Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0049, 3 Fvrier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0049, 3 Fvrier 1844

Author: Various

Release Date: May 1, 2013 [EBook #42627]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

[Illustration.]

        No. 49. Vol. II.--SAMEDI 3 FVRIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Pris de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.    --    10       --     20      --     40



SOMMAIRE.

Courrier de Paris. _Vue de la Galerie Lebrun,  l'htel Lambert_.
-- Histoire de la Semaine. _Portrait de sir Francis Burdett_. -- De
l'autre ct de l'Eau. Souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite.)
_Vue extrieure des constructions des nouvelles Chambres du Parlement
anglais; Vues intrieures de la Chambre des Lords et de la Chambre des
Communes_. --Charles Nodier. Notice biographique et littraire.
_Portrait_ par Tony Johannot. -- Fragments d'un Voyage en Afrique.
-- Plaisirs et Misres de l'hiver. _Deux Gravures_. -- tudes comiques.
Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses. -- La Pche des Hutres.
_Sept Gravures_. -- Bulletin bibliographique. -- Annonces. -- _Allgorie
de Fvrier_. --Modes. _Une Gravure_. -- Correspondance. -- Problme
d'checs. -- Rbus.



Courrier de Paris.

Le vent est au bal et au concert; on danse partout, on chante partout;
Paris est inond de billets de faire part qui courent la ville d'tage
en tage, avec ces mots en _post-scriptum_: On dansera;--on fera de la
musique.--Faire de la musique est la grande maladie du temps; tout le
monde s'en mle; il n'est si mince employ, si petit bourgeois qui n'ait
ses virtuoses et ne donne son concert, prenant pour prima donna la
lingre ou la brodeuse du coin, pour tnor le secrtaire de la mairie,
et le sergent-major de sa compagnie pour baryton. Tout marquis veut
avoir des pages, disait La Fontaine; aujourd'hui tout picier prtend
au Lablache,  la Malibran et au Rubini. Aussi, Dieu sait la cacophonie
qui a cours et quel douloureux bacchanal se pratique, tous les soirs,
dans les douze arrondissements, du premier tage  la mansarde; car la
mansarde elle-mme n'est pas  l'abri de la contagion; la mansarde joue
de la clarinette ou du cornet  pistons; la mansarde est peuple d'_ut_
de poitrine qui meurent de faim, et de _la_ sans feu ni lieu.

[Illustration.--Htel Lambert.--Galerie de Lebrun, servant de salon de
conversation pendant le bal.]

Quatre ftes d'un caractre diffrent et d'un agrment particulier ont
obtenu, cette semaine, la prfrence sur toutes les autres: le bal de
l'ambassadeur d'Angleterre, celui de la princesse Czartoriska et le
concert donn par M. Frdric Souli; j'allais oublier le rout de M.
Moreau-Sainti, de l'Opra-Comique; ainsi, il y en avait pour tous les
gots; la politique et la diplomatie, les arts et les lettres, ont pu
chanter un duo et faire un tour de valse.

Le bal de l'ambassadeur anglais avait attir l'aristocratie des noms et
des titres; il tait difficile d'y faire un pas sans se frotter  un
prince,  un duc ou  un baron; et plus d'une lgante danseuse a couru
le risque, dans le tourbillon de la valse, de dchirer sa robe lgre ou
de nouer ses longs cheveux blonds ou bruns aux brochettes de croix
russes, allemandes, italiennes et franaises qui hrissaient toutes les
poitrines. Le bal, anim, clatant, splendide, couronn de fleurs,
ruisselant de pierreries, s'est prolong bien avant dans la nuit; tous
les tats de l'Europe y avaient leurs reprsentants et cependant la plus
complte et la plus gracieuse intelligence a rgn d'un bout  l'autre
de ce congrs accompagn par Tolbecque. Parlez-moi d'une contredanse
pour mettre les affaires au pas! c'est d'un bal que natra tt ou tard
la paix et la fraternit universelles que les philosophes rvent depuis
si longtemps.

Tout Paris,--c'est le cas de le dire,--a dans au bal de madame la
princesse Czartoriska; les vieux chos de l'le Saint-Louis ont
tressailli de surprise au bruit de la danse anime, de ces lgants
quipages qui faisaient jaillir l'clair des noirs pavs du quai
d'Anjou, ordinairement silencieux et solitaire. C'est l'htel Lambert
qui a servi de thtre  cette fte splendide, l'htel Lambert, chapp
comme par miracle au prosasme de notre poque,  la frocit de la
bande noire et des marchands de terrain. Il y a un an  peine, ce
prcieux monument de l'art de Lesueur, de Lebrun et de Louis Le Vau
tait livr, par affiche, au caprice du plus offrant et dernier
enchrisseur; le premier butor venu, pourvu qu'il emportt l'enchre,
pouvait acheter le droit d'lever une boutique, un magasin, une forge,
un chantier sur les ruines de cette lgante architecture,  la place
d'Hb, de Cres, de Flore, d'Apollon, de Vnus, de l'Amour et des
Muses, htes potiques que la palette du peintre et le ciseau du
sculpteur avaient attachs aux votes et aux murailles comme autant de
dieux protecteurs.--Madame la princesse Czartoriska a sauv de de
l'outrage la mmoire de Lesueur et de Lebrun; elle a pargn  la
mythologie l'insulte qui la menaait,  la barbe de Jupiter.

Aujourd'hui, non-seulement l'htel Lambert chappe  sa ruine, mais,
grce  une louable munificence, et  un got dlicat, l'art
contemporain s'est empress de rendre, la vie  l'art du dix-septime
sicle; un jeune architecte plein de mrite, M. Lincelle, est le dieu de
cette restauration; il a redress les murs, il a ranim les dorures, il
a restitu aux ornements leur forme et leur saillie, aux peintures leurs
vivacit et leur couleur; tout est jeune maintenant dans cet htel tout
 l'heure si vieux, si dlabr, qu'on semblait vouloir le jeter aux
passants comme une dfroque, en lambeaux et une guenille. Daphn,
Phaton, Diane, Cupidon, Jupiter, les Muses et Mercure ont retrouv leur
beaut et leur sourire; et si Lesueur, si Lebrun, sortant de la tombe,
pouvaient revenir visiter l'htel Lambert, ils se croiraient encore dans
leur bon temps.

Pour ce bal de mardi, l'htel Lambert s'tait par de, toutes ses
splendeurs, et jetait de tous cts le feu de ses lustres et de ses
mille bougies;  le contempler clatant de lumires, et illuminant
l'extrmit de cette le morne et svre;  entendre les vives harmonies
qui retentissaient sous ses votes, dans le bruissement de la valse, et,
se glissant au dehors, allaient au loin mourir dans l'espace, sur les
flots de la Seine, on aurait cru voir le sjour de quelque aimable
desse ou de quelque bon gnie de la nuit, un palais fantastique habit
par le plaisir.

Le plus vif et le plus charmant de la fte a eu lieu dans la grande
galerie dite galerie de Charles Lebrun. L'illustre peintre y avait
reprsent le mariage d'Hercule et d'Hb; Bacchus, Pan, Cyble, Flore,
Minerve, Junon, taient les principaux tmoins de la noce. Ces
peintures, parfaitement restaures, sont du plus charmant effet.

Parmi les belles valseuses, on a distingu madame la baronne B..., qu'on
aurait prise pour Erigone.

On voyait fort peu de rubans et pas un seul crachat chez M. Frdric
Souli, mais beaucoup de gens d'esprit: artistes, potes, romanciers,
auteurs dramatiques, arrivaient de tous cts; l'Acadmie, pour
repeupler ses trois fauteuils vides, n'aurait eu qu' jeter sa ligne au
hasard dans cette foule d'crivains de toutes sortes; plus d'un se
serait empress de mordre  l'hameon.

Dans une pice voisine du salon, les femmes taient runies; des
guirlandes de fleurs enlaces en festons au plafond et aux murailles
leur indiquaient galamment ce lieu d'asile, minuit les chants n'ont pas
cess; tantt c'tait Lablache avec sa verve et sa gaiet; tantt
l'nergique et spirituel Ronconi; puis Herz laissant courir sur l'ivoire
du piano ses doigts agiles; et ainsi les heures s'en allaient en sons
mlodieux.--M. Frdric Souli n'avait promis qu'un concert, et il a
donn un bal par-dessus le march; cela s'appelle faire les choses
galamment. Tout  coup, en effet, du fond de cette salle pleine de
couronnes, de visages fminins et de parfums, on a vu s'lancer comme
une ombre lgre; la foule masculine s'est entr'ouverte pour lui livrer
passage: c'tait madame Herz qui commenait la valse, livrant au bras de
l'heureux valseur sa taille souple et flexible, et  ses regards son
ple visage et ses yeux d'aime. Le signal tant donn, toutes ont obi
au signal, les jeunes, les jolies et mme les respectables. A trois
heures du matin, la valse tourbillonnait encore au milieu des vives
causeries qu'alimentaient le sorbet parfum et le punch aux vives
couleurs. M. Frdric Souli a fait les honneurs de cette lgante
soire avec une spirituelle bonhomie; on a pu se convaincre que le
terrible auteur des _Mmoires du Diable_ et de tant de sombres romans
est le meilleur diable du monde.

Cependant, si vous aviez voulu du plaisir franc, du plaisir sans
tiquette, l'oeil tincelant, le rire sur les lvres, du plaisir
panoui, du vrai plaisir, il fallait aller chez. M. Moreau-Sainti. Il
est arriv  M. Moreau-Sainti d'tre prince et ambassadeur tout comme un
autre, ambassadeur brevet par M. Scribe, prince de par la grce de M.
Planard; mais,  son bal, M, Moreau-Sainti n'tait plus qu'un simple
mortel, M. Moreau-Sainti tout court, l'hte aimable de son troisime
tage.--Tout l'Opra-Comique s'y trouvait en masse: madame Thillon,
mademoiselle Lavoye, mademoiselle Revilly, mademoiselle Darcier, jusqu'
cette bonne maman Boulanger, qui n'a perdu ni sa verdeur ni sa gaiet,
et valse encore,  tours de bras, comme on valse  vingt ans; ce qu'il y
a de tnors et de basses-tailles  l'Opra-Comique formait le bataillon
viril, si toutefois l'Opra-Comique sait vritablement ce qu'on appelle
basse-taille et tnor.--L'Acadmie royale de Musique n'avait pas cru
droger en allant danser chez son petit-cousin l'Opra-Comique; et le
Thtre-Italien lui-mme tait venu en bon prince; quant au Vaudeville,
vous sentez qu'il se trouvait trs-honor de l'invitation, et mangeait
des glaces abondamment en signe de fraternit et de reconnaissance.
Madame Volnys agitait son noir sourcil d'un ct; madame Doche souriait
de l'autre; ici mademoiselle Nathalie faisait la queue du chat, tandis
que la rougissante Rose-Chri hasardait un avant-deux. Madame Page
montrait sa molle pleur et ses blanches paules de petite duchesse, et
mademoiselle Roisboutier prenait son air de tambour-major. --Parlez-moi
de ces bals d'artistes o le coeur est sur la main, o personne n'a rien
de cach pour personne, o la vive saillie part et clate avec le
champagne! Les chevaux pur sang ne piaffent pas  la porte; mais
l'humble cabriolet et la modeste citadine emportent plus de joie et plus
de plaisirs conquis dans une telle nuit, que tous vos brillants
quipages, mesdames les duchesses, n'en font galoper dans toute l'anne!

La nouvelle tait un leurre; on vous avait promis mademoiselle Crito,
et mademoiselle Crito ne viendra pas; mademoiselle Crito se moque de
nous. Elle fait un pas vers l'Opra, et tout aussitt elle recule; vingt
fois n'a-t-on pas dit: Mademoiselle Crito nous arrive de son pied le
plus lger! On ouvrait la bouche, on se tenait bahi, et dj on
battait des mains; votre serviteur! point de Crito; elle va  Naples, 
Londres,  Milan,  Vienne, partout enfin, except  Paris, qui l'attend
et qui la dsire. Je sais bien que c'est la mthode de Galate; mais
enfin, Galate se laisse prendre derrire son saule, et mademoiselle
Crito s'enfuit toujours; est-ce aussi pour qu'on coure aprs elle?
Cependant,  force de courir, on se lasse, on perd haleine, et le Tytire
le plus patient finit par envoyer Galate au diable. Que mademoiselle
Crito y rflchisse, si elle tient, un jour ou l'autre,  prendre Paris
pour son Tytire; plus tard peut-tre il ne sera plus temps, et le berger
aura trouv une autre bergre.

A dfaut de mademoiselle Crito, mademoiselle Taglioni nous tait
annonce; eh bien! nous n'aurons ni l'une ni l'autre; dcidment les
sylphides ne veulent plus de nous! --Puisqu'elles font les ddaigneuses,
soyons fiers  notre tour; adieu donc, sylphides ingrates! adieu, Crito
et Taglioni! Vous nous refusez l'honneur de votre jarret, on s'en
passera; n'avons-nous pas Carlotta Grisi, qui vous vaut bien, aprs
tout, et mademoiselle Dumiltre, qui fait de son mieux pour battre
l'entrechat sur vos traces? Mademoiselle Adle va livrer un combat
dcisif de jets-battus et de ronds de jambe avant un mois; cette
nouvelle tentative dcidera positivement si la jolie danseuse doit
prendre place  ct des illustres jambes. Le ballet en question est
intitul _le Caprice_; nous en avons dj parl, mais il n'tait encore
qu' l'tat de projet; on l'annonait comme un ballet au berceau;
aujourd'hui il est sur ses jambes, et n'attend que le coup d'archet de
M. Habeneck pour marcher. Mademoiselle Adle Dumiltre y dansera le
principal rle; c'est ce rle qui doit, dit-on, faire briller son talent
d'un clat tout nouveau. Nous ne doutons pas que mademoiselle Dumiltre
n'obtienne un grand succs; le sujet et le titre de l'ouvrage
conviennent admirablement  une jolie danseuse; ces demoiselles savent
si bien ce que c'est qu'un caprice!

Voici _les Btons flottants_ reviennent sur l'eau. La modestie de
l'auteur n'a pas dur plus de deux mois, il craignait, disait-il, pour
le succs de sa comdie, le grand bruit qu'on en avait fait. Cette
crainte est entirement dissipe; les rles viennent d'tre distribus
aux comdiens, et le public donnera incessamment son avis sur la
merveille. Pour le coup, l'affaire sera dcisive, et nous verrons enfin
de quel bois sont ces fameux htons, de bois sec ou de bois vert, de
chne ou de bouleau, du bois dont on fait des fagots ou des couronnes.

Mademoiselle Rachel, qui devait jouer le rle de Viriarte dans le
_Sertorius_ de Corneille, y a renonc aprs de longues tudes; elle
abandonne _Sertorius_ pour _Don Sanche d'Aragon_ et la _Catherine II_ de
M. Romand. _Don Sanche_ sera reprsent vers la fin de fvrier;
_Catherine II_ attendra le retour de mademoiselle Rachel, qui ira en
Angleterre passer son cong du mois de mai.



Histoire de la Semaine.

Il semble vraiment que les orages parlementaires n'attendent pour
gronder que la mise sous presse de _l'Illustration_, et que les clats
de la tribune soient provoqus par le bruit de nos machines. Ce qui nous
tait arriv pour le numro prcdent s'est renouvel pour celui-ci.
Nous avions laiss la Chambre dans la discussion fort calme du
paragraphe de l'adresse relatif  la loi annonce sur la libert de
l'enseignement; rien n'avait passionn l'assemble, ni un discours de M.
de Carn, modr dans la forme, mais plein d'exigences assez immodres,
ni une excellente rponse de M. le ministre de l'instruction publique,
qui avait trouv une sympathie presque gnrale. Nous avions vu voter le
paragraphe sans conteste; notre numro, croyant avoir tout dit, se mit 
rouler sous la presse, afin de pouvoir le lendemain rouler vers nos
abonns des dpartements. A ce moment mme fut mis en discussion le
paragraphe final du projet, o la commission proposait de _fltrir_ la
dmarche des visiteurs de Belgrave-Square. MM. Berryer et de
Larochejaquelein, amens  la tribune, et mettant  profit
l'enseignement qu'ils avaient reu du dbat prliminaire, aprs avoir
donn de courtes explications pour justifier leur conduite, se firent
avec vivacit accusateurs  leur tour. M. le ministre des affaires
trangres, trop confiant dans son immense talent et dans l'nergie de
sa forme oratoire, pensa, quelle que ft sa situation particulire,
pouvoir repousser l'attaque et dominer les impressions de l'assemble
entire. Sans chercher  tourner la difficult, il crut s'en rendre
matre en l'abordant de front, et en commenant sa premire phrase par:
_J'ai t  Gand_. Prononcs une seule fois, ces mots auraient pu n'tre
pas sympathiques  toute l'assemble; rpts  diverses reprises, ils
en firent bouillonner et en soulevrent une immense partie. Rien ne peut
rendre la physionomie de la Chambre durant cette scne, dont l'histoire
parlementaire n'a point offert le pendant depuis un grand nombre
d'annes. Les interpellations les plus vives, les reproches les plus
cruels furent adresss, par une foule de membres sigeants sur les bancs
de la gauche et du centre gauche,  l'orateur, qui reprenait sans cesse
et fatalement sa phrase fatale: _J'ai t  Gand_. Le prsident du
conseil, le marchal Soult, celui qui fit tirer les derniers coups de
canon  Toulouse et  Waterloo, pouvait, lui, aborder la tribune avec
autorit dans une circonstance o il s'agissait de fidlit et de
patriotisme. Sa gloire et ses vieux services auraient t plus loquents
que les voix les plus habiles; car cette pnible sance a prouv qu'il
est dans les luttes politiques des circonstances o le talent, seul,
peut demeurer impuissant. Aprs l'illustre marchal, M. Odilon Barrot
n'aurait pas eu  prononcer, aux applaudissements de la majorit de
l'assemble, une sentence coute sans protestation. Le samedi, la
Chambre, tout mue encore de l'orage qui, la veille, avait grond
jusqu' huit heures du soir, s'est occupe des termes mmes du
paragraphe en discussion. Il faut le croire, la proccupation fatale
qui, la veille, avait port le cabinet  choisir M. le ministre des
affaires trangres pour son organe, qui avait pouss ce ministre redire
sans cesse, malgr la Chambre et peut-tre lui-mme, ces quatre mots
irritants, cette mme proccupation a port le ministre  vouloir
maintenir, dans la rdaction du projet d'adresse une expression qui
empchait le vote d'avoir un caractre d'unanimit, coupait la Chambre
en deux fractions presque gales et alinait au cabinet l'appui d'hommes
disposs jusque-l  marcher avec lui. En vain, ces inconvnients, ces
dangers vritables ont-ils t exposs d'avance; en vain M. de La
Rochejacquelein est-il venu annoncer, par une dclaration qui a mu la
Chambre, que c'tait l'exclusion d'un certain nombre de ses membres
qu'elle allait prononcer, on s'est obstin aux bancs ministriels, et
une majorit de quinze voix a prononc la fltrissure.--Dj ce vote a
port de tristes fruits; les dputs condamns par ce jugement insolite
ont protest en rsignant leurs mandats; de vives paroles ont t
changes entre les ministres et les dputs, hier encore ministriels,
mais qui ont cru devoir laisser le ministre s'engager seul dans la voie
ou ils ne pouvaient consentir  le suivre. M. de Salvandy a t amen 
adresser sa dmission d'ambassadeur de France  Turin. M. de Salvandy a
t port par des suffrages de la Chambre  la vice-prsidence; c'est un
honneur qui lui a toujours t rendu depuis la session de 1840, o il
dirigea la discussion de la loi sur les fortifications. M. de Salvandy
comptait parmi les membres parlementaires du cabinet prsid par M.
Mol. L'avoir mis dans la ncessit de s'loigner avec clat, c'est une
vritable faute, que dissimulera mal le retrait aujourd'hui annonc de
cette dmission, par suite d'obsessions persvrantes auprs du
dmissionnaire. Mais n'est-ce pas une faute bien autrement grave encore
d'avoir fait natre une situation o le jugement de la majorit de la
Chambre se trouve dfr au jugement de la majorit lectorale, de cette
souverainet nationale dont on a, prcisment dans la mme phrase,
proclam la toute-puissance. Voil donc les lecteurs appels 
prononcer entre les fltris et les fltrisseurs. Sans nul doute, le
voyage  Belgrave-Square n'obtiendrait point une majorit d'approbateurs
dans le pays, et, s'il s'agissait de se prononcer sur l'opinion que l'on
doit en avoir, les lecteurs pourraient faire dfaut aux
dmissionnaires. Mais ne pourront-ils pas voir, au contraire, dans le
vote qui leur est demand, une occasion de se prononcer contre les coups
d'tat par les majorits, toujours d'autant plus violentes qu'elles sont
moins sres de se maintenir? Enfin, ne pourront-ils pas  leur tour, et
en sens inverse, absoudre et condamner, nous ne dirons pas fltrir?
Quelle situation se sera-t-on faite, si les exclus sont renvoys  la
Chambre? Le retour de ces condamns, dont le pays aura mis la
condamnation  nant, ne pourra-t-il pas amener la ncessit de faire
comparatre tout entire, devant les lecteurs, la Chambre qui a pris
part au jugement? Nous voyons le mauvais effet et les pnibles rsultats
qu'a dj produits le vote du 27; nous voyons tous les prils dont il
menace l'avenir; nous cherchons vainement ce qu'on peut s'en tre promis
en force, en stabilit, en dure.

De l'autre ct de la Manche se poursuit ce procs o les ministres
anglais, qui ont cru devoir l'intenter, ont galement fait trop beau jeu
aux accuss. Nul incident remarquable n'est venu depuis huit jours
marquer les dbats de la cour de Dublin. O'Connell prend de nombreuses
notes pendant les dpositions, du reste assez insignifiantes, des
tmoins; mais il ne se fait pas faute de quitter l'audience pour se
rendre  la sance hebdomadaire de l'association, prside par M. Smith
O'Brien, descendant des rois d'Irlande. Le journal a rapport une
histoire qui, vraie ou invente, peut donner une ide trs-exacte de la
situation recherchable et glorieuse,  leurs yeux et aux yeux de leurs
concitoyens, que l'on a faite aux prtendus conspirateurs. M. Steele, un
d'eux, est, dit cette feuille, fort dsireux d'obtenir, par une
condamnation, les honneurs du martyre. Il s'agite sur son banc,
gesticule, parle de manire  jeter parfois quelque trouble dans
l'audience. Le prsident lui aurait dit svrement: M. Steele, si vous
ne vous tenez tranquille, je vous fais rayer de la liste des accuss.
Et aussitt M. Steele de se taire et de demeurer immobile. Les
plaidoiries ont commenc, et le premier organe de la dfense, M. Sheel,
membre du Parlement et avocat de M. John O'Connell, a prononc un
discours dont l'effet a dpass tout ce que son loquence habituelle a
jamais produit d'motion et d'enthousiasme.--Le ministre anglais envoie
chaque jour de nouvelles troupes en Irlande, comme pour donner  penser
que le maintien de la tranquillit est d  ce dploiement de force
arme, et non  l'autorit morale d'O'Connell et  l'influence du clerg
catholique.

La presse anglaise a t svre, mais juste dans les apprciations
auxquelles elle s'est livre  l'occasion de la mort de sir Francis
Burdett, que nous avons annonce dans notre dernier numro. Cet homme,
qui vient de finir tory et presque oubli, avait, pendant quarante ans,
servi aux premiers rangs du parti populaire, et avait acquis et su
longtemps conserver un immense renom. En 1796, il entrait  la Chambre
des Communes et venait combattre pour cette rforme parlementaire que
l'Angleterre n'a obtenue qu' quarante ans de l. Francis Burdett
combattait alors pour elle  la tribune, dans les tavernes les plus
frquentes, dans les runions populaires les plus nombreuses. Il tait
le hros des hustings et savait partout enlever des applaudissements
passionns. Sa vie fut longtemps un combat o il fit preuve d'un ardent
patriotisme et d'un courage exalt. lu en 1807, par Westminster, qu'il
a reprsent pendant trente annes conscutives, il se vit poursuivre
par le ministre, qui cherchait  se dfaire  tout prix d'une
opposition fort peu mnage,  l'occasion d'une lettre adresse par lui
 ses commettants au sujet de poursuites diriges par la Chambre des
Communes contre un libelliste, Gales Jones, dont il s'tait constitu le
dfenseur. Arrt par ordre de la Chambre, conduit  la Tour de Londres,
il protesta contre ces mesures, devint l'occasion d'une collision
sanglante entre le peuple et la force arme, fut mis en libert par
l'effet de la prorogation du Parlement, et poursuivit sans succs
l'orateur des Communes, le sergent d'armes et le constable de la Tour.
En 1819, aprs les troubles de Manchester, o le peuple fut sabr avec
barbarie, sir Francis Burdett adressa  ses commettants une lettre
nergique sur cet vnement horrible, et fit dans la Chambre des
Communes les plus grands efforts pour en faire punir les fauteurs. Mis
en cause lui-mme pour l'illgalit de son langage, il fut condamn 
trois mois de prison. Aprs avoir subi sa peine, il recommena de
nouveau ses attaques avec la mme ardeur, mais encore sans succs. En
1837, Francis Burdett prta son appui au cabinet de lord Grey, et, par
son influence, aida ce ministre  taire adopter les rformes dont il a
dot le pays. Mais, par la plus trange et la plus brusque de toutes les
variations, qui en serait en mme temps la plus inexplicable, si l'ge,
qui, en attidissant les convictions, dveloppe quelquefois l'gosme,
ne pouvait servir  la faire pardonner, Francis Burdett, qui avait
consacr une si grande partie de sa vie  la dfense des ides
radicales, sous prtexte que lord Melbourne se livrait trop au
radicalisme, rompit tout  coup avec les whigs, et se jeta dans le
torysme. Ce changement, nous craignons de dire cette trahison, lui fit
perdre le mandat de Westminster qu'il remplissait depuis si longtemps.
Il fut oblig de recourir  un bourg pourri de son nouveau parti pour
pouvoir rentrer  la Chambre, o il avait perdu toute influence, comme
il s'tait vu destitu dans le pays de toute popularit. Sir Francis
Burdett s'tait donc politiquement survcu. Il est mort dlaiss de
chacun depuis plusieurs annes, car, en Angleterre, la trahison
politique ne fait ni profit ni honneur.

[Illustration: Sir Francis Burdett.]

L'Espagne voit se poursuivre la lutte de ses gouvernants et du sentiment
national. Saragosse a eu ses dsordres, ou plutt sa rsistance 
l'occasion du dsarmement de la milice. La capitale a t agite. Les
lections complmentaires de la province de Madrid ont toutes t
progressistes. M. Olozaga a obtenu une majorit de 180 voix; M. Martinez
de la Rosa, nomm ambassadeur en France, n'a pu tre rlu, malgr les
efforts du ministre.

Les tribunaux ont encore, cette semaine, attir chez nous l'attention
publique. Le procs Poulmann, dont nous avions annonc l'ouverture,
s'est termin par la condamnation  mort du principal accus, qui ne
s'est pas pourvu en cassation.--L'ex-notaire Lebon, condamn  Paris
pour abus de confiance, renvoy pour faux devant la Cour d'assises
d'Orlans, y a t acquitt par le jury. Le _Journal du Loiret_ nous a
fait connatre,  cette occasion, un de ces dvouements fabuleux devant
lesquels il faut s'incliner. Une femme d'un ge avanc,  laquelle Lebon
a fait perdre sa fortune, montant  des sommes considrables, s'est
rsigne, par sentiment de charit,  partager la captivit de celui qui
l'a ainsi dpouille. Cette femme, d'une pit sans gale, s'est faite
prisonnire pour demeurer avec Lebon et lui donner tous les soins et les
consolations que peut exiger son tat. Avant qu'il ft amen  Orlans,
pour les dbats du procs o il vient de figurer, elle tait venue
prparer d'avance son logement dans la prison. Un prtre accompagnait
galement Lebon.--Un mandat d'amener a t lanc par le juge
d'instruction du tribunal d'Auch contre une jeune femme souponne
d'avoir empoisonn son mari. Elle avait elle-mme, pour rpondre aux
accusations publiques, provoqu l'exhumation du corps du dfunt. C'est 
la suite de cette opration que le mandat a t lanc. Madame veuve
Lacoste, c'est le nom de l'accuse, qui n'a que dix-huit ans, s'y est
soustraite par la fuite; mais elle a adress  M. le procureur du roi
d'Auch une lettre dans laquelle elle dclare que sa sant seule la
dtermine  prendre ce parti, et qu'elle se constituera prisonnire ds
que l'instruction de son affaire sera termine, et alors que, les dbats
tant devenus prochains, elle se verra exempte du supplice, qui serait
mortel pour elle, d'une dtention pralable.

L'arrondissement d'Abbeville vient d'tre le thtre d'un vnement
pouvantable. Le feu a clat dans la filature de chanvre de la socit
dite de Pont-Remy. Au premier signal d'alarme, le trouble et la
confusion se sont rpandus dans cet immense tablissement, compos de
vastes btiments ayant tous trois et quatre tages. Des ouvriers se sont
prcipits en foule pour fuir le flau, qui menaait de tout dvorer.
Ceux des tages infrieurs sont parvenus  s'chapper en sortant par les
fentres, par les portes, par toutes les issues qui se prsentaient;
mais ceux des tages suprieurs se sont trouvs entasss dans les
escaliers. Alors a eu lieu la scne la plus horrible: d'une part, le feu
qui gagnait toujours, les tourbillons de flammes, de fume, les cris du
dehors; et, de l'autre, ces malheureux qui voulaient tous s'enfuir, et
encombraient eux-mmes les passages. Ils tombaient par masses dans les
escaliers, cherchant  passer les uns sur les autres. Se pressant,
s'touffant, les blesss poussaient d'horribles plaintes, que
n'coutaient pas les autres, presss de s'enfuir  tout prix. Enfin,
quand on s'est rendu matre du sinistre, ce qui n'a eu lieu qu'aprs des
efforts inous, on a compt neuf cadavres mutils et dfigurs, et un
grand nombre d'infortuns blesss et estropis, plusieurs mme pour le
reste de leurs jours.

L'Acadmie Franaise s'est encore vu enlever par la mort Charles Nodier,
auquel nous consacrons aujourd'hui une notice spciale.--M. de Leyval,
ancien dput, l'un des 221 volants de l'adresse de 1830, est mort dans
le dpartement du Puy-de-Dme.--Un neveu de Guymon de La Touche,
l'auteur d'_Iphignie en Tauride_, est mort dans un hpital de la
Haute-Vienne; ce malheureux ne possdait plus pour tout bien que le
manuscrit original de la tragdie de son oncle.--Enfin deux notabilits
napolitaines, beaucoup mieux partages par la fortune, le marquis de
Turri et le marquis de Mascara, ont galement cess de vivre, laissant 
l'ordre des jsuites 50  60 millions de francs. Mais leurs parents ont
fait opposition  la dlivrance des legs, pour cause de captation, et la
justice est saisie de cette double instance.

[Illustration: Deco.]



De l'autre ct de l'Eau.

SOUVENIR D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voir tome II, pages 6,18, 60,155 et 227.)


UN RADICAL.

N'est-il pas vrai qu' ce seul mot,--synonyme de rvolutionnaire, de
jacobin, de terroriste,--votre imagination voque une sombre figure, des
traits durs et austres qu'un sourire amer claire  peine de temps 
autre, des regards mcontents et altiers, une mise svre, une pleur de
mauvais augure?

Ces prjugs, ces prconceptions ont tant de force, que moi-mme,--mieux
plac que beaucoup d'autres pour savoir combien il en faut rabattre,--je
ne pouvais me dfendre cependant d'une sorte d'apprhension en
m'acheminant, avec mon compagnon de voyage, vers la rsidence de M.
L..., un des reprsentants de l'opposition parlementaire anglaise, qui
rpond  notre nuance de l'extrme gauche.

Il tait presque nuit quand nous traversmes le petit village de Putney;
tandis que nous montions la colline au pied de laquelle il est plac,
les faibles lueurs du crpuscule s'teignaient graduellement, et ce fut
 grand'peine que nous dcouvrmes la porte indique, au bout d'un
chemin bord de murailles et d'arbres. Une femme vint nous ouvrir; elle
nous introduisit d'abord dans une cour en dsordre au fond de laquelle
on entrevoyait une sorte de massif gothique. Tandis qu'elle allait
remettre nos cartes au matre de la maison, une autre femme nous guidait
dans de tnbreux couloirs entrecoups d'escaliers, et qui ressemblaient
assez, aux corridors intrieurs de quelque abbaye. Aprs un moment
d'attente, notre premier imide vint nous reprendre et nous conduisit
dans un salon dont le pareil n'existe pas en France, malgr la manie
gothique qui prdominait chez, nous il y a quelque dix ans. Lambrisse
de chne noir dans lequel a et l s'incrustaient quelques portraits
enfums, cette pice n'tait claire que par une lampe de fer accroche
aux madriers du plafond. La chemine, au fond de laquelle brlait,--en
plein mois de juin,--une pannre de houille nationale, avait plus de
huit pieds de hauteur, et, large  proportion, occupait elle seule un
des cts de l'appartement. Autour de ce feu, sur des escabeaux de bois,
dignes reliques du temps des Cedric et des Athelstan sept  huit
personnages graves et silencieux fumaient de longues pipes avec une
constance toute hollandaise.

Ce tableau avait quelque chose de fantastique, et je n'aurais pas t
surpris le moins du monde si l'on m'et dit que dans ce conciliabule
nocturne on dlibrait sur les moyens d'aller dterrer  Tyburn les
cadavres de Cromwell, d'Ireton et de Bradshaw.

Mais il n'tait pas question de cela; j'avais tout simplement sous les
yeux sept  huit gentlemen auxquels M. L... avait dn ce jour-l mme 
dner, et qui, en attendant leurs quipages, tuaient le temps  la
manire orientale.

L, comme partout ailleurs, je reus ce cordial accueil que la lettre de
recommandation,--si mconnue en France, --assure en Angleterre 
l'tranger voyageur. M. L... qui parle le franais avec une facilit
remarquable, m'entretint de Paris en homme fort au courant de ce qui s'y
passe. Cette, science est plus rare que nous ne nous en flattons dans un
pays o les intrts nationaux dtournent  eux la part d'attention que
les citoyens ne donnent pas  leurs intrts immdiats.

Mais M. L...,--ce farouche radical,--bien loin de se vouer exclusivement
aux proccupations parlementaires, semble ne causer volontiers que
lorsque la littrature, les arts ou les commrages de la socit
europenne sont mis tour  tour sur le tapis. Rebut, du moins le
dirait-on, par les obstacles que l'esprit mercantile et les prjugs
aristocratiques opposent en Angleterre  la marche des ides vraiment
librales, il paie sa dette au pays et  ses lecteurs en assistant aux
dbats essentiels de la Chambre des Communes Mais, sitt qu'il est
dlivr de ce joug, contre lequel il murmure hautement, sa plus grande
joie est de quitter un pays o ses instincts levs, son got pour les
arts, pour la conversation lgante, pour le savoir-vivre et le _far
niente_ bien entendu, trouvent aussi peu  se satisfaire que son ardeur
gnreuse pour le plus grand bien du plus grand nombre.

Il suffit de quelques mots, de quelques opinions pour classer un homme,
et j'aime mieux cette manire de juger mes semblables que la
physiognomonie prtentieuse dont nos romanciers modernes ont pos les
rgles arbitraires. Je ne vous dirai donc pas de quelle couleur sont les
yeux, de quelle forme est le front, de quelle longueur est le cou du
jeune dput qui fut mon hte ce soir-l; ni de quel minium ses lvres
rappelaient la nuance, ni ce qu'on lisait dans les _irisations_ de sa
prunelle, ni ce qu'on pouvait conclure de la hauteur de son front ou de
l'embonpoint de ses mains: il vous sera mieux connu, au moral du moins,
quand vous saurez qu'il prfre la vie italienne  la vie franaise;
mais sauf cette exception, la vie franaise  toutes les autres.

Il me disait avec une conviction profonde: L'idal du bonheur,  mes
yeux, est la vie d'un garon parisien qui a 500 fr.  dpenser par
mois, et il me disait cela dans un chteau qu'il fait lever  grands
frais, avec tout le luxe d'architecture, de boiserie et d'ornementation
qui caractrisait les difices du temps d'lisabeth. Il me disait cela,
sans aucune affectation,  deux lieues de ce Londres o se concentrent
tout le luxe et tous les caprices, toutes les dissipations et toutes les
folies auxquelles la profusion des richesses soit prives, soit
publiques, peut donner carrire! II me disait cela, et j'appris le
lendemain, par un de nos amis communs que ce jeune homme si intelligent
et si born dans ses voeux possde environ 30,000 livres sterling,
c'est--dire environ 800,000 francs de revenu.



WESTMINSTER-PALACE.

Il y avait autrefois au bord de la Tamise une espce de lagune fangeuse,
couverte de ronces, habite par des serpents On l'appelait
l'Ile-Epineuse (Thorney-Island), o bien le _Lieu-Terrible_. Metellus,
vque de Londres, ayant converti Sebert, roi des Saxons de l'Est,
celui-ci s'empressa de btir une glise au Dieu des chrtiens, et il
leva ce temple  l'ouest de la cit de Londres. De l le nom de
_West-Minster minster, munster_, monastre, montier.

Non loin de l,--les princes aimant alors le voisinage des moines,--une
habitation royale s'leva. En 1035 Canut le Grand y rsidait, et vivait
familirement avec l'abb Wulnoth renomm pour son loquence et sa
sagesse.

douard le Confesseur fit reconstruire, trente ans aprs une nouvelle
glise qu'il ddia  Dieu,  saint Pierre et  tous les saints de
Dieu. On devait la consacrer le jour de Nol. La veille mme, le roi
tomba malade, et quelques jours aprs il fut enterr en grande pompe
sous le matre-autel du temple qu'il n'avait pu inaugurer. Ceci se
passait le 5 janvier 1066.

La mme anne, aprs la bataille d'Hastings, Guillaume de Normandie
arrivait  Londres, et se faisait couronner pour plaire aux Anglais,
sur la tombe mme du Confesseur. En 1069, l'abb de Peterborough
comparut devant le roi normand, et fut jug par un tribunal rassembl 
Westminster C'est le premier exemple d'une cour de justice tenue en ce
lieu.

Il faut franchir plus d'un sicle et demi et arriver au mois de fvrier
1218, pour trouver le premier prcdent parlementaire qui se rattache 
l'histoire de Westminster. Henri III dont les prodigalits imprudentes
avaient puis le trsor y rassembla ses barons et leur demanda de
l'argent, qu'ils lui refusrent tout net, voulant ainsi le corriger. Le
roi promit d'amender sa conduite, ajourna le parlement au mois de
juillet suivant, et demanda derechef quelques subsides. Les barons se
montrrent tout aussi peu disposs  les voter. Henri III alors, entra
dans une grande colre, pronona la dissolution de l'assemble, et fit
vendre  grand perte les joyaux et la vaisselle de la couronne.
Croirait-on que les bourgeois de Londres eurent l'effronterie de tout
acheter, et, qui plus est de payer comptant? On juge si une pareille
insolence rvolta le monarque. Il s'en expliqua dans les termes les plus
amers, et se moqua de ces manants qui s'intitulaient barons  cause de
leurs richesses. Pour les punir, il imagina d'instituer des foires de
quinze jours, dont le privilge tait concd  l'abb de Westminster.
Pendant ces foires, dfense absolue aux marchands de Londres, soit
d'taler, soit de vendre  l'intrieur du la ville.

[Illustration; tat actuel des constructions des nouvelles Chambres du
Parlement anglais.]

Comme l'histoire de Westminster est l'histoire d'Angleterre, je me
dispenserai de la pousser plus loin; les curieux peuvent recourir au
livre savant de Brayley et Britton. Mais il tait bon de nous reporter
aux origines, l'antiquit de ces monuments historiques tant le plus
clair de leurs mrites.

[Illustration: Vue de la Chambre des Lords avant l'incendie de 1834.]

Je ne pensais toutefois ni  Canut le Grand, ni au budget d'Henri III,
quand je me fis dposer par un lger _cab_  la porte de Westminster
devant laquelle je vis le plus de chevaux sells et le plus de grooms.
C'est celle qui mne aux chambres du Parlement. Suivant les instructions
de M. I..., je franchis d'un air de connaissance les premiers
vestibules, et j'arrivai  ce une l'on appelle le _lobby_ de la Chambre
des Communes. L,--toujours suivant le programme,--je dposai ma carte
entre les mains d'un huissier  trogne rouge, qui se chargea d'avertir
M. L... et j'attendis patiemment que le sanctuaire s'ouvrit.

Cinquante  soixante personnes attendaient comme moi. Partout o l'on
attend, en Angleterre, on trouve de quoi boire et de quoi manger. Le
_lobby_ de la Chambre basse n'est point dpourvu de cet avantage. A
chaque instant vous y entendez, la dtonation d'une bouteille de
_soda-water_, et les honorables M. P.,--la canne ou la cravache  la
main, le chapeau sur la tte, presque aussi ngligs dans leur tenue,
mais un peu moins laids que nos prcieux dputs,--viennent y trinquer
avec leurs commettants.

C'est dans le _lobby_ de la Chambre des communes que le premier ministre
Spencer Percival fut assassin par un ngociant ruin que ses malheurs
avaient rendu fou. Cet vnement ne parat pas avoir laiss de traces.
Du moins aucune prcaution n'empcherait-elle un nouveau Bellingham de
sacrifier sir Robert Peel  des ressentiments plus ou moins justifis.

Je considrais dj d'un oeil assez ennuy les alles et venues
parlementaires, quand les officiers de la Chambre me mirent  la porte,
ainsi que tous les assistants. Les Communes allaient voter (divide) sur
un bill dont la discussion tait termine, et les honorables avaient 
traverser le _lobby_ pour se rendre dans les chambres  scrutin.
Aussitt aprs le vote, un huissier vint m'appeler et me fit entrer,
enfin, dans la salle, o M. L... avec une rare complaisance, passa toute
la soire avec moi sur les bancs rservs aux trangers.

Il faut une grande bonne volont, il faut de grands efforts
d'intelligence pour se figurer, en voyant cette pice troite et
encombre, toute bourgeoise et toute moderne dans son ameublement, qu'on
est sur le thtre o se joue la plus solennelle des comdies
politiques. Les acteurs sont ple-mle, vis--vis les uns des autres,
sur trois ranges de banquettes qui donnent ides d'un vaste omnibus.
Tout au fond, le prsident et sa perruque, derrire une table qui le
masque  moiti; devant cette table, les trois clercs, aussi en
perruques; aux deux bouts; d'un ct, sir Robert Peel; de l'autre, le
champion des opposants. C'tait, ce soir-l, lord John Russell.

Des deux cts, de ce long paralllogramme, deux galeries rserves aux
membres qui n'ont pas trouv de place dans la salle, et qui, perchs
l-haut, ne ressemblent pas mal aux spectateurs admis dans certains bals
de province. Dans une troisime galerie, derrire et au-dessus du
_speaker_, les malheureux stnographes barbouillent, comme ils peuvent,
sur leurs genoux, et les dames sont derrire la muraille contre laquelle
ils s'appuient, entasses dans un _in-pace_ tnbreux d'o leur regard
plonge dans la salle par une espce de meurtrire longue de douze pieds,
large de cinq pouces; encore n'y sont-elles reues que par tolrance. La
dnonciation officielle d'un seul dput suffirait pour les faire
exclure. Tout cela est triste, mesquin, vulgaire. Il est vraiment
impossible de se croire ailleurs que dans le sein d'une assemble
d'actionnaires prts  dbattre les dividendes d'un chemin de fer.

Au reste, la Chambre actuelle, pour sa disposition du moins, ressemble
fort  celle que dtruisit l'incendie de 1831, et dont nous donnons ici
le croquis fidle.

Nous en dirons autant de la Chambre des Pairs, qui se distingue de la
Chambre des Communes par la disposition des banquettes et par l'toffe
rouge dont ses siges sont recouverts.

Ni l'une ni l'antre des Chambres actuelles n'occupe la place qu'elles
avaient dans l'ancien btiment. Avant l'incendie, les pairs se
rassemblaient dans une salle qui avait t jadis la Cour des requtes,
au midi de Westminster-Hall.--La Chambre des Communes y tient
aujourd'hui ses sances.

L'ancienne salle des Communes, depuis les premires annes du rgne
d'douard VI. tait la chapelle de Saint-Stephen,  l'est du palais,
donnant sur la Tamise. Elle n'a reu aucune destination dans le btiment
provisoire.

La pairie anglaise tient aujourd'hui ses sances dans la Chambre Peinte,
o mourut douard le Confesseur, un an avant l'invasion de Guillaume, et
sept cent soixante-neuf ans avant que l'on y installt, pour quelques
annes, les reprsentants actuels de la noblesse normande. Au train que
prennent les affaires politiques, il est permis de croire que l'difice,
antrieur  l'institution aristocratique, lui survivra, et de beaucoup.
Ces sortes de choses,--mme les plus solides--s'usent plus vite que la
pierre.



L'INCENDIE.

Savez-vous pourquoi s'lve maintenant cet norme btiment, derrire les
charpentes duquel paraissent  peine les hauts clochers de
Westminster-Abbey? Savez-vous pourquoi les architectes, les peintres
anglais, sont en grand moi, cherchant partout les ides qui leur
manquent, les procds de la fresque, appelant,--appelant en vain,--le
gnie des lignes et celui des couleurs? Savez-vous pourquoi tous ces
concours, tous ces projets, tous ces devis, tous ces plans dbattus
chaque matin, chaque semaine, chaque mois, chaque trimestre, dans les
mille organes de la presse britannique? Savez-vous, enfin, pourquoi la
moiti du palais du Westminster tant dvore par le feu, il faut
aujourd'hui prparer une rsidence digne d'elles aux deux Chambres du
Parlement? Je vais vous le dire.

En 1826--remarquez cette date--en 1826, l'chiquier anglais n'avait pas
encore de registres; en 1826, les comptes du budget anglais se rglaient
encore comme se rglent, dans nos plus petits bourgs du Midi, les
comptes du boulanger avec les cuisinires illettres. La _taille_,
enfin, se payait, en 1826, comme aux jours de Guillaume le Conqurant,
et suivant la forme antique  laquelle elle dt son nom primitif. Ici,
pour tre croyable, il faut citer ses autorits.

Le 10 octobre 1834,  six heures du soir, la femme d'un concierge vit
filtrer une vive lumire sous la porte de la Chambre des Lords. Ce fut
elle qui poussa le premier cri d'alarme; et, huit heures aprs, on
teignait les derniers brandons de l'incendie; mais, pendant ces huit
heures,--sous les yeux de cinq cent mille spectateurs assembls, et
malgr les efforts du toute la police de Londres, malgr le voisinage de
la Tamise charge de bateaux--elle offrait, dit-on, le plus admirable
coup d'oeil que jamais une ville en flammes ait clair de ses
fantastiques lueurs,--un tiers du vieux palais, la moiti de ses vastes
clotres, la chapelle du Saint-Stephen, la bibliothque des Communes, la
Chambre Peinte, la Chambre des Lords, et la plupart des comits
adjacents, taient devenus la proie du feu.

Le conseil priv tint sance plusieurs jours de suite pour dterminer la
cause de ce dsastre national, qu'on avait d'abord attribu  la
malveillance; et voici le rsultat de son enqute.

[Illustration: Vue de la Chambres des Communes avant l'incendie de
1834.]

Les comptes publics de la trsorerie se tenaient jadis au moyen de
tailles; et jusqu'au jour o cette mthode fut abolie par acte du
Parlement (octobre 1826), on indiquait les sommes payes  l'chiquier
sur des baguettes de noisetier ou de frne, qu'on entaillait  une plus
ou moins grande profondeur, et dans une direction plus ou moins oblique,
suivant qu'il s'agissait de marquer des milliers, des centaines ou des
units de livres sterling; mme des schellings ou des pences. Quand une
de ces baguettes tait taille dans toute sa longueur, on la fendait en
deux portions gales, dont l'une s'appelait la feuille _(the foil)_, et
l'autre la contre-feuille _(the counter-foil)_. En les rapprochant,
elles servaient  se contrler l'une par l'autre, et formaient, ainsi
runies, ce qu'on appelait la taille _(the tally)_. Les derniers
_talliers_ de l'chiquier, qui rendirent leur patente en vertu du bill
d'octobre 1826, taient lord Guildford et M. Burgoyne.

Or, le jour mme de l'incendie, le Clerc des Travaux, ayant ordre de
faire dtruire une certaine quantit de tailles conserves jusqu'alors
dans les archives de l'chiquier, chargea quelques ouvriers d'en brler
deux charretes dans les calorifres communiquant avec les tuyaux
destins  rchauffer le parquet de la Chambre des Lords. Ces hommes
commencrent leur travail  six heures et demie du matin et ne finirent
qu' cinq heures du soir. Le bois sec, qu'ils jetaient par brasses dans
les fourneaux, brlait avec une telle activit, que les tuyaux rougirent
au bout de quelques heures, et que le plancher, dj tout sec, dut
ncessairement s'enflammer [1].

      [Note 1: Report of the Lords of the Council respecting the
      destruction of the Houses of Parliament.]

L'impt--reprsent par les tailles--brlant l'difice mme o on le
vote, m'a paru un mythe assez dmocratique.

Ce qui en gte un peu la moralit, c'est que pour relever cet difice,
que dis-je, pour en construire un plus beau, les contribuables auront d
voir s'aggraver leurs taxes.
                                                                O. N.



Charles Nodier

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTRAIRE.

Les lettres, tout rcemment veuves de Casimir Delavigne, viennent de
faire encore une perte bien douloureuse en la personne de Charles
Nodier: la mort prmature de l'illustre crivain laisse surtout un vide
irrparable dans les rangs de l'Acadmie Franaise. Du jour, en effet,
o il prit place parmi les Quarante, M. Nodier devint l'me de
l'Acadmie; il ne considra point son nouveau titre comme purement
honorifique; mais, se dvouant tout entier aux devoirs du fauteuil, il
fut vritablement l'acadmicien modle, et le digne successeur de
Fontenelle, d'Alembert et Morellet, ces grands acadmiciens du sicle
dernier. Comme le bonhomme La Fontaine, M. Nodier allait aux sances
pour _s'amuser_; c'tait l son plus cher dlassement, et le fameux
dictionnaire n'avait jamais eu de _fondateur_ plus diligent ni plus
consciencieux.

La biographie de M. Nodier est doublement malaise  faire, parce que la
vie de l'homme aussi bien que celle de l'crivain semblent toutes deux
chapper  l'histoire. Ami de la solitude et du travail, M. Nodier se
droba de toutes ses forces aux tracas de la vie publique, aux ennuis de
la clbrit; il aima, suivant le conseil du Livre saint,  cacher sa
vie, et se retira volontiers dans les joies intimes de la rverie, de la
famille et de l'tude; c'est ce qu'il a pris soin lui-mme de nous dire
en de charmants vers;

        Ils ne comprennent pas, ces amants de la gloire.
              Le bonheur de vivre inconnu,
        De passer dans ses jours sans laisser de mmoire,
        Sinon un doux penser dans un coeur ingnu
              Qui n'en dise rien  l'histoire.
        Et de partir aprs comme l'on est venu.

D'autre part, M. Nodier a eu cette singulire destine d'crivain, que
son nom est arriv peu  peu  une haute clbrit sans que pourtant il
ait t pousse  ce comble par d'clatants succs, et tandis que, dans
la biographie des grands auteurs, on peut, pour ainsi dire, marquer les
dates glorieuses de leur renomme croissante, dans la sienne, au
contraire, on ne saurait fixer le moment o son nom devint populaire, ni
le livre aprs lequel la rputation du lettr se changea en la gloire de
l'crivain. Est-ce _Adle_ ou bien _Jean Sbogar, Tribly_ ou _Smarra_?
Sont-ce ses contes, ses posies ou bien ses ouvrages de linguistique qui
marqurent l'heure de son avnement littraire? Non, sans doute; mais
c'est tout cela ensemble. Chacune des lignes qu'il crivit le haussa un
peu au-dessus de l'horizon, et tant il crivit qu' la fin il se trouva
en plein firmament.

[Illustration: Charles Nodier, dcd le 27 janvier 1844.]

Nous avons donc bien peu de choses  dire sur la vie de M. Nodier; et,
d'ailleurs, l'histoire de son esprit est presque tout entire dans la
liste chronologique de ses ouvrages, Charles-Emmanuel Nodier naquit 
Besanon, le 29 avril 1780; son pre, magistrat distingu, tenait un
rang honorable dans la Franche-Comt, et fut, sous la rpublique, le
second maire constitutionnel de Besanon. L'enfant grandit au milieu des
clubs et y puisa ce vif amour de la libert qui lui valut plus tard tant
de proscriptions. En mme temps, il s'adonnait, avec un zle gal, 
l'tude des sciences naturelles et  celle de la philologie. A peine g
de dix-huit ans, il publie  Besanon une _Dissertation sur l'usage des
antennes et sur l'organe de l'oue dans les insectes_, et dj il
commence  rimer un pome sur l'objet favori de ses tudes, l'espce des
coloptres:

        Htes lgers des bois, compagnons des beaux jours,
        Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...

Trois ans plus tard (1801), le jeune savant fera paratre une
_Bibliothque entomologique, avec des notes critiques et exposition des
mthodes_. Ainsi dj, M. Nodier annonait ce talent encyclopdiste qui
devait lui assigner, un jour, le premier rang parmi les polygraphes
contemporains.

Ds l'anne 1799, le jeune Nodier s'tait trouv impliqu dans un procs
politique, qui faillit lui coter cher, car il ne fut acquitt qu' la
majorit d'une seule voix. Il vint  Paris, et se vit d'abord entran
dans l'opposition royaliste,  laquelle, se ralliaient les rpublicains.
Ce fut alors qu'il publia contre le premier consul (1802) son ode si
fameuse du _la Napolonne_, que reproduisirent aussitt les journaux
anglais et qui amena un redoublement de perscution contre les suspects.
La Napolonne avait paru sans nom d'auteur; mais M. Nodier, afin
d'carter les soupons qui planaient sur la tte de plusieurs personnes
innocentes, se dnona lui-mme  Fouch, et fut mis en prison 
Sainte-Plagie. Aprs quelques mois de captivit, on l'exila dans sa
ville natale, en le tenant toujours sous une surveillance ombrageuse.
L'exil quitta son foyer domestique, et se mit  parcourir les montagnes
du Jura et les hautes valles de la Suisse; arrt de nouveau, sous un
prtexte frivole, il fut dlivr par les paysans, erra du nouveau dans
les montagnes, et passa de longs jours enseveli au fond des vieilles
bibliothques des couvents et des presbytres qui lui donnaient un asile
hospitalier. Inquit jusque dans ces paisibles retraites, il prit le
parti de passer en Suisse, allant d'une ville  l'autre, exerant pour
vivre les industries les plus modestes; l correcteur d'imprimerie, ici
enlumineur d'estampes; mais toujours courageux et plus fort que la
perscution. Enfin, aprs bien des peines et des traverses, il rentra en
France, professa obscurment dans quelques petites villes du Doubs, et
finit par se retirer dans un village du Jura, qu'il a chant dans une
frache et dlicieuse idylle;

        O riant Quintigny, vallon rempli de grces,
        Temple de mes amours, trne de mon printemps,
        Sjour que l'esprance offrait  mes vieux ans;
        Tes sentiers mal frays ont-ils gard mes traces?
              Le hasard a-t-il, respect
        Le bocage si frais que mes mains ont plant?
        Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
        O je plaignais Werther, que j'aurais imit?

M. Nodier fut tir du fond de cet asile par une lettre d'un Anglais
clbre, le chevalier Croft, qui habitait alors Amiens, et cherchait un
collaborateur pour l'aider dans son importante publication des
_Classiques franais avec commentaires_. L'association ne dura pas aussi
longtemps qu'on aurait pu le croire. Le chevalier Croft n'tait point
sans doute parfait, comme M. Nodier nous l'a peint dans _Amlie_ sous le
nom lgrement adouci de sir Robert Grove; les deux collaborateurs se
sparrent, et M. Nodier, par l'entremise du gnral Bertrand, obtint un
poste administratif dans les provinces conquises de l'Illyrie; il y fut
mme charg de la direction d'un journal qu'on y avait tabli sous le
nom de _Tlgraphe illyrien_, et qui tait publi en quatre langues, la
franaise, l'allemande, l'italienne et la slave vindique. L'invasion le
ramena en France, et l'amiti de M. tienne l'attacha  la rdaction des
_Dbats_, o il fut un des premiers  faire une profession toute
bourbonienne.

A cette poque, M. Nodier tait dj connu avantageusement parmi les
lettrs; il avait publi, en 1802, _Stella_, ou _les Proscrits_: en
1803, _Le Peintre de Salzbourg_ et _Dernier chapitre de mon roman_; en
1808, le _Dictionnaire raisonn des onomatopes de la langue franaise_,
et en 1812, les _Questions de littrature lgale_. J'omets, dans cette
liste, maints opuscules de moindre importance, qui ne sont pas rests
dans l'dition des oeuvres compltes. M. Nodier ne sollicita ni places
ni faveurs auprs du nouveau gouvernement, et Louis XVIII lui envoya des
lettres de noblesse pour toute rcompense de ses services. L'auteur du
_Peintre de Salzbourg_, menant une vie modeste et retire, se prparait
 accrotre par de nouveaux titres sa renomme naissante: _Jean Sbogar,
Thrse Aubert, les Mlanges de littrature et de critique, Adle,
Smarra, Tribly_, se succdrent rapidement de 1818  1822, et donnrent
 leur auteur une position minente dans les lettres.

En 1824, M. de Corbire, ministre de l'intrieur et bibliophile
trs-clair, nomma M. Nodier, sur sa rputation, et sans qu'il l'et
demand, bibliothcaire de l'Arsenal. Ce fut l un vnement dcisif
dans la vie de M. Nodier: retir sous ce tranquille abri, un cercle
d'habitudes nouvelles et dfinitives se forma autour de lui, son
existence s'arrangea commodment dans l'honorable demeure, et l'Arsenal
lui fit oublier Quintigny, cette esprance promise  ses vieux ans. Il
y est rest jusqu' sa dernire heure; il y est mort doucement, au
milieu de ses amis et de ses livres.

En 1827, M. Nodier runit en un volume toutes ses posies parses, moins
connues aujourd'hui que ses romans, quoiqu'elles ne leur soient point
infrieures. Des travaux d'rudition, trop longs  numrer dans cette
courte notice, occuprent ensuite ses laborieux loisirs; enfin, en 1832,
il prit le soin de donner une dition complte de ses oeuvres, o il ne
voulut faire entrer que le meilleur de ce qu'il avait crit.--Deux ans
aprs, l'Acadmie Franaise le choisit  l'unanimit, en remplacement de
M. Laya. Cet honorable suffrage causa une joie vive  celui qui l'avait
mrite; et, dans son discours de rception, M. Nodier tmoigna 
l'Acadmie sa reconnaissance avec une expansion touchante, et qu'on
n'avait point encore vue.

Depuis ce jour, le plus glorieux dans sa vie, l'auteur de Jean Sbogar,
retir de la littrature militante, occupait encore l'attention publique
par le charme de son esprit dlicat, qui ne se renfermait point si
discrtement dans le cercle des initis que son parfum ne se rpandit au
dehors; l'crivain vieillissant avait ce bonheur singulier d'accrotre,
sans plus crire, d'accrotre tous les jours la rputation dj si bien
fonde de son got exquis, de son savoir ingnieux, de sa finesse
lgante. Le salon de l'Arsenal tait le refuge de la conversation
polie, de la causerie franaise, si chre  nos devanciers et si rare
aujourd'hui: le matre du lieu, debout auprs de sa chemine, causait
comme autrefois Diderot et Grimm, ces fameux causeurs. Personne, a-t-on
dit, n'tait plus aimable que Nodier au coin de son foyer, dans une de
ses causeries familires, o, sans coquetterie, sans apprt, il donnait
carrire  son imagination potique; o il babillait le pass de formes
dlicieuses qui le rendaient toujours regrettable; o, sans pdantisme,
il faisait appel  son rudition sur tous les sujets littraires. Qui
causa jamais mieux que lui? qui discuta avec plus de bonhomie, de
finesse et de sret? qui soutint plus gracieusement un paradoxe, et lit
meilleur march de son spirituel plaidoyer pour une cause perdue qu'il
avait gagne? Et quelle locution noble et simple! quelle dialectique
ferme et vive!

Nous rapportons ici le rcit touchant qu'on a fait de sa dernire heure:
Dans cette dernire nuit o Nodier a parl de beaucoup de choses, le
pre de famille et l'homme de lettres se sont manifests tour  tour de
la manire la plus touchante. Sentant approcher sa dernire heure, il a
dit  sa femme et  sa fille: Allons, il faut nous sparer! Pensez
toujours  moi, qui vous ai tant aimes!... Je suis heureux de pouvoir
bnir mes enfants et mes quatre petits-enfants. Ils sont tous l,
n'est-ce pas? Il n'y en a point de malade? Tant mieux! Quel jour est-ce
aujourd'hui?--Le 27 janvier.--Eh bien! n'oubliez pas cette date. Et ces
tristes paroles, il les a accompagnes d'un de ces regards doux, calmes
et charmants qui lui taient particuliers.--Un instant aprs, Nodier a
appel madame Menessier, dont le talent, comme crivain, a grandi sous
les yeux de son pre: Ma fille, lui a-t-il dit, coute un dernier
conseil: lis beaucoup, lis toujours Tacite et Fnelon, cela donnera de
l'assurance  ton style. Il a parl ensuite du travail important qu'il
faisait pour l'Acadmie, et qu'il avait regret du laisser inachev.

Nodier s'est endormi sans crise, sans convulsion, et nous avons pu
croire, quand nous l'avons vu il n'y a qu'un instant, que ce sommeil
devrait avoir un rveil.

Les obsques de l'illustre crivain ont eu lieu lundi 29 janvier; MM.
tienne et Taylor, ses amis, ont fait entendre de touchantes paroles sur
sa tombe; un jeune homme y a dpos une couronne au nom de la classe
ouvrire.

Le portrait de M. Charles Nodier a t trac ainsi par un critique
distingu, M. G. Planche: Connaissez-vous Charles Nodier? Oui, sans
doute: vous l'avez rencontr cent fois sur les quais, feuilletant de
vieux livres, dont il connat le prix mieux que personne... Vous l'avez
coudoy sur le boulevard, et, sans savoir pourquoi, vous avez remarqu
sa figure anguleuse et grave, son pas rapide et aventureux, son oeil vif
et las, sa dmarche pensive et fantasque. Il est grand et vigoureux;
tous ses portraits ne donnent de lui qu'une ide incomplte...

A cette courte biographie nous joindrons quelques mots sur le talent et
sur le style de M. Charles Nodier, renvoyant nos lecteurs, pour plus
ample critique,  l'excellente notice mise par M. Sainte-Beuve en tte
de _Trilby_ et des autres contes.

M. Nodier dbuta, comme crivain, dans une poque de littrature
transitoire, entre l'cole de Rousseau et celle de l'Empire:  ce moment
les lettres franaises, si longtemps fidles  leur svre origine,
semblaient s'amollir et s'effminer, pour ainsi parler. Les livres de
Rousseau et ceux de Bernardin-de-Saint-Pierre avaient branl d'abord la
fermet littraire, et donn naissance  cette sorte de langueur qui
devait produire ensuite toute l'cole des mlancoliques et des
lgiaques. L'invasion de la littrature allemande, mene par Werther,
ne fit qu'accrotre encore le mal, et surexcita encore la _sensibilit_
intellectuelle des lectrices franaises. M. Nodier subit, comme tout le
monde, et plus vivement que tout le monde, cette influence romanesque
qui agissait sur les nerfs plus encore que sur les coeurs; et, comme l'a
trs bien dit un critique, il fut une sorte de _Saint-Preux Wertheris_,
encyclopdiste _sensible_,  la manire de Rousseau; naturaliste
passionn,  la manire de Goethe. Tout le secret du talent de M. Nodier
est dans cette excessive _sensibilit_ intellectuelle, dans cette
vivacit d'impressions qui le soumirent aux influences les plus diverses
de l'atmosphre littraire.

Tandis donc que Chateaubriand et Bernardin fondent la grande cole
rveuse, descriptive et pittoresque, M. Nodier ouvre une autre voie,
moins large et moins magnifique sans doute, mais tout aussi nouvelle: il
fonde proprement, dans notre littrature, la fantaisie et la posie
qu'on a depuis appele _intime_. A ce titre, le romantisme put justement
revendiquer comme siens le nom et le talent de M. Nodier.

Toute notre littrature classique avait us et abus, suivant le
prcepte de Buffon, des sentiments et des termes gnraux. La fantaisie,
qui est l'imagination particulire, et la posie intime, qui vit des
inspirations exclusivement personnelles, semblent donc tre le
contre-pied exact de nos lettres classiques; et nous avons vu, de nos
jours, les consquences extrmes, j'allais dire fcheuses, auxquelles
des esprits, distingus d'ailleurs, ont men cette littrature intime,
cette posie des _infiniment petits_. Charles Nodier, le chef ou du
moins le prcurseur de l'cole, n'en tait point encore venu l; sa
fantaisie ne se faisait point amoureuse de l'excentricit, et l'on
dirait qu'elle est encore retenue par les liens prudents de la vieille
raison gauloise, de la sobrit racinienne, de la temprance classique.

Mais ce qui distingue surtout l'auteur d'_Adle_ de tous ceux qui
suivirent sa voie, c'est le style. Il faut bien le reconnatre, M.
Nodier fut, avant tout, un crivain, dans le sens propre du mot, un
homme de style ou _styliste_, comme dit M. Sainte-Beuve. Avec un don de
langue merveilleux, il joignit le savoir philologique le plus profond,
et se montra de bonne heure le digne lve du chevalier Croft, qui
tudiait le style  l'aide d'une loupe, ayant dcouvert, au dire mme de
M. Nodier, l'atome, la monade grammaticale. Tous les critiques se sont
accords  louer la facilit merveilleuse, la souplesse infinie,
l'harmonie gracieuse de ce style admirable, qui se dvide comme un
ruban,... qui ne finit que lorsque l'crivain lui-mme en coupe la
trame, et qui, sans cela, se drouterait  l'infini et
incessamment.--M. Sainte-Beuve appelle ingnieusement Charles Nodier
l'_Arioste_ de la phrase.

On sait que M. Nodier, depuis longues annes, passait pour l'homme de
France qui connaissait le mieux notre langue; l'opinion publique l'avait
rig en une sorte d'expert ou d'arbitre pour toutes les difficults de
langue, toutes les quivoques grammaticales qui se pouvaient rencontrer.
Nanmoins on lui doit cette justice, que, pour avoir apport un soin
extrme  l'arrangement de ses mots et  la disposition de ses phrases,
jamais il ne raffina son style, comme nous avons vu faire les
littrateurs intimes; jamais, surtout, il n'estropia la langue, sous
prtexte d'innovation,  l'instar de nos grands crivains pittoresques.
Il demeura, au contraire, sans pdantisme, le plus svre puriste de
notre temps; et, par ce ct, il se spare profondment de toute l'cole
moderne.

C'est aussi par ce ct qu'il conservera une place honorable dans notre
littrature; le jugement de la postrit saura tenir compte  Charles
Nodier d'avoir t un homme de style  l'poque o le style se faisait
si rare chez nous que les plus riches productions littraires en taient
souvent dpourvues; comme pote et comme inventeur, il a sans doute t
dpass et surpass; comme crivain il demeure au premier rang; et la
plus grande critique qui puisse lui tre adresse, c'est d'avoir eu un
style suprieur  son talent, ou, pour mieux dire, un gnie infrieur 
sa plume.

[Illustration: Deco.]



Fragment d'un Voyage en Afrique [2]

Un jeune homme, que son esprit aventureux poussait  toutes les choses
hardies, ne pouvant trouver en France ce qu'il y cherchait, c'est--dire
une position indpendante, rsolut de profiter du trait de paix qui
venait d'tre sign entre le gnral Bugeaud et Abd-el-Kader pour
visiter l'intrieur de l'Afrique et poser, au centre mme de la
puissance arabe, les bases d'un vaste comptoir. Il esprait raliser
ainsi non-seulement d'immenses bnfices, mais encore tre utile  son
pays, en l'aidant  tendre son influence civilisatrice parmi les
peuplades de l'antique Mauritanie. L'vnement ne justifia point ses
prvisions. Aprs plusieurs mois de sjour dans les diverses tribus de
l'mir, il regagna la terre natale, n'emportant avec lui qu'un album sur
lequel il avait consign ses impressions. C'est de cet album qu'est
extrait le rcit qu'on va lire, rcit rapide, mais exact, de ce qu'il a
vu d'important dans les douairs, dans les villes et dans les camps, qui
se lvent tous comme un seul homme  l'ordre d'Abd-el-Kader, et marchent
 la destruction au nom de la divinit.

      [Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Nos lecteurs verront avec intrt se drouler sous leurs yeux le tableau
des ressources, des habitudes et des moeurs de ces Arabes si peu connus
de nous encore, quoique, depuis quatorze ans, nous leur fassions une
guerre continuelle.

En perdant de vue les lignes extrmes des possessions franaises, je
sentis mon coeur se glacer; il me sembla que je ne reverrais plus la
France. Cependant la trve de la Tafna, l'espoir d'une fortune
rapidement acquise dans les relations que j'allais tablir avec les
Arabes de l'intrieur, l'audace mme de l'entreprise, m'enhardirent, et
je lanai mon cheval dans la direction du dsert.

Nous tions en 1838. Abd-el-Kader tait alors occup au sige
d'Ain-Maddy, dans le dsert. Je rsolus d'aller l'attendre  Tazza.

Le territoire compris entre Blidah et Mdah est d'une monotonie
dsesprante; aussi ne fatiguerai-je point mes lecteurs par une longue
description. Des valles incultes o l'alos tale ses mille bras
couverts d'une paisse poussire, des collines aux larges bases boises,
aux fronts chauves et ravags par le simoun; puis,  mesure qu'on
approche du grand fleuve, un peu de verdure et de fracheur, voil tout
ce que j'y ai remarqu. Je ne fis que passer  Mdah, et je continuai
ma route vers le Chliff, que je traversai sur un pont de bois adoss au
Bou-Rachad. De Mdah  Tazza on compte deux fortes journes de marche
par un chemin affreux,  travers des montagnes escarpes et d'immenses
solitudes. L'eau y est rare. En avanant vers Tazza, on suit une
ancienne voie romaine parfaitement conserve. Elle est borde d'une
double range de chnes verts d'une imposante vieillesse; mais cette
voie se perd bientt dans les sinuosits des montagnes, o elle est
continue par un sentier presque impraticable. Cette route conduisait
jadis  une ville situe  quelques lieues est de Tazza. Les ruines
conservent le nom de Duirali, mais il reste peu de vestiges de cette
ville. Il faut savoir qu'elle a exist pour remarquer ses dbris;
cependant, d'aprs la tradition conserve par les Arabes, Duirali fut
une cit trs-importante. Elle tait entoure, au temps de sa splendeur,
de grands et beaux jardins dont il ne reste aujourd'hui ni un arbre ni
une trace.

Mon guide, Ben-Oulil, cheminait  mes cts et charmait les ennuis du
voyage par la description de lieux plus agrables ou plus intressants
que ceux que nous parcourions.

Quel est, demandai-je en lui montrant les masses gristres qui se
perdaient  l'horizon, quel est l'homme assez abandonn du ciel pour
vivre dans un pareil sjour?

--Le Kabyle, rpondit Ben-Oulil; et il parat qu'il s'y trouve bien, car
aucune sduction n'est capable de l'arracher de l'aire qu'il s'est btie
au sein des airs.

Je n'eus pas de peine  obtenir de mon guide, bavard comme tous les
guides, quelques dtails sur ces tres dont la vie nomade et excentrique
a toujours excit l'intrt du touriste. Il ne cessa de parler que
lorsque je lui montrai la ville de Tazza, qui talait au soleil les murs
crnels de sa forteresse.

Tazza est un poste important qu'Abd-el-Kader fit construire, il y a huit
ans  peu prs, sur l'emplacement d'une ville romaine qui portait ce
nom; du moins c'est ce que nous apprend l'inscription grave sur une
pierre qu'on a trouve dans les dcombres. La forteresse est un carr
d'environ quarante-cinq mtres de longueur, dont chaque angle est
surmont d'une gurite. L'intrieur se compose d'une vaste cour autour
de laquelle sont de vastes magasins remplis de vivres, de munitions de
guerre, de fer, de plomb, de draps et autres approvisionnements. En face
de l'entre principale est la tente de l'mir. Chaque ct de cette
tente est d'une longueur de six  sept mtres. Elle est aussi proprement
que simplement dcore; des colonnes de bois de noyer, surmontes de
chapiteaux sculpts, ornent la porte principale; les murs sont bariols
de peintures arabes assez grossires; le sol est couvert de beaux tapis
sur lesquels s'asseyent les ministres et les grands dignitaires. Le
Trne d'Abd-el-Kader se compose d'une simple planche de sapin recouverte
d'une natte tresse avec les fils du palmier. Au-dessus des magasins on
a bti trois autres salles; c'est l qu'on loge les kalifats lorsqu'ils
viennent visiter l'mir. Elles sont remarquables par les soins qu'on
prend de les entretenir. Le parquet de ces salles est cach aussi par
des tapis de laine fine sur lesquels sont disposs des coussins de soie.
On remarque plusieurs inscriptions sur les murs; ce sont en gnral des
versets du Coran. Des peintures dcorent les plafonds.

La porte du fort est l'ouvrage des ouvriers envoys par le gouvernement
franais auprs de l'mir. Elle ne laisse rien  dsirer sous le rapport
de l'lgance et de la solidit. On voit que nos ouvriers y ont mis de
l'amour-propre. Les murailles,  l'intrieur et  l'extrieur, sont
recouvertes d'une paisse couche de pltre d'une blancheur blouissante.
On y a dessin une montre solaire, et, au milieu de la cour, s'lve un
oratoire pour la prire. On lit sur la porte d'entre une longue
inscription arabe qui porte le nom du fondateur. Partout sont graves
des maximes tires du Coran.

Devant le fort s'tend une petite terrasse en forme d'esplanade sous
laquelle on a ouvert trois grands magasins o le plus habituellement
s'entassent les rcoltes de bl et d'orge. On y a plac trois canons
sans affts. Dans l'intrieur existent aussi deux vastes magasins
souterrains qui servent de prison, je pourrais dire de tombeau, car les
malheureux qu'on renferme dans ces lieux insalubres y meurent presque
tous.

Une fabrique de briques et de tuiles, un moulin  farine et un four 
pain s'lvent autour du fort, qu'environnent aussi une centaine de
chtives cabanes. Telle est la ville de Tazza, situe  une journe de
marche de Boural et  une journe et demie de Milianah, dont elle est le
dpt. Plusieurs familles de Coulouglis et de Moraibes y ont t
exiles. Les habitants de Milianah s'y sont rfugis plusieurs fois. On
y remarque quelques boutiques et un semblant de commerce. Une excellente
source qui jaillit de la montagne voisine y verse d'abondantes eaux.
Cette source est garde, la nuit, par les lions, qui, comme les dragons
des Hesprides, en dfendent l'approche aux mortels.

Les environs de la ville sont tristes et uniformes; les montagnes
boises qui entourent Tazza ne prsentent pas un point sur lequel le
regard se pose avec complaisance. Tout y est froid et silencieux. En
hiver la neige remplit la valle; en t une excessive chaleur engendre
des fivres qui dciment la population. Ajoutez  ces dsagrments
l'impassibilit o l'on se trouve de s'loigner seul sans courir le
risque d'tre dvor par les lions, et vous aurez une ide exacte de
Tazza. Il arrive mme souvent qu' prix d'or on ne peut s'y procurer les
objets de premire ncessit.

A une petite distance de la ville on rencontre des excavations d'o les
Arabes ont extrait du fer et de la bouille; mais leur inhabilet dans ce
genre de travaux les leur a fait abandonner. Il y a aussi,  quelques
lieues de l,  l'est, dans la province de Lassagah, une mine de soufre;
elle est place dans un lieu dsert o manquent l'eau et les arbres.
L'exploitation offre consquemment des difficults presque
insurmontables. Abd-el-Kader, qui possdait un peu de salptre, fut tout
joyeux de la dcouverte d'une mine de soufre; il crut qu'il lui serait
possible d'tablir des manufactures de poudre. Il se transporta sur les
lieux, et ordonna  un Algrien qui tait  son service de procder
immdiatement  l'exploitation. Ou acheta de grandes cuves en cuivre, et
les autres ustensiles ncessaires; mais, en oprant, on brla les
chaudires, et il fallut renoncer  obtenir du soufre pur. Il est peu
probable que cette mine soit jamais exploite.

La route qui conduit de Tazza  la mine de Lassagah est belle, unie,
bien trace, mais la pluie la rend impraticable  raison de la nature du
terrain, qui est argileux. Il n'y a dans le district qu'une petite
quantit d'eau sulfureuse.

Pendant mon sjour  Tazza, qui n'a pas dur moins de quatre mois, j'eus
l'occasion de me lier d'amiti avec le gouverneur de la place.
Kredour-Berouela. C'est un Algrien d'une quarantaine d'annes, de haute
stature et d'une physionomie franche et ouverte. Il a demeur sept ans 
Alger, o il a puis dans le commerce des Franais beaucoup de
connaissances utiles qui lui ont attir l'affection de l'mir. Sans lui,
le fort de Tazza n'aurait subi aucune des amliorations qui le
distinguent des autres places fortes. Il tait charg d'affaires
d'Abd-el-Kader auprs du gouverneur, mais s'tant compromis en 1837, il
fut oblig de fuir, sous un dguisement de femme, pour chapper aux
Franais qui le poursuivaient, et qui, une heure aprs son dpart,
envahissaient sa maison afin de s'assurer de sa personne. Il se rendit
auprs de l'mir, qui l'accueillit favorablement en reconnaissance des
minents services qu'il en avait reus. Il alla d'abord  Milianah, o
il appela plus tard sa famille, Berouela administre avec talent les tribus
places sous ses ordres et qui campent autour de la forteresse. Les
Arabes de la campagne se rendent tous les jeudis en ville et y
tablissent un march o abondent les produits du pays. Le gouverneur a
de l'esprit naturel et une certaine instruction qu'il est rare de
trouver chez un Arabe. Aucune question ne l'embarrasse, et il mne 
bonne fin presque tout ce qu'il entreprend. Il est d'un accs facile,
d'une grande familiarit, quoique juste et svre; son coeur est bon,
mais il sait se faire obir et ne pardonne jamais une faute. Quand il a
prononc, le jugement s'excute, et-il t port contre son propre
pre. Les droits de son matre sont les seuls lgitimes  ses yeux;
aussi est-il l'ennemi acharn des Franais. Au commencement des
dernires hostilits, il leur fit beaucoup de mal dans la Mitidja, en
compagnie du kalifat de Milianah, dont il suit la bannire. Il paie
toujours de sa personne et affronte la mort avec une tmrit
surprenante, Quoique gouverneur absolu de Tazza et des tribus
circonvoisines, il est sous les ordres du kalifat de Milianah.
Abd-el-Kader estime beaucoup son habilet, son sang-froid et son
courage; il ne fait rien sans le consulter. Il lui a fait don d'une
jolie maison de campagne, situe non loin de Tazza. Je n'ai qu' me
louer des bons procds de Berouela. Les Europens et les ouvriers
franais qui ont visit le gouverneur rendent galement justice  la
douceur et  l'amnit de son caractre.

Le mois de janvier de l'anne 1839 tait arriv, et je commenais 
perdre l'espoir de voir arriver Abd-el-Kader, lorsque j'appris par
Berouela que son matre tait attendu  Milianah. Je rsolus
sur-le-champ de me rendre dans cette ville, afin de rgler la marche de
mes affaires et de prier l'mir de m'aider dans l'excution de mon
projet; j'tais press d'en finir avec les Arabes, dont le commerce peut
tre agrable quelquefois, mais dont le caractre inspire le plus
souvent une crainte salutaire. Mes prparatifs de dpart furent bientt
termins, et, le 17 janvier,  neuf heures du matin, je me mis en route
par un temps magnifique. Un soldat irrgulier, un gendarme et Ben-Oulil,
qui me servait de domestique, formaient toute mon escorte. En quittant
Tazza, nous marchmes pendant plusieurs heures  travers les montagnes
par un chemin praticable; nous foulmes aux pieds les ruines d'une
ancienne ville nomme Dairack; l'endroit o elle s'levait jadis n'est
plus qu'un monceau de dcombres; ils passeraient inaperus si les guides
ne les faisaient remarquer aux voyageurs. Un peu plus loin, nous
traversmes un vaste cimetire, ce qui ne me permit plus de douter que
rellement,  l'endroit dsign, il y avait eu sinon une ville
importante, du moins du nombreuses habitations. Peu aprs s'ouvrit
devant nous une magnifique plaine, coupe en tous sens par mille petits
ruisseaux qui doivent contribuer beaucoup  la rendre fertile; elle
s'tend entre Boumedin et Mouley-Allel,  l'entre de la province de
Matmata, dont les deux montagnes sont les frontires. Nanmoins, quoique
la position soit favorable et le terrain excellent, on n'y aperoit pas
la moindre trace d'habitation; c'est un dsert complet dans lequel
plonge la vue sans pouvoir se reposer ni sur une lente, ni sur une
cabane, ni sur un arbre. Il faut attribuer cette strilit plutt au
manque de bras qu' l'ingratitude du sol; les Arabes ressemblent tous
plus ou moins  Figaro: ils sont paresseux avec dlices, et, quand ils
ont de quoi suffire aux besoins du moment, ils s'inquitent mdiocrement
de l'avenir. Il n'est donc pas tonnant de rencontrer chez eux des
terres incultes qui seraient, dans nos climats, une fortune pour les
travailleurs pauvres.

Aprs avoir travers la plaine, nous pntrmes au milieu des bois
touffus qui tapissent les monts Matmata; nous suivmes une route large
et bien conserve; les Arabes prtendent que c'est une voie romaine;
elle est borde de chnes gigantesques et imposants par leur antiquit;
les berceaux forms par leur pais feuillage versaient l'ombre  nos pas
et nous ouvraient un passage agrable; quelquefois pourtant la crainte
s'veillait en nous, lorsque le vent des gorges nous apportait le
lugubre rugissement des lions. Nos terreurs s'accrurent quand nous vmes
les traces du sang de deux Kabyles qui, deux jours auparavant, avaient
servi de pture aux htes des forts. C'tait la un triste prsage pour
des voyageurs qui suivaient le mme chemin et que le seul aspect d'un
lion et peut-tre fait vanouir.

A part ces craintes, que rien ne vint justifier, nous fmes un dlicieux
voyage au milieu des merveilles de la nature. Les tableaux les plus
sublimes se droulaient  nos yeux; les montagnes que nous parcourions
taient d'un pittoresque admirable et d'une solitude effrayante; tout y
tait grandiose, morne et silencieux. La hauteur de ces montagnes est
incommensurable, leurs formes sont trs-varies; les rayons du soleil
n'arrivent pas  certains endroits. Tantt, perch au sommet d'une de
ces masses granitiques, on jette un regard effray sur le prcipice qui
s'ouvre sous vos pieds; tantt, du fond de la valle, on lve avec
admiration les yeux sur les frres jumeaux de l'Atlas. Quelques-unes de
ces montagnes sont tailles  pic et inaccessibles; on n'y retrouve
aucune trace d'habitations; c'est un amas de rochers dont le silence
n'est interrompu que par le bruit des eaux qui tombent avec fracas des
cimes dans les gorges et que rptent  l'envi les chos.

Nous quittmes bientt la route trace pour suivre d'troits sentiers
dont les difficults rendaient notre marche pnible. La nuit approchait;
nous nous occupmes de chercher un douair o nous pussions nous reposer
des fatigues de la journe; nos yeux interrogrent longtemps les
profondeurs de la nuit, ce ft en vain. Nous avanmes toujours, au
risque de nous garer, franchissant les montagnes avec une rapidit peu
ordinaire, et comptant dcouvrir enfin ce que nous recherchions avec
tant d'ardeur. Au moment o nous dsesprions de trouver un abri, nous
apermes au loin une clart douteuse; nous dirigemes nos pas de ce
ct. Bientt la lumire se montra plus vive et brilla  quelques pas de
nous; elle provenait d'un douair compos d'une douzaine de tentes o
nous arrivmes harasss par une longue marche au milieu des tnbres.

Le cheik du douair nous fit l'accueil le plus amical. En ma qualit
d'Europen, je fus l'objet de toutes ses prvenances; on aurait dit
qu'il tait tout joyeux de voir un Franais rechercher son hospitalit.
Une de ses cabanes fut mise  ma disposition; je m'y installai avec mes
gens et nous nous disposmes  goter un repos dont nous avions tous
galement besoin.

L'intrieur de notre tente tait plong dans une obscurit complte;
nous allummes quelques tisons d'o jaillit une vive lumire, mais la
fume, n'ayant aucun conduit par o s'chapper, se rpandit dans la
chambre, et faillit nous asphyxier. Nous tions logs entre deux vaches,
et en compagnie d'un poulain que nous n'avions pas encore remarqu en
entrant; il nous fallut user de prcaution pour tenir  l'cart ces
incommodes voisins, et cette circonstance nous obligea, malgr la fume,
 laisser brler les tisons. Des oeufs, du lait, des poules, du pain
ptri avec du beurre frais et cuit sur une brique, un mouton, telles
furent les provisions qu'on nous donna, et avec lesquelles nous nous
mmes en mesure de satisfaire le plus vigoureux apptit; nous avions
tant march dans la journe que nous finies le plus grand honneur  ce
magnifique repas.

Les habitants du douair, prvenus de notre arrive, accoururent bientt
nous prsenter leurs hommages; la tente s'emplit d'Arabes, et la
conversation devint gnrale; elle roula en grande partie sur la
politique. Un indigne fit rsonner bien haut ses prouesses, et parla 
diverses reprises de la mort d'un Franais dont il s'avouait l'auteur.
Le sabre du vaincu est en mon pouvoir, me dit-il, et je le conserve
prcieusement, parce qu'il doit me servir dans une occasion importante
et prochaine. Connaissant le caractre vaniteux des Arabes, j'ajoutai
peu de foi  ce qu'il disait. Si son rcit eut t vrai, il n'aurait pas
manqu de montrer le trophe de sa victoire. Nous lui rpondmes donc
sans le dmentir compltement, mais aussi sans lui cacher tout  fait
que nous n'tions pas dupes de ce mensonge. La conversation commenait 
s'chauffer, lorsqu'on apporta le fameux couscoussou, ce mets si dlicat
qu'on sert  la fin du dner, et qui, chez les Arabes, est insparable
de l'hospitalit. Je mangeai jusqu' m'en rassasier de cette prparation
africaine, que j'aime beaucoup; on poussa la galanterie jusqu' m'offrir
une tasse de caf, afin de faciliter la digestion du couscoussou. Je fis
ainsi un vritable festin de Balthazar sous une tente, au milieu des
forts du nord de l'Afrique.

Ce fut pendant cette nuit que j'aperus les femmes de ces Arabes  demi
sauvages. On n'avait jamais, avant moi, accord l'hospitalit  un
Europen; j'tais donc un objet nouveau pour elles, et la curiosit
naturelle  leur sexe les poussa  me visiter. Quelques-unes, dans le
but de satisfaire ce besoin et de faire de leur hte un examen plus
approfondi, m'apportrent des oeufs frais et du lait; mais  peine
eurent-elles dpos leurs dons  mes pieds, qu'elles s'enfuirent,
prcipitamment, comme si j'allais les dvorer. Si j'en juge par leur
empressement  me quitter, je fis sur leur esprit une impression
dfavorable; elles considrent sans doute les Europens de la mme
manire que ceux-ci considrent les lions de leurs forts. La diffrence
des moeurs des habitants de ces douairs avec celles des autres Arabes
provient de l'isolement dans lequel vivent les premiers, tandis que
ceux-ci ressentent dj les effets de la civilisation.

Malgr la rapidit de leur fuite, j'eus cependant le temps d'observer
les femmes arabes: leur physionomie me parut tout  fait bizarre. Je ne
sais si je dois attribuer l'effet qu'elles produisirent sur moi 
l'obscurit, ou si telle est leur forme naturelle: des figures plates,
de grands yeux noircis avec une poussire dont elles se servent, pour
embellir leurs traits, de larges plaques en argent sur la poitrine,
d'normes turbans donnent  ces tres un aspect tout particulier; si
vous ajoutez  cela une rare laideur, une salet dgotante, vous
trouverez comme moi qu'elles sont dignes des lieux qu'elles habitent.

Les douze ou quinze tentes du douair formaient un cercle sur le penchant
d'une montagne; elles taient entoures d'une haie en branchages secs,
pour empcher, disent les Arabes, les ravages que les lions et les
chacals commettent la nuit parmi les troupeaux. Les sentiers qui mnent
aux habitations sont escarps et difficultueux. Au centre du douair sont
entasss les bestiaux, le fumier et la boue.

Le cheik de l'endroit est de petite taille et d'une obsit vnrable:
c'est un compre de la famille des Sancho Pana, mais un Sancho sauvage;
ses cinquante ans et sa barbe grise vont bien aux hautes fonctions dont
il est investi; son caractre est doux, son imagination ardente, son
esprit vif et naturel. Je lui demandai pourquoi, au lieu de ces vilaines
forts, il n'allait pas habiter la belle plaine qui s'tend au del des
montagnes de Boumedin et de Mouley-Allel. Tel est, me rpondit-il, le
lieu que nous a dsign l'mir des croyants, et, bon gr, mal gr, il
faut que nous l'habitions. Ces mots ne permettaient pas d'autres
questions: je savais que les ordres d'Abd-el-Kader s'excutent toujours
sous peine de mort.

Fatigu et dsireux de me remettre en route de bonne heure le lendemain,
je saluai mes htes; ils comprirent mon intention, et quittrent la
cabane. Alors je m'tendis sur une natte, auprs du brasier qui
flamboyait au milieu de la chambre, et, sans songer un instant au danger
d'tre touff par la fume, je m'endormis.

Vers le milieu de la nuit, je fus rveill en sursaut par un bruit
trange qui provenait du dehors; les cris confus des indignes
m'avertirent qu'il se passait autour de nous quelque chose
d'extraordinaire. J'envoyai Ben Oulil aux informations, et il vint,
quelques minutes aprs, m'apprendre que le tumulte avait t caus par
l'apparition d'un lion; le maraudeur avait franchi la haie, et, avec une
audace imperturbable, venait d'enlever un mouton au douair; aussitt les
habitants s'taient rassembls, tous arms de lances et de btons, en
faisant retentir l'air de cris perants.

Cette faon de repousser l'agression des btes froces me frappa par sa
singularit. Tel est, en effet, le systme adopt par les Arabes pour se
dbarrasser des visites de leurs importuns voisins.

_(La suite  un prochain numro.)_



Plaisirs et Misres de l'Hiver.

Le but de ce petit chapitre, cher lecteur, est de le dmontrer que
l'hiver est  la fois la plus agrable et la plus triste des saisons, de
mme que la femme, suivant l'avis de Sganarelle, est la meilleure chose
et la pire des choses. Ce que je dis ici de la femme et de l'hiver,
lecteur mon ami, peut se dire  peu prs de tout ce qui existe en ce
monde sublunaire. Il n'est gure de vertus dont l'excs ne touche  un
travers,  un ridicule ou  un vice; tout mets dlicieux a son danger;
au fond de la coupe exquise se cachent les maux de nerfs et l'ivresse.
Quoi de plus charmant que la parole et quoi de plus dtestable? Le
violon de Briot a pour voisin le violon de *** qui vous corche les
oreilles; le plaisir coudoie la douleur, et le monde est blanc ou noir,
selon le ct par o tu l'envisages.--Je veux qu'aprs avoir lu ces
lignes, tu me quittes en criant; Vive l'hiver!  bas l'hiver!

[Illustration.]

Oui, vive l'hiver pour ceux qui ont une chemine de stuc ou de marbre,
o le chne enflamm ptille et rpand ses chaudes ardeurs; oui, vive
l'hiver pour ses poitrines abrites sous la ouate et la martre! vive
l'hiver pour les pieds cuirasss de doubles semelles, pour les nez
envelopps du foulard de soie, pour les jambes appuyes sur les coussins
d'un moelleux quipage! vive l'hiver pour toutes ces frles, et
blanches, et charmantes Parisiennes, que le plaisir appelle  ses ftes!
vive l'hiver pour le lion  la botte vernie, au gant glac, au lorgnon
enchsss dans l'orbite.

Allons, mes jeunes cavaliers, allons, mes toutes belles, voici l'hiver
qui commence! c'est votre saison de prdilection, la saison de vos joies
les plus vives, de vos enivrements les plus doux. On vante le printemps:
prjug de pote! que vous veut-il avec ses roses fades et son azur
monotone? La belle distraction, en vrit, que de se coucher sur l'herbe
et de biller au sempiternel murmure du ruisseau! Parlez-moi de l'hiver!
Le printemps chante toujours le mme air sur ses pipeaux champtres;
cela devient maussade; mais l'hiver ramne les vives harmonies; de tous
cots rsonne, sur mille tons joyeux, le signal de la valse et de la
danse. Parlez, couvrez vos blanches paules du long manteau de soie; le
bal vous sourit, le bal vous appelle, le bal vous possde;  la lueur
des lustres tincelants, montrez aux regards charms, votre taille
lgre, vos cheveux enlacs de fleurs, votre noire prunelle, votre pied
agaant; faites des heureux et des jaloux, et revenez de ces nuits
enflammes, de ces nuits de dlire, fatigues, mais non lasses de vos
triomphes. Et vous, mes beaux amis, est-il, dites-moi, un temps plus
heureux, plus adorable que l'hiver? N'est-ce pas dans l'hiver qu'on se
retrouve, qu'on se revoit, qu'on se prcipite avec ivresse dans le
tourbillon du monde, et que les mots les plus tendres, et les plus doux
se disent  l'oreille?

Voulez-vous prendre un peu de repos? Est-ce votre fantaisie, le
lendemain de quelque fte bruyante, de vous rcrer par le contraste des
douceurs de l'intimit? donnez votre consigne  la porte de votre
boudoir, afin que les profanes en soient exclus; deux ou trois
privilgis auront seuls le droit, d'entrer au sanctuaire; alors vous
gotez un des plus grands plaisirs de ce monde, que l'hiver seul peut
donner, le plaisir du coin du feu;  coin du feu!  volupt plus
charmante,  trsor plus enviable que tous les diamants et toutes les
grandeurs de l'univers! Le bienheureux auquel il est donn de se livrer
au bonheur du coin du feu,  ct de deux jolies femmes, peut se dire
l'gal des rois;  ct d'une seule femme, il gale les dieux!

Le soir, si ce n'est plus le bal, Lablache et Ronconi, Rachel et
Carlotta Grisi vous rclament; la loge d'avant-scne ouvre pour vous ses
rideaux de velours; l, vous prtez l'oreille aux douces mlodies, vous
jouissez d'un regard, d'un sourire chang, tandis que la pompe d'un
spectacle magnifique ou touchant clate sur la scne, enchantant
l'esprit, blouissant les yeux, remplissant l'me de surprise et
d'motion. Essayez donc d'en faire autant en pleine canicule! vous
risquerez la suffocation.

L'hiver, en tout point, est suprieur au printemps. Est-ce le printemps
qui pourrait couvrir nos toits de neige, glacer la surface des eaux,
suspendre aux branches de l'arbre le givre tincelant? Eh bien! l'hiver
n'a point  envier au printemps ses fleurs et ses arbustes; comme lui,
il a sa couronne; l'hiver fait le printemps quand il veut. Voyez ces
serres o les plantes les plus belles et les plus rares se disputent
votre choix; que dis-je! les fleurs d'hiver ont un attrait particulier
que celles du printemps n'ont pas, l'attrait de la raret, le charme du
fruit dfendu.

[Illustration.]

Cependant le soleil luit au ciel limpide, un de ces beaux soleils
d'hiver sur la blanche campagne. Attelez au traneau votre bai-brun pur
sang, et qu'il vole sur cette route de neige solide. Aprs le bonheur du
coin du feu, quel bonheur plus grand que de s'lancer ainsi dans
l'espace, comme le dieu de l'hiver, qui parcourt son royaume de glace
sur un char rapide!--De chaque ct de votre route, vous apercevez le
patineur agile qui glisse sur les rivires et les fleuves arrts dans
leur course, ou les enfants joyeux se livrant une guerre d'clats de
rire et de boules de neige... Puis vous rentrez dans une salle  manger
bien close et bien chaude, et l vous savourez un succulent dner avec
toute l'ardeur d'un apptit tripl par l'air vif et excitant d'une belle
journe d'hiver.

A bas l'hiver! s'crie-t-on de ce ct;  bas l'hiver! mort  l'hiver!
Qu'est-ce? qu'y a-t-il? d'o viennent ces cris et ces imprcations? Eh!
voulez-vous que ces malheureux adorent l'hiver et l'encensent?--L'un
suivait pniblement,  travers la montagne, une route pre et difficile;
sa femme l'accompagnait avec son enfant; tout  coup la neige s'croule
d'en haut avec un fracas pouvantable; le mari et la femme disparaissent
engloutis sous l'avalanche; la petite fille, perdue, s'agenouille et
lve au ciel des mains dsespres. Qui viendra  son aide? qui la
sauvera de cet abme glac?... Appelez les violons, mesdames, et
mettez-vous en danse!--L'autre est mort de froid dans une solitude
hyperborenne; les vautours et les loups ont dvor le cadavre; il ne
reste plus de l'homme que ce chapeau abandonn... Passez vos gants, mes
lions, frisez votre moustache, mirez-vous dans les beaux yeux de la brin
et de la blonde.

Mais quel douloureux spectacle! l'hiver dvaste la campagne; l'horrible
hiver, l'hiver implacable rpand la dsolation de son souffle rigide;
voyez ces dbris d'une arme qui se tranent pniblement sur cette
affreuse lutte et sous ce temps inclment; nul secours, nul asile, pas
une lueur pour leur rendre l'esprance et la ranimer; partout l'hiver,
la fatigue, le dsespoir, la mort! O champs fatals et hroques qui
servirent de tombeau  la plus belle anne et aux soldats les plus
braves! quel horrible linceul de neige recouvre ces glorieuses victimes!
Rien n'avait pu les vaincre, l'hiver les a vaincus!... Cessez vos
danses, faites taire ces voix joyeuses; que l'airain gmisse et pleure!

Qu'on est bien, dites-vous, au coeur de l'hiver, dans un vaste fauteuil
qui vous caresse amoureusement de ses deux bras, la tte nonchalamment
appuye sur le velours et les pieds sur les chenets. Oui, certes, votre
sort est digne d'envie; mais croyez-vous que ces brves marins qui se
battent contre les ours de la mer Glaciale aient  se louer de l'hiver
autant que vous? Croyez-vous que ces pauvres petits enfants ples,
grelottants, mourant de faim, accots tristement sur le seuil d'une
maison qui ne s'ouvre pas, croyez-vous qu'ils trouvent dans l'hiver le
vritable paradis terrestre?

Vive l'hiver! dites-vous insolemment; c'est la saison des plaisirs!
Comment peut-on se plaindre de l'hiver? Ah! dtournez, un instant les
regards de ces salons splendides, de ces rares festins, de ces
spectacles musiques; daignez descendre de votre lgante calche et
mettre le pied dans la rue; visitez la hutte du villageois ou la
mansarde du pauvre, vous saurez, alors ce que l'hiver apporte de joie en
ce monde; l vous verrez, un vieillard dguenill demandant un sou de
pain au passant qui le lui refuse; ici une pauvre femme courbe sous un
lourd fardeau et menant avec elle,  travers la neige, un petit enfant
transi et pleurant. Mais que vois-je? La misre dans toute son horreur!
La misre au mois de janvier, quand un vent glac souffle avec violence
 travers les portes mal jointes; une femme, un enfant, un malade 
l'agonie! et pas de feu, pas de pain, pas de matelas, pas de secours! La
mre amaigrie offrant au nouveau-n son sein tari, et le pre hideux et
rlant sur la froide pierre, adoss  la muraille humide.

A bas l'hiver! dit la voix misrable de la mansarde. Vive l'hiver
murmure la douce voix du boudoir.

[Illustration: deco.]



TUDES COMIQUES.

              Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses.

                            PERSONNAGES:

        M. TOUCHARD, ancien mercier (cinquante ans).
        MADAME TOUCHARD,  sa femme  (quarante ans).
        M. RONDIN, ancien associ de M. Touchard.
        JOSEPH, vieux domestique.
        LE MDECIN.

Un salon chez M. Touchard, au Marais.


Scne I.

M. TOUCHARD, en robe de chambre de molleton, bonnet grec, pantoufles; il
est assis prs d'une table et tient  la main la Gazette des Tribunaux,
_(Il lit.)_--Paris, nouvelles diverses. _(S'interrompant.)_ Avant de
lire les nouvelles diverses et les drleries de la police
correctionnelle, rcapitulons un peu mon journal d'aujourd'hui...
Voyons... _(Il parcourt des yeux son journal.)_ Cour d'assises de la
Seine... Mais qui vient me dranger?...


Scne II.

M. TOUCHARD, M. RONDIN.

M. RONDIN, de la porte.--Peut-on entrer?

M. TOUCHARD.--Eh! c'est vous, mon cher Rondin?... Entrez donc, que l'on
require contre vous! Depuis que nous avons quitt les affaires, c'est 
peine si l'on vous a vu.

M. RONDIN.--Que voulez-vous, mon cher Touchard, je suis devenu
campagnard... J'ai acquis....; petite proprit  Bougival... et, vous
savez... les embarras d'un nouveau propritaire, les travaux, les
changements, les rparations...

M. TOUCHARD.--Allons! j'admets, comme on dit, les circonstances
attnuantes; vous tes acquitt...

M. RONDIN.--A la bonne heure! ce cher ami, ce cher associ! vrai, il me
tardait de vous voir. Et comment va cette sant?... Je vous trouve un
peu chang.

M TOUCHARD.--a ne m'tonne pas: j'ai t malade.

M. RONDIN.--Oh!

M. TOUCHARD.--Oui, j'ai commenc par l mon existence de rentier... Un
mois aprs la vente de notre fonds de mercerie, je me suis mis au lit
pour n'en plus bouger de huit jours.

M. RONDIN.--Vous qui tiez si bien portant, si solide!

M. TOUCHARD.--Pardi! quand on est dans les affaires, est-ce qu'on a le
temps d'tre malade?

M. RONDIN.--Ma foi! on ne devrait jamais avoir ce temps-l. Tenez,
voulez-vous que je vous dise... je crois que vous avez eu tort de vous
fixer en ville. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez achet cette
maison?

M. TOUCHARD.--Oui; c'est l'oncle de ma femme qui nous l'a cde en
viager... c'est une bonne affaire...

M. RONDIN.--Je ne dis pas non; mais a vous cloue  Paris, et a ne vous
vaut rien.

M. TOUCHARD, un peu effray.--Est-ce que vous pensez qu'il y a du danger
pour moi  vivre  Paris?

M. RONDIN.--Sans doute... danger pour votre sant. Vous en avez dj
fait l'exprience... Quand on a, comme nous, pass trente ans 
travailler sans relche, on croit tre bien heureux en se retirant un
beau jour avec des rentes... on s'imagine qu'on s'amusera beaucoup parce
qu'on n'aura rien  faire... c'est une erreur... Nous sommes habitus 
une vie active, laborieuse... et l'habitude est une seconde nature qu'on
ne peut changer impunment... Ainsi, pour nous, un repos absolu est un
ennui, une fatigue relle, dangereuse... si on ne la combat par une
fatigue corporelle qui sera notre vritable repos. Ce que je vous dis l
vous parat absurde... mais je parle de ce que j'ai prouv. Le jour o
je me suis veill rentier, n'ayant plus ma boutique  ouvrir, mon
talage  arranger, je n'ai plus su que devenir; au bout de huit jours,
j'tais jaune... la semaine suivante, je sentais que j'allais tomber
malade... comme vous, mon pauvre Touchard... C'est alors que mon notaire
m'a parl d'une petite campagne  vendre  quatre lieues de Paris...
j'ai saisi cette proposition comme une inspiration du ciel... je me suis
fait propritaire, propritaire campagnard... Depuis ce moment, j'ai
retrouv mes soucis, mes petites inquitudes, je n'ai pas eu un seul
jour de repos... aussi je vous jure que je ne me suis pas ennuy du
tout... et vous voyez que la sant m'est revenue... Et vous, mon cher
ami, que faites-vous? Ne vous tes-vous pas cr quelque occupation,
quelque distraction?

M. TOUCHARD.--Pardonnez-moi.

M. RONDIN.--Ah!... et laquelle?

M. TOUCHARD.--Je me suis abonn  la _Gazette des Tribunaux._

M. RONDIN.--Bon! cela distrait... Ensuite?

M. TOUCHARD.--Voil tout.

M. RONDIN.--Comment c'est l toute votre occupation?

M. TOUCHARD.--Vous croyez peut-tre que ce n'est pas assez... Je vous
assure, mon cher, que cette lecture m'occupe beaucoup.

M. RONDIN.--Oui, une heure, le matin aprs votre djeuner... mais le
reste de la journe?

M. TOUCHARD.--Le reste de la journe? je mdite sur ma lecture du matin.

M. RONDIN.--Ah a! vous voulez rire. Vous mditez la _Gazette des
Tribunaux._

M. TOUCHARD.--Sans doute... j'apprends  tre prudent...  me
prserver...

M. RONDIN.--Et contre qui, contre quoi?

M. TOUCHARD.--Contre tout... et contre tout le monde... Vous ne vous
faites pas ide, mon pauvre ami, de la multitude des crimes qui se
commettent aujourd'hui. C'est effrayant, M. Rondin, c'est vraiment
incroyable!

M. RONDIN.--Eh bien donc ayez le soin de bien fermer vos portes le soir,
d'avoir une paire de pistolets  la tte de votre lit, et vous serez
parfaitement tranquille.

M. TOUCHARD.--Oui, contre les dangers du dehors.

M. RONDIN.--J'espre bien qu' l'intrieur vous n'avez aucun sujet
d'inquitude... Entour d'une excellente femme, qui vous aime... de
Joseph, un vieux serviteur, qui vous est dvou...

M. TOUCHARD.--Oui, oui, certainement, une excellente femme... Je ne lui
connais d'autre dfaut qu'un peu de coquetterie, un peu de got pour la
toilette... mais,  son ge, c'est plutt un ridicule pour elle qu'un
sujet d'alarmes pour moi.

M. RONDIN.--Ce n'est mme pas un dfaut: habitue  paratre dans le
comptoir de notre magasin, il est tout naturel qu'elle ait conserve
quelque recherche dans sa mise.

M. TOUCHARD.--Soit!... Quant au vieux Joseph, il a t jusqu' ce jour
un domestique honnte... Je n'ai jamais rien aperu qui pt me faire
douter de son affection, de sa fidlit... mais...

M. RONDIN.--Voil un mot de trop... Pas de mais... il n'y en a pas... il
ne peut pas y en avoir...

M. TOUCHARD.--Comme il vous plaira... Je me tais... et je garde pour moi
seul ma conviction...

M. RONDIN, _avec vivacit_.--Une conviction!... et laquelle... laquelle?

M. TOUCHARD.--C'est que le pass ne rpond pas toujours de l'avenir...

M. RONDIN.--Comment! malheureux que vous tes!... car vous me faites
mettre en colre... comment! vous croyez votre femme capable d'attenter
 vos jours?...

M. TOUCHARD.--Qui vous parle de cela?... Seulement, les huit ou dix
maris qui, depuis l'infortun Lafarge, ont t empoisonns par leurs
femmes, taient probablement tout aussi srs d'elles que je le suis de
la mienne, sans cela ils n'auraient pas bu le funeste breuvage qu'elles
leur prsentaient...

M. RONDIN.--De pareilles catastrophes sont toujours annonces dans les
mnages par des querelles, des dissensions des dsordres...

M. TOUCHARD.--Quelquefois par des bienfaits.

M. RONDIN.--Des bienfaits?

M. TOUCHARD.--Si vous aviez lu la _Gazette des Tribunaux_, vous auriez
vu que des huit ou dix maris dont je vous parle, sept ont pri  la
suite d'un testament fait en faveur de leur femme.

M. RONDIN.--C'est qu'alors ils avaient pous des monstres.

M. TOUCHARD.--On ne fait pas de testament en faveur des monstres.

M. RONDIN.--Tenez, vos raisonnements sont odieux, abominables!

M. TOUCHARD.--Ils sont justes; je n'invente rien... tout est imprim.

M. RONDIN.--Et vous voulez en conclure...

M. TOUCHARD.--Qu'il ne faut pas faire de testament en faveur de sa
femme... ou que, du moins, il faut le lui laisser ignorer.

M. RONDIN.--Et ce testament olographe que vous nous avez lu il y a un
an?...

M. TOUCHARD.--Par lequel j'assurais un douaire  ma femme, et une rente
au fidle serviteur?

M. RONDIN.--Oui.

M. TOUCHARD.--Vous verrez...

M. RONDIN.--Si vous aviez fait cela, Touchard, ce serait indigne.

M. TOUCHARD.--Allons, que diable! allons! calmez-vous... Le testament ne
sera rvoqu qu'en apparence... mais gardez-moi le secret...

M. RONDIN.--C'est gal, c'est mal... trs-mal!

M. TOUCHARD.--Laissez-moi donc faire... N'aurez-vous pas grand plaisir 
vous dire un jour: Ce pauvre Touchard, s'il avait suivi son ide, il
serait peut-tre encore l?...

M. RONDIN.--Voulez-vous que je vous dise... vous mriteriez presque
d'avoir raison de craindre...


Scne III.

LES MMES, JOSEPH.

JOSEPH, entrant.--Ah! tiens! M. Rondin... a va bien, M. Rondin?

M. RONDIN.--Trs-bien, trs-bien, mon ami.

JOSEPH, _ M. Touchard_.--Bonjour, monsieur; vous avez pass une bonne
nuit?

M. TOUCHARD--, _le regardant fixement_.--Mais oui... fort bonne...
parfaite...

JOSEPH,--Ah! eh ben! tant mieux, tant mieux, monsieur...

M. TOUCHARD, _bas  Rondin_.--Ne dirait-on pas qu'il est tonn que
j'aie pass une bonne nuit? (_A Joseph._) Dis-moi un peu, pourquoi me
fais-tu, tous les matins cette mme question?...

JOSEPH.--Mais, dame!... c'est pour savoir si vous avez bien dormi.

M. TOUCHARD.--Et qu'est-ce que cela te fait, que j'aie bien dormi?

JOSEPH.--Ce que cela me fait?... Eh ben! a me fait plaisir, donc!

M. TOUCHARD, _bas  Rondin_.--aprs l'avoir regard dans les
yeux.--Soit!... J'ai pourtant le sommeil trs-lger... Une mouche qui
vole, un meuble qui craque, suffisent pour m'veiller...

JOSEPH.--Diable! diable!...

M. TOUCHARD, _bas  Rondin_.--On dirait que a le contrarie.

M. RONDIN.--O voyez-vous a?

M. TOUCHARD, bas.--Vous ne voulez rien voir... Je lui trouve un air tout
particulier aujourd'hui.

M. RONDIN.--Il a son air ordinaire.

JOSEPH, _ part_.--Qu'est-ce qui leur prend donc de me dvisager Comme
a?

M. TOUCHARD.--Que me voulais-tu?

JOSEPH.--Hein! qui?... Moi?... Bon!... Voil que je ne m'en souviens
plus.

M. TOUCHARD, _bas  Rondin_.--Ah a, mais, il se trouble...

M. RONDIN.--Parbleu! vous le regardez si drlement...

JOSEPH.--Ah!... je venais savoir, de la part de madame, s'il faut servir
le djeuner...

M. TOUCHARD.--a ne presse pas... Tu vas aller chez M. Bellemain, mon
notaire, et tu lui diras que j'attends l'acte que je lui ai demand.

JOSEPH.--Bien, monsieur... (_A lui-mme._) Voyons, n'oublions rien... M.
Bellemain, rue Beaumarchais.... et la commission de madame, rue des
Nonaindires, (_il va pour sortir_).

M. TOUCHARD, _ part_.--Une commission de ma femme!... (_Le rappelant._)
Joseph.

JOSEPH.--Monsieur.

M. TOUCHARD.--Ma femme t'a charg d'une commission?

JOSEPH.--Une lettre que j'ai l... (_Il montre la poche de sa veste._)
Mais madame m'a bien recommand...

M. TOUCHARD.--Quoi?

JOSEPH.--Ah! imbcile que je suis! elle m'avait recommand le secret,
surtout pour vous... (_Touchard regarde Rondin; celui-ci hausse les
paules en riant._) Ne lui dites pas que je vous ai dit... C'est
peut-tre une surprise qu'elle vous mnage...

M. TOUCHARD, _s'efforant de sourire_.--Une surprise!...

M. RONDIN, bas.--Quelque cadeau...

M. TOUCHARD.--Vous croyez?...

M. RONDIN.--N'allez-vous pas vous aviser d'tre jaloux? (_ Joseph._)
Va, mon ami, va faire les commissions.

(_Joseph va pour sortir._)

M. TOUCHARD  part.--Il faut que j'aie cette lettre... Une ide!... (_Il
fait tomber la bote aux pains  cacheter qui tait sur la table._)
Maladroit que je suis... H! Joseph!... Joseph!...

JOSEPH, _revenant_.--Monsieur.

M. TOUCHARD.--Ramasse ceci.

JOSEPH.--Allons! bon!... Tous les pains  cacheter rpandus sur le
tapis...

(Pendant qu'il s'accroupit pour les ramasser, M. Touchard s'empare de la
lettre et la cache.)

M. TOUCHARD, _ part_.--Je la tiens!... (_A Joseph._) C'est bon! en
voil assez... Cours vite chez M. Bellemain.

JOSEPH.--Oui, monsieur, (_bas  Rondin._) Ne trouvez-vous pas qu'il
n'est plus le mme?

M. RONDIN, _bas_.--Non, non, tu te trompes... Va.

M. TOUCHARD, _ part_.--Qu'ont-ils  chuchoter tout bas?

(_Joseph sort._)


Scne IV.

M. TOUCHARD, M. RONDIN; puis MADAME TOUCHARD.

M. TOUCHARD, _ part_.--Je n'ose lire cette lettre devant lui. (_Haut._)
Moucher Rondin, est-ce que vous n'allez pas dire un petit bonjour 
madame Touchard: Je suis sr qu'elle sera charme de vous voir... Vous
la trouverez dans sa chambre.

M. RONDIN.--Faudra-t-il lui dire que vous avez escamot sa lettre?

M. TOUCHARD, troubl.--Quoi!... vous avez vu?...

M. RONDIN.--A votre place, je rougirais de descendre  de pareils
moyens...

M. TOUCHARD.--La, la! encore vos grands sentiments, vos grandes
phrases!... Aprs tout, ne suis-je pas le mari de ma femme, et n'ai-je
pas le droit de savoir tout ce qu'elle fait, surtout quand elle y met du
mystre?

M. RONDIN.--Voici madame Touchard.

M. TOUCHARD, _vivement_.--Chut! pas un mot, je vous en prie!

M. RONDIN.--Pourquoi donc? puisque vous avez le droit....

M. TOUCHARD.--Je vous en conjure, Rondin, pas un mot.

MADAME TOUCHARD, _entrant_.--Bonjour, mon ami... Mais tu es occup...

M. RONDIN, _saluant_.--Madame Touchant ne me reconnat pas?

MADAME TOUCHARD, croisant vivement son peignoir.--M. Rondin!... _(A son
mari.)_ Eh! mon Dieu, mon ami, pourquoi ne m'avoir pas fait avertir'?...
_(A Rondin.)_ Je vous demande pardon... Vous me surprenez dans un
nglig...

M. RONDIN.--Vous plaisantez... Est-ce que nous sommes gens 
crmonies?... d'anciens associs, de vieux amis comme nous... Je n'ai
pas besoin de vous demander si vous vous portez, bien... Vous tes
frache, rose comme une pomme d'api. Mais c'est que c'est vrai, monsieur
Touchard; on dirait que madame Touchard a dix ans de moins depuis que je
l'ai vue.

MADAME TOUCHARD, _minaudant_.--Vous trouvez!... Je conviens que le repos
m'a profit; mais il n'en a pas t de mme de Touchard... Ce pauvre
ami!... Ne vous semble-t-il pas maigri?

M. RONDIN.--Oui, un peu.

MADAME TOUCHARD.--Il a t malade; il n'est pas encore bien remis.... ce
pauvre chat! (_Elle embraie son mari sur le front._)

M. TOUCHARD, _ part_.--On dirait qu'elle veut le prparer  une
catastrophe.

MADAME TOUCHARD.--M. Rondin, j'espre que vous allez prendre le chocolat
avec nous?

M. RONDIN.--Mieux que cela... je reste en ville tout le jour, pour
quelques affaires; et comme je n'ai plus de domicile  Paris, je
m'installe chez vous, et je m'invite  dner.

MADAME TOUCHARD.--A la bonne heure... (_Elle sort._)

M. TOUCHARD.--Mon cher ami, vous me faites un sensible plaisir en
restant ici tout le jour... nous irons dner au restaurant... A dater
d'aujourd'hui, je ne veux plus prendre mes repas  la maison.

M. RONDIN.--Et pourquoi?...

M. TOUCHARD.--Pourquoi?... pour rien.

M. RONDIN.--Vous tes fou!

MADAME TOUCHARD, _rentrant_.--Allons!  table... voici le chocolat fait
de ma main... (_Elle porte deux chocolatires qu'elle pose sur la table,
et place les tasses et le beurre._)

M. RONDIN.--Fait de votre main, belle dame...

MADAME TOUCHARD, _riant_.--Allons, vous allez dire une galanterie.

(_On se met  table._)

M. TOUCHARD.--Pourquoi ces deux chocolatires?

MADAME TOUCHARD.--Ah! c'est que celle-ci est pour toi... pour toi seul.

M. TOUCHARD.--Ah!

MADAME TOUCHARD.--C'est un chocolat de sant... J'ai entendu dire qu'il
faisait des miracles sur les convalescents... J'ai voulu t'en faire
essayer... Je suis sre que tu t'en trouveras bien.

M. TOUCHARD.--Tu crois? (_regarde Rondin, qui rit. A part._) Est-ce
qu'ils s'entendraient?

MADAME TOUCHARD.--D'abord, il a un parfum dlicieux... (_Elle verse dans
la tasse de son mari._)

M. TOUCHARD.--Assez, assez... Gardes-en un peu pour toi.

MADAME TOUCHARD.--Non; je me suis promis de n'y pas toucher... tout est
pour toi.

M. TOUCHARD, _ part_.--Elle refuse d'y goter. (_Haut._) Verses-en un
peu  Rondin... il me dira ce qu'il en pense.

MADAME TOUCHARD.--Non, non... il n'en aura pas... Tout est pour le
malade... tout!

M. TOUCHARD, _ part_.--Ah, mais!...

M. RONDIN.--Dieu me garde de vous en priver... (_A part, riant._) Il est
amusant.

MADAME TOUCHARD.--Eh bien, mon ami, tu ne prends pas mon chocolat
merveilleux?

M. TOUCHARD, _ part_.--Il faut que je lise cette lettre.

M. RONDIN, _riant_.--Allons, allons, buvez donc!

M. TOUCHARD, M. TOUCHARD _ part_.--Et lui aussi!

MADAME TOUCHARD.--Mais qu'as-tu donc? tu sembles souffrir...

M. TOUCHARD.--Non, rien... quelque chose  prendre dans mon cabinet...
(_se lve._) Je reviens... ne touchez pas  mon chocolat... (_A part._)
Cette lettre... cette lettre... (_Il sort agit et troubl, en regardant
sa femme et Rondin avec mfiance._)


Scne V.

MADAME TOUCHARD, M. RONDIN.

MADAME TOUCHARD.--Eh mais! qu'a-t-il donc?

M. RONDIN.--Ma foi, je n'en sais rien.

MADAME TOUCHARD.--Il m'inquite depuis quelque temps... il est srieux,
soucieux, bizarre... J'ai beau l'interroger, je ne puis lui arracher le
sujet de ce changement. Vous aurait-il fait quelque confidence?

M. RONDIN.--Aucune; je crois qu'il lui faudrait des distractions...
J'espre que vous viendrez me visiter  ma campagne... que vous y
viendrez souvent...

MADAME TOUCHARD.--Mais... avec grand plaisir...

M. RONDIN.--J'ai fait arranger un appartement que je vous destine...
Voici la belle saison... je veux vous avoir dimanche...

MADAME TOUCHARD.--Dimanche?... mais cela se peut... J'en parlerai  M.
Touchard.

M. RONDIN.--Rien n'est plus commode; il y a justement une station du
chemin de fer  cinq minutes de ma maison.

MADAME TOUCHARD.--Vraiment!... mais, alors, c'est une promenade.


Scne VI.

LES MMES, M. TOUCHARD.

M. TOUCHARD, _rentrant tout effar_.--Donnez-moi ce chocolat... n'y
touchez pas... n'y touchez pas... (_Il prend sa tasse, la remet dans un
placard, qu'il ferme et dont il te la clef._)

MADAME TOUCHARD.--Que fais-tu donc?

M. TOUCHARD.--Ce que je fais?... ce que je... Sortez, madame...

M. RONDIN.--Comment! mon ami... que signifie?...

M. TOUCHARD,--_cherchant  se contenir_.--Mais, rien... rien du tout...
J'ai  vous parler en secret... sur-le-champ... sans retard... et je
prie ma femme de se retirer dans sa chambre.

MADAME TOUCHARD.--Mon Dieu, mon ami, je me retire. (_A Rondin, bas._)
Vous me direz...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ne parlez pas bas  monsieur... Allez,
madame...

(Elle sort.)

(La fin  un prochain numro.)

[Illustration: deco.]



La Pche aux Hutres.

Six heures du soir vont bientt sonner, les estomacs affams s'en
rjouissent. Un fumet apptissant sort de l'officine des restaurateurs
dignes d'un tel nom;  chaque tage, dans chaque maison, le couvert est
mis; les chefs ou les cuisinires sont en moi, les rchauds se
garnissent, le potage bouillonne en frmissant; tous les appareils
culinaires fonctionnent avec une activit philanthropique.--Autrefois on
soupait, ce qui avait bien son mrite; mais aujourd'hui l'on dne, ce
qui n'est pas sans charmes.

Les Chambres lgislatives sont dsertes; le temple de Plutus,
vulgairement appel la bourse, se dpeuple; dj depuis une heure
bureaux, tudes, cabinets, tristes domaines de l'ennui, sont ferms;
l'artiste essuie ses brosses et le journaliste sa plume d'oie ou de fer.
Ministres, dputs, juges, lgistes, savants, et tant d'autres respirent
enfin... La nomenclature serait sans terme, et Rabelais nous rendrait
les armes, si nous passions en revue tous les esclaves qu'affranchit
l'heure fortune de se mettre  table.

O trois et quatre fois heureux ceux qui peuvent alors dire avec Archias,
le tyran de Thbes: A demain les affaires srieuses! O mille fois
capables d'inspirer l'envie ceux qu'attend un repas ordonn suivant les
rgles de l'art, et dont l'hutre apritive stimulera les sens
gastronomiques!

L'hutre, en effet, a des vertus qu'on nous permettra d'numrer. Si la
lyre d'Anacron tait  notre service, nous lui consacrerions un pome
en quatre chants, nous la clbrerions en vers iambiques; elle serait
l'hrone qui nous inspirerait. Mais, hlas! prosaque amateur que nous
sommes, force nous est de renoncer au langage des dieux, et de nous
contenter de celui du bon M. Jourdain. Nous ne marcherons pas sur les
brises d'Horace, qui clbra les hutres de Circ,--irritamentum gulae
comme a dit Tite-Live.--Nul ne contestera cette qualification latine.

L'hutre est bien l'_excitant de l'apptit_. Elle ouvre les voies sans
les encombrer; elle flatte le got et ne rassasie point. Faut-il ajouter
scientifiquement qu'elle partage avec les vins lgers des qualits
diurtiques fort estimables? Qui parle d'hutres a nomm le Grave et le
Sauterne! M. Flourens a dclar que l'hutre ne mrite pas d'tre
classe, dans l'chelle de la cration, aussi bas qu'on l'admet
gnralement; il l'a rhabilite devant la science en s'criant;
L'hutre! cet animal chez qui l'organe des passions est si largement
dvelopp; l'hutre! etc... L'on a constat par des chiffres que les
populations dont les coquillages et les hutres en particulier sont la
nourriture habituelle, fournissent au service de la patrie un nombre de
conscrits allant rapidement en progression croissante d'anne en
anne.--Mais qu'importe! qu'importe tout cela! On s'inquite peu des
mrites du prince des testacs; l'on ignore comment il vit, comment il
se multiplie, comment il s'amliore. Les mets pars aux hutres et pche
aux hutres sont des mots vides de sens. On ne connat l'hutre
qu'ouverte par l'caillre; on l'avale, et voil tout.

Comblons une immense lacune.

La nature a fait de l'hutre un coquillage priv de la facult
locomotive; elle lui accorde sans doute des compensations inconnues au
plus grand nombre des humains,--soit dit sans allusions aux ennemis du
progrs.--Cet article ne sera point politique.

On connat la configuration de l'hutre. Sa partie ou valve infrieure
est immobile et sert de point d'attache ou de rsistance; la valve
suprieure a seule un certain mouvement. Par l'effet d'un muscle
tendineux faisant fonction de charnire, l'hutre s'ouvre pour respirer,
et prend alors, par ses suoirs, l'eau et les aliments qui lui sont
ncessaires. On dit qu'elle se nourrit de sucs de plantes marines,
d'animalcules et de limon. Nous nous abstiendrons de rien affirmer  cet
gard; mais un fait constant, c'est qu'aux mois de mai, juin, juillet et
aot, les hutres jettent leur _frai_, substance laiteuse de figure
lenticulaire, dans laquelle on aperoit, avec un bon microscope, une
infinit d'oeufs, et, dans ces oeufs, de petites hutres dj toutes
formes. Ces dernires se fixent sur des rochers, des pierres, de
vieilles cailles; elles grossissent les bancs naturellement composs de
leurs vnrables aeules:

        Petit poisson deviendra grand,
        Pourvu que Dieu lui prte vie.

Aprs avoir fray, les hutres sont maigres, malades et mme malsaines,
au dire de quelques auteurs, dmentis par de voraces et courageux
ostrophiles; toutefois, les vritables amateurs s'en abstiennent
jusqu'au 1er septembre. Du reste, la pche est dfendue sur les ctes de
France durant les quatre mois du frai; elle doit cesser entirement le
30 avril. Les hutres qu'on trouve dans le commerce aprs cette poque
ne sont plus que des hutres de contrebande.

Aucune partie de notre littoral ne recle de couches d'hutres aussi
paisses que la baie de Cancale, situe entre ce port, le
Mont-Saint-Michel et Granville. C'est l que nous nous transporterons
pour assister aux travaux des populations riveraines.

Le temps est favorable, une jolie brise fait clapoter la mer, des
bateaux non ponts, de dix  vingt tonneaux, monts chacun par deux ou
trois hommes, sortent sous voile des criques du voisinage. Ils se
dirigent aussitt sur les bancs d'hutres qui recouvrent le sol  une
grande distance en tous sens. L'horizon est charg  perte de vue de
voiles o le soleil se reflte, un spectacle mobile et pittoresque anime
la baie; au large, ce sont encore des barques orientes sous toutes les
allures. Mille bruyantes clameurs retentissent; hommes, femmes, enfants,
se pressent  l'envi dans des canots plus petits qui passent entre les
grandes embarcations; celles-ci drivent en tranant par le fond leurs
_dragues_, dont il faut maintenant donner une description prcise.

La drague est un grand instrument en fer d'environ six pieds de long sur
deux de hauteur; sa forme est celle d'un chssis sur lequel est fix une
sorte de filet fabriqu en mailles de fer. Les pcheurs, arrivs au lieu
convenable, orientent leur barque de manire que sous l'effort du vent
ou du courant elle glisse paralllement  elle-mme. Alors on mouille la
drague retenue  bord par un bout de corde. L'instrument qui racle le
banc d'hutres dtache et reoit dans son filet tout ce qui n'est pas
trop adhrent; au bout de quelques instants, les pcheurs hissent la
drague, vident sa poche remplie et la mouillent de nouveau.

Chaque bateau est muni de deux dragues plus ou moins lourdes suivant la
nature du fond et la rsistance  vaincre.

Dans l'enfance de l'art, on employait pour la pche de longs rteaux de
fer  dents recourbes au moyen desquels les pcheurs ramenaient  bord
les hutres arraches  la surface du banc; mais cette mthode, qui ne
peut tre pratique hors des fonds de peu de profondeur, est totalement
abandonne par les riverains de la Manche; elle n'est plus en usage sur
le reste de notre littoral, que dans quelques criques o les hutres ne
sont pas l'unique base de l'industrie maritime du pays.

Ajouterons-nous qu' Mahon, dans la Mditerrane, la pche des hutres
est faite par des plongeurs qui exposent leur vie pour les dtacher des
roches sous-marines?

Parlerons-nous des hutres  perles, qui sont l'objet des prilleux
travaux des pcheurs du golfe Persique? Mais cette seconde pche ne peut
tre lgrement traite en quelques lignes, et nous crivons _au point
de vue_ gastronomique, comme diraient nos hommes d'tat, qui usent et
abusent  tous propos des _points de vue_, surtout quand ils sont
_srieux_.

Or, rien de plus srieux qu'un bon plat d'hutres; le sage Montaigne
devait penser ainsi, quand il disait: tre sujet  la colique ou se
priver de manger des hutres, ce sont deux maux pour un; puisqu'il faut
choisir entre les deux, hasardons quelque chose  la suite du plaisir.

Plaons-nous simplement sur la jete de Cancale, au moment o les
bateaux pcheurs accostent pour se dcharger; Voici que, les voiles
amenes ou au sec, ils s'chouent, suivant l'heure de la mare, de
manire  tre le plus prs possible du bord; les mannes ou paniers sont
remplis et ports  terre; les femmes et les enfants prennent part  ce
travail, car toute la population vit de la pche et par la pche. Voici
dj sur le haut de la digue une voiture prte  partir pleine de
bourriches et de mare.

[Illustration: Dpart pour la pche des Hutres.]

[Illustration: Pche des Hutres  la drague.]

Mais c'est l, il faut le dire, une sorte d'exception: l'hutre de luxe
ne nous arrive pas directement du banc o elle s'est dveloppe. Avant
de paratre sur nos tables, elle doit sjourner dans des fosses
d'environ quatre pieds de profondeur, rservoirs nomms _parcs_, o elle
acquiert une saveur nouvelle. Et qu'on n'aille pas croire que les
bateaux de pche se dchargent simplement dans les parcs. La drague a
ramen du fond mille matires htrognes, des substances trangres,
des coquilles brises ou encore des testacs informes et vicieux peu
dignes des soins assidus dont les hutres de choix seront l'objet.
Aussi, voyez sur la grve ces femmes et ces enfants occups maintenant 
sparer l'ivraie du bon grain,  trier les hutres, pour tre technique.

[Illustration: Pche des Hutres au rteau.]

Les mannes dans lesquelles on porte  terre les produis de la pche sont
vides; l'on procde au triage des hutres, on les visite une  une, et
l'on n'admet aux honneurs et privilges du parcage que des bivalves
irrprochables.

[Illustration: Retour de la pche des Hutres.]

Htons-nous d'ajouter que les bateaux de Granville, de Cancale et des
petits ports avoisinants ne s'occupent gure que de la pche; d'autres
btiments de vingt  quarante tonneaux font le transport des hutres,
dont la plus grande quantit est parque ensuite  Saint-Vaast, sortes
d'entrept d'o on les dirige plus tard sur de nouveaux parcs.

On sait dj que les fosses  hutres sont creuses le long du rivage;
ajoutons que tout parc doit avoir une certaine inclinaison vers la mer,
qui l'alimente d'eau. Les hutres y sont places de manire  n'tre
exposes ni au contact de l'air ni  celui de la vase. L'emplacement
d'un parc doit tre choisi avec beaucoup de discernement; il ne faut pas
que l'eau douce puisse l'envahir, ni mme y pntrer en trop grande
abondance, car il est dsormais avr que la pluie est nuisible aux
hutres. Les grands froids et la neige leur sont funestes; la gele les
fait prir en peu de temps.

Aussi l'entretien des hutres dans les parcs a donn naissance  une
industrie particulire; aprs le pcheur qui les arrache de leurs bancs,
et le marin qui les transporte  terre, vient l'_amareilleur_, l'homme
qui soigne l'hutre parque, et dont les travaux ont pour but
l'amlioration de l'estimable testac qui nous occupe.

Les amareilleurs rangent d'abord les hutres dans les parcs, mais cela
ne suffit point; pendant les premiers temps qui suivent la pche, ils
les retirent de l'eau, tous les trois ou quatre jours,  l'aide de
rteaux de fer. Un triage de dtail a lieu chaque fois; les hutres
mortes sont rejetes et les autres replaces dans les fosses. Il arrive
mme qu'on se voit oblig de les changer toutes de rservoir pour les
prserver de quelque influence dltre connue ou inconnue. L'hutre
parque est d'une sant fort dlicate, ce n'est pas sans dangers qu'elle
passe de la vie sauvage des bancs  l'existence domestique. Mais aussi
quelle fracheur rondelette, quel embonpoint exquis, quelle attrayante
physionomie ne lui donnent point les soins de l'amareilleur!

Les hutres qui ont sjourn  Saint-Vaast ne ncessitent pas tant de
prcautions, car elles ont dj subi un parcage. Disons, sans plus
tarder, qu'en gnral on garnit un parc six fois par an, trois fois au
printemps et trois fois en automne. Les hutres restent dans les parcs
un ou deux mois.

Si l'hutre ordinaire exige tant de culture pour mriter de figurer sur
la table du gastronome, quelle application soutenue ne faudra-t-il point
pour obtenir l'_hutre verte?_ car les hutres ne sont pas vertes sur
les bancs de Cancale; elles n'acquirent cette couleur recherche des
gourmets qu' force d'tudes et de travaux. Il faut que le lieu o on
les dpose soit bien nettoy et garni de galets ou cailloux de mer; un
parc neuf est le meilleur. Lorsque le galet se recouvre d'une lgre
couche de mousse verdtre par l'effet de la stagnation de l'eau de mer,
on reconnat que le parc est propre  recevoir les hutres.

Dans les fosses d'hutres ordinaires, on amasse les hutres sans grandes
prcautions; mais on doit dposer et ranger doucement celles qu'on veut
faire verdir. L'exprience de l'amareilleur constitue une science qui a
ses arcanes, et certainement, nous qui dogmatisons ici, nous ne saurions
pas disposer des hutres avec assez d'art pour qu'elles obtinssent
promptement la couleur dsire. Toutefois nous ne manquerions pas de
leur faire subir un supplice semblable  celui de Tantale; nous les
laisserions cinq ou six heures sur le bord du parc avant de les y
dposer, car il est notoire que la soif les porte  absorber l'eau du
rservoir avec une avidit telle qu'elles verdissent ensuite en peu de
jours.

[Illustration: Triage des hutres.]

Dans les parcs d'hutres blanches, a dit un rudit ostronome, il n'y a
aucun inconvnient  laisser entrer l'eau sale; au contraire, dans ceux
qui renferment les hutres vertes, on doit interrompre toute
communication avec la mer, ou du moins ne laisser entrer qu'un quart du
volume d'eau contenu dans le parc, et seulement aux nouvelles et pleines
lunes; mais il faut bien se garder de la renouveler entirement avant
que les hutres soient vertes.

[Illustration: Parc aux Hutres,  Cancale.]

A Granville et  Saint-Vaast, o l'eau monte  chaque mare, les hutres
en effet ne verdissent pas.

[Illustration: Voiture acclre pour le transport des Hutres  Paris.]

Quelques gourmets affirment que l'hutre, toutes choses gales
d'ailleurs, ne vaut jamais mieux qu'aprs avoir voyag par terre; mais
les avis sont diviss  cet gard. Certains amateurs distingus prennent
la poste pour aller au-devant des testacs bivalves, tandis que ceux-ci
roulent en sens contraire pour venir nous tenter au milieu de Paris. Sur
les bords des parcs, d'lgants tablissements sont consacrs au culte
gastronomique des hutres. Cancale, Saint-Vaast, Courseulles, et bien
d'autres lieux, doivent tre ennemis des gastronomes systmatiques qui
attendent la fortune au lit ou pour mieux dire,  table. Combien, au
contraire, ils doivent aimer ceux qui descendent de voiture l'eau  la
bouche, et entrent gravement _ la Renomme du Parc aux hutres._

L'amareilleur, arm de son rteau, dtache et attire au bord de fraches
hutres que l'caillre ouvre  l'instant; les garons courent, le vin
blanc ptille, les propos galants circulent. Et l'on ose encore se
servir de l'pithte d'_hutres_ pour stigmatiser l'incapacit,
l'injustice des hommes envers le stimulant de l'apptit et de la gaiet!
Quel beau livre on crirait en latin sur un tel sujet!

Voici donc l'une des deux catgories de gourmets pleinement
satisfaite.--L'autre catgorie n'est pas moins respectable: elle est, du
reste, en majorit. Paris est peupl d'avides ostrophiles qui comptent
sur l'arrive des bourriches.--Que ceux-l jettent les yeux sur notre
dernier dessin.--Voici des mareyers nous amenant au train acclr ces
paves soigneusement recueillies et engraisses auxquelles nous
accordons une si profonde estime.

Du mareyer, respectable industriel charg de la rapide locomotion de
l'immobile testac,--du mareyer  l'caillre, la transition est courte
et journalire  Paris; mais nous n'irons pas plus loin,--ce serait
faire injure  nos lecteurs. Ils ont au moins admir l'ouvreuse
d'hutres et son laboratoire, s'il ne leur est pas arriv d'ouvrir
eux-mmes avec motion une bourriche d'hutres arrivant directement de
Courseulles ou de Marennes.

Une observation physiologique sera mieux  sa place; aussi
dclarerons-nous avec conviction que les meilleures hutres sont celles
qui ont parqu longtemps. On les reconnat  leurs coquilles devenues
lisses, de raboteuses qu'elles taient, ainsi qu' leurs valves
naturellement tranchantes, mais dont les bords ont t mousss par
l'effet du rteau de fer que l'amareilleur promne souvent dans le parc.

Une hutre pche  Cancale, en avril, dpose ensuite  Saint-Vaast
pendant quatre ou cinq mois, et qui a sjourn un mois  Courseulles,
est parvenue  son dernier degr, de perfection!

Telle est l'opinion l'un des plus sages auteurs que nous ayons
consults; telle est aussi la ntre. Nul doute, lecteurs, que vous ne la
partagiez, quand vous serez clairs par une tude approfondie 
laquelle nous vous invitons de tout notre coeur.

Six heures ont sonn! Htez-vous, htez-vous donc d'aller vous faire
servir quelques douzaines d'hutres de Courseulles. Votre got et le
ntre sont partags  Paris par bien des gens; car, en finissant, nous
pouvons ajouter que la consommation annuelle de ces testacs ne
reprsente pas moins de six cent mille francs, encore que le prix de
l'hutre soit trs-variable sur les bords de la mer. Tel jour, en effet,
on paiera sept et huit francs la cloyre ou bourriche qui, le lendemain,
ne vaudra que moiti... Mais dj vous ne nous coutez plus; allons donc
aussi joindre l'exemple au prcepte: Garon, six douzaines d'hutres!



Bulletin bibliographique.


L'Iliade et l'Odysse, traduction nouvelle; par P. GIGUET. 2 vol. 7
fr.--1844. _Paulin_, libraire-diteur, rue de Seine, 33.

Notre langue compte encore trop peu de traductions des pomes
homriques, et d'ailleurs ces traductions demeurent trop imparfaites
pour que nous devions nous tonner du nouvel essai tent par M. Giguet.
L'art de traduire, fond sur la parfaite intelligence des textes, ne date
gure, en France, que du commencement de ce sicle, et l'on peut
considrer les, versions antrieures comme des interprtations et des
priphrases plutt que comme des traductions vritables. L'pope
homrique surtout, la plus ancienne et la plus parfaite de toutes les
posies, prsentait des difficults de traduction telles qu'aprs nos
deux sicles classiques, les lecteurs franais en taient encore rduits
 madame Dacier dont la version reste un vritable chef d'oeuvre auprs
de celles de Bitaube, et surtout de Lamotte-Houdard.

M. Dugas-Monthet, car nous devons rendre justice  chacun, avait fait
beaucoup mieux que tous ses devanciers: sa traduction, exacte et
lgante, devait faire oublier celles qui l'avaient prcde. Cependant
on peut dire que le nouveau traducteur, proccup surtout par le dsir
de l'agrable, avait encore trop francis son modle, et l'lgance de
sa version avait t trop souvent achete au prix d'infidlits et mme
de contre-sens. M. Giguet, profitant des fautes commises par ceux qui
sont venus avant lui, approche davantage encore un texte grec; et
n'ayant point, comme Lamotte et M. Bignan, l'ambition d'effacer son
modle, il s'efforce de conserver  Homre sa physionomie propre, plutt
que de lui donner un visage _ la franaise_.

Aprs avoir fait (c'est M. Giguet qui parle lui-mme) de l'pope
grecque, pendant au moins trente ans, l'objet le plus constant de sa
prdilection littraire, l'auteur a t entran par la nature de ses
travaux, non plus  la lire, mais  l'tudier dans ses rapports avec
l'histoire de la civilisation gnrale... Il fallait s'arrter  chaque
trait de moeurs, de costume; il fallait chercher l'interprtation dans
Homre lui-mme, par la comparaison avec les passages analogues; il
fallait s'en rendre compte en remontant  l'poque que le pote a
chante, avec, ses ides comme elles ont du lui tre inspires, et non
avec les ides et les connaissances des temps modernes.
(_Avertissement_, p. 11.)

C'est l, en effet, la grande supriorit de M. Giguet sur les autres
traducteurs d'Homre; il a traduit l'_Iliade_ et l'_Odysse_,
non-seulement avec la connaissance parfaite du grec, mais encore avec
celle d'Homre en particulier; et, avant de commencer  traduire, il a
voulu faire sur l'ge hroque, sur l'ge de l'pope les mmes
recherches historiques que d'autres ont faites sur l'ge de Pericls, 
propos des tragdies de Sophocle ou d'Euripide. Cette tude approfondie
a dcouvert bientt aux yeux de M. Giguet toute une srie de contre-sens
encore inaperus dans les anciennes traductions. On peut en voir, dans
son avertissement, un curieux relev, qui est comme le tableau
comparatif des bvues successives et diverses de madame Dacier, Bitaube,
Lebrun, Dugas-Monthet, Pope, Stolberg et Woss. Il est vident, par
exemple, que tous les traducteurs que nous venons de nommer n'avaient
point pntr le vritable sens de la thodice homrique. Les aperus
prsents sur ce point par M. Giguet sont aussi neufs qu'ingnieux, et
ont tous les caractres de l'vidence.

Les dieux, dit M. Giguet, ont les mmes sens, les mmes besoins, les
mmes apptits que les hommes. Ainsi il leur faut des aliments, il leur
faut des parfums, il leur faut des sacrifices offerts par les mortels.
S'ils prennent en affection un hros, un peuple, une ville, c'est que
chez ce hros, chez ce peuple, dans cette ville, _jamais leur autel ne
manque de mets qui leur conviennent, de libations et de fumet de
victimes; car telle est la rcompense qu'ils ont reue en partage_.
Enfin ils ne ddaignent pas de s'asseoir aux festins des hommes. De leur
ct, les humains ont constamment recours  l'assistance des dieux pour
lutter contre la violence des temps, contre la nature, contre le destin.

Il y a donc ainsi entre l'Olympe et la terre un change perptuel de
bons offices, nullement gratuits, mais intresss. C'est une sorte de
compte courant, et l'_Iliade_ roule tout entire sur cette donne... La
religion hroque est une sorte de ftichisme, non point abrutissant,
comme celui du ngre, mais fond sur la proche parent des hros et des
dieux. Les traducteurs franais, non plus que les traducteurs trangers,
dont l'auteur a eu connaissance, ne donnent point une ide nette de la
doctrine religieuse expose par Homre. Tous sont influencs par nos
notions sur la Divinit.

M. Giguet a fait sur les moeurs, les coutumes, la gographie, l'art
militaire, la politique d'Homre, la mme tude que sur sa thologie;
ayant, avec raison, considr l'pope grecque comme une encyclopdie
complte de l'poque hroque, il a voulu approfondir l'_Iliade_ et
l'_Odysse_ dans leurs moindres dtails, et en pntrer le sens
vritable. Le lecteur trouvera,  la suite de l'_Odysse_, une
_Encyclopdie homrique_, sorte de rsum alphabtique des divers
passages se rapportant  un mme sujet, _me, dieux, crime, dessins_,
etc. Nous devons regretter seulement que la peur de paratre faire un
systme ait empch M. Giguet de donner une plus grande extension  ce
prcieux appendice. M. Bignan n'avait pas craint d'crire un essai
dmesur sur l'pope homrique,  cette seule fin de justifier sa
traduction en vers de l'_Iliade_, Nous eussions voulu voir la mme
abondance aux ides meilleures de M. Giguet.

Ainsi, la traduction nouvelle se recommande  la fois par plusieurs
qualits; la science doit y trouver son profit, non moins que la
littrature; l'histoire obscure de l'ge hroque et le texte d'Homre
doivent  la fois recevoir de ce nouveau travail un grand
claircissement.

Les loges que nous avons dj donns  la version de M. Giguet
rassureront d'ailleurs les esprits qui s'inquitent de la posie plutt
de l'histoire, L'auteur, persuad de l'utilit de ses recherches
savantes, n'a point oublie pour cela le texte mme. Voici en quels mots
il termine son _avertissement_: Nous avons hte de dire que l'auteur
aurait commis une mprise trange s'il avait pris pour but principal le
perfectionnement accessoire qui vient d'tre indique, s'il s'tait assez
proccup de cette svrit de costume pour oublier que l'pope grecque
est, avant tout, un grand monument littraire, et que c'est avec des
formes littraires qu'il faut tenter de la reproduire. Mais ces formes
ne sont pas arbitraires; tout se lie dans les productions de l'art: le
coloris de l'ensemble ne peut se concevoir indpendant du coloris des
parties. Si l'on a donn un ton faux aux dtails, l'effet en rejaillira
sur l'oeuvre entire, et plus on les aura peints avec vrit, plus on se
sera rapproche de la sublime navet de l'original.

Il semble donc que M. Giguet a pris la route la plus sure pour faire une
traduction littraire; je veut dire qu'au lieu de s'ingnier loin du
texte, il l'a serr le plus prs possible, s'en rapportant  Homre
lui-mme du soin de l'lgance et de la posie. N'tait-ce point l le
meilleur calcul?                                           A. A.


_Histoire compare des Littratures espagnole et franaise_; par Au.
Puibusque. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. _Dentu_. 15 francs.

La littrature franaise a eu longtemps la prtention de ne rien
emprunter aux littratures trangres. Nos auteurs du sicle de Louis
XIV, ceux qui ont fix la langue et que nous appelons _classiques_,
non-seulement  cause de la perfection de leurs ouvrages et de leur
style, mais aussi parce qu'ils auraient, selon nous, tudi exclusivement
les anciens, les deux Corneille surtout, et Molire, n'ont pas t si
ddaigneux. Ils ont pris sans doute leur bien partout o ils l'ont
trouv, pour nous servir d'une locution connue, mais ils l'ont trouve
chez les modernes aussi souvent que chez les Grecs et les Romains.

La littrature de l'Espagne, plus qu'aucune autre, a enrichi la ntre.
Ce dont nous avons  nous fliciter, c'est que le got franais ait
toujours heureusement prsid  ces emprunts ou  ces restitutions,
comme on voudra les appeler, et que notre littrature ait su
s'approprier les trsors de l'tranger sans rien perdre de sa
nationalit, de son originalit indigne. Je sais bien que c'est l un
reproche plutt qu'un loge qu'on adresse quelquefois  nos grands
potes, d'avoir trop _francis_ les hros de l'antiquit comme ceux de
l'histoire contemporaine; mais cette transformation n'est-elle pas le
rsultat d'une imitation indpendante? Au thtre principalement, une
traduction littrale est-elle possible? Les Anglais, les Espagnols et
les Italiens respectent-ils beaucoup plus que nous la tradition antique,
la vrit historique, le costume, les moeurs, etc? Non, les Romains et
les Grecs de Lope de Vega, de Cervantes, de Calderon, sont Espagnols;
ceux de Shakspere sont Anglais. Voyez le Coriolan de Shakespere
transforme en fier gentilhomme, forc de faire de la brigue lectorale
et s'indignant d'tre rduit  presser de sa main aristocratique la main
calleuse du savetier dont il qute la voix. Voyez le Coriolan de
Calderon devenu un preux chevalier qui prend fait et cause pour les
petites rancunes et la coquetterie de Veturie, sa matresse! Heureux le
lecteur classique, quand il peut applaudir a et l quelque pense
romaine, quelque sentiment romain dans la bouche de ces hros travestis!
Mais il sied mal aux Anglais et aux Espagnols, dont l'Allemand Schlegel
s'est fait le champion romantique, de dire que l'Achille de Racine est
un grand seigneur de la cour de Louis XIV.

Les critiques de Schlegel ont cependant eu leurs chos en France, o
l'on a trouv trs-plaisant de rire de M. le duc d'Agamemnon et de M. le
marquis d'Orosmane. Dieu sait si ces messieurs qui ont tant ri sont plus
fidles  l'histoire, quand ils donnent un amant italien  Marie Tudor,
ou quand ils font cacher dans une armoire le jeune Charles-Quint, qui,
dans le peu de mois qu'il passa en Espagne,  son avnement au trne,
eut tout juste le temps d'escamoter aux Corts un vote de finances pour
aller bien vite intriguer  la dite germanique; mais enfin, nous sommes
d'avis qu'on ne peut trop tudier les moeurs et les coutumes nationales
avant d'crire pour le thtre; nous apprcions beaucoup la couleur
locale et nous applaudissons de grand coeur aux ouvrages qui, comme
celui de M. de Puibusque, nous initient aux secrets des littratures
trangres.

_L'Histoire compare des Littratures espagnole et franaise_ a dj,
sous la forme d'une dissertation, obtenu une couronne acadmique.
L'auteur ne s'est pas content de ce suffrage honorable: il a tendu son
discours, il l'a complt par des intercalations et par des notes, et il
a fait deux volumes qui sont certainement suprieurs au livre de
Boutterweck, qu'ils rappellent quelquefois. C'est surtout dans le second
volume, que M. de Puibusque examine l'influence rciproque de la
littrature des deux peuples. Ses analyses et ses citations attestent
des tudes approfondies; sa critique est ingnieuse, ses apprciations
reposent sur des documents et non sur ces rapprochements vagues ou ces
antithses dont se contente trop souvent l'rudition superficielle. Le
style a de la facilite, de l'lgance, et quoiqu'il abonde peut-tre
trop en mtaphores, ce dfaut est trop naturel lorsqu'on s'est imprgn
des auteurs espagnols, lorsqu'on fait d'ailleurs de la prose acadmique,
pour qu'on n'y habitue pas son lecteur. Ce qui nous charme dans M. A. de
Puibusque, c'est la sincre impartialit qu'il a su conserver en jugeant
les deux littratures. Il loue et blme avec la mme indpendance. Son
admiration est toujours motive, son got n'est pas exclusif. Il
comprend tout ce qu'il faut accorder aux exigences d'une nationalit
trangre. Lisez ses chapitres sur Antonio Perez, sur Voltaire et
Balzac, sur l'htel de Rambouillet, sur les auteurs qui ont prcd chez
nous Corneille et Racine. Le chapitre sur Scarron n'est pas moins
heureux. Il tait difficile de mieux faire connatre cet auteur
original, qui est de tous les auteurs franais, celui qui a le caractre
le plus _espagnol_. Son burlesque est si naturel qu'il fait rire encore
aujourd'hui. Il est tout simple que Scarron ft faire la moue aux
prcieuses ridicules de son temps, mais on comprend aussi sa popularit,
je ne dis pas seulement chez les bourgeois, mais encore dans une cour
qui devait quelquefois avoir besoin de rire au milieu de l'tiquette
empese dont s'environnait la dignit du grand monarque. Scarron prpara
admirablement la transition  une gaiet plus fine, celle de Molire. Il
faut l'avoir lu peut-tre pour s'expliquer certaines licences de notre
grand comique. M. de Puibusque compare mythologiquement Scarron  un
faune au milieu des nymphes. Il oublie que ces nymphes venaient trouver
chez lui ce cul-de-jatte bouffon: mesdames de Svign et de La Sablire,
esprits dlicats, s'il en fut, s'y rencontraient avec Turenne, Segrais,
Mignard, etc.; Louis XIV, moins svre que Boileau, fit jouer trois fois
de suite son _Hritier ridicule_: Boileau lui-mme aimait fort le
_Roman-Comique_; enfin, ce faune, ce satyre, ce Trivelin littraire: eut
le grand mrite de suivre le grand principe de l'imitation en
littrature; ses copies valent toujours mieux que le modle; il a tu
tous ceux qu'il a vols, et il a fallu le gnie de Molire pour qu'il
fut vol et tu  son tour.

Deux grandes questions out t trs-bien traites par l'auteur de
l'_Histoire des deux Littratures compares_, etc.: quelles ont t les
obligations de Corneille  Guillen de Castro, et celles de Molire 
Tirso de Molina? Le _Cid_ espagnol est analys en dtail par M de
Puibusque, qui nous fait aussi connatre les deux Don Juan de la
Pninsule. Mais peut-tre ici fallait-il accorder quelque chose de plus
au Don Juan italien. Je souponne fort Molire de n'avoir connu le
convive de Pierre que dans une imitation. Il savait trop bien l'espagnol
pour traduire lui-mme par _festin_ le mot qui signifie _convive_. Peu
importe d'ailleurs, car, selon son usage, Molire n'a pris que l'ide de
la pice italienne ou espagnole. Dans ce sujet tranger, il est aussi
original, aussi franais que dans le plus national de ses
chefs-d'oeuvre. Tout ce qu'il a conserv du texte primitif est dtenu
sien comme tout ce qu'il y a ajout.

_Don Quichotte_ et _Gil Blas_ n'ont pas t oublis par M. de Puibusque.
Il ne pouvait s'empcher de rfuter la prtention des Espagnols, qui
veulent que Le Sage ait drob un manuscrit  quelque bibliothque.
Walter Scott nous semble avoir tranch la question: Dans _Gil Blas_,
dit-il, tous les matriaux sont espagnols, mais l'artiste est Franais.
Disputer  Le Sage son titre d'auteur original n'est pas plus logique
que si l'on prtendait que Chantrey n'est pas un sculpteur anglais,
parce qu'il a employ  ses statues et  ses bustes des marbres
d'Italie.

Donner l'analyse complte de l'ouvrage de M. de Puibusque serait
difficile; il embrasse trop de sujets; nous diront que c'est un cours
entier de littrature, et nous devons le recommander non-seulement 
ceux qui veulent connatre les auteurs espagnols, mais encore  ceux qui
ont quelquefois besoin d'tudier les modles franais. A. P.

_Cours de Droit administratif_, premire partie: Hirarchie
administrative ou de l'Organisation et de la comptence des diverses
autorits administratives; par M. A. Trolley, professeur de droit
administratif  la Facult de Caen.--Paris, 1844. _Joubert_. 7 fr. le
volume.

Diverses causes faciles  comprendre, mais inutiles  numrer ici, ont
donn au droit civil une incontestable, supriorit sur le droit
administratif. Est-ce  dire, cependant, se demande M. A. Trolley,
aprs avoir constat ce fait, que l'on doive nier la jurisprudence
administrative et dsesprer de son avenir?--A Dieu ne plaise! Nous
n'avons pas son dernier mot, il est vrai, mais elle est en voie de
progrs; elle se forme, elle grandit chaque jour; elle n'est plus 
l'tat d'essai; elle est maintenant  l'tat de science. En effet, il ne
manque plus  notre code constitutionnel que quelques lois promises par
la charte.

Sans partager entirement cette dernire opinion de M. A Trolley, nous
reconnatrons volontiers, quant  nous, que la jurisprudence
administrative a maintenant une base sur laquelle il est permis
d'difier. Si un code, trop longtemps dsir, reste encore  faire, le
terrain commence  se dblayer; de Gerando a rassembl les lois parses;
M. de Cormenin a runi en faisceau ces grands principes que reclent les
textes et qui en sont le lien invisible. Grce au Recueil et aux Tables
de M. Duvergier, il devient plus facile de s'orienter et de trouver sa
route. Partout on s'occupe davantage des affaires et des tudes
administratives; des traits spciaux ont t publis par des
jurisconsulte distingus; le conseil d'tat a rendu et rend chaque jour
des dcisions importantes qui comblent les lacunes de la lgislation, et
qui rsolvent nettement les problmes les plus difficiles; enfin le
droit administratif a, depuis quelques annes dj, obtenu une chaire
dans toutes les coles, et son enseignement fait partie du programme
universitaire.

M. A. Trolley, professeur de droit administratif  la Facult de Caen,
veut essayer  son tour de vulgariser, par ses crits comme par sa
parole, cette grande science dont l'enseignement lui est confi. Il
entreprend un trait dogmatique et complet du droit administratif. La
premire partie de cette oeuvre importante, intitule _Hirarchie
administrative_ n'aura pas moins de 3 volumes in-8 de 600 pages chacun.
Les deux premiers ont paru au commencement du mois de janvier de cette
anne; le troisime est sous presse et sera mis en vente prochainement.

_La Hirarchie administrative_ commence par un titre prliminaire ayant
pour titre Principes gnraux. Ce livre se divise en trois chapitres.
Dans le premier, M. A. Trolley expose aussi sommairement que possible
les conditions actuelles du pouvoir excutif et de l'administration; le
second est consacr  une histoire sommaire du droit administratif; le
troisime contient le plan de l'ouvrage.

Entrant alors en matire, M. A. Trolley examine, dans les deux Chapitres
du livre 1er, _la Division administrative et la Centralisation_. Le
livre II. _des Agents administratifs_, traite du roi, des ministres, des
prfets, des secrtaires-gnraux de prfectures, des sous-prfets, des
maires, des auxiliaires de l'administration, comprenant d'une part les
ingnieurs des ponts et chausses, le corps royal des mines, le conseil
des btiments civils, le corps spcial des architectes  Paris, les
architectes de dpartements, les agents voyers et les vrificateurs des
poids et mesures; et, d'autre part, les administrations financires,
l'administration des contributions directes, l'agence de perception,
l'administration de l'enregistrement et des domaines.

Le chapitre 8 du livre II, qui termine le tome II, s'occupe
exclusivement de l'administration des douanes. Le tome III, dont la mise
en vente est prochaine, renfermera la suite des administrations
financires et les corps dlibrants.


_Annuaire de l'conomie politique pour 1844_.--1re anne, 4 fr. 25 c.
Paris, _Guillaumin et Pagnerre_.

MM. Guillaumin et Pagnerre ont publi au commencement de l'anne 1844 un
Annuaire de l'conomie politique. C'est une heureuse ide qui a
recueilli de imites parts les plus honorables suffrages. Il est toujours
utile, en effet, de vulgariser la science. Le principal but de leur
publication est de constater annuellement les progrs des doctrines
conomiques, de suivre les oscillations de la population, l'tat des
finances et la marche du budget, les progrs des caisses d'pargne et
des Institutions de prvoyance ou de charit, l'extension du commerce
intrieur et extrieur de la France, l'accroissement des voies de
communication, telles que routes, canaux, chemins de fer; le mouvement
du crdit public, les amliorations de l'instruction publique, etc.
L'_Annuaire_ donnera galement chaque anne des notices raisonnes sur
les plus importantes questions de la science: sur les monnaies, les
postes, les octrois, les expositions de l'industrie, etc. Il dressera,
en un mot les annales du travail agricole, manufacturier ou commercial,
l'tat de ces populations, qui sont  la fois le but et le moyen de ce
travail.


_Histoire du Chemin de Fer de Paris  Rouen_; par M. R. de P...; orne
d'une belle carte routire, par A. H. Dufour. Paris, 1844. _Dumoulin_. 2
fr.

Ce titre n'est point vrai: au lieu de l'_Histoire du Chemin de Fer de
Paris  Rouen_, M. R. de P... a fait l'histoire beaucoup plus
intressante de tous les pays que traverse le chemin de fer, ou en vue
desquels il passe. Ce petit volume, crit avec lgance et rempli de
faits curieux, est un compagnon de voyage aussi utile qu'agrable.
Heureux donc les touristes qui, sur notre recommandation, l'auront admis
dans leur socit. Malheureux ceux qui se mettent en route sans s'tre
munis d'un _Itinraire_.



[Illustration: Figure allgorique de Fvrier.--Les Poissons.]



Modes.

[Illustration.]

Jamais, peut-tre, on n'a tant accord,  la fantaisie qu'en ce moment;
elle seule parat tre consulte pour les toilettes de soires. On
demande  l'Algrie ses turbans,  l'Italie ses coiffures,  l'Espagne
ses basquines; car la robe  deux jupes, dont la seconde est ouverte
tout autour, ne rappelle-t-elle pas la basquine espagnole? Il faut dire
que ce mlange donne de la gaiet et du brillant  nos runions. Pour
les toilettes de ville, on ose moins, et les faons de robes restent
simples: ainsi une robe  laures croises, telle que l'_Illustration_
la reprsente ici, est dj trs-lgante. Souvent on dispose les
laures sur le devant de la jupe, en tablier; c'est, du reste, avec les
garnitures  la vieille mode, la plus en faveur de la saison.

La forme des chapeaux varie peu, et pourtant madame Alexandrine sait y
ajuster des ornements nouveaux; elle entend  merveille la garniture du
dessous de passe, et c'est l presque tout le secret du chapeau. Et puis
quels coquets bonnets nous lui devons! comme ils sont varies! Que ses
noeuds de rubans sont bien poss! que de fleurs dlicates et fines se
mlent gracieusement  la blonde! Est-ce qu'il peut y avoir une femme
laide avec tous ces gracieux chiffons?... Les coiffures de dentelle sont
trs  la mode, et d'ailleurs la dentelle se mle toujours parfaitement
bien  toutes les parties de la toilette. Nous avons vu l'autre jour, ou
plutt l'autre soir, un voile de dentelle pos en tablier sur une jupe
de satin blanc; de chaque ct le voile tait drap de manire 
diminuer de largeur  volont, et des noeuds de rubans retenaient la
draperie de distance en distance. Cette garniture tait charmante, et,
comme on doit le penser, trs-facile  excuter. Les robes de tulle ou
de crpe  deux ou trois jupes sont en majorit dans les bas; mais on
prfre le tulle dit _illusion_, parce qu'il se drape plus facilement.
Deux jupes de tulle, dont la seconde, plus courte et d'un seul morceau,
vient se terminer en draperie  la taille, sont trs-jolies; deux
bouquets doivent fixer les plis de cette draperie sur la jupe de
dessous. Dans la soire dont nous parlions tout  l'heure, une toilette
un peu srieuse, mais fort riche, se composait d'une robe en velours
nacarat, ouverte devant, sur un tablier de satin de la mme nuance,
garni de deux hauts volants d'Angleterre; le velours tait retenu par
cinq noeuds de chaque ct, forms en barbes d'Angleterre, dont le coeur
tait une agrafe en brillants; le corsage tait plat, dcollet, avec
des manches courtes couvertes de dentelle.



Correspondance.

A. M L. G.--Ce n'est pas, comme vous dites, faute de got pour la
posie. Nous aimons autant que vous cette chose rare; mais nous ne
saurions prendre pour de la posie des sentiments vulgaires exprims en
vers sonores.

        Il n'est pas de degrs du mdiocre au pire.

Tchez de dcider M. Branger et M. de Lamartine  mettre notre got
l'preuve.

A M.,  La Rochelle.--Nous n'avons pas reu la brochure annonce par
votre lettre; nous serons charms de vous tre agrables.

A. M. H.,  Lyon.--Nous sommes en mesure pour les deux expositions, la
peinture et l'industrie. Nous entendons rester parfaitement libres, et
ne voulons faire aucun appel aux intresss. Nous savons quels peuvent
tre les profits d'une autre manire de procder. Ces profits ne nous
tentent pas.

A un anonyme,  Paris.--C'est impossible. Il est lui-mme un des
rdacteurs de l'_Illustration_. Tous les jours, de quatre  six heures.



checs.

SOLUTION DU PROBLME N 6 CONTENU DANS LA TRENTIME LIVRAISON.

[Note du transcripteur: La description du dplacement des pices
contient trop de lacunes pour qu'il soit possible d'en tirer une
information utile.]

N 7.

LES BLANCS FONT MAT EN CINQ COUPS.

[Illustration: La solution  une prochaine livraison.]



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

_Richard Coeur de Lion_ est un opra en trois actes, et on prtend
qu'Adam l'a rajeuni.

[Illustration: Nouveau rbus.]








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1844, by Various

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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