Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844

Author: Various

Release Date: April 9, 2013 [EBook #42487]

Language: French

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                           L'ILLUSTRATION

                         JOURNAL UNIVERSEL

        N 48. Vol. II.--SAMEDI 27 JANVIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr.75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--un an, 32 fr.
        pour l'tranger.   --     10    --        20    --       30



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Portraits de MM. Thiers et Guizot_.--Thtres.
Le Mnage parisien; Marjolaine; Paris bloqu.--Courrier de Paris. _Un
Dner de la Saint-Charlemagne; Une Runion d'ouvriers dans les caveaux
de Saint-Sulpice; Bouff dans l'Oncle Baptiste_.--Approvisionnements de
Paris. March Bonne-Nouvelle. _Entre du March sur l'impasse Mazagran;
Vue du March_.--Hasard et Calomnie, nouvelle traduite de l'allemand, de
Vilhelmine Willmar. _Une Gravure_.--Pnitencier militaire de
Saint-Germain.--_Sept Gravures_.--Acadmie des Sciences. Compte rendu
des second et troisime trimestres de 1843.--Romanciers contemporains.
Charles Dickens. Expriences amricaines; Martin prend un associ;
Valle d'Eden en perspective. (Suite.) _Une Gravure_.--Chasses d'Hiver.
La Chasse aux Canards. _Une Gravure.--Une Caricature
anglaise_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Amusements des
Sciences. _Une Gravure_.--Lettre d'un Abonn de Bordeaux.
_Gravure_.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: M. Thiers.]

Toute la semaine a encore t remplie, par la discussion de l'adresse de
la Chambre des Dputs, dont les dbats ont eu une lvation et une
importance qui rappellent les poques les plus brillantes de nos luttes
parlementaire? Trois orateurs en ont principalement port le poids: M.
Guizot, M. Thiers et M. Billaut. Au moment o nous mettions notre
dernier numro sous presse, M. Billaut montait  la tribune et, dans une
de ces revues compltes, ingnieuses, piquantes, comme il sait les
faire, et dont la manire incisive ne l'orateur double encore l'effet et
l'clat, examinait tous les actes de la politique extrieure du cabinet,
et mettait en relief ce qu'il regarde comme ses failles. Cette attaque a
amen le lendemain  la tribune M. le ministre des affaires trangres,
qui s'est efforc de suivre pas  pas, d'emboter son adversaire, et de
dmontrer que l o l'on avait cru voir de la faiblesse il n'y avait eu
que de la prudence. Ainsi se serait termine la dernire semaine
parlementaire si un dbat que nous avions pressenti et annonc, la
vrification de l'lection de M. Charles Laffitte, n'tait venu ajouter
 ces grandes journes oratoires un intrt pisodique. Nous y
reviendrons tout  l'heure. La sance de lundi a t une des plus
importantes dont mmoire de dput ait conserv le souvenir. M. Thiers
s'tait montr, dans le premier discours dont nous avons prcdemment
fait mention, orateur plein d'habilet et d'apparent abandon, adversaire
d'autant plus redoutable que la mesure tait toujours parfaitement
garde. Examinant cette fois notre situation extrieure, il a trait la
question des alliances, les conditions auxquelles elles se forment,
leurs causes naturelles et leurs causes momentanes, non plus en
orateur, mais en homme d'tat qui a profondment rflchi sur un
difficile sujet, et qui, s'en tant rendu matre, peut le rsumer d'une
faon claire et saisissante pour tout le monde. Son expos renfermait la
condamnation de la politique actuelle. M. Guizot, toujours infatigable
et le seul athlte du ministre que la majorit, voie avec confiance
monter  la tribune, lui a succd. Sa parole a toujours t loquente,
mais moins inspire et moins heureuse que lorsqu'il avait rpondu  M.
Berryer. Comme ce dernier, dans cette occasion nouvelle, il avait  se
dfendre, et le discours de M. Thiers avait t si lev et si peu
personnel, qu' une dfense il tait impossible de substituer, aux
applaudissements de la Chambre, une attaque et des rcriminations. M.
Guizot l'a senti, il a accept et subi les consquences de cette
situation.--On a vu reparatre les mmes orateurs sur plusieurs autres
paragraphes de l'adresse; mais, dans toute cette discussion, on a paru
moins proccup des scrutins auxquels on procdait, que du travail
intrieur qu'elle semble devoir assez prochainement amener dans le sein
de la majorit. Il n'y a pas d'exemples, que nous sachions, d'un
ministre renverse par les votes d'une discussion d'adresse. En 1839, le
ministre du 15 avril eut la majorit. Une louable susceptibilit la lui
lit regarder comme insuffisante; mais il avait, lui aussi, la majorit.
Ce n'est point aux premiers coups de feu que les changements de front
s'oprent et que les gros bataillons se dissolvent. Quand, dans une
premire attaque, un parti a montr de l'ensemble, de la prcision, de
l'habilet; quand il a su, par sa discipline, inspirer confiance  la
portion incertaine de ses adversaires, il s'opre ensuite dans leurs
rangs une fermentation qui ne tarde pas  clater. On a dj cru en voir
un symptme dans un simple vote d'ajournement de discussion demand par
M. Thiers et obtenu par une majorit compose de la gauche, du centre
gauche et de cette partie du centre qui a toujours pass pour prter au
cabinet actuel un concours sans sympathie relle, et pour croire qu'une
alliance tait possible entre le centre gauche et elle, ds que les
chefs de ces deux fractions trouveraient un terrain commun.

Nous revenons au malencontreux lu de Louviers. Nous avons dit le
reproche qui lui tait adress: son lection, avait-on publi par
avance, tait le rsultat, le produit d'un march. M. Grandin, dput
d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'tait
pas le plus heureux possible; car il tait facile de rpondre, comme on
l'a fait, que c'tait l une lutte de deux villes rivales. L'attaque
n'tait pas assez habile pour faire disparatre ce que le choix avait de
mal entendu, et il est probable, que, si l'on et vot immdiatement,
les assertions de M. Grandin n'eussent pas t considres comme
suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte et t admis.
Malheureusement pour le nouvel lu il a demand  rpondre. Il l'a fait
sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protge en quelque sorte
un dbut; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup
de vtrans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses
incroyables dclarations tout ce qu'avait avanc M. Grandin. Il s'tait
propos de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption
invitable; et quand ses dclarations agitaient la Chambre, il n'en
tait en rien dcontenanc, mais laissait voir un tonnement qui
semblait dire: Mais o suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire 
d'honntes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M.
Dufaure d'une enqute ont dtermin presque unanimement la majorit  se
joindre  la gauche et  casser immdiatement cette lection.

[Illustration: M. Guizot.]

Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet,
un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard,
prsident de chambre  la Cour de cassation, vient de mourir; M.
Laplagne-Barris est d'avance dsign, pour le remplacer; mais en mme
temps un autre prsident de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait
amen par des considrations de famille  abandonner son sige  M.
Martin (du Nord), que M. le procureur-gnral Hbert remplacerait  la
chancellerie. Voil ce qu' la salle des confrences du palais Bourbon
l'on regarde comme arrt, ainsi que dans la chambre du conseil de la
Cour de cassation, fort mue depuis quelques jours des dbats de
l'affaire de M. Defontaine, juge supplant du ressort de Douai, cit
devant elle pour tre all  Belgrave-Square, de la correspondance 
cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la
publicit donne, on ne sait trop comment,  la discussion secrte de
toute cette affaire.

Nos nouvelles extrieures ont t peu nombreuses et peu certaines. Nous
avons lu dans la _Gazette navale et militaire_, journal qui a cependant
un caractre presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si
elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les
feuilles de Londres, comme nous le remarquions prcdemment,
accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions franaise, amricaine
et danoise dans le Cleste Empire: Nous apprenons que le major
Pottinger, dfenseur hroque d'Hrat, est porteur du trait additionnel
de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos
relations  unir avec la Chine  l'abri des intrigues, des cabales
d'_une bande d'ambassadeurs_ et envoys des Etats europens et _des
Etats repousss._--On a dit aussi qu'un successeur avait t donn au
contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermet
dans l'ocan Pacifique. Tous ces bruits, nous le rptons, ont besoin de
confirmation.--La _Gazette de Turin_ annonce que le consul sarde s'est
retir de Tunis, mais que le consulat est gr par le vice-consul, et
que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Dj la Porte
s'est interpose, et la France ayant offert sa mdiation, qui a t
accepte, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres
de Tanger parlent de nouvelles et graves difficults survenues entre la
France et le Maroc.

Le procs d'O'Connell et de ses coaccuss continue  absorber toute
l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une motion que
l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de
Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosit de leurs
lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins,
analogues  ceux que nous avons publis il y a huit jours, ont paru
cette semaine, dans le _Sun_, journal quotidien. Les deux premiers jours
du procs ont t remplis par le rquisitoire de l'avocat-gnral, qui,
de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet dfavorable aux
accuss. Puis sont venues des dpositions qui jusqu'ici tablissent
assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une ide de
mystre et de secret que rendent difficile les runions de milliers de
repealers dont les tmoins, stnographes ou agents du gouvernement,
viennent taire le rcit. Ces dposants se montrent assez peu contents du
rle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici t fort
impartiaux et fort modrs, et le second tmoin, M. Ross, stnographe, a
dclar que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du
compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accept la
mission qu'on lui a donne. Cette dclaration a t trs-favorablement
accueillie.--Ce qui n'a eu ni la mme faveur, ni le mme accueil, c'est
l'exigence de l'avocat-gnral, M. Kemmis, qui voulait que les honntes
jurs demeurassent, pendant tout le temps du procs, absolument isols
de toute communication avec l'extrieur, et ne sortissent de la salle
d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur
avait fait prparer. Un cri gnral s'est lev du banc du jury contre
la prtention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pices
taient chaudes et les lits excellents. Mais, s est cri un des jurs,
c'est donc  dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache
si les accuss y seront condamns. La Cour, investie d'un pouvoir
discrtionnaire, a dcid que les jurs iraient coucher chez eux s'ils
s'engageaient  dnoncer  la justice quiconque leur parlerait du
procs.--Cette tolrance est d'autant mieux entendue qu'un des membres
du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a nglig de se
faire rayer de la liste  raison de son ge, et que les accuss ont
refus de rcuser. S'il tombait malade, la cause serait ncessairement
renvoye  une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et
rpte souvent: Notre cause est gagne, quoi qu'il advienne dans cette
enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y
maintiendra.--Les dbats de Dublin dtourne un peu l'attention de
l'ouverture du Parlement,  laquelle la reine ira procder le 1er
fvrier.

En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martins de La Rosa, a t reu par
le roi, le cabinet Gonzals Bravo continue  jouer un triste rle. Les
lections complmentaires ont t favorables aux progressistes, et le
tmoignage estime que M. Olozaga a reu en cette circonstance de ses
concitoyens lui a inspir une lettre de remerciements date de Lisbonne,
dans laquelle il dclare que si, menac dans sa demeure, il s'est
dtermin, d'aprs l'avis de ses amis politiques,  quitter l'Espagne,
il est prt  y rentrer ds qu'on voudra donner suite  sa mise en
accusation, qu'il appelle de ses voeux.

--A Sville et dans la Galice, la rsistance s'organise contre la loi
des municipalits.--A Madrid, le gnral Narvaez prend ses mesures pour
combattre les rsistances, et 2 millions ont t demands au ministre
des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps
d'arme  tablir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers
sont arrivs  Perpignan, venant de la citadelle de Figuires, dont la
capitulation a t sanctionne  Madrid.--Nous devons enregistrer le
jugement port par un des membres les plus influents du Parlement belge,
M. Devaux, dans la discussion du budget  la Chambre des dputs, contre
la marche des ministres actuels du roi Lopold: Par une politique
toujours la mme, on a voulu faire craindre au gouvernement franais une
alliance avec l'Allemagne et  l'Allemagne une alliance avec la France.
La politique a t double  l'extrieur, comme la politique de M. le
ministre de l'intrieur est double  l'intrieur du pays, ce qui doit
aussi avoir le mme rsultat;  l'intrieur, le gouvernement flotte
entre les deux partis, s'est fait dconsidrer par l'un et par l'autre;
de mme,  l'extrieur, il a eu,  l'gard de la France et de
l'Allemagne, une politique peu sincre, et il a fini par tre mpris
par l'un et l'autre pays.--Une lettre de Rome, cite par la _Gazette
d'Augsbourg_, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir dj t
expdies en France, et devoir y tre dnatures. Nous la citons
textuellement: Les journaux franais annonceront peut-tre que des
esprits mcontents cherchent  fomenter des troubles dans notre
capitale; pour viter toute mprise  ce sujet, nous dirons ce qui s'est
pass en ralit. Les danseurs avaient le droit de paratre sur la
scne, dans les ballets, avec des habits d'une transparence
extraordinaire. Cette tolrance, qui remonte fort loin, tait un vrai
scandale. En consquence, l'autorit avait enjoint,  l'occasion de la
rouverture du thtre d'Apollon, aux danseurs de se vtir plus
dcemment. Le public n'a point got cette innovation. Dans le thtre
et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires;
puis quelques arrestations ont t opres, et le calme a t
promptement rtabli.--On lit dans le _Journal Allemand de Francfort_:
L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu
le 16  Alzei, devant le juge d'instruction. Les dbats publics auront
lieu bientt, et le jugement ne pourra tarder  moins que les accuss ne
veuillent faire venir de Bade des tmoins  dcharge. Cela entranerait
ncessairement des lenteurs. On dit en effet que les accuss ont adress
aux autorits badoises une demande dans ce but. On pense que les
autorits mettront d'autant plus d'empressement  satisfaire  ce dsir,
que M. de Haber est sujet badois.--Une lettre de Montvideo, en date du
4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de
trois mille hommes tant sorti de la ville, s'est empar de la petite
rade de Budes, qui tait au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins
et a dtruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette
sortie, les Montvidens n'ont eu que vingt hommes tus; un de leurs
officiers a t fait prisonnier. Comme de leur ct ils avaient pris un
officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'change  ce gnral;
mais, comme de coutume, les assigeants ont reu pour toute rponse la
tte de leur compatriote,  laquelle on avait coup une oreille. M. le
ministre de la marine a dit  la tribune de la Chambre des Dputs que
le gouvernement montviden ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi
cette triste et longue affaire touchait  son terme, et que nous tions
au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et claire
suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont t
vivement attaques. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le
ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montvideo succomber et en
tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller  la satisfaction
d'amour-propre que peut prouver l'amiral signataire du trait avec
Rosas; nous craignons qu'il ne se proccupe pas assez des dangers que
cette catastrophe, objet de ses voeux, fera invitablement courir aux
Franais qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dvouement
et l'nergie bien prouvs de nos marins, la station que nous
entretenons dans ces parages, compose seulement d'un brick et d'une
corvette, est compltement insuffisante pour protger nos vingt mille
compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prvoit et
que l'on regarde comme prochain.

L'Acadmie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement
de MM. Edwards et de Grando, qu'elle avait rcemment perdus. A l'une
comme  l'autre lection le nombre des votants tait de 26;  la
premire, aprs trois tours de scrutin sans rsultat, M. Frank a t lu
au ballottage: il a runi 13 voix. M. Llut en a obtenu 12. Il y a eu un
billet blanc.--A la seconde lection, aprs le mme nombre de tours de
scrutin, galement sans rsultat, M. Llut, prenant sa revanche, a t
nomm au ballottage: il a runi 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y
a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse  la
chambre des Dputs avait empch de se rendre  l'Institut un certain
nombre de membres de l'Acadmie, qui passaient pour favorables  M.
Peisse.

Des accidents nombreux ont t, cette semaine, enregistrs dans les
journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une
usine  gaz situe dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront
l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants
tablissements.--Un autre incendie a galement clat dans l'enceinte,
voisine du Luxembourg, o se trouvait dpos le matriel dont se servait
M. le marquis de Jouffroy pour les expriences du systme de chemin de
fer dont l'_Illustration_ a rendu compte dans son avant-dernier numro.
Une lettre de M. de Jouffroy, insre dans les feuilles judiciaires,
attribue sans hsitation ce sinistre  la malveillance.--A Reims, dans
un cours de chimie o taient faites des expriences sur le gaz, un
endomtre a t bris; une explosion a eu lieu, et cinq lves ont t
blesss.--A Toulouse, une aronaute, madame Lariet, qui s'tait
embarque dans une montgolfire imparfaite, a failli payer de sa vie ses
tmraires expriences. Elle est tombe dans la Garonne, dont les eaux
taient considrablement grossies, et n'en a t tire que par le
dvouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixime chute
qu'elle faisait dans cette mme rivire; mais celle-ci a pens lui tre
dfinitivement fatale.

Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis
le commencement de ce mois, effray Paris et ses environs. En attendant
que la justice, dont l'activit est en ce moment absorbe en trs-grande
partie par des procs de presse et des demandes en dommages civils,
parvienne  mettre la main et  faire asseoir sur les bancs de la Cour
d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitus de ces sortes
de dbats suivent avec une curiosit assidue ceux de l'affaire Poulmann,
assassin de l'aubergiste de Nangis. On frmit en entendant les
confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore
fait-il ses rserves et renvoie-t-il aprs son jugement pour se livrer 
des aveux plus explicites, et un panchement plus complet.

Outre la mort de M. le prsident de Bastard, que nous avons mentionne
plus haut, nous avons  comprendre galement dans ces dernires lignes
celles du marchal comte d'Erlon, dont l'_Illustration_ a publi le
portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis
Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur gnral
des tudes, nomm rcemment directeur au ministre de l'instruction
publique; de M. Teillard-Nozerolles, dput du Cantal, et de la veuve de
l'illustre marchal Gouvion-Saint-Cyr.

[Mauvaise illustration]



Thtres

THTRE-FRANAIS; _Un Mnage parisien_, comdie en cinq actes et en
vers, de M. BAYARD.--VARITS: _Marjolaine_.--VAUDEVILLE: _Paris
bloqu_.

M. Bayard est un de nos producteurs dramatiques les plus fconds, et,
comme on dit, un de nos vaudevillistes les plus distingus; mais enfin,
jusqu'ici, M. Bayard n'avait obtenu que des succs de thtres
secondaires: le Gymnase, le Palais-Royal surtout, le thtre des
Varits et le thtre du Vaudeville avaient t ses seuls champs de
bataille; deux ou trois comdies tentes  l'Odon, il y a quelque
quinze ou vingt ans, au dbut de le carrire de M. Bayard, ne peuvent
tre comptes que pour des coups d'essai. En revanche, M. Bayard occupe
depuis longtemps toutes les avenues du Vaudeville: il y est un des plus
heureux, et  part M. Scribe, qui les domine tous, il n'en est gure
qu'on puisse lui comparer.

On se lasse de tout cependant, mme de russir toujours: M. Bayard, au
rebours de la maxime de Csar, semble donc s'tre lass d'tre le
premier dans un village; voici qu'il tente de le devenir  Rome; ce
n'est plus d'un vaudeville qu'il s'agit avec lui, mais d'une comdie en
cinq actes et en vers. Le sujet en est grave, comme on va le voir, et
tient par plus d'un ct aux intrts moraux de la socit et de la
famille.

La comdie nous conduit d'abord chez M. et madame Vernange: M. Vernange
est un homme honorable, jeune encore, spirituel, mais lgrement enclin
 la dissipation et au plaisir; madame Vernange a toutes les qualits
d'une amiable femme; veuve d'un premier mari, elle a pous Vernange en
secondes noces, du moins le monde le croit ainsi, et c'est l le point
important de la comdie. Le fils du premier lit, Arthur, jeune officier
de marine, est la joie et l'orgueil de sa mre; Vernange, tout beau-pre
qu'il est, a, de son ct, pour Arthur une vritable affection.

Les choses vont ainsi quand M. Bernais et sa soeur, mademoiselle
Bernais, amis et voisin? des Vernange, viennent leur rendre visite: il
s'agit d'un bal que Bernais donne le lendemain mme; une querelle s'est
leve, au sujet de la liste des invitations, entre la vieille
demoiselle Bernais et son respectable frre: mademoiselle, qui a des
principes, ne vent pas inscrire sur cette liste une certaine dame
Vernillac; monsieur insiste au contraire pour qu'elle soit invite. Mais
pourquoi n'inviterait-on pas madame Vernillac? C'est que l'union de
madame Vernillac et de M. Vernillac est d'une lgitimit plus que
suspecte. Qu'y manque-t-il? s'crie Bernais.--Presque rien, rplique la
soeur: l'glise et la mairie!

A ces mots Vernange se trouble, et madame Vernange plit. Quoi donc!
seraient-ils tous deux dans une situation analogue? Prcisment!
Vernange et madame Vernange ne sont poux qu'aux yeux du monde; en
ralit ils ne sont qu'amants. Nous allons indiquer les principales
consquences de cette situation quivoque.

Le bal de Bernais a lieu: on cause, on danse, on joue, on mdit. Parmi
les mdisants se trouve un jeune homme qui a trouv, dans une lettre
tombe entre ses mains, le secret de Vernange et de sa matresse. Tout
en raillant,  droite et  gauche, la vertu et l'honntet des
assistants, il en vient  ce fait, que madame Vernange n'est pas madame
Vernange. Arthur est l qui entend tout; Arthur, qui aime et vnre sa
mre; Arthur, qui n'a jamais souponn la faute o un moment
d'entranement l'a conduite. C'est une infme imposture! s'crie-t-il
en s'adressant au conteur indiscret, une lche calomnie, et vous m'en
rendrez raison.--Soit! dit l'autre. A demain?--A demain, rpond Arthur.

Bientt le bruit de cette querelle arrive aux oreilles de la mre; c'est
Bernais qui la lui annonce. Jugez de ses terreurs. Quoi! son fils va se
battre! Vous empcherez aisment ce malheur, dit le bonhomme
Bernais.--Comment!--En prouvant  ce jeune tourdi qui vous a outrage
qu'il s'est tromp, et que vous n'tes pas ce qu'il pense. Alors la
pauvre femme est oblige de tout avouer, et de se confier  l'honntet
de Bernais. Non, elle n'est pas la femme de Vernange: aveugle par un
penchant irrsistible, sduite par des promesses toujours diffres,
elle s'est mise dans cette situation coupable dont elle commence 
comprendre tous les dangers.

Le reste de la comdie ou plutt du drame se devine:  la suite de cette
insulte et de cette provocation, la mre n'est occupe qu' sauver son
honneur,  dtourner de son fils le coup qui le menace, et  l'arracher
aux chances de ce duel fatal; de son ct, le fils interroge sa mre, et
peu  peu arrive  savoir le vritable mot de l'aventure; alors ce sont
des inquitudes et des larmes rciproques, douleurs d'un fils bless
dans la rputation de sa mre, pleurs d'une mre inquite de son fils et
prs de le perdre o de rougir devant lui. Quant  Vernange, il continue
sa vie lgre et ne prend aucune part  ces dsespoirs qui s'agitent
autour de lui; mais enfin la vrit lui est connue; alors cet homme,
indiffrent et frivole en apparence, montre le coeur et les sentiments
d'un honnte homme; il veut empcher Arthur de se battre; c'est lui que
cela regarde; mais comment viter le scandale? Comment sauver la
rputation de la femme qu'il aime et qui jusqu'ici a port son nom?
Vernange emploie le moyen le plus sr: devant tous il dclare qu' ses
yeux elle a toujours t madame Vernange, maris tous deux en
Angleterre, selon la coutume anglaise. Vernange tait de bonne foi en
croyant son union  l'abri de toute atteinte; mais puisqu'on doute, il
satisfera  la loi franaise et renouvellera le contrat  la face de
tout le monde et dans toutes les rigueurs lgales. Ce biais adroit et
cette chaleur d'me dsarment les plus incrdules, jettent le repentir
dans le coeur du provocateur qui s'excuse, empchent le duel, comblent
Arthur de joie, mettent en droute les mdisants, et rendent le bonheur
 madame Vernange, qui sera incessamment bien et dment marie  la
franaise. Ainsi tout le monde est content, mme M. Bayard, qui a
russi.

L'ouvrage, en gnral, manque de force et de chaleur; les caractres
pourraient tre plus solidement et plus nettement poss, les passions
mises aux prises avec plus de vivacit; on peut dire que l'auteur n'a
fait qu'effleurer son sujet et n'en a pas sond toutes les profondeurs;
mais des situations dramatiques, surtout vers le dnoment, une
versification agrable, facile, spirituelle, bien que manquant de
contrastes et d'lan, ont fait le succs du M. Bayard. Provost, Rgnier,
Geoffroi, Maillart, madame Mlingue et mademoiselle Denain y ont
contribu, chacun pour sa part de zle et selon son talent.

--Marjolaine est une petite fermire du thtre des Varits, non pas en
sabots et en robe de bure, mais pimpante et enrubanne, pied fin et
jupon coquet, peux gentilshommes la courtisent, l'un en habit de
marquis, c'est--dire dans son costume naturel; l'autre dguis en
garon de ferme; le premier est un niais dont la fermire se moque, le
second un habile sducteur qui commence  faire son chemin. Mais une
baronne survient, et voil la guerre allume; peu  peu, madame la
baronne attire le galant  elle, et finit par l'enlever  Marjolaine;
celle-ci se dsole d'abord, puis elle fait cette rflexion
philosophique, qu'aprs tout les marquis: reviennent de droit aux
baronnes, et les fermiers aux fermires; ce disant, elle pouse
Gros-Jean.

Le joli visage et la douce voix d'une jeune dbutante, nomme
mademoiselle Valence, sont ce qu'il y a de mieux dans ce vaudeville de
MM. Cormon et Dennery.

Dans _Paris bloqu_, autre vaudeville, de M. Morel-Dupr, la fronde est
en jeu: il s'agit d'un jeune gentilhomme royaliste qui file une intrigue
amoureuse avec la femme d'un frondeur;  la place de cette femme, qui
est la vraie coupable, une honnte femme se trouve compromise. Tout le
vaudeville roule sur ce quiproquo, qui se dnoue par le triomphe de
l'innocence.

Ceci vaut beaucoup mieux que _Marjolaine_, pour le got du dialogue et
l'esprit.

[Mauvaise illustration.]



[Mauvaise illustration.]

Courrier de Paris.

Chacun a son saint: ces demoiselles ftent sainte Catherine, ces
messieurs saint Nicolas; les cordonniers sont vous  saint Crpin;
saint Charlemagne est le patron des collges; bienheureux saint qui
ouvre les grilles pour vingt-quatre heures et donne la vole et la
libert  cette niche d'oiseaux bruyants et jaseurs qu'on nomme des
coliers! Saint trois et quatre fois bni, _terque quaterque!_

La Saint-Charlemagne n'est pas seulement chre aux collges par les
douceurs d'un cong, elle a des agrments culinaires qui les affriande;
mais si tous peuvent aspirer  l'honneur de mordre au gteau, le nombre
des lus est limit: il faut avoir lutt avec clat, il faut avoir
conquis le premier rang  la grande bataille du thme, des vers et de la
version; tout lve qui a obtenu cette palme vient s'asseoir au banquet,
et le collge, pour le rcompenser de ses victoires, met, ce jour-l, un
peu de vin dans son eau.

Le dner de la Saint-Charlemagne est une espce d'avant-garde  la
fourchette de la distribution des prix qui termine l'anne scolaire;
seulement, au lieu de couronnes, le laurat obtient un morceau de dinde
farcie ou de galantine; au lieu de livres attachs par une faveur rose
et relis en veau, il mange le veau lui-mme  l'huile ou cuit dans son
jus.

Dans les tats de service d'un colier, avoir tt de la
Saint-Charlemagne est un titre de gloire; on dit au collge: J'ai t 
la Saint-Charlemagne, j'ai t au concours gnral, comme d'autres
disent: J'tais  Austerlitz et  Wagram! Et plus tard, quand ces
enfants sont devenus des hommes, s'ils se rencontrent au milieu d'une
vie de luxe et d'abondance, dans les joies d'un repas sensuel, il leur
arrive de se demander en souriant d'un air de regret: Te souviens-tu de
ce bon petit vin plat de la Saint-Charlemagne!

On boit, en effet,  ce festin d'coliers que Balthazar n'accepterait
pas, mais que la vive gaiet de l'enfance assaisonne et rend plus
aimable que les splendides repas; oui, on y boit.... jusqu' du
Champagne; mais les coteaux d'A n'en sont pas complices; c'est un
nectar parfaitement doux de caractre, dont saint Charlemagne est
l'inventeur prudent et l'unique propritaire.

Rien ne manque  la fte, pas mme les poles et les orateurs; le
proviseur ou le censeur adresse une petite allocution aux assistants, 
la faon de Dmosthnes et de Cicron, entre la poire et le fromage; et
parmi les jeunes convives, il y a toujours un Ovide, un Virgile, un
Voltaire ou un Gresset en herbe, qui rplique par quelques centaines
d'hexamtres ou d'alexandrins. Le grand Charlemagne dfraie ces rimes,
bien entendu; c'est lui qu'on loue, c'est lui qu'on chante, et le pote
ne manque jamais de comparer les Saxons de Wilikind, pourfendus par ce
terrible conqurant, aux dbris des pts mis en pices et qui jonchent
la table.

La Saint Charlemagne tombe au vingt-huitime jour de janvier; au moment
o nous publions ces lignes, les collges de Paris sont en pleine
Saint-Charlemagne; malheureusement, cette anne, le bon saint a choisi
un dimanche pour se manifester  ses adorateurs; c'est une petite malice
d'almanach qu'il leur joue; l'anne prochaine il arrivera un lundi, et
ainsi il vous vaudra deux jours de cong, mes chers petits amis. Prenez
patience!--S'il est bien de parler des choses, mieux vaut encore les
faire voir; c'est le procd de _l'Illustration_; elle joint l'exemple
au prcepte; voici donc un _fac simil_ de la Saint-Charlemagne qu'elle
me charge de mettre sous vos yeux. O la scne se passe-t-elle? Aux
collges Bourbon, Saint-Louis, Henri IV, Rollin, Louis-le-Grand, peu
importe: tous les dners de Saint-Charlemagne se ressemblent.--Voyez la
joie de nos coliers! certes, ils songent moins  manger qu' se
divertir et  se jouer quelques malins tours; cependant, un personnage
se distingue par son apptit, au milieu de ces riants convives. Par
Cornus! quel mangeur! on voit qu'il profite de l'occasion, et ne
rencontre pas tous les jours une table aussi bien garnie.--Quel est cet
affam?--Ne le devinez-vous pas? Et quel autre qu'un matre d'tudes
peut se livrer avec tant de satisfaction aux agrments du festin?--Le
matre d'tudes est sobre par ncessit; l'anne pour lui est un grand
jene. Mais vient la Saint-Charlemagne, et le matre d'tudes s'en donne
pour le pass et pour l'avenir; semblable  ces maigres figurants de
comdie qui se gaudissent et font chre-lie dans le vaudeville ou le
drame qui leur fournit par hasard  souper.

Puisque nous voici au vaudeville, restons-y, et entrons au thtre des
Varits: l nous trouverons Bouff, son nouvel hte, Bouff que le
Gymnase a perdu. Mais Bouff n'est-il donc qu'un acteur de Vaudeville?
n'est-ce pas l un mot bien petit pour un talent si grand, et Bouff ne
se dpasse-t-il pas de toute la tte? Oui, sans doute, l'homme qui a
cr Michel Perrin, le pre Grandet, le pauvre Jacques et tant d'autres
personnages par lui marqus au coin de l'observation et de la vrit
profonde, celui-l fait mieux que jouer le vaudeville; il s'lve
jusqu' l'art des minents comdiens.

Il faut mettre l'oncle Baptiste au nombre des rles o Bouff excelle et
qu'il a particulirement frapps de son estampille; nous en parlons ici
parce que la pice vient de passer du Gymnase au thtre des Varits;
Bouff l'avait emporte dans ses bagages. Au fond, c'est une production
assez mdiocre, o l'honntet des intentions et des sentiments mrite
d'tre loue plutt que l'habilet et la finesse du travail; mais
Bouff! relve ce qu'il y a de vulgaire dans l'oeuvre par une excution
admirable: c'est, pour le coup, que l'auteur doit allumer un beau cierge
en l'honneur du comdien.

Cet oncle Baptiste est un ancien soldat redevenu ouvrier aprs la
guerre.--Baptiste a le coeur excellent et d'une probit  toute preuve;
je vous dfie de trouver un plus brave homme, plus sensible, plus
dvou, plus prt  se donner  vous, corps et me; mais l'ducation
manque  toutes ces vertus; Baptiste sent que c'est par l qu'il pche;
cette conviction le rend dfiant, susceptible,  l'gard de ceux qui se
distinguent de lui par les manires et par la fortune; pour un rien,
Baptiste croit qu'on le ddaigne ou qu'on veut l'humilier; ce n'est pas
contre le premier venu, mais contre son propre frre qu'il exerce cette
susceptibilit, contre son frre que le travail et l'intelligence ont
plac honorablement dans le monde, en effaant les traces de son
ignorance premire. De l, de la part de Baptiste, des soupons sans
fondement, des querelles  tout propos, des ruptures douloureuses que
l'amiti de ce frre ne peut empcher; il y a mme une heure terrible,
o la prvention de Baptiste est si aveugle et si violente, qu'elle
compromet l'honneur et la fortune de l'excellent homme. Oui, dans un
moment d'ivresse, gar, hors du lui, Baptiste rvle des secrets d'o
dpend la ruine de son frre! Heureusement qu'il s'veille  temps de
son dlire, et que, recouvrant la raison, il rpare tout le mal qu'il a
fait sans le vouloir et sans y songer. Voil le personnage; mais ce
qu'on ne peut se figurer, c'est l'art charmant et profond avec lequel
Bouff en exprime toutes les nuances et tous les contrastes, passant de
la honte  la colre, de la navet  la finesse, des larmes au sourire,
et rendant surtout avec une vrit surprenante ce mlange de sensibilit
et de rudesse, d'abandon et de dfiance, qui se trouvent au fond du
caractre de Baptiste. La scne d'ivrognerie donne le frisson.

Nous ne savons, si Bouff allait  Saint-Ptersbourg, comment l'empereur
de Russie rcompenserait un talent si fin et si touchant; mais,  en
juger par les nouvelles que nous recevons de la munificence du czar pour
les artistes italiens, il ne lui pargnerait pas les roubles. Plus d'une
fois on a parl, ici mme, du prodigieux succs obtenu 
Saint-Ptersbourg par Rubini, Tamburini et madame Pauline Viardot Ce
qu'on nous rapporte en dernier lieu dpasse tous les rcits prcdents,
et,  ce titre, on ne s'tonnera pas que nous en fassions mention.

Il y a eu  la cour de Russie une fte splendide pour les fianailles de
la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Hesse; le dimanche, 7
janvier, un festin de huit cents couverts avait runi les noms les plus
illustres et les plus magnifiques parures; la salle, en stuc blanc,
tincelait de l'clat des uniformes, des riches vtements et du feu de
mille bougies; c'tait un merveilleux spectacle, qu'une fe
toute-puissante semblait avoir cr d'un coup de sa baguette.

Les artistes italiens, invits  dner chez le prince Wolkonsky, ont
reu de sa main,  table, les prsents envoys par l'empereur en signe
de sa satisfaction: madame Pauline Viardot, une agrafe de collier
compose d'une magnifique meraude entoure de vingt-deux diamants, le
tout valant 1,200 roubles, ou 4,800 francs; Rubini et Tamburini, chacun
une meraude de 500 roubles; madame Assandri, de 400; des prsents d'une
valeur proportionnelle ont t distribus aux autres artistes de la
troupe. Cette magnificence envers les comdiens de la troupe italienne
s'est, dit-on, leve dans cette journe  une valeur totale de 4,100
roubles, soit 16,400 francs.

Retournons  Paris et  d'autres spectacles; nous en avons prs de nous
et de tout genre: les uns publics et se montrant ingnument  la foule
sans voile et sans arrire-passe; les autres plus mystrieux et ne
disant pas toujours ce qu'ils ont l'air de dire.

A laquelle de ces deux espces appartiennent certaines runions qui se
pratiquent dans plusieurs quartiers de Paris? n'ont-elles pour cause que
le but qu'elles affichent? ou bien cachent-elles sous leurs apparences
visibles une ide secrte, le mot d'un logogriphe? C'est aux sphinx  le
savoir ou  le deviner; pour nous, il nous suffit d'tre les simples
narrateurs du fait.

Le lieu de la scne est tout  fait dramatique et prte aux mystrieuses
conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs
s'tendent dans les entrailles d'un temple divin: par exemple l'glise
Saint-Sulpice. L,  certains jours, s'assemble une foule considrable
d'hommes de tout rang, de toute condition et de tout ge, depuis
l'adolescent jusqu'au vieillard, et de la simple veste de l'ouvrier 
l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux votes jettent une
lumire fantastique dans la nuit de ce noir caveau; alors les assistants
prennent place sur des bancs symtriquement ranges, et il est ais de
voir  leur attitude qu'ils obissent  une sorte de hirarchie et de
discipline. Chaque banc, en effet, est divis, pour ainsi dire, en
compagnie de dix personnes soumises  un chef. Sur le fond de cette
assemble, vtue en majorit du costume laque, se dtachent des prtres
et des frres de la doctrine chrtienne. Ceux-l surtout semblent avoir
l'autorit et prendre une part active dans ses runions.

Pour obtenir les honneurs de l'association, il faut avoir dix-sept ans
au moins: la profession, la naissance, le pays, la religion, ne sont
compts pour rien dans les clauses d'admission; chacun y a droit, pourvu
qu'il ait l'ge prescrit et qu'il ait assist  trois runions pour
toute preuve.

Que se passe-t-il entre tous ces hommes assembls? Comment occupent-ils
les heures qu'ils se partagent ensemble? Des potes lisent leurs vers,
des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent
des pangyriques ou soumettent des thses morales ou religieuses; des
musiciens excutent des chants sacrs: il y a un bureau prsid par le
cur de Saint-Sulpice, qui rgle l'ordre des discussions; tantt
l'assemble chante en choeur des psaumes accompagns de l'orgue, et
tantt elle procde au tirage d'une loterie dont les lots, livres ou
tableaux, sont distribus aux membres de l'association que le sort a
dsigns. Chaque sance est close par une prire. L'association est
place sous le patronage de saint Franois-Xavier.

[Illustration: Dner de la Saint-Charlemagne dans un Collge de Paris.]

Avez-vous devin? Comprenez-vous le vritable mot de l'nigme? Et
d'ailleurs, y a-t-il une nigme? Ces runions singulires auraient-elles
un but occulte? Pour moi, je n'en sais rien, et c'est pourquoi je vous
le demande, peut-tre vous aiderai-je dans vos recherches en vous
nommant quelques-uns des personnages notables qui en font partie ou
comme membres ou comme assistants: le nonce et l'internonce du pape, des
archevques, la plupart des curs de Paris, les abbs de Dreux-Brz, de
Bonnechose, Ravinat, de La Bouillerie, Dupanloup, de Ravignan; et parmi
lus laques MM. Guillemin, de la Cour royale, Cauchy, de l'Acadmie des
Sciences, et Alexandre Guiraud, de l'Acadmie Franaise.

[Illustration: Confrences pour les ouvriers dans une chapelle
souterraine,  Saint-Sulpice.]

--Pour revenir aux simples comdies, nous annoncerons le retour de
mademoiselle Nau  l'Acadmie Royale de Musique. Mademoiselle Nau avait
quitt l'Opra depuis deux ans, aprs une rupture complte: mais voyez
le hasard! M. Lon Pillet, revenant d'Italie et de sa chasse au tnor,
rencontre mademoiselle Nau  Lyon. On se revoit, on oublie le pass, et
faute du tnor introuvable, le directeur ramne l'agrable cantatrice.
Le public de l'Opra a retrouv, non sans quelque plaisir, cette jolie
voix, un peu faible, mais habile et lgre.

Mademoiselle Djazet quitte le thtre du Palais-Royal pour le thtre
du Vaudeville; en revanche mademoiselle Nathalie passe du Gymnase au
thtre du Palais-Royal: c'est une espce de chass-crois que dansent
ces demoiselles. L'engagement de mademoiselle Nathalie est de quatorze
mille francs. Pauvre Nathalie!

L'Odon promet toujours son _Vieux Consul_, tragdie en cinq actes, qui
annonce la prtention de recommencer le succs de _Lucrece_. Quelqu'un
demandait au directeur, M. Lueux, son avis sur ce nouveau chef-d'oeuvre:
C'est trs-beau, rpondit-il; je n'ai pas eu cette anne un seul succs
 mon thtre; mais cette fois je le tiens; je suis sr d'avoir un
succs d'ennui.

[Illustration: Bouff, rle de l'oncle Baptiste.]

La censure a dfinitivement dfendu _les Mystres de Paris_. Le
manuscrit est renvoy depuis hier  M. Eugne Sue, avec invitation de
refaire compltement la pice, s'il veut chapper  l'interdit. Cette
dcision recule indfiniment la reprsentation de ce drame si
impatiemment attendu, et pour lequel on se battait dj au bureau de
location.

Un dput qui n'est que mdiocrement ferr sur l'orthographe et la
langue franaise a crit srieusement  un lecteur: J'ai assist hier
 l'inauguration du monument de Molire. Il n'est pas tonnant qu'on ait
donn une fontaine  ce grand homme; il a assez fourni  la Seine.



Approvisionnements de Paris.

NOUVEAU MARCH BONNE-NOUVELLE.

Lorsque Paris presque tout entier tait renferm dans l'le de la Cit,
les halles ou marchs se trouvaient placs dans les faubourgs et
occupaient les environs de la rue du March-Palu. Avant le rgne de
Louis VI il y avait un march sur les terrains de la place de Grve, et
Louis VI choisit lui-mme en 1136, l'emplacement actuel des halles
appel alors _Champeaux_ (petits champs), pour y tablir un vaste march
destin  l'alimentation de toute la ville. Le grand nombre de paysans
qui le frquentait y attira bientt une foule de corps de mtiers, tels
que changeurs, merciers, drapiers, etc., pour lesquels Philippe-Auguste
fit construire, en 1180, des halles particulires.

Sous Henri II, en 1553, et sur les terrains occups par ces halles,
furent perces les rues qui, sous les dnominations de rues de la
Tonnellerie, de la Cordonnerie, de la Friperie, de la Poterie, etc.,
qu'elles ont conserves, attestent aujourd'hui que toutes ces
professions s'exeraient alors exclusivement sur cet emplacement.

[Illustration: Entre sur l'Impasse Mazagran du nouveau March
Bonne-Nouvelle.]

L'agrandissement de Paris, depuis cette poque jusqu' la rvolution de
1789, n'apporta pas de notables changements aux habitudes des Parisiens,
et c'tait toujours  la grande Italie, ou march des Innocents, que
tous les quartiers de la ville venaient s'approvisionner.

Le gouvernement imprial sentit tous les inconvnients d'une semblable
centralisation, et il fit en consquence commencer et terminer plusieurs
des grands marchs, qui existent aujourd'hui. Le march Saint-Honor,
lev sur l'emplacement du clotre des Jacobins, date de l'anne 1810;
le march Saint-Germain, commenc sous l'Empire et fini en 1816, sous la
Restauration, a remplac les loges de l'ancienne foire Saint-Germain,
tablies en 1786; le march Saint-Martin, commenc le 15 aot 1811,
occupe les terrains dpendants de l'ancienne abbaye place sous
l'invocation de ce saint.

Quelques marchs de Paris sont exploits par des compagnies
particulires qui paient  la ville des redevances annuelles; tel est le
march Saint-Joseph, que ses emmnagements restreints et peu ars
n'empchent pas d'tre trs-achaland et de produire des bnfices
considrables.

Le march d'Aguesseau, proprit de la famille Berryer, a longtemps t
d'un trs-grand rapport; mais les nouveaux quartiers qui se sont levs
derrire la rue Tronchet lui ont suscit une rivalit dangereuse. Une
compagnie a eu l'ide de btir le march de la Madeleine, et cette
construction vaste, are et bien perce se faisait remarquer surtout
par l'lgance de sa couverture en fer, qu'a dernirement enleve un
ouragan, et que remplace provisoirement une toiture en planches.

Les nombreuses constructions entreprises sur les terrains situs entre
la rue du Faubourg-Poissonnire et celle du Faubourg-Saint-Denis ont
amen un rsultat semblable, et les propritaires du bazar de
l'Industrie, situ sur le boulevard Bonne-Nouvelle, ont obtenu de la
ville de Paris le droit de consacrer l'tage demi-souterrain de cette
proprit  l'tablissement d'un march.

Ce march, qui a pris le nom de march Bonne-Nouvelle, et auquel on
parvient par des ouvertures pratiques sur le boulevard et sur l'impasse
Mazagran, ne se distingue pas moins que celui de la Madeleine, par
l'lgance et la commodit de ses emmnagements: plac  quelques mtres
en contre-bas du sol des rues qui y conduisent, il est aussi frais en
t que confortable en hiver; sa construction en pierres de taille offre
une remarquable solidit, et il est assez spacieux pour desservir tout
le nouveau quartier lev  la place des ignobles impasses qui venaient
nagure dboucher sur le boulevard.

[Illustration: Vue intrieure du nouveau March Bonne-Nouvelle.]

Les travaux intrieurs de ce march, et la dcoration de la nouvelle
entre sur l'impasse Mazagran, que reprsentent nos gravures, ont t
excuts sur les dessins de M. Lussy, architecte, qu'un long sjour en
Espagne a familiaris avec le style mauresque.



Hasard et Calomnie

NOUVELLE TRADUITE DE L'ALLEMAND, DE WILHELMINE WILLMAR.

[Illustration.]

I.

Je m'tais rendu  la ville de M***, racontait un jour Lopold d'Ambach
 ses amis, pour confrer de mes intrts avec le conseiller de Justice;
Werner, mon fond de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint
annoncer le chambellan de Reich.

Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la
plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques
minutes dans l'appartement de ma fille?

--Pour quelques heures si vous voulez! Telle fut ma rponse, et
j'entrai.

Henriette, dans un dshabill simple mais plein d'lgance, tait assise
devant un mtier  broder; sur son invitation, je pris place auprs
d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent
puises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui
l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je
hasardai de dire que leurs grand'mres me semblaient l'avoir emport sur
elles pour le travail des mains.

Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de
l'aiguille antique une plus grande solidit, elle soutint que l'on ne
pouvait nier les progrs du got et prfrer une paisse toffe de soie
 ramages  un dessin lger dont le blanc ressort avec grce sur le
blanc mme du canevas.

La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'allguai en
plaisantant que les mdisants pourraient prendre acte de la lgret du
travail de nos dames, compar  celui de leurs aeules, pour tirer
quelques malignes inductions.

Dans le feu du discours, j'avais appuy mon bras sur le dossier de la
chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, pouss par sa
curiosit, entr'ouvrit la porte  laquelle nous tournions le dos, et
avana la tte. Henriette se leva prcipitamment; j'en fis autant, et
Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de dcouvrir quelque
mystre:

Pardon, dit-il, je suis de trop; puis il se retira vivement et ferma
la porte.

Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions clater de
rire, lorsque, songeant  mon mariage prochain et  la mauvaise langue
du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait
faire des rflexions du mme genre; elle tait devenue ple, et
l'inquitude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait
aussi quelque motif de redouter les commrages. Je voulais courir aprs
Reich pour le dsabuser; mais elle devina mon projet et me retint,
assurant qu'une telle dmarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme
tant capable de prendre toutes mes allgations comme de maladroites
dfaites.

Werner, aprs l'avoir congdi, vint me chercher pour continuer notre
confrence. Je m'attendais  quelque explication d'Henriette devant bon
pre; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant.

II.

Mes occupations  la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans
l'impossibilit d'aller  B***, rendre visite  ma fiance, Clmentine
de Blumer; mais je lui crivais frquemment, et je m'tonnais du
laconisme et du style contraint de ses rponses; aussi, ds que les
dernires gerbes de ma moisson furent rentres dans mes granges, je
montai  cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle.

Rception glaciale de la mre et de la fille. Il s'tait pass quelque
chose d'trange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication 
Clmentine, qui aussitt quitta le salon avec, un geste ddaigneux; je
m'adressai alors  ma future belle-mre pour obtenir la clef de cette
nigme.

Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au
pch originel, dont,  son avis, le sexe masculin avait seul eu sa
part; et aprs maintes digressions aussi appropries au sujet, il lui
chappa une allusion  l'aventure que j'ai raconte plus haut. Je n'en
fis que rire et lui rendis un compte fidle, m'en rapportant d'ailleurs
au tmoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-mme introduit prs
de sa fille.

Mes paroles et mon accent de vrit convainquirent la mre, qui se hta
de faire ma paix avec Clmentine; cependant je crus remarquer chez
celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me
sembla mme qu'elle n'aurait point t lche si j'avais eu rellement
une petite faille  excuser, tandis qu'elle avait de la peine  me
pardonner l'offense dont elle-mme s'tait, rendue coupable envers moi,
sans autre fondement que les calomnies d'un dsoeuvr.

Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu' un
accs de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hter notre
union; mais elle commena l'numration de tout ce qui manquait encore
au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse,
jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingre. En vain
j'assurai que ma maison tait suffisamment fournie pour un jeune mnage;
la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de
la ville entire; elle prtendait que Clmentine n'allt s'installer 
ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame chtelaine.

Vaincre des caprices fminins est une oeuvre de gant dont je ne me
sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai
tranquillis dans mon village.

Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je
dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit
un chemin de traverse pour m'viter, selon toute apparence. Ma mauvaise
humeur allait me reprendre; nanmoins je rflchis qu'il pouvait ne
m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route.

III.

Quand le mauvais esprit a dpose un oeuf quelque part, il aime  le
couver! C'est ce que je me dis en moi-mme peu de temps aprs, lorsque
survint un nouvel incident qui pouvait donner prise  la mdisance.--Je
me trouvais  B*** et revenais de chez ma fiance. Un orage me surprit.
Tout  coup j'aperus Henriette qui luttait contre la violence du vent,
prs d'enlever son parapluie; je courus  son aide, lui offris mon bras,
et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter.

Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrmes Braun, qui fit une
horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dgagea son
bras du mien fut un trait de lumire: leur amour m'tait dvoil, et je
m'expliquais la conduite de Braun  mon gard. Les propos du chambellan
en taient la cause.

La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clmentine
pour la conduire  un thtre d'optique et de fantasmagorie; mais,
retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma
fiance tait dj partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au
thtre.

Le spectacle tait commenc et la salle compltement obscure. Pour ne
dranger personne, je pris, la premire place venue reste libre, 
l'extrmit d'un banc.

J'tais l depuis quelques minutes, et dj le spectre fantasmagorique
de Catherine II succdait  celui de Frdric le Grand, lorsque ces
mots, prononcs  voix basse derrire moi, frapprent mon oreille:
Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?

Cette voix ne m'tait point trangre, et quand les tnbres furent
dissipes, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun tait
place derrire elle, et prs de celui-ci Clmentine avec son amie. Pour
achever de me dconcerter, le misrable Reich, assis devant nous,
poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif  notre
situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment o Voltaire
paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir
o j'allais.

IV.

Ce fut dans la rue seulement que je rflchis combien cette fuite
ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la mdisance. tait-ce ma
faute si, bloui par la lumire du dehors et entrant tout  coup dans
l'obscurit j'avais, sans reconnatre personne, pris place  ct
d'Henriette? C'tait encore bien moins la sienne; et le tort que
pouvaient faire les mauvaises langues  sa rputation me chagrinait
beaucoup plus que la petite bouderie  laquelle je devais m'attendre de
la part de ma fiance.

Je rentrai dans la salle, et me plaai de manire  pouvoir tout
observer sans tre aperu. Clmentine et Braun causaient ensemble
vivement, et sans doute il tait question d'Henriette et de moi, car le
maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je
ne me possdais plus de fureur et je l'aurais trangl volontiers,
lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir  ses yeux.

Enfin, la toile tant tombe, la foule s'coula, et,  mon grand
tonnement, Braun offrit son bras  ma fiance, qui l'accepta en jetant
un regard ddaigneux sur la pauvre Henriette.

Celle-ci sortit avec une tante qui tait venue passer chez elle le temps
de la foire. Je les suivis, tout  coup des cris d'alarme se firent
entendre; la foule, pouvante par des chevaux fougueux, s'cartait en
tumulte:-- quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquitude sa
tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?

Ah! votre rencontre porte malheur! s'cria-t-elle douloureusement;
mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agrer
le mien.

Elle prit donc mon bras, et nous cherchmes ensemble sa compagne; mais
la foule s'tant dissipe, nous jugemes qu'elle tait retourne seule
au logis, et nous en primes aussi la route.

Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices,
rapprochant deux personnes jusqu'alors  peu prs inconnues l'une 
l'autre, tablit entre elles une liaison plus intime. Je racontai 
Henriette la scne qui m'avait t faite chez ma fiance, et lui dis que
je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors
que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage,
mais que Werner s'y opposait, allguant que le caractre violent de ce
jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-mme ne
pouvait s'empcher de reconnatre en partie la justesse de cette
opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une vritable
inclination, l'empchait de rompre avec Braun.

Je m'efforai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de
favorable  Braun, et en promettant de ne rien ngliger pour claircir
ces funestes malentendus. Les images de son front se dissiprent, et
nous commencions  plaisanter sur l'trange fatalit qui s'attachait 
nous, lorsqu' peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit  nos
oreilles, et nous reconnmes avec effroi la voix du chambellan.

Je demandai  Henriette si son pre tait instruit du hasard qui nous
avait, pour la premire fois, offerts aux yeux de ce misrable; elle me
rpondit que c'tait pour elle une grande consolation qu'il n'en ft
point informe.

Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente,
quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche  la
calomnie.

V.

J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion
l'aveuglt souvent; c'est pourquoi je jugeai ncessaire  son gard une
dmarche qui, envers le chambellan, et t inutile et peut-tre
nuisible. Je lui crivis le soir mme une lettre dans laquelle, aprs
avoir dtaill les bizarres circonstances qui nous avaient dsunis, je
lui reprsentai que, fianc de mon libre choix avec mademoiselle
Clmentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pense de faire la cour
 une autre, ft-elle doue de tous les avantages qui distinguaient
Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crdit auprs
du conseiller Werner pour amener la ralisation de ses dsirs; je
n'oubliais pas nanmoins, en terminant, de dclarer  Braun que, s'il
conservait encore quelque dfiance, je ne reculerais pas devant une
explication d'un autre genre.

Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin,
Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et
me demanda excuse de tout ce qui s'tait pass. Notre rconciliation fut
sincre, et non-seulement il agra avec joie l'offre que je lui fis de
parler pour lui au pre d'Henriette, mais il me promit, de son ct, de
dsabuser Clmentine.

Satisfait de lui et de moi-mme, je me rendis sans dlai chez Werner et
lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner
m'couta en silence et avec une motion qui me frappa. C'est vous qui
me faites cette demande! vous! s'cria-t-il  plusieurs reprises en me
serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de
son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant
en parallle la douceur anglique de l'une et son extrme sensibilit,
la roideur et la violence de l'autre, dont il m'tait impossible de ne
point convenir.

Il ne me restait donc plus qu' parler de leur mutuel attachement et du
changement qu'une affection vritable peut amener dans le caractre,
personne n'tant aussi propre  oprer une telle mtamorphose que
l'aimable et bonne Henriette.

Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le
premier feu de la passion tant apais, les anciennes habitudes ne
vinssent  reprendre le dessus.

Eh bien! rpliquai-je, fixez un temps pour prouver Braun: votre fille
alors ne pourra vous accuser d'avoir oppos  ses voeux une aveugle
inflexibilit.

Ce projet obtint son suffrage. Aprs une confrence avec Henriette,
Werner rsolut d'accorder au jeune assesseur l'entre de sa maison, sans
que pourtant celui-ci dt regarder cette tolrance comme un
consentement.

Braun n'ignorait pas qu'il me dt cette faveur, et nanmoins il ne
paraissait pas entirement satisfait. J'eus lieu de penser que
Clmentine tait l-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa
parole en lui expliquant les aventures du thtre de fantasmagorie; mais
le perfide Reich ayant racont que le soir mme il m'avait rencontr
riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni
moi n'aurions t d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un
plaisir de nous jouer de nos engagements.

VI.

Depuis ce moment, il rgnait entre Clmentine et moi une contrainte
pnible qu'en vain je cherchait  dissiper. Quelquefois je la pressais
de me dclarer sans feinte si elle avait chang de sentiments  mon
gard; alors elle semblait mue, m'appelait son cher Lopold, mais son
humeur chagrine ne tardait pas  renatre.

Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgr
l'attachement que m'inspirait encore Clmentine, je ne regardait point
sans inquitude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de
Blumer mit le comble  mon dplaisir.

Un jour l'ayant trouve seule, je lui fis srieusement part de mes
craintes, en lui dclarant que quelle que ft la grandeur du sacrifice,
je renoncerais  la possession de sa fille plutt que de compromettre
son bonheur.

Il ne s'agit ici, rpliqua-t-elle, que de la rputation de Clmentine;
si elle s'est trompe, elle doit expier son erreur, il est trop tard
pour reculer. Je crois mme ncessaire, ajouta-t-elle, de cder aux
voeux que vous m'avez exprims, et de hter votre union.

Une visite interrompit la rponse qui allait s'chapper de mon coeur
ulcr, et, sans attendre le retour de Clmentine, je sortis dsol de
cette maison o j'avais rv le comble de la flicit.

J'errais dans les rues de B***; un poids norme oppressait ma poitrine;
j'avais besoin d'une me qui s'ouvrt  la confidence de mes peines et
qui st me prsenter ma cruelle situation sous un aspect moins
affligeant.

Je me trouvai inopinment devant la demeure d'Henriette Werner, dont une
commune destine avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle
couterait mes plaintes avec intrt, qu'elle me donnerait des conseils
et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches  me faire
envers Clmentine; car l'amour-propre offens devient aisment injuste;
une faute entrane les autres, elles forment les anneaux d'une chane
que notre peu de fermet nous empche de rompre.

VII.

L'entretien que j'avais eu avec madame de Blumer se retraait toujours 
mon souvenir: je la voyais pressant les ouvrires pour que tous les
objets qui faisaient obstacle  notre union fussent promptement cousus,
blanchis, et plisss; j'entendais ces paroles qui m'avaient si vivement
froiss: Si Clmentine s'est trompe, elle doit expier son erreur. Je
la voyais, cette bonne mre, calculer l'assistance qu'elle donnerait 
sa fille pour mettre un gendre  la raison.

On voulait en effet regagner le temps perdu, car bientt arriva chez,
moi un tapissier, charg par madame de Blumer de prendre la mesure de
mes appartements pour prparer tapis et rideaux. Je rpondis que j'tais
satisfait de mon ameublement, que plus tard je m'entendrais avec ma
femme pour changer ce qui lui dplairait.

A peine l'ouvrier fut-il parti, que je me reprochai ma rsistance. Pour
chtiment de mon refus, j'attendais une lettre piquante; ma confusion
fut extrme lorsque Clmentine m'crivit qu'elle s'accommoderait
volontiers mes moindres dsirs, persuade d'avance que ce qui me
plairait aurait galement son approbation. En mme temps elle m'envoyait
divers chantillons d'toffes pour sa robe de noce, me priant de lui
faire connatre mon got, afin que le tailleur et la marchande de modes
se missent  l'ouvrage sans dlai.

Il y eut dans ma rponse de l'affection et presque de l'humilit, car le
tribunal de ma conscience ne m'absolvait pas entirement; toutefois je
cherchais sincrement  rveiller notre tendresse, et j'prouvai une
vritable joie lorsqu'un de mes voisins de campagne m'invita  une fte
o ma fiance et sa mre avaient promis de se trouver. J'esprais que
cette tte serait une occasion de rapprochement qui effacerait toute
trace de rancune.

VIII.

Je me mis en route plus tt que je n'aurais fait en d'autres
circonstances. Franchement ce n'tait pas cette fois l'amour qui
m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement rparait ma faute aux
yeux de Clmentine. Cet espoir fut tromp: les convives arrivrent
successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je
n'attendais pas, survint avec sa tante.

Cette apparition me troubla. tait-ce du plaisir? tait-ce un
pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fcheuses
suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus sduisante. Lorsqu'elle me
reconnut dans l'embrasure d'une fentre, une prompte rougeur couvrit son
visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interprter
cette rougeur me fut explique. Henriette s'approcha, et par manire de
conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des
convives. Nouveau sujet d'inquitudes. Pour y mettre le comble, le
premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de
Reich, entra pendant notre colloque.

J'eus soin ds lors de me tenir loign d'Henriette, que malgr moi mes
regards cherchaient  tout instant; elle m'vitait avec la mme
attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre
frmissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fcheux
observateur.

Le dner se passa sans que Braun ni Clmentine eussent paru. J'tais
excd par la contrainte  laquelle m'obligeait la prsence du
chambellan, dsol de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette,
dont l'amiti m'tait devenue prcieuse; et cette privation m'affectait
plus que l'absence de ma fiance, au sujet de laquelle chacun me venait
prsenter ses condolances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que
je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intrt; lorsque enfin 
tant de dplaisirs, tint se joindre la pense que dans notre application
 nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle
preuve d'intelligence entre nous. Mon dpit redoubla; je quittai
l'assemble pour aller chercher dans une chambre loigne la solitude et
le repos. L je me jetai dans un grand fauteuil plac derrire le pole,
asile dont les tnbres sympathisaient avec l'tat de mon me.

IX.

Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destine, lorsque j'entendis
ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou;
j'avanai la tte, et reconnus,  mon grand effroi, mademoiselle Werner,
un billet  la main, que sans doute elle voulait lire sans tmoin.

Le triomphe de nos perscuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec
toute l'apparence d'un plan concert, s'offrit  ma pense; au risque
d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.

Mais lorsque je la vis plir et chanceler, toute ide de prcaution
m'abandonna; je courus  elle, je la reus dans mes bras et je la
conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquitudes.
Elle pleurait, hors d'tat d'articuler une parole, et chacune de ses
larmes pntrait jusqu' mon coeur; enfin elle me tendit le billet
qu'elle venait de recevoir: Braun annonait qu'une affaire indispensable
l'empchait d'assister  la fte; mais qu'il viendrait dans
l'aprs-dine avec ma fiance et sa mre, galement retenues par leurs
occupations.

S'ils arrivaient eu ce uniment! En prononant ces mots je m'lanai
vers la porte, et dj j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit
confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que
nous redoutions.

Dans mon anxit j'agitais le verrou avec un mouvement presque
convulsif. Tout  coup le fatal Reich s'cria: Ils doivent tre ici, je
les y ai vus entrer l'un et l'autre. Une faire? L'pouvante d'Henriette
tait sans bornes; je ne pensais qu' elle, je pressais ses mains
tremblantes, tantt sur mon sein, tantt sur mes lvres; je la conjurais
tout bas de se tranquilliser, protestant que je me prcipiterais par la
fentre plutt que de compromettre sa rputation.

Cependant une porte que l'obscurit nous avait drobe se prsente  mes
yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste
armoire m'offre ses entrailles libratrices; je m'y lance, non sans
craindre que le remde ne soit pire que le mal: et tandis que je me
blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la
clef, et plus rassure, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers
mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il
somme mademoiselle Werner de faire  l'instant connatre ma retraite. La
plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est pousse  bout par des
outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva firement la tte et
interdit  Braun un langage aussi inconvenant.

Pour moi, pli dans ma cachette de la manire la plus incommode,
j'admirais la prsence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince
cloison, les eaux du grand Ocan nous eussent spars, Henriette ne su
ft point exprime avec plus d'assurance.

Lorsqu'on eut en vain furet partout, et que j'eus rsist  des appels
fort peu tendres de Clmentine, l'imptueux Braun s'effora d'excuser
ses emportements, par la vivacit de amour. Son billet trouv par terre
dissipa tout les doutes. Cependant la socit s'loigna sans
qu'Henriette et prononc le mot de pardon.

Persuad alors que je n'avais plus rien  craindre, j'essayai de me
redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrts,
du destin sont invitables!... Ma tte heurta une pyramide de cartons 
chapeaux, qui roula par terre avec fracas.

Il est l! l, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien
qu'il ne pouvait tre loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit
connatre sa prsence.

--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermet que lui
inspiraient son innocence et les mauvais procds de Braun; cependant il
n'y a ici en jeu que le hasard et la malignit. Oui, celui que vous
cherchez est dans cette armoire, et moi-mme je l'y ai enferm pour
viter les fausses interprtations auxquelles pouvait donner lieu notre
rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je dclare
formellement que cet instant me spare  jamais de M. l'assesseur
Braun.

Braun, frapp de cet accent de vrit, voulut faire quelques objections;
mais Henriette, sans l'couter, ouvrit l'armoire, d'o je m'lanai, la
rage dans le coeur.

X.

Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clmentine; l'injure
que souffrait mademoiselle Werner tait ma seule proccupation. Reich
aurait t la premire victime de ma vengeance, s'il ne se ft
adroitement rfugi dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui
rendit le service que j'en avais espr vainement, une main
compatissante ayant ferm la porte et enlev la clef tandis que je
cherchais mon ennemi parmi les assistants.

Alors ce fut  Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions
d'armes ni l'un ni l'autre, car le dbat aurait cot du sang.

Cependant les convives s'taient assembls autour de nous, et les
reprsentations du matre de la maison, qui nous priait de vider notre
querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rtablir la
tranquillit.

Henriette tait partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais talement
ordonn d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me matrisait, je
laissai entendre  Clmentine que je regardais notre mariage comme
rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyaut ne
pouvait que me rendre malheureux.

Sans attendre sa rponse, je dis en passant  Braun qu'il me trouverait
le lendemain matin dans un petit bois prs de B***, et, je me htai de
m'loigner.

XI.

Rentr chez, moi, je fis les prparatifs d'un long voyage. Si le sort me
favorisait dans mon combat, j'avais rsolu d'aller  Paris pour me
distraire et gurir les blessures de mon coeur.

Je ne me couchai point; je partis la nuit mme  cheval, et le lever du
soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de
repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait
plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois
apprci la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'tions
capables d'entretenir une intelligence secrte et criminelle. Il me
tendit la main en signe de rconciliation, donnant  entendre que la
prolongation de nos dmls ne servirait qu' aiguiser les traits de la
calomnie.

Mais je demeurai sourd  ses paroles. L'espoir qu'il tmoignait de voir
bientt s'aplanir ses diffrends avec Henriette m'indignait jusqu' la
fureur. Je le contraignis de mettre l'pe  la main, et quoique son
sang-froid lui donnt sur moi de grands avantages, je parvins  le
blesser et  le dsarmer. Puis, aprs lui avoir recommand prudence et
discrtion, je montai  cheval pour gagner ma voiture, et partis 
l'instant mme.

Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus,
c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de rpandre
son sang, et que cette compassion rveillerait peut-tre un penchant mal
teint.

Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon
inconstance  mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en
nous imputant  crime des hasards innocents, nous avait rapprochs l'un
de l'attire, et m'avait donn l'occasion d'apprcier tout le mrite de
mademoiselle Werner.

XII.

Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans
jeter un regard sur les objets qui se succdaient autour de moi, lorsque
le postillon me cria qu'une voiture tait verse  peu de distance. Je
fis arrter, et, malgr les tnbres qui commenaient  s'tendre,
j'aperus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avanai, et
grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.

Henriette avait fait connatre  son pre les scnes dsagrables dont
nous venions d'tre les acteurs. Non-seulement Werner avait approuv sa
rsolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui
avait pas cach que cette bonne tante prolongeait son sjour auprs
d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitt que serait
survenue la rupture qu'il prvoyait depuis longtemps. Une plus ample
connaissance avec le caractre de Braun ne lui permettait pas d'hsiter
 refuser un pareil gendre.

Cette fois je bnis le hasard qui nous runissait encore, et je
commenai mme  le regarder comme une sorte de prdestination.

Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur tant fort
endommage. La tante d'Henriette s'tait froiss le bras gauche dans sa
chute; les douleurs augmentrent au point que nous fmes obliges de nous
arrter dans une petite ville voisine.

Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la mme
maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment o une fivre
violente se dclarait chez sa compagne?

Nous prodiguions ensemble nos soins  la malade, et entre nos coeurs se
formait un lien de plus en plus intime.

Henriette avait sur-le-champ envoy  son pre un messager pour lui
mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il
arriva, sa soeur tait dj presque rtablie, et il ne manquait que son
consentement pour mon mariage avec sa fille.

Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et
m'avoua que depuis bien des annes cette union avait t son voeu le
plus cher.

Le ciel a exauc mes souhaits, s'cria-t-il, et la mchancet de vos
ennemis, sera la source de votre flicit.

Nous prmes tous ensemble la route de ma campagne, o peu de jours aprs
notre bon cur, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme
l'taient dj nos mes. Cet vnement fit d'abord la matire de toutes
les conversations  B***; on prtendait, non sans quelque vraisemblance,
en tirer la preuve que nous n'avions point t injustement accuss.
Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entre de notre
maison, dclara lui-mme s'tre permis envers nous ce qu'il appelait une
innocente malice; nous consentmes  lui pardonner, puisque aprs tout
il tait la cause premire de notre bonheur, mais nous ne voulmes point
le recevoir, car on se prserve plus aisment d'un ennemi dclar que
d'un mdisant.

Braun alla conter ses dolances  Clmentine; elle lui confia son dpit,
et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.

N.



Pnitencier militaire de Saint-Germain.

En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille
dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes
ftes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce chteau fut un
temps le thtre; prparons-nous plutt  la visite que nous allons
faire par le souvenir des grandeurs dchues qui ont remplac dans ces
lieux la majest de Louis XIV migr  Versailles; dans ces tours, le
long de ces vastes balcons, erra madame La Vallire, console par de
rares visites, jusqu'au jour o son me aimante ne trouva plus que Dieu
qui put remplir le vide laiss par le grand roi; dans ce corps de logis,
qui fait face  la pelouse, Jacques II, qui, pour tre un prince
imbcile, n'en dut pas tre moins malheureux, passa plus d'une triste
soire, entre sa femme et sa fille, reportant sa pense  la belle
rception que lui avait faite son hte de France, et que suivit
l'abandon ncessairement rserv au malheur qui s'abrite trop prs des
grandes prosprits. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous
montre la modeste cour, mourut l, faisant ces rves de restauration que
plusieurs gnrations devaient continuer; sa femme, sa fille, y
moururent aprs lui. Depuis lors, les princes de France semblrent
viter la contagion de dchance dont les murs de Saint-Germain taient
imprgns; le chteau devint une caserne, puis une cole militaire de
cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces
verrous, ces murs qui s'ajoutent  la profondeur des fosss, un
_pnitencier militaire_.

Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrire soi toutes
ces ferrures, on n'prouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment
douloureux qui vous accueille  la porte de toute prison, c'est qu'on
sait que l on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps,
rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de
corruption et de dbauche; on se dit que toute cette population, qu'une
faute a prive pour un temps de sa libert, est dans la force de l'ge,
que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi
exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur ncessaire fait
un crime, un crime svrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de
cet ge, dgag des liens de fer de la discipline, ne serait souvent
qu'un tort excusable, ignor du monde et couvert par l'indulgence de la
famille. Pntrons donc sans hsitation dans cette _maison de rachat_;
nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant  faire un
emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'meuvent  tous les
nobles sentiments, et qui travaillent  se rhabiliter assez pour tre
encore dignes de porter l'uniforme.

Cette institution, qui, jusqu' prsent, a donn les plus heureux
rsultats, a t applique, pour la premire fois,  l'anne par
ordonnance royale du 3 dcembre 1832. Les essais en furent faits dans
les btiments de l'ancien collge Montaigu, situs entre le collge
Sainte-Barbe et la place du Panthon; mais ce local, dont les sombres
constructions vont disparatre dans les plans d'amlioration et
d'embellissement qui vont s'excuter dans ce quartier, devint bientt
trop troit pour le nombre des dtenus; il fallut faire un nouveau
choix, et, au mois d'avril 1836, le pnitencier militaire fut transfr
 Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient t
distribus en ranges de cellules ordinaires, o chaque prisonnier se
retire le soir; les celliers avaient fait place  des cellules
tnbreuses, o sont renferms ceux qui ne se soumettent pas  l'ordre
de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala,
avait t coupe en plusieurs tages d'ateliers, et le chteau royal
pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du
pnitencier est remise  M. le lieutenant-gnral comte Sbastiani,
commandant de la premire division, et qui, plus d'une fois, a manifest
le chaleureux intrt qu'il porte  l'tablissement; chaque aime un
inspecteur-gnral est dsign par le ministre de la guerre pour lui
faire un rapport sur les rsultats de l'anne et les amliorations 
obtenir.

Cette cration, dont tout l'honneur revient  M. le marchal Soult, est
surtout remarquable par ce point, que le condamn militaire est
seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de
l'anne et reste soumis au code particulier qui la rgit. Lorsqu'il
entre dans le pnitencier, o l'envoie le jugement d'un conseil de
guerre, il est dpouill pour un temps du l'uniforme de son rgiment, et
en revt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de
la petite tenue du cavalier, et dont la simplicit n'admet aucune de ces
couleurs voyantes et barioles dont on affuble ordinairement les
dtenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employs
 l'tablissement; ces chefs sont encore soumis  tout ce qu'ils
devaient observer  l'gard de leurs soldats: il leur est dfendu
d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les dtenus, qui, de
leur ct, doivent le respect  leurs chefs de tout grade. Afin que
personne n'en ignore, les dispositions qui rglent ces devoirs
rciproques sont lues tous les dimanches  l'inspection. Tous les
mouvements sont rgls par le commandement militaire; le compte de masse
que le condamn avait  son rgiment est transmis  l'administration,
qui continue  le rgler de la mme, manire; les fautes contre la
discipline sont punies disciplinairement; les dlits et les crimes sont
soumis aux conseils de guerre; enfin,  l'expiration de leur peine, ceux
qui n'avaient plus qu'un an de service  faire sont renvoys dans leurs
foyers, les autres sont dirigs sur un des trois bataillons d'infanterie
lgre d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mrite une
conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitt aprs
leur libration, dans des rgiments de l'arme intrieure.

Le systme d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le systme de
Saint-Germain, c'est--dire que les prisonniers couchent isolment dans
des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant
les rcrations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une
journe de travail pendant l'hiver.

A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers
bat la _diane_ signal du rveil; les sous-officiers surveillants
prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les
cellules. Chaque dtenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des
dimensions donnes ses couvertures et le sac de campement dans lequel il
couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er
octobre au 1er avril; le reste de l'anne, elles ont lieu dans la cour;
tous les dtails d'une propret parfaite sont scrupuleusement surveills
et s'excutent en silence.

[Illustration: Entre du Pnitencier militaire de Saint-Germain.]

Environ un quart d'heure aprs les dtenus descendent en ordre dans la
cour; l'appel a lieu de la mme manire et avec les mmes batteries que
dans la ligne; les hommes sont forms en bataille sur trois rangs et
inspects. La distribution du pain se fait immdiatement; chaque homme
reoit pour sa journe une ration de pain de mme poids et de mme
qualit que celui dlivr  la garnison. Aussitt aprs, au commandement
de l'adjudant de semaine, tous les dtenus sont conduits en ordre et au
son de la caisse  leurs ateliers; chacun d'eux se rend  la place qui
lui est assigne et se met  l'oeuvre;  l'exception d'explications
donnes  voix basse par les contre-matres, un silence complet rgne
partout; rompre ce silence est un cas de punition.

[Illustration: Conseil de guerre  Paris.]

 huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite
les malades mis  l'infirmerie pour indispositions lgres;  la
_tisanerie_ il reoit ceux qui viennent se prsenter, prescrit les
remdes ncessaires et envoie  l'hpital du lieu ceux dont l'tat exige
cette translation; l, dans une salle _consigne_, ils reoivent, comme
tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout
o se trouvent les dignes soeurs de charit.

A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les
hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au
commandement de l'adjudant, ils entrent au rfectoire, tous s'arrtent
devant leur place accoutume et se tiennent debout;  un coup de
baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.

A son arrive au pnitencier, chaque dtenu est pourvu d'un litre, d'une
gamelle de mme contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout
en tain; il reoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau  pointe
arrondie: tous ces objets sont disposs sur la table  la place du
dtenu auquel ils appartiennent.

Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du
matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion
de viande dsosse pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas
du soir, les mmes jours, en une soupe aux lgumes; les autres jours de
la semaine, les dtenus reoivent, pour le repas du matin, une soupe aux
lgumes; et pour le repas du soir une portion de lgumes assaisonns.

[Illustration: Costume des dtenus du Pnitencier militaire de
Saint-Germain.]

Les dtenus qui se conduisent bien peuvent amliorer leur nourriture en
prenant  leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix
centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette
permission pendant un temps donn  ceux qui se font infliger des
punitions.

A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du
repas; les hommes, qui, pendant toute sa dure, ont gard le silence, se
lvent, sortent en ordre et vont au prau  la rcration; l encore ils
sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prvoyance a
multiplis autour d'eux; des inscriptions ingnieusement choisies
mettent sans cesse sous leurs yeux des avis rsums en phrases courtes
et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mmoire. Dans leurs
ateliers, si un moment de dcouragement a ralenti leur ardeur, en levant
la tte, ils ont lu:

LE TRAVAIL DU CORPS DLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT.

Dans ces inscriptions ils trouvent mme une protection; si un matre
d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du rglement,
l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille:

REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER.

Dans les praux, il n'a pas suffi de dfendre les mauvais propos et les
jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre
l'entranement de la colre ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici:

POINT DE PROBIT POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR TRE
DUPE, ON FINIT PAR TRE FRIPON.

et l:

DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MNE  L'CHAFAUD: DANS UNE ME
ENCORE HONNTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE.

[Illustration: Une cellule du Pnitencier militaire de Saint-Germain.]

Toutes ces penses sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous
refuser  en citer deux encore qui nous ont surtout frapp. En entrant
au pnitencier, le condamn trouve sa sentence justifie par la morale
quand il aperoit devant lui, dans la premire cour, ces mots:

QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'TRE LIBRE.

Enfin, en sortant, voici la dernire pense qu'il trouvera sur ces murs
qu'il abandonne:

ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES
RPARER.

Reprenons l'emploi de la journe. Pendant que leurs camarades causent ou
lisent des livres d'instruction appartenant il l'tablissement, ceux qui
sont illettrs vont assister  un cours d'enseignement mutuel qui a lieu
 la mme heure.

A midi et demi, aprs l'appel, les travaux recommencent, et se
prolongent jusqu' sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure;
la retraite se bat, et  huit heures un roulement annonce, le coucher.
Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes
sont fermes, et les clefs rapportes  un poste intrieur, o elles
restent sous la responsabilit de deux surveillants de garde. Pendant la
nuit, un officier de service fait, dans l'intrieur, trois rondes, pour
s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'vasion, et
le commandant d'une garde de vingt-six hommes, place au pnitencier,
est charg des rondes extrieures.

L't n'apporte  ce rgime d'autre changement que d'avancer l'heure de
la _diane_, et de prolonger d'une heure la journe d'atelier, qui se
trouve ainsi porte  onze heures de travail.

[Illustration: Chapelle du Pnitencier militaire de Saint-Germain.]

Le dimanche est un jour consacr plus spcialement aux soins de
propret: ce jour-l, chaque homme descend dans les praux son sommier,
son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les
cellules sont frottes, les portes et les serrures nettoyes  fond.
Aprs une premire inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans
leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle
gothique orne par Louis XIII, et o Louis XIV fut baptis. Du haut de
cette chaire qu'ont occupe les plus grands orateurs chrtiens, un
aumnier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle
imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serre,
officiers et sous-officiers en tte, assister avec respect au service
divin. On ne peut se dfendre d'une vive motion, lorsque, au moment o
le prtre lve l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement,
met le genou en terre, et coute, dans un pieux recueillement, les
chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placs derrire
l'autel. On est bien plus impressionn encore si l'on vient  apprendre
l que ces voix nergiques chantent des vers composs par un de ceux qui
les a prcds dans ce sjour d'expiation, un jeune soldat que son
talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu clbre, il y a
quelques annes. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix
jeune et frache fait entendre ces paroles:

        Sur nous qui l'implorons,  genoux sur la pierre;
        Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur
        Conduisit en ce lieu, domaine du malheur,
        O Dieu! laisse tomber un regard tutlaire.

Et plus loin:

        Du trne saint d'o ta main guide
        Les astres roulant dans le vide,
        Seigneur, Dieu clment, oh! vois notre douleur
        Vois nos regrets et nos alarmes,
        Rends-nous la libert, nos armes,
        Et finis nos jours de malheurs.

Le digne aumnier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du
haut de la chaire de vrit, que tout motif humain devait tre cart
dans l'accomplissement des choses saintes: Vos actes religieux, leur
a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront 
vous procurer des biens temporels. Cette rgle, sagement observe,
loigne tout soupon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine
de dtenus ont reu la communion des mains de monseigneur l'vque de
Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du
pnitencier.

[Illustration Pnitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.]

[Illustration Pnitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.]

Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de
l'aumnier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier
dans le coeur des prvenus le dsir de leur rgnration morale; le
lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pnitencier, seconde
puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes
citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amens l; un registre
de moralit est tabli avec un soin scrupuleux, et prsente un compte
ouvert  chaque homme; on y inscrit exactement les progrs successifs
dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de
ces punitions. A deux poques de l'anne, au 1er mai et dans le mois de
novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque;
dtenu  la clmence royale; mais cette faveur ne peut s'tendre qu'
ceux qui ont au moins subi la moiti de leur captivit; les lettres de
grce qui rduisent ou remettent la peine sont lues  la grande revue du
dimanche,  midi, en prsence de tous les dtenus formant le carr.
C'est l un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus  la
France,  l'arme,  leur famille, et pour ceux  qui la dlivrance de
leurs amis semble dire: Mritez, esprez.

Le lendemain de ce jour de dlivrance est souvent triste et plein de
regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours o les
portes doivent s'ouvrir, sont assigs, par des hommes perdus, par
d'ignobles femmes, qui spculant  la fois sur le pcule amass pendant
la captivit, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air
de la libert, guettent les librs comme une proie, s'emparent d'eux,
les entranent  tous les dsordres,  toutes les dbauches; et ces
heureux du matin doivent se fliciter si, le lendemain, au rveil, ils
n'ont perdu que le fruit du leurs conomies forces.

L'administration du pnitencier de Saint-Germain vient de donner un bon
et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le
terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu
du quitter le chteau pour tomber dans les hideuses sductions qui dj
les attendaient, on les a vus, revtus de l'uniforme des corps divers
auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le
commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette
ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois trouble des excs de
leur joie et se diriger sur Versailles, o ils ont trouv dans la
discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mmes.
Loin de se plaindre de cette prcaution, ils ont charg le sous-officier
qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.

Rendons un juste hommage;  M. le marchal Soult, dont la prvoyante
sollicitude a cr, organis cet tablissement, o, tandis que la
punition se subit, l'homme s'amliore, et d'o il sort le coeur plus
affermi dans le bien, l'intelligence plus cultive, et possdant une des
industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre
lesquels les prisonniers sont rpartis. Mais pour que la gnreuse
pense du ministre produist tous ses rsultats, il fallait que
l'excution en ft remise  un officier dont le coeur ft noble, la
pense droite, la raison ferme; le pnitencier de Saint-Germain a
dpass toutes les esprances, et le marchal et les officiers,
recommandables de cet tablissement ont reu leur plus douce rcompense
quand les rapports ont constat que parmi tous les militaires rendus 
la libert depuis 1839, on ne compte qu'une rcidive sur deux cents
librs, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois
de confiance et mme ont mrit des distinctions.



Acadmie des Sciences.

COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIME TRIMESTRES DE 1843.

(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)

II.--Sciences physiques et chimiques.

_Compressibilit des liquides_.--La proprit dont jouissent tous les
Corps de pouvoir tre rduits  un volume moindre sous l'influence d'une
pression plus forte que celle  laquelle ils taient d'abord soumis, a
t longtemps mconnue dans les liquides. C'est  MM. Sturm et Colladon
que l'on doit les premires mesures exactes de la contraction des corps
qui existent  cet tat. M. Aim, professeur de physique au collge
d'Alger, a fait de nouvelles expriences  ce sujet,  l'aide
d'appareils  dversement, analogues  ceux dont l'ide est due  M.
Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considrable aux environs
d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'
220 atmosphres. Les corps soumis il cette norme pression doivent tre
plongs  environ 2 200 mtres au-dessous du niveau de la mer. Chaque
centimtre carr de leur surface supporte un poids d'environ 227
kilogrammes.

Un rsultat important des expriences de M. Aim, c'est que la
contraction prouve par le liquide est proportionnelle  la pression 
laquelle on le soumet. Cette loi a t vrifie par lui jusqu' 220
atmosphres de pression. Il est  noter aussi que les nombres qu'il a
obtenus  la temprature: de 12,6 sont suprieurs  ceux que MM. Sturm
et Colladon ont trouvs pour la temprature de zro.

_Elasticit des alliages_.--M. Wertheim avait prsent  l'Acadmie,
dans le courant de l'anne dernire, un travail extrmement remarquable
sur les proprits mcaniques des mtaux simples. Dans un second
mmoire, faisant suite au premier, il s'est occup des alliages. Ce
sujet, malgr le frquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore
t que fort peu tudi, surtout en ce qui concerne l'lasticit.

Les expriences de M. Wertheim ont port sur cinquante-quatre alliages
binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le
laiton, le tombac, le mtal des tamtams tremp et non tremp, le bronze,
le pakfong, l'alliage des caractres typographiques, etc. Les rsultats
les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:

1 L'lasticit d'un alliage est en gnral gale  la moyenne des
lasticits des mtaux constituants; quelques alliages de zinc et de
cuivre font seuls exception;

2 Les alliages se comportent comme les mtaux simples quant aux
vibrations longitudinales et transversales et quant  l'allongement,
c'est--dire qu'il existe entre ces divers lments des rapports que la
thorie indique et que l'exprience confirme d'une manire
satisfaisante.

_Electricit, galvanisme, lectro-magntisme_, etc.--MM. Edmond
Becquerel et de La Rive, de Genve, se sont l'un et l'autre occups
sparment de rechercher les lois de dgagement de la chaleur pendant le
passage des courants lectriques  travers les corps solides et
liquides.

Parmi les autres communications que l'Acadmie a reues sur cette
branche importante de la physique, nous devons citer une thorie de la
pile voltaque par le prince Louis-Napolon. La nettet des
raisonnements et des rsultats, a dtermin M. Arago  publier
entirement la lettre du prince.

Mais l'exprience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM.
Palmieri et Santi-Linari ont excute en Italie, et qui a t
communique  l'Acadmie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative
aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magntisme
terrestre. Ces courants, dcouverts par M. Faraday en 1831, pourraient
aussi tre appels _courants instantans_ ou _temporaires_ parce qu'ils
ne durent qu'un instant. Ils se dveloppent dans les corps conducteurs
de l'lectricit, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un
aimant, et sont soumis  la loi gnrale suivante: Lorsqu'un circuit
conducteur ferm commence  recevoir dans quelques-uns de ses points
l'action d'un courant quelconque, il est travers par un _courant
inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est travers par
un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reoit cette action _d'une
manire constante_, il n'est travers par _aucun courant_ et n'prouve
aucune modification apparente sensible. (Phys. de Pouillet.)

Or, on sait que la terre peut tre compare  un grand aimant; son
action sur les circuits ferms tait donc facile  prvoir depuis que M.
Faraday avait signal l'existence de courants d'induction excits dans
des spirales de cuivre par le rapprochement et l'loignement brusques
d'un aimant. Cet habile physicien lui-mme avait dmontr directement
l'action de la terre sur les mmes spirales retournes rapidement dans
le plan du mridien magntique. Mais il lui avait fallu employer un
instrument trs-sensible pour reconnatre l'influence du magntisme
terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette poque pour
obtenir des effets plus puissants avaient t compltement infructueux.

Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, aprs avoir vari leurs appareils
de plusieurs manires, sont parvenus  en construire un qui est assez
puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour dcomposer
l'eau. Il parat mme probable  M. Melloni, qu'au moyen de quelques
modifications  leur appareil, ses ingnieux compatriotes arriveront 
rougir les fils mtalliques et  produire des tincelles lectriques.

_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mle ensemble un kilogramme
d'eau  10 et un kilogramme d'eau  80, le mlange a une temprature
de 45, prcisment gale  la moiti de la somme 10 plus 80. Un
kilogramme d'eau  zro, c'est--dire  la temprature de la glace
fondante, et un kilogramme  80 donneraient encore un mlange  40.
Mais il n'en est plus de mme lorsqu'on substitue un kilogramme de glace
 zro  un kilogramme d'eau de mme temprature. Le mlange de cette
glace avec l'eau  80 donnera de l'eau  une temprature trs-basse,
que Laplace et Lavoisier ont value  5; de sorte que, suivant ces
savants illustres, il faut 75 de chaleur pour faire passer un
kilogramme de glace  zro  l'tat d'eau ayant la mme temprature.
C'est cette chaleur absorbe uniquement pour la transformation du solide
en liquide, et dont le thermomtre n'accuse plus l'existence, que l'on
appelle chaleur latente.

MM. de la Provostaye et Desains ont pens avec raison que cette donne
importante avait besoin d'tre dtermine par de nouvelles observations,
et ils ont entrepris une longue srie d'expriences qui leur a donn
pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus
fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.

Leur travail, qui est destin  figurer dans le recueil des savants
trangers, a t l'objet d'un rapport trs-favorable de M. Rgnault. Cet
habile physicien avait lui-mme effectu un grand nombre d'expriences
dans le mme but, et il tait parvenu  des rsultats presque
identiques. On doit donc considrer comme  fort peu de chose prs exact
le nombre 79, adopt dsormais pour la chaleur latente de fusion de la
glace.

_Singuliers effets de rupture_.--M. Sgnier a rpt devant l'Acadmie
une exprience fort curieuse, dj indique par M. Bellam, et depuis par
M. Sorel. Tout le monde connat les _larmes bataviques_, ces petits
fragments de verre en forme de poire allonge, termins par une queue
trs-effile, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de
l'extrmit de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en
fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrmit de la larme, pour que
celle-ci se rduise immdiatement en poussire, avec une petite
dtonation.

La nouvelle exprience consiste  briser un vase de verre ou de terre,
une bouteille paisse, qui a rsist  des pressions intrieures de plus
de vingt atmosphres, au moyen d'une seule larme batavique faisant
explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.

Une autre exprience non moins curieuse est due  M. Sgnier. On suspend
en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond
est remplac par un obturateur en parchemin; une balle tire de haut en
bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, dtermine la
rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et troites,
parallles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlverait
les cercles.

Dans ces deux expriences, lorsque les vases ne sont point entirement
pleins, les fractures s'arrtent prcisment  la hauteur du niveau du
liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a t observ
lors de l'explosion de certaines machines  vapeur.

_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait  l'Acadmie
plusieurs communications d'un haut intrt, dont le laconisme des
_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le dtail. Au
nombre des instruments proposs par l'auteur, on remarque des lunettes
de spectacle qui, sous un volume rduit, auraient plus de lumire et de
champ que les lunettes usites, grossiraient d'avantage, et coteraient
moins. M. Matthiessen a trouv aussi un verre de couleur verte
parfaitement monochromatique. Enfin, il a imagin un appareil commode et
portatif,  l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre
beaucoup plus aisment que par toute autre mthode. Employ  l'analyse
de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois
spectres diffrents l'un de l'autre par la nature et la position des
raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de
carbone; un second provenant de la lumire qu'mettent les molcules de
carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui
rsulte de la combustion de l'hydrogne.

Nous souhaitons que le rapport dtaill qui nous tait promis pour un
dlai rapproch, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps
attendre.

_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons dj
parl ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la thorie des images
daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses.
Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramens,  une
thorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de
physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos
lecteurs.

_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes
constituants du th, par M. Pligot, est le travail chimique le plus
intressant qui ait occup l'Acadmie.

Voici les rsultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.

Le th est, de tous les vgtaux analyss jusqu' ce jour, celui qui
renferme la proportion d'azote la plus considrable. Cette proportion
est pour 100 parties de th dessch  110 degrs, contenue dans le
petit tableau ci-aprs:

        Th pekoe........             6.58
        --     poudre  canon.....    6.15
        --     souchong.......        6.15
        --     assam........          5.10

En oprant sur 27 sortes de ths, M. Pligot a trouv que les ths verts
contiennent, en moyenne, 10, et les ths noirs 8 pour cent d'eau. Puis,
tenant compte de cette eau que la feuille contient dj, soit que la
dessiccation en Chine n'ait pas t complte, soit qu'elle ait absorb
pendant ou aprs son transport une certaine quantit d'humidit, il a
exprim la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100
parties de th, par les nombres suivants:

        Ths noirs secs.......                                42.3
        --   verts secs.......                                47.1
        --   noirs pris dans leur tat commercial .......     38.1
        --   verts dans le mme tat                          43.1

Lorsqu'on vapore  siccit une infusion de th, il reste un rsidu
brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du th vert poudre  canon,
contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du
th noir souchong.

La principale matire azote qui se trouve dans l'infusion de th est
une substance trs-riche en azote, cristallisable, la _thine_, qu'on
rencontre galement dans le caf (ce qui lui a fait souvent donner le
nom de _cafine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, mdicament
fort recherch par les Brsiliens. M. Pligot a trouv jusqu' plus de 6
p. 100 de thine, proportion beaucoup plus considrable que celle qui
avait t admise jusqu' ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il
a signal dans le th l'existence en forte proportion d'une autre
matire azote, la _casine_, dont le th, dans son tat ordinaire,
renfermait 11  15 p. 100.

On voit, en rsumant ces expriences dit M. Pligot, que le th
renferme une proportion d'azote tout  fait exceptionnelle; mais il faut
se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son tat naturel, et
qu'elle nous arrive aprs avoir t, pour ainsi dire, manufacture. On
sait, en effet, qu'avant d'tre livr  la consommation, le th subit
une torrfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au
moyen de la pression exerce par les mains, un suc assez abondant, cre
et lgrement corrosif; la feuille est ensuite enroule et dessche
plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du th
vert ou de celle du th noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou
point azot et que sa sparation augmente par suite la quantit d'azote
qui reste dans la feuille. En dterminant celle qui se trouve dans les
feuilles fraches des arbres  th cultivs aux portes de Paris, dans
les belles ppinires de MM. Cels, j'ai trouv 4,37 d'azote p. 100 du
th dessch. Peut-tre la diffrence du climat et la culture
suffit-elle pour produire ces variations.

L'auteur a termin son travail par quelques considrations sur l'emploi
du th considr comme boisson et comme aliment. On ne peut nier,
dit-il, en prsence de la proportion d'azote renferme dans cette
feuille et de l'existence de la casine, que le th soit un vritable
aliment lorsqu'il est consomm dans son ensemble, avec ou sans infusion
pralable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations
indiennes.

Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: Le th vient 
Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du
Thibet... On le prpare avec du lait, du beurre, du sel et un sel
alcalin d'une saveur amre... A Kanawer, on le fait d'une autre faon:
on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette
l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.

Les rapides progrs de la chimie ne feront jamais oublier les travaux
des pres de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre
illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, dj
formellement annonc depuis quelques annes par M. Dumas, de rendre un
digne hommage  la mmoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres
compltes. Prsident de l'Acadmie en 1843, M. Dumas a sollicit du
ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour
cette publication, et le ministre, dans une lettre adresse  l'Acadmie
 ce sujet, s'est exprim dans ces termes:

Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux
dispositions lgislatives adoptes en 1842 et en 1843, pour la
rimpression des oeuvres de deux savants gomtres. En demandant aux
Chambres les crdits ncessaires pour ces deux rimpressions, j'avais
pens que la mme disposition pourrait s'tendre  divers crits
minents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait
le moyen de raliser, pour les tudes mathmatiques et physiques, dans
des limites ncessairement plus troites, ce qui a t fait depuis
quelques annes pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour
rpondre  un voeu rcemment exprim dans un rapport prsent  la
Chambre des dputs; je dsirerais que vous voulussiez bien consulter
l'Acadmie des Sciences sur l'intrt qu'il y aurait  publier, aux
frais de l'tat, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire
de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non
plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en
prparant une dition compile de ses oeuvres, qui manque encore
aujourd'hui  la science.....

Nous ne connaissons pas encore la rponse de l'Acadmie. Nous savons
seulement que M. Arago a remis  la commission nomme pour prparer
cette rponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possdait; et nous
souhaitons vivement que l'on ne tarde pas  rendre un hommage si mrit
 la mmoire de cette victime d'une terrible raction contre les abus de
l'ancien rgime.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Expriences amricaines: Martin prend un associ.--Valle d'Eden en
perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et
326.)

Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le gnral, souriant dans
l'intime et satisfaisante conviction de l'tendue de ses lumires; votre
Tour, situe dans le voisinage immdiat de vos parcs, de vos promenades,
de vos arcs de triomphe, de votre opra, de votre royal Almack, est tout
naturellement la rsidence o peuvent s'taler les pompes et le luxe
royal d'une cour tourdie et lgre. La consquence, monsieur, c'est l
que se tient votre cour [1].

      [Note 1: La Tour de Londres est situe  l'extrmit orientale de
      la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie,
      les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le
      palais qu'habite la reine, les thtres frquents par la haute
      socit, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du
      grand monde, sont situs dans le quartier oppos, le _West-end_
      (extrmit occidentale de la ville).]

--tes-vous all en Angleterre? demanda Martin.

--Grce  la presse, oui, monsieur; rpondit le gnral; je m'y suis
rendu en lecture, pas autrement. Vous tes ici chez un peuple studieux,
monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous
surprendra.

--Je n'en doute nullement, rpliquait Martin, lorsqu'il se vit
interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura  son oreille:

--Vous connaissez, le gnral Choke?

--Non, reprit Martin sur le mme ton.

--Vous savez sous quel point de vue on le considre ici?

--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, rpondit Martin 
tout hasard.

--Justement; j'tais sr que vous auriez, entendu parler de lui.

--Je crois, dit Martin, s'adressant au gnral, je crois tre assez
heureux pour avoir une lettre d'introduction auprs de vous, monsieur;
elle est de M. Bvan, du Massachussets, ajouta-t-il en la lui
prsentant.

Le gnral la prit et la lut avec attention; de temps en temps il
s'arrtait pour lancer un regard aux deux trangers. Arriv  la
signature, il s'avana, donna une poigne de main  Martin, et s'assit
auprs de lui.

Ainsi donc, vous songez  vous tablir dans l'Eden? lui dit-il.

--Sauf meilleur avis, et en me conformant  vos conseils et aux
renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien  faire
dans les vieilles villes.

--Je puis vous prsenter  l'agent, monsieur, dit le gnral; je le
connais, car je suis membre de la corporation des propritaires du
territoire de l'Eden.

Cette nouvelle, des plus srieuses pour Martin, lui donnait fort 
penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les
conseils du gnral que parce que, le croyant tranger  toutes les
spculations de terrain, il en attendait un avis dsintress. En effet,
c'tait, tout rcemment que le gnral avait pris un intrt dans la
corporation de l'Eden; et il expliqua  Martin que depuis lors il
n'avait eu aucune communication avec M. Bvan.

Nous n'avons que bien peu  hasarder, dit Martin avec anxit;
seulement quelques guines, et ce peu est tout notre avoir! Dites,
gnral, croyez-vous que cette spculation puisse offrir quelques
chances de succs  un homme de ma profession?

--Et croyez-vous, dit le gnral d'un ton grave; croyez-vous que si la
spculation n'offrait aucune chance de succs, j'eusse fait la folie d'y
mettre mes dollars?

--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acqureurs. Y
a-t-il chance pour les acqureurs?

--Pour les acqureurs, monsieur! rpta le gnral avec quelque motion
et d'un ton premptoire, je conois. Vous venez d'une contre vieillie,
qui a entass, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant
lesquels, de temps immmorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci,
monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne nat pas dcrpit comme
dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrire nous, pour excuse,
l'exemple de sicles couls en pratiques corruptrices; point de faux
dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur
native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en
vain que notre sang aura coul. Me voil ici, moi, monsieur, ajouta le
gnral, plantant devant lui son parapluie comme un digue reprsentant
de sa philanthropie (et c'tait un affreux parapluie); me voici, avec ma
tte grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, dsavouant mes
principes, placer mes capitaux dans une spculation que je ne jugerais
pas fconde en esprances et en chances de bonheur pour mon prochain,
pour mes semblables!

Marlin, qui ne pouvait s'empcher de songer  New-York, s'effora 
grand-peine d'avoir l'air convaincu.

Que seraient ces vastes tats, monsieur, poursuivit le gnral, s'ils
n'taient destins  la rgnration de l'homme? Mais je vous pardonne;
de pareils doutes doivent natre dans l'me d'un homme qui vient de
votre pays, et qui ne connat pas le mien.

--Vous pensez donc qu' part les fatigues que nous sommes disposs 
endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne
sommes pas extravagants dans nos prtentions), quelque espoir fond de
russite?

--Un espoir fond de russite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent,
voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre
jugement, n'tablissez votre dcision que d'aprs ce que vous aurez vu,
de vos yeux vu. La valle d'Eden n'en est pas rduite  mendier des
habitants, monsieur!

--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agrable et
effroyablement salubre, dit M. Kettle, qui continuait  se mler  la
conversation, selon son usage.

Martin sentit que, mettre en doute des tmoignages de ce genre,
uniquement parce qu'il prouvait au fond une secrte dfiance, serait
chose tout  fait inconvenante et de mauvais got. Il remercia donc le
gnral, et se rsolut  se rendre chez l'agent ds le lendemain.

Ce ne fut que tard dans la soire, que nos voyageurs arrivrent  leur
destination. Ils s'tablirent  l'htel National, o les usages et la
socit leur rappelrent, par plus d'un trait de ressemblance, la
pension bourgeoise du major Pawkins.

Maintenant, Mark, mon bon garon, dit Martin fermant la porte de sa
petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que
notre sort se dcide. tes-vous toujours rsolu  fondre vos conomies
dans le capital commun? Est-ce dit?

--Si je n'avais pas t dtermin  courir tous les risques, monsieur,
je ne serais pas ici.

--Combien avez-vous l-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.

--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins  ce que dit la
Caisse d'pargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils
doivent savoir leur affaire l-bas, Dieu merci! rpliqua Mark avec un
mouvement de tte qui exprimait sa confiance illimite dans la sagesse
et l'arithmtique de MM. les administrateurs.

--L'argent que nous avons apport est fort en baisse, dit Martin; nous
n'avons pas mme huit livres sterling.

Le sourire indiffrent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de
tous cots, montrrent que ce dtail tait tout  fait au-dessous de son
attention.

De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec
amertume sa main dpouille de son ancienne parure.....

--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous
n'avons tir que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que,
cela mme compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous
voyez, la plus forte. A prsent, Mark, ajouta Martin, reprenant son
ancien ton dgag, celui qu'il avait nagure avec ses plus humbles
compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrang pour que vous fussiez,
non pas seulement ddommag, mais rcompens, j'espre. Je prtends
amliorer matriellement votre sort, et relever votre position, votre
tat, vos esprances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie,
monsieur, s'cria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde  tre relev;
je suis content comme je suis, monsieur.

--Un moment, coutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute
importance pour vous, et je m'en rjouis quant  moi. Je vous ai choisi
pour associ, Mark, et cela, sur le pied d'une galit parfaite.
J'apporte, comme capital additionnel, ma capacit, mes talents, mon
habilet dans ma profession; et la moiti, l'intgrale moiti des
profits annuels sera _vtre_, Mark; je vous en considre comme
propritaire ds aujourd'hui.

Pauvre Martin! toujours btissant en l'air, mur dans sa personnalit,
se nourrissant de projets chimriques, d'aveugles esprances: tout fier
de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au
compagnon de ses traverss, en lui donnant moiti du revenu douteux d'un
capital certain qui appartenait presque tout entier au gnreux garon.

Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attrist que de coutume,
mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous
dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai
du meilleur de mon me, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est l tout ce
que je puis faire.

--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garon, dit
Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour
l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment,
nous ne sommes plus le matre et le serviteur, mais deux amis, deux
associs qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation.
Si c'est en faveur de la valle d'Eden que nous nous dcidons, eh bien!
du jour de notre arrive, continua Martin, qui aimait  battre le fer
pendant qu'il tait chaud, notre maison se fondera sous la raison
CHUZZLEWIT ET TAPLEY.

--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'cria Mark; je
n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'tre _la
compagnie_. J'ai souvent song, poursuivit-il  demi-voix, que
j'aimerais  voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais
gure en devenir une moi-mme.

--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future
maison _Chuzzlewit et compagnie_.

--Grand merci, monsieur; et si quelque propritaire, quelque gros
richard des environs, se met en tte de faire tablir un beau jeu de
quilles, bien dessin, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour
le sien, je me charge de cette partie de la besogne.

--Et je rponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de
l'Union, reprit son associ en riant. Allons, Mark, apportez-nous une
couple de verres, et buvons au succs de l'entreprise.

Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva
frquemment par la suite, l'galit, qu'il venait de proclamer si
hautement. Peut-tre aussi regardait-il ce genre de service comme dvolu
de droit  la _compagnie_. Mark n'en obit pas moins avec sa promptitude
ordinaire; et, avant de se sparer pour la nuit, les deux associs
convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'tait
l'infaillible jugement de Martin seul qui devait dcider la question de
l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mrite, mme  ses
propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de
faon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.

Le gnral se trouvait  la table d'hte le lendemain;  l'issue du
djeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de dlais; les deux
Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau
de la Valle d'Eden, situ  une porte de fusil environ de l'htel
National.

Le bureau tait petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer
de vastes proprits d'un seul cornet de dez, pourquoi ne
marchanderait-on pas une province entire dans une gurite? D'ailleurs,
c'tait un bureau temporaire, les _Edennens_ se _disposait_  btir un
superbe difice pour y tablir leur administration; ils en avaient mme
marqu le site, ce qui, en Amrique, est l'essentiel. La porte du bureau
tait toute grande ouverte, pour la commodit de l'agent, qui se tenait
 l'entre. Il fallait que ce ft un rude travailleur; car, paraissant
avoir toutes ses affaires  jour, il se balanait paisiblement dans une
chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuye trs-haut contre le
chambranle de la porte, et l'autre replie sous lui, comme s'il couvait
son pied.

C'tait un homme maigre, dcharn, la tte couverte d'un large chapeau
de paille, et vtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la
chaleur, et son col de chemise tait assez cart pour qu' mesure qu'il
parlait on vt quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, 
peu prs comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour
reparatre ds qu'on touche les notes d'un piano. Si c'tait la vrit
faisant un faible effort pour s'lancer jusqu' ses lvres, nous pouvons
rendre tmoignage qu'elle n'y atteignait jamais.

Deux yeux gris se tenaient  l'afft au fond de la tte de l'agent; l'un
d'eux, priv de vue, demeurait immobile, et ce ct du visage semblait
pier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait,
ainsi son expression distincte, et c'tait au moment o le profil en vie
tait le plus anim que le profil mort paraissait le plus inflexible
dans sa sournoise vigilance, passer de l'un  l'autre, c'tait retourner
son homme, et mettre le dedans dehors.

Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tte tombait aussi
droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mles formaient
l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte tait
empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualit d'oiseau de proie,
par droit de parent, tordu et hriss de son bec tous ces poils
menaants.

Tel tait l'homme qu'ils abordrent, et que le gnral salua du nom de
Scadder.

Fort bien, gnral, rpondit-il; et vous, comment vous en va?

--Toujours prt, et de feu pour le service du pays et la cause de la
sympathie mutuelle... Mais voici deux trangers venus pour affaire,
monsieur Scadder.

Ce dernier donna une poigne de main aux nouveaux venus, prambule
indispensable en Amrique, et recommena  se balancer.

Je prsume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, gnral.

--Eh bien, monsieur; nous voil  vos ordres.

--Ah! gnral, gnral! vous ne savez rien garder! vous parlez trop,
beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous tes
monstrueusement loquent en public; mais, dans le particulier, vous ne
devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.

--Si je comprends o vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un
rail entre les jambes, repartit le gnral, aprs un moment de
rflexion.

--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions
rsolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de
rserver ce qui en reste aux privilgis, aux favoris de la nature!

--Mais, justement! s'cria le gnral avec chaleur, les voil ces
privilgis! ce sont ceux que je vous amne.

--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela
suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous,
gnral!

Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder tait la plus
honnte crature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix
mille dollars, l'offenser de propos dlibr.

Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je
fais monter les offres, dit Scadder  voix basse, l'oeil fix sur la
route, et se balanant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche
de donner l'Eden  trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi
faite, eh bien!  la bonne heure!

--Monsieur Scadder, dit le gnral, reprenant son ton oratoire;
monsieur! voici ma main, voil mon coeur! Je vous estime, monsieur, et
je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne
les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont
cots en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des
amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le rpte.

M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva
pour serrer plus cordialement la main du gnral et inviter ses amis
particuliers  le suivre dans le bureau. Quant au gnral, il dclara,
avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation,
il ne convenait pas  sa dlicatesse d'tre ml en rien dans les
transactions de vente et d'achat. En consquence, s'appropriant la
chaise-berceuse, il se mit  considrer la perspective, comme le bon
Samaritain attendant son voyageur.

Bon Dieu! s'cria Martin, ds que ses yeux tombrent sur le plan
gigantesque qui occupait tout un ct du bureau, car,  part cette
carte, la pice ne contenait que quelques chantillons de botanique et
de gologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un
mauvais tabouret; Dieu du ciel! que vois-je l?

--C'est l'Eden! dit Scadder, occup  se curer les dents avec une sorte
de petite baonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en
touchant un ressort.

--Eh mais! je ne me doutais pas que ce ft une ville!

--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant! Et ville
florissante encore! cit architecturale! Il y avait banque, glises,
cathdrales, places, marchs, manufactures, htels, magasins, maisons,
quais, une bourse, un thtre, des difices publics de tout genre, et
jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout
sur papier et fidlement enregistr dans le plan affich sur le mur.

[Illustration 006a: (La suite  un prochain numro).]



[Illustration 006b: deco.]

Chasses d'hiver.

LA CHASSE AUX CANARDS.

C'est le vritable moment de se mettre en route, les canards arrivent.
Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous  barboter comme
eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agrable, surtout lorsque,
croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase
jusqu'au cou. Il est quelquefois trs-difficile de sortir de l sans
aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur,
attendant son heure dernire, n'ont pas un chant assez harmonieux pour
lui inspirer des penses couleur de rose. Mais ceci n'est que
l'exception. Dans l'tat normal, un chasseur aux canards se mouille, se
crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tte, ce qui tablit
l'quilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une
soupe aux choux largement saupoudre de fromage; du linge blanc et un
gigot rti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouate;
quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme,
voil des jouissances inconnues  ceux qui, toujours munis du
confortable, n'prouvent jamais aucune privation.

Quelle tonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout,
on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le rcit de tous les
voyageurs, ils ont trouv des canards sous toutes les latitudes. En t,
les canards habitent les lacs et les marais du Nord. L, ils multiplient
 l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger
une omelette, on trouve des oeufs  chaque pas; on n'a qu' se baisser
pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ail se met
en route pour chercher des climats temprs; il fend l'air derrire un
chef de file qui guide la troupe pendant un temps dtermin, toujours
gal pour chacun.

      [Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_:
      Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en
      canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci.
      La rivire en est partout si couverte qu'on peut facilement les
      tuer  coups de bton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vcu
      pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre
      nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou
      quarante dans un jour, sans nous arrter un moment, et nous ne
      faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont
      passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller
      chercher de moins froids, o ils puissent trouver quelques
      ruisseaux qui ne soient point glacs; mais ils reviennent au mois
      de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les dserts en
      sont couverts.]

        Ainsi dans leur saison les canes du Lapland
        Partent, formant dans l'air un triangle volant;
        Chaque oiseau tour  tour  la pointe se place,
        Un autre le relve aussitt qu'il se lasse.
        Chacun du dernier rang se transporte au premier,
        Chacun du premier rang se replace au dernier.
        Ils abordent les bois, les monts et les rivages
        Retentissent du vol de ces vivants nuages,
        Que l'instinct, le besoin, aids d'un vent heureux,
        Poussent vers des climats qui n'taient pas pour eux.
                                                    (Delille.)

Il y a bien des manires de faire la chasse aux canards: avec des
filets, des hameons;  l'afft, avec un long fusil; en bateau, avec la
vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui
ressemble au soleil levant comme un soleil d'opra; avec un petit chien
couvert de la peau d'un renard, qui les attire prs du rivage comme la
chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de
la Somme et de beaucoup d'autres rivires sont nuit et jour couvertes de
chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont
gardes par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste l,
toujours guettant l'arrive de ces voyageurs lapons; et voil pourquoi
nous mangeons de si bons pts d'Amiens. C'est dommage que la crote en
soit si mauvaise.

En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manire
qui tendrait  dtruire l'espce, si l'espce pouvait tre dtruite.
Prs d'un marais frquent par ces oiseaux, on creuse un large foss
tournant, et qui va toujours se rtrcissant. Ce foss, couvert d'un
treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir
plus qu'un demi-mtre. Des hommes, des chiens, posts sur les extrmits
du marais, poussent peu  peu les canards vers le foss, o rgne le
plus grand silence. Des canards privs sont l qui attirent les autres.
Lorsque toute la bande est engage dans la fausse rivire, un filet
tombe pour en couvrir l'entre, et le tour est fait. Alors le massacre
commence, et des voitures emportent marche le produit de cette
boucherie.

Il existe une autre manire de prendre les canards, et c'est
principalement celle-l que je vais vous dcrire. Avec plusieurs
citrouilles, videz-les, faonnez-les de sorte  y introduire votre tte,
percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur
l'eau. Les canards s'habitueront bientt  voir ces objets loin d'eux,
prs d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos
amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tte ce
casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du
jour, les canards vont et viennent pour chercher  manger; ils
s'approcheront de vous ou vous irez prs d'eux, sans qu'ils se doutent
que cette citrouille est habite. En passant la main sous l'eau, vous en
saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en
passant la main sous leur ventre vous tterez ceux qui sont les plus
gras; mais la chose est trop srieuse pour que je me permette une
mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez  un ressort
en fer plac  votre ceinture, qui l'touffera sur-le-champ et
l'empchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils
croiront qu'il  plong. Vous procderez ainsi tant qu'il restera des
canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs
amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.

Il me semble vous voir lever les paules de piti. Vous avez, souvent
entendu citer cette chasse comme une hblerie, et prmuni contre la rime
du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle
trs-srieusement: dans ma bibliothque cyngtique j'ai vingt ouvrages
o l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe
Galle, d'aprs Stradau, o tous les chasseurs sont reprsents une
citrouille sur la tte, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que
dit le pre du Halde: La manire dont ils prennent les canards mrite
d'tre rapporte: ils mettent la tte dans de grosses citrouilles
sches, o il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils
marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paratre au
dehors que la tte couverte de la citrouille. Les canards, accoutums 
voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en
approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans
l'eau pour les empcher de crier, leur tord le cou et les attache  sa
ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand
nombre [3].

      [Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le pre J.-B.
      du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.]

Le pre du Halde est un crivain srieux dont les ouvrages ont toujours
joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pills par tous ceux qui
crivent sur l'Amrique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine
inpuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.

Vous allez me rpondre peut-tre: Mais les canards arrivent en
dcembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute
une nuit dans l'eau jusqu'au cou? Cela ne me regarde pas, je vous donne
la recette, libre  vous de ne point vous en servir. Comme  vous, il me
paraissait  peu prs impossible qu'un homme pt prendre un tel bain de
sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je
crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.

Un de mes amis et moi nous chassions sur l'tang de Saclai, prs de
Bivre; il gelait fort, et dans notre bateau nous tions transis de
froid. Cachs dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les
canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrmits vers le
centre. Tout  coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse
de joncs,  dix pas de nous.

Oh! prenez garde  moi, ne tirez pas de mon ct; il y a quelqu'un
ici; je ne suis pas un canard.

--Et qui diable parle ainsi?

--Un confrre qui s'est mis  l'afft comme vous.

--Je ne vois point de bateau.

--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'
effrayer les canards.

--Vous tes donc dans l'eau?

--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi,
nous serions srs de tuer.

--Merci.

--Vous avez gt mon afft; les canards vous verront, et je ne tuerai
pas.

--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos
chances de succs seraient plus que doubles. Qu'en dites-vous,
professeur?

--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.

A force de regarder, nous apermes une tte d'homme couverte de
roseaux, et ressemblant  celle d'un fleuve personnifi, comme on en
voyait jadis  l'Opra, et comme il en existe encore dans le jardin des
Tuileries,  la grille du Pont-Tournant, o le pont ne tourne pas, car
il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur
l'eau, avait t surmont d'une fourche, il aurait ressembl trait pour
trait  ce brave Neptune lorsqu'il paraissait  cheval sur une vague
pour dire son fameux _quos ego_.

Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfonc dans l'tang; les canards
arrivent.

Ils venaient droit  nous, mais apercevant notre bateau, ils firent
volte-face; nos six coups de fusil, partis  la fois de fort loin,
n'eurent point de rsultat.

Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'tang, couvert d'une
bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont
toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les
cacher. Si les canards volaient  fleur d'eau, passe encore; mais ils
s'enlvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.

--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.

--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.

[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.]

Ah a! je vais me placer ailleurs, l-bas, au bout; faites-moi le
plaisir de m'y laisser tranquille.

--Comment! vous allez prendre encore un bain?

--Ceux-ci ne cotent pas cirer.

--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.

--C'est le pis-aller.

--En tout cas, vous tes certain d'attraper un bon rhume.

--C'est ce que je cherche.

--Avec un peu de bonheur vous russirez.

--Ce n'est pas sr.

--Ah a! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un
rhume?

--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journe. Ce soir je
vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voil ces messieurs qui
vont poursuivre les canards  l'autre bout; je vais me poster, et vous
entendrez parler de moi.

--Et votre chien?

--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.

--Et si vous blessez un canard?

--Est-ce que je ne sais pas nager!

--A la bonne heure.

Et notre homme se mit  courir sur la rive; sa peau, couverte d'une
couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour
un de ces Cynocphales qui vainquirent l'arme de Gengiskan. Ceci, pour
beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par
Gengiskan, arrivrent sur les bords d'un fleuve habit par les
Cynocphales; quoiqu'il fit trs-froid, ceux-ci se jetrent tous dans
l'eau. Bientt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils
rptrent cette manoeuvre, et  chaque fois ils se formait sur leur
corps une crote de glace et de terre qui bientt acquit la consistance
du roc. Alors les Cynocphales formrent leurs rangs et se prcipitrent
sur les Tartares, qui leur lanaient des milliers de flches; mais rien
ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les
Cynocphales mordirent les Tartares et les mangrent. De l vient le
proverbe encore en usage en Tartarie: Mon pre a t jadis mang par
les chiens. Les anciens livres parlent des Cynocphales, monstres avec
tte et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent
sur ces gens-l des choses merveilleuses que je ne rpterai point ici,
car vous ne les croiriez pas. Notre sicle est essentiellement
sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il
doute encore.

La chasse continua sans pisode remarquable, et, le soir, nous rentrmes
chez le garde avec quelques bcassines, deux judelles et un canard.

Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au
brave Germain, garde brevet de l'tang.

--Ah! ah! vous l'avez rencontr dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je
vous assure; il se cache comme un plongeon bless.

--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gele,
un homme ft de pareils tours de force.

--C'est vrai. Quand je serais sr de tuer tous les canards du monde, je
ne voudrais pas imiter ce camarade-l.

--De quel pays est-il?

--De Versailles. Il chante  la cathdrale. Par le canal des curs il a
obtenu la permission de chasser ici.

Pendant que nous changions de linge et d'habits auprs d'un bon feu,
nous vmes arriver notre Fleuve. Il tait proprement vtu, gai, frais et
dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses paules on en
voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouv place dans le
sac de cuir.

Eh bien! lui dis-je, il parat que la journe est bonne?

--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas drang ce matin, j'aurais
quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez
fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards
dans ma poche.

--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car  vous seul vous
avez tu plus que tous les autres chasseurs ensemble.

--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous
pas en fiacre?

--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour
faire ce mtier-l.

--Parce qu'ils ont peur, et voil tout. Essayez, et vous ne vous en
porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un apptit de loup.
Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et
du bon.

--Ce qui m'tonne, c'est qu'aprs cette immersion de sept heures, vous
avez encore la voix claire.

--Et voil le mal: car, entre nous, j'esprais gagner un bon rhume.

--A propos, vous me l'aviez dj dit. Je serais curieux de savoir
pourquoi vous dsirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de
votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu' s'en
dbarrasser.

--Parce que cela les gne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai
besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.

--Je ne comprends pas.

--Voici la chose: Je suis chantre de la cathdrale de Versailles; je
chante les dessus, et c'est mal pay. A peine si je gagne pour acheter
mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour
vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demand sa place, qui vaut
trois fois plus que la mienne; mais le cur, mais l'vque disent que
j'ai la voix trop claire.

--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de tnor.

--C'est cela. Ils disent que j'ai un tnor, et ils ne veulent pas de
voix de tnor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les
vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gele augmente, je
finirai bien par m'enrhumer, et mon tnor s'en ira.

--Vous pourrez bien partir avec lui.

--Ah bah! c'est bon pour les lgants de Paris; ils ont peur de l'eau
comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouv
une fameuse recette pour tuer les canards.

--C'est vrai.

--On dit que vous faites des livres sur la chasse.

--Oui, par-ci, par-l, quelques-uns.

--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma
mthode.

--Peu de gens chercheront  vous imiter.

--C'est gal, je serais bien aise de me voir imprim tout vif.

--Votre nom?

--Jacques Rinart, rue Satory,  Versailles.

--Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_.

ELZAR BLAZE.



Caricature.

Le procs d'O'Connell donne lieu, en Angleterre,  un grand nombre de
caricatures qui tmoignent de la colre un peu plus que de l'esprit de
John Bull. Celle que nous publions ici, emprunte  un journal souvent
mieux inspir dans ses moqueries pittoresques, reprsente le grand
Agitateur en costume de mendiant, support par un peuple de fainants;
nous la reproduisons comme un chantillon de la verve et de la gaiet
britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas
assurment les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a sem ses discours
contre l'Angleterre. A ne regarder que le ct comique de la question
irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent
de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.

[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.]



Bulletin bibliographique.

_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente
aura lieu le 5 fvrier 1844 et jours suivants,  la salle
Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8.

Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres
auquel nous n'aurions eu aucun reproche  faire si son auteur et pris
le mme parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand
d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un
bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public
qu'il a affaire  un marchand, le public tient compte des annotations
qui accompagnent chaque article, comme des rclames de la quatrime page
des journaux; il sait qu'il a  voir par lui-mme si on ne surfait pas
sur l'importance des articles offerts et sur leur mise  prix; il n'a 
se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherch 
abuser, est dispose  reconnatre la modestie et la franche bonne foi
avec laquelle on s'est prsent  elle.

Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme
dguis. Les pices qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'et pas
t un empchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan.
Sa notice, compose dans un systme, qu'avait dj adopt M. Leblanc,
libraire consciencieux et instruit fait connatre les pices qu'elle
annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intrt ou l'importance,
mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosit. C'est un calcul
fort naturel et fort bien entendu. Une pice publie perd de son prix
pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se
bornant  en donner des extraits, il leur a donc conserv, leur valeur
en mme temps qu'il l'a dmontre. Les noms les plus fameux et les plus
illustres ont fourni leur contingent  cette collection: les rois et les
notabilits rpublicaines, les papes et les actrices, les illustrations
politiques, scientifiques et littraires de ce sicle et des prcdents,
Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme
distingue dans la littrature_, comme le dit M. Charon.

Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura
 comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la
_Collection des Documents indits sur l'Histoire de France?_

                                                            9 mars...

Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr  la chasse que j'ai eu
aujourduy, car pour milan, pour hron, pour rinire, pour corneyle et
pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre
d'o je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys est, le tamps a
est asss beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux
aux chams qu' la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etys avec
moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.

Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement
que le roi vert-galant, en dpense de baisers? qu'on achte une lettre
de lui au gnral Raxo, se terminant ainsi:

Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec
toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternit.

Il y a une simplicit et, comme l'vnement l'a prouv, une rsignation
antique dans la fin de cette lettre crite au ministre de la guerre, le
8 mai 1815, par le gnral Barbangre, allant prendre le commandement
suprieur de la place d'Huningue, o il devait s'immortaliser par la
plus hroque dfense:

Je pars avec le dsir de bien servir Sa Majest, comme j'ai toujours
fait, sans songer  vouloir mettre un prix  mes services, sans
rechercher aucun stimulant.

Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould,
adresse, le 1er pluvise an VIII, au ministre de l'intrieur, Lucien
Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?

Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre trs-ignore de vous; mais
autres fois trs-connue au thtre des dieux:

Je chantois, ne vous dplaise.

Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long
prambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait dj pris
la libert d'adresser sa plainte au premier consul: Mais! je viens
d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connatre que par vous,
mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un
coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai
dit  votre an.--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt annes
consacres au Thtre des Arts; de son ducation; de son instruction; de
ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant  moy, j'avois alors pour
recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la
vivacit, de l'me, mauvaise tte et bon coeur; voil! sous quels
auspices j'ay t asses heureuse pour illustrer ma vie......

Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mrits, que
je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enleve; et ceux, dont la tche
dcemvirale m'a privs: il n'y a donc que cette inconstante fortune,
qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle
circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour
_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre;
combien il est cruelle aprs tant de bonheur, de se trouver rduite  un
tat si misrable, eh! aprs avoir allume tant de feux de n'avoir pas
aujourd'huy, de quoy brler un fagot dans ma chemine: car, le fait est,
que depuis que la Nation m'a couche sur son grand livre, je n'aie plus,
n'y me coucher, ny de quoy vivres.

Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme 
l'article Boismont, par exemple: Lettre trs-spirituelle, et d'en citer
un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le dmontrer. La
lettre toute intime de Diderot  l'abb Lemonnier, dont le nom figure si
souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant,
et mieux justifi cette qualification. Elle se termine ainsi:

Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez  votre poitrine et soyez,
sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira.
Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les
faire.

Une fort curieuse pice est une lettre crite le 7 ventse an II, par
Robespierre jeune  son frre an Maximilien, il l'engage  donner
audience  la citoyenne La Saudraie:

Il est ncessaire que tu l'entendes pour parvenir  connatre certains
personnages qui jouent un rle dans la rvolution, et qui devroient
cacher leur honte et leur immoralit. Les fripons montent  califourchon
sur les bons citoyens; ils se disent les amis des rpublicains les plus
distingus, j'ai rencontr des milliers d'intrigants qui rptent ton
nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se
laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les
administrations, tous les comits; guerre aux fripons, mon cher ami,
guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si
nombreux qu'ils chassent partout les reprsentants du peuple. Ils osent
dnoncer ceux qui leur dcouvrent le masque, et la rputation la mieux
tablie n'est point  l'abri de leur audace calomnieuse

Enfin un autographe de cette collection, manant de Boileau-Despraux et
renfermant ses stances _Pour M. Molire sur sa comdie de l'cole des
Femmes_, dissipe un doute, ou plutt sert  relever l'erreur des
diteurs de Boileau. Cette pice fut d'abord imprime en cinq stances
dans les _Dlices de la Posie galante des plus clbres Autheurs de ce
temps_, Paris, 8 veau, 1664, in-12. Dans les ditions que le satirique
a donnes de ses oeuvres, on la trouve compose de quatre stances
seulement. On en a conclu que la cinquime n'tait pas de lui, et on a
eu tort, cette pice date et signe le prouve. La seule conclusion
qu'il en fallt tirer, c'est que Boileau avait trouv ces vers faibles
et qu'il les avait retranchs. Nous n'appellerons pas de son jugement:

        Tant que l'univers durera
        Avecque plaisir on dira
        Que quoiqu'une femme complotte,
        Un mari ne doit dire mot.
        Et qu'assez souvent la plus sotte
        Est habile pour faire un sot.
                                       T.


_Histoire militaire des lphants_, depuis les temps les plus reculs
jusqu' l'introduction des armes  feu; avec des observations critiques
sur quelques-uns des plus clbres faits d'armes de l'antiquit; par le
chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8.
Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50,

Cet ouvrage, publi en franais par un Italien, fruit de quelques
annes de loisir passes sur une terre hospitalire, patrie commune des
lettres, des sciences et des arts, a pour but de remplir une lacune
importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu' ce
jour, en effet, des gens de guerre ou des rudits s'taient occups de
la composition des troupes, des diffrentes manires dont on les
rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramtation et
de la poliorctique, mais ils avaient compltement nglig l'emploi des
lphants dans les armes. Et cependant de l'poque d'Alexandre  celle
de Csar, c'est--dire pendant les trois sicles de l'antiquit les plus
fconds en grands vnements, il s'est livr peu de batailles, dans les
contres qui entourent le bassin de la Mditerrane, o les lphants
n'aient exerc une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit
comme cause de revers. Frapp de ces considrations, excit d'ailleurs
par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi,
j'ai essay de rparer cette omission de l'archologie militaire.
Malheureusement, les anciens crivains didactiques dont les ouvrages
sont parvenus jusqu' nous, ayant vcu  une poque o l'on avait
renonc (en Occident du moins)  l'usage des lphants de guerre, ne
fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'tait
donc dans l'histoire mme, et seulement l que je pouvais esprer de
puiser les matriaux de mon travail. C'est l, en effet, que j'ai t
les chercher. J'ai tudi avec attention toutes les expditions
militaires, soit de l'antiquit, soit du Moyen-Age, auxquelles les
lphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi 
runir les donnes fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite
efforc de complter ces donnes,  l'aide de renseignements recueillis
dans les potes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirs
des inscriptions, des mdailles et des autres monuments de l'antiquit.
Ces traits pars et isols, dont jusqu'ici on n'avait point cherch 
tirer parti, m'ont t souvent du plus grand secours, soit pour
comprendre les faits, soit pour donner de l'autorit  mes dductions.

_L'Histoire militaire des lphants_ se divise en trois livres, suivis
d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une
espce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M.
Armandi a voulu prsenter  ses lecteurs un rsum des notions les plus
importantes que nous possdons sur l'histoire naturelle des lphants,
sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on
emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements
prliminaires compltes, il nous donne, dans le chapitre suivant,
quelques considrations sur l'tat des lphants dans l'Inde avant
Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand
nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y dcouvrir
la vrit. C'est l'expdition du conqurant macdonien qui forme le
vritable point de dpart de l'histoire militaire des lphants; car
c'est le premier vnement bien constat o ces animaux se soient
montrs sur un champ de bataille, c'est la premire occasion qu'aient
eue les Grecs de les connatre et de les combattre.

Les successeurs d' Alexandre introduisirent les lphants dans le monde
occidental. Les Vagides, et surtout les Sleucides, en comptrent un
nombre considrable dans leurs armes. Antipater amena en Grce les
premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantit en
Italie, et habitua ainsi les Romains  triompher de ces nouveaux
adversaires, qui allaient jouer un rle si important dans leur lutte
avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des lphants 
l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses lphants
aux lgions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il
fit des siens contre Csar; enfin, les Romains voulurent,  leur tour,
suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachrent jamais qu'une
faible importance  leurs lphants, et ils ne tardrent pas  y
renoncer. Tel est le rsume succinct des faits principaux dont le
premier livre contient le dveloppement.

Le second livre est entirement didactique. M. Armandi y expose les
rgles que les anciens ont suivies dans l'organisation des lphants de
guerre et les moyens qu'ils ont employs pour les dresser, les armer et
les conduire  l'ennemi. Il tche de dterminer,  l'aide des documents
consigns dans le livre prcdent, quelle tait leur place dans les
camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti
pour le passade des rivires, pour l'attaque des postes, et mme pour
les siges, oprations auxquelles ils taient moins trangers qu'on ne
serait tent de le supposer; puis, aprs avoir trait des expdients
offensifs et dfensifs imagins contre eux, il examine en dernier lieu
si les inconvnients de leur service ne l'emportaient pas sur les
avantages qu'on pouvait en esprer. Chacune de ces questions forme le
sujet d'un chapitre.

L'emploi des lphants avait t abandonn en Occident vers la fin de la
rpublique romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour
les spectacles du Cirque et de l'Amphithtre. Ce ne fut que quelques
sicles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'leva
entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparatre sur les champs de
bataille avec les armes des rois sassanides. Ils prirent, durant cette
nouvelle priode, une part importante aux siges des places fortes de la
Msopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre
troisime, M. Armandi a donn un rcit sommaire de ces vnements, et
les documents nouveaux qu'il y a puiss lui ont permis de complter
encore ces premires recherches. Une fois arriv  l'poque o
l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma
tche comme termine, du M. Armandi car aprs la chute de la dynastie de
Sassan, il ne fut plus question d'lphants de guerre, ni en Europe, ni
en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'tend en de de
l'Indus. Mais, pour n'tre point sortis des limites que la nature leur
avait assignes, ces animaux n'en continurent pas moins  figurer dans
les guerres de l'Inde, et ils ne cessrent d'y jouer un rle
considrable dans tous les vnements militaires, jusqu' ce que l'usage
des armes  feu, devenu commun, mme  l'extrmit de l'Asie, les bannit
dfinitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette
priode n'ajoutent pas beaucoup de lumires  celles que j'ai pu tirer
des priodes prcdentes, j'ai pens que le lecteur ne serait pas fch
d'en connatre les pisodes les plus remarquables, et j'ai consacr un
dernier chapitre  les raconter.

Ces diffrentes poques de l'histoire des lphants embrassent une
succession de plus de vingt sicles. En les passant en revue, M. Armandi
s'est efforc de ne rien avancer qui ne ft fond sur des autorits
positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur
lesquelles il s'est appuy. En outre,  la suite du troisime livre, il
a runi, sous le titre gnral de notes et d'appendices, une certaine
masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son rcit sans
nuire  l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplment au
texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la lgion avec la
phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des
anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les dcouvertes
des Lagides dans l'intrieur de l'Afrique, sur la quantit prodigieuse
d'animaux sauvages exposs par les Romains dans leurs spectacles, etc.

L'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres avait cout avec le plus
vif intrt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage;
nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire
des lphants a sa place marque d'avance dans toutes les bibliothques
publiques et dans un grand nombre de bibliothques particulires.
L'loge le plus flatteur que nous puissions adresser  M. Armandi, c'est
qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, tait, et qui
maintenant n'est plus  faire.


_Les Csars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8. _Au
Comptoir des Imprimeurs-Unis_.

L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'tude des esprits
srieux et levs. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut
entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille
ans dans sa force et mille ans dans sa dcadence, prend dans l'tendue
des temps comme un tiers par sa dure, et la premire place par son
importance.

Et cependant, cette tude admirable d'un peuple qui, laborieusement
arrive  une grandeur inoue, a laiss dans le monde des racines si
profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greff, au
point de vue humain, sur elles, et a bti son difice sur ses ruines;
cette tude, disons-nous, est comme rserve  quelques mes d'lite.
Peu d'ouvrages d'une vritable valeur ont rpondu  sa hauteur, et en
France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de
Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et
de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrgs vulgaires,
de livres mdiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.

Ainsi, chose trange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny
sur les Csars, est une oeuvre nouvelle, sans prcdent, sans modle,
sur une matire qui semblait devoir tre puise.

Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pense, que cette
oeuvre est neuve.

Suetone a laiss, dans les habitudes de l'esprit, l'ide que les douze
premiers Csars forment dans l'histoire comme une partie spare,
complte, et dsormais consacre.

C'est l une de ces ides fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il
et vcu plus tard et invent les quinze ou les vingt Csars, et ce
chiffre ft rest dsormais immuable dans l'esprit sans critique du
vulgaire.

M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome.
Appel par ses tudes sur le christianisme et l'histoire gnrale de
cette poque extraordinaire, il s'est attach  ces temps qui sont comme
la sommit de l'histoire du peuple romain; et traant ds lors les
bornes du cadre o il allait faire entrer tant de choses, il n'crit que
l'histoire de la vritable famille csarienne, qui commence  Jules
Csar et finit  Nron.

Jules Csar, Auguste, Tibre, Caligula. Claude et Nron, telles sont
donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de
Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et
l'histoire.

Rome, sa grandeur gographique, sa puissance, sa politique, l'tendue de
l'empire, son arme, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses
vertus, sa philosophie, sa religion, voil ce que contiennent les deux
autres volumes.

Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage
remarquable.

Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Dtacher ainsi de
l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie  part,
introduire ds l'abord le lecteur dans le drame des faits, et rserver
ensuite comme corollaire et consquence les aperus philosophiques et
les hautes vues qui les rsument pour les placer  la fin de l'oeuvre et
la couronner, c'est le fait d'un esprit lev sans doute, et qui se fait
 lui-mme sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.

Mais  quelle poque historique cette forme de l'histoire
conviendrait-elle plus qu' celle des premiers Csars lorsque devant
l'univers silencieux, un seul homme parat et agit: le matre, le
tout-puissant, le Csar, le presque dieu?

Ainsi partage dans ces deux grandes et simples divisions, la manire de
l'auteur galement diffrente, vive, colore, dramatique dans la
premire parte, dans la seconde, elle s'lve encore, devient
rigoureuse, austre, philosophique.

Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la socit romaine, c'est
respirer dans l'antiquit. Les historiens vulgaires montrent de loin
l'histoire, qui,  cette distance, parat dforme et indcise. M. de
Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules Csar_
il met le lecteur au milieu mme de Rome, et il l'y fait vivre de
l'existence et des motions romaines.

Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage
lui-mme. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pense
_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi  dire de M. de Champagny
lui-mme.

Peut-tre pourrait-on cependant faire un reproche  ce livre: ce sont
les allusions passagres aux choses actuelles. Notre poque, quelle
qu'elle soit, n'avait pas de place  prendre dans ce tableau; ces
allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et
disparatront, et dans quelques annes il y aura quelques lignes qui ne
seront plus comprises dans un livre o tout le reste est excellent, et
qui a bien d'autres lments de dure dans l'avenir. G. C.



Amusement des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO.

I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de
rotation continu au moyen de l'air chauff par un pole. Ils savent que
si, aprs avoir coup dans une carte un cercle de la largeur de cette
carte, on dcoupe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou
quatre rvolutions, en rservant un petit espace intact autour du
centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprs
du tuyau d'un pole, pour que l'espce de surface hlicodale obtenue
par le droulement de la carte se mette  tourner sur elle-mme avec une
vitesse qui dpendra de l'excs de la temprature du tuyau sur celle de
la chambre.

Ce petit jeu mcanique est fond sur la proprit dont jouit une colonne
d'air chaud de s'lever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le
courant qui en rsulte tend  faire monter la carte dcoupe; mais, en
gard  l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle
reoit agissant obliquement et n'tant pas assez furie pour soulever la
carte entire, ne peut que la faire tourner autour de son point de
suspension.

[Illustration.]

Cela pos, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficult.
Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnatre que le courant d'air chaud
de la chemine agissant sur une surface hlicodale analogue  celle
dont nous parlions tout  l'heure, doit produire le mme effet. Ainsi
l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en
fer, qui est scell au milieu de la chemine, et qui est mobile sur les
deux pointes places  ses extrmits. Quant  la transmission du
mouvement  la broche, elle s'opre trs-simplement par l'intermdiaire
d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chane sans fin
verticale, semblable  celle que l'un voit dans les tourne-broches
ordinaires.

Cette espce de tourne-broche est employe en quelques points du
territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement
tablie, et elle mriterait d'tre plus connue. Il est  remarquer
qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la
vitesse de rotation est d'autant plus considrable que le feu est plus
actif.

On a construit, d'aprs les mmes ides, des lampes assez, singulires.
Le verre qui sert de chemine tant surmont d'un appareil hlicodal du
genre de celui que reprsente notre figure, a suffit d'allumer la lampe
pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de
mouvement, faciles  concevoir, servent  tirer parti de cette faible
force de rotation et  la faire agir, soit sur du petites pompes qui
montent l'huile  la partie suprieure de la lampe, soit sur un
mcanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le
mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran.

Les transformations de mouvement dont il vient d'tre question se
retrouvent  chaque instant dans les machines les plus importantes et
les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction
rectiligne, et, au moyen de la surface hlicode, ce courant ascendant
imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation
qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en
une autre autour d'un axe horizontal.

Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutt la similitude
parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hlicodal qui parat
avoir un si grand avenir dans la navigation  vapeur et l'me de notre
petite machine.--La seule diffrence consiste en ce que l'un reoit
l'impulsion d'un moteur tranger dans un liquide immobile, d'o rsulte
son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reoit
l'impulsion d'un courant de fluide arien, et que ne pouvant acqurir un
mouvement de progression, il transmet sa rotation  d'autres parties de
la mme machine. Ainsi, un des progrs les plus remarquables de la
navigation  la vapeur se trouvait implicitement dans notre
tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans
les plus petites!

II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu de _passe-dix_. On jette
trois ds sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la
donne des points amens excdera 10. Il y a 216 combinaisons possibles.
Or, les points sont disposs sur les ds ordinaires de manire que la
somme des points sur deux faces opposes soit constamment _sept_, l'as
oppos au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se
trouvent sur les faces opposes des trois ds fait donc constamment 21.
Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour
passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on
obtiendrait en retournant les trois ds, ou en faisant la lecture sur
les faces infrieures au lieu de la faire sur les faces suprieures.
Donc, les chances des joueurs sont gales lorsqu'ils parient, l'un pour,
l'autre contre passe-dix en un coup.

Cela pos, d'aprs l'nonc de notre problme, les probabilits de Paul
sont videmment

                         1/2      1/4     1/8     1/16    1/32

        pour gagner       1,       2,      4,      8,     16 fr., etc.,

selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisime coup,
etc. La valeur de son esprance mathmatique de gain est gale  la
somme de tous les gains alatoires multiplis respectivement par les
probabilit correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est
gal  un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu ft gal,
dposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrter au centime
coup; 500 francs pour mille coups, etc.

Il semble donc qu'il doit dposer pour enjeu une somme infinie, quand on
convient que le jeu se prolongera jusqu' ce que Pierre ait pass dix,
si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel
est l'homme sens qui voudrait risquer  ce jeu, non pas une somme
infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte
relativement  sa fortune.

Tel est le paradoxe curieux qui est clbre dans l'histoire de la
science sous le nom de _problme de Ptersbourg_.

Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est
la remarque trs-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas
payer plus qu'il n'a, et que possdt-il 50 millions, il ne pourrait
loyalement s'engager  prolonger le jeu au-del du 26e coup, puisqu'au
27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de
francs reprsente par le produit de 29 facteurs gaux  2, ou par 67,
108, 864 francs, somme suprieure  sa fortune. Rciproquement, Paul
connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas aprs plus de 26
coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le
nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il
arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas
dpasser 13 francs 50 centimes.

(Cette question est emprunte  l'ouvrage de M. Cournot, dj cit.)


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau.

II. On demande de combien de manires diffrentes on pourrait payer 3
livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies,
telles que: cus de 3 livres, pices de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de
18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.



_A M. le Directeur de_ L'Illustration,

Bordeaux, 17 janvier 1843.

Monsieur,

Vos _rbus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables
ngociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de
celui que contenait votre avant-dernier numro, en sont venus  des
propos affligeants et presque  des voies de fait. Voici comment les
choses se sont passes:

M. A..., remarquant dans votre _rbus_ un rayonnement circulaire d'un
diamtre fort tendu, pensa que l'intention de l'auteur avait t de
reprsenter _le soleil_. Cela pos, il constata au centre de l'astre la
prsence d'une _laie_ et les attributs gnraux des _beaux-arts_. Arm
de ces deux lments de conviction, il arriva successivement  la
combinaison d'une phrase ainsi conue:

Les beaux-arts sont dans le plus grand dsastre. (Laie, beaux-arts sont
dans le plus grand des astres.)

Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprtation. M.
A... soutint qu'elle tait parfaitement raisonnable: il dclara qu'il
avait visit la dernire Exposition du Louvre; qu'il avait recul
d'horreur  la vue de toutes les monstruosits qui s'taient offertes 
sa vue; qu'il lui tait par consquent permis de croire que les
beaux-arts tant arrivs  leur extrme dcadence, ce fait avait pu tre
proclam, sous la forme allgorique d'un _rbus_, dans un journal qui se
distingue par la dlicatesse et la puret de son got.

M. C..., qui avait galement visit la galerie du Louvre, mais qui, en
sa qualit de spculateur en indigo et en cochenille, n'avait fix son
attention que sur la nature des couleurs et les avait trouves fort
belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante
et attentatoire  la dignit des artistes franais. En consquence, il
dclara:

1 Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'tait autre chose qu'une
_gloire_;

2 Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des
beaux-arts;

3 Qu'on y voyait galement une _laie_, mais que cette laie tant sur le
point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle tait _fconde_.

A l'aide de ces diverses indications, M. C... dclara formellement que,
loin de signifier que les que les _beaux-arts taient dans le plus grand
dsastre_, le rbus contenait ces mots:

La gloire _environne_ les beaux-arts et les _fconde_. (et _laie
fconde_)

Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi
opposs, il tait difficile que les deux adversaires pussent se faire la
plus lgre concession. Vainement des amis, affligs d'une discussion
dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts
pour oprer une conciliation; elle tait radicalement impossible. Ils
chourent donc, et la querelle n'en devint que plus anime et les
expressions que plus outrageantes.

Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier
numro et par consquent l'explication de votre dernier _rbus_. Ni l'un
ni l'autre des adversaires n'avait devin juste, puisque la phrase
tait: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma
subitement; des explications satisfaisantes furent changes; les deux
ngociants se prcipitrent dans les bras l'un de l'autre.

[Illustration.]

Toutefois M. C..., aprs un instant de rflexion, se ravisa vivement, et
s'cria en s'adressant aux tmoins de cette terrible scne: Avouez au
moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les
beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en rsulte videmment qu'_ils
ne sont pas dans le plus grand dsastre!_...

Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer  Bordeaux est un
nouveau chapitre  ajouter au livre des grands effets produits par les
petites causes. Qu' l'avenir cela vous serve d'avertissement, et
croyez-moi,

Votre bien dvou serviteur et abonn,

                                                    P. B..... O.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS

L'inauguration de la fontaine Molire s'est faite le 15 du courant.

[Illustration: Nouveau rbus.]











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1844, by Various

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North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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