The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19), by 
Jules Michelet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: February 20, 2013 [EBook #42141]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1516-1547 ***




Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net









                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                            TOME DIXIME




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, DITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un
rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse
immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en
comble et la renouvellent entirement.

J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet,
l'habile explorateur des mmes documents, ne se rencontre avec moi,
dans cette priode, que pour un fait: l'lection de Charles-Quint.

C'est dans les douze ou quinze dernires annes que les lettres,
dpches et actes de tout genre ont t publis d'ensemble et dans une
abondance, une varit qui nous permet de juger ces pices
elles-mmes, en les contrlant les unes par les autres.

Jusque-l on n'avait gure d'autre guide que les chroniques du temps
et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des
chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes
sur le reste ou tout  fait muettes.

Les points essentiels de l'histoire politique taient encore
controverss. Le conntable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un
trait crit avec l'Empereur? Les avis taient partags. Quelle fut,
pendant la captivit de Madrid, la flottante politique de la rgence
et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouv dans
les _Papiers Granvelle_ et dans les pices runies sous le titre de
_Captivit de Franois Ier_ (1841, 1847).

L'histoire des moeurs de la cour et du prince tait-elle mieux connue?
On en tait rduit  glaner dans Brantme. Les deux faits moraux les
plus graves, et du plus intime intrieur, sont claircis maintenant
par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (_d.
Gnin, 1841_, et _A. Champollion, 1847_).

Les actes les plus cachs, nis et dmentis devant l'Europe, sont
maintenant en pleine lumire, spcialement les rapports secrets du roi
avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils
furent un coup de dsespoir et datrent du champ de Pavie. Grce 
l'importante publication de M. Charrire, nous pouvons complter,
dater et prciser les faits donns par Hammer, d'aprs les rapports,
souvent vagues ou dfigurs, des crivains orientaux (_Ngoc. du
Levant, 1848_).

Le point capital, dcisif, pour toute la fin du rgne, c'est la crise
de 1538, qui changea subitement la politique franaise, la fit
dfinitivement catholique, rtrograde et, pour ainsi dire, espagnole.
C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de
Tournon, de Lorraine, on peut dire l'clipse de Franois Ier, sa mort
anticipe, et dj l'avnement de la petite cour d'Henri II. Qui
dcida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premires
dmarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes
hsitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications
rcentes (_Weiss, 1841_; _Lanz, 1844_; _Le Glay et Van der Bergh,
1845_; _Alberj, 1839-1844_). Tout est clair maintenant, et par le
rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Snat de Venise, et par la lettre
intime o la soeur de Charles-Quint rvle ses terreurs, les embarras
extrmes et l'tat effrayant de sa situation.

 ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes
chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire
intrieure de Paris, qu'on cherchait dans Flibien, Sauval, Du Boulay,
etc., n'existait point pour cette poque. Elle s'est rvle  nous
dans la prcieuse chronique anonyme publie (1854) par M. Lalanne. On
en peut dire autant de l'histoire de Genve, qu'on a connue par les
chroniques, imprimes rcemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et
surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855).

En possession de ces riches matriaux, la critique peut maintenant
examiner, juger, choisir.

Parfois la lumire se fait d'elle-mme. Au premier coup d'oeil, par
exemple, on voit, pour les excutions des protestants en 1535, que le
narrateur srieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et
peut-tre tout vu) jour par jour. Bze et Crespin videmment ont suivi
de lointains chos. Le rcit catholique claire l'histoire
protestante.

Nuls documents ne mritent une attention plus srieuse que les
rapports des envoys vnitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des
renseignements statistiques. Ce sont gnralement de pntrants
observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois,
spcialement sur les faits loigns de leur observation immdiate.
Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnes 
Charles-Quint, ignore l'irritation o les mettait depuis longtemps
l'immolation systmatique de l'industrie flamande aux intrts de
l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient
l'alliance mme aux dpens des Pays-Bas.

Contarini a bien vu Charles-Quint. Il dcrit  merveille cette
mchoire absorbante, ces yeux avides (_occhi avari_). Il n'en juge pas
moins que l'empereur est modr, peu ambitieux. Cela, en 1525, au
moment o le jeune prince se lche et se dvoile dans ses vastes
projets par sa lettre  Lannoy.

Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au snat de Venise
sont souvent combins pour plaire  ce snat. Nicolas Tiepolo, par
exemple, qui est si srieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu
dans l'loge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue numration
de ses vertus. Il est si gnreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il
vient de faire lire son frre roi des Romains. Pourquoi ces
purilits dans une bouche du reste grave? Parce que le parti imprial
redevenait tout puissant dans le Snat de Venise, aprs la confrence
de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge Andr Gritti, qui
meurt un an aprs. Venise ds lors va suivre l'empereur, s'loigner de
la France et se brouiller avec les Turcs.

Ceci donn  la mthode,  la critique, aux sources, il resterait
peut-tre  tracer une brve formule qui rsumt les trente annes,
permt d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contre dans
une petite carte gographique.

C'est l'ge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition
infinies, son prcoce avortement, la ncessit o elle est de
s'appuyer du principe, essentiellement diffrent de la Rformation.

Que n'avait-elle embrass dans ses voeux? Du premier bond, elle
allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre
humain: la rconciliation de la terre.

D'un mme lan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le
fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants.

La merveille, c'est que d'une foule de dcouvertes isoles,
spontanes, un ensemble systmatique se faisait sans qu'on s'en mlt,
tout gravitant vers ces deux questions: _Comment se fait et se refait
l'homme physique? Comment se fait l'homme moral?_ Le premier livre
qu'on ait crit sur l'ducation, celui qu'on peut appeler l'_mile_ du
XVIe sicle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur.

La puissance d'enfantement qu'eut la France  ce moment clata par
l'apparition subite des deux langues franaises, qui surgissent,
adultes, mres, tout armes, dans les deux crivains capitaux du
sicle: l'immense et fcond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin.

Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance,
est-elle au niveau de son rle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle
un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie gnrale, rpandue
partout, que l'Italie avait dans son bel ge? La France tonne par
d'effrayants contrastes. C'est un gant et c'est un nain. C'est la vie
dbordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle
n'est pas encore.

Donc, sur quoi porte la Renaissance franaise? Faut-il le dire? sur un
individu.

Qu'tait-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de
l'humanit, celui que l'esprit nouveau pria d'tre son dfenseur
contre la politique catholique et le roi de l'inquisition?

C'est  ce volume  rpondre. Mais dj, dans ce rsum, nous devons
faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si
bien, agit si mal, mobile en ses rsolutions encore plus que dans ses
amours, cet imprudent, cet tourdi, ce Janus, cette girouette,
Franois Ier, fut un Franais.

Le peuple est encore une nigme. La noblesse et le parlement
accueilleraient l'tranger (1524). La bourgeoisie prte au clerg
l'appui brutal des confrries contre le libre esprit de recherche et
la rnovation religieuse.

La France, toute en un homme en qui rayonnent  plaisir les vices
nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit
attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu' s'oublier
et se renier.

Quelle rponse  cela, et quel remde? Nul que la voix morale, l'appel
aux vertus fortes, au sacrifice, au dvouement. Dans les ravages
atroces des armes mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le
drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonn coute le
cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu.

L'immense lan de la musique, devenue populaire, le libre examen de
la Bible, la presse dcuple, centuple, l'puration du sacerdoce et
de la famille, n'est-ce pas dj la victoire? Quelque ombre mystique
qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumire
n'est-elle pas gagne pour toujours?

Rien n'est gagn. Tout reste en question. Au mysticisme spontan,
spirituel, lumineux du Nord, rpond le mysticisme matriel, imaginatif
du Midi, son dvot machiavlisme. De la colre idoltrique, de
l'obstination espagnole, du gnie d'intrigue surtout et de roman, sort
la dangereuse machine des _Exercitia_ d'Ignace, grossire, d'autant
plus redoutable.

Cela de trs-bonne heure, quatre ou cinq ans aprs Luther, vers 1522,
et bien avant l'cole de rsistance que Genve organisera.

C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard
des mobilits de la France, qui tourne au vent des volonts lgres,
des caprices d'un malade, prirait  coup sr, et le monde tomberait
au grand filet des pcheurs d'hommes, sans cette contraction suprme
de la Rforme sur le roc de Genve par l'pre gnie de Calvin.

  Paris, 21 juin 1855.




NOTE

DE LA MTHODE


Un vnement fort grave est arriv rcemment dans le monde
scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue.

L'histoire de France est croule.

Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont
notre temps a vcu sur la foi de certaine cole. Une main forte et
hardie a enlev au systme la base o il reposait.

C'tait un axiome partout crit, enseign, profess dogmatiquement et
docilement accept, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux
collges, aux moindres coles, que quatorze cents ans de despotisme
avaient fond la libert.

D'o suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le
despotisme. Pre et mre honoreras.

L'cole historique ne de 1815 nous enseignait que nos dfaites furent
toutes des degrs heureux de cette initiation. Toutes les victoires de
la force se trouvaient lgitimes. La philosophie faisait plus. Elle
proclamait sa formule: La victoire est sainte, le succs est saint.

Dans l'exagration croissante et le progrs du paradoxe, aprs
l'apologie des victoires barbares, fodales, royales, vint l'loge des
victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthlemy
(dans la bouche d'un rpublicain)!

Ce fut le _Consummatum est_.--Quiconque refusait de subir la tyrannie
du systme recevait la qualification d'crivain systmatique. Si la
conscience rsistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen
des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de piti; on
opposait  toute preuve d'rudition la preuve dcisive, palpable,
actuelle; on frappait de la baguette la pice probante, l'oeuvre et le
dernier fruit des sicles: le gouvernement constitutionnel.

Deux hommes,  ma connaissance, ont rsist  cet entranement.

L'un, c'est mon vnrable matre Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus
faible sans doute de ses dernires annes n'en a pas moins lutt
contre ce systme immoral par sa vigueur rpublicaine et la gnrosit
de son caractre.

L'autre, c'est moi. Je rsistai par l'amour des ralits et le
sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui,
sans effort, sans dispute, lui fait fuir et dtester les mortes
crations que les scolastiques quelconques chafaudent contre la
nature et la cration de Dieu.

Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance
d'accepter un optimisme barbare sur cet ocan de malheurs, je restai,
moi, libre du systme des historiens hommes d'tat.

Aujourd'hui que la ralit, inexorable et terrible, les a violemment
rfuts, ils se maintiennent encore par une certaine attitude,
affectant de ne pas voir l'anantissement de leurs thories. Mais
voici qu'une voix svre, respectueusement ironique, s'lve dans leur
propre revue (Quinet, 15 avril 1855, _Philosophie de l'histoire de
France_). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre
sur laquelle ils avaient bti. On ne mconnat nullement leurs mrites
de dtails, leurs recherches et leurs dcouvertes; loin de l, on les
console, en leur disant qu'aprs tout, si l'ensemble manque, il leur
restera d'avoir clair tels points spciaux. Seulement, avec douceur,
sans bruit et sans violence, on carte le petit pltrage qui honorait
encore un peu les dehors de la construction dcrpite. On se permet de
regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abme. Et la
base est partie.

Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par
rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous
sommes toujours fi au temps pour faire tomber ce qui doit tomber.
Nous allmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais
aujourd'hui,  une poque o l'me, fortement avertie, cherche  se
prendre  quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son
renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le
sol, faire ombre et garder la place, empchant que rien n'y vienne.

Arrire, faux docteurs et faux dieux!




CHAPITRE PREMIER

LE TURC.--LES JUIFS

1508-1512


Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armes
ottomanes qui avancent dans l'Europe, le dluge des Juifs qui,
d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord,
c'est la premire proccupation du XVIe sicle, celle qui d'abord
absorbe les esprits et domine tout intrt moral et politique. Non
sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui,
d'un mouvement irrsistible, envahit l'Occident.

[Note 1: Dans ce chapitre et les suivants, _la Presse_, _la
Banque_, _la Rforme de Luther_, nous avons d poser les questions
dominantes du sicle avant de les voir se dbattre en France. Cette
mthode tait la seule logique.

La question dominante et souveraine se prsente ds le premier
chapitre: La rvolution se fera-t-elle _par la Renaissance_ et la
cration d'un nouvel esprit, ou _par la rforme_ et le renouvellement
de l'esprit chrtien?

Le signe du nouvel esprit est la rconciliation du genre humain,
l'adoption mme des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des
tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanit europenne
reconnatrait des frres. Cette reconnaissance, prpare pour l'Orient
dans la trop courte poque des quinze premires annes de Soliman, est
ajourne par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent
Barberousse, les ravages des Barbaresques.

De nos jours, l'oeuvre de rapprochement s'est avance par le commerce
et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanit
s'veille avec bonheur dans l'ide consolante de son identit. Nous
vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce
n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous
apparat comme frre. L'immensit du monde chinois se rvle comme une
autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux
cents millions de croyants, y rpond au christianisme, et comme
nombre, et comme morale, et comme hirarchie, comme monachisme, etc.
Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de
dcouvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frre du christianisme?
Celui-ci le reconnatra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon
le caractre que le christianisme revendique pour lui-mme comme
essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la
promesse du monde  venir, dans l'espoir du salut, dans l'intrt, il
n'est pas le frre du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se
dfinir la religion de la charit, il reconnatra le bouddhisme comme
son frre, comme un autre lui-mme; il ne dclinera cette fraternit
et cette ressemblance qu'en dclarant que la charit n'est point
essentielle au christianisme.

Le clerg se garde bien de toucher cette question. Il laisse une
philosophie complaisante insister sur _les diffrences_ des deux
religions, c'est--dire sauver et dfendre le christianisme comme
unique et miraculeux. Pour nous, _les ressemblances_ nous semblent
bien autrement frappantes. C'est au coeur de juger. Qu'il dise si le
charme moral de la lgende vanglique ne se retrouve pas tout entier
dans la lgende bouddhique, avec sa placide saintet, mme ses
tendances fminines  la quitude monastique. Il faut tre bien
dtermin  ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui
n'est pas seulement dans les grands traits gnraux de la face et dans
l'expression, mais dans les menus dtails, dans les petits signes
fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux
frres se sont ressembl en naissant, mais dans le progrs de la vie;
ils ont chang et vieilli de la mme manire.

 ces dictes du coeur et du bon sens rpondent entirement les
rsultats de l'rudition. Que de fois je les recueillis (dans cette
heureuse amiti de trente ans) de la bouche aimable et chre, autant
que grave, d'Eugne Burnouf!... Oui, chre et regrettable  jamais! Je
passe tous les jours, le coeur plein d'amers regrets, devant cette
maison, o tous nous prmes _le lotus de la bonne foi_, devant ce
savant cabinet, si bien clair, soleill, o, dans les jours d'hiver,
nous rchauffions notre ple science occidentale  son soleil indien.
L'manation rgulire des langues, exactement la mme en Asie, en
Europe, la gnration correspondante des religions et non moins
symtrique, c'tait son texte favori et mon ravissement.

Voil ce que j'ai emport de cette maison: sa lumire (qui est ma
chaleur), sa parole limpide, o je voyais si bien natre d'Orient,
d'Occident, le miracle unique des deux vangiles. Touchante identit!
deux mondes spars si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se
retrouvant tout  coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons
dans la poitrine ou deux lobes d'un mme coeur.

Moi sacr de la Renaissance! L, je l'ai bien senti! l'_unit de l'me
humaine_, la paix des religions, la rconciliation de l'homme avec
l'homme et leur embrassement fraternel.

Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il
avis d'une chose si facile et si belle, de runir tant d'histoires
ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un mme _vangile
bouddhique_? Comment n'a-t-on pas publi dans un format populaire la
merveille du _Zend-Avesta_? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit
leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de
franais en allemand la _Kabbale_ de M. Frank, un chef-d'oeuvre de
critique; et d'espagnol en franais les _Juifs d'Espagne_ de M. Jos
Amador de los Rios?

Le point capital peut-tre de l'histoire des Juifs, c'est l'effort
qu'ils ont fait  certaines poques pour sortir de l'usure, et
l'inepte fureur avec laquelle les chrtiens les y repoussaient. (Voir
particulirement les dits de 1774, 1775, 1777.)]

Pense dominante du peuple, discussion ternelle des doctes, nigme
insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, preuve pour la
foi. Car, enfin, il est vident que les mcrants engloutissent le
monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et
leur apparition, est-ce un flau du ciel, ou une ruption de l'enfer?
Tel y voit le dmon, et souponne que cette engeance n'est rien qu'un
diable en fourrure d'homme.

L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure
devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte;
tats, principauts, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enracin,
s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble
invasion des Juifs n'est pas moins irrsistible. C'est comme cette
arme des rats qui, dit-on, au Moyen ge, s'empara de l'Allemagne,
l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats.
Ici, arrte par la flamme, mais passant  ct. Arme silencieuse;
sauf un immense et lger bruit de mchoires et de dents rongeuses,
rien n'et accus sa prsence.

Les invasions turques apparaissent comme un lment, une force de la
nature. Elles reviennent  temps donns. On peut les prvoir, les
prdire, comme les clipses ou tout autre phnomne naturel.
Charles-Quint dit dans ses dpches: Le Turc est venu cette anne; il
ne reviendra de trois ans.

Les sultans mmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vnitiens,
leur fit dire que rien ne pouvait empcher les invasions du Frioul et
le grand mouvement turc vers l'Italie. De mme, le vizir de Soliman
disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne
dpendait pas de la Porte.

Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en
suivent pas moins une marche en quelque faon mthodique. C'est
d'abord l'blouissement d'une multitude innombrable, l'infini du
pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les
sauterelles, viennent de l'Asie mme s'abattre sur le Danube;
effroyable poussire vivante qui suit, prcde, entoure les Turcs.
Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquitent pas; cela ne
fait rien  la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant.
L'effet cependant est sensible. Ces ondes d'insectes humains, ces
ravages assidus, dcouragent la culture, la rendent impossible, font
qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-mme.
La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dgarnis, des villes
mal approvisionnes, quasi dsertes. Les glises deviennent mosques.
Leurs tours, changes en minarets, cinq fois par jour crient la
victoire d'Allah, la dfaite du Christ. Plus d'impt qu'un lger
tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la
servitude. Ce peuple artificiel, qui  peine est un peuple, se
continue par les esclaves, par des enlvements annuels. L'enfant beau
et fort est n Turc, n pour le harem et l'arme.

Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a l des destines
tranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins
et gouvernent leurs matres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi
des chrtiens.

Dieu sait les rcits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans
les veilles du Nord: martyres, supplices, hommes scis en deux,
filles, enfants vols par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce
qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs
nourrissons contre elles. Les hommes mmes sont pensifs, et dans une
grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements
de Dieu.

Qui ne voit, en effet, que le flau marche toujours? Et, si on le
retarde, il va ensuite plus vite, arrive  l'heure. C'est comme une
funbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et
de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les
Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est
saccage et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrtent Mahomet II;
qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles,
mais Bude, et voil les Turcs  deux pas de Vienne. La Valachie est
tributaire; moiti de la Hongrie devient province turque et reste
telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remde, pour que
l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-tre! Et
pour qu'elle pntre en France, pour qu'elle vienne venger  Poitiers
la vieille dfaite des Sarrasins? Il ne faut gure plus de trente ans,
si le progrs est rgulier. Prparez-vous, peuples chrtiens, serrez
bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altr. Mres,
gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans
vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une
Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au srail l'exterminateur
des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rve, et la
mre en frmit.

Le fort et fidle interprte de la pense du peuple, le consciencieux
ouvrier Albert Drer, qui a mis les rcits des rues dans ses cuivres
savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacr par une
clbre gravure le canon de Mahomet II, le _grand canon_ aux
monstrueux boulets de marbre qui lanait cinq quintaux par coup. On
voit au fond d'paisses et ondoyantes moissons, de riches granges 
vastes toits allemands, des fermes et de belles cits avec leurs
monuments, des colises splendides; enfin toute grandeur, art,
richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le
monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en
tte de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hl, pass
au feu de cent batailles, qui, l'oeil pos sur sa machine, le menton
jet en avant, et dans un ferme arrt, se dit: Bien! et trs-bien!...
Dans une heure tout aura pri.

L'oeuvre de Drer et de ces vieux matres, comme Altdorfer et le
forgeron d'Anvers, est pleine de figures  turban, barbes orientales,
turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices
ingnieux. Ce sont de mauvais rves, moins le vague. L'une de ces plus
saisissantes effigies est un Christ de Drer, entre le Turc arm qui
le tuera et le Juif enrag qui tient la verge pour le flageller tout
le jour.

Une chose tonne chez une gnration si fortement proccupe du Juif,
du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni rasme)
ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrtient, sont
crucifies par elle pendant des sicles, que le Mahomtan fut provoqu
par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagell,
supplici. Et il l'est encore; roi ici, l il reste en croix.

Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie?
Prcisment ce que les rois d'Espagne font  Cordoue et  Grenade. Et
les ravages n'ont pas t plus grands.

Qu'on songe que les _gastadores_ dsolrent, balayrent, nettoyrent
et dmnagrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les
colons chrtiens appels en ce dsert n'y trouvrent pas une paille,
et commencrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout.

Le monde mauresque, rfugi tout entier  Grenade, fit de ce dernier
asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la
dvorante arme de Ferdinand, avec une autre arme d'industrieux
_gastadores_, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art,
dtruisant, rasant, arrachant mtairies, moulins, arbres  fruits,
oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais
relev.

En mme temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on
verra bientt, les Maures, en 1526, par la plus horrible perscution
dont il y ait mmoire. On les chassa, et on les retint, mettant des
conditions impossibles au dpart. Ces infortuns voulaient se jeter 
la mer. Le fameux Barberousse eut la charit d'en passer en Afrique
soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand
acte religieux commena la rputation de ce fameux roi des pirates.

On peut croire que, des deux cts, chez les Musulmans et les
Chrtiens, la captivit tait cruelle. Les galres, cet enfer commenc
par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France,
d'autre part chez les Turcs. C'est--dire que, des deux cts, les
prisonniers meurent sous les coups.

Rage de haine et de fanatisme. La barrire dplorable qui spare
l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la
fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relve plus terrible.
Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanit,
parviendront-ils  la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de
la diplomatie pour crer l'alliance des Turcs et des Chrtiens, celles
des humanistes pour relever les Juifs, en dpit d'un si furieux
prjug populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'et os les
rver mme. Elles se firent  l'improviste, par hasard ou par
ncessit. Parlons des Juifs d'abord.

       *       *       *       *       *

La rvolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le
moins la porte, par les rudits. Un matin se trouva pose cette
question hardie, de savoir si l'Europe chrtienne pouvait amnistier,
honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle
pardonnait mme aux Juifs,  plus forte raison, elle adoptait les
infidles, elle embrassait le genre humain.

Je m'explique. Personne n'et os formuler ainsi cette ide. Et
pourtant elle tait implicitement contenue dans l'opinion des rudits:
Que la philosophie rabbinique tait suprieure, antrieure  toute
sagesse humaine; que les chefs des coles grecques taient les
disciples des Juifs.

Relever les Juifs  ce point, c'tait les donner pour matres 
l'Europe dans les choses de la pense, comme ils l'taient dj
certainement dans la mdecine et les sciences de la nature.

Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, tonnant oracle de
l'rudition, qui, vivant, fut une lgende, comme mort le fut Albert le
Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: J'y trouve 
la fois saint Paul et Platon.

Ses thses sur la Kabale furent imprimes en 1488, avant l'horrible
catastrophe d'Espagne, qui brisa les coles juives et dispersa dans
l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus
civilise et la plus nombreuse de ce peuple infortun.

C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres dbris
apparurent dans les villes du Nord parmi les hues d'un peuple
impitoyable; c'est alors qu'un savant lgiste, Reuchlin, publia son
livre: _De verbo mirifico_, dont le sens tait: Seuls, les Juifs ont
connu le nom de Dieu.

Ces misrables, assis sur la pierre des places publiques, hves,
malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes,
les voil, par ce paradoxe, placs au fate de la sagesse, reconnus
pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers
confidents de Dieu.

Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes
origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes
chrtiens.

Le progrs des humanistes avait sans doute amen l. Ils avaient, au
XVe sicle, dans l'Acadmie florentine, ador la sagesse grecque et
navement prfr Platon  Jsus. On pouvait prvoir qu'au XVIe la
curiosit humaine transporterait son fanatisme  une doctrine plus
abstruse,  une langue peu connue encore, et que, de la Grce,
dsormais sans mystre, elle remonterait au lointain Orient.

Qu'on estimt plus ou moins les livres hbraques et la philosophie
des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis
pendant le Moyen ge  la reconnaissance universelle. Ils ont t
trs-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient  l'Occident, qui,
dans ce divorce impie de l'humanit, trompant les deux fanatismes,
chrtien, musulman, conserva d'un monde  l'autre une communication
permanente et de commerce et de lumire. Leurs nombreuses synagogues,
leurs coles, leurs acadmies, rpandues partout, furent la chane en
laquelle le genre humain, divis contre lui-mme, vibra encore d'une
mme vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure o toute
la barbarie, o les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes
d'Espagne eux-mmes, s'accordrent sans se concerter pour faire la
guerre  la pense. O se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que
lui donnrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinrent  penser, et
restrent, dans cette heure maudite, la conscience mystrieuse de la
terre obscurcie.

Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrtiens.
Prims par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au
XVe sicles, une cruelle dcadence. Nanmoins ils restaient en Espagne
(autant et plus que les Maures) le peuple civilis. Leur dispersion
dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation
nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante
des Juifs espagnols et portugais.

L'anne mme de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant  Vienne
prs de l'empereur Maximilien, dont il tait fort aim, un Juif,
mdecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un
prcieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi  son coeur, lui
disant: Lisez et jugez.

 l'avnement des papes, la pauvre petite Jrusalem, cache dans le
_Ghetto_ de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire,
se prsentant sur la route du cortge, elle se tenait l avec la
Bible. Muette rclamation, noble reproche de la vieille mre, la loi
juive,  sa fille, la loi chrtienne, qui l'a traite si durement.

Ici, dans ce don du Juif  Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se
prsentant au grand lgiste,  la science,  la Renaissance, demandant
et implorant d'elle l'quitable interprtation.

Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles perscutions du
sicle aboutissaient  leur terme, la proscription gnrale des Juifs.
Nul doute que l'habile mdecin, habitu  juger sur leurs pronostics
ces tranges pidmies, n'ait devin la recrudescence de la fureur
populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherch un
bienveillant dfenseur.

Il n'y a rien de comparable  cet vnement des Albigeois aux
dragonnades. Les Saint-Barthlemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui
furent plus sanglantes peut-tre, n'ont pourtant pas ce caractre de
la destruction gnrale d'un peuple.

Nos protestants, fuyant la France, furent reus avec compassion en
Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant
l'Espagne en 1492, trouvrent des malheurs aussi grands que ceux
qu'ils fuyaient. Sur les ctes barbaresques, on les vendait, on les
ventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs
chapprent dans l'Atlas, o ils furent dvors des lions. D'autres,
ballotts ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvrent
dans le Portugal pis que les lions du dsert. Telle tait contre eux
la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne
suffisaient pas  la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord
opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi,
ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants.
Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les
envoyer aux les. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scnes
effroyables. Une mre de sept enfants, qui se roulait aux pieds du
roi, faillit tre mise en pices par le peuple. Le roi n'osa rien
accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales.

Les misrables convertis taient trans aux glises, n'achetant leur
vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre
soupon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506,  Lisbonne.

En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisrent  bon
march, en accordant aux marchands indignes, qui craignaient la
concurrence, l'expulsion des Juifs migrs qui affluaient dans le
Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrrent plus
d'humanit. Cependant l mme et partout leur condition tait
cruellement incertaine, variable.  chaque instant, des histoires
d'hosties outrages, d'enfants crucifis et autres fables semblables;
parfois la simple rhtorique d'un moine prchant la Passion pouvait
ameuter la foule, et, de l'glise, la lancer au pillage des maisons
des Juifs. Arrachs, trans, torturs, il leur fallait assouvir ces
accs de rage infernale.

Elle semblait inextinguible. Mme au XVIIe sicle, une Franaise,
madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-f, les moines qui
menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des
bourreaux. Ils les brlaient par derrire pour en tirer quelques
paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivs sur la place, les
assistants perdirent la tte; le peuple, ne se connaissant plus,
commena  les lapider; des seigneurs tirrent leurs pes et
lardrent les patients pendant qu'ils montaient au bcher.

On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tu le Christ, mais
de tuer les Chrtiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient l d'un
crime qui tait le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on
leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce,
d'industrie, de petits mtiers. En leur dfendant ces mtiers, en
confisquant leurs marchandises, en les dpouillant de tout bien
saisissable, on ne leur avait laiss que le commerce insaisissable, ou
du moins facile  cacher, l'or et la lettre de change. On les hassait
comme usuriers; mais qui les avait faits tels?

Ces mystrieuses maisons, si on et pu les bien voir, eussent
rhabilit dans le coeur du peuple ceux qu'il hassait  l'aveugle. La
famille y tait srieuse et laborieuse, unie, serre, et pourtant
trs-charitable pour les frres pauvres. Implacable pour les chrtiens
et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif tait gnralement admirable
pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, difiant dans sa maison.
Rien n'galait l'excellence de la femme juive, la puret de la fille
juive, transparente et lumineuse dans sa cleste beaut. La garde de
cette perle d'Orient tait le plus grand souci de la famille. Morne
famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands
malheurs.

Toutes les fois qu'au Moyen ge l'excs des maux jeta les populations
dans le dsespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de
demander comment ce paradis idal d'un monde asservi  l'glise
n'avait ralis ici-bas que l'enfer, l'glise, voyant l'objection,
s'tait hte de l'touffer, disant: C'est le courroux de Dieu!...
c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers
de Notre-Seigneur sont impunis encore! On se jetait sur les Juifs; on
gorgeait, on rtissait; les mes furieuses et malades se solaient de
tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hbtement qui suit
ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la
misre et le servage.

En 1348, par exemple, quand la grande peste svit en Europe, quand les
foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se
dchirant de coups pour apaiser la colre de Dieu, ils criaient: Le
mal vient des prtres! Et l'on commenait  les massacrer. Le peuple,
du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'branlait; on craignait un
carnage universel du clerg, lorsque le coup fut habilement dtourn
sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur.

Au XVIe sicle, on pouvait prvoir sans peine un mouvement analogue 
celui du XIVe. Les prtres avaient tout  craindre. Les paysans se
rvoltaient partout, spcialement contre les seigneurs ecclsiastiques.
Les seigneurs laques enviaient, accusaient l'normit de la fortune de
l'glise. Menacs par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de
dtourner leur fureur sur le clerg. Et celui-ci,  son tour, devait
recourir  l'expdient qui lui russissait le mieux, de la dtourner sur
les Juifs.

Il y avait  Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre
inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nomm Grain-de-Poivre
(Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour  tout
prix, avait essay de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui
s'taient moqus de lui. De rage, il s'tait donn, me et corps, aux
dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre.
Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'tre en Allemagne. Il n'y
avait pas l de Maures  brler, mais il y avait les sorciers, les
Juifs. Toute machine tait bonne pour arriver  ce but. La presse,
nouvelle encore, dj arme terrible dans la main de la tyrannie,
multipliait les lgendes nouvelles, les livres de prires, les
pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge
et Diable, roses et sang humain, tout roulait ml au torrent.
L'inventeur, Sprenger, publiait en mme temps l'horrible _Marteau des
Sorcires_.

Pour commencer un feu, il faut trouver une tincelle. Pour cela
s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur  son camp de Padoue,
et tira du prince tourdi un ordre gnral pour ramasser et brler les
livres des Juifs. Ces bchers une fois allums sur les places, les
ttes devaient s'exalter, et bientt les hommes, ple-mle avec les
livres, auraient t jets au feu.

Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif mdecin
de l'empereur dont on a parl plus haut; ils obtinrent un sursis et un
examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs tait prcisment
Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains
de Cologne, furieux fanatique, qui trs-certainement avait tram
l'affaire. Heureusement il y avait aussi le lgiste Reuchlin qui,
depuis longues annes, s'occupait d'tudes hbraques, avait publi
une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de
Dieu. Reuchlin tait cruellement ha des moines pour avoir crit une
satire de leurs sottes prdications, de plus une farce imite de notre
_Avocat Patelin_, dont le hros tait un moine. Il l'avait fait jouer
par les tudiants, qui la reprsentaient par toute l'Allemagne.
Lorsqu'on lana cette pierre aux livres hbraques, il ne se mprit
nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nomm examinateur, on
comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant
celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le
trouver lui-mme, et de le sommer de le suivre dans cette _razzia_ de
livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne.

Reuchlin, ainsi pouss, et forc en ralit de combattre pour
lui-mme, montra une extrme prudence. Il dit que, parmi les livres
des Juifs, il y en avait de trs-coupables, injurieux pour le Sauveur
et pour sa trs-sainte Mre; il en cita deux nommment. Ceux-l il
fallait les dtruire, aux termes de la loi Cornelia, _De famosis
libellis_. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux
tribunaux laques. La part faite ainsi au feu, il essayait de dfendre
les autres, dont les uns taient, disait-il, des commentaires de
l'criture, des livres de grammaire et autres sciences, des allgories
et des apologues, un corps de droit appel Thalmud, enfin des livres
de philosophie et de thologie spcialement appels Kabale. Il y
avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus
devait-on les conserver pour y trouver les moyens de rfuter les
Juifs et de vaincre leur obstination.

Reuchlin s'tait bien gard d'avouer l'admiration profonde qu'il avait
pour la Kabale.  quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand
humaniste, dj suspect d'hrsie pour ses tudes grecques, avait-il
eu le courage de plonger plus loin que la Grce dans cette mcrante
antiquit?

N sur le Rhin, Reuchlin avait t d'abord, pour sa belle voix, enfant
de choeur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son
fils aux coles de France, lve de Paris, d'Orlans, de Poitiers,
puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre
imprimerie des Amerbach,  Ble. L vint se rfugier le grand
thologien des Pays-Bas, l'un des prcurseurs de Luther, Wessel, qui
prit plaisir  lui enseigner l'hbreu. De Ble, Reuchlin alla en
Italie, vit l'Acadmie florentine, ce vieux Gemistus Pltho, qui
promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et tonnant Pic de la
Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, prfra la Kabale
juive.

L'empereur Maximilien, charm du gnie de Reuchlin et de son zle
rudit pour les droits de l'Empire, lui avait donn la noblesse et le
titre de comte palatin.

Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire
politique et de parler  Alexandre VI. C'tait justement en aot 1498,
trois mois aprs la mort de Savonarole. La cendre du prophte tait
tide encore; tout tait plein de lui en Italie, plein de sa parole
biblique, comme si Isae, Jrmie, avaient pri la veille. Qu'on juge
du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses tudes hbraques. C'est
alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en
faveur de l'rudition juive.

La superstition des nombres ne pouvait faire tort  la Kabale dans un
esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance
mystrieuse attribue aux signes du langage, aux lettres de
l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de
Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de
raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai systme du monde,
si longtemps avant Copernic.

Le _Zohar_, livre principal de la Kabale, a trouv en 1815 la preuve
incontestable de sa trs-haute antiquit. Le code des Nazarens,
dcouvert et publi alors, dont la doctrine est celle du _Zohar_, est,
de l'aveu des Pres de l'glise, du temps de Jsus-Christ. Donc cette
doctrine n'est pas copie des noplatoniciens. Le serait-elle de
Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est
antiplatonicienne. Sa parent la plus proche, comme l'a si bien
dmontr M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, o
les Juifs puisrent si largement dans la Captivit.

Sublime mtaphysique, si antique et si moderne! qui, par un ct, est
l'cho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'tonnant prcurseur de la
doctrine d'Hegel!

Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui
ne pouvaient tre inspires que par cet tonnant destin d'une nation
unique en douleur. L'ternel, ayant fait les mes, les regarda une 
une... Chacune, son temps venu, comparat. Et il lui dit: Va!... Mais
l'me rpond alors:  matre! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en
irais-je serve, et sujette  toute souillure?--Alors, le Saint (bni
soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...--Elle s'en va donc, la
pauvre, et descend bien  regret... Mais elle remontera un jour. La
mort est un baiser de Dieu.

La rsurrection de la philosophie juive, de la langue hbraque, par
l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Franais
Postel, c'est la premire aurore du jour que nous avons le bonheur de
voir, du jour qui a rhabilit l'Asie et prpar la rconciliation du
genre humain. Flicitons-nous d'avoir vcu en ce temps o deux
Franais avancrent cette oeuvre de religion. Pour ma part, en
remerciant Reuchlin et les vnrables initiateurs qui ouvrirent la
porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui
nous ont mis au sanctuaire. Un hros nous ouvrit la Perse; un grand
gnie critique nous rvla le christianisme indien. Le hros, c'est
Anquetil-Duperron; le gnie, c'est Burnouf.

Le premier,  travers les mers, les climats meurtriers, affrontant,
pauvre plerin, les effrayantes forts qu'habitent le tigre et
l'lphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trsor ternel qui a
chang la science et la religion. Quel trsor? la preuve de la
moralit de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien
que l'Occident, et l'humanit identique.

L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental,
dans sa limpide parole o coulait la lumire), l'autre a dvoil le
bouddhisme, ce lointain vangile, un second Christ au bout du monde.

Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il
leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre
l'amphithtre colossal des Alpes ou des Pyrnes. Dans sa mobile
admiration, chaque sommet dcouvert lui semble le principal, celui qui
domine tout. Au XVe sicle, ils virent la Grce planant sur
l'humanit, jurrent que toutes les eaux vives descendaient des
sources d'Homre. Au XVIe, mme cri de joie, mme exclamation
enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procder de la Kabale;
Luther toute thologie maner des livres bibliques; Postel voit toutes
les langues sortir de la langue hbraque; l'idiome humain, c'est
l'hbreu.




CHAPITRE II

LA PRESSE--LE CHEVALIER HUTTEN[2]

[Note 2: La source principale o j'ai puis constamment est la
belle dition de M. Mnch (Berlin, 1821), en cinq volumes, riches de
renseignements, d'claircissements historiques et biographiques, qui
clairent singulirement cette poque. M. Zeller a donn une courte,
mais excellente biographie d'Hutten (Rennes, 1849). On croit trop
gnralement qu'Hutten ne fut que le pamphltaire des disputes
phmres du temps. On voit en le relisant qu'il vit toujours, qu'il
est plein d'-propos comme athlte permanent de la Rvolution. Tel
cri, sorti d'un coeur si chaleureux, vibrera  jamais: celui-ci, par
exemple, dans sa lettre  l'lecteur de Saxe: Qui veut mourir avec
Hutten pour la libert de l'Allemagne? La parfaite douceur de ce
grand homme parat  plus d'un trait. Il voit pour rsultat de la
Rvolution l'union de tous les peuples, la paix, la fraternit
universelles; plus de haine, mme pour les Turcs. _Hutteni Opera,
III, 603._]

1512-1516


L'Allemagne, prcde de bien loin par la France du Moyen ge, la
devance  son tour aux XVe et XVIe sicles. Par l'initiative de
l'imprimerie, par les rvolutions des villes impriales, par celles
des paysans et leur premier appel au droit, elle tmoigne d'une vie
forte, pnible, il est vrai, et dsordonne. Mais, telle quelle, c'est
encore la vie. Et qui ne la prfrerait au repos muet de la mort?

Dans la France de Franois Ier, un point apparat lumineux, et tout le
reste est obscur. Telle rvolte isole de province contre une
aggravation de taxe vous avertit  peine qu'il y a un peuple encore.
En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans
vingt centres diffrents, et dans les classes diverses. La grande
querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les
prtres, la fermentation intrieure des villes, mme les sauvages
meutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses,
l'unanime rclamation de la dignit humaine. Les analogies de la
France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action
solitaire, individuelle de quelques hommes minents. La grande
polmique allemande de Reuchlin, o s'associe tout un peuple de
lgistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de
Bud peut-tre, le libral et gnreux prvt des marchands de Paris,
savant et pre des savants? l'enseignement hbraque du futur Collge
de France que dj commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre
d'taples, hasardant  voix basse, pour quelques amis, l'enseignement
qui tout  l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus
puissante.

Cette Babel du Saint-Empire, construction pdantesque de tant de lois
contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie
et le sentiment du droit, au moins comme privilge. Les
non-privilgis eux-mmes, les misrables paysans, morts et muets en
Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans
durant. De 1495  1525, s'lve de moment en moment la voix des
campagnes allemandes. De la Baltique  l'Adriatique, en suivant le
Rhin, et l'Alsace et la Souabe, clate le cri du paysan. Que veut-il?
Rien qu'tre homme. Il pousse son ambition jusqu' vouloir respirer,
user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la fort. Il ne
refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des
anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque
jour.

Cette modration patiente et rsigne est partout dans la rvolution
allemande. Elle apparat la mme dans l'affaire de Reuchlin contre les
dominicains. L'Allemagne ne contestait rien  son glise locale, elle
acceptait la justice et l'inquisition de ses vques. Elle repoussait
celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer
Rome, cette invasion dominicaine conqurante de l'Espagne, qui voulait
lui assimiler l'Allemagne, si profondment oppose.  vrai dire,
c'tait Rome ici qui tait rvolutionnaire, qui innovait, et que les
Allemands,  bon droit, accusaient de nouveaut.

La chose tait trop vidente. Rome, dans ses besoins financiers,
tendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de
l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois
d'Arras, qui, si elle et russi, et forc la porte des Pays-Bas et
de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le
Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du _Marteau des
sorcires_. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur
faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient
devant eux ce glaive sacr, clef magique qui ouvrait les coffres. Le
grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le
doux, le philosophe Lon X les fortifia, et remit  leurs mains
hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dpositaires de la doctrine,
ces frres puissants de saint Thomas, docteurs, prdicateurs et juges,
portaient dans le brocantage du ngoce ecclsiastique l'audace et la
violence d'une irrsistible force. De bons moines qui qutaient dans
la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas
quter en vain.

Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuy sur le grand
corps des lgistes, tout-puissant en Allemagne, un lgiste de
l'empereur, cher  la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge
de la redoute Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme
pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand
Reuchlin dit ce mot, ses amis frmirent et le crurent perdu. Oser
rpondre  Grain-de-Poivre, saisir  travers les tnbres la main
puissante des moines qui le mettaient en avant, c'tait empoigner
l'pe par la pointe, s'enferrer sur le fer sacr. rasme perdu lui
cria qu'il allait beaucoup trop loin.

Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de
leur ct le bcher et le bourreau, se mirent  plaisanter Reuchlin.
Leurs hommes, les professeurs de la Facult de Cologne, leur Ortuinus
Gratius, dcochrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante
flche de bois et de plomb, qui, lance  grand effort, s'abattit
honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les
sifflets. Alors les moines furieux se rappelrent qu'aprs tout ils
n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidrent plus, mais jugrent,
et, sans s'arrter  l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils
brlrent l'crit, esprant pouvoir bientt brler l'auteur.

Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'tait
se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il tait soutenu
plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavire,
de Wurtemberg; trente-cinq villes impriales crivaient pour lui au
pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique,
l'Universit de Paris plie et dchue. Mais les juristes, classe si
puissante, les humanistes, rasme en tte, tenaient pour Reuchlin.
Chose tonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente dmocratie des
chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort
sujets  les piller, se dclarent ici pour le dfenseur des Juifs,
jusqu' chercher querelle sur les places aux moines et menacer les
tonsurs.

N'tait-ce pas l un surprenant spectacle, un signe, un avertissement
du ciel, qui dnonait le pril des biens ecclsiastiques? Ces nobles
chasseurs, d'odorat subtil, se dtournaient d'une proie, parce qu'ils
en sentaient une autre que dj ils flairaient de loin, et dont ils
humaient les manations.

C'est alors, en cette mmorable anne 1514, que parurent, une  une,
timidement et  petit bruit, les _Epistol obscurorum virorum_, drame
excellent d'exquise btise par lequel le monde tranger aux couvents
et aux coles fut introduit, initi, aux arcanes des Obscurantins, du
peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquiss les
origines vnrables et trop oublies, n'avait pas joui, jusqu'au livre
des _Epistol_, d'une publicit suffisante. L'esprit humain, men
ailleurs par l'attrait de la lumire, s'en loignait de plus en plus,
mais en lui laissant toute autorit. Il le trouvait si ennuyeux qu'il
aimait mieux le subir que l'couter.

Mais ici on couta. Quoi de plus intressant? avec la grce du jeune
ge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme
et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le mme succs  voler,
marcher et nager, d'aimables sminaristes racontent  leur bon pre,
matre Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs
ides paisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas
trop leurs chutes, les nudits _de leur Adam_, les mauvais tours que
sur le soir leur ont jous la bire ou l'amour. Mais, comme aussi la
confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent  causer des
propres aventures du matre; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de
boire avec modration, il en aurait la main moins prompte, et
mnagerait un peu plus l'objet tendre et potel de ses scolastiques
amours.

Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement,
sont tous implacables ennemis des nouveauts et des novateurs. Ils ne
parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du _nouveau_
latin, imit d'un quidam nomm Virgile, tandis que le bon latin
scolastique languit nglig.  la thorie, ils joignent l'exemple.
Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou
de la place Maubert, les Capets ne baragouinrent un meilleur latin de
cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunment),
ils s'agitent, trpignent, mordent leurs doigts, et dirigent au
plafond un oeil hbt; leurs pesantes penses s'alignent et retombent
en marteaux de forge... Ils ont rim... Alors, ils panouissent un
rire tout  fait bestial... La Sottise reconnat ses fils, elle
tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, lance
son vol, et reste  terre.

Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art
habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-mme
qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait
pourtant une terre nouvelle  dcouvrir, tant que la charitable
industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas dcrit, dpeint,
donn et livr  tous dans ce surprenant portrait.

Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le dtail avec la
patience des matres de Hollande, en donne en mme temps la haute
formule. L surtout il est terrible, vrai vainqueur et conqurant,
ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de
flagellation ternelle.

Et d'abord, la perfection de l'imitation tait telle, que les simples
prirent le livre pour un recueil de lettres familires et pieuses,
naves, sinon difiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le
fond est bon. Les dominicains le trouvrent si bon qu'ils en
achetrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux
ferms, n'examinant pas de trop prs un livre qui semblait favorable 
ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les
Aldes  Venise, muni d'un beau privilge de Lon X pour dix ans et
d'un brevet contre la contrefaon.

Pourquoi ce grand matre Ortuin a-t-il intitul son recueil: _Lettres
des hommes obscurs?_--Il l'a fait par humilit, dit un docteur de
Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et
_obscuravit_.--Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en
cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne rvle sa profondeur
qu'aux _tnbres_. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'_obscur_
(Obscuris vera involvens).

Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins pose ici
dans sa grandeur. Les deux partis sont nomms ds ce jour, le parti
des tnbres et celui de la lumire. Les _Obscuri viri_ sont les
hommes des tnbres aux deux sens, actif et passif, la gente des
limaons qui tranent leur ventre  terre dans la fangeuse obscurit,
et les artisans de tnbres, les mauvaises chauves-souris qui
voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clart du jour.

Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a
trouv votre nom, le franc, le vridique Hutten. Le chevalier Ulrich
Hutten est en effet le principal auteur des _Epistol_, le vainqueur
des dominicains, intrpide hros de la Presse qui brisa l'inquisition
allemande, dsarma Rome la veille du jour o Luther devait l'attaquer.

En 1513, avant la publication des _Epistol_, la simple robe de drap
blanc tait un objet de terreur. En 1515, aprs la publication, on en
riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient aprs. On se
demandait mme,  Rome, pourquoi ces ignorantes btes avaient impos
si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantme,
empoign par le courageux chevalier, secou de sa main de fer, avait
paru ce qu'il tait, une guenille, un blanc chiffon,  pouvanter les
oiseaux.

C'est la premire victoire de la Presse, et certes une des plus
grandes. C'est la premire fois que le vrai glaive spirituel triompha
du glaive de la matire et des sots.

La noble arme de la lumire, des amis de l'humanit, apparut dans
toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la
Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la
critique, rasme, Reuchlin, Mlanchthon, les illustres imprimeurs, les
Amerbach et les Froben, les potes des villes impriales, l'pre
Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de
l'art allemand, le grand Albert Drer. En Angleterre, les juristes,
Latimer, et Thomas Morus qui prpare son Utopie. En France, le grave
Bud, qui va fonder le Collge de France, le jeune mdecin Rabelais et
l'cole pantagruliste, le vnrable Lefebvre qui, six ans avant
Luther, enseigne le luthranisme.

Varit infinie d'coles et d'esprits divers, qui s'accordent
pourtant, qui tous nous sont chers  deux titres. Tous voulurent le
libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruaut, du
sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine.

Parti sacr de la lumire, de l'humanit courageuse! Philosophes,
voil nos anctres, les pres vnrables du XVIIIe sicle, les
lgitimes aeux de celui qui devait dfendre Calas et Sirven, briser
la torture dans toute l'Europe et l'chafaud des protestants.

Il faut faire connatre ce chevalier Hutten qui, malgr le pape et
l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'branler toute la terre
de ce terrible clat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le
nomme son pote laurat, et le front du bon chevalier est dcor du
laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille
du savant Peutinger, conseiller de Maximilien.

Hutten, n en 1488, mort en 1525, dans sa trs-courte vie, fut une
guerre, un combat.

Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme
de douceur pourtant, un coeur bon et pacifique. C'est le jugement
qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrpide et clairvoyant
Zwingli, quand il le reut  Zurich: Le voil donc, ce destructeur,
ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et
pour les enfants. Cette bouche d'o souffla sur le pape ce terrible
orage, elle ne respire que douceur et bont.

Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste aptre du
vrai! il tait de force  soulever la moiti d'un monde!

L'Allemagne du XVIe sicle qui formulait profondment, lui a trouv
son vrai nom: L'_veilleur_ du genre humain.

Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumire qui la chante
en pleine nuit; ds deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube,
il l'appelle, quand nul oeil ne la voit encore, il la pressent dans
les tnbres d'un perant regard de dsir.

Il chanta pour la Renaissance, pour les liberts de la pense. Il
chanta pour la patrie allemande et la rsurrection de l'empire. Il
chanta pour les conqutes de la Justice future, pour le triomphe du
Droit et de la Rvolution.

Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mlanchthon (et Luther mme l'est par sa
mre), Hutten eut dans le sang la vive et mle hilarit de ce vin
gnreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses hroques.

Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumire et sans mysticisme. Sa
rforme n'est point spciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse
toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre
socit, elle s'allie au peuple,  la foule. Elle ne s'enferme point
dans la bible juive.

Voil l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons  ct toutes les
misres de l'tudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est
l'tudiant, de la naissance  la mort.

Il nat au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forts qui
sparent la Franconie de la Hesse. Son pre, noble chevalier, dcide
que la frle crature ne pourrait porter la lance: il sera prtre.
Mais Hutten dcide autrement. Ds quinze ans, il saute les murs, et se
met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim
et de la misre. Le voil tudiant.

Le malheur, c'est que les tudes de ce temps lui font horreur. Entre
les deux scolastiques de la thologie et du droit, il choisit la
posie. Aux menaces de sa famille, il rpond en vers charmants qu'il a
pour but de n'tre _rien_. Mon nom, dit-il, sera _Personne_. Il n'est
rien et il est tout; _personne_, c'est dire tout le monde, la voix
impersonnelle des foules.

Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impriale, aux
places, aux acadmies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer,
noblement dguenill avec sa longue rapire, le chevalier-pote
Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent  la
belle toile. Deux choses mettaient  l'preuve sa dlicate
complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, ds le premier pas,
cotrent cher  sa sant, comme il l'explique lui-mme.

Sauf ces chappes fcheuses aux pays maudits de Cythre, c'tait
l'autre amour qui possdait son coeur, l'amour de la mre Allemagne et
du saint empire germanique. Quiconque souriait  ce mot tait sr
d'avoir affaire  l'pe d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais
l'empereur Maximilien ne pouvait tre nomm devant lui qu'avec le plus
profond respect. Des Franais s'en moquaient  Rome. Hutten, sans
faire attention qu'ils taient sept contre lui seul, les chargea, et
il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui vritablement ne hat jamais
personne, il croyait har la France. C'est un des premiers types de
nos amusants Teutomanes, des tudiants chevelus, que nous voyons
reprsenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons
et vritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons
avec eux! combien nous leur savons gr de ce grand coeur pour leur
pays! Vaines barrires! Eh! croient-ils donc que Molire, Voltaire ou
Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en
fvrier je vis sur nos boulevards se dployer au vent de la Rvolution
le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer
leur hroque lgion, et que tout mon coeur m'chappait avec tant de
voeux (hlas! inutiles), tais-je Franais ou Allemand? Ce jour, je
n'eus pas su le dire.

Hutten, aprs sa victoire, alla voir de prs les vaincus. Il repassa
en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il
conut enfin le pape comme ennemi de la chrtient. Il crivit tout un
volume d'pigrammes sur la ville o l'on commerce de Dieu, o Simon
le Magicien donne la chasse  l'aptre Pierre, o les Caton, les
Curtius, ont pour successeurs des _Romaines_; je ne dis pas des
Romains.

La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du
livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape,
ce faux solennel de la papaut, hardiment soutenu, dfendu, tant qu'on
put le faire dans l'ombre, avant la lumire de l'imprimerie.

 qui l'diteur ddie-t-il cette publication mortelle  la cour de
Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci
l'avoue)?  un philosophe, sans doute,  un esprit libre, dgag de
tout prjug,  un de ces humanistes  moiti paens,  ces cardinaux
idoltres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien
mieux,  Lon X.

Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de
donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'ge, de fatigue, de misre
et de maladies, il tait rentr  son misrable donjon de Steckelberg,
dans la Fort-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait
pas son matre. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de
s'imprimer lui-mme, de sa presse, de ses caractres. Chaque jour, il
coutait mieux les conseils des amis _sages_, hommes _pratiques_,
_expriments_, qui vous conseillent toujours de suivre lchement le
torrent et de faire comme les autres. Le Lon X de l'Allemagne, le
jeune archevque Albert de Brandebourg, lecteur de Mayence,
l'appelait comme son hte, son conseiller et son ami. C'est pour lui
qu'Hutten a crit son trait fort curieux sur la grande maladie du
temps, dont lui-mme avait tant souffert, et dont le gaac l'avait,
dit-il, assez bien guri. Mais nulle maladie, nulle gangrne, nul
ulcre pestilentiel ne pouvait se comparer  cette cour de Mayence.
Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le dtail de la sale
cuisine o ce digne archevque marmitonna l'Allemagne pour l'lection
de Charles-Quint. J'avais devin ce honteux et malpropre personnage
sur le dsolant portrait qu'en a trac Albert Drer dans ses cuivres
vridiques, terribles comme le destin.

Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de
banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impriale,
que la mort probable de Maximilien allait bientt mettre  l'encan. Il
trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affam,
oiseau plum, qui, l'aile  moiti brise, avait besoin d'un refuge,
et qui, tel quel, n'en tait pas moins l'_veilleur du monde_ et la
grande voix de la Rvolution.

Le prlat machiavliste calculait parfaitement qu'un tel hte allait
le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il
allait avoir rponse, contre toute injure mrite. Voleur, vendeur
d'orvitan. Oui, mais protecteur d'Hutten. Associ des usuriers et
chef du grand maquerelage. D'accord, mais hte d'Hutten, ami des
Muses, patron des libres penseurs, des savants.

Hutten lui-mme, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas
l'esprit tout  fait en repos; on le sent par la longue, trs-longue,
interminable lettre qu'il crit pour s'excuser  un ami de Nuremberg.
Il lui prouve facilement que sa situation est intolrable, que la pire
vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la
Fort-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de
Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner  la bonne
cause les princes, les nobles, etc. Il tche de tromper et de se
tromper. Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...

Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tu le mauvais latin et la
scolastique, ayant estropi pour jamais les dominicains et rendu
l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui
fallait une halte pour se reconnatre. Il s'arrangeait avec lui-mme
et se donnait des prtextes pour faire comme Franois Ier, pour faire
aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait
dans sa barbe, croyant avoir confisqu l'aigle dans son poulailler.

 tort. Un tel patriote avait le coeur trop allemand pour rester sur
cette bone. Au premier cri de Luther, il s'veilla brusquement, et
sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile
chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprims et dfenseur des
faibles, dont on appelait le chteau l'_Htellerie de la Justice_.




CHAPITRE III

LA BANQUE--L'LECTION IMPRIALE ET LES INDULGENCES

1516-1519


On conte que Charles-Quint,  son passage en France, en voyant le
trsor et les joyaux de la couronne, aurait dit ddaigneusement: J'ai
 Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]

[Note 3: Ces quarante pages, entirement neuves, sont sorties des
documents publis par M. Le Glay, _Ngociations entre la France et
l'Autriche_, tome II. On y suit parfaitement le fil de l'intrigue
financire. M. Mignet, dans l'excellent morceau qu'il a publi sur
l'lection de Charles-Quint, met dans une fort belle lumire le ct
politique, en laissant sur le second plan l'action de la banque et de
l'argent, que j'ai mise en premire ligne.]

Avec l'avnement de Franois Ier et de Charles-Quint concide celui
d'une autre dynastie, l'avnement des Fugger d'Augsbourg et de la
banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments
dcisifs, tranche le noeud gordien qu'aucun roi n'et pu dlier.

Deux royaumes de banque avaient pass, celui des Juifs, puis celui des
Lombards, Gnois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par
l'troite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque
italienne.

Les Fugger, refusant le concours des Gnois, concentrant l'argent
allemand, fermant la banque au roi de France, enlevrent la couronne
impriale et la donnrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part,
seuls encore et sans les Italiens, ils se constiturent receveurs de
la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs
commis avec les prcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses
affaires qui changrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et
Luther.

Celle de l'lection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans
tout son lustre, grce  la publication des dpches de Marguerite
d'Autriche qui, malgr Charles-Quint, remit toute l'affaire aux
Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Ng. Autrich., t. II,
1845.)

Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales et pu se
deviner. Le Juif, si maltrait, tait suspect de haine; sa sombre
maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait
envie. Ajoutez que Florence et Gnes firent tort  leur crdit en
mlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les
Mdicis. La banque gnoise de Saint-Georges changea de caractre en
prenant une royaut, en se faisant reine de Corse.

Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans
l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que _son petit profit_,
traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni
vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, lut ces
bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-mme. Tout dieu veut
tre aim ainsi.

Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut l dans un
degr d'impersonnalit et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans
les mains passionnes des Juifs ou des Gnois, artistes, virtuoses en
usure.

On demandera peut-tre comment cette banque, vraiment impersonnelle,
impartiale, aveugle et sourde, se dcida toujours pour Charles-Quint
plutt que pour Franois Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage,
non sa parole de prince, dont on se ft peu souci, mais la solide
garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui
lui-mme avait en garantie les droits qu'il acquittait  l'entre de
l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte
que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines
anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits,  qui? 
elle-mme. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle
Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux lecteurs, aux princes,
 tous, pour les affaires de Charles-Quint.

Telle fut la mcanique, jusqu' la grande invasion de l'or amricain.
C'est la cause relle des succs de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers
et Londres taient pour lui. Les Allemands, outre la sret, avaient
aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers
d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicit, dans
l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale  leurs
commencements. Plus tard, ils se firent princes et gtrent tout.

La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calque sur
le petit mnage allemand, flamand, se trouve conserve dans les
peintures qui ornent leur htel de ville. C'est d'abord, il est vrai,
l'apothose d'Augsbourg elle-mme. Augsbourg, reine triomphante dans
un char que tranent des rois, des cardinaux, ses dbiteurs sans
doute. Puis, Augsbourg, bonne mnagre, laborieuse et fconde;
visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement
ternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procrant.
Ailleurs, enfin, cette reine se montre navement en sa cuisine, avec
baquets, faences et casseroles, portant des clefs et la devise: Tout
et partout. Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les
coeurs. Toute-puissante cuisine, o la Circ allemande prpare
incessamment les breuvages et les sauces qui changrent plus d'un
homme en bte.

Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de l. Consultons les
commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les
grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un trange amour de
bassesse y rgne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du
berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tte
(potique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement
est la devise inscrite sous un Vespasien: L'argent sent toujours
bon. (_Lucri bonus odor._)

Nous donnerons tout  l'heure le dtail. Mais nous devons tout d'abord
caractriser ces prodigues que la ncessit mit dans les mains des
banquiers allemands.

Tous les rois taient jeunes, ou mineurs, ou majeurs  peine. La mort
avait en une fois chang toute la scne du monde. Le pape mme, Lon
X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune,
relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans,
Franois Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix.
Toute cette jeunesse tait fort gaie, on peut le croire (moins le
petit Charles-Quint, tonnamment srieux); les cours n'taient que
ftes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau.

Le plus rgulier de ces princes, le seul qui et des moeurs, Henri
VIII, beau jeune homme, un peu gros dj, avec tout le bouillonnement
et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait t conquis par
le fils d'un boucher, le factieux cardinal Wolsey, qui le prit par
les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons.
Henri, esprit bizarre, aimait galement  ferrailler dans l'escrime,
dans la scolastique. Il se croyait n pour la guerre. Dj il avait
puis en vaines tentatives sur la France le Trsor d'Henri VII. Mais
l'Angleterre,  ce moment puissamment productive, pouvait donner
beaucoup; et son roi, en ralit de tous le plus  l'aise, prtait au
roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner.

Celui-ci,  qui l'Amrique rendait fort peu encore, tait aux
expdients. Naples rapportait trs-peu. Les Pays-Bas souvent
refusrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prt d'Henri
VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de
l'lection impriale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas,
faute d'argent.

La cour la plus coteuse tait celle de Franois Ier. Cette joyeuse
cour, toujours en route, semble un roman mobile, plerinage
pantagrulique le long de la Loire, de chteau en chteau, de fort en
fort[4]. Partout les grandes chasses et l'tourdissement du cor.
Partout les grands banquets, et la table sous la feuille pour
quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.--Les
pauvres envoys du roi d'Espagne ne savaient jamais o ni comment
joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa
mre, trs-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On
revenait plus tard; le roi tait  cheval, bien loin dans la fort. Le
soir tait trop gai;  demain les affaires. Le lendemain, on tait
parti; la cour tait en route; les envoys trouvaient quelques
serviteurs attards qui leur disaient en hte que le roi couchait 
dix lieues de l.

[Note 4: La difficult que les ambassadeurs avaient  le joindre
est frappante dans les _Ngociations_ (dit. Leglay), et le gaspillage
infini d'une telle vie est sensible dans les _Comptes de la bouche_
que possdent les archives. Ils donnent plus d'un curieux dtail:
Tant pour le sucre de bouche  l'apoticaire du roy. etc.]

Un roi, tellement voyageur, devait connatre le royaume, ce semble,
tre en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'tait tout le
contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui
cachait le reste. Sa prodigalit profitait  trs-peu de gens. Le
lendemain de son avnement, il mit un impt onreux. Pourquoi? Pour le
donner. Il en fit un cadeau  Montmorency,  Brion, deux ou trois
camarades.

Autre n'tait la vie de Lon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape.
Sous ce nom grave et _lonin_, Jean de Mdicis tait un rieur, un
farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une dfaite des Franais.
Raphal, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a os en
marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de
contes obscnes, de paroles (n'ayant plus les oeuvres), il avait
toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Artin. On
connat celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphal aussi),
conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, cre d'histoires
sales qui rveillaient les vieux. Entre ces bons Pres de l'glise,
le pape, au mme thtre entre deux compartiments, faisait jouer
devant lui la _Calandra_ et la _Mandragore_, pices fort crues,
trs-prs des priapes antiques que lui refaisait Jules Romain.

Il croyait avoir peu  vivre, et vivait double, menant la vie comme
une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa
comdie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes,
non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans
 Carrare  exploiter une carrire, craignant apparemment que cette
figure tragique ne lui portt malheur.

Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragdies. Les
cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu
tonns lorsque, tout en riant, il en trangla un, le cardinal
Petrucci. Profitant de cet tonnement et de cette terreur, il fit (ce
que n'avait pas os Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour,
faisant d'une pierre deux coups, assurant  sa famille la prochaine
lection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente
chapeaux. Malheureusement, les coffres taient percs. Il lui fallut,
le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est--dire avec les
Fugger) la grande affaire des indulgences.

Le Concordat ne profita gure plus  Franois 1er. Lorsque Duprat, 
Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Lon X, marcher devant
lui et lui donner  laver, il disait  son matre qu'avec ce
Concordat, le pape ne retenant qu'une anne du revenu, et laissant au
roi les nominations, il allait avoir  donner six archevchs,
quatre-vingt-trois vchs, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile,
pour qui l'et employe. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout,
la noblesse rien, et elle fut aussi irrite que le peuple. Les
parlementaires et l'Universit, qui jusque-l partageaient avec les
clients des seigneurs, eurent  peine  ramasser les miettes. Grande
mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avnement, le
roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abb Cruche, qui
gagnait sa vie  jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre
la cour, qu'avait tolres le bon Louis XII. Paris comprit alors ce
qu'tait un roi gentilhomme.

Moins dpensire, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et
dvorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.

La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portrent en
Amrique, les Flamands la portrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent
matres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places
et les grands vchs (Tolde, par exemple, pour un Croy de dix-huit
ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et
sombre, le plus sr tait d'emporter. Les Castillans se croyaient
garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir
ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucirent. Avec une industrie
tonnante, ils ramassrent tout le numraire, spcialement de beaux
ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or trs-pur, sortis de Grenade,
gros  emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en
apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dvotement:
Dieu vous sauve, ducat  deux ttes! puisque M. de Chivres ne vous a
pas trouv!

Rien ne drangea les Flamands dans ce dmnagement mthodique du vieil
or espagnol. La Jacquerie de Valence qui clata, l'insurrection de
Castille, ne les en tirrent pas. S'ils firent convoquer les Corts,
ce fut sur le rivage, dans un port de Galice,  l'extrme bout de
l'Espagne, ayant l leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie.
Madame de Chivres, en bonne mnagre, apporta l la charge de
quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy
celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi
celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard
de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissrent, ce fut la guerre civile.

Pendant ces trois ans passs en Espagne, tout leur soin tait de ne
pas tre drangs par la France. Ils amusaient Franois Ier de l'ide
de faire pouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'tait
pas dupe; il trouvait doux d'tre tromp, tant qu'on lui paya une
grosse pension de cent mille cus d'or sous ce prtexte de mariage.
Charles-Quint, g de seize ans, crivait: Mon bon pre  un jeune
homme de vingt-quatre. Cette longue comdie est merveilleusement
peinte dans les dpches (surtout du 7 juin 1518). L'envoy de
Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le
saisir; il le tte et rette. Le roi, trs-inform des embarras
d'Espagne, et trs-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur
la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle
froidement, sombrement. Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et
pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la rvolution d'Espagne et
de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la
guerre des femmes d'abord qui se fait  sa cour entre sa matresse et
sa mre. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en
frissonne, et la chrtient entire regarde vers Franois Ier. Mais
pour mener l'Europe contre le Turc, il faut tre empereur. C'est l le
grand souci. Il faut dpossder la maison d'Autriche qui, depuis prs
d'un sicle, occupe ce trne lectif, et qui, cette fois, normment
puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par
l'hritage ventuel de Hongrie et Bohme, ne prendra pas l'Empire
seulement, mais bien le gardera.

Grand rle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche!

Mais l'Europe, pourtant, s'est sauve elle-mme. Point du tout.
Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable hrosme
d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529,
devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignrent pas
amener de l'artillerie de sige.

Le hussard hongrois, il est vrai, tait suprieur au spahi. Mais nulle
infanterie europenne ne tint devant les janissaires.

Contre cette force pouvantable, ce n'tait pas trop de l'union serre
de la gendarmerie franaise avec le fantassin espagnol, suisse, et le
lansquenet allemand.

Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout navement, chercher un
capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en tait. Mais, s'il
n'en tait pas, si les hros manquaient, s'il fallait recourir aux
rois, l'empereur naturel de la situation tait le roi de Marignan.

Nous ne voulons pas dire qu'il en ft digne. Mais on l'en croyait
digne, ce qui est dj beaucoup. Et c'est prcisment parce qu'on le
croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un
jeune garon mdiocre. Son ambassadeur mme crivait: Les Allemands
ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas
grand bien.

Les lecteurs ne voulaient pas d'un lecteur; ils se jalousaient trop;
ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'et pu payer (Ng. Autr.
II, 418). Il leur fallait un roi qui aidt aussi l'Allemagne dans son
pril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'tait une
trahison inepte, aveugle, autant que criminelle.

Le Turc d'alors tait le vrai Turc des lgendes, non un Bajazet II,
gras, pacifique et lent, pote mystique, qui laissa faire la guerre,
non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France.
Celui-ci, le sultan Slim fit peur aux Turcs eux-mmes. La chose
infaisable et terrible,  laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit.
Il rforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il
avait imprim l'pouvante de sa force et de sa cruaut.

Les ambassadeurs vnitiens qui le suivent en tremblant dans ses
victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifis
seulement, ils sont subjugus. On est stupfait de lire que Mocenigo
disait de cet exterminateur: Nul ne fut si juste et si grand, _nul
plus humain_. Les bras en tombent.

Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu  rompre, par une
puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien
que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il
tait buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours
froidement exalt, impitoyablement cruel. Pote subtil, band au
sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part,
d'une abstraction plus mortelle  la vie encore. Son horrible
spiritualisme le rendait particulirement altr du sang de ceux qui
ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation
(chrtiens, persans, etc.).

Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prtendait
rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, rponses de
prtres et de juristes. Il tait trs-embarrassant pour ceux-ci, et
effrayant par sa subtilit, leur posant des questions, indiffrentes
en apparence, et leur surprenant des rponses  noyer le monde de
sang. Aprs l'immense carnage des Mamelucks d'gypte, il organisa dans
tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complte
Saint-Barthlemy des partisans des doctrines persanes et de
l'incarnation d'Ali. Il procdait par ordre. Cela fait, il passa aux
chrtiens, posant  son moufti une question captieuse qui, subtilement
interprte, impliquait le massacre d'une douzaine de millions
d'hommes. Le grand vizir, pouvant, ne l'arrta qu'en faisant venir
trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurrent que Mahomet
II avait promis la vie aux Grecs.

Slim esprait bien se ddommager sur l'Europe,  qui Mahomet n'avait
rien promis. Et dj il avait demand au moufti: N'est-il pas
mritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre
tiers?

On ne voit pas, dans l'tat de division o taient les chrtiens, ce
qui et arrt ce scolastique de la mort. Il avait pris l'gypte sur
les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la
Babylonie, frapp et mutil la Perse pour toujours, et tout cela par
les armes modernes et le gnie civilis, par l'artillerie,
l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se
montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne,
sans se crer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la
Mditerrane, l'Espagne et l'Italie.

Cela donnait  la chrtient une anne ou deux de rpit.

Le danger tait si prochain, et le roi de France tellement dsign
comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoys soutenait
qu'il n'y avait pas d'argent  donner, que l'Allemagne le prierait de
se laisser faire Empereur. Franois Ier disait qu'il ne voulait de
l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn,
lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant
l'autre sur son coeur: Si l'on m'lit, je serai dans trois ans 
Constantinople, ou je serai mort.

Maximilien ne l'tait pas encore. Que faisait-il? tait-il occup de
fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus
riche,  Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne
voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita
longue vie.

C'est alors seulement que le grand-pre commena  se souvenir qu'il
avait un petit-fils qu'il chrissait, et retomba sur Charles-Quint.
Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes,
auraient voulu payer les lecteurs en promesses et en bnfices. Max
dit qu'il fallait de l'argent compt, sonnant, dans la main des
Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de
courtage.




CHAPITRE IV

--SUITE--

LA BANQUE--LES INDULGENCES DE L'LECTION

1516-1519


Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps
dont nous contons l'histoire et pu satisfaire ses regards. L'immense
extension des activits en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour
propager son empire. Pour lui, la terre avait t double; pour lui,
par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient:
bureaucratie, diplomatie et banque,--l'usurier, le commis, l'espion.

Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de
l'autel. Assez de vains mystres. Plus modestes et plus vrais les
dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mmes ils intronisent leur
successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils
mourraient de faim. Mercure quitte son mtier de dieu qui ne va plus;
pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: O
l'on est bien, c'est la patrie.

Cela est franc et net. Mais combien dtestable l'hypocrisie moderne!
cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la
rapacit financire de frocit fanatique!

C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette 
Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'mes. Pour Dieu, on
chercha en Afrique des noirs paens qui, de terre idoltre,
heureusement sauvs en terre chrtienne, allrent non moins rapidement
en paradis. Mme opration sur le continent o, les mes rouges
montant l-haut trop vite, on suppla infatigablement par les mes
noires.

C'est justement en 1517 qu'clate la dispute des dominicains et des
franciscains, de Las Casas et de Spulvda, le jour horrible qui
rvle la fosse o, pour l'amour de l'or, on a jet deux mondes, le
ngre par-dessus l'indien.

Les Espagnols qui font  l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux
au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands
les traitent, comme ils font de l'Amrique, disant d'eux: Ce sont nos
Indiens.

[Note 5: Une perte non moins regrettable que celle des hommes est
celle de la civilisation et des arts de ces peuples, bien plus avancs
qu'on n'a dit. Les Mexicains taient arrivs  connatre,  peu de
chose prs, la grandeur de l'anne. M. de Humboldt (_Nouvelle Espagne,
I, 370_) explique, avec une grande modration qui frappe d'autant
plus, cette horrible destruction, cette chute  la barbarie. Le
peuple, sous les missionnaires, retomba partout  l'ignorance, dans
une espce d'enfance et d'imbcillit que n'ont nullement les
Amricains rests indpendants et, comme on dit, sauvages, hors de
l'abrutissement des missions.]

Mais nulle foire, nul march d'esclaves, ne prsente un aspect plus
cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans dtour, y font
l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des mes. Les
maquignons se croisent.  grand bruit, passent et repassent les
marchands de suffrages, les marchands d'indulgences.

Les deux affaires ont commenc en mme temps, ds 1516, toutes deux
menes par les Fugger et par l'archevque de Mayence, fermier des
indulgences, et, dans l'lection, l'agent mobile, actif, d'influence
principale, que consultaient les lecteurs.

Ce n'tait pas la premire fois que l'on vendait des indulgences. Mais
la chose ne s'tait faite jamais  si grand bruit, avec une telle mise
en scne. Le peuple commenait  avoir l'oreille dure. Il fallait
crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prdications, nul
bruit n'y tait pargn. Ds que les dbitants approchaient  une
lieue d'une ville, le clerg, entranant d'immenses processions de
magistrats municipaux, d'coliers et de confrries, allait au-devant
de la bulle papale, tous portant des cierges allums. On la voyait
marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La
croix, plante devant, tait l pour lui faire honneur. L, tous
faisaient la rvrence; tous se confessaient l, et achetaient bon gr
mal gr. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et
l'empressement des voisins  s'accuser. Malheur  qui ne suit pas le
troupeau!

Aux portes de l'glise taient le coffre et le comptoir, le publicain
Mathieu dans son _telonio_; je veux dire le Fugger, reprsent par
son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement
aux mains ecclsiastiques. Le moine qui prchait tait un homme trop
connu. L'archevque de Mayence avait pris  cent florins par mois un
Tetzel, puissant aboyeur, clbre par mainte histoire mdiocrement
difiante,  ce point que Maximilien voulait le faire jeter  la
rivire. Mais c'et t dommage; on n'et pas aisment trouv un tel
acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait  l'entreprise,
pouvant se donner pour pice probante et dire: Regardez-moi! voil
celui que l'indulgence a pu blanchir!... Aprs ce tour de force, que
ne fera-t-elle pas?

Tetzel, intrpidement, allait au but. Il n'affadissait pas,
n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits,
ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il
voyait l'assistance frissonnante et dconcerte, il ajoutait
froidement: Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au
fond du coffre.

Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il
s'chauffait jusqu' dire: Oui, quand mme on aurait viol la mre de
Notre-Seigneur!

Savez-vous bien, misrables, disait-il encore, que ceci n'est accord
que pour rebtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de
saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont 
la pluie, au vent,  la grle, battues, souilles, dshonores.

Coeur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mre te dire du
fond du purgatoire: De grce, un florin, mon fils, pour me tirer de
la flamme!... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!

Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un
dbit plus sr) le pardon des pchs  faire, des viols et des
adultres, des incestes  venir. Prix modr: la polygamie ne cotait
que six ducats.

C'tait l la grande proccupation de l'Allemagne. Le hros de
l'poque n'tait plus Huniade ou Barberousse. C'tait Tetzel. La
bataille, anime, ardente, homrique, tait l'lection, duel  mort
des cus, des ducats.

On pouvait prvoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le
drame. Ses prparatifs finissaient. On pouvait, sans tre prophte,
prvoir qu'en 1520 quelque cent mille chrtiens, lis  la queue des
chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Slim, il est vrai, faisait
grce presque toujours de l'esclavage, largissant ses prisonniers par
la voie du cimeterre.

Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la
Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs,
couvrit la chrtient. Pays trange, unique, o l'hrosme tait la
vie commune, o tout homme trouvait juste et simple de mourir en
bataille, comme tait mort son pre!... Mais, hlas! ce sublime
champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'tait encore deux
morceaux, coup, sci en deux; et, ce qui tait plus grave, c'est que
ce n'tait pas une scission de territoire, mais d'mes; il y avait
deux Hongries.

Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant
l'ennemi, une digue lastique et mobile. Toujours l'attente des
combats, des ravages. L'unique pense, faire front au Turc. Le
seigneur tait chef, non matre. Sous Mathias Corvin, la grandeur de
l'tat, le progrs du luxe, la scurit, changrent les choses. On se
mit  parler d'impt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en
1513, surprit la Hongrie divise contre elle-mme. Le peuple prit les
armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres,
lui refusaient ses liberts d'migration et de croisade. Le roi tait
un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'tait tabli qu'en
trahissant son peuple, en le lguant aux Autrichiens s'il mourait sans
enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement hrditaire.

Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore
l'Autriche qu'en rptant le crime, en livrant la soeur de l'enfant
comme future pouse de l'archiduc, avec ce prtendu droit d'hriter de
la couronne lective de Hongrie.

Situation  faire pleurer les pierres! que ce peuple sacr, sauveur
bni de l'Occident, qui pour tous devait tre un objet de religion,
passt ainsi de voleur en voleur!

Le petit Polonais, qui tait Franais par sa mre et neveu de Gaston
de Foix, se montra vrai Hongrois.  peine homme, il chappa  toutes
ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille.

Un seul prince en Allemagne et voulu relever et grandir la Hongrie,
l'lecteur de Saxe, Frdric le Sage. Il et voulu soustraire le petit
Louis aux influences autrichiennes, tirer sa soeur de Vienne, et
donner  la Hongrie un gage de l'amiti reconnaissante de l'Allemagne
en faisant son roi empereur. Plan trs-beau, difficile d'excution.
L'enfant tait tenu, et par son tuteur polonais, et par sa soeur
captive  Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois
li du fil de l'araigne.

La Saxe avait ferm sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les
attaques qu'on dirigeait contre elles. L'lecteur comprenait trs-bien
qu'une rforme du clerg qui soulagerait l'glise du poids de ses
richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du
temps, la disproportion des besoins et des ressources. _Attendre en
attendant_, jusqu' ce que cette manne tombt, c'tait le conseil de
la pit et de la politique. Seulement l'lection du roi catholique
pouvait tout empcher.

Albert de Brandebourg, l'lecteur de Mayence, fut lui-mme, dit-on,
branl aux premires prdications de la Rforme, et il eut un instant
l'ide de passer au parti des saints. Il y et gagn gros. Qu'tait-ce
que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une
scularisation radicale des biens du clerg? Qui sait mme? de la
transmutation d'un lectorat viager en principaut hrditaire?
Opration hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix annes plus
tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de
Mayence en fit autant, il lui et fallu celle de la France, d'une
France luthrienne. Il retomba au possible,  la petite et basse
ralit,  son rle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire.

Sauf l'lecteur de Saxe, oppose  l'Autriche, et l'lecteur de
Trves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes,
le reste tait  vendre, si bien que Franois Ier crut tout tenir deux
ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci tait en
Espagne, mal inform, mal conseill. Il et manqu l'affaire, si sa
tante Marguerite, plus prs et plus adroite, n'et arrang les choses.
Elle rduisit tout  une affaire d'argent, n'appela pas le pape au
secours comme Franois Ier, limina les banquiers italiens,
circonscrivit et centralisa l'action, agissant  Augsbourg, c'tait la
caisse;  Mayence, c'tait l'intrigue. Elle fixa l'envoy principal 
Augsbourg, lui disant de s'en carter peu. Si vous allez  la dite
suisse, lui crit-elle, je vous prie et _ordonne de par le roi_ que
vous retourniez le plus tt possible  Augsbourg. (28 fvrier 1519.)

Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du
succs. Les lecteurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et
ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en
passer par l. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chivres
et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-tre faisaient passer par
Gnes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, taient lis
d'intrt aux Gnois, et tenaient  partager l'affaire de l'lection
entre ceux-ci et les Allemands.

L'envoy crivait d'Augsbourg: Ce pauvre Fugger, quoique bien
maltrait, et qui y a dj perdu huit mille florins, prtera pour un
an (8 fvrier). Ce pauvre Fugger refusait l'intrt pour le peu qu'il
prtait du sien, mais se ddommageait par sa commission sur les
sommes qu'il tirait d'ailleurs.

Trois conditions furent imposes par lui, et il y tint: 1 Les
Garibaldi de Gnes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers,
_n'eurent part  l'affaire qu'en versant chez Fugger_, et ne prtrent
que par son intermdiaire; 2 Fugger _reut en garantie les billets
des villes d'Anvers et de Malines_, payes elles-mmes sur les pages
de Zlande; 3 Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle
dfendt de prter aux Franais. Il exigea de Marguerite une mesure
inoue, de faire _dfendre aux gens d'Anvers de faire le change en
Allemagne pour qui que ce ft_. Acte tonnamment arbitraire, qu'aucune
ville des vieux Pays-Bas n'et support. Mais la jeune ville d'Anvers,
qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lanait dans le
tourbillon des grands intrts maritimes, avait un extrme besoin de
se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endure.
Fugger fit la guerre  son aise. Les Gnois et Nurembergeois, tout en
grondant, se rsignrent; ils aimrent encore mieux gagner par lui et
lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Franais qui
avaient emport de l'argent furent bientt  sec, ne trouvrent nul
crdit, et n'eurent plus  offrir que leurs belles paroles et
l'loquence de l'ambassadeur Bonnivet.

Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succs. Il tait visible
qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui
traduisait les dpches) tait un tranger, visible qu'il allait tre
partag entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on
disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un dfenseur
contre le Turc, l'argument tait bon surtout pour Ferdinand, qui
allait pouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les
dpches, et voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti
vitait peut-tre l'horrible guerre qui, presque sans trve, dura,
contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de
Charles-Quint. Mais au premier mot crit en ce sens, les Croy, le
conseil d'Espagne, rpondirent aigrement qu'on reconnaissait l les
ennemis du roi, les amis de Franois Ier. Ces sottises furent portes
par l'un d'eux  Malines, avec des instructions altires o le jeune
roi d'Espagne se montrait justement par le ct qui et d empcher
son lection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand assurer
l'_obissance de l'Empire_ et acqurir grant gloire _sur les ennemis
de nostre sainte foy catholique_ (5 mars 1519).

Ce dboire ne diminua pas le zle de Marguerite. Le grand point tait
de gagner les deux frres de la maison de Brandebourg, dont l'an,
Joachim, s'tait engag pour la France; le cadet, archevque de
Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les
autres lecteurs, rendant justice  ce jeune prlat et le croyant le
plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se rglaient
sur lui.

Nulle scne, dans l'_Avare_ ni les _Fourberies de Scapin_, ne me
parat valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus
habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prlat
affiche la plus complte incrdulit aux promesses de l'ambassadeur.
Il a bien touch quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de
fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engage. Le pape et
l'Angleterre travaillent contre. Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on
ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas
seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Franais ont dj
les autres lecteurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du
papier. Nous savons bien que ces villes ont privilge pour ne payer
jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg!  la bonne heure!

 cette comdie, l'envoy rpond par une comdie; il s'adresse  son
coeur,  ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte
qu'il y aura  l'lection d'un tranger... Puis, s'exaltant, et le
voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un
misrable.

Le coquin, peu mu, rpond ingnument qu'on lui offre davantage, qu'il
est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne
fera rien sans lui. Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant,
par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur.

--Impossible! vous resterez lecteur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous
punira!

Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. C'est une grosse affaire,
dit le prlat avec un air rveur. J'y penserai cette nuit.

Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet,
l'homme du plus secret intrieur. Eh bien! quatre-vingt
mille?--Non.--Soixante? cinquante?--Toujours non.--Enfin, de descente
en descente, ils tombrent au cinquime de ce qu'il avait demand
d'abord; on s'accorda  vingt mille florins.--Mais vous n'y
regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frre Brandebourg
et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres lecteurs le
sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.

Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des
tapisseries de Flandre, dont on avait parl. Le prince, ami des arts,
y tient essentiellement.

Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, _pour
oeuvres pies_, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel
Empereur lui obtiendrait la position de lgat _ latere_ nommant 
tous les bnfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit.

Son frre, l'lecteur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille
florins avec une soeur de Charles-Quint.

Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.

Cette oeuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-tre si Marguerite
d'Autriche n'y et joint, ds l'origine, les moyens de la calomnie. La
Flamande connaissait la crdulit des populations allemandes et
suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les
plus grossires, ds qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie
de la France. _Un Welche!_ avec ce mot, on trouble leur bon sens.
D'_un Welche_, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires
s'accordent, s'acceptent en mme temps. Le mot d'ordre qu'elle donna,
et qu'on trouve dans ses dpches, ce fut de dire sur tous les tons:
Que c'tait fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir;
qu'au moment de l'lection, Franois Ier arriverait avec une arme 
Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'lu ou non, il irait se
faire couronner  Rome; que, sr du pape et de l'onction pontificale,
il s'imposerait  l'Allemagne, qu'il rduirait les princes allemands 
l'tat d'obissance o taient les princes franais, qu'avec les
armes allemandes et celles d'Italie, il craserait la Suisse, etc.,
etc. Ces nouvelles furent semes dans les cabarets, dans les
assembles de cantons, dans les dites fdrales, et devinrent
croyables  force de vin. Il faut entendre l-dessus l'envoy imprial
qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette
ngociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de
dsespoir: Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables,
comme si je les eusse pris. Ils ne cessent de demander... Que ne
puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer
ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme
seigneurs! (Ng. Autr. II, 373.)

Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre
la France. Marignan leur avait laiss un amer levain de rancune. Ils
crurent ce qu'on voulait. Ils crirent qu'il ne fallait pas qu'on
laisst passer le Welche, ils prirent, commandrent aux Lorrains, aux
Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme Ren
fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur ct, crivaient 
Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empcher l'lection
du Franais.

Toutes ces fumes de haine auraient pu s'vaporer. Pour rendre la
haine active et lui faire frapper un coup dcisif, il fallait l'armer
d'une pe. Cette pe fut Seckingen.

Ceci fut le coup de matre le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait
pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne
sais quelle belle action de justice hroque, l'avait mis au ban de
l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption o les juges se
faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien
se faire juges. Tel tait Seckingen. Il s'tait fait le redresseur de
torts. La noblesse le suivait, et il avait mis  la raison jusqu' un
duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de
l'Allemagne. Franois Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'tait
sottement brouill avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami
d'Hutten et de la rvolution allt contre son rle et prtt sa
vaillante pe  l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse
n'et rien fait prs de lui. On le surprit par l'amiti.

Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, tait l'ami
naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait sduit le
premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frre l'vque
de Lige. Ce chapeau tant dsir, on le lui tenait  distance, lui
promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zle. Point de
chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intrts du roi
d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcrot, Marguerite
acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crdule comme un hros
du vieux temps, se laissait volontiers conduire.

Hutten lui-mme aida peut-tre. Le duc de Wurtemberg, ami, alli de la
France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait
sold des bandes et guerroyait contre les villes impriales. Hutten
sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria
partout que cet ennemi public tait soudoy par le roi de France. Les
Allemands, Seckingen en tte, coururent sus; il fut cras. L'arme,
o Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on
la fit approcher de Francfort, o se faisait l'lection; on la montra
comme pouvantail aux lecteurs, dont plusieurs se repentaient et
comprenaient qu'ils allaient se donner un matre. Le Palatin le
sentait. Plusieurs villes impriales, Strasbourg, Constance, etc.,
regrettaient amrement d'avoir, sans le savoir, donn cette force aux
Flamands pour peser sur l'lection.

Spectacle bizarre, en effet! c'taient ces villes, les dernires
rpubliques de l'Allemagne, c'tait Seckingen, le chef de la
dmocratie noble des chevaliers du Rhin, c'tait la rvolution qui
allait sacrer  Francfort la contre-rvolution. Tous ces ennemis des
prtres faisaient venir un Empereur, d'o? du pays o les prtres
rgnaient sur les rois, et rgnaient  faire peur  Rome elle-mme!

Cette curieuse mystification avait donn tant d'audace au parti
flamand-espagnol, qu'il avait entour Francfort d'embches et de
coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti  ceux qui viendraient pour
le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans
une lettre de Coblentz, crit  Marguerite qu'il a dress une
embuscade par eau et par terre  un archevque, laquelle lui et
cot cher si l'lecteur de Mayenne n'et parl pour lui.

Le 17 juin, au milieu d'une arme de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit
la dite lectorale. Les partisans de la France commencrent  avoir
peur. Le Palatin, parent de Franois Ier, aprs s'tre avanc pour
lui, recula et se rtracta. L'lecteur de Brandebourg, qui avait
parole d'tre son lieutenant dans l'Empire, se convertit 
Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de
Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'lecteur de Trves
qui ne s'tait pas vendu au roi de France, mais qui, vritable
Allemand, voulait contre le Turc le meilleur dfenseur de l'Allemagne.

Franois Ier, _in extremis_, perdant de ses esprances, fit dire  ses
ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien.
L'lecteur de Saxe et eu des chances. Mais il s'abandonna lui-mme,
et tonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son
indcision, il se laissa aller  ce qu'il crut la volont de Dieu. Il
semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espra pour
son neveu Catherine d'Autriche, la soeur de Charles-Quint, se
rsignant, comme le chien de la fable qui porte le dner et le dfend
d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se dcide et en
prend sa part.

La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut
l'ide d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-mme sa
dconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait
prilleuse,  travers tant d'pes nues, et avec des adversaires si
peu scrupuleux. Pour n'tre arrt aux portes il lui fallut (lui
ambassadeur du roi de France) prendre un dguisement, un habit de
soldat.

Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la
route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont
bonnes et compatissantes. Elles le consolrent tellement qu'en
Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-tre, qui fit rire
le roi. Tout fut oubli.

Les rsultats taient fort srieux.

Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la
moiti de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour touffer;
toute nation plit en son propre gnie, languit et dfaillit dans cet
effort absurde d'assimilation impossible.

On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, colles l'une sur
l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther.

Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui et
ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprvu). Ce fut de
faire une Hongrie allemande, autrichienne, btarde, d'nerver, mutiler
le vaillant portier du monde chrtien.

Un an aprs l'lection impriale, le frre de l'Empereur pouse Anne
de Hongrie, et se dit hritier de Hongrie et de Bohme[6], portant sa
main marchande sur la sainte couronne des hros, le palladium de
l'Europe.

[Note 6: L'unit de cette histoire, la ncessit d'en suivre le
fil central entre la France, l'Italie et l'Allemagne, m'impose un
cruel sacrifice: c'est de ne rien dire ici du hros de l'Europe, qui
finit, s'clipse du moins au XVIe sicle. Je parle du peuple hongrois.
Mourrai-je donc en ajournant toujours ce que lui doit l'histoire?...
Notre Degrando est mort! irrparable perte!... Le savant Tlki vient
de mourir. La grande histoire de Fesler attend encore un traducteur.
Et cependant d'infmes et menteuses compilations paraissent,
fleurissent de toutes parts.--Les Hongrois ne daignent rpondre. S'ils
parlent, c'est pour le monde (_Atlas_ anglais).--Je vois avec bonheur
un Franais plein de coeur et de talent, M. Chassin, entrer avec clat
dans ces tudes (_Huniade_). Puisse-t-il payer la dette de nos coeurs
 ce peuple entre tous hroque, qui, de ses actes, de ses
souffrances, de sa grande voix forte, nous relve et nous fait plus
grands! On lui accorde volontiers la vaillance; mais cette vaillance
n'est que la manifestation d'un haut tat moral. Dans tout ce qu'ils
font ou qu'ils disent, j'entends toujours: _Sursum corda._

Tout ce qui nous est revenu de leurs paroles en 1848 est purement et
simplement sublime. Un paysan vient s'engager: Jusqu'
quand?--_Jusqu' la victoire._--Un enfant se prsente aussi pour tre
soldat: Mais tu es trop petit...--_Je grandirai devant l'ennemi._ Ce
qui tonne le plus de ce peuple, c'est son silence. Il laisse les
journaux ignorants dire, rpter que la rvolution hongroise fut
aristocratique.--Chose pourtant vraie en un sens. La nation entire
est une aristocratie de vaillance et de dignit. Il y a l cinq
millions de chevaliers. Et pas un paysan ne s'estime moins que le
premier palatin du royaume. On le voit dans les chants innombrables,
guerriers ou satiriques, que 1848 a inspirs, surtout dans l'oeuvre de
leur premier pote, Petoefi, le boucher de Pest.]




CHAPITRE V

RACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE

1516-1519


Allemagne, Hongrie, Bohme, Espagne, des nations si diffrentes, si
normment loignes de moeurs, de langues et de gnie, venaient
d'tre englobes du mme coup de filet, victimes d'une mme opration
de banque et de diplomatie.

Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les
vieilles nations d'hrosme sauvage, triomphe de paix sur la
guerre.--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents
ans de guerre (1515-1715).

Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamot,
qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'pe
d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande
Allemagne, profondment enceinte de pense sublime et mystique, jette
froidement le coffre, la caisse et le comptoir, o s'assoira l'ternel
_croupion_ qu'on appelle la Bureaucratie.

Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?

La Bohme, livre par sa soeur la Pologne, l'hrtique par la
catholique, la Bohme, arrive  sa dernire goutte de sang, reoit
sans rclamer cette pellete de terre qui la recouvre pour jamais.

La Hongrie, comme elle a vcu, s'en va mourir dans les bataillons
turcs, en protgeant ses assassins.

L'Espagne, comme un taureau bless qui se percerait de ses cornes, est
furieuse, contre qui? contre soi. Vole par les Flamands, elle va se
voler elle-mme; indigente par eux, elle se fait mendiante, en
dtruisant ses Maures. Elle restera _loyale_ quand mme, et mourra le
chapeau  la main devant la dynastie flamande.

Ces deux hros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol,
ont  peine conscience de leur destine.

La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'tait, relativement 
nous,  l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est
devenue jeune, tait trs-vieille en 1500. Sa langue, jadis
europenne, avait travers bien des ges. La langue allemande,  peine
adulte, se formait, florissait, touchait  ce moment o la fleur est
la force et la fcondit. Il y avait une vraie jeunesse dans les
moeurs; Machiavel en est frapp: une simplicit extrme dans la vie,
l'alimentation, le vtement; une pauvret riche de sentir si peu de
besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matrielles,
beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux gnie tenace du
paysan, homme des temps antiques et de l'ge de ses forts, ami de
l'arbre et de la source, frre du chevreuil, du cerf, sachant la
langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai,
pdantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des
planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un
soulier le _canon_ compliqu d'une harmonie nouvelle qu'il chantera
dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternit industrielle.
Ajoutez d'ternels voyages d'tudiants et de compagnons, errants,
toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au
vent le matin et marchant o elle vole, srs de trouver le soir une
porte ouverte; ou, si le gte manquait, chantant le long des rues, de
leur plus belle voix, quelque vieux chant d'glise, que la bonne femme
allemande vient bien vite couter.

Deux choses originales et rares. La famille trs-pure et innocente. Et
le vagabond, le mendiant, srs pour elle et reconnaissants.

Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse
admiration, non des empereurs ou lecteurs, mais des moindres
principicules, _de sa haute et trs-digne Grce, de l'infiniment
gracieux et clment Seigneur_... je ne sais qui, quelque noble vautour
qui daigne les manger jusqu'aux os.

Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): Le Franais est l'esclave,
l'Allemand le valet.

Notez que ce valet est Hndel, Drer ou Mozart.

Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'tait vue brocante.
Point de mystre. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands
d'mes, allaient, venaient; effrontment sonnaient les florins, les
cus. On discutait haut,  grand bruit. Tant  Judas, tant  Pilate.
Combien l'me de l'Allemagne? combien son corps et sa dpouille? Les
princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue,
dshabille, expose  l'encan, l'esclave et eu sa foi! On la vendait
avec le reste. Si la science et la pense pure, la lumire suprieure
des liberts de l'me, au moins, tait reste! Mais le pis, le plus
sombre, c'est que tout cela chappait. La Renaissance elle-mme
semblait avoir menti. Un Mdicis devenu pape, ralliant les savants;
rasme ami des cardinaux, correspondant de Lon X; Hutten menaant et
flattant Rome, ne sachant plus lui-mme, dans ses ddicaces
quivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten lisant domicile
chez le fermier des indulgences et de la grande lection!

Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimit et de patience
dont ce peuple tonne le monde a d tre puise, et que la violence
du dsespoir lui aura arrach un cri, une maldiction, un blasphme?
Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des rvoltes locales eurent
lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et
regarda le ciel.

Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant
figure, grava pour l'avenir sur le bronze: _Melancolia._

Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait
de se btir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait
l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le
grand ouvrier Albert Drer.

Ce pauvre homme, trs-malheureux en mnage, ne gagnant pas assez pour
apaiser sa mnagre acaritre, avait un foyer trouble ( l'image de la
patrie), sans consolation intrieure: _Melancolia._

Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre,
insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans
les formes lgendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais
les chrtiens sont pires; le Christ frapp des Turcs, il l'est encore
plus par les siens. Il variait ce thme  l'infini, sans satisfaire
son coeur, impuissant et vaincu par les ralits, dans cette lutte
laborieuse: _Melancolia._

Enfin, dans un grand jour, chappant aux formes connues, et, par un
effort stocien, faisant appel au _moi_, sans appui du pass, il grava
d'un acier vainqueur le gnie de la Renaissance, l'ange de la science
et de l'art, couronn de laurier. Il l'entoura de ses puissants
calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les
puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie,
le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencs. Rien n'y
manque, pas mme les essais botaniques, en petit vases; pas mme les
travaux de l'anatomie; une bte morte attend le scalpel. Ce n'est plus
l l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait
rien que fume. Non, ici tout est srieux, formidablement vrai; c'est
le laboratoire o la science est puissante, o chaque coup qu'elle
frappe est une immortelle tincelle qui ne s'teindre plus et reste un
flambeau pour le monde.

L'tre singulier et sans nom qui sige en ce chaos, ce beau gant
qui, s'il n'tait assis, passerait de cent pieds toutes les figures de
Raphal, ce gnie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les
deux ples, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie
de son immense force? Pourquoi, d'un poing serr, accoud au genou,
dans un effort dsespr, cache-t-il la moiti de sa face admirable,
de sorte qu'on ne voit gure que le noble profil, l'oeil profondment
noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumire, que tu es
triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumire, c'tait
la joie!

Quoi! tu ne vois donc pas? dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du
fond de ce cuivre se retourner vers moi, tu ne vois pas ce bloc mal
quarri, de forme irrgulire, et que la divine gomtrie ne ramnera
pas au prisme des cristaux? Prismatique il tait, rgulier,
harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver  l'art, j'ai bris la nature.

La bte aussi qui fut vivante, qui gt l devant moi, alors elle
semblait prte  rvler son secret,  m'expliquer la vie... Et morte,
elle s'est tue. Son sang fig refuse d'avouer le mystre o j'ai
failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et
mon ternelle ignorance.

C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste
monde, forts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de
la lumire. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la
lumire qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'tre. Voil ce
qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans
consolation. Voil pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses
instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras,
obstacles... Oh! nous avons trop entass! Nous succombons sous nos
puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son
laboratoire fait suer  voir. Comment sortira-t-il de l? Comment,
s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il?
Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une chelle pour
grimper  l'observatoire... Amre drision pour ce captif, li de sa
pense. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les
toiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des
ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut pargne  Promthe.

Il y a pourtant encore un tre vivant dans un coin, qui (bien
entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit gnie
tout nu, assis sur un arbre manqu. Ramass sur sa tche et les veines
enfles d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit,
il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.

De sorte qu'il pourrait bien tre, sous cet aspect modeste, l'humble
effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volont
d'Albert Drer et son me ingnue. Hlas! L'effort n'est pas la force.
Si ce gant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce
pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait piti de lui!
Les inutiles ailes qui lui ont pouss par erreur pendent et pendront
toujours  ses paules.

Image vraiment complte de dcouragement, qui supprime l'espoir, ne
promet rien, pas mme sur l'enfance. Le prsent est mauvais, mais
l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises
heures.

Telle fut la pense d'Albert Drer. Et l'oeuvre tant finie, date,
ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre ternelle, il rit
amrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui
vole outrageusement en pleine lumire, inscrivant la nuit dans le
jour, et le mot: _Melancolia._

D'o l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu 
lui-mme son labyrinthe inextricable, perdu en soi, bris de soi,
paralys par ses propres puissances et par ses moyens d'action?

Au dsespoir de l'art un autre art rpondit, une harmonie inattendue,
un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille
lieues; si doux que chacun crut y reconnatre la voix de sa mre mme.
Et, en effet, une mre nouvelle du genre humain tait venue au monde,
la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique tait ne.

Silence ici! J'entends l'objection, et je rpondrai aux Gothiques, et
plus qu'ils ne voudront[7].

[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les
chroniques d'avant le XVIe sicle, puis celles du XVIe, serait
parfaitement clair sur la question. Il verrait les premires toutes
muettes et sombres de silence, les autres, au contraire,
resplendissantes de lumire et de chants. Le chant devient alors
universel et populaire. Tous les vnements tristes ou gais, les
combats, les supplices mmes, se passent au milieu des cantiques. L,
tel fut mis  mort pour avoir chant des psaumes sur un rocher.
Ailleurs: Il chanta dans les flammes, et la foule touffait sa voix
par des hymnes  la Vierge, _Ave, maris Stella_, etc. Voil les
passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et
catholiques et protestantes. On en ferait un norme volume.

Nul doute que le Moyen ge n'ait eu aussi des mlodies.  ct des
beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson
gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de
moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices.

L'glise, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines,
ngligea, ddaigna la mesure, en mme temps qu'elle favorisait la
sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les
articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La
nature a mis le rhythme partout. L'glise le supprima partout, en
haine de la nature.

Mais, aux moments mus, la nature revient invincible; le rhythme
reparat, du moins au battement du coeur trop oppress, ou par
l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre
Godeschalc, perscut dj au IXe sicle dans ce doux chant coup de
larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un
certainement de fureur et d'effroi dans le chant des perscuteurs,
l'hymne dominicain compil de vingt autres, le vhment _Dies ir_.
(Coussemaker, 94, 115.)

Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun
chant, nous autorise  croire que ces hymnes d'glise, qui
resserraient plutt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple.
Ils sont trs-mridionaux, nullement dans le caractre de la France,
opposs, nous pouvons le dire,  l'aimable gnie de nos aeux.

Tout cela, au reste, est purement _mlodique_. Le Moyen ge connut-il
le contre-point et l'_harmonie_? Le contre-point double n'apparat
certainement qu'au XVIe sicle. (V. Kiesewetter et Ftis). On connut
de bonne heure les rgles lmentaires de l'harmonie; mais on en fit
le plus baroque usage. Du plain-chant grgorien, o la division des
sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on
passa de bonne heure  des combinaisons scientifiques fort
compliques, dont la difficult absorbait toute l'attention. Ni got,
ni sentiment, ni inspiration musicale.

Les patients rechercheurs de ces curiosits, fort tents de les
admirer, avouent pourtant eux-mmes, quand ils sont de bonne foi, que
la plupart furent dignes de figurer aux _Ftes de l'ne_. Les chants
d'Hucbald, au Xe sicle, rputs trs-suaves alors, effrayent
tellement M. Kiesewetter, qu'il dcide que jamais il n'y eut oreille
assez barbare pour les supporter un instant. Mais MM. Ftis et
Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p.
18). Un manuscrit de 1267, qui du reste tmoigne des progrs dj
faits, arrache cependant cet aveu  son admirateur: Dans l'ensemble,
il dchire l'oreille. (Ftis, _Revue de M. d'Anjou_, octob. 1847, p.
322.)

On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mrite
qu' la complication,  la difficult. Les matres de chapelle des
princes du XVe sicle mettent les paroles du _Credo_, du _Sanctus_,
sur le thme d'une chanson grivoise, et brodent l-dessus mille
ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et
musical. On ne disait plus la _messe du Sanctus_, mais la _messe de
Vnus la belle_, de l'_Ami Baudichon_ ou la _messe d'Adieu mes
amours_. Ajoutez des ides grotesques et puriles d'excution
matrielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes taient
noires: si de fleurs, de prairies, les notes taient vertes; rouges,
si l'on parlait de sang, et autres pauvrets.

Toutes ces misres duraient encore au XVIe sicle. Le charivari
augmentait. J'entends dire que le _Marignan_ du trs-fameux Josquin
des Prs, qu'on a essay d'excuter rcemment, est un affreux tapage.

Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le
concile de Trente, clair par ces psaumes, demanda la rforme de la
musique catholique. Rome en chargea l'lve de Goudimel, l'aimable
Palestrina, grand homme qui, nanmoins, fut impuissant pour faire
cole. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, _Memorie di Palestrina_,
1828, et l'excellent article de M. Delcluse (ancienne _Revue de
Paris_), qui rsume et juge trs-bien cet important ouvrage.]

En attendant, je leur dfends de dire,  ceux qui tant de sicles ont
dsespr l'me humaine, qu'ils lui aient trouv ses consolations.
Vous la laissiez ingurissable, cette me, inconsolable, jusqu'au
premier chant de Luther.

C'est lui qui commena, et alors toute la terre chanta, tous,
protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur
de Rome et le matre de Palestrina.

Ce ne fut pas le morne chant du Moyen ge, qu'un grand troupeau
humain, sous le bton du chantre officiel, rptait ternellement dans
un prtendu unisson, chaos de dissonances.

Ce ne fut pas la farce obscne et pdantesque des messes galantes dont
l'_introt_ tait un appel  Vnus, et dont le _Te Deum_ rendait grce
 l'Amour.

Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant
de ceux qui pleurent et qui sont consols, la joie divine parmi les
larmes de la terre, un aperu du ciel... Dans un jour de malheur et
d'imminent malheur o le ciel se cernait de noir, je vis un point
d'azur qui luttait, grandissait, contre les nues sombres, azur
d'acier, svre et srieux, o le soleil ne riait pas.

N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux.

Mon coeur chanta, et j'tais relev.

Voil la vraie Renaissance. Elle est trouve. C'est la Renaissance du
coeur.

Grande re o sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire:

Je n'ai rien de l'heure coule. Le pass, c'est l'ge muet, et qui
ne put chanter, ge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du
silence. Moi, je suis l'ge harmonieux qui, par le libre chant, verse
son coeur  la lumire, l'panouit, l'agrandit et le cre.

Je sens mille coeurs en moi, dit quelque part un hros de
Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'ge moderne, 
partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans
cesse, je me les cre et les engendre, et les multiplie par le chant.

Le besoin de crer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqu
au Moyen ge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts
d'imitation.

Du jour o Giotto, Van Eyck, dlivrrent les saintes images de la
fixit byzantine, chacun voulut son Dieu  soi, et tourmenta le
peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce
Dieu, on s'en allait riche de son rve. Et le lendemain on disait:

Ceci n'est pas mon rve encore.

Lgitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement
continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il
est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas
d'imitation et de fixit; au contraire, un art o jamais rien ne se
reproduise identique. Cet art sera plus prs de Dieu.

Aux plus dshrits fut donn ce don de la Grce.

Avez-vous vu les caves misrables de Lille et de la Flandre, l'humide
habitation o le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'ternelle
pluie, envoie, ramne et renvoie le mtier d'un mouvement automatique
et monotone? Cette barre qui, lance, revient frapper son coeur et sa
poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de
fil?... Oh! voici le mystre. De ce va-et-vient sort _un rhythme_;
sans s'en apercevoir, le pauvre homme  voix basse commence _un chant
rhythmique_.

 voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendt. Ce chant n'est pas
un chant d'glise. C'est le chant de cet homme, _ lui_, sorti de sa
douleur et de son sein bris. Mais je vous assure qu'il y a plus de
soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus
d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathdrales de Flandre
ou d'Italie.

Et pourquoi pas un chant d'glise? Est-ce rvolte?--Point. Mais
c'est que l'glise ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien
pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-mme. Elle perdit le rhythme
avec Grgoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans.
Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.

Ce tisserand _buissonnier_, de la banlieue d'une grande ville, n'a
garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain mtier
des tisserands, du corps autoris qui vient de temps  autre lui
briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier
o il vit. La cloche du mtier ne sonne pas pour lui. Le noble
carillon de la ville qui rjouit les autres de quart en quart, au
contraire, lui sonne aux oreilles:

Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.

Dieu le reoive donc! Dieu entend tout et ne ddaigne rien. Qu'il
entende ce chant  voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de
nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre
l'entend au soupirait, il rit, hoche la tte: Chant de _lolo_, 
bercer les enfants[8]!

[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De
Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, _lullen,
lollen, lallen_, chanter  voix basse; en allemand moderne, _lallen_,
balbutier; en anglais, _to lull_, bercer; en sudois, _lulla_,
endormir.]

Voil le nom trouv. Le _lollard_, est ce pauvre imbcile au chant de
vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant
tre le faible et dnu nourrisson aux genoux de Dieu.

Hrsie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus
d'un, le dimanche, fuyant les cathdrales, ira furtivement surprendre
aux caves ce petit chant qui fait pleurer.

Il vous semble trs-doux, et il contient un dissolvant terrible, une
chose qui fait frmir le prtre, qui le brise, renverse ses tours, ses
dmes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des
cathdrales ananties. C'est la rponse de Dieu au tisserand: Chante,
pauvre homme, et pleure... Ta cave est une glise... Tu as pch, mais
tu as bien souffert. Moi, j'ai pay pour toi, et tout t'est pardonn.

Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi  mort. O trouver assez
de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles 
tenailler? Un billon! surtout, un billon! Autrement, il continuera
dans les flammes. Comment touffer cette voix?... Oh! une voix mise
dans le monde, on ne l'touffe plus. Celle-ci s'en va de tous cts.
L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante
o saint Jean est plong, a peint ce maigre tisserand; sa voix mme,
il l'a peinte, et son faible chant  voix basse.

La rponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file,
quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la _thologie
allemande_. Ds 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux
enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, rpandent cette
consolation au XVe sicle. C'est d'eux que l'a reue Luther.

Luther est un _lollard_, le chanteur, non du chant touff,  voix
basse, mais d'un chant plus haut que la foudre.

Et il y a encore une autre diffrence. C'est que ces chants mystiques
et solitaires du Moyen ge taient tremps de pleurs. Mais voici un
chanteur dans la voix hroque duquel rayonnent le soleil et la joie.

 joie bien mrite! et que ce grand homme avait bien raison d'tre
joyeux! Quelle rvolution eut jamais une plus noble origine?

Il dit lui-mme comment la chose lui vint, et comment il eut le
courage d'excuter ce que son ducation lui faisait regarder comme la
plus extrme misre.

Il eut piti du peuple.

Il le vit mang de ses prtres, dvor de ses nobles et suc de ses
rois, n'envisageant rien aprs cette vie de souffrances qu'une
ternit de souffrances, et s'tant le pain de la bouche pour acheter
 des fripons le rachat de l'enfer.

Il eut piti du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le
vieux chant du lollard et la consolation: Chante, pauvre homme, tout
t'est pardonn!

La Pucelle,  ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes
 la main, rpondit: _La piti_ qui tait au royaume de France,
Luther et rpondu: _La piti_ qui tait au royaume de Dieu.

Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent
reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la
force du grand coeur de Luther, son chant, son hroque _joie_.

Foi, esprance, charit, ce sont bien trois vertus divines. Mais il
faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs trs-purs, rare
mme chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle _la Joie_.

La condamnation de tout le Moyen ge, de tous ses grands mystiques,
est celle-ci: _Pas un n'a eu la Joie._

Comment l'auraient-ils eue? C'taient tous des malades. Ils ont gmi,
langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas
mme les ges d'action et de lumire o nous sommes arrivs si tard.
Ils ont aim beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilits
suspectes, ne s'affranchit jamais des penses troubles. Ils restrent
tristes et inquiets.

Au contraire, la bndiction de Dieu, qui tait en Luther, apparut en
ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquit, il eut
_la Joie_ et le rire hroque.

Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand
don au complet.

La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouv et heureux de donner,
celle qui sourit dans les dialogues de Galile, qui clate d'un naf
orgueil dans Linn, dans Keppler.

La joie du combattant au moment des batailles, sa colre magnifique,
d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josu brisa
Jricho.

La joie du vrai fort, du hros, ferme sur le roc de la conscience,
serein contre tous les prils et tous les maux du monde. Tel le grand
Beethoven quand, vieux, isol, sourd, d'un colossal effort, il fit
l'_Hymne  la Joie_.

Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur,
celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer.
Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacre,
hospitalire, o moi-mme, si longtemps admis, j'ai trouv tant de
fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean
Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger o,
tendrement, gravement, il prchait les oiseaux, ou bien encore dans
les bls mrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de
Dieu.

[Note 9: Oui, les annes heureuses o j'ai vcu lisant l'oeuvre de
Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique  Paris), ces
annes, m'ont laiss une force, une sve, que Dieu me conservera, je
l'espre, jusqu' la mort. Malheureusement mes _Mmoires de Luther_, qui
donnaient l'homme au vif, ont deux dfauts: d'abord une proccupation
trop grande du point de vue thologique (trs-secondaire, car le peuple
n'y sentit que l'veil moral). L'autre dfaut, c'tait ma timidit, mon
hsitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans
rapport avec lui que ma curiosit archologique, je retenais mon souffle
de peur de faire rien envoler de la poussire de ces vieux temps.]

Voil l'homme moderne, et votre pre,  tous. Reconnaissez-le  ceci.

La joie est absurde au Moyen ge, qui btit tant de choses vaines,
qui, savant architecte, difia aux nues ces tours et ces chteaux
qu'apporte et remporte le vent.

La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sre construit
de vrits l'immuable difice dont le pied est assis en Dieu, dans le
calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la gomtrie est
fausse, alors cette maison tombera.

La raison seule et la rvolution, la science, ont seules droit  la
_Joie_.

Mais,  quelque degr de srieux, de fermet virile qu'arrive notre
ge en sa _via sacra_, reconnaissons et bnissons le point de dpart,
vraiment touchant, humain, d'o nous prmes l'essor, la bonne et forte
main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du
voyage.

Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna  l'homme, qui le releva et
le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait
tant souffert, qu'il tait pardonn. Luther le jura, se fit croire, et
le monde, raffermi des vaines terreurs, se lana dans l'action.

Comment le peuple n'et-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui
est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur
les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de
la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise
de Luther: Ma forteresse, c'est mon Dieu.

Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de
place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flte ou son luth.

Tout le monde le suivait.

Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en drision: Il allait par
toute l'Allemagne, nouvel Orphe, menant les btes.

Cet homme tait si fort, qu'il et fait chanter la mort mme.

L'Allemagne, dchire, mutile, scie, comme Isae, l'Allemagne se mit
 chanter.

La misrable France, crase sous la meule, o elle ne rendait que du
sang, chante aussi comme l'Allemagne.

Le pote ouvrier Hans Sachs salue ce puissant rossignol, dont le
chant emplit la chrtient. Albert Drer, consol, fait cent oeuvres
joyeuses qui expient _Melancolia_: le petit _saint Christophe_, plein
d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier _saint Paul_, qui lit,
appuy sur l'pe, la grande pe biblique, enfonce dans la terre;
saint Marc coute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses
blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tte
et n'est plus qu'un portier.

Voil les jeux et les chansons, le Nol de la Renaissance.

Pour lui, qui a chang le monde, le grand Luther, ne rclame rien que
son titre de noblesse: _chanteur et mendiant_.

Que personne ne s'avise de mpriser devant moi les pauvres
compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _Panem
propter Deum!_ Vous savez comme dit le psaume: Les princes et les
rois ont _chant_... Et moi aussi, j'ai t un pauvre mendiant. J'ai
reu du pain aux portes des maisons, particulirement  Eisenach,
dans ma chre ville.




CHAPITRE VI

--SUITE--

LUTHER

1517-1523


Luther a eu le succs inou de changer ce qui ne change pas: _la
famille_.

C'est la rvolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut
jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le systme de la
vie, le fond du fond de l'existence.

Nous ajournons les autres faces de la rvolution protestante. Elles
ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le ct
moral:

Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant
effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a
transform. Employons le langage de l'art qu'il prfrait, de la
musique: il n'a pas chang l'air, il a mme pur, restaur la
partition, mais il l'a transpose d'une clef  l'autre, l'a complte
des parties lgitimes. Et ce changement a fait, d'une mlodie maigre,
d'un chant monastique et strile, l'ouverture harmonique du grand
concert des nations.

Il a transpos la religion du miracle  la nature, du fictif  la
vrit.

Le miracle, c'tait le clibat ecclsiastique, le mariage gouvern par
un clibataire, et la famille  trois.

De son gouvernement paterne o il trnait, le prtre est descendu  la
fraternit. C'est un frre, c'est un homme, un des ntres. Tels nous
pouvons tre demain.

Ainsi le mot de la _Renaissance_: Revenez  la nature, s'est
accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et
le salut surnaturel.

Luther, fervent chrtien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau.
Son coeur, profondment humain, riche et complet, a chant les deux
chants, donn en partie double le concert harmonique de la Rforme et
de la Renaissance.

Quand il entra au clotre, dit-il lui-mme, il n'apporta que son
Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparrent du
grand musicien.

Personne ne fut plus lettr, plus crivain, plus harmoniste par la
langue et le style. Il n'y a rien  comparer aux symphonies immenses
de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son
rcit de la dite de Worms, plusieurs de ses prfaces. Toutes choses
au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds,
intimes, _humains_, que n'eut pas l'orateur officiel de l'glise de
Louis XIV. Son magnifique rcitatif est bien peu entranant devant la
trombe de Luther.

De tant de choses fortes et puissantes, mues, passionnes, de toute
cette superbe tempte, de ce grand coeur et de cette grande vie, cent
choses sont restes trs-fcondes, une surtout qui fut l'homme mme et
qui est au-dessus de toute dispute. L est la victoire de Luther.
Cette chose, nous l'avons dit, c'est _la famille_, la vraie et
naturelle famille, le triomphe de la moralit et de la nature, la
reconstruction du foyer.

Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est btie
dessus. O le foyer branle, tout branle. O la famille est faible et
dsunie, l'tat n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade,
se tourne et se retourne dans son lit, sans en tre mieux.

La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fbrile agitation de la
France, l'anantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne
comme nation, ont l leur cause principale. La famille, dans ces pays,
est rarement srieuse. La maison n'y est pas ferme; elle est ouverte
aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalit; autre, la banalit. Dans
cette vie quasi communiste, o chacun regarde toujours hors de chez
soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilit et
l'ennui, l'esprit alatoire, la curiosit, l'aventure. Les peuples
ainsi dous porteront ce got de loterie dans les choses de l'tat.

Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le
protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouv
la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit tromp en faisant la
famille  deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle.
Une famille  trois, o le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais
l'autorit mme, c'est la discorde arrange par la loi, c'est le
divorce organis, le foyer quivoque et suspendu en l'air. Nulle paix,
nulle unit: donc, l'ducation impossible, l'enfant form par le
hasard, et sans tradition paternelle, c'est--dire sans pass solide,
faible et seul, un _individu_[10].

[Note 10: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systmes
qui vous disent gravement encore: Le catholicisme runit, le
protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc. Eh!
pauvres gens, tudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le
soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez
cette femme, comme elle coute le touchant commentaire, la pieuse
rflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un mme
coeur! Leur profonde unit imprime au coeur de l'enfant une autre
Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mre
surprit l'esprit saint dans les yeux mus de son pre. Voil la
tradition forte. Il y a un peu loin de cela  la tradition scolastique
donne par l'homme officiel  un enfant distrait qui ne comprend gure
et ne retiendra pas. L'autre, lev dans la famille vraie,  ce
puissant foyer, qu'il aille en Amrique, qu'il s'enfonce aux forts,
loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne
sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume
qu'il emporte partout, l'Encyclopdie juive, mle de tant de choses?
Ce volume, qu'il le lise ou non, il a t sur la table sacre. La
simple couverture, manie, use par ces chres mains, que de choses
elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la
lampe de famille, la divine lumire de ce tendre regard que son pre
et sa mre changrent devant lui dans un moment de saintet.]

La racine fatale d'o germe cette mauvaise plante d'une vgtation
souterraine, infinie, poussant ses fibres vnneuses de la famille
dans l'tat et la socit, Luther la coupe, par un moyen trs-simple.
Pour directeur  la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met
dans les mains un livre, au lieu d'un homme.

Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther?
Prisse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.

_Lisez!_ Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul
est une grande rvolution.

Lire un livre _imprim_! Rvolution plus grande. Ceci donne des ailes
 la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des
yeux... C'est la rvolution de la lumire.

_Quel livre?_ Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc
propre  susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit
libre.

De sorte que ce bonhomme, chaleureux dfenseur de l'autorit
primitive, s'en remet  la libert.

Coeur loyal, me pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton oeuvre
est celui-ci: c'est _la rvolution de loyaut_.

Point d'arrire-pense dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme,
de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne
vous nervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la
langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux hros du Rhin.

O en est, je vous prie, toute la littrature du Moyen ge, la posie
de la fivre, la gmissante colombe du Cantique, les berceaux de
l'pouse, tant comments de saint Bernard, recomments d'Innocent III
et de Gerson, de Bossuet mme. Voici un homme indlicat qui n'entend
rien aux attendrissements, qui n'a pas got aux confidences, aux
timidits, aux soupirs. Les bocages douteux o les mystiques erraient
au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il
frappe dessus,  droite,  gauche. Et quand les dryades gmiraient, il
n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un
impitoyable abatis.

Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit
devant lui et sans tourner la tte! Je voudrais bien savoir seulement
comment, dans ce grand dsert d'hommes, o tous agonisaient, il y eut
un homme encore; comment, tous tant ples, dlicats, pulmoniques, il
y eut cet homme fort, au coeur rouge, pour dire comme la vieille
Allemagne. Il y a l un miracle que je ne comprends pas.

Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'cole, l'glise et le
couvent, trois degrs du suicide.

Et il eut en perfection, ce hros, l'ducation du temps, celle de la
bassesse et de la peur.

C'tait une sorte de bagne o l'on n'entendait que le fouet. Luther
l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un
jour, avec ses camarades, ayant mendi  la porte d'une ferme, le
paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: J'y vais,
et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent  toutes jambes et
n'osrent jamais revenir.

Voil la triste cole d'o sortit l'homme le plus hardi de
l'Allemagne.

Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami
par la foudre, il se fait moine, et le voil entre deux cueils
auxquels personne n'chappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre.
Et d'autre part, la femme, la fatalit corruptrice de savoir et
toucher sans cesse ce qu'on doit viter.

Dieu le portait. Il entre au clotre, mais comment? Avec sa musique
d'une part, de l'autre son Virgile et les comdies de Plaute. Ris, bon
jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine,
l'hroque antiquit, l'entoure et le garde. La musique lui prte des
ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses
tentations.

Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-mme. Ce n'est point un buveur de
bire. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mre, ne sur les
coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des
plus salubres vins du Rhin. Rien d'pais, rien d'alourdissant.
Seulement des chaleurs subites  la tte et au coeur, de superbes
colres. Mais le meilleur homme du monde.

Le grand assaut livr  son esprit, ce fut la dcouverte fortuite
d'une Bible. Livre immense, effrayant, o Dieu semble parler par cinq
cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur
reproche): _Bibel-Babel_, et n'y voulant plus lire.

Rudes taient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter
tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la
Bible tout entire, et s'y enfonait toujours plus, y trouvant, y
portant mille choses fcondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il
dit fort bien plus tard, dans la navet de la force: Je tire bien
moins des livres, que je n'y mets moi-mme.

La difficult relle du moment que personne ne voyait, la chose qui
faisait avorter la Renaissance, strilisait la Libert, c'est que Rome
les exploitait. Rome s'tait mise  la mode; elle professait la
doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrtienne, qui
sauve l'homme non par le Christ, mais par les oeuvres mmes de
l'homme.

Lon X se montrait d'accord avec rasme. La libert et la philosophie,
confisques, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient
elles-mmes. C'tait la vaccine de la libert, un _libre arbitre_
thorique, dirig par les prtres, ranonn par les indulgences,
c'tait aux mains du pape un ngoce de plus, une nouvelle marchandise
de la grande boutique.

Avec un petit mot, une quivoque, la libert devenait servitude:
l'quivoque du mot _oeuvres_. L'homme est-il sauv par les _oeuvres_?
Oui, disait le philosophe, entendant les _oeuvres_ de vertu. Oui,
disait le papiste, entendant _les oeuvres_ pies, messes ou cierges
brls, macrations, plerinages, ou, ce qui remplace tout,
l'indulgence de Rome et l'argent.

Magique vertu de l'quivoque! Grce au mot _oeuvres_, l'argent et la
philosophie avaient le mme langage. Tetzel et Fugger parlaient comme
Znon.

Mais voil que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui
parla du charlatan Tetzel, de ses succs  colporter sa drogue, Luther
dit brutalement: Je lui crverai son tambour.

Traduisons clairement sa prdication. Replaons-l au vrai jour
populaire:

Bonnes gens, on vous vend la dispense des oeuvres. Remettez l'argent
dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des oeuvres, la seule
ncessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort
pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver
tous les pchs de la terre?

Chose curieuse, le pape recommandait les oeuvres, et tout s'tait
rduit aux oeuvres de la caisse. Luther dispense des oeuvres, et elles
recommencent, les vraies oeuvres morales, celles de pit et de vertu.

Il disait: Aime et crois. Qui aime, n'a besoin qu'on impose et
prescrive les oeuvres agrables  l'objet aim; il les fera bien de
lui-mme, et il les ferait malgr vous.

Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grce et de
l'amour, fut un enchantement. De misrable serf qu'il tait, servant
sous le bton, la verge et la peur de l'enfer, voil l'homme restaur
qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'hritier chri,
lgitime. Il s'lance, riant et pleurant, dans les bras paternels...
Le pch, le jugement, tous les pouvantails, que sont-ils devenus? Je
ne vois plus qu'amour, lumire, consolation, le paradis ici-bas, comme
au ciel... Un chant de joie commence.  l'homme de chanter, au diable
de pleurer. Lui seul est dupe. Jsus l'a attrap. Croyant tenir sa
proie, il a mordu  vide et s'est mordu... Du ciel  la terre, immense
clat de rire.

Voil comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin
Nol, amusant, colre et terrible, un David aristophanesque, entre
Mose et Rabelais... Non, plus que tout cela: _Le Peuple._

Ou, comme il a nomm magnifiquement le peuple: Monseigneur tout le
monde (_Herr omnes_). Ce Monseigneur est dans Luther.

Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveaut tait
trs-vieille. Cent fois on avait ramass le texte de saint Paul:
Crois, et tu es sauv. Saint Augustin l'avait comment, tendu,
dlay  souhait. Tous les mystiques avaient pris l, spcialement les
mendiants, et plus que tous, les thologiens de l'Allemagne.

C'tait la propre et originale _thologie allemande_, comme elle
existait dj dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la
trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk,
condamn sous Charlemagne, au temps mme o le christianisme entra en
Allemagne. Ds qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout
d'abord luthrien.

L'Allemagne enseigna toujours: Dieu seul est grand, Dieu seul est
tout; toute la force de l'homme est en lui.

La dfaillance de l'glise n'avait que fortifi cette doctrine de
l'impuissance humaine. L'_Imitatio Christi_, la Thologie de Gerson,
n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres
monastiques, dcourags (dsesprs dans leur rsignation), ne mnent
 rien qu' la langueur,  rver et croiser les bras. Ils sont la fin
d'un monde, ple reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est
l'aube, c'est un rveil de mai  quatre heures du matin. Une cloche
argentine et perante, sous un puissant battant d'acier, veille le
monde en sursaut. L'Allemagne, _la reine aux bois dormant_, se met
sur son sant, en se frottant les yeux: Oh! dit-elle, que j'ai dormi
tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!

Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne
trouvez rien de semblable. Je parlais de l'_Imitatio_, mais j'aurais
pu dire l'vangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire
romain sur les ruines de la Jude et de vingt nations. Son charme est
plutt celui d'une lune mlancolique que d'un fcond soleil; c'est le
temps du repos; c'est l'astre aim des morts. Dormez et laissez faire
 Dieu.

Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui
en dit, redit les paroles, commence pour le monde un ge de bruyante
et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lve, et chante, et
frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas
apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras,
peu de gens dormiront. Ds l'heure o ton coq a chant, les muets
esprits de la nuit ont fui discrtement. L'homme est pour toujours
veill.

Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut
l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prche dans la langueur,
dans les tendresses quivoques, tait la mollesse mme, l'nervation
de l'me. Proclame de cette voix pure et forte, candide, hroque,
elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a
l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son coeur, battre en
son sein le coeur d'un Dieu.

Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit
l'air plus que les paroles; et dans l'air tait le vrai sens. Quand de
sa voix tonnante  faire crouler les trnes, Luther criait: _L'homme
n'est rien_, le peuple entendait: _L'homme est tout._

Les dates ici sont dramatiques. La grande oeuvre du Concordat, la
soumission de la France, brise par le roi et par le pape, fut
couronne en fvrier 1517. En mars, Lon X, qui jusque-l n'avait pas
cru  sa victoire, et tenait  Rome contre les gallicans une espce de
concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comdie inutile,
licencia ses acteurs. Le ciel tait serein, les humanistes rallis 
la papaut. Les rieurs taient pour le pape. Et c'est  ce moment
qu'clatrent en Allemagne les thses de frre Martin Luther. Elles
coururent en un mois jusqu' Jrusalem.

Le 31 octobre 1517, Luther, ayant crit une noble et forte lettre 
l'archevque de Mayence, o il le sommait du compte qu'il aurait 
rendre  Dieu, afficha  l'glise du chteau de Wittemberg ses
propositions sur les indulgences. Pice originale, loquente, d'une
verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la thologie n'avait
parl sur ce ton. Nulle banalit. Tout sortait d'une indignation
loyale et des entrailles mmes du peuple.

L'ironie n'y manquait pas. On a sujet de har ce trsor de
l'vangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet
d'aimer le trsor des indulgences, par qui les derniers deviennent les
premiers.

Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de
bonnes prires pour lui. Voil tout ce qu'il demande.

 ct de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une
vraie sublimit: Qui vous dit que toutes les mes du Purgatoire
demandent  tre rachetes? Qui sait si elles n'aiment pas mieux
rester et souffrir?... Assurons les chrtiens que souffrir, c'est la
voie du ciel, exhortons-les  affronter les douleurs, l'enfer mme,
s'il le fallait, pour aller  Dieu.

On fait tort  la cour de Rome quand on dit qu'elle traita lgrement
cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la porte. Elle crut,  tort,
que la chose tait suscite par les princes, avec raison que les
princes en taient charms et en profiteraient. L'empereur Maximilien,
fort ennemi de Lon X, et qui, dit-on, eut un instant l'ide d'tre
pape lui-mme, disait: Celui-ci est un misrable; ce sera le dernier
pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les
prtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.
L'lecteur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille
lectorale, regardrent d'o venait le vent, et se tinrent prts 
soutenir ce dfenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de
tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que crotre
par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences,
l'archevque de Mayence, parvint  faire empereur le roi catholique.

Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lana les dominicains, fit
crire l'un d'eux qui tait le matre du Sacr-Palais, pour rappeler
la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparatre dans
soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya  Augsbourg un
Italien fort dli, le cardinal Cajetano, qui lui-mme avait t
suspect d'hrsie, ayant crit qu'on pouvait interprter l'criture
sans suivre le torrent des Pres. Il devait plaire  l'lecteur, et
dcider Luther  la rtractation. Il s'y prit de toutes manires, par
menace  la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant:
Crois-tu que le pape s'inquite fort de l'Allemagne? Crois-tu que les
princes lveront des armes pour te dfendre?... Quel abri as-tu? O
veux-tu rester?--Sous le ciel, rpondit Luther.

[Note 11: Lon X, dans sa bulle _Exsurge_ (_error_ 33), et la
Sorbonne, dans sa _Dterminatio_, condamnent spcialement cette
hrsie de Luther: Brler les hrtiques, c'est contre le
Saint-Esprit. Il persvra toute sa vie dans cette magnifique
hrsie. On peut le prouver par cent passages. Mme dans sa colre
contre les paysans rvolts, qui ne veulent plus l'couter, il ne se
dment pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus
grande svrit est de conseiller le bannissement pour les
blasphmateurs qui enseignent leurs blasphmes. Castillon, dans
l'crit o il blme la mort de Servet, s'appuie principalement de
l'autorit de Luther. On peut dire que c'est  ce grand homme que
remonte la tradition de la tolrance.]

Rome avisa ds lors  un moyen plus violent. Elle flatta l'lecteur,
lui envoya le prsent royal de la Rose d'or, en lui demandant en
change de lui livrer le moine. Dans ce cas-l, brl par Lon X, il
et eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de
tant d'autres. La Rforme, touffe encore, et laiss le vieux
systme pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, ds
lors, ni de jsuites; point de Jansnius, point de Bossuet, point de
Voltaire. Autre tait la scne du monde.

Luther tait dans un danger rel. L'lecteur ne se prononant pas, il
n'avait de protection que le peuple, et se tenait prt  partir; mais
pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller  Rome. La mort de
Maximilien changea tout. L'lecteur devint vicaire de l'Empire,
craignit moins de protger Luther (janvier 1519).

Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'aprs sa
_Captivit de Babylone_, o il montrait Jsus-Christ prisonnier du
pape, il brla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de
condamnation.

Rome tait effraye. On peut en juger par un fait minime en apparence,
mais d'hypocrisie trs-habile. Ds novembre 1517, un mois aprs les
foudroyantes thses, Lon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des
indulgences 147 ducats d'or pour payer un manuscrit du 33e livre de
Tite-Live. Belle et touchante rponse aux calomnies de Luther! Voil
l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant
reproch! Il le prodiguait pour les oeuvres de la civilisation et le
progrs des lettres. L-dessus, les pangyristes de s'attendrir et de
s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle
divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait
les rasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se
rallier  Rome,  l'lgante Italie, fille et soeur de l'antiquit, de
laisser dans sa barbarie ce buveur de bire, _ce moine_... Lon X
avait dit: Ce sont disputes de _moines_. Et c'est aussi le point de
vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que
la ncessit avait jet  la cour de Mayence, avait dit: Bravo! mes
amis les moines, dvorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut
consumimini invicem.)

Ceci en avril 1518. En novembre de la mme anne, Hutten revint 
lui-mme. Il crivit  un ami son pamphlet _l'Ennemi des cours
(Misaulus)_. Il appartient ds ce jour  Luther et  la patrie.

C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son
imprimerie. Il lui lut les crits de Luther, lui en ft un admirateur,
un champion au besoin, assura  la rforme sa redoutable pe.

Il en fut de mme du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges
Frondsberg, rude et colrique soldat qui entourait Luther  Worms,
tout prt  tirer l'pe contre les Espagnols qu'avait amens
Charles-Quint.

Il n'y avait pas de scne plus sublime que cette dite de Worms, o
l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer
protecteur, vint seul, port sur le coeur et dans les bras de
l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis,
voulaient l'empcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: J'irai,
dit-il, y et-il autant de diables que de tuiles sur les toits.

Il y eut une tentative. On tta le peuple. Un prtre, avec des
Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si
cela et russi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple
s'lana, et les trangers se rfugirent dans le palais de
l'Empereur.

La providence invisible qui l'avait entour  Augsbourg et 
Wittemberg,  Worms enfin, le prudent lecteur de Saxe, craignant  la
fois l'Empereur et le zle intemprant de Luther, le fit enlever en
route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose
fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il tait en main
amie ou ennemie.

Grand fut ce coup de thtre. Les ennemis dsesprs de l'avoir tenu
et lch. L'Allemagne entire mue, indigne contre elle-mme, d'avoir
si mal gard son aptre.

Lui cependant, dans son donjon, ne voyant me qui vive, sauf deux
pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il
rflchissait  loisir sur l'trange vnement. Sa flte, les psaumes
allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui
remplissaient trs-bien les jours.

On sut bientt qu'il existait, qu'il tait le mme, l'indomptable, le
grand, l'hroque Luther. Il crivait _de son Pathmos, de la rgion
des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit_.

Il crivait  Mlanchthon, son jeune ami qui le pleurait: Tu es
tendre, cela ne vaut rien... Tu m'lves trop; tu te trompes en
m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voil ici, oisif et
contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'glise; je
hais la duret de mon coeur qui ne se fond pas tout en larmes _pour
pleurer mon peuple gorg_. Pas un ne se lve pour Dieu... Temps
misrable! lie des sicles!...  Dieu! aie piti de nous!

Entre autres choses trs-fortes, il crivit un mot terrible 
l'archevque de Mayence, une sommation de s'amender:

Pensez-vous que Luther soit mort? Dtrompez-vous. Il vit, tout prt 
recommencer avec vous un certain jeu... Qui l'aurait cru? Le
misrable, qui craignait d'tre dmasqu, rpondit _de sa propre main_
une lettre de soumission, souffrant volontiers, disait-il, cette
rprimande fraternelle.

Avec le temps, Luther fut moins resserr, et son hte, le gouverneur
du chteau, imagina pour l'amuser de le mener  la chasse. Il le
connaissait bien mal, ce grand coeur, aussi bon que grand, si tendre
pour la nature:

'a t, dit-il, pour moi un mystre de douleur et de piti. La
chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les mes
innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauv un petit
livre et l'avais mis dans ma manche. Je m'loigne; les chiens le
prennent, lui cassent la jambe et l'tranglent... J'en ai assez de la
chasse...  courtisans, mangeurs de btes! vous serez mangs l-bas.

Cette douceur n'tait pas seulement pour les btes. Apprenant la
violence des nergumnes, anabaptistes et autres qui allaient brisant
les images et criant contre Luther:

Aie soin, crit-il  un conseiller de l'lecteur, que notre prince ne
teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophtes.

Entre ces clairs admirables de bont et de grandeur qui partent de la
Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand.
Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractre de Luther, le vrai
sceau de sa loyaut.

Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prtre, et
sa trs-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera
prtre (savoir le secret de la femme).

Je vous dis en vrit que cet homme-l, du prtre, n'a eu que l'habit.
O trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille
s'en dpouiller?

Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond coeur d'enfance!

Ce jour-l, tu es le vainqueur.

       *       *       *       *       *

Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la
Wartbourg, malgr l'lecteur, malgr tout. Deux embarras nouveaux
(par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les
peuples.

Henri VIII faisait crire contre lui. L'Allemagne exigeait,
aujourd'hui, non demain, une rvolution.

Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son
Wittemberg.

Tout tait chang.

La petite maison de son pre tait entoure d'une foule. On avait su
que Luther tait ressuscit, et, d'un mouvement immense, toute la
terre y affluait. Tel venait pour le bnir, tel pour le maudire, pour
le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grle.

Voil un homme tonn, embarrass, effar.--Mais ce n'tait rien
encore.

Les femmes,  ce renouvellement de la lgende du monde sauv par
l'amour, s'taient partout prcipites hors des maisons, hors des
couvents. Un monde de religieuses, ayant quitt le clotre vide,
cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles
n'avaient pas rflchi que le pauvre Martin Luther, tout aptre ou
docteur qu'il ft, tait encore un jeune homme robuste, d'environ
trente-six ans.

Il tait extrmement maigre, alors, avec la tte carre, plus carre
que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai,
taient admirables; il y roulait constamment des clairs joyeux et
terribles, comme la foudre rit au haut des cieux.

Heureusement, il tait, de nature et foncirement, un homme du peuple
et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son pre le mineur, un
bon et loyal forgeron de Dieu.

De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs trs-jeunes et
trs-belles, il ne vit qu'une seule chose: il vit qu'elles avaient
faim.

Et le voil crivant de tous cts pour des aumnes, mendiant du pain
pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tchant de plaire 
l'lecteur, aux courtisans,  tous, pour pouvoir nourrir ces pauvres
vierges, malgr elles, en attendant qu'il puisse les renvoyer  leurs
parents.

C'tait une foule fort mle. Il y avait des religieuses princesses,
qui avaient profit de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses
du jeune aptre.

Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu' leur nourriture. Il y
mange son dernier sou, et celui de ses amis.

J'imagine que le pauvre homme qui,  cette mme poque, demande
pendant plusieurs mois un habit  l'lecteur, n'ayant pas grand'chose
 donner  ces pauvres chappes, et ne sachant comment changer les
pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth
ou sa flte, tout au moins nourrissait l'esprit.




CHAPITRE VII

LA COUR, LA RFORME, LA GUERRE IMMINENTE--LE CAMP DU DRAP D'OR

1520


Le grand clat de Luther, sa personnalit puissante, le succs de sa
rsistance rayonnrent dans toute l'Europe, et la Rforme en fut
encourage. D'elle-mme, elle tait ne partout.

Partout, en France, en Suisse, elle fut indigne, un fruit du sol et
de circonstances diverses qui pourtant donnrent un fruit identique.

En y rflchissant, on se l'explique sans peine. L'me humaine, prs
de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en
arrire, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas
de revenir aux anciens jours.

On ne revient jamais. Chaque ge passe irrvocable, et rien ne le
rappellera.

De sorte qu'en s'efforant de ne point innover, cherchant  faire du
vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il
commena un nouveau monde.

Cet effort instinctif pour revenir au vieux systme tait trop
naturel. La Renaissance, dplorablement ajourne, trois cents ans
(Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son ruption
dsordonne; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait
que le chaos.

Qu'il y et dans la Nature, dans l'Art (nature humanise), des
lments religieux et les bases de _la loi profonde_, c'est ce qui ne
venait  l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le
retour au surnaturel, dans la rnovation du dogme lgendaire.

Aprs les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas
encore le salut attendu, l'homme dsespra, tendit les bras  Dieu, en
disant: J'attends tout de toi.

En France, par exemple, o tout l'espoir d'un ordre salutaire tait
mis dans la royaut, o le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous
Louis XII, glorifi  Marignan, avait cru  ce jeune roi, la dception
fut amre, lorsqu'aux premires campagnes dont nous allons parler, ce
roi fut impuissant pour dfendre le Nord et l'abandonna aux ravages,
lorsque plus tard, loin de protger le Midi, il se vit oblig de le
brler lui-mme et d'en faire un dsert. Ces terribles calamits,
l'abaissement et le mpris de soi o la France tomba, la jetrent
violemment dans ce mystique dsespoir et dans l'appel  Dieu qu'on
appelle la Rformation.

Telle en fut la cause profonde, toute indigne et populaire. Dlaisse
du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de l-haut.

La chose clata tout d'abord l o taient les plus grandes
souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misrables,
effrayes, qui voyaient les ravages et la dvastation venir  elles.
Elle commena dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de
Meaux, principale manufacture des laines  cette poque.

Attribuer ce mouvement tout populaire et spontan  la lointaine
influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur
Lefebvre d'taples qui, ds 1512,  Paris, renouvelait la thorie de
la Grce, ou aux prdications de l'vque de Meaux, Brionnet, c'est
chercher de petites causes aux grands vnements et ne pas connatre
la nature humaine. Le bon vque, mystique, nuageux, crivain
tourment, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits
subtils qui croyaient le comprendre, n'et pas eu la moindre action
sur le peuple. Le grand prdicateur fut la misre, la terreur, la
ncessit, le dsespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant o
ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du
Nord.

L'Allemagne et Charles-Quint s'taient vus face  face  la dite de
Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur
(contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et
l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de rsistance, lui dire ce Non
si ferme de Luther.

Premier outrage  la Majest impriale. Et dans la mme dite, il eut
l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire
des striles bruyres de l'Ardenne, venir le dfier, de souverain 
souverain, lui jurer guerre  mort, et lui jeter le gant.

Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impriaux.
Robert, comme on l'a vu, leur avait gagn Seckingen et cette arme
sans laquelle l'argent n'et pas suffi  faire un empereur. C'est par
Robert que Marguerite avait tromp et gar la chevalerie du Rhin,
jusqu' tirer l'pe pour se donner un matre. Quel matre? l'Espagnol
et le roi de l'Inquisition.

Le lendemain de l'lection, le conseil de l'Empereur avait tout
oubli, voulait soumettre Robert  sa juridiction, le confondre dans
la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Franais, et
comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes,
marcha intrpidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521).

Franois Ier n'tait pas prt  le soutenir. Il avait perdu bien du
temps, amus par son futur gendre, qui ngociait trois mariages, en
France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au
beau-pre d'Angleterre pour payer au beau-pre de France. Il paya
pension  celui-ci jusqu' son lection impriale (en juin 1519). L,
il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos  Franois Ier.

On se reprsente difficilement quelle tait la haine et l'aigreur des
conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier
Gattinara, pdantesque et furieuse, o il tablit scolastiquement les
raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix
_sont les sept pchs capitaux_. Ce qui tonne davantage, c'est que
l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins
passionne. C'est mme elle qui enfonce au coeur du jeune homme le
trait empoisonn qui le mettra hors de toute mesure. Les Franais
auraient dit de lui: _Un quidam, certain petit roi._ D'autres,
charitablement, contaient  Charles-Quint que le roi de France
esprait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que
le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou.

Ces aigreurs mises  part, la querelle des deux monarchies tait
trs-complexe en elle-mme, de celles que la guerre seule dbrouille,
qu'elle ne finit gure mme que par l'puisement des partis.

Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait cder la Navarre, la porte des
deux royaumes, s'ouvrir  l'ennemi. Question insoluble, vainement
dispute entre les Foix et les Albret.

Comme la Navarre tait double, double de mme tait la Flandre,
regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief
d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, hritage de Valentine
Visconti. Et plus insoluble encore tait la question de Bourgogne.
Louis XI l'avait enleve  la grand'mre de Charles-Quint, dlaisse,
orpheline: chose odieuse!...  quoi l'on rpondait que si la France
reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait  soi un
fief donn imprudemment  l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean
sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tu la France,
sa mre, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut tre rvoqu _pour
cause d'ingratitude_; combien plus s'il est constamment un danger de
mort pour le donataire!

Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain
des Pays-Bas, des Indes, avec l'hritage ventuel de Hongrie et
Bohme, tait de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispers.
Franois Ier tait plus concentr, dans sa France si bien arrondie,
plus obi d'ailleurs, plus matre, plus  mme de se ruiner.

L'avantage semblait devoir appartenir  celui des deux qui mettrait
l'Angleterre de son ct. Qui y russirait? Trs-probablement
Charles-Quint. L'Angleterre tait, d'essence et de racine,
antifranaise, et elle rclamait toujours le royaume de France. Toute
la pente du commerce anglais tait vers Bruges et vers Anvers, et sa
partialit naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait t jusqu'
dcourager les industries flamandes au profit des naissantes
industries d'Angleterre.

Ainsi, de Londres  Anvers, le courant tait tout trac, et la pente
trs-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en
l'loignant des Pays-Bas, c'tait un grand effort, une oeuvre d'art et
d'habilet, une tentative improbable de forcer le courant d'aller
contre la pente populaire.

La cour de France ne dsesprait pas d'accomplir ce miracle. Franois
Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acqurir le ministre
dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Prsents et billets
tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'
lui. Il et voulu que, seul, il gouvernt les deux royaumes. La cour
de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois,
Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de
sept mille ducats. Mais tout cela n'tait que de l'argent. Wolsey en
avait tant! Le coeur du bon prlat tait tout aux choses spirituelles,
 la tiare: il voulait tre pape. Ce rve des cardinaux-ministres, qui
amena si loin les Amboise, s'tait empar de Wolsey. Plus vieux que
Lon X, en revanche il tait plus sain. Le Mdicis tait mang
d'ulcres. Wolsey, pour un homme de son ge, allait, digrait 
merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de
prs les deux rivaux et se dcider pour celui qui l'aiderait le mieux.
Ds l'lection de Charles-Quint, il fut rgl qu'Henri VIII verrait
d'abord le roi de France.

Ces entrevues personnelles des princes crent souvent plus de haines
qu'elles ne concilient d'intrts. Franois Ier avait  craindre
d'clipser, d'irriter celui  qui il voulait plaire. Henri VIII avait
vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalit d'ge, de grce et de
figure, le dsir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une
amiti douteuse, faire une haine solide et profonde.

L'inquitude de Franois tait justement de ne pas briller assez,
faute d'argent, d'tre effac. Il faisait crire  Wolsey par l'envoy
d'Angleterre: Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frre
n'aurait pas pour agrable de dfendre aux siens de faire de riches
tentes. Il ferait volontiers aux Franais la mme dfense.

Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait clater dans
son rle d'arbitre suprme et de roi des rois. En quoi sa pense tait
celle mme de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et
sombres, ne va que par accs, aprs un accs de fureur et de guerre,
non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'clat.
Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse
Flandre au temps de Philippe le Bon.

Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un
luxe insens, mme en choses vraiment ridicules. Il avait un got
excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa
cour, on n'avait qu' lui dcouvrir quelque homme de haute taille, le
lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un
plaisir d'enfant  marcher, en lgat romain, dans sa pourpre, au
milieu de ces gants qui portaient de grosses chanes d'or.

L'aveu que faisaient les Franais de leur pnurie, dcida Wolsey. Il
crut les craser. Une grande fte chevaleresque, une revue solennelle
des deux nations o Henri VIII apparatrait plus brillant qu'Henri V
au Louvre, c'tait pour le ministre un moyen sr d'tre agrable. Et
il avait besoin de l'tre. Henri,  son avnement, avait pris femme et
ministre, il y avait dj dix ans. Mais, il ne fallait pas se le
dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine
d'Aragon tait une sainte espagnole du XIIe sicle, d'une perfection
dsolante; son mari ne pouvait la joindre qu' genou au prie-Dieu.
Nulle distraction que la Lgende dore, qu'elle lisait  ses
demoiselles. Ni jeune, ni fconde, du reste: un seul enfant, qui tait
une fille (Marie _la Sanguinaire_). Ces dix annes d'Henri, de
dix-huit  vingt-huit ans, il les avait passes d'abord dans
l'tourdissement du _sport_, la vie  cheval, taciturne et bruyante
pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela tait fini. Il
grossissait, et c'tait dj un roi assis. Wolsey le trouvait accoud
sur saint Thomas, rveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.

Pour revenir, les Anglais voulant que ce ft une fte, les Franais
rougirent d'avoir eu cette vellit d'conomie. Judicieusement, ils
sentirent que l'honneur national tait en jeu, qu'il fallait  tout
prix que la France ne plit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce
fut un duel de dpense. L'affaire passe sur ce terrain, tous
hroquement fous, vendirent, engagrent prs, chteaux et mtairies,
pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux,
surtout des chanes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait
pas  plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se
relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant  vide et jou
de son ambassade impriale, pour se venger de sa droute, voulut
clipser tout; son frre et lui levrent, pour venir  la fte, une
espce d'arme de quelque mille chevaux.

Pour comprendre cette fte et son animation, le violent esprit de
rivalit qui s'y dploya d'Anglais  Franais, et entre Franais
mme, il faut connatre les vrais juges du camp, devant qui l'on fit
ces efforts. Ces juges taient les dames.

cartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnes, la dvote
et la malade, l'Espagnole et la Franaise. La premire, du ct
anglais, isole entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France,
fille maladive du maladif Louis XII, peu aime, mais toujours
enceinte; Franois Ier ne la consolait autrement de ses volages
amours.

Sauf ces ombres mlancoliques, les deux cours taient clatantes.
Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, trs-haut, trnait la
matresse en titre, madame de Chteaubriant, de la race royale de
Foix, fille du fameux comte Phbus, et le soleil de la cour. Les
clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis
deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crdit; le
royal amant la ddommageait ainsi d'une assiduit dj dcroissante.
Ce qui la soutenait, c'tait justement son jaloux mari, furieux, point
rsign, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences
bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses
beaux yeux, rire ses rivales, et rveillaient le roi.

La cour, partage quelque temps entre la matresse et la mre,
commenait  incliner un peu vers celle-ci, l'altire Louise de
Savoie. Maladive, mais belle encore, passionne, violente et
sensuelle, elle avait fait trve aux galanteries; elle avait un amour.
Il y avait paru, lorsqu' l'avnement, elle avait donn l'pe de
conntable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine
sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mre il tait de
Gonzague), avait pous l'hritire de Bourbon, petite bossue malade
qui n'avait pas longtemps  vivre. La mre du roi spculait l-dessus.
L'ambitieux s'tait fait conntable en subissant cet amour,
s'engageant mme  elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui
le perdit, Louise ayant cru le tenir par l, le rclamant, le
poursuivant. Elle s'attacha  cet anneau, et, voulant le ravoir, elle
le fit chercher jusqu' Rome sur le cadavre de Bourbon.

Celui-ci la trompait. Ses vises taient ailleurs. Il ne songeait
gure  faire des frres tardifs au roi en pousant la Savoyarde. Il
visait  pouser une fille de France, une princesse qui (la loi
salique tant biffe) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait
justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis
XII, Rene, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse,
spirituelle et charmante Marguerite d'Alenon, marie malheureusement,
mais marie  une de ces figures qui font dire: Elle sera veuve.

Par la mre, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.

Ce n'tait pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait gure son mari, ce
pauvre duc d'Alenon. Mais elle professait hautement de ddaigner tous
les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots:
_Non inferiora secutus_ (Je ne suivrai rien d'infrieur).

Marguerite, c'tait sa grce, tait  la fois gaie et mlancolique.
Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticit, elle
n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de
chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet,
hbleur comme Franois Ier, et qui, sous plus d'un rapport,
ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du
conntable. Il avait bti son chteau dans son chteau, et, comme il
le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en
devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitu aux
escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua
une chose trs-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le
soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voil la tte
d'homme qui apparat par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse,
serre de prs, fut secourue  temps. D'un autre, le roi se ft fch;
mais de celui-ci, il ne fit que rire.

Bourbon, moins gai, n'tait environn que de gens qui eussent
volontiers coup les oreilles  Bonnivet. Deux partis taient en
prsence sous l'oeil du roi. Parfois on s'chappait. Un gentilhomme de
Bourbon, Pompran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre
parti.

L'entrevue, ngocie depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520.
Franois Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes
arrivrent en mme temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une
petite rivire. Les deux cours, en deux masses paisses comme deux
petites armes, restrent sur les hauteurs; les deux rois
descendirent. Franois Ier tait  cheval, faisant porter l'pe
royale devant lui par le conntable de Bourbon. Henri VIII, le voyant
venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portt l'pe
d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de mme.

Ils se joignirent, s'embrassrent avec effusion.

L'oeil pntrant d'Henri avait fort remarqu la figure de celui qui
portait l'pe. Il sut qui il tait et dit au roi: Si j'avais un tel
sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tte sur les paules.

Le banquet royal fut dress. En toute cordialit, les Anglais
offrirent aux Franais des vins, des rafrachissements. Puis Henri
VIII prit le trait des mains des gens de robe longue, un trait
d'intime alliance. Son titre de roi de France y tait. Il le passa
galamment, disant: Ceci est un mensonge.

Ds le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la valle:
neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de
drap d'or aux feuilles de soie verte o pendaient les cussons frres,
en ce jour rconcilis. Autour, des chafauds immenses pour les dames
et la noblesse. Puis, a et l, des pavillons, palais improviss, d'un
incroyable luxe, les plus prcieuses toffes employes en plein air
pour toits, murailles et couvertures. La merveille tait le palais
d'Angleterre, qui n'tait que fentres, un Windsor de verre, lumineux,
recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.

Le 9 juin ouvrit le tournoi o Franois Ier montra sa grce autant que
sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que
c'tait un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui tait oppos; il
lui assna sur la tte un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua
plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'tait gure moins malade.
Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la mme nuit.

Les politiques qui avaient arrang l'entrevue, d'aprs les histoires
d'Italie, de Csar Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient
pris des prcautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait
plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape
espagnole, saute  cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux
cents archers. Vous tes surpris, dit-il, je vous fais mes
prisonniers. Menez-moi au roi.--Il dort. Franois Ier va son chemin,
frappe lui-mme  la porte, entre. Grand tonnement d'Henri: Vous
avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme
et qui me rends  vous. Il lui passe un riche collier. Le roi riposte
par un bracelet qui valait le double, et dit: Vous m'aurez pour valet
de chambre, et veut lui chauffer la chemise.

Cette dmarche avanait les affaires plus que dix annes de
diplomatie. Elle ne dplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters
des rois, habitus  les tenir sous leur pdantesque frule. Elle
toucha les Anglais, qui aiment les choses gnreuses. Elle mettait les
deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternit vraiment
politique conformes  leurs grands intrts.

Deux politiques parlaient  l'Angleterre: la petite lui conseillait
l'alliance des Pays-Bas, o elle faisait les petits gains d'un
commerce journalier, le ngoce des cuirs et des laines. Et la grande
politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur
roi d'Espagne, dangereux  l'indpendance de tous, ennemi n (comme
Espagnol) de la rvolution salutaire qui devait nourrir l'tat de la
scularisation ecclsiastique.

L'Espagnol tait l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre.

Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialit.
L'obstacle, des deux cts, tait les cardinaux ministres, Wolsey,
Duprat, qui naturellement faisaient accroire  leurs matres qu'il
fallait gagner sur l'glise plutt que de lui succder. La France
suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au
pape. L'Angleterre carta Wolsey, et entra vigoureusement dans la
grande voie financire et religieuse de la rformation.

L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de
l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, tre reporte 
1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les
deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis
XII, et qui avait la bont de son pre, tait aime de la cour
d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et
la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et
demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vt point justement la
plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oubli de lui
faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle,
gracieuse, trs-avance, trs-cultive, tait une de ses sujettes?
Cela me parat improbable.

[Note 12: Je ne suis pas de ceux qui aiment  attribuer les grands
effets aux petites causes. Personne ne sent plus que moi la vigoureuse
spontanit des commencements de l'glise d'Angleterre, que M. Merle
d'Aubign a mis dans une si belle lumire d'aprs les contemporains.
Il faudrait cependant ignorer l'norme influence de la Couronne sous
les Tudor pour ne pas sentir que l'exemple d'Henri VIII dut dcupler
la force du mouvement commenc. Peu le suivirent dans sa doctrine,
tous dans sa sparation de Rome. Ce dernier point fut l'essentiel. Je
n'hsite pas, plus loin,  l'appeler un roi _protestant_. La srie des
portraits d'Henri VIII est infiniment curieuse  tudier. Tout le
monde connat celui d'Holbein. Nos Archives en possdent un
trs-soign et trs-bon en tte du trait de 1546. Il est plac assez
bizarrement entre deux cariatides demi-nues, jolies et indcentes. Le
sceau, d'or massif, et d'un fort relief, est d'un travail allemand
(armoire de fer). _Trsor des Chartes, J. 661 pice 23._]

J'affirme sans hsiter que la bonne reine en aura fait une sorte de
compliment au roi, disant en les prsentant toutes: Pour celle-ci,
c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.

Miss Anna Boleyn, ne vers 1507, tait d'une trs-ancienne famille de
haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine
franaise. Son grand-pre tait lord-maire de Londres, et il s'tait
jet violemment dans la rvolution de Richard III. Son pre, sir
Thomas Boleyn, moins violent et plus dli, fut envoy d'Henri VIII en
Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait t amene  six ans
par la jeune soeur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientt
n'tant plus reine, la laissa  lever  la nouvelle reine, Claude,
femme de Franois Ier (1515), et, celle-ci tant morte (1524), elle
passa entre les mains de la soeur du roi. Heureuse progression, qui
dut contribuer beaucoup  former cette personne accomplie. Claude
tait la vertu mme, et la cour de Marguerite, savante, raffine,
dlicate, tait l'asile de la pense et le vrai temple de l'esprit.

Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que
cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche 
lvres fines, une grce singulire dans les mouvements, la plus
charmante gaiet. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que
son teint fut de bonne heure d'une pleur mate et maladive. Et que de
dfauts cachs! Sous ses gants, elle avait six doigts, un gotre au
col; c'est pour cela qu'elle se dcouvrait trs-peu, au rebours des
dames anglaises, qui ne font pas difficult de montrer leur sein. Ils
concluent de sa modestie que, dessous, elle tait un monstre.

Deux choses nous claireront davantage, son portrait d'abord, et son
autre portrait, sa fille.

Sa fille, la reine lisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide 
comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes
effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on
est frapp de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne
Boleyn avait la bouche petite, lisabeth l'a presque imperceptible,
mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et
mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races
nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires.

Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre,
montre cette personne, si vive, enferme et encastre dans tous les
pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chanes de la
fatalit.  regarder cet attirail et cette immobilit, c'est une
idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le
mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agrables, le sourire
ayant disparu. Sous la reine qui trne et qui pose, se retrouve
parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui
attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit
monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le
dit elle-mme) ne donnera pas grand mal au bourreau.

Autre tait cette personne,  coup sr, au Camp du drap d'or, alors
dans sa premire fleur. Autre tait le teint, la frache voix, la
gaiet de petite fille, le rire, permis  treize ans, dans
l'indulgence des reines pour la jeune trangre, qu'on devait gter
d'autant plus; premier rire  fossettes o l'imprudent contemplateur
admire une grce d'enfance, tandis que souvent son coeur est
inopinment bless d'un clair innocent des yeux.

Henri VIII, entour constamment des plus belles femmes du monde, de
ces carnations merveilleuses que, ds ce temps, les Anglaises ne
drobaient nullement  l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise
pense; toujours il retournait  sa femme,  son saint Thomas. Mais
comment fut-il ds ce jour o cette enfant des deux nations dut lui
rvler la grce franaise? Un sourire de la petite fille put faire le
salut de l'Europe.

Henri VIII, ds ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le
vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le
roi de France, sans le vouloir, l'clipsait, l'crasait. Dans cent
dtails imperceptibles, il l'emportait auprs des femmes. Henri tait
trs-beau encore  vingt-huit ans. Mais ses yeux, rtrcis par ses
fortes joues, devenaient petits. La prcocit d'embonpoint, ce flau
des _beaux_ d'Angleterre, le menaait. Quelqu'un avait dit sottement
que, les deux rois ayant mme taille, les mmes habits leur iraient,
ils changrent; Henri VIII prit ceux de Franois Ier, mais bien  la
rigueur, au risque de les faire clater.

Il avait montr sa vigueur  coup sr dans le tournoi, moins de grce,
ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans
l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil
l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportrent sur les
Franais. Ce mauvais exercice o le perdant amuse l'assistance,
faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu
_devant les dames_ (dit le tmoin oculaire). On pouvait prvoir qu'il
y aurait de trs-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit
Franois Ier au collet, et lui dit: Luttons. Sans doute, il se
croyait plus fort. L'autre tait plus adroit, moins lourd. Qu'et fait
un politique? Il et refus, ou serait tomb. Franois ne fut point
politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au _qu'en
dira-t-on?_ aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son
homme par terre.

Petit, fatal vnement, qui eut d'incalculables consquences.

Leurs hommes qui taient l autour, et qui auraient d empcher cette
sottise, en firent eux-mmes une plus grande. Ils les sparrent,
prirent, obtinrent qu'Henri VIII, humili et irrit, ne prt pas sa
revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune.

Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien,
on peut le croire. On se spara froidement. Henri VIII alla tout droit
 Gravelines o l'attendait Charles-Quint. C'tait la seconde fois
qu'il rendait ses devoirs  Henri VIII et  Wolsey. Il les avait
prvenus dj  Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les
avait charms par sa modestie, son respect. Son ge de vingt ans lui
permettait, sous prtexte de jeunesse, d'tre respectueux sans
bassesse ni ridicule. Au reste, ds qu'il y avait intrt, la bassesse
ne lui cotait gure. On l'avait vu en Espagne, pour plaire  Germaine
de Foix, veuve de son grand-pre, et pour obtenir d'elle ses droits
sur la Navarre, lui parler  genoux. De mme il fut trs-humble devant
le lgat d'Angleterre, le vnrable cardinal; il plut, trouva grce
devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gr d'tre
plus petit de taille, d'apparence mdiocre, tout simplement vtu en
noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre
juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gr
de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme Franois Ier, 
crer une amiti personnelle, de ne se mprendre nullement sur le vrai
roi d'Angleterre, qui tait Wolsey. Aprs tout, au prochain conclave,
qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des
deux cts serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par
l'Espagne, la Sicile et ses autres tats italiens, tenait tout un
monde ecclsiastique. C'tait, selon toute apparence, le futur
crateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher
protecteur, son bon pre, le lgat anglais?

Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son matre,
mais se fiant  sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rle
d'arbitre, lorsque dj lui-mme il tait partie au procs, haineux et
malveillant. Arbitrage perfide, o Wolsey allait nous jouer par une
longue comdie, jusqu'au jour o sa partialit, dmasque tout  coup,
pourrait donner un coup mortel.




CHAPITRE VIII

LA GUERRE.--LA RFORME.--MARGUERITE

1521-1522


Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec
effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que Franois Ier sur
un vtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine
devise galante tire, par un emprunt impie, du _Libera_ de l'office
des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des ftes
cette pierre _pour la dlivrance_? Il avait jou le prisonnier,
s'tait livr  l'Anglais, renouvelant par amusement la captivit du
roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attrist
les siens;  ce point que l'_Aventureux_ (Fleuranges) lui dit
durement, dans sa brutalit allemande: Mon matre, vous tes un fol.

L'anne 1521, ds janvier, ds les jours des rois, rpondit  ces
prsages. Le roi de la fve faillit casser la tte au roi de France.
Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait  faire le sige de
l'htel o on tirait les rois, avec des pommes, des oeufs, des boulets
de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetrent les tisons du feu;
le roi fut fort bless. On assure que le maladroit tait un
Montgommery, pre du fameux protestant qui, aux lices de
Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tte d'Henri II.

L'annaliste d'Aquitaine salue cette anne lugubre, qui ouvre deux
cents ans de guerre, par ces mots: Lors commena le temps de pleurs
et de douleurs.

La longue rivalit des maisons de France et d'Autriche va se
dvelopper en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier
jusqu' Henri IV (trait de 1598); le second jusqu' la mort et
l'pouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs
fois fut comme rase. Ds la fin du XVIe sicle, un conomiste assure
qu'elle a pay deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donn plus
gros qu'elle-mme. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un
travail persvrant la refaisait pour suffire  ce persvrant
pillage.

La richesse se remplaait; mais les hommes, hlas! les vies d'hommes?
Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout diffrents. Des
gnrations innombrables sont entres  cet abme de la querelle des
rois. Les rsidus de ces boucheries europennes, boiteux, manchots,
paralytiques, misrables culs-de-jatte, couvrent toute la France de
mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un
hospice fut lev pour recueillir quelques-unes de ces ruines
vivantes, et, par-dessus cette mendicit, on a dress un dme d'or.
Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a 
contenir! On n'y passe pas, prs de ce dme, sans secouer tristement
la tte. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui
prtends abriter les restes de tant d'armes!... Vain cnotaphe de la
France!... Ta pointe toucherait le ciel mme, si vraiment tu
reprsentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi.

En mars 1521, Robert de la Mark,  l'aveugle, avait commenc la
guerre. Aprs son dfi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela tait
ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le
petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de
l'Empereur. Robert avait fourvoy Seckingen, les nobles du Rhin, au
service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraner cette fois
pour Franois Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait
srieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi.
Toute la populace guerrire des lansquenets et couru sous le drapeau
lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite
d'Autriche, la gouvernante de Flandre, et eu grand'peine  se
dfendre. Ce roman tait si bien celui de Fleuranges, le fils de
Robert, qu'il avait fait le coup de tte de signifier  Marguerite
que, par je ne sais quel titre, il tait seigneur et propritaire du
Luxembourg, dfendant  l'Empereur de s'en mler dsormais.

Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'arme. Mais il avait la main
du cardinal Wolsey. Un mot sign de cette main arrta tout, effraya
Franois Ier; il eut peur de perdre l'amiti d'Henri VIII, ramena de
gr ou de force la meute qui commenait la chasse et tenait dj le
gibier aux dents.

Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amiti.

Robert, disait Franois Ier, n'tait pas  lui, et il agissait sans
lui. Sans lui de mme, agissait en Espagnol le roi dpouill de
Navarre. C'tait la guerre sans la guerre. Le trait de 1516, au
reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Franais pouvaient
s'gorger en Navarre, sans cesser d'tre amis intimes. Un frre de
madame de Chteaubriant, Lesparre, conduisait les Franais. Un an plus
tt, l'invasion, rencontrant la rvolution des _Communeros_ en son
premier feu, aurait eu de grands rsultats. Si tard, l'effet fut tout
contraire. La rvolution avortant, tous saisirent cette occasion de la
dserter, de prouver leur loyaut en faisant face aux Franais. Ils
mirent leur honneur  battre ceux qui venaient  leur secours.
Lesparre fut dfait et tu (30 juin 1521).

L'autre frre de la matresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre
d'Italie. Guerre dplorable, entame  l'tourdie par Lon X qui,
voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, ngociait avec tous les deux,
leur promettait son alliance. Florence, qui dpendait de lui, faisait
croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prts quatre
cent mille cus pour payer l'arme, et rien ne venait. Lautrec,
perdu, venait dire que, sans cet argent, tout tait fini, que l'arme
fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la
reine mre et des gnraux des finances, du vieux trsorier
Samblanay, homme sr et estim[13]. Ils lui dirent: Partez; vous
trouverez l'argent  Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le
Languedoc y supplerait. N'tant pas rassur encore, il en exigea le
serment. La reine mre et le trsorier jurrent sans difficult. Il
arrive, et la caisse est vide. Furieux et dsespr, Lautrec gagna
quelques moments par un terrible expdient. S'il n'avait de l'argent,
il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive
souvent, quand une fois on se met  prendre, sur cette caisse remplie
par la mort, il se fit part, donna  son frre des confiscations. Il
choua comme il mritait, perdit les occasions, perdit l'arme qui se
dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais.  peine put-il se
rfugier sur le territoire vnitien.

[Note 13: Mis  mort en 1527,  l'poque o l'on rechercha les
traitants. Le _Bourgeois de Paris_ (publi par M. Lalanne en 1854)
croit qu'il n'tait pas innocent. Entre autres rcits de sa mort, j'en
ai lu un remarquable dans une petite Histoire indite de Franois Ier
(de 1615  1530), gnralement assez judicieuse. _Ms. de la
Bibliothque de Turin, petit in-folio d'environ 200 pages._]

Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'claircit.
L'argent italien avait manqu, parce que les banquiers de Florence
prtrent  l'Empereur l'argent promis  Franois Ier. Il fit saisir 
Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crdit.

Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblanay, il tait
venu, mais o? au coffre de la mre du roi. Dans cette crise extrme
et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois
provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une
pre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupt,
d'affamer Lautrec, de le faire chouer, d'en finir une fois peut-tre
(au prix d'un grand malheur public) avec cette Chteaubriand, vieille
matresse de trois annes, qui ne tenait plus qu' un fil.

Le prodigue Franois Ier tait puni cruellement. Toutes ses petites
ressources de crations d'offices, manges  mesure et laissant une
masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien
en face des besoins infinis de cette gueule bante et sans fond d'une
interminable guerre. Il sembla comme s'veiller, se frotter les yeux,
songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant
autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immdiatement la
France aurait quatre armes.

Le camarade Bonnivet, reprenant les dbris de Lesparre avec quelques
volontaires, fit face vers les Pyrnes et surprit Fontarabie. Le roi
lui-mme devait garder le Nord. Mais il tait seul. Pas un soldat.
Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins.
Bayard donna ce mois  la France. Il s'enferma dans Mzires avec
quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'taient
pas fortifis. Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions
dans un pr, avec un foss de quatre pieds, nous nous battrions tout
un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.

La canonnade impriale tirait de deux cts; les Brabanons, sous
Nassau, tiraient d'au del de la Meuse, et les Allemands de Seckingen,
 qui l'on avait fait passer la rivire, taient plus prs de la
France. Seckingen tait l  contre-coeur, travaillant pour se faire
un matre plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark
l'clairait sur la reconnaissance qu'il avait  attendre. Bayard qui
savait tout cela, s'avise d'crire, comme  la Mark, qu'il lui vient
douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que
Nassau a plac au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant
que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La
lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prvu.
Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire
gorger l. Ils partent: drapeaux, tambours en tte, ils repassent la
Meuse, rejoignent les impriaux. Nassau veut les empcher. Ils se
mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard
voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain,
tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouills, ne voulant
plus camper ensemble. Nassau de son ct, et de l'autre Seckingen.

Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces
leves nouvelles. Le 22 octobre (1521), il tait en prsence de
l'ennemi.

Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre
bataille, bataille diplomatique, qui se livrait  Calais, un tournoi
d'intrigue et de ruse, o notre grand ami Wolsey tait le juge du
camp, tchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avanait en
pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux.

Les prtentions de Charles-Quint taient inconcevables. Il voulait
qu'on lui rendt la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit  trente lieues
de Paris, qu'on lui rendt la Somme, Pronne qui, au nord, de mme 
trente lieues, couvre la capitale.

C'est le trait que Charles le Tmraire, dans la tour de Pronne,
avait fait signer au roi prisonnier.

Les actes de la confrence, crits par le chancelier Gattinara
lui-mme, tonnent, indignent, par l'insolence des impriaux. Jamais
magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misrables
coliers que le pdantesque Autrichien les envoys de la France. Il ne
daigne pas mme cacher la pense du dmembrement. C'est la mort de la
France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne
lui remonte et vient en cume. Elle conteste tout  la France, le
Dauphin, la Provence, _terre d'Empire!_ la Champagne, ancien
_appendice de la couronne de Navarre!_ le Languedoc, _dpendance de la
couronne d'Aragon_. Pour avoir plus tt fait, Gattinara rappelle que
Louis XII fut priv de tout le royaume par sentence de Jules II.

Faut-il dire  quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de
France disant: Sur tel point, je gage ma tte... Gattinara rplique:
J'aimerais mieux celle d'un porc. Basses injures que le Franais
porta en patience.

Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, tait tellement notre
ami, qu'il rsolut, le pauvre homme, _malgr la fivre qui le minait_,
d'aller trouver l'Empereur  Bruges et de faire prs de lui un
dernier effort. Il y eut sa dernire confrence avec Charles-Quint et
la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralit
pour sa Franche-Comt, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la
France, embarrasse de l'invasion allemande, le coup assommant,
dcisif, d'une invasion anglaise.

Tout cela n'tait pas tellement secret que les ministres de Franois
Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une
bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi
d'cosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut
tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait
seule la mre de l'enfant, soeur du roi d'Angleterre. Celui-ci en
poussa des cris. On rpondit qu'on n'avait pu retenir un cossais qui
n'tait pas sujet du roi.

Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lanait en
France au nom de Dieu, ce conqurant, ce Picrochole, Charles-Quint,
s'enfuyait, ayant  peine cent chevaux. On s'tait trouv nez  nez,
le roi d'un ct et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes.
Le jeune Empereur, si prs de l'ennemi, n'avait montr nulle
curiosit. Il restait dans la ville. Nassau, harass et n'en pouvant
plus, avait en tte les ntres, tout frais, et qui voulaient se
battre. Le roi jugea qu'une arme de recrues devait tre assez
heureuse de voir fuir devant elle la vieille arme allemande de Nassau
et de Seckingen.

On l'accusa, en prsence de tant de ravages, de n'en avoir pas tir
vengeance. Les villages taient en feu, tout pill. Les affreuses
guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence
aussi  prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mmes
se souviennent de Jeanne d'Arc.  Ardres, une vieille prend une pique,
court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants
devant elle pleuvent des murs dans le foss.

Le peuple fait bien de se dfendre, car le roi ne le dfend gure. Il
garde les places, c'est tout. La campagne est abandonne.

Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un
mot ne l'indique dans les crivains du temps. C'est pourtant l la
question que le lecteur m'adresse ici, c'est l ce qu'il veut savoir.
Le peuple! que sentait le peuple?

Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire ternelle, tire
du coeur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne,
l'histoire retrouve et surprise dans les rvlations indirectes que
nous donnent  droite ou  gauche tel tmoin fortuit, une lettre, un
vers, une pitaphe, une lgende postrieure qui, des temps lumineux,
se reporte  l'poque obscure o nous tions dans les tnbres.

La premire lueur s'entrevoit dans le _Journal du bourgeois de Paris_
(publi en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sches de
Martin du Bellay.

En janvier 1522, le roi convoqua  Paris un concile national pour
rformer l'glise de France et pour obtenir les secours du clerg.

En fvrier, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles
VII et de Louis XI, _mais seulement au nombre de vingt-quatre mille_,
pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie.
Remarquable dfiance.

En ce mme mois de fvrier, le roi, allant en personne  l'Htel de
Ville de Paris, puis  celui de Rouen, expliqua aux prvts, chevins
et notables, sa ncessit. Paris,  qui il demandait l'entretien de
cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espce de refus poli
o perait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer
Paris, et aussi, flatt de la visite du roi, accorda mille hommes.
Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte;
ils votrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des
denres, forme d'impt trs-dangereuse qui pouvait causer des
rvoltes. On aima mieux taxer chaque corps de mtier, les drapiers de
soie  dix mille livres, ceux de laine  huit, etc. Et Paris n'en fut
pas quitte. Peu de mois aprs, Duprat vint demander cent mille cus,
en donnant rente aux Parisiens sur l'Htel de Ville, les faisant
rentiers malgr eux.

Paris tait trs-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander,
mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois
et les chasses de Fontainebleau, Compigne et Saint-Germain, dans
l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit
pour Lyon, toujours proccup de l'Italie, jamais de la France.

La France se dfendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas
d'arme, sauf deux mille Suisses  Abbeville qui refusaient de
combattre. Quelques petites garnisons dfendaient les villes. La
campagne, les villages, fouls, pills, brls, viols taient le
jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et
l par bandes de vingt ou trente lances, mprisant fort les paysans,
et toutefois n'attaquant gure que quand ils avaient avec eux quelque
poigne de franc-archers.

Ainsi, ce n'tait plus seulement derrire les murs et dans les siges,
c'tait en rase campagne que cette pauvre population, si peu habitue
 la guerre, commenait  s'essayer.

Quelle devait tre l'inquitude des familles et leurs ardentes
prires, quand, pour la premire fois, le pre, le frre ou les
enfants, affubls de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les
terreurs des guerres anglaises taient revenues, et le roi, ce roi
vaillant, jeune et d'un si grand clat, ne paraissait pourtant gure
plus pour la dfense du peuple que l'indolent Charles VII.
Qu'importait  ces pauvres gens qu'il et bris  Marignan les lances
des Suisses, ou qu'il reprt le Milanais, s'ils taient abandonns,
sur toute la frontire du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux
partisans impriaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours
tait vers Dieu.

Considrons bien ce Nord. La premire ligue, picarde, tait toute 
l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et
Marne, n'en avait encore que l'attente, l'motion, le trouble. Meaux
en tait l'ardent foyer. Grand march des grains et centre agricole,
comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen ge, la
fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines.
La Jacquerie du XIVe sicle clata  Meaux et y succomba dans
d'horribles flots de sang. Au XVIe,  Meaux encore, dans les ouvriers
tisseurs et cardeurs, brilla la premire toile de la rvolution
religieuse.

Notre grande route du Nord, passage ternel de soldats, les villes qui
en sont les tapes et les haltes ncessaires, sont toutes occupes de
la guerre, elles combattent de coeur et de voeux. Elles disent le mot
de la Pucelle: Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la
victoire.

Autre ne fut la pense des pieux ouvriers de Meaux: Dieu, seul
dfenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonn. Toute notre force
est dans sa Grce.

Profond lan du coeur du peuple qui, par une heureuse concidence,
trouva appui et soutien dans l'autorit des docteurs. Le bon vque de
Meaux, Brionnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour
son pre), tait une espce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu
de ce peuple dlaiss et menac par de si grands dangers publics, il
se voyait bien prs de reprendre le rle de ces anciens vques qui, 
l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent
constitus par la ncessit _defensores civitatum_. Ses prdications
relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se rsumaient dans
le chant de Luther: Ma forteresse, c'est mon Dieu.

Ni Brionnet, ni personne, n'ignorait la grande scne de Worms
(d'avril 1520). L'Europe entire avait vu le nouveau Jean Huss
dfendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu
avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortt vivant de
Worms. O tait-il? En quel dsert? Sur quels monts l'avait enlev
l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sina invisible,
jaillir par moments de sublimes et mystrieux clairs.

Il y avait, nous l'avons dit,  Paris, un humble Luther, le modeste et
savant docteur Lefebvre d'taples, me tendre qui embrassait tout ce
qu'adora le Moyen ge, le culte de la Vierge et des saints, et qui
n'en prchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut
par la Grce. Lefebvre, inquit  Paris par la jalouse Sorbonne, se
rendit volontiers  Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du
Dauphin, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'loquent Farel,
franc, net, intrpide en tout, qui eut le coeur admirable du Chevalier
sans reproche, sa soif de pril, et qui fut le Bayard des combats de
Dieu.

Cette douceur de placer tout l'espoir dans le coeur paternel allait
aux mes blesses. Les femmes lui appartenaient d'avance; les
premires qui gotrent ce miel furent deux mes de femmes malades,
deux princesses associes aux mystiques ouvriers de Meaux par le
tout-puissant Niveleur. L'une fut la soeur du roi, la duchesse
d'Alenon, Marguerite, veuve de coeur dans son triste mariage, portant
au coeur un trait cach. L'autre, sa trs-jeune tante, de dix-huit
ans, soeur de sa mre, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de
Mdicis que Michel-Ange a immortalis par un tombeau. La tante s'tait
rfugie sous l'abri de la nice, qui avait dix ans de plus, et qui
lui semblait une mre par sa grande supriorit, sa tendresse
claire, sa srnit apparente qui imposait  tout le monde.

Tout ce qu'on a imagin des amours de Marguerite avec son protg
Marot et autres potes qui, pour elle, rimaient, _mouraient par
mtaphores_, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps,
fiction innocente et permise. La reine y rpondait gaiement, rimant
pour ces morts bien portants leur _requiescat in pace_. Elle tait,
comme bien des femmes, fort paisible de temprament. Mauvais pote,
charmant prosateur, c'tait un esprit dlicat, rapide et subtil, ail,
qui volait  tout, se posait sur tout, n'enfonant jamais, ne tenant 
la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias
mystique du temps, o, sur les pas de Brionnet, son pesant guide
spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes lgres. Que
cette mysticit l'ait garde, je ne le crois pas; au contraire, c'est
une des voies par o l'on va vite  la chute. Ce qui la garantit bien
mieux, ce fut le rire, la lgre ironie, la douce malice, qu'elle
opposait aux soupirants.

Elle y eut peu de mrite, ayant au coeur deux passions, qui lui
crrent contre toutes les autres un _alibi_ continuel. L'une, c'tait
l'amour des sciences, la curiosit infinie qui lui fit chercher les
tudes qui attirent le moins les femmes, les langues et l'rudition
mme, la menant du latin au grec, du grec  l'hbreu. Brionnet le lui
reproche: S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul
verbe abrg, pt apprendre toute la grammaire, un autre la
rhtorique, la philosophie et les sept arts libraux, vous y courriez
comme au feu.

L'autre passion, ce fut le culte tonnant, l'amour, la foi,
l'esprance, la parfaite dvotion, qu'elle eut, de la naissance  la
mort, pour le moins digne des dieux, pour son frre Franois Ier.

Il y a trs-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est,
je crois, d'imagination, calqu sur quelque portrait de Franois Ier.
La vritable effigie (Voir _Trsor de Numismatique_) est le revers
d'une mdaille qui porte de l'autre ct sa mre, Louise de Savoie.
C'est une image lgre, un brouillard, mais rvlateur, qui ouvre tout
un caractre, qui rpond si bien et si juste  tous les documents
crits, qu'on s'crie: C'est la vrit.

La mdaille, non date, doit avoir t faite du vivant de la mre, peu
avant sa mort, lorsqu'elle tait toute-puissante, et probablement
quand elle fit l'acte important de sa vie, le _Trait des Dames_, ou
de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille
trente-sept. La mre, forte et grande figure, n'a pas besoin d'tre
nomme; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et
charnu de Franois Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme
l'ont ces natures fortes et basses, tempraments passionns, souvent
malsains et maladifs. Louise tait toujours malade; tantt la colre
ou l'amour (jusqu'au dernier ge); tantt la goutte aux pieds, aux
mains, et des coliques violentes qui l'emportrent  la fin.

La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont
elle fut le premier enfant s'essaya  la maternit par cette faible et
fine crature, le pur lixir des Valois, avant de jeter en moule _le
gros garon qui gta tout_, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle
versa  flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de
charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la crature
rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le
dernier portrait).

Fut-il lgitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa soeur, est
certainement petite-fille du pote Charles d'Orlans. Elle a la
figure, use de bonne heure, des races nobles, affines, vieillies.
Elle le dit  chaque lettre, sans la moindre coquetterie, crivant 
gens moins gs: Votre tante, ou: Votre vieille mre.

Elle tait trs-peu faite pour les travaux de la maternit. Elle n'eut
pas d'enfant du duc d'Alenon. Et de Jean d'Albret, son second mari,
elle en eut, mais pniblement, fort malade dans ses grossesses,
toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en
1530,  trente-huit ans, tant enceinte, il lui faut se reposer, se
prparer pour crire une lettre. Ses enfants moururent ou restrent
trs-faibles; spcialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas mme remu
dans le sein de sa mre, et, encore jeune, eut plusieurs maladies
qu'on croyait mortelles.

Il ne faut pas s'tonner si, dans la mdaille, l'admirable artiste
nous donne dj Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un
peu vieille  trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est
bien de cet esprit _abstrait_ que Rabelais voquait du ciel pour le
faire descendre dans son livre.

Cette mdaille fait penser  un portrait de Fnelon, comme elle,
dlicat, nerveux, maladif, o la ple figure conserve un lger
mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme
infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux ides.

J'aime mieux la reine de Navarre. Elle tient de ce mouvement, mais
elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bont.

Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un
sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amiti?
fraternit? maternit? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de
ces noms ne convient.

Le second volume des lettres, adress tout entier au roi, tonne et
confond, non pas par la vhmence, mais par l'invariable permanence
d'un sentiment toujours le mme, qui n'a ni phases ni crises de
diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si
constamment tendu.

Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien 
mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose
qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des
lettres de madame de Svign. Celles de Marguerite en ont parfois
l'agrment (par exemple quand elle crit au roi captif ce que font ses
enfants), et elles en ont surtout la passion, l'motion intarissable.
La ressemblance y est aussi par la lgret sche, distraite, de
l'objet aim. Franois Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est
touch par moment. Le plus souvent, il a peu  rpondre. Cette fixit
terrible, pendant cinquante anne, qui y tiendrait? Parfois il perd
patience, il est dur et tyrannique. Cette me si dpendante, c'est sa
chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet tre,
pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander,
au besoin, sa vie, son coeur et son sang, sans que jamais il lui
vienne en pense qu'il demande trop.

Plus ge de deux annes, et de dix au moins par l'esprit, pleine
d'imagination ds la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans
ce berceau, qui va tre un trne, la crature aime d'avance, ce rve
d'une mre violente et si violemment dsireuse. Le voil qui rayonne,
dans ses langes, de beaut, de royaut future, _soleil_ naissant de sa
soeur, de sa mre. Cet emblme de Louis XIV est dj celui par lequel
Marguerite dsigne son frre, se dsignant elle-mme par le tournesol,
qui n'incline que vers le _soleil_, avec la devise dcourageante pour
tous: _Non inferiora secutus_ (Il ne suivra pas d'astres
infrieurs).

Alenon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des
admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau.

Elle ne se rappelle mme gure qu'elle a un mari. Elle crit
invariablement au roi: Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son
pre et son fils, son frre, son ami, son poux.

Il y parat. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci
non-seulement rsiste aux jalousies et aux temps, aux durets, aux
mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaques
qui se font dans la figure, l'humeur, la sant de Franois Ier. Quand
je songe au dsolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans),
dform cruellement, moins par l'ge que par les maladies, j'admire le
prisme magique sous lequel elle vit invariablement _ce soleil_.

Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais
qu'elle fut, ds sa naissance, _assotie, enchante, possde_. Martyr
aussi et jouet de ce dmon intrieur, martyr si rsign que, l'idole
lui prodiguant les plus rudes preuves, elle ne souffle pas, n'ose
hasarder un soupir de jalousie.

Comme tous les coeurs souffrants, elle se crut de bonne heure dvote,
et, ce qu'on et le moins attendu d'un esprit naturellement aiguis et
raisonneur, elle entreprit d'tre mystique. Ne l'est pas qui veut.
Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en crivant, de cruelles
entorses  l'esprit. Qu'au contraire elle revienne  son objet
(surtout au moment dcisif, la captivit de Madrid), alors tout coule
 flots, c'est un torrent du coeur, de passion, de facilit, avec une
dextrit vive, ardente et rsolue.

Autant qu'on peut dater les choses du coeur, il semblerait que le
roman de madame de Chteaubriant, arrache de son mari, dispute avec
fureur, hae, battue (plus tard tue?), occupa le roi trois ans (1518,
1519, 1520). Cette fille du beau Phbus de Foix, astre singulier de
Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre
destine, par ses frres enfin, sa brave et intrigante parent, ne
laissa gure respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec
son esprit, plir longtemps, quelque peu oublie, dans son mariage
d'Alenon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est
visible que son frre se rapprocha d'elle et la consulta, donnant mme
 son mari la faveur inespre de le nommer son lieutenant  l'arme
de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la matresse le
Midi, la soeur le Nord.

Le roi alla jusqu' vouloir qu'Alenon passt devant le conntable, et
conduist l'avant-garde.

Marguerite, inquite et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la
bravoure ni de l'habilet de son mari, crivit pour la premire fois 
ce prlat qu'on regardait comme un homme de Dieu,  Brionnet, vque
de Meaux, lui demandant ses prires pour son mari qui partait, et pour
elle, entrane dans de si hautes affaires: Car il me faut mesler de
beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.

Le roi devait s'apercevoir qu'il avait t mal conseill, que ni son
chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa matresse, n'avaient
bien vu dans les affaires. Ils avaient t amuss par Charles-Quint et
dupes de Wolsey. Si mal entour, il revint avec confiance aux siens, 
sa soeur, son ane, esprit net et propre aux affaires, dont tout le
monde reconnaissait la supriorit.

Il avait son mauvais gnie en sa mre et ses matresses, son bon gnie
en Marguerite. Fort claire d'elle-mme, de plus, illumine par la
seconde vue du coeur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de
son rgne, o il et trouv  la fois le nerf moral et d'immenses
ressources matrielles.

Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces
consquences ni sans s'en rendre compte, _croyant seulement le mettre
en bonne voie religieuse_, lui mriter l'aide de Dieu.

Elle croyait avoir fait de grands progrs. En novembre, en dcembre
(1521), elle crivait  Brionnet: Le Roi et Madame sont plus que
jamais affectionns  la rformation de l'glise... dlibrs de
donner  connatre que la vrit de Dieu n'est point hrsie, (Gnin
II, 273-4).

Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprs de son
frre, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle
prouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un
vrai pril, pour la premire fois triste et malheureux. De toutes
parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, o ils
passaient l'hiver, n'taient pas plus dpouills, plus sombres que la
situation. Point d'argent et point d'arme. L'Italie perdue: pour
nouveau pape un prcepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son
drapeau dans les marais de Venise; la France entame, la Picardie
brle, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise,
la rsistance intrieure (chose inoue!), Paris chicanant son roi!...
Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humili de l'Htel de Ville!

Sa femme tait alite, en couches, et sa mre alite. Et sa soeur,
devenue malade en les soignant, se relevait  peine.

Il s'ennuyait dans la fadeur si tide de ces jours intermdiaires que
laisse une passion dfaillante.

Il n'chappait que par la chasse. Cet hiver,  Fontainebleau, 
Saint-Germain,  Compigne, il allait chassant et s'tourdissant.
Mais, dans tous ces bois, mme chose: au bout de chaque alle, la
monotonie de l'hiver et l'uniformit d'ennui.

Compatissant  cet tat d'esprit, sa soeur l'enveloppait d'autant plus
de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux
appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-l cet enfant gt, qui
n'envisageait que lui-mme, ne s'tait avis de regarder sa
_mignonne_, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en
coutant, de dcouvrir ce qui tait sous ses yeux depuis sa naissance,
de voir qu'elle tait belle, belle de pit, d'affection, de sa
convalescence mme et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui.

Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop conteste. Il
tait tellement abaiss de coeur par les jouissances vulgaires, qu'il
conut l'ide indigne de voir jusqu'o irait sa puissance sur cette
personne uniquement dvoue. Il affecta de douter de cette affection
si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas,  moins d'en avoir la
_preuve_ et la dfinitive _exprience_.

Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'trange
scne et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pleur,
l'abme de dsespoir. D'autre part, la tyrannie d'un matre jusque-l
toujours obi, la duret, le doute ironique... L'horreur et le
bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de coeur qui la
suivit, elle dit tout d'un mot: Pis que morte.

Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait
l'hiver  Alenon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dpendait
tellement qu'en partant, toute sa crainte tait que ce brusque dpart,
sans adieu, ne blesst le matre. Elle laissa une lettre tendre,
s'excusa.  quoi, le tyran, irrit effectivement de cette premire
dsobissance, crivit sans mnagement pour ce coeur sanglant qui
palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus
loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la
guerre, pour la mort peut-tre..., enfonant ainsi le poignard,
calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait
elle-mme.

Ces normits tonnent ceux qui ignorent combien elles ont t
communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois
par leur volont, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la
nature mme. Le rgent et Louis XV (sans parler de faits plus
modernes) ont dpass Franois Ier. Pour lui, les contemporains ont eu
effroi et terreur de sa brutalit sauvage. On conte qu'en 1524, dans
un moment bien srieux o il venait de prendre le deuil, tant veuf
depuis quelques jours, au moment o les impriaux assigeaient
Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le
maire en tte, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi
arrta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir 
craindre les dernires violences, le soir mme prit un corrosif, en
laboura son visage, dtruisit sa fatale beaut.

Revenons  Marguerite. Le cruel caprice du roi tait peut-tre encore
moins libertinage que malice et vanit. Cet objet, si haut plac dans
l'ther du ciel, cette inaccessible toile que tous regardaient de si
bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains
soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce
tour  tous.

Il avait le sang de sa mre, si impure et si corrompue. L'aventure
venait  point pour celle-ci, et le jour mme o elle en avait grand
besoin, de sorte qu'on est tent de croire qu'elle put y tre en
quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils
au seul point vulnrable. Sa haine contre Lautrec et sa soeur,
l'impatience qu'elle avait de prcipiter la matresse rgnante, lui
avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose
incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle
le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la dfaite
certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir
la France, envahie tout  la fois par le Nord et par le Midi!

Qui put lui donner l'audace de cette norme rcidive, ce mpris de son
fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir
par ce honteux secret, et se sera sentie sre de mettre entre elle et
son fils irrit l'aimable et faible personne, habitue  s'immoler 
eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans
scrupule, en tira la tmrit d'accomplir ce second forfait.

L'infortune Marguerite tait en fvrier dans un chteau solitaire
prs d'Alenon, avec son mari; seule, n'ayant plus mme avec elle sa
jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse
et sa tendresse, dans son extrme douleur, une trs-fine prudence de
femme, pensant qu' cet lan brutal, phmre, la plus souple
rsistance, la plus lastique, tait la meilleure; les fascines
arrtent la mer mieux que les murs de granit.

Nous possdons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa 
son frre, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de
brler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe;
peut-tre, par une basse prudence, voulant garder  tout hasard une
arme qui servirait contre elle si elle s'mancipait jamais.

[Note 14: Publie par M. Gnin, en tte de la seconde partie des
lettres. Le savant diteur, qui avait d'abord prfr une autre
interprtation, la modifie sur l'expos des faits. Il nous crit que
la ntre lui semble bien plus admissible. Nous aurions hsit 
l'adopter si nous n'avions pour nous l'avis dfinitif du pntrant
critique.--La profondeur et l'innocence du sentiment de Marguerite
sont singulirement marques dans les vers pathtiques qu'elle
adresse, pendant la captivit de son frre,  un enfant, sa nice,
fille du roi, qui venait de mourir  huit ans. (Voir Captivit de
Franois Ier.)]

Dans cette lettre, crite  genoux, le sens est celui-ci: elle se
donne pour se mieux garder.

Toutes les expressions de l'humilit mystique y sont puises pour
dire son _imperfection_, son _obissance_ et sa _servitude_. La prose
n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui _ddiant_, dit-elle, tout
ce qu'elle a _de puissance et de volont_. Elle va (chose plus
dangereuse) jusqu' lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui.
Mais, en mme temps, pntre de douleur, elle le supplie de ne pas
demander _exprience pour dfaite_ (l'preuve matrielle de sa dfaite
morale), essayant d'intresser sa gnrosit et de le rappeler 
lui-mme par ce mot habile et touchant: Sans que jamais de vous je me
dfie.

Rien n'indique que Franois Ier ait exig l'accomplissement du
sacrifice. Mais il avait bris ce coeur, y avait jet une ombre pour
toute la vie. Il remportait ce qui tait le fond du sacrifice mme:
l'abandon de la volont.

La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaiss  soi.

Il avait dtruit, par un jeu barbare, en sa virginit morale, l'tre
dlicat et charmant o il avait son bon gnie.

La femme, c'est la Fortune, dit l'Orient. Il avait tu la sienne.

Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte ralit des
faits. Marguerite, respecte de son frre et le dominant, par sa
supriorit lgitime et naturelle, aurait doucement men le roi et la
France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donne ainsi et
subordonne, personne dpendante, accessoire, et de moins en moins
mnage, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans
exercer l'action dcisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux
monde et placs dans la lumire de la libre Renaissance.

 qui servit-elle?  sa mre, dont sans doute elle sauva le crdit,
dont elle couvrit l'norme, l'inexcusable crime.

Le malheur s'tait consomm le 29 avril (1522). Lautrec, pour la
seconde fois, abandonn sans ressources, n'ayant plus autorit, men
par les soldats, obit  ses Suisses qui voulaient combattre et
partir, repasser les Alpes. Il fut cras  la Bicoque prs Milan,
l'Italie perdue dfinitivement, Venise, notre allie entrane dans
notre ruine. Et un mois aprs, jour pour jour, 29 mai, le roi, accabl
de douleur, reut  Lyon le dfi d'Henri VIII, qui descendait en
France.

Cependant Lautrec arrivait  Lyon. La mre du roi, pouvante, avait
russi d'abord  envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le
conntable de Bourbon, outr d'animosit, passant de l'amour  la
haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mre du roi en
prenant Lautrec par la main, forant les portes, les dfenses, et le
mettant en face de Franois Ier: Qui a perdu le Milanais? s'cria le
roi furieux. Vous, Sire, rpliqua Lautrec. Tout s'claircit, et le
roi fut ananti. Oh! qui l'aurait cru de ma mre! s'criait-il.

On devine l'ange secourable qui le dsarma, couvrit la coupable, et
rtablit la _trinit_ de famille.

Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait t. Tous trois avaient
appris  se connatre. Marguerite, quel que ft son culte, connaissait
et craignait le roi, de mme qu'il avait fait l'preuve des furieuses
passions de sa mre.

Marguerite tait brise au point de ne pouvoir reprendre mme aux
consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'criture 
son frre et  sa mre dans l'intimit de famille. Elle priait
Brionnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande
confiance en lui. L'vque ne s'y trompait pas et croyait le moment
perdu. Il lui avait crit (ds le 22 dcembre 1521): Le vrai feu fut
dans votre coeur, dans celui du roi, de Madame. Le voil couvert,
assoupi. Et plus tard: Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brler
est trop vert, et il l'teindroit. (Septembre ou octobre 1522.)

Marguerite ne peut se relever dans les annes suivantes, avouant
qu'elle _n'a aucun got_, qu'elle ne peut _commencer  dsirer_ (les
choses divines). Elle signe: _La vivante en mort_, ou encore: _Votre
vieille mre_.

Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un
contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple,  la veille
des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui
allaient recommencer, reportait son coeur vers Dieu. Lefebvre
d'taples,  Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la premire
fois, la foule se mit  marcher sans le prtre, appuye sur le livre
seul, sur elle-mme, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout 
l'heure traduits.

Chant sublime de rsignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux
qui mnent le monde, parmi les calamits publiques qui commencent 
l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses dmrites.
Il loue Dieu, et d'un humble coeur, n'exige rien de la Justice, et se
remet tout  la Grce.




CHAPITRE IX

LE CONNTABLE DE BOURBON[15]

[Note 15: Les documents officiels (Le Glay, Weiss, Lanz, etc.)
donnrent peu ou rien, sauf la minute informe du trait de Bourbon
avec l'empereur (dans les papiers de Granvelle). Heureusement toutes
les dates et le beau rcit de la page 147 nous sont fournis par
Turner, d'aprs les _Mss_. anglais.--Un fait trs-grave et inconnu se
trouve dans une pice indite de nos Archives. C'est qu'au moment o
Bourbon quitta si brusquement le roi et fut suivi des nobles, le Grand
Conseil frappa un coup sur la noblesse en condamnant  mort Charles de
Caesmes, seigneur de Luc, et ses adhrents, pour rapt et inceste
commis en la personne de Gabrielle d'Harcourt. _Archives, J. 903,
arrt du 17 mars 1523._]

1521-1524


On a vu dans quel tat de dnment la guerre avait surpris le prodigue
et imprvoyant Franois Ier, sans argent et sans arme, pour tout
trsor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers
florentins, qui promirent au roi et prtrent  l'Empereur.

Aux Confrences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les
gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu.

Les Italiens en jugrent ainsi, et Lon X, qui avait appel les
Franais, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire,
il nomma gnral des armes de l'glise le jeune marquis de Mantoue,
Frdric II, qui, ayant pous l'hritire de Montferrat, attendait de
l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps
incertains, furent ds lors fixs sans retour.

Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le conntable de Bourbon,
parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou
dcembre de la mme anne. Ayant emport d'assaut la ville d'Hesdin,
il y avait trouv la comtesse de Roeulx, dame de Croy, sa cousine.
Soit qu'elle ait branl dj sa fidlit, soit qu'il ait jug de
lui-mme qu'il fallait mnager l'Empereur que les Croy gouvernaient,
il ne retint point cette prisonnire importante, et lui fit la
galanterie de la renvoyer sans ranon.

Ce mystrieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis
de la France, fut jug, comme on a vu, trs-dangereux par Henri VIII.
Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. Franois
Ier, qui y mit le comble, ne s'en dfiait pas moins. Examinons ses
origines.

Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il tait, de sa mre, tout
Gonzague, fort peu Montpensier.

Les Montpensier sortaient du troisime fils d'un Bourbon; les
Bourbons comme on sait, descendent d'un sixime fils de saint Louis.
Cette branche, peu riche, tait voue  la guerre; ils servaient de
gnraux. Le pre du conntable mourut vice-roi de Naples.

Autre n'tait la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant
qu'une place, mais forte, qui est la premire de l'Italie, ils
gagnaient en se louant comme gnraux, aux papes,  Venise, au roi de
France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare),
ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les
cdant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une
ambition immense, des vues lointaines et tnbreuses. Ils avaient
alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches
en soldats, o l'homme est  bon march. Ils avaient mari de leurs
filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en
France  ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage,
duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles.

Leur prvision les servit bien. Les Montpensier, pour tre cadets de
cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princires
s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientt derniers hritiers
des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-tre arriver
jusqu'au trne.

Tous ces cadets ne rvaient d'autre chose. On le voit par leurs
devises. Berri (frre de Charles V): _Le temps viendra._ Bourgogne:
_J'ai hte._ Bourbon: _Esprance._ Bourbon-Albret: _Ce qui doit tre
ne peut manquer._

Le prvoyant Louis XI, ayant fauch les autres, avait laiss, non sans
regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'an mourait, et au
cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus srement, il avait donn
sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, tait mdiocre en tous sens.
Le bon roi calcula qu' nourrir les enfants qui en viendraient, la
dpense ne serait pas forte. Il tira de Pierre l'engagement prcis
qu' sa mort tout reviendrait au roi.

Il avait calcul sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que
son pre, qui, pensant bien que son frre, le petit Charles VIII, lui
chapperait bientt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en
maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait
compt dtruire. Elle fit signer  son frre des lettres qui
annulaient son contrat de mariage.

De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et
contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier,
Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de pre et de mre, qu'Anne
de Beaujeu adopta, leva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux
et fatal, qui faillit perdre la France.

Rien ne fut plus irrgulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas
quatorze ans, fit  son jeune mari la donation de cette succession
immense qui, autrement, revenait  la couronne. Cela eut lieu en
fvrier 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte
de son rgne o la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le
trait de Blois, qui donnait sa fille et la France  Charles-Quint.
Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura
celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie,
celle de transmettre  ce Charles, moiti Italien, le dernier des
grands fiefs de France.

Deux actes insenss et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les
rsultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il
avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain
dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une
ducation de frntique orgueil, men au rve atroce de mettre la
France en morceaux.

Le bon homme Louis XII, revenu  lui, dchira le trait de Blois. Mais
il n'osa dchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la
vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant
taciturne, secouait la tte et disait: Rien de pis que l'eau qui
dort. Il lui donna cependant,  la bataille d'Agnadel, l'honneur du
plus beau coup d'pe, de charger en flanc l'arme italienne, ce qui
dcida la victoire.

Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans
montra beaucoup de sang-froid, de capacit. Nomm lieutenant du roi en
Bourgogne,  l'avant-garde de la France du ct des Suisses, au moment
o ils s'loignaient, il devait garnir les places et les rparer,
enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tents de revenir.
Il le fit  merveille, contint les gens de guerre, pacifia les
campagnes, tablit un _maximum_ modr et raisonnable auquel le soldat
devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le
peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire
conntable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur Franois
Ier.

Il n'tait pas sans inquitude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait
encore) gardait toujours son coupable roman du trait de Blois, de
donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se
ft entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'tranger
trs-probablement et rgn en France. Louis XII fit venir celle-ci,
la gagna contre sa femme, en lui promettant de rtablir pour son fils
adoptif la charge de conntable.

Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le
conntable, roi de l'arme, avait un pouvoir si absolu, que le roi
mme, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde
pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'o l'assassinat de
Clisson), ou qui tentait la trahison (d'o la tragdie de Saint-Pol).
Louis XI n'eut garde de refaire un conntable. La rgente en fit un,
honorifique, son beau-frre, vieux, malade et paralytique, toujours au
lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner
cette royaut militaire  celui qui avait dj contre le roi une
souverainet fodale, c'tait l'acte le plus tmraire.

tait-il sr que Louis XII l'et voulu srieusement, et l'avait crit?
J'en doute. De toute faon, le nouveau roi n'en devait tenir compte.
Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du mme ge, l'avait
habilement enlac. Il avait pris pour le lier un moyen trs-direct; il
saisit le fils par la mre. Tendre et crdule, malgr son ge, la
Savoyarde se crut dj sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet
anneau entranait l'pe de conntable.  lui maintenant, avec cette
pe, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mre par la
devise:  toujours mais! en crivant une tout autre sous son pe:
_Penetrabit._ (Elle entrera).

Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent  Marignan; on vainquit
 la longue. La chose fit plus d'honneur  la bravoure du conntable
qu' sa prvoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tu,
et fit plusieurs belles charges. Franois Ier lui donna le poste de
haute confiance, la garde de sa conqute. L'anne mme, 1515, Bourbon
fit chez lui, prs de Moulins, la fondation d'un couvent en mmoire de
la victoire qui tait reste au roi _et  lui_ Bourbon, et qui avait
t aux Suisses leur titre de _chtieurs_ de rois.

Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir  Franois Ier, encore
moins l'espce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumires
de La Trmouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens
de guerre dans la main du conntable, de ses prvts et marchaux.

Autre grief: le train royal, l'arme de serviteurs dont le conntable
tait entour.  la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain,
Franois Ier le vit servi  table par 500 gentilshommes en habit de
velours. Et ce n'tait pas un vain luxe, c'tait une force. L'lve
d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues srieuses.
Cette clientle tait grave et choisie, propre  le servir dans les
grandes affaires, tel de la main, tel de la tte: les Arnaud, plus
tard si clbres, les l'Hpital, le gendre de Philippe de Commines,
les Chiverny, et autres qui ont marqu bientt. Il y avait aussi des
hommes d'pe, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce
Pompran qui tua un homme du roi, et qui, sauv par lui, eut le
sinistre honneur de le dsarmer  Pavie.

Il faut voir l'normit du royaume que ce Bourbon avait en France. Il
runissait deux duchs, quatre comts, deux vicomts, un nombre infini
de chtellenies et de seigneuries.

Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central
et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs dpartements),
mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le
Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes
montagnes d'Ardche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord,
Clermont et Beauvoisis. On comprend  peine un damier de pices si
htrognes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des
confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait
sres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dpouilles des
Armagnac et autres, prises aux tratres, et qui firent des tratres.

Tel tait l'effet naturel des apanages fodaux, constitus par la
royaut. Toujours  recommencer. Les plus sages prcautions
n'engendraient que la guerre civile.

Comme si ce monstre de puissance n'et pas t assez  craindre, la
furieuse folie d'une femme galante,  la force fodale, ajouta celle
de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances
entames par une grande guerre europenne, trois ou quatre pensions
princires: conntable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme
gouverneur de Languedoc; 14,000  prlever sur les tailles du
Bourbonnais. Des facilits inoues pour y ajouter; en une fois, il se
fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut
dcupler tout cela, pour la diffrence de valeur montaire; puis
apprcier qu'en ces temps, relativement si misrables, l'argent avait
une puissance incalculable.

Plus sot que sa mre n'tait folle, le roi le mit en Milanais, prs
Marignan, lui laissa la conqute, tablit l'Italien en pleine Italie,
prs de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats
 vendre eussent afflu prs de lui, et d'Italie et d'Allemagne.
Bientt, dans ce conntable de France on et eu un roi des Lombards.

Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mle.
Il pouvait tre hritier, tre  la fois, par une situation bizarre,
beau-pre et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors
tournant le dos  la mre du roi, il voulut Rene de France, fille du
roi Louis XII; il et pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle
reprsentait la branche ane des Valois, carter Franois Ier qui, de
la branche d'Angoulme, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela,
que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait t
applaudi, aid de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui
avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France.

Louise, dsespre, pour exercer sur l'infidle une contrainte
salutaire, avait imagin d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en
1521, soit dfiance, soit jalousie, lui ta l'un des privilges du
conntable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'arme o et
comme il voulait. Franois Ier y tait en personne, et ne s'en remit
qu' un homme plus sr, son beau-frre, le duc d'Alenon.

La trahison eut ds lors un prtexte. Madame de Roeulx, prise dans
Hesdin, dut entamer la ngociation. Elle tait des Croy, et ceux-ci,
en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprs de Charles-Quint,
tellement prims par elle dans l'intrigue lectorale, durent saisir
avidement la premire lueur d'une affaire qui devait les relever
tellement prs du matre. Le premier prince du sang! le seul rest des
grands vassaux! le conntable de France! Trois hommes en un, donns 
l'Empereur!... Mais ce n'tait rien encore. Par ces trois titres,
Bourbon tait moins que par la popularit qu'il avait dans les robes
longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui
taient favorables. Des magistrats respects, un Bud, lui ddiaient
leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti
qu'on et appel,  une poque, le parti de la libert. Chance norme!
Charles-Quint, au nom des liberts publiques, et fait dlibrer,
voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et
le triomphe de l'tranger.

On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le
grand procs commenc, au nom de Louise, le 12 aot 1522, comme
hritire des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut
pour rien, je suis port  croire qu'il y eut aussi autre chose;
qu'un homme, visiblement le centre des mcontents, un cousin de
Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux
pour qu'on entreprt de le ruiner.

Quel tait son droit? un seul: la donation _de sa femme_, donation
d'une enfant _de moins de quatorze ans_; donation de biens, non tous
patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamns, dont Louis XI
avait donn _un usufruit_.

Quel tait le droit de la mre du roi? Comme _nice du dernier duc de
Bourbon_, elle tait l'incontestable hritire des biens spciaux de
cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe sicle, et mme
rcemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des ans, elle
passait videmment avec les Montpensier, descendus d'un cadet.

Il y avait un troisime hritier, il est vrai, bien autrement
autoris, qui et d rclamer, et de qui tout fief a driv: la
France.

Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu,
coupable d'avoir rtabli, contre la volont de son pre, cette
dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI ft venue
lui demander compte de ses dons si mal employs. Elle en creva de rage
et de dpit (14 novembre 1522).

Sa mort prcipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels
qui, sans procs ni jugement, revenaient d'eux-mmes  la couronne.
C'taient Gien, passage important de la Loire, et deux positions
militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arraches 
grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et donnes par lui, non pas
aux Bourbons, mais  son _alter ego_,  sa fille Anne de France.  quel
titre le conntable les et-il gards? On ne le voit pas. Mais il lui
cotait de les rendre, incorpors qu'ils taient depuis trente ans au
royaume des Bourbons. Gien tait son avant-garde sur la Loire. Les
fiefs d'Auvergne taient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps
de Louis XIV (V. Mmoires de Flchier), qu'taient-ils au XIVe sicle?
C'tait  l'entre de l'Auvergne, dans le fort chteau de Chantelle
qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son
trsor, ses joyaux. De l, elle veillait les quatre routes (qui vont
aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le
_Delphinat_ d'Auvergne, et par mariage elle avait essay d'avoir aussi
le _comt_. Mais la dernire hritire fut donne par Louis XII  son
homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale tablie en
basse Auvergne. Bourbon dfendait la haute, qui allait lui chapper.

Nul trait, nul mariage, ne pouvait prvenir ce coup. Le premier
dmembrement allait commencer, la premire pierre tomber du grand
difice, grand en lui-mme et plus grand comme dernire et suprme
ruine du monde fodal. C'tait comme une tour qui en restait au centre
de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait
consentir  tomber qu'en se transformant, devenant le trne de France.

Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy
l'engageaient  faire; il envoya  Madrid et demanda la soeur de
l'Empereur, l'invasion de la France par les impriaux et les Anglais.

Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoy d'Henri VIII  Madrid, crit
 Londres qu'on en confre. Les instructions que Wolsey envoie en
rponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent
que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et
l'normit des abus, veut rformer le royaume et soulager le pauvre
peuple. Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre,
aurait volontiers travaill avec Bourbon  cette rforme de la France.

Je ne doute aucunement que les gens graves et de mrite qui tenaient
pour le conntable n'aient envisag ainsi les choses. C'est la fausse
situation o tant de fois s'est vue la France, toute personnifie dans
un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire
que par cette mdecine atroce qui quivalait  un suicide: l'appel au
sauveur tranger. C'est--dire que, pour soigner et gurir la France,
on n'avait remde que de l'anantir.

C'tait une indigne ironie de proposer pour mdecins ceux qui taient
le mal mme: les grands qui, aux tats de 1484, s'taient hardiment
prsents. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un
tyran: la fille de Louis XI.

L'ironie n'tait gure moins grande de prendre pour mdecins du
royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et
d'avarice, ttes dures et troites, que la pratique, les sacs
poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout prpars  se faire
les tuteurs des rois.

Les _Chats fourrs_ de Rabelais, et les seigneurs _Humeveines_ (les
buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une mme ligne, dans sa
verve rvolutionnaire, c'tait la base o s'appuyait la rforme de
Bourbon. Pour amender le _prodigue_ (prodigus et furiosus) qui
dvastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler
o ne sigeraient que des Franais, le Franais Charles-Quint (n
Bourgogne et Bourbon), le Franais Henri VIII (descendu d'une fille de
Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis.

Les juges et les hommes d'pe, brouills depuis deux cents ans,
venaient d'tre rconcilis par le roi mme, par la _cour_ et la haine
qu'elle inspirait: la _cour_, institution nouvelle, jusque-l
inconnue, la _cour_ qui ne voyait qu'elle et mprisait le reste, la
noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place,
toute pension donne dans un cercle de favorites, toute la monarchie
devenue le _royaume de la grce_. Les parlementaires et les nobles
jusque-l se disputaient les biens d'glise qu'un semblant d'lection
leur donnait ou  leurs valets. Le roi les mit d'accord par son trait
avec le pape, donna les cailles aux plaideurs, garda l'hutre. Ds
lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles,
souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grces
du Saint-Esprit; un envoy au Turc tait pay d'un vch; une
matresse, pour ses trois frres, en gagna trois, etc.

L tait la plaie profonde au coeur des parlementaires, des
universitaires, des nobles.

Les premiers, sous prtexte d'une enqute ncessaire, s'taient
ordonn  eux-mmes d'aller  Moulins chez le duc. On peut deviner
assez comment ce prince magnifique les reut et les caressa, leur
soumettant sans doute ses ides sur le bien public et regrettant de ne
pouvoir les voir excutes par eux.

Au retour, en dcembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande
misre publique, s'associant  la vive irritation de Paris, ils
essayrent par remontrances leur rvolution timide, ttrent le roi,
envoyrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hsiter, mit
leurs dputs en prison. Le peuple ne bougea pas.

Les parlementaires ainsi repousss, c'tait aux nobles  essayer. Il
le firent en mars. Bourbon tait  Paris _pour solliciter son procs_.
On mit en avant un homme pous pour tter le roi encore. Jean de La
Brosse, qui avait l'hritire de Penthivre, avait cd ses droits 
Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, Franois Ier
tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main
fodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les
La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en rclamant toujours.
Dans ce moment critique o l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse
reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors,
s'enhardissant, dit: Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du
royaume.--Comme tu voudras, La Brosse. Ce fut la rponse de Franois
Ier.

Elle dut faire plaisir  Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient
autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un
Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingu d'artillerie,
le premier hautement apparent, alli aux Brz qui, de pre en fils,
taient snchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante,
accomplie (de grce, sinon de coeur), la fameuse Diane de Poitiers,
dj en renom, avait pous Louis de Brz, petit-fils de Charles VII
et d'Agns Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la
maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer
ou de livrer son matre.

Un autre partisan de Bourbon, c'tait la reine elle-mme qui, ne
voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa soeur. Un jour qu'elle
dnait seule, Bourbon se trouvant l, elle lui dit de s'asseoir, de
dner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. Non,
_monseigneur_, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc
vrai? vous vous mariez?--Non, Sire.--Je le sais, j'en suis sr. Je
sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce
que je dis l...--Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mrit d'tre
trait ainsi.

Le duc, aprs le dner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse
le suivit.




CHAPITRE X

LA DFECTION DU CONNTABLE.--SON INVASION

1523-1524


C'est Charles-Quint lui-mme qui fit le rcit  Thomas Boleyn.
Celui-ci trouvait tonnant que le roi ayant lch une telle parole, il
et laiss partir le duc. L'Empereur ajouta: Il n'aurait pu l'en
empcher; tous les grands personnages sont pour lui.

Bourbon prit pour quitter Paris un prtexte fort populaire, celui de
donner la chasse aux bandits du Nord qui empchaient les denres
d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en
Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organiss.
C'tait une arme vritable; leur chef, _le roi Guillot_, avait des
trsoriers, percevait des impts. Ce roi tait un gentilhomme du
Bourbonnais, nomm Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de
distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, tait bien un
brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il
en soit, Bourbon et alin tous les siens (les grands et les
parlementaires), s'il n'et comprim cette Jacquerie.

 Paris mme o le roi tait en personne avec la cour, il y avait
tumulte, des rixes et des batteries, des gens tus. Le roi fit dresser
des potences aux portes de l'htel royal, et elles furent enleves la
nuit par des gens arms. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement,
qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit
de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu
honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les
temps de Charles VII (30 juin 1523).

_Le roi Guillot_ tant pris et amen, son procs marqua mieux encore
la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un
bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui
d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il
serait dcapit, puis cartel. Le bourreau, non sans ordre, fit la
chose  rebours, l'cartela vivant (29 juillet).

Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er aot, o il devait
juger le grand procs de la succession de Bourbon, il refusa, se dit
incomptent, et renvoya la chose au conseil, c'est--dire au roi;
faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de
justice.

Depuis le mois de mai, Bourbon s'tait retir et ngociait avec
l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dpches anglaises
(trs-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec prcision tous
les actes de cette ngociation souterraine. Trop en vue  Moulins, au
milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est
de l qu'il crivait, l qu'il recevait les agents trangers qui
n'eussent pu pntrer en France. La Savoie nous tait ennemie, malgr
la parent, le roi l'empchant de crer des vchs qui l'auraient
affranchie du sige de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai,
Bourbon envoie  Wolsey. C'est  Bourg, sur terre savoyarde, qu'il
reoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Roeulx,
agent de l'Empereur.

Les difficults taient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient
deux intrts contraires. Et le parti franais qui soutenait Bourbon
en avait un troisime. Comment les concilier?

L'Empereur, avec sa soeur, et donn deux cent mille cus d'or, mais
_aprs que Bourbon aurait agi_. Sa dfiance ajournait, retenait
justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins
draisonnable, et pay sur-le-champ, mais _ condition qu'il le
reconnt roi de France_,  condition qu'il se brouillt et avec
l'Empereur et avec la France mme.

Il est vident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils
ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles
VI, et la force nouvelle du sentiment franais, la vive personnalit
de la France, son horreur du joug tranger.

Bourbon, pour n'avoir pas de matre, s'en ft volontiers donn deux.
Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dpense, pour
qu'il et le profit. Le roi dtrn ou tu, le Parlement et dclar
sans doute que la France voulait un roi franais.

Le trait, rdig  Bourg entre Beaurain et Bourbon (Ngoc. Autr. II,
589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres.

L'Empereur donne sa soeur, et la retient, ajoutant prudemment: Si
elle y veut entendre, ce qui le laisse matre de faire ce qu'il
voudra. Cette soeur, veuve du roi de Portugal, du matre des Indes,
avait, outre sa dot, six cent mille cus de joyaux.

La France sera-t-elle dmembre? Oui, et dit Charles-Quint. Non, et
dit Henri VIII, qui voulait le tout.

L'Espagnol semble accepter Bourbon pour alli. L'Anglais le veut
vassal, exige son serment. L-dessus, Bourbon s'en remet  ce que
dcidera l'Empereur.

Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec
des Allemands. O ira-t-il? Au lieu le plus propice pour mieux
besogner. Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amne ses
troupes et celles de l'Empereur.

Bourbon, avec l'argent des rois, lvera dix mille Allemands pour
guerroyer avec eux et _autres_ gens de guerre.

Ces _autres_, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrire-ban qu'il
pouvait lever dans ses fiefs (jusqu' quarante mille hommes).

Ces _autres_, ce sont les mcontents innombrables, qui ne manqueront
pas de se joindre  lui pour renverser Franois Ier. Enfin, c'est la
France elle-mme, lasse dcidment des Valois, qui passera aux
Bourbons; mene  eux par ses parlements.

Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire
Anglais. Bourbon voulait luder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il
refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui
impliquait le serment  l'Espagne.

Les Anglais n'en dmordirent pas, et tirrent de lui une promesse
verbale. On s'arrangea. Les rois brlaient d'agir. Le moment semblait
admirable. Les envoys anglais crivaient  Wolsey: Il n'y a jamais
eu de roi si ha que celui-ci. Il est dans la dernire pauvret et la
plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tir d'argent,
que, s'il en lve encore, il met tout contre lui.

On promit  Bourbon qu'avant le 1er septembre, on agirait de tous
cts  la fois.

Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps
manquerait, que Bourbon claterait trop tt et se perdrait. Ce fut
tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle,
que tout fut prt avant l'heure dite.

L'argent anglais tait dj  Ble, ou plutt le crdit anglais. La
banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la
France d'armes improvises.

Les lansquenets, levs par cet argent, passent le Rhin le 26 aot,
traversent la Franche-Comt, touchent la Lorraine (1er septembre),
vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 aot, les Anglais dbarquent 
Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur
invasion commune.

Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France.

Ponctualit admirable, excessive. Bourbon crivait le 20 aot qu'on
n'allt pas trop vite, qu'il n'claterait que dans dix jours au plus.
Les Anglais,  Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, dj loin
vers l'ouest, rtrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop
tt.

La conduite de Franois Ier est tonnante. Dans un si grand danger, il
regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse.

Il se fiait  trois choses peu sres. D'une part, il prparait une
flotte au duc d'Albany pour passer en cosse, entraner l'cosse sur
l'Angleterre, dtrner Henri VIII. Mais, la chose et-elle russi,
elle et eu lieu trop tard. Les Anglais dtruisirent la flotte.

En mme temps, il avait  Londres un trs-secret agent par lequel il
tchait de regagner Wolsey.

On dira qu'il ignorait l'immensit de son pril, l'attaque
universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise.

Quoi qu'il en soit, sa folie mme lui tourna bien. En appelant ce
qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais.
Dans ce passage continuel de la gendarmerie franaise, Bourbon ne
pouvait clater. Il lui fallait attendre que le roi et pass les
monts pour se lever derrire, lui couper le retour, le tenir,
l'craser, entre la rvolte et l'ennemi.

Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'arme solde. Il avait
envoy faire des leves en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il
allait  petites journes, et, sans le savoir, par cette lenteur, il
dsolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en aot. Cela obligeait
celui-ci  jouer la plus triste comdie: il s'alita, contrefit le
malade.

Le roi voulait,  tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs
tellement appuy et fort, il penchait vers un accommodement. Il parat
qu'il lui et laiss la jouissance viagre de ses fiefs, s'il et
pous la soeur de Louise de Savoie et se ft ainsi remis dans leurs
mains. Il avait annonc au parlement qu'il laissait sa mre rgente,
et que le conntable serait _lieutenant du royaume_; titre d'honneur
et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie.

Le roi n'tait encore qu'en Nivernais, quand il reut de sa mre la
lettre la plus effrayante:

Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat;
et mme il y avoit dessein sur la vie du roi.

La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris
dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait
engags. pouvants des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils
s'en taient confesss, en autorisant le prtre  avertir Brz, le
snchal de Normandie. Brz tait le gendre de Saint-Vallier, l'un
des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes  la reine.

Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie
trs-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui et amen des
lansquenets. Il entra alors  Moulins, mit ses soldats aux portes et
alla loger chez le duc.

Le faux malade, interrog, n'osa nier cette fois. Il avoua que
l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien
voulu crire, mais attendre le roi pour rvler tout.

Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait
rien  craindre du procs, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen
qu'il n'y et point dommage. Il ajouta gaiement: Je vous emmne en
Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme  Marignan. Le malade
demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la
litire. Le roi partit, emportant une vaine promesse crite, et lui
laissant un cuyer pour l'informer de sa sant.

Ce surveillant l'incommodait. Il l'carta en se mettant en route, et
l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'cuyer.  la Palisse, le malade
fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut
pargn. L'cuyer, rveill la nuit par cette musique lamentable, se
laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit,
saute  cheval, et court, bride abattue,  son chteau de Chantelle.
Il apprenait que le Parlement, ayant la main force par la
dnonciation, ordonnait de saisir ses fiefs.

Il entrait dans Chantelle, quand l'invitable cuyer, que le roi avait
fort grond, entra sur ses talons. Le conntable lui dit qu'il n'irait
pas  Lyon, que, de chez lui, plus  son aise, il saurait se
justifier. L'cuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de
vue, il vit le duc si irrit, et ses gens prts  le pendre aux
crneaux, qu'il fut trop heureux de partir.

C'tait le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les
Allemands en Champagne. Il ne dsespra pas d'amuser encore le roi,
lui envoya un homme grave, l'vque d'Autun, Chiverny, avec une lettre
o il promettait sur _l'honneur_ de le servir, si on lui rendait
seulement les biens propres de Bourbon. C'tait abandonner le douaire
d'Anne de Beaujeu.

L'vque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrta. Quatre mille
hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9
au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux 
rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompran, vtu en archer.
Ils gagnrent Brioude, le Puy, d'o, par les chanes dsertes du
Vivarais, ils arrivrent au Rhne, en face de Vienne en Dauphin. Au
pont de Vienne, le prtendu archer demande  un boucher si les
archers, ses camarades, gardaient le passage.--Non. Rassurs, ils
passrent, non le pont, mais un bac qui tait plus bas.

Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompran. Alarms, ils gagnrent
les bois; puis, logrent chez une vieille veuve qui leur donna
nouvelle alerte. Elle dit  Pompran:

Ne seriez-vous pas de ceux _qui ont fait les fous_ avec M. de
Bourbon?

Le prvt de l'htel n'tait qu' une lieue qui les cherchait. Ils en
firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la
Savoie, joindre Suze, Gnes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout
tait plein de cavaliers. Rejets encore vers le Rhne,  grand'peine
ils parvinrent  toucher la Franche-Comt.

Ce qui tonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait
pas voulu se faire tort prs de son parti en s'allant joindre au roi
d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en
toute hte ses Allemands que son secrtaire mme avait levs pour lui,
et qui, par la Franche-Comt, avaient march vers la Champagne? L
tait le grand coup, et rapide; en deux enjambes, on tait  Paris.
Coup perfide, ils taient entrs par la Comt, la province paisible
pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralit, paix et
libre commerce au milieu de la guerre. L, la France se croyait
couverte, et l, elle tait vulnrable. Cette perfidie et ce calcul,
Bourbon en perdait tout le prix.

Il reste en Comt prs de trois mois: septembre, octobre, novembre. On
le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le
cherchaient partout, jusqu' la Corogne, en Espagne.

Qu'attendait-il?

Que la France vnt  lui. Elle ne bougeait pas.

Nous le voyons le 21 octobre encore l, qui rassemble quelques
cavaliers pour envoyer  ses Allemands. Et nous l'y voyons en
novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette,
qui avait dfendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider
les Anglais  le prendre.

Les allis avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvrent
une nation.

Du moins la France fodale, la France communale, s'unirent et
s'accordrent pour repousser l'ennemi. Des armes rgulires, pourvues
de tout, furent arrtes ou retardes par ces rsistances unanimes. 
Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armrent contre les
Espagnols, et les poltrons devinrent hardis.  l'est, les Allemands
pntrrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le
pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournt des vivres, ils
mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon
nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un chteau, en
eurent le spectacle et battaient des mains.

Le grand danger tait au nord, o 15,000 Anglais taient aids de
20,000 impriaux.  cette masse norme, La Trmouille opposa la valeur
des Crquy et autres gentilshommes, la furieuse et dsespre
rsistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce
qu'elles avaient  attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521.

Tout cela n'et pas suffi sans les dissentiments des allis. Mais
Wolsey et son matre voulaient des choses diffrentes. Henri ne
voulait pas qu'en plein automne, et les routes dj gtes, on
pntrt en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne,
rien de plus. Mais ce n'tait pas l l'intrt des impriaux;
Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie.
Wolsey tait de ce parti, tant  ce moment l'homme des impriaux et
leur dvou serviteur.

Le pape Adrien VI tait mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment,
croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui
avait vu l'insistance des Anglais  stipuler la royaut de France,
n'eut garde de faire un pape anglais qui et employ son pouvoir 
replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Mdicis, btard; on lui
donna dispense. lection irrgulire et litigieuse, qui le laissait
d'autant plus dpendant (19 novembre 1523).

Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment o, malgr son matre, il
suivait les impriaux, et faisait leurs affaires en France, prenant
pour eux la Picardie. L'hiver tait pouvantable; les hommes gelaient,
perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les
encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage.
On brlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi  onze
lieues de Paris.

Paris se ft-il dfendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reut
assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la dfense. Tout 
coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. Il
fait trop froid, crit Wolsey  l'Empereur; ni homme, ni bte n'y
tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant
disperss.

Bourbon et son parti s'taient mutuellement attendus. De septembre en
dcembre, il tait rest immobile,  croire que la noblesse de France
allait venir le joindre. Soit loyaut, soit intrt, elle s'attacha au
sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donn, il est
vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs _le
pouvoir de juger  mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les
prvts royaux leur livreraient_[16]. L'homme du roi n'tait que
gendarme, le seigneur tait juge. Si la chose et dur, c'et t
l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royaut.

[Note 16: C'est probablement  cette poque que se rapporte le
bruit qu'on avait rpandu et auquel il fait allusion plus tard: Pour
autant que j'ay entendu qu'il y en a de si mchants qui ont os semer
cette parole que je voulois faire les gentilshommes taillables.
_Archives de Turin, Discours de Franois Ier, septembre 1529_. Cette
collection immense contient vingt-huit volumes in-folio de pices pour
le seul rgne de Franois Ier (copies du XVIIe sicle.)]

Cela pour la noblesse. Le clerg eut sa part. Le roi lui avait pris le
tiers du revenu. Il adopta ds lors la mthode toujours suivie depuis,
de ddommager le clerg avec du sang hrtique. L'Empereur et
Marguerite d'Autriche faisaient de mme; ils venaient de brler trois
luthriens en Flandre. On brla  Paris un ermite qui osait dire que
la Vierge avait conu comme une femme. Un gentilhomme mme, Berquin,
aurait t brl par l'vque et le Parlement, si la soeur du roi
n'et agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il
fallut que le roi l'enlevt de prison par les propres archers de sa
garde.

Grand scandale pour le clerg, qu'un tel acte arbitraire empcht _la
justice!_ Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux
mendiants qui, par toute la France, prcheraient contre les
luthriens.

Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole
des boulangers. On fit quelques rformes dans les dpenses. On essaya
d'tablir un contrle entre les gens des finances, de les
centraliser. Tous fonds perus durent tre dirigs sur un point, sur
Blois.

Le roi, en ce moment critique, tait trs-affaibli. Il demandait
justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les
complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et
l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des dputs des parlements de
Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mands, pour revoir la
procdure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris.
Toute la robe tait ligue.

La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et
le roi parat ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grce
sur l'chafaud.

Lui-mme s'tait montr flottant dans cette affaire. D'abord il mit 
prix la tte de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la
soeur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il ngocia avec lui,
l'engageant  venir, lui promettant de l'couter.

Pour Saint-Vallier, de mme, il varia. D'abord, il s'emporta, dit
qu'il tuerait ce tratre, homme de confiance et de sa garde mme, qui
voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre
de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier
n'avait conspir que pour venger sa fille, dshonore par le roi. Il
n'avait de fille que Mme de Brz, marie depuis dix ans. Ce qu'on a
dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait
vingt-cinq ans, beaucoup d'clat, de grce, avec un esprit trs-viril,
alla tout droit au roi, fit march avec lui; tout en sauvant son
pre, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et
la position politique d'amie _du roi_. Un volume de lettres[17]
tmoigne de cette amiti.

[Note 17: Ce dernier mot est inexact; il n'y a que trois pages
(in-4) de lettres du roi  Diane et dix pages de Diane au roi,
d'aprs des originaux _entirement autographes_ (217). Il est vident
que ces lettres sont bien _adresses  Franois Ier_ et avant 1531,
avant la mort du mari de Diane. Ce sont celles d'une femme inquite,
surveille, mal reue des parents du mari au retour des voyages
qu'elle faisait  la cour. Elle dit expressment: Mon mari (223). Il
y a un mot qui fait comprendre que Franois Ier enrichissait Brz
pour lui faire avaler la chose: Si vous plat faire entendre  mon
beau-pre et belle-mre que vous n'avez fait ce bien  leur fils _que
pour cette raison_ (222). Ceci rend tout  fait vraisemblable
l'authenticit des vers trouvs par M. Esmangart sur un rouleau de
plomb  Gentilly:

  En ce doux lien, le roi Franois premier
  Trouve toujours jouissance nouvelle.
  Qu'il est heureux!... Car ce lieu lui recle
  Fleur de beaut, Diane de Poitiers.

Dans le recueil o nous trouvons les lettres de Diane (_Posies et
Correspondance intime de Franois Ier_, d. A. Champollion), je trouve
une lettre bien tragique sous le nom, suppos peut-tre, de madame de
Bonnivet (serait-ce madame de Chteaubriant?): Sire, vous estes
dlibr  me laisser mourir? Ne savez-vous que les deux en prison use
de poison, et mes enfants et moy ne mangeons autre chose. C'est pour
l'amour de vous que l'on me fait tant de mal, et vous l'endurez!... De
Crvecoeur, 7 janvier.]

Mais, pendant ces intrigues, que devient l'arme d'Italie? Elle passa
six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consume de misre, use de
maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos
rfugis italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins,
Bolonais, Gnois, Napolitains, d'autres de Rome et de Prouse. Le
chef tait un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui,
tout l'hiver, assigea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva
fortifi de six mille Allemands que Bourbon tait all chercher, avec
l'argent de Florence et du pape.  l'arrire-garde, Bonnivet combattit
bravement jusqu' ce qu'il ft bless. Le pauvre chevalier Bayard,
malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une
balle lui cassa les reins. Jsus! dit-il, je suis mort... _Miserere
me, Domine!_ On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait
le quitter. Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez
prendre. Un moment aprs, passa le vainqueur, le conntable, qui dit
que c'tait grand'piti d'un si brave homme.  quoi le mourant
rpliqua ces propres paroles: Monseigneur, il n'y a point de piti en
moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay piti de vous, de vous
voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.

Bourbon gotait dj les fruits amers de sa dfection. Son matre,
l'Empereur,  qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une
arme, et une arme victorieuse, venait de le rcompenser  sa manire
en le subordonnant  un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le
vice-roi de Naples, un Flamand sans talent.

Le voil, cet homme si fier, attel sous Lannoy  deux btes de proie,
le froce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant
Pescaire, espion et dnonciateur de tous les gnraux, Italien tratre
 l'Italie, cherchant de tout ct  pcher en eau trouble. Riv ainsi
entre ces gardiens, envieux, dsireux de le perdre, il regardait vers
l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou
s'il ne jurait fidlit au roi d'Angleterre _et de France_,
c'est--dire s'il ne se perdait auprs de l'Empereur, auprs de la
France mme et n'y dtruisait son parti.

trange situation. Il entre en France, menant l'arme impriale, exige
des Provenaux qu'ils fassent serment  Charles-Quint, et lui-mme en
secret il fait serment  Henri VIII. (V. les dpches mss. dans
Turner.)

Il et t roi de Provence, sous la suzerainet des deux rois. Il
comptait sur l'ancienne chimre des Provenaux d'tre un royaume 
part, royaume conqurant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement
d'Aix n'tait peut-tre pas loin de cette ide. Quand Bourbon eut
somm Marseille de lui donner _des vivres_, elle consulta le
Parlement, qui, sans rpondre, envoya un de ses membres. Le conseil de
ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais _en
petite quantit_. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.)

Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne.
Le 9 aot, il entra dans Aix. De l il et voulu aller directement en
Dauphin, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois l, il tait chez
lui, il y frappait la terre en matre, la soulevait, entranait ses
vassaux et la France centrale pour emporter Paris.

Qui empcha la chose? Franois Ier? Non. Charles-Quint.

Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas  former une arme. Bourbon
avait tout le mois d'aot pour avancer en France.

Le conseil de Madrid avait une telle dfiance, tant d'envie et de peur
du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop russir, de vaincre
par lui, mais pour lui. Au moment o il s'lanait de toute sa passion
et de sa fureur, on le rattrapa par sa chane et on le tira en
arrire. Pescaire, les Espagnols, lui signifirent froidement qu'il ne
s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port
excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent
frmissant sur la grve.

Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne
payait plus. Comment entraner le soldat!  cela Bourbon et eu
rponse. Il avait dj pris, du diable et de son dsespoir un talisman
horrible dont il usa jusqu' sa mort. Irrsistiblement, le soldat le
suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il
fallait ne rien faire, rien qu'tre aveugle et sourd, ne voir ni
meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son coeur, ne garder rien
d'humain. Le soldat l'et suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour
avoir Rome. Et cela sans promesse, par un trait tacite o tout tait
compris, tout argent, toute femme et tout crime.

Les impriaux promirent Marseille  leurs soldats, leur montrant que
toute la Provence s'y tait rfugie, qu'un immense butin y tait
entass. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les
notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine nergique
aux Espagnols; au bout d'un sicle, il conservait prsent le sac de la
ville, surprise alors, pille par les Aragonais. Il se forma en
compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il tait soutenu et
par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits
italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante lgion, dj vieille dans
l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sre que les ntres mmes.
Contre un Franais, la France fut dfendue par l'Italie.

  Quand Bourbon vid Marseille,
  Il a dit a ses gens:
  Vray Dieu! quel capitaine
  Trouverons-nous dedans?
  Il ne m'en chaut d'un blanc
  D'homme qui soit en France,
  Mais que ne soit dedans
  Le capitaine Rance.

Cette vieille chanson de nos pauvres pitons contre leurs capitaines
et  la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils
adoptif de la France, couronne tresse des mains du peuple.

Le sige trana. Et la population inflammable de Marseille prit un
ardent lan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne
combattirent, elles travaillrent aux retranchements. L'unanimit de
la ville imposa aux dfections. Et pendant que Bourbon attendait des
parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reut que des
boulets.  une messe des Espagnols, un boulet tua le prtre  l'autel
et deux hommes. Pescaire dit  Bourbon qui accourait: Ce sont vos
Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.
Et, aprs une reconnaissance meurtrire o l'on vit le foss bord
d'arquebuses, Pescaire disait: La table est mise pour vous bien
recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...

Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il
manqua, et l'on sut que la trs-forte arme du roi tait arrive tout
prs,  Salon. Pescaire dclara qu'on ne pouvait risquer d'tre cras
entre une telle arme et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28
septembre 1524). On partit, mais dj serr en queue par les Franais
qui, au Var, atteignirent, dtruisirent l'arrire-garde. L'arme
n'arrta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent
tout  coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de
bohmes dguenills.  pied,  mulet ou  ne, ils filrent lestement
par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent
quarante milles en un jour.

Charles-Quint avait bien mrit son revers. Il avait  la fois lanc
et retenu Bourbon, le faisant combattre li, entrav,  la chane. La
terrible rputation de ses armes plus redoutes qu'aucun brigand,
avait fait la rsistance obstine, dsespre de Marseille. Sa duret
personnelle, prouve par l'Espagne mme, imposait aux proscrits
trangers, enferms dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir.
Dans l'affaire toute rcente des _Communeros_, il ne confirma pas une
seule des grces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il
envoya  la potence des hommes  qui les royalistes garantissaient la
vie sur leur honneur. Cruel renversement des ides espagnoles, et qui
accusait hautement un gouvernement tranger! Le roi, source sacre de
l'honneur et de la grce, tache l'honneur des siens, ne fait grce 
personne; il survient aprs la victoire, et pour se montrer seul
cruel! Il y eut, dit-on, peu d'arrts de mort. C'est vrai (damnable
hypocrisie!); on ne commena  juger qu'aprs avoir excut longtemps
sans jugement.

Les corts tmoignrent gravement leur indignation en refusant
l'argent  Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui
fit manquer son sige de Marseille.

Les grands de son parti taient plus irrits que d'autres. Il laissait
 leur charge ce qu'ils avaient avanc pour lui dans la guerre des
_Communeros_. Le conntable de Castille lui disait: Pour vous avoir
gagn deux batailles en deux mois, payerai-je les dpens? Cette rise
sortit le jeune Empereur de sa rserve habituelle. Il lui chappa de
dire: Mais si je te jetais du balcon?--Je suis trop lourd; vous y
regarderiez, dit en riant le vieux soldat.




CHAPITRE XI

LA BATAILLE DE PAVIE[18]

[Note 18: Les Archives du Vatican ne sont pas sans intrt pour
cette poque. C'est  ce moment o le pape voulait tromper les deux
partis qu'il envoie au jeune empereur ce conteur libertin de Balthazar
Castiglione, 20 novembre 1524. Aprs Pavie, perdu de peur, il demande
passage au gnral imprial pour ses agents (qui vont armer
l'Angleterre contre l'empereur). _Extraits des actes et lettres du
Vatican, Archives, carton L, 379._]

1525


Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi ha,
impopulaire, il se retrouvait l'pe de la France, le dfenseur du
sol, le protecteur des pays ravags par l'invasion barbare de cette
affreuse arme de mendiants. Toute la noblesse de France tait venue
comme  un rendez-vous d'honneur, pour tmoigner sa loyaut; elle
tait enivre, fire de se voir si grande, et (chose rare) complte.
Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle
arme, ni si ardente. Il y et eu sottise  laisser perdre un si
grand mouvement, comme voulaient les vieux gnraux; et sottise
ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais
ne menaaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mre,
qui venait pour le retenir.

Il passa sur trois points; en dix jours, cette arme norme se trouva
de l'autre ct. L, toute la difficult fut de dcouvrir les
impriaux; ils s'taient disperss, cachs dans les places fortes. Le
roi arriva  Milan. Les Milanais, qui n'taient pas d'accord entre
eux, avaient appel  la fois le roi et les impriaux. Le roi ne les
traita pas moins bien. Il arrta toute l'arme aux portes, et d'abord
ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut
que le lendemain que, refroidies, calmes, sous la ferme conduite du
vieux et respect La Trmouille, les troupes entrrent en grand ordre.

L'effet moral de la prise de Milan tait trs-grand. Venise, le pape
et les petits tats devaient ds lors compter avec le roi. Restait 
trouver les dbris de l'arme impriale,  les forcer de place en
place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, tait enferme
dans Pavie. Le roi alla l'y assiger (28 octobre 1524).

Cette conduite tait-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui
avaient tant souffert de la mobilit des Franais, de leurs
capricieuses expditions, les virent pour la premire fois
persvrants et persistants, enracins dans l'Italie et dcids  ne
pas lcher prise. Grand motif de se joindre  eux.

Que voulait le roi? 1 Se faire nourrir, solder, par les petits
tats; 2 diviser les impriaux, en leur donnant des craintes pour
Naples, d'o leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie
paraissait gagne par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une
bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les
volonts douteuses. Les villes de Toscane commencrent  payer.
Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impriaux
puiss, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie mme tait
pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y taient,
avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent
plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville.

Il resta l quatre mois, amus par les ingnieurs, qui tantt
canonnaient, tantt piochaient pour dtourner le fleuve, voulant
prendre la ville par le ct o les eaux la gardent. Rien ne russit.
Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu
press. Cette si longue campagne d'hiver o son arme logeait 
l'auberge de l'toile, c'est--dire sous le ciel, il s'y rsigna
merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit),
donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, pass
ainsi, lui semblait assez doux.

L'intrt tait grand pour les hommes de Franois Ier de faire que
leur matre ft bien. Ils gagnaient gros  cette guerre oisive,
comptant au roi une infinit de soldats qui n'existaient qu'en
chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient
pas moins, n'taient pas moins pays. Ses gnraux taient gens
trs-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait,
dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, tait rong et
dvor, sans s'en apercevoir, en danger mme; il y parut bientt.

Il logeait agrablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans
son voyage  Rome, fut effray, scandalis du luxe de ces abbayes, de
la chre dlicate, de l'ternelle mangerie, des vins, pour ne parler
du reste. Il s'enfuit indign. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire,
il s'tablit l quatre mois en grande patience, tantt  l'abbaye,
tantt  Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un
grand parc.

La Lombardie n'tait plus ce quelle avait t. Elle avait cruellement
souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands
naufrages, les lieux lus o l'on concentre les dbris semblent
d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la
villa, arranges pour le roi de France, rappelaient, soit les
_Granges_ de Sforza, soit la _Pouzzole_ du roi de Naples, et autres
lieux de volupt, que les descriptions nous font connatre. Ces villas
taient ravissantes par le mlange d'art et de nature, de mnage
champtre, qu'aiment les Italiens. Nos chteaux, encore militaires,
dans leur morgue fodale, semblaient ddaigner, loigner la campagne
et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils
offraient pour tout promenoir  la chtelaine captive une terrasse
maussade, sans eau ni ombre, o jaunissaient quelques herbes
mlancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien
suprieures par l'art, et vrais muses, n'en admettaient pas moins
familirement les jardinages, s'tendant librement tout autour en
parcs, en cultures varies. Les compagnons de Charles VIII, qui les
virent les premiers, en ont fait des tableaux mus.

Gardes au vestibule par un peuple muet d'albtre ou de porphyre,
entoures de portiques  mignons fenestrages, ces charmantes
demeures reclaient au dedans non-seulement un luxe blouissant
d'toffes, de belles soies, de cristaux de Venise  cent couleurs,
mais d'exquises recherches de jouissances d'agrment, d'utilit, o
tout tait prvu: caves varies, cuisines savantes et pharmacies, lits
profonds de duvet, et jusqu' des tapis de Flandre, o, garanti du
marbre, pt, au lever, se poser un petit pied nu.

Des terrasses ariennes, des jardins suspendus, les vues les plus
varies. Tout prs, l'idylle du mnage des champs.

Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la
vache, venant le soir sans dfiance, de grands troupeaux au loin en
libert, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux
travaux. Tout cela encadr du srieux lointain des Apennins de marbre
ou des Alpes aux neiges ternelles.

L'hiver n'te rien  ces paysages. L'abandon mme et les ruines y
ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins o cesse la culture, dans
les grandes vignes laisses en libert, les plantes vigoureuses
semblent se plaire  l'absence de l'homme. Elle sont matresses du
logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutils et
caressent les statues veuves. Tout cela trs-sauvage et trs-doux,
d'un _soave austero_ dont on se dfie peu, mais trop puissant sur
l'me, l'endormant, la berant d'amour et de vains rves.

Dans les vers qu'il crit plus tard dans sa captivit, Franois Ier se
montre trs-sensible  ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on
peut souponner, sans calomnier sa mmoire, que le charme des lieux
n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande
singularit dans une telle vie. On a cherch  tort quelles grandes
dames purent faire oublier les Franaises. Mais tout est dame en
Italie. Celles qu'a tant copi le Corrge, de forme parfois un peu
pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes.
Leur grce est tout esprit.

C'tait le moment d'une grande rvlation pour l'Italie. Aux pures
madones florentines que dj Raphal anime, l'tincelle pourtant
manque encore. Mais voici une race nouvelle, avive de souffrance, qui
grandit dans les larmes. Un trait nouveau clate, dlicat et charmant,
le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas
pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-mme et qui en
meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famlique
qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie
nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite
sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite
personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est
celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches
irrgulires des bras, qu'il a strictement copies. Et, avec tout
cela, il y a l une grce douloureuse, un perant aiguillon du coeur
qui entre  fond, fait tressaillir de piti, de tendresse, d'un
contagieux frmissement.

Telle tait l'Italie  ce moment, amoindrie et plie. Et Corrge n'eut
qu' copier. Il puise  la source nouvelle,  ce sourire trange entre
la souffrance et la grce (Prud'hon l'a eu seul aprs lui).
Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel tait le
mme. Sans cesse il reprenait son harmonie trouble et s'envolait dans
la lumire.

Franois Ier ne vit pas le Corrge, peintre de campagne, et qui meurt
bientt peu connu (1529). Mais il vit et gota l'Italie du Corrge. Et
je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction.

Ne serait-ce pas aussi  cette poque que le Titien a fait de lui le
solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en
France. Franois Ier alla deux fois en Italie,  vingt-cinq ans et 
trente et un ans. C'est videmment au second voyage que se rapporte le
portrait, avant ou aprs la bataille. S'il accuse plus de trente six
ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment dj au coin des
yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royaut, les
travaux et les veilles de ce prince si laborieux.

Je ne m'tonne pas s'il resta l si longtemps sans s'en apercevoir.
Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il tait trop avant au
fond de ce rve. Ses Italiens partaient, ds janvier. Corses la
plupart, ils taient rappels par les Gnois leurs matres. L'arme
fondait, sans qu'il le vt. Les hommes mouraient de froid et de faim.
Une poule cotait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu
ni abri, venaient  ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre
corps avaient t surpris et enlevs, et cela ne l'veilla pas.
Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans
mme rappeler ses dix mille hommes envoys au midi.

Ses ennemis faisaient un grand contraste.

Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout  la fois
gnraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait,
voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le
soldat de paroles. Il enjlait les Espagnols surtout, disant qu'ils
taient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir 
jamais, le roi tant l en personne avec tant de grands seigneurs.
Quels prisonniers  faire! et quels riches ranons.

Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frres
allemands enferms  Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur gnral,
y tait; il fit parler le bon vieux pre. Pour les gens d'armes qu'il
trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner
par les chefs ce qu'ils avaient d'argent.

L'embarras n'tait pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu
sr de ses Allemands, qui criaient _Geld! Geld!_ et voulaient le
livrer, n'y trouva de remde qu'en tuant leur chef par le poison, et
leur persuadant que l'argent tait l dehors, tout prt pour les
payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience.

Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de
Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les
vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur
Florence l'avait aliment l'autre anne. Celle-ci, ce fut le tour de
la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'crin de la
duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la
quantit de chair humaine qui tait ncessaire. L'archiduc donna
quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen
de tirer aussi des villes impriales. Il exploita l'affaire du jour,
la querelle religieuse, dit que le pape tait l'alli de Franois Ier
(mensonge, Clment trompait les deux), et il ne manqua pas de
lansquenets qui se crurent luthriens pour aller boire en Italie.

Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement
l'arme du roi, attirait des transfuges, dcidait des dfections. La
plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les
Grisons, effrays d'un coup frapp prs d'eux, ou peut-tre gagns,
rappelrent cinq mille des leurs qui taient devant Pavie. vnement
tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de
Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas l un Bayard pour les
retenir.

Enfin, un peu alarm, le roi unit son camp, jusque-l divis, et se
fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand
parc de Mirabella. La nuit du 8 fvrier, Pescaire y envoie des maons
qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du
Guast et six mille fantassins, mls des trois nations, marchaient
droit sur Mirabella. Aprs venait Pescaire, qui s'tait rserv la
masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donn
l'arrire-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon.

Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets franais,
doublrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'lana avec la
gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer
sans tirer sur lui-mme.

Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien
tires, presque  bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de
ses meilleurs gens d'armes.

Le roi, dans son aveugle lan, tomba du premier coup sur un brillant
cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un hros de
roman; c'tait le dernier descendant du fameux Scanderbeg.

Pendant cette belle prouesse, la _bande noire_ de nos lansquenets eut
quelques moments d'avantage. Ils furent peu imits des Suisses qui, ce
jour, se montrrent tout diffrents de leurs aeux.

Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille
avec une vaillance qu'admirrent les ennemis. Il y eut l un grand
massacre des premiers hommes de France: La Trmouille, La Palice,
Suffolk, prtendant d'Angleterre, furent tus, et Bonnivet se fit
tuer, courant  l'ennemi la visire haute et le visage dcouvert.

Le roi, deux fois bless, au visage,  la cuisse, et la face pleine de
sang, sur un cheval perc de coups, voulait gagner un pont. Le cheval
s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour
le prendre ou le tuer. Mais  l'instant il y eut l  point un groupe
de Franais, dont l'un mit l'pe  la main pour le garder des
Espagnols. C'tait justement Pompran, ce douteux personnage qui avait
men Bourbon hors de France, s'tait ensuite ralli au roi
(_Captivit, p. 38_) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre tait
son secrtaire mme et trs-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui
dirent de se rendre au conntable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy,
qui accourut, et qui, lui donnant son pe, reut celle du roi 
genoux.




CHAPITRE XII

LA CAPTIVIT

1525

  Vaincu je fus et rendu prisonnier,
  Parmi le camp en tous lieux fut men,
  Pour me montrer,  et l promen...
                      (_Vers de Franois Ier._)


Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier tait le gage de
l'arme. Elle s'tait battue gratis, dans l'espoir de le prendre et
d'avoir sa ranon. Les gnraux purent dire: Voil votre homme; vous
l'avez maintenant. Ds ce jour, vous tes pays.

Des arquebusiers espagnols qui avaient rellement fait la principale
excution, un rustre s'avana, et familirement dit au roi de France:
Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre
Majest... Elle servira pour votre ranon. Le roi sourit, et la
reut.

Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague,
seule chose qui lui restt, et, la donnant secrtement  un
gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer  sa mre, il lui dit: Porte
ceci au Sultan.

Ainsi la grande question du temps fut tranche, les scrupules touffs
et les rpugnances vaincues.

vnement immense, dcid par le dsespoir, qu'il crut lui-mme impie
sans doute comme un appel au Diable, mais qui rellement fut une chose
de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de
la rconciliation des peuples.

Cet homme, tourdi en bataille, fut en captivit plus fin qu'on
n'aurait cru. Il ne s'tait rendu qu' Lannoy, l'homme de l'Empereur.
Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait
courtisan autant qu'habile capitaine, se prsenta en deuil. Franois
Ier, soit sensibilit, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent
en effet l'pine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de
l'Italie et se jeta dans ses bras.

Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer o il lui
fallut recevoir le conntable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste,
prsenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui
fit bon visage. Un auteur assure mme qu'il l'invita  sa table avec
les autres gnraux.

La fameuse lettre  sa mre, qu'on a toujours dfigure, tmoigne
assez de son abattement: De toutes choses, ne m'est demeur que
l'honneur et la vie, qui est sauve.

Le plus triste, ce sont ses lettres  Charles-Quint. Elles tonnent
de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse
impolitique. Il risque d'exciter le dgot et de s'ter toute
croyance. Il demande _piti_, n'espre que dans la bont de l'Empereur
qui, sans doute, en fera un ami, et non _un dsespr_, et qui, au
lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi _ jamais son esclave_. Ce
triste mot revient trois fois. (_Captivit, 131_; _Granvelle, I, 266,
268, 269_.)

Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut
jamais permis, c'est  celui peut-tre dont la captivit devient celle
d'un peuple,  celui dont la personnalit tourdie met la Patrie sous
les verrous. Quoi! la France tait l, dans un petit fort italien,
sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothse absurde d'un
Dieu mortel en qui une nation incarne ptit, s'avilit, qu'il abdique,
ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur  la mmoire du prisonnier qui
s'obstina  vivre, et qui montra la France sous le bton de
l'tranger!

Ce hros de thtre, dgonfl, aplati, parut ce qu'il tait, un
gentilhomme poitevin de peu d'toffe, dvot par dsespoir (autant que
libertin), rimant son malheur, ses amours, comme et fait  sa place
Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps.

D'abord, il se mit  jener et faire maigre. Sa tendre soeur, mue
outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui dfend le
maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un
Saint-Paul... Une recluse a dit  un saint homme: Si le roi lit saint
Paul, il sera dlivr.

Le livre vint peut-tre un peu tard. Au souffle tide d'un printemps
italien, la posie avait succd  la dvotion. Le roi,  travers ses
barreaux, avait regard la campagne lombarde, le paysage si frais, si
charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'tait mis 
rimer une idylle virgilienne. Ces trs-beaux vers sont-ils de lui? Ils
ne ressemblent gure  sa faible complainte sur la bataille de Pavie.
On aura trs-probablement arrang, orn, ennobli l'ide premire, fort
potique peut tre, du captif, inspire par ce regard mlancolique sur
cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si
fatale, contre le P et le Tsin, gardiens de sa prison, il appelle 
lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes plores. Cette pice est
non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la
France.

  Nymphes, qui le pays gracieux hebitez
  O court ma belle Loire, arosant la contre...
  Rhne, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente,
      ... Fleuves qu'alentour environne
  L'Ocan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrnes,
  O est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc.
                                             (_Captivit, 227._)

S'il et eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilit
potique, il et eu un coeur d'homme, ou du moins le tact de la
situation, il aurait vu par la fentre toute autre chose: l'Italie
frmissante, pouvante d'tre, par sa dfaite, livre  l'arme des
brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans
nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants
flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empcher ou dfendre
ces misrables gnraux? Venise supplia le pape de former une ligue
arme. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il
n'et pas cot, pour dtruire ces brigands, moiti de l'argent qu'ils
volrent.

Ce que Franois Ier et vu encore, s'il n'et t myope, c'tait
l'impuissance et la pauvret de l'Empereur, la jalousie de
l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles
qu'avait la France en elle et dans ses allis. Demain Soliman, Henri
VIII, allaient armer. Mais le jour mme, une amiti plus prompte, une
pe plus rapide se dclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa
six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche,
qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et
la rvolution, agit fortement  Madrid et arracha de Charles-Quint
l'autorisation d'une trve.

Le roi voyait du moins de prs les discordes et les disputes de ceux
qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des
soldats. Les gnraux se hassaient  mort.

Bourbon, en haine de Pescaire, et volontiers tourn le dos 
Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent,
rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France,
emportait tout, faisait roi Henri VIII.

Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son matre. Si
l'Empereur tait ingrat, il avait une chance, il pouvait esprer au
dsespoir de l'Italie. Elle s'tait donne presque  Csar Borgia;
pourquoi pas  Pescaire?

Quant  Lannoy, il s'tait fait le confident de Franois Ier. Il
avait sa soeur marie en France, et, comme Flamand, il tait au point
de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre,
voyant les Pays-Bas en pleine rvolution, et trs-impatient de
rconcilier les deux rois.

La chose n'tait pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait
affich une modration toute chrtienne et dfendu mme les
rjouissances, dans une lettre  Lannoy, crite de sa main, montre 
quel degr d'infatuation ce bonheur inou avait mis son esprit:
Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne
me saurai o employer, si ce n'est contre les infidles.

S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en
France, non par Bourbon, mais lui-mme et de sa personne. Aussi,
laissant l Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot,
celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses
dettes, et la Portugaise donnait du comptant.

Ses demandes  Franois Ier taient exorbitantes, rdiges d'une
manire insultante, odieuse, par le haineux Gattinara.

D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France  la maison
d'Autriche. Mais l'Empereur est si modr qu'il se contentera d'en
prendre la moiti, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1 les
provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzerainet d'Artois
et de Flandre; 2 l'Est, la Bourgogne; 3 le Midi, la Provence pour
Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne,
Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prtentions
d'Henri VIII, il est vrai, rduites; la Normandie, la Gascogne et la
Guienne,--plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne
et la France.

Ni le roi, ni sa mre, ne firent de rponse officielle. Le roi mit
quelques notes, toutes conformes aux instructions que la rgente donne
 ses envoys. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,--mais l'offre
d'_pouser la soeur_ de Charles-Quint et de se faire son soldat pour
l'_aider  prendre sa couronne_ impriale en Italie. Ce que la mre
explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider  prendre Venise.
Cette femme honte ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait 
l'Empereur. (_Captivit, 174, 194._)

Une affaire pralable, c'tait d'avoir vraiment le prisonnier, de le
tirer des mains de l'arme, de le mettre en celles de Charles-Quint,
en le transportant en Espagne. Franois Ier avait l'espoir de se faire
enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prvaloir en lui
une autre ide, un roman qui, justement comme tel, lui alla 
merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer  Bourbon
le tour de lui prendre sa femme, lonore, cette soeur de
Charles-Quint, qui lui tait promise. Elle tait veuve, point du tout
agrable. Le roi dit et fit dire que, ds longtemps il y avait pens.
Il en tait amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il tait
sr de conqurir et cette soeur et toute la famille de Charles-Quint,
de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frre,
aurait la main force, et ne pourrait s'empcher de traiter.

Cela tait absurde. Et cela se ralisa  la lettre. Franois Ier
parat avoir compris qu' sa folie rpondrait parfaitement celle des
Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille,
qu'ils le compareraient  leur roi, jusque-l si peu press de voir
l'ennemi.

Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prte mme ses
galres au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23
juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul 
Gnes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas mme
de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison
s'couler.

Lannoy et les Croy, tout en flattant les ides guerrires du jeune
matre, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conqute.
L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe
aventureuse, dsespre, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une
arme, et nouvelle, celle d'Italie tant si peu  lui. L'argent des
Pays-Bas tait fort ncessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de
l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les tats de
Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur
sret, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif,
violente accusation du systme d'impts suivi depuis cent ans. Le
Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruins par la guerre, n'avaient
rien et ne donnrent rien. Le Brabant accorda, mais  une trange et
dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentt. Or, il se
trouvait justement que Bois-le-Duc tait en pleine rvolution
luthrienne, forant les clotres et ranonnant les moines. Anvers,
Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de mme. Aux lettres
effrayes de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remde que
d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un
exemple.

Au reste, si Rome lui concde l'argent qu'on lve sur les prtres pour
rprimer les luthriens, il prendra l'affaire pour son compte, se
chargera d'tre bourreau. (_Lanz, Mm. Stuttgard, XI, 16-26._)

Tel tait l'aspect redoutable de cette anne 1525. Une rvolution
immense sembla clater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes
diffrentes, de caractres plus diffrents encore.

En Allemagne, c'est la sauvage rvolte des paysans de Souabe et du
Rhin. Ils prennent la Rforme au srieux, et veulent rformer le
servage, tablir sur la terre le _royaume de Dieu_.

Nos ouvriers de Meaux sont entrs ardemment dans la rvolution
religieuse. Un des leurs, intrpide aptre, le cardeur de laine
Leclerc, se fait brler  Metz. Et il se trouvait au mme moment que
des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur 
la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'taient entendus!
Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pices.

Les ouvriers en laine d'Angleterre se rvoltent en mme temps, mais
sans lever encore le drapeau de la Rforme. Ils accusent seulement les
impts crasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pav.

La plus trange rvolution est celle qui couve en Italie, non des
villes, non des campagnes, mais une rvolution de princes, celle des
souverains ruins, dsesprs, contre le brigandage des impriaux.

Mme en Turquie, rvolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de
Soliman en faveur de Franois Ier. Les janissaires, ces misrables
moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans
foyer, dchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent 
leurs matres des augmentations de solde que l'enchrissement subit de
toutes choses doit rendre en effet ncessaires.

Charles-Quint,  lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou
quatre rvolutions: celle d'Espagne  peine teinte, celle d'Allemagne
en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au
feu), celle d'Italie, muette et sombre, trs-imminente. Mais la plus
grave pour lui, la plus immdiate, celle qui le paralysa, et qui
rellement aida d'abord  nous sauver, c'tait celle des Pays-Bas.
Rvolution financire et religieuse, o ces peuples, sacrifis depuis
cent ans  la politique trangre, recouvraient leur sens propre,
s'veillaient, rclamaient libert d'industrie et de conscience.

L fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au
printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance
de Soliman est ajourne. Celle mme d'Henri VIII n'est dclare que
tard, et dans l'automne.

Un des confidents de Charles-Quint lui crivait aprs Pavie: Dieu
donne  chaque homme _son aot_ et sa rcolte;  lui de moissonner.
Il avait eu cet _aot_ en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande
quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France,
percer sans peine jusqu' Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements
l'eussent probablement accueilli.

Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du
pape pour pouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot
norme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor  l'aigle de
l'Empire.

Ne pouvant faire la guerre  la France, il la faisait au prisonnier.
Il ne faut pas croire l-dessus les historiens espagnols. Il suffit de
voir les affreux logis o le roi fut claquemur.  Madrid, c'tait une
chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec
une seule porte, une seule fentre  double grille de fer, scelle au
mur des quatre cts. La fentre tait haute du ct de la chambre, il
faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mananarez; sous la
fentre, un abme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons
faisaient la garde jour et nuit.

Cela tait atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui
rgnait encore, qu'avait  faire son matre, sinon de le dsesprer,
de faire qu'il se traht lui-mme et ouvrt le royaume? Le temprament
de l'homme tait fort propre  donner cet espoir. Jeune, fort et
sanguin, chasseur infatigable et toujours  cheval dans nos forts de
France, le voil tout  coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long,
cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voil moine, et
tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat
d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussire sale de Castille dans
cette fentre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute
illusion, l'vanouissement du roman dont Lannoy l'avait amus,
l'espoir troit comme ces murs o il heurtait  chaque pas. Vivre l,
mourir l; tre enterr d'avance, se sentir clos et dj dans la
pierre!

Cet tat fut au comble lorsqu'il sut la rponse qu'un confident de
l'Empereur avait faite  sa mre, officieusement, doucereusement,
rponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur
des refus. Le sens tait qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer
de l'Italie, ni de Franois Ier pour pouser la soeur de
Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne
mme en parler.

Le cercle est ferm, sans espoir. Le roi restera l, ou satisfera
l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.

Franois ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade,
et appela sa mre pour la voir encore.

Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.

Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait
fort bien que si les Espagnols s'intressaient dj au prisonnier, le
dvouement de sa soeur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet
intrt. Jusque-l, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans
l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumire se
faisait, tout clatait, les coeurs mus allaient se soulever, et
l'Espagne elle-mme arracher la clef du cachot.

D'autre part l'homme tait malade. S'il mourait, tout tait perdu. On
tira donc de son gelier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant,
_pour la personne_ qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par
une promesse que fit Montmorency, qu' ce prix on pourrait recevoir
comme ambassadeur le conntable de Bourbon. Charles-Quint l'avait
craint comme conqurant de la France; il le dsirait au contraire
comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, tincelle
d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son
pre l'et voulu en Bourbon.

Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda
d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu  la lgre, sans autre
garantie qu'un mot obscur qui, rtract, interprt, la faisait
prisonnire. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents,
fivreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur,  qui sa mre
l'offrait  la lgre et qui n'avait daign rpondre. On la sacrifia
(comme toujours). Et elle-mme le voulait ainsi. Sa tendresse pour son
frre, accrue par le malheur, clate, ds Pavie, dans ses lettres et
ses vers mystiques d'une passion exalte. Passion, du reste si
naturelle en elle, qu'elle n'est pas trouble, et garde une grande
lucidit d'esprit.

Ces lettres vaudraient qu'on les rcitt. Elles sont fort touchantes.
Elle mle, associe la nature  son entreprise; le paysage y parat 
travers ce prisme du coeur: Madame me conduit quelques jours sur le
Rhne. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit
bientt porte l o je vais!

Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et
brles de la Castille, elle crit  son frre:

Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse tre, rien
ne me sera trange, tout me sera repos, honneur, consolation...
jusqu' y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).

Tout porte  croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut
l'instrument docile, aveuglment passionn, de la politique de Duprat
et de la rgente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver
son frre mourant, elle porta pour ranon au gelier le secret
qu'avait confi  l'honneur de la France le dsespoir de l'Italie.

La mre, la soeur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le
18 septembre, quand Marguerite arriva, on dsesprait de lui. On
tremblait que Charles-Quint ne le laisst dans son cachot, violemment
irrit qu'il allait tre de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec
la France.

Donc il fallait,  tout prix l'apaiser.

L'Italie, mme impriale, avait appel la France; non-seulement le
pape et Venise, mais Francesco Sforza, la crature de Charles-Quint,
avaient cri  l'aide, sous les outrages et les supplices. On
commenait  croire qu'il voulait dpouiller Sforza. Il lui montrait
l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de
1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au
conntable de Bourbon.

Les Allemands taient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens,
pour s'en dbarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme mme de
Pavie.

Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profit. Aux termes de la
parabole qui paye le fainant pour le laborieux, l'Empereur
rcompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien.

Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comt.
L'Empereur le lui te, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux
Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens
prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramrent avec lui pour
massacrer les Espagnols.

Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, tait, comme Csar Borgia, un
Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damns qui se dirent
disciples de Borgia, lui seul eut du gnie. N prs de Naples, dou
des fes, heureux ds le berceau, il eut,  quatre ans, la singulire
faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des
penseurs italiens, la posie de Michel-Ange et son sublime amour,
Vittoria Colonna. Elle tait d'une part Colonna, de ces fameux
Romains, des hros de Ptrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs
d'Urbin, illustres gnraux des sicles militaires de l'Italie.  une
telle femme il fallait un trne, et c'est peut-tre ce qui alluma
d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme et voulu une
souverainet pour cette fille des souverains. Ils taient du mme ge,
et tous deux potes. Il l'pousa  dix-sept ans. Il eut d'abord des
succs tonnants; ses annes marquent nos dfaites. En 1521, il prend
Milan malgr Lautrec. L'anne suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet 
la Bicoque. En 1525, Pavie[19]!

[Note 19: J'omets ici beaucoup de circonstances accessoires, entre
autres la fuite d'Alenon avec l'arrire-garde. Il eut le malheur
d'arriver le premier de tous les fuyards de Lyon; il fut accabl de
reproches par sa femme et sa belle-mre, mourut de chagrin ou de
fatigue.--La balle d'or est dans D. Juan Antonio de Vera. _Vie de
Charles-Quint._]

 un tel homme, si hardi, si prudent, exquis en paix, en guerre
(c'est le mot de Franois Ier) la fortune offrait tout. La misrable
impuissance des rois, puiss ds l'entre des guerres, ouvrait les
plus hautes esprances aux aventuriers hroques. N'avait-on pas vu,
au XVe sicle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de
ducs? L'intrigant Csar Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi
un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la
couronne?

Les Italiens offraient  Pescaire celle de Naples; le pape lui en
aurait donn l'investiture. L'me de l'entreprise tait Morone, le
chancelier de Francesco Sforza. L'affaire tait conclue avec la
France, qui renonait au Milanais, promettait une arme (24 juin
1525).

Le dsespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel  sa mre, 
sa soeur, sa maladie en aot et les craintes de sa famille,
drangrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux,
et souponnaient qu'on allait les trahir, commencrent  se troubler.
L'Empereur avait dj conclu avec la France une trve de juillet en
janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit  ses complices que, pour
endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose,
et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens
la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il
n'tait convenu.

Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna
qui lui fit livrer ses amis; il tait trs-perplexe; elle le dcida
par la considration du serment qu'il avait prt  l'Empereur, dont
il tait l'homme de confiance, par l'obissance qu'on devait 
l'autorit lgitime, par le _loyalisme_ espagnol, qui jamais ne trahit
son matre, enfin par la vertu chrtienne, le pardon des injures, le
sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels
l'avait sacrifi l'Empereur.

Cela le toucha fort, et il rflchit sans doute aussi qu'aprs tout
l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire trs-grand en Italie, tandis
que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse ventualit,
rien que la guerre. Il allait servir les Franais, qu'il venait de
battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un
des leurs, et qui avaient fait sa victoire.

Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un matre ingrat,
qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant
habilement ses amis et les enfonant dans le pige. En attendant, il
gagnait du temps, disant que sa conscience n'tait pas rassure
encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus
profonds casuistes de Rome.

Mais revenons  Marguerite, qui arrive  Madrid, et trouve son frre
malade  la mort dans ce misrable galetas. Sa vue seule, son
embrassement, son treinte, l'et ressuscit. La France tout entire
et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la
famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le
roi une motion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe,
et communia avec lui de la mme hostie.

Il tait beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de
jeunesse se rveilla par le bonheur. De corps, de coeur, il s'tait vu
li, serr, et dans cette constriction, il avait cru mourir.

Une vhmente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous
les sens. Sa soeur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien
remettre, qu'il et couru le cerf. Elle donne plusieurs dtails
nafs de cette rsurrection, et plus nafs que potiques, comme une
mre parle d'un enfant.

M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jug, sur les
dpches des envoys du pape, que la rgente trahissait, qu'aprs
avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en aot, voyant le roi
dsespr, malade, elle avait brusquement chang de politique, demand
grce  l'Empereur en dnonant ses allis. Au milieu de septembre, on
sut  Rome que Charles tait instruit et des offres faites  Pescaire
et des ngociations avec la France.

L'hypothse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre
doit oublier l'histoire des monarchies, mconnatre spcialement ce
moment de l'histoire o le gouvernement tout personnel ne fut que la
famille, le sang, la chair et l'amour perdu d'une mre capable de
tout, mre jusqu'au crime, asservie  l'instinct de la femelle pour sa
progniture.

Une seule raison militait contre cette hypothse: c'est que
Marguerite ait t le dnonciateur. La passion l'expliquerait
cependant; elle voyait son frre  la mort; pour le sauver, elle et
livr un monde.

Au reste, la dnonciation avait prcd son voyage. Elle n'arrive 
Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait  Rome que l'Empereur
tait instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle
arrivt.

Marguerite le trouva  Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de
plus amples rvlations. Comme il tenait le frre, comme il pouvait
d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-tre, il ne
lui tait que trop ais de faire parler sa soeur. La chose, en
gnral, tait connue. Mais les circonstances prcises qui permirent
d'agir  coup sr ne le furent qu' ce moment, du 18 au 20 septembre.
Pescaire avait flott jusque-l. Mettez une vingtaine de jours pour le
message de Madrid  Barcelone,  Gnes et  Milan, vous arrivez au 10
octobre, au jour o Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main
de l'Empereur, o le preneur, se trouvant pris, trama la trahison
qu'il accomplit le 14, jour o il livra ses amis.

Ce qui fut conjecture pour Sismondi est  peu prs certain, maintenant
qu'on a publi les actes et les lettres. (_Marguerite, 1841_;
_Charles-Quint, d. 1844_; _Ngoc, Autrich., 1845_; _Captivit,
1847_.)

La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots
restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite
s'tait acquis un titre  la reconnaissance des impriaux, et fut
tonne, indigne, de leur ingratitude.

Ce titre n'tait pas une offre nouvelle qu'elle et faite aux dpens
de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cdt la Bourgogne, _en la
gardant_ comme dot de la soeur de l'Empereur. Elle offrait Naples,
elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels
droits de nos rois sur ces provinces espagnoles?

Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'tonnement
qu'elle montre et son dsappointement en voyant la duret immuable des
impriaux.

Elle reproche  Lannoy d'avoir manqu d'_honneur_. (_Captivit, p.
354._) Que signifie ce mot?

Il est visible qu' Madrid, pour tirer d'elle des lumires, des
renseignements sur les secrets allis de la France, on l'avait leurre
d'esprances qui s'vanouirent, lorsqu' Tolde elle se trouva devant
le conseil d'Espagne et le violent Gattinara.

L'Empereur trs-probablement ne voulut rien devoir, et dit: Je savais
tout.

Du reste, pensant bien que, dans les panchements de sa douleur auprs
de sa soeur Lonore et de la famille impriale, elle pourrait en dire
encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire _qu'elle en serait
contente_, qu'il ferait les choses si bien, _qu'elle en serait
surprise_ (3 et 8 octobre). Il crivait aussi de bonnes paroles au
roi.

Le 5 octobre, elle parut devant le conseil imprial avec les envoys
de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans gard  la situation
de la princesse et des Franais, le furieux Savoyard parla comme
jamais n'et os l'Empereur. Il cria, menaa. Marguerite s'en alla
pleurer chez la reine de Portugal.

Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de
la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne
voulait point de mariage du roi ou de sa soeur, mais un futur mariage
entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidt l'Empereur; en
troupes? non, en argent, c'est--dire qu'il ft tributaire, et payt
l'arme ennemie.

Tel fut le fruit de la faiblesse, de la dloyaut. Voyant l'affaire
italienne vente, Pescaire ananti, enfin la France elle-mme qui se
livrait et brisait son pe, Gattinara nous mit le genou sur la gorge,
et traita sans mnagement la femme faible et passionne qui avait cru
sauver ce qu'elle aimait.

Dans les lettres de Marguerite  son frre convalescent, on sent
qu'elle craint extrmement de lui faire mal et qu'elle parvient  se
contenir. Et cependant son coeur dborde d'amertume et de douleur.

Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parl, et qu'on
profitera prement des moindres paroles. (_Captivit, 357._)

Lannoy, assez embarrass, lui conseille doucement d'aller voir
l'Empereur. Elle rpond qu'elle n'ira pas sans y tre invite; que, si
l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y
attend depuis une heure aprs midi.  cinq heures, elle attend encore.
On la laisse se morfondre l. L'Empereur va et vient,  la chasse, en
plerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort dlaisse, elle tue
les journes  errer de couvent en couvent.

Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire
accomplit son forfait.

Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec
Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'gorger,
contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tte la couronne d'Italie.

Il crevait de douleur, d'ambition rentre, peut-tre de remords; il
tait alit  Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa
maladie pour attirer ses amis au pige. Il pria le chef du complot, le
chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui
le connaissait bien, y vint pourtant.

Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement,
tout expliquer. Antonio entendait tout, cach derrire une tapisserie.
L'panchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa
dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait
perdu.

Il avait reu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dpouiller
peu  peu, de le dsesprer, afin qu'il clatt et donnt occasion 
l'Empereur de le dclarer dchu de son fief.

Pescaire, qui tenait dj Lodi et Pavie, demanda  Sforza de lui
ouvrir Crmone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc
dans le chteau, lui demandant seulement de se laisser entourer de
tranches. Il le priait aussi de lui livrer son secrtaire intime.
Sforza rsista alors, et ne prenant conseil que de son dsespoir, fit
tirer sur les Espagnols.

Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les
Vnitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse
somme, rflchirent qu'aprs tout, puisque l'Empereur prenait le
Milanais, il en viendrait  eux, et que leur propre argent allait
servir  payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu
d'argent, ils donnrent un conseil  l'Empereur, celui de ne pas
prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur,
sans argent, fut bien oblig de les croire.

Pescaire se mourait cependant (30 novembre). N pour la gloire, pour
l'immortalit, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie
ternelle.

Sa femme,  qui sans doute il avait cach l'extrmit o il tait, fut
avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. 
Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura
toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-mme, si, par
scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil
qui fit de lui un tratre, et tua son me et sa mmoire!




CHAPITRE XIII

LE TRAIT DE MADRID ET SA VIOLATION

1525-1526


La profonde irritation de Franois Ier, son aigreur et son amertume
sont visibles dans les sches rponses qu'il fit le 10 octobre aux
dernires propositions de l'Empereur. (_Granvelle, I, 270_;
_Captivit, 366_). Il dit mme sur un des articles _qu'il aime autant
un jamais_.

Il fit dire par son mdecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de
prendre l'argent qu'on lui offrait, _avant que son prisonnier ne ft
mort_.

Il lui fit savoir encore qu'il tait dtermin  user ses jours en
prison et  faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement
_de lui assigner un lieu o il restt jusqu' sa mort_. (_Ng.
Autrich., II, 630, 340._)

L'outrageuse ingratitude des impriaux, le mpris qu'ils semblaient
faire du frre et de la soeur, les avaient tous deux relevs. Ils
prenaient par irritation la mesure forte et dcisive qu'il et fallu
prendre ds le premier jour.

Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu
de Marguerite. Elle commena  voir clair,  sentir que cet ami, ce
parent auquel tous deux s'taient offerts et livrs, que l'Empereur
tait l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait
l'amener  rien qu'en lui dprciant son gage. Il croyait tenir un
roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui
chapper par la mort.

Le roi abdiqua (novembre); et sa soeur emporta l'abdication.

Cette vigueur qui tonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette
femme passionne qui, si nergiquement, s'arrachait  son amour, qui
dlaissait en prison son malade  peine rtabli, tout cela s'explique
en partie par les sentiments de mysticit exalte qu'elle avait
apports en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager  son
frre. Ds le lendemain de Pavie, elle lui avait envoy les ptres de
saint Paul, en lui disant, comme on a vu, _que saint Paul le
dlivrerait_. Une recluse l'avait assur  un saint homme,
Brionnet peut-tre, ou plutt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe),
grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'tait un ardent
luthrien qui poussait  la conversion de Franois Ier, et qui en
conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en
resta pas moins vou au roi et  sa soeur, et nous le voyons peu aprs
employ par Franois Ier  lever une arme de lansquenets.

Si l'on suit avec attention le fil des vnements, on trouve
qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que _saint Paul_ et
Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas taient
travaills avait frapp Marguerite d'Autriche d'une telle terreur,
que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, _elle signifia en juin
aux Anglais qu'on ne pouvait rien_ et ne ferait rien. Et elle le leur
prouva en faisant trve, ds juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais
firent le 30 aot leur trait avec la France. Charles-Quint, au 18
octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais
l'avourent, lui disant que c'tait sa tante qui leur avait avou la
dfinitive impuissance et l'puisement des Pays-Bas, et les avait
ainsi jets dans l'alliance franaise.

Une chose y fut plus dcisive encore, le mariage de Portugal et le peu
de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII.
Celui-ci dut le rendre, en dgot et mauvaise humeur,  sa femme,
tante de Charles-Quint, dont il tait fort las. Il regarda de plus en
plus vers la France, d'o il avait peut-tre emport un regret. Il y
parut bientt, un an aprs, lorsque de France reparut ce jeune astre,
qui blouit le roi, le fit Franais et protestant, et changea la foi
de l'Angleterre.

 l'autre bout du monde, en Turquie, la France, seconde par Venise,
n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, Andr Gritti,
prudent et nergique, avait mis l son btard, Ludovico, homme
d'audace et d'intrigue, li avec le grand vizir, un Grec, n sujet de
Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers
envoys avaient t assassins, sans doute par l'Autriche. Mais
d'autres, plus heureux, arrivrent, le Polonais Laski, puis le
Hongrois Frangepani. Ils furent reus comme ils l'auraient t  Paris
ou  Venise. Un mouvement commena immense de l'empire Turc;
l'Allemagne, qui,  l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit
 l'est s'branler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et
comprit l'extrme danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle
et sur la Hongrie.

Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande  l'Arabie, s'mt
pour Franois Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'gypte, cent tribus
barbares venaient  l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher 
la dlivrance de _son frre, le roi des Francs_.

Mais nul pays ne se dclarait pour lui plus vivement que l'Espagne.
Ds son arrive, en juin, tout le pays de Valence s'tait prcipit
pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un
hros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de
l'Infantado, dona Ximena, dclara que, ne pouvant pouser le roi de
France, elle n'aurait jamais d'autre poux, et se fit religieuse.

Le caractre espagnol, d'une ardente gnrosit, se rvla mieux
encore quand la princesse suppliante fut si durement traite. Ce fut
comme si la France tait venue en confiance s'asseoir au foyer de
l'Espagne et qu'on l'en et repousse. Tout le monde s'effora
d'expier prs de Marguerite la froide et brutale politique du
gouvernement flamand. Elle fut tendrement reue de la soeur de
Charles-Quint, enveloppe, adopte, honore de toutes manires dans
l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on et pu
pour un intrt, je ne sais quelle pauvret de province ou de royaume,
refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser
l'adorable soeur dont un regard valait un monde, c'tait pour ces
vrais Espagnols un sujet d'tonnement. Un grand d'Espagne, le vieux
duc peut-tre, dans sa galanterie hroque, alla jusqu' dire 
Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait
pas d'Espagnols pour ouvrir la porte  Franois Ier.

La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succs de faire son
matre prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva
en Espagne, il se fit autour de lui un dsert. Pas un homme ne lui dit
un mot. Et l'Empereur ayant pri un des grands de l'hberger: Je ne
puis refuser, dit-il, ma maison  Votre Majest. J'en serai quitte
pour la brler le lendemain.

Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol,
taient bien propres  soutenir le courage du roi. Cependant, sa soeur
partie, les jours tranant, la saison attriste ne montrant plus au
prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commena  se trouver
moins bien et  retomber. Sa soeur essayait de le soutenir par ses
lettres. Mais elle-mme, en s'loignant de lui, elle s'attendrissait
de plus en plus. Elle crit  Montmorency: Toute la nuit, j'ai cru
tenir le roi par la main, et ne me voulois veiller pour le tenir plus
longuement. Elle lui crit  lui-mme qu'il s'en faut peu qu'elle ne
revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litire qui le portt chez
lui en songe, etc., etc. Enfin, aprs Saragosse, dans l'inquitude o
elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une
lettre de sa mre l'achve, elle succombe, crit  son frre: Si les
honntes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je
vous supplie qu'il vous plaise _de venir, comment que ce soit_.
(Marg., II, 62, mi-dcembre.)

Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en
abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous
tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mre de
Marguerite, dans ses dernires instructions (fin novembre), dit qu'il
faut examiner si l'on doit s'arrter  cette Bourgogne, qui a t
jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit
encore faire.

Marguerite n'tait pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reut de
son frre l'avis de faire diligence. Bourbon, arriv le 15 novembre,
insista trs-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne
laisst pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la
chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prtendre expir,
l'arrter et s'assurer d'un prcieux otage de plus. Mais elle doubla
le pas, et arriva heureusement.

Qu'avait  faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel
ne peut croire qu'il relche jamais le roi. Prat, l'ambassadeur de
Charles-Quint en France, lui crit sagement: Qu'il faut faire de deux
choses l'une: ou _mettre lui et son royaume si bas_, qu'il ne puisse
nuire, ou le _traiter si bien et se l'attacher si troitement, qu'il
ne veuille jamais mal faire_. Si le premier parti est impossible, _il
vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller  demi content_.
Peut-tre, avec le temps, quelque dissension natra en France, qui
profitera  l'Empereur.

Ces dissensions taient possibles. Le Parlement de Paris avait montr
une extrme mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait
fortement pour Bourbon. Prat, trs-bon observateur, en fut frapp. 
son arrive sur le Rhne, plusieurs gentilshommes vinrent  lui, lui
firent cortge, se montrrent impudemment les courtisans de
l'tranger.

Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure
et le malheur de Franois Ier l'avaient ramen. Sauf Paris, fort
hostile, la France fut mue. Elle se crut prisonnire en lui, et,
quand madame d'Alenon arriva en Languedoc, elle fut entoure, de
ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des
nouvelles du roi, et l'coutaient en pleurant. L'objet de ce culte
pieux jouait alors un rle trange. Il avait pris son parti d'en
sortir par un parjure. Il commenait  jouer la farce du trait de
Madrid.

Voyons ce qu'tait ce trait. Le roi renonait  l'Italie, donnait la
Bourgogne, pousait la soeur, rtablissait Bourbon, abandonnait ses
allis. Il livrait ses fils en otage, et, si le trait n'tait
excut, il rentrait en prison.

Le matin du 14 janvier, o il devait signer et jurer, il protesta
secrtement par-devant notaire, tablit par acte authentique qu'il
allait faire un faux serment.

Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comdie pendant
trois mois (du 15 dcembre au 15 mars). L'Empereur l'tudia,
l'observa. Sans le lcher, et le menant toujours entre des gens arms,
il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la
veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, 
grosses lippes autrichiennes, et, pour dvelopper ses grces, il lui
fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait
de la soeur et du frre, faisant le galant, l'amoureux.

Machiavel ici dcerne  Charles-Quint un brevet _d'imbcillit_. Et,
en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forc d'un
homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gard  vue qui faisait ses
dclarations entre des soldats, serait un lien srieux? Ignorait-il
son temps? Et ne savait-il pas que le pape tait l pour dlier le roi
et le blanchir?

Il est croyable, qu'il crut l'avoir bris, que sa faiblesse et son
dsespoir en prison firent croire  Charles-Quint que l'homme tait
fini de coeur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de
naissance et d'ducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose
que la Bourgogne et bien autrement importante,  savoir l'avilissement
de ce fameux vainqueur de Marignan, le dshonneur du paladin. Aux
Espagnols infatus du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un
idiot et un lche s'il accomplissait le trait et trahissait ses
allis, ou comme un dloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure,
un menteur, un misrable acteur qui avait pu, pendant trois mois
durant, jouer ce jeu.

 cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son
roi, allait devenir tt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner
dans son orbite. Ce roi, s'il tait brave encore, l'Empereur se
chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (Franois l'avait
offert lui-mme) contre les allis de la France. Par cette honte de
Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui dsormais travaille au profit
de son matre, pousse la meule et tourne sous le fouet.

On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara
n'approuvrent le trait. Les garanties matrielles y manquaient
certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique
qu'on puisse lui trouver, en attendait un rsultat moral,
trs-important, s'il et t atteint: l'avilissement durable du roi et
de la France, placs dans ce honteux dilemme de sottise ou de
dshonneur.

Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume,
signa lui-mme.

L'change eut lieu  la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la
rivire. Le roi y sauta, mit ses deux enfants  sa place, et, sur le
bord franais, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un
tourbillon, le porta  Bayonne.

L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore l. Les envoys de
l'Empereur y taient pour le prier de ratifier. Il les paya en
monnaie de singe, d'une farce, d'un sourire, disant en substance:
Vous avez vos Corts, moi mes tats; je dois les consulter.

Un homme de la fin du sicle, des temps srieux et fanatiques,
Tavannes, a suppos que lui-mme jugea son acte infme, se mprisa, se
condamna et passa outre. Il le qualifie _un dsespr_.

C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et
l'obstination contre le remords.

Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment
lumineuse, et qui claire le fond du fond, la crature lgre est si
naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que
l'efflorescence instinctive d'un caractre tout  fait faux. C'est la
menterie vivante, comdie, farce, conte et fable. Le _hableur_
espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le _vanus_ des
Latins. Il est _vanus_ et _vanitas_.

Je suis mme port  croire que la chose la plus solide qu'il ait
apporte en naissant, son vice, avait faibli aprs Madrid. Sa longue
prison avait fait impression sur son temprament. Il tait revenu un
peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il
tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en
femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il
devient de plus en plus homme de conversation.

Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure
ou deux dans son lit le matin. C'tait une petite chienne noire que
Brion lui avait achete, et qui fut sa compagne de captivit.
Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pice de vers
assez jolie, attaque _cette noire_ qui a fait oublier _la blanche_.

Sa mre,  Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre
autres la triste Chteaubriant,  laquelle il tourna le dos. Disgrce
irrvocable. La mre, d'un tact parfait, avait devin la vraie
matresse du moment: une blanche de blancheur blouissante, en haine
de l'Espagne et de la brune lonore, une demoiselle savante et bien
disante, une parleuse pour un roi parleur, trs-fatigu dj, qu'il
fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie.

Le moment tait dcisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur,
c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dvouement, sa passion
contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourn la tte aux
Espagnols et prpar le trait, cet immense service, n'et pas suffi
pour lui faire exercer un ascendant durable. Il et fallu le talent de
sa mre, talent dont la matresse imita, suivit la leon, et qui la
maintint vingt annes: _avoir une belle cour_, un cercle de femmes
agrables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des
gots phmres.

La matresse trna, et la soeur fut destitue. Pour garder l'une,
loigner l'autre, on les maria toutes deux.

Pour marier, titrer la matresse, il y eut peu  chercher. Ce La
Brosse ou Penthivre, qui avait suivi Bourbon et rentrait graci, fut
trop heureux de cet excs d'honneur. Il pousa, partit, vcut seul en
Bretagne, redevint un trs-grand seigneur.

Sa femme, devenue madame la duchesse d'tampes, et matresse du
terrain, parat avoir exig qu'on marit et loignt Marguerite. Elle
en pleura  creuser le caillou, comme elle le dit. Elle pousait
l'exil, la pauvret et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume.
Elle vcut  Pau,  Nrac, surtout d'une pension du roi. De vraie
reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les
ministres sur l'espoir que son frre la remettrait dans la Navarre. Si
l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands
esprits, des plus glorieux proscrits de la pense, on regrettera
d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle
qu'ait rencontr la Renaissance.

Que le roi ait rapport d'Espagne le _Saint-Paul_ de sa soeur, j'en
doute. Ce qui est sr, c'est qu'il rapporta _Amadis_. Il aimait la
lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes
heures de sa rclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta
l'ennuyeuse et mlancolique pope. Cette posie du vide lui allait 
merveille; il ne tenait qu' lui de se croire le _Beau Tnbreux_.
Amadis est l'cho d'un cho, ple et faible copie des vieux pomes,
plus propre  amuser l'inaction qu' provoquer les actes hroques. Du
fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci  Amadis, la sve va
diminuant. Sous l'exagration des exploits improbables, on sent
l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale
que l'on menait dans les chteaux.

 la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mlaient
volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent
nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces rcits ternels de
galantes aventures, au fond peu varis, s'accordaient  sa vie
nouvelle d'inaction. Il avait t prisonnier. Tel il resta, je veux
dire, sdentaire.

Son plus grand amusement, ds lors, ft de btir. Et il se btit des
demeures conformes  cet tat d'esprit.

Vers 1523, aprs son trange aventure avec sa soeur, il tait en
galanterie avec deux dames maries du voisinage de Blois. Les
rendez-vous taient dans les forts d'en face,  un petit chteau des
anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France tait
trop frquent.

Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un
parc, trs-grand, ferm de murs, qu'on put remplir de btes,
s'pargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes
forts. La bicoque ne suffisait plus. Il fallait un chteau; non un
vieux chteau fort, serr et trangl, comme un soldat dans sa
cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'o la chtelaine, 
son plaisir, chasse les dames, la socit, le charme de la vie. Tout
au contraire, moins un chteau qu'un grand couvent, qui, de ses tours,
de son appareil fodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres,
de charmants cabinets, des cellules mystrieuses. C'est l'ide de
Chambord[20].

[Note 20: Voir la belle et exacte description de Henri Martin et
le plan (tage par tage), conserv  la Bibliothque, d'aprs l'tat
ancien du chteau.]

Ce n'est ni le donjon gothique, ni la _villa_, le palais italien, qui
a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de
logements. La Socit ici est l'essentiel, on le sent bien, une
socit intrigue et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isols
comme un clotre, qui ne se commandent point, ne se lient point par
enfilades. Mme des escaliers  double vis qui permettent de monter ou
descendre de deux cts sans se rencontrer ni se voir.

Au dehors, l'unit, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs
clochetons et chemines en minarets orientaux, sous un majestueux
donjon central. Au dedans, la diversit, toutes les circulations
faciles, et les runions, et les _ parte_, toutes les liberts du
plaisir.

Un spirituel architecte de Blois, inspir du gnie des cours,
peut-tre guid par le matre, par le royal abb du couvent futur, fit
le plan de cette construction originale.

Rien ne cota pour une oeuvre si utile et si ncessaire.  travers les
malheurs publics et dans les plus excessives dtresses financires,
dix-huit cents ouvriers y travaillrent pendant douze ans. Les saintes
de l'endroit, les matresses du rgne, la brune du Midi et la blanche
du Nord, mesdames de Chteaubriant et d'tampes y figurent
solennellement en cariatides. Le chiffre de Franois Ier y est
partout, avec le D de Diane, mis par le pre? ou par le fils?

Cette difiante retraite tait toute la pense du roi. De Tours, de
Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'lever. Les affaires
de l'Europe venaient bien loin aprs. De Blois o tait le trsor,
l'argent, de sa pente naturelle, allait droit  Chambord, aux
constructions, aux dpenses de la cour. Parfois il s'en chappait
quelque peu du ct des affaires pour la guerre d'Italie, peu, 
regret, toujours trop tard.




CHAPITRE XIV

LE SAC DE ROME

1527


Machiavel, en disant que l'Empereur tait un imbcile, ajoutait que le
roi _serait un sot_ en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en
avaient peur et venaient l'observer. C'tait lui faire bien tort. Il
mit tout son talent  les rassurer sur ce point, jura qu'il s'tait
parjur, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il
n'inquiterait point Francesco Sforza. Les envoys du pape disent dans
leurs dpches que, quand mme il songerait encore aux conqutes, sa
mre ne le permettrait pas.

On a suppos que, par un machiavlisme horrible, il ne songea qu'
compromettre les Italiens, qu' les mettre en avant, pour amliorer
son trait et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de
perfidie n'tait pas dans son caractre. L'insuffisance des secours en
1526 fut le rsultat naturel du chaos, du dsordre, de l'puisement
des finances, du gaspillage des matresses, du luxe et des
constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait gure que sous
l'impression d'une ncessit, d'un danger immdiat. La distraction et
la paresse taient tout en lui dsormais, dominaient tout, entravaient
tout.

Les suites en furent pouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoy par
l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une arme trange,
nullement impriale; c'tait plutt une dmagogie militaire, analogue
aux horribles bandes des _mercenaires_ antiques sous les successeurs
d'Alexandre et sous Carthage. Cette rpublique arme dlibrait,
jugeait; elle mit un de ses gnraux au ban et le condamna  mort par
contumace.

Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol froce Antonio
de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suait Milan. L'Italie,
perdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les
tirer de l. Tout le monde avait perdu la tte, mme Venise, qui
croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le gnral de la
ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne
voir jamais l'ennemi.

Et cependant le vampire suait toujours. Chaque soldat tait log 
discrtion, prenait tout, demandait encore, battait son hte, se
faisait nourrir dlicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux
htes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de
s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hte garrott. On n'entendait que
cris de femmes et d'enfants, torturs par ces noirs dmons. On ne
voyait que gens s'trangler ou se jeter par la fentre ou dans les
puits.

Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'esprance. Ce qui restait
de notables vint embrasser ses genoux, demander grce pour la ville.
Il rpondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par dfaut de
solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille
ducats, il emmnerait l'arme; il leur en donna sa parole. Trente
mille ducats  trouver dans cette ville ruine! On y parvint pourtant.
Et les soldats restrent!...

Bourbon avait sauv et ranonn ce Morone, confident de Pescaire, le
premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rus, si
pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne
voyait plus clair dans la situation; il demanda  Morone o il fallait
aller. Il rpondit:  Rome!

Rome venait d'tre dj viole. Pompeo Colonna, un de ces Gibelins
sauvages de la campagne romaine, bandit, prtre, soldat, cardinal,
s'tait jet, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape.
Cela montra combien il tait facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y
avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.

Mais il fallait y arriver. Et ce n'tait pas chose simple,  travers
tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue
une arme italienne, appuye de quelques Franais, plus tard de
Suisses. Il et suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour
suivre, entourer, affamer, cette pesante arme d'infanterie qui, comme
un corps sans bras ni jambes, se tranait, n'ayant jamais que le lieu
de son campement, sans pouvoir agir  deux pas.

Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, et voulu rester l. Et
plus tard, en Toscane, il et voulu rester encore. Mais le duc de
Ferrare, trs-impatient de l'loigner, l'aidait et le payait pour
aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant:  Rome!

L'Italie se livrait. C'est l le malheur des malheurs, dans ces
moments extrmes. La lumire s'teint, le coeur baisse. Les plus
fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent
aux Mdicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des
lgions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un
hardi btard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Mdicis.

Pendant que l'on raisonne, les vnements courent, se prcipitent. Et
dj il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt
italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y
aller. Cette arme dcrpite des bourreaux de Milan n'est plus que
l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui
vient de rouler des Alpes, pousse du vent du Nord, et qui, sous forme
d'arme, n'est pas moins que la Rvolution allemande.

Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre
vnement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme
princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le
peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la rponse des thologiens:
C'est l'affaire des juristes. D'o l'alliance des politiques, sans
acception de croyance, et l'essai du tolrantisme,  la dite de
Spire, la libert des uns pour la servitude des autres.

De cette grande rvolution, mille lments restaient d'une
fermentation indomptable, une flamme qui devait brler ou se brler.
Le furieux chaos de misres et de haines, d'implacables douleurs, se
rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine,
apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colre
des foules. Il avait apparu  Worms  ct de Luther,  Pavie pour
prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin
et aller droit en paradis en tranglant le pape.  cet effet, il
portait et montrait une grosse chane d'or.

Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frre, lui, il le fit sans
peine. Les Allemands tenaient tant  le suivre, que pour un engagement
par homme, il suffit d'un cu. On savait bien d'ailleurs qu'il y
aurait de grands coups  faire, beaucoup  prendre et beaucoup 
dtruire. Le souffle d'Alaric semblait tre rentr dans ses fils, et
le dmon qui lui fit dire: Je ne sais quoi me mne  Rome. Les
Vandales et les Goths revivaient, mais plus pres, avec un amour
consciencieux, de gter, brler, ruiner. Les Espagnols taient trop
paresseux, les Allemands ne l'taient pas. Ils ne quittaient pas un
gte sans l'incendier.

Singulire alliance! Les dvots Espagnols qui, cette anne, excutant
en Espagne l'atroce perscution des Maures, en Italie marchaient du
mme pas que les brleurs d'glises. Combien moins de scrupule encore
avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrire!

Les Allemands allaient  Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit
pas.

Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui
avait une trve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la
Toscane, pour le patrimoine des Mdicis. Sa grande peur tait un petit
mouvement qui se fit  Florence. Son homme, Guichardin, froid et avis
politique qui suivait l'arme allie derrire celle de Bourbon, ne
comprenait pas plus. Il croyait que c'tait uniquement affaire
d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et
l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.

C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Ncessit, de
sa chane d'airain et de sa main de fer, les trangla. Leur Jean de
Mdicis,  sa premire rencontre avec les Allemands, alla de sa
personne bravement les regarder de prs; il les croyait sans
artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donn
quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la
cuisse; on le rapporte, il meurt  Mantoue dans les bras de l'Artin,
son commensal, son compagnon de lit.

Un boulet italien avait tu l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de
l'Artin que Machiavel et pris pour Messie, le voil mort. On regarde
de tous cts, on cherche, et l'on ne voit personne.

Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait,
mais il avance avec son immense cohue, disperse pour les vivres sur
un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec
des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les
Suisses, il attend autre chose.

Henri VIII fait aumne au pape. La France donne  peine le quart de
l'argent promis, quelques cents lances, des galres perces qui ne
naviguent pas. Le pape se rassure par la trve, par la prsence du
vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses
qu'il reoit de Bourbon lui-mme.

Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il
assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le
change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les
pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrt. Les rvoltes
mmes ne l'arrtent pas. Sa vie est en pril; mort ou vif, il ira; il
est comme une pierre lance par la fatalit. Il voit les Espagnols
tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il
est rduit  se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en
vain: sa face, respecte jusque-l, n'impose plus; le vieillard
colrique, indign, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe
 la renverse; on le relve; il tait mort.

[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entirement ce que faisait
Bourbon? Il semble que Castiglione, envoy par le pape pour amuser
l'empereur, est maintenant employ par l'empereur  amuser le pape.
Castiglione crit de la cour impriale  Clment VII qu'il recevra
bientt la visite du confident de l'empereur, Paul Artin. Le 31 mars
1527, le conntable crit au pape que, malgr la trve, son arme
s'obstine  avancer, et qu'il est forc de marcher aussi pour viter
un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signe en franais:
Votre trs-humble et trs-obissant serviteur. Charles. (Du camp
imprial.) _Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton
L., 384._]

Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se
tient  Florence, mnage un trait pour la ville. Mais ces Barbares
taient si furieux, qu'ils furent tout prs de tuer l'entremetteur de
ce trait d'argent.

Jamais la dualit du caractre du pape, la discordance du prtre roi
et du pontife arm, ne ressortit plus forte, par une hsitation plus
folle. Tout  l'heure, Clment VII tait un conqurant, il voulait
prendre  Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger
approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est
pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.

Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a
t fait par une main non rcusable, par la plume solennelle du
Florentin Guichardin, l'homme de Clment VII, crit d'une encre froide
 geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le
_fatum_, le sort aveugle et sourd, se mlait de conter, il ne le
ferait pas d'une manire plus froide, plus grande et plus terrible.

Tout  coup, Bourbon, jusque-l assez lent, prend sa course, laisse
tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que
la cavalerie allie qui veut le suivre. Rome est le prix de la course.
Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux
gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre
la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trsor de mille ans,
saisir la dpouille du monde!

Le pape, quelque peu effray, essaye de rarmer. La jeunesse romaine,
les domestiques des prlats, les palefreniers des cardinaux, les
peintres et artistes reoivent des armes. Cellini, le bravache,
prpare son arquebuse.

Mais de l'argent, o en trouver? Les riches cachent le leur, au moment
de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il
en pleura bientt; s'il ne paya, ses filles payrent, de leur corps,
de leur honte et du plus indigne supplice.

Le 5 mai, Bourbon, camp dans les prs de Rome, envoyait un message
drisoire pour demander  traverser la ville; il allait, disait-il, 
Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut.
Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit
russir au moins, il saisit une chelle et monte. Une balle l'atteint,
il se sent mort: Couvre-moi, dit-il  Jonas, un Auvergnat qui ne l'a
pas quitt. L'homme lui jette son manteau.

La ville n'en fut pas moins emporte, et avec un grand massacre de la
jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoy  Florence, qui
tait venu en poste pour avertir le pape, mit l'pe  la main au pont
Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrta les brigands, et donna  Clment
VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le chteau. Du long corridor
suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse excution,
sept ou huit mille Romains tus  coup de piques et de hallebardes.

Il n'y eut jamais une scne plus atroce, un plus pouvantable carnaval
de la mort. Les femmes, les tableaux, les toles, trans, tirs
ple-mle, dchirs, souills, viols. Des cardinaux  l'estrapade,
des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mlange
d'obscnits sanglantes, d'horribles comdies.

Les Allemands qui turent beaucoup d'abord, et firent des
Saint-Barthlemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu  peu
engloutis dans les caves, pacifis. Les Espagnols, rflchis, sobres,
d'horrible exprience aprs Milan, savourrent Rome, comme torture et
supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de mme excrables. Le pis
tait que les trois nations ne communiquaient pas. Ruin et ranonn
par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.

Ce fut une tragdie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de
Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent
un monde de civilisation, est ainsi frappe de ruine, on rve la mort
universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par
lesquels disparatra la terre elle-mme vieillie.

Mais, chose trange, inattendue! L'Europe est mdiocrement mue du sac
de Rome. Loin de l, de plusieurs cts s'lve un rire sauvage.

L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystre de
terreur. Le Christ est dlivr par la captivit de l'Antichrist.

L'Empereur mme, le roi catholique, en rit sous cape. Il dsavoue le
fait, mais sa joie perce; il continue les ftes pour la naissance de
son fils. Le pape, bris comme prince, abaiss et mat, n'en reviendra
jamais; c'est maintenant le jouet des rois.

Ceux de France et d'Angleterre sont charms de la chose. Superbe
occasion de faire contribuer le clerg, de sanctifier la guerre,
d'accuser Charles-Quint.

Ainsi cette chose inoue et terrible qui devait effrayer la terre et
faire crouler le ciel, elle fait  peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce
sanctuaire est-il comme les redouts vases d'leusis qu'on n'osait
regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne dcouvrait que le vide?

Le vieil oracle virgilien:  Rome, un Dieu rside, s'est trouv
dmenti. Le monde a eu la curiosit d'y aller voir; il demande: O
donc est ce Dieu?

Et la peinture rcente de Raphal, la flamboyante pe de saint Pierre
et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux
soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font
curie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces votes
paennes, de loger, eux chrtiens, ple-mle avec des idoles,
dangereuse oeuvre du Dmon.

N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au
bcher contre la Babel du pape?

N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia
jusqu' Machiavel) ont annonc  l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans
la mort, et que la mort l'entranerait?

Rome a mang le monde, disait le vieil adage. Cette fois, le monde a
mang Rome.

Le gnie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale
fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalit propre et fit
avorter la patrie, le gnie italien pourrait remercier cette grande
calamit qui le dlivre, repousser et nier cette communaut de la
mort. Rome est morte; vive l'Italie!

Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunment que, toute une longue
vie, l'esprit a endoss le corps, tran cette chair de tentations, de
pchs, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, dployer ses
ailes, nous hsitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait
dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accable du
coup, et il lui fallut des sicles pour s'en relever.

Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons
un moment Michel-Ange et Machiavel.

Tous deux avaient err. Tous deux, dans les illusions qui entourent
des moments si sombres, avaient cherch l'esprance dans le dsespoir,
cru que l'on pourrait sauver le pays par les Mdicis, faire la force
avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de
telles penses.

D'abord le pape, qui tait Mdicis, accepta sa sentence, se mit plus
bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour tre sorti
de captivit, il n'tait pas plus libre. Trait outrageusement comme
un petit prince italien, il prouva qu'il n'tait rien autre chose.
Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir
Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramen par le
prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrire les
Barbares, tratreusement, avaient pill Rome.

Dans le moment si court de la lutte suprme de Florence, d'une ville
contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manqurent  la
patrie.

Machiavel y trouva appliqu son _Arte di guerra_, toute la jeunesse
leve en lgions, dans la forme qu'il avait trace. On prenait le
systme, mais on repoussait l'homme. Nglig, oubli, pas mme
perscut.

L'indomptable vigueur de son esprit parat encore dans l'trange
description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa
mort, un mois aprs le sac de Rome.

Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, ha, mpris,
savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funbres, sur le bord de
sa fosse, il crit une espce de _Pervigiliun Veneris_ du mois de mai.
C'est l'idylle de la peste.

Dans la ville, il est fort  l'aise: il va en long, en large, au
milieu des fossoyeurs qui crient: Vive la mort! comme c'tait
l'usage de chanter Mai et le printemps.  travers les tnbres, il
croit voir passer la peste dans une litire. C'est une jeune morte
trane par des chevaux blancs.

Il s'en va sur la place o l'on lit les magistrats. Il n'y a plus de
peuple. Des citoyens encore, mais allongs sur des civires qu'on
porte. Au dfaut de vivants, au vote on appelle les morts.

tonnant aspect des glises! Le clerg est mort, les moines sont
morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se tranent et
viennent mourir l. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux
pieds, aux mains, pour empcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans
ce temps de morts, c'est tout d'tre vivant. Trois dvots en
bquilles, qui circulent dans l'glise, lancent un regard d'amour 
trois vieilles dentes. Machiavel, avec ses soixante ans, est sr de
plaire et de trouver fortune.

Sur les tombes qui entourent l'glise, il trouve une jeune femme
chevele qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte;
il console, interroge. Elle rpond, s'panche, elle conte en paroles
hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrnes, les
joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pme. Est-elle
morte? Pestifre ou non, Machiavel la dlasse et desserre,
quoiqu'elle ne ft pas trs-serre. Elle revient alors, et jure
qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. L-dessus, un
sermon quivoque du bon aptre, qui prche la dcence des plaisirs
secrets.

C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, 
Santa-Maria-Novella, sur les degrs de marbre de la grande chapelle,
il trouve sous de longs vtements une admirable veuve. Suit la
description, laborieuse, mythologique, de cette divinit. Morceau
sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vnus, les
Hesprides, ne rchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre
funraire o sige cette idole de mort.

Machiavel prs d'elle essaye son loquence. Il n'en faut pas beaucoup.
Elle est tout d'abord console. La diffrence d'ge qu'il avoue ne
l'arrte gure. La fortune qu'il prtend avoir, les soins et l'amiti,
c'est tout ce qu'il faut  la belle. Elle se laisse tout doucement
ramener. Un moine accourt. Mais le trait est fait: Mon coeur, dit
Machiavel, est maintenant chez elle, et mon me est reste dans ces
noirs vtements!

Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux aprs, il meurt.

Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction.
Michel-Ange avait commenc le tombeau de Laurent et de Julien de
Mdicis. Il l'achevait, pendant qu'il dfendait la ville contre les
Mdicis.

Tout le monde a pu voir  Florence (ou  Paris, cole des Beaux-Arts)
les sublimes figures du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crpuscule_ et de
l'_Aurore_, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le
tombeau de la patrie mme. La _Nuit_ roule en son rve une mer de
honte et de misre. Mais l'_Aurore_! c'est bien pis; on sent qu'elle
maudit son rveil et qu'elle a  la bouche un dgot si amer, un fiel
si dplaisant, qu'elle voudrait n'tre jamais ne.

Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il
fut dcouvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence,
plus de peuple, plus d'Italie. L'Acadmie est ne. Un pote acadmique
(nouveau flau de ce pays) lance un madrigal  la _Nuit_:

Dans sa _douce_ attitude, elle dort; ne la rveille pas.

Cette indigne sottise, qui semblait dmontrer qu'en effet l'Italie
tait chose inhume,  ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange.
Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un rveil de
fureur. Ne songeant plus aux Mdicis, ne mnageant plus rien, comme en
pleine libert, il fit la sanglante pigramme.

Il m'est doux de dormir, et doux d'tre de marbre, tant que durent
l'opprobre et la calamit. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur
pour moi... Ne me rveille pas, de grce, parle bas.

Le _Jour_ n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couch
sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait
jeter par-dessus l'paule un superbe regard. Il tait, dans ce deuil,
le ct de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rnovation future.
Mais l'homme tait bris. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste
inachev.

Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il tait
condamn  vivre encore trente ans, travaillant et ramant pniblement,
soit dans l'oeuvre impose du Jugement dernier, soit dans saint Pierre
o il chercha en vain son idal, soit dans ses laborieux sonnets 
Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand
artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre acheve o elle tendait
depuis la cration, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin
du monde.

Lui-mme, il finissait. Parmi de sublimes clairs, il reste un ouvrier
terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa
fatigue; on loue, la sueur au front.

L'effort est-il heureux? Dans les votes crases, dans
l'architecture snile et froide du Capitole et de la chapelle o il
emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve
dj, s'il faut le dire, le triste XVIIe sicle.

De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grce et de la
lumire, du coloris de Titien, du ciel et de Corrge. Que dis-je?
Corrge est dj mort.




CHAPITRE XV

SOLIMAN SAUVE L'EUROPE

1529-1532


Guerre _chrtienne_, droit des gens _chrtien_, modration
_chrtienne_, etc., toutes ces locutions doucereuses ont t biffes
de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre
et Corts, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens.

Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Slim mme? Sous les autres
sultans, spcialement sous Soliman, ils ont enseign aux chrtiens la
modration dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit
de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand
matre de sa dfaite, lui disant: C'est chose commune aux princes de
perdre des villes et des royaumes. Et, se tournant vers Ibrahim,
l'intime confident de ses penses: Ce n'est pas sans tristesse que je
renvoie ce vieux chrtien de sa maison.

 Franois Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et
dlicate, son grand-pre Bajazet, prisonnier de Timour: Prends
courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivit.
Nos glorieux anctres n'en ont pas moins t vainqueurs et
conqurants.

L'horreur qu'ont inspire les Turcs tint surtout  ces nues immenses
de troupes irrgulires, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour
de leurs armes. Quant aux armes des Turcs proprement dites, leur
ordre merveilleux, leur discipline, fit l'tonnement du XVIe sicle.
En 1526, deux cent mille hommes traversrent tout l'empire, par les
routes, vitant tous les champs labours, et sans prendre un brin
d'herbe. Tout pillard pendu  l'instant, mme des chefs et des juges
d'armes.

En 1532, l'envoy de Franois Ier parcourt avec tonnement la
prodigieuse arme de Soliman, dont le camp couvrait trente milles.
Ordre tonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sret, des
femmes mme allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie
aussi sre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est
telle qu'on est tent de croire que ce sont les chrtiens maintenant
qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrtiens. (_Ngoc. du Levant,
I, 211._)

Sauf Venise et quelques Franais, personne en Europe ne comprit rien 
la question d'Orient.

Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit
rien, n'entend rien; son gnie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il
entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se ddit bien
vite et prche la soumission  l'Empereur, avec ce _distinguo_:
indpendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on
sparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'me et
le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas
cette sottise  nos gallicans?

Aux paysans, il dit: Soyez chrtiens, et restez serfs des princes.
Aux princes, il dit: Soyez chrtiens, et servez l'Empereur contre les
infidles. Voil tout le remde que nous offre le christianisme.

Des deux questions brouilles dans ce vertige, l'une, celle du peuple,
restera incomprise, enfouie et scelle sous la terre.

L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie.

Venise, ds l'autre sicle, trahie du pape, des rois, de tous ses
allis chrtiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les
relations s'tablissent. Ce que Gnes fut sous les Grecs, Venise l'est
sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de
trs-lgers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui
demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le
pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable  Pra. Il offre un
libre asile au fier gnie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II.

Venise et son illustre doge, Andr Gritti, voient seuls, aprs Pavie,
la vraie question.

L'ennemi de la chrtient, c'est l'Empereur, le chef nominal de la
rpublique chrtienne.

Sans ses embarras pcuniaires, son monstrueux empire engloutirait
l'Europe. Mais voici que Corts revient prcisment en 1525 mettre 
ses pieds l'or du Mexique. Chaque anne dsormais, le revenu des
mines, sans contrle ni discussion d'tats ni de Corts, l'aidera de
plus en plus.

Il est l'autorit comme Empereur. Bien plus, il a en main un
instrument de force incalculable, la rvolution espagnole, cette
compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle
l'Espagne n'a d'autre chappatoire que la conqute universelle.

L'Espagne, entre dans la torture,  chaque tour de vis, s'chappe
plus furieusement au dehors.

La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne
pourrait tenir contre.

L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accs. Si Henri
VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins marie
avec Anvers.

Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrire
contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis
 l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et
des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais
premirement princes. Ils n'ont garde d'appeler  leur dfense la
masse rcemment crase.

Le sauveur est le Turc.

Venise,  petit bruit, mais nergiquement, efficacement, travailla
sur cette ide. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix annes
dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen srieux, attentif, met
la chose en pleine lumire.

Le doge avait quatre-vingts ans; Venise tait caduque. Ni lui, ni
elle, n'y profitrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels
fut rembarr l'ennemi. Les liberts religieuses de l'Allemagne, jeunes
encore et flottantes, furent sauves par les Turcs, Luther par
Mahomet. Et une solide barrire fut leve, la Hongrie ottomane,  la
porte de Vienne. Enfin, Venise dfaillant, elle lgua  la France son
rle de mdiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux
mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe.

Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que
Charles-Quint et Philippe II nous lancrent tant de fois.

La France, aprs Venise, fut le grand rengat, qui, le Turc aidant,
dfendit la chrtient contre elle-mme, la garda de l'Espagne et du
roi de l'inquisition[22].

[Note 22: Ce point de vue si juste est trs-finement indiqu dans
la belle introduction de M. Charrire (_Ngoc. de la France avec le
Levant, t. Ier_). Comment la presse n'a-t-elle pas fait ressortir
davantage l'importance de ce grand travail, si neuf et si
intressant?]

Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une
part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se
tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la
sauvrent.

  La terre eut beau frmir, le ciel eut beau tonner...

Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'oeuvre sainte qui,
par la rconciliation de l'Europe et de l'Asie, cra le nouvel
quilibre, l'ordre agrandi des temps modernes,  l'harmonie
_chrtienne_ substituant l'harmonie _humaine_.

Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs,
le vizir de Mahomet II et celui de Soliman.

Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de
guerre, dmocratie sauvage, trangre au gnie des musulmans
civiliss, n'apparaissaient  l'Europe que comme une pe montre par
la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet
II, qui byzantinisa les Turcs, leur cra des coles, une hirarchie
d'tudes et d'enseignement, changea les prtres fanatiques en
professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait
traiter l'Europe. Mahmoud prit pour son humanit, puni de sa
clmence.

Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, n sujet de
Venise, et gouvernant sous l'influence vnitienne, qui cra l'intime
alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie,
lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Mme fin que
l'autre, et mme crime, sa douceur, sa clmence, sa libralit
d'esprit, l'amour des arts et le mpris de tout prjug fanatique.

Andr Gritti fut doge, de 1523  1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 
1536, et son bras droit fut le btard du doge, Aloysio Gritti.

Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres
franais chargs de cette dangereuse et secrte correspondance. Le
seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal
mari  madame de Chtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay,
frre pun des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais,
son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'poque.

Les ministres nomms, rendons hommage aussi aux hommes intrpides qui
furent excuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette
fraternit maudite, et rconcilirent les deux branches de l'humanit
divorce. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspus et traqus,
tous sont morts du fer, du poison. La dvote maison d'Autriche eut
toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de
l'ami des Turcs, de Franois Ier. Ses agents, sur la route, en Italie
et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la
piste de nos envoys, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu
d'embuscade o l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproch
avec horreur  la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat.

Les Autrichiens crivent (avril 1524)  Madrid qu'un Espagnol au
service de France, le sieur Rincon, a t envoy de Paris en Pologne
pour ngocier le mariage du second fils de Franois Ier avec la fille
ane de Sigismond.

Au moment o un mariage ouvrait la Hongrie  l'Autriche, la France
voulait se mnager aussi une prise sur les affaires de l'Orient.

Quel tait ce Rincon? Quand se fit-il Franais? Est-ce en 1522, quand
l'Espagne dsespra d'elle-mme, aprs la ruine des _Communeros_ et de
ses vieilles liberts? On l'appelle alors capitaine; plus tard,
conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre
seigneurie, toujours fort mal pay, mourant de faim, enfin assassin.
Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui,
courant des dangers plus grand que Pizarre ou Corts,  travers les
Barbares, les embuscades, les sauvages forts, les maladies, les
piges et dangers de toute sorte, fut notre intermdiaire avec
l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mmoire.

Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Lafort, qui
osa signer l'alliance, et de mme paya de sa vie.

L'infortun Rincon, qui, avec les Gritti, agit si nergiquement prs
de la Porte, parat avoir conu, avec les Italiens, l'ide vaste et
hardie, vraiment libratrice pour l'Occident, de former un faisceau de
Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernire n'et pas seulement
tenu en chec l'Autriche, mais et, de son pe, aid la France en
Italie.

On a vu que le roi, aprs Pavie, envoie sa bague  Soliman. Des
envoys qui la portrent furent dvaliss et tus en Bosnie. Un
Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le
visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand
honneur de la mettre  son doigt. Il fit faire par son matre un don
considrable  l'envoy, et crire une belle lettre consolante et
fraternelle.

Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, tait de cette race
nergique et ruse qui remplit tout l'Orient de son activit. Enfant,
il fut enlev et vendu par des corsaires turcs  une veuve de Magnsie
qui, d'un coup d'oeil de femme, vit qu'il tait n pour plaire et
monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues
d'Asie et d'Europe, lut les potes, l'histoire, dvora les vies
d'Annibal, de Csar, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse.
Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient
mne  tout, le srail. Il y entra par sa figure heureuse et son
talent pour le violon. Soliman en fut engou, subjugu, au point de ne
plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui
crivait plusieurs fois.

Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mlange
singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royaut naturelle.
La flatterie mme tait chez lui risque, inattendue, celle qui
surprend l'esprit, charme, emporte le coeur. Soliman, lui ayant fait
pouser sa soeur, il y eut une prodigieuse fte. Le favori dit
hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas mme
celles du sultan. Celui-ci rougit de colre. Ibrahim ajouta: Celles
de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le
padishah de la Mecque, le Salomon de notre poque.

Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupfaits de la libert avec
laquelle il parle de son matre. Il ouvre ainsi la confrence: Le
lion ne peut tre dompt par la force, mais par la ruse, la
nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est
le gardien. Je garde le sultan, et le mne avec un bton, qui est la
vrit et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs
le mnent de la mme manire.

Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses
nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et
dcisive, demandant malicieusement pourquoi elle tait plus mal
cultive que la France. Les ambassadeurs avourent la cause
principale, la perscution des Maures et leur expulsion.

Ce terrible vnement, qui justifia si bien les reprsailles
musulmanes, avait pris commencement dans la rvolution des
_Communeros_. Les Mauresques taient gnralement vassaux de nobles:
les ennemis des nobles imaginrent de ruiner ceux-ci en affranchissant
les Mauresques du vasselage et les faisant chrtiens; on les fora par
le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition,
entrrent dans cette voie, et s'associrent aux fureurs populaires.
Ces infortuns, ainsi crass, ne purent plus respirer ni vivre. Ils
commencrent  fuir. Ds 1523, cinq mille maisons dsertes, rien qu'
Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va
et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire
chrtiens. En 1526, ordre de partir; mais en mme temps on leur en te
tous les moyens; on leur dfend de rien vendre. On leur ferme leurs
propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut
qu'ils passent en Galice, c'est  dire qu'ils traversent toute
l'Espagne, une population froce, les insultes et les vols, qu'ils
passent  travers les coups et les lapidations.

Alors, dsesprs, ils arment, se jettent aux montagnes, o les bandes
espagnoles vont  la chasse aux hommes.

Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retomb  l'tat des
btes de somme, jardiniers misrables, nes ou mulets des vieux
chrtiens. On leur te leur langue, leurs danses nationales, leurs
spultures mauresques, la vie, et la mort mme!

En cette anne 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle
de sa parfaite indiffrence: en Espagne, cette perscution des
Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolrance
donne aux protestants  la Dite de Spire, en vue de l'imminente
guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.

Soliman, Ibrahim, taient deux hommes pacifiques, et faits pour les
arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant.
Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'tait
bti un dlicieux palais sur ce lieu mme, et il y tenait son matre 
regarder les ftes, que son gnie fcond savait varier. On avait vu,
aux noces d'Ibrahim, Soliman couter patiemment les thses des
discoureurs, comme aurait fait un des Palologue ou des Cantacusne.
Mais la grande machine turque tait monte pour la conqute. Elle
broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organis en vain ce
sombre et colrique monstre de guerre, le corps des janissaires.
Soliman avait t oblig, ds son avnement, de les mener  Rhodes et
 Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse rvolte. Nul
remde que la conqute, la guerre sainte, la guerre de Hongrie.

Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable  tout
pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure,
la Syrie et l'gypte, rformant partout les abus, donnant de bonnes
lois, faisant justice et grce. Il assura sa droite, la Valachie, la
Crime tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trve de
cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 fvrier 1526, l'accueil et
les prsents que reut l'envoy de France rvlrent que l'Orient
allait envahir l'Occident divis.

Flottante sous les trangers et dsorganise de longue date, la
Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la
petite noblesse, le paysan, taient en pleine lutte. La Transylvanie
commenait  agir pour elle-mme,  part de la Hongrie. L'unit, au
contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, taient du
ct des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les
Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et  leurs
chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. 
Peterwardin, ils purent voir  qui ils avaient affaire. Les ingnieurs
des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hta de se rendre.

L'arme ottomane arriva aux marais de Mohacz, o taient les Hongrois,
mais non complets encore. Les Transylvains tardaient.  la vue du
croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien
attendre. Ils enlevrent leur roi en avant et tous leurs chefs,
plongrent aveugles dans la masse ennemie.

Les Turcs, plus froidement, avaient prvu l'irrsistible choc.
Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermrent,
enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se
divisrent pour faire face partout  la fois. Mais tel fut leur lan,
qu'une bande, le roi en tte, renversant tout, toucha les canons
turcs, qui les foudroyrent  dix pas. Ce qui resta, perant les
batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent  bout de
ces hommes terribles qu'en tranchant derrire eux les jarrets aux
chevaux.

Nombre d'entre eux, emports par la course, ou pousss par les Turcs,
allrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume.
La Hongrie resta l. C'est le tombeau d'un peuple. La question ds
lors commena entre la Turquie et l'Autriche.

Qui avait dtruit la Hongrie? Nul qu'elle-mme. La fatale habitude de
s'lire un prince tranger avait perverti le sens national. Dans la
dernire et suprme lection, le hros hongrois, Batthori, livre sa
patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnat
l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly.

Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu.
L'Autriche, c'est l'impt et la bureaucratie de plomb.

On a calcul que les Turcs demandaient  leurs tributaires cinquante
fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrtien. Mais
la vieille haine religieuse, les glises changes en mosques, les
ravages de la populace guerrire qui tranait derrire eux,
maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi
de terrible qu'elle est paye en hommes. Chacun ramne des esclaves.
On assure que cent mille familles, trois cent mille mes, furent
tranes en Turquie. Ils passrent sous les yeux de Zapoly, qui salua
de larmes amres ces prmices affreuses de son rgne.

Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui taient prs de
lui, il envoie l'un  Soliman, l'autre  Franois Ier. Le premier, qui
tait le Polonais Lasky, appuy  Constantinople par Gritti, le btard
du doge, eut sans difficult, d'Ibrahim, promesse d'un secours
efficace. L'autre, qui tait Rincon, ngocia en France et en Pologne,
offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils
qui et pous une princesse polonaise. Franois Ier promit un grand
secours d'argent qu'il ne paya jamais.

La situation tait fausse, bizarre. Il s'tait ligu avec Henri VIII
pour dlivrer le pape qui n'tait plus prisonnier. Il vivait en partie
de dmes leves sur le clerg, sous prtexte de la guerre des Turcs,
qui taient ses amis.

Son arme, mene par Lautrec, sans rsultat se consume  Naples.
L'Empereur, mortellement irrit de rester dupe du trait de Madrid,
envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins
ridiculement, rpond par un dfi. Le duel tant rgl, convenu, le roi
sent un peu tard que de tels intrts ne s'claircissent pas par un
coup d'pe. Il tergiverse, il quivoque, se moque ainsi de
l'Empereur. Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas
l'y avoir jamais rencontr.

La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de
Franois Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux
galres; traitement inou, qui et t barbare pour des prisonniers de
guerre, et ils ne l'taient pas. Bien plus, des galres espagnoles, o
les vendit en Barbarie, pour les perdre dfinitivement,  ne les
retrouver jamais.

[Note 23: Ce fait choquant est constat, non-seulement par les
rclamations de Franois Ier, mais par les aveux de Charles-Quint,
aveux plusieurs fois rpts (dans les papiers Granvelle).]

Les deux enfants, tenus dans une troite et sombre prison, n'ayant
plus un Franais, ne voyant de visage que celui des geliers,
perdirent jusqu' leur langue, changrent de caractre. L'atteinte de
ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre,
notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste
visage (si contraire  celui de son pre!), qui ne rappelait que la
prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tu en germe le futur
roi de France.

La France tarissait visiblement. Aprs le malheur de Lautrec, le roi
essaya par une petite arme ce que n'avait pu une grande; son gnral
fut pris. Son ami, Henri VIII, forc par la clameur des commerants
anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trve avec
l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accder. Les protestants
d'Allemagne, qui avaient cru  son appui, reurent la loi en mars
(1529). Ce qu'une dite de Spire avait fait, une autre le dfit.
Menacs dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, _protestrent_.
Origine du mot _protestant_.

La protestation efficace, la seule, tait l'pe. Franois Ier et
Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppla.

Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation
durable.

Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de
sicle en sicle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparat
entire, arrondie au compas. Entire, elle reparatra au XVIIe sous
l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs
et comme un prolongement de la Turquie; une bande troite, au nord,
reste autrichienne.

L'anxit de l'Empereur et de Ferdinand avait t trs-grande. Ils
n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement
qu'ils commencrent  rsister. La partie semblait belle pour le roi
de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte lgre devant cette
puissante assistance que lui donnait un tel succs des Turcs. Que
fit-il? Il traita.

Nulle circonstance plus favorable peut-tre, nulle plus honteuse.
C'tait trahir  la fois les Turcs et les chrtiens. Le roi tait, il
est vrai, battu en Italie, trs-affaibli sur mer par la dfection de
Doria et de Gnes, puis de moyens, sans argent, sans crdit. Mais
les impriaux n'taient gure moins malades. Lannoy l'avoue; il dit
qu'il n'y a plus rien  faire en Italie; le peuple est ruin, l'_arme
dsespre_. Un retard et port au comble les embarras de
Charles-Quint.

L'affaire fut habilement brusque par Marguerite dans une courte
ngociation avec la mre du roi (_7 juillet--5 aot 1529_). Cette
promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande
lutte; elle dut dcourager les Turcs, et peut-tre plus qu'aucune
chose les fit chouer devant Vienne (_14 octobre 1529_).

L'oeuvre de honte fut faite en grand mystre, et n'eut que deux
agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les
Italiens, qui taient l, tremblants, tchant de deviner leur sort.
Les dames se logrent  Cambrai, dans deux maisons voisines dont on
pera le mur pour qu'elles pussent se voir  toute heure sans
rencontrer d'oeil indiscret.

Les impriaux n'espraient pas un tel trait. Ils purent  peine y
croire. Un d'eux crit  Granvelle: Les conditions nous sont si
avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.
(_Granv., I, 693._)

Le trait tait tel: La France _gardait la Bourgogne, mais elle
s'anantissait moralement_ en Europe, abandonnant ses allis et
s'engageant mme  agir contre eux.

Le roi, qui n'avait pas trouv d'argent pour la guerre, en trouvait
pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux
millions d'cus d'or (_soixante-huit millions_ d'aujourd'hui).

_Il ne se mlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait
rien pour l'Angleterre, son allie._

_Il menaait les luthriens et Soliman_, le trait n'tant fait qu'en
considration des progrs du Turc et des troubles schismatiques qui
pullulent par la tolrance. (_Ng. Autrich., II. 681._)

Il disait  l'Italie l'adieu dfinitif, non plus une simple parole de
renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les
places que jamais on n'avait lches. _Barlette_ en Pouille, _Asti_,
patrimoine de sa maison.

Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une
_se soumettrait avant quatre mois_, et que l'autre _rendrait les
places qu'elle avait_ depuis soixante ans _dans la Pouille_. Il
prtait _sa marine, et donnait cent mille cus_  l'Empereur pour le
passage d'Italie.

_Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples_, rcemment
compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces
Napolitains. Ils les ruinrent, les dcapitrent, coupant cette fois
pour toujours et dracinant le vieux parti d'Anjou.

_Pas un mot pour Rene_, fille de Louis XII, qui venait d'pouser le
duc de Ferrare, et qui dut implorer la clmence de Charles-Quint.

_Pas un mot pour sa propre soeur_, ni pour la question de Navarre, si
grave pour la France.

Mais il y avait une chose plus sacre que la famille. C'taient les
vaillants hommes qui, de pre en fils, se faisaient tuer pour nous, le
vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruins par l'Empereur, ils
restaient ruins. _Le roi s'engagea  ne rien faire pour eux._

Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le
premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tir l'pe pour le
prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra
aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui ngocia en hte, comme on a vu.
Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant
plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord tait au fond le chef
de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient
la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un
demi-sicle, alli de la France, il lui fallut,  ce vieux Annibal,
plier sous les destin, _se faire vassal de l'Empereur_.

Comment, dans un seul crime, tant de crimes  la fois? et comment la
mre ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant
ainsi mprisable, excrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai
le faisait plus faible que Pavie?

Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les
terreurs de la prison. Ses petits-fils y taient malades, l'an
surtout, qui en resta faible, et qui mourut  dix-huit ans. Lannoy
lui-mme avait dit au roi inquiet que l'air de l'Espagne ne valait
rien  M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.

L'acte sauvage d'envoyer aux galres les serviteurs de ces enfants et
de les vendre en Barbarie donnait sans doute une ide bien sinistre de
ce qu'on avait  attendre. La famille faiblit.

Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles,
lui dit que l'affaire de Milan n'tait pas pour brouiller de bons
parents; qu'il tait bien ais de l'arranger en famille; qu'on en
ferait la dot d'une Autrichienne qu'pouserait le petit duc d'Orlans,
ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui
pouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne
avait tant dsir.

Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape
avait pris les devants, trait avec l'Empereur. Petit, minime
vnement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche!
N'importe, cela vint  point pour aider la bassesse, pour lui fournir
ce mot: Les Italiens nous ont trahis.

On signa le 7 aot. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait
envoy le trait  Anvers et autres villes pour l'imprimer, en
divulguer toutes les clauses publiques ou secrtes, pour que l'Italie,
l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait
trahi tous ses amis, les avait compromis, exploits et livrs.

Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux
Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guett et pris, il ne
sut que leur dire: J'ai voulu ravoir mes enfants. Il assura, du
reste, qu'il tait toujours digne de lui-mme, et consquent, parjure,
comme  Madrid; que, cette fois encore, c'tait une farce pour
attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours 
l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas
un cu.

Dans cette profonde boue o il nageait, il se fiait  une chose: c'est
que, de deux cts, il avait deux allis forcs, qui pouvaient le
mpriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.

Henri VIII divorait avec la tante de l'Empereur pour pouser Anne de
Boleyn. Cela l'enchanait  la France.

Soliman, dans sa conqute de Hongrie et son invasion d'Allemagne,
suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait
toujours entran les sultans, et l'intrigue vnitienne, qui, par
Ibrahim et le btard Gritti, l'avait lanc au nord, alli ncessaire,
fatal, de Franois Ier, mme ingrat.

Le duc de Venise, vieil Andr Gritti, homme de quatre-vingts ans,
reut l'pouvantable coup, comme il avait reu, tant d'annes
auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise,
pour s'tre allie aux empereurs et rois, avait gagn ce _purgatoire_
qu'ils lui faisaient endurer  Cambrai.

Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rdemption au Messie turc,
qui,  ce moment mme, matre de la Hongrie et prs d'envahir
l'Allemagne, allait forcer l'Empereur  la modration. Et, en effet,
Venise, ranonne, eut du moins ce bonheur de garantir ses allis,
d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie.

Rien n'avait arrt la marche de Soliman. Il avait dans les mains la
couronne de Saint-tienne, le puissant talisman auquel les Hongrois
ont attach la magie de la royaut. Nombre de magnats la suivirent, se
rallirent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour
roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti
l'intronisrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronn de la main de
Venise.

Le but tait atteint, la saison avance. Une Hongrie nouvelle tait
fonde qui dsormais faisait front  l'Autriche. Septembre finissait.
Charles-Quint, rassur par le trait de Cambrai ds le 5 aot, avait
pu envoyer  Vienne une lite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau
par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une
arme dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on
sait, immense par ses faubourgs, est en elle-mme une petite ville,
d'autant plus facile  dfendre. Les murs ne valaient gure. Mais les
troupes qui y entrrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les
premiers abattus, devaient arrter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait
point d'artillerie de sige, et n'et pu faire venir de grosses pices
 travers la grande plaine hongroise sans route, et dj dfonce,
gte des pluies d'automne.

Tout le pays tait nu et sans vivres. Les bandes irrgulires des
Turcs achevrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27
septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la
pluie, intolrables  ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui
dj s'taient rvolts  Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage.
Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livr par un
transfuge. Les Turcs, lancs  l'assaut, se trouvrent en face d'une
arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionne en Allemagne, dont
les effets furent effrayants. Repousss plusieurs fois, ils n'taient
ramens  la charge qu' coups de bton. Ils finirent par dire qu'ils
aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse
allemande. On cda le 14 octobre, et on leva le camp.

Ce fut le terme extrme des succs de Soliman au nord. Le climat fut
l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la
fatigue de traverser les steppes, demi-dsertes, de Hongrie; les Turcs
n'arrivaient qu'puiss. Charles-Quint juge ainsi lui-mme le sige
de Vienne: Le Turc s'est retir plus par ncessit que par aucun
secours qu'il penst pouvoir venir contre lui. (_Ngoc. du Levant, I,
179._)

L'chec n'tait pas humiliant, mais c'tait le premier chec. Il y
avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que
son matre n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au
combat. Il l'entoura de ftes, o le doge de Venise fut solennellement
invit. Les ambassadeurs vnitiens, hongrois, polonais, russes,
entouraient le sultan. La France tait absente. Franois Ier n'osait
ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoys turcs.

Les fruits du trait de Cambrai commenaient d'apparatre.

Charles-Quint, dbarqu le 12 aot  Gnes, un mois juste aprs le
trait, voit toute l'Italie  ses pieds. Tous les tats demandent
grce. Florence seule essaye encore de rsister.  clmence! Il fait
grce  tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan  Sforza,
donne Florence aux Mdicis. Un systme nouveau commence de prtendue
protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine,
l'amaigrissement et la phthisie, la mort amnage de manire  durer
des sicles.

Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du vhment Gattinara. Son
conseiller, modeste secrtaire, est l'avis Granvelle, le
Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux
rdacteur de la diplomatie impriale pendant trente annes. Quiconque
est, comme moi, oblig de subir ses interminables dpches, dplore sa
baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce gnie de
plomb furent ses moyens de gouverner. Trs-absolu, sous formes
hsitantes et dubitatives, il discutait  l'infini devant le matre et
le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais
vhment, nerveux et maladif,  la longue, croyait choisir, dcider de
lui-mme, et ne rsolvait gure que ce que Granvelle avait rsolu.

Cet esprit bas, fort et rus, doit tre l'auteur vritable du systme
que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: _Discipliner
l'Europe._

Pourquoi pas? Le pape annul et le roi de France annul, l'autorit,
c'est l'Empereur.

_Discipliner l'Italie_, la rendre obissante, souple instrument,
l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et
des hommes, de quoi tenir l'Italie mme dans un constant touffement.

_Discipliner le roi de France_, le faire soldat de l'Empereur, contre
le Turc et les luthriens, l'employer  dtruire ceux qui peuvent le
sauver encore.

_Discipliner l'glise_, par un concile que Charles-Quint tiendra au
nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant
pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives.

S'il en vient l, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience mme
et dans les liberts de l'me, comment sauvera-t-elle ses faibles
liberts politiques?

Dans ce plan, o tait l'obstacle? Y plier l'Italie n'tait que trop
facile. Le difficile tait la France. Ses rsistances, dans
l'isolement du trait de Cambrai, pouvaient-elles tre srieuses?
L'Empereur (les dpches le prouvent) agissait trs-directement par la
famille et les amis du roi, par sa soeur, la bonne reine Lonore, qui
aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne
demandait pas qu'ils trahissent leur matre. Au contraire, qu'ils
fissent sa fortune. Qu'tait-ce qu'un duch de Milan? L'Empereur, au
nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait
tre condamn, dpouill pour son divorce. Il ne s'agissait que
d'excuter la sentence, de raliser la saisie. Lanant Franois Ier
dans cette prilleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le
brouillait  mort avec l'Allemagne luthrienne.

Franois Ier, tent, branl par les siens, flottait entre deux
influences. Sa mre, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de
Charles-Quint. Marguerite, sa soeur, qui vint le consoler  la mort de
sa mre, le rapprochait des protestants. Elle tait seconde par les
frres Du Bellay, spcialement par Jean qu'elle lui fit faire vque
de Paris (1532).

De l des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie
Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde.
D'autre part, il charge Rincon d'intervenir prs de Soliman et
d'arrter le progrs de ses armes.

L'opinion tait absolument dvoye, pervertie sur ces questions. Les
protestants mme d'Allemagne qui comprirent  la longue que le Turc
faisait leurs affaires (_Ngoc., I, 646, ann. 1547_), les protestants
alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur
dfenseur. Le roi, comme ami du sultan, tait gourmand  la fois par
le pape et les luthriens. Son refus obstin d'agir sous Charles-Quint
contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait  l'affaire
d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques,
auxquelles il rpondait en menaant lui-mme de se sparer du
Saint-Sige (23 avril 1532).

Son envoy Rincon trouva le sultan dj en marche avec un peuple
immense, qu'on portait  cinq cent mille hommes. C'tait comme
l'expdition de Xerxs. Il fut reu, ce pauvre Espagnol, venu tout
seul  travers les dangers, comme l'et t le roi de France. Il
arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fte de nuit qui
l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangs en silence; tous
portant des flambeaux: Qu'est-ce, au prix d'une telle fte, que les
fameuses illuminations de Rome et du chteau Saint-Ange? Il n'y avait
peut-tre jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul vnement
plus grand en effet. C'tait la premire fois que les deux religions,
si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser.

Ibrahim dit  l'envoy que l'ancienne amiti du sultan pour la maison
de France aurait pu dcider Soliman  faire ce que voulait son frre
Franois Ier, mais qu'il tait trop tard; que, s'il reculait, on
dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'tonnait que le roi ft
cette requte pour un homme qui n'tait pas chrtien puisqu'il avait
saccag Rome, ranonn le vicaire du Christ, et qui tous les ans
plumait et pillait les chrtiens, sous prtexte de la guerre des
Turcs.

Soliman esprait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant
Vienne une force norme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois,
Bohmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'tait
faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme
fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux
princes en personne. Charles-Quint, tout arm, essayant des chevaux
qu'on lui avait donns, dit: Rien ne pourra m'empcher d'tre
moi-mme  la bataille. Et encore: Je tuerai ce chien turc, mots
dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui
parlait trs-peu, ne laissrent plus douter d'un duel homrique.

Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas 
Vienne, si cet orage immense se dissipait sans clater, pourquoi
combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcre  la jambe, ne
parut plus, alla prendre les eaux. La grande arme impriale,
europenne, s'en tint  couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours,
la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.),
ravages et pilles, fournirent le grand tribut de filles et de
garons que ramenait toute arme turque. On donna le change  l'Europe
en rpandant l'histoire, hroque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le
chteau fort de Gns, avait arrt Soliman. Ce qui n'est pas vrai de
tout point. Car Juritzi, bless, rduit  deux cent cinquante hommes,
traita et reut le croissant.

Pour la troisime fois, Soliman avait sauv l'Allemagne protestante.
Au bruit de son approche, ds le 23 juillet, Charles-Quint, repentant
de son intolrance, avait dclar suspendue toute procdure de la
chambre impriale contre les luthriens, promis que personne ne serait
plus inquit pour sa religion, et que le grand dbat serait soumis 
un libre concile de toute l'glise. Cette convention de Nuremberg,
ratifie en aot  Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de
l'arme formidable qui imposa  Soliman.

Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla
 son frre de traiter  tout prix. L'alliance de Franois Ier et
d'Henri VIII _contre le Turc_ (18 octobre 1532) lui fit croire, non
sans vraisemblance, qu'ils agiraient _pour Soliman_. Les conditions
les plus humiliantes furent imposes par le sultan et acceptes, le
partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu
qu'il avait de Hongrie, se dclara fils du sultan, frre d'Ibrahim,
vassal et tributaire. Tout tonne dans cette transaction, surtout le
lieu des confrences. Le trait se fit chez le btard Gritti, o
Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-mme. Grand scandale
pour les Turcs, indigns de voir Sa Hautesse descendre tellement, et
la main vnitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient
qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie.

Dans ces confrences, Ibrahim se livrait  toute sa vivacit grecque.
C'tait, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, _ dents
aigus_. Il mordait Charles-Quint: Il n'a pas de bonheur, disait-il.
Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne
peut. Il assige Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui,
avec mon matre, je ferais un concile; j'amnerais Luther d'un ct,
le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rtablir l'unit de
l'glise.

Tout cela patiemment cout. L'humble tnacit de l'Autriche fut l
dans tout son lustre. Et aussi son indiffrence parfaite sur le choix
des moyens. Le btard Gritti l'avait dit dans une lettre  l'Empereur:
qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassins. On manqua
Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tus comme rebelles (_rei
ls Majestatis_), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents,
les envoys franais, pendant dix ans, furent tous pis, arrts,
poignards ou empoisonns. (_Ng. du Levant, I, 181, 213, 237, 278,
279, 315_; _Hammer, trad., VI, 154, 278._)

Ibrahim et pri tt ou tard de cette main si elle n'et t prvenue
par celle de son ami, de son frre, Soliman, dont il faisait la
gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui,
coucher  ses pieds, avec qui,  toute heure, il vivait, parlait et
pensait.

Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au
parti des vieux Turcs. L'un, le trsorier de l'Empire, avait organis un
srail, une cole de jeunes esclaves, trs-choisis, trs-heureusement
ns, pour devenir les confidents, les fils du coeur, comme ils disent,
et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il prparait, levait cent
nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'ge
et la culture. Auraient-ils le gnie? C'tait la question. Le favori
prvint la chose, perdit le trsorier, et lui-mme donna les dangereux
esclaves  Soliman.

L'autre ennemi, c'tait une femme infiniment ruse, Roxelane,
c'est--dire la Russe. Son nom de guerre tait _la joyeuse_, _la
rieuse_. Dans l'ennui du harem, o tout est ptrifi, celle-ci eut
l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit
trangler le fils de Soliman. Rien ne lui rsista. Elle tua ses
ennemis, gouverna le sultan, l'empire, rgla, de son divan, l'Asie,
l'Europe. Seulement tout dchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim.

La perte du Grec avait t jure le jour o, revenant vainqueur de la
bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothque de
Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane,
qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais mme.

Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu,
et qu'il avait le tort d'avouer le mpris qu'il faisait du livre
sacr.

Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son pre Slim
l'horreur des Persans hrtiques qu'il manifesta en tuant tous ceux
qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clment pour les Persans
et les chrtiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva
rellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa
situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage
que l'Empereur ne put empcher  Tunis, o l'on tua trente mille
hommes.

Le fanatisme turc s'tait dtourn de l'Europe et des grands intrts
du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, o
d'ailleurs les conqutes faites par Ibrahim furent peu aprs perdues
par Soliman.

L fut port le coup dcisif. On l'accusa surtout prs de son matre
pour une cause futile. En Perse, o le moindre bey prend le nom de
_sultan_, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit 
Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout 
craindre.

En janvier 1536, Ibrahim, bien prs de sa fin, consomma l'oeuvre de sa
vie, le trait d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Trait
_commercial_, qui couvrait une ligue _politique_. Franois Ier, du
reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vnitiens: Je ne puis
le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils
occupent l'Empereur et font la sret de tous les princes.

Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans dfiance, rentra le soir au srail,
comme  l'ordinaire, pour prendre prs de son matre sa nourriture et
son repos. Il y trouva la mort.

Le lendemain, on le vit trangl. L'tat du cadavre montrait qu'il
s'tait dfendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des
mains sanglantes qu'il y avait imprimes dans la lutte. Terrible
accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore aprs, on les
voyait avec horreur.

Des deux cents vizirs qui ont gouvern l'Empire ottoman, il n'y a eu,
ni avant, ni aprs, un tel vizir. Il reste grand, moins pour avoir
donn  cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir li
la Turquie et la France, sauv trois fois l'Europe, commenc la
rconciliation des religions ennemies.

Dans le rcit de cette longue et souterraine ngociation, tissue des
mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave
grec, ingnieux, hroque et clment, nous a soutenu le coeur, et,
comme il n'a pas de monument  Galata, o fut jet son corps, nous
avons crit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la
reconnaissance de l'avenir.




CHAPITRE XVI

LA RFORME FRANAISE

1521-1526


L'histoire souille, sanglante, du srail turc et de notre diplomatie
menteuse, a d marcher  part, aussi bien que l'histoire atroce des
armes mercenaires qui firent le chtiment de la Rome papale. Nous
n'avons pas eu le courage de mler ces sujets, comme on le fait
souvent, aux saintes origines de notre rnovation religieuse. Nous
avons respect, isol celle-ci, mis  part la vierge sacre.

Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens  cette
grande histoire populaire des premiers rveils de la libert, j'y
retrouve une fracheur d'aurore et de printemps, une sve vivifiante
et toutes les senteurs des herbes des Alpes. _Sento l'aura mia
antica!..._

Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous
donne toujours un sentiment si vif des liberts de l'me, avec le
souvenir de leur grande rvolution, en est la vraie figure; c'est
elle-mme sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.

J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la
premire fois ces routes sacres; lorsque, aprs une longue nuit
passe dans les basses valles, tremp du morfondant brouillard, je
vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes dj roses dans l'azur du
matin.

Je ne connaissais gure l'histoire de ces contres, ni celle de la
libert suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversrent
ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache
aux sources du P.

Je n'en sentis pas moins ds lors ce que j'ai mieux connu depuis, et
trouv de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe.

Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point l de molle posie. Nul
mysticisme. L'austre vigueur et la saintet de la raison.

Ces vierges de lumire, qui nous donnent le jour quand le ciel mme
est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne rjouissent pas
seulement les yeux fatigus d'insomnie, elles avivent le coeur, lui
parlent d'esprance, de foi dans la justice, le retrempent de force
virile et de ferme rsolution.

Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austrit terrible, qui
donnent  l'Europe les eaux et la fcondit, lui versent en mme temps
la lumire, la force morale.

Ce n'est pas le ciel que regarde au rveil le pauvre laboureur de
Savoie, ni le fivreux marin de Gnes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses
rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent
d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les dlivrent
des mauvais songes, et disent au captif: Tu vas voir encore le
soleil.

Le mot _Vaudois_, au Moyen ge, veut dire _libre chrtien_, dgageant
le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse posie
lgendaire, de tout culte superstitieux.

Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonne, tait
l de soi-mme, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas,
comme font trop les historiens protestants, ter  cette tribu unique
des Vaudois son originalit et sa grce d'enfance. Arrire la
critique! Arrire l'hrosme! Ne calvinisons pas cette histoire.
cartons et les dogmes qu'ils reurent au XVIe sicle, et leur
trente-trois guerres protestantes. Cette pope de l'Isral des Alpes
se colore d'un esprit tranger aux premiers Vaudois.

La nature, dans ces monts svres, est si grande, elle s'impose de si
haut, qu'elle anantit tout, sauf la raison, la vrit.

Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la
main de Dieu. Toute posie, tout roman, est l  rude preuve. Le
voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra
mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe 
l'austrit de la contre, est raisonnable, vrai et grave.

Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une
fraternit srieuse, une grande charit mutuelle, ce petit peuple fut
vraiment une admirable idylle chrtienne. Mais nul n'eut moins de
dogme. La lgende chrtienne, accepte d'eux docilement, ne semble pas
avoir eu grande place en ces mes, moins domines par la tradition que
par la nature qui ne change pas.

Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce,  peine
perceptible: un christianisme peu thologique, ignorant si l'on veut,
innocent comme la nature; et, dessous, un lment qui ose se produire,
le doux gnie de la contre, les fes (ou les fantines)[24], qui
flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin.
Anciens esprits paens qui ne sont pas bien srs d'tre soufferts,
elles peuvent s'vanouir toujours et dire: Pardon! mais nous
n'existons pas.

[Note 24: Un mot de M. Muston, dans sa premire dition, avait
vivement excit mon intrt. Je fis appel  son obligeance, et j'eus
le bonheur d'en recevoir cette rponse. C'est la dernire relique de
cet innocent paganisme, le dernier souffle et la suprme haleine de
ces pauvres petits tres qui vivaient encore dans les fleurs.

  Ay vist una Fantina                  J'ai vu une Fantine
  Que stendava, la mount,              Qui tendait l-haut
  Sa cotta nblousina                  Sa robe nbuleuse
  Al' brou de Bariound.               Aux crtes de Bariound.

  Una serp la sguia                   Un serpent la suivait,
  De coulour darc en cel,              De la couleur de l'arc-en-ciel.
  Et su di roc venia                   Et sur les rocs elle venait
  En cima dar Castel.                  Vers la cime du Castel.

  Couma 'na fiour d'arbroua,           Comme une fleur de clmatite,
  Couma nva dal col,                  Comme neige du col,
  Passava su la broua,                 Elle passait sur la cte,
  Senz'affermiss'ar sol.               Sans appuyer au sol.

  Avio perdu ma fea,                  J'avais perdu ma brebis;
  La Fantina me di:                    La Fantine me dit:
  Ven coum mi s la sca;              Viens avec moi sur la colline;
  Et la troubrou li.                  Et je la trouvai l.

FRAGMENT.

  --Cosa fas-ve i, bella spousinotta?
  --Il ay pers lou camin, et scarsa mia cotta,
  Li brouss m'an perd, saignou souta d p.
  Et me sentou may p d'endar fin d'ay cas.
  --Paoura bergira! ven; ven pura, brisa mia!...

TRADUCTION.

  --Que faites-vous ici, belle petite pouse?
  --J'ai perdu le chemin et dchir ma robe.
  Les broussailles m'ont gare; je saigne sous les pieds
  Et je ne me sentirai jamais d'aller jusqu'au hameau.
  --Pauvre bergre! viens; viens seulement, ma petite...

Voil tout ce que je possde en fait de documents originaux relatifs
aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance,
et encore ne sont-ce que des vieillards  qui j'en ai entendu parler.
Les vieux montagnards pouvaient bien en parler  un enfant, mais s'en
fussent tus devant une personne raisonnable.

Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais
approcher.

Lorsqu'au temps des moissons une mre dposait le berceau de son
enfant dans les bls, elle tait rassure par la pense qu'une Fantine
venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer
s'il pleurait, lui chanter confusment pour l'endormir, carter de son
front les mouches piquantes, etc.

Si dans les rochers arides s'panouissait une magnifique fleur, c'est
qu'une Fantine l'avait arrose, cultive, etc.

Lors d'une inondation, un berceau entran sur les flots vint aborder
sans accident au rivage: c'tait une Fantine qui l'avait dirig.

Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur
premire gloire en ce temps. C'est une belle singularit de ce petit
peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de
plus grand dans notre littrature que la trilogie vaudoise du naf
Gilles, de l'loquent Lger et du vaillant Arnaud. (_La Glorieuse
rentre des Vaudois_, par M. Arnaud, colonel et pasteur des valles.)
De nos jours, cette inspiration s'est retrouve dans Muston. La
premire dition de son histoire contient une dlicieuse description
du pays (rimprime rcemment). La seconde, complte et refondue
entirement, est prcieuse par les renseignements qu'il a recueillis
dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui
rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire
si dramatique, un pome plein de beaux vers: l'_Isral des Alpes_.]

Ainsi, en grande modestie, ces fes lgres sont le sourire de la
srieuse valle. Oh! srieuse! Un Dieu si grand parat l-haut au
gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les
seules glises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des
plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fes s'y
cachent, et il ferme les yeux.

Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et
tremblante! Alliance touchante des religions de l'me avec l'me de la
nature!

Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le
dogme du _salut par l'unique foi au Christ_ qu'ils reurent au XVIe
sicle, parat trs-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient,
au contraire, le salut _dans les Oeuvres_ et dans le travail.

Cet axiome est d'eux: Travailler, c'est prier.

Ils ont tenu leurs mes dans cet tat moyen, modeste, des charmantes
montagnes intermdiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine
pimontaise et les gants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent
et les tiennent sous leur froid regard.

Il n'y a pas l  rver. Ds que les neiges diminuent l-haut, il faut
en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure.
Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux,
leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois,
bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la
communaut, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nomme la
petite frileuse (_fredouline_), qui semble regarder aux glaciers,
compter peu sur l't, se tenir rserve, timide et prte  se fermer
toujours.

Vertu unique et singulire de l'innocence! Au milieu de ces craintes,
subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une srnit
singulire, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants.
La petite glise vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver
son grain dans le rocher: Heureuse, heureuse colombelle! etc.

Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui
manque-t-il donc? Ds 1200, perscute, brle. En 1400, force dans
ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et
quatre-vingts enfants y sont gels dans leur berceau. En 1488,
nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont
quatre cents enfants) touffes dans une caverne. Le XVIe sicle ne
sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas.

Dans tout cela, nulle rsistance. Un respect infini pour leur
seigneur, pour leur matre et bourreau, le duc de Savoie.

Cette terrible ducation par le martyre leur rendait naturelle une vie
de puret extraordinaire, dans une tonnante fraternit. L'galit de
misre, de pril, faisait l'galit d'esprit. Dieu le mme entre tous.
Tous saints et tous aptres de leur simple _credo_. Ils s'enseignaient
les uns les autres, les femmes mme, les filles et les enfants.

Ils n'avaient point de prtres. Ce ne fut qu' la longue, lorsque la
perscution fut plus cruelle, que quelques hommes se rservrent et
furent mis  part pour la mort. On les appelait _barbes_ (c'est--dire
_oncles_), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre
tait certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.

Quelques-uns migraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et
sur le Rhin, la balle sur l'paule, mettant en dessus je ne sais quel
denre de colportage, et dessous la denre de Dieu.

Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe sicles directement par la
prdication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du
christianisme le plus pur et le moins loin de la raison.

L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer _Vaudois_ les
sorciers ne donnrent le change  personne. Lorsqu'au XVe sicle
l'inquisiteur d'Arras dit: Le tiers du monde est _Vaudois_, on
comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrtien.

Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, rforme
politique et morale, ne d'une raction contre l'orgie des guerres
mercenaires, sortie des coeurs honntes et du coeur d'un hros,
Zwingli.

Autres les sources de la rforme allemande qui, dans le bon sens
magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au
mysticisme.

Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les
grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du
Nord, dlaisses sans dfense par le roi, levrent les mains, les yeux
au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux,
prchrent, lurent, chantrent aux marchs pour leurs frres, encore
plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de
l'arme impriale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre
troupeau sans berger et sans chien.

Le roi lui-mme avait besoin de Dieu dans cette grande dtresse, et
aprs ses humiliations de l'Htel de Ville. La soeur fit lire  son
frre,  sa mre, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur tait
Michel d'Arande, aumnier de Marguerite, ami, lve de Brionnet, le
mystique vque de Meaux.

La petite communaut, rfugie  Meaux autour du vnrable Lefebvre et
sous la protection de l'vque Brionnet runissait des personnes de
croyances trs-diverses. Brionnet, Lefebvre, et leurs disciples
Roussel et Arande, aumniers de Marguerite, taient simplement des
mystiques, mes pieuses et tendres, qui ne voulaient de rforme que
douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'ducation des
enfants. D'autres taient des humanistes, des critiques, des rudits,
comme l'hbrasant Vatable, premire racine du Collge de France, et
le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et
Niebuhr, a librement discut les origines de Rome.

Il n'y avait,  proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux,
un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel,
l'aptre de la Suisse franaise, le prcurseur de Calvin. Les ouvriers
de la ville taient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le
plus clbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action,
briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte n pour courir au martyre,
pour ravir la palme et la mort.

Marguerite, le roi et sa mre taient favorables aux mystiques,
indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La
sotte violence des sorbonnistes rvoltait le roi. Ils avaient condamn
d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hrsie norme
d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'vangile
trois personnes diffrentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les
placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme
distingu, Berquin, qui traduisait et rpandait des ouvrages de
Luther. Le Parlement brla ces livres, n'osant encore brler l'auteur.

Un grand vnement populaire changea l'aspect des choses.

Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient,
surtout  Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de
leur ordre, renouveles et glorifies par Luther. Leurs suprieurs,
trans  Bruxelles, furent forcs de se rtracter, mais les moines
persvrrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche
(sur un ordre d'Espagne sans doute) prta main-forte au clerg, ferma
le couvent d'Anvers. Les moines furent jets en prison et condamns 
mort. Quelques-uns ayant chapp, de pieuses et bonnes Flamandes,
intrpides par charit, les disputrent  leurs bourreaux, en
sauvrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachrent trois autres. En
attendant, on svit contre les pierres mmes. Le couvent dut tre
dtruit. On en vendit les vases comme profans et souills. Le saint
sacrement en fut extrait solennellement, et reu en grande pompe dans
l'glise de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas.

Peu de temps auparavant, le clerg anglais avait fait mourir, comme
disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enferm
depuis 1511, s'tait enfin chapp et enseignait dans les greniers de
Londres ou dans les bois de Windsor.  Coventry, quatre cordonniers,
un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brls
vifs _pour avoir enseign  leurs enfants le_ Pater _et le_ Credo _en
anglais_.

Ces vnements excrables encouragrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'
dfendre non-seulement les traductions de l'vangile, mais mme des
prires franaises  la Vierge, mme l'vangile latin de Robert
Estienne.

Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur
Schmidt de Strasbourg, se trouve tablie, jour par jour et dans un
trs-grand dtail, la preuve que, de 1521  1535, Franois Ier eut
besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures
arbitraires et violentes, pour dfendre les protestants _contre
l'autorit lgale_, le clerg, le Parlement, et _contre le peuple_; on
appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la
rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les
bnfices. Ajoutez les marchands, clients du clerg, les vieilles
femmes perdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc.

Ni Franois Ier, ni sa soeur, n'taient protestants. Elle tait tendre
et mystique, lui artiste et fort idoltre, surtout des images
vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut
d'esprit moins biblique que Franois Ier.

La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa ( la fin de 1522).
Charles-Quint prenait l'initiative de prter au clerg le secours du
bras sculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance
du pape et les affaires d'Italie, non moins grave  l'intrieur o le
besoin d'argent l'obligeait  solliciter sans cesse des dcimes
ecclsiastiques. La noblesse,  ce moment, se dclarait pour Bourbon,
la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prtres vers
lui et vers Charles-Quint?

La cour ds lors se divise. Tandis que Marguerite  Paris,  Lyon,
coute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait
reprsenter des farces o se gourment le pape et Luther, la reine-mre
consulte la Sorbonne sur le moyen d'extirper le luthranisme.  quoi
les docteurs rpondent assez durement: Que le roi n'excute pas les
arrts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire
rtracter, de quelque rang qu'ils soient. Allusion  la soeur du
roi.

Mais le roi est pris  Pavie, sa soeur part. La digue est rompue. La
Sorbonne et le Parlement sont mancips. La reine mre, pour regagner
le pape, lui demande le meilleur remde au luthranisme. Il rpond:
L'Inquisition.

Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non
moins cruelle, compose de deux sorbonnistes et de deux
parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'tait
rtract, et qui dsavouait sa rtractation. Il est brl, et avec lui
un ermite de la fort de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans
trop tt, sur la foi du _Bourgeois de Paris_, qui visiblement se
trompe.)

De grandes et terribles scnes se passrent  Metz,  Nancy. La
rvolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en
Lorraine, avait troitement ligu les autorits laques et
ecclsiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de
Tournay, fut brl le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du
protestantisme franais. Sa mort en suscita un autre, le cardeur
Leclerc, rfugi en Lorraine. Dj  Meaux, il avait t cruellement
flagell, marqu. Sa mre, non moins intrpide, l'avait exhorte
elle-mme. Au moment o le fer rouge fut approch de son fils, elle
s'tait trouble d'abord; puis, releve, elle cria: Vive Dieu! et le
signe de Dieu!

Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mre, la soif du martyre.
Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fte 
Metz. Toute la ville,  certain jour, allait  une chapelle renomme
de la Vierge. Leclerc, indign des honneurs rendus  l'idole, rva
longtemps de l'abattre. Il tait poursuivi des mots de l'Exode: Tu
briseras les faux dieux. La veille mme de la fte, il mit la Vierge
en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'meut, entre
en fureur. Leclerc pris ne dsavoue rien.

Il puisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord
le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui
brla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes
moqueries du psaume: Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des
yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui
les font leur ressemblent, etc. Il pouvanta ses bourreaux, qui le
brlaient  petit feu. (Juillet 1525.)

Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il prcipita l'affaire de
Berquin, malgr une lettre du roi. Il tait brl, si le roi, enfin
dlivr, n'et trouv le temps  Bayonne, o il resta un moment,
d'crire un ordre absolu de surseoir.

Tout ce qu'une mre, une tendre soeur, peut faire pour les siens,
Marguerite le fit pour les perscuts. Ceux d'entre eux qui avaient
t obligs de fuir  Strasbourg y trouvrent ses secours et ses
recommandations; du fond de l'Espagne, elle tait prsente et elle
agissait.

Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme
et de ceux de la Renaissance. L'illustre mdecin de la reine mre,
Agrippa, qui l'avait quitte, osa revenir en France. Le bon vieux
Lefebvre, qui tait en fuite, fut rappel avec honneur par le roi, qui
lui confia le plus jeune et le plus chri de ses fils, le Benjamin de
Marguerite.

Les protestants venaient mettre aux pieds de Franois Ier l'loquent
et noble livre que lui ddiait Zwingli: Vraie et fausse religion.

L, puissante tait la rforme, ou nulle part, peu thologique, toute
morale, une rvolution  gagner toute la terre.

Ce Zwingli, paysan intrpide, aumnier d'arme, fort lettr du reste
et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable
coeur s'tait rvolt  la vue de la dmoralisation qu'elles
entranaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infme commerce du
sang.

Nomm cur d'Einsiedeln, le fameux plerinage du canton de Schwitz, il
eut le succs admirable de faire renoncer ce canton  la vente de
chair humaine. Tous les plerins qui venaient apporter l leur argent,
il les renvoyait sans rien recevoir, moraliss, convertis  un culte
raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple,
il a montr le type mme, le vrai gnie de la Suisse, dans sa fire
indpendance de l'Italie, de l'Allemagne.

Trs-tolrant, il poussa  la guerre contre les catholiques,
lorsqu'ils appelrent l'tranger. Un matin, les montagnards ayant
march vers Zurich, il dfendit la patrie sans espoir de la sauver.
Bless, il ne voulut pas de grce. Son corps fut mis en morceaux. Son
ami, Myconius, pour sauver son coeur des outrages, le jeta au courant
du Rhin. Le fleuve des anciens hros en reste plus hroque.

Son langage  Franois Ier, digne de la Renaissance, tablissait la
question de l'glise dans sa grandeur. Il y runit tous les saints, y
met Socrate et Caton entre David et saint Paul: Vos anctres y seront
aussi, dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il
n'y aura pas un homme de bien, un hros, une me fidle, qui y manque.
Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand?

Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un coeur le retiendra
 jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle
glise, telle que Zwingli la voyait assise au Colise des Alpes.




CHAPITRE XVII

SUITE DE LA RFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE

1526-1535


Au moment mme o le roi faisait  sa soeur cette concession
trs-grave de confier son jeune fils  un docteur rcemment condamn
et poursuivi, il tait dj travaill par une influence contraire. Sa
mre tant toujours malade, et Duprat ayant baiss, les affaires
passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la
cour, Montmorency, qui avait succd  la faveur de Bonnivet, et qui
fut sans doute aid contre Marguerite par la nouvelle matresse, alors
dans la premire fleur de sa beaut et de son crdit.

L'admiration que le dvouement fraternel de Marguerite avait cause
aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi
d'Angleterre. Ses instructions  ses envoys (mars 1526) donnent
beaucoup  penser: ils feront  la duchesse les compliments et
flicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurs,
pour la dextrit avec laquelle elle a amen la dlivrance de son
frre. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence,
s'ouvrant  elle en toute chose que l'occasion pourra requrir.

Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non.
Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont crites par un
cardinal. Il s'agit de mariage.

Henri VIII tait dj spar de fait de la reine, incurablement malade
d'une maladie de femme. Il logeait  part. Il lui gardait beaucoup
d'estime et d'gards.

Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son ge ne vivrait pas
longtemps ainsi; que, religieux et austre, il n'aurait pas de
matresse. Donc, divorce et mariage.

La chance tait belle pour Franois Ier. Donner pour reine 
l'Angleterre,  un roi trs-domin par le sentiment conjugal, cette
soeur qui lui tait si parfaitement dvoue, et dont la grce, la
supriorit, auraient subjugu Henri VIII, c'et t, pour ainsi dire,
tre roi d'Angleterre lui-mme.

C'est avec un grand tonnement qu'on voit dans les dpches anglaises
que le roi semble vouloir empcher l'ambassadeur d'Henri VIII de
causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'loigne de sa soeur, craint
de les laisser ensemble. (Avril 1526.)

On doit croire que la coterie clricale et les partisans de l'Espagne
qui se groupaient ds cette poque autour de Montmorency, redoutaient
infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux
ides nouvelles, aurait eue sur les deux pays.

Montmorency avait prise sur le roi par son ide la plus chre, par
l'Italie, avec laquelle,  ce moment, il concluait une ligue. Comment
s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on
prenait dfinitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en
Angleterre celle qui les protgeait en France, celle qui venait
d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis?

De son ct, Wolsey, qui tait cardinal, prvoyait, voulait le
divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoute du
clerg.

Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de
Strasbourg, datent avec prcision et son esprance et sa chute. En
mars, elle lui crit: Vous pourrez venir en avril. Le roi vous
enverra chercher. Et elle lui crit en juillet: Je ne puis vous dire
tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. _La cause
qui fait qu'on ne s'y accorde_, c'est la dlivrance des enfants du
roi. Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol,
persuadaient  la grand'mre, au pre, que le moyen le plus sr de
recouvrer les enfants tait de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on
n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans
l'autre hypothse, il fallait s'loigner du protestantisme.

Donc, ils arrachrent du roi l'exil de sa soeur et son mariage de
Navarre. Imprvoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui,
dissolvant la cour de Marguerite, spare d'elle et renvoie  Londres
la jeune Anne Boleyn, qui va conqurir Henri VIII et le sparer de
Rome.

Marguerite, en pleurs, obit; elle pouse le roi de Navarre en janvier
1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au
printemps de mme qu'un envoy de la France, par un mot hardi, troubla
 fond la conscience dj branle d'Henri VIII et dcida le divorce.

Cet envoy parlait avec Wolsey d'un mariage entre Franois Ier et la
fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si _lgalement_
le roi tait libre, ayant dj l'engagement d'pouser la soeur de
Charles-Quint.  quoi le Franais, piqu, rpliqua qu'il voudrait
aussi qu'on lui prouvt que la fille d'Angleterre tait _lgitime_, sa
mre ayant pous les deux frres,--avec dispense papale;--mais ce
qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.

Il n'avait pas dit: _Inceste._ Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui
entra au coeur. La reine avait t si bien la femme du frre an
d'Henri, qu' la mort de ce frre on la croyait enceinte. Le second
mariage n'avait eu, pour bndictions du ciel, que maladies, deuils et
morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie,
maladive comme sa mre, et qui ne rappelait en rien la brillante
vigueur d'Henri VIII. Le divorce tait naturel, lgitime, s'il en fut
jamais. Seulement, comment esprer que le pape annulerait une dispense
donne par un pape? On apprit  ce moment que Clment tait prisonnier
(mai 1527).

Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors
rpandu  la cour d'Espagne, Franois Ier et offert  Wolsey le
patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de
basse Allemagne.

La dlivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle
alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey mme vint  Compigne
demander pour son matre la belle-soeur du roi, Rene, fille de Louis
XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune
princesse tenait de sa mre un droit ou une prtention d'hritire de
la Bretagne qu'Henri VIII tt ou tard aurait fait valoir. La mre du
roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre
l'alliance? On l'et cru, on se ft tromp. Tout tait chang 
Londres pendant l'absence de Wolsey.

Il tait rest trois mois en France, beaucoup trop: Qui quitte sa
place la perd. Quand il revint, il trouva que son matre avait un
matre, et que le roi, jusque-l tout  lui, allait avoir  choisir
entre son vieux pdagogue et une femme adore.

On a discut si la France, l'ancienne conqurante de l'Angleterre, au
lieu de flotte et d'arme, n'imagina pas cette fois de la prendre par
une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion,
Henri VIII et amrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Rene,
et nous perdions son alliance.

Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intress, aura-t-il
t sans voir que le roi tait excd de la reine et de toute reine;
qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn,
avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et
spirituelle, mais rsolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle
n'avait qu' paratre?

Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle clipsa
toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille
du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes
compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Franaise avait
la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait,
chantait; elle tait la joie de la maison.

Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle et d'elle-mme dtruit sa
fortune.  son arrive, elle avait accueilli un parti trs-convenable.
Wolsey avait grond le jeune homme, et la reine avait profit de
l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans
l'absence de Wolsey, son pre la fit revenir  la cour. Elle y brilla,
donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-l,
innocemment, les Anglaises dcouvraient leur sein. Anne Boleyn leur
enseigna par son exemple une rserve plus habile.

Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanit, qu'elle avait fort
troubl le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut
pouvante. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait
jamais aim. La passion retarde chez un homme si violent, dont la
figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang,
tait faite pour donner effroi. Elle tomba  genoux et demanda grce,
disant qu'elle ne pouvait tre sa matresse; que, d'ailleurs, il tait
mari... Puis, voyant que rien ne l'arrterait, qu'il renverserait
tout obstacle, plus terrifie encore, elle lui dit ce mot plein de
sens: Que, si elle pousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas
avec lui la mme ouverture de coeur qu'avec un poux de son rang.

Wolsey s'excusant  son matre de n'avoir pas eu Rene, Henri rpondit
froidement: Vous pouvez vous consoler; j'pouse Anne Boleyn.

Le cardinal, dsespr, commena ds lors un jeu qui pouvait lui
coter la tte: d'une part, crivant au pape pour obtenir le divorce;
d'autre part, l'avertissant que la belle tait de l'cole de la reine
de Navarre, hrtique et luthrienne.

Le pape tranait, gagnait du temps, inclinant  droite ou  gauche,
selon que l'arme franaise ou celle de l'Empereur avait l'avantage.
La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoy 
Londres, pour clairer de prs le tnbreux cardinal, un jeune diable,
plein d'esprit, pntrant, flatteur, amusant. C'tait le troisime des
frres Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un vch de Bayonne
qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain
de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires
secrtes du ct des Turcs, le bon ami de Barberousse et le
correspondant de Soliman. vque de Paris, cardinal, il ne fut pas
loin, dit-on, d'tre pape. La chose et t piquante. Rabelais tait
son vangile. Il a travaill plus que personne  crer le Collge de
France.

Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne  la fois
deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et
furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du
peuple, drang par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela
crit  Montmorency, qui ne dsire point le divorce ni la rupture avec
l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre
l'ascendant  la soeur du roi, relever le parti antiespagnol sur les
ruines de Montmorency.

Wolsey, qui, comme un homme prs de tomber, allait de sottise en
sottise, dcida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre.

Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais
protestants qui traduisaient les livres saints et les crits de
Luther. Wolsey parvint  avoir un de ces livres, surpris chez Anne
Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri
VIII...  temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la thologie
eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey ds lors tait
perdu. Sa lettre secrte au pape pour empcher le divorce fut trouve,
et l'ordre donn de le mener  la Tour. Le chagrin, la maladie, la
mort qui lui vint  point, lui pargnrent l'chafaud.

Les ides nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on
peut croire que le roi de France tait fort port  les mnager. Ce
qu'il y eut de perscutions, de supplices,  cette poque, et mme
beaucoup plus tard,  Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer  une
influence contraire  celle de la cour, aux Parlements et au clerg.
Franois Ier, quoi qu'on ait dit, n'tait pas Louis XIV. Il avait la
force sans doute, mais bien moins l'autorit. Ces grands corps
procdaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauv Berquin que par un
coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde.

La seule manire de changer les dispositions du roi, c'tait de lui
faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrmement le
souvenir et la crainte de l'anarchie de Charles VI. Il l'avait dit
au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30
mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutile.
Le protestantisme, comme toute grande rvolution, avait toutes sortes
d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques
taient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs
avait fort bien pu faire ce pieux sacrilge, si utile  leur parti. La
Sorbonne et son syndic, Bdier ou Bda, venaient de recevoir du roi la
plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un vnement qui
brouillt tout, mt le peuple, la cour mme, changet la face des
choses.

Le roi, qui avait appel le premier artiste du temps, Lonard de
Vinci, et voulu attirer aussi le premier crivain, rasme. Mais il
avait refus. Il n'avait garde de venir, tant violemment poursuivi
par Bda et la Sorbonne. Ce Bda, suprieur de Montaigu, chef des
tudiants sans tude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie
pieuse et de la rpublique ignorantine, tait roi sur sa montagne, et
difficilement permettait  l'autre roi, le roi de France, de rien
usurper chez lui.

rasme avait indiqu, dans un pamphlet de Bda, quatre-vingts
mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphmes. L'ami
d'rasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accus se faisant
accusateur, se chargea de prouver, par l'vangile, que Bda n'tait
pas chrtien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de
dtrner son adversaire, le redoutable syndic. Il crivit 
l'Universit que, _comme la Facult de thologie avait l'habitude de
calomnier_, il dfendait qu'elle imprimt rien sur l'accusation avant
que l'affaire et t examine par l'Universit et le Parlement
(1527).

En 1528, la mutilation de la Vierge venait  point pour Bda. La masse
gnrale du peuple tenait fort  ses images, tait encore parfaitement
idoltre et ftichiste.

Dans cette longue dcadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de
plus vivace, c'tait l'idoltrie de la Vierge, plus tard complte par
le Sacr-Coeur. Les confrries de la Vierge taient innombrables, de
toutes classes, de prtres et d'tudiants, de marchands, de femmes et
de filles. Pour ces confrries, un tel acte tait plus qu'un
sacrilge, c'tait comme un outrage personnel. Elles allaient remuer
ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de
protger les luthriens.

Ces confrries avaient leur centre dans le clerg de Paris, leurs
assembles dans les glises, leurs orateurs dans les gens du pays
latin, docteurs, matres, tudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une
part aux confrries, d'autre part aux sminaires, qu'on appelait alors
collges,  un peuple d'coliers robustes dont beaucoup avaient trente
ans.

On croit que l'esprit de la Ligue n'apparat qu' la fin du sicle.
Grande erreur. Cette fausse dmocratie, ennemie de la libert, ce
peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps
force sots systmes, tout cela existe dj dans les Cappets de Bda,
dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris,
talant superbement la crasse de leurs toges habites, l'arme des
sminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue
Saint-Jacques, venait heurter au Palais firement, imprieusement. Et
par derrire, fort serviles, dociles au moindre signal de _Nos
Matres_ de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres
bnfices.

Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques
visionnaires, des fous de toute nation. L'universit de Paris, tant
une des dernires qui tnt pour la scolastique et toutes les vieilles
sottises, tait leur cole de prdilection.

Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris tait le
vrai champ de bataille o devait se dbattre  mort la lutte des deux
esprits.

De l'universit d'Alcala, le _chevalier de la Vierge_, Ignace de
Loyola, un capitaine mrite, bless, g de trente-sept ans, venait
d'arriver aux coles de Paris (fvrier 1528), et il y resta sept
annes.

De l'universit de Bourges, voue aux ides nouvelles et protge par
Marguerite, un colier de dix-huit ans venait souvent  Paris, le
sombre et violent, le savant, l'loquent Calvin.

De l'universit de Montpellier vint aussi, par occasion, un mdecin,
un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un
mpris magnifique des uns et des autres.

Un mot de plus sur Loyola, qui dut tre certainement acteur, et
trs-ardent acteur, dans cette affaire populaire. N en 1491, il
avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'tait vou  la Vierge depuis
six annes, et avait travers toutes les phases du mysticisme. Ermite,
mendiant volontaire, plerin  Jrusalem, tudiant  Alcala, il y
avait form une association d'tudiants. De mme que son compatriote
Raymond Lulle imagina la fameuse _machine  penser_, Ignace avait
imagin une _machine d'ducation_, une discipline automatique, quasi
militaire, un cours d'_exercices_ qui, des actes corporels menant aux
spirituels, dresserait l'homme le moins prpar  devenir _soldat de
Jsus_. La matrialit de cette mthode faisait justement sa force.
Loyola, dit son biographe, quand il tait tent du diable, _chassait
les ides avec un bton_.

C'tait un Basque de Biscaye, un Don Quichotte trs-rus, mettant un
grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains
d'Espagne ne le comprirent pas, censurrent son livre des _Exercices_
et l'emprisonnrent. Mais l'archevque de Tolde, qui sentit mieux que
les moines toute la porte d'un tel homme, lui enjoignit d'_acheter
robe et bonnet d'tudiant_ et d'aller s'tablir aux coles. Il dut
tre d'autant mieux reu  Paris, que Bda, le chef rel de
l'Universit, tait intime avec les Espagnols.

Un noble capitaine, brave, glorieusement bless, un plerin de
Jrusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisment
ascendant sur les coliers. Sa figure et suffi pour le dsigner. Il
tait chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu
d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, dprims  force
de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes;  chaque instant il
pleurait par averses et  torrents. Ajoutez  ce portrait des
paupires contractes et basses, pleines de rides et de plis, o
logeaient, cachs  l'aise, la passion et le calcul, la force d'une
ide fixe.

Sa rputation de pit tait si grande, que deux de ses compatriotes,
Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses
matres devinrent ses disciples; son rptiteur, le Savoyard Le
Febvre, un professeur de philosophie, Franois Xavier, de Pampelune,
se donnrent  lui, avec d'autres, Espagnols, Franais, et, sous ce
grand capitaine commenant leurs _exercices_, devinrent les premiers
soldats de la redoutable arme de la Vierge et de Jsus.

L'historiette d'aprs laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet
homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mrite pas qu'on en
parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente
que firent les tudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura
honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer
que ce vaillant homme, si passionn, ce _chevalier de la Vierge_,
s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et
s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non.

La question tait pose sur le pav de Paris d'une manire redoutable.
La masse tait pour les images, et, sous la bannire du clerg, des
Cappets, des confrries, marchait contre les protestants. Le roi ne
pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le
pape, il avait  coeur de prouver qu'il tait bon catholique. Il tait
d'ailleurs irrit de voir compromettre l'ordre et mpriser l'autorit.
L'occasion tait dramatique. On tait sr qu'il voudrait paratre,
figurer en public, montrer en crmonie ce beau roi, ce pompeux
acteur.

Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires;
toutes les rues taient tendues. Procession grave et nombreuse du
clerg de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple
universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Bda, de ses
effrns Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin,
blouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi,
ayant  sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour
demander pardon  l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la
Vierge mutile, et  la place en met une d'argent. Tout cela avec une
pit, une tendresse, une motion, qui lui gagnrent le coeur du
peuple. Quand il eut plac la statue et redescendit, il avait les yeux
pleins de larmes.

Mais ce n'tait rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique
l'image mutile et t en grande pompe dpose dans Saint-Gervais,
elle ne se tint pas tranquille: elle opra des miracles, ressuscita
des enfants.

Ces choses contre la nature n'arrivaient gure qu'il n'en sortt des
vnements rellement dnaturs et horribles. On devait en attendre
quelque affreuse tragdie. Il fallait seulement trouver un gibier sur
qui lcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distingue par la
fortune, le rang et l'esprit; on tait sr que la chasse serait
populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien
connus, taient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait
quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un
autre, qui avaient pass en Suisse. Il ne restait que Berquin.

La chose tait fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement
aim du roi, autoris par lui dans son accusation rcente contre la
Sorbonne. Le Parlement hsitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un
serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brler des livres qui le
compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frapp,
s'vanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait
besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement.

Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le
Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non
pas  mort, seulement  finir ses jours dans un _in pace_ au pain et 
l'eau. Appel au roi. Mais il tait  Blois. Le Parlement, mcontent de
l'appel, tourdi des cris, entran, envelopp, rendit cette sentence
atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il tait dix heures du
matin. Il fut trangl, brl  midi.

Pendant que le roi s'tonne, s'indigne de tant d'audace, Bda lui fait
une guerre plus directe et plus personnelle.

Notre ambassadeur  Londres, Jean du Bellay, tait revenu  Paris
pour obtenir de la Facult une dcision favorable au divorce. Affaire
vritablement grave, o Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le
commerce anglais taient furieux de la rupture avec la Flandre. Le
grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: Il sera chass dans
trois mois. La femme rpudie, Catherine d'Aragon, une sainte
Espagnole doue de toute l'opinitret aragonaise, devenait le centre
des rsistances. Elle envoya  Henri VIII une prophtesse pileptique
pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en
prsence d'Henri, prchrent que son sang, comme celui d'Achab, serait
lch par les chiens.

La dcision des universits du continent pour ou contre le divorce
devait avoir un grand poids prs du peuple d'Angleterre. Il ne tint
pas  Bda que la Facult de Paris ne ft contre. Il s'entendait
publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait
envoys, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur.

Au premier mot que Du Bellay dit  la Sorbonne, Bda l'arrta, disant:
On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.

Franois Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce
corps, souvent servile pour le roi, l'tait bien plus pour le clerg.
Il fit le mort. Bda vainqueur, fit dcider par la Sorbonne qu'elle ne
ferait rien _que par ordre du roi_, lui renvoyant ainsi toute la
responsabilit de la chose, le forant de se dclarer nettement pour
Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, ngocia et
ne l'emporta qu' une faible majorit.

Il et voulu une enqute sur les manoeuvres de Bda.  la premire
sance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier
avaient arrach les pices au bedeau et empch de voter. Ce bedeau,
gardien des registres, avouait qu'on l'avait forc de faire un faux
dans le procs-verbal. Le Parlement luda, ajourna l'enqute, disant
_qu'elle nuirait plutt au roi d'Angleterre_, c'est--dire irriterait
la Sorbonne contre les deux rois.

Franois Ier tait d'autant plus ulcr de l'entente de Bda avec les
Espagnols, qu' ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et
trouvait sur leur visage, chang et mconnaissable, la trace de leur
captivit. Bda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour
Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'et t le faire
adorer. Les sots l'auraient canonis.

Le mieux tait certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui
lever en face une vraie cole de science, cole _laque_, _gratuite_,
qui enseignt _pour tous_, librement, en pleine lumire,  portes
ouvertes! et ft dserter peu  peu le nid des chauves-souris.

Rien n'indique que le roi n'ait bien vu ni bien compris un but
tellement lev. L'ide, trs-probablement, n'appartient qu' trois
personnes: Bud, Jean Du Bellay et la reine de Navarre.

Le roi, bless en 1521, avait fait le voeu de btir une glise et un
vaste collge, tablissement magnifique, mais, par l'difice et
l'emplacement, qui et t celui de l'htel de Nesle en face du
Louvre, magnifique par le nombre des coliers, qui eussent t six
cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup
de temps pour que Bud, son bibliothcaire, lui transformt son ide
et relevt jusqu' celle d'une haute cole publique, libre, grande par
la science.

Heureusement, Franois Ier, qui avait longtemps rv de croisade, de
Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et
voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux
Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseign dj  Paris sous
Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'tait dj une hrsie.
Bud crit  Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les
thologiens  l'enseignement de la langue d'Homre.

On profita en 1529 de l'irritation de Franois Ier contre la Sorbonne.
 ce moment o, rassur par le trait de Cambrai, il se mit  btir de
tous cts, Bud obtint, non pas qu'il btt le Collge de France,
mais qu'il fondt seulement deux chaires (de grec et d'hbreu). En
attendant que ce collge et sa maison  lui, on professa modestement
dans un petit collge universitaire. La nouvelle cole enseigna
d'abord chez ses ennemis.

Les chaires, en 1530, furent portes de deux  cinq.

Deux de grec furent donnes  Toussain, ami d'rasme, et  Dans,
noble de Paris; deux d'hbreu  deux rfugis italiens, juifs
convertis de Venise, que protgeait Marguerite. L'un d'eux eut pour
successeur le savant franais Vatable.

Mais ce qui fut admirable, comme premire porte ouverte 
l'enseignement encyclopdique, c'est qu'aux chaires de langues
sacres on en joignit une de mathmatiques. On pouvait prvoir que peu
 peu toutes les sciences forceraient l'entre, se feraient place,
formeraient par leur runion l'cole universelle de la libre critique
et de la rnovation de l'esprit humain.

La mdecine y professe ds 1542, avec la philosophie. Au latin,
enseign ds 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc.

Glorieuse cole qui attend encore son histoire. Elle rompit la
dernire chane qui attachait l'homme au pass, quand Ramus en immola
la plus respectable idole, Aristote, et scella la rvolution de son
sang.

Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses,
l'Orient et la nature.

L, les rabbins vinrent apprendre l'hbreu aux leons de Vatable. L,
les Parses vinrent de l'Inde redemander  Burnouf leur langue oublie.

Champollion et Letronne y ont exhum l'gypte. Cuvier, Ampre, Savart,
et autres grands inventeurs, y ont renouvel les sciences naturelles.

Celles de l'homme non plus n'y ont pas t striles, quand trois amis,
d'une parole mue et sincre, suscitrent, dans un temps d'abjection,
une tincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignrent la
_grande amiti_.

Mot saint qui, pour toute me vraiment vivante et humaine, veut dire
l'harmonie des coeurs qui fait celle de l'esprit et fconde
l'invention.

Mot sacr, antique, par lequel l'instinct prophtique de nos pres
avait dsign la Patrie.

tait-ce en vain? tions-nous abuss? Fut-ce une illusion, quand la
flamme morale, tombe sur cette foule ardente, nous revenait plus vive
et plus profonde? Quand les yeux rpondaient des coeurs, quand
l'clair de tant de regards jurait que la Patrie tait pour jamais
fonde l?

Non, rien n'est effac, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous
obstinons  le croire. Les murs mmes paraissaient mus, et tels ils
sont rests, qu'on y regarde bien. Les votes frmissantes n'ont pas
dsappris cet cho.




CHAPITRE XVIII

FLUCTUATION DU ROI ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEL ESPRIT

1530-1535


En l'anne 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'tait fait
lire une pice qui courait dans Londres: _la Supplique des Mendiants_.

C'est la lamentable complainte qu'adressent  Votre Altesse vos
suppliants, pauvres monstres qu'on ose  peine regarder, les lpreux,
culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre crot
toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que
jadis, dans votre royaume, s'est glisse une race de faux mendiants,
qui s'appellent vques, abbs, prtres, moines. Ils se sont appropri
les plus riches seigneuries; ils tirent la dme de tout, mme des
gages des valets; il n'est pauvre mnagre qui, pour tre absoute 
Pques, ne donne dme de ses oeufs... Chassez ces mendiants robustes,
etc.

Cette verte rclamation des aveugles et des boiteux tait celle de
tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la
Rforme tait de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui
rendre des yeux.

Dj elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute
l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clerg surtout  la
cration des coles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent
pas seulement des thologiens, mais les instituteurs du peuple.

Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus prilleux de sa
vie, le plus tiraill, le plus occup, parmi ses disputes, ses
lettres, ses prdications, ses leons de thologie, entre un monde qui
s'croule et un monde qui commence, _enseigner le soir les petits
enfants_? (13 mars 1519.)

Et Calvin, si dur et si sombre dans sa cration de Genve, qu'a-t-il
fait surtout? Une cole. Non-seulement la haute cole des hros et des
martyrs, mais d'abord et principalement l'humble cole qui commenait
tout, l'cole primaire, lmentaire. Sa sollicitude pour l'enfant,
jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect
du monde.

L'cole, c'est le premier mot de la Rforme, le plus grand. Elle crit
en tte de sa rvolution ce devoir essentiel de l'autorit publique:
_Enseignement universel_, coles de garons et de filles, coles
libres et gratuites, o tous s'assoiront, riches et pauvres.

Que veut dire _pays protestants_? Les pays o l'on sait lire, o la
religion tout entire repose sur la lecture.

_C'est pour la premire fois qu'on parle de l'enseignement des
filles_, qu'on s'occupe de former celles qui, bientt, comme femmes et
mres, auront  former leurs fils.

La lecture, l'criture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire,
beaucoup de chant.

_C'est pour la premire fois que l'enseignement universel de la
musique est institu._

L'homme qui, plus qu'aucun autre, excuta la pense de Luther, fit les
livres, fonda les coles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde
Rforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mlanchthon,
o Bossuet n'a voulu voir qu'un rformateur timide, un hrtique
peureux, qui avance et qui recule. En ralit, il a eu le rle le plus
actif dans la cration d'une nouvelle Allemagne, inspire de lui,
anime de lui, et qui doit se dire la fille de Mlanchthon.

Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens
ecclsiastiques, la majeure partie revint  sa vraie destination, aux
coles, aux hospices, aux communes,  ses vrais propritaires, le
pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse.

Cette suprme question du temps se pose vers 1530, aprs le trait de
Cambrai: que vont faire pour la Rforme les deux premiers souverains
de l'Europe?

Le rle de l'Empereur est tout trac. Roi d'Espagne, il est
catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). N
Flamand, grand ami des moines, puissamment influenc par un
confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il
se sent le vrai pape, le chef et dfenseur de l'glise catholique.
L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira
contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour rformer le pape
mme. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de Franois Ier. Le premier
fruit que Charles-Quint tire de son trait de Cambrai, c'est de
pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la dite d'Augsbourg la
condamnation des protestants. Ils se liguent  Smalkalde et
s'adressent  Franois Ier (1532).

Donc, celui-ci, courtis des protestants d'Allemagne et d'Angleterre,
d'autre part du pape, est l'arbitre rel de la question religieuse.

Elle est tranche pour Charles-Quint, qui, de toutes faons, sera le
champion du catholicisme.

Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le ct du
protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui pouvanta la France
par sa sombre austrit, Calvin et Genve ne sont pas encore. Jusque
vers 1540, le protestantisme est flottant, indcis et divis entre
vingt coles diverses. Il n'a pas fix la formule, le code de la
rsistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par
les cts humains, gnreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure
du doux Mlanchthon.

Le moment vraiment dcisif pour Franois Ier fut le 21 octobre 1532.
Sur l'appel des confdrs de Smalkalde contre l'oppression de
l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se runirent 
Boulogne. Henri VIII tait venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son
parti, aboli les tributs que son glise payait  Rome, et dclar 
son clerg qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au
roi. Ceci tendait tout au moins  faire un patriarcat, comme dj on
l'avait propos dans la captivit du pape. Henri voulait de plus une
ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de
l'Allemagne. Franois Ier, retenu, contre son intrt visible, par sa
mre, par Montmorency, par Duprat, Franois Ier se tira des instances
d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn.
Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite
somme qu'on envoya aux Allemands.

Les historiens systmatiques n'ont pas manqu d'admirer toutes ces
tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut
jamais, y voient dj l'essai habile du systme d'quilibre. Ce fut
tout simplement l'effet des influences de cour qui se balanaient. Le
vieux Duprat tait lgat et voulait devenir pape, Montmorency
conntable; ils tiraient  droite, du ct espagnol et papal. La
duchesse d'tampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la soeur du
roi et les Du Bellay, l'inclinaient  gauche, vers Henri VIII, les
protestants, Soliman. Ce n'tait pas un quilibre, c'taient des
chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions
violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion.

Par exemple,  trois mois de distance, il se lie intimement avec le
pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi,
l'horreur de l'Italie, de l'Europe, dtruisant  l'instant mme ce
qu'il a essay de faire.

L'quilibre europen qu'on voit ici bien  tort ne fit rien pour lui
dans les deux crises suprmes de 1536 et 1544. La France se sauva
seule.

Revenons.

Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme.  ce
grand enfant, le pape montrait le duch de Milan.

Le duc de Milan, malade, sans postrit, ngociait aussi secrtement
avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur
de lui faire pouser sa nice.

Sur ces amorces, le roi envoie  Milan un italien francis, Maraviglia
ou Merveille, un sot tourdi, glorieux, qui ngocie  grand bruit,
menace les impriaux. Ses gens, grands bretteurs, les dfient.
Riposte, les pes tires; un Espagnol est tu. Que fait le duc de
Milan? Effray de voir tout connu, il perd la tte, fait prendre
l'agent de Franois 1er, et, pour regagner l'Empereur, le dcapite la
mme nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immdiatement donne sa nice 
Sforza.

Le roi reconnut ce jour-l sa situation, son isolement, le mpris
qu'on faisait de lui.

Ce coup de fouet le rveilla, mais pour le prcipiter plus avant dans
sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nice pour un de
ses fils. Le pape, libralement, donne en dot Parme et Plaisance,
terre papale, que nous n'emes point, Pise et Livourne, que son cousin
Mdicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent.
L'affaire est caractrise par l'aveu du roi: Nous avons pris une
fille toute nue. La dot relle tait l'alliance du pape. Belle et
solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain!

Le roi fit brusquement la chose  Marseille; le mariage bcl,
consomm, il revint avec cette nice (Catherine de Mdicis), plus une
patente du pape pour brler les luthriens. Les Anglais lui firent
honte d'avoir humili sa couronne, de s'tre fait le lieutenant de la
police papale et le sbire de l'vque de Rome.

Ce voyage, cette intimit avec le pontife, avait produit son effet
naturel  Paris. L'Universit, que le Parlement mme conseillait de
rformer, loin de subir cette rforme, devint tout  coup agressive.
Elle s'en prit violemment  la soeur du roi, qu'il avait laisse 
Paris. On la frappa dans son aumnier, le doux et mystique Roussel,
qui prchait au Louvre. On la frappa en elle-mme, en son livre, le
_Miroir de l'me pcheresse_, rverie tendre et monotone, qui n'tait
pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques.

Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence
du roi, essayaient d'agir. Profitant de la rforme qu'on faisait dans
l'Universit, ils avaient russi  faire porter au rectorat un des
leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le
poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, o il se
cacha, protg par la reine de Navarre.

C'est sur elle que tout retomba. Les moines rpandirent dans les
chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape
qu'il voudrait chasser tous les luthriens, Montmorency aurait dit:
Commencez donc par votre soeur.

Aprs la chaire, le thtre. Ils firent jouer sur les trteaux par la
bande des Cappets, _cette furie_, cette Hrodiade. On proposait de la
mettre dans un sac et de la jeter  la Seine.

Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enqute. Il
emprisonna Bda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par
argent,  faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison
d'Autriche, se trouvrent forts auprs du roi. Jean du Bellay obtint
de lui qu'il appellerait Mlanchthon  Paris pour confrer sur la
runion des deux glises. S'il venait, il tait possible que son
insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile
que celui du roi.

Une histoire fort scandaleuse et aid  noyer les moines. Les
cordeliers d'Orlans venaient d'tre pris pour une farce sacrilge. La
femme du prvt de cette ville tant morte sans leur faire de legs,
ils voulurent faire croire qu'elle tait damne. Comment en douter?
Aux heures de matines, son me plaintive errait, gmissait dans les
votes de l'glise. Les cordeliers dclarrent qu'ils n'y feraient
plus l'office.  grand bruit, ils emportrent le saint sacrement, les
reliques. Cela n'allait pas moins qu' faire dterrer la damne et la
jeter  la voirie. Malheureusement le prvt obtint un ordre du roi
pour fouiller l'glise, malgr les privilges ecclsiastiques. Il
trouva, empoigna l'me, qui tait un jeune novice. Tous furent amens
 Paris, jugs, condamns  l'amende honorable.

Le parti tait bien malade. Un vnement imprvu le sauva, comme en
1528.

En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgs d'Allemagne, des
anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit  Paris, on
brla un moine mari, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec
les anabaptistes, le donner pour un prcurseur de leurs jacqueries
fanatiques.

Le 18 octobre de la mme anne, le roi, alors  Blois, se levant le
matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte mme un placard
contre la messe, comme ceux que les protestants avaient dj affichs.
Il fut hors de lui, plit de tant d'audace, d'un si direct affront 
la majest royale.

Ces doctrines, qui venaient de faire une rpublique  Munster, de
chasser le prince-vque, puis d'y faire le _roi tailleur_, le fameux
Jean de Leyde, l'pouvantrent. On lui montra le spectre de
l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prtendus anabaptistes de
Paris voulaient faire un massacre gnral des catholiques, brler le
Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'crit comme chose sre 
Madrid.

Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme
franais. Rien de plus loign de la sanglante orgie de Munster.

Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout
difiante. Il tait paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-l,
 coup sr, n'avait pas t  Blois.

Il avait t d'abord un garon leste et ingambe, vif, farceur,
vritable enfant de Paris. Frapp par un accident, il n'en tait pas
moins rest un grand rieur. Assis devant la porte de son pre, qui
tait un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il
riait approche et dit avec douceur: Mon ami, si Dieu a courb ton
corps, c'est pour redresser ton me. Il lui donne un vangile.
tonn, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmit
augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie  enseigner
l'criture ou  graver sur des armes de prix, ce qui le mettait  mme
de donner aux pauvres et de les gagner  l'vangile.

Sur son martyre, nous ne suivrons pas les rcits protestants de Bze,
Crespin, etc. Nous prfrons le rcit plus ancien d'un fort zl
catholique, le _Bourgeois de Paris_ (publi en 1854). Il trouve ces
horreurs admirables, en donne tout le dtail, en accuse beaucoup plus
que n'avaient dit les protestants.

Pendant six mois, de novembre en juin, continurent dans Paris les
sacrifices humains.

     Audict an 1534, 10 novembre, furent condamns sept personnes 
     faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche
     ardente, et  tre brles vives. Le premier desquels fut
     Barthlemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit
     lesdicts placards. Et pour ce, fut brl tout vif au cimetire
     Saint-Jean.--Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier,
     demeurant rue Saint-Denis,  l'enseigne du Cheval noir. Il avoit
     lui-mme affich de ses criteaux. Il fut men faire amende
     honorable devant Notre-Dame, et de l aux Innocents, o il eut le
     poing coup, puis aux Halles, o il fut brl tout vif, pour
     n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.--Le troisime, un
     imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprim les livres
     de Luther. Brl vif  la place Maubert.--Le 18 novembre, un
     maon, brl vif rue Saint-Antoine.--Le 19, un libraire de la
     place Maubert, qui avoit vendu Luther, brl sur ladite
     place.--Un granier aussi et un couturier demeurant prs
     Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusrent et promirent d'en
     accuser d'autres, la cour les garda.

     Le 4 dcembre, un jeune serviteur brl vif au Temple. Le 5, un
     jeune enlumineur brl au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune
     bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la
     charrette, et fit amende honorable.

     Le 21 janvier, trois luthriens (dont le receveur de Nantes)
     brls rue Saint-Honor, et un clerc du Chtelet; un fruitier
     devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier prs
     Saint-Sverin, lequel toit matre d'cole et mangeoit de la
     chair le vendredi et le samedi.

     Le 16 fvrier, un riche marchand, de cinquante  soixante ans,
     estim homme de bien, brl au cimetire Saint-Jean.

     Le 19, un orfvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de
     verges.--Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune colier de
     Grenoble, furent brls; l'colier, pour avoir affich la nuit
     des criteaux (par ordre d'un matre de l'Universit, chez qui il
     demeurait).

     Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, _qui avoit attach
     au chteau d'Amboise, o toit le roi_, quelques criteaux, fut
     brl  Saint-Germain-l'Auxerrois.

     Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trains sur une
     claie au parvis Notre-Dame, et mens au March aux pourceaux,
     _pendus  chanes de fer, et ainsi brls... Et de mme_, un
     cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Genevive, qui mourut
     misrablement sans soi repentir.

     _Et furent leurs procs avec eux brls._

Dans ce rcit d'un Parisien contemporain, et qui put tre tmoin
oculaire, on voit nonce la cruelle aggravation de peine qui commence
alors (en novembre). Les condamns ne furent pas pralablement
trangls, mais effectivement _brls vifs_. Et, cette peine ne
suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des _chanes
de fer_ qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empchant
le corps de s'affaisser et de disparatre dans le feu.

Les _procs brls_ avec les hommes, par une prcaution infernale,
ont rendu trs-difficile d'crire avec certitude les actes de ces
martyrs.

Rien n'indique que le roi se soit impos le supplice de voir ces
horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les
convulsions des patients et l'odeur des chairs brles. Il ne vint 
Paris que le 21 janvier, sortit  huit heures du matin, alla du Louvre
 Saint-Germain-l'Auxerrois, et de l, en grande pompe,  travers les
rues tapisses, suivit la procession du clerg, qui porta le saint
sacrement de reposoir en reposoir.  chacun, il s'arrta et fit ses
dvotions. Puis il dna  l'vch. Il y vit l'amende honorable.

Si le roi et assist aux excutions, le _Bourgeois_, excellent
catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de
consigner le fait.

Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tir du roi
une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas
t conserve, mais le fait est prouv par la suspension qu'accorda le
roi (26 fvrier).

Le clerg s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout envelopp. Et
la Presse tait plus qu'un art: c'tait un lment ncessaire, comme
l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, l insalubre.
N'importe. C'est la condition suprme de l'existence. On ne supprimera
pas la respiration, ni pas davantage la Presse.

D'aprs un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel,
Taillandier, etc.), l'imprimerie a donn, avant 1500, quatre millions
de volumes (presque tous in-folio). De 1500  1536, dix-sept millions.
Aprs, on ne peut plus compter.

Dans les dix premires annes de Luther, les publications dcuplent en
Allemagne. En 1533, il y a dj dix-sept ditions de l'vangile
allemand  Wittemberg, treize  Augsbourg, treize  Strasbourg, douze
 Ble, etc.

Le catchisme de Luther est bientt tir  cent mille, etc., etc.
(Schoeffer, _Influence de Luther sur l'ducation_). La Suisse et les
Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts
pour rejoindre l'Allemagne.

La demande de la Sorbonne tait tellement ridicule, que les
parlementaires, jusque-l allis des sorbonnistes, rclamrent contre
eux. Bud et Jean Du Bellay dmontrrent au roi que la chose tait et
inepte et impossible.

Le clerg tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des
censeurs lus par le Parlement. Et peu aprs, en 1542, il tira la
chose des mains du Parlement, et se fit censeur.

Cependant, de toutes parts, la voix publique s'levait contre
l'horrible inconsquence de poursuivre les protestants  Paris et de
les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brler les
chrtiens.

Les Allemands, il est vrai, avaient dtruit l'anabaptisme (communiste
et polygame). Mais,  Paris, avec quelque furie qu'et t mene la
chose, les pices brles avec les hommes, les procs dtruits, la
lumire teinte, il n'tait que trop certain que pas un de ces
infortuns n'tait anabaptiste. Autre tait l'cole franaise, toute
chrtienne, soumise aux puissances.

C'tait justement le moment o les protestants d'Allemagne, avec
l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlev le Wurtemberg
 la maison d'Autriche et au catholicisme, forant Ferdinand 
accepter le fait accompli,  confirmer l'dit de tolrance.

Il en tait rsult une vaste explosion protestante. Tout ce qui
restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se dclara. La
Pomranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de
Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se
dclarrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commenait 
s'branler et prendre le mme esprit.

De sorte que Franois Ier put voir qu'en brlant les protestants il
dfaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment
o il venait de les gagner par un signal service, se brouillait avec
un parti qui avait dj la moiti de l'Europe.

Et pour qui cette sottise? Pour Clment VII, qui mourait? Pour gagner
l'glise italienne? Cette glise, comme l'Italie, l'excrait et le
maudissait pour avoir lch, appel l'pouvantable terreur des
corsaires de Barberousse.

Il commena  voir clair, et se dpcha en juillet (1535) de regagner
les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de
nouveau inviter Mlanchthon. Il donna une amnistie, voulant que les
suspects ne fussent plus inquits, et que, s'ils taient
prisonniers, on les dlivrt. Les fugitifs pouvaient revenir en
abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques.

Une chose plus significative tait dj faite depuis fvrier. Le roi
avait enlev Bda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait
jet au Mont-Saint-Michel, o il resta jusqu' sa mort.




CHAPITRE XIX

FRANOIS Ier ET CHARLES-QUINT--FONTAINEBLEAU--LE GARGANTUA

1535


Le Ligeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'lecteur palatin,
nous donne un curieux portrait de Franois Ier. C'est le dernier
moment o il fut encore lui-mme. Les maladies le saisirent en 1538
avec une extrme violence, et, dans les annes qui suivirent jusqu'
sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survcut.

Il tait fort entam en 1535. Cependant il avait toujours la
conversation brillante, la riche mmoire que les Italiens avaient
admire: Il savait, disait  merveille les particularits de chaque
pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves
navigables, et cela pour les contres les plus loignes. (P. Jov.)

Hubert ajoute ce mot: Non-seulement les artistes auraient profit 
l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il
prononait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.
(_Hub. Vita Fred. Pal._)

Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait
trente-cinq et ne se portait gure mieux. Il bgayait comme Franois
Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coups.
Peut-tre les avait-il perdus par suite des attaques d'pilepsie qu'il
eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de
maladies. Il tait fort adonn aux femmes, autant qu' la table;
grandes dames et petites filles, tout lui tait bon. Un ulcre le
fora de quitter brusquement l'arme, en 1532, en prsence de Soliman.

Les maladies de ces princes ont servi l'humanit, en ce sens que leurs
mdecins, les plus minents du sicle, durent, pour des maux tout
nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne mdecine,
grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le mdecin de Franois Ier,
l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'cole de Paris, vit les plus
grands esprits du temps assiger sa chaire, les Fernel, les Rondelet,
les Sylvius, les Servet, les Vsale. L, Vsale prpara la premire
description anatomique de l'homme qu'on ait possde. L, Servet
entrevit la grande et principale dcouverte du sicle, la circulation
du sang.

Vsale, prosecteur de Gunther, devint le mdecin de Charles-Quint, et
crivit _Sur la goutte de Csar_ un opuscule qu'on a plac, non sans
cause, prs du pome de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des
anciens traits relatifs  la grande maladie. Csar, trait par le
gaac, fut de plus en plus nou et tortur d'exostoses. Le roi, qui
semble avoir prfr les pilules mercurielles de son ami Barberousse,
n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent prs de la
mort, et cette triste bouffissure dont tmoigne son dernier portrait.

Dans cet tat de sant, les dispositions des deux malades taient
toutefois diffrentes. L'humeur cre de Charles-Quint, irrite et
attise par des mets trs-pics, ravivait sans cesse en lui les
lments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence,
la mlancolie de Charles le Tmraire. Il ne voulait point de paix.
Franois Ier, plus malade, plus dcourag, sans l'affront de Merveille
et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trve
qui durt ses dernires annes. (_Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538._)

Franois Ier, peu  peu, tait comme rentr en lui. Jeune, il avait
d'abord rv l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire.
Milan lui restait au coeur. Mais il et voulu l'obtenir par
arrangement plutt que par guerre.

La guerre lui allait si peu, qu'il avait mme renonc aux grandes
chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les dserts de la
Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement
placer sa ferie de Chambord, n'allaient plus au promeneur
valtudinaire. Il lui fallait une nature plus resserre et exquise. Il
aimait Fontainebleau.

Harmonie d'ge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage
d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus
recueilli. Ses roches chaudement soleilles o s'abrite le malade, ses
ombrages fantastiques, empourprs des teintes d'octobre, qui font
rver avant l'hiver;  deux pas la petite Seine entre des raisins
dors, c'est un dlicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce
qui resterait de la vie, une goutte rserve de vendange.

Si vous aviez quelque malheur, o chercheriez-vous un asile et les
consolations de la nature?--J'irais  Fontainebleau.--Mais si vous
tiez trs-heureuse?--J'irais  Fontainebleau.

Ce mot d'une femme d'esprit peut tre senti de tous. Mais ce sont
pourtant les blesss surtout, les blesss du coeur, qui ont
affectionn ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la
ruine du Moyen ge, vient prier dans cette fort. Louis XIV, vaincu,
fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie,
et cherche  Fontainebleau un peu de silence et d'ombre.

L aussi Franois Ier, dcourag des guerres lointaines, veuf de son
rve, l'Italie, se fait une Italie franaise. Il y a refait les
galeries, les promenoirs lgants, commodes et bien exposs, des
villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son
Odysse est finie. Il accepte, la destine le voulant ainsi, son
Ithaque.

Franois Ier, qui n'avait pas peu contribu au naufrage de l'Italie,
en recueillit les dbris avec un amour avide auquel elle a t
sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle.
Passion relle et non joue. Dans ce sicle effectivement o tous les
princes affichrent la protection des arts, il y a, entre ces
protecteurs, des diffrences  faire. Lon X eut l'ide baroque de
faire Raphal cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le
pinceau du Titien. Tous honorrent les artistes. Mais Franois Ier les
aima.

Les exils italiens trouvrent en lui une consolation, la plus grande:
il les imitait, prenait leurs manires, leur costume et presque leur
langue. Lorsque le grand Lonard de Vinci vint chez lui en 1518, il
fut l'objet d'une telle idoltrie, qu' son ge de quatre-vingts ans
il changea la mode et fut copi par le roi et toute la cour pour les
habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi  la
tte lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde  son exemple,
prononait  l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite,
qui crit comme elle prononce: _chouse_ pour _chose_, _j'ouse_ pour
_j'ose_, _ous_ pour _os_, etc.

Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un
monde de chefs-d'oeuvre. Malheureusement nos rgentes du XVIIe sicle,
trs-galantes et trs-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres
peintures; elles n'aimaient que les ralits. Un acte impie en ce
genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange et peint 
l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur
les terres hasardes de la fantaisie. Cette oeuvre tait la Lda,
l'austre et pre volupt, absorbante comme la nature. Il l'avait
envoye au roi de Fontainebleau. Cette image srieuse, s'il en fut,
hautaine, altire dans son ardeur, parut obscne  des prudes
impudiques, et, comme telle, fut brle par les sots.

Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient t en
quelque sorte une re de dispersion pour l'Italie. La concentration
fut brise. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en
va  Mantoue, et y btit une ville, avec le palais, les peintures du
monde croul, la lutte des gants contre les dieux. D'autres s'en
vont au fond du Nord, s'inspirent de son gnie barbare, et, pour le
monstrueux empire d'Iwan le Terrible, btissent le monstre du Kremlin.
D'autres encore viennent en France; dans la matire la plus rebelle,
le grs de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprvus,
singulirement en rapport avec le mystre du paysage, avec l'obscure
et sombre nigme de la politique des rois. De l ces Mercures, ces
mascarons effrayants de la _Cour ovale_; de l ces Atlas surprenants
qui gardent les bains dans la _Cour du Cheval blanc_, homme-rochers
qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur me,
tmoignant du moins qu'en la pierre il y a le rve inn de l'tre et
la vellit de devenir.

Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre,
dpayss, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus
libres en terre barbare qu'ils taient srs d'tre admirs, prirent
ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ta la
bride  son coursier effrn. N'ayant affaire qu' un matre qui ne
voulait qu'amusement, qui disait toujours: _Osez_, il a, pour la
petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans
la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant.
Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donn leurs sages conseils.
Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate.
Vous diriez le Gargantua harmonis dans l'Arioste. Prtres gris,
vestales quivoques, hros grotesques, enfants hardis, toutes les
figures sont franaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles
espigles et jolies, d'autres mues, haletantes, telle qui souffre et
dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de
soeur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France,
comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes,
inquites, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses
et pleurantes d'tre trop admires sans doute, il a tout pris. C'est
la nature, et c'est un ravissement.

Au milieu de cette foule pantagrulique, dans ce grand rendez-vous du
monde o l'Amrique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la
Renaissance, reconnaissable  son grand nez, le roi des aveugles, mne
la France qui n'y voit goutte, et, l'pe  la main, la pousse dans le
palais de la lumire.

Plus Franois Ier dclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut
amoureux des arts. On sait son mot  Cellini. Je t'toufferai dans
l'or. Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il
se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et
de ce srail unique, lui aussi il fit une farce, il dit  Rosso: Je
te fais chanoine. Ce pieux artiste eut un canonicat de la
Sainte-Chapelle.

Rosso n'en profita gure. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi
le sort du grand et charmant Andr del Sarte. Du moins, avant son
malheur, il ramassa tout son gnie, et fit pour Franois Ier le plus
frmissant tableau qui ait t peint jamais. Triomphe trange, peu
mrit sans doute, d'un roi si lger, que ce profond coeur italien,
d'un lan de reconnaissance, ait ralis pour lui cette chose vivante
et brillante comme une haleine de Dieu, la _Charit_ (qui est au
Louvre)!

Que la flamme ait tomb de l, que l'tincelle ait pris, je ne m'en
tonne pas. _Et quasi currentes vita lampada tradunt._ C'est la
France, ds ce jour, qui part de l'Italie, s'en dtache et prend le
flambeau.

La reine relle de France tait cette vive Picarde, cette hardie
duchesse d'tampes qui, par un art sans doute trange, garda vingt ans
Franois Ier. Le vrai centre de la royaut, c'tait sa chambre. Pour
l'orner, elle n'appela pas un tranger; elle prit un Franais, un
jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui
donnait aux pierres la grce ondoyante, le souffle de la France, qui
sut faire couler le marbre comme nos eaux indcises, lui donner le
balancement des grandes herbes phmres et des flottantes moissons.

Les cariatides de cette chambre mystrieuse semblent un essai du jeune
homme, essai hardi, incorrect et heureux. O a-t-il pris ces corps
charmants, si peu proportionns, nymphes tranges, improbables,
infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de
Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de
Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revtu la figure
humaine? Les rves de la fort, les _songes d'une nuit d't_, qui ne
se laissaient voir que dans le sommeil pour tre regretts au matin,
ont t saisis au passage par cette main vive et dlicate. Les voil,
ces nymphes charmantes, captives, fixes par l'art; elles ne
s'envoleront plus.

Cette chambre, qui n'est pas trs-grande, la galerie rabelaisienne,
chaude et basse de plafond, qui domine le petit tang, ce furent les
abris des dernires annes de Franois Ier, les tmoins de ses
conversations. Il tait curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut
tant  dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles geles
que rencontra Pantagruel, et qui dgelaient par moment, il ne tient 
rien que les conversations peintes par le Rosso ne se dtachent des
murs. Ils content les dcouvertes rcentes, l'Asie, l'Amrique. Le
D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'lphant
coquettement orn d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces
nouveaux sujets d'entretien.

L vint le frapper la nouvelle trange, impie et scandaleuse que
_c'tait la terre qui tournait_, non le soleil, et que Josu s'tait
tromp. Le tout calcul, dmontr par un pieux ecclsiastique. L lui
furent raconts, d'aprs le livre d'Ovando, les merveilles imprvues
de ce monde nouveau o la vie animale ne rappelait en rien l'ancien,
o l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant
d'Adam. L Rincon, Duchtel, Postel, venaient lui dire: Le Turc vaut
mieux que les chrtiens. Et ils lui contaient les magnificences
incroyables de Soliman, le bel ordre, les ftes, les feries de
Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet,
s'tendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier  dcouvrir le
Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby,
d'tudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie.

Sa soeur, la reine de Navarre, Bud, son bibliothcaire, Duchtel, son
lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale  tout cela.
Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre
surprenant que venait de donner  Lyon le factieux mdecin Rabelais,
son protg et _domestique_, comme on disait alors.

Quel livre? Le sphinx ou la chimre, un monstre  cent ttes,  cent
langues, un chaos harmonique, une farce de porte infinie, une ivresse
lucide  merveille, une folie profondment sage.

Quel homme et qu'tait-il? Demandez plutt ce qu'il n'tait pas. Homme
de toute tude, de tout art, de toute langue, le vritable
_Pan-ourgos_, agent universel dans les sciences et dans les affaires,
qui fut tout et fut propre  tout, qui contint le gnie du sicle et
le dborde  chaque instant.

Christophe Colomb trouva son nouveau monde  cinquante ans. Rabelais
avait  peu prs le mme ge, ou un peu plus, quand il trouva le sien.

La nouveaut du fond fut signale par celle de la forme. La langue
franaise apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant
ni aprs. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour
l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employ et
fondu tous les dialectes, les lments de tout sicle et de toute
province que lui donnait le Moyen ge, en ajoutant encore un monde
d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un
autre succomberait  cette varit immense. Lui, il harmonise tout.
L'antiquit, surtout le gnie grec, la connaissance de toutes les
langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la ntre.

Majestueux spectacle. Les rivires, les ruisseaux de cette langue,
reus, mls en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et
en sortent ensemble purs. Il est, dans l'histoire littraire, ce
que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives
qui, des glaciers, par mille filets, s'y runissent pour en sortir en
fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhne ou le Rhin.

Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond,  qui le comparer?

 l'Arioste?  Cervants? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la
patrie dfunte, et la chevalerie inhume. Tous deux regardent au
couchant. Rabelais regarde l'aurore.

Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel  la
Divine Comdie. L'oeuvre italienne, inspire, calcule, merveilleuse
harmonie, semble ne comporter de comparaison  nulle oeuvre humaine.
Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due  ce que Dante,
si personnel dans le dtail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la
doctrine, la composition mme,  un systme tout fait, au systme
officiel de la thologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de
gauche, soutenu, limit, par deux murs de granit, dont l'un est saint
Thomas, l'autre la tradition trs-fixe du mystre des trois mondes,
jou partout en drame avant d'entrer dans l'pope.

Rptons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il
regarde vers le pass. Si sa force indocile chappe parfois vers
l'avenir, c'est comme malgr lui, par des hasards sublimes de gnie et
de passion, par un garement de son coeur.

Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle  l'Est,
vers les terres inconnues.

L'oeuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de
dcouverte.

Il sait tout le pass et le mprise. Il en trane plus d'un lambeau,
mais il les arrache en courant, il en sme sa route. S'il en garde
quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses
nouvelles et trs-contraires.

La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux place ici: C'est un
enfant sans mre (_Prolem sine matre creatam_).

O sont ses prcdents? Il appelle son livre _Utopie_, et sans doute
il connat l'_Utopie_ de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'_loge
de la folie_ d'rasme. Il ne doit pas un mot ni  l'un ni  l'autre.

rasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne
trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens.

Il touche  l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met
l'_enfant_! Quand il voit dans l'amour, dans le mystre sacr de la
gnration, _une folie ridicule!_ Cela est sot et sacrilge.

Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible _Utopie_ a
grand'peine  trouver ce que les mystiques communistes du Moyen ge
avaient ralis d'une manire plus originale. La forme est plate, le
fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des ralits.

Rabelais ne doit rien  ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunt
qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au
peuple des coles, aux traditions d'tudiants. Il s'en sert, s'en joue
et s'en moque. Tout cela vient  travers son oeuvre profonde et
calcule, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de
nourrice.

Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux,
il va  la recherche du grand _Peut-tre_. Il cherchera longtemps. Le
cble tant coup et l'adieu dit  la Lgende, ne voulant s'arrter
qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les
chimres.

Mais les sciences surgissent, clairent sa voie, lui donnent les
lueurs de la _Foi profonde_. Copernic y fera plus tard, et Galile.
Mais dj l'Amrique et les les nouvelles, dj les puissances
chimiques tires des vgtaux, dj le mouvement du sang, la
circulation de la vie, la mutualit et solidarit des fonctions,
clatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme lgre,
et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la
Renaissance.

Nous parlerons dans un autre volume de cette Odysse du Pantagruel.
Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua.

Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connatre comment
l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plt au ciel qu'on
pt faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25].

[Note 25: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout
claircir; mais, quant  l'aspect principal, la bont, la grandeur de
ce beau gnie, il a t mis en complte lumire. Un jeune paysan de
Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacit
pntrante d'un esprit fin et tendre, trs-rflchi sous sa forme
nave, a suivi et senti le mystre de la Renaissance dans Rabelais,
Molire et Voltaire. Ce mystre peut se dire d'un mot (celui de Vasari
sur Giotto): Il a mis la bont dans l'Art. Bont et tolrance,
ardente humanit, ce fut l'me commune de ces grands hommes. La foule
inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont
attendu jusqu' nous leur rvlation. _Rabelais_, _Molire_,
_Voltaire_, par Eugne Nol. Trois petits volumes in-18.]

Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands
penseurs du temps, une vie inquite, errante, fugitive, celle du
pauvre livre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il
put, et russit  vivre ge d'homme, et mme vieux, sans tre brl.

Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami
de la nature, on le fait prtre, on le fait moine. Et, tout d'abord,
les moines qui devinent son gnie vous le mettent dans un _in pace_.
Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme cach sous l'abri
des frres Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur
faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour Ren, de la
physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon
de chteau, mdecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce
grand gnie trane les vices de sa vieille robe, l'ostentation des
vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par crit), et
dbauch (en vers latins), il garde, chose tonnante dans cette vie
d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du
bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.

 Montpellier, il enseignait la mdecine avec applaudissement; mais sa
robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'tablir  Lyon, o la
grande colonie italienne mettait un peu de libert. Il y trouva une
autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrpide imprimeur, tienne
Dolet, qui attaquait galement et les lgistes et le clerg, et se fit
brler  la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires
des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient
rpandu son nom.

On commenait  regarder de quel ct il tournerait. Les protestants
se demandaient s'il se joindrait  eux. Bze dit dans ses vers: Tout
grand esprit a les yeux sur cet homme.

Tous aussi reculrent,  l'apparition du Gargantua, tous crirent
d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'tait un livre d'ducation.
Peu devinrent le mot cach, qui est celui d'_mile_: Reviens  la
nature.

C'tait l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen ge qui dit: La nature
est mauvaise, impuissante pour te sauver, il disait: La nature est
bonne; travaille, ton salut est en toi.

Mais il ne part pas comme _mile_ d'un axiome abstrait. Il part du
rel mme de la vie, des moeurs de ce temps, de sa pense grossire.
La conception, tout enfantine, est celle de l'homme normment et
gigantesquement matriel, d'un gant. Il s'agit de faire un bon gant.

Ces vieilles histoires de gant, loin de plir, s'taient fortifies 
l'apparition de la royaut et du gouvernement moderne. Le phnomne
trange, diabolique ou divin, d'un peuple rsum dans un homme, la
centralisation royale, comment la figurer? comment reprsenter ce
Dieu? C'est un gant apparemment, qui mange les gens _en salade_? Car
_un roi ne vit pas de peu_.

On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles
ridicules; un monde de drision lui apparut ds son berceau. Il vit
l'poque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis
XII, de Grandgousier et Gargamle. Il s'en souvient encore. Son
Gargantua est dat de l'anne o Franois Ier mit l'impt sur les
vins, impt qui fit rvolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot:
_Sitio._

Cette soif (qui tout  l'heure est celle des sciences et des ides),
l'auteur la pose d'abord dans la matrialit la plus basse. Ce n'est
qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit
au livre, comme les farces et les _ftes de l'ne_ prcdaient les
chants de Nol.

L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, ds le
berceau, mal entour, puis cultiv  contresens, offre un parfait
miroir de ce qu'il faut viter.  un mauvais commencement,
l'ducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de
paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.

Voil le point de dpart, et il le fallait tel.

Cela donn au temps, la supriorit de Rabelais sur ses successeurs,
Montaigne, Fnelon et Rousseau, est vidente. Son plan d'ducation
reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fcond surtout et
positif.

Il croit, _contre le Moyen ge_, que l'homme est bon, que, loin de
mutiler sa nature, il faut la dvelopper tout entire, le coeur,
l'esprit, le corps.

Il croit, _contre l'ge moderne_, contre les raisonneurs, les
critiques, Montaigne et Rousseau, que l'ducation ne doit pas
commencer par tre raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout
d'abord, mettent leur lve au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.
Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la
nature et la science l'allaitent  pleines mamelles; il comble ce
bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de
fruits et de fleurs.

On dira que cette ducation est trop riche, trop pleine, trop savante.
Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la
botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du
corps, en sont le dlassement. La religion y nat du vrai et de la
nature pour rchauffer et fconder le coeur. Le soir, aprs avoir
ensemble, matre et disciple, rsum la journe, ils alloient, en
pleine nuit, au lieu de leur logis le plus dcouvert, voir la face du
ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le crateur
en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de
sa bont immense. Et, lui rendant grce de tout le temps pass, se
recommandoient  sa divine clmence pour tout l'avenir. Cela fait,
entroient en leur repos.

Cette ducation porte fruit. Gargantua n'a pas t form seulement
pour la science. C'est un homme, un hros. Il sait dfendre son pre
et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux
avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les
conqurants: Foi, loi, raison, humanit, Dieu, vous condamnent, et
vous prirez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquter les
royaumes.

Ce livre est tout empreint du temps, crit visiblement sous
l'influence des derniers vnements, des guerres de l'Empereur, et
aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile  la
sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pense.
Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier  Paris, y avait trouv Bda
triomphant, le bcher de Berquin tide encore; il en avait rapport
une verve amre d'indignation.

En 1534, Jean Du Bellay, allant  Rome, passa par Lyon et emmena
Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de mdecin du
grand hpital de Lyon.

La position de cet habile homme prs de Franois Ier tait exactement
celle de MM. D'Argenson prs de Louis XV. De mme que ces derniers,
unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraner le roi par
l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'tampes, dut
essayer d'agir sur Franois Ier par le Voltaire de l'poque, qui
tait Rabelais.

L'oeuvre, acheve dans le cours de l'anne 1535, parat avoir reu 
ce moment des additions propres  gagner le roi.

Favorable gnralement _aux bons prdicateurs de l'vangile_, elle et
pu sembler protestante. Rien n'tait plus loin de l'ide de Rabelais.
Il est videmment pour rasme et contre Luther dans le parti du _libre
arbitre_. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs
fort loign les hommes de la Renaissance. Bud s'tait violemment
dclar contre eux dans la prface, du _Passage de l'hellnisme au
christianisme_. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent
mises dans le Gargantua.

Une autre trs-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est
l'pilogue du livre, l'aimable _Abbaye de Thlme_, dont
l'architecture est calque sur celle du nouveau chteau.

Le succs fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus
que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante ditions, des
traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus
occup la presse aprs la Bible et l'Imitation.

Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dt tre grand, puisqu'un
courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: _Un nouvel
vangile_, et d'un seul mot: _le Livre_.

Examinons pourtant. Mrite-t-il ce titre? L'idal moral de l'auteur,
un idal de paix et de justice, de douceur, d'humanit, est-il
complet, est-il prcis? Non, il ne pouvait l'tre. Nulle ducation
n'est solide, nulle n'est oriente et ne sait son chemin, si d'abord
elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social.
Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fnelon, ni
Rousseau. Son idal n'est autre que le leur, l'_honnte homme_, celui
qu'accepte aussi Molire. Idal faible et ngatif, qui ne peut faire
encore le hros et le citoyen.

Ce grand esprit avait donn du moins un beau commencement, un noble
essai d'ducation, une lumire, une esprance. L'exigence des temps,
l'urgence de la rvolution, demandait autre chose.

Rousseau lve un gentilhomme. Rabelais lve un roi, un bon gant. Et
le peuple, qui se charge de l'lever?

Savez-vous qu' ce moment mme, en 1535, une machine immense de
raction fanatique travaille et le peuple et les cours? Ce roi, qui
s'amuse du livre, ce roi que vous croyez tenir, il va vous chapper.
Il cdera, sans s'en apercevoir, au grand mouvement, ml d'intrigue
religieuse et de passion populaire.

Rabelais, dans son mpris pour la pouillerie clricale, pour Montaigu
et les Bdistes, pour ces coles de sottise dont le vieux Paris
grouille encore, a bien vu _Janotus_, mais il n'a pas vu Loyola.




CHAPITRE XX

ROME ET LES JSUITES--INVASION DE LA PROVENCE--FRANOIS Ier CDE  LA
RACTION

1535-1538


Le duel des deux croyances s'est combattu principalement par deux
armes et deux moyens.

La machine catholique, celle des _Exercitia_, par laquelle Loyola se
transforma lui-mme  sa conversion (1521), lui servit peu aprs 
former et discipliner les petites bandes des premiers jsuites.

Tout cela encore en Espagne. Il crivit son livre avant de partir pour
Jrusalem, de sorte que de bonne heure ce livre courut les couvents
et la socit dvote.

La grande force calviniste, celle des psaumes franais de Marot, ne
parat qu'en 1543.

Ainsi le mouvement espagnol eut sur le mouvement gnevois une grande
priorit.

La difficult du combat pouvait tre celle-ci. Pour bien commencer la
guerre, le temps tait trop raisonnable, les opinions trop vieilles,
les esprits blass. Les insultes faites aux images murent, il est
vrai, le peuple; les excutions l'enivrrent. Mais on ne serait pas
venu  bout de lui faire prendre les armes si une gnration spciale
n'et t soigneusement dvoye et _draille_ du bon sens par l'art
qu'un auteur appelle _la mcanique de l'enthousiasme_.

Comme Basque et comme Espagnol, Ignace avait un point de dpart dans
sa galanterie exalte pour sa dame (la sainte Vierge). Un jour qu'il
faisait voyage dans les montagnes d'Aragon, il rencontre un Maure, et
ne manque pas d'essayer de le convertir  l'immacule virginit. Mais
le Maure porte une botte logique: il cde pour la conception et nie
pour l'accouchement. Ignace ne sait que rpondre. Il est comme clou 
la terre et laisse l'autre prendre les devants. Pais il dit: Le
poignarderai-je? Il remit la dcision  sa mule, qui, heureusement,
choisit un autre chemin.

C'est ds lors qu'il se mit  forger les armes spirituelles pour
combattre l'esprit d'examen et pour poignarder la raison. Le plus dur,
le plus difficile, est souvent de la vaincre en soi. Il n'y parvint
que par un appel trs-persvrant  l'illuminisme, pour lequel sa
nature militaire ne semblait pas faite. Cependant, avec le jene,
quelques privations de sommeil, une Chambre sans lumire, telle
peinture atroce et baroque, on arrive  troubler l'imagination et
suppler le fanatisme.

La premire gnration construisit la mcanique et la popularisa. La
seconde, dprave d'esprit, fausse, et dvoye dj, s'en arma pour
la guerre sacre; ce sont les temps d'Henri II. La troisime, sous
Charles IX, en tira la Saint-Barthlemy.

Notez qu'au moment mme o Loyola organise en Espagne ses premiers
soldats de Jsus (1525 au plus tard), un franciscain italien, sur une
rvlation divine, rforme son ordre, revenant aux capuchons troits,
pointus, _capuccini_, que les papes avaient tant perscuts.
L'ostentation de pauvret, jadis punie par le saint-sige, va le
servir utilement dans ces moines, faux mendiants, prcheurs, aboyeurs
de foires, crieurs populaires et populaciers, pieux bateleurs,
bouffons dvots. Ils amusent, font rire les foules, qui croient
entendre une farce, et se trouvent, par surprise, avoir attrap un
sermon.

Tout cela se fait d'abord sans Rome, hors de son action. La raction
pontificale ne commence qu' l'avnement du Romain Farnse, Paul III
(1534). C'tait un vieillard nergique, d'une tte forte et active. Il
passait pour peu scrupuleux (on lui imputait un faux). Il avait cinq
btards qu'il voulait faire princes. Mais il comprit que sa famille ne
trouverait sa grandeur que par la grandeur de l'glise, et, avant
tout, il travailla  relever Rome.

Il tait temps. Elle avait perdu la moiti de l'Europe, et elle
allait perdre l'Italie. Un rapport des inquisiteurs annonait qu'il y
avait _trois mille instituteurs_ italiens dans les nouvelles
opinions.

Le premier acte de Paul III montrait sa parfaite indiffrence en
matire de religion. D'une part, il offrit le chapeau  rasme,
dfenseur du _libre arbitre_. D'autre part, il fit cardinal le
Vnitien Contarini, connu pour trs-prononc dans la doctrine
contraire, la _justification par la foi_.

Contarini, si rapproch des croyances luthriennes, n'tait pas
seulement un thologien, mais un habile politique. Paul III l'envoya
aux protestants d'Allemagne. Voulait-il les regagner ou les amuser
seulement, les diviser, les affaiblir, avant d'employer la force et
l'pe des Espagnols? Ce qui me ferait adopter la dernire opinion,
c'est qu'en donnant pouvoir  Contarini il ajoute cette rserve
fallacieuse: Voyez si les protestants s'accordent avec nous sur les
principes, la primaut du saint-sige, les sacrements, _et quelques
autres choses_. Mais quelles choses? Il dit vaguement: Choses
approuves de l'criture et dans l'usage de l'glise, lesquelles vous
connaissez bien.

L'ide relle de Rome avait t plus franchement communique 
Charles-Quint, ds 1530, par le violent lgat Campeggi. Dans le
mmoire qu'il remit  l'Empereur de la part des cardinaux, il ne
s'amuse pas  la controverse. Il demande tout d'abord l'emploi de la
force; il faut, dit-il:

1 L'alliance de l'Empereur avec les princes bien pensants contre
l'hrsie;

2 La rpression des princes qui n'entreraient pas dans la ligue, la
destruction de ces plantes vnneuses par le fer et par le feu;

3 L'organisation d'une inquisition gnrale sur le modle de
l'inquisition espagnole, la guerre aux livres, etc., etc.

Ce plan n'tait pas complet. Contre les forces vives et populaires de
la Rforme, il fallait crer une force populaire.  ct de
l'inquisition rpressive, il fallait organiser ce que j'appellerais
une inquisition prventive, l'ducation spciale d'une gnration
voue  l'touffement de la raison.

Les prcheurs de lazzaroni, les _capuccini_ errants ne pouvaient
donner cela. Il fallait un lment plus fixe, plus srieux, dcent,
rassurant, trouver un intermdiaire entre le prtre et le moine. On
chercha pendant quelque temps.

Les Thatins se prsentrent (1524), nobles ecclsiastiques qui, sans
habit particulier, vivaient dans la tenue svre, l'tude et la haute
vie qui les dsignait candidats au gouvernement spirituel; c'tait un
sminaire d'vques.

Les Somasques se dvourent  l'ducation et aux hpitaux. Ils taient
directeurs des malades, confesseurs des mourants; ils rpondaient 
l'glise des deux moments essentiels de l'homme, l'enfance et la mort.

Les Barnabites se chargrent d'enseigner et de prcher, etc.

Toutes ces crations nouvelles taient des armes admirables; mais
elles taient spciales; elles n'agissaient pas d'ensemble. Un homme
se prsente alors, industrieux clectique pour centraliser l'action,
homme _omnibus_, qui va au but, au succs par toutes les voies, qui
laisse les spcialits et les singularits, et qui dit: Je ferai
tout.

Loyola fut peu original. Les jsuites l'tablissent. Il prit de toutes
parts ce qui tait vraiment utile et pratique.

Le secret des constitutions de l'ordre, qu'on lui a tant reproch, ce
mystre qui _engage le novice  ce qu'il ignore_, qui l'entrane peu 
peu au but inconnu, tout cela est la sainte ruse des anciens ordres
monastiques. On la trouve dans la rgle des Bndictins du
Mont-Cassin, dans celle des Franciscains, et le gnral, saint
Bonaventure, la recommande expressment. Les Barnabites, rcemment
fonds, se firent une loi de ce mystre.

_Engager l'me par le corps_, l'entraner, presque  son insu, vers
telle ide religieuse par telle pratique matrielle, ce n'est pas non
plus chose nouvelle. Agis, tu croiras aprs; ta croyance se calquera
 la longue sur ton action, c'est encore une vieille industrie.
Loyola eut le mrite de rgler cette action dans une suite
d'_exercices_ mthodiques, fort simples, qui dispensent d'ides.

De mme que le soldat doit tre l'homme de tout combat, le _jsuite
est dress  tout et se plie  tout_. La mcanique est puissante ici
parce qu'elle est complte. Elle saisit l'homme par l'ducation, le
gouvernement par la prdication, la discipline par la direction, par
la confession et la pnitence. Elle le tient par tous les ges. Elle
le tire par tous les fils.

Dans cet ordre, militaire sous sa robe pacifique, _jusqu'o ira
l'obissance_? c'est le point vraiment capital, et c'est l que le
capitaine biscayen fut original. Les fondateurs des anciens ordres
avaient dit: Jusqu' la mort. Loyola va au del; il a dit: _Jusqu'au
pch._--Vniel? Non. Il va plus loin. Dans l'obissance, il comprend
_le pch mortel_.

Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligationem ad
peccatum _mortale_ vel veniale inducere, _nisi superior_ (in nomine
J.-C. vel in virtute obedienti) _juberet_.

Nulle rgle ne peut imposer le pch mortel, _ moins que le
suprieur ne l'ordonne_. Donc, s'il l'ordonne, il faut pcher, pcher
mortellement.

Cela est neuf, hardi, fcond.

Il en rsulte d'abord que l'obissance, pouvant justifier tout pch,
dispenser de toute vertu, _restera la seule vertu_.

De plus, cette vertu unique enveloppant l'existence, l'intellectuelle
aussi bien que l'active, l'obissance qui impose toute action, _impose
aussi toute croyance_.

La seule croyance  suivre, c'est celle que l'obissance vous donne.
Indiffrence parfaite sur le fond de la croyance. Obis, et peu
t'importe si ta croyance mobile se contredit, soutenant au matin _le
pour_, et _le contre_ au soir.

Nous voil bien soulags. Toute dispute est finie. Dans la croyance
_par ordre_ et l'enseignement _par ordre_, nous pourrons galement
soutenir toute ide.

Tranchons le mot: Plus d'ide.

Ne nous tonnons plus si, du premier coup, les jsuites, acceptant la
foi de la Renaissance, des philosophes et des juristes, des ennemis de
la thologie, adoptrent _le libre arbitre_, et le salut _par les
oeuvres_, qui dispense de Jsus.

Vous croyez les tenir l, les saisir? Point du tout. Ils glissent. Ce
sont des hommes d'affaires qui peuvent varier leur thse pour le
besoin de leur affaire. Ils crivent au besoin contre leur propre
doctrine, se rfutent dans des livres galement autoriss de la
Socit.

tranges contradictions, aveugle esprit de combat, dont les armes
seules jusque-l avaient donn l'exemple. Les mmes soldats espagnols,
dans la mme anne, gorgent  Rome les sujets du pape, en Espagne ses
ennemis.

Un point grave et singulier o le jsuite dpasse dcidment le
soldat, c'est que Loyola _supprime les exercices communs_. Les hommes
s'lectrisent et se vivifient les uns par les autres. L'esprit
s'augmente et se fconde par la communication muette. Combien plus par
le chant et la prire commune! Ceux qui se runissent et chantent, sur
ce seul signe, en ce sicle, sont dclars protestants.

L'obissance la plus sre, c'est celle de l'_individu_. Que la socit
le moule, mais qu'il reste individu. Des _exercices_ individuels,
suivis par tous sparment, les rendront semblables sans qu'ils
communiquent, sans qu'ils se confient. Qu'ils se dfient les uns des
autres, tant mieux; ils n'en seront que plus isols, faibles,
obissants. Chaque homme, faible comme homme, sera fort comme
socit; il n'est qu'une pice, un rouage. Il remue, parce qu'on la
remue. Il est chose morte, inerte, un cadavre qui retomberait si une
main ne le soutenait. De ces cadavres artificiellement dresss, mus
par le galvanisme, se fera une arme terrible.

Rien de plus grossier, du reste, de plus antispiritualiste qu'une
telle institution. Les _exercices_ s'y font moins par l'ide
religieuse ou le sentiment que par la lgende, par le dtail
historique et physique de telle scne qu'on doit se reprsenter, par
l'imitation ou reproduction des circonstances matrielles, etc. On
doit, par exemple, percevoir l'enfer successivement par les cinq sens,
la vue du feu, l'odeur du soufre, etc. La matrialit parfois y va
jusqu' l'impossible. Comment se reprsenter _par le got et
l'odorat_, comme il le demande, la suavit d'une me imbue de l'amour
divin?

En 1540 le pape approuve les constitutions des jsuites[26]. En 1542
commencent  jouer les deux grandes machines de la rvolution
nouvelle: l'_ducation_, l'_inquisition_.

[Note 26: La mme anne, il institue une confrrie du _Sacr
corps_ de Jsus. Serait-ce le premier nom des jsuites, qui plus tard
si habilement exploitrent le Sacr coeur? _Extrait des Actes du
Vatican, Archives, carton L, 379_. L'histoire des jsuites a t fort
claircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur
suppression, d'aprs les documents conservs au ministre des Affaires
trangres. Nulle part ils n'ont t plus finement apprcis que dans
le beau livre, tout rcemment publi, de M. Lanfrey: _L'glise et la
Philosophie au_ XVIIIe _sicle, 1855._]

Lainez fonde le premier collge des jsuites ( Venise). Loyola
seconde le thatin Caraffa dans l'inquisition romaine et universelle
qui doit embrasser le monde. La main de Loyola y est reconnaissable,
surtout en ceci: _On punit ceux qui se dfendent._

Qui se dfend est coupable; il rsiste  la justice. Frappez cette me
rebelle.

Et qui avoue est coupable. Mais humili, bris, rien n'empche de
l'absoudre.

Plus d'innocent, tous coupables. Plus de justice, un combat. Que
veut-on? La victoire, le brisement de l'me humaine.

Le premier qui et d tre amen  ce tribunal, c'tait, sans nul
doute, Henri VIII. Il fallait seulement trouver un huissier, un sbire
assez fort pour mettre la main sur lui.

Le pape avait un roi tout prt, le jeune Pole, cousin d'Henri VIII.
Sorti de la branche d'York et de la Rose rouge, il pouvait recommencer
la guerre du XVe sicle et noyer l'Angleterre de sang. Pole avait t
lev par Henri, combl de ses dons. Mais la femme d'Henri, Catherine,
avait nourri dans le coeur du jeune homme, inquiet et ambitieux,
l'espoir d'pouser Marie, hritire de l'Angleterre. Au moment o le
pape condamna Henri, Pole, qui tait en Italie, clata par un libelle
contre son matre et bienfaiteur. Coup terrible. Henri, qui rejetait
le pape sans admettre le protestantisme, qui perscutait  la fois les
catholiques et les protestants, chancelait fort. Tout son appui, en
cas d'invasion, et t une arme allemande qu'il et achet.

Le roi de France et pu seul excuter la sentence. C'est  quoi
poussaient vivement (dans l'anne 1534) le pape et Charles-Quint. Le
plus jeune fils du roi aurait pous Marie, qui et dpossd son
pre. Pole, devenu cardinal, fut mis par le pape  Lige, pour
correspondre de prs avec les insurgs d'Angleterre, pendant que
l'Empereur soulevait l'Irlande.

Franois Ier, sollicit, rpondait que le roi d'Angleterre tait son
ami.  quoi l'Empereur rplique (dans les dpches de Granvelle) qu'il
ne s'agit aucunement de faire mal  Henri; au contraire, on veut le
sauver, l'_empcher de se perdre d'honneur et de conscience_. Il et
t _sauv_ dans un monastre, dpos et tondu.

Les mmes dpches tmoignent que Montmorency, flatt, men par
Charles-Quint, donnait en plein dans ce projet, et _n'en dgotait
nullement le roi_. tait-ce pourtant srieux? tait-il sr que
l'Empereur tnt tellement  faire roi d'Angleterre un prince franais?
Il et voulu  la fois et dtrner Henri VIII et perdre Franois Ier
dans l'esprit des protestants d'Allemagne, de sorte qu'isol, faible,
il ne ft plus rien autre chose qu'un lieutenant de l'Empereur.

Le roi tait peu tent. Il n'avait qu'une passion: c'tait Milan et la
rparation de l'affront de Maravilla. Loin de l'apaiser,
Charles-Quint, dans sa conduite inconsquente, fit encore arrter un
homme qu'il envoyait  Soliman.

Le pape travaillait en vain  les rapprocher. Comme deux lutteurs
acharns, ils se ttaient pour mieux se frapper. Le roi avait fait la
dmarche cruelle et dsespre d'appeler en Corse, en Sicile, en
Italie, non pas Soliman, mais le pirate Barberousse, bey d'Alger et de
Tunis,  qui le sultan donna le titre de son amiral. Tout l'aspect des
ctes changea. Un tremblement effroyable saisit les pauvres habitants
quand,  chaque instant, l'on vit les pirates, marchands d'esclaves,
descendre inopinment et tomber comme des vautours. Jusque dans
l'intrieur des terres, l'homme en s'veillant le matin voyait le
turban, les armes, les visages d'Afrique. En un moment, s'il n'tait
pris, il avait perdu sa famille; sa femme, sa fille, ses enfants,
taient enlevs dans les barques, en poussant d'horribles cris.
Parfois les marchands avaient commission d'un pacha, d'un bey, d'un
puissant rengat, de lui procurer telle femme. La fille d'un
gouverneur espagnol fut ravie ainsi. La Giulia, soeur de la _divine_
Jeanne d'Aragon, qui est au Louvre, beaut clbre jusque dans
l'Orient, faillit tre enleve; elle ne se sauva qu'en chemise, elle
sauta sur un cheval qu'un cavalier lui cda. On prtend qu'en
reconnaissance elle le fit assassiner pour qu'il ne pt se vanter du
bonheur de l'avoir vue.

La chose la plus populaire que pt jamais faire l'Empereur, celle qui
devait le mettre en bndiction, c'tait d'exterminer les pirates, de
dtruire Tunis et Alger. Venise elle-mme, amie des Turcs, tait
cruellement inquite des progrs de Barberousse. Charles-Quint avait
tous les voeux pour lui. Nulle expdition plus brillante, plus
populaire, plus bnie. L'arme espagnole, allemande, italienne, avec
force volontaires de toutes nations, dfit l'arme africaine que
Soliman avait laisse  ses propres forces, prit la Goulette et Tunis
(25 juillet 1535). Le massacre fut immense; on y tua trente mille
musulmans. Vingt mille chrtiens dlivrs portrent leur
reconnaissance dans toute l'Europe et la gloire de Charles-Quint.

Gloire, puissance, force relle. Il avait mis un roi vassal  Tunis.
De l il menaait Alger, dominait la cte d'Afrique. Il avait conquis
les coeurs des Italiens mmes, crass par lui. Venise se dtachait du
sultan et rangeait son pavillon soumis prs du victorieux drapeau du
dompteur des Barbaresques.

Charles-Quint, dbarqu (septembre) en Italie, au milieu des
applaudissements de l'Europe, tait en mesure de parler de trs-haut 
Franois Ier. Il n'exige plus, comme  Cambrai, qu'il abandonne ses
allis, mais qu'il combatte contre eux.

Il veut bien l'amuser encore de la promesse de Milan. Franois Sforza
meurt en octobre. L'Empereur fait esprer Milan comme dot de sa fille,
qu'et pouse le plus jeune fils du roi. Tous deux arment cependant.
L'Empereur lve des lansquenets. Le roi ngocie pour avoir des
Suisses, achve l'organisation des _lgions_ de gens de pied qu'il
forme  la romaine.

Du jour o il avait reu l'affront de Maravilla, il avait voulu la
guerre. Mais il ne trouva d'argent qu'en frappant l'impt le plus
odieux aux Franais, la taxe des vins, avec les vexations infinies des
visites de commis et la tyrannie fiscale qu'on appelle l'_exercice_.
Il y eut bientt rvolte.

Quant aux hommes, il avait peu  compter sur la noblesse. Elle s'tait
montre favorable au conntable. Elle avait refus, en 1527, de
contribuer  la ranon du roi. Elle faisait ngligemment le service
militaire. En fvrier 1534, le roi lui impose quatre revues annuelles,
exige que les gens d'armes portent la complte armure dfensive, quel
qu'en soit le poids. En juillet 1534, il organise l'infanterie, sept
lgions, chacune de six mille hommes. Des quarante-deux mille, trente
mille sont arms de piques et douze mille d'arquebuses. Ils sont pays
en temps de guerre, bien pays,  cent sous par mois. Ce seront des
hommes effectifs; on ne comptera pas les valets, comme on faisait trop
souvent; s'il s'en trouve, ils sont trangls.

La chose fut populaire. En paix, ils taient exempts de taille. S'ils
se distinguaient, ils pouvaient tre anoblis.

Leur premire preuve fut rude, celle d'une guerre de Savoie en plein
hiver, et le passage des monts. Le roi, instruit par son pril, par la
grandeur croissante de son ennemi, avait eu tardivement cette lueur de
bon sens, de voir que la vraie conqute italienne, avant Milan et le
reste, c'taient les Alpes et le Pimont. Le duc de Savoie, qui jadis
avait secouru Bourbon, qui tait Espagnol de coeur, offrait 
Charles-Quint de lui cder ses tats en change d'tats italiens.
L'Empereur, qui dj avait la Comt, allait avoir en outre la Savoie
et la Bresse, nous enveloppait et plongeait chez nous jusqu' Lyon.

On le prvint. Franois Ier secourut contre lui Genve, qui mit son
vque  la porte, se fit protestante, appuye sur Berne, qui conquit
sur le Savoyard le pays de Vaud. Le roi alors, voyant bien que
Charles-Quint l'amusait, en fvrier, saisit la Savoie et entre en
Pimont.

Il en advint comme  Ravenne. La premire fois que nos Franais, hier
paysans, aujourd'hui soldats, se virent devant l'ennemi, ils furent
pris du dmon des batailles, et on ne put plus les tenir. Il y avait
devant eux un gros torrent, la Grande-Doire. Ils s'y jettent, et,
malgr la roideur du fil de ces eaux rapides, ils ne perdent pas leur
rang. Nos Allemands n'en font pas moins. Ils se lancent et passent de
front. L'ennemi ne les attend pas. Les ntres, sans cavalerie, suivent
de prs.  Verceil, la rivire arrte encore. Un homme de bonne
volont sort d'une de nos lgions, se jette  l'eau, et, sous la grle
des balles, prend un bateau du ct de l'ennemi, le ramne. On passe.
Le Pimont est conquis.

On respecta le Milanais. Nanmoins l'Empereur,  Rome, clata avec une
violence politique et calcule. Le 5 avril, ayant fait ses dvotions 
Saint-Pierre en costume solennel, rentrant chez le pape au milieu
d'une grande assemble de princes allemands, italiens, de cardinaux,
d'ambassadeurs, on le vit, non sans tonnement, commencer une
harangue. Il parat qu'elle tait crite, au moins en partie; de temps
en temps il baissait la tte pour lire une note roule autour de son
doigt. C'tait un plaidoyer en rgle, complet, contre Franois Ier. En
rsum, il lui offrait trois partis, la paix avec Milan pour son
troisime fils, la guerre, ou enfin qu'ils vidassent leur diffrend,
de personne  personne, comme avaient fait d'anciens rois, le roi
David, etc. S'il y avait difficult, ils pouvaient se battre dans une
le, dans un bateau ou sur un pont,  l'pe et au poignard, en
chemise; tout serait bon. Le vaincu serait tenu de fournir toutes ses
forces  notre Saint-Pre le pape contre le Turc et l'hrsie. Pour
gage et prix du combat, lui, il dposerait Milan, et Franois Ier la
Bourgogne.

Granvelle excusa la chose aux Franais, disant n'en avoir rien su.
Mensonge. Un acte si grave n'tait pas certainement un coup de tte
personnel. C'tait une chose politique, dlibre mrement, une mine
habilement charge et dont l'explosion fut immense. Le discours,
traduit (d'avance sans doute) en toute langue, courut l'Europe,
l'Allemagne surtout. Les insultes continuelles faites impunment  nos
envoys mettaient dj le roi trs-bas. Mais ce solennel outrage, ce
soufflet officiel, donn dans Rome, au Vatican, devant tous les
ambassadeurs qui reprsentaient la chrtient, montrrent l'ami de
Barberousse, le rengat, l'apostat, l'homme perdu et dsespr, comme
le faquin en chemise, qui, tran dans un tombereau, figure, torche en
main, au Parvis.

Des bruits tranges circulrent.  grand'peine, les marchands
allemands qui allrent de Lyon aux foires de Strasbourg, dtromprent
lentement leurs compatriotes. Quand Du Bellay, envoy par le roi,
arriva en Allemagne, il fut oblig de se cacher.

L'Empereur avait l un moment admirable contre le roi, une force
norme d'opinion, ajoutez une immense force matrielle, la plus grande
qu'il et eu jamais.

On pouvait voir la vanit des deux systmes sur lesquels on se
reposait: le vieux systme des alliances de famille et de mariages, le
nouveau systme des alliances politiques ou systme d'quilibre. Cet
quilibre naissant, qu'tait-il dj devenu? Henri VIII ne pouvait
bouger. Le Turc n'agissait que lentement. L'Allemagne protestante
boudait le roi. Le seul service qu'elle lui rendit, ce fut de
dbaucher des lansquenets que Ferdinand envoyait.

Franois Ier tait seul, et Charles-Quint avanait avec sa victoire et
l'Europe.

Il se croyait tellement sr de son fait, qu'il dit, comme on lui
parlait des Franais: Si je n'avais mieux que cela, dit-il,  la
place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde
au cou.

On ne pouvait se dfendre en Pimont, on le pouvait en Provence,
laisser l'ennemi se consumer et mourir de faim.

Pour cela, il fallait une chose, celle qu'en 1812 on fit  Moscou,
brler, dtruire; mais ici une ville n'tait pas assez; il fallait
brler un pays.

Quel homme serait assez dur pour faire cette barbare et ncessaire
excution? Montmorency s'en chargea, et il l'aggrava par la duret de
son caractre, par son indcision et son imprvoyance.

Les pauvres cultivateurs, qui avaient ordre d'vacuer, croyaient au
moins qu'on sauverait les grandes villes, et ils y concentraient leurs
biens. Mais peu  peu on abandonnait tout et l'on dtruisait tout. Aix
mme fut ainsi condamne, aprs qu'on eut commenc  la fortifier.
Tout fut brl, jet, dtruit, _spectacle lamentable_, dit Du Bellay
lui-mme, endurci cependant  ces affreuses guerres.

Montmorency s'enferma dans un camp retranch, y resta obstinment, sr
que l'Empereur, en s'loignant de la cte, mourrait de faim. Toute la
Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque
chose de la mer, ces furieux affams se jetaient dessus, n'ayant plus
peur de rien, et le dvoraient au passage.

Les paysans dsesprs firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre
autres, au dpart de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une
tour, pour tirer de l et le tuer. Il s'en allait trs-faible, ayant
perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'craser. Montmorency n'eut
garde; il le laissa chapper.

L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou
villages brls et dtruits, un peuple de paysans sans abri, sans
instruments, sans nourriture, et pas mme de quoi semer! C'tait le
rsultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le
ft conntable, quasi-roi de France pour les cinq annes qui
suivirent.

L'Empereur tait entr, avait sjourn deux mois, librement tait
sorti, sans que, de cette arme franaise, personne ost le
poursuivre. Nos paysans provenaux avaient seuls ressenti l'affront,
et, aux dpens de leur sang, tch qu'on ne pt pas faire rise de la
France.

Il tait temps ou jamais, de _toucher au vif_ Charles-Quint, selon la
forte expression des dpches de 1534. Ce n'tait pas avec Barberousse
qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman mme. La Sicile
(_Gasp. Contarini_) souffrait tellement qu'elle et accept les Turcs.
Qu'allait faire Franois Ier?

Le pauvre roi, qui dj n'tait plus gure qu'une langue, une
conversation, qui bientt faillit mourir, tait de plus en plus
tiraill par les deux partis qui se disputaient prs de lui, en lui,
et dont sa faible tte semblait le champ de bataille.

Caractrisons ces partis. Il y avait celui des lus, celui des damns.

Les damns, c'taient ceux qui poussaient  l'alliance des Turcs et
des hrtiques, spcialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux,
l'intrpide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean,
l'vque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son matre, le
poussait aux rsolutions viriles de la plus libre politique. La
plupart de nos ambassadeurs, c'est--dire des gens qui savaient et
voyaient, appartenaient  ce parti.

Mais le parti des lus, des bien pensants, des orthodoxes, c'tait
celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait
le pre dcliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait
dix-huit ans, et on venait de lui donner une matresse. C'tait un
garon de peu, qui ne savait dire deux mots, n pour obir et pour
tre dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait  lui;
excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Dj, tous
disaient en choeur qu'il ressemblait  Louis XII.

L'vnement de cette anne 1537, c'est que cet astre nouveau avait
marqu son lever. Un enfant, en grand mystre, tait n d'une grande
dame, fort srieuse et fort politique, qui hardiment s'tait charge
d'initier le Dauphin.

Son pre l'avait mari  quatorze ans,  une enfant du mme ge,
Catherine de Mdicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tir
de lui. Pas un mot et pas une ide. Tel il tait revenu de sa longue
prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant
espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, _mauricaud_, dit un
chroniqueur. Il n'tait bon qu' la voltige, le premier sauteur du
temps. Sa petite femme, spirituelle et cultive, comme une Italienne,
mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Ne
Mdicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la
mprisait comme un sot; le roi seul avait piti d'elle, la dfendait,
et ne voulut pas qu'on la rendt  ses parents.

Franois Ier, causant un jour avec la grande snchale, Diane de
Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea
devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame
se chargea de l'affaire, et dit en riant: J'en fais mon galant.

C'tait une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de
Brz, en 1531, elle s'tait tenue  la cour plus dignement que bien
d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou
noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais
cette simplicit allait  sa beaut noble, froide, altire. Le got
espagnol commenait aussi. La reine tait Espagnole, le Dauphin tout
autant. La belle veuve, par ces couleurs austres, s'espagnolisait, se
rattachait  la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession
d'tre fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire,
disait-elle, parl  un protestant.

Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus
jeune. Elle mettait un art infini  se soigner et se conserver. Mais
rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait
les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien
son veuvage, se rservant habilement. L'austrit de l'habit ne
dcourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir
faisait valoir. Et lorsque, matresse en titre et reine, elle tait
moque par les jeunes qui ne l'appelaient que la _vieille_, elle fit
cette rponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant
peindre nue. Elle est telle  Fontainebleau.

Dure, avide et politique, elle tait intimement lie avec un homme
tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitrent leur crdit de
mme, en se garnissant les mains. Montmorency,  cette poque, comme
un Caton le Censeur, rformait la France en ranonnant les gouverneurs
de province. M. de Chteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir
sa femme, s'en tira en lguant son bien  Montmorency.

La partie fut certainement lie entre lui et Diane pour s'emparer du
Dauphin. Et la scne dfinitive dut se passer  couen, la voluptueuse
maison arrange par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout
ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait
qu'injures  la bouche, qui, parmi ses patentres, ordonnait de rompre
ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de
sa suspecte maison. Les vitraux d'couen, que tout le monde a vus
jusqu'en 1815 au Muse des monuments franais, taient choquants
d'impudeur  faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec
un juste mpris des arts obscnes qui, sans talent, font appel tout
droit aux sens. Telles ces vitres effrontes. On y voyait l'Amour de
dix-huit ans environ, avec une Psych bien plus vieille.

Psych accoucha d'une fille. Le tout mystrieusement. La dame voulut
que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystre profond. Le
Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane,
s'affichant et commenant cette glorification solennelle de l'inceste
et de l'adultre qui lui fit mettre l'initiale de la matresse de son
pre sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies.

Quelqu'un a dit: Jamais de mal parmi les honntes gens. La chose se
vrifia. Montmorency et la dame qui passait du pre au fils, furent
d'autant plus estims, honors de l'Europe, formant ds ce temps la
tte du parti des honntes gens.

Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil,
formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait  part
grossir d'anne en anne.

Les contrastes taient parfaits. La jeune duchesse d'tampes et le
vieux Franois Ier, avec la petite Mdicis, faisaient la cour
italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes,
dont se dtachait fortement le futur roi, le nouveau rgne, plus
srieux et comme espagnol.

L'Espagne tait bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La
fameuse expdition de Tunis, la renomme des vieilles bandes, la
fabuleuse conqute de Fernand Corts avaient rempli tous les esprits.
La frocit, l'arrogance, tout tait bien pris de ce peuple.
L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jet quelqu'un par
les fentres, n'en fut que plus  la mode. La morgue silencieuse dans
laquelle ils restaient toujours sans daigner rpondre un mot, leur
servait admirablement  cacher leur vide d'ides.

Dans une cour o le nouvel lment commenait  poindre, le roi
italien et franais, le parleur aimable et facile, tait hors de mode.
La jeunesse, par derrire, haussait les paules. Jeunesse grave,
vieillesse lgre! Tout  l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet 
la cour: c'tait le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le rengat.
Il se voyait de plus en plus dlaiss des honntes gens.

Le parti turc avait pourtant russi encore  gagner sur lui un dernier
pas dcisif qui et assomm Charles-Quint: c'tait de jeter Soliman et
cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts
avec cinquante mille hommes. Cela et clairci les choses. L'Empereur,
pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui taient des Maures
d'Afrique, portait son succs de Tunis aussi haut qu'une victoire sur
les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant
Soliman.

Nous savons, par le plus irrcusable tmoignage, celui de sa soeur,
qu'il n'en pouvait plus. Le coup et t terrible. Les Turcs fussent
rests en Sicile et peut-tre  Naples. Grand malheur? Non. Il en
serait arriv comme  la Chine, o les vaincus ont conquis les
vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie et exerc son
ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grce, puise et
impuissante, elle et fait du Turc un Europen.

La chose fut trs-bien mene par le savant et habile Lafort qui, en
juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face
d'Otrante. Les Turcs descendirent  Castro. Mais les Franais ne
parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre
Venise.

O donc tait Franois Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de
deviner l'homme qui rendait ce service essentiel  l'Empereur.
Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'tait plus temps.

Ces tergiversations singulires ne s'expliquent que par la forte
conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait
d'accord des gens qui toujours sont diviss, une belle-mre, lonore,
avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec
la matresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la
jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et
l'hrsie; tous plaidant _pour l'honneur du roi_ et le salut de son
me.

Il avait toujours eu un vif besoin de plaire  ce qui l'entourait.
Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour
respectueusement mcontente, ni les rcits qu'on lui faisait arriver
des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, branlaient
l'homme et le chrtien.

Il luttait pourtant encore au printemps de 1538.  la nouvelle d'une
grande victoire de Soliman sur le frre de Charles-Quint, il envoya
Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour
l'amener  voir l'Empereur, il rsista d'abord (_Rel. Tiepolo_),
laissa le pape et Charles-Quint l'attendre  Nice quinze jours. Le
vieux Paul III brlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII.

L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa
situation en ralit tait pouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas
ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impt depuis 1536, et
travaillait  confdrer les autres villes. Il prvoyait la terrible
rvolte des armes espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la diffrait
qu'en laissant ses soldats  Milan et ailleurs en pleines bacchanales,
comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrns, ces sauvages,
dsormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur matre. Il
restait deux partis  prendre: ou les diviser, les tromper, pour les
gorger isols; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les
mener  Constantinople. Cette entreprise, pour tre romanesque, avait
pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et
vu dans quelle ngligence les Turcs laissaient leurs fortifications.

Un document publi rcemment dvoile tout ceci (_Lanz Mm. Stuttgard,
XI, 263_). C'est une lettre suppliante de la soeur de Charles-Quint,
Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frre de ne pas se
mettre  la discrtion de cette horrible soldatesque dans l'expdition
de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les
Pays-Bas, s'il ne parvient  y mettre ordre, _sont plus que perdus_;
qu'il vaut mieux, plutt que de se jeter dans de telles aventures,
fermer les yeux sur l'Allemagne, _laisser couler certaines choses_
touchant la religion. Quant  la guerre si lointaine de
Constantinople: Souvenez-vous, dit-elle, _de Tunis qui n'est qu' la
porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donn bataille, en quels
termes tiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu!_ ne courez pas de
tels hasards.

Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on
pouvait s'y fier, l'Empereur _devroit passer par la France, et dmler
avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si
grande importance que je n'oserois conseiller_, etc.

Ces avis d'un parfait bon sens taient certainement ceux de Granvelle.
L'Empereur,  tout rapprochement, toute entrevue, mme inutile,
gagnait un grand avantage, celui de mettre en dfiance tous nos amis,
Turcs, Anglais, luthriens et mcontents des Pays-Bas.

C'tait dj une faute, une sottise pour le roi de se rendre  Nice.
Il le sentait si bien, que, quand on l'y trana, il demanda 
l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement
le Milanais, mais la _Franche-Comt_. L'Empereur,  l'absurde,
rpondit par l'absurde, offrant _le titre_ et _le revenu_ de Milan,
qui _pendant neuf ans_ seraient confis au pape, et le roi, tout de
suite, et rendu la Savoie, arm pour l'Empereur contre le Turc et les
luthriens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait dj ce qu'il
voulait. Sa soeur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en
rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue
trve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur.

Il n'en tait pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les
influences de famille agirent, lonore pour son frre, Marguerite
dans l'intrt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre,
Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conqute
de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le rconcilier  Dieu et 
l'glise, au parti des honntes gens.

Les Turcs, souvent bien informs, crurent que non-seulement on lui
promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de
l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur
prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient.

Charles-Quint attendit un mois  Gnes l'effet de tout cela. Il ne
lcha pas prise qu'on ne lui et de nouveau amen le roi 
Aigues-Mortes. Dans ce mchant petit port solitaire, le roi, moins
entour qu'il ne l'et t en Provence, n'avait l que Montmorency et
les princesses. Il n'y eut, aux confrences, que le conntable et le
cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la
reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matriellement,
rien que le _statu quo_; moralement, une chose immense qui allait
changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, _la conversion de
Franois Ier_.

L'ami des infidles, des hrtiques, le rengat et l'apostat, l'homme
incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir,
est fix dsormais, et tel sera jusqu' la mort. Ce galant, ce rieur,
est dsormais un bon sujet. C'est le retour de l'_Enfant prodigue_. La
reine et tous en pleurent de joie.

Qui a procur ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refus 
Nice, il l'accorde  Aigues-Mortes. Il n'offre plus _le titre_ de
Milan, mais la possession _relle_ (_Granvelle, II, 335_) pour le
second fils du roi qui pousera une nice de Charles-Quint.

Le roi s'engage _publiquement_  dfendre les tats de l'Empereur
pendant la guerre des Turcs.  quoi _secrtement_? On le voit par les
faits.

Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son
capital ennemi. Elle s'est isole. Libre  lui de tenir sa promesse.
S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans
ami, ne pouvant, mme par la guerre, sortir de la profonde ornire o
elle est entre pour toujours, et dont ne la tireront pas mme
cinquante annes de guerres de religion.




CHAPITRE XXI

DERNIRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANOIS Ier

1539-1547


On peut dater d'ici le rgne d'Henri II et de Diane de Poitiers.
Franois Ier n'est plus qu'une crmonie, une ombre. La raction rgne
par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les
prtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de
Lorraine, les Guises, gnraux du clerg, tous serviteurs et cratures
de la triomphante matresse.

Comment finit Franois Ier? Il meurt huit ans d'avance par une
horrible maladie (1539), dont la mdecine ne le sauve qu'en
l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frmir; leur
bouffissure difforme tmoigne de l'nergie des remdes qui ne lui
donnrent ce rpit qu'en bouleversant l'homme physique, teignant
l'homme moral.

[Note 27: Les perscutions recommencent  l'instant mme. Un
inquisiteur converti au protestantisme est brl  Toulouse. Voir la
procdure aux _Archives, carton J, 809._]

 ce prix on parvint  pouvoir le montrer, le remettre  cheval, le
mener quelque peu  l'arme,  la chasse. Au conseil mme, dans
quelques circonstances, il voulut dcider; mais tout lui chappait. Il
tait incapable de suite. Sans sa matresse ou garde-malade, la
duchesse d'tampes, qui s'indignait, le rveillait parfois, il se ft
rsign peut-tre; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre
Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa dchance relle. Contre
le nouveau roi, si peu Franais, si contraire  son pre, et qu'on et
cru plutt un fils de l'Empereur, elle levait, crait un rival, le
jeune et brillant duc d'Orlans pour qui elle et voulu un trne.

Ds le 23 septembre 1538, le roi tant revenu  Compigne, et
souffrant d'un cruel abcs qui le mit  la mort, Montmorency ne perdit
pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrter,
poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'tampes, Brion (ou
l'amiral Chabot)[28]. Il le fit plucher avec une rigueur
extraordinaire par ses lgistes  lui, de manire  trouver quelque
indlicatesse, quelque abus de pouvoir, pchs communs  tous les
favoris.

[Note 28: Peut-tre a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui.
Leur crime  tous les deux fut surtout d'avoir dfendu les
protestants, ou plutt l'humanit. La soeur de la duchesse, madame de
Cany, tait elle-mme protestante. _Lettres de Calvin_, dition
Bonnet, t. I, p. 281.--Je ne vois jamais au Louvre la belle et rveuse
statue du pauvre Chabot, un chef d'oeuvre de la Renaissance, sans
penser aux belles paroles qu'il pronona devant le roi. Franois Ier,
parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort
des leurs, brls en France et en Angleterre, l'amiral fit cette
rflexion: Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait
des martyrs. Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement
qu'en envoyant les protestants  la mort on faisait des confesseurs de
la vrit. (_Extraits des actes et dpches du Vatican, Archives,
carton L, 384._)]

Tous nos ambassadeurs reurent en mme temps un nouveau mot d'ordre,
fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): _de travailler partout
pour l'Empereur_. Ordre d'agir pour lui auprs du Turc, de lui mnager
une trve. Ordre d'engager l'Allemagne  s'unir contre Soliman.
Dfense au protg du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les
vchs catholiques, et notification  la dite que le roi s'unissait
 l'Empereur pour rtablir la religion.

Henri VIII et volontiers pous une princesse franaise. On venait
d'en donner une au roi d'cosse. On s'engage  Madrid  ne faire avec
l'Angleterre aucun trait de mariage. Loin de l, on accueille un plan
d'un de nos envoys pour le dtrnement d'Henri, le dmembrement de
son royaume, l'anantissement de l'Angleterre.

Dans cette anne 1539, Montmorency fut la vraie providence de
Charles-Quint. Au moment o l'Espagne le menaait par ses corts, au
moment o Gand rvolt dcapitait son doyen, comme partisan de
l'Empereur, au moment o il apprenait les rvoltes de ses armes, o
tout lui chappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le
secret de nos ngociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le
fil mme de notre diplomatie (5 aot 1539), jusqu' trahir la
confiance de Gand qui se livrait  nous.

Dans ce mois d'aot 1539, un coup heureux dlivra Charles-Quint des
vieilles bandes espagnoles qu'il ne pouvait ni payer, ni contenir. Mis
dans la petite ville ouverte de Castel-Novo, quatre mille de ces
soldats furent surpris par Barberousse. Six mille, qui taient 
Tunis, furent habilement tirs du fort, embarqus pour la Sicile, et
l,  force de serments, le vice-roi les endormit, les dispersa, les
gorgea.

Belle dlivrance pour l'Empereur; mais bonne leon pour l'Espagne, si
mal rcompense! Les leves y furent quelque temps extrmement
difficiles. On aimait mieux la mer, les Indes, que le service.  la
guerre qui suivit, l'Empereur ne demandait que six mille Espagnols, et
il ne put en avoir que trois mille (_Navagero_). Il se trouva
trs-faible. Les Turcs prirent toute la Hongrie, et ils auraient pris
les Deux-Siciles, pour peu que la France et aid.

Si quelque chose dut le rendre dvot, ce fut certainement ce miracle
qu' ce moment de ses plus extrmes ncessits, un tel secours lui ft
tomb du ciel, celui de son ennemi. Dsarm et sanglant de cette
Saint-Barthlemy de ses propres soldats, il se vit gard par la
France. Montmorency le pria de se fier  nous, de venir, de montrer
que la France ne faisait qu'un avec l'Espagne et qu'on aurait affaire
 elle si on touchait  l'Empereur.

Charles-Quint, qui avait fait son testament avant l'expdition de
Tunis, le refit avant le voyage de France (5 novembre 1539,
_Granvelle, II, 545, 554_). Il y donne Milan au second fils du roi qui
pousera une fille de Ferdinand, _pourvu que Ferdinand y consente_. Ce
petit mot rservait tout.

Entr en France vers le 20 novembre, il vit longuement Montmorency et
les fils du roi, avant le roi, et entra  Paris le 1er janvier 1540.
Le conntable tout-puissant avait exig des villes les ftes les plus
retentissantes, et il fit avertir toutes les cours de l'Europe de
cette union intime, dfinitive, du roi et de l'Empereur. Charles-Quint
vit trs-bien le besoin que la coterie rgnante avait de lui. Il prit
ses avantages, attisant d'une part la rivalit des deux frres,
d'autre part branlant la fidlit du roi de Navarre, lui faisant
esprer que l'infant pouserait sa fille, qui deviendrait la reine de
l'Espagne et des Indes.

La duchesse d'tampes et son protg, le second fils du roi, auraient
t d'avis de retenir l'Empereur jusqu' ce qu'on et Milan. C'est
d'eux que vint sans doute le mot hardi de Triboulet au roi, crivant
sur la liste des fous clbres l'Empereur, mais disant: S'il chappe,
j'y mettrai Votre Majest.

On prtend que le jeune Orlans eut l'ide, avec ses amis, d'enlever
Charles-Quint. Cette cour de jeunes gens tait fort hasardeuse; elle
se piquait de folie, de duels, de sauts prilleux, de courir de toits
en toits. L'un d'eux offrait  la duchesse d'tampes de changer la
situation et de rompre la fascination qui retenait le Dauphin, par un
moyen trs-simple, en coupant le nez  Diane.

L'Empereur n'tait pas rassur. Plus d'un malheur arriva sur sa route.
 Bordeaux, il faillit tre asphyxi;  Amboise, incendi. Ailleurs,
une bche lui tomba sur la tte. Le roi tait furieux des msaventures
de son hte, et voulait faire pendre tout le monde.

L'Empereur crut utile de dsarmer  tout prix sa belle ennemie, la
duchesse d'tampes, en faisant briller  ses yeux une offre
inattendue, celle de relever la maison de Bourgogne; il et donn au
duc d'Orlans bien autre chose que Milan, _toutes les provinces des
Pays-Bas_. Il est vrai qu'Orlans, du vivant de Charles-Quint, n'en
et pas t souverain, mais seulement gouverneur.

La pauvre Gand fut brise de la rception de Charles-Quint et de son
union avec le roi. Chaque fte qu'on lui donna fut comme une bataille
perdue par la Flandre. Il ne trouva nulle rsistance, brida la ville
avec un fort et fit mourir qui il voulait.

Sorti de France  la fin de janvier, en fvrier il se retrouva matre,
trs-solide et trs-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir
de ses promesses. S'il et donn les Pays-Bas, c'et t pour le cas
o Orlans et eu des enfants de sa fille; mais, en change de ce don
incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaist du
Pimont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, tromp,
dsespr, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu' promettre par crit
que le roi l'aiderait contre ses allis d'Allemagne. Lettre fatale que
l'Empereur montra et rpandit plus tard.

La honte d'tre dupe  ce point tira le roi de sa lthargie. Il fit
une chose violente. Il maria la fille de sa soeur, contre le gr de sa
soeur, au duc de Clves, capital ennemi de Charles-Quint.

Ce fut une scne trs-violente et d'une choquante tyrannie. La petite
fille, qui avait douze ans et qui tait malade, ne voulait pas
marcher. Le roi dit  Montmorency: Porte-la sur ton cou. Et alors on
vit le conntable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une
nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant
toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en
effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami,
l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grce, en investissant son
fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que
Montmorency tait ou un tratre, ou un sot.

Il ne lui restait, aprs cela, qu' fuir et se cacher. On satisfit 
la colre du roi par la ruine d'un homme qui tenait  Montmorency, du
seul de ce parti qui et servi la France, du chancelier Poyet. Tout le
monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le
trsor aux courtisans. Il avait essay de couper court  la chicane,
de rogner les griffes des procureurs, de leur ter les faux-fuyants et
l'obscurit du latin; il fora la justice de parler franais. Poyet
eut encore le mrite d'ouvrir l'tat civil, d'exiger l'inscription
des baptmes par des actes o signerait un notaire avec le cur. Mais
son crime principal fut d'avoir limit la justice ecclsiastique,
supprim ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause
mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'vque.
Grand coup et dcisif. Les tribunaux d'vques devinrent presque
dserts.

Qui succde  Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le
fauteuil du roi, o sigera rarement le malade. Les influences
principales sont celles d'un pre fanatique, du cardinal de Tournon et
du cardinal de Lorraine, frre et oncle des Guises, l'homme des
grandes et terribles ftes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnte et
grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent prs d'eux, servira 
couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des
Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'tayeront peu  peu d'une
popularit militaire.

La toute-puissance des cardinaux, leur royaut relle, avait dj
dchan le fanatisme dans les provinces. Ds la fin de 1538, aprs
l'entrevue de Nice, il est lch partout. On brle  Toulouse,  Agen,
 Annonai; on brle  Rouen et  Blois. Le Parlement d'Aix, sr de
plaire  Paris, a port en 1540 un horrible arrt contre plusieurs
villages de Provence, sjour d'une colonie vaudoise, d'_hrtiques et
de rvolts_. Le massacre et eu lieu, si les protestants d'Allemagne
n'eussent rclam, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi mme,
n'et obtenu une enqute, et tir de lui des lettres de grce (8
fvrier 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la
guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son
frre, Jean, cardinal, vque de Paris, dure, en se faisant
subalterne. Il s'enfuit  Rome  la mort de Franois Ier.

L'oeuvre de Montmorency subsistait. Nous tions isols, has et
mpriss. L'Angleterre tait contre nous, l'Allemagne tait contre.
L'horreur des protestants pour une France perscutrice et fanatique
les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti  la tolrance
par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses
seraient rgles par un concile assembl en Allemagne, ou mme par une
dite d'Empire; jusque-l, _interim_, galit des deux partis.

La France ne comptait plus; elle tait hors du droit de l'Europe. On
le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui
ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoy
Rincon, qui allait  Constantinople. Il croyait prendre ses dpches.
Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardes
en Pimont pour les faire passer droit  Venise. La vengeance de cet
acte atroce tait facile. Un bandit italien venait de prendre 
Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux
Franais ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette
place. Si la France l'avait devance, comme le voulait du Bellay, elle
mettait une forte pine au coeur de la maison d'Autriche.

Ce conseil intrpide et t accueilli peut-tre de Franois Ier bien
portant, comme au soir de Pavie o il envoie sa bague  Soliman. Mais
l'abcs avait tout chang en 1538; il tait mort  cette poque.

Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le rgne de
Louis XIV se partage en deux parts: _avant la fistule, aprs la
fistule_. Avant, Colbert et les conqutes; aprs, madame Scarron et
les dfaites, la proscription de cinq cent mille Franais.

Franois Ier varie de mme: _avant l'abcs, aprs l'abcs_. Avant,
l'alliance des Turcs, etc.; aprs, l'lvation des Guises et le
massacre des Vaudois, par lesquels finira son rgne.

Le meurtre de Rincon, comme celui de Merveille en 1534, taient de ces
choses qui pouvaient rveiller le roi.

Deux vnements l'engageaient  agir. Ferdinand, battu par les Turcs,
les vit prendre possession de toute la Hongrie; et Charles-Quint, qui,
pour couvrir ce revers dans l'opinion, avait improvis une expdition
contre Alger, y prouva un dsastre effroyable, repouss par les
Maures, battu, bris par les temptes. Le 3 dcembre 1541, il rentre
tout seul  Carthagne.

La jeune cour de France, divise entre les deux princes, Henri de
vingt-trois ans, Charles de vingt et un, ne manque pas de crier que
c'est fait de l'Empereur, qu'il faut tomber sur lui, l'achever. Une
arne s'ouvre o veulent briller les deux partis. Les prtres mme y
ont leur compte. Le cardinal de Lorraine y voit l'avancement des
Guises. Le cardinal de Tournon obtient qu'on constate que la guerre
n'est pas luthrienne. Enjoint aux Parlements de poursuivre les
suspects, aux curs d'exciter les dnonciations.

L'appel fut entendu; la police passa aux curs; les listes de
communiants aux grandes ftes, svrement examines, devinrent celles
de la vie et de la mort; on eut peu  chercher: la plupart des martyrs
se dsignaient eux-mmes.

Donc, c'est la France catholique contre la catholique Espagne. La
France seule en Europe, et n'ayant plus l'appui du parti
anticatholique. Elle ne peut plus mme faire de leves en Allemagne.
Elle va chercher des soldats jusqu'en Danemark et en Sude.

Quoi donc? Il n'y a plus d'hommes en France? Non, on ne veut plus de
Franais. levs de la servitude au noble mtier des armes, ils sont
trop indociles. Les nobles se sont plaints, disant au roi: _Les
vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes vilains._
Donc, on nglige les lgionnaires; on revient aux mercenaires
suisses. (_Fr. Giustiniani, Rel. Ven. S. I., vol. I., 212, Ann.
1538._)

Sur les cinq armes de la France, dans cette dernire guerre, et dans
les plus prilleuses extrmits, on hasarda  peine d'avoir douze ou
quinze mille de ces dangereux soldats roturiers. Du Bellay les relve
fort, et dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils aux assauts.

Il fait grand cas aussi des soldats italiens, disant, en trois
passages, que c'taient les plus aguerris. La France n'en profite
gure. Elle repousse, en 1542, l'effort suprme de l'migration
italienne, qui, sous Du Bellay et Strozzi, lui avait prpar une arme
de douze mille hommes.

Rien dsormais hors du cercle des Guises. Claude de Guise, avec le
cadet des deux princes, Charles d'Orlans, a l'arme du Nord, qui
envahit le Luxembourg. Le fils de Claude, Franois (qui sera le grand
Guise), candidat secret du parti, sans titre encore, a l'arme du
Midi, sous le Dauphin, et envahit le Roussillon.

L'espoir des Guises, le prix de leurs exploits, devait tre l'intime
alliance de toute-puissante Diane, astre futur du prochain rgne. Ils
comptaient  la paix pouser une de ses filles, et serrer le lien
d'intrigue qui devait tenir Henri II.

L'affaire du Nord tait trs-importante. Dans l'attaque du Luxembourg,
on agissait avec les restes du parti des La Mark, touff, non cras,
par l'Empereur. On donnait la main au duc de Clves, qui lchait dans
les Pays-Bas une masse sauvage d'aventuriers allemands qui se
souvenaient du sac de Rome et comptaient sur le sac d'Anvers.

Le succs fut facile au Luxembourg, mais non soutenu. Au lieu de
pousser aux Pays-Bas, d'appuyer Clves, le jeune prince regardait au
midi. Il apprenait que le Dauphin, son frre, outre l'arme d'Espagne,
s'adjoignait l'arme d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri,
revint. Franois Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait crit au
Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance 
petites journes, la saison passe. Perpignan, qu'on assige, rsiste.
La campagne est manque, perdue au midi, vaine au nord.

Avec ce grand effort de cinq armes, on n'avait pas entam l'Empereur.
 lui maintenant d'attaquer  son tour. Et il allait le faire avec un
norme avantage, s'tant ralli Henri VIII,  qui il offrait la France
mme, ne se rservant que la Picardie.

Nous recueillmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions
constamment irrit Henri. Nous avions mari  son capital ennemi, le
roi d'cosse, la soeur de Franois de Guise, mre de Marie Stuart,
mre fconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de
Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent
faire ce mariage royal  une fille cadette des cadets de Lorraine,
bientt veuve et rgente pour la romanesque Marie, dont le fatal
berceau fut une bote de Pandore.

L'Empereur, dj sr d'Henri VIII, s'assure des luthriens. Il laisse
l les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom
de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Franais.
Soliman est aux portes sur la frontire d'Autriche. Barberousse et sa
grande flotte tiennent la mer avec les Franais.

La France catholique, gouverne par deux cardinaux, la France, cruelle
pour les chrtiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des
pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni 
Barberousse, assigea Nice. En vain. Les Algriens se ddommagrent
par les pillages et les enlvements. Mis par nous dans Toulon, ils
firent en Provence mme leur rcolte de filles et leur provision de
forats. L'anne suivante, ravage encore plus grand; six mille
esclaves enlevs en Toscane, huit mille au royaume de Naples,
spcialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents
d'Italie pour la part du sultan.

L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clves. Elle
l'abandonne; il est cras pour toujours. Coup fatal  la France. Ce
petit prince tait sa meilleure force, comme son recruteur allemand,
le noyau militaire de toutes les rsistances de la basse Allemagne.

Qui empchait l'Empereur de pntrer en France? Les Vnitiens, qui
suivaient l'arme impriale, remarquent: que les grands gnraux des
temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc
d'Albe, mdiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._)

Charles-Quint, dirig par des conseillers italiens, ordonne tout
lui-mme, autant que peut le faire un homme appesanti dj, maladif,
grand mangeur, qui se lve fort tard et tous les jours entend deux
messes. (_Navagero._) L'arme de ce malade tait  son image, lente et
lourde, charge de bagages infinis, qui se dveloppaient sur une
longue file, sparaient, isolaient les troupes, empchaient
l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il et suffi d'une
petite bande leste et hardie pour le couper cent fois.

Heureusement pour lui, le roi de France trane aussi. Il craint fort
la bataille. O l'Empereur s'arrte, il s'arrte,  Luxembourg, 
Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voil
tout le succs de cette grande arme. Chacun va se panser chez soi.

Marino, qui tait  la cour de France en 1544, dit nettement que la
France, abandonne des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens
allis, tait aux abois et dsespre. Ce que le roi avait encore le
plus  craindre, c'tait son peuple qui, s'il y et eu revers, aurait
fait une sauvage et _bestiale rvolution_ (tumulto bestiale).

Quarante mille Allemands entraient  l'est. Vingt mille Anglais
dbarquaient  l'ouest. L'Empereur avec la grande arme marchait droit
vers Paris. Les vues taient srieuses. Charles-Quint, qui lisait
toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France
dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de dtruire
Franois Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir
qu'il devnt serf de l'empereur, soldat  son service, sbire et recors
imprial pour assujettir l'Allemagne.

Il tait trop vident, en prsence d'une crise si terrible, que la
vieille mthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne
servirait  rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait
Paris?

Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille
Suisses franais, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette
arme et d revenir en hte, assurant seulement le Pimont. Ce
n'tait pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la premire fois
arrivait gnral sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix 
Ravenne. Enghien, fils de Vendme et cadet de Bourbon, avait l une
occasion de briller, d'clipser les Guises. La rivalit des maisons de
Guise et de Bourbon, qui allait troubler le sicle, se prononait
dj. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils.

C'est, je crois, de cette manire qu'on doit expliquer l'imprudente
permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoy par Enghien
pour l'obtenir, en fait honneur  son loquence gasconne. Quoi qu'il
en soit, la chose tourna bien ( Crisoles, 14 avril 1544).

Nos Suisses et nos Gascons, fortifis d'une nombreuse noblesse
franaise, accourue tout exprs, et qui se mit  pied, soutinrent
l'pouvantable choc de dix mille Allemands que le gnral imprial, Du
Guast, nous lanait d'une colline. Trois cents lances franaises
enfoncrent la cavalerie lgre de l'ennemi, qui, pousse sur le flanc
de son infanterie, la mit elle-mme en droute. Enghien faillit prir
comme Gaston  Ravenne. Il se prcipita avec une petite bande de
jeunes gens  travers le noir bataillon des Espagnols et le pera de
part en part. Fort affaibli, il dut, pour rejoindre les siens, percer
encore cette troupe formidable. Il le fit, en sortit, mais presque
seul, et ne vit plus les siens; il crut la bataille perdue. Elle tait
gagne, et les ntres revinrent, rompirent les Espagnols. Bataille
infiniment sanglante; selon Du Belay, douze mille morts.

Quel rsultat? Aucun. Sans argent et sans vivres, l'arme fond, se
dissipe. Et Charles-Quint avance. Ralenti par la rsistance de
Saint-Dizier qu'il prend par ruse, il avance pourtant, et les Franais
ne lui opposent que leur propre ruine, la dvastation, le dsert. Les
barbaries de la Provence sont renouveles sur la Champagne. La France
se traite plus cruellement que n'et fait l'ennemi. L'Empereur va
toujours, poussant le Dauphin devant lui vers l'ouest et vers les
Anglais; il le leur livre, il le leur donne. Si ceux-ci eussent daign
le prendre, fait quelques pas, c'en tait fait.

L'Empereur, qui a pris nos magasins, nos vivres, nourri par nous,
arrive  treize lieues de Paris,  Crpy-en-Valois. On en tait aux
dernires ressources; on travaillait en vain  faire une arme de
sminaristes ou coliers. Une dfaite nous sauva, la perte de
Boulogne, que l'Anglais prit et qui inquita l'Empereur.

Trs-fatigu lui-mme, pris d'un accs de goutte, il pensait qu'aprs
tout, au lieu de faire les affaires d'Henri VIII, il valait mieux
conserver, exploiter cette misrable France ruine. Affaiblie  ce
point, elle ne pouvait plus que suivre son impulsion. Le roi dtruit
lui valait moins que le roi asservi et devenu son capitaine. (Trait
de Crpy, 18 septembre 1544.)

Le roi, en effet, s'engagea  guerroyer pour lui,  fournir,  payer
une arme _contre le Turc_ (au fond _contre les luthriens_).

L'affaire avait t brasse de fort bonne heure entre le confesseur de
l'Empereur et celui de Franois Ier.

Le roi restituait la Savoie. L'Empereur faisait du duc d'Orlans son
gendre ou son neveu, le mettant  Milan ou aux Pays-Bas, non comme duc
et souverain, mais _comme gouverneur imprial_. En adoptant ainsi le
cadet, le tenant sous sa main et se chargeant de sa fortune, il
fondait une bonne et solide discorde entre les frres. Et, en effet,
le Dauphin protesta.

Navagero remarque que la mort avait toujours t du parti de
Charles-Quint, l'avait toujours servi. Le premier Dauphin, prince de
grande esprance, et qui avait infiniment souffert de la captivit
d'Espagne, tait mort en 1536 (d'puisement ou de pleursie?). Son
chanson italien avoua l'avoir empoisonn. Tout le monde le crut
alors. En 1543, voici le troisime fils du roi, Charles d'Orlans, qui
meurt aussi, et, dit-on, de la peste, au grand profit de l'Empereur,
que cet vnement dgageait de sa parole. Il n'et pas ordonn un
crime. Mais ses agents, qui, sans scrupule, assassinaient nos envoys,
n'avaient-ils pas dispense pour la guerre du poison contre les allis
des Turcs? Rien ne parat plus vraisemblable.

Au reste, ce ne sont pas les impriaux peut-tre que l'on doit
accuser. Un mot violent d'Henri II, que nous citerons plus tard,
montre qu'il hassait son frre Charles. Ses amis trs-peu scrupuleux,
les hommes de Diane, ont bien pu le servir, et sans le consulter.

Une troisime mort survint, fort surprenante, celle d'Enghien, de ce
Bourbon que Franois Ier venait d'lever si haut en lui faisant gagner
une bataille. Qui le tue? Celui mme qui profite le plus  sa mort, le
jeune Guise. Dans un combat de boules de neige, pour boulette, il lui
jette un coffre. Il s'excuse, disant avoir eu ordre de M. le Dauphin.

Ds lors il n'y eut plus deux partis. Le roi se trouva seul, et le
Dauphin fut le vrai roi.

Sa matresse avait tout  craindre. On disait que, si la campagne de
1544 avait si tristement fini, la faute en tait  elle, qu'elle avait
aid l'Empereur  prendre Saint-Dizier et les places o se trouvaient
nos magasins.

Le roi, trs-affaiss, devenait un jouet. On dcidait sans lui, ou sur
quelque mot vague qu'on lui tirait, les choses les plus graves et les
plus terribles affaires, comme le massacre des Vaudois.

Il y avait quatre ans que le peuple infortun des Vaudois de Provence
flottait entre la vie et la mort, condamn en 1540, graci en 1541,
puis incertain de plus en plus  l'approche du nouveau rgne. Les
Vaudois n'taient pas d'accord: les uns ne songeaient qu' la fuite;
d'autres voulaient se dfendre et achetaient des fusils. S'ils
s'taient dfendus, ils eussent t aids peut-tre par les Suisses.
Aprs l'affaire de Crisoles, le clerg saisit le moment. On dtacha
au roi un homme qui avait fort  expier, qui devait mnager les
prtres, l'ami de Barberousse, le capitaine Paulin de la Garde. Il lui
parla  Chambord, dit que ce petit peuple tait fort dangereux, qu'il
faisait de la poudre, qu'il y avait l comme un avant-poste de
l'Empereur. On tait en pleine guerre,  la veille de l'invasion du
Nord. Le roi est alarm; il dit: Dfais-moi ces rebelles.

Il parat que Paulin voulut un ordre crit. Aprs la paix, le 1er
janvier 1545, le cardinal de Tournon crivit et prsenta  la
signature du malade _une rvocation_, de quoi? De la grce accorde en
1541. Le roi signa sans lire comme il faisait le plus souvent. (V. le
Procs, et Muston, I, 107.) Ce tmoignage lui est rendu par
l'historien protestant et vaudois, qui, plus srieusement que
personne, a puis l'examen de l'affaire.

Au reste, cette signature n'tait pas tout. Il fallait celle du
secrtaire d'tat; le cardinal fit signer Laubespin. Il fallait celle
du procureur du roi au Grand-Conseil; il refusa. Celle au moins de son
substitut; il refusa. Et il fallait encore que le chancelier mt le
sceau; il refusa. Le hardi cardinal y mit un sceau quelconque, et
donna cette pice informe  l'huissier du Parlement de Provence, qui
tait  la porte, attendant cette arme de mort.

Elle n'et pas suffi, cependant; elle n'autorisait pas l'excution
militaire. Au-dessous de la signature, d'une criture toute autre que
celle de la pice, quelqu'un, on ne sait qui, crivit l'ordre qui
livrait ce peuple aux soldats.

Ce qui rendait l'affaire hideuse, c'est que les parlementaires, si
zls contre l'hrsie, taient des familles seigneuriales qui
allaient recueillir la dpouille sanglante des victimes. Ils taient
juges et hritiers.

L'arrt de 1540 ordonnait de punir _les chefs_. Et la pice informe de
1545, l'horrible faux, ordonnait d'exterminer tout.

Pour en tre plus sr, on s'adressa  des brigands, aux soldats des
galres, dont bon nombre taient repris de justice, endurcis aux
guerres barbaresques. Le prsident d'Oppde, sans bruit, sans
notification, mne lui-mme cette bande. Des dix-sept villages
vaudois, plusieurs taient vers Avignon, en terre papale. Mais le
lgat du pape donna de grand coeur l'autorisation[29].

[Note 29: Il semblerait mme que la premire impulsion vint de lui
et qu'il offrit d'aider. Voir une curieuse pice manuscrite, le
procs-verbal original de l'excution, que l'excuteur Paulin de la
Garde conservait prcieusement  son chteau d'Adhmar, et qui est
maintenant aux _Archives d'Aix_.]

Une circonstance curieuse, c'est que, ceux de Cabrires s'tant livrs
sur la parole du prsident, il dit aux troupes de tuer tout. Elles
refusrent d'abord; les galriens se montrrent plus scrupuleux que
les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit  tuer, voler
et violer.

La chose une fois lance, il y eut des barbaries excrables. Dans une
seule glise, dit un tmoin, j'ai vu tuer quatre ou cinq cents pauvres
mes de femmes et d'enfants. Et comment? Avec une furie, des
supplices, des caprices atroces, dignes du gnie de Gomorrhe.
Vingt-cinq femmes, chappes, caches dans une caverne, sur terre du
pape, y furent, par ordre du lgat, enfermes, touffes. Cinq ans
aprs, quand on fit le procs, on retrouva leurs os. Il y eut huit
cents maisons brles, deux mille morts (au moindre calcul), sept
cents forats. Les soldats, au retour, vendaient  bon compte aux
passants les petits garons et les petites filles, dont ils ne
voulaient plus.

La nouvelle ayant clat, il y eut un violent dbat en Europe. Les
Espagnols lourent. Les Suisses et Allemands poussrent des cris
d'indignation. Cela servit les criminels. Ils firent entendre au roi
qu'on n'avait tu que des rebelles, et qu'il ne devait pas souffrir
que l'tranger se mlt de nos affaires.

En quel tat se trouvait-il alors? Et que restait-il de lui-mme? Les
protestants l'excusent, paraissent croire qu'alors il tait fini et ne
rgnait plus.

Vieilleville place en 1538 une scne qui ne peut tre de cette anne,
puisqu'elle suppose l'exil de Montmorency. Je la crois de la fin, des
derniers temps o, par la mort de ses fils, le roi se trouva seul; o
les gens du Dauphin, de Diane et des Guises crurent rgner et dj
oublirent le mourant.

Le Dauphin dit un jour devant ses familiers qu' son avnement il
ferait ceci et cela, donnerait tels offices. Et il leur distribua
gnreusement toutes les charges de la couronne. Un tmoin de la
scne, auquel on n'avait pas pris garde, tait un simple, vieil enfant
et fou _ bourlet_, appel Briandas. Soit de lui-mme, soit pouss par
la duchesse d'tampes, il court au roi, et, firement: Dieu te garde,
_Franois de Valois_! Le roi s'tonne. Par le sang Dieu! tu n'es
plus roi; je viens de le voir. Et toi, monsieur de Thas, tu n'as plus
l'artillerie, c'est Brissac. Et  un autre: Tu n'es plus chambellan,
c'est Saint-Andr, etc. Puis, s'adressant au roi: Par la mort Dieu!
tu vas voir bientt M. le conntable qui te commandera  baguette et
t'apprendra  faire le sot. Fuis-t'en! Je renie Dieu, tu es mort.

Le roi fait venir la duchesse d'tampes. On fait dire au fou tous les
noms de ces nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend
trente hommes de sa garde cossaise, va  la chambre du Dauphin.
Personne. Rien que des pages qu'on fit sauter par les fentres. On
brise, on casse tout. Mais aprs, qu'aurait fait le roi? Il n'avait
pas d'autre hritier. Sa matresse, tout  l'heure sans appui et  la
discrtion du Dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda
seulement des amis de son fils, qui auraient pu l'empoisonner.

Telles furent les amertumes, les expiations de ses derniers jours. La
plus grande tait de laisser le trne de France  cette triste figure
d'Henri II, qui n'avait rien de son pre ni de son pays, qui ne
reprsentait que la captivit de Madrid, qui, lors mme qu'il aurait
des succs, des conqutes, n'irait qu' la ruine. Pourquoi? En
combattant l'Espagne, il ne serait rien qu'Espagnol.

Le songe de Basine et de Childric se renouvelle ici. Elle vit les
descendants de ce roi franc tomber du lion au loup, du loup aux
chiens, et cette dynastie finir honteusement par un combat de
tournebroches qui se mangeaient  belles dents.

Un tel fils, de tels petits-fils ont relev beaucoup Franois Ier par
le contraste. Les protestants surtout, qui avaient tant  l'accuser,
l'ont trait avec une indulgence qui les honore infiniment. Ils sont
mme excessifs; ils lui laissent le titre de _grand_, qu'il ne mrite
en aucun sens.

On assure qu'en mourant il devina les Guise. Ces hros intrigants,
protgs de Diane, qui mirent leur catholique pe au service d'une
jupe fort sale, allaient nuire cruellement  la France, par leurs
succs surtout, qui pervertirent l'opinion.

Des mots sauvages ouvrirent le nouveau rgne. Pendant l'agonie du roi,
Diane et Guise foltraient et disaient: Il s'en va, le galant! et le
fils mme, aux funrailles, voyant passer le cercueil de son frre qui
prcdait celui de son pre, fit cette bravade parricide: Voyez-vous
ce bltre? il ouvre l'avant-garde de ma flicit.

Au moment de la mort du roi, cent cinquante familles fuirent  Genve,
et bientt quatorze cents, au moins cinq mille individus[30]. Cette
lite franaise, avec une lite italienne, fonda la vraie Genve, cet
tonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant mme
les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point
d'arme; rien pour l'espace, le temps, ni la matire; la cit de
l'esprit, btie de stocisme sur le roc de la prdestination.

[Note 30: Quatorze cents familles franaises s'tablirent 
Genve, en huit annes seulement, sous le rgne de Henri II: c'est le
chiffre donn par M. Gaberel (_Histoire de l'glise de Genve, t. I,
page 346_). Le _registre des rceptions de la bourgeoisie_, que j'ai
compuls aux Archives de Genve, donne un chiffre infrieur; mais il
est visiblement incomplet et mutil. Voir sur le temps antrieur la
_Chronique de Bonnivard_, le _Journal du syndic Balard_ et la belle
_Chronique de Froment_ (1855), dite avec un soin infini, admirable,
par M. Revillod. Beaucoup de pices indites et de renseignements
curieux ont t publis dans l'excellent _Bulletin de la Socit de
l'histoire du protestantisme_, spcialement par M. Read, et dans la
_France protestante_ de M. Haag.

J'ai rserv Genve pour le rgne de Henri II, ainsi que plusieurs
dtails essentiels sur l'histoire intrieure de l'administration de
Franois Ier, et de la politique de Charles-Quint, sur le changement
progressif qui fit du Flamand un Espagnol, etc.]

Contre l'immense et tnbreux filet o l'Europe tombait par l'abandon
de la France, il ne fallait pas moins que ce sminaire hroque. 
tout peuple en pril, Sparte pour arme envoyait un Spartiate. Il en
fut ainsi de Genve.  l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox 
l'cosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes, et trois rvolutions.

Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses
souterrains! Que par en haut l'or espagnol, l'pe des Guises,
blouissent ou corrompent[31]!... Dans cet troit enclos, sombre
jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des liberts de l'me, ces
sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en
Europe du sang et des supplices, un homme pour brler ou rouer, cet
homme est  Genve, prt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui
chantant ses psaumes.

[Note 31: Nous avons vu parfaitement,  l'poque des affaires
d'Isly et autres, les moyens simples et grossiers par lesquels on fait
des hros  force de rclames. Ces moyens sont fort employs au XVIe
sicle. Telle fut certainement une chanson, assez mesure pour le roi
(donc faite avant sa mort), dans laquelle on le montre appelant la
France au secours par sa fentre de Madrid. Le premier qui accourt,
pour dlivrer le roi, c'est Guise. _Bulletin de la Socit d'histoire
de France_, t. I des _Documents_, p. 267.]

FIN DU TOME DIXIME




TABLE DES MATIRES


    AVERTISSEMENT                                                    1

    Des sources et de la critique.--Du sujet de ce volume            7


NOTE

    De la mthode, ruine de l'histoire doctrinaire                   9


CHAPITRE PREMIER

    LE TURC, LE JUIF. 1508-1512                                     11
      Progrs irrsistibles des Turcs                               13
      Le _grand canon_ d'Albert Drer                               17
      Perscutions des Maures d'Espagne                             18
      Perscutions des Juifs                                        23
      Excellence de la famille juive                                25
      Les dominicains et Grain-de-Poivre                            26
      Reuchlin dfend les Juifs                                     27
      Fraternit de l'Orient et de l'Occident                       30
      Anquetil-Duperron et Burnouf                                  31


CHAPITRE II

    LA PRESSE.--HUTTEN. 1512-1516                                   33
      L'Allemagne plus vivante que la France                        33
      Epistol obscurorum virorum. 1514                             38
      Victoire de la Presse                                         41
      Vie d'Hutten                                                  42
      Il se retire chez l'archevque de Mayence                     46


CHAPITRE III

    LA BANQUE.--L'LECTION IMPRIALE ET LES INDULGENCES. 1516-1519  49
      Banques juive, italienne, allemande                           50
      La banque et les peintures d'Augsbourg                        52
      Tous les rois taient jeunes et prodigues                     53
      Danger de l'Europe                                            54
      Gnie exterminateur de Slim                                  60


CHAPITRE IV

    SUITE. 1516-1519                                                63
      Culte meurtrier de l'or                                       63
      Extermination des Amricains                                  64
      Brocantage des indulgences                                    65
      La Hongrie couvrait encore l'Allemagne                        67
      Les lecteurs                                                 69
      Les Fugger font l'lection                                    70
      Adresse de Marguerite d'Autriche                              71
      Ses calomnies contre la France                                74
      Juin 1519, Charles-Quint lu empereur                         78


CHAPITRE V

    RACTION CONTRE LA BANQUE.--MELANCOLIA.--LUTHER.--LA MUSIQUE    81
      L'Allemagne a conscience de la situation                      82
      La Melancolia d'Albert Drer                                  85
      Chants de Luther                                              89
      Origines populaires de la musique                             92
      Grandeur de Luther; la joie hroque                          96


CHAPITRE VI

    SUITE.--LUTHER. 1517-1523                                      101
      Luther a pur la famille                                    102
      Il a rendu la lecture populaire                              105
      Ses prcdents                                               107
      Sa prdication                                               111
      La dite de Worms et la Wartbourg                            116
      Humanit et tolrance de Luther                              117
      Son embarras au milieu des femmes rfugies chez lui         119


CHAPITRE VII

    LA COUR DE FRANCE.--CAMP DU DRAP D'OR. 1520                    122
      La querelle de Charles-Quint et de Franois Ier              125
      Ils courtisent Henri VIII                                    128
      La cour au camp du drap d'or                                 133
      Juin 1520, l'entrevue                                        134
      Anne Boleyn                                                  137
      Franois Ier irrite Henri VIII                               140


CHAPITRE VIII

    LA GUERRE.--LA RFORME.--MARGUERITE. 1521-1522                 142
      1521-1715.--Guerre de deux sicles                           144
      Ds le dbut Franois Ier manque d'argent                    148
      Fureur des Impriaux                                         149
      Le roi ne dfend point le peuple                             152
      Mouvement religieux de Meaux                                 155
      Marguerite y prend part                                      156
      Son portrait                                                 158
      Ses lettres et sa passion                                    159
      Brutalit de son frre                                       166
      1522.--Sa mre nous fait perdre l'Italie                     170


CHAPITRE IX

    LE CONNTABLE DE BOURBON. 1521-1524                            172
      Il tait Gonzague et Montpensier                             173
      Sa puissance royale                                          176
      La reine-mre veut l'pouser                                 177
      Il traite avec l'empereur                                    181
      La noblesse et les parlements le favorisent                  184


CHAPITRE X

    DFECTION ET INVASION DU CONNTABLE. 1523-1524                 188
      Son trait avec Charles-Quint et Henri VIII                  190
      L'invasion de 1523                                           191
      Fuite de Bourbon                                             195
      Dsaccord et retraite des Anglais et Impriaux               199
      Saint-Vallier sauv par Diane de Poitiers                    201
      Mort de Bayard                                               203
      Bourbon envahit la Provence. 1524                            204


CHAPITRE XI

    LA BATAILLE DE PAVIE. 1525                                     209
      Le roi assige Pavie                                         211
      Il passe l'hiver dans une villa italienne                    212
      Caractre de ces villas                                      213
      L'Italie du Corrge                                          214
      La bataille (8 fvrier 1525)                                 217


CHAPITRE XII

    LA CAPTIVIT. 1525                                             220
      Le roi envoie sa bague  Soliman                             221
      Il s'humilie devant Charles-Quint                            222
      Ses posies                                                  223
      Demandes de l'empereur                                       225
      Embarras du vainqueur.--Rvolutions                          227
      Dure captivit du roi en Espagne                             230
      Sa maladie, voyage de sa soeur                               231
      La France trahit-elle l'Italie?                              233
      Conspiration de Pescaire                                     234


CHAPITRE XIII

    LE TRAIT DE MADRID ET SA VIOLATION. 1525-1526                 243
      Le roi abdique                                               244
      L'Europe se rapproche de la France                           245
      L'Espagne s'intresse au captif                              246
      Comdie du trait de Madrid                                  249
      Le portrait du Titien                                        252
      Le retour, la nouvelle matresse                             253
      Chambord                                                     255


CHAPITRE XIV

    LE SAC DE ROME. 1527                                           258
      Tortures de l'Italie                                         259
      L'arme de Bourbon et de Frondsberg                          262
      Bourbon  Rome, sa mort, 6 mai                               266
      L'Europe peu mue du sac de Rome                             267
      Erreur de Machiavel et de Michel-Ange                        269
      _La peste de Florence_, par Machiavel                        270
      Le tombeau des Mdicis                                       272


CHAPITRE XV

    SOLIMAN SAUVE L'EUROPE. 1526, 1529, 1532                       275
      Discipline et modration des Turcs                           276
      Venise seule comprenait l'Orient                             277
      Les vizirs civilisateurs                                     280
      Notre envoy Rincon                                          281
      Le gnie d'Ibrahim                                           283
      Sa victoire de Mohacz (1526)                                 286
      1528, checs de Franois Ier en Italie                       289
      Il traite  Cambrai (1529) et trahit ses allis              291
      Soliman choue devant Vienne                                 296
      Isolement de Franois Ier                                    299
      Troisime invasion de Soliman (1532)                         300
      Roxelane.--Mort d'Ibrahim (1536)                             303


CHAPITRE XVI

    LA RFORME FRANAISE. 1521-1526                                308
      Les Vaudois des Alpes                                        309
      Rforme en France, aux Pays-Bas, en Angleterre               315
      Charles-Quint a l'initiative des perscutions                318
      Les premiers martyrs franais (1525)                         319
      Le roi sauve Berquin                                         320
      Appel de Zwingli  Franois Ier                              321


CHAPITRE XVII

    RFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 1526-1535                  323
      Marguerite dsespre de convertir son frre                  324
      Passion d'Henri VIII et son divorce                          327
      Mutilation d'une image  Paris (1528)                        332
      Bda et les Capets, Ignace de Loyola                         333
      Supplice de Berquin (1529)                                   337
      Lutte de la Sorbonne contre le roi                           338
      Il cre le Collge de France (1529)                          340


CHAPITRE XVIII

    ON TOURNE LE ROI CONTRE LA RFORME. 1530-1535                  343
      La Rforme cre partout des coles                           344
      Le roi pouvait choisir encore en 1532                        346
      Affront qu'on lui fait  Milan (1533)                        348
      Les fanatiques menacent Marguerite                           349
      Placards protestants  Blois                                 351
      Supplices pendant tout l'hiver (1535)                        352
      La Sorbonne obtient la suppression de l'imprimerie           354
      Immense extension du protestantisme                          356


CHAPITRE XIX

    FRANOIS Ier ET CHARLES-QUINT EN 1535.--FONTAINEBLEAU.--LE
        GARGANTUA                                                  358
      Maladie du roi et de Charles-Quint                           358
      Le roi  Fontainebleau.--Les artistes                        361
      Rabelais comme crateur de notre langue                      367
      Il ne doit rien  ses prdcesseurs                          368
      Sa vie                                                       371
      Son principe d'ducation                                     372
      Le Gargantua est-il protestant?                              376


CHAPITRE XX

    ROME ET LES JSUITES.--INVASION DE PROVENCE.--FRANOIS Ier
        CDE  LA RACTION. 1535-1538                              378
      Les _Exercitia_ de Loyola ont paru vers 1523-1525            378
      Rforme et raction catholique      380
      Loyola ordonne l'obissance jusqu'au pch mortel
        inclusivement                                              384
      Le pape pousse le roi  envahir l'Angleterre (1534)          387
      Le roi appelle Barberousse en Italie                         388
      Charles-Quint, vainqueur  Tunis, outrage le roi             389
      Invasion de Provence                                         394
      Puissance du parti du Dauphin; Montmorency, Diane de
        Poitiers                                                   397
      Embarras de l'empereur; trve de Nice. 1538                  402


CHAPITRE XXI

    DERNIRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANOIS Ier. 1539-1547      406
      Maladie terrible de Franois Ier                             406
      Voyage de l'empereur en France (1540)                        409
      Montmorency dupe, disgraci: gouvernement des cardinaux      412
      Assassinat de Rincon, guerre (1541-3)                        414
      Bataille de Crisoles (1544)                                 420
      Charles-Quint impose le trait de Crpy                      422
      Mort du jeune fils du roi et d'Enghien                       423
      Massacre des Vaudois (1545)                                  426
      Fureur du roi mpris de son fils; sa mort (1547)            427
      Sinistres prmices du nouveau rgne                          428
      L'Europe sera sauve par Genve                              429


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1516-1547 (Volume
10/19), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1516-1547 ***

***** This file should be named 42141-8.txt or 42141-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/2/1/4/42141/

Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

