The Project Gutenberg eBook, Madame Sans-Gne, Tome I, by Edmond
Lepelletier


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Title: Madame Sans-Gne, Tome I
       Roman tir de la Pice de Mm. Victorien Sardou et mile Moreau


Author: Edmond Lepelletier



Release Date: April 6, 2013  [eBook #42472]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GNE, TOME I***


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Note de transcription:

      L'orthographe d'origine a t conserve, mais quelques erreurs
      typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
      corrections se trouve  la fin du texte.

      La ponctuation a galement fait l'objet de quelques corrections
      mineures.

      L'original contient deux pages de titre compltes: une seule
      page a t retenue ici.





EDMOND LEPELLETIER

MADAME SANS-GNE

ROMAN TIR DE LA PICE
DE MM. VICTORIEN SARDOU ET MILE MOREAU

[Illustration]

*

La Blanchisseuse







PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits rservs.




MADAME SANS-GNE

MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




MADAME SANS-GNE


PREMIRE PARTIE

LA BLANCHISSEUSE




I

LA FRICASSE


Rue de Bondy, des lampions allums et fumeux clairaient l'entre d'un
bal populaire, le _Waux-Hall_.

Ce bal, au nom exotique, tait dirig par le citoyen Joly, artiste du
Thtre des Arts.

On tait aux grands jours de juillet 1792.

Louis XVI conservait encore une royaut nominale, mais sa tte, coiffe
du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait dj sur ses paules.

La Rvolution grondait dans les faubourgs.

Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une
entrevue secrte o l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le
choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple,
dcid de livrer un assaut dcisif  la royaut retranche, ainsi qu'en
une forteresse, au chteau des Tuileries.

On attendait l'arrive des bataillons des Marseillais pour donner le
signal de l'insurrection.

Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se prparaient, de leur ct,
 se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays
ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intrieures
pour frayer un passage  leurs armes jusqu' la capitale.

Avec une arrogance tmraire, le prince de Brunswick, gnralissime des
armes impriales et royales, avait lanc de Coblentz son fameux
manifeste, o il tait dit:

Si le chteau des Tuileries est forc ou insult, s'il est fait la
moindre violence, le moindre outrage  Leurs Majests le roi Louis XVI
et la reine Marie-Antoinette ou  quelque membre de la famille royale,
s'il n'est pas pourvu immdiatement  leur sret,  leur conservation
et  leur libert, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance
exemplaire et  jamais mmorable, en livrant la ville de Paris  une
excution militaire et  une subversion totale, et les rvolts
coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mrits...

Paris rpondit  ce dfi froce en organisant le soulvement du 10 aot.

Mais Paris est toujours le volcan  deux cratres: la joie y bout avec
la fureur.

On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et,  la
Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes,
sans pour cela perdre le got du plaisir et l'amour de la danse.

Car on se trmoussait beaucoup sous la Rvolution.

Sur les ruines toutes fraches de la Bastille, enfin dmolie, un
criteau fut plant portant ces mots: Ici l'on danse!

Et ce n'tait pas une ironie. L'usage le plus agrable que pouvaient
faire les patriotes de ce lugubre emplacement o, tant de sicles
durant, avaient sourdement gmi les malheureux que dtenait le caprice
monarchique, c'tait encore d'y accorder les violons. Les joyeux
flonflons succdaient aux cris lugubres des chouettes, et c'tait aussi
une faon de tmoigner de la disparition de l'ancien rgime.

La Rvolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en
dansant _la Carmagnole_.

Enumrer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on
dansait  l'htel d'Aligre, rue d'Orlans-Saint-Honor;  l'htel
Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier,  l'htel de
Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas,  la Modestie; au bal de
Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons;  la Courtille, au
Waux-Hall enfin, rue de Bondy, o nous allons conduire le lecteur.

Comme les costumes, les danses de l'ancien rgime se mlangeaient aux
entrechats nouveaux:  la noble pavane, au menuet et  la gavotte
succdaient la trnitz, le rigaudon, la monaco et la populaire
_fricasse_.

Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la
foule tait grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses taient jeunes,
alertes, gentiment trousses, et les danseurs pleins d'entrain.

Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec
les bas, la perruque et l'habit  la franaise, talaient leurs grces
dans les avant-deux o apparaissait le pantalon rvolutionnaire; car,
disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi
pour dsigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci
allaient dpourvus du vtement destin  couvrir les jambes; cela
voulait dire qu'au contraire les jambes rvolutionnaires taient trop
vtues: les citoyens avaient allong l'toffe et ne portaient plus de
culottes, mais des pantalons.

Les uniformes tincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux,
en tenue, prts  s'lancer hors du bal et  courir, au premier appel du
tambour, commencer la danse du trne et le branle de la rvolution.

Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en
passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort
garon aux traits  la fois nergiques et doux, qui portait le coquet
costume de garde franaise avec la cocarde bleu et rouge de la
municipalit de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son
grade: un sergent pass, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice
solde de la ville, depuis le licenciement des gardes franaises.

Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et apptissante
luronne,  l'oeil honnte et bleu,  l'allure dgage. Celle-ci
regardait ironiquement le beau garde franaise hsitant  s'approcher
d'elle, malgr les encouragements de ses camarades:

--Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est
pas imprenable!...

--Elle a mme peut-tre dj connu la brche! disait un autre.

--Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisime.

--Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la
fricasse... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent
Lefebvre.

Celui-ci se ttait; il n'osait accoster la frache et jolie commre,
nullement dcontenance d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux
yeux.

--Tu crois, Bernadotte? rpondit Lefebvre  celui qui l'excitait ainsi,
comme lui sergent... Morbleu! un soldat franais n'a jamais recul ni
devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...

Et se dtachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit  la
jolie fille, dont les yeux s'taient chargs de colre et qui
s'apprtait  le recevoir de la plus belle faon, ayant entendu les
propos peu respectueux des militaires sur son compte.

--Attends! ma fille, dit-elle  sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, 
ces freluquets de gardes franaises, si j'ai une brche!

Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux ptillants,
la langue la dmangeant, prompte  l'attaque comme  la riposte.

Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...

Avanant les bras, il saisit la jeune fille  la taille et tenta de lui
dposer un baiser sur le cou, en disant:

--Mam'zelle, voulez-vous danser la fricasse?

La gaillarde tait leste. En un clin d'oeil elle se dgagea, puis
expdiant sa main avec vivacit dans la direction de la joue du sergent,
bahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colre et plutt
joyeuse de sa rplique:

--Tiens, fiston, en voil d'la fricasse!...

Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et
portant la main  son tricorne dit galamment:

--Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...

--Oh! il n'y a pas d'offense, mon garon! a vous servira de leon...
Une autre fois vous saurez  qui vous avez affaire!... rpondit la jeune
fille, dont toute la colre paraissait tombe, et qui se tournait vers
sa compagne en disant  mi-voix:

--Il n'est pas trop mal, ce garde!...

Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son
camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir
les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui
dit:

--Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi...
Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-tre pas la fricasse...

--Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est  vous? dit vivement la
luronne... Je sais danser la fricasse et je la danserai avec qui me
plat... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut
m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui
volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?

Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de
franche allure, tendit sa main  Lefebvre.

--Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une
fois bien pardon... Ce qui s'est pass tout  l'heure, voyez-vous, c'est
un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez l,
qui m'a pouss... Oh! je n'ai eu que ce que je mritais!...

Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille,
l'interrompant, lui demanda sans faon:

--Mais dites donc,  votre accent, on dirait que vous tes Alsacien?...

--N natif du Haut-Rhin!  Ruffach!

--Parbleu! en v'l un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...

--Vous tes ma payse!

--Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?

--Et vous vous nommez?

--Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des
Orties-Saint-Honor.

--Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, prsentement dans la
milice...

--Alors, pays, nous ferons tout  l'heure, si vous le voulez bien, plus
ample connaissance, mais pour le moment la fricasse nous
appelle...

Et le prenant sans faon par la main, elle l'entrana dans le tourbillon
des danseurs.

Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage trs ple,
presque blme, portant les cheveux longs en oreilles de chien,  la mine
discrte et fute, et dont la longue lvite avait des allures de
soutane, celui-ci dit assez haut:

--Tiens! voil Catherine qui passe aux gardes!...

--Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui
avait entendu le propos.

--Oh! en tout bien tout honneur, rpondit le jeune homme  tournure
ecclsiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante,
proprette et vertueuse... le coeur sur la main et la langue joliment
pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manires
toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gne...

Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se
perdit dans le tumulte joyeux de la fricasse.




II

LA PRDICTION


La danse termine, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine 
sa place.

La paix tait complte. Ils se parlaient comme deux vieilles
connaissances et s'avanaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux
amoureux.

Lefebvre, pour cimenter tout  fait l'accord, proposa un
rafrachissement.

--Accept! rpondit Catherine... oh! je ne fais pas de manires, moi...
vous m'avez l'air d'un bon garon, et, ma foi, je ne refuse pas votre
politesse, d'autant plus que la fricasse donne une jolie soif...
asseyons-nous!

Ils prirent place  une des tables qui garnissaient la salle.

Lefebvre paraissait enchant de la tournure que prenaient les choses. Il
eut cependant un moment d'hsitation avant de s'asseoir.

--Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.

--C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice,
rpondit-il un peu embarrass, nous n'avons pas l'habitude de faire
suisse...

--Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les...
voulez-vous que je les appelle?...

Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois
peint en vert qui tenait  la table, Catherine, arrondissant ses mains
en porte-voix, hla le groupe des trois gardes qui,  distance,
regardaient avec de la raillerie dans les yeux le mange du couple:

--Oh! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de
voir boire les autres, a donne la ppie!...

Les trois gardes ne firent aucune difficult de rpondre  l'invitation
familire.

--Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui
restait en arrire.

--Je cause avec le citoyen... rpondit d'un ton de mauvaise humeur
Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dpit du
succs remport par Lefebvre auprs de la belle blanchisseuse, voulait
se tenir  l'cart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme 
longue lvite et  oreilles de chien.

--Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le
connais... il me connat bien aussi, pas vrai, citoyen Fouch?

Le jeune homme ainsi interpell s'avana vers la table o dj Lefebvre
avait command du vin chaud avec des chauds, et dit en saluant:

--Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre
place... j'adore me trouver avec les vaillants dfenseurs de la cit!...

Les quatre gardes et le civil qu'on avait nomm Fouch s'assirent, et
les verres ayant t remplis, on trinqua.

Catherine et Lefebvre, qui en taient dj aux petites privauts
galantes, burent,  la drobe, dans le mme verre.

Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...

Catherine se regimba.

--Pas de a, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais
pas plus!

--De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas  cela,
milicien? dit Fouch... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les
jours, mademoiselle Sans-Gne!...

--Dites donc, citoyen Fouch, reprit vivement Catherine, vous me
connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois
que vous tes dbarqu de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose 
dire sur mon compte?...

--Non!... rien... absolument rien!

--Je consens comme cela  plaisanter...  danser une fricasse comme
tout  l'heure...  trinquer mme avec de bons enfants comme vous
paraissez l'tre, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans
le quartier ou ailleurs, d'avoir dpass le seuil de ma chambre... ma
boutique, par exemple, est ouverte  tout le monde!... quant  ma
chambre, une seule personne en aura la clef...

--Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.

--Mon mari!... rpondit firement Catherine, et, choquant son verre au
verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:--Vous voil averti, pays,
qu'est-ce que vous en dites?...

--Mais ce ne serait peut-tre pas si dsagrable que cela... rpondit le
sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vtre,
mam'zelle Sans-Gne!...

--A la vtre, citoyen!... en attendant votre demande...

Et tous deux trinqurent gaiement, en riant franchement de ces libres
accordailles...

A ce moment, un personnage singulier, coiff d'un chapeau pointu et vtu
d'une longue robe noire parseme d'toiles d'argent, de croissants
lunaires bleus et de comtes  queues ponceau, se glissa entre les
tables dans une allure spectrale.

--Tiens, c'est Fortunatus!... s'cria Bernadotte... c'est le
sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...

Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prdisant
l'avenir et rvlant le pass, moyennant cinq sols.

Dans ces grands bouleversements,  une poque comme celle de la veille
du 10 aot, o toute une socit disparaissait pour faire place  un
monde nouveau, dans un changement  vue rappelant celui des feries, la
croyance au merveilleux tait partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer
avec son baquet, avaient troubl bien des ttes dans l'aristocratie. La
crdulit populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues
de guinguettes.

Catherine avait envie de connatre sa destine. Il lui semblait que la
rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...

Au moment o elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de
l'interroger pour elle, le sorcier, se dtournant, rpondait  un groupe
de trois jeunes gens assis  une table voisine...

--coutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine  mi-voix, dsignant ses
voisins...

--J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est
un bourguignon... je l'ai rencontr volontaire au bataillon de la
Cte-d'Or...

--Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme
Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Chtillon...

--Et le troisime?... demanda Fouch, ce jeune homme si maigre, au teint
olivtre, qui a des yeux enfoncs... il me semble l'avoir dj vu!...
mais o a?...

--Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est
un officier d'artillerie... dmissionnaire... il attend une place... il
logeait, prs de chez moi,  l'_Htel des Patriotes_, rue
Royale-Saint-Roch...

--Un Corse? demanda Fouch... ils logent tous  cet htel... il a un
drle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... a
n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui chappait.

--Bonaparte! dit Catherine.

--Oui, c'est cela... Bonaparte... Timolon, je crois?

--Napolon! reprit Catherine... c'est un garon savant et qui en impose
 tous ceux qui le voient!...

--Il a un fichu nom ce Timol... ce Napolon Bonaparte... et une triste
mine! Ah! si celui-l arrive jamais  quelque chose!... Un nom pareil,
a ne se retient pas! grommela Fouch, et il ajouta:--Attention! le
sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prdire?...

Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine,
devenue srieuse, impressionne par le voisinage du magicien, murmura 
l'oreille de Lefebvre:

--Je voudrais qu'il prdise bien du bonheur  Bonaparte... il a tant de
mrite ce jeune homme-l! il soutient ses quatre frres et ses
soeurs... et il est loin d'tre riche... aussi, voyez-vous, je n'ai
jamais pu lui prsenter sa note... il m'en doit pourtant des
blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerante un peu
alarme.

Fortunatus cependant, balanant son chapeau pointu, lisait avec gravit
dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appel
Junot:

--Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrire sera belle et bien
remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa
gloire... sur ta tte se posera une couronne ducale... tu triompheras
dans le Midi...

--Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami!
Mais, dis-moi, aprs tant de bonheur, comment mourrai-je?

--Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.

--Diable! le commencement de ta prophtie vaut mieux que la fin, fit en
riant le second, celui que Bernadotte avait dsign sous le nom de
Marmont... et moi, me prdis-tu la folie?

--Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte...
aprs une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton matre,
tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de
Judas!...

--Tu ne me favorises gure en tes prdictions, dit Marmont en
ricanant... et que vas-tu annoncer  notre camarade?...

Et il dsignait le jeune officier d'artillerie,  qui Catherine portait
de l'intrt.

Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:

--Je ne veux pas connatre l'avenir... je le sais!...

Et montrant  ses amis,  travers la clture en planches du jardin,
entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'talait au-dessus du bal:

--Voyez-vous cette toile l-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non?
n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...

Le sorcier s'tait loign.

Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des
gardes, il leur dit:

--Profitez de votre jeunesse... vos jours sont compts!...

--Et o mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient
tre parmi les hros qui tombrent pour la libert, le 10 aot, fusills
par les Suisses.

--Sur les marches d'un palais!

--Que de grandeurs! s'cria Bernadotte... et  moi aussi tu vas
prdire une fin tragique... avec un palais?...

--Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trne, et aprs avoir
reni ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste
tombeau lointain, prs d'une mer glace, tu reposeras...

--Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il  moi? demanda
Lefebvre.

--Toi, dit Fortunatus, tu pouseras celle que tu aimeras, tu commanderas
une formidable arme et ton nom signifiera toujours bravoure et
loyaut!...

--Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimide, pour la
premire fois de sa vie peut-tre...

--Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez...
et vous deviendrez duchesse!...

--Il faudra donc que je devienne duc alors! gnral ne me suffirait pas?
dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achve ta prdiction... dis-moi
que j'pouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...

Mais Fortunatus,  pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes
gens et les regards attentifs des femmes.

--Vraiment! dit Fouch, ce magicien est peu inventif... il vous
prdit  tous les plus hautes destines...  moi il ne m'a rien dit...
Je ne serai donc jamais un personnage?...

--Vous avez dj t cur, dit Catherine, que voulez-vous donc
devenir?...

--J'ai t simplement oratorien, ma chre...  prsent je suis patriote,
ennemi des tyrans... Ce que je voudrais tre? oh! c'est bien simple:
ministre de la police!...

--Vous le serez peut-tre... vous tes si malin, au courant de tout ce
qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouch! riposta Catherine.

--Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il
avec un sourire trange qui illumina un instant sa physionomie triste et
adoucit son profil de fouine.

Le bal tait fini. Les quatre jeunes gens se levrent en riant aux
clats et s'loignrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa
sorcellerie.

Catherine donnait le bras  Lefebvre, qui avait obtenu la permission de
la reconduire jusqu' la porte de sa boutique.

Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napolon Bonaparte,
un peu  l'cart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant
insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux
au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette toile dont il avait
parl, visible pour lui seul.




III

LA DERNIRE NUIT DE LA ROYAUT


Le 10 aot tait un vendredi.

La nuit du 9 au 10 fut douce, toile, sereine. Jusqu' minuit, la lune
rpandit sa clart rafrachissante sur la ville, en apparence calme,
paisible, endormie.

Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un oeil,
la main sur ses armes, prt  se dresser au premier appel.

Depuis la soire o Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la
blanchisseuse, au Waux-Hall, la cit tait devenue fournaise.

La Rvolution bouillait dans cette cuve gante.

Les Marseillais taient venus, emplissant les rues et les clubs de leur
ardeur, de leur patriotisme ensoleill et de leur entrain martial. Ils
lanaient aux chos l'hymne immortel de l'arme des bords du Rhin,
sorti du gnie subitement inspir et du coeur vibrant de Rouget de
Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant
 jamais national la Franaise, lui donnrent gnreusement le nom de
_Marseillaise_.

La cour et le peuple se prparaient  la lutte, au grand jour.

La cour barricadait le chteau des Tuileries, y faisait tenir garnison
par les Suisses mands de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles
fanatiques qu'on avait appels, aprs le banquet d'octobre o la cocarde
nationale avait t foule aux pieds, les Chevaliers du poignard.

Cette grande journe, qui est la victoire mme de la Rvolution et
l'avnement de la Rpublique, car le 22 septembre ne fit que proclamer
et lgaliser l'acte triomphant du 10 aot, nul ne peut se vanter de
l'avoir organise, commande, dcrte.

Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour
se rendre  la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre
demeurait  l'cart; il ne fut lu que le 11 membre de la Commune.
Barbaroux avait dclin l'honneur de conduire les Marseillais, et
Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au
milieu de la journe dans la lutte.

Le 10 aot, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut
pour gnral la foule et pour hros tout le peuple.

Le mouvement ne commena qu'aprs minuit, dans cette nuit radieuse
du 9.

Les missaires des 47 sections qui avaient demand la dchance de la
royaut,--une l'avait vote, la section Mauconseil,--circulaient
silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot
d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le
rappel!...

Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de
Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonn le massacre de la
Saint-Barthlemy, sonna le glas de la monarchie.

A ce bruit lugubre qu'accompagna bientt le roulement lointain des
tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se
frottant les yeux.

La lune tait couche. L'ombre avait envahi la ville. Mais,  toutes les
fentres, des lumires une  une s'allumrent. Cette illumination
soudaine, comme pour une fte, avait un aspect sinistre. Aube factice
d'une journe o la fume du combat, la vapeur des incendies et la bue
du sang devaient obscurcir le soleil.

Les portes, successivement, s'entre-billrent dans les rues en veil.
Des hommes en armes se montrrent sur les seuils. Ils interrogeaient
l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur
section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter
au-dessus des toits.

Des crosses de fusils rsonnaient sur les pavs. Par les ruelles et
dans les cours on entendait le crpitement des batteries qu'on faisait
jouer, le froissement mtallique de la baonnette dont on essayait la
douille et le cliquetis des sabres et des piques.

Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets
pousss, et dj plusieurs boutiques s'ouvraient.

Mademoiselle Sans-Gne n'avait pas t la dernire  mettre le nez au
vent.

Vtue d'un jupon court, une camisole lgre couvrant sa poitrine bombe,
un coquet bonnet de nuit sur la tte, aprs avoir cout, de la fentre,
les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin,
elle s'tait hte de passer dans son atelier, d'allumer et
d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...

La rue Royale-Saint-Roch o se trouvait sa boutique de blanchisseuse
tait encore dserte...

Catherine attendit, regardant, coutant...

Ce n'tait pas seulement la curiosit qui lui faisait ainsi guetter la
venue des sections en armes...

Elle tait bonne patriote, la Sans-Gne, mais un autre sentiment que la
haine du tyran l'animait alors...

Depuis la _fricasse_ danse au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le
sergent Lefebvre...

On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, 
la Rpe, o, sans trop de difficults, elle s'tait laiss conduire, on
avait chang des serments et chafaud plus d'un projet...

L'ex-garde franaise s'tait montr fort entreprenant, mais Catherine
lui avait rpondu d'un ton si nergique qu'elle ne se donnerait qu' son
mari, que le sergent, tout  fait pris, avait fini par causer
mariage...

Elle avait accept la proposition.

--Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement,  apporter en
mnage... moi, j'ai ma blanchisserie... o les mauvaises payes ne
manquent pas...

--Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...

--Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous
avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il
pas promis que je serais duchesse?...

--Et  moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais gnral!...

--Il a d'abord dit que tu pouserais celle que tu aimais...

--Eh bien! ralisons la prdiction par le commencement!

--Mais on ne peut gure se marier en ce moment... on va se battre!...

--Fixons une date, Catherine!...

--A la chute du tyran, veux-tu?...

--Oui... a me va!... les tyrans, je les excre... Tiens, Catherine,
regarde-moi a...

Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir  sa promise son bras droit
sur lequel s'talait un superbe tatouage: deux sabres entrecroiss,
surmonts d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux
tyrans!...

--Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en tendant
triomphalement son bras nu.

--C'est trs beau! fit avec conviction Catherine.

Et comme elle avanait un doigt pour tter le dessin.

--Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...

Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le
chef-d'oeuvre.

--Aie pas peur; a ne dteint pas... seulement a cuit... oh! a se
passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que
cela...

--Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.

--Mon cadeau de noces! rpondit mystrieusement le sergent.

Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-l, et aprs avoir trinqu
gaiement, sous la tonnelle du traiteur,  la chute du tyran et  leur
prochain mariage, qui en serait la consquence, Catherine et son
amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu' la rue du
Bouloi, et de l,  pied, gagnrent, sous le clignotement malicieux des
toiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch o, brusquement, pour
viter les scnes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au
nez du sergent, en lui criant:

--Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...

Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de libert,
Lefebvre accourait  la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.

Tous deux commenaient  trouver que le tyran mettait bien du temps 
tomber.

Aussi, l'on conoit avec quelle double impatience de bonne patriote et
de fille  marier Catherine piait cette aube du 10 aot...

Le tocsin, dans la nuit lanant ses notes funbres, sonnait pour les
Tuileries le _De profundis_ de la royaut et, pour la blanchisseuse,
l'_Alleluia_ nuptial.

Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imit Catherine et se
tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...

--Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gne? demanda l'un d'eux  travers
la rue...

--J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir
ce qu'il en est...

Essouffl, ayant couru vite, Lefebvre, quip, arm, les
buffleteries croises sur la poitrine, dboucha de la rue Saint-Honor,
dposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la
blanchisseuse.

--Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... a va
chauffer, va! a chauffe mme dj... c'est pour aujourd'hui!... Vive la
nation!...

Les voisins timidement s'taient rapprochs.

Ils demandrent ce qui se passait.

--Voil... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour
une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au
chteau le vertueux Ption, le maire de Paris...

Une rumeur indigne s'leva de l'auditoire.

--Qu'avait-il t faire chez le tyran? demanda Catherine.

--Dame! on l'avait attir l comme otage... Imaginez-vous que le chteau
est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fentres, les portes
sont barricades... Les Suisses sont arms jusqu'aux dents et avec eux
se trouvent ces sclrats de Chevaliers du poignard... des tratres, des
amis de l'tranger... ils ont jur d'assassiner les patriotes!... Oh!
s'il m'en tombe un entre les mains dans la journe qui se prpare, 
celui-l son compte est bon!... s'cria Lefebvre avec une nergie
presque sauvage.

--Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du
poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et
M. Ption... dis-nous ce qu'il est devenu?...

--Mand  la barre de l'Assemble... l du moins il est en sret... Oh!
il l'a chapp belle!...

--Est-ce qu'on s'est battu dj?

--Non... il y a eu cependant un homme tu... Mandat... le commandant de
la garde nationale...

--Votre chef!... les Suisses ont tir dessus?...

--Lui!... il tait de leur ct... on a trouv, sign de sa main, un
ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrire, quand ils
seraient arrivs  la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction
avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la
trahison est djoue: le tratre, appel  l'Htel de Ville pour
s'expliquer, a t abattu d'un coup de pistolet parti de la foule...
rien ne peut arrter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous
serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai
dj mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...

Et devant les voisins bahis, le sergent, mettant  nu son bras gauche,
fit voir un second tatouage reprsentant deux coeurs enflamms.

--Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'crit: A Catherine pour la vie!...

Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.

--Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de
plaisir, et elle sauta au cou du sergent en rptant par deux fois:

--Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...

A ce moment, des coups de feu au loin dchirrent l'air brumeux... Le
canon rpondit...

Tous les badauds rentrrent dans leurs maisons...

--Allons!  tantt, Catherine! il faut que j'aille o le devoir
m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit
joyeusement Lefebvre.

Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et
s'loigna dans la direction des Tuileries.

Les Suisses avaient tir sur une foule  peine arme et qui parlementait
avec eux...

Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et
le Carrousel!...

Mais dj les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier 
la royaut sa dchance...

Louis XVI s'tait rfugi au sein de l'Assemble nationale, qui s'tait
runie  deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les
vnements, les lgislateurs, sous la prsidence de Vergniaud,
discutaient l'abolition de la traite des ngres. La cause sacre de la
libert humaine tait ce jour-l dfendue partout, sans distinction de
races, ni de couleurs.

Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste stnographe,
comme on dirait aujourd'hui, charg de la rdaction des comptes rendus,
l'pais monarque mangeait tranquillement une pche, sourd aux
dtonations qui faisaient crouler son trne, indiffrent au sort de ses
Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...

Il faisait grand jour. La dernire nuit de la royaut tait passe, et
les Marseillais, en chantant, montaient  l'assaut du dernier donjon de
la fodalit.




IV

UN CHEVALIER DU POIGNARD


Il tait midi quand le canon cessa de gronder du ct des Tuileries.

Des rumeurs confuses s'levaient, o l'on distinguait vaguement les cris
de: Victoire! Victoire!...

De grosses nues montaient au-dessus des maisons et des flammches, des
flocons de papier et de laine brls, tourbillonnaient et s'abattaient
dans les rues...

Les pripties de cette journe  jamais mmorable avaient t diverses.

Les sections avaient nomm chacune trois commissaires, qui devaient
former la Commune de Paris. Ption, le maire, appel  l'Htel de Ville,
avait t consign chez lui, afin que l'insurrection pt agir en toute
indpendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tu, Santerre
fut,  sa place, nomm commandant de la garde nationale. L'arsenal
avait t forc et des armes distribues permirent  une premire
colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.

Le roi, aprs avoir pass en revue les bataillons de garde nationale
requis pour la dfense du chteau, tait rentr dcourag en son
appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pres, de la
Butte-des-Moulins, l'avaient acclam. Les autres avaient cri: Vive la
nation! A bas le vto! Et les canonniers, retournant leurs pices, les
avaient braques sur le chteau.

Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige
s'vanouir. Il alla demander asile  l'Assemble nationale, dont la
salle des sances, au Mange, tait alors proche du jardin des
Tuileries,  l'endroit o est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'htel
Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses
l'escortrent.

Les Suisses taient au nombre de neuf cent cinquante, bien arms, bien
disciplins. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe
domestique, attache  la personne du roi, fidle surtout au point
d'honneur de son contrat de louage, tait dcide  se sacrifier pour le
matre qui l'avait racole et la soldait. Ignorant d'ailleurs la
situation, la garde suisse, trompe par ses chefs et excite par les
Chevaliers du poignard, croyait encore,  l'aube du 10 aot, qu'il
s'agissait de dfendre la personne du roi contre des brigands venus pour
l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en tmoigna par la suite un de leurs
colonels, M. Pfyffer, furent tonns et branls en voyant s'avancer,
lors de la pousse populaire vers les portes du chteau, les gardes
nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu' la
lie populaire,  des forcens contre lesquels protestaient les honntes
citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation arme et
organise.

Aussi peut-on croire que le sang et t pargn dans cette journe,
dont les rsultats taient dj acquis par la retraite de Louis XVI, si
un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments
confus, n'tait venu donner le signal d'un massacre impitoyable.

Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien
sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire trs nergique,
pntrrent dans les cours du chteau. Il y en avait trois  cette
poque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, tait
couvert de maisons.

Westermann avait rang sa troupe en bataille. Les Suisses taient posts
aux fentres du chteau, prts  faire feu.

On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux
Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager 
fraterniser.

Dj quelques-uns de ces infortuns mercenaires lanaient des cartouches
par les fentres, en signe de dsarmement.

Les patriotes, encourags, rassurs par ces dmonstrations pacifiques,
s'engagrent sous le vestibule du chteau.

Une barrire tait place au bas des marches du grand escalier,
conduisant  la chapelle.

Sur chaque degr, deux Suisses, l'un adoss au mur, l'autre  la rampe,
se tenaient debout, immobiles, muets et svres, le fusil en joue, prts
 faire feu...

Avec leur haute stature, leurs bonnets  poils et leurs habits rouges,
ces montagnards enrgiments taient imposants et devaient inspirer la
crainte.

Mais il n'y avait pas que des fdrs bretons ou marseillais dans cette
foule. Des loustics du faubourg s'y taient faufils. Gavroche est de
tous les temps et de toutes les ftes: on est sr de le retrouver au
premier rang, les jours de bataille, les matins d'excution et les soirs
de feu d'artifice.

Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrpides, imaginrent
d'attirer  eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des
Suisses des plus rapprochs...

Les hommes ainsi happs se laissrent assez facilement entraner,
contents peut-tre d'chapper  une bagarre possible, se croyant hors
d'affaire.

Cette pche aux Suisses allait continuer, aux clats de rire des
assistants, quand tout  coup, sans qu'on ait jamais pu dmler, dans la
fume du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilit
du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule
jusque-l inoffensive, et plutt gouailleuse que menaante.

On est en droit de croire que des gentilshommes, posts sur le palier du
haut, voyant les Suisses accrochs se laisser aller sans rsistance,
prts  fraterniser, pour arrter la dfection et creuser un foss
sanglant entre le peuple et la garde, ont tout  coup tir...

Les deux Suisses dj au milieu du peuple tombrent frapps les
premiers...

Le feu plongeant, dirig avec sang-froid par les dfenseurs du chteau,
fut terrible...

En un instant le vestibule fut plein de cadavres.

Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...

Une fume paisse avait envahi le vestibule...

Au signal des coups de feu de l'intrieur, la fusillade s'tait engage
partout.

Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revtu
l'uniforme de la garde, tiraient  l'abri des fentres barricades.
Tous leurs coups portaient...

Les cours s'taient vides. Le Carrousel tait balay. Les Suisses
firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honor.

Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en
forces, avec du canon. Les Suisses taient dbords, le chteau fut
envahi. Rien ne rsista  la foule triomphante. La plupart des Suisses
furent massacrs dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux
Champs-Elyses, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie  la
gnrosit des vainqueurs, qui s'efforcrent de les protger contre la
fureur populaire.

Le roi avait t somm de faire cesser le feu des Suisses. Il donna
l'ordre  M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se
rserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec
la reine, que force resterait aux dfenseurs du chteau et que le feu
des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il
reconnut son erreur, il tait trop tard: le chteau tait au pouvoir du
peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemble, n'allait
pas tarder  tre crou au Temple.

Catherine, qui n'avait plus peur, aprs avoir suivi avec motion les
dbuts de l'affaire, rassure bientt, n'entendant pas de coups de feu,
s'tait aventure jusqu' gagner le Carrousel...

Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volont 
dguerpir et  hter sa noce...

Et puis, elle se disait aussi, que peut-tre, parmi les combattants,
elle apercevrait son Lefebvre...

Cette ide de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un dmon
au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte,
l'enhardissait...

Elle aurait voulu tre prs de lui, pouvoir lui passer les cartouches...
plus que cela: tenir elle-mme un fusil, le charger et faire feu sur les
dfenseurs du tyran!...

Elle se sentait une me de guerrire,  l'odeur de la poudre...

Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de
la gloire qu'il allait acqurir elle se montrait  la fois fire et un
peu jalouse...

Non! pas une seule fois la pense ne lui vint qu'il pouvait tomber sous
les balles des Suisses...

Ne leur avait-on pas prdit qu'il commanderait des armes et qu'elle
serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'taient destins  prir en
cette journe...

Et, bravant le pril, elle avanait toujours plus prs des canonniers et
des Marseillais, cherchant Lefebvre et ddaignant la mort...

Quand la furieuse fusillade des Suisses clata, il y eut une affreuse
dbandade...

Catherine fut entrane par la masse des fuyards dans la rue
Saint-Honor.

Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se
propaget jusque-l et qu'on n'envaht sa maison...

Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commenait  craindre que
sa noce ne ft recule...

--Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de coeur de lcher pied ainsi!
grognait-elle en pitinant de rage sur la porte de sa blanchisserie...
Oh! si j'avais eu un fusil, je serais reste, moi!... Je parie bien que
Lefebvre ne s'est pas sauv, lui!...

Et, fivreuse, impatiente, elle prtait toujours l'oreille... guettant
la victoire qu'elle attendait toujours...

Quand le canon se remit  tonner avec force, elle trpigna de joie et
cria:

--a, c'est  nous!... bravo, les canonniers!...

Puis elle se remit  couter...

Les coups de canon se multipliaient, la fusillade tait nourrie, des
cris confus lui arrivaient. Pour sr, les patriotes avanaient. On avait
la victoire!

Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de
l'embrasser vainqueur en lui disant:

--A prsent, nous pouvons nous marier?

Elle allait et venait, fbrilement, dans sa boutique dont elle avait,
par prudence, laiss les volets clos.

Elle n'osait s'loigner, quelque envie qu'elle et de retourner au
champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revnt en son absence. Il
serait alarm et ne saurait o la chercher. Le mieux tait de
l'attendre. Il repasserait srement par la rue Royale-Saint-Roch avec
ses camarades, le chteau pris.

La rue tait redevenue calme et dserte.

Les voisins s'taient enferms chez eux.

Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu
isols.

Par l'entre-billement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du ct de
la rue Saint-Honor, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes
arms...

C'taient les derniers dfenseurs du chteau qu'on pourchassait par les
rues...

Tout  coup, aprs deux ou trois dcharges tout prs d'elle, elle
distingua comme un bruit de pas prcipits dans l'alle qui conduisait 
la porte de dgagement de sa boutique sur la rue Saint-Honor.

Elle tressaillit...

--On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche...
qui donc peut venir?

Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'alle et ouvrit...

Un homme parut, ple, faible et tout sanglant, portant la main  sa
poitrine; il se tranait avec peine...

Ce bless tait vtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas
de soie...

Ce n'tait pas un patriote; s'il avait combattu, c'tait assurment dans
les rangs des ennemis du peuple...

--Qui tes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermet...

--Un vaincu... je suis bless... on me poursuit... donnez-moi asile...
sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de
Neipperg... Je suis officier autrichien...

Il n'en put dire davantage.

Une cume rose lui montait aux lvres. Son visage devenait d'une pleur
effrayante.

Il s'abattit sur le seuil de l'alle...

Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme lgant, dont le
jabot et le gilet taient rouges de sang, poussa un cri de piti et
d'effroi:

--Ah! le pauvre garon!... dit-elle... comme ils l'ont arrang... C'est
pourtant un aristocrate!... il a tir sur le peuple... ce n'est pas mme
un Franais... il a dit qu'il tait Autrichien... C'est gal, c'est un
homme tout de mme!...

Et, mue par cet instinct de bont qui se trouve au coeur de toutes les
femmes, mme les plus nergiques,--dans toute cantinire robuste il y
a une douce soeur de charit,--Catherine se baissa, tta la
poitrine du bless, carta doucement les linges englus de sang et
chercha  s'assurer s'il tait mort...

--Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!

Alors, courant  la cuve, elle remplit une jatte d'eau frache, et aprs
avoir pris la prcaution de fermer la porte de la rue solidement, en
assujettissant la barre, elle revint vers le bless.

Elle fit une compresse, dchirant le premier linge qu'elle trouva sous
sa main...

Dans sa prcipitation, elle ne s'aperut pas qu'elle venait de mettre en
pices une chemise d'homme.

--Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voil que j'ai pris la
chemise d'une pratique!...

Elle regarda la marque:

--C'est  ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napolon
Bonaparte!... Le pauvre garon n'en a pas de trop... Il me doit aussi
une note assez forte... C'est gal, je lui rendrai une chemise neuve...
J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-mme  son garni, en lui
disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte,
car il est bien fier!... Ah! en voil un qui ne fait pas beaucoup
attention  son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs!
acheva-t-elle avec un lger soupir.

Tout en pensant ainsi  la pratique dont elle mettait le linge en
charpie, Catherine, avec dlicatesse, posait ses compresses sur la
blessure de cet officier autrichien, hte inattendu chez une patriote
comme elle.

La vue de ce jeune homme, frapp  mort peut-tre, tout ple, sans
forces, dont l'nergie et la vie coulaient par une plaie norme, avait
chang tous les sentiments de Catherine.

Ce n'tait plus alors l'amazone en jupon court, s'avanant parmi les
combattants, bondissant de joie  chaque vole de mitraille et
souhaitant d'avoir un fusil pour participer  cette fte de la mort.

Elle tait devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances
humaines.

Elle avait presque sur les lvres une maldiction contre la guerre et se
disait que les hommes taient encore bien sauvages pour s'entretuer de
la sorte.

Mais elle reportait en mme temps sa haine et son anathme contre ce roi
et cette reine qui avaient rendu fatales et ncessaires ces boucheries.

--C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire
chez nous, cet habit blanc?... Dfendre son Autrichienne... Madame
Vto!... Pourtant il n'a pas l'air mchant...

Elle le considra plus attentivement.

--Il est tout jeune... vingt ans  peine!... On dirait une fille...

Puis cette observation professionnelle lui vint:

--Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...

Et elle soupira, comme pour dire: Quel dommage!...

Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses
formant ligature, arrtant l'panchement du sang, le bless cependant se
ranima...

Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes
semblaient chercher...

Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...

Il fit un mouvement comme pour se lever.

--Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprme et instinctif,
tendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis
invisibles.

Faisant alors un nergique effort, rassemblant dans une tension suprme
de la volont toutes ses forces, le bless arriva  articuler cette
phrase:

--Vous tes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de
Laveline qui m'a envoy chez vous. Elle m'a dit que vous tiez bonne...
que vous m'aideriez  me cacher... je vous expliquerai plus tard...

--Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupfaite, la
fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a
permis de m'tablir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah!
pour elle, il n'est pril que je ne brave. Que vous avez eu raison de
venir ici! Vous tes en sret, allez! et l'on me passerait sur le corps
avant de vous arracher de cet asile!

Le bless tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom
de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence
sur Catherine.

Catherine lui imposa silence, d'un geste:

--Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut
vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous tes ici
chez une patriote...

Elle s'arrta, grommelant:

--Qu'est-ce que je lui dis l? Les Autrichiens, a ne sait pas ce que
c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous tes
chez une amie, reprit-elle en levant la voix.

Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimes,
le quittaient.

Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait
compris qu'il tait sauv.

Une indicible expression de joie et de reconnaissance claira son visage
dfait. Il tait chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le
protgeait... il n'avait plus rien  craindre...

Dans un effort suprme, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa
main, exsangue et froide, chercha la main brlante de Catherine...

--C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen
Autrichien... dit Catherine, s'efforant de matriser son motion...

Et, attentive, anxieuse, elle se dit:

--Il serait mieux couch... mais je ne suis pas assez forte pour le
porter sur le lit... Ah! si Lefebvre tait l!... mais il ne vient
pas!... est-ce qu'il serait...

Elle n'acheva pas sa pense...

L'ide que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier
tranger, plein de sang et  bout de souffle, se prsentait pour la
premire fois  son esprit et la glaait d'pouvante...

--C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...

Puis, son temprament nergique reprenant le dessus, elle songea:

--Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour tre comme ce petit
aristocrate... c'est un coffre  balles, Lefebvre!... il en recevrait
une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas
taill comme ces freluquets... Et a se mle de vouloir dfendre madame
Vto, a ose tirer sur le peuple!...

Elle haussa les paules, puis regardant de nouveau son bless:

--C'est impossible qu'il reste l... il va passer pour sr!...
Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas
le laisser mourir comme a... il faut que je fasse tout pour le
ranimer...

Cette pense lui vint tout  coup:

--C'est peut-tre le fianc de mademoiselle Blanche?... Ce serait drle
si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je
sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! rpta-t-elle
embarrasse, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.

Puis, cette rflexion lui traversa l'esprit:

--Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas l... Oh! ce n'est pas qu'il
soit mchant ni qu'il lui vienne  l'ide de me reprocher de sauver un
aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il
n'aura rien  dire... et puis, aprs la bataille, un soldat franais ne
connat plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est
jaloux comme un tigre!... a lui dplairait de me voir tripoter les
chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-tre,
comment que a se fait que ce jeune homme soit venu se rfugier chez
moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce
qu'il dirait... je sais bien ce que je lui rpondrais moi... mais a ne
fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...

Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps,
devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...

A ce moment, on frappa  la porte de la rue...

Catherine tressaillit.

Elle couta, aussi ple que le bless...

--Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est ferme et personne
ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...

Les crosses de fusils rsonnaient sur le pav...

On heurtait en mme temps  la porte de l'alle...

Des voix s'levrent confuses...

--Il s'est sauv par l...

--Il est cach ici...

Catherine frmit:

--C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une
compassion plus grande le bless, toujours inerte.

Les voix grondaient aux deux issues. Un pitinement irrit tmoignait de
l'impatience d'une foule.

--Enfonons la porte!... dit tout  coup une voix.

--Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle
lui dit:

--Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...

Le bless rouvrit les yeux et soupira d'une voix trangle:

--Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...

--Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'nergie,
morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramne vivant  mademoiselle
de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoy ici
pour y rester... Levez-vous... l... a y est!... Vous voyez que ce
n'est pas difficile... il n'y a qu' vouloir...

Neipperg chancelait comme un homme ivre.

Catherine avait peine  le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons
redoublaient au dehors.

Dj des coups de crosse solidement appliqus faisaient trembler les ais
de la porte...

Tout  coup une voix s'leva:

--Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir,  moi...

Et la mme voix cria trs haut:

--Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...

--Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurment de
savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le bless.

--Attends!... j'accours! cria-t-elle.

--Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!...
dame! vous l'aviez effraye avec votre faon de demander la porte 
coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnt
sa voix.

--Vous avez entendu, dit-elle vivement au bless... ils vont
entrer... je suis oblige d'ouvrir... venez!

--O faut-il aller?

--Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...

--Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me trane...

--Eh bien! l... dans ma chambre!...

Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire
l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte  clef...

Puis, rouge, essouffle, contente, elle se hta d'aller ouvrir 
Lefebvre et  la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:

--Maintenant, il est sauv!




V

LA CHAMBRE DE CATHERINE


La barre tombe, les verrous tirs, la porte s'ouvrit et laissa pntrer
Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de
voisins, de badauds, o les femmes et les enfants se trouvaient en
majorit.

--Tu as bien tard  nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en
l'embrassant sur les deux joues...

--Dame! ce bruit... ces cris...

--Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'taient des
patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs
sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la
nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le
matre aujourd'hui!...

--Vive la nation!... crirent des voix.

--A mort les tratres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du
poignard! crirent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le
seuil de la boutique de Catherine.

--Oui! la mort pour ceux qui ont tir sur le peuple! dit Lefebvre d'une
voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement  ta
boutique?...

--Non!... j'ai t effraye... Il y a eu des coups de feu, prs d'ici...

--Nous avons tir sur un aristocrate qui s'tait chapp des
Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner
les patriotes... j'avais jur que s'il m'en tombait un sous la main je
lui ferais payer le sang des ntres... Justement, moi et les camarades,
dit Lefebvre en dsignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient,
nous en poursuivions un... nous avions dcharg sur lui nos fusils...
quand tout  coup, au dtour de la rue, il a disparu... il tait bless
pourtant... il y avait du sang jusqu'auprs de la porte de ton alle,
Catherine... alors nous avons cru qu'il s'tait rfugi chez toi...

Lefebvre regarda autour de lui, et aussitt reprit:

--Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais dj
dit, n'est-ce pas?...

Alors se tournant vers les gardes nationaux:

--Camarades, nous n'avons plus rien  faire ici... vous du
moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas l... vous permettrez
bien  un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...

--Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.

--Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...

Et tendant la main aux gardes:

--Au revoir, citoyens,  bientt...  la section!... nous devons nommer
un capitaine et deux lieutenants... et puis un cur pour la paroisse...
un cur patriote, bien entendu!... le cur a pris peur et s'est enfui,
les deux lieutenants et le capitaine ont t tus par les Suisses, il
faut donc les remplacer...  tantt!...

Les gardes s'loignrent.

Les badauds continuaient  stationner devant la porte.

--Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit
Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous
attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est
clair!... oh! il a d tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin...
il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est
votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...

Et il les poussa devant lui.

--C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!

--C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.

Et il ajouta d'une voix tranarde:

--Avec a qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...

Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant  Catherine, lui dit,
les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:

--J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu
cette btise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle
ide!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons,
calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...

Il surprit un regard de Catherine fix vers la porte de sa chambre...

Instinctivement il alla droit  cette porte et voulut l'ouvrir.

Elle rsista.

Lefebvre s'arrta, surpris, inquiet.

Un vague soupon envahit son visage.

--Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle ferme?...

--Mais... parce que cela m'a plu!... rpondit Catherine avec un embarras
visible.

--Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...

--Non!... tu ne l'auras pas!...

--Catherine, s'cria Lefebvre, blme de colre, tu me trompes... il
y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la
clef...

--Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...

--Eh bien! je la prendrai!...

Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche bante du tablier de
Catherine, prit la clef, alla  la porte de la chambre, l'ouvrit...

--Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prvenu, devait
franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai
avec toi...

On cogna de nouveau aux volets de la boutique.

Catherine alla ouvrir.

Plusieurs gardes nationaux, en armes, se prsentrent.

--O est le sergent Lefebvre? demandrent-ils; on le rclame  la
section... On parle de le nommer lieutenant...

Lefebvre, mu, ple, grave, sortit de la chambre de Catherine.

Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit 
Catherine en lui disant:

--Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...

--Il est mort!... Ah! le pauvre garon! fit Catherine avec tristesse.

--Non!... il vit!... Mais c'tait donc vrai? Ce n'tait donc pas un
galant?...

--Gros bte! rpondit Catherine, s'il avait t bien portant, est-ce
que je l'aurais cach l!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?...
reprit-elle avec inquitude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de
mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...

--Un bless est sacr! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une
ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre
diable! sauve-le! je suis content de t'aider  payer ta dette  cette
demoiselle qui t'a oblige... mais tche qu'on ne le sache jamais... a
me nuirait peut-tre  ma section!...

--Oh! tu es un brave coeur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as
ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...

--a sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je
les suive...

--Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.

--C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...

Et, tandis que le sergent se rendait  la section, dont les urnes
recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pntrait
dans la chambre, o, d'un sommeil lger, entrecoup de sursauts
fbriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli,
hte sacr pour elle, ayant invoqu le nom de Blanche de Laveline.




VI

LE PETIT HENRIOT


Catherine avait apport du bouillon, un peu de vin au bless, en lui
disant, car il s'tait veill au lger bruit de ses pas:

--Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car
vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est
pas moi qui vous renverrai!... Vous tes ici l'hte de mademoiselle
Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui
vous abrite et vous protge... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop
de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes
ouvrires, mes pratiques ne tarderaient pas  jaser, et il pourrait
survenir une dnonciation... Dame! vous avez tir sur le peuple!

Neipperg fit un mouvement et dit lentement:

--Nous avons dfendu le roi!...

--Le gros Vto! fit Catherine en haussant les paules... il s'tait
rfugi  l'Assemble... on n'allait pas le chercher l... il tait en
sret, bien tranquille... il vous laissait gorger, en goste qu'il
est, sans plus penser  vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arrach de
sa tte le 20 juin, les patriotes partis, aprs avoir feint de le
coiffer de bonne grce devant nos compagnons du faubourg Antoine!...
C'est un propre  rien, un fainant, votre gros Vto, que sa coquine de
femme mne par le bout du nez... savez-vous o? devant les fusils du
peuple! Oh! a lui arrivera pour sr! Mais, reprit-elle, aprs un court
silence, pourquoi donc vous tes-vous fourr dans cette bagarre, vous,
un tranger? Car vous tes autrichien, m'avez-vous dit?

--Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majest, j'tais charg d'une
mission auprs de la reine...

--L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous
avez combattu, vous qui n'aviez rien  faire dans nos luttes!...

--Je voulais mourir! rpondit avec une grande simplicit le jeune
officier.

--Mourir!  votre ge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y
avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine
avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis
indiscrte, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour
des gens qu'on ne connat pas et par des gens envers lesquels on
n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux...
Hein? suis-je tomb juste?...

--Vous avez devin, ma bonne htesse!...

--Parbleu!... ce n'tait pas difficile!... et voulez-vous que je dise de
qui vous tes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je
parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement
Catherine, surprenant de l'inquitude sur le visage ple du bless...
d'ailleurs a ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline
mrite bien d'tre aime...

Le comte de Neipperg se souleva  demi et s'cria avec exaltation:

--Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aime!... Oh! madame, si la
mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhal son nom!
dites-lui que ma pense, avant que la vie se retire de moi, aura t
pour elle et pour...

Le jeune homme s'arrta, suspendant un aveu prt  tomber de ses lvres.

--Vous ne mourrez pas! dit Catherine dsireuse de le rconforter...
est-ce qu'on meurt  votre ge et quand on est amoureux!... Vous devez
vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime
certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son
pre sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je
l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, l-bas, en notre
Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or
dessus, et il puisait du tabac dans une bote o il y avait des pierres
qui brillaient!...

Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait
laiss chapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mpris et
de colre.

--Il parat, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon 
savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le pre de Blanche
s'est oppos au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce
jeune homme a voulu se faire tuer!...

Et, avec un soupir de compassion, elle se mit  arranger l'oreiller sous
la tte du bless, en lui disant:

--Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un
peu, monsieur?... a ferait tomber la fivre...

Le malade secoua doucement la tte:

--Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voil ma
gurison!...

Catherine sourit et se mit  raconter comment, ne dans une petite
ferme, non loin du chteau des seigneurs de Laveline, elle avait vu
grandir mademoiselle Blanche. Eleve par sa mre que le marquis
laissait seule la plus grande partie de l'anne, tant retenu par une
charge  la cour, Blanche avait vcu de la vie rustique, courant les
forts, chevauchant, chassant, et se lanant par les prs et par les
champs au hasard, sans s'inquiter des barrires  sauter, des fosss 
franchir. Elle n'tait pas fire et causait familirement avec les
paysans. Souvent elle tait venue  la ferme et avait pris la petite
Catherine en affection.

Un jour, le marquis avait mand  Versailles sa femme et sa fille.
Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient t emmenes
pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la
buanderie, Catherine avait t attache. Elle avait ainsi pass
plusieurs annes heureuses, puis madame de Laveline tait morte; c'tait
alors que mademoiselle Blanche, que son pre avait conduite  Londres,
lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu
l'tablir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois...
o elle se trouvait prsentement. Ah! c'tait une crature digne d'tre
aime et bnie que mademoiselle Blanche!

Comme Catherine achevait le rcit de sa modeste existence et retraait
les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta  la porte.

--Serait-ce dj Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la
section? pensa Catherine inquite... Rassurez-vous!... ne faites
pas de bruit! dit-elle  Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est
seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je
vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...

Elle alla ouvrir, un peu mue. Sa surprise fut extrme en voyant une
jeune femme, trs effraye, s'lancer dans la boutique en disant:

--Il est l, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se
traner de ce ct... vit-il encore?...

--Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette
femme effare, mademoiselle de Laveline, il est  ct... dans ma
chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...

--Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui
indiquer ta maison comme un refuge sr, lorsqu'il est parti pour se
battre avec les gentilshommes du chteau!...

Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra
avec reconnaissance, en lui disant:

--Mne-moi auprs de lui!...

La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le bless.

Il voulut sauter  bas du lit, o si difficilement Catherine tait
parvenue  l'allonger.

Il fallut que les deux femmes eussent recours presque  la force
pour le maintenir.

--Mchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...

--La vie sans toi m'tait  charge... pouvais-je trouver plus noble
occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'pe  la
main et souriant  la mort qui venait  moi glorieuse et pare!...

--Ingrat!... tu devais vivre pour moi...

--Pour toi!... N'tais-tu pas  mes yeux comme une morte?... n'allais-tu
pas me quitter pour toujours!...

--Ce mariage odieux n'tait pas encore conclu... un hasard pouvait nous
secourir... il fallait esprer!...

--Tu m'avais dit toi-mme, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune
esprance... Aujourd'hui 10 aot, tu devais tre la femme d'un autre et
t'appeler madame de Lowendaal!... ton pre l'avait ainsi dcid... et tu
n'avais pu rsister...

--Tu sais bien que mes pleurs, mes prires taient inutiles... Menac
d'tre ruin par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui
avait prt de grosses sommes et exigeait le remboursement
immdiatement... ou ma main, mon pre avait consenti  lui accorder ce
qu'il dsirait le plus...

--Et ce qui cotait le moins  ton pre... le Marquis payait ses
dettes avec sa fille!...

--Oh! mon ami, mon pre ignorait que notre amour ft si grand... il ne
savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une nergie
croissante.

Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'tait
tenue  l'cart. Par discrtion, elle passa dans l'atelier au moment o
Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, rpondit:

--Oui... ils ignoreront tout... car je m'loignerai, je disparatrai...
Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus
profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce
sera  recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient
manquer dans les annes qui vont s'ouvrir... la guerre est dclare...
je vais chercher dans les rangs de l'arme impriale, sur les bords du
Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les dcombres des
Tuileries!...

--Tu ne feras pas cela!

--Qui m'en empcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui
le 10 aot, le jour fix pour votre mariage... comment se fait-il que
vous soyez ici... votre place doit tre auprs de votre poux... On vous
rclame  l'glise!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de
Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a
interrompu la crmonie sans doute, mais  prsent les coups de feu ont
cess, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales...
laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu
importe?...

--Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!...
s'cria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.

--Notre enfant! murmura le bless...

--Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!...
ta vie ne t'appartient plus!...

--Notre enfant!... rpta avec douleur Neipperg, mais... mais ton
mariage?...

--N'est pas encore fait... il y a tout espoir...

--Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...

--Pas encore!... jamais peut-tre!...

--Explique-moi...

Et une anxit fivreuse agita la physionomie du bless, tandis que
Blanche rpondait:

--Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous
pensions devoir tre ternel... tu m'as annonc que tu allais te ranger
parmi les dfenseurs du chteau... c'tait courir  la mort... j'avais
cependant un peu d'espoir au fond du coeur... c'est alors que je
t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sr si
tu parvenais  t'chapper des Tuileries... j'avais aussi
l'esprance de pouvoir t'y rejoindre...

--Tu esprais cela, toi?... cependant tu avais obi  ton pre... tu
avais consenti  devenir la femme de ce Lowendaal...

--Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait recul...

--Et il l'a t?...

--L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon pre a dclar qu'il
tait impossible de clbrer le mariage  la date fixe... Alors le
baron de Lowendaal a propos d'accomplir la crmonie plus tard... dans
trois mois...

--Trois mois!

--Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixe...

--Ah! il est moins press, le baron...

--Epouvant par les vnements, redoutant les progrs de la Rvolution,
M. de Lowendaal a quitt Paris hier soir, avant la fermeture des
barrires... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son chteau, auprs
de Jemmapes, sur la frontire de Belgique, qu'il a dsign pour la
clbration de cet impossible mariage...

--Et tu iras  Jemmapes?...

--Mon pre, un peu effray aussi, a dcid qu'il se rendrait au chteau
du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont
libres...

--Et tu l'accompagneras?...

--Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai
rsolu... Jamais je ne serai la femme du baron...

--Tu me le jures?

--Je le jure!...

--Mais qui te donnera cette force de rsister  Jemmapes, quand ici tu
cdais?...

--Avant son dpart, le baron a reu une lettre que je lui ai crite...
oh! avec des larmes!... son domestique, gagn par moi, n'a d lui
remettre ce message que les barrires franchies...

--Alors il sait?...

--La vrit!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut
avoir d'autre pre que toi...

--Oh! ma Blanche adore!... ma chre femme, que je t'adore... tiens! tu
me rends la vie... il me semble que je serais de force  me relever et 
recommencer le combat contre les sans-culottes!...

Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les
bandes qui couvraient sa blessure glissrent, la plaie s'entr'ouvrit et
un flot de sang coula.

Il poussa un cri.

Catherine accourut, offrit ses services.

Les deux femmes, de leur mieux, rajustrent les linges et comprimrent
de nouveau la blessure.

Neipperg s'tait vanoui.

Il reprit lentement ses sens.

Ses premires paroles, entrecoupes, laissrent chapper son secret:

--Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.

Catherine, en entendant cette rvlation, eut un geste de stupeur:

--Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitt se
tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:

--Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est
entr par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous
aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds
 la tte... Voyons! ne vous dsolez pas... les enfants, c'est des
accidents qui arrivent  tout le monde quand on s'aime! Est-il dj
grand, le chrubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!

--Il a trois ans bientt.

--Et il se nomme?

--Henri... nous l'appelons Henriot.

--C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?

Blanche de Laveline rflchissait.

--Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service...
achevant ainsi ce que tu as si bien commenc en recueillant et en
soignant M. de Neipperg...

--Parlez... que faut-il faire?

--Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mre
Hoche, dans un faubourg de Versailles.

--La mre Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre...
c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutt mon mari, car moi aussi je vais
me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...

--Je te flicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...

--J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils
Lazare... qui tait aux gardes-franaises avec Lefebvre... c'est
Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille
ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire  la citoyenne Hoche?...

--Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant
une bourse et un papier  Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu
l'emmneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?

--Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller,
 moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient,
que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te btise!...
est-ce que ce n'est pas grce  vous que j'ai pu acheter cette boutique,
m'tablir, et devenir bientt la citoyenne Lefebvre?... Voyons,
vous devez avoir autre chose  me commander... a ne suffit pas!... Une
fois que j'aurai retir le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra
en faire?

--Tu me l'amneras...

--O cela?...

--Au chteau de Lowendaal... auprs d'un village nomm Jemmapes... C'est
en Belgique,  la frontire... pourras-tu facilement t'y rendre?...

--Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec
l'enfant,  Jemmapes?...

--Au plus tard le 6 novembre...

--Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir...
d'ailleurs, d'ici l, nous serons maris... et, on ne sait pas, il
viendra peut-tre avec moi... On pourrait se battre par l!...

--Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puiss-je reconnatre ce que tu
fais pour moi...

--Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...

--A Jemmapes donc!...

--A Jemmapes, le 6 novembre!...

Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:

--Il repose, je vais veiller auprs de lui... Va  tes affaires,
Catherine, car tu dois nous trouver bien gnants, bien encombrants...

--Vous tes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il
se rveille, fit-elle en dsignant le bless qui rouvrait lentement
les yeux, vous devez avoir  vous raconter tous les deux bien des choses
encore... et je n'ai que faire auprs de vous.

--Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?

--Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte  une
pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez  personne!... A
bientt!




VII

LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ


Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un
tte--tte dlicieux, changeaient des projets d'avenir et parlaient
de leur enfant, Catherine avait pass un panier empli de linge  son
bras et se disposait  sortir.

Elle voulait mettre  profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne
seraient pas fchs de son absence, et puis toute la matine avait t
perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les
Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa
journe.

Et puis elle rflchissait  tous les vnements qui venaient de se
produire.

Elle avait dsormais charge d'mes.

Neipperg avait fort approuv la confiance de Blanche, la chargeant de
retirer le petit Henriot des mains de la mre Hoche, qui le gardait
 Versailles, pour le conduire  Jemmapes.

Une fois guri, Neipperg irait retrouver la mre de son enfant, bravant
la colre du marquis de Laveline, prt  tenir tte au baron de
Lowendaal et  lui disputer Blanche, l'pe  la main, s'il le fallait.

Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:

--Lefebvre est  sa section o l'on vote... Il ne sera pas de retour
avant que l'lection des nouveaux officiers soit proclame... Oh! a
prendra bien deux heures!... Ils sont longs  voter,  la section des
Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai
donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine
Bonaparte!...

Et pensant  son client, le maigre et hve officier d'artillerie, elle
sourit:

--C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle,
celle-ci peut lui faire dfaut...

Et, avec un soupir, elle ajouta:

--Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir
au capitaine Bonaparte... c'est plutt lui qui me devra... A tout
hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui
donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui rclamer ce qu'il
me doit... le pauvre garon! en voil un travailleur!... un
savant!... toujours  lire ou  crire... une triste jeunesse que la
sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle
avec une moue ironique et quelque peu dpite, en fourrant dans sa poche
la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.

Elle se rendit  l'htel de Metz, tenu par Maugeard, o logeait alors
l'humble officier d'artillerie.

Il y occupait une modeste chambre, au troisime tage, portant le n
14.

La jeunesse de l'homme,  la fois grandiose et fatal, qui devait emplir
le sicle de son nom et dont la gloire, aurole de sang, empourpre
encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans
rvlations surprenantes. Ce n'est qu'aprs coup qu'on a voulu y
dcouvrir des particularits prophtiques, rvlant son gnie, prdisant
sa carrire prodigieuse.

Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer
sa fortune, personne ne crut  son mrite.

Ses premires annes furent celles d'un tudiant pauvre, timide,
laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de
misre. Sa pauvret l'isolait. Le sentiment trs vif qu'il eut toujours
de la famille, de la tribu, lui rendait fort pnible la condition
prcaire o se dbattaient les siens.

Son pre, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte,
d'une ancienne famille noble de la Toscane, tablie  Ajaccio depuis
plus de deux sicles, exerait la profession d'avocat. Tous ses anctres
avaient t gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus
ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit  l'autorit
franaise, quand Paoli eut quitt l'le.

Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et trs en vue,
Charles Bonaparte tait fort gn. Il ne possdait, pour toutes
ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant  peine douze
cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-mme.

Plus tard,  la suite des troubles dont la Corse fut le thtre, ce
revenu lui manqua et il connut tout  fait le dnment.

Il avait pous Letizia Ramolino, ne le 24 aot 1749, belle jeune fille
aux traits purs, au profil de came antique, qui devait par la suite
montrer tant de fermet et de finesse, avec un esprit de prvoyance
singulirement aiguis.

Quand, portant le titre de Madame Mre, elle trnait  ct de ses fils,
dominateurs de l'Europe, ne rpondait-elle pas  Napolon, qui lui
reprochait de ne pas dpenser toute sa liste civile: Je fais des
conomies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-tre un jour
besoin!

Selon une tradition non dmentie, Napolon Bonaparte naquit de
Charles et de Letizia, le 15 aot 1769.

Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une
assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce
serait lui l'enfant n  Ajaccio. Napolon, n le 7 janvier 1768, aurait
eu Corte pour berceau.

L'acte de naissance, existant  l'Ecole militaire, et produit pour
l'admission du jeune Napolon, porte bien la date du 15 aot 1769, mais
d'autres pices peuvent justifier la confusion qui s'est tablie par la
suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Josphine principalement. On
a dit que Josphine, par coquetterie, s'tait rajeunie, ce qui est
exact, mais on a ajout que Bonaparte, pour rapprocher les distances
d'ge, s'tait, de son ct, vieilli de deux ans. Il a pu tre incit 
donner son ge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient
pouss ses parents  une substitution d'actes d'tat civil, n'existaient
plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entire
dans la condition d'ge pour l'admission  l'Ecole militaire de Brienne.

L'an, Napolon, avait dpass l'ge limitatif de dix ans. Ses parents,
en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans,
et dont les gots n'taient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu
possible l'entre  l'cole du futur gnral.

Deux circonstances influrent sur la formation de ses ides et la
trempe de son caractre: les perturbations politiques de son pays natal
et la dtresse de sa famille.

La guerre civile autour de son berceau, la misre au foyer paternel,
endurcirent son me et assombrirent son enfance.

Il tait srieux en entrant  l'cole de Brienne; il en sortit triste,
ulcr.

Ses camarades s'taient moqus de son accent italien, de son nom baroque
de Napoleone,--on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insult dans
sa pauvret: on sait combien sont froces ces railleries d'enfant et
quelles cruelles plaies elles laissent  leurs victimes.

Elve studieux, fort en mathmatiques, jouant peu, si ce n'est au fort
de l'hiver, o, stratgiste prcoce, il conduisait les assauts
enfantins,  coups de boules de neige, donns  des forteresses de
glace, dans la cour de l'cole de Brienne, il vcut, presque inaperu,
ces premires annes de son existence.

Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son
secrtaire intime, qui s'est veng des bienfaits et de l'indulgence de
son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans
des mmoires pays par la police de la Restauration.

De Brienne, il passa  l'Ecole Militaire et, l encore, il
souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces
piqres d'pingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres
connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et,
ne pouvant partager les plaisirs coteux des fils de famille, il se
tenait  l'cart, un peu en paria. Cet isolement,  l'ge o le coeur
aime  s'pancher, a contribu certainement  rendre impassible, et
impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.

Il avait perdu son pre, mort, d'un cancer  l'estomac,  l'ge de
trente-neuf ans, lorsqu'il fut nomm, le 1er septembre 1785,
lieutenant en second  la compagnie des bombardiers du rgiment de la
Fre, en garnison  Valence.

Il occupait ses loisirs de garnison  crire une histoire de la Corse,
et, dbutant dans le monde, il prenait des leons de danse du professeur
Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontres dans le
salon d'une dame du Colombier.

Son rgiment fut envoy successivement  Lyon,  Douai. Il obtint un
cong qui lui permit d'embrasser sa famille,  Ajaccio, et aprs un
voyage  Paris, o il logea  l'htel de Cherbourg, rue du
Four-Saint-Honor, il reut l'ordre de rejoindre son rgiment  Auxonne,
le 1er mai 1788.

Le travail, les privations,--il ne se nourrissait gure que de lait,
faute d'argent,--le rendirent malade.

Pour soulager sa mre, reste veuve avec huit enfants, Napolon
avait pris auprs de lui son jeune frre Louis.

Il vivait avec cet enfant, en margeant quatre-vingt-douze francs quinze
centimes par mois.

Deux pices sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans
l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une
chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait
l'hte promis aux Tuileries et  Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande
couchait dans la pice voisine, sur un matelas jet par terre.

Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits,
cirait ses bottes et cuisinait la soupe.

Napolon fit un jour allusion  cette poque de sa vie, en prsence d'un
fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses moluments.

--Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'tre
sous-lieutenant, je djeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma
porte sur ma pauvret... En public, je ne faisais pas tache sur mes
camarades!...

La pauvret rend chaste et ne dispose gure  l'amour.

A cette poque, Bonaparte, se comportant peut-tre un peu comme le
renard, en prsence des raisins inabordables, lanait cet anathme aux
femmes: Je crois l'amour nuisible  la socit, au bonheur
individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que
de bien.

La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client,
avait prouv pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine
inclination, n'avait pas tard  s'apercevoir que Bonaparte, retomb 
Paris dans la gne, pratiquait toujours sa svre philosophie
d'Auxonne.

Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte tait revenu
 Valence, en compagnie de son frre Louis. Il avait repris sa vie
d'officier studieux, sdentaire, un peu farouche. On tait  l'aurore de
la Rvolution. Il se montra aussitt chaud partisan des ides de libert
et de l'mancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler
comme rvolutionnaire. Il parle, il crit, il agit; il se fait inscrire
au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrtaire. Il
tait certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre
tous les tons sans paratre mentir, et montrer tous les masques comme
son vritable visage.

En octobre 1791, il demande un cong de trois mois pour soigner sa sant
et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.

L, au milieu des siens, se crant des partisans, il brigue le grade de
chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement
lui donnait la force publique, l'autorit. Il tait ardemment
disput.

Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait  une
famille fort influente.

Bonaparte dploya une activit fbrile pour se recruter des partisans.
Ajaccio fut partag en deux camps.

Les commissaires de la Constituante, envoys par le pouvoir central,
pouvaient disposer, par leur prsence seule, d'un grand nombre de
suffrages et faire pencher la balance.

Le commissaire principal, Muratori, tait descendu chez Marius Peraldi.

C'tait dsigner  l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agrable
au pouvoir.

On sait de quel poids pse en Corse l'appui officiel.

Les amis de Bonaparte, impuissants  parer ce coup droit, jugrent le
triomphe de Peraldi certain.

Mais l'ardent et tenace jeune homme ne dsespra pas.

Il rassembla quelques amis solides, et,  l'heure du souper, quand les
Peraldi se trouvaient  table, leur salle  manger fut envahie par une
bande en armes.

On coucha en joue les convives et, entre deux hommes arms, Muratori,
somm de se lever et de marcher, fut conduit  la maison de Bonaparte.

Le commissaire tait plus mort que vif.

Bonaparte vint  lui souriant, comme s'il ignorait de quelle faon on
s'y tait pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:

--Vous tes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez
libre, vous ne l'tiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous  mon foyer,
mon cher commissaire!

Comme ses guides avec leurs fusils taient encore  porte, prts 
obir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon
coeur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.

Le lendemain, Bonaparte fut lu commandant des gardes nationales
d'Ajaccio.

L'homme de Brumaire tait en germe dans le candidat  la milice. Le coup
de force d'Ajaccio prsageait celui de Saint-Cloud.

La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors
qu'il faisait partie de l'arme active, n'tait pas trs rgulire. Mais
on tait en priode rvolutionnaire.

Il est certain qu'en des temps diffrents, cette infraction pouvait lui
coter cher.

Il prolongea en effet son cong bien au del du terme qui lui avait t
assign.

Le motif qui le poussa  rester  la tte de la milice corse, o il
avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion
politique.

Son gnie en bullition ne pouvait tre contenu dans son le troite
et misrable.

Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna  cette
poque la conduite de l'aventureux condottiere.

Sa solde dans la garde nationale tait de 162 livres par mois, le double
de ses appointements de lieutenant d'artillerie.

Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop
nombreuse famille et lever convenablement son frre Louis.

Voil le motif qui le poussa  rester en Corse. Bonaparte a toujours t
un peu la victime des siens.

Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne dsertait pas,
comme on l'a prtendu. La garde nationale alors faisait, surtout en
Corse, un service actif. Elle tait assimile  l'arme. Bonaparte, pour
se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du marchal de camp de
Rossi, qui lui avait t dlivre, en attendant la promesse de
rgularisation de sa situation, conformment au dcret de l'Assemble du
17 dcembre 1791, qui autorisait les officiers de l'arme active 
servir dans les bataillons de la garde nationale.

Destitu par le colonel Maillard, Bonaparte vint  Paris pour exposer sa
conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.

Il avait l'espoir d'obtenir sa rintgration.

Mais, en attendant le dcret, il menait  Paris une existence solitaire
et besogneuse.

Il faisait maigre chre  son htel, dnait le plus souvent possible en
ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus  Valence et dont la
fille devait pouser Junot et devenir duchesse d'Abrants. Plus tard,
Bonaparte eut la pense de demander la main de madame Permon, reste
veuve avec une certaine fortune.

Malgr son conomie, il eut,  cette poque, quelques dettes.

Il devait quinze francs  son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une
note de quarante-cinq francs  sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gne.

Ses relations taient rares. Il vivait en quotidienne intimit avec
Junot, Marmont et Bourrienne.

Tous trois, comme lui, dnus d'argent et riches d'esprances.

Le matin du 10 aot, Bonaparte s'tait lev au son du tocsin et, simple
spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frre
an de son camarade, qui tenait un bureau de prts et de bric--brac
place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas tre
dmuni un jour de rvolution; il mit alors sa montre en gage chez
Fauvelet, qui lui avana quinze francs.

De la boutique de ce prteur, d'o il tait difficile de sortir, la
bataille tant engage, Bonaparte suivit toutes les pripties de la
lutte.

A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.

Il cheminait pensif, attrist par la vue des cadavres, coeur 
l'odeur du sang.

Bien des annes aprs, le grand boucher de l'Europe, oubliant les
hmorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres
accumuls en trophes sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du
spectacle: sur le rocher de Sainte-Hlne, il exprimait son indignation
et son motion,  la vue des innombrables victimes des Suisses et des
Chevaliers du poignard, rencontres par lui dans le parcours, pour
rentrer  son htel, le matin rouge du 10 aot.




VIII

LE JOLI SERGENT


Tel tait l'homme, encore inconnu, obscur, mystrieux, que Catherine
Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'htel meubl, o il
attendait impatiemment la fortune, desse capricieuse et tardive, qui ne
se dcidait pas  venir frapper  sa porte.

Tout lui semblait contraire. Rien ne lui russissait. La malechance le
poursuivait...

A son retour du Carrousel, en cette matine sanglante du 10 aot, il
avait cherch, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de
ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assist de
la boutique du prteur sur gages.

Il avait dploy une carte de gographie et, attentivement, s'tait mis
 tudier la rgion du Midi, le littoral de la Mditerrane, Marseille
et surtout le port de Toulon, o la raction royaliste s'agitait et
que menaait la flotte des Anglais.

De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tte dans les
mains, et rvait...

Sa pense ardente s'chauffait... Comme le voyageur des sables, devant
lui il entrevoyait de feriques et prodigieux mirages...

Des villes prises o il pntrait en vainqueur, mont sur un cheval
blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des
soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un
drapeau  la main, entranant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des
cavaliers tranges, aux riches vtements de laine brode d'or, qui
tourbillonnaient le cimeterre lev, autour de lui, impassible, et tout 
coup s'arrtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans
devant sa tente... Puis, des foules triomphales, parmi des monceaux de
combattants vaincus, en des pays lointains, varis, changeants... Le
soleil ardent du Midi brlant sa tte, la neige du Nord poudrant son
manteau... et, aussi, des ftes, des dfils, des cortges... des rois
soumis, prosterns, des reines lui offrant la coupe de leurs seins...
les ivresses, les gloires, les apothoses...

Tout ce rve fantastique se fondait, se reformait pour s'vanouir de
nouveau, tandis qu'il rafrachissait son front brlant dans sa main...

Rouvrant les yeux, la ralit laide et ridicule de sa chambre
d'htel lui apparaissait...

Un sourire amer errait sur sa lvre, et, son esprit positif reprenant le
dessus, il chassait le trompeur fantme; cessant de voir le mirage, il
envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un
froid raisonnement, l'inquitante situation, le prsent mauvais,
l'avenir probablement pire...

Sa position tait dplorable, et nul changement ne paraissait
probable...

Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd  ses rclamations. Les
bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...

Il se voyait accul  une impasse navrante: la misre noire et
l'impuissance!

Ses fumes d'ambition s'taient dissipes au vent brutal de la vie...
ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des chteaux de cartes.

Il commenait  sentir sur la nuque le frisson glac de la
dsillusion...

Que faire?... Il avait un instant imagin, en passant dans une rue du
quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des
maisons et d'entreprendre la location en garni...

Il songeait aussi  quitter la France et  demander du service dans
l'arme turque...

Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et
dans ses veines il sentait courir un sang imptueux, avec la
rapidit du Rhne...

Alors il se remettait  la tche, s'appliquant  l'tude topographique
du bassin de la Mditerrane, son berceau, o le canon allait bientt
gronder...

Oh! s'il pouvait tre l, o l'on se battrait, o l'on dfendrait la
nation, en canonnant les Anglais!...

Ce songe tait possible... s'il demeurait chimrique, c'est que le Corse
besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crt en lui...

De nouveau, pour vaincre le dcouragement qui commenait  s'insinuer
dans ses veines,--ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides
nergies,--il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son tude
interrompue par son rve.

On frappa deux lgers coups  la porte.

Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le coeur. Les plus
braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu
les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'oeil
fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lches et tremblants
 la pense du crancier qui survient, la dette  la main.

On frappa de nouveau, un peu plus fort.

--C'est peut-tre le pre Maugeard qui monte pour sa note!... pensa
Bonaparte en rougissant.--Entrez! dit-il sourdement.

Une minute s'coula.

--Entrez donc! rpta-t-il, impatient.

Et il pensa, surpris:

--Ce n'est pas l'htelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour
entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus
tonn, car jamais il ne recevait de visites.

Il leva curieusement la tte pour dvisager l'intrus.

La porte s'ouvrit, la clef tant reste dans la serrure, et un jeune
homme parut, portant l'uniforme de fantassin.

Un gentil jeune homme frais, rose, dlicat, sans barbe encore, avec des
yeux noirs pleins d'nergie...

Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...

--Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous
trompez sans doute?...

Le jeune sergent fit le salut militaire.

--C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de
parler? dit-il d'une voix douce.

--A lui-mme... quelle affaire vous amne?...

--Je me nomme Ren... dit avec une certaine hsitation le petit soldat.

--Ren... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son
regard perant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'me.

--Oui, Ren... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au
bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, o je suis incorpor, on
m'appelle aussi le Joli Sergent...

--Vous mritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet
l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...

--Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... rpondit avec crnerie le
pimpant volontaire.

Bonaparte fit une grimace, o il y avait de la mlancolie. Il grommela:

--Au feu!... si on m'y envoie jamais!...

Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:

--Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...

--Voici, mon capitaine, l'objet de ma dmarche... mon bataillon,
command par M. de Beaurepaire...

--Un brave!... un nergique soldat! je le connais et je l'apprcie,
interrompit Bonaparte. Et o est-il en ce moment, votre bataillon?
fit-il avec un intrt plus marqu, sans cesser d'observer dans une
attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimid.

--A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant
d'Angers, et nous avons sollicit l'honneur de partir les premiers pour
la frontire... on nous envoie au secours de Verdun...

--C'est trs bien!... Que vous tes heureux d'aller vous battre! dit
Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:

--Enfin, que dsirez-vous de moi?

--Mon capitaine, j'ai mon frre, Marcel...

--Votre frre se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton mfiant.

--Marcel Ren!... se hta de dire le joli sergent se troublant un peu,
et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du svre capitaine
d'artillerie... Mon frre est mdecin... il a t dtach, comme
aide-major... au 4e rgiment d'artillerie  Valence...

--Mon rgiment!... mon ex-rgiment, plutt!

--Oui, mon capitaine... alors j'ai espr... ayant appris que vous vous
trouviez  Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis
rencontr ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre
autres, qui vous connat...

--Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que
vous a dit Lefebvre?

--Que vous pourriez peut-tre... par un mot au commandant... par votre
protection... obtenir que mon frre pt permuter...

Bonaparte rflchissait profondment, sans dtourner son regard du joli
sergent, qui se troublait de plus en plus.

Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requte, qui
semblait lui causer une vive motion, le volontaire continua, en
prcipitant ses paroles:

--Enfin, je voudrais que mon frre ft envoy, du rgiment d'artillerie
qui est  Valence,  l'arme du Nord... Il serait avec moi... je ne le
perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un prs
de l'autre... et s'il venait  tre bless, je me trouverais l... Il me
serait possible de le soigner, de le sauver, peut-tre!... Oh! mon
capitaine, faites-nous  tous les deux cette grande joie!... Si nous
tions runis, nous vous bnirions, nous vous serions ternellement
reconnaissants!...

En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'tait entrecoupe de
hoquets... on et dit des sanglots refouls.

Bonaparte s'tait lev.

Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccad:

--D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous
nommez votre frre... Lefebvre aurait d vous dire que je suis sans
emploi, sans grade... on a bris mon pe!... Ma recommandation au 4e
d'artillerie serait nulle... plutt nuisible... je ne connais personne 
Paris... je vis seul... je suis moi-mme dans l'attente d'une
protection... cependant je connais le frre d'un homme influent, d'un
ancien dput nomm Maximilien Robespierre... il demeure tout prs
d'ici, rue Saint-Honor... Vous irez le trouver de ma part... peut-tre
pourra-t-il obtenir ce qui me serait refus  moi... allez voir
Robespierre jeune!...

--Oh! merci, mon capitaine... comment vous tmoigner ma gratitude!...

Bonaparte leva un doigt et, moiti souriant, moiti grave, dit
lentement:

--En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les
vtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des
guerres!...

Le joli sergent se mit  trembler:

--Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez gnreux!
respectez mon dguisement... ne me perdez pas en divulguant ma
supercherie... Oui, je suis une femme!...

--Je l'avais souponn tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur.
Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperus de rien?

--Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un
n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service
trs srieusement! dit avec fiert la jeune guerrire.

--Je n'en doute pas!... Enfin, vous voil volontaire... et vous voulez
tre rejointe  l'arme du Nord, si j'ai bien compris votre dsir, par
ce mdecin... cet aide, nomm Marcel... qui vous touche certainement
plus qu'un frre... pour qui, probablement, vous vous tes
enrle... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre
secret!... Vous m'avez intress, et si je puis vous tre utile, comptez
sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son
ami Bonaparte qui vous envoie!

Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports
de joie...

Le capitaine regarda s'loigner Rene, toute radieuse.

Son visage s'claircit un instant; il murmura avec envie:

--Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces
jeunes gens! qu'ils sont heureux!...

Et la mlancolie de nouveau envahit son front.

Il se remit  sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif,
considra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du
Midi, en disant avec exaltation:

--Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... l!...
l!...

Et son doigt fivreux pointait, sur la carte tale, une place inconnue,
visible pour lui seul, d'o il foudroyait, par la pense, la flotte
anglaise.




IX

LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS


Le comte de Surgres, dont le chteau, auprs de Laval, baignait ses
vieilles tourelles crevasses dans la Mayenne, aux premiers grondements
de la Rvolution, s'tait empress de gagner l'hospitalire rive du
Rhin.

A Trves, puis  Coblentz, il s'tait camp, rsolu  observer, en
spectateur tranquille, les bouleversements.

Nominalement il avait pris du service dans l'arme des princes, mais,
excipant de son ge et de ses prcoces infirmits, quoiqu'il et  peine
dpass la cinquantaine, le comte de Surgres s'tait surtout attach 
bien vivre et  attendre les vnements en repos, sous la protection des
armes impriale et royale, dans les calmes petites cits rhnanes.

L'empressement qu'il avait mis  quitter son domaine ne tenait pas
seulement  la terreur des sans-culottes ou  l'amour pour ses
princes...

Le comte, rest veuf sans enfants, aprs quelques courtes annes de
mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrte avec la
femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait,
ds la nuit du 4 aot, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin
et d'appeler les paysans  la dfense de la religion et des fleurs de
lys.

M. de Surgres, vu son intimit avec son voisin, n'aurait pu se
dispenser de le suivre par les grands chemins.

Mais il n'avait que des gots de chevalerie fort paisibles; se bornant
aux hommages  rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses
brutales les honneurs du combat.

De plus, il commenait  prouver une terrible lassitude de son amoureux
servage. La dame de ses penses ne s'tait pas seulement alourdie avec
l'ge; jadis si mince, si lgante, si fluette, si potiquement
sylphide,  prsent robuste et massive quadragnaire,  la poitrine
formidablement bastionne, elle lui pesait lourdement  l'me. De tous
les corps pondreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurment celui
qui offre le plus de densit.

Ainsi pensait le comte de Surgres, homme d'esprit, ami du plaisir, mais
dtestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces.
Son caractre indpendant, un peu philosophique,--il avait, dans sa
jeunesse,  Paris, frquent les encyclopdistes,--s'accommodait mal de
tout joug. La chane de l'adultre lui paraissait la plus insupportable.

S'il avait longtemps patient et conserv, auprs de la marquise de
Louvign, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il
s'ennuyait fort en son domaine, qu'il tait trop dsargent pour vivre 
la cour et que la marquise tait la seule personne courtisable des
chteaux d'alentour.

Pour lui donner une rivale, il et fallu se dplacer, chercher en
quelque manoir loign une gentille chtelaine, ou bien tomber dans la
bourgeoisie en aimant  la ville. M. de Surgres, en sage, s'tait
content du bonheur qu'il trouvait  porte de fusil.

Mais les vnements s'y prtant, et d'une part les exigences hroques
du marquis, voulant absolument l'entraner dans les bois et le forcer 
la guerre des haies,--de l'autre la prtention de la marquise de jouer
les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait tre terrible,
et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau
et des pistolets  la ceinture, avaient compltement dcid le comte 
prendre la route de l'migration.

Cette rsolution avait le double avantage de ne pas laisser douter
de ses sentiments de fidlit envers le roi, et en mme temps de le
dlivrer de l'amazone obse et du gentilhomme trop ami des embuscades
parmi les buissons.

Il tait seul et relativement libre. Il annona donc son dpart, un beau
matin, et le brusqua, prtendant avoir reu un message pressant du comte
de Provence, l'invitant  le rejoindre au plus vite,  l'tranger.

Dans la crainte que le marquis ne renont  sa guerre paysanne et
surtout que la marquise ne voult galoper dans les plaines du Palatinat,
le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence tmoignait toute
sa reconnaissance  son fidle Louvign de son zle  garder  la
couronne les provinces de l'Ouest.

Enchant de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa
partir son ami.

La marquise pleura un peu, mais, toute console  l'ide de guerroyer,
de coiffer un chapeau  cocarde et d'avoir une carabine accroche  la
selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit,  travers ses
larmes, quand le comte de Surgres, lui faisant ses adieux, en prsence
de son mari, demanda la permission de l'embrasser.

Tandis qu'il penchait ses lvres vers elle, un peu gn par les ouvrages
avancs qui protgeaient sa poitrine, Surgres eut le temps de lui
glisser ces deux mots  l'oreille:

--Veillez sur Rene... je vais l'embrasser avant de partir!

La marquise fit un signe de tte affirmatif, indiquant qu'elle avait
compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.

Le comte, lger, joyeux, mancip, fit un dernier signe du pommeau de la
cravache  son ami le marquis, dj tout proccup des chemins creux o
il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la
Rpublique isols ou marchant par petites troupes, puis il se rendit 
un des tournants de la route de Fougres, vers une blanche maison,
proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.

L, jadis, tait un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des
seigneurs de Mayenne.

Le comte arrta son cheval devant l'chalier fermant la cour, au milieu
de laquelle se trouvait la maisonnette.

Il mit pied  terre, effrayant et chassant les poules picorant dans
l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait 
demi une taie verdtre.

Un chien avait aboy.

--Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas
notre bon seigneur?...

--Oui, c'est moi, pre La Brise... et quoi de nouveau  la Garderie?

--Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse,
debout sur le seuil de sa maison, vtu de sa veste de velours, bott, le
couteau sur la cuisse, prt  dcoupler ses chiens pour la battue ou 
dcrocher son fusil, pour l'afft au coucher du soleil.

Dans l'intrieur soigneusement lav, poli, frott de la pice servant de
cuisine et de salle  manger, des trompes de chasse faisaient tinceler
leurs cuivres,  ct de fouets aligns et de dfenses de sangliers,
d'andouillers, de ttes de cerfs et de museaux de renards, garnissant
les parois.

--Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer
et d'accepter un pot de cidre?

--Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brise, mais
aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue
absence...

La Brise eut un mouvement o il y avait de la tristesse.

--Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une poque pareille!...
Qu'allons-nous devenir?

--Je reviendrai, mon vieux La Brise, il s'agit d'un voyage... un simple
voyage d'agrment.

--Monseigneur est le matre de rester ou de s'en aller! dit avec
rsignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres 
me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant
son ton ordinaire de serviteur soumis.

--Oh! pas grand'chose, La Brise... le droit de chasse est prsentement
aboli et cela te laisse des loisirs...

La Brise fit un geste mlancolique, et murmura:

--C'est l'abomination de la dsolation!... Si encore on s'tait content
de supprimer...

Il s'arrta, se rappelant que son seigneur tait l, et le vieux garde,
partisan sous cape de toutes les rformes de la Rvolution, sauf en ce
qui concernait la chasse, termina son apprciation en disant:

--Toucher au gibier... a ne s'tait jamais vu!...

--Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La
Brise! Mais parlons de ce qui m'amne... O est Rene?...

--Mademoiselle Rene est avec ma femme, tout prs d'ici...  la ferme de
Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espre depuis un quart
d'heure...

--Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher  Rennes cette
nuit... Vous embrasserez donc Rene pour moi... Adieu, mon brave La
Brise!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...

Et le comte de Surgres s'loigna, en faisant un signe bienveillant 
son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'ide d'une
scne d'attendrissement avec Rene l'avait tourment jusque-l. Il
redoutait les effusions du coeur.

Ce n'tait pas qu'il ft incapable de tendresse. Rene tait sa fille.
L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvign. Il
prouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie,
une affection fort tempre. Il avait sans doute veill sur elle, mais
de loin, et s'il n'avait pas mnag l'argent, les cadeaux, il s'tait
montr moins prodigue de ses caresses.

Aussitt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de
Louvign s'tait rendu  une assemble de gentilshommes de la Bretagne
et du Perche, tenue  Rennes, Rene avait t confie aux bons soins de
La Brise et de sa femme.

L'enfant avait t leve en secret, ne voyant que de loin, au hasard
des promenades, son pre, et plus rarement encore la marquise de
Louvign, sa mre, qui, l'un et l'autre, en prsence de tmoins toujours
 porte, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui
donner de bien grandes preuves d'intrt.

Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brise et
de sa digne mais peu aristocratique compagne.

Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre
seigneur du domaine o La Brise tait garde, ne lui laissaient en
rien souponner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les
attachait  elle.

Grce aux libralits du comte, Rene avait eu l'ducation large et
s'tait accoutume  montrer une indpendance de demoiselle de bonne
maison.

Elle avait appris  monter  cheval et galopait, seule, sans crainte
comme sans tutelle,  travers prs et champs, sur une petite jument,
sortie des curies du chteau. Le pre La Brise l'avait emmene dans
ses courses sous bois, et, dj forestire, la gamine s'tait improvise
chasseresse.

Un jour, pendant que La Brise, son repas pris en fort, sommeillait 
l'ombre d'un htre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement
drob son fusil. A pas lents, elle s'tait loigne... vitant le
craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles
sches...

Parvenue  une clairire, o le chien de garde, qui, voyant prendre le
fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'tait mis en qute, fit lever
un faisan, avec motion, Rene paula, ajusta, tira...

Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.

Rene demeura un instant stupfaite: comme assourdie par la dtonation,
elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil,
un clair de victoire aux yeux, le gibier se dbattre et tout  coup
demeurer inerte dans l'herbe humide, allong, les plumes raides, le bec
billant.

Le chien s'tait prcipit sur la proie, et, dans sa gueule, en
frtillant, l'apportait.

Avec une caresse, Rene rcompensa l'animal qu'elle dbarrassa de sa
capture, puis, comme un avare son trsor, elle enfouit son gibier dans
la poche de la veste masculine qu'elle revtait pour ses courses
sylvestres, et s'en revint trouver La Brise, rveill, tout mu de ce
coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas  sa porte,
se croyait dvalis par des braconniers.

Il gronda Rene d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne
revenait pas bredouille, la chasseresse dbutante! Il tait mcontent
d'avoir t dsarm durant le sommeil, mais fier du bon usage que son
lve avait fait de l'arme emprunte.

Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le
temps le permettaient, et,  l'occasion, tirait un lapin ou servait un
chevreuil.

Ainsi Rene se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la
poudre, avec les armes.

Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en
allait seule, loin du pre La Brise, occup  surveiller de russ
fraudeurs ayant dispos piges et collets dans les sentes et les
passes du gibier. Ces jours-l, livres, faisans et perdreaux pouvaient,
tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Rene ne renouvelait pas
la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de
son chien. Alors elle battait la plaine du ct d'un moulin, o, prs du
ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrire un rideau de
peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages,
viornes, prles, lierres, grimpant et s'enchevtrant dans un verdoyant
fouillis.

Ce n'tait pas seulement la fracheur de cette retraite heureuse, ni le
gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous
l'ombre paisse, qui l'attiraient.

Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient
pareillement un attrait.

Aussi frquemment qu'il tait possible, les deux jeunes gens se
rencontraient l...

Un livre  la main, le jeune homme,  pas lents, ds qu'il apercevait
Rene partant en chasse, venait au-devant d'elle...

Il feignait de lire comme elle de chasser...

Leur pense tait ailleurs, et livre et gibier n'intressaient que comme
prtextes.

Rene avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtime
anne...

Fils de paysan ais et neveu du cur, Marcel avait appris un peu de
latin et l'on avait pens qu'il entrerait dans les ordres; mais l'glise
ne le tentait gure. Epris des charmes de la nature, aimant les bois,
les prs, les fleurs, cherchant  tudier le secret de la vie
universelle et dsireux d'en surprendre le mystre, Marcel avait
manifest de trs vives dispositions pour les sciences naturelles.

Avec l'appui de son oncle le cur, il avait pu prendre quelques leons
d'anatomie chez un vieux mdecin, familier du presbytre. A force
d'tudes et de patience, il avait prpar suffisamment ses premiers
grades, qu'il avait obtenus  Rennes.

Il serait donc mdecin et dans ses projets d'avenir, bauchs au bord du
ruisseau babillard, avec Rene, qui, pour lui, ngligeait dcidment la
chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues
absences, il se voyait d'abord  Rennes, puis ensuite  Paris, o
seulement la science pouvait tre acquise avec la notorit et la
fortune, pratiquant ce bel art de gurir dont les anciens faisaient un
attribut divin...

Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les crits de Rousseau,
Marcel avait l'me d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature
et sa profession de foi tait celle du Vicaire Savoyard. Sa pense,
largissant le cercle restreint des tres et des choses qui
l'environnaient, embrassait l'humanit tout entire. Il se rvait
citoyen du monde et proclamait que le globe tait la patrie de tous les
humains. Il lui tait tomb entre les mains plusieurs crits
d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il
avait fait sa doctrine de sa Rpublique universelle.

Dans ses courses projetes, le jeune mdecin cosmopolite ne partait pas
seul pour Paris et pour la gloire...

Rene l'accompagnait, Rene, devenue sa femme, car les deux jeunes gens,
sans se l'tre jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du
coeur, s'taient jur de ne jamais se quitter.

Ils taient d'ge appari, ils se plaisaient, et leur situation de
fortune se trouvant  peu prs gale, rien ne semblait donc devoir
s'opposer  leur bonheur.

Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgres, ne
drogeait gure en pousant celle qu'il croyait la fille du brigadier
des gardes-chasses du comte, le pre La Brise.

La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets,
un jour qu'elle s'tait trouve faire de l'herbe pour ses lapins, du
ct du ruisseau.

Elle n'avait pas grond fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel,
c'est que, dans ses rticences et ses grognements, la mre Toinon
avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du ct de Rene.

Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque
opposition  un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne
devina pas ce que voulait dire la femme de La Brise; celui-ci ne
paraissait tenir aucune place dans les rserves qu'elle indiquait
vaguement... son consentement tait-il donc nul, ou n'y avait-il aucune
raison de s'en inquiter? Marcel ne dmlait pas trop les craintes de la
femme du garde ni les causes de cet empchement qu'elle signalait, du
fait de Rene...

Quand le comte de Surgres eut brusquement quitt le pays pour aller,
comme on le sut bientt, retrouver les princes dans l'migration, la
maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux,
leur dit:

--A prsent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a
plus qu' demander au meunier...

Marcel, sans comprendre pourquoi la mre La Brise disait que le
consentement de son pre suffirait dsormais, s'en tait all trouver
celui-ci et lui avait fait part de son dsir d'pouser Rene.

Le meunier, tout en dclarant qu'il n'avait rien  dire contre la jeune
fille, avait tent de dissuader son fils. Il lui avait reprsent qu'il
tait trs jeune, qu'il devait travailler, se faire une position,
enfin ce que les pres disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un
mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes
raisons pour refuser franchement.

Surpris de cette rsistance, qui n'tait pas celle qu'il attendait, car
le jeune homme supposait que son pre aurait invoqu la condition
relativement infrieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel rsolut
d'approfondir les motifs du refus paternel.

Sa mre--les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs
fils--lui apprit que matre Bertrand Le Goz, tabellion et rgisseur des
biens du comte de Surgres, de plus son mandataire en son absence, nanti
de sa procuration gnrale, avait jet des regards fort tendres du ct
de la Garderie. La gentille Rene lui avait plu, et il l'avait demande
en mariage, ou peu s'en fallait,  La Brise.

Marcel prouva une vraie douleur, o la colre ajoutait ses flammes, 
cette confidence de sa mre...

Il avait donc pour rival matre Bertrand! un homme vilain, vieux,
dsagrable, sur le compte duquel couraient mille mchants propos!...

Mais Rene n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle
rsisterait  ses prtentions. Il tait sr d'elle. De ce ct, nulle
inquitude. Quant  La Brise, il comprenait ses hsitations, tant
sous la dpendance de matre Bertrand Le Goz qui, charg par le comte
de la direction de tous ses biens, tait par consquent libre de
congdier les gardes-chasses...

L tait le danger. Cependant Le Goz n'osait pas renvoyer, pour ce
motif, un vieux et fidle serviteur comme La Brise, l'honneur et le
modle des forestiers d'alentour.

C'est pourquoi le rus tabellion s'tait prcautionn de l'appui du
meunier. Il dpendait de lui de renouveler le bail de diverses terres
appartenant au seigneur de Surgres, qui taient indispensables au
meunier pour alimenter son moulin.

Le Goz avait mis nettement le march  la main.

Marcel cesserait donc toute accointance avec Rene, sinon le bail ne
serait pas renouvel et le meunier, ruin, devrait abandonner son
moulin, quitter le pays.

Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne
parlait rien moins que d'aller le trouver dans son tude, au milieu de
ses paperasses, et de lui casser les reins.

Sa mre l'en dissuada. Le Goz tait puissant autant que vindicatif.
Bien que fond de pouvoirs d'un noble, peut-tre pour cette raison, il
affectait les principes rvolutionnaires les plus violents. Il ne
parlait que de couper des ttes et avait rclam l'installation d'un
tribunal charg de juger les contre-rvolutionnaires dans chaque
commune. Il tait officier municipal et correspondait avec des
agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le
marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Amricain et autres hommes d'action.
Il n'y avait ni  plaisanter avec un pareil citoyen, ni  le braver.

--Que faire alors? avait demand le jeune homme.

--Partir, rpondit sa bonne femme de mre, ne plus songer  Rene, aller
 Rennes, o il finirait ses tudes, o il deviendrait un grand mdecin,
o il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-tre...

Le jeune amoureux secoua la tte et s'loigna tout pensif, sans rpondre
 sa mre. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que
loin de Rene il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et
il arracherait Rene  l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait,
l'me ouverte  de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres
nouvelles o la libert fleurissait sans pril, il s'expatrierait, il
traverserait les mers, il irait dans cette Amrique o la France avait
combattu pour l'indpendance; l, il travaillerait, il tudierait, il
deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps,
hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe.
Naturellement, dans ce rve d'migration, Rene tait du voyage.

Le soir de cette conversation dcisive avec sa mre, Marcel retrouvait
Rene au bord du ruisseau, dont la chanson semblait,  l'heure
crpusculaire, plus mlancolique et plus triste.

Une barre rougetre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli
dans les linceuls de grands nuages roux et gris.

La lune cependant, dissipant les nues avec lenteur,  l'orient montait,
et son disque paisible luisait entre les hautes et frles branches des
peupliers.

Rene et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se
tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre
blanc et doux rouler dans l'espace.

L'instant tait solennel, l'heure tait nuptiale.

Comme deux chants d'oiseaux se rpondant au mois de mai, sous la ramure
enamoure, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la srnit du
soir:

--Je t'aime, ma Rene, et n'aimerai jamais que toi!...

--Toi seul, Marcel, occupes ma pense, et mon coeur n'est qu' toi
seul...

--Nous ne nous quitterons jamais!...

--Toujours nous vivrons cte  cte...

--Rien ne pourra nous sparer!...

--Nous serons runis jusqu' la mort...

--Tu jures de me suivre partout, ma Rene?

--Je jure de t'accompagner o tu iras, Marcel!...

--Nous nous aimerons toujours!...

--Toujours nous nous aimerons, je le jure!...

--Que ces branches, emblmes de la libert, que ces arbres qui sont les
piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reoivent mes
serments et soient tmoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait
alors dans le langage comme dans les gestes, et il tendit la main vers
les arbres que la Rvolution honorait tels que les symboles de la
nation, en manire de serment.

Rene imita Marcel et, comme lui, la main tendue, jura d'aimer toujours
et de suivre partout celui  qui elle s'engageait librement, sous les
peupliers qu'argentait la lune bienveillante.




X

L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE


Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scell le serment
chang sous la srnit du clair de lune, envahissant toute l'tendue
du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre
comme un froissement de feuilles derrire eux, suivi d'un cri analogue
au houloulement du chat-huant.

Cet oiseau de funbre augure troubla leur extase.

Ils se levrent, impressionns, et une secrte angoisse comprima leurs
lans.

Marcel prit une pierre et la lana dans la direction du massif d'o le
cri tait parti, cherchant  dloger la bte importune.

--Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec
colre le feuillage sombre o sans doute tait blotti, dans quelque
creux d'arbre, le tmoin jaloux de leurs tendresses.

Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme
un bruit de pas prcipits que les deux amoureux perurent, et il leur
sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...

On les avait donc surpris, pis, couts?...

Ils rentrrent tous deux, au village, attrists, silencieux, inquiets.

--J'ai peur de ce mauvais prsage! dit Rene au moment des adieux,
auprs de la haie bordant la Garderie.

--Bah! rpondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est
quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser  nos dpens... un
jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous
nous aimons, nous avons jur de nous tre toujours fidles et rien ne
peut nous sparer!...

Ils se quittrent cependant, alarms par cet avertissement qui leur
avait t donn. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empcher
d'tre heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur
bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunire et la
pense de ce Bertrand Le Goz qui osait vouloir possder Rene, se
prsenta aussitt  l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha  se
prmunir contre cette apprhension vague qui pntrait dans son
me. Bertrand Le Goz est un mchant homme et un jaloux, se dit-il,
mais que peut-il contre nous, puisque Rene m'aime et qu'elle a jur de
n'tre qu' moi!

Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les
manoeuvres du tabellion.

La crainte qu'il prouvait n'tait pas sans quelque fondement.

Le Goz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois
averti le pre de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il
n'avait  compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration
que le comte de Surgres lui avait remise, Le Goz signifierait au
meunier d'avoir  cder ses terres. Aucun dlai ne lui serait accord...

Toutefois le tabellion avertissait le pre de Marcel que, s'il voulait
envoyer son fils  Rennes et lui dclarer qu'il et  renoncer  tout
espoir d'pouser Rene, il consentirait  un renouvellement de bail.

Le meunier tait fort embarrass: son fils persistait dans ses
intentions et jurait qu'il pouserait Rene, malgr Bertrand Le Goz; de
son ct, la jeune fille avait rpondu  toutes les sollicitations du
rgisseur amoureux par un refus catgorique.

Bertrand Le Goz rsolut de sparer violemment les deux jeunes gens.

La France courait aux armes. De tous cts se prsentaient aux
municipalits des volontaires, rclamant des fusils, des piques, et
s'engageant  mourir pour la patrie.

Le tabellion, en sa qualit de procureur de la commune, convoqua, un
dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel
chaleureux: il s'agissait d'aller  Rennes renforcer le bataillon
d'Ille-et-Vilaine.

Plusieurs volontaires se prsentrent, s'enrlrent et partirent le
lendemain.

Bertrand Le Goz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la
lchet de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se
drobaient  l'honneur de dfendre la patrie et prfraient s'amollir en
compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...

Sa harangue visait directement Marcel...

Celui-ci, comprenant quel parti Le Goz comptait tirer de son inaction,
se rendit chez le garde-chasse.

Il trouva La Brise occup  nettoyer ses fusils, en sifflotant un air
de chasse.

Rene cousait  ct de la femme du garde.

Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.

Un malheur tait imminent... Du regard elle l'interrogea, le
suppliant de la rassurer.

--Pre La Brise, dit le jeune homme d'une voix mue, je viens vous
faire mes adieux ainsi qu' Rene... Je pars!...

--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main  son coeur...
Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce mchant Le Goz veut-il donc
toujours reprendre  votre pre ses terres?...

--Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...

--Et o vas-tu, garon?... dit tranquillement La Brise, tout en
frottant la platine de son arme...

--Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproch ce qu'on a
appel ma lchet... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un
fusil, bien que je considre la guerre comme un flau, et que les
peuples qu'on y mne, ainsi que des moutons  la tuerie, soient de bien
grands fous, ainsi que l'a dmontr Jean-Jacques, mon matre! Pourquoi
se laissent-ils entre-dtruire pour des intrts qui ne les touchent
pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant
leurs fers... c'est la guerre de la libert contre la tyrannie, et
celle-l, Jean-Jacques Rousseau lui-mme l'et approuve!...

--Alors tu t'es enrl, garon?... dit le garde La Brise... mais c'est
bien, c'est trs bien... tu as fait comme les autres... tu es un
brave... tu vas en tuer, je l'espre, de ces voleurs de
Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!...
tu n'es pas comme Rene, toi!... c'est elle qui ferait un fameux
soldat... enfin a te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...

Rene s'tait leve, dfaillante, le visage subitement pli.

--Je quitte le pays, reprit Marcel avec une motion croissante, parce
que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes
des autres... Pre La Brise, je vais, avec mon pre et ma mre, qui eux
aussi sont chasss m'tablir en Amrique...

--Comment! dit le garde stupfait, laissant chapper son fusil, ce n'est
pas  l'arme que tu cours?... et quoi faire en Amrique, bon Dieu!...

--Je veux, dit le jeune homme avec nergie, que vous me permettiez
d'emmener avec moi, comme pouse, votre fille Rene... L-bas, nous
fonderons une famille, l-bas nous serons heureux sous les grands arbres
des solitudes!

Rene s'tait lance vers La Brise en disant:

--Pre! pre! venez-vous avec nous dans cette Amrique que je ne connais
pas, mais qui doit tre bien belle, et que j'aime dj, puisque Marcel
dit qu'il y fait si bon vivre!

Le garde s'tait lev, trs troubl, et apostrophant sa femme, immobile,
qui semblait n'avoir rien entendu, continuant  tirer l'aiguille
d'un mouvement machinal:

--Eh bien, en voil d'une autre! Emmener Rene en Amrique! L'pouser!
Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?

La mre La Brise s'arrta de coudre, et, relevant la tte, rpondit
d'une voix aigrelette:

--Je dis que c'est des btises, tout a! Il est temps que a finisse.
Voyons, La Brise, faut leur raconter ce qu'il en est  ces deux
tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dpareills! A toi de le leur
apprendre!

La Brise alors rvla  Rene qu'elle tait la fille du comte de
Surgres et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.

Rene, surprise et accable, maudissait cette noblesse qui devenait un
obstacle  son bonheur.

Mais elle se disait aussi que son pre absent, ainsi que l'avait dit le
garde La Brise, l'ayant confie  des soins mercenaires, ne devait ni
disposer d'elle ni l'empcher de se donner  l'homme qu'elle aimait...
elle se trouvait place, de par les conditions irrgulires de sa
naissance, en dehors des conventions de la socit, pourquoi ne s'en
affranchirait-elle pas dfinitivement?...

La Rvolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus
calmes, dans l'me mme d'une jeune fille comme Rene, elle dposait ses
germes d'indpendance et de libert...

Marcel, de son ct, rflchissait. La situation nouvelle de Rene
bouleversait tous ses projets et le dconcertait.

La noblesse,  laquelle appartenait Rene, ne lui apparaissait pas non
plus comme un obstacle srieux. La Rvolution avait aboli tous les
privilges et dclar les hommes gaux. Mais Rene tait riche. Elle ne
pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruin,
tel que lui: ce qui n'tait qu'amour et entranement de la jeunesse, 
leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte
de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel
tait prte Rene... il s'loignerait!... il s'efforcerait de chasser de
sa pense son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le
bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amrique...

Son parti fut pris rapidement. Il allait dclarer son intention de
s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on
frappa  la porte...

La mre La Brise alla ouvrir... Bertrand Le Goz parut.

Il avait ceint l'charpe et tait accompagn de deux commissaires du
district, portant le chapeau  plumes tricolores et les insignes de
dlgus municipaux.

Comme La Brise s'tonnait de la venue des trois personnages, Le
Goz dit  l'un des commissaires, en dsignant le jeune homme:

--Citoyens, voici le nomm Marcel!... faites votre devoir!...

--Vous venez m'arrter? dit Marcel stupfait. Qu'ai-je fait?...

--Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des
commissaires, s'il est vrai que tu sois  la veille de partir... de
quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a dclar ton pre, le meunier?

--J'ai eu cette intention-l, en effet!

--Vous le voyez! dit Le Goz triomphant et prenant  tmoin les
commissaires.

--Alors, tu veux migrer?... tu veux porter les armes contre ta
patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment
dsertent?... rponds!...

--Je ne dserte pas... je n'migre pas, je ne puis plus vivre ici... La
pauvret me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher
le travail avec la libert!

--La libert, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier
commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es mdecin,
nous as-tu dit?

--Je vais l'tre. Il ne me reste plus qu'un diplme  obtenir...

--Tu l'auras... au rgiment!

--Au rgiment! Que voulez-vous dire?

--Nous avons un ordre de rquisition pour toi, dit le second
commissaire. Nos armes manquent de mdecins et nous sommes chargs, mon
collgue et moi, de leur en fournir...

Il tendait un papier  Marcel, surpris:

--Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre  Angers... On
te dira au dpt sur quel corps tu seras dirig!

--Et si je ne signe pas?

--Nous t'arrtons immdiatement comme rfractaire, comme agent de
l'migration... et nous t'envoyons  Angers, mais en prison! Allons,
signe!

Marcel hsitait.

Bertrand Le Goz, clignant de l'oeil, disait  l'un des commissaires,
 mi-voix:

--Vous auriez mieux fait de m'couter et de le faire arrter tout de
suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!

La Brise et sa femme assistaient, interdits et muets,  cette scne.

Rene, cependant, s'tant approche de Marcel, prit la plume, la lui
tendit, en lui disant doucement:

--Signez, Marcel... il le faut!... je le dsire...

--Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans
dfense, expose  toutes les tentatives de ce misrable! dit-il en
montrant Le Goz.

Rene reprit, en se penchant  son oreille:

--Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...

Marcel fit un mouvement:

--Toi!... parmi les soldats!... toi  l'arme! dit-il  voix basse.

--Pourquoi pas? je suis un garon, moi!... je sais me servir d'un fusil,
demande au pre... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!

Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrlement, puis
s'adressant aux commissaires:

--O faut-il aller?...

--A Angers... o l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne
chance, citoyen mdecin!...

--Salut, citoyens commissaires!...

--Tu ne me dis rien,  moi? demanda Le Goz d'un ton goguenard.

Marcel lui montra la porte.

--Tu as tort de m'en vouloir...  prsent que tu es bon sans-culotte et
que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le
prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le
tabellion, riant faux.

Bertrand Le Goz se retira en se frottant les mains. Il avait gagn la
partie: son rival s'en allait au loin,  l'ennemi... Reviendrait-il
jamais? Rene resterait en son pouvoir... Rene, dont il connaissait la
naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de
ces domaines du comte de Surgres dont il n'tait que le rgisseur... il
se voyait dj matre et seigneur de ces vastes proprits dont il avait
la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis--vis des parents de
Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des allis, et
Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui russissait, et
dj il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en
vritable propritaire, au bras de Rene, malgr tout sa femme, les
domaines du comte, que la loi sur l'migration allait frapper. Il se
chargerait bien de faire reconnatre les droits de l'hritire.

Rene, cependant, aprs avoir dclar  La Brise et  Toinon qu'elle
n'aurait, malgr Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un
jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord
du ruisseau, sous les peupliers...

Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de
fivre et des larmes roulaient dans ses yeux.

Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au
rgiment...

Et comme il manifestait de nouveau son incrdulit, elle lui rpondit
avec assurance:

--Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...

Et elle ajouta en riant:

--Dame! je n'ai pas tes ides sur la guerre... Je ne suis pas
philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...

--Mais les fatigues?... les tapes?... le fusil est lourd et le sac
pse!... Tu n'as pas d'ide des pnibles travaux de la guerre, pauvre
enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de
folie.

--Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des
jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas,
comme moi, leur amour sous les drapeaux!... rpondait-elle avec
crnerie.

--Mais si tu venais  tre blesse?...

--N'es-tu pas mdecin?... tu me soignerais, tu me gurirais!...

Quelques jours aprs,  la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas
allgre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout
d'un bton un petit paquet de linge et vtu du costume de garde
national. Ce jeune homme s'tait prsent, aussitt arriv  Angers, 
la mairie, et s'tait fait inscrire comme volontaire au bataillon de
Mayenne-et-Loire, sous les noms de Ren Marcel, fils de Marcel, meunier
 Surgres.

Le jeune homme avait ajout qu'il rejoignait le corps o son frre
Marcel, dj enrl, servait en qualit d'aide-major.

La jeune fille fut ainsi incorpore sans difficult. Nul ne
souponna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des
habits d'homme et sous des noms supposs, se produisit quelquefois, 
cette poque de confusion et de dvouement de toutes sortes. Les
bataillons de la Rvolution reurent ainsi nombre de recrues fminines.

On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la
Rpublique les noms obscurs et les glorieux tats de service de ces
hroques guerrires.

Au bataillon de Mayenne-et-Loire, o Rene conquit trs vite les
sardines d'argent et reut le sobriquet de _Joli Sergent_, une dception
cruelle bientt l'atteignit...

Elle ne devait pas rester longtemps auprs de celui qu'elle tait venue
retrouver: un ordre suprieur ordonna  l'aide-major Marcel de passer au
4e rgiment d'artillerie  Valence, o l'on manquait de mdecins, et
qui devait tre dirig en hte sur Toulon.

La sparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de
cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop
d'motion pouvait les trahir, augmenta le dchirement du dpart.

En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun
ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.

On a vu, par la dmarche du Joli Sergent auprs du capitaine
Bonaparte, combien Rene s'efforait de faire revenir auprs d'elle
celui qu'elle aimait...

Grce  la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte tait l'ami,
la permutation dsire fut obtenue et nous ne tarderons pas  rencontrer
runis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'hroque dfenseur
de Verdun, Rene, engage par amour, et Marcel, le philosophe
humanitaire, l'lve de Jean-Jacques, aptre de la paix et de la
fraternit universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant
subi un enrlement un peu involontaire.




XI

LA CRANCE DE MADAME SANS-GNE


Aprs le dpart du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pense,
s'tait remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets
de dfense du littoral mditerranen, il jetait un coup d'oeil
ambitieux sur les montagnes sparant la France du Pimont, la clef de
l'Italie...

Au milieu de ses calculs stratgiques, un coup frapp  la porte lui fit
relever la tte:

--Qui vient encore? pensa-t-il, impatient d'tre drang... c'est donc
le jour aux visites!... Qui est l? cria-t-il.

--C'est moi... rpondit une voix de femme... Catherine... la
blanchisseuse!...

--Entrez! grommela-t-il.

Catherine parut, un peu embarrasse, son panier au bras:

--Ne vous drangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je
vous rapporte votre linge... j'ai pens que vous pourriez en avoir
besoin...

Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:

--Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.

Catherine demeura tout interdite.

Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier  la main. Elle pensait:
Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en
impose cet homme-l!

Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gne_, et
qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimide.

Elle regardait le lit, que lui avait indiqu Bonaparte; elle changeait
son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son
tablier, la note qu'elle avait apporte, sans oser se dcider  une
action quelconque.

Elle tait, comme on dit, dans ses petits souliers.

Bonaparte continuait  examiner la carte dploye sur sa table, sans
paratre faire aucune attention  elle.

A la fin elle se mit  toussoter lgrement, pour indiquer sa prsence.

--Il n'est gure galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est
honnte femme, et l'on ne vient pas pour... des btises, mais tout de
mme on vaut bien la peine d'tre regarde un brin!...

Et, pique, elle recommena son lger toussotement...

Bonaparte releva la tte et frona le sourcil:

--Comment, vous tes encore l? dit-il peu galamment...
Qu'attendez-vous? reprit-il aprs un court silence, avec sa brusquerie
accoutume.

--Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin,
c'est que je me marie! dit Catherine vivement.

Elle tait rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein
battait. Dcidment, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.

--Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant
mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et
vous pousez un brave garon, je suppose, quelque garon
blanchisseur?...

--Non, capitaine! rpliqua vivement Catherine froisse, un soldat... un
sergent!...

--Ah! trs bien! vous avez raison d'pouser un militaire,
mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; tre soldat,
c'est tre deux fois Franais... je vous souhaite bonne chance!...

Bonaparte allait se remettre  son travail, s'intressant mdiocrement
aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empcher de
sourire  l'aspect gayant du corsage solide de Catherine, de la
belle sant rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et
engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche
qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.

Il eut toujours du got pour les femmes bien en chair; le maigre et
famlique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur
bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...

La beaut robuste de Catherine l'arracha un instant  ses proccupations
stratgiques...

Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui tait dj habituelle, il
s'avana vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie
sur sa gorge...

Catherine poussa un lger cri.

Le futur vainqueur d'Arcole n'tait pas pour hsiter. L'attaque
commena...

Il redoubla de vivacit et pressa Catherine, la forant  reculer
jusqu'au bord du lit, o elle s'adossa, faisant hardiment front 
l'assaillant...

Elle se dfendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouche.

Et comme Bonaparte, oubliant tout  fait Toulon, semblait vouloir hter
les travaux d'approche, brusquer le sige et finalement donner l'assaut
au corps de place, elle se fit une dfense de son panier qu'elle posa
devant elle, comme un gabion, et dit  l'assigeant surpris:

--Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez
pas... j'ai capitul... que dirait mon mari!...

--Vraiment! dit Bonaparte, s'arrtant... Alors, ce mariage, c'est
srieux?...

--Trs srieux... et je venais vous prvenir aussi, en vous annonant
mon mariage, que je ne pourrais plus continuer  vous blanchir...

--Vous fermez boutique, ma belle enfant?...

--a va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux
suivre mon mari...

--Au rgiment? fit Bonaparte surpris.

--Pourquoi pas?...

--Cela s'est dj vu! Et, pensant  Rene, s'enrlant pour rejoindre
Marcel, il murmura: Ah ! l'arme,  prsent, va donc n'avoir que des
mnages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et
peut-tre la manoeuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.

--Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien
pris des leons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie,
fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu...  moins d'y
tre force... mais il y a besoin de cantinires dans les bataillons...
Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espre
avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre ct...

--Je m'inscrirai  votre cantine... mais pas pour le moment!... le
ministre ne me permet ni de me battre... ni de...

Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase
ainsi:

--Ni de dpenser de l'argent  la cantine... Ce sera pour plus tard!...
pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.

Et il retourna  sa table, en proie  de tristes penses. Catherine
lentement, sans mot dire, le coeur un peu serr par la mlancolie de
ce jeune officier dont elle constatait le dnment, rangea rapidement
sur le lit le linge qu'elle avait apport, ainsi que le lui avait
indiqu son client.

Puis, faisant une rvrence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit,
comme se ravisant:

--Ah! j'avais roussi par mgarde une de vos chemises, je vous en ai
remis une autre... elle est l, avec les caleons et les mouchoirs... Au
revoir, capitaine!...

--Au revoir!...  votre cantine, ma belle enfant!... rpondit Bonaparte,
qui se replongea aussitt dans son tude.

En descendant l'escalier de l'htel de Metz, Catherine murmurait:

--Je lui avais aussi apport sa note... mais je n'ai pas eu le courage
de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai
confiance dans ce garon-l, moi!... je ne suis pas comme le citoyen
Fouch, je suis sre qu'il fera son chemin!...

Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un
souvenir amusant:

--Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'tait drang tout de
mme de ses papiers... Voyez vous a!... il n'y allait pas de main
morte!... Dame! a l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de
batifoler, ce pauvre jeune homme!...

Et elle ajouta, rougissant un peu:

--Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois,
avant de m'tre engage avec Lefebvre!...

Elle s'interrompit dans ce regret rtrospectif d'une inclination qu'elle
s'tait d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.

Gaiement elle reprit:

--Au fond, je n'y pense gure... et lui n'y a jamais pens!... Allons
voir si Lefebvre n'est pas  la boutique! Il m'aime bien, celui-l... et
je suis sre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!

A peine tait-elle rentre dans la blanchisserie, que des cris, des
vivats retentirent dans la rue.

Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.

Tout le voisinage tait en rumeur.

Elle aperut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant
 la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.

Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortge
triomphal.

--Catherine, je suis lieutenant! s'cria-t-il tout joyeux, en sautant au
cou de sa fiance.

--Vive le lieutenant Lefebvre! clamrent les gardes nationaux, levant en
l'air tricornes et fusils.

--Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en prsentant Catherine,
vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions
la semaine prochaine!...

--Vive la citoyenne Lefebvre! crirent les gardes enthousiasms.

--Vive madame Sans-Gne! reprirent les commres accourues...

--Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine  l'oreille de son mari,
pensant  Neipperg, couch dans la chambre voisine, ils vont rveiller
notre bless!...

       *       *       *       *       *

Dans la petite chambre de l'htel de Metz, cependant, l'officier
d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'tudier sa carte,
rangeait mthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui
avait apport Catherine.

--Tiens!... elle ne m'a pas laiss sa note! dit le futur empereur, au
fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer
l'impossibilit o il se trouvait de payer.

Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:

--Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-tre plus!... Diable!...
je passerai lui rgler cela... au premier argent que je toucherai!...
C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!

Et il s'habilla pour aller dner chez ses amis, les Permon...

Cette modeste crance, Napolon devait, durant bien des annes, ne plus
en entendre parler.

Ce ne fut que longtemps aprs qu'elle lui fut tout  coup mise
sous les yeux,  un moment fort imprvu, la note oublie de la
blanchisseuse,--ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien
suivre avec nous, dans les pages o seront retrouvs Neipperg, Blanche,
le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les tapes pleines
d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue
cantinire au 13e lger, puis marchale Lefebvre, ensuite duchesse de
Dantzig, et toujours reste sympathique et populaire, vaillante et bonne
enfant, hroque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame
Sans-Gne_.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE

LA CANTINIRE




I

EN CHAISE DE POSTE


--Allons, ils ne s'arrteront pas... Voyez comme le postillon a fait
claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!

--Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...

--On ne les voit dj plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...

--Ou pour le Cheval-Blanc...

Un double soupir ponctuait ces paroles, mlancoliquement changes entre
le ventripotent patron de l'htel de l'Ecu et sa fluette pouse sur
le seuil de la principale auberge de Dammartin.

Les voyageurs en chaise de poste taient rares, depuis les vnements
qui avaient suivi le 20 juin.

La voiture qui avait disparu, aux yeux dsappoints des hteliers de
l'Ecu, avait quitt Paris la veille au soir. Elle tait
vraisemblablement la dernire qui et franchi les barrires, car l'ordre
d'empcher qui que ce ft de sortir de Paris avait t notifi dans la
soire, lorsque fut prise la rsolution d'attaquer les Tuileries, au
matin.

Inform par des amis de ce qui s'tait agit dans les sections, du
mouvement qui se prparait, le baron de Lowendaal avait ajourn son
mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'tait ht de faire
ses prparatifs de dpart.

Fermier gnral, il redoutait le contrle prochain des vrais mandataires
de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.

La veille du 10 aot, il se jeta donc dans une chaise de poste,
accompagn de son factotum Lonard, emportant tout ce qu'il avait pu
runir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brler les premiers
relais.

Le baron voyageait un peu comme on se sauve.

A Crpy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient
plus.

Le matin avait chass la nuit et sur la plaine, dj, le grand jour
avait balay les nues, blanchissait les ombres. Les dernires toiles
s'teignaient dans le recul bleu ple du ciel, tandis que, du ct de
Soissons, le soleil s'allumait.

Le baron de Lowendaal se rendait  son chteau, situ auprs du village
de Jemmapes,  la frontire belge. Originaire de Belgique, bien que
devenu Franais, l, le baron se sentirait en sret. La Rvolution ne
viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs,
l'arme du prince de Brunswick tait rassemble  la frontire; elle ne
tarderait pas  mettre les sans-culottes  la raison, et  rtablir le
roi dans toutes ses prrogatives. Il en serait quitte pour un court
dplacement, juste le temps d'pouser la charmante fille du marquis de
Laveline. Un simple voyage de noces.

Il avait fix la clbration de son mariage au 6 novembre, car il lui
fallait auparavant rgler une grosse affaire d'intrts, dans la ville
de Verdun, dont il grait la ferme des tabacs.

Il s'tait assoupi au sortir de Paris, certain d'chapper, si par hasard
on tentait de le poursuivre. Ses chevaux taient excellents et ne
pourraient tre rejoints.

Il s'veilla lorsqu'il avait dj mis quelques bonnes lieues
protectrices entre lui et les sans-culottes.

Le nez  la portire, il huma l'air matinal, et comme on avait
dpass les premires maisons de Crpy, tout  fait rassur, il ordonna
au postillon de faire halte.

Celui-ci obit de grand coeur. Il tait navr de brler ainsi, en
route, les meilleurs bouchons, sans une lampe, sans un bout de
causette. Il en avait pourtant long  raconter! Ce n'est pas tous les
jours que l'on peut voir Paris s'armant et se prparant  dloger le roi
du chteau de ses pres... C'taient des nouvelles, a!... Comme on
l'et cout et rgal, narrant ce qui se passait dans les sections!...

A l'htel de la Poste, on fit relais.

Tandis que l'hte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit,
lui proposant de djeuner, numrant des rafrachissements varis, et
qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des
nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Lonard, s'loigna un
moment, sous le prtexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne
rdait aux alentours.

Depuis la fuite manque du roi  Varennes, non seulement les
municipalits taient plus dfiantes, mais aussi beaucoup de
particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu
l'honneur d'arrter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient
et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste tait
particulirement dsigne  la vigilance des patriotes.

Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'tait pas encore lev
quand la chaise de poste fit son entre tapageuse dans la bonne ville de
Crpy-en-Valois.

Tandis que le voyageur s'attablait devant un apptissant bol de
chocolat, apport bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota
les joues rougeaudes, car c'tait un terrible lutineur de tendrons que
notre financier, Lonard s'tait enferm dans l'curie.

L, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la
lettre que lui avait confie mademoiselle de Laveline, au moment du
dpart.

Blanche lui avait bien recommand, en ajoutant  sa prire deux doubles
louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le
baron serait sorti de Paris.

Lonard, flairant un mystre dont la dcouverte pouvait tre profitable,
rsolut de prendre connaissance d'abord de ce message si srieux.

Les secrets des matres, c'est parfois la fortune des domestiques...

Il avait remarqu combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron,
semblait pnible  mademoiselle de Laveline!

Peut-tre dans cette lettre remise  ses soins se trouvait-il
quelque grave rvlation dont il lui serait facile de tirer profit par
la suite... Hardiment, mais avec certaines prcautions, de faon 
pouvoir rendre  l'trange missive son aspect primitif, il rompit le
cachet en se servant de la lame de son couteau, pralablement chauffe 
la flamme de la lanterne.

Il lut, et son visage exprima la profonde surprise o le plongeait le
secret qu'il venait d'apprendre.

Voici ce que contenait la lettre de Blanche:

    Monsieur le baron,

    Je vous dois un aveu pnible, qu'il me faut faire pour ne pas
    entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
    vnements ne tarderaient pas  dissiper cruellement.

    Vous m'avez tmoign de l'affection, et vous avez obtenu de
    mon pre un consentement  un mariage o vous pensiez trouver
    le bonheur, peut-tre l'amour...

    Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union:
    l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon coeur
    appartient  un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer
    celui qui a toute mon me, et dont je me considre comme la
    femme devant Dieu!...

    Il me reste un dernier aveu  vous faire: je suis mre,
    monsieur le baron, et la mort seule pourra me dtacher de
    mon poux, du pre de mon petit Henriot.

    Je suivrai M. de Laveline  Jemmapes, puisque telle est sa
    volont, mais j'ose esprer, qu'inform de l'obstacle absolu
    qui s'oppose  la ralisation de vos projets, vous aurez piti
    de moi et que vous m'pargnerez la honte de rvler  mon pre
    la vritable cause qui rend impossible cette union.

    Je me fie, monsieur,  votre discrtion de galant homme.
    Brlez cette lettre et croyez  ma reconnaissance et  mon
    amiti.

    BLANCHE.

Lonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.

--Saperlipopette! voil qui peut faire une fortune! se dit-il.

Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme
s'il devait,  force de la presser, faire jaillir, de cette ponge 
secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.

--Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaant un
sourire; M. le baron dsirait mademoiselle et mademoiselle ne dsirait
nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imagin que mademoiselle
Blanche de Laveline et un enfant... ce que j'aurais encore moins
suppos, c'est qu'elle ferait savoir son escapade  M. le baron!...
Que les femmes sont btes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche,
de la btise qu'elle a faite l... non! pas celle qu'elle s'imagine...
a n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise
c'est d'avoir confi ce secret au papier... heureusement que je suis l,
moi!...

Il s'arrta, rapprocha la lettre du falot, dont la clart douteuse
emplissait l'curie d'un jeu d'ombre et de demi-clarts, et murmura
aprs examen du papier:

--Elle a crit elle-mme... pas moyen de nier l'criture!... Oh! elle
est toute nave cette enfant-l!... elle pourrait regretter ce qu'elle a
racont, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcits...
heureusement, c'est  moi qu'elle a confi le soin de son honneur et de
sa fortune!...

Il eut comme un mouvement d'hsitation. Puis, serrant la lettre dans sa
poche, il se dit:

--Mademoiselle Blanche paiera peut-tre un jour fort cher... plus tard,
quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est
invitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il
me conviendra d'y mettre!...

Et Lonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:

--Peut-tre, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je
voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la
trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien 
faire qu' garder prcieusement cette preuve... cette arme... tout en
encourageant discrtement les projets de mon matre, qui, plus que
jamais, doit pouser mademoiselle Blanche!...

Et Lonard, aprs avoir boutonn soigneusement sa veste, palpa, comme
pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours  sa porte, la lettre
rvlatrice, avec la joie intime et froce de l'usurier, gardant le
billet qui doit livrer un jour  sa discrtion la victime imprudente,
ayant donn sa signature.

Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son djeuner fini, car
dj les curieux s'attroupaient devant la cour de l'htel, contemplant
la chaise de poste. Il avait  deux reprises demand pourquoi l'on
n'attelait pas?...

Lonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris
de vrifier si rien ne s'opposait au dpart.

Le baron, rassur, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste
qui roula bientt comme un tonnerre sur le pav, lequel n'tait dj
plus celui du roi.




II

CHEZ LA FRUITIRE


Sur le seuil de sa boutique de fruitire, rue de Montreuil, 
Versailles, la mre Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en
donnant un coup d'oeil maternel  un petit bonhomme, rose et joufflu,
qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de
carottes amonceles.

--Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer a dans la
bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand
le petit garon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un
navet.

Et la bonne femme continuait  rpondre aux commandes des mnagres,
tout en grommelant:

--Ce petit garnement-l... quel apptit, quel touche--tout!... Il est
bien gentil tout de mme...

Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la
pratique:

--Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?

Tout  coup, s'interrompant dans sa besogne dlicate, qui consistait 
mesurer de la fourniture  une bourgeoise, qui achetait une salade, elle
poussa un grand cri de surprise!

Sur le pas de la porte, prcdant un lieutenant,--qui donnait le bras 
une frache et accorte jeune femme, endimanche, toute emptre dans une
robe d'organdi, la tte empanache d'un haut bonnet tuyaut,--un grand
garon,  l'air fier et au visage martial, venait d'apparatre...

Il portait l'uniforme de grenadier...

Il souriait... il tendait les bras...

--Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnat donc pas! dit-il en avanant
brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, mue,
tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.

Les pratiques, bahies, regardaient, stationnant,  quelques pas de la
boutique, le cabriolet qui avait amen de Paris le jeune homme et ses
deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau,
l'charpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.

Et les commres murmuraient:

--C'est un capitaine!...

--Pardine! je le connais bien, disait une des mnagres, mieux
informe, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitire... celui
qu'elle a lev comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les
polissons de son ge, sur la place d'Armes, le v'l devenu capitaine 
c'te heure!...

--Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche  son excellente tante, sa
mre adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!...
nomm d'hier,  l'anciennet, c'est vrai, mais je regagnerai le temps
perdu, je te le jure!... Aussitt promu, je suis accouru pour
t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la premire  arroser mon grade...
car je m'invite, avec ces deux amis que voil...

Et Hoche, s'cartant, prsenta ses compagnons:

--Franois Lefebvre... lieutenant... Un camarade des
gardes-franaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au
port d'armes! dit Hoche en tapant familirement sur l'paule de son
compagnon.

--Et te voil mon suprieur! rpondit gaiement Lefebvre.

--Oh! tu me rattraperas!... tu me dpasseras peut-tre... La guerre,
c'est une loterie o tout le monde peut avoir un bon numro... 
condition de vivre!... mais laisse-moi finir les prsentations... Maman,
voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche
en montrant  la fruitire l'ex-blanchisseuse de la rue
Royale-Saint-Roch.

Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses
deux joues  la fruitire, qui l'embrassa chaudement.

--A prsent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous
allons te quitter un instant, maman...

--Comment, vous vous en allez dj? dit la bonne femme mcontente... a
n'tait pas la peine de venir, alors!...

--Calme-toi... nous allons faire un petit tour, prs d'ici, avec
Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous
attendent, ajouta Hoche en clignant de l'oeil du ct de son camarade,
comme pour lui recommander la discrtion... oh! nous reviendrons!... a
ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-l tu nous
cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possdes le secret...

--De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?

--Oui, c'est dlicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te
parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde l, assis sur son
derrire, avec de grands yeux tonns!...

--Le petit Henriot? demanda la fruitire surprise.

--Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot,
citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laiss
Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin
de moi pour ce qu'ils ont  faire dans le bois de Satory... J'ai  vous
parler de ce petit...

--Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez  gratter mes
navets, dit la fruitire, et puis nous casserons le cou  un poulet...
avec une omelette au lard, a fera-t-il votre affaire, mes gaillards?

--Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche  Lefebvre... La maman la fait
si bien! Mais viens-tu, Franois, il faut les laisser toutes les deux
bavarder et cuisiner. A tantt! On nous attend!

Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystrieux, dont Catherine
semblait avoir la confidence.

Les deux femmes, restes seules, commencrent les apprts du repas.

Tout en pluchant les lgumes et en aidant  trousser le poulet,
Catherine fit connatre  la fruitire qu'elle venait chercher l'enfant,
pour le conduire  sa mre, ainsi qu'elle s'y tait engage.

La bonne fruitire fut tout mue. Elle s'tait attache  Henriot. Il
lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la
porte.

Catherine lui apprit en mme temps que son mari partait; de l cette
hte  emmener le fils de Blanche de Laveline.

--O allez-vous donc? demanda la mre Hoche.

--Parbleu!...  la frontire, o on se bat... Lefebvre va tre nomm
capitaine...

--Comme Lazare?

--Oui... au 13e d'infanterie lgre... il a reu l'ordre de se diriger
sur Verdun...

--Eh bien! votre mari part  l'arme, pourquoi le petit Henriot ne
reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et
vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps
d'aller retrouver sa mre...

--Il y a une petite difficult, dit Catherine en souriant, c'est que
j'accompagne Lefebvre...

--Au rgiment?... vous, ma belle enfant?...

--Au 13e lger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de
cantinire!...

Catherine souriait  l'enfant, qui n'avait cess de la regarder, avec
ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui coute, se
recueille et semble graver dans la molle matire de sa cervelle tout ce
qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un
grand papier format ministre, sign, paraph et scell du sceau de la
Guerre. Elle le tendit triomphalement  la fruitire:

--Vous voyez, ma commission est en rgle!... et je dois rejoindre mon
corps sous huit jours, dernier dlai... c'est qu'il s'agit de
dlivrer Verdun!... il y a l-bas des royalistes qui conspirent avec
Brunswick... nous allons les dloger! ajouta gaiement la nouvelle
cantinire.

La maman Hoche l'examinait avec surprise:

--Comment!... vous voil cantinire?... dit-elle en hochant la tte;
puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gne, elle reprit: Ah!
c'est un bel tat!... j'aurais bien aim cela, moi, dans les temps!...
on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de
la joie autour de soi... le soldat est si bien  la cantine!... il
oublie ses misres et il rve qu'il deviendra gnral... ou caporal!...
Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme
inutile, bonne  pleurnicher et  s'effrayer en entendant la
canonnade... on fait partie de l'arme, et, de rang en rang, on verse,
aux dfenseurs de la nation, l'hrosme et le courage pour deux sous,
dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinire, c'est de
la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribu 
dcider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien tre comme
vous, citoyenne!... vraiment, si j'tais plus jeune, je demanderais 
accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre...
Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp,
pendant les tapes, dans le tintamarre du combat?...

--Comme cantinire du 13e, j'ai droit  une voiture et  un
cheval... nous en avons dj fait l'emplette, sur nos conomies, dit
Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie...
Lefebvre, en se mariant, a reu une petite somme... a provenait de
l'hritage de son pre, le meunier de Ruffach, tout prs de chez nous,
en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus
dorlot dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que
tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'tre venu avec
nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'levant  la hauteur de ses
lvres pour l'embrasser.

A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement
effray, dtourna la tte pour se cacher derrire l'paule de Catherine,
en poussant des cris aigus...

Hoche rentrait, appuy au bras de Lefebvre.

Il avait un mouchoir tach de sang, dispos en bandeau, lui cachant la
moiti du visage...

--N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... a n'est rien!...
une simple coupure qui ne m'empchera pas de me mettre  table,
ajouta-t-il gaiement.

--Ah! mon Dieu! il est bless! que s'est-il donc pass? s'cria maman
Hoche. Vous l'avez men quelque part o l'on assassinait, lieutenant
Lefebvre?

Hoche se mit  rire et dit:

--N'accusez pas Lefebvre, la mre! il a t tout bonnement mon tmoin,
dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collgue!...
Je vous le rpte, a n'est rien!

--Oh! j'tais bien sr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit
Catherine, mais lui...?

Hoche ne rpondit rien. Il tait occup  rassurer sa bonne mre
adoptive, tout en rclamant de l'eau pour laver une fente rouge et
profonde qui lui partageait le front, et s'arrtait juste  la naissance
du nez.

--Hoche a t un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous
qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernirement encore dans la
milice, un lieutenant nomm Serre qui tait bien le plus mauvais
coucheur qu'on ait jamais reu dans une chambre... il en voulait 
Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret--o Lazare
avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens
camarades... ce coquin l'avait dnonc... il l'avait fait punir de trois
mois de cachot, parce qu'il avait refus de livrer les noms des hommes
recherchs...  sa sortie du cachot, une rencontre avait t dcide
entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une
lame... c'tait la terreur du quartier... et il avait tu ou bless
plusieurs hommes en duel...

--C'tait grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche,
tout mue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.

--Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare
n'tait que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...

--Il s'est pourtant battu...

--Oui... ds qu'il a t l'gal de son adversaire...

--Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux
coup?

--De la faon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu
partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat dserte quand
il risque sa vie pour une querelle particulire, il ne m'tait pas
possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce
drle... il faisait trembler les recrues, il avait insult la femme d'un
ami absent...

Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux
yeux:

--C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se
tournant vers Catherine... n'avait-il pas prtendu, ce Serre, que tu
avais un amant cach dans ta chambre, le 10 aot...

--Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, o est-il?... C'est  moi
qu'il aura affaire  prsent... Mais dites-moi donc o il est le
misrable!

--A l'hpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a
pour six mois! dit Lefebvre... s'il gurit, je le retrouverai peut-tre
 sa sortie... et je lui rglerai  la fois son compte, le mien et celui
de Hoche!...

--Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami
Lefebvre, dit avec nergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie
nous appelle!... ddaignons ces rixes particulires... mon adversaire
avait calomni, avait insult, de plus il prtendait que j'avais
sollicit mon envoi  l'arme du Nord pour le fuir... il fallait, malgr
ma rpugnance, mettre le sabre en main et montrer  ce spadassin qu'il
n'effrayait pas les braves, je lui ai donn une leon dont il se
souviendra...  prsent parlons d'autres choses et, si le fricot est 
point, mettons-nous  table...

--Mais cette blessure?... dit la fruitire encore toute tremblante, en
posant sur la table la soupire d'o montait une bue odorante...

--Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et dployant sa serviette, les
Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres
estafilades... une de plus ou de moins, a ne tire pas  consquence!...
d'ailleurs c'est dj sec, voyez!

Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et
mit  nu cette balafre, qui depuis caractrisa la physionomie martiale
du futur gnral de Sambre-et-Meuse.




III

LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR


Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposrent tout pour le
dpart du petit Henriot.

On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, o la
bonne fruitire ajoutait des pots de confitures, des petits gteaux, des
sucreries.

L'enfant assistait impassible, et plutt satisfait,  ces prparatifs.

Elle aime le changement, l'enfance! Et tout merveill par la dragonne
d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait jou, le jeune Henriot
commenait  trouver quelque plaisir dans ce dpart. Il entrevoyait les
joies du voyage. Et puis, il se disait que l o on le mnerait, il
verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on
le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des
sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.

Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman
Hoche. Loin de l'attrister, l'ide de s'en aller loin, trs loin,
donnait  sa jeune rverie un tour nullement dsagrable. L'enfance est
ingrate, et son innocence admirable a pour corrlatif un gosme
puissant, ncessaire et utile d'ailleurs, qui protge et affermit la
dbile crature et lui permet de concentrer sur elle-mme son attention,
son instinct de conservation et sa volont de vivre.

Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'taient assis  la
cavalire sur leurs chaises et parlaient de la Rvolution qui grondait,
de la guerre qui dj s'allumait aux quatre coins de la frontire.

Ils taient sortis de la boutique, plaant leurs siges devant la faade
de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de
jeunesse, avec l'espoir dans l'me et la vaillance dans les yeux, ces
deux hros promis aux armes de la Rpublique, digrant l'excellent
djeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et
dvisageant les passants.

Cette route de Montreuil, aujourd'hui appele avenue de Saint-Cloud,
tait le grand chemin ordinaire des gens venus  pied de Paris:
marachers, soldats, petits bourgeois.

Par conomie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche
d'eau  la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Svres gagnaient
ensuite pdestrement Versailles, et rciproquement.

Au milieu des alles et venues de ces humbles pitons, Lefebvre
distingua tout  coup un jeune homme maigre,  longs cheveux, dont
l'uniforme rp tait celui de l'artillerie.

Ce passant, qui semblait press, accompagnait une jeune fille, en
fourreau de laine noire, portant un petit carton  la main.

Tous deux cheminaient pensifs dans la poussire de la route.

Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout  coup:

--Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...

--Qui a, Bonaparte? demanda Hoche.

--Un bon rpublicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin,
celui-l! rpondit Lefebvre... il est Corse, il paratrait qu'on lui a
retir son grade, pour ses opinions l-bas... c'est tous des
aristocrates mens par les prtres, dans cette le!... mais je vais
appeler ma femme, elle le connat plus que moi...

Il hla Catherine, qui accourut toute surprise:

--Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses
fortes hanches, attitude favorite que tous les matres  danser,
Despraux en tte, eurent bien de la peine  lui faire perdre,
lorsqu'elle fut marchale et duchesse.

--Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe l-bas sur
la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.

--Parbleu! oui... je le reconnatrais entre dix mille... c'est pas parce
qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine
Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire  Versailles, avec une
jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une ide?...

--Parle, ma bonne Catherine...

--Si on l'invitait sans faon  se rafrachir... avec la demoiselle?...
il fait chaud et la poussire est desschante...

Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et
rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.

Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni
chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient
pas de temps  perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau  Svres,
qui partait dans une heure.

--Bah! il y en a un autre  cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne
sera peut-tre pas fche de se reposer un instant? ajouta-t-il en se
tournant vers la compagne de Bonaparte.

La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...

Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises,
que l'on plaa sur la route,  l'ombre, puis des verres et deux
bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille,
provenant des coteaux de Marly.

On trinqua  la nation, et Bonaparte, se dridant, prsenta sa soeur,
Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la
suite, pouser Flix Bacciochi et devenir successivement princesse de
Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.

Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses
soeurs, lasser la patience de Napolon, et qui toujours fut revche,
au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes
ayant pous des rois, avait alors seize ans. Elle ne souponnait
nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en
seraient la consquence.

C'tait une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les
cheveux trs noirs et trs opulents, les lvres fortes dnotant la
sensualit, le menton un peu prominent, la tte d'un ovale parfait, le
regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect tait hriss
d'orgueil et son oeil toisait ddaigneusement les petites gens, avec
lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitire.

Elisa tait une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'ducation,
issue des rgles de madame de Maintenon, tait rtribue par la cassette
royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.

Un dcret du 16 aot avait supprim la maison d'ducation de Saint-Cyr,
comme un foyer royaliste.

Les parents avaient d au plus vite retirer leurs filles, et
l'tablissement s'tait promptement vid.

Bonaparte, faute d'argent, avait tard  venir retirer sa soeur du
couvent aboli.

Il fallait cependant que la maison ft vacue compltement, le 1er
septembre.

Sur le conseil de son frre, Elisa adressa une demande au directoire de
Versailles  l'effet de toucher la somme ncessaire, pour son retour
dans sa famille.

M. Aubrun, alors maire de Versailles, dlivra un certificat constatant:
que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, ne le 3 janvier 1777, entre le
22 juin 1784 comme lve de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait
encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre  Ajaccio,
rsidence de sa famille distante de 352 lieues.

En vertu de cette autorisation, Bonaparte tait venu le matin 
Versailles, pour chercher sa soeur.

Il l'emmenait avec lui,  Paris, et de l se rendait en Corse.

Lefebvre et Hoche flicitrent le capitaine d'avoir ainsi pu
terminer cette dlicate affaire de famille.

Bonaparte leur apprit en mme temps que l'obligation o il se trouvait
de ramener sa soeur dans sa famille lui avait permis de solliciter,
avec plus d'nergie, sa propre rintgration dans l'arme.

--Alors, lui demanda Hoche avec intrt, vous rejoignez votre rgiment
bientt?

--Le ministre de la guerre, Servan, m'a replac au 4e d'artillerie,
avec mon grade de capitaine, rpondit Bonaparte, mais je vais en Corse
accompagner ma soeur. L, je suis autoris  reprendre le commandement
de mon bataillon de volontaires.

--Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-tre aussi de ce
ct-l?

--On se battra partout!

--C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits  la
fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine,  qui la langue
dmangeait furieusement.

--Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'cria Bonaparte
avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de prir avec
honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignits, richesses, dans
le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma soeur et moi... il
se fait tard et nous devons nous rendre  pied jusqu' Svres...

--Et nous, avant de nous mettre en chemin pour dlivrer Verdun que les
Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur
hussard-l! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout
harnach, prt  partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces
gens qui bavardaient et s'ternisaient, sans paratre se dcider  se
mettre en route.

--On se retrouvera peut-tre, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la
main de son collgue.

--Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.

--Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par
prendre la galiote au pont de Svres!... Allons, venez, mademoiselle de
Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon  sa soeur.

Tous deux, en cheminant, causrent.

--Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte  la pensionnaire.

--Le capitaine Lefebvre?

--Non, pas celui-l... il est mari, Lefebvre! Sa femme, c'est cette
bonne rjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?

--Il n'est pas trop mal...

--Te plairait-il pour mari?...

La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dngation.

--Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frre, interprtant
comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et
un garon d'avenir...

--Je n'ai pas dit que M. Hoche me dplairait... murmura Elisa, mais, mon
frre, je suis bien jeune pour songer  me marier... et puis...

--Et puis quoi?

--Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dvou au roi... non!
jamais je n'pouserai un rpublicain!...

--Tu es donc royaliste?

--Tout le monde l'tait  Saint-Cyr...

--Voil qui justifie le dcret de licenciement! dit en riant
Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles
aristocrates! Il faudra peut-tre qu'on rtablisse toute une noblesse
pour leur trouver des maris!...

--Et pourquoi pas? rpondit l'orgueilleuse Elisa.

Bonaparte frona le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa
soeur.

La rponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il tait inquiet de ses
vises trop hautes.

--Avec cela, pensait-il, que toute lve de Saint-Louis qu'elle soit, il
sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de
rien, ma parole!... Sans dot, des frres sans position... et a veut
encore faire les difficiles!...

Toujours hant par le spectre familial, se reprsentant la vision
lamentable de sa mre Letizia entoure de sa nombreuse niche, devant un
tre toujours teint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la
responsabilit qu'il prenait, en se dclarant chef de la famille.

L'avenir de ses trois soeurs surtout le tourmentait, l'obsdait.

Il tait impatient de les voir tablies et leur cherchait partout des
maris.

Il avait rencontr ce jour-l Hoche; il n'et pas t fch qu'il plt 
la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'tait que capitaine, mais on
pouvait prvoir qu'il ne s'arrterait pas l.

Il murmura, avec irritation, mditant le refus de sa soeur:

--Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les
filles sans le sou, qu'ont-elles  risquer?...

Puis il reprit, comme rpondant  un secret calcul, qu'il faisait dans
son me:

--Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme
agrable, riche, influente, pouvant leur crer des relations, leur
donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas 
des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...

Considrant le mariage comme une faon de sortir les siens de leur
dtresse sans cesse plus grande, il n'tait pas loin de chercher
lui-mme dans une union, ft-elle disproportionne, un refuge
contre la misre, un instrument de fortune, un marchepied pour s'lever
au-dessus de ce misrable grade de capitaine, qu'il venait, non sans
difficult, de reconqurir.




IV

PREMIRE DFAITE DE BONAPARTE


Le lendemain, aprs avoir touch le montant de l'indemnit de route
alloue  la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille,
Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.

Il voulait lui prsenter sa soeur, avant son dpart pour la Corse.

Un autre projet l'amenait, en mme temps, chez la veuve de son ami.

Madame Permon, mre de la future duchesse d'Abrants, Grecque d'origine,
ayant habit la Corse, tait encore une fort jolie femme.

Par coquetterie, elle dissimulait son ge, et insouciante, frivole,
sachant s'habiller, s'entourant,  une poque o le luxe tait difficile
et dangereux, de jolis bibelots du sicle de Louis XV et de meubles
artistiques de cette poque dlicate et sensuelle, elle apparaissait aux
yeux du besogneux corse, comme la reine des grces et des
lgances.

Il la voyait pare de toutes les sductions, et cet aspect grande dame
qu'elle prenait  ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait,
 ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides dj visibles du
visage et les lourdeurs insparables de la maturit.

Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent,
avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de dficit,
s'asseoir  leur table hospitalire, supposait  la veuve un avoir
encore important.

Ces considrations le dcidrent  tenter une double dmarche.

Aprs avoir laiss Elisa en tte  tte avec Laure, la fille ane de
madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la
proposition de marier le jeune Permon.

Et comme madame Permon s'informait avec curiosit de la personne qu'il
voulait faire pouser  son fils, il rpondit:

--Ma soeur Elisa!

--Mais elle est bien jeune, rpondit madame Permon, et je sais que mon
fils n'a prsentement aucun got pour le mariage.

Bonaparte se mordit les lvres et reprit aussitt:

--Peut-tre ma soeur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle
mieux  M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du mme coup marier
Laure Permon  l'un de ses frres, Louis ou Jrme...

--Jrme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En
vrit, mon cher Napolon, vous faites le grand prtre aujourd'hui...
vous voulez marier tout le monde, mme les enfants!...

Bonaparte fit semblant de rire et rpondit, sur un ton embarrass, qu'en
effet le mariage des siens tait l'un de ses plus grands soucis.

Puis, se prcipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux
brlants baisers, en disant qu'il avait dcid de commencer l'union des
deux familles, son rve le plus cher, par un mariage entre lui et elle,
aussitt que les convenances,  raison de son deuil encore rcent, le
permettraient.

Stupfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette dmarche inattendue
n'y put tenir: elle clata de rire au nez du postulant.

Bonaparte se montra froiss de cette hilarit. Madame Permon se hta de
l'expliquer:

--Mon cher Napolon, lui dit-elle, se faisant tout  fait maternelle,
parlons srieusement: vous croyez connatre mon ge? Eh bien! vous ne
vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma
petite faiblesse cette cachotterie-l... je vous dirai seulement que je
serais non seulement votre mre, mais celle de Joseph, votre an.
Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...

--Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqu Bonaparte, et je ne
vois pas ce que ma demande a de si risible! L'ge de la femme que
j'pouserai m'est indiffrent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne
paraissez avoir que trente ans.

--J'ai bien davantage!...

--Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'cria Bonaparte avec feu,
et vous tes la femme que je rve pour compagne...

--Et si je ne consens pas  cette folie, que ferez-vous?...

--Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refus, reprit
Bonaparte, avec nergie. Je veux me marier... ajouta-t-il aprs un
instant de rflexion. Des amis ont pens pour moi  une femme charmante
comme vous... de votre ge ou  peu prs... et dont le nom et la
naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le rpte!...
rflchissez!...

Madame Permon n'avait pas  beaucoup rflchir. Son coeur n'tait pas
libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand belltre,
nomm Stephanopolis. Elle l'avait prsent  Bonaparte et voulait le
faire entrer dans la garde de la Convention qu'on crait en ce moment.

Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort
prosaquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle
repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.

A quoi tiennent les destines? Mari  madame Permon, Bonaparte n'et
peut-tre jamais t gnral en chef de l'arme d'Italie et et servi
sans doute obscurment dans l'artillerie, durant des guerres sans
gloire.

Bonaparte, dans cette conversation, avait manifest son dsir de
raliser un mariage avantageux, d'pouser une femme riche, qui lui
faciliterait ses dbuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs
de la haute socit alors proscrite et terrifie, mais qu'il devinait
prte  ressortir, plus arrogante, de dessous les chafauds.

Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de
Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur gnral Bonaparte, le
mari de Josphine.




V

LE SIGE DE VERDUN


M. de Lowendaal avait russi  franchir la distance qui sparait
Crpy-en-Valois de Verdun.

Il s'tait, aussitt arriv, rendu  l'htel de ville.

Deux grands intrts l'avaient contraint  se rapprocher du thtre de
la guerre et  venir s'enfermer dans une cit qui, d'un moment 
l'autre, pouvait se trouver investie.

Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par
lui vers  la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.

Et puis un autre grave souci ncessitait la venue du baron  Verdun.

Il voulait,  la veille d'pouser Blanche de Laveline, rompre un lien,
pour lui insupportable  prsent, et s'affranchir d'une affection
remontant dj  quelques annes.

Il avait rencontr,  Verdun, une jeune fille d'une honorable famille,
mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.

Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononc
ses voeux. Sa vocation tait mdiocre. Elle s'tait rsigne au
sacrifice du voile, afin de permettre  son frre de tenir son rang dans
le monde et d'acheter une compagnie.

Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine  dtourner Herminie du
clotre.

Rappel  Paris par les soins que ncessitait sa grande fortune, le
baron ne tarda pas  oublier compltement la pauvre Herminie.

Affol d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indiffrence
pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et
d'esprance, dans la tristesse de l'antique htel d'une vieille tante,
fort riche et peu valide.

Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait
fournir  celle qui se considrait toujours comme sa femme, au moment o
sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Chlons.

Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier  Herminie
qu'elle n'et plus  compter sur lui.

Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus tranges
et les plus contradictoires circulaient, et se prsenta au
procureur-syndic, auquel il exposa sa rclamation.

Celui-ci rpondit que les finances de Verdun taient  sec et qu'il ne
pouvait tre question d'un remboursement quelconque.

--Cependant, avait ajout le magistrat, en prenant un air mystrieux et
entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'tre
rembours...

--Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.

--Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur
d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs
d'un sige puissent tre pargnes  cette malheureuse ville, et je
rponds de votre remboursement, monsieur le baron!

Le fermier gnral hsita avant de rpondre.

Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent
lui vnt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.

Il n'tait donc arrt par aucun scrupule patriotique.

Il n'prouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler
de la remise de la ville aux ennemis.

Le baron se demandait si le procureur-syndic tait exactement inform,
s'il tait certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur
d'Autriche, matres de Verdun, sauraient garder la ville et la
prserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.

Il calculait uniquement les chances que pouvait prsenter le march
qu'on lui proposait.

Aprs avoir envisag les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il
s'informa des renforts, qu'on disait dirigs de Paris sur Verdun.

--Ils arriveront trop tard! rpondit le procureur-syndic.

--Alors je suis votre homme! dit le baron.

--Bien. Vous tes venu rapidement de Paris?... n'ayant parl avec
personne?

--J'tais fort press, en effet.

--Avez-vous dans votre suite un personnage  la fois discret... et
bavard?...

--Discret? c'est--dire sachant garder un secret?

--Et bavard... c'est--dire capable de lcher  propos quelques paroles
en apparence inconsidres... c'est cela!...

--J'ai cet homme... Lonard, mon valet de chambre... que devra-t-il
taire?

--Nos projets d'abord...

--Il ne les connat pas!

--Ceci nous garantit sa fidlit... les secrets qu'on ignore sont les
mieux gards.

--Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?

--Sur les nouvelles de Paris... la cit aux mains des brigands...
l'autorit royale cependant forte de l'approche de l'arme de
l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prte  reprendre
tout pouvoir, se disposant  chtier les rebelles...

--C'est tout? Lonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort
bien de cette mission...

--Votre Lonard pourra ajouter qu'il tient de source sre que 80.000
Anglais viennent de dbarquer  Brest et marchent sur Paris...

--Et le but de ces alarmes rpandues?

--Justifier la dcision que nous allons prendre cette nuit...

--O cela?

--Ici mme... il y a assemble des principaux bourgeois de la ville...
et l'on doit arrter les termes de la rponse qu'il convient de faire au
duc de Brunswick... Vous serez des ntres? dit le syndic.

--Vous avez ma promesse... comme j'ai la vtre, n'est-ce pas, pour le
remboursement de ma crance?

--Entre honntes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le
procureur-syndic en serrant la main du fermier gnral.

Les deux complices se sparrent. L'un allant styler Lonard charg de
propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de
nouvelles adhsions secrtes, pour la trahison qui allait s'accomplir.




VI

A L'TAPE


Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire,
accompagns d'un dtachement du 13e lger, o Franois Lefebvre servait
en qualit de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en
chantant.

L'enthousiasme brillait dans les yeux, le dsir de vaincre animait les
coeurs.

En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, prsentant
leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires
envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de
mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des
fifres, dans le martlement martial des tambours; les trois couleurs
claquaient au vent dans un dploiement joyeux, et l'me de la
patrie tait parmi eux.

Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don  leurs parents de
ce qu'ils possdaient, en dclarant qu'on devait les considrer comme
dj morts.

Et ces hros allaient, la chanson aux lvres, au-devant de cette mort
pour la patrie, qui, pour eux, tait, comme on l'a dit depuis, le sort
le plus beau, le plus digne d'envie.

Par les routes, afin d'abrger la longueur des tapes, ils entonnaient
sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naf et bon enfant, comme
la _Gamelle_:

    Savez-vous pourquoi, mes amis,
    Nous sommes tous si rjouis?
      C'est qu'un repas n'est bon
      Qu'apprt sans faon.
      Mangeons  la gamelle!
        Vive le son (_bis_)
      Mangeons  la gamelle!
    Vive le son du chaudron!

Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrire-garde
reprenait avec entrain:

    Point de froideur, point de hauteur,
    L'amnit fait le bonheur.
      Oui, sans fraternit,
      Il n'est point de gat.
      Mangeons  la gamelle!
        Vive le son (_bis_)
      Mangeons  la gamelle!
    Vive le son du chaudron!

Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient
au-dessus de la campagne boise, le commandant Beaurepaire fit faire
halte.

Il tait prudent d'observer les abords de la place.

Les Prussiens n'taient pas loin; d'aprs les derniers renseignements,
l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.

Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abrite, invisible de la
ville, la petite arme campa.

On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient
quelques maisons.

Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprs de
Dombasle, fut interrog par Beaurepaire.

Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement prsum de l'arme
ennemie.

Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:

--Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des
bois cachent si compltement, le connais-tu?

--Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!

Un tressaillement, aussitt rprim, chappa  Beaurepaire.

Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considra attentivement,
avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...

Il ne pouvait en dtacher sa vue... On et dit qu'il cherchait  y
dcouvrir quelque chose qui l'intressait au plus haut point.

Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce
qui dcle la prsence de soldats n'apparaissait dans la gorge boise...

Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui dj, les
faisceaux forms, s'occupaient  confectionner la soupe.

Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de
l'eau  une source qui dgoulinait en gazouillant de la hauteur, les
aides de cuisine pluchaient les lgumes emprunts, en passant,  des
champs rencontrs, et accompagnaient leur opration culinaire d'un
couplet de la _Gamelle_:

    Bientt les brigands couronns,
    Mourant de faim, proscrits, berns,
        Vont envier l'tat
        Du plus mince soldat
        Qui mange  la gamelle!
    Vive le son (_bis_) du chaudron!

Un chariot stationnait  quelques pas des cuisines en plein air. Un
bon vieux cheval gris, dtel, paisiblement broutait l'herbe, cherchant
 tirer sur la longe, pour atteindre l'corce de jeunes arbrisseaux,
objet de sa convoitise.

Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:

          13e LGER

    Mme CATHERINE LEFEBVRE

        _Cantinire._

A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rdant autour des
faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en
temps de la cantinire, qui lui tapotait les joues pour le rassurer,
sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers rclamaient
l'ouverture de la cantine. Aide par un soldat, elle disposait en forme
de table, sur deux trteaux, une grande planche.

Bientt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et
des assiettes, se trouvaient rangs sur la table improvise.

La cantine tait monte.

Les buveurs dj s'empressaient.

La route et les chansons avaient donn soif  la troupe pleine de bonne
humeur.

Bientt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succs du
bataillon de Mayenne-et-Loire,  la dlivrance de Verdun, au triomphe de
la libert!

Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinire tait bonne fille et
faisait crdit aux dsargents... On la rembourserait aprs la
victoire.

Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau anim, et ses yeux se
reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:

--Impossible de m'loigner... qui donc pourrai-je envoyer l?... il me
faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait prfrable... mais
o trouver cette messagre?...

Et il continua  observer les hommes groups devant l'ventaire de
Catherine Lefebvre.

A l'cart, et paraissant indiffrents  la joie de la troupe en repos,
un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du
corps de sant s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand
ils se supposaient regards.

C'tait Marcel, qui avait retrouv Rene, le joli sergent. Il avait,
selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de
Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'tre dtach
du 4e d'artillerie. Envoy  la batterie dpendant du petit corps plac
sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, 
Sainte-Menehould.

Les exigences du service, la diffrence des grades et la place de
l'aide-major  la queue de la colonne, avaient empch les deux jeunes
gens d'changer leurs confidences et de tmoigner leur joie de se
revoir.

L'tape inattendue, ordonne par le commandant sur la lisire de la
fort de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait
enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.

Beaurepaire allait s'loigner, un peu surpris de l'intimit semblant
exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se rservait de s'informer
des causes de cette familiarit, quand Lefebvre, venant  passer,
interpella Marcel:

--Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tte--tte
des deux amoureux.

--Oui, lieutenant... en droite ligne.

--Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a t rintgr dans son grade,
se trouvait au rgiment, quand vous l'avez quitt?

--Le capitaine Bonaparte tait en Corse... il a obtenu une permission...
mais il a crit  des amis  Valence, et nous avons eu de ses nouvelles
au rgiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.

Beaurepaire, qui avait entendu, s'avana et dit vivement:

--Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espre qu'il ne lui est
rien survenu de fcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?...
Moi aussi, je suis de ses amis...

--Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en
sret,  Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand
danger.

--Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il
donc arriv?...

--Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour
couter le rcit du major, nous serions mieux, assis, l, devant un
rafrachissement... C'est ma femme qui nous servira...

--Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et  la sant de la
citoyenne Lefebvre, la belle cantinire du 13e!...

Tous trois choqurent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de
l'oeil, disait  sa femme:

--Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse...
il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...

--Vas-tu pas tre jaloux  prsent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine
en haussant les paules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose
de fcheux, monsieur le major?...

--Il n'a chapp que par miracle  la mort...

--Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le
major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant 
califourchon sur un tronc d'arbre, bouche bante, oreilles tendues,
impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.

Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles  la Rvolution,
avaient cherch  se donner  l'Angleterre. Paoli, le hros des
premires annes de l'indpendance, avait ngoci avec les Anglais. Il
avait cherch  entraner Bonaparte dans sa dfection. L'appui du
commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable.
Mais Bonaparte avait refus avec indignation de participer  sa
trahison.

Paoli, irrit, avait ameut contre lui et contre les siens la
population. Napolon et ses frres Joseph et Lucien avaient t obligs
de s'enfuir sous des dguisements.

Contre la mre de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, o
Letizia Bonaparte tait rfugie avec ses filles, fut assaillie, pille,
incendie. La courageuse femme dut se sauver, la nuit,  travers le
maquis.

Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dvous, sous les ordres d'un
nergique vigneron nomm Bastelica, protgeaient les fugitifs. La
famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade arme de carabines.
Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future gnrale Leclerc;
Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui,  peine sortie de la calme maison
d'ducation, tombait dans les aventures d'un exode  travers la
montagne, accompagnait son oncle, l'abb Fesch, dont la pourpre
tait encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la
colonne, sondant l'paisseur des halliers et rclamant avec insistance
une carabine. Le petit Jrme tait port par Savaria, la servante
dvoue.

On vitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus
abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans tre aperu des
paolistes.

Les arbustes, les ronces, dchiraient au passage les vtements, les
mains, les visages des enfants en pleurs.

Aprs une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent  un
torrent. Il tait impossible de le franchir avec cette marmaille.
Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gu prilleux fut
travers.

Au moment d'atteindre la cte, une troupe de paolistes, lance  la
poursuite des Bonaparte, passa en courant.

On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame
Letizia s'efforait d'empcher la craintive Pauline de crier. Le cheval
qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile,
les oreilles dresses, avec un frisson  fleur de peau.

Enfin, du haut d'un rocher, on aperut Napolon qui venait, en barque,
d'un navire franais croisant dans le golfe.

Bonaparte se hta d'aborder. A peine tait-il runi avec les siens,
qu'un berger accourut prvenir: les paolistes les avaient dcouverts.

On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, dbouchant sur le rivage,
salurent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils taient
dj hors d'atteinte.

Une fois  bord, Bonaparte court  l'unique pice de canon armant le
navire, la charge  mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si
terrible dcharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tent de
l'assassiner restrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille
et son chef taient sauvs.

--Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au rcit... ah!
les canailles de Corsicos, si j'avais t l avec nos hommes, n'est-ce
pas, Lefebvre?...

--Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!

--Et un bon Franais! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa
patrie ft livre aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte
mourant ainsi dans une le, prisonnier des Anglais?... C'et t absurde
et sa destine vaut mieux que cela... Merci, major, de vos
renseignements... Quand nous aurons dlivr Verdun, j'crirai 
Bonaparte pour le fliciter...

Le commandant s'tait lev. Ayant jug le repos suffisant, rien de
suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout
prparer pour le dpart... On devait se remettre en route dans deux
heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du
crpuscule.

Tandis que les hommes, ayant mang la soupe et nettoy leurs armes, se
disposaient  reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la
voiture tout attele de Catherine.

Il fit signe  la cantinire qu'il avait  lui parler.

A voix basse, il donna ses instructions  Catherine, qui semblait
couter avec quelque surprise.

Quand il eut fini, la cantinire rpondit simplement:

--C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitt
Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?

--Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si
l'ennemi avait fait un mouvement...

--Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vtements civils... et
j'espre que vous serez content de moi...

Puis elle cria  Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrte
le commandant pouvait bien confier  sa femme:

--Franois... je te retrouverai  Verdun... Ordre du commandant!... Aie
bien soin d'Henriot... Que La Violette,--c'tait le nom du jeune soldat
dsign pour le service de la cantine,--prenne garde aux descentes... le
cheval toujours au pas... et mme tenu par la bride...

--On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si
les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire
prisonnire?...

--T'es bte! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de
garde! dit gaiement Catherine.

Et, soulevant sa jupe, elle fit voir  son mari les crosses de deux
pistolets passs dans la ceinture qui contenait son argent.

Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'taient
aligns et se disposaient  continuer leur route.

Catherine, bravement, dvalait les pentes rapides de la gorge, au fond
de laquelle tait tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.

Elle en avait atteint les premires maisons, quand par-dessus les bois,
les prs, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des
volontaires en marche sur Verdun:

            Ah! a ira! a ira! a ira!
    Petits comme grands sont soldats dans l'me:
            Ah! a ira! a ira! a ira!
    Pendant la guerre aucun ne trahira...
            Ah! a ira! a ira! a ira!

Et l'cho du vallon rpta: a ira! a ira! rythmant l'allure martiale
de ces braves enfants de la patrie courant  la victoire, en chantant,
sous le drapeau de la libert!




VII

L'ABANDONNE


Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pice de l'htel de
Blcourt,  Verdun, transforme en oratoire, sous les inspirations de sa
tante, fort bigote, madame de Blcourt.

Deux prie-Dieu et un petit autel improvis, sur lequel une Vierge Marie,
tenant l'Enfant Jsus dans ses bras, talait sa robe bleue et sa
couronne de bois dor, avec des candlabres et deux vases de fleurs,
composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la
suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie
continut  se prparer  la vie monastique,  laquelle elle avait t
destine, en attendant la rouverture des couvents.

Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de
Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrta,
le regardant, indcise, hsitante, intimide, attendant un mot, un
geste, un lan, un mouvement des lvres, un cri du coeur.

Le baron demeurait froid, lgrement embarrass, pinant la bouche et
n'osant parler.

--Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je
ne comptais plus gure vous revoir... un si long temps s'est coul
depuis que, pour la dernire fois, nous nous sommes trouvs ici,  cette
place... et puis l-bas, au village de Jouy-en-Argonne...

--Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je
suppose?...

--Votre fille grandit... elle aura tantt trois ans... Ah! plt  Dieu
que la pauvre petite ne ft jamais ne!... et les yeux d'Herminie
s'emplirent de larmes.

--Ne pleurez pas! ne vous dsolez pas, dit le baron sans se dpartir de
sa calme indiffrence... Voyons, Herminie, il faut se faire une
raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute
la maison est dj en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connatre 
tous ce que vous avez si grand intrt  cacher?...

Herminie releva la tte et dit avec fiert:

--Quand je me suis donne  vous, monsieur, ce fut mon coeur qui seul
parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite...
l'heure de folie qui m'a pousse dans vos bras est passe... je ne vis
plus pour l'amour... tout en moi est teint de la flamme d'autrefois...
en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et dbris!... Mais
j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour
elle je dois conserver les apparences.

--Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chre
Herminie, pour les petites aventures du genre de la ntre... Que
voulez-vous? nous tions tous deux, comme vous l'avez dit,
draisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'tait une
ivresse... nous voil dgriss... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on
ne peut rester, toute la vie, fol et enivr!...

Et le baron esquissa un geste plein de fatuit et de cynique
dsinvolture.

Herminie s'avana vers lui, svre, presque tragique.

--Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.

--Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...

--Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne
m'aimez plus... m'avez-vous mme jamais aime? Je fus pour vous la
distraction d'un instant... le jouet du coeur... non pas mme du
coeur, l'amusement des sens, une faon d'user les heures de
dsoeuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous tiez retenu
par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires,
avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes dbauches, vous semblait
fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitu de
Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez
aperue dans mon coin, triste, seule, pensive...

--Vous tiez charmante, Herminie!... vous tes toujours dsirable et
belle, mais  cette poque vous aviez pour moi un attrait indicible...
un piquant... une saveur...

--J'ai perdu tout cela,  prsent, n'est-ce pas?

--Je proteste! s'cria galamment le baron.

--Ne mentez pas!... je ne suis plus la mme  vos yeux... Vous avez vu
juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'tes
devenu indiffrent.

--J'aime mieux cela! pensa le baron.

Et il ajouta en lui-mme:

--Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit
sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!

Il reprit, en tendant la main  Herminie:

--Restons de bons amis, voulez-vous?

La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avanait Lowendaal.

Un plissement de ses lvres indiqua son ddain.

--Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton svre. J'tais ici bien loigne
de toute ide d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais
prte  obir  ceux qui m'avaient offert le clotre comme un asile
noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et
nulle fortune... Auprs de mademoiselle de Blcourt, j'attendais l'heure
de prononcer mes voeux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, 
peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une ide assez riante,
serait mentir... J'avais envi celles de mes compagnes qui pouvaient,
grce  leur richesse, pouser un honnte homme et traverser la vie, la
joie au coeur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant...
Ce bonheur ne m'tait pas offert... Je me rsignai...

--Vous tiez pourtant de celles  qui la vie ne devait donner que des
joies...

--Et  qui elle n'a donn que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur,
de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon
abandon semblait complet et que je me voyais sacrifie, dans ma
jeunesse, dans mes dsirs, dans mes rves... c'est alors que vous m'tes
apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas
rcriminer... je ne cherche mme pas  excuser ma faute... Mais, en ce
jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut tre dcisive,
permettez-moi de vous adresser une question...

--Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise  me poser dix, vingt
questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?

--Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement
perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez jur de faire
de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...

--Diable!... nous y voil! pensa le baron.

Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:

--Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse...
Certainement je n'ai pas oubli qu'autrefois... dans ces moments de
folie, comme vous les dsigniez tout  l'heure, j'ai pu m'engager... Oh!
je ne me ddis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont
toujours pour vous respectueux, ardents, sincres...

--Mais vous refusez?

--Je ne dis pas cela!...

--Alors, vous consentez?... Voyons, rpondez franchement!... Je vous ai
dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que
l'esprance a march cte  cte avec moi, et, brusquement, au dtour du
chemin, m'a fauss compagnie... J'attends votre rponse avec la fermet
d'un coeur o tout s'est apais!... o tout est mort!...

--Mon Dieu, ma chre Herminie, vous me prenez l au dpourvu... Je
ne suis pas venu prcisment  Verdun pour causer mariage... De graves
affaires, des intrts de premier ordre, ncessitent ma prsence dans
cette ville, o le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies
nuptiales...

--Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...

--Non... je vous prie de m'accorder un dlai... Attendez que la paix
soit faite... ce ne sera pas long...

--Vous croyez?... Vous esprez donc que les lches et les tratres
l'emporteront, et que Verdun ne se dfendra pas?

--Je crois la dfense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos
petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de
rsister aux armes de l'empereur et du roi!

--N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des hros, s'ils
savent se dbarrasser des tratres et des chefs incapables! dit avec
nergie Herminie.

--Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je
vous prie seulement de considrer que cette ville n'a pas de garnison...

--Elle en aura une bientt! murmura Herminie.

--Que voulez-vous dire? s'cria le baron stupfait.

--Je veux dire... Tenez! coutez!...

Et Herminie fit signe au baron de prter l'oreille.

Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville
haute...

Des roulements joyeux de tambours se mlaient aux clameurs du peuple en
mouvement.

Le baron plit.

--Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque meute... Les
habitants qui rclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas
entendre parler d'un sige...

--Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois,
voulez-vous tenir votre promesse et donner  notre enfant,  notre fille
Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?

--Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne
pouvais prendre aucune dcision... Attendez!... j'ai des affaires trop
srieuses  terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix,
vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majest
rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Rvolution y pntre
avec trop de facilit, mais  Versailles... alors je verrai!... je
dciderai...

--Prenez garde, monsieur!... je suis femme  me venger de ceux qui font
de faux serments!...

--Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux
cela... C'est moins dangereux que vos larmes!

--Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, dsarme,
sans appui... Vous pouvez vous tromper!...

--Je vous rpte, madame, que vous ne russirez pas  m'intimider...

--Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui
se rapproche!

--En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient dj
dans la ville? murmura le baron.

Et il ajouta, avec une satisfaction intrieure trs visible:

--Ils arrivent  propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court 
cette sotte histoire et me fournir un honnte prtexte de prendre cong
de cette ennuyeuse fille!...

--Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont
des patriotes qui viennent secourir Verdun...

--Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas
possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est
occup au camp de Maulde... Dillon est achet par les allis... Il n'y a
pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...

--Vous allez le savoir!...

Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit  une femme qui
se trouvait dans une pice voisine, avec deux jeunes enfants:

--Entrez, madame, et faites connatre  M. le baron de Lowendaal ce que
c'est que ce bruit de tambours qui rveille la ville!...




VIII

L'ARRIVE DES VOLONTAIRES


Une femme jeune et  l'allure franche parut.

Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:

--Catherine Lefebvre, cantinire au 13e, pour vous servir!... Vous
dsirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le
bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entre dans Verdun... avec
une compagnie du 13e que commande mon homme, Franois Lefebvre... Hein,
mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...

Le baron murmura, dsappoint:

--Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?

--Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brle
aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos,
s'ils font mine de bouger!

--Bien parl, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des
volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir  monsieur...

--C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...

--Beaurepaire! dit le baron avec effroi.

--Oui... mon frre!... qui, une heure avant son entre dans la ville,
m'a envoy cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!...
dit Herminie dont le ple visage tait empourpr de joie.

--On dirait que a vous dfrise, mon petit pre! fit Catherine Lefebvre,
tapant familirement sur l'paule du baron dcontenanc. Vous n'tes
donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que
les aristos qui voudraient parler de capitulation,  prsent, ils
n'auront pas beau jeu avec nous!

--Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.

--Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme...
a fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!

La physionomie du baron tait redevenue calme.

--Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!...
Ces cinq cents forcens ne pourront tenir la ville... surtout si la
population bien travaille rclame  cor et  cris la capitulation... Le
pire, c'est la prsence de ce Beaurepaire!... Comment me dbarrasser de
lui?

Herminie, cependant, avait t chercher l'un des deux enfants qui se
trouvaient dans la pice voisine.

Elle amena une petite blondinette, blme et craintive, se tenant mal sur
ses jambes grles, et dit au baron:

--Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...

Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et dposa
sur son front un rapide baiser.

L'enfant eut peur et se mit  pleurer.

Alors, s'lanant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiff d'un
bonnet de libert, avec la cocarde nationale, vint  la fillette,
l'emmena, la calma, en lui disant:

--Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer
le canon!... Pom!... Pom!... c'est joliment drle le canon!...

Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:

--C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'lve, en attendant
que mon homme me donne des mioches pour dfendre la Rpublique!...

Herminie, pressant doucement la main de la cantinire, dit au baron:

--Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de
Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la
pria de se rendre dans une maison du village, o elle trouverait un
enfant qu'il lui dsigna... le commandant lui indiqua en outre cette
demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prvenir de
l'arrive des volontaires, de la prsence d'un protecteur pour la
malheureuse mre abandonne... Voil comment votre fille se trouve ici,
monsieur!...

--Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...

--Tout! dit avec fermet Herminie... Oh! ce fut une douloureuse
confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frre... je
ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui
faisais, un jour de dcouragement, o, lasse de tout, je voulais mourir.

--Et votre frre s'est montr clment?... dit le baron essayant de
paratre indiffrent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.

--Mon frre a pardonn... il s'est ht de venir me secourir, me
dlivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entrans par lui, ont
travers la France en courant...

--Ah! nom de nom! quelles tapes, mes enfants! dit Catherine...
Nous montrions tous grand dsir d'arriver  temps pour secourir votre
bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes
aux talons!...

Le son du tambour s'tait rapproch. La ville semblait en fte. Des cris
de joie, plus nourris, s'levaient du ct de la Meuse.

--Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend  l'htel de
ville!...

--Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi,
marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.

L'enfant rsista. Il avait gard dans sa main la jupe de la petite
fille, et semblait vouloir rester auprs d'elle.

--Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gne, il
s'attache dj au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route,
petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons
administr une frotte soigne aux Prussiens!...

--Madame, dit Herminie avec motion, jamais je n'oublierai ce que vous
avez fait pour moi... dites  mon frre que je vous bnis et que je
l'attends!... Quant  cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui
souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le
quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la dfendre,
l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frre...

--Comptez sur moi!... j'ai dj ce gamin-l  brouetter dans ma
carriole, a me fera la paire... un moyen de prendre patience en
attendant que mon homme se dcide  me donner des enfants  moi... Ce
qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et
large rire, et en avanant sa robuste poitrine... Au revoir, madame,
v'l qu'on rappelle  prsent, mes soldats doivent avoir besoin de moi
l-bas et Lefebvre s'tonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les
rangs!

Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mcontent de quitter
si vite la jeune Alice, Catherine se hta de rejoindre la compagnie
dtache du 13e lger, qui formait les faisceaux sur la place.

Herminie, aprs un salut glacial au baron, s'tait retire dans la
chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.

Lowendaal s'loigna tout pensif dans la direction de l'htel de ville,
en se disant:

--Si la capitulation pouvait me dbarrasser de ce Beaurepaire!... Mais
non!... cet enrag-l voudra dfendre la ville et me faire pouser sa
soeur!... Ah! dans quel gupier suis-je venu me fourrer!...

Et, fort peu satisfait des vnements, le baron monta  l'htel de
ville, o dj les notables se trouvaient rassembls, sur la convocation
du prsident du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux
tratres, dont les noms doivent demeurer clous au pilori de l'histoire.




IX

L'ENVOY DE BRUNSWICK


Dans la grande salle de l'htel de ville de Verdun,  la lueur des
flambeaux, les membres du district et les notables taient rassembls.

Le commandant du gnie Bellemond, gouverneur de la place, assistait  la
dlibration.

Le prsident Ternaux ayant ouvert la sance, le procureur-syndic Gossin
exposa la situation.

Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui
ouvrir toutes grandes et acclamer le gnralissime imprial comme un
librateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et rpondre  coups
de canon aux sommations de les baisser? C'tait dj une honte que de
poser la question.

--Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre coeur saigne 
l'ide des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assig...
Messieurs, la rsistance est folie contre un ennemi dix fois
suprieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoye avec
une mission conciliante?

Et le prsident consulta du regard en mme temps l'assemble,
sollicitant son adhsion.

--Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.

--Je vais donc, messieurs, reprit le prsident, faire introduire la
personne qui nous est annonce.

Un mouvement de curiosit se produisit.

Tous les yeux taient tourns vers la porte du cabinet du prsident.

Elle s'ouvrit bientt, livrant passage  un jeune homme, portant le
costume civil. Il tait trs ple et maintenait son bras en charpe.

On et dit qu'il relevait d'une longue maladie.

--M. le comte de Neipperg, aide de camp du gnral Clerfayt, gnral en
chef de l'arme autrichienne! dit le prsident, prsentant le mandataire
de Brunswick.

C'tait en effet le jeune Autrichien sauv par Catherine Sans-Gne, dans
la matine du 10 aot.

A peine rtabli de sa blessure, grce aux soins de la bonne Catherine,
il s'tait chapp de Paris, et avait gagn le quartier gnral
autrichien.

Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le
souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa
blessure. En pensant  son enfant, le petit Henriot, expos  tous les
prils d'une naissance irrgulire, en se reportant aux tentatives de
Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche 
un mariage les sparant  jamais, Neipperg prouvait une cruelle et
lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas 
la pense de s'terniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris
du service.

Le gnral Clerfayt, qui avait apprci les qualits de bravoure et de
finesse de Neipperg, l'avait attach  son tat-major.

Comme il connaissait parfaitement la langue franaise, le gnral
l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorits de Verdun les
propositions de capitulation.

Aprs avoir salu l'assemble, le jeune envoy fit connatre les
conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la
ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de
voir Verdun soumis  un bombardement et ses habitants livrs, aprs
l'assaut,  toute la fureur du soldat.

Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent coutes.

On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'tre ces notables,
et craindre pour ses proprits, il tait difficile  ces riches
bourgeois d'entendre sans quelque rvolte dans le coeur cette
hautaine et insultante menace.

Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas t fchs d'assister  une
protestation courageuse, ne ft-ce que pour la forme, afin de
sauvegarder les apparences de l'honneur.

Mais nul n'leva la voix. Personne n'osait paratre appeler sur Verdun
la colre des Allemands.

Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.

Il s'indignait intrieurement de la couardise de ces marchands qui
prfraient la honte et le dmembrement de la patrie  une rsistance,
o leurs maisons auraient  subir les obus.

En lui-mme il pensait que ce n'taient point l les Franais du 10
aot, contre lesquels il s'tait battu, et qui avaient si furieusement
emport d'assaut le chteau des Tuileries.

Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient
bless. Les coeurs de soldat ne gardent pas de rancune aprs la
bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence
honteux l'coeurait...

Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux
le spectacle de cette lchet collective.

Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces
trembleurs, qui taient aussi des tratres.

Il se leva et dit froidement:

--Vous avez entendu, messieurs, la communication du gnral en chef, que
dois-je rapporter comme rponse  M. le duc de Brunswick?...

Et il attendit, plus ple qu' son arrive, debout, la main appuye au
rebord de la table.

Une voix parla dans le silence gnral:

--Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux
sentiments misricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous
feriez bien d'ajourner votre rponse... ne ft-ce que pour permettre 
l'artillerie de M. le duc de faire  notre ville l'honneur de quelques
bombes?...

C'tait Lowendaal qui avait pris tout  coup la parole.

Neipperg avait reconnu son rival.

Un flot de sang lui monta au visage.

Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'lancer vers le baron, afin
de le provoquer...

Mais il se contint: il tait ambassadeur: il avait une mission 
remplir, il ne s'appartenait pas...

Cette pense lui traversa en mme temps l'esprit: si le baron de
Lowendaal se trouvait  Verdun, Blanche de Laveline devait y tre
aussi?...

Mais o la rencontrer? o la voir? o lui parler?

Il eut alors cet espoir que peut-tre le baron,  son insu, lui ferait
connatre la retraite de Blanche...

Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...

Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.

--De quoi se mlait-il, ce fermier gnral? se disaient les bourgeois
chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des
marchandises dans la cit? Est-ce lui qui supportera les dgts des
proprits? Puisqu'on sait qu'il est impossible de rsister, le
commandant du gnie l'a reconnu,  quoi bon faire massacrer du monde et
pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?

--Notre population est sage et redoute les horreurs d'un sige, dit le
prsident, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour
elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne
possdent rien, ont-ils dj quitt la ville... ils se sont rfugis du
ct de Thionville... ils ont retrouv l un pas grand'chose de leur
espce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu...
Esprons qu'on ne les reverra jamais  Verdun... Messieurs, tes-vous
d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous tre mitraills?

--Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crirent vingt
voix.

Et les plus empresss, saisissant des plumes, entourrent le prsident,
le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de
capitulation, rdig  l'avance, ds l'annonce de l'arrive de l'envoy
autrichien.

Neipperg observait en silence cette runion qui, d'abord paisible,
menaait de devenir batailleuse.

Le baron de Lowendaal avait repris sa place,  l'cart:

--Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmur, dpit.

Dj le prsident levait la plume et cherchait l'endroit o il
convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui
engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine clata,
en mme temps que le tambour battait la gnrale et que, sous les
fentres de l'htel de ville, des voix chantaient le _a ira_!




X

LE SERMENT DE BEAUREPAIRE


Tout le monde s'tait lev dans un effarement indescriptible.

Les moins affols avaient couru aux fentres...

La ville apparaissait illumine, comme pour une fte...

Sur la place, des torches brlaient, des femmes, des enfants battaient
des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur
d'incendie...

C'taient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonn le _a
ira_, donnant le signal joyeux du rveil  la ville engourdie.

Les hommes taient rares dans cette foule...

Ils se tenaient  distance et semblaient ne participer que des yeux  ce
tumulte martial.

Le procureur-syndic en fit la remarque au prsident.

--Voil ces damns volontaires qui font leur tapage! dit en
soupirant M. Ternaux.

Et M. Gossin de rpondre avec un haussement d'paules:

--Patience!... le duc de Brunswick nous en dbarrassera bientt!

Et il ajouta:

--Pourvu que ces diables dchans ne nous attirent pas un bombardement!

Au mme instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps
flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de
la place, en mme temps qu'une forte dtonation branla les vitres de
l'htel de ville...

--Tenez!... je l'avais prvu!... s'cria le procureur-syndic, voil ce
que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent  boulets rouges
sur nos maisons!... Le voil le bombardement que vous demandiez... vous
devez tre satisfait, baron?

Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier gnral
avait disparu.

Impatient, dsireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait
du ct de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.

--Je n'ai rien  faire ici dsormais, messieurs, dit-il en prenant
cong. Le canon parle, je n'ai plus qu' me taire... je vais retourner 
mon quartier gnral... Ma rponse, c'est votre poudre qui la porte en
ce moment!...

--Monsieur le comte, supplia le prsident, ne partez pas...
restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout
s'arrangera...

--Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; coutez!...
voici le canon de vos remparts qui donne la rplique  nos obusiers...
le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque
dans votre htel de ville chercher des renforts pour garnir les
murailles et servir les pices!...

Le tambour rsonnait en effet dans l'escalier de l'htel de ville et des
pas nombreux martelaient les degrs. On entendait sonner sur le pav du
vestibule les crosses des fusils.

--Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspr. Monsieur le
commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les
hommes rentrent dans les logements qui ont d leur tre assigns! ajouta
le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du gnie et de
l'artillerie.

--Oui, monsieur le procureur, rpondit cet officier pusillanime, je vais
donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...

--Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons
l'Hymne des Marseillais  la lueur des obus! cria une voix forte,
derrire eux.

La porte s'tait ouverte sous une pousse, et Beaurepaire,
accompagn de Lefebvre, et entour de soldats du 13e et de volontaires
de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre,
devant ces citadins effars.

Le prsident essaya de prendre un peu d'autorit:

--Qui vous a autoris, commandant,  venir troubler les dlibrations de
la municipalit et des citoyens qu'elle a runis en conseil? dit-il
d'une voix qu'il s'efforait de rendre ferme.

--On assure, rpondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez
tous ici une infme trahison et que vous parlez de rendre la ville...
Est-ce vrai, citoyens?... rpondez!

--Nous n'avons pas  vous faire connatre les rsolutions de l'autorit,
commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le
feu que vous avez ordonn sans avoir pris l'avis du conseil de dfense!
dit svrement le prsident, se sentant soutenu par les notables.

Beaurepaire rflchit un instant, puis, se dcouvrant, dit avec une
intonation respectueuse:

--Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de
dfense pour faire feu sur les Prussiens qui dj s'approchaient des
portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils
paraissaient attendre du dedans... J'ai barricad les portes; mon brave
ami Lefebvre, que voil, a plac ses voltigeurs des deux cts de
chaque palissade, et l'ennemi s'est arrt... en mme temps, pour
l'empcher de voir de trop prs ce que nous faisions sur les remparts,
j'ai envoy quelques boulets qui ont fait reculer un peloton
d'Autrichiens trop presss de nous rendre visite... je venais d'arriver
avec mes volontaires quand on m'a prvenu de ce qui se passait...
j'avoue que je n'ai pas pens  prendre l'avis du conseil de dfense!

--Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du gnie Bellemond.

Beaurepaire remit son chapeau.

--Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je rpondrai, s'il
le faut, de ma conduite devant les reprsentants du peuple qui ne vont
pas tarder  venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses
officiers municipaux... j'espre qu'ils sont patriotes, et prts  faire
leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le
service intrieur et les mesures de police... Je sais l'obissance que
les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour
ce qui regarde mon mtier de soldat et les obus  envoyer aux Prussiens,
vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paratra utile...
Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre gal, et nous n'avons qu'
marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...

Ces paroles nergiques, lances d'une voix mle, impressionnrent le
directeur du gnie, officier subalterne subitement promu, et qui et agi
bravement s'il ne se ft senti domin par le prsident et le
procureur-syndic.

--Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de dfense existe... vous devez
prendre ses avis avant de livrer bataille!

--Quand l'ennemi est aux portes, et que dj les combattants de la ville
hsitent, le conseil de dfense, s'il tait alors consult, ne pourrait
qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les
tirailleurs sur les remparts, de braquer des pices sur les corps
ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait,
camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que
vous prsidez... Mais en ralit, pouvait-il avoir un autre avis?
Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher,
c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions
manquaient... Les voil qui arrivent... Ecoutez!... a va chauffer!...

De violentes dtonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'tait
dans la direction de la porte Saint-Victor.

Les notables frmirent. Plusieurs se glissrent dehors, inquiets pour
leurs demeures, car  cette furieuse canonnade les Prussiens et les
Autrichiens allaient certainement rpondre par une pluie d'obus.

--Parbleu! voil un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche
physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle
honteux!...

Et s'avanant vers lui poliment, il lui dit:

--Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le
comte de Neipperg, aide de camp du gnral Clerfayt...

--Vous tes en civil? dit Beaurepaire dfiant, regardant celui qui se
prsentait ainsi  lui.

--Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement
charg de remettre  la municipalit de Verdun et au conseil de dfense
une note officieuse du gnralissime.

--Une sommation d'avoir  rendre la place sans doute?

--Vous l'avez dit.

--Et qu'a-t-on rpondu ici?...

Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les
magistrats municipaux, qui baissrent les yeux et dtournrent la tte.

Gossin, le procureur, souffla  l'oreille du prsident:

--Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est
capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur
Ternaux!

--J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! rpondit tristement le
prsident.

Mais Neipperg se contenta de dire habilement:

--Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous
vous tes charg de rpondre vous-mme au gnralissime!...

Cette franchise plut  Beaurepaire, qui dit aussitt:

--Alors, monsieur, votre mission est termine... Voulez-vous me
permettre de vous reconduire moi-mme jusqu'aux avant-postes?

--Je suis  vos ordres, commandant!

Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernire fois vers
le prsident et le procureur-syndic:

--Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis  mes hommes de
m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutt que de rendre la
ville... J'espre que vous partagez mon avis?...

--Mais, commandant, si la ville entire voulait capituler?... Si les
habitants refusaient de se laisser bombarder? Que dcideriez-vous?
Iriez-vous, malgr toute une population, continuer  entretenir un feu
meurtrier? dit le prsident... Voyons! que feriez-vous?... Nous
attendons votre rponse...

Beaurepaire rflchit une seconde, puis il clata:

--Si vous me forciez  rendre la ville, entendez-vous bien,
messieurs? plutt que de subir cette honte et de trahir mon serment...
je me ferais sauter la cervelle!... J'ai jur de dfendre Verdun jusqu'
la mort!...

Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup
de poing la table et rpta:

--Oui, jusqu' la mort!... jusqu' la mort!...

Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifis.

--Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un
fort soulagement pour tout le monde, dit  mi-voix Lowendaal qui venait
de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.

On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.

--On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire
sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves...
Il y en a dj parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du
13e!... ils ont avec eux une sorte de dmon femelle, la femme du
capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinire, qui se dmne, va,
vient, porte les munitions, s'attelle aux pices de canon, arrache la
mche tout allume des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je
crois vraiment qu'elle a ramass  plusieurs reprises les fusils des
voltigeurs tombs prs d'elle et ne s'en est alle qu'aprs avoir fait
le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas
beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les
Autrichiens n'entreraient ici!...

--Vous esprez donc encore, baron? demanda le prsident.

--Plus que jamais... Ce bombardement tait ncessaire, je vous l'ai
dit... les habitants n'taient pas suffisamment impressionns... Mon
domestique, le fidle Lonard, avait eu beau griser des artisans, des
bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils
n'taient pas encore persuads... ils n'acceptaient qu'avec hsitation
la capitulation... Demain matin, ils la rclameront tous!...

--Vous nous redonnez confiance!...

--Je vous dis, monsieur le prsident, que l'on viendra vous obliger 
signer la capitulation... vous aurez la main force!...

--Le ciel vous entende! soupira le prsident; mais voici l'envoy du duc
de Brunswick retourn  son quartier gnral... Quand le revoir? Comment
le faire revenir... il a gard le projet de capitulation...

--Il suffit que quelqu'un de sr aille au camp autrichien et lui porte
le double que vous avez conserv... avec l'assurance que demain le
gnralissime trouvera les portes ouvertes...

--Mais qui charger d'une telle mission?

--Moi! dit Lowendaal.

--Ah! vous nous sauvez!... s'cria le prsident qui, se levant, dans un
lan de joie, lui donna l'accolade comme il l'et fait pour un messager
annonant une victoire.




XI

LA MISSION DE LONARD


Quelques instants aprs, Lowendaal, muni du double du projet de
capitulation, quittait l'htel de ville. Il retrouva sur la place
Lonard qui l'attendait.

A voix basse, bien que toute oreille ft loigne, le baron lui donna un
ordre assez dtaill.

Lonard eut des mouvements de surprise, tmoignant qu'il comprenait la
tche qui lui tait confie, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait
et l'effrayait mme un peu...

Il se fit rpter deux fois ce que venait de lui dire son matre.

Celui-ci, d'un ton svre, ajouta:

--Hsiteriez-vous, matre Lonard?... vous savez pourtant que, bien que
nous nous trouvions dans une ville assige, il s'y rencontre des
prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain
personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et
dlivr, aux employs des aides et des gabelles, de faux rcpisss...

--Je sais cela, monsieur le baron, hlas!... dit Lonard d'un ton
soumis.

--Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant.
Cela me peine, Lonard, d'tre oblig de rappeler  un serviteur dvou
comme vous l'tes, que je l'ai sauv des galres!...

--Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!

--Alors, vous obirez?...

--Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est
terrible ce que vous me demandez l!...

--Vous vous exagrez l'importance de cette affaire... de confiance, dont
il me plat de vous charger... Morbleu! matre Lonard, vous m'avez
accoutum  plus de docilit,  plus de dvouement aussi! Vous devenez
ingrat!... C'est un vilain dfaut, l'oubli des bienfaits!...

--Monsieur le baron, je vous serai ternellement reconnaissant, larmoya
le misrable que Lowendaal avait surpris volant avec les employs des
fermes  l'aide de faux poinons... je suis prt  vous suivre et  vous
obir partout o il vous plaira me conduire... Mais ce que vous
m'ordonnez prsentement est...

--Abominable? vous avez des scrupules  prsent, matre Lonard? dit le
baron, d'un ton devenu goguenard.

--Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le
baron me commande... je voulais dire autrement...

--Et quelle tait votre pense? Je serais curieux de connatre votre
opinion...

--Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi
seulement! se hta de dire Lonard, car si j'tais pris, on me rtirait
 petit feu plutt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait
ordonn...

--D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit schement le baron;
ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prtendriez avoir reu de
moi, ne serait trouve... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement,
mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas
improbable o vous seriez dcouvert...

--Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Lonard.

--Ma chaise de poste vous attendra auprs de la Porte-Neuve, sur la
route de Commercy... On ne se bat pas de ce ct!...

--Mais comment sortirai-je?

--Mission du conseil de dfense... Prenez ce sauf-conduit et venez
me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...

Et Lowendaal remit  Lonard un laissez-passer en blanc de la
municipalit.

--J'obirai! dit Lonard, plus rassur.

--Tchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant
prendre par les enrags volontaires de Beaurepaire... Si vous vous
laissez arrter, il me sera impossible de taire vos antcdents... Alors
gare les galres!... C'est aussi peut-tre la mort immdiate, comme
espion!

Lonard eut un frisson.

--Je ferai attention, monsieur le baron!

--Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des migrs
je reoive de vos nouvelles!...

--Je tcherai, monsieur le baron!... C'est gal, ce que vous voulez de
moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende
inutilement  la Porte-Neuve!...

--Imbcile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... o la
flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur
vous, matre Lonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez 
faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que
ma premire visite sera pour le prsidial et la seconde pour le
fonctionnaire charg de ferrer les galriens en attendant le dpart
de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, matre Lonard, ou
plutt  demain,  la pointe du jour!...

Et Lowendaal s'loigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis
que Lonard, perplexe, mditant sur l'accomplissement de sa mission, se
demandait:

--Comment pntrer, sans veiller l'attention de personne, dans cet
htel de madame de Blcourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le
commandant Beaurepaire?... sans escorte, dsarm, endormi?...




XII

LE CAMP DES MIGRS


Lowendaal, en quittant Lonard, murmura d'un air satisfait:

--Le drle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la
peur des galres sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand
sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux
alternatives ingalement chanceuses, tre envoy aux galres ou bien
risquer de l'tre seulement si l'on est pris, tous les gens
intelligents, et Lonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier
parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu 
contre-coeur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats
ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie  la gueule d'un canon, ce
n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la
crainte d'tre fusills s'ils lchent pied... ce qui le prouve
bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le chtiment, en se
rpandant sur trop de ttes, ne pourrait atteindre personne... Lonard
est seul... il ne reculera pas... du camp des migrs, comme le bon
Talthybios, le hraut veillant au palais des Atrides, j'espre
apercevoir bientt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron
qui, en sa qualit de fermier gnral, s'il ne se montrait pas trs
scrupuleux en toutes matires, aimait fort  prouver sa dlicatesse
littraire et sa connaissance rudite des bons auteurs.

Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers dserts de la
ville, prtant l'oreille aux dtonations lointaines, et suivant d'un
regard indiffrent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides
mtores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.

On ne se battait pas de ce ct de la ville.

Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris
d'appel: Sentinelles, prenez garde  vous! espacs dans le silence,
troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se
dirigeait.

Il trouva  cette porte des gardes nationaux  qui, ainsi que cela avait
t convenu secrtement  son dpart de l'htel de ville, un ordre avait
t envoy par le procureur-syndic de laisser passer le baron de
Lowendaal.

Sans difficult, le chef de poste fit franchir la poterne au baron,
en lui souhaitant bonne russite.

S'orientant dans la campagne dserte, le baron gagna un petit bois dont
il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brlait 
quelque distance dans la plaine,--un bivouac d'avant-poste
vraisemblablement.

Un cri de: Qui-vive? prononc en franais le fit s'arrter.

--Je ne me suis pas tromp! murmura-t-il, ce sont des Franais qui sont
l!

Il demeura immobile aprs avoir rpondu:

--Ami!... envoy de la municipalit de Verdun!...

Un silence suivit, puis il vit se dtacher une masse sombre,
qu'accompagnait un cliquetis de fer.

Une lueur se balanait et marchait vers lui...

Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnatre.

Aprs avoir dclin ses qualits au chef de l'escouade, et avoir demand
 tre conduit au gnral en chef, le baron fut pri trs poliment de
prendre place au bivouac, en attendant qu'on pt le mener au quartier
gnral.

Il accepta de grand coeur, car la nuit tait frache. Il vint
s'asseoir auprs des volontaires royaux, devant des fagots brlants.

Son arrive avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs
s'taient veills pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant
ce qui se passait dans Verdun.

Ce camp des migrs tait trange et bigarr.

L'arme de Cond se composait de volontaires accourus de tous les points
de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les
armes du pays, dfendre le drapeau blanc, rtablir le roi et abattre la
Rvolution.

Beaucoup de ces volontaires taient venus l un peu contraints.

Les uns pousss par leurs familles, entrans par l'exemple, incapables
de rester dans leurs proprits ruines ou envahies.

Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec
triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le
fameux milliard des migrs.

Cette arme de rebelles et de tratres tait divise par provinces. Les
gentilshommes y conservaient leurs privilges et leur infatuation. Ils
ne se mlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept
compagnies de nobles, et une huitime avait t rserve aux dfenseurs
issus du tiers tat. Le costume affirmait encore cette distinction des
castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les
gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi
ces insurgs contre la volont de la nation, rassembls pour une mme
cause, courant les mmes dangers, se proccupaient de perptuer dans
leurs bandes de partisans des hirarchies et des catgories sociales qui
n'taient dj plus qu'un legs du pass. Les bourgeois, avec leur triste
casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abngation et de vrai
dvouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour dfendre des
privilges auxquels ils n'avaient aucun droit.

Quelques dserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers
de marine en trs grand nombre, formaient le seul lment vraiment
militaire de l'migration.

Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et trs entich de la
royaut, tait surtout recrut parmi les familles du littoral breton,
toutes hostiles  la Rvolution. La dsertion de ces marins affaiblit
pour longtemps notre force sur mer et, malgr le courage des matelots,
assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire
des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers
de la marine royaliste, lorsqu'on a numr les mesures de rigueur
prises par la Convention dans l'Ouest.

La rsistance hroque des chouans fanatiss fut moins funeste  la
patrie que la fuite de ces marins expriments, les compagnons de La
Prouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais
durant la guerre d'Amrique, quittant le pont de leurs navires pour
aller caracoler ridiculement derrire un gnral prussien et se faire
battre par des gardes nationaux.

Les volontaires royaux taient mal quips, mal arms, mal
approvisionns en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, taient
fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de
chasse.

La composition de cette arme disparate la faisait ressembler  une
troupe de bohmiens rvolts. Les ges taient mls. De vieux
hobereaux, casss, vots, tranant la jambe, s'avanaient  ct de
jouvenceaux tiols. Des familles entires, depuis le grand-pre
jusqu'au petit-fils, se trouvaient cte  cte sur les rangs. C'tait
touchant et grotesque.

L'arme des princes tait d'ailleurs dpourvue d'artillerie et, malgr
le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats
improviss, leur appoint  la cause royale ne fut jamais qu'une quantit
ngligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de
le faire sentir  plus d'une reprise  ces gentilshommes encombrants et
inutiles.

Le baron de Lowendaal coutait, avec son sourire railleur, les
confidences, les vantardises et les rcriminations des volontaires.

Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'tat de
la capitale et les prvisions favorables au retour triomphal du roi.

Le baron leur rpondait vasivement, disant qu' son avis tout pouvait
encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation
des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrler, depuis que la
patrie avait t dclare en danger.

Les jeunes gentilshommes coutaient avec des ricanements hautains les
rponses pourtant fort mesures du baron qui, de son ct, tout en
s'informant de l'heure  laquelle le gnral en chef pourrait le
recevoir, tmoignait une certaine impatience de remplir sa mission.

Tout en racontant  son auditoire irritable ce qu'il savait des
prparatifs de rsistance de la nation tout entire debout, prte 
mourir, le baron, du coin de l'oeil, par-dessus la flamme rouge du
bivouac, guettait un coin sombre, par del les remparts de Verdun, du
ct de la porte Saint-Victor.

Il semblait attendre d'un instant  l'autre un signal qui ne se
produisait pas...

Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxit,
n'coutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,
regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...

--Que fait donc ce faquin de Lonard? murmurait-il. M'aurait-il
trahi!... aurait-il manqu de courage au bon moment... Oh! je me
vengerai terriblement... je l'envoie aux galres comme je l'ai dit, s'il
m'a tromp!...

Et le baron, ne faisant mme plus mine de prter l'oreille aux propos
des volontaires, feignant de cder au sommeil, fermait les yeux et
s'apprtait  se rouler dans son manteau, le long des cendres rougetres
du bivouac, quand on vint l'avertir que le gnral Clerfayt l'attendait
et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.

Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le
guider, non sans jeter une dernire fois un regard charg d'inquitude
vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la
ville haute. Plonges dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles
semblaient indiffrentes au bombardement qui continuait de l'autre ct
de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne rpondant que
modrment au feu des assigs, et ceux-ci, en prvision d'un sige qui
pouvait, qui devait tre long, mnageant les munitions.

Dans la tente du gnral en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui
s'tait prsent  l'htel de ville.

Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.

Celui-ci lui rendit froidement son salut.

L'entrevue fut brve.

Le gnral autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.

Et comme le baron lui assurait qu'elles taient excellentes, favorables
 la reddition, le gnral rpondit d'un geste muet, entr'ouvrant la
toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus
des remparts...

Le baron regarda, suivant machinalement le geste du gnral.

Quelque matre qu'il ft de lui-mme, il ne put s'empcher de pousser
une rapide exclamation o il y avait du triomphe et du soulagement.

Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur
ardente.

Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fume dans ce
quartier de Verdun, qui jusque-l semblait pargn par le feu des
assigeants.

--Qu'avez-vous? demanda le gnral en chef, surpris de l'motion
extraordinaire que venait de manifester l'envoy de la municipalit.

--Rien, mon gnral... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie
aussi o je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un sige
seront pargnes  cette belle cit... Voil l'explication de mon cri 
la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!...
dit-il en s'efforant de paratre calme.

--Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses
portes?...

--J'en suis sr, monseigneur... un homme  moi doit m'apporter ce matin
mme la capitulation signe...

--Pourquoi ne pas l'avoir apporte vous-mme? Pourquoi renvoyer mon aide
de camp, M. le comte de Neipperg que voici, charg par moi et par
monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...

--Je n'tais pas certain, gnral, que la ville serait en tat de
capituler demain matin?...

--Ah!... et quel tait l'obstacle?

--Un forcen... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...
entr hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait
contrecarrer nos projets, ruiner nos esprances...

--Un brave soldat! un adversaire nergique, que ce commandant, dit le
comte de Neipperg  Clerfayt.

--Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intrt.

--Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...
car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en tat de dfense... tant
qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne
capitulera pas...

Et Neipperg jeta un regard mprisant au baron.

--Qu'avez-vous  dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des
portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui
affirme l'nergie de son dfenseur, dit qu'elle ne cdera pas aussi
facilement... rpondez-moi!

--Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne
contredis point l'aide de camp... je vous avais dj signal cet
obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hsitations,
de mes craintes... je n'tais pas assur, je vous l'ai dit, que Verdun
capitulerait...

--Et maintenant vous croyez la reddition possible?

--Certaine, monseigneur!...

--Mais... Beaurepaire?...

--Beaurepaire est mort, monseigneur!

--Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...

Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentu que de coutume:

--Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation
officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prvoyant messager...
L'homme qui doit apporter la capitulation signe vous apprendra
galement la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...

--Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en
faisant signe au baron que l'entretien tait termin.

Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au gnral
autrichien:

--Comment cet homme louche,  figure d'espion, sous son masque
dbonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il tait
vivant il y a deux heures, quand j'ai quitt Verdun... l'auraient-ils
assassin l-bas!...

Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:

--Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,
mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et
nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des
lchets!... il y a des pluchures et des dbris peu propres dans la
cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop
s'inquiter de la faon dont on leur a prpar les plats... Autrement
personne n'aurait d'apptit et personne ne mordrait  la gloire!...
Achevons notre courrier, mon cher, car dj le matin parat et, si ce
baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses  faire dans la journe:
la ville  occuper, les postes  garnir, les autorits  changer et 
surveiller, sans compter la revue que Leurs Majests doivent passer au
milieu des flicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et
faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons 
envoyer quelques messagers nergiques  ce Beaurepaire, qui m'a l'air en
effet d'un rude adversaire!...

Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du gnral, se
disposant  crire sous sa dicte, Clerfayt, soulevant la porte de sa
tente, cria  l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprs d'une
batterie:

--Commandant, continuez le feu jusqu' ce que, sur les remparts de
Verdun, vous aperceviez hiss le drapeau parlementaire!...




XIII

LE SECOND ENFANT DE CATHERINE


Lonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son matre,
peu commode ce soir-l et beaucoup trop port  se souvenir d'un pass
dsagrable, se rendit vers la porte de France.

De ce ct, le canon tonnait sans relche.

Ce n'tait pas que Lonard ft fort amateur de cette musique des canons.

Mais il avait reu des ordres prcis et il lui fallait les excuter.

L o l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il
cherchait, celui qu'il avait reu l'ordre de trouver: le commandant
Beaurepaire.

Avant de gagner les abords de la porte o, debout sur le revers des
glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait
certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Lonard se
faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant
laquelle une table tait installe avec des bouteilles, des verres,
quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.

C'tait la cantine du 13e lger.

Derrire la table que deux torches fumeuses clairaient, Catherine
Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait  la distribution des
vivres et des rafrachissements, suffisant  peine  rpondre aux
commandes ritres des canonniers altrs et des soldats venus, entre
deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire  la dlivrance de
Verdun.

De temps en temps, Catherine s'arrtait de verser du vin ou de couper
des tronons de cervelas pour donner un coup d'oeil  sa carriole...

L, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltrable de l'enfance le
petit Henriot.

--a le berce, le canon! disait Catherine rassure.

Elle se remettait  sa distribution, non sans grommeler quelques paroles
nergiques  l'adresse des Prussiens.

Ds le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant
dj des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,
courant aux batteries, dployant ses tirailleurs, faisant garnir de
gabions et de fascines les ouvrages protgeant la porte de France,
Catherine, ddaignant l'abri de sa cantine, avait grimp sur les glacis.

L, comme une furie de la guerre, harcelant les tranards, encourageant
les braves, ramassant les premiers blesss, et, par moment, saisissant
un fusil et le dchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'taient
hasards jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribu
nergiquement  enrayer la panique et  arrter l'ennemi, surpris de cet
accueil.

Beaurepaire l'avait aperue et l'avait flicite.

Puis, l'ennemi s'tait retir, ayant renonc  surprendre une ville qui
se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine tait retourne  sa cantine
o les clients abondaient.

Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,
avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrires,
dirigeait un feu plongeant sur les claireurs autrichiens.

Toute rassure et tout heureuse, car c'tait pour elle le baptme du
feu, elle avait repris ses fonctions de cantinire, dont elle
s'acquittait avec bonne humeur,  la satisfaction gnrale.

Comme elle venait de verser la goutte  deux artilleurs, elle aperut,
un peu  l'cart, un civil qui les regardait boire:

--Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans faon, pourquoi ne viens-tu pas
t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un
civil, a ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les
armes... Va! tu peux trinquer avec les dfenseurs de ton pays... on est
tous des frres!

Et comme l'homme ne rpondait pas  cet appel engageant et faisait mine
de s'loigner, elle le rappela:

--Eh! l'ami, ne t'en va pas comme a!... Viens, que je t'ai dit... Tu
n'as peut-tre pas d'argent pour trinquer?... a ne fait rien... c'est
moi qui rgale aujourd'hui, demain tu paieras  ton tour... Qu'est-ce
qu'il faut te servir, citoyen?

L'homme interpell rpondit schement:

--Merci, je ne bois pas...

--Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu
viens faire ici?...

L'homme hsita, puis dit d'une voix sourde:

--Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...

Catherine le regarda avec surprise.

--Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...

--J'ai des choses importantes  lui dire...

Catherine haussa les paules.

--Tu choisis bien ton moment, mon garon!...

--On choisit le moment qu'on peut...

--C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas
visible...

L'homme se frotta la tte et murmura:

--C'est qu'il faut absolument que je le trouve...

Catherine regardait avec mfiance son interlocuteur. Son insistance lui
semblait suspecte. Elle rsolut d'avertir son mari.

Elle allait le signaler  l'un des soldats, en le priant de chercher
Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.

Excit par le bruit du combat, la langue dlie par des libations
abondantes offertes par l'un des membres de la municipalit qui l'avait
interrog longuement sur son chef, l'ordonnance se mit  bavarder. Le
soldat raconta, malgr les coups d'oeil significatifs de Catherine,
que Beaurepaire avait t prendre un peu de repos chez une de ses
parentes dans un htel de la ville haute, o il devait,  quatre heures
du matin, aller l'veiller, en lui amenant son cheval.

Catherine,  bout de patience, cria  l'ordonnance:

--Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... a te
fera du bien!... tu ne seras jamais en tat d'veiller le commandant 
quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais
venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets
et les ivrognes, lui...

--C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela
l'ordonnance qui, en trbuchant, s'clipsa.

Catherine s'tait remise  servir ses soldats.

Machinalement elle regarda du ct de l'homme qui insistait pour parler
 Beaurepaire...

Il avait disparu...

Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un
cabaret, entre-billant sa porte  des curieux hardis dsireux
d'assister,  l'abri, aux travaux de dfense de la ville.

Elle eut le rapide soupon que cet homme complotait et qu'un danger
menaait Beaurepaire...

Elle aurait voulu le suivre et le signaler  Lefebvre, mais elle ne
pouvait songer  quitter sa cantine en un pareil moment.

Les dfenseurs de Verdun, passant la nuit  dresser des gabions sur les
remparts,  lever des palissades,  disposer des fascines, tandis que
le canon tirait sans relche, avaient droit  trouver la cantine
ouverte.

Elle pitinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait
 tort et qu'aucun pril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de
cet homme...

Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se prsenta  sa pense.

Ce baron avait l'aspect d'un tratre... Qui pouvait deviner ce qu'il
avait machin contre l'intrpide dfenseur de Verdun?

A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avanant, les
buveurs se firent plus rares, elle annona brusquement son besoin de
sommeil et congdia les soldats attards, les engageant, s'ils n'avaient
point le dsir de se reposer,  se donner de la distraction sur les
remparts, o l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et
poser les fascines.




XIV

LA FIN D'UN HROS


Aprs avoir rang sa cantine et donn un baiser lger au petit Henriot
qui dormait paisiblement, Catherine s'enfona dans les rues sombres de
la ville haute.

Le soupon lui restait. C'tait vers l'htel de madame Blcourt, dans
cette maison o le commandant lui avait fait conduire la petite fille
garde  Jouy-en-Argonne, qu'un pril menaait Beaurepaire... Elle
devinait le pige, elle flairait la trahison.

Au moment o elle s'approchait de l'htel de madame de Blcourt, elle
entendit une dtonation d'arme  feu...

Ce n'tait pas un bruit capable de surprendre dans une ville
bombarde...

Mais ce coup de feu dans ce quartier isol, paisible, loin des
remparts et o tout semblait sommeiller, l'effraya...

Elle pressentit un malheur, un crime.

Au bout d'une ruelle elle aperut la silhouette d'un homme fuyant...

Il lui sembla reconnatre le singulier personnage dont les allures,  la
cantine, avaient veill sa mfiance.

Elle lui cria  tout hasard:

--Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tir par ici?...

Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans rpondre; tournant court, il
disparut dans une rue sombre...

Catherine hsita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle rflchit
qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assige, n'tait pas
par cela mme un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister
entre cet inconnu et Beaurepaire?

Ce n'tait pas l qu'tait le pril, si Beaurepaire se trouvait
menac...

A l'htel de Blcourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant
reposait en sret.

Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, o
Herminie de Beaurepaire devait tre endormie, ayant auprs d'elle la
petite Alice, o sans doute Beaurepaire, bris de fatigue, s'tait jet
sur un lit, en attendant qu'on vnt l'veiller pour retourner au
combat.

Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels
s'levrent de l'intrieur...

Les fentres s'ouvrirent avec force.

Des ttes effares apparurent, rclamant du secours...

En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairire de Blcourt se
montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air dsespr.

En mme temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la faade de
la maison voisine...

Des tourbillons de fume noire s'chappaient des fentres ouvertes...

De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...

--Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne
s'ouvre pas!...

Les domestiques, perdant la tte, couraient en poussant des cris par les
escaliers, s'appelant, rclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la
porte et se prcipitrent dans la rue...

Quelques habitants du voisinage, rveills en sursaut, accoururent...

Mais dj Catherine, courageusement, s'tait lance dans la maison en
flammes...

Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait l des existences
 sauver...

Elle montait au hasard, dans la fume, se guidant  la clart fauve
de l'incendie.

Une chambre, dont la porte tait ouverte, s'offrit  sa vue, au premier
tage...

Elle y pntra hardiment, criant:

--Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!

La fume l'empchait d'avancer.

Nulle voix ne rpondait.

Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et clairer
la chambre...

Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, tendu sur
le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte
grandissant.

Elle se prcipita vers lui.

--Mon commandant, vite, veillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!
cria-t-elle.

Le commandant demeura immobile.

La chambre tait redevenue sombre.

La fume tourbillonnait, paisse, suffocante.

Catherine se pencha, avanant la main  ttons.

Elle cherchait dans ces tnbres fumeuses  reconnatre la place du lit.

Elle voulait secouer le commandant, pensant: Peut-tre s'est-il
vanoui?

Elle toucha le corps inerte.

Prtant l'oreille, elle couta.

Aucun bruit de respiration ne montait du lit.

--Quel trange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'pouvante
envahit son me virile.

S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du
commandant...

--Son coeur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.

Un silence terrible emplissait la chambre...

Elle avait appliqu sa main sur le front du commandant, elle sentit
quelque chose d'pais, de gluant, qui poissait ses doigts...

Effraye, elle recula...

Elle prouvait comme un vertige, une faiblesse gnrale l'enveloppait,
des nauses lui montaient  la gorge, elle allait tomber...

C'tait la mort...

Elle rassembla son nergie.

--Ah! la fentre!... se dit-elle, tonne de ne pas avoir pens plus tt
 ouvrir.

Elle se prcipita vers la croise, et donna brusquement de l'air...

Il tait temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle
s'affaissait tourdie, touffe par la fume...

La rverbration de l'incendie sur la maison d'en face claira le lit o
Beaurepaire tait tendu.

Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.

Sa face tait livide, l'oreiller tait rouge...

Un trou  la tempe, d'o suintait un filet de sang, rvlait de quel
sommeil dormait l'hroque commandant.

--Ah! les misrables, ils l'ont assassin! cria Catherine en s'lanant
hors de la chambre. Elle poussa un appel dsespr que nul n'entendit
dans la confusion gnrale et qui se perdit parmi l'horreur de
l'incendie.

Comme elle cherchait  s'orienter  travers l'escalier o pleuvaient des
dcombres, des dbris de charpente calcine, des pltras, des lambeaux
de boiseries  demi brles au milieu d'une pluie d'tincelles crevant
de lourds flocons de fume noire, elle entendit une voix douce qui
chantait sur un mode plaintif:

          Do, do,
        L'enfant do,
    L'enfant dormira tantt.

Stupfaite, Catherine chercha  reconnatre d'o provenait ce chant
inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berait son enfant avec ce
chant paisible au milieu de cette nuit d'pouvante?

La voix venait de l'tage suprieur. Hardiment, bravant la flamme qui
pouvait d'un moment  l'autre attaquer l'escalier derrire elle et lui
couper la retraite, Catherine escalada les marches  travers la fume.

Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'o partait la voix
dolente, chantonnant toujours, sur un ton gal, le refrain berceur...

Elle aperut, insensible, l'oeil vague, la tte penche, Herminie de
Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite
Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.

--Venez vite!... venez vite, madame! s'cria Catherine... C'est le feu!

Mais Herminie continua  chantonner et  bercer la petite Alice.

Aux cris de Catherine, l'enfant s'tait veille...

--Il n'y a pas de temps  perdre!... vite! descendons! dit Catherine
imprativement.

Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.

Herminie, debout, fit une grave rvrence et dit:

--Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous
viendrez  ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai
belle!...

--La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec piti
Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut
me suivre! reprit-elle, donnant exprs  sa voix une intonation rude.

La folle se mit en mouvement, d'une seule pice, les yeux fixes, les
bras pendants, comme un automate effrayant.

Catherine, entranant la petite Alice, se hta de descendre. Elle se
retourna pour voir si Herminie la suivait...

Celle-ci continuait  marcher droite et raide...

En passant devant la chambre o gisait Beaurepaire, Herminie allongea le
bras, poussa un cri aigu et cria:

--C'est l... l... l'homme... le pistolet  la tempe!... Oh! il me tue
aussi!...

Et elle tomba inanime sur le palier.

Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus
press.

Elle dgringola les marches du premier tage, tranant toujours Alice
aprs elle et, farouche, bondit dans la rue.

Elle tait sauve avec l'enfant.

Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribu  un obus des
Prussiens, commenaient  organiser une chane.

Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie
de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de
soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du
commandant.

Trois ou quatre hommes de bonne volont s'lancrent aussitt.

Quelques instants aprs, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux
soldats maintenaient la folle qui criait:

--Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne
savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a
allum les cierges... Oh! que c'est beau, l'glise, un jour de
mariage!...

Et, tragique, elle montrait aux assistants glacs de terreur les flammes
qui lchaient les murs dj noircis...

       *       *       *       *       *

Madame de Blcourt s'tait cass la jambe, en sautant de son balcon dans
la rue. Elle mourut peu de jours aprs.

Herminie, dont la raison n'tait pas revenue, fut emmene chez un parent
qui s'offrit  la garder,  la soigner.

Le corps de Beaurepaire fut transport  l'htel de ville.

L, le prsident et le procureur-syndic dclarrent que le commandant
s'tait suicid pour ne pas signer la capitulation de Verdun.

Cette intention avait t, disait-on, manifeste  haute voix par
Beaurepaire, la veille, lorsqu'on dlibrait sur les conditions de la
reddition de la ville.

Plusieurs tmoins en dposrent, et la nouvelle de la mort hroque du
commandant, ne voulant pas assister vivant  la reddition de la ville
qu'il avait charge de dfendre, propage par les tratres qui
l'avaient fait assassiner, fut accepte par les patriotes.

De grands honneurs funbres furent par la suite dcerns  la mmoire de
l'hroque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un
suicide exemplaire et glorieux.

Les lches qui avaient pouss  l'assassinat de Beaurepaire, accompli
par Lonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armes
autrichiennes et prussiennes, en vertu du trait de capitulation que
Lowendaal avait port au quartier gnral du duc de Brunswick.

Le roi de Prusse fit une entre triomphale dans Verdun.

Tous les riches bourgeois l'acclamrent. Le prsident Ternaux lui offrit
un banquet  l'htel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au
dessert, le compara  Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.

Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard excutes, et que la
posie a glorifies comme des martyres, insultrent au dvouement des
dfenseurs de Verdun, en apportant, vtues de blanc, avec la bannire de
leur confrrie en tte, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans
combat, matre de la ville par la trahison.

Verdun, comme Longwy, mritait d'tre dsormais appele la ville des
lches.

La frontire tait dgarnie, la route de Paris ouverte, et les
armes d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu' marcher sur la
capitale afin de lui infliger le chtiment exemplaire promis par
Brunswick.

Aucune forteresse, aucune arme, aucune rsistance ne pouvait, pensaient
les royalistes dans l'ivresse de l'esprance, arrter la course
victorieuse des allis. On n'avait pas prvu le Moulin de Valmy.

       *       *       *       *       *

La garnison de Verdun avait t admise aux honneurs de la guerre. Elle
dfila avec armes et bagages.

Lefebvre, promu capitaine, fut dirig avec le 13e d'infanterie lgre
sur l'arme du Nord.

Catherine Lefebvre avait emmen avec elle la petite Alice, que la folie
de sa mre faisait orpheline.

Elle la coucha dans la carriole,  ct du petit Henriot, enchant de
retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit  Lefebvre avec un
bon sourire, en lui montrant ces deux ttes blondes endormies:

--Dis donc, mon homme, a nous fait dj deux enfants que la patrie nous
envoie, est-ce que a ne te donne pas un peu de honte?

Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le
temps perdu.

Et l'on se mit en route, la colre aux yeux et l'espoir de la
revanche au coeur, en jurant de reprendre bientt la ville livre et
de reconduire, la baonnette aux reins, les Prussiens et les
Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les tratres de
Verdun.




XV

AU BORD DU NANT


Pendant que ces vnements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez
et Kellermann arrtaient l'invasion  Valmy et sauvaient la France et la
Rpublique en forant les Autrichiens et les Prussiens  se rejeter sur
la Belgique, que faisait Bonaparte?

Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, rfugie 
Marseille et dnue de toutes ressources.

Aprs plusieurs prgrinations de logements en logements, en des
quartiers pauvres, expulse sans piti par d'intraitables logeurs,
madame Letizia Bonaparte, me virile, coeur nergique, trouva un local
assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propritaire tait
un riche marchand de savons, nomm Clary, qui montra tout de suite
une grande sympathie pour les exils.

L'existence de la famille Bonaparte tait laborieuse et digne.

Leve ds l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du mnage,
balayait, lavait, prparait le modeste repas, puis distribuait  ses
filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le
linge et les habits de la maisonne, la plus jeune seule avait la
permission de jouer.

Dans le jour, la mre et les deux filles anes faisaient des travaux
d'aiguille dont l'humble produit les aidait  vivre.

Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans
l'administration des subsistances militaires, mais ses moluments lui
suffisaient  peine.

A titre de rfugis corses, victimes de leur dvouement  la France, la
famille Bonaparte recevait de la municipalit des rations de pain de
munition.

Bonaparte, encore une fois priv de solde, tait dans l'impossibilit de
contribuer  l'alimentation des siens.

Face  face avec l'horrible spectre de la misre, il perdit courage, et
le suicide hanta son cerveau surexcit.

Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta  un pauvre, il se
dirigea vers un rocher dominant la mer.

Il s'abma alors dans une mditation profonde.

L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile  son pays, dsarm,
sentant son gnie rduit  l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,
ne voyant plus au firmament assombri cette toile qui l'avait guid,
accabl par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'ide
d'tre  charge  sa mre au lieu de la soutenir, il considra d'un
oeil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc 
fleur d'eau.

L, en se prcipitant de la hauteur, il se fracasserait srement le
crne...

Dlivr de la vie, il dbarrasserait les siens d'une bouche inutile et
leur laisserait tout entire la ration de pain alloue par la charit
publique.

Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres rsolutions, se ttant, se
reprochant d'hsiter  mourir, se persuadant qu'il n'avait rien 
esprer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirs
par l'abme sombre et tournoyant au-dessous de lui.

Il resta ainsi une longue heure, au bord du nant.

La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la
cte, l'arracha  sa torpeur dsespre...

--Il faut en finir! se dit-il brusquement.

Dj il calculait la distance et l'lan ncessaire pour s'lancer du
roc dans la mer, quand son nom prononc le fit se retourner.

Un homme vtu en pcheur accourait vers lui, les bras ouverts.

Surpris et irrit d'tre troubl dans sa dtermination, il allait
descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus cart o il
pt mettre  fin sa sinistre rsolution, quand le pcheur lui cria:

--C'est bien toi, Napolon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets
donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au rgiment de
la Fre?... as-tu donc oubli nos bonnes soires de Valence?

Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux
s'embrassrent.

Desmazis expliqua qu'il avait migr, aux premiers grondements de la
Rvolution. Il vivait tranquille en Italie, auprs de Savone, sur la
cte. Ayant appris que sa vieille mre, retire  Marseille, se trouvait
gravement malade, il avait quip  ses frais, car il tait fort riche,
une balancelle, et tait parvenu, sous un costume de pcheur, jusqu'au
port o il avait abord sans veiller l'attention.

Rassur sur la sant de sa mre qu'il avait pu serrer dans ses bras, et
que son arrive avait contribu  rtablir, il allait se remettre en
mer. Par prudence, il avait donn l'ordre  son matelot de venir le
prendre en dehors du port.

Il attendait sa barque.

--Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec
intrt.

Bonaparte balbutia quelque vague explication.

Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne mditation, il se
mit  regarder de nouveau avec fixit l'eau verte ourlant d'argent la
pointe noire du roc.

--Ah ! qu'as-tu? dit avec motion le bon Desmazis. Tu ne m'coutes
pas... a ne te rjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait
souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... rponds-moi!... vraiment
tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...

Bonaparte, gagn par l'accent de sympathie de son camarade, lui rvla
sa situation et confessa son dsir d'en finir avec l'existence.

--Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,
ajouta-t-il en dtachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je
n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le
pourras. Prends donc et va sauver les tiens.

Et il tendit  Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune
pour le pauvre officier sans solde.

Puis, comme pour se drober  la reconnaissance, et aussi pour ne
pas permettre, avec la rflexion,  un refus de se produire, Desmazis
quitta brusquement son ami, en lui disant:

--Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...
bonne chance, Napolon!...

Et, dgringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimp pour
surprendre si  propos son camarade dsespr, le gnreux Desmazis
gagna sa barque, fit dployer la voile et prit rapidement le large.

Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laiss partir son sauveur, sans
un mot; comme fascin, il considrait cet or qui semblait tomb du ciel.

Puis, tout  coup, prenant sa course, il s'lana vers la ville, entra
comme une trombe dans la pauvre chambre o madame Bonaparte cousait avec
ses filles...

Il rpandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pices d'or sur la table,
en s'criant:

--Mre, nous sommes riches!... Mes soeurs, vous pourrez manger tous
les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du
sort!...

Et il faisait ruisseler les pices joyeusement autour de lui...

Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du mtal sur le carreau...

Plus tard, Napolon fit rechercher par la police son bienfaiteur.
Desmazis, cach dans un village de la Provence, s'occupait
d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se
souvenir du camarade qu'il avait si  propos oblig.

Napolon eut toutes les peines du monde  lui faire accepter trois cent
mille francs  titre de remboursement; il lui donna en mme temps la
place d'administrateur des jardins de la couronne.

Les dix mille francs prts par l'ancien camarade de rgiment, non
seulement sauvrent de la misre Bonaparte et de la famine les siens,
mais ils permirent aussi  Joseph de faire un riche mariage, en parant
aux premires ncessits de la vie quotidienne.

M. Clary, le propritaire de la maison, avait deux charmantes filles:
Julie et Dsire.

Joseph fit la cour  Julie et bientt elle devint sa femme.

Bonaparte, toujours proccup de projets matrimoniaux, enviait le
bonheur de Joseph.

Il jeta les yeux sur Dsire et se dclara  plusieurs reprises, comme
prtendant srieux.

Mais il fut conduit poliment, doucement, conduit quand mme.

Le futur vainqueur prludait  ses triomphes de toute sorte par deux
checs fminins successifs.

Dsire, pas plus que madame Permon, ne semblait tente par sa mine
chtive et son avenir problmatique.

Il se montra longtemps dpit du refus de Dsire Clary.

La tnacit avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accrotre son
irritation. Le dsir de prendre une clatante revanche conjugale de
cette petite sotte qui avait ddaign celui qui, par la suite, tait
appel  choisir parmi tout un gracieux talage de princesses et
d'archiduchesses, contribua pour beaucoup  le jeter bientt dans les
bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait tre un jour
l'impratrice Josphine.

Quant  Dsire Clary, sa destine, pour tre moins blouissante, fut
brillante cependant. Elle pousa, en effet, Bernadotte, et nous la
retrouverons reine de Sude.

Telle tait donc la situation de Bonaparte au moment o Lefebvre et sa
femme, dans les bataillons de l'arme du Nord, marchaient vers le
village immortel de Jemmapes.




XVI

JEMMAPES


Robespierre avait dit: La guerre est absurde.

Et il avait ajout: Il faut la faire quand mme!

C'tait le _Credo_ rpublicain.

La guerre tait absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni gnraux, ni
armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,--rien de ce qui permet  un
peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son
territoire pour barrer la route  l'invasion.

Les gnraux taient tous des royalistes et des tratres: Dumouriez,
Dillon, Custine, Valence.

Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,
tait favoris par le gnral en chef. Dumouriez, dans un but secret,
devanant de beaucoup trop d'annes l'avenir, avait rserv au prince
royal un rle trs brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse
et arrter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui
mnageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de
couronne.

Bien que le duc de Chartres se soit conduit trs bravement dans
l'immortelle journe de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nomm
Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune
prince, branle et prte  reculer, dcidant ainsi de la victoire au
centre.

L'arme,--il n'y avait pas d'arme, mais une cohue de combattants
quips  la diable, dont beaucoup taient encore vtus de la blouse et
du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, arms de piques, forges 
la hte,--n'avait ni cohsion, ni discipline, ni instruction. C'tait le
peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoign les armes
qui se trouvaient sous sa main, courant ple-mle  la dlivrance du sol
natal.

Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_,
la _Carmagnole_, le _a ira_ rythmaient leur marche tumultueuse.

Mais ces bandes hroques avaient la foi, l'entranement, l'lan...

Elles eurent bien vite raison,  Valmy, des vieilles troupes
mercenaires.

A Jemmapes, l'infanterie improvise des volontaires de la Rpublique,
commande, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et
Lefebvre, remplaant les officiers nobles passs  l'ennemi, allait
devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.

Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, tranant comme une
bannire de sang  l'horizon, l'arme de la Rpublique dboucha devant
les formidables positions de Jemmapes.

Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,
aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillre: Cuesmes,
Berthaimont, Jemmapes.

Les Autrichiens s'taient retranchs sur ces positions. Des redoutes,
des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une
artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqus dans les bois,
la cavalerie masse dans les vallons entre les trois villages, prte 
dboucher et  sabrer les Franais montant imprudemment  l'assaut des
collines, telle tait l'inexpugnable forteresse naturelle que les
conscrits de la libert avaient  enlever.

Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur
d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses
ordres Clerfayt, gnral habile, mais dont les sages conseils ne purent
prvaloir. Clerfayt se dfiait de l'imptuosit gauloise et, au lieu
d'attendre l'assaut, il proposait de dboucher, par trois colonnes,
la nuit, sur les Franais surpris, et de les disperser avant qu'ils
aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans
cette surprise  des troupes aguerries et disciplines.

Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considra comme peu glorieuse une
attaque de nuit: il rvait l'apothose d'une retentissante bataille,
livre au grand soleil.

Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son arme en
demi-cercle: le gnral d'Harville commandait l'extrme droite;
Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,
occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le gnral
Ferrand manoeuvrait sur le flanc du village  gauche. L'ordre tait de
s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les
flancs. L'artillerie avait t bien dispose pour enfiler les vallons
sparant les trois collines. Les hussards et les dragons taient masss
entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route  la cavalerie
autrichienne.

Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on
passa la nuit  s'observer.

Tandis que la bataille se prparait, voici ce qui se dcidait dans le
chteau de Lowendaal, camp  mi-cte du village de Jemmapes, entre les
deux armes.

Un ruisseau et un bouquet de bois le protgeaient du ct des
Franais, la montagne s'levant derrire les tourelles l'abritait du feu
des Autrichiens.

Terrain neutre entre les deux camps, le chteau avait t dsign comme
poste avanc par les deux tats-majors.

Des escouades franaises, envoyes en reconnaissance, avaient rencontr
sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles
autrichiennes. On s'tait salu de quelques coups de fusil, puis chaque
petite troupe s'tait replie, pour faire le rapport sur la situation.

Les Autrichiens soutenaient que le chteau tait au pouvoir des
Franais, et les Franais dclaraient que les Autrichiens y avaient dj
pris position.

Le rsultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement
occupe par ses htes naturels.

Le baron de Lowendaal, arriv de l'avant-veille, y avait reu, comme il
avait t convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagn de
Blanche.

Les troupes n'ayant pas encore opr leur mouvement de concentration, le
baron, plus pris que jamais de Blanche, rassur par Lonard sur les
suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas
hsit  hter les prparatifs de son mariage.

Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence
sociale, ne pouvait plus tre un obstacle. De ses reproches, de ses
plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve
vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le
baron se trouvait donc absolument libre...

Il touchait au but de ses dsirs. Encore quelques heures et il
possderait Blanche.

Malgr les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment
et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour clbrer un mariage,
l'ennemi--pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'taient les
soldats franais--pouvant survenir d'un jour  l'autre, le baron avait
rpondu en exigeant du marquis qu'il tnt sa promesse.

Il lui rappela mme assez brutalement que les oprations militaires
n'empchaient nullement le rglement des dettes et que les biens du
marquis tant situs en Alsace, c'est--dire sous le canon des armes
impriales, il lui serait difficile de se soustraire  ses engagements.

Il ajouta mme une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut
comprendre trs nettement la porte, car il cessa ses objections et
rpondit:

--Allons, il n'y a plus qu' dcider ma fille... je ne peux pourtant pas
la traner de force  l'autel!

Le baron avait grommel:

--Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre  la raison cette
jeune rebelle!

Il manda aussitt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du
chteau de tout disposer pour la bndiction nuptiale...

A minuit, le mariage serait clbr, et immdiatement aprs, profitant
de la nuit, les poux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On
attendrait l, bien en sret, derrire l'arme impriale, le rsultat
des hostilits.

Blanche, depuis son arrive au chteau, s'tait enferme, ne voulant
recevoir personne.

Le baron avait insist par deux fois pour avoir ensemble un entretien;
elle avait refus de le laisser pntrer dans l'appartement qui lui
tait rserv.

Anxieusement elle guettait, auprs d'une fentre, la venue de quelqu'un
qui tardait...

Ses yeux parcouraient la campagne dserte, cherchant en vain...

C'tait Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...

La poitrine serre, le coeur battant et s'arrtant avec des sursauts
douloureux, la gorge sche et les mains agites d'un tremblement
nerveux, Blanche de Laveline se remmorait les promesses de la vaillante
femme...

Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se
trouvait pas au rendez-vous fix, si elle ne lui amenait pas son enfant,
ainsi qu'il avait t convenu, c'tait qu'un obstacle imprvu tait
survenu...

Quel pouvait tre cet empchement qui arrtait Catherine Lefebvre et lui
faisait ainsi manquer  sa promesse? La malheureuse Blanche ne le
devinait pas.

Elle ignorait la prsence de Catherine dans l'arme du Nord...

Elle ne se doutait point qu' quelques mtres d'elle, des claireurs du
13e lger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur
reconnaissance,  la cantine o Catherine, ayant auprs d'elle Henriot
et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies
explorations jusque sous les murs du chteau de Lowendaal...

Catherine, elle, n'avait pas eu de peine  apprendre que Blanche de
Laveline se trouvait au chteau...

Un paysan, dvou  la cause de la libert, avait rapport que, la
veille, un beau monsieur et une belle dame taient arrivs s'installer
au chteau...

Dans ces htes lgants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et
aussitt son plan fut bien arrt: elle se rendrait au chteau, elle
verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit
Henriot, se trouvait tout prs d'elle, sous la protection des
baonnettes de Lefebvre...

On combinerait ensuite la faon la moins prilleuse de runir la mre et
l'enfant, en leur facilitant le passage  travers les lignes.

Sa rsolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux
pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit
 la brune du camp et se dirigea vers le chteau de Lowendaal.

Elle n'avait rien dit  Lefebvre, car il et probablement dsapprouv
l'expdition, redoutant les prils auxquels s'exposait sa femme courant
les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armes prtes  prendre
contact.

Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, dj
au lit, dans le chariot o reposait aussi Alice, en murmurant:

--Dors... petit, je vais chercher ta mre!...

Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des
Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquite cependant du
retour, craignant d'tre gronde par Lefebvre.

Au moment o elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier
avant-poste franais, elle vit se dresser devant elle une forme longue
et maigre...

La silhouette d'un homme, embusqu derrire l'un des arbres, lui
apparut...

Elle porta la main  sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et
dit, pas trs fort, de peur d'tre entendue des sentinelles postes dans
le voisinage:

--Qui va l?...

Elle visait en mme temps, prte  faire feu...

--Pas de btises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle
crut reconnatre.

--Qui a, un ami?...

--Mais... La Violette, pour vous servir.

--Ah! c'est toi, imbcile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine
reconnaissant l'aide-cantinier, garon dvou un peu simplet et dont le
bataillon se moquait volontiers.

La Violette ne passait pas pour un brave, et il tait l'objet de
quolibets et de brimades chaque jour.

Catherine avait dsarm son pistolet. Elle riait  prsent de son moi.

--Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire
peur!... qu'as-tu donc  rder par ici, en avant des lignes, toi, un
poltron?

La Violette, timidement, fit quelques pas.

--J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour
lors j'ai voulu vous suivre...

--Pour m'espionner?

--Oh! non... mais je me suis dit comme a qu'il y avait peut-tre du
danger l o vous allez...

--Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te
faisait?... Le danger et toi, a fait deux!

--Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le
danger... Je m'suis dit comme a que c'tait peut-tre une bonne
occasion ce soir...

--Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de
l'insistance de l'aide-cantinier.

--Dame! rpondit La Violette un peu embarrass, cherchant ses mots,
parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'tre vu...

--Tu ne voulais pas tre vu?

--Ah! pour a, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis
que le jour a m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous,
m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.

--Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus
surprise.

--Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garon,
et il ajouta d'un ton trs sincre, trs mu aussi: Je vous aime tant,
m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais os vous le dire dans le jour... 
la cantine... devant les camarades... Mais ici... o tout est noir, je
suis hardi... je ne me reconnais plus.

Catherine, tout en coutant La Violette, avait continu sa route.

Elle allait rpondre, d'un ton  demi irrit,  demi ironique, 
cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.

--Arrte-toi! cria Catherine  La Violette, qui s'tait lanc en avant.
O vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.

La Violette courait toujours. Derrire son dos ballottait un objet
rond... on et dit une bosse mobile.

Catherine avait vu disparatre l'aide-cantinier dans une houblonnire,
d'o les deux coups de feu taient partis...

Craignant une embuscade, elle s'arrta sur la bordure de la
houblonnire...

Elle entendit comme un bruit sec de branches casses, le tapage d'une
lutte, un pitinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperut la
silhouette indcise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient
jusqu' Jemmapes.

--Il file du mauvais ct!... il va tomber dans les avant-postes
autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'tait La
Violette qui fuyait ainsi.

Et elle ajouta avec un soupir o il y avait un tantinet de regret:

--C'est dommage! C'tait un bon garon, quoique poltron! On le
remplacera difficilement  la cantine.

Elle se disposait  poursuivre son chemin, en tournant la houblonnire,
et voulait gagner les communs du chteau dont elle apercevait dj
les toits, quand reparut parmi les perches  houblon, long et maigre
comme elles, La Violette.

Il tenait son sabre nu  la main et en essuyait la lame dans les
feuilles.

--C'est toi! fit-elle stupfaite. D'o viens-tu? Qu'as-tu fait?

--J'ai empch ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait
l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au
fourreau.

--O est-il? demanda Catherine.

--L... dans les houblons!...

--Il est mort?...

--Je crois que oui... Quant  l'autre, il a eu de la chance d'avoir
affaire  un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrap  la
course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais a qui me
gnait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait
sur le dos...

--Qu'est-ce donc?...

--La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai emprunte...

--Pourquoi faire?...

--a peut servir, des fois... Et puis, a me va mieux que le fusil, le
tambour. Oh! que j'aurais t tapin avec plaisir... mais y a pas
mche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A prsent, dites donc,
si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai dsarm va
donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs
sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...

--Tu n'as donc plus peur?...

--La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!

--La Violette, tu es un brave!...

--Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne
suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si
fort!...

--La Violette... je te dfends de parler comme a...

--C'est bon!... on s'taira... mais, avanons!... avanons!...  prsent
que le terrain est dblay...

Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se
rvlait  elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait
pas sous le feu! La Violette se prcipitait le sabre  la main sur deux
Autrichiens en embuscade! on lui avait chang son aide de cantine!...

Elle eut un instant la pense de le renvoyer au camp, mais le voyant si
aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, 
deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.

--La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale,
je dois te prvenir que l o je vais il y a du danger... beaucoup de
danger... Tu persistes  vouloir m'accompagner?

--Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...

--Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir
le ruisseau pour parvenir  ce chteau que tu vois... C'est l que je
vais...

--Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...

--Bien! tais-toi!... et ouvre l'oeil!...

Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wme, et ayant
de l'eau  mi-jambes, le traversrent...

Bientt ils se trouvrent devant la porte des curies du chteau.

Avec prcaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par o
pntrer facilement dans les jardins.

Ayant aperu une place o la muraille tait en partie dmolie, elle fit
signe  La Violette de l'aider  grimper.

--Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naf amoureux se courbant, tout
joyeux de sentir frler ses paules par la robuste jambe de Catherine,
qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.

Quelques instants aprs, tous deux taient dans le jardin et se
dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrire les arbres, vers
une salle du rez-de-chausse o brillait une vive lumire.




XVII

LA MESSE DE MARIAGE


Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue
dcisive, avaient termin leurs accords.

Le fermier gnral avait pos ses conditions: Blanche serait sa femme,
cette nuit-l mme, ou bien, partant immdiatement pour l'Alsace, il
ferait mettre sous squestre les biens de Laveline, sans parler d'autres
mesures dont il se rservait d'user... Il pouvait perdre  tout jamais
le marquis.

Celui-ci avait aussitt tmoign de son vif dsir d'avoir pour gendre le
baron.

Ce n'tait pas seulement l'honneur de ce mariage qui proccupait M. de
Laveline, son propre honneur tait en jeu et lui faisait dsirer
ardemment que Blanche se montrt raisonnable et consentt  rpondre aux
voeux de Lowendaal.

Le baron, comme lorsqu'il avait dcid Lonard  le dbarrasser de
Beaurepaire, agissait par contrainte.

Il avait su engager le marquis, toujours press d'argent, dans une
opration scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan,
Laveline avait tremp dans l'affaire misrable du Collier.

Il avait chapp aux poursuites, mais le baron dtenait la preuve de sa
participation aux manoeuvres frauduleuses des instigateurs de cette
vaste escroquerie, o le rle de la reine Marie-Antoinette fut plus
qu'quivoque.

Le marquis, pour chapper au baron, fuyait-il la France? La cour
autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procs,
vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.

Demeurait-il en son pays? Dnonc au gouvernement rvolutionnaire, son
rle dans l'aventure du Collier le dsignait invitablement 
l'chafaud.

Il se trouvait donc absolument  la discrtion du baron.

Comme le chteau mme qui l'abritait, un peu forcment, le pre de
Blanche tait pris entre deux feux.

Il rsolut donc de tenter une dernire dmarche auprs de sa fille.

Il trouva Blanche plus dcide que jamais  rsister aux dsirs du
baron.

M. de Laveline,  bout d'arguments, finit par confesser le pril o
il s'tait plac. Le baron tait matre de ses biens, de son honneur, de
sa vie. Il fallait que Blanche le sauvt ou il n'aurait plus qu'
mourir. Voudrait-elle, en le poussant  un acte de dsespoir, assumer le
remords d'une sorte de parricide?

Blanche, mue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que
balbutier des paroles sans suite.

Elle s'tonnait de l'trange persistance du baron. N'avait-il donc ni
piti, ni dignit, celui qui voulait encore tre son poux, bien que
sachant qu'elle le dtestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant
tait n de son amour?

Persuade que le baron avait reu la lettre remise  Lonard, Blanche
essayait de calmer les alarmes de son pre. Elle se disait que pour
avoir gard le silence vis--vis de M. de Laveline, il fallait que M. de
Lowendaal et t touch par la confession qui lui tait parvenue. Il
n'avait pas rvl son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de
son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il
comptait que Blanche reviendrait sur sa dtermination. Il pardonnait la
faute qui lui avait t avoue. Il voulait oublier qu'un autre avait t
aim avant lui. Peut-tre esprait-il se faire aimer  son tour...

Il y avait donc, au fond du coeur de M. de Lowendaal, une
esprance qu'il convenait de dtruire. Pour cela, il fallait persister
dans le refus, et sans rien dire  M. de Laveline des motifs qui la
poussaient, Blanche rpta que jamais elle ne serait la femme du baron.

--Eh bien! fit M. de Laveline, emport par la fureur et taxant de folie
cette rsistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien 
obir... tu seras marie cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je
devrais te traner moi-mme, les pieds attachs, jusqu' l'autel!...

Puis il tait sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les
prparatifs du mariage.

Blanche, reste seule, se mit  rflchir. La rsolution de Lowendaal ne
tiendrait pas contre l'nergie dont elle s'armait. Elle devait rsister
encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.

Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'alli le plus sr: son
enfant...

Pourquoi ne l'avait-elle pas auprs d'elle?

La prsence de ce tmoignage vivant de son amour pour un autre
convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal  renoncer  sa
poursuite.

Elle se demandait avec une inquitude croissante ce qui empchait
Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...

La nuit tait venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la
campagne. Elle devait renoncer  l'espoir de dcouvrir au loin une
femme, en marche vers le chteau, portant un enfant dans les bras.

Alors elle tomba dans une profonde mlancolie, songeant  ces armes
qui, autour du chteau, comme un filet, dployaient leurs masses
sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine
avait d craindre de se mettre en route; on l'avait peut-tre force 
retarder son voyage.

--Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je
reverrai jamais mon enfant?...

Alors, pouvante  l'ide d'tre contrainte  ce mariage odieux qu'on
prparait en ce moment mme, dsespre de causer la ruine et peut-tre
la mort de son pre par son refus, la pense lui vint de s'enfuir...

Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...

La nuit tait propice; le voisinage des deux armes favorable.

Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes
taient remplies de pauvres gens effrays qui fuyaient devant les
troupes. Une femme se sauvant passerait inaperue, ou du moins
insouponne.

Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de l se
rendrait  Paris,  Versailles,  la recherche de Catherine et de
son petit Henriot...

Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle crirait  son pre, une
fois loin de ce chteau dtest, et le premier moment de colre pass,
elle recevrait du marquis des ressources.

Son projet arrt, elle se mit aussitt en mesure de l'excuter...

Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta ple-mle ce qu'elle avait
de plus prcieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et,
par prcaution, prit une seconde cape, destine  servir de couverture
et de matelas dans les auberges incommodes o le hasard des routes lui
ferait chercher un gte...

Ayant soin de laisser la lumire allume, bien en vue, elle ouvrit la
porte avec prcaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les
corridors, prtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrtant 
chaque pas pour repartir, oppresse, anxieuse, vaillante quand mme.

Elle parvint  une porte donnant sur les jardins potagers...

Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...

La nuit tait frache et belle. Pas assez obscure. Il fallait viter, en
traversant les espaces dcouverts, de se laisser apercevoir des gens du
chteau.

Quand elle aurait gagn les bois avoisinant les murs du parc, elle
serait sauve: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre
dans ces halliers tnbreux...

Comme elle contournait avec prcaution les btiments du chteau, et
qu'elle passait devant une salle basse joyeusement claire, o les gens
de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusques
derrire un arbre, deux formes tranges...

Elle tressaillit, elle s'arrta...

Lentement les deux formes se dtachrent, vinrent  elle...

La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...

Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis
une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords
relevs...

Deux secondes aprs, l'homme et la femme taient prs d'elle:

--Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...

--Cette voix!... murmura Blanche, qui tes-vous?... j'ai peur... je vais
appeler...

--N'appelez pas!... dites-nous o nous pourrions trouver mademoiselle
Blanche de Laveline...

--Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je
distingue votre voix! s'cria Blanche, reconnaissant celle qui devait
lui rendre son enfant.

Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement 
Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle prsenta, et
qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire,
pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au
milieu des dsordres d'une guerre, s'en charger.

--O est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant
d'apprendre une terrible nouvelle.

Elle fut bien vite rassure.

--Mais ce costume? demanda-t-elle, tonne de l'accoutrement de la
cantinire.

Catherine lui fit connatre qu'elle servait au rgiment et que son petit
Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e.

Blanche voulait se rendre aussitt au camp.

Catherine lui conseilla de rester plutt au chteau. Le lendemain, au
jour, on saurait  quoi s'en tenir sur les mouvements de l'arme
autrichienne. Peut-tre les Franais viendraient-ils occuper le chteau.
Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder
au milieu de la nuit,  travers la campagne que parcouraient les
claireurs, tait folie!

--C'est bon pour moi, une cantinire, de courir ainsi entre deux
armes! dit gaiement Catherine.

Et La Violette ajouta:

--Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est
effrayant, allez! je connais a, moi!... restez ici, c'est le
meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des
Autrichiens dans la houblonnire!

Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait
raisonnablement passer la nuit au chteau et le lendemain on aviserait.

Mais mademoiselle de Laveline dclara alors  Catherine qu'elle voulait
fuir le chteau o, par force, on entendait qu'elle ft, cette nuit
mme, ternellement lie au baron de Lowendaal.

Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrasse, et elle murmura:
Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un
bon conseil, lui!... Si encore cet imbcile-l avait une ide,
grommela-t-elle en regardant La Violette...

--Voyons! as-tu une ide, toi? demanda-t-elle avec brusquerie 
l'aide-cantinier.

--Si vous voulez, m'ame Lefebvre, rpondit-il timidement, je m'en vas
retourner au camp et je ramnerai le petit.

Catherine haussa les paules.

--Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les
bras...

--Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine,
permets-moi de t'accompagner...

--Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...

--Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mre a peur de quelque
chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!

Catherine allait se dcider  donner satisfaction  Blanche; avec elle
on battrait en retraite vers le camp franais, quand un bruit de voix
les contraignit  se taire et  se blottir derrire un bouquet d'arbres
dont l'ombre pouvait les protger.

Entour de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait 
l'un de ses domestiques:

--Prvenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la crmonie est
avance et que je l'attends  la chapelle, en compagnie du marquis, son
pre...

Le baron traversa le terre-plein, devant le chteau, et se rendit  la
chapelle, petit difice lev sur la droite, au milieu d'une pelouse.

--Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition!
murmura Blanche.

--Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen,
mais il est bien chanceux, dit Catherine.

--Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prte  tout
braver plutt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas
 la chapelle!...

--Si quelqu'un s'y rendait  votre place?... cela permettrait de
drouter un quart d'heure leurs recherches...

--Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir
du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-tre les
avant-postes franais... Oui! l'ide est excellente... Mais qui donc
oserait ainsi prendre ma place?

--Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde  perdre...
Donnez-moi votre manteau... Htez-vous! Tenez, voil votre baron qui
sort.

Lowendaal, ayant examin si tout se trouvait dispos  la chapelle pour
la crmonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en
passant des ordres aux curies pour le dpart. Aussitt le mariage
clbr, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune pouse
la route de Bruxelles. L'approche de l'arme autrichienne et l'imminence
du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixe pour la
crmonie et pour le voyage.

Rapidement, Catherine s'tait enveloppe du manteau de Blanche.

Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la prcaution
de se munir, aprs avoir embrass silencieusement l'nergique
cantinire, s'loigna suivie de La Violette, tout fier de son rle
nouveau d'cuyer d'une demoiselle errante...

Catherine les suivit anxieusement jusqu' ce qu'elle vt leurs formes se
fondre dans la nuit...

Ils avaient alors atteint la limite du parc...

Blanche se trouvait  l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle
allait bientt embrasser son enfant.

--Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine
avec motion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?...
Bah! ne pensons pas  tout cela, et tchons de jouer de notre mieux
notre rle de fiance! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.

Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clarts joyeuses, o, le
souper termin, les domestiques bavardaient.

Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:

--Qu'on prvienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend  la
chapelle!...

Puis elle se retira lentement, s'efforant de marcher avec majest, et
prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu
longue pour sa taille.

Comme elle allait pntrer dans la chapelle, des pas et des voix prs
d'elle la surprirent.

Le baron parlait.

--Alors, tu as le mot d'ordre, Lonard?...

--Oui, monsieur le baron, rpondait l'homme interrog, j'ai pu le
surprendre... J'avais attir ici,  la cuisine, une estafette, sous
prtexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert  boire,
il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort 
prsent.

--Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.

--Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai
retenu...

--Bien, Lonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir
l'officier qui commande!...

Et le baron, cessant de parler, rentra dans le chteau.

--Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils
surpris?... Serait-ce par hasard celui des ntres?...

Elle hsita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir,
courir au camp franais et donner l'alarme?...

Mais elle avait promis  Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses
perscuteurs, en jouant un instant son personnage  la chapelle...

Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de
regagner le camp et de prvenir Lefebvre de la trahison.

Elle entra donc rsolument dans la chapelle, impatiente  prsent de
voir paratre le baron et de s'chapper pour donner l'alarme aux soldats
de son mari.

--Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.

Son insouciance reprit le dessus bien vite.

--Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un oeil, et
ils ne laisseront pas les kaiserlicks, mme avec le mot d'ordre vol,
arriver  porte de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez
nous, et qu'on s'y mfie des tratres...

Elle s'assit donc, un peu plus rassure, sur l'un des deux fauteuils
prpars, devant l'autel, pour les poux.

Un prtre, agenouill, priait dvotement dans un angle.

Il parut ne faire aucune attention  elle.

Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les
ornements du tabernacle, la petite lampe astrale o brlait une mche
vacillante et les quatre cierges allums jetant une lueur funbre.

--Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non
clbrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionne par la
tristesse de l'difice religieux.

L'attente lui parut longue.

Tout  coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.

Un bruit de pas, auquel se mlait un cliquetis de sabres, rsonna.

Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa
compltement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, vitant de se
retourner.

Le prtre, lentement, s'tait relev aprs deux gnuflexions et s'tait
approch de l'autel. Il avait commenc rapidement la lecture,  voix
basse, de son rituel.

Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait
sa fiance, l'aborda le chapeau  la main, la jambe tendue, le sourire
aux lvres, et lui dit galamment:

--J'esprais, mademoiselle, avoir l'honneur et le trs grand plaisir de
vous accompagner moi-mme en ce saint lieu, avec monsieur votre pre...
bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidits
et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place  vos
cts!

Catherine ne rpondit rien, ne bougea pas.

Le marquis  son tour s'avana et dit  mi-voix:

--C'est trs bien, ma fille... et je vous flicite d'tre enfin devenue
raisonnable!...

Et il ajouta plus haut:

--Mais, Blanche, dbarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce
n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur 
nos invits, vos tmoins et ceux de votre mari... des officiers du
gnral Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu,
c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...

Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un
mouvement brusque.

Son manteau s'carta et dgagea sa jupe  ganse tricolore.

Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entirement.

--Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.

--Qui tes-vous? dit le baron non moins stupfait.

Le prtre,  ce moment tourn vers l'assistance, tendait les bras,
marmottant:

--_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_

Et il attendait qu'on rpondt:

--_Et cum spiritu tuo!..._

Mais l'effarement tait trop gnral pour qu'on pt suivre la liturgie.

Les officiers autrichiens s'taient approchs:

--Une Franaise!... une cantinire! dit, avec un effroi comique, celui
qui paraissait le chef.

--Eh bien! oui, une Franaise!... Catherine Lefebvre, cantinire au
13e! Vrai! a vous estomaque, mes gas!... s'cria madame Sans-Gne, se
dptrant de son long manteau et prte  rire au nez du fianc dconfit,
 tirer la langue au marquis furieux et  ratisser des doigts devant les
officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont
Catherine avait firement lanc le numro, comme un appel de trompette,
comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et
sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armes.




XVIII

DETTE DE RECONNAISSANCE


Le premier moment de surprise pass, l'un des officiers mit la main sur
l'paule de Catherine:

--Vous tes ma prisonnire, madame! reprit-il gravement.

--Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici
en visite... en parlementaire...

--Ne raillez pas!... vous vous tes introduite dans ce chteau... dont
j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous tes
Franaise et en territoire autrichien... je vous garde!...

--Vous arrtez les femmes  prsent?... a n'est pas galant...

--Vous tes cantinire...

--Les cantinires ne sont pas des soldats...

--Ce n'est pas comme soldat que vous tes prisonnire, c'est comme
espionne!... rpondit l'officier, et faisant un signe derrire lui, il
commanda:

--Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmne cette femme...
qu'elle soit garde  vue jusqu' ce qu'on ait examin ce qu'il
conviendra de faire d'elle...

Le baron de Lowendaal, qui s'tait prcipit au dehors et avait couru 
la chambre de Blanche, revenait effar:

--Messieurs, dit-il d'une voix trangle, cette femme est la complice
d'une vasion... elle a facilit la fuite de mademoiselle de Laveline,
ma fiance... O est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux,
s'adressant  Catherine.

Celle-ci se mit  rire.

--Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron,
vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp
franais... c'est l qu'elle vous attend!...

--Au camp franais!... qu'a-t-elle t y faire?...

Le marquis se pencha  l'oreille du baron:

--Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Franais qu'elle aura t
retrouver ce Neipperg, dont vous tiez jaloux...

Il essayait ainsi de calmer le fianc dconfit.

--C'est possible, rpondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce
qui l'a pu dcider  se sauver chez les Franais... Est-ce qu'elle
est amoureuse de Dumouriez?

--Elle a t retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.

--Son enfant! s'crirent le marquis et le baron, galement stupfaits.

--Eh! oui... le petit Henriot, un joli chrubin... comme vous n'auriez
jamais t capable d'en fabriquer un, baron! cria familirement la
Sans-Gne, narguant l'pouseur du.

Mais Lowendaal se dpitait  l'cart, trop mystifi, trop accabl aussi
pour relever les paroles narquoises de Catherine.

Lonard cependant, qui assistait  cette scne, tout dconcert
contournait sa lvre dans une piteuse grimace.

Tous ses projets s'croulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron
apprenait l'existence, cessait d'tre un moyen d'intimidation, une
menace, une arme perptuellement leve sur celle qui devait s'appeler
dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun
espoir de raliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait natre en
lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.

Il rflchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.

C'tait un homme de tte et qu'aucun scrupule n'arrtait, matre
Lonard, sauf la crainte des galres, dont  propos savait
l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.

--Moi aussi, je vais au camp franais!... murmura-t-il, j'ai le mot
d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-tre pas perdu pour
moi!... A nous deux, madame la baronne!

Alors, sans bruit, se glissant derrire les soldats autrichiens que l'un
des officiers avait t chercher, il gagna la porte de la chapelle, et
s'lana dans la campagne...

L'officier qui avait arrt Catherine dit alors d'une voix brve:

--Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation
 faire?... aucune question  poser  notre prisonnire?...

--Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'cria-t-il
exaspr, ou plutt, reprit-il avec un dsespoir comique, interrogez-la,
obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de
Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a
parl...

L'officier rpondit tranquillement:

--Nous allons l'enfermer dans une des salles du chteau... la prison
porte conseil, demain elle nous rpondra...

--Demain, les soldats de la Rpublique seront ici et pas un de nous ne
parlera, car vous serez tous morts ou dtals, cria crnement Catherine.

--Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses
hommes.

Et il ajouta:

--Dposez vos fusils, et emportez cette femme aprs l'avoir garrotte si
elle rsiste.

Les quatre hommes appuyrent leurs fusils contre la balustrade qui
fermait le choeur et s'avancrent d'un pas lourd, prts  excuter
l'ordre.

--N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...

Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua
sur les soldats qui s'arrtrent.

--Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous
fait peur  prsent!...

Les quatre hommes allaient se dcider  excuter l'ordre, quand, dans le
silence de la nuit, tout proche de la chapelle, clata un roulement de
tambour...

C'tait le pas de charge qu'on battait...

--Les Franais!... les Franais!... dit avec terreur le baron.

La panique fut soudaine, irrsistible.

Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en dsordre. Sur leurs
traces, les officiers s'lancrent, cherchant  les rallier pour se
replier sur les positions autrichiennes, persuads qu'ils taient d'une
surprise par l'avant-garde de Dumouriez.

Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le chteau...

La chapelle tait dserte. Le prtre,  l'autel, indiffrent  tout ce
qui s'tait accompli, achevait son office...

Le tambour cependant battait toujours plus fort...

Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit
dboucher, tapant  tour de bras sur la peau d'ne, le maigre et long La
Violette...

--Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... o est le rgiment?...

--Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arriv
 temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entre,
nous serions plus chez nous?...

Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit
solidement la barre.

Puis, il expliqua  Catherine tonne qu'il avait conduit Blanche vers
le camp, mais qu' mi-chemin ils taient tombs dans une patrouille
franaise, commande par Lefebvre.

Il avait confi  deux hommes srs mademoiselle de Laveline, qui, 
cette heure, devait se trouver en sret, dans les lignes de Dumouriez,
avec son petit Henriot.

Alors il avait pris le parti de revenir vivement au chteau, craignant
pour la brave cantinire du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la
chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail,
il s'tait rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.

L'ide lui tait venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les
kaiserlicks...

--Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse 
Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de mme,
si j'n'tais pas si long!... dit en terminant son rcit le brave garon.

--Et mon mari, o l'as-tu laiss?... demanda Catherine anxieuse.

--A deux cents mtres d'ici! prt  accourir avec ses hommes, si je
donne le signal...

--Quel signal?...

--Un coup de feu...

--Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce
bruit?... on dirait des chevaux?...

Un pitinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet
l'arrive d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.

--Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette dcrochant son
fusil qu'il portait en bandoulire.

Et il ajouta, montrant les fusils abandonns par les Autrichiens:

--Nous avons l de quoi donner, quatre fois encore, le signal.

--Ne tire pas! dit-elle vivement.

--Pourquoi a?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos
kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains
rien...

--Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber
Lefebvre et les ntres dans une embuscade... nous deux, nous nous
chapperons toujours... il vaut mieux parlementer...

--Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempre!

On cogna rudement  la porte, et une voix cria:

--Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...

Catherine dit  La Violette de faire tomber la barre. La porte fut
ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se
discernait au scintillement des sabres, des casques et des baonnettes,
dans la nuit.

Catherine et La Violette s'taient rfugis jusqu'auprs de l'autel.

Ils aperurent l un fantme noir, accroupi.

C'tait le prtre, qui, ayant termin sa messe, marmottait tout bas des
prires... peut-tre celles qu'on dit pour les agonisants...

Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et
des sabres.

L'officier qui avait voulu arrter Catherine reparut, humili de s'tre
sauv devant une femme, dsireux de prendre sa revanche.

Il se tourna vers un personnage, envelopp dans un manteau galonn,
et qui semblait un officier suprieur.

--Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...

--La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait dsign comme
colonel.

--Ce sont deux espions... les ordres sont formels...

--Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire
en s'introduisant ici... aprs nous dciderons! dit le colonel.

Catherine avait entendu:

--Je demande, fit-elle avec fermet, qu'on nous traite en prisonniers de
guerre...

--La bataille n'est pas commence, dit l'officier.

--Si... par nous!... j'tais l'avant-garde et voici la premire colonne,
dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous
fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez
cette lchet, a se saura chez les ntres... n'attendez alors pas de
grce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne
tarderont pas  tre ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos
prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine,
nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...

L'officier au manteau, qu'on avait appel colonel, fit un mouvement
de surprise.

Il s'avana de quelques pas, cherchant  discerner dans l'ombre celle
qui venait de parler ainsi.

--Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui
servait dans les gardes  Paris, et qui a pous une blanchisseuse...
qu'on nommait madame Sans-Gne?

--La blanchisseuse, la Sans-Gne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine
Lefebvre, c'est mon mari!...

Le colonel, en proie  une vive motion, trs visible, fit deux pas vers
Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face,
il lui dit:

--Ne me reconnaissez-vous pas,  votre tour?...

Catherine recula d'un pas, disant:

--Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme
dans un brouillard que votre personne m'apparat.

--Un brouillard fait par la fume des canons... Avez-vous oubli la
matine du 10 aot?...

--Le dix aot?... c'est donc vous, le bless?... l'officier autrichien?
s'cria Catherine.

--Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauv... et qui
vous ai gard une ternelle reconnaissance... Venez, que je vous
embrasse, vous  qui je dois la vie!

Et il s'avanait, les bras ouverts, cherchant  l'attirer vers
lui...

Mais Catherine, reculant, dit vivement:

--Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conserv la mmoire... Ce
que j'ai fait pour vous, le 10 aot, m'tait inspir par l'humanit...
vous tiez poursuivi, dsarm, de plus bless; je vous ai protg...
sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reu une blessure,
pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous
retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des
soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui
s'est pass  Paris... mes amis, les soldats de mon rgiment, mon
mari... ce brave garon que vous voyez l, prisonnier,  ct de moi,
tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir prserv la vie d'un
aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens
qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 aot!... je
ne veux pas savoir que j'ai sauv un ennemi tel que vous...

Neipperg se contint. Les paroles nergiques de Catherine Lefebvre
produisirent en lui une motion extraordinaire.

--Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincre, ne me
reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vtre. Comme votre
vaillant mari dfend son drapeau, je me bats pour le mien... la
destine nous a spars en nous faisant natre sous un ciel diffrent,
elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand pril... Ne
m'accablez pas de votre hostilit... Si vous voulez oublier le 10 aot,
moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'tat-major de l'arme
impriale victorieuse...

--Pas encore victorieuse! interrompit schement Catherine.

--Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de
l'Empire qui commande ici, n'a pas oubli, lui, qu'il doit payer la
dette contracte par le combattant des Tuileries, le bless de la
blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous tes libre!...

--Merci, rpondit simplement la cantinire. Mais, et... La Violette?
dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec
fiert, dsireux de se montrer sous tous ses avantages  l'officier
ennemi.

--Cet homme est un soldat... il a pntr ici par ruse... je ne puis lui
viter le traitement rserv aux espions...

--Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne
sera pas racont par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre,
la cantinire du 13e, aura laiss passer par les armes un brave garon
qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens.
Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je
pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drle de penser qu'on va
recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime
son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la
guerre!...

--Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si
a ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai
mrit, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est
pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'excution... Mais
m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai
trane ici!...

--Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans
cette demeure?

--Je l'ai force  venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se
serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...

--Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'cria Neipperg se penchant vers
Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?

--C'est le vtre, monsieur le comte... j'avais promis  mademoiselle de
Laveline de lui remettre son fils, ici,  Jemmapes...

--Et vous avez risqu?... Oh! brave coeur!... Et o est-il, mon
enfant?...

--En sret au camp franais... auprs de sa mre...

--Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que
m'apprenez-vous?...

--Elle s'est enfuie... au moment o son pre allait la contraindre 
pouser le baron de Lowendaal...

--Je serais donc arriv trop tard pour la dlivrer, sans vous?

--Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.

--Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en libert La Violette,
dit Neipperg en souriant. Catherine, vous tes libre... je vous le
rpte, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes
qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...

Puis, ayant donn les ordres ncessaires, Neipperg dit  Catherine:

--Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je
l'attends... Aprs la bataille, je la retrouverai sur la route de
Paris...

--Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! rpliqua Catherine
trs crne.

Neipperg ne rpondit rien.

Il porta la main  son chapeau et dit  Catherine:

--Profitez des dernires heures de la nuit pour regagner votre camp...
Croyez bien, ma chre madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir
assez pay ma dette... je suis toujours votre oblig... Peut-tre
les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous
prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...

--Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour
l'affaire du 10 aot... mais je vous redois encore quelque chose pour ce
garon-l, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous
sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons,
adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file  droite et au pas
acclr, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La
Violette.

Tous deux passrent, firement, devant les soldats autrichiens. La
Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le
poing  la hanche, le coquet chapeau  cocarde tricolore sur le ct, et
son rire de dfi aux lvres.

Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit
ironiquement:

--A tantt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses
voltigeurs, avant midi!...




XIX

AVANT L'ATTAQUE


Neipperg, tout soucieux, regardait s'loigner Catherine.

Il se demandait si, comme l'avait annonc la brave cantinire, il lui
serait donn de retrouver bientt Blanche et de revoir enfin son petit
Henriot.

Comment, au milieu d'armes en bataille, une jeune femme, avec un
enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?

Il tait heureux toutefois de savoir que le mariage complot par
Lowendaal et le marquis n'avait pas t accompli. Blanche demeurait
libre et pouvait encore tre  lui.

Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient
disparu.

Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le
marquis taient monts dans la berline tout attele qui les
attendait. Ils avaient pris en hte la route de Bruxelles.

Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus l
pour lui disputer celle qui tenait toute son me. L'espoir lui
appartenait. L'avenir n'tait plus un gouffre noir, o il s'abmait.

Blanche et son enfant lui apparaissaient, mergeant de ce gouffre. Il
les arrachait  la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur
radieux...

Une ombre  cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en
quel endroit retrouverait-il son enfant?...

La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer  traverser les
lignes, ni  se rendre au camp franais, mme comme parlementaire, 
l'heure o, avec le soleil allumant la crte des collines, luirait de
Jemmapes  Mons la flamme des canons...

Il fallait attendre le rsultat de la journe. La victoire devait sans
nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplines de l'arme
impriale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient
les bataillons rpublicains pouvaient-ils avoir l'esprance de tenir
contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy
n'avait t qu'une surprise. La fortune des armes,  Jemmapes, devait
revenir du ct du nombre, du savoir militaire et de l'ordre
tactique: le duc de Saxe-Teschen avait dj dpch un courrier  Vienne
annonant la dfaite des sans-culottes.

Mais, dans la droute invitable des Franais, que deviendraient Blanche
et son enfant?...

L'angoisse de Neipperg croissait,  la prvision des dangers qui
suivraient cette dfaite, et la dbandade de cette arme improvise,
incapable d'oprer une retraite, selon les rgles de l'art militaire.

Il cherchait vainement le moyen de prserver les deux tres qui lui
taient si chers des consquences terribles de la dbcle prvue, quand
une rumeur au dehors le fit sortir prcipitamment du grand salon du
chteau transform en quartier gnral, o les officiers qui
l'accompagnaient rdigeaient sous sa dicte les ordres de combat du
gnral Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les
diffrents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...

Il s'informa de la cause de ce tumulte.

On lui apprit qu'une femme chevele, les vtements dchirs, souills
de boue, l'air gar, venait d'tre arrte par les sentinelles, 
l'entre du parc. Elle voulait pntrer dans le chteau. Elle prtendait
qu'elle tait la fille du marquis de Laveline, log en ce moment chez M.
de Lowendaal.

Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.

Blanche au chteau! Blanche ayant pass  travers les troupes occupant
la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que
Catherine lui avait assur tre en sret au camp des Franais?... Quel
malheur inattendu prsageait cette rencontre inespre!...

Il ordonna qu'on lui ament sur-le-champ cette femme...

C'tait bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru 
travers les buissons et les fondrires de la campagne marcageuse.

Il se prcipita vers elle, il l'treignit dans un lan passionn...

Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un
rayon de soleil  travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de
Laveline raconta  son amant sa fuite, qu'il savait dj, et son arrive
au camp des rpublicains, escorte par les soldats du capitaine
Lefebvre.

Selon les indications donnes par la bonne Catherine, elle s'tait
dirige en hte vers la cantine du 13e lger...

L, dans la carriole de la cantinire, elle avait trouv un enfant
endormi sur un matelas roul dans des couvertures.

Auprs se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures taient
rejetes...

Elle s'tait penche vers l'enfant endormi, et dj sa lvre
maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris
dans son sommeil par ce baiser, quand,  la lueur d'une lanterne que
portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits
du petit tre reposant...

C'tait une fillette, qui, s'veillant, se mit  l'examiner avec des
yeux effars...

Elle poussa un grand cri:

--O est mon enfant?... o est mon petit Henriot? s'cria-t-elle, le
coeur dchir d'angoisse.

La petite fille, regardant  ct d'elle, dit:

--Tiens... Henriot qui n'est plus l!... Est-ce qu'il est all voir
tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir veille!...

Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,--un
civil,--qui s'enfuyait du ct de Maubeuge, emportant dans ses bras un
enfant endormi...

Blanche s'tait vanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.

On la transporta au poste de sant. Des premiers soins lui furent
donns.

Ds qu'elle rouvrit les yeux, elle rclama son enfant... elle se
souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperu
s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se
lever, s'lancer  sa poursuite...

L'aide-major qui la soignait eut piti de sa douleur.

--Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout
encombre de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...

--Je veux retrouver mon enfant! rptait la malheureuse mre avec
obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser
partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet
enlvement cache-t-il? quel or a pay ce sclrat?... pour le compte de
qui agissait-il?

L'aide-major Marcel ne pouvait rpondre  ces questions presses, qui
s'chappaient confusment de la gorge enfivre de la jeune femme.

Un sergent qui tait venu rejoindre  l'ambulance l'aide-major et lui
avait parl  l'oreille, dit tout  coup, comme pris de piti devant
cette grande souffrance:

--Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la
trace du misrable qui s'est introduit dans le camp,  l'aide de la
trahison sans doute...

--Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant
espoir.

--Parle, Ren, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme
celle-ci, le moindre indice peut aider  surprendre le coupable...

Et le Joli Sergent, car c'tait la jeune fiance de Marcel le philosophe
qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui
avait t,  Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant
Beaurepaire.

Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la
cantinire Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu  Verdun, la nuit
du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme tait le
domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Lonard...

--Lonard?... le valet  tout faire de M. de Lowendaal? s'tait crie
Blanche. Et aussitt, devinant d'o le coup partait, elle avait accus
Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Lonard, afin de
la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre 
jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du
baron.

Aussi, malgr les conseils de l'aide-major et de Ren, Blanche,
subitement ranime, s'tait remise en route.

Elle avait refait le chemin prilleux dj parcouru; se glissant parmi
les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fosss, franchissant
les ruisseaux, les pieds ensanglants, la robe en loques; elle tait
revenue au chteau, esprant y retrouver, avec Lowendaal et Lonard, son
enfant vol.

Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour rsister aux
menaces de Lowendaal, aux injonctions de son pre...

Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il
s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.

Sa joie de trouver Neipperg au chteau se mlait  l'accablement o la
jetait la nouvelle du dpart de son pre et de Lowendaal, sans qu'aucune
trace de Lonard et de l'enfant et t reconnue.

Sans doute, le sclrat avait t rejoindre,  un endroit dsign 
l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.

O et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne
ne savait certainement vers quel point s'tait dirig Lonard avec son
prcieux fardeau.

Neipperg fit connatre  Blanche que son pre et le baron avaient pris
la route de Bruxelles.

--Nous les rattraperons l demain, dit-il, avec une assurance qui calma
un peu Blanche.

--Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit mme? demanda Blanche
impatiente. Demain nous serions  Bruxelles...

--Demain, chre amie, chre femme, dit en souriant Neipperg, il faut que
je me batte... Quand nous aurons mis les Franais en droute, je pourrai
revenir sur mes pas et poursuivre les misrables qui nous ont vol notre
enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de pre!...

Blanche poussa un soupir et dit:

--Je vous obis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette
journe vont me paratre longues!...

Neipperg rflchissait profondment.

--Blanche, dit-il tout  coup avec gravit, qu'allez-vous devenir ici,
seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassembls?... Je ne
puis me tenir sans cesse auprs de vous... et ma protection ne saurait
tre que discrte, rserve... je suis sans droits pour vous faire
respecter... pour rclamer en votre nom l'aide, les gards, et mme
l'appui de nos gnraux, de nos princes, de nos soldats aussi...
Blanche, me comprenez-vous?...

Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tte, et ne rpondit pas.

Neipperg continua:

--Si nous rejoignons, aprs la bataille, votre pre et M. de Lowendaal,
croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorit!...

--Je rsisterai... je me dfendrai...

--Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils
s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour
rclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche,
avez-vous song  cette difficult que rien ne saurait surmonter... rien
que votre volont?

--Que faut-il faire?

--Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en
votre nom et au mien...

--Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est li
au vtre?...

--Eh bien, quoique spars, les hasards de la guerre nous ont
rapprochs, il faut que nous soyons  jamais unis, Blanche, il faut que
vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...

Pour toute rponse, mademoiselle de Laveline s'lana dans les bras de
celui qui allait devenir son poux.

--Tout avait t prpar ici pour la clbration du mariage, dit
Neipperg... le prtre est  l'autel, le notaire sommeille avec ses
paperasses dans une des salles du chteau... il n'y a qu' l'veiller...
il changera les noms du futur, tandis que l'ecclsiastique donnera sa
bndiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des
poux!...

Une heure aprs, dans la chapelle o Catherine Lefebvre avait jou un
instant le personnage de l'pouse, Blanche de Laveline devenait
comtesse de Neipperg...

A peine les paroles sacramentelles de l'glise avaient-elles uni les
poux, pendant que le tabellion, effar, remportait prcipitamment son
contrat dment sign, paraph, scell, un crpitement de fusillade
clata dans le vallon au pied de la chapelle...

Les trompettes, les tambours lanaient perdument aux chos le signal du
combat...

--Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe
d'officiers, je vous prsente la comtesse de Neipperg, ma femme...

Tous s'inclinrent et souhaitrent mille chances et prosprit  une
union contracte un si beau matin de bataille, la veille d'une grande
victoire, dans une chapelle transforme en redoute, o les voles
formidables du canon remplaaient l'alleluia des cloches.




XX

LA VICTOIRE EN CHANTANT...


Ceux qui se trouvaient, ce mmorable matin du 6 novembre 1792, sur la
crte de Jemmapes,--les paysans belges opprims par l'Empire que la
victoire des sans-culottes allait affranchir,--virent un inoubliable et
majestueux spectacle...

Une aube ple et grise se levait sur les collines. De lgers frissons
couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, parpillant
des feuilles sches.

Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens,
garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourres des hussards, les
hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie,
les lances, les sabres courbs de la cavalerie, luisaient,
papillotaient, bruissaient, dans la clart livide de cette matine
automnale.

Plus bas, des redoutes improvises, des fortins, des palissades,
abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe,
avec une plume de faisan ou de hron passe dans la ganse.

L'artillerie, embusque  droite et  gauche, espaait, dans l'embrasure
des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prtes
 cracher la mitraille.

La position des Autrichiens s'tendait formidable: la droite s'adossait
au village de Jemmapes, formant une querre avec le front et la gauche
appuye  la chausse de Valenciennes.

Sur les trois collines boises, en amphithtre, s'tageaient trois
rangs de redoutes garnies de vingt pices de grosse artillerie, d'autant
d'obusiers et de trois pices de canon par bataillon, formant un total
de prs de cent bouches  feu.

L'avantage de l'emplacement, la supriorit incontestable d'une arme
aguerrie, bien pourvue de munitions, commande par des chefs
expriments comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie
foudroyant d'en haut l'ennemi s'avanant dans une plaine coupe de
marais, et forc de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi
terriblement dfendues, donnaient aux gnraux de l'Empire la presque
certitude de la victoire.

De plus, l'arme autrichienne, bien repose, installe sur un terrain
sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec
l'aurore, ouvrit la bataille.

Les Franais, eux, avaient pataug toute la nuit dans un terrain humide,
ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit
qu'ils mangeraient dans la journe,  Mons, aprs la victoire.

Ils s'taient mis en marche, l'estomac vide, mais le coeur plein
d'esprance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur djeuner
avant midi...

Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine
couverte d'hommes, pitinant, se bousculant, avanant dans un dsordre
de torrent...

Au signal du canon, en mme temps que l'arme s'branlait, toutes les
musiques des brigades attaqurent, dans un ensemble sublime, la
_Marseillaise_... Les sonorits des cuivres rpondaient aux dtonations
des obusiers...

De cinquante mille poitrines s'chappaient  la fois, rythmes par
l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de
l'hymne terrifiant de la Rvolution...

Et les chos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux
Autrichiens les dfis superbes de ces appels hroques: Aux armes,
citoyens!... formez vos bataillons!...

Ce n'tait plus une arme qui entrait en ligne, c'tait une nation
entire, debout, se ruant, pour dfendre son sol et sauver sa libert...

La vieille tactique tait abandonne. Comme une mer rompant ses digues,
la France cumante poussait sa mare d'hommes  l'assaut de ces
hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis,
sous ses vagues de plus en plus hautes...

Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...

Le canon et la baonnette furent seuls employs...

De loin, l'artillerie ravageait les dfenses autrichiennes, puis, 
l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les
ouvriers d'hier s'lanaient sur les pices, sabraient les artilleurs,
enfonaient les carrs d'infanterie, arrtaient les escadrons, les
cavaliers en un instant culbuts...

Les antiques bandes impriales, les vtrans des guerres dynastiques,
furent dcims, disperss, anantis, par ces hros  jeun, dont beaucoup
portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont
les mains pour la premire fois maniaient le fusil.

Le gnral d'Harville commandait  gauche, avec le vieux gnral
Ferrand. Charg d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la
rsistance; Dumouriez lui envoya Thvenot comme renfort, qui,
bientt, pntrait victorieux dans la place. Il tait midi.

Beurnonville attaquait  droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait
les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint
l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hsitaient un peu, nos
guerriers improviss. L'imposante ordonnance de l'arme autrichienne les
surprenait. Les dragons impriaux les chargeaient avec un ensemble
magnifique et terrifiant. Intrpides, face  la mort, croisant le fusil,
ils se laissrent aborder, puis, faisant feu  bout portant, se jetrent
la baonnette en avant et dispersrent cette cavalerie chamarre. Les
hussards de Dumouriez achevrent la droute, dtruisant tout, jusqu'
Mons.

Au centre, deux brigades s'taient arrtes. Un combattant, sans grade,
sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit
sur lui de les rallier, de les entraner, et assura la victoire sur ce
point. L commandait le lieutenant-gnral Egalit, plus connu par la
suite sous le nom de Louis-Philippe.

Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _a ira_ que les derniers
retranchements des Autrichiens furent emports par les bataillons
parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les
braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e lger o Lefebvre se
battit comme un enrag, les chasseurs et hussards de Berchiny et de
Chamborand contriburent galement  cette victoire dcisive, qui
prservait la France de l'invasion, dlivrait la Belgique, crasait les
vieilles bandes d'Allemagne et donnait  la Rpublique naissante le
baptme de la gloire.

       *       *       *       *       *

Aprs la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.

L'heure du djeuner et du dner tait passe. On se rattrapa sur le
repas du soir.

On but  la victoire,  la nation,  Dumouriez,  Baptiste Renard, hros
en livre,  la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi 
l'humanit!...

Ce dernier toast fut port au bivouac des volontaires de
Mayenne-et-Loire, par un aide-major,  l'uniforme tout clabouss de
sang, car il avait, lui aussi, terriblement manoeuvr avec l'arme
blanche, parmi les hros de cette immortelle journe.

Comme on se racontait les diverses pripties de la bataille, un soldat
dit tout  coup:

--Vous ne savez pas ce que nous avons trouv dans ce chteau que l'on
voit l-bas,  mi-cte, et qui tait, parat-il, le quartier gnral des
Autrichiens?... Major Marcel, a pourrait vous intresser...

--Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce chteau? demanda notre
philosophe, qui avait, ce jour-l du moins, de dcisifs arguments,
vivants et morts,  faire valoir contre la barbarie des guerres.

--Eh bien! major, il y avait un enfant...

--Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit Ren qui s'tait
approch, ce qui ne pouvait gure surprendre, car on tait sr de
rencontrer le Joli Sergent partout o se trouvait l'aide-major Marcel.

Ren ajouta:

--La citoyenne Lefebvre, la cantinire du 13e, s'informait tantt d'un
enfant... Dites-nous un peu ce que c'tait que ce p'tiot ramass au
milieu des balles?...

--Je ne l'ai pas ramass, dit le soldat.

--Vous avez eu le coeur de laisser cet innocent expos  la
mitraille... a n'est pas d'un soldat franais!

--Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques
camarades et moi, dans ce chteau tout dsert... On se dfilait avec
prudence, redoutant quelque embuscade... a ne nous disait rien de bon,
ce silence, cette tranquillit...

--C'tait sage, dit le major... Continue...

--Voil que tout  coup, en regardant par un soupirail, dans une cave,
nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus
rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement
appeler... crier... nous enfonons la porte... qu'est-ce que nous
trouvons?... Un petit bonhomme, tout effar, qu'on avait enferm l, et
qui nous dit, en nous voyant:--C'est Lonard!... Il s'est sauv par
l!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une
cour extrieure.

--Lonard!... on devait retrouver ce tratre-l partout o il y a une
lchet  commettre, dit une voix derrire les soldats...

C'tait Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du
rcit du soldat.

Elle dit vivement:

--Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusill Lonard, je pense... et
rassur l'enfant... O est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en
suis sre, que ce sclrat avait vol et qu'il voulait livrer  ce baron
de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.

Celui-ci secoua la tte:

--Lonard s'est chapp... quant  l'enfant...

--Tu l'as abandonn, malheureux?

--Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez
Lonard a mis le feu  un baril de poudre abandonn par les
Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors,
nous avons battu en retraite...

--Mes amis, s'cria Catherine, des gens de coeur il n'en manque
pas ici... qui veut aller chercher sous les dcombres du chteau?...
peut-tre ce pauvre petit tre sera-t-il encore vivant!... Allons! ne
parlez pas tous  la fois! dit la cantinire irrite du silence.

--C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.

--On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.

--Demain, il faut tre d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un
troisime.

Et celui qui avait racont l'aventure grommela:

--Il y a peut-tre encore des coups de fusil  attraper et des barils de
poudre  voir pter dans ce maudit chteau!... Un moutard ne vaut pas la
peine qu'on risque sa peau comme a...

--J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque
Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous tes tous trop
lches pour m'accompagner... J'ai promis  sa mre de lui rendre un jour
cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez
bien, les enfants!... bonsoir!...

--Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le
Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...

--Dites  trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut.
Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme tait hach de
coups de sabre. Il tait coiff d'un casque de capitaine de dragons
impriaux.

--Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien a, mon garon!... Il
s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que
ce misrable Lonard a abandonn dans le chteau.

--Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule,
dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu
une fire peur toute la journe, allez!... il s'en apercevait, le
capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un
coup de sabre... J'tais dcoiff, voyez-vous...

--Et tu l'as tu, le capitaine?...

--Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller
nu-tte... j'aurais eu l'air de m'tre endormi pendant qu'on se
battait... Oh! a n'a pas t si commode, m'ame Lefebvre!... le
capitaine avait auprs de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me
laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, parat-il! Je
l'ai eu tout de mme, vous le voyez... mais a a t dur... les cinq
dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est trs entt, ces
Allemands!...

--Brave garon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...

--Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au chteau... vous
verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...

Au moment o ils se disposaient  se mettre en route, une forme sombre
se dessina, leur barrant le passage...

Catherine eut un mouvement de surprise:

--Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle tonne.

--Il vient avec nous! dit Ren aussitt.

--Ne faut-il pas un mdecin, l-bas?... si l'enfant est bless, fit
l'aide-major.

Et tous les quatre s'enfoncrent dans la nuit, parmi les morts, les
dbris d'affts, les armes brises, encombrant les pentes glorieuses de
Jemmapes.

Sous les ruines du chteau de Lowendaal, Catherine dcouvrit le petit
Henriot, vanoui, atteint seulement de contusions lgres.

Marcel le soigna, le ranima. Ramen au camp, le jeune garon sauv du
champ de bataille fut adopt par le 13e lger et devint l'enfant du
rgiment.




XXI

L'TOILE


Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, tait devenu une place
forte de la trahison.

Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la
ville, avec l'arsenal,  la coalition.

Toute la posie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents
oratoires, aux vertus et aux renommes des dputs de la Gironde, ne
sauraient les amnistier du crime de lse-patrie.

A l'heure o l'Europe monarchique se ruait sur la France et prtendait
dicter des lois et imposer un rgime dynastique  la nation affranchie,
les Girondins, oublieux de leur pass, mconnaissant le devoir, par
haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul 
jamais excrable, pactisrent avec l'ennemi, firent appel  l'tranger.

Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au
Comit de salut public; les volontaires accouraient aux armes; de
jeunes gnraux comme Hoche et Marceau remplaaient aux frontires les
Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,
surtout, le hasard fit que les canons de la Rpublique, devant Toulon et
la flotte anglaise, furent confis  un jeune artilleur inconnu,
Napolon Bonaparte.

La ville tratresse tait occupe par une tourbe exotique venue, comme 
la cure, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,
des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoy des moines chargs de
fanatiser la population. C'tait la Vende du Midi. Une Vende pire que
celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir
des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.

L'arme rpublicaine tait divise en deux corps spars par le mont
Pharon; l'enthousiasme, l'inexprience, la bravoure et l'indiscipline se
rencontraient, dans le mlange tumultueux de ces bataillons improviss,
qui furent le noyau de la future arme d'Italie.

Le commandement tait chu un peu au hasard. De simples soldats
devenaient gnraux en une semaine. Le gnral en chef tait un mauvais
peintre, pire militaire, Carteaux. Le mdecin Doppet et le ci-devant
marquis Lapoype taient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait
par la dsertion et l'migration de presque tous les anciens officiers,
appartenant  la noblesse.

Les commissaires de la Convention, Salicetti, Frron, Albitte, Barras et
Gasparin, se multipliaient, enflammant le zle des chefs, haranguant les
soldats, et dcrtant la rsistance, en attendant la victoire.

Le sige se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les dfils avoisinant
Toulon, avaient t emports, mais la place tenait toujours, dfendue
par de formidables ouvrages. Les siges rclament de l'exprience
militaire, de la science et des qualits de sang-froid qui faisaient
dfaut aux chefs comme aux soldats de cette arme, forme de la veille.
Carteaux, le gnral en chef, ne connaissait mme pas la porte d'une
pice d'artillerie.

Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon  Nice, Bonaparte
s'arrta  Toulon pour faire visite  son compatriote le reprsentant
Salicetti.

Celui-ci le prsenta  Carteaux, qui, avec une satisfaction relle,
qutant un compliment, s'empressa de montrer  l'officier d'artillerie
ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les paules; les pices
taient si mal places que les boulets destins  atteindre la flotte
anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.

Carteaux se retrancha derrire la mauvaise qualit de la poudre,
mais Bonaparte n'eut pas de peine  dmontrer l'inanit de
l'explication. Les reprsentants, frapps de ses raisonnements, lui
confirent aussitt la direction des oprations du sige.

En quelques jours, avec une activit prodigieuse, il fit venir du
matriel, des pices, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.
Il sentait qu'il tait inutile de faire un sige en rgle. Si l'on
parvenait  forcer l'escadre anglaise  s'loigner de Toulon, la ville
bloque se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'o l'on pt
battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. L est Toulon!
dit Bonaparte, avec la vision du gnie. Il s'empara en effet du fort de
l'Eguillette; la flotte anglaise mit  la voile, et Toulon se rendit. La
coalition tait vaincue. Le Midi ne connatrait point la Vende, et
Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de
gnie. Il fut fait gnral d'artillerie et envoy  Nice au quartier
gnral de l'arme d'Italie, commande par Dumerbion.

Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait,  vingt-quatre ans, satisfaire
son ambition et amortir le choc de ses dsirs, Bonaparte se proccupa de
l'tablissement de ses frres et soeurs, son ide fixe.

Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant
de lui: Est-il heureux, ce coquin de Joseph! Avoir pous la fille
d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destine. Il se
mlait,  cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de
regret de n'avoir pu pouser Dsire, la seconde fille du ngociant
Clary.

Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prvu vint le troubler et
l'irriter.

Il apprit,  Nice, que son frre Lucien venait de se marier. Et dans
quelles conditions! Bonaparte n'en dcolra pas de dix ans.

Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, 
Saint-Maximin, dans le Vaucluse.

Il tait jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire
d'une auberge o il prenait ses repas.

Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nomme Christine.
Celle-ci ne put demeurer insensible  la faconde et aux compliments du
futur prsident des Cinq-Cents. Elle dclara  son pre qu'elle voulait
pouser Lucien.

L'aubergiste, qui tait sur le point de refuser la clef et la table 
son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se
gratta la tte et finit par donner son consentement. C'tait une faon
de solder le compte de ce mauvais payeur.

Bonaparte, en dcouvrant que son frre lui donnait pour
belle-soeur la fille d'un aubergiste, eut un violent accs de fureur.
Dj il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi
les siens, nuire  sa fortune ou amoindrir l'clat de sa renomme
grandissante.

Il rompit toute relation avec son frre.

A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle tait douce et
rsigne, cette Christine Boyer; elle s'effora  plusieurs reprises
d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grce.

On a conserv d'elle cette lettre touchante, crite au moment o elle
allait devenir mre:

    Permettez-moi de vous appeler du nom de frre. Fuyant Paris
    d'aprs votre ordre, j'ai avort en Allemagne. Dans un mois,
    j'espre vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien
    d'autres circonstances me font esprer que ce sera un neveu. Je
    vous promets d'en faire un militaire; mais je dsire qu'il porte
    votre nom et soit votre filleul. J'espre que vous ne me
    refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous
    ddaignerez pas, car aprs tout vous tes notre frre; mes
    enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la
    fortune. Puiss-je un jour vous tmoigner toute la tendresse que
    j'ai pour vous!

Bonaparte demeura sourd  cette plainte. La fille de l'aubergiste
demeura consigne  la porte de son coeur.

Il rvait d'ailleurs pour lui-mme une alliance qui flattait son
amour-propre, et se souciait peu de prsenter  la grande dame qu'il se
proposait d'pouser l'ignorante et rustique Christine.

Les vnements s'taient prcipits pour Bonaparte.

Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotins, les
thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant
la pense, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux reprsentants de
marcher sur Paris avec ses troupes. Il renona  ce projet, mais ne put
se faire pardonner ses attaches avec les rvolutionnaires.

Dubois-Cranc, membre du Comit de Salut public, dsireux de disperser
les Jacobins, qui, selon des rapports de police, taient nombreux 
l'arme d'Italie, dsigna Bonaparte comme gnral d'artillerie en
Vende.

Stupfait et accabl par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,
accompagn de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.

Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, tant alors ministre de la
guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de
l'avancement rapide. Girondin par-dessus le march, Aubry se vengea de
l'ami de Robespierre, du stratgiste de Toulon, en l'envoyant comme
gnral d'infanterie  l'arme de l'Ouest. C'tait renchrir sur la
disgrce de Dubois-Cranc.

Comme on essayait de flchir le ministre de la guerre, ce triste
successeur de Carnot s'tonna que l'on soutnt aussi chaleureusement un
terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-mme, Aubry lui
dit schement:

--Vous tes trop jeune pour commander l'artillerie d'une arme!

--On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! rpondit
cruellement le gnral, cinglant le rond de cuir arrogant.

Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vende,
fut ray de l'arme.

Il chercha alors  prendre du service auprs du sultan, et serait
retomb dans la misre noire des annes prcdentes, si son frre Joseph
ne lui tait venu en aide.

Un des directeurs du ministre de la guerre, Doulcet de Pontcoulant, se
souvint tout  coup de lui et le fit entrer au service topographique, au
moment mme o il allait s'embarquer pour Constantinople.

L'Orient l'attirait toujours. Il rvait, sous un ciel lointain, la
fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait dj son me:
Tout me fait braver le sort et le destin, crivait-il  son frre
Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me
dtourner lorsque passe une voiture.

Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa
pense: il entrevoit, pare, brillante, orne d'lgance et toute
rehausse d'aristocratie, une femme, de l'ancienne socit,  qui il
donnera son coeur, son nom, et qui en change lui apportera la
satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et
l'accs dans la socit qui se reconstitue.

Un vnement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rverie en
ralit...

La Convention avait termin sa laborieuse et formidable carrire. La
Constitution de l'an III tait son legs. Les conventionnels, en se
retirant, avaient dcid que les deux tiers de membres de la Convention
resteraient sur leurs siges. Ces dcrets soulevrent une insurrection
dans Paris.

Le 11 vendmiaire (3 octobre 1795), les lecteurs de diverses sections
runis  l'Odon, et, le 12, les lecteurs de la section Lepelletier
(Bourse) firent un appel aux armes. Le gnral de Menou, qui reut
l'ordre de dsarmer les sections, se laissa dborder. Il sortit du
couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du
4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgs
triomphaient. Il tait huit heures du soir.

Bonaparte se trouvait au thtre Feydeau. Surpris par les
vnements, il se rendit  l'assemble. On discutait les mesures 
prendre. On cherchait  dsigner un gnral pour remplacer Menou.

Barras, qui tait dsign pour assurer le maintien de l'ordre, se
ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprci devant Toulon.

Le lendemain 13 vendmiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant
l'glise Saint-Roch, et se trouvait nomm gnral pour l'intrieur.

Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lcher. La veille,
destitu et sans ressources, il se voyait brusquement matre de Paris et
bientt de la nation.

Son toile, tour  tour radieuse et plissante, luisait enfin claire et
fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la
France blouie.




XXII

YEYETTE


La fortune avait soudainement souri  Bonaparte.

Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.

Malgr ses talents militaires dj rvls, et les loges que lui
avaient dcerns publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait
obscur et sa situation prcaire.

Cambon, le grand financier de la Convention, homme intgre et esprit
d'lite, le hros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des
vrais chefs de la Rvolution, avait dlivr en sa faveur ce certificat 
l'occasion des combats d'Antibes: Nous tions dans ces imminents
dangers, lorsque le vertueux et brave gnral Bonaparte se mit  la tte
de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.

Frron dclarait qu'il tait seul capable de sauver les armes en
pril de la Rpublique.

Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.

Mariette, arrache par lui  la mort, au milieu des forats de Toulon
lchs par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.

Aubry, le capitaine obtus qui s'tait bombard gnral de division en
prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'arme.

Enfin ce rve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tent de
raliser, en pousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Dsire
Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'tait vanoui.

Il ne lui restait plus qu' partir pour la Turquie, organiser la garde
du sultan, ainsi que l'y autorisait un dcret du Comit de Salut public,
en date du 15 septembre 1795, ainsi conu:

    Le gnral Bonaparte se rendra  Constantinople avec ses deux
    aides de camp pour y prendre du service dans l'arme du
    Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses
    connaissances acquises  la restauration de l'artillerie de ce
    puissant empire, et excuter ce qui lui sera ordonn par les
    ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera trait
    par le Grand-Seigneur comme les gnraux de ses armes.

    Il sera accompagn, pour l'aider dans sa mission, par les
    citoyens Junot et Henri Livrat, en qualit d'aides de
    camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs
    de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du
    gnie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de
    premire classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
    d'artillerie.

Mais l'insurrection du 13 vendmiaire avait clat.

Tout le monde avait perdu la tte, except celui qui devait sauver la
Convention et rtablir l'ordre lgal.

Barras, que les souvenirs du 9 thermidor dsignaient au choix de ses
collgues, charg de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le
militaire capable de commander les troupes, dans cette journe o chacun
jouait sa vie.

Il avisa Bonaparte qui rdait dans les couloirs.

Carnot avait propos de confier le commandement  Brune. Barras rpondit
qu'il fallait un artilleur. Frron, trs amoureux de Pauline Bonaparte
et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.

--Je vous donne trois minutes pour rflchir, dit Barras.

Durant ces trois minutes, la pense de Bonaparte tourna avec la rapidit
vertigineuse et insensible des sphres clestes.

Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilit lourde, parfois
injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de
rpression. Ecraser les sectionnaires, c'tait peut-tre vouer son nom 
l'excration de la postrit. Il avait refus d'aller commander une
brigade contre les Vendens: devait-il prendre sur lui de faire marcher
une arme contre les Parisiens? Il n'tait pas fait pour la guerre
civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des
sectionnaires. Ces insurgs voulaient chasser les impuissants et les
incapables qui cherchaient  s'terniser au pouvoir, en enlevant au
peuple les deux tiers du choix de la reprsentation nationale. Vaincu,
il serait perdu, livr  la vengeance des sectionnaires matres de
Paris. Victorieux, il trempait son pe dans le sang franais et
devenait, comme il l'a dit lui-mme, le bouc missaire des crimes de la
Rvolution, auxquels il tait tranger.

Mais, sa pense, voluant avec la promptitude de la foudre, lui montra
les consquences de son refus: si la Convention tait disperse par la
force, que devenaient les conqutes de la Rvolution? Les victoires de
Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succs des
armes de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la raction,
la trahison effaaient tout cela. La dfaite de la Convention, c'tait
la droute de la Rvolution et l'oppression de la France: les
Autrichiens  Strasbourg, les Anglais dbarquant  Brest, les
principes et les liberts de la Rpublique anantis avec les
conqutes... Le devoir d'un bon citoyen tait de se rallier  la
Convention, malgr ses fautes, et, puisqu'il tenait une pe et savait
s'en servir, il agirait bien en dfendant le gouvernement tabli, quelle
que ft l'incapacit de ceux qui le composaient.

Relevant la tte, il rpondit  Barras:

--J'accepte, mais je vous prviens que l'pe tire, je ne la remettrai
au fourreau que l'ordre rtabli...

Il tait une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention
tait dfinitive et Barras disait  la tribune:

--J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le gnral
Bonaparte. C'est  lui, c'est  ses dispositions savantes et promptes
que l'on doit la dfense de cette enceinte, autour de laquelle il avait
distribu des postes avec beaucoup d'habilet. Je demande que la
Convention confirme la nomination de Bonaparte  la place de gnral en
second de l'arme de l'intrieur.

Quelques jours aprs, Barras donnait sa dmission et Bonaparte restait
seul investi du commandement.

Il tait temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se
fendait d'une faon cynique et drisoire.

Quelques jours auparavant, il s'tait enhardi  se prsenter chez
madame Tallien.

Cette crature sduisante et perverse, Thrzia Cabarrus, qui avait arm
le bras du versatile Tallien et dcrt, du fond de sa prison, le 9
thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.

Pour obtenir l'appui de Barras et dcrocher un emploi quelconque,
Bonaparte,  bout de ressources, n'ayant ni un cu ni un vtement, se
rendit  une soire de la belle courtisane.

Il lui fallut une nergie et une force de caractre normes pour oser
s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes lgantes, de
muscadins pimpants et de gnraux empanachs.

Il portait de longs cheveux tombant des deux cts du front, sans
poudre,--et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur
accommodement,--une petite queue derrire nouait ses mches lisses. Ses
bottes ne rsistaient que par un miracle de prcaution. Les crevasses en
avaient t soigneusement barbouilles d'encre. Son uniforme tout rp
tait le mme qu'il avait port devant l'ennemi, glorieux mais us, et
un simple galon de soie remplaait, par conomie, la broderie insigne du
grade.

Il apparut si minable  la triomphante matresse en titre, qu'elle lui
donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la
division de Paris, la 17e,  l'effet de lui faire obtenir, conformment
au dcret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en
activit, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'tait pas en activit,
n'avait aucun droit  cette distribution, mais la protection de madame
Tallien valait mieux qu'un dcret: le pauvre officier sans solde eut du
drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendmiaire, montrer
aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubrants de joie, un
sauveur vtu  peu prs proprement.

Rapidement, comme les princesses de contes de fes pour qui les palais
sortent des citrouilles, Bonaparte se mtamorphosa et autour de lui les
choses changrent.

Il s'installa au quartier gnral, situ rue des Capucines. Junot,
Lemarois sont auprs de lui. Son oncle est mand  Paris pour lui servir
de secrtaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trsorier 
secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs  sa mre, se
contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie
et de se faire coudre une broderie d'or luisant,  l'habit qu'il devait
 l'intervention de madame Tallien.

Il se hta d'user de son influence pour placer ses frres: il prend
Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un
consulat pour Joseph. Il expdie de l'argent au collge o se
trouve Jrme, rglant l'arrir et ordonnant qu'on lui apprt les arts
d'agrment, le dessin, la musique.

Rassur sur le sort des siens, sr de l'avenir quant  lui, redevenu
gnral et en passe de choisir un commandement avantageux, car la
Convention n'a rien  refuser  son sauveur et le Directoire qui va
entrer en fonctions ne peut se passer de son pe, il en revient  ses
ides matrimoniales.

Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le
poids social qui lui manquent, effaant les traces de la gne antrieure
et l'aidant  tenir son nouveau rang, voil le but de son ambition.

Mais Bonaparte, mathmaticien inflexible, cerveau puissant et
infaillible, devait connatre, comme le plus naf jeune homme, la
domination du turbulent viscre qui rgle les actions des hommes et
souvent les drgle.

Il devint amoureux.

Avec une tourderie de collgien, il se laissa prendre au pige
voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette crole vaine, volage,
dpensire et sotte, qui ne l'aima que le jour o l'empereur lui ta le
diadme d'impratrice qu'il avait follement pos sur son front de femme
lgre.

Ce fut chez madame Tallien, que le gnral de vendmiaire venait
remercier de l'accueil fait  l'officier destitu du mois prcdent, que
Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.

Cette veuve Beauharnais tait une crole des Antilles.

Une de ces aventurires qui courent le monde, et, sensuelles,
audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protges par leur
exotisme et admises dans la socit  la faveur de leur aspect
d'trangres. A beau sduire qui vient de loin.

Elle se nommait Marie-Josphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle tait ne
le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification,  la
Martinique. Le pre de cette Josphe, dite Josphine, nomm Joseph
Gaspard, cultivait les plantations que lui avait lgues sa famille,
venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,
chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune
et se proccupait fort de marier convenablement sa fille ane, car
Josphine avait encore deux soeurs: Catherine-Marie-Dsire et
Marie-Franoise.

Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari
souhait. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de
Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais
provenaient de l'Orlanais. La tante Renaudin tait la matresse du
marquis.

Le mariage fut dcid  distance, car le jeune Beauharnais se
trouvait en France, et sa fiance s'embarqua en septembre 1779. Elle
parvint  Bordeaux et, quelque temps aprs, pousa le vicomte Alexandre
de Beauharnais, nomm capitaine au rgiment de la Sarre,  l'occasion de
son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte,  l'poque o
sa future impratrice se mariait, avait dix ans et entrait  l'Ecole de
Brienne.

Ce fut rue Thvenot,  Paris, que se logrent les deux poux. Le 2
septembre 1780, naquit Eugne, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le
mnage ne demeura pas longtemps uni. Bientt le jeune vicomte quittait
sa femme pour aller servir en Amrique, sous les ordres de Bouill. Le
dsir de donner aux Amricains l'indpendance, et de s'immortaliser aux
cts de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop prcoce
mari, au dsir de s'loigner d'une femme coquette, frivole  l'excs et
surtout dpensire. Il laissait Josphine enceinte. Elle mit au monde,
le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mre de Napolon III.

A cette poque, Josphine n'avait donn  son mari aucun sujet de
plainte. Celui-ci, mari trop jeune, s'abandonnait au dsir des amours
nouvelles et  l'entranement des distractions passagres. Son dpart
n'attrista que mdiocrement l'tourdie. Il lui rendait une libert dont
elle se montrait friande.

Elle mena ds lors une existence  moiti rgulire, ayant des
amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la
socit. La cour lui tait non pas interdite, car les Beauharnais
faisaient partie de la bonne noblesse d'Orlans, mais difficile 
aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la prsenter, et la
situation quivoque de cette dame lui interdisait l'entre de
Versailles.

M. de Beauharnais revint en France, plaida en sparation. Le Parlement
lui donna gain de cause, mais les torts tant rciproques, l'arrt
alloua  Josphine une pension de dix mille livres. La spare jugea 
propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna  la Martinique,
en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M.
Scipion de Roure.

Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais,
dput de la noblesse, tait devenu l'un des membres influents de la
Constituante. C'est  lui que revient l'honneur d'avoir propos, dans la
nuit fameuse du 4 aot, l'admissibilit de tous les citoyens dans les
emplois civils, militaires et ecclsiastiques, et l'galit des peines
pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par consquent, de
l'ancien rgime en deux articles. Il avait t lu plusieurs fois
prsident de l'Assemble nationale et recevait, en son htel de la rue
de l'Universit, un grand nombre de dputs dont il tait le chef.

Josphine, ambitieuse et avide de prsider un salon politique, o
frquentait tout ce que l'Assemble comptait d'hommes distingus, voulut
se rconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante,
fline. Elle russit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet htel
de la rue de l'Universit dont elle tait la reine.

Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons.
Beauharnais tait  l'arme. Gnral en chef de l'arme du Rhin, il fit
le sige de Mayence. Dmissionnaire, il fut arrt en 1794, comme frre
et major gnral de l'arme de Cond. Bien qu'un rpublicain et un
patriote comme le gnral Beauharnais ne dt pas pactiser avec les
tratres, malgr la prsence de son frre dans leur tat-major, il fut
guillotin, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons
s'ouvraient, et il et t sauv.

Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la prcipitation avec laquelle,
dans ce terrible moment, s'excutaient les arrts criminels.

Beauharnais doit tre rhabilit entirement, quoique sa tte ait roul
ple-mle avec celles des tratres, des conspirateurs et des ennemis de
la patrie. Il a t victime de dnonciations injustes. Lui-mme a
dclar qu'il ne fallait point reprocher  la Rvolution sa mort.

Avant de marcher  l'chafaud, dans un testament sublime, digne
d'un philosophe de l'antiquit, Beauharnais exprima surtout cette
crainte que la postrit ne le crt un mauvais citoyen, relevant son
cadavre parmi ceux des tratres que le glaive de la loi frappait.
Travaille  rhabiliter ma mmoire, crivait-il  sa femme, dans cette
lettre suprme, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entire
consacre  servir son pays et  faire triompher la libert et l'galit
doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout
dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit tre ajourn,
car, dans les orages rvolutionnaires, un grand peuple qui combat pour
pulvriser ses fers, doit s'environner d'une juste mfiance et plus
craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.

Le noble citoyen terminait en recommandant  sa jeune femme de se
consoler dans l'ducation de ses enfants, en leur apprenant que c'tait
 force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.

Quel admirable caractre que ce hros, qui, sorti des rangs de
l'aristocratie, se fait le dfenseur du peuple, abat la fodalit,
proclame le premier,  une poque o cette loi des socits modernes
semblait une hrsie, une anarchique utopie, l'galit des peines et
l'admissibilit des nobles et des roturiers aux grades dans l'arme,
aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'tat, et
qui, aprs avoir prsid la plus grande des assembles franaises,
command l'arme immortelle du Rhin, prit sur l'chafaud, victime de
passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste
fiction de solidarit fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une
crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il
l'ait mrite! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au
Panthon de la Rvolution, parmi les martyrs sanglants de l'vangile
nouveau,--au Panthon galitaire et indistinct o se retrouvent
proscripteurs et proscrits, les dcapits de germinal et les vaincus de
thermidor ou de prairial: Danton  ct de Saint-Just, et Vergniaud prs
de Couthon et de Soubrany.

Josphine a t favorise, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et
Bonaparte, quelle femme n'et t fire de ces deux maris, ne les et
aims, adors, respects! Elle ne les a aims ni l'un ni l'autre; elle
les a tromps,  bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers
et muscadins que le hasard des socits faciles o elle se plaisait
jetait dans ses jupes.

La Rvolution fit de Josphine, qui, jusque-l, n'avait t qu'une
dclasse, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de
titre auprs des femmes de l'ancienne cour ayant chapp  la
Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vnrables survivantes du
naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.

Chez celle-ci, trnant et minaudant sous le double pavillon du citoyen
Tallien, son poux, et du directeur Barras, son amant, Josphine, un
jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de
vendmiaire.

Bonaparte tait  la mode. On ne parlait que de ce jeune gnral qui,
d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le
disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient  l'attirer. Lui,
passait grave, indiffrent, souverain dj.

La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance crole, ses graves manires,
ses charmes dj fans, sduisit le froid jeune homme du premier regard.

En cette entrevue dcisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit
attir, pris, envelopp. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant
des les, il se voyait entran, et, avec charme, subissait le vertige.

Elle tait loin d'tre belle. Son futur beau-frre, Lucien Bonaparte,
fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:

Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on
pourrait appeler la beaut; mais certains souvenirs croles, dans les
souples ondulations de sa taille, plutt petite que moyenne; une
figure sans fracheur naturelle, il est vrai,  laquelle les apprts de
sa toilette remdiaient assez bien,  la clart des lustres; tout enfin
dans sa personne n'tait pas dpourvu de ces quelques restes de sa
premire jeunesse, que le peintre Grard, cet habile restaurateur de la
beaut fltrie des femmes sur le retour, a fort agrablement reproduits
dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul...
dans les brillantes soires du Directoire o Barras m'avait fait
l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et infrieure
aux autres beauts qui composaient ordinairement la cour du voluptueux
directeur et dont la belle Tallien tait la vritable Calypso...

Le portrait, peu flatt, parat exact.

Josphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle tait mre de deux
jeunes enfants, et son existence mouvemente, ses tracas princiers, ses
voyages, le dcousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient
certainement contribu  acclrer pour elle la marche du temps.

Elle vainquit cependant le vainqueur  leur premier tte--tte.
Bonaparte sortit de chez la Tallien le coeur boulevers, les yeux
brillants, secou dans tout son tre par une fivre qui, pour la
premire fois, n'tait pas celle de la gloire, tourment d'un besoin qui
n'tait plus la faim, oubliant mme sa famille et ddaignant la
conqute du monde, qu'il rvait en ses heures solitaires de jeunesse
besogneuse, pour ne penser qu' celle de _Yeyette_, comme lui avait dit
se nommer familirement, pour les intimes, la voluptueuse crole.




XXIII

MADAME BONAPARTE


Bonaparte,--dont toute la premire jeunesse fut chaste, laborieuse, et
qui ne connut que les dbauches crbrales et les griseries de
l'intellect,--fut amoureux de Yeyette avec emportement.

Il est certain que Josphine ne mritait nullement cet excs d'amour.
Mais le jeune gnral se trouvait dans une situation psychologique telle
que son coeur devait fatalement s'prendre au premier contact d'une
femme rpondant  peu prs  ce type,  ce modle, que dans ses songes
antrieurs, sa pense avait si longuement et si avidement voqu.

Josphine n'tait pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont
il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de
lancer des saillies ou de malicieuses pigrammes. Elle plut d'abord
au gnral, en paraissant s'intresser normment  ses conqutes
militaires, en lui parlant stratgie.

Elle avait en outre  ses yeux un prestige incomparable:
n'appartenait-elle pas  l'ancienne aristocratie? Pour le petit
gentilltre corse, lev dans un domaine misrable, et qui jamais
n'avait approch de femmes bien vtues, fleurant le parfum de l'ancienne
cour, cette vicomtesse personnifiait la beaut fminine allie  la
grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passe se ravivait,
lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fans de l'ancien
rgime, et, sous l'onde de sang, la noblesse reprenait coloris et
vigueur. Il redevenait vridique le mot de la galante douairire: Pour
un roturier, une marquise a toujours trente ans. Cette attraction
nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond
de nos couches sociales dmoralises s'est perptue. Le commerant ne
fait-il pas talage de sa clientle titre? Les hteliers n'ouvrent-ils
pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de
leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent
que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialit de leur verbiage
amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur
admiration et leurs dsirs,  la vue d'une jolie fille, par cette
exclamation toute charge du respect de jadis: Je l'embrasserais comme
une reine!

Bonaparte, dont le gnie en bullition n'excluait pas une ignorance
absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la
distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu
auparavant, et cette irrgulire veuve, aux allures molles et aux yeux
langoureux, qui lui adressait des loges si simples, si sincres, sur
ses talents militaires.

Dans toute passion naissante, si draisonnable qu'elle soit ou si
logique, si invitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de
toujours constater un germe, un mobile initial, une monre, diraient les
embryognistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande;
un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilit, fuyant
l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous
enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur
qui pousse, dans un terrain prpar, jaillissant d'une plante o la sve
a mont; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif,  la pense
objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de chteaux en
Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destins  appareiller
vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept ralis, une
ide incarne, une vapeur d'esprit qui se condense en chair
marmorenne... pour ceux-l, dont Napolon tait, potes sans jamais
crire de vers, la femme est voque comme une apparition dsigne; elle
sort de l'inconnu telle que la statue conue par le statuaire du bloc
informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tire de la cte du
premier amant...

Napolon aimait en Josphine l'amante idale.

Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il
avait combins dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat,
sa peau de tropicale riche, leve  l'ombre, porte en manchy de rotin
et balance en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche,
deux ngresses ventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu fonc,
ses cheveux chtains dors aux boucles frisottantes que contenait un
cercle d'or, Yeyette ne ralisait sans doute pas au point juste le type
physique de son imagination.

Mais elle personnifiait admirablement la femme idale qu'il attendait,
qu'il esprait, qu'il voulait.

Sa tentative auprs de madame veuve Permon, qui aurait pu tre sa mre,
prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire  la question
d'ge. La maturit de Josphine devenait sans doute un attrait de plus
pour le rude soldat, le politique impitoyable et glac qu'il tait dj.
Avec les femmes, Bonaparte n'avait gure que les dsirs et les audaces
d'un collgien.

Sa dmarche, sans rsultat, auprs du marchand de savon de Marseille
pour pouser Dsire, la soeur de madame Joseph Bonaparte, prouvait
qu'il n'tait pas indiffrent  la dot.

Il voulait une femme qui pt tenir un salon, et qui lui apportt, avec
une aisance acquise, un intrieur, un mobilier, des relations, et un
rang social tabli. Josphine, pour lui, prsentait tous ces avantages.
Elle appartenait, comme la veuve Permon,  l'aristocratie, et de plus
elle tait, comme Dsire Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.

Aprs son entrevue chez la Tallien, il fut invit au petit htel du n
6 de la rue Chantereine, et fut bloui de ce qu'il prenait pour un luxe
de vraie vicomtesse.

Disons  ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante
d'invention, du jeune Eugne Beauharnais venant rclamer, chez le
gnral Bonaparte, l'pe de son pre, confisque au cours des
perquisitions excutes chez les sectionnaires, aprs leur dfaite.
Aucun rcit contemporain ne mentionne ce fait. L'pe du gnral n'avait
pu tre saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais tait
l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la socit de Barras, elle
passait mme pour remplacer, de temps  autre, auprs de lui, la belle
Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protge du
commandant en chef de l'intrieur, au nom duquel le dsarmement
s'oprait, la police se ft bien garde d'oser perquisitionner. Et puis,
dans ce cas, c'est  Barras, et non  Bonaparte, son subordonn
militaire, que se serait adresse la rclamation lgitime de la famille
Beauharnais.

Le logis de la rue Chantereine tait modeste et meubl de bric et de
broc. La gne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son
jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de
chambre, trs avance dans l'amiti, dans l'intimit de Josphine,
habille presque aussi lgamment qu'elle et traite en amie, en
soeur, Josphine russit  blouir Bonaparte qui ne savait rien du
luxe, et ressemblait  un sous-officier invit chez la femme du colonel.

La bohme dore logeait  l'htel Chantereine, lou,  la citoyenne
Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de
bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux tiques
s'talait, bien en vue,  l'entre du pavillon. Josphine, trs
coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, trs
peu de chemises. Ses costumes lgers, vaporeux en gaze, en mousseline,
produisaient beaucoup d'effet aux runions, et lui cotaient fort peu.

Bonaparte fut tout de suite pinc. Il sortit de la maisonnette dlabre,
la tte folle et les sens embrass. Il dsirait  prsent Josphine
comme femme, comme chair, comme tre  possder,  treindre, 
fouler sous l'imptuosit de ses caresses.

Celle qu'il avait cherche sans la connatre par ses qualits
extrieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinits, son
milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les
exigences de son dsir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait
arrter sa volont lance comme un obus hors du canon.

Josphine hsita tout d'abord. Bien que sa position ft prcaire, elle
se demandait si la fortune du gnral Bonaparte persisterait. Aprs
tout, pour elle, ce n'tait qu'un parvenu, grce  l'amiti de Barras.
Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdires, proposs par Carnot,
qui eussent t chargs de dfendre la Convention au 13 vendmiaire.
Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le
tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais oeil ce
mariage?

Josphine rsolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.

Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le
citoyen Barras, membre du Directoire.




XXIV

CHEZ BARRAS


Il y avait fte au Luxembourg quand Josphine de Beauharnais se fit
annoncer.

Elle s'tait habille avec recherche  la mode nouvelle, robe  la
Flore, flottante  la faon d'une charpe, vaporeuse, lgre, au tissu
presque transparent, laissant luire sous son rseau dli l'ivoire mat
des chairs.

Il s'agissait, non seulement de plaire  Barras, mais aussi d'clipser
toutes les beauts qui s'panouissaient en corbeilles roses, blanches,
bleues,  la grecque,  la romaine,  la Diane,  la Terpsichore, toute
la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.

Qu'elle refust ou qu'elle donnt sa main au gnral Bonaparte,
Josphine entendait maintenir sa rputation de femme  la mode,
courtise, recherche, et prouver qu'elle n'avait pas renonc 
l'empire des grces. Au fond du coeur, cette dmarche qu'elle
risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant
directeur, n'taient qu'un prtexte  se montrer sollicite, dsire,
aime, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde
dj semblait subir l'ascendant et prsager les hautes destines.

Elle voulait exhiber  ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une
parure indite, comme un bijou un peu sauvage, mais prcieux, et il ne
lui dplaisait pas de dire  Barras, en feignant de le consulter, que
son collgue au commandement de l'arme intrieure, son second dans la
journe de vendmiaire, dont l'pe victorieuse pouvait peser autant que
son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et
n'avait pas la sottise de lui prfrer quelque impure aux charmes
avilis.

tait-ce coquetterie, regrets ou ironie? Josphine n'a pas t
historiquement la matresse de Barras. Elle fut dans la ralit des
boudoirs restaurs, dans le dcor potique des sylphides et des nymphes
diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras,
dmocrate pacha  la face brutale de soudard, aux prtentions lgantes
d'un rou de la Rgence.

Aucune femme ne lui rsistait,  ce casse-coeur qui tait un
casse-cou. Sa vie avait t pleine d'aventures amoureuses. Ce
rvolutionnaire tait un aristocrate de naissance, talon et bonnet
rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plat! Mridional, cela va
sans dire, tant n  Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armes du
roi, membre de la Convention, rgicide, prsident de la redoutable
assemble, investi du commandement suprme au 9 thermidor et au 13
vendmiaire, il avait t lu membre du Directoire, le dernier par 129
voix sur 218 votants. On sait que le Directoire tait compos de 5
membres nomms par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres
prsents par l'Assemble des Cinq-Cents. Ses collgues taient
Larvellire-Lpeaux, lu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot.
Le dernier de tous, Barras, s'tait impos et gouvernait rellement le
Directoire. Il tait grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe
parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau
directorial, ses moeurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses
collgues laborieux comme Letourneur, austres comme Carnot et Rewbell,
enthousiastes, honntes, mais peu dcoratifs comme le difforme
Larvellire-Lpeaux, ne reprsentaient pas le pouvoir brillant,
thtral, cabotin mme, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu,
tel que le voulaient les Franais de l'an III, las de la libert,
regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des
moeurs et la pompeuse allure de l'ancien rgime.

Barras, par sa prestance, par la faon dont il portait la tte au milieu
des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il
soulevait son chapeau  triple plume blanche, par la soldatesque
nonchalance avec laquelle il laissait traner sur les parquets du
Luxembourg son sabre courb au fourreau de vermeil, personnifiait
admirablement, pour la foule redevenue servile, la majest royale
rtablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde tait le roi
de la Rpublique. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses matresses
formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les ftes
qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas  reprocher  ce jouisseur ses
jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carme effrayant:
 tous les rangs de la socit, un seul rgime apparaissait dsirable,
celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours
Mardi-Gras.

La guillotine, les ftes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge
et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffes du madras
voquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect,
l'art rfugi  l'tranger, tout cela n'tait plus qu'un cauchemar. On
s'veillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait  des plaisirs
brusquement ranims, on se retrouvait  table entre chapps de la
charrette. Les dners, les parties de campagne, les vins dbouchs au
milieu de gais compagnons et de jolies filles dcolletes, les roses
dont on jonchait les nappes et les surtouts, les quipages qui
semblaient revenir des curies de Pluton, les convives dont beaucoup,
comme Lazare, sortaient rellement du tombeau, donnaient  cette poque
trange, bigarre, puissante, une couleur et une outrance que jamais
plus les ges pacifis ne reverront.

Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans
ses forces aussi, cette transitoire priode du Directoire, le
voluptueux et intelligent Barras.

Il avait rtabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la socit.
Quoi d'tonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela,
trs dpensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du
Palais-Royal, il lanait par poignes les louis aux jeunes beauts
attires, phalnes vnales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La
Cabarrus tait l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui
repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas
seulement matresse en titre, elle est aussi la complice de Barras.
C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rle est celui
d'une magnifique proxnte. Elle aide le sybarite directeur  enterrer
la Rvolution sous les fleurs et  faire succder l'orgie
crapuleuse  la dbauche sanglante. La Rvolution, o les frres
s'entre-dvorrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en
fit un festin de Trimalcion.

Une soire chez Barras rassemblait tout ce que la socit d'alors
comportait d'lgances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire.
Les jeunes gnraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient
en breloques une boucle de leur fianc, de leurs frres, ou de leur
premier amant, coupe sur la tte chrie au moment o Samson allait s'en
emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers gnraux de
jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot
toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les crivains Monge,
Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de
survivre, dsireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de
l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: Pourvu que a dure!
Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amrique, ricanait et couvait cette
socit en dcomposition, comme un vautour planant sur un charnier.

Quand Josphine eut fait prvenir Barras quelle dsirait l'entretenir en
particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du
directeur.

Elle attendit quelques instants. La cloison tait lgre: un bruit
de voix s'levait de la pice voisine; elle entendit la fin d'une
discussion.

--Pourquoi souponnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Josphine
reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en
faut...

--Je le crois ambitieux, rpondit la personne avec qui s'entretenait
Barras.

--Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc:
tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combins pour l'arme
d'Italie, tu les as anantis sans les soumettre au Directoire, craignant
que la gloire t'chappt du triomphe de nos armes!

--Je n'ai pas connu ces plans, rpondit le directeur Carnot. Je les
ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...

--Ne lve pas la main! dit brutalement Barras. Il en dgoutterait du
sang!...

--Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec pret, d'avoir sign des
arrts de mort?

--Tous les arrts de mort... oui, tu les as tous signs avec
Robespierre...

--Je les ai signs sans les lire, comme Robespierre signait mes plans
d'attaque sans mme y jeter les yeux... nous avons servi la Rvolution
chacun de notre ct... la postrit nous jugera!...

--Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.

--Adieu, toi qui te grises d'or et de volupt! rpondit Carnot. Je
te le rpte: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose
nullement  ce que tu le nommes gnral en Italie!... Aprs tout, lui
aussi fut un terroriste, un protg des Jacobins, un rgicide comme toi
et moi... rcompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait
d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendmiaire, ce
n'est pas Rome qu'il a sauve, c'est Byzance!...

Et l'ancien membre du Comit de Salut public sortit en faisant claquer
la porte avec violence.

Barras, soulevant une portire, se prsenta souriant  Josphine et lui
dit:

--Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir 
l'cart de la fte, et qui me vaut l'agrable surprise de cet entretien
particulier?

Barras, au fond, tait inquiet. Il n'avait pas ddaign les faveurs
passagres de la sduisante crole, mais il ne tenait nullement 
renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un
caractre occasionnel et capricieux. Josphine, trs  court d'argent,
sans appui, sans relations, avait t heureuse de s'attacher un instant
l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, gnreux,
aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du
moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son
ct, impatient de renouer les traditions de l'ancien rgime, avait t
flatt d'une conqute d'origine aristocratique, la veuve d'un prsident
de la Constituante, gnral en chef de la glorieuse arme du Rhin. Mais
il n'tait rest entre eux que des souvenirs d'une liaison agrable, et
la saveur de volupts rapidement coules.

Josphine, un peu trouble, lui confessa l'objet de ses dmarches:

--On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?

--Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est
l'homme sur lequel vous avez jet les yeux?

--Vous le connaissez, Barras!... c'est le gnral Vendmiaire, dit en
souriant Josphine.

--Bonaparte? Un garon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si
vous l'aviez vu comme moi  cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant
ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous
seriez persuade qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent
mari... Oh! il est intrpide!... j'tais  ct de lui, et les
sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manire
d'apart.

--Il est bon, fit Josphine... Il veut servir de pre aux orphelins
d'Alexandre de Beauharnais et de mari  sa veuve.

--C'est trs louable, mais l'aimez-vous?

--Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas...
d'amour...

--Auriez-vous de l'loignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de
mine...

--Je n'ai pour lui ni rpugnance, ni dsir... je me trouve dans un tat
de tideur qui me dplat... C'est ce que les dvots,--vous savez qu'
la Martinique, mon pays, on est fort attach  la religion,--trouvent
l'tat le plus fcheux pour l'me...

--Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...

--L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de
conseils, d'exhortations pour croire, pour tre fervente... voil
pourquoi je rclame vos conseils. Prendre une rsolution a toujours paru
fatigant  ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouv plus
commode de suivre la volont des autres...

--Alors, il faut que je vous ordonne d'pouser le gnral?

--Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il
a sauv la socit au 13 vendmiaire...

--Il a protg la Convention, abattu les factieux qui voulaient
renverser la Rpublique et gagn  lui seul, dans Paris, une bataille de
rues qui vaut toutes les batailles ranges...

--C'est un homme suprieur... J'apprcie l'tendue de ses
connaissances en toutes choses dont il parle gnralement bien, la
vivacit de son esprit qui lui fait comprendre la pense des autres
presque avant qu'elle ait t exprime; mais je suis effraye, je
l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui
l'entoure...

--Il a l'oeil dominateur, en effet! La premire fois que je l'ai vu,
dit Barras avec gravit, je fus trangement surpris  son aspect.
J'aperus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrme
maigreur... On aurait dit un ascte chapp des solitudes... ses cheveux
coups d'une faon particulire, encadrant ses oreilles, tombaient sur
ses paules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dore!
Il tait vtu d'un habit droit, boutonn jusqu'en haut, orn d'une
petite broderie en or trs troite; il portait  son chapeau une plume
tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des
traits prononcs, un oeil vif et fouilleur, un geste anim et brusque
dcelaient une me ardente; son front large et soucieux indiquait le
penseur profond... Son parler tait bref; il s'exprime assez
incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction,  tous moments il
trouve le sublime... C'est un homme, Josphine! un homme intgre, un
vaillant qui sera peut-tre demain un hros!... Puisqu'il veut de vous,
prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon
ami, croyez-le!...

--Alors, vous m'engagez  devenir sa femme...

--Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...

--Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....

--Vous n'tes pas la seule!... tous mes collgues le redoutent...
Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre
pourtant, le dteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...

--S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur
une femme!...

--Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous
dit?...

--Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on
peut se faire de telles confidences, ayant pass la premire jeunesse,
puis-je esprer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez
le gnral, ressemble  un accs de dlire!...

--Ne vous inquitez pas de l'avenir...

--Si, lorsque nous serons unis, il venait  cesser de m'aimer, ne me
reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de
l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipe. Ne
regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune,
qu'il aurait pu contracter! Que rpondrai-je alors? que ferai-je?... je
pleurerai... Autant m'viter les larmes...

--Ne prvoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre  devancer
les misres!... Bonaparte est un gaillard vou au bonheur... tes-vous
superstitieuse? Il m'a confi qu'il avait une toile, et qu'il y
croyait...

--Moi,  la Martinique, une ngresse qui pratiquait les enchantements,
et dont les prophties locales se sont toutes ralises, m'a prdit que
je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien
Bonaparte roi et moi partageant son trne...

--Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant
en chef de la plus belle arme de la Rpublique.

--Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Josphine surprise, se
souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont
le gnral Bonaparte faisait l'objet.

--Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous
tes l'une des plus belles reines de beaut de notre Rpublique, si vous
pousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami,
reconnaissant aussi envers le gnral qui m'a si bien mitraill les
insurgs des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...

--Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en
porte la belle madame Tallien?...

--Mieux que cela... le commandement en chef de l'arme d'Italie!...
Mais on doit s'tonner de mon absence de la fte, dit Barras jouissant
de l'tonnement de Josphine, prenez mon bras et rentrons dans les
salons... Je veux tre le premier  fliciter Bonaparte sur son mariage
et sur son nouveau commandement!...

Et, entranant la veuve Beauharnais, tout tonne de la dcision qui lui
tait impose et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur
accordait  son futur poux, Barras fit sa rentre majestueuse dans les
salons ruisselants de lumires, de fleurs, de femmes, au bras de son
ancienne matresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.




XXV

LE SABRE DES PYRAMIDES


Bonaparte fut nomm, le 23 fvrier 1796, gnral en chef de l'arme
d'Italie. Carnot s'tait ralli  l'avis de Barras. Rewbell seul y fit
opposition, mais ses collgues passrent outre.

Le 9 mars, c'est--dire quelques jours aprs, le mariage du gnral et
de la veuve Beauharnais fut clbr.

Il est  prsumer qu'il avait t consomm auparavant.

Toute cette priode de la vie de Bonaparte n'est qu'une fivre d'amour.

On le vit littralement  l'adoration de sa Josphine. Prostern,
extasi, ananti devant la crche comme un carmlite, en face de ce
saint-sacrement.

Il l'accablait de ses caresses, il l'treignait furieusement, il se
ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans
l'alcve saccage. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces
voiles lgers dont Josphine, en souvenir des tropicales soires, se
plaisait  envelopper ses charmes. Il arrachait, dchirait, dcousait,
mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle  l'imptuosit de ses
mains frmissantes, de ses lvres avides. Toute l'exubrance de sa
nature exceptionnelle clatait dans cette prise de possession brutale
comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la
premire fois, ou  peu prs, et ses rserves de passions accumules
dvalaient comme un torrent, se prcipitaient avec la violence d'un
fleuve longtemps retenu, les vannes leves. Dans cette expansion
vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair  jeun, dans cette
jouissance double o l'amour-propre satisfait, la vanit flatte, la
joie du but atteint, le rve accompli mlaient leurs ivresses, Bonaparte
en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses
nerfs furent toute sa vie surexcits. Ce n'tait plus le mme homme. Il
tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette
prise de possession de Josphine de la folie et de l'intoxication.

La clbration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.

Deux jours aprs la crmonie officielle, il se mettait en route pour
l'Italie. Il tait dsormais sur la route de la gloire et ne
s'arrterait plus  l'htellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux
victoires, jusqu'au jour o la fatalit le ferait trbucher contre le
lit blouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.

Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les
distances d'ge, s'tait vieilli de deux ans, et, par coquetterie,
Josphine, par un certificat de nativit,  dfaut d'acte de naissance
rgulier, s'tait rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie
femme, dsireuse de ne pas paratre trop ge auprs d'un jeune poux,
devait avoir de terribles consquences pour Josphine,  l'poque du
divorce, au moins sous le rapport de la lgalit de cette procdure.

Bonaparte emporta sa fivre passionnelle en courant vers cette Italie,
o les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.

Il ne laissait passer aucune journe sans adresser  sa Josphine des
ptres amoureuses, un peu emphatiques de ton, o l'on retrouvait
l'loquence et la pompe de Saint-Preux crivant  Julie. Harass de
travaux, las de veiller,  peine descendu de cheval aprs avoir parcouru
les positions o le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune gnral, au
milieu de proccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait
jamais de jeter sur le papier des phrases embrases, tmoignant de
l'intensit de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait
aussitt  Paris avec le bulletin de la bataille gagne la veille et
l'annonce des drapeaux pris  l'ennemi qu'un aide de camp dposerait sur
l'autel de la Patrie, dans une crmonie magnifique prside par les
directeurs.

Et cette fte de la Victoire qu'il organisait de sa tente dresse sur le
plateau de Rivoli, cette journe de patriotiques rjouissances qu'il
donnait  Paris, quand son ami Junot se prsenta  la Convention porteur
des tendards autrichiens, c'tait pour sa Josphine que l'ide, un peu
thtrale, lui en tait venue.

Elle fut la reine de la France, ce jour-l, l'insignifiante et sensuelle
crole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassembl, au son
du canon et des cloches, clamant  la cit en liesse l'alleluia de la
victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le
reprsentant, l'ami, le compagnon du hros dont le nom montait vers le
ciel, profr par cent mille bouches en dlire.

Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononait une
harangue o le jeune gnral victorieux tait compar  Epaminondas et 
Miltiade. Lebrun, pote officiel, dirigeait un choeur chantant cet
hymne de circonstance:

    Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.
    Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!
        Buvons, buvons  la victoire,
        Fidle amante des Franais!

Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son poux, 
distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre,
jouissait du triomphe qu'il lui avait prpar.

Josphine cependant, le soir mme de cette apothose o elle avait
figur en desse, ayant congdi un acteur subalterne qui l'occupait
depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards,
M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers,
les marchandes  la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se
privant, lui envoyait Bonaparte. C'tait sa faon  elle de rcompenser
l'arme.

Non seulement Josphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux,
si convoit par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne
feignait mme pas d'avoir pour lui les gards que la simple convenance
exigeait. Elle se refusa longtemps  se rendre en Italie o il
l'appelait de tous ses dsirs. Bonaparte,  la pense surexcite par la
privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait
d'abandonner son commandement, de donner sa dmission et d'accourir 
Paris, auprs de sa Josphine, si elle ne se dcidait  venir le
rejoindre.

Elle consentit enfin, le coeur gros,  quitter ce Paris qui lui
tenait tant au coeur, et  se mettre en route. Dans ses bagages, elle
emmenait le beau Charles.

Lorsque, dans la suite de ce rcit (_La Marchale_), nous parlerons du
divorce de Napolon, nous reviendrons sur ces pisodes de la trahison
continuelle de cette gourgandine couronne sur laquelle romanciers,
dramaturges, potes, trompant la postrit, ont apitoy l'me populaire.

Napolon n'a pas t trahi que par les marchaux qu'il avait gorgs
d'honneurs, engraisss de dotations. Les deux femmes qu'il avait
appeles  partager la gloire de son nom, furent deux infmes coquines;
mme la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse
toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'tait pas tire des
boudoirs quivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait
exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronn qui l'avait
conquise l'pe  la main, et tait entr dans son lit en vainqueur,
comme dans une capitale rendue.

Aprs la campagne d'Italie, les prliminaires de Loben, le trait de
Campo-Formio, Bonaparte,  la fois triomphateur et pacificateur, se
retrouva hant des visions de l'Orient.

Ce n'tait plus alors l'aiguillon de la misre, l'ambition, la vague
convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait
s'acqurir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme
des serres, dont il se sentait press. L'Orient n'tait pas seulement
pour lui un paradis de conqutes et de gloire qu'il entrevoyait dans les
fumes de son rve veill. C'tait aussi un port, un abri.

Revenu  Paris le 5 dcembre 1797, aprs les ratifications du trait de
Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait 
la France Mayence et Manheim, c'est--dire le Rhin, il n'avait pas
tard, dans son petit htel de la rue Chantereine, flatteusement
dbaptise et devenue rue de la Victoire,  connatre les dangers de la
popularit et les prils d'une situation exceptionnelle dans la
Rpublique.

Il dut tout d'abord assister  des ftes clbres en l'honneur des
armes victorieuses. Il en fut le hros. On ne voyait que lui parmi
l'clat frissonnant des drapeaux, et son nom rsonnait dans toutes les
bouches. Barras, Talleyrand, qui dj s'essayait au mtier de tratre,
le louangrent solennellement. Bonaparte rpondit en termes vagues. De
son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaante:
Lorsque le bonheur du peuple franais sera assis sur de meilleures lois
organiques, l'Europe entire deviendra libre dit-il avec nergie. Un
orage tait ainsi prophtis. Le coup de foudre du 18 brumaire
s'annonait sourdement, sous cette phrase grosse de temptes.

Bonaparte cherchait alors  se drober aux ovations qui le
poursuivaient. Carnot, proscrit aprs Fructidor, avait laiss une place
vacante  l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les
crmonies publiques, il affecta de se montrer vtu du modeste habit 
palmes vertes. Sous cette livre de la science, il semblait moins un
soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'ide.

On avait propos de lui donner le chteau de Chambord, cette merveille
de l'art de la Renaissance,  titre de donation nationale. Il refusa. Il
dclina galement toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne
voulut accepter que le titre de gnral en chef de l'arme d'Angleterre.

Il prparait avec certain fracas un projet de descente en
Grande-Bretagne. En ralit, il tudiait le moyen de frapper
l'implacable ennemi de la France et de la Rvolution, l o surtout elle
tait vulnrable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il rsolut d'y
entraner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des
lauriers inattendus  rcolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec
un prestige blouissant. Le plan gigantesque et chimrique se
dveloppait dans son cerveau bouillonnant de conqurir non seulement
l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un
chef de croiss, dans Constantinople, et l, de prendre l'Europe 
revers, poussant les vagues de son arme, grossies de fellahs, de
Bdouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attires de l'Asie
Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et
sous son pe triomphale courbait tous les souverains et toutes les
nations.

Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant
l'Egypte, dans ses fantastiques rveries d'immense empire occidental. En
mme temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'tait pas
fch de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que
des fautes, les gnraux ne connatre que les dfaites. Son besoin
d'activit le stimulait  chercher de nouvelles occasions de gloire. Il
se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien
vite d'encenser une idole: On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle,
disait-il, qu'on ne me regardera plus.

Une sourde conspiration le dcida  brusquer son dpart. La jalousie des
directeurs s'tait allume. Dj Rewbell, un honnte homme mais un
parfait imbcile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de
donner sa dmission, pour qu'il la signt. On cherchait vaguement  le
mettre en accusation sous un prtexte de concussion,  propos de sommes
touches en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait pouss
le gnral  tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux,
des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux
Bonaparte faisait passer  Moreau et  ses autres collgues moins
heureux de l'arme du Rhin, des subsides leur servant  rgler les
soldes en retard.

Le 19 mai 1798, il s'embarquait  Toulon. Avant de prendre la mer, il
adressa  ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, o miroitait
la splendeur de la terre promise:

Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie,
et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener
dans un pays o, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui
tonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez  la patrie les
services qu'elle a droit d'attendre d'une arme d'invincibles. Je
promets  chaque soldat, qu'au retour de cette expdition, il aura  sa
disposition de quoi acheter six arpents de terre.

La campagne d'Egypte, avec ses lgendaires tapes,--les soldats
plaisamment demandrent en foulant les sables du dsert de Giseh si
c'tait l que le gnral voulait leur distribuer les arpents de terre
promis,--ses victoires invraisemblables, ses dsastres maritimes, sa
revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une
Nuits dont le sultan public demeura charm, impatient d'apprendre la
suite.

Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est dbarqu 
Frjus. Il se dirige vers Paris, escort de l'acclamation des foules. Il
est le hros, le sauveur, le dieu. La France se donne  lui, dans un rut
formidable, comme une gouge pme tombant aux bras d'un premier rle,
dans l'entr'acte du drame palpitant.

Avait-il, en revenant ainsi prcipitamment, le projet prconu de
renverser le gouvernement et de substituer sa volont  la Constitution
existante? Nullement. C'tait un grand rveur, Napolon Bonaparte. Il
avait entrevu la possibilit d'un changement de rgime comme l'hypothse
de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux
vnements la ralisation de ces utopiques conceptions.

Le 18 brumaire a t command par l'opinion, excut par Bonaparte. Le
Directoire tait discrdit; la France, lasse de cette dictature de
l'incapacit. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le
voulait absolument. Si Bonaparte n'et pas tent le coup de Brumaire,
Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essay.

Bonaparte avait group autour de lui tout un tat-major brillant et
valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des lgistes,
inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacrs, des
pcheurs en eaux troubles comme Fouch et Talleyrand. Ses deux frres,
Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout
qui tait membre des Cinq-Cents.

Le complot s'organisa sans grandes prcautions.

Tout le monde en tait, ou  peu prs.

Le 18 brumaire,--9 novembre 1799,-- six heures du matin, tous les
gnraux et officiers suprieurs, convoqus par Bonaparte, se trouvaient
rassembls dans son htel de la rue de la Victoire, sous le prtexte
d'une revue  passer. Il y avait les six adjudants de la garde
nationale, et,  leur tte, Moreau, Macdonald, Murat, Srurier,
Andrassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.

Un seul gnral important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec
inquitude:

--O donc est Lefebvre? demanda-t-il  Marmont. Lefebvre ne serait-il
pas avec nous?...

Au mme instant, on annona le gnral Lefebvre.

Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gne.

L'ancien garde-franaise, le lieutenant de la milice, le capitaine de
Verdun  l'arme du Nord, tait devenu le gnral commandant la 17e
division militaire, c'est--dire le gouverneur de Paris.

De capitaine au 13e d'infanterie lgre  Jemmapes, il avait t nomm
chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis gnral de brigade 
l'arme de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.

Le 10 janvier 1794, il tait promu gnral de division et commandait
l'immortelle arme de Sambre-et-Meuse,  la mort de Hoche. A Fleurus, 
Altenkirchen, il s'tait comport en hros.

Aprs avoir command l'arme du Danube, il avait t candidat au
Directoire, mais cart  raison de ses opinions trs rpublicaines et
de sa qualit de militaire.

Nomm au commandement en chef de l'arme de Paris, Lefebvre tait
peut-tre le gnral dont le concours se trouvait le plus indispensable
 la russite des desseins de Bonaparte.

Il n'avait pas t averti des projets du futur matre de la France.

A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opraient, il
tait mont  cheval et avait parcouru la ville.

Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prte  se mettre en
route pour une destination inconnue, il avait interrog svrement le
commandant: Sbastiani. Celui-ci l'avait renvoy  Bonaparte.

Lefebvre arrivait donc de fort mchante humeur chez le gnral.

Bonaparte, l'apercevant, courut  lui, les bras ouverts:

--Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familirement, comment cela
va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le coeur sur
la main et la rplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se
plaint de ne pas la voir assez souvent...

--Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, gnral, dit Lefebvre,
trs froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...

Bonaparte l'interrompit.

--Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et
l'air bon garon qu'il savait prendre  l'occasion, vous, l'un des
soutiens de la Rpublique, la laisserez-vous prir entre les mains de
ces avocats?... Tenez, voil le sabre que je portais aux Pyramides, je
vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...

Et il tendit  Lefebvre, hsitant et flatt, un magnifique sabre, 
poigne orne de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.

--Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calm, jetons les avocats 
la rivire!...

Et il ceignit le sabre des Pyramides.

Le 18 brumaire tait accompli.

Le soir de cette journe dcisive, qui changeait encore une fois la
destine de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant 
demi du fourreau le don de Bonaparte:

--a, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu' la
parade ou  taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons
au fourreau... il nous rappellera seulement l'amiti du gnral
Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...

--Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gne.

--Non... pour dfendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les
Anglais, les Prussiens, partout o Bonaparte voudra nous conduire,
ft-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de
Sambre-et-Meuse, il me suffit!...

Et le gnral Lefebvre, attirant  lui sa bonne pouse, qu'il aimait
toujours comme au 10 aot, dposa sur ses grosses joues un long baiser,
franc et pur comme son sabre de combat.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE[1]


  [1] L'pisode qui complte l'ouvrage a pour titre: _Madame
  Sans-Gne, la Marchale_, et paratra  la fin du mois de mai
  prochain.




TABLE DES MATIRES


PREMIRE PARTIE

LA BLANCHISSEUSE

      I.--La fricasse                          1
     II.--La prdiction                        10
    III.--La dernire nuit de la royaut       20
     IV.--Un chevalier du poignard             31
      V.--La chambre de Catherine              50
     VI.--Le petit Henriot                     56
    VII.--Le locataire de l'htel de Metz      71
   VIII.--Le joli sergent                      85
     IX.--Le serment sous les peupliers        95
      X.--L'enrlement involontaire           114
     XI.--La crance de madame Sans-Gne      129

DEUXIME PARTIE

LA CANTINIRE

      I.--En chaise de poste                  138
     II.--Chez la fruitire                   147
    III.--La demoiselle de Saint-Cyr          158
     IV.--Premire dfaite de Bonaparte       169
      V.--Le sige de Verdun                  174
     VI.--A l'tape                           179
    VII.--L'abandonne                        193
   VIII.--L'arrive des volontaires           203
     IX.--L'envoy de Brunswick               210
      X.--Le serment de Beaurepaire           217
     XI.--La mission de Lonard               228
    XII.--Le camp des migrs                 233
   XIII.--Le second enfant de Catherine       246
    XIV.--La fin d'un hros                   253
     XV.--Au bord du nant                    265
    XVI.--Jemmapes                            273
   XVII.--La messe de mariage                 289
  XVIII.--Dette de reconnaissance             306
    XIX.--Avant l'attaque                     321
     XX.--La victoire en chantant             332
    XXI.--L'toile                            343
   XXII.--Yeyette                             353
  XXIII.--Madame Bonaparte                    370
   XXIV.--Chez Barras                         377
    XXV.--Le sabre des Pyramides              391


MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




       *       *       *       *       *




Modifications:

  Page  38 bouique remplac par boutique (dans sa boutique dont
             elle avait)
  Page  58 uste par juste (Hein? suis-je tomb juste?...)
  Page  79 pratiquai par pratiquait (pratiquait toujours sa svre
             philosophie)
  Page 105 vervoyant par verdoyant (dans un verdoyant fouillis).
  Page 107 se par ses (c'est que, dans ses rticences et ses
             grognements).
  Page 116 qu par qui (cette apprhension vague qui pntrait son
             me).
  Page 134 ajouta-il par ajouta-t-il (ajouta-t-il avec un soupir).
  Page 174 Crpi-en-Valois par Crpy-en-Valois (qui sparait
             Crpy-en-Valois de Verdun).
  Page 203 Catheriue par Catherine (--Ce que nous venons faire?
             dit Catherine).
  Page 219 l'Hymme par l'Hymne (l'Hymne des Marseillais).
  Page 230 Commercv par Commercy (sur la route de Commercy...)
  Page 238 C'tai, par C'tait (C'tait touchant et grotesque).
  Page 289 Lavelide par Laveline (et le marquis de Laveline).
  Page 338 ne ne par ne (a ne nous disait rien de bon).
  Page 341 skako par shako (il m'a fendu mon shako).
  Page 357 j'en je ne par je ne (je ne la remettrai au fourreau).
  Page 381 volupteux par voluptueux (le voluptueux et intelligent
             Barras).
  Page 397 L'Orien par L'Orient (L'Orient n'tait pas seulement
             pour lui).
  Page 405 Appel de la note [1] ajout.



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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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