Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (1 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires (1 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: April 3, 2013 [EBook #42464]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  VARITS

  HISTORIQUES

  ET LITTRAIRES,


  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER


  TOME I




  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLV




PRFACE.


Jusqu' ces derniers temps, pour les tudes d'histoire et de
littrature, l'on ne s'toit gure adress qu'aux ouvrages traitant
_in extenso_ de la question historique ou littraire dont on toit
curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrs, aux
sources connues et en vidence, c'est--dire aux gros livres, qui ne
rpondoient pas toujours; l'on paroissoit  peine, se douter que, tout
prs de ces documents pour ainsi dire puiss par l'usage, auprs de
ces volumes muets, ou ne parlant que pour se rpter, il se trouvoit
de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis
par les grands livres, d'autant plus intressants, la plupart, qu'ils
toient plus inconnus, et que l'ignorance o l'on toit mme de leur
titre leur avoit laiss, aprs deux ou trois sicles, tout le piquant
de la nouveaut.

Le got des livres rares, qui s'est si bien dvelopp pendant toute
la premire moiti de ce sicle, a fait retrouver un trs grand nombre
des pices dont nous parlons, et a fait assigner  chacune son prix
vnal. Ce n'toit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets
curieux eussent t trouvs pour le bibliophile; il falloit aussi
qu'ils fussent acquis pour l'crivain proccup des curiosits de
toutes les histoires, de toutes les littratures; il ne falloit pas
seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le
commissaire-priseur, il toit bon qu'ils retrouvassent aussi leur
valeur relle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas
possder, veut au moins pouvoir lire et travailler.

Leur raret a fait le prix vnal de ces pices; la publicit doit
montrer leur prix historique, leur valeur littraire, et ainsi leur
rhabilitation ressortira de deux contraires. Voil ce que nous nous
sommes dit, voil ce qui nous a guid dans la recherche de celles dont
ce volume commence le recueil.

Nous nous adressons  toutes les classes de lecteurs curieux et
travailleurs; nous voulons apporter  chacun, quelle que soit la
proccupation de ses tudes, notre lot de connoissances nouvelles et
de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre
quelconque, qui nous et, fatalement rendu exclusif, et nous et
forc, ds l'abord, de dmentir notre titre, nous nous sommes impos
le dsordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les
suivants, et qui nous permettra, grce  son sans-gne et  son mpris
des transitions, de satisfaire ensemble et l'une aprs l'autre toutes
les curiosits.

L'immense priode comprise entre la seconde partie du XVIe sicle et
la Rvolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer,
dans tout ce qu'il a d'intressant au point de vue des faits de
l'histoire ou des oeuvres de l'esprit.

       *       *       *       *       *


     _Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du
     roy, addresse  toutes personnes qui ayment les lettres, par
     Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1]._

     [Note 1: Jean Gosselin succda  Mathieu LaBssie comme garde de
     la bibliothque du Roi  Fontainebleau. (_Discours sur l'histoire
     de la bibliothque du Roi_, en tte du 1er volume du catalogue
     imprim, p. 16.)]


Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer
les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la
librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit:

Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la
librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume,
durant lequel temps je l'ay garde plusieurs annes dedans le chasteau
de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2],
je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le
temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et
lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que
Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gard icelle librairie, et
d'avoir empesch plusieurs fois qu'elle n'ayt est dissipe ou ruyne,
et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que
quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingrer d'entrer en
icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur faon,
lesquels j'ay empesch, par la grace de Dieu et par l'ayde de
Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus rsister
contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus
de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma prsence, me
contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire
ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay trs bien ferm
la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat,
et par dedans avec une forte barre, et me suis absent de ceste ville
de Paris deux mois devant qu'elle ait est assige, et me suis retir
 Saint-Denis, o estoit Sa Majest, et par aprs me suis refugi en
la ville de Meleun, qui estoit en l'obissance du roy, l o j'ay t
jusques  la dernire trve, durant laquelle le prsident de Nully,
qui pour lors avoit moult d'autorit en ceste ville de Paris, meu
d'une particulire affection, s'est adress  la dicte librairie, a
fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit
ferme; et ne pouvant ouvrir icelle porte,  cause qu'elle estoit
ferme par derrire avec une forte barre, il a fait rompre la
muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entr en icelle librairie
avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est all plusieurs
fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans
d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possd la dicte
librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a
est rduite en l'obissance du roy, et que Sa Majest luy a mand de
me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite
librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit
prsident m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris
aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus
avant; mais je reviens  mon propos,  moy plus ncessaire: c'est que
vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux
qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux
auquel m'ont rduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui
estoient en ceste ville de Paris, trs mal affectionnez envers les
serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retir en ville qui
estoit en l'obissance du roy, viennent en mon logis, auprs de
Sainct-Nicolas-des-Champs, o j'avois laiss feu ma femme, et
ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils
m'eussent trouv, ils ne m'eussent pas laiss derrire. Voyl comment
les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande ncessit.
Mais Sa Majest, pleine de bont, ayant entendu les fidelles services
que j'ay faits par le pass, et que je faits encores de prsent, et
aussi la grande ncessit o j'ay est et suis encores maintenant, a
ordonn et command trs expressement (mesmement par l'advis de son
conseil)  maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il
ait  me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la
somme de seize cens soixante six escus,  moy deue pour plusieurs
annes de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour
l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement
deuement expdi, dont la copie ensuit par cy aprs.

[Note 2: Cette dclaration si positive de Jean Gosselin rtablit un
fait altr dans le _Discours_ cit tout--l'heure. Il devient
constant que ce ne fut pas sous Henri IV, en 1595, comme les auteurs
de cette notice, d'ailleurs excellente, l'ont avanc, mais long-temps
auparavant, sous Charles IX, que la bibliothque fut transfre de
Fontainebleau  Paris.]

[Note 3: Jean Gosselin a fait ailleurs une autre constatation de cet
acte de violence et des pillages qui en furent la consquence. Entre
autres choses prcieuses, un manuscrit franois, _Marguerites
historiales_ de Jean Massu, avoit t distrait de la bibliothque. Il
y fut rintgr aprs les troubles, mais un cahier y manquoit. J.
Gosselin, qui toit encore _garde de la librairie_, afin de renvoyer 
qui de droit la responsabilit de cette mutilation, crivit cette note
sur le ct intrieur de la couverture du manuscrit: Mmoire que le
prsident de Nully, durant la ligue et durant la trve, s'est saisi de
la librairie, laquelle il a possde jusqu' la fin du moys de mars,
en MDXCIV, qui sont six mois, pendant lequel temps on a coup ou
emport le premier cahier du prsent livre, auquel cahier estoient
contenues choses remarquables. _Item_, durant le temps susdit, ont
est emportez de cette dite librairie plusieurs livres dont le
commissaire Chenault feist enqueste bientt aprs que le dit prsident
eut rendu cette librairie. Sign Gosselin, _ita est_. Dans le
_Discours_ qui sert d'introduction au catalogue (p. 17), cette
curieuse note est cite, puis il est dit aprs: Ce garde (Jean
Gosselin) parle ensuite des tentatives que Guillaume Rose, evesque de
Senlis, et Pegenac, docteur de Sorbonne, fameux ligueurs, firent dans
un autre temps pour envahir la Bibliothque royale; et il a adjout
qu'ils en furent toujours empeschez par le prsident Brisson,  la
requte et  la sollicitation de lui Gosselin. Cette circonstance,
comme le remarquent les auteurs du _Discours_, est en contradiction
avec ce qu'assure Joseph Scaliger dans ses _Lettres_ (lib. I, epist.
63). A l'entendre, Barnab Brisson ayant eu chez lui un bon nombre
des livres du Roi, sa veuve les vendit presque rien. Il faut sans
doute tre moins rigoureux que Scaliger, et ne pas faire un crime de
ces simples emprunts au malheureux prsident, qui ne fut que trop
empch pour rendre ce qu'il avait emprunt; mais il faut regretter la
perte qui en rsulta pour la bibliothque, et qui ne fut que trop
relle. Parmi les livres qui ne reparurent plus se trouvait l'un des
deux seuls exemplaires chapps  l'auto-da-f que le numismatiste
Hautin avoit fait de son _Trait des Mdailles_. Gardant l'un pour
lui, il avait donn l'autre  la bibliothque du Roi: Il en fut tir,
avec quelques autres, par M. Brisson, qui, les ayant portez chez lui,
selon sa coutume, pour les examiner plus  loisir, et dans le dessein
de les remettre  leur rang, fut prvenu de la mort, ayant pri
malheureusement dans les dsordres de la ligue. Sa veuve, qui trouva
ce livre parmi ceux de son mari, sans dmler s'il toit de la
Bibliothque royale ou non, le vendit avec les autres. (_Essais de
littrature pour la connoissance des livres, etc._) La Haye, 1703,
in-12, p. 15.--Les Sainte-Marthe ont aussi parl des pertes faites
alors par la bibliothque. Le pre en fait mention dans l'un de ses
opuscules, le fils dans un _Discours_ au Roi sur la bibliothque de
Fontainebleau. Le Prince, dans son essai historique sur la
_Bibliothque du Roi_, ne fait que reproduire  ce sujet ce qu'il a
trouv dans le _Discours_ prliminaire; il ajoute, toutefois, dans une
longue note, que parmi les livres disparus se trouvoit le manuscrit
des _Statuts et livre armorial des escripts et blasons des armes des
chevaliers et commandeurs de l'ordre et milice du Saint-Esprit,
institu par Henri III en 1578_, manuscrit magnifique qui, plus tard,
passa de chez Gaignat dans la bibliothque du duc de la Vallire.]

Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la
raison, la ncessit me contraint de supplier humblement vous autres,
Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres,
qu'il plaise  chacun de vous (quand l'occasion se prsentera) de
remonstrer et persuader audit thrsorier qu'il acquerroit honneur,
avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le
bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font
service au roy et au publiq, et spcialement en me payant ce qui m'est
deu et ordonn par sa dicte Majest, afin que m'acquite envers les
gens de bien qui m'ont prest argent durant le mauvais temps qui a
couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en
l'aage o je suis: car autrement ( mon trs grand regret) je seray
contrainct, aprs que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par
l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec
grande honte)  toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres,
plus tost que de mourir de faim en languissant.

       *       *       *       *       *


     _Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande trs
     expressment  maistre Balthasar Gobelin, thresorier de
     l'Espargne, qu'il paye  Jean Gosselin, garde de la librairie
     royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a
     desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie._


Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre,  notre am
et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar
Gobelin, salut. Nous vous avons mand par nos lettres patentes du
diseptime jour d'octobre dernier de payer  nostre bien aim Jean
Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante
six escus deux tiers,  luy deue pour les causes et comme il est port
par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement
remonstrer, vous faictes difficult de satisfaire,  cause des
reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de
nos finances, nous suppliant trs humblement, attendu que c'est chose
deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour
la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir
sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles
services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos
predecesseurs, en quoi il a reeu de grandes pertes en ses biens, et
desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous
voulons et nous vous mandons trs expressement par ces presentes que,
sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous
ayez, des plus clers deniers de vostre charge,  payer, bailler et
dlivrer comptant  iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents
soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est
mand faire par nos dictes lettres cy attaches sous nostre
contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir  plainte 
nous, nonobstant lesdicts rglements et deffences au contraire, de la
rigueur desquelles nous l'avons except et reserv, exceptons et
reservons, et vous en avons decharg et dechargeons par ces dictes
presentes, signes de notre main, car tel est nostre plaisir. Donn 
Paris, le quatrime jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre
vings quinze, et de nostre rgne le sixime.

Ainsi sign: HENRY, et plus bas: Par le roy, POTTIER; et scell sur
simple quee en cire jaune, et au dos est crit ce qui s'en suit:
Enregistr au contrerolle gnral des finances, par moy, soubzsign, 
Paris, le septime mars mil cinq cens quatre vings quinze.

                                                _Sign_: DE SALDAIGNE.

Ceux qui embrassent Pluton et le prfrent aux thresors de Palas vont
estre mal contents de la petite remonstrance,  cause de quoy je suys
iniquement traict touchant cest affaire.

  _Ventus en est vita mea._

       *       *       *       *       *


     _Le Diogne franois[4], ou les facetieux discours du vray
     anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprime  Limoge,
     par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, prs l'glise
     Sainct-Michel._

       M. DC. XVII.

         In-8.

     [Note 4: Il ne faut pas confondre ce livret avec un autre paru
     sous le mme titre en 1615, rimprim dans l'un des volumes du
     recueil A. Z, et le mme dont Malherbe crivoit  Peiresc, le 13
     fvrier 1615: Il s'est fait un _Diogne franois_, mais ridicule
     et impertinent; et, hormis trois ou quatre mots o il contrefait
     le baragouin d'un certain homme et bouffonne sur la physionomie
     d'un autre, je n'en donnerois pas un clou  soufflet.]


AUX LECTEURS.

_Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un
ennuy qui nous rend paresseux  la lecture; par divertissement, et
pour les heures moings occupes, j'ay fagot ce paradoxe facetieux,
pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins
curieux. Les matires graves temperes par la consolation de quelque
gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus
rcratif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire
franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la
chattemitte et estre du nombre de ceux_ qui furtim count et sua furta
regunt.

       *       *       *       *       *

A CE LIVRET.

  Passe, tu es assez fort,
  Ton humeur est ta conduite,
  L'on ne te peut faire tort,
  Tes ennemys sont en fuite.

       *       *       *       *       *

PARADOXE

SUR LES CHOSES PETITES.

_Parvi parva decent_,  petit mercier petit pannier. Voyons d'o vient
la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement  deux heures et
demye deux minutes, et un moment aprs midy, estant au jour d'une
vieille fenestre casuellement trivialle, appuy comme un Astrophile,
j'entendy deux grosses chambrires grasses, grosses et rebondies, dont
l'une complaignante disoit: Hlas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les
hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui
respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si
gros et de si longs  votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un
pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut
de telle sorte, que je fus sur l'aprs de passer le pas, comme celuy
qui mourut  force de rire voyant un ne qui mangeoit des figues sur
sa table. Cela fut cause que tout aussitt je mis la main  la plume,
et qu' chapeau relev je resoluz de rembarrer cette insatiable
caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la
manutation, le support et protection des choses petites, que je
concluds, di-je,  sourcil refrong, de les mettre en lustres et
frontispice.

_Primo._ Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour?
plus mignard que l'amour? plus abrg que l'amour? C'est luy toutefois
qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la runion entre les
choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de
ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: _Omnia vincit amor_.

_Secundo._ Lors qu'une beaut veut emprisonner quelque amoureux
trancy, par o fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus
delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que
_oculi sunt in amore duces_. Tous les philosophes assemblez, voulant
signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appel microcosme,
_tanquam parvus mundus_; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de _petit
monde_, pour notifier que les choses petites ont je ne say quoy de
plus que les grandes, _et igitur aures arigite, admiranda canam_. Il
est certain qu'Apule, ayant mang un petit bouton de rose, laissa sa
forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist
lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au
contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes,
qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir
leurs escritures. _Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet_,
que quelque malefici et morfondu presente une pistole  son medecin
pour son ordonnance, jaoit qu'elle soit petite et rongne contre la
reigle _hic et hac et hoc nimis_, au diable s'il en fait refus: _donum
quodcumque sumendum_. Voyl, voil: les maximes _d'accipe, sume,
cape_, sont cejourd'huy si ressentes et familires, qu'on est
contrainct d'avouer  monsieur le bachelier, pour la peine de ces
recipez, _materiam non formam_, si mieux il ne vouloit recevoir du
febricitant _stercus aureum_ en champ de gueule.

N'en dplaise  messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses
petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le
petit manteau  la clisterique[5], la petite espe, et, foy de Platon,
le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans,
suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me
font ombre. Que feroit-on l? Il faut confesser qu'aujourd'huy
_vanitas vanitatum et omnia vanitas_. Leurs lettres amoureuses
s'appellent poulets, _in diminutivo_, et non pas chappons[6], o
avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous
les moys.

[Note 5: La forme courte des manteaux dont on parle ici, et qui, ne
descendant gure plus bas que les reins, eussent t si favorables aux
apothicaires qui poursuivoient Pourceaugnac, fait comprendre de reste
le sens de ce mot _clistrique_.]

[Note 6: On avoit dit aussi _chappons_ pour lettres galantes; on les
crivoit surtout en vers. Il s'en trouve plusieurs dans les posies de
Christophe de Beaujeu. On conoit aisment, est-il dit  ce propos
dans les _Mlanges d'une grande bibliothque_, tome VII, pag. 297, que
les poulets galants sont des diminutifs de ces chapons-l.]

Pour crayonner une belle Helne, il faut qu'elle aye un petit sorcil 
perte de vee, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin
rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et
tetasses  la perigourdine, propres  charger sur l'espaule comme une
besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potele et
caillote, _absque fuco et cerusa_, un petit pied, et un petit, petit,
petit, etc.

Appelles, voulant dpeindre une beaut parfaite, emprunta les attraits
plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le
moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame
Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame
avoit les talons si petits et si courts, qu' toute heure elle tomboit
 la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en
rapporte  Flore et Las, ses compagnes.

Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent
ordinairement s petites botes, et ses disciples par succession
tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand
ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces
quees pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et dfences 
ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville
en ces mots:

  Troupe picquante et du tout vile,
  Des asnes le vray chastiment,
  Nous vous faisons commandement
  De reculer de nostre ville.

Et si, par le moyen de la prosopope, ces guespes vouloient
s'arraisonner et contester leur antienne libert, espouventez-les en
ceste faon, comme ne parlant  Turne:

  Nos Arcades  ceste fois
  Ont sur vous un tel advantage
  Qu'ils naissent soubz humain visage,
  Comme les feuilles par les bois.

Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7]
tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand 
frise corde et  fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits
troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs
sont odieux, desplaisants et desagrables. Prenons-les doncques
petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin,
selon Virgile: _collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes:
una dies aperit, deperit una dies_.

[Note 7: Priphrase pour dsigner les matres paumiers.]

Un jour, appuy sur la boutique d'un tisseran en cuir, aprs plusieurs
discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de
Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien
fait, si bien coup, si bien cousu et si bien par? Il me rpondit: A
une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et
affaite, qui ne chausse qu' trois petits points, mais il est bien
vray qu'elle couche  douze grands, mesure de Saint-Denis en France;
et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, _in laudem ex
parte cujusdam amasi irritati_: car il parloit latin, le drle, et
s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au sige des Toopinambous,
prs de Marathon, soubz l'equateur oriental.

[Note 8: Ce sont les vnements qui, de 1614  1617, devoient le plus
proccuper les esprits.]

  Petite, que vous estes sotte,
  Dans ceste robe de prix!
  Je n'ayme point le mespris.
  Quitez-la, qu'on la dcrotte.
  Je n'ayme point que l'on trote
  Pour efforer les esprits:
  Cela ressent sa Cypris
  Lorsqu' Mars on la garote.
  Que si vous craignez les loix
  De la courrire des mois
  Et de mort estre ferue,
  Sans bruit accourez  moy:
  Avecq' un bon pied de roy:
  Vous serez tost secure.

Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter
ses douze grands points  ce bon pied de roy, gaige suffisant pour
contenter les plus degoustez: _o parva iterum quam excellentissima!_
Que dirons-nous de plus? Si nous sommes  quelque sympose ou banquet
franois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de
perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloettes, d'ortolans, de
pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de
grives, de levraux, que non pas ceux d'un boeuf, d'une vache, d'un
pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chvre et autres bestes
puantes, grossires et massives? Baste, baste, _in parvis virtus, in
magnis virus_. Par comparaison, qu'on demande  quelque pucelle de
vingt ans estant  table: M'amye, voulez-vous manger de ces
fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches
frites[9]? de ces barbillons? de ces soles  la gibelote? de ces
brochetons? de ces grenouilles  la saulce blanche? Sage et civilise,
elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets  vos
jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs
me sont les meilleurs. _Quid magis?_ Si quelque amoureux, pour
favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy
prsentoit un bouquet compos d'une fleur de pavot, de chardon,
d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de
boillon blanc  l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par
devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous
donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de
violette, de girofle, de pense, de jasmin, de jacinthe, de narcis,
de paquerette, d'oeillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus
petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voyl la
gloire et l'immortalit des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se
plaist  nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un
pinon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloette et
autres petits animaux plaisans  la vue et  l'ouye. Il semble que la
cour de nos princes sembleroit ne et sans ornemens si elle ne
s'accommodoit d'un pigme, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et
contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agit de divers appetits
changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus
petits frantaupins de l'Europe:

  La doubleure d'une baguette
  Dessoubz la peau d'une belette
  Suffit pour luy faire en tout point
  Le bas, la trousse et le pourpoint[10].

[Note 9: C'toit la friture  la mode depuis que Henri IV, pour
rpondre  cette rodomontade de l'ambassadeur d'Espagne: Votre Paris
danseroit dans notre Gand, lui avoit dit: J'ai une Loche (il parloit
de cette ville de Touraine et de sa grosse tour) si grosse et si
grande que tout le beurre d'Espagne ne suffiroit pas pour la frire.]

[Note 10: Ce quatrain rappelle les nombreuses facties et chansons qui
furent faites au XVIe sicle contre la milice si promptement
discrdite des Francs-Taupins. La plus curieuse chanson sur ce sujet
se trouve dans le recueil Maurepas, avec son refrain:

  Deriron, vignette sur vignon.

M. L. de Lincy l'a aussi donne dans ses _Chants historiques du XVIe
sicle_, mais c'est Le Duchat qui l'imprima le premier, dans sa note
sur le passage de Rabelais ayant trait  Bon Joan, capitaine des
Franc-Topins. (Liv. I, ch. 35.)]

Il est  suposer que ce petit botin estoit bastant de s'embarquer
vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des gres
ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et
cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loer le
premier dessein. _Valete et plaudite._


SUITE DES CHOSES PETITES.

Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptes,
enracines, caracteres, cizeles, imprimes, voyre s'il faut dire
infuses dans le cerveau de mon intellect, que _deum timo pascent apes,
dum rore cicad_, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de
la cause du subject de ceste matire, tant opulentissime et tant
excellentissime! _O parva turturella! parva colombella! parva
muliercula! parva filiola! parva puella!_ Je maintien  visage
refrongn,  poil hriss et  barbe partialise, qu'il n'est rien de
plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistr (ce mot est bon
jaoit que pedentesque, _calamistro, as, re, penultima longa_; il
passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que
la chose petite?

  Margoton sans fin m'agite
  En son giron arrest,
  Non pas tant pour sa beaut,
  Que pour ce qu'elle est petite.

Commenons donc par ce syllogisme parodoxiquement form  la
ciceronine: _La lune est plus grande que la terre_; _la lune nous
semble plus petite_: ergo, _la chose petite nous doit sembler plus
grande que toute la terre_. Et bien! bouches antiperistases, qui,
comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses
petites, avez-vous jamais ouy dire qu' petit chien grande quee? 
petit rouet bon ressort? et  petite braguette grand engin? Ouvrez les
yeux, testes degoustes, et aprenez que soubz un petit buisson gist un
grand livre, que dans une petite chemine on y faict un grand feu, et
que dans une basse maison la vertu le plus souvent y sjourne. _Parvus
et pauper scientiarum magister._ Le nombre des sages est petit, celuy
des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie  une
iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que
dirons-nous de ce petit poisson _Remora_, qui, malgr toute tempeste,
arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'o ceste vertu
occulte et cache? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel
envoya dans Euripe pour un semblable subject. _Aristo non Euripium,
imo Eurip. Aristo._ Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se
laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa
chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du
tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau
et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! _Et compressa fuit
Omphale._ Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit
mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal
que nos cosmographes appellent Ichneum, lequel, espiant l'absence du
crocodil, destruict et ronge ses oeufs, et par ce moyen delivre
l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille,
dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des _Georgiques_, le
commenant par ces mots: _Protinus aris mellis celestia dona exequar_,
o il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses
bornes, sa coustume et tout ce qui dpend d'une vraye republique? Que
dirons-nous du mouscheron dont le mme Virgile a faict le tombeau,
_Parve culex pecudum custos_, etc., sinon advouer les choses grandes
inferieures aux petites? Silene, mont sur son asne, eust perdu la
bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant
son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers
des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste
furieuse beste, prindrent la fuitte  la gloire de ce bon vieillard.
C'est pourquoy Bacchus, en commmoration d'un tel benefice, par
sentence donne sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons
et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons
repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et
noirs, et assisteroient prerogativement  la vendange. Voyez quel
privilge, pour faire bien contre sa volont! Si tels freslons
alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit  meilleur prix et
le pain  plus juste compte. _Nec est omnibus adire Corinthum._ Que
dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir
le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernirement en
Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des
bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens
circomflets, lors assist de Robinette, du Filoux et de la Gazette
normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit
qu'elle fust presse du derire, ou qu'elle fust subjecte  telles
ventositez, ou que l'exez de la facult du ris la portast  ceste
gaillarde action, fit un petit pet tellement parfum, que toutes les
cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas
eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et
organis.

[Note 11: Il est parl de ces oyselletz de Chippre dans la plaisante
chronicque du petit Jehan de Saintr, chap. 43. C'toient, lit-on
dans _le Ducatiana_ (t. I, p. 39), de petites balottes de toutes
grandeurs remplies de parfums exquis, et qu'on joignoit ensemble avec
de la gomme, pour leur faire prendre la forme de certains petits
oiseaux de la peau desquels on les composoit, afin de les faire crever
 propos. Un ancien inventaire, insr t. II, p. 921, de l'_Histoire
de Bretagne_ de D. Lobineau, contient: Deux cagettes d'argent veirres
pour mettre oyseletz de Chypre.]

  Femme qui pte, ce dit-on,
  N'est pas signe qu'elle soit morte,
  Quand le cul parle, dit Platon,
  Le ... voisin se reconforte.

Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel
plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et
sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des
forests et des bruyres! La grce, en effect, n'ayme point la chose
grande; la femme, pour sa propret, doit porter un petit estuy, de
petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit
manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons
du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes
vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter
qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de
grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes  glisser
et  mesurer le pav avec le cul, suyvant ce quatrain:

  Ceste femme qui, si debille,
  Se fait porter dessoubz les bras,
  Si elle estoit entre deux draps,
  Elle en lasseroit plus de mille.

M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De
rechef je leur respondray que c'est la verit; mais Lycurgue appelle
tels lve-culs cages de _Taurus_ et _Geminj_, o tous bons colliers
peuvent aprendre la rgle de _Rectum perspe tacemus_, joint que le
naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustt de chemise que
de bourrelet.

  Les masques et vertugades
  D'un tel crdit se sont ornez,
  Que les femmes seroient malades
  Sans leur culz et cachenez.

Non, non, par necessit necessitante, il faut advouer que les
merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous
d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe
et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la
recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se
recognoist lors qu'avecque une poigne de gens il deffaict et met en
fuite une puissante arme; un sergent avec un petit bout de plume
faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon
parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les
choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une
reverence du cost gauche  la pedentesque. _Valete et iterum
valete._

       *       *       *       *       *


     _Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont est
     estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris,
     par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets._

       In-8.


A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MDECINE.

Monsieur,

_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez
par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre
certain de cest espouvantable accidant, o, aprs en avoir
tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la
nouveaut du faict me sembla si estrange, que je l'ay juge digne de
vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main  la plume pour
vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a pass sans
s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et lim, aussy que
je n'ay point est curieux en la recherche des beaux mots, me
contentant de vous en escrire unement et sans fard la verit. Vous la
recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en
estoit plus relev, attendant que je puisse trouver en autre endroit
l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par
paroles l'affection que j'ay de demeurer  jamais_,

_Monsieur_,

  _Vostre trs affectionn serviteur_,

                              F. L. M.
                              P. P. D.
                                    S.

De Paris, ce 16 avril 1615.

       *       *       *       *       *


_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._

[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothque_, n 4222, t. II,
p. 266) pense qu'il s'agit ici 1 du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme
on disoit alors, Cosme le Florentin, astrologue de Catherine de
Mdicis; 2 du marchal d'Ancre, pour lequel le bon peuple faisoit
des voeux de potence et de bcher, et qui pourtant, ajoute M. Leber,
ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort,
je crois, pour l'autre. Je prfre l'opinion mise dans la _Biographie
universelle_ (supplment), au mot _Ruggieri_. Notre pice y est cite,
et, sans se proccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos
deux magiciens son nom de Csar, qu'un sorcier de ce temps-l portait
en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde  le
prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la
Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure franois_, t. IV, p. 46.]

Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un
esprit malsain et qui a tant soit peu est halein du vent d'ambition
et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la
possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et
dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts
toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute  leur
conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin
du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et
des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus,
c'est--dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin
(pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange
gardien que sa divine Majest a garde  chacune de leurs ames 
l'instant de leur cration) se laissent attirer dans les precipices de
magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature
mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car
c'est ce qui les incite  ce damnable mestier. Joint que cest
imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles,
et  la parfin, aprs qu'ils se sont empestrs avec ce maudit et
cauteleux serpent, et  l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est
alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient  les posseder ou
estrangler. Voil la recompence que Dieu donne  ces esprits maniaques
qui ont reni sa puissance pour se faire cognoistre  eux par les
effets du ministre de sa haute justice,  la puissance duquel (quand
Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre,
comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux
petites histoires autant admirables et espouvantables en leur
esvenement que pleines d'impiet et irreligion en leur subject. J'ai
toutefois horreur de prendre,  miserable, malheureuse et desregle
meschancet!  effronte et intolerable volupt! ce tesmoignage entre
les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement
condempne par les loix divines et humaines, mais encore abhorre et
desteste par les payens mme, comme faict voir le pote Virgile, par
ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant
persuader  sa soeur que, malgr elle, il falloit avoir recours aux
charmes et arts magiques:

  J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie,
  Qu'il faut que malgr toi tu t'aides de magie,

trouver place encore dans les mes qui ont cognoissance d'un seul Dieu
tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges
tragedies qui se jourent entre le Diable et deux magiciens, les 11
mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct
dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit:


PREMIRE HISTOIRE.

L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux dmons se
nommoit Csar[13], lequel a non seulement tonn dans les airs, mais
estonn toute la France par les effects extraordinaires de sa magie,
qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien:

  Je suis necromancien qui, par ma necromance,
  Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance;
  Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux;
  Il pleut, il grle, il vente, alors que je le veux.

[Note 13: C'est bien probablement le mme Csar, magicien, qui, selon
Tallemant des Raux (_Historiettes_, dit. in-12, t. I. p. 173),
s'toit entremis avec ses sortilges dans le mariage du conntable de
Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la
future conntable, qui avoit recouru  lui. On a dit, crit
Tallemant, qu'elle s'toit donne au diable pour pouser M. le
conntable, et que Csar, un Italien, qui passoit pour magicien  la
cour, avoit t l'entremetteur de ce pacte. Il ajoute un peu plus
loin: Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui
avoit bien vu des choses, m'a dit que Csar n'toit qu'un fourbe.
Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave o
cinq ou six coquins charbonns me viendront peut-tre bien triller.
Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.--Le vrai nom de ce Csar
toit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fneste_, dit. Jannet, p.
112. Comme si ce n'toit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel,
qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105,
l'appelle Perditor. V. l'abb d'Artigny, _Nouv. Mm. de litt._, VI, p.
44-47.]

Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire  sa
sorcire Enothe:

  Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel dor,
  Au desir de ma voix est tousjours prepar;
  Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune,
  Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.

Ces merveilles ne sont pas difficiles  croyre, car il avoit un esprit
familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit  luy  toute heure
et en toute compagnie; et faire eslever des nues noires, arracher le
feu, la gele, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux
de Sathan. Les petits enfants aux pas septentrionaux font  milliers
de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz
de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le
marchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand,
qui a apport tant de malheurs et de desordre  notre desole France.
Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit o il vouloit porter
des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay
jamais veu; mais il y a sept ans que je commenay  le cognoistre par
rputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on
l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en
langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen
de son demon, aprs avoir gard longtemps sa prison, il fust renvoy
absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict
depuis, qui ne peuvent venir  la cognoissance des hommes! Il fut
souponn une autre fois d'avoir donn quelques philtres et potions
amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamn par leurs
loix,  un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille  laquelle il
fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura
encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer
impunis, il y a prs de deux mois qu'il fust remis en prison  la
Bastille,  Paris, pour s'estre vant d'avoir chevauch au sabbat une
grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les
historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux,
les aquatiques, les ariens et les subterriens, et que les plus
pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et
ariens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les
autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montr. Ce demon
donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son
maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les
prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles
promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en libert,
comme il avoit fait autrefois, jusques  ce qu'il vit qu'on eust tir
beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la
proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conserve. Lors,
jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours est, mais
de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des
Rameaux,  la nuict, non doucement, comme il avoit accoutum, mais
avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres
prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien!
Csar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest
abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta
tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus
de demie heure, de la craincte qu'ils avaient eu que ce diable
deschesn ne leur en fist autant, car ils s'imaginrent d'abord ceste
mort desespere. Le jour venu, il fit paroistre sa lumire dans la
chambre par une fenestre qui avoit est rompue  ce combat, qui fit
voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.

[Note 14: Je ne sais si ce Csar avoit prdit la mort du marchal de
Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit
clairement pronostique. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X,
p. 58.]

[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bnficier de Barcelonne, dans
son _Almanach_, publi  Valence en novembre 1609, avoit prdit la
mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.]

[Note 16: Une fameuse sorcire de cette poque, Marie Boudin, qui
exploitoit surtout les prophties d'amour et de mariage, faisoit aussi
agir un chien noir dans ses malfices. V., d'ailleurs, sur le rle des
chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.]

[Note 17: Ce malfice, qu'on appeloit _envotement_ ou _envoultement_,
de _in_, contre, et _vultus_, visage, consistoit  faire modeler  la
ressemblance de la personne  qui l'on vouloit mal de mort une
figurine de cire, et  la piquer au coeur d'une longue pingle, avec
l'espoir que la personne reprsente mourroit d'une pareille blessure.
V. un article de l'_Illustration_, 22 mai 1852, dans lequel nous nous
sommes tendu sur cette espce de sortilge. Quelquefois, et nous en
avons des exemples au XIIe sicle, on se contentoit de faire chanter
des messes par malfice devant ces images de cire. On peut voir ce
qu'en dit Pierre-le-Chantre, _Histoire littraire de France_, t. XV,
p. 290.]


DEUXIME HISTOIRE.

L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que,
comme bon chretien, je dois  sa profession, je tairay le nom et la
qualit, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et
qu'il demeuroit  Paris chez un mareschal de France[18], qui ne
cherissoit personne plus que luy; mais,  vergongne!  sacrilge! 
malheur qu'un tel homme ayt est si aveugl que de se laisser charmer
les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles
personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif
au traict des lois particulires, qui dict qu'aussi tost que nous
apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses,
nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se
faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent
leurs soins  changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au
naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu' mal faire 
tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune
meschancet, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de
predire les choses  venir[19], et qu'il s'entendoit fort  faire des
horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire  sa
profession et tant condamne par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas
que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font
les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de
Dieu mesme, qui profre ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter
de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en
appliquer les raisons ou bien d'en faire l-bas des supputations en
terre? Horace mesme, seulement esclair de la lumire de nature et non
de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des
Dieux choses futures quand il dict:

Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens
devroient avoir honte que les payens leur faent leon, comme font
aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce
que Dieu nous a voulu exprs cacher, pour nous contenir dans les
bornes de l'humanit, de la modestie et de la loy. Le diable ne se
mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors
les termes de la nature, et les pousse  vouloir faire comme luy,
quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre
impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal  Dieu. Je n'ai
pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de
faire un asseur jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour
du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas
l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours
auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiabl que
l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu
luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de
Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et
le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand
bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils
trouvrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tte tourne
le devant derrire.

[Note 18: Cette phrase, qui a fait sans doute l'erreur de M. Leber,
peut s'appliquer fort bien  Ruggieri. Vers la fin de sa vie, dit de
lui M. Bazin, il trouva dans le marchal d'Ancre, comme lui Florentin,
un nouveau protecteur. _La Cour de Marie de Mdicis_, etc. Paris,
1830, in-8, p. 139.]

[Note 19: A partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach
chaque anne.]

Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent,
qui, infidles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrs
dans les lacs de Sathan, ennemy jur du genre humain, lequel, aprs
les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme
des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs
demerites.

_De bonne vie, bonne mort._

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Discours faict au Parlement de Dijon, sur la presentation des
     lettres d'abolition obtenus par Helne Gillet, condamne  mort
     pour avoir cel sa grossesse et son fruict._

     _Comme aussi les lettres d'abolition en forme de chartres et
     arrest de verifications d'icelles._

     _A Paris, chez Henry Sara, au Palais, en la gallerie des
     Prisonniers, proche la Chancellerie._

       M. DC. XXV.

         In-8.

       *       *       *       *       *

     _Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de
     Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20]._

     _Fevret l'aisn[21] presentant les lettres de pardon obtenues par
     Helne Gillet, dict_:

     [Note 20: Gabriel Peignot ne connoissoit pas ce livret lorsqu'il
     crivit son intressante brochure: _Histoire d'Hlne Gillet, ou
     Relation d'un vnement extraordinaire et tragique survenu 
     Dijon dans le XVIIe sicle, etc., par un ancien avocat_. Dijon,
     1829, in-8, brochure qui a inspir le dramatique article de
     Nodier, publi d'abord la mme anne dans la _Revue de Paris_,
     puis dans ses Oeuvres, t. III, p. 373. Peignot, toutefois,
     connoissoit notre livret en substance, puisque sa relation est
     faite d'aprs le recueil d'o toutes les pices de celui-ci
     procdent (_le Mercure franois_, 1625, t. XI, p. 526-541.)]

     [Note 21: Ch. Fevret, n  Semur en Auxois, le 16 dcembre 1583,
     fut l'un des plus clbres avocats du Parlement de Dijon au XVIIe
     sicle; en outre de ce plaidoyer, qui lui fait un si grand
     honneur, il se distingua par sa harangue  Louis XIII en faveur
     des paysans dont la rvolte avait exig la prsence royale 
     Dijon en fvrier 1630. Il mourut trs g, le 16 aot 1661.]


Messieurs, Helne Gillet, qui se reprsente au conspect de la Cour,
donne de l'estonnement  ceux qui la voyent, et n'en a pas moins
elle-mesme.

Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus
sevre majest; elle ne l'avoit apperceu que le visage plain de
courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus
criminels; elle ne l'avoit considere que l'espe  la main, dont elle
se sert pour la punition des malfices.

Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout
chang: il lui semble que le visage de cette desse luy rit, comme
plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarme, et vous diriez
qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection 
celle qui, de criminelle, est devenue suppliante.

Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le
visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue
noe dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et
d'espouventement, l'esprit troubl dans les dernires agitations d'une
funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement  la
mort pour satisfaire  vostre justice; maintenant elle retourne pour
vous dire que le lieu du supplice o les criminels perdent la vie l'a
et absoute et sauve. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que,
l'ayant traicte par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus
luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosterne  vos
pieds pour baiser, de l'intrieur de son coeur, le tranchant de
l'espe qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes
que luy-mesme a faictes.

Il se pourroit bien treuver des exemples,  qui les voudroit
rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au
moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopin
d'un chef d'arme, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres
par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion
populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement
rencontrez en ceste extremit, qui par des stratagesmes pratiquez 
l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; _aliorum in capite
gladius flectit_, ainsi qu'il en arriva  ceste femme faussement
accuse d'adultre  Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire  la
plume de saint Hierosme; _aliorum laqueus contritus et ipsi liberati
sunt_.

Mais qu'on considre tous ces exemples en gros, qu'on les examine en
destail, qu'on en pse  part ou confusement les plus singulires
circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus
esmerveillable, je ne sais si j'oserois dire de plus miraculeux,
qu'en tout cela.

Car icy le glaive a tranch, la corde a faict son office, la pointe
des ciseaux a second la violence des deux; et cependant cette fille,
dans l'imbecillit de son aage, dans l'infirmit de son sexe, dans les
horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappe de
dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! _ipsam mori
volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit_.

Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt collet la
mort corps  corps! qu'elle ayt luitt avec ceste puissante geante
dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de
son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'arme de la seule
confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmont l'ignominie, la
peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et
la mort mesme.

[Note 22: Le Morimont est la place des excutions  Dijon. Elle tient
son nom d'une ancienne abbaye de Champagne, dont les abbs avoient
leur htel  l'un des angles de cette place.]

Aprs ce funeste trophe, que luy reste-il, sinon d'entonner
glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant  sa part:
_Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordi
indicium?_

Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son
salut, le tableau votif de ses misres dans le sacraire de ce temple
de justice?

Quel dessein peut-elle choisir plus convenable  sa condition, que
d'eriger un autel en son coeur, o elle admirera tous les jours de sa
vie la puissante main de son librateur, les moyens incogneus aux
hommes par lesquels il a bris les ceps[23] de sa captivit, et
l'ordre de sa providente dispensation  faire que toutes choses ayent
concouru pour sa liberation?

[Note 23: C'toit une espce d'entraves o l'on mettoit les mains et
les pieds des criminels.]

Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de
l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait
concedes par lettres expresses peu auparavant entherines. Ce fut
encore quelque chose de plus signal, qu'alors qu'on recourut  la
bont du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour
estoient en allegresse et festivit,  cause de l'heureux et tant
desir mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette
Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'
l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frapp
l'oreille de ce sage Orphe, de ce doux ravissant esprit[25], qui
tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la
justice, il ait aussitost empoign la lyre pour charmer la duret des
Parques, revoquer la juste severit des loix, rappeler les dcrets
inviolables de la mort, revivre ceste infortune Euridice, morte
civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine.
C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre
dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement,
qu'elle donnera subject  la postrit de dire que nostre Prince, avec
le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merit par
ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonn,
et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperit de sa
personne et de son estat.

[Note 24: Ce mariage eut lieu le 11 mai 1625. Ainsi, les noces d'un
roi qui devoit tomber sous la hache furent signales par un acte de
clmence pour celle qui s'toit miraculeusement chappe d'un supplice
pareil.]

[Note 25: C'est le chancelier d'Aligre.]

_Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam
fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes
exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non
supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque
imperii salute dispensat!_

Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la
justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence
avec la severit! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis
de vostre Couronne, qu'aprs les avoir domptez par la rigueur de
vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et
fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnairet!
Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que
les coulpables, ayans satisfait  la peine, puissent survivre  leur
supplice pour exalter  longs jours la felicit de vostre rgne et de
vostre domination!

Cependant, puisqu'il a pleu  Dieu de redonner la vie  ceste fille,
au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande,
Messieurs, la libert, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un
second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle
poursuit, elle vous presente en deu reverence ses lettres de pardon,
vous suppliant de proceder  l'entherinement d'icelles[26].

[Note 26: Cette harangue de Ch. Fevret long-temps oublie comme tout
le reste de cette dramatique affaire,  laquelle Desessart seul a
consacr 27 lignes de son _Essai sur l'Histoire des Tribunaux_ (Paris,
1778-1784, t. VII, p. 134), a t reproduite mutile et dnature dans
un recueil publi en 1836 sous le nom de M. Berryer, _Leons et
modles d'loquence judiciaire et parlementaire_, etc., t. I, p.
77-79.]

       *       *       *       *       *

Louis, par la grce de Dieu roy de France et de Navarre,  tous
presens et advenir salut. Nous avons reu l'humble supplication de
Helne Gillet, aage de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre
Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27],
contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit
trouve enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur
et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le
chastiment de son pre, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de
dissimuler sa faute, tellement sollicite de son malheur, que mal
assiste en son part[29], son fruict se seroit treuv meurtry: si que,
pour reparation, elle auroit est condamne  avoir la teste tranche
par sentence rende au bailliage de Bourg[30], confirme par arrest de
nostre Parlement  Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la
suppliante delivre  l'executeur de la haute justice, et par lui
conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, aprs
avoir fait ses prires  Dieu, et soumise au supplice ordonn, ledit
executeur luy auroit eslanc un coup de coutelas sur l'espaule
gauche[31], dont elle seroit tombe sur le carreau de l'eschaffaut,
puis releve par ledit executeur  l'ayde de sa femme, elle seroit
tombe d'un second coup qu'il luy auroit port dudit coutelas  la
teste. Ce qui auroit excit telle rumeur dans le peuple que ledit
executeur, intimid de plusieurs pierres rues sur ledit eschaffaut,
se seroit jett en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa
femme, qui, l'ayant traisne dans un coing dudit eschaffaut avec une
corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour
l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de
plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se
seroit ayde de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui
en ayant port plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite
femme, presse de la clameur et indignation du peuple, seroit
descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs,
traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, o elle
seroit demeure mutille en toutes les parties de son corps[32], sans
poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrit
assomoit  coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite
femme. Ce mouvement pass, quelques uns, meus de compassion, auroient
lev et transport la suppliante en la maison d'un chirurgien, o elle
a repris quelque esperance de vie par les secours et remdes qui luy
ont est promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement
a commis sa garde  un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice
luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre
misericorde, et requerir trs humblement nos lettres de remission
necessaires. Eu esgard  l'imbecilit et fragilit de son sexe et de
son aage, et  la diversit des tourmens qu'elle a soufferts en ses
divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa
condamnation;  ce que, la vieillesse de ses pre et mre releve de
ceste infamie, elle convertisse sa vie  l'employer  louer Dieu[33]
et le prier pour nostre prosperit: SAVOIR faisons qu'inclinant pour
la consideration susdite,  la recommandation d'aucuns nos speciaux
serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la
grande Bretagne nostre trs-chere et trs-ayme soeur, de nostre
propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorit
royale, NOUS avons  ladite Helne Gillet, suppliante, quitt remis et
pardonn, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signes
de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprim, avec
toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers
nous et justice; et mettant  neant toutes informations, decrets,
mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la
restituons et restablissons en sa bonne renomme et en ses biens non
d'ailleurs confisquez; imposons silence  nos procureurs gnraux,
lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement 
nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de
Parlement  Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner,
et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et
paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre
plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre
nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy.
Donnes  Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne
le 16. Sign Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor.
Sign Le Long et seelles en cire verte du grand seel  laqs de soye
rouge et verte.

Sur le dos est escrit: _Registrata_, avec paraphe.

[Note 27: Et dont la mre est petite fille de feu M. le prsident
Fabry. _Relation manuscrite_ qui se trouve au tome XCIII des
manuscrits Du Puy, Bibliothque impriale.]

[Note 28: Bien demeuroit-elle d'accord qu'il y avoit quelques mois
qu'un jeune homme, cur d'un village voisin de Bourg, qui demeuroit au
logis d'un sien oncle, venant  celui de son pre pour apprendre 
lire et  crire  ses frres, l'avoit connue, une fois seulement, au
moyen d'une servante de sa mre, qui l'avoit enferme dans une chambre
avec ledit cur, qui la fora. (_Ibid._)]

[Note 29: _Partus_, accouchement.]

[Note 30: Le rang qu'occupoit sa famille l'avoit fait condamner non 
la pendaison, mais  la mort par le glaive, supplice des nobles.]

[Note 31: Le bourreau, lisons-nous dans la relation cite tout 
l'heure, qui n'entendoit pas son mtier, lui fait hausser le menton et
retirer le cou pour la prendre de ct, et  l'instant lui dcharge un
coup sur la mchoire gauche, glissant au cou, dans lequel il entre du
travers d'un doigt. La patiente tombe sur le ct droit. Le bourreau
quitte ses armes, se prsente au peuple et demande de mourir. On
commenoit dj  exaucer sa demande, les pierres volant de tous
cts, lorsque la femme du bourreau, qui assistoit son mari en cette
occasion, releva la patiente, qui en mme temps marcha d'elle-mme
vers le poteau, se remit  genoux et tendit le cou. Le bourreau perdu
reprend le coutelas, que sa femme lui prsentoit, et dcharge un
second coup, que la pauvre victime reoit sur l'paule droite, sans la
blesser que lgrement. La sdition se renouvelle et s'augmente. Le
bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'chafaud; la
femme du bourreau demeure seule avec la patiente, qui toit tombe sur
le coutelas, duquel assurment la bourelle se ft servie si elle l'et
vu. Elle prit en son lieu la corde que la patiente avoit apporte au
supplice, la lui met au cou. Elle se dfend, et jette ses mains sur la
corde. L'autre lui donne des coups de pied sur l'estomac et sur les
mains, et lui donne cinq ou six secousses pour l'trangler, puis,
comme elle se sentit frappe  coups de pierres, elle tire ce corps
demi-mort, la corde au cou, la tte devant,  bas la monte de
l'chafaud. Comme elle fut au dessous, proche des degrs, qui sont de
pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apports pour couper les
cheveux de la condamne, longs de deux pieds, et la veut gorger;
comme elle n'en peut venir  bout, elle les lui fiche en divers
endroits.]

[Note 32: Outre les deux coups de coutelas, elle a six coups de
ciseaux: un qui passe entre le gosier et la veine jugulaire; un autre
sous la lvre d'en bas, qui lui gratigne la langue et entre dans le
palais; un au dessous du sein, passant entre deux ctes, proche de
l'emboiture du dos; deux en la tte, assez profonds, quantit de coups
de pierres, les reins entams fort avant du coutelas, sur lequel elle
toit couche, lorsqu'on la secouoit pour l'trangler, et son sein et
son cou plombs de coups de pieds de la bourelle. _Mme relation._]

[Note 33: Hlne Gillet, en effet, se retira du monde. Elle entra dans
un couvent de la Bresse, et y vcut trs saintement de longues annes.
Sa mort fut des plus difiantes. V. _Vie de Madame de Courcelles de
Pourlans_, etc., par Edme-Bernard Bourre, oratorien, Lyon, 1699,
in-8., p. 264.]


  _Extraict des Registres du Parlement._

Veu les lettres patentes obtenues  Paris au mois dernier par Helne
Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal  Bourg, par
lesquelles le Roy, pour les causes y contenues,  la recommandation de
ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la
Royne de la grande Bretagne, sa trs-chre et trs-ayme soeur, de son
propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorit
Royalle, auroit  ladite Gillet quitt, remis et pardonn le faict et
cas exprim s dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle
et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majest et justice, mettant
 neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de
mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa
bonne renomme et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant
silence  ses procureurs generaux, leurs substitus presens et  venir,
et  tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par
lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet
desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit
este ordonn que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et
repete par le commissaire au rapport duquel avoit est donn l'arrest
du 12 dudit mois de may, pour aprs estre pourveu sur l'entherinement
d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte
Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et
repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit
arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donne au bailliage de
Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit est
declare deuement atteinte et convaincue d'avoir recel, couvert et
occult sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant
aucunement esgard  l'aage et qualit de ladite Gillet, icelle
condamne  avoir par l'executeur de la haute justice la teste
tranche, en l'amende de cent livres envers le Roy, et s frais et
despens de justice: LA COUR a intherin et intherine lesdittes
lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon
leur forme et teneur. Faict en la Tournelle,  Dijon, le cinquiesme de
juin mil six cens vingt cinq.

       *       *       *       *       *


     _Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
     courtisane venitienne, laquelle, aprs avoir demeur long-temps
     souille dans les lubricitez et ordures de son pech, Dieu a
     faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retire
      soy._

     _Traduit d'italien en franois. A Paris, chez Guillaume Marette,
     ru Sainct Jacques, au Gril._

       1608.--In-8.


Entre tous les vices et pechs qui se sont enracinez dans le coeur des
hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, 'a est la paillardise:
car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si
enorme et detestable pech devant sa divine Majest. Quelle chose est
sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui
est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent
qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et
qui nuise plus  la sant corporelle et spirituelle, qui engendre plus
de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal
et insens que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame.
Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis
exemples, que, si nous les feilletons, nous verrons les punitions,
misres et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont
servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps
de No, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valre[34], livre
9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du pote lascif
et vilain qui mourut o il se plaisoit tant. Mais nous nous
arresterons seulement pour le present  la recerche curieuse de la
vie, meurs et faons de ceste Leonor Venitienne, issu de riches et
fameux personnages dont je tais le nom,  laquelle Nature avoit
desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doe de parfaicte
beaut, enrichie ds son commencement de vertus requises  une
damoiselle bien ne comme elle estoit.

[Note 34: Valre-Maxime.]

On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques
branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit,
elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor,
qui estoient beaux arbres florissans et eslevs en haut, enracinez en
la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui,
petit  petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, ds que
l'amour aveugle eut decoch ses flches dans son coeur, elle aperceut
des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et
avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chastet
pour ouvrir ceux de lubricit: car ayant atteint l'aage de quinze ans,
lors vray miroir de vertu et beaut, et estant delaisse orpheline
depuis deux ans et unique heritire des biens paternels, fust
recherche de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez,
ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la
coustume de ces pas porte que les filles soient retires des
compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit
maistresse de soy-mesme et se laissoit aller o sa volont et plaisirs
la poussoient. Elle attiroit par sa beaut les coeurs de ceux qui la
regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le
cavalier Lysandro, qui, j long-temps auparavant, avoit est adverti
des beautez de ceste damoiselle, estant envoy  Venise pour l'estude
des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de
pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier
les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beaut, et ne
pouvant treuver telle commodit comme il desiroit, il se delibera de
l'aller voir  son logis, accompagn d'un homme seulement, et l
estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commena
 descouvrir la douleur qu'il avoit endur ds que les rayons de sa
beaut eurent penetr son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit
d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent
comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point
tous les jours en aprs la voir; enfin tous deux sont embrass de
l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionn luy donna 
entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale
espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le
brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du
faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le
feu et la fume du bruit qui estoit sem d'eux par la ville. Mais
Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter
les rets o il estoit pris s'il ne s'en retournoit  la maison de son
pre, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et
ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer
les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de
ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gout les
fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voil
delaisse et abandonne d'un chacun, repute pour une autre Las,
fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire,
fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les
fesses, pour designer que le belier estordy,  savoir, l'homme, se
laisse piper  la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine.
Elle est contraincte en aprs de poursuivre comme elle avoit commenc,
et s'addonne tellement  toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que
c'estoit un miroir de vertu et chastet, ce n'est que le receptacle
des vices: sa beaut et elegance de son corps estoit flestrie, sa
conscience offence, laquelle l'epoinonnoit ordinairement avec des
vives attaintes d'un repentir; son nom tout difam, sa vie abrege, le
coeur et l'ame perdu. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche
la mort du pecheur, fit reluyre peu  peu les effects de son amour
dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et
salets du pech o elle estoit plonge; si bien que le 26e jour du
mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S.
Franois, qui avoit prins pour thme de son sermon la conversion de la
Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin,
accompagn d'un repentir et remord de conscience d'avoir offenc un si
long temps celuy qui l'avoit cree  son image, qu'incontinant que le
pre fut descendu de la chaire, elle se prosterna  ses pieds, luy
demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une
confession auriculaire de tous ses pechs, qu'elle vouloit faire.
C'estoit auparavant une Las, maintenant c'est une autre Magdelaine,
que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechs passs, et
la penitence qu'elle a commence luy acquerront les cieux. Cependant
elle s'est retire  un couvent des religieuses de S. Franois, o
elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout
le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricit lui avoient
acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille  la suitte d'une
grande dame.

Cest escrit m'estant tomb entre les mains, j'ay desir le mettre
d'italien en franois, afin d'emouvoir et inciter un chacun  fur et
avoir en horreur ce vice et pech si enorme devant la divine Majest,
et conjurer ceux qui ont est seduits et attrapez par les retz et
filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de
tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a est
divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes
ruines, saccages, apauvries et desoles par ce malheureux vice? Les
monarchies des Perses, Assyriens, Mdes, Macedoniens, Troiens,
Romains, les florissantes cits de Lacedemone, Thbes, Athnes et
autres, ont est perdues par ce monstre detestable. Je serois trop
prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira
de miroir et vray exemple de chastet, afin que ces belles ames ne se
viennent  souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce
pch: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous
costez, rejettant ceste insatiable volupt, qui ameine avec soy un
repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en
l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer
l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le pote,

  O passion dissolu!
  O volont trop goulu!
  Plus l'hydropique met peine
  De succer une fontaine,
  Plus il creuse son tombeau, etc.

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
     particulirement d'aucunes bourgeoises de Paris[35]._

       M. DC. XXIII. In-8.

     [Note 35: M. Leber, qui possdoit ce livret, l'indique comme rare
     dans son catalogue, n 2504, 5e pice.]


Dernierement je me rencontray en un lieu o je vis plusieurs
gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses;
enfin, chacun faisant  qui mieux paroistre quelque beau traict
d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de
l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez
ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent,
sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de premire
leon pour se faonner.

Ces parolles diversement promenes de bouche en bouche,  l'advantage
des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un
homme de la trouppe, lequel, par manire de rire, soit ou quil eut
coneu quelque inimiti contre les femmes, ou autrement, voulut
contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste
proposition.

Vous qualifiez du nom de singularit des choses que je nomme singeries
des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les
folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence,
et ce qu'elles ont de singulier en elles.

A ce mot, chacun commena  murmurer; un bruit sourd s'espandit dans
la chambre, et les femmes qui assistoient  ceste assemble se
promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advanoit.

Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne
vous estonnez aucunement de ceste mienne premire demarche; mais
suspendez un peu votre jugement: j'espre faire en sorte de vous
rendre contens en ce que je vous ay propos.

Il y a quelques annes que, feuilletant un ancien codice intitul: _le
Rpertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant
bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre,
laquelle ils pestrirent longuement avec je ne say quelle mixtion
celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les
chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette
masse  la fonte, firent l'homme compos d'une ame raisonnable, oeuvre
o l'art surmonta la nature, et o les dieux mesmes admirerent leur
propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses;
et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matire qui restoit, ne
voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la
remirent de rechef  la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu' la
faon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste
matire plus excellente, elle se prcipita et devint plus lourde et
terrestre, et de ceste estoffe ils en formrent la femme, beaucoup
plus stupide et grossire que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce
que l'homme luy en fournit.

Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux,
pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et
faonnrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmes
ou nains, et des singes, leurs demi-frres.

De faon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi
la femme tient le milieu de l'homme et des pigmes et singes, qui ne
leur ressemblent point trop mal.

Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes,
prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmes
et de leur essence, et le reste ils le tirrent des singes; et, de
fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la
femme. De l vient que les femmes sont ordinairement plus petites que
les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout,
et le plus souvent les hommes ne s'en apperoivent qu'aprs que la
besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur cost que de leur
escume avoit est fait et procr le singe, animal assez plaisant, et
voyant qu'elles estoient nes en ce monde pour servir de singe aux
hommes et leur complaire, s'estudirent de l en avant de proceder de
bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiqurent la
quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si
familires et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les
singularits de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous
n'y trouverez autre chose que singeries.

Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advanc
des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme
autheur.

Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et
avoient plant l'homme et la femme au milieu pour contempler les
fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et
l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles
quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et
despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les
quees (de l vient que les singes sont aujourd'huy sans quee).

Les dieux ayant remarqu ceste singerie, en punition attachrent les
femmes sur l'arbre et les entrent sur les queus des singes; c'est
pourquoy maintenant les femmes aiment tant la quee, n'y ayant morceau
de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce
temps-l on a nomm toutes les actions des femmes singeries.

Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir 
l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui
n'a pass son temps en singeries, en momeries, bombances et
niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le
lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut
aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir  Paris: vous y
verrez une fourmilire, non de femmes, bien qu'elles en ayent le
visage et le dehors, mais un escadron de singes.

Les singes se remarquent  leur poil et  leur exterieure faon; 
cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si
elle etoit masque, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre
une femme masque, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de
proximit et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les
concavitez de ses joes; la femme, sous un visage trompeur, cache tout
ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent
vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serne, elle
taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a
rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses
croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, 
l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse
convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme  l'aspect de la
face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothe, il n'y
a rien qui change plus tost.

[Note 36: Au 17e sicle, comme aujourd'hui encore  Orlans, le peuple
disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molire, le _Malade imaginaire_ acte
I, sc. 2).]

  _Fiet enim subito sus horridus atraque tigris
  Squammosusque draco et fulva cervice leena._

Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux
mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors,
en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le
n et le cul: le cul est velu par dehors et le n dedans. Reste 
parler de la quee, qui est la principale pice, et de qui despend
tout le mistre. Les singes n'ont point de quee, n'aussi n'ont les
femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes;
toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une
seule peau de connin, elles auront la quee de plus de cent veaux, ce
que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le
bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles
bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte,
sont tousjours assis sur le cul,  cause qu'ils n'ont point de quee,
et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une
grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.

Venons maintenant  esplucher les actions de l'un et de l'autre, et
voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la
nature essentielle et quidditative du singe.

Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et
de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux
qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme,
laquelle ne s'ingre pas seulement de faire ce qu'elle void faire,
mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au del de
ses forces?

N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des
Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus
pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le
coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et
se revestir du manteau royal?

N'estoit-ce point une singerie bien forme, de voir les cinquante
Danades feindre avec passion de caresser leurs maris la premire
nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le
cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?

Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries
qu'ont exerc les femmes de l'antiquit: nostre sicle nous en produit
assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, o les cornes
croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.

La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit
admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de
marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et jooit du
flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.

C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprs
Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garon habill en
fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du
garon de boutique, qui voulut faire l'amour  la fille de chambre, et
trouva que son cas n'alloit pas bien.

C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du
Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son
maistre arriva, sans savoir qu'il fust acteonis, ou qu'on l'eust
plac au zodiaque, au signe du capricornio.

Mais il y a bien plus  rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honor,
assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain
bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous esprance de traitter
avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main
sur le collet et luy donnrent les estrivires. Il n'y avoit point 
rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis
a jur qu'il n'avoit jamais dans  telle feste.

Mais ces singeries-l n'ont rien d'esgal  celles qui se joent au
cours, o toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagres,
Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs,
Capripdes, Chevrepis, Silvains, et telles manires de gens qui font
leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu' tatons. Dernirement
il me print une humeur d'y aller; mais je ne say si seray
metamorphos en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue
Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue
Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonn, et  peine que de
ravissement les cornes ne me montrent en la teste.

Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame  cinq estages
de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucre et la Diane,
et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe
ainsi sa jeunesse.

Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du cost des
Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle
luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appell
singeries.

Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les
femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les
bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]?
En quel sicle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de
superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes
et tant de singeries? Ma commre a un cotillon  fleurs, et toutefois
elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en
donnera-il point? S'il ne le fait, je say bien le moyen d'en avoir
qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il
dit que ceste mercire sera plus brave que moy? Il faut resolument que
je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.

[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des
bourgeoises dans les _Caquets de l'accouche_ (passim), et dans une
autre pice du mme temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8,
pag. 13-15.]

Pleust  Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau
et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine o
nous sommes.

Adieu.

[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL,
passage que Voltaire a visiblement imit dans sa satire du _Pauvre
diable_, sans que personne l'ait encore remarqu, tablit entre les
moines et les singes la mme comparaison qui a t faite ici entre les
singes et les femmes.]

FIN.

       *       *       *       *       *


     _La Chasse et l'Amour,  Lysidor._

       MDCXXVII.

         In-8. 15 pages.


_L'Amoureuse Chasse,  Lysidor._

    Lysidor, voicy le printemps
  Qui remet sa gaye verdure;
  Mais les bons veneurs en ce temps
  Ont une bien maigre adventure.
    La saison ne rit  leurs coeurs;
  Envain s'y romproient-ils la teste,
  La senteur de l'herbe et des fleurs
  Prive leurs chiens d'aller en queste.
    Ils ont beau sonner de leurs cors,
  Et brosser dans les forets vertes;
  Ils ont beau picquer dans les forts,
  Leurs meutes n'y vont qu' leurs pertes.
    Ny leurs forhus, ny leurs relais,
  Ny leurs routes, ny leurs brises
  Ne servent qu' rendre  leurs frais
  Toutes leurs peines abuses.
    Mais si vous aymez  chasser,
  Vous plaisant  la venerie;
  Si vous aymez  relancer,
  Que ferez-vous donc, je vous prie?
    Tandis, si vous le desirez,
  Estant chasseur comme vous estes,
  Doucement vous esquiperez
  Vostre chasse pour les fillettes.
    Bien garny de tout ce qu'il faut,
  Et les voyant de bonnes prises,
  Sans les aller courre en deffaut,
  Les belles vous seront acquises.
    Tantt la blonde vous suivrez,
  Remarquant son erre et sa voye;
  Ore  la brune vous irez,
  Mariant la peine  la joye.
    Ore un tetin dont l'Orient
  Ne sera que lys et qu'ivoire,
  Un teint de rose, un oeil friand,
  Vous induiront  la victoire.
    Ores vous prendrez les devants,
  Maintenant vous ferez l'enceinte:
  Les veneurs expers et savans
  Usent d'une pareille feinte.
    Maintenant vous plierez le trait
  Du limier avec retenu,
  Ou l'alongerez, comme on fait
  A l'heure que la beste est veu.
    C'est le moyen de r'habiller
  Les dsordres que l'on peut faire:
  Lysidor, il y faut veiller,
  Et regarder  son affaire.
    On eslogne souventes fois
  La venaison que l'on pourchasse,
  N'usant des statuts et des loix
  Qui sont de l'amoureuse chasse.
    Or les plaines et les forests
  De ce quartier, sans raillerie,
  Assez, de loin comme de prs,
  Nourrissent telle venerie.
    Chassez donc et soir et matin,
  Car telle chasse le merite;
  Et, pour un si digne butin,
  La gloire n'en sera petite.
    Revoir, rencontrer, retourner,
  Demesler, cognoistre le change,
  Lancer, r'embucher[39], ramener,
  Vous donneront heur et louange.
    Quand vous aurez fait tout cela,
  Cherchant le frais de la sere
  Comme gens qui font le hol,
  Vous sonnerez pour la cure.
    Lors (s'il me doit estre permis
  De vous le dire sans feintise),
  Vous obligerez vos amis
  De quelque chose de la prise,
    Afin qu'ils soient mieux restaurez
  Des biens qui viennent de la chasse,
  Qu'ils n'ont est remunerez
  De ceux des muses du Parnasse.

[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employ ce verbe
d'une faon trs comique dans sa comdie du _Bal_ (sc. 2).]


_Eslection d'une maistresse._

    Pour faire une belle maistresse,
  Capable de ravir mon coeur
  Et d'estre un jour une deesse,
  Malgr le temps et sa rigueur,
  Voicy comme je la desire
  Et comme je la veux eslire.
    Premirement, je la demande
  Entre seize et dix et sept ans,
  De taille qui soit riche et grande,
  Et que la fleur de son printemps
  Ait un air de qui la merveille
  La fasse juger nompareille.
    Je ne la recherche trop grasse,
  Ny trop maigre je ne la veux:
  Toutes deux ont manque de grace
  Pour embarquer un amoureux.
  Un gresle embonpoinct je souhaitte,
  La desirant toute parfaicte.
    Je veux qu'elle ait la face ronde,
  Peinte de roses et de lys,
  Et qu'une amorce autre que blonde
  Rende ses cheveux embellis,
  Frisez en leur brune teinture
  Par un miracle de nature.
    Je luy desire un front d'yvoire,
  Et que deux bruns sourcils pareils
  Ombragent l'une et l'autre gloire
  De ses yeux (deux humains soleils)
  Riant, sans l'emprunt de la bouche,
  Pour attirer le plus farouche.
    Aussi je veux en ceste belle
  Un nez de moyenne longueur,
  Traitis, comme l'eut jadis celle
  Par qui Roland fut en langueur,
  Et que son oreille desclose
  Imitte la nouvelle rose.
    Sa bouche soit ronde et petitte,
  Vermeille dehors et dedans,
  O deux rangs de perles d'elitte
  Se manifestent pour les dents
  Avec une grace allchante,
  Soit qu'elle rie ou qu'elle chante.
    Qu'aux deux bords deux fossettes rient,
  Et que, par l'effect de leurs ris,
  En ravissant elles marient
  Et la civette et l'ambre gris.
  Sous une haleine parfume,
  Naturellement embasme.
    Comme la pomme nouvelette
  Qui n'a plus rien de son cotton
  Paroist en embas jumelette,
  Ainsi la belle ait un menton;
  Sa gorge soit doillette et blanche
  Comme nge au long d'une branche.
    Son col apparoisse de mesme,
  Droit, charnu, bien uni partout;
  Et que, d'une blancheur extresme,
  Ses tetins, fraisez sur le bout,
  Lentement, d'une suitte esgalle,
  Soient agitez par intervalle.
    Que ses mains aux lys fassent honte;
  Que ses longs doits appareillez
  Ay'nt une beaut qui surmonte
  Les marbres polis et taillez;
  Ses pieds ay'nt la forme divine
  Des pieds de la nymphe marine.
    Les autres beautez soient pareilles:
  J'entends celles qu'on ne voidt pas,
  Et dont les secrettes merveilles
  Attrairoient les dieux icy-bas,
  Et feroient marcher en trophe
  Les monts et les bois, comme Orphe.
    Mais, si je la veux excellente
  Et parfaitte en beaut de corps,
  Je la desire aussi brillante
  Par dedans comme par dehors,
  Recherchant un esprit en elle
  Qui soit digne d'une immortelle.
    J'entends qu'elle soit bien apprise
  Toujours dans la civilit;
  Qu'elle parle avec galantise,
  D'un entendement arrest,
  Sans vouloir estre dedaigneuse
  Que par une feinte amoureuse.
    Je veux (si, partant de l'enfance,
  On peut acquerir un tel art)
  Qu'elle ait parfaitte cognoissance
  De tous les escris de Ronsard
  Et de tous les chants de Petrarque,
  Dignes de surmonter la parque.
    Je veux qu'elle adore leur style,
  Dont l'air est toujours de saison,
  Dont la seule voix est habile
  Pour une fille de maison:
  Le jargon d'un autre langage
  Est pour les filles de village.
    Rien d'austaire je ne desire,
  Ny de revesche en son humeur:
  La severit n'a l'empire
  Que sur le fait d'un age meur.
  Les ris, les jeux et les blandices
  D'amour sont les vrays exercices.
    Je veux donc qu'elle soit gaillarde
  Comme un chevreuil dedans un bois,
  Impatiente et fretillarde,
  Et moderement, toutesfois,
  Car en cette humeur vive et prompte,
  Mon desir est qu'elle se domte.
    De plus, je veux que ses oeillades
  Facent mille et dix mille tours,
  Soit pour rendre les coeurs malades,
  Soit pour alleger leurs amours,
  Donnant, comme Achille en Mysie,
  D'un coup et la mort et la vie.
    Je veux qu' la dance elle monstre
  Je ne say quoy de nompareil,
  Et que son chant, de sa rencontre,
  Plonge les yeux dans le sommeil,
  Quand au luth ses mains charmeresses
  Joindront ma peine ou mes liesses.
    Je la souhaitte bien pare,
  Nette, propre et sans afficquets,
  N'estant seulement bigare
  Que de perles et de bouquets
  A l'oreille, au col, sur la teste:
  L'excs est tousjours mal honneste.
    Aussi la desir-je encore
  De bon sang et de bons ayeux,
  Affin que mieux elle decore
  Les graces qu'elle aura des cieux
  Toujours une eau claire desrive
  Et jaillit d'une source vive.
    Pour cela, qu'elle ne mesprise
  Les fers de ma captivit;
  Le soleil, bien qu'il ne reluise,
  Empesch de l'obscurit,
  Ne laisse pas neantmoins d'estre
  Le soleil comme il est veu naistre.
    Bref, je demande qu'elle passe
  Toutes les filles de son temps
  En gentillesse, en bonne grace,
  Pour rendre mes esprits contens,
  Et pour gaigner en mon service
  Un nom qui jamais ne perisse.
    Telle je veux une maistresse
  Pour loer ses jeunes beautez
  Et pour en faire une desse
  L-haut, parmy les deitez,
  Qui, la voyant si bien choisie,
  En auront de la jalousie.
    Mais toutesfois, si quelque belle
  Et d'autre air et d'autre couleur,
  Me fait voir quelque chose en elle
  Digne de penetrer un coeur,
  A l'heure, je ne veux pas dire
  Que peut-estre je ne l'admire.
    Ainsi donc me plaist-il de vivre
  Eslogn des soins de la cour;
  Ainsi me plaist-il de ressuivre
  Encor' la banire d'amour:
  Car de chanter les grands du monde,
  C'est battre l'air et frapper l'onde.


_Sonnet de l'infortune des bons vers._

    Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers)
  Acquirent de l'honneur et du prix en leur style,
  Un Homre, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile,
  En donnent assez preuve au rond de l'univers.

    Les grands en firent cas, et les peuples divers,
  Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville.
  Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile:
  Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts!

    Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France?
  Des majestez depend telle heureuse influence.
  Les voyant donc si nuds et si mal ajancez,

    Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie:
  N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez,
  Et vous aurez au ciel une immortelle vie.

       *       *       *       *       *


     _Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est
     de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit
     appell Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle
     ville de Pontoise, selon les chroniques de France._

     _A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._


PARIS _commance_.

Dieu vous garde, Seigneur!

PONTOISE. Et vous aussi, Sire. O s'adresse vostre chemin (qu'il ne
vous desplaise)?

PARIS. Je m'en vais en Normandie.

PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques 
Pontoise.

PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je
puis, je seray de retour cejourd'huy  Paris.

PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parl de
Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou  Cherbourt.
Vous prenez Normandie bien prs.

PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]?

[Note 40: Le dbat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur
la question de savoir si elle est ou non cit normande, fut jusqu' la
rvolution et est sans doute encore  l'ordre du jour chez les
bourgeois de la bonne-ville.]

PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoul ce mot-l
dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous
bourgeois de Paris cent mil fois.

PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse,
combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai
quitte pour le prouver.

PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie?

PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spcialement par un petit
livre intitul _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses,
et qui me dict que, pour aller de Paris  Rouen, il faut passer le
pont de Pontoise, et puis qu'on est entr en Normandie.

[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles
Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilge dudict seigneur.
In-12. (Attribu  Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15:
Pontoise, V. ch., etc.--Aprs avoir pass la rivire d'Oyse sur le
pont qui donne le nom  la ville, l'on entre en la Normandie.]

PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes
mal appuy. La raison est que l'autheur du livre est incertain,
lequel, s'il eust dict: Passez la rivire  gu, et vous ne serez pas
noy, il n'eust est croyable en ses paroles; ou s'il eust dict:
Passez Ponthoise et vous serez  Rome, il eust menty, car nous sommes
bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement.

PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire  mes
ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne
le peuvent nier, car ils sont du diocse de Rouen, ville
metropolitaine de Normandie[42].

[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de
Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler aprs. L'abb
Expilly, du moins, le pense ainsi: A l'exception du seul faubourg de
l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours t, comme il est aujourd'hui
(1768), du diocse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la
simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prtendu
rpandre quelques doutes sur cette matire. Aujourd'hui encore la
plupart d'entre eux se plaisent  en faire une question
problmatique. _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot
_Pontoise_.]

PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz  l'archevesque de
Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist?

PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr.

PONTOISE. Vous savez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre
eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les
evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse
l'un contre l'autre  qui auroit la possession dudict vicariat, avec
ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit
que les causes juges par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort
qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension
desdits evesques, laissa le procez  juger  sa Cour de Parlement. Et
pour autant que monsieur de Rouen n'y prtendoit aucun droict, ledict
vicariat luy fut baill en garde jusques  la fin du procez; mais,
tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la
mort desdicts demandeurs, le procez est demeur au croc, et par ce
moyen ledict vicariat est demeur entre les mains de l'archevesque de
Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les
advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et
vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de
Rouen aux jours ordonnez.

[Note 43: Assemble  son de cloche. (_Dict. de Trvoux._)]

PARIS. Vous avez fort bien prouv, s'il est vray ce que vous avez
dict.

PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose.

PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car anois
qu'eussiez menty et trouv quelque mensonge, toutefois et quantes que
vous voudrez, vous avez cong de vous desdire.

PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce
privilge.

Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de
Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilge, mais
aussi toutes les autres nations, specialement  Paris quasi en tous
estats.

PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par l; mais je vous
prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a est quelquesfois
subject  d'autres evesques qu' celuy de Rouen.

PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict j cy
devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit
mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles.

PARIS. Non, certainement; ains suis fort consol de vous ouyr. Mais
hastons-nous d'aller en devisant, car il est dej tard; je vois bien
qu'il me faudra loger aux Deux Anges.

PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les
huguenots.

PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas
estre pour tous les biens de ce monde.

PONTOISE. Je ne voulois savoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la
bouche pour le vous demander.

Quand donc vous irez demain le matin  l'glise Sainct-Maclou pour
ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales
selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville
par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ.

PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et
est par l  presumer que vous n'estes pas subject  l'eglise
metropolitaine de Rouen, ains avez est autres fois subjectz de
l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz  nostre parlement de
Paris, et non  celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais
garon  Pontoise qui appelle de sa sentence prononce par votre juge,
on le nous amne  PARIS.

[Note 44: Tout toit complexe, il est vrai, dans l'administration de
la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dpendoit du sige de
Rouen pour les affaires ecclsiastiques, et du Parlement de Paris pour
les choses judiciaires, elle toit soumise, pour tout ce qui dpendoit
du service militaire, au lieutenant gnral du Vexin franois.]

PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne
soyons de l'evesch de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage.
Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des
evesques (dont nous avons parl), chasque print son lopin de la
seigneurie de Pontoise.

PARIS. Je voudrois bien savoir pourquoy on vous faict porter votre
taille  Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de
Normandie.

PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en
Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car
l'argent ne faict pas la nation. Quant  ce que nous sommes de
l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost
sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrrent au
roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers.
Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexe
au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-l
avons est toujours taxs pour payer aux dicts esleus.

PARIS. Voil trop parler sans boire.

PONTOISE. Buvons une fois  Pierrelaye.

PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien
neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner  Paris:
parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos.

PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matire? Je prouve que
je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en
faire foy, demandez  tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils
n'en sont pas.

PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy
feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir  ses affaires. Adonc
le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de
Pontoise, lesquels la refusrent, se disant estre de Normandie, et non
subjectz  l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict
que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc
qu'ils ont confess estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur
faict poinct injure en les interpellant Normands.

PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes,
encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de
Normandie.

Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain
pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur ligne
et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogu des juifs s'il
estoit de Galile, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent
peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant
qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost
faict  la vole, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de
l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desj eussent pay leur part 
Givors par le commandement du roy.

PARIS. En bonne foy, voil une bonne raison, et n'y pourrois
aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en
prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de
Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas,
jusques  ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce
qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas
subjectz  l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous
demanderois volontiers o donc est Normandie. J'ai quelques fois est
en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver
Normandie.

PONTOISE. Je suis certain o commence le pays de Normandie, tant par
les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois
description de la terre.

PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place,
o on en fasse mention, que j'en soys resolu.

PONTOISE. J'ay trouv que la Normandie commenoit 
Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen.

PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car
il ne s'estend plus loing que l.

PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert
Guaguin, o il est dict: _Apud flumen Ept, quod est Neustri ad
orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram
Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam,
Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, qu ab Epta
fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano.....
Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en
voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de
Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica
chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre
Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb.
Munster, et plusieurs autres que je serois trop long  reciter.

[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577,
in-fol. Pag. 71.]

PARIS. Venez . Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre
ceste matire?

PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a est
propose par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner
resolution,  cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq
ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de
Pontoise, fut mis recteur en l'Universit de Paris. Les Picards
disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user
des privilges octroys  ceux qui sont de mesme nation que le
recteur; les Normands, au contraire, et les Franois, d'autre cost.

Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque cost, on
conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi
fut qu'il soit appelle le Vulcain franois.

PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a pass et que vous avez mesme
langage que nous, je ne dy plus mot.

PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle
l'Aumosne; demandez  quy vous voudrez: on vous dira que c'est la
vraye France[46].

[Note 46: On a vu plus haut que, d'aprs l'abb Expilly, le faubourg
de l'Aumosne toit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non
comprise dans le diocse de Rouen.]

PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville,
 cause que la rivire est entre eux.

PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et
les fauxbourgs de France.

PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable 
Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de
l'evesch de Paris et non subjecte  l'evesch. Autant en pourray-je
dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaoit qu'elle soit proche de
Paris, n'est toutes fois subjecte  l'Evesque de Paris.

Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs
de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire savoir
pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde.

PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit  ceux
du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux  tout le monde, et
specialement trahison en riant.

PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay
autrefois ouy reciter ou leu quelque part:

  Normanos fugias, ne fraudis labe graveris:
  Ipsos si socias, certe tu decipieris;
  Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude.
  Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse.

PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant
de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie.

Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du pas
Dace, d'o ils ont prins leur origine, pour venir au pays o ils sont
de present, allrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme
pirastes et escumeurs de mer; abordant  Nantes, en Bretagne,
entrrent en la grande eglise, et l, turent l'evesque dudict lieu,
lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le
_Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye
des Jumiges, o estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu
demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi
que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles,
historiographes franois. Ils ont d'abondant quelquefois brusl les
abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Genevive, lesquelles,
pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux
desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns
qui se disent de Normandie[47].

[Note 47: A tous ces mfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter
la prise et l'incendie de son chteau, dont s'emparrent les hommes du
nord, et qu'ils brlrent en 880 ou 883. C'est peut-tre du souvenir
qu'on en avoit gard que venoit la haine des gens de Pontoise contre
les Normands.]

PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et
qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore
Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur.

PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus
Normand.

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une
     Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par
     les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir
     fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcillges,
     et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._

     _Ensemble l'arrest prononc contre eux par la Cour de Parlement
     de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._

     _A Paris, jouxte la coppie imprime  Bourdeaux_[48]. In-8.

     [Note 48: Nous connoissons une autre dition de cette pice sous
     la date de 1626, Paris, mme format, mme titre. Nodier, qui la
     possdoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux
     mlanges d'une petite bibliothque_, n 58.]


L'homme, ds aussi tost qu'il fut fabriqu par l'Eternel, ouvrier
divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du
depuis, Satan n'a cess, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir
succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Ds incontinant que
ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les
Isralites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte
Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme  relacher le
peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas,
qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux.
Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui
est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux
qui sont provenus de l'art diabolique.

De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus
d'enchanterie et sortillges; tellement que l'homme est bien aveugl
et dehors de toutes considerations, qui s'adonne  ces malheureuses et
detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable,
laissant la verit pour le mensonge, se prcipite du port de grace et
salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se
contenteront de ce preambule,  celle fin de ne les ennuyer pour estre
prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours trs
veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye est mis
en lumire.

Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi
sorcire et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont,
Provence, Franche-Comt, Flandres, et ont par plusieurs fois travers
toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque
desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne
manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et
sorcillges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et,
pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines,
puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que
c'estoit de leurs maudites faons de faire.

Tout aussi tost qu'ils avoient fait joer leurs charmes en quelques
lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les
diables dans les nues, de ville en ville, et quelquefois faisoient
cent ou six vingts liees le jour; mais comme la justice divine ne
veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un
cur nomm messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, prs de Bourdeaux,
estant all  Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit prest
une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire
Benoist s'en retournasse  Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest,
attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de
Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent
en compagnie avec, luy demandrent o il alloit. Aprs le leur avoir
declar et cont une partie de son ennuy, et se faschant de la
longueur du chemin qu'il avoit  faire, tant d'aller que de revenir,
et mesme que les juges ne luy avoient baill qu'un mois de delay, et
pass iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nomm Diego
Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est
prs de midy, mais je veux que nous allions coucher  Bourdeaux. Le
cur pensoit qu'il le disse par rise, veu qu'il y avoit prs de cent
lieues; neantmoins ce, aprs estre assis tous ensemble, ils se mirent
 sommeiller. Au reveil du cur, environ les six heures du soir, il se
trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols.

Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes
faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure
au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut
savoir comment cela s'estoit pass; il declare les trois Espagnols et
la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, o se trouve
plusieurs livres, caractres, billets, cires, cousteaux, parchemins et
autres denres servant  magie; ils sont examinez, ils confessent le
tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir
fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux
endroits o il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes
et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire
plusieurs maux du cost de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez
extraordinaire, qui leur fut prononc le premier mars mil six cens
dix, en la manire que s'ensuit:


_Extrait des registres de la Cour de Parlement._

Veu par la Cour, les chambres assembles, le procez criminel et
extraordinaire par les conseillers  ce deputez,  la requeste du
sieur procureur general du roy, en ce qui resulte  l'encontre de
Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo,
natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril,
et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions
du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite
Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et
autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes  eux imposez,
tout consider, dit a est que la dite Cour a declar et declare les
dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et
encore Catalina Fiosella, deument attaints et convaincus des crimes
de magies, sorcilges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et
diaboliques; et pour rparation desquels crimes, les a la dite Cour
condamn et condamne  estre prins, men par la haute justice en la
place du March aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec
estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble
leurs livres, caractres, cousteaux, parchemins, billets et autres
servant  magie. Donn  Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610.

       *       *       *       *       *

Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres
diaboliques qu'ils exeroient par art de magie, et dirent qu'ils
avoient apris le dit art  Toledos en Espaigne, o ordinairement s'en
faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique
science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes,
bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi
ils confessrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne
leur fut permis, et n'y alloyent  autre fin, sinon pour faire, par
leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand
ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils
infectoient l'ar, tellement que plusieurs personnes, attaints de
ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement.

L'Espagnolle qui les suyvoit, nomme Catalina Fiosela, dit et confessa
une infinit de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses
malheureux sorcillges, elle avoit fait avorter une infinit de femmes
enceintes, et d'avoir infect avec certaines poisons plusieurs
fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs
bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur
les biens et fruits de la terre. Aprs sa confession, elle fut incite
 crier mercy  Dieu, ce que jamais ne voulut faire.

Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez
du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez.

Voil qui doit servir d'exemple  plusieurs personnes qui s'estudient
 la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en
vont au devin et sorciers, et ne considrent pas qu'allant vers eux
ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre
l'ennemy et le prince des tenbres.

Mais qu'en vient il  la fin? Une ruine miserable, comme il est arriv
 ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et
de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont est
edifies par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu' obscurcir sa
gloire, puissent durer long-temps, et ds aussi tost qu'il commence 
s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue
sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort
qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire
encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait
d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses
belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait
endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de
Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes
ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, o il leur fait
puis aprs payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont
attent et mis en excution sur leurs frres. C'est une chose du tout
estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme
qu'il perde tout sentiment et de l'humanit et de la religion,
laschant ainsi la bride  ses passions pour executer les desseins de
Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du
ciel, qui luy font voir parmy les tenbres de son erreur la deformit
de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes
leurs esprances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien,
sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque
acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire  ses
compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et
qui merite plus de salaire; de faon qu'il n'y a meschancet que ces
maudits ne mettent en excution. D'o penserons-nous que cela
provienne, sinon de ce qu'ils oublient entirement Dieu et son
paradis pour se donner en holocauste  la cruaut de l'enfer?
Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il
permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si
estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse,
retournons-nous  luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise
reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au
droit chemin.

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
     d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset,
     rue de la Calandre, au Saumon._

     M.DC.XXII. In-8.

       *       *       *       *       *

     _Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects,
     progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en
     la personne d'un favory de la cour d'Espagne._


Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslev de
la poussire au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce
bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et
croit que le ciel luy est oblig de ses influences. Jupin a perdu ses
foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne
lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches.
Ce fut ceste consideration qui fit refuser  Platon de prescrire les
loix aux Atheniens: La prosperit, disoit ce grand philosophe, est un
rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jett
des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et
genereux n'ont esman leur origine. Mais sur tous ceux-l sont
indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires
publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces
aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles
cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les
miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses
louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante
mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et
realisera ses maximes.

Dom Rodrigo[49] estoit fils de Franois Calderon, lequel estoit soldar
en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut
engendr auparavant le mariage, mais depuis fut legitim par celuy de
son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et
l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis
qu'estant nouveau-n il fut enlev par dessus les murailles de la
ville pour ne scandaliser la reputation de sa mre, et fut donn en
nourrice hors la ville. Sa mre deceda peu de temps aprs, et son
pre, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla  Valdoric, d'o il
estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques
commodits. Peu de temps aprs, il se remarie; voyant son jeune enfant
desj grandelet et mal aym de sa belle-mre, il essaye de trouver
moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la
faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier
d'Arragon, et en aprs,  cause de sa beaut et gentillesse d'esprit,
il fut mis au service du marquis de Denia, dom Franois Gormez de
Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et rever comme
vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du
roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme
cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on
pourchasse  present pour le faire mourir.

[Note 49: C'est le mme que Le Sage a mis en scne dans _Gil Blas_,
liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout  fait d'accord avec
ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter
l'histoire. Cette pice, qui peut servir utilement  commenter le
chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas t connue de Franois de
Neufchteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, vritable auteur des
notes du _Gil Blas_, que l'acadmicien mit sous son nom, faisant ainsi
payer  l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.]

[Note 50: La mre de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen.
L'histoire dit qu'elle toit Flamande.]

Dom Rodrigo devint si grand  l'ombre de la puissance de son maistre,
gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il
fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prires, reverences
et supplications, qu'il parvint  estre ayde de la garde-robbe
royalle: il succeda  l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de
Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs
papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les
mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des
plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit dou d'un esprit fort
prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il
estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux
qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand
nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier
de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps aprs commandeur
de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en aprs  son
fils dom Franois Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept
Eglises[52], et sa dernire qualit estoit d'estre capitaine de la
garde allemande.

[Note 51: Ceci rpond trs bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv.
VIII, chap. 3), et justifie  merveille les courbettes que Le Sage
fait faire  son hros lors de sa premire visite  D. Rodrigue.]

[Note 52: De _Siete Iglesias_.]

Son pre, estant homme fort vertueux, bien qu'il devnt plus riche, ne
meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre
au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent  dom Rodrigue en
quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pav des
hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant
plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques  prendre 
deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine.

Neantmoins, voyant son pre vefvier pour la seconde fois, il tascha
de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aim et
favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean,
qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en aprs chevalier
de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu' celuy
en qui Sa Majest se fie le plus et plus priv de sa personne. Il fut
lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en
quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advis.

[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commenc par renier son pre;
mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser,
comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon proccupe 
chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion 
ces sentiments et  ce retour repentant du favori; mais, pour les
mettre mieux en relief, il les prte  Gil Blas lui-mme, qu'il nous
montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de
Lerme. Me reprochant moi-mme que j'tois un fils dnatur, je
m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit
eus de mon enfance et de mon ducation; je me reprsentai ce que je
devois  mes parents, etc. Liv. VIII, chap. 13.]

La renomme de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarit qu'il
avoit avec le dit duc[54], et l'authorit et puissance qu'il avoit au
gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les
limites d'humilit, et estimoit  peu les nobles du pays, et traitoit
fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et
delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime
respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se
tenoient trs heureux d'estre  ses bonnes graces, et lui deferoient
ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles,
et en ceste manire de vivre commena  se faire hayr de plusieurs, et
se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son
avarice fut porte jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait
venir devant luy, sceut si bien pallier son mal  force de blandices
et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne
croyoit rien de ce qui luy avoit est rapport.

[Note 54: Son logement communiquoit  celui du duc de Lerme, et
l'galoit en magnificence. On auroit eu de la peine  distinguer par
les ameublements le matre du valet. _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.]

Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte
aux calomnies du peuple, qui  haute voix l'accusoit de grands delits,
meurtres, faussets et sorcelleries, et dessus tout d'avoir lev de
grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la
cour, et s'en alla  Valdoric avec une frayeur de sa disgrace,  cause
qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques
ministres d'estat, la sienne se trouva trs meschante et digne de
mort. Il fut quelque temps  Valdoric pour determiner ce qu'il devoit
faire  son infortune, et en confera  une religieuse qui estoit en
son monastre de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la
furie d'un roi offens et courrouc. La saincte religieuse luy dit
que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendt le succs de ses affaires.
Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps,
il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or,
argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se
passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire  son
intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas,
conseiller au royal conseil, assist d'hommes en armes, le vint
prendre, et le bailla en seure garde  dom Francisco de Itazabal,
chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menrent au chateau de
Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de
Contreres,  present president de Castille, et Louys de Salcedo, et
dom Petro del Cortal, conseillers du suprme conseil, pendant lequel
temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux,  force
mandemens et censures.

[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue
levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. Il (D. Roger de Rada)
avoit envie, fait-il dire  Scipion, de s'adresser  don Rodrigue de
Calderon, dont on lui a vant le pouvoir; mais je l'en ai dtourn en
lui faisant entendre que ce secrtaire vendoit ses bons offices au
poids de l'or, etc. _Gil Blas_, chap. 7.]

[Note 56: La disgrce du duc de Lerme (1618) mit le comble  celle de
D. Rodrigue et acheva sa perte.]

Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit
Valladolid, o il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs
registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez
en son compte. Quelques jours en aprs, il fut chang de prison, et
men  Santercas avec la mme garde, et pour sa dernire il fut amen
 son logis, et fut donn en garde s mains de dom Manuel Francisco
de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel
l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis
d'escritures, qui furent trouvs chez un sien parent, esclaircirent
beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis  la
question, o il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde
fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant
de constance et generosit comme auparavant. Toutes les ceremonies de
justice furent observes avec tel droit et equit, que lui-mesme en
looit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions.
Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle o il couchoit du
precedent, petite et trs obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours
de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui
se changeoient  certaines heures, et un sien serviteur, auquel
n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit
ncessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de
dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune
personne de qualit ne parla  luy jusques  ce que sa sentence fut
donne, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non
toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie
du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une
goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour
aller  cost d'icelle, o estoit construit un petit oratoire fait
exprs pour lui faire entendre la saincte messe, assist tousjours de
sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre o ses juges
instruisoient son procs. En la grande salle estoit la marquise sa
femme, qui recevoit toutes ses visites.

Le neufiesme de juillet luy fut notifi deux sentences, l'une pour les
fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre  cause du crime de
lse-majest; par icelle libert luy fut donne, parceque le procureur
fiscal qui l'avoit accus complice de la mort de dame Marguerite
d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable;
mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend pre
Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro
del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant
sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et mme pour
avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de
Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nomm Juan
de Gusman, et pour avoir impetr de Sa Majest (lequel est en gloire)
remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamn que, de
la prison o il estoit, il seroit men sur une mule selle et bride
(qui est l'ordre de mener les criminels de qualit, car les autres on
les meine sur des nes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes,
et de ceste sorte seroit men par les rues accoustumes de la ville,
et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect
dress un theatre, et que sur iceluy il seroit degorg (qui est la
manire comme sont punis les criminels de qualit, car on ne dcolle
par derrire que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle
l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a est condamn 
un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, o
fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a est condamn 
tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possdoit, et en
tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux
masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosit de coeur,
se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la
sentence, et pour estre bien examine, fut nomm d'avantage les juges
que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et  cause
d'icelle recusation en fut nomm d'autres; il fut declar ignoble,
parquoy il fut condamn  douze mil maravedis, qui est une amende que
doivent les criminels de qualit. Et pour n'avoir les juges approuv
le consentement de la mort de la reyne, quelques jours aprs ses
advocats et procureurs appelrent que la sentence ne s'executast,
parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles
le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir
recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust
notifie, l'on donna permission  tous religieux de le visiter, et le
disposer de se resoudre  la mort; ce que voyant s'y resoult. Il
diminue donc son manger, ne dort en lict, et se rgle du tout 
penitences et disciplines. Il passoit les jours  plorer ses pechez et
offences, et les nuicts  oraison, demandant pardon  Dieu. Sa
penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frre Gabriel du
Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute
religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si
grande cruaut qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes,
disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance
de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels
il representoit  Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant
ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais
sans avoir les yeux baignant en pleurs.

[Note 57: Marguerite d'Autriche, fille de l'archiduc Charles, duc de
Styrie, femme du roi Philippe III, morte le 8 octobre 1611.]

Il lui fust signifi le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il
eust  faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast
pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille
embrassemens  celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du
bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si
miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra
trs affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son me
au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien  la
dernire heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans
prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un
crucifix et un image de la saincte mre Therse de Jesus, au quel il
avoit une singulire devotion; il pria que l'on luy portast devant luy
jusques  la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de
Gusman, condamn avec luy  la mort pour l'assassinat de Francisco de
Xuara, et confessa qu'il avoit donn une memoire signe de Sa Majest
au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit oste et
rompue.

Le mercredy de releve, par un decret du conseil des ordres, un
religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allrent arracher l'ordre
du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins
le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il
eust bien desir mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit
ost  ceux qui avoient commis de pareils crimes.

Il fut publi par la ville, et enjoint  tous sergens royaux et  tous
ceux de la cour de monter  cheval et leur trouver le jeudy  la place
publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs
estats qui y estoient,  cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et
n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une
chaise de bois couverte de noir, qui par aprs fut descouverte, pour
eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que
on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues
o il devoit passer, il se trouva si grande quantit de peuple que
c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer.

A unze heures et demie du matin, estoit attendant  la porte du logis
de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement
accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et
dix sergens  cheval. Il descend donc en bas, accompagn de 4
religieux cordeliers, 4 de la Trinit, 4 augustins, 4 carmes et 4
penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en
forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte,
laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux
jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit
est prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe
jusques  l'estomach.

Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaonne et
couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix
par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage
se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort
souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre
signe de la croix et sortit de sa porte, assist  ses costez de deux
sergens, et devant lui marchoient les croix et bannires des deux
confrairies; en sortant  la rue, jetta ses yeux partout, et contempla
la grande quantit de populace qui l'attendoit, et jetta sa vee au
ciel, fut de cette sorte l'espace de deux _credo_, et rejetta ses yeux
sur le crucifix, jamais ne les leva jusques  estre arriv 
l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A
la bonne heure, mon pre, car je ne manque de courage  souffrir la
mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endure pour moi plus
honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majest le veut,
je vay trs content accomplir sa volont, et payer les excez de mes
enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix,
le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda
pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que,
mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en
ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit
luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les
figurant comme une ombre ou une fume au prix de celles de la
beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple  si grande
compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il
n'avoit luy-mme  la mort que il alloit librement souffrir. Aussi
ceste generosit, que les plus offensez remarqurent en luy, servit
d'eau pour esteindre le feu de leur animosit. L'executeur des hautes
sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride,
estant l'ordre et la coustume du dit pas quand c'est quelque homme de
qualit qui a acquis quelque supresme degr, ainsi que cestuy-cy
avoit; et, commenant  marcher ce funbre arroy (bien que la
multitude du peuple les empescht assez), le crieur public,  son
accoustume, commena  s'escrier tout haut,  prononcer sa sentence,
avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi:

Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire  cet homme, pour
en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts
d'assassinat, et avoir est coupable en la mort de plusieurs personnes
de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences,
lesquelles ne doivent estre declares, et sont reserves en secret
dans le procs, pour lesquelles il est condamn  estre degorg pour
son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple  ceux qui
commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.

Il arriva  l'chafaud. Le pre maistre frre Gregoire de Pedroza, de
l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majest, et grand ami de
Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec
quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore
avec la mesme miserable gravit seigneurialle; il fut quelque temps 
parler au dit pre Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous
les religieux estoient  genoux, et lui faisoient la prire et
recommandation de son me. Il se reconcilia de rechef avec un grand
courage, print cong de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant
permission  l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le
corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que aprs
l'executeur lui osta tout  fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo
l'embrassa, et approcha par deux fois sa joe auprs de la sienne et
lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se
descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il
s'offrit  Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amre et
repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un
bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tte sur le
dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un mme
instant l'me  son createur, sans que le corps fist aucun
mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans  faire prires
et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut
ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible
spectacle, considerant les deux extresmes degrez o la fortune l'avoit
reduit.

[Note 58: Cette excution eut lieu le 21 octobre 1621. Il y avoit
trois ans que le procs de D. Rodrigue toit commenc. On ne l'avoit
ainsi fait traner en longueur que pour entretenir la haine du peuple
contre tout ce qui rappeloit le ministre du duc de Lerme, et, crer
de nouveaux obstacles  ce ministre s'il tentoit de rentrer en grce.
Il y russit un instant: Philippe III le rappela de l'exil, et il y
eut quelque esprance de salut pour D. Rodrigue; mais la mort du roi
et l'avnement de Philippe IV, qui fut tout  fait contraire  ces
ides de clmence, firent renvoyer le duc de Lerme en exil et hter le
supplice de son favori.]

[Note 59: Calderon mourut, dit Saavedra en ses devises politiques,
avec une constance hroque, qui changea en estime et en compassion
cette haine universelle que sa fortune lui avoit attire.]

Incontinent aprs, le corps fut deli et mis sur une bayette noire;
deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent  cet
effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le
fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis
dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis  ses costez;
plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et
tout incontinent il fut publi  son de trompe de n'enlever ce dit
corps sur peine de la vie jusque  ce que le sieur president en eust
ordonn. Il fut veu et visit de plusieurs personnes pour voir s'il
etoit mort entierement, et estoient auprs de luy grande quantit de
prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient  Dieu
prires et oraisons pour son me. Sur le soir il fut donn permission
de l'enterrer, o il s'assembla trs grande quantit du clerg et
religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de
torches, et s'apprestoit-on  faire de grandes solennitez pour
l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un
commandement et deffence que aucun ne l'eust  assister au dit
enterrement, et ne fust permis  aucune personne de le descendre pour
l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui
ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent
delivrez  l'executeur par les officiers de la justice. Il fut
depouill devant tout le peuple; je ne say coeur si dur qui n'en eust
eu piti. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un
cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on
ensevelist une personne, s'il a devotion  quelque religion, on lui
met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un
coffre, ains dans la mesme bire de sa parroisse, et fut couvert avec
la mme bayette noire, et port sur les espaules par les six frres
d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des
confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnrent; six
pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le
portrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastre des Carmes
penitens, o il requist estre inhum au capitoire. Ces bons pres
avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes
et autres prires. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouv
une trs apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de
Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouv sur son estomach, un
chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et
deschir des grandes disciplines qu'il s'estoit donnes; d'estre 
genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist
qu'il fust despouill en public, afin que sa penitence fust reconnue
et manifeste.

Voicy un exemple o l'on peut gouster quel est le succez de la
felicit humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y
peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez
souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignit,
veulent braver sa divinit et mescognoistre la cause dont ils ne sont
qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde  l'asprest de
sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut
donn contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions
cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui
valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les
joyaux et meubles de la maison appliquez  Sa Majest, qui ont est
appreciez  cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus.

Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de
Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande,
concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de
Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et
sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens,
avec voix et place au conseil, et en la premire antiquit; il estoit
grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle
de la croisade qui s'imprime  Valladolid, qui se monte  plus de six
mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus;
aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il
avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre
 la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant
qu'eschevin, ayant voix au conseil et assembles; gardien et patron du
monastre de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en
la cit de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du
monastre de la Trinit en Madrid. Ses meubles furent prisez  quatre
cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moiti du butin
qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui
vient  Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui
avoit donn que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin
et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu.

Il s'est trouv pour certain que chacun an il entroit en sa maison
plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de
rente, sans les particulires richesses, qu'il est impossible de
nombrer.

Son pre et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptrent de
cette ville deux jours avant son execution, aprs avoir fait de
grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jett plusieurs
larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez  Oliva, qui est ce que
l'on peut raconter de ceste presente histoire.

De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un.

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frres de la
     Roze-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris.
     Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et
     particularitez d'iceux._

      _Maleficos non patieris venire._ Exod. 22.

      M.DC.XXIIII.

        In-8[60].

     [Note 60: Il y avoit eu une dition de cette pice l'anne
     prcdente, _Paris_, _Pierre de le Fosse_, 1623, in-8. Le titre
     est le mme, sauf cette diffrence que les frres de la
     Rose-Croix y sont appels _frres de la Croix-Rose_. M. Leber
     possdoit cette dition. V. le _Catalogue_ de sa bibliothque, n
     3390.--

     Les frres de la Rose-Croix, qui reconnoissoient pour fondateur
     Christian Rosenkreutz, avoient commenc de se rvler en 1604,
     aprs que l'ouverture du tombeau du matre eut livr aux
     disciples les grands arcanes crits en lettres d'or. Entre
     toutes ces raretez, dit Naud, parlant des momeries de la secte
     nouvelle, il n'y en avoit pas de plus remarquable qu'une
     inscription, laquelle ils trouvrent sous un vieil mur: Aprs
     six vingts ans, je seray descouverte, car elle nous desnote l'an
     1604, qu'ils ont commenc  paroistre. _Instruction  la France
     sur la verit de l'histoire des frres de la Roze-Croix_, Paris,
     1623, in-8, pag. 38. Ce livre de G. Naud, que M. Hoefer a
     indiqu par erreur sous le titre de _Advis  la France_, etc.
     (_Hist. de la Chimie_, tom. II, pag. 326), est une curieuse
     satire des pratiques de ces thaumaturges. C'est la plus
     considrable de celles qui furent publies alors dans la mme
     intention, et parmi lesquelles nous nous contenterons de citer:
     1 _Effroyables factions faictes entre le diable et les prtendus
     Invisibles...._, pice que nous comptons donner dans l'un de nos
     volumes; 2 _Advertissement pieux et trs utile des frres de la
     Rose-Croix... escrit et mis en lumire pour le bien public par
     Henry Neuhous de Dantzic..._ Paris, 1623, traduction d'une pice
     latine: _Pia et utilissima admonitio de fratribus Rose-Crucis_,
     etc., parue l'anne prcdente. Les pices en latin sur ce sujet
     furent surtout nombreuses; M. Leber en possdoit un plein
     portefeuille. Il en cite sept, avec leurs titres, sous le n 3391
     de son _Catalogue_, et il n'en puise pas la liste. Elles sont
     dates de 1616  1622, et la plupart viennent d'Allemagne. Ce
     mme pays nous avoit envoy, mais crite dans l'idiome national,
     une autre critique de la doctrine des Rose-Croix sous ce titre
     bizarre: _les Noces chimiques de Christian Rosen-Kreutz_, etc.
     Strasbourg, 1616, in-8.--Nous ne citons ce livre que d'aprs M.
     Hoefer, _loc. cit._]


Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust
souffert la punition dee  sa superbe, superbe qui paroissoit en ces
termes: _Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au
dessus_ _des astres, je seray assis en la montagne du testament au
cost d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nes, et seray
semblable au Trs-Haut_ (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux
eust mesur la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger
sur les orbes clestes, il s'est veu garott des liens eternels au lac
caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siges du paradis,
a eu beaucoup  souffrir. Cet enrag, se voyant forclos de l'heritage
qui luy appartenoit comme au fils aisn, et se voyant exil et
vagabond par le monde, n'a cess de dresser des embuches  son cadet.

Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont
comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: _Hi, inquit, carnem
quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant._ Ces
demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre
chair par la contagion du pech, et ce en depit qu'elle a servy de
vestement  la divinit.

Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se
servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits
revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement
o les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre
hierarchique dont se maintiennent au ciel empire les neuf classes des
anges confirmez en grace.

Ils blasphment aussi contre la majest divine par enchantemens,
prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils
enbaboinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance
de Dieu, faire bande  part, et s'approprier quelque espce de culte
et d'adoration.

Pour faire joer cette dernire pice, Sathan a de tout temps
entoxiqu les esprits qu'il a jug les plus souples  ses
frauduleuses impressions de je ne say quelle science noire et
cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractres, figures,
cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix
doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en
cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir
tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne
s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par
les demons  leur commandement, ne sont que des singeries et des
trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameon infernal.

Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien
d'Absirtes ont senty les griffes de cette Mede! combien de Grecs
empoisonnez du gasteau de cette Circ! Un Zoroastre, un Porphyre, un
Hydroots, un Apule, un Agripe, un Thiane, un Arbatel, et autres de
telle farine, savent bien maintenant, cruciez des flames eternelles,
combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite
science!

L'Egypte, l'Arrabie et la Calde, furent seules jadis contagies de
ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre
habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos
crimes sont montez  tel point, que l'univers des-j semble crouller
ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel
pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise
de l'ire de Dieu.

Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens,
cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres
desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et
fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux
escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes,
et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se
couvrir de l'authorit des pres et patriarches anciens, et les faire
autheurs de leurs magiques piperies.

[Note 61: Dans l'une des pices cites tout  l'heure, _Advertissement
pieux et trs utile_, etc., pag. 1, on retrouve cette pense, que les
Rose-Croix toient prcurseurs de l'Antechrist et apportoient au monde
l'advertissement que Notre-Seigneur nous a donn par sa bouche, et
signes qui doivent prcder son dernier avnement.]

Ainsi, si nous croyons  ces blesches, Adam fut le premier inventeur
de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'aprs sa chute
le roy de l'univers trouva de l'allegement  sa douleur, et que par
elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le
Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie
qu'Enoch et Helie furent ravis, que No se sauva du deluge universel,
et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de
Cham, divis les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des
rochers, s'il n'eust estudi en ceste mystique science; ce fut par
elle que Josu arresta le soleil au milieu de sa carrire, que
Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jept,
estoient de la premire classe; Abraham en tenoit escole ouverte;
Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle,
sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets
cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent
l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit
l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu
jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable
discipline.

O blasphmes!  impietez!  monarques!  magistrats! laisserez-vous
toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarns, ces
criminels de lze-majest divine, pollueront-ils tousjours impunement
le ciel et la terre de leurs sorcelleries?

Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre
royaume,  la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire
de Vostre sacre Majest, tels endiablez ozent jetter leurs envenimes
racines pour y commencer le rgne du fils de perdition? Est-il point
parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des _frres de la
Rose-Croix_, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade
abandonne, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour
achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop
aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils
estiment le salut de leurs ames?

Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique
de ces nouveaux academiques, tesmoignes par plusieurs personnes
dignes de foy.

Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des
fleurs de lys, dont la consomme doctrine et probit de moeurs sont
les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de
Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du
grec de Demosthne, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de
l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du
Parnasse, y estoient abondamment espands. Neantmoins cet esprit de
calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloeure, et
recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Aprs donc
quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait
promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces
effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face
morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux
trouvant cet humeur propre  leurs malefices, ils l'abordent,
l'appellent par son nom, feignent avoir estudi avec luy, le font
ressouvenir de ses jeunesses passes, enfin s'informent de la cause de
son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit press de creanciers,
et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent
l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de
livrer  son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens
suivent les offres; ils se separent aprs s'estre dit reciproquement
leur logis. Nostre conseiller demeure estonn de l'excessive
liberalit de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais
pratiquez, et, contant le fait  plusieurs de ses amis, il eust langue
que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite.

[Note 62: Les Rose-Croix s'attaqurent surtout aux gens de robe pour
les endoctriner. Ils produisent, dit G. Naud, des advocats et
presidents qui pourroient rendre tesmoignage de cette congregation.
_Instruction  la France_, etc., pag. 5.]

Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse 
ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et
ses archers, qui, venus, frappent  la porte, font commandement
d'ouvrir de par le roy. Les frres refusent l'ouverture, respondent
insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que
les murailles[63].

[Note 63: Dans l'_Advertissement pieux et trs utile, etc._, pag. 5,
l'apparition des Rose-Croix  un avocat de Paris est raconte d'une
manire moins dfavorable pour eux, bien qu'elle aboutisse aussi  une
fuite prudente: Selon le commun bruict, se sont apparus  un advocat
qui faisoit des escritures pour une de ses parties; mais tant survenu
quelqu'un qui avoit affaire  luy, aprs luy avoir dit qu'ils
reviendroient une autre fois, soudain ils disparurent; ce que
l'advocat ayant racont  un sien amy quelques jours aprs, on dit que
ces frres s'apparurent de rechef  luy dans le faubourg
Saint-Germain, et luy reprochrent qu'il n'avoit pu garder le secret,
qui est le premier principe de leur secte, et qu'oncques depuis il ne
les a reveus.]

Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste,
ne pouvant parvenir  ses desseins, tombe malade. Un des frres de la
Rose-Croix, desguis en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de
sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tir
son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la
droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse alien de son
esprit.

[Note 64: Tous les frres de la Rose-Croix, et, de quatre qu'ils
estoient au commencement, ils s'estoient accreuz et augmentez jusqu'au
nombre de huit, s'arrogeoient la grce de guerir les malades, grce
si abondante en eux que la multitude des affaires leur causoit de
l'empeschement. G. Naud, _Instruction  la France_, etc., pag. 33,
35, 36.]

Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez
cognoistre de quel esprit elle est pousse; mais surtout ne sont pas
sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs
ont oz apposer par les carfours et places publiques. En voicy la
teneur[65].

[Note 65: Cette affiche des Rose-Croix est reproduite dans
l'_Advertissement pieux et trs utile_, etc., pag. 1. G. Naud la
donne aussi (pag. 5), en la faisant prcder de ces curieux dtails:
Et, de fait, il y a environ trois mois que quelqu'un d'iceulx, voyant
que, le roy estant  Fontainebleau, le royaume tranquille, Mansfeld
trop esloign pour avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit
de discours sur le change par toutes les compagnies, s'advisa, pour
vous en fournir, de placarder par les carrefours ce billet, contenant
six lignes manuscrites. _Instruction  la France_, etc., pag. 26.]

Nous, les deputez de nostre collge principal des frres de la
Rose-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et
invisibles, au nom du Trs Haut, vers qui se tourne le coeur des
justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et
parlons les langues des pays o nous habitons, pour retirer les
hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.

En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphmes: premirement,
que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la
croix, que le prince des tenbres, leur maistre, abhorre sur toutes
choses;

Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent,
qualit incommunicable  tout corps naturel qui consiste de matire et
de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime;

Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment,
sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car
par pitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des
sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps;

Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes
langues, prerogative qui n'a jamais est confere qu'aux apostres, de
la vie desquels ils sont bien esloignez.

Reste  conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous
retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux
abismes les ames emportes de trop grande curiosit.

Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute
la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theormes et
rgles universelles.

Le principal donc de cet abominable collge[66] est Sathan, savant
veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de
nature.

[Note 66: Les Rose-Croix appeloient en effet collge le lieu de leur
runion. Ils en avoient trois: l'un aux Indes, en une le toujours
flottante sur la mer; un autre au Canada, et le troisime en la ville
de Paris, en certains lieux souterrains. _Avertissement pieux et trs
utile_, etc., pag. 4-5.]

Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de
toutes choses, blasphemer contre la trs simple et individu Trinit,
fouler aux pieds tous les mistres de la redemption, cracher au visage
de la mre de Dieu et de tous les saints.

Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux
suffrages de l'Eglise et aux sacrements.

Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui
rendre hommage de fidelit, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants
innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur.

Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres
venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcires, dancer
avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les
champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil
maladies.

Voil les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons
compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on
doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus 
propos de les renvoyer  leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez
de cervelle, que regler leur procez  l'extraordinaire!

O ames peu zeles de l'honneur de Dieu! sachez que l'heresie et la
sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu
gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique  toute la
masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation
en ces termes exprs: _Maleficos non patieris venire_ (Exod. 22); et
au Levitiq., 20: _Anima qu declinaverit ad magos et ariolos et
fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam
eam de medio populi sui_.

       *       *       *       *       *


     _Role des presentations faictes au Grand Jour de l'loquence
     franoise. Premire assize le 13 mars 1634_[67]. In-8.

     [Note 67: Cette date, pour une pice, qui a trait sans doute aux
     sances de l'Acadmie franoise, est fort intressante 
     remarquer, en ce qu'elle devance de prs d'une anne celle des
     lettres royales qui constiturent ce corps illustre. Ces
     lettres-patentes sont du 5 janvier 1635; or il seroit vident,
     d'aprs notre curieux livret, que ds les premiers mois de
     l'anne prcdente la docte assemble tenoit ses assises, non
     plus  huis clos, comme elle avoit fait d'abord dans le petit
     logis de Conrart, rue Saint-Denis, mais ouvertement et  la
     connoissance de tous. Il ne faudroit donc plus dater de 1635,
     mais bien de 1634, l'existence relle de l'Acadmie franoise.]


S'est present le procureur des Pres de l'Oratoire, requerant que
tous les mots de spiritualit quy sont dans les livres du feu cardinal
de Berulle[68] soient tenuz pour bons franois.--Respondu: Soit
communiqu au sieur Arsent[69] et au Pre Binet[70].

[Note 68: Le saint homme n'chappoit du reste au bon langage que par
ses nologismes de spiritualit; il faut mme se hter de dire qu'il
toit l'un des plus fervents admirateurs des bons crivains de son
poque, fussent-ils assez peu chrtiens, comme Balzac, par exemple,
qu'il admiroit par dessus tout. Vigneul-Marville, _Mlanges d'histoire
et de littrature_, Paris 1699, in-12, pag. 90.]

[Note 69: Il faut lire _Hersent_, car il doit s'agir ici du docteur de
Sorbonne Charles Hersent, l'un des plus forts casuistes de cette
poque. Il avoit t prtre de l'Oratoire, dans les premiers temps de
son tablissement par M. de Berulle. En remettant  son examen les
livres du cardinal, on les soumettoit donc  un bon juge.]

[Note 70: tienne Binet, jsuite, mort en 1639, aprs avoir t
recteur en diffrentes maisons de son ordre, et avoir publi grand
nombre d'ouvrages de pit. Dans le plus excellent de tous, omis
pourtant par la _Biographie universelle: Quel est le meilleur
gouvernement, le rigoureux ou le doux_, Paris, 1636, in-8, se trouve,
au chapitre IV, cette phrase sur la famille de Dieu, que Bossuet
appliqua plus tard si loquemment  la congrgation de l'Oratoire:
Jamais il ne fut une telle famille, o tout le monde obit sans que
personne y commande. V. dit. de 1776, pag. 90.]

S'est presente la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute
l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux
qu'elle a employ en son livre, et que desormais ceux qui la
traicteront par parolle ou par escript ayent  s'abstenir de plusieurs
mots terminez en _ment_, comme categoriquement, substantiellement, _et
ctera_.--R. Soit communiqu au syndic de la Facult de theologie de
Paris.

[Note 71: Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, tenoit chez elle
une sorte d'acadmie de thologie, que l'archevque de Paris dut
interdire. (_Tallemant_, in-12., t. II, p. 6-7.) Elle publia un livre
qu'elle n'avoit point fait elle-mme, sous ce titre: _Homlies sur
l'ptre de S. Paul aux Hbreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse
d'Ochy_. Paris, Charles Rouillard, 1634, in-4.]

S'est present le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur
le P. de N.[73] qu'il plaise  la compagnie de declarer que le
franois du dict sieur P. de N. est de bon debit.--R. Soit communiqu
 l'imprimeur Estienne.

[Note 72: P. de Montmaur, le fameux parasite tant moqu par Mnage,
dont Sallengre a donn _l'Histoire_ satirique, 2 vol. in-8, 1715. On
l'appeloit Montmaur _le Grec_ depuis qu'il avoit succd au P. Goulu
dans la chaire de professeur royal en langue grecque.]

[Note 73: Peut-tre faut-il substituer l'initiale M  celle-ci, car je
pense qu'on veut parler ici du prsident de Mesmes, chez qui Montmaur
avoit plein accs, et qu'en bon parasite il flattoit, mme dans son
mauvais langage.]

S'est presente la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter
les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embigus,
le mot de _conception_ ne soit tenu pour franois qu'une fois l'an, et
ce seullement  cause de l'epithte _immacule_, et que, pour le
surplus de l'anne,  yceluy mot de _conception_ soit subrog celuy de
_penser_.--Monsieur le president a demand  ladicte dame en quel nom
elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son
chef ce qu'elle croyoit importer  la puret de la langue
franoise.--R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes
les parties ayans interests  sa requeste, et ce dans huictaine pour
tout delay,  peine d'estre deboute.

[Note 74: Nous ne savons quelle est cette prude marquise.]

S'est present Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fond en
procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que
_le vol_ ne fust pas cass.--R. Remis au bon plaisir de Sa Majest.

S'est present un capitaine licenci apportant sa lettre de
licenciement, quy commence par: _Nostre am et feal_, desquels mots il
demande l'interprtation.--R. Renvoy au conseil des despesches.

S'est present H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous
ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le _poinct_  leur
honneur, ny _l'eclaircissement_  leur espe.--R. Pour ce quy est du
_poinct_, soit communiqu aux professeurs de mathematiques; pour
_l'eclaircissement_, renvoy aux fourbisseurs.

S'est present Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de
camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les
soldats et les couriers pour le mot de _poste_.--R. Le sieur de
Nouveau sera pri d'en conferer avec messieurs les marechaux de
France.

S'est present noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75],
chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle
Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant
conjointement que, pour eviter  grands inconveniens, il plaise  la
compagnie declarer que _cornette_ est diminutif de _cor_ ou de
_corps_, et non de _corne_.--R. La compagnie, ayant esgard 
l'interest que peuvent pretendre  ce mot messieurs les officiers de
justice, a presentement deput le sieur B. pour prier le sieur Gillot,
conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer  messieurs
de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon
la coustume, l'affaire tombast  la premire des enquestes, suffira
que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller,
distribu en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest
quy pourroit estre donn en ladicte premire des enquestes, l'affaire
doit estre termine au conseil, ledict sieur B. solicitera  ce que le
sieur *** soit donn pour rapporteur.

[Note 75: Ce mot de passe-volant sent bien son soldat de contrebande.
C'est en effet le nom qu'on donnoit aux hommes que, les jours de
revue, les capitaines incorporoient dans leurs compagnies pour en
combler les vides. Une ordonnance de 1668 comdamna les passe-volants 
tre marqus  la joue d'une fleur de lis.]

S'est present le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant
qu'il soit declar que, sans desroger  la puret de la langue, les
advocats auront droict de continuer  se servir de tous les mots de
pratique, surtout de _salvation_, _forclusion_ et autres en _ion_,
mme d'_intimation_ avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais
notoirement bon franois, puis qu'il donne  vivre  tant d'officiers
du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots
de _haro_ et de _chartre_, qu'il recognoist n'estre que de pratique
normande.--R. La compagnie, sans avoir esgard  la requeste verbale
dudict Rouillard, a ordonn que le jargon des advocats ne peut estre
receu franois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny
subreptices.

S'est present le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76],
requerant qu'il soit dit que le mot de _secretaire_ ne peut signifier
en bon franois le clerc d'un conseiller.--Respondu: Seront sur ce
faites remontrances au roy de la Bazoche.

[Note 76: Ce sont les crivains publics, qui, on le sait, se tenoient
en grand nombre sous les charniers de Saint-Innocent.]

Se sont presentes plusieurs dames expressement revenues du cours pour
requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de _ravissant_[77] et
l'appliquer  tout.--R. Accord, reserve l'opposition des tresoriers.

[Note 77: Mot redevenu fort  la mode, et que les potes et les femmes
employoient alors  tout propos. Voiture s'en servoit plus que
personne. V. le _Dictionnaire_ de Richelet, 1re dit.,  ce mot.]

S'est presente une mercire du Palais, requerant qu'il fust declar
que c'est parler bon franois de dire qu'une dame porte un
_galand_[78].--R. Accord.

[Note 78: C'toit un _noeud de ruban_ que les femmes portoient alors
sur la poitrine. Le mot, sur lequel on jouoit souvent, comme ici,
toit venu d'Italie avec la mode de cet ornement coquet. En cette
anne 1634, elle toit en pleine faveur et faisoit la fortune des
mercires du Palais. Corneille, dans une de ses premires pices,
joue justement  cette poque, met en scne, devant une de leurs
boutiques, une suivante  qui un valet parle ainsi:

  Si tu fais ce coup-l, que ton pouvoir est grand!
  Viens, je te veux donner tout  l'heure un galant.
               (_La Galerie du Palais_ (1634), act. 4, scne 15.)

Le beau _galand de neige_ que Gros-Ren rend  Marinette dans le
_Dpit amoureux_ (acte IV, sc. 4) se trouve ainsi expliqu.]

Se sont presents... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe,
requerant qu'il soit declar que les mots de _face_, _canton_ et
_ligue_, ne sont pas franois.--R. Pour le mot de _face_, sera escrit
 monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le
premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut
approprier privativement; pour les mots de _canton_ et _ligue_,
semblable despesche sera faicte  messieurs les ambassadeurs vers les
Suisses et Grisons.

S'est present l'intendant des planettes, requerant que _errer_ et
tout ce qui en derive soit declar n'estre pas injure en franois.--R.
Accord, en consideration du favory de la lune.

S'est present un novice en poesie, requerant, de peur de se
mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise  la compagnie
desclarer quel genre sont les mots _navire_ et _affaire_[79].--R. La
compagnie surseoit  opiner sur sa requeste jusques  l'arrive du
sieur Racan[80].

[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'toit pas en effet encore bien
dcid. Pour la plupart, esclaves de l'tymologie latine, c'toit
encore un mot fminin, suivant l'usage observ jusqu'au XVIe sicle;
d'autres lui donnoient dj le genre qui lui est rest, et que Du
Bellay avoit t le premier  lui attribuer en son _Illustration de la
langue franoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas
pargnes, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576,
in-12, pag. 206). En 1666, le dbat n'toit pas encore vid. Ce mot,
crit Mnage, est encore prsentement masculin et fminin, surtout en
vers. _Observations sur les posies de Malherbe_, 1666, in-8, pag.
268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter
encore sur le genre  lui attribuer. On l'employoit souvent au
masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple,  une phrase
de la pice franoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans
ce volume  la suite de celle-ci.]

[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement
pour ses oeuvres, o le mot _navire_ se trouve toujours au fminin,
mais comme tant l'un de ces _curateurs_ des posies de Malherbe dont
il est parl plus haut.]

S'est presente la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne
retranchast pas du bon franois les mots qu'elle a succ avec le
laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent
dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter 
procez quy finiroit  peine avant sa vie, elle ne demande en ceste
premiere assize que le restablissement par provision de _ains_,
_jadis_ et _piea_, bons et vieux gaulois, comme savent tous ceux quy
ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _piea_, fins de
non-recevoir; pour _ains_, soit communiqu au sieur abb de
Croisilles[82].

[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires  Messieurs de
l'Acadmie_, Mnage met en scne Mlle de Gournay pour la mme cause:

  ..... Depuis trente annes
  On a par diverses menes
  Banny des romans, des poullets,
  Des lettres douces, des billets,
  Des madrigaux, des lgies,
  Des sonnets et des comdies,
  Ces nobles mots: moult, ains, jaois
  ................................
  Piea, servant, illec, ainois
  Comme estant de mauvais franois,
  Et ce sans respect de l'usage.
  ................................
  Et bien que telle outrecuidance
  Ft prjudice aux suppliants,
  Vos bons et fidles clients,
  Et que de Gournay la pucelle,
  Cette savante damoiselle,
  En faveur de l'antiquit
  Eust nostre corps sollicit
  De faire des plaintes publicques
  Au decry de ces mots anticques.]

[Note 82: J.-B. Croisille, abb de la Couture, mort en 1651. Tallemant
a crit son _historiette_ (dit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de
lui: _Hrodes ou pistres amoureuses  l'imitation des pistres
d'Ovide_, 1619, in-8.]

S'est present le procureur des Petites Maisons, requerant que le
langage de l'Erty[83] ne fust pas supprim.--R. Soit communiqu au
sieur de Vaux[84].

[Note 83: Fou clbre, que Sarrazin donne pour pre  Dulot dans son
pome de _Dulot vaincu, ou la Dfaite des bouts rims_, et auquel G.
Colletet consacra l'une de ses pigrammes, avec ce titre: _Pour
l'Herty, fou srieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet,
Paris, 1653, in-12, pag. 213.)]

[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son
livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit
livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribu au mme auteur,
parut aussi en 1630. V. _Rev. fran._, 20 mai 1855, p. 483, notre
article sur le comte de Cramail.]

S'est present Bocan[85], bon violon, requerant que _bail  ferme_
n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout
pour eviter  noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy
requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant
couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard,
pour avoir dict, selon qu'il luy vint  la bouche et sans
premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses
affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ o, malgr les
envieux, il ne fust appel et pri d'y prendre telle part que bon luy
sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et
pour lors avoit baulx  ferme en teste, s'imagina  tort qu'yceluy
requerant couroit sur ses marchez, et, preoccup de passion nullement
amoureuse, luy dressa une querelle o tout au moins la poche[86]
dudict Bocan eust casse est, si par amis communs n'eust est
remonstr au partyzan que les _baulx_ dont avoit parl Bocan
n'estoient que pour dancer, et non pas  ferme, ledict mot de _baulx_
pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le
prioient de croire tout au moins par interim, jusqu' la tenue des
Grands Jours de l'eloquence franoise,  la premire assise desquelz
se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_
reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut
enfin accept respectivement, pour auquel satisfaire de sa part,
conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance
de ce quy est requis, est deput le sieur de Bois-Robert pour en
conferer avec le sieur de B.

[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de
Montpensier lui avoit donne, toit bon violon, comme il est dit ici,
et fameux matre  danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les
biographies est pris  la _Description de Paris_, par Piganiol, tom.
II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit compose, et qui  cause de
lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du
XVIIIe sicle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur
son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa
pour plaire  Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle
par erreur Boccau pour Bocan. (_Mmoires_, tom. I, pag. 276.)]

[Note 86: Manire de violon, qui est un instrument de musique que les
matres  danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont
montrer  leurs escoliers, et qui n'a est appel _poche_ que
parcequ'on le met dans la _poche_. _Dictionnaire_ de Richelet, 1re
dit.]

S'est presente Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices,
exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour
estre nourrice en bonne maison, la premire demande qu'on fait 
ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sait bien
parler franois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais
seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et
sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche:
de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut  leur
enfant une nourrice quy parle franois, et encore immatricule au
secretariat des Grands Jours de l'eloquence franoise, quy sont
qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa
chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que
l'exposante prend pour qualit,  ce que soit promptement pourveu au
cas par elle expos selon son exigence, dans huictaine la compagnie
donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices
capables d'apprendre  parler aux petits enfans.

S'est presente Perrette Lemaigre, doyenne des harengres de la
halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoy aprs Pasques.

S'est present Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des
ordinaires de la maison du roy de Bronze, fond en procuration du
Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise  la compagnie declarer
que _vrayement, C'est mon, Voil bien de quoy_, et toutes chansons de
ceste sorte composes par quelques autheurs que ce soit, ne
contiennent que bon franois.--R. Soit communiqu  Jean de Nivelle.

S'est present le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de
la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des
Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et
autres nations n'auront plus recours  son bureau[87] pour avoir
adresses aux maistres de la langue franoise. Item a requis le
sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mre, le
lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les
predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus
au procureur de la compagnie.

[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons dj consacr
une note dans _le Roman bourgeois_, dit. P. Jannet, pag. 106. Comme
c'toit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appel _bureau de
rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulire ide de le mettre en
ballet. Il y est appel, en assez mauvais vers:

  Un rendez-vous en titre de bureau,
  Pour ceux qui ne savent que faire,
  .....
  Pour nos trois sols nous y pourrons entrer
  Et trouver quelque chose ou blanque.]

S'est present le sieur B., fond en raisonnement, requerant que, sans
interloquer ny deputer commissaire, soit declar par la compagnie que
le mot car[88] est bon et naturellement franois, et tout au moins
trs utile  la langue. Sur ceste requisition, a remonstr le sieur de
Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust
traict de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_,
_ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance
audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre
que conjonction. Monsieur le president a demand au procureur de la
langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur
la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit
que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance
dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne
portast aucun prejug au fond de l'affaire de _car_, mais seulement 
ce que fust conserv son rang et ordre  chaque partie de la
grammaire:  quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La
compagnie a ordonn que sera proced suivant les conclusions du
procureur de la langue.

[Note 88: V., sur la grande querelle acadmique que souleva ce mot,
accept par les uns, repouss par les autres, et par Gomberville
surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852,
_Histoire du trente-sixime fauteuil de l'Acadmie franoise_.]

Finalement, a requis ledict procureur que _naturalit_ fust
naturalise par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres 
_intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et 
quantit d'autres necessaires, ce luy sembloit,  l'entretien des
Grands Jours. R. La compagnie a naturalis ladicte _naturalit_ et
ordonn au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux
desnoms en la requysition cy-dessus.

Comme l'assize estoit preste  se lever, s'est present
tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le
Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de
tout ce quy seroit ordonn par Messieurs tenant les Grands Jours de
l'eloquence franoise, si au prealable ne luy estoit communicqu en
Cour, o il elisoit domicile.

La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opin sur
ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher  vivre venoit de
sonner, aprs laquelle est arrest aucune affaire ne pouvoir estre
traicte ny propose, echeant besoin notoire  la plus grande partie
de Messieurs de sortir precisement  icelle.

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Recit veritable du grand combat arriv sur mer, aux Indes
     occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
     hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de
     Lyma, en l'anne mil six cens vingt-quatre_[89].

     _A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais._

     M. DC. XXIV.

     In-8.

     [Note 89: Cette expdition des Hollandois contre Lima toit
     entreprise  l'imitation de celle que trois ans auparavant Jacob
     Villekens avait tente contre San-Salvador avec tant de bonheur,
     et qui avoit valu  la compagnie des Indes occidentales forme au
     Zuyderze l'occupation momentane de cette belle colonie
     portugaise. Le Prou, la plus riche des possessions espagnoles en
     Amrique, toit surtout convoit par les aventuriers de toutes
     les nations, qui commenoient dans ces mers des courses dont les
     _flibustiers_ firent bientt de si terribles expditions.
     D'Aubign, dans son _Baron de Fneste_, cite, par exemple, le
     general Stincs et huict autres grands pirates qui ont boulu
     bailler au roy d'Angleterre deux millions d'or pour conquerir le
     Prou  leurs despens. Liv. III, chap. 17.--On conoit que les
     Hollandois missent les premiers  excution cette entreprise de
     conqute seulement projete par d'autres. Enlever le Prou aux
     Espagnols, c'toit en effet les dtruire presque compltement
     dans l'Amrique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le
     dit en termes formels au commencement de la relation qu'il fit de
     cette expdition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon
     Paw (_Recherches philosophiques sur les Amricains_, tom. I, pag.
     300-301), publie d'abord en allemand  Strasbourg (1629, in-4),
     puis reproduite en latin dans le 13e partie des _Grands Voyages_
     de De Bry, et enfin en franois, au tom. IX, pag. 1-104, du
     _Recueil des voyages qui ont servi  l'tablissement et aux
     progrs de la compagnie des Indes orientales_, Rouen, 1725,
     in-12. Voici les premires lignes de ce curieux journal, d'aprs
     le Recueil que nous venons de citer, o il porte pour titre:
     _Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le
     dtroit de Magellan, commenc l'an 1623, sous le commandement de
     l'amiral Jacques Lhermite, et fini l'an 1626_: Tous les
     politiques qui ont particulirement connu les affaires du royaume
     d'Espagne ont jug qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour le
     reduire sur l'ancien pi et pour faire cesser les tyrannies qu'il
     exeroit en divers endroits de l'Europe, que de lui enlever ce
     qu'il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les
     revenus: car c'est par le secours des richesses qu'il en tire
     qu'il fait la guerre aux autres pays de la chrtient.

     Notre relation dit que l'expdition se composoit de 12 navires;
     Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et
     1637 hommes, dont 600 soldats, firent voile de Goere ou Goure
     le 29 avril 1623.]


Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces
Pays-Bas que l'anne 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte
de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognu, d'autant
que l'on ne savoit o elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous
la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre  execution ce qui
leur avoit est command par les trs puissants seigneurs Messeigneurs
les Estats, et par Son Excellence le trs illustre prince d'Orange.
Ils ont est prs d'un an sans que l'on aye peu savoir de certaines
nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas
languissoient de savoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre
leur dessein. A present, je veux faire entendre et savoir  un chacun
ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva
en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes
occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd
qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en savoient aucune
certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais 
present, afin de faire entendre amplement  un chacun la verit de ce
qui est advenu en cedit combat, faut savoir que l'admiral Lermyte a
envoy une patache  Messeigneurs les Estats et  Son Excellence le
prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce
qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que
Dieu tout-puissant leur avoit donne contre la grande flotte
d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache,
rapportent avoir est audit combat, et disent verballement qu'ils
savoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de
jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne
estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], o
ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils savoient que
nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant est
adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit
venir  son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines,
lesquels, s'estans tous ensemblement jur serment de fidelit de
s'assister les uns les autres jusques  la mort, prindrent resolution
de ce qu'ils devoient faire[92]; par aprs un chacun se retira dans
son navire, et mismes  la voille et prismes nostre routte tout droit
 la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisime
jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions
courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant
les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en
outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin de et del,
afin de nous resjouyr le coeur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant
cela, s'appretrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas
que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement
qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils
nous attendoient, et qu'aussi ils savoient que nous n'estions que
douze navires. Leur conseil avoit arrest entr'eux que, sy nous ne les
fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant
qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit
compose de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre
de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les
autres trois cens hommes  chacun. Ils furent incontinent prests pour
nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arrest entr'eux
l'ordre qu'ils devoient tenir, et, aprs nous estre jett  genoux,
fait nostre prire et invoqu Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner
la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la
gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans  l'encontre de nos
ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en
fut fort estonn; mais nous approchasmes fort prs d'eux, de telle
faon que nostre admiral et le navire nomm _l'Unit de Encuise_[94]
s'en allrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un
cost, et posrent incontinent leurs encres et tirrent leurs canons
dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir
 le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires,
abordrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun  un cost. Nos
autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment
et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du
sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral
des Espagnols fut coull  fonds, et le feu fut mis dedans le
vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla
attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle faon
qu'il coulla aussi  fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent
courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir
aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six
navires espagnols brusls et trois coulls  fonds. Les Espagnols
nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains 
nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent
pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus
de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment,
combien qu'ils fussent fort estonns, et tiroient le plus souvent par
le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos
gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les
endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce
combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit
de tous costs par les dallots hors des navires espagnols. Les
Espagnols, voyans que nous continuions encores  les canoner
furieusement et  bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous
eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur
admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coulls  fonds
que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez,
eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas
des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient
retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschs
par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remde pour se sauver,
reprindrent courage, et commencrent de rechef  tirer, tant de coups
de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager,
d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal
blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient
rendre  nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils
estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous
recommenasmes de nouveau  prendre courage et  tirer aussi
furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux
navires espagnols, auxquels il en donna tant  eux deux qu'ils ne
durrent gures dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en
moins d'une heure il fut encore coull quatre navires espagnols 
fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux
navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent
briss, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle
crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et
y a apparence que, si nous nous fussions attacqus  la ville, que
nous l'eussions prise, et y eussions trouv des richesses
extraordinaires; mais il nous fust besoin premirement de nous reparer
et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant
qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la
ville en cas de necessit, et aussi que nos gens estoient assez
contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donn  l'encontre
de nos ennemis. Nous en rendismes graces  Dieu, lequel nous prions de
continuer  nous garentir de nos ennemis.

[Note 90: Cette anne s'toit coule tout entire tant aux environs
du dtroit rcemment dcouvert par Lemaire, dont la flotte franchit
enfin la passe, que sur les ctes de la Terre-de-Feu, o Jacques
Lhermite laissa son nom  la petite le situe au sud, dont le fameux
cap Horn est la pointe. Les Hollandois n'arrivrent en vue de Callao
de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, _lieu cit_, pag. 59-64).]

[Note 91: Decker dit cinquante. Id., pag. 65.]

[Note 92: Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui toit gravement
malade depuis deux mois (_Id._, pag. 52), voyant que sa foiblesse ne
lui permettoit pas d'agir, tablit le vice-amiral en sa place, et son
beau-frre, nomm Corneille Jacobsz, pour sergent-major. _Id._ pag.
61.]

[Note 93: La description de ce combat est tout  fait diffrente de
celle que Decker a crite. Or, l'une tant faite, comme on l'a vu, sur
des _on dit_, l'autre par un homme qui fut tmoin et acteur, il n'y a
pas  hsiter pour savoir  laquelle il faut demander la vrit. Cette
pice n'est donc, en ralit, qu'une invention de nouvelliste, un
vritable _canard_, pour l'appeler par son nom. Elle n'en reste pas
moins curieuse comme spcimen d'un genre renouvel de nos jours avec
tant d'habilet et de fcondit. On y voit de quelle manire les
mensonges d'outre mer s'exploitoient dj, et comment d'une dfaite on
faisoit une victoire. L'attaque de Lima fut en effet un chec pour les
Hollandois. Ayant perdu leur amiral Jacques Lhermite, que sa maladie
emporta le 2 juin 1624 en vue de Callao (Decker, pag. 71), ils se
contentrent de brler un certain nombre de vaisseaux espagnols; puis
ils quittrent ces parages en suivant la cte jusqu' Acapulco.]

[Note 94: Ce nom ne se trouve pas dans la liste des onze vaisseaux
donne par Decker aux premires pages de sa _Relation_.]

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Discours veritable[95] de l'arme du trs vertueux et illustre
     Charles, duc de Savoye[96] et prince de Piedmont, contre la ville
     de Genve. Ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les
     habitans de la dite ville, avec tout ce qui s'y est pass depuis
     le premier jour de juin dernier jusques  prsent, par I. D. S.,
     sieur de la Chapelle._

     _A Paris, pour Anthoine le Riche, rue S. Jacques, prs les
     Trois-Mores. 1589._

     _Avec permission._ In-8.

     [Note 95: Ce _Discours vritable_ n'est qu'un pamphlet catholique
     qui prouve jusqu'o pouvoit aller, au temps de la Ligue, la
     violence des crits contre les protestants.]

     [Note 96: Charles-Emmanuel Ier, dit le Grand, mort le 26 juillet
     1630, aprs s'tre vu dpouill non seulement de ses conqutes,
     mais d'une partie de ses tats, par l'arme de Louis XIII. C'est
     de lui qu'on a crit: Prince trop inquiet pour tre pleur de
     ses sujets, trop infidle pour tre regrett de ses allis, il
     toit si dissimul qu'on disoit que son coeur toit inaccessible
     comme son pays.]


Il n'y a rien plus vray que ce proverbe dor, et souvent recit par la
bouche des hommes lettrez, par lequel il est dit que la conscience est
plus que mille tesmoings, chose indubitablement aperte et manifeste en
celuy qui se sent coulpable en soi-mesme, et qui a quelque ordure en sa
fluste, comme l'on dit, lequel est tellement bourrell en sa conscience
cauterise et vitieuse et esprouve jour et nuit de telle sorte les
furieux assaux des soeurs Eumenides, qu'il luy est presque impossible de
reposer asseurement sur l'une et l'autre oreille, estimant, par une
deffiance trop demesure, qu' chaque bout de champ on tient propos de
luy, et que tout ce qui se faict et passe est fait  son prejudice,
confusion et desavantage, ce qui a est pour vray remarqu et practiqu
depuis deux ou trois moys en   l'endroit, je ne diray plus des
politiques protestans pretendus et reformez de la ville de Genve, mais
je diray pour adroit et useray du mot plus usit des huguenots, auxquels
il faut imposer un nom nouveau, les appellant Henrions, diction insigne
et memorable,  raison de son etymologie; et si quelqu'un demandoit:
Pourquoy sont-ils dignes de telle appellation? il faudroit dire: Pour
l'intelligence qu'ils ont toujours ee avec les Henrys[97], ennemis de
l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Or, pour reiterer nostre
propos, ce que dessus a est merveilleusement bien experiment en ces
crapaux immondes et sales animaux nourris et alimentez des eaux infectes
et puantes du lac de Genve: car, si tost que le roy catholique eut
conjoinct sa fille du lien stable et indissoluble de mariage avec le
genereux et bien zel prince de Savoye[98], alors ils commencrent
d'entrer en je ne say quelle deffiance et soupon d'esprouver bien tost
combien est valeureux en faict de guerre un tel prince et combien poise
son bras fort et belliqueux; et, pour se delivrer de telle crainte, ils
firent quelque leve, et, par certaine surprise et subtil stratagme,
saisirent le fort de Ripaille[99], appartenant au magnanime duc de
Savoye, auquel lieu ils trouvrent assez bonne quantit de vivres et
force munitions de guerre, et, outre plus, s'emparrent de quelques
vaisseaux j appareillez et flottans sur l'eschine du lac spatieux de
Genve. Mais telle surprise et ruse bellique de peu d'importance
n'empescha point que le prince debonnaire ne soit enfin venu  bout de
ses justes et heureux desseins[100].

[Note 97: Henri de Navarre et Henri III. C'est en effet celui-ci qui,
menac sur ses frontires par Charles-Emmanuel, dj matre du
marquisat de Saluces, avoit pouss les Genevois  lui faire la
guerre.]

[Note 98: Charles-Emmanuel avoit pous l'infante dona Catherine,
fille de Philippe II.]

[Note 99: Bourg du Chablais, en Savoie, situ sur le lac de Genve,
entre Thonon et Evian. La vie voluptueuse qu'y avoit mene Amde
VIII, duc de Savoie, et plus tard pape sous le nom de Flix V, a fait
croire que le nom de ce bourg toit pour quelque chose dans
l'tymologie de notre locution _faire ripaille_ (Spon, _Histoire de
Genve_, 2e dit., tom. 1, pag. 107-108). Il faut plutt croire, avec
Le Duchat, que c'est une contraction du mot _repaissaille_, employ
par Rabelais (_Ducatiana_, tom. 1, pag. 76).]

[Note 100: Cette prise de Ripaille eut lieu le 1er mai 1589. Spon,
_Hist. de Genve_, Lyon, 1680, in-12, tom. 2, pag. 74-75.]

Car tout incontinent que Son Altesse eut est advertie de la prise du
dit chasteau et fort de Ripaille,  l'heure mesme se delibera de
dresser ses forces, et manda Monsieur le grand lieutenant general de
son arme, lequel s'achemina  grande diligence, accompagn et assist
de quatre mille Piedmontois, deux mille de la val d'Oste et de trois
mille Espaignols, soustenus de deux mille cavaliers italiens, joint un
regiment de Bourguignons: de sorte que le tout se pouvoit bien monter
jusques  dix-huict mille hommes.

Et s'estant, par le vouloir du bon Dieu, le prince zel et magnanime
en peu de jours joint  son lieutenant general, sans aucun sejour
s'achemina droit au chasteau de Terny[101] (qui est distant de la
ville de Genve d'une lieue ou environ), lequel fort ayant
industrieusement assieg, le fit sommer environ le quatorziesme jour
de juin; mais, nonobstant ceste premire sommation, les assiegez ne
firent aucun estat d'obtemperer aux volontez du dict prince.

[Note 101: Le duc mesme vint en personne, avec deux gros canons et
quatre pices de campagne, devant le chasteau de Terny, qui n'estoit
qu'une tour antique non flanque, et seulement avec une muraille fort
paisse..... Les assiegez se rendirent, sur la promesse qu'on leur fit
de leur laisser la vie sauve; mais, nonobstant cela, estant sortis,
ils furent garottez et penduz par ordre du duc, quoy que ceux de sa
suite lui en representassent la consequence. _Id._, pag. 77-78.]

Aprs l'advertissement fait  Son Altesse de la contumacit, refus et
rebellion des luteriens, se delibera et fut d'advis d'y envoyer
nombre suffisant de canon, ce qu'il fit, et de rechef les fit sommer,
qui estoit j pour la seconde fois.

A quoy ne voulans entendre en faon quelconque, mais demeurans resolus
et constans en leur perverse et maudite volont, trouva le prince de
Savoye juste et legitime argument de reprimer leur audace, commandant
de les battre  coups de canons, et leur disant: Jusques  quand,
paillards de Genve, abuserez-vous de nostre faveur et patience?

Les assiegez furent chargez de telle sorte par la main forte du
Tout-Puissant, qu'ils furent enfin contrains, considerant que leurs
forces n'estoient bastantes pour resister aprs avoir receu tant de
canonades, finalement se soumettre  la mercy et devotion de Son
Altesse.

Laquelle, aprs qu'elle eut cogneu par tant de fois l'opiniastret et
resistance de son ennemy, jaoit qu'il se voulut rendre par
composition et se ranger au vouloir de sa susdicte Majest, si est-ce
que toutesfois, eu esgard au refus et bravades faictes assez
obstinement par deux fois, telle fut sa volont, et tel son plaisir,
en faire mourir en l'air une grande partie, de manire que ilz furent
pendus et estranglez jusques au nombre de quarante neuf  cinquante
des plus signalez et remarquables du chasteau, affin puis aprs de
servir d'exemple aux aultres, qui, se mirant desormais sur telles
canailles, se vouldroient ingerer d'algarader les princes chrestiens
et catholiques fidelles serviteurs de Dieu, qui, comme fermes colonnes
de sa vraie et antique religion, ne feroient difficult par cy aprs,
si le cas le requeroit, d'emploier leurs biens, voire leur propre vie,
pour telz louables exploits et dignes entreprises.

Le reste fut taill en pices, aprs avoir faict mille resistances sur
l'esperance vaine et inutile d'avoir quelque secours de leurs
confederez, complices et coadjuteurs de la ville de Genve, sur
lesquels ils avoient plus d'esperance que non pas sur la bont infinie
et indicible de nostre bon Dieu, doux, benin et misericordieux, lequel
pouvoit bien lire dans leurs consciences perverses et malefices, les
salaria du guerdon dignes de telles pestes, et tous leurs vains
efforts n'ont en rien empesch que nostre bon Duc ne les ait gouvernez
ne la verge de fer et qu'il ne les ait plus facilement fracassez que
le vaisseau du potier.

Peu de temps auparavant, les crapaux enflez du lac de Genve avoient
fait demolir et raser  fleur de terre toutes les maisons situes sur
le pont d'Erve[102], qui peut estre distant de la ville environ deux
fois la porte d'un mousquet, et ce  telle fin et intention d'y faire
dresser un fort que l'on dit estre desj edifi, et outre plus estre
totallement inaccessible, qui occasiona le prince, suyvant le rapport
qu'on luy en avoit faict, de se resouldre  l'instant de l'aller
saluer de ses trouppes; et pour ce faire il envoya les regiments du
seigneur de Disimieux et du seigneur de La Grange, gentils hommes
notables, et non moins experimentez en l'art militaire que bien zelez
au faict de la religion, lesquels avoient chacun un des beaux regimens
qu'on puisse jamais avoir veu depuis la memoire des hommes, et
estoient nagures arrivez du Lyonnois pour aller recognoistre la
place. Le vingt et deuxiesme du dit mois, ils commencrent la premire
escarmouche, qui dura l'espace de cinq grosses heures, et nos ennemis
furent chargez de telle furie, par l'aide de Dieu, qu'enfin ils ne
trouvrent rien plus commode pour leur advantage, sinon de se mettre 
couvert dans leur fort, o, pour obvier  la perilleuse gresle qui
menaoit leurs oreilles empoisonnez, se retirrent au petit pas; mais
au preallable de ce faire, on trouve qu'ils avoient bien perdu de
leurs gens pour le moins deux cens hommes de guerre.

[Note 102: Il s'agit du fort d'Arve, o, dit Spon, Son Altesse eut du
pire, quoy que son arme fust de sept  huit mille hommes.]

Le lendemain, qui estoit le 23 du mois, nos gens retournrent de
rechef pour leur faire quitter leur fort, et lors ils cogneurent que
c'est une chose merveilleusement dure, pierreuse et ferme en la faulse
opinion que le coeur de l'heretique, accompagn et aveugl tousjours
d'une temerit outrecuide, de sorte que ce n'est pas sans juste
occasion que sainct Augustin dit ces mots en son 22e livre contre
Fauste. Car il faut entendre que les canonnades envoyes de la part
des nostres ne les esmouvoient non plus qu'une pierre, tant y a qu'ils
receurent une seconde charge quatre heures durant; mais par ce que les
deux susdits regimens n'avoient bastante quantit de canon, ils ne
peurent passer plus outre[103].

[Note 103: Il est curieux de voir ici comment l'crivain catholique
pallie la dfaite du duc; mais il est plus intressant encore de lui
opposer le rcit de Spon, l'crivain huguenot. (V. _Hist. de Genve_,
II, 78-79.)]

De faon qu'ayant rebrous chemin vers le village de Coulonge, il
arriva, par cas fortuit, que ceux du chasteau de la Pierre firent une
sortie sur nos gens avec les paysans du dit lieu, qu'il fault quilz
confessent qu'ilz furent maniez furieusement; toutes fois que, si
n'eussent tourn le doz, difficilement eussent-ilz peu aller dire des
nouvelles de tout ce qui s'est pass en ce lieu aux Genevois.
D'abondant on a remarqu que, par la violence des harquebousades
tires de part et d'autre, le feu se mit dans les villages de
Coulonge, par permission divine, chose,  la verit, terrible et
espouvantable  voir, o il y eut plus de deux centz maisons brusles;
et tout esprit conduict de piet n'estimera jamais autrement que ce ne
fust une punition envoye d'en haut pour les pechez enormes de telle
raquaille de Genve; que si l'on vouloit s'amuser  faire une
narration de tous les vices auxquelz ilz se veaultrent journellement
comme pourceaux, certainement ce ne seroit jamais faict, et enfin on
ne trouveroit autre chose, sinon un progrs. Toutefois, on remarque
principalement un vice leur estre entre autres fort commun, savoir
est la paillardise; et toute leur intention et desseins tendent
signamment  pouvoir entretenir leurs appetiz charnelz et desordonnez,
et ne me peux persuader qu'il y ait peuple soubs la voulte du ciel
encore plus addonn aux incestes que ce peuple de Genve, comme de
faict il est appert par leurs loix et coustumes, qui portent que le
cousin germain peut avoir affaire  sa cousine germaine, le frre 
sa soeur, et (s'il faut ainsi parler) le pre  sa propre fille,
disans que l'inceste n'est pas defendu de Dieu, mais de l'Eglise
seulement, et mesme que c'est mesme chose d'abuser d'une seculire ou
d'une sacre fille de religion, d'une qui ne nous est parente ou d'une
de nostre sang, en quelque degr que ce soit.

Et je donne  penser, suyvant ceste malheureuse et meschante coustume,
combien de mariages illicites se traitent journellement entre gens de
semblable farine. Que si quelque jeune femme marie, aiant un mary de
bonne foy, est une fois ensorcele et tant soit peu encharme des
enchantemens de leur doctrine, si faire se peut ils la seduisent, luy
preschant si dextrement  leur mode la voye de salut, qu'ils la
retirent de la compagnie de son vray mary, de sa puissance et de son
authorit, et la mainent  l'infame bordeau de Genve, o, par une
devote charit, ils paillardent ensemblement, couvrant toutesfois leur
mal-heureux adultre d'un faux et simul mariage. Je laisse une si
longue diggression, appartenant plustost  l'orateur qu'
l'historiographe, pour revenir  mon propos et  la vehemence du feu
eslanc par le vouloir de Dieu sur le village de Coulonge, et, bien
que ce ne soit une chose non encore veue que de voir embraser les
villes et villages, si est-ce que toutesfois je veux bien advertir
cette pernicieuse ville de Genve qu'elle prenne garde  elle, 
laquelle il pourroit bien arriver semblable inconvenient, comme il
arriva  Sodome et Gomorre; et faut estimer que le feu de Coulonge
n'est qu'un commencement et rien plus qu'une menace ou un signe
evident de la perte et ruine totale d'un tel bordeau. Partant, je luy
mettray ce vers en avant comme en faon d'advertissement:

  Tunc tua res agitur, paries cui proximus ardet.

D'avantage l'experience, maistresse des choses, nous fait sage et nous
apprend journellement que nostre Dieu a de coustume de punir
griefvement les pecheurs et delinquans par les mesmes choses contre
lesquelles le pech est commis; comme, pour exemple, nous avons veu
depuis quelque temps en  que le plus inique tyran que la terre
jamais porta, pour s'estre attaqu trop irraisonnablement  l'Eglise,
faisant malheureusement assassiner les princes debonnaires et chefs de
la religion, enfin luy-mesme a perdu la vie par le moyen du plus
humble et plus simple serviteur de l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas donc
chose raisonnable, et voire plus que raisonnable, puisqu'il est ainsi
que ce peuple malheureux de Genve ne cesse journellement de
blasphemer contre le sainct feu, qui est le purgatoire, voulant tollir
et du tout abolir son estre, soit aussi griefvement puny par le feu
mesme, et voire en ce monde present aussi bien comme en l'autre?

Or, pour reprendre le fil de nostre discours, le premier jour du
moys[104] en suivant l'on retourna assieger le dit chasteau de la
Pierre, et aprs que nos gens eurent bien descouvert jusques  seize
enseignes que ceux de Genve y avoient envoyez pour la defense et
tutle de la place, nostre bon et magnanime duc de Savoye en ayant eu
advertissement, ayd du Tout-Puissant, les approche, et avecques ses
forces donna si vivement dessus qu'il y eut perte pour eux bien de
quatre  cinq cens hommes, le reste se retirans dans la ville de
Genve avec ung regret et remors de conscience d'avoir perdu une si
forte place par le sainct vouloir de Dieu, se servant de la vaillance
d'un si vertueux et fidelle prince,  la devotion duquel le chasteau
fut remis.

[Note 104: Notre auteur omet  dessein les entreprises malheureuses
tentes par les troupes du duc,  la fin de juin, contre Bonne. Spon,
au contraire, n'a garde de les oublier. La garnison, dit-il, n'toit
que d'environ cent cinquante hommes, et ceux-l, croyant dj les
tenir, leur crioient, en les raillant, qu'ils leur apprtassent 
dner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de
mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite aprs
y avoir perdu quelques uns des leurs. _Id._, pag. 32.]

Ces choses ainsi consideres, Son Altesse, voyant que Dieu,
premierement la fortune de toutes les aultres choses, favorisoit ses
entreprises, fait faire un fort[105] distant de la ville de Genve
environ une liee franoise, pour empescher qu'il ne puisse y aller ny
venir chose quelconque, tant  l'advantage de ceux de la ville que au
detriment et prejudice de nos gens, tellement que il nous fault entrer
en ceste bonne et saincte esperance que le vertueux duc de Savoye,
moyennant l'ayde de Dieu, pourra, par trait de temps, venir  bout de
ses trs heureux desseins  son advantage et au dam des Genevois,
lesquelz veritablement semblent presque vouloir declarer la guerre au
Dieu vivant, non plus ny moins que jadis les enfans de la terre
taschrent par trop temerairement d'extorquer le sceptre des mains de
Jupiter, amasser montagnes sur montagnes, et tout ce que nous esperons
de ce vertueux prince, nous le devons par mesme moyen esperer des
autres princes catholiques et zelez, lesquels nostre Dieu a choisis
pour la defense de la saincte religion, sur la fidelit desquels
reposons, nous disans avec David: Il est bien vray que nos ennemis
pourront faire quelques bresches aux murailles de nostre fort, et que
nous y aurons des assaux terribles; mais ils ne le pourront forcer,
car avec nous defendra la brche l'ange invincible, lequel eut
victoire sur les Assyriens et les mit en route (2, _Paralipo._, 32),
lequel pareillement seul mit  mort cent quatre vingts et cinq mille
hommes de l'arme du roy Sennacherib (_des Rois_, 19), et se faut
attendre que le vaillant capitaine lequel deffit la superbe et
espouvantable arme en la mer Rouge y combattra avec nous (_Exod._,
14). C'est le tout-puissant capitaine, lequel, d'un seul coup de
langue qu'il donna contre une cohorte de juifs tous armez, les rua par
terre et les renversa du son seulement de ces deux mots: _Quem
quritis_; de faon que, estans ainsi bien accompagnez, nous n'avons
occasion de craindre; mais avec une telle asseurance nous ne devons
laisser de nous adresser  la divine Majest, laquelle nous prions
tous unanimement qu'il luy plaise, par sa bont infinie et
misericorde, garder et maintenir ce preux et vaillant chef de guerre,
monseigneur le prince de Piedmont, lequel, comme nous sommes bien
asseurez, ose bien exposer sa vie pour la querelle de Jesus-Christ et
pour la manutention de l'Eglise catholique, et avec luy tous les
autres princes catholiques, lesquels journellement se hazardent pour
la mesme fin, postposant leurs biens et leur vie  la defense et
protection de la trs juste querelle de Dieu et soulagement du pauvre
peuple.

[Note 105: Le duc toit las de cette guerre avec Genve, et, d'un
autre ct, la mort de Henri III et la prvision des troubles qui en
rsulteroient et qui affaibliroient la France venoient ranimer ses
anciennes ides de conqute sur la Provence. C'est donc vers ce point
que, laissant le territoire genevois, il tourna ses esprances et
dirigea son arme. Auparavant, il btit le fort dont il est parl ici.
Pour les brider, crit Spon, il fit tracer un fort nomm
Saint-Maurice,  Versoy, et dressa une plate-forme sur le bord du lac,
pour battre avec de grandes pices d'artillerie toutes les barques qui
se hasarderoient sur le lac de Genve. Il y laissa pour gouverneur le
baron de la Serra, s'tant retir lui-mme avec son arme del les
mnts, _Id._, pag. 84-85.]

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc,
     Flamande, estrangle par le diable dans la ville d'Anvers, pour
     n'avoir trouv son rabat bien godronn[106], le quinziesme avril
     1616._

     _A Lyon, par Richard Pailly._

       M.D.C.XVI.

     _Avec permission_. In-8.

     [Note 106: _Godronn_ ne vient pas, comme on pourroit le croire,
     du mot _goudron_, qui toutefois n'et pas t mal employ pour
     des _rabats_ et des _fraises_ aussi solidement empess que ceux
     dont il s'agit ici; il drive du mot _godron_, dont se servoient
     les anciens architectes pour dsigner une sorte d'ornement ou de
     moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutt de _godet_, pour
     remonter tout de suite  la premire source de toutes ces
     tymologies. Dans le langage des lingres et empeseuses, le
     _godron_ toit le pli rond et rebondi qu'on multiplioit 
     l'infini sur les collets  plusieurs tages que portoient les
     femmes, et sur les larges _fraises_ mises  la mode, puis
     dlaisses, par Henri III. Le roy...., dit l'Estoile, alloit
     tous les jours faire ses prires et aumnes en grande dvotion,
     laissant ses chemises  grands _godrons_, dont il toit
     auparavant si curieux, pour en prendre  collet renvers 
     l'italienne. Les orfvres employoient le mot _godronn_  peu
     prs dans le mme sens: ils s'en servoient pour dsigner la
     vaisselle d'or ou d'argent  filets. Aujourd'hui encore, quand
     une toffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu'elles
     _godent_.]


Le luxe a est de tout temps si deprav, par devant les femmes
principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudi le plus  ce
subjet qu' autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne,
Cleoptre, ne se contentoit de porter sur soy  plus d'un million
d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un
festin elle en faisoit dissoudre et manger  plus de vingt-mille escus
 ce pauvre abus de Marc-Antoine,  quy  la fin elle cousta
l'honneur et la vie.

Je laisse une infinit d'histoires qui serviroient  ce subjet, pour
racompter ceste trs veritable, modernement arrive  Anvers, ville
renomme et principale de la Flandre.

La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit
demeure riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle
estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colre, elle
juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit trs
ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour
se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers.

Au mois de decembre dernier, elle fut convoye en un festin qui se
faisoit en l'une des principales maisons, o, pour paroistre des plus
releves, elle ne manquoit  ce subjet de se faire faire des plus
riches habits et des plus belles faons qu'elle se pouvoit adviser,
entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur
toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire
des rabats des mieux goderonns. A ces fins, elle avoit mand querir
une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui
fussent bien empess. Cette empeseuse y met toute son industrie, les
luy apporte; mais, aveugle du luxe, elle ne les trouve point  sa
fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit
pas.

Mande querir une autre empeseuse, fit march d'une pistole avec soy
pour luy empeser un couple,  la charge de n'y rien espargner. Ceste y
fait son possible; les ayant accommods au mieux qu'elle avoit peu,
les apporte  ceste comtesse, laquelle, possede du malin esprit, ne
les trouve point  sa fantaisie. Elle se met en colre, depitant,
jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant
qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses
paroles par plusieurs et diverses fois.

Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux
escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut  ceste comtesse en
figure d'homme de haute stature, habill de noir; ayant fait un tour
par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame,
vous estes en colre? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre
remde, je le feray pour vous.--C'est un grand cas, dit la comtesse,
que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse
accommoder un rabat bien goderonn  ma fantaisie! En voil que l'on
me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux
pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et me si jamais je
les porte.

Et ayant profer ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort
un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-l, madame, ne vous
agre-t-il point?--Ouy, dit elle, voil bien comme je les demande. Je
vous prie, mettez le moy, et je suis tout  vous de corps et d'me. Le
diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba
morte  terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable
s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tir un si
grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.

Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent
entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estrangle, et
firent faire une bire et firent preparer pour faire les obsques, 
la grandeur comme la qualit de telle dame portoit. Les cloches
sonnent, les prtres viennent. Quatre veulent porter la bire et ne la
peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes
les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte
qu'ont est contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne
peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert.
Toute la ville en est abreve; le peuple y accourut. De l'avis des
magistrats, on ouvre la bire: il ne se trouve qu'un chat noir, qui
court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voil la fin de ceste
miserable comtesse, qui a perdu et corps et me par son trop de luxe.

Cecy doit servyr de miroir exemplaire  tant de poupines qui ne
desirent que de paroistre des mieux goderonnes, mieux fardes, avec
des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps,
qui n'est  la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des
plus vils animaux. Dieu leur doint la grce que ceste histoire leur
profite et les convie  amender leurs fautes!

Ainsi soit-il.

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Discours au vray des troubles nagures advenus au royaume
     d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et
     assoupissement, tir d'une lettre d'un gentilhomme franois,
     estant  la suyte de Sa Majest Catholique,  un sien amy._

     _A Lyon, par Jean Pillehotte,  l'enseigne du Nom-de-Jesus.
     1592._

     _Avec permission._ In-8[107].

     [Note 107: Pice trs intressante, en ce qu'elle est peut-tre
     le seul document franois relatif  cette partie de l'histoire
     d'Antonio Perez. M. Mignet, qui aurait puy trouver quelques faits
     nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l'avoir connue.

     On verra tout  l'heure, et ce n'est pas l'une des particularits
     les moins curieuses de cette pice, jusqu'o notre ligueur
     franois pousse l'admiration pour Philippe II,  la suite duquel
     il se trouve.]


Monsieur et frre, je commenceray la presente pour responce  ce qui
est contenu  la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy
pass, et pour satisfaire  la curiosit que monstrez avoir d'avoir
quelque lumire des bruits que l'on faict courir des esmotions, non
pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville
capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt
ans que le roy tenoit  son service un nomm Antonio Pers, lequel il
avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa
grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se
reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa
suffisance et fidelit, tellement qu'il estoit recherch d'un chacun
(grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy
plus que personne de toute la court. Aprs s'estre longuement maintenu
en cest estat, n'estant pas donn  un chacun d'user en la bonne
fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si
glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de
bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre
beaucoup de choses desquelles Sa Majest (avec beaucoup de raison)
demeuroit offence, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve
punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout aver, elle se contenta
de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, o il
jouyssoit de ses biens, qui estoient trs grands, pour avoir receu
beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et
enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquiet en manire
quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si
peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et
accusoit sa dicte Majest d'ingratitude, detractant de luy plus
licentieusement qu'il n'appartient  un subject qui avoit receu tant
de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par
ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des
deservices prejudiciables  l'estat de son prince; ce qu'estant venu 
sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en
ceste ville, mettre en une maison o il estoit bien log[108], et mis
soubz la garde de quelques uns qui furent commis  ce[109]. On luy
permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans,
et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun
empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust
fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast 
l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy,
et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest
estat[110], jusques  ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de
se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire 
l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir
qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des
servantes de la dicte femme[111], et, estant aid de chevaux, s'en
alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser)  dix lieux
d'icy, o il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu
moins de deux ans, et, y estant arriv, se presenta  la justice du
lieu, remonstra qu'il estoit natif du pas d'Arragon, que l'on l'avoit
detenu injustement en prison un long temps par de, et qu'ayant
trouv moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit
de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust
traict contre les privilges desquels ont accoustum de jouyr ceux du
dict pas d'Arragon:  quoy il fut receu, et par ceremonie mis en
prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la
conservation de leurs dicts privilges plus que de leurs femmes
mesmes) envoyrent incontinent des deputez au roy[112], pour
l'advertir de ce qui s'estoit pass avec le dict Antonio Pers,
promettans, s'il avoit delinqu, d'en faire la justice par la rigueur
des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse
estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et
forfaict que ce soit. Sa Majest les loa de l'avoir retenu
prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramen par de;  quoy
ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante  leurs dicts
privilges: de manire que, pour tirer ledict Pers de leur pouvoir et
le mettre s mains de la justice de sa dicte Majest au dict lieu de
Sarragoce, il fut ordonn au vice-roi de l de le faire transporter de
la prison o il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de
chasteau, o se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113],
ce qui fut execut au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis
firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur
libert et privilges, leur remontrans le mal qui en resulteroit
s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu' l'instant plus de six mil
hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, o
estans entrez de force, ils turent quelques uns de ses gens et le
blessrent, de sorte que quelque temps aprs il mourut[114]; furent
aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes
 la gorge, de sortir le dict Pers du lieu o il avoit est men, et
le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus
d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accus par
devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examin
par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le
firent declarer innocent et exempt d'en estre recherch. Depuis, au
mois de septembre, sa dicte Majest, estant mal satisfaicte de ce qui
s'estoit pass, commanda  ceux qu'elle savoit luy estre obeissans,
de tirer de nouveau le dict Pers du lieu o il estoit gard, pour le
remettre en l'autre o auparavant elle avoit ordonn qu'il fust
conduict;  quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans
d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans
estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre
d'hommes, pour,  l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonn.
Mais le peuple et ceux qui avoient est autheurs de la premire
esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil
hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, o il y en eust
plusieurs tuez et blessez, bruslrent le coche dans lequel on avoit
deliber de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allrent 
la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de
la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils
firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace
meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy,
qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnes de
la terre, souffroit un mespris de ses subjects si prs de luy;
neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les
remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il savoit bien que
parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist
recherche de ceux qui avoient est autheurs de ces esmotions; que l'on
en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui
s'estoit pass. Mais ceste commune, enyvre en ses debordemens, ne
pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient
faict n'avoit est que pour maintenir leurs privilges, et que les
loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime
que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez,
fermans les oreilles  toutes les propositions, douces et aigres,
mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du
pays qui pour lors se trouvrent en leur ville, disans que puisqu'il
alloit en ce faict de la conservation de leurs privilges, il falloit
qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres
villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le
royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes
droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise
cause, que Sa Majest a est contraincte, pour reprimer telles
insolences, de faire tourner la teste  une arme de dix mil hommes de
pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient
est levez l'est pass pour nostre secours[119], comme je peux le
vous avoir cy devant escript, de ce cost l,  laquelle ils se sont
voulu opposer, ayans cr d'entre eux par force un pour leur chef[120]
(s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir est retenus, sauvez de
diverses faons en habitz desguisez), avec lequel ils allrent en
nombre de cinq ou six mil,  trois ou quatre liees de la dicte ville
de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont  la dicte
arme[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies,
faignant les mettre en ordre pour combattre, mont sur un bon cheval,
les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez,
sans savoir  quoy se resouldre, se retirrent en leur ville fort
troublez, o ils furent suyvis de la dicte arme, laquelle, 
l'intercession des gens de bien, y est entre sans avoir trouv aucune
resistance, ni us d'aucune violence ni extorsion. Voil comment ce
faict s'est pass, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon
roy, lequel tout ensemble faict cognoistre  ses subjects sa douceur
et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier
rigoureusement. Voil la verit de l'histoire, que je vous prie de
communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je
desire (Monsieur et frre) demeurer pour tousjours en la vostre. De
Madrid, ce xxj de novembre 1591.

[Note 108: Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de
rappeler la captivit de Perez, pendant deux annes, dans la
forteresse de Tarruegano. Mignet, _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
dit., Paris, 1845, in-8, pag. 88-91.]

[Note 109: Cette demi-dlivrance de Perez ne fut pas un effet de la
clmence de Philippe II; elle fut motive par la maladie assez grave
qu'il avoit contracte pendant son emprisonnement svre  Tarruegano.
Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu'il ft transport 
Madrid, o il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d'une
demi-libert dans une des maisons les meilleures de la ville, et reut
les visites de toute la cour. _Id._, pag. 91.]

[Note 110: Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les dtails
qui pourroient rendre le roi odieux, les perfides interrogatoires
auxquels Perez fut soumis, la torture qu'on lui fit subir, etc.
Mignet, _loc. cit._, pag. 99-114.]

[Note 111: Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit un vtement et une
mante de sa femme; mais ce qui est dit ici des habits de servante
endosss par le fugitif s'accorde bien mieux avec ce qui suit dans le
rcit de l'excellent historien: Il passa, dit-il, sous ce
dguisement,  travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors
l'attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l'enseigne Gil de
Mesa, avec des chevaux tout prts pour le transporter en Aragon. A
peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil
de Mesa, qu'ils rencontrrent des gens de justice faisant la ronde.
Sans se troubler, l'ami de Perez s'arrta et causa avec eux, tandis
que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrire eux,
comme un domestique. _Id._, 118-119.]

[Note 112: M. Mignet ne parle pas de cette dputation vers Philippe
II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.]

[Note 113: Philippe II,  qui Perez chappoit toujours comme coupable,
avoit en effet trouv moyen de le rendre justiciable de l'Inquisition
en le chargeant du crime d'impit; et ce furent non pas les officiers
du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui
eurent ordre d'aller se saisir de lui pour le mener de la prison des
Manifestados dans celle de l'Inquisition, ce qui fut cause du
mouvement populaire dont il va tre parl.]

[Note 114: C'est pendant qu'on l'entranoit loin de son palais que le
gouverneur,  qui l'on avoit arrach son bonnet et sa cape, reut
trois coups de couteau  la tte et un  la main. On le dposa tout
meurtri et ensanglant dans la prison vieille, et quatorze jours aprs
il mourut de ses blessures. Mignet, pag. 159-160.]

[Note 115: Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.]

[Note 116: M. Mignet entre dans de grands dtails sur cette
insurrection et sur la dlivrance dfinitive de Perez, mais il ne
parle pas de ce coche brl. Pag. 185-189.]

[Note 117: Perez s'y rfugia en effet.]

[Note 118: M. Mignet ne dit que six mille hommes de pied et quinze
cents hommes de cavalerie lgre. _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
dit., pag. 199. Quand il dit _tous Espaignolz_, l'auteur de la lettre
veut dire _tous Castillans_.]

[Note 119: M. Mignet ne parle pas de cette premire destination de
l'arme de Philippe II.]

[Note 120: Les membres de la dputation permanente et les cinq juges
de la cour suprme avoient proclam la lgalit et la ncessit de la
dfense, prescrit la formation d'une arme, nomm le grand justicier
pour la commander, conformment  sa charge, et dsign don Martin de
la Nuza pour lui servir de mestre de camp. Mignet, pag. 198.]

[Note 121: M. Mignet n'indique pas le lieu o l'arme aragonaise alla
attendre l'arme castillane, commande par Vargas. Quant  la
dfection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite:
Cdant  la faiblesse de son caractre et au sentiment de son
impuissance, il se retira dans un de ses chteaux. Le dput du
royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui toient avec
lui, en firent autant. _Id._ pag. 200.]

[Note 122: Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours ici de
Philippe II.]

       *       *       *       *       *


     _Recit naf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre
     commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la
     Tonnelerie, commands par Claude Amand, leur capitaine, en la
     personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la
     royne, bourgeois de Paris, aag de trente-deux ans; tir des
     informations et revelations faites en suite des monitoires
     obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de
     Paris[123]._

     [Note 123: Cette pice est la plus intressante de celles qui
     furent crites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci
     comprise, ne s'lvent pas  moins de dix, toutes cites, avec
     leur titre exact, dans la _Bibliographie des Mazarinades_, par M.
     Moreau. Ce sont: 1 _Relation, vritable de ce qui s'est pass au
     meurtre d'un jeune garon.... nomm Bourgeois_, _Paris_, Simon le
     Porteur, 1652, 8 pages; 2 _Histoire vritable et lamentable d'an
     bourgeois de Paris cruellement martyris par les Juifs de la
     synagogue_, le 26 aot 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers; 3
     _Monitoire publi par toutes les paroisses de la ville de Paris
     contre les Juifs de la synagogue, le_ 1er _jour de septembre_
     1652, _pour avoir cruellement martyris, assassin et tu un
     notable bourgeois de la dite ville de Paris_, Paris, v{e} J.
     Guillemot, 1652, 6 pages; 4 _La cruaut de la synagogue des
     juifs de la dernire gnration, de plus le jugement de Minos
     rendu  l'me du pauvre massacr, aux Champs-Elysiens, le repos
     des mes heureuses, P. A. C. L. A. M. B. D. R. T. A. P._, Paris,
     1652, 8 pages; 5 _La fureur des Juifs, ddie  Messieurs de la
     synagogue, en vers burlesques_, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le
     Gentil, 1652; 6 _La synagogue mise en son lustre, avec
     l'pitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau_, 12 pages;
     7 _Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers,
     portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui
     est la marque de la juiverie) seront chtrs ric  ric, afin que
     la race en demeure  jamais teinte dans Paris_, (S. L.,) 7
     pages; 8 _Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce
     et trafic, dans leur synagogue_, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8
     pages; 9 _Rponse des principaux de la synagogue, prsent_
     (sic) _par articles aux notables bourgeois de Paris, o il
     montre_ (sic) _leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez
     avec le complaignant_, Paris, 1652, 8 pages. Cette pice est
     dirige contre la prcdente. Celle que nous donnons ici est la
     requte prsente au Parlement par le pre et les parents du
     pauvre pinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nomm rapporteur.]


Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, prs
Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand,
comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte
de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit,
auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque
dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant
entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy,
l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillrent
quelques soufflets, et le menrent, suivant leur marche, chez ledit
Amand, leur capitaine, o, aprs plusieurs mauvais traitements, ils le
contraignirent de se mettre  genoux, et en cette posture leur
demander pardon et faire amende honorable, le menaant de le tuer 
faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs
frippiers s'attrouprent, avec leurs femmes et enfants, au devant de
la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer,
parcequ'il a offens tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois
d'attendre la nuit pour se retirer  la faveur d'icelle et eviter leur
fureur[126]. Ce n'est pas l tout: leur insolence naturelle passa
outre. Ds le lendemain, ils se mocqurent de luy, et, en toutes
occasions o il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient
railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les
faisans passer pour une reparation authentique,  la honte et
confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal men et ressentant de
plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son
corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva 
propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le
baillif du For-Levesque, l'injure ayant est faite sur les terres
dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en
vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner s prisons du
For-aux-Dames[127] le nomm Michel Forget, caporal de ladite
compagnie, par lequel il avoit est le plus exced. Le mesme jour, qui
estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant
une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint s
dites prisons, accompagn de deux cents hommes, tous armez de fusils,
mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant
ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant est emprisonn en
vertu d'un decret decern dudit baillif, il ne le pouvoit mettre
dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en
mesme temps se saisir des clefs desdites prisons,  quoy il trouva de
la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict
avec ses gens armez au devant et s environs desdites prisons, qu'il
entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque
prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce
dessein trop hardy. Amand se vit par l oblig de se retirer le
lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy
bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre
tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se
contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua
pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de
sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation;
il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu,
qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant,
et entre eux le nomm Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se
trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de
son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et  sa
femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces
menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et
le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain,
vingt-sixiesme jour dudit mois, ds les cinq heures et demie du matin,
les frippiers s'emparrent des advenues et des portes du cimetire des
Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissrent et cachrent, d'autres
firent mine de se pourmener, et envoyrent le nomm Pierre
Jusseaume[129], qu'ils avoient gagn par argent, vers ledit Bourgeois,
pour, sous couleur d'amiti et de luy vouloir communiquer quelque
chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetire. Ce traistre
s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et
Godelat, marchands, ses voisins,  l'ouverture de leurs boutiques,
demanda  luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses
amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le
perfide insista  le vouloir entretenir en secret, et l'obligea
d'entrer audit cimetire, o ledit Bourgeois ne fut pas plustost que
le nomm Franois Haran, qui estait cach derrire le premier pillier
dudit cimetire, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un
coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par
terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de
trente  quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez
remarquez Jean et Michel Forget frres, Philippes Saydes, Nol de
Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune,
Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils,
mousquetons, espes nues et d'instruments non encore usitez, et
qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels,
renians et blasphemans, se rurent impetueusement sur ledit Bourgeois,
l'outragrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de
son corps, le frapprent du bout de leurs armes, luy arrachrent les
cheveux, luy donnrent plusieurs coups de ces meurtrires nouvelles,
qui sont peaux d'anguilles et lizires de drap, entre lesquelles sont
cousus dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils
luy donnrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est
mortelle, et, entre autres, le nomm Briard le jeune, frippier. Il
eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains
de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que
des pantoufles  ses pieds et des chaussettes non lies  ses jambes,
il ne put gure courir sans broncher, et par ainsi retomber plus
perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, aprs
l'avoir traisn d'une partie dudit cimetire par les pieds, la face
contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui
par les cheveux, et, aprs avoir redoubl sur luy les effects de leur
cruaut, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement
haletoit et souffloit, l'entraisnrent de ceste faon par la porte
dudit cimetire du cost des halles, jusqu'au milieu de la Petite
Friperie, o ils firent pose, pour l'exposer de nouveau  de nouvelles
injures et mauvais traitements, disant: Voil celuy qui a faict
emprisonner M. Forget. De l ils achevrent de le mener, sur les six
heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionn
que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part  leur felonie, fit
aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde
au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme  la
garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit,
on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, 
la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer:
on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on
le perce et picque de poinons et grandes aiguilles, on luy presse du
verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de
douleur, ayant demand un peu d'eau  cause de la grande alteration
qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompu. Ce n'est pas l
tout; mais,  barbarie inoue! l'on luy refusa la consolation d'un
confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la
resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer
inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasi de
cruaut; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre
jusqu' la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet
effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en
estat de marcher; il en fait la reveu, il renvoie les garons qui
estoient venus  la place de leurs maistres, il marche ayant le
hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet  la main, pour les
obliger et forcer de venir en personne, les menaans de l'amende.
Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans
par l, entendans le bruit de ce tambour  une heure extraordinaire,
estoient portez de curiosit de savoir le sujet de ceste assemble,
et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns
respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a
affaire  huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un
voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres
que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort.

[Note 124: Selon la _Relation vritable..._ il toit fils d'un
marchand pinglier de la rue Saint-Denys.]

[Note 125: La plupart des fripiers toient des Juifs, ou de nouveaux
convertis, toujours prts  s'offenser quand on leur rappeloit leur
ancienne religion. V. l'une des pices de ce volume, _les Grands Jours
tenus  Paris par M. Muet_, etc. Paris, 1622, pag. 198-199.]

[Note 126: Loret raconte ainsi la premire partie du drame:

  On dit que messieurs les fripiers,
  La plupart de vrais frelampiers,
  Aucuns d'eux meschans et damnables,
  Et d'autres assez raisonnables,
  Traitrent d'estrange faon
  L'autre jour un certain garon
  Qui d'un ton fort hardy et rogue
  Les nommoit gens de synagogue.
  Ds qu'il eut dit ce mot piquant,
  Un d'eux luy donna quant et quant
  Six ou sept coups de hallebarde
  (Car ils retournoient de la garde).
  Ensuite ces gens mutinez
  Luy crachrent cent fois au nez,
  Luy dirent ses fivres quartaines,
  Et lui donnrent trois douzaines
  De soufflets des plus inhumains
  Avec leurs pataudes de mains.
      (_Muse historique_, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)]

[Note 127: Il toit situ rue de la Heaumerie, o il donnoit son nom 
un impasse. On l'appelait _For-aux-Dames_, parcequ'il fut, jusqu'en
1674, le sige de la juridiction des religieuses de Montmartre.]

[Note 128: M. Moreau dit que l'ordre de relcher le fripier Forget fut
donn par le prvt des marchands, Broussel,  qui Amand et les autres
s'toient adresss. _Bibliog. des Mazarinades_, n 2997.]

[Note 129: Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le
_Pathelin_, le drapier s'appelle Guillaume Joceaume.]

[Note 130: On dit qu'ils ont une lisire longue d'une aulne et large
de quatre doigts, et que dans cette lisire ils mettent des balles de
plomb ou quelques pices de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs
de vieux chapeaux ou ceux qu'ils veulent chastier. _Relation
vritable de ce qui s'est pass au meurtre d'un jeune garon..._]

[Note 131: Loret fait raconter par le patient lui-mme toutes les
indignits qu'il eut  subir avant sa mort:

  ..... Helas! ils me martirent,
  Leurs rigueurs  tous coups s'empirent;
  Ils m'ont men, me malmenant,
  Du capitaine au lieutenant,
  Et maintenant on me ramne
  Du lieutenant au capitaine;
  Ils m'ont fait mainte indignit,
  Moqu, tiraill, soufflet.
  Bref, la nation judaque
  Ne fut gure plus tyrannique
  Quand elle tourmenta jadis
  Le createur du Paradis.]

Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa
compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au
milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit
Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour
l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandi aprs temps,
puisque, comme il a est remarqu cy-devant, ledit Bourgeois avoit
est enlev ds les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit
Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et
avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa
de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir
faire, estant tout rou et ayant le genouil cass de coups; et il le
pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une
chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon
pour les princes; mais  toy, il te faut un tombereau. Neantmoins,
quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter
une sorte de fauteil, laquelle sert  porter  l'Hostel-Dieu les
pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches
et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil,
ce qui fut promptement execut par les nommez Masselin et Sayde,
sergens de la compagnie, savoir par le millieu du corps, les bras sur
les appuis du fauteil et les jambes separement sur les batons qui
servent  le porter, et cela si rudement et serr, que les cordes en
demeurrent imprimes en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour
le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il
les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif,
sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la
dure de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable
d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix
heures et demie de la mesme matine, fist battre la marche, et en cest
equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur
hausse-col et les pistolets  la main, marchant  la teste de la
compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre 
quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter
ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie,  cost du tambour,
vinrent droit  la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus
effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer  la
barbe du pre, au lieu d'entrer en icelle, enfilrent  celle de
Sainct-Honor, entrrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la
Limace, o ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le
tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de
leur vengeance. Aprs, ils continurent leur marche en celle des
Deschargeurs, o estans, se saisirent de toutes les advenes
circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant
contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez,
qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer
les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-l fort propre
pour mettre fin  leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise
o estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement
bastie prs la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit
qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse!
firent une decharge de fuzils  bout portant sur ledit Bourgeois, dont
il fut atteint d'un coup  l'oeil senestre qui luy arracha la vie, fit
voler la cervelle par le derrire de la teste et emplir son visage et
le pav de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abb
de Sillery[132], s'estant trouv engag dans ceste re, s'effora,
malgr la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois
pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi acheve,
le capitaine, asseur de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui
avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite
compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Aprs le
resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda
aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les
y fora sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles
des Mauvaises-Parolles, Thibaultode, Sainct-Germain, et de l droict
 la Grve, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui
avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient 
l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de
leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient aprs eux  la veu
d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de
l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entre aux parents et amis du
deffunct. Amand et quelques uns des siens montrent o Messieurs de la
ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils
venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes
s'estant presentes pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient est
obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut pose dans la
cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et
l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirrent
chez eux par les rues les moins frequentes, et nantmoins tousjours
suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et
espouvantable spectacle, qui les auroient ds lors punis tout
chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire
un chastiment et une punition exemplaire  toute la posterit[133].
C'est ce que le pre, les parens dudit deffunct et tout Paris
attendent et esprent de sa justice et de celle de Messieurs du
Parlement.

M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur.

[Note 132: Un autre bon prtre donna les derniers soins  la victime.
Il en est parl dans le rapport manuscrit que des chirurgiens
dressrent de l'tat du cadavre, et qui a t retrouv par M. Moreau
dans un volume de la Bibliothque de l'Arsenal. Voici l'extrait qu'il
en donne (_Bibliogr. des Mazarinades_, III, pag. 11 n 2997):
Premirement, ils reconnurent qu'il avoit est li d'une grosse corde
par le milieu, de son corps, dont les marques en estoient encore
toutes recentes, et particulirement le noeud de ladite corde qui
avoit enfonc dans son corps de la profondeur d'une grosse noix. Un
honneste ecclesiastique de ses amis, nomm M. Butel, s'estant
rencontr lorsqu'on le visitoit, s'offrit  lui rendre les derniers
devoirs de charit, qui furent de l'ensevelir; ce que s'estant mis en
devoir d'exercer, luy ayant lev la teste pour mettre sa coiffe, une
partie de sa cervelle tomba dans ses mains, qui fut un spectacle
d'horreur et de compassion  tous les assistans. Il remarqua sur son
corps quantit de meurtrissures, provenantes des grands coups de
lisire qu'ils lui avoient donns, comme aussi la plaie d'un coup de
hallebarde qu'il receut au dessus de la cuisse, de la largeur de
quatre doigts, et plusieurs piqueures de poinons aux genoux.

Loret donne aussi quelques dtails qui s'accordent bien avec ceux
qu'on vient de lire:

  Un d'entre eux, le plus perverty,
  Le frappa de faon cruelle
  Et luy fit sortir la cervelle.]

[Note 133: Ce meurtre, dit M. Moreau, causa une trs vive motion
dans Paris. La Justice dut en connotre, mais je ne sais pas quel
arrt fut rendu. Nos recherches n'ont pas t plus heureuses. Il dut
y avoir de longs dbats, au milieu desquels, en ces temps de troubles
de toutes sortes, la vrit et la justice eurent certainement peine 
se faire jour. Loret, presque toujours si bien renseign, et qui, en
qualit de voisin assez proche, puisqu'il logeoit rue de l'Arbre-Sec,
devoit avoir t difi mieux que personne sur les dtails du drame de
la Tonnellerie, donne lui-mme  penser qu'il y eut dans toute cette
affaire beaucoup de contradiction et d'obscurit. _Mais_, dit-il,

  ... De ce noir evenement
  On parle si diversement,
  Que certes l'on ne sait que croire
  D'une si malheureuse histoire.]

       *       *       *       *       *


     _Les Grands jours tenus  Paris par M. Muet, lieutenant du petit
     criminel_[134].

       M.D.C.XXII.

         In-8 de 32 pages.

     [Note 134: M. Leber possdoit deux exemplaires de cette pice,
     qui, selon lui, et son loge n'est pas exagr, est une critique
     enjoue et fort piquante du barreau, des moeurs et de diverses
     personnes. (V. _Catal._ de sa _biblioth._, n{os} 4226, 5625.--V.
     aussi _Catal. Monmerqu_, n 1569.) Cette satire fit grand bruit
     dans le monde de la basoche. On y rpondit et on l'imita. La
     pice qui servit de rplique a pour titre: _la Reponse aux Grands
     jours et plaidoyers de M. Muet, par quelques mal contents du
     Chastelet_, 1622, in-8. Quant aux imitations qui parurent dans
     l'anne qui suivit, voici le titre de celles que nous avons pu
     retrouver: _les Assizes tenues  Gentilly_, par le Sr Balthazar,
     bailly de S.-Germain-des-Prez (Paris), 1623, in-8;--_les Estats
     tenus  la Grenouillre les_ 15, 16, 17, 18, _du present mois de
     juin_ (Paris,) 1623, in-8.--M. Veinant, qui a t dans ces
     recherches notre guide obligeant, pense qu'une autre pice, _les
     Actions du temps_, 1622, pourroit aussi se rapporter  cette
     sorte de cycle moqueur et parodiste. Quelques petits livrets
     parus huit ou neuf ans auparavant semblent s'y rattacher aussi et
     en tre les prcdents. Ce sont: _les Confrences d'Antitus,
     Panurge et Guridon_, S. L. N. D., in-8;--_les Grands jours
     d'Antitus, Panurge, Guridon et autres_, S. L. N. D., pet.
     in-8;--_Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus,
     Panurge et Guridon_, S. L. N. D. (1614), in-8.--La plupart de
     ces pices se trouvoient chez le duc de la Vallire et chez Mon.
     V. _Catal. de sa bibliothque_, n 3470.]


Je me suis tromp quand j'ay creu que j'aurois du repos et
tranquillit d'esprit lors que, retir de toutes affaires, je jouyrois
de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouv de
l'inquitude, et mille visions se sont presentes qui me l'ont
empesch.

Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse rumin et song 
tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse
desir la reformation du mal, dont je ne pouvois venir  bout, puis
qu'en songe il m'a sembl qu'il s'est present  moy le venerable juge
du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peigne et sa
fraize  l'espagnolle, empeze de son, qui, en levant la teste avec
une parole assez rude et brutine, assist tant des procureurs de son
temps, Carr, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que
infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit:

Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple
insolent, lequel j'ay si bien chasti de mon temps, ne leur ayant
donn autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes?
Et neantmoins c'est tousjours  recommencer. J'espre bien, avant que
de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur
en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet.

J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy
qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict
est affin qu'il tienne pied  boulle, et que sans discontinuation il
redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui 
prsent n'a nul empeschement, puisque sa femme est marie ailleurs.

Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue  la
justice de saint Ladre, et qui avez est, par miracle ou autrement,
trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores 
prsent  Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint
Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les
babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la
douzaine, veu le grand nombre qui se presente  juger, afin que le
peuple ne soit point foul. Or sus, appelez.

--Carr, avez-vous des causes? Plaidez.

--Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le
premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un
bonnet, car la mienne est toute deschire d'avoir est attir si
souvent  la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu
la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de
Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et
cependant faites plaider Goguier.

[Note 135: Fameux cabaret dont il est parl avec dtail dans le
curieux livre: _Visions admirables du plerin du Parnasse_, etc.,
Paris, 1635, in-12.]

--Goguier! Goguier!

--Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de
faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que
l'audiance commencera  quatre heures du matin, que tout le monde est
 jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes
compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre
le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques  neuf
heures au soir, que nous avons l'esprit preoccup du son des pots et
du remuement des verres[136].

[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors
pour des piliers de taverne et de brelan:

  Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez,
  Et que tout leur estude est de jouer aux billes,
  A la boule,  la paulme, aux cartes et aux quilles.

  Puis les bons compagnons, comme le viel Lymire,
  Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivire,
  Dont le ventre  la suisse et le rouge museau
  Temoignent qu' leur vin ils ne mettent pas d'eau.

(_La Responce  la misre des clercs de procureur, etc., par mad.
Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8, p. 8.)]

--Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux
parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque
vous coustez plus  saouler, que le fonds du procs ne vaut. Sus, sus,
donnez tout  vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq
 l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous,
parties, plaidez distinctement les uns aprs les autres, sans vous
confondre.

--Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes
procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne
permettez pas cela.

--Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc?
Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholre, afin de n'estre poinct
suspandu de vostre charge, ny condamn  l'amande comme autrefois: car
cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat.

--Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien
qui vaille: car il faut que je se en plaidant, que je crie quand ma
partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face
d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de
pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant dur au
monde, mais j'ay eu grand renom.

--Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours,
mitigez vostre cholre, tandis que j'ecouteray messieurs les
frippiers. L'huissier Cornet, appelez.

--Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans
procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les
autres.

--Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne
gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu' force de
crier aprs les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une
capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y
avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient  gages, et qui
jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butin par
la ville, qu'on avoit  vil pris, et en faisoit-on fort bien son
proffit: car on sait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et
en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien
recognoistre. Or,  present, on a envoy ces honnestes gens-l aux
gallres, et nous avons de la peine maintenant  vivre et  gaigner
nostre vie. Nous vous demandons justice.

[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appels
_Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit,  ce qu'il parot, depuis
long-temps. Il est dj parl, dans une pice de 1614, de ces effets
vols, jets par les dtrousseurs de nuit dans les caves des fripiers,
leurs receleurs:

  Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine,
  Desquels ceste cit est de tout temps si pleine.
  Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez,
  Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez
  Car,  ce que je voy, ils sont si bien hantez,
  Que jamais,  araignes! vos toiles n'y tendez.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz.

     (_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres
     tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur
     estat._ Paris, 1614, in-8, p. 6.)]

--Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous
chrestiens?

--Monsieur le lieutenant,  la verit nous tenons encores un tantay du
judasme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous
faisons bonne mine  la paroisse S.-Eustache, o nous ne croyons pas
la moiti de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous
justice pourtant.

[Note 138: Presque tous les fripiers des halles toient juifs, mais
cachoient avec soin leur religion. V. la pice qui prcde, _Recit
naf et veritable, etc._, pag. 181.]

--Escrivez, greffier:

Il est enjoint  Tanchon d'interroger les gallres pour savoir qui
sont les recelleurs frippiers, et, deument inform, qu'il les fera
compagnons d'colle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquit de
leur race, qu'il fera mettre les frippiers au cost droict des dites
gallres, et leurs biens acquis et confisquez  l'hostel Dieu.

--Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce
monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de
Paris; les juges qui sont  present sont plus favorables et ne
pentrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly,
et de l  la cour, o nous ferons trotter nos alliances pour avoir de
la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir
mari nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour
cela on ait eu esgard  cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance
d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres
d'or au dessus du portail du cimetire des saincts Innocens; mais, par
succession de temps, nos confrres, ayant brigu la marguillerie, ont
si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer.

[Note 139: Il tait alors lieutenant criminel. C'est le mme qui est
appel Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval,
in-12, tom. I, pag. 323, et  qui la reine Marguerite fit faire le
procs d'Aubiac.]

--Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de
l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier.

--Carr! Carr! si vous estes de sens rassis, plaidez.

--Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de
droict pour savoir si un enfant doit estre meilleur que son pre. Il
y en a un qui est  present prisonnier pour avoir, en continuant ses
debauches, espous une femme contre le gr de son pre; si elle est
garse, je ne m'en suis pas inform; si elle est legitime, encore
moins. Quoyque s'en soit, le pre, qui est de grande alliance, tonne,
crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis,
parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du pech de sa
maison; cependant je demande l'eslargissement du fils.

--Carr, plaidez une autre cause: celle-l merite d'estre appointe au
conseil. On plaide  huis-clos, car je trouve en nostre code une loy
qui dict:

  _Spe patri filius similis esse solet_,

qu'il faut expliquer en compagnie.

--Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon
emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage.

--Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.

Appelez un autre.

--Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps pass pour
estre sage.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pres qui ne sont pas ce
qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilit
extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question
qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et
donner sa fille en mariage  gens de son calibre, o il y avoit du
fonds; et toutesfois, pour avoir permis  cette fille la communication
et frquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit
souvent, le pre n'a sceu faire condescendre sa fille  ce mariage: si
bien que, de cholre, le pre luy dit que jamais il ne parleroit de la
marier; pour  quoy remedier par la fille et l'advocat, aprs une
consultation secrette, la fille a laiss aller le chat au fromage si
souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe,
qui a est le subject que, pour ne point descrier la maison, le
marchand luy-mesme a est le postulant pour avoir l'advocat, qu'il
refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a
eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volont de
donner, et ont est mariez secrettement; et si on a accouch avant
terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je
demande que l'antiquit soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de
faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de
leurs accordailles.

--O sont les gens du roy, Bourguignon et Gouff? Qu'ils concluent.

--Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez  la chambre civile 
faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux.

--Escrivez, greffier:

Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles
mres, qui donnent trop d'estat et de licence  leurs filles, au
respect du temps pass, nous ordonnons que la fascherie que les pre
et mre en porteront leur sera precompte sur les peines du
purgatoire.

Appelez un autre.

--Goguier! Goguier!

--Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des
garons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son
petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours
mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur
fasse justice.

--Plaidez.

--Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en
, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, prs de la
porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un
affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict
une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arrach de
force son tablier  bourse, o l'argent de sa journe estoit, qui se
montoit  trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin
qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguen leur espe, et
faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on
emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ru, les
bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces
manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sait  qui s'en prendre. Je
demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en
respondre, qu'il soit faict une queste  la porte de l'eglise du
temple.

--Escrivez, greffier:

Attendu que c'est un cabaret o toutes les putains et macquereaux
font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau  son
tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son
pech et de recompence pour son tablier  bourse.

Un autre.

--Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamn  l'amande; pourquoy
venez-vous si tart  la justice?

--Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arriv si tart est
legitime: je suis log fort loing, vers la ru Sainct-Denis, en une
ruelle aussi renomme  Paris que la court de Miracle[140], en un bas
o mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur
a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes
plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine  remettre par ordre.

[Note 140: Sans doute tout prs de la _cour du Roi Franois_, qui
toit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont
l'emplacement a gard le nom. Cette _cour du Roi Franois_ existe
encore presque entire dans la rue Saint-Denis, n 328. Elle doit,
dit-on, son nom aux curies de Franois Ier, qui l'occuprent
d'abord.]

--Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre
vacation?

--Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre
estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre
querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour
les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande
justice.

--Plaidez.

--Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office
de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois
le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en
soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde
et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en
rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est
trouv que ma partie luy en avoit fripp quatre ou cinq, pour laquelle
fripperie, outre qu'il a est battu et frapp, il l'a depossed de sa
charge, si bien qu' present il n'a le moyen de vivre. Il demande 
estre reintegr ou recompens.

--Escrivez, greffier:

Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne,
fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse  sa mine de quel
mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.

[Note 141: Les chevins disposoient de ces offices de charbonniers, et
les vendoient  de pauvres gens, qui les exeroient  leur profit. Il
est parl de ce trafic des petits mtiers dans _le Caquet de
l'accouche_ (premire journe du _Recueil gnral, ad fin._) V. la
note de notre dition.]

Un autre.

--Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant  manger des lamproyons;
vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu' ma justice.

--Plaidez.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui
est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses
rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte 
vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la
vieille ru du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur
la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et
scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le
maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis
sur la ruelle, o il ne passe personne, et o certaines gens demeurent
que l'on ne cognoist point.

--Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes:
De quel pays estes-vous?

--Je suis Gascon, monsieur.

--O demeurez-vous  present?

--Pardieu! qui,  qui l, rien d'asseur.

--De quel estat estes-vous?

--Advou de monsieur d'Espernon.

--Avez-vous rentes ou pignon sur ru pour vivre?

--Non pas.

--De quoy vivez-vous doncques.

--Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant;
cela n'est pas ma cause.

--Escrivez, greffier.

Le perroquet est reput avoir dict vray, et le maistre de la maison
absous.

Un autre.

--Alexandre! Alexandre!

--Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique,  cause que j'estois
si petit que je ne paroissois point  la presse; je baisois le cul 
l'audiance  tous les autres.

--Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec
Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une
femme.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge,
Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en
la presente anne de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous
versez, foulez et trepignez par les femmes debauches qui hantent et
frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les
faire prendre pour estre chasties selon les loix.

--Escrivez, greffier:

Il est enjoint  l'huissier Cornet de faire advertir le sieur
Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que,
en faisant sa chevauche vers le pays de Trefou[142], il ait  se
faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et
liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites
garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que
des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant  sa maison,
sauf  ordonner de ses salaires.

[Note 142: Nom _quivoqu_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous
l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense  l'office du baron
de Malva et  la population soumise  sa police.]

Appelez un autre.

--Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre
bonnet plain de duvet, et venez plaider.

[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme
dit Tallemant (dit. IV, pag. 345). V. une note de notre dition du
_Roman bourgeois_, pag. 225.]

[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine
Marguerite de Valois dont il est parl dans la huitime partie du
_Recueil gnral des caquets de l'accouche_, et que les grandes
dpenses de la princesse avoient rendue si difficile  liquider. La
construction de l'immense htel qu'elle avoit fait btir rue de Seine,
et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la
rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pres, avoit t la
principale de ces dpenses. Henri IV avoit t effray de l'tendue et
du luxe de cette demeure la premire fois qu'il alla y visiter cette
reine Margot, qui, depuis leur divorce, toit toujours reste son
amie. En partant, il la pria d'tre plus mnagre. Que voulez-vous?
lui dit-elle, la prodigalit est chez moi un vice de famille. Quand
elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes btiments; mais
ils toient dans un quartier encore mal habit ou dsert, et l'on ne
put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on
parle ici. Plus tard, cette habitation princire se rhabilita. Le
prsident Sguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en toit
propritaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure t diminus
d'tendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi  l'largissement du
quai Malaquais et  la construction des htels voisins, dont quelques
uns subsistent encore.]

--Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je
gaigne ceste cause, j'espre en avoir une neufve, car elle est de
consequence.

Je parle pour deux cranciers de la royne Marguerite,  savoir, un
sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien
verifies plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement
des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le
procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a
donn sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy
plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier,
parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145],
marques  la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour
l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant
attendu, les dites damoiselles leur ont donn la verolle, qu'ils suent
 present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande
que le procureur scindic ait  reprendre les dites quittances pour
aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous
fournir argent comptant, sauf  monsieur l'advocat du roy  prendre
telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de
la maison d'une princesse une maison vitieuse.

[Note 145: Dnomination qui s'explique par les mots qui suivent, et
qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _nes_.]

--Gens du roy, concluez.

--Monsieur, j'aurois beaucoup  discourir sur la loi _quod semel est
imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds.

Ces creanciers-cy ont est payez en rubis et escarboucles, qu'il est
besoin de mettre  pris,  fin que tous les autres creanciers y
participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux  loyer 
telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir
descri la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a
fait tant gaigner d'argent  ses batimens.

--Escrivez, greffier:

Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle 
tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont est si
vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son
vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander
cy aprs autre payement, et les deniers provenans de la vente de la
maison confisquez  l'Hostel-Dieu.

Appelez un autre.

--Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux!

--Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesch  assister au
_Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en
l'glise S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donne
ceux qui ont mis le feu au pont.

[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent
trouver leur profit dans les procs entre les locataires et les
propritaires, consquence naturelle de l'incendie des maisons du
Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui toient nombreux
autour de l'glise Saint-Bon, et auxquels le mme incendie et la
destruction des boutiques renommes des marchands leurs concurrents
avoient d, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.]

--Plaidez.

--Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme
fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel
s'est lo  un honneste homme, jeune financier, nouveau mary, pour
la conduicte d'un carosse qu'il a est contrainct d'avoir, parce que
sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par
jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir,
avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de
cinquante livres par an. Or il a est fort bien pay de ce que dessus
huict ou quinze jours durant; mais  present on luy veut retrancher
son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que
ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que
leur parent est de basse condition, que l'on ne visite point en
carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de
Vincenne. Et quant il dit  Monsieur que ce n'est pas la raison de luy
retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe
le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de
Madamoiselle, autrement qu'il seroit taill d'avoir un substitud,
aussi qu'il luy a fallu financer cette anne une grosse somme de
deniers pour une nouvelle attribution faite  son office, qui luy a
emport tout son argent et absorb ses gaiges; de quoy ma partie n'a
que faire, et  quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que
son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que
pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livre, comme il l'a
menac.

--Escrivez, greffier:

Il est ordonn que la damoiselle fera une conversion d'appel en
opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son
carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire
point accroire  ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et
chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et
un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.

Appelez un autre.

--Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus  vendre du son.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris
qui ont juste occasion de plainte  l'encontre de messire Ravanalo di
Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugi de son
pays  cause qu'il est encores  choisir une religion, qui a entrepris
de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille
invention qu'il a trouve d'un moulin  vand dress au haut d'une
maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin  vand il n'ozeroit
faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison o il est pos,
et qui ne peut durer six mois en continuant  tourner; si bien que, au
lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux
aveugles, encore ne peut-il venir  bout de son entreprise; si bien
que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau,
et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme
auparavant. Je demande qu'il ait  nous descharger de la rente qu'il
pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face
joer son angin.

[Note 147: Il y avoit alors  Paris plusieurs Italiens qui
s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques.
Olivier de Serres, dans son _Thtre d'agriculture_ (in-4, II,
555-557), s'tend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani,
qui vers le mme temps construisit une magnifique citerne dans
l'htel de Sbastien Zamet.]

--Escrivez, greffier:

Attendu qu'il tasche  tromper le public, et que son angin n'est pas
permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et
confisqu, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger
huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une
ample experience.

Appelez un autre.

--Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est pass; plaidez.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une
vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut gures
mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs
maris, voulant prendre recreation  la farce de Mont-d'Or[148], o ils
estoient allez exprs, il intervint tumulte, caus par quelques jurez
de la courte espe[149] qui se trouvrent  la presse saisis d'une
bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs
compagnons, gens d'espe exempts de la guerre, qui commencrent 
battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, o le savetier fut
tu et le tailleur bien bless, sans y comprendre plusieurs mal
contans, qui ont jur qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur,
les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est
enfuy. Je vous demande, monsieur le juge,  qui je m'en prendr.

[Note 148: Le fameux oprateur de la place Dauphine, dont Tabarin
toit le valet. V. nos notes sur _la Seconde aprs disne du caquet de
l'accouche_.]

[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employe alors
pour dsigner les voleurs, _tudes de philologie compare sur
l'argot_, par M. Francisque Michel.]

--Concluez, procureur.

--Monsieur le lieutenant, je ne say contre qui, car, si je conclus
contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du
Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour
avoir quitt leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien
empesch: concluez pour moy.

--Escrivez, greffier:

Il est deffendu  tous ceux qui seront gratez  telles assembles,
specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis  ceux qui
iront de mourir de faim  faute de travailler, et sans despens.

Appelez un autre.

--Deschamps! Deschamps! on a retranch vostre ordinaire, et reduict 
deux lots par repas.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de
la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui
a toutes les babines uses  force de dire son chappellet, qui est
tousjours en trance, plaine d'inquietude  cause d'une fille qu'elle a
qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la
noblesse, et qui va entendre une petite messe  l'_Ave-Maria_ pour
deviser plus  son aise; la pauvre mre a beau luy faire des
remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher  corriger sa
fille, elle norit un petit moineau,  qui elle dict souvent en sa
prsence: _Guillery, garde ta quee_[150]. Nonobstant elle ne fait que
sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la
marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a
pris un trop grand vol; elle demande d'o peut proceder cela, et luy
donner conseil.

[Note 150: Refrain d'une complainte faite  propos du supplice de
Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit
aussi tre le nom que le peuple donnoit au moineau franc.]

--Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict,
dites vrit. Comment vous estes-vous gouverne en jeunesse?

--Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que
vous luy dictes.

--Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut.

--Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes
gouverne en jeunesse?

--Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir
conseil. Ne songez plus au temps pass; chacun a faict sa charge,
faictes la vostre. C'est  un cur de nostre parroisse  qui j'ay
autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est pass depuis
quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez.

--Escrivez, greffier:

Attendu que la fille ressemble  la tulippe, qu'elle est belle  la
vee et puante  l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours  sa
mre par la quee, il est ordonn que la fascherie de la mre luy
servira de penitence pour le temps pass.

Appelez un autre.

--Leroux! Leroux! vous vous cachez; o est vostre robbe?--Monsieur, je
n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau.

--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy,
conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens
honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez,
puis qu'ils n'ont point chang d'abis il y a plus de quinze ans,
lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres
partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des
nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de
conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et
infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours
saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient
advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont execut, de faire
nourir par certains paysans de leur eslection des cochons  moyti. Or
il est advenu,  leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par
leurs villages, ont par force tu ou faict tuer deux desdits cochons,
si bien qu'il n'en reste plus qu'un  partir en trois. A present ils
se battent  qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous
supplient d'en ordonner.

[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parl dans les
satires de Rgnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing,
avoit fait rendre par le conntable de Luynes,  la condition d'en
partager avec lui les profits, un dit contre les procureurs, dont
toute la basoche s'toit mue. Il en est dit un mot dans _les Caquets
de l'accouche_ (V. les notes de notre dition); mais l'_Anti-Caquet_
s'en explique plus longuement. Tu te plains de Chalange, y est-il
dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays
lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs,
n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur
pays; il s'en est engendr une pepinire d'esleus, grenetiers,
sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels
achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont 
present secqs comme bresil. (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8, p.
12-13.)]

--Escrivez, greffier:

Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux
esleus privativement  tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels
accidens, il est ordonn que Chalange en fera la partition, puisque il
est cause de la querelle.

Appelez un autre.

--Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider.

--Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la
nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que
par la quee; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur...
(excusez-moy, je ne le puis nommer  prsent, mais pourtant c'est un
procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubon de sa femme pour
avoir trouv son clerc le soir, comme il alloit coucher, cach sous son
lit[152], o par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa
monstre qui estoit cheutte  terre, lequel fit un grand vacarme et luy
pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son
escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couche il y avoit une
heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit l; fit responce qu'elle
n'en savoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garon et
mal instruict, qu'il le falloit foiller pour voir s'il avoit quelque
instrument  crochetter. Cependant je demande qu'il aye  sortir de la
maison, et auparavant qu'il soit interrog.

[Note 152: Aventure qui pourroit tre la mme que celle  laquelle il
est fait allusion  la fin du petit livret reproduit plus haut: _les
Singeries des femmes de ce temps_.]

[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle
devoit  une enseigne de coutelier.]

--Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver  la
guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire
sous ce lict? Parlez; estes-vous muet?

[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse
fameuse alors. Tout bon courtisan devoit

  Avoir gands  la Cadenet.
   . . . . . . . . . . . .
  _A la guimbarde_ le colet.

     (_Pasquil de la Court, pour apprendre  discourir_,  la suite de
     _le Satyrique de la Court_, 1624, in 8, p. 29.)]

--Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire
quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le.

--Escrivez, greffier:

Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est
peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonn qu'il
demeurera,  la charge que la femme luy fera une reprimande en la
presence de son mary.

[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld
avec son arme sur les frontires de Lorraine jeta dans Paris et par
toute la France, une note de notre dition des _Caquets de
l'accouche_.]

Appelez un autre.

--Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit!

--Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de
causes qui sont presque tout de mesme faict, en matire de complainte:
qui juge l'une juge l'autre. Carr veut avoir l'honneur de la plaider,
Bois-Guillot dit qu'il est son antien aprs Goguier; mais, parce que
Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance.

--Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il gures de pratiques.
Playdez.

--Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient
que les jours des festes sont jours caniculaires  Paris; nous le
cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de
la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, o il s'est fait un
pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nomme
Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la
teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront  une honneste
femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en
joant  la bouloaire. Philippes, l'pissi, a est gromm[156] pour
avoir chant une chanson lubrique  la danse qui se faisoit au jardin
de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de
Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour
avoir monstr ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation
en l'isle Louvi. Marguerite Hastiveau, servante, a est chasse par
sa maistresse pour avoir dans en l'isle avec des gens incognus. Le
fils de Mathieu Langlois a est noy. Trois coupe-bourses ont est
prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassin
une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure,
l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-l vous
demandent justice.

[Note 156: _Grond_, _admonest_. Ce verbe, trs peu usit, avoit
_grommeler_ pour diminutif.]

[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parl tout  l'heure, et
qu'on avoit sans doute transform en jardin public et en bal
champtre, en mme temps que l'on avoit donn aux appartements de
l'htel les locataires et la destination que vous savez. On le
dsignoit sous le nom de: _Alle de la Reine-Marguerite_. La
population y toit la mme que celle du logis. Dans _le Ballet
nouvellement dans  Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris,
1625, in-8, pag. 1, l'une des hrones, la dame Guillemette, est
appele gouvernante des _Alles de la feue royne Marguerite_. Elle est
conduite au bal par une commre des mmes quartiers, la petite Jeanne
des fossez S.-Germain des Prez.]

--Escrivez, greffier:

Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de
la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus
lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil
sera suppli d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout,
il est ordonn que les festes seront gardes et observes, et que
chacun ira  vespre et au sermon.

--Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la
baguette et allez sonner.

Incontinent, chacun se lve avec tumulte. L'un va grondant, l'autre
riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy
aux complaignans, ains seulement  gausser la police; qu'il n'avoit
que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions
d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce
faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores aprs pour
les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient
qu'il y viendroit  tart, que le monde n'estoit plus gru, que les
offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit
devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique,
trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le
monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les
femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme
Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de
Guenesche[159], de chastet comme la dame Catherine, que l'on ne
laisseroit pas d'en parler.

[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui,  la mort de la
princesse, eut la misre pour dernier salaire de ses turlupinades. V.
_les Caquets de l'accouche_, et Sauval, _Galanteries des rois de
France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. Il prenoit la qualit de
matre de requtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.]

[Note 159: Type caricature cr en haine et en moquerie des Espagnols,
dont, comme Polichinelle, il exagroit encore sur sa physionomie le
nez prominent et la mchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot
_mchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cit ici, et dont
notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altration
transparente. Le _Livre des singularits_, par Philomneste (G.
Peignot), pag. 105.]

Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas
tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les
actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant:

Si le temps dure, la necessit corrigera le tout.

       *       *       *       *       *


     _La Revolte des Passemens_[160].

     A Mademoiselle de la Trousse[161].

     [Note 160: Nous empruntons cette pice, intressante pour
     l'histoire des modes, au _Recueil de pices en pose les plus
     agreables de ce temps, composes par divers autheurs_
     (_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit
     avoir t crite par quelqu'un de la socit de Mme de Svign.
     La ddicace  Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.]

     [Note 161: Elle toit fille de Franois le Hardi, marquis de la
     Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Svign.
     Aprs une existence beaucoup moins frivole que la ddicace qui
     lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient
     le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, o
     elle s'toit retire, en dcembre 1685.]


  Belle et savante de la Trousse,
  Mon humeur aujourd'huy me pousse
  De vous decrire les combats,
  Les regrets et les embarras,
  Les retraittes et les turies
  De mesdames les Broderies,
  Des inutiles ornemens,
  Des Poincts, Dentelles, Passemens,
  Qui, par une vaine despence,
  Ruinoient aujourd'huy la France.
  Leurs vains efforts et le depit
  Qu'elles conceurent de l'edit
  Lequel, l'an mil six cent soixante[162],
  Rendit chacune mecontente;
  De plus, leurs imprecations,
  Leurs belles resolutions,
  Les desseins de chacune d'elles,
  La conversion des Dentelles,
  Qui vouloient par devotion
  S'enfermer en religion,
  Lors qu'une pauvre malheureuse,
  Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163],
  Sans en craindre le dementy,
  Leur fit prendre un autre party,
  O, ds lors qu'elles consentirent,
  Bientost aprs se repentirent
  De s'estre mises au hazard;
  Mais il estoit desj trop tard.
  Et, pour punir leur entreprise,
  Je crois qu'une telle sottise
  Meritoit, comme on fit aussy,
  Que l'on leur fit crier mercy.

[Note 162: Cet dit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le mme
dont Molire a dit par la bouche de Sganarelle:

  Oh! trois et quatre fois bni soit cet dit,
  Par qui des vtements le luxe est interdit!
  Les peines des maris ne seront pas si grandes,
  Et les femmes auront un frein  leurs demandes!
  Oh! que je sais au roy bon gr de ces descris
  Et que, pour le repos de ces mmes maris,
  Je voudrais bien qu'on ft de la coquetterie
  Comme de la guipure et de la broderie.]

[Note 163: Dentelle unie, qui devoit  sa simplicit le nom
significatif qu'elle portoit.]

Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les
Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des
Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, aprs l'eclat o
elles s'estoient ves  l'Entre, et combien elles se plaignirent de
la Fortune de ne les avoir eleves jusqu'au trne que pour les
precipiter dans la boe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut
divulgue partout et que le bruit universel luy eust donn une entire
croyance, on ne rencontroit plus dans les rus que des Broderies en
carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui
dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre
en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mmes, s'efforoient
de quitter la toile d'o elles devoient bien-tost estre separes. Il y
avoit desj quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque
le Poinct de Gnes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse,
du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette
manire:

  C'est aujourd'huy, noble assistance,
  Qu'il faut abandonner la France,
  Et nous en aller bien et beaux,
  Pour n'estre pas mis en lambeaux.
  Ne croyez pas que je me rie;
  Il faut revoir nostre patrie,
  A mon gr fort pauvre ragoust,
  Pour estre le baille-luy-goust
  D'un mary de qui l'oeil sevre
  Redoute toujours l'adultre,
  Ou nous serons mis en prison
  Dans quelque maudite maison.
  Et toi, pauvre Poinct de Venise,
  Tu dois craindre pour ta franchise,
  Et que t'en retournant sur mer,
  Par un malheur bien plus amer,
  Un corsaire, ou bien pis encore,
  Ne te traitte de Turc  More;
  Que peut-estre dans le serrail,
  O le jour par un soupirail
  Vient le long d'une sarbatane,
  Tu ne serve  quelque sultane,
  Qui peut-estre, pour ton malheur,
  Sera femme du Grand-Seigneur.
  Encor si ce coup de tonnerre
  Nous ft venu durant la guerre[165],
  Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas
  Je ne m'en tourmenterois pas:
  En retournant dans ma patrie,
  J'eusse fait quelque menterie,
  J'eusse dit quelque fausset,
  Que c'eust est la pauvret
  Et le manquement de finance
  O chacun avoit veu la France
  Qui m'eut fait revoir mon pays;
  Et du Danube au Tanas,
  On auroit cru, par ma sortie,
  Que j'eusse quitt la partie,
  Au lieu que l'on voit clairement
  Que nous sortons honteusement.
  Encor pour vous, Poinct de Raguse,
  Vous qui n'estes pas une buse,
  Il est bon, crainte d'attentat,
  D'en vouloir purger un estat.
  Les gens aussy fins que vous estes
  Ne sont bons que, comme vous faites,
  Pour ruiner tous les estats;
  Mais pour nous autres Poincts, hlas!
  Et vous, Aurillac ou Venise,
  Si nous plions nostre valise,
  Et si l'on nous presse si fort,
  C'est, je vous jure, bien  tort.

[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commena en France  la
fin du XVIe sicle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_,
2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V.
_Mmoires_ de Saint-Simon, dit. in-8, t. 4, P. 286, anne 1704.)]

[Note 165: Le trait des Pyrnes, sign l'anne prcdente, avoit mis
fin  la guerre avec l'Espagne.]

Les autres parlrent  leur tour  peu prs aussi douloureusement que
le Poinct de Gnes, lorsque, d'un autre cost, les Broderies ayant
est rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie
d'or, qui avoit desj veu un autre decry, et qui, ne sachant plus
que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit est employe
 la housse d'un cheval  l'entre de la Reyne, s'effora de consoler
ses compagnes, en leur parlant de la sorte:

  Sans faire la petite bouche
  Il est vray, ce decry me touche,
  Et m'attaque aussy fort les sens,
  Comme  vous autres, jeunes gens:
  Car, dites-moi, je vous en prie,
  Poinct, Dentelles ou Broderie,
  Qu'aurons-nous donc fait  la Court,
  Pour qu'on nous chasse haut et court,
  Nous par qui la noble jeunesse,
  Meprisant toujours la bassesse,
  N'avoit point d'autre passion
  Que la gloire et l'ambition,
  Pour nous seules faisant depence,
  Vivoit quasi dans l'innocence,
  Et ne faisoit, faute d'escus,
  Que fort peu de maris cocus,
  Au lieu qu'estant dans l'opulence,
  Elle en repeuplera la France?
  Mais ces discours sont superflus:
  Mes compagnes, n'y pensons plus,
  Et, sans en deviner la cause,
  Soyons desormais autre chose,
  Et, dans un semblable conflit,
  Faisons nous toutes tour de lit:
  C'est une agrable corve;
  Pour moy, je m'en suis bien trouve.
  L, mille et mille serviteurs
  Y viennent compter des douceurs,
  Et j'y ai veu plus d'une duppe
  Aussi bien que quand j'estois juppe.

L-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit:

  Compagnes, mes chres amies,
  Aprs toutes ces infamies,
  Qui doivent bien crever le coeur
  A toutes Dentelles d'honneur,
  Cette infortune sans seconde
  Me fait bien renoncer au monde,
  Et me fait connotre assez bien
  Que l'clat du monde n'est rien,
  Ce n'est qu'un vent, qu'une fume
  Eteinte plustost qu'allume,
  Et qui, dans chaque occasion,
  Se changent en illusion;
  Ses faveurs ne sont que des songes.
  Hlas! qui peut de ces monsonges
  Vous rendre compte mieux que moy?
  j'habitois la maison du roy,
  J'ai veu toutes ces momeries,
  Que l'on nomme galanteries
  Au royaume des beaux esprits.
  J'ai veu ceux qui gagnent le prix:
  Ces grands debiteurs de fleurettes,
  Souvent caboches trs mal faites,
  Debitent d'un air surprenant
  Des mensonges  tout venant.
  Vous autres, belles Broderies,
  Vous avez de ces menteries
  Entendu, je pense, ma foy.
  Peut-estre dix fois plus que moy;
  Mais encor que cela deplaise,
  Je les entendois  mon aise;
  Car peut-on, sans ces deplaisirs,
  Satisfaire mieux ses desirs
  Que de passer toute sa vie
  Dans des lieux qui feroient envie
  Aux esprits les plus delicats,
  Demeurant tantost sur les bras,
  Tantost sur la gorge charmante
  De Philis ou bien d'Amaranthe?
  Quel plaisir de toucher  nu
  Un beau sein tout nouveau venu!
  De baiser les lys d'un visage
  Non terni par l'excs de l'age!
  De toucher l'embonpoint d'un bras!
  Mais  tous ces plaisirs, helas!
  Je decouvre bien du meconte.
  Un edit nous comble de honte,
  Mon coeur en est tout abattu.
  Mais quoy! mon coeur, faisons vertu
  Des necessits de la vie,
  Et, prenant desormais l'envie
  De renoncer  ce plaisir,
  Que pourrions-nous, icy, choisir
  Qui nous pt estre convenable,
  Ou qui pt estre comparable,
  Pour ne plus tourner  tout vent,
  Comme d'entrer dans un couvent?

C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui
venoit d'un pas o la libert de conscience n'est pas permise; et je
trouve que pour le peu qu'elle avoit habit en France, qu'elle n'y
avoit pas fait un petit progrs. Sa harangue entra si avant dans
l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne
songrent plus  leur libert, et qu'elles ne pensrent plus qu'
faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne
pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentrent d'obeir
seulement  la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux
des hommes. Pour cela elles acceptrent un party que l'on leur vint
offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours li une
etroite amiti ensemble, elles ne purent se resoudre de les
abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner
ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se
mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les et averties que,
si..... qui veut entirement purger l'Estat de toutes ces
superfluitez, les y trouvoit, pour la premire fois, on ne repondoit
pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la
seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en
pices. Tout cela ne leur put faire changer de pense; ce fut
plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le
dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles
avoient pris de se loger en un poste si avantageux, o elles croyoient
estre  l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les
Broderies, elles en voulurent faire chacune  leur teste. La lesine en
fit resoudre quantit de devenir ameublements; d'autres, plus
pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants
d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les
divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessit vertu,
resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet
equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la
Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et
 tous les divertissements du carnaval.

La Dentelle noire d'Angleterre se loua  bon march  un giboyeur pour
lui servir de filets  prendre des becasses dans les bois;  quoy elle
se trouvoit assez propre, dans l'habit o la mode l'avoit mise depuis
peu.

Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs pas, except
le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficult que les autres,
craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa 
passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit
insupportable, aprs avoir goust la civette, le musc et l'eau de
fleurs d'orange, dont il estoit arros tous les matins dans Paris,
soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque
sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les
pigeons d'un colombier.

  Chacun, dissimulant sa rage,
  Doucement plioit son bagage,
  Resolu d'obeir au sort,
  Ne se voyant pas le plus fort,
  Lorsqu'une petite ruse,
  Leur donnant une autre vise,
  Leur fit bien, dessus ce sujet,
  A toutes changer de projet.

Cette petite revolte s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite
ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enrage faire un
vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si
bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien plac qu'une autre, et
que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit
pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne
savoit pas quel refuge elles avoient decid de prendre, mais que,
pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir o elle
pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas mme une place 
l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chanette
qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne
doivent pas estre si degoustes que de ne vouloir faire alliance avec
elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les
autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour
eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confi les
plus grands secrets des dames.

  Tout ce discours rempli d'audace
  Fit regarder chacun en face;
  On fut un temps sans dire mot,
  Chacun croyant estre un grand sot;
  Puis, rompant ce morne silence,
  Chacun, pour dire ce qu'il pense,
  Voulant parler  haute voix,
  Tous commencrent  la fois;
  Ce qui causoit un grand vacarme.
  Mais aprs, de crainte d'allarme,
  On appaisa tout ce grand bruit;
  Et, comme il estoit desj nuit,
  Chacun, se retirant d'emble,
  Prit lors cong de l'assemble,
  Et, se frappant dedans la main,
  Toutes dirent qu'au lendemain
  Elles s'assembleroient encore
  Ds qu'on dcouvriroit l'aurore
  Se montrer dessus l'horizon,
  Toutes, dedans quelque maison,
  Afin de voir plus net qu'un verre
  Tous les accidens de la guerre;
  Que la nuit il faudroit resver
  A ce qui pourroit arriver.
  Cependant ils remercirent
  Madame Gueuse, et la prirent,
  Dedans des accidents pareils,
  De leur fournir de ses conseils.
  Ainsi finit, comme je pense,
  Cette agreable conference.

C'estoit une chose assez agreable  mon gr d'entendre des Dentelles
discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en
prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les
evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui
estoit accoustum  ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans 
la coffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux
heures plus matin qu'on avoit arrest, et elles se trouvrent toutes,
comme elles s'estoient donn le mot, au logis de Perdrigeon[166],
croyant que ce devoit estre un lieu de seuret pour elles; mais elles
rencontrrent la place occupe par les Rubans, qu'elles trouvrent si
bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en
estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce
avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou
des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluit
avoit mis en credit seulement depuis le rgne de Louis XIII, et qui ne
passoient auparavant que pour des noeurs d'aiguillettes,  qui on
faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme  des criminels,
elles s'assemblrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ru Saint-Denis,
o on les receut  bras ouverts.

[Note 166: Fameux marchand de Paris  cette poque. La vogue de sa
maison, consacre par un passage des _Prcieuses ridicules_, duroit
encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son
_Arlequin Phaton_. V. notre _Paris dmoli_, 2e dit., p. 45, chapitre
l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.]

  L, chacun, parlant  sa teste,
  Raisonnoit ainsi qu'une beste;
  Un autre, se tenant debout,
  Vouloit mettre son nez partout;
  Tel qui proposoit une affaire
  Aussy-tost conclut le contraire;
  L'autre, faisant le rafin,
  Se tourmente comme un damn;
  L'autre, de tout faisant mystre,
  Parle, raisonne, delibre.
  Enfin, pour le dire _inter nos_,
  Ce n'estoit du tout qu'un cahos.
  Mais cependant, foy de Dentelle,
  Disoit, pour temoigner son zle,
  Un grand Cravate fanfaron[167],
  Il nous faut venger cet affront;
  Revoltons-nous, noble assemble:
  J'en ai l'ame trop bourrele.
  Et dit, en jurant par la mort:
  Voyons qui sera le plus fort.

[Note 167: _Cravate_, qui toit alors un mot nouveau, se mettoit
indistinctement au fminin, comme dans la lettre de madame de Svign
du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec
intention qu'on lui donne ce genre dans cette pice, o tous les
objets de toilette ont un rle si viril et si belliqueux. On sait, en
effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la
mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on
prononoit alors, qui servoient dans les armes du roi: ils se
garnissoient le cou d'une bande d'toffe aidant  soutenir sur leur
nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui
toit superstition chez eux devint mode et est rest usage chez nous.
Dans cette pice, le _cravate_ de dentelle intervient  la faon
guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout
 l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!]

Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoilla
l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu' la revolte et la sedition.
Quelques unes remontrrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans
une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles
manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut
bientost lev par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de
deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir
quelque jour leur entier retablissement.

  Il n'en fallut pas davantage
  Pour leur augmenter le courage.
  L-dessus, le Poinct d'Alenon,
  Ayant bien appris sa leon,
  Poinct qui savoit plus d'une langue,
  Fit une fort belle harangue,
  Remplie de tant de douceurs,
  Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs.
  Chacun temoignoit sa furie,
  Lorsque de la Coutellerie
  Il leur vint, par un coup du sort,
  Dit-on, un trs puissant renfort:
  C'estoient Mesdames les Espes,
  Encor presque toutes trempes
  Du noble sang des ennemis.

Ces Espes, aprs que le port d'armes fut defendu, plus tost que de
demeurer inutiles, s'estoient resoles de se raccourcir, c'est--dire
les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se
changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet  l'execution,
elles s'en alloient toutes ensemble  la Coutellerie, lorsqu'entendant
parler de la revolte des Passemens, elles changrent bien tost de
dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous
pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur
composition avantageuse. Premirement, on leur promit que, si le parti
demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient
employes pour leur service ne pendroit plus qu' des baudriers en
broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner  la mode, et qu'elles
ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfums. Les Poincts
mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit
auprs des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les
plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour
leur plaire.

  On dit que quelqu'une d'entre elles,
  Qu'on disoit venir du Marais,
  Leur apprit aussi des nouvelles
  De leurs amis les Pistolets.
  Tout aussi-tost, de haute lute,
  A l'instant mme l'on depute
  Vers ces ennemis de la paix;
  On les asseura desormais,
  Quelque chose qui pt leur plaire,
  Tout au moins de les satisfaire;
  Que, s'ils aidoient  les venger,
  Et les tiroient de ce danger,
  Pour plus grande reconnoissance,
  On ne les chargeroit, en France,
  Qu'avec des poudres de parfum,
  Et quelques anis de Verdun.

Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets
d'accepter un semblable party. La misre o ils estoient les y fit
bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource
d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils
promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien
des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accept
la guerre qu' ecorche-cul. Combien vit-on aprs cela de Dentelles qui
se faisoient toujours blanches de leurs espes! Pour s'exciter les
unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses o
elles s'estoient rencontres. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir
fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualit de Cravate;
une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de
Turenne; une autre racontoit comment elle avoit est blesse au sige
de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle
s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande
Garniture toute entire de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le
mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en
Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de
belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se ft
rencontre  quelque sige,  la journe d'une bataille, et qui
n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui
n'avoit jamais est plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au
Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost
sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef.

[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale,
petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit t le roi de
la mode pendant la minorit de Louis XIV. Il toit mort, n'ayant que
trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit
donn son nom lui avoient survcu. En 1666, quand parut le _Roman
bourgeois_, on parloit encore des _chausses  la Candale_. V. notre
dition de ce livre de Furetire (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note),
et les _Mlanges d'histoire et de littrature_ de M. Craufurd, Paris,
1817, in-8, p. 186-187.]

[Note 169: C'toit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le
comte de Marsan avoit amene de Bruxelles  Paris, et  qui il avoit
fait obtenir le privilge exclusif des ateliers de dentelles, s'y
tablit  la fin du XVIIe sicle, et ajouta ainsi  la rputation
industrielle de ce faubourg, dj si bien commence.]

      Ainsi souvent les ridicules,
      Rencontrant des esprits crdules,
      Se vantent de mille beaux faits,
      Et, pour que chacun les honore,
      Leurs testes, dignes d'hellebore,
  Racontent des combats qu'ils ne virent jamais.

Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes
d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves
jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir  quatre,
pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que
de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras,
pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de vee! Nos Passemens en firent
bien de mme lors qu'ils virent le renfort des Espes et des
Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle
d'Angleterre s'ecria l-dessus:

      Qu'aurons-nous donc  redouter,
      Puisque la Cour reste sans armes?
      Je crois qu'il ne faut pas douter
      Qu'elle ne fasse un beau vacarme;
  Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme,
      Il la faudra laisser pester.

Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus  craindre que quelque
hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre
en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gnes, qui avoit le corps un
peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit gures en peine, et qu'il
feroit faire des caisses  l'preuve de la pique et du baston  deux
bouts. La Broderie, tant faite en chemise de mail, se mit  siffler
quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne
vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir
plus rien  redouter. L-dessus il leur vint encore un autre avis,
que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui
n'encouragea pas peu les Broderies, tant  cause qu'elles voyoient
leur beau dessein renvers, que parce qu'elles s'imaginoient que cela
renforoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions
dans leur arme, sans qu'on les pt jamais reconnoistre.

  Enfin tout estoit rsolu,
  Et chacun d'eux, hurlu brelu,
  Vouloient demeurer sans oreilles
  Si tous ne faisoient des merveilles;
  Et, sans presque avoir contest,
  Ils signrent tous le traitt,
  Qui fut depuis mis en lumire,
  A peu prs de cette manire:

  Aujourd'hui, solennellement
  Nous jurons, foy de Passement,
  Foi de Poincts et de Broderie,
  De Guipure, d'Orfevrerie,
  De Gueuse de toute faon,
  Que nous voulons mettre  ranon
  La Cour du Roy, nostre bon sire,
  Et que, ce qui sera le pire,
  Nous voulons bannir hautement
  Le Conseil et le Parlement,
  Pour, d'une honteuse manire,
  Avoir voulu faire litire
  Tant des plus nobles ornemens
  Que de nous autres Passemens;
  Qu'il faut que le diable s'en pende,
  Ou qu'on les condamne  l'amende;
  Que pour semblables trahisons,
  Pour telles et autres raisons,
  Voulant toujours aller grand'erre[170],
  Nous voulons dclarer la guerre,
  Et dire partout hautement,
  Que, sans un restablissement
  Qui ft d'ternelle dure,
  La guerre sera dclare.
  A tous ennemis du repos,
  Et que nous casserons les os
  A ceux qui voudront entreprendre
  Tant seulement de les defendre.
  Ce que nous signons tout entier,
  Ce dix-huitime janvier,
  Tant les nouvelles Broderies,
  Comme celles des Friperies,
  Tant les Gueuses, les Agremens,
  Comme nous autres Passemens.

[Note 170: _Erres_, en terme de vnerie, se prend pour les traces du
cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes
voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figur,
cette expression signifioit faire grande dpense, aller grand train.
Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre 
M. de Fourmont, 7 septembre 1731.]

Le traitt ayant est sign, on ne songea plus qu' choisir un poste
avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantit de difficultez
sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit
sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis,
il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on
faisoit ce pas en arrire, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il
valoit bien mieux voir venir l'ennemy  soy que de l'avoir de quelque
cost que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy
....., soustint qu'elle savoit par experience que de quitter Paris
estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du
terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le
prendre puis aprs d'emble; que, de plus, elle savoit bien qu'ils ne
manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de
nouvelles forces et de nouvelles lumires des affaires; au lieu
qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit savoir que par des espions;
et que, le regiment des gardes estant tous les jours  l'affut pour
les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de
leur arme.

Il s'emeut encor une seconde difficult pour savoir si on feroit la
guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le sige devant quelque
place et si on rangeroit tout d'un coup l'arme en bataille, ou bien
si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de
repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat
de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans
des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter.
On fut encore partag sur cet article. Les uns soustenoient que
c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il
estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habit que parmi des
femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient  la
perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient
jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient
toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrire
n'estoit pas toujours  l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal
aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le
moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur;
que, ne combattant pas  force ouverte, on les dissiperoit toutes
petit  petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire
subsister si longtemps une arme si nombreuse, et que, quand leurs
finances seroient puises, elles ne voyoient pas  qui elles
pourroient avoir recours. Comme elles en estoient  toutes ces
difficults, une d'entre elles, dont je n'ay pu savoir le nom, les
vint avertir qu'elle avoit pratiqu sous main une affaire d'une haute
importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle
s'estoit rendu maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il
luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au
troisime de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher
toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions.
Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on
demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'arme en
bataille, de peur d'tre surprises; que l'on feroit tous les jours des
sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans
rien craindre. L-dessus on donna les ordres necessaires  toutes les
trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit  petit, et que,
sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut
execut ponctuellement jusqu'au troisime de fevrier, auquel jour le
generalissime Luxe, avec la Superfluit et le Vain-Orgueil, qui ne
l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangrent en
bataille, comme vous verrez par la suite.

  Mais pendant que ce jour viendra,
  Abandonnons un peu la prose
  Et discourons sur autre chose;
  Parlons de ce qu'il vous plaira.

  Par le dieu qui lance les flames,
  Dites-moy pourquoy vos attraits
  Ne seront-ils faits tout exprs
  Que pour faire enrager nos mes?

  Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour,
  Souffrent mille cruelles gehennes,
  Vous qui causez toutes leurs peines,
  Pourquoi n'aurez-vous point d'amour?

  Quoi! ny le rang, ny le merite,
  Le renom, l'esprit, ny le coeur,
  A votre inhumaine rigueur
  Ne feront point prendre la fuite?

  Vous voyez o je veux aller;
  Et, comme vous tes trs fine,
  Je voy que vous me faites signe
  Sur ce fait de ne plus parler.

  Tout beau! Muse trop libertine,
  Avez-vous l'esprit de travers?
  Mlez-vous de faire des vers;
  Vous tes un peu trop badine.

L'ordre ayant t donn de la manire que vous avez entendu, le
colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver
les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner
moins de soupon de leur entreprise.

  Lors, comme j'ai veu dans l'histoire,
  On vit arriver  la foire,
  Sous de differents estendarts,
  Des Dentelles de toutes parts;
  Mais, selon l'ordre expedie,
  On marchoit enseigne plie,
  Et, pour faire encor moins de bruit,
  L'on n'alloit presque que de nuit;
  De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce?
  On n'osa pas battre la caisse,
  Et chacun alloit doucement,
  Tant le Poinct que le Passement.
  Qui pourroit nombrer chaque sorte
  De ceux qui vinrent par la porte
  Qui prend le nom de Luxembourg?
  Combien par celle du fauxbourg,
  Et par les autres moins fameuses?
  Combien il arriva de Gueuses?
  Combien il en vint sourdement,
  Combien d'autres plus hautement?
  Pour vous en descrire l'histoire,
  Toute l'encre d'une escritoire
  N'y pourroit pas suffire encor.
  Il en vint dont le pesant d'or
  N'auroit pas pay leurs dents creuses;
  Il en vint que le plus souvent
  On disoit venir du Levant;
  Il en vint des bords de l'Ibre;
  Il en vint d'arrivez nagures
  Des pas septentrionaux[171];
  Enfin il en vint des tonneaux,
  Tant de mechante, tant de bonne
  Que le seul nombre m'en estonne.

[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la rputation
commenoit.]

Quand elles furent toutes arrives dans la foire Saint-Germain, ce fut
un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le
premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore
est decides, n'ayant jamais est mises sur le tapis, ils se
seroient tous egorgs les uns les autres, et les Pistolets, qui
faisoient desj feu, et qui savoient un peu mieux la guerre, alloient
faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagn de sa suite, ne
ft venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions,
qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du
bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons
soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent
tracer deux lignes pour mettre l'arme en bataille, comme ils avoient
desj projett. On distribua des quartiers  chaque trouppe, et on
chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pt
pour l'artillerie, qui estoit compose de trois cens paires de canons
 passemens, tous chargs de quartiers de rondache et de chaisnettes
de rubans figurs, ce qui devoit faire un fracas effroyable et
emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires
tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu' faire le coup de
pistolet. Ensuite on donna l'aile droite  commander au colonel
Raguse, compose de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de
Dentelles d'Angleterre, Dentelle faon d'Angleterre, et de
Moresse[172]. L'aisle gauche estoit compose d'autant d'escadrons de
neiges[173], de Rubans figurs et d'Agremens, et tous estoient
commands par le capitaine Orgoglio.

[Note 172: Sorte de dentelle venue des bords de l'Ibre, comme il
est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins
_morisques_ ou arabesques dont elle toit ouvrage.]

[Note 173: _Neige_, dentelle faite au mtier, de peu de valeur.
(_Dict. de Trvoux._) On connot le beau _galand de neige_ que
Gros-Ren rend  Marinette.]

Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux
rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de
Pistolets.

Le premier estoit compos de cinq  six cens Caisses, toutes l'espe
au cost, de Dentelles d'or, et commandes par le capitaine
Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguis en broderie,
avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses
souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas
mal  un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau:
_Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les
riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus
les femmes.

Le second estoit compos de quatre cens ballots de Dentelles de
Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit command par le colonel
Poinct-de-Gnes, ayant pour enseigne la Reyne de Sude, ayant cette
inscription: _Famosa per omnes terras_.

Le troisime contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire,
command par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau
un diable fort leste, fort poudr et fort affet,  qui bien des gens
faisoient accueil, et un autre tout nud,  qui on donnoit des coups de
baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au sicle
o nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut tre
magnifique, et qu' moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre
d'estre consider dans les compagnies.

Le quatrime estoit compos de trois cens grands coffres de Broderies
d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosit; leur
drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort
releve, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la
plume_, voulant marquer par l que la broderie estoit necessaire pour
la guerre, qu'elle servoit  faire reconnoistre les principaux chefs,
et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner
quelque entre parmy le monde.

Le cinquime estoit de huit cens ballots de Gueuses, command par le
capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque
toute en lambeaux, o on lisoit  peine ces mots espagnols: _No
siempre relumbra el coraon_, qui signifioient en nostre langue que le
coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que
dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat.

La sixime comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gnes, Poincts
d'Aurillac, Poincts d'Alenon, Poincts de Raguse, et quelques autres,
qui marchoient sous la conduite d'un etranger nomm Poinct-d'Espagne;
leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parseme d'aiguilles
et d'espes sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro
passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui
avoient fait  l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes,
ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre.

Le septime contenoit douze cens gros paquets de Boutons  queue, tant
de canetille que de soie, command par le capitaine Agrment, et dans
leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espe  la main, qui
remettoit dans un sac quantit d'argent, dont une grande partie estoit
compte sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem
gladio qurenda libertas_.

Le huitime estoit compos de cinq cens quaisses de Dentelles escres,
que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit
ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se
plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars
pendant la guerre, ou de la Vanit durant la paix.

Quand toutes ces trouppes furent passes, et qu'elles eurent toutes
pris leurs postes sur la premire ligne, le generalissime donna des
ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde;
mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance
 la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel
elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de
pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de
l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux voles
seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit,  quoy elles ne
s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de
ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats
Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques
efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas
capables de les arrester: tous se debandrent avec une telle confusion
qu' moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs.

  Chacun, pour viter l'assaut,
  Se seroit jett d'un plein saut
  Dans une plus noire caverne
  Que ne sont celles de l'Averne.
  Chacun pour sortir se pressoit;
  Une Dentelle un Poinct poussoit;
  Puis, pour viter la terie,
  On voyoit une Broderie
  Se voulant pousser par un coing,
  Recevoir plus d'un coup de poing.
  Un ballot poussoit une quaisse;
  Et tant pour sortir on s'empresse,
  Que maints Passemens sur leur dos
  Sentirent maints coups de Piquots.
  Alors mesdames les Espes,
  Voyant qu'elles estoient dupes,
  Ayant les esprits mecontens
  De s'estre joint  telles gens,
  Retournrent tout en furie,
  Tout droit  la Coutellerie;
  Et pour messieurs les Pistolets,
  Poussant mille et mille regrets,
  Dans le depit qui les accable,
  Se donnrent, dit-on, au diable,
  Qu'ils s'en vengeroient un petit.
  Pour cela, chez monsieur Petit
  Ils firent soudain la retraitte,
  O depuis ils tinrent dite,
  Pour plus aisment convenir
  De ce qu'ils pourroient devenir.

Le parti des rebelles ayant donc est dissip de sorte, toutes ces
trouppes epouvantes se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles
purent, dans les lieux o elles crurent avoir plus de protection, pour
y avoir est autrefois assez bien recees, et elles y demeurrent
quelque temps caches. Cependant, pour les punir de leur revolte, on
proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit
declar que tous les Poincts serviroient d'oresnavant  faire de la
mesche, qui ne seroit employe que pour les mousquets de la compagnie
des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient  faire
du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en
envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de
soie, Dentelles escrus, Gueuses et autres sortes de Passemens
seroient employes pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient
envoyes aux galres  perpetuit pour servir de chaisnes aux
galeriens, la bont du roy ayant eu quelque piti du poids et de la
duret de celles qu'il leur avoit veu traisner  Marseille; que pour
toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis
on s'imagina qu'elles avoient excit cette sedition, on ordonna
qu'elle seroient brusles toutes vives. Pour les Espes, on les devoit
laisser  la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande
punition pour elles; mais pour les Pistolets,  cause du grand service
qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt annes, on
feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau
pour les porter en Portugal, o on les assureroit de leur faire
trouver un employ.

Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces
rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachs que jamais; il y
eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis
que les autres, se hasardrent de sortir les soirs en habits deguisez,
et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une
celbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein
estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelrent
l'etroite amiti qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre
trouv dans les mesmes occasions, ayant tous est employs toute leur
vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant
adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre
pas tant d'estre bannis pour jamais de la societ des hommes, comme de
ne pouvoir plus travailler avec les Plumes  de si glorieuses
conquestes, quoy que par une fausse humilit ils avoassent qu'ils ne
pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaill avec autant de
succez.

[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend  quelle
poque fut donne pour la premire fois cette pastorale en musique, 
trois parties, avec intermdes, que nous pensions dater seulement de
1672, anne o elle fut encore reprsente devant le roi, 
Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux
_l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir t
les seuls qui furent danss en 1660 et 1661 (_Mmoires sur madame de
Svign_, t. II, p. 490).]

        Ainsi les Poincts, les Broderies,
        Gagnrent, comme on fait souvent,
        Par ces adroites flatteries,
        Les Plumes, qui vont  tout vent.
        Ces ornemens des jeunes testes
  Leur promettent desj mille et mille conquestes;
        Se voyant ainsy caresser,
        Et se joignant  ces rebelles,
  Protestent desormais de quitter leurs ruelles
        Si l'on ne les veut exaucer.

Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desj  l'etourdy
dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui
font tout  la legre ne les eussent servy comme ils leur avoient
promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette
celbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient
apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires:
car, se voyant desj priv du secours des Dentelles et des Passemens,
qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit
extremement de se voir encore abandonn des Plumes, qui estoient pour
lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus
d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il
seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les
prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument
impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur
aide, et que lui-mesme, aprs cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus
voler si haut, seroit oblig de camper sur terre, et de se reduire,
comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre  la cour ny
s'elever  de plus hautes conquestes.

Ces considerations le portrent  rompre la partie qui s'estoit lie,
et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme
aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit  la cour pour leur
restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la
conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils
luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit  l'entreprendre, et qu'il
ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent
rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur
desobeissance.

  Lors, considerant meurement
  L'effet de son engagement,
  Et que, s'il les vouloit defendre,
  Au lieu de leur faire faux bond,
  L'utilit qu'il pouvoit prendre,
  S'engageant pour eux tout de bon,
  Le petit dieu, plein de finesse,
  Resolu de les servir mieux,
  S'adressa, d'un air plein d'adresse,
  Au plus galant des demy-dieux.

Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques
avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils
sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy
estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le
faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout
lieu d'esperer un succez favorable  sa requeste. En effet, il ne se
trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service
pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par
son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces
miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des
autres, avec l'entire libert pour tout le reste, dont ils jouissent
maintenant en faveur de l'Amour.

  Mais aprs que ce dieu vient de nous faire voir
      Le credit qu'il avoit en France,
  Pensez-vous qu'il soit temps de faire rsistance?
      La plus prude, comme je pense,
  Pourroit bien, sans rougir, ceder  son pouvoir;
      Et quoy qu'en vostre humeur altire,
      Vous le preniez pour un oyson,
      Vous avez beau faire la fire,
  Il saura bien un jour vous mettre  la raison.

       *       *       *       *       *


     _Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du
     camp._

     _A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant
     sur le pont Sainct-Michel,  l'enseigne de la Rose-Blanche.
     1568._

     _Avec privilge du Roy._

     In-8.

     [Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances
     recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant,
     Rouen, 1636, in-12. C'est un rglement pour l'arme catholique
     place sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette
     ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve 
     elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et
     mal _assise_ la paix signe le 2 mars prcdent. On n'avoit mme
     pas dsarm. C'est  Lonjumeau que la paix s'toit faite, et
     c'est d'Etampes,  quelques lieues de l, que le futur vainqueur
     de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de
     son arme, prte  rentrer en campagne.]


De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frre de
roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son
royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance.

Ayant est la presente arme mise sus et leve premierement pour
l'honneur de Dieu, conservation de l'authorit de nostre mre saincte
Eglise, catholique, apostolique et romaine; et aprs, pour maintenir
et conserver la couronne au roy, nostre trs honor seigneur et frre,
rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur
resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et
tranquillit dont par la malice du temps ils ont est privez. Nous
avons estim que pour conduire nostre intention  la bonne, heureuse
et saincte fin que nous desirons, il estoit trs necessaire, en
premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz
reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidle chrestien,
faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos
actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy
a est provoque et concite  l'encontre de ce royaume par infinyes
personnes quy se glorifient en la diversit de leurs opinions et
inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte,
comtemptible, meprise et ridicule contre l'honneur de Dieu, la
saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les
effets de la justice tellement debilits et de si peu d'effects que
ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs,  la
foulle et oppression du pauvre peuple, desj tellement attenu par les
calamitez passes, qu'il est presque demeur abattu sous le faix, sans
moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir
qu'il ne se commette semblable chose en l'arme du roy nostre dict
seigneur et frre, et que nostre intention est de faire vivre toutes
personnes, de qualit qu'ils soient, estant  la solde dudict seigneur
ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est
necessaire en l'arme d'un prince trs chrestien, tant pour le regard
de ce quy est d  l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention
et execution de la justice en sa splendeur et integrit, ordre et
police militaire entre les soldats pour les conduire et mener
seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger
sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz
soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur
dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexs,
tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seuret soubz la sevre
justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux
ordonnances cy-aprs desclares, lesquelles nous voulons etre si
exactement et inviolablement observes, que par la punition des
grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et
commettent ordinairement,  present nous puissions faire cognoistre 
un chacun combien telles choses nous deplaisent.

Premirement:

Il est tres expressement enjoinct et command  tous capitaines de
gens d'armes, de quelque qualit qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en
leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe,  laquelle
ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte
compaignie.

Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un
prestre, quy dira chaque jour la messe,  laquelle les capitaines
seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les
autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront
treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines
en feront advertir avec le tambourin.

Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict
ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de
guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez 
suivre la vertu, il est ordonn qu'il y aura, tant en la bataille que
en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle
de Dieu et preschera l'Evangile, o assisteront les chefs et gens de
guerre de ladicte arme, chacun selon le lieu o il leur est ordonn
de marcher[176].

[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre  tche d'imiter les
prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prche:
l'arme catholique va donc avoir, elle aussi, _ses coles
buissonnires_, pareilles  celles qu'un arrt du Parlement de 1552
avoit dfendues aux Calvinistes. Quelquefois, dit M. Michelet, ils
s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille
personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres
amoncels; le peuple se plaoit sous le vent, pour mieux recueillir la
parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants,
entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient 
l'entour, la main sur l'pe.]

Que par touz les lieux et endroits o ladicte arme passera, sera
prohib et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises
pour autre effect que pour prier Dieu; et que o il y seroit trouv
chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect,
ils soient punis selon l'ordonnance quy en a est sur ce
particulirement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende
cause d'ignorance, sera publie tant en la bataille qu'en
l'avant-garde de ladicte arme, et en tous les lieux o elle passera,
pour estre observe exactement selon la teneur d'icelle.

[Note 177: C'est celle qui vient  la suite de celle-ci.]

Et pour faire entretenir tant le contenu s dessus dicts que
subsequentz articles, il est enjoinct trs expressement au grand
prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge  l'un de
ses lieutenans de marcher devant ladite arme, et avec les marechaux
de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre 
ce que, par lesdictz marechaux, luy sera command et ordonn. Et 
iceluy grand prevost de demeurer prs de mon dict seigneur  la
bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et
autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de
commander et ordonner  l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et
marcher aprs le camp et arme pour empescher qu'il ne se face aucun
desordre, malversion, vollerie et larcin  la suite d'icelle. Il sera
aussy envoy un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir  ce
quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes
ordonnances, et icelles faire entirement observer selon leur forme et
teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres
estans au camp,  la suite de ladicte arme, d'obeyr  ce que par les
marechaux de camp leur sera command et ordonn, sans y faire aucune
faute.

Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent  se retirer hors du
camp et arme, sans y plus retourner, dedans douze heures aprs la
publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de
leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se
seront absentez de ladicte arme pour eluder ces dictes ordonnances,
et quelque temps aprs seroient retournez en icelle.

[Note 178: S'il et fallu renvoyer de l'arme tous les vagabonds, on
l'et sans doute singulirement dcime, car on n'toit pas loin du
temps o elle ne se recrutoit de fantassins que parmi les garnements
dont Brantme nous a laiss ce portrait: C'estoient, pour la plupart,
des hommes de sac et de corde, meschants garniments eschapps  la
justice, et surtout force marqus de la fleur de lys sur l'paule,
essorills, et qui cachoient les oreilles,  vrai dire, par de longs
cheveux herisss, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se
monstrer plus effroyables  leurs ennemys. (Brantme, dit. du
_Panthon littraire_, t. 1, p. 580.)--Un peu auparavant, il nous
avoit montr l'arme de Louis XII, aussi bien que celle de Franois
Ier, compose de marauts, belistres, mal arms, mal complexionns,
faict-nants, pilleurs, mangeurs de peuple. (_Ibid._, 578-579.)]

Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez,
jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualit ou condition
qu'elles soyent, n'estant enrolez soubz quelque enseigne ou cornette
pour faire le serment quy leur sera command; except toutesfois les
serviteurs, domestiques estans advouz par les princes, gentilzhommes
et autres gens notables et grands personnages estant  la suitte de
ladicte arme.

Et pour ce, il est enjoinct  toutes personnes, de quelque qualit
qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire
enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque
cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonn,
et ce, dedans huict jours aprs qu'ils seront arrivez en ladicte
arme: autrement, et  faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs
chevaux et armes ds  present comme pour lors, et ds lors comme ds
 present, desclarez adjugez et acquis  celuy ou ceux quy les auront
defferez  mon dict seigneur ou aux marechaux de camp.

Et d'autant qu'il se commect infinit d'abuz et volleries par les
vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages
estans s environs de ladicte arme sans aucune conduicte, il est trs
expressement defendu  tous capitaines, tant de gens de pied qu'
cheval, ou maistres estanz  l'arme, de n'envoyer, ne permettre
d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et
qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz
quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie  la discretion du
capitaine, et o ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager
en autre faon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx
confisquez.

Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial,
vivres ou autres meubles prins s lieux par o ilz passeront et auront
pass, sans payer et outre le gr de leurs hostes ou autres, soient
puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180].

[Note 179: L'ordonnance de 1586, art. 3, renouvela cette prescription
svre.]

[Note 180: Ordinairement, le conntable seul avoit le droit de faire
pendre sans procs. (Brantme, _Vie d'Anne de Montmorency_.) Quand il
falloit que les prvts en vinssent  ces extrmes rigueurs, ils
devoient se faire assister de dix notables avocats du plus prochain
sige. Alors la condamnation  mort pouvoit tre sans appel. (Jean des
Caurres, _Oeuvres_, liv. v, chap. 6.)]

Pareillement est defendu trs expressement  toutes personnes, de
quelque qualit qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et
autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au
camp,  l'arme, pour le bien et commodit d'icelle, sur peine de la
vie  ceux quy y contreviendront.

Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce
qu'ils prendront, selon un moder taux quy en sera faict par le grand
prevost estant  nostre suite, fors et except le fourrage, dont ils
ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent
garde, sur peine de s'en prendre  eux.

Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir
plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost
estanz en la dicte arme se pourmeneront par les regimentz hors du
camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront
contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en
personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire
observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible,
faisanz brive et prompte justice de ceux quy seront trouvez en
flagrant delict.

Item est ordonn que  l'entour du camp et regimentz des genz de pied
franois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens
de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy
pourroient survenir aux soldatz.

Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust
quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par
mort, sans aucune grace ou remission.

Et est enjoinct expressement  tous capitaines et soldatz estanz en
corps de garde pretz et joignant le dict lieu o se fera l'execution
de la dicte justice de tenir la main forte, tant  l'execution de
icelle que  faire la punition des ditz chefs ou autres quy la
voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et
negligentz  s'employer  la maintenir et faire executer, seront puniz
exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par
l'espace de trois jours au pain et  l'eau. Et le caporal et chef de
la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra.

Et o il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de
garde, prs ou joignant iceluy, il est enjoinct trs expressement aux
chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y
veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour
aprs en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre
pourveu comme il apartiendra. Et o lesdictz soldats ne feroient leur
devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve
punission que leur malice ou negligence meritera.

Que quelque personne, de quelque qualit et condition qu'ils soient,
estanz audict camp et arme, ne soient si hardiz de mestre la main 
l'espe contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que
ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts
soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en
ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison.

Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte arme il se trouvast
plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue
main querelles particulires par le moyen desquelles il seroit ais 
renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est
expressement defendu et inhib de se quereller ne se demander aucune
chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte arme
demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir
aucune grace.

Est aussy ordonn que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son
enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres,
celuy quy n'aura boug de son enseigne le pourra desloger, laissant 
la discrtion du capitaine de faire telle punition du deserteur
d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181].

[Note 181: Sous Henri II, la _dsertion_, mme simple, toit
considre comme crime de lse-majest, et punie du dernier supplice.
(La Chesnaye, _Dict. milit._, au mot _Dserteur_.)]

Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et
autres gens de guerre de ladicte arme, changeant les logiz quy leur
ont est baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malais
auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce
qu'ils auront  faire advenant une prompte occasion, il est trs
expressement deffendu  tous capitaines et gens de guerre de ne se
departir ne desloger s lieux et endroictz quy leur auront est
assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la
mme peine est trs expressement enjoinct et ordonn auxditz
capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement  tout ce
que par lesditz marechaux de camp leur sera command et ordonn.

Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sachent et soyent
adverties des lieux o elles auront  loger[182], il est ordonn
qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les
mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes
compaignies et leur enseigner les logis[183].

[Note 182: Louis XII vouloit qu'on ne loget les troupes que dans les
villes closes (_ordonn._ du 15 janvier 1514, art. 3); mais ce
rglement ne pouvoit tre excutoire en campagne. D'autres ordonnances
militaires, telles que celle du 15 fvrier 1566 et celle du 1er
juillet 1575, permirent donc, non seulement de loger dans les
villages, mais mme dcrtrent la peine de mort contre tout fourrier
qui accepteroit de l'argent des habitants d'un bourg pour les exempter
du logement de sa compagnie.]

[Note 183: Les logements pris, le fourrier devoit, sous peine du
fouet, inscrire sur la porte les noms des soldats logs. (_Rgl.
milit._ de Villers-Cotterets, 29 dcembre 1570.)]

Et o en ladicte arme il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou
autres personnes estanz  la solde du roy nostre dict seigneur et
frre ou  la suitte de son camp quy eussent deslog ou entreprins de
desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la
conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et
exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excs par eux
commis le meriteront.

Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz
chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux
de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront
incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desj de logez,
auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonn qu'ils ayent 
en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz
ainsy qu'il appartiendra.

Est deffendu trs expressement, sur peine de la vie,  tous hommes
d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en
bataille ou autrement ils n'ayent  s'en departir, et d'abandonner
leurs enseignes sans cong de leurs capitaines.

Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire
l'assiette du camp, il sera ordonn  tour de roole, par les colonelz
des bandes tant franoises qu'estrangres, un capitaine pour garder
que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement,
encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera
ordonn par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition
aura est faicte, serve d'exemple  tous les autres. Et pour empescher
et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent
occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les
regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y
feront adresser avec leur suitte et bagage.

Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les
dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine
occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec
leurs compaignies, il est enjoinct trs expressement  tous colonelz
de gens de pied quy n'ayent  souffrir que aucuns de leurs soldatz
demeurent avec le dict bagage; et que  ceste fin ils y en commettent
quelques uns pour les conduire, et o il en seroit trouv d'autres que
ceux que les dictz capitaines y auront mis aprs la publication de
l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de
procez, pour donner exemple aux autres.

Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront
portez et conduictz par leurs valletz devant ou aprs leur bagage
seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte
compaignie.

Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres
n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les
mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la
main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en
prendre aux dictz marechaux des logis.

Il est pareillement ordonn que les compaignies de chacun regiment de
cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront
garder en combattant, afin que chacun soit accoustum  tenir son rang
et faire ce qui appartiendra.

Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte arme s'exercent
et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sache le
lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre,
soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant s logis.

Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger
aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y
pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de
s'en prendre  eux.

Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner cong 
aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le
demander  Monseigneur, et o ils partiroient sans avoir permission,
seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux o seront
assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy.

Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et
frre et nous avons cy-devant donnes sont tenuz en mespris et
contemnement, sans y avoir aucun esgart.

Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz  nostre
service qu'ils ayent  respecter les dictes sauvegardes venues et
emanes de nous, sur peine d'estre grievement puniz.

Faict  Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante
huict.

                                                   Ainsy sign: HENRY.

                                                Et au dessoubz: FIZES.

       *       *       *       *       *

     _Autre ordonnance deffendant  toutes personnes de profaner les
     eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des
     villes, villages, bourgades, que autres lieux o passera l'arme,
     sur peine de la hart._


Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens
catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au
mespris et contemnement de nostre mre saincte Eglise et des sainctz
lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prires et
oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour
le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy trs chrestien,
nostre trs honor seigneur et frre, et  nous, de faire
inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorit,
commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et
nommement de tenir la main en la presente guerre, commence 
l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur
roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et
attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez,
et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne
participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy
s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire;

A ceste cause,

Il est enjoinct et defendu trs expressement  touz soldatz,
pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes
autres personnes, de quelque qualit et condition qu'ils soyent,
estanz de ladicte arme ou  la suite d'icelle, de ne loger personnes,
chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne
marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des
villes, villages ou bourgades par o passera ladicte arme, ne icelles
profaner en aucunes faons, quy que ce soit, sur peine de la hart,
sans autre forme de procez,  ceux quy seront trouvez sur-le-champ y
contrevenir; et  ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur
mesme peine, aprs toutefois qu'ils en seront convaincus.

Faict  Estampes, le 7 octobre 1568.

                                                                HENRY.

                                                           FIZES[184].

[Note 184: On s'tonnera de ce que, dans cette ordonnance pour la
sauvegarde des glises, chapelles et oratoires, il n'est rien dit
contre le vol et la vente des ornements et vases sacrs. Le duc
d'Anjou auroit peut-tre craint, en se montrant svre sous ce
rapport, de donner un dmenti indirect aux ordres que, ds le
commencement de la guerre, le roi son frre avoit envoys  certains
gouverneurs de province, pour qu'ils eussent  s'entendre avec les
vques et autres gens d'glise sur l'argent  tirer de ces saintes
richesses. Mon ami M. Anatole de Montaiglon veut bien me communiquer 
ce sujet une lettre adresse en 1562 par Charles IX  M. de Matignon,
et dont il a pris copie d'aprs l'original conserv  Rouen, dans la
collection Leber. (V. Catal., n 5735.)

     Monsieur de Matignon, ce m'a t un grand desplaisir d'entendre
     que les choses de la Basse-Normandie commencent  se brouiller si
     fort que je l'ay veu par vostre lettre du IXe de ce moys, et
     entendu encore plus particulirement par ce que le porteur m'en a
     dict de vostre part, ne faisant point de doubte que le feu qui va
     ainsi saultant de lieu en lieu et de ville en ville ne procde de
     plus loin, et que ce ne soyt  la suscitation ou par un complot
     faict et accord avec ceux qui ont commenc les premiers. Et pour
     ce que je considre bien qu'il ne vous est pas possible de
     pourveoir ne pareillement de contenir longtemps les villes de ces
     pays-l en mon obissance sans quelque force, je ne sauroys que
     bien fort louer l'ouverture que vous me faictes d'en faire
     fournir la despense sans que je mecte la main  ma bourse,
     laquelle, comme vous savs, n'est que trop charge d'ailleurs,
     estant bien d'advis, quant  laditte force, que vous la faictes
     d'une cornette de cent harquebuziers  cheval, si mieulx vous
     n'aymez cc. harquebuziers  pied, dont je vous remet le choix et
     l'election. Mais il faut que, au mme temps que vous les ferez
     lever, vous accordez avec les evesques du pays et aultres gens
     d'eglise du paiement de leur solde, pour lequel effect je ne
     trouveray poinct mauvais qu'ils s'aydent de l'argenterie des
     chsses et reliques qu'ils ont en leurs eglises, actendu qu'il va
     en cela de la conservation d'eulx et de leurs biens, aussy bien
     que de celle de mon autorit et obeissance, et qu'ils sont touz
     les jours en dangiers, parmy tous ces troubles, que aultres s'en
     saisissent, pour convertir contre eulx-mmes ce qu'ils peuvent
     aujourd'huy employer  leur entire seuret. Il est vray qu'il
     sera bien necessaire d'adviser quel ordre et police ils auront 
     tenir en cela pour garder qu'il n'y ait personne qui en abuse et
     qui en convertisse chose, quelle qu'elle soyt,  aultre usaige
     que au paiement des d. forces, suivant ce que vous en ordonnerez
     par chacun moys. Vous en confererez et accorderez avec eulx, et
     me ferez service de me tenir ordinairement adverty du progrez que
     prendront les choses de la dicte Basse-Normandie, et de la
     provision que vous y saurez bien donner, selon la necessit du
     temps, pour y maintenir mon obeyssance et les pays en repos et
     trancquilit. Priant Dieu, mons. de Matignon, qu'il vous ayt en
     sa garde.--Escript  Monceaux, le XVIIe jour de may 1562.

                                                              CHARLES.

                                                              BOURDIN.]

       *       *       *       *       *


     _Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioch, au bout
     du Pont-Neuf._

     _A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue
     Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704._

     _Avec permission_[185].

     In-8.

     [Note 185: Ce livret a t publi plusieurs fois, et n'en est pas
     pour cela moins rare: c'est ce qui nous engage  le donner ici.
     M. Ch. Magnin pense que la premire dition, devenue tout  fait
     introuvable, dut suivre de prs la mort de Cyrano de Bergerac,
     arrive en 1655. (_Hist. des marionnettes_. Paris, 1852, in-8,
     p. 136.) En 1704, il en parut une autre, celle-l mme dont nous
     suivons le texte, d'aprs l'exemplaire qui a appartenu  Ch.
     Nodier, et que M. Le Roux de Lincy, son possesseur actuel, a bien
     voulu nous communiquer. M. Ch. Magnin parle d'une troisime
     dition, donne en 1707, et d'une autre parue de nos jours, aussi
     d'aprs celle de 1704.]

       *       *       *       *       *

_Epitre  Cirano de Bergerac._

      Sur tout animal qui respire,
  Le ris est propre  l'homme; il n'appartient qu' luy:
      Donc on ne peut luy deffendre de rire,
      Et moins encor de faire rire autruy.
      Un auteur est matre aujourd'huy
      De nous parler en Heraclite;
  Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy,
  Je pretens m'eriger en petit Democrite.
      Pour mon seul divertissement,
      Et sans craindre aucune censure,
  Je veux, cher Bergerac, conter fidellement
      Ta facetieuse avanture;
      Mais, pour le faire plaisamment,
      Infuse-moy dans ce moment
  Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie,
      Dix grains de folatre genie,
      Et tu vas voir, feu Bergerac,
      Que mon affaire est dans le sac.
  Ma foy, je sens dej que ton esprit m'inspire,
      Je sens qu'il me force de dire
  Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire.
      Sans ta mort, dont je suis fach,
      Tu nous aurois peint Brioch,
      Son singe, ses marionnettes,
  Et chant l-dessus cent plaisantes sornettes;
  Mais, puisque ton esprit s'est infus chez moy,
  L'ouvrage que je donne est moins  moy qu' toy.

       *       *       *       *       *

_Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioch, au bout du
Pont-Neuf._

Un jour Phebus, plus guay qu' l'ordinaire, avoit quitt de grand
matin le lit de Thetis, sa belle htesse, pour dorer la terre de ses
rayons; il s'etoit mme donn les airs de montrer sa tresse blonde
pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son
origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186]
o le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut l
que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes.

[Note 186: Jean Brioch ou Briocci, ainsi que l'appelle M. Magnin
(_Id._, p. 135), qui voit en lui un compatriote de Mazarin, avoit son
thtre de marionnettes  l'extrmit nord de la rue Gungaud, en
face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appeloit
le _Chteau-Gaillard_ (V.,  ce mot, le _Paris ridicule_ de Cl. Le
Petit), et dont le dernier reste, le cul-de-lampe de la tour mme, n'a
disparu que dans ces derniers temps, avec l'escalier de l'abreuvoir,
auquel il attenoit. Boileau a parl de

  ..... cette place o Brioch prside

au vers 104 de sa 7e ptre, parue en 1677. Alors ce n'toit plus Jean
qui faisoit jouer les marionnettes, mais son fils, Franois ou
_Fanchon_ Brioch, comme Brossette l'appelle, d'aprs le nom que lui
donnoit le peuple.]

Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'est, sur les
quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioch au
bout du Pont-Neuf.

Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un.

Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans
l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore,
l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis
passer aujourd'huy.

J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages:
lecteur, peut-tre seras-tu bien aise de savoir l'ethimologie comique
du terme Cirano.

Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis
_unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en franois sire, et,
comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit
au milieu d'un cercle, c'est--dire d'un O, on le nommoit Cir An O.

Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait
de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait
beaucoup  la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny
de celle des geans. Sa tte paroissoit presque veuve de cheveux; on
les et comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils;
son nez, large par sa tige et recourb, representoit celuy de ces
babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes,
broilles avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage
pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique.
Il n'est pas vrai que notre auteur ft malpropre; mais il est vrai que
ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient
presque point.

Aprs avoir portraitur Bergerac, venons  Brioch. Quand je serois
peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa
peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas  mon sujet.

Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connotra
par l que Brioch fut original pour les marionnettes, puisque
certains, en certains pas, les croyoient personnes vivantes. Il se
mit un jour en tte de se promener au loin avec son petit Esope de
bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet
heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit
Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un
violon comme Pierrot le Fort.

[Note 187: N'toit-ce pas plutt le voisin, le compre de
Polichinelle? dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p.
140.)]

Aprs que Brioch se fut present en divers bourgs, bourgades, villes,
villages, escort de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en
Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy
non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier o l'on connoissoit les
Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montr son
minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple
brule-sorcier, on denona Brioch aux magistrats. Des temoins
attestoient avoir oy jargonner, parlementer et deviser de petites
figures qui ne pouvoient tre que des diables: on decrette contre le
matre de cette troupe de bois anime par des ressorts. Sans la
rhetorique d'un homme d'esprit qui prcha les accusateurs, on auroit
condamn le sieur Brioch  la grillade dans la Grve de ce pas-l,
s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoiller les
marionnettes qui montroient leur nudit[188].

[Note 188: Cette aventure de Brioch en Suisse est ainsi raconte dans
les _Nouveaux mmoires d'histoire, de critique et de littrature_, par
M. l'abb d'Artigny, t. 5, p. 123-124. L'ignorance a toujours t la
mre de l'admiration et la source des prjugs les plus faux et les
plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribu  la magie
diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes,
des mathmaticiens, des artistes, les tours des charlatans, des
joueurs de gobelets et de gibecire? On sait l'aventure de Brioch:
Aprs avoir long-temps amus Paris et la province avec ses
marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son thtre  Soleure. La
figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours,
surprennent, pouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, aprs
une longue et mre dlibration, on conclut tout d'une voix que
Brioch est  la tte d'une troupe de diablotins. En consquence, il
est dnonc au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille  son
procs. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive  Soleure
pour y faire recrue. La curiosit le prend, comme beaucoup d'autres,
de voir le prtendu magicien. Il reconnot Brioch, qui toit dans des
transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler  son
largissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le
mcanisme des marionnettes, et l'engage  mettre Brioch hors de
prison. Si le joueur de flte de M. Vaucanson avoit alors paru 
Soleure, auroit-on dout qu'il n'y et quelque diable cach dans cet
automate?]

Brioch servit de plastron  d'etranges bourasques pendant le cours de
sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea
si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allt luy tenir compagnie
au del du bateau caronique.

Voil ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arne et voyons
le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le
Pont-Neuf, s'arrta court devant le logis de Brioch. Une troupe de
gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites
machines briochiques fssent prtes  donner le divertissement 
l'honorable compagnie, agaoient le singe deffunt. Ce singe toit gros
ainsi qu'un pat d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en
diable; Brioch l'avoit coff d'un vieux vigogne, dont un plumet
cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit
ceint le col d'une fraise  la Scaramouche; il lui faisoit porter un
pourpoint  six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes,
vtement qui sentoit le laquisme[190]; il lui avoit conced un
baudrier o pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le matre avoit
accotum son disciple  se mettre en garde et  pousser quelques
bottes. Cette remarque est ncessaire[191].

[Note 189: C'est--dire la foule des laquais  livres de toutes
couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du
Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de
marionnettes (V. Furetire, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre
dition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversit, ce bariolage
des livres, toient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver
l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_,
_variolus_, comme qui diroit _variolet!_ Mais notre tymologiste n'a
pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode
des livres de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe sicle, les
laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les
avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, aprs une des
chauffoures dont ils toient souvent cause, et dans laquelle une
bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il
parut une dclaration royale ordonnant qu'ils seroient dornavant
habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il ft possible
de les reconnotre. (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)]

[Note 190: Nologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve
qu' la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.]

[Note 191: Le singe de Brioch, qui n'a jamais t si compltement
_pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molire le montre
accompagnant les marionnettes dans leurs reprsentations nomades
(_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans
sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetire lui a
fait jouer un rle important dans sa jolie nouvelle allgorique
_l'Amour esgar_. (V. _Roman bourgeois_, notre dition, p. 176, etc.)]

A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe  couleurs eclata de
rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de
l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau
milieu de la face, s'ecria: Est-ce l votre nez de tous les jours?
Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empche de voir.
Notre nasaud, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge
au vent contre vingt ou trente agresseurs  brettes: les laquais alors
portoient des epes[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa
tous devant luy comme le mtin d'un berger fait un troupeau. Belle
comparaison! laissez-la passer.

[Note 192: Ce dtail prouve que la scne eut lieu plus d'un an avant
la mort de Cyrano, puisque la dfense faite aux laquais de porter
l'pe se trouve aussi dans la dclaration royale de 1654, rendue 
propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons cite tout 
l'heure. Ce rglement contre les laquais dcidoit, dit Gui-Patin
(_loc. cit._), que, pour empcher de tels abus, ils ne porteroient
plus d'pe, ni aucune arme  feu, sur peine de la vie.... Cette
dclaration, ajoute-t-il, a t envoye au parlement pour tre
vrifie et publie. Cela a t fait. Elle est affiche par tous les
carrefours et publie par la ville; mais je ne sais combien de temps
elle sera observe. Elle le fut fidlement, et la tranquillit
publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du dsordre,
mais n'allrent plus jusqu' l'assassinat. On lit dans les _Annales de
la cour et de Paris, pour les annes_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p.
106,  propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: Ces
malheureux donnent de temps en temps quelque scne au public; et
c'toit encore bien pis quand ils portoient des pes: il n'y en avoit
point qui ne ft tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande
raison quand on leur en interdit le port.]

Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant ntre guerrier le
fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte.
Bergerac, dans l'agitation o il se trouvoit, crt que le singe etoit
un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioch!

Animal sans pareil, s'cria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je
do de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine?
Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement
marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et
facetieux gagne-pain, bte moins bte que tel homme, singe des plus
singes, o me reduis-tu!

Aprs ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps
sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur,
s'empara du corps du deffunt; ayant detaill maintes remontrances 
son matre, il luy persuada, _prim_, de rendre six blancs  ceux qui
etoient entrez pour visiter les marionnettes; _second_, et _ultim_,
de noyer sa douleur dans le vin. Brioch suivit ce conseil salutaire;
ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des
rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la
liqueur petillante s'insinunt dans la glande pineale: alors que de
pleurs vineux sur la privation d'un trepass! que de clameurs
bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hte reut de
la pecune, on deguerpit. Brioch ne put reconnotre sa maison, tant il
toit troubl; il eut mme un si grand mal de coeur, qu'il vomit de
foiblesse dans un egout o il se trouva enfang. Son camarade toit si
peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son matre du cloaque,
il reculoit en arrire et battoit la terre de son corps. Ils restrent
trois heures  serpenter les res, enveloppez dans les voiles
tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argente de Diane vint 
briller sur l'horison:  la lueur de ce flambeau nocturne, ils
regagnrent leur gte bien harassez; l, ils firent mille caresses 
leur duvet; Morphe leur ferma les paupires: laissons nos gens entre
ses bras;  tantt choses nouvelles.

Cinq ou six heures aprs, Brioch ouvre ses visires mal nettes, il
rumine  sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procs
criminel. Ce qui fut dit, fut excut: il se lve et met la main 
l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de
dommages et interts.

Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est--dire avec des ecrits
facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait
Brioch en pote, ou en monnoye de singe; que les espces toient un
meuble que Phbus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la
bte morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons allegues,
Brioch fut debout de ses pretentions; on luy deffendit mme de
laisser vaguer  l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte
d'accident.

  DIXI.

  _Permis d'imprimer.--Fait ce 9 juillet 1704._

  M. R. DE VOYER DARGENSON.

       *       *       *       *       *


     _La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a t pris
     avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez rous en la
     ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec
     la complainte qu'il a faict avant que mourir._

     _Paris, jouxte la coppie imprime  La Rochelle par les heritiers
     de Jerosme Hautain, 1609._

       In-8[193].

     [Note 193: Cette pice est l'une des plus curieuses, et pourtant
     des moins connues qui aient t faites sur le bandit
     saintongeois. Elle complte pour plusieurs dtails, et rectifie,
     pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux
     sicles, en popularisa l'histoire, et le mme dont un rudit de
     Niort, M. Fillon, a donn en 1848 une dition annote, sous ce
     titre, qui ne change presque rien  l'ancien: _Histoire vridique
     des grandes et excrables voleries et subtilitez de Guillery,
     depuis sa naissance jusqu' la juste punition de ses crimes,
     remise de nouveau en lumire_. Fontenay, imprimerie de Robuchon,
     1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et
     comme M. Fillon le dclare lui-mme, qu'une rimpression de la
     pice dont je parlois, et qui,  cette mme poque de 1848, avoit
     encore  pinal ses ditions populaires sous le titre de:
     _Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard,
     _Histoire des livres populaires ou de la Littrature du
     colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajout qu'un
     pisode, c'est l'anecdote drlatique du trsorier de
     Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de
     conserver. Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation
     donne par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais
     c'toit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous
     avons lu ce rcit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset
     dans l'dition de Lyon, 1701, in-8, p. 349, etc., et nous n'y
     avons trouv que la reproduction, mot pour mot, du livret
     populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe sicle_,
     Paris, 1821, in-8, t. II, p. 267, avoit dj donn un long
     extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur
     d'un article du _Mercure de France_ traitant du mme sujet,
     reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris,
     1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point.
     Quant  la pice que nous donnons, et qui, je le rpte, est si
     bonne  lire aprs, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur
     de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et aprs
     lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise
     et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.]


La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance
avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenbres de son
erreur, il ne cesse de courir  perte d'aleine jusques  ce qu'il se
trouve sur le bord du precipice, o,  la fin, l'autheur de ses
debauches le fait trebucher et en fait un joet d'un funeste supplice
et le spectacle d'une piteuse tragdie. Il a ouvert la fosse (dit le
prophte) et l'a creuse, et est tomb en l'abisme qu'il a fait. Dieu
les laisse courir pour un peu, jusqu' temps que le comble de leur
malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamit
que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de
ceux que la force a piteusement convers en terre, il esveille les
flammes de sa colre et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour
leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots
d'une sevre punition, o il leur faict gouster le fiel de leur
malice.

Un Guillery, ou plustost un vray monstre  la nature, que l'enfer a
vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une
infinit de volleries et brigandages, s'en est toujours all suyvant
sa brize, jusques  ce qu'il s'est fil le cordeau qui luy pend sur
la teste, et a dej attach son frre sur le posteau d'un sevre
supplice, l o, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il
a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laiss la vie
sur une roe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut
entendre les moyens par o il a est achemin  ce pas, et marquer icy
en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez
fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles
d'un chacun.

Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le
nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstr assez clairement
parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de
courage, de faon que, s'amusant plustost  remuer le fer parmy le
gros des ennemis, o sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme
font coustumierement les ames casanires, ses esperances l'ont tromp
 fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles,
et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses
bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort
affectionn de feu monsieur le duc de Mercure[195]  cause de sa
vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des
affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et,
lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut
qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roe, o
elle lui fait sentir les effects d'inconstance.

[Note 194: Le nom vritable du chef de bande ne se trouve pas
davantage dans le livret rimprim par M. Fillon; seulement une note
curieuse de cet rudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit.
Dans les lgendes poitevines, saintongeoises et vendennes, il
existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de
brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On
appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, aprs lesquelles
on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs
ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30)
en cite une qu'il entendit chanter  Saint-Cyr en Talmondois, et dans
laquelle Guallery, dj moins redout, est mis en scne, non pas tant
comme un chasseur d'hommes que comme un dpisteur habile de livres et
de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septime
sicle, devoit avoir encore gard tout son sinistre caractre, et il
n'est pas tonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voult en
prendre un qui le rappelt, et se donnt celui de _Guilleri_. Il en
rsulta entre les deux personnages une confusion invitable, et dans
laquelle on est surtout tomb au sujet de la chanson si populaire
encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compre
Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M.
Fillon prouve fort bien qu'il doit tre question de Guallery le
chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrive du bandit
dans le Bas-Poitou, on avoit imprim une plaquette anonyme intitule:
_Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, o se
trouve, page 7, cette allusion  l'un des pisodes de la chanson:
Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le
col.]

[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le
dernier qui tint pour la Ligue. En ce temps-l, lit-on dans le livret
publi par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la
Bretagne, et avoit amass autour de lui force gens de toute sorte.
Guillery s'alla enrler sous ses tendards, o il ne fut pas
long-temps sans conqurir rputation.]

Ainsi Guillery, se voyant demeur  sec par le calme de la paix, qui
fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances
esvanoies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au
desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la
vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrires  faute
de moyens et d'exercice o il se peut tenir en haleine, il advance sa
main meurtrire sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens
et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux
et ravisseur. Voil comme les esprits les plus eslevez se laissent
quelquefois aller en cendre, et mesme les mes les plus asseures sur
le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont
celles qui despeignent plus au vif l'enormit de leur malice.

[Note 196: Scinis, le brigand tu par Thse.]

Luy donc estant robuste et fort redout, ne manque point d'estre suivy
de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur
fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses
frres, qu'il attire  sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de
toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins
pays, il se trouve accompagn de plus de quatre cens hommes[197], tous
de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.

[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il
n'est parl d'abord que d'une quarantaine des plus rsolus mauvais
garons, dont Guilleri se fait le chef.]

Estant donc ainsi rang en un bois[198], o il dresse une puissante
forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couch sur
le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que  la fin il
passe un bon-homme,  qui il demande o il alloit, et ayant desj bien
entendu qu'il alloit  Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se
mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire
 Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc
bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit
point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy,
respondit-il; mais j'espre que Dieu nous en envoyera. Puis, estant
pass un peu plus oultre, et luy ayant encore demand s'il n'avoit
point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions,
Dieu nous en envoyra. Et de ceste faon, tirant un petit manuel de sa
pochette, il se met  genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy,
puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en
sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur?
dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire
cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois
en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien.
Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi
bien qu' moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu
en as donc bien: car moy, qui ne prie guires de bon coeur, s'il m'en
est venu,  plus forte raison  toy aussi, et, partant, je le veux
voir. Et disant cela il se met  le fouiller, luy trouve quatre cens
escuz, en prend la moiti et le renvoy avec le reste, luy disant:
Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu
t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!

[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne
et Saintonge, les plus sres dans les forts de Machecoul, des
Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.]

[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre
3e, qui a pour titre: _Comme il vola un paysan en lui faisant prier
Dieu._ Le rcit est le mme  peu prs; seulement la scne ne se
passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur le grand chemin qui
va de Nantes  La Rochelle. Le bonhomme se rendoit  cette dernire
ville.]

Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux
forcs, o ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs,
gentilshommes et damoiselles, emport leurs moyens et mis leurs
maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un
autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la
sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il et t en temps de
guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite
sentinelle tir un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le
seigneur du lieu, qui manda en diligence  quelques gentilshommes ses
voisins, et aux villages par l auprs, pour avoir des gens, et ayant
en peu de temps ramassez jusques  prs de deux cens hommes, tant
d'uns que d'autres, il les attint auprs d'un bois  trois liees de
l. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se
mettent en dfense, et y eut quelques morts, tant d'un cost que
d'autre; mais le monde y abordant  la file de tous costez, comme pour
esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent
contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs
compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roe  Bessay[202], qui
est l auprs.

[Note 200: Le chteau de Saint-Hermine toit la baronie de Jacques
Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarire, baron de
Saint-Hermine, mari de Anne de Mornay, fille de l'illustre Duplessis
Mornay. Fillon, _notes_.]

[Note 201: L'affaire du chteau de Mareuil est raconte, p. 12-13,
dans le livret publi par M. Fillon.]

[Note 202: Bessay, selon M. Fillon, appartenoit alors  Jonas de
Bessay, chevalier, baron de Saint-Hilaire, seigneur de la Voute de
Boisse, gouverneur de Talmond, mari de Louise Chasteigner, fille du
seigneur de Saint-Georges.]

Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur
de l auprs, et aprs lui avoir band les yeux, ils le menrent 
travers le bois jusques  leur forteresse[203], puis, estant l, ils
le desboucherent, luy monstrrent tout l dedans force munitions, tant
de guerre que pour le vivre, avec un molin  bras et un four, des
petites pices de campaigne,  force mousquets et arquebuses, picques,
grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la
deffensive, puis les autres fortifications des fossez  plein de cuve,
un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en
un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit
imprenable; ils le menrent aussi en une grande sale toute tapisse de
cuir d'Espagne qu'ils avoyent voll en une navire le long de la
mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le
pistolet  la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne
leur seroit jamais contraire. Aprs cela, on luy presente le disner,
o il fut trait fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et
puis aprs s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy
reboucha la vee, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'o on le
renvoya.

[Note 203: C'toit celle du bois des Essarts.]

[Note 204: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il
est parl de ce luxe de Guilleri et de ce cuir d'Espagne vol sur
mer, prs des Sables-d'Olonne,  la prise d'un vaisseau enlev par ses
gens, qui exeroient aussi la piraterie, et avoient alliance avec les
forbans de plusieurs pays. Fillon, p. 13.]

Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre
que ceste trame soit roule plus avant, tout le monde murmure, et la
France ne peut plus supporter ceste peste sur le coeur sans la vomir;
ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent
eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels
ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice,
l'argent, le pillage et renon des gentilshommes; rencontrent un
prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se
ft sauv de legeret, il et tomb entre leurs mains[205]; de sorte
que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas
Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter
par tout l o il veut en moins de rien, de faon qu'on le verra
quelquefois le matin auprs de Nantes, et le soir il sera autour de
Rouen et d'Orlans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des
marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la
commodit il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour,
en estant advertie, mande  Monsieur de Parabole, gouverneur de
Niort, et  tous les officiers d'autour, qu'on mt diligence de les
attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au
nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec
toute la communaut qu'ils assemblrent incontinent de toutes parts,
jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce
pas s'en vont assiger le bois o le gentilhomme qui avoit est en
leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent  la
fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la
couvroient fort bien de tous costez, de faon qu' peine pouvoit-on la
descouvrir.

[Note 205: Guilleri fit souvent de ces mauvais partis aux prvts. Il
y a deux chapitres  ce sujet dans l'_Histoire de la vie et grandes
voleries_...: savoir: _Comme Guilleri prit prisonniers les prvosts de
Niort et de La Rochelle.--Comme Guillery rencontra le prvost de
Fontenay avec ses archers_.]

[Note 206: Nous n'avons trouv qu'ici ces dtails sur les excursions
lointaines de Guilleri et de sa bande. Il est certain qu'ils furent
alors redoutables par toute la France, et qu'on les trouve nomms avec
les Rouget, Barbet, Grisons, et autres bandits qui dsoloient le
royaume sur ses points les plus opposs.]

Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et
avec quatre couleuvrines ils se mettent  les battre; la batterie dure
tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se
mettent en devoir de se defendre; mais  la fin Guillery, voyant qu'il
ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens  la
desesperade, et, fendant la presse, bien mont et arm de toutes
pices, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les
plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant charg de
prs par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons
capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagmes dont
il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent
prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accabl soubs la foule
qui les arresta, et tandis les autres passent outre  tirer vers la
mer, o ils trouvent une navire sur le bord, o ils ravagent et tuent
la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la
mer o ils se sont encore mis  escumer et ont faict plusieurs
voleries.

[Note 207: M. de Parabre, gouverneur de Niort, commandoit l'attaque,
qui est ici raconte avec plus de dtails que dans le livret de M.
Fillon.]

[Note 208: ... Guilleri, ne craignant ni Dieu ni diable, ayant
exhort ses gens  la dfense, sortit le premier, mont sur un cheval,
le pistolet en main, passa au travers les ennemis et se sauva.]

[Note 209: C'est le frre du grand Guillery, dont il est parl au
commencement de cette pice. Quant  lui, il s'est sauv, comme nous
venons de le voir; d'aprs l'_Histoire de la vie et grandes
voleries.._, il s'en va dans les environs de Bordeaux, y vit quatre
annes environ en riche gentilhomme, puis, dcouvert par un marchand
qu'il avoit autrefois vol, il est pris et rompu sur la place publique
de La Rochelle.]

Estant donc le capitaine Guillery demeur pris avec environ quatre
vingt de ses gens, il est men  Saintes, o son procez luy fut faict
ds le lendemain, et luy condamn  la rou avec tous ses complices,
qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut
excut  la Rochelle, o estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis
et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun
effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors
qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit
compose d'une infinit de personnes qui accouroient de toutes parts 
ce spectacle.

Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit
icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie  mon supplice;
mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous
donnerez plus tst des larmes  ma fortune, que vos desirs 
l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est
vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez
par lesquels je me suis port; mais quoy! 'a est un coup  qui je ne
pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici
beaucoup de gens qui savent la maison d'o je suis sorti, laquelle
doit  ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attache  la
memoire de postrit qui ternira son renom au souvenir de la faute.
Et disant ces mots, les larmes luy commencrent  couler le long des
joes; puis, se tournant de l'autre cost:

Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse
sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ o sera
sem, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui
luy sera contraire; de faon que, quand vous blasmerez ma fortune et
celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient,
de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais
veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et
dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi!
les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se
laissant flatter aux persuasions de mon frre, que le desespoir avoit
envelop en ses toilles, s'est laiss emporter  ses desbauches, qui
me font aujourd'huy dresser les cheveux  la contemplation de ma
faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il
faut que j'avalle quand le malheur me range  ses loix. J'ai jette
incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit
tout au long; mais ma fragilit, qui ne faisoit en sorte de penetrer
si avant, m'a toujours empch de voir la fin; je me suis trouv sur
le dernier saut de ma defaicte, o il faut que la peine que l'on
prepare  mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis. Il
faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore:

Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout
maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce
passage; mais il n'y a que le chemin par o il faut que je le
franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur
mes parens, et les presages qui menacent encore mes frres de frapper
au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les
appeller  penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin
que, se retirant, ils puissent atteindre  une fin heureuse. Et vous
autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si  ce
aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils
en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez
de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur
travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille
et imaginent comme si nous n'avions point est.

Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de
suivre le chemin que nos ayeux leur ont trac. Et vous autres,
Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de
prier pour mon ame, afin qu'il plaise  nostre Sauveur ne vouloir
point avoir esgard  mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir
d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux
desordres o me suis envelopp, il luy plaise vouloir ouvrir la porte
de son paradis  mon ame.

Il se tourne vers ses compaignons, et, aprs les avoir encourags de
se monstrer constans  ce passage, il prie le bourreau de l'expedier
le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommand son
ame  Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, o il endura la mort d'une
constance, nompareille, jusqu' ce que il rendit l'ame. Dieu veuille
qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il.

        C'est verit; j'ay desservy
        Une mort encor plus cruelle;
        Car le pech que j'ay commi
        Merite bien, mort eternelle.
  Aprs mal-heur (helas!)  la fin bousche
  Le vil conduit d'une maligne bouche,
      Et le mechant en horreur obstin
      Par un gibet est aussy ruin.

       *       *       *       *       *


     _Le bruit qui court de l'espouse._

       M.DC.XIIII.

         In-8.


    Le bruit est que la marie
  Est damoiselle au grand ressort:
  Chacun en dit sa ratele[210],
  Tout le monde dit qu'elle a tort.

    La David a pris la parolle
  Pour feu son mary l'advocat,
  Disant: Je ne suis pas si folle
  Que d'hausser ainsi mon estat.

    La Sabrenaude[211], sa voisine,
  En a tenu quelque propos;
  Mais la bouchre Cailletine,
  S'est mise sur ses _audinos_[212].

    Il vaudroit mieux, dit la Rotine,
  Qu'une grande cit pert,
  Que de souffrir la sotte mine
  D'une gueuse qui s'enrichit.

    La Menarde s'est arreste,
  Disant: Commre, qu'avez-vous?
  Parlez-vous point de l'espouse,
  Qui n'estoit gure plus que nous?

    Ma bonne foy, dit la Paiote,
  Je ne trouve pas cela bon;
  Pour moy, je ne suis point si sotte,
  Que de quitter mon chaperon[213].

    Mercy de Dieu! dit l'Auvergnate,
  Parlant  la grosse Catin;
  Elle fait bien la delicate,
  Avec sa cotte de satin!

    La Croupire, oyant la nouvelle,
  Veut mettre son espingle au jeu,
  Et aussi tost elle l'appelle
  Madamoiselle depuis peu[214].

    La Citarde s'en est esmeu,
  Soutenant que c'est le marchand
  Et le tailleur qui l'ont vestu
  En damoiselle en nez friand.

    La Mijolette a bonne grace
  De maintenir par ses discours
  Qu'elle est premire de sa race
  Qui a le masque de velours[215].

    La Cointesse, voyant la belle,
  Dit aux vendeuses de porreaux:
  Son pre l'a fait damoiselle[216],
  Mais, Nostre-Daigne[217]! j'entre en faux.

    La Gaussette, quoy qu'dente,
  Lui a chant deux petits mots,
  Disant que c'est une effronte,
  Et que ses parens sont des sots.

    La Rousse dit que, si sa fille
  Avoit l'habit de taffetas,
  Elle seroit aussi gentille
  Ou plus belle qu'elle n'est pas.

    La Jeanne Verrier, sa commre,
  S'en mocque fort de son cost;
  Et aussi la belle Tessire
  Dit qu'elle a trop de vanit.

    La Blenonne va par la ville,
  Elle s'est plainte  plus de mille
  Et en fait ses contes partout,
  Qu'elle veut tenir le haut bout.

    La Chantecler, l'escervele,
  Veut tenir le livre  son tour.
  Voil, dit-elle, une espouse
  Faicte  la mode de la cour!

    La Madelon, ceste matoise,
  A jur par la Feste-Dieu
  Que sa fille n'est que bourgeoise,
  Quoy qu'elle soit d'aussi bon lieu.

    Les damoiselles, ses amies,
  Luy vont apprendre tout le jour
  A recevoir les compagnies
  Selon les modes de la cour.

    L'une luy dit: Tu es jolie,
  Mais ton masque ne va pas bien.
  L'autre luy dit par mocquerie:
  Attache-le comme le mien.

    Quelques unes des plus ruses
  Sont sur le point de l'aller voir,
  Mais il faut beaucoup de drages
  Qui les veut toutes recevoir.

    Tredame! disent les Bourgeoises,
  Celle-l a pris les florets[218];
  Il faut laisser aux villageoises
  Nos chaperons et nos collets[219].

    Elle est venu d'un village
  Pour espouser un advocat;
  Mais tout d'un coup, en son veufvage,
  Elle a bien hauss son estat.

    Les couvrechefs[220] en veulent estre
  Aussi bien que les chaperons,
  Et se disent  la fenestre:
  Voil la royne des brandons[221]!

    C'est l'entretien des lavandires
  Et de celles qui vont au four
  Qu'une dame depuis nagures,
  S'est fait damoiselle en un jour.

    Les desbauchez sont  sa porte
  Qui luy font le charivary,
  Luy demandant de quelle sorte
  Elle secou son mary.

    SIZAIN.

    Quand l'espouse fut couche
  Et que son mary l'eut taste,
  Elle luy dit de la faon:
  Mon grand amy, je suis pucelle,
  Car jamais homme ni garon
  Ne me l'a fait en damoiselle.

[Note 210: _Dire sa ratele_, c'est dire  son tour librement tout ce
qu'on sait, tout ce qu'on pense de quelque chose. (Leroux, _Dict.
comique._) C'est faire comme le jardinier, qui, lorsqu'il a bien
promen son rateau par le jardin, finit par placer dans un coin sa
ratele d'ordures.]

[Note 211: _Sabrenaud_ se disoit pour un mauvais ouvrier, un gcheur
d'ouvrage. On en avoit fait le verbe _sabrenauder_, qui s'employoit
encore au XVIIIe sicle.]

[Note 212: C'est--dire s'est campe les poings sur les hanches comme
en disant: _Ecoutez-nous_.]

[Note 213: Le chaperon toit la marque de la petite bourgeoisie; il
consistoit, au XVIIe sicle, en une bande de velours place sur le
bonnet.]

[Note 214: V., sur les noms qu'on donnoit  ces damoiselles par
usurpation, _Les XV joies de mariage_, P. Jannet, 1853, in-8, p.
168.]

[Note 215: Les femmes de distinction, quand elles sortoient, portoient
un masque de velours noir. Boileau, par une note sur le vers 322 de sa
Xe satire, nous apprend qu'il en toit encore ainsi pendant sa
jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs dtails dans le
_Palais Mazarin_ de M. L. de Laborde, p. 314, note 367. C'toit
surtout la marque distinctive des femmes dont nostre _espouse_ veut
singer les manires. Que ne diray-je pas des chirurgiens...
(lisons-nous dans _la Troisime aprs-disne du Caquet de
l'Accouche_, 1622 in-8, p. 15). Quant  leurs filles, il ne leur
manque que le masque qu'on ne les prenne pour damoiselles.]

[Note 216: Il toit aussi ridicule pour les filles bourgeoises de se
faire appeler _madamoiselle_ que pour les femmes maries de la mme
classe de prendre le titre de _madame_. Entre autres pices publies 
ce propos contre ces dernires, nous connaissons un livret de la
dernire moiti du XVIIe sicle: _Satyre sur les femmes bourgeoises
qui se font appeler madame_, in-8.]

[Note 217: Pour: Notre-Dame.]

[Note 218: Nous avons pens d'abord qu'il s'agissoit ici du satin 
fleurs que les damoiselles seules devoient porter, et dont plusieurs
marchandes se paroient pourtant, au grand scandale des bourgeoises.
Si, lisons-nous dans la sixime partie des _Caquets de l'accouche_,
une marchande porte le satin  fleurs de velours cramoisy, faut-il en
murmurer? etc. Mais il est plus probable que ce mot _florets_ doit
s'entendre ici pour les touffes de fleurs et de verdure que la
Mijolette s'toit mises dans les cheveux. Ainsi s'explique le nom de
_royne des brandons_ que lui donnent plus loin les paysannes.]

[Note 219: Encore un objet de la toilette modeste des bourgeoises;
elles devoient s'en tenir au simple _collet mont_. S'il s'levoit peu
 peu jusqu' devenir un _collet  cinq tages_, il encouroit le blme
des matrones.]

[Note 220: L'auteur entend parler ici des paysannes, et il les dsigne
par leur coiffure, qui, surtout en Normandie et en Picardie,
consistoit en un _couvre-chef_ morceau de toile empese et tortille
dont elles entouroient leur tte. _Dict. de Trvoux_.]

[Note 221: Ce mot doit se prendre ici dans le sens qu'il avoit souvent
alors, surtout  Lyon, o l'on n'appeloit pas autrement les _rameaux
verts_ du dimanche qui prcde Pques, et qu'on nommoit pour cela
_dimanche des brandons_.]

       *       *       *       *       *


     _La conference des servantes de la ville de Paris soubs les
     charniers Sainct-Innocent; avec protestations de bien ferrer la
     mule[222] ce caresme, pour aller tirer  la blanque  la foire de
     Sainct-Germain, et de bien faire courir l'ance du panier_[223].

     _A Paris._

       M.D.C.XXXVI.

         Pet. in-8 de 13 pages, titre compris.

     [Note 222: L'origine de cette locution remonte  une anecdote
     raconte par Sutone dans la _Vie de Vespasien_ (cap. 23), et
     ainsi mise en franois par Moisant de Brieux: Le muletier de
     Vespasien, sous pretexte que l'une des mules estoit deferre,
     arresta long-temps la litire de l'empereur, et par l fit avoir
     audience  celuy auquel il l'avoit promise sous l'asseurance
     d'une somme d'argent, mais dont l'odeur vint frapper aussitost le
     nez de ce prince, qui l'avoit trs fin pour le gain: en sorte,
     dit Sutone, qu'il voulut partager avec son muletier le profit
     qu'il avoit eu  ferrer la mule. _Origines de diverses coutumes
     et faons de parler_, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du
     Guzman d'Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4,
     on trouve cette phrase: Un serviteur malin, menteur et
     _ferre-mule_.]

     [Note 223: Nous n'avons rien trouv sur cette locution
     proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui
     de Fleury de Bellingen, ni dans _les Matines senonoises_ de
     l'abb Tuet, ni dans les _Dictionnaires des proverbes_ de La
     Msengre et de M. Quitard, pas mme dans _la Fleur des
     proverbes_ et l'_Encyclopdie des proverbes_ de M. G. Duplessis;
     et nous avouons franchement n'avoir pu, avec nos seules lumires,
     en dcouvrir l'origine. La variante qui se trouve ici, et qui
     nous prouve qu'au XVIIe sicle on ne disoit pas, comme
     aujourd'hui, _faire danser l'anse du panier_, mais bien _la faire
     courir, la faire cheminer_, n'toit pas de nature  nous rendre
     cette tymologie plus facile.]


Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus
fameuse harangre, et la plus vieille et la plus connue de toutes les
nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa
conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assiste d'un
millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de
tout pays, et principalement du pays de Sapience, o les chiens
s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les
autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame
Lubine commence ce langage: Mes chres consors et bien-aymes, il faut
croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin
de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours
croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul
mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne
veulent point qu'on rie  personne; il faut contrefaire quelquefois la
bigotte et la rechigne et la fascheuse. Et davantage, voici le
caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut
que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et
cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une
anne et demie.

Sur ce propos finy, une grosse citroille de servante, qui demeure
chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a
quatre ans et demy que je demeure o je suis; au bout de trois
semaines, j'estois aussi savante que ma maistresse, qui est marie il
y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je
levois les soufflets, et ay bien gaign huict cens cinquante livres.

Aprs, une petite servante de la rue Saint-Honor: Je suis chez un
notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais  la halle,  la
boucherie, et ne rend point compte qu' mon maistre, qui est assez
jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de
ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois
clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et
charmante comme sa voix; je n'ay qu' me plaindre  luy quand j'ay
affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir
de luy, fusse argent ou autre chose.

[Note 224: Les facties du temps faites  propos des chambrires
reviennent toujours sur ces accointances des matres avec leurs
servantes. Lisez, par exemple, le _Banquet des chambrires fait aux
estuves le jeudi gras_:

  Un jour Monsieur descendoit  la cave
  Avecque moy, qui suis sa chambrire,
  Lequel, marchant dessus ma robe brave,
  Sur les degrez me fit choir en arrire, etc.]

[Note 225: Tout toit bon pour les chambrires:

  Autant le beau comme le laid,
  Et le maistre que le valet,
  toient reus de la Doucette.

(_Les Folastries de la bonne chambrire  Janot, Parisien, recites au
bouc de Estienne Jodelle_.)]

Une autre grosse vesse de la mme rue: Vramy, vous nous la baillez
belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne
fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne
grosse andoille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant
flanchet de more.

[Note 226: Temps oppos au carme, o il toit permis de manger de la
chair.]

Il en vint une autre d'auprs la Croix-du-Tiroir: Je demeure,
dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garons
sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retir, et que je
lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette,
et aprs je vois  la cave et leur tire du meilleur, et font la
coulation ensemble[227].

[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements
des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses
decouvertes sur les chambrires de ce temps_, Babeau aux yeux friands:

  .......... J'ai du porc frais,
  Une andouille et quatre saucisses,
  Que malgr nos maistresses chiches
  Mangerons. As-tu rien, Perrette?

V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12,
chanson 57.]

Il y vint une petite affriole de la rue Sainct-Denys, assez proche du
Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les
marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour
feinte de nettoyer les souliers de nos garons, il y en eut un qui me
vint accoster et qui me donna six pices de trze sols pour decroter
ses chausses, et il me decrota ma cotte  la mode du pays du Mans.

Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus
heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau
garon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en
bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins
qui le gastent; car l'anne passe je perdy mon demy-ceing
d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre.

[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau trs recherch des
chambrires: leur ambition ne va pas au del. Quand nous avions servy
sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouche_,
1622, in-8, p. 9, et que nous avions amass un demy-ceint d'argent et
cent escus comptant, tant  servir qu' ferrer la mule, nous trouvions
un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.
Peut-tre ce demy-ceint toit-il un supplment de gage qu'on donnoit
aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du
vin. (_La Maison rgle_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4,
_Appointements des domestiques_.) Chez les matres pris de la _colique
housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est--dire coureurs de
servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.]

Vraiment, se dit une petite blonde de la re Sainct-Denys, j'ay eu un
demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant
 la foire Sainct-Germain, je vis une lavandire qui avoit gaign[229]
un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir
de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaign
celuy-l en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze
jours, car nous avons des garons de bonne volont et fort fidles.

[Note 229: Les servantes toient les joueuses les plus assidues  la
_blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes  cette
loterie, leur adoration de tous les temps, la pice qui a pour titre:
_Apologie des chambrires qui ont perdu leur mariage  la blanque_.
Voici les plaintes de l'une des perdantes:

  ..... Je me suis oblige
  Pour cinq testons  ma matresse,
  Qui me cause au cueur grand' detresse,
  Pensant gaigner mon mariage
  Comme toy; oultre mis en gaige
  Ma bonne robbe et mon corset,
  Et de chemises encor sept.]

Une rousse d'auprs le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortune
du monde: il y a neuf ans que je suis  Paris, et si je ne say comme
vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en
argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis
donn carrire autant comme fille de ma sorte.

Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus
malheureuse qui soit sous la vote des cieux, car un jour, comme mon
maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et
pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moiti de
mes gages.

Une petite sucre de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine
autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle  Paris...
Depuis que je me suis frotte au pillier, je suis la plus heureuse de
toutes les servantes de Paris car mon maistre a lo une petite
chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus
qu'au lict et  la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma
maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement
ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye  une maison qui est au
champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que
je viens de voir ma mre  nostre pays.

[Note 230: Petite chambrire. Ce mot se perdit  la fin du XVIIe
sicle, aprs avoir t fort en usage au commencement.]

Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos
garons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.

Une autre de la place Maubert: J'ay est bien plus fine quand je me
suis fait amplir par un garon de chez moy devant un autre plus riche
que luy. Je luy ay permis l'usage, et fmes pris tous deux sur le
fait. Je le fis mettre  l'officialit[231]. J'ay eu quatre cens
livres, et luy a eu l'enfant.

[Note 231: Justice d'glise dont le chef toit l'official. Il statuoit
sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur
les affaires du genre de celle-ci. Les intrts  donner aux parties
toient rgls par le juge royal.--D'aprs ce qu'on vient de lire, il
toit donc possible aux chambrires de tirer profit de leur faute! Le
pre devenoit responsable en cas de flagrant dlit, ou bien seulement
par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit men devant
l'official. Il devoit mme, comme on le voit, des intrts  la mre.
Cette jurisprudence procdoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II.
Voyant les avortements se multiplier d'une manire effrayante, il
avoit dcrt que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de
mort. Pour complter et surtout pour attnuer l'dit, on avoit ensuite
encourag les femmes  l'aveu, par les dommages et intrts dont il
est parl ici. Les chambrires durent tre des premires  en prendre
leur part, comme auparavant elles avoient t les premires, sinon les
seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines
avoit frappes. Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour
Hrodote_, d'avoir vu pendre,  Paris, assez souvent des chambrires,
pour ce crime, mais nulle d'autre qualit.]

Une autre de la re Sainct-Denys, qui demeure  present au cimetire
Sainct-Jean: J'ay est quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le
plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il
avoit affaire de moy, je savois bien joer mon personnage. Me sentant
grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui jooit bien mieux de la
flte que luy, j'ay attrap de l'argent de tous deux ensemble.

Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la
premire anne que je fus  Paris je me laissay abattre par un garon
de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son cong, je ne l'ay
pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garons de nos voisins,
qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un
autre, que je n'ay pas faict  si bon march, car, un venerable
savetier me faisant l'amour, il a est le P A P A; toutefois je suis
assez bien pourvee. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien
valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui
calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont
plus recherches pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il
faut qu'elles soient long-temps  marier[232]. Sur ces antretiens dix
heures sonnrent. Il fallut que chacune courust vitement  la Halle,
et de l apprester  disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une
si trs auguste compagnie, commence  pleurer de joye d'avoir de si
bonnes apprentisses, et bien dresses  faire dancer l'ance du panier,
car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.

[Note 232: Mme plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de
l'accouche_,  l'endroit cit tout--l'heure: A present, pour nostre
argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous
fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus
nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en
aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumne; on ne voit
autre chose par les rus.]

       *       *       *       *       *


     _Le triomphe admirable observ en l'aliance de Betheleem Gabor,
     prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de
     Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la
     part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie,
     et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoy par
     un Bacha; traduit d'allemand en franois._

     _A Paris, chez Jean Martin, ru de la Vieille-Boucherie,  l'Escu
     de Bretagne._

       M.D.C.XXVI.

         In-8.

     [Note 233: Elle toit soeur de l'lecteur de Brandebourg. Avant
     de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que
     Catherine lui succderoit; mais son ordre ne fut pas excut.]


Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au
contentement que la curiosit qu'ils ont tousjours d'apprendre ce
qu'ils ne savent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espce
en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles
magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus
remarquables que l'antiquit nous aye laiss pour un mariage d'entre
un prince et une princesse seulement. Pour en venir  la pure verit
et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme
beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je
commenceray  dire:

Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arriv  Cacha
pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de
Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est,
faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et
faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de
ses nopces.

Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie,
accompagn de cent cinquante gentilshommes, lequel, aprs avoir eu
audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez
que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque
chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.

A ceste arrive succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne,
l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il
n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques
jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offens contre
Sa Majest de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet o il
n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir
 ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne
devoit point feindre  luy donner les tiltres et les qualitez dont
l'empereur et les autres roys et princes de la chrestient le
qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas
son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer  son bonheur et  sa
gloire[234].

[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus  ses titres que, n
d'un simple gentilhomme, il se devoit tout  lui-mme.]

Un bacha arriva aprs, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle
compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son
carrosse et quantit de seigneurs de qualit, avec cinq cens lanciers,
qui conduisirent cest ambassadeur jusques  son logis; le son des
tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste
nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les
coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme
l'ambassadeur eust est ouy, il presenta au prince, de la part de son
maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaons et les
crinires de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois
presentrent chacun un habit  la turque de toille d'or, trois autres
chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus
precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-l. Le
mesme jour, le prince fit un festin au bacha et  toute sa suitte, o
il n'y eust pas moins de despence qu' celuy de Marc-Anthoine avec
Cleoptre. C'est l qu'il prit la place d'honneur et beut  la sant
du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la
compagnie.

Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prvoyant et craignant
tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les
presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le
lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu' cause du
grand nombre de gens qu'avoit amen le bacha il ne pouvoit plus
longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodit, il se servit de ceste
ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui
fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprs que sa
maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il
l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que,
ne sachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de
s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost execut que
resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrive
de la princesse, et son visage aussi frais qu' l'ordinaire,
montrrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le
prince de Transilvanie avoit ainsi congedi le bacha.

Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son
fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'lecteur et du duc
de Bavire, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au
devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux
mille Poulonnois  pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on
leur avoit preparez, o l'on posa en haye force gens de guerre, qui
tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.

[Note 235: A peu d'annes de l, Bethlem Gabor, en guerre avec
l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes
ottomanes, devoit, aprs une heureuse campagne, prendre pour lui-mme
ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientt, se contentant
de garder ses conqutes.]

Aprs les audiances particulires, l'ambassadeur de l'empereur
presenta une chaisne d'or esmaille, reprise par couplets avec force
diamans, prise  soixante mille richedales.

L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable
grosseur, estim vingt mille richedales.

L'ambassadeur de l'lecteur et duc de Bavire fit deux presens: l'un
d'une fontaine d'or artistement fabrique, et d'une grandeur
desmesure, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or,
dans lequel y avoit un horloge trs artificiellement fait, de la part
de l'lecteur de Cologne.

La princesse de Brandebourg estant  demie lieu de la ville de Cacha,
le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagn de six
mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du
passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin
rouge avec du passement d'or et la livre blanche, et une trs grande
suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien
couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut
dans une grande campagne, o le prince avoit fait tendre grande
quantit de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que
se rencontrrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse
avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy
descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approch d'elle sans luy
faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la
conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant
d'or, o ils devisrent ensemble une bonne heure et demie, aprs
laquelle le prince sortit de l avec sa maistresse, laquelle il fit
monter dedans un carrosse de velours cramoisy brod d'or; luy monta 
cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre,  la teste de
toutes ses trouppes, o devant lui paroissoient douze chevaux aussi
richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main
par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse
grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or esleve, o
estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit
jamais fait le prince en toutes ses guerres.

En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la
princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa
soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des
clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans.

A leur suite il y avoit cent cinquante coches  la mode du pays,
couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par
deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux
cens cavaliers suivoient aprs, aussi vestus d'escarlatte, avec du
passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien
espargn pour paroistre  un jour si solennel.

Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit
fait faire si grande quantit d'habits, et de si riches, qu'on en
croit, la despence revenir  cinquante mille richedales.

Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez,
marchoient aprs, ayant les pourpoins de toille d'or noir dcoupe, et
dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et
manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre
de laquais vestus de la mesme faon.

C'est l la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute
taille, ne laisse pas d'tre d'aussi bonne mine qu'il se peut dire.
Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse
voir; elle begaye un peu, mais non  dessein, ny par affetterie, et
cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration  l'ouyr parler;
ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit
davantage.

Aprs que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arriv
avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit
coffre d'ambre, plein de pierres prcieuses d'un prix inestimable.

Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en
presence de tous les ambassadeurs, et peu aprs on commena le festin,
qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais
des choses semblables. L furent servies force viandes accomodes  la
faon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne
les trouvans  leurs gots, les rejettrent, s'en mocquant et n'en
faisant point d'estat. Pendant ce temps l, c'estoit  qui inventeroit
de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour
on voyoit force courses de bagues, combats  la barrire, et autres
exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en
France; le soir, on prenoit plaisir  voir toutes sortes de feux
d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son
inclination.

Le second jour de ceste resjoyssance fut dans un balet par quelques
seigneurs Allemans, qui fut fort approuv et trouv beau generalement
de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans
en semblables gentillesses, le trouvrent fort extravagant. Le mesme
jour, sur le soir, o l'on voyoit rompre le bas  quelques cavaliers,
le boufon du prince en dfia un autre, par galenterie,  faire cest
exercice; mais il en devint si bon matre qu'il mourut le lendemain,
d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil.

Le jour suyvant, le prince donna  sa femme quantit de pierreries,
belles par excellence, jusques  la valeur de deux cens mil
richedales, et ce qui est  remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust
aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny
de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et rpubliques, et y
estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoy
s'est montre deux fois plus grande que la despense de toute ceste
magnificence.

Tant de pompes cesses, et l'esprit du prince appel ailleurs,
l'oblige  s'en retourner en Transylvanie.

Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de
basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son
pays.

L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la
part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit  deux
journes de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et
il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire
par l'un des siens, accompagn de quatre gentilshommes, qui estoit
deux diamants estimez 4,000 richedales.

C'est l tout ce qui s'est pass de plus remarquable aux nopces de ce
prince, de qui la valeur et son espe luy ont acquis le tiltre qu'il
possde maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoign sa
puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient
pas.

Nous le laisserons  l'abry de ses mirthes, qui se joignent  ses
lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour.

       *       *       *       *       *


     _La descouverture du style impudique des courtisannes de
     Normandie  celles de Paris, envoye pour estrennes, de
     l'invention d'une courtisanne angloise._

     _A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue
     Neuve-des-Mathurins. 1618._

       In-8.


Chres soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus
aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les
ames des courtisannesques, tant charm des traicts de nos perfidies
inventes, de la poison de nos malices, desquelles, comme
compatriotes, nous vous envoyons ce petit narr pour vous instruire en
cas de ncessit, pour user des moyens qui vous seront trs utiles
pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour
attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en
cas qu'ils veulent tre si valeureux champions que de vouloir
combattre seul  seul soubz la cornette de Vnus, lequel style nous
vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant
qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne
voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renomm quy
s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment
tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes
faintises, lesquels, par les moyens cy-aprs specifiez, penseront
avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mre
des dieux: et pour ce faire, chres compaignes, vous serez adverties
et advertirez celles  qui nature n'a tant donn de perfection, qu'il
est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute
d'intelligence, demeure cazanire, gratant les cendres  leur foyer;
c'est doncques  elles  qui ces preceptes pourront tre utiles et
necessaires; est qui s'ensuit.

Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jen le
caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est
fort mal sant d'tre comme des mamulres, elles y pourront obvier et
se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs
fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi
leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour
l'ornement d'icelles, il est ncessaire, si leurs propres cheveux ne
sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses
perruques[237], lesquelles, tant bien agenses de roses de diverses
couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de
Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie
qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites
boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses
perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage
au royaume de Sude[239], et pourront avoir pass la fort de la
Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant 
leurs sourcils.

[Note 236: tre _poupin_, c'toit avoir le visage et la taille
mignonne.]

[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage
des faux cheveux, peu  peu dlaiss en France, depuis l'poque ou
Guil. Coquillard en avoit parl, ne s'toit jamais perdu en
Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de
Com_, cap. 1.)]

[Note 238: La premire fois qu'il est parl de la poudre pour les
cheveux  cette poque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y
est dit qu'en 1593, on vit se promener  Paris des religieuses frises
et poudres.]

[Note 239: Manire de parler figure qui signifie _suer_... le mal de
Naples. Leroux, _Dict. comique_.]

[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal.
S.-Amant a dit:

  Que la tigne, que la _pelade_,
  Se jette dessus ma salade.]

_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle,
trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y
appliquer le vermillon destremp sur la rondeur de leurs joues; et
pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslay assez clairement, qu'elles
appliqueront trs doucement sur leurs visages, et sans y oublier la
petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orang pastel,
mesle avec vert naissant, et puis aprs voil un cheval de louage.

[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques annes.
V. Tallemant, dit. in-8, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le
Palais Mazarin_, p. 318, note 368.]

_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut
qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevs, 
icelle fin qu'elles paroissent et soient  la vue des regardans, et
que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers.

_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lvres
pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant
soit peu plus longs et leurs mentonnires un peu largettes, nonobstant
leurs masques un peu relevs, pour suivre l'usage qui se pratique de
les porter de la faon.

_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taille et les
tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de
mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des
regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets.

_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent
de larges paremens  leurs collets et robbes, et n'en fassent
paroistre que des eschantillons.

_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et
seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force
garnitures  leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront
cette imperfection.

_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossire taille,
portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour
bien dire, cache-bastards[242], qui relvent fort par derrire. Par
iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosit.

[Note 242: Les vertugadins, si favorables aux filles qui s'toient
laiss gter la taille, comme il est dit dans le dictionnaire des
jsuites de Trvoux, toient pour cela nomms ironiquement
_vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers  en
conserver la mode, les appeloient srieusement _garde-infante_.]

_Item_, celles qui auront souffl l'alquemie devant le sige de
Soissons[243], quy seront maigres et descharnes, il faut pour cela
faire paroistre d'une assez bonne faon, portant leurs coiffeures fort
estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement
garnies.

[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je souponne seulement une
grosse obscnit. La _ribaudie de Soissons_ toit dj proverbiale au
XIIIe sicle. Il en est parl dans le _Dit de l'Apostoile_.]

_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter
un soulier plus haut que l'autre.

_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restes
de la race des pygms, pourront estre en un instant, sans esternuer,
ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le
moyen d'un soulier d'un demy-pied de lige de haut, quy sera cach par
leurs longues robbes, et par ainsy, o la nature a deni la
bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice.

De plus, il vous est necessaire, chres compatriotes, qu'outre la
bienseance des habits il se faut estudier  former vos actions, affin
que l'un corresponde  l'autre, et que par ce moyen vous puissiez
parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de
quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie
cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseures si
votre allure est trop prompte, trop lente, trop affecte, trop niaise
ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et
votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de
sa nature, qui veut avoir bonne grace.

Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifi
vous estre convenable, vous aurez recours  un miroir pour y puiser
vos secrets, et apprendrez par iceluy  regarder si votre visage est
trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et
adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous
instruirez vos yeux  donner des regards doux, et vos bouches  former
en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre 
jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces  ceux qu'il vous
plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseures, chres
compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant  soy que vos
feintises amoureuses attireront  vous autres ces pauvres malheureux
errans. Voil donc ce que pour le present,  ce nouvel an, nous vous
pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur
que nous sommes  tout jamais vos chres compatriotes et humbles
servantes.

De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crme, ce premier
jour de l'an mil six cens dix huict.

Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombe entre les
mains, j'ay estim que je serois trs ingrat si je ne le faisois voir
au jour, pour servir d'avertissement  ceux qui sont tellement
abandonnez  leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se
laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimes, quy
ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques
discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et
deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces
canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne
si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et
tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines,
cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus  dire que le ciel
ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme
couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosit et de
desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que
de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien
cognoistre et respecter sans mot dire.

La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa
contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athnes.

C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct
Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la premire femme ne se
fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir  bout
du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit
bien trouv. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian  sa femme,
etc. La premire qui a mis la main au fruict deffendu, la premire qui
a abandonn Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy
est l'image de Dieu, que le diable n'avoit os aborder. J'aurai
recours, disoit ce malin, dans Orignes, quand il vouloit s'aider de
la femme, j'aurai recours  mes anciennes armes, disoit-il, pour
vaincre l'homme.

Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour,
afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux
pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux  la
bouche que les plaisirs charnels  ceux quy les frequentent.

  Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors;
  Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts,
  O repaissent les vers leur extrme famine;
  Vos visages sont feintz, vernissez et fardez;
  De mille clouds luisans vos habits sont parez,
  Mais vos corps sont remplis de puante vermine.

  Vous fardez vos discours afin de nous flechir,
  Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir,
  De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244];
  Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons,
  Afin de nous monstrer vos estranquez tetons,
  Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle.

  Vostre miroir vous fasche en disant verit;
  Vous accusez le ciel pour n'avoir de beaut;
  De vermeil et de blanc vous forcez la nature;
  Vos visages fumez, barbouillez et rouillez,
  Semblent des parchemins de lescive mouillez
  Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture

  Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict,
  Ny les affreux demons quy volent jour et nuict,
  Ny les crins herissez de l'horrible Cerbre,
  Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,
  Ny du pre des dieux le sainct commandement,
  Ne sauroit empescher la femme de malfaire.

  Un demon, une femme, sont tous deux compagnons:
  L'un est maistre en malice, l'autre en inventions.

[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues
et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris,
1633, in-8, p. 218, il est ainsi parl de l'art d'une camriste pour
attifer sa matresse: Tout son crdit procde de ce qu'elle sait
bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer
le sublim, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres
mixtions, etc. La sorcire de la _Celestine_ fabriquoit du sublim,
des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres
drogues pour le visage. (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p.
36).]

FIN.

       *       *       *       *       *


     _La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent._

     _A Paris._ 1622.

       In-8.


  Voicy le sicle methodique
  O l'on voit la belle pratique
  De servir Dieu mondainement
  Et d'estre mondain sagement.
  Il faut hanter les monastres
  Et savoir en toutes matires
  De nos devostes le babil;
  Avoir un directeur subtil
  Quy vous enseigne la mthode
  De vous confesser  la mode;
  Quy entende le compliment,
  Et surtout qui soit indulgent;
  Qu'en des scrupules ne vous mette,
  Ains que plustost il vous permette
  Poudres et frisons et bouquetz,
  Et tous les petits affiquetz,
  Pour, d'une faon non commune,
  Quy n'est nullement importune,
  Pratiquer la devotion
  En diverse condition,
  Chacun selon sa fantaisie,
  Sans qu'il faille (quoy que l'on die),
  Se priver du contentement
  Qu'on prend  son habillement:
  Car, pour estre un peu bigarre
  Et  la mode aproprie,
  Cela n'empesche nullement
  De vivre bien devotement.
  La gorge honestement ouverte,
  D'un petit quintain[245] clair couverte,
  Lequel, se tournant  tous coups,
  Monstre ce qu'il y a dessoubz.
  Pierres brillantes, pierreries,
  Ce sont de pures resveries
  D'un faible cerveau, quy a dict
  Qu'on cognoit le moine  l'habit.
  Si parfois on a l'ame atteinte
  De quelque devotion feinte,
  Il faut avec humilit
  Reclamer la divinit.
  Lors  dix heures on s'esveille,
  Et de bonne heure on s'apareille
  Pour se confesser de bon coeur
  Et recepvoir son createur.
  On se met au confessionnal
  Avec un maintien fort esgal,
  Puis la petite coiffe claire
  Sert d'ornement  tout l'affaire,
  Quy, encore qu'avec les yeux,
  Elle cache aussi les cheveux.
  C'est une methode si belle,
  Qu'on peut jouer de la prunelle
  Et facilement regarder
  Ce quy peut le plus contenter.
  A tout cecy l'on trouve excuse
  Et d'un terme souvent on use:
  C'est que la bonne intention
  Rend parfaite toute action.
  Ainsi la femme marie
  Pour son mary sera pare,
  Quy ne s'en soucie nullement;
  Plustost le mecontentement
  Qu'il a de sa grand braverie
  Forge en son coeur la jalousie.
  La fille doit se faire veoir,
  Si elle veut bien se pourveoir;
  Il faut qu'elle se rende aimable,
  Afin qu'estant plus desirable,
  Quelque party advantageux
  Contente son coeur courageux.
  Mais, las! la pauvrette, trompe,
  A la fin du jeu est pipe
  Par quelque trop leger amant:
  Car il arrive rarement
  Que les hommes, pleins de malice,
  S'attrapent par cest artifice;
  Ils cherchent de l'argent content
  Et se donnent au plus offrant.
  Mais si quelqu'une plus zele
  Et d'un saint desir attire
  Veut prendre avec humilit
  L'habit, en sa simplicit,
  Je luy donneray pour modelle
  En la vie spirituelle
  Des sainctes devostes d'humeur
  La modestie et la douceur,
  Et surtout la grande prudence
  Quy reluit dans leur excellence,
  La coiffe et les petits colletz,
  Les grands croix et gros chappeletz;
  Gaigner toujours quelque indulgence
  Pour adoucir sa penitence,
  Visiter fort les capucins,
  Les minimes, les jacobins,
  Principalement les jesuites,
  Pour estre bonnes casuistes;
  Mepriser la mondainet
  Et blasmer fort la vanit,
  Cheminant la vee baisse
  D'une faon mortifie,
  Delaissant en cette faon
  Toute la pompe  la maison,
  Car les belles tapisseries,
  Les lits de soie, les broderies,
  Avec les vaisselles d'argent,
  C'est leur commun ameublement.
  Il court encore une manie
  De certaine theologie
  Pour asseurer l'entendement
  De ceux quy vont plus simplement,
  Ne sachant encor la pratique
  Comme on peut, en bon catholique,
  S'accommoder du bien d'autruy,
  Pourveu que Dieu en soit servy
  Et que pour nous ils fassent croire
  Que c'est pour sa plus grande gloire,
  Bien que par son commandement
  Il le desfende absolument.
  Par la voye extraordinaire,
  Sans doute cela se peut faire,
  Car les bons theologiens
  Sont savants mthodiciens
  Et trouvent par leur suffisance
  Que c'est en bonne conscience.
  S'il entre dans quelque famille
  Quelqu'enfant qui soit malhabille,
  Aussi tost il est destin
  Et par arrest predestin
  Qu'il sera bon ou mauvais moine,
  Afin que de son patrimoine
  On fasse une meilleure part
  A ceux quy n'auroient que le quart;
  Ou s'il advient qu'on apprehende
  Des filles la charge trop grande,
  Par forme de devotion,
  On les met en religion.
  Mais c'est plus tost un bon menage[246]
  Pour espargner leur mariage;
  On forcera leur volont
  Pour les mestre en captivit,
  Dessoubz une reigle asservies,
  Dont elles n'auront nulle envie.
  Il faut parler avec honneur
  De nos evesques de faveur,
  Dont l'evesch est en tutelle
  Pendant qu'ils sont  la mamelle,
  Et, sans prolonger, sont mittrez
  Auparavant d'estre sevrez.
  Chacun a plusieurs abbayes
  Priorez et commanderies,
  Comme l'on voit les seculiers
  Avoir des femmes  milliers.
  Une favorable dispense
  Vous donnera toute l'essence
  D'estre abb, evesque ou cur,
  Sans qu'on soit escolier jur,
  Ny qu'on sache en nulle manire
  Dire service ou brevire;
  L'assistance d'un suffragant,
  Va tout cela accomodant.
  Je n'en veux dire davantage,
  Mettant mon perroquet en cage,
  Ne croyant, sauf meilleur advis,
  Qu'on aille ainsy en Paradis,
  Si Dieu, par un miracle estrange,
  Selon la mode ne se change.

[Note 245: Le _quintin_ toit une toile fort fine et fort claire, dont
on faisoit des collets et des manchettes.]

[Note 246: Une bonne conomie. Quand Sganarelle, d'aprs Panurge,
parle de vivre en mnage, il veut dire vivre d'conomie (_le Mdecin
malgr lui_, acte I, sc. 1). V. encore, sur l'emploi de ce mot,
Tallemant, dit. in-12, t. IX, p. 48.]

FIN.

       *       *       *       *       *


     _Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque_[247].

       M.DCC.XLIII.

         _Avec permission._ In-8.

     [Note 247: C'est une factie sans doute inspire par celle de
     Moncrif, _Histoire des chats, etc._, dont le succs toit trs
     grand alors. Quelques dtails nous donneroient toutefois  croire
     qu'elle devana peut-tre l'ouvrage de Moncrif, et qu'une
     premire dition, antrieure  celle que nous reproduisons ici,
     pourroit bien remonter au XVIIe sicle. Alors il faudroit y voir
     une imitation des plaidoyers de l'Intim et de Petit-Jean, pour
     et contre le chien Ciron, dans _les Plaideurs_.]


_Plaidoyers burlesques._

MESSIEURS,

Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de
Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communaut des Miaulans,
chevalier de l'ordre des Gouttires, gnralissime de l'arme des
Chats, demanderesse, accusatrice;

Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, dfendeur,
accus_.

Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non
seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de
celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus
noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillit de la
France, de l'Europe entire; que dis-je? de tout l'Univers, que le
malheureux Polichinel a troubl par des crimes effroyables.

Un des plus graves, et qui trouble le plus la socit, est qu'il a tu
et assassin, dans cette ville, le jour de Carme-prenant de l'anne
mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle
pour qui je parle, le plus fidle sujet, le plus intelligent et le
plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armes des
chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la
nation chatonne, avoit plusieurs fois t lu pour deput vers les
allis, quand il s'agissoit d'y ngocier quelque affaire importante
pour la conservation de sa Rpublique, et qui, par surcrot de
dignit, avoit pass par toutes les principales charges de la
communaut des chats, et exerc, avec un jugement dont il se voit peu
d'exemples, la marguillerie dans leurs assembles nocturnes, je veux
dire dans les sabats. Et pour comble de cruaut, et non content
d'avoir massacr le mari de celle pour qui je parle, il a encore
arrach les ongles de ma partie.

Si l'on mesure la punition du coupable  la qualit de la personne
envers laquelle le crime a t commis, aprs ce que je viens d'avoir
l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me parot douteux qu'on
puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accus.

Eh! quel motif a port cet infme meurtrier  massacrer ce hros, ou,
pour mieux dire,  dsoler cette famille entire? Vous ne le croiriez
pas, Messieurs: le plus vil intrt. Cet oprateur, cet empirique, en
un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est port  cet assassinat
que pour mieux parvenir  dbiter sa drogue. Le fameux Mitoulet toit
l'ennemi jur des rats; autant il en trouvoit, autant toient-ils
croqus par sa dent meurtrire. Mitoulet toit le rempart le plus
assur de cette ville; il nuisoit par l au commerce et  la
rputation de Polichinel. Personne n'toit curieux d'acheter de la
mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les dtruire.

Voil, Messieurs, voil la source et la cause de la haine de
Polichinel: il regarda cet illustre dfenseur comme son plus mortel
ennemi; Polichinel prissoit si Mitoulet conservoit des jours
prcieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager  commettre
le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la
personne de Mitoulet.

Eh! que deviendra la socit, s'il est ainsi permis de massacrer ses
plus grands bienfaiteurs, et si notre intert nous engage  donner la
mort  tous ceux qui peuvent nous nuire?

Marchands, puisque la notable race des chats est teinte, qui mettra
dsormais vos marchandises  couvert de la morsure des rats?

Soldats! qui veillera  la conservation de la bourre et de la mche
de vos mousquetons?

Et vous, dames si bien pares! qui les empchera de ronger vos habits
magnifiques, vos blondes, et d'insulter mme jusqu' votre visage, en
y lchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos
grces artificielles?

[Note 248: Le Gorgibus des _Prcieuses ridicules_ reproche  ses
filles la grande quantit de lard dont elles faisoient un usage
pareil; et un sicle aprs, on le sait, le marchal de Richelieu
demandoit au mme procd les apparences de son ternelle jeunesse.]

Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un
mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas
craindre pour vos papiers?

Ce n'est l, Messieurs, qu'une lgre partie de tous les maux que va
causer la mort du fameux Mitoulet.

Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que
de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gmissemens! On
perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus
grand encore par les rares qualits du coeur et de l'esprit que par
ses talens. Lion dans les combats, mais modeste aprs la victoire;
libral, dsintress; pour tout dire enfin, entirement dvou aux
intrts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et
un pre.

Mais quelle fut la dsolation de dame Minette, ma partie? Bien moins
sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu' la
perte qu'elle venoit de faire, reprsentez-vous, Messieurs, ce que la
douleur a de plus amer, et  peine vous formerez-vous un tableau de sa
triste situation.

  _............... Quis, talia fando,
  Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei,
  Temperet a lacrimis!_

Il ne revenoit jamais que charg des dpouilles de ses ennemis; ses
premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chre pouse;
il lui miauloit amoureusement, il la lchoit avec dlectation, il lui
faisoit patte de velours. Elle,  son tour, recevoit ce vainqueur dans
ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa
moiti. Peu semblable  ces hros qui se croyent tout permis, Mitoulet
toit fidle  son pouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit
encore celle d'un chat de bien.

Qu'allez-vous devenir, Minette infortune? Veuve de cet Hector[249],
vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont
autant d'Astianax qui prouveront le sort du fils de ce hros troyen.
Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un
Ulisse, un Pyrrhus acharn  leur ruine; ils ressembleroient  leur
pre, il les massacrera galement.

[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homre. (_Note de l'auteur._)]

  ............... Venez, famille dsole;
  Venez, pauvres enfans devenus orphelins,
  Venez faire parler vos esprits enfantins;
  Oi, Messieurs, vous voyez ici notre misre:
  Nous sommes orphelins[250].....

[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scne avant-dernire.]

Qui ne seroit touch de l'tat pitoyable o ils sont rduits!... C'est
 vous, Messieurs,  les vanger et leur mre. La mort d'un pre et
d'un poux crie et demande justice. Faut-il laisser un semblable
forfait impuni? Polichinel mrite les tourmens les plus inous. Aprs
ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, pourroit-il chapper 
la rigueur de vos jugemens? L'intrt particulier de mes parties,
l'intrt public, tout se lie et se joint contre cet infme meurtrier
pour qu'il subisse la peine due  ses crimes.

Ne croyez pas, en l'pargnant, de laisser un ennemi aux rats: sa
drogue n'est que celle d'un oprateur, plus nuisible, plus dangereuse
qu'utile; les fils de Mitoulet, bientt devenus grands, feront revivre
leur pre et rendront  l'univers sa tranquillit.

Je conclus, Messieurs,  ce qu'il plaise  la Cour dclarer ledit
Polichinel dement atteint et convaincu du meurtre commis en la
personne de messire Rominagrobis Mitoulet, et, pour rparation de ce
crime, ordonner que son enseigne sera dpende et lui y tre pendu 
la place; dclarer ses biens acquis et confisqus au profit de la
veuve et de ses fils, avec tous dpens, dommages et intrts, et, en
cas de rcidive, le condamner aux galres.

  Leu et approuv par moi, censeur pour la police, ce
  29 aot 1743.

  _Vu l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
  ce 2 septembre 1743._

                                                             MARVILLE.

       *       *       *       *       *

_Plaidoyer pour Boscot Polichinel, marchand picier-droguiste,
dfendeur;_

_Contre Gerofflette Perronnelle Minette, veuve de Rominagrobis
Mitoulet, demanderesse, accusatrice._


MESSIEURS,

Je parle ici pour Boscot Polichinel, bourgeois de cette ville,
marchand picier-droguiste, contre Gerofflette Perronnelle Minette,
veuve de Rominagrobis Mitoulet, demanderesse, accusatrice.

Le combat qui s'engage entre les parties a de quoi vous surprendre.
C'est une chatte qui poursuit la mort de son prtendu mari;
eussiez-vous jamais cru avoir  juger de la destine d'un chat? Mais
Mitoulet n'toit pas, ainsi qu'on vous l'a dit, de ces chats
ordinaires; ses vertus et ses talens devoient le distinguer de ceux de
son espce. Des vertus et des talens dans un chat! Pour moi, j'avois
jusque alors vcu dans l'opinion que tout le mrite d'un chat
consistoit  croquer une souris; mais il appartenoit  nos adversaires
d'ennoblir de si petites ides.

Quels pleurs cependant n'a pas cot la mort d'un si noble chat! Vous
avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien
oubli pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une
veuve dsole, six petits chatons orphelins, un mari, un pre
assassin! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye
moi-mme vers des larmes; et quel est le barbare qui n'et pas
pleur? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et
accordez-moi une audience favorable.

Quand je ne serois pas aussi persuad que je suis, Messieurs, de la
solidit de vos jugemens, le bon droit du malheureux accus dont
j'embrasse ici la dfense me donne une juste confiance que vous
voudrez bien vous dclarer hautement protecteurs de son innocence.
C'est un misrable disgraci de la nature,  qui elle ne semble avoir
refus tous ses dons extrieurs que pour l'orner plus libralement du
don le plus prcieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit,
qualit qu'il possde au suprme degr et dont il fait un si bon
usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le
voyent et qui l'entendent que son triste tat leur fait de compassion.

Ce Polichinel, Messieurs, n de parens obscurs et pauvres, n'a reu
d'eux qu'une ducation convenable  leur triste tat; mais son heureux
gnie, et plus encore sa probit, l'ont toujours soutenu jusques
aujourd'huy, sans que jamais la pauvret l'ait port  quelque mauvais
coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher.

Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tu Rominagrobis
Mitoulet, ce chat si vant et peint par nos adversaires d'un si
ridicule pinceau. Oui, il l'a tu; mais jamais attentat mrita-t-il
mieux un pareil chtiment? Aux belles qualits qu'on lui a si
libralement attribu, on et d ajouter la perfidie et l'ingratitude
dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces
vertus eussent encore rehauss son tableau. Ma partie ne l'a que trop
long-temps gard chez lui: il toit depuis deux ans l'objet de son
amiti, et les artificieuses caresses de ce tratre animal avoient su
si bien gagner son coeur, que, quelque dure que ft sa pauvret,
Mitoulet (grce  la vigilance et aux soins de son matre) ne s'en
toit presque jamais senti; mais tel est le caractre d'un tratre,
que rien ne peut jamais mriter sa reconnoissance.

Un soir que Polichinel, accabl d'inanition et d'inquitude, toit
assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper
de Mitoulet que pour le sien propre, ce sclrat, que dis-je? ce trop
digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'lance avec furie
sur Polichinel; il et sans doute ajout  toutes les belles actions
qu'on vous a dcrites celle d'trangler son matre, si Polichinel,
dans ce danger, n'et eu la prsence d'esprit de prendre son sabot et
d'en casser la tte de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons
traitemens de son matre que par la plus noire de toutes les
perfidies.

Vous voyez bien, Messieurs, par ce rcit aussi vrai que touchant:

Premirement, que Polichinel, en tuant le tratre Mitoulet, ne l'a
puni que comme il le mritoit;

Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer
la noirceur de son crime;

Troisimement, qu'un sclrat capable d'une telle trahison n'avoit t
que trop long-temps combl de caresses par Polichinel;

Quatrimement, enfin, que l'aversion que quantit de gens ont pour
cette maudite engeance est on ne peut mieux fonde, puisque nous ne
voyons que trop tous les jours une infinit d'exemples de leur
monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mmoire, si je ne
craignois d'entrer dans un dtail d'autant plus inutile, sans doute,
que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voil cependant
quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en
forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc
se laisser trangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si
respectable, s'abandonner au meurtre et  la trahison?

Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contents de nous accuser de ce
prtendu crime:  la mdisance ils ont joint la calomnie. Polichinel,
disent-ils encore effrontment, a arrach les ongles de cette veuve.
Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois
pour un moment me prter  toute son illusion, je vous dirois que sans
ongles elle en sera plus traitable et plus retene; ses ongles ne
repousseront que trop tt, et lui rendront toute sa frocit. Eh!
connot-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action?

Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein
prmdit. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la
voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me
contrediroit; mais, pour dmontrer invinciblement ce que j'ai
l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours  la base
fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement:

     _Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;_

et par l je vous ferai voir combien cette accusation est mal fonde.

Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur
le mme pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui cda
jamais en aucune de ses belles qualits. Le peu d'intelligence qui
avoit t entre ce beau couple n'affligea pas extrmement la
survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par
consquent hritiers de la mchancet de leurs parens, devinrent
bientt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne
connut jamais la vengeance, il oublia bientt l'attentat de son mari,
la reut volontiers chez lui et ne lui tmoigna aucun ressentiment.

Un jour de fte solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un
jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boillir son pot
(chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bte affame entra
furtivement chez lui, attire par l'odeur de la cuisine; elle voulut,
aussi bte que gourmande, pcher la viande dans le pot qui boilloit;
mais sa gourmandise lui cota cher: ses griffes s'y dessolrent et y
restrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens,
Polichinel, occup  autre chose, se retourna, et, par une douceur
qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre
dehors de chez lui.

Aprs cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie
jusqu' parotre en ce lieu en qualit d'accusatrice, lorsqu'elle y
devroit elle-mme redouter la rigueur de vos jugemens! assurment il
faut tre de la dernire des impudences pour faire un pareil coup.
Mais il est ais de voir ce qui l'a porte  cette extrmit: elle
s'est imagin, jugeant de Polichinel par elle-mme, qu'il alloit sans
doute la poursuivre criminellement; et, pour luder le chtiment
qu'elle mritoit, elle est vene l'attaquer la premire. N'est-ce pas
l le comble de la mchancet, et un pareil monstre d'iniquit
devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tu son
mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour tre sensible 
leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arrach les
ongles... Ne faut-il pas tre bien hardie pour oser seulement parler
de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en toit capable?
A-t-on jamais fait un crime  un homme de gagner lgitimement sa vie?
Non, assurment. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prtend faire.
Polichinel fait un petit ngoce d'picerie, dont le gain est aussi
modique que lgitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la
mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire
un crime, quoiqu'il me seroit ais, si je voulois, de prouver que
cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se
dfaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis
en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est
l'accusation et quel est l'accus. Ces deux considrations, jointes 
ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font esprer que
vous voudrez bien, en terrassant les mchans, faire triompher
l'innocence. Par ces raisons,

Je conclus, Messieurs,  ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel
dans le droit de vendre et dbiter de la mort-aux-rats, le dclarer
indement accus du meurtre commis en la personne de Mitoulet,
condamner Minette, sa veuve,  lui faire rparation d'honneur
authentique, dont sera dress acte et dpos au greffe; la condamner,
elle et toute sa race, au bannissement perptuel, avec tous dpens,
dommages et intrts.


_Jugement._

Parties oies, nous avons ordonn que l'action de ladite Perronnelle
Minette sursoira jusqu' sa qualit certaine, ses enfans tant
mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de dlibration de
parens par lequel elle et t nomme tutrice  iceux, et cependant
provisoirement dfend  Polichinel d'user du mtier de droguiste, mme
de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il
justifie de sa lettre de matrise, dpens rservs.

  L et approuv par moi, censeur pour la police, ce 29
  aoust 1743.

  _V l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
  ce 2 septembre 1743._

                                                             MARVILLE.

Registr sur le livre de la communaut des libraires-imprimeurs de
Paris, n 2199, conformment aux rglemens, et notamment  l'arrt de
la cour du parlement du 3 dcembre 1705. A Paris, ce 13 septembre
1743.--_Sign_ SAUGRAIN, syndic.

       *       *       *       *       *


     _Les merveilles et les excellences du salmigondis de l'aloyau,
     avec les Confitures renverses._

       _A Paris, chez Jean Martin,_ 1627. In-8.


  Le Roux, ta gentille humeur
  Merite bien qu'un rimeur,
  Des plus gentils de sa race,
  Pour toy grimpe sur Parnasse.

  Un jour, beuvant rejouys
  A la sant de Louys
  Et de Charles ton bon maistre,
  Il t'en souviendra peut-estre,
  Tu laissas les mets royaux
  Pour manger les alloyaux.
  Tu me fy promestre, en somme,
  Sur la foy d'un galant homme,
  Qu'en vers je celebrerois
  Ces morceaux dignes des rois.
  Je m'acquitte de ma debte
  En monnoie de pote.
  Si Rouillard s'est esbatu
  Sur le renom d'un festu[251]
  Qu'un miserable asne mange;
  Si Pasquier, en sa loange
  De la puce de Poitiers[252],
  A du bruict en nos quartiers,
  Loant l'aloyau, j'espre
  La faveur autant prospre,
  Voire plus, car le subject
  Est plus noble et moins abject.

  Arrire donc,  viandes
  Delicates et friandes,
  Et de quy l'enorme coust
  Faict  maint perdre le goust!
  A la table epicure
  Vous servirez de cure;
  Soient de vos morceaux disnez
  Les hommes effeminez!
  Vous fistes perdre Capoue:
  Aux vils corbeaux je vous voe.

  Hercule ne vouloit pas
  Vous avoir en ses repas;
  Au goust des Alcibiades
  Vous eussiez est trop fades:
  Le boeuf seul les contentoit;
  Un aloyau seul estoit
  La solide nourriture
  Convenable  leur nature.

  Aux geants membrus et forts,
  Aux athltes grands de corps,
  Les chairs grosses et charnues
  Plaisent mieux que les menues;
  Les poussins, les pigeonneaux,
  Les bizets[253], les estourneaux,
  Les moineaux, les allouettes,
  Sont pour les marionettes,
  Pour les petits marjolets,
  Pour les petits hommelets
  Quy n'osent paroistre en rue,
  Tant ils ont peur de la grue[254].
  Tant de mets et d'entremets
  Ne furent propres jamais
  Aux phylosophes antiques.
  Je m'en rapporte aux ethiques.

  Les diverses qualitez
  Amnent des cruditez;
  Les cruditez indigestes
  Sont  la sant molestes;
  De l viennent les douleurs
  Tant aux intestins qu'ailleurs,
  Les choliques, les tranches,
  Sinistres aux accouches;
  Les vertiges du cerveau
  Avec la fivre de veau[255].
  Quy soi-mesme se commande,
  Et quy, sobre, ne demande
  Qu'un aloyau pour tout mets
  N'est point malade jamais.

  Un aloyau profitable
  Repare tout une table
  Du beau lustre color
  De son rouge sur-dor.
  Il paist nostre faim plus grosse,
  Et l'on retrouve en la sausse
  L'appetit perdu souvent:
  De mort il le rend vivant.

  Nutritive est la fume
  A la personne affame;
  Et, si vous ne me croyez,
  Feuilletez les plaidoyez.
  Entre la Rotisserie,
  Jadis, et la Gueuserie,
  Il se mut un gros procez.
  N'ayant mang leurs pains secz,
  Mais, au flair de la viande,
  Les gueux payrent l'amende[256];

  Et mesmement aux faulx dieux
  Le flair en est gracieux:
  Il les contente, o leur prestre
  Veult la chair pour en repaistre.
  Les prestres et les devins
  Des sacrifices divins,
  Aux solennelles journes,
  Enlevoient les charbonnes:
  C'est tout un et l'aloyau,
  J'en croy le boucher Croyau.

  Il sera de bonne sorte,
  Et tel qu'on nous en apporte
  De Sainct-Etienne-du-Mont[257]
  Ou de nostre Petit-Pont[258].
  Ceux de la pice premire
  N'ont pas la gloire dernire.
  Les uns sont  deux costez,
  Et les autres, escourtez,
  N'en ont qu'un: c'est au choix vostre
  Que de prendre l'un ou l'autre.
  Les plus gras sont les meilleurs.
  Manquent-ils, allez ailleurs.
  La viande est tant plus franche
  Que la graisse en est plus blanche,
  Et plus tendre elle sera.

  La dame l'embrochera
  D'une gentille manire,
  Sinon vostre chambrire,
  Ou bien vostre marmiton.
  A la guerre, un long baston
  Sert bien souvent d'une broche.
  Le feu ne sera trop proche,
  D'autant qu'il le raviroit[259]
  Plustost qu'il ne le cuiroit.

  Moyenne soit la distance.
  C'est au feu qu'est l'importance:
  Il doibt estre bel et bon;
  Le meilleur est de charbon.
  Celuy quy vire et quy tourne
  Ordinairement sejourne
  Sur le plus espais cost.
  Qui le brusle soit frott.
  Il vaut mieux que l'on n'y mette
  Qu'une personne discrette.
  Ne tournez pas au rebours:
  Je hais trop les mauvais tours
  A l'ancienne coustume.
  Cuite est la chair quy ne fume;
  Sche, elle a moins de saveur.
  Je tiendrois  grand'faveur
  Qu'elle mouillast mon assiette.
  Sur l'espaule une serviette,
  Vous le desembrocherez,
  Au plat vous le poserez.

  Le sel et l'eau sont la sausse.
  Tel y a quy la rehausse
  Avec du vinaigre aux aulx;
  Mais ce sont les Champenaux.
  Il n'est meilleure poyvrade,
  Meilleure capylotade,
  Ny meilleur salmygondis,
  Tel qu'en apprestoit jadis
  Nostre maistre La Fontaine,
  La Fontaine Marmitaine.
  L'amy que j'ayme d'amour
  Avoit dict qu' mon retour
  J'en trouverois un en broche.
  L'heure du souper approche:
  Je m'en vay voir s'il est cuit.
  Adieu, bonsoir, bonne nuit.

[Note 251: Allusion au livre singulier dont voici le titre: _La
magnifique doxologie du festu_, par M. Sebastien Roulliard, de Melun,
advocat au parlement. Paris, 1610, in-8.]

[Note 252: C'est la fameuse puce qu'Estienne Pasquier, tant 
Poitiers pour les _Grands jours_, aperut sur le sein de la belle
Catherine des Roches, et au sujet de laquelle il ouvrit une sorte de
concours potique. Tous les clbres auteurs y prirent part, non
seulement ceux qui crivoient en franois, mais ceux qui faisoient des
vers grecs, latins, italiens et espagnols. Aussi le P. Garasse a-t-il
dit: Cette puce a tant couru et saut dans les esprits fretillans des
Franois, des Italiens, des Flamands, qu'ils en ont fait un Pgase.
(_Recherche des recherches_, liv. V, ch. 10.) Pasquier fit un recueil
de tous ces vers, qu'il ddia  M. Achille du Harlay, prsident des
Grands-jours, et qu'on trouve  la fin de son volume: _la Jeunesse
d'Estienne Pasquier et sa suite_, Paris, Jean Petit-Pas, 1610, in-8.
Le recueil a lui-mme pour titre: _La Puce, ou jeux potiques franois
et latins composs sur la puce aux Grands jours de Poitiers, en_ 1579.
Il avait dj paru isolment en 1581 et 1583, sous le titre de: _La
Puce de madame des Roches_.]

[Note 253: Le _biset_ est un pigeon sauvage un peu plus petit que le
ramier, ayant les pieds et le bec rouges.]

[Note 254: Comme les pygmes d'Homre, que les grues dvorrent.]

[Note 255: On appeloit ainsi l'espce de malaise ml de frissons qui
suit les dbauches de bonne chre. Il a fivre de veau, il tremble
quand il est saoul. (_Adages franois_, XVIe sicle.)]

[Note 256: A Paris, en la roustisserie du Petit-Chastelet, au devant
de l'ouvroir d'ung roustisseur, un facquin mangeoit son pain  la
fume du roust, et le trouvoit, ainsy parfum, grandement savoureux.
Le roustisseur le laissoit faire. Enfin, quand tout le pain fust
bauffr, le roustisseur happe le facquin au collet, et vouloit qu'il
luy payast la fume de son roust. Le facquin disoit en rien n'avoir
ses viandes endommaig, rien n'avoir du sien prins, en rien luy estre
debiteur. La fume dont est question evaporoit par dehors: ainsi,
comme ainsi se perdoit-elle, jamais n'avoit est dit que dedans Paris
on eust vendu fume de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de
fume de son roust n'estoit tenu nourrir les facquins, et renioit, en
cas qu'il ne le payast, qu'il luy osteroit ses crochets. Le facquin
tire son tribart, et se mettoit en deffense. L'altercation fust
grande; le badaud peuple de Paris accourut au debat de toute part. L
se trouva  propos Seigni Joan, le fol citadin de Paris. L'ayant
aperceu, le roustisseur demanda au facquin: Veulx-tu sus nostre
differend croire ce noble Seigni Joan? Ouy, par la sambre guroy!
respondit le facquin. Adonc Seigni Joan, ayant leur discord entendu,
commanda au facquin qu'il luy tirast de son bauldrier quelque pice
d'argent. Le facquin luy mist en main ung tournois Philippus. Seigni
Joan le print et le mist sur son espaule gausche, comme explorant s'il
estoit de poids; puis le timpoit sur la paulme de sa main gausche,
comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sus la
prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqu.
Tout ce fust faict en grand silence de tout le badaud peuple, en ferme
attente du roustisseur et desespoir du facquin. Enfin le feit sur
l'ouvroir sonner  plusieurs fois; puis, en majest presidentale,
tenant sa marotte au poing, comme si feust un sceptre, et affublant en
teste son chaperon de martres singesses,  aureilles de papier frais
 poinct d'orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes fois,
dist  haulte voix: La cour vous dict que le facquin qui a son pain
mang  la fume du roust civilement a pay le roustisseur au son de
son argent; ordonne la dicte cour que chascun se retire en sa
chacunire, sans despens, et pour cause. (Rabelais, liv. III, ch.
36.)]

[Note 257: Il veut parler des boucheries voisines de cette glise,
et qui, ds le XIIe sicle, avoient fait donner  la rue
Montagne-Sainte-Genevive le nom de rue des Boucheries.]

[Note 258: On vendoit toutes sortes de denres sur le Petit-Pont, V.
notre _Paris dmoli_, 2e dit., p. XLV.]

[Note 259: Vieux mot que la langue culinaire a seule conserv. _Havir_
se dit pour l'action du feu trop vif, qui dessche la viande par
dehors sans la cuire  l'intrieur. C'est, selon Mnage, le mot grec
[Grec: auein], rtir, brler.]

       *       *       *       *       *

_Les Confitures renverses._

  Quy veult empescher un vilain,
  Il luy faut mestre un oeuf en main.
  Que tu m'empeschas,  Voicture[260],
  Avec tes pots de confiture!

  Il te souvient qu' mon depart
  J'en pris en mes mains bonne part,
  Ayant serr l'autre partie
  Dans ma pochette appesantie.

  De chez toy chez nous y a loin,
  Et tout du long de ce chemin
  Il n'y eut fils de bonne mre,
  Quy ne me creust apothicaire.

  Ayant les deux mains  mes pots
  (Ils cuidoient choir  tout propos),
  Le moyen de faire l'honneste!
  Mon chapeau tenoit  ma teste,

  Les uns m'estimoient desdaigneux,
  Les autres m'appeloient teigneux.
  Je ne say qui disoit: Malherbe,
  Qui sait bien, n'est pas tant superbe.

  En evesque, non autrement,
  Je les saluois froidement,
  Rasserenant ma triste mine,
  En tournant le col vers l'eschine.

  Quoy qu'assez chiche de salut,
  Le malheur toutefois voulut
  Que je repandisse la saulce
  Tant sur le manteau que la chausse.

  De mal en pis, un autre effect
  Dedans ma pochette se faict:
  Tout pesle-mesle se renverse,
  Et n'est doubleure qu'il ne perse.

  Mes vers se trouvrent dessous,
  Bon Dieu! que mes vers estoient doux!
  Ma bienheureuse gibecire
  En fut enduicte toute entire.

  Il ne fut sol ny carolus[261]
  Quy ne fust lors pris  la glus.
  Alors j'appris que chose aucune
  N'est si douce que la pecune.

  Du travers de la cuisse au corps
  La douceur me passa ds lors.
  Si Dieu veut qu'elle y persevre,
  Je ne seray plus tant sevre.

  Le plus petit chien de chez nous
  Me trouva plus que son laict doux;
  Il fut si friand de la sausse,
  Qu'il a presque avall ma chausse.

  Tant et tant ce petit coquin
  En barboilla son musequin,
  Qu'il n'est chien au mont Sainct-Hilaire
  Quy ne le suive et ne le flaire.

  Amy Voicture, tant sur tous
  Et plus que confiture doux,
  Ne me donne plus confiture
  Sans un laquay pour la voiture.

[Note 260: C'est Voiture le pote; nous le reconnaissons bien  ce
cadeau de friandises.]

[Note 261: Petite pice de billon mise en cours par Charles VIII, et
tout  fait baisse de valeur  l'poque o ces vers furent crits.
Elle ne valoit alors que dix deniers.]

FIN.

       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIRES.


  Prface.                                                           v

   1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie
     du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie.            1

   2. Le Diogne franois, ou les facetieux discours du vray
     anti-dotour comique blaisois.                                   9

   3. Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont est
     estransglez par le diable, dans Paris, la semaine sainte.      23

   4. Discours fait au parlement de Dijon sur la presentation des
     Lettres d'abolition obtenues par Helne Gillet, condamne 
     mort pour avoir cel sa grossesse et son fruict.               35

   5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
     courtisanne venitienne, laquelle, aprs avoir demeur long
     temps souille dans les lubricitez et ordures de son pech,
     Dieu a faict reluire dans son ame les rayons de son amour,
     et l'a retire  soy.                                          49

   6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
     particulirement d'aucunes bourgeoises de Paris.               55

   7. La Chasse et l'Amour,  Lysidor.                              65

   8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands: l'un
     est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien
     l'avoit appel Normand; ensemble deffinition de l'assiette
     d'icelle ville de Pontoise selon les Chroniques de France.     75

   9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et
     une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter
     par les diables de ville en ville; avec leur declaration d'avoir
     fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcillges,
     et aussi d'avoir fait plusieurs degts aux biens de la terre.
     Ensemble l'arrest prononc contre eux par la Cour du parlement
     de Bordeaux, le samedi 10 mars 1610.                           87

  10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
     d'un favory de la cour d'Espagne.                              95

  11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frres de la
     Roze-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris.
     Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et
     particularitez d'iceux.                                       115

  12. Role des presentations faictes aux Grands Jours de
     l'Eloquence franoise.                                        127

  13. Recit veritable du grand combat arriv sur mer, aux Indes
     Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
     hollandois, conduits par Lhermite, devant la ville de Lima,
     en l'anne 1624.                                              141

  14. Discours veritable de l'arme du trs vertueux et illustre
     Charles, duc de Savoie et prince de Piedmont, contre la ville
     de Genve, ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les
     habitans de la ditte ville, par J. K. S. sieur de la
     Chapelle.                                                     149

  15. Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc,
     flamande, estrangle par le diable, dans la ville d'Anvers,
     pour n'avoir trouv son rabat bien godronn, le 15 avril
     1616.                                                         163

  16. Discours au vray des troubles nagures advenus au royaume
     d'Arragon, avec l'occasion d'iceux, et de leur pacification
     et assoupissement.                                            169

  17. Recit naf et veritable du cruel assassinat et horrible
     massacre, commis le 26 aot 1652, par la Compagnie des
     frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean
     Bourgeois.                                                    179

  18. Les Grands Jours tenus  Paris par M. Muet, lieutenant
     du petit criminel.                                            193

  19. La revolte des Passemens.                                    223

  20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement
     du camp.                                                      259

  21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioch, au
     bout du Pont-Neuf.                                            277

  22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery.                289

  23. Le bruit qui court de l'Espouse.                            305

  24. La conference des servantes de la ville de Paris, soubs
     sainct Innocent, avec protestations de bien ferrer la mule
     ce caresme pour aller tirer  la blanque  la foire de
     Sainct-Germain, et de bien faire courir l'anse du panier.     313

  25. Le triomphe admirable observ en l'alliance de Betheleem
     Gabor, prince de Transylvanie, avec la princesse Catherine
     de Brandebourg.                                               323

  26. La descouverte du style impudicque des courtisannes de
     Normandie  celles de Paris, envoye pour estrennes, de
     l'invention d'une courtisanne angloise.                       333

  27. La Rubrique et fallace du monde.                             343

  28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque.                349

  29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis
     de l'Aloyau, avec les Confitures renverses.                  363

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

--L'orthographe imprime a t conserve.

--Les notes 139 et 144 n'ont pas d'ancre dans le texte.

--Les lettres suprieures inhabituelles sont places entre
parenthses.]






End of the Project Gutenberg EBook of Varits Historiques et Littraires (1
/ 10), by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIETES HISTORIQUES, VOL 1 ***

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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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