre
places de sret_, _la Rochelle_ et la mer, _la Charit_, la clef du
centre, _Cognac_ et _Montauban_, la porte du Midi (Paix de
Saint-Germain, 8 aot 1570).

Paix glorieuse, s'il en fut jamais, qui semblait fonder la libert
religieuse.

Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d'Espagne,
faibles en 1568, furent nuls en 1570. La cour de France avait  dire,
en se soumettant  la paix, qu'elle y tait contrainte, l'Espagne
l'ayant abandonne.




CHAPITRE XX

CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II

1570-1572


L'crivain distingu auquel nous devons la publication des
_Ngociations de la France devant le Levant_, dit que les lettres de
Catherine de Mdicis donnent l'ide d'un femme _simple, bonne et
presque nave_, qui eut surtout le gnie de l'amour maternel et lui
dut ses hautes qualits politiques.

Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s'en
remettre uniquement  ce qu'elle crit elle-mme. La navet apparente
de ses lettres, leur grce incontestable, sont du reste le charme
propre  la langue de cour, vers la fin du XVIe sicle. Tandis que les
provinciaux, mme hommes de gnie, un Montaigne, un d'Aubign,
fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l'poque,
Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, crivent au courant de
la plume une langue dj moderne, agrable et facile, o le peu qu'on
trouve de formes antiques semble une aimable navet gauloise et donne
un faux air de vieille franchise.

Mais le mme crivain se met en contradiction directe avec les actes,
quand il ajoute: On admire la pense infatigable _qui dirige_ tout le
mouvement de cette poque, que les ambassadeurs interrogent comme
l'me de cette politique, devant laquelle _s'incline le conseil de
Philippe II_, etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de
Philippe II (le modr Granvelle comme le violent duc d'Albe) est
unanime dans son opinion sur la reine mre, et, loin de s'incliner
devant elle, ne la nomme jamais qu'avec mpris.

Ce n'est pas que ces politiques soient tombs dans l'erreur des
crivains protestants qui ont accumul sur elle tous les crimes de
l'poque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle
avait trs-peu d'initiative, nulle audace, mme pour le mal. Elle
suivait les vnements au jour le jour, accommodant son indiffrence
morale, sa parole menteuse et sa dextrit  toute cause qui semblait
prvaloir. Ainsi, quoiqu' la suite, elle influa infiniment. Seule
elle tait laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prte,
toujours taille.  la tte des Laubespin, des Pinart et des Villeroy,
et autres secrtaires franais,  la tte des Gondi, des Birague et
autres secrtaires italiens, il faut placer cette intarissable scribe
femelle, Catherine de Mdicis. Elle crivaille toujours. S'il n'y a
pas de dpche  faire, elle se ddommage en crivant des lettres de
politesse, de compliment, de condolance, mme aux simples
particuliers; elle sollicite des progrs; elle crit pour ses
btiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut
faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit
palais lgant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses
gibbosits et perruques architecturales dont l'a affubl le grand
sicle.

Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle tait reste juste
 la mesure des petites principauts italiennes.

Elle reprsentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le
costume, les ftes et les btiments, une belle tenue de reine mre,
que dmentaient, d'une part, sa cour quivoque de filles faciles,
d'autre part, certaines chappes de paroles qui lui arrivaient 
elle-mme, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la
vulgarit des Mdicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu 
l'lvation de ces princes marchands.

Elle n'tait jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne
satire contre elle, amre, outrageante et sale. Elle riait, se tenait
les ctes. Le roi de Navarre et la royne mre tant  la fenestre
dans une chambre assez basse, coutoient deux goujats qui, faisant
rostir une oye, chantoient des vilenies contre la royne
................ Et ils maugryoent de la chienne, tant elle leur
faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit cong de la royne pour
aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: H! que vous
a-t-elle fait? Elle est cause que vous rtissez l'oye. Puis, se
tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit: Mon cousin, il ne
faut que nos colres descendent l... Ce n'est pas nostre gibier.

Voil la vritable Catherine de Mdicis, bonne femme, si l'on veut, en
ce sens qu' toute chose elle fut insensible.

Du reste, prte  admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes,
qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue
le meurtre d'un favori de son fils, et mme la grande initiative de la
mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagre, en lui
attribuant l'ide d'une chose si hardie. Elle y consentit, y cda.
Mais jamais, sans une pression trangre et une grande peur, elle
n'aurait os un tel acte.

Elle n'avait pas plus de coeur que de sens, de temprament. Comme
mre, elle appartenait pourtant  la nature, elle tait femelle, elle
aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincrement et
hardiment le duc d'Anjou: La personne de ce monde qui m'est la plus
chre (Lettre du 1er dc. 1571). Elle tait dure pour sa fille
Marguerite et pour le duc d'Alenon, fort hypocrite pour l'an, le
roi Charles.

Il ne tient pas  sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette
digne reine n'ait eu des rvlations prophtiques, ces avertissements
particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle
ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande
flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade  l'extrmit, elle s'crie,
comme si elle et vu donner la bataille de Jarnac: Voyez comme ils
fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il
est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Cond mort!
Ce qui fait tort  ce rcit, c'est un mlange de deux faits et de deux
poques, de Jarnac et de Montcontour.

Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il tait
Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son
parent, le Florentin Gondi,  qui elle confia Charles IX, la fortune
de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel gnral de
l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement
de l'arme, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle
correspondait rgulirement avec son cousin Cme de Mdicis, duc de
Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est
qu'il contestait  Cme le titre de grand-duc que lui avait accord le
pape, et qui et donn le pas aux Mdicis sur tous les princes
d'Italie.

Nous avons parl de son confident, le prsident Birague. De mme,
quand le Corse Ornano se rfugia en France, elle fit crer la garde
corse, remettant aux pes italiennes le corps et la personne du roi,
confis jadis aux cossais.

Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort
craintive pour ses enfants, qui mnage tout et a peur de tout. Nulle
trace de cette profonde dissimulation qui lui et fait prparer la
Saint-Barthlemy pendant tant d'annes. On voit, et par ses dpches
confidentielles, et par les plus secrtes instructions donnes  nos
ambassadeurs, que, si elle avait eu cette ide en 1568, elle ne
songeait plus alors  rien de pareil. Elle sentait le poids de l'pe
protestante et n'esprait plus rien. Jamais elle n'eut l'ide ni le
courage d'une rvolte contre les faits. Enleve par les Guises en
1561, elle se rsigna, fut quasi catholique. Domine et vaincue par
Coligny en 1570, elle se rsigna, fut quasi protestante. Cela dura
deux ans.

Toute sa proccupation, c'tait l'intrieur, sa famille, son fils
Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir dbarrass du concurrent
Henri de Guise qui, par deux fois, s'tait ridiculement avanc,
compromis.  la Roche-l'Abeille, il entrane l'arme, malgr les
gnraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers,
il s'obtine  combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se
rfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc
tourdi, parfaitement indigne de son pre, indigne du grand rle de
chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou.

La seule inquitude de Catherine, c'tait la jalousie de Charles IX.
Elle avait gagn sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un
frre du mme ge, un lieutenant gnral du royaume, un commandant de
l'arme, une espce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait
fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le dfaire, les gnraux
catholiques tant  lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il
pouvait le tuer. Il en eut l'ide, un peu tard. Dj son frre l'avait
perdu.

Charles IX n'avait personne  lui. Sa mre le tenait isol. Au
contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfume de ce mignon
toujours au lit, et dj mdecin pour l'puisement, tait pleine
d'hommes d'excution: Tavannes, si sanguinaire  la Saint-Barthlemy;
le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents
femmes; Montesquiou, qui avait assassin Cond, et enfin des assassins
de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mles, et,
comme tels, tous ceux qui frappaient.

La vie de Charles IX ne leur et gure pes, s'ils n'avaient cru
rgner sous lui et bientt hriter. On tait sr qu'il mourrait de
bonne heure de quelque accident, blessure, excs ou maladie. Il fut
bless d'un cerf en 1571; son frre un moment se crut roi.

Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misrable) fut une nigme
pour tous et pour lui-mme. Son me trouble tait l'image de sa
naissance absurde, du moment o son pre l'engendra malgr lui d'une
femme hae et mprise. Il fut un divorce vivant.

Pendant que sa facilit, son loquence naturelle, son amour des vers
et de la musique, et sembl un reflet de Franois Ier ou de
Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de btes (mme
 coups de bton) tonnaient, faisaient peur. Il tait n baroque,
aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements prilleux,
les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure
contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi
parviendra  baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes
(relativement  son frre), il tait cynique en paroles, et ce qu'on
peut dire polisson. Parfois, dans ses gaiets tranges, il se levait
la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqu, avec des
torches, veiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur,
qu'il faisait sangler ou fouetter lui-mme.

Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mlancolique. Il
s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu' n'en pouvoir
plus. Ou bien, il s'enfonait dans les grandes forts, s'puisait et
ne s'arrtait que quand la fivre le prenait.

On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois gure aux
vers des rois, je ne suis pas trop loign d'accepter ceux de Charles
IX. Dans son portrait (fait  seize ans) o son oeil furieux est
quelque peu loustic, par l'obliquit du regard, il y a pourtant une
lueur. Cette me violente, hautaine, put, par quelque beau jour
d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les
sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous.

  Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
  T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps.
  Elle t'en rend le matre et te sait introduire
  O le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
  Tous deux galement nous portons des couronnes,
  Mais roi, je les reois; pote, tu les donnes.

Ce qui est sr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa
mre, rien des sales amours des Valois, des gouts de son frre Henri.
Il aima, et la mme. Il l'a aime jusqu' la mort.

L'objet de cet unique amour tait une demoiselle un peu plus ge que
lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mre d'un
mdecin du roi, et fille d'un juge d'Orlans.

Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme
Flamande. C'est en elle qu'il se rfugia aux deux moments les plus
terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conu dans le
dsespoir, au jour o on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre.
Et peu aprs, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la
Saint-Barthlemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide,
et s'extermina par l'amour.

Revenons. Dans le danger visible o le mettait son frre, Charles IX,
quoique demi-fou, fit deux choses qui n'taient pas folles. Il se
maria, et il ngocia pour marier son frre et le mettre hors du
royaume.

En novembre 1570, Charles IX pousa (malgr la secrte opposition de
Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe pousait
l'ane.

En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'pouser le
duc d'Anjou.

Cela drangeait fort les plans de Catherine. Elle crivit en hte (2
fvrier)  notre ambassadeur  Londres que son fils Anjou _n'en
voulait  aucun prix,  cause des mauvaises moeurs_ d'lisabeth,
qu'elle prit plutt le plus jeune, Alenon. Mais, le 18, tout change.
Catherine rcrit qu'Anjou _dsire infiniment_ ce mariage. videmment
elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, tait en grand
danger.

lisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgr lui, fut forc
d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de
les hter; mais elle arrtait tout par ce mot  l'ambassadeur:

Faites connatre aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour
eux_. Sr moyen d'exciter l'inquitude des protestants et de susciter
au mariage des obstacles insurmontables.

lisabeth tait bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'cosse,
et dominait l'cosse rellement. Elle avait profit de la ruine des
Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins,
avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires,
n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables dsormais entre la
Rochelle et Portsmouth. La course commena contre l'Espagne, par
vaisseaux d'abord, puis par flottes (dpches de Fnelon). Les mines
du Mexique se trouvrent travailler pour Londres. Les galions,
attendus  Cadix, entraient  la Rochelle. Contre Anvers branle,
contre Rotterdam saccage, lisabeth ouvrit  grand bruit la Bourse de
Londres (1571), parmi les fanfares prophtiques qui d'avance sonnaient
le naufrage de l'_Armada_.

Philippe II, au contraire, dj embarrass, se trouva tout  coup dans
une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie,
le dtest mahomtisme, qui fut le salut de l'Europe.

Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la rvolte des
Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Pousss au
dsespoir, ils armrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de
leur race. Et, en mme temps, les Vnitiens venaient dire au roi
d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient
leur immuable plan de conqurir la Mditerrane.

De l'Occident, Philippe fut report vers l'Orient. Toute sa pense fut
la formation de la _Ligue sainte_ o entrrent le pape, Venise, les
princes italiens par leurs contributions. Il et voulu aussi y faire
entrer la France qui, dans cette croisade, lui et t subordonne.

Charles IX hassait Philippe II, et pour sa soeur lisabeth, morte,
disait-on, de poison, et surtout pour la prsance que l'Espagne avait
prise rcemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mpris
que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, o ils
saisirent Final qui tait sous notre protection, et en Amrique, o
ils massacrrent la faible colonie que nous avions  la Floride.

On fut fort tonn quand on vit en dcembre 1570 la cordialit avec
laquelle Charles IX reut une grande ambassade de l'Empereur et des
princes d'Empire, rclamant pour les protestants. Ceux-ci se
rassurrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoys tait le jeune
Tligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a
jamais eu d'hommes plus aimables, plus estims. Lanoue fut le Bayard
du temps, non moins irrprochable, net entre tous. Dans ces horribles
guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La
gaiet innocente de ce bonhomme (dans ses Mmoires) tonne et
attendrit; elle dit que la nature, l'humanit, ne sont pas mortes
encore.

Le jeune roi fut tout d'abord gagn. Ils lui dirent qu'il avait les
Indes  sa porte; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'
tendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui dsiraient d'tre pris.
Que, pendant que Philippe II tait aux mains avec les Turcs, les
Rochellois dresseraient le pavillon franais en Amrique. Louis de
Nassau, dguis, vint lui dire les mmes choses, s'offrir et se
donner  lui.

Une chose arrtait Charles IX, c'est que cette belle guerre et t
conduite encore par le duc d'Anjou. La premire chose tait de le
mettre hors de France.

Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, lisabeth mditait
une alliance avec la France. Elle venait de faire sa dclaration au
duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentt alors. Elle tait femme,
et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grce
et de son esprit, surtout de sa belle main. Les semi-catholiques
poussaient fort  la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y
contredisait pas. Il laissait faire lisabeth, sachant bien qu'aprs
tout elle tait fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Franais,
moins g qu'elle de vingt ans, n'et pous la _vieille_ que pour
servir de centre au parti catholique, pour se faire veuf peut-tre,
pour pouser Marie Stuart.

Les catholiques dj crivaient au duc d'Anjou: Passez la mer, et ne
disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien
plus fort que vous ne pensez.

Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient
peur de ce mariage. Le clerg de France, tellement que, pour
l'empcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille
cus. Charles IX en rit: Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que
notre clerg est si riche.

L'Espagne crut n'avoir pas de temps  perdre. Tout en ngociant avec
lisabeth, elle agit pour la dtrner, appuyant en dessous l'intrigue
de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de
Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hlne, poursuivie de tant
d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tte
de Norfolk, et en fit un tratre. Il le paya sur l'chafaud.

En tout cela, la France tait contre l'Espagne, mais timidement,
sournoisement. Elle aurait voulu dcider Venise  s'arranger  tout
prix avec les Turcs plutt que de s'engager dans une guerre qui allait
la faire vassale de Philippe II. Les Vnitiens n'coutrent rien; ils
firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la
grande bataille navale de Lpante (7 octobre 1571).

Mais la France, du moins, acclra la paix. Les Turcs, reconnaissants,
firent un triomphe  notre ambassadeur, et poussrent vivement les
Franais  profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des
Pays-Bas (Charrire, III, 232).

Voil ce que rvlent les pices les plus secrtes, aujourd'hui
publies. La cour de France travaillait rellement contre l'Espagne.

Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans
sa parfaite indiffrence  tout le reste, elle et vu volontiers le
duc d'Anjou poux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi
d'cosse (et bientt de France?). D'autre part, le duc d'Alenon poux
d'lisabeth et chef des protestants.

Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le
mariage du duc d'Anjou avec lisabeth, autant le craignait Coligny,
pour une raison, il est vrai oppose. Il pensait qu'un tel mariage
mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais
en tireraient une audace extrme pour Marie contre lisabeth. Il
ramena  son opinion son frre, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord
donn aveuglment dans cette ide.

Ce qu'aurait voulu Coligny, c'et t de faire pouser  lisabeth le
petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme franais au
protestantisme anglican. La difficult tait l'ge, tellement
disproportionn. Elle ge dj, lui enfant.

La cour de France, inquite cependant, renouvela une ide d'Henri II,
celle de marier Henri de Navarre  Marguerite, soeur du roi. Charles
IX tait trs-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle tait
Henri de Guise, aim de sa soeur, il dit froidement: Nous le
tuerons. Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et pousa une autre
femme le lendemain.

La sincrit de Charles IX parut encore  une chose. Les moines ayant
lanc la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs
furent tus, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques
catholiques. C'tait la premire rpression srieuse.

Elle parat avoir dcid Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut
Tligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi
sincre (et le roi l'tait sans nul doute). Il crut surtout l'intrt
visible de la couronne de France.

Une lettre de Catherine apprend  Londres l'tonnante nouvelle: Nous
avons ici l'amiral,  Blois. (27 septembre 1571.)

       *       *       *       *       *

Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce mme mois de septembre,
cette cour s'tait signale par un assassinat cynique, excut en
plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le
roi et de l'clairer sur son frre. La mre et le fils parvinrent 
faire croire  Charles IX qu'il trahissait des deux cts, et il le
leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de faon 
constater qu'il ne fallait pas se jouer  se mettre entre eux et le
roi.

Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme
comme Charles IX, et prophtisait l'avenir.




CHAPITRE XXI

COLIGNY  PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHLEMY

1572


Thodore de Bze crivait peu aprs la Saint-Barthlemy: Que de fois
je l'avais prdite! que de fois j'en donnai avertissement!

Il tait facile de prdire ce que les catholiques criaient dans toutes
les chaires ds le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe
conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes
ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tt),
confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour
indigente n'et cent fois amus le pape de cet espoir pour en tirer de
l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthlemy.

Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expriment, blanchi dans
les affaires, alla-t-il se rendre  ses ennemis et se livrer lui-mme?
tait-ce donc un enfant tout  coup, une petite fille niaise que cet
amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont
nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait dsirer la paix
 tout prix? que ce trop bon mari fut toujours pouss par ses femmes,
par l'une (on l'a vu)  la guerre, et par la seconde  la paix?

De telles explications ne viennent gure  l'esprit, quand on a vu
seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son
ferme et douloureux regard, cette tte de juge d'Isral, cette face
tonnamment austre.

Des donnes plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains;
elles mettent en pleine lumire la chose essentielle:

_La situation tait change entirement_, et Charles IX avait
tellement intrt  s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se
hasarder, livrer sa personne  la chance.

L'occasion tait la plus belle que la France et eue depuis deux cents
ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe tait dans une situation
pouvantable; il avait rencontr l'unanime, l'invincible rsistance,
non plus des protestants, mais des catholiques. Lchement trahi de son
matre, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il
n'avait pas mme la force de cacher son dsespoir. Il en perdait
l'esprit, consultait les devins. Il semblait prs de rendre l'me.

Maintenant un homme grave, le marchal de Coss, venait montrer 
Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait  lui
(par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'tait par
Coligny, non par son frre, qu'il voulait faire l'expdition.

Tout cela trs-personnel  l'amiral, et trs-peu au roi de Navarre
dont les historiens ultrieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX
ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait
oubli d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlt du
mariage. Catherine engage le roi Charles  tre plus poli pour eux.
(Lettre d'avril 1571.)

L'essentiel pour Charles IX tait d'exclure son frre du commandement
de l'arme. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-mme
une arme en dot, et qui, de sa personne, avait montr dans la
dernire guerre un vritable gnie militaire, un esprit inventif et
inpuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on
clbrait mme en Turquie.

Charles IX donnait des gages rels, incontestables. Il ngociait
partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et  Venise, et en
Allemagne o il envoya Schomberg, et avec les Nassau.

La reine mre elle-mme, nullement favorable au projet de son fils, si
elle y tait entrane, y trouvait pourtant elle-mme un avantage, la
fortune de Strozzi, son parent, qui et coopr  l'expdition de
Coligny avec une petite arme qu'on et embarque  Bordeaux.

C'taient l certainement des motifs srieux pour s'avancer; non pas
des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour
qu'un chef de parti et le devoir troit et strict d'y hasarder sa
vie, de la jouer sur cette carte.

J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crment.

Il arrive qu'en rvolution, o l'on s'prouve et se connat plus vite,
il y a un moment o l'on se connat trop dans l'intrieur de son
parti, et o l'on est plus las des amis que des ennemis.

Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir:

1 La lassitude du protestantisme, et l'loignement de la France qui
ne voulait pas de rforme morale.

2 La duplicit d'lisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On
verra qu'au moment o Coligny allait hasarder tout contre Philippe II
et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait dj contre
lui.

3 Mme le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans
l'admiration, dans la gloire, ce trs-grand personnage si bien nomm
le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses
desseins profonds, eut des hsitations inexplicables, non-seulement en
1566, o il resta du ct espagnol, non-seulement en avril 72, o il
dsapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des
Franais), mais encore en aot il se montra assez froid aux avances de
Coligny qui esprait se joindre  lui. Coligny tait sr de Louis de
Nassau, mais nullement de son an, Guillaume d'Orange.

Tout fondait dans ses mains.

Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme
tarissait. Les sages et les prudents s'en taient retirs. Restaient
les fous et les hros.

Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphin
si avis, n'en voulaient plus. L'affaire tait dcidment mauvaise.

Le prince de Cond, qui n'tait pas un tratre, n'en avait pas moins
cruellement trahi, livr le protestantisme  son fatal trait
d'Amboise. En dlaissant les villes, et ne rservant que les chteaux,
il avait tout perdu, les chteaux mme. Le parti, ce jour-l, fut
coup cruellement, et la tte isole de la racine; la sve n'y monta
plus. Il lui fallut scher.

Et il se trouvait que cette tte qui restait pour faire le corps 
elle seule tait justement la partie la moins propre  figurer le
protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan
froce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risque dans Paris
en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme
Lanoue, videmment soldat, rien autre chose. Tout s'tait transform.
Coligny, qui avait employ sa vie  tablir la discipline et mettre la
justice dans la guerre, se consumait  contenir les siens. Rien n'y
faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit
sur lui  coups de bton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'meut (car
c'est Coligny), mais, sous le bton mme, il persiste  piller.
Comment faire autrement d'ailleurs? La rponse est prte: _Il faut
vivre_. Il faut nourrir l'arme.

Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excs pour tablir
l'ordre!... Et si c'tait ainsi sur terre et sous ses yeux,
qu'tait-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait
tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour
voler en mer, jugeait tout navire espagnol.

Aux Pays-Bas surtout, les ntres, qui taient l sans chef, se
livraient  la vie sauvage, o nous mne si aisment l'emportement
national. Ils prenaient sur les prtres, les moines, les religieuses,
d'tranges reprsailles. Bien entendu, c'taient Orange et Coligny qui
ordonnaient tout cela.

Dsespre, et meurs! Il ne pouvait mme pas se dire ce mot, ni
s'affranchir comme Caton. Il tait chrtien, condamn  vivre.

Grand citoyen aussi, profondment Franais. On le sut  sa mort; quand
on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante.

Ce grand esprit, prsent  tout, et sur qui toutes les misres d'un
peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les
calamits prives, qui taient infinies, lui tombaient, goutte 
goutte, sur son front misrable qui ne pouvait plus les porter.

Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur,
absorb et perdu dans ce cruel dtail, n'entendrait plus et ne
comprendrait plus, laisserait chapper le fil central et la pense du
temps que j'ai peine  lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite
de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orlans,
chasses et pousses  la Loire sous l'pe catholique, leur terreur,
quand, arrtes au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui
venaient  toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils
dmlrent des dames et devinrent que c'taient leurs amis, d'autres
protestants fugitifs, des frres, des protecteurs. Tous runis se
jetrent  genoux, au bord du fleuve, et chantrent le psaume de la
sortie d'gypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de
chanter.

Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Cond, ils
tranaient leurs petits enfants d'un bout  l'autre du royaume. Vraie
image de la France, la famille de Coligny fut cruellement monde,
coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569,
l'honnte et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques
nobles lettres montrent qu'il et t minent, mme sans un tel frre,
Dandelot meurt, empoisonn, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque
les Guises montraient partout un homme pensionn exprs pour
l'expdier; pour Coligny, autre assassin spcial. En 1571,  Londres,
meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aim de
tous, en qui fut moins l'pret de la Rforme que le doux esprit de la
Renaissance. Empoisonn aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle
trinit d'hommes si diffrents, si unis, la voil rompue et dtruite.
Il reste, sur son foyer bris, avec quatre orphelins en deuil.

Restait-il? vivait-il? On a vu qu' la dernire campagne il avait
succomb aux fatigues. C'est en litire qu'il revint du fond du Midi
vers le Nord, et jusqu' trente lieues de Paris. Ombre redoutable,
mais ombre dj. Il avait un pied dans la mort.

Cela se voit au beau portrait. Il est marqu aux joues d'un triste
rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme
 la base,  ce creuset vital o nos motions versent l'eau-forte que
ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au
front, aux tempes dgarnies des veines bleues, saillantes, accusent un
amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un
homme rduit, trs-frapp et qui se survit. Mais, tout luxe vital
ayant fondu, l'homme intrieur se rvle mieux, il apparat lui-mme.
_Eripitur persona, manet res._

Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre
de Coligny.

L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce
qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il
l'a vu comment? non pas en gnral, de haut, mais dans l'affreux
dtail, avec le positif d'un esprit  qui rien n'chappe, qui a sond
 mort les misres et la honte de son propre parti.

Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure,
la tte semble d'un dcapit, comme elle fut quand on la trancha pour
la porter  Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre
monde, dans la force dfinitive de celui sur qui on ne peut plus rien.

Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un
principe. Une chose ternelle est en lui.

C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien,  ce fixe
regard, on voit  ce menton si arrt,  cette bouche serre d'une
rsolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des
sicles_. On essayera le fer, et on l'y brisera.

Ce portrait final donne les ges et les rvolutions par lesquelles il
en est venu l. Gentilhomme d'abord, on le voit  la peau; puis tann
et hl par places; colonel gnral de l'infanterie, il a march 
pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son
complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent
tristes et amres de tant d'arrts de morts qu'il lui a fallu
prononcer.

Car il ne faut pas s'y tromper, cette tte infiniment austre d'un
Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est
extrmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruaut, mais
rsign  la justice, et qui en acceptera toutes les consquences,
rsign  la punition des ennemis du droit et de Dieu.

Reprsentez-vous maintenant cet homme de justice  la Rochelle, en
plein nid de corsaires, dans le ple-mle et le chaos sanglant de la
rvolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par
un peuple ml, sans nom...

Reprsentez-vous cet homme politique, chrtien, mais citoyen,
affranchi par la guerre et la longue exprience de ses dpendances
gnevoises qui, en 1560, l'avaient tant entrav. Voyez-le parmi les
ministres fort diviss entre eux, les uns lui commandant la paix, les
autres conseillant la dfiance.

Une question profonde agitait aussi la Rforme. Le peuple, admis
primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'glise, pouvait-il y
rester, siger prs des ministres, et avec eux se gouverner lui-mme?
Bze et Genve disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le
nouvel tat des moeurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi
et servi puissamment Coligny dans sa dernire campagne) voulait que
l'on maintnt la dmocratie de l'glise.

Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il
avait dlaiss Genve. Une lettre de Ramus  Bullinger (3 mars 1572)
nous apprend que l'amiral en tait venu  prfrer la foi des Suisses,
foi qui (sous forme thologique encore) n'tait pas moins la pure
philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la
_substance_ divine, ne voyant dans la Cne qu'un simple souvenir.

Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels
dchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette posie
antique. Si Coligny en vint l, son coeur en dut saigner. Il lui
fallait, avec ce dogme, arracher ses amitis mmes, laisser l les
docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu,
souffert avec lui. Isol dans la grande crise qui le menait  la mort,
il n'eut plus d'appui que son propre coeur.

Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir devin tout
cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame
d'Antremont dclare  l'amiral qu'elle veut pouser un saint et un
hros, et ce hros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en
moque, laisse ses biens, arrive  la Rochelle. Comment repousser un
tel dvouement?

C'tait tard, oh! bien tard! C'tait pouser le tombeau. Mais tous,
d'un avis unanime, l'glise et les amis, voulurent qu'il se remarit.
Madame d'Antremont avait des chteaux en Savoie, une place forte en
Dauphin, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des
positions redoutables qui pouvaient servir le parti.

Coligny tait trop honnte homme pour n'pouser que ses fiefs. Il aima
fort tendrement celle qui adoptait ses enfants.

Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.

Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les
perscutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante
qu'il lui crit la veille de la Saint-Barthlemy. Saint souvenir! qui
montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a
d'amour dans le coeur sacr des hros.

C'est au milieu de cette situation trange, de cette sombre lueur d'un
bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le
trouver  la Rochelle. Charles IX le reut comme il et fait de son
sauveur, lui jeta toutes les grces, pour lui, pour le parti. Et, en
effet, si la chose et tenu, Coligny l'aurait sauv de sa mre et de
son frre; il ne serait pas devant l'histoire _le roi de la
Saint-Barthlemy_.

Coligny  la cour, c'tait un phnomne, dj presque un scandale.
Mais qu'tait-ce donc de le mettre  Paris? Cependant il le fallait
pour la victoire des protestants. Il fallait montrer  la grande ville
celui qui, avec deux mille hommes, l'avait brave, dfie, rduite 
s'enfermer, pendant qu'il brlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie,
depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait
pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour
le peuple ecclsiastique, le clerg si nombreux, les moines et
tonsurs de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entre de
Coligny tait l'abomination de la dsolation, la fin du monde. Le ciel
allait crouler, et la foudre craser la ville.

Il n'entra pas moins  Paris,  la droite de Charles IX. Et son
premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais.

En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un
monument excrable de fanatisme, une pyramide infamante leve  la
place o avait t la maison de Gastine, un malheureux marchand, brl
par une assemble de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de
bronze on y lisait l'arrt du parlement. Coligny attesta le trait
rcent par lequel de tels arrts devaient tre effacs. Grand
embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas
manquer de dire, si elle tait dtruite, que la croix, la croix
parisienne tait frappe par les impies vainqueurs. On respecta la
croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des
Innocents (dcembre 1571).

Le prvt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit,
discrtement, tait justement un Marcel qui, plus tard, dchana la
Saint-Barthlemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la
place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir
_l'honneur de Paris_. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant
quelques maisons du voisinage. Absorbs dans ce pieux travail, ils ne
virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur
leur dos avec sa cavalerie. Quoique arms jusqu'aux dents, ils ne
rsistrent pas. Plusieurs restrent sur le carreau; un seul fut pris,
pendu aux grilles d'une fentre, et resta l, pour salutaire exemple.

Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, rpt que c'est le peuple
qui a fait la Saint-Barthlemy, qu'on finit par le croire. Une chose
montre pourtant que ce peuple tait divis. Il y avait le peuple
libre, et le peuple des confrries. Une meute clata contre les
Italiens, dont certains htels furent pills. Le bruit courut qu'ils
volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang  la reine
mre et au duc d'Anjou,  qui les mdecins ordonnaient, pour
l'puisement, des bains de sang humain. Telle tait, chez les
Parisiens, la popularit du vainqueur de Jarnac, du hros catholique.

Donc Paris tait divis. Et, si on laissait aller les choses, la
grande masse peu  peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny
arrivait avec la force du succs et de la rvolution. Le roi
d'Espagne, avec son grand bruit de Lpante, n'en tait pas moins
cras partout.

En Espagne d'abord, o il ne comprima les Maures qu'en leur faisant
des concessions.

Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardrent Chypre et refirent leur
flotte. Le grand vizir disait plaisamment: Nous vous avons coup un
membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en dtruisant des vaisseaux
si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a pouss le
lendemain.

Mais Philippe II tait bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons
dit, le duc d'Albe devenait fou de dsespoir; lisabeth arrte son
argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent
mille cus. Somme de faire rparation en chassant les corsaires,
lisabeth, pour rparation, lui lance de ses ports les _gueux de mer_,
qui, n'ayant plus d'asile, dbarquent en Zlande mme et prennent
Briel (1er avril). Le 11 avril, malgr la reine mre, Charles IX signe
le mariage de sa soeur Marguerite et du roi de Navarre, le 29,
l'alliance anglaise.

L'Espagne tait bafoue de deux cts.

En Angleterre, on procdait contre son duc de Norfolk, prtendu de
Marie Stuart.

En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol,
et disait: Je suis prt  tout. (Languet, I, 177.)

Cependant l'Espagne, ayant rgn si longtemps en France, y gardait des
racines. Elle avait d'un ct les Guises, de l'autre le parti d'Anjou.
Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny,
ne digrait pas la paix que son vaincu avait victorieusement impose.
Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre,  la tte de leurs
gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit  Tavannes: Qui ne
veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge
(c'est--dire la croix espagnole). Tavannes, qui tait un peu sourd,
se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait
querelle pour le tuer.

Par un tel mot, svre et mrit, de l'amiral aux hommes du duc
d'Anjou, la guerre tait constitue sur le pav de Paris entre eux et
les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de
justifier l'accusation de Coligny en rvlant ses projets jour par
jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le
meurtre de l'amiral.

Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emble par
deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraner un jeune homme. _Il
se remit  lui entirement_:

1 Dans un mmoire commenc  la Rochelle et toujours continu depuis,
Coligny dclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, _mais
l'Angleterre_, tait l'ennemie de la France, dont il fallait toujours
se dfier.

Ce mmoire n'tait pas entirement achev  sa mort. Mais Coligny
certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait
dit la substance.

Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'tait nullement un
aveugle sectaire, mais avant tout un bon Franais, un protestant sans
doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la
plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance
anglaise, disant, la larme  l'oeil ( Walsingham), que sans elle ils
taient perdus, Coligny dclarait qu'il ne se confiait qu' la France
et au roi.

2 Et cela, il le prouvait en rendant, malgr les rpugnances et les
dfiances de son parti, les places de sret qu'il avait dans les
mains.

tait-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit
n'taient pas une garantie srieuse. On rendait peu de chose pour
acqurir beaucoup, la volont royale et la direction de la monarchie.

Lorsqu'au 1er avril les _gueux de mer_, Hollandais et Franais,
renvoys des ports d'Angleterre sur les rclamations du duc d'Albe,
s'emparrent de Briel et prirent pied en Zlande, ce succs du
protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entrana tellement
sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la dmarche la plus dcisive.
L'agent franais dclara de sa part _qu'il protestait_ contre la
tyrannie du duc aux Pays-Bas, _et que, s'il ne supprimait son impt du
dixime, la France rompait avec l'Espagne_ (Morillon  Granvelle, 15
avril 1572). Intervention hardie, violemment rvolutionnaire, qui
quivalait  un appel aux armes,  une promesse de soutenir les
insurgs. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France  Madrid menaait
Philippe II (_Ibidem_).

L'affaire de Briel, quoique dsapprouve du prince d'Orange, qui
n'tait pas prpar  la soutenir, n'en commena pas moins le
soulvement de la Hollande et de la Zlande. Nos huguenots, sous
Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le
bouillant frre du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec
nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai).

Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le
mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgr la haute
opposition du pape, malgr la sourde rsistance de Catherine et
d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mre ne russit
pas  la faire avorter. La mort mme de Jeanne d'Albret, empoisonne,
dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dgot, ne put rien
arrter (9 juin). Le roi avait sign le mariage le 6 avril, et le fit
le 18 aot.

Il ne voulait pas moins sincrement le mariage de son frre Alenon
avec la reine lisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les
prsents magnifiques qu'il fit aux envoys anglais. Dans cette cour
ncessiteuse, l'argent, jet ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il
y avait bonne foi et une volont srieuse.

Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait rellement le flot montant
de la rvolution, fortement entran et remorqu par Coligny.

La reine mre et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre.

Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle tait fausse;
d'autres, qu'elle tait hsitante, embrouille dans ses propres ruses.

Qu'on lise sa lettre du 5 juin  lisabeth. Au moment o, par des
dpches innombrables et par une ambassade solennelle, elle prsente
pour poux  la reine son fils Alenon, elle lui crit une lettre o
elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothse o Henri
pouserait Marie Stuart, qui serait adopte comme hritire par
lisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu tre poux d'lisabeth, se
trouverait son fils adoptif!

Inexplicable lettre, d'une mre si aveugle, qu'elle perd de vue
galement la politique et le bon sens.  quel point faut-il croire
qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'lisabeth, dont
tous les mots et tous les actes sont brlants de haine pour Marie
Stuart, change au point d'en faire sa fille?--et cela en la mariant 
ce Henri d'Anjou qui vient de donner  lisabeth la mortification d'un
refus?

Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous
rvle que l'ambassade devait proposer  la reine d'Angleterre
d'pouser Alenon, pour avoir des enfants, des hritiers? non pas;
mais en prenant pour hritire sa rivale abhorre, qu'et pouse
Anjou.

Combinaison trs-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable,  coup
sr, pour irriter lisabeth, qu'on suppose trop vieille pour
qu'Alenon en ait des enfants.

Voil les mains dans lesquelles tait la France, ineptes, vacillantes
et perfides. Rien n'avanait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou,
toujours lieutenant gnral du royaume, chef de l'arme, n'tait que
trop  mme d'luder, de tromper les rsolutions de Charles IX. La
reine mre allguait  son fils la ncessit de voir d'abord ce
qu'allait faire une arme espagnole que Philippe II prparait _contre
les Turcs_, mais qui ne partait pas.

On permit seulement  des volontaires protestants d'aller secourir
Mons, menac par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint
dguis prendre  Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait
 Bruxelles, la chose tait publique. Tant le conseil priv du roi
tait soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrs ainsi
d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint 
entrer dans la ville (9 juillet).

Jamais petit vnement n'eut de si vastes rsultats.

Charles IX, qui venait d'crire  son ambassadeur  Londres de rgler
avec lisabeth _le partage des Pays-Bas_ (Fnelon, VII, 301), crit
bien vite: La guerre se fera en Flandre, mais _pas de mon ct_. Du
reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul
obstacle.

De son ct, lisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se
marier, elle s'aperoit de la disproportion d'ge.

Ainsi tout est glac. On avait jet  Flessingue quatre cents Anglais
et cinq cents Franais. La France et l'Angleterre veulent les
rappeler.

Catherine, enhardie par le dcouragement de son fils, croit l'occasion
favorable pour faire clater la querelle domestique. Elle pleure,
gmit des aparts du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle
voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh
bien, qu'on la laisse donc retourner  Florence et y mourir! Elle
part, en effet, et s'arrte  deux pas. Le roi, qui n'avait jamais
rien fait, jamais crit ni travaill, qui tait habitu  la voir tout
crire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mre, d'un
tel scribe. Il court aprs, l'apaise et la ramne.




CHAPITRE XXII

LES NOCES VERMEILLES

Aot 1572


Le gnie indomptable que Coligny avait dploy aprs Montcontour, o
il partit d'une dfaite pour courir la France en vainqueur, le
dvouement tout personnel qu'il montra jeune  Saint-Quentin, o il
couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en
aot 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti.

S'il et seulement boug de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux
sur lui, et lch pied. lisabeth, d'abord, et recul; elle parlait
d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange
et recul. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie
en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille
arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande
et de Zlande qui venaient de se dclarer avaient la confiance que les
Franais allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi.

Le seul sjour de Coligny  Paris, et l'attente qui en rsultait,
donnaient une force norme au parti protestant.

Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il
triomphait en Hollande et dans les pays maritimes.

Il ne faut pas s'y tromper, ces succs, cette ardeur volcanique qui
saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au dbordement du
grand parti protestant franais qui se rpandait dans le Nord. Les
ntres sont alors partout. Et le premier secours que le prince
d'Orange envoya  Flessingue, fut un corps de cinq cents Franais.

Situation trange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste 
Paris,  peu prs seul.

Le prince d'Orange, si parfaitement inform, dit que l'amiral n'avait
gard  Paris _que six cents gentilshommes_. Plusieurs avaient des
domestiques; quelques-uns, qui taient des grands seigneurs, avaient
leur maison. Ce n'tait gure plus de deux mille pes qui restaient
prs de Coligny.

L'agent intelligent que Granvelle, alors loign, conservait 
Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prtre Morillon, lui
crit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe,
_qu'il ne ferait finement de se tant dsarmer_. Finement? Non, sans
doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prtre Morillon et le prtre
Granvelle auraient t plus fins. Ils eussent gard une arme autour
d'eux.

On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent
que la Belgique. Granvelle crit (11 juin): Tout l'espoir que nous
avons est que _ceux des Pays-Bas ne voudront pas tre Franais_.
Prvision trs-juste.  la droute de Genlis, ou vit les paysans du
Hainaut tomber sur les vaincus, gorger leurs librateurs; les prtres
faisaient accroire  ces idiots que nos protestants franais venaient
faire un massacre gnral des catholiques.

Mais si les ntres chourent en Belgique, ils russirent  merveille
en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Franais se jettent
intrpidement, et ils ne contribuent pas peu  ces rsistances
dsespres dont la Hollande tonna le monde. Elle commence ds lors,
cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans.

L choua tout prvision; le calcul de Granvelle, trs-bon pour la
Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces lments
s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent lment
franais, de vive tincelle d'hrosme mridional, avec la force
hollandaise, l'hroque persvrance du Nord. Et c'est pourquoi la
Hollande fut la pierre de la rsistance, l'asile universel et le salut
du genre humain.

Le sacrifice de Coligny a port ses fruits. Son sang n'a pas t
perdu. Son obstination courageuse  rester  Paris en juin, en juillet
et en aot 1572, avec tel pril que tout le monde voyait, fit
l'esprance mme, l'audace et l'lan du parti.

Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (indite
encore) de Granvelle, par les dpches anglaises, etc., toute la
situation est dvoile. Il y avait des raisons contraires, et
trs-quilibres, pour esprer et craindre. L'amiral et t ridicule
 jamais, s'il et quitt Paris. En restant, il pourvut  son honneur,
il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les
circonstances douteuses, avec une prudence hroque.

En aot, on se remettait du petit chec de juillet. L'affaire de Mons
paraissait, ce qu'elle tait, minime. Malgr l'chec, la ville n'en
avait pas moins t secourue.

Charles IX, un peu remont, tait dtermin  tenir sa parole,  faire
le mariage de Navarre et  envoyer des troupes en Belgique. Il y avait
un commencement d'excution. Morillon l'crit  Granvelle (11 aot):
On fait de grands apprts en Champagne. Il y a vingt-quatre pices
d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, o il n'y a
personne.

Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait;
c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses
Espagnols contre le Turc, ne les ament par le chemin qu'avait suivi
le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comt (Morillon). En tenant
des forces en Champagne, Coligny rpondait aux deux ventualits; ou
il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le
prince d'Orange.

Les Anglais, rassurs aussi vite qu'ils avaient t effrays,
retombaient dans leur pch ternel de nature, la sournoise et
haineuse jalousie de la France: Il est impossible, humainement
parlant, que les Franais ne russissent pas, dit Walsingham. Mais les
princes allemands y auront l'oeil. Ils forceront bien la France de se
contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande.
Pour le Brabant et tout ce qui dpendait de l'Empire, on le donnera 
quelque prince d'Allemagne, qui ne peut tre que le prince d'Orange.

Burleigh (la pense mme d'lisabeth) avait dj crit  Walsingham:
Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mmes et non par
d'autres. Enfin, un agent anglais avait dit schement  l'amiral
lui-mme: Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons
pas.

Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange,  qui Coligny
faisait envoyer de l'argent franais, et que tout le monde croyait
l'_alter ego_ de l'amiral, parat trs-froid pour lui. Il nous apprend
dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant
leur jonction, et ajoute: En cela, j'agirai selon que je verrai les
commodits et occasions.

Telle tait la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son
corps la cause protestante. L'Angleterre lui tait dj hostile,
l'Allemagne jalouse et ses amis trs-froids. En revanche, ses ennemis
d'une ardeur furieuse.  Paris,  Bruxelles, on se sentait perdu sans
un assassinat.

Il n'y a pas  en douter. Les lettres de Morillon le disent assez
clairement. Le duc d'Albe est dsespr. On a mand son fils. Son
secrtaire n'ose pas rester seul avec lui;  chaque nouvelle, on
dirait qu'il va rendre l'me. Ce qui me dplat, c'est qu'il coute
les devins, la ncromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par
enchantement. On se vante qu'avant _quinze jours_ on verra merveille.

Ceci est crit le 10 aot. Ajoutez _moins de quinze jours_, vous avez
le 24. C'est le jour prcis du massacre qui fut cette _merveille_.

On a bonne grce  prdire quand on fait l'vnement!

Ds le commencement d'aot, sous le prtexte des noces prochaines,
l'arme des Guises est entre dans Paris, je veux dire les bandes
nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze vchs, et
dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait
et gardait en armes. Quelques-uns taient des _bravi_, comme Maurevert
et Attin, pensionns pour tuer Coligny et son frre. La grande masse
taient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien ns,
que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille,
Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs
dogues, pour les lcher au jour utile. Ajoutez une grande clientle de
serviteurs volontaires et dsintresss de la famille, de gros corps
de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amiti _accompagner_ MM.
de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux
Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou
trente pes.

Tout cela log autour des Guises, ou chez le clerg de Paris, les uns
chez les chanoines, aux clotres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois;
les autres chez les moines, dans les grands btiments des
abbs-princes, chez les curs enfin, o ils se trouvaient en rapport
avec les gros bourgeois et les meneurs des confrries.

Ils se trouvaient ainsi groups d'avance, ayant appui dans la
population.

Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient
o ils trouvaient logis, taient fort disperss, comme perdus dans la
grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinrent  rester dehors, au
faubourg Saint-Germain.

Dans une situation si menaante, Coligny oserait-il exiger de son
jeune roi la chose redoute des catholiques, la chose pouvantable qui
marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le
_premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle
reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre,
l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan
barnais, dans l'alcve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui
affichait trs-haut son mpris, son dgot?

Rien n'arrta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la
lui fit tenir.

Les simples fianailles (17 aot) produisirent dj une explosion dans
Paris. Avec des hurlements terribles, l'arme des aboyeurs, dchane
dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet
excrable accouplement, que la colre du ciel allait tomber, qu'on
verrait des torrents de sang.

Quels taient ces prdicateurs de la Saint-Barthlemy? La premire
place entre eux est due certainement  l'vque Sorbin,  l'vque
Vigor, qui la prchaient depuis douze ans. La seconde aux jsuites, le
vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit,  lui seul, la
Saint-Barthlemy de Bordeaux.

Mais le plus vhment de tous, un prcheur de grande loquence, plein
de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brlant parleur, fut le
cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'tait un jeune
Milanais, un mondain effrn, connu par un duel douteux et fort
sinistre d'o il sortit peu net, en ceignant le cordon de
Saint-Franois. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au
massacre, et qui en suit l'ide dans toutes ses lettres, ayant entendu
Panigarola, crut que ce comdien terrible tait l'homme mme de la
chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il
l'envoya, _comme tudiant_,  Paris. L'tudiant ne fit qu'enseigner;
sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang.

Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des
choses. Quels taient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient
Bruxelles, qui donnrent  l'Espagne la premire nouvelle du massacre?
Sans nul doute, ceux qui, ds 1560, sollicitaient l'assistance de
Philippe II (V. plus haut). Parti riche,  lui seul normment plus
riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait
lgers comme une paille, qui entranait tout par l'argent, par la
force d'un patronage immense. Parti qui prcipitait Guise et l'animait
par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe
et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 aot.
(_Morillon, lettre du 10._)

Le roi mme tait menac. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait
les noces, il en serait de lui comme d'sa, que Dieu dpouilla de son
droit d'anesse pour le transfrer  Jacob.

D'autre part, Coligny le tenait, ne lchait pas prise. Il agissait sur
lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimite. Ayant
rendu les places de sret, il avait tir sur le roi (si le roi tait
gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir.

On disait de tous les cts  Coligny qu'il se perdait en exigeant
cela. Il rpondait froidement: Je suis assez _accompagn_, si je n'ai
affaire qu' MM. de Guise.

Charles IX, alarm, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri
de Guise, et, Coligny prsent, pria et somma le jeune homme de se
rconcilier sincrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en
cheveux blancs, qui toujours avait protest qu'il n'avait pas fait
tuer son pre. Henri, sans hsiter, donna la main  Coligny, et prouva
ce jour-l sa descendance maternelle, la parent des Borgia.

On disait dans le peuple que les noces seraient _vermeilles_,
qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marques d'un combat. Elles
se firent paisiblement  Notre-Dame.

Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait
arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus rsister. La crmonie
se fit sous le ciel, sur un chafaud magnifique qu'on avait dress au
Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et  son frre
Anjou, s'obstina (dit-on)  ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX
qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tte et consentir en
apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restrent 
l'vch. Aprs, ils entrrent dans l'glise. De Thou, alors enfant,
vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de
Jarnac et de Montcontour, disait: Nous en mettrons d'autres  la
place, plus agrables  voir, parlant des drapeaux espagnols.

Le miracle infaisable s'tait fait cependant, et l'on s'tait pass du
pape. Le parti papal, espagnol, tait pouss  bout. Dans son
exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour mme 
Notre-Dame, aux protestants rests hors de l'glise: Vous y entrerez
bientt malgr vous.

Le massacre tait arrt certainement, que la cour le voult ou non.
Du reste, la reine mre ne refusait nul acte pralable. Le soir des
noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrter
_tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six
jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoye  tous les
gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire  Charles
IX,  l'amiral peut-tre, qu'il tait important que don Juan
d'Autriche, l'Espagne, l'arme espagnole, qui d'Italie nous menaait,
ignorassent le dpart de nos troupes pour les Pays-Bas.

Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgr lui, par l'audace
des Guises, appuy d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on
pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait
peu de monde, six cents pes, le reste des valets.

Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui
avait si peu brill  la guerre. Le trs-prudent cardinal de Lorraine
avait pris le chemin de Rome. La vraie tte des Guises tait une femme
italienne, Anne d'Este, la mre d'Henri de Guise, hsitante
certainement par instinct maternel.

Parti de feu, tte de glace. Pour suivre son parti et hasarder
l'excution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorit, sinon du
roi, au moins du lieutenant du roi, qui tait le duc d'Anjou.

Jamais Anjou, jamais sa mre, n'auraient pris ce courage. Ce fut
Coligny qui le leur donna, en les poussant au dsespoir.

Nos envoys dans le Levant et autres avaient crit de longue date que
le trne de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de
Charles IX pour loigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps,
fit semblant de le dsirer. Mais, en juillet, voici la vacance de
Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny
qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est pousse 
l'extrme par un mot fort et dcisif de l'amiral: Si Monsieur, qui
n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de
la Pologne par lection, dcidment qu'il dclare donc _qu'il ne veut
pas sortir de France_.

Henri d'Anjou tait mis en demeure de rsister en face  Charles IX,
de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_hritier_
qu'aucun trne du monde; _hritier_ d'un frre de son ge; _hritier_
futur, improbable, d'autant plus menaant, pouvant tre tent de faire
du futur un prsent, de se garnir les mains, d'abrger ce frre
ternel et de le mettre  Saint-Denis.

Charles IX sentait tout cela. Il pntrait fort bien ce mignon de
Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et
senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet,
docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'tait
trop vrai en effet.

Dans un rcit trs-vraisemblable, attribu au duc d'Anjou, il dit:
Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il
se promena furieusement  grands pas, me regardant souvent de travers
et mettant la main  sa dague, de faon si animeuse, que je
m'attendois  tre poignard. Je fis si dextrement, que, lui se
promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que
j'ouvris, et, avec une courte rvrence, je fis ma sortie, qui ne fut
quasi aperue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite
qu'il ne me lant encore deux ou trois fcheuses oeillades. Je crus
l'avoir chapp belle.

Cette frayeur du fils passa augmente  la mre. Dans le rcit que
j'ai cit, le progrs de leur peur est marqu admirablement. Elle alla
jusqu' leur faire faire la dmarche qui autrement leur et t la
plus antipathique, une alliance avec les Guises.

Ceux-ci avaient besoin extrmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce
que, Henri de Guise, leur _hros_, ayant tellement chou  la guerre,
il leur fallait un coup pour se relever.

Le crime fut dbattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve
de Franois de Guise (alors duchesse de Nemours), la mre de Henri de
Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux tmoins, probablement
Gondi (Retz) et Birague. On demanda  la veuve de Guise si elle ne
voulait pas, ayant si belle occasion, excuter enfin cette vengeance
dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans.

Mais maintenant que la question tait vue de si prs, la mre de Henri
de Guise et bien voulu que l'affaire se ft par les hommes du roi, ou
de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, pe connue et sre. On le
fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il
insista pour que cette vengeance de famille se ft par la famille, par
l'homme qu'elle nourrissait exprs, l'assassin patent, Maurevert. En
d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.

Ceux-ci rflchirent qu'aprs tout, ayant  commandement, outre leurs
bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante 
soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny;
ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant gnral du roi, les Suisses
royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils taient plus de cent
contre un; que, d'ailleurs, trs-probablement, il n'y aurait point de
bataille; que, Coligny tu, tout se disperserait.

Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils
fournirent le logis d'o l'on devait tirer; ils fournirent le cheval
qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla
chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur,
ex-percepteur de Guise, au clotre Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut
des curies des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sell,
brid, attendit dans l'arrire-cour, prs de la porte de derrire.
Trois jours durant, derrire un treillis de fentre masqu de vieux
drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse charge de balles
de cuivre, appuye et couchant en joue.

Cependant les noces de Navarre et de Cond, qu'on maria aussi,
continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indcentes,
remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire
ajourne, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire;
protestants, catholiques, tout ml et dansant ensemble. Cependant,
dans ces ftes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou
et sa griffe de chat. C'est lui, sa mre, les Italiens, qui, sans nul
doute, se donnrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan
barnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes
mmes une comdie du futur crime, de rire avant d'assassiner.

Ce fut, en mascarade, le _Mystre des trois mondes_, comme on fit
jadis  Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes,
voulaient entrer des chevaliers (Cond, Navarre); mais il tait gard
par d'autres chevaliers, par le roi et ses frres, qui rompaient la
pique avec eux et finissaient par les traner du ct de l'enfer, o
les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allrent
chercher les nymphes et dansrent avec elles toute une grande heure,
longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester
en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite,
et des tranes de poudre qui clatrent de tous cts, remplissant le
palais de fume, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute
l'assistance.

Damns, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour
suivant, on les fit Turcs, c'est--dire vaincus encore; les Turcs
venaient de l'tre  la bataille de Lpante. Dans un tournoi en
mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vtus en Turcs,
avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux
femmes, deux amazones, qui n'taient autres que le roi et son frre.

La majest royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais
plus choquant encore tait Anjou, impudique figure qui se complaisait
dans ce rle et dans sa grce infme, couvrant de honteuses folies
les apprts de l'assassinat (jeudi 21 aot 1572).




CHAPITRE XXIII

BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT  SA MORT

22-23 Aot 1572


Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le
mariage. Il l'crit ainsi  sa femme, dans une lettre infiniment
tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation
et pensait bien que c'taient les dernires paroles qu'ils dussent
changer dans ce monde.

Dans un sombre petit htel, voisin du Louvre, tout prs du clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises
nouvelles. L'dit de pacification devenait une rise; un enfant qu'on
portait au prche pour le baptiser fut tu dans les bras de sa mre.
Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.

Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une
des causes du massacre. S'il ft rest avec les siens, avec la
nombreuse noblesse attache  sa famille, on et regard  deux fois
avant de tirer l'pe.

Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir 
sa sret.

Le devoir clouait celui-ci au fatal sjour de Paris; s'il et boug,
il perdait tout. La seule chance qu'il et qu'on ft droit aux
plaintes des protestants, et qu'on aidt d'un secours l'invasion du
prince d'Orange, tait dans sa persvrance, dans l'ascendant qu'il
avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'tait rompre avec lui,
c'tait tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dt-il mourir 
Paris, cela valait encore mieux.

Sentinelle infortune du grand parti protestant qui ne lui donnait nul
appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il prissait abandonn. On le
voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 aot). Au moment o
l'assassin attendait dj Coligny, la reine mre est si convaincue de
l'indiffrence d'lisabeth  cet vnement qu'elle suit avec confiance
l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alenon
et la reine d'Angleterre sur mer, par un beau jour calme, entre
Douvres, Boulogne et Calais.

On savait parfaitement qu'lisabeth, alarme des grands projets de
Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience
un vnement qui allait fermer aux armes franaises la conqute des
Pays-Bas.

Lui seul tait la pierre d'achoppement. Il inquitait l'Europe,
surtout ses prtendus amis.

Le vendredi 22 aot, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du
conseil et lisant une requte, il passe devant la fentre fatale, il
est tir... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre
traverse le bras gauche.

Maurevert avait tir, comme Poltrot, de manire  blesser son homme,
lors mme qu'il serait cuirass. Son arme tait appuye et pouvait
tirer bien mieux. Mais la main du fanatique tait reste ferme, et la
main du coquin trembla.

Sans s'mouvoir, Coligny montre la fentre d'o l'on a tir et dit:
Avertissez le roi.

Le roi jouait  la paume avec Guise et Tligny. Il jeta sa raquette,
parut tout boulevers et rentra brusquement, puis fit trois choses qui
prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enqute, il dfendit aux
bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire  tous
les catholiques logs autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on
pt y concentrer des protestants.

On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les runissait
pour les envelopper. Cependant, quand on songe  la vaillance connue
de cette noblesse,  sa fermet prouve, on sentira que la runir
ainsi, c'tait la fortifier, c'tait rendre le meurtre infiniment plus
difficile, prparer un combat  mort.

Je ne vois pas que Coligny ait profit de l'autorisation. Il voulut
lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de
sret. Pourquoi et-il voulu plus de garantie pour lui-mme qu'il
n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il
n'eut,  poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre
un capitaine ennemi de l'amiral.

L'illustre chirurgien Ambroise Par coupa le doigt du bless et
fit  l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient.
Lui, merveilleusement patient: Ce sont l des bienfaits de
Dieu.--Quelqu'un dit: Oui, monsieur, remercions-le. Il a pargn
la tte et l'entendement.

Il y avait l un saint homme, le ministre Merlin, le mme, je crois,
qui sauva le coupable pre de Rubens et obtint sa grce du prince
d'Orange. Merlin dit  l'amiral: Vous faites bien, monsieur, de ne
penser qu' Dieu et d'oublier les assassins.

Le calme et l'extraordinaire force d'me de l'amiral parut  deux
choses:

Dans l'opration trs-douloureuse, et qu'Ambroise Par ne fit qu'en
trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point
et dit seulement  l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que
Merlin donnt cent cus d'or aux pauvres de l'glise de Paris.

D'autre part, malgr tant de vraisemblances, de preuves mme et
d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables,
il dit: Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme
point qu'ils aient fait le coup.

Quelques hommes dtermins offrirent  l'amiral d'aller poignarder les
Guises  la tte de leurs bandes. Mais il le leur dfendit.

Les marchaux Damville, Villars et Coss vinrent le voir. Ils le
trouvrent gai et calme. Il dit  Coss Vous souvenez-vous de l'avis
que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos
srets.

Damville, avec Tligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint
 deux heures et demie; mais sa mre, son frre Anjou, Gondi, son
ex-gouverneur, ne le laissrent pas aller seul; ils le suivirent,
inquiets de ce que dirait le bless. Ils trouvrent la petite rue, le
petit htel, combles de protestants arms qui les regardaient de
travers et se parlaient  l'oreille, tmoignaient peu de respect,
croyant voir dans la mre et son fils Anjou les vrais assassins.

Charles IX dit ces propres paroles: Mon pre, la blessure est pour
vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai
telle vengeance qu'on se souviendra  jamais. Et il en fit avec
fureur le plus terrible serment.

Coligny parla comme un homme qui se sent prs de la mort. Parmi les
plaintes des glises, il articula deux accusations.

Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil priv que le duc
d'Albe n'en soit averti au moment mme?

Puis il lui dit  l'oreille (ce que de Thou a supprim par respect
pour Catherine et pour Henri III): Souvenez-vous des avertissements
que je vous ai donns sur ceux qui trament contre vous. Si Votre
Majest tient  la vie, elle doit tre sur ses gardes.

Vous vous chauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de
faire parler si longtemps un malade. Et elle emmena le roi. Le seul
Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge,
resta un moment de plus pour dire un mot d'amiti  celui qu'il
assassinait.

Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change  Charles IX? On peut
en douter; il rentra profondment triste et rveur. Sa mre cependant
l'obsdait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il
refusa quelque temps, puis clata tout  coup: Ce qu'il me disoit,
madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est
coul dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal. Il sortit et
s'enferma. Nous vmes bien ds lors, dit lui-mme Henri d'Anjou,
qu'il n'y avoit pas de temps  perdre pour dpcher l'amiral.

Cependant le roi de Navarre et le prince de Cond, qui avaient demand
en vain permission de se retirer, dlibraient chez Coligny avec
quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit:
Partir  l'instant. Mais le bless et t difficile  transporter,
et Tligny rpondait de la sincrit du roi.

Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les
protestants ne se fiaient pas beaucoup  son mari, le roi de Navarre;
qu'ils le voyaient apprivois par les caresses catholiques, qu'un
pressentiment leur rvlait dans le petit Barnais ce leste sauteur
qui dit: Je vais faire le saut prilleux. Et: Paris vaut bien
messe. Ils lui firent signer,  lui, au prince de Cond et sans doute
aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation crite de
venger l'attentat fait sur Coligny.

Le bruit s'en rpandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle
lamentable que ces furieux protestants avaient jur d'gorger le
pauvre jeune Henri de Guise. Malgr les dfenses du roi, les
capitaines de quartier, les meneurs des confrries, avaient fait
prendre les armes. L'immensit du mouvement dpassait tout ce
qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donn par le
clerg et tout au profit de Guise (samedi 23 aot).

Henri d'Anjou, qui s'tait retir si habilement derrire Guise pour
lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son
importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et
de Montcontour, s'il restait toujours derrire. Il se hasarda dans
Paris, non  cheval, mais  demi cach dans un coche, menant avec lui
son frre btard, Henri d'Angoulme,  qui il promettait la place
d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville,
trouvant tout le peuple arm, mu, mais trop lent encore, ils semrent
habilement une panique (le mme moyen qui fit faire en 93 les
massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants,
que Montmorency avait t chercher un grand corps de cavalerie pour
tomber sur Paris. L'effet dsir fut atteint. On trouva dans la peur
des forces inoues de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il
fallait se hter d'gorger les protestants.

Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu 
l'cart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur
avis, original et singulier, tait qu'il fallait profiter du
mouvement, laisser les Guises gorger les chefs protestants; le roi
surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait
dbarrass des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.

Conseil italien et classique, d'aprs les modles clbres que les
petits princes italiens avaient laisss en ce genre, mais ici
inapplicable. Le roi tait loin de pouvoir se dbarrasser des Guises,
tant en ralit plutt dans leurs mains.

Il parat du reste avoir got trs-peu ces conseils. Un domestique
des Guises ayant t arrt, ils vinrent hypocritement dire  Charles
IX qu'accabls par la calomnie et dans la disgrce du roi, ils
demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: Vous pouvez
partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice. Ils
se mirent seulement en route et s'arrtrent dans les faubourgs.

C'tait le samedi soir (23 aot). La reine mre fit un effort dcisif
prs de son fils. Elle lui montra qu'il tait seul, avec son petit
rgiment des gardes; que les protestants allaient appeler  eux des
renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mmes,
s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine
gnral_. C'tait lui dire prcisment ce qui se fit dans la Ligue.

Elle lui dit: Vous n'aurez pas une seule ville en France o vous
retirer.

Ce qui me prouve que le rcit attribu au duc d'Anjou est vraiment de
lui ou d'un homme  lui, c'est qu' ce moment il dissimule la
situation honteuse o se trouvrent les coupables (lui, sa mre et
Retz), et suppose que Catherine russit auprs du roi. Tavannes
(homme du duc d'Anjou) suit la mme tradition, la moins humiliante
pour le fils et la mre.

Mais voici le grand, le vritable, le naf historien de la
Saint-Barthlemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils
et la mre, repousss apparemment par Charles IX, dans leur peur et
dans leur danger, lui envoyrent un homme qui pleurt pour eux et le
dcidt au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme tait Retz
(Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.

Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en
corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le
roi. Guise, contre qui tant de preuves se runissaient, n'et pu ni
voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des
catholiques; mais il et dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre
de l'autorit lgitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou,
lieutenant gnral du royaume.

Ainsi, tout se ft dvoil  la face du monde.

Anjou et Catherine allaient tre convaincus d'avoir voulu tuer
Coligny, parce que Coligny poussait le roi  mettre hors de France son
dangereux hritier. Cela tait trop vident. Avec un homme soudain et
violent comme Charles IX, Anjou et fort bien pu prir, et Catherine,
menace tant de fois d'tre renvoye en Italie, et probablement,  ce
coup, repris le chemin de Florence.

Donc, le samedi 23 aot  dix heures du soir, les deux coupables, la
mre et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tchant de donner
le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite:
Que le coup n'avoit t par M. de Guise, mais que mon frre le roi de
Pologne et la reine ma mre avoient t de la partie.

Pourquoi: Parce que la reine mre avoit voulu se venger de la mort de
Charny. Bourde grossire, qu'on dut faire difficilement avaler 
Charles IX. Il connaissait trop sa mre, qui n'avait ni coeur ni me,
ni amour ni haine, nulle _vendetta_,  coup sr.

 l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout
doucement que: Si le roi continuoit en la rsolution qu'il avoit de
faire justice de M. de Guise, _il tait en danger lui-mme_, puisque
sa famille tait accuse.

Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait:
Que les huguenots toient en tel dsespoir, qu'ils s'en prenoient
non-seulement  M. de Guise,  la reine,  M. d'Anjou, mais _qu'ils
croyaient aussi que le roi en ft consentant_ et avoient rsolu de
recourir aux armes _la nuit mme_. De sorte qu'il voyoit Sa Majest
dans un trs-grand danger, soit du ct des huguenots, _soit des
catholiques_ par M. de Guise.

C'tait le samedi 23  dix heures du soir, on voulait agir  minuit.
Pour tre en mesure, il fallait tirer un ordre immdiat. Ainsi, pas un
moment de dlibration; il lui fallut se dcider sur l'heure et sans
remise, trancher en un moment sur la rsolution suprme qui allait, 
partir de cette minute, retenir  jamais, emporter sa mmoire dans
l'excration ternelle!

La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce
lche Italien, sa pleur, sa mine basse, courbe, son frissonnement,
gagnrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colre au
retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il tait, tous les rcits
l'attestent, d'un temprament nerveux, d'une imagination infiniment
impressionnable. La nuit, la situation imprvue, la pense surtout
d'avoir dans le Louvre mme trente ou quarante protestants des plus
redouts, un Pardaillan, un de Piles, les premires pes de France,
tout concourut  la terreur.

Ajoutons une circonstance, la premire que je vais emprunter aux
rcits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tir que des sources
catholiques). On apprit  Charles IX _que le peuple tait arm_!--Et
comment cela? dit-il tonn.--Votre Majest elle-mme avait ordonn
que chacun ft  son quartier.--Oui, mais _j'avais dfendu que
personne prt les armes_.

Cet _tonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_
protestante. Fait grave dj prouv par les Registres de la ville.
D'autant plus grave et naf ici, qu'il chappe  l'auteur de la
_Relation_ contre son propre systme, et dment la longue
prmditation qu'il attribue  Charles IX.

Retz n'a point crit de mmoires malheureusement. Nous ne savons pas
par quel moyen dcisif il gagna sa cause.

Seulement il faut se rappeler qu'on parlait  un homme de tte bien
peu solide, pote et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en
attnuant la chose, mais plutt en la grandissant, en rappelant les
massacres illustres de l'histoire, comme les _Vpres siciliennes_,
mystrieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit,
saigne immense, vastes ruisseaux de sang...

Charles IX, dans sa visite  Coligny, avait demand et vu la manche de
son habit encore trempe de sang et de rouge. Une trs-mauvaise vue
pour un fou. Il s'tait fort exalt, regardant toujours cette manche:
Quoi! c'est l, rptait-il, le sang, le vritable sang de ce fameux
amiral!

Il parat qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur.
Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulvent par toute la
France, s'ils ont des armes trangres, etc.

 cela, le doux Italien eut une rponse facile: c'est que MM. de Guise
prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_,
de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire
gnrale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles
querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme
les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet.

Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout
serait fini, Guise partirait de Paris. Et en mme temps une lettre du
roi pour toute la France: Les Guises et les Chtillons se sont
battus; on n'a pu les en empcher; le roi le dplore, mais il s'en
lave les mains.

Lche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi  son
niveau.

Ce ne fut gure qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, aprs
ces deux longues conversations, entam par sa mre d'abord, achev par
Retz, fascin et magntis par la peur de ce misrable, dfaillit et
consentit...

On tait si peu sr de ses rsolutions, qu'en envoyant l'ordre  Guise
et  Marcel, ex-prvt des marchands, la reine mre dcida que le
signal sonnerait, non pas d'abord  l'horloge du Palais, assez
loigne, mais  l'glise mme du Louvre,  Saint-Germain-l'Auxerrois.

Chose bizarre, mais trs-naturelle, l'ayant enfin emport, elle
commena  avoir peur de sa propre rsolution. Tavannes et le duc
d'Anjou l'avouent unanimement. Elle se serait dsiste, dit Tavannes,
si elle avait pu.

Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le
jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la
basse-cour, pour voir le commencement de l'excution. O nous ne fmes
pas longtemps, ainsi que nous considrions les vnements et la
consquence d'une si grande entreprise ( laquelle, pour dire vray,
nous n'avions jusques alors gures bien pens), nous entendismes 
l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne saurois dire en quel
endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien say-je que le son seulement
nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre
jugement, esprit de terreur et d'apprhension des grands dsordres qui
s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement
et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire
et espressment commander qu'il se retirt en son logis, et qu'il se
gardt bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement
faisant cesser tout le reste. Mais tt aprs, le gentilhomme
retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le
commandement toit venu trop tard et que l'admiral toit mort.




CHAPITRE XXIV

MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE

22-26 Aot 1572


Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mre et son fils, on
peut bien croire que le bless, dans sa triste insomnie, ne fut pas
sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup
taient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait
encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son htel,
deux postes de gardes du roi. Il se sentait gard par la parole
royale, par les promesses et les traits faits avec les princes
trangers, par tout ce qu'il y a de respect parmi les hommes. Il
venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes.
La nouvelle marie, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrs o,
femme et fille encore, oscillant d'un tat  l'autre, la jeune pouse
est si touchante, tait venue le voir, et comme chercher la
bndiction du vieillard.

Fallait-il croire qu'elle ft un espion? Une envoye d'Anjou? Et ce
frre, trop aim, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi
leur soeur) pour cette commission sclrate? On en croira ce qu'on
voudra.

Le bless, sur son lit, tait dans ses penses. Quelles? La famille
peut-tre qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il
avait laisse enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutt
encore cette grande famille de l'glise, si divise, si hasarde,
orpheline de Dieu, dont la crise suprme tait venue par toute la
terre?

Mais ces sombres penses ne le reportaient-elles pas plus haut, plus
loin encore,  la grande question des dchirements du dogme, 
l'croulement de l'arbre qui couvrit l'humanit de son ombre? Ramene
 la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentre dans la simple
raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-mme.

Tout cela pour lui seul. Il avait cependant prs de lui dans cette
chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand
chirurgien du sicle, Ambroise Par, grand de coeur autant que de
gnie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je
crois, avait t envoy par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la
prire  l'heure dernire de Coligny.

Prs de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidle
Allemand qui,  l'arme, lui servait d'interprte. En bas, quelques
serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre.

C'tait un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche
24 aot). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite
rue.  l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins.
Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui
avait les clefs ouvre; il est poignard.

L'amiral se lve au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au
ministre: Monsieur Merlin, faites-moi la prire. Et lui-mme ajouta:
Je remets mon me au Sauveur.

Alors celui qui a t tmoin et qui a rapport ces choses entra dans
la chambre, et, tant interrog par Ambroise Par que voulait dire ce
tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: Monseigneur, c'est
Dieu qui nous appelle  luy. Il rpondit: Il y a longtemps que je me
suis dispos  mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est
possible. Les tmoins affirment qu'il ne fut pas plus troubl de la
mort que s'il n'y et eu bruit quelconque. Tous montrent et
chapprent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta
seul avec l'amiral. (_Relation._)

Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en
tte avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir
et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de
Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes.

On fora alors la porte de la chambre, et deux hommes entrrent les
premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui tait
au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frre de
l'amiral; l'autre tait un Allemand, Behme, attach  la personne de
Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le
gouvernait entirement. Il fut rcompens plus tard par un riche
mariage avec une btarde du cardinal de Lorraine qui avait t leve
en Espagne prs de la reine lisabeth. Behme fut combl des dons du
roi d'Espagne, mais finit misrablement.

Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du
Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour
constater sa foi de rengat.

Attin a racont plus tard qu'ils avaient t interdits de trouver si
extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les
yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs
jours aprs, il restait blme et dans une sorte de frayeur.

L'Allemand Behme, qui s'tait anim  lever la porte avec un pieu (et
qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus rsolu que
les autres. Il avana et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait
trs-bien: N'es-tu pas l'amiral?

Coligny lui dit posment: Jeune homme, tu viens contre un bless et
un vieillard... Du reste, tu n'abrgeras rien. Faisant entendre que,
malade, frapp de la nature, il tait mort dj, hors de la main des
hommes.

Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le
ventre cette bche pointue, ce gros pieu qu'il avait dans la main. On
dit que Coligny, assomm de la sorte par cette lourde bte, n'ayant
pas mme un coup d'pe, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant,
lui lana ce mot: Si c'tait un homme, du moins!... C'est un
goujat!...

Alors Behme frappa, refrappa sur la tte. Et les autres, enhardis,
vinrent lui donner chacun son coup.

Guise tait en bas  cheval dans la cour avec le btard d'Angoulme.
Il cria: Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulme n'en
veut rien croire, s'il ne le voit.

Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le
jeter par la fentre. tait-il, n'tait-il pas mort? On ne le sait. Il
se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel rveil
de vie et de rsistance, que le corps s'accrocha un moment  la
fentre; cependant il tomba.

Ces assommeurs savaient si mal leur mtier, que, frappant  tort, 
travers, ils avaient justement gt ce qu'et le mieux gard tout sage
bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tte. Les deux grands
seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder.
Cependant le btard lui torcha la face, et, cartant le sang, dit:
Ma foi, c'est bien lui. Et il lui donna un coup de pied. Certains
disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage.

Il y avait l aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait 
Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tte, et la porta au
roi et  la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour
l'envoyer  Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait
demande.

Au moment o l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire tant lance et
toute hsitation dsormais impossible, la cloche du signal sonna  la
paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps
aprs, lorsqu'il tait grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au
coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre.

Mais la ville tait dj avertie d'une autre manire. Coligny tu, la
tte coupe, et ce morceau de roi ayant t port au Louvre, on
avait gnreusement donn  la canaille les reliefs du festin.

Des enfants et des misrables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans
barbe, sans ge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et
hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent,  travers les
soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant l ce corps, furent
ravis de s'en emparer. Si la tte manquait, il y avait encore autre
chose, assez pour le rgal; les couteaux travaillrent, on coupa les
mains ples qui avaient tenu si longtemps l'pe de la France, la
sainte pe de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta
dans Paris.

Au tronc, les enfants attachrent une corde, et le tirrent par les
ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque
temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparrent  leur
tour, le suspendirent  Montfaucon. On l'y mit de faon outrageante et
bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur
ct, flottant, ballant, le ventre en l'air.

D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon
d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme
un porc. Quelques-uns s'en tenaient les ctes.

Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se
marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_)
Retz vient lui faire l'aveu de sa mre et de son frre (_dix heures?_)
Ordre donn  Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou.
La ville avertie d'armer  _minuit_. Long intervalle de quatre heures,
les Guises attendant que la ville soit arme, avant d'attaquer
Coligny.  l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de
pistolet; Coligny tu.

Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle
dormit une heure, puis fut veille par le massacre du Louvre qui dut
commencer _entre cinq et six_.

Pourquoi ce dangereux retard aprs la mort de Coligny qui, su au
Louvre, pouvait faire mettre en dfense les protestants du roi de
Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-tre en disant qu'il y eut un
moment d'hsitation, que sa mre et lui eurent frayeur et eussent
voulu tout arrter, mais que Guise dit qu'il tait trop tard.

Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui taient dans le Louvre,
sous le toit du roi? Grande et cruelle question.

Si la reine mre, si Retz avaient eu le soir tant de peine  dcider
Charles IX sur la question gnrale, il est peu probable qu'ils
l'eussent encore complique de cette difficult terrible.

Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tu, ce fut vers cinq heures
qu'on apporta  Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit
avaler.

C'tait lui-mme qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engag
Navarre et Cond  faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des
entreprises de Guise, qu'il appelait un mauvais garon. Tous
s'taient offerts, empresss, sur une telle assurance; ils taient
trente ou quarante, outre les gouverneurs, prcepteurs, valets de
chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours,
Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mls avec
sa maison. Excrable fatalit. Il fallait que ce couteau qui leur
coupait le pain du roi, on le leur mt dans le coeur; que, de
commensaux et convives qu'ils avaient t le soir, les serviteurs,
officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux?
_La parole du roi de France_, rvre chez les infidles et jusqu'au
bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hte fodal, la
scurit complte avec laquelle on quittait ou on dchargeait ses
armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la
France brises et dtruites, et l'honneur mme assassin!... Pour en
venir l, il fallut une grande peur, une crainte extrme de ces hommes
et l'attente d'un combat sanglant.

Dans ce Louvre si bien ferm, au fond mme du filet de mort o
personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un tmoin, la jeune reine
de Navarre:

Le soir, tant au coucher de la reine ma mre, assise sur un coffre
auprs ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine
m'aperut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la
rvrence, ma soeur, se prenant  pleurer, me dit: Mon Dieu, ma
soeur, n'y allez pas! Ce qui m'effraya extrmement. La reine se
courroua fort et lui dfendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il
n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que,
sans doute, s'ils dcouvroient quelque chose, ils se vengeroient sur
moi. La reine mre me commanda encore rudement que je m'en allasse
coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire
autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et perdue.

Je trouvai le lit du roi, mon mari, entour de trente ou quarante
huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlrent toute
la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer
l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller
jouer  la paume, attendant que le roi Charles ft veill, se
rsolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses
gentilshommes aussi.

Moi, voyant qu'il toit jour, estimant le danger pass, vaincu du
sommeil, je dis  ma nourrice qu'elle fermt la porte pour pouvoir
dormir. Une heure aprs, comme j'tois le plus endormie, voici un
homme frappant des pieds et des mains  la porte, et criant: Navarre!
Navarre! Ma nourrice ouvre, pensant que ce ft mon mari. C'toit un
gentilhomme nomm M. de Tjan, qui avoit un coup d'pe dans le coude
et un coup de hallebarde dans le bras, et toit encore poursuivi de
quatre archers qui entrrent tous aprs lui. Il se jeta dessus mon
lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette  la ruelle,
et lui aprs moi, me tenant toujours  travers du corps. Je ne
connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit l pour
m'offenser, ou si les archers en vouloient  lui ou  moi. Nous
criions tous deux et tions aussi effrays l'un que l'autre. Enfin
Dieu voulut que M. de Nanay, capitaine des gardes, y vnt, qui, me
trouvant en cet tat, encore qu'il y et de la compassion, ne se put
tenir de rire et se courroua fort aux archers de cette indiscrtion,
les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit,
lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu' ce qu'il ft
guri.

Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang.
M. de Nanay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari
toit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant
jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, o
j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un
gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut perc 
trois pas de moi. Je tombai de l'autre ct presque vanouie entre les
bras de M. de Nanay, et pensai que ce coup nous et percs tous
deux.

Rien ne manque  ce rcit, ni la duret incroyable de la mre, qui
aventure ainsi sa fille et la remet au hasard,  la gnrosit
improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la
confiance, l'imprvoyante lgret des gentilshommes protestants, qui
s'en vont jouer  la paume dans ces sombres circonstances, se
divisent, comme pour rendre l'excution plus facile. Car les uns
allrent jouer, les autres restrent en haut; le capitaine des gardes
dsarma ceux-ci un  un. Pour les joueurs, on leur ta le roi de
Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Cond. La mort de
ces deux princes avait t mise en discussion, et ils n'avaient t
sauvs que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'ide qu'en
les tuant on et rendu trop forts les Guises. On fit remarquer 
Charles IX qu'en ralit ces jeunes princes n'avaient gure de
religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre
autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnrent au roi.
Navarre et Cond mands, Charles IX leur aurait dit, selon
quelques-uns: La messe! ou la mort! Parole non probable dans la
bouche du royal acteur, qui dcidment avait pris son rle, et le joua
 faire croire qu'il l'avait toujours mdit.

Mais les autres, qui n'taient pas princes, que devenaient-ils? Les
archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour
qu'ils se prcipitassent par les escaliers ou par les fentres dans la
cour, o les massacreurs, en rang, les piques serres, les recevaient,
les achevaient.

Le premier qui fut tu dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant
toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles taient l
ranges si matin. On avait dit au dehors qu'on les runissait de nuit
pour une fte, un combat simul. Celui  qui il parlait (c'tait un
Gascon) pour rponse lui passa l'pe au travers du corps.

Mais la boucherie gnrale se fit par les Suisses. On voit alors
combien ces Allemands taient utiles; ne sachant pas le franais,
tant catholiques, des petits cantons qui ont l'excration du
protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de
boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des
gens dsarms, n'importe.

Il parat cependant qu'on doutait de l'obissance. Car on dcida le
roi  se montrer  une fentre de la cour. Les amis des Guises sans
doute, Anjou et sa mre, voulurent qu'il ft bien constat qu'il tait
de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.

Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart
n'auraient pas regard en face, amen l, sans pe,  l'abattoir, fut
saign comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre,
Beauvais, sans la moindre considration de son lve, fut gorg. Ces
malheureux, de la cour, adressaient  cette fentre les appels les
plus pathtiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hte, dans
ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, gar,
furieux, d'un misrable fou.

Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous
pargner, c'tait lui qui l'avait arrt trois mois au sige de
Saint-Jean-d'Angly, le capitaine de Piles; c'tait comme un
adversaire, un ennemi personnel.  ce titre, il tait sacr. De Piles
le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il
devait tomber, il lana au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant
de sa parole,  faire trembler la cour du Louvre.

Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses paules
un manteau de valeur, le tend  un gentilhomme: Prenez, monsieur, et
souvenez-vous! Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de
vengeance, il et t tu  deux pas.

Cette surdit de Charles IX a constat sa bassesse. Elle le met
devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthlemy.




CHAPITRE XXV

QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE

Aot 1572


Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les
principaux excuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou.

Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait
les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de mtier.
Il se vengeait du mot qu'il avait d avaler (que Tavannes tait
espagnol). Il gaya le massacre: Saignez, saignez, disait-il; la
saigne est bonne en aot comme en mai.

Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dvot furieux, Guise et
Gonzague en Italiens calculs et politiques.

D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutt au
dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumire et
resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le charget de
poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas.

Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un
jeune homme de son ge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il
s'agissait d'une bataille  coup sr, d'en finir pendant qu'on tenait
ces gens, dont on aurait bon march. Ensuite, il arrangea la chose de
manire  se faire des amis en tuant les ennemis,  rendre le massacre
agrable  beaucoup de gens.

Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait
promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui mme n'avait voulu
marcher qu' cette extrme condition. La Rochefoucauld tait aimable
et plaisant, fort aim du roi, qui le soir avait essay de le retenir
au Louvre, peut-tre pour le sauver. Le matin, six masques frappent 
sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade
du roi qui vient le faire battre. Il n'hsite pas  ouvrir, en
demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on
l'gorgea.

Tligny, gendre de l'amiral, tait aussi une sorte de favori du roi;
il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais
le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui
fuyait, et on le tira.

Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance,
qu'avertis, ils s'obstinrent  tout attribuer aux Guises et
envoyrent demander la protection du roi. Grand fut leur tonnement
quand, abordant en bateau prs du Louvre, ils virent les gardes du roi
qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un
sauvage instinct de chasseur: Ils fuient, dit-il, ils fuient...
Donnez-moi une carabine... Et on assure qu'il tira.

Celui qui s'tait charg d'gorger le faubourg Saint-Germain avait
manqu son affaire. Guise crut que tout tait perdu. Il y avait
plusieurs chefs, spcialement Montgommery. Il y court, se trompe de
clef;  la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les
suivit au grand galop, mais toujours fort distanc, jusqu' Montfort
l'Amaury.

 son dpart, les gens de l'Htel de Ville, loin d'approuver le
massacre, se mirent en rclamation. Hardis de l'absence de Guise, le
prvt des marchands Charron (dont l'ex-prvt Marcel avait usurp la
nuit les fonctions), mais qui tait un magistrat, et un modr, fait
prier le roi d'empcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de
tuer et piller.

Il tait midi. Le roi, qui lui-mme venait de tirer, accueille la
demande  merveille et ordonne aux chevins de monter  cheval et
d'arrter tout. Ordre aux bourgeois de dsarmer et de rentrer dans
leurs maisons.

On voit que la ville tait bien loin d'avoir en cette horrible affaire
l'unanimit qu'on a suppose. Quelle part relle prit-elle au
massacre? c'est ce qui restera fort obscur.

Je ne nie nullement du reste que Paris ne ft de mauvaise humeur
contre le protestantisme. Le commerce tait ruin par la guerre, la
milice humilie, l'universit dserte. Paris descendait cette pente de
dcadence et de ruine dont le sige effroyable de 1594 a marqu le
fond.

Les massacreurs d'aot 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai
fait remarquer ailleurs d'aprs les pices originales), furent en
partie des marchands ruins, des boutiquiers furieux qui ne faisaient
pas leurs affaires.

Un seul, l'orfvre Cruc, se vantait d'avoir gorg quatre cents
hommes. Aprs le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un
marchand qu'il reut dans son ermitage.

Mais la milice bourgeoise n'tait pas toute de ce caractre. Un de ces
capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir
arrt un grand seigneur protestant et tchait de le sauver. Les
missaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: J'attends,
dit-il, que je parvienne  me mettre bien en colre. Ils lui dirent
alors qu'ils taient chargs de mener son homme au Louvre, le lui
arrachrent des mains et le turent  deux pas.

Dans _cette bataille  coup sr_ que Guise promettait  ses gens, la
palme doit tre accorde au capitaine Charpentier, capitaine et
professeur, honnte bourgeois de la ville, riche, estim, considr,
qui, dans ce jour d'nergie, se signala par la mort du plus dangereux
rvolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur
insolent Pierre Ramus, ou la Rame.

Charpentier est suffisamment caractris par un mot: Les
mathmatiques sont une science grossire, une boue, _une fange o un
porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer  se vautrer_.

Charpentier, fortement pouss, pouss des Guises, jusqu' tre fait
Recteur  l'ge de vingt-cinq ans, ne ddaigna pas d'acheter une
chaire de mathmatiques au Collge de France, pour l'explication
d'Euclide et autres mathmaticiens grecs.  quoi il avait un titre
solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-mme) _ni grec, ni mathmatiques_.

Ramus et la majorit du Collge de France rclamrent au Parlement,
qui dcida qu'un examen pralable tait ncessaire. Charpentier tait
si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen,
et sans dire un mot de mathmatiques. Ainsi le but fut atteint, la
chaire devint inutile. On commenait  comprendre (d'aprs Copernik
qui se rpandait) combien la lumire des mathmatiques pouvait tre
dangereuse aux vieilles tnbres. Charpentier rendit le service de
fermer solidement cette porte des sciences.

Les familles bourgeoises n'envoyrent plus leurs enfants qu'au collge
de Clermont, o fleurissait la grammaire, o les jsuites, ds lors de
plus en plus  la mode, enseignaient _Musa_, la muse.

Ramus mritait la mort, et pour avoir dtrn l'Aristote scolastique,
et pour avoir restaur dans l'enseignement l'harmonique unit des
sciences, et pour avoir forc la science  parler franais; mais bien
plus la mritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier tait
un ne, pour l'avoir laiss douze ans crire contre lui, sans y faire
attention.

Si Charpentier tait un ne en mathmatiques, il ne l'tait pas dans
l'intrigue. Dans le procs des jsuites qui les tablit en France, il
se mit pour eux, et par l gagna le cardinal de Lorraine, vieux
camarade de classe de Ramus, qui jusque-l le protgeait. Il s'unit
intimement  l'vque Vigor et autres futurs ligueurs qui dj depuis
longtemps demandaient la Saint-Barthlemy. Enfin, quand Ramus, en
pril, menac par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'arme
de Coligny, Charpentier se mit  la tte des professeurs bien pensants
pour demander que les _fuyards_, les _rengats_ de l'Universit, ne
pussent y rentrer jamais.  la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa
chaire; il eut par grce un abri dans sa propre maison, dans le
collge de Presles, qu'il avait recr, et mme rebti de son argent.

De ce grenier rayonnait une lumire importune. Toute l'Europe y avait
les yeux. Les universits d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de
Pologne, offraient des chaires  Ramus. L'Angleterre acceptait ses
doctrines; ses livres, un sicle encore aprs, y furent comments par
Milton.

Cela tait intolrable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des
cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son pe:
Si j'ai quitt la toge pour l'pe, dit-il, Caton, Cicron, en firent
autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonn la charge,
combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous
vous plaignez est un moyen lgitime. Les proscriptions! N'en parlez
pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne
songez pas assez  l'issue que tout ceci peut avoir...

Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable arme
des sots, imposants  tant de titres, surtout comme majorit. Elle
n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit
 Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, o il allait travailler
l'lection du duc d'Anjou. Il et voulu seulement que Ramus l'y aidt
de son loquence. Ce grand homme, qui tait un honnte homme,
n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage.

Il resta, et il prit.

Ce fut le mardi 26 aot, quand la premire fureur tait calme, quand
les protestants taient massacrs pour la plupart, mais qu'on glanait
ici et l, chacun cherchant ses ennemis.

Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_,
c'tait un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens
pays. Ils ne cherchrent pas au hasard, mais allrent droit 
l'adresse, forcrent la porte du collge, montrent sans hsitation au
cinquime, o Ramus avait son cabinet de travail.

Ils le trouvrent qui priait. L'un tira  bout portant, et pourtant si
mal, qu'il tira  la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une
pe au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquime tage. Il
vivait encore.

Les enfants (on a toujours des enfants pour ces ftes-l) le
tranrent  la rivire; dans la route, un chirurgien coupa, emporta
la tte (sans doute pour Charpentier).

Quelque temps, le corps surnagea prs du pont Saint-Michel. Mais des
bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payrent des
bateliers pour ramener le corps au rivage, o les petits coliers lui
donnrent le fouet.

Qui pourrait croire qu'on ait pu envier  Charpentier l'honneur qu'il
a si bien gagn dans cette grande circonstance? Celui qui le lui
conteste fut, dit-on, _tmoin_ de toute l'affaire. Et la preuve
qu'on en donne, c'est qu'_il tait  Orlans_.

Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que
Charpentier ne ft l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait
aussi, il se crut mort, prit la fivre, et rellement mourut de peur.

Croyons-en surtout Charpentier lui-mme. Lorsque tout le monde
regrettait, dplorait la Saint-Barthlemy comme un crime horrible, de
plus inutile, lui, il lui reste fidle et la glorifie, crivant au
cardinal de Lorraine en janvier 1573: Ce brillant, ce doux soleil qui
a clair la France au mois d'aot.

Sur le systme de Ramus: Ces fadaises ont bientt disparu avec leur
auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende
durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.

Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant
qu'il n'a plus rien  faire (Nunc dimittis servum tuum): Ramus et
Lambin vivants, j'avais  lutter; la vie me fut douce. Quel charme
maintenant auront mes tudes? Plus d'adversaires, plus de rivaux.

Charpentier avait des raisons trs-srieuses de pleurer Ramus. Il
avait imagin de faire payer les leons (toujours gratuites) du
Collge de France, et percevait un droit  la porte de son cours.
Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez
Charpentier couter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se
trouva ruin, la boutique abandonne; l'appariteur se morfondit sur
son comptoir vide, Charpentier ne vcut gure; en 1574, le pauvre
homme mourut, et probablement de chagrin.




CHAPITRE XXVI

SUITE DU MASSACRE

Aot, Septembre et Octobre 1572


Le lundi 25, au soir, Guise, harass de sa longue chevauche, rentrant
dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait,
mais malgr le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgr l'horrible
excution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les
mains du tout, commandait aux Parisiens le dsarmement, et faisait
crire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait
assez eu  faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien
de rompu dans l'dit de pacification.

Ds lors, affaire particulire et querelle de famille. _Vendetta_ pour
_vendetta_. La question pose ainsi ne pouvait manquer de tourner
contre la poitrine de Guise cent mille pes protestantes. Tout
retombait d'aplomb sur lui. Le trs-secret conseil italien de la
reine mre paraissait se dvoiler: Tuer les Chtillons par les Guises,
puis les Guises par les Chtillons.

Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche
soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on
avait tus du premier lan taient sans nul doute les six cents
gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui
directement avaient travaill au massacre, comme les dizeniers de la
ville, ou l'avaient favoris, comme les moines qui l'avaient prch,
les chanoines, curs et riches ecclsiastiques, qui logeaient l'arme
des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency ft entr avec
sa cavalerie pour excuter le dsarmement qu'ordonnait le roi, tous
ces violents catholiques auraient t accuss par leurs voisins qui
les avaient vus oprer, par les protestants parisiens. Ceux-ci taient
gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste
nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la
_Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands,
pingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers,
orfvres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces
libres marchands taient en concurrence naturelle avec les marchands
clients du clerg, affilis aux confrries, cooprateurs de
l'excution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de mtier,
et, tranchons le mot, d'intrt, devaient leur faire dsirer que
l'excution de dimanche continut sur ces voisins odieux, concurrents
de leur commerce, et peut-tre demain leurs accusateurs.

Malgr tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y
avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait
pas. L'Htel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre;
peut-tre n'et-on plus rien fait sans une ingnieuse machine dont
s'avisa un cordelier. Le temps tait admirable; le soleil trs-beau,
trs-chaud; les arbres reverdoyaient de cette vgtation tardive qu'on
appelle les pousses d'aot. Au cimetire des Innocents, il y avait une
aubpine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y tait-elle?
La chose n'est pas impossible. Mais peut-tre aussi fut-elle attache;
car on ne permit  personne de vrifier de prs; pour garder l'arbre
de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple 
distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il
l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans
tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles
auraient fait  Pques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette
pouvantable tempte de bruits si inattendus qui plana sur la grande
ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort.
Nous avons vu (t. VII), aux grandes meutes des villes populeuses des
Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un
tisserand, quand _Rolandt_ sonnait  vole, qui ne saist son couteau.

Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clerg,
en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise
dclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait;
ce n'tait plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise,
c'tait la justice de Dieu.

Les choses recommencrent avec un caractre nouveau et singulier
d'atrocit, cette fois de voisins  voisins, entre gens qui se
connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les
enfants, et mme les enfants  natre, pour teindre les familles,
couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien
on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait
l'enfant, de peur qu'il ne survct. Le papier pleureroit, si nous y
mettions tout ce qui se fit. Un marchand qu'on tranait  l'eau et
ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient
aprs lui, criant toujours: Hlas! mon pre! hlas! mon pre! Tous
ensemble furent massacrs et jets  la rivire. Dans une maison
dserte o tout avait t tu, restaient deux tout petits enfants; les
bourreaux les prirent dans une hotte comme une porte de petits chats,
et gaiment, devant tout le monde, les jetrent par dessus le pont. Un
nourrisson au maillot fut tran la corde au cou par des gamins de dix
ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses
bras, se mit  jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui
peut-tre aurait faibli, maugra contre le petit chien, l'embrocha et
le jeta.

Tout tait hurlements, cris pouvantables de femmes qu'on jetait par
les fentres, coups de fusil, portes brises  coup de bches et de
pierres, cadavres trans dans le ruisseau par les hues, les
sifflets.

Il y eut des choses inoues. Un mari remercia ceux qui venaient de le
faire veuf. Une fille mena les meurtriers  la cachette de sa mre. Un
pauvre homme, dj dpouill, mis tout nu, avait chapp, cach sous
l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle
n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu' ce qu'il et t tu.

Dans la confusion immense, l'occasion tait belle pour faire des
affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux
charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les
hritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en
possession.

Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Lomnie, secrtaire
du roi, avait une belle terre  Versailles, fort envie de Gondi. Ds
qu'il fut emprisonn, Gondi lui offre protection; Lomnie lui et tout
donn; Gondi, trs-dlicat, ne veut la terre qu'en l'achetant,
l'achte au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que
Lomnie, par crit, donne sa charge de secrtaire. Tout fini, il est
poignard.

L'apptit venant en mangeant, on commenait  tuer aussi quelque peu
les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tu dans sa
maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on
ne croit dans les guerres civiles: C'tait un homme d'un mauvais
caractre, et mdiocrement agrable aux officiers de la ville.

Biron, quoique catholique, ne se fia pas  cela; il s'enferma dans
l'Arsenal, dont il tait gouverneur, fit lever les pont-levis et
pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui
quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur
d'tre un riche hritier. Sa soeur et son beau-frre taient
dsesprs de voir l'enfant chapper au massacre. La soeur donna ce
spectacle excrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer
pour avoir son petit-frre, qu'elle voulait sauver, disait-elle.

Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra
tant de prudence. Cach sous les corps poignards de son pre et de
ses frres, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de
gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts.
Quelques-uns disaient: Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups,
si l'on ne tue les petits. D'autres disaient: C'est dommage. Mais
l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui
levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: Oh! Dieu punira
cela! Il leva alors la tte tout doucement, et tous bas hasarda ce
mot: Je ne suis pas mort...--Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi 
l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.

Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'aviss.
Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef
renomm des bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son me
damne. Pour son corps, il donna son me.

Chose populaire pour les Guises, dur contraste  la conduite du roi,
qui n'osait sauver personne, et fora mme Fervacques  tuer son
intime ami.

Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables,
firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique
Salcde, par exemple, dix ans auparavant, avait empch le cardinal de
Lorraine, vque de Metz, de replacer cette ville sous la souverainet
de l'Empire. Ils le firent tuer dans son htel; tout le pillage fut
rserv et port  l'htel de Guise.

L'aspect du Louvre tait bizarre. Charles IX qui, la veille au soir,
avait dfendu le massacre, le lundi donnait les dpouilles, autorisait
le pillage. Il abandonna gnreusement aux Suisses, pour salaire du
dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent mille cus.
De moment en moment, des hommes considrables venaient lui demander
telle charge: Elle est remplie.--Non, vacante. Le titulaire est
mort. On la donnait, mais non gratis. Les secrtaires du roi taient
l pour faire prix.

C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le prsident des Aides, le
clbre Laplace, l'excellent historien. Aim, estim et recommand du
roi et de la reine, il n'en fut pas moins gorg. Deux jours entiers,
il resta entre la vie et la mort; on venait toujours lui dire _qu'il
tait attendu au Louvre_. Il se droba de chez lui, frappa  trois
portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour
mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et
leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il
se dcida, dit adieu aux siens. Il n'tait pas  quatre pas, que sa
mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre.

Ce Louvre tant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de
dsapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui
craignaient que Montmorency n'arrivt comme au secours du roi, et
livrt bataille aux Guises, persuadrent  Charles IX qu'il valait
mieux prendre la chose sur lui, dclarer _que c'tait lui qui avait
fait le massacre_, mais pour se dfendre d'un complot qu'aurait tram
Coligny.

Ds lors Montmorency n'avait que faire de venir.

Le mardi 26 aot, on vit ce misrable mannequin, ce fou sauvage, avec
son poil roux hriss, le teint sinistrement rouge (troisime portrait
_Sainte-Genevive_), marcher solennellement avec sa cour, parmi les
morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce
mensonge au Parlement: Que c'tait lui qui faisait tout.

Le prsident de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse
du roi, et dit le mot de Louis XI: Qui nescit dissimulare, nescit
regnare.

Donc, le roi n'est pas un zro. Donc il est obi, c'est pour lui obir
qu'on a vers tout ce sang. En sortant, il se croyait roi.

Roi de rise, de honte. Comme il sort, quelqu'un crie: Il y a ici un
huguenot. Un homme est tir de sa suite, sans autre faon poignard.
Le fou royal, regardant la foule de cet oeil oblique et loustic (que
donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: Si
c'tait le dernier huguenot!

Depuis le jour o l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI,
sigeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la
France n'avait t plus bas.

Les protestants prtendent que les provinces reurent des ordres
crits de massacre. C'est mconnatre trangement la prudence de la
reine mre. Dans la peur qu'elle avait d'un soulvement des grandes
villes, elle donna  des _quidam_,  des aventuriers qui sollicitaient
ces commissions, des lettres, mais de simple crance, pour les
gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal _d'emprisonner_ les
protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui,
en ralit, constituaient ces drles chefs de l'excution et
dictateurs du pillage. Partout la chose commena par l'emprisonnement
et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le
pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et
des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de
gentilshommes. Ils chapprent apparemment.

Cette grande excution tomba sur le commerce et l'industrie naissante,
et un peu sur la robe. Elle fut extrmement ingale, trs-sanglante
ici, et l nulle. De Thou dit qu'on value les morts  trente mille,
mais qu'on exagre.

La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirige de
manire  rendre le plus possible. Plusieurs en restrent riches. Ils
tirrent parti de leurs morts jusqu' vendre la graisse aux
apothicaires.

La cour dirigeait si peu, qu' Meaux, dont la reine mre tait
comtesse, et o l'explosion eut lieu ds le dimanche, une des
premires victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle
la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin.

Dans plusieurs lieux,  Meaux,  Lyon, le procureur du roi se mit  la
tte de l'excution. Mais gnralement les autorits locales s'en
chargrent, et la justice se tint coi, s'effaa, s'absenta, ignora.

 Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'vque Bauffremont. 
Orlans, il se fit sur une lettre de l'vque Sorbin, prdicateur du
roi.  Toulouse l'emprisonnement se fit par le Parlement mme; les
membres catholiques firent arrter leurs confrres protestants. Les
tudiants, matres d'armes, spadassins des coles, se chargrent du
massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume.

En Dauphin, en Provence, en Auvergne, il n'y eut rien ou presque
rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres
crits. Le dernier, alli de Montmorency, dit que, mme avec ordre, il
ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, taient partout arms,
leurs anciens chefs tout prts. Aux gens de la cour qui venaient,
Gordes dit: Montbrun vit encore.

Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, except 
Rouen, o on versa beaucoup de sang.

Le 30 aot, lettre du roi, envoye partout pour arrter le massacre.
On y fit si peu d'attention, qu' Troyes, celui qui l'apportait la
garda deux jours dans sa poche, pendant qu'on fit l'excution.

Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthlemy n'est pas
une journe; c'est une saison. On tua par-ci par-l, dans les mois de
septembre et d'octobre.

 la Saint-Michel, le jsuite Auger, envoy du collge de Paris,
annona  Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre,
et dplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un
homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les
jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcrent le gouverneur 
laisser faire l'excution.

On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se ft pas
arrt; mais le reste des protestants avait trouv un asile au
Chteau-Trompette.

Une industrie existait  Paris. On avait fait des magasins de
protestants, o les chefs de l'excution les tenaient en rserve, sans
doute pour les faire financer. Quand ils taient ruins, on les tuait.

Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pzon, qui tait
un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots:
J'en ai jet vingt hier  la Seine, dit-il froidement, et j'en ai
autant pour demain. Le roi se mit  rire de voir son amnistie si bien
respecte.

Il faudrait dsesprer de la nature humaine, si cette frocit avait
t universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques
dtestrent la Saint-Barthlemy.

Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusrent d'agir,
disant qu'ils ne tuaient qu'en justice.

 Lyon et ailleurs, les soldats refusrent de tirer, disant qu'ils ne
savaient tuer qu'en guerre.

Le long du Rhne, les catholiques, voyant flotter les victimes de
Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les
assassins.

Si des protestants abjurrent, en revanche des catholiques, par
l'horreur d'un tel vnement, furent dtachs de leurs croyances. Cet
acte, dit l'un d'eux, me fit ds lors aimer les personnes et la cause
de ceux de la Religion.

Les gens du Parlement sentaient trs-bien le coup profond, terrible,
que s'tait port le catholicisme. Ils se dsespraient de voir
l'antique religion de la France, la royaut, mise plus bas par un fou
furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de
repltrer l'idole, insistrent pour justifier la cour, qui ne le
demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait russir 
salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre
l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on
attrapa dans l'htel mme de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna
quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vnrable
vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne,
intrpide, nergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de
Coligny.

On avait apport ses papiers au Louvre. Les misrables, dcouvrant sa
grande me, furent surpris et embarrasss. De 1570  1572, il avait,
tous les soirs, crit l'histoire des guerres civiles. De plus,
longuement labor un mmoire sur l'tat du royaume; l, son ferme
conseil au roi de ne point apanager ses frres. Enfin, un petit
mmoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens tait: Si vous ne les
prenez, l'Angleterre va les prendre.

En le voyant si Franais, si fidle, tellement citoyen (contre
l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux.
Quelqu'un dit: Cela est trs-beau, digne d'tre imprim. Gondi en
dtourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.

Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brlt, elle fit
trophe de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour
elle, pour ceux qui l'avaient tu. Elle les montra, triomphante, 
l'ambassadeur Walsingham: Le voil, votre ami! voyez s'il aimait
l'Angleterre!--Madame, il a aim la France.

Depuis le 24 aot, ce n'tait plus que ftes; le temps les favorisait
fort. Le clerg fit la sienne, ds le jeudi 28; il publia un jubil o
allrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grce 
Dieu.

Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fte, une procession
annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthlemy.

Il tait parvenu, grce  Dieu,  trouver Coligny coupable, s'appuyant
des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna 
tre tran sur la claie et pendu, si toutefois on retrouvait son
corps, sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de
mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral
avait si souvent  la bouche. On le brla en Grve, en mme temps
qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla  l'Htel de Ville
voir cette fte avec sa mre et le petit roi de Navarre. Seulement
Charles IX regardait derrire un rideau.

Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantme et l'auteur
protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu plerinage 
l'pine des Innocents et plerinage  Montfaucon pour voir un je ne
sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grill, qu'on disait
tre le corps de Coligny. Le roi y avait t des premiers avec la cour
et la foule des bonnes gens de Paris.

On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux
supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser
et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit
 Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les
propres fils de l'amiral. L'an, g de quinze ans, sanglotait 
crever. Le plus jeune, de sept, appel Dandelot et digne de ce nom,
regarda d'un oeil ferme, voyant son pre transfigur comme il le sera
dans l'avenir.


FIN DU TOME ONZIME




TABLE DES MATIRES

                                                                Pages.

  PRFACE                                                            I


  CHAPITRE PREMIER

  HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547                     9

    Esprit romanesque du temps                                       9

    Diane perscute la duchesse d'tampes                           13


  CHAPITRE II

  LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547                                21

    Le roi, la reine et Diane  Saint-Germain                       23

    Montmorency et Coligny                                          26

    Duel de Jarnac et la Chtaigneraie                              29


  CHAPITRE III

  DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559                         36

    Anet et la Diane de Goujon                                      37

    Pourquoi Diane aimait Catherine                                 44

    La cure, les dvorants                                         46

    Les Guises et leurs quinze vchs                              49


  CHAPITRE IV

  L'INTRIGUE ESPAGNOLE                                              55

    Les Jsuites sont un ordre espagnol                             56

    Combien l'Espagne est romanesque                                58

    Manuel pour faire des romans                                    61

    Matrialit et verbalit                                        64

    Charles-Quint cde  la raction                                64


  CHAPITRE V

  LES MARTYRS                                                       74

    Moeurs rformes, lan musical                                  75

    Pendant quarante ans, les protestants se laissrent brler      77

    Lois pouvantables de Charles-Quint                             82

    Les amitis des martyrs                                         86


  CHAPITRE VI

  L'COLE DES MARTYRS                                               89

    La mission de Calvin                                            90

    Esprit de Genve anticalviniste                                 93

    Gnie lgiste de Calvin                                         94

    La Genve de Calvin, les Psaumes                                98


  CHAPITRE VII

  POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552               103

    Folie de leur politique                                        104

    L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succs                107

    Ils surprennent les Trois-vchs et repoussent
      Charles-Quint (1552)                                         112


  CHAPITRE VIII

  RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558          117

    Ronsard contre Rabelais                                        119

    Philippe II pouse Marie, humilie le pape                      121

    Henri II infidle  Diane; elle l'occupe de guerre (1556)      127

    Dfaite et sige de Saint-Quentin; Coligny (1558)              128


  CHAPITRE IX

  PERSCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559                        135

    Le chrtien peut-il rsister  l'autorit?                     136

    L'glise de Paris (1555)                                       140

    Chants du Pr-aux-Clercs (mars)                                142

    Le prche de la rue Saint-Jacques (4 septembre)                143

    Le roi prcipite la paix (3, avril 1559)                       149

    Menace du roi. Sa mort (29 juin)                               154


  CHAPITRE X

  ROYAUT DES GUISES SOUS FRANOIS II. 1559-1560                   159

    Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart            160

    Le roi de Navarre trahit les protestants                       165

    Influence de l'Espagne en France                               168

    Le budget de Philippe II                                       169


  CHAPITRE XI

  TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560                        174

    Puissance du clerg sur le peuple                              175

    Esprit gnral de rsistance (mars)                            178

    Les Chtillons et Cond persistent dans l'obissance           184

    Mort de la Renaudie et supplices                               187


  CHAPITRE XII

  MORT DE FRANOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560                    193

    Catherine espionne par Marie Stuart                           195

    Le chancelier de L'Hpital                                     198

    Assemble de Fontainebleau (21 aot)                           200

    Navarre et Cond se livrent                                    203

    Mort de Franois II (3 dcembre)                               205


  CHAPITRE XIII

  CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561            207

    tats gnraux d'Orlans (13 dcembre 1560)                    208

    Le clerg s'adresse  l'Espagne (mai 1561)                     214

    Colloque de Poissy (septembre)                                 218

    Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre)              224


  CHAPITRE XIV

  INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562.                          232

    Leur conversion simule au protestantisme                      236


  CHAPITRE XV

  MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars                                240


  CHAPITRE XVI

  PREMIRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563                           249

    Les Guises s'emparent du roi et de sa mre                     250

    Coligny refuse d'appeler l'tranger                            251

    Le parti de l'tranger                                         252

    La Saint-Barthlemy de 1562                                    260

    Bataille de Dreux (19 dcembre 1562)                           265

    Guise assassin (18 fvrier 1563)                              271


  CHAPITRE XVII

  LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564                             274

    L'Espagne domine Catherine                                     275

    La balance tait impossible                                    277

    Les protestants assassins partout                             280


  CHAPITRE XVIII

  LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567              284

    Entrevue de Bayonne (juin 1565)                                287

    Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567)                              288

    Coligny propose de s'emparer du roi                            289

    Le _Contr'un_ de la Botie                                     289

    Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567)                     290


  CHAPITRE XIX

  SUITE.--CONQUTE DE LA LIBERT RELIGIEUSE. 1568-1570             294

    Dbcle morale du vieux parti                                  295

    Henri d'Anjou, gnral  seize ans                             298

    Mort de Cond  Jarnac (13 mars 1569)                          302

    Montcontour (3 octobre)                                        304

    Coligny impose la paix (8 aot 1570)                           307


  CHAPITRE XX

  CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572                         309

    Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou                   312

    Jalousie de Charles IX                                         314

    Ses vers, sa violence, son amour                               316

    Il veut marier son frre en Angleterre (1570)                  317

    Il agit pour les Turcs                                         321


  CHAPITRE XXI

  COLIGNY  PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHLEMY. 1572          324

    Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement              327

    Devait-il venir  Paris?                                       334

    Incertitudes de Catherine                                      340

    chec des protestants (9 juillet) et dcouragement du roi      341


  CHAPITRE XXII

  LES NOCES VERMEILLES. Aot 1572                                  343

    Coligny devait rester  Paris                                  345

    Jalousie des Anglais et froideur d'Orange                      347

    Mariage de Navarre (18 aot)                                   349

    Anjou, menac par son frre, complote avec Guise               354


  CHAPITRE XXIII

  BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT  SA MORT.
    22-23 aot 1572                                                358

    Coligny bless essaye d'clairer le roi                        362

    La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre        365


  CHAPITRE XXIV

  MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 aot 1572           372


  CHAPITRE XXV

  QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Aot 1572                    385

    Douceur de quelques capitaines                                 388

    Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus                       389


  CHAPITRE XXVI

  SUITE. Aot, septembre, octobre 1572                             394

    Lundi 25 aot. Guise  Paris malgr le roi                     395

    Massacre des marchands protestants                             396

    Mardi 26. Le roi se dclare auteur du massacre                 401

    La Saint-Barthlemy des provinces                              403

    Le Parlement condamne Coligny                                  405


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.





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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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