The Project Gutenberg eBook, L'Anticlricalisme, by mile Faguet


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Title: L'Anticlricalisme


Author: mile Faguet



Release Date: April 30, 2013  [eBook #42624]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANTICLRICALISME***


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Note sur la transcription:

      Les mots et phrases imprims en gras dans le texte d'origine
      sont marqus =ainsi=.





L'ANTICLRICALISME

       *       *       *       *       *

_EN VENTE A LA MME LIBRAIRIE_

DU MME AUTEUR


  =Seizime sicle=, _tudes littraires_, un fort vol. in-18
    jsus, 12e dition, broch.                                     3 50

  =Dix-septime sicle=, _tudes littraires et dramatiques_, un
    fort vol. in-18 jsus, 28e dition, augmente et remanie,
    broch.                                                         3 50

  =Dix-huitime sicle=, _tudes littraires_, un fort volume
    in-18 jsus, 25e dition, broch.                               3 50

  =Dix-neuvime sicle=, _tudes littraires_, un fort volume
    in-18 jsus. 29e dition, broch.                               3 50

  =Politiques et moralistes du dix-neuvime sicle.= _Trois
    sries_, formant chacune un volume in-18 jsus, broch.         3 50
    L'ouvrage est complet en trois sries, chaque volume se
    vend sparment.

  =Politique compare de Montesquieu, Rousseau et Voltaire=,
    un vol. in-18 jsus.                                            3 50

  =Propos littraires= _Trois sries_, formant chacune un volume
    in-18 jsus, broch (_chaque volume se vend sparment_).       3 50

  =Propos de thtre.= _Deux sries_, formant chacune un volume
    in-18 jsus, broch (_chaque volume se vend sparment_).       3 50

  =Le Libralisme.= Un volume in 18 jsus, huitime mille,
    broch.                                                         3 50

  =En lisant Nietzsche.= Un volume in-18 jsus, broch.             3 50

  =Pour qu'on lise Platon.= Un volume in-18 jsus, broch.          3 50

  =Simplification simple de l'orthographe=, une piqre in-18
    jsus.                                                          0 50

  =Madame de Maintenon institutrice=, _extraits de ses lettres,
    avis, entretiens, et proverbes sur l'_=Education=, avec
    une introduction. Un volume in-12, orn d'un portrait,
    2e dition, broch.                                             1 50

  =Corneille=, un vol. in-8 illustr, 7e dit., br.                2  

  =La Fontaine=, un vol. in-8 illustr, 10 dit., br.             2  

  =Voltaire=, un vol. in-8 illustr, 3e dition, br.               2  

  Ces trois derniers ouvrages font partie de la _Collection des
    Classiques populaires_, dirige par M. EMILE FAGUET.

  =Discours de rception  l'Acadmie franaise=, avec la
    rponse de M. EMILE OLLIVIER, une brochure in-18 jsus.         1 50

       *       *       *       *       *


EMILE FAGUET

De l'Acadmie Franaise

L'ANTICLRICALISME







[Illustration]

PARIS
SOCIT FRANAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
ANCIENNE LIBRAIRIE LECNE, OUDIN ET Cie
_15, Rue de Cluny, 15_
1906




_L'Anticlricalisme_




CHAPITRE PREMIER

L'IRRLIGION NATIONALE


Je vais tudier une des maladies de la race franaise, la plus
rpandue et l'une des plus profondes  la fois et des plus aigus. Je
pense apporter de l'impartialit dans cette tude, n'appartenant 
aucune confession religieuse, ni, ce qui est peut-tre plus important
encore dans l'espce,  aucun parti politique. Mon intention trs
arrte est d'tudier cette affection comme si j'crivais sur un sujet
de l'antiquit, comme si clricalisme, anticlricalisme, catholicisme
et France mme avaient disparu depuis dix sicles; et comme si tous
ces objets faisaient partie du domaine de la philologie ou de
l'archologie. Je m'en crois capable, encore qu'en pareille matire on
ne saurait rpondre de rien; mais mon dessein, trs ferme, est trs
exactement ce que je viens de dire. On me saura gr d'avoir au moins
pris la plume dans cet tat d'esprit.

       *       *       *       *       *

Nietzsche a dit, dans la mme phrase je crois, que le Franais est
essentiellement religieux et qu'il est essentiellement irrligieux. Il
n'a pas tort,  la condition seulement qu'on mesure l'tendue des
manifestations religieuses des Franais et l'tendue aussi des
manifestations contraires. Le Franais, ce me semble, a des
dispositions naturelles essentiellement irrligieuses; seulement, et
prcisment  cause de cela, par raction des esprits ns religieux
contre leurs entours, il y a eu des groupements pntrs de l'esprit
religieux le plus intense; il y a eu des lots religieux
singulirement nets et pour ainsi dire aigus, comme il y a des lots
granitiques au milieu des pays calcaires, qui tranchent vigoureusement
avec tout ce qui les entoure et se font remarquer d'autant.

Cela, ce me semble,  toutes les poques: vaudois, cathares,
huguenots, jansnistes. La race franaise, tant ardente, devait
produire quelques foyers d'ardent sentiment religieux,  et l, sous
l'influence d'un esprit dominateur ou d'une me apostolique; sous
l'influence, aussi, des entours mmes, poussant et provoquant au
sentiment religieux les mes doues de l'esprit de contradiction.

Mais le fond de la race franaise, la gnralit des Franais me
semble toujours avoir t peu capable d'embrasser et d'entretenir
l'esprit religieux et le sentiment religieux. Il ne faut pas que nos
guerres religieuses, assez nombreuses et assez longues, nous fassent
illusion sur ceci. La religion, dans ces guerres, a t pour un
cinquime cause et pour quatre cinquimes prtexte,  calculer
approximativement, comme on est bien forc de faire en pareille
matire.--Est-il quelqu'un qui estime aujourd'hui que la croisade des
Albigeois ait t une manifestation de foi religieuse? Est-il
quelqu'un qui conteste qu'elle ait t une _rue_ de pillards avides
sur des contres riches, prenant prtexte dans le mot d'ordre d'un
pape, qui lui-mme obissait  des ides politiques en le donnant?

De mme les guerres du XVIe sicle entre protestants et catholiques
franais ont t surtout des guerres de fodaux contre la royaut; et
les guerres du XVIIe sicle entre catholiques et protestants franais
ont t surtout des guerres de rpublicains plus ou moins conscients
et prenant plus ou moins leur mot d'ordre  Genve et en Hollande,
contre la royaut franaise devenant absolutiste.

Et je dis mme que chez les plus simples et qui ne se savaient, ni se
sentaient ni fodaux  telle poque, ni rpublicains  telle autre,
la religion entrait moins en jeu que le simple got de lutte pour la
lutte et de guerre pour la guerre. Le Franais est essentiellement
homme de guerre civile. Il est batailleur de village  village, de
province  province, de quartier  quartier. Ce peuple, qui a t
amen  l'unit nationale par la persvrance tonnante d'une maison
royale nergique et tenace et qui, livr  lui-mme, semble retourner
peu  peu au particularisme, ne me parat jamais avoir montr par
lui-mme un dsir d'unit et une volont de concentration.

Bien plus fort a toujours t en lui l'instinct de guerre intrieure
et intestine, le dsir, soit de province  province, soit de parti 
parti, d'craser l'adversaire, sans se demander trs prcisment
pourquoi il est l'adversaire et tout simplement parce qu'il faut bien
se har et parce qu'il faut bien se battre.

L'enfant, en France, est lev par ses parents dans la haine d'une
certaine catgorie de Franais; et la premire chose, presque, qu'on
lui dsigne, c'est un ennemi, trs proche, quelqu'un,  ct de lui,
qu'il faut s'habituer  dtester et  injurier sans motif trs prcis;
mais pour montrer qu'on est le fils de son pre.

Je crois que cela est dans le sang. Ce que sont les partis
politiques au XXe sicle, les partis religieux l'taient au XVIe et au
XVIIe sicle. Les guerres de religion n'ont gure t chez nous une
manifestation de foi, d'un ct ou de l'autre; elles ont t, avant
tout, une forme du besoin gratuit de guerre civile.

Faut-il creuser? On le pourrait, je crois. Faut-il se demander d'o
vient lui-mme ce besoin chez le Franais de se battre contre le
voisin, s'il a un couvre-chef d'une autre couleur que la ntre; et
mme ce besoin de n'adopter une autre couleur que la sienne que pour
pouvoir se battre contre lui? On le pourrait, je crois. Le Franais
est actif de corps et paresseux d'esprit. Il est nerveux et il est de
cerveau nonchalant. Il sent le besoin d'agir et il n'aime pas  se
donner beaucoup de peine pour trouver un motif d'agir, c'est--dire
une ide. Il s'ensuit que sur un simple prtexte, sur une ombre d'ide
adopte en courant, il se jette en campagne et il frappe. Les premiers
coups changs sont ensuite un motif suffisant de continuer, par
rancune, indfiniment. Le Franais peut donc livrer et soutenir une
longue guerre sans avoir jamais eu un motif vrai de l'entreprendre, et
tre soutenu lui-mme pendant cette longue lutte acharne par une ide
qu'en vrit il n'a jamais eue, et qui,  le bien prendre, n'existait
pas.

C'est ce qui a bien tromp les philosophes, trs lgers eux-mmes, du
XVIIIe sicle. Ayant constat qu'on sortait  peine des guerres
religieuses, et de guerres religieuses pouvantables, ils se sont
imagin que c'tait la religion qui tait la cause de ces guerres et
de ces pouvantements, et ils ont maudit et dnonc les religions de
tout leur coeur. Mais, aprs eux, on s'est battu pour d'autres ides,
que du reste on ne comprenait pas davantage et qui n'taient galement
que des prtextes; et il a t suffisamment prouv qu'autre chose que
l'esprit religieux pouvait mettre aux hommes les armes  la main.

O ils s'taient tromps, c'tait  croire que la religion fut la
vritable cause de la guerre et que, la religion rduite 
l'impuissance, il n'y aurait plus de guerre civile. La vritable cause
des guerres civiles, c'tait l'amour de la guerre civile elle-mme et
l'instinct mme, imprieux et impatient, de guerre civile.

Des guerres de religion franaises ne concluons donc nullement que le
Franais soit trs religieux ni qu'il l'ait jamais t. Il a,
simplement, aim l'change des coups sous un prtexte ou sous un
autre. La vrit, c'est que depuis qu'il existe il a eu un fond
d'esprit irrligieux que les circonstances ont longtemps comprim, que
les circonstances ont ensuite comme libr et affranchi. Sans
remonter aux satires et gouailleries anticlricales du moyen ge,
lesquelles, d'abord ne sont qu'anticlricales et ne sont point
antireligieuses; lesquelles, ensuite, partent presque toujours
d'auteurs qui sont clercs eux-mmes et par consquent ne sont que
manires de plaisanteries de collge ou de divertissements de couvent
et se ramnent  la rgle: _maledicere de priore_; on voit trs bien,
 partir du moment o la nationalit franaise est constitue, que
l'esprit moyen, l'esprit bourgeois a comme une inclination naturelle 
l'impit. Tout, vers le XVIe sicle, tend de ce ct ou y mne,
exceptions rserves, qui ne laissent pas d'tre rares.

L'esprit de la Rforme et l'esprit de la Renaissance, si diffrents,
si contraires, du reste, en leur dernire influence sur l'esprit des
classes moyennes franaises, mnent galement  un dtachement
relativement  la foi. Que la moiti de l'Europe rompe avec l'empire
spirituel de Rome, cela ne mne pas du tout les classes moyennes
franaises  le secouer elles-mmes. Non; mais cela leur fait dire:
Rome n'est donc pas inbranlable et universelle; et il y a donc deux
religions qui se contrebalancent et dont il n est pas certain que
l'une soit la vraie? Peut-tre nous trompons-nous ou sommes-nous
tromps. Le _qui sait?_ entrait dans les esprits et dans les moeurs,
le _qui sait?_ subconscient et insidieux, qui est plus fort comme
destructeur, comme rongeur, que toutes les affirmations et que toutes
les argumentations du monde.

D'autre part, la Renaissance apprenait aux classes moyennes de la
nation que de trs grands peuples (ou au moins un) avaient vcu, et
brillamment et glorieusement, et produit une civilisation extrmement
belle, sans avoir connu le Christianisme et guids peut-tre par
ceux-l mmes qui n'avaient aucune religion, mais seulement une
philosophie toute personnelle. Platon, Znon, Cicron et Snque, ou
plutt ceci que Platon, Znon, Cicron et Snque ont exist, a eu une
extraordinaire influence sur le bourgeois lettr ou  demi lettr du
XVIe sicle.

Il s'est form ainsi un tat d'esprit, sinon gnral, du moins assez
rpandu, qui tait  base de scepticisme ou qui acceptait le
scepticisme comme un de ses lments. La Rforme et la Renaissance
n'ont aucunement cr l'esprit irrligieux en France; elles l'ont
libr, elles l'ont dgag, elles lui ont donn occasion et raison de
se manifester et de se dclarer plus ou moins. Il tait latent, il est
devenu dcouvert; il tait subconscient, il a pris conscience de lui;
il tait amorphe, et il a pris une certaine forme. C'est  partir de
ce moment qu'il faut le considrer dans ses traits gnraux.

       *       *       *       *       *

Le Franais est irrligieux ou peu religieux d'abord en raison d'une
de ses qualits, et c'est  savoir parce qu'il a l'esprit clair et le
got de la clart. Religion et clart ne sauraient aller ensemble,
puisque la religion est surtout et peut tre avant tout le sens du
mystre. Or le sens du mystre est chose qui n'est pas trs souvent
connue du Franais et qui presque toujours ne laisse pas de lui
paratre assez ridicule. Le Franais croit avoir tout dit, quand il a
dit: je ne comprends pas, et c'est une chose qu'il dit extrmement
vite. Le mot galimatias exerce sur le Franais un ascendant
extraordinaire et il l'applique avec une incroyable facilit.

Les esprits, je parle mme des grands, qui ont eu, et tout de suite,
sur le Franais une grande influence, sont ceux qui sont prompts, vifs
et clairs. C'est Montaigne, c'est Molire, c'est Voltaire. La moiti,
au moins, de l'empire exerc par Descartes et de la grande fortune
qu'il a faite si vite est due  ceci qu'il a donn pour criterium du
vrai l'vidence, c'est--dire la vision claire de quelque chose. Tout
le monde s'est cri: A la bonne heure! Vico s'est beaucoup moqu de
l'vidence de Descartes. Il n'a pas si grand tort. Quand on a un peu
rflchi on s'aperoit qu'il n'y a qu'une chose qui soit vidente,
c'est que rien n'est vident. Descartes a dit (au moins la foule l'a
entendu ainsi): Ce qui est vrai, c'est ce qui est clair. Notre
meilleur professeur de philosophie de l'cole normale, en prsence
d'un de ces systmes qui en deux mots rendent compte de tout, disait
doucement: Oui, oui;... c'est trop clair pour tre vrai. Il n'tait
pas trs cartsien ce jour-l.

Remarquez-vous que le grand irrligieux et le grand immoraliste
allemand, c'est Nietzsche sans doute que je veux dire, s'crie avec
l'accent du triomphe, quelque part: Enfin nous devenons clairs!--et
ailleurs: Ce peuple qui se grise de bire et pour qui l'obscurit est
une vertu. Il y a un trs grand sens dans ces boutades. Ce que
Nietzsche sait bien, c'est que la passion de la clart est une chose
excellente contre la religion, contre la mtaphysique et mme contre
la morale; et c'est encore que ne pas avoir horreur de l'obscurit
peut tre favorable  ces choses excres et  ces tats d'esprit
jugs funestes.

La vrit est que le criterium de l'vidence et le criterium de la
clart ne s'appliquent pas  tout objet. La vrit est qu'il y a des
choses qui se comprennent lumineusement et qu'il y en a d'autres qui
s'entendent aussi, mais qui ne peuvent pas se dmler dans une lumire
si clatante. Le plus beau mot de Hgel est celui-ci: Il faut
comprendre l'inintelligible... Eh oui! Il faut le comprendre comme
inintelligible. Oui, encore il faut s'en rendre compte au moins
ainsi; et non pas l'exclure de tout examen et de toute proccupation
parce qu'il n'est pas clair. Qu'il ne soit pas objet de connaissance,
nous le voulons bien, et nous l'appellerons, si l'on veut,
l'inconnaissable; mais qu'il ne soit pas objet d'tude, c'est ce que
veut le principe de l'vidence, et c'est ce que nous ne pouvons pas
vouloir.

Les choses qui sont claires, on les constate, et les choses qui ne
sont pas claires, on en raisonne. De ce qu'il entre de l'hypothse
dans un raisonnement, cela prouve qu'on n'a pas fait le tour de son
objet; cela ne prouve pas qu'il ne fallt pas mme essayer de
raisonner sur cet objet. De ce que l'on comprend l'inintelligible
comme inintelligible, ne concluez pas qu'on a eu tort d'essayer de le
comprendre; on a trs bien fait d'essayer de savoir ce qu'il fallait
en penser; et en penser quelque chose, sans doute ce n'est pas le
connatre, mais encore c'est l'ignorer moins.

La mtaphysique est un devoir de l'homme envers soi-mme, du moins de
l'homme cultiv. Elle consiste  mesurer les forces de son esprit et 
chercher o est le point (qui n'est pas le mme pour tous les hommes)
o prcisment l'vidence cesse; et o est le point (qui n'est pas le
mme non plus pour tous les hommes) o la probabilit cesse aussi et
o l'hypothse commence  tre, non plus rationnelle, mais tout
imaginative. Oui, c'est vraiment un devoir pour l'homme cultiv de
faire cet effort et cet essai.

Et il est bien certain que celui-ci ne les fera point qui se sera jur
de ne pas faire un pas au del de la pleine clart et de l'vidence
blouissante. Je n'ai pas besoin de dire que si Descartes a fait ce
serment, il s'est bien donn de garde de le tenir. Mais, pour y
revenir, c'est prcisment ce serment que les Franais, d'ordinaire,
mme quand ils ne l'ont pas fait, tiennent toujours. Le clair, le trs
clair, le clair tout de suite, ils ne veulent pas sortir de cela, et,
 plus forte raison, ils ne veulent pas s'en loigner. Il y a en
France comme un prjug contre le complexe, aussi bien en philosophie
qu'en politique. Le Franais a mme  cet gard comme un flair
particulier, comme un sixime sens. Il sait d'avance que vous allez
n'tre pas clair ou que vous vous engagez dans une voie au bout de
laquelle vous ne le serez pas. Il vous fait des procs de tendances 
l'obscurit. Que peut-il cependant savoir d'avance en cela? Cette
clart, qu'il aime tant, ne va-t-il pas la trouver  la fin du
raisonnement que vous commencez et,  se drober, ne reste-t-il pas
dans l'obscur au lieu d'aller vers la lumire? N'importe. Il se dfie
extrmement et il ne s'embarque pas vers une plus grande clart, de
peur d'abandonner la demi-clart o il est, ou croit tre.

Au fond, il y a en cela une norme paresse d'esprit. Rien n'est plus
loign du Franais que cette passion que s'attribuait Renan, que
cette inquitude, qui, la vrit tant trouve, la lui faisait
chercher encore. Le Franais aime ne pas chercher, avant mme d'avoir
trouv quelque chose. Il fait du _bon sens_ un cas norme, du bon
sens, qui n'est pas une mauvaise chose,  la condition qu'il ne soit
pas le nom que l'on donne  la nonchalance. Le bon sens est
prcisment cette demi-clart dont se contente le Franais en
l'appelant vidence et en dclarant qu'il n'y a pas lieu de chercher
et de tracasser au del. Personne, sur la terre, plus vite que le
Franais, ne dit: Il est vident que... et: cela tombe sous le
sens.

Les mtaphysiques et les religions lui sont donc des ennemies
naturelles, puisqu'elles essayent de sonder les grands mystres,
c'est--dire tout simplement les questions les plus gnrales, et d'en
donner ou une explication ou une vue.

Quelquefois--et c'est cela qui a bien tromp Auguste
Comte--quelquefois le Franais semble donner dans la mtaphysique.
Mais ce n'est que parce qu'il croit que la mtaphysique va dtrner la
religion, la dtruire et--tant elle la dtruira--la remplacer. Alors
il s'chauffe pour une mtaphysique laque de tout son coeur ou plutt
de toute son humeur antireligieuse. Mais ce beau feu ne se soutient
pas, et cette priode mtaphysique, dont Auguste Comte faisait une
poque de l'humanit, un ge du genre humain, a bien dur pour nous un
sicle et demi tout au plus.

Ce beau feu mtaphysique s'teint trs naturellement, parce que le
Franais s'aperoit assez vite que sa chre clart ne se trouve pas
plus dans les mtaphysiques que dans les religions et ne saurait s'y
trouver, pour cette raison suffisante qu'une religion n'est qu'une
mtaphysique organise, et qu'une mtaphysique n'est qu'une religion
_en devenir_; et que, sauf cette diffrence, elles sont mme chose,
ayant exactement les mmes objets. En consquence, le Franais renvoie
la mtaphysique au mme lieu d'exil o il avait relgu la religion,
et dit de celle-l comme de celle-ci: Tout cela n'est pas clair et
donne beaucoup de peine  comprendre; ce qui est trs vrai.

Notez ceci que les religions, comme, du reste, les mtaphysiques, mais
plus peut-tre, parce qu'elles passionnent davantage, ne gagnent pas
en clart  mesure qu'elles durent, mais, au contraire, s'enfoncent
dans l'obscurit, parce qu'elles s'expliquent sans cesse, et finissent
par s'ensevelir sous les commentaires. Elles brillent, en leurs
commencements, de la lumire clatante d'un principe nouveau qu'elles
apportent au monde, et leur force, une partie au moins de leur force,
est dans leur clart mme. Mais bientt elles cherchent  rendre
compte de tout et s'encombrent d'une mtaphysique complte, soit
croyant s'appuyer sur elle, soit croyant y mener et y aboutir.

Il ne faut pas leur en vouloir prcisment, puisque les religions
tant faites pour donner aux hommes une rgle de vie, elles sont bien
presque contraintes de donner aux hommes une rponse relativement  ce
qui les proccupe, c'est--dire relativement  tout. Notre vie dpend
de notre place dans le monde et par consquent dpend du monde; et
donc, pour me montrer ce que je dois tre, dites-moi ce qu'est tout!
De l cette quasi ncessit pour une religion de se revtir ou de se
mler d'une mtaphysique. En attendant, cette religion s'est
surcharge d'obscurits dont elle s'est rendue responsable. Ces
obscurits augmentent de sicle en sicle par les explications
toujours nouvelles et s'accumulant les unes sur les autres qu'on en
donne; et ainsi, aux yeux d'un peuple qui aime la clart, plus une
religion dure plus elle se dtruit, parce que plus elle dure plus elle
s'explique, et plus elle s'explique plus elle s'obnubile.

Une des forces d'une religion, c'est qu'elle est vieille; une des
faiblesses d'une religion, c'est aussi qu'elle est vieille, parce
qu'elle s'est complique terriblement.

Je ne mets donc pas en doute qu'une des raisons de l'hostilit d'un
grand nombre de Franais contre la religion de leurs pres n'ait t
la clart franaise. La clart franaise a du bon. Elle a aussi de
trs grands dangers. Elle nous persuade trop vite que tout est rsolu,
dcid, tranch, rfut, ou irrfutable. L'intrpidit de certitude
est un dfaut franais par excellence. Celui-l n'est gure franais
qui cherche en gmissant; mais celui-l est trs franais qui affirme
fermement ce qu'il n'a pas approfondi, ou qui nie en riant ce qu'il
fait le ferme propos de ne pas approfondir.

Qui gurirait les Franais, non pas de leur clart d'esprit, mais
d'un certain excs dans la passion de voir clair trop vite, ne leur
rendrait pas, peut-tre, un maigre service. Ce n'est que dans les
prairies que les petits ruisseaux clairs font de grands fleuves.
Dans un peuple ils ne confluent pas, et ils ne forment qu'un concert
de murmures agrables; ou ils ne sont que de nombreux petits miroirs
limpides o l'on se regarde soi-mme avec un extrme contentement.

Le trop grand got de clart, c'est ce qu'on a appel _le simplisme_.
Le simplisme est le dfaut des Franais en politique; il est aussi
leur dfaut en choses religieuses. Ce qui n'est pas simple n'est pas
vrai. Axiome franais. Or rien n'est simple, except le superficiel.
Se condamner  n'admettre que le trs simple, c'est se condamner  ne
rien approfondir. Les Franais ont une tendance  repousser les
mtaphysiques et les religions, qui n'est qu'une forme de leur horreur
de creuser les questions.

       *       *       *       *       *

A cela leur lgret naturelle contribue beaucoup,  ce point que ces
choses se confondent et que l'on pourrait presque dire qu'au fond la
clart franaise n'est que de la lgret. Par lgret franaise il
faut entendre l'impossibilit de s'occuper longtemps de la mme chose,
l'impossibilit de s'obstiner, le manque de tnacit. Le Franais
n'est pas l'homme des oeuvres de longue haleine et des entreprises 
long terme. Il aime commencer, aime peu  continuer, finit rarement et
voudrait avoir termin trs peu de temps aprs avoir commenc.

Ce n'est point paresse,  proprement parler. Le Franais est
extrmement actif. Seulement le Franais a une paresse active, ou si
l'on veut une activit paresseuse. Il a une activit qui s'accommode
de mille besognes courtes, et une paresse qui s'accommode de mille
changements d'occupation comme d'autant de repos. Il est l'homme des
Expositions universelles bcles en deux ans, tales six mois,
dmolies en trois semaines. Il fut l'homme des expditions d'Italie,
chevauches rapides, retours htifs, nulles comme fondations, et dont
il avait priodiquement comme la dmangeaison d'abord et le dgot
ensuite. Il est l'homme des systmes philosophiques tracs en grandes
lignes brillantes, sans consistance, montant au ciel comme des fuses
et retombant de mme, aprs une illumination d'un instant. Il est
l'homme des rvolutions audacieuses et violentes et des ractions ou
plutt des dpressions profondes, qui succdent presque immdiatement,
et qui sont telles qu'il n'y a plus la moindre ressemblance apparente
entre l'homme d'hier et le mme homme d'aujourd'hui. Le Franais est
la personne humaine dont il est le plus difficile d'tablir
l'identit.

Cette lgret se marque dans sa vie prive, dans l'inconstance de ses
amours, souvent trs vives, rarement longues et persvrantes;
profondes, en vrit, puisqu'elles le prennent tout entier et
quelquefois le brisent et le tuent, obstines et tenaces, non pas, ou
trs rarement, et telles que, volant d'objets en objets, elles
reviennent quelquefois vers le premier. Du Don Juan de Molire tez
la mchancet, et le Franais n'est point du tout mchant; au Don
Juan de Molire ajoutez une vritable _sincrit_ dans l'amour, et
le Franais est sincre  chaque fois, mme quand il dit _toujours_;
du Don Juan de Molire retenez l'inconstance fondamentale et comme
constitutionnelle, le dsir de conqutes, l'ternel besoin de plaire,
l'ternel besoin d'tre aim promptement et lgrement, l'oubli
rapide, l'impatience de toute obligation et de tout joug, l'incapacit
de comprendre que l'amour est un contrat par lui-mme et un lien qui
ne peut se rompre que du consentement des deux parties: vous avez le
Franais dans le domaine des choses de l'amour.

La lgret franaise est faite d'intelligence vive et vite fatigue
par la contemplation du mme objet; de sensibilit vive et vite
fatigue de la possession du mme objet.

Or, cette lgret est  peu prs incompatible avec la gravit
religieuse, puisque le sentiment religieux est la contemplation d'un
objet ternel. Ce qui fait la gravit religieuse, ce qui fait, du
reste, le sentiment religieux lui-mme, c'est la communion qui veut
s'tablir, qui s'tablit en vrit, par une sorte de paradoxe sublime,
entre un tre d'un jour et un tre d'ternit. Le sentiment religieux
est la soif du permanent et de ce qui ne change pas. C'est un effort
de l'tre phmre pour participer de l'ternel et de l'immuable.

Cette soif, le Franais, par dfinition, l'prouve peu, et cet effort,
par dfinition, il est rarement tent de le faire. Il n'est pas
tranger  ce sentiment; car il est homme; mais il est, de tous les
hommes peut-tre, le plus tranger  ce sentiment. Il n'y a rien de
plus vrai, quand on y rflchit, que le mot magnifique de Lamartine:
L'homme se compose de deux lments, le temps et l'ternit. Il se
compose de ces deux lments, en ce sens qu'il est dans l'un et qu'il
tend  l'autre, et comme il est fait galement de ses conditions et de
ses tendances, il est trs vrai qu'il se compose de ces deux
lments, puisqu'il est dans l'un, puisqu'il tend vers l'autre et vit
en dfinitive de tous les deux. De ces deux lments, il est certain
que le Franais vit trop dans le moment prsent pour qu'il ne sacrifie
pas, ou, tout au moins, pour qu'il n'oublie pas trs souvent le
second.

Il vit  court terme, d'une vie nergique, parfois intense; mais
comme saccade et  brves tapes. Les Franais, a dit Napolon, sont
des machines nerveuses. Il n'y a rien,  ce qu'il peut paratre, de
moins nerveux que l'ternel. Le Franais et le divin ne sont
videmment pas trs bien faits pour s'entendre. Je ne sais plus si
Sainte-Beuve a dit de son cru ou dit en citant quelqu'un: Dieu n'est
pas franais. Il y a du vrai.

       *       *       *       *       *

Aussi bien, voyez comme ils comprennent Dieu quand ils _le font_,
j'entends quand ils ne le _reoivent pas_, quand ils n'en reoivent
pas l'ide toute faite d'une religion antrieure, antique, qu'ils ont
accepte; mais quand, libres de tout lien dogmatique et affranchis de
toute pense traditionnelle et hrite, ils se font un Dieu  leur
guise et  leur gr. Pour Montesquieu Dieu est la plus froide des
abstractions. C'est la Loi des Lois, c'est _l'esprit des Lois_, je
l'ai dit sans aucune plaisanterie; c'est la raison primitive... qui
agit selon les rgles qu'elle a faites, qui les connat parce qu'elle
les a faites et qui les a faites parce qu'elles ont du rapport avec
sa sagesse et sa puissance; c'est la Loi des Lois, intelligente,
personnelle--personnelle autant qu'il faut l'tre pour tre
intelligente;--mais rien de plus. Le Dieu de Montesquieu est un Dieu
personnel qui est  peine une personne. Il n'y a pas un atome de
sentiment religieux dans la religion de Montesquieu.

Pour Voltaire Dieu est un Lieutenant surnaturel de police, dont il a
besoin pour que la canaille soit maintenue dans une crainte
salutaire et pour que M. de Voltaire ne soit pas assassin par ses
domestiques.

Pour Rousseau, quoique Rousseau ait quelques traits vagues d'une me
religieuse, Dieu est, comme pour Voltaire, en dernire analyse, une
ide qui importe  la conservation de l'tat social et que l'tat doit
imposer par la force aux citoyens; Dieu est un article important du
Contrat social.

Et enfin, pour Diderot, Dieu n'existe pas et n'est qu'une invention de
ces sophistes oppresseurs, qui, pour dominer l'homme, ont cr un
homme artificiel.

Voil comme les Franais, quand ils sont dgags de la trame des liens
traditionnels, _inventent_ Dieu, conoivent Dieu. Ils l'inventent, ils
le conoivent de la faon la plus superficielle du monde. Le profond
sentiment religieux leur est  peu prs inconnu.

Je n'ai pas besoin, ou  peine, de dire que les ractions religieuses
(toujours mis  part la religion traditionnelle et le domaine o elle
agit et l'empire qu'elle exerce, et ici comme plus haut je ne parle
que des Franais _inventant_ Dieu) sont aussi superficielles que les
thodices philosophiques. Les potes qui, de 1802  1850, ont exprim
des ides religieuses, ont fait preuve d'un sentiment religieux
extrmement inconsistant et dbile. Tous ont t frapps des beauts
de la religion, et non de sa grandeur, et non du besoin, en quelque
sorte, constitutionnel, que l'homme en a. Eux-mmes semblent en avoir
eu besoin pour leurs oeuvres et non pour leurs coeurs. La religion fut
pour eux un excellent rpertoire de thmes potiques. Leur gnie fut
plus religieux que leur coeur, et mme ce fut leur art qui fut plus
religieux que leur gnie. Musset, peut-tre seul, et un seul jour, eut
un cri o se sent le vritable, profond, absolument sincre sentiment
religieux, ou besoin de sentiment religieux.--La lgret franaise,
mme chez les plus grands Franais, est dcidment un obstacle assez
fort  la pntration du sentiment religieux; et l'tat d'me
religieux n'est chose franaise que par exception et par accident.

Outre le besoin de clart apparente ou de clart provisoire, outre la
lgret d'esprit, la vanit, trs rpandue chez les Franais, ne va
pas sans les carter beaucoup des voies religieuses ou des chemins qui
pourraient mener  la religion.

La vanit franaise est chose trs diffrente de l'orgueil tel qu'on
le peut voir et constater dans d'autres nations. L'orgueil est
national et la vanit est individuelle. L'Anglais, l'Allemand,
l'Amricain sont extrmement orgueilleux; mais ils le sont surtout
d'tre amricains, allemands et anglais. L'orgueil est volontiers
collectif et,  tre collectif, il est une force plutt qu'une
faiblesse. L'orgueil sous sa forme franaise, c'est  savoir la
vanit, est tout  fait individualiste. Le Franais s'admire en soi,
de tout son coeur. Il se fait centre naturellement et se persuade trs
volontiers que la circonfrence doit l'admirer.

Les mots d'enfants recueillis par Taine sont bien  leur place ici:
une petite fille  son oncle qui lui demande ce qu'elle est en train
de faire: Ouvre les yeux, mon oncle, tu le verras. Elle n'est pas
fche d'indiquer  son oncle qu'elle le considre comme un
imbcile.--Une autre enfant remarque entre son pre et elle-mme un
trait de ressemblance: Tu tiens de moi. Elle rapporte dj tout 
elle et a tendance naturelle  se tenir pour une cause et non pour un
effet.

Tout vieux professeur a remarqu des inclinations toutes pareilles
chez les jeunes Franais. Ils n'ont presque aucune mchancet; mais
leur amour-propre est immensurable. Deux traits essentiels: ils sont
moqueurs et ils ne peuvent supporter la moquerie. C'est la vanit sous
ses deux aspects. Ils se vantent  tout propos, ou, plus avertis,
laissent seulement voir qu'ils se tiennent en haute estime. Tout
petits, ils cherchent continuellement  attirer l'attention et ils
semblent ne vivre que de l'attention qu'ils veulent attirer et ne
vivre que quand ils l'attirent. Si parmi eux il en est un qui semble
vivre d'une vie intrieure, qui soit rflchi et mditatif et ne soit
pas toujours comme en scne, il est trait de sournois.

Plus tard, adolescent, jeune homme, le Franais, trs souvent, est
proprement insupportable. Il semble toujours avoir conquis le monde ou
tre sur le point de le conqurir, pourvu qu'il le veuille et qu'il
fasse un geste pour cela. Il est tranchant, dcisif et dcisionnaire.
Son opinion est la seule opinion qu'il considre et qui soit digne de
considration. Il s'tonne qu'il puisse y en avoir une autre et qu'on
fasse quelque attention  celles qu'il n'a pas. Surtout il croit
toujours avoir invent les ides qu'il a ou qu'il pense avoir. Il
expose des opinions trs connues comme des dcouvertes qu'il vient de
faire et qui attendaient sa venue au monde pour y paratre
elles-mmes. Tout au plus, il associe un nom clbre au sien, non pas
comme le nom d'un matre  celui d'un disciple, mais comme celui d'un
gal  celui d'un gal. Il dit: Comte et moi. Il dit: Renan et
moi. Se mettre de pair avec un grand homme est jusqu'o sa modestie
puisse atteindre.

Tout jeune Franais a invent une philosophie, cr un art nouveau et
improvis un genre littraire qui tait inconnu.

C'est ce qui fait qu'il n'y a pas de peuple au monde, except
peut-tre le peuple grec, o il y ait autant de dclasss. Le dclass
est un homme qui se sent tellement n pour les grandes choses qu'il ne
peut prendre sur lui de faire les petites ou les moyennes. Reste qu'il
ne fait rien et trane d'expdients en expdients en rvant toujours
des grands rles auxquels il tait destin et que les circonstances
l'ont empch de jouer. La France contient beaucoup de ces dvoys
qu'un peu de connaissance de soi aurait prservs.

On s'tonne qu'il n'y en ait pas davantage; car tous les Franais, 
bien peu prs, sont terriblement vains. Mais il faut reconnatre que,
tout  ct de leur vanit, ils ont un certain sens pratique. S'ils
ne se rendent pas compte d'eux-mmes, ils se rendent assez bien compte
des choses. Ils reconnaissent qu'il faut se rsigner  la mdiocrit
de situation, tout en gardant la haute opinion de soi-mme, qui
console et qui rconforte. Le mrite console de tout, disait
Montesquieu. C'est la devise de la plupart des bourgeois franais.

De l tant de petits employs qui sont des potes et qui lisent leurs
vers en famille et  leurs amis, en se disant qu'il ne leur a manqu
que quelque loisir et une petite fortune indpendante pour tre des
Lamartine; qui ont un systme politique et toute une sociologie et qui
gmissent de l'obscurit o ce systme reste enseveli avec eux; qui
font des romans et des pices de thtre et poursuivent toute leur vie
le rve d'tre imprims ou d'tre jous; du reste, ponctuels  leur
bureau, sinon zls, et acceptant en maugrant, mais relativement avec
patience, la vie terne que l'injuste destin leur a faite. La France
est pleine de grands hommes inconnus de tous, mais trs manifestes 
eux-mmes, que le silence accable, et de trs honntes petits employs
des contributions indirectes qui se rptent sans cesse  eux-mmes:
_Qualis artifex pereo!_

Peut-tre cela ne va-t-il point sans quelque inconvnient pour le
mtier que ces honntes gens exercent et les fonctions que l'tat leur
confie, et ce serait un point  considrer, mais qui nous carterait
de notre sujet.

       *       *       *       *       *

Pour n'en point sortir, considrez et ces hommes dont leur vanit fait
des dclasss, ou des demi-dclasss, ou des _inquiets_ et des
neurasthniques, lgion qui en France est une arme; et ces autres
hommes, moins privs du sens du rel et qui,  cause de cela, se
classent, mais tout aussi vains, tout aussi prtentieux, tout aussi
enivrs de _sens propre_; et voyez, au point de vue religieux, ce
qu'ils peuvent tre.

Ils ont comme une tendance instinctive  repousser ce sentiment. Le
sentiment religieux en gnral, le christianisme en particulier, le
catholicisme plus particulirement encore, est avant tout humilit. Il
est avant tout reconnaissance et confession du peu que nous sommes
pour connatre et pour agir. Et, pour ce qui est de la connaissance et
pour suppler  notre impuissance en cet ordre, les religions ont
invent la rvlation. Et pour ce qui est de l'action et pour suppler
 notre dbilit en cette matire, elles ont invent la grce. L'acte
d'humilit est la premire dmarche religieuse; le premier mot de
l'homme qui est attir vers Dieu est: Ma substance n'est rien devant
vous.

Si l'humilit est le principe de toute religion, nos Franais sont
bien peu ns pour tre religieux, et la religion, comme l'a trs bien
vu Pascal, est quelque chose comme leur ennemie personnelle. Ils la
voient comme un personnage doucement ironique qui rabat leur superbe
et qui se moque de leurs prtentions. Chacun la voit comme quelqu'un
qui lui dirait: Votre plus cher entretien est de vous croire quelque
chose et vous n'tes rien du tout. Le Franais est l'tre du monde
entier qui aime le moins qu'on lui dise cela. Contester  un Franais
sa puissance de savoir, de connatre et de dcider, cela, pour lui, ne
se peut souffrir. Lui contester son infaillibilit, dont, au fond, et
mme quand il vite de la proclamer, il est toujours convaincu, cela
ne vous fait pas de lui un ami. Tout Franais est un Voltaire ou un
Rousseau, moins le gnie, qui n'est pas loin de croire qu'il est
impossible qu'il n'ait pas toujours raison, qui n'est pas loin
d'estimer que les autres hommes sont imbciles dans la proportion o
ils le contredisent et qu'il n'y a besoin ni d'autre signe ni d'autre
mesure.

La religion, selon cette faon de juger, ne peut qu'avoir tort. Ils
l'accusent  la fois de prsomption et de bassesse, de superbe et de
lchet. De superbe, parce qu'elle prtend imposer ses dcisions; de
lchet parce que, si elle nie chez les autres la capacit de
connatre, elle se la refuse  elle-mme et ne se croit en possession
de la vrit que parce que celle-ci lui a t rvle. Rien ne peut
tre  la fois plus insupportable  la vanit du Franais et plus
propre  exciter sa raillerie, pleine de vanit encore, que cette
double formule: Vous ne savez rien et tes incapable de rien savoir;
et, du reste, nous sommes exactement dans les mmes conditions.

Il y a beaucoup d'analogie entre la situation de l'glise en face des
Franais et celle de Socrate en face des Athniens: Je sais que je ne
sais rien, disait Socrate; et vous, vous ne savez rien en croyant
savoir quelque chose.

Fausse humilit, rpondaient les Athniens, pour ce qui est de ce que
tu dis de toi-mme; insolence pour ce qui est de ce que tu dis de
nous. Et dans ton humilit, insolence encore, car tu ne dis que tu ne
sais rien que pour faire entendre  quel point nous sommes vains de
croire savoir quelque chose quand Socrate ne sait rien et confesse ne
rien savoir.

De mme le Franais en veut autant  l'Eglise de sa ngation du savoir
humain qui le blesse, que de son humilit qui elle-mme l'humilie.
Vanit franaise et humilit ecclsiastique, que cette humilit soit
par l'glise commande aux autres ou qu'elle soit pratique par elle,
ne peuvent faire bon mnage ensemble.

Remarquez, comme j'en ai dj dit quelque chose, que l'orgueil est
plus compatible avec la religion que la vanit, pour cette simple
raison que la vanit est individuelle et que l'orgueil peut tre
collectif. C'est mme ici la vraie distinction, ou l'une au moins des
vraies distinctions entre ces deux sentiments. Sans doute, l'orgueil
oppos  la vanit, c'est surtout un sentiment puissant oppos  un
sentiment mesquin: l'orgueil est une exaltation, la vanit est une
dmangeaison; l'orgueil est une grandeur fausse, la vanit est une
petitesse; l'orgueil ne se satisfait que des grands succs et ddaigne
les mdiocres jouissances, la vanit se repat de tout et ne ddaigne
rien; l'orgueil n'atteint jamais son but, tant il le met haut; la
vanit, quoique insatiable, atteint ou manque son but tous les jours
et presque  chaque heure, le mettant partout.

Tout cela est vrai; mais on n'a pas assez remarqu qu'une des
distinctions, et trs considrable et trs significative, entre
l'orgueil et la vanit, c'est que la vanit est individuelle
et que l'orgueil peut tre collectif. Il est souvent individuel
lui-mme, mais il _peut tre_ collectif. La vanit ne peut tre
qu'individuelle. Elle consiste  vouloir se distinguer,  tous moments
et par toutes sortes de choses, de tous les autres, et  montrer que
l'on est un tre tout particulirement privilgi. Elle est
individuelle par dfinition. Elle n'est mme que l'individualisme
lui-mme, qu'un individualisme enfantin et naf. Elle dit sans cesse:
Moi... Moi, au contraire... Tandis que moi... L'orgueil souvent dit:
Moi. Mais il peut dire: Nous. C'est une sensible diffrence.

L'orgueil peut se satisfaire et presque se remplir dans la
contemplation d'une grande oeuvre accomplie en commun. L'orgueil
romain fut collectif; l'orgueil anglais, l'orgueil allemand sont
collectifs. On ne peut gure dire: la vanit nationale, et l'on dit
trs bien: l'orgueil national. L'orgueil ne fait jamais abstraction
du moi; mais, prcisment parce qu'il est un sentiment grand et fort,
il peut sentir le moi s'exprimer, se dployer et triompher dans une
grande oeuvre faite  plusieurs. L'homme vain dit: Moi.
L'orgueilleux peut trs bien dire: _civis romanus sum_, ou: je suis
anglais; je suis allemand, et trouver  le dire une immense
satisfaction de son orgueil mme.

Un des phnomnes de l'histoire de France est prcisment ceci que
certains hommes ont trouv le moyen de transformer la vanit des
Franais en orgueil: Louis XIV, Napolon. Sous l'empire de l'un et de
l'autre, le Franais a cess d'tre vain pour devenir orgueilleux. Il
a confondu sa personnalit dans l'ensemble de la communaut franaise;
et, dans les succs et dans la grandeur de cette communaut, il s'est
enorgueilli de telle sorte qu'il a presque oubli les sollicitations
de sa vanit individuelle.--Mais ceci n'est, pour ainsi parler, que de
l'orgueil intermittent. Le vritable orgueil n'a pas besoin du succs
et de la gloire pour tre entier, pour tre sans dfaillance et pour
tre actif. Aux heures de deuil et mme d'crasement, il demeure
ferme, et conoit et il prpare les revanches, les relvements et les
restaurations futures. La vanit franaise ne devient orgueil
collectif qu'assez rarement et sous l'impulsion d'une volont
puissante et dans l'exaltation d'une grande gloire acquise. A l'tat
normal, elle est simplement vanit individuelle.

Or, c'est la vanit qui est incompatible avec la religion et non pas
l'orgueil; ou la vanit est beaucoup plus incompatible que l'orgueil
avec la religion. L'orgueil, sans doute, peut mpriser la religion, et
ce n'est pas  tort que la religion a fait de l'orgueil un pch; mais
la vanit la mprise bien plus encore, ou se sent beaucoup plus
atteinte et mortellement blesse par elle. L'orgueil peut
s'accommoder de cette oeuvre collective qu'est la religion et mme y
trouver son compte et sa satisfaction. On peut tre fier d'tre
chrtien, comme on est fier d'tre romain, ou comme on est fier d'tre
anglais ou allemand. On peut tre fier d'appartenir  une institution
qui a transform l'humanit. On peut tre fier d'appartenir  une
collectivit qui a comme substitu un genre humain  un autre genre
humain. Personne n'ignore que l'orgueil, s'il est qualifi de pch
par l'glise, est prcisment un pch trs ecclsiastique.--Mais
comment veut-on que la vanit puisse supporter la religion? Elle
consiste prcisment  repousser tout ce qui est collectif; elle
consiste prcisment en ceci qu'un homme est secrtement convaincu
qu'il n'y a que lui. Elle consiste  se traiter intimement
d'excellence et d'minence. Elle consiste  ne gure admettre qu'un
autre que vous puisse avoir compltement raison, ou qu'un autre que
vous ralise pleinement en lui l'humanit.

Tout ce qui est collectif rpugne donc comme naturellement  l'homme
vain. Il en serait plutt comme jaloux. Il voit en une collectivit
des hommes qui, contrairement  lui, font abstraction de leur
personnalit; et diffrence engendre haine. Il voit en une
collectivit des gens, aussi, qui, par la force que donne l'union,
peuvent l'offusquer, lui, et l'clipser, et il en prend ombrage; et
jalousie engendre haine.

L'homme vain est donc anticollectif par dfinition, et, par
parenthse, le furieux individualisme des Franais qui les rend
ennemis de toute caste, de toute classe, de toute corporation, n'est
qu'une forme de leur vanit. Or, si le Franais, de par sa vanit, est
_dj_ ennemi de toute collectivit, dans quels sentiments voulez-vous
qu'il soit  l'gard d'une collectivit qui, d'abord est une
collectivit, et qui ensuite est une collectivit qui recommande et
commande l'humilit comme la premire des vertus humaines? Non, il est
trs difficile que l'homme vain soit religieux; et il est trs facile
que l'homme vain soit ennemi de la religion, ou, tout au moins, ait 
son gard quelque impatience.

       *       *       *       *       *

Ce qui suit n'est qu'un autre aspect de ce qui prcde et n'est, au
fond, qu' trs peu prs la mme chose. Pour ces mmes raisons de
vanit et de fanfaronnade, le Franais a horreur _de la tradition_.
Que quelque chose, institution, loi, maxime publique, moeurs, ide
gnralement rpandue, ait rgn jusqu'au jour o il nat, et semble
avoir fait la grandeur de sa nation ou y avoir contribu, ce lui est
une raison pour n'y pas tenir et pour la repousser instinctivement
plus ou moins fort. Il y a des peuples pour qui le mot antiquit a
un grand prestige; pour le Franais antiquit est vieillerie, et
vieillerie est ridicule et absurdit.

Pour beaucoup de Franais, la nouveaut d'une ide est preuve qu'elle
est juste. Une ide vraie, c'est une ide nouvelle: il ne faut pas
chercher davantage: le criterium est ais. La plupart des Franais
sont parfaitement convaincus que l'on n'a commenc  faire usage de la
raison qu' dater du moment o ils ont eu dix-huit ou vingt ans et que
tout ce qui a prcd cette poque ne fut que tnbres. C'est une
illusion assez naturelle  la jeunesse, et qui mme ne laisse pas
d'avoir sa part d'utilit; mais c'est une illusion assez forte
cependant, et qui a, somme toute, plus d'inconvnients que
d'avantages.

Il en rsulte une chose que l'on n'a peut-tre pas assez remarque:
c'est l'effet tout particulier que l'ducation a en France.
L'ducation, en France, a pour effet de convaincre la gnration
duque juste  l'inverse de la gnration ducatrice; de suggrer 
la gnration duque toutes les ides contraires  celles de la
gnration ducatrice. Le mpris des fils pour les pres et des lves
pour les matres est, en France, trs gnral, et il semble trs
lgitime. Ceux-l ne sont-ils pas jeunes et ceux-ci ne sont-ils pas
vieux? Que faut-il davantage?

Tout n'est pas mauvais en cela; car il faut certainement que chaque
gnration cherche par elle-mme et ne s'endorme pas sur la parole
d'autrui; et ce n'est pas sans quelque raison, forme paradoxale mise 
part, qu'un pre me disait: Oui, les enfants mprisent les pres:
c'est providentiel. Mais il faudrait que cet esprit d'indpendance ne
ft pas accompagn d'une grande lgret, d'une grande vanit, ou
plutt n'et pas lgret et vanit pour ses sources mmes.

Toujours est-il que les choses vont ainsi; et tout pre franais peut
tre sr que son fils a pour lui une douce piti, tempre par un
assez faible respect; et tout professeur franais peut croire aux
mmes sentiments chez ses lves, chez ceux, du moins, de ses lves
qui n'ont pas pour lui une complte indiffrence.

La nation entire a un peu le mme caractre, et voici pourquoi. Si
l'amour des nouveauts paradoxales n'tait qu'une maladie de jeunesse
dont chacun gurit vers la trentaine, il n'en serait que cela, et le
corps mme de la nation resterait sain et resterait ferme dans des
ides gnrales traditionnelles qui feraient sa force morale et sa
vigueur intellectuelle. Mais l'empchement  cela, c'est que le
Franais n'a pas de passion plus violente que celle qui consiste  ne
point vouloir paratre vieux, et  ne point s'avouer qu'il le soit. Il
en rsulte que les ides des jeunes gens, ces ides qu'ils se sont
donnes en prenant juste le contrepied des ides de leurs pres, leurs
pres eux-mmes les prennent  leur tour, gauchement, maladroitement,
lourdement; mais enfin ils les prennent, en tout ou en partie,
pour ne point paratre dmods, suranns et tout encombrs de
vieilleries.--Nous aussi, nous sommes modernes. Nous aussi, nous
marchons avec notre temps. Ils marchent, si suivre peut s'appeler
marcher.

C'est ainsi que, mme sans souci de popularit, mme sans souci de
rester en bons termes avec les gouvernements nouveaux et de se tenir
toujours du ct du manche, mme sans tout cela, tel vieux brave homme
de 1906 exprimera, talera en ses propos un mlange prodigieux de ses
ides de 1869, de ses ides de 1872 et de ses ides, pour ainsi
parler, de 1906, et offrira aux regards une synthse bizarre de Duruy,
de Gambetta, de Jules Ferry et de M. Jaurs. Je rencontre un brave
homme de ce genre, plus ou moins loquent, plus ou moins spcieux,
plus ou moins brillant, et, mon Dieu, toujours aussi sincre, ou  peu
prs, toutes les fois que je me promne. Cela est si dlicieux de ne
point vieillir, de croire que l'on ne vieillit pas et de croire
persuader aux autres qu'on ne vieillit point! Presque tout Franais de
soixante ans est un vieux beau qui suit la mode, qui en a le respect
et aussi comme une espce de terreur, et qui serait dsespr si l'on
pouvait souponner qu'il n'est plus homme  la comprendre.

C'est ainsi que, chez d'autres, chez les outranciers et les inquiets
et les nerveux, le dsir de n'tre pas _dpasss_ va jusqu' tre plus
_avancs_, non seulement qu'ils n'ont jamais t dans leur jeunesse,
mais que ne sont mme les jeunes gens qui les entourent et dont ils
veulent passionnment tre entours toujours. Ils voudraient les
effrayer par leur jeunesse. Ils multiplient les audaces, les tmrits
et les bravades. Ils sont iconoclastes avec une frnsie croissante.
Ils brisent davantage  mesure qu'ils ont les mains plus faibles. De
ceux-ci la ligne de vie est assez bizarre. Ils ont t sages et
modrs, quelquefois d'un doux scepticisme, dans leur jeunesse; ils
sont affirmatifs et ils sont rvolutionnaires dans leur ge avanc.
Les annes, au lieu de les mrir, les rendent acides. Ils semblent
avoir march  reculons dans le sentier de la vie et avoir chemin, 
partir de vingt ans, d'une douce et sereine vieillesse  une jeunesse
inquite et  une adolescence tumultueuse.

Remarquez que le phnomne n'est pas nouveau en France et que c'est
(surtout)  partir de son ge mr que Voltaire, et lui aussi, ce
semble bien, pour suivre la mode et courir aprs la popularit, est
devenu partiellement rvolutionnaire, avec le temprament le plus
conservateur du monde, poussant toujours de ce ct avec plus d'pret
et de violence. Il faut dire seulement,  l'loge de son bon sens et
aussi, relativement, de son courage, il faut dire, pour tre juste,
que cependant il n'a pas eu tout  fait la terreur d'tre dpass et a
laiss d'autres aller plus loin que lui en disant nettement qu'il
n'allait pas jusqu'o ils allaient.

Tant y a que le Franais, par une horreur bien naturelle de la
vieillesse, n'aime les vieilleries ni quand il est jeune ni quand il
est vieux, s'en dtourne passionnment quand il est jeune, tend  n'en
pas tre souponn quand il est vieux, a donc toujours tendance 
s'attacher aux nouveauts, sans les examiner et pour ce mrite seul
qu'elles sont nouvelles, mrite incomparable aux yeux de sa vanit, de
sa lgret et de sa jeunesse.

Une vieillerie comme la religion ne saurait donc lui plaire et il s'en
dtourne, communment, avec une sorte de ddain et de hauteur. Le
Franais est esprit fort dans l'me, de par tous les dfauts qui se
trouvent ordinairement en lui.

       *       *       *       *       *

On me dira sans doute que cette tendance mme qui fait que chaque
gnration franaise tient essentiellement  prendre le contre-pied de
la gnration prcdente doit avoir pour effet qu'une gnration
religieuse succde  une gnration d'esprits forts et une gnration
d'esprits forts  une gnration religieuse, et ainsi de suite, de
telle sorte que les gains et les pertes finissent par se
contrebalancer et que le parti religieux reste, en dfinitive,  trs
peu prs sur son terrain.

Partiellement, c'est bien en effet ce qui arrive; et, prcisment par
suite de ce got qu'ont les Franais de dsapprendre ce qu'ils ont
appris, par cet effet de l'ducation chez les Franais qui est de les
faire ragir contre l'ducateur. C'est ainsi que le mouvement de
renaissance religieuse de 1800  1840 environ est trs videmment
l'effet des fureurs antireligieuses de la seconde moiti du XVIIIe
sicle. C'est ainsi que l'anticlricalisme de 1840  1870 est une
raction contre la religiosit de Chateaubriand et de ses disciples
et aussi contre les manifestations religieuses du parti ecclsiastique
pendant la Restauration. C'est ainsi que les catholiques ou simplement
les libraux attendent beaucoup en ce moment de la stupidit et de
l'outrecuidance de la plupart des instituteurs franais et ne doutent
point que leurs lves ne soient un jour, et prochainement, ou grands
amis de l'glise ou trs dfrents  son gard.

Tout cela est assez vrai; mais il faut remarquer d'abord, comme je
l'ai montr, que le besoin, dans l'esprit de chaque gnration, de
mpriser la gnration prcdente n'est pas la seule cause, mais une
des causes seulement de l'anticlricalisme franais, ce qui fait que
quand cette tendance agit en faveur du sentiment religieux, les autres
causes d'anticlricalisme subsistent et ont leur effet compensatoire.
Et il faut remarquer ensuite que, de par son antiquit, la religion
est en quelque sorte la vieillerie par excellence, la plus vieille des
vieilleries, dfaut dont le temps ne la gurit pas; et, par
consquent, mme devant une gnration qui serait assez porte 
l'accepter par raction contre ce qu'on lui a enseign, a toujours ce
tort grave d'tre ce qu'on a cru autrefois et pendant si longtemps
qu'il y a vraiment quelque honte  y croire encore.

Tous les rformateurs religieux de ces derniers sicles, quoiqu'ils
aient chou, avaient raisonn assez juste. Ils s'taient dit: Les
Franais ne s'prendront d'une religion que si elle est nouvelle.
Inventons donc une religion indite. Ce n'tait pas mal pens. Le
malheur, c'est que ces religions indites ressemblaient singulirement
 l'ancienne et ne pouvaient pas ne point lui ressembler beaucoup; et
c'est pourquoi, pour les traditionistes ayant le tort d'tre nouvelles
et pour les curieux de choses vraiment nouvelles ayant le ridicule
d'tre des vieilleries dissimules, elles n'ont eu de succs auprs de
personne.

La lgret franaise sous cette forme: inconstance, versatilit,
horreur de la tradition, mpris de l'enseignement reu, tendance
antidomestique, est donc un trs grand obstacle  l'influence du
sentiment religieux. L'glise avait l'habitude de se faire appeler
notre sainte mre l'glise. Relativement aux Franais, c'tait une
faute: C'est une mre. Comment voulez-vous que je la respecte?

       *       *       *       *       *

L'_immoralit franaise_--je m'expliquerai tout  l'heure sur ce gros
mot--est chose encore qui contrarie l'influence du sentiment
religieux. Le Franais n'est pas immoral. Du moins, il ne l'est pas
plus que les hommes des autres peuples, et peut-tre l'est-il moins.
J'ai tendance, sans m'avancer, en une matire o les statistiques,
mme  demi exactes, sont impossibles,  croire qu'il l'est moins, 
cause de sa lgret mme, du peu de violence de ses passions;  cause
aussi d'un certain sentiment d'lgance en toutes choses, qu'il a
toujours, mme un peu dans les classes infrieures, et qui, certes,
n'est pas du tout la moralit, mais n'est pas sans y contribuer et
assez fort;  cause aussi de sa bont, qui est relle et qui est un
frein  la basse dbauche: le grand dbauch est toujours cruel; 
cause enfin de ceci que le Franais est le seul peuple du monde (avec
le peuple amricain) qui se laisse mener par les femmes, au lieu de
les traiter durement et despotiquement.

Cette dernire tendance a d'immenses inconvnients: une partie de la
force des peuples europens autres que la France consiste en ce que
les hommes sont matres chez eux et que les femmes n'ont aucune
influence sur leurs dcisions et sur leurs volonts; une partie de
notre faiblesse vient de ce que les femmes ont un immense empire sur
nous et nous effminent. Mais, au point de vue de la moralit, qui ne
voit qu'un peuple o les femmes dominent ne peut pas tre trs
immoral? Les femmes, je parle de la majorit des femmes, ne le
permettent pas. Le peuple immoral est celui o les femmes sont
considres comme des choses ou comme des tres infrieurs et se sont
habitues  tre considres ainsi et sont passives et s'abandonnent
aux dsirs avec une sorte d'inertie. Le peuple o la femme est forte,
sans tre d'une moralit absolue, ni mme extraordinaire, est
maintenu, par la dignit de la femme, trs loin de la basse
immoralit.

De l ce foyer franais, que les trangers connaissent trs bien,
qu'ils prennent plaisir  nier ou  moquer, sur la foi de nos stupides
romanciers galants, mais sur lequel ils ne se trompent point et dont
ils connaissent trs bien les mrites; ce foyer franais qui a
quelques ridicules, o la femme est trop matresse et o l'homme n'est
souvent que l'an des enfants, ce qui, du reste, est dlicieux; mais
ce foyer franais, presque toujours trs chaste, trs honnte, trs
ferm et trs jaloux de son intimit, et de son secret, et de son
bonheur.

Non, je ne crois pas le peuple franais plus immoral qu'un autre
peuple, et mme je crois, avec toutes sortes de raisons pour le
croire, qu'il est  un trs haut degr, dans l'chelle de la moralit,
parmi les nations.

Seulement le Franais a une manie, qui est de rougir de la moralit,
et de croire que la moralit est ridicule, et de ne point vouloir
avouer qu'il est moral, et d'tre un fanfaron de vices ou tout au
moins de libertinage.

Je crois bien que la France est le seul peuple du monde o la
chastet soit un ridicule. Elle en est un chez lui. Le moindre
courtaud de boutique, laid, gauche, lourdaud et imbcile, se flatte et
se vante de ses succs fminins, d'autant plus qu'il en a moins, et
pour se poser avantageusement dans le monde. L'adolescent le plus
timide n'a peur que d'une chose, c'est qu'on le croie vierge. Il
vaincra sa timidit avec des efforts de volont surhumaine pour
prouver qu'il ne l'est pas; ou il mentira violemment pour assurer
qu'il ne l'est point.

L'homme mr n'est pas exempt de cette maladie, et si le bel air chez
les jeunes gens, tout au moins de la bourgeoisie et du peuple, est de
se donner pour corrompus, le bel air chez les hommes qui sont au
milieu de la vie est de se laisser souponner d'tre infidles  leurs
femmes et de n'tre point lis  cet gard par de sots scrupules.

Les vieillards mmes ne dtestent pas laisser planer sur eux une
petite lgende de libertinage. C'est une lgance; et ils sont
extrmement flatts qu'on les considre comme atteints de cette
turpitude et de cette fcheuse maladie.

C'est placer sa vanit d'une faon un peu singulire. Mais c'est
ainsi. O les autres peuples mettent leur hypocrisie, nous mettons
notre fanfaronnade, et o ils mettent leur pudeur, nous mettons notre
ostentation. Ce qu'ils font en se cachant, nous nous en vantons en ne
le faisant pas. Ce dont ils rougissent, c'est ce dont nous sommes
fiers, et ce dont ils se flattent, faussement, du reste, c'est ce que
nous ne pouvons pas prendre sur nous d'avouer. La chastet est une
vertu dont ils se targuent sans l'avoir et dont nous avons la plus
grande honte du monde, mme quand nous la pratiquons. Le libertinage
en France est une tradition nationale que nous sommes beaucoup plus
enclins  proclamer qu' soutenir.

Il est bien vident que ceci est encore un effet de notre vanit. Mais
pourquoi avons-nous mis notre vanit en ceci et non ailleurs? Je ne
sais trop. J'ai souvent pens que c'tait peut-tre prcisment parce
que nous sommes bons et faibles et trs faciles  nous laisser mener
par les femmes. Prcisment  cause de cela et parce que nous le
savons, nous ne voulons pas en convenir, et c'est ici que se place
notre vanit et qu'elle agit. Ne voulant pas convenir que nous nous
laissons mener par les femmes, nous nous attribuons ce rle de
sducteurs, de conqurants et de Don Juan qui, en effet, est bien
celui des hommes qui mprisent les femmes, les dominent, se moquent
d'elles et sont leurs matres au lieu d'tre leurs serviteurs. Oh! que
ce rle nous agre, en ce qu'il montre bien et prouve d'une manire
clatante que nous ne subissons pas l'empire des femmes, de la ntre
surtout, et que nous sommes des hommes forts! Comme il nous agre, en
ce qu'il nous donne justement comme le contraire de ce que nous sommes
et de ce que nous n'aimons pas  convenir que nous puissions tre!
Comme il nous agre, en ce qu'il dissimule notre faiblesse! Comme il
nous agre en ce qu'il nous dguise!

Voil mon explication, une, du moins, des explications que je me suis
donnes de ce travers franais, qui est le plus distinctif et le plus
caractristique de nos travers.

Quoi qu'il en soit de cette hypothse psychologique, le travers
existe, et je me rsumerai en disant: le Franais n'est pas immoral;
mais il tient infiniment et il prend un plaisir infini  passer pour
l'tre.

Or, au point de vue des choses religieuses, tre immoral ou en jouer
le rle a exactement les mmes effets. L'homme immoral ou l'homme qui
tient  passer pour l'tre s'carte naturellement d'une religion qui
recommande la chastet et qui la considre comme une grande force et
une grande vertu. Il fait partie du rle du jeune homme qui se flatte
de mpriser la chastet, tout comme un autre, de s'carter avec grand
soin de la socit des prtres et de toute pratique religieuse. Toute
l'conomie du rle qu'il joue devant ses amis et _devant lui-mme_
serait ruine par cette contradiction dplorable et ridicule. M.
Homais, qui est la raison mme en ces matires, ne manque pas de dire,
 propos d'un jeune homme de province qui va faire son droit  Paris:
Il ne fera pas de sottises; c'est un jeune homme srieux. Il faudra
bien pourtant qu'il frquente un peu les filles pour n'avoir pas l'air
d'un jsuite. Voil la vrit. Le Franais affiche l'immoralit par
amour-propre et s'carte de la religion pour soutenir son bon renom
d'homme immoral; et, rciproquement, il est immoral, sans en avoir la
moindre envie, pour ne point passer pour tre clrical. Ces choses
sont cause et effet, et une fois l'engrenage en mouvement, le Franais
devient d'autant plus anticlrical qu'il tient plus  passer pour
libertin, et d'autant plus libertin, au moins en apparence et
d'enseigne, qu'il s'efforce d'tre anticlrical.

La langue ne s'y est pas trompe, et c'est comme un contrle. Elle a
appel _libertin_: d'abord l'esprit fort, et ensuite le dbauch et,
du reste, concurremment l'un et l'autre; mais d'abord surtout
l'esprit fort, et ensuite surtout le dbauch. Cela est naturel. Ce
qui a frapp d'abord, c'est l'_affranchissement_ qu'affichaient
certains philosophes  l'gard des dogmes religieux; de l _libertin_
dans le sens de libre penseur. Ce qui a frapp ensuite, c'est
l'attitude arrogante des dbauchs se faisant gloire de leurs
mauvaises moeurs. Le peuple s'est dit, trs finement: Ceux-ci sont
surtout des hommes qui sont fiers de ne subir aucune rgle et qui
veulent le montrer par leur genre de vie. Ce sont des _libertins_ en
acte. Ce sont essentiellement des libertins. Le nom leur en restera.

Et cela veut dire, non pas que la libre pense mne  l'immoralit;
mais que l'affectation de l'immoralit mne  l'affectation de la
libre pense et se couvre de la libre pense comme d'un beau manteau
philosophique.

Molire non plus ne s'y est pas tromp et il a fait de son Don Juan 
la fois un dbauch et un athe: d'abord pour peindre un homme d'une
certaine classe de son temps; ensuite, comme toujours, pour peindre un
homme ternel en France. Don Juan est ddaigneux de morale et
ddaigneux de religion en mme temps, galement, et l'un et l'autre
surtout par vanit et par air,  la franaise. Une de ses joies, car
il en a d'autres, et je n'oublie pas qu'il est trs complexe, est de
scandaliser le peuple, les simples, reprsents par Sganarelle. C'est
ce qu'il a de particulirement franais.

Le Franais fait tout, ou il s'en faut de peu, par vanit. La vanit
est son grand ressort. Toute l'immoralit qu'il peut avoir ou qu'il
peut affecter tient  cela. L'tranger ne dteste pas tre libertin
sans qu'on le sache; le Franais aimerait mieux se priver de volupts
de toute sa vie et passer pour un mauvais sujet, que possder toutes
les femmes et tre aim d'elles et tre tenu pour coquebin.--Il y
aurait un joli sujet de comdie: _Don Juan blanc_. Ce Don Juan-l,
pour une raison qu'il faudrait trouver, ou mme sans raison, n'aurait
jamais aucun succs de galanterie; mais il aurait la rputation,
habilement entretenue, soit par lui-mme, soit par un autre qui aurait
intrt  cela, d'tre log  l'enseigne du grand vainqueur et de
tenir toutes les promesses de son affiche. Cet homme-l, n franais,
serait le plus heureux des hommes.

Dans ces conditions, on comprend assez que la moralit, encore qu'elle
soit en usage chez les Franais, n'y soit pas en honneur, et peut-tre
y soit aussi peu en honneur qu'elle y est en usage. Peut-tre y a-t-il
proportion juste, et s'il tait ainsi, on ne saurait croire  quel
point les Franais seraient moraux; ils le seraient presque avec
excs.

Toujours est-il que l'affectation d'immoralit et toutes les habitudes
d'esprit, de conduite et d'attitude que cette affectation entrane
dtachent les Franais de la religion, du sentiment religieux et de
l'tat d'esprit religieux. De trs bonne heure et comme tout de suite,
longtemps avant d'tre devenu formellement catholique, l'illustre
philosophe M. Brunetire avait horreur de la grivoiserie franaise, de
la gauloiserie, et la considrait comme une plaie honteuse de la
littrature franaise. C'tait comme d'instinct, et celui qui avait en
lui comme les germes et les semences de l'esprit religieux sentait
bien que grivoiserie et gauloiserie n'taient pas autre chose qu' la
fois les effets et les causes de l'irrligion et devaient tre
traites non comme un travers dsobligeant, mais comme une maladie
profonde et d'autant plus funeste qu'elle est endmique.

       *       *       *       *       *

Telles sont,  ma connaissance, les causes psychologiques les plus
gnrales de l'anticlricalisme en France. Sans atteindre la nation
tout entire, elles sont rpandues, et depuis trs longtemps,
ingalement, du reste, mais universellement, dans toutes les classes
de la nation et dans toutes les rgions du pays.

Il peut tre utile maintenant de considrer l'anticlricalisme
franais dans la suite de son histoire.




CHAPITRE II

L'ANTICLRICALISME AU XVIIe SICLE.


D'une part, l'anticlricalisme a exist en France au XVIIe sicle;
mais il y a t trs faible et trs peu rpandu; d'autre part, aucun
sicle n'a plus prpar l'anticlricalisme en France que le XVIIe
sicle.

Ce sont ces trois propositions que nous examinerons dans ce chapitre.

L'anticlricalisme a exist en France au XVIIe sicle, surtout dans le
premier tiers de ce sicle et dans le troisime. Dans le premier tiers
il tait reprsent par un certain nombre d'crivains, et c'taient
les Thophile de Viau et les Cyrano de Bergerac, nourris de Montaigne,
mais plus audacieux que Montaigne; nourris de Lucrce, mais moins
systmatiques que lui et se plaisant dans la ngation pure et simple;
qui, pour se plaire  eux-mmes d'abord et pour plaire ensuite 
quelques grands seigneurs licencieux, leurs protecteurs, faisaient
comme marcher de pair le licencieux et l'incrdulit et flattaient
ainsi deux passions basses assez rpandues alors dans les hautes
classes.

Il ne faut pas oublier qu' cette poque, le gouvernement tant aux
mains de prtres, Richelieu, Pre Joseph, si peu prtre, du reste, que
ft l'un d'eux, c'tait faire acte d'opposition ou d'indpendance ou
de taquinerie, choses trs chres aux Franais, que d'affecter
l'incrdulit et le libertinage. L'anticlricalisme a t, vers 1630,
une attitude aristocratique; l'anticlricalisme a t, vers 1630, trs
grand seigneur.

Il tait grossier, du reste, et impudent. Il tait immonde. Il se
roulait dans les fanges des _Parnasses satyriques_. Il tait, en trs
parfaite exactitude,  pieds de satyre. Il conduisait  la place de
Grve en ralit ou en effigie. Il tait en horreur  la majorit de
la nation.

       *       *       *       *       *

Il fut  la fois plus dcent et plus scientifique, un peu, dans le
troisime tiers du XVIIe sicle, plus prudent aussi. L'influence de
Gassendi fut trs faible, je crois, et je ne serais pas trs loign
de penser qu'elle fut nulle, parce qu'elle ne trouva pas un homme de
talent pour se mettre  son service et pour illustrer de littrature
les ides du philosophe provenal. En France le gnie russit peu, ou
tardivement; la force de pense ne russit pas sans le talent; mais
la moindre chose russit quand le talent s'y joint et se mle de lui
faire un succs. Gassendi est, toutes proportions gardes, du reste,
un Auguste Comte qui n'a pas trouv d'Hippolyte Taine.

Mais trois influences, dans cette fin du XVIIe sicle, ont eu une
certaine importance au point de vue de l'anticlricalisme, celle de
Descartes, celle de Bayle et celle de Molire.

Je place l'influence antireligieuse de Descartes au troisime tiers du
XVIIe sicle, et je crois que je ne me trompe pas extrmement. Dans le
milieu du XVIIe sicle Descartes _tout entier_ est trop prsent aux
esprits pour qu'il ait une influence antireligieuse. Il n'est pas
assez loin pour qu'on ne se rappelle point que personnellement il est
chrtien, trs chrtien, aussi chrtien que possible, homme qui fait
des voeux et des plerinages; que, comme philosophe, il a un systme
qui est tout plein de Dieu, jusque-l qu'on peut dire et, pour mon
compte, c'est ce que j'ai dit, que Dieu est la pierre de fondation et
la pierre clef de vote de tout son difice et que sans l'ide de Dieu
le systme de Descartes n'existe absolument pas. Descartes, en 1660,
n'est pas assez loin pour qu'on ne se rappelle pas tout cela.

Mais  mesure qu'il s'loigne et recule dans le pass, ce qu'on se
rappelle plus distinctement et peu  peu uniquement; d'abord parce que
c'est en quoi il se distingue nettement de l'enseignement religieux
traditionnel, et ce  quoi il a attach son nom; ensuite parce que
c'est une ide trs simple, trs prcise et trs accessible au moindre
esprit; ce qu'on se rappelle plus distinctement et peu  peu
uniquement, c'est sa mthode et le premier principe de sa mthode: il
ne faut croire qu' ce qui est absolument vident  l'esprit et
ensuite  ce qui, par raisonnements justes, s'appuie sur cette
premire vidence.

Peu  peu l'on ne se souvient plus que de cela. Or cela est le
rationalisme pur et simple. Cela carte et limine le merveilleux, le
mystrieux et le miraculeux. Cela est positiviste au premier chef. Et
cela est cartsien et se revt en quelque sorte de l'immense autorit
de Descartes. Ce principe et l'autorit dont il se pare sont des
lments considrables d'incrdulit. La destine curieuse de ce
philosophe consiste en ceci qu'on a oubli son systme pour ne se
souvenir que de sa mthode et qu'on a pris sa mthode pour son
systme.

Cela s'est pass surtout au XIXe sicle; mais cela n'a pas laiss, ce
me semble, de commencer au XVIIe sicle, vers 1680. Remarquez que le
trs pieux Malebranche en est dj, malgr sa pit,  affirmer trs
nergiquement,  maintes reprises, que Dieu n'agit jamais par des
volonts particulires. Il trouve le moyen, ou il croit le trouver, de
concilier cela avec la croyance aux miracles, de _sauver le miracle_,
par je ne sais plus quel tour de force de dialectique; mais enfin il
affirme et proclame que Dieu ne peut pas agir par volonts
particulires.

Or c'est un cartsien, et un cartsien fieff, qui pose ce principe,
et,  vrai dire, c'est bien un principe cartsien, si l'on veut; car
le miracle n'est jamais _vident_, et il faut toujours de la foi pour
y croire; et que Dieu n'agisse point par des volonts particulires,
c'est une ide assez _vidente_ aux yeux de la raison, aux yeux du
moins de la raison systmatique.

On voit la pente. Descartes se transforme, vers 1680, en philosophe
rationaliste, et le cartsianisme se fait rationalisme d'aprs le
premier principe, non de lui-mme, mais de la mthode qu'il a prtendu
suivre et que, du reste, il n'a pas suivie du tout.

Mais il est bien vrai qu'il avait ouvert cette avenue, et qu'il tait
naturel, le souvenir du cartsianisme en son ensemble un peu effac,
qu'on passt par elle et qu'on allt peu  peu o elle menait. Je
tiens l'influence de Descartes,  partir de 1680 environ, pour
antireligieuse. _Sic vos, adversus vos._ Il est rare, comme a dit 
peu prs Bossuet, avec une hautaine et belle mlancolie, que la pense
humaine ne travaille pas pour des fins qui non seulement la dpassent,
mais qui sont le contraire mme de son dessein.

       *       *       *       *       *

Je n'ai pas besoin de dire longuement que l'influence antireligieuse
de Bayle se fit sentir ds le troisime tiers du XVIIe sicle avec une
certaine force. Le scepticisme insinuant de Bayle a d mme avoir plus
d'effets que le rationalisme latent de Descartes. Il convenait 
merveille au temprament modr (surtout  cette poque) des Franais
et  leur faon souriante et moqueuse, non renfrogne ou grimaante,
d'tre incrdules. La discrte irrligion de Bayle est minemment
accommode  la complexion franaise.

Je ferai remarquer seulement ici, parce que j'ai oubli de le dire
ailleurs, qu'une des forces de Bayle a t de _continuer_ quelqu'un
qui n'avait pas cess d'occuper l'esprit des Franais. Montaigne avait
t ador des Franais du XVIIe sicle. Il n'avait pas quitt leurs
mains. Bossuet le savait bien et sentait bien qu'il y avait l pour la
religion un pril extrme, et c'est pourquoi il est revenu si
souvent, par allusions pigrammatiques ou loquentes,  attaquer ou
rfuter ce trs vivant adversaire. Malebranche aussi le sentait bien,
et c'est la raison de la spirituelle, incisive et prolonge mauvaise
humeur qu'il a montre  l'gard de l'auteur des _Essais_.

Or Bayle continuait Montaigne, et  la fois bnficiait de la fortune
de son prdcesseur et aussi lui donnait comme une nouveaut, comme un
renouvellement et un regain. Il continuait Montaigne, avec moins de
talent, avec plus de connaissances varies, avec plus d'tudes et de
recherches fureteuses dans les anciens philosophes, les anciennes
croyances et les anciennes superstitions. Il rpandait le scepticisme
absolument de la mme manire,  petits coups mesurs et goutte 
goutte, par prtritions et par sous-entendus, par chappes et par
inadvertances trs calcules, avec tous les agrments nouveaux, du
reste, des faits du jour et des actualits intressantes, amusantes ou
instructives. Il renouvelait Montaigne en mettant comme des notes en
marge des _Essais_.

Bayle ramenait  Montaigne ou y aurait ramen s'il et t besoin de
cela, et aussi Montaigne introduisait Bayle. A eux deux, ils
entretenaient trs proprement le scepticisme dans les esprits, malgr
les parties dogmatiques de Montaigne et malgr le mpris de Bayle
pour la ngation affirmative  son tour et arrogante. Montaigne
renouvel par Bayle et Bayle introduit et comme soutenu de dessous par
Montaigne ont d avoir quelque influence sur les esprits dans le
troisime tiers du XVIIe sicle, puisque, aussi bien, ils ont eu un
succs de lecture, l'un persistant, l'autre conqurant, pour ainsi
parler, en cette poque de notre histoire intellectuelle.

       *       *       *       *       *

Et enfin, pour ce qui est de Molire, je ne saurais dire  quel point
je le considre comme un des pres de l'anticlricalisme franais.

Qu'il l'ait t consciemment et volontairement, il n'est rien moins
que certain, et la question sera, je crois, toujours dbattue. Nous ne
savons rien et sommes, ce me semble, destins  ne savoir jamais rien
des opinions personnelles de Molire sur la religion. D'abord il n'en
a rien dit personnellement. C'est un auteur dramatique et il reste
toujours cach derrire ses personnages, qu'il fait parler chacun
selon son caractre, et il n'est responsable de rien de ce qu'il dit,
puisque ce n'est pas lui qui parle. C'est le privilge de l'auteur
dramatique qu'on ne puisse jamais lui faire qu'un procs de tendances.

Ensuite,  vouloir saisir et surprendre sa pense personnelle dans le
langage de tel de ses personnages qu'il semble bien tre et qui
vraiment est donn videmment comme le truchement de l'auteur
lui-mme, on peut se tromper encore, ce personnage, le Clante de
_Tartuffe_ par exemple, pouvant bien n'tre qu'une prcaution prise
par l'auteur, et, non un drapeau, mais un paratonnerre.

Cherche-t-on quelque lumire dans l'_esprit gnral_ de l'oeuvre?
D'abord ce sont toujours des lumires douteuses que celles qu'on tire
de l'examen de l'esprit gnral, et il ne faudrait s'y lier que sur
un bon garant qui ici nous manque.

Ensuite l'esprit gnral de l'oeuvre de Molire c'est, il me semble
bien, l'esprit modr, l'esprit tempr, l'esprit moyen terme et, en
un mot, l'esprit bourgeois.

Molire est le plus grand bourgeois de notre littrature. Toutes les
ides chres au bourgeois franais du XVIIe sicle et un peu des
sicles suivants, il les a eues, il les a chries et il les a
recommandes en les illustrant: supriorit de l'homme sur la femme,
subordination de la femme, instruction sommaire et rudimentaire de la
femme; se tenir dans sa sphre et ne pas aspirer  en sortir; ne gure
croire  la science, se dfier des mdecins et se soigner soi-mme;
mpriser les hommes de lettres, _except_ ceux qui tiennent  la cour
et qui ont reu comme une estampille officielle; respect du
gouvernement et conviction que rien ne lui chappe et que c'est sur
lui qu'il faut compter comme _Deus ex machina_ qui tire les honntes
gens des filets des coquins; mpris des vieillards ou tout au moins
tendance  ne les considrer que comme maniaques et figures 
nasardes.

La plupart au moins des ides chres au bourgeois franais et des
sentiments qui lui sont familiers forment l'esprit gnral du thtre
de Molire, et ici encore nous ne pouvons gure savoir si cet esprit
gnral est son esprit  lui ou s'il se le donne pour plaire  son
public et pour le servir selon son got; car, plus que tout crivain,
beaucoup plus, l'auteur dramatique a le public pour principal
collaborateur et pour inspirateur essentiel; mais encore l'esprit
gnral du thtre de Molire est bien celui-l.

Or  supposer, pour faire court, que cet esprit ft celui de Molire
lui-mme, qu'en faudrait-il conclure relativement au clricalisme ou 
l'anticlricalisme de Molire?

Rien du tout; car, au XVIIe sicle, le bourgeois est en gnral
religieux, et aussi au XVIIe sicle le bourgeois est souvent 
tendances anticlricales. Personnellement  quel groupe appartenait
Molire? A celui des bourgeois d'esprit religieux,  celui des
bourgeois trs tides sur la religion et dj frondeurs? On ne peut
rien en savoir. Tout au plus pourrait-on dire que, comme comdien, il
ne pouvait pas avoir grande tendresse pour l'glise, qui n'en avait
aucune pour sa corporation; mais personnellement il n'avait nullement
 se plaindre de l'glise, qui ne lui a jamais cherch querelle, qui
baptisait ses enfants trs honorablement; et il n'est pas probable
qu'il ait prvu qu'elle lui refuserait les honneurs suprmes. Non, on
ne peut vraiment rien savoir et l'on ne peut honntement rien affirmer
sur les ides et sentiments religieux de Molire. On ne peut pas
assurer qu'il ait t consciemment et volontairement un des pres de
l'anticlricalisme.

Mais qu'il l'ait t _en fait_ et le plus illustre et peut-tre le
plus puissant, je crois que c'est une tout autre affaire et je crois
que c'est incontestable.

On peut d'abord faire remarquer, quoique je ne considre pas cette
considration comme trs importante, que l'oeuvre de Molire en son
ensemble est trangre _essentiellement_  toute ide religieuse. On
se moquera de moi l-dessus et l'on me demandera comment je voudrais
que des comdies et farces fussent empreintes de sentiment religieux
et rvlassent des proccupations religieuses chez leur auteur. Ce
n'est point cela que je veux dire, mais seulement que, si l'oeuvre de
Molire en son ensemble ne rvle aucun principe religieux, ce qui est
assez naturel, elle ne laisse pas d'en indiquer d'autres, qui sont
contraires au sentiment religieux.

Trs videmment Molire a confiance, je ne dirai pas en la _nature_ et
en l'_instinct naturel_, ce qui a t beaucoup trop affirm, et ce
que, vraiment, je ne crois pas du tout, mais confiance dans le _bon
sens_ purement humain. Il est rationaliste  sa manire, et
c'est--dire qu'il croit que la raison moyenne, la raison de Chrysale
et de Clante, constatant les faits avec sang-froid et tranquillit et
raisonnant un peu sur ces faits, sans subtilit et sans profondeur,
suffit trs bien  l'humanit, assure son bonheur relatif et est enfin
ce  quoi elle doit se tenir, sans voir plus loin ni plus haut.

C'est cela Molire, c'est prcisment cela,  mon avis.

Or rien n'est plus contraire, sans hostilit, sans la moindre
hostilit, peut-tre, mais cependant rien n'est plus contraire au
sentiment religieux et en gnral et particulirement  l'influence de
l'glise, en ce que cela donne l'_habitude_ de penser, de sentir et
de vivre sans avoir le moindre besoin de religion, de mtaphysique, de
philosophie ni mme de morale un peu leve.

Et cela fait illusion; car les honntes gens de Molire sont assez
honntes gens en effet pour donner suffisamment envie de les prendre
pour modles; et,  les prendre pour modles, on se passera de tout ce
que je viens de dire le plus aisment du monde et avec l'approbation
pleine et entire de son bon sens et en se tenant pour un sage et pour
un homme honnte autant qu'on peut l'tre; et cela mne trs bien 
l'limination de toute proccupation religieuse et de toute religion.

Ne vous paratrait-il pas naturel qu'un honnte homme, comme Chrysale,
et,  un moment donn, et je dis en passant, sans une insistance qui
serait parfaitement mal  propos, un mot qui indiquerait qu'il a reu
une ducation religieuse et qu'il en a gard des traces? Ce serait
trs naturel. Ce mot, il ne l'a jamais.

    Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants.

Aux bonnes moeurs, c'est tout. Leur faire craindre Dieu ou leur
faire aimer Dieu, ce qui serait si naturel dans la bouche d'un
bourgeois du XVIIe sicle, non. Les bonnes moeurs; c'est tout. Le
bon Chrysale est, par prtrition, tenant de la morale laque.

Ne vous paratrait-il pas naturel et mme d'_observation juste_ qu'un
_honnte homme distingu_, comme Philinte ou comme Alceste, et,  un
moment donn et en passant, un mot point du tout de dvot, mais
d'homme ayant un fond religieux, soit Philinte pour consoler Alceste,
soit Alceste pour se consoler dans son infortune? Il n'y aurait rien
de plus juste, qui ft plus _du temps_ et en vrit qui ft plus
attendu. Ils n'ont jamais, ni l'un ni l'autre, un seul mot, un seul
petit mot de ce genre. De mon temps, on avait Dieu, dit le marquis
d'Auberive  sa femme. On dirait, dans Molire, qu'au XVIIe sicle on
n'avait pas Dieu.

Encore une fois, je n'attache pas une grande importance  une
observation si gnrale et d'ordre, pour ainsi parler, ngatif; mais
enfin que Dieu, qui pouvait y tenir une place, si petite qu'elle ft
et qu'elle dt tre, soit absolument absent du thtre courant de
Molire, du thtre de Molire, les deux pices o la question
religieuse est aborde mises  part; et que tout ce thtre courant
soit domin par la seule ide du bon sens humain se suffisant 
lui-mme et seul appui et seul recours: c'est une chose qui ne laisse
pas d'avoir peut-tre un peu de signification et qu'il fallait
considrer un instant.

Et maintenant, venons aux deux pices o Molire a abord la question
religieuse. J'ai fait remarquer plus haut que Molire, qui voit trs
juste, qui sait son sicle et qui sait l'humanit, n'a pas manqu de
faire son Don Juan  la fois athe et immoral et dbauch, et il faut
lui rendre cette justice qu'il a trs bien vu ainsi les rapports qui
existent entre le libertinage dans un sens de ce mot et le libertinage
dans l'autre sens de ce terme. Et il faut certainement remarquer que
ceci aurait pu et pourrait passer pour tre  tendances religieuses.
Molire semble dire: Voyez que le libertinage de la croyance mne au
libertinage des moeurs, ou celui-ci  celui-l, et qu'en tout cas l'un
et l'autre ont ensemble troit parentage, connexion intime, lien
naturel et lien rationnel. Don Juan est dbauch parce qu'il ne croit
pas, et il ne croit pas, aussi, parce qu'tant dbauch, il a intrt
 ne pas croire.

Et si Molire ne dit pas cela, si sa pice ne le dit pas, (et, en
vrit, que dit-elle, sinon cela?) encore est-il que certainement
Molire nous prsente un athe dbauch et qu'il ne l'aime pas. Oh!
pour cela, c'est certain. Don Juan n'est pas personnage sympathique.
Molire le dteste bien d'une haine trs probablement personnelle et
o il entre de la rancune. Le grand seigneur mchant homme et
corrupteur de femmes est franchement dtest par Molire.--La pice,
au premier regard, serait donc plutt  tendances religieuses.

Il est vrai; mais remarquez deux choses assez significatives en sens
contraire  ce qui prcde. D'abord ils n'avaient pas tout le tort,
les ennemis de Molire qui faisaient observer que Don Juan, quand il
attaque Dieu, a le beau rle; que Don Juan, en tant qu'athe, a les
rieurs de son ct, sans les y mettre  la vrit, mais tout
naturellement, d'aprs le texte, ce qui est peut-tre encore plus
grave; que Don Juan nie Dieu et que le dfenseur de Dieu, l'avocat de
Dieu, est un imbcile qui ne dit rien qui vaille, qui est ridicule,
qui fait rire en effet, qui tombe par terre en voulant plaider et dont
l'argument se casse le nez.

Sophisme de polmique, dira-t-on. Il en reste cependant quelque chose
comme observation, et l'observation est juste. Don Juan ne fait pas de
profession irrligieuse, et celui qui lui reproche son irrligion est
ridicule. Qu'est-ce  dire, sinon que Molire semble avoir voulu
pargner  Don Juan l'odieux qu'une profession de foi irrligieuse
aurait attir sur lui et n'a pas voulu pargner au croyant imbcile
le ridicule de son imbcillit largement tale? Il y a apparence au
moins. Molire mnage singulirement Don Juan en tant qu'athe: cela
me parat difficile  contester.

Je ne tirerai aucun parti de la fameuse scne du pauvre, qui fit
scandale  l'poque. Je ne puis voir dans cette scne qu'une _chose
vraie_, o chacun parle et agit selon son naturel, l'homme du peuple
tant religieux avec hrosme; Don Juan tant corrupteur  son
ordinaire; puis, je ne dirai pas gnreux, mais homme ne tenant pas 
l'argent, comme il est naturel qu'il le soit; puis disant: Je te le
donne par amour de l'humanit, sans grand dessein philosophique, tout
simplement parce qu'il ne peut pas dire: pour l'amour de Dieu et que
cependant il veut dire: je te le donne gratis.--Non, je ne tirerai
aucun parti de la scne du pauvre dont on a abus, ce me semble,
dans un sens ou dans un autre et dans laquelle je ne vois qu'un
incident ressortissant  l'_ide la plus gnrale_ de l'ouvrage:
montrer qu'un pauvre diable de mendiant peut se trouver bien au-dessus
d'un grand seigneur, quand ce grand seigneur est mchant homme, et
avoir en quelque sorte, relativement  celui-ci, les honneurs de la
scne. Je ne vois pas autre chose dans la scne du pauvre.

Mais songez  la fin de Don Juan selon Molire. La fin de Don Juan
consiste  devenir hypocrite de religion. Ceci est trs significatif.
Qu'est-ce qu'il signifie, sinon, d'une part, que la mchancet, le
libertinage, la dbauche, mnent premirement  l'athisme et
secondement  l'hypocrisie religieuse; sinon, d'autre part, que le
parti religieux se recrute parmi les Tartuffe, ce qui sera dmontr
plus tard, parmi les imbciles comme Sganarelle, et _aussi_ parmi les
athes dbauchs, corrupteurs et sclrats quand ils sont devenus
prudents?

N'est-ce point cela? N'est-ce point cela, je ne veux pas dire que
Molire a voulu faire entendre; car je n'en sais rien; mais que le
public de Molire peut comprendre, doit sans doute comprendre et est
presque forc de conclure? Il me semble ainsi, ou j'en ai peur.

Un paradoxal ou un malintentionn dirait sans doute: Molire est
tellement irrligieux qu'ayant  prsenter un personnage profondment
immoral il le donne comme athe, ne pouvant pas faire autrement,
puisque c'est la vrit et que Molire est parfaitement esclave de la
vrit; mais qu'en mme temps, en tant qu'athe, il le mnage et lui
donne ou lui laisse presque le beau rle; et qu'en mme temps, il
trouve le moyen de le faire entrer encore dans le parti religieux;
tant il est impossible  Molire de concevoir un coquin qui ne soit
pas religieux par quelque ct et qui ne ressortisse pas, en fin de
compte, d'une manire ou d'une autre, au parti que Molire dteste; et
plus il a, comme forc par la vrit, par l'observation, par
l'exprience, reprsent son sclrat comme athe, d'autant plus,
comme s'il prenait sa revanche, il l'a fait plus noir et plus hideux
dans le rle de clrical que dans le rle d'athe, et c'est seulement
quand il le considre sous ce nouvel aspect que Molire fait clater
toute la haine qu'il professe  son endroit.

Voil ce que dirait un paradoxal ou un malintentionn. Et ce n'est pas
ce que je dis; et si l'on me crie: Eh! que dis-tu donc, tratre? je
ferai observer que c'est seulement de l'effet possible et probable du
_Don Juan_ sur le public que je m'occupe, et qu'examinant cet effet
possible et probable, j'estime que _Don Juan_ a t pour le public une
pice antiathistique un peu, mais une pice anticlricale beaucoup,
et que le public a d y puiser des sentiments peu sympathiques  la
religion et au monde religieux, quelque intention, dessein ou tendance
involontaire que, du reste, Molire ait pu y mettre.

Pour ce qui est de _Tartuffe_, la tendance anticlricale est encore
plus forte et sans mlange, ou--encore une fois--l'effet produit en
ce sens est encore plus certain. Ceux-l ont trs bien jug de
_Tartuffe_ qui en ont dit: Ce n'est pas une pice contre Tartuffe,
c'est une pice contre Orgon, puisque Tartuffe _n'y est qu'odieux_ et
qu'Orgon y est ridicule. C'est une pice destine  tourner en
ridicule le dvot, l'homme entt de religion et  qui la religion
fait faire sottise sur sottise, et  qui la religion te toute
sensibilit et toute humanit, qu'en un mot la religion rend bte et
mchant. Toute l'essence de _Tartuffe_ est dans ces vers, qui sont, 
tout gard, dignes de Lucrce:

    Il m'enseigne  n'avoir d'affection pour rien;
    De tout attachement il dtache mon me,
    Et je verrais mourir mre, enfants, frre, femme,
    Que je m'en soucierais autant que de cela.

    _Tantum relligio potuit suadere malorum._

Et si l'on nous dit qu'Orgon a cependant quelques belles qualits, que
ce dvot a t et est rest un bon citoyen et que, sauf son
engouement, il est encore sur le pied d'homme sage; si l'on attire
notre attention sur cette dualit du caractre et du rle d'Orgon;
nous rpondrons, comme il est facile de le prvoir et comme sans doute
on s'y attend, que c'est prcisment l qu'on saisit le fond de la
pense de Molire et son dessein trs net et trs prcis.

Qu'aurait-il prouv s'il avait fait d'Orgon un simple imbcile? Que
les imbciles sont facilement et volontiers dvots. C'tait quelque
chose, et, du reste, _Tartuffe_ ne laisse pas de diriger vers cette
conclusion (rle de Mme Pernelle). Mais il a voulu prouver bien plus.
Il a voulu prouver que d'hommes intelligents, sages, droits et
gnreux la monomanie religieuse fait des imbciles, des dupes, des
niais, des bents et des figures  nasardes.

Ne voyez-vous pas qu'il s'adresse  ces bourgeois du parterre ou des
loges et qu'il leur dit: Remarquez qu'Orgon, c'est vous, hommes de
mrite, hommes de valeur, hommes de grand poids, et observez ce que
devient un homme tel par monomanie religieuse. _Et nunc intelligite et
erudimini._ Voil ce que dit Molire aux bourgeois de Paris. Voil sa
leon.

Il est clair qu'il ne leur conseille pas de ne point tre des
Tartuffes; c'est fort inutile; il leur conseille de n'tre pas des
Orgons. Et le vrai moyen c'est de commencer par n'avoir aucun commerce
avec l'glise. _Tartuffe_ est une pice contre Orgon et non contre
Tartuffe, puisque c'est Orgon qui est ridicule, tandis que Tartuffe
n'est qu'odieux.

Nous dira-t-on qu'ils sont ridicules tous les deux et que, par
consquent, la pice peut passer pour tre  la fois contre Orgon et
contre Tartuffe? D'abord Tartuffe est _surtout_ odieux; ensuite, si
Tartuffe est ridicule, c'est d'abord de par ce souci qu'a toujours eu
Molire, et dont il faut le louer, de ne jamais quitter le ton de la
comdie, qu'il et quitt s'il avait fait de Tartuffe un simple coquin
habile; c'est ensuite, peut-tre bien, pour montrer  quel point la
monomanie religieuse, l'imbcillit religieuse a de la puissance sur
les hommes et est dangereuse, puisque la contagion en peut venir  un
homme comme Orgon par le canal d'un homme comme Tartuffe.

Est-ce que Molire ne semble pas dire encore: Et non seulement un
homme de forte tte peut tre assot par le commerce avec les hommes
d'glise; mais il ne faut pas un Bossuet ou un Bourdaloue pour
l'abtir. Frquentez les hommes d'glise. Vous les trouverez sots,
grossiers, gourmands, vulgaires, plats, gueux, et ne vous en dfierez
point. Prenez garde! Ils ont en eux une telle puissance, malgr tout,
 cause de ce au nom de quoi ils parlent et par ce qu'ils vous disent,
relativement  certaine mchante affaire, que, si vous avez la foi,
ce qui est leur prise sur vous, vous serez bientt entre leurs mains
comme de tout petits garons qu'on fouette.

N'est-ce pas l ce que dit _le Tartuffe_ aux bourgeois de Paris qui
l'coutent? Et n'est-ce point une invitation suffisante, par la mise
en jeu de l'amour-propre,  l'irrligion et l'incrdulit? Par tous
ses aspects, par toutes ses tendances, par tout ce qu'il donne 
entendre, sans qu'on sollicite les textes, _le Tartuffe_ est la pice
antireligieuse, tout au moins la pice anticlricale par excellence.

Le rquisitoire est fort, je ne puis le nier. J'ai cherch moi-mme 
le rfuter, au moins partiellement. J'ai dit, avec raison, je crois:
oui, c'est surtout d'Orgon que Molire se moque dans _le Tartuffe_;
mais cela tient  ce que l'office de l'auteur comique est de se
moquer, non des coquins, mais des honntes gens.

Sans aucun doute. On ne se moque pas des coquins; on les dnonce et on
les fltrit, et si la comdie se mlait de poursuivre les coquins,
elle deviendrait autre chose que ce qu'elle est. Elle deviendrait la
satire ou l'loquence judiciaire. Et c'est bien pour cela,
prcisment, que telles tirades du _Tartuffe_, celles qui sont contre
Tartuffe, ont le caractre de la satire ou de l'loquence de ministre
public ou de tribun.

Mais la comdie en elle-mme,  ne pas sortir de son domaine, de sa
dfinition et de son office, la comdie en elle-mme se moque des
travers des honntes gens pour les corriger. Elle se moque de la
parcimonie, de la vanit du bourgeois gentilhomme, de la manie du bel
esprit, des chimres et folles terreurs du malade imaginaire. Voil
son domaine vritable.

Remarquez l'axiome antique: _Castigat ridendo... vitia?_ point du
tout: _mores_. Elle corrige non les vices, incorrigibles; mais les
moeurs moyennes en ce qu'elles ont de mauvais; c'est--dire qu'elle
corrige, non les vices, mais les travers.

Et surtout (du reste encore pour corriger ces mmes travers), elle
avertit les honntes gens des prils o ces travers les engagent, des
ennemis, par exemple, qui se rendront matres des honntes gens en
exploitant habilement leurs dfauts. Voil le point. Elle se moque de
Philaminte, surtout pour l'avertir que sa manie du bel esprit peut la
mettre aux mains d'un cornifleur qui flattera cette manie; de
Jourdain, surtout pour lui montrer que ses prtentions au bel air le
livreront pieds et poings lis aux professeurs de belles manires et
de beaux-arts et aux chevaliers d'industrie et aux comtesses de
contrebande; de Dandin surtout pour lui montrer que d'pouser une
fille de famille o le ventre anoblit fait du paysan gentilhomme ce
qu'il n'est pas besoin de dire; d'Arnolphe, surtout pour lui montrer
que de vouloir  quarante ans pouser une fille de seize met un homme
en fcheuse posture; d'Harpagon, mme, pour lui montrer qu'il se
trouvera tel intendant flattant sa manie avaricieuse et poursuivant sa
pointe et ses secrets desseins dans la maison, sous ce couvert.

Non, ce n'est point les vices que la comdie poursuit, c'est les
dfauts, et elle met surtout en lumire ceci que par leurs dfauts les
honntes gens ou demi-honntes gens sont  la merci et tombent sous la
prise des criminels ou des intrigants. Et ce qu'elle fait partout,
elle l'a fait dans le _Tartuffe_ et elle n'a pas fait autre chose.

Voil une dfense de Molire que naturellement je n'ai aucune raison
de trouver mauvaise; mais encore on pourra toujours dire: Sans doute;
mais pourquoi Molire a-t-il choisi, avec quelque prdilection, on
l'avouera, ce genre de travers qui est la monomanie religieuse;
beaucoup moins grave (ne l'avouera-t-on point?) que ceux qu'il a
attaqus d'ordinaire; plus respectable aussi; et pourquoi a-t-il rendu
un homme qui se trompe sur le choix d'un directeur, car il n y a que
cela, aussi ridicule et de temps en temps aussi odieux et plus odieux
que l'avare, le bourgeois gentilhomme et autres? Et pourquoi l'a-t-il
fait tomber dans des malheurs ou l'a-t-il amen au seuil de malheurs
plus grands que ceux o tombent ou que ceux dont approchent tous les
autres?

Il y a bien dans _le Tartuffe_ un Molire plus irrit et plus cruel
qu'ailleurs, et n'est-ce point qu'il se sent en face, soit du crime
qu'il dteste le plus, voil pour Tartuffe; soit du dfaut, du travers
ou de la stupidit qu'il a le plus en horreur, voil pour Orgon; et
peu importe qui soit celui des deux  qui particulirement il en veut,
pour ce qui est de la chose qu'il attaque et qu'il bafoue.

Et surtout on pourra toujours dire: Laissons de ct Molire lui-mme
et ses intentions et desseins et penses de derrire la tte et les
haines que l'on peut supposer qu'il ait eues. L'effet produit n'a pu
tre qu'un mouvement de piti pour les hommes qui ont commerce avec
les gens d'glise et un mouvement d'horreur contre les hypocrites de
religion; et la conclusion de gros bon sens, la conclusion un peu
vulgaire, mais trs naturelle, la conclusion bourgeoise de ce public
bourgeois, n'a pu tre que celle-ci: _Tout compte fait_, il y a
beaucoup d'hypocrites, d'imposteurs et d'cornifleurs dans le monde
religieux, et ceux qui s'enttent de religion sont des btes, ou, ce
qui est pire, le deviennent. Le plus sr est donc de n'avoir point
commerce avec les gens d'glise et de n'avoir qu'une religion trs
tempre, un minimum de religion, la religion de Valre qui ne hante
point les glises.--Voil trs certainement la conclusion que tirera
du _Tartuffe_ le public de Molire; car enfin si la conclusion des
_Femmes savantes_ est bien clairement: Fermez votre porte aux gens de
lettres, il faut bien que celle du _Tartuffe_ soit: Ne l'ouvrez pas
aux gens d'glise.

Et certainement, pour ce qui est de l'effet produit, ce qui prcde
est peu contestable.

On peut donc dire que la vogue prodigieuse de Molire doit tre
compte ds le XVIIe sicle comme influence anticlricale.

       *       *       *       *       *

Donc l'anticlricalisme au XVIIe sicle a exist, surtout dans le
premier tiers de ce sicle et dans le troisime. Mais il a t
extrmement faible. La masse de la nation, l'immense majorit de la
nation n'en a pas t touche. Cela se voit  la grande popularit des
livres religieux,  la grande popularit des prdicateurs, aussi  la
religion trs fervente des esprits les plus disposs par leurs
inclinations naturelles  l'indpendance,  l'irrvrence et au
sarcasme.

La Bruyre est trs bon chrtien; il fait un chapitre contre les
esprits forts. Voyez-vous La Bruyre naissant trente ans plus tard;
est-ce que vous le vous figurez trs chrtien? Est-ce que vous le vous
figurez autre que libre penseur ou tout au moins trs dtach,  la
manire des _Lettres persanes_? Que La Bruyre soit trs chrtien,
c'est une preuve que tout le monde l'tait alors et jusqu'aux esprits
naturellement satiriques et impertinents.

Songez encore que toute la bourgeoisie et tout le peuple, sauf les
protestants, ont applaudi, tous jusqu' un innocent paen comme La
Fontaine,  l'excrable rvocation de l'dit de Nantes. Il n'y a pas
de signe plus frappant que celui-ci. La France de 1685 est
profondment religieuse et profondment catholique. On n'a pas besoin
de me prier pour me faire dire qu'elle l'est beaucoup trop.

Que ceci soit donc retenu. L'anticlricalisme existe au XVIIe sicle.
Il est trs faible. On peut aller jusqu' dire qu'il est
imperceptible, parce qu'il est encore latent.

       *       *       *       *       *

Seulement aucun sicle plus que le XVIIe sicle n'a prpar
merveilleusement et comme couv l'anticlricalisme. Voici pourquoi et
voici comment.

Au XVIIe sicle, tout au moins  partir de Louis XIV, le
protestantisme est dfinitivement vaincu. Il n'est plus un pril; il
n'est plus mme une opposition gnante; il est absolument inoffensif.
C'est le moment, bien entendu, que l'on prend et que l'on saisit pour
le combattre avec sauvagerie et frocit. C'est d'ordre commun,
particulirement en France. Avoir vaincu cela ne donne que l'envie
d'craser. Plus on est srement matre, plus on veut tre tyran. Car,
je vous le demande,  quoi servirait-il d'tre matre?

De mme de nos jours, le catholicisme n'ayant plus ni ongles ni dents,
que reste-t-il? A le tuer. Et c'est ce qu'on fait avec allgresse.

Donc, au XVIIe sicle, le protestantisme tant vaincu, on le
combattit, et l'on fit le ferme propos de l'exterminer.

On y parvint  trs peu prs, dans toute la mesure du possible. La
France en fut affaiblie; mais pour un parti il ne s'agit jamais de la
France; et Louis XIV, en cette affaire, chose honteuse pour un roi, ne
fut pas autre chose qu'un chef de parti. Il eut tout juste la largeur
d'esprit et la porte d'intelligence d'un Combes. Il est honorable
pour M. Combes de ressembler  Louis XIV; il est moins honorable pour
Louis XIV de ressembler  M. Combes.

Donc on perscuta avec acharnement le protestantisme dsarm et
inoffensif.

On perscuta plus inoffensif et plus dsarm encore, puisqu'on
perscuta des gens qui, non seulement n'avaient plus d'armes, mais qui
n'en avaient jamais eu. On traqua et l'on chassa  courre le
jansniste, on sait avec quelle vigueur et avec quelle persvrance.
C'est ici que se voit bien, peut-tre, la pense matresse du
gouvernement de cette poque. Que l'on combatte  mort un parti qui a
t puissant, cela se comprend encore. Ce peut tre une illusion. Il
se peut qu'on le croie encore vivant. Mais que l'on combatte une
opinion qui comme parti n'a jamais exist, cela montre bien que c'est
l'opinion que l'on combat, la manire de voir et rien de plus, et que
l'on a pour principe que personne dans tout le pays n'a le droit de
penser autrement que vous, et que tout homme dans le pays a le devoir
strict de penser exactement comme vous pensez.

Je m'tonne que Louis XIV ait pu dire que Boileau s'entendait en vers
mieux que lui. Au fond, je n'en crois pas un mot. Ou, s'il est vrai,
on voit assez  quel point cela a stupfi les contemporains,
puisqu'ils ont rapport cela comme un trait de libralisme absolument
extraordinaire.

En tout cas Louis XIV n'admettait pas que quelqu'un s'entendt en
thologie mieux que lui, ni que quelqu'un s'y entendt d'une autre
faon que la sienne.

Il est possible et mme probable qu'il y et autre chose encore dans
la pense ou dans l'arrire-pense du gouvernement d'alors. Pour le
gouvernement de Louis XIV, les protestants taient des rpublicains et
les jansnistes taient des demi-protestants, et la guerre aux
protestants et aux jansnistes c'tait le royalisme qui se dfendait,
et les perscutions contre les protestants et contre les jansnistes
c'tait une expdition de Hollande  l'intrieur.

Tout n'tait pas faux dans cette arrire-pense du gouvernement; mais
ceci est caractristique d'une autre manie, trs analogue du reste 
la prcdente, des gouvernements despotiques. Ils ont la manie de se
chercher des ennemis et de tellement les chercher qu'ils en crent
pour en trouver. Les gouvernements despotiques sont des femmes
jalouses. Celles-ci veulent absolument que leurs maris les trompent;
je veux dire qu'elles en ont tant peur qu'elles se figurent toujours
que la chose est, et qu'elles semblent vouloir qu'elle soit, et qu'
force de la redouter il semble qu'elles la dsirent.

Le gouvernement despotique veut avoir des ennemis; et il les suppose
pour en avoir; et il en arrive ainsi, par procs de tendances  trs
longue trajectoire,  considrer comme rpublicains des gens qui le
sont en puissance, c'est--dire qui pourraient l'tre; et des gens
aussi qui ne le sont point du tout, mais qui ressemblent un peu, 
d'autres gards,  ceux qui pourraient le devenir. Le procs de
tendances consiste  poursuivre des personnes, pour opinions, d'abord,
et ensuite pour des opinions qu'elles n'ont pas, mais qu'il ne serait
pas impossible qu'elles eussent si elles en avaient d'autres que
celles qu'elles ont.

Tel est l'tat d'esprit des gouvernements despotiques. Et
c'est--dire, comme l'a dmontr Platon dans une jolie page, que ce ne
sont pas des gouvernements, mais des factions. Ce sont des partis
qui ont besoin d'avoir des ennemis; ce qui est prcisment le propre
des partis; et qui sentent continuellement ce besoin comme une
condition et comme une ncessit de leur existence; et qui ont besoin
d'opprimer quelqu'un pour se prouver  eux-mmes qu'ils existent et
qui, par consquent, inventent des ennemis pour pouvoir se battre et
des _oppressibles_ pour pouvoir tre oppresseurs.

Ce ne sont donc pas des gouvernements, puisqu'ils ne gouvernent pas 
proprement parler, mais mnent les citoyens  la bataille les uns
contre les autres; ce sont des factions au pouvoir. Louis XIV,
pendant toute une partie de son rgne, a t un factieux.

Quoi qu'il en soit, tel a t le XVIIe sicle au point de vue
religieux. Il a t perscuteur de gens dsarms et conculcateur de
gens  terre. Or un tel sicle prpare mieux  l'irrligion qu'un
sicle de guerres civiles proprement dites.

Un homme naissant aprs le XVIe sicle, en France, peut se dire: On
s'est battu. On s'est battu pour cause de religion et sous prtexte de
religion. On s'est battu pour que la messe ft dite en franais et
pour conqurir le pouvoir. C'est pouvantable. On ne devrait tre que
Franais. Mais encore, on se battait  armes gales ou qui semblaient
l'tre, rendant coups pour coups et ne frappant que par souvenir
d'avoir t frapp ou crainte de l'tre. C'tait la guerre. Que les
religions soient cause de cela ou mles trs intimement  cela, c'est
trs regrettable; mais encore ce n'est pas une raison pour dtester
toute religion ou se tenir loign de toute religion. La preuve n'est
pas faite que les religions soient ternellement et indfiniment
perscutrices. Pour ce qu'elles ont de bon, on peut les garder, chacun
la sienne et, tout compte fait, je garde celle dans laquelle on m'a
lev.

Oui, un homme naissant aprs le XVIe sicle, en France, pouvait
raisonner  peu prs de cette faon.

Mais un homme de la fin du XVIIe sicle tait frapp de ceci que les
discordes religieuses survivaient  leurs grandes causes,  leurs
grandes causes morales, nationales, ethniques et politiques; qu'elles
se continuaient et prolongeaient comme par elles-mmes; qu'elles se
multipliaient, du reste, en se subdivisant; qu'il ne suffisait plus
que protestants et catholiques se combattissent d'un bout de l'Europe
 l'autre; mais qu'il fallait que les catholiques se partageassent en
jansnistes et ultramontains et les protestants en orthodoxes et en
libraux, et que c'tait d'une part l'glise de France proscrivant les
jansnistes et que c'tait d'autre part Jurieu poursuivant Bayle d'une
haine implacable et le dnonant furieusement  tous les tribunaux
comme athe et comme criminel, si bien que Bayle crivait  un
protestant de France: Si vous voulez rester fidle  votre religion,
vivez dans le pays o elle est perscute, et Dieu vous garde de vivre
dans celui o, tant matresse, elle est perscutrice.

Devant ce spectacle, l'homme de la fin du XVIIe sicle en venait  se
dire que la cause des querelles et des violences entre les hommes
tait la religion elle-mme, quelle qu'elle ft, et qu'il fallait
dtruire toute religion.

Surtout l'intervention du pouvoir civil dans les querelles
religieuses, alors que le pouvoir civil n'tait menac en rien et
n'avait nullement affaire, sous la secte religieuse,  un parti
politique, surtout cela amenait comme naturellement un homme d'esprit
moyen  se dire que les religions taient les mauvais dmons des
pouvoirs civils et leur donnaient de dtestables inspirations, et
c'tait droit au mauvais dmon qu'il poussait, et le mauvais dmon
qu'il dnonait et voulait dtruire.

Il ne savait pas dire aux gouvernements: Ne vous mlez jamais
d'affaires religieuses et laissez les religions se quereller par la
parole et se disputer les populations par la parole; et n'intervenez
que comme chef de police quand elles dchanent la guerre civile, et
alors avec une parfaite impartialit; et, en d'autres termes, soyez
neutres tant qu'on parle; et, quand on agit, n'intervenez que pour
qu'on cesse d'agir: et rprimez la guerre civile, ne la faites pas.

Il ne savait pas dire cela aux gouvernements; mais sachant, non sans
raison historique, que les gouvernements intervenaient toujours, soit
pour une religion, soit pour une autre, il se disait plutt: Ce qu'il
faudrait, c'est qu'il n'y et plus de religion du tout; ce qu'il
faudrait, c'est que la cause pour laquelle les gouvernements font des
guerres  l'intrieur dispart.

A se dchirer les unes les autres, les religions ont fait souhaiter
que toutes disparussent;  soutenir les sectes religieuses les unes
contre les autres, les gouvernements ont fait souhaiter que toutes les
religions cessassent d'tre.

Quand on proscrit, sans la moindre utilit dmontre, successivement
protestants, jansnistes et quitistes, en dfinitive, ce sont des
athes que l'on fait.

La prodigieuse rapidit avec laquelle, sinon la France, du moins la
classe dite claire, en France, est devenue irrligieuse, ou
indiffrente en matire de religion, ou sarcastique  l'gard des
religions, ds le commencement du XVIIIe sicle, s'explique,  mon
avis, par ce qu'il y avait de prodigieusement inutile, de
prodigieusement dnu de raison et mme de prtexte et de
prodigieusement stupide dans les longues perscutions religieuses du
XVIIe sicle.




CHAPITRE III

L'ANTICLRICALISME AU XVIIIe SICLE.


L'anticlricalisme au XVIIIe sicle fut plus bruyant qu'il ne fut
profond. Comme le prouve tout ce qu'on connat des cahiers de 1789, il
ne pntra que fort peu dans les couches dites infrieures de la
nation. Comme tendent  le prouver quelques procs clbres du XVIIIe
sicle o les choses religieuses sont mles, la population aussi bien
du midi que du nord tait encore trs catholique et trs clricale.
C'est Voltaire et c'est du reste tout ce qui nous est rapport par
tout le monde sur les affaires Calas, Sirven et La Barre qui nous sont
tmoins que la population de Toulouse et de la province de Toulouse,
que la population d'Abbeville et de la rgion d'Abbeville taient
unanimes contre Calas, contre Sirven et contre La Barre. Les
passions catholiques taient tout aussi fortes dans la bourgeoisie et
dans le peuple au XVIIIe sicle qu'au XVIIe.

M. Cruppi l'a dit et, du reste, rien n'est plus vident, si le jury
et exist au XVIIIe sicle, Calas, Sirven, La Barre et d'Etallonde
eussent t condamns; Calas et La Barre eussent t supplicis tout
comme ils l'ont t par l'arrt des juges. La chose seulement et t
plus certaine ds le premier moment de l'affaire. Il n'y a aucun doute
sur ce point.

Quant  la magistrature, elle tait en immense majorit catholique;
mais elle l'tait d'une faon particulire. Elle tait toute
jansniste. Elle lutta, depuis le commencement du sicle jusqu'en
1771, contre les vques et les curs ultramontains et domins par
l'influence des Jsuites, qui refusaient les sacrements aux
jansnistes. Elle tait jansniste, gallicane et antipapiste; elle
voyait, non sans raison, dans les jansnistes des hommes indpendants
qui ne se croyaient pas obligs de penser exactement en religion et en
autres choses comme le roi voulait qu'on penst; mais elle tait
profondment catholique et d'autant plus srieusement, d'autant plus
intimement, d'un sentiment d'autant plus rflchi et d'autant plus
passionn que, prcisment, elle tait jansniste et de la religion de
Pascal.

Or la magistrature, c'tait la bourgeoisie; c'tait la grande
bourgeoisie franaise; c'tait la bourgeoisie franaise assez riche,
fort instruite et fort claire, trs patriote, catholique gallicane
et catholique librale, antiprotestante,  tendances ou  sympathies
jansnistes, adversaire, gnralement, de la noblesse et du haut
clerg, adversaire du despotisme, dvoue au roi, mais indpendante 
son gard et voulant qu'il ft respectueux des lois fondamentales.
Il y eut accord presque parfait entre la bourgeoisie franaise et la
magistrature jusqu'aux approches de la Rvolution de 1789.

On peut donc dire qu'au XVIIIe sicle l'anticlricalisme ne pntra
pas trs profondment. Il n'atteignit ni le peuple, ni la petite
bourgeoisie, ni la grande. Il fut encore trs nettement en minorit et
en minorit trs faible.

Mais il fut bruyant et trs brillant, parce qu'il fut trs rpandu
parmi les hommes de lettres, qui taient devenus comme une classe dans
la nation.

On peut dire que ce fut le XVIIe sicle qui fut encore cause de cela
et que le XVIIe sicle contribua de loin, trs indirectement et trs
involontairement,  la cause de l'anticlricalisme, en ce sens que
c'est sa gloire littraire qui fit des hommes de lettres une classe,
et une classe trs considrable, et qu'il se trouva que les hommes de
lettres, aprs lui, furent anticlricaux.

Imaginez, aprs Balzac, Descartes, Corneille, Molire, La
Rochefoucauld, Svign, Bossuet, Racine, Boileau, La Bruyre et le
retentissement de ces grands noms dans toute l'Europe et la diffusion,
grce  eux, de la langue franaise dans toute l'Europe, et la gloire
europenne de la France, gloire qu'elle sent qu'elle doit
principalement  ses hommes de lettres, imaginez bien ce que c'est
qu'un homme de lettres en 1700.

C'est un homme qui fait partie d'une classe mal dtermine, mais
illustre; et cette classe, ceci encore est  noter, contient de petits
bourgeois, de grands bourgeois, des hommes nobles, des femmes nobles,
des grands seigneurs et des princes de l'glise. Et elle les runit,
par libre choix,  titre d'gaux, dans une sorte de conseil suprieur
qui s'appelle l'Acadmie franaise. Elle est mal dfinie; mais elle
est constitue; elle est visible et en grande lumire; c'est bien une
classe de la nation. On prendra l'habitude, et ceci, sous l'ancien
rgime, est un signe trs caractristique, quand on emprisonnera les
hommes de lettres, de les enfermer, non dans la premire prison venue,
 Bictre ou au For l'vque, mais dans la prison aristocratique.
L'homme de lettres a droit  la Bastille. C'est reconnatre qu'il fait
partie d'une classe.

Or cette classe des hommes de lettres, au XVIIe sicle et ds le
commencement du XVIIIe sicle, fut en majorit anticlricale et mme
anticatholique et mme antichrtienne.

Pourquoi cela? Parce qu'elle tait une classe, parce qu'elle avait
pris conscience qu'elle en tait une et parce qu'elle tait laque.

Instruite, doue de talent et d'loquence, trs en vue, trs coute,
presque organise, elle a eu l'ide trs naturelle d'avoir de
l'influence sur les hommes et de les diriger. Donc elle a tout de
suite vu des rivaux dans ceux qui jusqu'alors avaient de l'influence
sur les hommes et les dirigeaient, c'est--dire dans les glises.

Toute classe veut devenir un pouvoir. La classe des hommes de lettres
a eu, ds 1700 ou 1720, l'ide sourde de devenir le pouvoir spirituel.
Or le pouvoir spirituel tait occup: elle a considr ceux qui
l'occupaient comme ses adversaires. Le clricalisme, c'est la
concurrence.

Ajoutez, quoique ceci soit beaucoup moins important, mais Auguste
Comte l'a signal avec quelque raison, que, mme depuis le XVIe
sicle, l'homme de lettres se considre comme l'hritier direct de
l'antiquit. La littrature, c'est l'antiquit qui _renat_. La
renaissance de ce qui n'a pas connu le christianisme exclut le
christianisme; l'histoire recommence en de du christianisme et suit
son cours sans s'occuper de lui, en faisant abstraction de lui et en
s'appuyant sur son pass  elle, sans avoir  tenir compte de ce qu'il
a apport dans le monde. Il y a quelque chose de cela dans la pense,
comme on le verra, de quelques-uns des hommes de lettres du XVIIIe
sicle.

En tout cas, la littrature au XVIIIe sicle est un groupe nombreux et
vigoureux, une classe devenue adulte, qui est tourmente sourdement
par la pense plus ou moins prcise que le christianisme constitu et
directeur d'me est un concurrent, un rival et un obstacle. La raison
est l de l'anticlricalisme des hommes de lettres au XVIIIe sicle.

Cet anticlricalisme ne fut pas le mme chez tous les philosophes du
XVIIIe sicle. Il prit, naturellement, la couleur de l'esprit et de la
complexion de chacun d'eux[1].

  [1] Sur ce qui suit voir plus de dtail et voir les textes dans
  ma _Politique compare de Montesquieu, Rousseau et Voltaire_.

Montesquieu, pour commencer par lui, a vari sur ce point. Dans les
_Lettres persanes_ il est spirituellement et violemment anticatholique
 tendances protestantes. Il se montre effray pour l'avenir de la
nation du clibat ecclsiastique et des biens de mainmorte et il se
rpand en plaisanteries sur les dogmes de la religion mme chrtienne.


Dans l'_Esprit des Lois_ il en est arriv au moins  comprendre deux
trs grandes choses: la premire que la religion chrtienne est
_essentiellement_ antidespotique, parce qu'elle a dit que quelque
chose de l'individu n'appartient pas  l'tat,  savoir son me, ce
qui est le fondement mme des _Droits de l'homme_; la seconde que la
religion chrtienne est _pratiquement_ antidespotique, parce qu'elle
forme, contre le pouvoir central ou en face de lui, une de ces
barrires qui, pour Montesquieu, sont absolument ncessaires en un
tat bien constitu.

Mais il reste, on le sent plus qu'on ne le voit, anticatholique. Il
n'est religieux qu'en tant qu'il est libral et, certes, c'est une
faon d'tre au moins sympathique  la religion; mais n'tant
religieux qu'en tant qu'il est libral, une religion affirmant les
droits de la conscience, d'une part, et, d'autre part, une religion
organise en dehors de l'tat pour pouvoir servir de limite au pouvoir
central, lui suffit. Il serait donc volontiers protestant; il
accepterait volontiers un protestantisme n'ayant pas pour chef le chef
de l'tat. Il admettrait volontiers une religion nationale, sans
clibat des prtres et sans moines, ayant des chefs nomms par elle et
indpendante du gouvernement; une religion, si l'on me permet de
parler ainsi, nationale, _laque_ et autonome. On retrouvera quelque
chose de cela au temps de la Rvolution.

Au fond, Montesquieu, ici comme partout ailleurs, est un magistrat du
XVIIIe sicle; c'est un robin qui a du gnie. Il n'aime pas le pouvoir
absolu et il est jansniste. Il est jansniste sans tre chrtien;
mais il est jansniste comme tous ses confrres. Il aimerait une
religion gallicane, indpendante et du Saint-Sige et du gouvernement
de Versailles et qui ne serait pas sans analogies avec le
protestantisme. Un jansniste est un demi-protestant. Montesquieu est
jansniste en ce sens qu'il est  demi protestant dans la conception
de la religion qui aurait ses sympathies, sinon religieuses, du moins
politiques.

Voltaire est plus simple. Il est purement et simplement despotiste et,
par consquent, comme il accepte une religion pour le peuple (la
formule est de lui), il veut une religion qui soit tout entire dans
la main du gouvernement et des prtres qui soient des officiers de
morale commands, gouverns et solds par le gouvernement. Autant
Montesquieu veut plusieurs puissances dans l'tat et, par consquent,
accepte trs volontiers une puissance spirituelle, autant Voltaire
n'en veut qu'une et tient ferme pour que tout, dans l'tat, soit dans
la main du souverain, la religion comme le reste et plus que le
reste. C'est le fond et c'est comme le tout de ses ides sur cette
question.

Un de ses griefs contre les Parlements, c'est que les Parlements se
mlent de questions religieuses en dehors de l'initiative et contre le
gr du pouvoir royal et, puissance autonome eux-mmes, ou voulant
l'tre, sont auxiliaires, allis ou collaborateurs d'une puissance
encore, en tant qu'elle veut tre indpendante et autonome.

Il n'y a qu'une solution et qu'un bon ordre, c'est que le souverain
gouverne souverainement temporel, spirituel et judiciaire, comme il
gouverne le militaire et l'administratif.

Du reste, il est bon, ne ft-ce, sans aller plus loin, que pour
arriver  ce rsultat, de dcrditer le pouvoir spirituel et de
montrer qu'il n'a jamais que commis des crimes et fait des infamies.
De l cette dmonstration mille fois rpte que les guerres
religieuses et les perscutions religieuses ne sont connues de
l'humanit que depuis le christianisme et ont t inventes par le
christianisme,  l'imitation des Juifs; que ni les Grecs ni les
Romains n'ont t perscuteurs et que les plus grands malheurs que
l'humanit ait commis ont t dchans sur elle par les disciples du
Christ.

Ce qu'il s'agit de dmontrer, c'est que le despotisme temporel est
inoffensif et bienfaisant et que la puissance spirituelle une fois
englobe, pour ainsi dire, et absorbe par le despotisme temporel,
elle aura perdu tout son venin et, gouverne, inspire et rprime par
le despotisme temporel, d'abord n'aura que des effets trs limits et
ensuite n'aura que de bons effets.

Mais encore ce despotisme temporel, par qui sera-t-il inspir
lui-mme? Par les sages, les philosophes et les hommes de lettres.
Personne, plus que Voltaire, n'a eu, ce me semble, cette conception,
que j'indiquais plus haut, d'une classe d'hommes de lettres,
aristocratie spirituelle range autour de la Royaut, la conseillant
respectueusement, l'illustrant et la dcorant, du reste, et l'aidant
dans la partie intellectuelle de sa tche. Un roi philosophe,
antichrtien et ami des philosophes, il a cherch cela toute sa vie et
a mis toute sa vie  s'apercevoir qu'il ne l'avait pas trouv et 
dplorer de ne l'avoir trouv jamais.

Et encore cette ide que c'est l'antiquit qu'il faut faire revivre,
le rve de Julien l'Apostat, cette ide que l'on doit rebrousser en
de du christianisme et continuer le chemin selon les lumires des
philosophes de l'antiquit et que les hommes de lettres modernes sont
les hritiers et successeurs des sages antiques et ne doivent tre que
cela, cette ide est encore celle de Voltaire, subconsciemment au
commencement de sa carrire, trs clairement  la fin, et je serais
assez port  croire que, sans s'en rendre compte encore, c'est pour
cela que tout jeune, il _ragissait contre la raction_ qui
s'attaquait aux hommes de lettres et aux potes du XVIIe sicle et
cherchait, non sans succs,  renouer le fil,  maintenir la
tradition, celle-ci du moins.

Il devait, sans y songer trs prcisment, raisonner ainsi: Hommes de
lettres du XVIIe sicle, religieux, chrtiens, catholiques, il est
vrai. Sicle de grands talents plutt que de lumires. Oui. Mais ces
hommes n'en sont pas moins les successeurs des hommes de la
Renaissance, lesquels relvent directement de l'antiquit. L'antiquit
paenne, qu'il faut appeler l'antiquit philosophique, s'oppose
naturellement, historiquement et fatalement  l'antiquit
judo-chrtienne, et c'est cela qui tuera ceci ou aidera  le tuer.
Maintenons la tradition, maintenons la suite de notre ascendance. Nous
pourrons ensuite (et c'est ce qu'il a fait plus tard) opposer comme un
bloc homogne tout l'art hellnique, romain et europen depuis la
Renaissance  l'art chrtien, et montrer combien celui-ci est ple,
inlgant et ridicule par comparaison  celui-l, et cette comparaison
sera de trs grand effet et de trs grande influence sur l'esprit des
hommes et, par rpercussion, sur leur conscience.

Tel est l'tat d'esprit de Voltaire. Il veut le christianisme
dcrdit et dgrad dans l'esprit des hommes, maintenu cependant,
pour le peuple, mais mis entre les mains du gouvernement central
comme l'administration et comme l'arme, asservi pour tre inoffensif,
rudement tenu en laisse et fouaill;--et il veut un gouvernement
despotique, absolument souverain, mais aid des lumires des
philosophes et des hommes de lettres antichrtiens. Au fond, un
Marc-Aurle, vertueux, nourri de sagesse antique, ami des philosophes
et les consultant, chef de son clerg  lui et perscutant les hommes
qui adorent Dieu d'une autre faon que lui: c'est la pense complte
de Voltaire en fait de choses religieuses.

Rousseau est beaucoup plus compliqu. Il a le sentiment religieux. Il
est anticatholique forcen. Il est despotiste autant que Voltaire et
plus durement, plus cruellement si l'on peut ainsi dire. C'est une
espce de Calvin jacobin.

Il a le sentiment religieux. Il l'a tellement qu'il ne saurait
comprendre qu'un homme dnu du sentiment religieux, non seulement
puisse tre un bon citoyen, mais puisse tre un citoyen. Le sentiment
religieux et la foi religieuse font pour lui partie du civisme. La
foi est le premier lment social, l'lment social fondamental. On
reconnat l, chose curieuse, l'esprit genevois de 1550 conserv aussi
pur que si l'on tait encore en 1550. C'est un phnomne de
persistance, c'est un phnomne d'immobilit tout  fait
extraordinaire.

Qu'un libre penseur puisse rester dans la cit, et que la cit puisse
subsister si elle conserve dans son sein un seul libre penseur, c'est
ce que Rousseau n'admet pas et ne peut pas comprendre.

D'autre part, Jean-Jacques Rousseau est anticatholique radical. On
peut admettre dans la cit toutes les religions except le
catholicisme. La raison en est claire. Il est impossible de vivre en
paix avec des gens que l'on croit damns. Il faut absolument qu'on les
ramne ou qu'on les tourmente. Donc, quiconque ose dire: _Hors de
l'glise point de salut_, doit tre chass de l'tat. Tout tat bien
constitu doit faire une rvocation de l'dit de Nantes contre les
catholiques, parce que le catholicisme est antisocial au premier chef,
parce que le catholicisme est comme par lui-mme la guerre civile en
permanence. Il faut chasser le catholique de l'tat _a priori_ et sans
examen, sur la simple constatation qu'il est catholique.

Et enfin, Jean-Jacques Rousseau est despotiste radical. Il ne l'est
pas de la mme faon que Voltaire, mais il l'est autant et mme plus
violemment. Il donne la souverainet  la majorit de la nation et il
n'assigne  cette souverainet aucune limite. Il appelle mme
_libert_ l'oppression de la minorit de la nation par la majorit et
il ne voit pas la libert ailleurs et il ne la conoit pas autrement.
En un mot, il est despotiste dmocrate, ou plutt il est dmocrate
dans le sens prcis du mot.

Or, tant despotiste dmocrate d'une part et d'autre part ayant un
profond sentiment religieux et croyant que la religion est lment
social par excellence, il ne se peut point qu'il n'arrive pas  la
conception d'une religion d'tat. Il y arrive trs vite ou plutt la
religion d'tat tait en lui en quelque sorte, sans qu'il et besoin
d'y aller; elle tait dans la combinaison mme de son sentiment
religieux et de sa conviction despotiste.

Donc il y aura une religion d'tat, une espce de _minimum_ de
croyances, que le citoyen devra avoir, sous peine d'tre chass de
l'tat, sous peine, aussi, d'tre mis  mort si, aprs avoir dclar
qu'il a ces croyances, il se conduit comme s'il ne les avait pas. Ce
minimum de croyances, c'est du reste toute une religion; c'est la
croyance en Dieu, la croyance en la Providence, la croyance en
l'immortalit de l'me, la croyance  la punition future des mchants
et au bonheur futur des justes, la croyance en la saintet du contrat
social et des lois. Telle est la religion qu'il faut avoir et
pratiquer sous peine d'exil et de mort, parce que si on ne l'a pas, on
n'est pas un citoyen; on n'est pas pntr des principes sur lesquels
la socit s'appuie et dont elle a besoin pour exister; on est par
consquent un lment antisocial dans la socit, et donc un ennemi
qu'il faut supprimer.

L'tat devra donc, s'il veut vivre: 1 exiler _a priori_ tous les
catholiques: Quiconque ose dire: Hors de l'glise point de salut doit
tre chass de l'tat; 2 exiler tous ceux qui dclareront ne point
croire  Dieu,  l'immortalit de l'me,  la Providence, aux
rcompenses et aux peines futures ou  l'un quelconque de ces points;
3 punir de mort ceux qui, ayant adhr  cette religion, se
conduiraient de manire  montrer qu'ils n'y croient pas.

Cela parat exorbitant au premier abord; mais ce n'est, en somme, que
l'exclusion des catholiques, des libres penseurs et des hommes de
mauvaises moeurs. C'est le gouvernement de Genve en son temps
glorieux. Rousseau est un citoyen de Genve, comme on le sait et
comme il le dit assez souvent pour qu'on le sache. Il est un citoyen
de Genve qui a conserv en toute leur puret les traditions de son
pays. Il n'y a pas autre chose.

On pourrait seulement lui faire observer, dans un esprit de modration
qu'il n'accepterait pas, mais qui ferait peut-tre quelque impression
sur lui, qu'il n'est peut-tre pas ncessaire d'exiler et de tuer; que
le catholique, le libre penseur et l'homme de mauvaises moeurs, tant
des membres antisociaux de la socit, il suffirait peut-tre de les
diminuer de la tte seulement, dans le sens latin, de les priver de
tout droit politique et de tout droit civil. Ds lors la socit,
gouverne uniquement par des protestants, des distes et des hommes
vertueux, sans intervention, dans le gouvernement ni dans la
lgislation, des catholiques, des libres penseurs et des pcheurs,
pourrait, ce nous semble, tre une socit assez bonne. L'essentiel
est que les pcheurs, les libres penseurs et surtout les catholiques
soient des parias ou des ilotes. C'est le suffisant et le ncessaire.
Il n'est pas indispensable de leur couper le cou.

Je crois que, dans la pratique, c'est  cette solution librale que
Jean-Jacques Rousseau se serait ramen ou rsign.

Quoi qu'il en soit, malgr ses sentiments religieux trs profonds,
trs vifs et mme exalts, Jean-Jacques Rousseau doit tre compt, je
crois, au nombre des ennemis du catholicisme au XVIIIe sicle.

Il me parat, j'entends comme anticlrical, remarquez bien, n'avoir eu
qu'une influence assez restreinte. Il a inspir ceux des Franais qui
ont t  la fois anticlricaux et religieux. C'est une espce rare.
Il a inspir Robespierre, Chaumette et peut-tre Edgar Quinet. Il a
inspir vaguement tous ceux qui ont poursuivi la chimre de fonder une
religion nationale plus ou moins dtache ou loigne de toutes les
autres, thophilanthropes, etc. Mais il a eu, au point de vue
religieux, peu d'influence sur la masse des Franais, qui sont
volontiers radicaux en cette affaire, qui ne s'arrtent pas aux moyens
termes et qui, quand ils ne sont pas catholiques, ne croient  rien;
je parle de la gnralit.

Tout compte fait, je dis toujours  ne le considrer qu'au point de
vue religieux, il a t cause de la mort de Robespierre, et c'est tout
ce qu'il a fait  cet gard.

Mais la grande influence,  mon avis, la plus prolonge surtout, et
peut-tre plus profonde que celle de Voltaire, au point de vue
anticlrical, a t celle de Diderot. Diderot est athe; il est
_naturiste_; il est immoraliste. Cet tourdi, qui ne laissa pas, 
ses heures, d'tre un homme prudent, n'a pas toujours, tant par
tourderie que par prudence, proclam formellement ni soutenu
nergiquement ces trois doctrines. Il en a mme soutenu d'autres 
l'occasion et assez souvent. Mais son fond, pour qui l'a bien lu,
c'est l'athisme, le naturisme et l'immoralisme.

Il est athe parce que, du reste dnu de la foi, il n'est sensible 
aucune preuve de l'existence de Dieu. Le sentiment gnral de
l'humanit jusqu' lui, le _consensus communis_ ne lui impose pas; car
il est trs orgueilleux; et se sentant (avec raison) trs suprieur
comme philosophe  tous les penseurs contemporains, et d'ailleurs
croyant au progrs intellectuel et estimant son sicle suprieur aux
sicles prcdents, que tous les philosophes jusqu' lui aient cru en
Dieu, cela n'est pas pour l'intimider: ils vivaient dans des sicles
d'obscurit et de ttonnements; le sicle de Diderot est un sicle de
lumires; dans ce sicle Diderot est suprieur comme penseur  tous
les hommes qui se mlent de raisonner; l'opinion de Diderot, quoique
tant contraire  celle de tout le genre humain jusqu' lui, peut
donc, malgr cela, tre la vraie.

Il n'est pas sensible aux arguments philosophiques, cause premire et
causes finales, prcisment parce qu'il est philosophe et qu'il est
comme blas sur ces raisonnements et qu'il sait bien, ou se persuade,
que les plus forts, les plus graves et les plus convaincants peuvent
bien facilement se ployer, se tordre et se retourner contre eux-mmes.
Ce qui parat irrfutable  Voltaire: l'horloge qui n'aurait pas
d'horloger, par exemple, parat  Diderot, sinon tout  fait un
enfantillage, du moins une de ces choses qu'on dmolit d'un tournemain
en argumentation mtaphysique ou qui se volatilisent entre des doigts
philosophiques.

C'est le propre de ceux qui causent beaucoup, discutent beaucoup et
discutent bien, que ce qui est preuve, ce qui est argument, en vient 
se dgrader  leurs yeux,  perdre sa valeur, par la trop grande
connaissance qu'ils en ont et l'abus qu'ils en ont fait. Ce sont
choses dont on joue; elles n'ont point d'empire sur l'esprit; il les
fait trop caracoler pour qu'elles l'envahissent; il les dirige trop
pour qu'elles le dirigent. L'argument tombant dans l'esprit du
silencieux et du mditatif creuse, s'enracine et se dveloppe. Dans un
esprit de cette sorte l'argument devient sentiment (Kant). Dans
l'esprit du discuteur l'argument, si souvent envoy, reu et renvoy,
devient une chose tout extrieure qui ne tient plus  vous et  qui
l'on ne tient plus. Aucune preuve philosophique de l'existence de
Dieu ne peut s'imposer  Diderot, mme, ce qui lui arrive, quand il
l'administre.

Quant aux _sentiments_ qui mnent  Dieu par d'autres routes que
celles du raisonnement, Diderot tait l'homme du monde qui les
prouvait le moins. Ni le spectacle des beauts et des sublimits de
la nature qui, tout raisonnement  part, mettent certaines mes en
tat religieux; ni la prsence au fond de nous de la conscience morale
n'taient trs capables d'avoir influence sur Diderot, et le mot de
Kant: Deux choses donnent l'ide de Dieu, la vote toile au-dessus
de nos ttes et la conscience au fond de nos coeurs, s'il et pu le
connatre, l'aurait peu mu. On ne voit pas Diderot contemplant les
toiles et on ne le voit pas non plus coutant sa conscience, et, 
l'couter, s'en faisant une.

On ne songe pas assez qu'il n'y a que les gens rflchis qui aient une
conscience, puisque la conscience est une rflexion de l'esprit sur
l'acte, rflexion qui devient peu  peu pralable et apprend 
s'exercer sur l'acte  faire, aprs s'tre longtemps exerce sur
l'acte fait; mais rflexion toujours. Or, Diderot est l'tre le moins
rflchi qui ait exist et le plus continuellement impulsif qu'on ait
connu. C'est un perptuel improvisateur de penses et d'actions. Ces
gens-l n'ont pas de conscience, ou je veux bien accorder qu'ils en
ont une; mais elle reste  l'tat rudimentaire ou  l'tat latent, et
c'est ce qu'on peut appeler une conscience inconsciente.

En dfinitive, je ne vois pas par o l'ide de Dieu aurait pu entrer
dans Diderot, ou comment il aurait pu l'inventer. Or, il aimait assez
ne croire qu' ce qu'il inventait lui-mme et  ne pas accepter tout
fait ce qu'inventaient les autres. Et s'il n'y avait aucune raison
pour qu'il inventt lui-mme Dieu, il y en avait d'autres, comme on le
verra plus loin, pour qu'il le repousst.

Diderot est _naturiste_. J'entends par l qu'il croit la nature bonne
et inspiratrice de bonnes choses. J'entends par l qu'il a confiance
dans les instincts humains non rectifis, dans les instincts humains 
leur tat naturel; et naturel ne signifie rien, puisqu'il est sans
doute dans notre nature aussi de rectifier nos instincts; mais enfin
dans les instincts humains moins la civilisation qui les a modifis.

Par l il rejoint Rousseau, que trs probablement, du reste, il a
inspir.

Ce qui frappe les naturistes, c'est l'immense distance--trs faible, 
mon avis, mais qui peut paratre immense, et ces choses ne sont pas
pour tre mesures srement--qui spare l'homme civilis de
l'homme... peu civilis; car l'homme naturel n'existe pas; et la
distance immense aussi qui spare _en chacun de nous_ l'homme tel que
nous sentons qu'il serait s'il n'avait pas t dress, de l'homme tel
qu'il est dans la ralit de tous les jours aprs ducation et
dressage social; et ils appellent celui-l l'homme naturel et l'autre
l'homme altr.

Aux chrtiens--et dj un peu aux paens, il faudrait s'en
souvenir--cette diffrence a paru si grande qu'ils ont pens que
l'homme avait t cart de sa nature, et (pour eux) qu'il avait t
lev au-dessus de sa nature, par la rvlation et par la grce, en
d'autres termes clair par une lumire suprieure  ses lumires et
soutenu par une force suprieure  ses forces. Et ils opposent la
nature  la rvlation et la nature  la grce.

Pour ceux qui ne veulent que constater les faits, il existe une
manire de rvlation et une manire de grce. Seulement elles ne sont
qu'humaines. Pour ceux-ci l'homme avait reu une nature grossire et
la facult de voir qu'elle tait grossire et une sourde et puissante
aspiration  la modifier; et il avait reu une nature grossire et la
force de la modifier peu  peu,  tel point qu'il dt finir par ne
point la reconnatre. L'homme au cours du temps se rvle lui-mme 
lui-mme et au cours du temps se verse  lui-mme une grce efficace
dont il avait comme la source dans sa nature mme.

Dans les deux conceptions il y a bien l'homme de la nature et l'homme
modifi; l'homme de la nature et l'homme qui lutte victorieusement
contre sa nature.

Pour le naturiste ces deux hommes existent aussi; mais le second se
trompe ou a t tromp. La nature, c'est--dire les instincts, sont
bons et l'on a eu tort de tant lutter contre eux pour dtruire quelque
chose qui tait salutaire et pour le remplacer par quelque chose qui
est funeste. C'est la nature qui a raison et c'est la prtendue raison
qui a tort. Soyons optimistes. Ayons confiance en nous-mmes.

--Mais il y a deux _nous_.

--Ayons confiance au _nous_ qui est sans doute le vrai, puisqu'il
ressemble  la nature entire et puisque,  ne vouloir connatre que
celui-ci, nous vitons ce paradoxe monstrueux qui consiste  croire
que dans l'immense nature il n'y a qu'un tre qui ait pour vocation,
pour mission et pour devoir de ne pas lui ressembler, de ne pas tre
selon ses lois et d'tre le contraire de ce qu'elle est. Ayons
confiance en l'homme en tant que semblable au reste de la nature
anime.

Et c'est ici que l'athisme, naturel--il m'a sembl-- Diderot,
rencontre comme sa confirmation et se renforce. Ne voit-on pas que
Dieu est un expdient et une invention pour expdient? Les hommes qui
 la fois ont remarqu que l'homme chappait  sa nature et l'ont
approuv d'y chapper et ont voulu qu'il y chappt, ces hommes ont
invent Dieu, comme tant celui qui a indiqu  l'homme les moyens
d'chapper  sa nature et celui qui lui a donn la force de la
dpasser; comme un tre suprieur  la nature et  l'homme, qui tait
capable et seul capable de tirer l'homme au-dessus de la nature.

Pourquoi l'ont-ils invent ainsi? A la fois pour donner une
explication du chemin immense qu'avait parcouru l'homme et de son
ascension; et pour lui persuader de continuer ce chemin et cette
escalade. Ils ont donn  l'erreur de l'homme se dtachant de la
nature l'autorit d'une volont et d'une intervention surnaturelles.

Et ce qui tait, dans leurs discours, explication, fortifiait ce qui
tait dans leurs discours exhortation. Ils disaient: Dtachez-vous de
la nature. Pourquoi? Parce que Dieu le commande. Et vous voyez bien
que Dieu le commande, puisque vous vous en tes dtachs dj; et
comment l'auriez-vous pu faire, comment auriez-vous pu sauter au del
de votre ombre et vous lever au-dessus de vous-mmes si une puissance
suprieure  vous ne vous avait soutenus et soulevs?--Ce qui tait
explication prparait et confirmait ce qui tait exhortation, et tout
se tenait.

Dieu a donc t invent, trs habilement, par ceux qui prtendaient
amliorer l'homme et voulaient qu'il s'amliort. Mais celui qui
trouve que les hommes, en se modifiant, ne se sont pas amliors,
d'abord n'a pas besoin de Dieu; et ensuite il le rencontre comme un
adversaire, comme le collaborateur trs puissant, quoique n'existant
pas, de ceux qui veulent dnaturer l'homme; et donc  la fois il n'a
aucun besoin d'y croire et il a un trs grand intrt  dire qu'il n'y
croit point et qu'il n'existe pas.

C'est ainsi que le naturisme de Diderot rejoint son athisme et le
confirme, ce que, du reste, il n'tait pas trs ncessaire de
dmontrer si longuement.

Enfin Diderot est immoraliste, ce qui n'est qu'un nouvel aspect, mais
trs important, des ides prcdentes. Il croit que la morale
elle-mme, comme la religion, comme le disme, est une invention de
politiques habiles qui ont voulu _dnaturer_ l'homme pour l'amliorer,
peut-tre, mais surtout pour l'asservir. Il existait, dit-il, un
homme naturel qui tait excellent; on a cr un homme artificiel
qui est comme garrott d'obligations et de devoirs et qui ne sait plus
qu'obir. Secouez l'homme artificiel et marchez dans votre libert
primitive. L'homme artificiel, c'est l'homme moral. Diderot dnonce la
morale comme il a dnonc la croyance en Dieu, pour les mmes raisons
et au mme titre. C'est ici qu'il se distingue et se spare plus
qu'ailleurs de Voltaire et de Rousseau. Voltaire, du reste diste, on
a vu comment et pourquoi, tient extrmement  la morale et la fonde,
comme il peut, sur l'ide de solidarit, sur cette ide que l'homme ne
doit chercher que le bonheur, mais ne peut le trouver que par le
dvouement de l'homme  l'homme. Le moyen de bonheur pour l'humanit,
c'est l'humanit. Il faut tre juste, modr, temprant et charitable
par seul amour du bonheur; mais bien savoir que le bonheur ne
s'atteint pas autrement. Toute la morale de Voltaire est eudmonique;
mais encore il y a une morale de Voltaire.

Rousseau, du reste diste, on a vu comment et pourquoi, est plus prs
de Diderot, en ce sens que, comme je l'ai dit, il croit trs bien que
l'humanit s'est trompe de chemin et que c'est l'homme primitif et
naturel qui tait dans le vrai; mais il sauve la morale en la
retrouvant dans l'homme primitif et naturel, en prtendant l'y
retrouver et en assurant qu'elle y est. Il croit qu'on a chang
l'homme et cr un homme artificiel; mais il ne met pas la morale au
nombre des choses qu'on lui a apprises, qu'on a introduites en lui
pour le changer; et, tout au contraire, il considre la morale comme
la chose qui est la plus naturelle  l'homme et comme une des choses
dont la civilisation le dpouille et le vide. L'homme est n moral et
il est devenu corrompu. Rousseau, tout en croyant  l'homme
artificiel, est donc moraliste trs convaincu et, du reste, comme on
sait, trs passionn et trs loquent.

Diderot, non; et la morale, cette Circ des philosophes, comme dit
Nietzsche, ne l'a pas enchant. Il a t jusqu'au bout, devanant
d'Holbach, devanant Stirner, devanant Nietzsche, et il a rang la
morale au nombre des prjugs. C'est qu'il a bien vu, comme Nietzsche
l'a vu plus tard, qu'il est trs probable qu'on ne vient  bout de la
religion, des religions, de l'esprit religieux, qu'en venant  bout de
la morale, et que si l'on n'a pas fait cela, il n'y a rien de fait,
_nil actum reputans si quid superesset agendum_.

Car enfin, selon les cas, la religion cre la morale, ou la morale
cre la religion, et quand ce n'est pas l'une qui cre l'autre, c'est
celle-ci qui cre celle-l, et il parat quelquefois qu'elles se
crent rciproquement l'une l'autre, et il semble,  certains moments,
qu'elles ne sont pas autre chose que le mme aspect de la mme ide ou
du mme sentiment ou du mme besoin.

La religion enfante la morale. Les hommes, inquiets, mus et effrays
des grandes forces de la nature qui les entourent, prennent ses forces
pour des tres puissants et redoutables. Ils cherchent  se les
concilier. Ils les apaisent par des sacrifices et des dons et des
offrandes. Puis ils s'imaginent que ces tres exigent quelque chose
d'eux, leur donnent des ordres qu'il s'agit de comprendre. Et cela est
assez naturel, puisqu'eux-mmes commandent certaines choses  ceux qui
sont au-dessous d'eux,  leurs femmes,  leurs enfants,  leurs
animaux domestiques. Ils se voient naturellement, relativement aux
dieux, comme leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs, leurs
animaux domestiques sont relativement  eux. Ils se persuadent donc
qu'ils doivent, non seulement plaire aux dieux, comme tout  l'heure,
mais leur obir, et que leur obir est sans doute la meilleure faon
de leur plaire.

Mais ces dieux, que commandent-ils? Probablement et srement ce que
les hommes commandent  ceux qui sont sous leur pouvoir. Fidlit,
loyaut, ne pas mentir, ne pas drober, ne pas frapper, ne pas tuer,
concourir  l'ordre de la maison, ne pas avoir de passions gostes ou
les rprimer. Et voil toute la morale qui est constitue. Elle est
ne de la terreur des dieux. Elle est ne de la croyance aux dieux, de
la crainte des dieux, et de cette tendance bien naturelle d'imaginer
les dieux semblables  des hommes, et de ce raisonnement lmentaire
qu'ils doivent commander aux hommes ce que les hommes commandent 
ceux qu'ils dominent et qui les craignent. La religion enfante la
morale.

D'autre part, la morale enfante la religion. L'homme veut qu'on lui
obisse autour de lui; il veut maintenir le bon ordre autour de lui.
Rien de plus jusqu' prsent. Pour cela il a recours d'abord  la
force, puis  la persuasion, puis  l'exemple, et ce sont peut-tre
trois stades, trs longs, de l'humanit primitive.--La force ne suffit
pas, elle s'puise; elle rencontre des rsistances dans les faiblesses
coalises qui sont des forces  leur tour; elle ne suffit pas.

La persuasion vient au secours. L'homme s'efforce de dmontrer que ce
qu'il commande est le bien gnral et que non seulement lui, mais tous
en profitent. Cela ne laisse pas de russir: mais cela s'puise aussi,
rencontre des rsistances dans le sophisme ou l'ironie ou
l'indiffrence; la persuasion ne suffit pas.

L'homme s'avise que l'exemple est d'une grande force et mme est la
seule force morale un peu srieuse. Il plie les autres  l'obissance
en obissant lui-mme, c'est--dire, ce qu'il veut qui soit fait il en
fait une rgle permanente  laquelle il obit le premier. Cela a une
trs grande influence; mais ne suffit pas; d abord parce que la force
de l'exemple est combattue par l'individualisme, par les passions
personnelles; ensuite parce qu'aucun homme ou presque aucun ne peut
donner un bon exemple permanent, indfectible, auquel il soit lui-mme
absolument et ternellement fidle. Ni la force, ni la persuasion, ni
l'exemple ne suffisent.

Alors l'homme s'avise de chercher une autorit en dehors de lui. Ces
rgles qu'il a prescrites, il les donne comme venant de plus grand et
de plus fort et de plus haut que lui. Il s'appuie d'une autorit
suprieure. Il dit: Ce que je commande, ce sont ces forces qui vous
entourent et qui sont si redoutables, qui vous l'ordonnent et qui
l'ordonnent  moi-mme; car s'il n'en tait pas ainsi, pourquoi
obirais-je moi-mme  ce que je vous prescris? L'ordre du pre de
famille, du chef de tribu, c'est l'ordre du ciel.

Et remarquez qu'en disant cela, il n'est pas fourbe. Ce n'est pas un
mensonge diplomatique. Ce serait un mensonge diplomatique s'il
n'avait, pour se faire obir, employ que la force. Mais il a employ
la persuasion et le bon exemple, c'est--dire qu'il est entr dans
l'ordre des forces morales et c'est--dire des forces mystiques. Il a
t loquent et il a t consciencieux. Il s'est fait un instrument
d'argumentation et il s'est fait une conscience. Ds que l'homme
emploie autre chose que la force, il sent un Dieu en lui. _Habitat
Deus._ Il sent en lui quelque chose qui ne se mesure pas, dont il ne
connat pas les limites, qui est spirituel et qu'il ne sent pas
absolument  lui comme son poing ou son bras. Il se sent inspir. Il
crot l'tre. Et ce Dieu qu'il invoque comme autorit appuyant sa
parole et sa pense, il y croit comme  l'inspirateur secret qui a
dict sa pense et sa parole.

La religion est ne. Elle est ne de la morale. Elle est ne de la
ncessit de l'ordre ici-bas. Cet ordre, pour se faire respecter, a
pris toutes les armes: il a pris la force, il a pris la persuasion, il
a pris le bon exemple. Ds qu'il a pris le bon exemple pour arme, il
est devenu conscience. Ds qu'il est devenu conscience, Dieu est n,
car la conscience s'appuie sur Dieu comme sur son autorit et le
suppose comme son auteur, et la divinit est pour elle comme une
conscience universelle. La morale enfante la religion.

Et rien ne dit que ces choses soient chronologiques, qu'elles se
soient succd dans le temps, que: ou la religion primitive ait peu 
peu cr la morale; ou la morale primitive, de par la ncessit de
l'ordre, se soit peu  peu forme elle-mme et ait enfin cr la
religion. Ces choses peuvent avoir coexist et s'tre cres l'une
l'autre rciproquement, la morale crant la religion pour ses besoins
et la religion en mme temps crant la morale par son seul
dveloppement; la religion n'ayant pas besoin de la morale mais la
suggrant, comme on a vu plus haut, et la morale sentant le besoin de
la religion pour s'assurer, mais, du reste, la supposant presque
ncessairement, comme je l'ai montr; et toutes les deux s'enfantant
l'une l'autre ds le commencement et se compltant l'une l'autre 
travers les sicles; et ces deux suites d'vnements que je dcrivais
sparment pour la clart de l'analyse, on peut les considrer comme
jointes et s'entrelaant, et, de tout temps, non seulement parallles,
mais comme engrenes. C'est mme ce que je suis port  croire comme
tant le vrai.

En tout cas, la religion et la morale ont de tels liens, de telles
connexions qu'il est trs difficile et d'atteindre l'une sans toucher
 l'autre et, dtruisant l'une, de sauver l'autre, et, maintenant
l'une, de ne pas donner  l'autre un involontaire mais puissant
secours. Le pril est donc grand, pour qui veut dtruire Dieu, de
prtendre garder la morale; comme il serait grand pour qui voudrait
dtruire la morale de prtendre garder Dieu; et les religions qui ont
t immorales et qui n'ont pas suivi la morale dans son dveloppement
et dans son progrs ont d prir et ont pri.

Au fond, la religion et la morale n'ont pas toujours t, et il s'en
est fallu, les deux aspects de la mme ide; mais elles sont
_devenues_ les deux aspects de la mme ide. La preuve, c'est qu'elles
se convertissent l'une en l'autre. La religion devient une morale et
la morale devient une religion.--La religion devient une morale.
Avez-vous remarqu que le croyant passionn, exalt, n'a point de
morale? A proprement parler, il n'en a pas; car il ne se croit oblig
qu'envers Dieu, et cela, c'est de la religion et non pas de la morale.
Il ne se croit oblig qu'envers Dieu, ne respire que Dieu, ne vit que
par Dieu et pour Dieu. Mais ce Dieu, que naturellement il imagine sur
le modle perfectionn de l'homme, il le croit bon, juste,
misricordieux, secourable, aim des hommes, et il croit qu'il faut
l'imiter; et,  cause de cela, il agit _comme s'il avait_ une morale
proprement dite.

Chez cet homme la religion est devenue une morale. Dans un cerveau mal
fait et qui se figurerait, qui s'imaginerait un Dieu mchant, la
religion ne deviendrait pas une morale, il est vrai, et cela n'a pas
laiss de se produire quelquefois; mais dans un cerveau normal,
ressortissant  la moyenne de l'humanit, la quantit d'humain que
nous sommes comme forcs de mettre dans notre conception de Dieu, fait
que, par cela seul que nous aimons Dieu, nous sommes moraux sans avoir
de morale et en n'ayant que de la religion. C'est la religion qui est
devenue une morale ou qui en tient lieu, et c'est la mme chose.

A l'inverse, la morale devient une religion chez celui qui sent
fortement la morale, sans avoir, du reste, de la religion. L'homme qui
se croit _oblig_, qui est et qui veut tre esclave de sa conscience,
qui a le scrupuleux respect du devoir, qui s'y sacrifie; c'est un
homme qui obit  un Dieu,  un Dieu intrieur, mais  un Dieu;  un
Dieu qu'il n'extriorise pas, mais  un Dieu. Il obit  quelque chose
qui n'exerce pas de contrainte physique; il obit  quelque chose de
spirituel, il obit, sans autre raison que la vnration dont il est
rempli  l'gard de cela,  quelque chose de mystique qui ne dit point
ses raisons et qui s'impose.

Ce quelque chose qu'est-ce donc, sinon un Dieu? Cet homme est
parfaitement _en tat religieux_. Se sentir oblig, c'est adorer.
L'impratif catgorique de Kant, la conscience, le devoir, sont des
dieux.

Il ne s'en faut que de rien;  savoir il ne s'en faut que d'une
mtaphore. Impratif, conscience, devoir, sont des dieux sur lesquels
n'a point pass l'opration mtaphorique qui d'une ide fait un tre.
Ce sont des dieux, on pourrait mme dire, qui n'ont pas t dgrads
par une matrialisation que l'on peut juger grossire ou enfantine. A
cela prs, et c'est--dire  rien prs, ce sont des dieux. Il n'y a
pas d'homme plus religieux que l'homme qui, sans religion, est
passionn de morale.

--Mais il peut y avoir une morale sans obligation, et, dans ce cas,
point d'assimilation possible entre moralit et religion, et la morale
sans obligation ne peut pas devenir une religion. Le raisonnement est
juste; mais c'est prcisment qu'il puisse y avoir une morale sans
ide d'obligation que je ne crois point. J'espre le dmontrer un jour
et que la morale sans obligation est un pur rien, parce qu'elle n'a
aucune force et que la thorie de la morale sans obligation n'est
qu'un dtour prudent ou une illusion honnte de ceux qui n'ont pas os
nier tout simplement la morale et l'attaquer de front; mais c'est une
dmonstration que je n'ai pas  faire pour le moment, ne voulant que
montrer que jusqu' prsent l'humanit n'a pas trouv le moyen d'tre
religieuse sans tre en mme temps morale, ni d'tre morale sans tre
en mme temps religieuse; ne voulant que montrer que la religion se
mtamorphose en morale et la morale en religion, l'une et l'autre
comme naturellement; ne voulant que montrer qu'il y a eu jusqu'
prsent entre elles des liens intimes de cration rciproque et de
substitution et mme d'identit, sinon primitive, du moins acquise; ne
voulant que montrer enfin que qui veut dtruire l'une doit s'attacher
 dtruire les deux.

C'est ce que n'avaient fait, ni voulu faire, ni Montesquieu, ni
Voltaire, ni Rousseau. C'est ce que, prudemment encore, obliquement le
plus souvent, mais non sans adresse et non sans force, s'est attach 
faire Diderot. De tous ceux qui s'attelaient  l'oeuvre anticlricale,
c'est lui qui avait l'oeil le plus juste.

Il a eu beaucoup d'influence, non pas au XVIIIe sicle, ses oeuvres
les plus athistiques et immorales n'ayant du reste t connues qu'au
XIXe; et d'autre part le XVIIIe sicle, comme la premire moiti du
XIXe, tant rest assez fermement diste; mais il a eu une assez
forte influence sur le XIXe sicle et particulirement sur la
gnration qui est venue au jour vers 1850. Il s'est rencontr alors
avec les athes et les immoralistes modernes dont il a sembl tre le
prcurseur et dont, au fait, il avait prvu et devanc les ides et
les dmarches gnrales. On doit le compter parmi les plus importants
facteurs de l'anticlricalisme contemporain.

       *       *       *       *       *

En rsum, car je nglige les d'Holbach, les Helvtius et autres
disciples et hommes  la suite, le XVIIIe sicle,  le considrer dans
ses crivains et dans ses directeurs d'esprit, a t,  divers titres,
trs antireligieux; mais, comme j'en ai prvenu, on se tromperait 
croire que l'esprit irrligieux, que mme la rpulsion  l'endroit du
catholicisme aient t trs rpandus dans les masses. A la veille mme
de la Rvolution la France tait travaille de passions
antireligieuses et particulirement anticatholiques; mais elle tait
trs religieuse et trs catholique encore dans son ensemble.




CHAPITRE IV

L'ANTICLRICALISME PENDANT LA PRIODE RVOLUTIONNAIRE.


En immense majorit, d'aprs tout ce que l'on en connat, les cahiers
de 1789 furent trs favorables  la religion catholique. Ils ne
rclamrent que la tolrance, c'est--dire le droit pour les
protestants et les juifs d'exercer librement leurs cultes et d'tre
les gaux des catholiques devant l'tat civil. Mais la religion
catholique, maintenue comme religion d'tat, tait encore l'ide
dominante et presque universelle. A la vrit, la Constituante n'en
eut pas une autre; et mme elle eut cette pense-l  l'tat d'ide
matresse et d'ide fixe. Elle voulut tellement que la religion
catholique ft une religion d'tat qu'elle voulut que la religion
catholique ft une religion nationale.

La Constituante tait catholique gallicane. C'tait un contresens dans
les termes mmes; mais c'tait son principe, dont aucune observation
ne put la dtacher. Selon elle, il devait y avoir une _glise
catholique de France_, professant les dogmes catholiques, mais
autonome, indpendante, spare entirement ou presque entirement de
Rome, n'en relevant pas, ne lui obissant pas et n'en recevant qu'une
inspiration gnrale[2].

  [2] Il est dfendu  toute glise ou paroisse de France et  tout
  citoyen franais de reconnatre en aucun cas et sous quelque
  prtexte que ce soit l'autorit d'un vque dont le sige serait
  tabli sous la domination d'une puissance trangre... le tout
  sans prjudice de l'unit de foi et de communion qui sera
  entretenue avec le chef visible de l'glise universelle.
  (_Constitution civile du clerg_, I, 4.)--Le nouvel vque ne
  pourra s'adresser au pape pour en obtenir aucune confirmation;
  mais il lui crira comme au chef visible de l'glise universelle
  en tmoignage de l'unit de foi et de la communion qu'il doit
  entretenir avec lui (II, 19).

Cette glise catholique particulariste devait tre organise
dmocratiquement. Les vques et les curs devaient tre lus par la
population et, chose remarquable, par les mmes lecteurs que ceux qui
nommaient les membres de l'assemble dpartementale et les membres de
l'assemble du district, c'est--dire par des catholiques, des
protestants, des juifs et des athes.

Il n'y a rien de plus logique et de plus naturel, quand on y
rflchit, que cette absurdit. Elle montre prcisment le fond de la
pense de l'Assemble constituante. Les Constituants considraient
tellement l'glise qu'ils tablissaient comme une glise nationale et
comme une glise d'tat qu'ils trouvaient tout juste et tout rationnel
d'appeler  la constituer tous les citoyens actifs de France sans
aucune distinction. C'est la France entire qui choisit, _parmi les
catholiques_, ceux en qui elle a confiance pour diriger religieusement
les catholiques. L'glise n'a un caractre vritablement national que
prcisment  cette condition.

Ce qui prsidait  cette constitution civile du clerg, ce n'tait ni
l'ide de Montesquieu, ni l'ide de Voltaire, ni l'ide de Rousseau.
C'tait une ide confusment jansniste. D'aprs les ides de
Montesquieu, il me semble qu'on aurait spar l'glise de l'tat et
fait de l'glise un de ces corps intermdiaires autonomes destins 
servir de barrires  la souverainet du gouvernement central. Il me
semble ainsi, et il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour me faire
dire que j'en suis sr. Cependant il n'est pas impossible que,
magistrat  tendances jansnistes et semi-protestantes, il ne se ft
ralli  la constitution civile du clerg en demandant seulement
qu'vques et curs ne fussent nomms que par les catholiques et
surtout que les vques fussent nomms par les curs; car c'est
seulement ainsi que se peut constituer un corps autonome. Il est
possible.

D'aprs les ides de Voltaire, on aurait tout simplement fait nommer
les vques et les curs par le ministre de l'intrieur, avec, pour le
ministre de l'intrieur, droit de rvocation _ad nutum_.

Enfin, d'aprs Rousseau, on aurait tout simplement exil tous les
catholiques.

L'ide de la Constituante tait donc une ide jansniste mle d'ide
dmocratique: l'glise de France est autonome; elle est lue par tous
les Franais  quelque confession qu'ils appartiennent et quelques
ides qu'ils professent, comme les assembles politiques. C'est bien
une constitution _civile_ de l'glise.

Je n'ai pas besoin de dire que cette invention, en son principe mme,
choquait les catholiques franais de telle sorte qu'il leur tait
impossible de l'accepter. De l sont venus tous les dsordres
intrieurs et aussi toutes les fureurs qui suivirent. Le monde
catholique franais, qui avait t en majorit trs favorable  la
Rvolution de 1789, se retourna tout entier contre elle, beaucoup
moins  cause de la confiscation des biens du clerg qu' cause d'une
constitution de l'glise qui obligeait celle-ci  renoncer  son chef
et  n'entretenir avec lui que des rapports de politesse. Ce n'est
pas, comme le croyaient les Constituants, une mesure sans importance
 l'gard de catholiques que de prtendre en faire des protestants.

La guerre du catholicisme contre la Rvolution tait dclare,  dater
du 24 aot 1790.

Mon intention n'est point du tout d'en retracer les pisodes
tragiques; mais, faisant surtout l'histoire des ides, j'attirerai
l'attention sur ce point qu'en dehors de la guerre au couteau faite
par les catholiques contre les hommes qui dtruisaient leur glise et
par les parlementaires contre des hommes qui taient devenus leurs
adversaires lectoraux, la pense _philosophique_ de la Convention 
l'gard de l'glise catholique tait toujours la mme que celle de la
Constituante.

La Convention _compltait_ l'invention de la Constituante par une
srie de mesures, vexatoires aussi; mais--c'est  cela que je
m'attache pour le moment--qui montraient encore trs bien l'tat
d'esprit des parlementaires sur ce sujet. Elle voulait si bien, elle
encore, que l'glise ft nationale, que l'glise ft d'tat, qu'elle
lgifrait dans l'glise, qu'elle faisait des lois religieuses et
ecclsiastiques que curs et vques devaient appliquer.

Par exemple, elle prtendait forcer les curs  marier des gens qui
n'taient pas baptiss, qui ne s'taient pas confesss, qui avaient
divorc, qui taient prtres. Elle tenait surtout  ce dernier point
et dcrtait (juillet 1793) que les vques qui apporteraient, soit
directement, soit indirectement, quelque obstacle au mariage des
prtres seraient dports ou remplacs.

On conoit trs bien que de semblables prtentions rvoltassent les
prtres asserments, les prtres constitutionnels eux-mmes. Ce
n'tait cependant que la suite trs logique de l'ide qui avait
prsid  la Constitution civile elle-mme. L'glise est d'tat,
elle est, comme nous-mmes, nomme par le corps de la nation.
Donc ce ne sont pas ses ides, ses principes et ses dogmes
qu'elle doit appliquer, mais ceux de la nation, c'est--dire les
ntres. La Constitution civile du clerg tait, dans l'esprit des
rvolutionnaires, en apparence, une libration, en ralit _un
transfert d'obissance_. L'glise catholique obissait autrefois au
concile et au pape; en la faisant nationale, les rvolutionnaires
n'entendaient qu'une chose, c'est que dsormais elle leur obt et
que, relativement  l'glise, l'assemble des dputs franais ft le
concile.

C'tait la religion catholique elle-mme qui tait supprime, sans
qu'ils eussent l'air de s'en douter.

Ce malentendu formidable amena peu  peu, assez vite du reste, 
l'ide de la sparation de l'glise et de l'tat. Cette sparation
fut accomplie par le dcret du 29 septembre 1795, qui peut tre rsum
ainsi: l'tat n'empche l'exercice d'aucun culte; il n'en salarie
aucun; il empche que qui que ce soit trouble l'exercice des cultes;
il dfend qu'on clbre aucun culte en dehors des locaux dclars
comme affects  l'exercice d'un culte; il croit devoir punir d'une
faon particulirement svre les attaques au gouvernement qui
seraient faites par les ministres d'un culte dans l'enceinte affecte
aux crmonies religieuses; il exige des ministres de tous les cultes
la dclaration qu'ils reconnaissent la souverainet du peuple et
qu'ils se soumettent aux lois de l'tat.

C'tait la sparation absolue, et c'tait,  mon avis, la loi la plus
sense qu'on ait jamais faite sur cet objet. Mais c'tait une loi qui,
librant l'glise catholique, la faisait trs forte; qui, laissant 
l'glise catholique strictement l'autorit qu'elle pourrait tirer
d'elle-mme, lui en donnait une immense et trs redoutable pour le
gouvernement d'alors; car l'glise, en 1795, tait forte de toute
l'autorit qu'elle avait garde sur les consciences catholiques et, en
outre, de tout le prestige que les perscutions rcentes lui avaient
donn et de toute l'horreur qu'une partie de la France prouvait pour
les terroristes.

Aussi la loi de sparation, ou, en d'autres termes, la loi de
neutralit ne fut nullement applique, ni en sa lettre ni en son
esprit, par le gouvernement du Directoire. La perscution des
catholiques et particulirement des prtres catholiques, plus ou moins
dguise, plus ou moins violente aussi, il faut le noter, fut
continuelle de 1795  1800. En 1796, arm des lois trs comprhensives
sur les rebelles et insurgs, arm d'une loi aussi lastique que
possible contre toute provocation  la dissolution du gouvernement
rpublicain et tout crime attentatoire  la sret publique, le
Directoire faisait fusiller par ses colonnes mobiles de l'Ouest les
prtres estims complices des brigands, ou il les faisait juger et
guillotiner. Une trentaine,  ce qu'estime M. Debidour[3], prirent
ainsi en 1796. C'tait bien peu, comme le fait remarquer l'auteur, si
l'on compare ce chiffre  celui des prtres excuts pendant la
Terreur, et certainement le Directoire tait un gouvernement trop
modr; mais enfin il continuait la tradition, un peu gn par les
deux Conseils o l'esprit de 1793 n'tait presque plus reprsent. Il
usait des lois en vigueur contre les prtres inserments qui
s'obstinaient  clbrer le culte, et il ne cessait pas d'en dporter
autant qu'il pouvait.

  [3] _Histoire des rapports de l'glise et de l'tat en France de
  1789  1870._

Cela trana ainsi jusqu'au 18 fructidor; mais,  partir de cette date,
la perscution, qui n'avait jamais cess, reprit avec une vigueur
toute nouvelle. Le gouvernement dictatorial de Fructidor s'tait, ds
le premier jour (19 fructidor), accord par loi spciale le droit de
dporter sans jugement et par simples arrts individuels les
ecclsiastiques qui troubleraient la tranquillit publique. C'tait
purement et simplement mettre hors la loi tous les prtres de France
et faire dpendre leur libert et leur vie (car la dportation tait
le plus souvent la mort, et on l'appelait la guillotine sche) du
seul caprice d'un gouvernement qui les dtestait.

Le gouvernement ne se priva point d'appliquer cette loi de
proscription. Il dcrta la dportation en masse de six mille prtres
de Belgique. Il dporta, surtout  partir de prairial (1799), un
nombre difficile  calculer de prtres franais. Dans l'Ouest, dans la
Normandie, dans le Midi, les catholiques, trs approuvs, mme par les
vques constitutionnels et rpublicains, rpondirent par la guerre
civile. On peut dire sans exagration qu' la veille du coup d'tat de
Bonaparte quiconque en France tait catholique pratiquant tait, non
seulement un suspect, mais un proscrit. C'tait,  peu prs, le rve
de Jean-Jacques Rousseau ralis.

Il ne faut pas s'y tromper: c'tait le rsultat naturel et presque
forc, je dis en France, de la loi de sparation de l'glise et de
l'tat. Il n'y a rien de plus sens et de plus juste que la sparation
de l'glise et de l'tat. Dans le monde moderne c'est la solution
vraie, c'est la vrit. Ni le gouvernement, dans un pays partag entre
protestants, juifs, catholiques et libres penseurs, ne peut avoir une
religion d'tat; ni il ne peut, sans de grands inconvnients, partager
le gouvernement de l'glise catholique avec un chef spirituel qui est
un tranger; ni il ne peut se mler de lgifrer ecclsiastiquement et
imposer  l'glise catholique des lois religieuses selon son got 
lui et contre son got  elle. Il doit considrer l'glise comme une
association spirituelle indpendante o il n'a rien  voir et 
l'gard de laquelle il n'a que des fonctions de simple police 
l'effet de maintenir l'ordre matriel. L'tat n'empche la clbration
d'aucun culte, il n'en salarie aucun, il n'en gouverne ni en
rglemente aucun: voil la vrit, laquelle avait t lumineusement
dfinie par la loi de sparation, c'est--dire par la loi de libert
de 1795.

_Mais_ prcisment la loi de sparation est une loi de libert. Et
d'abord une ide de libert entre trs difficilement dans l'esprit
d'un Franais; et ensuite une loi de libert donne  une glise aussi
ancienne que l'glise catholique en France et aussi enracine, une
puissance norme, une puissance qu'il est difficile de mesurer, mais
que je ne serais pas tonn qui ft plus grande ou devnt plus grande
que celle dont l'glise jouissait sous l'ancien rgime, sous le rgime
des concordats.

A cela un catholique dit: Tant mieux! A cela un libral dit: Soit!
Il n'y a rien  dire. On n'a pas le droit d'empcher une force toute
spirituelle d'tre forte; on n'a pas le droit d'empcher une ide
d'avoir de l'influence. Combattez l'ide par l'ide. Faites une
association de libres penseurs et d'athes qui recrute autant de
partisans que l'glise catholique. Le gouvernement n'a pas  s'occuper
de cela.

Mais le Franais raisonne rarement ainsi, et ds qu'il s'est aperu
que par une loi de libert il a fortifi l'glise ou l'a mise en tat
de se fortifier, il prend peur. Il voudrait d'une loi de sparation
qui ft contre l'glise et qui ne contnt rien qui ft pour elle. Il
voudrait les bnfices pour lui d'une loi de sparation, sans aucun
bnfice, pour l'glise, de cette mme sparation.

Ds lors, ou il maintient la sparation, mais en compensant tout ce
qu'elle peut avoir d'avantageux pour l'glise par des mesures de
perscution et d'oppression contre l'glise, et c'est ce qui est
arriv de 1795  1800; ou il se remet  rver d'un retour en arrire,
d'un nouveau concordat, par exemple, dispos de telle sorte qu'il
replace l'glise sous la main du pouvoir central, et c'est ce qui est
arriv de 1800  1804.

Dans les dispositions d'esprit o taient les rvolutionnaires de la
fin du XVIIIe sicle, la sparation de l'glise et de l'tat ne
pouvait tre qu'une _occasion_ de perscuter plus que jamais les
catholiques et qu'un _motif_ de les opprimer plus que jamais. Il est
probable que toute sparation de l'glise et de l'tat aura toujours
en France les mmes effets. Mais n'anticipons pas et voyons comment le
Consulat et l'Empire ont compris le problme.




CHAPITRE V

L'ANTICLRICALISME SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.


Les rvolutionnaires, relativement au problme religieux, avaient t,
un peu ttonnant et trbuchant, des ides de Montesquieu  celles de
Rousseau et  celles des jansnistes. Napolon Bonaparte, tant un
Frdric II, alla tout droit  celle de Voltaire: les prtres doivent
tre des grenadiers  vtements longs et  ides courtes. Ils doivent
tre sous la main du gouvernement, solds par lui, gouverns et
dirigs par lui, enseigner la morale, un peu de dogme, s'ils y
tiennent, la fidlit et l'obissance au gouvernement; et avoir de la
tenue. Il n'y a pas autre chose dans la question religieuse.

Et c'est pour cela qu'il fit le Concordat de 1802.

Il est assez probable que presque personne en France ne le dsirait.
Comme M. Debidour l'a fort lumineusement dmontr, qui aurait pu le
dsirer? Ni le clerg constitutionnel, qui n'avait besoin que d'un
gouvernement fort; ni le clerg rfractaire, qui n'avait besoin que
d'un gouvernement libral qui ne le fusillt point; ni la masse des
fidles, qui n'avait besoin de rien, sinon que les glises fussent
ouvertes et qu'on ne la fouettt point quand elle y allait.

Ce qu'on dsirait, c'tait la fin des perscutions et la libert
religieuse assure par une bonne police, et c'est--dire que ce que
l'on dsirait, c'tait la loi de 1795 avec un gouvernement qui la ft
respecter; ce que l'on voulait, c'tait que la loi de sparation ft
dsormais une vrit.

Mme de Stal semble dans le vrai, elle qui connat fort bien l'opinion
publique de cette poque, en disant: A l'poque de l'avnement de
Bonaparte, les partisans les plus sincres du catholicisme, aprs
avoir t si longtemps victimes de l'inquisition politique,
n'aspiraient qu' une parfaite libert religieuse. Le voeu gnral de
la nation se bornait  ce que toute perscution cesst dsormais
contre les prtres et que l'on n'exiget plus d'eux aucune espce de
serment, enfin que l'autorit politique ne se mlt plus en rien des
opinions religieuses de personne. Le gouvernement consulaire et
content l'opinion en maintenant en France la tolrance telle qu'elle
existe en Amrique.

C'est prcisment ce que le Premier Consul donna  la France pendant
deux ans, laissant rouvrir celles des glises qui n'avaient pas encore
t rouvertes; laissant sonner les cloches, ce qui pour les campagnes
fut le signal officiel de la libert rendue au culte; ne dportant
plus, rappelant les dports, permettant la clbration du dimanche
comme jour fri, substituant  l'ancien serment exig des prtres
celui-ci: Je promets fidlit  la Constitution; garantissant aux
insurgs de l'Ouest la pleine libert dans l'exercice de leur culte.

On peut et on doit dire que le rgime de la sparation de l'glise et
de l'tat ne fut appliqu en son esprit et en sa lettre en France que
pendant deux ans et demi, c'est  savoir de 1799  1802.

Mais l'application du rgime de la sparation n'tait pas ce que
dsirait Napolon Bonaparte; et ce dont se contentait la France
n'tait pas et ne pouvait pas tre ce qu'il estimt lui suffire. Il
voulait, comme Louis XIV, comme Frdric II et comme Voltaire, que le
chef de la nation ft le chef de l'glise dans son pays et qu'il s'en
servt comme d'une arme  ses ordres. Il voulait, lui chef de la
France, tre le matre de l'glise franaise. Louis XIV n'a jamais
cess d'tre devant ses yeux et dans son esprit comme modle et comme
idal.

Comment voudrait-on, du reste, qu'un despote raisonnt autrement qu'un
dmocrate? Pour le dmocrate, tout le monde doit obir en toutes
choses  la volont de la majorit; et le croyant doit avoir la
croyance de la majorit; et le prtre doit enseigner au croyant la
croyance de la majorit; et il ne saurait y avoir rien de plus ni rien
autre. Pour le despote, toute la nation doit obir en toute chose 
lui et croire ce qu'il croit et penser ce qu'il pense. Il n'y a aucune
raison pour que le despotisme individuel et le despotisme collectif ne
raisonnent pas exactement de la mme faon.

Donc Bonaparte ne pouvait pas entendre parler d'un clerg indpendant.
La conclusion logique devait donc tre celle des constituants, ou 
peu prs: une glise nationale, spare de Rome, gouverne par un
patriarche sous l'autorit suprieure du chef de l'tat.

videmment; mais, averti par le mauvais succs de la Constitution
civile du clerg, chec qui avait dmontr que le premier principe des
catholiques franais tait d'obir, en matire de religion, au pape et
aux conciles; qui avait dmontr que le premier principe des
catholiques franais tait d'tre catholiques; il dut carter tout de
suite l'ide d'une glise schismatique et se ramener  celle-ci: tre
le matre de l'glise catholique en France _autant qu'on pourra l'tre
en laissant au pape autorit sur l'glise de France_.

Cette ide contenait le Concordat; cette ide, c'tait le Concordat
lui-mme. Bonaparte dut tre concordataire ds le 18 brumaire an VIII.

De fait, il commena  ngocier avec Pie VII ds 1800. Ces
ngociations, aprs bien des discussions et bien des pripties et
mme bien des luttes, aboutirent au Concordat de 1802, ou, pour
l'appeler par son nom officiel,  la _Convention entre le gouvernement
franais et Sa Saintet Pie VII_ du 18 germinal an X.

Cette convention, pour la rsumer en ses lignes gnrales,
reconnaissait la religion catholique comme la religion de la grande
majorit des Franais; portait que la religion catholique serait
librement et publiquement exerce en France en se conformant aux
rglements de police que le gouvernement jugerait ncessaires pour la
tranquillit publique; que, sous le nouveau gouvernement, comme sous
l'ancien, les vques seraient nomms _et_ par le gouvernement
franais _et_ par le pape, en ce sens qu'ils seraient nomms par le
gouvernement et recevraient du pape l'institution canonique et ne
pourraient exercer qu'aprs cette double investiture; que les curs
seraient nomms par les vques, mais  la condition d'tre agrs par
le gouvernement franais; que le clerg franais serait pay par
l'tat franais et que les catholiques franais auraient le droit de
faire des fondations en faveur des glises; enfin que les vques et
les curs prteraient au gouvernement un serment de fidlit et
d'obissance, serment allant jusqu' l'engagement de dnoncer au
gouvernement les conspirations ou les trames pouvant lui porter
prjudice.

C'tait l'glise de France, non dtache, sans doute, de Rome; mais
attache au gouvernement franais plus troitement qu'au gouvernement
du Saint-Sige.

Cela ne suffisait point, cependant, au Premier Consul qui, de sa grce
et de son chef, complta le _Concordat_ par des _Articles organiques_,
lesquels, quoique n'ayant jamais t accepts par le Saint-Sige,
eurent toujours force de loi en France. Les articles organiques dans
lesquels figurent, non sans intention sans doute, les mots d'glise
gallicane, pour les rsumer en leurs dispositions essentielles,
portaient que: aucune bulle, aucun bref, rescrit, dcret, mandat ni
autres expditions de la Cour de Rome, mme ne concernant que des
particuliers, ne pourraient tre reus, publis, ni imprims en France
sans la permission du gouvernement; que les dcrets des conciles ne
pourraient tre publis en France sans l'examen et sans la permission
du gouvernement; que la dclaration faite par le clerg franais en
1682 (liberts de l'Eglise gallicane) serait souscrite par les
professeurs des sminaires, qu'ils s'engageraient  l'enseigner et
qu'ils l'enseigneraient en effet; que tous les ecclsiastiques
franais auraient pour costume de ville l'habit  la franaise; que
les cloches des glises ne devraient sonner que pour l'appel des
fidles au service divin et ne devraient sonner pour autre cause
qu'avec permission de la police locale; que tout autre tablissement
ecclsiastique que les sminaires serait interdit et que par
consquent les ordres monastiques, l'glise rgulire, demeuraient
abolis.

C'tait la mise en tutelle de l'glise de France aux mains du
gouvernement. M. Debidour n'exagre point en crivant que c'tait
l'asservissement de l'glise de France. L'glise de France, par le
Concordat et par les Articles organiques, tait soumise au
gouvernement nouveau beaucoup plus qu'elle ne l'avait jamais t au
gouvernement royal.

Je ne retracerai pas les longs dmls, si dramatiques, entre le pape
et l'empereur jusqu'en 1813. Ils n'entranrent aucune modification
importante dans le rgime de l'glise franaise, et ce n'est que
l'histoire de ce rgime que j'cris.

1802 est la date la plus importante de toute l'histoire de l'glise de
France. L'glise de France avait t un corps de l'tat; elle avait
cess de l'tre et le Concordat ne la replaait pas, et tant s'en
faut, dans cette situation.

Elle avait t, quelques annes, une glise indpendante, traque,
perscute, mais, selon la loi, indpendante et qui pouvait rester
telle, moins les perscutions et vexations, et devenir une des forces
libres de la nation.

Elle devenait une administration, un agrgat de fonctionnaires dirigs
par un ministre, trs analogue  l'Universit; et, d'une part, tout ce
qui pouvait la relier  l'glise universelle tait soigneusement
limit et presque aboli; d'autre part, tout ce qui pouvait constituer,
 ct d'elle, une glise autonome, non fonctionnaire, non solde, non
assermente, non domestique (ordres monastiques), tait absolument
interdit.

De 1790  1795 et de 1795  1802, l'glise de France avait t de
chute en chute et de diminution en diminution.

Ceux qui se sont tonns du rtablissement, malgr toutes les lois
restrictives, des ordres monastiques en France, au cours du XIXe
sicle, et de leur multiplication, et de leurs rapides succs, et de
leur rapide progrs, et de leur enrichissement, n'ont pas compris que
c'tait la suite naturelle de 1802 et du dclassement de l'glise
sculire. Une glise n'a une vritable influence sur les mes que
si elle est spare de l'tat ou plutt du gouvernement, _soit par sa
puissance, soit par sa libert_.

Corps de l'tat, ordre de l'tat, l'glise d'avant 1790 tait
spare du gouvernement; elle n'en dpendait pas; elle traitait avec
lui de puissance  puissance; elle tait un gouvernement spirituel 
ct d'un gouvernement d'administration, d'arme et de police. Elle
pouvait, elle devait avoir de l'influence sur les mes et de l'empire
sur les consciences.

L'glise de 1795, dont, au reste, on ne peut gure tirer des
conclusions bien prcises, parce qu'elle a trop peu dur, tant
spare du gouvernement et n'tant pas une puissance, tait une
association libre, pleine de feu et de zle, enivre d'esprit de
propagande, ardente de passion dsintresse, analogue aux premires
glises du christianisme primitif. Elle pouvait, elle devait avoir un
trs grand empire sur les esprits.

Ce que les mes croyantes et pieuses ne peuvent aimer que d'une
affection tide, c'est une glise confondue avec l'tat et solde et
dirige par le gouvernement, une glise de fonctionnaires timides,
craintifs, plis aux habitudes bureaucratiques et  l'obissance, et,
sinon terroriss, du moins assagis par la considration des honoraires
 garder ou  perdre. Ces prtres-l peuvent tre de trs dignes
officiers de morale; ils peuvent tre de trs honntes et trs
dignes dbitants de sacrements; ils peuvent, ne chicanons point, tre
de trs bons prtres; ils ne peuvent gure tre des aptres.

Et c'est pourquoi, sans mpriser aucunement l'glise sculire, la
partie ardente, la partie passionne, la partie vivante de la
population catholique, en France, s'est porte vers l'glise
rgulire, vers les moines, vers cette glise libre, autonome, sans
attache et sans soumission au pouvoir civil, qui, aprs tout, avait
les vritables caractres d'une glise, et a fait  cette glise, en
si peu de temps, une si grande fortune. La foi vive ne s'attachera
jamais qu' une glise qui ne sera pas le gouvernement.

1802 a prpar la fortune des nouveaux moines d'Occident.

Il parat bien qu'il le prvoyait; car il leur interdisait de
reparatre, et c'tait bien vu. Tout gouvernement qui s'attachera 
dchristianiser la France devra: 1 domestiquer nergiquement l'glise
officielle; 2 interdire, liminer, proscrire et exterminer
infatigablement toute glise extra-officielle.

--C'est--dire faire du despotisme de deux manires.

--Sans doute, et l'Empire ne comprenait pas la politique autrement que
par le despotisme de toutes les manires.

Quoi qu'il en soit, pour rsumer, Napolon Bonaparte a fait de
l'glise un corps de fonctionnaires soumis; il a empch que toute
autre glise ou quasi glise existt en France; il a prpar ainsi les
voies, sous des gouvernements moins autoritaires,  une rsurrection
ou  un rajeunissement trs puissant des corps religieux non
asserments au gouvernement.




CHAPITRE VI

L'ANTICLRICALISME SOUS LA RESTAURATION.


Napolon avait dit: Les Bourbons, quand ils reviendront aux
Tuileries, seront bien aviss de se coucher dans mon lit. Il est trs
bien fait. Les Bourbons n'y manqurent point, autant qu'ils purent.
Aprs un essai malheureux de remise en vigueur du Concordat de
Franois Ier, la Restauration vcut _provisoirement_ pendant quinze
ans sous le rgime du Concordat de 1802.

Au fond, elle ne le trouvait pas mauvais. Aucun gouvernement ne trouve
mauvais un instrument de despotisme. Seulement ce fut sous la
Restauration que ce rgime commena de produire les effets que j'ai
annonc plus haut qu'il devait sortir. L'glise officielle commena 
baisser et l'glise extra-gouvernementale, l'glise  ct de
l'glise, l'glise latrale commena  se dvelopper et  grandir.
Cette glise latrale se composait, d'une part des ordres monastiques
et compagnies ecclsiastiques (jsuites et autres); d'autre part des
associations non seulement sculires, mais laques.

Les jsuites rentrrent sous diffrents noms; les autres ordres
religieux se montrrent aussi et enfin des congrgations
s'tablirent, civiles et militaires, dans le dessein de rpandre la
foi et l'esprit religieux.

C'tait invitable. C'tait tout simplement l'esprit religieux qui
crait son organe, c'tait une glise nouvelle qui se formait, au
service du reste de la foi ancienne; mais c'tait une glise nouvelle
qui se formait; parce qu'il est de l'essence d'une glise, l o il y
a un esprit religieux, d'tre libre et de se sentir gne dans les
cadres et dans l'enrgimentation gouvernementale.

Napolon avait dit ou au moins pens: L'glise sera une caserne, ou
elle ne sera pas. La Restauration pensait,  trs peu prs, de la
mme faon. L'esprit religieux rpondait: L'glise sortira de la
caserne: si elle y restait, elle ne serait pas une glise.

Deux partis, trs diffrents du reste entre eux, ne comprirent pas
cela ou ne voulurent pas y entendre; c'est  savoir le parti purement
gouvernemental et le parti rvolutionnaire.

Le parti gouvernemental, quoique s'appuyant sur la population
religieuse, ou voulant s'appuyer sur elle, ne voulait pas cependant
d'une glise latrale, parce qu'il tait gouvernement et gouvernement
franais et  ce titre pntr beaucoup plus qu'il ne le croyait
d'ides napoloniennes; et ainsi, tir et sollicit en divers sens, il
tait trs embarrass.

Le parti rvolutionnaire se serait accommod  peu prs d'une glise
officielle, c'est--dire sans ressort; mais il tait pouvant de la
formation d'une glise latrale, c'est--dire vivante. Payez l'glise;
mais n'en souffrez pas qui soit gratuite. Ce sont ceux qu'on ne paie
pas qui sont les plus dangereux. Le raisonnement, instinctif ou
mdit, tait trs juste.

Aussi, c'est sous la Restauration que s'est cr dfinitivement le
parti anticlrical, parce que c'est sous la Restauration qu'une glise
vivante, beaucoup plus vivante que celle de l'ancien rgime, s'est
forme.

--Autrement dit, font remarquer les anticlricaux, le parti
anticlrical s'est fond sous la Restauration, parce que sous la
Restauration s'est fond le parti clrical.

Certainement, rpondrai-je; et une religion, dans un pays qui n'est
pas tout entier religieux, ne peut tre qu'un parti. Je serais assez
curieux de savoir ce qu'elle pourrait tre. Toujours est-il que le
parti anticlrical dnonait avec fureur et  grands cris l'immense
pril que le parti prtre faisait courir  la France.

Quel tait ce pril? Le parti prtre voulait rpandre ses ides par
la prdication, par la propagande et par l'enseignement, exactement
comme vous ou moi, comme le premier citoyen venu peut le dsirer.
C'tait, ce semble, son droit; et s'il y avait pril, il tait facile
 conjurer. Ils veulent rpandre leurs ides par la prdication: ne
les coutez pas; par la propagande: ne les frquentez pas; par
l'enseignement: ne leur envoyez pas vos enfants.

Mais le Franais raisonne rarement ainsi. Il en appelle toujours au
gouvernement et il disait au gouvernement d'alors, comme il a continu
de dire: Forcez-moi  ne pas les entendre; forcez-moi  ne pas les
frquenter; forcez-moi  ne pas envoyer mes enfants chez eux.

--Pourquoi ces mesures de contrainte contre vous-mmes? aurait pu
rpondre le gouvernement.

--Parce que, auraient pu rpliquer les anticlricaux, ces gens-l,
tant organiss, sont une force, et on ne peut lutter contre une force
que par une force. J'en appelle  la vtre.

--Eh bien, si ces messieurs ont organis une force, organisez-en une.

--C'est bien pnible. Nous ne sommes pas trs actifs. Nous n'aimons
pas nous gouverner nous-mmes. Nos principes, mme, nous le dfendent.
A nous organiser, nous aurions l'air de faire un tat dans l'tat, ce
qui est infme. Forcez-nous  ne pas entendre ces messieurs;
forcez-nous  ne pas avoir commerce avec eux; forcez-nous  ne pas
leur envoyer nos enfants. Nous sommes le parti libral.

Le gouvernement, pour les raisons que j'ai dites, accda partiellement
 ce dsir. Le grand effort du parti religieux et de l'glise latrale
portant du ct de l'enseignement et les rcriminations du parti
libral portant principalement sur la mme question, le gouvernement
de Charles X, plus autoritaire que l'ancien rgime, s'inquita de
rprimer l'invasion clricale dans l'enseignement.--Il faut bien
s'entendre: toujours fidle aux ides napoloniennes, il voulait bien
de l'ingrence de l'glise officielle dans l'enseignement officiel, et
cette ingrence il l'avait assure et continuait de la maintenir par
toute une srie de mesures trs favorables  l'glise officielle; mais
que l'glise latrale enseignt elle-mme ou qu'elle s'introduist
dans les coles de l'glise officielle (sminaires), voil ce qu'il
voyait de trs mauvais oeil et ce sur quoi il tait d'accord avec le
parti rvolutionnaire et ce qu'il voulait enrayer.

De l les clbres ordonnances de 1828.

Par l'une, dont le titre est trs significatif: _Ordonnance sur les
coles secondaires ecclsiastiques_ (petits sminaires) _et sur
l'immixtion des congrgations dans la direction de ces coles_, il
tait dfendu aux congrganistes de diriger les petits sminaires et
d'y enseigner; et il tait enjoint  tout professeur, soit de
l'Universit, soit des coles secondaires ecclsiastiques, d'affirmer
par crit qu'il n'appartenait  aucune congrgation religieuse.

Par l'autre, qui restreignait les droits mmes de l'glise officielle,
le nombre des lves des petits sminaires tait limit svrement;
dfense tait faite  ces tablissements de recevoir des lves
externes; ordre leur tait donn d'habiller leurs lves en
ecclsiastiques ds l'ge de quatorze ans; le baccalaurat tait
interdit aux lves des petits sminaires et remplac par un diplme
particulier, lequel ne pouvait se transformer en diplme de bachelier
que quand celui qui le dtiendrait serait entr dans les ordres.

En un mot, on voulait que l'glise, mme officielle, n'enseignt, trs
limitativement, que de futurs prtres. La Restauration en venait 
dfendre nergiquement le monopole de l'Universit napolonienne. Le
principe tait le mme: l'tat ne reconnat que l'glise de l'tat,
soumise  ses ordres; l'tat enseigne et ne veut pas que d'autres que
lui puissent enseigner.




CHAPITRE VII

L'ANTICLRICALISME SOUS LOUIS-PHILIPPE.


La Rvolution de 1830 fut une victoire pour le parti religieux,
quelque paradoxale que puisse paratre tout d'abord cette assertion.

Elle fut une victoire, d'abord parce que, comme le dit trs bien M.
Debidour, la majorit de la nation, satisfaite d'avoir renvers les
Bourbons, ne s'acharna pas sur l'glise, qu'elle dtestait beaucoup
moins et que mme elle ne dtestait pas. Satisfaite d'avoir bris le
trne, elle ne songea pas  briser l'autel.

Et la Rvolution de 1830 fut une victoire pour le parti religieux
parce qu'elle inscrivit dans la Charte la libert de l'enseignement,
ce qui autorisait toutes les revendications du parti religieux en ce
sens, ce qui liait les mains au gouvernement, ou tout au moins
l'embarrassait fort au cas o il voult revenir  la conception
napolonienne; ce qui enfin faisait du droit d'enseigner une loi
constitutionnelle de l'tat et du monopole de l'Universit un abus
contraire  la constitution et condamn par elle.

Au point de vue religieux, toute l'histoire de la monarchie de
Juillet, c'est la lutte du parti religieux rclamant le droit
d'enseigner en s'appuyant sur la Constitution et du parti
rvolutionnaire s'insurgeant contre la Constitution en refusant aux
non-universitaires le droit d'enseigner.

Au point de vue religieux, l'histoire de la monarchie de Juillet,
c'est ceux qui avaient t vaincus en apparence en 1830 criant: Vive
la Charte! et ceux qui avaient fait la Charte de 1830 criant:
Violons la Charte!

La solution, c'tait la sparation librale et loyale de l'glise et
de l'tat. Elle tait conforme  la Charte; car il n'y avait rien qui
pt mieux assurer la libert de l'enseignement que l'glise livre 
elle-mme et enseignant  sa guise,  ses risques et  ses prils, au
gr de la confiance des pres de famille.

Elle et t, je crois, un principe d'apaisement; car,  cette poque
surtout, o les passions antireligieuses n'taient pas encore ou
n'taient plus  leur dernier degr de violence, avec la sparation de
l'glise et de l'tat il y aurait eu fusion ncessaire entre l'glise
officielle et l'glise latrale, et cette fusion et t salutaire,
l'glise hier officielle modrant l'glise latrale, et celle-ci
vivifiant l'glise hier officielle, et l'glise latrale cessant
d'tre aussi batailleuse et agressive qu'elle l'tait et surtout
qu'elle le devint quelques annes plus tard.

Mais la sparation ne fut demande  peu prs par personne.

Gouvernement et hommes du juste milieu en taient toujours  la
conception napolonienne lgrement modifie: payer l'glise, la tenir
en bride, la mnager et caresser.

Les hommes du parti religieux en taient toujours  leur erreur
sculaire: maintenir  l'glise son caractre, sinon d'ordre de
l'tat, du moins de corps de l'tat, pour lui conserver son prestige.

Seuls, d'une part, quelques rpublicains demandrent la sparation
comme mesure vexatoire contre l'glise; et, d'autre part, Lamennais la
demandait passionnment comme principe et comme condition de la
rgnration de l'glise.

A mon avis, Lamennais seul avait raison.

Le Concordat fut donc maintenu. Concordat maintenu et promesse faite
par la Charte de la libert d'enseignement, c'est sur ce terrain qu'on
se battit pendant dix-huit ans.

On se battit fort. L'glise latrale, multipliant ses associations,
largissait sa propagande et crait plus ou moins subrepticement
autant de maisons d'instruction et d'ducation qu'elle pouvait; et du
reste, forte du texte de la Charte, d'une part rclamait une
organisation rgulire de la libert d'enseignement, d'autre part
affirmait que d'ores et dj toutes les crations de maisons
religieuses d'instruction taient en conformit avec l'esprit de la
Constitution.

Les partis avancs faisaient, de leur ct, une guerre acharne 
l'esprit clrical, au parti prtre, au jsuite de robe longue ou
de robe courte par le pamphlet, par le livre, par le roman, par le
cours public; et inventaient cet argument sur lequel ils ont vcu
jusqu' nos jours, qu'il ne doit pas y avoir de libert pour les
ennemis de la libert et que, par consquent, le libral ne doit
accorder la libert qu' lui-mme.

Quant au gouvernement, il atermoyait. Il atermoya pendant dix-huit
ans. Pendant dix-huit ans il reconnut que la libert d'enseignement
tait dans la Charte et s'engagea  la faire passer dans la loi au
premier jour. Il fut renvers avant d'avoir commenc de mettre ce
projet  excution.




CHAPITRE VIII

L'ANTICLRICALISME SOUS LA SECONDE RPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.


L'avnement brusque du suffrage universel changea les choses. Il porta
aux assembles lgislatives des hommes qui en majorit taient
catholiques, ou croyaient que la religion est une chose bonne. Il
apparut trs vite que si 1830 avait t une victoire pour les
catholiques, ce que j'ai dit, mais ce qui peut tre contest, 1848 en
tait certainement une autre.

M. Debidour fait remarquer avec douleur, mais avec raison, combien la
Constitution de 1848 fut clricale. Elle fut _place sous
l'invocation de Dieu_! Elle tint  dclarer dans son prambule
_qu'il existe des droits et des devoirs antrieurs aux lois
positives_! Elle tint  dclarer _que le citoyen doit tre protg
dans sa religion_! Elle repoussa la sparation de l'glise et de
l'tat. La Charte de 1830 n'avait que promis la libert
d'enseignement, la constitution de 1848 la proclama!

Pour ce qui est de la libert d'association, de ptitionnement, de la
libert de la presse, elle les assurait largement _ tous_, et
l'ide _ne lui vint pas de les restreindre au prjudice des
catholiques_!--En un mot, elle violait formellement tous les
principes des vrais rpublicains.

Quant au Concordat, aprs quelques tentatives timides et mal
coordonnes dans le dessein d'arriver  le modifier, il fut purement
et simplement maintenu pendant toute la dure de la seconde
Rpublique.

Les faits suivirent, en conformit avec les ides rgnantes:
expdition de la Rpublique franaise en Italie pour relever le
pouvoir temporel du pape et expdition de Rome  l'intrieur, comme
on disait alors, c'est--dire organisation de la libert
d'enseignement.

L'expdition de Rome ne se justifiait  mon avis nullement, l'intrt
de la France n'tant pas d'intervenir dans les affaires du peuple
italien, si ce n'est pour y contrebalancer l'influence autrichienne;
mais on pouvait la contrebalancer tout autrement et sans jouer en
Italie prcisment le rle de l'Autriche; et l'expdition de Rome ne
fut qu'un acte de l'ambition personnelle du prince-prsident dsirant
s'appuyer en France sur le parti conservateur.

Quant  l'organisation de la libert d'enseignement, elle n'tait que
l'excution du programme libral, que l'excution des promesses de la
Charte de 1830 et de la Constitution de 1848 et une raction contre le
rgime autocratique de Napolon Ier. Elle rtablissait en France une
libert qui avait exist sous l'ancien rgime, une libert qui tait
indique trs nettement dans la _Dclaration des Droits de l'homme_,
une libert qui avait t inscrite dans les deux constitutions de 1830
et de 1848; et elle n'tait en opposition qu'avec les ides
napoloniennes.

Cette organisation de la libert d'enseignement (loi Falloux, 1850)
admettait d'une part des coles publiques, coles d'tat, coles
dont les chefs et les professeurs seraient nomms par le gouvernement,
d'autre part des coles libres, diriges soit par des particuliers,
soit par des associations. Ces dernires taient encore soumises 
l'tat, en ce sens qu'elles devaient tre inspectes par les agents du
gouvernement et surveilles par eux, tout particulirement au point de
vue politique; car il tait spcifi que l'inspection devait avoir
pour objet la moralit, l'hygine, la salubrit et ne porter sur
l'enseignement que pour vrifier s'il n'tait pas contraire  la
morale, _ la constitution et aux lois_.

C'tait donc une libert trs limite encore; car un gouvernement
autoritaire aurait pu faire fermer, conformment  cet article, toute
cole libre o l'on n'aurait pas enseign le culte du gouvernement,
toute cole libre frquente par les enfants des familles de
l'opposition et o ces enfants auraient fait  M. l'inspecteur des
rponses conformes  leurs sentiments, rponses qu'on aurait supposes
dictes par les professeurs.

Il l'aurait pu; car il aurait traduit le directeur devant le conseil
acadmique, lequel avait le droit d'interdire l'exercice de la
profession  tout dlinquant; et les conseils acadmiques taient
composs de telle sorte que les fonctionnaires ou membres dsigns par
le gouvernement y taient en majorit.

Il faut reconnatre du reste que la loi Falloux tait favorable au
clerg en ce sens qu'elle permettait d'enseigner, sans brevet de
capacit,  tout ministre d'un culte reconnu par l'tat ou  tout
religieux qui aurait fait un stage de trois ans dans un tablissement
libre. C'tait dispenser les religieux, non seulement du brevet de
capacit, mais de capacit. Il est vrai; mais encore de quel droit
l'tat prtendrait-il me dfendre de confier mon fils  un ignorant
ou prtendu tel? C'est  moi d'en juger. Si l'tat a le droit et mme
le devoir d'interdire la profession de mdecin  un non-diplm parce
que ceci est de salubrit publique; il n'a aucunement le droit
d'interdire l'enseignement  qui que ce soit. En matire
d'enseignement, les diplmes qu'il dcerne ne sont que des
indications: Je dsigne monsieur un tel comme ayant t jug par moi
apte  enseigner. Je ferai peut-tre bien, moi, particulier, de me
fier  cette indication; mais j'ai le droit de n'en avoir cure et de
confier mon fils  un homme que j'ai jug, moi, apte  enseigner mon
fils; et c'est un abus norme que de prtendre m'obliger  ne le
confier qu' celui que vous avez estampill. Je vous remercie de
l'indication que vous me donnez et j'en pourrai tenir compte, mais je
vous en remercie  la condition que je conserverai mon droit de n'en
point profiter.

On juge bien, du reste, que l'intrt de l'glise tait que ses
instituteurs et professeurs fussent aussi bons que les instituteurs et
professeurs de l'tat, et c'tait prcisment un bienfait de la
libert qu'elle tablt la concurrence.

De fait, pendant le quart de sicle qui suivit, si les professeurs
religieux de l'enseignement secondaire, Jsuites et autres, furent
(peut-tre) infrieurs aux professeurs universitaires de
l'enseignement secondaire, les frres des coles chrtiennes furent
incomparablement plus instruits que les instituteurs de l'tat. Et,
encore une fois, le citoyen prtendu libre d'un tat prtendu libre a
le droit de prendre pour l'aider  lever son fils qui il veut, et
l'tat ne doit avoir sur les professeurs qu'un droit d'inspection
strictement relatif  l'hygine du local et  la moralit de
l'enseignement et de l'enseignant.

La loi Falloux tait donc certainement favorable au clerg, mais elle
tait formellement conforme aux principes du libralisme. C'tait une
loi  la marque de 1789. Ceux qui la firent pouvaient dire aux
rpublicains: Nous vous combattons, certainement; mais nous vous
servons selon vos principes, selon les principes que vous invoquez
toujours quand vous tes les plus faibles, et que vous oubliez
toujours, comme il est naturel, quand vous tes les plus forts. Mais
prcisment, en ce moment, vous tes les plus faibles. De quoi donc
vous plaignez-vous?

Et en effet, les lgislateurs de 1850 auraient pu faire du
despotisme ractionnaire, supprimer l'Universit et confier
l'enseignement  l'glise. Ils faisaient de la libert; et ce qu'on
leur demandait, c'tait de faire du despotisme rpublicain. En
vrit, c'tait leur demander trop.

Remarquez bien que, mme, ils ne faisaient pas de la libert pure et
simple. La libert pure et simple consiste en ceci: l'enseignement
n'est pas une affaire de l'tat; enseigne qui veut; l'tat n'enseigne
pas; l'tat surveille les maisons d'enseignement au point de vue de
l'hygine et de la moralit.--Ce qu'instituaient les lgislateurs de
1850 tait trs loin de cela. Ils maintenaient l'enseignement d'tat;
et, _ ct de lui_, ils permettaient que les particuliers
enseignassent librement. Ce n'tait qu'une demi-libert de
l'enseignement.

Oui, ce n'tait qu'une demi-libert de l'enseignement; car remarquez
bien que permettre une entreprise commerciale,--ceci n'est qu'une
comparaison,--la permettre, et puis en faire soi-mme une du mme
genre  laquelle on force tous les contribuables  cooprer de leurs
deniers, c'est permettre  l'entreprise libre de vivre, mais lui faire
la vie extrmement dure, et c'est presque la condamner  mort au
moment mme qu'on lui donne le droit de natre. Je l'ai dit, je crois,
quelque part, c'est comme si l'tat, qui a une ligne de chemin de fer
de Paris  Bordeaux, permettait, sans doute,  la Compagnie d'Orlans
d'avoir une ligne de Paris  Bordeaux, mais forait tous les
voyageurs de la Compagnie d'Orlans  payer  l'tat une redevance
pour entretenir la ligne d'tat Paris-Bordeaux. Il y aurait quelque
chance pour qu'on ne voyaget plus que sur la ligne de l'tat.

D'autant plus que les moyens pour l'tat enseignant de faire
concurrence  l'enseignement libre sont illimits. A un universitaire
qui tait partisan--naturellement--du monopole universitaire, je
disais, il y a trente-cinq ans: Il y a un moyen bien simple d'assurer
en pratique le monopole universitaire, tout en affirmant qu'on ne
monopolise rien et que la libert d'enseignement est pleine et
entire. Donnez tout l'enseignement pour rien, primaire, secondaire,
professionnel, suprieur, tout pour rien. Tous les tablissements
libres seront ruins.

--Non, ils ne le seraient pas compltement. Il y aura toujours des
gens qui aimeront mieux payer deux fois, une fois comme contribuables
pour nous entretenir, une fois comme parents  la caisse des
professeurs libres, que de venir  nous. Il n'y a que le monopole qui
vaille.

Peut-tre; mais enfin ceux qui maintenaient l'enseignement de l'tat
comme concurrence redoutable et pouvant devenir quasi mortelle 
l'enseignement libre; ceux qui n'admettaient qu'un enseignement libre
trs surveill par l'tat et luttant contre l'enseignement de l'tat
 armes trs ingales; ceux qui faisaient payer deux fois, comme
s'ils leur imposaient une amende, les parents usant de l'enseignement
libre; ceux, donc, qui accordaient une libert trs limite en
maintenant sinon le monopole, du moins le privilge de l'enseignement
de l'tat; ceux-l non seulement ne pouvaient tre incrimins de
livrer l'enseignement  l'glise; non seulement ne pouvaient tre
incrimins de faire balance gale  l'glise et  l'tat; non
seulement ne pouvaient tre incrimins d'accorder la pleine libert
d'enseignement; mais ils pouvaient l'tre de n'accorder  cet gard
qu'une tolrance lgale; et ce n'est pas autre chose, en ralit,
qu'ils avaient fait.

Les rclamations et accusations de la part des vrais rpublicains
n'en furent pas moins bruyantes et furieuses, comme il est naturel,
puisque le temprament du dmocrate est d'tre purement et simplement
absolutiste; et c'est  propos de cette loi que Victor Hugo ne manqua
point de dire qu'elle constituait un _monopole_ au profit de la
sacristie et du confessionnal.

Les effets du nouveau rgime furent les suivants. La bonne
intelligence de l'glise et du gouvernement d'abord prsidentiel, puis
imprial, dura jusqu'en 1859. Extrieurement au moins, l'glise
catholique eut le prestige officiel qu'elle avait eu sous le premier
Empire et sous la Restauration. M. Debidour note avec regret les
processions se droulant dans les villes avec participation des
fonctionnaires et de l'arme, le travail suspendu le dimanche dans les
chantiers publics et les cabarets ferms pendant les offices!

Les moines rentrrent en foule, y compris les Jsuites, qui n'taient
du reste jamais sortis compltement; l'Universit fut intimide et
moleste; les professeurs anticlricaux mal nots; une vritable
raction clricale, encourage, il faut le dire, et ce que je blme
parfaitement, par le gouvernement, qui doit toujours en ces matires
n'tre absolument d'aucun ct, mena assez durement le pays.

On ne comprend pas trs bien comment un gouvernement qui avait pour
lui la quasi unanimit de la nation, qui tait sorti d'un plbiscite
o il avait obtenu huit millions de voix contre un million, qui dans
la Chambre lective avait trois cent cinquante partisans dvous et
trois ou cinq opposants, sentit le besoin de s'appuyer sur le parti
clrical et de l'appuyer.

Il tait persuad sans doute que la France, parce qu'elle dtestait
les rvolutionnaires de 1848, ce qui tait vrai, tait clricale, ce
qui tait faux. La France de 1848  1859, et mme plus tard, ne
voulait que l'ordre et la rpression, sans rigueurs du reste, des
dsordonns.

L'tat d'esprit du gouvernement prsidentiel et imprial fut cependant
celui que je viens de dire jusqu'en 1859, par cette aberration sans
doute qui consiste  grossir l'ennemi et  ne trouver jamais que
l'on a assez de soutiens; et, non satisfait d'avoir ces deux appuis
formidables, le peuple et l'arme, ce gouvernement voulait encore
s'appuyer sur l'glise.

A partir de 1859, sa politique fut toute diffrente, mais cette fois
encore plus inintelligible. Il fit la guerre d'Italie, qui tait avant
tout une guerre anticlricale, qui dchanait la rvolution dans la
Pninsule et qui fut salue avec enthousiasme par tout le parti
anticlrical franais, toujours plus soucieux, naturellement, des
intrts de l'anticlricalisme que des intrts de la France;--et
d'autre part il prtendit soutenir et dfendre le pouvoir, tant
spirituel que temporel, du souverain pontife.

Je ne sais pas quel tait son dessein,  travers cette incohrence, ni
s'il en avait un; mais les effets furent ceci:  l'extrieur, l'unit
de l'Italie, qui ne contenait point du tout, comme on a trop dit,
l'unit de l'Allemagne, et les deux grandes fautes sont
indpendantes l'une de l'autre; mais qui tait en elle-mme un chec
pour la France, celle-ci n'ayant aucun intrt  crer sur ses flancs
une grande puissance susceptible de devenir l'allie d'un de nos
ennemis;-- l'intrieur, le parti bonapartiste coup en deux et par l
sensiblement affaibli et n'offrant plus un appui, une base aussi
solide qu'auparavant.

C'est  partir de 1859, en effet, qu'il y eut des bonapartistes
clricaux et des bonapartistes anticlricaux.--Il y eut des
bonapartistes clricaux, gens  la manire et  la mode de 1850,
conservateurs et clricaux comme fond permanent, rallis  l'Empire
comme  un pouvoir fort, dompteur de rvolutionnaires.--Il y eut des
bonapartistes anticlricaux, gens  la mode de 1810 ou de 1820,
nouveaux exemplaires des libraux de la Restauration, autoritaires
et despotistes comme fond permanent, mais dsirant que l'on ft
despotique en dehors de l'glise et un peu contre elle.

C'est ainsi qu'en 1860, une commission compose du ministre d'tat,
du prsident du conseil d'tat, du ministre de l'intrieur, du
ministre de l'instruction et du garde des sceaux, fit un rapport qui
n'eut pas de suite, mais o tait signal le danger de la libert
d'enseignement avec tous les arguments dont en 1903 les rpublicains,
comme il va de soi, se sont servis  leur tour: La libert
d'enseignement, qui _semble_ consacrer un grand principe d'quit, a
cet immense inconvnient de perptuer dans notre pays, par la
diversit de l'ducation donne  la jeunesse, toutes les divisions
sociales et politiques qui s'effaceraient avec le temps dans l'unit
de l'enseignement de l'tat. Les tablissements religieux sont le
refuge des enfants appartenant  des familles qui n'adoptent ni les
principes de 89 ni le gouvernement imprial. L'instruction qui s'y
distribue est conforme  ces regrettables tendances.--C'tait
l'argument des deux Frances.--Quant  l'argument des deux glises,
il y tait aussi, et cette ancienne volont napolonienne qu'il n'y
et qu'une glise, officielle, domestique et obissante au
gouvernement franais, se retrouve dans ce document: Les
congrgations religieuses visent, en multipliant leurs noviciats et
leurs couvents,  remplacer notre clerg sculier, c'est--dire les
curs et les desservants qui sortent de nos sminaires, qui sont
originaires de notre pays et qui reconnaissent la direction de leur
vque attach lui-mme au pays et  l'empereur par sa nationalit et
par son serment. Or, le clerg rgulier est tout simplement une milice
romaine, secouant le joug de l'Ordinaire, n'ayant ni patrie ni
personnalit, obissant, _perinde ac cadaver_, au gouvernement absolu
d'un tranger...

Ce rapport est, suppose-t-on, de M. Baroche. On le dirait rdig par
M. Georges Clmenceau.

C'est ainsi encore qu' un certain moment, un peu plus tard, en 1862,
on vit des prfets ultrabonapartistes protger nergiquement ou
imposer la reprsentation du _Fils de Giboger_ sur les thtres de
province et y applaudir avec ostentation.

Les bonapartistes anticlricaux taient les uns trs convaincus, il
faut toujours faire cette part, les autres trs malins. Ces derniers
recueillaient le double bnfice d'tre fort bien avec le pouvoir
comme bonapartistes et d'tre populaires et d'tre qualifis de
libraux comme anticlricaux. J'en ai connu de ces saints-l!
L'attitude tait excellente, point trs difficile  soutenir et assez
rmunratrice.

Cependant le parti bonapartiste tait bifurqu et ce lui tait une
faiblesse. Les bonapartistes anticlricaux voyaient de mauvais oeil
les bonapartistes clricaux et dploraient les services rendus encore
au Saint-Pre, l'occupation de Rome par nos troupes, le maintien des
Jsuites en France, etc., et,--je parle des convaincus,--se
dtachaient un peu de l'Empire pour incliner vers le rpublicanisme.

Les bonapartistes clricaux, se prtendant dtenteurs de la tradition
de 1850 et vritables appuis, soutiens et mme fondateurs du second
Empire, regardaient avec colre les bonapartistes anticlricaux,
dploraient l'expdition d'Italie, rendaient, avec raison du reste, le
gouvernement responsable de l'unit de l'Italie et du triomphe de la
Rvolution en Italie, et se refroidissaient singulirement  l'gard
de l'Empire, et inclinaient vers la lgitimit ou l'orlanisme.

A partir de 1859, l'Empire eut deux armes au lieu d'une, comme on
dit pour se consoler quand on a vu son arme coupe en deux par
l'ennemi; mais il eut deux armes peu solides, dfiantes l'une de
l'autre, et dfiantes mme de lui, et qui ne valaient pas son arme
unique d'auparavant.

Je suis de ceux qui sont persuads que l'Empire tait encore
infiniment fort en 1870 et que ce n'est que la guerre de 1870 qui l'a
tu; mais enfin il tait un peu plus faible de 1859  1870 que de 1850
 1859, et il fallait l'indiquer pour tre complet.

Quant aux effets de la loi sur l'enseignement, vous pouvez demander 
tout anticlrical, de 1860 environ  1906, quels ils ont t. Vous
aurez cette rponse _ne varietur_ et qui n'a pas vari et ne variera
point: La libert de l'enseignement a fait _deux Frances_, et tous
nos malheurs viennent de l. Un snateur franais qui, du reste, est
trs intelligent, mais qui, lorsqu'il s'agit de clricalisme, parat
l'tre moins, disait rcemment: Avant 1850 l'unit morale de la
France existait, depuis elle n'existe plus. Et l'on sait ce qu'tait
l'unit morale de la France au XVIIIe sicle, sous la Rvolution, sous
la Restauration et sous Louis-Philippe. Elle tait figure par le mot
d'Horace: _Tot capita, tot sensus._

Je ne vois que deux poques o il y ait eu en France une unit
morale, trs relative encore; c'est l'poque de Louis XIV et l'poque
de Napolon Ier. Sous Louis XIV, malgr les jansnistes et les
protestants, on peut dire  la rigueur qu'il y a une unit morale, que
toute la France,  trs peu prs, est runie dans un mme sentiment:
le culte du roi et le dsir d'extension du territoire.--Sous Napolon,
malgr Chateaubriand, Mme de Stal et quelques migrs  l'extrieur
ou  l'intrieur, on peut dire,  la rigueur, que la France est runie
dans un mme sentiment: l'idoltrie de l'empereur et le dsir de
conqutes et de gloire. Sauf ces deux poques, o il a exist une
unit morale, qui, du reste, n'est pas du tout de mon got, l'unit
morale de la France n'a jamais t.

Et c'est un bien. C'est un bien videmment dans une certaine limite
que j'indiquerai tout  l'heure; mais c'est un bien. La diversit des
sentiments et des ides, c'est la vie mme, intellectuelle et morale,
d'un peuple. Celui qui a dit: Il faut qu'il y ait des hrsies, a
dit une des paroles les plus profondes qui aient t dites dans ce
monde. Il faut qu'il y ait des hrsies, c'est--dire il est bon qu'on
pense, et la seule chose qui indique qu'un peuple pense, c'est ceci
qu'il pense de diffrentes manires. Un peuple qui tout entier
penserait exactement la mme chose--rve de nos dmocrates
autoritaires et unitaires--c'est qu'il ne penserait pas du tout, ce
qui peut-tre n'est pas trs sain. La multiplicit des sectes
religieuses prouve la vitalit du sentiment religieux, et la
multiplicit des coles et partis politiques, philosophiques,
conomiques, prouve simplement qu'un peuple s'occupe de philosophie,
de politique et d'conomie, et n'est pas absolument abruti.

Il y a une limite, sans doute, et je crois la connatre. Il peut
arriver qu'un homme, et ceci ne serait rien, mais il peut arriver
qu'un groupe considrable soit tellement entt de son ide,
religieuse, philosophique, conomique, qu'il la prfre  la patrie.
Un catholique peut tre papiste avant d'tre franais; un protestant
peut tre genevois plutt que franais; un socialiste peut tre
proltaire cosmopolite et n'tre point franais du tout. Des groupes
plus catholiques que franais ou plus protestants que franais,  ce
point que les uns et les autres appelaient l'tranger  leur secours
sur le sol franais, cela s'est vu au XVIe sicle. Des groupes plus
socialistes que franais,  ce point qu'ils n'appartiennent qu'au
proltariat universel et non  la France, qu'ils sont d'une classe et
qu'ils ne sont point d'un pays, cela se voit de nos jours.

Par parenthse, on se demande toujours quand le patriotisme a commenc
en France. Je le crois trs ancien, mais j'estime qu'il a commenc
trs nettement, trs prcisment et sans rien qui restt confus, qu'il
a commenc dfinitivement, si l'on me permet de parler ainsi, qu'il a
t constitu, le jour o cela a paru un crime de prfrer son parti 
la France, ou de prfrer ses droits de caste  la France; le jour o
cela a paru un crime qu'un protestant ou un catholique appelt
l'tranger sur le territoire franais; le jour o cela a paru un crime
qu'un grand seigneur passt  l'tranger et combattt contre les
Franais pour venger _mme une injustice_ commise  son gard; et
j'estime donc que le patriotisme franais a t constitu au
commencement du XVIIe sicle. La _catholicisation_ d'Henri IV me
parat un des actes les plus srieux, les plus philosophiques, les
plus profondment conus par une grande intelligence, qui aient jamais
t. Paris vaut bien une messe est une boutade de Barnais qui doit
se traduire ainsi: Je suis l'tat, ou tout au moins je le reprsente,
et il se rsume et il s'exprime en moi. Or cet tat est en majorit
catholique. Je dois donc tre officiellement catholique, non pas, et
je le prouverai, pour n'admettre que les catholiques comme citoyens
franais; mais pour prouver qu'aucun de nous ne doit prfrer ses
faons particulires de penser au bien de l'tat. Particulier, je
resterais protestant et bon franais; chef de l'tat, je serais
souponn de n'tre qu'un parti au pouvoir et de prfrer ce parti 
l'ensemble de la nation, si je restais protestant. Je me fais
catholique pour prouver que le particularisme protestant n'est plus
mon fait. Je me fais catholique, non pas, au vrai, pour me faire
catholique, mais pour dclarer que, politiquement, je ne suis plus
huguenot, ce qui est prcisment mon devoir. L'acte d'Henri IV fut
une dclaration de patriotisme; ce fut la _nationalisation_ d'Henri
IV.

Il y a donc, en effet, une limite  la diversit intellectuelle et
morale. La diversit intellectuelle et morale est un bien en soi; elle
devient un mal lorsqu'elle va jusqu' prfrer une ide particulire,
ou de groupe,  la patrie. Peuples mauvais et qui ont un germe de
mort: d'une part, ceux qui n'ont qu'une faon de penser et qui, par
consquent, ne pensent point; d'autre part, ceux dans lesquels des
groupes considrables prfrent leur faon de penser  la patrie.
Peuples excellents (Angleterre, tats-Unis, Allemagne), ceux qui
pensent beaucoup et par consquent de faons diverses, mais dans
lesquels aucun groupe ne prfre sa pense  la patrie.

Et c'est bien prcisment pour cela qu'il ne faut pas violenter les
faons de penser et que la libert de penser, de parler, d'crire,
d'enseigner est une mesure patriotique et une mesure de salut public.
Comment cela? Mais parce que ces migrations, ces scessions, ces
renoncements  la patrie, ces dterminations extrmes de
l'intelligence et de la conscience qui consistent  prfrer son ide
 son pays, _vous les crez_, en gnant les liberts de pense et de
croyance. Un sentiment peut tre fort quand il est libre, mais il est
violent quand il est contrari et opprim. En accordant la libert de
penser et de rpandre sa pense, vous maintenez donc tel sentiment
dans la mesure o il est actif, mais non vhment et o il ne se
prfre pas  l'ide de patrie et  l'amour de la patrie. En
rprimant, en proscrivant la libert de pense, vous poussez tel
sentiment  ce degr d'acuit o il se prfre  l'ide de patrie et
s'insurge contre une patrie qui l'opprime. En perscutant un
catholique, vous en faites naturellement et ncessairement un
ultramontain; en perscutant un protestant, vous en faites
naturellement un genevois ou un hollandais; en perscutant Mme de
Stal, vous en faites une... europenne; en supprimant la libert de
pense en France, vous faites d'un simple libral un homme qui
aimerait autant tre amricain ou tre belge.

Voil ce qui me fait appeler la libert une mesure de salut public. Il
est trs vrai que la diversit de pense peut aller jusqu' rompre le
faisceau national; mais il est aussi vrai que l'unit morale impose
pousse tout simplement les penses indpendantes  devenir
antipatriotiques et rompt le faisceau national bien plus compltement.
La libert est consolidatrice du patriotisme; le despotisme est
destructeur de l'ide de patrie. En un mot, la seule unit morale
qu'il faille dsirer et  quoi il faille tenir, c'est l'unit
patriotique; et cette unit morale, celle-ci, la libert ne la dtruit
pas; elle la confirme. Voil pour moi la vrit absolue.

Or--revenons--les deux Frances que la libert d'enseignement tait
prtendue avoir cres taient-elles vritablement deux Frances
ennemies l'une de l'autre? L'une des deux tait-elle trangre ou
amie de l'tranger, ou cosmopolite? La diversit des penses
allait-elle jusqu' seulement dtendre et relcher le lien national?
Pas le moins du monde et d'abord pour la raison que j'ai dite. Les
Franais catholiques, levs trs librement dans des maisons
catholiques, n'avaient aucune raison d'tre froids  l'gard d'un pays
qui ne violentait ni ne contrariait leurs ides et sentiments et qui
ne leur demandait que de rester Franais. J'ai connu beaucoup de
jeunes gens levs dans ces maisons. Ils taient les meilleurs
Franais du monde; et c'est depuis les violences de la Rpublique
autoritaire qu'ils le sont moins, ce que, sans l'approuver, je ne puis
m'empcher de comprendre et de trouver assez naturel.

Je n'ai pas besoin de rappeler ce qui a t reconnu par tous et
proclam par tous,  savoir qu'il n'y a eu aucune diffrence entre le
patriotisme des anciens lves des maisons religieuses et celui des
anciens lves de l'tat pendant la guerre de 1870; et je ne sache pas
qu' l'heure o j'cris les antipatriotes soient d'anciens lves ou
d'anciens professeurs des maisons religieuses.

Remarquez de plus que les enfants et jeunes gens qui taient confis
aux ducateurs religieux appartenaient en majorit  ce qu'on appelle
plus ou moins exactement les hautes classes. Or tout le monde, certes,
a intrt  tre patriote, mais particulirement les citoyens
appartenant aux classes hautes; par la trs bonne raison, qu'il ne
leur est pas difficile de comprendre ou de sentir, qu'en cas de
conqute de la patrie, ce sont eux qui seraient remplacs comme
dirigeants et comme personnages considrables par des citoyens du
peuple vainqueur. Ce n'est pas, par exemple,  un futur saint-cyrien
ou polytechnicien, ou  son pre, qu'il faudrait venir dire que France
ou Allemagne c'est indiffrent et que l'on doit avoir des objets de
proccupation plus considrables. Les hautes classes d'une nation
sont, comme les pays frontires, non pas plus patriotes, mais
patriotes avec plus d'inquitude, comme premires proies de
l'invasion. Si tout se rglait par l'intrt, les hautes classes
seraient trs patriotes et le peuple le serait peu. Comme tout se
rgle par l'intrt et le sentiment mls, ce n'est pas ainsi que vont
les choses; mais il reste encore que les hautes classes sont patriotes
plus srement, parce qu'elles le sont forcment.

Ce n'est donc pas aux enfants des classes dites suprieures que des
professeurs, religieux ou autres, pourraient, le voulussent-ils,
enseigner l'antipatriotisme ou un patriotisme trs tempr. Aussi ne
l'ont-ils pas fait et ne le feront-ils jamais. Les deux Frances, au
point de vue de l'unit patriotique, n'ont donc jamais exist.

Qu'elles aient exist au point de vue de la fameuse unit morale, je
ne le nie point. On n'enseignait pas dans les coles religieuses
l'amour de la Rvolution et on l'enseignait dans les coles de l'tat.
C'est incontestable. Les professeurs des lyces, ou taient
secrtement rpublicains, ou appartenaient  ce bonapartisme
anticlrical dont j'ai parl plus haut. Par contrepartie, les
professeurs des maisons religieuses ou taient lgitimistes, ou
appartenaient  ce bonapartisme clrical que j'ai indiqu plus haut
galement. Je demandais, en Bretagne, vers 1858,  un lve de petit
sminaire: tes-vous d'accord en politique?

--Non! Il y a deux camps, les blancs et les bleus.

--Qu'est-ce qu'ils sont, les blancs?

--Ils sont pour Henri V.

--Et les bleus?

--Ils sont pour l'empereur.

--Et des rpublicains?

--Il n'y en a pas.

Rpublicains et bonapartistes anticlricaux, c'tait la population des
lyces; lgitimistes et bonapartistes clricaux, c'tait la population
des maisons ecclsiastiques. Voil, au vrai, les deux Frances de
1850  1870.

Voil ce qui exasprait les partis avancs. Et il n'y a pas de quoi
s'exasprer. D'abord parce que, comme on l'a bien vu, cela n'empchait
pas tous ces jeunes gens d'tre de trs bons Franais, ce que j'avoue
qui me suffit; ensuite parce que le pril est, prcisment, comme je
l'ai dit, de faire de mauvais Franais en tracassant les gens; enfin
parce que, non seulement la concurrence matrielle, pour ainsi parler,
est une bonne chose, et quand il y a deux enseignements dans un pays
ils sont bons tous deux; mais encore et enfin parce que la concurrence
morale, si je puis dire ainsi, est excellente.

Ces jeunes gens, tous bons Franais, tous patriotes, ayant ainsi un
lien commun, ncessaire et suffisant, ayant ainsi une unit
ncessaire et suffisante, se rencontraient dans la vie, discutaient,
remuaient des ides et se faisaient, par la discussion, des ides
personnelles, et il n'y a que les ides personnelles qui soient des
ides-forces, et des ides fortes, et des ides fcondes.

Supposez, par impossible du reste, du moins dans le monde vraiment
civilis, un peuple  qui des ducateurs n'ayant qu'une manire de
penser inculqueraient indfiniment cette conception gnrale; et qui
du reste n'aurait pas une force intellectuelle suffisante pour ragir;
c'est le peuple que semblent rver les partisans de l'unit morale,
et ce peuple, je n'en pense qu'une chose, c'est qu'il deviendrait
promptement idiot.

Tels furent, avec leurs inconvnients peut-tre, avec celui surtout
d'tre dsagrables  ceux qui veulent mener la France comme un
ternel enfant, tels furent, beaucoup meilleurs  mon avis que
mauvais, les effets de la libert de l'enseignement en France sous le
second Empire.

       *       *       *       *       *

La politique gnrale de la fin du second empire fut ce que l'on sait
trop. Au point de vue des choses religieuses, il y a un point assez
important  claircir. Les anticlricaux, croyant ou feignant de
croire que tous les maux et toutes les catastrophes viennent du
catholicisme et ne peuvent venir d'autre source, ont assur que les
dsastres de 1870 sont imputables aux catholiques. Ils ne pouvaient y
manquer. Quand on lit dans un ouvrage de M. Edme Champion: La pente
qui loigne de Voltaire aboutit  Sedan, on ne comprend pas trs
bien, parce que c'est une sorte de rsum de philosophie historique
plutt qu'un rquisitoire prcis. Mais les journalistes et les
historiens du parti sont entrs dans le dtail de cette considration
et l'ont expose minutieusement.

Voici comment ils raisonnent, je puis dire tous; car j'ai retrouv
l'argumentation un peu partout presque dans les mmes termes.

L'Empire s'est obstin jusqu'au bout  maintenir et soutenir le pape 
Rome,  dfendre les restes du pouvoir temporel,  refuser Rome aux
Italiens. Aux approches de la guerre de 1870, l'Empire chercha des
allis. Il en trouva un, c'est  savoir l'Autriche; mais l'Autriche ne
voulait entrer en campagne contre la Prusse qu'avec le concours de
l'Italie, pour n'tre pas attaque par celle-ci, une dixime fois,
pendant qu'elle serait occupe ailleurs. Mais l'Italie ne voulait
entrer dans cette triple alliance que si on lui laissait Rome.
L'alliance franco-autrichienne dpendait donc de l'agrment de
l'Italie, et l'agrment de l'Italie dpendait de l'abandon de Rome aux
Italiens.

Jusqu'au dernier moment, Napolon III tergiversa, recula. A la
veille de l'entre en campagne, ne s'agissant plus d'alliance
austro-franaise, mais seulement d'alliance italienne, il hsita
encore  abandonner le Saint-Pre par un engagement formel: l'alliance
n'eut pas lieu. La France fut vaincue. C'est ainsi, dit loquemment
M. Debidour, que, conduit  Sedan par la justice immanente des choses,
Napolon III paya, au bout de plus de vingt ans, le tort de s'tre
abandonn  l'glise par ambition et fit, du mme coup, payer  la
France la faiblesse qu'elle avait eue de s'abandonner  lui. Son
alliance avec le pape l'avait lev au trne; elle contribuait
maintenant  l'en faire descendre. Quant  la France, elle lui avait
valu dix-huit ans de servitude, elle lui valait maintenant d'tre
envahie en attendant d'tre dmembre.

Cette argumentation et ces conclusions sont assez douteuses. Laissons
de ct la servitude intrieure: la France a t asservie  l'Empire,
non pas  cause de l'alliance de l'Empire avec le catholicisme, mais
parce qu'elle a voulu l'tre, depuis 1849; il n'y a pas d'exemple
d'asservissement volontaire plus net et plus clatant; la France de
1849  1870 tait bonapartiste, et cela suffit pour qu'on soit asservi
 un Bonaparte.

Quant aux alliances _in extremis_, je crois qu'on n'aurait jamais eu
l'alliance ni de l'Autriche ni de l'Italie, mme en livrant Rome aux
Italiens, et que jamais ces deux puissances n'ont t srieusement
disposes  soutenir la France. L'Autriche l'a montr prcisment si
elle a dit: J'en serai si l'Italie en est, ce qui est un
atermoiement et mme une dfaite.

Quant  l'Italie, qui ne voit que son intrt en tout tat de cause
tait d'attendre, pour se mettre ensuite du ct du vainqueur?
Qu'avait-elle  gagner  entrer dans une guerre o elle ne pouvait que
trs peu secourir la France, o la France avait autant de chances
d'tre vaincue avec le concours de l'Italie que sans ce concours, et
o la France vaincue, l'Italie se ft trouve compromise du ct du
victorieux? L'Italie, possesseur de Rome, qu'a-t-elle  gagner 
entrer en guerre contre la Prusse en notre faveur? Je ne le vois pas.
Je ne le vois d'aucun ct. Je dirai presque au contraire; car
l'Italie tant possesseur de Rome, c'est du ct du Trentin, de
Trieste, etc., que son ambition tourne les yeux. Au point de vue de
cette ambition, ce qu'il lui faut, c'est une Autriche affaiblie; or la
Prusse victorieuse fait une Autriche faible. Une fois dtentrice de
Rome, c'est plutt de la Prusse que de la France que l'Italie doit
dsirer le succs. Cela pourrait se soutenir et n'est point du tout
draisonnable.

Contentons-nous de dire, sans vouloir trop prouver, que, possdant
Rome ou ne le possdant pas, l'intrt de l'Italie tait certainement
d'attendre et de voir venir les vnements. Une guerre engage par
l'Italie en faveur de la France et t une guerre purement
sentimentale, ce dont l'Italie a peu l'habitude.

L'Autriche, elle, avait certainement un intrt  nous soutenir pour
empcher que la Prusse n'absorbt tous les pays allemands et ne
relevt  son profit l'empire d'Allemagne; mais il faut songer que
l'Autriche est en partie pays allemand elle-mme, et que faire marcher
des Allemands contre des Allemands _en faveur des Franais_ est chose
trs difficile, sinon impossible. Les Allemands peuvent se battre les
uns contre les autres; c'est ce qu'ils ont fait  Sadowa; mais mener
des Allemands contre des Allemands _pour des Franais_, ce serait
presque une folie que de le vouloir entreprendre.

Il me parat donc certain qu'il n'y a eu, de 1868  1870, _aucune
espce de bonne intention_, mme conditionnelle,  notre gard, ni de
la part de l'Autriche ni de la part de l'Italie, et qu'il n'y en
aurait eu ni plus ni moins si nous avions abandonn Rome aux Italiens.
Il y a eu des sollicitations de la part des Tuileries auprs des cours
de Vienne et de Florence. Ces sollicitations ont t reues avec
politesse; ces politesses, mles de considrations diverses et de
prtextes allgus, ont pu tre prises pour des promesses
conditionnelles; mais il me semble bien qu'il n'y a pas eu autre chose
et que l'intention ferme de l'Autriche et de l'Italie a t, quoi
qu'il arrivt du ct de Rome, de ne pas secourir la France.

Pour les raisons que j'ai dites plus haut, la _triplice_, la triple
alliance prusso-italo-autrichienne est naturelle et, pour ces raisons,
on peut dire _qu'elle existait_ en 1869-1870  l'tat latent. Elle
ne dpendait pas du tout de la question romaine et ne s'y rattachait
point. Si nous avons chou en 1869-1870  trouver un alli, c'est que
nous nous sommes heurts _dj_ contre la triple alliance. Abandonner
Rome, ce que du reste je crois qu'on aurait d faire beaucoup plus
tt, aurait t  cette poque, au moment o nous tions en posture de
solliciteurs, un manque de dignit trs inutile.

En tout cas, la question romaine n'a pes d'aucun poids dans les
vnements de cette poque. Pie IX et le parti clrical responsables
de Sedan est quelque chose que l'on doit considrer comme une lgende
anticlricale sans aucun caractre scientifique. Nous avons t
vaincus en 1870 parce que notre organisation militaire tait la plus
faible, parce que nous n'tions pas prts, ce que je crois que nous
sommes destins  n'tre jamais, et parce que nous ne pouvions pas,
quelque sacrifice que nous consentissions, avoir d'allis: voil le
vrai.

--Mais peut-on concevoir un malheur de la France qui ne vienne pas des
Jsuites, le peut-on?

--Je reconnais que pour beaucoup de Franais cette conception est
absolument impossible.




CHAPITRE IX

L'ANTICLRICALISME SOUS LA TROISIME RPUBLIQUE JUSQU'EN 1904.


Les lections de 1871 furent une troisime victoire pour le
clricalisme. Aprs les dsastres de 1870, une Assemble, la plus
remarquable du reste, comme runion de talents et de lumires, que
nous ayons jamais eue, avait t nomme, uniquement, dans la pense
des lecteurs, pour faire la paix et pourvoir aux ncessits urgentes.
Elle voulut, de plus, faire une constitution et des lois gnrales.
C'tait son droit absolu; car il est vident qu'aprs une rvolution
la premire Assemble qui est nomme par la nation a tous les droits
politiques et est constituante et lgislative par le fait mme de sa
nomination. Il n'y a personne qui ait qualit pour lui contester ces
droits et pour limiter sa souverainet. Mais peut-tre l'Assemble de
1871 et-elle bien fait de se limiter elle-mme et, la paix conclue,
d'appeler la nation  de nouvelles lections qui eussent t faites
sur une nouvelle plateforme, sur des questions constitutionnelles et
sur des questions politiques.

Elle ne le voulut point,  tort ou  raison, et elle fit des lois (et
plus tard une constitution), comme si elle avait t nomme pour en
faire et comme si, en la nommant, la nation avait eu en son esprit la
considration de ces lois. Ce fut une faute,  mon avis, parce que,
tant monarchique, quand la nation, comme le prouvrent tout de suite
les lections complmentaires de juillet 1871, tendait  devenir
rpublicaine, toutes les lois de l'Assemble de 1871 devaient plus
tard prendre dans l'opinion un caractre monarchique et comme une
mauvaise odeur monarchique et devenir suspectes  la nation.

La raction anticlricale de la troisime rpublique a pour un de ses
fondements le souvenir de l'Assemble monarchique de 1871 et le
souvenir des tentatives monarchiques du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877.

Quoi qu'il en soit, l'Assemble de 1871 labora une nouvelle loi de
libert de l'enseignement. La seconde Rpublique avait tabli la
libert de l'enseignement primaire et la libert de l'enseignement
secondaire. Elle n'avait rien fait  l'gard de l'enseignement
suprieur. L'Assemble de 1871 tablit et organisa la libert de
l'enseignement suprieur. Le droit fut reconnu aux particuliers ou aux
associations de donner l'enseignement suprieur  qui voudrait le
recevoir d'eux. La libert d'enseignement tait enfin tablie en
France  tous les degrs (17 juin 1875).

Les effets, excellents  mon avis, de cette nouveaut, ne se firent
pas attendre. L'enseignement suprieur tel qu'il existait  l'tat de
monopole, depuis le premier Empire jusqu'en 1875, tait une des hontes
de la France. Il vgtait. Il tait inactif et presque amorphe.
Professeurs fatigus ou nonchalants, public rare et endormi,
d'tudiants point. Sous l'aiguillon de la concurrence, l'enseignement
suprieur franais, qui a rencontr du reste des directeurs
intelligents, zls et hardis dans l'innovation, est devenu le plus
actif, le plus laborieux et le plus illustre peut-tre de l'Europe
entire. Je ne puis pas m'empcher de croire que la loi de 1875 soit
une des causes au moins de cet heureux changement.

Mais l'anticlricalisme veillait, et vigilante aussi restait cette
pense de Louis XIV que l'on trouve dans toutes les pices relatives 
la rvocation de l'dit de Nantes et qui est le _Credo_ mme de tout
le parti dmocratique: _Un seul troupeau sous un seul pasteur._
Le parti dmocratique et anticlrical franais ne peut pas concevoir
la France autrement que comme un troupeau.

Aussi, ds 1880, cinq ans aprs la loi de libert de l'enseignement,
Jules Ferry lanait, trs inopinment du reste, son projet de loi sur
l'enseignement suprieur contenant le fameux article VII. L'article
VII, c'tait l'expulsion des Jsuites et des congrgations
enseignantes non autorises. L'article VII n'ayant pas t adopt par
le Snat, le gouvernement, en vertu d'anciennes lois remontant au
XVIIIe sicle, dcrta contre les congrgations non autorises et
excuta violemment les dcrets, de juin  novembre 1880.

Rien de plus lgal, puisqu'on peut toujours excuter une loi qui n'a
pas t abroge; mais, d'une part, c'tait montrer quelque
dsinvolture  l'gard du Parlement que de substituer une loi dsute
 une loi qu'on lui avait prsente et dont il n'avait pas voulu, pour
arriver  un but qu'on tenait  atteindre et qu'il avait suffisamment
indiqu qu'il ne voulait pas qu'on poursuivt; et en ce sens c'tait
un vritable coup d'tat;--d'autre part, c'tait une premire atteinte
 la libert d'enseignement, le principe de la libert d'enseignement
tant que tout Franais a le droit d'enseigner, s'il est honnte
homme, si son enseignement n'est pas immoral, si son enseignement
n'est pas dirig contre les lois.

La campagne Ferry fit, du reste, beaucoup plus de bruit qu'elle n'eut
de grands effets. Jsuites et congrganistes ne furent expulss ou
inquits que pour la forme et restrent,  trs peu prs, plus ou
moins ouvertement, sur leurs positions. Les temps n'taient pas venus.
La France tait peu convaincue de l'immensit du pril catholique. M.
Jules Ferry lui-mme n'avait men cette campagne que pour se faire une
popularit et eut dans la suite  s'occuper de beaucoup d'autres
choses qui, du reste, la lui firent perdre.

       *       *       *       *       *

Jusqu'en 1900, il n'y a rien  relever de trs important pour ce qui
est de l'histoire de l'anticlricalisme en France.

En 1900 la campagne anticlricale recommena avec vigueur, et ce qui
prouve, chose du reste qu'il est naf de faire remarquer, que cette
guerre n'est inspire que par des intrts lectoraux, ce fut 
propos d'ingrence du monde religieux dans les lections que les
hostilits reprirent. Les moines assomptionnistes s'taient mls
des lections de 1898. Il tait difficile de leur pardonner cela.
Ils furent poursuivis pour violation de l'article du Code pnal
interdisant les runions de plus de vingt personnes.--Comme sous
l'Empire?--Naturellement, comme sous l'Empire.

Mais ce que le procureur _imprial_ leur reprocha, ce ne fut pas
d'tre plus de vingt, mais d'avoir favoris des candidats, du reste
rpublicains pour la plupart, mais d'un rpublicanisme qui n'agrait
pas au gouvernement. Le procureur Bulot cita dans son rquisitoire les
noms de trente et un dputs qu'il affirmait qui avaient d leur
lection  l'influence des Pres de l'Assomption. Les dputs crirent
et les Assomptionnistes furent condamns et leur congrgation dissoute
comme illicite.

Ce fut le premier coup de cloche.

L'anne suivante, le gouvernement (ministre Waldeck-Rousseau) apporta
un projet de loi sur les associations. Ce projet tait trs confus et
n'a jamais t trs compltement lucid. Au fond, M. Waldeck-Rousseau
voulait rgulariser la situation des congrgations en France. Il
voulait que les congrgations d'ores et dj autorises restassent
dans la situation o elles taient; que les congrgations non
autorises montrassent leurs statuts, demandassent l'autorisation,
fussent autorises par une loi ou ne le fussent pas; que celles qui
seraient autorises subsistassent et que celles qui ne le seraient
pas disparussent. Il voulait, semble-t-il, faire ce qu'on a
spirituellement appel un concordat congrganiste.

Mais ce qui tait  prvoir, c'tait que le parti antireligieux
profitt prcisment de cette occasion pour refuser toute autorisation
aux congrgations, surtout aux congrgations enseignantes, et admt la
proposition d'un concordat congrganiste, prcisment pour ne pas le
faire, pour le rejeter, et du mme coup pour supprimer par mesure
lgale toute libert de congrgation.

Il le pouvait d'autant plus qu'il lui tait loisible, pour ainsi agir,
de s'appuyer sur le texte mme du projet du gouvernement. Ce projet
commenait par dclarer illicites toutes les congrgations
religieuses possibles, sous prtexte: que les membres de ces
associations vivent en commun, qu'ils font voeu de chastet, de
clibat et de pauvret, et que l'article 1118 du Code civil dclare
que seules les choses qui sont dans le commerce peuvent faire l'objet
d'une convention et que la communaut, la chastet, la pauvret et le
clibat ne sont pas choses qui sont dans le commerce.

Cette argumentation tait comme fourmillante de sophismes. D'abord
elle transportait dans le Code pnal une disposition du Code civil et
elle faisait un crime de ce qui n'est qu'une incapacit judiciaire:
le contractant qui a fait un contrat sur une chose qui n'est pas dans
le commerce ne peut exiger judiciairement l'excution de ce contrat si
son co-contractant s'y refuse, et voil tout ce que signifie l'article
1118, et il n'y a aucune pnalit contre un homme qui a fait un
contrat non conforme  l'article 1118 du Code civil.

A raisonner ainsi, le _mariage_ serait illicite; car il est une
convention d'obissance, de protection et de fidlit entre deux
personnes, et ni l'obissance, ni la protection, ni la fidlit ne
sont choses qui sont dans le commerce, et donc le mariage est
contraire  l'article 1118 du Code civil.

Mais est illicite aussi toute convention qui est contraire aux bonnes
moeurs. Sans doute; mais il est difficile de considrer comme
contraire aux bonnes moeurs le fait de vivre en commun, le fait de
s'engager  la pauvret, au clibat et  la chastet.

Et enfin il y avait dans cette position de la question une confusion
volontaire entre la convention et le voeu. Un voeu n'est pas un
contrat, c'est une rsolution que l'on prend et dans laquelle on
persiste. D'aucune faon, l'article 1118 du Code civil n'a rien  voir
dans la question des associations et congrgations.

Voil par o commenait le projet de loi; mais il continuait en
affirmant que,--nonobstant le caractre illicite de toute association
religieuse si nergiquement proclam plus haut,--les associations
religieuses pourraient exister et subsister si elles obtenaient
l'autorisation de l'tat par une loi. C'tait dire: Les associations
religieuses sont _par elles-mmes_ illgales et criminelles. Mais vous
pouvez autoriser  vivre ces associations qui sont criminelles et
illgales par le seul fait d'exister. Elles sont, toutes, contraires
aux lois; mais vous pouvez permettre  certaines d'entre elles de
vivre contrairement aux lois et en insurrection contre les lois.
C'tait une nouveaut juridique un peu trange.

C'tait surtout, en mme temps qu'on invitait le pouvoir lgislatif 
autoriser certaines congrgations, lui fournir des arguments
dtestables  la vrit, mais lui fournir des arguments, pour les
proscrire toutes; c'tait, en mme temps qu'on tablissait les bases
d'un concordat congrganiste, inciter par des considrations gnrales
le pouvoir lgislatif  repousser tout concordat et toute concorde et
 frapper les congrganistes comme des criminels; c'tait, en mme
temps qu'on affichait l'intention de faire entrer rgulirement les
congrganistes dans la socit, crier du haut de sa tte qu'ils
taient des ennemis sociaux.

Incohrence involontaire, ou incohrence volontaire? Inadvertance ou
perfidie? M. Waldeck-Rousseau le faisait-il exprs ou le faisait-il
par mgarde? On ne sait; car rien jamais ne fut plus lucide que la
parole de M. Waldeck-Rousseau et ne fut plus obscur et plus difficile
 comprendre que sa conduite.

Mais ce qui est clair, c'est que rien n'tait plus facile que de
repousser la seconde partie de son projet en s'appuyant sur la
premire, et de conclure logiquement de la premire partie de son
projet  une condamnation absolue de la seconde.

On n'y manqua point. Le parti antireligieux ne voulut voir en M.
Waldeck-Rousseau que l'homme qui mettait tous les congrganistes hors
la loi en les considrant comme y tant et le salua comme l'ennemi
acharn de _tous_ les congrganistes, ce qu'il n'tait pas et ce que,
bon gr mal gr, il se donnait comme tant.

Quant  la partie antireligieuse de la Chambre et du Snat, elle
saisit avec empressement l'occasion de recommencer l'oeuvre
traditionnelle, l'oeuvre de la _dchristianisation_ de la France. Elle
limitait encore la porte de ses desseins et de ses esprances. Elle
restait, en gnral, sur le terrain napolonien. Elle prtendait n'en
vouloir qu' l'glise latrale, qu' l'glise irrgulire,
c'est--dire  l'glise rgulire. Elle restait concordataire. Tout
le monde en ce temps-l se prtendait concordataire et s'appuyait sur
le Concordat et s'enfermait dans le Concordat comme dans un fort pour
tirer sur les rguliers. M. Waldeck-Rousseau, le premier, se
rclamait du Concordat, il prenait la dfense du clerg paroissial
contre le clerg monastique, et de l'glise contre la chapelle; mais
en mme temps il montrait les congrgations comme l'arme de la
contre-Rvolution et conviait  voter son projet tous ceux qui
voulaient assurer la paix et le dveloppement rgulier de la
Rvolution franaise.

Et c'tait toujours la mme _duplicit_ volontaire ou inconsciente:
n'attaquer que _les uns_, mais avec des arguments qui peuvent
s'appliquer  _tous_ et qui peuvent tre invoqus pour proscrire
tous. Dire que les congrgations sont l'arme de la contre-Rvolution
et que l'existence des congrgations est incompatible avec le
dveloppement pacifique et rgulier de la Rvolution, c'est placer
la question en dehors de toute considration juridique et de toute
considration de justice; c'est dire: frappez tous ceux qui vous
paratront contre-rvolutionnaires; en langage pratique, c'est dire:
frappez tous vos adversaires lectoraux; et des paroles de M.
Waldeck-Rousseau on pouvait tirer une raison suffisante de proscrire
toute l'glise sculire comme toute l'glise rgulire, quelque
attach au Concordat que M. Waldeck-Rousseau prtendt tre.

De mme qu'en prtendant ne toucher qu'aux moines factieux, M.
Waldeck-Rousseau instituait une thorie qui frappait tout moine quel
qu'il ft comme tant hors la loi et contre la loi; de mme, en
affectant de ne suspecter que les congrganistes, il donnait un
argument aux termes duquel tous les ecclsiastiques et mme tous les
catholiques taient dclars suspects.

En attendant, il s'affirmait concordataire.

Concordataire aussi tait M. Camille Pelletan, qui raisonnait ainsi:
Nous sommes profondment attachs au Concordat. Or il n'y a rien dans
le Concordat qui concerne les moines. Donc c'est tre conformes au
Concordat que de proscrire les moines, et ce serait violer le
Concordat que de les tolrer. La suppression des ordres religieux est
la contre-partie des garanties accordes  l'Eglise. Si, donc, on
rtablissait les ordres religieux, le Concordat n'existerait
plus.--D'o il faudrait conclure  l'heure o nous sommes que, le
Concordat n'existant plus, on doit rtablir les ordres religieux.
J'ignore si cette conclusion, qui s'impose en bonne logique, est
accepte  l'heure o nous sommes par M. Camille Pelletan.

Au milieu de tous ces sophismes, je n'ai pas besoin de dire que le
groupe libral, surtout par l'loquent organe de M. Ribot, posa les
vrais principes: l'association religieuse est une association comme
une autre, les hommes ayant le droit de vivre en commun, d'tre
pauvres, d'tre clibataires et d'tre chastes; il ne faut que limiter
l'accumulation des biens de mainmorte dans les associations
religieuses comme dans les autres associations; il faut surveiller les
biens et laisser tranquilles les personnes.

La loi fut vote  peu prs telle que M. Waldeck-Rousseau l'avait
prsente. Toutes les congrgations non autorises devaient demander
l'autorisation d'exister, ou disparatre. Par disposition lgislative,
les congrgations seraient autorises  exister ou ne le seraient
point.

Certaines congrgations (Jsuites, Bndictins, etc.) ne jugrent pas
expdient de demander l'autorisation et se dispersrent tout de suite.
D'autres prirent leurs dispositions pour demander  tre autorises.
On verra plus loin ce qu'il en advint.

Subsidiairement la loi sur les congrgations avait port une grave
atteinte  la libert de l'enseignement. Dans le projet primitif il
n'y avait rien de spcial pour ou contre cette libert; il n'y avait
que ceci, implicitement,  savoir qu'une congrgation enseignante, si
elle n'tait pas autorise, n'enseignerait plus, naturellement,
puisqu'elle aurait cess d'tre. Mais la gauche avait exig davantage.
Elle avait voulu qu'il ft interdit d'enseigner  toute personne
appartenant  une congrgation mme dissoute, c'est--dire  toute
personne ayant appartenu  une congrgation, c'est--dire  tout
congrganiste, mme qui ne le serait plus. Autrement dit, cet article
nouveau, trs nouveau en effet, proclamait la perptuit des voeux,
alors que la loi ne reconnat pas de voeux perptuels. Il disait: La
loi ne reconnat pas de voeux perptuels, mais moi, non seulement je
les reconnais, mais je les impose. Vous avez t congrganiste; vous
prtendez ne plus l'tre, vous voulez ne plus l'tre; mais moi je veux
que vous le soyez. Du reste, j'ai dissous votre congrgation; mais
quand il s'agit de vous, je la tiens pour existant encore, afin que
vous en soyez, et je vous dfends d'tre professeur parce que vous en
tes. Cela devenait absolument fou. Ce fut dnonc comme tel, en mme
temps que comme tyrannique, et ce fut cingl trs vigoureusement par
plusieurs orateurs du centre, notamment par M. Aynard.

Mais les orateurs de gauche rpondirent par l'argument irrsistible
des deux jeunesses, des deux Frances, par cette affirmation de
Danton et probablement de Lycurgue, que les enfants appartiennent  la
Rpublique avant d'appartenir  leurs parents, et par cette raison
sans rplique que la tolrance n'est pas due aux intolrants. D'o
il suit que la tolrance ne doit exister nulle part sur la terre, les
intolrants tant intolrants et les tolrants devant tre intolrants
pour rprimer ceux qui le sont ou qui le seraient s'ils pouvaient
l'tre. On a vu du reste plus haut que cette ide est de Jean-Jacques
Rousseau lui-mme.

L'article tait absurde en soi; mais comme il tait despotique, il
passa trs facilement.

       *       *       *       *       *

De quelle faon cette loi sur les associations fut applique, c'est
une chose que le cabinet Waldeck-Rousseau aurait pu prvoir et que
peut-tre il prvoyait; car lorsque l'arbitraire est dj dans la loi
il se dchane dans l'application de la loi beaucoup plus violemment
encore. Les lections de 1902 ayant renforc quelque peu la partie
antireligieuse de la Chambre des dputs, M. Waldeck-Rousseau,
fatigu et peut-tre voyant qu'aprs l'avoir men dj plus loin qu'il
ne lui plaisait d'aller, on le mnerait encore beaucoup plus outre, se
retira volontairement du ministre.

Mais ce qui laisse  souponner qu'il n'tait point fch que les
iniquits qu'il ne voulait pas commettre, fussent commises pourvu
qu'elles le fussent par un autre--et on trouvera toujours du je ne
sais quoi dans la conduite de M. Waldeck-Rousseau, et l'on ne saura
jamais s'il fut plus ingnu ou plus perfide,--c'est qu'il dsigna pour
lui succder le plus born et le plus violent des hommes politiques,
M. Combes,  qui M. Loubet, qui ne pouvait pas le souffrir, mais qui a
pass sa vie  faire ce qu'il dsapprouvait et  blmer dans ses
discours la politique qu'il signait au bas de tous ses dcrets,
s'empressa de confier la prsidence du conseil et la direction du
gouvernement.

       *       *       *       *       *

Ce fut un gouvernement de combat. Les tablissements congrganistes
furent ferms par dcrets, prcipitamment, comme au hasard, sans
respect des dlais spcifis par la loi, contrairement  des
jugements de la magistrature, qui, dans les commencements, fit
quelque rsistance au gouvernement et dsira que la loi ft excute
au moins comme elle tait rdige.--Des excutions furent faites
contre des tablissements religieux, mme ne comprenant qu'un seul
membre d'une congrgation et encore d'une congrgation autorise. Les
tribunaux furent mats par l'intimidation et surtout par ce fait que
tout jugement man d'eux, non conforme au bon plaisir du
gouvernement, tait annul par un arrt de conflit qui leur
enlevait le droit de s'occuper de l'affaire dont s'agissait.

Le gouvernement, sr de la Chambre et encore plus, s'il tait
possible, du Snat, allait droit de l'avant, ne gardant aucune mesure
dans les actes, comme aucune forme, mme hypocrite, dans les paroles.

Il y eut une insurrection, oratoire du moins, des rpublicains
libraux et mme des rpublicains les plus authentiquement radicaux.
Non seulement M. Charles Benoist, mais M. Gabriel Monod, M. Ren
Goblet protestrent. M. Gabriel Monod crivit: Ceux qui, comme moi,
sont partisans d'une libert absolue d'association et en mme temps de
la sparation de l'glise et de l'tat, persuads qu'alors c'est
l'glise mme qui imposerait des limites au dveloppement indfini des
ordres religieux, sont effrays et navrs de voir les anticlricaux
d'aujourd'hui manifester  l'gard de l'glise catholique des
sentiments et des doctrines identiques  ceux que les catholiques ont
manifests nagure  l'gard des protestants et des hrtiques de tout
ordre. On lit aujourd'hui dans certains journaux qu'il n'est pas
possible de laisser l'glise continuer  lever la jeunesse franaise
dans l'erreur; j'ai mme lu qu'il n'tait pas possible d'admettre la
libert de l'erreur. Comme si la libert de l'erreur n'tait pas
l'essence mme de la libert! Et dire que ceux qui crivent ces
phrases protestent contre le _Syllabus_, tout en le copiant!
Sommes-nous condamns  tre ternellement ballotts entre deux
incohrences? et le cri de Vive la libert! ne sera-t-il jamais que
le cri des oppositions perscutes, au lieu d'tre la devise des
majorits triomphantes?

De son ct, M. Goblet crivait: ... Je ne souhaite mme pas la
suppression complte des congrgations enseignantes, non seulement
parce qu'il n'existe pas actuellement assez d'coles et de matres
laques pour recueillir tous les enfants qui reoivent l'instruction
congrganiste; mais parce que je suis un partisan dtermin de la
libert d'enseignement et que, tout en demandant que l'tat ouvre
aussi largement que possible ses tablissements  tous les enfants,
je ne lui reconnais pas le droit d'empcher les parents de faire
donner, s'ils le prfrent, l'instruction  leurs enfants dans des
tablissements privs, mme tenus par des religieux... Comment donc
est-ce que j'entends qu'on peut combattre le clricalisme? D'abord en
faisant ce qui a toujours t un des articles essentiels du programme
rpublicain: la sparation des glises et de l'tat; en enlevant aux
glises la force qu'elles tirent de leur union avec l'tat et les
ressources qu'elles puisent dans le budget, et en laissant aux
associations le soin de subvenir aux besoins des diffrents cultes...
En second lieu, je voudrais qu'on laisst les congrgations libres de
se former moyennant une simple dclaration; mais en rservant le droit
d'inspection de l'tat et en limitant strictement leur facult
d'acqurir et de possder... Et je persiste  penser que le rgime de
libert, joint  l'exacte application des lois scolaires, servirait
infiniment mieux la cause de la Rpublique et de la lacit que le
systme de contrainte, je ne veux pas dire de perscution, irritant
autant qu'inefficace, dans lequel je vois avec regret le parti
rpublicain s'engager.

Ces avertissements, comme il arrive quand on a affaire  de certaines
gens, ne servirent qu' pousser plus vivement le parti despotiste
dans le systme de contrainte et dans la manire forte. Les
fermetures de couvents se multiplirent pendant toute l'anne 1902; et
M. Combes, dans ses discours-manifestes, talait avec orgueil les
chiffres de 22.000 ou 23.000 couvents mis sous scells et annonait le
jour prochain o il n'y aurait plus un moine en France, ce qui ferait
de la France la premire nation du monde.

Cependant restait la question des demandes d'autorisation. D'aprs la
loi de 1901, il fallait une disposition lgislative pour dcider de
l'autorisation  accorder ou  refuser  une congrgation qui l'aurait
demande. M. Combes, qui avait dj montr par ses actes qu'il
estimait la loi de 1901 beaucoup trop librale, trouva que discuter
chaque demande d'autorisation, alors qu'on voulait n'autoriser
personne, tait une grande perte de temps. Il fit donc dcider par le
Parlement qu'on n'examinerait point du tout les demandes
d'autorisation, je veux dire qu'on ne les examinerait point
sparment, ce qui tait sans doute la seule manire de les examiner,
mais qu'on rpartirait en trois groupes les congrgations demandant 
tre autorises: congrgations enseignantes, congrgations
prdicantes, congrgations commerantes; puis que, sur chacun de ces
groupes, pris en bloc, on prendrait une dtermination. C'tait les
trois charrettes, et  la faon dont on les amnageait et attelait, il
n'tait pas difficile de voir o l'on voulait qu'elles conduisissent.

Cette application de la loi de 1901 parut une violation de la loi de
1901  l'auteur de la loi de 1901. M. Waldeck-Rousseau protesta contre
la manire de sa crature, M. Combes. Il dit au Snat: L'application
de la loi de 1901 soulve,  l'gard de toutes les congrgations en
instance d'autorisation, une mme question. Il faut considrer les
garanties qu'elles prsentent, leur utilit au point de vue matriel
et moral. _C'est l un examen individuel dont aucune ne doit tre
dispense et dont aucune ne peut tre exclue._ La loi de 1901, tant
une loi de procdure en mme temps qu'une loi de principe, ce serait
la mconnatre que d'opposer  une demande d'autorisation _une sorte
de question pralable_. Ce serait la mconnatre aussi que d'admettre
l'autorisation sans examiner, comme on n'a jamais manqu de le faire
sous le rgime antrieur  1901, quel est le vritable caractre de la
congrgation et si elle est en mesure de raliser son objet...

Mais M. Waldeck-Rousseau tait depuis longtemps dpass; il n'avait
plus qu'une faible autorit; il avait ouvert les outres; et si M.
Combes effrayait M. Waldeck--_patrem suus conterruit infans_--la
majorit du parti rpublicain ne suivait plus que M. Combes, que
mconnaissait l'oeil de son pre. Successivement le Snat et la
Chambre adoptrent la manire forte de M. Combes.

A la Chambre ce fut surtout M. Ferdinand Buisson qui exposa en toute
sa prcision la thorie despotiste. Pour lui, au fond, la loi de 1901
n'existait pas. Ce qui tait toujours en vigueur c'tait la
lgislation de 1792, qui avait supprim toutes les congrgations,
quelles qu'elles fussent. La loi de 1901 avait suppos, sans doute,
que des congrgations pouvaient tre autorises; mais elle n'obligeait
nullement  en autoriser une seule. Et, de fait, il n'en fallait pas
autoriser une seule, parce que toutes taient en dehors de la vie
familiale et de la vie sociale.

Et c'tait un argument  faire frmir les clibataires, lesquels,
vivant en dehors de la vie familiale, pouvaient s'attendre  tre
chasss du territoire franais pour cause de conduite antisociale.

Pour ce qui est de la libert du pre de famille, M. Buisson
rpondait, en bon platonicien, que l'enfant n'appartient pas aux
parents; mais  l'tat, que l'tat est son tuteur et doit le dfendre
comme il doit dfendre tous les faibles.

M. Buisson tait ainsi, en bon clectique, familial dans la premire
partie de son argumentation et antifamilial dans la seconde. Dans la
premire partie il disait aux religieux: Vous ne pouvez pas
enseigner, parce que vous n'tes pas pres. Dans la seconde il disait
aux pres de famille: Vous ne pouvez pas choisir l'enseignement 
donner  vos enfants, parce que vous tes pres. Dans la premire
partie de l'argumentation, n'tre pas pre tait un droit; dans la
seconde, tre pre n'en donnait aucun.

Logique au fond, malgr les contradictions formelles, tait cette
thorie; puisque, selon les dmocrates, personne n'a aucun droit,
personne, except le gouvernement.

M. Combes reproduisit cette argumentation avec moins d'clat, mais non
moins de force. Il assura, chose peut-tre tonnante au premier abord,
qu'interdire l'enseignement  un congrganiste ou l'interdire  un
homme n'ayant pas de grades universitaires, c'tait absolument la mme
chose: Du moment qu'on admet la lgitimit des garanties, ne ft-ce
que celle des grades, et des prcautions, ne ft-ce que celle de la
surveillance de l'tat, _il n'y a pas de raison_ pour que l'tat, 
certaines poques, ne puisse interdire l'enseignement  certaines
catgories de personnes... Les motifs dont l'tat peut tayer cette
interdiction sont _de mme nature_ que ceux en vertu desquels il
interdit l'enseignement  ceux qui ne remplissent pas les conditions
voulues de grades, de stage, de moralit...

Il et t plus simple de dire: Nous n'admettons  enseigner que ceux
qui ont des grades, une moralit reconnue et qui nous plaisent. Et M.
Combes ne disait pas autre chose; seulement il s'efforait d'tablir
une identit singulire entre le fait d'tre bachelier et le fait de
plaire au gouvernement, choses qui semblent bien n'tre pas tout 
fait de mme nature.

Ces puissantes argumentations convainquirent parfaitement la majorit,
qui refusa en bloc toutes les autorisations demandes. Les trois
charrettes taient arrives  destination.

       *       *       *       *       *

Paralllement le gouvernement atteignait encore la libert
d'enseignement en faisant supprimer par le Snat la loi Falloux, la
loi de 1850. A la vrit, de cette loi il ne restait que peu de chose,
aprs un certain nombre de modifications de dtail antrieures mme 
l'anne 1900, et aprs la loi de 1901, et particulirement aprs
l'article de cette loi qui interdisait l'enseignement  tout membre
d'une congrgation mme dissoute. Mais il importait, sans doute pour
le principe, que la libert d'enseignement ft attaque directement et
de face; et que la charte de la libert d'enseignement en France ft
dchire avec une certaine solennit; et que les rpublicains de 1903
dclarassent trs nettement qu'ils n'avaient rien de commun avec ceux
de 1850.

Une proposition dpose par M. Braud tranait au Snat depuis 1901,
sur le sujet de l'abrogation de l'article de la loi Falloux,
subsistant encore, qui reconnaissait la libert de l'enseignement
secondaire. Ce projet Braud exigeait le vote d'une loi spciale pour
autoriser  l'avenir l'ouverture de quelque tablissement
d'enseignement priv que ce ft. Le gouvernement ne fit pas sien ce
projet. Il en apporta un autre, moins liberticide, quoique trs
restrictif encore de la libert d'enseignement. Ce projet maintenait
comme de droit gnral la libert de fonder un tablissement
d'enseignement priv. Mais il exigeait un certificat d'aptitude qui
laissait  qui devait le donner une singulire et inquitante latitude
d'arbitraire et la quasi libert de le refuser par bon plaisir. Il
organisait du reste l'inspection des tablissements d'enseignement
priv, et la rglementation des petits sminaires, et la surveillance
de l'enseignement secondaire, etc.

C'tait ce projet, extrmement dfiant  l'gard de l'enseignement
libre, qui rvoltait la gauche, parce qu'au moins en principe il
maintenait ou paraissait maintenir la libert d'enseignement.

La commission snatoriale fut pour le projet Braud, et la droite,
faute de mieux, pour le projet du gouvernement, dit projet Chaumi. M.
Charles Dupuy fit un discours gnral, trs chaleureux, en faveur de
la libert d'enseignement. Il n'y avait pas selon lui pril du ct de
l'enseignement congrganiste, puisque la loi de 1901, avec
application de 1903, venait de supprimer les congrgations. Donc ce
que voulait la commission, c'tait le rgime antrieur  1850,
c'est--dire le monopole de l'tat. Pourquoi? Pour tablir la fameuse
unit morale du pays. Mais cette unit morale est une chimre qui
inspirait autrefois la rvocation de l'dit de Nantes, qui a inspir
quelques autres sottises nationales et dont on devrait bien abandonner
la poursuite.

M. Braud rpondit que Rome tait l'unique objet de son ressentiment
et qu'il s'agissait d'arracher la jeunesse franaise  l'treinte
jsuitique.

M. Eugne Lintilhac, avec citation d'Aristote, reproduisit
l'argumentation de M. Ferdinand Buisson, affirma que l'tat avait
tous les droits, que le libralisme tait une utopie dangereuse et que
le pre de famille n'avait pas le droit monstrueux de mettre son fils
en travers de la route que suit l'humanit.

M. Thzard, rapporteur de la commission, mit une fois de plus en avant
l'unit morale, en affirmant qu'avant 1850 l'unit morale existait
en France; mais que depuis 1850 elle n'existait plus, ce qui tait
d'un gnralisateur hardi et d'un artiste amoureux de la symtrie,
mais d'un historien peut-tre insuffisamment inform.

M. Clmenceau osa se moquer de M. Lintilhac, dire que la citation
d'Aristote, rapporte du reste sous forme de rbus, lui avait paru
tre de Loyola. Il osa peut-tre plus, c'est  savoir qu'il se permit
de dire que les anticlricaux ne faisaient que transfrer la
puissance spirituelle du pape  l'tat. Et ainsi, pour viter la
Congrgation, nous faisons de la France une immense congrgation...
Nos pres ont cru qu'ils faisaient la Rvolution pour s'affranchir;
nullement: c'tait pour changer de matres... Aujourd'hui, quand nous
avons dtrn les rois et les papes, on veut que nous fassions l'tat
roi et pape. Je ne suis ni de cette politique ni de cette
philosophie.--_En consquence_, et cette logique particulire
n'tonnera aucun de ceux qui sont familiers avec la mentalit
anticlricale, M. Clmenceau concluait  interdire l'enseignement 
tout congrganiste, tout congrganiste tant un morceau de la socit
romaine et non de la socit franaise.

M. Waldeck-Rousseau vint une fois de plus, peut-tre avec je ne sais
quoi qui ressemblait un peu  du ridicule, gmir sur l'closion de
l'oiseau qu'il avait couv. L'intention (que venait de manifester le
prsident du conseil) d'interdire l'enseignement  tout congrganiste
tait contraire au texte et  l'esprit de la loi de 1901. Celle-ci
n'avait pas indiqu ni entendu que certaines congrgations fussent
autorises sauf dduction du droit d'enseigner. On s'appuyait sur la
loi de 1901 pour en tirer des consquences qui allaient contre elle.

Cruellement, M. Clmenceau rpliqua que M. Waldeck-Rousseau avait tort
de s'en prendre aux autres quand il n'avait  s'en prendre qu'
lui-mme: qu'il avait ouvert la voie de telle sorte qu'il tait
difficile qu'on n'allt point jusqu'au bout du chemin, et au del des
prvisions que M. Waldeck-Rousseau avait eu le tort de ne point avoir;
que, si M. Combes avait mal appliqu la loi de M. Waldeck, la faute en
tait  M. Waldeck qui avait confi  M. Combes le soin d'appliquer la
loi de M. Waldeck, alors que rien ni personne n'avait empch M.
Waldeck de l'appliquer lui-mme.--A quoi M. Waldeck trouva
certainement quelque chose  rpondre, mais ne rpondit rien.

Finalement le projet Chaumi, trs transform et trs aggrav,
contenant notamment un paragraphe exigeant que tout Franais voulant
ouvrir un tablissement libre d'instruction doit produire la
dclaration qu'il n'appartient pas  une congrgation, fut vot par le
Snat. La question de savoir si le droit d'enseigner serait accord ou
refus aux membres du clerg _sculier_ tait rserve.

Du reste, _ce qui restait de libert_ dans la loi vote par le Snat
en premire lecture en 1903 n'tait garanti par rien, puisqu'il avait
t stipul par cette loi mme que le gouvernement peut fermer toute
cole libre, _mme contre l'avis du conseil suprieur_, si
l'enseignement de cette cole lui parat contraire  la morale,  la
constitution et aux lois. Or aucun homme sens ne veut qu'une cole
puisse donner un enseignement contraire  la constitution,  la morale
et aux lois; _mais_ tout homme sens veut que ce soit un tribunal ou
un arbitre quelconque, indpendant du gouvernement, et non le
gouvernement lui-mme, qui soit juge en cette question.

La loi revint en seconde lecture au Snat en 1904. Le dbat fut court.
Il porta sur l'interdiction d'enseigner faite  tout congrganiste,
et cette interdiction fut maintenue. M. Chaumi, s'appropriant les
ides philosophiques de M. Buisson, assura que les congrganistes
n'taient point mis hors la loi  cause de leurs sentiments religieux,
ce qui serait contraire  la libert de conscience, laquelle est
sacre; ni  cause de leur incapacit, car il y en a de bien
intelligents; mais parce qu'ils sont dociles et qu'ils obissent 
leurs chefs et qu'ils ne sont pas des tres d'volution. Qu'ils
cessent d'tre congrganistes et alors ils seront des tres
d'volution et pourront enseigner.--La capacit d'enseigner se
mesurant  l'indocilit, on peut esprer que le gouvernement
rpublicain donnera un avancement rapide  tout professeur de
l'Universit enseignant des choses dsagrables au gouvernement.

Le dbat porta encore sur l'article qui permettait au gouvernement de
fermer les tablissements d'enseignement libre, _mme contre l'avis du
conseil suprieur_, en cas d'enseignement contraire  la morale,  la
constitution et aux lois. Cet article donnait pleine facult
d'arbitraire et de bon plaisir au gouvernement. Mais M. Thzard ayant
dclar, comme s'il l'avait su, que le gouvernement ne fermerait
qu'_exceptionnellement_ un tablissement contrairement  l'avis du
conseil suprieur, le Snat fut pleinement rassur et l'article fut
maintenu. Bref, la loi fut vote en seconde lecture telle qu'elle
l'avait t en premire.

       *       *       *       *       *

En 1904, nouveau _progrs_. M. Combes, au cours de la discussion
devant le Snat de la loi abrogatrice de la loi Falloux, s'tait
engag  dposer un projet global et dfinitif supprimant dcidment
tout enseignement congrganiste de quelque ordre et de quelque nature
qu'il ft, et si autorise qu'et t et que ft encore la
congrgation  laquelle il appartenait. C'tait le dernier tour de
vis. Cette loi fut immdiatement dpose  la Chambre des dputs, et
l'ouverture de la discussion eut lieu fin fvrier et la discussion se
prolongea jusqu'au 28 mars.

Elle ne pouvait que rditer toutes les argumentations qui s'taient
produites depuis quatre ans. M. Buisson ne manqua pas de dire qu'il
tait permis d'tre moine isol, mais non d'tre moine associ, parce
que, quand une association est religieuse, elle perd tout droit  la
libert d'association.

M. Combes ne manqua point d'affirmer que les moines ne sont pas des
citoyens et ne peuvent revendiquer les droits de l'homme, ni celui
d'enseigner ni celui de s'associer.

M. Ribot, mieux plac que ne l'avait t M. Waldeck-Rousseau
lui-mme, pour montrer combien les lois de 1903 et 1904 taient
contraires  la loi de 1901, mesura les pas de gant que
l'anticlricalisme avait faits depuis trois ou quatre ans et montra
que ce qu'il avait reconstitu de toutes pices, c'tait le pur et
simple arbitraire, et que rien de pareil n'avait t rv ni par M.
Waldeck-Rousseau ni par ceux qui l'avaient suivi.

largissant la question, il s'en prit  la formule scularisation
complte de l'tat et demanda si les tats-Unis taient un tat
scularis, eux qui accordent la libert la plus complte  tous les
citoyens sans leur demander quelle robe ils portent ni quels voeux ils
ont faits. Il fit remarquer spirituellement qu'il y a en France, sinon
une grande science thologique, du moins un sentiment thologique
pouss  une singulire vhmence,  savoir la haine thologique,
_invidia theologica_, et que beaucoup de libres penseurs n'ont pas
d'autre conception de la libre pense que de prendre l'envers du
clricalisme qu'ils combattent avec tant d'nergie, si bien que,
gardant toutes les habitudes d'esprit qu'ils reprochent  leurs
adversaires, ils ne sont que des clricaux  rebours.

Il termina ainsi, en donnant comme le programme, non seulement du
libralisme franais, mais de la politique religieuse de tout tat
moderne et civilis: Je m'inquite et je m'attriste de voir que dans
notre pays il y ait cette tendance  revenir toujours vers le pass, 
ne pouvoir sortir des ornires o nous nous sommes trans,  ne
pouvoir renouveler nos ides et nos conceptions de la libert moderne.
Nous retardons singulirement sur beaucoup d'autres peuples, et je ne
sais pas s'il y a deux parlements en Europe o des discussions comme
celles auxquelles nous avons assist puissent s'ouvrir. Ce qui
m'inquite et m'attriste aussi, c'est qu' mesure que ces vieilles
ides reparaissent et que se renouvellent ces vieilles pratiques si
souvent condamnes par nos chefs, chaque jour dclinent ces grandes
ides librales qui sont l'essence mme de cette Rpublique franaise
_qui n'est rien si elle n'est pas la libert organise_. On commence 
aimer dans ce pays l'usage de la force, mme et surtout quand elle est
accompagne d'un peu de brutalit: on aime les coups de majorit.
Permettez-moi de vous dire que cela, c'est l'affaiblissement, l'oubli
du vritable esprit rpublicain et que, sous prtexte de dfendre la
Rpublique, on aboutit  abolir ce qui est notre honneur et ce qui est
notre force: l'esprit de large tolrance, l'esprit d'quit, le
respect de tous les droits... Quant  nous, libraux, nous n'avons pas
 dire ce que nous sommes et ce que nous voulons. Nous avons
toujours, et ds la premire heure, dfendu nos ides  cette tribune.
Nous y restons fidles. Nous savons, parce que nous avons tudi
l'histoire, parce que nous avons jet les yeux en dehors de chez nous,
vers les pays qui marchent, qui progressent,--tandis que nous nous
attardons dans les luttes, dans les querelles striles,--nous savons
o va le progrs humain et nous avons la conviction que nous sommes
dans la bonne voie. Le prsent peut nous rserver encore quelques
tristesses et quelques dceptions; mais l'avenir nous donnera raison.

La loi fut vote. Elle dcidait, en somme, que toute congrgation
enseignante, qu'elle et t autorise ou qu'elle n'et pas t
autorise, devait avoir disparu dans le dlai de dix annes.

Ce qui rsume peut-tre le mieux l'oeuvre de cette dernire loi et de
toutes les lois prcdentes, c'est cette dclaration que M. Henri
Maret lut avant le vote dfinitif de la loi: Je ne voterai pas cette
loi pour plusieurs raisons. La premire, c'est que la loi est une loi
contre la libert. C'est une loi de combat, et toutes les lois de ce
genre finissent toujours par se retourner contre leurs auteurs.
Ensuite vous faites une loi un peu jsuitique. Vous faites une loi
contre les personnes, puisque vous laissez subsister l'enseignement;
vous ne l'interdisez qu' une certaine catgorie de personnes. En
troisime lieu, vous faites une loi inutile; car l'enseignement
congrganiste subsistera sans les congrgations. Enfin la loi que vous
avez vote porte une telle atteinte  la libert d'enseignement que
cette libert ne sera plus qu'un leurre, surtout pour les pauvres.

       *       *       *       *       *

Mais dj (commencement de 1904), une autre campagne anticlricale
d'un tout autre genre avait commenc. Pendant quelques annes, le
parti anticlrical s'tait tenu trs ferme sur le terrain du
Concordat, en tirant mme des arguments du Concordat contre l'glise
latrale, l'glise rgulire, l'glise congrganiste, ainsi que nous
avons vu. A partir de 1904, il aiguilla vers la suppression du
Concordat, vers la sparation de l'glise et de l'tat. Il n'y eut du
reste que contradiction apparente entre ces deux dmarches, puisqu'au
fond le dessein du parti anticlrical tait de combattre et de
dtruire en France la religion chrtienne elle-mme, et puisque,
l'glise latrale dtruite ou musele, ce qui restait, c'tait de
foudroyer et pulvriser l'glise sculire elle-mme.

C'est ici que les rpublicains despotistes se sparaient de Napolon
Ier, celui-ci ayant tenu au maintien d'une glise asservie  son
gouvernement et les rpublicains despotistes voulant la suppression de
l'glise quelle qu'elle ft et, du reste, de la religion chrtienne
elle-mme.

C'est ce dessein que n'avait point cach M. Jaurs dans un discours
qui  premire vue avait pu paratre trange, mais qui,
intentionnellement ou non, livrait le secret, lequel, du reste,
n'tait un mystre pour personne. Dans la discussion sur la loi
interdisant l'enseignement  tout congrganiste, M. Jaurs, pour
conclure simplement contre la capacit ducatrice du moine, avait fait
son procs au christianisme tout entier depuis ses origines jusqu'
nos jours: Au moment o le christianisme est apparu  la surface du
monde, au moment o l'ide divine a tenu, selon la religion
catholique,  se manifester dans une personne humaine,  ce moment la
face du monde a chang. Un double et contradictoire effet allait
natre de cet vnement historique; il allait en rsulter,  la fin,
une concentration, un assainissement de la pense humaine et
l'exaltation mme de cette pense; et ce contraste montre combien
court et misrable doit rester, dans le prolongement des vnements,
un effort, si puissant soit-il, de la logique abstraite. Un Dieu tait
venu sauver les hommes; l'infini divin s'tait ml un instant aux
contingences humaines; la loi qu'il avait dicte  quelques disciples
allait tre et devait rester l'intangible enseignement qu'aucune autre
doctrine ne pourrait venir remplacer, qu'aucune autre leon ne devait
mme attnuer ou expliquer. Le _Syllabus_ est en germe dans
l'vangile: il fallait que l'homme aveugle recueillt la clart
rvle un jour par le Dieu qui tait venu la lui apporter et ne la
perdt jamais de vue, dt-on la lui imposer de force, dt-on proscrire
tout autre enseignement. Il fallait rpandre cette vrit de cerveau 
cerveau; et pour cela se rclamer de la libert, puisque seule elle
permettait de la propager. Mais il fallait aussi refuser cette libert
aux autres, puisque le cerveau qui en tait un jour tout clair [de
cette vrit] ne devait plus jamais rechercher d'autre lumire. Voil
comment le christianisme devait asservir la pense humaine; et en mme
temps il allait l'exalter en lui donnant de son origine, puisqu'un
Dieu tait venu pour le sauver, en lui donnant de son but dans une
autre existence, la plus haute ide. L'homme avait le droit de
s'exalter, et c'est cette double loi, condense dans le christianisme
naissant, qui allait se dvelopper au cours de l'histoire. C'est elle
qui explique l'lan passionn du fidle agenouill dans la ferveur
mystique--et les abominables crimes de l'Inquisition. C'est elle qui
fait comprendre toute une longue priode de notre histoire qui
resterait incomprhensible. C'est elle qui nous montre, dans les nuits
loignes et troubles du moyen ge, la douce lueur de l'toile du
matin vers laquelle on prie et les flammes sinistres des bchers
autour desquels on tue. Mais par l'accomplissement de cette double loi
le christianisme a puis sa force. Il a ruin le droit de la personne
humaine, et c'est la personne humaine qui, affranchie aujourd'hui,
veut d'autres enseignements. C'est ainsi que la communaut laque a
t conduite  intervenir pour inculquer  la jeunesse les principes
de la raison. Ces principes, nous avons le devoir d'en faire une
ralit, et c'est dans cet esprit que nous voterons la loi.

Ce discours tait d'une clart douteuse et il semblait dpasser
singulirement son objet, si attaquer tout le christianisme, attaquer
l'vangile--et y trouver le _Syllabus_--pour aboutir  carter de
l'enseignement les frres des coles chrtiennes, est d'une
dialectique disproportionne  son objet. Mais, au fond, le discours
tait pertinent, et s'il tait nbuleux dans l'exposition, il tait
clair en son dessein. Il tait mme trs loyal. Il voulait dire:
Point de surprise! Soyez prvenus. Ceci n'est qu'un pisode. Nous
frappons aujourd'hui les congrganistes parce qu' chaque jour suffit
sa proscription; mais c'est au christianisme tout entier que nous en
voulons et mme  toute religion, puisque, ce que nous voulons qui
disparaisse, c'est l'exaltation religieuse, c'est le sentiment
religieux.

Ce jour-l, et il fut trs bien compris, M. Jaurs dirigeait le parti
anticlrical vers la sparation de l'glise et de l'tat, _considre
elle-mme comme un pisode de la guerre sans merci  la religion
chrtienne_.

A la vrit, la sparation de l'glise et de l'tat tait un trs
ancien article du programme rpublicain. La Convention, comme on a vu
plus haut, l'avait tablie, par lassitude, il est vrai, de la
Constitution civile du clerg; elle avait t rclame en 1830 et en
1848 par une fraction du parti rpublicain; et, sous l'Empire, surtout
par esprit d'opposition  l'occupation de Rome par les troupes
franaises, elle tait  son rang dans les manifestes du parti
dmocratique. Sous la troisime Rpublique, un grand nombre de
rpublicains et quelques hommes aussi qui ne l'taient point, tenaient
la sparation pour souhaitable. Peu de propositions parlementaires,
cependant,  ma connaissance, furent faites en ce sens. La premire
que je connaisse et, en tout cas, la premire qui ait eu quelque
retentissement ou plutt  qui l'on ait fait attention, est celle de
M. Holtz, dput de la Seine, en janvier 1901. Il dposa un projet de
rsolution portant qu'aussitt aprs la promulgation de la loi sur les
associations (loi Waldeck), la Chambre poursuivrait la sparation des
glises et de l'tat. Mais le temps n'tait pas venu. Le parti
anticlrical tait alors concordataire ou affectait de l'tre, ayant
appris quelque peu l'art de srier les questions. Le parti radical
resta insensible. M. Brisson, M. Trouillot s'abstinrent. M. Lon
Bourgeois vota mme contre la proposition, qui n'obtint que 146 voix
contre 328.

Il est vrai qu'immdiatement aprs, M. Gauthier (de Clagny), voulant
faire comme confirmer et renforcer ce vote et ayant propos une
rsolution par laquelle l'Assemble s'engageait  maintenir le
Concordat, sa proposition fut repousse par 261 voix contre 246. Il
n'y avait pas l prcisment incohrence et il ne faudrait pas dire
que la Chambre manifesta le mme jour son dsir de maintenir le
Concordat et de le supprimer. La vrit est que l'Assemble repoussait
une manifestation de gauche et une manifestation de droite, ce qui
tait une manire de rester et d'indiquer qu'elle voulait rester dans
le _statu quo_; et cette attitude tait encore concordataire, sans
l'tre passionnment; et tel tait bien l'tat d'me de l'Assemble de
1898-1902.

Celle de 1902 eut un esprit un peu diffrent. Non pas que les
lections eussent marqu aucunement un esprit anticoncordataire. A
peine une centaine de candidats--et qui ne furent pas tous
lus--avaient mis la sparation de l'glise et de l'tat dans leurs
professions de foi. Mais l'assemble populaire de 1902 tait un peu
plus radicale que celle de 1898 et, de plus, M. Waldeck-Rousseau, trs
concordataire et mme trs conservateur, avait choisi M. Combes pour
la diriger.

A la vrit, M. Combes n'tait pas anticoncordataire, lui non plus, en
1902, et il n'avait pas souffl mot dans son discours-programme de la
sparation de l'glise et de l'tat; mais il est de ces hommes qui
vont devant eux beaucoup plus loin qu'ils ne veulent aller, par
emportement et colre, comme M. Waldeck tait de ceux qui vont
beaucoup plus loin qu'ils ne veulent aller, parce qu'ils ne savent pas
o ils veulent aller, sachant seulement o ils veulent parvenir.

Tant y a qu'une certaine agitation s'tant produite dans quelques
glises de Paris  propos d'anciens congrganistes qui y prchaient,
les anticlricaux ayant d'abord frapp les fidles, puis ayant t
vigoureusement corrigs  leur tour, et le gouvernement ayant supprim
le traitement des curs de ces glises, il y eut  la Chambre
interpellation et proposition, faite par M. Mass et M. Hubbard, de
sparation de l'glise et de l'tat (mai 1903).

Les interpellateurs eux-mmes, MM. Gayraud, rpublicain catholique, M.
X. Reille, M. de Grandmaison, M. Grousseau (de mme nuance)
reconnaissaient que la conduite du gouvernement depuis un an menait
droit  la sparation et que, sans en tre partisans, ils s'y
rsignaient sans crainte. M. Combes parla. Pour la premire fois, il
laissa entrevoir la sparation comme pouvant entrer dans les
prvisions des hommes politiques. Il se plaignit de la rbellion de
l'glise; il exprima cette ide que le Concordat n'avait pas donn 
l'tat des armes suffisantes contre l'glise et il envisagea la
sparation comme possible en s'exprimant ainsi: Devant le spectacle
de cette rbellion, l'opinion publique s'interroge avec inquitude et,
_pour peu que ce spectacle se prolonge_, elle sera fatalement amene 
rejeter sur le Concordat la responsabilit d'un tat de choses o les
carts de conduite sont encourags par l'insuffisance mme des moyens
de rpression. L'opinion sera ainsi amene  considrer que le
Concordat de 1801 a fait son temps, et  envisager une de ces deux
solutions: ou bien la sparation de l'glise et de l'tat...

On l'interrompit, on lui cria: des glises! Il en profita pour bien
montrer que ce qu'il dsirerait, le cas chant, c'tait bien la
sparation d'avec l'tat de l'glise catholique seule, de telle sorte
que l'glise protestante et l'glise juive devinssent religions d'tat
et l'glise catholique religion prive; car il reprit ainsi: ... de
l'glise catholique et de l'tat; ou bien, si elle pense que cette
sparation n'a pas t suffisamment prpare,  une rvision srieuse
et efficace des rglements sur la police des cultes.

La Chambre n'accepta point la proposition tendant  la sparation et
vota un ordre du jour conciliateur de M. tienne; mais la question
tait pose et le gouvernement, pour la premire fois, avait eu un
sourire favorable pour la sparation.

S'il n'avait pas t plus loin, c'est que le parti rpublicain, _comme
tous les autres_, du reste, tait divis sur cette question et
d'ailleurs, _comme tous les autres_, l'est encore. Il y a des
rpublicains antisparatistes; il y a des libraux antisparatistes et
il y a des ractionnaires sparatistes. Les rpublicains sparatistes
sont des autoritaires qui ne prennent la sparation que pour une
mesure de spoliation  l'gard de l'glise (suppression du budget des
cultes) et pour une mesure qui permettra de traiter l'glise
sculire comme on a trait l'glise rgulire, en s'appuyant sur les
mmes arguments. Pour eux, la sparation est une prface de
l'extermination.

Les rpublicains antisparatistes (M. Thzard par exemple, dans un
remarquable discours prononc devant ses commettants en aot 1903 et
qu'il a repris en le dveloppant devant le Snat en novembre 1905)
sont des autoritaires aussi, fidles  la conception napolonienne et
qui se disent que la sparation, c'est, quoi qu'on fasse, la libert
et qu'avec la libert on ne sait jamais ce qui peut arriver; que la
sparation, quelque complte qu'elle puisse tre par toutes les
mesures possibles d'extermination, commence toujours par mettre
l'glise hors des mains de l'tat et que cela seul est dj dangereux;
que mieux vaut garder un esclave enchan que l'affranchir en se
promettant de l'assommer ensuite. Ces considrations n'ont jamais t
sans faire hsiter un peu les plus sparatistes des rpublicains.

Les libraux antisparatistes (M. Ribot) sont des hommes qui, d'une
part, n'aiment jamais les rsolutions extrmes et qui, d'autre part,
savent trs bien qu'une sparation ne pourrait tre librale que faite
par eux, et que faite par des radicaux, elle n'est qu'une mesure de
guerre ajoute  d'autres et devant tre suivie par d'autres
indfiniment; et que, par consquent, il n'y a que des raisons
thoriques et il n'y a aucune raison pratique  affranchir l'esclave
pour qu'il soit assomm le lendemain.

Les libraux sparatistes, dont je suis, n'ont pas la navet de
croire qu'une sparation faite par des rpublicains despotistes puisse
tre  arrire-pense librale et sont parfaitement convaincus qu'elle
est toujours  arrire-pense d'crasement. Seulement ils croient que,
mme organise contre la religion et destine  tre complte dans le
mme sens, la sparation vaut mieux que la domestication, parce
qu'elle est la libert, la libert trs menace, mais encore la
libert. Ils disent: _Malo periculosam libertatem._ Ils croient que
dans cette libert mme prilleuse, que dans cette libert de combat,
l'glise puisera des forces nouvelles et qui sont celles mmes qui
font qu'une glise est vivante. En un mot, ils croient qu'une glise
est une force autonome, indpendante de l'tat, ou qu'elle n'est rien.
Ils croient encore que l'glise indpendante de l'tat, mme
tourmente, mme perscute, suscitera  l'tat, sans mme le vouloir,
mais parce que l'tat en France sera toujours autoritaire, de tels
embarras, lui donnera de telles impatiences, que lui-mme en
reviendra, comme en 1801,  dsirer passionnment un Concordat, ce
qu'ils ne souhaitent pas, mais ce qu'ils prvoient. En somme, ils
raisonnent exactement, pour conclure  la sparation, comme les
rpublicains antisparatistes pour la repousser.

Et enfin les ractionnaires sparatistes raisonnent comme les libraux
sparatistes, pendant que les ractionnaires antisparatistes, timors
ou prudents, traitent leurs amis sparatistes de risquons-tout et de
casse-cou.

Voil quel est encore, voil quel tait en mai 1903 l'tat des partis
dans cette question.

Il y avait donc hsitation un peu partout. Que les rpublicains en
sortissent, cela dpendait du gouvernement; car M. Combes inspirait
une extraordinaire confiance  un parti peu intelligent, peu rflchi
et que la violence d'attitudes et de paroles sduit presque toujours.
Or M. Combes, trs peu sparatiste au dbut de son ministre, trs peu
sparatiste encore en mai 1903, comme on vient de le voir, inclina
trs rapidement vers la sparation, comme un homme que mnent les
circonstances interprtes par un temprament colrique. Il eut avec
la cour de Rome quelques dmls qu'un gouvernement conciliant ou
simplement matre de soi, non seulement aurait rsolus en quelques
minutes, mais mme aurait considrs comme n'existant pas; car en
vrit ils n'taient que de trs lgers dissentiments. Deux vques,
M. Geay, vque de Laval, M. Le Nordez, vque de Dijon, taient
agrables au gouvernement franais et suspects, soit pour leur
conduite prive, soit pour leur administration,  la Curie. De Rome on
avertit M. Le Nordez de se dmettre de ses fonctions. La lettre
romaine fut communique par l'vque au gouvernement franais, qui
protesta auprs du Saint-Sige, allguant que, d'aprs le Concordat,
les nominations des vques devant tre faites par le gouvernement
franais, sauf institution canonique rserve au Saint-Sige, il en
devait tre des rvocations comme des nominations et que le
Saint-Sige n'avait pas le droit de dposer un vque franais.
Exactement la mme procdure avait t suivie  l'gard de M. Geay et
exactement les mmes protestations, relativement  l'affaire de M.
Geay, taient faites par le gouvernement franais. En mme temps,
ordre tait donn par le gouvernement franais et  M. Geay et  M. Le
Nordez d'avoir  ne pas quitter leurs postes.

Le sous-secrtaire d'tat romain rpondit qu'autre chose tait une
dposition d'vque et un avertissement donn  un vque de se
dmettre pour un temps de ses fonctions et de venir s'expliquer et se
justifier devant la Curie romaine; que de pareils avertissements
taient du droit du Saint-Sige, devant qui les vques, canoniquement
institus par lui, taient toujours responsables. La question tait
discutable et videmment, avec un peu de diplomatie et de
temporisation, tait susceptible d'arrangement.

Le gouvernement franais fut cassant, brusqua les choses, rappela
l'ambassadeur franais et remit ses passeports au nonce. C'tait la
guerre dclare.

Les deux vques, qui avaient eu jusqu'alors  choisir entre
l'obissance  l'gard du gouvernement franais et l'obissance 
l'gard du Saint-Sige, se dcidrent pour celle-ci, partirent
furtivement pour Rome, se soumirent  la Curie et donnrent leur
dmission d'vques franais.

M. Combes vit dans tout cela des motifs suffisants, non seulement pour
rompre toutes relations diplomatiques avec le Saint-Sige, mais encore
pour dnoncer le Concordat et pour sparer l'glise de l'tat, en
rejetant formellement--il l'a fait vingt fois--toute la responsabilit
de ces graves mesures sur le gouvernement pontifical.

Aussi, ds le 4 septembre, discourant  Auxerre, il fit cette
dclaration importante qu'il croyait sincrement que le parti
rpublicain, clair _enfin_ pleinement par l'exprience des deux
dernires annes, accepterait sans rpugnance la pense du divorce
entre l'glise et l'tat. La proposition de sparation de l'glise et
de l'tat tait dpose devant le peuple.

Elle le fut deux mois aprs (10 novembre) sur le bureau de la Chambre
des dputs. Quelque opinion que l'on puisse avoir sur le fond de la
question, il y a certainement  affirmer que la responsabilit de la
sparation ne doit pas tre rejete sur Rome et que cette mesure a t
engage sur les plus futiles motifs, s'il ne faut pas dire sans
motifs, et avec une prcipitation qui sent la colre infantile.

Ce n'est pas que les avertissements fermes en mme temps que
respectueux eussent manqu  M. Combes et  M. Delcass, ministre des
affaires trangres. A propos d'un premier rappel de notre ambassadeur
accrdit auprs du pape, M. Ribot avait _approuv_ cette mesure en
tant que provisoire, mais il avait montr les dangers d'une rupture
qui ft dfinitive avec le Saint-Sige et, envisageant cette
escarmouche comme le prlude de la sparation de l'glise et de
l'tat, il avait manifest ses inquitudes patriotiques: Les
gouvernements trangers... peuvent chercher  profiter d'une brouille
un peu prolonge entre le Saint-Sige et le gouvernement franais
pour se faire accorder quelques avantages ou oprer quelque
demi-rconciliation  nos dpens. Je ne saurais, quant  moi, leur en
vouloir: ils font leur mtier de gouvernements. C'est  nous  ne
point nous prter bnvolement  ce que ce malentendu, cette brouille,
qui, je l'espre, sera aussi courte que possible, puisse donner  nos
concurrents dans le monde des avantages qu'il vaut mieux garder pour
nous... J'ai cout avec beaucoup d'intrt le discours de l'honorable
M. Briand. Il m'a charm par certains cts, je le dis sans ironie. M.
Briand fait en moment-ci un travail que je serai le premier  discuter
dans un esprit trs large, parce que notre collgue est en train de
dcouvrir et de nous montrer les difficults d'une question qu'on
prsente depuis trente ans sous une forme trop simplifie--il l'a dit
lui-mme--aux lecteurs, en risquant ainsi de les tromper. Il est en
train de dcouvrir les difficults du problme de la sparation de
l'glise et de l'tat. Nous avons peut-tre sur M. Briand cet avantage
que nous les avons dcouvertes avant lui... Quand le moment sera venu,
je montrerai  quelles conditions on peut s'acheminer vers une
indpendance plus grande de l'glise et de l'tat, et nous discuterons
 fond sur tous ces points. La seule chose que je retienne et sur
laquelle nous sommes d'accord maintenant (?), c'est que ce serait une
folie et une folie criminelle de vouloir procder  une rupture
violente avec le Saint-Sige et de dcrter la sparation sans avoir
prpar les esprits par toutes les mesures ncessaires. Gambetta,
quand on lui parlait de la sparation de l'glise et de l'tat, avait
coutume de dire: Oh! Ce serait la fin de tout. Il me semble que vous
commencez  comprendre que ce serait au moins la fin d'une foule de
choses auxquelles je tiens et auxquelles nous devons tous tenir. Ce
serait la fin de ce qui reste de paix religieuse dans ce pays, et
c'est pourquoi vous tes prudents, vous n'tes que prudents, en
demandant des dlais, en ne voulant pas tirer des consquences
imprvues, en ne demandant pas la rupture dfinitive avec le
Saint-Sige... (27 mai 1904.)

Et sur la rupture, qui prcisment devait tre dfinitive, M. Ribot
parlait ainsi cinq mois aprs. Il s'attachait surtout  dmontrer que
c'tait un sophisme que de prtendre que le Saint-Sige tait
responsable de la rupture: ... Vous pouviez prendre un de ces moyens
qui, tout en maintenant avec la dernire fermet les droits de la
France, ne compromettent pas tout, ne brisent pas tout en une heure.
Mais, vous venez de le dire vous-mme  la tribune, vous avez donn
vingt quatre heures au pape pour vous rpondre. _Vous avez voulu la
rupture._ J'ai le droit de le dire, la prcipitation avec laquelle
vous l'avez opre ne laisse aucun doute sur le but que vous
poursuiviez. Vous vouliez la sparation de l'glise et de l'tat;
c'tait votre nouvelle politique, qui avait pris naissance il y a
quelques jours  peine, et il vous fallait comme prface et comme
prtexte  cette sparation dont vous tiez dsormais le partisan, il
vous fallait une rupture publique, officielle avec Rome, et alors vous
avez tout press, vous avez tout bris, vous n'avez pas laiss le
temps de vous rpondre. Vous porterez devant le pays et devant
l'histoire la responsabilit des consquences de votre conduite. C'est
une singulire prface  la sparation que cette rupture totale avec
le Saint-Sige! Elle la rend singulirement dangereuse! Elle contribue
 lui donner ce caractre qui suffirait  lui seul  empcher beaucoup
de nos collgues de la voter... La sparation pourra se faire le jour
o l'tat des esprits le permettra; elle se fera comme une mesure de
pacification. Mais si elle est faite en pleine guerre contre l'glise,
elle prend un tout autre caractre et elle doit faire reculer les plus
hardis dans cette Chambre... Quand mme nous serions d'accord sur le
papier, quand vous auriez fait le plan de cette cit future o l'tat
et l'glise seront compltement spars, vous n'auriez pas rsolu la
plus grande difficult, qui est de faire passer ce nouveau rgime dans
les moeurs d'un pays aussi vieux que le ntre, de donner la libert
totale  un clerg qui a t tenu en tutelle jusqu' ce jour _et de
faire comprendre  vos amis et  tous les citoyens de ce pays,
habitus  rclamer contre l'ingrence du clerg dans la politique,
que tout est chang et que dsormais il faut qu'ils s'y rsignent_!...
Fussions-nous en tat, demain, de faire la sparation de l'glise et
de l'tat, ce serait encore une faute impardonnable d'avoir,  la
veille de cette sparation, demande par vous, rompu violemment toutes
relations avec le Saint-Sige.

Il est trs certain que l'opration, trs grave, je le reconnais, de
la sparation de l'glise et de l'tat, a t engage prcisment dans
les conditions qui lui donnaient et qui lui laissent le caractre
qu'elle ne devrait pas avoir.

La sparation a t une mesure de combat au cours d'une bataille. Elle
a t un coup de canon rpondant  une attitude de mcontentement,
assez justifie du reste. Elle a t une mesure de reprsailles et de
vengeance.

Dans ces conditions, il est possible qu'il en sorte, mais il est
difficile et il est infiniment peu probable qu'il en sorte une
excution, une pratique domine par des sentiments libraux, domine,
mme, par des sentiments de loyaut. Qui ne voit que, en raison, en
bon sens froid, le Concordat est un rgime rgulier et pacifique et la
sparation un autre rgime pacifique et rgulier; que, par consquent,
la prface  une sparation doit tre exactement la mme qu'une
prface  un concordat; qu'une sparation doit tre faite, pour tre
bien faite et sortir de bons effets, par des ngociations longues,
prudentes et rciproquement respectueuses et bienveillantes, entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; qu'elle doit tre faite
aprs un examen bilatral et une discussion bilatrale de toute la
question de principe, de toute la question de forme et de toute la
question de consquences; et que c'est prcisment d'une faon toute
contraire  celle que nous venons d'indiquer que la sparation a t
engage et qu'elle a t accomplie?

Si le Concordat, rgime du reste dtestable  mon avis, je l'ai dit
assez, a t cependant un rgime viable, tout au moins, et sur lequel
on a pu vivre rgulirement et se tenir  peu prs en quilibre, c'est
qu'il avait t dbattu entre les deux parties contractantes, sinon
avec beaucoup de sagesse, sinon, mme, avec une extrme bonne foi, du
moins avec une certaine prudence, du moins avec cet avantage, qu'a
toujours une tractation contradictoire, que tous les cts et tous les
aspects de la question avaient t envisags.

Qu'on ne me dise point: Eh! Il faut dlibrer ensemble et finalement
s'entendre pour contracter; mais c'est bien inutile pour dcider qu'on
n'est plus contractants. Il est besoin d'un contrat pour un mariage;
il n'en est pas besoin pour un divorce. Il est besoin de convenir pour
savoir comment on vivra ensemble; il n'est pas besoin de convenir pour
savoir comment on vivra spars et chacun de son ct, sans jamais se
voir.

Je rpondrais: Pardon! Dans un pays o est tablie la sparation de
l'glise et de l'tat, l'glise et l'tat sont indpendants l'un de
l'autre, mais ils vivent ensemble; ils ne sont spars que de biens;
ils habitent la mme maison. Il faut donc qu'il y ait des conventions
entre eux. Ces conventions sont fondes sur la sparation,
c'est--dire sur l'indpendance rciproque, au lieu de l'tre sur le
concordat, c'est--dire sur un partage des pouvoirs; mais il faut
encore qu'il y ait conventions. Il faut qu'il y ait conventions
passes une fois pour toutes et auxquelles on se conforme, et il faut
qu'il y ait tout le temps relations rgulires et pacifiques pour
rgler les points de dtail et circonstanciels. C'est donc prcisment
quand on fait la sparation qu'il faudrait la faire aprs dlibration
bilatrale et aprs conventions prises de commun accord; et c'est,
aussi, prcisment quand on a fait la sparation qu'il faut entretenir
de constantes relations diplomatiques avec le chef de l'glise; et ce
sont _surtout_ les pays de sparation de l'glise et de l'tat qui ont
besoin d'tre, d'une faon ou d'une autre, d'ailleurs, en conversation
et commerce continuels avec le souverain pontife.

C'est donc et dans les pires conditions du monde que la sparation a
t faite en France et dans les pires conditions du monde qu'elle
existe, et ce dbut et cette situation ne peuvent qu'tre fconds en
embarras inextricables et ne peuvent tre fconds qu'en cela; et il y
aurait  souponner, si l'on inclinait  tre mfiant, que c'est
justement dans cet esprit, dans ces prvisions et dans ce dessein que
la sparation a t faite.

En tout cas, elle est destine  porter toujours ou trs longtemps la
marque, le poids et la peine de son origine.




CHAPITRE X

LA SITUATION ACTUELLE.


La sparation est faite maintenant. Elle est faite par la loi de 1905,
dite loi Briand.

Cette loi, imite en partie de la loi de 1795, est,  mon avis,
acceptable pour les libraux et pour les catholiques. Elle est
beaucoup plus librale qu'on n'aurait pu l'attendre de la majorit qui
l'a vote, ce qui fait honneur et  M. Briand lui-mme, qui a d la
dfendre contre les attaques de ses propres amis, et  M. Ribot, qui
l'a discute pied  pied et point par point avec un incomparable
talent.

Elle est plus librale, tout compte fait, que la loi de la Convention.
Elle permet  une glise catholique de se former et de se dvelopper
en France en autorisant des associations cultuelles,  organiser le
culte,  recueillir des cotisations et des offrandes,  percevoir des
fonds par qutes et location de bancs et chaises, en un mot, 
possder et  administrer, mme en s'aidant les uns les autres, ce qui
tablit une cohsion et un organisme de l'glise catholique franaise.

La restriction par laquelle les associations cultuelles ne peuvent
consacrer leur argent, exclusivement, qu'aux frais du culte, est une
prcaution assez juste prise contre les biens de mainmorte, est
conforme aux ides traditionnelles de toute l'cole librale et semble
directement inspire du mot heureux de M. Ribot: Surveiller les
biens, laisser libres les personnes.

D'autres restrictions qui ne me plaisent point du tout peuvent,  la
rigueur, tre considres comme des mesures de transition qui seraient
destines  disparatre avec le temps, _si la loi tait destine
elle-mme  tre applique dans un esprit libral_. Par exemple (art.
35), si un discours prononc ou un crit affich ou distribu
publiquement dans les lieux o s'exerce le culte _tend_  soulever ou
armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte
qui s'en sera rendu coupable sera puni d'un emprisonnement de trois
mois  deux ans. Dbarrass de la phrasologie lgislative, ce texte
veut dire que tout propos politique tenu dans l'glise par un prtre
sera puni de l'emprisonnement.

Or on peut, en raison pure et en logique pure, raisonner ainsi: C'est
monstrueux! S'il est naturel et mme obligatoire d'interdire au prtre
rmunr par l'tat et, par consquent, sinon fonctionnaire, du moins
subordonn au gouvernement, tout propos politique, comment peut-on
interdire toute parole de politique  un homme qui est chez lui,
absolument chez lui, avec ses amis et qui n'est rmunr, s'il l'est,
que par ses amis, lesquels, autour de lui, sont galement chez eux,
absolument chez eux?

Rien de plus juste; mais on peut rpondre: Pendant un certain temps,
le prtre devenu prtre libre conservera, mme malgr lui, aux yeux
des populations, quelque chose du caractre du prtre officiel; et,
pendant ce temps,  ce caractre pseudo-officiel les paroles qu'il
peut prononcer devant emprunter une autorit particulire, il faut,
pendant ce temps et pour ce temps seulement, interdire au prtre ce
qui est permis  un simple citoyen dans une runion publique.

Comme mesure de transition cette entrave peut donc,  la rigueur, tre
accepte.

Cette loi est donc relativement librale. Elle met l'glise catholique
 peu prs, je ne dis pas  trs peu prs, dans la situation de
l'glise catholique amricaine. Je crois qu'il y a dans cette loi
pour l'glise catholique non seulement facult d'exister, mais
_principe_ ou _occasion_ d'une vritable rnovation et d'un magnifique
rajeunissement. C'est ce que, selon le parti dont on est, il est
possible, d'aprs cette loi, ou d'esprer ou de craindre.

Au fond, il me semble bien que cette loi n'a vritablement inquit
que ceux qui l'ont faite. Les rpublicains despotistes y ont t
amens au gr de circonstances interprtes tout de travers par des
frntiques, et, maintenant qu'ils l'ont faite, ils ne sont pas tout 
fait srs qu'elle ne soit pas contre eux.--Et de mme ceux qui l'ont
repousse ne sont pas tout  fait srs qu'elle ne leur soit pas
favorable et se demandent un peu s'ils n'auraient pas d la proposer.
En somme, on ne l'a gure repousse  droite que parce qu'elle venait
de la gauche, et on l'aurait certainement repousse  gauche si elle
tait venue du ct droit. La raison des rsistances qui se sont
produites a t le _Timeo Danaos et dona ferentes_, et l'on n'a
suspect le don qu' cause des donateurs.

A ne regarder que le don seulement, comme un homme qui s'obstine 
n'appartenir  aucun parti, je ne puis pas dire que je ne sois point
relativement satisfait. En somme, c'est bien l une sparation de
l'glise et de l'tat rationnelle, sinon gnreuse, et pacifique, en
soi, sinon bienveillante. Or la sparation est pour moi la vrit, et
je crois que, comme j'en ai toujours t, je serai toujours de l'avis
de Lamartine en 1831 et en 1843. En 1831, il crivait, en son _Mmoire
sur la politique rationnelle_: La sparation de l'glise et de l'tat
est l'heureuse et incontestable ncessit d'une poque o le pouvoir
appartient  tous et non  quelques-uns: incontestable, car sous un
gouvernement universel et libre, un culte ne peut tre exclusif et
privilgi; heureuse, car la religion n'a de force et de vertu que
dans la conscience. Si l'tat s'interpose, la religion devient pour
l'homme _quelque chose de palpable et de matriel_, qu'on lui jette ou
qu'on lui retire au caprice de toutes les tyrannies. Elle participe
[est-ce assez vrai  considrer l'tat de l'opinion de 1815  1830?]
de l'amour ou de la haine que le pouvoir humain inspire; c'est le feu
sacr de l'autel aliment avec les corruptions des cours et les
immondices des places publiques.

Et il crivait en 1843, avec cette horreur du rgime napolonien qu'il
eut toujours et qui, s'il n'est pas le commencement de toute sagesse
politique, est le commencement de tout libralisme et de toute
conception gnreuse de la chose politique, il crivait dans sa
brochure _l'tat, l'glise et l'Enseignement_: Napolon, ce grand
destructeur de toutes les oeuvres de la philosophie, s'est ht de
renverser cette libert, _fondement mme de toutes les autres_. Il a
fond de nouveau l'glise dans l'tat, l'tat dans l'glise; il a fait
subir un sacre au pouvoir civil; il a fait un Concordat: il a dclar
une glise nationale et par l mme [ou plutt paralllement] un
enseignement aussi... Il a vendu  faux poids son peuple  l'glise et
l'glise ensuite  son peuple. Cet acte a recul d'un sicle peut-tre
le rgne de la libert des mes qui approchait.

Il me semble que ces fortes paroles du grand homme, que personne ne
peut incriminer ou souponner d'hostilit, ni mme de malveillance 
l'gard de la religion catholique, sont  mditer aujourd'hui et
portent  considrer comme un progrs toute mesure qui, mme
maladroitement, mme parcimonieusement, dlivre l'glise des chanes
lourdes et peu dores de l'tat.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en puisse tre, la situation actuelle est celle-ci.

Au point de vue des congrgations religieuses, despotisme absolu,
proscription absolue. C'est  peine si quelques ordres hospitaliers
sont tolrs encore.

Au point de vue de la libert de l'enseignement, interdiction absolue
 tout congrganiste d'enseigner quoi que ce soit. Les prtres
sculiers peuvent enseigner encore.

Au point de vue du culte, de la prdication et de l'administration des
sacrements, glise libre, relativement, assez largement, non paye par
l'tat, vivant des ressources qu'elle se crera par le mcanisme des
associations cultuelles.

Dans cette situation y a-t-il solution trouve et acquise? En d'autres
termes, la question du clricalisme et de l'anticlricalisme est-elle
ferme ou reste-t-elle ouverte?

Elle reste ouverte pleinement. Car ce qui reste  reconqurir pour les
catholiques,  les considrer comme libraux, le voici:

C'est la libert d'association pour les religieux, lesquels ont
parfaitement le droit de vivre en commun et de possder en commun,
sous rserve de prcautions  prendre contre l'accroissement des biens
de mainmorte.

C'est la libert d'enseignement pour les religieux, lesquels ont
parfaitement le droit d'enseigner, ou plutt c'est la libert pour les
pres de famille de faire enseigner leurs enfants par qui ils
veulent, pourvu que l'enseignement ne soit ni immoral ni dirig contre
la patrie ou contre les lois.

C'est enfin, quoique beaucoup moins important, la libert pour le
prtre sculier, qui dsormais est un prtre libre, de dire, dans la
chaire libre o il parlera dsormais, tout ce qu'il voudra, sauf des
choses immorales ou des choses contre la patrie; de dire mme des
choses contre les lois, car il est permis de discuter les lois entre
hommes libres dans le dessein de faire amender celles qu'on trouve
mauvaises, pourvu qu'on n'insulte pas le lgislateur.

Et, d'autre part, ce que les rpublicains  la fois autoritaires et
anticlricaux ont  conqurir: c'est la dispersion, proscription et
destruction des dernires congrgations religieuses encore pargnes,
si rares soient-elles.

C'est l'interdiction d'enseigner  tout prtre sculier; car
exactement les mmes raisons existent d'empcher un prtre, _chaste,
pauvre et docile_, d'enseigner quoi que ce soit, que d'empcher un
moine, _chaste, pauvre et docile_, d'enseigner quoi que ce puisse
tre.

C'est enfin la dispersion, destruction et suppression de l'glise
libre elle-mme, quand on s'apercevra, ce dont on ne pourra pas
manquer de s'apercevoir, qu'elle est un lment de libert; qu'elle ne
dit pas exactement et littralement ce que le gouvernement pense et
veut qu'on pense et que, par consquent, elle rompt l'unit morale
de la France et est contraire  la formule de Louis XIV, reprise par
M. Combes: Une loi, une foi.

Or pourquoi les catholiques,  les considrer comme libraux, ce
qu'ils sont pour le moment obligs d'tre, et  les tenir pour actifs
et nergiques, ce qu'ils sont, renonceraient-ils  ce qu'ils ont 
reconqurir; et pourquoi les rpublicains despotistes et
anticatholiques renonceraient-ils aux conqutes si vastes qu'ils ont
encore  faire? Il n'y a aucune raison ni pour ceci ni pour cela.

Je laisse de ct cette partie du sujet: les choses que les
catholiques ou simplement les libraux ont  reconqurir; cela n'a pas
besoin de dmonstration. Je m'attache  cette partie du sujet: ce que
les rpublicains despotistes ont  conqurir encore et les raisons
pourquoi ils ne voudront ni ne pourront renoncer  la poursuite de
cette conqute.

Qu'ils aient  conqurir encore, on vient de le voir suffisamment;
qu'ils veuillent conqurir encore, ils l'ont dit d'une faon gnrale
dans la dclaration de l'extrme gauche avant le vote de la loi de
1905  la Chambre des dputs: La loi n'est que _provisoire_: elle
marque seulement une tape ncessaire dans la marche de la lacit
intgrale; et ils l'ont dit en dtail mille fois, ainsi qu'on verra
plus loin.--Et qu'ils soient dsormais comme obligs de conqurir
encore, c'est de quoi l'on verra toutes les raisons, ou du moins les
plus videntes, dans les pages qui vont suivre.

Il est trs vident et il n'est pas besoin de dduire longuement que
les rpublicains despotistes voudront dtruire et voudront ensuite
ternellement empcher de renatre ce qui reste encore des
congrgations, puisque pour eux, ils l'ont assez dit, le congrganiste
est un tre, non seulement antisocial, mais antihumain. L'homme, ou la
femme, docile, pauvre et chaste, est pour le rpublicain despotiste,
pour le dmocrate, un tre qui ne doit plus enseigner. Et pourquoi ne
doit-il pas enseigner? Parce qu'il est un tre contre nature. C'est
leur argument mille fois rpt. Il est clair que l'argument va plus
loin qu' interdire l'enseignement au congrganiste; il va jusqu'
interdire au congrganiste d'exister. Si le congrgatisme fait du
congrganiste un tre contre nature, le congrgatisme est un dlit,
est un crime. Si permettre  un tel tre d'enseigner est monstrueux,
lui permettre d'tre est au moins illicite, est au moins indigne.

Songez qu'il y a mme identit entre le crime d'enseigner quand on est
dans certaines conditions et le crime d'exister quand on est dans ces
mmes conditions. Car on enseigne par l'enseignement, mais tout autant
(peut-tre plus) par l'exemple. tre ou enseigner, au fond, c'est donc
la mme chose. Celui qui donne, dans la socit moderne, l'exemple de
la docilit, de la pauvret et de la chastet est donc et aussi
dangereux et aussi coupable que s'il donnait l'ducation proprement
dite. Au fond, le crime, d'aprs l'argumentation des anticlricaux, ce
n'est pas d'enseigner, tant moine; c'est d'tre moine.

Et les anticlricaux n'ont pas tort,  se placer  leur point de vue;
car le moine,  tre docile,  tre pauvre et  tre chaste, donne
l'exemple de vertus--il les appelle ainsi--qui sont contraires au
dveloppement et  l'affermissement de la socit dmocratique. Une
socit dmocratique, telle que l'entendent les dmocrates modernes,
est une socit o toute force individuelle est supprime. Rien ne
donne force individuelle comme le dsintressement, et celui-l est
une personnalit trs forte qui n'est l'esclave ni du dsir de
possder, ni du dsir de commander personnellement, ni du dsir de
jouir. Un tel homme se soustrait en quelque sorte  l'tat par le peu
de besoin ou par le nul besoin qu'il a de l'tat. Homme dangereux par
ceci qu'il est indpendant. Vertueux peut-tre, mais de vertus qui,
tant antisociales, peuvent et doivent tre appeles des vices
sociaux.

Un tel homme n'a pas de place en rgime despotique et, par consquent,
il doit tre proscrit de la Rpublique telle que la comprennent la
plupart des rpublicains. Ils y mettent moins de dialectique; mais
l'instinct a sa logique qui, pour tre confuse, n'en est pas moins
sre. Le congrganiste est, de par un instinct qui ne se trompe
aucunement, un tre monstrueux et redoutable pour le dmocrate. Il
doit, non seulement ne plus enseigner, mais cesser d'tre. Il n'y a
aucun doute que les rpublicains despotistes ne poursuivent et ne
consomment la destruction totale de toute espce de congrgation,
quelle qu'elle puisse tre et si anodine en apparence qu'elle soit.

Je suis mme persuad que si la dmocratie se dveloppe dans le sens
o elle se dirige, elle inventera un ostracisme, contre le citoyen,
mme isol, qui par son indpendance, son obissance  une loi
_personnelle_, sa pauvret, sa sobrit, sa chastet, sera un homme
qui ne prsentera plus de prises, pour ainsi dire,  l'tat et sera
une espce de protestation contre la servilit gnrale que l'tat
sera parvenu  tablir.

Croit-on que la dmocratie dteste et redoute l'homme riche parce
qu'il est riche? Point du tout. Elle le dteste et elle le redoute,
parce qu'il est fort; et parce qu'tant fort, il n'a aucun besoin de
se soumettre  elle et lui chappe. Or le dsintressement,
l'abngation, c'est une force; c'est mme la plus grande force qui
soit: la dmocratie ne peut donc pas ou ne pourra donc pas souffrir le
dsintressement et l'abngation.

Les rpublicains despotistes poursuivront de mme la destruction
complte de la libert d'enseignement et, progressivement, ils
interdiront d'enseigner 1 aux prtres sculiers, 2 aux laques non
enregiments dans l'Universit, 3 aux universitaires qui montreront
quelque indpendance, soit dans leur enseignement, soit en dehors de
leur enseignement.

La raison en est simple. C'est qu' chaque destruction partielle et
limite de la libert d'enseignement, ils s'apercevront qu'ils n'ont
rien fait qui soit adquat, ni mme qui soit accommod,  leur
dessein et qu'il leur reste tout  faire [_nil actum reputans si quid
superesset agendum_], et ainsi ils seront comme acculs au monopole,
eussent-ils commenc par n'en pas vouloir, et au monopole exerc
strictement selon leurs ides.

On commence par ne pas vouloir du jsuite et on le chasse. Qu'y
gagne-t-on? Le jsuite est remplac par l'oratorien, par le mariste ou
par tel autre ducateur qui donne le mme enseignement,  peu de chose
prs, on en conviendra, que le jsuite.

On chasse le mariste et l'oratorien. Il est remplac par le prtre
sculier qui donne le mme enseignement que le mariste ou l'oratorien.

On interdit l'enseignement au prtre sculier. Il est remplac par le
laque catholique qui a exactement les mmes ides que le prtre
sculier.

On chasse le laque catholique et l'on arrive au monopole, auquel on a
t comme adoss.

C'est  la libert qu'on ne fait pas sa part, surtout en choses
intellectuelles. Elle reste entire tant qu'elle n'est pas nulle. Cela
est tellement senti par tous les rpublicains despotistes que tous ou
le proclament ou en conviennent, soit par leur silence, soit par leur
embarras  en sortir. M. Ferdinand Buisson a toujours t ou a
toujours cru tre l'adversaire et l'adversaire indign du monopole. Il
a dit un jour: Le rtablissement du monopole universitaire, c'est un
aveu d'impuissance dans la lutte contre les congrgations. C'est le
recours  un biais pour viter la lutte directe. C'est une diversion
pour masquer une dfaite. C'est l'abandon de la politique
anticlricale que l'on remplacerait par la politique antilibrale...
Je suis prt  parler du monopole,  en examiner l'utilit,
l'opportunit, l'efficacit; mais aprs la suppression relle des
congrgations enseignantes, le jour o la Rpublique ayant lacis
pour tout de bon coles publiques et coles prives, ayant dissous les
congrgations, dispers leurs membres et ferm leurs noviciats, il
sera dmontr que nous nous retrouvons en prsence, comme on l'assure,
du mme pril clrical.

On lui a rpondu: mais, sans aucun doute, vous vous retrouverez en
prsence du mme pril clrical. M. Buisson abolit toutes les
congrgations enseignantes. Il les abolit parce que congrgations.
Entendu! Abolit-il aussi pour les prtres le droit d'enseigner?
Abolit-il pour les moines le droit de se sculariser et d'endosser la
soutane? S'il n'abolit pas tous ces droits, ce sera comme s'il
n'avait rien fait. M. Buisson dtruirait-il l'enseignement clrical
parce qu'il dtruirait l'enseignement congrganiste? Il me semble que
nous ne serions pas mieux lotis quand le mme enseignement serait
distribu par des ecclsiastiques en robe sculire ou par d'anciens
moines qui auraient fait simplement l'emplette d'un veston.
L'enseignement congrganiste n'est qu'une forme de l'enseignement
clrical, la forme la plus visible; mais il n'est pas l'enseignement
clrical lui mme. (_Dpche de Toulouse._)--Le raisonnement ne me
parat pas trs facilement rfutable.

De mme, M. Ferdinand Buisson se flicitait de ce que la Chambre avait
rejet un amendement interdisant l'enseignement _aussi bien_ aux
prtres sculiers qu'aux congrganistes; et, pour dmontrer qu'il
avait raison de se rjouir, il employait des arguments qui
prcisment, en s'appliquant aux congrganistes, s'appliquaient tout
aussi bien aux sculiers. Il disait: Nous voulons seulement enlever
aux matres catholiques le privilge de se grouper dans des conditions
exceptionnelles qui les transforment en une masse militairement
constitue.

--Fort bien, lui rpondait-on (Sigismond Lacroix, _Radical_); mais
qui ne voit que les prtres sculiers sont, aussi eux, groups dans
des conditions exceptionnelles, qu'ils forment eux aussi une masse
militairement constitue?

Il disait: Il faut et il suffit que la socit laque retire 
l'enseignement clrical la seule chose qui en fasse une force abusive,
 savoir le droit d'enrgimentation, grce auquel les matres
catholiques forment une masse homogne pesant de son poids mort sur la
socit laque.

On lui rpondait: Mais le clerg sculier est enrgiment comme
l'autre.

Il disait... la mme chose en d'autres termes.

On lui rpondait: S'il est juste et ncessaire d'interdire
l'enseignement aux membres des congrgations, il est non moins juste
et ncessaire de prendre la mme prcaution  l'gard des prtres
sculiers; car l'glise est une congrgation, ou qu'est-ce qu'elle
est donc?

Et l'on concluait en disant trs justement que M. Buisson avait donn
des arguments pour l'avenir, c'est--dire contre les prtres
sculiers, et des arguments dmontrant trs exactement le contraire de
la thse soutenue par lui.

M. Buisson disait: Ce n'est pas  cause de leur enseignement que je
proscris les moines; car je suis partisan de la libert d'enseignement
et je reconnais  quiconque le droit d'enseigner ce qu'il voudra
comme il voudra. Si je proscris les moines, 1 c'est parce qu'une
socit monastique donne  ses membres un idal trop diffrent d'une
socit dmocratique; 2 c'est parce que les moines exercent sur
l'enfant une pression qui est de nature  compromettre le
dveloppement normal de son esprit.

On lui rpondait: Mais c'est une partie de leur enseignement que leur
respect et leur culte pour l'idal auquel ils sont soumis et qui est
trop diffrent de la socit dmocratique; et donc, quand mme ils ne
le voudraient pas, ils enseignent la contre-dmocratie. Et c'est bien
aussi (ou de quoi parlons-nous?) une partie de leur enseignement que
la pression qu'ils exercent sur l'enfant de manire  compromettre le
dveloppement normal de son esprit. C'est probablement leur mthode
mme. C'est donc bien _en raison de leur enseignement_ que vous leur
interdisez d'enseigner. Eh bien! si c'est pour la qualit de leur
enseignement que M. Buisson frappe les congrgations enseignantes,
pourquoi tolre-t-il le mme enseignement de la part de l'ancien
congrganiste, de la part du prtre sculier, de la part du tiers
ordre? Ce qui est dtestable de la part d'une congrgation est-il
moins dtestable de la part des individus? En supportant chez les
individus ce qui est condamn chez les congrgations, ce sera
absolument comme si rien n'tait fait contre le danger de ces
dernires. Si vous n'excluez de l'enseignement que les communauts
religieuses et si vous n'en excluez pas _tous les ducateurs qui sont
 leur image_, qu'aurez-vous fait pour barrer la route 
l'enseignement clrical?... L'abolition de l'enseignement
congrganiste n'aura servi de rien si cet enseignement doit se
survivre _sous une forme quelconque, soit sculire, soit laque_.
Pourquoi il faut combattre l'enseignement clrical, c'est parce qu'il
est partial; c'est parce qu'il est exclusif. Cet argument nous
donne le moyen de mater l'_glise tout entire, de ses moines jusqu'
ses prtres et de ses prtres jusqu' ses dvots_. (_Dpche de
Toulouse._)

Enfin M. Ferdinand Buisson, se rfutant lui-mme ou plutt se
renonant et s'abandonnant et se laissant aller jusqu'o sa doctrine
conduit tout homme logique et par consquent devait le conduire
lui-mme, M. Ferdinand Buisson, _dans le mme article_ (_Temps_ du 17
septembre 1902) d'une part, aprs avoir marqu que seule la
congrgation, par sa constitution mme, tait inapte  enseigner,
dniait ensuite ce droit tout autant au prtre sculier qu'au
congrganiste;--d'autre part, quand il en arrivait au prtre sculier,
confessait que c'tait parfaitement en raison de la qualit de son
enseignement qu'il dniait le droit d'enseigner au simple prtre.

En effet, il disait d'abord:

La socit a le droit de dire au congrganiste: Vous rclamez la
libert de vous retirer du monde, de vous enfermer au clotre, aprs
avoir jur par tout ce que vous avez de plus sacr de renoncer au
mariage,  la proprit de vos biens,  la libert de votre personne.
Je vous y autorise. Mais,  peine en possession de cette autorisation,
vous rapparaissez, rclamant vos droits d'homme et de citoyen et tout
d'abord celui d'instruire et d'lever les enfants destins  vivre au
sein de cette socit dont vous tes isol. Voil qui est trange.
Vous ne sortez du monde que pour y mieux rentrer; vous ne renoncez aux
charges et aux conditions ordinaires de la vie de vos concitoyens que
pour prendre aussitt par l'ducation la direction de la socit de
demain, sinon de celle d'aujourd'hui. Choisissez. L'une de ces deux
liberts suppose que l'on renonce  l'autre. Vivez si bon vous semble
cette vie exceptionnelle du couvent, vie extra-familiale et
extra-sociale. Mais tant qu'il vous plaira d'y rester, trouvez bon que
je ne vous charge pas de prparer nos enfants  la vie familiale et
sociale de tout le monde; ... qu'en tout cas je ne vous autorise pas,
sans plus ample examen,  vous ddoubler ainsi en deux hommes, dont
l'un vit en dehors de ce monde et dont l'autre aspire  le gouverner.


Voil ce que M. Buisson disait d'abord, et c'tait bien la thse
Buisson no 1, cette thse qui consiste  soutenir que le congrganiste
vivant en congrgation est inapte  enseigner et indigne d'enseigner
_ cause de sa manire de vivre_.

Sans doute, cette thse est fausse. Elle repose sur ce principe qu'on
ne peut prparer les enfants  vivre dans le monde qu' la condition
de lui ressembler trait pour trait; qu'on ne peut prparer les enfants
 vivre dans le monde qu' la condition de n'tre pas meilleur que
lui: vous tes docile, vous ne pouvez pas lever mon enfant; vous
mprisez l'argent, vous ne pouvez pas lever mon enfant; vous tes
chaste, vous ne pouvez pas lever mon enfant. L'ide est contestable.

Et, d'autre part, cette thse repose sur cette ide qu'user d'une
libert suppose que l'on renonce  l'autre; qu'user de la libert
d'association implique que l'on renonce  la libert d'enseignement.
Si je vis associ, videmment je ne puis tre professeur; si je suis
professeur il est vident, il va de soi que je ne puis tre associ 
d'autres professeurs. Voil une nouveaut. Cette incompatibilit entre
les divers droits de l'homme n'avait pas encore t releve. Faut-il
dire aussi que si j'use du droit de proprit je renonce par cela mme
 mon droit de libert individuelle, et que si j'use du droit d'aller
et devenir je ne puis plus tre propritaire? Ce serait tout aussi
juste. L'incompatibilit du droit d'association et du droit 
enseigner est une trouvaille bien remarquable.

La thse est donc fausse, et quelques-uns pourraient aller jusqu' la
trouver ridicule. Mais encore c'est bien la thse Buisson no 1: le
congrganiste est inhabile  enseigner  cause de son genre de vie; et
cette thse rserve et respecte le droit  enseigner du prtre
sculier, lequel n'a pas du tout le mme genre de vie que le
congrganiste.

Or, dans le mme article, comme j'ai dit, cent cinquante lignes plus
loin, M. Buisson en vient  refuser le droit d'enseigner au prtre
sculier, au prtre qui vit dans le monde, au prtre mondain, et c'est
la thse no 2, celle des crivains qui taient tout  l'heure les
adversaires assez mordants de M. Buisson, et celle qui, comme les
adversaires de M. Buisson l'avaient parfaitement vu, est bien force
de dnier le droit d'enseigner, non en raison du genre de vie de ceux
qui enseignent, mais en raison de la qualit de l'enseignement de ceux
qui prtendent enseigner:

Envisageons donc de sang-froid le moment, prochain peut-tre, o la
conscience publique, s'tant ressaisie, acceptera, approuvera,
dcrtera une _dernire et non moins naturelle incompatibilit_:
celle des fonctions religieuses et des fonctions enseignantes. Le
prtre, et encore plus le moine, est l'homme de la foi; le professeur
est l'homme de la raison, par consquent, du libre examen. S'engager 
tre professeur c'est s'engager  penser librement et  faire penser
librement. C'est promettre d'veiller et d'exercer le sens critique,
l'habitude de la discussion, l'esprit de recherche sans limite et sans
rserve; c'est dclarer que, quelle que soit la vrit, on l'acceptera
le jour o la science la fera clater, dt-elle renverser toutes les
thories reues. Peut-on soutenir que cet tat d'esprit soit celui
d'un prtre?

Et voil la thse no 2, et voil les _incompatibilits naturelles_
qui se multiplient. Il y avait incompatibilit naturelle entre le
droit d'association et le droit d'enseigner. Il y a maintenant
incompatibilit naturelle entre, non pas l'tat de vie, mais _l'tat
d'me_ du prtre et le droit d'enseigner. Pour parler net, et non pas
plus net que M. Buisson, mais plus court, _on n'a pas le droit
d'enseigner quand on a la foi_; on n'a le droit d'enseigner que quand
on est libre penseur; les libres penseurs seuls peuvent enseigner et
en ont le droit; la libert d'enseignement existera et nul n'en est
plus partisan que M. Buisson; mais, _naturellement_, elle ne peut
exister que pour les libres penseurs.

Donc on la refusera  tout prtre catholique, bien entendu. Pour ce
qui est des prtres protestants, c'est trs dlicat. Comme c'est une
question d'tat d'me et comme il est trs difficile de savoir quel
est l'tat d'me d'un prtre protestant, il faudra voir et il y aura
matire  examen. Comme le prtre protestant, selon qu'il est plus ou
moins prs de Calvin, est plus homme de foi ou plus homme de libre
examen, mais est toujours en partie foi, et en partie libre examen, il
faudra lui demander si dcidment il a encore la foi, ou s'il ne l'a
plus du tout et s'il est sans rserve et sans retour libre penseur
comme M. Berthelot. S'il a encore un peu de foi, on lui dira: Perdez
cela, et vous pourrez tre professeur.

Il en serait de mme du prtre isralite et, remarquez-le bien, il ne
pourra pas en tre diffremment du laque catholique, du laque
protestant et du laque juif. Du moment que l'incompatibilit
naturelle, c'est--dire l'incapacit d'enseigner, est fonde et qu'on
avoue qu'on la fonde sur l'tat d'me du prtendant ducateur et sur
l'enseignement qu' cause de cet tat d'me il doit donner, non
seulement tout prtre qui a la foi, mais tout homme qui a la foi ou
qui est suspect de l'avoir est proscrit de l'enseignement. Il n'y a
absolument aucune raison pour qu'un laque  sentiments religieux,
qu'il soit, du reste, catholique, protestant ou juif, soit plus apte 
enseigner qu'un prtre catholique, protestant ou juif.

L'incompatibilit signale par M. Buisson avec une nettet qui ne
laisse rien  souhaiter, c'est l'incompatibilit du sentiment
religieux et du droit d'enseigner. Le premier acte du futur professeur
ou du futur instituteur doit donc tre une abjuration. La premire
dclaration que devra faire le futur professeur ou le futur
instituteur sera, _non seulement_: Je ne serai pas docile, je ne
serai pas pauvre, je ne serai pas chaste, ce qui va de soi et est
indispensable; mais encore: Je n'ai aucune foi religieuse; s'il m'en
vient une je dmissionnerai, ce qui, d'aprs la doctrine, est
indispensable tout autant et ni plus ni moins.

On voit donc bien que si, par la force des choses, les rpublicains
despotistes doivent tre obligs d'en venir  la suppression de toute
libert d'enseignement et au pur et simple monopole, s'apercevant qu'
interdire l'enseignement aux congrganistes ils n'ont rien gagn tant
que les prtres sculiers pourront enseigner et enseigneront, et qu'
interdire l'enseignement aux prtres sculiers ils n'auront rien gagn
tant que les laques croyants pourront enseigner et enseigneront;
selon la doctrine, aussi, la libert d'enseignement s'effondre et
doit s'effondrer ds que la doctrine prend conscience d'elle-mme et
s'aperoit qu'elle vise non pas telle ou telle faon de vivre de tels
hommes, mais leur tat d'me lui-mme, leur conception de la vie et du
monde, leur mentalit et leur conscience, et ds qu'elle s'aperoit
qu'elle est en son fond la libre pense pure et simple oppose  toute
espce de foi et  toute espce de croyance, et la libre pense qui
refuse toute libert de pense  tout ce qui n'est pas elle-mme.

Entre la libert d'enseignement et le pur et simple et rude monopole
de l'enseignement aux mains de l'tat il n'y a rien du tout, rien, si
ce n'est des subtilits d'opportunisme ou de polmique et des
sophismes un peu ridicules dont ne sont pas dupes ceux-l mme qui les
alignent et auxquels ils renoncent sitt, ou qu'ils sont vivement
presss, ou qu'ils prennent plus nettement conscience et matrise de
leur pense mme.

Et non seulement les rpublicains despotistes seront acculs par la
force des choses et conduits tout droit par leurs principes autant que
par leurs passions au monopole de l'enseignement; mais encore il
serait tonnant qu'ils ne s'avisassent point un jour et prochainement
qu'ils doivent interdire aux prtres mme l'enseignement _religieux_
et qu'il n'est que logique et aussi qu'il est ncessaire, aprs avoir
ferm l'cole au prtre, de lui fermer l'glise et de l'empcher de
parler de quelque faon que ce soit et sur quoi que ce puisse tre.

C'est ce que le pasteur Farel a trs lumineusement dmontr, chose qui
n'tait pas trs difficile, dans une lettre  la _Dpche de
Toulouse_. Il crivait, sans se fcher, et trs pertinemment, en homme
qui sait que le logique et intgral Calvin n'a pas interdit aux
catholiques seulement l'enseignement gnral, mais tout enseignement
et _surtout_ l'enseignement de leur religion: Monsieur, voici ce que
je lis dans votre article du 7 novembre 1903: Ce que nous voulons
mater, ce n'est pas l'enseignement en soutane. C'est l'enseignement
sectaire de l'glise, _sous quelque vtement qu'il se cache_, c'est
l'enseignement confessionnel... Nous entendons protger l'enfant
contre toutes les mainmises, plus ou moins dissimules, plus ou moins
hypocrites, de l'glise. J'aurais pu relever des citations de mme
nature dans d'autres articles de vous sur la question de
l'enseignement. Vous voulez donc pour l'tat le monopole complet de
l'enseignement et vous le voulez dans l'intrt de la libert de
l'enfant que vous dsirez soustraire  l'influence de l'glise. Non
sans doute que vous pensiez que l'glise a une grammaire ou une
arithmtique diffrentes de celles des coles de l'tat, mais parce
que vous craignez que,  la faveur de la grammaire et de
l'arithmtique, ou concurremment avec elles, l'glise ne glisse son
enseignement religieux. Je me demande alors comment vous faites--avec
les arguments dont vous appuyez le droit et le devoir de l'tat
d'accaparer l'enseignement--pour ne pas aboutir  l'interdiction 
l'glise de donner son enseignement religieux lui-mme  la jeunesse.
Vous lui contestez le droit de donner l'enseignement que nous
appellerons profane; vous le lui contestez par dfiance, videmment,
de l'enseignement religieux, que l'glise pourrait donner sous le
couvert de l'autre... Cet enseignement vous paratra-t-il moins
dangereux quand il sera donn tout seul, que lorsqu'il est donn
concurremment avec d'autres leons? Je voudrais bien savoir, en un
mot, comment vous faites, avec vos principes, pour respecter la
libert de l'enseignement religieux.

Et voil qui est raisonn et  quoi il n'y a rien  rpondre, et il
serait plus logique de dire aux glises: Comme c'est de votre
enseignement religieux que nous nous dfions, vous enseignerez tout ce
que vous voudrez, _except_ votre religion, que de leur dire: Comme
c'est de votre enseignement religieux que nous nous dfions, vous
n'enseignerez rien du tout, _except_ votre religion.

Et le plus logique encore est de leur dire: Comme c'est de votre
enseignement religieux que nous nous dfions, et comme nous ne
l'aimons ni lui-mme ni se glissant sous le couvert de l'enseignement
de l'histoire, de la physique ou de la trigonomtrie, vous
n'enseignerez ni votre religion ni autre chose.

Et c'est invitablement, d'aprs leurs principes et par les ncessits
de leur dessein, ce que les anticlricaux en arriveront  dire en
effet.

Comme le proclamait sans fard la _Lanterne_ du 17 mars 1903: Un jour
viendra o les socits polices poursuivront les marchands de messes
comme des malfaiteurs.

Ajoutez ceci, qui n'a que peu d'importance, tant que les socialistes
sont en minorit assez faible; mais ce qui pourra tre considrable un
jour, et qui ds  prsent doit compter: les socialistes sont dans les
mmes ides au point de vue religieux que les radicaux, et cela par
conformit et par fidlit  leurs principes les plus profonds et 
leurs ides les plus gnrales.

La grande diffrence entre le radical et le socialiste, c'est que pour
le radical il n'y a qu'une question, la question religieuse, et qu'un
dessein  poursuivre, l'crasement des religions; et que, ds qu'il
est question de socialisme, le radical ne comprend plus et, du reste,
se mfie et, du reste, a peur.

Mais si le radical n'est pas socialiste (et malgr certains essais
d'alliance et certaines tiquettes de caractre tout lectoral,
personne n'est plus antisocialiste que le radical), si le radical
n'est pas socialiste, le socialiste est radical, c'est--dire
anticlrical et antireligieux.

Pourquoi cela? Trs conformment  ses principes, comme je le disais.
C'est parce qu'il voit trs bien que le monopole de l'enseignement aux
mains de l'tat et, d'une faon plus gnrale, le monopole de toute
pense attribu  l'tat est du mme ordre et du mme systme que le
monopole de toute proprit aux mains de l'tat et est un acheminement
 l'tablissement de ce monopole de proprit. Le socialisme, c'est le
retour  Louis XIV. Or, Louis XIV prtendait tout aussi bien tre le
propritaire de tous les biens de ses sujets qu'il prtendait que tous
ses sujets n'eussent qu'une religion et qu'une manire de penser, 
savoir la sienne.

Ce rapport parfaitement juste entre des monopolisations et des
socialisations du reste si diffrentes, est  remarquer et  mditer.
M. Jean Izoulet, radical sans doute, a dit ce mot, que je cite
souvent en lui demandant la permission de le trouver abominable: Ce
ne sont pas les biens qu'il faut socialiser; ce sont les personnes.
Et voil ce que disent les radicaux. Socialisons les personnes en
faisant de telle sorte qu'elles n'aient qu'une pense, celle que
l'tat leur dictera. Le socialiste dit, lui: Il faut socialiser les
biens _et_ les personnes, et qu'on socialise les personnes avant les
biens, nous en sommes, parce que, tout au moins, la socialisation des
personnes achemine  la socialisation des biens et, en attendant, en
rend l'ide familire et habitue  la conception de l'tat souverain.
L'essentiel, aprs tout, c'est que la libert recule. Qu'elle recule
ici ou l, c'est toujours gain.

C'est ce que M. Brousse tablissait nagure dans un article qu'il faut
lire lentement; car M. Brousse n'est pas lumineux; mais qui n'est ni
sans porte, ni sans profondeur, ni sans justesse: Inou que des amis
aussi proches de nous que les citoyens Aulard et Buisson soient amens
 dfendre, sous couleur de libert d'enseigner, la suprmatie des
ternels adversaires de la Rpublique et de la Dmocratie!... _Leur
libert d'enseigner ressemble trangement  la fameuse libert de
travail de Messieurs les conomistes..._ Je le proclame ici sans
ambages, le pre Combes parviendrait-il  nettoyer le territoire de
toutes congrgations, en aurait-il fini avec les comdies de
scularisations, je demeurerais partisan du monopole de l'enseignement
de l'tat,  tous les degrs, parce que c'est uniquement avec un
service public de l'enseignement qu'il sera loisible d'assurer  tous
les gens capables le droit d'enseigner. On croira que je tiens une
gageure; mais je ne sais pas si,  tout prendre, il ne vaudrait pas
mieux pour la Dmocratie subir  perptuit la suprmatie de
l'enseignement congrganiste... que l'enseignement victorieux de telle
grande compagnie mmire ou laque, telle que les sceptiques  la
Jules Lematre seraient fort capables d'en crer... Ce n'est pas le
caractre confessionnel seulement de la Congrgation qui constitue un
danger, mais le fait mme du monopole [religieux], et je le rpte, il
pourrait se former tel monopole laque [ caractre religieux] dont
l'enseignement serait pour notre avenir plus dangereux encore que le
congrganiste. _Le clerg rgulier, par la cration d'un monopole de
l'enseignement, joue le mme rle social que celui qui est dvolu dans
le monde capitaliste aux grandes compagnies industrielles._ Et de mme
qu'on n'assurera  tous le droit au travail que par la nationalisation
des moyens de production, de mme on ne pourra garantir  quiconque
le droit d'enseigner que par le monopole de renseignement [aux mains
de l'tat]. Que demain, dans le monde conomique, quelqu'un fasse
table rase des fortunes et que partout l'intgrale concurrence
s'exerce: avant un quart de sicle, de vastes monopoles privs, de
grandes compagnies industrielles se seront cres sur l'crasement des
plus faibles dans la lutte pour la vie... Il en serait de mme le jour
o la libert intgrale de l'enseignement serait proclame. A dfaut
de la corporation congrganiste, il se formerait un grand nombre de
monopoles privs dsireux de conduire la jeunesse  leur gr. Et un
seul remde serait efficace: l'expropriation et la nationalisation de
tout cet enseignement particulier, aux vues gostes...

La question, au point de vue socialiste, est trs bien pose dans cet
article, quoique lourdement. Plus habile  crire en franais et 
trouver la formule nette, M. Jaurs a dit, de son ct, exactement
la mme chose d'une faon plus forte. Il a dit, et le mot doit
rester: _Le monopole universitaire, c'est le collectivisme de
l'enseignement._--Certainement cette troite parent entre la
socialisation intellectuelle et la socialisation matrielle, cette
connexit indiscutable entre la socialisation des personnes et la
socialisation des proprits, sera peu du got des radicaux quand,
l'un des deux termes acquis, on passera  l'autre; certainement ils
diront: ce n'est pas du tout la mme chose; certainement M. Jaurs
a raison de dire, en souriant dans sa barbe: _Peut-tre_ les
radicaux, qui demandent aujourd'hui avec nous le collectivisme de
l'enseignement, seront-ils embarrasss un jour pour combattre le
collectivisme de la production. Peut-tre, aprs avoir dmontr et
proclam que la nation enseignante ne menace dans une dmocratie
aucune libert, devront-ils reconnatre que la mme nation possdante
ne menacerait dans une dmocratie aucune initiative et aucun droit.
Mais j'en suis  mettre en lumire, d'une part que les socialistes,
consquents avec eux-mmes, seront les allis des radicaux dans
l'oeuvre de la destruction de la libert de l'enseignement tant que de
cette libert il restera un vestige ou une ombre; d'autre part que
toutes les socialisations sont solidaires comme toutes les liberts se
tiennent, et que par le chemin du monopole de l'enseignement on va
tout droit  la nation possdante, c'est--dire  l'abolition de la
proprit et  la confiscation des proprits.

Et qu'est-ce, en effet, que le droit de penser, le droit de parler, le
droit d'crire, le droit d'enseigner, si ce n'est proprits
intellectuelles?

       *       *       *       *       *

Et enfin j'ai dit qu'aprs avoir interdit aux congrganistes
d'enseigner, aprs avoir interdit aux prtres sculiers d'enseigner,
pour les mmes raisons qui s'appliquaient aux congrganistes; aprs
avoir interdit aux laques  sentiments religieux d'enseigner, pour
les mmes raisons qui s'appliquaient aux prtres sculiers--voir
l'argumentation de M. Brousse; voir le mot de la _Dpche_: Aussi
bien  leurs dvots qu' leurs prtres--aprs avoir tabli le
monopole universitaire absolu, les anticlricaux en viendraient, dans
le monopole mme, dans l'Universit, dans _leur_ Universit mme, 
tablir et  faire rgner un despotisme absolu et une absolue
conformit et servilit  leur manire de voir, au _credo_ qu'ils
dicteraient.

C'est ce que l'on conteste beaucoup. Une formule assez bien trouve,
assez spcieuse, a eu beaucoup de succs et a t rpte, avec
variantes ngligeables, par tous les ennemis secrets ou dclars
de la libert de l'enseignement, depuis M. Buisson jusqu' la
_Dpche de Toulouse_, et depuis la _Dpche_ jusqu' M. Brousse:
A la libert de l'enseignement nous voulons substituer la libert
_dans_ l'enseignement. Nous ne voulons pas de la libert _de_
l'enseignement; nous voulons la libert _dans_ l'enseignement; le seul
enseignement libre, c'est l'enseignement monopolis par l'tat, _mais_
o la libert rgnera.

Je ne veux jamais suspecter la sincrit de mes adversaires; mais en
laissant  d'autres de dclarer que cette formule est hypocrite,
j'affirme qu'il n'en est pas de plus dcevante, ni de plus creuse.
Soit; vous avez parfaitement, en toute sincrit et mme en toute
conviction, _en y tenant_, l'intention, d'abord de n'avoir en France
qu'une Universit d'tat, ensuite de laisser les professeurs de cette
Universit d'tat enseigner ce qu'ils voudront, comme ils voudront.
Soit; c'est bien votre intention et, si cela vous peut plaire que je
vous le dise, je reconnatrai que je suis moi-mme assez persuad que
vous laisserez une certaine latitude de doctrine et d'enseignement
dans l'Universit qui sera  vous, malgr la tentation bien naturelle
d'imposer ses ides aux gens qu'on paie. Soit donc. Mais cette
latitude, vous ne la laisserez videmment que dans certaines
limites...

--Non; sans limites!

--Comment! Mais alors pourquoi faites-vous votre Universit et lui
donnez-vous le monopole? Ce n'est donc pas pour arracher la jeunesse 
l'influence clricale? Ce n est donc pas pour qu'il n'y ait plus
deux jeunesses et deux Frances? Ce n'est donc pas pour tablir
l'Unit morale? Si c'est pour cela, et vous ne pouvez pas dire,
aprs toutes vos dclarations, que ce ne soit pas pour cela; si c'est
pour cela, ne voyez-vous pas que tout ce qui dtruit l'unit morale,
que tout ce qui fait deux jeunesses, que tout ce qui fait deux
Frances, que l'influence contre-rvolutionnaire, que l'influence
religieuse, que l'influence clricale va rentrer dans votre Universit
et y svir et que vous n'aurez fait que transporter chez vous ce que
vous aurez voulu dtruire ailleurs?

Doutez-vous que vos ennemis, leurs coles dtruites, n'entrent dans
les vtres, prcisment parce que dtruites auront t les leurs,
comme ils ont mis soin et ardeur  entrer  l'cole polytechnique et 
l'cole Saint-Cyr? Vous les connaissez; vous ne doutez pas de cela.

Eh bien alors, qu'aurez-vous fait et quoi de gagn? La libert _de_
l'enseignement, c'tait la France  moiti infeste; la libert
_dans_ l'enseignement, ce sera l'Universit  moiti infeste, et la
France, par suite,  moiti infeste comme auparavant.

On pourrait mme dire: un peu plus; car la moiti des professeurs de
l'Universit clricalisant la jeunesse, les clricalisera _avec plus
d'autorit_ que des professeurs libres, parce qu'ils auront comme
l'estampille et l'apostille de l'tat et feront comme partie du
gouvernement; et l'on aura ce spectacle curieux d'un gouvernement
affranchissant et libralisant la France par une moiti de ses
professeurs et la christianisant et clricalisant par l'autre moiti.

Avouez que ce spectacle et ce rsultat, vous n'en voudrez pas. Vous ne
pourrez pas en vouloir, puisque prcisment ce que vous aurez voulu
viter en monopolisant l'enseignement, vous vous trouverez le faire
vous-mme par votre enseignement monopolis et parce que vous l'aurez
monopolis. On ne russit pas  ce point contre son dessein et contre
toutes les raisons de son dessein, sans regimber contre soi-mme et
sans dire: Ah! Cependant! Ah! mais non!

Et ds lors vous serez amens  imposer un _credo_, c'est--dire 
supprimer la libert _dans_ l'enseignement, aprs avoir supprim la
libert _de_ l'enseignement.

Ce _credo_, j'admets que vous ne l'imposerez pas par un programme, par
une dclaration, par une bulle, par un _Syllabus_; je l'admets; mais
vous l'imposerez par vos inspecteurs, proviseurs, doyens, directeurs
et les avertissements qu'ils donneront aux professeurs hrtiques ou
dissidents, et ce sera exactement la mme chose qu'un _credo_ affich
sur les murailles ou insr  l'_Officiel_.

Je reconnais encore que ce _credo_ aura un caractre particulier: il
aura un caractre ngatif. Vous admettrez trs bien une certaine
libert de penser en dehors de la mentalit chrtienne et de la
mentalit contre-rvolutionnaire. Qu'un professeur enseigne Kant ou
enseigne Spencer, cela vous sera  peu prs indiffrent; qu'un
professeur enseigne Danton ou enseigne Robespierre, vous n'y
regarderez pas de trs prs. Mais qu'un professeur enseigne la foi
prouve par la raison; ou la ncessit de la foi, la raison tant
infirme; ou, comme veut M. Bourget, la destruction mthodique de
l'oeuvre de la Rvolution; il est clair comme le jour que vous ne le
laisserez pas se livrer  ces exercices.

Votre _credo_ sera donc ngatif. En sera-t-il moins imprieux, moins
exclusif, moins tyrannique? Pas le moins du monde. Il sera comme celui
de l'glise, qui laisse toute libert de penser et d'enseigner dans
certaines limites, celles au del desquelles les hrsies commencent.
La libert que vous laisserez sera celle d'tre libre penseur comme on
voudra et rvolutionnaire comme on l'entendra; elle ne sera jamais
celle d'tre ancien-rgime ou d'tre croyant.

Cela veut dire que le seul moyen d'avoir la libert _dans_
l'enseignement, c'est d'avoir la libert _de_ l'enseignement, et qu'en
dehors de la libert _de_ l'enseignement il n'y a plus de libert du
tout. Et, tout au fond, vous le savez bien. Je ne veux pas de la
libert des autres; je veux tre libral moi-mme. Navet ou
hypocrisie, c'est un joli mot de comdie, que personne ne prendra un
instant au srieux.

Pour ce qui est de la libert d'enseignement, ce qui reste encore 
faire aux rpublicains despotistes et ce qu'ils sont condamns 
faire, c'est supprimer la libert d'enseignement pour les prtres,
supprimer la libert d'enseignement pour les laques croyants, tablir
le monopole universitaire, exclure toute libert vritable de
l'Universit monopolise. Donc la bataille continue.

       *       *       *       *       *

Elle continuera galement sur la question de l'existence mme de
l'glise catholique libre, sur la question de l'existence de l'glise
catholique, quelque spare qu'elle ait t de l'tat. Il ne faut se
faire aucune illusion l-dessus. La loi de sparation, la loi de
1905, n'a satisfait personne, sans doute, ni les hommes de droite ni
les hommes de gauche; mais ce sont surtout les hommes de gauche
qu'elle n'a pas satisfaits.

La question, avant la loi de 1905, se posait ainsi: on sparera
l'glise de l'tat; mais, une fois spare, lui appliquera-t-on tout
simplement le droit commun, ou lui imposera-t-on un rgime
exceptionnel? Les rpublicains libraux, groupe insignifiant dans
l'arme rpublicaine, rpondaient: On la mettra simplement dans le
droit commun. Les rpublicains despotistes rpondaient: Jamais de la
vie! On lui imposera un rgime exceptionnel et aussi dur que
possible.

Les rpublicains libraux avaient leur reprsentant le plus net et
leur interprte le plus prcis en la personne du regrett M. Goblet.
M. Goblet disait, dans les _Annales de la Jeunesse laque_ (1903): Si
je reste fidle  l'ide de la sparation, dont j'ai toujours t le
partisan convaincu, c'est avant tout pour affranchir l'tat d'un lien
qui lui est plus nuisible qu' la religion et aux glises elles-mmes;
mais c'est aussi sous cette rserve que l'tat, en reprenant sa
libert, devra respecter celle des croyances religieuses et aussi
celle des glises. Son rle est, suivant moi, _de les ignorer_. Le
jour o l'tat aura cess de subventionner les glises et de leur
communiquer la force qu'elles tirent de leur union avec lui, il
n'aurait plus  les considrer que comme des _associations ordinaires_
soumises  la loi commune. Les sectes diverses qui ne manqueraient pas
de se former auraient bientt rduit l'autorit de l'glise catholique
 ce qu'est aujourd'hui celle des glises protestantes. Les unes et
les autres pourraient bien exercer encore, et peut-tre mme plus
qu'aujourd'hui, une influence morale que je ne veux nullement leur
enlever; elles auraient perdu l'influence politique que seule il
importe de dtruire. Je ne vois mme pas, sous ce rgime, la ncessit
d'une loi sur la police des cultes; car les mandements des vques,
comme les prdications des membres du clerg, n'auraient pas plus de
valeur alors que les articles de journaux ou les discours de runions
publiques. Les dispositions de la loi pnale suffiraient pour les
rprimer.

Voil la pure doctrine librale en cette matire, la doctrine librale
intgrale et absolue. Mais de cette doctrine les rpublicains
despotistes, les rpublicains autoritaires et mme beaucoup de
rpublicains modrs taient aussi loigns que possible, comme on
peut croire, et tenaient la doctrine de M. Goblet pour une doctrine
ultra-clricale.

Dans le mme temps, M. Aulard crivait: J'entends bien dire que c'est
violer les principes du rpublicanisme que de refuser  quiconque le
bnfice de la libert et du droit commun. Mais je rponds que
l'glise catholique n'est pas _quiconque_. Cette glise
internationale, dirige par un monarque tranger, par un monarque
tout-puissant et qui se dit infaillible, par un monarque auquel ses
sujets font profession de soumettre toute leur conscience, toute leur
personne morale; cette glise organise en une solide et serre
hirarchie despotique; cette glise qui prtend tre elle-mme une
cit, une socit, un tat, l'tat parfait, l'tat dans lequel
devraient s'absorber tous les tats; cette glise qui affecte un rle
mondial,  la fois politique et social, le rle de conductrice de
peuples, et qui conduit en effet les peuples  un idal oppos  celui
des socits modernes, affichant la haine et le mpris de la
civilisation actuelle, de la libert de conscience, de toutes les
liberts, de la raison; cette glise, enfin, qui complote ouvertement
la destruction de l'difice politique et social lev par la
Rvolution franaise et l'abolition des _Droits de l'homme_ qu'elle
appelle sataniques; comment cette glise pourrait-elle se rclamer du
droit commun? Quel droit a-t-elle au droit commun, puisqu'elle
n'existe, ne parle et n'agit que pour renverser ce droit commun?

Cette dclaration, qui, moins l'loquence, se ramne  cette formule:
Je n'accorde la libert qu' ceux qui sont si faibles qu'ils me sont
inoffensifs et qu' ceux qui ont le mme idal que moi, tait
l'expression mme de l'esprit gnral du parti rpublicain; je n'ai
pas besoin, aprs tout ce que j'ai rapport dans ce volume, de le
prouver, ni mme de le dire.

Elle concluait  un rgime exceptionnel et trs rigoureux pour cette
association tout  fait exceptionnelle qui s'appelle l'glise
catholique.

De son ct, le rdacteur ordinaire de la _Dpche de Toulouse_, avec
les mmes arguments et avec d'autres, prenant plus prcisment 
partie M. Goblet, crivait: ... les associations catholiques ne sont
pas et ne seront jamais des associations comme les autres. Elles
obissent, elles sont tenues d'obir  un mot d'ordre tranger. Cela
suffit, et amplement,  leur donner un caractre exceptionnel. Elles
ne peuvent donc tre soumises qu' un rgime d'exception. M. de
Pressens l'a compris. Avec beaucoup de prvoyance, il limite _leur
dveloppement_ d'abord et ensuite leurs richesses. M. de Pressens n'a
pas tort. Ce dveloppement, ces richesses, si on ne leur assignait des
limites, pourraient prcisment devenir des instruments de rgne de
l'glise temporelle. Ils pourraient tre des facteurs de cette
influence politique que, de l'aveu mme de M. Goblet, il importe de
dtruire.

Et allant, cette fois, droit au point, avec un remarquable esprit de
prcision, le rdacteur ajoutait: Le lgislateur (de 1903) a pris le
plus grand soin de surveiller et d'endiguer les associations
religieuses constitues par les congrgations. _N'aura-t-il pas les
mmes motifs de surveiller et d'endiguer les associations religieuses
que le clerg sculier constituera au lendemain de la sparation?_

Voil prcisment le fond des choses. Les associations religieuses,
les associations cultuelles qui seront la contexture mme de l'glise
aprs la sparation, ces associations,  trs peu prs, seront la mme
chose que ce qu'taient les associations de congrganistes; et il y
aura pour les rpublicains, d'aprs leurs ides et leurs passions,
exactement les mmes raisons de surveiller, puis d'endiguer, puis de
dtruire les associations cultuelles, qu'il y a eu pour surveiller,
puis endiguer, puis dtruire les associations congrganistes.

Pourquoi oui, cela saute aux yeux; et pourquoi non, il m'est
impossible de l'entrevoir.

Cherchant, pour conclure, une formule qui exprimt au plus juste la
mentalit rpublicaine en matire ecclsiastique, le rdacteur
s'arrtait  ceci: Pour ce qui est de la propagande, glise libre
dans l'tat neutre; mais pour ce qui est de l'association, glise
libre dans l'tat souverain. C'est--dire que l'glise pourra _dire_
ce qu'elle voudra; mais que, _pour exister_, l'association tant
dsormais son seul mode possible d'existence, elle sera libre dans
l'tat ayant tout droit de la supprimer.

Et tel me semble bien tre depuis une dizaine d'annes l'esprit
gnral et presque universel du parti rpublicain.

_Or_, depuis ces changes de vue, la loi de 1905 a t faite. Cette
loi, comme nous l'avons vu, s'est place entre les deux doctrines
exposes ci-dessus. Elle s'est place entre le droit commun et le
rgime exceptionnel dur; et elle est,  mon avis, quoique tablissant
un rgime d'exception, plus prs du droit commun que du rgime
exceptionnel rigoureux. Cela ne peut aucunement satisfaire le parti
rpublicain et, s'il l'a dj inquit au cours des discussions de la
loi, l'irritera et lui sera insupportable dans la pratique. Il n'y a
pas de raison pour que son esprit change et il y a toutes sortes de
raisons pour que les faits qui doivent sortir du rgime nouveau
tabli par la loi de 1905, vus l'exasprent, puisque, seulement
prvus, ils l'ont alarm.

Oui, sans doute, il se trouvera en face d'associations cultuelles
qui lui paratront des foyers de raction et des antres
d'obscurantisme. Lui qui n'a pas pu supporter jadis la Socit de
Saint-Vincent-de-Paul, comment pourrait-il supporter des associations
qui, avec un maniement de fonds, limit, sans doute, mais encore
considrable, auront clientle, subordonns, allis, hirarchie,
seront ce que les rpublicains appellent tout de suite des tats dans
l'tat et ce que,  ce titre, ils dtestent d'une haine sauvage et
d'une horreur qui leur te tout usage de la raison?

Remarquez encore que ce que le Concordat avait interdit,  savoir les
communications, non contrles par le gouvernement franais, entre le
Saint-Sige et l'glise franaise, n'est plus interdit par la loi
nouvelle. La loi de sparation ne connat pas le Saint-Sige, elle
l'ignore, et, parce qu'elle l'ignore, elle le passe sous silence, et
il le faut bien, car si elle en parlait, elle serait une manire de
Concordat; elle serait un Concordat unilatral, si l'on peut parler
ainsi; mais elle serait une manire de Concordat, en ce qu'elle
connatrait des relations entre le Saint-Sige et l'glise franaise
et les rglerait. Les communications du Saint-Sige  l'glise de
France, sous le rgime nouveau, ne tombent plus que sous l'article 34
de la loi de sparation: comme tous les autres discours prononcs,
_lectures faites_, crits distribus, affiches apposes, elles ne
sont poursuivies que si elles outragent ou diffament un citoyen charg
d'un service public, ou si elles constituent une provocation directe 
rsister  l'excution des lois, ou si elles tendent  soulever ou
armer une partie des citoyens contre les autres. Mais, sauf ces cas,
elles sont permises.

De quel oeil les rpublicains verront-ils des communications du
Saint-Sige aux fidles de France lues en chaire sans avoir pass par
la censure du gouvernement franais? Ils trouveront videmment que la
loi nouvelle a dsarm la France, la Rpublique franaise, l'Unit
morale de la France, devant le Saint-Sige, devant la Rome
pontificale. Ils regretteront le Concordat, la digue du Concordat.

Remarquez encore le mot, parfait pour moi, inquitant pour eux, de M.
Goblet: Les sectes diverses [lisez: associations cultuelles,
d'esprits diffrents peut-tre] pourraient bien exercer encore et
_peut-tre plus qu'aujourd'hui_ une influence morale que je ne veux
nullement leur enlever; elles auraient perdu l'influence politique.

Ceci est si juste, probablement, ceci est si vraisemblable qu'un
article de la _Semaine religieuse de Paris_, d peut-tre  la plume
et assurment  l'inspiration de l'archevque de Paris, se rencontre
absolument avec ces quelques lignes de M. Goblet: Ne se pourrait-il
pas que l'obligation o nous allons nous trouver de recourir 
l'association pour sauvegarder les intrts de l'glise de France
_tourne en dfinitive  l'avantage de nos paroisses_ et que nous
retrouvions par l _cette cohsion que l'organisation trop
administrative du Concordat_ nous a fait perdre en nous dchargeant de
trop de soucis? Qui peut dire s'il n'y aura pas l un vaste champ
ouvert  des initiatives jusque-l comprimes et si ce ne sera pas,
pour bien des _vocations laques_, en particulier, l'occasion de se
rvler? S'il devait en tre ainsi et qu'on pt arriver dans chaque
paroisse  grouper dans un faisceau unique, sous l'autorit du cur,
les oeuvres devenues plus nombreuses; si l'on pouvait, ensuite,
constituer, sous l'autorit de l'vque, une union de tous _ces
organismes bien vivants_ qui chapperaient ainsi  l'individualisme et
centupleraient par l leur action; ne serait-on pas en droit d'esprer
qu'aprs les tristesses de demain des jours meilleurs pourraient se
lever pour l'glise de France?

Je suis persuad, pour mon compte, encore que je puisse me tromper,
qu'en brisant le Concordat et en permettant les associations
cultuelles, les rpublicains franais ont _rapproch les fidles de
leurs pasteurs_, cr entre eux un lien et une communication troite
qui manquait et qui ne pouvait que manquer sous le rgime du Concordat
et que le Concordat avait t fait pour dtruire.

Je suis persuad que la loi Briand a rtabli l'glise dans ses
vritables conditions de vie, c'est--dire dans les conditions o il
faut qu'elle soit pour qu'elle soit vivante; et si je l'ai dit
longtemps avant, ce n'est pas une raison suffisante pour que je ne le
pense pas aprs.

Je suis persuad que si l'glise latrale, l'glise congrganiste, a
t si puissante et si riche n'ayant pour soutien que les fidles,
l'glise officielle devenue l'glise libre trouvera dans les fidles
le mme appui et le mme viatique; et je ne vois pas les raisons
pourquoi il en serait autrement.

Je suis persuad que la loi Briand, telle qu'elle est, est encore un
bienfait pour l'glise et qu'elle sera regarde comme une faute par
les rpublicains et qu'ils ne tarderont pas beaucoup  l'appeler la
loi des dupes.

Mais, prcisment  cause de cela, la perscution  l'endroit de
l'glise va recommencer et ne peut que recommencer plus vive et plus
ardente. Le procd en quelque sorte automatique des rvolutionnaires
 l'gard de l'glise catholique est celui-ci: spolier l'glise; puis,
en compensation de la mesure spoliatrice, lui accorder certains
avantages; puis supprimer ces avantages, sans revenir, bien entendu,
au rgime prcdent.

L'glise tait possdante: on lui prend ses biens et en compensation
on lui donne le budget des cultes garanti par un Concordat.

Elle a un budget des cultes garanti par le Concordat: on supprime le
Concordat et le budget des cultes, et en compensation on donne 
l'glise la libert, en lui disant: cela vaut mieux; ce que, du
reste, je crois.

Demain, si l'on voit que cela vaut mieux, et d'autant plus que l'on
constatera que cela vaut mieux, et mme, du reste, si cela valait
moins, et sauf le cas o cela ne vaudrait rien du tout, on supprimera
la libert de l'glise.

       *       *       *       *       *

Autre aspect: il y a deux glises, l'glise officielle et l'glise
latrale. On supprime l'glise latrale et l'on dit  l'glise
officielle: C'est un cadeau que nous vous faisons, car tout l'argent
qui allait  l'glise latrale ira  vous et toute l'influence dont
elle jouissait, c'est vous qui l'aurez. Mais quand l'glise latrale
est supprime on ne permet pas  l'glise officielle de possder
autant que cela tait permis  l'glise latrale, et quant  son
influence, on surveillera celle qu'elle pourra prendre et on la
matera, c'est le mot constamment employ, dans la mesure prcisment
de l'influence prise.

D'ailleurs la munificence accorde, toujours rvocable, doit se
mesurer, pour ce qu'elle doit devenir, aux ides gnrales et aux
principes du bienfaiteur. Les rpublicains accordent  l'glise la
libert, ou  peu prs; mais les rpublicains, neuf sur dix, sont gens
 qui la libert est odieuse, insupportable et du reste
inintelligible. Le seul cadeau que les rpublicains dmocrates ne
puissent pas faire de telle manire qu'on y puisse croire, c'est la
libert, et il y a soit ironie, soit distraction, soit hypocrisie,
soit, et en tout cas, inconsquence de leur part  l'accorder ou 
prtendre qu'ils la donnent. La libert accorde par des dmocrates,
c'est un serment de fidlit prt par Don Juan.

Autre aspect: c'est sous forme d'association, et ce ne pouvait pas
tre autrement, que les rpublicains ont accord la libert 
l'glise. Or l'association est toujours pour les rpublicains un
objet de dfiance invincible, depuis Rousseau jusqu' M. Jaurs. Ce
sont eux, je l'ai montr bien souvent, qui ont invent le contresens
qui consiste  appeler aristocratie tout ce qui est association. Une
vraie aristocratie, c'est une association qui gouverne, qui a des
soldats, des juges, des gendarmes et des collecteurs d'impts. Mais
pour les rpublicains franais est corps aristocratique toute
association, sans soldats, sans juges, sans gendarmes et sans
publicains, par cela seul qu'elle est association et se distingue un
peu de la vaste association qui est l'tat. Le mot tat dans l'tat,
qui fait frmir tout dmocrate franais, n'a pas d'autre sens. Il veut
dire association particulire au sein de l'association gnrale; et
c'est cela qui fait horreur aux rpublicains.

Ceux-ci, en donnant licence  l'glise de s'organiser en association,
en l'organisant eux-mmes, pour ainsi dire, en association, ont donc
fait quelque chose qui est si contraire  leurs passions et  leurs
principes qu'en le faisant ils ont comme promis et jur de ne pas le
faire, ou qu'en l'tablissant ils ont comme jur de n'y point
persvrer.

Royer-Collard, je crois, discutant un projet de loi qu'il estimait
abominable, dclarait: Si vous faites cette loi, je jure de lui
dsobir. Les rpublicains de 1905, en faisant la loi Briand, ont
dit, par tout leur pass, par toutes leurs ides mille fois exprimes
et par toute leur coutume: Je fais cette loi avec le ferme propos de
la dtruire.

C'est ce que M. Bepmale a dclar formellement; c'est ce que presque
tous les rpublicains ont pens.

Donc, sur ce terrain encore, la bataille continue.

Le parti rpublicain achvera les congrgations, si tant est que
quelqu'une de ces blesses respire encore.

Il dtruira ce qui reste de la libert d'enseignement et en arrivera 
l'tablissement pur et simple du monopole universitaire, qui est son
idal.

Il dtruira pice par pice la loi Briand considre comme trop
librale et tenue pour seconde loi Falloux, et il rduira l'glise
catholique  la situation qui tait celle de l'glise protestante au
XVIIIe sicle, comme c'est aussi son idal.

Le catholique est toujours un factieux; il faut le cantonner
lgalement dans l'tat de factieux, voil le fond de la pense
rpublicaine. Le clricalisme, c'est l'ennemi; il faut et le traiter
en ennemi et le forcer  n'tre dans l'tat qu'un ennemi, voil,
depuis Gambetta, le principe mme de la socit laque et de la
socit moderne.

       *       *       *       *       *

Remarquez, du reste, ce qui est le plus important, que si, par leurs
principes, ides et passions, les rpublicains despotistes dtestent
tout catholique et mme tout chrtien croyant, en pratique, quand bien
mme ils n'auraient ni ces ides ni ces passions, ils seraient  peu
prs forcs de se conduire comme s'ils les avaient et de faire la
guerre au catholicisme comme s'ils l'excraient en effet.

Car c'est, en vrit, leur seule ressource lectorale, et ils ne
vivent que d'lections. Il s'agit pour le parti rpublicain, ou plutt
pour le syndicat des politiciens rpublicains, d'_tre populaires_.
Or, ils n'ont aucun autre moyen de l'tre que l'anticlricalisme.

Ils ne peuvent pas l'tre par des rformes utiles, salutaires et
fcondes. D'abord parce qu'ils sont peu en tat de les imaginer et de
les accomplir, presque aucun n'tant homme d'tat. Ensuite parce que
le systme parlementaire tel qu'il est organis en France, extrmement
lent pour l'laboration d'une rforme quelconque et extrmement prompt
 remettre le dput en face de ses lecteurs, ne permet pas au
dput d'tre rformateur d'une faon utile pour lui, de faon qu'il
recueille en popularit le fruit de la rforme  laquelle il se sera
attel.

Supposez un dput qui tudie une bonne rforme  faire,
consciencieusement, srieusement. Avant qu'elle soit discute, les
quatre ans de la lgislature seront puiss et notre homme se
retrouvera en prsence de ses lecteurs qui lui diront: Vous n'avez
rien fait. Cela n'encourage pas; cela dgote. Il faudrait tre
hroque, en France, pour s'occuper d'une rforme utile quand on est
dput. Tous ceux,  peu d'exceptions prs, en France, qui s'occupent
de rformes, sont trangers au Parlement. C'est quand on n'a pas
affaire aux lecteurs qu'on peut tre, non un politicien, mais un
homme politique studieux.

Cette popularit, qui est le pain dont ils vivent, les politiciens se
l'assureront-ils tout simplement, tout humblement, par une bonne
administration du pays? Ceci regarde surtout le gouvernement et aussi
les parlementaires en tant que contrlant, surveillant et inspirant le
travail administratif du gouvernement.

Or, non, la popularit ne s'acquiert pas, en France, par une bonne
administration, parce que le pays ne fait presque aucune attention 
la faon dont il est administr. Nul peuple au monde n'est plus
indiffrent  cet gard. Ce n'est pas un peuple pratique; ce n'est pas
un peuple raliste, c'est un peuple uniquement proccup d'ides
gnrales, d'ides gnrales trs simples et trs grossires, comme
l'galit, l'abolition des supriorits, le nivellement des fortunes,
la destruction des religions; mais enfin d'ides gnrales et
uniquement d'ides gnrales.

Il semble qu'il vive de cela. Toutes les conversations que vous
coutez roulent sur des thories. Jamais ou presque jamais vous
n'entendez, au caf, en chemin de fer, sur le pont d'un bateau, parler
d'une question administrative, d'une amlioration pratique, d'un
meilleur amnagement de la maison commune. Les Franais sont un peuple
qui ne parle que de politique gnrale ou de femmes.

Ce n'est pas absolument toujours ainsi. On a remarqu et j'ai
beaucoup, non sans complaisance, insist sur ce fait, qu'en 1789 les
Franais par leurs cahiers n'ont presque absolument demand qu'une
chose: tre bien administrs, tre administrs d'une faon rgulire;
et que le grand succs du 18 Brumaire est venu de ce qu'il apportait
en 1799 justement ce que les Franais avaient rclam et presque
uniquement rclam dix ans auparavant.

Mais, prcisment, remarquez aussi qu'une rvolution qui avait t
faite pour obtenir des rformes administratives, a roul tout entire
sur des ides gnrales, n'a poursuivi clairement,  travers ses
convulsions sanglantes, que deux desseins: l'galit et la
souverainet du peuple; et a t aussi abstraite et aussi
idaliste que possible en son esprit.

Et, prcisment, remarquez aussi que le 18 Brumaire, agrable  la
nation franaise parce qu'il satisfaisait ses dsirs de 1789 et
rpondait  son tat d'me de 1789, a inaugur un rgime tout inspir
encore d'ides gnrales: grandeur et gloire de la France, diffusion
par les armes,  travers le monde, des principes rvolutionnaires,
galit, souverainet du peuple, antiaristocratisme, anticlricalisme,
etc.

Et, prcisment, remarquez encore que le second Empire, accueilli
favorablement en France tout simplement parce qu'il muselait
l'anarchie et par consquent dans un esprit tout raliste et tout
pratique, a presque immdiatement eu besoin d'une ide gnrale,
parfaitement contraire du reste aux intrts matriels de la France,
c'est  savoir du principe des nationalits, pour maintenir sa
popularit, ou plutt pour se faire une popularit d'un genre nouveau,
la premire s'tant puise parce qu'avaient disparu les
circonstances qui l'avaient produite.

D'abondant remarquez encore que le seul gouvernement franais, au XIXe
sicle, qui n'ait pas t du tout populaire est le gouvernement de
1830-1848, parce que, sans aucun idal, il ne s'est occup absolument
que de bien administrer et d'assurer la prosprit matrielle du pays.

En France, bien gouverner la maison est une duperie, et ce que le
Franais demande le moins  un gouvernement, c'est d'tre une bonne
mnagre.

Les hommes politiques franais feraient donc une pure folie et
montreraient une colossale navet s'ils cherchaient la popularit par
la pratique d'une bonne administration intrieure, soit, ministres, en
administrant bien, soit, parlementaires, en exigeant des ministres
qu'ils administrent sagement et en contrlant svrement leur gestion.

Comment donc les hommes politiques s'assureront-ils la popularit dont
ils ont besoin comme d'air et de nourriture? Uniquement en exploitant
une ide gnrale et, selon les temps, celle-ci ou celle-l, celle
qui,  un moment donn, a les faveurs de la foule ou d'une partie au
moins trs considrable du pays. Or, en ce moment, j'entends depuis
1871 jusqu' nos jours et jusqu'aux jours qui vont venir, quelle est
l'ide gnrale  exploiter?

Est-ce l'ide de souverainet du peuple? Non; elle n'est plus 
exploiter, parce qu'elle est acquise. Le peuple se sent souverain trs
suffisamment. On pourrait, sans doute, lui faire remarquer qu'il ne
l'est pas, qu'il ne le serait que sans dputs et sans juges nomms
par le gouvernement; qu'il ne le serait que par le gouvernement direct
et la magistrature lue. Le moment viendra peut-tre o l'on
exploitera cette ide gnrale trs spcieuse et trs exploitable;
mais il n'est pas venu; cette ide, quand on y touche, ne rend pas;
il est de fait que le peuple franais se sent trs suffisamment
souverain, en quoi on peut reconnatre qu'il n'a pas absolument tort.

Les hommes politiques, pour se faire une popularit ou pour entretenir
celle qu'ils ont, exploiteront-ils l'ide d'galit? Il en est qui
font ainsi. Ce sont les socialistes. Ils s'attachent  dmontrer, et
ils n'ont aucune peine  dmontrer, que l'galit n'existe point du
tout, puisqu'il y a des ingalits de fortune, et normes, et
puisqu'aucune galit lgale et juridique n'est que leurre et ombre
pour proie, tant qu'il y a ingalit de fortunes. Ils ont raison,
admis le principe d'o ils partent, et ils sont trs couts.
Seulement il y a trop de possdants en France pour que la France soit
socialiste en majorit, et l'on ne se fait, avec le socialisme,
qu'une popularit locale, qu'une popularit de minorit, en
dfinitive, ce qui n'est jamais tout  fait du got d'un homme
politique. L'ide gnrale de l'galit, de l'galit relle, n'est
pas d'un trs bon rapport.

Les hommes politiques exploiteront-ils les ides de grandeur et gloire
de la France, de diffusion des principes rvolutionnaires  travers le
monde, ou la thorie des nationalits? Depuis 1871, tout cela est
cruellement dmod et hors d'usage. La France se sent nation de second
rang, ne rve plus d'aucune conqute, ne se sent plus appele par les
peuples asservis, ou ne peut pas raisonnablement s'imaginer qu'elle
soit appele par eux; et quant au principe des nationalits, quelque
idaliste qu'elle soit, il lui a t trop terriblement funeste pour
qu'elle ne l'ait pas quelque peu cart de son coeur.

En d'autres termes, il n'y a plus ici de popularit  se faire avec la
politique trangre. La consquence principale des vnements de 1870
a t que la France ne s'est plus occupe du tout de politique
trangre. C'est  partir de 1871 qu'elle aurait d s'en occuper plus
que jamais; mais ne s'intressant qu' ce qui est glorieux et non  ce
qui est utile, elle ne s'est plus applique  la politique trangre
du moment que la politique trangre n'tait plus matire de gloire et
entretien de vastes desseins.

Il y a eu  cet gard comme une dpression intellectuelle et morale en
France. Aprs avoir t la nation mgalomane, la France est devenue la
nation, non seulement prudente, en quoi elle aurait bien raison, mais
timore et parlant bas. On se faisait une popularit vers 1840 en
agitant les souvenirs de l'Empire et en jetant toujours, par
mtaphore, l'pe de la France au del des frontires. M. Mauguin,
bien oubli, s'tait fait une spcialit de ce jeu-l et y avait
rcolt presque de la gloire.

On se faisait une popularit, vers 1859 et un peu plus tard, en
appelant l'Italie  l'indpendance et  l'unit et en rclamant le
guerre contre la Russie pour dlivrer la Pologne (Havin et Guroult).

Tout cela est absolument pass. Il n'y a aucune popularit  se faire
avec la politique trangre. Un ministre des affaires extrieures, en
France, est un ministre souterrain.

On voit donc bien qu'un homme politique qui veut tre populaire, et
aucun ne peut ne pas le vouloir, est comme forc de se rabattre sur
l'anticlricalisme comme sur son unique ressource. Le dput ne peut
mme mettre en coupe rgle que cela d'une faon srieuse et
lucrative. Les services rendus aux lecteurs, les faveurs
gouvernementales obtenues pour l'arrondissement ne font presque que
blanchir, tant, si multiplis qu'ils soient, ils sont toujours
infiniment disproportionns  la demande, et tant,  chaque bienfait
qu'il dispense, il peut dire comme Louis XIV: Je me fais cent ennemis
et un ingrat.

C'est mme prcisment pour se faire pardonner le peu de services
gnraux ou particuliers qu'il a pu rendre, puisqu'on trouve toujours
qu'il en a rendu trop peu, que le dput se montre, d'autant,
anticlrical rsolu et opinitre, pour pouvoir dire: Il est vrai, je
n'ai pas rendu tous les services que j'aurais voulu rendre; je n'ai
pas donn autant que j'aurais dsir; je n'ai pas fait  ma
circonscription tout le bien que je souhaitais lui faire; mais j'ai
t si anticlrical!

L'anticlricalisme est la tarte  la crme que l'on prodigue quand on
ne peut pas en donner une autre.

Quant au gouvernement, il n'a, pour se soutenir contre ses ennemis et
pour tayer ou rparer sa popularit, rien autre chose que
l'anticlricalisme. Hors de la guerre  l'glise, pas de salut. Ne
pouvant donner au peuple ni la gloire, ni la prosprit, ni, jusqu'
nouvel ordre, les proprits de la bourgeoisie, ni une reconstitution
sociale o le peuple se trouverait plus  l'aise, cette oeuvre,
peut-tre impossible, souffrant au moins de trs grandes difficults;
il ne peut lui donner que des satisfactions de haine assouvie, et il
faut bien qu'il les lui donne: il bat le clerg devant lui. Ce sont
les _circenses_ de notre temps. C'est le recours des Csars modernes.

Voyez-les tous, successivement, quand ils sentent le terrain
chancelant, se diriger vers ce fort et, quand ils se sentent dmunis,
ramasser cette arme. M. Jules Ferry, trs en faveur avant 1870, mais
impopulaire depuis le sige de Paris, sentant du reste que son
caractre difficile augmentait de jour en jour dans le Parlement le
nombre de ses ennemis, brusquement, sans antcdent, sans entente, du
reste, avec ses collgues du ministre, invente le fameux article VII
et fait la campagne des dcrets pour reconqurir d'un coup toute la
popularit qu'il avait perdue, pour parcourir la France entire  la
Gambetta, et pour faire crier sur son passage: Vive l'article VII,
mme par les petits enfants (c'est un mot de lui).

M. Waldeck-Rousseau, trs mal accueilli  la Chambre lors de la
constitution de son ministre, par suite de la double bizarrerie qu'il
avait eue de mettre dans son ministre un socialiste pour irriter le
centre et le gnral de Galliffet pour exasprer la gauche, entreprend
tout aussitt sa campagne anticongrganiste pour se faire une
popularit et s'en fait une, en effet, en moins d'un instant; et un
ministre qui avait l'air de devoir durer deux semaines dure trois
ans, uniquement sur la question anticlricale.

M. Combes, enfin, considr unanimement comme born, choisi, on ne
sait dans quel dessein secret, par M. Waldeck-Rousseau, peut-tre pour
que le prsident du conseil ne ft pas, le cas chant, un concurrent
srieux  la prsidence de la Rpublique; M. Combes, subi, on ne sait
par quelle faiblesse, par M. Loubet, qui n'avait pour lui que le
contraire de la sympathie; M. Combes, ministre incapable, de l'avis et
de l'aveu de tous, se maintient au pouvoir aussi longtemps, plus
longtemps que M. Waldeck-Rousseau, malgr faute sur faute, malgr des
collaborateurs aussi incapables que lui, malgr la dlation employe
systmatiquement comme instrument de rgne, uniquement parce qu'il est
anticlrical rsolu, entt et brutal, que rien ne l'arrte dans la
poursuite furieuse de ce dessein et prcisment parce que, comme il
l'a dit lui-mme, il n'a pris le pouvoir que pour cela et qu'il est
absolument incapable de voir autre chose dans le gouvernement de la
France et dans toute l'histoire moderne.

Et, non seulement il dure trois ans, mais il n'est jamais renvers,
non plus que M. Waldeck-Rousseau, et c'est spontanment qu'il se
retire, et personne ne peut assurer qu'en s'en allant il n'ait fait
que prendre les devants et anticiper sur une disgrce. Ah! qu'un
anticlrical est dur  abattre!

Les gouvernements savent cela et que faire une campagne anticlricale,
c'est prendre une assurance sur la vie et une assurance contre les
accidents de voyage.

--Mais cela n'est pas une ressource indfinie.

--Si, prcisment, c'est une ressource ternelle. M. Henry Maret a dit
spirituellement: Radicaux, mes frres, ne solutionnez jamais la
question clricale; vous vous teriez le pain de la bouche. Le mot
est piquant; mais il est faux; parce qu'on n'puise jamais la question
clricale, attendu qu'elle est inpuisable.

J'ai montr qu'elle durera, _et avec une vivacit et une intensit
toujours croissantes_, tant qu'il y aura un catholique en France,
comme la lutte contre les Maures en Espagne a dur tant qu'il y a eu
un Maure dans la Pninsule.

Il y aura un pril clrical en France tant qu'il y aura un clerg,
puis tant qu'il y aura des croyants, tant que la mentalit romaine
ne sera pas teinte. Et tant qu'il y aura ou qu'on affectera de croire
qu'il y a un pril clrical, les campagnes anticlricales continueront
et se succderont les unes aux autres.

Il y aura des accalmies, comme il y en a eu, par cette seule raison
qu'en France surtout on ne peut pas dire toujours la mme chose, ni
faire toujours la mme chose, et que mme l'anticlricalisme a son
point de saturation; mais le moment reviendra toujours o un
gouvernement dans l'embarras, et j'ai montr qu'ils sont destins  y
tre tous, viendra dire: Le pril clrical renat; la raction
clricale relve la tte; et ce sera toujours vrai ou toujours tenu
pour exact.

Aprs les congrganistes on poursuivra les prtres sculiers; aprs
les prtres sculiers, les laques croyants, tenus pour jsuites de
robe courte; aprs les jsuites de robe courte, tout pre de famille
qui aura trouv ou cherch le moyen de faire donner  son fils une
ducation autre qu'antireligieuse et athe; aprs ceux-ci, les pres
de famille qui auront donn eux-mmes  leurs enfants une ducation de
couleur dsagrable au gouvernement.

J'ai dit en ne plaisantant qu' moiti: la seule solution efficace de
la question clricale, c'est d'interdire aux hommes qui ne pensent
pas comme le ministre de l'instruction publique d'avoir des enfants.
Et, en effet, la question clricale n'tant pour les anticlricaux
qu'une question lectorale, ce que les anticlricaux poursuivront
toujours, infatigablement, ce sont ceux, quels qu'ils puissent tre et
quels qu'ils doivent tre, qui leur prpareront des lecteurs
adverses.

Dans ces conditions, la guerre anticlricale est ternelle ou, du
moins, de nature  se prolonger au del de toutes les prvisions
possibles. Un anticlrical me disait: Je ne crois pas, tout de mme,
que nous en ayons pour plus d'un sicle.

Il a t dit, au cours de la discussion sur la loi de la sparation,
que si les socialistes donnaient dans cette loi et avec ardeur, ce
n'tait pas seulement par conviction; mais parce que, la question
clricale tant rsolue, les radicaux, leurs ennemis non avous, mais
rels, ne pourraient plus amuser le peuple avec la bataille
anticlricale et seraient acculs aux rformes sociales et obligs
enfin de se prononcer sur elles, obligs enfin  devenir socialistes
pratiques ou  devenir impopulaires.

Si les socialistes ont raisonn ainsi, ils ont raisonn trs mal, ou
ils n'ont raisonn qu' moiti bien. Ils n'ont raisonn juste que pour
un temps trs court, infiniment court, ce qui est une manire encore
de prendre l'ombre pour la proie. Oui, sans doute, pour quelque temps,
et encore je ne sais, et encore je ne crois pas, la sparation de
l'glise et de l'tat _paratra_ une solution et permettra aux
socialistes de dire aux radicaux: Et maintenant, voyons si,
l'anticlricalisme t, vous avez quelque chose dans votre sac. Mais,
d'une part, les essais de socialisation tents par les socialistes
avec concours timide, gauche et de mauvaise grce des radicaux, tant
probablement destins  mal aboutir, et, d'autre part, le clricalisme
renaissant, puisqu'il renat toujours d'une faon ou d'une autre;
les radicaux, enchants de s'vader, crieront tout du haut de leur
tte: le pril clrical est toujours l, il y est plus que jamais
depuis que la sparation a donn  l'glise une vie nouvelle, et nous
nous occupons d'autre chose! Courons au pril clrical!

Et il n'y a aucun doute, tant donne la mentalit franaise, que les
radicaux ne soient couts et que cette diversion ne russisse presque
immdiatement.

Sans doute, les socialistes, qui comprendront trs bien le secret du
jeu et qui le comprennent dj parfaitement, ne manqueront pas de
dire, pour sauver leur influence: Mais, faisons, certes, les deux
choses  la fois; et d'un ct matons l'glise et de l'autre oprons
de profondes rformes sociales; il n'y a aucune incompatibilit entre
ces deux oeuvres. Seulement, un peu partout, et surtout en France, il
n'y a jamais mouvement gnral pour faire deux choses  la fois. Un
gouvernement peut faire plusieurs choses  la fois; un peuple ne
poursuit pas  la fois plusieurs objets; et longtemps, peut-tre
toujours, la diversion sur le clricalisme fera son effet et amusera
les masses.

Voil les raisons pourquoi et partis politiques et gouvernements
seront longtemps encore comme forcs de revenir priodiquement 
l'anticlricalisme comme  une ressource prcieuse et comme  une
condition d'existence. Ce _dada_ est le cheval de Troie; on s'y cache
pour vaincre et mme on s'y cache parce qu'on ne peut pas faire autre
chose.

Et remarquez que ce ne sont pas seulement les gouvernements et les
politiciens qui ont le plus grand intrt du monde  tenir toujours
pendante, toujours actuelle, la question du clricalisme,  la tenir,
pour ainsi dire, toujours sur le feu. C'est la bourgeoisie franaise
elle-mme, non politicienne, non politiquante et qui aimerait  ne
s'occuper aucunement de politique.

Je ne comprends pas du tout comment un certain nombre de publicistes,
dont le dernier en date est M. Paul Seippel (_Les Deux Frances et
leurs origines historiques_) s'obstinent  rpter cette vieille
vrit que la bourgeoisie franaise s'est jete entre les bras de
l'glise pour y trouver une dfense contre la Rvolution, pour appuyer
aussi et soutenir ceux qui peuvent museler la Rvolution et
l'endormir.

C'est une vieille vrit et c'est une erreur d'aujourd'hui. 'a pu
tre vrai, mais c'est faux actuellement plus qu' moiti, plus qu'aux
trois quarts. La bourgeoisie franaise tout entire, depuis ses plus
hautes rgions jusqu' celles de la toute petite bourgeoisie
possdante, n'a qu'une peur et n'a qu'une antipathie. Et le seul objet
de cette antipathie et de cette peur, c'est le socialisme. Par
consquent, elle n'a ou ne croit avoir qu'un intrt: dtourner le
peuple des proccupations socialistes, driver les passions populaires
aussi loin que possible du socialisme, amuser le peuple avec quelque
chose qui ne soit pas le socialisme.

Or, avec quoi l'amuser? Avec une de ses passions. Il n'en a que deux,
l'abolition de la proprit individuelle et la haine du cur. C'est
donc exclusivement, et l'on n'a pas le choix, avec la haine du cur
qu'il faut dtourner son attention et le divertir. La bourgeoisie
secoue la robe noire devant le peuple comme le torador secoue la
cape rouge devant le taureau.

C'est le procd du Snat romain. Ds que le peuple demandait un peu
impatiemment une rforme sociale, le Snat lui montrait un peuple 
conqurir ou un roi tranger menaant. De mme, M. Waldeck-Rousseau
montrait au peuple le milliard des congrganistes  partager, milliard
qui s'est rduit en dfinitive  rien, si l'on en juge par ce fait que
les impts n'ont pas diminu, mais se sont accrus; et de mme M.
Clmenceau dnonce tous les matins Rome--Rome l'unique objet de son
ressentiment--comme la dangereuse puissance trangre qui est
toujours sur le point de conqurir la France, de l'opprimer et de la
rduire en servitude.

Plaise  Dieu, dit soir et matin la bourgeoisie franaise, que Rome
soit longtemps, soit toujours l'unique objet du ressentiment du peuple
franais. C'est elle qui est entre le peuple et nous. C'est elle qui
nous couvre. Tant que le peuple regardera avec colre du ct du
monastre et du ct de l'glise, il ne regardera pas trop du
ct de nos proprits ou du ct du grand livre. Enivrons-le
d'anticlricalisme. C'est un stupfiant qui ne nous cote rien et qui
nous donne la scurit. Anticlricalisme, amusement du peuple et
tranquillit des bourgeois.

Cela ne peut pas durer indfiniment, dira-t-on. Non, sans doute; mais
c'est bien prcisment parce que cela ne peut pas durer toujours que
la bourgeoisie tient  ce que cela dure le plus possible; et c'est
bien prcisment pour cela qu'elle fera de l'anticlricalisme
jusqu' puisement absolu de la question clricale et pour ainsi dire
par del; c'est bien prcisment pour cela qu'elle la fera renatre de
ses cendres et qu'elle affirmera toujours qu'elle existe toujours, et
plus grave et plus redoutable que jamais; c'est bien prcisment pour
cela qu'aprs avoir dnonc comme pril clrical les congrgations,
qu'aprs avoir dnonc comme pril clrical le Concordat, qu'aprs
avoir dnonc comme pril clrical le clerg sculier ultramontain,
elle dnoncera comme pril clrical le clerg sculier le plus
particulariste et le plus gallican du monde; elle dnoncera comme
pril clrical les laques les plus laques, pourvu qu'ils aient des
sentiments religieux, et les libres penseurs, oui, les libres penseurs
les plus libres, pourvu qu'ils mettent la prtention de faire lever
leurs enfants comme ils voudront, et les libres penseurs sans enfants,
les plus libres--croyez que j'en sais quelque chose--pourvu qu'ils
soient libres penseurs de telle manire--manire assurment trs
rare--qu'ils revendiquent la libert pour tout le monde.

L'anticlricalisme, mais voyez donc que c'est les dernires cartouches
de la bourgeoisie. Elle en usera tant que la cartouchire ne sera pas
vide, et ensuite elle fabriquera des cartouches tant qu'il y aura
quelque chose  sa porte qui ressemblera  de la poudre.

Comprenez donc la suite des choses: La bourgeoisie lance le peuple
contre un ennemi autre qu'elle tant que cet autre ennemi existe ou
qu'elle peut faire croire qu'il est. Trs longtemps, pendant trois
quarts de sicle, elle a excit, soulev et lanc le peuple contre
l'aristocratie, contre les nobles. L'aristocratie n'existait plus;
les nobles existaient, mais n'avaient absolument aucun privilge et ne
constituaient aucun danger. N'importe: en vertu de cette loi qui fait
qu'une gnration poursuit de sa haine les descendants de ceux dont a
souffert la gnration d'il y a cent ans, la bourgeoisie obtenait du
peuple qu'il dtestt les descendants ou les pseudo-descendants des
Lauzun ou des Montmorency. C'taient les morts qui parlaient par la
bouche de leurs arrire-neveux. Tel un protestant de 1905 ne peut pas
voir un catholique sans avoir la fivre de la Saint-Barthlemy et sans
croire obscurment que ce catholique qu'il rencontre a pris part  ce
massacre.

Cependant l'aristocratie et les nobles et les ci-devant, cela a fini
par s'user. Par habitude, les bourgeois daubent encore sur le thtre
la noblesse franaise; mais cela a peu de retentissement. Il fallait
chercher ou retenir autre chose.

Le clerg catholique et le catholicisme en gnral taient la dernire
ressource; ils sont encore la dernire ressource. Exploiter contre eux
le ressentiment sculaire du peuple contre les abbs trop gras et les
vques trop riches du XVIIIe sicle, c'est le dernier jeu que peut
jouer la bourgeoisie pour dtourner les regards du peuple loin des
gras d'aujourd'hui et loin des riches de maintenant. Littralement,
pour la bourgeoisie franaise actuelle, hors de la haine de l'glise
point de salut.

On peut donc croire qu'elle ne cessera de suivre cette tactique qu'
la dernire extrmit.

Quand? Comme pour l'aristocratie et la noblesse: lorsqu'il n'y aura
plus d'glise et plus de catholiques, comme il n'y a plus maintenant,
bien visiblement,  n'en pas douter, d'aristocratie ni de nobles. La
limite aura t la mme dans les deux cas.

Or il y aura une glise, et peut-tre plus forte, plus inquitante
comme probabilit de survie, tant qu'on n'aura pas tout simplement
interdit le culte catholique en France; et il y aura des catholiques
toujours menaants, c'est--dire toujours dsireux de s'entendre
entre eux, c'est--dire de crer une glise et toujours sur le point
de la fonder, tant qu'il y aura des catholiques et tant qu'on ne les
aura pas chasss du territoire franais, comme le voulait Rousseau;
tout au moins tant qu'on ne leur aura pas t toute libert, non
seulement d'enseignement, mais d'association, de parole, de presse et
d'criture.

On voit comme se prolonge devant nous, sans qu'on exagre rien et tout
simplement en calculant ce que devra forcment vouloir la bourgeoisie
et ce qu'elle fera si le peuple la suit, la priode de lutte, de
bataille et de perscution sans merci contre le catholicisme de
France.

A mon sens, les choses se passeront  peu prs de la manire suivante:
abolition de l'glise catholique considre comme un tat dans
l'tat, prcisment parce qu'elle ne sera plus lie  l'tat, comme
une association trop cohrente et trop forte, c'est--dire comme une
aristocratie, analogue  la franc-maonnerie, mais moins agrable.

Puis longue perscution contre les glises locales, fragmentaires,
isoles, les glises au dsert, qui auront russi tant bien que mal
 se former et qui seront considres comme des socits secrtes, ce
que, du reste, elles seront parfaitement, par impossibilit d'tre
autre chose.

Puis longue perscution contre les catholiques isols qui auront
survcu  toutes les vexations et rigueurs et qui seront la dernire
proie ou le dernier ennemi signal au peuple par la bourgeoisie
cramponne  sa dernire ressource.

Et ce sera, ralis, le rve du doux Edgar Quinet, qui n'a jamais rien
vu autre chose en politique et dans toute l'histoire moderne que le
catholicisme  exterminer par tous les mmes moyens que le
christianisme vainqueur avait employs pour exterminer la religion
paenne; et cette politique est d'une grande simplicit, encore
qu'elle ne soit pas vanglique.

Peut-tre avant cette troisime priode, peut-tre avant la seconde,
la bourgeoisie aura t balaye par le peuple. Mais, pour se placer
dans cette hypothse, il faut supposer le peuple franais devenu
collectiviste, ce qu'il devient, sans doute; mais avec une extrme
lenteur, pour toutes sortes de raisons, et ce qu'il ne sera peut-tre
jamais.

Il est  croire que le stade anticlrical qui reste devant nous et
qu'on peut prsumer qui sera parcouru tout entier, est extrmement
long encore.

       *       *       *       *       *

A le parcourir, la France continuera  s'affaiblir de plus en plus.
L'anticlricalisme lui a fait un mal norme; il continuera  lui en
faire un qui est difficilement calculable.

A parler en gnral, d'abord, l'anticlricalisme a sur une nation, et
sur une nation particulirement nerveuse, tous les effets d'une
passion exclusive sur un homme nerveux. Elle le dtourne tout
simplement de tout. L'homme passionn pour les femmes ou pour le jeu
ou pour l'alcool, ne songe  rien qu' l'alcool, au jeu ou aux femmes.
Il ne nglige pas ses affaires: il ne les connat plus; elles
n'existent plus pour lui. Il est hypnotis.

Chose trs remarquable et trs vraie, que j'ai parfaitement observe,
l'homme passionn, non seulement est en proie matriellement  sa
passion et n'y peut point rsister; mais il s'en fait une espce de
religion: il la spiritualise et il la _mystifie_, si l'on me permet
d'employer le mot dans son acception tymologique, ou, si vous voulez,
il la _mysticise_. Propos de Don Juan au premier acte de la pice de
Molire, propos du Joueur dans Regnard, propos de Thausettes dans la
_Denise_ de Dumas fils: Oh! la sensation!...--J'ai connu des
alcooliques qui parlaient des ivrognes avec vnration, de leurs
souvenirs d'orgies avec tendresse, des libations avec une sorte
d'extase, et qui disaient: Cet homme n'aime rien: il n'aime mme pas
boire!

L'anticlricalisme n'est pas une passion d'une autre nature; il est
une passion; il est d'ordre pathologique. J'ai entendu un homme du
peuple, qui n'tait pas mchant, peut-tre, mais qui avait sa
conception de la libert, dire: La libert! Elle est jolie, la
libert! On n'a pas seulement le droit de tuer un cur. La passion
parle l toute pure.

Eh bien, la passion anticlricale rend la France insensible  tout,
except  l'anticlricalisme. Elle lui ferme les yeux sur ses
intrts, sur ses affaires, sur ses droits (je n'ai pas besoin de dire
sur ses devoirs) et sur ses moindres commodits. Elle l'aveugle et la
paralyse. A l'tranger on dit: Qu'est-ce que c'est que la
France?--C'est un pays o l'on ne s'occupe que du Vatican.

Un mot de M. Ribot est admirable, ou du moins excellent. Il parlait
sur une question trs importante. On lui cria: Et l'affaire Dreyfus?
L'affaire Dreyfus tait prcisment une affaire trs mle
d'anticlricalisme. M. Ribot, personnellement, tait plutt du ct
des Dreyfusistes. Il rpondit: J'ai mon opinion sur l'affaire dont
vous me parlez; mais je n'admets pas que toute la politique de la
France pivote sur l'affaire Dreyfus. C'est prcisment la sottise de
la France que pour elle toute la politique roule sur le clricalisme
et qu'elle n'admette pas qu'il y ait autre chose dont on ait 
s'occuper.

J'ai entendu souhaiter que le catholicisme dispart, pour que la
France, n'ayant plus  se passionner pour ou contre lui, s'avist de
s'occuper de ses affaires.

Le malheur, c'est que pendant que nous cdons  ce travers trs
franais et  cette habitude trs franaise de mener notre barque
comme si nous tions seuls au monde, les trangers profitent de nos
fautes et de notre aveuglement et de notre hypnotisation pour faire
leurs affaires  notre dtriment. Il est excellent pour eux qu'il y
ait un peuple en Europe qui se conduise comme celui qui a les yeux
bands au jeu de colin-maillard, pendant que tous les autres ont les
yeux ouverts. En 1905 nous fmes tout prs d'avoir la guerre avec
l'Allemagne. Qu'il ft expdient de la faire ou trs inopportun de
l'entreprendre ou de l'accepter, c'est ce qui peut tre matire 
discussion.

Un parti, en France, la dsirait, considrant que l'Allemagne tait
trs isole et qu'elle pouvait ne l'tre pas toujours, et c'tait la
politique personnelle du ministre des affaires trangres, peut-tre
du prsident de la Rpublique.

Un parti la repoussait de toutes ses forces, considrant, non sans
raison, que peut-tre, malgr nos bons rapports avec l'Italie et
l'Autriche, l'Allemagne tait moins isole qu'on ne croyait et qu'
coup sr notre principal alli, la Russie, nous manquait absolument,
et qu'enfin l'Angleterre ne nous servirait pas  grand'chose et qu'en
rsum c'tait plutt le bon moment pour l'Allemagne que pour la
France.

Mais l n'tait pas vraiment la question. La question essentielle
tait de savoir si nous tions prts. Or, on peut le dire maintenant,
de tous les propos qui s'changrent au conseil suprieur de la
guerre, de tous les rapports qui parvinrent des commandements au
gouvernement, de toutes les confidences qui furent faites, et j'en ai
reu, il rsulta que nous n'tions pas prts le moins du monde.

A la vrit, nous ne le sommes jamais, c'est une chose  dire pour
essayer de secouer l'incroyable force d'apathie et l'incroyable
incurie dont nous sommes affligs depuis un demi-sicle. Mais, si nous
ne sommes jamais prts, en 1905 nous l'tions moins que jamais; nous
tions le contraire comme jamais nous ne l'avions t; nous l'tions
 souhait.

Pourquoi? Parce que nous avions eu pendant trois ou quatre ans un
ministre de la guerre et un ministre de la marine qui en fait de
marine et de guerre n'avaient song qu' combattre la raction et le
clricalisme dans les armes de terre et de mer et qui n'avaient t
choisis que pour cela.

Que l'anticlricalisme dsorganise une arme, dsorganise une marine,
tarisse les approvisionnements, dmunisse les magasins de munitions,
laisse en dplorable tat les forts de l'Est, dcouvre et ouvre la
frontire, au premier abord cela parat singulier. C'est un fait
pourtant, parfaitement indiscutable, et c'est tout naturel.

Si Louis XIV,  l'poque de la rvocation de l'dit de Nantes, avait
disgraci Louvois comme insuffisamment partisan des Dragonnades et
l'avait remplac par un homme n'ayant pour tout mrite que d'tre un
jsuite, peut-tre l'administration de l'arme aurait-elle souffert de
cette mesure.

Comme toute passion, l'anticlricalisme est terriblement exclusif, et
toute passion, quelle qu'elle soit, fait d'un homme ou d'un peuple un
tre qui perd jusqu' l'instinct de sa conservation, de sa dfense
et de sa persvrance dans l'tre. Le fanatisme antireligieux
produit les mmes effets que le fanatisme religieux pourrait
produire et certainement produirait. Tant que nous serons dvors
d'anticlricalisme, nous ne pourrons pas faire la guerre, mme
attaqus.

       *       *       *       *       *

En attendant, mme en paix, nous nous diminuons de jour en jour. Nous
perdons notre influence et notre prpondrance, au moins morale, en
Orient, comme protecteurs reconnus des chrtiens d'Orient, et c'est
merveille et il est trs significatif comme M. Combes est indiffrent
 la perte de notre influence en Orient: D'abord les deux questions
[sparation de l'glise et de l'tat et Protectorat des chrtiens
d'Orient] ne sont pas ncessairement lies ensemble, l'une concernant
nos rapports avec la Papaut, l'autre nos relations diplomatiques avec
d'autres puissances. Mais je veux, sans m'arrter  cette
considration, envisager directement l'ventualit dont on cherche 
nous effrayer. Si la croyance des sicles passs a attach au
protectorat une ide de pieux dvouement  la grandeur chrtienne; si
elle a servi notre influence  une poque de foi; il s'est trouv
alors aussi, qu'on ne l'oublie pas, d'autres motifs, trs positifs et
trs humains, qui ont contribu largement  faire attribuer 
l'ancienne France un privilge, glorieux, j'en conviens, dans
l'esprit de ce temps, mais toutefois encore plus embarrassant que
glorieux. Il fallait, pour l'exercer, une puissance militaire et
navale de premier ordre. La France runissait cette double condition.
Notre pays a rempli honorablement les obligations dcoulant des
capitulations et des traits, et il peut s'tonner  bon droit de la
menace dont il est l'objet. Mais la Papaut s'abuse si elle s'imagine
nous amener, par ce procd comminatoire,  quelque acte de
rsipiscence. Nous n'avons plus la mme prtention au titre de fille
ane de l'glise, dont la monarchie se faisait un sujet d'orgueil
pour la France, et nous avons la conviction absolue que notre
considration et notre ascendant dpendent exclusivement aujourd'hui
de notre puissance matrielle, ainsi que des principes d'honneur, de
justice et de solidarit humaine qui ont valu  la France moderne,
hritire des grandes maximes sociales de la Rvolution, une place 
part dans le monde.

Impossible de mieux dire, ou peut-tre de plus mal dire, mais de dire
plus formellement: Le protectorat de la France sur les chrtiens
d'Orient, au fond je suis ravi d'en tre dbarrass. Cela tait bon,
et encore c'tait embarrassant d'une part quand nous tions
chrtiens, d'autre part quand nous tions forts. Mais vous ne tenez
ni  tre chrtiens ni  tre forts. Donc advienne que pourra du
protectorat! Qu'il passe  une nation qui ait cette force militaire et
cette force navale  laquelle nous ne tenons pas. Nous restons, nous,
en contemplation devant les immortels Principes de 89.

Il est difficile de perdre plus gaiement un protectorat.

Pendant ce temps-l, l'Allemagne, que nous nous obstinons sottement 
considrer comme une puissance protestante, et qui est une puissance
moiti catholique, moiti protestante, se tient en bons termes avec
Rome, comme c'est son devoir et son intrt, et s'achemine, et le
chemin est  moiti fait, vers la conqute du protectorat des
chrtiens d'Orient, qui est une affaire d'extension commerciale,
autant qu'une affaire d'extension d'influence morale. Mais que ne
sacrifierait-on pas  l'imprieux devoir de faire la guerre au
Vatican?

L'Orient, pour des Franais, est bien loin; mais  nos portes, il y a
l'Alsace. Or, le rsultat le plus clair de notre gnreux
anticlricalisme a t de nous faire perdre l'Alsace une seconde fois.
Nous ne l'avions perdue que matriellement en 1870. Cela ne nous
suffisait pas. Nous nous sommes attachs de tout notre coeur  la
perdre moralement,  nous l'aliner. L'Alsace est profondment
catholique, et de plus, ce qui n'est pas tout  fait la mme chose et
ce qui, dans l'espce, est plus important, le clerg catholique a sur
elle un trs grand empire. Le cur alsacien est un petit roi dans son
village. Et enfin le clerg catholique alsacien tait profondment
patriote et antiallemand.

En consquence, considrant que l'Alsace est catholique, que son
clerg catholique a de l'empire sur elle et que son clerg tait
antiallemand, nous avons mis tous nos soins  montrer  l'Alsace que
nous tions les ennemis forcens de la religion catholique et les
ennemis enrags du clerg catholique. Nous avons mis tous nos soins 
montrer  l'Alsace que nous tions, sinon ses ennemis, du moins, ce
qui n'est pas si loin d'tre la mme chose, les ennemis de tout ce
qu'elle aime.

Ce n'est peut-tre pas trs adroit. Cela rentre dans notre habitude,
qui est de ne jamais nous occuper de ce qui se passe de l'autre ct
de notre frontire. Cette habitude est franaise; elle est
particulirement parlementaire et politicienne, les politiciens ne
songeant qu' tre lus et rlus et les trangers n'tant pas
lecteurs en France: Que nous font les gens d'Allemagne ou
d'Angleterre? Ils ne votent pas.

Un dput ou un aspirant dput ne regarde jamais que dans sa
circonscription. Aussitt que l'Alsace a t matriellement allemande,
il a t absolument impossible  un politicien franais de s'en
occuper.

Toujours est-il que de l'indisposer ou de la mnager nous n'avons pas
eu la moindre cure, si ce n'est qu'on pourrait dire que plutt nous
avons apport grande diligence  l'indisposer. Nous aurions voulu--et
cela est peut-tre la vrit et ce n'est pas ici le lieu de dmontrer
pourquoi, mais c'est peut-tre la vrit et je pourrai le dmontrer
une autre fois--nous aurions voulu, de ferme propos, de dessein
prmdit et de forte persvrance, nous aliner l'Alsace et la
pousser doucement du ct de l'Allemagne que nous n'aurions pas parl,
agi et lgifr autrement.

Et, bien entendu, pendant ce temps-l, car nous sommes peut-tre les
seuls en Europe qui depuis un demi-sicle agissions continuellement
droit  contre-fil de nos intrts, l'Allemagne qui, je le rpte,
n'est pas une puissance protestante, mais une puissance mi-partie
protestante, mi-partie catholique, et qui n'est pas une puissance
qui ait pris l'habitude d'agir contre ses intrts, et qui n'est
pas une puissance dnue d'intelligence lmentaire, l'Allemagne
comprenait trs bien qu'il fallait montrer la plus grande bienveillance
 l'gard des catholiques alsaciens. L'empereur allemand
multipliait--ces dernires annes surtout, c'est--dire  mesure que
l'anticlricalisme svissait plus furieusement en France--les avances,
les amabilits et les grces  l'endroit des catholiques alsaciens.

L'Allemagne, il est vrai, parce qu'elle considrait cela comme une
mesure ncessaire de rattachement et de centralisation, supprimait le
sminaire de Strasbourg, pour que les jeunes clercs catholiques
reussent l'instruction de professeurs allemands de l'Universit, ce
qui, aprs tout, peut se dfendre; mais _ds 1872_ elle levait trs
fortement les traitements des ecclsiastiques catholiques; elle les
levait une seconde fois en 1884. Les chanoines, qui en 1871
recevaient 1280 marks, en reurent 1920 en 1872 et 2000 en 1884. Les
curs reurent une augmentation, suivant leur ge et leur anciennet,
de 500 marks ou de 700 marks. L'Allemagne a voulu qu'on dit: Il n'y a
qu'un pays franais o le clerg catholique soit bien trait; ce pays
est en Allemagne.

Les catholiques alsaciens ont t mnags et caresss par l'Allemagne
en proportion juste des mauvais traitements que la France faisait
subir aux catholiques franais, et c'est de la politique lmentaire.

Les rsultats favorables  l'Allemagne, je ne dirai point ne se sont
pas fait attendre, selon la formule, car, Dieu merci, l'Alsacien est
entt; mais ils arrivent, et c'est maintenant l'affaire d'une
gnration et peut-tre de beaucoup moins.

Le temps n'est plus o, confondant Rome et la France, selon l'esprit
bismarckien, un inspecteur prussien disait aux instituteurs: On
ftera l'anniversaire de Sedan en souvenir de ceux qui sont tombs
pour l'unit allemande; on le ftera pour rappeler que l'empire a
devant lui dans la Papaut un second ennemi hrditaire (1882). Non,
beaucoup plus intelligemment, les catholiques allemands, en 1905,
choisissent Strasbourg pour sige de leur Congrs annuel et
entretiennent leurs coreligionnaires alsaciens, de quoi? De la France
considre, avec quelque raison, comme l'ennemi du catholicisme, de
tout clerg catholique et de toute croyance religieuse et de tout
sentiment religieux.

Et les Alsaciens, que rpondent ils? Quelque chose qui dj est trs
grave. Jusqu' prsent, au Reichstag, les catholiques alsaciens
formaient groupe intransigeant et intangible. Ils reprsentaient la
protestation. Ils se rencontraient quelquefois dans leurs votes avec
le centre catholique allemand; mais ils restaient absolument
indpendants de lui. Maintenant ils manifestent l'intention de s'unir
au centre catholique allemand, de faire cause commune avec lui et
presque de se confondre avec lui.

C'est plus qu'une nuance. C'est une dmarche d'une porte
considrable, d'une suite immense. L'Alsace devient allemande. Elle
devient allemande catholique, mais elle devient allemande. Elle y voit
surtout un intrt local; c'est vident; elle veut avoir sa part
efficace et relle dans les dlibrations de la grande assemble
allemande; mais elle n'est plus aussi arrte qu'elle l'tait par les
scrupules de sa conscience traditionnelle et, pour ainsi parler, de sa
conscience historique. Elle se fond peu  peu dans la partie
catholique de l'empire allemand, mais enfin et tout compte fait dans
l'empire allemand lui-mme.

Voil le fruit de la politique relativement habile et intelligente de
l'Allemagne en Alsace, ou du moins voil  quoi a contribu cette
politique; voil le fruit de la politique intrieure--et extrieure
malgr elle et sans qu'elle y songet--de la France; ou du moins voil
 quoi n'a pas mal contribu cette politique, la plus troite et la
plus aveugle que j'aie jamais rencontre.

       *       *       *       *       *

C'est cette politique qu'il ne faut pas continuer. C'est de cette
politique qu'il faut prendre exactement le contrepied. Il en faut
prendre le contrepied pour toutes les raisons que j'ai dites et pour
celle-ci, par laquelle je terminerai.

En rgime despotique ou en tat d'esprit despotique, ce qui revient 
trs peu prs au mme, _tout ce qui semble le dfaut d'une mesure
quelconque en est le principe_. Tout ce qui parat vicieux, mauvais,
dangereux, absurde dans une dmarche du gouvernement despotique ou du
parti despotique, en est le principe intime, la raison secrte,
l'inspiration mme, profonde, quelque fois inconsciente, consciente
souvent, mais enfin en est la source.

Lorsque Louis XIV perscutait les protestants, si l'on avait dit, non
pas peut-tre  lui, mais  ses ministres, que cette perscution
pouvait avoir pour effet de jeter un million de protestants 
l'tranger, ils auraient sans doute rpondu: C'est prcisment pour
cela que nous les perscutons. Que la plbe protestante migre 
l'tranger, nous n'y tenons pas du tout et nous nous efforcerons, mme
par la force, de la retenir (c'est ce qu'ils ont fait). Mais
l'migration des chefs protestants et des sommits intellectuelles du
parti, c'est la dcapitation de la faction protestante, et c'est ce
que nous souhaitons; car ce que nous voulons, c'est qu'il n'y ait pas
de partis en France. Nous savons, par l'exemple de l'Angleterre, qu'un
parti religieux est toujours un parti politique et que les partis
politiques dcapitent les rois quand ils le peuvent, et nous aimons
mieux dcapiter les partis quand nous le pouvons. Nous disons comme
Bossuet, qui est conseiller d'tat: ... la loi ne permettait pas aux
hrtiques de s'assembler en public, et le clerg, qui veillait sur
eux, les empchait de le faire en particulier, de sorte que la plus
grande partie se runissait [ l'glise orthodoxe] et que les
opinitres mouraient sans laisser de postrit, parce qu'ils ne
pouvaient ni communiquer entre eux ni enseigner librement leurs
dogmes. Nous disons comme Bossuet: Nous avons vu... leurs faux
pasteurs les abandonner sans mme en attendre l'ordre et heureux
d'avoir  leur allguer _leur bannissement_ pour excuse. Nous disons
comme Bossuet: Quelque chose de plus violent se remue dans le fond
des coeurs [des hrtiques], c'est _un dgot secret de tout ce qui a
de l'autorit_ et une dmangeaison d'innover sans fin, aprs qu'on en
a vu le premier exemple. Nous disons comme Bossuet: Il ne faut pas
s'tonner s'ils perdirent le respect de la majest et des lois ni
s'ils devinrent _factieux_, rebelles et opinitres... On ne laisse
plus rien  mnager aux peuples quand on leur permet de se rendre
matres de leur religion, et c'est de l que nous est n ce prtendu
rgne du Christ qui devait _anantir toute royaut et galer tous les
hommes_. Nous nous disons tout cela et qu'il n'y a donc aucune
diffrence sensible entre un protestant et un factieux, entre un
protestant et un rpublicain, entre un protestant et un anarchiste, et
si l'on nous reproche de rejeter au del des frontires les matres
d'anarchie, nous rpondons que c'est prcisment l ce que nous
voulons.

Lorsque Louis XV, aprs Louis XIV, perscutait les jansnistes, si on
lui avait dit que, tout compte fait, les jansnistes taient ce qu'il
y avait de plus pur, de plus lev, de plus noble et de plus croyant
dans la religion catholique et que le jansnisme, plus ou moins bien
compris, tait la faon de croire de la haute bourgeoisie franaise et
du monde parlementaire, partie singulirement recommandable de la
nation, il aurait rpondu, s'il avait pu prendre sur sa nonchalance de
rpondre: C'est prcisment pour cela que je rprime et combats les
jansnistes et que je n'en veux plus. Ils sont comme l'me d'une
partie de la nation qui est trop indpendante pour moi et trop
puissante et trop vivante, qui n'est pas une simple poussire
d'hommes, qui s'entend, qui se comprend, qui se sent vivre en commun,
dont les diffrents lments et les diffrents groupes ont des
intelligences entre eux, qui par consquent forme presque une
association, et l'on sait bien qu'une association est un tat dans
l'tat, ce qui est insupportable. Et c'est prcisment parce que le
jansnisme est la religion de la haute bourgeoisie indpendante et du
monde parlementaire, toujours sur le point d'tre rebelle, que je ne
veux point de jansnisme et que je ne veux qu'un peuple docile, ayant
simplement la religion du confesseur du roi et ne s'avisant pas de
vouloir tre matre de sa religion. Que les jansnistes aient pour
eux la haute bourgeoisie et le monde parlementaire, c'est ce qui les
condamne.

Si l'on avait dit  Napolon Ier: Point de libert religieuse; les
prtres asservis aux vques et les vques asservis  vous; voil
quelle est votre ide et voil quel est votre systme. C'est fort bien
peut-tre,  un certain point de vue; seulement ce n'est pas une
religion; ce n'est pas du tout une religion. C'est une administration
gnrale de la morale publique et ce n'est rien que cela... Il
aurait rpondu: Eh bien! si vous croyez que je veux une religion!
C'est prcisment ce dont je ne veux pas du tout. Un pouvoir
spirituel, n'est-ce pas? L'empire partag, le gouvernement partag!
Quelqu'un commandant aux mes et quelqu'un commandant aux corps,
c'est--dire chacun de mes sujets coup en deux! Non pas, s'il vous
plat! Moi seul gouvernant, je ne sors pas de l et je n'entends pas 
autre chose. Alors dtruire la religion chrtienne? Point du tout,
s'il vous plat encore. Ceux qui ont rv cela taient des sots. Ils
ne savaient pas qu'on ne dtruit pas les religions tout d'un coup, ni
mme vite. Elles ne meurent que de vieillesse, d'puisement de leur
principe vital. Tant qu'elles n'ont pas compltement perdu ce
principe, en essayant de les dtruire on le leur rend. Tant qu'elles
ne sont pas mortes, en les tuant on les ressuscite. Il faut savoir
cela. C'est du reste lmentaire. Il faut tre un avocat pour
l'ignorer ou le mconnatre. Non! non! Je ne veux pas dtruire la
religion. Seulement je veux qu'elle n'existe pas. Elle n'existera pas,
sans que rien soit fait pour la dtruire, si l'glise est organise de
telle sorte qu'elle ne puisse pas et qu'elle ne veuille pas enseigner
la religion. J'y mettrai ordre. L'glise sera tellement attache 
moi, rive  moi, qu'elle enseignera la religion dans les limites o
la religion ne me gnera pas et ne me contredira pas. Ds lors, ce qui
sera enseign sous couleur de religion, ce sera bons propos de morale
courante et bonnes vieilles histoires attendrissantes relativement 
Jsus et aux martyrs. Vous me dites que ce n'est gure une religion et
que mme ce n'en est pas une. Je l'espre bien, et c'est justement
ainsi que je l'entends. Ce que vous me signalez comme le dfaut de mon
systme en est le principe.

Si l'on avait dit  Napolon: Ni libert de parole, ni libert de
presse ni libert d'enseignement, ni libert d'association: c'est bien
votre pense. Elle peut tre soutenue. Il y a pourtant  tout cela cet
inconvnient qu'une nation vit de libert, qu'elle ne tient 
elle-mme qu'en raison des liberts dont elle jouit et dans l'exercice
desquelles elle se sent vivre, qu'elle prend conscience d'elle-mme
dans cet exercice et qu' n'en plus avoir l'usage elle s'abandonne,
s'endort, languit, n'est plus une nation,  moins que, tout entire 
l'action extrieure, elle ne bataille et conquire sans cesse, ce qui
ne peut point, sans doute, tre rgime ternel; il aurait rpondu
probablement: Prcisment ce que je ne veux pas, c'est que la France
soit une nation, une nation comme vous l'entendez, vous, avec vos
propos d'idologue. Une nation! J'entends bien: une nation comme
l'Angleterre ou la Hollande, une nation distincte de son gouvernement
et ayant rellement une vie propre en dehors de ceux qui la rgissent.
C'est cela que vous appelez une nation. C'est ce que je ne veux pas
que soit la France. Je veux qu'elle vive en moi, de ma pense qu'elle
pousera et de ma volont  laquelle elle s'associera. D'elle-mme, de
ses penses  elle, multiples et diverses, jamais! De ses volonts
multiples et divergentes, jamais! Vous me dites: Dans ces conditions,
elle s'affaissera sur elle-mme,  moins qu'elle ne combatte et
conquire toujours. Tout juste! Comme Rome. Un peuple de commerce, de
science, de lettres et de beaux-arts peut avoir besoin de liberts; un
peuple se destinant  la conqute du monde et  l'administration du
monde, non seulement n'en a pas besoin, mais en serait gn dans son
oeuvre. Si jamais j'accepte les liberts, c'est que j'aurai renonc 
mon rle de conqurant et de Csar travaillant par la guerre  la
pacification future du monde,  la _pax romana per orbem_. Il est
possible que ce moment de renoncement arrive. Alors ce ne seront point
mes ides qui auront chang, ce sera mon dessein. Mais tant que mon
dessein sera celui que vous me voyez, ne me parlez pas d'une nation.
Parbleu! ce que je veux autour de moi, ce n'est pas une nation; c'est
une arme. Ce que vous me signalez comme le dfaut de mon systme en
est le principe.

Tout de mme, de nos jours, o l'instinct despotique reparat sous une
nouvelle forme et svit de toutes ses forces, ce qui parat le dfaut
de chaque mesure, gnrale ou particulire, dont on se plaint, en est
le principe inspirateur, que ceux, du reste, qui prennent cette mesure
s'en aperoivent ou qu'ils ne s'en aperoivent point.

A quoi songerons-nous pour prendre des exemples? Au systme
parlementaire? Soit. Qu'est-ce qu'on lui reproche? D'tre, de la
manire dont il est organis, le contraire mme du systme
reprsentatif; d'arriver, par toute suppression de la reprsentation
des minorits,  ce rsultat que le pays est gouvern par une majorit
toute factice et, au vrai, par une minorit. C'est ce qu'on a appel,
trs justement, le mensonge du gouvernement parlementaire.

Car enfin s'il est prouv, et il l'a t, qu'en tenant compte de
toutes les voix exprimes par le pays, les groupes de gauche qui
gouvernent depuis huit ans reprsentent la minorit du pays, il est
dmontr que la faon de compter est mauvaise et que la France est
gouverne depuis huit ans par ceux qui devraient obir, ou tout au
moins ne pas commander. C'est le mot d'un tranger aristocrate: En
choses de science, et la politique est une science, il faut peser les
suffrages et non les compter. Vous, vous comptez au lieu de
peser;--mais encore vous comptez mal.

Sans doute; mais remarquez que cette faon de compter est minemment
dmocratique et radicale. Si vous tenez compte des voix des minorits,
qu'est-ce que vous faites? Vous tenez compte, dans chaque
circonscription, des voix de ceux qui n'obissent pas aux grands
courants, qui ne suivent pas la foule, qui ne sont pas, comme dit
Nietzsche, btes de troupeau. Eh! mais! justement, ces voix, il faut
les supprimer! Ce sont des suffrages fortement suspects d'tre
aristocrates. Ils se dsignent eux-mmes, en quelque sorte, comme
tant tels. Supprimons-les; tenons-les comme n'existant pas.

Autre aspect de la mme question: Si (par exemple) dcidant que sera
dclar dput tout homme qui, _dans tout le pays_, aura runi tel
nombre de suffrages suffisant pour tre lu dans une circonscription
moyenne, vous amenez ainsi  la Chambre des hommes qui n'auraient t
lus dans aucune circonscription, mais qui sont connus, aims et
admirs un peu partout dans le pays tout entier, que faites-vous? Vous
tenez compte du suffrage des minorits, videmment; mais vous amenez
 la Chambre des hommes beaucoup trop connus, beaucoup trop admirs et
beaucoup trop aims, des espces d'hommes suprieurs, des
illustrations politiques, scientifiques, littraires. Or, l'homme
suprieur n'est pas chose dmocratique. Il reprsente cette slection
intellectuelle dont la dmocratie a horreur et terreur, non sans
raison; il est l'homme, qu'au contraire de l'lire ou de le considrer
comme lu, la dmocratie devrait liminer par ostracisme.

Il ne faut donc point de reprsentation des minorits. De quelque
faon qu'on la mette en pratique, elle servira, au moins un peu, les
intrts aristocratiques. Il ne s'agit pas de dire, sottement, que
toutes les voix des minorits se portent sur des gens qui
appartiennent  une lite; non; mais les gens qui appartiennent  une
lite trouvent le plus grand nombre des suffrages qui vont  eux dans
les bulletins des minorits. En rayant de compte tous les bulletins
des minorits, on liminera donc toujours un certain nombre de gens
d'lite. Le suffrage universel n'est vraiment dmocratique qu' la
condition d'tre brutal. Conservons-lui, sous des apparences trs
lgales et trs lgitimes, son caractre de brutalit.

Ainsi raisonnent les dmocrates[4], avec un trs grand sens, si l'on
se place  leur point de vue. Ils sentent vaguement, peut-tre avec
prcision, que le prtendu dfaut du systme en est le principe ou du
moins est trs conforme  l'esprit mme du systme.

  [4] Il y a des exceptions: M. Jaurs entre autres (peut-tre
  parce qu'il est une supriorit intellectuelle) est partisan de
  la reprsentation des minorits.

Qu'est-ce qu'on reproche encore au systme parlementaire franais? De
rduire  rien la fameuse division des pouvoirs et de concentrer, au
contraire, tous les pouvoirs dans le Parlement, de lgifrer, de
gouverner et d'administrer, le tout ensemble. Eh bien mais, ce n'est
pas pour autre chose que les politiciens se font nommer dputs. Ils
ne se font pas nommer dputs pour faire des lois--si ce n'est des
lois de circonstance, qui sont prcisment des actes de gouvernement
et de gouvernement despotique--ils se font nommer pour gouverner, par
l'intermdiaire de leurs ministres, d'une manire conforme  leurs
intrts; et, d'autre part, pour peser, chacun chez eux, sur
l'administration de leur dpartement et pour y tre de petits rois.
Sans cela, ils ne tiendraient pas le moins du monde  tre lus
dputs. Le dfaut ou l'abus du systme parlementaire que vous leur
signalez est pour eux l'essence mme du systme parlementaire et sa
principale, sinon sa seule raison d'tre.

Le systme parlementaire, direz-vous encore, tel qu'il est pratiqu en
France, a de singuliers rsultats de temps en temps et mme toujours:
il met un avocat  la marine, un homme de lettres  la guerre, un
financier  la justice, un commerant  l'instruction publique et
ainsi de suite. Quoi de plus naturel, puisqu'il s'agit, pour un
ministre, non pas de bien administrer, mais de ne pas tre renvers,
et que ds lors ce qu'il doit chercher c'est  distribuer les
portefeuilles, non de manire qu'ils soient bien tenus, mais de
manire que les diffrents groupes de la chambre aient, chacun,  peu
prs satisfaction? Montesquieu disait: En tel cas... la Rpublique
est une dpouille. En style moins noble on peut dire: En France le
ministre est un gteau. Quand il s'agit de partager, il ne s'agit
pas d'attribuer. On partage comme on peut. De l ces attributions
singulires, amusantes et parfaitement dsastreuses pour les intrts
du pays.

Mais quoi? le principe pour les politiciens, c'est de partager le
pouvoir et l'influence. Les politiciens franais sont toujours les
fils de ces conventionnels qui n'admettaient pas que la France cesst
jamais d'tre leur proprit et qui se prorogeaient eux-mmes dans les
assembles qui devaient succder  la leur et qui cartaient par la
proscription ceux qui y pntraient  leur tour; pour qui enfin la
Rpublique n'tait qu'un syndicat de propritaires de la Rpublique.
De l un systme parlementaire qui, dans la pratique, est le contraire
mme de la dfinition du systme parlementaire.

Voyez encore quelques mesures rcentes ou quelques projets en voie de
ralisation. La caisse de retraite pour l'invalidit et la vieillesse
est un projet, certes, excellent en soi. Quelques-uns lui adressent
pourtant cette critique: Qui profitera de ces secours ou de ces
retraites?

--Les invalides et les vieillards.

--Sans doute; mais lesquels?

--Ceux que nous estimerons en avoir le plus besoin. A ceux-l nous
pargnerons tout dlai dans la liquidation de leur retraite. Pour les
autres on saura voir...

--C'est--dire que vous faites la loi pour vos protgs et vos clients
ou ceux dont vous voudrez faire vos clients et vos protgs. C'est
donc un simple _instrumentum regni_, une sportule  distribuer 
titre, soit de rcompense, soit d'encouragement, un moyen de vous
conqurir des lecteurs. N'est-ce pas cela?--A certaines dispositions
des projets en discussion, cela en a l'air. Pour que tout soupon de
ce genre ft cart, il faudrait que les caisses de retraite pour
l'invalidit ou la vieillesse ne fussent pas d'tat, fussent aux
mains de mutualits parfaitement indpendantes de l'tat, auxquelles
l'tat, cette fois incontestablement par humanit pure et sans pouvoir
tre souponn d'intrt politique, accorderait toutes les subventions
qu'il voudrait. Mais faites adopter ce systme  nos hommes
politiques. Je doute que vous y russissiez. C'est trs
vraisemblablement pour se crer un instrument de rgne de plus qu'ils
organisent cette administration de secours. Ce qui est pour vous, ce
qui est en soi le dfaut de la mesure en est pour eux la raison
d'tre.

L'impt sur le revenu n'a rien, assurment, que de trs acceptable;
mais on fait remarquer qu' moins de se contenter d'une dclaration,
qui, hlas, tant donne la nature humaine, serait toujours fausse,
l'impt sur le revenu ne pourrait s'exercer qu'avec une inquisition
continuelle sur les sources de revenus de chacun, ou par une fixation
tout arbitraire et faite pour ainsi dire au hasard.

Ou se contenter de cette affirmation du contribuable: Mon revenu? Il
est de tant.

Ou fouiller, et sans cesse, dans tous les papiers d'affaires et mme
dans la correspondance du contribuable.

Ou s'en rapporter aux signes visibles et extrieurs de la fortune.

Ou taxer au hasard le contribuable.

Je ne crois pas qu'on puisse sortir de ces quatre partis.

Or le premier est purement vain; il ne rendrait rien du tout ou quasi
rien.--Le second, sans compter qu'il est pouvantablement vexatoire,
est impraticable. Il exigerait une arme de commis, douaniers 
l'intrieur et douaniers domestiques, plus nombreux que celle des
contributions indirectes.--Le troisime est trompeur: les signes
extrieurs de la fortune ne signifient rien, l'avare ne manifestant sa
fortune par aucun signe extrieur et l'homme plac dans une certaine
situation qui exige de la reprsentation, du prestige et de la poudre
aux yeux, montrant des signes extrieurs de fortune, alors qu'il n'a
pas de fortune du tout.

Reste donc la fixation arbitraire: Nous supposons que Monsieur un tel
est millionnaire. Nous le croyons.--Sur quoi le croyez-vous?--Nous le
croyons sur ce que nous le croyons.

Or, ceci est du pur despotisme. Eh bien, il est  croire que c'est
prcisment parce qu'il n'y a, en impt sur le revenu, que la taxation
arbitraire qui soit pratique, que certain parti tient tellement 
l'impt sur le revenu. L'impt sur le revenu sera un moyen de frapper
qui dplat et d'pargner qui plat. C'est justement ce qui en fait le
mrite aux yeux d'un certain parti. Cela pourra avoir d'admirables
consquences lectorales. Ici encore, ce qui est le dfaut de la
mesure en est le principe pour ceux qui la proposent.

Les ides du parti radical sur l'arme et l'organisation de l'arme
sont exactement les mmes en leur fond et drivent exactement de la
mme pense secrte. Rduire successivement le service militaire de
sept ans  cinq ans, de cinq ans  trois ans, de trois ans  deux ans,
tout le monde le sait, aussi bien ceux qui sont favorables  ce
mouvement que ceux qui lui sont opposs, c'est abolir l'esprit
militaire, c'est--dire la cohsion, l'entente cordiale, la communion
d'esprit entre l'officier, lment permanent de l'arme, et le soldat,
qui ne fait plus qu'y passer. Il est vident que le soldat qui ne
passe que deux ans dans l'arme n'a que deux sentiments successifs: la
premire anne, le regret d'avoir quitt sa famille et son village; la
seconde anne, l'impatience d'y rentrer. En deux annes, qui, dans la
pratique, seront rduites  vingt mois, un troisime sentiment n'a pas
le temps de se former. Dans un pays ardemment patriote, comme
l'Allemagne ou l'Angleterre, l'inconvnient est ou serait moindre. Il
est clair que si le sentiment patriotique et l'esprit militaire sont
dvelopps ds l'cole primaire et ds le gymnase, il n'est pas
besoin d'un long temps pass sous les armes pour le former. Il existe
 l'avance, il persiste pendant le temps du service militaire, il
reste ensuite. Mais dans un pays o l'cole primaire et le lyce sont
hostiles au sentiment patriotique ou tout au moins ne s'appliquent
aucunement  l'entretenir, o l'cole primaire et le lyce sont
hostiles  l'esprit militaire ou tout au moins songent  tout autre
chose qu' le faire natre, il n'est que trs vraisemblable que le
service militaire court, non seulement ne crera pas l'esprit
militaire, mais l'empchera d'clore l o il aurait pu se produire,
ne retenant le jeune homme sous les drapeaux que juste le temps de lui
faire d'abord regretter, puis dsirer la vie civile. Une arme sans
esprit militaire, c'est ce que va crer notre nouvelle loi sur
l'arme.

Mais c'est que prcisment l'esprit militaire est ce que dteste et
redoute le plus le parti dmocratique.

Il est trs embarrass: il n'est pas prcisment antipatriote; car,
aprs tout, la disparition de la France comme nation ne lui
profiterait gure, puisque ce serait la France exploite par d'autres
et non plus par lui; et l'on n'envisage jamais une pareille
perspective de gat de coeur; mais, d'autre part, il est
antimilitariste fatalement et comme forcment; car il redoute
toujours le despotisme militaire, le tyran militaire, celui qui
dtruit ou annihile le rgime parlementaire et exploite le pays pour
lui-mme, pour ses favoris, pour ses gnraux, pour ses officiers et
non plus au profit des orateurs de village et des politiciens de
sous-prfecture.

Ainsi partag, le parti dmocratique est donc dans un certain
embarras; mais envisageant la disparition de la France comme une chose
lointaine, par suite de cette tendance qu'on a toujours  considrer
un grand changement europen comme une chose lointaine, tendance
instinctive et du reste absurde; et envisageant le despotisme
militaire comme une chose qui peut se produire demain, mme en pleine
paix (et l'aventure du gnral Boulanger l'a confirm dans cette
ide), il a pour l'esprit militaire une aversion sans aucun mlange et
ne tient  rien tant qu' le dtruire partout o il est et 
l'empcher de natre partout o il pourrait germer.

C'est _le plus press_; et pour le reste, selon la formule de tous les
esprits borns, pour le reste, _on verra plus tard_.

N'exprimez donc pas cette crainte qu'avec les nouvelles lois
militaires l'esprit militaire ne s'affaiblisse et ne tende 
disparatre: c'est prcisment pour diminuer l'esprit militaire que
les nouvelles lois militaires ont t faites, que les nouvelles lois
militaires se font et que se feront de nouvelles lois militaires,
jusqu' ce qu'il n'y ait plus en France que des milices ou une garde
nationale. Il est vrai que, selon toute apparence, la France aura
disparu auparavant; mais je ne voulais dmontrer que ceci qu'en cette
question encore, ce qui parat le dfaut de la mesure prise en est
justement l'esprit directeur et la cause efficiente et aussi la cause
finale.

Or, pour y revenir, dans cette grande affaire du clricalisme
et de l'anticlricalisme il en va tout de mme. Ce qui rend
l'anticlricalisme incurable, c'est que toutes les sottises dont il
est compos sont les raisons mmes pour quoi il est chri et caress
par ses partisans; c'est que tous les prils qu'il renferme sont
considrs par ses partisans comme des chances qu'il ne serait pas
mauvais de courir; c'est que toutes ses dsastreuses consquences
sont, plus ou moins consciemment, considres par ses partisans comme
des progrs, ou tout au moins comme des choses qui ne seraient pas si
mauvaises qu'on affecte de le croire.

Qu'ai-je dit, que disons-nous pour persuader  la France de ne pas
s'hypnotiser dans la passion antireligieuse? Nous lui disons que
d'opprimer, de molester, de perscuter une partie, et importante, de
la population franaise pour ses opinions religieuses et pour sa
manire de faire lever ses enfants, cela supprime des Franais, cela
diminue le nombre des Franais, cela aline des Franais qui ne
demanderaient qu' aimer la France, cela fait des trangers 
l'intrieur.

--C'est prcisment ce qu'il faut, nous rpondent nos adversaires, ou
nous rpondraient-ils s'ils allaient net jusqu'au bout de leur pense
ou s'ils se rendaient nettement compte du principe mme de leur
pense. C'est prcisment ce qu'il faut. L'unit morale le veut. Nous
ne considrons comme Franais que ceux qui pensent comme nous, que
ceux qui datent de 1793, que ceux qui ne croient qu' la dmocratie et
 la libre pense, que ceux qui ont rejet toute superstition et qui
sont dlivrs de cette maladie mentale qu'on appelle le sentiment
religieux. Voil ceux qui constituent l'unit morale, c'est--dire la
France. Les autres sont des antiunitaires, c'est--dire des
antifranais.

Il ne faut donc pas nous dire que nous supprimons des Franais; nous
frappons des gens qui ne sont pas des Franais, qui _dj_ ne sont pas
des Franais. Nous n'_alinons_ pas des compatriotes, nous dfendons
la France contre des gens qui ne sont pas des compatriotes. Nous ne
crons pas des trangers  l'intrieur; nous trouvons des trangers 
l'intrieur, et nous leur dfendons de l'tre, et nous les prions ou
de cesser de l'tre ou de dguerpir. On ne peut pas tre plus
patriotes que nous le sommes. Le vritable patriotisme consiste  ne
compter pour Franais que ceux qui le sont. Ceux qui prtendent  la
fois tre franais et romains, leur prtention  l'gard du titre de
citoyen franais est monstrueuse. Qu'ils choisissent. Ils n'aimeront
pas la France si nous leur dfendons de faire lever leurs enfants par
des prtres? Oh! Tant mieux! Qu'ils ne l'aiment point et qu'ils la
quittent. Il n'y a que profit pour elle, ou  ce qu'ils y restent en
ne l'aimant point, car ils ne demanderont point ses faveurs, ses
places, ses postes et ne les obtiendront pas et laisseront les vrais
Franais se partager tout cela; ou  ce qu'ils la quittent, car ils
supprimeront ainsi le scandale de l'tranger camp et organis en
France contre la France, contre son esprit, contre ses principes et
contre son unit. Nous prfrons une France une et serre en faisceau
 une France de population plus nombreuse, mais divise, dchire et
incohrente.

Voil en son fond le vritable esprit du Franais unitaire. Ce que
nous signalons comme le point faible de sa mentalit en est le fond
mme.

Comprendre que l'unit morale, aux temps modernes, ne peut tre que
dans la libert, dans le sentiment, rpandu chez tous les citoyens,
que, quoi qu'ils pensent, quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent,
except contre la patrie, ils trouveront dans la patrie une gale
bienveillance  leur endroit; comprendre que c'est l, dsormais, le
vrai lien, le vrai faisceau et la vraie unit; comprendre que si
l'unit amricaine existe, c'est que les citoyens amricains sentent
et prouvent que, quelles que soient leurs ides et leurs tendances
particulires, la Rpublique s'en dsintresse absolument et ne leur
demande que d'tre des Amricains; comprendre que si l'unit anglaise
existe, c'est que le citoyen anglais sent dans sa patrie une
protectrice de tous ses droits et de toutes ses faons de penser, si
diffrentes qu'elles soient de celles du voisin; comprendre que si
l'unit allemande existe, c'est que catholiques allemands sont aussi
libres d'tre catholiques que les protestants sont libres d'tre
protestants et protestants allemands aussi libres d'tre protestants
que les catholiques sont libres d'tre catholiques et que, par
consquent, les uns et les autres sont avant tout allemands:
l'Allemagne au-dessus de tout!;--comprendre tout cela, voil ce qui
est absolument impossible  l'unitaire franais, avec son me du
XVIe sicle.

Il est remarquable comme le got de l'unit ne donne que la passion de
la guerre civile. Pourtant il en est ainsi.

On voit que ce qui est le dfaut essentiel du raisonnement de nos
unitaires en est la majeure.

Que disons-nous encore? Que l'anticlricalisme mne peu  peu  une
conception et  une organisation de l'enseignement qui rendraient les
Franais idiots. Oui, nous disons cela,  peu prs, et je crois bien
que nous le pensons tout  fait. L'unit effrne d'enseignement, si
l'on me permet de parler ainsi, ne peut avoir en effet pour rsultat
qu'une profonde dbilitation de l'intelligence nationale. Un peuple 
qui l'on n'enseigne qu'une manire de voir finit bientt par n'avoir
aucune manire de voir. Assez plaisamment, quoique avec un esprit un
peu gros, Victor Hugo disait en 1850 aux Jsuites: Vous demandez la
libert d'enseignement? Ce que vous voulez, c'est la libert de ne pas
instruire. Tous les arguments  l'adresse de la France noire se
retournant mathmatiquement contre la France rouge, je dirai, un peu
lourdement aussi, aux partisans du monopole de l'enseignement: Vous
prtendez instruire seuls; c'est vouloir ne pas enseigner; c'est
vouloir,  force de n'enseigner qu'une chose et fermer les esprits 
toutes les autres, les fermer  toutes. Car on n'a une ide, on ne la
possde vraiment, on ne la voit avec clart, que quand on a fait le
tour de toutes les ides et quand on en a choisi une. Intelligence,
c'est comparaison, puis prfrence.

Les partisans intelligents du monopole sentent si bien la force de
cette objection et ce qu'elle contient de vrit, qu'ils ne manquent
pas d'assurer de tout leur courage que c'est dans l'enseignement
monopolis que l'on trouvera l'exposition de toutes les ides, les
plus diffrentes, et pour l'lve la libert la plus large de
comparaison, de choix et de prfrence. J'ai discut plus haut, avec
le plus grand srieux, cette plaisanterie, et je n'y reviens que pour
rappeler que personne n'en peut tre dupe, non pas mme ceux qui en
sont les auteurs, s'il n'y a pas  dire plutt que surtout ceux qui en
sont les auteurs n'en peuvent croire un mot.

Donc, cette objection carte, nous prtendons que les partisans du
monopole de l'enseignement veulent surtout ne pas instruire, j'entends
ne pas mettre les jeunes esprits  mme de choisir entre les ides.
Notez que cela se dmontre dj par une foule de signes. Dans les
programmes universitaires il y a tendance trs visible  n'enseigner
l'histoire que depuis 1789 et  laisser le jeune homme dans
l'ignorance la plus profonde sur tout ce qui s'est pass auparavant.
Voil ce que j'appelle ne pas enseigner. L'homme qui ne connat
l'histoire que depuis 1789 est un homme si limit qu'il en est bouch.
Il ne comprend rien du tout et non pas mme 1789. Il est absolument
inintelligent en humanit. Il a une complte inintelligence de
l'histoire et une ignorance encyclopdique du genre humain, y compris
celui o il vit. Cet homme-l, c'est l'homme que veulent les partisans
du monopole de l'enseignement; c'est pour eux l'homme de l'avenir.

De mme au congrs de Lige, en septembre 1905, M. Salomon Reinach
insistait pour que l'on limint dcidment de l'enseignement
littraire les auteurs du XVIIe sicle, si profondment arrirs et
qui ne peuvent rien apprendre, du moins de bon, aux gnrations du XXe
sicle. Voil qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais si
l'on croit que le jeune studieux comprendra un mot  l'_Essai sur
les moeurs_ s'il n'a pas lu le _Discours sur l'histoire universelle_,
et  Montesquieu s'il n'a pas lu la _Politique tire de l'Ecriture
sainte_, et, pour sortir un instant de la politique,  Marivaux s'il
n'a pas lu Racine, et  Jean-Jacques Rousseau s'il n'a pas lu Fnelon,
etc., etc., il faut tre un peu inexpriment soi-mme en matire
d'enseignement et en matire intellectuelle.

Ce n'est donc pas conjecture de notre part, ni induction, du reste
lgitime, ni procs de tendances, du reste fond, quand nous disons
aux partisans du monopole de l'enseignement: Vous ne voulez pas
plus de libert _dans_ l'enseignement que de la libert _de_
l'enseignement. Vous ne voulez de libert de choix, et c'est--dire
de libert d'intelligence, nulle part. Un peu partout, et
particulirement dans un pays comme le ntre, la libert _dans_
l'enseignement ne peut tre obtenue que par la libert _de_
l'enseignement. Si les clercs seuls enseignaient, ils enseigneraient
l'histoire jusqu'en 1789 et jetteraient un voile sur tout ce qui s'est
pass depuis; ils enseigneraient la littrature avec Bossuet, Nicole,
Bourdaloue et peut-tre Corneille; ne feraient lire aucun auteur du
XVIIIe sicle, et du XIXe sicle ne mettraient sous les yeux de leurs
lves que de Maistre et Veuillot (je n'invente rien: lisez le livre
de M. l'abb Delfour, _Catholicisme et Romantisme_), et ils feraient
des lves stupides.

Inversement, si vous, antireligieux, vous enseigniez seuls, vous
n'enseigneriez que 1789, 1793, 1848 et 1870, vous laisseriez ignorer
le XVIIe sicle, et vous enseigneriez la littrature avec Voltaire,
Diderot, Helvtius, d'Holbach, Stendhal et Victor Hugo dernire
manire; et vous feriez des lves stupides. Et, donc, nous avons le
droit de dire: En rclamant le monopole de l'enseignement, vous
rclamez, non le privilge d'instruire seuls, mais le droit de ne pas
instruire du tout.

Voil ce que nous disons, et ce qui ne sera jamais tout  fait vrai,
mais ce qui se rapprochera de plus en plus de la vrit: c'est
asymptotique. Oui, que le monopole de l'enseignement ait pour effet de
mener un peuple  un tat trs voisin de l'ignorance et trs proche de
l'incomprhension universelle, cela me parat incontestable; mais
c'est prcisment pour cela, sans peut-tre s'en rendre bien compte,
que les rpublicains despotistes n'ont aucune rpugnance pour le
monopole de l'enseignement. Aucun despotisme n'aime le savoir, aucun
despotisme n'aime l'intelligence. Montesquieu l'a rpt  satit
pour le despotisme ancien style, c'est--dire pour le despotisme d'un
seul. Il n'y a aucune raison pour que ce ne soit pas tout aussi vrai
du despotisme collectif. La Rpublique n'a pas besoin de savants est
peut-tre un mot lgendaire et, pour mon compte, j'incline  croire
qu'il a t invent par un ractionnaire spirituel, par quelque
Rivarol; mais il exprime bien la pense de la dmocratie, de la plus
basse,  la vrit; mais le malheur est que la basse dmocratie force
la haute  tomber sans cesse un peu au-dessous du niveau de la basse.

Tant y a que le dmocrate _moyen_, si vous voulez, ne pense point
prcisment du mal du savoir et de l'intelligence, mais se dit:
_Aprs tout_, ce n'est pas de grand savoir et de fine intelligence
que nous avons _le plus_ besoin; _avant tout_, ce qu'il nous faut, ce
sont des hommes dvous  la dmocratie et le plus antireligieux
possible, parce que, quand on n'est antireligieux qu' demi, si l'on
n'est pas prcisment avec les prtres, du moins on les mnage. Or il
est constat que le vaste savoir et l'intelligence trs exerce mnent
souvent  cet tat d'esprit sinon favorable, du moins indulgent, aux
hommes de religion. C'est trs frquent. Il y a donc lieu de ne pas
tenir essentiellement  ce qu'il y ait dans ce pays beaucoup d'hommes
de haute culture.

En somme, vous ne voulez que des ignorants, parce que vous ne voulez
que des fanatiques. C'est l'arrire-pense de tous les sectaires.

--Vous exagrez!

--Eh! non! Je prcise.

Il y a bien, sans qu'on en convienne et, je le reconnais, sans qu'on
s'en rende compte, quelque chose comme cela. Ici encore, la plus
grande erreur que l'on puisse trouver dans le systme n'est pas autre
chose que le principe secret du systme.

Et enfin, pour abrger, car on pourrait poursuivre cette analyse en
beaucoup de sens, nous assurons que l'anticlricalisme pouss  fond,
comme les radicaux veulent l'y pousser en effet, mne tout droit au
despotisme. Il y mne de toutes les faons. Il habitue les esprits 
considrer qu'un homme n'a pas les droits de l'homme quand il pense
d'autre manire que le gouvernement. Il habitue les esprits 
considrer qu'un homme peut tre proscrit parce qu'il vit d'une
manire honorable, mais diffrente de la faon commune. Il habitue les
esprits  mpriser la libert et aussi l'galit.

La libert, puisque je n'ai pas celle de faire des voeux de morale
svre et de m'associer  ceux qui font les mmes voeux; la libert,
puisque je n'ai pas le droit d'enseigner ce que je crois vrai et qui,
du reste, n'est pas contraire  la constitution de ce pays; la
libert, puisque je n'ai pas le droit de faire instruire mon fils par
qui me plat, du reste honnte homme.

Mais l'anticlricalisme habitue aussi les esprits  mpriser
l'galit; parce qu'il cre des classes. Il en cre au moins deux:
premire classe, qui a toutes sortes de droits,  l'exclusion de
l'autre, c'est--dire qui a toutes sortes de privilges, droit
d'enseigner, droit de prcher, droit de faire des processions et de
haranguer les foules dans la rue autour de la statue d'un martyr et
d'entraver la circulation;--seconde classe, qui est prive du droit
d'enseigner, du droit de s'associer, du droit de vivre en commun, du
droit de faire des processions dans la rue et des meetings sur la
place publique, dernier droit du reste que je n'accorderais 
personne, mais qu'enfin il est constant que vous attribuez aux uns et
que vous refusez aux autres.--L'anticlricalisme cre donc des
classes: les unes privilgies, les autres dnues; les unes
avantages, les autres frustres; les unes accaparantes, les autres
spolies; les unes oppressives, les autres opprimes. Il fait des
parias. C'est le signe mme du despotisme ou plutt c'en est bien le
fait; c'en est la ralisation nette, pure et simple.

--Mais le genre de despotisme que l'anticlricalisme institue s'arrte
l!

--Ce serait dj suffisant,  mon avis, et il y a oppression du corps
social, dit la trs ractionnaire _Dclaration des droits de
l'homme_, ds qu'un seul de ses membres est opprim; mais le genre de
despotisme que l'anticlricalisme institue va plus loin encore dans
ses consquences et dans ses consquences prochaines. Le mot de M.
Jaurs est trs profond: Le collectivisme intellectuel mne tout
droit au collectivisme conomique. Ce qui veut dire: L'tat
omniscient, cela mne  l'tat omnipossesseur; le monopole de
l'enseignement, c'est le collectivisme intellectuel, c'est la
collectivit se substituant, pour instruire, aux individus ou aux
associations;--du mme principe sortira ceci: la collectivit se
substituant, pour possder, aux individus ou aux associations; il n'y
a pas plus de raison pour que vous possdiez individuellement ou par
socits particulires que pour que vous enseigniez individuellement
ou par socits particulires; l'tat aujourd'hui enseigne seul;
l'tat demain, du mme droit, possdera seul; il n'y a aujourd'hui
d'autre professeur que l'tat; il n'y aura pas demain d'autre
propritaire que l'tat; collectivit partout; le collectivisme
intellectuel n'est qu'un essai, heureux du reste, du collectivisme des
biens; tout compte fait, collectivisme de l'enseignement et
collectivisme des biens, c'est la mme chose, c'est le collectivisme
des droits.

C'est--dire la suppression des droits, c'est--dire le despotisme pur
et simple. Il est trs vrai que supprimer le droit du citoyen comme
pre de famille mne directement  supprimer son droit comme
propritaire. Il dit aujourd'hui: Je suis pre de famille; on lui
rpond: a ne compte pas. Il dira demain: Je suis propritaire; on
lui rpondra: a ne signifie rien. Le droit minent d'enseignement
appartenant  l'tat et le droit minent de proprit appartenant 
l'tat, c'est absolument la mme thorie, la mme doctrine et le mme
dogme.

Par toutes sortes de chemins, l'anticlricalisme mne donc au
despotisme et de toutes sortes de faons il le renferme en lui.

Ai-je besoin de faire remarquer encore une fois que ce n'est son
dfaut que parce que c'est la source mme d'o il drive?
L'anticlrical est despotiste. Ce n'est pas o il arrive, c'est de
quoi il part; ce n'est pas la consquence inattendue de ses dmarches,
c'est le premier pas de sa course; ou plutt c'est  la fois d'o il
part et o il arrive; car c'est de quoi il ne sort jamais. Il n'est
autre chose, comme il a t dit mille fois, qu'un clrical retourn,
et son _Syllabus_ est exactement aussi contraire  la _Dclaration des
droits de l'homme_ que le _Syllabus_ romain. Un plaisant dirait: Il
n'y a qu'une _Dclaration des droits de l'homme_, mais il y a deux
dclarations des droits de Rome. Que voulez-vous que celle-l fasse
contre les deux autres.

L'anticlrical n'est qu'un clrical retourn, comme cela se voit, mme
historiquement, par ce fait que les contres de France qui contiennent
le plus d'anticlricaux effrns sont celles qui contenaient, il n'y a
pas un sicle, le plus de clricaux enfivrs; mais c'est un clrical
d'autant plus violent et d'autant plus dangereux, ce me semble, qu'il
ne compte pas, ou qu'il compte assez peu sur l'association prive, et
qu'il ne compte que sur l'tat, et que, par consquent, il a tout
intrt  ce que l'tat soit passionnment despotique pour qu'il le
soit au service des passions antireligieuses.

Il est _possible_ qu'un catholique soit libral. Il place ou peut
placer sa volont de puissance ailleurs que dans l'tat: Je serai
fort par corporation, par mon association, par mon glise. Il est
possible  un homme qui n'est ni clrical ni anticlrical d'tre
libral: on peut tre autoritaire tout en n'tant ni clrical ni
anticlrical, mais au moins on a une raison de moins pour l'tre.

Il est impossible  un anticlrical d'tre libral et il verse
toujours dans le despotisme, si tant est qu'il n'y soit pas toujours.


Entre catholiques et anticatholiques la lutte continuera donc trs
longtemps, puisque toutes les erreurs que l'on peut signaler aux
anticatholiques dans leurs doctrines sont les principes mmes de leurs
doctrines et les sources profondes et secrtes qui les alimentent.
Entre les catholiques--soutenus par les libraux tant que les
catholiques seront mis hors du droit--et les anticatholiques soutenus
par tout ce qui, en ce pays, a des tendances vers le despotisme
dmocratique sous une forme ou sous une autre, la bataille, commence
depuis si longtemps, n'est pas prs ni de finir, ni de se relcher, ni
de s'interrompre.




CONCLUSIONS


Pour la faire finir, cette bataille sculaire qui nous puise, il
faudrait qu'il se constitut un parti de modrs trs nergiques,
chose du reste qui ne s'est jamais vue.

Ce parti ne serait ni clrical ni anticlrical et ne permettrait pas
que l'on ft ni l'un ni l'autre.

Il serait patriote et libral, et libral par patriotisme. Il serait
convaincu de cette vrit que tout peuple a intrt, non seulement 
n'liminer hors de la cit,  ne dtruire, en l'liminant ainsi,
aucune des forces nationales, mais encore qu'il a intrt  convertir
en forces nationales tous les lments d'nergie intellectuelle et
morale qui se trouvent en lui.

Or, tant donne l'infinie diversit de tempraments, de caractres,
de tendances, de croyances, d'opinions et d'ides qui existe dans le
monde moderne, la patrie ne peut tre aime par tous, que si elle
admet cette diversit, c'est--dire que si elle respecte la libert et
la favorise; et la patrie ne peut tre aime que de quelques-uns, ce
qui est un danger pouvantable, si, dans cette diversit d'opinions,
elle en prend une pour la faire sienne et pour l'imposer.

Il en rsulte d'abord qu'il n'y a rien de plus rtrograde et de plus
ractionnaire que de rebrousser, au XXe sicle, vers l'tat antique,
vers l'tat romain et vers l'tat grec, qui a une doctrine religieuse
 lui, qui l'impose, qui l'assne et qui fait boire la cigu ou
prendre le chemin de l'exil  ceux qui en ont une autre, dmarche
d'autant plus ractionnaire et rtrograde que jamais, mme  Athnes
et  Rome, on n'a proscrit la libert d'enseigner, d'une faon
permanente et continue, aussi rigoureusement qu'on le fait en France
au temps o nous sommes.

Il en rsulte ensuite que le patriotisme s'teindrait bientt si la
patrie n'tait plus, dans l'esprit des citoyens, qu'un tre
tracassier, imprieux et tyrannique, d'esprit troit du reste et qui
veut, comme un grand-pre autoritaire et ttu, qu'on ne pense dans sa
maison que comme il pense et qu'on ne parle qu'en rptant ce qu'il
dit. C'est ainsi que les familles s'aigrissent et du reste se
dsunissent et se dissolvent.

Et l'on peut remarquer ceci, qui peut-tre est fcheux: c'est au
moment o les hommes d'opinions dites avances renoncent au
patriotisme ou l'attidissent singulirement dans leurs coeurs, qu'on
s'arrange d'autre part de manire  refroidir le patriotisme chez les
hommes d'opinions dites arrires, de sorte qu'on peut se demander o,
bientt, le patriotisme se rfugiera.

Le parti libral, et libral par patriotisme, que je suppose, dirait
donc, autant par patriotisme que par dvotion  la _Dclaration des
droits de l'homme_, d'une part  la France noire:

Il vous est permis d'tre noirs,  la condition que vous soyez
patriotes.

Il vous est permis de croire en Dieu et de dire que vous y croyez et
pourquoi vous y croyez.

Il vous est permis de vous associer en une communion de croyances, de
penses, d'espoirs et d'efforts, dite l'glise catholique, et de
prcher et d'enseigner ce que vous croyez; parce que ce sont des
droits de l'homme et qu'il ne suffit pas d'tre catholique pour cesser
d'tre tenu pour un tre humain.

Il vous est permis de ne pas croire que la Rvolution franaise est
la vrit absolue et dfinitive et la seule religion que l'humanit
doive embrasser; et il vous est permis de donner toutes les raisons
pourquoi vous ne croyez point cela.

Il vous est permis de discuter toutes les lois que font les
reprsentants de la majorit du peuple franais; car ces lois n'ont
rien de divin, de sacr, ni mme d'irrvocable; il vous est permis de
les discuter,  la condition que, de fait, vous y obissiez et que
vous disiez que, de fait, il y faut obir.

Il vous est permis de discuter la Constitution, comme font les
professeurs de droit constitutionnel dans leurs cours et les
philosophes sociologues dans leurs leons; il vous est permis de la
discuter tout entire,  la condition que, de fait, vous y obissiez
et que vous disiez que, de fait, il y faut obir.

Il vous est permis de faire  vos doctrines, ides et opinions,
autant d'adhrents que vous en pourrez faire et d'intervenir dans les
lections, sauf par corruption, tout autant que vous le voudrez; et
nous considrons que, non seulement c'est votre droit, mais que c'est
mme votre devoir, comme il est le ntre et parce qu'il est le ntre,
car mon droit c'est le tien et ton droit c'est le mien, et user de son
droit est un devoir.

Il ne vous est dfendu que de dtacher les citoyens de la patrie.
Vous pouvez aller jusqu' dire du mal de la patrie, entendons par l
jusqu' lui dire des vrits dures, mais de telle faon qu'il soit
visible que vous n'en dites du mal que pour la rendre meilleure, et
par consquent par profonde affection pour elle, et  la condition que
votre conclusion soit toujours qu'il faut aimer sa patrie, mme, quand
elle se trompe, plus diligemment, mme, quand elle se trompe et ne
jamais la renoncer, mme dans le secret du coeur.

Voil tout ce qui vous est permis. Voil la seule chose qui vous soit
dfendue. Allez, Messieurs.

       *       *       *       *       *

Il dirait d'autre part  la France rouge:

Il vous est permis d'tre rouges,  la condition d'tre patriotes.

Il vous est permis d'tre athes et de faire profession et propagande
d'athisme.

Il vous est permis de considrer le sentiment religieux comme une
maladie mentale que les gens bien portants doivent mettre tous leurs
efforts  gurir chez ceux qui en sont atteints.

Il vous est permis de dire  la nation la plus intelligente de
l'univers que l'vque de Rome l'opprime et qu'elle gmit encore sous
le joug accablant du pontife romain.

Il vous est permis de vous associer en corporations puissantes pour
combattre les menes infmes et dangereuses de la congrgation et
pour rpandre vos doctrines.

Cela vous est mme recommand; car si vous russissiez, peut-tre,
combattant par vous-mmes et par les corporations dont vous seriez
membres et que vous soutiendriez, perdriez-vous l'habitude de vous
adresser toujours  l'tat et de le perscuter pour qu'il se charge de
vos querelles, de vos vengeances et de l'exercice de vos haines et
pour qu'il consacre toutes ses forces  combattre une partie
considrable de la nation franaise, ce qui donne  celle-ci le dsir
et presque le droit d'en faire autant quand elle a la majorit.

Il vous est permis d'user de la parole, du livre, de la brochure, de
la revue et du journal, de tout enfin, except de la rue (exception
qui frappera aussi vos adversaires), pour faire connatre, faire juger
et faire accepter les vrits politiques, religieuses, conomiques et
sociologiques dont vous tes dtenteurs.

Il ne vous est dfendu que de dtacher les citoyens de la patrie. Et,
comme  vos adversaires, il vous est mme permis d'en dire du mal, 
la condition que vous n'en concluiez jamais, quelque faute qu'elle
puisse commettre, qu'il faut la quitter, la renoncer, dserter son
drapeau et tirer des coups de fusil sur ceux qui le tiennent.

Voil tout ce qui vous est permis; voil la seule chose qui vous soit
dfendue. Allez, Messieurs.

Le parti libral dirait enfin au gouvernement, quel qu'il ft: Vous
n'tes o l'on vous a mis que pour dfendre la patrie et
l'administrer, c'est--dire pour pourvoir  l'arme,  la marine, aux
finances,  la police et  la justice. L se bornent votre rle et
votre fonction et, du reste, votre capacit. Quand vous vous mlez
d'autre chose, vous sortez de vos droits et, du reste, vous le faites
mal.

Vous devriez n'avoir qu'un budget de la guerre et de la marine, qu'un
budget de l'administration intrieure, qu'un budget de la justice et
de la police et qu'un budget des affaires trangres.

Ds que vous vous mlez de religion, d'enseignement et mme
d'industrie et de beaux-arts, vous devenez un parti, et c'est au
profit d'un parti, blanc, rouge ou noir, selon les saisons, que vous
vous mlez de tout cela; de sorte que, cr pour assurer la concorde
entre les citoyens, vous tes toujours, plus ou moins vivement, un
gouvernement de guerre civile; et que, cr pour dfendre, maintenir
et agrandir la patrie, vous mettez au moins une partie de vos efforts
 la diminuer.

Restreignez-vous donc  votre rle et  votre emploi, pour n'tre du
reste que plus fort dans votre emploi et dans votre rle.

Assurez  l'extrieur la dfense,  l'intrieur l'ordre et les
bonnes finances. C'est tout. Vous n'avez pas autre chose  faire.

Ne vous considrez pas comme le premier thologien de France, le
premier moraliste de France, le premier professeur de France et le
premier amateur d'art de France. O avez-vous pris que vous fussiez
tout cela? Il n'en est rien, je vous assure, et  la fois vous avez
trop de prtention et vous vous donnez trop de mal.

Ne vous rduisez pas, nous le concdons par crainte des changements
trop brusques, ne vous rduisez pas, du jour au lendemain,  ce simple
rle de soldat sur la frontire et de gendarme  l'intrieur que nous
disons qui est le vtre; mais, en attendant une simplification plus
complte, au moins sur les domaines qui ne sont pas les vtres, o
vous avez empit et o vous vous trouvez install, soyez neutre,
vritablement neutre; n'ayez pas d'opinion; ne servez aucun parti.

N'imposez aucune doctrine  vos professeurs, ne leur en interdisez
aucune, sauf l'antipatriotisme; car cela rentre prcisment dans votre
rle d'interdire celle-l.

N'exigez de vos fonctionnaires, quels qu'ils soient, aucune _qualit
confessionnelle_, aucune doctrine et aucune pratique soit religieuse,
soit antireligieuse.

N'exigez de vos fonctionnaires, quels qu'ils soient, aucune opinion
politique, et soyez absolument indiffrent  celles qu'ils peuvent
avoir, pourvu qu'ils s'acquittent bien de leurs fonctions et qu'ils
soient dvous au pays.

Laissez  la magistrature, quoique nomme par vous, une indpendance
absolue et ne la mettez jamais, par promesses, encouragements,
intimidation et autres influences, au service d'un parti, quelque bon
que puisse tre  vos yeux ce parti.

Pour ce qui est de la masse des citoyens, qu'ils sentent bien, tous,
que vous ne voulez pas mme savoir  quel parti ils appartiennent et
que ce serait en vain que, pour obtenir des faveurs et bnficier
d'injustices, ils se mettraient dans celui-ci, dans celui-l ou dans
un troisime.

Vous aimez  rpandre des ides. N'en rpandez qu'une, c'est que vous
tes la justice et l'impartialit absolues. A cause de l'exprience
acquise, on ne vous croira pas tout de suite, mais on finira par
s'apercevoir que vous dites vrai.

A ce discours, il est infiniment probable que le gouvernement
rpondrait: Je dpends des lecteurs. Avec votre systme, j'en aurais
pour moi trois mille sur huit millions. Souffrez que je sois le
gouvernement d'un parti, comme tous les gouvernements depuis 1789; et
du parti le plus fort.

--Mais tre le gouvernement d'un parti, c'est tre gouvern par un
parti. _Omnia serviliter pro dominatione._

--A qui le dites-vous? C'est pourtant le seul moyen d'exister.

Il faudrait voir. Ce n'est pas si certain qu'on s'obstine  le croire.
Un gouvernement de parti est vite dvor par son parti mme, dont il
ne russit jamais  satisfaire tous les apptits. Un gouvernement de
justice impose beaucoup. Il a, dans une Rpublique, quelque chose de
la majest du gouvernement royal, lequel est par dfinition et
quelquefois en ralit, au-dessus de tous les partis; et,
naturellement, c'est dans une Rpublique qu'on est le plus sensible 
ce qui est le bon aspect du gouvernement royal.

Mon scepticisme ne va peut-tre pas assez loin, et c'est toujours ce
que je suis tent de lui reprocher; mais j'ai tendance  croire qu'un
gouvernement de justice se crerait assez vite un trs grand parti et
pourrait ainsi tre, lui aussi, un gouvernement de parti, mais d'un
parti juste.

En tout cas, pour continuer un instant le dialogue, le parti libral
dit au gouvernement: Soyez libral. Le gouvernement rpond aux
libraux: Soyez les plus nombreux, et je vous jure bien que je serai
libral. Je ne pourrai mme pas faire autrement.

C'est donc aux libraux  tre les plus nombreux. C'est pour en
augmenter le nombre que j'ai crit ces quelques pages, aprs d'autres,
au cas que je pourrais avoir quelque force de persuasion.--Mais c'est
sur ce point que mon scepticisme est radical.

    Aot-Novembre 1905.




_Table des Matires_

    CHAPITRE Ier.--L'irrligion nationale                            1

    CHAPITRE II.--L'anticlricalisme au XVIIe sicle                53

    CHAPITRE III.--L'anticlricalisme au XVIIIe sicle              89

    CHAPITRE IV.--L'anticlricalisme pendant la priode
    rvolutionnaire                                                126

    CHAPITRE V.--L'anticlricalisme sous le Consulat
    et l'Empire                                                    138

    CHAPITRE VI.--L'anticlricalisme sous la Restauration          149

    CHAPITRE VII.--L'anticlricalisme sous Louis-Philippe          156

    CHAPITRE VIII.--L'anticlricalisme sous la seconde
    Rpublique et le second Empire                                 160

    CHAPITRE IX.--L'anticlricalisme sous la troisime
    Rpublique jusqu'en 1904                                       191

    CHAPITRE X.--La situation actuelle                             247

    CONCLUSIONS                                                    371


Paris.--Socit franaise d'Imprimerie et de Librairie.




       *       *       *       *       *




Note sur la transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t
harmonise.



***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANTICLRICALISME***


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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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