Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (1 / 5), by Anonyme

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Title: Les Romans de la Table Ronde (1 / 5)
       Mis en nouveau langage et accompagns de recherches sur
       l'origine et le caractre de ces grandes compositions

Author: Anonyme

Release Date: May 20, 2013 [EBook #42743]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.

  CE VOLUME CONTIENT:

    JOSEPH D'ARIMATHIE.
    LE SAINT-GRAAL.

  Paris.--Typ. de Ad. Lain et J. Havard, rue des Saints-Pres, 19.




  LES ROMANS DE LA TABLE RONDE

  MIS EN NOUVEAU LANGAGE
  ET ACCOMPAGNS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE
  ET LE CARACTRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS

  PAR

  PAULIN PARIS

  Membre de l'Institut, Professeur de langue et littrature du Moyen ge
  au Collge de France.


  TOME PREMIER.




  PARIS,
  LON TECHENER, LIBRAIRE,
  RUE DE L'ARBRE-SEC, 52.
  MDCCCLXVIII




LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.




INTRODUCTION.


Le nom de _Romans de la Table ronde_ appartient  une srie de livres
crits en langue franaise, les uns en vers, les autres en prose, et
consacrs, soit  l'histoire fabuleuse d'Uter-Pendragon et de son fils
Artus, soit aux aventures d'autres princes et vaillants chevaliers,
contemporains prsums de ces rois. Ces livres ont offert, durant les
quatre sicles littraires du Moyen ge, la thorie de la perfection
chevaleresque: on se plut, dans un grand nombre de familles baronnales,
 donner aux enfants, mme sur les fonts de baptme, le nom de ces
hros imaginaires, auxquels on attribua des armoiries, pour avoir le
plaisir de les leur emprunter. On alla plus loin encore, en plaant
sous leur patronage les joutes, les tournois, parfois mme les combats
judiciaires. Dans cet ordre de compositions, un certain nombre de
traditions religieuses, particulires  l'glise gallo-bretonne,
devinrent le tronc d'o parurent s'chapper les rcits primitifs,
comme autant de branches et de rameaux. Disposition rellement fort
habile, quoique peut-tre elle se soit prsente d'elle-mme, pour
donner une apparence de sincrit aux inventions les plus incroyables
et les plus loignes de toute espce de vraisemblance.

On est aujourd'hui d'accord sur l'origine de ces fameuses
compositions. Elles sont comme le reflet des traditions rpandues au
douzime sicle parmi les Bretons d'Angleterre et de France. Le
courant de ces traditions provenait lui-mme de trois sources
distinctes:--les souvenirs de la longue rsistance des Bretons
insulaires  la domination saxonne;--les _lais_ ou chants potiques
chapps  l'oubli des anciennes annales, et dont l'imagination
populaire tait journellement berce;--les lgendes relatives soit 
l'tablissement de la foi chrtienne dans la Bretagne insulaire, soit
 la possession et  la perte de certaines reliques. Encore faut-il
ajouter  ces trois sources patriotiques un certain nombre
d'manations orientales, rpandues en France et surtout en Bretagne,
ds le commencement du douzime sicle, par les plerins de la Terre
sainte, les Maures d'Espagne et les Juifs de tous les pays.

Nos romans reprsentent donc assez bien l'ensemble des traditions
historiques, potiques et religieuses des anciens Bretons, toutefois
modifies plus ou moins,  leur entre dans les littratures
trangres. tudier les Romans de la Table ronde, c'est, d'un ct,
suivre le cours des anciennes lgendes bretonnes; et, de l'autre,
observer les transformations auxquelles ces lgendes ont t soumises
en pntrant, pour ainsi dire, la littrature des autres pays. Le mme
fond s'est color de nuances distinctes, en passant de l'idiome
original dans chacun des autres idiomes. Mais je n'ai pas l'intention
de suivre les Rcits de la Table Ronde dans toutes les modifications
qu'ils ont pu subir: je laisse  d'autres crivains, plus verss dans
la connaissance des langues germaniques, le soin d'en tudier la forme
allemande, flamande et mme anglaise. La France les a pris dans le
fond breton et les a rvls aux autres nations, en offrant par son
exemple les moyens d'en tirer parti: j'ai born le champ de mes
recherches aux diffrentes formes que les traditions bretonnes ont
revtues dans la littrature franaise. La carrire est encore assez
longue, et si j'arrive heureusement au but, la voie se trouvera fraye
pour ceux qui voudront se rendre compte des compositions du mme
ordre, dans les autres langues de l'Europe.




I.

LES LAIS BRETONS.


C'est dans la premire partie du douzime sicle que Geoffroy, moine
bndictin d'une abbaye situe sur les limites du pays de Galles, fit
passer dans la langue latine un certain nombre de rcits fabuleux,
dcors par lui du nom d'_Historia Britonum_. Je dirai tout  l'heure
si, comme il le prtendait, il n'avait fait que traduire un livre
anciennement crit en breton;--s'il n'avait eu d'autre guide qu'un
livre purement latin;--s'il avait plus ou moins ajout  ce texte
primitif. Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'et consult
qu'un seul livre crit, il ne faudra pas conclure que tous les rcits
ajouts  ce premier document aient t l'oeuvre de son imagination.
Bien avant le premier tiers du douzime sicle, les harpeurs bretons
rptaient les rcits dont les romanciers franais devaient s'emparer
plus tard. Disons quels taient ces harpeurs bretons.

Pour constater leur existence et leur antique popularit, il n'est pas
besoin de citer les fameux passages si souvent allgus d'Athne, de
Csar, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au
quatrime sicle, en plein christianisme, il y avait encore en France
un collge de Druides; Ausone en offre un tmoignage irrcusable.
Fortunat, au septime sicle, faisait,  deux reprises, un appel  la
harpe et  la rhote des Bretons. Au commencement du onzime sicle,
Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc
Richard Ier se rpandt dans le monde, conjurait les harpeurs
armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien
tabli que les Bretons de France

  Jadis suloient, par proesse,
  Par curteisie et par noblesse,
  Des aventures qu'il ooient
  Et qui  plusurs avenoient,
  Fere les lais, por remenbrance;
  Qu'on ne les mist en obliance[1].

[Note 1: Marie de France. _Lai d'Equitan_.]

On donnait donc le nom de lais aux rcits chants des harpeurs
bretons. Or ces lais affectaient une forme de versification
dtermine, et se soumettaient  des mlodies distinctes qui
demandaient le concours de la voix et d'un instrument de musique.
L'accord de la voix aux instruments avait assurment un charme
particulier pour nos anctres; car, lorsqu'on parle des jongleurs
bretons dans nos plus anciens pomes franais, c'est pour y rendre
hommage  la douceur de leurs chants comme  l'intrt de leurs
rcits. Mon savant ami, M. Ferdinand Wolf, dont l'Europe entire
regrette la perte rcente, a trop bien tudi tout ce qui se
rapportait aux lais bretons, pour que j'aie besoin aujourd'hui de
dmontrer leur importance et leur ancienne clbrit: je me
contenterai de rassembler un certain nombre de passages qui pourront
servir  mieux justifier ou  complter ses excellentes recherches. Et
d'abord, nous avons d'assez bonnes raisons de conjecturer que la forme
des lais rclamait, mme fort anciennement, douze doubles couplets de
mesures distinctes. Le trouvre franais Renaut, traducteur du
trs-ancien lai d'Ignaurs, suppose qu'en mmoire des douze dames qui
refusrent toute nourriture, aprs avoir t servies du coeur de leur
ami[2], le rcit de leurs aventures fut ainsi divis:

  D'eles douze fu li deuls fais,
  Et douze vers plains a li lais.

[Note 2: Les deux lais d'Ignaurs et de Guiron ont t les modles du
beau roman du _Chastelain de Coucy_, crit au commencement du
quatorzime sicle.]

Telle dut tre la forme assez ordinaire des autres lais; au moins au
quatorzime sicle l'exigeait-on pour ceux que les potes franais
composaient  leur imitation. Le lai, dit Eustache Deschamps, est
une chose longue et malaise  trouver; car il faut douze couples,
chascune partie en deux. Mais la forme ne s'en tait pas conserve
dans les traductions faites aux douzime et treizime sicles. Marie
de France et ses mules n'ont reproduit que le fond des lais bretons,
sans se plier au rhythme particulier ni  la mlodie qui les
accompagnaient. On reconnaissait pourtant l'agrment que cette mlodie
avait rpandue sur les lais originaux, et Marie disait en finissant
celui de _Gugemer_:

  De ce conte qu'o avs
  Fu li lais Gugemer trovs,
  Qu'on dit en harpe et en rote,
  Bone en est  or la note.

Et au dbut de celui de _Graelent_:

  L'aventure de Graelent
  Vous dirai, si com je l'entent,
  Bon en sont li ver  or,
  Et les notes  retenir.

La partie musicale des lais tait aussi varie que le fond des rcits;
tantt douce et tendre, tantt vive et bruyante. L'auteur franais
d'un pome allgorique sur le _Chteau d'amour_ nous dit que les
solives de cet difice taient formes de _doux_ lais bretons:

  De rotruenges estoit tos fais li pons,
  Toutes les planches de dis et de chansons;
  De sons de harpe les ataches des fons,
  Et les solijes de _dous_ lais des Bretons.

Et, d'un autre ct, l'auteur du roman de _Troie_, contemporain de
Geoffroy de Monmouth, voulant donner une ide du vacarme produit dans
une mle sanglante par le choc des lances et les clameurs des
blesss, dit qu'auprs de ces cris, les lais bretons n'auraient t
que des pleurs:

  Li bruis des lances i fu grans,
  Et haus li cris,  l'ens venir;
  Sous ciel ne fust riens  or,
  Envers eus, li lais des Bretons.
  Harpe, viele, et autres sons
  N'ert se plors non, enviers lor cris...

Tel n'tait pas assurment celui que blonde Yseult se plaisait 
composer et chanter:

  En sa chambre se siet un jour
  Et fait un lai piteus d'amour;
  Coment dans Guirons fu sospris
  Por s'amour et la dame ocis
  Que il sor totes riens ama;
  Et coment li cuens puis dona
  Le cuer Guiron  sa mollier
  Par engien, un jour,  mangier.
  La reine chante doucement,
  La vois acorde  l'instrument;
  Les mains sont beles, li lais bons,
  Douce la vois et bas li tons.

Remarquons ici que ces lais de _Gorion_ ou _Goron_ et de _Graelent_
n'taient pas chants seulement en Bretagne, mais sur tous les points
de la France. La geste d'_Ansis de Cartage_ nous en fournit la
preuve. On lit dans un des manuscrits qui la contiennent:

  Rois Ansis dut maintenant souper:
  Devant lui fist un Breton vieler
  Le lai Goron, coment il dut finer.

Un autre manuscrit du mme pome prsente cette variante:

  Li rois sist sor un lit  argent,
  Por oblier son desconfortement
  Faisoit chanter le lai de Graelent.

Dans la geste de Guillaume d'Orange, quand la fe Morgan a transport
Rainouart dans l'le d'Avalon:

  Sa masse fait muer en un faucon,
  Et son vert elme muer en un Breton
  Qui _doucement_ harpe le lai Gorhon.

Enfin Roland lui-mme comptait au nombre de ses meilleurs amis le
jeune Graelent, dont l'auteur de la geste d'_Aspremont_ fait un
jongleur breton:

  Rolans appelle ses quatre compaignons,
  Estout de Lengres, Berengier et Hatton,
  Et un dansel qui Graelent ot non,
  Ns de Bretaigne, parens fu Salemon.
  Rois Karlemaine l'avoit en sa maison
  Nourri d'enfance, mout petit valeton.
  Ne gisoit ms se en sa chambre non.
  Sous ciel n'a home mieux viellast un son,
  Ne mieux dist les vers d'une leon.

Ces passages attestent assurment la haute renomme des lais bretons.
Nos potes franais les connaissaient au moins de nom; mais ils
aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils
confondaient comme dans le prcdent exemple, le nom du hros avec
celui de l'auteur ou du compositeur.

De tous ces anciens rcits chants, les plus fameux taient ceux que
la tradition attribuait  Tristan, tels que _le lai Mortel_, _les lais
de Pleurs_, _des Amans_ et _du Chevrefeuil_. Tristan lui-mme, dans un
des anciens pomes consacrs  ses aventures et dont il ne reste
malheureusement que de rares fragments, rappelle  sa matresse ces
compositions:

  Onques n'ostes-vous parler
  Que moult savoie bien harper?
  Bons lais de harpe vous apris,
  Lais bretons de nostre pas.

Et Marie de France a racont avec un charme particulier  quelle
occasion Tristan avait trouv le lai du _Chevrefeuil_: il en tait,
dit-elle, d'Iseut et de Tristan,

  Come del chevrefeuil estoit
  Qui  la codre se prenoit.
  Ensemble pooient bien durer,
  Mais qui les vousist desevrer,
  Li codres fust mors ensement
  Com li chievres, hastivement.
  Bele amie, si est de nus:
  Ne vus sans mei, ne jo sans vus.
  Pour les paroles remembrer,
  Tristans qui bien savoit harper
  En avoit fet un novel lai;
  Assez briefment le numerai:
  _Gottlief_, l'apelent en engleis,
  Chievre le noment en franceis.

Or ce lai du _Chevrefeuil_ tait dj regard au douzime sicle comme
un des plus anciens. L'auteur de la geste des _Loherains_ le fait
chanter dans un banquet nuptial:

  Grans fu la feste, ms pleniers i ot tant;
  Bondissent timbre, et font feste moult grant
  Harpes et gigues et juglor chantant.
  En lor chansons vont les lais vielant
  Que en Bretaigne firent _j_ li amant.
  Del _Chevrefoil_ vont le sonet disant
  Que Tristans fist que Iseut ama tant.

Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traits dans les
lais bretons se rapportassent  des aventures bretonnes. Marie de
France, dans sa version du _lai de l'Espine_, parle d'un Irlandais qui
chantait l'histoire d'Orphe:

  Le lai escoutent d'Aelis
  Que un Irois doucement note[3].
  Mout bien le sonne ens sa rote.
  Aprs ce lai autre comence.
  Nus d'eux ne noise ne ne tense.
  Le lai lor sone d'Orfi;
  Et quant icel lai est feni,
  Li chevalier aprs parlerent,
  Les aventures raconterent
  Qui soventes fois sont venues,
  Et par Bretagne sont sues.

[Note 3: Les bardes irlandais taient renomms en Angleterre et mme
en France, ainsi qu'on peut le conclure de ce passage. Ajoutons que
sous le rgne d'tienne on voit un prince de North-Wales, Gryfydd ap
Conan, faire venir des chantres irlandais pour instruire et rformer
les bardes gallois. (Walker, _Mm. hist. sur les bardes irlandais_,
cit par M. Park, dans Warton, _Dissertat._ I.)]

Ainsi les harpeurs bretons, gallois, cossais et irlandais admettaient
dans leur rpertoire des rcits venus, plus ou moins directement, de
la Grce ou de l'Italie: prcieux dbris chapps au naufrage des
souvenirs antiques. Seulement les lais, tant dits de mmoire et non
crits, offraient le mlange des traditions de tous les temps, et
devenaient l'occasion naturelle des confusions les plus multiplies.
Dans nos romans de la Table ronde nous n'aurons pas de peine 
reconnatre de frquents emprunts faits aux lgendes d'Hercule,
d'Oedipe et de Thse; aux mtamorphoses d'Ovide et d'Apule: et nous
n'en ferons pas honneur  l'rudition personnelle des romanciers, pour
avoir droit de contester l'anciennet des lais: car plusieurs de ces
rcits mythologiques devaient tre depuis longtemps la proprit de la
menestraudie bretonne.

De tous les peuples de l'Europe, cette race bretonne avait t dans la
position la plus favorable pour conserver et son idiome primitif, et
les traditions les moins brises. Les Bretons insulaires, devenus la
proie des Anglo-Saxons, s'taient renferms dans une morne soumission,
mais n'avaient jamais pu ni voulu se plier aux habitudes des
conqurants. Ils furent, dans le pays de Galles, comme les Juifs dans
le monde entier; ils gardrent leur foi, leurs esprances, leurs
rancunes. Ceux qui vinrent en France donner  la presqu'le
armoricaine le nom que les Anglais ravissaient  leur patrie, ne se
confondirent jamais non plus avec la nation franaise. Aussi put-on
mieux retrouver chez eux le dpt des traditions gauloises que chez
les Gallo-Romains devenus Franais. Ils avaient t runis autrefois
de culte et de moeurs avec les Gaulois: le culte avait chang, non le
fond des moeurs, non les anciens objets de la superstition populaire.
Jamais les vques, appuys des conciles, ne parvinrent  dtruire
chez eux la crainte de certains arbres, de certaines forts, de
certaines fontaines. Que l'trange disposition des pierres de Carnac,
de Mariaker et de Stone-Henge ait t leur oeuvre ou celle d'autres
populations antrieures dont l'histoire ne garde aucun souvenir, ils
portaient  ces amas gigantesques un respect ml de terreur qui ne
laissait au raisonnement aucune prise. Rien ne put jamais les
soustraire  la proccupation d'hommes changs en loups, en cerfs, en
lvriers; de femmes doues d'une science qui mettait  leur
disposition toutes les forces de la nature. Et comme ils regardaient
les anciens lais comme une expression fidle des temps passs, ils en
concluaient, et leurs voisins de France et d'Angleterre n'taient pas
loin d'en conclure aprs eux, que les deux Bretagnes avaient t
longtemps et pouvaient tre encore le pays des enchantements et des
merveilles.

Voil donc un fait littraire bien tabli. Les _lais_, rcits et
chants potiques des Bretons, furent rpandus en France, tantt dans
leur forme originale par les harpeurs et jongleurs bretons, tantt
dans une traduction exclusivement narrative par les trouvres et
jongleurs franais; et cela longtemps avant le douzime sicle. Les
lais embrassaient une vaste srie de traditions plus ou moins
recules, et ne souffraient de partage, dans les domaines de la posie
vulgaire, qu'avec les chansons de geste et les enseignements moraux
dont le _Roman des Sept Sages_ fut un des premiers modles. Il est
fait allusion aux trois grandes sources de compositions dans ces vers
de la _Chanson des Saisnes_:

  Ne sont que trois materes  nul home entendant:
  De France, de Bretagne et de Rome la grant.
  Et de ces trois materes n'i a nule semblant.
  Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant,
  Cil de Rome sont sage et de sens apparent,
  Cil de France sont voir chascun jour aprenant.

D'ailleurs, on conoit que les lais bretons, en passant par la
traduction des trouvres franais, aient d perdre l'lment mlodieux
qui recommandait les originaux. C'est le sort de toutes les
compositions musicales de vieillir vite; on se lasse des plus beaux
airs longuement rpts: mais il n'en est pas de mme des histoires et
des aventures bien racontes. Ainsi l'on garda les rcits originaux,
on oublia la musique qui en avait t le premier attrait, et d'autant
plus rapidement qu'on l'avait d'abord plus souvent entendue.

Cependant ces anciennes mlodies avaient offert  nos aeux du dixime
sicle, du onzime et du douzime, autant de charmes que peuvent en
avoir aujourd'hui pour nous les chansons napolitaines ou vnitiennes,
les plus beaux airs de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer. Partags en
plusieurs couplets redoubls, offrant une varit de rhythme et de
ton, runissant la musique vocale et instrumentale, les lais bretons
ont t nos premires cantates. On l'a dit: si le monde est l'image de
la famille, les sicles passs doivent avoir avec les temps prsents
d'assez nombreux points de ressemblance. Pourquoi des gnrations si
passionnes pour les grands rcits de guerre, d'amour et d'aventures,
qui permettaient  ceux qui les chantaient de former une corporation
nombreuse et active, n'auraient-ils rien compris aux mlodieux
accords, aux grands effets de la musique? Pourquoi n'auraient-ils pas
eu leur Mario, leur Patti, leur Malibran, leur Chopin, leur Paganini?
Le sentiment musical n'attend pas, pour se rvler, la runion de
plusieurs centaines d'instruments et de chanteurs: il agit sur l'me
humaine en tous temps, en tous pays, comme une sorte d'aspiration
involontaire vers des volupts plus grandes que celles de la terre. Ce
sentiment, il est malais de le dfinir; plus malais de s'y
soustraire. Je ne tiens pas compte ici des exceptions; je parle pour
la gnralit des hommes. Il en est parmi nous quelques-uns qui ne
voient dans le systme du monde qu'un jeu de machines, organis de
toute ternit par je ne sais qui, pour je ne sais quoi. D'autres ne
reconnaissent dans les plus suaves mlodies qu'un bruit d'autant plus
tolrable qu'il est moins prolong. Ces natures exceptionnelles, et
pour ainsi dire en dehors de l'humanit, ne dtruiront pas plus
l'instinct de la musique que l'ide non moins inne, non moins
instinctive de la Providence[4].

[Note 4: Quand nos anctres admettaient les chanteurs et les joueurs
d'instruments dans toutes leurs ftes et dans toutes leurs expditions
guerrires, ils nous donnaient un exemple que nous avons suivi. Il n'y
a pas aujourd'hui un seul rgiment qui n'ait son corps de musiciens.
Seulement, au lieu de gnreux chants de guerre, nous avons de grands
effets d'instruments aussi bien apprcis des chevaux que des hommes.
Dans le moyen ge, le roi des mnestrels n'tait souvent que le chef
d'orchestre d'un corps de musiciens, et je me souviens d'avoir vu, en
1814, des rgiments, des hordes de cosaques marcher sur des chevaux
non sells, la lance au poing, et prcds de plusieurs rangs de
chanteurs qui, sans instruments, produisaient les plus grands
effets.]

Oui, nos anctres, et j'entends ici parler de toutes les classes de la
nation sans prfrence des plus leves aux plus humbles, taient
sensibles au charme de la musique et de la posie, autant, pour le
moins, que nous nous flattons de l'tre aujourd'hui. Quel cercle
verrions-nous se former maintenant sur les places publiques de Paris,
cette capitale des arts et des lettres, autour d'un pauvre acteur qui
viendrait rciter ou chanter un pome de plusieurs milliers de vers,
le pome ft-il de Lamartine ou de Victor Hugo? Eh bien, ce qui ne
serait plus possible aujourd'hui, l'tait dans toutes les parties de
la France aux temps si dcris (peut-tre parce qu'ils sont trs-mal
connus), de Hugues Capet, de Louis le Gros. Et pour des gnrations si
avides de chants et de vers, il fallait assurment des artistes,
jongleurs, musiciens, trouvres et compositeurs, d'une certaine
habilet, d'une certaine ducation littraire. Qu'ils aient ignor le
grec, qu'ils n'aient pas t de grands latinistes, qu'ils se soient
dispenss frquemment de savoir crire et mme lire, je l'accorde.
Mais leur mmoire ne chmait pas pour si peu: elle n'en tait que
mieux et plus solidement fournie de traditions remontant aux plus
lointaines origines et rassembles de toutes parts: traditions
d'autant plus attrayantes qu'elles avaient travers de longs espaces
de temps et de lieux, en s'y colorant de reflets qui les douaient
d'une originalit distincte. Les jongleurs avaient  leur disposition
des chants de toutes les mesures, des rcits de tous les caractres.
Pour tre assurs de plaire, ils devaient savoir beaucoup, bien
chanter et bien dire, respecter l'accent dominant des masses
auxquelles ils s'adressaient, possder l'art d'alimenter l'attention
sans la fatiguer. La profession offrait d'assez grands avantages pour
entretenir entre ceux qui l'avaient embrasse une mulation salutaire,
et pour les obliger  chercher constamment des sources nouvelles de
rcits et de chants. Aussi n'avaient-ils pas tard  s'approprier les
principaux lais de Bretagne comme les plus agrables contes de
l'Orient, en imprimant  ces glanes plus ou moins exotiques la forme
franaise d'un dit, d'un fabliau, d'un roman d'aventures.

L'anciennet incontestable et la priorit des lais bretons sur les
romans de la Table ronde rsout une des difficults qui m'avaient
longtemps proccup. Comment expliquer, me disais-je, le caractre et
la composition du deuxime _Saint-Graal_, du _Lancelot_ et du
_Tristan_, au milieu d'une socit qui, jusque-l, n'avait cout,
retenu que les chansons de geste, expression de moeurs si rudes, si
violentes et si primitives? Comment Garin le Loherain, Guillaume
d'Orange, Charlemagne, Roland, ont-ils pu si soudainement tre
remplacs par le courtois Artus, le langoureux Lancelot, le fatal
Tristan, le voluptueux Gauvain? Comment,  la sauvage Ludie,  la
violente Blanchefleur,  la fire Orable, a-t-on pu substituer si vite
des hrones tendres et dlicates, comme Iseult, Genivre, nide et
Viviane? Comment enfin des oeuvres si diffrentes, expression de deux
tats de socit si contraires, ont-elles pu se coudoyer dans le
douzime sicle?

C'est qu'au douzime sicle, et mme avant le douzime sicle, il y
avait en France deux courants de posie, et deux expressions de la
mme socit. Les trouvres franais puisaient  l'une de ces sources,
les harpeurs bretons  l'autre. Les premiers reprsentaient les
moeurs, le caractre et les aspirations de la nation franque; les
seconds, spars par leur langue et par leurs habitudes du reste de la
population franaise, se beraient  l'cart des souvenirs de leur
ancienne indpendance, conservaient le culte des traditions
patriotiques, et prfraient au tableau des combats et des luttes de
la baronnie franaise le rcit des anciennes aventures dont l'amour
avait t l'occasion, ou qui justifiaient les superstitions
inutilement combattues par le christianisme. Les formes mlodieuses de
la posie bretonne retentirent dans le lointain, et ne tardrent pas 
charmer les Franais de nos autres provinces: les harpeurs furent
accueillis en-dehors de la Bretagne; puis on voulut savoir le sujet
des chants qu'on aimait  couter; peu  peu, les jongleurs franais
en firent leur profit et comprirent l'intrt qui pouvait s'attacher 
ces lais de Tristan, d'Orphe, de Pirame et Tisb, de Gorion, de
Graelent, d'Ignaurs, de Lanval, etc. On traitait bien, en France,
tout cela de fables et de contes invents  plaisir; longtemps on se
garda de les mettre en parallle avec les Chansons de geste, cette
grande et vigoureuse expression de l'ancienne socit franque; mais
cependant on coutait les fables bretonnes, et les gestes perdaient
chaque jour le terrain que les lais et rcits bretons gagnaient, en
s'insinuant dans la socit du moyen ge. Grce  cette influence, les
moeurs devenaient plus douces, les sentiments plus tendres, les
caractres plus humains. On donnait une prfrence chaque jour plus
marque sur le rcit des querelles fodales, des guerres soutenues
contre les Maures qui ne menaaient plus la France, au tableau des
luttes courtoises, des preuves amoureuses et des aventures
surnaturelles qui faisaient le fond de la posie bretonne.

Mais cette mmorable rvolution ne fut pas accomplie en un jour: la
France ne faisait encore que s'y prparer, quand Geoffroy de Monmouth
crivit le livre qui devait tre le prcurseur et conduire  la
composition des _Romans de la Table ronde_.




II.

NENNIUS ET GEOFFROY DE MONMOUTH.


Il faut d'abord remarquer que la premire partie du douzime sicle
avait vu renatre la curiosit et le got des tudes historiques,
ngliges ou plutt oublies depuis le rgne de Charlemagne. Le
faussaire effront qui venait de rdiger, sous le nom de l'archevque
Turpin, la relation mensongre du voyage de Charlemagne en Espagne,
avait mme eu sur cette espce de renaissance une assez grande
influence. En discrditant les chansons de geste populaires, qui
seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaant
les fables des jongleurs par d'autres rcits non moins fabuleux, mais
qu'il appuyait sur l'autorit d'un archevque dj rendu fameux par
les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude
pieuse, avait accoutum ses contemporains  n'ajouter de foi qu'aux
rcits justifis par les livres de clercs autoriss. Bientt aprs, le
clbre abb de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple,
en rdigeant lui-mme l'histoire de son temps, chargeait ses moines du
soin de runir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin,
compilateur de Grgoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains
de la premire croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de
Turpin. En mme temps, Orderic Vital rigeait, pour l'histoire de la
Normandie, une sorte de phare dont la lumire devait se reflter sur
la France entire; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils
naturel, Robert, comte de Glocester, se dclaraient les patrons
gnreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de
Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient
 rassembler les lments de l'histoire de l'le d'Albion et des
peuples qui l'avaient tour  tour habite et conquise.

Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la
postrit, n'ont pas dat leurs ouvrages: et quand mme, ainsi
qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps o ils les terminent, ils
nous laissent encore  deviner quand ils les commencrent, et le temps
qu'ils mirent  les excuter. En gnral, ils n'en avaient pas plutt
laiss courir une premire rdaction, qu'ils faisaient subir au
manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des
remaniements qui, dans les annes suivantes, formaient autant
d'ditions considrablement revues et augmentes. Tout ce qu'on peut
donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de
Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en
circulation dans l'intervalle des annes 1135  1150.

La mme date approximative appartient  l'_Historia Britonum_ de
Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que
le livre subit plusieurs remaniements assez loigns l'un de
l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre
destine  complter son _Historia Anglica_, qu'en 1139 l'abb du Bec
lui avait montr, dans la bibliothque de son couvent, un exemplaire
de l'_Historia Britonum_, qu'il regrettait de n'avoir pas plus tt
connue. D'un autre ct, Geoffroy de Monmouth lui-mme avertit au
dbut de son septime livre qu'il y insre les prophties de Merlin,
pour rpondre au voeu d'Alexandre, vque de Lincoln, en son temps le
plus gnreux et le plus vant des prlats. Or ces dernires paroles
ne se concilient pas avec la date donne par Henri de Huntingdon: car
l'vque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand
Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'aot 1147[6].
Ainsi le prambule du septime livre ne se trouvait pas dans
l'exemplaire de l'_Historia Britonum_ qu'avait pu consulter Henri de
Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des
dates, l'oeuvre entire est ddie  Robert, comte de Glocester, et,
comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrive au mois
d'octobre de cette mme anne 1147. On se voit donc oblig d'admettre,
pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois
remani son ouvrage.

[Note 5: Cette partie de l'Introduction avait t lue  l'Acadmie des
Inscriptions et Belles-lettres, quand mon honorable ami, sir Frdric
Madden, m'envoya l'tude qu'il venait de publier _On Geoffroy of
Monmouth_, en change de mon travail. Je vis avec une bien grande
satisfaction que les conclusions du savant antiquaire anglais
s'accordaient exactement avec les miennes, pour la double date de la
publication de l'_Historia Britonum_. Si j'en avais eu plus tt
connaissance, je me serais content de traduire tout ce qu'il a si
bien dit de cette double date.]

[Note 6: Voyez M. T. Wright, _On the litterary history of Geoffroy of
Monmouth_. In-4, 1848, p. 7.]

Voici comment la pense lui vint de le composer. Vers l'anne 1130,
Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes
connaissances historiques, avait rapport de France un livre qui
aurait t crit en langue bretonne, et qui, breton ou latin,
contenait l'histoire des anciens rois de l'le de Bretagne. Gautier
avait montr son volume  Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si
l'on s'en rapporte au tmoignage de celui-ci,  le _traduire en
latin_. Prcisment alors, ajoute Geoffroy, j'avais t conduit,
dans l'intrt d'autres tudes,  jeter les yeux sur l'histoire des
rois de Bretagne[8]; et j'avais t surpris de ne trouver, ni dans
Bde ni dans Gildas, la mention des princes dont le rgne avait
prcd la naissance de Jsus-Christ; ni mme celle d'Arthur et des
princes qui avaient rgn en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant
les glorieuses gestes de ces rois taient demeures clbres dans
maintes contres o l'on en faisait d'agrables rcits, comme aurait
pu les fournir une relation crite. Je me rendis aux voeux de Gautier,
bien que je ne fusse pas exerc dans le beau langage et que je n'eusse
pas fait amas d'lgantes tournures empruntes aux auteurs. J'usai de
l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du
livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhtorique, j'aurais
contrari mes lecteurs en arrtant leur attention sur mes paroles et
non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre,
noble comte de Glocester, se prsente humblement  vous. C'est par
vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer
votre heureuse influence pour qu'il cesse d'tre la mchante
production de Geoffroy, et devienne l'oeuvre du fils d'un roi, de
celui que nous reconnaissons pour un minent philosophe, un savant
accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'arme; en un mot, pour
le prince dans lequel l'Angleterre aime  retrouver un second Henry.

[Note 7: Le nom de famille de l'archidiacre Gautier ou Walter ne nous
est pas donn par Geoffroy. Mais, en consultant les listes d'anciens
dignitaires de l'glise d'Oxford, on a trouv Walter of Wallingford,
contemporain prsum de Geoffroi de Monmouth.]

[Note 8: _In mirum contuli quod intra mentionem quam de regibus
Britanni Gildas et Beda luculento tractatu fecerant, nihil de regibus
qui ante incarnationem Christi Britanniam inhabitaverant, nihil etiam
de Arturo cterisque compluribus qui post incarnationem successerunt,
reperissem: cum et gesta eorum digna ternitatis laude constarent, et
a multis populis, quasi inscripta, jocunde et memoriter
prdicentur_[8-A]. (Epistola dedicatoria.)]

[Note 8-A: Ce passage aurait d empcher les critiques anglais, et
mme les savants diteurs des _Monumenta historica Britannica_, Henri
Parrie et le Rv. John Sharp, 1848, in-folio, p. 63 de leur prface,
de croire que Geoffroy de Monmouth, en citant Gildas, entendait parler
de la _Chronique de Nennius_; cette chronique tant prcisment
consacre aux rois bretons dont Gildas ne faisait pas mme mention.]

Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de
conjecturer la premire date de son livre. Le caractre des loges
prodigus au comte de Glocester convient au temps o ce fils naturel
de Henry Ier, mconnaissant l'autorit du roi son frre, prenait en
main la dfense des droits et des intrts de sa soeur l'impratrice
Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir
lui-mme une grande part dans l'hritage du feu roi leur pre. Cette
guerre civile, dont les premiers succs furent suivis de revers
prolongs, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de
Glocester. C'est donc avant cette poque, et probablement vers 1137,
au dbut de la guerre, que Geoffroy lui prsentait son livre. Alors
les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parl
dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une
victoire signale qui semblait faire prsager le triomphe dfinitif de
Mathilde et la dchance de son frre tienne Ier. Mais aprs les
longs revers qui suivirent les succs passagers de l'anne 1137,
Geoffroy n'aurait plus apparemment parl dans les mmes termes  son
patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit
pas mme la mort de ce prince pour prsenter au roi tienne un autre
exemplaire de son livre, aujourd'hui conserv dans la bibliothque de
Berne.

Le prambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs
contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour cder
aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le ddie-t-il au
comte de Glocester?

S'il s'est content de rendre fidlement et sans ornement tranger ce
vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il  l'avance le comte Robert
de ses bons avis et des changements qu'il fera subir  son livre?
comment enfin y retrouvons-nous les prophties de Merlin, dj
publies par lui longtemps auparavant?

J'ajouterai que, de son propre aveu,  partir du onzime livre, il a
complt le prtendu texte breton  l'aide des souvenirs personnels de
Gautier d'Oxford, cet homme si profondment vers dans la connaissance
des histoires. _Ut in britannico prfato sermone inveni, et a
Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi._

Ainsi, que le livre breton ait ou non exist, il est vident que
Geoffroy de Monmouth ne s'est pas content de le traduire ou de le
reproduire: il a t embelli, dvelopp, complt. Nous en avons la
preuve dans son propre tmoignage.

Maintenant, je n'lve aucun doute, je ne soulve aucune objection
contre l'existence d'un livre, premier type, premire inspiration de
celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde mme trs-volontiers avec M.
Le Roux de Lincy, auteur de prcieuses recherches sur les origines du
roman de _Brut_, que le livre modle fut rapport de basse Bretagne
par Gautier d'Oxford, et que ce fut  ce Gautier que Geoffroy de
Monmouth en dut la communication.

Mais j'oserai soutenir que le livre rapport de la petite Bretagne, ou
ne fut jamais crit en breton, ou fut, aussitt son arrive en
Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est
prcisment celui qu'on dsigne sous le nom de chronique de Nennius.

Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de
n'avoir rien lu dans le Vnrable Bde ni dans S. Gildas qui se
rapportt aux anciens rois bretons, et mme au fameux et populaire
Artus. Bde en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si
Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclsiastique d'Orderic
Vital, publie dans le temps o lui-mme se mettait  l'oeuvre, il n'y
aurait encore rien trouv sur ces rois ni sur ce hros. Cependant il
existait un rcit bien antrieur  l'histoire ecclsiastique
d'Orderic, un rcit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait
reconnu assurment la plupart de ces mmes noms, et qu'il avait entre
les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entires dans
son propre ouvrage. C'tait cette chronique de Nennius, anonyme dans
les plus anciennes leons, et dans quelques autres attribue  Gildas
le Sage. Malgr la date postrieure des manuscrits (les plus anciens
sont du milieu du douzime sicle), il est impossible de contester
l'poque recule de la composition. Elle remonte au neuvime sicle,
et, dans son texte le plus sincre,  l'anne 857, ou, suivant MM.
Parrie et J. Sharp,  858, la quatrime du rgne de S. Edmund, roi
d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas t rpandue en Angleterre
avant le douzime sicle; car les deux premiers historiens qui l'ont
consulte sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon.
Malmesbury lui dut le rcit de l'amour de Wortigern pour la belle
Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de
l'ancien chef des Bretons Artus. Cet Artus, dit-il, source de tant
de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au
lieu de fables mensongres, des relations vridiques, comme ayant t
le soutien gnreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur
de la rsistance  l'oppression trangre[9].

[Note 9: _Hic est Arturus de quo Britonum nug hodique dlirant;
dignus plane quod non fallaces somniarent fabul, sed veraces
prdicarent histori; quippe qui labantem patriam diu sustinuerit
infractasque civium mentes ad bellum acuerit._ (De Gestis Angli
Regum, lib. I.)]

Guillaume de Malmesbury nous parat dans ce passage tmoigner un
double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses
amplifications de Geoffroy de Monmouth, dj devenues l'objet d'une
vogue extraordinaire. Que l'_Historia Britonum_ et paru avant
l'_Historia Regum Anglorum_ de Malmesbury, les dernires lignes de
Monmouth ne permettent pas d'en douter. Je laisse, dit-il, le soin
de parler des rois saxons qui rgnrent en Galles  Karadoc de
Lancarven,  Guillaume de Malmesbury et  Henry de Huntingdon.
Seulement, je les engage  garder le silence sur les rois bretons,
attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapport par Gautier
d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin. Or ce livre prtendu breton
tait prcisment, je le rpte, la courte chronique latine de
Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en rserver seul
la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernire main  sa
prcieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce
que le vieux chroniqueur avait sincrement racont de ce que Geoffroy
de Monmouth y avait gratuitement ajout.

Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux
sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri
de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrle les
rcits de ce mme Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir
connus trop tard, les rsumait dans une ptre jointe aux plus
rcentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en
entier l'_Historia Britonum_, phrase par phrase, sinon mot par
mot[10].

[Note 10: _Alvredi Beverlacens. Annales, seu Historia de gestis regum
Britanni lib. IX._]

Je reviens  Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent 
regarder la chronique qui porte ce nom comme l'oeuvre d'un Breton
armoricain, et M. Thomas Wright est persuad que le texte n'en parvint
en Angleterre que dans la premire partie du douzime sicle[11].
Bien plus, avec une sagacit qui, suivant nous, aurait pu le conduire
 d'autres inductions, mon savant ami a constat que Geoffroy de
Monmouth avait eu cette chronique du douzime sicle devant les yeux,
et qu'il en avait mme copi textuellement des phrases et des pages
entires. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique  la route suivie par
le Troyen Brutus le rcit que fait Nennius de la traverse d'un chef
gyptien qui aurait peupl l'Irlande. Voici d'abord Nennius: _At ille
per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad
aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam
et montes Azari, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per
Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare_,
etc. ( 15).

[Note 11: The most remarquable circumstance connected with the
earlier manuscripts of Nennius is that they appear to have been
written _abroad_, and, in fact, never to have been in England... Every
thing in fact seem to show that this book was new in England, when it
fell into the hands of William of Malmsbury and Henry of Huntingdon;
and we may fairly be allowed to presume that it was brought from
France. (_On the litterary history of Geoffroy of Monmouth_.
_London_, in-4, 1848, f 7.) Cette opinion est d'autant plus
prcieuse que M. Wright ne tire aucune consquence de l'origine
continentale du Nennius et de son introduction tardive en
Angleterre.]

Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I,  II):

_Et sulcantes quora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde
venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt
intra Ruscicadam et montes Azar... Porro flumen Malv transeuntes,
applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt
Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum
quor._

Ces indications gographiques dont Geoffroy peut-tre aurait
difficilement essay de justifier l'exactitude, et qu'il se contente
de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la lgende
bretonne aux dpens de celle des Irlandais, sont videmment l'oeuvre
d'un seul des deux auteurs, c'est--dire de Nennius, le plus ancien
des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de
contester l'influence de la premire histoire sur la seconde: comme le
rcit de la prsentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy)  la cour
de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena,
fille d'Hengist, porte la sant du roi breton. Or, si l'on considre
que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous
les yeux, que le livre breton tait le seul qui ft mmoire d'Artus et
de ses prdcesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit
 douter de sa parfaite sincrit, et l'on cherchera les motifs d'une
pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, 
prsumer que cette chronique latine de Nennius tait le texte original
ou la traduction du livre breton, rapport du Continent par
l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien  craindre de
l'examen du livre breton conserv sous le titre de _Brut y Brennined_;
car il est aujourd'hui gnralement reconnu, mme par les antiquaires
bretons que leurs prventions ont entrans le plus loin des ralits,
que cet autre livre n'est que la traduction de l'_Historia Britonum_
de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement rcente,
au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie,
que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au
tmoignage de William Owen, le principal diteur de la _Myvyrian
Archology of Wales_, on aurait conserv jusqu' la fin du dernier
sicle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford,  la fin
duquel on lisait: _Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en
latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois._
Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre
de cette phrase et se contenter du second: _dans ma vieillesse j'ai
traduit ce livre du latin en gallois_? On ne devinerait pas autrement
pourquoi Gautier, possesseur et rvlateur de l'original breton,
aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en
gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette
traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait
qu'au livre mme de Geoffroy de Monmouth, et non pas  celui qui en
aurait t l'occasion.

Nous avons d'autres moyens de dmontrer que Geoffroy a toujours eu sous
les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aid d'aucun autre
texte crit. Il commence, comme Nennius, par donner le mme nombre de
milles  l'le de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il
dcrit la fertilit, l'aspect, les monts, les rivires, les promontoires
de la contre; il ne change rien  la chronologie du premier auteur,
depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu
d'un mot ou d'une ligne accorde  chaque roi, Geoffroy crit une ligne
pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient
pour lui matire  dveloppement. Si vous rapprochez sa fluidit de la
source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantt de souvenirs
d'cole, tantt de traditions nationales consacres par les chanteurs et
jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres
livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais
c'est aux lgendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs
qu'il tend sur la premire trame. Le voyage de Brutus et l'apparition
des Sirnes sont emprunts  l'_nide_. La prtresse de Diane arrtant
Brutus pour lui rvler ses destines est imite d'un chapitre de Solin.
L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable
d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Ddale des
_Mtamorphoses_. Le combat d'Artus contre le gant du mont Saint-Michel
est la contrefaon de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas
assurment que toutes ces belles choses, ignores de Nennius, aient pu
se rencontrer dans un livre crit en bas breton longtemps avant le
douzime sicle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel
qu'tait rellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours  Virgile, 
Ovide, pour broder la trs-simple trame de Nennius, et il sera toujours
ais de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes
couleurs d'une verrire n'empchent pas de suivre les tiges de plomb qui
l'enchssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy
de Monmouth n'ait d qu'aux potes latins tout ce qu'il a ajout 
Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a crit des pierres
druidiques de Stonehenge, transportes des montagnes d'Irlande dans la
plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la
touchante histoire du roi Lear, la dernire bataille d'Artus, sa
blessure mortelle et sa retraite dans l'le d'Avalon.

Voici une dernire preuve du lien troit qui unit la chronique de
Nennius  celle de Geoffroy. La premire s'arrtait  la mention des
douze combats d'Artus[12].  compter de l, Geoffroy, sentant le
besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va complter ce qu'il
avait trouv dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la
bouche mme de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si vers dans la
connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus
clairement la perte du bton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Aprs
avoir donc suivi les lgendes populaires pour ce qui regardait Artus,
il se borne  mentionner les vnements lis  l'histoire de la
conqute anglo-saxonne. Il accepte les rcits connus, sans faire pour
les dnaturer un nouvel appel  ses souvenirs scolastiques. C'tait le
seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables prcdemment
accumules. On pouvait en effet tre tent d'accorder  ces fables une
certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassembles se
rapprocher, pour les temps mieux connus, du rcit de tous les autres
historiens.

[Note 12: Tout ce qui suit ce passage dans les manuscrits de la
chronique de Nennius n'en fait plus partie. Ce sont des additions que
les copistes ont mme eu soin de bien distinguer de ce qui prcdait;
comme la vie de saint Patrice, le rcit de la mission d'Augustin,
etc., etc. Je suis heureux de voir que mon opinion sur le vritable
terme de la chronique de Nennius est partage par MM. Parrie et J.
Sharp. There is good ground for believing that all the matter in the
_Historia Britonum_, later than the accounts of the exploits of
Arthur, is subsequent interpolation. (_Monumenta historica
Britannica_, t. I, prface, p. 64.)]

Mais ici je m'attends  une objection, mme de la part des mieux
disposs  retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'_Historia
Britonum_. Pourquoi hsiterions-nous  reconnatre que cette chronique
de Nennius ait t crite en breton, et, dans cette forme, rapporte
du continent en Angleterre?

Je rponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une
traduction du douzime sicle, mais un original du neuvime, qu'on ne
saurait attribuer sans scrupule  des clercs tels que Gautier d'Oxford
ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la
physionomie de la seconde partie du neuvime sicle: il semble donc
l'oeuvre d'un crivain qui n'avait pas l'habitude d'crire en latin,
et qui, vivant dans un temps o les seuls lecteurs taient des clercs,
o personne encore ne s'tait avis de composer un livre breton,
avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute
exprim plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de
parler. Le latin de Grgoire de Tours, de Frdgaire et du moine de
Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de
Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre et t
breton, comment Geoffroy de Monmouth en et-il reproduit plusieurs
passages, retrouvs textuellement dans la rdaction latine? On dira
peut-tre encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre
breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le rpte,
l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis,
une fois dcid  feindre l'existence d'un texte breton, afin de
pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait dsirer la
suppression, plutt que la reproduction du livre qui aurait mis 
dcouvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que
s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction
que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de
personne.

Et puis les autres objections qu'on peut faire  l'existence d'une
chronique bretonne du neuvime sicle, conservent toute leur force.
Pourquoi aurait on crit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le
breton? Mais ceux-l taient aussi incapables de lire le breton que le
latin. On n'apprenait  lire qu'en se mettant au latin, et c'est par
la science de la lecture que les clercs taient distingus de tous les
autres Franais, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au
neuvime sicle un clerc ait eu la bonne pense de marcher sur les
traces du vnrable Bde, en inscrivant dans la seule langue alors
littraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes,
les difficults qui nous arrtaient disparaissent. Cette chronique,
rarement transcrite en basse Bretagne o elle tait ne, n'aura pass
qu'au douzime sicle dans la Bretagne insulaire, par les mains de
l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura reu la
communication, et, la supposant entirement inconnue, il en aura fait
la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source
 laquelle il avait puis, il s'exposait  ce qu'on lui demandt
compte de tout ce qu'il avait ajout, il aura prvenu les objections
en supposant l'existence d'un autre livre tout diffrent de celui
qu'il avait entre les mains.

[Note 13: Je ne prtends pas cependant nier que certaines traditions
bretonnes n'aient t crites mme avant que l'on et essay d'crire
un livre franais. Cela, pour ne pas m'tre dmontr, n'est pas
impossible: les chefs bretons et leurs bardes peuvent avoir senti le
besoin de consigner par crit certains vers prophtiques, certaines
listes gnalogiques, certaines traditions locales et superstitieuses;
mais, si ces feuillets existaient au temps de Geoffroy, on peut
assurer qu'il ne les a pas consults et qu'il ne laisse supposer nulle
part qu'il ait connu ces triades, ces pomes gallois du cinquime au
onzime sicle, dont on a fait tant de bruit et si peu de profit.]

Maintenant, si le premier Gildas, si le vnrable Bde n'avaient rien
dit des rois bretons cits dans la chronique de Nennius, leur silence
est facile  justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du
Troyen Brutus, n'taient encore connus que dans la petite Bretagne o
l'on en avait fait les naturels mules des Francus et des Bavo des
lgendes franaises et belges. Si Bde n'a mme pas crit une seule
fois le nom d'Artus, c'est peut-tre parce que le souvenir du hros
breton ne s'tait perptu que parmi les habitants de l'Armorique et
du pays de Galles. Bde, Anglo-Saxon d'origine, crivant l'histoire
des Anglais, n'avait pas  se proccuper des fables bretonnes[14].
Pour saint Gildas, il n'avait rien  dire des gnreux efforts d'Artus
pour rsister  l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de
pages o sont numrs les malheurs et les pchs de ses compatriotes.
Artus avait cependant exist: il avait rellement lutt contre
l'tablissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats
s'tait conserv dans le coeur des Bretons rfugis, les uns dans les
montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France
habite par leurs anciens compatriotes. Il tait devenu le hros de
plusieurs lais fonds sur des exploits rels. Mais l'imagination
populaire n'avait pas tard  le transformer; chaque jour les lais
qui le clbraient avaient pris un dveloppement plus chimrique. De
dfenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint
ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le
conqurant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de
l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fes
l'avaient transport dans l'le d'Avalon; elles l'y retenaient pour le
faire un jour reparatre dans le monde et rendre aux Bretons leur
ancienne indpendance. Tel tait dj l'Artus des chants bretons,
longtemps avant la rdaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants,
surtout rpandus en Armorique, taient couts dans toute la France
avec une grande curiosit, au moment o la rcente conqute des
Normands leur assurait en Angleterre un accueil galement favorable.
C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe
de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la
littrature latine, d'o bientt elles devaient passer dans nos Romans
de la Table ronde.

[Note 14: Il me semble pourtant qu'on aurait d remarquer une lacune
assez apparente dans l'Histoire ecclsiastique de Bde, prcisment 
l'endroit o pouvait se trouver le nom d'Artus, chef des guerriers
bretons, sous le rgne d'Aurlius Ambroise. C'est au chapitre XVI de
son premier livre, lequel finit ainsi: Utebantur eo tempore (vers
450) duce Ambrosio Aureliano,... hoc ergo duce, _vires capessunt
Britones_, et victores provocantes ad proelium, _victoriam_ ipsi, Deo
favente, suscipiunt. Et ex eo tempore nunc cives, nunc hostes
vincebant, usque ad annum obsessionis Badonici montis, quando _non
minimas_ eisdem hostibus _strages dabant: sed hc postmodum_. Il
s'agit bien ici de la victoire de Bath ou du mont Badon, dont on
s'accorde  faire honneur  Artus. Or, aprs ce mot, _sed postmodum_,
qu'il faut entendre, _mais nous en parlerons plus tard_, on doit
penser que Bde reviendra sur ces grands vnements dans les chapitres
suivants. Il n'en est rien cependant: il passe  l'histoire de
l'hrsie Plagienne, raconte une victoire des Bretons due aux prires
et au courage de saint Germain, puis arrive  la conversion des
Saxons, commence prs d'un sicle aprs la victoire du mont Badon.]

Mais Nennius tient dans les domaines de la vritable histoire une
place que Geoffroy s'est interdit le droit de rclamer. S'il a
recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi.
On reconnat dans son livre plus d'un souvenir prcieux et sincre.
La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des
Saxons, les vains efforts des Bretons pour loigner ces terribles
auxiliaires, tout cela est du domaine des faits rels. L'auteur,
tranger aux procds de la composition littraire, rapporte avec une
parfaite candeur les deux opinions rpandues de son temps sur
l'origine des Bretons. Les uns, dit-il, nous font descendre de
Brutus, petit-fils du Troyen ne; les autres soutiennent que Brutus
tait petit-fils d'Alain, celui des descendants de No qui alla
peupler l'Europe. Ainsi, tout en se rendant l'cho des traditions
populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure
qu'on peut attendre d'un historien sincre. Il ne parle pas mme de
Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du
fabuleux prophte des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas
encore un tre surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain.
Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne,
renouveles d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il
conduisait les armes bretonnes, et qu'il avait livr douze glorieux
combats aux ennemis de son pays. Au temps d'Octa, fils d'Hengist,
lisons-nous  la fin de son livre, Artus rsistait aux Saxons, ou
plutt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour
conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y et des Bretons de plus
noble race, il fut lu douze fois pour les commander et fut autant de
fois victorieux. Le premier de ses combats fut livr  l'embouchure de
la rivire Glem ( l'extrmit du Northumberland); les quatre
suivants, sur une autre rivire nomme par les Bretons le Douglas (
l'extrmit mridionale du Lothian); le sixime, sur la rivire Bassas
(prs de Nort-Berwick); le septime, dans la fort de Clidon
(peut-tre Calidon ou Caldonienne); le huitime, prs de
Gurmois-Castle (prs de Yarmouth). Ce jour-l, Artus porta sur son
bouclier l'image de la sainte Vierge, mre de Dieu, et, par la grce
de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et
les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le
neuvime fut dans la ville de Lgion appele Cairlion (Exeter); le
dixime, sur le sable de la rivire Ribroit (dans le Somersetshire);
le onzime, sur le mont nomm Agned Cabregonium (Catbury); le
douzime, enfin, longtemps et vivement disput, devant le mont Badon
(Bath), o il parvint  s'tablir. Dans ce dernier combat, il tua de
sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu
l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait
prvaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons prouvaient de
revers, plus ils demandaient de renforts  leurs frres de la
Germanie, qui ne cessrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de
Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait rgn en Bernicie
et  York.

[Note 15: _Arthur pugnabat contra illos in illis diebus, videlicet
Saxones contra regibus Britannorum. Sed ipse dux erat bellorum._]

Il y a loin de ce tmoignage, peut-tre entirement historique,  ce
qu'on devait trouver sur le hros breton dans le livre de Geoffroy de
Monmouth.

M. Thomas Wright a dj parfaitement reconnu que la plupart des
additions faites  Nennius par le bndictin anglais ne pouvaient tre
traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces
additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est expose avec autant de
confiance et de nettet que s'il s'tait agi d'un prince contemporain.
On nous donne ses lettres missives, les dlibrations de son conseil,
ses discours et ceux qu'on lui adresse, les ftes de son mariage.
Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages
renouvels de l'nide, il aborde sur le rivage gaulois, o Turnus,
un de ses capitaines, btit la ville de Tours, comme Homre, ajoute
Geoffroy, l'avait dj racont. Assurment personne, au temps de
Geoffroy, n'tait en mesure de rechercher dans Homre la mention d'un
pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur
parole[16]. Il arrive enfin dans l'le d'Albion, marque par l'oracle
de Diane pour le terme et la rcompense de ses travaux. Il impose son
nom  la contre et construit avant de mourir une grande ville qu'il
appelle Troie-Neuve, ou _Trinovant_, en souvenir de Troie: nom plus
tard remplac par celui de London. De _London_, ajoute Geoffroy,
les trangers (c'est--dire apparemment les Normands) ont fait
_Londres_.

[Note 16: On retrouverait peut-tre cette fable dans le Roman de Troie
de Benot de Sainte-Maure, pote contemporain de Geoffroy de
Monmouth.]

L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins  Virgile,
et plus aux traditions orales de la Bretagne.  l'occasion du roi
Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: Comme ce
prince, dit-il, levait les murs de Shaftesbury, on entendit parler
une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait
moins croyable que le reste des histoires. (Livre II,  9.) Les
prophties de l'aigle de Shaftesbury taient clbres parmi les
anciens Bretons: dans son douzime et dernier livre, Geoffroy, malgr
l'incrdulit qu'il avait d'abord affecte, assurera qu'en l'anne
688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultes en mme
temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il
devait ou non mettre ses vaisseaux  la disposition de Cadwallader.

Aprs Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;--Leir ou Lear, si
fameux par les ballades et par Shakespeare;--Brennus, le conqurant de
l'Italie;--Elidure, Peredure, dont les potes allemands s'emparrent
plus tard;--Cassibelaun, le rival de Csar. Enfin, sous le rgne de
Lucius, vers 170 de l're nouvelle, la foi chrtienne est pour la
premire fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du
pape leuthre. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas
souponner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient
l'origine de la prdication vanglique  Joseph d'Arimathie, comme
elle est expose dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs
l'explication du silence qu'il a gard.

Plus loin Geoffroy rappellera, peut-tre avec plus d'exactitude qu'on
ne l'admet aujourd'hui, la grande migration bretonne en Armorique, 
l'poque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille
vierges, enfin l'arrive de Constantin, frre d'Audren, roi de la
Petite-Bretagne. Constantin fut proclam roi de l'le d'Albion, et
c'est  partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est
mis  contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et
d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'_Historia
Britonum_ reproduits ou imits par les romanciers.

Constantin avait laiss trois fils: Constant, Aurlius Ambroise et
Uter-Pendragon.

Constant, l'an, fut d'abord relgu dans un monastre; mais
Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait
tir pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide,
Wortigern gouverna sans contrle; si bien qu'aspirant lui-mme  la
couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les
Pictes, et, sur un prtexte d'irritation envenim par le ministre
ambitieux, ces trangers massacrrent le pauvre roi qu'ils devaient
dfendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier
instigateur du crime: ils se tromprent. Wortigern recueillit le fruit
du meurtre, mais,  peine couronn, il fit pendre les meurtriers de
celui dont il recueillait la couronne.

Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise  la mort
de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se
htrent de mettre en sret leur vie, en les faisant passer dans la
Petite-Bretagne, o le roi Bude les accueillit et pourvut  leur
ducation.

Wortigern, l'usurpateur, se vit bientt menac d'un ct par les
Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre
par les deux frres dont il occupait le trne. Pour conjurer ce double
danger, il appela les Saxons  son aide. Ici, Geoffroy raconte au
long, d'aprs Nennius, l'arrive d'Hengist, l'amour de Wortigern pour
la belle Rowena, ses dmls avec les Saxons. Mais l'auteur du roman
de Merlin a pass sous silence tous ces dtails et s'est content de
dire d'aprs Geoffroy: Tant fist Anguis et pourchaa que Vortiger
prist une soe fille  feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront
que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: _Garsoil_.

Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invit  un somptueux
banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la
salle, tenant  la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche
du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: _Lawerd King, Wevs heil!_
Le Roi, subitement enflamm  la vue de sa grande beaut, demande 
son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait
rpondre: Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire 
votre sant. Vous devez lui rpondre: _Drinck heil!_ Ainsi fit
Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est tablie en Bretagne,
quand on boit  quelqu'un, de lui dire _Wevs heil_ et de l'entendre
rpondre _Drinck heil_.--De cette tradition parat venir notre mot
franais trinquer et l'ancienne expression si fameuse de _vin de
Garsoi_ ou _Guersoi_, c'est--dire vers pour porter des sants,  la
fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais  nous dire aujourd'hui
quelle est la meilleure forme de ce mot: _Garsoil_ ou _Wevs heil_, et
quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.

Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'tait
retir dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues
lui conseillrent alors d'lever une tour assez forte pour ne lui
laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette
construction le mont Friri; mais, chaque fois que le btiment
commenait  monter, les pierres se sparaient et croulaient l'une sur
l'autre. Le Roi demande  ses magiciens de conjurer ce prodige: ils
rpondent, aprs avoir consult les astres, qu'il fallait trouver un
enfant n sans pre, et humecter de son sang les pierres et le ciment
dont on se servait. Messagers sont envoys  la recherche de
l'enfant: un jour, en traversant la ville nomme depuis
Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la
place; et bientt une dispute s'lve: Oses-tu bien, disait l'un
d'eux, te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi,
je suis de race royale par mon pre et par ma mre. Toi, personne ne
sait qui tu es; tu n'as jamais eu de pre. En entendant ces mots, les
messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant
n'a jamais connu son pre, et que sa mre, fille du roi de Demetie (le
Southwall), vivait retire dans l'glise de Saint-Pierre, parmi les
nonnes. La mre et le fils sont aussitt conduits devant Wortigern, et
la dame interroge rpond: Mon souverain seigneur, sur votre me et
sur la mienne, j'ignore compltement ce qui m'est arriv. Tout ce que
je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos
chambres, je vis paratre devant moi un trs-beau jouvenceau, qui me
prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'vanouit. Maintes fois,
il revint comme j'tais seule, mais sans se dcouvrir. Enfin, je le
vis  plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa
avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport
avec un autre que lui. Le Roi, tonn, fit venir le sage Maugantius:
J'ai trouv, dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les
anciennes histoires, que plusieurs hommes sont ns de la mme faon.
Apulius nous apprend dans le livre du Dmon de Socrate qu'entre la
lune et la terre habitent des esprits que nous appelons _Incubes_. Ils
tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent 
leur gr prendre la forme humaine et converser avec les femmes.
Peut-tre l'un d'eux a-t-il visit cette dame et dposa-t-il un enfant
dans ses flancs[18].

[Note 17: _Kaer-Merdin_, ville de Merdin; aujourd'hui _Caermarthen_,
dans le Southwall.]

[Note 18: Geoffroi de Monmouth, qui n'avait assurment pas trouv ce
discours de Maugantius dans un ancien livre breton, reparlera dans le
pome _de Vita Merlini_ de cette classe d'esprits intermdiaires:

  _At cacodmonibus post lunam subtus abundat,
  Qui nos decipiunt et temtant, fallere docti,
  Et sibi multotiens ex aere corpore sumpto
  Nobis apparent, et plurima spe sequuntur;
  Quin etiam coitu mulieres aggrediuntur
  Et faciunt gravidas, generantes more prophano.
  Sic igitur coelos habitatos ordine terno
  Spirituum fecit....._

                                        (_Vita Merlini_, v. 780.)

Apule, dans le curieux livre du Dmon de Socrate, parle en effet de
ces esprits intermdiaires, mais il se tait des _Incubes_, dont saint
Augustin rappelle les faits et gestes, au XVe livre de la _Cit de
Dieu_.]

L'histoire des deux dragons dcouverts dans les fondements de la
tour, leur combat acharn, les explications donnes par Merlin, et la
construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius
avant d'tre amplifi par Geoffroy de Monmouth, et a t fidlement
suivi par Robert de Boron. Au milieu de son rcit, Geoffroy intercale
les prophties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton,  la
prire d'Alexandre, vque de Lincoln. Ces prophties ont t admises
dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on
ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine,
l'oeuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles
s'taient conserves dans la mmoire des harpeurs et chanteurs
populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il
convient  des prophties, que Geoffroy dut tirer la rdaction que
nous en avons conserve, et qui eut aussitt dans l'Europe entire un
si grand retentissement.

Voici les autres rcits de l'_Historia Britonum_ que s'est appropris
l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvs dans
Nennius.

Wortigern, aprs la premire preuve du savoir de Merlin, dsire
apprendre ce qui peut encore le menacer, et la faon doit il doit
mourir. Merlin l'avertit d'viter le feu des fils de Constantin. Ces
princes voguent dj vers l'le de Bretagne; ils chasseront les
Saxons, ils te contraindront  chercher un refuge dans une tour 
laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tu, Aurlius Ambroise
couronn. Il aura pour successeur son frre Uter-Pendragon.

Les vnements rpondent  la prdiction; mais, chez le romancier,
l'intervention de Merlin est permanente et plus dcisive. Le transport
des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si
fameuses sous le nom de _Stonehenge_ et de _Danse des gants_, est
mieux et plus longuement racont par Geoffroy; l'vnement est plac
sous le rgne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la
spulture des Bretons immols par les Saxons, et dont les corps
reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les
pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius,
frre an d'Uter-Pendragon.

C'est encore  Geoffroy que les romanciers ont emprunt l'histoire des
amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le
latiniste, Artus succde  son pre, sans passer par l'preuve de
l'pe fiche dans l'enclume du perron.

Plusieurs des hros secondaires de nos romans sont nomms par
Geoffroy, mais avec une rapidit qui permet de croire que leur
clbrit populaire n'tait pas encore trs-bien tablie. Tels sont
les trois frres Loth, Urien et Aguisel d'cosse. Loth, ici comme dans
les romans, poux de la soeur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan
ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a
pous Gwanhamara (la belle Genivre), issue d'une noble famille
romaine. Il a pour premier adversaire le Norwgien Riculf, le mme que
le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra runir aux vingt-huit
barbes royales de son manteau celle du roi Lodagan de Carmlide, pre
de Genivre. Frollo, roi des Gaules, est galement vaincu par Artus,
et bientt aprs l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de
Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de dclarer la guerre
aux Bretons.

La belle description des ftes du couronnement d'Artus, due 
l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas
reproduite dans le roman, o elle et t peut-tre mieux  sa place.
Mais les conteurs franais ont emprunt  Geoffroy le rcit du combat
d'Artus contre le gant du mont Saint-Michel. Quelques jours aprs la
grande victoire remporte sur les Romains et les Gaulois, Artus reoit
la nouvelle de la rvolte de Mordred et de l'infidlit de
Gwanhamara. Aprs avoir tu son neveu, il est lui-mme mortellement
bless, et de l transport dans l'le d'Avalon, o Geoffroy nous
permet de supposer, sans le dire expressment, que les fes l'ont
guri de ses plaies et le tiennent en rserve pour la future
dlivrance des Bretons.

Nous ne suivrons pas l'_Historia Britonum_ au-del de la mort d'Artus.
Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du hros breton
et n'ont plus d'intrt pour l'tude particulire des Romans de la
Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappel les passages du livre
latin dont les romanciers ont videmment profit. Ce que Geoffroy de
Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mpris de son premier mariage,
avait accept pour poux Mordred, prouve que cet historien ou plutt
ce conteur n'avait aucune ide du roman de Lancelot. D'ailleurs ses
omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui
assistrent aux ftes du couronnement d'Artus permet galement de
penser que la plupart des hros de la Table ronde, Yvain, Agravain,
Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombris,
Perceval, Tristan, Palamde, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane
n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figur dans une
composition littraire. Il faut en dire autant de la Table ronde
elle-mme, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon,
Artus et Merlin, voil les trois portraits dont il a fourni la
premire esquisse aux romanciers, et c'est en partant de l qu'ils
sont arrivs  tous les beaux rcits qui durant plusieurs sicles
devaient charmer le monde.

L'_Historia Britonum_ produisit en France et en Angleterre un effet
immense. Les manuscrits s'en multiplirent; tous les clercs voulurent
aussitt l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientt aprs
nomm vque de Saint-Azaph, reut le surnom d'Artus, le hros dont il
venait de consacrer la renomme. Son livre fut une sorte de rvlation
inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour
Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimrent aucun doute sur
l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction.
Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux rcits avec la
mme confiance. Dans le pays de Galles mme, source adoptive, sinon
primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un
auteur contemporain, d'ailleurs assez crdule de sa nature, Giraud de
Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez
plaisante faon. C'est en parlant d'un certain Gallois dou de la
facult d'voquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme,
ayant su qu'un de ses voisins tait tourment par ces esprits de
tnbres, s'avisa de placer l'vangile de saint Jean sur la poitrine
du malade; aussitt les dmons s'vanouirent comme une vole
d'oiseaux. Il tenta sans dsemparer une seconde exprience:  la place
de l'vangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussitt les
dmons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de
celui qui le tenait, de faon  le tourmenter beaucoup plus qu'ils
n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'preuve tait on ne
peut plus dcisive.

[Note 19: _Girald. Cambr. Walli Descriptio. Cap. VII_. (Cit par M.
Th. Wright.)]

Mais un autre tmoignage bien autrement honorable pour le sentiment
critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de
Guillaume de Newburg, _De rebus anglicis sui temporis libri quinque_,
dont la chronique fut publie vers la fin du douzime sicle. On dit
qu'il avait vou une haine particulire aux Bretons, et que c'tait
pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqu le livre
de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'tre obligs de reconnatre
dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou
presque tout semblait dj fabuleux dans le livre dont il ne conteste
d'ailleurs ni l'anciennet ni l'origine bretonne.

La race bretonne, dit Guillaume de Newburg, qui peupla d'abord
notre le, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre
rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la
rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument
prcieux de sincrit. Bien que Breton, il n'hsite pas  gourmander
ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal
que de dissimuler la vrit. On voit par lui combien ils taient peu
redoutables comme guerriers, et peu fidles comme citoyens.

[Note 20: _Cum enim sermone sit admodum impolitus atque insipidus,
paucis eum vel transcribere vel habere curantibus, raro
invenitur_.--Il se pourrait ici que Guillaume de Newburg entendit par
le livre de Gildas celui que nous attribuons  Nennius, et qui, dans
plusieurs manuscrits du douzime sicle, porte cette attribution.]

 l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un crivain qui,
pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame
ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanit, nous les a
prsents comme suprieurs en vertu guerrire aux Macdoniens et aux
Romains. Cet homme, nomm Geoffroy, a reu le surnom d'Artus, pour
avoir dcor du titre d'histoire et prsent dans la forme latine les
fables imagines par les anciens Bretons  propos d'Artus, et par lui
fort exagres. Il a fait plus encore, en crivant en latin, comme une
oeuvre srieuse et authentique, les prophties trs-mensongres d'un
certain Merlin auxquelles il a de lui-mme beaucoup ajout. C'est l
qu'il nous prsente Merlin comme n d'une femme et d'un dmon incube,
et comme tant dou d'une vaste prescience, sans doute en raison de la
saintet de son pre; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres
sacrs, nous apprend que les dmons, tant privs de la clart divine,
ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que
conjecturer la suite de quelques vnements d'aprs les signes qui
sont  leur porte aussi bien qu' la ntre. Il est ais de
reconnatre la fausset de ces prdictions de Merlin, pour tout ce qui
touche aux vnements arrivs en Angleterre depuis la mort de ce
Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en
tout cas il les a fortifies de ses propres inventions, comme il
convient d'en avertir ceux qui seraient tents d'y ajouter la moindre
confiance. Pour les vnements arrivs avant le temps o il crivait,
il a pu donner  ces prophties toutes les additions ncessaires, afin
de les mettre en rapport avec les vnements mmes; mais, quant au
livre qu'il appelle _Histoire des Bretons_, il faut tre tout  fait
tranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et
audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce
qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules Csar, gestes
peut-tre invents  plaisir par d'autres, mais prsents par lui
comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute  la gloire des Bretons,
depuis Jules Csar qui les avait subjugus jusqu'au temps d'Honorius,
quand les Romains abandonnrent l'le, pour pourvoir  leur propre
dfense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laisss  la
merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui
rclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci,
aprs avoir repouss les Pictes et les cossais, cdrent  l'appt
que leur prsentait d'un ct la fertilit de l'le, de l'autre la
lchet de ceux qui les avaient appels  leur dfense. Ils
s'tablirent en Bretagne, accablrent ceux qui essayrent de leur
rsister, et contraignirent les misrables restes de leurs
adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois,  chercher un
refuge sur des hauteurs ou dans des forts galement inaccessibles.
Les Anglais victorieux eurent une suite de rois trs-puissants, entre
autres le petit-neveu d'Hengist, thelbert, qui, runissant sous son
sceptre toute l'le d'Albion jusqu' l'Humber, reut la loi de
l'vangile annonce par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux
prcdentes conqutes, aprs une grande victoire sur les Bretons et
les cossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint aprs Edwin, et ne
trouva pas dans l'le entire la moindre rsistance. Tout cela, le
Vnrable Bde, dont personne ne rcuse le tmoignage, l'a
parfaitement tabli. Il faut donc reconnatre le caractre fabuleux de
tout ce que ce Geoffroy a crit d'Artus et de ses successeurs d'aprs
quelques autres et d'aprs lui-mme. Il a rassembl ces mensonges,
soit par un loignement coupable de la vrit, soit dans l'intention
de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides,
pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. 
Wortigern il fait succder Aurlius Ambroise, qui aurait vaincu les
Saxons et reconquis l'le entire. Aprs Ambroise aurait rgn son
frre Uter-Pendragon avec la mme autorit. C'est alors qu'il insre
tant de rveries mensongres  l'occasion de Merlin. Artus, prtendu
fils de ce prtendu Uter, aurait t le quatrime roi des Bretons 
partir de Wortigern; de mme que, dans la vritable histoire de Bde,
thelbert, converti par Augustin, est le quatrime roi des Saxons 
partir d'Hengist. Ainsi le rgne d'Artus et celui d'thelbert devaient
tre contemporains. Mais on voit aisment ici de quel ct se trouve
la vrit. C'est prcisment l'poque du rgne d'thelbert qu'il
choisit pour lever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le
fait triompher des Anglais, des cossais, des Pictes; rduire au joug
de ses armes l'Irlande, la Sude, les Orcades, le Danemark, l'Islande:
peu de jours lui suffisent pour lui faire conqurir les Gaules
elles-mmes, que Jules Csar avait eu bien de la peine  rduire en
dix ans; de faon que le petit doigt de ce Breton aurait t plus fort
que les reins du plus grand des Csars. Enfin, aprs tant de
triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et prsider une grande
fte avec les princes et les rois subjugus, en prsence des trois
archevques de Londres, de Carlon et d'York, bien que les Bretons
n'eussent pas alors un seul archevque. Pour couronner tant de fables,
notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus
est d'abord vainqueur d'un gant de merveilleuse grandeur, bien que,
depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler
d'aucun gant.  cette guerre des Romains il fait concourir tous les
peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les
Parthes, les Mdes, les Libyens, les gyptiens, les Babyloniens, les
Phrygiens, qui tous prissent dans le mme combat, tandis
qu'Alexandre, le plus fameux des conqurants, mit  conqurir tant de
nations diverses plus de douze annes. Comment tous les
historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les vnements
des sicles passs, qui nous en ont mme transmis d'une importance
fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un
hros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce
Merlin aussi grand prophte qu'Isae? Car la seule diffrence entre
eux, c'est que Geoffroy n'a pas os faire prcder les prdictions
qu'il prte  Merlin de ces mots: _Voici ce que dit le Seigneur_, et
qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: _Voici ce que dit le
diable_. Notez enfin qu'aprs nous avoir reprsent Artus mortellement
frapp dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller
gurir ses plaies dans une le que les fables bretonnes nomment l'le
d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de
dplaire aux Bretons, ou plutt aux _Brutes_ qui attendent encore son
retour.

[Note 21: _Pro expiandis his Britonum maculis._]

Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus
contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne
l'avaient donc accept que comme un recueil d'histoires controuves 
plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi
srieuse.

Mais ce jugement lui-mme permettait  l'imagination et aux fantaisies
potiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donn l'exemple dont nos
romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardrent pas  suivre. La
courte, informe et cependant prcieuse chronique de Nennius avait
veill la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait t
pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs
des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble
avoir le droit de rclamer la composition, et qui devaient produire
une si grande rvolution dans la littrature et mme dans les moeurs
de toutes les nations chrtiennes.




 III.

LE POME LATIN: _Vita Merlini_.


Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut puiser l'oeuvre
de celui qui parat en avoir fait natre la pense.

Les _Prophties de Merlin_ forment maintenant le septime livre de
l'_Historia Britonum_. Elles avaient t rdiges avant la publication
de cette histoire, et l'auteur les avait envoyes sparment 
l'vque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128,
Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'_Historia
Britonum_, avaient fait usage des _Prophties_. D'ailleurs, Geoffroy
de Monmouth a constat cette antriorit: Je travaillais  mon
histoire, dit-il au dbut du septime livre, quand, l'attention
publique tant rcemment attire sur Merlin[22], je publiai ses
prophties,  la prire de mes amis, et particulirement d'Alexandre,
vque de Lincoln, prlat d'une sagesse et d'une pit minentes, et
qui se distinguait entre tous, clercs ou laques, par le nombre et la
qualit des gentilshommes que retenait auprs de lui sa rputation de
vertu et de gnrosit. Dans l'intention de lui tre agrable,
j'accompagnai l'envoi de ces prophties d'une lettre que je vais
transcrire...

[Note 22: _Cum de Merlino divulgato rumore_. Expressions curieuses,
qui semblent assez bien prouver que la rputation de Merlin tait
alors de date rcente, mme chez les Gallo-Bretons. Nennius ne l'avait
pas mme nomm. Les pages de Guillaume de Newburg cites plus haut
(page 65) confirment encore le peu d'anciennet de la tradition
merlinesque.]

Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir rpondu aux voeux du
prlat en interrompant l'_Historia Britonum_ pour traduire du breton
en latin les Prophties de Merlin. Mais, ajoute-t-il je m'tonne
que vous n'ayez pas demand ce travail  quelque autre plus savant et
plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais,
j'ai le droit de dire que vous-mme, si les devoirs de votre haute
position vous en eussent laiss le temps, auriez mieux que personne
compos de pareils ouvrages.

Soit que l'vque Alexandre et regrett d'avoir demand un livre dont
l'glise contestait l'autorit, soit que ce livre n'et pas rpondu 
ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il et oubli, comme cela
n'arrive que trop souvent, les promesses faites  l'auteur, il mourut
sans avoir donn  Geoffroy le moindre tmoignage de gratitude; et
nous l'apprenons ds le dbut du pome de la _Vita Merlini_.

Prt  chanter la folie furieuse et les agrables jeux[23] de Merlin,
c'est  vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de
l'piscopat et que la philosophie a parfum de son nectar; vous qui
brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du
monde. Soyez favorable  mon entreprise; accordez au pote une
bienveillance qu'il n'avait pas trouve dans le prlat auquel vous
avez mrit de succder.

[Note 23: Les tours de Merlin, ses prestiges, sont souvent dsigns
comme autant de jeux.]

Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos moeurs, vos
antcdents, votre noble naissance, l'intrt public qui faisait
dsirer votre lection au peuple et au clerg de l'heureuse et
glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler
dignement de vous, de la lyre d'Orphe, de la science de Maurus, de
l'loquence de Rabirius.....

  Fatidici vatis rabiem musamque jocosam
  Merlini cantare paro: tu corrige carmen,
  Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte.
  Scimus enim quia te perfudit nectare sacro
  Philosophia suo, fecitque per omnia doctum,
  Ut documenta dares, dux et prceptor in orbe.
  Ergo meis coeptis faveas, vatemque tueri
  Auspicio meliore velis quam fecerit alter
  Cui modo succedis, merito promotus honore.
  Sic etenim mores, sic vita probata genusque
  Utilitasque loci clerus populusque petebant,
  Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

Le pome contient 1530 vers, et doit tre un des derniers ouvrages de
l'auteur. Bretons, s'crie-t-il en l'achevant, tressez une couronne
 votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien _vtre_ en effet, car
autrefois il a chant vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre
que le monde entier clbre sous le nom de _Gestes des Bretons_.

  Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,
  Laurea serta date Gaufrido de Monumeta:
  Est enim vester, nam quondam proelia vestra
  Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum
  Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem.

Il semble donc qu'on ne pouvait lever des doutes sur l'auteur de ce
pome. Le style rappelle l'_Historia Britonum_, autant que la prose
peut rappeler la versification: et Geoffroy avait dj prouv qu'il
aimait  faire des vers, par ceux dont il a parsem, sans la moindre
ncessit, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages,
avec la mme emphase; et si, dans le premier, il fait appel  la
gnrosit du prlat dont il accuse, dans le second, le dfaut de
reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de
cette gnrosit. Il avait lou en pure perte, comme notre rimeur
franais Wace, lequel, aprs avoir vant la libralit du roi Henry II
d'Angleterre, finit tristement son pome de _Rou_ en regrettant
l'oubli de ce prince:

  Li Reis jadis maint bien me fist,
  Mult me dona, plus me pramist.
  Et se il tot don m'ust
  Ce qu'il me pramist, miels me fust.
  Nel pois avoir, nel plut al Rei...

Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus
prononc, si le Roi et alors, comme l'vque Alexandre, cess de
vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de
Quesnet; et c'est  cet vque Robert que Geoffroy adressa la _Vita
Merlini_, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de
son prdcesseur.

Tout, dans ce pome de Merlin, marche en parfait accord avec ce que
Geoffroy avait mis dans son _histoire_. On y retrouve le fond des
prophties de Merlin, auxquelles est ajoute celle de sa soeur
Ganiede, pour devenir un prtexte d'allusions aux vnements
contemporains. Dans l'_histoire_, et non dans les romans, Merlin est
fils d'une princesse de Demetie; et dans le _pome_, non ailleurs,
Merlin, devenu vieux, rgne sur cette partie de la principaut de
Galles:

  Ergo peragratis sub multis regibus annis,
  Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus;
  Rex erat et vates: Demtarumque superbis
  Jura dabat populis...

Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou
West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et le de Wight); Biduc est roi
de la Petite Bretagne o se rfugient les deux fils de Constant; Artus
succde sans opposition  son pre Uter-Pendragon, et la reine
Gwanhamara n'est mentionne qu'en raison de ses relations criminelles
avec Mordred.

  Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat.

Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du tmoignage d'Apule
l'existence d'esprits disperss entre le ciel et la terre, qui peuvent
entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans
le pome seul, Merlin est mari  Guendolene et a pour soeur Ganiede,
femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait
apparemment une tradition rpandue dans le pays de Galles, tradition
qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de
la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le pome de Merlin
aucun trait qui soit inspir par ces romans de la Table ronde; puisque
la Genivre, l'Artus, la fe Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont
devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le pome a
t compos avant les romans, c'est--dire de 1140  1150. Il n'tait
plus permis, aprs la composition de l'_Artus_ et du _Lancelot_, de ne
voir qu'une fe dans Morgan, que l'pouse d'Artus enleve par Mordred
dans Genivre, et que le mari d'une femme dlaisse dans Merlin. Ainsi
tout se runit pour conserver  Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir
crit, vers le milieu du douzime sicle, le pome _De Vita Merlini_,
aprs l'_Historia Britonum_ que semble continuer le pome, pour ce qui
touche  Merlin, et avant le roman franais de _Merlin_, qui devait
faire au pome d'assez nombreux emprunts.

Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion oppose 
celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel,
auxquels on doit d'ailleurs une excellente dition de la _Vita
Merlini_[24]. Oui, le pome fut assurment compos avant les romans de
la Table ronde. Les allusions qu'on croit y dcouvrir aux guerres
d'Irlande, extrmement vagues en elles-mmes, sont empruntes aux
textes des prophties en prose, dont la date est bien connue. Je dois
ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y dcouvrir le
moindre trait qui pt se rapporter au rgne de Henry II. Il est vrai
que le pote donne au savoir de l'vque Robert de Quesnet des loges
que la postrit n'a dmentis ni confirms; mais, dans la bouche de
l'auteur de l'_Historia Britonum_, ces loges ne sortent pas de la
banalit des compliments obligs. J'en excepte pourtant le vers o
l'on rappelle l'intrt que les habitants de Lincoln avaient pris 
l'lection du prlat:

  Sic etenim mores, sic vita probata genusque,
  Utilitasque loci, clerus populusque petebant.
  Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra
Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la
ville de Lincoln les foires et les marchs.

[Note 24: Publie d'aprs le manuscrit de Londres. Paris, Didot, 1837;
in-8.]

J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison srieuse de croire que
la _Vita Merlini_ ait t adresse  Robert Grossetest, vque de
Lincoln dans la premire moiti du treizime sicle. Ce Robert fut
sans doute un prlat trs-savant, trs-recommandable; il a laiss
plusieurs ouvrages longtemps clbres; mais il tait de la plus basse
extraction, et notre pote, au nombre des loges qu'il accorde  son
patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement 
Robert de Quesnet, dont la famille tait au rang des plus
considrables de l'Angleterre.

C'est encore,  mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu sparer du
pome les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son
oeuvre  l'intrt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la
renomme de l'_Historia Britonum_, n'a rien exagr, et, en se plaant
aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage
assez ordinaire alors, et mme dans tous les sicles. C'est ainsi que
Gautier de Chastillon terminait son pome d'Alexandre en promettant 
l'archevque de Reims, Guillaume, un partage gal d'immortalit:

  Vivemus pariter, vivet cum vate superstes
  Gloria Guillelmi, nullum moritura per vum.

Les derniers vers de la _Vita Merlini_ sont, dans le plus ancien
manuscrit, de la mme main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc
accorder  la critique une trop grande licence que lui permettre de
supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage
justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.

Alexandre tait mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-mme
lev au sige de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est
naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre annes
qu'il adressa la _Vita Merlini_  l'vque Robert de Quesnet,
successeur d'Alexandre.

Mais (dira-t-on, pour expliquer la diffrence des lgendes) il y eut
deux prophtes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre
fils d'un dmon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le
second, habitant des forts; celui-ci surnomm _Ambrosius_, celui-l
_Sylvester_ ou le _Sauvage_. L'_Historia Britonum_ a parl du premier,
et la _Vita Merlini_ du second.

Je donnerai bientt l'explication de tous ces doubles personnages de
la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver  ceux
qui suivront le progrs de la lgende de Merlin que l'_Ambrosius_, le
_Sylvester_ et le _Caledonius_ (car les cossais ont aussi rclam
leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et mme personne.

Aprs avoir t, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans
l'_Historia Britonum_ fils d'un dmon incube, Merlin deviendra dans le
pome franais de Robert de Boron l'objet des faveurs gales du ciel
et de l'enfer. Il aimera les forts, tantt celles de Calidon en
cosse, tantt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le
Northumberland, tantt celles de Brocliande dans la Cornouaille
armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empchera pas de paratre
souvent  la Cour, d'tre le bon gnie d'Uter et de son fils Artus.
Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de
la mre du prophte une princesse de Demetie, et du prophte devenu
vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert
de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir
par Viviane dans la fort de Brocliande. Mais ce double rcit ne fait
pas qu'il y ait eu rellement deux ou trois prophtes du nom de
Merlin.

Runissons maintenant les traits lgendaires ajouts dans le pome
latin  ceux que renfermait dj l'_Historia Britonum_.

Merlin perd la raison  la suite d'un combat dans lequel il a vu prir
plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le sjour
des villes, et, pour se drober  tous les regards, il s'enfonce dans
les profondeurs de la fort de Calidon.

  Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.

Sa soeur la reine Ganiede envoie des serviteurs  sa recherche. Un
d'eux l'aperoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient  le
faire rentrer en lui-mme en prononant le nom de Guendolene, et en
formant sur la harpe de douloureux accords:

  Cum modulis cithar quam secum gesserat ultro.

Merlin consent  quitter les bois,  reparatre dans les villes. Mais
bientt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa
premire mlancolie; il veut retourner  la fort. Ni les pleurs de sa
femme, ni les prires de sa soeur, ne peuvent le flchir. On
l'enchane; il pleure, il se lamente. Puis tout  coup, voyant le roi
Rodarcus dtacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte
qui s'y trouvait mle, il jette un clat de rire. Le roi s'tonne et
demande la raison de cet clair de gaiet. Merlin veut bien rpondre,
 la condition qu'on lui tera ses chanes et qu'on lui permettra de
retourner dans les bois. Ds que la libert lui est rendue, il dvoile
les secrets de sa soeur, la reine Ganiede. Le matin mme, elle avait
prodigu ses faveurs  un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une
des feuilles tait demeure dans ses cheveux. Ganiede proteste de son
innocence: Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un
insens! Et, pour justifier le mpris que mritaient de telles
accusations, elle fait prendre successivement trois dguisements 
l'un des habitus du palais. Merlin interrog annonce  cet homme
trois genres de mort. La prdiction s'accomplit, mais beaucoup plus
tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du
devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet pisode devenu
clbre.

[Note 25:

  Sicque ruit, mersusque fuit lignoque pependit,
  Et fecit vatem per terna pericula verum.

Il faut remarquer que sir Walter Scott, d'aprs l'ancien chroniqueur
cossais Fordun, a commis une trange mprise en appliquant cette
prophtie du triple genre de mort de la mme personne  Merlin
lui-mme: Merlin, according to his own prediction, perished at once
by wood, earth and water. For being pursued with stones by the
rustics, he fell from a rock into the river Tweed, and was transfixed
by a sharp stake fixed there for the purpose of extending a fish-net.
Et l-dessus de citer quatre vers dont les deux derniers appartiennent
au pome de Geoffroy:

  Inde perfossus, lapide percussus, et unda
  Hanc tria Merlini feruntur inire necem;
  Sicque ruit mersusque fuit, lignoque prehensus,
  Et fecit vatem per terna pericula verum.

Nouvelle preuve de la facilit avec laquelle les traditions se
transforment et se corrompent.]

Merlin reprend le chemin de la fort. En le voyant partir, sa femme et
sa soeur semblent inconsolables:  mon frre, dit Ganiede, que
vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si
vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?--Comme il
lui plaira, rpond Merlin; seulement celui qu'elle choisira fera
bien d'viter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir,
et j'apporterai mon prsent de secondes noces.

  Ipsemet interero donis munitus honestis,
  Dotaboque datam profuse Guendoloenam.

Un jour, les astres avertissent Merlin retir dans la fort que
Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de
daims et de chvres, et lui-mme, mont sur un cerf, arrive aux portes
du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez mue,
le fianc met la tte  la fentre et se prend  rire  la vue du
grand cerf que monte l'tranger. Merlin le reconnat, arrache les bois
du cerf, les jette  la tte du beau rieur et le renverse mort au
milieu des invits. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les
bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il
est atteint et ramen  la ville:

  Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].

[Note 26: Il n'y avait rien  tirer de ce singulier pisode, emprunt
sans doute  quelque ancien lai. On n'en retrouve aucune trace dans
les romans de la Table ronde.]

On ne voit pas que la mort du fianc de Guendolene ait t venge, et
Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre
supportable le sjour des villes, le roi lui offre des distractions et
le conduit au milieu des foires et des marchs. Merlin jette alors
deux nouveaux ris dont le roi veut encore pntrer la cause. Il met 
ses rponses la mme condition: on le laissera regagner sa chre
fort. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche
que ceux dont il sollicitait la charit, car il foulait  ses pieds un
immense trsor. Puis il a ri d'un plerin achetant des souliers neufs
et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort
l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans
le roman de Merlin.

Libre de retourner une seconde fois dans la fort, le prophte console
sa soeur et l'engage  construire sur la lisire des bois une maison
pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fentres: lui-mme y
viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir.
Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.

La maison construite, Merlin se met  prophtiser, et les clercs
crivent ce qu'il lui plat de chanter:

  O rabiem Britonum quos copia divitiarum
  Usque superveniens ultra quam debeat effert!...

Aprs un long accs fatidique, le pote, sans trop prendre souci de
nous y prparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui,
nouvellement arriv de la Petite-Bretagne, raconte l ce qu'il a
appris  l'cole du sage Gildas. Le systme que le barde dveloppe
rsume les opinions cosmogoniques de l'cole armoricaine. Il admet les
esprits suprieurs, infrieurs et intermdiaires. Puis le vieux devin
passe en revue les les de la mer. L'le des Pommes, autrement appele
Fortune, est la rsidence ordinaire des neuf Soeurs, dont la plus
belle et la plus savante est Morgen; Morgen connat le secret et le
remde de toutes les maladies; elle revt toutes les formes; elle peut
voler comme autrefois Ddale, passer  son gr de Brest  Chartres, 
Paris; elle apprend la mathmatique  ses soeurs, Moronoe, Mazoe,
Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande
harpiste. C'est dans l'_le Fortune_, ajoute Talgesin, que, sous
la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, bless
aprs la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement
accueillis, et, faisant dposer le roi sur sa couche, elle a touch de
sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait
demeurer longtemps avec elle. Je revins, aprs lui avoir confi le
roi.

  Inque suis thalamis posuit super aurea regem
  Strata, manuque detexit vulnus honesta,
  Inspicitque diu, tandemque redire salutem
  Posse sibi dixit, si secum tempore longo
  Esset...

[Note 27: Morgen n'est pas encore dans le pome la soeur d'Artus.]

Monmouth, dans sa trs-vridique histoire, s'tait content de dire
qu'Artus, mortellement bless, avait t port dans l'le d'Avalon
pour y trouver sa gurison; ce qui prsenterait une contradiction
ridicule, si l'le d'Avalon et le pays des Fes n'taient pas
ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions
bretonnes, l'quivalent des Champs-lyses chez les Anciens.

D'ailleurs, la description de cette le:

  Insula pomorum qu Fortunata vocatur,

avec son printemps perptuel et sa merveilleuse abondance de toutes
choses, convient assez mal  cette le d'Avalon, qu'on crut plus tard
reconnatre dans Glastonbury.

Un dernier trait de la lgende galloise de Merlin se retrouve dans
notre pome. Merlin et Talgesin exposaient  qui mieux mieux les
proprits de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux,
quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur
lequel on interroge Merlin: Je connais cet homme, dit-il; il eut
une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine,
nous apermes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les
pris, les distribuai  mes compagnons et n'en rservai pas une seule
pour moi. On sourit de ma libralit, et chacun s'empressa de manger
la pomme qu'il avait reue; mais l'instant d'aprs, les voil tous
pris d'un accs de rage qui les fait courir dans les bois en poussant
des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une
des victimes. Les fruits cependant m'taient destins et non pas 
eux. C'tait une femme qui m'avait longtemps aim et qui, pour se
venger de mon indiffrence, avait rpandu ces fruits empoisonns dans
un lieu o je me plaisais  venir. Mais cet homme, en humectant ses
lvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.

L'preuve fut heureuse: l'insens, revenu  lui-mme, suivit Merlin
dans la fort de Calidon; Talgesin demanda la mme faveur, et la reine
Ganiede ne voulut pas non plus se sparer de son frre. Tous quatre
s'enfoncrent dans l'paisseur des bois, et le pome finit par une
tirade prophtique chante par Ganiede, devenue tout  coup presque
aussi _prvoyante_ que son frre.

Je l'ai dj dit, ce pome, expression de la tradition galloise du
prophte Merlin, ne sera pas inutile au prosateur franais, et nous
permettra de mieux suivre les dveloppements de la lgende
armoricaine, exprime dans la seconde branche de nos Romans de la
Table ronde.




IV.

SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POME DE JOSEPH D'ARIMATHIE.


tablissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard  fournir
les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle
primitif de la Table ronde, bien que runies assez ordinairement dans
les anciens manuscrits, ont t sparment crites, sans qu'on et
d'abord l'intention de les coordonner l'une  l'autre. Ces rcits ont
t disposs comme on les voit aujourd'hui par des _assembleurs_ (il
faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en
former les jointures, ont t conduits  des interpolations et
additions assez nombreuses.

Le _Saint-Graal_ et _Merlin_ parurent les premiers. Un second auteur
donna le livre d'_Artus_, que les assembleurs runirent au Merlin. Un
troisime fit le _Lancelot du Lac_; un quatrime, la _Qute du
Saint-Graal_, qui complta les rcits prcdents.

Ces livres, composs  des poques assez rapproches, furent d'abord
transcrits  petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que
faisaient les clercs de les admettre dans le trsor des maisons
religieuses. On n'en trouvait  et l un exemplaire que chez certains
princes pour lesquels on les avait copis et qui rarement les
possdaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrte  l'anne 1209,
n'en avait parl que par ou-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a
conserv cette chronique en l'insrant dans le _Speculum historiale_,
ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les prcieuses paroles
d'Helinand:

Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremit monstrata est mirabilis qudam
visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus
Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo
Dominus coenavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita
descripta est historia qu dicitur _Gradal_. Gradalis autem vel
Gradale dicitur gallic scutella lata et aliquantulum profunda in qua
pretios dapes, cum suo jure (dans leur jus), divitibus solent
apponi, et dicitur nomine _Graal_... Hanc historiam latin scriptam
invenire non potui; sed tantum gallic scripta habetur  quibusdam
proceribus; nec facil, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem
nondum potui ad legendum sedul ab aliquo impetrare.

La curiosit, vivement veille, conduisit bientt  la pense de
former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes
les cours seigneuriales[28]. En les tudiant aujourd'hui, on pourrait
encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le
romancier du Saint-Graal avait annonc le livre comme apport du ciel
par Jsus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite
de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait compose,
tantt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantt
avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry
d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier
paragraphe, o se trouvait annonce la suite de l'histoire d'Alain le
Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait
encore vers la fin du Merlin qu'Artus,  partir de son couronnement,
avait longuement tenu son royaume en paix. La ligne a t biffe,
parce qu'immdiatement aprs on insrait le livre d'Artus, oeuvre d'un
autre crivain, o d'abord taient racontes les longues guerres
d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou
Saxons. Il faut prendre garde  toutes ces retouches,  ces
interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition
successive de ces fameux ouvrages.

[Note 28: Ferebantur per ora, dit Alfred de Beverley, vers 1160,
multorum narrationes de historia Britonum; notamque rusticitatis
incurrebat qui talium narrationum scientiam non habebat. (Cit par
sir Fred. Madden.)]

Voil tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq
grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une
manire fortuite, _prolem sine matre creatam_, changer le mouvement
des ides et le caractre des oeuvres littraires. L'crivain franais
auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si
fconde est, ainsi que tous les critiques l'ont dj reconnu, Robert
de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du
_Saint-Graal_, comme l'ont dit et rpt les assembleurs; il n'a fait
que le pome de _Joseph d'Arimathie_.

[Note 29: Je prviens une fois pour toutes que je laisse au mot
_roman_ son ancienne signification de _livre crit en franais_.]

Ce roman en vers est fond sur une tradition que j'appellerais
volontiers l'vangile des Bretons, et qui remontait peut-tre au
troisime ou quatrime sicle de notre re. Le pieux dcurion qui
avait mis le Christ au tombeau tait devenu, sous la main des
lgendaires, l'aptre de l'le de Bretagne. Il avait miraculeusement
pass la mer, tait venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire,
le clbre monastre de Glastonbury, et son corps y avait t dpos.
Telle tait l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien
elle tait devenue chre  ce peuple, en se reportant aux dernires
annes du sixime sicle, quand le pape saint Grgoire,  la demande
du roi saxon thelbert, envoya des prtres romains pour travailler 
la conversion des nouveaux conqurants. Les vieux Bretons
s'indignrent de cette intervention de l'vque de Rome, qui venait
ouvrir les portes du paradis  la race dteste de leurs oppresseurs.
Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de
blmer les formes consacres de leur liturgie. De quel droit,
disaient-ils, le Pape vient-il dsapprouver nos crmonies et
contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons
t jadis chrtienns par les premiers disciples de Jsus-Christ,
miraculeusement arrivs d'Asie. Ils ont t nos premiers vques; ils
ont transmis  ceux qui leur ont succd le droit de sacrer et
ordonner les autres.

Il faut voir, dans le beau livre des _Moines d'Occident_, l'histoire
de cette grande et curieuse querelle. L'animosit prit alors d'assez
larges proportions pour que les envoys de Rome fussent accuss par
les clercs bretons d'avoir provoqu la ruine et l'incendie du clbre
monastre de Bangor, centre de la rsistance  la nouvelle liturgie.
Que l'accusation ait ou n'ait pas t fonde, que les motifs de
sparation aient t plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins
admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clerg
breton devait allguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas
avec les traditions des autres glises et les dcisions de la cour de
Rome.

M. le comte de Montalembert, aprs avoir reconnu l'anciennet de la
lgende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant,
avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'glise bretonne ait jamais eu
la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les
Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premires semences de la foi 
Joseph, qui n'aurait emport de Jude pour tout trsor que quelques
gouttes du sang de Jsus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la
France faisait remonter ses origines chrtiennes  Marthe,  Lazare, 
Madeleine. Mais, ajoute ailleurs le grand crivain[31], les usages
bretons ne diffraient des usages romains que sur quelques points qui
n'avaient aucune importance; c'tait sur la date  prfrer pour la
clbration de la fte de Pques; c'tait sur la forme de la tonsure
monastique et sur les crmonies du baptme[32]. Si M. de
Montalembert et les autorits qu'il allgue avaient pu devancer
l'opinion gnrale et attacher quelque importance  la lecture du
Saint-Graal, ils auraient assurment chang d'opinion; ils auraient
reconnu que les lgendes vraies ou fabuleuses de l'arrive en Espagne
et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et
Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais
qu'il en avait t tout autrement de la lgende de Joseph, qui, le
faisant dpositaire du vrai sang de Jsus-Christ, le prsentait comme
le premier vque investi par le Christ du droit de transmettre le
sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls
aurait procd toute la hirarchie sacerdotale, dans cette ancienne
glise.

[Note 30: _Moines d'Occident_, t. III, p. 24, 25.]

[Note 31: P. 87.]

[Note 32: Bde, aprs avoir parl de cette supputation diffrente du
temps pascal, ajoute pourtant: Alia plurima unitati ecclesiastic
contraria faciebant. Sed suas potius traditiones universis qu per
orbem concordant ecclesiis, prferebant (lib. II, ch. II).]

Bien que le Vnrable Bde n'ait pas dtermin quels taient ces
sentiments contraires  l'glise universelle,--ces traditions que les
Bretons et les Scots mettaient au-dessus de celles qui sont admises
par toutes les glises du monde, peut tre dans la crainte de jeter
un nouveau brandon dans le feu des rsistances, il n'est pas malais
de voir, dans son livre mme, une sorte d'indication des points sur
lesquels portait le dsaccord. Au livre V, dans le chapitre XXI
consacr  rappeler la vie de saint Wilfride, originaire d'cosse et
rformateur de plusieurs monastres, nous voyons le saint, avant mme
d'tre tonsur, apprendre les Psaumes et quelques autres livres[33].
Puis, entr dans le monastre de Lindisfarn[34], Wilfride vient 
penser, aprs un sjour de quelques annes, que la voie du salut telle
que la traaient les Scots, ses compatriotes, tait loin d'tre celle
de la perfection[35]: il prend donc le parti de se rendre  Rome, pour
y voir quels taient les rites ecclsiastiques et monastiques qu'on y
observait. Arriv dans cette ville, il doit  Boniface, savant
archidiacre et conseiller du Souverain Pontife, les moyens d'apprendre
dans leur ordre les _quatre vangiles_, le comput raisonnable de
Pques, et beaucoup d'autres choses qu'il n'avait pu apprendre dans
sa patrie[36]. Arrtons-nous ici. N'est-il pas singulier de voir
Wilfride oblig d'aller  Rome pour y entendre les quatre
vanglistes? et n'est-il pas permis d'en conclure que les Scots, et 
plus forte raison les Gallois, mettaient quelque chose au-dessus de
ces quatre livres consacrs? En tout cas, on sait qu'ils refusaient
de reconnatre le droit rclam par les papes de nommer ou dsigner
leurs vques. C'tait suivant eux du mtropolitain d'York, que devait
exclusivement procder toute la hirarchie de l'glise bretonne.
Comment auraient-ils pu justifier cette prtention, sinon sur la foi
d'un cinquime vangile, ou du moins de seconds _Actes des Aptres_?
MM. Varin et de Montalembert triomphent en nous dfiant de trouver,
dans la liturgie bretonne, un autre rapport avec l'glise grecque que
celui du comput pascal. Mais, d'abord, nous ne savons pas bien toutes
les formes de cette liturgie bretonne; puis, nous comprenons sans
peine que la tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie, ne
peut-tre de la possession de quelque relique attribue  ce
personnage, et dpose originairement dans le monastre de
Glastonbury, que cette tradition, disons-nous, n'ait rien eu de commun
avec les usages et les rites de l'glise byzantine. Les Bretons
croyaient simplement avoir t faits chrtiens sans le secours de
Rome, et ils ne tenaient qu' rester indpendants de ce sige suprme.

[Note 33: _Quia acri erat ingenii, didicit citissim Psalmos et
aliquos codices, necdum quidem attonsus_.]

[Note 34: Aujourd'hui Holy-Island, en cosse,  quatre lieues de
Berwick.]

[Note 35: _Animadvertit animi sagacis minim perfectam esse virtutis
viam qu tradebatur a Scotis._]

[Note 36: _Veniens Romam, ac meditatim rerum ecclesiasticarum
quotidiana mancipatus instantia, pervenit ad amicitiam viri
sanctissimi Bonifacii... cujus magisterio quatuor Evangeliorum libros
ex ordine didicit, computum Pasch rationabilem et alia multa qu in
patria nequiverat, eodem magistro tradente, percepit._]

Voil donc quel fut le vrai sujet de la rsistance du clerg breton
aux missionnaires du pape Grgoire. Si les dissidences de ce genre ne
constituent pas une tendance au schisme, je ne vois pas trop qu'on ait
le droit d'appeler schismatiques les Armniens, les Moscovites, et
les Grecs. J'oserai donc appliquer  M. de Montalembert les paroles
que notre romancier adresse au pote Wace. Si le clerg breton ne lui
semble pas avoir jamais dclin la suprmatie du souverain pontife,
c'est qu'il n'avait pas connaissance du livre du Saint-Graal, dans
lequel il eut vu l'origine et les motifs de cette rsistance
incontestable.

Que les Bretons du sixime sicle aient reconnu pour leurs premiers
aptres les disciples du Sauveur, ou bien seulement le dcurion Joseph
d'Arimathie, cette tradition est, en tous cas, le fondement de
l'difice romanesque lev dans le cours du douzime sicle. Passons
de l'poque de la premire conversion des Anglo-Saxons,  la fin du
septime sicle, alors que l'antagonisme des deux glises, exalt par
le massacre des moines de Bangor et le triomphe des Saxons, n'a rien
perdu de sa violence. Les deux derniers rois de race bretonne,
Cadwallad et Cadwallader, ont t l'un aprs l'autre chercher un
refuge en Armorique: le premier, auprs du roi Salomon[37], dont les
vaisseaux le ramenrent bientt dans l'le; le second, auprs du roi
Alain le Long, ou le Gros. Cadwallad, pour quelque temps rtabli,
laissa dans les tablissements saxons une trace sanglante et prolonge
de son retour. Aprs sa mort, son fils Cadwallader, victime d'une
lutte renouvele, quitta et abandonna la Grande-Bretagne en promettant
d'y revenir comme avait fait son pre; mais, au lieu d'accepter les
secours que semblait lui offrir Alain, il s'en va mourir  Rome, o le
Pape le met au rang des saints et lui fait dresser un tombeau, objet
de la vnration des plerins bretons. Ceux-ci, refouls dans le pays
de Galles, attendaient toujours de leurs princes la fin de la
domination trangre; car les bardes, dont l'influence se confondait
avec celle des clercs, avaient annonc que Cadwallad, d'abord, puis
Cadwallader, taient prdestins  renouveler les beaux jours d'Artus,
et que ce n'tait pas en vain que Joseph d'Arimathie avait jadis
apport dans l'le le vase dpositaire du vrai sang de Jsus-Christ.

[Note 37: La _Nef de Salomon_ dont l'imagination gallo-bretonne a tir
un si merveilleux parti dans le _Saint-Graal_ et la seconde partie de
_Lancelot_, doit peut-tre son inspiration  l'un des vaisseaux
fournis par le roi breton Salomon  Cadwallad.]

Je ne sais; mais tout me porte  croire que la tradition de ce vase
miraculeux grandit au milieu des circonstances que je viens
d'indiquer. Les noms de Cadwallad et d'Alain le roi de la
Petite-Bretagne rappellent de trop prs ceux de Galaad, chevalier
destin  retrouver le vase, et d'Alain le Gros, qui devait en tre
le gardien, pour nous permettre d'attribuer au hasard une telle
concidence. Mais les rois Cadwallad, Cadwallader et Alain le Long,
triple fondement de tant d'esprances, tant morts sans que le
prcieux sang et t retrouv, et que les Saxons eussent t chasss,
la mme confiance ne fut plus sans doute accorde aux bardes, aux
devins, quand ils rptrent que le triomphe des Bretons tait
seulement retard, que l'heure de la dlivrance sonnerait quand le
corps de saint Cadwallader serait ramen en Bretagne, et quand on
aurait retrouv la relique tant regrette et jusque-l si vainement
cherche.

Geoffroy de Monmouth, tout en se gardant de prononcer le nom de Joseph
d'Arimathie et de son plat, s'est rendu l'interprte de ces esprances
bretonnes.

Cadwallader, dit-il, avait obtenu du roi Alain, son parent, la
promesse d'une puissante assistance: la flotte destine  la conqute
de l'le de Bretagne tait dj prte, quand un ange avertit le prince
fugitif de renoncer  son entreprise. Dieu ne voulait pas rendre aux
Bretons leur indpendance avant les temps prdits par Merlin: Dieu
commandait  Cadwallader de partir pour Rome, de s'y confesser au
Pape, et d'y achever pieusement ses jours.  sa mort, il serait mis au
rang des saints, et les Bretons verraient la fin de la domination
saxonne quand sa dpouille mortelle serait ramene en Bretagne et
qu'on retrouverait certaines reliques saintes[38] qu'on avait enfouies
pour les soustraire  la fureur des paens.

[Note 38: Tunc demum, revelatis etiam cterorum sanctorum reliquiis,
qu propter paganorum invasionem abscondit fuerant, amissum regnum
recuperarent, etc.]

Ce fut trente ans environ aprs la mort du roi Cadwallader, vers l'an
720, qu'un clerc du pays de Galles, prtre ou ermite, s'avisa
d'insrer dans un recueil de leons ou de chants liturgiques
l'ancienne tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie et du
prcieux vase dont il avait t dpositaire. Pour donner  ce
_Graduel_ (voyez Du Cange,  _Gradale_) une incomparable autorit, il
annona que Jsus-Christ en avait crit l'original, et lui avait
ordonn de le copier mot  mot, sans y rien changer. Il avait, dit-il,
obi, et transcrit fidlement l'histoire de l'amour particulier du
Fils de Dieu pour Joseph, de la longue captivit de celui-ci, de sa
dlivrance miraculeuse, due au fils de l'empereur Vespasien, que la
vue de l'image du Sauveur, empreinte sur le voile de la Vronique,
avait guri de la lpre. Joseph, premier vque sacr de la main de
Jsus-Christ, avait reu le privilge d'ordonner les autres vques et
de donner commencement  la hirarchie ecclsiastique. Il tait
arriv miraculeusement dans l'le de Bretagne, avait mari ses parents
aux filles des rois de la contre nouvellement convertis, et tait
mort aprs avoir remis le dpt du vase prcieux  Bron, son
beau-frre, qui, plus tard, en avait confi la garde  son petit-fils,
le Roi pcheur. Le _Gradale_ finissait par la gnalogie, ou, comme
dit Geoffroy Gaimar, la _transcendance_ des rois bretons, tous issus
des compagnons de Joseph d'Arimathie.

Ce livre fut conserv dans la maison religieuse o sans doute il avait
t compos; soit  Salisbury, comme prtend le pseudonyme auteur du
livre de _Tristan_, soit plutt  Glastonbury, que Joseph avait,
dit-on, fonde, o l'on croyait possder son tombeau, o l'on crut
ensuite retrouver celui d'Artus. Mais l'influence que cette oeuvre
audacieuse devait exercer plus tard sur le mouvement littraire ne fut
pas celle que son auteur en avait attendue. Le clerg breton sentit de
bonne heure le danger d'en faire usage, et recula devant les
consquences du schisme qu'elle n'et pas manqu de provoquer. C'et
t rompre en effet avec l'glise romaine, et rvoquer en doute les
paroles de l'vangile, qui font de saint Pierre la pierre angulaire de
la nouvelle loi. Demeur secret, le _Graal_ breton fut, durant trois
sicles, oubli; du moins n'veilla-t-il une sorte de curiosit
respectueuse que parmi les bardes du pays de Galles. Peut-tre mme
n'en aurait-on jamais parl, sans les luttes de la papaut et de Henri
II, sans le dsir qu'eut un instant ce prince de rompre entirement
avec l'glise romaine.

L'auteur du _Liber Gradalis_ avait rapport sa vision  l'anne 717.
J'aurai bien tonn ceux qui ont jusqu' prsent tudi le roman du
Saint-Graal, en avouant que cette date ne me semble pas chimrique, et
que je la trouve mme en assez bon accord avec la disposition d'esprit
o pouvaient et devaient tre les Bretons du huitime sicle. Ils
avaient cess de voir dans les deux Cadwallad et dans Alain les
librateurs prdestins de la Bretagne: mais, bien que la tradition
religieuse ne ft plus, dans leur imagination, lie aux aspirations
patriotiques, la lgende de Joseph tait demeure chre  tous ceux
qui tenaient encore  la liturgie nationale. D'ailleurs ils s'taient
rsigns  souffrir pour voisins les Anglo-Saxons, qu'ils ne voulaient
pas avoir pour matres. Les leons du _Gradale_ ne faisaient plus
mention de ces vieux ennemis de la race bretonne; elles ne
prsentaient plus ces noms mystrieux de _Galaad_ et du Roi pcheur
comme le reflet, le dernier cho des esprances patriotiques
longtemps fondes sur les rois Cadwallad et Cadwallader, sur le
prince armoricain Alain le Long. Les traditions qui s'taient lies un
demi-sicle auparavant aux aspirations politiques avaient mme perdu
dans ce livre leur sens et leur porte. Galaad n'tait dj plus que
l'heureux enquteur, Alain que le gardien prdestin du vase
eucharistique, et le silence de l'auteur laissait croire que les
Bretons n'avaient plus rien  attendre de cette relique, bien qu'on
lui et d tout ce que les Bardes racontaient d'Artus. Mais, comme cet
auteur affectait la prtention d'appartenir  la race des anciens rois
bretons, il avait eu soin de rassembler les preuves de sa gnalogie,
depuis Bron, beau-frre de Joseph, jusqu'aux successeurs d'Artus. Or,
je le rpte, la date de 717, attribue  la vision, rpond  tout ce
qu'il est permis de conjecturer des sentiments qui devaient animer les
Gallo-Bretons de cette poque. Rien n'y fait disparate, et n'offre la
moindre allusion aux tendances, aux vnements du douzime sicle,
poque de la forme romanesque imprime aux leons du _Gradale_. La
seule intention qu'on puisse y reconnatre, c'est de constater la
sparation de l'glise bretonne et de l'glise romaine, en glorifiant
les princes que l'auteur dclarait ses anctres et dont un grand
nombre de familles galloises prtendaient galement descendre.

Occupons-nous maintenant du pome de Joseph d'Arimathie, premire
expression franaise de toutes ces traditions gallo-bretonnes.

Robert de Boron n'eut pas sous les yeux le livre latin qui lui
fournissait les lments de son oeuvre, ni le roman en prose, dj,
comme nous dirions, en voie d'excution. Il en convient lui-mme:

  Je n'ose parler ne retraire,
  Ne je ne le porroie faire,
  (Neis se je feire le voloie),
  Se je le grant livre n'aveie
  O les estoires sont escrites,
  Par les grans clercs feites et dites.
  L sont li grant secr escrit
  Qu'on nomme le Graal...

C'est--dire: Je n'ose parler des secrets rvls  Joseph, et je
voudrais les rvler que je ne le pourrais, sans avoir sous les yeux
le grand livre o les grands clercs les ont rapportes et qu'on nomme
le _Graal_.

D'ailleurs, en sa qualit de chevalier, il ne devait pas entendre le
texte latin, comme il l'a prouv en transportant au vase de Joseph le
nom du livre liturgique; mais je ne doute pas que le _Gradale_ ne ft
connu de Geoffroy de Monmouth, bien que dans sa fabuleuse histoire des
Bretons il ait vit de dire un seul mot de Joseph d'Arimathie. La
position de Geoffroy dut naturellement l'empcher d'aborder un pareil
sujet. Il tait moine bndictin; il aspirait aux honneurs
ecclsiastiques, auxquels il ne tarda pas d'arriver: une grande
rserve lui tait donc commande  l'gard d'un livre aussi contraire
 la tradition catholique.

Pour Robert de Boron, il n'a voulu prendre parti ni pour ni contre les
prtentions romaines ou galloises. On lui avait racont une belle
histoire de _Joseph d Arimathie_ et de la _Vronique_, consigne dans
un livre qu'on nommait le Graal, et d'une table faite  l'imitation
de celle o Jsus-Christ avait clbr la Cne: il ne vit dans tout
cela rien qui ne ft orthodoxe, et il ne crut pas un instant que
l'amour de Jsus-Christ pour Joseph pt porter la moindre atteinte 
l'autorit de saint Pierre et de ses successeurs. En un mot, il
n'entendit pas malice  toutes ces histoires, et il ne les mit en
franais que parce qu'elles lui parurent faites pour plaire et pour
difier. Il n'en sera pas de mme, comme nous verrons, de l'auteur du
roman du _Saint-Graal_, qui, traducteur plus ou moins fidle, ne
craindra pas d'opposer aux droits de la souverainet pontificale, les
fabuleuses traditions de l'glise bretonne.

Maintenant il y a, j'en conviens, quelque raison d'tre tonn qu'un
Franais du comt de Montbliart ait, le premier, rvl au continent
l'existence d'une lgende gallo-bretonne. Mais que savons-nous si
Robert de Boron n'avait pas sjourn en Angleterre, ou si, dans un
temps o les villes et les chteaux taient le rendez-vous des
jongleurs de tous les pays, quelqu'un de ces plerins de la gaie
science ne lui avait pas racont le fond de cette tradition
religieuse? En tout cas, nous ne pouvons rcuser son propre
tmoignage; Robert s'est nomm, et il a nomm le chevalier auquel il
soumettait son oeuvre. Aprs avoir cont comment Joseph remit le vase
qu'il nomme le _Graal_ aux mains de Bron, comment taient partis vers
l'Occident Alain et Petrus: Il me faudrait, ajoute-t-il, suivre
Alain et Petrus dans les contres o ils abordrent, et joindre  leur
histoire celle de Mose prcipit dans un abme; mais

                        Je bien croi
  Que nus hons nes puet rassembler,
  S'il n'a avant o conter
  Dou Graal la plus grant estoire[39],
  Sans doute qui est toute voire.
  A ce tens que je la retreis,
   mon seigneur Gautier en peis,
  Qui de Montbelial esteit,
  Unques retreite est n'aveit
  La grant estoire dou Graal,
  Par nul home qui fust mortal.
  Mais je fais bien  tous savoir
  Qui cest livre vourront avoir,
  Que se Diex me donne sant
  Et vie, bien ai volent
  De ces parties assembler,
  Se en livre les puis trouver.
  Ausi, come d'une partie
  Lesse que je ne retrai mie,
  Ausi convenra-il conter
  La quinte et les quatre oblier.

C'est--dire: Mais quand je fis, sous les yeux de messire Gautier de
Montbliart, le roman qu'on vient de lire, je n'avais pu consulter la
grande histoire du Graal, que nul mortel n'avait encore reproduite.
Maintenant qu'elle est publie, j'avertis ceux qui tiendront  la
suite de mes rcits, que j'ai l'intention d'en runir toutes les
parties, pourvu que je puisse consulter les livres qui les
renferment.

[Note 39: La suite des histoires de Petrus, d'Alain et de Mose, se
retrouve en effet dans le roman en prose du Saint-Graal.]

Je ne crois pas qu'on puisse entendre et dvelopper autrement cet
important passage, et j'en conclus que si Robert de Boron crivit le
pome de Joseph avant la publication du Saint-Graal, c'est dans une
tardive rvision, seule parvenue jusqu' nous, qu'il a rclam le
mrite de l'antriorit, afin de se justifier, soit de n'avoir pas
suivi et continu la lgende, soit d'arriver sans autre transition 
l'histoire de Merlin, en attendant la suite des rcits commencs dans
le Joseph d'Arimathie. Eut-il le temps ou la volont d'acquitter cette
promesse? Je ne sais et n'en ai pas grand souci, puisque nous
possdons les romans qu'il n'et plus alors fait que tourner en vers.

J'ai dit qu'il tait originaire du comt de Montbliart. On trouve en
effet,  quatre lieues de la ville de ce nom, un village de Boron, et
ce village nous fait en mme temps reconnatre un des barons de
Montbliart dans le personnage auprs duquel Robert composa son livre.
J'ai longtemps hsit sur le sens qu'il fallait donner  ces deux
vers:

   monseigneur Gautier en peis
  Qui de Montbelial esteit.

En changeant quelque chose au texte, en lisant _Espec_ au lieu d'_en
peis_, en ne tenant pas compte du second vers, je m'tais demand s'il
ne serait pas permis de retrouver dans le patron de Robert de Boron,
Gautier ou Walter Espec, ce puissant baron du Yorkshire, constamment
dvou  la fortune du comte Robert de Glocester, le protecteur de
Geoffroy de Monmouth et de Guillaume de Malmesbury[40]. Mais, aprs
tout, nous n'avions pas le droit, mme au profit de la plus sduisante
hypothse, de faire violence  notre texte pour donner  l'Angleterre
l'oeuvre franaise d'un auteur franais. Walter Espec n'a rellement
rien de commun avec la ville de Montbliart, situe  l'extrmit de
l'ancien comt de Bourgogne; et le nom de Gautier, qui appartenait
alors au plus clbre des frres du comte de Montbliart, ne permet
pas de mconnatre, dans l'crivain qui tirait son nom d'un lieu
voisin de la ville de Montbliart, un Franais attach au service de
Gautier. Cette conjecture si plausible est d'ailleurs justifie par le
texte d'une rdaction en prose faite peu de temps aprs la composition
originale. Voici comme les vers prcdents y sont rendus: Et au temps
que messire Robers de Boron lou retrait  monseigneur Gautier, lou
preu conte de Montbliart, ele n'avoit onques est escrite par nul
homme. Et un peu auparavant: Et messire Robers de Boron qui cest
conte mist en autorit, par le congi de sainte glise et par la
proiere au preu conte de Montbliart en cui service il esteit...
Comment,  une poque aussi rapproche de l'excution du pome, le
prosateur aurait-il pu commettre la mprise d'attribuer  un chevalier
de Gautier de Montbliart l'oeuvre d'un chevalier attach au baron
anglais Walter Espec?

[Note 40: Ce qui rendait l'attribution sduisante, c'est qu'un autre
rimeur contemporain, Geoffroy Gaimar, nous apprend que Walter Espac ou
Espec lui avait communiqu un livre d'histoires ou gnalogies
galloises:

  Il (_Gaimar_) purchassa maint essemplaire,
  Livres angleis et par grammaire,
  Et en romans et en latin;...
  Il enveiad  Helmeslac
  Pur le livre Walter Espac;
  Robers li bons cuens de Glocestre
  Fist translater icelle geste
  Solunc les livres as Waleis
  Qu'il aveient des Bretons reis.
  Walter Espec la demanda,
  Li quens Robers li enveia...
  Geffray Gaimart cest livre escrist
  Et les transcendances i mist
  Que li Walleis orent lessi.
  Que il avoit ains purchassi,
  U fust  dreit u fust  tort,
  Le bon livre d'Oxenefort
  Ki fu Walter l'Arcediaen;
  S'en amenda son livre bien.
  En ce tens que je le retreis
   monseigneur Gautier en peis
  Qui de Monbelial esteit.]

Reste une dernire incertitude sur le sens qu'on doit attacher  ces
mots: _en peis_: Remarquons d'abord que l'imparfait _esteit_
s'applique assez naturellement  un personnage dfunt: d'o la
conjecture, qu'au moment o Boron parlait ainsi, Gautier de
Montbliart avait cess de vivre. Alors ne peut-on reconnatre dans
_en peis_ le synonyme du latin _in pace_, lu sur tant d'anciennes
inscriptions funraires?[41] Je traduirais donc ainsi: Au temps o je
travaillais  ce livre avec feu monseigneur Gautier, de la maison de
Montbliart.

[Note 41: Voyez dans le prcieux _Dictionnaire des Antiquits
chrtiennes_ de l'abb Martigny, l'article _In pace_, mot que bon
nombre d'pitaphes portent simplement, sans l'addition de _requiescat:
Urse in pace--Achillen in pace;--Victori,--Donati, in pace._]

Quelques mots maintenant sur ce dernier personnage, qui ne figure pas
dans nos biographies dites universelles.

C'tait le frre pun du comte Richard de Montbliart: il avait pris
la croix au fameux tournoi d'Ecry, en 1199. Mais, au lieu de suivre
les croiss devant Zara et Constantinople, il les avait devancs pour
accompagner son parent Gautier de Brienne en Sicile. Joffroy de
Villehardoin, le grand historien de la quatrime croisade, revenant de
Venise en France pour y rendre compte du trait conclu avec les
Vnitiens, avait rencontr, en passant le mont Cnis, le comte
Gautier de Brienne, qui s'en aloit en Poulle conquerre la terre sa
femme, qu'il avoit espouse puis qu'il ot prise la crois, et qui
estoit fille au roi Tancr. Avec lui aloit Gautier de Montbliart,
Robert de Joinville et grans partie de la bonne gent de Champaigne. Et
quant Joffrois leur conta coment il avoient exploiti, si en orent
moult grant joie et disrent: _Vous nous troverez tout prs quant vous
venrez_. Mais les aventures avienent si com  Nostre Seignour plaist;
car onques n'orent povoir qu'il assemblassent  leur ost; dont ce fut
moult grant domage, quar moult estoient preudome et vaillant
durement.

De Pouille Gautier de Montbliart passa dans l'le de Chypre, o il ne
tarda pas  faire un grand tablissement en pousant Bourgogne de
Lusignan, soeur du roi Amaury.  la mort de ce prince arrive en 1201,
il obtint le bail ou rgence du royaume de Chypre pendant la minorit
de son neveu, le petit roi Hugon; enfin il mourut lui-mme vers 1212,
avec la rputation de prince opulent, habile et valeureux, mais sans
avoir revu la France, dont il s'tait loign quatorze ans auparavant.

Ce serait donc avant ce dpart, avant l'anne 1199, que Robert de
Boron aurait compos le pome de _Joseph d'Arimathie_, et aprs 1212
qu'il en aurait fait une sorte de rvision. Or les romans en prose du
_Saint-Graal_ et de _Lancelot_, sont antrieurs aux pomes du
_Chevalier au Lion_, de la _Charrette_ et de _Perceval_ qu'ils ont
inspirs, et Chrestien de Troyes, auteur de ces pomes, tait mort
vers 1190. Les romans en prose ont donc t faits avant cette anne
1190[42], et ont assurment suivi de trs-prs le _Joseph
d'Arimathie_. Ainsi nous arrivons aux dates approximatives de 1160 
1170 pour le _Joseph_ et pour les romans en prose du _Saint-Graal_ et
de _Merlin_;  1185 pour le _Chevalier au Lion_ et la _Charrette_:
enfin  1214 ou 1215 pour notre remaniement du _Joseph d'Arimathie_.

[Note 42: M. le professeur Jonckbloet, de La Haye, dans un excellent
travail sur les pomes de Chrestien de Troyes, a mis hors de doute
l'antriorit des romans en prose du _Lancelot_ et de la _Qute du
Graal_ sur les pomes de la _Charrette_, du _Chevalier au Lion_ et de
_Perceval_.]

Je ne prtends pas mettre ces supputations chronologiques  l'abri de
toute incertitude; j'attendrai toutefois pour y renoncer qu'on en
trouve de plus satisfaisantes. Et je le rpte en finissant, si Robert
de Boron avait crit les vers du _Joseph_ aprs la prose du
_Saint-Graal_, il ne se serait pas avis de dire qu'avant lui personne
n'avait encore mis  la porte des laques cette lgende du
_Saint-Graal_.

Avant qu'on souponnt l'existence du pome de _Joseph d'Arimathie_,
la critique tait en droit de reconnatre l'oeuvre de Robert de Boron
dans le roman du _Saint-Graal_, qui lui est frquemment attribu par
les assembleurs du treizime sicle. La mprise n'est plus permise
depuis que M. Francisque Michel a publi le _Joseph_[43]. Le savant
philologue le fit imprimer en 1841 (Bordeaux, in-12), avec
l'exactitude qu'on tait en droit d'attendre de lui. Malheureusement
le texte unique qu'il avait reproduit tait assez dfectueux. Un
feuillet en avait t enlev; un autre semblait y avait t plac par
mprise et se rapporter  quelque loge de la vierge Marie. Mais la
rdaction en prose permet de combler ces lacunes et de retrouver le
sens des cinquante vers qui appartenaient au feuillet perdu.

[Note 43: Le seul manuscrit qui l'ait conserv vient de l'abbaye de
Saint-Germain des Prs, et porte aujourd'hui, dans la Bibliothque
impriale, le n 1987. Il est runi  un texte de l'_Image du monde_
de Gautier de Metz; ce qui vient encore  l'appui de l'origine
prsume lorraine de la composition.]

J'ai dj dit un mot de cette rdaction en prose, qui avait d suivre
de bien prs le pome original: sous cette forme, le rcit semble
avoir t plus got. Au moins en conservons-nous un assez grand
nombre d'exemplaires[44], tandis qu'un seul manuscrit nous a jusqu'
prsent rvl l'existence du pome.

[Note 44: J'en ai jusqu' prsent reconnu quatre manuscrits: deux dans
la Bibliothque impriale, un  l'Arsenal, un autre dans le prcieux
cabinet de mon honorable ami M. Ambr.-Firmin Didot.]

On pourra demander ici quelles raisons de croire que le pome ait t
le modle suivi par celui qui nous en reprsente toute la substance en
prose. Ces raisons, les voici: malgr l'intention que le prosateur
avait de suivre pas  pas le pome, il en a souvent mal rendu le
vritable sens, et quelquefois il y a fait des additions
impertinentes. Citons quelques exemples, que j'aurais pu facilement
multiplier.

Le pote, au vers 165, expose comment Jsus-Christ avait donn charge
 saint Pierre d'absoudre les pcheurs, et comment saint Pierre avait
dlgu son pouvoir aux ministres de l'glise:

  A sainte glise a Dieu don
  Tel vertu et tel poest:
  Saint Pierre son commandement
  Redona tout comunalment
  As menistres de sainte eglise;
  Seur eus en a la cure mise.

Ces vers sont d'un sens plus clair pour nous qu'ils ne le furent pour
notre prosateur; car il les rend ainsi:

Cest pooirs dona nostre Sire sainte glise, et les comandemens des
menistres dona messire sains Pierres.

Voici qui est plus fort: au vers 473, Robert de Boron avait crit:

  D'ileques Joseph se tourna,
  Errant  la crois s'en ala,
  Jhesu vit, s'en ot piti grant...

Puis, s'adressant aux gardiens du corps, Joseph dit, au vers 479:

  Pilates m'a cest cors donn,
  Et si m'a dit et comand
  Que je l'oste de cest despit...

Et plus loin encore, vers 503:

  Ostez Jhesu de la haschie
  O li encrism l'ont pos.

Notre prosateur ne va-t-il pas s'imaginer que le mot despit (honte,
outrage) du vers 482 tait le nom particulier de la croix? Lors
s'entorna Joseph et vint droit  la croix qu'il apeloient
_despit_..... Si li comanda que il alast au _Despit_, et lou cors
Jhesu en ostast.

Au vers 171, le pote dit que la mort de Jsus-Christ avait rachet le
pch de luxure dont Adam s'tait rendu coupable:

  Ainsi fu luxure lave
  D'ome, de femme, et espure.

Peut-tre le prosateur avait-il lu espouse au lieu _d'espure_, ce
qui l'a conduit  une norme bvue: Ainsi lava nostre sire luxure
d'homme et de femme, de pere et de mere par mariage. Mais le mariage,
ayant t institu avant la chute d'Adam, ne devait rien 
Jsus-Christ fait homme, et Boron n'avait rien dit de pareil.

C'est encore par suite d'une autre mprise que le prosateur qualifie
du titre de comte de Montbliart messire Gautier, qui ne fut jamais
investi de ce fief, rgulirement recueilli par son frre an. Il
serait superflu de donner d'autres moyens de distinguer le texte
original de la mise en prose. D'ailleurs je craindrais de retenir trop
longtemps mon lecteur sur une matire aride, en accumulant les
arguments en faveur des allgations prcdentes. Je dirai seulement
qu'une tude opinitre m'a fait pntrer dans les nombreux dtours du
terrain que j'avais  parcourir; que je crois avoir reconnu l'ordre
chronologique des rcits, la forme et l'tendue de chaque rdaction,
la part qui revient  chacun des auteurs dsigns ou anonymes. Je
crois marcher sur un fond solide, et l'on peut me suivre avec
confiance; sauf  me confondre plus tard, si l'on parvient  dtruire
la force des raisons auxquelles je me suis rendu.




LIVRE PREMIER.


LE ROMAN EN VERS

DE

JOSEPH D'ARIMATHIE


PAR ROBERT DE BORON.




LE ROMAN EN VERS

DE JOSEPH D'ARIMATHIE.


Les pcheurs doivent savoir qu'avant de descendre en terre,
Jsus-Christ avait fait annoncer par les prophtes sa venue et sa
passion douloureuse. Tous jusque-l, rois, barons et pauvres gens,
justes et coupables, passaient en enfer  la suite d'Adam et ve,
d'Abraham, Ysae, Jrmie. Le dmon rclamait leur possession, et
croyait avoir sur eux un droit absolu; car la justice ternelle devait
tre satisfaite. Il fallut que la ranon de notre premier pre ft
apporte par les trois personnes divines qui sont une seule et mme
chose.  peine Adam et ve avaient-ils approch de leurs lvres le
fruit dfendu, que, s'apercevant de leur nudit, ils taient tombs
dans le pch d'impuret[45]. Ds ce moment s'vanouit le bonheur dont
ils jouissaient. ve conut dans la douleur, leur postrit fut comme
eux soumise  la mort, et le dmon rclama de droit la possession de
leurs mes. Pour nous racheter de l'enfer, Notre-Seigneur prit
naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut tre
baptis par saint Jean, il dit: Tous ceux qui croiront en moi et
recevront l'eau du baptme, seront arrachs au joug du dmon, jusqu'au
moment o de nouveaux pchs les rejetteront dans la premire
servitude. Notre-Seigneur fit plus encore pour nous: il institua,
comme un second baptme, la confession, par laquelle tout pcheur qui
tmoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes.

[Note 45: Robert de Boron semble penser ici que Dieu avait interdit
l'arbre de la science du bien et du mal, parce que la pomme fatale
devait ouvrir leur imagination aux apptits charnels, et les priver
ainsi de l'innocence dans laquelle ils avaient t crs. Et ils
virent qu'ils taient nus, se contente de dire la Gense.]

Or, au temps o Notre-Seigneur allait prchant par les terres, le pays
de Jude tait en partie soumis aux Romains, dont Pilate tait le
bailli. Un prudhomme, nomm Joseph d'Arimathie, rendait  Pilate un
service de cinq chevaliers. Ds que Joseph avait vu Jsus-Christ, il
l'avait aim de grand amour, bien qu'il n'ost pas le tmoigner par la
crainte des mauvais Juifs. Pour Jsus, il avait un petit nombre de
disciples; encore un d'entre eux, Judas, tait-il des plus mchants.
Judas avait dans la maison de Jsus la charge de snchal et touchait,
 ce titre, une rente appele dme, sur tout ce qu'on donnait au
matre. Or il arriva, le jour de la Cne, que Marie la Madeleine entra
chez Simon, o Jsus tait  table avec ses disciples; elle
s'agenouilla aux pieds de Jsus et les mouilla de ses larmes; puis
elle les essuya de ses beaux cheveux, et rpandit sur son corps un pur
et prcieux onguent. La maison fut aussitt inonde des plus suaves
odeurs; mais Judas, loin d'en tre touch: Ces parfums, dit-il,
valaient bien trois cents deniers; c'est donc une rente de trente
deniers dont on me fait tort. Ds l'heure, il chercha les moyens de
rparer ce dommage[46].

[Note 46: Marie prit ensuite une livre d'huile de senteur d'un nard
excellent et de grand prix, elle en lava les pieds de Jsus et les
essuya avec ses cheveux; et la maison fut embaume de cette
liqueur.--Alors Judas l'Iscariote, qui devait le livrer, dit: Que
n'a-t-on vendu cette liqueur trois cents deniers et que ne les a-t-on
donns aux pauvres? Ce qu'il dit, non qu'il s'intresst pour les
pauvres, mais parce que c'tait un voleur, et qu'tant charg de la
bourse, il avait entre les mains ce qu'on y mettait. (S. Jean, chap.
XI, v. 3.)]

Il sut que dans la maison de l'vque Chaiphas se tenait une assemble
de Juifs pour y dlibrer sur les moyens de perdre Jsus. Il s'y
rendit et offrit de livrer son matre, s'ils voulaient lui donner
trente deniers. Un Juif aussitt les tira de sa ceinture et les lui
compta. Judas assigna le jour et le lieu o ils pourraient saisir
Jsus: N'allez pas, dit-il, prendre  sa place Jacques, son cousin
germain, qui lui ressemble beaucoup: pour plus de sret, vous
saisirez celui que je baiserai.

Le jeudi suivant, Jsus, dans la maison de Simon, fit apporter une
grande piscine, dans laquelle il ordonna  ses disciples de mettre les
pieds, qu'il lava et qu'il essuya tous ensemble. Saint Jean lui
demanda pourquoi il s'tait servi de la mme eau pour tous. Cette
eau, rpondit Jsus, devient sale comme est l'me de tous ceux dont
je l'approche: les derniers sont pourtant lavs comme les premiers. Je
laisse cet exemple  Pierre et aux ministres de l'glise. L'ordure de
leurs propres pchs ne les empchera pas d'enlever celle des
pcheurs qui se confesseront  eux[47].

[Note 47: Passage remarquable qui semble rpondre au dveloppement de
l'axiome: _Fais ce que je dis, non ce que je fais_. On voit ici que
Robert de Boron n'hsite pas  regarder Pierre comme le chef de
l'glise. On ne retrouvera plus cela dans le _Saint-Graal_.]

Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre
Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit: Tenez-le bien, car il
est merveilleusement fort. Jsus fut emmen; les disciples se
dispersrent. Sur la table tait un vase o le Christ avait fait son
sacrement[48]. Un Juif l'aperut, le prit et l'emporta dans l'htel
de Pilate, o l'on avait conduit Jsus; et quand le bailli, persuad
de l'innocence de l'accus, demanda de l'eau pour protester contre le
jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui prsenta, et Pilate,
aprs s'en tre servi, le fit mettre en lieu sr.

[Note 48:

  Sans ot un vessel mout grant,
  O Crist faiseit son sacrement.

Il serait naturel d'entendre par ce mot _sacrement_ l'institution de
l'Eucharistie. Cependant l'auteur semble plutt dsigner ici le bassin
dans lequel Jsus-Christ avait lav ses mains en rendant grces aprs
le repas. Il y aurait alors une mprise du copiste, qui aurait mis
_sacrement_ au lieu de _lavement_. On sait que saint Jean est le seul
qui ait parl du _lavement des pieds_, et qu'il n'a rien dit de
l'Eucharistie. C'est peut-tre parce que les inventeurs de la lgende
du Graal connaissaient seulement l'vangile de saint Jean, qu'ils
conurent l'ide d'un vase eucharistique qui donnait cette autre
explication de la prsence relle, dans le sacrifice de la messe.]

Et quand Jsus fut crucifi, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et
lui dit: Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en
recevoir de loyer; je viens demander pour mes soudes le corps de
Jsus crucifi.--Je l'accorde de grand coeur, rpondit Pilate.
Aussitt Joseph courut  la Croix; mais les gardes lui en dfendirent
l'approche. Car, disaient-ils, Jsus s'est vant de ressusciter le
troisime jour; s'il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant
de fois le referons-nous mourir. Joseph revint  Pilate, qui, pour
vaincre la rsistance des gardes, chargea Nicodme de prter
main-forte. Vous aimiez donc bien cet homme! dit Pilate; tenez,
voici le vase dans lequel il a lav ses mains en dernier; gardez-le en
mmoire du juste que je n'ai pu sauver. Pilate, d'ailleurs, ne
voulait pas qu'on pt l'accuser de rien retenir de ce qui avait
appartenu  celui qu'il avait condamn.

Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphrent de la
rsistance des gardes. Nicodme tait entr chez un fvre, et, lui
ayant emprunt tenailles et marteau, ils montrent  la croix, en
dtachrent Jsus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement 
terre, replaa convenablement les membres, et les lava le mieux qu'il
put. Pendant qu'il les essuyait, il vit le sang divin couler des
plaies; et, se souvenant de la pierre qui s'tait fendue en recevant
le sang que la lance de Longin[49] avait fait jaillir, il courut  son
vase, et recueillit les gouttes qui s'chappaient des flancs, de la
tte, des mains et des pieds: car il pensait qu'elles y seraient
conserves avec plus de rvrence que dans tout autre vaisseau. Cela
fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve, le dposa dans
un coffre qu'il avait fait creuser pour son propre corps, et le
recouvrit d'une autre pierre que nous dsignons sous le nom de tombe.

[Note 49: Le nom grec de lance est [Grec: logch], d'o l'on
a fait Longin, nom propre du soldat qui avait ouvert de sa _lance_ le
ct de Notre-Seigneur.]

Jsus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour dlivrer les
bonnes gens; puis il ressuscita, se montra  Marie la Madeleine,  ses
disciples,  d'autres encore. Plusieurs morts, rappels  la vie,
eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au
Ciel. Voil les Juifs bien mus, et les soldats chargs de garder le
spulcre bien inquiets du compte qu'ils auraient  rendre. Pour
chapper au chtiment, ils rsolurent de s'emparer de Nicodme et de
Joseph et de les faire mourir; puis, si l'on venait leur demander ce
qu'ils avaient fait de Jsus, ils convinrent de rpondre que c'tait
aux deux Juifs chargs de le garder de dire ce qu'il tait devenu[50].

[Note 50: Cette circonstance se trouve dans l'vangile de Nicodme.]

Mais Nicodme, averti  l'avance, parvint  leur chapper. Il n'en fut
pas de mme de Joseph, qu'ils surprirent au lit et auquel ils
donnrent  peine le temps de se vtir, pour l'emmener et le faire
descendre  force de coups dans une tour secrte et profonde. L'entre
de la tour une fois scelle, il ne devait plus jamais tre question de
lui.

Mais au besoin voit-on le vritable ami. Jsus lui-mme descendit dans
la tour, et se prsenta devant Joseph, tenant  la main le vase o son
divin sang avait t recueilli. Joseph, dit-il, prends confiance.
Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les
hommes.--Quoi! s'cria Joseph, seriez-vous le grand prophte qui
prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que
les Juifs mirent en croix, et dont ils m'accusent d'avoir vol le
corps?--Oui; et pour tre sauv il te suffit de croire en moi.--Ah!
Seigneur, rpondit Joseph, ayez piti de moi; me voici enferm dans
cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai
aim; je n'osais vous le dire, par la crainte de n'en tre pas cru,
dans la mauvaise compagnie que je hantais.--Joseph, dit
Notre-Seigneur, j'tais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu
tais des derniers, mais je savais qu'au besoin tu me viendrais en
aide, et, si tu n'avais pas servi Pilate, tu n'aurais pas obtenu le
don de mon corps.--Ah! Seigneur, ne dites pas que j'aie pu recevoir un
si grand don.--Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons
sont  moi. Je viens  toi plutt qu' mes disciples, parce qu'aucun
d'eux ne m'a autant aim que toi et n'a connu le grand amour que je
t'ai port: tu m'as dtach de la croix, sans vaine gloire, tu m'as
secrtement aim, je t'ai chri de mme, et je t'en laisse un prcieux
tmoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu'au moment
o je t'apprendrai comment tu devras en disposer.

Alors Jsus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant:
Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l'une
aprs l'autre. Tu le possderas le premier, et, comme tu as droit 
de bonnes soudes, jamais on n'offrira le sacrifice sans faire mmoire
de ce que tu fis pour moi.

--Seigneur, reprit Joseph, veuillez m'claircir ces paroles.

--Tu n'as pas oubli le jeudi o je fis la Cne chez Simon avec mes
disciples. En bnissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils
mangeaient ma chair avec le pain, et qu'ils buvaient mon sang avec le
vin. Or il sera fait mmoire de la table de Simon en maints pays
lointains: l'autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le spulcre
o tu me dposas; le corporal sera le drap dont tu m'avais envelopp;
le calice rappellera le vase o tu recueillis mon sang; enfin le
plateau (ou patne) pos sur le calice signifiera la pierre dont tu
scellas mon spulcre.

Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donn de voir d'un coeur
pur le vase que je te confie, seront des miens: ils auront
satisfaction de coeur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre
et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir
sur les gens, et plus de crdit prs de Dieu. Ils n'auront jamais 
craindre d'tre dchus de leurs droits, d'tre mal jugs, et d'tre
vaincus en bataille, quand leur cause sera juste.

Je n'oserais, dit ici Robert de Boron, conter ni transcrire les
hautes paroles apprises  Joseph, et je ne le pourrais faire, quand
j'en aurais la volont, si je n'avais par-devers moi le grand livre,
crit par les grands clercs, et o l'on trouve le grand secret nomm
le Graal.

Jsus-Christ ne quitta pas Joseph sans l'avertir qu'il serait un jour
affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans; on l'avait
compltement oubli en Jude, quand arriva dans la ville de Rome un
plerin, jadis tmoin de la prdication, des miracles et de la mort de
Jsus. L'hte qui l'hbergeait lui apprit que Vespasien, le fils de
l'Empereur, tait atteint d'une affreuse lpre qui le forait  vivre
spar de tous les vivants. Il tait renferm dans une tour sans
fentre et sans escalier, et chaque jour on dposait sur une troite
lucarne le manger qui le soutenait. Ne sauriez-vous, ajouta l'hte,
indiquer un remde  sa maladie?--Non, rpondit le plerin, mais je
sais qu'au pays d'o je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand
prophte qui gurissait de tous les maux. Il se nommait Jsus de
Nazareth. Je l'ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles,
rendant sains les gens pourris de lpre. Les Juifs le firent mourir;
mais, s'il vivait encore, je ne doute pas qu'il n'et le pouvoir de
gurir Vespasien.

L'hte alla conter le tout  l'Empereur, qui voulut entendre lui-mme
le plerin. Il apprit de lui que la chose s'tait passe en Jude,
dans la partie romaine de la contre soumise  l'autorit de Pilate.
Sire, dit le plerin, envoyez de vos plus sages conseillers pour
enquerre; et, si je suis trouv menteur, faites-moi trancher la tte.

Les messagers furent envoys avec recommandation, dans le cas o les
rcits du plerin seraient trouvs sincres, de chercher les objets
qui pouvaient avoir appartenu au prophte injustement condamn.

Pilate, auquel ils s'adressrent, leur raconta les enfances de Jsus,
ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu'il avait faits
pour l'arracher de leurs mains, l'eau qu'il avait demande pour
protester contre sa condamnation et le don fait  l'un de ses
chevaliers du corps du prophte. J'ignore, ajouta-t-il, ce que
Joseph est devenu: personne ne m'en a parl, et peut-tre les Juifs
l'ont-ils tu, noy, ou mis en prison.

L'enqute faite en prsence des Juifs justifia le rcit de Pilate, et
les messagers, ayant demand si l'on n'avait pas conserv quelque
objet venant de Jsus: Il y a, rpondit un Juif, une vieille femme
nomm Verrine qui garde son portrait; elle demeure dans la rue de
l'cole.

Pilate la fit venir, et, tout bailli qu'il tait, fut contraint de se
lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effraye et
craignant un mauvais parti, commena par nier qu'elle et un portrait;
mais, quand les messagers l'eurent assure de leurs bonnes intentions
et lui eurent appris qu'il s'agissait pour eux de trouver un remde 
la lpre du fils de l'Empereur, elle dit: Pour rien au monde je ne
vendrais ce que je possde: mais, si vous jurez de me le laisser,
j'irai volontiers  Rome avec vous et j'y porterai l'image.

Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandrent 
voir la prcieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une
guimpe, et, l'ayant couverte de son manteau, revint bientt vers les
envoys de Rome, qui se levrent comme avait fait auparavant Pilate.
coutez, dit-elle, comment je la reus: je portais ce morceau de
fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophte que les
Juifs menaient au supplice. Il avait les mains lies d'une courroie
derrire le dos. Ceux qui le conduisaient me prirent de lui essuyer
le visage, je m'approchai, je passai mon linge sur son front
ruisselant de sueur, puis je le suivis: on le frappait  chaque pas
sans qu'il exhalt de plaintes. Rentre dans ma maison, je regardai
mon drap, et j'y vis l'image du saint prophte.

Verrine partit avec les messagers. Arrive devant l'Empereur, elle
dcouvrit l'image, et l'Empereur s'inclina par trois fois, bien qu'il
n'y et l ni bois, ni or, ni argent[51]. Jamais il n'avait vu d'image
aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait  la tour
de son fils, et Vespasien n'eut pas plutt arrt les yeux sur elle
qu'il se trouva revenu dans la plus parfaite sant.

[Note 51: La peinture, au douzime sicle, employait constamment l'or
sur les tablettes qui recevaient le dessin et la couleur, soit pour
remplir les fonds, soit pour varier les vtements.]

Ne demandez pas si le plerin et Verrine furent grandement rcompenss
de ce qu'ils avaient dit et fait. L'image fut conserve  Rome comme
relique prcieuse; on la vnre encore aujourd'hui sous le nom de la
_Vronique_. Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de
tmoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophte auquel il
devait la sant. L'Empereur et lui parurent bientt en Jude  la tte
d'une arme nombreuse. Pilate fut mand, et, pour prvenir la dfiance
des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accus d'avoir
voulu soustraire Jsus au supplice. Les Juifs, persuads qu'on
entendait les rcompenser, vinrent  qui mieux mieux se vanter d'avoir
eu grande part  la mort de Jsus. Quel ne fut pas leur effroi quand
ils se virent eux-mmes saisis et chargs de chanes! L'Empereur fit
attacher  la queue des chevaux indompts trente des plus coupables.
Rendez-nous le prophte Jsus, leur dit-il, ou nous vous traiterons
tous de mme. Ils rpondirent: Nous l'avions laiss prendre par
Joseph, c'est  Joseph seul qu'il faudrait le demander. Les
excutions continurent; il en mourut un grand nombre. Mais, dit un
d'entre eux, m'accorderez-vous la vie si j'indique o l'on a mis
Joseph?--Oui, dit Vespasien, tu viteras  cette condition la
torture et conserveras tes membres. Le Juif le conduisit au pied de
la tour o Joseph tait enferm depuis quarante-deux ans. Celui, dit
Vespasien, qui m'a guri, peut bien avoir conserv la vie de son
serviteur. Je veux pntrer dans la tour.

On ouvre la tour, il appelle; personne ne rpond. Il demande une
longue corde, et se fait descendre dans les dernires profondeurs;
alors il aperoit un rayon lumineux et entend une voix: Sois le
bienvenu, Vespasien! que viens-tu chercher ici?--Ah! Joseph, dit
Vespasien en l'embrassant, qui donc a pu te conserver la vie et me
rendre la sant?--Je te le dirai, rpond Joseph, si tu consens 
suivre ses commandements.--Me voici prt  les entendre. Parle.

--Vespasien, le Saint-Esprit a tout cr, le ciel, la terre et la
mer, les lments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait
aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s'en trouva de
mauvais, pleins d'orgueil, de colre, d'envie, de haine, de mensonge,
d'impuret, de gloutonnerie. Dieu les prcipita des hauteurs du ciel;
ce fut une pluie paisse qui dura trois jours et trois nuits[52]. Ces
mauvais anges formaient trois gnrations: la premire est descendue
en Enfer: leur soin est de tourmenter les mes. La seconde s'est
arrte sur la terre: ils s'attachent aux femmes et aux hommes pour
les perdre et les mettre en guerre avec leur Crateur; ils tiennent
registre de nos pchs afin qu'il n'en soit rien oubli. Ceux de la
troisime gnration sjournent dans l'air: ils prennent diverses
formes, usent de flches et de lances, dont ils percent les mes des
hommes pour les dtourner de la droite voie. Telle est leur
gnalogie. Pour les anges demeurs fidles, ils ont leur htel dans
le ciel et ne sont plus soumis  la tentation des mauvais esprits.

[Note 52: Milton, je ne sais d'aprs quelle autorit, a prolong de
six jours le temps que les mauvais anges mirent  descendre du haut
des cieux dans le fond des enfers:

  Nine times the space that measures day and night
  To mortal men, he with his horrid crew
  Lay vainquished, rolling in the fiery gulf...

                                                       (Book I.)]

Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laiss dans le
Paradis par la dsobissance des anges, Dieu avait cr l'homme et la
femme; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait mnag
la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assur de
les entraner dans le mme abme, le Paradis ne pouvant supporter la
moindre souillure. Mais Dieu avait envoy son Fils sur la terre pour
fournir la ranon exige par la Justice. C'est ce Fils que les Juifs
ont fait mourir, qui nous a rachets des tourments d'Enfer, qui m'a
sauv et qui t'a guri. Crois donc  ses commandements, et reconnais
que Dieu, Pre, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et mme chose.

Vespasien n'hsita pas  confesser les vrits qu'on lui apprenait. Il
remonta, fit dpecer la tour, d'o sortit Joseph entirement sain de
corps et d'esprit. Voici Joseph que vous rclamez, dit-il aux
Juifs, c'est  vous maintenant  me rendre Jsus-Christ. Ils ne
surent que rpondre, et Vespasien ne tarda plus  faire d'eux bonne et
svre justice. On cria par son ordre qu'il donnerait trente Juifs
pour un denier  qui voudrait les acheter. Quant  celui qui avait
indiqu la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa
famille dans un vaisseau sans agrs qui les porta l o Dieu voulut
les conduire.

C'est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur.

Or Joseph avait une soeur appele Enige, marie  un Juif nomm Bron:
les deux poux, en apprenant que Joseph tait encore vivant,
accoururent et lui crirent merci. Ce n'est pas  moi qu'il la faut
demander, mais  Jsus ressuscit, auquel vous devez croire. Ils
accordrent tout ce qu'on voulait et dcidrent leurs amis  suivre
leur exemple. Et maintenant, dit Joseph, si vous tes sincres,
vous abandonnerez vos demeures, vos hritages; vous me suivrez et nous
quitterons le pays. Ils rpondirent qu'ils taient prts 
l'accompagner partout o il voudrait les conduire.

Joseph les mena en terres lointaines; ils y demeurrent un grand
espace de temps, fortifis par ses bons enseignements. Ils
s'adonnaient  la culture des champs. D'abord tout alla comme ils
voulaient, tout prosprait chez eux; mais un temps vint o Dieu parut
se lasser de les favoriser; rien ne rpondait plus  leurs esprances.
Les bls se desschaient avant de mrir, et les arbres cessaient de
donner des fruits. C'tait la punition du vice d'impuret auquel
plusieurs d'entre eux s'abandonnaient. Dans leur affliction, il
s'adressrent  Bron, le beau-frre de Joseph, et le prirent
d'obtenir de Joseph qu'il voult bien leur dire si leur malheur venait
de leurs pchs ou des siens.

Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s'agenouilla tout en
larmes, et, aprs une courte oraison, pria l'Esprit-Saint de lui
apprendre la cause de la commune adversit. La voix du Saint-Esprit
rpondit: Joseph, le pch ne vient pas de toi; je vais t'apprendre 
sparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu'tant  la table de
Simon, je dsignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa
honte et cessa de converser avec mes disciples.  l'imitation de la
Cne, tu dresseras une table, tu commanderas  Bron, l'poux de ta
soeur Enige, d'aller pcher dans la rivire voisine et de rapporter
ce qu'il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert
d'une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras
ton peuple; quand tu seras assis prcisment  la place que
j'occupais chez Simon, tu diras  Bron de venir  ta droite, et tu le
verras laisser entre vous deux l'intervalle d'un sige. C'est la place
qui reprsentera celle que Judas avait quitte. Elle ne sera remplie
que par le fils du fils de Bron et de ta soeur Enige.

Quand Bron sera assis, tu diras  ton peuple que, s'ils ont gard
leur foi en la sainte Trinit, s'ils ont suivi les commandements que
je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place
et participer  la grce que Notre-Seigneur rserve  ses amis.

Joseph fit ce qui lui tait command. Bron alla pcher, et revint avec
un poisson que Joseph plaa sur la table, auprs du saint vaisseau. Puis
Bron ayant, sans en tre averti, laiss une place vide entre Joseph et
lui, tous les autres approchrent de la table, les uns pour s'y asseoir,
les autres pour regretter de n'y pas trouver place. Bientt ceux qui
taient assis furent pntrs d'une douceur ineffable qui leur fit tout
oublier. Un d'entre eux, cependant, nomm Petrus, demanda  ceux qui
taient rests debout s'ils ne sentaient rien des biens dont lui-mme
tait rempli. Non, rien, rpondirent-ils.--C'est apparemment, dit
Petrus, que vous tes salis du vilain pch dont Notre-Seigneur veut
que vous receviez la punition.

Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison,  l'exception
d'un seul, nomm Mose, qui fondait en larmes et faisait la plus laide
chre du monde. Joseph cependant commanda  ses compagnons de revenir
chaque jour participer  la mme grce, et c'est ainsi que fut faite
la premire preuve des vertus du saint vaisseau.

Ceux qui taient sortis de la maison refusaient de croire  cette
grce qui remplissait de tant de douceurs le coeur des autres: Que
sentez-vous donc? disaient-ils en se rapprochant d'eux, quelle est
cette grce dont vous nous parlez? Ce vaisseau dont vous nous vantez
les vertus, nous ne l'avons pas vu.--Parce qu'il ne peut frapper les
yeux des pcheurs.--Nous laisserons donc votre compagnie; mais que
pourrons-nous dire  ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons
quitts?--Vous direz que nous autres sommes rests en possession de la
grce de Dieu, Pre, Fils et Saint-Esprit.--Mais comment
dsignerons-nous le vase qui semble vous tant agrer?--Par son droit
nom, rpondit Petrus, vous l'appellerez _Gral_, car il ne sera
jamais donn  personne de le voir sans le prendre en _gr_, sans en
ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le
tient il vient  s'lancer dans l'eau. Ils retinrent le nom qu'on
leur disait et le rptrent partout o ils allrent, et depuis ce
temps on ne dsigna le vase que sous le nom de _Graal_ ou _Gral_.
Chaque jour, quand les fidles voyaient arriver l'heure de tierce, ils
disaient qu'ils allaient  la grce, c'est--dire  l'office du
_Graal_.

Or Mose, celui qui n'avait pas voulu se sparer des autres bons
chrtiens, et qui, rempli de malice et d'hypocrisie, sduisait le
peuple par son air sage et la douleur qu'il tmoignait, Mose fit
prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place  la table.
Ce n'est pas moi, dit Joseph, qui accorde la grce. Dieu la refuse
 ceux qui n'en sont pas dignes. Si Mose veut essayer de nous
tromper, malheur  lui!--Ah! Sire, rpondent les autres, il tmoigne
tant de douleur de ne pas tre des ntres[53], que nous devons l'en
croire.--Eh bien! dit Joseph, je le demanderai pour vous.

[Note 53: C'est ici qu'un feuillet du manuscrit a t enlev. Nous le
supplons  l'aide de la rdaction en prose.]

Il se mit  genoux devant le Graal et demanda pour Mose la faveur
sollicite.

Joseph, rpondit le Saint-Esprit, voici le temps o sera faite
l'preuve du sige plac entre toi et Bron. Dis  Mose que, s'il est
tel qu'il le prtend, il peut compter sur la grce et s'asseoir avec
vous.

Joseph tant retourn vers les siens: Dites  Mose que, s'il est
digne de la grce, nul ne peut la lui ravir; mais qu'il ne la rclame
pas s'il ne le fait de coeur sincre.--Je ne redoute rien, rpond
Mose, ds que Joseph me permet de prendre sige avec vous. Alors
ils le conduisirent au milieu d'eux, dans la salle o la table tait
dresse.

Joseph s'asseoit, Bron et chacun des autres,  leur place accoutume.
Alors Mose regarde, fait le tour de la table et s'arrte devant le
sige demeur vide  la droite de Joseph. Il avance, il n'a plus qu'
s'y asseoir: aussitt voil que le sige et lui disparaissent comme s
ils n'avaient jamais t, sans que le divin service soit interrompu.
Le service achev, Petrus dit  Joseph: Jamais nous n'avons eu tant
de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Mose est devenu.--Je
l'ignore, rpondit Joseph, mais nous pourrons le savoir de Celui qui
nous en a dj tant appris.

Il s'agenouilla devant le vaisseau: Sire, aussi vrai que vous avez
pris chair en la vierge Marie[54] et que vous avez bien voulu
souffrir la mort pour nous, que vous m'avez dlivr de prison et que
vous avez promis de venir  moi quand je vous en prierais,
apprenez-moi ce que Mose est devenu, pour que je puisse le redire aux
gens que vous avez confis  ma garde.

[Note 54: Ici finit la lacune dans le pome.]

Joseph, rpondit la voix, je t'ai dit qu'en souvenir de la trahison
de Judas, une place doit rester vide  la table que tu fondais. Elle
ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de
Bron et d'Enige.

Quant  Mose, j'ai puni son hypocrisie et l'intention qu'il avait de
vous tromper. Comme il ne croyait pas  la grce dont vous tiez
remplis, il esprait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant
le temps o viendra le dlivrer celui qui doit remplir le sige
vide[55]. Dsormais, ceux qui dsavoueront ma compagnie et la tienne
rclameront le corps de Mose et auront grand sujet de l'accuser[56].

[Note 55: Tout cela a t chang dans la seconde composition, le
_Saint Graal_. Ce n'est plus le petit-fils de Bron, petit-neveu de
Joseph, qui doit remplir le sige vide, c'est Galaad,  la suite des
temps. Avant lui, Lancelot doit ouvrir le gouffre o fut prcipit
Mose qu'il ne dlivrera pas.]

[Note 56:

  Qui recrront ma compagnie
  Et la teue, ne doute mie,
  De Moyses se clameront
  Et durement l'accuseront.

Le dernier vers jette un peu d'incertitude sur le sens. Le texte en
prose rend ainsi le passage: _Et cil qui recroiront ma compagnie
clameront la sepulture cors Moys_. Cet endroit semble rappeler d'un
ct l'ptre de saint Jude, vers 5 et 9; de l'autre l'vangile saint
Matthieu, ch. XXIII,  1, 2 et 3:

Jsus, parlant au peuple et  ses disciples, dit:--Les Scribes et les
Pharisiens sont sur la _chaire de Mose_.--Observez et faites ce
qu'ils diront, mais ne faites pas comme eux; car ils disent et ne font
pas.]

Or Bron et Enige avaient douze enfants qui, devenus grands, les
embarrassrent. Enige pria son poux de demander  Joseph ce qu'ils
devaient en faire.--Je vais, rpondit Joseph, consulter le Saint
Vaisseau. Il se mit  genoux, et cette fois un ange fut charg de lui
rpondre. Dieu, dit-il, fera pour tes neveux ce que tu peux
dsirer. Il leur permet  tous de prendre femmes,  la condition de se
laisser conduire par celui d'entre eux qui n'en prendra pas.

Bron, quand ces paroles lui furent rapportes, runit ses enfants et
leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze rpondirent qu'ils
dsiraient se marier. Le pre leur chercha et trouva des femmes
auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte
glise[57]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage,
et d'tre toujours purs et unis de coeur et de penses.

[Note 57:

  Prisrent les selonc la viez loi,
  Tous sans orgueil et sans bufoi,
  En la forme de sainte glise.

                                                  (V. 295.)]

Un seul, nomm Alain, dit qu'il se laisserait corcher avant de
prendre femme. Bron le conduisit  son oncle Joseph, qui l'accueillit
en riant: Alain doit m'appartenir, dit-il; je vous prie, ma soeur
et mon frre, de me le donner.--Alors, le prenant entre ses bras: Mon
beau neveu, dit-il, rjouissez-vous, Notre-Seigneur vous a choisi
pour glorifier son nom. Vous serez le chef de vos frres, et vous les
gouvernerez.

Il revint au Graal, pour demander comment il devait instruire son
neveu. Joseph, rpondit la voix, ton neveu est sage et prt 
recevoir tes instructions. Tu lui feras confidence du grand amour que
je te porte et  tous ceux qui sont endoctrins sagement. Tu lui
conteras comment je vins en terre pour y souffrir mort honteuse;
comment tu lavas mes plaies et reus mon sang dans ce vaisseau; et
comment j'ai fait le plus prcieux don  toi,  ton lignage et  tous
ceux qui voudront mriter d'y avoir part. Grce  ce don, vous serez
bien accueillis partout, vous ne dplairez  personne; je soutiendrai
votre cause dans toutes les cours, et vous n'y serez jamais condamns
pour des dlits que vous n'aurez pas commis. Quand Alain sera instruit
de tout cela, apporte le saint vaisseau; montre-lui le sang qui sortit
de mon corps; avertis-le des ruses qu'emploie l'ennemi pour dcevoir
ceux que j'aime: surtout, qu'il se garde de colre, la colre aveugle
les hommes et les loigne de la bonne voie: qu'il se dfie des
plaisirs de la chair et n'hsite pas  glorifier mon nom devant tous
ceux dont il approchera. Il aura la garde de ses frres et soeurs; il
les conduira dans la contre la plus recule de l'Occident.

Demain, quand vous serez tous assembls, une grande clart descendra
sur vous, vous apportera un bref  l'adresse de Petrus, pour l'avertir
de prendre cong de vous. Ne lui dsignez pas la route  suivre;
lui-mme vous indiquera celle qui conduit aux Vaus d'Avaron[58]; il y
demeurera jusqu' l'arrive du fils d'Alain, qui lui rvlera la vertu
de ton saint vaisseau, et lui apprendra ce que Mose est devenu.

[Note 58: Ces Vaus d'Avaron, vers Occident, rappellent les fontaines
d'_Alaron_ que le pome de Merlin place en Grande-Bretagne:

  Sic Bladudus eos, regni dum sceptra teneret,
  Constituit nomenque su consortis _Alaron_ (v. 873).]

Joseph fit ce qui lui tait command. Il enseigna le jeune Alain, que
Dieu remplit de sa grce. Il lui conta ce qu'il savait lui-mme de
Jsus-Christ et ce que la voix lui en avait encore appris.

Puis, le lendemain, ils furent tous au service du Graal, et virent
descendre du ciel une main lumineuse qui dposa le bref sur la sainte
table. Joseph le prit, et appelant Petrus: Beau frre, Jsus, qui
nous racheta d'enfer, vous a nomm son messager. Voici le bref qui
vous revt de cet office: apprenez-nous de quel ct vous pensez
aller.--Vers Occident, rpond Petrus, dans une terre sauvage, nomme
les Vaus d'Avaron; c'est l que j'attendrai tout de la bont de Dieu.

Cependant les onze enfants de Bron, conduits par Alain qu'ils
agrrent pour leur guide, avaient pris cong de leurs parents. Ils se
rendirent en terres lointaines, annonant  tous ceux qu'ils
rencontraient le nom de Jsus. Partout Alain gagnait la faveur de ceux
qui l'coutaient.

Mais Petrus, cdant aux prires de ses amis, consentait  demeurer un
jour de plus au milieu d'eux. Et l'ange du Seigneur dit  Joseph:
Petrus a bien fait de retarder son dpart; Dieu veut le rendre tmoin
des vertus du Graal. Bron, que le Seigneur avait dj choisi pour
pcher le poisson, gardera le Graal aprs toi. Il apprendra de toi
comment il se doit maintenir, et quel amour Jsus-Christ eut pour toi.
Tu lui diras les paroles douces, prcieuses et saintes appeles _les
secrets du Graal_. Puis tu lui remettras le saint vaisseau, et
dsormais ceux qui voudront lui donner son vrai nom l'appelleront _le
Riche Pcheur_.

Puis l'ange du Seigneur ajouta: Tous tes compagnons doivent se
diriger vers l'Occident: Bron, le Riche Pcheur, prendra la mme route
et s'arrtera o le coeur lui dira. Il y attendra le fils de son fils,
pour lui remettre le vase et la grce attache  sa possession.
Celui-ci en sera le dernier dpositaire. Ainsi se trouvera accompli le
symbole de la bienheureuse Trinit, par les trois prud'hommes qui
auront eu le vase en garde. Pour toi, aprs avoir remis le Graal 
Bron, tu quitteras le sicle et entreras dans la joie perdurable
rserve aux amis de Dieu[59].

[Note 59: Il y a une sorte de contradiction entre ces vers:

  Et tu, quant tout ce fait aras,
  Dou siecle te dpartiras,
  Si venras en parfaite joie
  Qui as boens est et si est moie;
  Ce est en pardurable vie....          (V. 3395.)

et ce qu'on lit plus loin, aprs le rcit du dpart de Bron:

  Ainsi Joseph se demoura...
  En la terre l  fu nez:
  Et Joseph si est demours.            (V. 3455.)

Mais ces derniers vers sont transposs et peut-tre sottement ajouts.
En tous cas, que Joseph soit retourn en Syrie ou soit mort aprs le
dpart de Bron, d'Alain et de Petrus, un voit que Robert ne le faisait
pas aborder en Albion.]

Joseph fit ce que lui commandait la voix. Le lendemain, aprs le
service du Graal, il apprit  tous ses compagnons ce qu'il avait
entendu,  l'exception de la parole sacre que Jsus-Christ lui avait
rvle dans la prison; parole seulement transmise au Riche Pcheur,
qui la mit en crit avec d'autres secrets que les laques ne doivent
pas entendre.

Le troisime jour aprs le dpart de Petrus, Bron, dsormais gardien
du Graal, dit  Joseph: J'ai la volont de m'loigner, je te demande
cong de le faire.--De grand coeur, rpond Joseph, car ta volont
est celle de Dieu. C'est ainsi qu'il se spara du Riche Pcheur, dont
on a depuis tant parl[60].

[Note 60:

  Dont furent _puis_ maintes paroles
  Contes, qui ne sont pas folles.

                                            (V. 3457.)]

Messire Robert de Boron dit: Maintenant il conviendrait de savoir
conter ce que devint Alain, le fils de Bron; en quelle terre il
parvint; quel hritier put natre de lui, et quelle femme put le
nourrir.--Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il
aborda, en quels lieux on devra le retrouver.--Il faudrait apprendre
ce que Mose devint, aprs avoir t si longuement perdu;--puis enfin
o alla le Riche Pcheur, o il s'arrtera et comment on pourra
revenir  lui.

Ces quatre choses spares, il faudrait les runir et les exposer,
chacune comme elles doivent l'tre: mais nul homme ne les pourrait
assembler, s'il n'a d'abord entendu conter les autres parties de la
grande et vridique histoire du Graal; et dans le temps o je la
retraais[61], avec feu monseigneur Gautier, qui tait de Mont-Belial,
elle n'avait encore t retrace par nulle personne mortelle.
Maintenant je fais savoir  tous ceux qui auront mon oeuvre que, si
Dieu me donne vie et sant, j'ai l'intention de reprendre ces quatre
parties, pourvu que j'en trouve la matire en livre. Mais, pour le
moment, je laisse non-seulement la branche que j'avais jusque-l
poursuivie, mais mme les trois autres qui en dpendaient, pour
m'attacher  la cinquime, en promettant de revenir un jour aux
prcdentes. Car, si je ngligeais d'en avertir, je ne sais personne
au monde qui ne dt les croire perdues, et qui pt deviner pourquoi je
les aurais laisses.

[Note 61:

  Et ce tens que je la _retreis_,...
  Unques _retraite_ est n'aveit.]




TRANSITION.


Tel est le premier livre ou, pour mieux parler, l'introduction
primitive de tous les Romans de la Table ronde. Aprs l'histoire de
_Joseph d'Arimathie_, Robert de Boron, laissant en rserve la suite
des aventures d'Alain, de Bron, de Petrus et de Mose, aborde une
autre _laisse_ ou branche, celle de _Merlin_, dont nous trouverons la
seule forme entirement conserve, dans le roman en prose du mme nom.

Mais occupons-nous d'abord du roman en prose du _Saint-Graal_,
deuxime forme de la lgende de _Joseph_ que Robert de Boron avait
versifie.

Ce n'est plus, comme dans le pome, un interprte plus ou moins exact
de la lgende galloise du _Graal_; c'est l'auteur du _Graal_ qui,
parlant en son nom, va rapporter  Jsus-Christ lui-mme la rdaction,
la communication du livre.

Cet auteur ne se nomme pas, et nous a donn de sa rserve trois
raisons peu satisfaisantes. S'il se faisait connatre, dit-il, on
aurait peine  croire que Dieu et rvl d'aussi grands secrets  une
personne aussi humble; on n'aurait pas pour le livre le respect qu'il
mrite; enfin on rendrait l'auteur responsable des fautes et des
mprises que peuvent commettre les copistes. Ces raisons, dis-je, ne
sont pas bonnes. Dieu, qui lui ordonnait de transcrire le livre, ne
lui avait pas en mme temps recommand de cacher son nom; s'il avait
t jug digne de recevoir une telle faveur, il ne devait pas prendre
souci de ce qu'en diraient les envieux; enfin la crainte des mprises
et des interpolations que pouvaient commettre les copistes ne devait
pas lui causer plus d'inquitude qu'elle n'en avait caus  Mose, aux
Aptres,  tant d'auteurs sacrs ou profanes. Il ne s'est pas nomm,
pour entourer sa prtendue rvlation d'un mystre plus impntrable;
mais c'est l ce qu'il ne pouvait dire: seulement il et pu se
dispenser d'allguer d'autres excuses.

Il s'est donn pour un prtre, retir dans un ermitage loign de tous
chemins frays. Laissons-le maintenant parler en abrgeant son rcit:

Le jeudi saint de l'anne 717, aprs avoir achev l'office de
Tnbres, je m'endormis, et bientt je crus entendre d'une voix
clatante ces mots: _veille-toi: coute d'une trois, et de trois
une._ J'ouvris les yeux, je me vis entour d'une splendeur
extraordinaire. Devant moi se tenait un homme de la plus merveilleuse
beaut: As-tu bien compris mes paroles? dit-il.--Sire, je n'oserais
l'assurer.--C'est la reconnaissance de la Trinit. Tu doutais que dans
les trois personnes il n'y et qu'une seule dit, une seule
puissance. Peux-tu maintenant dire qui je suis?--Sire, mes yeux sont
mortels; votre grande clart m'blouit, et la langue d'un homme ne
peut exprimer ce qui est au-dessus de l'humanit.

L'inconnu se baissa vers moi et souffla sur mon visage. Aussitt mes
sens se dvelopprent, ma bouche se remplit d'une infinit de
langages. Mais, quand je voulus parler, je crus voir jaillir de mes
lvres un brandon de feu qui arrta les premiers mots que je voulus
prononcer. Prends confiance, me dit l'inconnu. Je suis la source de
toute vrit, la fontaine de toute sagesse. Je suis le Grand Matre,
celui dont Nicodme a dit: _Nous savons que vous tes Dieu._ Je viens,
aprs avoir confirm ta foi, te rvler le plus grand secret du
monde.

Alors il me tendit un livre qui et aisment tenu dans le creux de la
paume: Je te confie, dit-il, la plus grande merveille que l'homme
puisse jamais recevoir. C'est un livre crit de ma main, qu'il faut
lire du coeur, aucune langue mortelle ne pouvant en prononcer les
paroles sans agir sur les quatre lments, troubler les cieux, agiter
les airs, fendre la terre et changer la couleur des eaux. C'est pour
tout homme qui l'ouvrira d'un coeur pur la joie du corps et de l'me,
et quiconque le verra n'aura pas  craindre de mort subite, quelle que
soit mme l'normit de ses pchs.

La grande lumire que j'avais eu dj tant de peine  soutenir
s'accrut alors au point de m'aveugler. Je tombai sans connaissance,
et, quand je sentis mes esprits revenir, je ne vis plus rien autour de
moi, et j'aurais tenu pour songe ce qui venait de m'arriver, si je
n'eusse retrouv dans ma main le livre que le Grand Matre m'avait
donn. Je me relevai alors, rempli d'une douce joie; je fis mes
prires, puis je regardai le livre et y trouvai au premier titre:
_C'est le commencement de ton lignage_. Aprs l'avoir lu jusqu'
Prime[62], il me sembla l'avoir  peine commenc, tant il y avait de
lettres dans ces petites pages. Je lus encore jusqu' Tierce, et
continuai  suivre les degrs de mon lignage et le rcit de la bonne
vie de ceux qui m'avaient prcd. Auprs d'eux, je n'tais qu'une
ombre d'homme, tant j'tais loin de les galer en vertu. En avanant
dans le livre, je lus: _Ici commence le saint Graal_. Puis, le
troisime titre: _C'est le commencement des Peurs_. Puis un quatrime
titre: _C'est le commencement des Merveilles_. Un clair brilla devant
mes yeux, suivi d'un coup de tonnerre. La lumire persista, je n'en
pus soutenir l'clat, et tombai une seconde fois sans connaissance.

[Note 62: Six heures du matin.--_Tierce_ rpond  neuf; _Sexte_,
_None_ et _Vpres_  midi, trois et six heures.]

J'ignore combien de temps je demeurai ainsi. Quand je me relevai, je
me trouvai dans une obscurit profonde. Peu  peu le jour revint, le
soleil reprit sa clart, je me sentis pntr des odeurs les plus
dlicieuses, et j'entendis les plus doux chants que j'eusse encore
entendus; les voix d'o ils partaient semblaient me toucher, mais je
ne les voyais ni ne pouvais les atteindre. Elles louaient
Notre-Seigneur et disaient en refrain: _Honneur et gloire au Vainqueur
de la mort,  la source de la vie perdurable_!

Ces paroles huit fois rptes, les voix s'arrtrent; j'entendis un
grand bruissement d'ailes, suivi d'un parfait silence: il ne resta que
les parfums dont la douceur me pntrait.

None arriva, je me croyais encore aux premires lueurs du matin.
Alors je fermai le livre et commenai le service du vendredi saint.
On ne consacre pas ce jour-l, parce que Notre-Seigneur l'a choisi
pour y mourir. En prsence de la ralit, on ne doit pas recourir  la
figure; et, si l'on consacre les autres jours, c'est en mmoire du
vrai sacrifice du vendredi[63].

[Note 63: Car l o la vrit vient, la figure doit arrires estre
mise. Les autres jours sacre-l'en en remembrance de ce que il fu
sacrefis. Mais  celui jour du saint venredi fu-il veraiement
sacrefis; car il n'i a point de senifiance, puis que li jours est
venus que il fu voirement sacrefis.]

Comme je me disposais  recevoir mon Sauveur et que j'avais dj fait
trois parts de pain, un ange vint, me prit par les mains et me dit:
Tu ne dois pas employer ces trois parts, avant d'avoir vu ce que je
vais te montrer. Alors il m'leva dans les airs, non en corps, mais
en esprit, et me transporta dans un lieu o je fus inond d'une joie
que nulles langues ne sauraient exprimer, nulles oreilles entendre,
nuls coeurs ressentir. Je ne mentirais pas en disant que j'tais au
troisime ciel o fut transport saint Paul; mais, pour n'tre pas
accus de vanit, je dirai seulement que l me fut dcouvert le grand
secret que, suivant saint Paul, aucune parole humaine ne pourrait
exprimer. L'ange me dit: Tu as vu de grandes merveilles, prpare-toi
 la vue de plus grandes. Il me porta plus haut encore, dans un lieu
cent fois plus clair que le verre, et cent fois plus tincelant de
couleurs. L j'eus vision de la Trinit, de la distinction du Pre, du
Fils et du Saint-Esprit, et de leur runion dans une mme forme, une
mme dit, une mme puissance. Que les envieux ne me reprochent pas
d'aller ici contre l'autorit de saint Jean l'vangliste, quand il
nous a dit que _les yeux mortels ne verront et ne pourront voir jamais
le Pre ternel_; car saint Jean entendait les yeux du corps, tandis
que l'me peut voir, quand elle est spare du corps, ce que le corps
l'empcherait d'apercevoir.

Comme j'tais en telle contemplation, je sentis le firmament
trembler, au bruit du plus clatant tonnerre. Une infinit de Vertus
clestes entourrent la Trinit, puis se laissrent tomber comme en
pmoison. L'ange alors me prit et me ramena o il m'avait pris. Avant
de rendre  mon me son enveloppe ordinaire, il me demanda si j'avais
vu de grandes merveilles.--Ah! si grandes, rpondis-je, que nulle
langue ne pourrait les raconter.--Reprends donc ton corps, et,
maintenant que tu n'as plus de doutes sur la Trinit, va dignement
recevoir celui que tu as appris  connatre.

L'ermite, ainsi rentr en possession de son corps, ne vit plus
l'ange, mais seulement le livre, qu'il lut aprs avoir communi et
qu'il dposa dans la chsse o l'on enfermait la bote aux hosties. Il
ferma le coffre  la clef, retourna dans son _habitacle_, et ne voulut
plus toucher au livre avant d'avoir chant le service de Pques. Mais
quelle fut sa surprise et sa douleur quand, aprs l'office, il ouvrit
la chsse et ne l'y retrouva plus, quoique la porte n'en et pas t
dferme! Bientt une voix lui apporta ces paroles: Pourquoi
t'tonner que ton livre ne soit plus o tu l'avais enferm? Dieu
n'est-il pas sorti du spulcre sans en remuer la pierre? Voici ce que
le Grand Matre te commande: demain matin, aprs avoir chant la
messe, tu djeuneras, puis entreras dans le sentier qui mne au grand
chemin. Ce chemin te conduira  celui de la Prise, auprs du Perron.
Tu te dtourneras un peu et prendras vers la droite le sentier qui
conduit au carrefour des Huit Voies, dans la plaine de Valestoc.
Arriv  la fontaine de Pleurs, o fut jadis la grande tuerie, tu
trouveras une bte trange charge de te guider. Quand tes yeux la
perdront de vue, tu entreras dans la terre de Norgave[64], et l sera
le terme de ta qute.

[Note 64: Je n'ai retrouv la trace d'aucun de ces noms de lieu. Je
suis assez dispos  les croire dfigurs.]

Le lendemain, reprend ici l'ermite, je fis ce qui m'tait command.
Je sortis de mon habitacle en faisant le signe de la croix sur la
porte et sur moi. Je passai le Perron, arrivai au Val des morts, que
je reconnus aisment pour y avoir autrefois vu combattre les deux
meilleurs chevaliers du monde. Je marchai pendant une lieue
galloise[65] et j'arrivai au carrefour: devant moi, sur le bord d'une
fontaine, s'levait une croix, et sous la croix gisait la bte dont
l'ange m'avait parl. En me voyant, elle se leva; plus je la
regardais, moins je reconnaissais sa nature. Elle avait la tte et le
cou d'une brebis, de la blancheur de la neige tombe. Ses pieds, ses
jambes, taient d'un chien noir, sa croupe et son corps d'un renard,
son poil et sa queue d'un lion. Ds qu'elle me vit faire le signe de
la croix, elle se leva, gagna le carrefour et prit  droite la
premire voie. Je la suivis d'aussi prs que mon ge et ma faiblesse
le permettaient:  l'heure de Vpres, elle quitta le grand chemin
fray pour aborder une longue coudrire, dans laquelle elle marcha
jusqu' la chute du jour. Alors nous nous enfonmes dans une valle
profonde ombrage d'une paisse fort. Nous arrivmes ainsi devant
une loge[66]:  la porte se tenait un vieillard en habit de religion.
Le prud'homme en me voyant ta son chaperon, se mit  genoux, et
demanda ma bndiction.--Je suis, lui dis-je, un pcheur comme
vous, et ne puis vous la donner. Mais j'eus beau faire, il ne se leva
qu'aprs avoir t bni. Alors il me prit par la main, me conduisit
dans sa loge et me fit partager son repas. J'y reposai la nuit, et le
lendemain, aprs avoir chant, comme le bon homme m'en avait pri, je
me remis en chemin, et trouvai  la fin de l'enclos la bte qui
m'avait conduit jusque-l. Je continuai  la suivre dans la fort, et
nous arrivmes, vers midi, dans une belle lande[67]: l s'levait le
Pin dit _des aventures_, sous lequel coulait une belle fontaine, dont
le sable tait rouge comme feu ardent, et l'eau froide comme glace.
Chaque jour elle devenait  trois reprises verte comme meraude et
amre comme fiel. La bte se coucha sous le Pin: comme j'allais
m'asseoir auprs d'elle, je vis venir  moi sur un cheval en sueur un
valet qui, descendant prs de la fontaine, dtacha de son cou une
toile et me dit  genoux: Madame vous salue, celle qui dut au
Chevalier au cercle d'or sa dlivrance[68], le jour que celui que bien
connaissez vit la grande merveille. Elle vous envoie  manger. Il
dveloppa la toile, en tira des oeufs, un gteau blanc et chaud, un
hanap et un barillet plein de cervoise. Je mangeai avec apptit, puis
je dis au valet de recueillir ce qui restait et de le reporter  la
dame en lui rendant grce de son envoi.

[Note 65: Une lieuve galesche. Je crois que ces lieues sont les
milles, dont les Anglais ont le bon sens de prfrer le nom
traditionnel  celui de _double kilomtre_.]

[Note 66: Ancien synonyme de petit logis. Il est encore usit par les
bcherons et forestiers.]

[Note 67: Ce mot reviendra si souvent qu'il faut le conserver: c'est
une terre non cultive, comme il y en avait tant alors.]

[Note 68: Requist de sa perde (ms. 759), reut ms. 747.]

Le valet s'loigna, et je repris mon chemin  la suite de la bte.
Nous sortmes du bois au dclin du jour, et arrivmes  un carrefour,
devant une croix de bois. L s'arrta la bte: j'entendis un bruit de
chevaux, puis parurent trois chevaliers. Bien tes-vous venu! me dit
le premier en descendant; il me prit par la main, me pria de venir
hberger chez lui. Emmenez les chevaux, dit-il  son cuyer. Je
suivis les deux chevaliers jusqu' l'htel. Le premier crut me
reconnatre  un signe que j'avais sur moi; il m'avait vu dans un lieu
qu'il me nomma. Mais je ne voulus rien lui dire de ce que j'avais en
pense, si bien qu'il n'insista pas et se contenta de me recevoir
aussi bien que possible.

Je repartis le matin, et reconnus la bte  la porte de mon hte, en
prenant cong. Vers l'heure de Tierce, nous trouvmes une voie qui
conduisait  l'issue de la fort, et je vis, au milieu d'une grande
prairie, une belle glise appuye sur de grands btiments, devant une
eau qu'on appelait le _Lac de la Reine_. Dans l'glise taient de
belles nonnes qui chantaient l'office de tierce  haute et agrable
voix. Elles m'accueillirent, me firent chanter  mon tour, puis me
donnrent  djeuner; mais en vain me prirent-elles de sjourner: je
pris cong d'elles et rentrai dans la fort  la suite de la bte.
Quand vint le soir, je jetai les yeux sur une dalle au bord du chemin;
et j'y aperus des lettres fermes que je m'empressai de dplier; j'y
lus: Le Grand Matre te mande que tu achveras ta qute, cette nuit
mme. Je me tournai vers la bte, et ne la vis plus; elle avait
disparu. Je me repris  lire les lettres o j'appris ce qui me restait
 faire.

La fort commenait  s'claircir: sur un tertre  demi-lieue de
distance s'levait une belle chapelle, d'o j'entendis partir une
clameur pouvantable. Je htai le pas, j'arrivai  la porte, en
travers de laquelle tait tendu de son long un homme entirement
pm. Je fis devant son visage le signe de la croix; il se leva, et je
m'aperus  ses yeux gars qu'il avait le diable au corps. Je dis au
dmon de sortir, mais il me rpondit qu'il n'en ferait rien, qu'il
tait venu de par Dieu, et que de par Dieu seul il sortirait. J'entrai
alors dans la chapelle, et la premire chose que je vis sur l'autel
fut le livre que je cherchais. J'en rendis grce  Notre-Seigneur et
le portai devant le forcen. Le diable alors se prit  hurler:
N'avance pas davantage, criait-il, je vois bien qu'il me faut
partir; mais je ne le puis,  cause du signe de la croix que tu as
fait sur la bouche de cet homme.--Cherche, rpondis-je, une autre
issue. Il s'chappa par le bas, en poussant des hurlements hideux,
comme s'il et renvers sur son passage tous les arbres de la fort.
Je pris alors entre mes bras le forcen, et le portai devant l'autel,
o je le gardai toute la nuit. Le matin je lui demandai ce qu'il
voulait manger.--Ma nourriture ordinaire.--Et quelle est-elle?--Des
herbes, des racines, des fruits sauvages. Voil trente-trois ans que
je suis ermite, et depuis neuf ans je n'ai pas mang autre chose.

Je le laissai, pour dire mes heures et chanter ma messe: quand je
revins, il dormait; je m'assis prs de lui et je cdai au sommeil. Je
crus voir en dormant un vieillard qui, passant devant moi, dposait
pommes et poires dans mon giron. Je trouvai  mon rveil ce
vieillard, qui en me donnant de ses fruits m'annona que, tous les
jours de ma vie, le Grand Matre me ferait le mme envoi. Je rveillai
l'autre prud'homme et lui prsentai un fruit qu'il mangea
trs-volontiers, comme celui qui de longtemps n'avait rien pris. Je
restai huit jours avec lui, ne trouvant rien que de bon dans ce qu'il
disait et faisait. En prenant cong, il m'avoua que le dmon s'tait
empar de lui pour le seul pch qu'il et commis depuis qu'il avait
pris l'habit religieux. Voyez un peu la justice de Notre-Seigneur: ce
prud'homme le servait depuis trente-trois ans le mieux qu'il pouvait;
pour un seul pch, le dmon prit possession de lui, et, s'il tait
mort sans l'avoir confess, il serait devenu la proie de l'enfer;
tandis que le plus mchant homme, s'il fait  la fin de ses jours une
bonne confession, rentre pour jamais en grce avec Dieu, et monte dans
le Paradis.

Je repris le chemin de mon ermitage avec le livre qui m'tait rendu.
Je le dposai dans la chsse o d'abord je l'avais mis; je fis le
service de Vpres et Complies, je mangeai ce que le Seigneur me fit
apporter, puis je m'endormis. Le Grand Matre vint  moi durant mon
somme et me dit: Au premier jour ouvrable de la semaine qui commence
demain, tu te mettras  la transcription du livret que je t'ai donn;
tu finiras avant l'Ascension. Le monde en sera saisi ce jour-l mme
o je montai au Ciel. Tu trouveras dans l'armoire place derrire
l'autel ce qu'il faut pour crire. Le matin venu, j'allai 
l'armoire, et j'y trouvai ce qui convient  l'crivain, encre, plume,
parchemin et couteau. Aprs avoir chant ma messe, je pris le livre,
et, le lundi de la quinzaine de Pques, je commenai  crire, en
partant du crucifiement de Notre-Seigneur, ce que l'on va lire[69].

[Note 69: Il y a dans ce prambule plusieurs points trs-obscurs qui
pourraient bien tre autant d'interpolations, et se rattacher 
l'intention qu'avaient les Assembleurs de faire du prtre, auteur de
la lgende latine, le fils de Nascien, ou Nascien, dont on va bientt
parler. Ainsi l'allusion au combat mortel des deux plus vaillants
chevaliers du monde, ainsi le chemin de Pleurs, peuvent s'appliquer
au dernier pisode des romans de la Table ronde. Aprs la mort du roi
Artus, Nascien, ou le fils de Nascien, aurait renonc aux armes pour
prendre l'habit religieux, et c'est alors qu'il aurait eu la vision
qui lui ordonnait de transcrire le livre divin du Graal. Rien n'tait
assurment plus absurde que de faire d'un prtre du huitime sicle le
contemporain d'autres personnages appartenant les uns au premier, les
autres au cinquime sicle de notre re. Mais, au temps de
Philippe-Auguste, on ne reculait pas encore devant de pareilles
normits. Les sicles passs ne semblaient former qu'une seule et
grande poque, o se runissaient toutes les clbrits de l'histoire;
comme dans la toile peinte par Paul Delaroche pour l'hmicycle de
l'cole des Beaux-Arts.]




LIVRE II.


LE

SAINT-GRAAL.




I.

JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT  SARRAS.--SACRE DE
JOSEPHE.--PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE.


Nous ne nous arrterons pas sur le dbut du Saint-Graal: il est,  peu
de chose prs, le mme que celui du pome de Robert de Boron. Le
romancier s'vertue pour la premire fois, en supposant que Joseph
avait t mari, que sa femme se nommait Enige[70] et qu'il avait eu
un fils dont le nom diffrait du sien par l'addition d'un _e_ final.
Josephe, dans tout le cours du rcit, dominera Joseph; il sera l'objet
de toutes les grces divines et le souverain pontife de la religion
nouvelle. Baptis par saint Philippe vque de Jrusalem, il avait
ncessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son
pre.

[Note 70: Non sa soeur, comme dans le pome. Var. liab.]

Nous quittons le pome de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph
et leurs parents, nouvellement baptiss, sur le chemin qui conduit 
Sarras, ville principale d'un royaume du mme nom qui confinait 
l'gypte. C'est de cette ville, qui devait une des premires adopter
la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient
aujourd'hui  ce faux prophte.

Ils n'emportaient avec eux d'autre trsor, d'autres provisions, que la
sainte cuelle rendue par Jsus-Christ lui-mme  Joseph d'Arimathie:
Joseph  la prsence de cette prcieuse relique avait d de ne pas
sentir la faim ni la soif: les quarante annes de sa captivit
n'avaient t qu'un instant pour lui. Avant d'arriver  Sarras, il
avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le
Pre  Mose, de faire une arche ou chsse, pour y enfermer ce vase.
Les chrtiens qu'il conduisait devaient faire  l'avenir leurs
dvotions devant l'arche.  Joseph et  son fils seuls le droit de
l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains.
Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs
paules, toutes les fois que la caravane serait en marche.

En arrivant  Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, valac le
Mconnu, tait en guerre avec le roi d'gypte Tolome[71], et qu'il
venait d'tre vaincu dans une grande bataille. Dou du don de
l'loquence, Joseph se prsenta devant lui pour lui dclarer que, s'il
voulait reprendre l'avantage sur les gyptiens, il devait renoncer 
ses idoles et reconnatre Dieu en trois personnes. Son discours
prsente un excellent rsum des dogmes de la foi chrtienne; rien n'y
parat oubli, et c'est encore la doctrine expose dans nos
catchismes.

[Note 71: Tolomeus ou _Tholome_ est le nom francis _Ptolme_; car
les syllabes initiales _pto_, _sta_, _spa_, _stra_, rpugnaient 
l'ancienne langue franaise: on supprimait alors la premire consonne,
ou on la faisait prcder de la voyelle _e_, qui rendait la
prononciation supportable.]

valac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu
trinitaire, la seconde Personne revtue de l'enveloppe mortelle et
conue dans le sein d'une Vierge immacule. Le Saint-Esprit vint en
mme temps avertir Joseph que son fils Josephe tait choisi pour
garder le saint vase; qu'il serait ordonn prtre de la main de
Jsus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce 
ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient  leur
tour, dans les contres o Dieu les tablirait[72].

[Note 72: Cil qui tel ordre auront, des ores en avant le rechevront
de Josephe par toutes les terres o je metrai et toi et ta semence.
Voil le point o l'glise bretonne se sparait de l'glise
catholique. Elle ne voulait pas que ses prlats reussent leur
conscration du Pape de Rome, et rclamait ce droit en faveur de
l'archevque d'York, lu lui-mme par le peuple et le clerg breton.
Mais cette prtention schismatique, ne menaant pas d'tre contagieuse
et n'ayant pas empch le souverain pontife, au moins  partir de la
fin du dixime sicle, de prsider au choix ou de sanctionner
l'lection des prlats gallois et bretons, la cour de Rome, toujours
sage et prudente, ne s'leva pas contre l'exposition romanesque des
origines de l'glise bretonne. Arme de l'incomparable autorit de
l'vangile: _Tu es Petrus, et super hanc petram_, etc., elle laissa
dire les romanciers, et ne rechercha pas le livre latin sur lequel ils
s'appuyaient sans en divulguer le texte original.]

Le Saint-Esprit dit  Joseph: Quand l'aube prochaine clairera
l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs
gnuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai
prtre, je lui donnerai ma chair et mon sang  garder.

Et le lendemain, la mme voix divine, parlant aux chrtiens
assembls: coutez, nouveaux enfants! Les anciens prophtes eurent le
don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez galement, et vous aurez
bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre
compagnie, tel que je le revtis sur la terre. La seule diffrence,
c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance.  mon serviteur
Josephe! je t'ai jug digne de recevoir en ta garde la chair et le
sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et
le plus exempt de pchs, le mieux dgag de convoitise, d'orgueil et
de mensonge: ton coeur est chaste, ton corps est vierge; reois le don
le plus lev que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma
main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la
tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme  la vue de ce qui
te sera dcouvert.

Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.

Il vit dedans un homme vtu d'une robe plus rouge et plus clatante
que le feu ardent. Tels taient aussi ses pieds, ses mains et son
visage.

Cinq anges l'entouraient, vtus de mme, et portant chacun six ailes
flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois
clous d'o le sang paraissait dgoutter; le troisime une lance dont
le fer tait galement rouge de sang; le quatrime tendait devant le
visage de l'homme une ceinture ensanglante; dans la main du cinquime
tait une verge tortille, galement humide de sang. Sur une bande que
les cinq anges tenaient dveloppe, il y avait des lettres qui
disaient: _Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde
a vaincu la mort_; et sur le front de l'homme d'autres lettres
blanches: _En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour
pouvantable_.

La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rose
sanglante qui la rendait toute vermeille.

Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa premire tendue. Les cinq
anges circulaient sans peine dans l'intrieur autour de l'homme,
qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.

Josephe, bloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole;
il s'inclina, baissa la tte et restait tout abm dans ses penses,
quand la voix cleste l'appela; aussitt il releva le front et vit un
autre tableau.

L'homme tait attach sur la croix que tenaient les cinq anges. Les
clous taient entrs dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture
serrait le milieu de son corps, sa tte retombait sur la poitrine; on
et dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance
pntrait dans le ct, d'o jaillissait un ruisselet d'eau et de
sang; sous les pieds tait l'cuelle de Joseph, recueillant le sang
qui dgouttait des mains et du ct; elle en tait remplie au point de
donner  croire qu'elle allait dborder.

Puis les clous parurent se dtacher, et l'homme tomber  terre la tte
la premire. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en
avant pour le soutenir: comme il avanait un pied dans l'arche, cinq
anges s'lancrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs
pes, les autres levant leurs lances comme prtes  le frapper. Il
essaya pourtant de passer, tant il avait  coeur de venir en aide 
celui qu'il reconnaissait dj pour son Sauveur et son Dieu; mais la
force invincible d'un ange le retint malgr lui.

Comme il demeurait immobile, Joseph, inclin  quelque distance,
s'inquitait de voir son fils arrt au seuil de l'arche: il se leva
et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: Ah!
pre, dit-il, ne me touche pas, ne m'enlve pas de la gloire o je
suis. L'Esprit-Saint me transporte par-del la terre. Ces mots
redoublrent la curiosit du pre, et, sans gard pour la dfense, il
se laissa tomber  genoux devant l'arche, en cherchant  dcouvrir ce
qui se passait  l'intrieur.

Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap
vermeil. Sur l'autel taient poss trois clous et un fer de lance. Un
vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile
blanche jete sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le
couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains
tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas
reconnatre  quels corps ces mains appartenaient.

Il entendit un lger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une
chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguire, l'autre
un gettoir ou aspersoir. Aprs eux venaient deux autres anges portant
deux grands bassins d'or, et  leur cou deux toiles de merveilleuse
finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illumins de
pierres prcieuses, et de leur autre main des botes pleines d'encens,
de myrrhe et d'pices dont la suave odeur se rpandait  l'entour. Ils
sortirent de la chambre les uns aprs les autres. Puis un septime
ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: _Je suis appel la
force du haut Seigneur_, tenait dans ses mains un drap vert comme
meraude qui enveloppait la sainte cuelle. Trois anges allrent  sa
rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus
belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paratre Jsus-Christ
lui-mme sous l'apparence qu'il avait en pntrant dans sa prison, et
tel qu'il s'tait lev du spulcre. Seulement son corps tait
envelopp des vtements qui appartiennent au sacerdoce.

L'ange charg du gettoir puisa dans l'aiguire, et en arrosa les
nouveaux chrtiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des
yeux.

Alors Joseph s'adressant  son fils: Sais-tu maintenant, beau fils,
quel homme conduit cette belle compagnie?--Oui, mon pre; c'est celui
dont David a dit au Psautier: _Dieu a command  ses anges de le
garder partout o il ira._

Tout le cortge passa devant eux et parcourut les dtours du palais
que le roi valac avait mis  leur disposition; palais que Daniel,
jadis, dans une intention prophtique, avait appel le Palais
spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y
rentrer, chacun des anges s'inclinait une premire fois pour
Jsus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.

Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: Apprends, lui dit-il,
l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est
la purification des lieux o le mauvais esprit a sjourn. La
prsence du Saint-Esprit les avait dj sanctifis, mais j'ai voulu te
donner l'exemple de ce que tu feras, partout o mon service sera
clbr.--Mon Seigneur, demanda Josephe, comment l'eau pourra-t-elle
purifier, si elle n'est pas elle-mme purifie?--Elle le sera par le
signe de la rdemption que tu lui imposeras, en prononant ces
paroles: _Que ce soit au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit!_

Maintenant je vais te confrer la grce suprme que je t'ai promise;
le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette premire fois, mon
peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et
les princes du monde, tmoigner que je t'ai choisi pour tre le
PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour tablir les pasteurs
chargs de nommer ceux qui, dans les ges suivants, gouverneront mon
peuple. Mose avait conduit et gouvern les fils d'Isral par la
puissance que je lui avais donne: de mme seras-tu le guide et le
gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils
me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie
crance.

Jsus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers
lui. Tout le peuple assembl le vit clairement ainsi que les anges
dont il tait environn.

Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voil qu'un homme aux
longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant  son cou le plus
riche et le plus beau vtement que jamais on put imaginer. En mme
temps parut un autre homme, jeune et de beaut merveilleuse, tenant
dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de
blancheur clatante. Ils couvrirent Josephe du vtement piscopal, en
commenant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce
temps-l consacr. Ils assirent le nouveau prlat dans une chaire dont
on ne pouvait distinguer la matire, mais tincelante des plus riches
pierreries que la terre ait jamais fournies[73].

[Note 73: Ici le romancier ajoute que cette chaire tait encore de son
temps conserve dans la ville de Sarras, sous le nom de Sige
spirituel. Jamais homme n'eut la tmrit de s'y asseoir sans tre
frapp de mort ou priv de quelqu'un de ses membres. Plus tard, le roi
d'gypte Oclefaus essayera vainement de la mouvoir: quand il voudra
s'y asseoir, les yeux lui voleront de la tte; il sera, le reste de
ses jours, priv de l'usage de ses membres.]

Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et
l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges
qui l'avait arrt prcdemment au seuil de l'arche. De la mme
ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit  sacrer les rois
chrtiens de la Grande-Bretagne jusqu'au pre d'Artus, le roi
Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et
lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait
contrefaire, nulle force de pierre sparer. Josephe, lui dit-il, je
t'ai oint et sacr vque en prsence de tout mon peuple. Apprends le
sens des vtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne
pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils
n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner
conseil et bon exemple  ceux qui en auraient besoin.

Les deux robes qui couvrent la premire jupe sont blanches, pour
rpondre aux deux vertus soeurs, la chastet et la virginit. Le
capuchon qui enferme la tte est l'emblme, et de l'humilit qui fait
marcher le visage inclin vers la terre, et de la patience que les
ennuis et les contrarits ne dtournent pas de la droite voie.

Le noeud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place
ainsi parce que le propre de ce bras est de rpandre, comme le propre
du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des
boeufs, signifie obissance  l'gard de toutes les bonnes gens. Enfin
la chape ou vtement suprieur est vermeille, pour exprimer la
charit, qui doit tre brlante comme le charbon ardent.

Le bton recourb que doit tenir la main gauche a deux sens:
vengeance et misricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine;
misricorde en raison de sa courbure. L'vque doit en effet commencer
par exhorter charitablement le pcheur: mais, s'il le voit trop
endurci, il ne doit pas hsiter  le frapper.

L'anneau pass au doigt est le signe du mariage contract par
l'vque avec l'glise, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.

Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la
nettet que l'absolution donne. Les deux cornes rpondent l'une au
repentir, l'autre  la satisfaction: car l'absolution ne porte ses
fruits qu'aprs la satisfaction ou pnitence accomplie.

Aprs ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en
l'levant  la dignit d'vque, il le rendait responsable des mes
dont il allait avoir la direction. Et dans le mme temps qu'il le
chargeait du gouvernement des mes, il laissait  son pre le soin de
gouverner les corps et de pourvoir  tous les besoins de la
compagnie[74].

[Note 74: C'est la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir
spirituel.]

Avance maintenant, Josephe, ajouta Notre-Seigneur, viens offrir le
sacrifice de ma chair et de mon sang,  la vue de tout mon peuple.
Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et
venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe
mit peu de temps  l'accomplir; il ne dit que ces paroles de
Jsus-Christ  la Cne: _Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera
tourment pour vous et pour les nations._ Puis, en prenant le vin:
_Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre
sang, qui sera rpandu en rmission des pchs._ Il pronona ces
paroles en posant le pain sur la patne du calice; soudain le pain
devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps
d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troubl,
interdit  cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait
immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance.
Notre-Seigneur lui dit: Dmembre ce que tu tiens, et fais-en trois
pices.--Ah! Seigneur, rpondit Josephe, ayez piti de votre
serviteur! Jamais je n'aurai la force de dmembrer si belle
crature!--Fais mon commandement, reprit le Seigneur, ou renonce 
ta part dans mon hritage.

Alors Josephe spara la tte, puis le tronc du reste du corps, aussi
facilement que si les chairs eussent t cuites; mais il n'obit
qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.

Et comme il commenait  faire la sparation, tous les anges tombrent
 genoux devant l'autel et demeurrent ainsi jusqu' ce que
Notre-Seigneur dt  Josephe: Qu'attends-tu maintenant? Reois ce qui
est devant toi, c'est--dire ton Sauveur. Josephe se mit  genoux,
frappa sa poitrine et implora le pardon de ses pchs. En se relevant,
il ne vit plus sur la patne que l'apparence d'un pain. Il le prit,
l'leva, rendit grces  Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut
l'y porter; mais le pain tait devenu un corps entier: il essaya de
l'loigner de son visage; une force invincible le fit pntrer dans sa
bouche. Ds qu'il fut entr, il se sentit inond de toutes les
douceurs et suavits les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice,
but le vin qui s'y trouvait renferm, et qui s'tait, en approchant de
ses lvres, transform en vritable sang.

Le sacrifice achev, un ange prit le calice et la patne et les mit
l'un sur l'autre. Sur la patne se trouvaient plusieurs apparences de
morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patne,
l'leva et l'emporta hors de l'arche. Un troisime prit la toile et
suivit le second. Ds qu'ils furent hors de l'arche et  la vue de
tout le peuple, une voix dit: Mon petit peuple nouvellement rgnr,
j'apporte la ranon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut
natre et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette
faveur. Nul n'en peut tre digne, s'il n'est pur d'oeuvres et de
penses, et s'il n'a ferme crance.

Alors l'ange qui portait la patne s'agenouilla; il reut dignement le
Sauveur, et chacun des assistants aprs lui. Tous, en ouvrant la
bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant
admirablement form. Quand ils furent tous remplis de la dlicieuse
nourriture, les anges retournrent dans l'arche et dposrent les
objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont
Notre-Seigneur l'avait revtu, referma l'arche, et le peuple fut
congdi.

Pour complment de cette grande crmonie, Josephe, appelant un de ses
cousins nomm Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea
particulirement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour.
C'est  l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les
grandes glises, un ministre dsign sous le nom de _trsorier_,
charg de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.




II.

VALAC, ROI DE SARRAS.--SERAPHE, SON SEROURGE.--THOLOME SERASTE, ROI
D'GYPTE.--BAPTME D'VALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN
ET DE NASCIEN.--VOYAGE DE MORDRAIN.--L'LE DU PORT PRILLEUX.


Le roi de Sarras, valac, tait surnomm le Mconnu, parce qu'on ne
savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystre 
tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant
l'histoire de ses premires annes, et comment il tait fils d'un
savetier[75] de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle
s'tait rpandue dans le monde du prochain avnement du Roi des rois,
l'empereur Csar Auguste, assig des plus vives inquitudes, s'tait
prpar  combattre celui qu'il pensait devoir tre un conqurant. Il
avait ordonn de lever un denier par tte dans toute l'tendue de
l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fire des
nations soumises  Rome, il lui avait demand cent chevaliers, cent
jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mles gs
de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux tait tomb sur les deux
filles du comte de la ville, nomm Sevin, et sur le jeune valac. On
les conduisit  Rome, o bientt furent remarques la bonne grce et
la beaut de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance
gnreuse. Sous le rgne de Tibre, il fut attach au service du comte
Flix, gouverneur de Syrie, et avait trouv grce devant lui; le comte
l'avait arm chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes
d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour,
s'tant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et
s'enfuit pour viter la vengeance du pre. Le roi d'gypte, Tholome
Seraste[76], lui offrit alors des soudes, et lui dut la conqute du
royaume de Sarras, qui confinait  l'gypte. Pour le rcompenser, il
l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple
hommage.

[Note 75: D'un afaitierre de viex soliers.]

[Note 76: Le surnom de Seraste semble une corruption du mot
_Sebastos_, souverain, qu'on lit sur les monnaies grecques des
Ptolmes  la suite de leur nom. Quant  Flix, on sait qu'il fut
rellement procurateur de Syrie. D'ailleurs le choix de la ville de
Meaux et les loges donns  la France n'offrent-ils pas dj une
prsomption en faveur de l'origine franaise de l'auteur?]

Mais valac, dans la suite, avait voulu se rendre indpendant. Afin de
punir sa dsobissance, Tholome tant entr dans ses tats l'et
apparemment dtrn, sans la protection miraculeuse du Dieu des
chrtiens. Grce au bouclier marqu d'une croix que Josephe lui remit,
grce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frre, valac
triompha de ce puissant ennemi, Tholome fut vaincu. Le roi de Sarras,
plusieurs fois averti par des songes longuement raconts et expliqus,
reconnut l'impuissance de ses idoles, et reut des mains de Josephe le
baptme avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imit par
Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait tre l'objet des
prdilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces
princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine
Saracinthe, femme de Mordrain.

[Note 77: Ce nom aurait signifi, suivant notre romancier _tardif en
crance_. Saracinthe, _pleine de foi_. Le porte-tendard Clamacides,
_gonfalonier de N.-S._]

C'tait la fille du duc d'Orcanie, et la soeur de Seraphe ou Nascien.
Il y avait trente ans qu'un saint ermite nomm Saluste l'avait
convertie, et, depuis qu'elle tait devenue reine de Sarras, elle
n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ter le bandeau qui
couvrait les yeux de son poux. Mais l'honneur de rpandre la _bonne
nouvelle_ dans cette contre tait rserv aux deux Joseph. Nous
citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.

Tandis que le pre baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils
suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre
impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan tait une figure pose
sur le matre-autel. Josephe dnoua sa ceinture et se plaa devant
elle, en conjurant le dmon d'en sortir d'une faon visible; en mme
temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la trana en
dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des
cris aigus qui faisaient accourir de tous cts la foule. Pourquoi me
tourmenter ainsi? disait-il  Josephe.--Tu le sauras: mais
j'apprends en ce moment la mort de Tholome Seraste, dis-moi pourquoi
tu l'as tu.--Je rpondrai, si tu me desserres le cou. Josephe,
lchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tte: Parle
maintenant.--Je voyais les miracles que Dieu oprait, j'tais tmoin
du baptme d'valac, je craignais pour l'me de Tholome; alors je
pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'valac voulait le
faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner  moi. Il
me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en
croupe; et quand je me fus lev  une certaine hauteur, je le laissai
choir et se casser les os.

Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par
toutes les rues de la ville. Voil, disait-il  la foule, voil les
dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un
seul Dieu en trois personnes! Ensuite il demanda au diable son nom:
Je suis Ascalaphas, charg de porter aux gens et de rpandre dans le
monde les mchants bruits, les fausses nouvelles.

Tout n'tait pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants
d'Orcan avaient accept le baptme, les autres avaient rsolu de
quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais
parti:  peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils
tombrent frapps de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle,
accourut; le premier objet qu'il aperut fut le dmon qu'il venait de
conjurer, et qui gambadait sur les corps de toutes ces victimes.
Regarde, Josephe, criait Ascalaphas, regarde comme je sais venger
ton Dieu de ses ennemis!--Et qui t'en a donn le droit?--Jsus-Christ
lui-mme.--Tu as menti! Disant ces mots, il courut  lui dans
l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le
passage et lui pera la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la
plaie. Cela, dit-il, t'apprendra  ne plus retarder le baptme des
bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.  douze
jours de l, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait
la sainte cuelle: il souleva la patne et comprit toutes les
merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour tre le
dpositaire de cette prcieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement
subit. Mais l'ange qui avait bless Josephe reparut et, prenant en
main le ft de la lance dont le fer tait demeur dans la plaie, il
l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle tait spare. De
la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange
les recueillit, en humecta le bout du ft, et le rejoignit au fer, de
faon qu'on ne put dsormais deviner que l'arme et t tronque.
Seulement,  l'entre de la priode aventureuse, on verra les gouttes
de sang s'chapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme
du mme lignage et de mme vertu que Josephe. C'est l ce que la
seconde partie du livre de _Lancelot_ devra nous raconter. L'ange vint
ensuite  Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui
rendit la vue que son indiscrtion lui avait fait perdre[78].

[Note 78: Cette punition de la curiosit de Nascien, gmine avec la
punition de Mordrain, est renouvele dans un des chapitres suivants.]

Josephe, guri de la plaie anglique, acheva la conversion de tous les
gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou
soixante-douze parents sortis avec lui de Jrusalem, il en sacra
trentre-trois, comme vques d'autant de cits dans ces deux contres.
Les autres, aprs avoir t ordonns prtres, furent disperss dans
les villes moins importantes.

Il dcouvrit ensuite les lieux o reposaient les corps de deux ermites
 l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait d sa
conversion. Un livret conserv dans chacune des fosses disait, le
premier: Ci gist Saluste de Bethlem, le beau sergent de
Jsus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune
viande accommode de la main des hommes. Le second: Ci gist
Hermoines, de Tarse, qui vcut trentre-quatre ans et sept mois, sans
changer une fois de souliers ni de vtements. Les deux corps furent
transports, l'un  Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet
d'une dvotion que des miracles multiplis ne laissrent pas ralentir.

Josephe eut ensuite  purifier le roi Mordrain, nouvellement converti,
d'une dernire souillure qui avait rsist  l'eau du baptme. Ce
prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa
chambre une cellule rserve  certaine idole fminine dont il tait
pris. C'tait, dit le roman, une image de beaut merveilleuse que le
roi habillait lui-mme des robes les plus riches. Ds que la reine
Saracinthe tait leve, il prenait une petite clef qui pntrait dans
une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet
qu'elle cartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en
permettant d'ouvrir une porte secrte. Le roi tirait alors  lui
l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son
plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait,
et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait
impntrable  tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans
cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna
l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester cach aux amis de
Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et
Josephe, puis, en leur prsence, jeta l'idole dans les flammes en
tmoignant le plus grand repentir.

Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix
cleste l'avertit de prendre cong du roi et d'emmener avec lui la
plupart de ses compagnons pour aller prcher la foi nouvelle chez les
Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denres venant  leur
manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le
secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de
Boron avait parl le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer
de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici
n'en font rellement qu'une, et l'hrsie se trouve parfaitement
accentue. On en va juger.

La voix dit  Joseph: Fais mettre les nappes sur l'herbe frache: que
ton peuple se place  l'entour. Quand ils seront disposs  manger,
dis  ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois
fois le tour de la nappe. Aussitt ceux qui seront purs de coeur
seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de mme,
chaque jour,  l'heure de Prime. Mais, ds qu'ils auront cd au
vilain pch de luxure, ils perdront la grce d'o leur arrivait tant
de dlices. Quand tu auras ainsi tabli le premier repas, tu iras vers
ta femme Enige, et tu la connatras charnellement. Elle concevra un
fils qui recevra en baptme le non de Galaad le Fort. Il aura grande
force et foi robuste: si bien qu'il prvaudra contre tous les
mcrants de son temps.

Joseph fit ce qui lui tait command, et son fils, ceint d'une tole
bnite, aprs avoir fait les trois tours vint s'asseoir  la droite de
son pre, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis
il posa le vase couvert d'une patne et de cette toile fine que nous
appelons corporal[79]. Tous furent aussitt remplis de la grce divine
au point de n'avoir rien qu'il leur pt venir en pense de dsirer. Le
repas achev, Josephe replaa le Graal dans l'arche, comme il y tait
auparavant[80].

[Note 79: Corporal, linge bnit que le prtre tend sur l'autel pour
mettre le calice dessus et ensuite l'hostie. (Dictionnaire de
l'Acadmie.)]

[Note 80: Il importe de remarquer que cet pisode n'est pas conserv
dans le second texte, qui a servi de modle aux imprims. L, les
compagnons de Joseph trouvent dans le bois, sans le demander, les
meilleures viandes, et le Saint-Esprit ne parle  Joseph que pour lui
ordonner de coucher avec sa femme liab. Comparez le ms. 749, f 90.
et l'd. de Ph. Lenoir, 1523, f 89.]

Le lendemain de ce grand jour, la voix dit  Josephe: Va-t'en droit 
la mer: il te faut aller habiter la terre promise  ta ligne: quand
tu seras arriv sur le rivage,  dfaut de navire, tu avanceras le
premier, tendras ta chemise en guise de nef: elle se dveloppera en
raison du nombre de ceux qui seront exempts de pch mortel.

Josephe, arriv sur le bord de la mer, ta de son dos la chemise, et
l'ayant tendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches,
puis son pre Joseph sur l'autre. Devant eux se placrent Nascien et
les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillrent
pas mme la plante de leurs pieds. Enige, Bron, liab et leurs douze
enfants, montrent sur le milieu de la chemise, qui s'tendit en
proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple dcida tous
les autres, ils se trouvrent ainsi au nombre de cent quarante-huit.
Deux juifs  demi convertis, Mose et Simon son pre, bien que peu
confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: 
peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourrent et que
les autres gens demeurs sur le rivage eurent grand'peine  les
recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils
s'loignrent, malgr les prires de ceux qui taient demeurs 
terre, et qui les conjuraient d'attendre. Ah! folles gens, leur dit
Josephe, le pch de luxure vous a retards. Vous n'tes pas  la
fin de vos peines; faites pnitence et mritez de nous rejoindre
bientt.

Aprs quelques jours de traverse, Josephe et ses compagnons
abordrent dans la Grande-Bretagne, o nous les prierons de nous
attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres
personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.

Il avait t, peu de jours aprs le dpart de Josephe, visit par un
nouveau songe qui lui exposa d'une faon trs-claire pour nous, mais
pour lui trs-obscure, la destine glorieuse des enfants qui devaient
natre de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait
vainement l'explication  ceux qui l'entouraient, voil qu'une tempte
effroyable branle le palais; il est pris aux cheveux par une main
sortant d'un nuage, et transport au milieu des mers sur une roche
aigu, situe  dix-sept journes de Sarras. Grande fut la douleur des
barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accus de
l'avoir tu, dans l'espoir de rgner  sa place. Excits par un
tratre chevalier nomm Calafer, les barons saisirent Nascien et le
jetrent en prison, en lui dclarant qu'il n'en sortirait pas avant
que le roi Mordrain ne leur ft rendu.

La roche aride sur laquelle celui-ci avait t dpos tait appele
la Roche du Port prilleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur
la ligne qui de la terre d'gypte conduit directement  l'Irlande. Si
loin que l'oeil pouvait s'tendre, on apercevait  droite les ctes
d'Espagne,  gauche les terres qui formaient la dernire ceinture de
l'Ocan. Quelques dbris de constructions annonaient pourtant que la
Roche avait t jadis habite. Elle avait en effet servi longtemps de
repaire  un insigne brigand nomm Focart, qui sur la plus haute
pointe avait fait dresser un chteau o pouvaient hberger vingt de
ses compagnons; mais, comme ils taient ordinairement trois ou quatre
fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galres
arrtes sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils
allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de
venir se reposer dans cet lot, comme dans un port de salut. Mais les
abords en taient si dangereux que les btiments se brisaient contre
les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient chapper soit 
la fureur des flots, soit  celle des brigands, qui mettaient  mort
ceux que la mer n'avait pas engloutis.

Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompe,
empereur, passa de Grce en Syrie, aprs avoir mis sous le joug de
Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du
Port prilleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et
ne perdit pas un moment pour mettre en tat de voguer une petite
flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels
cueils bordaient la Roche, et il sut les viter en approchant  la
nuit serre. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et,
donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galres, il
entra lui-mme dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille
romaine. Mais les soldats de Pompe s'taient munis de grands crocs,
avec lesquels ils abordrent les galres, l'pe  la main, et
parvinrent  couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnes,
et les brigands regagnrent  grande peine la Roche, o les Romains
les poursuivirent en ttonnant  et l. De la hauteur, Focart faisait
tomber sur eux d'normes poutres et d'autres dbris de mts qui
turent une partie des assaillants et contraignirent les autres 
regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompe reprit
l'offensive: malgr l'pret du lieu et les difficults de la monte,
les Romains forcrent les brigands  chercher un refuge dans une
caverne creuse sous leur chteau, et qu'ils fermrent de toutes les
planches et bruyres qu'ils avaient accumuls. Pompe y fit mettre le
feu; alors, pour viter d'tre touffs, Focart ordonna de verser de
grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction
oppose, contraignirent les Romains  reculer  leur tour. Les
brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompe,
forcs de reculer l'un sur l'autre, avaient peine  dfendre leur vie.
L'empereur Pompe seul ne quitta pas la place: revtu de ses armes, il
attendit Focart, s'lana la hache  la main sur lui, finit par
l'abattre et lui trancher la tte. Cependant les Romains, honteux
d'avoir un instant abandonn leur empereur, taient revenus  la
charge; les brigands ne leur opposrent plus qu'une faible rsistance.
Tous furent mis  mort, leurs corps jets  la mer, et, depuis ce
temps, le Port prilleux cessa d'tre l'effroi des navigateurs; mais
son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne
s'avisait d'y aborder.

Ce fut l peut-tre le plus insigne exploit de Pompe: jamais il
n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrpidit.
L'histoire cependant n'en a pas parl, parce que ce grand homme avait
quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donn tant de peine
 dtruire[81]. En reprenant le chemin de Rome, il passa par
Jrusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'table
de ses chevaux. Dans la cit sainte tait alors un vieillard pieux et
sage; ce fut le pre du prtre Simon, qui devait plus tard recevoir
la sainte Vierge quand elle prsenta son Fils. Cet homme alla trouver
Pompe et s'cria: Malheur  moi qui ai vu les enfants de Dieu manger
dehors, et les chiens assis  la table qui leur tait prpare!
Malheur  moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres prives
 l'usage des porcs! Puis, s'adressant  l'empereur: Pompe, lui
dit-il, on voit bien que tu as frquent Focart et que tu l'as choisi
pour modle; mais ton impit a courrouc le Tout-Puissant, et tu
sentiras le poids de sa vengeance.  compter de ce jour, la victoire
abandonna Pompe: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en
sortt honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne ft jet
hors des lices. Sa premire gloire fut oublie, et l'on ne se souvint
plus que de ses revers.

[Note 81: On peut admettre que ce rcit est inspir par ce que le
romancier savait de la guerre faite par Pompe aux pirates qui
infestaient la Mditerrane.]

Telle tait donc la Roche du Port prilleux, sur laquelle le roi
Mordrain avait t transport. Plus il regardait autour de lui, plus
il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout  coup il voit
approcher une petite nef, d'une forme singulirement agrable. Le mt,
les voiles et les cordages taient de la blancheur de la fleur de
lis, et au-dessus de la nef tait dresse une croix vermeille. Quand
elle eut touch la roche, un nuage de dlicieuses odeurs se rpandit 
l'entour et parvint jusqu' Mordrain, dj rassur par la vue de la
croix. Un homme de la plus excellente beaut se leva dans la nef, et
demanda au roi qui il tait, d'o il venait, et comment il se trouvait
l. Je suis chrtien, rpondit Mordrain, mais j'ignore comment je
me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre
ce que vous tes et ce que vous savez faire?--Je suis, rpondit
l'inconnu, mnestrel d'un mtier qui n'a pas son pareil. Je sais
faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et
le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi;
je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au
faible.--Voil, dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me
direz-vous pas qui vous tes?--Qui veut justement m'appeler me nomme
Tout en tout.

--C'est, dit Mordrain, un beau nom; bien plus, il me semble par le
signe dont votre nef est pare que vous tes chrtien.--Vous dites
vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'oeuvre parfaitement bonne.
Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur  qui
s'accompagnerait d'une autre bannire; il ne pourrait venir de Dieu.

Mordrain, en l'coutant, sentait son corps pntr de mille douceurs:
il oubliait qu'il tait priv depuis deux jours de toute nourriture.
Pourriez-vous m'apprendre, lui dit-il, si je dois tre tir d'ici
ou y demeurer toute ma vie?--Eh quoi! rpondit l'inconnu, n'as-tu
pas ta crance en Jsus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie
jamais ceux qui l'aiment? Il les chrit plus qu'ils ne s'aiment
eux-mmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiter
du lendemain?

Ne fais pas comme ceux-l qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs
pour avoir le temps de penser  moi, et s'il voulait s'occuper d'une
si faible crature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi
sont plus hrtiques que popelicans.

Ces paroles jetrent Mordrain dans une profonde et dlicieuse rverie.
Quand il releva la tte, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la
conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas
l'avoir assez regard! car il ne doutait plus que ne ce ft un
messager de Dieu ou Dieu lui-mme.

Tournant alors ses regards vers Galerne[82], il vit approcher une
seconde nef, richement quipe; les voiles en taient noires ainsi que
tous les agrs; elle semblait avancer d'elle-mme et sans aucun
secours. Quant elle eut touch le bord de la roche, une femme se leva,
dont la beaut lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut
donn la bienvenue: Je l'ai, rpondit la belle dame, puisque je
trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai dsir t'entretenir,
valac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire
connatre un lieu plus dlicieux que tout ce que tu as jamais
rv.--Grand merci, dame, rpondit Mordrain, j'ignore comment je
suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir
par la volont de celui qui m'y transporta.--Viens avec moi; reprit
la dame; viens partager tout ce que je possde.--Dame, si riche que
vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa nagure
ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un
insens un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit
qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos
voiles.--Ah! reprit la dame, quelle erreur! Et tu le sais mieux que
personne, puisque tu as prouv une infinit d'ennuis et de mcomptes,
depuis que tu as pris cette nouvelle crance. Tu as renonc  toutes
les joies,  tous les plaisirs; souviens-toi des pouvantes de ton
palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que
quelques jours  vivre.--Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles
de Nascien?--Oui, je les sais;  l'instant mme o tu fus enlev, il a
t mortellement frapp: il me serait pourtant ais de te rendre tes
domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour
viter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prtendait
faire de noir blanc, et d'un mchant un prud'homme: c'est un
enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'coutai pas, et sa
jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs
que je leur offre. Ces paroles firent une grande impression sur
Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui tait arriv, il ne
pouvait se dfendre de croire un peu ce qu'elle annonait. Qu'as-tu
donc  rver? lui dit encore la dame, approche et laisse-toi
conduire dans un lieu o tes vrais amis t'attendent. Mais hte-toi,
car je m'en vais. Mordrain ne trouvait rien  rpondre, n'osant ni
rsister ni condescendre  ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame
leva l'ancre et s'loigna, disant  demi-voix: Le meilleur arbre est
celui qui porte des fruits tardifs. Ces mots tirrent Mordrain de sa
rverie; il releva la tte, vit les flots s'agiter, une horrible
tempte s'lever, et la nef disparatre dans un tourbillon cumeux.

[Note 82: Le nord-ouest.]

Comme il regrettait de n'avoir pas demand  cette belle dame qui elle
tait et d'o elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait
dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa
crance: il se reprsenta les richesses, les honneurs et les
prosprits qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui
l'accompagnaient depuis qu'il avait reu le baptme, si bien que le
trouble de son coeur le fit tomber presque en dsesprance.

Pour comble d'pouvante, la mer fut battue d'une horrible tempte.
Mordrain, dans la crainte d'tre submerg par les flots dchans,
gravit pniblement la roche jusqu' l'entre sombre de la caverne. Il
voulait y entrer pour se mettre  couvert des vents, de la pluie et
des vagues, quand il se sentit arrt par une force invincible, comme
si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit
vint, il se crut engouffr dans un abme sans fond;  force de
souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne
revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calme et que la
pluie, la grle et les vents se furent apaiss. Alors il fit le signe
de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jrusalem, et
pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir  lui la nef et
le bel homme qui l'avait une premire fois visit.

Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il
s'tait laiss prendre  la beaut d'une femme. Il devait s'en
rapporter, non pas  ses yeux, mais au cri de son coeur. Le coeur seul
devait tre interrog, car les yeux sont la vue du corps, et le coeur
seul est la vue de l'me. Cette femme qui t'a sembl si belle et si
richement vtue l'tait cent fois davantage quand elle avait entre
dans ma maison; elle y avait tout  souhait, rien ne lui tait refus:
je l'ai rellement beaucoup aime; mais elle espra devenir plus
grande et plus puissante que moi-mme. Son orgueil la perdit, je la
chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche  se venger sur
tous ceux auxquels j'accorde mes grces particulires; tous les moyens
lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux
qu'elle-mme.

Aprs le dpart du Saint-Esprit, car c'tait Dieu lui-mme, la belle
femme revint, ou plutt le dmon qui avait pris cette forme. Elle sut
encore branler un instant la foi de Mordrain en lui annonant
mensongrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui dcouvrant
les immenses richesses dont sa nef tait remplie; mais elle ne le
dcida pas  la suivre. Le lendemain, Mordrain, extnu de faim et de
lassitude, vit assez prs de lui un pain noir qu'il se hta de saisir.
Comme il le portait avidement  ses lvres, il entendit un immense
bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se
fussent runis sur sa tte. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha
le pain des mains. Il avait la tte d'un serpent noir et cornu, les
yeux et les dents rouges comme charbons embrass, le cou d'un dragon,
la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une,
place au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de
l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effil; l'autre, au
milieu des reins, tait blanche comme la neige et bruyante comme la
tempte, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin
l'extrmit de sa queue prsentait une pe flamboyante capable de
foudroyer tout ce qu'elle touchait.

Les docteurs disent que cet oiseau apparat seulement dans le cas o
le Seigneur veut inspirer au pcheur qu'il aime une pouvante
salutaire.  son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la
fuite, comme les tnbres devant le soleil. Sa nature est de rester
seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont
conus sans accouplement. Quand la mre a pondu trois oeufs, elle sent
en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire clore,
elle a recours  une pierre nomme piratite, que l'on trouve dans la
valle d'bron, et dont la proprit est d'chauffer et brler tout ce
qui vient  la frotter. Si elle est doucement touche, elle retient sa
chaleur premire, et ds que l'oiseau l'a trouve, il la lve avec
prcaution, la dpose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle
embrase le nid et fasse clore les oeufs. Bientt, enflamme par le
mouvement qu'elle s'est donn, la mre est rduite dans une cendre que
ses nouveau-ns dvorent  dfaut d'autres aliments. Ils naissent deux
mles et une femelle: le dsir de possder la femelle rend les deux
frres ennemis mortels. Ils s'attaquent, se dchirent et meurent des
coups terribles qu'ils se sont mutuellement ports. Si bien que la
femelle, reste seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui
donne le nom de Serpelion.

Il est fcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici
que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain
bis. Mais  ces moments d'angoisse succdrent des heures plus
riantes: le roi, sans avoir mang, se trouva parfaitement rassasi: le
bel homme revint le visiter  plusieurs reprises, et pourtant ses
exhortations ne l'empchrent pas de cder  une dernire sduction de
la belle femme; mais il avait dj tant souffert! Il se voyait
transport sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de
se fendre et tomber avec fracas dans la mer;  la grle la plus dure,
 la gele la plus rude, succdait une temprature embrase; pas un
abri contre les vents, la gele, la grle, les ardeurs plus
insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux
brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus
somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme
du monde. Il avait t inaccessible  tant de sductions. Les orages
avaient cess, la grande ardeur du jour tait tombe, l'air tait
redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au
chtelet de laquelle taient suspendus deux cus; c'taient, il n'en
douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les
hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine  reconnatre, 
la faon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touch
la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement
vtus; le premier chevalier qu'il aperut tait le frre de son
snchal tu dans la dernire bataille d'Orcan. Le chevalier salua le
roi: Sire, lui dit-il en pleurant, j'apporte de tristes nouvelles:
vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre
serourge. Il est l, mort, dans cette nef. En mme temps il lui
tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bire qui
semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le
cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frre. Il tomba
sans connaissance: quand il revint  lui, la Roche du Port prilleux
tait  si grande distance qu' peine pouvait-il encore la distinguer
comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empcha pas
de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et
les femmes qu'il avait vus, la bire mme et ce qu'elle contenait. Il
demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait
contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port prilleux.

Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent rconfort de bonnes
paroles: Essuie tes larmes, lui dit-il, mais prpare-toi  de
nouvelles preuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'tre runi 
Nascien, et ta dlivrance suivra de prs son arrive. C'est l'esprit
de mensonge qui t'annonait sa mort; c'est le dmon qui, sous la forme
d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, tait enfin parvenu
 te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su
t'armer fit disparatre les mauvais esprits. Garde-toi mieux 
l'avenir de tels artifices.

Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux
jours et deux nuits. Le troisime jour, Mordrain vit approcher un
homme que deux oiseaux soutenaient  fleur d'eau; cet homme, en les
abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux
mains arrosa toutes les parties de la nef. Mordrain, dit-il,
apprends quel est ton gardien, de par Jsus-Christ. Je suis Saluste,
celui qui te doit une belle glise dans la ville de Sarras. L'Agneau
me charge de te dcouvrir le sens du dernier songe que tu as fait,
avant de quitter tes tats. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu
un grand lac d'o sortaient huit fleuves galement purs et limpides;
puis un neuvime plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la
semblance du vrai Dieu crucifi entra dans ce lac, y lava ses pieds et
ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il
vint au neuvime, il ta le reste de ses vtements, et s'y plongea
tout--fait. Or le lac indique le fils qui natra de ton neveu, et que
Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes penses et de ses
bonnes oeuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de
l'autre huit personnages hritiers de la bont de leur premier
auteur. Mais le neuvime l'emportera sur eux tous, en vertu, en
mrite, en valeur, en grands faits d'armes; Jsus-Christ se baignera
tout  fait dans ses oeuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur
entirement nu avant de se joindre  lui, c'est qu'il entend lui
dcouvrir tous ses mystres, ne rien avoir de cach pour lui et lui
permettre enfin de pntrer tous les secrets du Graal[83].

[Note 83: Nous nous tions content d'indiquer ce songe, page 200.]

Saint Saluste, ayant ainsi parl, disparut.

Telles furent les aventures du roi valac devenu Mordrain, jusqu'au
jour o il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous
reviendrons  lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes
preuves rserves  Nascien son serourge,  Saracinthe sa femme, 
Clidoine son neveu. Le rcit en est fort long dans le roman; nous
l'abrgerons, autant que nous le pourrons sans nuire  la clart de
l'ensemble de la composition.




III.

AVENTURES DE NASCIEN.--L'LE TOURNOYANTE.--LA NEF DE SALOMON.


On a vu que Nascien avait t accus de la disparition de son
beau-frre, le roi Mordrain. Calafer, le plus mchant de ses
accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils,
l'aimable Clidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien,
favoris d'un songe prophtique, vit une main entr'ouvrir la vote de
son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter  treize
journes de sa ville d'Orbrique, dans une le que nous allons
dcrire.  quelque temps de l, l'impie Calafer fut lui-mme foudroy,
aprs avoir vu le jeune Clidoine chapper miraculeusement  la mort
qu'il lui rservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux o
la main mystrieuse vient de le dposer.

C'tait une le situe au milieu de la mer d'Occident; les gens du
pays l'appelaient l'le Tournoyante, et ce n'tait pas sans raison,
ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne
l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement
de paroles, et l'on n'en garderait qu'une ide confuse; mais dans ce
livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser
aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.

Avant le commencement de toutes choses, les quatre lments confondus
n'taient qu'une masse inerte et sans forme arrte. Le fondateur du
monde[84] disposa d'abord le ciel, dont il fit le sjour du feu, la
vote et la dernire limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa
nature est extrmement lger, et la terre, qui est extrmement lourde,
il plaa l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour
recueillir les eaux. Mais, avant cette sparation, chacun des
lments, en luttant et en se pntrant, avait perdu quelque chose de
ses proprits naturelles; c'tait une sorte de rouille, d'cume ou de
scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquime
substance de tout ce que les autres avaient rejet. Or l'harmonie
tablie par le divin Crateur aurait t trouble, si l'on n'avait pu
se dbarrasser de ce fcheux rsidu.

[Note 84: _Li establissieres del monde._ On voit que notre auteur
croyait  l'ternit des quatre lments, de ce que nous appelons la
Matire.]

Et comme cette masse, o se confondait la lgret de l'air et du feu
avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait
galement repousse par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles
efforts pour se rattacher  l'un ou  l'autre, il lui arriva de planer
un jour sur la mer d'Occident, entre l'le Onagrine et le port au
Tigre. L se rencontre une norme masse d'aimant, et l'on sait que
l'aimant a la proprit d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui
formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette
roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute rsistance de
la part du rsidu des autres lments; si bien que, l'air et le feu
tendant  s'lever, l'eau  s'tendre, la terre  s'abaisser et la
rouille ferrugineuse  suivre l'aimant, il rsulta de ces efforts
contraires une sorte d'tat stationnaire pour la masse, et d'agitation
pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur
elle-mme, d'aprs les volutions du ciel et des constellations.
Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple lment,
ign, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamne  une sorte
de tourmente perptuelle. Voil pourquoi ce rebut des lments avait
reu le nom de l'le Tournoyante. Sa longueur n'tait pas moindre de
douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze
stades. Le stade est la seizime partie d'une lieue[85]; l'le
Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur
quatre-vingt-sept de longueur.

[Note 85: Ce calcul est juste; et la mention des stades (_estas_)
semble indiquer pour cette lgende une origine grecque ou byzantine.]

Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'le
Tournoyante ne ft encore d'une plus grande tendue; il se contente
d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal
dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vrit. Nul mortel
assurment ne connatra tout--fait ce que renferme le Graal, mais au
moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui
s'carte de la vrit. Et qui oserait douter des paroles crites par
Jsus-Christ lui-mme, c'est--dire par la source de toutes les
vrits? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait
seulement deux fois trac des lettres. La premire fois, quand il fit
la digne oraison de la Patentre; il la traa de son pouce sur la
pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amen la femme
adultre, il crivit sur le sable: Que celui de vous tous qui est
sans pch lui jette la premire pierre. Puis, un instant aprs, il
ajouta: Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre! Comme s'il et
crit: Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les
autres les pchs que tu es si dispos toi-mme  commettre!

Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez tmraire pour dire que
Jsus-Christ, tant qu'il fut envelopp des liens de la chair humaine,
ait crit autre chose. Mais, depuis sa rsurrection, il crivit le
Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui rvoquerait en doute ce
qu'on lit dans une histoire trace de la propre main du Fils de Dieu,
quand il eut dpouill le corps mortel et revtu la cleste
majest[86].

[Note 86: La hardiesse et la tmrit de ces derniers paragraphes sont
rellement inconcevables. On ose ainsi placer le _Saint-Graal_
au-dessus des vangiles, puisque ceux-ci furent seulement crits sous
l'inspiration, et non de la propre main de Jsus-Christ. Mais,
ajoute ici le prtendu secrtaire de Dieu, il convient de revenir aux
paroles de la vritable histoire,  laquelle ce qu'on vient de lire a
t ajout.]

Nascien, aprs avoir longtemps examin les lieux, descendit vers le
point o la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperut les
flots, il distingua en mme temps, dans la plaine liquide, une nef qui
arrivait  lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et
somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'tonna
de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par
lui-mme si la beaut de l'intrieur rpondait  celle du dehors. Mais
il fut arrt par une inscription chaldenne dont le sens tait:

_Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il
n'y a ici que foi et vraie crance. Si tu faiblis sur ce point,
n'espre jamais de moi le moindre secours._

Nascien rflchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute
sur la vraie crance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la
visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la
voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur
ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs
rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et
riche. Sur le chevet tait pose une couronne d'or; aux pieds, une
pe qui jetait grande clart, tendue en travers du lit et  demi
tire du fourreau. La poigne tait faite d'une pierre qui semblait
offrir la runion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs
avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulire. La
poigne de l'pe[87] tait faite de deux ctes, fournies l'une par le
serpent nomm Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de
Caldonie: quand on la touche, on devient insensible  l'ardeur du
soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre cte venait
d'un poisson de grandeur mdiocre, nomm Cortenans, et qu'on trouve
dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitt les
sujets qu'il avait eus jusque-l de tristesse ou de joie, pour tre
tout entier  la pense qui lui avait fait saisir l'pe. Le drap
vermeil sur lequel cette pe tait place laissait voir des lettres
qui disaient: _Je suis merveilleuse  voir, plus merveilleuse 
connatre. Le privilge de m'employer n'appartiendra qu' un seul,
lequel surpassera en bont tous les autres hommes qui sont ns ou 
natre._

[Note 87: L'enhoudeure.]

Nascien lut ensuite les lettres traces sur la partie dcouverte de la
lame; elles disaient: _Que nul ne soit assez hardi pour achever de me
tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni
de sa tmrit par une mort soudaine._

Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnatre la
vritable matire. Il tait de la couleur d'une feuille de rose, et
portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes
ou _renges_ qui tenaient le fourreau, elles taient tout  fait
indignes d'un si noble emploi; on et dit de la mauvaise toupe de
chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'pe, on n'aurait pas
manqu de les dchiqueter. Voici le sens des lettres traces sur le
fourreau:

_Qui me portera devra tre le plus preux de tous les hommes; et tant
qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas  craindre
d'tre honni. Malheur  qui voudra remplacer les renges; il attirera
sur lui les plus grandes calamits. Il n'est rserv de les changer
qu' la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra
les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera
le plus. Elle nous donnera,  l'pe et  moi, le vrai nom qui nous
appartient._

Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux cts de l'pe
taient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre
sens. Il vit qu'elle tait de couleur de sang, et qu'on lisait sur la
partie que le fourreau n'enfermait pas: _Qui plus me prisera aura le
plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus
favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la premire
fois._

Tels taient donc le lit, la couronne, l'pe et ses renges. Mais il y
avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus
merveilleuse. Le premier tait dress au milieu du bois de lit. Du
ct oppos s'en trouvait un autre dress de la mme manire. Un
troisime tait pos en travers du lit et comme chevill aux deux
autres. De ces fuseaux, le premier tait blanc comme la neige, le
second vermeil comme sang; on et dit le troisime fait de la plus
belle meraude. Ces couleurs ne devaient rien  l'invention humaine.
Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est 
propos d'en expliquer le sens et la vritable origine. Cela nous
cartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agrable 
entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dpend celle
de la nef.

       *       *       *       *       *

Quand ve la pcheresse, prtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi,
eut cueilli le fruit dfendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde
pomme, le rameau auquel elle tait attache. Adam la prit, et laissa
le rameau entre les mains d've, qui le garda sans y penser, comme il
arrive souvent  ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient
aussi bien pu laisser tomber.  peine eurent-ils mang le fruit, que
leur nature fut transforme: ils se regardrent, rougirent  la vue de
leur chair, et se htrent de couvrir de la main leurs parties
honteuses.

ve cependant avait toujours le rameau  la main. En sortant du
paradis, elle le regarda; il tait du plus beau vert, et, comme il
venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en
souvenir de son pch, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et
le placerait dans un lieu o elle irait souvent le voir, pour y
pleurer sa dsobissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de
bote o l'on pt renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en
terre, et se promit de ne pas l'oublier.

La tige crt aussitt et prit racine; mais nous devons le dire: tant
qu've le tint  la main, il tait pour elle une enseigne de
rparation, et lui reprsentait la postrit qu'elle devait avoir.
Dans l'tat o Dieu l'avait cre et mise dans le Paradis, elle devait
demeurer vierge, n'tant pas voue  la mort; mais, aprs sa chute et
celle d'Adam, le genre humain devait se perptuer par elle; et, le
rameau lui paraissant une image de sa postrit, elle lui souriait en
disant: Ne vous dsolez pas; vous n'avez pas  jamais perdu
l'hritage dont nous vous avons privs. Maintenant, si l'on demande
pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme
tant de plus haute nature que la femme, nous rpondrons que la femme
dut le retenir, parce que par elle tait la vie perdue, et par elle
devait-elle tre recouvre.

Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles
et son corce furent de la blancheur de la neige tombe. La blancheur
est la couleur de la chastet. Et vous devez savoir ici qu'entre
virginit et chastet, la distance est grande. La premire est un don
qui appartient  toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel;
la seconde est une haute vertu propre  celles qui n'ont jamais eu le
moindre dsir de cet assemblage, telle qu've tait encore, le jour
qu'elle fut chasse du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.

La beaut, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient  se
reposer, les engagea bientt  en dtacher quelques autres rameaux
qu'ils plantrent, et qui prirent galement racine. Ils en formrent
une espce de fort, et tous conservrent la blancheur clatante de
celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'tait, dit la
sainte bouche de Jsus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient 
l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait
de se runir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur
vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni mme la pense d'une
oeuvre aussi vilaine, l'homme ici n'tant pas moins honteux que la
femme. Ils se regardrent longtemps sans avoir le courage d'aller au
del, si bien que notre sire eut piti de leur embarras. Et comme il
avait la ferme volont de former l'humain lignage et de lui donner la
place que la dixime lgion de ses anges avait perdue par son orgueil,
il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir
l'un l'autre.

tonns de cette obscurit soudaine, qu'ils attriburent  la bont de
Dieu, ils s'appelrent de la voix et, sans se voir, se rapprochrent,
se touchrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils
sentirent quelque allgement de leur pch; Adam avait engendr, ve
avait conu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement  son
crateur ce qu'il lui devait.

Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait t jusque-l d'une
blancheur clatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prs.
Pour la premire fois il commena  fleurir et porter des fruits. Et
tous ceux qui,  compter de ce moment, descendirent de lui, furent
comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la
conception d'Abel restrent blancs et privs de fleurs et de fruits.

Cet arbre et ceux qui en vinrent conservrent leur verdure jusqu'au
temps o Abel devint pour son frre Can un objet de haine et de
jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du
manoir de son pre, et prs de l'arbre de vie enlev du Paradis
terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea  se reposer sous
l'ombrage de cet arbre. Comme il commenait  sommeiller, il entendit
venir Can, et se levant aussitt: Soyez le bienvenu, mon frre!
dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant  se rasseoir;
mais, comme Abel se tournait pour le faire, Can, tirant un couteau
recourb, le lui plongea dans la poitrine. Il tait n le vendredi, et
ce fut un autre jour de vendredi qu'il reut la mort.

Notre-Seigneur maudit Can, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel
Abel avait t tu. Seulement il lui ta sa couleur verte et le rendit
entirement vermeil, en mmoire du sang qu'il avait vu rpandre. Il ne
produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en
terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pt voir.

Tous ces arbres, les blancs, qui taient ns avant la conception
d'Abel, les verts, produits avant le crime de Can, et l'arbre
vermeil, unique de sa couleur et nomm d'abord arbre de mort, puis
arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres,
disons-nous, subsistrent et ne perdirent leurs vertus ni leur
beaut,  l'poque du dluge; ils conservaient encore leur premier
clat au temps o rgna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu
avait donn  ce roi sens et discrtion outre mesure d'homme; il
savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement
des toiles, de la vertu des pierres prcieuses; et cependant il fut
tellement aveugl et du par la beaut d'une femme, qu'il en oublia
ce qu'il devait  Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait
et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il
l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que
toute la science de l'homme ne saurait empcher la femme de le
dcevoir, quand elle en a pris la rsolution; et ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais  partir du
commencement du monde.

Voil pourquoi Salomon a dit, dans son livre appel Paraboles: J'ai
fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habites;
je n'ai pas rencontr une prude femme. Le soir mme o il avait crit
cela, il entendit une voix cleste qui dit: Salomon, ne prends pas en
tel ddain les femmes; si le mal vint d'abord par la premire dans le
monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils
n'avaient prouv de peines. Par la femme sera gurie la blessure
faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la gurison viendra.

Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pens  la honte
des femmes. Il se mit alors  chercher,  consulter toutes les
critures, et parvint enfin  pressentir la venue de la bonne sainte
Marie, dans le sein virginal de laquelle devait tre conu
l'Homme-Dieu. Il se rjouit en pensant que cette dame bienheureuse
appartiendrait  son lignage, mais un seul doute lui restait:
serait-elle la dernire de sa postrit? La nuit suivante, une voix
lui vint ter ses inquitudes: Salomon, dit-elle, longtemps aprs
la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera
en saintet de moeurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui
auront t ou seront avant ou aprs lui. Le soleil n'efface pas mieux
les rayons de la lune, Josu, ton serourge, n'est pas plus au-dessus
de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci
n'effacera et ne surmontera la bont, la prouesse de tous les
chevaliers de tous les sicles.

[Note 88: On voit que notre auteur ne connaissait que par ou dire la
sainte Bible: autrement, Josu, devenu, de par les potes du moyen
ge, un des Neuf preux, ne serait pas ici le contemporain de Salomon,
et, bien plus, son beau-frre.]

Tout ravi que ft Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que
l'avnement de ce chevalier ft remis  une poque trop loigne pour
lui laisser la moindre esprance de le voir. Deux mille ans et plus
devaient sparer son sicle de celui de son dernier et glorieux
descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir
que sa venue avait t prvue et pressentie! Il rvait jour et nuit 
cela, si bien que sa femme s'aperut de ses proccupations; elle en prit
ombrage, pensant qu'il avait peut-tre dcouvert quelqu'une de ses ruses
et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux dispos, plus enjou que
d'ordinaire, elle lui demanda quel tait le sujet de ses longues
rveries. Salomon savait que nul homme n'tait capable de rsoudre la
difficult qui le tourmentait; mais peut-tre, se dit-il, la femme, dont
l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui dcouvrit donc
toute sa pense, ce qu'il avait devin, et ce que la voix cleste lui
avait appris; enfin son dsir de faire parvenir au dernier chevalier de
son lignage la preuve que le roi Salomon avait prdit ses hauts faits et
connu le temps de son avnement.

Sire, fait alors la dame, je vous demande trois jours pour penser 
ce que vous m'avez dit. Et, la troisime nuit venue: J'ai,
dit-elle, longuement cherch comment le dernier chevalier de votre
lignage pourrait savoir que vous avez prvu son avnement, et voici le
moyen que j'ai trouv: vous manderez tous les charpentiers de votre
royaume; quand ils seront runis, vous leur ordonnerez de construire
une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la
moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront
cette nef, je me chargerai du reste.

Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les
charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en
six mois. La dame alors: Sire, puisque ce chevalier doit passer en
prouesse tous ceux qui furent ou qui aprs lui seront, il conviendrait
de lui prparer une arme galement suprieure  toutes les autres
armes, et qu'il porterait en votre remembrance.--O trouver une telle
arme? demanda Salomon.--Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que
vous avez fait btir en l'honneur de Jsus-Christ, l'pe du roi
David, votre pre. C'est la meilleure et la plus prcieuse qu'on ait
jamais forge: prenez-la, sparez-la de sa poigne et de sa garde.
Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous
ferez une poigne d'un mlange de pierres prcieuses tellement subtil
que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle
ne soit faite d'une matire unique. La poigne, le fourreau,
rpondront  l'excellence de l'pe. Et quant aux renges, je me
rserve le soin de les fournir.

Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple
l'pe de David, en fabriqua lui-mme la poigne; mais, au lieu de
fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule
qui runissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant
alors l'pe, le fourreau, la garde et la poigne, ainsi qu'il tait
parvenu  les runir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait
possd une arme pareille. Plaise  Dieu maintenant, s'cria-t-il,
que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel
elle est destine ne se hasarde  la tirer du fourreau, sans en tre
aussitt puni!--Salomon, dit alors une voix, ton dsir sera exauc.
Nul ne tirera cette pe qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce
n'est celui auquel elle est destine.

Restait  tracer sur l'pe les lettres qui devaient la faire
distinguer de toutes les autres, et  fabriquer les renges qui
devaient la joindre au ct de celui qui la possderait. Salomon traa
les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta.
Elles taient laides, misrables, faites de chanvre si mal li qu'on
ne pouvait y suspendre l'pe sans que bientt elle ne dt s'en
dtacher. Y pensez-vous? dit Salomon; jamais la plus vile pe ne
tint  d'aussi viles renges.--C'est pour cela que j'entends les
joindre  la plus merveilleuse de toutes les pes. Dans les temps 
venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus
dignes de la soutenir. Et l'on reconnatra ici l'influence des deux
femmes dont je vous entends parler; car, de mme que la Vierge
bienheureuse rparera le tort de notre premire mre, ainsi la
demoiselle tera les renges qui dshonorent votre pe, et les
remplacera par les plus belles et les plus prcieuses du monde. Plus
la dame parlait, et plus Salomon s'merveillait de la subtilit de son
esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter
dans la nef un lit du bois le plus prcieux, sur lequel il mit, comme
on a vu, la couronne et l'pe du roi David.

Mais la dame aperut qu'il manquait encore quelque chose  la
perfection de l'oeuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre
de vie sous lequel Abel avait t tu: Vous voyez, leur dit-elle,
cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres
verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert
et l'autre blanc. Les charpentiers hsitrent, parce que,
jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher  la premire
de ces tiges. Mais enfin, cdant aux menaces de la dame, ils
l'entamrent de leurs cognes. Quelle ne fut pas leur surprise quand
ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles
fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coup! Ils n'osaient
continuer, mais il fallut obir  de nouvelles injonctions de la dame.
Les trois fuseaux furent ports dans la nef, et disposs comme on a
vu: Sachez, dit la dame, que personne ne verra ces trois fuseaux
sans penser au paradis terrestre,  la naissance et  la mort d'Abel.
Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient
tranch les fuseaux taient frapps d'aveuglement. Salomon accusa
justement sa femme de leur malheur et dposa dans la nef un bref o
ces lignes taient traces:

_ bon chevalier, qui dois tre le dernier de ma race, si tu veux
conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilit des
femmes. Rien n'est plus  craindre que la femme. Si tu la crois, ton
sens ni ta prouesse ne t'empcheront pas d'tre tromp._

Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref
exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'pe, enfin
l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire.
Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la vritable
signification de l'oeuvre; la voix cleste crut devoir le lui rvler
dans un songe: Cette nef, dit-elle, reprsentera ma nouvelle maison
et sera l'image de l'glise, dans laquelle on ne doit pas entrer si
l'on n'est simple de foi, pur de pch, ou du moins repentant des
outrages que l'on aurait commis envers la majest de Dieu. Les nefs
ordinaires ont t faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un
rivage  un autre rivage; la nef de sainte glise est destine 
soutenir les chrtiens sur la mer du monde, pour les conduire au port
de salut, qui est le ciel.

Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la
pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer
la plus prochaine. Puis on dressa prs de l par son ordre plusieurs
pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs
gens.

Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la
voyant si belle et si remplie de prcieux objets; mais il fut retenu
par une voix qui lui cria: Arrte, si tu ne veux mourir; laisse la
nef flotter  l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'tre
rencontre par celui qui doit en dcouvrir tous les mystres.

Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit
bientt dans le lointain.

       *       *       *       *       *

Telle tait donc la nef qui s'tait arrte devant l'le Tournoyante
o le duc Nascien venait d'tre transport. Sa grande foi lui avait
permis d'y entrer et de bien considrer le lit, la couronne et l'pe.
Mais il ne put conserver jusqu' la fin sa robuste crance, et,  la
vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, taient de la couleur
primitive du bois qui les avait fournis: Non, dit-il, je ne puis me
persuader que tant de merveilles soient relles: il faut qu'il y ait
ici quelque chose de mensonger.  peine eut-il prononc ces mots que
la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer.
Heureusement il se hta de recommander son me  Dieu, et,  force de
nager, il regagna l'le Tournoyante, d'o il tait pass dans la nef:
alors il demanda pardon  Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand
il se rveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi
sa route.

Nous laisserons Nascien dans l'le Tournoyante, et nous vous parlerons
de son fils.

       *       *       *       *       *

Clidoine tait n sous les plus heureuses influences clestes. Le
soleil tait en plein midi quand sa mre l'avait mis au monde;
aussitt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la
lune paratre au couchant dans tout son clat. On en conclut que
l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait
avoir un homme, et on lui donna le nom de Clidoine, c'est--dire,
donn par le ciel.

Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le mme
souterrain que son pre, avait t dlivr d'une faon non moins
miraculeuse. Aprs l'enlvement de Nascien, dont nous avons parl, le
tyran avait ordonn que l'on prcipitt Clidoine du sommet de la plus
haute tour d'Orbrique:  peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils
laiss tomber que neuf mains dont les corps taient cachs par un
nuage l'arrtrent et le transportrent au loin. C'est  quelques
jours de l que la foudre cleste avait atteint Calafer.

Les traverses de Clidoine offrent moins d'incidents que celles de
Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlev le
conduisent dans une le lointaine o vient aborder le roi de Perse
Label, dont il explique les songes multiplis, dont il prdit la mort
prochaine et qu'il dcide  recevoir le baptme, la veille de sa mort.
Puis, abandonn dans une lgre nacelle  la merci des flots par les
Persans qui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait
rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis
d'entrer et qui le conduit dans l'le Tournoyante o il retrouve son
pre Nascien. Aprs s'tre mutuellement racont leurs aventures
prcdentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mne dans une
autre le habite par un cruel gant. Nascien, pour le combattre, va
prendre l'pe de David, qu'il tire de son mystrieux fourreau; mais
aussitt la poigne s'en dtache et la lame tombe  terre devant lui.
Il reconnat alors qu'il a tmrairement agi en voulant se servir de
l'arme destine au dernier de ses descendants; puis, apercevant une
autre pe couche prs de la premire, il la prend, va combattre le
gant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef
de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonne
 la volont cleste, jusqu' ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi
Mordrain qui, en rapprochant de l'pe de David la poigne que Nascien
en avait spare, voit les deux parties se rejoindre comme elles
taient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter
sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait
amen le roi Mordrain. Nascien, plus irrsolu que les deux autres,
sent une pe flamboyante descendre sur son paule gauche et y faire
une large et douloureuse ouverture. C'est, dit une voix la punition
de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'pe de David.
La douleur contraignit Nascien de tomber  terre, mais ne put lui
arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure
tait un nouveau tmoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il
le punissait en ce monde au lieu de lui prparer une seconde vie
ternellement malheureuse.

[Note 89: Variante de la lance qui blessa Joseph, fut brise et
ressoude par un ange.]

Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune
Clidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la
duchesse Flgtine, femme de Nascien, demeures dans le royaume de
Sarras aprs l'loignement de leurs poux.




IV.

VOYAGE DES MESSAGERS EN QUTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CLIDOINE.


La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut,
on peut le croire, un grand sujet d'tonnement pour la bonne et belle
duchesse Flgtine. Nascien son poux lui apparut bientt en songe,
pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les runir un jour et
tablir leur postrit dans une contre lointaine, vers Occident. La
dame prit aussitt la rsolution de quitter sa ville d'Orbrique et de
suivre pour sa _qute_ la direction assez vague que la vision lui
avait indique. Elle venait de partir, accompagne d'un vavasseur
loyal, quand la reine Sarracinthe, coutant une impulsion analogue,
chargeait cinq fidles sergents d'entreprendre un autre voyage en
qute de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui
devait,  l'occasion, leur servir de lettres de crance, et o se
trouvaient indiqus le but de leur voyage et l'histoire des preuves
subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Clidoine.

Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers gypte, et arrivrent
dans la ville de Coquehan, patrie de l'aeul de la bonne dame Marie
l'gyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route,
et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de
Grce, ils revinrent sur leurs pas et entrrent dans Alexandrie, o
ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la
chaleur excessive du climat.

Sur le rivage ils aperurent une nef qui semblait abandonne. Grande
fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le
fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardrent  et l, et
dcouvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et
par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? Seigneurs, leur
dit-elle, si vous promettez de m'pargner, je vous le dirai: les gens
que vous voyez taient sujets du roi Label, mon pre; il prit envie,
il y a quelque temps, au roi Mnlau, un de mes oncles, d'aller voir
son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de
l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps tait en guerre
avec lui, ayant avis de son dpart, fit quiper un grand nombre de
nefs et vint croiser et attaquer la ntre. Le combat fut long et des
plus acharns, mais il fallut cder au nombre; mon oncle mourut les
armes  la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le mme sort; c'est
eux dont les corps sont tendus devant vous. Par une sorte de
compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant dsir perdre me
fut laisse. C'est  vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me
faire mourir.

Les messagers furent touchs de ce rcit, mais rsolurent de profiter
de la nef pour continuer leur qute. Ils demandrent  la fille du roi
Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle rpondit
que, s'ils s'engageaient  ne pas lui faire de honte, elle les
suivrait volontiers partout o il leur plairait d'aller. Leur premier
soin fut d'aviser au moyen de dbarrasser la nef de tous les cadavres,
et de les mettre  l'abri de la dent des ours et des lions. Aids par
les gens du pays, ils creusrent une large fosse o furent dposs les
deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette
inscription: _Ci-gisent les gens de Label, tus par ceux de Tarse; les
messagers en qute de Nascien les ensevelirent par un pieux respect
de leur humanit_[90]. Ils garnirent ensuite la nef de tout ce qui
pouvait les soutenir durant une traverse aussi aventureuse; mais
vainement cherchrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent
tous dans la nef. Comme les voiles taient restes tendues, voil
qu'un souffle puissant branla le vaisseau, le poussa en pleine mer,
si bien que le lendemain, au rveil, ils n'aperurent plus le rivage
et se trouvrent sans matre et sans pilote, voguant aussi rapidement
que l'merillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie.

[Note 90: Par pitiet d'umaine semblance (f 143 v).]

Ils ne manqurent pas de se mettre  genoux, et d'implorer  chaudes
larmes la protection cleste. Le matin du quatrime jour, leur nef fut
pousse contre une le hrisse de rochers et se fendit en quatre
morceaux. Des quatre messagers, deux furent noys, les deux autres
gagnrent les rochers qui bordaient cette le. Pour la demoiselle,
elle se soutenait sur une planche en implorant la piti de ses
compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-mme, ta
ses vtements, s'lana vers elle  la nage, et la trana jusqu'
l'endroit qui les avait recueillis.

Alors ils regardrent de tous cts et aperurent  la droite de la
roche un petit sentier qui conduisait  la cime d'une montagne ferme
par les rochers du rivage oppos.  mesure qu'ils avanaient, ils
dcouvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis
longtemps incultes; puis un chteau grand et fort  merveille, bien
que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte
dmantele s'levait un palais ruin, mais somptueux, construit en
marbre de couleurs varies, dont plusieurs piliers taient encore
debout. Quel prince avait possd, quel matre avait pu construire un
si merveilleux difice? En regardant de tous cts, ils dcouvrirent,
sous un portique de marbre incrust d'or, d'argent et d'agate, un lit,
le plus riche du monde, dont les quatre pieds taient maills et
couverts de pierres prcieuses. Sous le lit avait t dpose une
tombe d'ivoire orne de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en
lettres d'or: _Ci-gt Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut
tromp et mis  mort, par l'engin et la malice des femmes._

       *       *       *       *       *

L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de
tous les hommes dans l'art de physique. Il vcut longtemps sans tre
grandement renomm; mais une chose qu'il fit  Rome rpandit en tous
lieux le bruit de sa science incomparable.

C'tait au temps de l'empereur Augustus Csar. Ipocras en entrant dans
Rome fut tonn de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des
citoyens et perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les
degrs du palais; il l'arrte par le giron et la prie de lui apprendre
la cause d'une si grande douleur: C'est, lui rpond cette
demoiselle, que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort
ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre hritier, et Rome fait 
sa mort la plus grande perte du monde, car c'tait un trs-bon et
trs-beau jeune homme, bien enseign, large aumnier envers les
pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.--O est le corps?
demanda Ipocras.--Dans la salle de l'empereur.

Si l'me, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la
faire demeurer. Il monte les degrs du palais, et trouve  l'entre de
la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre.
Toutefois il rejette en arrire le capuchon de son manteau, enfonce
son chapeau de bonnet[91], pousse et se glisse tellement entre les
uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde,
pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras 
l'endroit du pouls: Je demande, dit-il,  parler  l'empereur.

[Note 91: Son chapel de bonnet. Ms. 2455, f 145. Le bonnet tait,
je crois, la bourre de soie; nous avons plus tard transport  la
coiffure le nom du tissu.]

L'empereur arrive: Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre
neveu sain et guri?--Tout ce que vous demanderez. Vous serez  jamais
mon ami, mon matre.--En prenez-vous l'engagement?--Oui, sauf mon
honneur.--Oh! quant  votre honneur, rpond Ipocras, vous n'avez
rien  craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.

Alors il tira de son aumnire une herbe qu'il dtrempa dans la
liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant
ouvrir les fentres, il desserra les dents de Gaius avec son petit
canivet, et fit pntrer dans la bouche tout ce qu'il put de son
breuvage. Aussitt l'enfant commence  se plaindre et entr'ouvre les
yeux; il demande  voix basse o il tait. Qu'on juge de la joie de
l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur
diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut
aussi sain, aussi bien portant qu'il et jamais t.

Ds ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les
malades venaient  lui et s'en retournaient guris. Il parcourut les
environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous
ceux qui rclamrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire,
mais on le comblait de prsents, si bien qu'il devint trs-riche. Ce
fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il
rpondit qu'il n'avait rien  souhaiter s'il avait son amour.
Seulement il consentit  vivre au pain, au vin et  la viande de
l'empereur, et  recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas
au coeur de Csar Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour
reconnatre ce qu'Ipocras avait fait pour lui.

Il fit lever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la
plus haute tour, et par son ordre on plaa au sommet deux images de
pierre, reprsentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche,
Ipocras tenait une tablette sur laquelle tait crit en grandes
lettres d'or:

_C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort  vie
le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image._

Le jour mme o ces images furent dcouvertes, l'empereur prit Ipocras
par la main et le conduisit aux fentres de son palais d'o l'on
pouvait voir le pilier. Quelles sont, dit Ipocras, ces deux
images?--Vous pouvez bien le voir, rpond l'empereur; vous savez
assez de lettres pour lire celles qui sont l traces.--Elles sont
bien loignes, dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les
lettres. Il les vit retournes, mais n'en reconnut pas moins ce
qu'elles signifiaient. Sire, dit-il  l'empereur, vous auriez bien
pu, sauf votre grce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en
vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont cot grand, et peu valent.
Mon vritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit
la vieille sentence: Qui  prud'homme s'accompagne est assez pay de
son service.

Dans le temps qu'Ipocras tait en si grand honneur  Rome, une dame,
ne des parties de Gaule, vint sjourner dans cette noble ville. Elle
tait d'une grande beaut; tout annonait en elle une naissance
illustre. Elle serait venue pour pouser l'empereur, qu'elle n'et pas
port des vtements plus riches et mieux assortis  sa personne.
L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle ft de son htel,
qu'elle prt de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre,
et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait dj
depuis quelque temps  Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et
quelques autres chevaliers de la cour s'arrtrent devant sa chambre.
Ds qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les
rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images
taient dcores, vinrent retomber sur son visage et l'blouirent au
point de l'empcher de voir l'empereur.  quelques moments de l,
voulant savoir ce qui l'avait ainsi blouie, elle aperut les deux
images sur le pilier; on lui dit que c'tait Gaius, le neveu de
l'empereur, et celui qui avait ramen Gaius de mort  vie,
c'est--dire Ipocras, le plus sage des philosophes. Oh! reprit-elle,
celui-l qui peut ramener un homme de mort  vie n'est pas encore n.
Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si
je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en
faire le plus grand fou de la ville.

Le mot fut rapport  Ipocras, qui le prit en ddain, parce qu'il
avait t dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui
donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parl.--Je vous la
montrerai demain, quand nous irons faire nos prires au Temple. De
son ct, la dame,  partir de ce jour, prit un plus grand soin de se
parer, pour arrter plus srement les regards d'Ipocras.

Le lendemain,  heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait
l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placrent aux
siges rservs des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en
face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beaut de
son visage et de ses vtements. L'empereur alors faisant un signe 
Ipocras: La voil, dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame 
l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siges, jeta sur
lui  la drobe un regard doux et amoureux; puis, revenue  sa place,
elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitt troubl,
surpris et enflamm.  la fin du service, il eut grand'peine 
regagner son htel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans
manger, le coeur gonfl, les yeux remplis de larmes, et tellement
confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en rvler la cause.

Toute la ville de Rome fut consterne en apprenant que le grand
philosophe tait atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait
gurir. Son htel tait constamment rempli des gens qui venaient
demander s'il n'y avait aucune esprance de le sauver. Un jour toutes
les dames de la cour se runirent pour aller le voir, et du nombre se
trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il
les eut toutes remercies de leur visite, et qu'elles commencrent 
prendre cong, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler
un instant seul  seule. Elle se douta dj de son intention, et
revenant prs de son lit: Ipocras, beau doux ami, lui dit-elle,
est-il vrai que vous dsiriez me parler? Je suis prte  faire tout
ce qu'il vous plaira de demander.--Ah! dame, rpondit Ipocras, je
n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tt. Je
meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brl. Et si je ne vous
ai entre mes bras, comme amant pouvant tout rclamer de son amie, je
n'viterai pas de mourir.--Que dites-vous l? rpond la dame, mieux
vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi,  la
condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez,
tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien
vous refuser.--Grand merci, dame: pensez  votre promesse, quand vous
me reverrez  la cour.

Elle sortit, et Ipocras,  partir de ce moment, revint en couleur, en
bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et
quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la gurison du grand
philosophe se rpandt dans toute la ville. Il reparut  la cour, et
Dieu sait l'accueil et la belle chre qu'on lui fit; mais personne ne
le reut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main
dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux
crneaux auxquels une longue et forte corde tait attache.
Voyez-vous cette corde, bel ami? dit-elle.--Oui.--Savez-vous quel
est son usage? Nullement.--Je vais vous le dire. Dans une des chambres
de la tour o nous sommes est enferm Glaucus, le fils du roi de
Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il
doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez
attache prs de la terre, et on la fait monter jusqu' la petite
fentre qui rpond  sa chambre. Beau trs-doux ami, coutez-moi bien;
si vous souhaitez faire de moi votre volont, vous viendrez devant la
fentre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: ds qu'il fera
nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde
jusqu' nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons
converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous
serez mont, et nous continuerons  nous voir aussi souvent qu'il nous
plaira.

Ipocras, loin d'entendre malice  ces paroles, remercia grandement la
dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitt que la
nuit serait venue, et que l'empereur serait couch. Mais il arrive
trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le
plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait
dtourner les yeux du solier o reposait la dame qu'il devait visiter,
et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents
cornrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit
asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun
portait honneur: car il tait beau bachelier, le teint brun et
amoureux, agrable en paroles, et toujours vtu de belles robes. Il
but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant
que jamais, comme celui qui comptait avoir bientt joie et liesse de
sa mie. Au sortir de table, l'empereur annona qu'il irait le
lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure,
tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'batre avec
elles jusqu'au moment o chacun prit cong pour aller reposer. Minuit
arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se
leva, se chaussa, se vtit et s'en vint doucement au corbillon. La
dame et sa demoiselle taient en aguet  leur fentre: elles tirrent
la corde jusqu' la hauteur de la chambre o Ipocras pensait entrer;
puis elles continurent  tirer, si bien que, le corbillon s'leva
plus de deux lances au-dessus de leur fentre. Alors elles attachrent
la corde  un crochet enfonc dans la tour, et crirent: Tenez-vous
en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.

Or ce corbillon n'tait pas l pour transporter les denres au fils du
roi de Babylone: il servait  exposer les malfaiteurs avant d'en faire
justice, comme les piloris tablis aujourd'hui dans les bonnes
villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion
d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi
tromp. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain
jusqu' vpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne
put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien
de toute la ville. Ds que le jour fut lev, et qu'on aperut le
corbillon empli: Allons voir, se dit-on l'un l'autre, allons voir
quel est le malfaiteur qu'on a expos, si c'est un voleur ou bien un
meurtrier. Et quand on reconnut que c'tait Ipocras, le sage
philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. Eh quoi! c'est
Ipocras!--Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mriter si grande
honte?--On avertit les snateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement
vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison.
L'empereur, disait-on, n'a pu ordonner cela; il aimait trop
Ipocras; il sera trs-courrouc en apprenant qu'on l'a si indignement
trait: il faut descendre la corbeille.--Non, disaient les autres,
encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons
d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands
services qu'Ipocras a rendus  lui et  tant d'autres bonnes gens de
la ville.

Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut
leve qu'une pelote la mieux lance n'aurait pu l'atteindre. Pour
Ipocras, il avait remont son chaperon, et se tenait si profondment
pensif qu'il se ft laiss volontiers tomber, sans l'espoir qu'il
gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout
joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperut le corbillon, et
demanda quel tait le malfaiteur qu'on y avait expos. Eh! Sire, ne
le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous
qui avez ordonn de le punir ainsi?--Moi, puissants dieux! avez-vous
pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur  lui, je le
ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amne Ipocras.

Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut
au-devant et lui jetant les bras au cou: Ah! mon cher Ipocras, qui
vous a pu faire une pareille honte?--Sire, rpondit-il tristement,
je ne sais, et, quand je le connatrais, je ne saurais dire pourquoi.
Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.
Quelque soin que prt l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put
y parvenir; Ipocras, vitant avec grand soin de parler de rien qui pt
rappeler sa triste aventure.

Seulement,  partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de
rpondre  ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmits.
L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras,
eut beau le prier, il rpondit qu'il avait perdu toute sa science, et
qu'il ne la pourrait retrouver qu'aprs avoir obtenu vengeance de la
honte qu'on lui avait faite.

Revenons maintenant  la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes
les femmes, pour avoir ainsi tromp le plus sage des hommes. Elle ne
s'en tint pas encore l; mais, faisant venir un orfvre de Rome
qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la
Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait
d'Ipocras. Je vous prie maintenant, lui dit-elle, de disposer pour
moi une table dore de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras
au moment o il entre dans la corbeille,  laquelle tiendra une corde.
Ds que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la
porterez vous-mme sur le pilier o sont dj les images d'Ipocras et
de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne
sache rien de tout cela. L'orfvre promit tout, et la table qu'il
excuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidle que la dame ne
l'avait espr.

Quand il fut parvenu secrtement  la fixer sur le pilier, durant une
nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain
aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de
surprise et de chuchotements qui tournaient encore  la honte
d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui
pouvait l'avoir aussi bien reprsente. L'empereur tait alors absent
de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de
paratre aux fentres avec Ipocras. Ayant arrt les yeux sur les deux
images: Quel sens a cette nouvelle table, dit-il au philosophe, et
qui a pu oser la placer sans mon ordre?--Ah! Sire, rpondit Ipocras,
n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter  ma honte? Si vous m'aimez,
ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues
sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez
jamais.

L'empereur fit ce qu'Ipocras dsirait, et c'est ainsi qu'on perdit le
souvenir du sjour du grand mdecin dans la ville et de ses
merveilleuses gurisons. La dame ne s'en flicita que plus d'avoir
rduit  nant la renomme de celui qu'on disait le plus sage des
hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les
dames: il restait dans sa chambre et rpondait  peine  ceux qui se
prsentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il tait
tristement appuy  l'une des fentres du palais, il vit sortir, d'un
trou pratiqu sous les degrs, un nain boiteux et noir, au visage
cras, aux yeux raills, aux cheveux hrisss, en un mot, la plus
laide crature que l'on pt imaginer. Le malheureux vivait des reliefs
de la table et des aumnes que lui faisaient les gens du palais.
L'empereur, mu de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou
un mchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.

Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla
cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un
certain charme, et quand il l'eut conjure comme il l'entendait, il
s'en vint au bossu, et se mit  parler et plaisanter avec lui.
Vois-tu, lui dit-il, cette herbe que je tiens  la main? Si tu
pouvais la faire toucher  la plus belle femme,  celle que tu
aimerais le mieux, tu la rendrais aussitt amoureuse de toi, et tu
ferais d'elle ta volont.--Ah! reprit le bossu, vous me gabez, sire
Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'prouverais sa vertu prs de
la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.--Promets-moi,
reprend Ipocras, que tu ne la feras toucher  nulle autre et que tu
me garderas le secret.--Je vous le promets sur ma foi et sur nos
dieux.

L'herbe fut donne, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaa
sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de
Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: Ah! Madame,
que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui
pourrait la toucher! La dame tait en petits souliers ouverts que
l'on appelle escarpins; le nain l'arrta par le pan de son hermine,
et, portant l'autre main sur le soulier troitement chauss, appliqua
l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: Faites-moi l'aumne,
Madame, ou donnez-moi votre amour. La dame passa tte baisse sans
mot rpondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire.
Arrive au temple avec les autres, elle se sentit tout mue et ne put
dire sa prire. Elle devint toute rouge, en ne pouvant dtourner du
nain sa pense: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas
revenir  l'endroit o il lui avait parl. Elle ne suivit pas ses
demoiselles au retour du temple, mais retourna prcipitamment  sa
chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le
reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout perdue,
elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain,
dont la porte tait demeure entr'ouverte. Elle y pntra, comme si
elle et t poursuivie. Qui est l? dit-elle.--Dame! rpondit le
nain, votre ami, qui vous attendait. Aussitt elle se prcipita sur
lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes
arriva qu'elle le tenait encore fortement serr contre son beau corps.
Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrs. Il
courut veiller l'empereur: Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous
et vos chevaliers. Ils descendirent le degr, et arrivrent au lit du
nain, qu'ils trouvrent amoureusement uni  la belle Gauloise
chevele.

En vrit, dit l'empereur en parlant  ses chevaliers, voil bien
ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.
L'emperire, bientt appele  voir ce tableau, en tmoigna une honte
extrme en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de
l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre  la dame de
rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne  Rome qui ne
vnt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait,
malgr son dpit, s'empcher de regarder amoureusement. Telle tait
l'indignation gnrale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les
brler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta
d'engager l'empereur  les marier et  donner  la dame la charge de
lavandire du palais. Le mariage fut donc clbr  deux jours de l;
on leur donna dix livres de terre et un logis prs des degrs. La
dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des
ceintures, des aumnires, des chaperons de drap orns d'oiseaux et de
toute espce de btes; elle amassa dans sa nouvelle condition de
grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa
d'aimer uniquement, jusqu' sa mort; et quand, aprs dix ans, elle le
perdit, elle demeura en viduit et ne voulut jamais entendre  d'autre
amour.

Ainsi parvint Ipocras  se venger de la belle dame gauloise, et 
prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilit
de la femme. Ds lors il reprit son ancienne srnit. Il consentit 
visiter,  gurir les malades, et  faire l'agrment des dames et des
demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait
pas soit  l'empereur, soit  ceux qui se rclamaient de sa haute
science.

C'est en ce temps-l qu'un chevalier, revenant  Rome aprs un grand
voyage, se rendit au palais, o l'empereur, aprs l'avoir fait asseoir
 sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. Sire, de la terre
de Galile, o je vis faire les choses les plus merveilleuses  un
homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hre; mais il faut avoir
t tmoin de ses oeuvres pour y ajouter la moindre foi.--Voyons, dit
Ipocras, racontez-nous ces grandes merveilles.--Sire, il fait voir
les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les
boiteux.--Oh! fit Ipocras, tout cela, je le puis faire aussi bien
que lui.--Il fait plus encore: il donne de l'entendement  ceux qui en
taient privs.--Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.--Mais
voil ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir
de mort  vie un homme qui durant trois jours avait t dans le
tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva
mieux portant qu'il n'avait jamais t.

Au nom de Dieu, dit Ipocras, s'il a fait ce que vous contez l, il
faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais
parl.--Comment, dit l'empereur, l'appelle-t-on?--Sire, on l'appelle
Jsus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne
soit un grand prophte.--Puisqu'il en est ainsi, dit Ipocras, je
n'aurai pas de repos avant d'tre all en Galile pour le voir de mes
propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si
j'en sais plus que lui, je prtends qu'il soit le mien.

Il prit cong de l'empereur  quelques jours de l, et se dirigea vers
la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant
le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de
succomber aprs une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces
nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui
parler, il se tourna vers la couche o Dardane tait tendu comme
celui qu'on se dispose  ensevelir. Il l'examina avec attention: le
pouls ne battait plus, les lvres seules, lgrement colores,
laissaient quelque soupon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un
peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines
du gisant. Ipocras vit alors les fils lgrement venteler, et, se
tournant aussitt vers le roi Antoine: Que me donnerez-vous, Sire, si
je vous rends votre fils?--Tout ce qu'il vous conviendra de
demander.--C'est bien! je ne rclamerai qu'un don; et je vous en
parlerai plus tard. Alors Ipocras prit un certain lectuaire, qu'en
ouvrant la bouche du malade, il fit pntrer sur la langue. Quelques
minutes aprs, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda
o il tait. Ipocras ne le perdit pas un instant de vue, le ramena
peu  peu des bords du tombeau  la plus parfaite sant, si bien que,
le huitime jour, il put se lever et monter  cheval comme s'il
n'avait jamais eu le moindre mal. Cette gurison fit encore plus de
bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait
ressuscit un mort, et qu'il tait un dieu plutt qu'un homme; les
autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus
sage des philosophes.

[Note 92: Lgende gmine ou deux fois employe. Voyez plus haut
l'histoire de la gurison de Gaius.]

Antoine ne savait comment il pourrait reconnatre le grand service
qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention tait d'aller
visiter le roi de Tyr, qui avait pous sa fille, il proposa  Ipocras
de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivrent aprs une
heureuse traverse. Antoine, en prsentant Ipocras  son gendre, lui
raconta comment il avait rendu la sant  son fils, et le roi de Tyr
prit en si grande amiti le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine,
 lui accorder tout ce qu'il lui demanderait,  la condition de rester
quelque temps auprs de lui.

Ce prince avait une fille de l'ge de douze ans, trs-belle et
avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas
longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi
de Perse et celui de Tyr: Chacun de vous, leur dit-il, me doit un
don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous
demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande
de faire en sorte qu'elle me soit accorde. Les deux rois, d'abord
fort tonns, demandrent le temps de se conseiller. En vrit, dit
le roi de Tyr, je n'entends pas que ma fille me fasse manquer  mon
serment.--Je vous approuve, reprit le roi Antoine, car, pour
m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu' vous enlever la
demoiselle, afin de la lui donner. Ainsi devint Ipocras le gendre du
roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'tonnerait
aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes
taient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant
tat. Les temps sont bien changs.

Aprs les noces, Ipocras, s'adressant  ceux qui connaissaient le
mieux la mer, les pria de lui indiquer une le voisine de Tyr qui lui
offrt une habitation agrable et sre. Ils lui indiqurent l'le
alors appele _au Gant_, parce qu'elle avait appartenu  un des plus
puissants gants dont on ait parl, et qu'avait mis  mort Hercule,
parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien
 son gr, donna le plan de ces belles constructions, dont les
messagers en qute de Nascien avaient admir les dernires traces.

Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait 
contre-coeur pous un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne
songeait qu'aux moyens de le tromper et de se dfaire de lui. Il n'en
tait pas ainsi d'Ipocras, qui la chrissait plus que lui-mme, mais
qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune
femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les
poisons, mme les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des
pierres prcieuses qu'il y avait incrustes. Maintes fois, sa femme
lui prpara des boissons envenimes, qu'elle dtrempait du sang de
crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en tre pour cela
moins sain et moins allgre: si bien qu'elle s'aperut de la vertu de
la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint  s'en emparer; tout
aussitt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurment, car nous
ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouve.

Il en fit une autre aussitt, moins belle, mais de plus grande vertu;
car il suffisait de la poser sur table pour enlever  toutes les
viandes qu'on y talait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que
la mchante femme renont  l'espoir de faire ainsi mourir son mari.
Et c'tait dj beaucoup de l'avoir dtourn de se rendre en Jude
pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jsus-Christ,
qui et t son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui
ont cru et qui croiront en lui.

Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de
venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il
aimait toujours sans qu'elle lui en st le moindre gr. La cour fut
grande et somptueuse, les festins abondants et multiplis. Un jour, en
sortant de table, aprs avoir bu et mang plus que de coutume, Ipocras,
voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries,
qui rpondaient  la cour. Comme ils taient appuys sur le bord des
loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un
verrat. Regardez cette bte, dit alors Ipocras. Si on la tuait au
moment o elle est ainsi chauffe, il n'est pas d'homme qui pt
impunment manger de la tte.--Sire, que dites-vous l? fit sa femme.
Comment! on en mourrait, et sans remde?--Assurment;  moins qu'on ne
bt aussitt de l'eau dans laquelle la hure aurait t cuite.

La dame fit grande attention  ces paroles: elle n'en laissa rien
voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des
tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux
mntriers. Elle, sans perdre de temps, appela le matre-queux, et lui
dsignant la truie: Monseigneur Ipocras dsire manger de la tte de
cette bte  souper, ayez soin d'en mettre dans son cuelle: voici
pour votre rcompense. Et vous aurez encore soin, quand la tte sera
prpare, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de
pierres ou dans un fumier.--Je n'y manquerai pas, dit le queux. Il
accommoda la tte; on corna le souper, les nappes furent mises; quand
on eut lav, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or,
Ipocras tait l'homme du monde qui aimait le mieux un rt de tte de
porc. Ds qu'il en vit son cuelle charge, il se fit un plaisir d'en
manger. Mais  peine le premier morceau eut-il pass le noeud de la
gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son
haleine. Alors son premier mot fut: Je suis un homme mort, et je
meurs par ma faute; qui n'est pas matre de son secret ne l'est pas de
celui des autres. Il quitta la table aussitt, courut  la cuisine et
demanda au matre queux l'eau dans laquelle avait t mise la tte de
la truie.--Je l'ai jete, dit l'autre, sur le fumier que vous
voyez. Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette
eau, mais en vain; la fivre, une soif ardente le saisit: et quand il
sentit qu'il n'avait plus que quelques instants  vivre, il fit
approcher le roi et lui dit: Sire, je ne devais avoir confiance en
aucune femme, je meurs par ma faute.--Ne connaissez-vous, dit
Antoine, aucun remde?--Il y en a bien un; ce serait une grande table
de marbre qu'une femme entirement nue parviendrait  chauffer au
point de la rendre brlante.--Eh bien! faisons l'essai, et, puisque
votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous tendrons
sur le marbre.--Oh! non, dit Ipocras, elle en pourrait
mourir.--Comment! reprit le roi, je ne vous comprends pas. Vous
craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde
doit la har, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien l nature
d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant
leurs volonts, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.
Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame
fut donc tendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant
peu  peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant
Ipocras, qui ne put s'empcher de dire: Elle voulait ma mort, elle
ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour
dernire grce, qu'il me fasse conduire dans l'le qui, dsormais,
sera nomme l'le d'Ipocras. Je dsire que mon corps soit dpos dans
la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle
de marbre les lettres qui diront:

_Ci-gt Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des
femmes_[93].

[Note 93: Cette belle lgende d'Hippocrate, ou Ipocras, a t mise, 
partir du XVe sicle, sur le compte de Virgile. Elle a t plusieurs
fois imprime, avec le titre: _Les faits merveilleux de Virgile_.]




V.

LES CHRTIENS ARRIVENT LES UNS APRS LES AUTRES SUR LES CTES DE LA
GRANDE-BRETAGNE.


On ne retrouve pas, et il s'en faut de beaucoup, dans toutes les
parties du Saint-Graal, l'agrment de l'histoire d'Ipocras et de la
nef de Salomon. Le romancier n'vite pas les rptitions, les
digressions asctiques, les incidents qui font perdre de vue le but.
Nous passerons rapidement  travers ces landes pniblement arides. Au
point o nous sommes arrivs, il nous reste  conduire tous les
nouveaux chrtiens sur le rivage de la Grande-Bretagne o les attend
dj Joseph d'Arimathie. Tandis que les deux belles-soeurs, la reine
Sarracinthe et la duchesse Flgtine, soupirent aprs le retour des
cinq messagers qu'elles ont envoys en qute de leurs poux, le jeune
Clidoine, comme on l'a vu plus haut, a retrouv son pre Nascien dans
l'_le Tournoyante_ o il avait t transport. De l, recueillis par
la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui
conduisait le roi Mordrain.

Quant aux messagers, nous les avons laisss dans l'le d'Ipocras avec
la demoiselle de Perse, fille du roi Label; ils y sont visits 
plusieurs reprises et par le dmon, qui, sous diverses formes, les
invite  revenir au culte des idoles, et par Jsus-Christ, qui les
fortifie dans leur nouvelle crance. Le roi Mordrain et le duc Nascien
nous ont habitus dj aux preuves de ce genre. Disons seulement que,
s'tant remis en mer, ils rejoignent ceux qu'ils cherchaient. Mais 
peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel
Nascien avait ddi une glise dans sa ville d'Orbrique, fend les
eaux sur un lger esquif et vient prendre Clidoine pour le conduire
en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en
Orient, sans doute pour avoir occasion d'introduire dans leurs rcits
un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nomm Grimaud
ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont
tout  l'heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d'obir au
nouvel ordre cleste qu'il reoit de retourner en Occident, est arrt
par le gant Farin, parent loign de Samson _Fortin_, ou le fort, et
par Nabor, son snchal, que Flgtine avait envoy pour l'obliger 
revenir  Orbrique. Le gant est tu par Nabor, et Nabor est frapp
de mort subite, au moment o il va lui-mme immoler Nascien. La nef de
Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et
les chrtiens qui n'avaient pas su profiter de la chemise de Josephe,
pour faire cette longue traverse. Dans la ville de Galeford, Nascien
retrouve son fils Clidoine travaillant  convertir le duc Ganor. Le
roi de Northumberland veut obliger Ganor  garder ses idoles, et perd
une grande bataille; Nascien lui tranche la tte, est reconnu roi de
Northumberland, et les habitants de la contre reoivent la religion
que les Asiatiques leur apportent.

Il y avait pourtant  Galeford cinquante obstins qui, pour viter le
baptme, rsolurent de quitter le pays.  peine entrs en mer, une
horrible tempte engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur
le rivage. Ganor, sur l'avis de Josephe, fit lever une tour ferme de
murailles sous lesquelles on dposa le corps des cinquante naufrags.
Ce monument, appel la Tour du _Jugement_ ou des _Merveilles_, donnera
lieu plus tard  de grandes aventures. La tour brle d'un feu
permanent qui en dfend l'approche aux profanes, et trois chevaliers
de la cour d'Artus pourront seuls pntrer dans l'enceinte, avant
d'accomplir les preuves qui doivent prcder la dcouverte du Graal.

Pour l'vque Josephe, aprs avoir achev la conversion des habitants
du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de
Norgalles. L rgne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bont
les chrtiens, les fait jeter en prison et dfend qu'on leur porte la
moindre nourriture. Jsus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et,
pendant les quarante jours que dure leur captivit, ils croient, grce
 la prsence du saint Graal, que toutes les meilleures pices leur
sont abondamment servies.

Le roi Mordrain, avant d'tre une seconde fois averti de quitter
Sarras, avait confi le gouvernement de son royaume aux deux barons
auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils btard,
rsidait dans la ville de Baruth ou Beyrout. Mordrain reparut en
Bretagne avec une arme considrable, cette fois emmenant avec lui la
reine Sarracinthe, la duchesse Flgtine et la fille du roi Label,
baptise sous ce mme nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la
traverse de Mordrain.

Le chtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte,
nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse
Flgtine; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un
dmon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s'il voulait faire
un pacte avec lui. Le chtelain renia Dieu et fit hommage au malin
esprit, lequel, prenant aussitt les traits de Flgtine, permit au
chtelain d'assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempte
s'leva sur la mer et menaa d'engloutir toute la flotte; un saint
ermite, clair par un songe, conseille au roi d'arroser d'eau bnite
le vaisseau qui portait le chtelain. On voit aussitt la fausse
duchesse entraner dans l'abme le chtelain de la Coine, en criant:
J'emporte ce qui m'appartient. L'orage s'apaise, et la flotte fend
tranquillement les flots jusqu' l'endroit de la Grande-Bretagne o
l'Humbre tombe dans la mer,  trois petites lieues de Galeford[94].

[Note 94: L'autre texte, ms. 747, dit qu'ils approchrent du royaume
de Norgalles, et devant un chteau nomm _Calaf_. Il est en effet bien
douteux que les romanciers n'aient pas entendu conduire les chrtiens
dans le pays de Galles.]

 peine install, Mordrain, obissant  la voix cleste, partagea le
lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus
tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames
avec Nascien et Clidoine est suivie du long rcit d'un double combat
entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois.
On y retrouve plusieurs pisodes de la bataille livre par valac et
Seraphe au roi d'gypte Tholome. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est
immol par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent  reconnatre
un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux
Joseph, enferms dans les prisons de Crudel et privs de nourriture
depuis quarante jours[95], avaient, par bonheur, ainsi que nous
l'avons dit plus haut, t repus par la grce de Jsus-Christ et du
Graal. Le chevalier, envoy par Mordrain dans le souterrain o ils
avaient t jets, fut d'abord bloui de la clart dont les arceaux
taient illumins, et qui semblait l'effet de trente cierges ardents.
Il appela les deux Joseph, leur apprit la mort de Crudel, l'arrive de
Mordrain et la conversion des Norgallois: une belle glise fut btie
dans la cit de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent  croire
et si facilement dispos  la dfiance, reoit le chtiment de sa
curiosit tmraire, comme on le va voir.

[Note 95: C'est une rminiscence des quarante annes que Joseph avait
passes dans la Tour dont Vespasien l'avait tir.]

Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l'arche qui
contenait le Graal. Les chrtiens se rendirent au service ordinaire,
puis allrent recevoir la grce. Le roi, qui lui-mme en avait
ressenti les dlicieux effets, dit qu'il ne souhaitait rien tant que
de voir de ses yeux, dans l'arche, l'intrieur du sanctuaire d'o
semblait venir le don de cette grce. Malgr les blessures qu'il avait
reues dans les combats prcdents, il se lve de son lit, passe sur
sa chemise un surcot et s'avance jusqu' la porte de l'arche, en telle
sorte que sa tte et ses paules taient dans l'intrieur. Alors il
considra la sainte cuelle place prs du calice dont Josephe se
servait pour accomplir le sacrement. Il vit l'vque revtu des beaux
vtements dans lesquels il avait t sacr de la main de Jsus-Christ.
Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte
cuelle qui lui offrait bien d'autres sujets d'admiration. Nul esprit
ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut dcouvert.
Il s'tait, jusqu' prsent, tenu agenouill, la tte et les paules
en avant: il se relve, et tout aussitt sent dans tous ses membres un
tremblement, un frisson qui devait l'avertir de son imprudence. Mais
il ne put se dcider  faire un mouvement en arrire. Il portait mme
la tte plus en avant, quand une voix terrible sortant d'une nue
flamboyante: Aprs mon courroux, ma vengeance. Tu as t contre mes
commandements et mes dfenses; tu n'tais pas encore digne de voir si
clairement mes secrets et mes mystres. Rsigne-toi donc  demeurer
paralys de tous les membres, jusqu' l'arrive du dernier et du
meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans
l'tat o tu avais t jusqu' prsent.

La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb:
de tous ses membres il ne conserva que l'usage de la langue, et ne put
de lui-mme faire le moindre mouvement. Les premires paroles qu'il
pronona furent:  mon Dieu! soyez ador! Je vous remercie de m'avoir
frapp; j'ai mrit votre courroux pour avoir os surprendre vos
secrets.

Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Clidoine, Bron et Pierre, entourant
alors le roi, le saisirent et l'emportrent sur son lit, non sans
pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre
d'une bte nouvellement corche. Pour Mordrain, il rptait qu'au
prix de la sant qu'il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce
qu'il avait vu dans l'arche. Qu'avez-vous donc tant vu? demanda le
duc Ganor.--La fin, reprit-il, et le commencement du monde; la
sagesse de toutes les sagesses; la bont de toutes les bonts; la
merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable
d'exprimer ce que mes regards ont pu reconnatre. Ne me demandez rien
de plus.

Sarracinthe et Flgtine arrivrent  leur tour pour gmir de
l'infirmit du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit
approcher Clidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. Je vais
vous parler, leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut
procder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble 
tous mes voeux. Le lendemain, en prsence des nouveaux chrtiens de
la cit de Longuetown, Clidoine et la fille du roi de Perse furent
maris par Josephe; les noces durrent huit jours, pendant lesquelles
Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de
Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menu
peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa gnreusement en
leur faveur du grand trsor amass par le roi Crudel auquel il
succdait.

[Note 96: Longtown est une ville situe  l'extrmit septentrionale
du Cumberland: ainsi le Norgalles rpond  cette province.]

Ce mariage ne pouvait rester strile. La jeune Sarracinthe mit au
monde, avant que l'anne ne ft rvolue, un fils qu'on nomma Nascien
et qui dut succder  son pre.

Aprs tre rests quinze jours  Longuetown, il fallut se sparer; le
saint Graal fut ramen  Galeford avec le roi _Mehaigni_, comme on
dsignera maintenant Mordrain; on le transporta pniblement en
litire. Clidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le
romancier, en s'tendant longuement sur ses bons dportements,
remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de chteaux
en chteaux, fondant glises et chapelles, faisant instruire aux
lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour
de tous ses hommes.

Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flgtine. Comme
son fils, il fut grand fondateur d'glises, grand ami de l'instruction
des enfants.

 Galeford vinrent, avec le roi Mehaigni, la reine Sarracinthe,
Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours aprs leur arrive, la femme
de Joseph mit au monde un fils qui, d'aprs l'avertissement cleste,
fut nomm Galaad le Fort. Le roi Mehaigni, voyant accompli tout ce
qu'il avait souhait, dit  son beau-frre Nascien: Je voudrais qu'il
vous plt me transporter dans un hospice ou ermitage loign de toute
autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de
l'autre; je serais un trop pnible fardeau pour ceux que d'autres
soins rclament. Trouvez-moi l'asile que je dsire, pendant que vous
et votre soeur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je
risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.

Nascien demanda l'avis de Josephe. Le roi Mehaigni, dit l'vque,
a raison. Il est bien loign du temps o la mort le visitera; nous
ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Prs d'ici,  sept
lieues galloises, nous trouverons le rduit d'un bon ermite qui
l'accueillera et se rjouira de pouvoir le servir. C'est l qu'il
convient de transporter le roi Mehaigni.

Quand fut dispose la litire sur laquelle on l'tendit, il partit
accompagn du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la
reine Sarracinthe. L'ermitage o ils s'arrtrent tait loign,
comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donn le
nom de Milingne, qui en chalden a le sens de engendr de miel, en
raison des vertus et de la bont des prudhommes qui l'avaient tour 
tour occup. On dposa le roi Mehaigni  l'angle avanc de l'autel,
sur un lit enferm dans une espce de prosne en fer[97]. De l
pouvait-il voir le _Corpus Domini_ toutes les fois que l'ermite
faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer tait pratique une
petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de
l'ermite. Quand il fut l dpos, le roi demanda qu'on lui prsentt
l'cu qu'il avait autrefois port en combattant Tolome-Seraste, et
qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le
pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaigni dit en le regardant:
Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en tre digne une partie
de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet cu  son col,
sans tre aussitt chti,  l'exception de celui qui doit mener 
fin les merveilles du royaume aventureux, et mriter d'avoir aprs moi
la garde du vaisseau prcieux. On verra que Dieu accueillit
favorablement cette prire. Depuis ce moment, le roi Mehaigni ne prit
aucune autre nourriture qu'une hostie consacre par l'ermite, et que
celui-ci lui posait dans la bouche, aprs la messe. Il tait entr
dans l'ermitage l'an de grce 58, la veille de la saint Barthlemy
aptre.

[Note 97: Et firent son lit environner de prosne de fer. (Ms. 2455.
f 257.) _Prosne_ doit venir non de _proeconium_, mais de
_proscenium_, et le sens primitif doit tre barre de tribune, ou
chafaud avanc; de l le prne du cur. On appelle encore, bien que
l'Acadmie ne le dise pas, la petite porte  claire-voie, que l'on
ouvre et ferme quand la vritable porte est ouverte, un _prne_.]

La reine Sarracinthe rsista  toutes les prires que lui firent
Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux  Galeford.
Elle prfra demeurer auprs du roi Mehaigni, jusqu'aux jours o,
plus avance dans sa grossesse, elle revint  Galeford pour donner
naissance  l'enfant qui lui avait t prdit, et qui fut nomm
lizer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, o dj nous avons
tabli les rois Mordrain, Nascien et Clidoine, o sont ns les
infants Nascien, Galaad et lizer, et retournons pour la dernire
fois en Syrie et en gypte[98].

[Note 98: Le curieux pisode qu'on va lire a t supprim dans le plus
grand nombre des manuscrits et dans les deux ditions gothiques du
XVIe sicle.]




VI.

HISTOIRE DE GRIMAUD.


Grimaud, nous l'avons dit, tait un fils naturel du roi Mordrain.
Aprs le dpart de son pre, il s'tait rendu dans Orbrique pour
dfendre cette ville assige par le roi d'gypte, successeur de
Tolome-Seraste. Il avait alors seize ans, et dj c'tait un
bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de
sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant
chrtiennes que paennes. Son arrive dans Orbrique, en ranimant le
courage des assigs, fut le signal d'une heureuse succession de
sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage.
Le rcit de ces combats multiplis semble animer le romancier d'une
verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagmes,
combats acharns, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les
meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs
les plus redouts, et sait le mieux profiter de ses avantages. Aprs
avoir rsist sept ans aux gyptiens, les habitants d'Orbrique
s'accordrent  dsirer de le voir succder  leur roi Mordrain, dont
on n'esprait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un
mfait en acceptant la couronne, avant d'tre assur que son pre y
et renonc. Et quand il vit qu'il ne pourrait rsister au voeu des
gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, ds qu'il se vit 
l'abri des poursuites, il renvoya le seul cuyer qui l'avait
accompagn, pour avertir Agnor, gouverneur de Sarras, qu'il avait
rsolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son pre et
de le dcider  revenir.

Il commena sa qute en entrant vers la chute du jour dans une fort.
Le chant des oiseaux et la douceur du temps l'avaient plong dans une
profonde rverie, d'o il n'tait sorti qu'en sentant une branche
d'arbre contre laquelle s'tait heurt son front. Il tait engag dans
une voie peu sre; il voulut continuer, et fit bientt rencontre d'une
quarantaine de fourrageurs gyptiens qui menaaient de mort un pauvre
ermite, s'il ne leur dcouvrait un trsor cach, suivant eux, prs de
sa retraite. Attaquer les malfaiteurs, les frapper, les tuer ou mettre
en fuite, fut pour Grimaud l'affaire d'un moment; le bon ermite,
aprs l'avoir remerci, le retint pour la nuit dans son ermitage et
lui prdit la meilleure fortune, s'il n'oubliait pas, dans le cours de
ses aventures, trois recommandations: la premire, de prfrer les
chemins ferrs aux voies troites et peu battues; la seconde, de ne
prendre jamais pour confident ni pour compagnon un homme roux; la
troisime, de ne jamais loger chez le vieux mari d'une jeune femme.
Grimaud promit de suivre les bons avis du pieux solitaire. Puis il
revtit ses armes  l'exception du heaume, monta  cheval et continua
sa route  travers la fort. Bientt il fit rencontre d'une caravane
de marchands runis autour d'une belle fontaine qu'ombrageait un grand
sycomore. Ces voyageurs reposaient pour donner  leurs chevaux le
temps de patre. Grimaud les salua; les marchands, reconnaissant  ses
armes,  son cu,  son grand coursier, qu'ils avaient devant eux un
chevalier, se levrent et le prirent de partager leur repas. Grimaud
accepta, et, de son ct, leur fit offre de services. Nous devons,
disent les marchands, gagner  l'entre de la nuit l'htel d'un de
nos amis; mais il y a pour y arriver un pas assez difficile 
traverser; nous vous prions de vouloir bien nous accompagner et
d'accepter le mme gte.--J'y consens; prenez seulement les devants,
restez dans le chemin le mieux fray, et je ne tarderai pas  vous
rejoindre.

Ils partirent pendant que Grimaud, retenu par l'agrment du lieu, se
laissait surprendre au sommeil. En se rveillant, il remonta et suivit
le meilleur chemin jusqu' la sortie de la fort; mais, arriv l, il
entendit de grands cris, un grand cliquetis d'armes. C'est que les
marchands, engags dans un troit sentier qui semblait plus direct,
avaient t assaillis par une bande de quinze voleurs, pourvus de
chapeaux de fer et de gambesons, arms d'pes, de couteaux aigus et
de grandes plommes. Ils ne trouvaient qu'une faible rsistance de la
part de gens qui n'avaient d'autre arme que des pes et des btons.
Plusieurs furent blesss, les autres se rpandirent  et l en
appelant  leur aide, tandis que les larrons dtroussaient leurs
quarante chevaux chargs des plus prcieuses marchandises. Grimaud,
entendant des cris, se hta de lacer son heaume, et revint sur ses pas
jusqu'au chemin fourch que les marchands avaient eu, malgr son avis,
l'imprudence de choisir: il atteignit les brigands et renversa les
premiers qui se prsentrent.  mesure qu'il les dsaronnait, les
marchands disperss revenaient  lui et achevaient de tuer ceux qu'il
avait abattus. Sauvs par la valeur du chevalier inconnu, ils lui
rendirent mille actions de grces. Qu'au moins, dit Grimaud, cela
vous apprenne  ne jamais quitter la grande voie pour le chemin de
traverse.

Le chteau, c'est--dire la ville fortifie dans laquelle se trouvait
l'htel des marchands, se nommait Methonias. Elle tait entoure de
murs et de belles et fortes tournelles, habite par nombre de
bourgeois riches et aiss. L'hte chez lequel ils arrivrent tait
d'un grand ge: il avait une femme jeune et belle, mais assez
orgueilleuse pour refuser de partager le lit de son vieil poux.

Les marchands descendirent les premiers; Grimaud en arrivant vit 
l'entre de la porte le prud'homme, et prs de lui sa femme, brillante
et richement pare, comme pour une grande fte annuelle. Il se souvint
de la recommandation de l'ermite et dtourna son cheval. Quoi! sire,
lui dirent les marchands, ne voulez-vous hberger avec nous? L'hte
est riche et courtois, vous n'avez pas  craindre d'tre mal reu.--Il
en sera ce que vous voudrez, mais je trouve cet htel dangereux pour
vous et pour moi. Je prendrai logis prs de vous, non avec vous.

Il frappa  la maison voisine, occupe par un bachelier de prime
barbe, dont la femme brune, belle, gracieuse et de mme ge, aimait
son mari autant qu'elle en tait aime. Six des marchands, pour ne
pas laisser Grimaud sans compagnie, voulurent partager son htel. Le
bachelier et la dame vinrent  leur rencontre, et les accueillirent en
gens des mieux appris. Les chevaux, conduits  l'table, furent
abondamment fournis de litire, d'avoine et de foin; l'hte reut la
lance, l'cu et le heaume du chevalier; la dame prit son pe et le
conduisit dans une belle chambre o elle le dsarma, prpara l'eau
chaude dont elle voulut elle-mme laver son visage et son cou noirci
et camouss par les armes et les luttes prcdentes; elle l'essuya
avec une toile blanche et douce, puis lui mit sur les paules un
manteau vert fourr d'cureuil, pour prvenir le passage trop subit du
frais  l'excessive chaleur. Alors le chevalier monta au solier: avant
de penser  reposer, il alla s'appuyer sur la fentre, pour recevoir
le vent frais; car on tait en t, et la chaleur tait grande.

Comme il laissait courir son regard  et l, il aperut un clerc aux
cheveux roux, mais lgamment vtu, qui allait et venait devant
l'htel du prud'homme. La jeune pouse du vieillard avana bientt la
tte, et le clerc, aprs lui avoir tmoign l'intention de passer la
nuit avec elle, s'loigna. Grimaud vint alors prendre place au souper
plantureux et bien servi. Les nappes tes, ils allrent, le
bachelier, les six marchands et Grimaud, promener dans le jardin,
pendant que la dame faisait dresser les lits dans une chambre du
rez-de-chausse dont la porte et les fentres s'ouvraient comme on
voulait sur la rue. Cela fait, elle rejoignit les htes dans le
jardin. Tout, leur dit-elle, est prt, et vous pourrez aller
reposer quand il vous plaira. On donna de nouveau pture de bl aux
chevaux, et le bachelier se spara d'eux. Grimaud fit un premier
somme, se vtit, vint  la fentre et couta si tout dans la rue tait
tranquille.

Il tait alors environ minuit. Grimaud ne fut pas longtemps sans
entendre le clerc frapper  la porte o reposait la dame de l'autre
htel. Il la vit sortir en chemise, le corps seulement envelopp d'un
lger et court manteau. Aussitt ils s'embrassrent, firent leur
volont l'un de l'autre sur la voie mme, avant de rentrer ensemble
dans la maison. Peu de temps aprs qu'ils eurent ferm la porte sur
eux, Grimaud entend des cris perants, des gmissements touffs. Il
prend son pe et sort sans tre aperu de personne. Le bruit
augmente, on entend crier: Au larron! au larron! Et cependant le
clerc, mont au solier et n'osant revenir par o il tait entr,
s'lanait par la fentre sur la voie. Mais un des marchands l'avait
prvenu et avait tent de le frapper de son bton; le clerc venait
d'esquiver le coup quand Grimaud courut  lui l'pe nue: l'obscurit
de la nuit ne lui permettant pas de bien distinguer le clerc, il
l'atteignit seulement au talon, qu'il spara du pied et qu'il ramassa,
pendant que le clerc, surmontant la douleur de sa blessure,
s'loignait  toutes jambes; Grimaud, de son ct, rentra dans son
logis, se recoucha et dormit jusqu'au jour.

Au matin, les marchands furent grandement surpris en voyant deux de
leurs compagnons blesss, le corps et la gorge ensanglants et prs de
rendre l'me. Leurs trousses avaient t ouvertes, mais non vides,
parce que le temps avait fait dfaut au larron qui les avait aussi
cruellement traits. Quel tait le coupable? Comment, dans une maison
aussi honorablement connue, avait-on pu prparer un pareil guet-apens?
On se perdait en soupons, en conjectures. Un malfaiteur tait sorti
de la maison en entendant les cris: _Au larron!_ il avait t vu, et
l'un des marchands l'avait frapp: le prvt, le chtelain, tolraient
donc des larrons dans la ville: qui maintenant voudrait y sjourner,
quand on y commettait impunment de pareils crimes? Le chtelain,
personne fort honnte et fort loyale, ressentait un profond chagrin;
mais nul indice ne le mettait sur la trace des malfaiteurs.

Grimaud dit au chtelain: Si vous m'en croyez, sire, vous ferez
passer devant le corps des trois victimes tous les gens de cette
ville, sans exception. Quand le tour des coupables arrivera, on ne
doit pas douter que les plaies qu'ils ont faites ne se rouvrent et ne
saignent de nouveau.--Je ferai, dit le chtelain, ce que vous
demandez.

Tous les habitants, sans exception d'ge ou de sexe, furent avertis de
se rendre sur la place o les corps taient exposs.  mesure qu'ils
passaient, Grimaud leur faisait tourner les talons, sans donner raison
de cette action. Quand tous les bourgeois furent passs: C'est
maintenant, dit Grimaud, le tour des clercs. On les avertit, et le
clerc roux eut beau se cacher et feindre une maladie, il fallut se
prsenter comme les autres.  peine parut-il sur la place que les
plaies des morts crevrent et rpandirent des ruisseaux de sang.
Grimaud s'approcha et lui fit mettre  nu les pieds. Pourquoi
n'avez-vous qu'un talon?--Parce, dit l'autre, que je me suis coup
par mgarde en fendant une bche.--Vous mentez, rpond Grimaud, vous
l'avez perdu au moment o vous veniez de sauter d'une fentre,  telle
enseigne que je l'ai recueilli; le voici. On rapprocha le talon du
pied qui l'avait perdu, et le clerc, ne pouvant plus dissimuler,
avoua tout ce qu'il avait fait. Quelle tait donc ton intention,
tratre roux?--De tuer tous les marchands, d'emporter ce qu'ils
possdaient, et de passer en terres lointaines avec la dame qui
m'avait donn son amour.

--Je te sais bon gr de tes aveux, reprit le chtelain, mais
dis-moi, le matre et la dame de la maison savaient-ils et
approuvaient-ils ce que tu entendais faire?--Ni l'un ni l'autre, dit
le clerc. Il n'y a pas au monde de meilleur homme que le mari; quant
 sa femme, elle a mis tout en usage pour me dtourner de mes projets.
Je fus mme oblig de la menacer de mort si elle en parlait 
personne; et c'est pour avoir, en se retirant, pouss de grands
gmissements, que l'veil fut donn et que les cris me forcrent 
prendre la fuite.

Il ne reste plus, dit le chtelain, qu' faire bonne justice. On
amena un roncin vigoureux; le clerc fut troitement li  la queue,
tran par les rues de la ville et  travers champs, jusqu' ce que
ses membres, dtachs l'un aprs l'autre, fussent jets et disperss
 et l. Quant  la dame, elle fut enferme dans une tour pour le
reste de ses jours. Le prud'homme conserva le bon renom qu'il
mritait; on enterra les trois marchands tus, on pansa ou gurit les
autres; et, comme il y avait sur le rivage de la mer,  sept lieues de
Methonias, un navire qui les attendait pour les transporter en
Grande-Bretagne, Grimaud accepta l'offre qu'ils firent tous de le
conduire. Les marchands, en prenant cong de leur hte, lui laissrent
pour marquer leur reconnaissance un des chevaux que les larrons de la
fort avaient abandonns. Grimaud entendit la messe, sella son cheval,
et revtit ses armes  l'exception du heaume (car en ce temps-l les
chevaliers ne se mettaient pas en chemin sans tre arms). Puis il
prit cong de son hte et du chtelain, que Grimaud reconnut pour un
proche parent, et qui lui avait fait le meilleur accueil du monde.

Ils trouvrent la nef sur le rivage et se mirent en mer. Les premires
journes furent belles: un vent favorable les fit passer devant l'le
d'Ipocras, et ctoyer sans danger la roche du Port-Prilleux. Mais au
sixime jour une forte tempte les jeta violemment sur la cte de
l'le qu'on appelait _Onagrine_.

L'le Onagrine tait habite par Tharus le grand, un gant froce qui
n'avait pas moins de quatorze pieds  la mesure de ce temps, et avait
vou aux chrtiens une haine implacable; si bien qu'il faisait mourir
tous ceux qu'il souponnait de tenir  la foi nouvelle.

Il avait enlev la fille du roi Rsus d'Arcomnie, la belle Recesse,
qui gmissait d'tre contrainte  recevoir ses caresses, et soupirait
aprs le jour qui la dlivrerait de ce monstre. Autant les habitants
de l'le abhorraient le gant Tharus, autant ils aimaient et
plaignaient la belle et vertueuse Recesse. Des fentres de son
chteau, Tharus vit la nef des marchands que les flots poussaient
violemment au rivage. Il se leva, demanda ses armes, la peau de
serpent qui lui servait de heaume, sa masse, un faussart et trois
javelots. Dans cet attirail il alla dfier Grimaud qui ne perdit pas
un instant pour lacer son heaume et monter  cheval. L'issue du
combat, longuement racont, mais dont les vives couleurs sont autant
de lieux communs de ces sortes de descriptions, se termina, comme on
le pense bien, par la mort de Tharus et la dlivrance des insulaires,
dont la plupart, suivant l'exemple de la princesse Recesse,
demandrent et reurent le baptme. La dame conserva son nom, qui
rpondait au sens de _Pleine de bien_; et quant aux autres, chacun
trouva le nom qu'il devait dsormais porter trac dans la paume de sa
main. Il y eut pourtant un certain nombre de paens qui refusrent le
baptme. Ils firent mme une guerre cruelle aux nouveaux chrtiens,
comme on le dira plus tard dans les autres branches du roman.

La dame n'avait pas vu son vaillant librateur sans prouver le dsir
d'en tre aime; et tout porte  croire que Grimaud et rpondu
volontiers  ce qu'elle attendait de lui, s'il ne se ft souvenu qu'il
venait de lui servir de parrain. Voici comment elle lui raconta son
histoire.

Parrain, dit-elle, mon pre, le roi Rsus, tait all visiter un de
ses frres en Arphanie, quand il survint dans notre terre d'Arcomnie
une grande flotte de gens de Cornouaille, sortis de la race des gants.
On ne leur opposa pas de rsistance. Tharus, un d'entre eux, m'ayant
aperue sur le bord de la mer comme je m'battais avec mes compagnes,
m'enleva, et, charm de ma beaut, de ma jeunesse, me conduisit bientt
dans cette le Onagrine dont il avait hrit aprs la mort de son oncle,
vaincu et tu par le duc Nascien d'Orbrique[99]. Il fallut me rsigner
 lui servir de concubine, et  feindre des sentiments bien opposs 
ceux que j'avais rellement. Car, on le dit en commun proverbe: Souvent
dchausse-t-on le pied qu'on aimerait mieux trancher. Vous m'avez
dlivre de ce tyran dtest; mais maintenant que vais-je devenir?
Comment retourner vers mon pre, qui ne me pardonnera pas d'avoir
quitt le culte de ses idoles? Comment demeurer ici, quand les habitants
ne m'ont pas fait hommage, et quand je ne suis pas souveraine par droit
hrditaire? Ils ne me porteront rvrence qu'autant qu'il leur plaira,
et ne choisiront pas sans doute une femme pour tre leur reine. Ah! si
je pouvais compter sur un vaillant et hardi chevalier qui partaget mes
honneurs, je tremblerais moins pour l'avenir.

[Note 99: Voyez plus haut, page 274.]

Grimaud la consola de son mieux. Il runit ensuite les nouveaux
chrtiens devant le palais, et leur fit jurer de reconnatre pour leur
souveraine la princesse Recesse, qui reut leur hommage, et ds lors
cessa de craindre. Grimaud et les marchands prirent cong d'elle, et
aprs quelques jours de traverse, abordrent sur les frontires de
Norgalles, en vue de la fameuse _Tour des Merveilles_.

En quelle contre abordons-nous? demanda Grimaud aux six marchands.
Sire, rpondit l'un d'eux nomm Antoine, nous sommes  l'entre du
Northumberland et  la sortie de Norgalles, l o commence le duch de
Galeford, dont le chteau principal est  la distance de quatre lieues
galloises.--Galeford? rpta Grimaud, mais comment savoir si c'est
la ville de ce nom que je cherche?--C'est bien elle, reprit Antoine,
car en toute la Grande-Bretagne il n'y a pas d'autre chteau du mme
nom.--Montons donc sur-le-champ, car j'ai la plus grande envie d'y
arriver.

Ils chevauchent entre deux vallons au milieu de beaux arbres qui
abritaient le plus pais pturage; cette verdure ombrage s'tendait
de deux journes dans le Northumberland et de trois journes dans le
Norgalles. Une montagne la sparait du chteau de Galeford. Avant
d'arriver, ils rencontrrent plusieurs chevaliers qu'ils reconnurent
d'abord comme chrtiens, puis comme attachs aux nouveaux rois de la
contre. Le premier d'entre eux tait Clamacide, un des barons de
Sarras, devenu snchal de Northumberland. Ils firent un rcit mutuel
des incidents qui leur taient survenus, comment la cit de Sarras
tait prise et celle d'Orbrique assige; comment Nascien tait
devenu roi de Northumberland, Clidoine roi de Norgalles et poux de
la fille du roi Label; comment Mordrain avait t _Mehaigni_ et
devait attendre pour sa gurison l'avnement du dernier de sa race;
comment enfin nige, femme de Joseph, avait mis Galaad au monde, et
la reine Sarracinthe lizer, alors dans sa onzime anne. Ces rcits
merveillrent Grimaud, qui se rjouit de tout ce qu'on lui apprit du
jeune lizer. La rencontre de Grimaud avec la reine Sarracinthe,
avec lizer, avec Nascien, Clidoine et le roi Mehaigni ne fut pas
moins arrose de douces larmes. Il fut convenu qu'lizer demanderait
 ses parents la permission de retourner en Orient avec Grimaud et
l'arme que le roi Mordrain, onze ans auparavant, avait conduite en
Bretagne. La reine Sarracinthe consentit avec douleur au dpart de son
fils. Puis toute la compagnie se rendit  l'ermitage o tait dpos
le roi Mhaigni, lequel confirma les projets de Grimaud et fit entre
lizer et lui le partage de ses domaines de Syrie. Grimaud, quoique
fils naturel, eut le royaume du roi Label, c'est--dire l'ancien pays
de Madian, auquel fut runi le duch d'Orbrique, ancien fief de
Nascien. lizer, arm chevalier devant le roi Mhaigni, fut roi de
Sarras qu'ils allaient reconqurir.

Nous les laisserons retourner en Orient, chasser les gyptiens, tuer
le roi Oclefaus-Seraste et ses deux fils, recevoir enfin l'hommage des
habitants de Sarras, d'Orbrique et de Madian. Si nous entendons
encore parler d'eux, ce sera dans les autres branches du cycle[100].

[Note 100: Ce curieux pisode de Grimaud, emprunt  quelque rcit
oriental, est omis dans la plupart des manuscrits du Saint-Graal. Je
ne l'ai mme reconnu que dans le n 2455.]




VII.

MOSE, SIMON ET CANAAN.--LES TOMBES DE FEU.--LES PES DRESSES.


Josephe, en quittant le roi Mhaigni, poursuivit le cours de ses
prdications. Le pre, le fils et les Juifs convertis qui les avaient
suivis en Occident s'arrtrent d'abord dans une ville nomme
Kamaloth[101], et tel fut l'effet de leurs exhortations, que tout le
peuple de la province demanda et reut le baptme. Le roi Avred le
Roux (Alfred), n'osant rsister au mouvement gnral, feignit d'tre
lui-mme converti, et, pour mieux tromper Josephe, reut le baptme de
sa propre main. Mais  peine les chrtiens avaient-ils quitt la ville
pour continuer leurs prdications, en laissant dans Kamaloth douze
prtres chargs d'entretenir la bonne semence, que le mchant Avred
jeta le masque, renia son baptme et contraignit ses sujets  suivre
son coupable exemple. Les douze prtres voulurent rsister: on les
saisit, on les attacha  la grande croix que Josephe avait fait lever
prs de la ville; ils furent battus de verges, puis lapids par les
mmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confess la religion
nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de
couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa
femme, son fils et son frre: aussitt, saisi d'une fureur infernale,
il se jeta sur eux et les trangla tous trois, en dpit des efforts du
peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcen
parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allum et
s'lana dans le brasier ardent, qui rduisit en cendres son corps
maudit. Effrays de ce qu'ils venaient de voir, les gens de Kamaloth
ne doutrent plus du pouvoir du Dieu des chrtiens, et s'empressrent
d'envoyer des messagers  Josephe pour le prier de leur pardonner et
de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les
arrosa tous d'eau bnite, reut de nouveau leur promesse de vivre et
mourir chrtiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souille du
sang des douze martyrs et de la boue qu'on leur avait jete: Cette
croix, dit-il, sera dsormais appele la _Croix Noire_, en souvenir
de la noire trahison d'Avred le Roux. Le nom est jusqu' prsent
demeur. Avant de s'loigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe
institua un vque et fit construire une belle glise sous
l'invocation de saint tienne martyr.

[Note 101: Aujourd'hui Colchester,  l'extrmit du comt de Sussex.
C'est l'ancienne _Camulodunum_.]

Ici notre romancier se reprend au pome de Robert de Boron[102].
Durant les courses de Josephe  travers les provinces de la
Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent  faire dfaut,
et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit
arrter l'arche et disposer la table carre au milieu d'une plaine.
Aprs avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de
la table, et s'assit le premier en invitant les chrtiens  suivre son
exemple, pour savourer la divine nourriture rserve  tous ceux dont
les penses demeuraient pures et chastes.

[Note 102: Voyez plus haut, pp. 143-146.]

Josephe avait eu soin de laisser entre son pre et lui l'espace d'un
sige vide. Bron se plaa prs de Joseph et tous les autres  la
suite, d'aprs leur rang de parent, la table s'tendant d'elle-mme
en proportion de ceux qui mritaient d'en approcher. Un seul des
parents de Joseph ne put trouver o s'asseoir; il se nommait Mose. Il
eut beau aller d'un ct  l'autre, il n'y avait puisqu'un seul sige
 occuper, celui qu'avaient laiss entre eux les deux Joseph.
Pourquoi ne m'assoirais-je pas l? se dit-il; j'en suis aussi digne
que personne. Cependant Josephe avait pos devant lui le Graal,
qu'une toile recouvrait des trois cts opposs  son visage; il
sentit l'arrive de la grce, et tous les chrtiens assis ne tardrent
pas  la partager et  la savourer dans un respectueux silence.

Mose avana d'un pas: comme il se disposait  prendre le sige vide,
Josephe le regarda avec une surprise partage par les autres chrtiens
que leurs pchs privaient de la grce. Ceux qui taient assis virent
alors trois mains sortir d'un blanc nuage, ondoyant comme un drap
mouill; l'une de ces mains prit Mose par les cheveux, les deux
autres par les bras; ainsi fut-il soulev en haut: alors, tout  coup,
entour de flammes dvorantes, il fut transport loin de la vue des
convives. L'histoire dit qu'il fut conduit dans la fort d'Arnantes
(ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans
en tre consum.

Le chtiment de Mose ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les
convives, au nombre de soixante-dix.  l'heure de tierce, ds qu'ils
revinrent  eux-mmes, ils ne manqurent pas, en se levant, de
demander  Josephe ce que Mose tait devenu. Ne m'interrogez pas;
vous le saurez plus tard.--Au moins, dit Pierre, expliquez-nous
comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s'tend en
proportion du nombre de ceux qui se prsentent.--Elle s'tend, rpond
Josephe, en faveur de quiconque est digne de s'y asseoir. Celui qui
doit siger prs de moi sera vierge et sans impuret; les autres
doivent rester libres de tout pch mortel. La place vide reprsente
celle que Judas occupait  la Cne. Aprs son crime, personne ne l'a
remplie avant que Matthias n'en ft jug digne. Notre-Seigneur, en me
choisissant pour porter sa parole dans certaines contres,  l'exemple
des aptres, m'a donn en garde le saint vaisseau dans lequel son
divin corps est journellement sacr et sanctifi. Plus tard, au temps
du roi Artus, sera tablie une troisime table pour reprsenter la
Trinit.

Ils continurent leur route vers l'cosse, traversrent de belles
forts et atteignirent une grande plaine arrose d'un vivier limpide.
Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en
tat de recevoir la grce, petits et grands, justes et pcheurs. Puis,
s'adressant  Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui
ordonna d'aller tendre un filet sur le vivier. Alain obit et prit un
grand poisson qui fut aussitt mis sur la braise et prpar comme il
convenait. Josephe fit mettre les tables et tendre les nappes; ils
s'assirent sur l'herbe frache, dans l'ordre accoutum. Pierre, dit
Josephe, prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des
tables, pendant que je ferai les parts du poisson. Ds que Pierre eut
fait ce qui lui tait demand, tous se sentirent remplis de la grce,
et se crurent nourris des plus douces pices, des plus savoureux mets.
Ils restrent dans cet tat jusqu' l'heure de tierce.

Bron alors demanda  son neveu ce qu'il entendait faire de ses douze
fils. Nous saurons d'eux, rpondit Josephe, quelles sont leurs
dispositions. Les onze premiers souhaitrent de prendre femmes pour
continuer leur ligne; Alain le Gros seul dclara ne pas vouloir se
marier. C'est lui que le conte appellera dsormais le _Riche Pcheur_,
ainsi que tous ceux qui furent aprs lui saisis du saint Graal, et
portrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne
doit pas tre confondu avec le roi Alain ou Hlain, issu de Clidoine.
Ajoutons que le vivier dans lequel fut pch le gros poisson reut, 
partir de ce jour, le nom de l'_tang Alain_.

Nos chrtiens passent de cette contre vers les abords de Brocliande,
que nous devons craindre de confondre avec la clbre fort de la
Petite-Bretagne qui portait le mme nom, et dont il sera parl si
souvent dans les autres branches. Prs de l'endroit o ils
s'arrtrent s'levait le chteau de La Roche, autrement nomm
Rochefort. Un paen tout arm se prsenta devant Josephe et lui
demanda ce qu'il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces
parages. Nous sommes chrtiens, et notre intention est d'annoncer par
le pays la vrit.--Qu'est-ce que votre vrit? Josephe alors exposa
les principes de la doctrine chrtienne; le paen, dont l'esprit tait
subtil, lui tint tte en cherchant  contester ce qui lui tait cont
de Jsus-Christ et de sa douce mre. Mais enfin, ajouta-t-il, si tu
ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t'offre une
belle occasion de le mettre en vidence. Je vais de ce pas chez mon
frre, atteint d'une plaie juge incurable par tous les mdecins; si
tu parviens  la gurir, je promets de devenir chrtien et de dcider
mon frre  suivre mon exemple.--Et moi, rpondit Josephe, si vous
parlez sincrement, je promets de rendre  votre frre la meilleure
sant qu'il ait jamais eue.

Il fit signe  ses compagnons de l'attendre et suivit le cavalier
paen. Arrivs  l'entre du chteau, voil qu'un lion sort de la
fort voisine, fond sur Agron (c'tait le nom du paen) et l'trangle
comme il et fait d'un poussin. Josephe continua son chemin sans
paratre mu; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s'lancer
sur Agron, accusrent Josephe de l'avoir voqu par ses enchantements;
ils le saisissent, le lient et le conduisent  la forteresse. Comme
ils voulaient le pousser dans une noire prison: Eh quoi! leur
dit-il, je suis venu pour rendre la sant  votre duc Matagran, et
vous me traitez ainsi! Il avait  peine prononc ces mots que le
snchal du pays s'avance furieux et le frappe de son pe,
prcisment  l'endroit o il avait t jadis frapp par l'ange. La
lame se brisa en deux, et le premier tronon demeura dans la plaie.
Je suis venu, dit Josephe, pour gurir les malades, et c'est vous
qui me blessez! Conduisez-moi soit  votre matre, soit dans le temple
de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous tes pas mpris sur mon
compte.

On le conduisit au temple, et tout aussitt il se mit  prcher la
sainte loi. Le peuple l'coutait avec attention: Si, lui dit-on,
vous rendez la sant  tous nos infirmes, nous croirons en votre
Dieu. Josephe se mit alors  genoux et fit une prire fervente; avant
qu'il ft relev, le tonnerre clata, une lueur de feu descendit sur
les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les rduisit en
poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque
mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu'ils taient
dlivrs de leurs maux, si bien que c'tait  qui demanderait  hauts
cris le baptme.

Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple  son tour: il
avait t, longtemps avant, atteint d'une pointe de flche qui lui
demeurait en la tte. Chrtien, dit-il  Josephe, je recevrai le
baptme comme toutes ces gens, si tu me guris et si tu rends la vie 
mon Frre Agron. Josephe, sans rpondre, fait tenir droit le duc
Matagran; il tend les mains autour de sa tte, et fait sur l'endroit
entam le signe de la croix. On voit aussitt le fer de la flche
poindre, sortir, et Matagran s'crier, transport de joie, qu'il ne
sent plus la moindre douleur.

Restait Agron dont le corps, dj spar de l'me, lui fut amen.
Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitt on vit les
deux parties spares de la gorge se rejoindre; Agron se leva et
s'cria qu'il revenait du purgatoire o il commenait  brler en
flammes ardentes. On conoit aisment qu'aprs tant de merveilles, les
deux frres fussent disposs  croire aux vrits de la nouvelle
religion. Pour le snchal qui avait bless Josephe, il vint
humblement demander pardon. Josephe toucha le tronon de l'pe
demeur dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ
se referma. Prenant alors les deux tronons de la lame:  Dieu ne
plaise, dit-il, que cette bonne pe soit ressoude, sinon par celui
qui doit accomplir l'aventure du sige prilleux de la Table-Ronde, au
temps du roi Artus; et que la pointe cesse de saigner avant que les
deux parties ne soient rejointes.

Aprs avoir ainsi destin cette pe, Josephe tablit des prtres dans
la contre, pour y faire le service divin dans une nouvelle glise
qu'il ddia  Notre-Dame. L fut dpose l'pe dans un bel crin; l
fut aussi mis en terre le frre de Matagran qui ne vcut pas au-del
de huit jours aprs sa rsurrection[103]. Josephe alors retourna vers
ses compagnons, arrts sur la rivire de _Colice_, et leur raconta
toutes les merveilles que Dieu venait d'oprer par son ministre.

[Note 103: Mais, avant de mourir, Matagran fist mettre en escrit
toutes les paroles que Josephe destinoit de l'espe; et par ce
furent-eles sceues d'oir en oir, et sont encoires jusc' jourd'ui.
(Ms. 2453, f 313.)]

Cette rivire de Colice tombait dans un bras de mer et portait de
grands vaisseaux. Elle traversait la fort de Brocliande et fermait
la voie devant eux. Comment la traverser? Vous avez, dit Josephe,
pass de plus grandes eaux. Mettez-vous en prires, et le Seigneur
viendra  notre aide. Ils se jetrent  genoux, le visage tourn
vers l'Orient. Bientt ils voient sortir de la fort de Brocliande un
grand cerf blanc, portant au col une chane d'argent, et escort par
quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant: le cerf s'avance
vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans
que leurs pieds soient plus mouills que s'ils eussent travers une
rivire glace.

Josephe dit alors: Vous tous mes parents, qui tes de la Table du
Saint-Graal, suivez-moi; que les pcheurs seuls attendent un nouveau
secours. Il suivit la ligne que le cerf avait trace sur la rivire
en la traversant, et parvint le premier de l'autre ct du rivage, o
tous ses compagnons le rejoignirent,  l'exception des deux grands
pcheurs, Simon et Canaan.

Or, ce Canaan avait douze frres, qui tous supplirent Josephe de ne
pas le laisser ainsi abandonn. Josephe, cdant  leurs prires,
repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en
dpit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les dcider 
poser le premier pied sur les eaux, si bien qu'il dut revenir seul 
l'autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau mont par des
marchands paens passa devant eux. Canaan et Simon les prirent de
les prendre sur leur navire pour les transporter de l'autre ct. Les
paens consentirent  les dposer prs des autres chrtiens: mais 
peine taient-ils dbarqus qu'une tempte s'leva; un horrible
tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient.
Dieu, dit alors Josephe, a puni ces paens, apparemment parce qu'ils
nous ont ramen deux faux chrtiens, indignes de rester dans notre
compagnie.

Puis il leur donna l'explication du grand cerf qu'ils avaient vu.
C'est, dit-il, l'image du Fils de Dieu, blanc parce qu'il est
exempt de souillure. La chane de son cou rappelle les liens dont fut
attach Jsus-Christ avant de mourir: les quatre lions sont les quatre
vanglistes.

La fort de Darnantes confinait  celle de Brocliande. Les chrtiens
s'engagrent dans ses dtours, et arrivrent devant un hpital de
construction trs-ancienne. C'est l qu'avait t transport le corps
de Mose, et mis dans une tombe de pierre ardente, d'o s'chappaient
des flammes dont la chaleur se rpandait  grande distance. Ah!
Josephe, s'cria le malheureux, quand il le vit arriver, ah! digne
vque de Jsus-Christ, prie notre Seigneur d'adoucir un peu mes
souffrances; non de les terminer, car il ne sera donn de me dlivrer
qu' celui qui, sous le rgne d'Artus, occupera le sige prilleux de
la Table-Ronde. La prire de Josephe fit descendre sur la tombe de
Mose une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au
point de diminuer de moiti les souffrances du pauvre pcheur. Josephe
et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Aprs avoir repos dans
une belle plaine, ils allrent le lendemain de grand matin  la grce,
c'est--dire  la Table du Graal, o tous furent largement repus, 
l'exception de Canaan et de Simon, le pre de Mose. Cette exclusion
les rendit encore moins dignes d'y participer, par l'envie qu'ils
conurent aussitt contre les bons chrtiens, et par leur dsir de
tirer une odieuse vengeance de leurs frres. N'est-ce pas, se
dirent-ils, une honte insupportable d'tre ainsi privs seuls d'une
faveur prodigue  nos frres et  tant d'autres?--Qu'ils se gardent
de moi, reprit Canaan, surtout mes frres, car je suis bien rsolu de
ne pas laisser passer la premire nuit sans les frapper.--Et moi, dit
Simon, c'est  Pierre, mon cousin, que je m'en prendrai.--Tu feras
bien, dit Canaan. Le premier de nous qui aura fini attendra l'autre
sous le figuier que tu vois de ce ct du champ.

La nuit vint: quand Canaan crut ses frres plongs dans le premier
sommeil, il s'approcha, un couteau  pointe recourbe dans la main.
Tous les douze furent frapps et mis  mort. Pendant qu'il revenait
tranquillement s'asseoir sous le figuier, l'odieux Simon, arm d'une
pointe envenime, s'approchait de Pierre endormi, et voulait le
frapper au milieu du corps; mais le couteau alla seulement percer
l'paule, si bien que Pierre veill ne le laissa pas redoubler et se
mit  crier: _Au secours!_ de toutes ses forces. On accourut, on
arriva: Qu'avez-vous, Pierre?--Vous le voyez au sang qui coule de ma
blessure; c'est Simon, je l'ai reconnu, qui est ainsi venu pour me
tuer. On cherche Simon, on le joint; il n'hsite pas  reconnatre
son crime; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, 
la vue des douze frres tendus sans vie, les autres chrtiens
demandrent s'il n'tait pas le meurtrier. Oui, je ne pouvais les
souffrir plus favoriss que je ne l'tais de la grce et de la Table
du Graal. Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pcheur et les
autres, tous dirent qu'il fallait en faire rigoureuse justice. Ils
furent condamns  tre enterrs vivants,  la place mme o le crime
avait t commis.

La premire fosse fut creuse pour Simon. Comme on l'y conduisait,
les mains lies derrire le dos, le ciel tout  coup s'obscurcit, des
hommes en feu traversrent les airs, puis vinrent saisir Simon et
l'emportrent loin de l, sans que les autres chrtiens pussent savoir
dans quel lieu il allait tre dpos.

Canaan fut  son tour conduit  la fosse qui lui tait destine. On le
recouvrit de terre, et comme il en avait dj jusqu'aux paules, il
tmoigna un si profond repentir de son forfait qu'il n'y eut personne
qui n'en ft mu. Ah! sire Josephe, s'criait-il, je suis le plus
grand criminel du monde; il n'est pourtant aucun pch, si grand qu'il
soit, que notre Dieu ne pardonne comme un pre  son enfant, s'il voit
que l'enfant en ait un vritable repentir. Que mon corps soit
tourment, que mes douleurs se prolongent au-del de la mort, mais que
mon me ne soit pas ternellement condamne au sjour des rprouvs!
Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grce dliez-moi les mains,
et consentez  ensevelir les douze frres que j'ai immols, autour de
ma tombe. Peut-tre leur innocence protgera-t-elle mon iniquit:
peut-tre les lettres que vous tracerez sur les pierres
inviteront-elles les voyageurs  prier pour eux et pour moi!

Josephe et les chrtiens furent touchs de son repentir et firent ce
qu'il dsirait. On l'ensevelit les mains dlies, on creusa douze
fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frres, et chacune
des fosses fut ferme d'une grande pierre sur laquelle on traa le nom
des victimes; sur celle de Canaan fut crit: _Ci-gist Canaan, n de la
cit de Jrusalem, qui par envie mit  mort ses douze frres._

Josephe dit alors: Nous avons oubli une chose importante: les treize
frres que nous venons d'inhumer avaient port les armes et fait en
mainte occasion preuve de vaillance et de prud'homie; il conviendrait
d'indiquer sur la pierre de leur tombeau qu'ils avaient t
chevaliers. Vous y dposerez leurs pes, et sachez qu'il ne sera
donn  personne de les dplacer.

On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien
merveills quand ils virent les pes se tenir dresses sur la pointe
de la lame, sans que personne y et touch. Pour la tombe de Canaan,
ils la virent brler comme ferait une bche sche jete sur un brasier
enflamm. Ce feu, dit Josephe, durera jusqu'au temps du roi Artus,
et sera teint par un chevalier qui, bien que pcheur, surmontera en
chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgr le
honteux pch dont il sera souill, il lui sera donn d'teindre les
flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot; par lui sera engendr
en pch le bon chevalier Galaad, qui, par la puret de ses moeurs et
la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la
Grande-Bretagne.

C'est ainsi que Josephe se plaisait  indiquer ce qui plus tard devait
arriver, en montrant comment les choses tranges dont ils taient
tmoins devaient se lier  ce que verraient les hommes d'un autre ge.
Quand il invita ses compagnons  reprendre leur voyage et leurs
prdications, un d'entre eux, le prtre Pharan, demanda la permission
de rester auprs des tombes, d'riger l une chapelle, et d'y offrir
chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l'me de Canaan la
misricorde divine. La chapelle, aussitt commence, fut acheve quand
le sire de la contre, le comte Basain, se convertit  la foi
chrtienne. Elle est encore aujourd'hui telle que Pharan l'avait
leve.




VIII.

AVENTURES DE PIERRE. SON TABLISSEMENT.


Pierre, dont jusqu' prsent le romancier avait  peine parl, va
maintenant jouer dans les rcits un rle qui semble devoir quelque
chose  la lgende de Tristan.

Simon l'avait frapp d'un glaive empoisonn: sa plaie, au lieu de se
fermer, s'ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il
ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de
s'arrter prs de la tombe de Canaan, dj garde par le prtre
Pharan, qui connaissait assez bien l'art de gurir. Comme on ne
supposait pas que le fer dont il avait t frapp ft empoisonn, on
n'eut pas recours au vritable remde, si bien que, le mal s'aggravant
tous les jours, Pierre dit  Pharan: Je vois, bel ami, que je ne
gurirai pas ici; Dieu veut sans doute que je visite un autre pays
pour y recouvrer la sant. Veuillez me conduire sur le bord de la
mer; elle n'est pas trs-loigne, j'y trouverai peut-tre un peu de
soulagement.

Pharan se mit en qute d'un ne sur le dos duquel il posa son pauvre
ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvrent  bord qu'une lgre
nacelle, dont la voile tait tendue et prte  prendre le large.
Pierre rendit grce  Notre-Seigneur: Beau doux ami, dit-il,
descendez-moi et me transportez dans cette nacelle; elle me conduira
 la grce de Dieu, et sans doute o je trouverai la fin de mes
maux.--Ah! sire, rpond Pharan, voulez-vous affronter la mer, faible
et souffrant comme vous tes? Au moins laissez-moi vous
accompagner.--Posez-moi d'abord dans la nacelle, rpond Pierre; puis
je vous dirai ma volont.

Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans
la nacelle, le plus doucement qu'il put: Grand merci, beau doux ami,
dit Pierre, vous avez fait ce que je vous avais demand: maintenant,
j'ai le dsir de m'loigner seul. Retournez  votre chapelle, vous
prierez Notre-Seigneur de procurer ma gurison. Si vous voyez Josephe,
dites-lui que j'eus de bonnes raisons de m'loigner de lui. Le coeur
me le dit: je retrouverai la sant aux lieux o Dieu va me conduire.

Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitt enfla la
voile: Pharan la suivit des yeux, tant qu'il put l'apercevoir dans le
lointain; puis il remonta sur son ne et retourna tristement  la
chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d'esprance qu'il
avait de jamais le revoir.

Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans
qu'elle part approcher d'aucune terre. Le cinquime jour, Pierre,
puis de faim, souffrant de lassitude, s'endormit. On tait au temps
des plus grandes chaleurs, et, pour tre mieux  son aise, il avait 
grand'peine quitt sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s'arrta
devant une le dans laquelle,  peu de distance du rivage, s'levait
un grand chteau, demeure ordinaire du roi Orcan. C'tait, au jugement
des paens, un des plus forts chevaliers de son temps.

Comme la nacelle touchait  la rive, la fille du roi, belle et
avenante, y vint prendre le frais et s'battre avec ses compagnes.
Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d'y trouver un
homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de
l'paule: Voyez, dit-elle, la pleur et la maigreur de cet homme;
comment n'est-il pas mort d'une aussi cruelle blessure? En vrit,
c'et t grand dommage; malgr sa maigreur, on ne peut mconnatre la
beaut de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du
chrtien que mon pre retient en prison, et qui sait comment on gurit
les plus fortes blessures!

Ces paroles, dites  demi-voix, rveillrent Pierron, dont grande fut
la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles
richement vtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit: Qui
tes-vous, jeune homme?--Dame, je suis un chevalier chrtien, n 
Jrusalem: je me suis abandonn  la mer, dans l'espoir de trouver un
homme assez sage pour connatre mon mal et le gurir.--Se peut-il,
reprit la demoiselle, que vous soyiez chrtien! Hlas! mon pre
dteste les chrtiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois,
en vous voyant si malade, j'ai grand dsir de travailler  votre
gurison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres! je vous ferais
visiter par un mire de votre crance, qui sans doute trouverait la
mdecine qu'il vous faut. Mais, si mon pre venait  le savoir, nous
serions perdus, vous et moi.--Ah! demoiselle, reprit Pierron, au nom
de votre Dieu, non pour moi, mais en considration de gentillesse et
de franchise, faites-moi parler au chrtien que vous dites. Quand
elle l'entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme
pour savoir leur avis. Si vous voulez, dit l'une d'elles, tant de
bien  cet homme, sa gurison est entre vos mains. Il nous sera facile
 nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de
le transporter  l'entre de votre jardin; de l, nous le conduirons
au prau, et du prau dans votre chambre[104]. Une fois l, vous
trouverez aisment le moyen d'avertir le chrtien de venir visiter la
plaie de ce dolent chevalier.

[Note 104: Cette distribution d'une grande habitation, le jardin, le
prau et les appartements, n'est pas sans quelque rapport avec nos
maisons dont le jardin s'ouvre devant les fentres par un large gazon,
et se continue plus ou moins loin.]

Alors toutes en mme temps le lvent aussi doucement qu'elles peuvent,
le descendent sur le rivage et l'emportent jusqu'au jardin, du jardin
dans le prau, et du prau  la chambre de la demoiselle, fille du roi.
Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le
permettraient. Comment vous va-t-il? demandrent-elles.--Oh! bien
mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu' la fin du
jour.--Il n'y a donc pas de temps  perdre. Et la fille du roi se hta
d'aller parler au gelier de son pre; elle fit tant auprs de lui,
qu'il lui confia pour quelques heures le chrtien qu'il avait charge de
garder. Ah! demoiselle, dit le prisonnier comme on dtachait ses
chanes, que voulez-vous faire de moi? Que gagnerez-vous  ma mort?--Je
ne veux pas vous faire mourir, rpond-elle; suivez-moi dans ma
chambre; vous verrez pourquoi je vous fais sortir d'ici.

Elle marche alors devant lui; quand ils furent arrivs: Voici,
dit-elle, un chrtien que nous avons trouv sur la rive de mer. Il
est bien malade; si vous pouvez le gurir, je vous terai de prison et
vous renverrai combl de mes dons; car j'ai grande compassion de ses
douleurs.

Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de
Pierre et lui demande s'il est depuis longtemps malade. Il y a plus de
quinze jours; la plaie que j'ai reue s'est constamment largie; les
mires, jusqu' prsent, n'y ont rien entendu.--Demoiselle, dit le
prisonnier, faites porter le malade sur le prau, je verrai mieux la
nature de la plaie. Quand on eut fait ce qu'il demandait, il regarda
avec la plus grande attention la partie malade. Il y a, dit-il, du
venin dans la plaie; il faudrait, pour en tre matre, commencer par
l'en sparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous gurir
avant un mois. Alors il s'loigna, chercha  et l dans le prau les
herbes qu'il voulait employer, les runit, en fit une apostume qu'il
appliqua sur le mal, et, avant que le mois ft pass, Pierre, revenu
dans sa premire sant, parut devant la demoiselle, plus beau que dans
ses plus belles annes, quand il tait parti de Jrusalem.

Il y avait en ce temps un roi d'Irlande nomm Maraban, vassal du roi
Luce de la Grande-Bretagne. Le jour mme o la demoiselle avait trouv
Pierron, il tait venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi
Luce. Il arriva que le bouteiller d'Orcan, pour se venger d'une
offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte
que le jeune homme en mourut; le roi d'Irlande, persuad que le venin
lui avait t donn par l'ordre d'Orcan, se rendit  la cour du roi de
la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan rpondit  l'appel, nia
le crime, tendit son gage contre l'accusateur, et dclara qu'il tait
prt  combattre de son corps, ou du corps d'un de ses chevaliers. Il
fit cette rserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort
jouteur et le plus vaillant qu'on et vu depuis longtemps. Les gages
furent retenus, les otages livrs et le jour de la bataille fix.

Alors, voulant connatre s'il y avait parmi ses hommes un champion
plus fort et plus habile que lui, Orcan s'avisa d'un expdient qui
devait l'clairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et
quand on lui demanda la cause de son mal: C'est, dit-il, une
profonde tristesse. J'apprends que le roi Maraban vient d'envoyer ici
un chevalier qui se vante d'abattre dans une seule journe douze de
mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous
l'arbre du Rond-Pin. Qu'allons-nous faire? Ne trouverai-je personne en
tat d'abattre son orgueil; et pourra-t-il,  son retour en Irlande,
se vanter de n'avoir rencontr dans ma terre aucun chevalier assez
hardi pour se mesurer avec lui?--Non assurment, rpondent les
chevaliers; nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et
nous pourrions, au besoin, en trouver d'autres pour mettre cet
Irlandais  la raison.

Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la
nuit fut venue, il appela son snchal. Faites apporter des armes
dguises, tendez une couverture sombre sur mon cheval: je veux
sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si
quelqu'un demande  me parler, dites que je suis trop malade pour
recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon
retour.

Le roi s'arma, monta  cheval, passa le pont du chteau et atteignit
le Rond-Pin, o il attendit jusqu' l'heure de prime. Alors arrivrent
douze chevaliers entirement arms,  l'exception des lances; car,
dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme
dans l'endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les
tournois et les combats. Ds que les chevaux eurent repris haleine,
chacun d'eux saisit un glaive  sa convenance, et, de son ct, le
roi, s'tant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l'abattit
 la premire course. Le second se prsente et va rejoindre le
premier; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mcontent de
demeurer vainqueur; car, tout vaillant et vigoureux qu'il ft, il
savait que le roi d'Irlande tait encore meilleur champion.
S'adressant alors aux chevaliers dsaronns: Seigneurs, dit-il,
reprenez vos chevaux, vous tes pourtant mes prisonniers et je
pourrais disposer de vous comme je l'entends. Allez trouver le roi
Orcan, et rendez-vous  lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je
vous ai vaincus; car nous avons fait de compagnie maintes besognes.

Le roi, aprs qu'ils furent loigns, entra, pour ne pas tre reconnu,
dans la fort voisine; et, la nuit venue, il retourna au chteau,
traversa le jardin et gagna le pied de la tour o l'attendait le
snchal. Quand on l'eut dsarm, il se mit au lit et fit entrer les
barons, qui lui demandrent comment il se portait: Toujours assez
mal, rpondit-il, mais j'espre en gurir; ne soyez pas inquiets, et
continuez  faire belle chre.

Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent
confesser leur msaventure et se mirent en sa prison.--Oui, leur dit
le roi, je devine quel est ce chevalier. Et j'ai honte pour vous
d'apprendre qu'un seul homme vous ait vaincus. D'autres, je l'espre,
se prsenteront et soutiendront mieux l'honneur de ma chevalerie.
Mais le bruit de la dfaite des douze chevaliers, cits comme les plus
braves de la terre d'Orcan, dtourna les autres de tenter l'aventure;
si bien que chaque jour le roi, qu'on croyait malade, sortait de grand
matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne
devint quel tait le chevalier du Rond-Pin.

La nouvelle de ces dfis et de la victoire du vassal irlandais arriva
jusqu'aux oreilles de Pierre, qui depuis sa gurison vivait
secrtement log dans les chambres de la fille du roi. Qu'avez-vous?
lui dit un jour la demoiselle, vous tes plus pensif qu'
l'ordinaire. N'y aurait-il aucun moyen de vous mettre le coeur plus 
l'aise?--Ce moyen, demoiselle, est  votre disposition.--Parlez, et
vous me verrez prte  le saisir.

--Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier
d'Irlande m'a mis en grande pense: et quand j'ai appris que le roi
Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons  le combattre,
je me suis dit que si tel ban avait t cri dans la terre o je suis
n, je n'aurais pas manqu, pour un royaume, de revtir mes armes et
d'aller m'prouver contre lui. C'est pour ne pouvoir le faire
aujourd'hui que vous me voyez si triste et si dolent.

Alors la fille d'Orcan pensa que si ce chevalier n'tait pas de grande
prouesse, il ne parlerait pas ainsi: Consolez-vous donc, Pierre, lui
dit-elle, vous ne manquerez pas la joute pour dfaut d'armes ou de
cheval. C'est moi qui vous les fournirai; mais je tremble en pensant
que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui
qui n'a pas jusqu' prsent trouv de vainqueur.

Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes
et pour s'assurer d'un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main
du prau dans le jardin, en lui indiquant la route  suivre jusqu'au
Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la fort voisine; il
ta le frein et la selle de son cheval, et s'endormit jusqu'au point
du jour. En s'veillant il revint  son cheval, lui remit le frein et
la selle, laa son heaume, reprit son cu, remonta  cheval et
retourna vers le Pin, o le roi se trouvait dj, attendant, sans trop
l'esprer, un chevalier qui consentt  se mesurer avec lui.

Aprs s'tre salus, ils s'loignent et reviennent l'un vers l'autre
avec la rapidit d'un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la
violence de leur premier choc que les cus ne les garantissent pas et
qu'ils sentent le fer pntrer dans leurs chairs blanches et tendres.
Mais le glaive du roi fut bris, tandis que celui de Pierre fit voler
le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement tourdi
qu'Orcan ne put de longtemps penser  se relever.

Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l'pe: Chevalier,
dit-il, vous avez perdu votre joute; mais peut-tre serez-vous plus
heureux  la prise des pes[105]. En mme temps, il lve le brand,
et se couvre la tte de l'cu. Le roi se met en garde le mieux qu'il
peut; mais il avait plus besoin de repos que de bataille.

[Note 105: Le combat  pied.]

La lutte fut pourtant longue et opinitre. Le sang coula de part et
d'autre; ils s'atteignirent en cent endroits, tous deux grandement
surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le
roi, puis de forces, tomba sans mouvement et baign dans son sang.
Pierre aussitt lui arrachant le heaume: Reconnaissez, chevalier, que
vous tes vaincu, ou vous tes mort.--Non, rpond faiblement le roi
en ouvrant les yeux, tu peux me tuer, non me faire dire une seule
parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois.--Comment!
sire, dit Pierre, seriez-vous donc roi couronn?--Oui, vous avez
vaincu le roi Orcan. Ces paroles portrent le trouble et le regret
dans le coeur de Pierron. Il tendit au roi son pe: Ah! sire,
dit-il, pardonnez-moi; je n'aurais jamais jout contre vous, si je
vous eusse connu.

--En vrit, reprit Orcan, voici la premire fois que le vainqueur
demande grce au vaincu. Qui tes-vous donc?--Sire, un chevalier de
terre trangre, de la cit de Jrusalem. J'ai nom Pierre, et je suis
chrtien. L'aventure m'a conduit dans votre chteau. J'tais en
arrivant navr d'une plaie envenime: grce  Dieu,  votre fille et
au chrtien, votre prisonnier, j'ai recouvr la sant. J'entendis
parler du ban que vous aviez fait crier; votre fille voulut bien me
procurer un cheval et des armes; mais j'ai grand regret d'avoir aussi
mal reconnu le bon accueil que j'ai reu de votre fille et dans votre
htel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu.

--Non-seulement, dit le roi, je vous pardonne, mais je vous tiens
de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant,
j'entends  vous demander un grand service. Consentez  combattre  ma
place le roi Maraban, qui me met en cause pour un mfait que je n'ai
pas commis. Il n'est rien aprs cela que je ne sois dispos  vous
accorder de tout ce qu'il vous plaira de rclamer de moi. Seulement
vous aurez soin de cacher votre nom et votre crance; car si Maraban
venait  savoir que vous tes chrtien, il pourrait refuser de jouter
contre un homme d'une autre loi que la sienne.

Ils revinrent alors au chteau o le snchal, en ouvrant, courut 
l'trier d'Orcan, puis  celui de son compagnon. Pierre fut conduit
dans la chambre du roi: ds qu'ils furent dsarms, Orcan envoya
qurir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses
membres. Belle fille, dit le roi, connaissez-vous cet homme?--Sire,
non: je ne pense pas.--Allons! il ne s'agit plus de feindre, et si
vous l'avez jusqu' prsent bien trait, il faut le traiter cent fois
mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m'a
vaincu. Encore m'a-t-il promis davantage, en consentant  devenir mon
champion contre Maraban. La demoiselle ne cacha pas la joie que lui
causaient ces paroles, et promit d'obir  son pre, en traitant
Pierron du mieux qu'elle pourrait.

Tous les deux taient couverts de plaies; mais les mdecins appels
dclarrent qu'il n'y en avait aucune qui ne ft cicatrise avant un
mois. Or c'tait justement dans un mois que le champ devait tre
ouvert  Maraban.

Le jour arriva: Orcan et Pierre se rendirent  Londres o se trouvait
dj Maraban, qui renouvela devant Luce sa premire accusation. Le roi
de Bretagne demanda au roi Orcan s'il entendait combattre en personne
ou prsenter un champion. Pierre aussitt s'avana et tendit son gage
que Luce joignit au gage de Maraban.

On ne pouvait deviner dans le palais quel tait le chevalier assez
tmraire pour se mesurer contre le roi d'Irlande. On savait seulement
que c'tait un des barons du roi Orcan. L'issue du combat prouva que
Pierre n'avait pas trop compt sur ses forces. Aprs une lutte
acharne qui dura depuis l'heure de prime jusqu' none, Maraban fut
renvers; Pierre lui trancha la tte et vint la prsenter au roi:
Sire, dit-il, pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purg
de l'accusation porte contre lui?--Assurment, rpond Luce, vous en
avez assez fait pour m'obliger  reconnatre en vous le meilleur
chevalier de notre temps. Aussi suis-je dsireux de vous retenir. Y
consentez-vous?--Pour le moment, sire, je dois retourner d'o je
viens. Luce, dans l'espoir de s'attacher Pierre, avertit Orcan qu'il
viendrait le visiter dans huit jours et qu'il aurait alors besoin
d'entretenir le chevalier vainqueur de Maraban.

Orcan et Pierron,  leur retour, virent arriver au-devant d'eux tous
les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et
criant: Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du
roi Maraban!

Quand ils furent reposs, le roi prenant  part Pierron: Sire
chevalier, je n'oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce
qu'il vous plairait me demander, ft-ce le don de ma couronne.--Grand
merci, sire; je rclamerai de vous une seule chose, elle tournera
mieux  votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser.
Consentez  vous rendre chrtien. Sans attendre la rponse du roi,
il lui exposa la nouvelle croyance, la fausset de ses idoles, la
vrit de l'vangile et les preuves de cette vrit. Si bien qu'aprs
deux jours d'enseignements, le roi se trouva dsabus, convaincu, et
demanda le baptme. Un ermite, habitant secret de la fort du
Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de
l'le suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus
d'ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le
nom d'Orcan en celui de Lamer; et en considration de son premier nom,
l'le qu'il gouvernait ne fut plus,  partir de ce moment, connue que
sous celui d'Orcanie[106].

[Note 106: En anglais: _Orkney_, en franais: _les Orcades_.]

Maintenant, dit le roi Lamer, j'ai fait, Pierron, ce que vous
m'avez demand; je rclame  mon tour, beau doux ami, un don de vous;
me l'accorderez-vous?--Assurment, s'il est en mon pouvoir de le
faire.--Or bien, vous connaissez ma fille Camille; elle est ne de
rois et de reines: je vous prie de la prendre  femme, et j'entends en
mme temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi
pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes.--Ah! sire, dit
Pierron, je n'osais esprer tant de bonheur. J'aimais d'amour votre
belle fille; jamais elle n'en et rien su, si vous ne m'aviez
auparavant permis de lui en parler. Le roi lui tendit les bras, ils
se baisrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut
aussitt fiance  Pierron; puis vinrent le mariage et les noces
auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre ft
chrtien, esprait toujours qu'il voudrait bien l'accompagner jusqu'
Londres.

Mais il tait loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait
assez bien pour lui faire sentir la vanit des dieux auxquels il
croyait, et la vrit, la bont de la loi de Jsus-Christ. Luce
consentit  recevoir le baptme,  la condition que Pierre
l'adopterait pour son compagnon d'armes et de chevalerie. Tant que
Pierre vcut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa
passer aucune occasion de le servir.

Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienn le roi Luce, et avec
lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de
Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en franais, s'y accorde
fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut
ne le dit pas et ne s'y accorde aucunement. La raison, c'est que celui
qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du
Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu'il a gard sur
Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s'est content
d'ajouter au rcit qu'il adoptait, ces mots: _Ainsi le racontent
aucunes gens_[107].

[Note 107: Il y aurait  dire bien des choses sur ce passage. Ce
traducteur de l'histoire de Brut est sans doute notre Wace. Wace,
ainsi que Bde, rapporte aux missionnaires envoys par le pape
leuthre, en 156 de J.-C., la conversion du roi Luce et de son
peuple. Et remarquons que notre romancier, au lieu de citer Geoffroi
de Monmouth, n'allgue ici que son traducteur franais, d'o l'on a
droit de conjecturer qu'il ne connaissait pas le livre latin. C'est
une nouvelle raison de penser qu'il crivait en France et qu'il tait
Franais. S'il et crit en Angleterre, il aurait eu beau ne pas
savoir de lettres, c'est--dire de latin, la rumeur publique lui
aurait fait connatre bien plutt l'_Historia Britonum_ de l'Anglais
Geoffroi, que le roman de _Brut_ du Normand Wace.]




X.

DESCENDANCES.--CONCLUSION.


Pierre fut roi d'Orcanie aprs Lamer, et engendra dans sa femme un
fils qui reut le nom d'Herlan. Avant de mourir, il demanda que son
corps ft dpos dans l'glise de Saint-Philippe qu'il avait fait
riger dans la cit d'Orcanie. Son fils Herlan lui succda, prince
valeureux et loyal, qui, de la fille du roi d'Irlande, eut un fils
nomm Mlian.  Mlian succda son fils Argiste, orn de grand savoir,
et qui pousa une Saxonne de haut lignage. Il en eut un fils, le roi
Hdos, un des meilleurs chevaliers d'Orcanie. La femme d'Hdos, fille
du roi de Norgales, fut mre du roi Loth d'Orcanie, qui pousa la
soeur d'Artus, belle et plaisante entre toutes. De ce mariage vinrent
quatre fils, dont l'histoire parlera longuement. Le premier et le plus
fameux de tous, dans les livres bretons, fut Gauvain, bon chevalier et
hardi de la main, mais trop incontinent de sa nature. Le second,
Agravain, moins luxurieux, mais aussi moins bon chevalier, et le plus
orgueilleux des hommes. Gaheriet, le troisime, beau, preux et hardi,
eut grandement  souffrir durant sa vie et mourut assez peu
glorieusement de la main soit du roi Bohor de Gannes, soit de
Lancelot, je ne sais lequel. Le quatrime, Guerres, eut les vertus de
prouesse et de loyaut: peut-tre le meilleur des quatre et pour sa
valeur gal  Gauvain, quoi qu'en disent les histoires bretonnes. Un
cinquime chevalier, Mordret, passait gnralement encore pour tre
fils du roi Loth: la vrit, c'est que le roi Artus l'avait engendr
dans sa propre soeur, la reine d'Orcanie, une nuit qu'il pensait
partager la couche de la belle dame d'Irlande. Ses regrets et ceux de
la reine furent grands quand ils reconnurent la mprise. C'tait
d'ailleurs avant son mariage avec la noble et belle Genivre[108].

[Note 108: On voit ici comment ce fameux Gauvain appartenait  la
ligne de Joseph d'Arimathie, dont Pierre, son premier anctre, tait
cousin germain ou issu de germain.]

Suivons maintenant les dernires gestes des deux Joseph. liab ou
Enige, femme de Joseph d'Arimathie, mourut  Galeford et fut
ensevelie dans une abbaye voisine. Joseph d'Arimathie dut  son tour
quitter le sicle pour se runir  Jsus-Christ qui l'avait tant aim.
On l'enterra dans l'abbaye de Glare, en cosse.

Restaient l'vque Josephe et son frre Galaad. En laissant Pierre
avec Pharan prs du tombeau de Canaan, Josephe avait pris le chemin
d'cosse et rpandu la semence vanglique dans toutes les parties de
ce royaume et de l'Irlande. Il revint  Galeford et rendit grces 
Dieu de voir la ville accrue d'glises, d'abbayes et de population.

Surtout il fut surpris de retrouver son frre Galaad qu'il avait
laiss petit enfant, beau, vigoureux, sens, adroit aux armes et
nouvellement arm chevalier de la main de son oncle Nascien, le roi de
Northumberland.

Bientt il reut un message de la part des gens du royaume d'Hofelise
qui lui demandaient un roi,  la place de celui qu'ils avaient perdu.
Josephe ne voulut pas leur rpondre avant d'avoir pris conseil au duc
Ganor et au roi Nascien. Sire, dirent-ils, notre avis est que vous
ne pouvez choisir un prince plus propre  gouverner cette terre que
votre frre Galaad, dont on connat dj la prouesse et la prud'homie.
Si nous le dsignons, c'est moins en considration de vous que dans la
pense de faire une chose agrable au Seigneur-Dieu.

Josephe ne s'en tint pas  ce premier conseil. Il invita douze des
plus prud'hommes et des plus sages du pays d'Hofelise  venir confrer
avec lui: il demanda leur avis sur le roi qu'il convenait de choisir.
Tous firent la mme rponse; si bien que Josephe appelant Galaad:
Tenez, beau frre, dit-il, je vous investis du royaume d'Hofelise,
par le conseil des prud'hommes de cette terre. Je savais que vous
mritiez de porter couronne; mais comme vous tes mon frre, je ne
vous aurais pas choisi, si les autres ne vous eussent volontairement
dsign d'eux-mmes.

Ils partirent, Josephe, Nascien, Ganor et Galaad, pour la terre
d'Hofelise. Reus  grande joie et grandes ftes par le peuple de la
contre, Galaad fut couronn pompeusement le jour de Pentecte, dans
la cit de Palagu, alors la plus importante du pays. Ce fut l'vque
Josephe qui le sacra, et rpandit sur lui la sainte huile. Galaad
rgna glorieusement et se fit si bien aimer, qu'en mmoire de lui la
terre perdit son ancien nom d'Hofelise pour prendre celui de Galles
qu'elle conservera jusqu' la fin des sicles.

Un soir que le roi Galaad chevauchait seul au travers d'une grande
plaine, aprs avoir chass toute la journe, il perdit la trace de ses
hommes et de ses chiens, ne sut pas retrouver son chemin et ne russit
qu' s'garer davantage. La lune qui l'avait longtemps clair avait
cess de luire quand,  l'heure de minuit, il distingua devant lui une
grande flamme qui semblait jaillir d'une fosse ouverte. Il s'approche,
et bientt il entend une voix: Galaad, beau cousin, c'est par mon
pch que j'ai mrit les tourments que je souffre. Le roi surpris
dit  son tour: Chose qui me parles et qui te dis mon cousin,
apprends-moi qui tu es.--Je suis Simon, dont tu as souvent entendu
parler. C'est moi qui voulus tuer Pierron. Je ne te demande pas de
prier pour que mon supplice cesse entirement; daigne seulement
implorer la bont de Dieu pour qu'il soit un peu moins cruel et moins
douloureux.--Simon reprit Galaad, j'ai souvent entendu parler de
toi. Tu es bien de ma parent, tu peux donc tre assur que je ferai
ce que tu demandes. Je fonderai une abbaye dans laquelle on ne cessera
de prier pour toi, et je recommanderai qu'on y transporte mon corps
quand mon me en sera spare. Mais, dis-moi, les tourments que tu
souffres finiront-ils un jour?--Oui, mais au temps du roi Artus, quand
viendra m'en dlivrer un chevalier du mme nom que toi.  lui seul est
rserv le pouvoir d'teindre le feu qui me tourmente, parce qu'il
sera le plus chaste et le plus pur de tous ceux qui auront avant lui
vcu.

Galaad ayant quitt Simon retrouva la voie perdue, revint  ses gens,
et, sans perdre de temps, appela maons et charpentiers pour construire
une abbaye qu'il ddia  la sainte Trinit. Ce fut l que, d'aprs ses
ordres, on l'ensevelit, aprs qu'on l'eut revtu de ses armes, chausses
et haubert, le heaume  son ct, la couronne  ses pieds. La lance
pose sur son corps ne dut jamais tre leve par un autre que Lancelot
du Lac, comme on le verra dans la suite de l'histoire. Or Galaad avait
pous la fille du roi des les-Lointaines; il en eut un fils, nomm
Lianor, roi de Galles aprs lui. De Lianor descendait en droite ligne le
roi Urien de Galles, qui fit tant de prouesses au temps d'Artus, et fut
chevalier de la Table ronde. Urien perdit la vie dans les plaines de
Salebire, durant la dernire bataille o mourut Mordret et o le roi
Artus fut mortellement navr.

Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph
d'Arimathie, pre de Galaad.

Josephe se consola de la mort de son pre et de sa mre, en recevant
un message du roi Mehaigni qui le priait de venir le visiter. Sire,
dit en le voyant Mordrain, soyez le bienvenu! j'ai grandement dsir
de vous revoir. Comment le faites-vous?--Mieux que je n'ai fait depuis
longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois
passer de ce sicle  la vie ternelle.

--Hlas! dit en pleurant Mordrain, faut-il prendre aussi cong de
vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la
lumire dont vous m'avez clair, j'ai quitt mon pays et mes hommes.
Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de
rconfort et de remembrance.--Volontiers, rpond Josephe; faites
apporter l'cu que je vous donnai, quand vous alltes combattre Tolom
Seraste.

Comme on apportait l'cu, il prit  Josephe un violent saignement de
nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il rpandait et traa sur
l'cu une large croix vermeille. Voil, sire, le souvenir que je vous
laisse. Tant que durera l'cu, la croix qui le traverse conservera son
clat et sa fracheur. Que personne n'essaye de suspendre l'cu  son
cou, s'il ne veut tre aussitt puni, jusqu'au dernier des bons, le
vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donn de le porter.

Le roi voulut qu'on approcht l'cu de son visage; il le baisa 
plusieurs reprises, puis demanda  Josephe dans quel endroit il
convenait de le garder. Il restera, dit Josephe,  cette place,
jusqu'au jour o vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour
sa spulture. Vous le ferez dposer sur sa tombe, et c'est l que
viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours aprs avoir t
arm chevalier.

Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterr dans
l'abbaye de Glare, en cosse, auprs de son pre. Il y avait, dans le
temps que son me passa dans l'autre monde, une grande famine en
cosse; elle cessa tout  coup,  l'arrive de son corps. D'autres
miracles avertirent les gens du pays de la vnration qu'ils devaient
 jamais tmoigner pour ses reliques.

Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revtu son
cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la libert
d'en revtir aprs lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil
honneur. Alain s'loigna de Galeford, emmenant avec lui ses frres,
tous maris,  l'exception de Josu. Il marcha sans autre direction
que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de la _Terre Foraine_,
dont le roi, depuis longtemps frapp de lpre, accepta le baptme en
rcompense de sa gurison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer;
Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan
avait une fille qu'il donna en mariage  Josu, frre d'Alain.

Celui-ci avait dpos le saint vaisseau dans la grande salle du palais
d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans
une chambre voisine. Aprs le premier somme, il ouvre les yeux et
regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le
Graal: au-devant, un homme, revtu des ornements sacerdotaux, semblait
officier;  l'entour, nombre de voix rendaient grce  Notre-Seigneur.
Alfasan ne voyait pas d'o les chants partaient, seulement il
entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du
ciel eussent t l rassembls. L'office achev, le saint vaisseau fut
report dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu,
arm d'un glaive: Alfasan, lui dit-il, il est  peine un homme
assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici
sans recevoir le chtiment de sa tmrit. En mme temps, il laisse
aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre.
C'est ici, dit-il, le palais aventureux, o nul ne doit  l'avenir
pntrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.

Le lendemain, le roi raconta ce qui lui tait arriv et la punition
qu'il avait reue. Il mourut  quelques jours de l. Dans les ges
suivants, tout chevalier assez hardi pour mconnatre cette dfense
tait trouv mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en
considration de ses prouesses, en sortit vivant, mais aprs avoir
subi tant de honte et d'ennui qu'il et donn le royaume de Logres
pour n'y tre pas entr.

Le Palais aventureux avait t construit au milieu d'une ville
nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appele _Corbenic_,
mot qui, en chalden, rpondrait au franais: _le trs-saint vase_.
Le roi Alfasan fut enterr dans une glise de cette ville, ddie 
Notre-Dame.

De Josu et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, mari  l'une
des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent
le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine,
tous surnomms _Riches pcheurs_.

Ce dernier roi Lambour eut  soutenir la guerre contre un puissant
voisin, nomm Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans
une grande bataille, avait fui jusqu' la mer, quand il vit approcher
une nef si merveilleusement belle que, par curiosit et pour esquiver
la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'pe dont
on a dj parl. C'tait, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis
arrte devant l'le Tournante; c'tait l'oeuvre du grand roi Salomon.

Narthan tira l'pe du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant
le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme tait
si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le
cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'pe de Salomon.
Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine
et le pays de Galles demeurrent longtemps sans culture, si bien qu'on
changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui de _Terre
Gaste_ ou dserte. Pour le roi Narthan, aprs l'preuve qu'il avait
faite de la bonne trempe de l'pe, il voulut aller la remettre dans
le fourreau. Mais, au moment o il la replaait, lui-mme tomba frapp
de mort subite auprs du lit, et son corps demeura l gisant, jusqu'au
moment o vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des
aventures. Car les lettres qu'on lisait  l'entre de la nef de
Salomon empchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre.

Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnomm le Mehaigni,
pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en tre
guri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le
roi Pheles ou plutt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de
beaut toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne,  l'exception
de la reine Genivre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra
Galaad, celui qui devait mettre  fin toutes les aventures. Il est
vrai qu'il fut conu en pch, mais Dieu n'eut gard qu'aux grands et
vaillants princes dont il tait descendu et  ses bonnes oeuvres
personnelles.

[Note 109: Cet incident, rptition de l'histoire de Mordrain, sert 
justifier un pisode de la _Qute du Graal_.]

Passons maintenant  Nascien, devenu roi de Northumberland, et  son
fils Clidoine, devenu roi de Norgales. Le mme jour moururent les
deux soeurs Saracinthe et Flgtine, et le roi Nascien. Les reines
furent ensevelies dans l'abbaye, rsidence du roi Mehaigni; pour
Nascien, il prfra reposer dans une abbaye plus loigne, o Mordrain
ne manqua pas de faire porter l'cu que le seul Galaad devait avoir le
droit de pendre  son cou.

Clidoine vcut douze ans aprs son pre et se fit aimer de ses
peuples autant que lui-mme aima le Seigneur. Il tait grand clerc et
savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu
l'approche de plusieurs annes de disette, il fit faire avant qu'elles
arrivassent de grands amas de bl qui maintinrent en abondance le
Norgales, tandis que tous les autres pays taient en proie  la
famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du
bl dans le royaume de Norgales, armrent une flotte et firent une
descente sur les ctes. Clidoine, averti de leur arrive par les
astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux  terre;
il parut  la tte d'une arme formidable et les extermina sans
trouver la moindre rsistance.

Clidoine fut enseveli  Kamalot, et eut pour successeur son fils
Narpus. Nascien II succda  Narpus, lain le Gros  Nascien II, Jonas
 lain. Ce Jonas, ayant quitt la terre de son pre pour aller en
Gaule, pousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nomm
Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hrita du Norgales, et prit
 femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses
deux fils, qui partagrent les domaines du roi Mathanas, leur aeul.
L'an, Ban, fut roi de Benoc; le second, Bohort, fut roi de Gannes.
Ban eut deux enfants, l'un btard, l'autre lgitime. Le btard fut
Hector des Mares, l'autre le trs-renomm Lancelot du Lac. Pour le roi
Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous
avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph
d'Arimathie, nous terminerons par le rcit de ce qui advint au roi
Lancelot, pre des deux rois Ban et Bohort.

Prs d'une ville de son domaine s'levait le chteau de Bellegarde,
habit par une dame de sa parent, des plus belles et des plus
vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification
continuelle; mais, en dpit de son dsir d'chapper  l'attention des
autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clart ne peut se
dissimuler, quand il est pos sur le chandelier. Le roi Lancelot
entendit parler des perfections de la dame et dsira la mieux
connatre. Bientt sa compagnie lui fut si agrable qu' la faveur
des mmes sentiments de vertu et de pit, il s'tablit entre eux un
commerce de l'amiti la plus tendre et la plus pure. Peu de jours
passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les
mchantes gens ne tardrent pas  le remarquer pour en mdire. Le
roi, disaient-ils, aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne
comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage. Le frre du
chtelain lui dit un jour: Comment souffrez-vous que le roi Lancelot
vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais
depuis longtemps veng.--Frre, rpondit le chtelain, croyez que si
je pensais avoir la preuve des intentions que vous prtez au roi, je
ne le souffrirais pas un instant. Tant lui dit le frre que le mari
demeura convaincu de son dshonneur. On tait alors aux derniers jours
de carme, et, la saintet du temps ajoutant  la ferveur de la dame
et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais  ranimer mutuellement
leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi
sortit pour aller visiter un ermitage situ au milieu de la _Fort
Prilleuse_, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que
deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le mme chemin, et
bientt, ayant soif, il s'arrte devant une belle fontaine et
s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrtement suivi;
quand il le vit pench sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son
pe: la tte dtache du tronc tomba dans la fontaine. Non content
d'avoir ainsi tu le roi Lancelot, il voulut reprendre la tte et la
couper en morceaux;  peine eut-il plong la main dans la fontaine que
l'eau, jusqu'alors trs-froide, se prit  bouillonner d'une telle
violence que le duc eut  peine le temps de retirer ses doigts devenus
charbons. Il reconnut alors qu'il avait offens Dieu, et que sa
victime tait innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance.
Prenez ce corps, dit-il aux deux sergents, mettez-le en terre, et
que personne ne sache de quelle faon est mort le roi. Ils
enterrrent Lancelot prs de l'ermitage, et reprirent le chemin du
chteau. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: Vous
ne savez pas les nouvelles, sire? Les tnbres couvrent votre chteau;
ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi. C'tait
prcisment l'heure o le duc avait frapp le roi. Je vois, dit-il
alors  ses compagnons, que nous avons mal exploit; mais je veux
juger par moi-mme de ces tnbres. Il s'approcha, franchit le seuil
de la premire porte; aussitt un ct des crneaux se dtachant de la
muraille tomba sur lui et l'crasa. Telle fut la vengeance prise par
Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine
de la Fort Prilleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment o Galaad,
le fils de Lancelot, vint la visiter.

Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans
laquelle on avait dpos le corps du roi sortirent,  partir de ce
moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de gurir les
blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y
avait, sur le chemin qui conduisait  la fontaine, un concours de gens
navrs qui venaient y chercher leur soulagement.

Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit
devant cette tombe et le tua. Comme il commenait  le dvorer,
survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des
dents et des ongles, jusqu' ce que de guerre lasse ils s'arrtrent,
labours de plaies mortelles. L'un des lions s'tendit sur la tombe,
et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit
sur sa langue, en lcha ses plaies, qui sur-le-champ se refermrent.
L'autre lion imita son exemple et fut galement guri; si bien que les
deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le
combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se
quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe, comme
pour la drober  tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour
humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empchaient
d'approcher et les tranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la
faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait  la garde
de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui
combattit les lions et les mit tous deux  mort.


FIN DU SAINT GRAAL.




TRANSITION.


Robert de Boron nous avait avertis, dans les derniers vers de _Joseph
d'Arimathie_, qu'il laissait les branches de Bron, d'Alain, de Petrus
et de Mose, promettant de les reprendre quand il aurait pu lire le
roman nouvellement publi du _Saint-Graal_. Ce roman nous a donn la
suite des rcits commencs par Robert; on y trouve en effet la
conclusion des aventures de Petrus, d'Alain et de Bron: ce qui s'y
voit ajout au compte de Mose nous prpare  ce qu'on en devra dire 
la fin du _Lancelot_. Que Boron ait continu son pome sur les mmes
donnes, ou qu'il ait renonc  le continuer, peu nous importe: il
n'aurait pu que suivre la ligne trace par l'auteur du _Saint-Graal_.
Ainsi, d'un ct, il a pu renoncer  l'espce d'engagement qu'il avait
pris; de l'autre, on conoit le peu de soin qu'on aura mis  conserver
la suite de ses premiers rcits, s'il les avait en effet continus.

En attendant que ce livre du Graal lui tombt entre les mains, Boron
s'attacha  une autre lgende, celle de _Merlin_. Pour la composer, il
n'avait pas besoin du _Saint-Graal_; il lui suffisait d'ouvrir le
roman de _Brut_, de notre Wace[110], traducteur de l'_Historia
Britonum_ de Geoffroi de Monmouth, et de laisser, sur cette premire
donne, un peu de champ libre  son imagination.

[Note 110: J'ai dj fait remarquer que Boron citait plusieurs fois le
_Brut_ et nulle part l'_Historia Britonum_. De l l'induction qu'il ne
connaissait pas le texte latin, et qu'il crivait son livre en
France.]

Il crivit encore ce livre en vers, comme la suite du _Joseph
d'Arimathie_. Nous n'avons conserv de cette continuation que les cinq
cents premiers vers; le temps a dvor le reste. Mais, comme nous
avons dj dit, l'ouvrage entier fut heureusement rduit en prose vers
la fin du douzime sicle, fort peu de temps aprs la publication du
pome; et les exemplaires nombreux tirs de cette habile rduction
supplent  l'original que l'on n'a pas retrouv.

Le _Merlin_ finit avec le rcit du couronnement d'Artus: on l'a
prolong, dans la plupart des copies qui nous restent, jusqu' la mort
du hros breton. Ainsi, de deux ouvrages composs par deux auteurs,
on a fait l'oeuvre unique d'un seul auteur. C'est aux assembleurs du
treizime sicle qu'il est juste de faire remonter cette
confusion[111]. Ce qu'ils ont appel la seconde partie du _Merlin_
doit porter le nom de roman d'_Artus_, et ne peut tre de Robert de
Boron; il nous sera facile de le prouver.

[Note 111: Voyez plus haut, p. 90.]

I Robert de Boron, aprs avoir racont le couronnement d'Artus,
reconnu par les rois et barons feudataires pour fils et hritier
d'Uter-Pendragon; aprs l'avoir fait sacrer par l'archevque
Dubricius, et couronner par les rois et barons, conclut par ces mots:

Ensi fu Artus esleu et fait rois dou roiaume de Logres, et tint la
terre et le roiaume longuement en ps. (Msc. 747, fol. 102.)

Mais au dbut de l'_Artus_, dont la premire laisse suit immdiatement
la dernire du _Merlin_, nous voyons les rois feudataires indigns
d'tre convoqus par un roi d'aventure qu'ils ne reconnaissent pas
pour le fils d'Uter-Pendragon et qu'ils n'ont pas couronn. En
consquence, ils lui dclarent une guerre  mort.

Est-ce le mme auteur qui, d'une ligne  l'autre, se serait ainsi
contredit?

II Robert de Boron avait promis, en finissant le _Joseph
d'Arimathie_, de reprendre la suite des aventures d'Alain le Gros,
quand il aurait lu le grand livre du _Graal_, o elles devaient se
trouver, et o elles se trouvent effectivement.

Le _Saint-Graal_ avait paru, dans le temps mme o il achevait le
_Joseph_; il avait donc pu le lire pendant qu'il crivait le _Merlin_.
C'est pourquoi, se trouvant alors en tat d'acquitter une partie des
promesses qu'il avait faites, il finit le _Merlin_ par ces lignes
qu'un seul manuscrit nous a conserves:

_Et tint le roiaume longtems en ps._ Et je, Robers de Boron qui cest
livre retrais.... ne doi plus parler d'Artus, tant que j'aie parl
d'Alain, le fils de Bron, et que j'aie devis par raison por quelles
choses les poines de Bretaigne furent establies; et, ensi com li
livres le reconte, me convient  parler et retraire qus hom fu Alain,
et quele vie il mena et qus oirs oissi de lui, et quele vie si oir
menerent. Et quant tems sera et leus, et je aurai de cetui parl, si
reparlerai d'Artu et prendrai les paroles de lui et de sa vie 
s'election et  son sacre. (Man. n 747, fol. 102 v)[112].

[Note 112: La branche d'_Artus_ dans quelques manuscrits, comme le n
370, ouvre le volume. Dans d'autres, comme le n 747, elle est
franchement spare du _Merlin_, dont les dernires lignes emploient
seules le haut du _verso_ prcdent. Dans d'autres, une grande
initiale en marque assez bien la sparation: mais, ailleurs encore,
les deux parties ne sont pas mme distingues par un alina. Aprs les
derniers mots, ils continuent: et aprs la mi aout que li rois Artus
fu couronns, tint li rois cour grand et merveilleux... La main des
assembleurs est facile  reconnatre dans cette fusion arbitraire.]

Ces lignes, que les assembleurs ont senti la ncessit de supprimer,
appartenaient videmment  la premire rdaction en prose du pome de
_Merlin_, et rpondent aux derniers vers perdus de ce pome. Mais, au
lieu de trouver aprs le _Merlin_, comme l'annonait Robert de Boron,
cette histoire d'Alain et de sa postrit, nous passons aujourd'hui
sans intermdiaire au rcit des guerres souleves par les barons,
aussitt aprs le couronnement d'Artus.

Voici la conclusion  tirer de ce double rapprochement:

1 Robert de Boron n'a pas eu de part au livre du _Saint-Graal_, crit
dans le temps mme o il composait le _Joseph d'Arimathie_.

2 Aprs avoir pris connaissance du _Graal_, il eut l'intention de
continuer, sinon les histoires de Bron et de Petrus, au moins celle
d'Alain le Gros.

3 Les assembleurs, trouvant l'histoire d'Alain suffisamment claircie
dans le _Graal_, ont laiss de ct la rdaction potique qu'en avait
faite Robert de Boron; ils y ont substitu le livre d'_Artus_, qu'ils
se contentrent de raccorder, tant bien que mal, au livre de _Merlin_
pour en devenir la continuation.

Ainsi le livre qu'on appelle aujourd'hui le roman de _Merlin_ contient
deux parties distinctes. La premire, qui seule doit conserver le nom
de _Merlin_, est l'oeuvre rduite en prose de Robert de Boron. La
seconde, dont le vrai nom est le _Roman d'Artus_, sort d'une main
anonyme, peut-tre la mme  laquelle on devait dj le _Saint-Graal_.

J'ai si longtemps hsit avant de m'arrter  ces conclusions, qu'on
me pardonnera peut-tre d'y revenir  plusieurs reprises, comme pour
mieux affirmer le rsultat de mes recherches successives. Je n'ai pas
dissip tous les nuages, clairci toutes les obscurits; mais ce que
j'ai dcouvert, je crois l'avoir bien vu; et si je ne me suis pas
tromp, c'est un pas de plus fait sur le terrain de nos origines
littraires.

Le magnifique dbut du _Merlin_ se lie  l'ensemble de la tradition et
des croyances bretonnes. Pour justifier l'autorit des prophties
attribues  ce personnage, il fallait reconnatre  leur auteur une
nature et des facults suprieures  la nature et aux facults des
autres hommes. On n'osa pas mettre Merlin en commerce direct avec
Dieu, et le placer sur la mme ligne que les Daniel et les Isae; mais
on admit, d'un ct, que le dmon avait prsid  sa naissance, de
l'autre, qu'il avait t purifi de cette norme tache originelle par
la pit, l'innocence et la chastet de sa mre. C'est  Robert de
Boron que nous croyons pouvoir accorder l'honneur de cette belle
cration de la mre de Merlin: pure, humble et pieuse, telle que la
Vierge Marie nous est elle-mme reprsente. Fils d'un ange de
tnbres ennemi des hommes, Merlin aurait d plutt venir en aide aux
mchants, aux oppresseurs de son pays; il n'et pas connu les secrets
de l'avenir, car, ainsi que l'avait fait remarquer Guillaume de
Newburg[113], les dmons savent ce qui a t, non ce que l'avenir
rserve. Mais la mre de Merlin, victime d'une illusion involontaire,
ne devait pas tre punie dans son fils. Dieu donna donc  Merlin des
facults suprieures qui, formant une sorte d'quilibre avec celles
qu'il tenait de son pre, lui permirent de distinguer le juste et le
vrai, en un mot, de choisir entre la route qui descendait  l'enfer et
celle qui montait au paradis. On pouvait donc, sans offenser Dieu,
croire  ses prophties, et la Bretagne pouvait l'honorer comme le
plus zl dfenseur de son indpendance. C'est ainsi que le dmon qui
l'avait mis au monde pour en faire l'instrument de ses volonts, vit
tous ses plans djous, et n'en recueillit qu'un nouveau sujet de
confusion.

[Note 113: Voyez plus haut, p. 65.]

De cette premire cration, l'imagination potique de la race bretonne
a su tirer un admirable parti. Merlin a non-seulement la connaissance
parfaite de l'avenir et du pass; il peut revtir toutes les formes,
changer l'aspect de tous les objets. Il voit ce qui peut conduire 
l'heureux succs des entreprises; il est naturellement bon, juste,
secourable. Cependant le dmon ne perd pas tous ses droits; Merlin ne
peut surmonter les exigences de la chair, il ne commande pas  ses
sens; il a, pour les faiblesses de ses amis, des prvenances qu'il
serait impossible de justifier. Lui-mme est tellement dsarm devant
les femmes que, tout en voyant l'abme dans lequel Viviane veut le
plonger, il n'aura pas la force de s'en dtourner.

J'ai dit que Robert de Boron avait trouv dans Geoffroy de Monmouth
les lments du livre de _Merlin_; quelle norme distance cependant
entre les rcits du moine bndictin et la grande scne par laquelle
va dbuter le romancier franais! Scne toute biblique, que seront
heureux d'imiter les plus grands potes des trois derniers sicles,
les Tasse, les Milton, les Goethe et les Klopstock. Aucun d'eux
cependant ne connaissait peut-tre l'oeuvre qui les avait devancs;
mais quand une forme est introduite dans l'expression et le
dveloppement des sentiments et des ides, c'est un nouvel lment de
conception mis  la porte de tous; et ceux qui ne ddaignent pas de
s'en servir n'ont pas besoin de connatre celui qui l'a pour la
premire fois employ. D'ailleurs le dbut du _Merlin_ doit beaucoup
lui-mme aux premiers chapitres de Job, et aux beaux versets dialogus
de la liturgie pascale: _Attollite portas, Principes, vestras...--Quis
est iste rex glori?_ versets eux-mmes emprunts  l'vangile
apocryphe de Nicodme[114]. Arrtons-nous, et laissons la parole 
Robert de Boron.

[Note 114: Le dbut du _Merlin_ tait dj prpar dans les premires
lignes du _Joseph_; on y voit le pch originel brouiller l'homme avec
la justice divine, et nous rendre la proprit invitable du dmon, si
Dieu ne consent  s'offrir lui-mme pour notre ranon.]




TABLE

DES NOMS DE LIEUX ET DE PERSONNES

CITS DANS L'INTRODUCTION[115].

[Note 115: J'ai pens que cette premire table donnerait aux lecteurs
des romans de la Table Ronde un moyen facile de recourir  l'une ou
l'autre des dissertations dont l'Introduction se compose. La _Table
gnrale_ terminera le quatrime et dernier volume.]


    A.

  ADAM.                                                       118, 119

  AELIS (lai d').                                                   14

  _Africa_.                                                         36.
    AFRICAINS.                                                      69

  _Agned Cabregonium_; Catburg.                                     49

  AGRAVAIN, frre de Gauvain.                                       61

  AIMOIN, historien.                                                25

  ALAIN, descendant de No,--roi de la Petite-Bretagne.
                                        52, 92, 99, 100, 101, 104, 105

  ALAIN LE GROS, gardien du Graal.                       100, 105, 108

  _Albion_ (l'le d').                                  25, 51, 53, 67

  ALEXANDRE LE GRAND.                                               69

  ALEXANDRE, vque de Lincoln; fait crire les prophties de Merlin.
                                                27, 58, 70, 72, 75, 80

  ALFRED (le roi).                                                  67

  AMBROSIUS, premier nom de Merlin.                                 37

  AMPHITRYON.                                                       40

  ANGLAIS (les).                                16, 44, 45, 46, 55, 68

  _Angleterre_,            14, 30, 32, 33, 36, 42, 47, 62, 65, 79, 108.
    Voy. _Bretagne_ et BRETONS.

  ANGLO-SAXONS (les).                          15, 45, 67, 95, 99, 104

  ANSIS DE CARTHAGE (geste d').                                    11

  APULE. Ses _Mtamorphoses_,                                      15
    Son _Dmon de Socrate_.                                     57, 76

  ARMNIENS (les).                                                  98

  _Armorique_.                                      45, 46, 47, 52, 99

  _Arnante_, fort du Northumberland.                               81

  ARTUS-ARTHUR-ARTURUS, fils du roi Uter-Pendragon,     1, 22, 28.--29,
                        32, 34, 37, 39, 40, 41, 45, 46, 47, 48, 49, 53,
                    59, 60, 61, 62, 65, 67, 68, 69, 76, 77, 80, 81, 87.
    _Le roman d'Artus_.                          90, 92, 100, 103, 105

  _Asie_.                                                           94

  _Aspremont_ (geste d').                                           12

  ATHNE.                                                           7

  AUGUSTIN (saint).                                             57, 94

  AUGUSTIN, missionnaire.                                       41, 67

  AURLIUS AMBROISE, roi breton.                        45, 53, 59, 67

  AUSONE.                                                            7

  _Avalon_ (le d'),                                11, 41, 47, 61, 69,
    synonyme breton des Champs-lyses.                         87, 88

  _Azari montes_.                                                  36


    B.

  BABYLONIENS (les).                                                69

  _Bangor_, monastre.                                          94, 99

  BARINTHE, pilote.                                                 87

  _Bassas_, rivire prs de Nort-Berwick.                           49

  _Bath_ ou _Mont-Baton_,                                       46, 49,
    fonde par le roi Bladus.                                       52

  BAUDEMAGUS.                                                       61

  BAVO I, roi des Belges.                                           45

  BDE (le Vnrable) historien,        28, 32, 33, 44, 45, 46, 67, 68,
                                                                95, 96

  BENOT DE SAINTE-MAURE, auteur du roman de Troie.                 51

  _Berne_ (bibliothque de).                                        31

  _Bernicie_.                                                       50

  BEVERLEY (Alfred de), historien.                          35, 62, 91

  BLADUS, le Ddale des _Mtamorphoses_.                        40, 52

  BLANCHEFLEUR.                                                     22

  BLIOMBRIS.                                                       61

  BONIFACE, archidiacre romain.                                     97

  _Boron_, village du comt de Montbliart.                        110

  BORON (Robert de)                                 58, 70, 81, 92, 93;
    auteur du _Joseph d'Arimathie_,            106, 107, 108, 109, 110,
                                     112, 113, 114, 115, 116, 118, 119

  _Brequehen_, fort du Northumberland.                             81

  BRENNUS.                                                          52

  _Bretagne insulaire_,                                          4, 28;
    ou _Grande-Bretagne_,                       25, 39, 55, 59, 66, 93,
                                               100, 101, 102, 103, 104;
    continentale,                                                5, 11;
    pays des merveilles,                17, 21, 23, 32, 41, 44, 45, 49,
                                                    50, 51, 52, 54, 86

  BRETONS d'Angleterre et de France, ont donn naissance
      aux Romans de la Table Ronde,                               4, 5;
    leurs lais,                                                  6, 24;
    leurs harpeurs,                                  7, 15, 16, 17, 34;
    leurs glises,                                          96, 98, 99.
    Armoricains,        35, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 59,
                           61, 63, 64, 65, 70, 74, 86, 91, 93, 95, 103,
                                          104, 105, 106, 107, 108, 111

  BRIENNE (Gautier de).                                       113, 114

  _Brocliande_, fort de la Cornouaille armoricaine.               81

  BRON, beau-frre de Joseph.                            103, 105, 108

  BRUTUS le Troyen,                                         36, 37, 45.
    BRUT,                                           39, 40, 48, 50, 51

  BUDE, roi de la Petite-Bretagne,                                  54,
    ou BIDUC.                                                       76


    C.

  CACUS                                                             40

  CADWALLAD, roi breton                         99, 100, 101, 102, 104

  CADWALLADER, dernier roi breton,          50, 99, 100, 101, 102, 104

  _Camblan_ (bataille de)                                           87

  _Cambrie_, ou pays de Galles                                      55

  _Carlion_                                                         68

  _Carnac_ (pierres de)                                             16

  CASIBELAUN, rival de Csar                                        52

  _Clidon_, _Calidon_, ou _Caldonienne_, fort en cosse  49, 81, 89

  _Cnis_ (le mont)                                                113

  CSAR (J.)                                                 7, 52, 66

  _Champagne_ (la bonne gent de)                                   114

  CHARLEMAGNE ou KARLEMAINE                                 12, 22, 24

  CHASTELAIN DE COUCY (roman du)                                     8

  CHOPIN                                                             8

  CHRESTIEN DE TROYES                                              115

  _Chypre_ (le de)                                                114

  CONSTANT, fils de Constantin,                                 53, 54;
    ses fils                                                        76

  CONSTANTIN, frre d'Audran, roi de la Petite-Bretagne,    52, 53, 58

  _Constantinople_                                                 113

  COSAQUES, leurs chanteurs                                         20

  COURSON (M. Aurlien de)                                          38


    D.

  _Danemark_                                                        47

  DAVID, fils de Salomon                                            68

  DDALE                                                            40

  _Demetie_, partie du pays de Galles,                      56, 76, 81

  DESCHAMPS (Eustache) cit                                          9

  DIANE, sa prtresse                                           40, 51

  DIDOT (M. Amb. Firmin)                                           117

  _Dorset_                                                         117

  _Douglas_, rivire du Lothian                                     49

  DU CANGE                                                         102

  DUDON DE SAINT-QUENTIN, cit                                       7


    E.

  COSSAIS,                                                 66, 67, 68,
    ou SCOTS,                                                   96, 97

  _cry_, en Picardie (aujourd'hui _Asfeld_)                       113

  EDMOND (saint), roi d'Estangle                                    32

  EDWIN, successeur d'Alfred                                        67

  GYPTIENS                                                         69

  LEUTHRE, pape                                                   52

  LIDUR, roi breton                                                52

  NE, aeul de Brutus                                             48

  NIDE                                                             22

  riri (le mont)                                                   55

  _Espagne_,                                                    24, 96.
    ESPAGNOLS                                                       69

  ESPEC (Walter)                                     30, 110, 111, 112

  ESTIENNE Ier, roi d'Angleterre                                    21

  THELBERT, petit-neveu d'Hengist,                                 67;
    converti par Augustin,                                      68, 93

  _Europe_                                                      48, 58


    F.

  FORDUN, historien                                                 53

  FORTUNAT                                                           7

  FRANAIS                                            23, 44, 108, 112

  _France_, Son influence sur les romans de la Table-Ronde;      5, 70;
    son collge de Druides,                                          7;
    lais chants dans ses provinces             11, 14, 16, 17, 20, 23,
                                            24, 25, 28, 47, 62, 95, 96

  FRANCUS                                                           45

  FRDGAIRE, historien                                             43

  FROLLO, roi des Gaules                                            60


    G.

  GALAAD                                                      100, 105

  GALEHAUT                                                          61

  _Galles_. Pays, principaut, royaume,              6, 15, 34, 45, 46;
    source adoptive ou primitive des fictions bretonnes     62,76, 100,
                                                              102, 104

  GALLO-ROMAINS ou GAULOIS                                          16

  GALLOIS ou GALLO-BRETONS,                        30, 66, 71, 97, 105;
    WALEIS                                                         111

  GANIEDE, soeur de Merlin                              75, 76, 84, 89

  GARIN LE LOHERAIN                                                 22

  GAULOIS (les)                                                     60

  GAUTIER, archidiacre d'Oxford, apporte du continent une histoire
    des rois bretons. G. DE WALLINGFORD,        28, 29, 30, 31, 32, 34,
                                                38, 39, 41, 42, 43, 44;
    WALTER L'ARCEDIAEN                                             111

  GAUTIER DE CHASTILLON, auteur de l'Alexandride                   79

  GAUTIER DE METZ                                                  116

  GAUVAIN,                                                          22,
    ou WALGAN                                                       60

  GAYMAR (Geoffroy), historien                            30, 103, 111

  GENIVRE,                                                         22,
    ou GWANHAMARA                                       60, 61, 75, 76

  GEOFFROY DE MONMOUTH,                                          6, 10.
    Dissertation sur son _Historia Britonum_,                    24-70;
    sur sa _Vita Merlini_                  71  89; 101, 106, 107, 110

  GERMAIN (saint)                                                   46

  GERMAINS                                                          50

  GEWISSEANS ou WEST-SAXONS                                         76

  GILDAS, historien                     28, 29, 32, 33, 45, 46, 64, 86

  GIRALD DE GALLES ou _Giraldus Cambrensis_                     62, 78

  _Glastonbury_, prsume l'_le des Pommes_ ou d'_Avalon_,         88;
    monastre                                              93, 98, 103

  _Glem_, rivire du Northumberland                                 49

  GLOCESTER (Robert comte de), patron de Geoffroy de Monmouth   25, 27,
                                                  29, 30, 31, 110, 111

  GRAELENT (lai de),                                             9, 11;
    harpeur de Roland, parent de Salomon de Bretagne            12, 23

  GRECS (les)                                               69, 98, 99

  _Grce_ (traditions venues de)                                    15

  GRGOIRE, (saint), pape                                       93, 98

  GRGOIRE DE TOURS                                             25, 43

  GRYFYDD AP CONAU, prince de North-Wales                           14

  GUENDOLENE, femme de Merlin                               76, 84, 85

  GUILLAUME, archevque de Reims                                    79

  GUILLAUME D'ORANGE (geste de)                                 11, 22

  GUIRON (lai de), modle du roman du Chtelain de Coucy,            8,
    ou _Gorion_, _Goron_, _Gorhon_                          11, 12, 23

  _Gurmois-Castle_, prs de Yarmouth                                49


    H.

  _Hatt_                                                            76

  HECTOR DES MARES                                                  61

  HELINAND, historien                                               90

  _Helmeslac_, dans le Yorkshire                                   111

  HENGIST, chef des Anglo-Saxons, pre de Rowena        33, 37, 54, 59,
                                                                66, 68

  HENRY Ier, roi d'Angleterre                                   25, 30

  HENRY II, roi d'Angleterre                           75, 78, 92, 104

  HERCULE (lgende d'),                                         15, 40;
    ses colonnes                                                    36

  HOMRE                                                            51

  HONORIUS (l'empereur)                                             66

  HUDIBRAS, ancien roi breton                                   51, 52

  HUGO (Victor)                                                     20

  HUGUES CAPET                                                      20

  HUGUES de Lusignan, roi de Chypre                                114

  _Humber_ (l'), rivire                                            67

  HUNTINGDON (Henry de), historien              26, 27, 32, 36, 62, 71


    I.

  IDA, fils de Eoppa, premier roi saxon de Bernicie                 50

  IGNAURS (lai d'), trs-ancien                              8, 9, 23

  IRLANDAIS, leurs bardes renomms;
    IROIS,                                                          14,
    leurs lgendes                                                  37

  _Irlande_                                             36, 41, 47, 79

  ISEUT, reine de Cornouaille,                                  13, 14,
    ou ISEULT, ou YSEULT                                            61

  _Italie_, (traditions venues d')                              15, 52


    J.

  JACQUES LE MINEUR (saint)                                         96

  JOINVILLE (Robert de)                                            114

  JONCKBLOET (M.) de La Haye                                       115

  JOSEPH D'ARIMATHIE, 52; Recherches sur le pome
    de _Joseph d'Arimathie_                                   89  119

  _Jude_                                                           95

  JUIFS. Leur influence sur les romans de la Table-Ronde         5, 15


    K.

  _Kaermerdin_, aujourd'hui Caermarthen, dans le South-Wales        56


    L.

  LA BORDERIE (M. de)                                               38

  LAMARTINE                                                         20

  LANCARVEN (Karadoc de), historien                             25, 34

  LANCELOT (le livre de)                       22, 61, 77, 90, 99, 115

  _Langres_                                                         60

  LANVAL (lai de)                                                   23

  LAZARE                                                        95, 96

  LEAR (le roi)                                                 41, 52

  _Lgion_, ou _Cairlion_, dans l'Exeter                            49

  LODAGAN, roi de Carmlide                                        60

  LE ROUX DE LINCY (M.)                                             32

  LIBYENS                                                           69

  _Lincoln_, vch                                         73, 74, 78

  _Lindisfarn_, monastre, auj. Holy-Island, en cosse,  quatre
    lieues de Berwick                                               97

  LIONEL                                                            61

  _Logres_, _London_ ou _Londres_                               51, 68

  LOHERAINS (geste des)                                         13, 14

  LOTH (le roi)                                                     60

  LOUIS LE GROS                                                     20

  LUCAIN                                                             7

  LUCIUS, empereur de Rome                                          60

  LUCIUS, premier roi chrtien de la Grande-Bretagne                52

  LUDIE                                                             22

  LUSIGNAN (Amaury de)                                             114

  LUSIGNAN (Bourgogne de)                                          114


    M.

  MACDONIENS                                                       64

  MADDEN (sir Frdric)                                         26, 91

  MADELEINE (sainte)                                            95, 96

  MALIBRAN                                                          18

  MALMESBURY (Guillaume de), historien                  25, 26, 32, 34,
                                                       35, 36, 43, 110

  _Malvum flumen_                                                   36

  MAP (Me Gautier)                                                  92

  MARC (le roi)                                                     61

  _Mariaker_ (pierres de)                                           15

  MARIE. La _Sainte Vierge_.--_Notre-Dame_                         116

  MARIE DE FRANCE.
    Ses lais d'_quitan_,                                            7;
    de _Gugemer_ et de _Graelent_,                               9, 11;
    de _Tristan_,                                               10, 13;
    de l'_Espine_                                                   14

  MARIO                                                             18

  MARTHE (sainte)                                               95, 96

  MARTIGNY (l'abb)                                                113

  MATHILDE (l'impratrice), comtesse d'Anjou, fille
    de Henry I                                               1, 30, 31

  MAUGANTIUS                                                        57

  MAURES D'ESPAGNE. Leur influence sur les romans
    de la Table-Ronde                                            5, 23

  _Mauritania_                                                      36

  MAURUS (Terentianus)                                              73

  MAXIME, tyran                                                     52

  MDES                                                             69

  MERLIN.
    Ses prophties                                              27, 52;
    nomm Ambrosius,                                                37;
    surnomm _Sylvester_,--_Caledonius_,        48, 53, 54, 56, 57, 58,
                                                    59, 61, 65, 67, 69;
    Examen de la _Vita Merlini_,                               71  89;
    le roman de Merlin                           90, 92, 101, 110, 115

  MEYERBEER                                                         18

  MICHEL (M. Francisque),                                           77;
    diteur du pome du Saint-Graal                                116

  MOSE, chrtien hypocrite puni                                   108

  _Mont Saint-Michel_ (le Gant du)                             40, 60

  MONTALEMBERT (M. le comte de)                         94, 05, 98, 99

  MONTBELLIART (Gauthier de) ou _Montbelial_        108, 109, 111, 112,
                                                         113, 114, 119

  _Montbliart_ (comt de),                         108, 109, 110, 112

  MONTBELLIART (Richard, comte de)                                 118

  MORDRED                                                   60, 61, 76

  MORGAN (la fe),                                              11, 17;
    _Morgen_ et ses soeurs: _Moronoe_, _Majoe_, _Gliten_,
      _Glitona_, _Tyronoe_, _Thyten_, _Thyten_                  86, 87

  MOSCOVITES (les)                                                  98

  MOZART                                                            18


    N.

  NENNIUS; Dissertation sur sa chronique,                      24  70;
    n'a pas nomm Merlin                                        71, 80

  NEWBURG (Guillaume de)                                    63, 64, 71

  NO                                                               48

  _Norgales_ ou _North-Wales_                                       14

  _Normandie_.
    Ses clercs,                                                      7;
    ses historiens                                                  25

  NORMANDS                                                      47, 51

  _Northumberland_                                                  67


    O.

  OCTA, fils d'Hengist                                              48

  OEDIPE (lgende d')                                               15

  ONZE MILLE VIERGES                                                52

  ORABLE                                                            22

  ORPHE (lai d')                                           14, 23, 73

  OSWALD, successeur d'Edwin                                        67

  OVIDE. Ses _Mtamorphoses_                                15, 40, 48

  OWEN (William), diteur de la _Myvyrian Archology of Wales_      38

  _Oxford_ (vch d')                                         28, 111


    P.

  PAGANINI                                                          18

  PALAMDE                                                          61

  _Paris_                                                           20

  PARRIE (H.) et SHARP (J.), diteurs des _Monumenta historica
    britannica_                                                 29, 33

  PARTHES (les)                                                     69

  PATRICE (saint)                                                   41

  PATTI                                                             18

  PERCEVAL (roman de)                                          61, 115

  PEREDURE, roi breton                                              52

  PETRUS, PIERRE ou PIERRON                                        108

  PHILIPPE (II), roi de France                                      92

  _Philistinorum ar_                                               36

  PHRYGIENS (les)                                                   69

  PICTES (les)                                          53, 54, 66, 68

  PIERRE (saint)                                    103, 107, 117, 118

  PILATE                                                           118

  PIRAME ET TISB (lai de)                                          23

  _Pommes_ (le des) ou _Fortune_                              86, 87

  _Pouille_                                                        114


    R.

  RABIRIUS                                                          73

  RAINOUART, transport dans l'le d'Avalon                         11

  RENAUT, trouvre franais, auteur du lai d'_Ignaurs_              8

  _Ribroit_, rivire du Somersetshire                               49

  RICHARD Ier, duc de Normandie                                      7

  RICULF ou RION, prince norwgien,                                 60;
    RION D'IRLANDE                                                  92

  ROBERT DU MONT-SAINT-MICHEL                                       62

  ROBERT DU QUESNET, vque de Lincoln, auquel
    Geoffroy de Monmouth ddie sa _Vita Merlini_    73, 75, 78, 79, 80

  ROBERT GROSSETESTE, vque de Lincoln                         78, 79

  RODARCUS, roi de Galles, poux de Ganiede                         76

  ROLAND. Son harpeur Graelent                                  12, 22

  ROMAINS (les)                                     60, 64, 68, 66, 94

  _Rome_ (comtes de),                                               17;
    Empire,                                                         46;
    vch,                                   93, 94, 97, 98, 100, 101

  ROSSINI                                                           18

  ROWENA, fille d'Hengist                               33, 37, 48, 54

  _Ruscicada_                                                       36


    S.

  SAGREMOR                                                          61

  _Saint-Gali_ (le moine de)                                        43

  _Saint-Germain des Prs_ (abbaye de)                             116

  SAINT JEAN. Son vangile                                          63

  SAISNES (Chanson de geste des),                                   17.
    (Voy. SAXONS.--ANGLO-SAXONS.)

  _Salinarum lacus_                                                 36

  _Salisbury_                                              41, 59, 103

  SALOMON, roi de Jude                                             99

  SALOMON, roi d'Armorique                                      12, 99

  _Saverne_ (la), rivire du Somersetshire                          93

  SAXONS ou SAISNES                 46, 47, 48, 49, 50, 54, 55, 59, 67,
                                                          92, 100, 101

  SCOTT (sir Walter)                                                83

  _Shaftesbury_                                                     51

  SHAKSPEARE                                                        52

  SIBYLLES                                                          52

  _Sicile_                                                         113

  SIRNES (les)                                                     40

  SOLIN, historien fabuleux                                         40

  _South-Wales_. Son glise de Saint-Pierre                         56

  _Stone-Henge_ (pierres de),                               16, 40, 59

  STRABON                                                            7

  SUGER, abb de Saint-Denis                            25, 26, 43, 71


    T.

  TACITE                                                             7

  TALGESIN, TALGESINUS, ou TALIESEN, ancien barde armoricain    87, 88

  TANCR (ou Tancrde), roi de Sicile                              114

  THSE (lgende de)                                               15

  _Tours_, btie par Turnus                                         51

  TRISTAN. Ses lais,                                        12, 13, 23;
    le livre de Tr.,                                           22, 103

  _Troie_ (le roman de)                                             10

  _Troie neuve_, ou _Trinovant_, premier nom de Londres.            54

  TURNUS, fondateur de Tours                                    50, 51

  TURPIN (l'archevque)                                         24, 25

  _Tweed_, rivire                                                  83

  _Tyrrhenum mare_                                                  36


    U.

  UTER, ou AMBROSIUS-UTER                                       59, 68

  UTER-PENDRAGON, roi de Bretagne,   1, 40, 48, 53, 59, 62, 67, 76, 81


    V.

  VARIN (M. Pierre)                                             95, 98

  _Venise_                                                         113

  VNITIENS (les)                                                  113

  VRONIQUE (la)                                              102, 107

  VESPASIEN, empereur                                              102

  VILLEHARDOIN (Joffroi de), historien                         11, 114

  VINCENT DE BEAUVAIS                                               90

  VIRGILE                                                       40, 51

  VITAL (Orderic), historien                            25, 26, 33, 71

  VIVIANE                                                   22, 61, 81


    W.

  WACE, auteur du _Brut_                                        75, 99

  WALKER, auteur d'un _Mmoire sur les bardes irlandais_.           14

  WARTON                                                        14, 35

  _Wigh_ (le de)                                                   76

  WILFRIDE (Saint)                                              96, 97

  WOLF (M. Ferdinand)                                                2

  WORTIGERN                     33, 37, 48, 53, 54, 55, 56, 57, 68, 76

  WRIGHT (M. Thomas)                            27, 35, 36, 50, 63, 77


    Y.

  YGIERNE, mre d'Artus                                     40, 41, 59

  _York_,                                                   50, 68, 98;
    _Yorhshire_                                                    110

  YVAIN                                                             61


    Z.

  _Zara_, en Dalmatie                                              113




ADDENDA

 la page 102, sur le mot _Graal_.


Il faut bien remarquer que la forme attribue dans tous les manuscrits
au vase o le sang du Sauveur avait t recueilli rpondait  celle
d'un calice, et que le mot graal, grael, greal ou greaux rpondait
dans ce sens  celui de plat ou large assiette. Aussi Helinand a-t-il
soin de dire: _de catino illo, vel paropside;_ puis: _Gradalis dicitur
gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretios dapes
cum suo jure divitibus solent apponi._ Comment admettre alors que
l'ide soit venue d'elle-mme  nos romanciers de dsigner comme un
plat, ou large assiette, le vase, apparemment ferm, que portait
Joseph? il faut prsumer une mprise et la confusion de deux sens
distincts. D'un ct, l'histoire de la relique tait crite dans le
_graduel_, ou _lectionnaire_ des Gallois. De l'autre, le mot vulgaire
rpondant au _gradualis_ latin tait aussi _greal_, _graal_, ou
_grael_. On parla longtemps du graal ou livre liturgique des Gallois,
comme renfermant de prcieux et mystrieux rcits, entre autres celui
du calice de Joseph d'Arimathie, et l'on finit par donner  ce calice,
apport en Angleterre, le nom de _graal_, parce qu'on en trouvait la
lgende dans le _gradale_ ou _graduale_ gallois. Le secret que les
clercs gallois faisaient de ce livre liturgique et la curiosit qu'il
veillait trouvent galement leur justification dans la crainte de la
dsapprobation du clerg orthodoxe, et dans l'espoir d'y trouver la
rvlation des destines de la race bretonne.

Le grael ou graduel est le recueil des leons et des rpons chants
devant les degrs, _gradus_, de l'autel. Bde, en son trait _de
Remedio peccatorum_, numre les livres d'glise: _Psalterium,
lectionarium, antiphonarium, missalem, gradalicantum_, etc. Dans une
charte de l'an 1335, en faveur de la chapelle de Blainville: Je, sire
de Blainville, ai garnies les dites chapelles d'un messel, et d'un
_grael_ pour les deux chapelles.--GRADALE, GRADUALE, id est
_responsum_ vel _responsorium_: quia in gradibus canitur. _Versus
gradales._--Et Amalaire, au onzime sicle: Notandum est volumen,
quod nos vocamus antiphonarium, tria habere nomina apud Romanos. Quod
dicimus _graduale_, illi vocant cantatorium, et adhuc _juxta morem
antiquum_ apud illos, in aliquibus ecclesiis uno volumine
continetur. (Du Cange.) On appelait l'office du jour le grael ou
graal, en opposition  l'office nocturne. Aussi voyons-nous dans
Robert de Boron que Joseph donne rendez-vous  ses compagnons chaque
jour  heure de tierce, et les avertit d'appeler cet office le service
de graal. Le sens des vers est rendu plus clairement par l'ancienne
traduction: Et ce non de graal abeli  Joseph; et ensi venoient 
tierce, et disoient qu'il alloient au service du graal. Et des lors en
 fu donne  ceste histoire le nom de Graal.(Manuscrit Didot.) Mais
les romanciers, potes et prosateurs, ne sachant plus l'origine
vritable du mot, ont voulu l'expliquer et nous en apprendre plus
qu'ils n'en savaient. Qui maintenant ne reconnat dans le premier sens
du mot _graal_, l'office du jour, le diurnal? Un glossaire
latin-franais du douzime sicle porte: GRADALE, _greel, livre 
chanter la messe_. Dans le _Catholicon armoricum_, grasal, grael, un
livre  chanter: _latin gradale_. En voil bien assez pour justifier
notre explication du _Graal_.

Le sens de plat, saucire, en latin _catinus_, donn  ce mot, est
galement ancien, et sans doute form de cratera, _cratella_, comme
de _patera_ vint _petella_, _paelle_. pelle; de _crassus_, gras et
gros, etc. Mais, je le rpte, il est  peu prs impossible que le
calice ferm dans lequel Joseph tait cens conserver le sang divin
ait d'abord reu le nom de plat, cuelle ou graal. Ceux auxquels on
raconta des premiers la lgende du sang conserv demandrent d'o elle
tait tire: Du _Graal_, leur rpondit-on, que l'on conserve 
Salisbury, ou  Glastonbury.--Alors le vase qu'on et hsit  appeler
calice fut nomm _Graal_. Et quand il fallut donner l'explication du
mot on imagina qu'il avait t adopt parce que le vase _agrait_, et
venait au gr de ceux qui participaient  ses vertus.




ERRATA.

P. 22, _lig._ 11. Banchefleur, _lis._ Blanchefleur.

P. 29, _note_. Perrie, _lis._ Parrie.

P. 33, _lig._ 21. Shap, _lis._ Sharp.

P. 33, _lig._ 28. soeur d'Hengist, _lis._ fille d'Hengist.

P. 38. Le _Brut y Brennined_ est reconnu par les antiquaires bretons
comme la traduction de Geoffroy de Monmouth. Je regrette d'tre
oblig d'excepter de ce nombre mon ingnieux et savant ami, M. de la
Villemarqu, qui persiste  soutenir toutes les assertions de W. Owen.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les corrections prsentes dans l'errata ont t appliques dans le
texte.

Dans la note 11, "Every think in fact seem" a t remplac par "Every
thing in fact seem".

Note 101, Colchester se trouve en fait dans l'Essex.

Les pages 128 et 308 sont suivies de planches illustres.]





End of Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (1 / 5), by Anonyme

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