The Project Gutenberg EBook of La Sorcire, by Jules Michelet

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Title: La Sorcire

Author: Jules Michelet

Release Date: November 25, 2012 [EBook #41486]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SORCIRE ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et n'a pas t harmonise.




    OEUVRES COMPLTES DE J. MICHELET

    LGENDES
    DMOCRATIQUES
    DU NORD

    LA SORCIRE

    DITION DFINITIVE, REVUE ET CORRIGE

    PARIS
    ERNEST FLAMMARION, DITEUR
    26, RUE RACINE, PRS L'ODON

    Tous droits rservs.




LA SORCIRE




Des livres que j'ai publis, celui-ci me parat le plus inattaquable.
Il ne doit rien  la chronique lgre ou passionne. Il est sorti
gnralement des _actes judiciaires_.

Je dis ceci non seulement pour nos grands procs (de Gauffridi, de la
Cadire, etc.), mais pour une foule de faits que nos savants
prdcesseurs ont pris dans les archives allemandes, anglaises, etc.,
et que nous avons reproduits.

Les _manuels d'inquisiteurs_ ont aussi contribu. Il faut bien les
croire dans tant de choses o ils s'accusent eux-mmes.

Quant aux commencements, aux temps qu'on peut appeler l'ge lgendaire
de la sorcellerie, les textes innombrables qu'ont runis Grimm,
Soldan, Wright, Maury, etc., m'ont fourni une base excellente.

Pour ce qui suit, de 1400  1600 et au del, mon livre a ses assises
bien plus solides encore dans les nombreux procs jugs et publis.

    J. MICHELET.

    1er dcembre 1862.




INTRODUCTION


Sprenger dit (avant 1500): Il faut dire l'_hrsie des sorcires_, et
non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose.--Et un autre sous Louis
XIII: Pour un sorcier, dix mille sorcires.

Nature les fait sorcires.--C'est le gnie propre  la Femme et son
temprament. Elle nat Fe. Par le retour rgulier de l'exaltation,
elle nat Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse,
sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcire et
fait le sort, du moins endort, trompe les maux.

Tout peuple primitif a mme dbut; nous le voyons par les _Voyages_.
L'homme chasse et combat. La femme s'ingnie, imagine; elle enfante
des songes et des dieux. Elle est _voyante_  certain jour; elle a
l'aile infinie du dsir et du rve. Pour mieux compter les temps, elle
observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son coeur. Les yeux
baisss sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-mme, elle
fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de
gurir ceux qu'elle aime.

Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus
tard, tout se divisera; on verra commencer l'homme spcial, jongleur,
astrologue ou prophte, ncromancien, prtre, mdecin. Mais, au dbut,
la Femme est tout.

Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence
par la sibylle, finit par la sorcire. La premire, belle vierge, en
pleine lumire, le bera, lui donna le charme et l'aurole. Plus tard,
dchu, malade, aux tnbres du Moyen-ge, aux landes et aux forts, il
fut cach par la sorcire; sa piti intrpide le nourrit, le fit vivre
encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mre, tendre gardienne
et nourrice fidle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et
meurent sur son sein.


Que sa fidlit lui cote!... Reines mages de la Perse, ravissante
Circ! sublime Sibylle, hlas! qu'tes-vous devenues? et quelle
barbare transformation!... Celle qui, du trne d'Orient, enseigna les
vertus des plantes et le voyage des toiles, celle qui, au trpied de
Delphes, rayonnante du dieu de lumire, donnait ses oracles au monde 
genoux,--c'est elle, mille ans aprs, qu'on chasse comme une bte
sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraille, lapide,
assise sur les charbons ardents!...

Le clerg n'a pas assez de bchers, le peuple assez d'injures,
l'enfant assez de pierres, contre l'infortune. Le pote (aussi
enfant) lui lance une autre pierre, plus cruelle pour une femme. Il
suppose, gratuitement, qu'elle tait toujours laide et vieille. Au mot
Sorcire, on voit les affreuses vieilles de _Macbeth_. Mais leurs
cruels procs apprennent le contraire. Beaucoup prirent prcisment
parce qu'elles taient jeunes et belles.

La Sibylle prdisait le sort. Et la Sorcire le fait. C'est la grande,
la vraie diffrence. Elle voque, elle conjure, opre la destine. Ce
n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l'avenir, le
dplorait, l'attendait. Celle-ci cre cet avenir. Plus que Circ, plus
que Mde, elle a en mains la baguette du miracle naturel, et pour
aide et soeur la Nature. Elle a dj des traits du Promthe moderne.
En elle commence l'industrie, surtout l'industrie souveraine qui
gurit, refait l'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait
regarder l'aurore, elle regarde le couchant; mais justement ce
couchant sombre donne, longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux
pics des Alpes), une aube anticipe du jour.

Le prtre entrevoit bien que le pril, l'ennemie, la rivalit
redoutable, est dans celle qu'il fait semblant de mpriser, la
prtresse de la Nature. Des dieux anciens elle a conu des dieux.
Auprs du Satan du pass, on voit en elle poindre un Satan de
l'avenir.


L'unique mdecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcire. Les
empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient
quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs; mais la masse de
tout tat, et l'on peut dire le monde ne consultait que la _Saga_ ou
_Sage_-femme. Si elle ne gurissait, on l'injuriait, on l'appelait
sorcire. Mais gnralement, par un respect ml de crainte, on la
nommait _Bonne dame_, ou _Belle dame_ (Bella donna), du nom mme qu'on
donnait aux Fes.

Il lui advint ce qui arrive encore  sa plante favorite, la Belladone,
 d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent
l'antidote des grands flaux du Moyen-ge. L'enfant, le passant
ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connatre. Elles
l'effrayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'loigne. Ce
sont pourtant les _Consolantes_ (Solanes), qui, discrtement
administres, ont guri si souvent, endormi tant de maux.

Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isols, mal fams, aux
masures, aux dcombres. C'est encore l une ressemblance qu'elles ont
avec celle qui les employait. O aurait-elle vcu, sinon aux landes
sauvages, l'infortune qu'on poursuivit tellement, la maudite, la
proscrite, l'empoisonneuse qui gurissait, sauvait? la fiance du
Diable et du Mal incarn, qui a fait tant de bien, au dire du grand
mdecin de la Renaissance. Quand Paracelse,  Ble, en 1527, brla
toute la mdecine, il dclara ne savoir rien que ce qu'il apprit des
sorcires.

Cela valait une rcompense. Elles l'eurent. On les paya en tortures,
en bchers. On trouva des supplices exprs; on leur inventa des
douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. Il
n'y eut jamais une telle prodigalit de vies humaines. Sans parler de
l'Espagne, terre classique des bchers, o le Maure et le Juif ne vont
jamais sans la sorcire, on en brle sept mille  Trves, et je ne
sais combien  Toulouse,  Genve cinq cents en trois mois (1513),
huit cents  Wurtzbourg, presque d'une fourne, quinze cents  Bamberg
(deux tout petits vchs!). Ferdinand II lui-mme, le bigot, le cruel
empereur de la Guerre de Trente-Ans, fut oblig de surveiller ces bons
vques; ils eussent brl tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste
de Wurtzbourg, un sorcier de onze ans, qui tait  l'cole, une
sorcire de quinze,  Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies.

Notez qu' certaines poques, par ce seul mot _Sorcire_, la haine
tue qui elle veut. Les jalousies de femmes, les cupidits
d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?...
_Sorcire._--Telle est jolie?... _Sorcire._ On verra la Murgui, une
petite mendiante, qui, de cette pierre terrible, marque au front pour
la mort la grande dame, trop belle, la chtelaine de Lancinena.

Les accuses, si elles peuvent, prviennent la torture et se tuent.
Remy, l'excellent juge de Lorraine, qui en brla huit cents, triomphe
de cette Terreur. Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui
furent arrtes l'autre jour, n'attendirent pas, s'tranglrent tout
d'abord.


Sur la longue voie de mon _Histoire_, dans les trente ans que j'y ai
consacrs, cette horrible littrature de sorcellerie m'a pass,
repass frquemment par les mains. J'ai puis d'abord et les manuels
de l'Inquisition, les neries des dominicains (_Fouets_, _Marteaux_,
_Fourmilires_, _Fustigations_, _Lanternes_, etc., ce sont les titres
de leurs livres). Puis j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui
succdent  ces moines, les mprisent et ne sont gure moins idiots.
J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de
1300  1600, et au del, la justice est la mme. Sauf un entr'acte
dans le Parlement de Paris, c'est toujours et partout mme frocit de
sottise. Les talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, magistrat
bordelais du rgne d'Henri IV, fort avanc en politique, ds qu'il
s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger,
des moines imbciles du quinzime sicle.

On est saisi d'tonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de
culture diffrente, ne pouvoir avancer d'un pas. Puis on comprend trs
bien que les uns et les autres furent arrts, disons plus, aveugls,
irrmdiablement enivrs et ensauvags par le poison de leur principe.
Ce principe est le dogme de fondamentale injustice: Tous perdus pour
un seul, non seulement punis, mais dignes de l'tre, _gts d'avance
et pervertis_, morts  Dieu mme avant de natre. L'enfant qui tette
est un damn.

Qui dit cela? Tous, Bossuet mme. Un docteur important de Rome, Spina,
matre du Sacr Palais, formule nettement la chose: Pourquoi Dieu
permet-il la mort des innocents? Il le fait justement. Car s'ils ne
meurent  cause des pchs qu'ils ont faits, ils meurent toujours
coupables pour le pch originel. (_De Strigibus_, c. 9.)

De cette normit deux choses drivent, et en justice et en logique.
Le juge est toujours sr de son affaire; celui qu'on lui amne est
coupable certainement, et, s'il se dfend, encore plus. La justice n'a
pas  suer fort,  se casser la tte pour distinguer le vrai du faux.
En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que
faire d'analyser l'me, et de se rendre compte des nuances par o elle
passe, de sa complexit, de ses oppositions intrieures et de ses
combats. Il n'a pas besoin, comme nous, de s'expliquer comment cette
me, de degr en degr, peut devenir vicieuse. Ces finesses, ces
ttonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! comme il en rirait,
hocherait la tte! et qu'avec grce alors oscilleraient les superbes
oreilles dont son crne vide est orn!

Quand il s'agit surtout du _Pacte diabolique_, du trait effroyable
o, pour un petit gain d'un jour, l'me se vend aux tortures
ternelles, nous chercherions nous autres  retrouver la voie maudite,
l'pouvantable chelle de malheur et de crimes qui l'auront fait
descendre l. Notre homme a bien affaire de tout cela! Pour lui l'me
et le Diable taient ns l'un pour l'autre, si bien qu' la premire
tentation, pour un caprice, une _envie_, une ide qui passe, du
premier coup l'me se jette  cette horrible extrmit.


Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de
la chronologie morale de la sorcellerie. Ils s'attachent trop aux
rapports du Moyen-ge avec l'Antiquit. Rapports rels, mais faibles,
de petite importance. Ni la vieille Magicienne, ni la Voyante celtique
et germanique ne sont encore la vraie Sorcire. Les innocentes
Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le
Moyen-ge, ne sont nullement la Messe noire du quatorzime sicle, le
grand dfi solennel  Jsus. Ces conceptions terribles n'arrivrent
pas par la longue filire de la tradition. Elles jaillirent de
l'horreur du temps.

D'o date la Sorcire? Je dis sans hsiter: Des temps du dsespoir.

Du dsespoir profond que fit le monde de l'glise. Je dis sans
hsiter: La Sorcire est son crime.

Je ne m'arrte nullement  ces doucereuses explications qui font
semblant d'attnuer: Faible, lgre, tait la crature, molle aux
tentations. Elle a t induite  mal par la concupiscence. Hlas!
dans la misre, la famine de ces temps, ce n'est pas l ce qui pouvait
troubler jusqu' la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse
et dlaisse, si l'enfant chasse par la belle-mre, si la mre battue
de son fils (vieux sujets de lgendes), si elles ont pu tre tentes,
invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcire. De ce que
ces pauvres cratures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les
accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'tre mres pour lui.
Elles n'ont pas la haine de Dieu.


Pour comprendre un peu mieux cela, lisez les registres excrables qui
nous restent de l'Inquisition, non pas dans les extraits de Llorente,
de Lamothe-Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux
de Toulouse. Lisez-les dans leur platitude, leur morne scheresse, si
effroyablement sauvage. Au bout de quelques pages, on se sent
morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est
ce qu'on sent dans chaque ligne. Vous tes dj dans la bire, ou dans
une petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux
qu'on tue. L'horreur, c'est l'_in-pace_. C'est ce mot qui revient sans
cesse, comme une cloche d'abomination qu'on sonne et qu'on resonne,
mot toujours le mme: _Emmurs_.

pouvantable mcanique d'crasement, d'aplatissement, cruel pressoir 
briser l'me. De tour de vis en tour de vis, ne respirant plus et
craquant, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu.

A son apparition, la Sorcire n'a ni pre, ni mre, ni fils, ni poux,
ni famille. C'est un monstre, un arolithe, venu on ne sait d'o. Qui
oserait? grand Dieu! en approcher.

O est-elle? Aux lieux impossibles, dans la fort des ronces, sur la
lande, o l'pine, le chardon emmls, ne permettent pas le passage.
La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est isole
par l'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu.

Qui le croira pourtant? C'est une femme encore. Mme cette vie
terrible presse et tend son ressort de femme, l'lectricit fminine.
La voil doue de deux dons:

L'_illuminisme de la folie lucide_, qui, selon ses degrs, est
posie, seconde vue, pntration perante, la parole nave et ruse,
la facult surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignor du
sorcier mle. Avec lui, rien n'et commenc.

De ce don un autre drive, la sublime puissance de la _conception
solitaire_, la parthnognse que nos physiologistes reconnaissent
maintenant dans les femelles de nombreuses espces pour la fcondit
du corps, et qui n'est pas moins sre pour les conceptions de
l'esprit.


Seule, elle conut et enfanta. Qui? Un autre elle-mme qui lui
ressemble  s'y tromper.

Fils de haine, conu de l'amour. Car sans l'amour, on ne cre rien.
Celle-ci, tout effraye qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si
bien, se complat tellement en cette idole, qu'elle la place 
l'instant sur l'autel, l'honore, s'y immole, et se donne comme victime
et vivante hostie. Elle-mme bien souvent le dira  son juge: Je ne
crains qu'une chose: souffrir trop peu pour lui. (Lancre.)

Savez-vous bien le dbut de l'enfant? C'est un terrible clat de rire.
N'a-t-il pas sujet d'tre gai, sur sa libre prairie, loin des cachots
d'Espagne et des _emmurs_ de Toulouse. Son _in-pace_ n'est pas moins
que le monde. Il va, vient, se promne. A lui la fort sans limite! 
lui la lande des lointains horizons!  lui toute la terre, dans la
rondeur de sa riche ceinture! La sorcire lui dit tendrement: Mon
Robin, du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit
sous la verte feuille. Elle aime aussi  le nommer du petit nom de
_Verdelet_, _Joli-Bois_, _Vert-Bois_. Ce sont les lieux favoris de
l'espigle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il fit l'_cole
buissonnire_.


Ce qui tonne, c'est que du premier coup la Sorcire vraiment fit un
tre. Il a tous les semblants de la ralit. On l'a vu, entendu.
Chacun peut le dcrire.

Les saints, ces bien-aims, les fils de la maison, se remuent peu,
contemplent, rvent; ils _attendent en attendant_, srs qu'ils auront
leur part d'lus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le
cercle resserr de l'_Imitation_ (ce mot est tout le Moyen-ge).--Lui,
le btard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde
d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la
terre au ciel. Il est fort curieux, fouille, entre, sonde, et met le
nez partout. Du _Consummatum est_ il se rit, il se moque. Il dit
toujours: Plus loin!--et En avant!

Du reste, il n'est pas difficile. Il prend tous les rebuts; ce que le
ciel jette, il ramasse. Par exemple, l'glise a jet la Nature, comme
impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en dcore. Bien plus, il
l'exploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand
nom dont on veut le fltrir, celui de _Prince du monde_.

On avait dit imprudemment: Malheur  ceux qui rient! C'tait donner
d'avance  Satan une trop belle part, le monopole du rire et le
proclamer _amusant_. Disons plus: _ncessaire_. Car le rire est une
fonction essentielle de notre nature. Comment porter la vie, si nous
ne pouvons rire, tout au moins parmi nos douleurs?

L'glise, qui ne voit dans la vie qu'une preuve, se garde de la
prolonger. Sa mdecine est la rsignation, l'attente et l'espoir de la
mort.--Vaste champ pour Satan. Le voil mdecin, gurisseur des
vivants.--Bien plus, consolateur; il a la complaisance de nous montrer
nos morts, d'voquer les ombres aimes.

Autre petite chose rejete de l'glise, la Logique, la libre Raison.
C'est l la grande friandise dont _l'autre_ avidement se saisit.

L'glise avait bti  chaux et  ciment un petit _in-pace_, troit, 
vote basse, clair d'un jour borgne, d'une certaine fente. Cela
s'appelait l'_cole_. On y lchait quelques tondus, et on leur disait:
Soyez libres. Tous y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre
cents ans confirment la paralysie. Et le point d'Abailard est
justement celui d'Occam!

Il est plaisant qu'on aille chercher l l'origine de la Renaissance.
Elle eut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui
ont perc la vote, par l'effort des damns qui voulaient voir le
ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de l'cole et des
lettrs, dans l'_cole buissonnire_, o Satan fit la classe  la
sorcire et au berger.

Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards mme
exaltaient l'amour curieux, le dsir effrn de voir et de savoir.--L
commencrent les mauvaises sciences, la pharmacie dfendue des
poisons, et l'excrable anatomie.--Le berger, espion des toiles,
avec l'observation du ciel, apportait l ses coupables recettes, ses
essais sur les animaux.--La sorcire apportait du cimetire voisin un
corps vol; et pour la premire fois (au risque du bcher) on pouvait
contempler ce miracle de Dieu qu'on cache sottement, au lieu de le
comprendre (comme a dit si bien M. Serres).

Le seul docteur admis l par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui
parfois se glissait dans l'assemble sinistre, y apportait la
chirurgie.--C'tait le chirurgien de ces temps de bont, le bourreau,
l'homme  la main hardie, qui jouait  propos du fer, cassait les os
et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'
un certain point.

L'universit criminelle de la sorcire, du berger, du bourreau, dans
ses essais qui furent des sacrilges, enhardit l'autre, fora sa
concurrente d'tudier. Car chacun voulait vivre. Tout et t  la
sorcire; on aurait pour jamais tourn le dos au mdecin.--Il fallut
bien que l'glise subt, permt ces crimes. Elle avoua qu'il est de
_bons poisons_ (Grillandus). Elle laissa, contrainte et force,
dissquer publiquement. En 1306, l'italien Mondino ouvre et dissque
une femme; une en 1315.--Rvlation sacre. Dcouverte d'un monde
(c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frmirent,
hurlrent. Et les sages tombrent  genoux.


Avec de telles victoires, Satan tait bien sr de vivre. Jamais
l'glise seule n'aurait pu le dtruire. Les bchers n'y firent rien,
mais bien certaine politique.

On divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son pouse,
la Sorcire, on arma son fils, le Mdecin.

L'glise, qui, profondment, de tout son coeur, hassait celui-ci, ne
lui fonda pas moins son monopole, pour l'extinction de la
Sorcire.--Elle dclare, au quatorzime sicle, que si la femme ose
gurir _sans avoir tudi_, elle est sorcire et meurt.

Mais comment tudierait-elle publiquement? Imaginez la scne risible,
horrible qui et eu lieu, si la pauvre sauvage et risqu d'entrer aux
coles! Quelle fte et quelle gaiet! Aux feux de la Saint-Jean, on
brlait des chats enchans. Mais la sorcire lie  cet enfer
miaulant, la sorcire hurlante et rtie, quelle joie pour l'aimable
jeunesse des moinillons et des cappets!

On verra tout au long la dcadence de Satan. Lamentable rcit. On le
verra pacifi, devenu _un bon vieux_. On le vole, on le pille, au
point que des deux masques qu'il avait au Sabbat, le plus sale est
pris par Tartufe.

Son esprit est partout. Mais lui-mme, de sa personne, en perdant la
Sorcire, il perdait tout.--Les sorciers furent des ennuyeux.


Maintenant qu'on l'a prcipit tellement vers son dclin, sait-on bien
ce qu'on a fait l!--N'tait-il pas un acteur ncessaire, une pice
indispensable de la grande machine religieuse, un peu dtraque
aujourd'hui?--Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux
cts. La vie ne va gure autrement. C'est un certain balancement de
deux forces, opposes, symtriques, mais ingales; l'infrieure fait
contrepoids, rpond  l'autre. La suprieure s'impatiente, et veut la
supprimer.--A tort.

Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de faon en dfendant
aux juges de recevoir les procs de sorcellerie, le tenace Parlement
normand, dans sa bonne logique normande, montra la porte dangereuse
d'une telle dcision. Le Diable n'est pas moins qu'un dogme, qui tient
 tous les autres. Toucher  l'ternel vaincu, n'est-ce pas toucher au
vainqueur? Douter des actes du premier, cela mne  douter des actes
du second, des miracles qu'il fit prcisment pour combattre le
Diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abme. L'tourdi qui
remue cette base infernale, peut lzarder le paradis.

Colbert n'couta pas. Il avait tant d'autres affaires.--Mais le Diable
peut-tre entendit. Et cela le console fort. Dans les petits mtiers
o il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes), il se rsigne,
et croit que du moins il ne meurt pas seul.




LIVRE PREMIER




I

LA MORT DES DIEUX


Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du
christianisme, une voix mystrieuse courait sur les rives de la mer
ge, disant: Le grand Pan est mort.

L'antique dieu universel de la Nature tait fini. Grande joie. On se
figurait que, la Nature tant morte, morte tait la tentation.
Trouble si longtemps de l'orage, l'me humaine va donc reposer.

S'agissait-il simplement de la fin de l'ancien culte, de sa dfaite,
de l'clipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En
consultant les premiers monuments chrtiens, on trouve  chaque ligne
l'espoir que la Nature va disparatre, la vie s'teindre, qu'enfin on
touche  la fin du monde. C'en est fait des dieux de la vie, qui en
ont si longtemps prolong l'illusion. Tout tombe, s'croule, s'abme.
Le Tout devient le nant: Le grand Pan est mort!

Ce n'tait pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de
cultes anciens sont fonds prcisment sur l'ide de la mort des
dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter.
Eschyle, sur le thtre mme, dans ces drames qu'on ne jouait que pour
les ftes des dieux, leur dnonce expressment, par la voix de
Promthe, qu'un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et
soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature.

Ici, c'est bien autre chose. Les premiers chrtiens, dans l'ensemble
et dans le dtail, dans le pass, dans l'avenir, maudissent la Nature
elle-mme. Ils la condamnent tout entire, jusqu' voir le mal
incarn, le dmon dans une fleur[1]. Viennent donc, plus tt que plus
tard, les anges qui jadis abmrent les villes de la mer Morte. Qu'ils
emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu'ils
dlivrent enfin les saints de cette longue tentation.

  [1] Conf. de S. Cyprien, ap. Muratori, _Script. it._, I, 293,
  515.--A. Maury, _Magie_, 435.

L'vangile dit: Le jour approche. Les Pres disent: Tout 
l'heure. L'croulement de l'Empire et l'invasion des Barbares donnent
espoir  saint Augustin qu'il ne subsistera de cit bientt que la
cit de Dieu.

Qu'il est pourtant dur  mourir, ce monde, et obstin  vivre! Il
demande, comme zchias, un rpit, un tour de cadran. Eh bien, soit,
jusqu' l'an Mil. Mais aprs, pas un jour de plus.

Est-il bien sr, comme on l'a tant rpt, que les anciens dieux
fussent finis, eux-mmes ennuys, las de vivre! qu'ils aient, de
dcouragement, donn presque leur dmission? que le christianisme
n'ait eu qu' souffler sur ces vaines ombres?

On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, o ils
n'ont t admis que par une mort pralable, je veux dire en abdiquant
ce qu'ils avaient de sve locale, en reniant leur patrie, en cessant
d'tre les gnies reprsentants des nations. Pour les recevoir, il est
vrai, Rome avait pratiqu sur eux une svre opration, les avaient
nervs, plis. Ces grands dieux centraliss taient devenus, dans
leur vie officielle, de tristes fonctionnaires de l'empire romain.
Mais cette aristocratie de l'Olympe, en sa dcadence, n'avait
nullement entran la foule des dieux indignes, la populace des dieux
encore en possession de l'immensit des campagnes, des bois, des
monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contre.
Ces dieux logs au coeur des chnes, dans les eaux fuyantes et
profondes, ne pouvaient en tre expulss.

Et qui dit cela? c'est l'glise. Elle se contredit rudement. Quand
elle a proclam leur mort, elle s'indigne de leur vie. De sicle en
sicle, par la voix menaante de ses conciles[2], elle leur intime de
mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants?

  [2] Voy. Mansi, Baluze; Conc. d'Arles, 442; de Tours, 567; de
  Leptines, 743; les _Capitulaires_, etc. Gerson mme, vers 1400.

Ils sont des dmons...--Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir 
bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les dguiser. Par la
lgende, il les baptise, les impose  l'glise mme. Mais, du moins,
sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement
subsistent en leur propre nature paenne.

O sont-ils? Dans le dsert, sur la lande, dans la fort? Oui, mais
surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des
habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au mnage et au
lit mme. Ils ont l le meilleur du monde (mieux que le temple), le
foyer.


Il n'y eut jamais rvolution si violente que celle de Thodose. Nulle
trace dans l'Antiquit d'une telle proscription d'aucun culte. Le
Perse, adorateur du feu, dans sa puret hroque, put outrager les
dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut trs favorable
aux Juifs, les protgea, les employa. La Grce, fille de la lumire,
se moqua des dieux tnbreux, des Cabires ventrus, et elle les tolra
pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien qu'elle en fit son
Vulcain. Rome, dans sa majest, accueillit, non seulement l'trurie,
mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. Elle ne
poursuivit les druides que comme une dangereuse rsistance nationale.

Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l'ennemi. Il rasa
l'cole, par la proscription de la logique et par l'extermination des
philosophes, qui furent massacrs sous Valens. Il rasa ou vida le
temple, brisa les symboles. La lgende nouvelle aurait pu tre
favorable  la famille, si le pre n'y et t annul dans saint
Joseph, si la mre avait t releve comme ducatrice, comme ayant
moralement enfant Jsus. Voie fconde qui fut d'abord dlaisse par
l'ambition d'une haute puret strile.

Donc le christianisme entra au chemin solitaire o le monde allait de
lui-mme, le clibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il
se prcipita sur cette pente par le monachisme.

Mais l'homme au dsert fut-il seul? Le dmon lui tint compagnie, avec
toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recrer des
socits, des cits de solitaires. On sait ces noires villes de moines
qui se formrent en Thbade. On sait quel esprit turbulent, sauvage,
les anima, leurs descentes meurtrires dans Alexandrie. Ils se
disaient troubls, pousss du dmon, et ne mentaient pas.

Un vide norme s'tait fait dans le monde. Qui le remplissait? Les
chrtiens le disent: le dmon, partout le dmon: _Ubique dmon_[3].

  [3] Voy. les _Vies_ des Pres du dsert, et les auteurs cits par
  A. Maury, _Magie_, 317. Au quatrime sicle, les Messaliens, se
  croyant pleins de dmons, se mouchaient et crachaient sans cesse,
  faisaient d'incroyables efforts pour les expectorer.

La Grce, comme tous les peuples, avait eu ses _nergumnes_,
troubls, possds des esprits. C'est un rapport tout extrieur, une
ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici ce ne sont pas
des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l'abme, idal de
perversit. On voit partout ds lors errer ces pauvres mlancoliques
qui se hassent, ont horreur d'eux-mmes. Jugez, en effet, ce que
c'est, de se sentir double, d'avoir foi en cet _autre_, cet hte cruel
qui va, vient, se promne en vous, vous fait errer o il veut, aux
dserts, aux prcipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce
corps misrable est faible, plus le dmon l'agite. La femme surtout
est habite, gonfle, souffle de ces tyrans. Ils l'emplissent
d'_aura_ infernale, y font l'orage et la tempte, s'en jouent, au gr
de leur caprice, la font pcher, la dsesprent.

Ce n'est pas nous seulement, hlas! c'est toute la nature qui devient
dmoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la
fort sombre! La lumire qu'on croyait si pure est pleine des enfants
de la nuit. Le ciel plein d'enfer! quel blasphme! L'toile divine du
matin, dont la scintillation sublime a plus d'une fois clair
Socrate, Archimde ou Platon, qu'est-elle devenue? Un diable, le grand
diable _Lucifer_. Le soir, c'est le diable _Vnus_, qui m'induit en
tentation dans ses molles et douces clarts.

Je ne m'tonne pas si cette socit devient terrible et furieuse.
Indigne de se sentir si faible contre les dmons, elle les poursuit
partout, dans les temples, les autels de l'ancien culte d'abord, puis
dans les martyrs paens. Plus de festins; ils peuvent tre des
runions idoltriques. Suspecte est la famille mme; car l'habitude
pourrait la runir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille?
L'Empire est un empire de moines.

Mais l'individu lui-mme, l'homme isol et muet, regarde le ciel
encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux.
C'est ce qui fait les famines, dit l'empereur Thodose, et tous les
flaux de l'Empire. Parole terrible qui lche sur le paen
inoffensif l'aveugle rage populaire. La loi dchane  l'aveugle
toutes les fureurs contre la loi.

Dieux anciens, entrez au spulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la
lumire, teignez-vous! Prenez la capuche du moine. Vierges, soyez
religieuses. pouses, dlaissez vos poux; ou, si vous gardez la
maison, restez pour eux de froides soeurs.

Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour
teindre d'un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative
tmraire de pit impie pourra faire des miracles tranges,
monstrueux... Coupables, tremblez!

Plusieurs fois, dans le Moyen-ge, reviendra la sombre histoire de la
Fiance de Corinthe. Raconte de si bonne heure par Phlgon,
l'affranchi d'Adrien, on la retrouve au douzime sicle, on la
retrouve au seizime, comme le reproche profond, l'indomptable
rclamation de la Nature.


Un jeune homme d'Athnes va  Corinthe chez celui qui lui promit sa
fille. Il est rest paen, et ne sait pas que la famille o il croyait
entrer vient de se faire chrtienne. Il arrive fort tard. Tout est
couch, hors la mre, qui lui sert le repas de l'hospitalit, et le
laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peine il sommeillait, une figure
entre dans la chambre: c'est une fille, vtue, voile de blanc;
elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise,
levant sa blanche main: Suis-je donc dj si trangre dans la
maison?... Hlas! pauvre recluse... Mais, j'ai honte, et je sors.
Repose.--Demeure, belle jeune fille, voici Crs, Bacchus, et, avec
toi, l'Amour! N'aie pas peur, ne sois pas si ple!--Ah! loin de moi,
jeune homme! Je n'appartiens plus  la joie. Par un voeu de ma mre
malade, la jeunesse et la vie sont lies pour toujours. Les dieux ont
fui. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines.--Eh quoi! ce
serait toi? toi, ma chre fiance, qui me fus donne ds l'enfance? Le
serment de nos pres nous lia pour toujours sous la bndiction du
ciel. O vierge! sois  moi!--Non, ami, non, pas moi. Tu auras ma jeune
soeur. Si je gmis dans ma froide prison, toi, dans ses bras, pense 
moi,  moi qui me consume et ne pense qu' toi, et que la terre va
recouvrir.--Non, j'en atteste cette flamme; c'est le flambeau d'hymen.
Tu viendras avec moi chez mon pre. Reste, ma bien-aime. Pour don de
noces, il offre une coupe d'or. Elle lui donne sa chane, mais prfre
 la coupe une boucle de ses cheveux.

C'est l'heure des esprits; elle boit, de sa lvre ple, le sombre vin
couleur de sang. Il boit avidement aprs elle. Il invoque l'Amour.
Elle, son pauvre coeur s'en mourait, et elle rsistait pourtant. Mais
il se dsespre, et tombe en pleurant sur le lit.--Alors, se jetant
prs de lui: Ah! que ta douleur me fait mal! Mais, si tu me touchais,
quel effroi! Blanche comme la neige, froide comme la glace, hlas!
telle est ta fiance.--Je te rchaufferai; viens  moi! quand tu
sortirais du tombeau... Soupirs, baisers, s'changent. Ne sens-tu
pas comme je brle?--L'Amour les treint et les lie. Les larmes se
mlent au plaisir. Elle boit, altre, le feu de sa bouche; le sang
fig s'embrase de la rage amoureuse, mais le coeur ne bat pas au sein.

Cependant la mre tait l, coutait. Doux serments, cris de plainte
et de volupt.--Chut! c'est le chant du coq! A demain, dans la nuit!
Puis, adieu, baisers sur baisers!

La mre entre indigne. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait,
l'enveloppait. Mais elle se dgage, et grandit du lit  la vote: O
mre! mre! vous m'enviez donc ma belle nuit, vous me chassez de ce
lieu tide. N'tait-ce pas assez de m'avoir roule dans le linceul, et
sitt porte au tombeau? Mais une force a lev la pierre. Vos prtres
eurent beau bourdonner sur la fosse. Que font le sel et l'eau, o
brle la jeunesse? La terre ne glace pas l'amour!... Vous promtes; je
viens redemander mon bien...

Las! ami, il faut que tu meures. Tu languirais, tu scherais ici.
J'ai tes cheveux; ils seront blancs demain[4]... Mre, une dernire
prire! Ouvrez mon noir cachot, levez un bcher, et que l'amante ait
le repos des flammes. Jaillisse l'tincelle et rougisse la cendre!
Nous irons  nos anciens dieux.

  [4] Ici, j'ai supprim un mot choquant. Goethe, si noble dans la
  forme, ne l'est pas autant d'esprit. Il gte la merveilleuse
  histoire, souille le grec d'une horrible ide slave. Au moment o
  on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce
  qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son coeur. Et il
  lui fait dire froidement cette chose impie et immonde: Lui fini,
  _je passerai  d'autres_; la jeune race succombera  ma fureur.

  Le Moyen-ge habille grotesquement cette tradition pour nous faire
  peur du diable Vnus. Sa statue reoit d'un jeune homme une bague
  qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme
  fiance, et, la nuit, vient dans son lit en rclamer les droits.
  Pour le dbarrasser de l'infernale pouse, il faut un
  exorcisme.--Mme histoire dans les fabliaux, mais applique
  sottement  la Vierge.--Luther reprend l'histoire antique, si ma
  mmoire ne me trompe, dans ses _Propos de table_, mais fort
  grossirement, en faisant sentir le cadavre.--L'espagnol Del Rio
  la transporte de Grce en Brabant. La fiance meurt peu avant ses
  noces. On sonne les cloches des morts. Le fianc dsespr errait
  dans la campagne. Il entend une plainte. C'est elle-mme qui erre
  sur la bruyre... Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me
  conduit?--Non. Mais il la saisit, l'enlve, la porte chez lui.
  L, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop
  touchante. Ce dur inquisiteur, Del Rio, en coupe le fil. Le voile
  lev, dit-il, on trouva une bche vtue de la peau d'un
  cadavre.--Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous
  restitue pourtant l'histoire primitive.

  Aprs lui, c'est fait de tous ces tristes narrateurs. L'histoire
  est inutile. Car notre temps commence, et la Fiance a vaincu. La
  Nature enterre revient, non plus furtivement, mais matresse de
  la maison.




II

POURQUOI LE MOYEN-AGE DSESPRA


Soyez des enfants nouveau-ns (_quasi modo geniti infantes_); soyez
tout petits, tout jeunes par l'innocence du coeur, par la paix,
l'oubli des disputes, sereins, sous la main de Jsus.

C'est l'aimable conseil que donne l'glise  ce monde si orageux, le
lendemain de la grande chute. Autrement dit: Volcans, dbris,
cendres, lave, verdissez. Champs brls, couvrez-vous de fleurs.

Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle: toutes les
coles taient finies, la voie logique abandonne. Une mthode
infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait  tous la pente
aise qu'il ne fallait plus que descendre. Si le credo tait obscur,
la vie tait toute trace dans le sentier de la lgende. Le premier
mot, le dernier, fut le mme: _Imitation_.

_Imitez_, tout ira bien. Rptez et copiez. Mais est-ce bien l le
chemin de la vritable _enfance_, qui vivifie le coeur de l'homme, qui
lui fait retrouver les sources fraches et fcondes? Je ne vois
d'abord dans ce monde, qui fait le jeune et l'enfant, que des
attributs de vieillesse, subtilit, servilit, impuissance. Qu'est-ce
que cette littrature devant les monuments sublimes des Grecs et des
Juifs? mme devant le gnie romain? C'est prcisment la chute
littraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un
verbiage bavard aprs la haute inspiration. Les livres copient les
livres, les glises copient les glises, et ne peuvent plus mme
copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachs de
Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette socit.
L'vque roi d'une cit, le barbare roi d'une tribu copient les
magistrats romains. Nos moines, qu'on croit originaux, ne font dans
leur monastre que renouveler la _villa_ (dit trs bien
Chateaubriand). Ils n'ont nulle ide de faire une socit nouvelle, ni
de fconder l'ancienne. Copistes des moines d'Orient, ils voudraient
d'abord que leurs serviteurs fussent eux-mmes de petits moines
laboureurs, un peuple strile. C'est malgr eux que la famille se
refait, refait le monde.

Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en
un sicle, l'on tombe du sage moine saint Benot au pdantesque Benot
d'Aniane, on sent bien que ces gens-l furent parfaitement innocents
de la grande cration populaire qui fleurit sur les ruines: je parle
des _Vies_ des saints. Les moines les crivirent, mais le peuple les
faisait. Cette jeune vgtation peut jeter des feuilles et des fleurs
par les lzardes de la vieille masure romaine convertie en monastre,
mais elle n'en vient pas  coup sr. Elle a sa racine profonde dans le
sol; le peuple l'y sme, et la famille l'y cultive, et tous y mettent
la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie prcaire,
inquite, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus
imaginatives, crdules pour leurs propres rves, qui les rassuraient.
Rves tranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.

Ces familles, isoles dans la fort, dans la montagne (comme on vit
encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne
manquaient pas au dsert d'hallucinations. Un enfant avait vu ceci,
une femme avait rv cela. Un saint tout nouveau surgissait.
L'histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rime
grossirement. On la chantait et la dansait le soir au chne de la
fontaine. Le prtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle
des bois trouvait ce chant lgendaire dj dans toutes les bouches. Il
se disait: Aprs tout, l'histoire est belle, difiante... Elle fait
honneur  l'glise. _Vox populi, vox Dei!..._ Mais comment l'ont-ils
trouve? On lui montrait des tmoins vridiques, irrcusables,
l'arbre, la pierre, qui ont vu l'apparition, le miracle. Que dire 
cela?

Rapporte  l'abbaye, la lgende trouvera un moine, _propre  rien_
qui ne sait qu'crire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les
choses merveilleuses. Il crit celle-ci, la brode de sa plate
rhtorique, gte un peu. Mais la voici consigne et consacre, qui se
lit au rfectoire, bientt  l'glise. Copie, charge, surcharge
d'ornements souvent grotesques, elle ira de sicle en sicle, jusqu'
ce que, honorablement, elle prenne rang  la fin dans la _Lgende
dore_.


Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend
les simples, naves et graves mlodies o ces populations rurales ont
mis tout leur jeune coeur, on ne peut y mconnatre un grand souffle,
et l'on s'attendrit en songeant quel fut leur sort.

Ils avaient pris  la lettre le conseil touchant de l'glise: Soyez
des enfants nouveau-ns. Mais ils en firent l'application  laquelle
on songeait le moins dans la pense primitive. Autant le christianisme
avait craint, ha la Nature, autant ceux-ci l'aimrent, la crurent
innocente, la sanctifirent mme en la mlant  la lgende.

Les animaux que la Bible si durement nomme les _velus_, dont le moine
se dfie, craignant d'y trouver des dmons, ils entrent dans ces
belles histoires de la manire la plus touchante (exemple, la biche
qui rchauffe, console Genevive de Brabant).

Mme hors de la vie lgendaire, dans l'existence commune, les humbles
amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l'estime
de l'homme. Ils ont leur droits[5]. Ils ont leur ftes. Si, dans
l'immense bont de Dieu, il y a place pour les plus petits, s'il
semble avoir pour eux une prfrence de piti, pourquoi, dit le
peuple des champs, pourquoi mon ne n'aurait-il pas entre  l'glise?
Il a des dfauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude
travailleur, mais il a la tte dure; il est indocile, obstin, entt,
enfin, c'est tout comme moi.

  [5] Voy. J. Grimm, _Rechts alterthmer_, et mes _Origines du
  droit_.

De l les ftes admirables, les plus belles du Moyen-ge, des
_Innocents_, des _Fous_, de l'_Ane_. C'est le peuple mme d'alors,
qui, dans l'ne, trane son image, se prsente devant l'autel, laid,
risible, humili! Touchant spectacle! Amen par Balaam, il entre
solennellement entre la Sibylle et Virgile[6], il entre pour
tmoigner. S'il regimba jadis contre Balaam, c'est qu'il voyait devant
lui le glaive de l'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le
monde de la Grce semble s'ouvrir  deux battants pour les moindres,
pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De l la chanson
sublime o il disait  l'ne, comme il se ft dit  lui-mme:

    A genoux, et dis _Amen_!
    Assez mang d'herbe et de foin!
    Laisse les vieilles choses, et va!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Le neuf emporte le vieux!
    La vrit fait fuir l'ombre!
    La lumire chasse la nuit[7]!
    . . . . . . . . . . . . . . .

  [6] C'est le rituel de Rouen. Voy. Ducange, verbo _Festum_;
  Carpentier, verbo _Kalend_, et Martne, III, 110. La sibylle
  tait couronne, suivie des juifs et des gentils, de Mose, des
  prophtes, de Nabuchodonosor, etc. De trs bonne heure, et de
  sicle en sicle, du septime au seizime, l'glise essaye de
  proscrire les grandes ftes populaires de l'Ane, des Innocents,
  des Enfants, des Fous. Elle n'y russit pas avant l'avnement de
  l'esprit moderne.

  [7] Vetustatem novitas,
      Umbram fugat claritas,
      Noctem lux eliminat!

Rude audace! Est-ce bien l ce qu'on vous demandait, enfants emports,
indociles, quand on vous disait d'tre enfants? On offrait le lait.
Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en mains sur
l'troit sentier. Doux, timides, vous hsitiez d'avancer. Et tout 
coup la bride est casse... La carrire, vous la franchissez d'un seul
bond.

Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser
l'autel, le parer, le charger, l'enterrer de fleurs! Voil qu'on le
distingue  peine. Et ce qu'on voit, c'est l'hrsie antique condamne
de l'glise, l'_innocence de la nature_; que dis-je! une hrsie
nouvelle qui ne finira pas demain: l'_indpendance de l'homme_.


coutez et obissez:

Dfense d'inventer, de crer. Plus de lgendes, plus de nouveaux
saints. On en a assez. Dfense d'innover dans le culte par de nouveaux
chants; l'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on dcouvrirait
doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu'ils
soient reconnus de l'glise. Dfense au clerg, aux moines, de donner
aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit.--Voil l'esprit
troit, tremblant de l'glise carlovingienne[8]. Elle se ddit, se
dment, elle dit aux enfants: Soyez vieux!

  [8] Voir _passim_ les _Capitulaires_.


Quelle chute! Mais est-ce srieux? On nous avait dit d'tre
jeunes.--Oh! le prtre n'est plus le peuple. Un divorce infini
commence, un abme de sparation. Le prtre, seigneur et prince,
chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand
Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de
l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il,
sinon de mugir et de bler, avec l'innocent compagnon qui ne nous
ddaigne pas, qui l'hiver nous rchauffe  l'table et nous couvre de
sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mmes.

En vrit, l'on a moins le besoin d'aller  l'glise. Mais elle ne
nous tient pas quittes. Elle exige que l'on revienne couter ce qu'on
n'entend plus.

Ds lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris de plomb, a
envelopp ce monde. Pour combien de temps, s'il vous plat? Dans une
effroyable dure de mille ans! Pendant dix sicles entiers, une
langueur inconnue  tous les ges antrieurs a tenu le Moyen-ge, mme
en partie les derniers temps, dans un tat mitoyen entre la veille et
le sommeil, sous l'empire d'un phnomne dsolant, intolrable, la
convulsion d'ennui qu'on appelle: le billement.

Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumes, l'on bille;
qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bille. Tout
est prvu; on n'espre rien de ce monde. Les choses reviendront les
mmes. L'ennui certain de demain fait biller ds aujourd'hui, et la
perspective des jours, des annes d'ennui qui suivront, pse d'avance,
dgote de vivre. Du cerveau  l'estomac, de l'estomac  la bouche,
l'automatique et fatale convulsion va distendant les mchoires sans
fin ni remde. Vritable maladie que la dvote Bretagne avoue,
l'imputant, il est vrai,  la malice du Diable. Il se tient tapi dans
les bois, disent les paysans bretons;  celui qui passe et garde les
btes il chante vpres et tous les offices, et le fait biller 
mort[9].

  [9] Un trs illustre Breton, dernier homme du Moyen-ge, qui
  pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu'il fit pour
  convertir Rome, y reut des offres brillantes. Que voulez-vous?
  disait le Pape.--Une chose: tre dispens du Brviaire... Je
  meurs d'ennui.


_tre vieux_, c'est tre faible. Quand les Sarrasins, les Northmans,
nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux?
Charlemagne pleure, l'glise pleure. Elle avoue que les reliques,
contre ces dmons barbares ne protgent plus l'autel[10]. Ne
faudrait-il pas appeler le bras de l'enfant indocile qu'on allait
lier, le bras du jeune gant qu'on voulait paralyser? Mouvement
contradictoire qui remplit le neuvime sicle. On retient le peuple,
on le lance. On le craint et on l'appelle. Avec lui, par lui,  la
hte, on fait des barrires, des abris qui arrteront les barbares,
couvriront les prtres et les saints, chapps de leurs glises.

  [10] C'est le clbre aveu d'Hincmar.

Malgr le Chauve empereur, qui dfend que l'on btisse, sur la
montagne s'lve une tour. Le fugitif y arrive. Recevez-moi au nom de
Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes btes
dans votre enceinte extrieure. La tour lui rend confiance et il sent
qu'il est un homme. Elle l'ombrage. Il la dfend, protge son
protecteur.

Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs.
Mais ici, grande diffrence. Il se donne comme _vassal_, qui veut dire
brave et vaillant[11].

  [11] Diffrence trop peu sentie, trop peu marque par ceux qui
  ont parl de la _recommandation personnelle_, etc.

Il se donne et il se garde, se rserve de renoncer. J'irai plus loin.
La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis l-bas
dresser ma tour... Si j'ai dfendu le dehors, je saurai me garder
dedans.

C'est la grande, la noble origine du monde fodal. L'homme de la tour
recevait des vassaux, mais en leur disant: Tu t'en iras quand tu
voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut;  ce point que, si tu
t'embourbes, moi je descendrai de cheval. C'est exactement la formule
antique[12].

  [12] Grimm, _Rechts alterthmer_, et mes _Origines du droit_.


Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le
seigneur de la valle fait sa chevauche autour, pose les bornes
infranchissables, et mme d'invisibles limites. Qu'est cela?... Je
ne comprends point.--Cela dit que la seigneurie est ferme. Le
seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel  la terre.

Horreur! En vertu de quel droit ce _vassus_ (c'est--dire vaillant)
est-il dsormais retenu?--On soutiendra que _vassus_ peut aussi
vouloir dire _esclave_.

De mme le mot _servus_, qui se dit pour _serviteur_ (souvent trs
haut serviteur, un comte ou prince d'Empire), signifiera pour le
faible un _serf_, un misrable dont la vie vaut un denier.

Par cet excrable filet, ils sont pris. L-bas cependant, il y a dans
sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un _aleu_, un
_fief du soleil_. Il s'asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau,
regarde passer le seigneur, regarde passer l'Empereur[13]. Va ton
chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma
borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la
Libert.

Mais je n'ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L'air
s'paissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble
qu'il soit _enchant_. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme
paralys. Ses btes aussi maigrissent, comme si un sort tait jet.
Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des
esprits la rasent la nuit.

Il persiste cependant: Povre homme en sa maison roy est.

  [13] Grimm, au mot _Aleu_.

Mais on ne le laisse pas l. Il est cit, et il doit rpondre en cour
impriale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connat
plus. Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi! il n'est
seigneur, ni serf! Mais alors il n'est donc rien?

Qui suis-je?... Je suis celui qui btit la premire tour, celui qui
vous dfendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont
attendre les paens Northmans... Bien plus, je barrai la rivire, je
cultivai l'alluvion, j'ai cr la terre elle-mme, comme Dieu qui la
tira des eaux... Cette terre, qui m'en chassera?

Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras,
cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon
bonhomme, qu'tourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela),
tu pousas Jacqueline, petite serve de mon pre... Rappelle-toi la
maxime: Qui monte ma poule est mon coq.--Tu es de mon poulailler.
Dceins-toi, jette l'pe... Ds ce jour, tu es mon serf.

Ici, rien n'est d'invention. Cette pouvantable histoire revient sans
cesse au Moyen-ge. Oh! de quel glaive il fut perc! J'ai abrg, j'ai
supprim, car chaque fois qu'on s'y reporte, le mme acier, la mme
pointe aigu traverse le coeur.

Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle
fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi.
Tout son sang lui remonta, lui arriva  la gorge... Ses yeux
flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement loquente, fit plir
toute l'assemble... Ils reculrent... Il tait mort. Ses veines
avaient clat... Ses artres lanaient le sang rouge jusqu'au front
de ses assassins[14].

  [14] C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre
  fut dclare un simple fief, et lui le simple vassal, l'homme du
  comte de Hainaut.--Lire la terrible histoire du grand chancelier
  de Flandre, premier magistrat de Bruges, qui n'en fut pas moins
  rclam comme serf. Gualterius, _Scriptores rerum Francicarum_,
  XIII, 334.


L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par
laquelle l'homme libre devient _vassal_,--le vassal _serviteur_,--et
le serviteur _serf_, c'est la terreur du Moyen-ge et le fond de son
dsespoir. Nul moyen d'chapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est
_aubain_, _pave_, _gibier sauvage_, serf ou tu. La terre visqueuse
retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue,
c'est--dire le fait de _mainmorte_, un mort, un nant, une bte, une
me de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.

Voil les deux grands traits gnraux, extrieurs, de la misre du
Moyen-ge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant
l'intrieur, le fond des moeurs, et sondons le dedans.




III

LE PETIT DMON DU FOYER


Les premiers sicles de Moyen-ge o se crrent les lgendes ont le
caractre d'un rve. Chez les populations rurales, toutes soumises 
l'glise, d'un doux esprit (ces lgendes en tmoignent), on
supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le
temps du bon Dieu. Cependant les _Pnitentiaires_, o l'on indique les
pchs les plus ordinaires, mentionnent des souillures tranges, rares
sous le rgne de Satan.

C'tait l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de
l'habitation commune qui mlait les proches parents. Il semble qu'ils
avaient  peine connaissance de notre morale. La leur, malgr les
dfenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquit, qui
regarde comme libertinage le mariage avec l'trangre, et ne permet
que la parente. Les familles allies n'en faisaient qu'une. N'osant
encore disperser leurs demeures dans les dserts qui les entouraient,
ne cultivant que la banlieue d'un palais mrovingien ou d'un
monastre, ils se rfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le
toit d'une vaste _villa_. De l des inconvnients analogues  ceux de
l'_ergastulum_ antique, o l'on entassait les esclaves. Plusieurs de
ces communauts subsistrent au Moyen-ge et au del. Le seigneur
s'occupait peu de ce qui en rsultait. Il regardait comme une seule
famille cette tribu, cette masse de gens levants et couchants
ensemble,--mangeant  un pain et  un pot.

Dans une telle indistinction, la femme tait bien peu garde. Sa place
n'tait gure haute. Si la Vierge, la femme idale, s'leva de sicle
en sicle, la femme relle comptait bien peu dans ces masses
rustiques, ce mlange d'hommes et de troupeaux. Misrable fatalit
d'un tat qui ne changea que par la sparation des habitations,
lorsqu'on prit assez de courage pour vivre  part, en hameau, ou pour
cultiver au loin des terres fertiles et crer des huttes dans les
clairires des forts. Le foyer isol fit la vraie famille. Le nid fit
l'oiseau. Ds lors, ce n'taient plus des choses, mais des mes... La
femme tait ne.


Moment fort attendrissant. La voil _chez elle_. Elle peut donc tre
pure et sainte, enfin, la pauvre crature. Elle peut couver une
pense, et, seule, en filant, rver, pendant qu'il est  la fort.
Cette misrable cabane, humide, mal close, o siffle le vent d'hiver,
en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs o la
femme va loger ses rves.

Maintenant, elle possde. Elle a quelque chose  elle.--La
_quenouille_, le _lit_, le _coffre_, c'est tout, dit la vieille
chanson[15].--La table s'y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux...
Pauvre maison bien dnue! mais elle est meuble d'une me. Le feu
l'gaye; le buis bnit protge le lit, et l'on y ajoute parfois un
joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa
porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche
pour avoir une vache, mais cela viendra  la longue, si Dieu bnit la
maison. La fort, un peu de pture, des abeilles sur la lande, voil
la vie. On cultive peu de bl encore, n'ayant nulle scurit pour une
rcolte loigne. Cette vie, trs indigente, est moins dure pourtant
pour la femme; elle n'est pas brise, enlaidie, comme elle le sera aux
temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la
jugez pas du tout par la littrature grossire des _Nols_ et des
fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera
plus tard.--Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine
vie des noires petites villes fermes, l'espionnage mutuel, le
commrage misrable, dangereux, n'a pas commenc. Point de vieille qui
vienne le soir, quand l'troite rue devient sombre, tenter la jeune,
lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses
songes, ne cause qu'avec ses btes ou l'arbre de la fort.

  [15] Trois pas du ct du banc,
       Et trois pas du ct du lit.
       Trois pas du ct du coffre,
       Et trois pas. Revenez ici.

       (_Vieille chanson du Matre de danse._)

Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils rveillent en elle les
choses que lui disait sa mre, sa grand'mre, choses antiques, qui,
pendant des sicles, ont pass de femme en femme. C'est l'innocent
souvenir des vieux esprits de la contre, touchante religion de
famille, qui, dans l'habitation commune et son bruyant ple-mle, eut
peu de force sans doute, mais qui _revient_ et qui hante la cabane
solitaire.

Monde singulier, dlicat, des fes, des lutins, fait pour une me de
femme. Ds que la grande cration de la Lgende des saints s'arrte et
tarit, cette lgende plus ancienne et bien autrement potique vient
partager avec eux, rgne secrtement, doucement. Elle est le trsor de
la femme, qui la choie et la caresse. La fe est une femme aussi, le
fantastique miroir o elle se regarde embellie.

Que furent les fes? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des
Gaules, fires et fantasques,  l'arrive du Christ et de ses aptres,
elles se montrrent impertinentes, tournrent le dos. En Bretagne,
elles dansaient  ce moment, et ne cessrent pas de danser. De l leur
cruelle sentence. Elles sont condamnes  vivre jusqu'au jour du
jugement[16].--Plusieurs sont rduites  la taille du lapin, de la
souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fes naines), qui, la nuit,
autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses.
Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une
coquille de noix.--Elles sont un peu capricieuses, et parfois de
mauvaise humeur. Mais comment s'en tonner, dans cette triste
destine?--Toutes petites et bizarres qu'elles puissent tre, elles
ont un coeur, elles ont besoin d'tre aimes. Elles sont bonnes, elles
sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant,
elles descendent par la chemine, le douent et font son destin. Elles
aiment les bonnes fileuses, filent elles-mmes divinement. On dit:
_Filer comme une fe_.

  [16] Les textes de toute poque ont t recueillis dans les deux
  savants ouvrages de M. Alfred Maury (les _Fes_, 1843; la
  _Magie_, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la _Mythologie_ de
  Grimm.


Les _Contes des fes_, dgags des ornements ridicules dont les
derniers rdacteurs les ont affubls, sont le coeur du peuple mme.
Ils marquent une poque potique entre le communisme grossier de la
_villa_ primitive, et la licence du temps o une bourgeoisie naissante
fit nos cyniques fabliaux.

Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines
(dans les ogres, etc.). Mais gnralement ils planent bien plus haut
que toute histoire, sur l'aile de l'_Oiseau bleu_, dans une ternelle
posie, disent nos voeux, toujours les mmes, l'immuable histoire du
coeur.

Le dsir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un trsor
qui finira ses misres, y revient souvent. Plus souvent, par une noble
aspiration, ce trsor est aussi une me, un trsor d'amour qui
sommeille (dans la _Belle au bois dormant_); mais souvent la charmante
personne se trouve cache sous un masque par un fatal enchantement. De
l la trilogie touchante, le _crescendo_ admirable de _Riquet  la
Houppe_, de _Peau-d'Ane_, et de _la Belle et la Bte_. L'amour ne se
rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beaut
cache. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au sublime, et je
crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer.

Une passion trs relle, trs sincre, est l-dessous, l'amour
malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les
pauvres mes de condition trop diffrente, la douleur de la paysanne
de ne pouvoir se faire belle pour tre aime du chevalier, les soupirs
touffs du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval
blanc, passer un trop charmant clair, la belle, l'adore chtelaine.
C'est, comme dans l'Orient, l'idylle mlancolique des impossibles
amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande diffrence:
l'oiseau et la fleur sont beaux, mme gaux dans la beaut. Mais ici
l'tre infrieur, si bas plac, se fait l'aveu: Je suis laid, je suis
un monstre! Que de pleurs!... En mme temps, plus puissamment qu'en
Orient, d'une volont hroque, et par la grandeur du dsir, il perce
les vaines enveloppes. Il aime tant, qu'il est aim, ce monstre, et il
en devient beau.

Une tendresse infinie est dans tout cela.--Cette me enchante ne
pense pas  elle seule. Elle s'occupe aussi  sauver toute la nature
et toute la socit. Toutes les victimes d'alors, l'enfant battu par
sa martre, la cadette mprise, maltraite de ses anes, sont ses
favorites. Elle tend sa compassion sur la dame mme du chteau, la
plaint d'tre dans les mains de ce froce baron (Barbe-Bleue). Elle
s'attendrit sur les btes, les console d'tre encore sous des figures
d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leurs mes captives un
jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimes.--C'est
l'autre face de _Peau-d'Ane_ et autres contes semblables. L surtout
on est bien sr qu'il y a un coeur de femme. Le rude travailleur des
champs est assez dur pour ses btes. Mais la femme n'y voit point de
btes. Elle en juge comme l'enfant. Tout est humain, tout est esprit.
Le monde entier est ennobli. Oh! l'aimable enchantement! Si humble, et
se croyant laide, elle a donn sa beaut, son charme  toute la
nature.


Est-ce qu'elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont
l'imagination rveuse se nourrit de tout cela? Je l'ai dit, elle fait
le mnage, elle file en gardant ses btes, elle va  la fort, et
ramasse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes travaux, elle
n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du
bl. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des
villes, sur laquelle nos aeux ont fait tant de contes gras. Celle-ci
n'a nulle scurit, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous
la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaant chteau
d'o mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf
ailleurs, prs d'elle il est roi. Elle lui rserve le meilleur, vit de
rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des glises. La trs
pauvre nourriture de ces temps doit faire des cratures fines, mais
chez qui la vie est faible.--Immenses mortalits d'enfants.--Ces
ples roses n'ont que des nerfs. De l clatera plus tard la danse
pileptique du quatorzime sicle. Maintenant, vers le douzime, deux
faiblesses sont attaches  cet tat de demi-jene: la nuit, le
somnambulisme, et le jour, l'illusion, la rverie et le don des
larmes.


Cette femme, toute innocente, elle a pourtant, nous l'avons dit, un
secret qu'elle ne dit jamais  l'glise. Elle enferme dans son coeur
le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux[17], tombs 
l'tat d'Esprits. Pour tre Esprits, ne croyez pas qu'ils soient
exempts de souffrances. Logs aux pierres, au coeur des chnes, ils
sont bien malheureux l'hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rdent
autour des maisons. On en a vu dans les tables se rchauffer prs des
bestiaux. N'ayant plus d'encens, de victimes, ils prennent parfois du
lait. La mnagre, conome, ne prive pas son mari, mais elle diminue
sa part, et, le soir, laisse un peu de crme.

  [17] Rien de plus touchant que cette fidlit. Malgr la
  perscution, au cinquime sicle, les paysans promenaient, en
  pauvres petites poupes de linge ou de farine, les Dieux de ces
  grandes religions, Jupiter, Minerve, Vnus. Diane fut
  indestructible jusqu'au fond de la Germanie (Voy. Grimm). Au
  huitime sicle, on promne les dieux encore. Dans certaines
  petites cabanes, on sacrifie, on prend les augures, etc.
  (_Indiculus paganiarum_, Concile de Leptines en Hainaut). Les
  _Capitulaires_ menacent en vain de la mort. Au douzime sicle,
  Burchard de Worms, en rappelant les dfenses, tmoigne qu'elles
  sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du
  paganisme, et, vers 1400, Gerson (_Contra Astrol._) rappelle
  comme chose actuelle cette superstition obstine.

Ces Esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exils du jour, le
regrettent et sont avides de lumires. La nuit, elle se hasarde, et
timidement va porter un humble petit fanal au grand chne o ils
habitent,  la mystrieuse fontaine dont le miroir, doublant la
flamme, gayera les tristes proscrits.

Grand Dieu! si on le savait! Son mari est homme prudent, et il a bien
peur de l'glise. Certainement il la battrait. Le prtre leur fait
rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur
laisser habiter les chnes. Quel mal font-ils dans la fort? Mais non,
de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prtre va
au chne mme, et, par la prire, l'eau bnite, donne la chasse aux
esprits.

Que serait-ce s'ils ne trouvaient nulle me compatissante? Mais
celle-ci les protge. Toute bonne chrtienne qu'elle est, elle a pour
eux un coin du coeur. A eux seuls elle peut confier telles petites
choses de nature, innocentes chez la chaste pouse, mais dont l'glise
pourtant lui ferait reproche. Ils sont confidents, confesseurs de ces
touchants secrets de femmes. Elle pense  eux quand elle met au feu la
bche sacre. C'est Nol, mais en mme temps l'ancienne fte des
esprits du Nord, la _fte de la plus longue nuit_. De mme, la _vigile
de la nuit de mai_, le _pervigilium_ de Maa, o l'arbre se plante. De
mme au feu de la Saint-Jean, la vraie fte de la vie, des fleurs et
des rveils d'amour. Celle qui n'a pas d'enfants, surtout, se fait
devoir d'aimer ces ftes et d'y avoir dvotion. Un voeu  la Vierge
peut-tre ne serait pas efficace. Ce n'est pas l'affaire de Marie.
Tout bas, elle s'adresse plutt  un vieux gnie, ador comme dieu
rustique, et dont telle glise locale a la bont de faire un
saint[18].--Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystres que couve
une me chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux.

  [18] A. Maury, _Magie_, 159.


Les Esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s'veille, et sans
mettre la main  rien, elle trouve le mnage fait. Elle est interdite
et se signe, ne dit rien. Quand l'homme part, elle s'interroge, mais
en vain. Il faut que ce soit un esprit. Quel est-il? et comment
est-il?... Oh! que je voudrais le voir!... Mais j'ai peur... Ne dit-on
pas qu'on meurt  voir un esprit?--Cependant le berceau remue, et il
ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix trs
douce, si basse, qu'elle la croirait en elle: Ma chre et trs chre
matresse, si j'aime  bercer votre enfant, c'est que je suis moi-mme
enfant. Son coeur bat, et cependant elle se rassure un peu.
L'innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu'il
doit tre bon, doux, au moins tolr de Dieu.


Ds ce jour, elle n'est plus seule. Elle sent trs bien sa prsence,
et il n'est pas bien loin d'elle. Il vient de raser sa robe; elle
l'entend au frlement. A tout instant, il rde autour et visiblement
ne peut la quitter. Va-t-elle  l'table, il y est. Et elle croit que,
l'autre jour, il tait dans le pot  beurre[19].

  [19] C'est une des retraites favorites du petit friand. Les
  Suisses, qui connaissent son got, lui font encore aujourd'hui
  des prsents de lait. Son nom, chez eux, est _troll_ (drle);
  chez les Allemands, _kobold_, _nix_; chez les Franais, _follet_,
  _goblin_, _lutin_; chez les Anglais, _puck_, _robin hood_, _robin
  good fellow_. Shakespeare explique qu'il rend aux servantes
  dormeuses le service de les pincer jusqu'au bleu pour les
  veiller.

Quel dommage qu'elle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, 
l'improviste, ayant touch les tisons, elle l'a cru voir qui se
roulait, l'espigle, dans les tincelles. Une autre fois, elle a
failli le prendre dans une rose. Tout petit qu'il est, il travaille,
balaye, approprie, il lui pargne mille soins.

Il a ses dfauts cependant. Il est lger, audacieux, et, si on ne le
tenait, il s'manciperait peut-tre. Il observe, coute trop. Il redit
parfois au matin tel petit mot qu'elle a dit tout bas, tout bas, au
coucher, quand la lumire tait teinte.--Elle le sait fort indiscret,
trop curieux. Elle est gne de se sentir suivie partout, s'en plaint
et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin se croit
seule et se rassure tout  fait. Mais au moment elle se sent caresse
d'un souffle lger ou comme d'une aile d'oiseau. Il tait sous une
feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir
qu'il a eu  surprendre sa pudique matresse. La voil bien en
colre.--Mais le drle: Non, chrie, mignonne, vous n'en tes pas
fche.

Elle a honte, n'ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors qu'elle
l'aime trop. Elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. La nuit,
elle a cru le sentir au lit qui s'tait gliss. Elle a eu peur, a pri
Dieu, s'est serre  son mari. Que fera-t-elle? elle n'a pas la force
de le dire  l'glise. Elle le dit au mari, qui d'abord en rit et
doute. Elle avoue alors un peu plus,--que ce follet est espigle,
parfois trop audacieux...--Qu'importe, il est si petit!--Ainsi,
lui-mme la rassure.

Devons-nous tre rassurs, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien
innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de
l-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page.
Avouons-le pourtant, le lutin a dj fait bien du chemin. Impossible
d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une
rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul
autre, si petit, il glisse partout.

Il glisse au coeur du mari mme, lui fait sa cour, gagne ses bonnes
grces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir,
pour rcompense, derrire l'enfant et le chat, se tapit dans la
chemine. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais
on ne le voit pas beaucoup,  moins qu'une faible lueur n'claire une
certaine fente o il aime  se tenir. Alors on voit, on croit voir, un
minois subtil. On lui dit: Oh! petit, nous t'avons vu!

On leur dit bien  l'glise qu'il faut se dfier des Esprits, que tel
qu'on croit innocent, qui glisse comme un air lger, pourrait au fond
tre un dmon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait
croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospre. Le mari autant que
la femme y tient, et encore plus peut-tre. Il voit que l'espigle
follet fait le bonheur de la maison.




IV

TENTATIONS


J'ai cart de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent
cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude o la famille
rurale tait de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie
fortuite qui pouvait d'un moment  l'autre tomber du chteau.

Le rgime fodal avait justement les deux choses qui font un enfer:
d'une part, la _fixit extrme_, l'homme tait clou  la terre et
l'migration impossible;--d'autre part, une _incertitude_ trs grande
dans la condition.

Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de
chartes, de franchises achetes, oublient le peu de garanties qu'on
trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut
prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le _droit de
prhension_. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux
champs, la bande redoute de l-haut peut s'abattre sur ta maison,
enlever ce qui lui plat pour le service du seigneur.


Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il
a la tte basse!... Et il est toujours ainsi, le front charg, le
coeur serr, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.

Rve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux penses l'obsdent, deux
pointes le percent tour  tour. L'une: En quel tat ce soir
trouveras-tu ta maison?--L'autre: Oh! si la motte leve me faisait
voir un trsor? si le bon dmon me donnait pour nous racheter?

On assure qu' cet appel (comme le gnie trusque qui jaillit un jour
sous le soc en figure d'enfant), un nain, un gnome, sortait souvent
tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait: Que me
veux-tu?--Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il
plissait, il se signait, et alors tout disparaissait.

Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en lui-mme: Sot que tu
es, tu seras donc  jamais malheureux! Je le crois volontiers. Mais
je crois aussi qu'une barrire d'horreur insurmontable arrtait
l'homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les
moines qui nous ont cont les affaires de sorcellerie, que le Pacte
avec Satan ft un lger coup de tte, d'un amoureux, d'un avare. A
consulter le bon sens, la nature, on sent, au contraire, qu'on n'en
venait l qu' l'extrmit, en dsespoir de toute chose, sous la
pression terrible des outrages et des misres.


Mais, dit-on, ces grandes misres durent tre fort adoucies vers les
temps de saint Louis, qui dfend les guerres prives entre les
seigneurs. Je crois justement le contraire. Dans les quatre-vingts,
ou cent ans qui s'coulent entre cette dfense et les guerre des
Anglais (1240-1340), les seigneurs, n'ayant plus l'amusement habituel
d'incendier, piller la terre du seigneur voisin, furent terribles 
leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre.

Les seigneurs ecclsiastiques, seigneurs moines, etc., font frmir
dans le _Journal_ d'Eudes Rigault (publi rcemment). C'est le
rebutant tableau d'un dbordement effrn, barbare. Les seigneurs
moines s'abattaient surtout sur les couvents de femmes. L'austre
Rigault, confesseur du saint roi, archevque de Rouen, fait une
enqute lui-mme sur l'tat de la Normandie. Chaque soir il arrive
dans un monastre. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie
fodale, arms, ivres, duellistes, chasseurs furieux  travers toute
culture; les religieuses avec eux dans un mlange indistinct, partout
enceintes de leurs oeuvres.

Voil l'glise. Que devaient tre les seigneurs laques? Quel tait
l'intrieur de ces noirs donjons que d'en bas on regardait avec tant
d'effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la
_Barbe-Bleue_ et _Grislidis_, nous en disent quelque chose.
Qu'tait-il pour ses vassaux, ses serfs, l'amateur de torture qui
traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul  qui l'on ait
fait un procs, et si tard, au quinzime sicle: Gilles de Retz,
l'enleveur d'enfants.

Le Front-de-Boeuf de Walter Scott, les seigneurs de mlodrames et de
romans, sont de pauvres gens devant ces terribles ralits. Le
Templier d'_Ivanho_ est aussi une cration faible et trs
artificielle. L'auteur n'a os aborder la ralit immonde du clibat
du Temple, et de celui qui rgnait dans l'intrieur du chteau. On y
recevait peu de femmes; c'taient des bouches inutiles. Les romans de
chevalerie donnent trs exactement le contraire de la vrit. On a
remarqu que la littrature exprime souvent tout  fait l'envers des
moeurs (exemple, le fade thtre d'glogues  la Florian dans les
annes de la Terreur).

Les logements de ces chteaux, dans ceux qu'on peut voir encore, en
disent plus que tous les livres. Hommes d'armes, pages, valets,
entasss la nuit sous de basses votes, le jour retenus aux crneaux,
aux terrasses troites, dans le plus dsolant ennui, ne respiraient,
ne vivaient que dans leurs chappes d'en bas; chappes non plus de
guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse 
l'homme, je veux dire d'avanies sans nombre, d'outrages aux familles
serves. Le seigneur savait bien lui-mme qu'une telle masse d'hommes
sans femmes ne pouvait tre paisible qu'en les lchant par moments.

La choquante ide d'un enfer o Dieu emploie des mes sclrates, les
plus coupables de toutes,  torturer les moins coupables qu'il leur
livre pour jouet, ce beau dogme du Moyen-ge se ralisait  la lettre.
L'homme sentait l'absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le rgne de
Satan, faisait croire que c'tait  lui qu'il fallait ds lors
s'adresser.

L-dessus on rit, on plaisante. Les serves taient trop laides. Il
ne s'agit point de beaut. Le plaisir tait dans l'outrage,  battre
et  faire pleurer. Au dix-septime sicle encore, les grandes dames
riaient  mourir d'entendre le duc de Lorraine conter comment ses
gens, dans des villages paisibles, excutaient, tourmentaient toutes
femmes, et les vieilles mme.

Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les
familles aises, distingues relativement, qui se trouvaient parmi les
serfs, ces familles de serfs maires qu'on voit dj au douzime sicle
 la tte du village. La noblesse les hassait, les raillait, les
dsolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignit morale. On
ne passait pas  leurs femmes,  leurs filles, d'tre honntes et
sages; elles n'avaient pas droit d'tre respectes. Leur honneur
n'tait pas  elles. _Serves de corps_, ce mot cruel leur tait sans
cesse jet.


On ne croira pas aisment dans l'avenir que, chez les peuples
chrtiens, la loi ait fait ce qu'elle ne fit jamais dans l'esclavage
antique, qu'elle ait crit expressment comme droit le plus sanglant
outrage qui puisse navrer le coeur de l'homme.

Le seigneur ecclsiastique, comme le seigneur laque, a ce droit
immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le cur, tant
seigneur, rclamait expressment les prmices de la marie, mais
voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginit de sa
femme[20].

  [20] Laurire, II, 100; vo _Marquette_. Michelet, _Origines du
  droit_.

On a cru trop aisment que cet outrage tait de forme, jamais rel.
Mais le prix indiqu en certains pays, pour en obtenir dispense,
dpassait fort les moyens de presque tous les paysans. En cosse, par
exemple, on exigeait plusieurs vaches. Chose norme et impossible!
Donc la pauvre jeune femme tait  discrtion. Du reste, les Fors du
Barn disent trs expressment qu'on levait ce droit en nature.
L'an du paysan est cens le fils du seigneur, car il peut tre de
ses oeuvres[21].

  [21] Quand je publiai mes _Origines_ en 1837, je ne pouvais
  connatre cette publication (de 1842).

Toutes coutumes fodales, mme sans faire mention de cela, imposent 
la marie de monter au chteau, d'y porter le mets de mariage. Chose
odieuse de l'obliger  s'aventurer ainsi au hasard de ce que peut
faire cette meute de clibataires impudents et effrns.

On voit d'ici la scne honteuse. Le jeune poux amenant au chteau son
pouse. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les
espigleries des pages autour de ces infortuns.--La prsence de la
chtelaine les retiendra? Point du tout. La dame, que les romans
veulent faire croire si dlicate[22], mais qui commandait aux hommes
dans l'absence du mari, qui jugeait, qui chtiait, qui ordonnait des
supplices, qui tenait le mari mme par les fiefs qu'elle apportait,
cette dame n'tait gure tendre, pour une serve surtout qui peut-tre
tait jolie. Ayant fort publiquement, selon l'usage d'alors, son
chevalier et son page, elle n'tait pas fche d'autoriser ses
liberts par les liberts du mari.

  [22] Cette dlicatesse apparat dans le traitement que ces dames
  voulaient infliger de leurs mains  Jean de Meung, leur pote,
  l'auteur du _Roman de la Rose_ (vers 1300).

Elle ne fera pas obstacle  la farce,  l'amusement qu'on prend de cet
homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d'abord avec
lui, on rit des tortures du paysan avare; on lui suce la moelle et
le sang. Pourquoi cet acharnement? C'est qu'il est proprement habill,
qu'il est honnte, rang, qu'il marque dans le village. Pourquoi?
c'est qu'elle est pieuse, chaste, pure, c'est qu'elle l'aime, qu'elle
a peur et qu'elle pleure. Ses beaux yeux demandent grce.

Le malheureux offre en vain tout ce qu'il a, la dot encore... C'est
trop peu. L, il s'irrite de cette injuste rigueur... Son voisin n'a
rien pay... L'insolent! le raisonneur! Alors toute la meute
l'entoure, on crie; btons et balais travaillent sur lui, comme grle.
On le pousse, on le prcipite. On lui dit: Vilain jaloux, vilaine
face de carme, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir,
et, pour comble d'honneur, grosse!... Remercie, vous voil nobles. Ton
an sera baron!--Chacun se met aux fentres pour voir la figure
grotesque de ce mort en habit de noces... Les clats de rire le
suivent, et la bruyante canaille, jusqu'au dernier marmiton, donne la
chasse au cocu[23]!

  [23] Rien de plus gai que nos vieux contes; seulement ils sont
  peu varis. Ils n'ont que trois plaisanteries: le dsespoir du
  _cocu_, les cris du _battu_, la grimace du _pendu_. On s'amuse du
  premier, on rit ( pleurer) du second. Au troisime, la gaiet
  est au comble; on se tient les ctes. Notez que les trois n'en
  font qu'un. C'est toujours l'infrieur, le faible qu'on outrage
  en toute scurit, celui qui ne peut se dfendre.


Cet homme-l aurait crev, s'il n'esprait dans le dmon. Il rentre
seul. Est-elle vide cette maison dsole? Non, il y trouve compagnie.
Au foyer, sige Satan.

Mais bientt elle lui revient, la pauvre, ple et dfaite, hlas!
hlas! en quel tat!... Elle se jette  genoux, et lui demande pardon.
Alors, le coeur de l'homme clate... Il lui met les bras au cou. Il
pleure, sanglote, rugit  faire trembler la maison...

Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi qu'elle ait pu souffrir, elle est
pure, innocente et sainte. Satan n'aura rien pour ce jour. Le Pacte
n'est pas mr encore.

Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu'en cette
mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux
qui l'outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que,
traite brutalement, et accable de grossesses, elle en est heureuse
et ravie.--Que cela est peu vraisemblable! Sans doute la qualit, la
politesse, l'lgance, pouvaient la sduire. Mais on n'en prenait pas
la peine. On se serait bien moqu de celui qui, pour une serve, et
fil le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier,
jusqu'aux valets, croyaient l'honorer par l'outrage. Le moindre page
se croyait grand seigneur s'il assaisonnait l'amour d'insolences et de
coups.


Un jour que la pauvre femme, en l'absence du mari, venait d'tre
maltraite, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait
tout haut: O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire
des voeux?... Sont-ils sourds? sont-ils trop vieux? Que n'ai-je un
Esprit protecteur, fort, puissant (mchant n'importe)! J'en vois bien
qui sont en pierre  la porte de l'glise. Que font-ils l? Que ne
vont-ils pas  leur vraie maison, le chteau, enlever, rtir ces
pcheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner?
Je me donnerais bien en change... Hlas! qu'est-ce que je donnerais?
Qu'est-ce que j'ai pour donner? Rien ne me reste.--Fi de ce corps! Fi
de l'me, qui n'est plus que cendre!--Que n'ai-je donc,  la place du
follet qui ne sert  rien, un grand, fort et puissant Esprit!

--O ma mignonne matresse! je suis petit par votre faute, et je ne
peux pas grandir... Et d'ailleurs, si j'tais grand, vous ne m'auriez
pas voulu, vous ne m'auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous
m'auriez fait donner la chasse par vos prtres et leur eau bnite...
Je serai fort si vous voulez...

Matresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles.
Si l'on veut, le plus petit va devenir un gant.

--Comment?--Mais rien n'est plus simple. Pour faire un Esprit gant,
il ne faut que lui faire un don.

--Quel?--Une jolie me de femme.

--Oh! mchant, qui es-tu donc? et que demandes-tu l?--Ce qui se
donne tous les jours...--Voudriez-vous valoir mieux que la dame de
l-haut? Elle a engag son me  son mari,  son amant, et pourtant la
donne encore entire  son page, un enfant, un petit sot.--Je suis
bien plus que votre page; je suis plus qu'un serviteur. En que de
choses ai-je t votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous
fchez pas. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de
vous, et dj peut-tre en vous. Autrement, comment saurais-je vos
penses, et jusqu' celle que vous vous cachez  vous-mme... Que
suis-je, moi? Votre petite me, qui sans faon parle  la grande...
Nous sommes insparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis
avec vous?... C'est depuis mille ans. Car j'tais  votre mre,  sa
mre,  vos aeules... Je suis le gnie du foyer.

--Tentateur!... Mais que feras-tu?--Alors, ton mari sera riche, toi
puissante, et l'on te craindra.--O suis-je? tu es donc le dmon des
trsors cachs?...--Pourquoi m'appeler dmon, si je fais une oeuvre
juste, de bont, de pit?...

Dieu ne peut pas tre partout, il ne peut travailler toujours.
Parfois il aime  reposer, et nous laisse, nous autres gnies, faire
ici le menu mnage, remdier aux distractions de sa providence, aux
oublis de sa justice.

Votre mari en est l'exemple... Pauvre travailleur mritant, qui se
tue, et ne gagne gure... Dieu n'a pas eu encore le temps d'y
songer... Moi, un peu jaloux, je l'aime pourtant, mon bon hte. Je le
plains. Il n'en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants,
qui sont dj morts de misre. L'hiver, il a t malade...
Qu'adviendra-t-il l'hiver prochain?

Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois
heures, ou davantage. Et, quand elle n'eut plus de larmes (mais son
sein battait encore), il dit: Je ne demande rien... seulement, je
vous prie, sauvons-le.

Elle n'avait rien promis, mais lui appartint ds cette heure.




V

POSSESSION


L'ge terrible, c'est l'ge d'or. J'appelle ainsi la dure poque o
l'or eut son avnement. C'est l'an 1300, sous le rgne du beau roi
qu'on put croire d'or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi
qui parut avoir un dmon muet, mais de bras puissant, assez fort pour
brler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d'un gant de fer
porter le premier soufflet au pape.

L'or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le
mouvement a commenc sur l'Europe par la croisade; on n'estime de
richesse que celle qui a des ailes et se prte au mouvement, celle des
changes rapides. Le roi, pour frapper ces coups  distance, ne veut
que de l'or. L'arme de l'or, l'arme du fisc, se rpand sur tout le
pays. Le seigneur qui a rapport son rve de l'Orient, en dsire
toujours les merveilles, armes damasquines, tapis, pices, chevaux
prcieux. Pour tout cela, il faut de l'or. Quand le serf apporte son
bl, il le repousse du pied. Ce n'est pas tout; je veux de l'or!

Le monde est chang ce jour-l. Jusqu'alors, au milieu des maux, il y
avait, pour le tribut, une scurit innocente. _Bon an, mal an_, la
redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si
le seigneur disait: C'est peu, on rpondait: Monseigneur, Dieu n'a
pas donn davantage.

Mais l'or, hlas! o le trouver?... Nous n'avons pas une arme pour en
prendre aux villes de Flandre. O creuserons-nous la terre pour lui
ravir son trsor? Oh! si nous tions guids par l'Esprit des trsors
cachs[24]!

  [24] Les dmons troublent le monde pendant tout le Moyen-ge.
  Mais Satan ne prend pas son caractre dfinitif avant le
  treizime sicle. Les _pactes_, dit M. A. Maury, sont fort rares
  avant cette poque. Je le crois. Comment contracter avec celui
  qui vraiment n'est pas encore? Ni l'un ni l'autre des
  contractants n'tait mr pour le contrat. Pour que la volont en
  vienne  cette extrmit terrible de se vendre pour l'ternit,
  _il faut qu'elle ait dsespr_. Ce n'est gure le _malheureux_
  qui arrive au dsespoir; c'est le _misrable_, celui qui a
  connaissance parfaite de sa misre, qui en souffre d'autant plus
  et n'attend aucun remde. Le misrable en ce sens, c'est l'homme
  du quatorzime sicle, l'homme dont on exige l'impossible (des
  redevances en argent).--Dans ce chapitre et le suivant, j'ai
  marqu les situations, les sentiments, les progrs dans le
  dsespoir, qui peuvent amener le trait norme du _pacte_, et, ce
  qui est bien plus que le simple pacte, l'horrible tat de
  _sorcire_. Nom prodigu, mais chose rare alors, laquelle n'tait
  pas moins qu'un mariage et une sorte de pontificat. Pour la
  facilit de l'exposition, j'ai rattach les dtails de cette
  dlicate analyse  un lger fil fictif. Le cadre importe peu du
  reste. L'essentiel, c'est de bien comprendre que de telles choses
  ne vinrent point (comme on tchait de le faire croire) _de la
  lgret humaine, de l'inconstance de la nature dchue, des
  tentations fortuites de la concupiscence_. Il y fallut la
  pression fatale d'un ge de fer, celle des ncessits atroces; il
  fallut que l'enfer mme part un abri, un asile, contre l'enfer
  d'ici-bas.


Pendant que tous dsesprent, la femme au lutin est dj assise sur
ses sacs de bl dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les
autres, au village, sont encore  dlibrer.

Elle vend au prix qu'elle veut. Mais, mme quand les autres arrivent,
tout va  elle; je ne sais quel magique attrait y mne. Personne ne
marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en
bonne monnaie sonnante  l'orme fodal. Tous disent: Chose
surprenante!... Mais elle a le diable au corps!

Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau
prier le soir. Des fourmillements tranges agitent, troublent son
sommeil. Elle voit de bizarres figures. L'Esprit si petit, si doux,
semble devenu imprieux. Il ose. Elle est inquite, indigne, veut se
lever. Elle reste, mais elle gmit, se sent dpendre, se dit: Je ne
m'appartiens donc plus!


Voil enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye
d'avance. Tu me plais. Sais-tu compter?--Quelque peu.--Eh bien, c'est
toi qui compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous
l'orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le
monteras au chteau.

Grand changement de situation! Le coeur bat fort  la femme quand, le
samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siger comme un petit
seigneur sous l'ombrage seigneurial. L'homme est un peu tourdi. Mais
enfin il s'habitue; il prend quelque gravit. Il n'y a pas 
plaisanter. Le seigneur veut qu'on le respecte. Quand il est mont au
chteau, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque
tour: Vous voyez bien ce crneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas
la corde, qui cependant est prte. Le premier qui le touchera, je le
mets l, haut et court.


Ce mot circule, on le redit. Et il tend autour d'eux comme une
atmosphre de terreur. Chacun leur te le chapeau bien bas, trs bas.
Mais on s'loigne, on s'carte, quand ils passent. Pour les viter, on
s'en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courb. Ce
changement les rend fiers d'abord, bientt les attriste. Ils vont
seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le ddain haineux
du chteau, la haine peureuse d'en bas. Elle se sent entre deux
prils, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou
plutt l'argent qu'on lui donne; mais, pour le trouver cet argent,
pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l'inertie qu'il oppose,
pour arracher quelque chose mme  qui n'a rien, qu'il faut
d'insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n'tait pas fait 
ce mtier. Elle l'y dresse, elle le pousse, elle lui dit: Soyez rude;
au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors,
nous sommes perdus.

Ceci, c'est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des
supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lve, va,
vient. Elle rde autour de la maison. Tout est calme; et cependant
qu'elle est change, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de
scurit, d'innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant
de dormir et m'entrouvre ses yeux verts? La chvre,  la longue barbe,
discrte et sinistre personne, en sait bien plus qu'elle n'en dit. Et
cette vache, que la lune fait entrevoir dans l'table, pourquoi
m'a-t-elle adress de ct un tel regard?... Tout cela n'est pas
naturel.

Elle frissonne et va se mettre  ct de son mari. Homme heureux!
quel sommeil profond!... Moi, c'est fini, je ne dors plus; je ne
dormirai plus jamais!... Elle s'affaisse pourtant  la longue. Mais,
alors, combien elle souffre! L'hte importun est prs d'elle,
exigeant, imprieux. Il la traite sans mnagement; si elle l'loigne
un moment par le signe de la croix ou quelque prire, il revient sous
une autre forme. Arrire, dmon, qu'oses-tu? Je suis une me
chrtienne... Non, cela ne t'est pas permis.

Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses: il file gluant
en couleuvre sur son sein, danse en crapaud sur son ventre, ou,
chauve-souris, d'un bec aigu cueille  sa bouche effraye d'horribles
baisers... Que veut-il? La pousser  bout, faire que, vaincue,
puise, elle cde et lche un oui. Mais elle rsiste encore. Elle
s'obstine  dire non. Elle s'obstine  souffrir les luttes cruelles de
chaque nuit, l'interminable martyre de ce dsolant combat.


Jusqu' quel point un Esprit peut-il en mme temps se faire corps?
Ses assauts, ses tentatives ont-elles une ralit? Pcherait-elle
charnellement, en subissant l'invasion de celui qui rde autour
d'elle? Serait-ce un adultre rel?... Dtour subtil par lequel il
alanguit quelquefois, nerve sa rsistance. Si je ne suis rien qu'un
souffle, une fume, un air lger (comme beaucoup de docteurs le
disent), que craignez-vous, me timide, et qu'importe  votre mari?

C'est le supplice des mes, pendant tout le Moyen-ge, que nombre de
questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent,
effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en dbats
diaboliques, en dialogues cruels qui se font  l'intrieur. Le dmon,
quelque furieux qu'il soit dans les dmoniaques, reste un esprit
toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint
Martin, au cinquime sicle. A l'invasion des Barbares, il se
barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu' coups de pierres
il s'amuse  casser la cloche du couvent de saint Benot. De
plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens
ecclsiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette
pense qu'il tourmentera les pcheurs, non d'me  me seulement, mais
corporellement dans leur chair, qu'ils souffriront des supplices
matriels, non des flammes idales, mais bien en ralit ce que les
charbons ardents, le gril ou la broche rouge peuvent donner d'exquises
douleurs.

L'ide des diables tortureurs, infligeant aux mes des morts des
tortures matrielles, fut pour l'glise une mine d'or. Les vivants,
navrs de douleur, de piti, se demandaient: Si l'on pouvait, d'un
monde  l'autre, les racheter, ces pauvres mes? leur appliquer
l'expiation par amende et composition que l'on pratique sur la
terre?--Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui ds sa naissance
(vers 900), devint tout  coup l'un des ordres les plus riches.

Tant que Dieu punissait lui-mme, _appesantissait sa main_ ou frappait
_par l'pe de l'ange_ (selon la noble forme antique), il y avait
moins d'horreur; cette main tait svre, celle d'un juge, d'un pre
pourtant. L'ange en frappant restait pur et net comme son pe. Il
n'en est nullement ainsi, quand l'excution se fait par des dmons
immondes. Ils n'imitent point du tout l'ange qui brla Sodome, mais
qui d'abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible
Sodome o ces esprits, plus souills que les pcheurs qu'on leur
livre, tirent des tortures qu'ils infligent d'odieuses jouissances.
C'est l'enseignement qu'on trouvait dans les _naves_ sculptures
tales aux portes des glises. On y apprenait l'horrible leon des
volupts de la douleur. Sous prtexte de supplice, les diables
assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus rvoltants.
Conception immorale et profondment coupable! d'une prtendue justice
qui favorise le pire, empire sa perversit en lui donnant un jouet, et
corrompt le dmon mme!


Temps cruels! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur
la tte de l'homme? Les pauvres petits enfants, ds leur premier ge
imbus de ces ides horribles, et tremblants dans le berceau! La
vierge pure, innocente, qui se sent damne du plaisir que lui inflige
l'Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrise de ses attaques,
rsistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose
affreuse que connaissent ceux qui ont le tnia. Se sentir une vie
double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agit, parfois
d'une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait
croire qu'on est en mer! Alors, on court perdu, ayant horreur de
soi-mme, voulant s'chapper, mourir...

Mme aux moments o le dmon ne svissait pas contre elle, la femme
qui commenait  tre envahie de lui errait accable de mlancolie.
Car, dsormais, nul remde. Il entrait invinciblement, comme une fume
immonde. Il est le prince des airs, des temptes, et tout autant, des
temptes intrieures. C'est ce qu'on voit exprim grossirement,
nergiquement sous le portail de Strasbourg. En tte du choeur des
_Vierges folles_, leur chef, la femme sclrate qui les entrane 
l'abme, est pleine, gonfle du dmon, qui regorge ignoblement et lui
sort de dessous ses jupes en noir flot d'paisse fume.

Ce gonflement est un trait cruel de la _possession_; c'est un supplice
et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de
Strasbourg, renverse sa tte en arrire. Elle triomphe de sa
plnitude, se rjouit d'tre un monstre.

Elle ne l'est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est
gonfle dj de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre
ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue,
tte haute, impitoyable de ddain. On a peur, on hait, on admire.

Notre dame de village dit, d'attitude et de regard: Je devrais tre
la Dame!... Et que fait-elle l-haut, l'impudique, la paresseuse, au
milieu de tous ces hommes, pendant l'absence du mari? La rivalit
s'tablit. Le village, qui la dteste, en est fier. Si la chtelaine
est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n'ose dire
quoi... Beaut terrible et fantastique, cruelle d'orgueil et de
douleur. Le dmon mme est dans ses yeux.


Il l'a et ne l'a pas encore. Elle est _elle_, et se maintient _elle_.
Elle n'est du dmon ni de Dieu. Le dmon peut bien l'envahir, y
circuler en air subtil. Et il n'a encore rien du tout. Car il n'a pas
la volont. Elle est _possde, endiable_, et elle n'appartient pas
au Diable. Parfois il exerce sur elle d'horribles svices, et n'en
tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon
de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore: Non,
bourreau, je resterai moi.

--Gare  toi! je te cinglerai d'un si cruel fouet de vipre, je te
couperai d'un tel coup, qu'aprs tu iras pleurant et perant l'air de
tes cris.

La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c'est le dimanche),
l'homme est mont au chteau. Il en descend tout dfait. Le seigneur a
dit: Un ruisseau qui va goutte  goutte ne fait pas tourner le
moulin... Tu m'apportes sou  sou, ce qui ne me sert  rien... Je vais
partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n'ai
pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le
tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres...--Mais, monseigneur, o
les trouver?--Mets tout le village  sac, si tu veux. Je vais te
donner assez d'hommes... Dis  tes rustres qu'ils sont perdus si
l'argent n'arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J'ai assez de
toi. Tu as le coeur d'une femme; tu es un lche, un paresseux. Tu
priras, tu la payeras ta mollesse, ta lchet. Tiens, il ne tient
presque  rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici...
C'est dimanche; on rirait bien si on te voyait d'en bas gambiller 
mes crneaux.

Le malheureux redit cela  sa femme, n'espre rien, se prpare  la
mort, recommande son me  Dieu. Elle, non moins effraye, ne peut se
coucher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d'avoir renvoy
l'Esprit. S'il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lve, elle
tombe puise sur le lit. A peine elle y est qu'elle sent un poids
lourd sur sa poitrine; elle halte, croit touffer. Ce poids descend,
pse au ventre, et en mme temps  ses bras elle sent comme deux
mains d'acier. Tu m'as dsir... Me voici... Eh bien, indocile,
enfin, enfin, je l'ai donc ton me?--Mais, messire, est-elle
 moi? Mon pauvre mari! Vous l'aimiez... Vous l'avez dit... Vous
promettiez...--Ton mari! as-tu oubli?... es-tu sre de lui avoir
toujours gard ta volont?... Ton me! je te la demande par bont,
mais je l'ai dj...

--Non, messire, dit-elle encore par un retour de fiert, quoiqu'en
ncessit si grande. Non, messire, cette me est  moi,  mon mari, au
sacrement...

--Ah! petite, petite sotte! incorrigible! Ce jour mme, sous
l'aiguillon, tu luttes encore!... Je l'ai vue, je la sais, ton me, 
chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j'ai vu tes
premires rsistances, tes douleurs et tes dsespoirs. J'ai vu tes
dcouragements quand tu as dit  demi voix: Nul n'est tenu 
l'impossible. Puis j'ai vu tes rsignations. Tu as t battue un peu,
et tu as cri pas bien fort... Moi, si j'ai demand ton me, c'est que
dj tu l'as perdue...

Maintenant ton mari prit... Que faut-il faire? J'ai piti de vous...
Je t'ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cdes, et
d'aveu, et de volont. Autrement il prira.

Elle rpondit bien bas, en dormant: Hlas! mon corps et ma misrable
chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon coeur, non.
Personne ne l'a eu jamais, et je ne peux pas le donner.

L, elle attendit, rsigne... Et il lui jeta deux mots: Retiens-les.
C'est ton salut.--Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur
empale d'un trait de feu, inonde d'un flot de glace... Elle poussa
un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari tonn, et
qu'elle inonda de larmes.


Elle s'arracha violemment, se leva, craignant d'oublier les deux mots
si ncessaires. Son mari tait effray. Car elle ne le voyait pas
mme, mais elle lanait aux murailles le regard aigu de Mde. Jamais
elle ne fut plus belle. Dans l'oeil noir et le blanc jaune flamboyait
une lueur qu'on n'osait envisager, un jet sulfureux de volcan.

Elle marcha droit  la ville. Le premier mot tait _vert_. Elle vit
pendre  la porte d'un marchand une robe verte (couleur du Prince du
monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, blouit.
Elle marcha, sans s'informer, droit  la porte d'un juif, et elle y
frappa un grand coup. On ouvre avec prcaution. Ce pauvre juif, assis
par terre, s'tait englouti de cendre. Mon cher, il me faut cent
livres!--Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-vque de la
ville, pour me faire dire o est mon or, m'a fait arracher les
dents[25]... Voyez ma bouche sanglante...--Je sais, je sais. Mais je
viens chercher justement chez toi de quoi dtruire ton vque. Quand
on soufflte le pape, l'vque ne tiendra gure. Qui dit cela? C'est
_Tolde_[26].

  [25] C'tait une mthode fort usite pour forcer les Juifs de
  contribuer. Le roi Jean-sans-Terre y eut souvent recours.

  [26] Tolde parat avoir t la ville sainte des sorciers,
  innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures,
  tellement civiliss, avec les Juifs, fort savants et matres
  alors de l'Espagne (comme agents du fisc royal), avaient donn
  aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient  Tolde
  une sorte d'universit. Au seizime sicle, on l'avait
  christianise, transforme, rduite  la magie blanche. Voir la
  _Dposition du sorcier Achard, sieur de Beaumont, mdecin en
  Poitou_. Lancre, _Incrdulit_, p. 781.

Il avait la tte basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une
me entire, et le Diable par-dessus. Une chaleur extraordinaire
remplit la chambre. Lui-mme sentit une fontaine de feu. Madame,
dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruin comme je
suis, j'avais quelques sous en rserve pour nourrir mes pauvres
enfants.--Tu ne t'en repentiras pas, juif... Je vais te faire le
_grand serment_ dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le
recevras dans huit jours et de bonne heure, et le matin... Je t'en
jure et ton _grand serment_, et le mien plus grand: _Tolde_.


Un an s'tait coul. Elle s'tait arrondie. Elle se faisait toute
d'or. On tait tonn de voir sa fascination. Tous admiraient,
obissaient. Par un miracle du Diable, le juif, devenu gnreux, au
moindre signe prtait. Elle seule soutenait le chteau et de son
crdit  la ville, et de la terreur du village, de ses rudes
extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait de plus en plus
neuve et belle. Elle-mme prenait une colossale beaut de triomphe et
d'insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait: A son ge,
elle grandit!

Cependant, voici la nouvelle: le seigneur revient. La Dame, qui ds
longtemps n'osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle
d'en bas, a mont son cheval blanc. Elle va  la rencontre, entoure
de tout son monde, arrte et salue son poux.

Avant toute chose elle dit: Que je vous ai donc attendu! Comment
laissez-vous la fidle pouse si longtemps veuve et languissante?...
Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous
ne m'octroyez un don.--Demandez, demandez,  belle! dit le chevalier
en riant. Mais faites vite... Car j'ai hte de vous embrasser, ma
Dame... Que je vous trouve embellie!

Elle lui parla  l'oreille, et l'on ne sait ce qu'elle dit. Avant de
monter au chteau, le bon seigneur mit pied  terre devant l'glise du
village, entra. Sous le porche, en tte des notables, il voit une dame
qu'il ne reconnat pas, mais salue profondment. D'une fiert
incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les ttes des
hommes le sublime _hennin_ de l'poque, le triomphant bonnet du
Diable. On l'appelait souvent ainsi,  cause de la double corne dont
il tait dcor. La vraie dame rougit clipse, et passa toute petite.
Puis, indigne,  demi voix: La voil pourtant, votre serve! C'est
fini. Tout est renvers. Les nes insultent les chevaux.

A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard
affil, et lestement, d'un seul tour, coupe la belle robe verte aux
reins[27]. Elle faillit s'vanouir... La foule tait interdite. Mais
on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit  lui
faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les
coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est dj un peu
pesante. A peine elle a fait vingt pas, qu'elle heurte. Sa meilleure
amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On
rit. Elle hurle,  quatre pattes... Mais les pages impitoyables la
relvent  coups de fouet. Les nobles et jolis lvriers aident et
mordent au plus sensible. Elle arrive enfin, perdue, dans ce terrible
cortge,  la porte de sa maison.--Ferme!--L, des pieds et des
mains, elle frappe, elle crie: Mon ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi!
Elle tait tale l, comme la misrable chouette qu'on cloue aux
portes d'une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient...--Au
dedans, tout tait sourd. Le mari y tait-il? ou bien, riche et
effray, avait-il peur de la foule, du pillage de la maison?

  [27] C'est le grand et cruel outrage qu'on trouve usit dans ces
  temps. Il est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la
  peine de l'impuret. (Grimm, 679, 711; Sternhook, 19, 326;
  Ducange, III, 52; Michelet, _Origines_.)--Plus tard, le mme
  affront est indignement inflig aux femmes honntes, aux
  bourgeoises dj fires, que la noblesse veut humilier. On sait
  le guet-apens o le tyran Hagenbach fit tomber les dames
  honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en
  drision de leur riche et royal costume, tout de soie et d'or.
  J'ai rapport aussi dans mes _Origines_ le droit trange que le
  sire de Pac, en Anjou, rclame sur les femmes _jolies_
  (honntes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au chteau 4
  deniers, un chapeau de roses et danser avec ses officiers.
  Dmarche fort dangereuse, o elles avaient  craindre de trouver
  un affront, comme celui d'Hagenbach. Pour les y contraindre, on
  ajoute cette menace que les rebelles dpouilles seront piques
  d'un aiguillon marqu aux armes du seigneur.

Elle eut l tant de misres, de coups, de soufflets sonores, qu'elle
s'affaissa, dfaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva
assise,  nu, demi-morte, ne couvrant gure sa chair sanglante que des
flots de ses longs cheveux. Quelqu'un du chteau dit: Assez... On
n'exige pas qu'elle meure.

On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du
chteau. Le seigneur, un peu tourdi, disait pourtant: J'y ai
regret. Le chapelain dit doucement: Si cette femme est _endiable_,
comme on le dit, monseigneur, vous devez  vos bons vassaux, vous
devez  tout le pays de la livrer  Sainte-glise. Il est effrayant de
voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrs fait le
dmon. Contre lui, rien que le feu...--Sur cela un Dominicain: Votre
Rvrence a parl excellemment bien. La diablerie, c'est l'hrsie au
premier chef. Comme l'hrtique, l'endiabl doit tre brl. Pourtant
plusieurs de nos bons Pres ne se fient plus au feu mme. Ils veulent
sagement qu'avant tout l'me soit longuement purge, prouve, dompte
par les jenes; qu'elle ne brle pas dans son orgueil, qu'elle ne
triomphe pas au bcher. Si, madame, votre pit est si grande, si
charitable, que vous-mme vous preniez la peine de travailler sur
celle-ci, la mettant pour quelques annes _in-pace_ dans une bonne
fosse dont vous seule auriez la cl; vous pourriez, par la constance
du chtiment, faire du bien  son me, honte au Diable, et la livrer,
humble et douce, aux mains de l'glise.




VI

LE PACTE


Il ne manquait que la victime. On savait que le prsent le plus doux
qu'on pt lui faire, c'tait de la lui amener. Elle et tendrement
reconnu l'empressement de celui qui lui et fait ce don d'amour, livr
ce triste corps sanglant.

Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle
aurait t enleve,  jamais scelle sous la pierre. Elle se couvrit
d'un haillon qui se trouvait dans l'table, prit des ailes, en quelque
sorte, et, avant minuit, se trouva  quelques lieues, loin des routes,
sur une lande abandonne qui n'tait que chardons et ronces. C'tait 
la lisire d'un bois o, par une lune douteuse, elle put ramasser
quelques glands, qu'elle engloutit, comme une bte. Des sicles
avaient pass depuis la veille; elle tait mtamorphose. La belle, la
reine de village, n'tait plus; son me, change, changeait ses
attitudes mmes. Elle tait comme un sanglier sur ces glands, ou
comme un singe, accroupie. Elle roulait des penses nullement
humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de
chouette, puis un aigre clat de rire. Elle a peur, mais c'est
peut-tre le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses
tours ordinaires.

L'clat de rire recommence. D'o vient-il? Elle ne voit rien. On
dirait qu'il sort d'un vieux chne.

Mais elle entend distinctement: Ah! te voil donc enfin... Tu n'es
pas venue de bonne grce. Et tu ne serais pas venue si tu n'avais
trouv le fond de ta ncessit dernire... Il t'a fallu,
l'orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander
grce, moque, perdue, sans asile, rejete de ton mari. O serais-tu
si, le soir, je n'avais eu la charit de te faire voir l'_in-pace_
qu'on te prparait dans la tour?... C'est tard, bien tard, que tu me
viens, et quand on t'a nomme la _vieille_... Jeune, tu ne m'as pas
bien trait, moi, ton petit lutin d'alors, si empress  te servir...
A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds.

Tu fus mienne ds ta naissance par ta malice contenue, par ton charme
diabolique. J'tais ton amant, ton mari. Le tien t'a ferm sa porte.
Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reois dans mes domaines, mes
libres prairies, mes forts... Qu'y gagn-je? Est-ce que ds longtemps
je ne t'ai pas  mon heure? Ne t'ai-je pas envahie, possde, emplie
de ma flamme? J'ai chang, remplac ton sang. Il n'est veine de ton
corps o je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-mme  quel
point tu es mon pouse. Mais nos noces n'ont pas eu encore toutes les
formalits. J'ai des moeurs, je me fais scrupule... Soyons un pour
l'ternit.

--Messire, dans l'tat o je suis, que dirais-je? Oh! je l'ai senti,
trop bien senti, que ds longtemps vous tes toute ma destine. Vous
m'avez malicieusement caresse, comble, enrichie, afin de me
prcipiter... Hier, quand le lvrier noir mordit ma pauvre nudit, sa
dent brlait... J'ai dit: C'est lui. Le soir, quand cette Hrodiade
salit, effraya la table, quelqu'un tait entremetteur pour qu'on
promt mon sang... C'est vous.

--Oui, mais c'est moi qui t'ai sauve et qui t'ai fait venir ici.
J'ai fait tout, tu l'as devin. Je t'ai perdue, et pourquoi? C'est que
je te veux sans partage. Franchement, ton mari m'ennuyait. Tu
chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procds. Tout ou
rien. Voil pourquoi je t'ai un peu travaille, discipline, mise 
point, mrie pour moi... Car telle est ma dlicatesse. Je ne prends
pas, comme on croit, tant d'mes sottes qui se donneraient. Je veux
des mes lues,  un certain tat friand de fureur et de dsespoir...
Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd'hui, tu me
plais; tu t'embellis fort; tu es une me dsirable... Oh! qu'il y a
longtemps que je t'aime!... Mais aujourd'hui j'ai faim de toi...

Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui
comptent avec leur fiance. Si tu ne voulais qu'tre riche, cela
serait  l'instant mme. Si tu ne voulais qu'tre reine, remplacer
Jeanne de Navarre, quoiqu'on y tienne, on le ferait, et le roi n'y
perdrait gure en orgueil, en mchancet. Il est plus grand d'tre ma
femme. Mais enfin, dis ce que tu veux.

--Messire, rien que de faire du mal.

--Charmante, charmante rponse!... Oh! que j'ai raison de t'aimer!...
En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophtes...
Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par-dessus, donn de surplus
tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la
terre. Le monde viendra  toi, et mettra l'or  tes pieds... Plus,
voici le vrai diamant, mon pouse, que je te donne, la _vengeance_...
Je te sais, friponne, je sais ton plus cach dsir... Oh! que nos
coeurs s'entendent l... C'est bien l que j'aurai de toi la
possession dfinitive. _Tu verras ton ennemie agenouille devant toi_,
demandant grce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant
ce qu'elle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras: _Non_,
et la verras crier: Mort et damnation!... Alors, j'en fais mon
affaire.

--Messire, je suis votre servante... J'tais ingrate, c'est vrai. Car
vous m'avez comble toujours. Je vous appartiens,  mon matre!  mon
dieu! Je n'en veux plus d'autre... Suaves sont vos dlices. Votre
service est trs doux.

L, elle tombe  quatre pattes, l'adore!... Elle lui fait d'abord
l'hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l'abandon absolu
de la volont. Son matre, le Prince du monde, le Prince des vents,
lui souffle  son tour comme un imptueux esprit. Elle reoit  la
fois les trois sacrements  rebours, baptme, prtrise et mariage.
Dans cette nouvelle glise, exactement l'envers de l'autre, toute
chose doit se faire  l'envers. Soumise, patiente, elle endura la
cruelle initiation[28], soutenue de ce mot: Vengeance!

  [28] Ceci s'expliquera plus tard. Il faut se garder des additions
  pdantesques des modernes du dix-septime sicle. Les ornements
  que les sots donnent  une chose si terrible font Satan  leur
  image.


Bien loin que la foudre infernale l'puist, la ft languissante, elle
se releva redoutable et les yeux tincelants. La lune, qui,
chastement, s'tait un moment voile, eut peur en la revoyant.
pouvantablement gonfle de la vapeur infernale, de feu, de fureur et
(chose nouvelle) de je ne sais quel dsir, elle fut un moment norme
par cet excs de plnitude et d'une beaut horrible. Elle regarda tout
autour... Et la nature tait change. Les arbres avaient une langue,
contaient les choses passes. Les herbes taient des simples. Telles
plantes qu'hier elle foulait comme du foin, c'taient maintenant des
personnes qui causaient de mdecine.

Elle s'veilla le lendemain en grande scurit, loin, bien loin de ses
ennemis. On l'avait cherche. On n'avait trouv que quelques lambeaux
pars de la fatale robe verte. S'tait-elle, de dsespoir, prcipite
dans le torrent? Avait-elle t vivante emporte par le dmon? On ne
savait. Des deux faons, elle tait damne  coup sr. Grande
consolation pour la Dame de ne pas l'avoir trouve.

L'et-on vue, on l'et  peine reconnue, tellement elle tait change.
Les yeux seuls restaient, non brillants, mais arms d'une trs trange
et peu rassurante lueur. Elle-mme avait peur de faire peur. Elle ne
les baissait pas. Elle regardait de ct; dans l'obliquit du rayon,
elle en ludait l'effet. Brunie tout  coup, on et dit qu'elle avait
pass par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que
cette flamme plutt tait en elle, qu'elle portait un impur et brlant
foyer. Le trait flamboyant dont Satan l'avait traverse lui restait,
et, comme  travers une lampe sinistre, lanait tel reflet sauvage,
pourtant d'un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les
sens taient troubls.

Elle se vit  l'entre d'un de ces trous de troglodyte, comme on en
trouve d'innombrables dans certaines collines du Centre et de l'Ouest.
C'taient les Marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le
pays de Mlusine. Des landes  perte de vue tmoignent encore des
vieilles guerres et des ternels ravages, des terreurs, qui
empchaient le pays de se repeupler. L le Diable tait chez lui. Des
rares habitants la plupart lui taient fervents, dvots. Quelque
attrait qu'eussent pour lui les pres fourrs de Lorraine, les noires
sapinires du Jura, les dserts sals de Burgos, ses prfrences
taient peut-tre pour nos Marches de l'Ouest. Ce n'tait pas l
seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chvre
et du chevrier, c'tait une conjuration plus profonde avec la nature,
une pntration plus grande des remdes et des poisons, des rapports
mystrieux dont on n'a pas su le lien avec Tolde la savante,
l'universit diabolique.

L'hiver commenait. Son souffle, qui dshabillait les arbres, avait
entass les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela
tout prt  l'entre du triste abri. Par un bois et une lande d'un
quart de lieue, on descendait  porte de quelques villages qu'avait
crs un cours d'eau. Voil ton royaume, lui dit la voix intrieure.
Mendiante aujourd'hui, demain tu rgneras dans la contre.




VII

LE ROI DES MORTS


Elle ne fut pas d'abord bien touche de ces promesses. Un ermitage
sans Dieu, dsol, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les
souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant
d'affronts, ce subit et pre veuvage, son mari qui l'a laisse  la
honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste
plante des landes, sans racine, que la bise promne, ramne, chtie,
bat inhumainement; on dirait un corail gristre, anguleux, qui n'a
d'adhrence que pour tre mieux bris. L'enfant met le pied dessus. Le
peuple dit par rise: C'est la fiance du vent.

Elle rit outrageusement sur elle-mme en se comparant. Mais du fond du
trou obscur: Ignorante et insense, tu ne sais ce que tu dis... Cette
plante qui roule ainsi a bien droit de mpriser tant d'herbes grasses
et vulgaires. Elle roule, mais complte en elle, portant tout, fleurs
et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon
mme, tu porteras fleur encore, nos fleurs  nous, comme il en vient
de la poudre des spulcres et des cendres des volcans.

La premire fleur de Satan, je te la donne aujourd'hui pour que tu
saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le _roi
des morts_... Oh! qu'on m'a calomni!... Moi seul (ce bienfait immense
me mritait des autels), moi seul, je les fais revenir...


Pntrer l'avenir, voquer le pass, devancer, rappeler le temps qui
va si vite, tendre le prsent de ce qui fut et de ce qui sera, voil
deux choses proscrites au Moyen-ge. En vain. Nature ici est
invincible; on n'y gagnera rien. Qui pche ainsi est homme. Il ne le
serait pas, celui qui resterait fix sur son sillon, l'oeil baiss, le
regard born au pas qu'il fait derrire ses boeufs. Non, nous irons
toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre,
nous la mesurons pniblement, mais la frappons du pied, et lui disons
toujours: Qu'as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels
mystres? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne
nous rends pas cette semence humaine, ces morts aims que nous t'avons
prts. Ne germeront-ils pas, nos amis, nos amours, que nous avions
mis l? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient  nous!

Nous serons bientt de la _terra incognita_ o dj ils ont descendu.
Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? O sont-ils? Que
font-ils?--Il faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me
donner aucun signe! Et moi, comment ferai-je pour tre entendu d'eux?
Comment mon pre, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment,
comment ne vient-il pas  moi?... Oh! des deux cts, servitude!
captivit! mutuelle ignorance! Nuit sombre o l'on cherche un
rayon[29].

  [29] Le rayon luit dans l'_Immortalit_, la _Foi nouvelle_, de
  Dumesnil; _Terre et Ciel_, de Reynaud, Henri Martin, etc.

Ces penses ternelles de nature, qui, dans l'Antiquit, n'ont t que
mlancoliques, au Moyen-ge, elles sont devenues cruelles, amres,
dbilitantes, et les coeurs en sont amoindris. Il semble que l'on ait
calcul d'aplatir l'me et la faire troite et serre  la mesure
d'une bire. La spulture servile entre les quatre ais de sapin est
trs propre  cela. Elle trouble d'une ide d'touffement. Celui qu'on
a mis l-dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une
ombre lumineuse et lgre, dans l'aurole lysenne; c'est un esclave
tortur, misrable gibier d'un chat griffu d'enfer (_bestiis_ dit le
texte mme, _Ne tradas bestiis_, etc.) Ide excrable et impie, que
mon pre si bon, si aimable, que ma mre vnre de tous, soient jouet
de ce chat!... Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas
ri. On a amrement pleur. Et, aujourd'hui encore, on ne peut crire
ces blasphmes sans que le coeur ne soit gonfl, que le papier ne
grince, et la plume, d'indignation!

C'est aussi vritablement une cruelle invention d'avoir tir la fte
des Morts du printemps, o l'Antiquit la plaait, pour la mettre en
novembre. En mai, o elle fut d'abord, on les enterrait dans les
fleurs. En mars, o on la mit ensuite, elle tait, avec le labour,
l'veil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient
ensemble avec le mme espoir. Mais, hlas! en novembre, quand tous les
travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on
revient  la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en
face la place  jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!...
videmment, en prenant ce moment, dj funbre en lui, des obsques de
la nature, on craignait qu'en lui-mme l'homme n'et pas assez de
douleur...

Les plus calmes, les plus occups, quelque distraits qu'ils soient par
les tiraillements de la vie, ont des moments tranges. Au noir matin
brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix
ans, vingt ans aprs, je ne sais quelles faibles voix vous montent au
coeur: Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme
toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus,
et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais...
Les rangs se sont serrs et le vide ne parat gure. La maison qui fut
ntre est pleine, et nous la bnissons. Tout est bien, tout est mieux
qu'au temps o ton pre te portait, au temps o ta petite fille te
disait  son tour: Mon papa, porte-moi... Mais voil que tu
pleures... Assez, et au revoir.

Hlas! ils sont partis! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je
m'oublie mille fois plutt que de les oublier! Et, cependant, quoi
qu'il en cote, on est oblig de le dire, certaines traces chappent,
sont dj moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas
effacs, mais obscurcis, plis. Chose dure, amre, humiliante, de se
sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mmoire; de
sentir qu' la longue on perd du trsor de douleur qu'on esprait
garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie; je tiens trop  cette
riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies
si chres... Si vous pouviez du moins m'en faire rver la nuit!


Plus d'un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent,
pendant que pleuvent les feuilles, ils s'cartent de l'glise, disant
tout bas: Savez-vous bien, voisin?... Il y a l haut certaine femme
dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a
puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent.
Oh! si elle pouvait (sans pch, s'entend, sans fcher Dieu) me faire
venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce
monde.--Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de
l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie)... Je n'irai pas... Je
ne veux pas risquer mon me. Ce bois, d'ailleurs, est mal hant.
Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'taient pas 
voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a t un soir pour
chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je
n'irai pas.

En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine
encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux
chemin, s'enquirent prs de ceux qui en reviennent. La pythonisse
n'est pas celle d'Endor, qui, pour Sal, voqua Samuel; elle ne montre
pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les
puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de
douleurs vont  elles! La grand'mre elle-mme, vacillante, 
quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprme
effort, non sans remords de pcher au bord de la tombe, elle s'y
trane. L'aspect du lieu sauvage, pre, d'ifs et de ronces, la rude et
noire beaut de l'implacable Proserpine, la trouble. Prosterne et
tremblante, applique  la terre, la pauvre vieille pleure et prie.
Nulle rponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que
l'enfer a pleur.


Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s'en veut.
Ame dgnre, se dit-elle, me faible! Toi qui venais ici dans le
ferme dsir de ne faire que du mal... Est-ce la leon du matre? Oh!
qu'il rira!

--Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les
faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en
faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m'ajoutant cette queue
inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d'Osiris, et que, de
Mercure, j'ai hrit le caduce. En vain on crut btir un mur
infranchissable qui et ferm la voie d'un monde  l'autre; j'ai des
ailes aux talons, j'ai vol par-dessus. L'Esprit calomni, ce monstre
impitoyable, par une charitable rvolte, a secouru ceux qui
pleuraient, consol les amants, les mres. Il a eu piti d'elles
contre le nouveau dieu.

Le Moyen-ge, avec ses scribes, tous ecclsiastiques, n'a garde
d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire. Il
est vident que la compassion apparat dsormais du ct de Satan. La
Vierge mme, idal de la Grce, ne rpond rien  ce besoin du coeur,
l'glise rien. L'vocation des morts reste expressment dfendue.
Pendant que tous les livres continuent  plaisir ou le dmon pourceau
des premiers temps, ou le dmon griffu, bourreau du second ge, Satan
a chang de figure pour ceux qui n'crivent pas. Il tient du vieux
Pluton, mais sa majest ple, nullement inexorable, accordant aux
morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus
revient  son pre ou grand-pre, Osiris, le pasteur des mes.

Par ce point seul, bien d'autres sont changs. On confesse de bouche
l'enfer officiel et les chaudires bouillantes. Au fond, y croit-on
bien? concilierait-on aisment ces complaisances de l'enfer pour les
coeurs affligs avec les traditions horribles d'un enfer tortureur?
Une ide neutralise l'autre, sans l'effacer entirement, et il s'en
forme une mixte, vague, qui de plus en plus se rapprochera de l'enfer
virgilien. Grand adoucissement pour le coeur! Heureux allgement aux
pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs
morts aims tenait noyes de larmes, et sans consolation. Toute leur
vie n'tait qu'un soupir.


La sibylle rvait aux mots du matre, quand un tout petit pas se fait
entendre. Le jour parat  peine (aprs Nol, vers le 1er janvier).
Sur l'herbe craquante et givre, une blonde petite femme, tremblante,
approche, et, arrive, elle dfaille, ne peut respirer. Sa robe noire
dit assez qu'elle est veuve. Au perant regard de Mde, immobile, et
sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystre en sa craintive
personne. L'autre d'une voix forte: Tu n'as que faire de dire, petite
muette. Car tu n'en viendrais pas  bout. Je le dirai pour toi... Et
bien, tu meurs d'amour! Remise un peu, joignant les mains et presque
 ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait,
priait, et elle et souffert en silence. Mais ces ftes d'hiver, ces
runions de familles, le bonheur peu cach des femmes qui, sans piti,
talent un lgitime amour, lui ont remis au coeur le trait brlant...
Hlas! que fera-t-elle?... S'il pouvait revenir et la consoler un
moment: Au prix de la vie mme... que je meure! et le voie encore!

--Retourne  ta maison; fermes-en bien la porte. Ferme encore le
volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits
de noces, son couvert  la table, mais il ne viendra pas.--Tu diras la
chanson qu'il fit pour toi, et qu'il a tant chante, mais il ne
viendra pas.--Tu tireras du coffre le dernier habit qu'il porta, le
baiseras.--Et tu diras alors: Tant pis pour toi, si tu ne viens! Et
sans retard, buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras
la marie. Alors, sans nul doute, il viendra.

La petite ne serait pas femme, si, le matin, heureuse et attendrie,
bien bas,  sa meilleure amie, elle n'avouait le miracle. N'en dis
rien, je t'en prie... Mais il m'a dit lui-mme que, si j'ai cette
robe, et si je dors sans m'veiller, tous les dimanches, il
reviendra.

Bonheur qui n'est pas sans pril. Que serait-ce de l'imprudente si
l'glise savait qu'elle n'est plus veuve? que, ressuscit par l'amour,
l'Esprit revient la consoler?

Chose rare, le secret est gard! Toutes s'entendent, cachent un
mystre si doux. Qui n'y a intrt? Qui n'a perdu? qui n'a pleur? Qui
ne voit avec bonheur se crer ce pont entre les deux mondes?

O bienfaisante sorcire!... Esprit d'en bas, soyez bni!




VIII

LE PRINCE DE LA NATURE


Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini mme,
il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, svit par
moments. Un matin, tout se rveille par d'aiguilles brillantes. Dans
cette splendeur ironique, cruelle, o la vie frissonne, tout le monde
vgtal parat minralis, perd sa douce varit, se roidit en pres
cristaux.

La pauvre sibylle, engourdie  son morne foyer de feuilles, battue de
la bise cuisante, sent au coeur la verge svre. Elle sent son
isolement. Mais cela mme la relve. L'orgueil revient, et avec lui
une force qui lui chauffe le coeur, lui illumine l'esprit. Tendue,
vive et acre, sa vue devient aussi perante que ces aiguilles, et le
monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme
verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conqute  elle.

N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les
corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable,
grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du
temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique.
L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde
bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite  un
ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les _Vies_ des Pres du
dsert.

Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connat gure que par la
chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent
avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie
des liberts de la nature, la joie sauvage d'tre un monde qui se
suffit  lui-mme.


Apre libert solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vtue
d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables
cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a
t ferm comme un spulcre transparent o l'on voit avec effroi toute
chose immobile et durcie.

On a dit que l'glise gothique est une cristallisation. Et c'est
vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de
caprice vivant, de varit, se rptant  l'infini, rivalise avec les
prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure
cit de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie.

Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont
le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups
bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les
fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dgel. Quel?
l'humble flot de tides larmes qu'un monde a verses, une mer de
pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible
rsurrection de la vie naturelle. Le fantastique difice dont plus
d'un pan dj croule, se dit, mais non sans terreur: C'est le souffle
de Satan.

Tel un glacier de l'Hcla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire
ruption, foyer tide, lent, clment qui le caresse en dessous,
l'appelle  lui et lui dit tout bas: Descends.


La sorcire a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit l-bas, dans
la brillante lumire, combien Dante, saint Thomas, ignorent la
situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou
par la subtilit. Ils le font grotesque et grossier; comme  son ge
d'enfance, lorsque Jsus pouvait encore le faire entrer dans les
pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un
juriste pilogueur. S'il n'et t que cela, ou la bte, ou le
disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les _distinguo_ du vide,
il ft mort bientt de faim.

On triomphe trop  l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant
contre la _Femme_ (la Vierge), qui le fait dbouter, condamner avec
dpens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le
contraire qui arrive. Par un coup suprme, il gagne la plaideuse mme,
la _Femme_, sa belle adversaire, la sduit par un argument, non de
mot, mais tout rel, charmant et irrsistible. Il lui met en main le
fruit de la science et de la nature.

Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se
montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouv. De l'Asie qu'on a
cru dtruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement
porte au loin jusqu' percer la profonde brume de l'ouest. C'est un
monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui,
maintenant, avance pour conqurir ses conqurants, dans une douce
guerre d'amour et de sduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en
raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient  nous les mains
pleines. Les tissus, chles, tapis de molle douceur, d'harmonie
mystrieuse, l'acier galant, tincelant, des armes damasquines, nous
dmontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contres maudites des
mcrants o Satan rgne, ont pour bndiction visible les hauts
produits de la nature, lixir des forces de Dieu, _le premier des
vgtaux_, _le premier des animaux_, le caf, le cheval arabe. Que
dis-je? un monde de trsors, la soie, le sucre, la foule des herbes
toutes-puissantes qui nous relvent le coeur, consolent, adoucissent
nos maux.

Vers 1300, tout cela clate. L'Espagne mme reconquise par les
barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures
et dans les juifs, tmoigne pour ces mcrants. Partout o les
musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospre, les sources
jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail mritant,
innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses o l'homme oublie,
se refait et croit boire la bont mme et la compassion cleste.


A qui Satan porte-t-il la coupe cumante de vie? Et, dans ce monde de
jene, qui a tant jen de raison, existe-t-il, l'tre fort qui va
recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre
l'esprit?

Existe-t-il un cerveau qui n'tant pas ptrifi, cristallis de saint
Thomas, reste encore ouvert  la vie, aux forces vgtatives? Trois
magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent  la
nature, mais ces vigoureux gnies n'ont pas la fluidit, la puissance
populaire. Satan retourne  son ve. La femme est encore au monde ce
qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains cts
d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop
d'esprit. Par l, elle va bien mieux  la comdie du monde, au grand
jeu o se jouera le Prote universel.

  [30] Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui
  trouve l'eau-de-vie).

Mais qu'elle est lgre, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et
fixe par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracine  sa
lande sauvage, donne prise. Reste  savoir si, froisse, aigrie, avec
ce coeur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces
voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie,
souvent par les circuits du mal. Elle est effare, violente, d'autant
plus qu'elle est trs faible, dans le _va-et-vient_ de l'orage.

Lorsqu'aux tideurs printanires, de l'air, du fond de la terre, des
fleurs et de leurs langages, la rvlation nouvelle lui monte de tous
cts, elle a d'abord le vertige. Son sein dilat dborde. La sibylle
de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cuma, la Delphica.
Les scolastiques ont beau jeu de dire: C'est l'_aura_, c'est l'air
qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air,
l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fume, de nant.
Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce
n'est pas le vide, c'est le rel, la substance, qui trop vite a combl
son sein.


Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer,
dchirant, qui, pour feuilles, a d'normes dards? Il aime et meurt
tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumul
dans la rude crature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'lance
vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente
pieds, hriss de tristes fleurs.

C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au
matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle
se fait la vaste explosion de la vie.

Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque tre
dit tout bas: Je suis  qui m'a compris.

Quel contraste!... Elle, l'pouse du dsert et du dsespoir, nourrie
de haine, de vengeance, voil tous ces innocents qui la convient 
sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la rvrence.
Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums,
remdes ou poisons (le plus souvent c'est mme chose), s'offrent, lui
disent: Cueille-moi.

Tout cela visiblement aime. N'est-ce pas une drision?... J'eusse t
prte pour l'enfer, non pour cette fte trange... Esprit, es-tu bien
l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que
dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brle encore...

Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'esprais dans ma fureur: _Celui
qui dit toujours: Non._ Le voil qui dit un _Oui_ d'amour, d'ivresse
et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'me folle, l'me effare de
la vie?

On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape,
impatient, par le long dlai du dsir, menaant, brlant, fcond...
Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble,
qui sait? un dsespoir amer par-dessus mes dsespoirs?


Cependant, o parat la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous
la suivent, et tous pour elle mprisent leur propre espce. Que
parle-t-on du bouc noir, son prtendu favori? Mais cela est commun 
tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le
chef redout des prairies, le taureau noir, si elle passe et
s'loigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne
veut plus de sa femelle, et les ailes frmissantes, sur elle accomplit
son amour.

Nouvelle tyrannie de ce Matre, qui, par le plus fantasque coup, de
roi des morts qu'on le croyait, clate comme roi de la vie.

Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demand rien de plus.
Que je sois redoute, terrible... C'est ma beaut, celle qui va aux
noirs serpents de mes cheveux,  ce visage sillonn de douleurs, des
traits de la foudre... Mais la souveraine Malice, tout bas,
insidieusement: Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus
sensible, dans ta colrique fureur!... Crie, maudis! C'est un
aiguillon... Une tempte appelle l'autre. Glissant, rapide, est le
passage de la rage  la volupt.


Ni la colre ni l'orgueil ne la sauveraient de ces sductions. Ce qui
la sauve, c'est l'immensit du dsir. Nul n'y suffirait. Chaque vie
est limite, impuissante. Arrire le coursier, le taureau! arrire la
flamme de l'oiseau! Arrire faibles cratures, pour qui a besoin
d'infini!

Elle a une _envie_ de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand
Tout universel.

Satan n'a pas prvu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune
crature.

Ce qu'il n'a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait.
A ce dsir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle
sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pense de
vengeance, innocente, malgr elle, elle dort sur la prairie, tout
comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, dtendue,
panouie,--je n'ose dire, amoureuse.

Elle a dormi, elle a rv... Le beau rve! Et comment le dire? C'est
que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'tait
englouti; que dsormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles,
et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conu la Nature.




IX

SATAN MDECIN


La scne muette et sombre de la fiance de Corinthe se renouvelle, 
la lettre, du treizime au quinzime sicle. Dans la nuit qui dure
encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se
retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment mme
(horreur!) ils se voient frapps d'pouvantables flaux! On croit
entendre encore l'amante dire  l'amant: C'en est fait... Tes cheveux
blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.

Trois coups terribles en trois sicles. Au premier la mtamorphose
choquante de l'extrieur, les maladies de peau, la lpre. Au second,
le mal intrieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses
pileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altre, l'ulcre prpare
la syphilis, le flau du quinzime sicle.


Les maladies du Moyen-ge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins
prcises, avaient t surtout la faim, la langueur et la pauvret du
sang, cette tisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-l. Le
sang tait de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient tre
universelles. Sauf le mdecin arabe ou juif, chrement pay par les
rois, la mdecine ne se faisait qu' la porte des glises, au
bnitier. Le dimanche, aprs l'office, il y avait force malades; ils
demandaient des secours, et on leur donnait des mots: Vous avez
pch, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les
peines de l'autre vie. Rsignez-vous, souffrez, mourez. L'glise a ses
prires des morts. Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de
vivre, ils suivaient trs bien ce conseil et laissaient aller la vie.

Fatal dcouragement, misrable tat qui dut indfiniment prolonger ces
ges de plomb, et leur fermer le progrs. Le pis, c'est de se rsigner
si aisment, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne
dsirer rien. Mieux valait la nouvelle poque, cette fin du Moyen-ge,
qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de
rentrer dans l'activit: _la rsurrection du dsir_.


Quelques Arabes prtendent que l'immense ruption des maladies de la
peau qui signale le treizime sicle, fut l'effet des stimulants par
lesquels on cherchait alors  rveiller, raviver, les dfaillances de
l'amour. Nul doute que les pices brlantes, apportes d'Orient, n'y
aient t pour quelque chose. La distillation naissante et certaines
boisons fermentes purent aussi avoir action.

Mais une grande fermentation, bien plus gnrale, se faisait. Dans
l'aigre combat intrieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers
survit qui les fit taire. La foi plissante, la raison naissante
disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui?
l'Esprit impur, furieux, des cres dsirs, leur bouillonnement cruel.

N'ayant nul panchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet
de l'esprit, la sve de la vie refoule se corrompit elle-mme. Sans
lumire, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres
efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le dsir
ajourn, sans remise, se voit arrt par un cruel enchantement, une
atroce mtamorphose[31]. L'amour avanait, aveugle, les bras
ouverts... Il recule, frmit; mais il a beau fuir; la furie du sang
persiste, la chair se dvore elle-mme en titillations cuisantes, et
plus cuisant au dedans svit le charbon de feu, irrit par le
dsespoir.

  [31] On imputa la lpre aux Croisades,  l'Asie. L'Europe l'avait
  en elle-mme. La guerre que le Moyen-ge dclara et  la chair,
  et  la propret, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est
  vante pour ne s'tre jamais lav mme les mains. Et combien
  moins le reste! La nudit d'un moment et t grand pch. Les
  mondains suivent fidlement ces leons du monachisme. Cette
  socit subtile et raffine, qui immole le mariage et ne semble
  anime que de la posie de l'adultre, elle garde sur ce point si
  innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification
  comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! Soyez sr que
  pas un de ces chevaliers, de ces belles si thres, les
  Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De l,
  un cruel accident, si peu potique, en plein roman, les furieuses
  dmangeaisons du treizime sicle.

Quel remde l'Europe chrtienne trouve-t-elle  ce double mal? La
mort, la captivit: rien de plus. Quand le clibat amer, l'amour sans
espoir, la passion aigu, irrite, t'amne  l'tat morbide; quand
ton sang se dcompose, descends dans un _in-pace_, ou fais ta hutte
au dsert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant
toi. Nul tre humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation.
Si tu approches, la mort!


La lpre est le dernier degr et l'apoge du flau; mais mille autres
maux cruels, moins hideux, svirent partout. Les plus pures et les
plus belles furent frappes de tristes fleurs qu'on regardait comme le
pch visible, ou le chtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de
la vie n'et pas fait faire; on transgressa les dfenses; on dserta
la vieille mdecine sacre, et l'inutile bnitier. On alla  la
sorcire. D'habitude, et de crainte aussi, on frquentait toujours
l'glise; mais la vraie glise ds lors fut chez elle, sur la lande,
dans la fort, au dsert. C'est l qu'on portait ses voeux.

Voeu de gurir, voeu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui
ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on
allait  la sibylle: Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je
brle, donnez-moi des calmants... Je brle, donnez-moi ce qui fait mon
intolrable dsir.

Dmarche hardie et coupable qu'on se reproche le soir. Il faut bien
qu'elle soit pressante, cette fatalit nouvelle, qu'il soit bien
cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais quoi! le
procs du Temple, le procs de Boniface ont dvoil la Sodome qui se
cachait sous l'autel. Un pape sorcier, ami du diable et emport par le
Diable, cela change toutes les penses. Est-ce sans l'aide du dmon
que le pape _qui n'est plus  Rome_, dans son Avignon, Jean XXII, fils
d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que l'empereur et
tous les rois? Tel le pape et tel l'vque. Guichard, l'vque de
Troyes, n'a-t-il pas obtenu du Diable la mort des filles du roi?...
Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses: vie, sant,
beaut, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire?
Si nous les avions de la grce du _Prince du monde_?


Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brlant
les livres savants de toute l'ancienne mdecine, les latins, les
juifs, les arabes, dclare n'avoir rien appris que de la mdecine
populaire, des _bonnes femmes_[32], _des bergers et des bourreaux_;
ceux-ci taient souvent d'habiles chirurgiens (rebouteurs d'os casss,
dmis) et de bons vtrinaires.

  [32] C'est le nom poli, craintif, qu'on donnait aux sorcires.

Je ne doute pas que son livre admirable et plein de gnie sur les
_Maladies des femmes_, le premier qu'on ait crit sur ce grand sujet,
si profond, si attendrissant, ne soit sorti spcialement de
l'exprience des femmes mmes, de celles  qui les autres demandaient
secours: j'entends par l les sorcires qui, partout, taient
sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'et admis un mdecin
mle, ne se ft confie  lui, ne lui et dit ses secrets. Les
sorcires observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le
seul et unique mdecin.

Ce que nous savons le mieux de leur mdecine, c'est qu'elles
employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer,
pour stimuler, une grande famille de plantes, quivoques, fort
dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec
raison: les _Consolantes_ (Solanes)[33].

  [33] L'ingratitude des hommes est cruelle  observer. Mille
  autres plantes sont venues. La mode a fait prvaloir cent
  vgtaux exotiques. Et ces pauvres _Consolantes_ qui nous ont
  sauvs alors, on a oubli leur bienfait?--Au reste, qui se
  souvient? qui reconnat les obligations antiques de l'humanit
  pour la nature innocente? L'_Asclepias acida_, SARCOSTEMMA (la
  plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans l'_hostie de
  l'Asie_, et son dieu palpable, qui donna  cinq cents millions
  d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le
  Moyen-ge appela le _Dompte-Venin_ (Vince-venenum), elle n'a pas
  un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans
  deux mille ans d'ici, ils oublieront le froment. Voy. Langlois,
  sur la _soma_ de l'Inde, et le _hom_ de la Perse. _Mm. de l'Ac.
  des Inscriptions_, XIX, 326.

Famille immense et populaire, dont la plupart des espces sont
surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement
nombreuse, qu'un seul de ses genres a huit cents espces[34]. Rien de
plus facile  trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la
plupart d'un emploi fort hasardeux. Il a fallu de l'audace pour en
prciser les doses, l'audace peut tre du gnie.

  [34] _Dict. d'hist. nat._ de M. d'Orbigny, article _Morelles_ de
  M. Duchartre, d'aprs Dunal, etc.

Prenons par en bas l'chelle ascendante de leurs nergies[35]. Les
premires sont tout simplement potagres et bonnes  manger (les
aubergines, les tomates, mal appeles pommes d'amour). D'autres de ces
innocentes sont le calme et la douceur mme, les molnes (bouillon
blanc), si utiles aux fomentations.

  [35] Je n'ai trouv cette chelle nulle part. Elle est d'autant
  plus importante, que les sorcires qui firent ces essais, au
  risque de passer pour empoisonneuses, commencrent certainement
  par les plus faibles et allrent peu  peu aux plus fortes.
  Chaque degr de force donne ainsi une date relative, et permet
  d'tablir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. Je
  complterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore
  et du Datura.--J'ai suivi surtout: Pouchet, _Solanes_ et
  _Botanique gnrale_. M. Pouchet, dans son importante
  monographie, n'a pas ddaign de profiter des anciens auteurs,
  Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc.

Vous rencontrez au-dessus une plante dj suspecte, que plusieurs
croyaient un poison, la plante mielle d'abord, amre ensuite, qui
semble dire le mot de Jonathas: J'ai mang un peu de miel, et voil
pourquoi je meurs. Mais cette mort est utile, c'est l'amortissement
de la douleur. La douce-amre, c'est son nom, dut tre le premier
essai de l'homoeopathie hardie, qui peu  peu s'leva aux plus
dangereux poisons. La lgre irritation, les picotements qu'elle donne
purent la dsigner pour remde des maladies dominantes de ces temps,
celles de la peau.

La jolie fille dsole de se voir pare de rougeurs odieuses, de
boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la
femme, l'altration tait encore plus cruelle. Le sein, le plus
dlicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment
une fleur incomparable[36], est, par la facilit de s'injecter, de
s'engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs pres,
impitoyables, sans repos. Combien de bon coeur elle et accept tout
poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcire, lui mettait entre
ses mains la pauvre mamelle alourdie.

  [36] Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux
  demoiselles mme, le _Cours_ de M. Auzoux.

De la douce-amre, trop faible, on montait aux morelles noires, qui
ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme
revenait pleurer: Eh bien, ce soir tu reviendras... Je te chercherai
quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison.


La sorcire risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliqus
extrieurement, ou pris  trs faible dose, les poisons sont des
remdes. Les plantes que l'on confondait sous le nom d'_herbes aux
sorcires_ semblaient des ministres de mort. Telles qu'on et trouves
dans ses mains, l'auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice
de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa
peur, pouvait, un matin, l'assommer  coups de pierres, lui faire
subir l'preuve de l'eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible,
on pouvait, la corde au cou, la traner  la cour d'glise, qui en et
fait une pieuse fte, et difi le peuple en la jetant au bcher.

Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au
soir, au matin, quand elle a moins peur d'tre rencontre. Pourtant,
un petit berger tait l, le dit au village: Si vous l'aviez vue
comme moi, se glisser dans les dcombres de la masure ruine, regarder
de tous cts, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m'a fait bien
peur... Si elle m'avait trouv, j'tais perdu... Elle et pu me
transformer en lzard, en crapaud, en chauve-souris... Elle a pris une
vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue; d'un jaune ple de
malade, avec des traits rouges et noirs, comme on dit les flammes
d'enfer. L'horrible, c'est que toute la tige tait velue comme un
homme, de longs poils noirs et collants. Elle l'a rudement arrache,
en grognant, et tout  coup je ne l'ai plus vue. Elle n'a pu courir si
vite; elle se sera envole... Quelle terreur que cette femme! quel
danger pour tout le pays!

Il est certain que la plante effraye. C'est la jusquiame, cruel et
dangereux poison, mais puissant mollient, doux cataplasme sdatif qui
rsout, dtend, endort la douleur, gurit souvent.

Un autre de ces poisons, la _belladone_, ainsi nomme sans doute par
la reconnaissance, tait puissante pour calmer les convulsions qui
parfois surviennent dans l'enfantement, qui ajoutent le danger au
danger, la terreur  la terreur de ce suprme moment. Mais quoi! une
main maternelle insinuait ce doux poison[37], endormait la mre et
charmait la porte sacre; l'enfant, tout comme aujourd'hui, o l'on
emploie le chloroforme, seul oprait sa libert, se prcipitait dans
la vie.

  [37] Mme La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvel
  ces pratiques de la vieille mdecine populaire. (Pouchet,
  _Solanes_, p. 64.)


La belladone gurit de la danse en faisant danser. Audacieuse
homoeopathie, qui d'abord dut effrayer; c'tait _la mdecine 
rebours_, contraire gnralement  celle que les chrtiens
connaissaient, estimaient seule, d'aprs les Arabes et les Juifs.

Comment y arriva-t-on? Sans doute par l'effet si simple du grand
principe satanique _que tout doit se faire  rebours_, exactement 
l'envers de ce que fait le monde sacr. Celui-ci avait l'horreur des
poisons. Satan les emploie, et il en fait des remdes. L'glise croit
par des moyens spirituels (sacrements, prires) agir mme sur les
corps; Satan, au rebours, emploie des moyens matriels pour agir mme
sur l'me; il fait boire l'oubli, l'amour, la rverie, toute passion.
Aux bndictions du prtre il oppose des passes magntiques, par de
douces mains de femmes, qui endorment les douleurs.


Par un changement de rgime, et surtout de vtement (sans doute en
substituant la toile  la laine), les maladies de la peau perdirent de
leur intensit. La lpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire
des maux plus profonds. Le quatorzime sicle oscilla entre trois
flaux, l'agitation pileptique, la peste, les ulcrations qui ( en
croire Paracelse) prparaient la syphilis.

Le premier danger n'tait pas le moins grand. Il clata, vers 1350,
d'une effrayante manire par la danse de Saint-Guy, avec cette
singularit qu'elle n'tait pas individuelle; les malades, comme
emports d'un mme courant galvanique, se saisissaient par la main,
formaient des chanes immenses, tournaient, tournaient,  mourir. Les
regardants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient
aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible
choeur.

Que serait-il arriv si le mal et persist, comme fit longtemps la
lpre dans sa dcadence mme?

C'tait comme un premier pas, un acheminement vers l'pilepsie. Si
cette gnration de malades n'et t gurie, elle en et produit une
autre dcidment pileptique. Effroyable perspective! L'Europe
couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal
fut trait, et s'arrta. Le remde qu'on recommandait, l'expdient de
tomber sur ces danseurs  coups de pieds et de poings, tait
infiniment propre  aggraver l'agitation et la faire aboutir 
l'pilepsie vritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remde, dont
on ne voulut pas parler. Dans le temps o la sorcellerie prend son
grand essor, l'immense emploi des Solanes, surtout de la belladone,
gnralisa le mdicament qui combat ces affections. Aux grandes
runions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'_herbe aux
sorcires_, mle  l'hydromel,  la bire, aussi au cidre[38], au
poir (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse,
une danse luxurieuse, mais point du tout pileptique.

  [38] Alors tout nouveau. Il commence au douzime sicle.


Mais la grande rvolution que font les sorcires, le plus grand pas _
rebours_ contre l'esprit du Moyen-ge, c'est ce qu'on pourrait appeler
la rhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles
professrent hardiment: Rien d'impur et rien d'immonde. L'tude de
la matire fut ds lors illimite, affranchie. La mdecine fut
possible.

Qu'elles aient fort abus du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas
moins vident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est
pure; nulle ne peut tre loigne du regard et de l'tude, interdite
par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dgot.

L surtout le Moyen-ge s'tait montr dans son vrai caractre,
l'_Anti-Nature_, faisant dans l'unit de l'tre des distinctions, des
castes, des classes hirarchiques. Non seulement l'esprit est _noble_,
selon lui, le corps _non noble_,--mais il y a des parties du corps qui
sont _nobles_, et d'autres non, roturires apparemment.--De mme, le
ciel est noble, et l'abme ne l'est pas. Pourquoi? C'est que le ciel
est haut. Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et
dessous. L'abme, qu'est-ce? Rien du tout.--Mme sottise sur le monde,
et le petit monde de l'homme.

Celui-ci est d'une pice; tout y est solidaire de tout. Si le ventre
est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans
cesse  lui prparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins
pour lui.

  [39] C'est la dcouverte qui immortalise Claude Bernard.


Les injures ne manqurent pas. On appela les sorcires sales,
indcentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans
cette voie furent, on peut le dire, une heureuse rvolution dans ce
qui est le plus moral, la bont, la charit. Par une perversion
d'ides monstrueuses, le Moyen-ge envisageait la chair, en son
reprsentant (maudit depuis ve), la _Femme_, comme impure. La Vierge,
_exalte comme vierge_, plus que _comme Notre-Dame_, loin de relever
la femme relle, l'avait abaisse en mettant l'homme sur la voie d'une
scolastique de puret o l'on allait enchrissant dans le subtil et le
faux.

La femme mme avait fini par partager l'odieux prjug et se croire
immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de
donner le bonheur. Elle, gnralement si sobre, en comparaison de
l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui
donne si peu  la nature, qui, par un rgime lact, vgtal, a la
puret de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'tre,
de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la
pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu' vouloir dissimuler,
annuler, supprimer presque ce ventre ador, trois fois saint, d'o le
dieu homme nat, renat ternellement.


La mdecine du Moyen-ge s'occupe uniquement de l'tre suprieur et
pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prtre, et seul  l'autel
fait Dieu.

Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence.
Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais  la femme? Jamais.

Les romans d'alors, avec leurs subtilits, reprsentent le contraire
du monde. Hors des cours, du noble adultre, le grand sujet de ces
romans, la femme est partout la pauvre Grislidis, ne pour puiser la
douleur, souvent battue, soigne jamais.

Il ne faut pas moins que le Diable, ancien alli de la femme, son
confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcire, ce
monstre qui fait tout  rebours,  l'envers du monde sacr, pour
s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner
malgr elle. La pauvre crature s'estimait si peu!... Elle reculait,
rougissait, ne voulait rien dire. La sorcire, adroite et maligne,
devina et pntra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son
petit secret, vainquit ses refus, ses hsitations de pudeur et
d'humilit. Plutt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque
mourir. _La barbare sorcire_ la fit vivre.




X

CHARMES.--PHILTRES


Qu'on ne se hte pas de conclure du chapitre prcdent que
j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans rserve, la sombre
fiance du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire
beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut
trois sicles o elle rgna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes,
l'ancien mourant et le nouveau ayant peine  commencer. L'glise, qui
retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du
seizime sicle, au quatorzime est dans la boue. Lisez le portrait
vridique qu'en fait Clmengis. La noblesse, si firement pare des
armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe  Crcy, Poitiers,
Azincourt. Tous les nobles  la fin prisonniers en Angleterre! Quel
sujet de drision! Bourgeois et paysans mme s'en moquent, haussent
les paules. L'absence gnrale des seigneurs n'encouragea pas peu, je
pense, les runions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais
purent alors devenir d'immenses ftes populaires.

Quelle puissance que celle de la bien-aime de Satan, qui gurit,
prdit, devine, voque les mes des morts, qui peut vous jeter un
sort, vous changer en livre, en loup, vous faire trouver un trsor,
et, bien plus, vous faire aimer!... pouvantable pouvoir qui runit
tous les autres! Comment une me violente, le plus souvent ulcre,
parfois devenue trs perverse, n'en et-elle pas us pour la haine et
pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impuret?

Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement
les pchs qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient
chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux dsirs. On lui
confie  la fois les maux physiques et ceux de l'me, les
concupiscences ardentes d'un sang cre et enflamm, envies pressantes,
furieuses, fines aiguilles dont on est piqu, repiqu.

Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crment. On lui
demande la vie, on lui demande la mort, des remdes, des poisons. Elle
y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la
belle-mre (texte ordinaire au Moyen-ge) dire que l'enfant du premier
lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste pouse
accable chaque anne d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle
implore sa compassion, apprend  glacer le plaisir au moment, le
rendre infcond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achterait 
tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le coeur d'une haute
dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.


Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux
extrmes, excessives.

L'orgueilleuse _hritire des fiefs_, qui apporte un trne ou un grand
domaine, une lonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour
d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les pomes.
Regardons la ralit dans son terrible progrs jusqu'aux effrnes
fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui,
par la main de ses amants, empala douard II. L'insolence de la femme
fodale clate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes
et autres modes effrontes.

Mais, dans ce sicle o les classes commencent  se mler un peu, la
femme de race infrieure, pouse par un baron, doit craindre les plus
dures preuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et relle, de
_Grislidis_, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois trs
srieux, historique, de _Barbe-Bleue_, en est la forme populaire.
L'pouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut tre que sa
vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la soeur d'un
baron qui pt la venger. Si cette conjecture spcieuse ne me trompe
pas, on doit croire que ce conte est du quatorzime sicle et non des
sicles prcdents, o le seigneur n'et pas daign prendre femme
au-dessous de lui.

Une chose fort remarquable dans le conte touchant de _Grislidis_,
c'est qu' travers tant d'preuves elle ne semble pas avoir l'appui
de la dvotion ni celui d'un autre amour. Elle est videmment fidle,
chaste, pure. Il ne lui vient pas  l'esprit de se consoler en aimant
ailleurs.

Des deux femmes fodales, l'_Hritire_, la _Grislidis_, c'est
uniquement la premire qui a ses chevaliers servants, qui prside aux
cours d'amours, qui favorise les amants les plus humbles, les
encourage, qui rend (comme lonore) la fameuse dcision, devenue
classique en ces temps: Nul amour possible entre poux.

De l un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus
d'un jeune coeur. Dt-il se donner au diable, il se lancera tte
baisse vers cet aventureux amour. Dans ce chteau si bien ferm, une
belle porte s'ouvre  Satan. A un jeu si prilleux, entrevoit-on
quelque chance? Non, rpondrait la sagesse. Mais si Satan disait:
Oui?

Il faut bien se rappeler combien, entre nobles mme, l'orgueil fodal
mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du _chevalier_ au
_chevalier_.

Le chevalier _banneret_, le seigneur qui menait au roi toute une arme
de vassaux, voyait  sa longue table, avec le plus parfait mpris, les
pauvres chevaliers _sans terre_ (mortelle injure du Moyen-ge, comme
on le sait par Jean-_sans-terre_). Combien plus les simples varlets,
cuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas
bout de la table, tout prs de la porte, ils grattaient les plats que
les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent
vides. Il ne tombait pas dans l'esprit du haut seigneur que ceux d'en
bas fussent assez oss pour lever leurs regards jusqu' leur belle
matresse, jusqu' la fire hritire du fief, sigeant prs de sa
mre sous un chapel de roses blanches. Tandis qu'il souffrait 
merveille l'amour de quelque tranger, chevalier dclar de la dame,
portant ses couleurs, il et puni cruellement l'audace d'un de ses
serviteurs qui aurait vis si haut. C'est le sens de la jalousie
furieuse du sire du Fayel, mortellement irrit, non de ce que sa femme
avait un amant, mais de ce que cet amant tait un de ses domestiques,
le chtelain (simple gardien) de son chteau de Coucy[40].

  [40] Je cite de mmoire. Dans cette histoire, tant de fois
  rpte, ce n'est pas Coucy, c'est Cabestaing, mnestrel
  provenal, qui est page, chtelain ou domestique, comme on
  disait, du mari.

Plus l'abme tait profond, infranchissable, ce semble, entre la dame
du fief, la grande hritire, et cet cuyer, ce page, qui n'avait que
sa chemise et pas mme son habit qu'il recevait du seigneur,--plus la
tentation d'amour tait forte de sauter l'abme.

Le jeune homme s'exaltait par l'impossible. Enfin, un jour qu'il
pouvait sortir du donjon, il courait  la sorcire et lui demandait un
conseil. Un philtre suffirait-il, un _charme_ qui fascint? Et si cela
ne suffisait, fallait-il un _pacte_ exprs? Il n'et point du tout
recul devant la terrible ide de se donner  Satan.--On y songera,
jeune homme. Mais remonte. Dj tu verras que quelque chose est
chang.


Ce qui est chang, c'est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son
oeil baiss, plus profond, creus d'une flamme inquite, la laisse
chapper malgr lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant
tout le monde, est touche, lui jette au passage quelque mot
compatissant... O dlire!  bon Satan! charmante, adorable
sorcire!...

Il ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la revoir encore. Il baise
sa main avec respect et se met presque  ses pieds. Que la sorcire
lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obira. Voult-elle sa
chane d'or, voult-elle l'anneau qu'il a au doigt (de sa mre
mourante), il les donnerait  l'instant. Mais d'elle-mme malicieuse,
haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur  lui porter un
coup secret.

Un trouble vague dj est au chteau. Un orage muet, sans clair ni
foudre, y couve, comme une vapeur lectrique sur un marais. Silence,
profond silence. Mais la Dame est agite. Elle souponne qu'une
puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu'un
autre qui est plus beau, plus noble, illustre dj par des exploits
renomms? Il y a quelque chose l-dessous. Lui a-t-il jet un sort?
A-t-il employ un charme?... Plus elle se demande cela et plus son
coeur est troubl.


La malice de la sorcire a de quoi se satisfaire. Elle rgnait dans le
village. Mais le chteau vient  elle, se livre, et par le ct o son
orgueil risque le plus. L'intrt d'un tel amour, pour nous, c'est
l'lan d'un coeur vers son idal, contre la barrire sociale, contre
l'injustice du sort. Pour la sorcire, c'est le plaisir, pre,
profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-tre, le
plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait  ses vassales, de
prlever chez lui-mme, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant
d'pousailles. Nul doute que, dans ces intrigues o la sorcire avait
son rle, elle n'ait souvent port un fond de haine niveleuse,
naturelle au paysan.

C'tait dj quelque chose de faire descendre la Dame  l'amour d'un
_domestique_. Jehan de Saintr, Chrubin, ne doivent pas faire
illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de
la domesticit. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre
part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout
se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas dgrades. Le service,
surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relve.
Nanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations
assez tristes, prosaques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne
s'en gnait pas. La Dame avait bien besoin d'tre fascine par le
diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aim en
oeuvre malpropre et servile.


C'tait le fait du Moyen-ge de mettre toujours en face le trs haut
et le trs bas. Ce que nous cachent les pomes, on peut l'entrevoir
ailleurs. Dans ses passions thres, beaucoup de choses grossires
sont mles visiblement.

Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcires
employaient est trs fantasque, et, ce semble, souvent malicieux,
ml hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que
l'amour pt tre veill. Elles allrent ainsi trs loin, sans qu'il
aperut, l'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet.

Ces philtres taient fort diffrents. Plusieurs taient d'excitation,
et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant
les Orientaux. D'autres taient de dangereux (et souvent perfides)
breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volont.
Certains enfin furent des preuves o l'on dfiait la passion, o l'on
voulait voir jusqu'o le dsir avide pourrait transposer les sens,
leur faire accepter, comme faveur suprme et comme communion, les
choses les moins agrables qui viendraient de l'objet aim.

La construction si grossire des chteaux, tout en grandes salles,
livrait la vie intrieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se
recueillir et dire les prires, un cabinet, le retrait, dans quelque
tourelle. La dame tait aisment observe. A certains jours, guetts,
choisis, l'audacieux, conseill par sa sorcire, pouvait faire son
coup, modifier la boisson, y mler le philtre.

Chose pourtant rare et prilleuse. Ce qui tait plus facile, c'tait
de voler  la Dame telles choses qui lui chappaient, qu'elle
ngligeait elle-mme. On ramassait prcieusement un fragment d'ongle
imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son
peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait  la sorcire.
Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort
personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-mme n'aurait pas
donn, par exemple, quelques fils arrachs d'un vtement longtemps
port et sali, dans lequel elle et su. Tout cela, bien entendu,
bais, ador, regrett. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en
recueillir la cendre. Un jour ou l'autre, en revoyant son vtement, la
fine personne en distinguait la dchirure, devinait, mais n'avait
garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet.


Il est certain que, si la Dame hsitait, gardait le respect du
sacrement, cette vie dans un troit espace, o l'on se voyait sans
cesse, o l'on tait si prs, si loin, devenait un vritable supplice.
Lors mme qu'elle avait t faible, cependant, devant son mari et
d'autres non moins jaloux, le bonheur sans doute tait rare. De l
mainte violente folie du dsir inassouvi. Moins on avait l'union, et
plus on l'et voulue profonde. L'imagination drgle la cherchait en
choses bizarres, hors nature et insenses. Ainsi, pour crer un moyen
de communication secrte, la sorcire  chacun des deux piquait sur le
bras la figure des lettres de l'alphabet. L'un voulait-il transmettre
 l'autre une pense, il ravivait, il rouvrait, en les suant, les
lettres sanglantes du mot voulu. A l'instant, les lettres
correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l'autre.

Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l'un de l'autre, pour
se faire une communion qui, disait-on, mlait les mes. Le coeur
dvor de Coucy que la Dame trouva si bon, qu'elle ne mangea plus de
sa vie, est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de
l'amour anthropophage. Mais quand l'absent ne mourait pas, quand
c'tait l'amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcire,
lui demandait les moyens de le lier, le ramener.

Les chants de la magicienne de Thocrite et de Virgile, employs mme
au Moyen-ge, taient rarement efficaces. On tchait de le ressaisir
par un charme qui parat aussi imit de l'Antiquit. On avait recours
au gteau,  la _Confarreatio_, qui, de l'Asie  l'Europe, fut
toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que
l'me,--lier la chair, crer l'identification, au point que, mort pour
toute femme, il n'et de vie que pour une. Dure tait la crmonie.
Mais, madame, disait la sorcire, il ne faut pas marchander. Elle
trouvait l'orgueilleuse tout  coup obissante, qui se laissait
docilement ter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi.

Quel triomphe pour la sorcire! Et si la Dame tait celle qui la fit
courir jadis, quelle vengeance et quelles reprsailles! La voil nue
sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle tablit une
planchette, un petit fourneau, et l fait cuire le gteau... Oh! ma
mie, je n'en peux plus. Dpchez, je ne puis rester ainsi.--C'est ce
qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gteau
cuit, il sera chauff de vous, de votre flamme.

C'est fini, et nous avons le gteau de l'Antiquit, du mariage indien
et romain,--assaisonn, rchauff du lubrique esprit de Satan. Elle ne
dit pas comme celle de Virgile: Revienne, revienne Daphnis!
ramenez-le-moi, mes chants! Elle lui envoie le gteau, imprgn de
sa souffrance et rest chaud de son amour... A peine il y a mordu, un
trouble trange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui
remonte au coeur; il rougit. Il brle. La furie lui revient, et
l'inextinguible dsir[41].

  [41] J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux
  philtres deviennent souvent ncessaires. Et ici je plains la
  Dame. Car cette furieuse sorcire, dans sa malignit moqueuse,
  exige que le philtre vienne corporellement de la Dame elle-mme.
  Elle l'oblige, humilie,  fournir  son amant une trange
  communion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois
  mme (Voy. S. Simon sur son frre), un outrage de certaines
  choses rpugnantes que la Dame est force par la sorcire de
  livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-mme. Mais
  d'_elle_, de la grande Dame, tout est reu  genoux. Voir plus
  bas la note tire de Sprenger.




XI

LA COMMUNION DE RVOLTE.--LES SABBATS

LA MESSE NOIRE


Il faut dire _les Sabbats_. Ce mot videmment a dsign des choses
fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de
descriptions dtailles que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce
n'tait gure alors qu'une grande farce libidineuse, sous prtexte de
sorcellerie. Mais dans ces descriptions mme d'une chose tellement
abtardie, certains traits fort antiques tmoignent des ges
successifs, des formes diffrentes par lesquelles elle avait pass.

  [42] La moins mauvaise est celle de Lancre. Il est homme
  d'esprit. Il est visiblement li avec certaines jeunes sorcires,
  et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est ml et
  surcharg des ornements grotesques de l'poque. Les descriptions
  du jsuite Del Rio et du dominicain Michalis sont des pices
  ridicules de deux pdants crdules et sots. Dans celui de Del
  Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaines
  inventions. Il y a cependant, au total, quelques belles traces
  d'antiquit dont j'ai pu profiter.


On peut partir de cette ide trs sre que, pendant bien des sicles,
le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut _un animal
nocturne_, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant
vraiment que de nuit.

Encore jusqu' l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses
lgendes, la vie du jour n'est pas sans intrt pour lui. Ses
nocturnes sabbats ne sont qu'un reste lger de paganisme. Il honore,
craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui
sont dvotes et brlent de petites chandelles pour _Dianom_
(Diane-Lune-Hcate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les
enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant
Hallequin (Arlequin). On fte exactement la _pervigilium Veneris_ (au
1er mai). On tue  la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius,
pour clbrer les Sabasies. Nulle drision dans tout cela. C'est un
innocent carnaval du serf.

Mais, vers l'an 1000, l'glise lui est presque ferme par la
diffrence des langues. En 1100, les offices lui deviennent
inintelligibles. Des _Mystres_ que l'on joue aux portes des glises,
ce qu'il retient le mieux, c'est le ct comique, le boeuf et l'ne,
etc. Il en fait des nols, mais de plus en plus drisoires (vraie
littrature sabbatique).


Croira-t-on que les grandes et terribles rvoltes du douzime sicle
furent sans influence sur ces mystres et cette vie nocturne du
_loup_, de l'_advol_, de ce _gibier sauvage_, comme l'appellent les
cruels barons. Ces rvoltes purent fort bien commencer souvent dans
les ftes de nuit. Les grandes communions de rvolte entre serfs
(buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour
hostie[43]) purent se clbrer au sabbat. La _Marseillaise_ de ce
temps, chante la nuit plus que le jour, est peut-tre un chant
sabbatique:

    Nous sommes hommes comme ils sont!
    Tout aussi grand coeur nous avons!
    Tout autant souffrir nous pouvons!

  [43] A la bataille de Courtrai. Voy. aussi Grimm et mes
  _Origines_.

Mais la prire du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le
roi assis dessus, d'une pesanteur norme, ont scell l'homme. A-t-il
alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses paennes
durent tre alors plus furieuses. Nos ngres des Antilles, aprs un
jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser  six
lieues de l. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mler des
gaiets de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des
caricatures du seigneur et du prtre. Toute une littrature de nuit,
qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu mme des fabliaux
bourgeois.


Voil le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme
tonnante d'une guerre dclare au Dieu de ce temps-l, il faut bien
plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond
du dsespoir, mais que _tout respect soit perdu_.

Cela n'arrive qu'au quatorzime sicle, sous la papaut d'Avignon et
pendant le Grand Schisme, quand l'glise  deux ttes ne parat plus
l'glise, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers
des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur ranon. Les
sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la _Messe noire_,
de l'office  l'envers, o Jsus est dfi, pri de foudroyer, s'il
peut. Ce drame diabolique et t impossible encore au treizime
sicle, o il et fait horreur. Et, plus tard, au quinzime o tout
tait us et jusqu' la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On
n'aurait pas os cette cration monstrueuse. Elle appartient au sicle
de Dante.


Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de
gnie, qui monta l'impit  la hauteur des colres populaires. Pour
comprendre ce qu'elles taient, ces colres, il faut se rappeler que
ce peuple, lev par le clerg lui-mme dans la croyance et la foi du
miracle, bien loin d'imaginer la fixit des lois de Dieu, avait
attendu, espr un miracle pendant des sicles, et jamais il n'tait
venu. Il l'appelait en vain, au jour dsespr de sa ncessit
suprme. Le ciel ds lors lui parut comme l'alli de ses bourreaux
froces, et lui-mme froce bourreau.

De l la _Messe noire_ et la _Jacquerie_.


Dans ce cadre lastique de la _Messe noire_ purent se placer ensuite
mille variantes de dtail; mais il est fortement construit, et, je
crois, fait d'une pice.

J'ai russi  retrouver ce drame en 1857 (_Hist. de France_). Je l'ai
recompos en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement,  cette
poque, je lui ai trop laiss des ornements grotesques que le Sabbat
reut aux temps modernes, et n'ai pas prcis assez ce qui est du
vieux cadre, si sombre et si terrible.


Ce cadre est dat fortement par certains traits atroces d'un ge
maudit,--mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,--grand
caractre du quatorzime sicle.

C'est la singularit de ce sicle que la Femme, fort peu affranchie, y
rgne cependant, et de cent faons violentes. Elle hrite des fiefs
alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trne ici-bas, et encore
plus au ciel. Marie a supplant Jsus. Saint Franois et saint
Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensit de
la Grce, elle noie le pch; que dis-je? aide  pcher. (Lire la
lgende de la religieuse dont la Vierge tient la place au choeur,
pendant qu'elle va voir son amant).

Au plus haut, au plus bas, la Femme.--Batrix est au ciel, au milieu
des toiles, pendant que Jean de Meung, au _Roman de la Rose_, prche
la communaut des femmes.--Pure, souille, la Femme est partout. On en
peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: Quelle part est-ce du
monde?--Le Tout.

Mais au ciel, mais en posie, la Femme clbre, ce n'est pas la
fconde mre, pare de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Batrix
strile, et qui meurt jeune.

Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour
prcher la rdemption des femmes. Elle-mme s'en croyait le Messie.


La _Messe noire_, dans son premier aspect, semblerait tre cette
rdemption d've, maudite par le christianisme. La femme au sabbat
remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est
l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le
Dieu mme?


Il y a l bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du
peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la
Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles _Coutumes_
(Voy. mes _Origines_). Il n'aurait pas donn  la Femme la place
dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-mme.

Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut
l'oeuvre de la Femme, d'une femme dsespre, telle que la sorcire
l'est alors. Elle voit, au quatorzime sicle, s'ouvrir devant elle
son horrible carrire de supplices, trois cents, quatre cents ans
illumins par les bchers! Ds 1300, sa mdecine est juge malfice,
ses remdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilge par
lequel les lpreux croyaient alors amliorer leur sort, amne le
massacre de ces infortuns. Le pape Jean XXII fait corcher vif un
vque, suspect de sorcellerie. Sous une rpression si aveugle, oser
peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace crot par le
danger mme. La sorcire peut hasarder tout.


Fraternit humaine, dfi au ciel chrtien, culte dnatur du dieu
nature,--c'est le sens de la _Messe noire_.

L'autel tait dress au grand serf Rvolt, _Celui  qui on a fait
tort_, le vieux Proscrit, injustement chass du ciel, l'Esprit qui a
cr la terre, le Matre qui fait germer les plantes. C'est sous ces
titres que l'honoraient les _Lucifriens_, ses adorateurs, et (selon
une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.

Le grand miracle, en ces temps misrables, c'est qu'on trouvait pour
la cne nocturne de la fraternit ce qu'on n'et pas trouv le jour.
La sorcire, non sans danger, faisait contribuer les plus aiss,
recueillait leurs offrandes. La charit, sous forme satanique, tant
crime et conspiration, tant une forme de rvolte, avait grande
puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du
soir.


Reprsentez-vous, sur une grande lande, et souvent prs d'un vieux
dolmen celtique  la lisire d'un bois, une scne double: d'une part,
la lande bien claire, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers
le bois, le choeur de cette glise dont le dme est le ciel.
J'appelle choeur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des
feux rsineux  flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur
fantastique.

Au fond, la sorcire dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir
et velu. Par les cornes et le bouc qui tait prs de lui, il et t
Bacchus; mais par les attributs virils, c'tait Pan et Priape.
Tnbreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient
que terreur; les autres taient mus de la fiert mlancolique o
semblait absorb l'ternel Exil[44].

  [44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement
  espagnol. C'est un trait antique et marqu de l'inspiration
  primitive. Les facties viennent plus tard.


_Premier acte._--L'_Introt_ magnifique que le christianisme prit 
l'Antiquit ( ces crmonies o le peuple, en longue file, circulait
sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu,
le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de mme, emprunt aux
purifications paennes. Il revendiquait tout cela par droit
d'antiquit.

Sa prtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle
peut fort bien tre jeune. Lancre parle d'une sorcire de dix-sept
ans, jolie, horriblement cruelle.

La fiance du Diable ne peut tre un enfant: il lui faut bien trente
ans, la figure de Mde, la beaut des douleurs, l'oeil profond,
tragique et fivreux, avec de grands flots de serpents descendant au
hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux.
Peut-tre, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes,
les violettes de la mort.

Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.

J'y entrerai,  cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et
du violent (du prtre, du seigneur).

Puis vient le reniement  Jsus, l'hommage au nouveau matre, le
baiser fodal, comme aux rceptions du Temple, o l'on donne tout sans
rserve, pudeur, dignit, volont,--avec cette aggravation outrageante
au reniement de l'ancien Dieu, qu'on aime mieux le dos de Satan[45].

  [45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage.
  Lancre, _Inconstance_, p. 68.

A lui de sacrer sa prtresse. Le dieu de bois l'accueille comme
autrefois Pan et Priape. Conformment  la forme paenne, elle se
donne  lui, sige un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trpied
d'Apollon. Elle en reoit le souffle, l'me, la vie, la fcondation
simule. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Ds lors
elle est l'autel vivant.


L'_Introt_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au
rebours du festin des nobles qui sigent tous l'pe au ct, ici,
dans le festin des frres, pas d'armes, pas mme de couteau.

Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut
tre admis. Parente ou non, pouse ou non, vieille, jeune, il faut
une femme.

Quelles boissons circulaient? hydromel? bire? vin? Le cidre capiteux
ou le poir? (Tous deux ont commenc au douzime sicle.)

Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mlange de belladone,
paraissaient-ils dj  cette table? Non pas certainement. Les enfants
y taient. D'ailleurs, l'excs du trouble et empch la danse.

Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait
bien pour complter ce premier degr de l'ivresse. Ils tournaient dos
 dos, les bras en arrire, sans se voir; mais souvent les dos se
touchaient. Personne peu  peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il
avait  ct. La vieille alors n'tait plus vieille. Miracle de Satan.
Elle tait femme encore, et dsirable, confusment aime.


_Deuxime acte._--Au moment o la foule, unie dans ce vertige, se
sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais
quelle vague motion de fraternit, on reprenait l'office au _Gloria_.
L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-mme. De son
corps prostern, de sa personne humilie, de la vaste soie noire de
ses cheveux, perdus dans la poussire, elle (l'orgueilleuse
Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un dmon officiait, disait
le _Credo_, faisait l'offrande[46].

  [46] Ce point si grave que la femme tait autel elle-mme, et
  qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procs de la
  Voisin, que M. Ravaisson an a publi avec les autres _Papiers
  de la Bastille_. Dans ces imitations, rcentes, il est vrai, du
  Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de
  Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et
  classiques du Sabbat primitif, mme en tel point qui avait pu
  tre abandonn dans les temps intermdiaires.

Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamits du
quatorzime sicle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant
de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages excrables
des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet tait plus
que srieux. L'assemble tout entire avait beaucoup  craindre si
elle tait surprise. La sorcire risquait extrmement, et vraiment,
dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle
affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose  peine
le dire. Tenaille et rompue, les mamelles arraches, la peau
lentement corche (comme on le fit  l'vque sorcier de Cahors),
brle  petit feu de braise, et membre  membre, elle pouvait avoir
une ternit d'agonie.

Tous,  coup sr, taient mus quand, sur la crature dvoue,
humilie, qui se donnait, on faisait la prire, et l'offrande pour la
rcolte. On prsentait du bl  l'_Esprit de la terre_ qui fait
pousser le bl. Des oiseaux envols (du sein de la Femme sans doute)
portaient au _Dieu de libert_ le soupir et le voeu des serfs. Que
demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous
fussions affranchis[47].

  [47] Cette offrande charmante du bl et des oiseaux est
  particulire  la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan,
  225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des
  btes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir.

Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de rise, qu'on verra aux
temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que
nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gteau cuit sur
elle, sur la victime qui demain pouvait elle-mme passer par le feu.
C'tait sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait dj sa chair
brle.


En dernier lieu, on dposait sur elle deux offrandes qui semblaient de
chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui
du _dernier n_. Ils participaient au mrite de la femme autel et
hostie, et l'assemble (fictivement) communiait de l'un et de
l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan,
le peuple n'adorait que le peuple.

C'tait l le vrai sacrifice. Il tait accompli. La Femme, s'tant
donne  manger  la foule, avait fini son oeuvre. Elle se relevait,
mais ne quittait la place qu'aprs avoir firement pos et comme
constat la lgitimit de tout cela par l'appel  la foudre, un dfi
provoquant au Dieu destitu.

En drision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie
chrtienne, elle se faisait apporter un crapaud habill et le mettait
en pices. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le
ciel, et, dcapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: Ah!
_Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!

  [48] Lancre, 136. Pourquoi ce nom _Philippe_, je n'en sais rien.
  Il reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme
  Jsus, il l'appelle le petit Jean ou _Janicot_. Le nommerait-elle
  ici _Philippe_ du nom odieux du roi qui nous donna les cent
  annes des guerres anglaises, qui,  Crcy, commena nos dfaites
  et nous valut la premire invasion? Aprs une longue paix, fort
  peu interrompue, la guerre fut d'autant plus horrible au peuple.
  Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit
  et laissa peut-tre dans ce rituel populaire une durable
  maldiction.

Jsus ne disant rien  ce dfi, ne lanant pas la foudre, on le
croyait vaincu. La troupe agile des dmons choisissait ce moment pour
tonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient
les crdules. Les crapauds, bte inoffensive, mais qu'on croyait trs
venimeuse, taient mordus par eux, et dchirs  belles dents. De
grands feux, des brasiers, taient sauts impunment pour amuser la
foule et la faire rire des feux d'enfer.

Le peuple riait-il aprs un acte si tragique, si hardi? je ne sais.
Elle ne riait pas,  coup sr, celle qui, la premire, osa cela. Ces
feux durent lui paratre ceux du prochain bcher. A elle de pourvoir 
l'avenir de la monarchie diabolique, de crer la future sorcire.




XII

L'AMOUR, LA MORT.--SATAN S'VANOUIT


Voil la foule affranchie, rassure. Le serf, un moment libre, est roi
pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Dj change le ciel, et
les toiles inclinent. Dans un moment, l'aube svre va le remettre en
servitude, le ramener sous l'oeil ennemi, sous l'ombre du chteau,
sous l'ombre de l'glise, au travail monotone,  l'ternel ennui rgl
par les deux cloches, dont l'une dit: _Toujours_, et l'autre dit:
_Jamais_. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien compos,
paratra sortir de chez lui.

Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des dshrits
soit combl une fois, et trouve ici son rve!...

Quel coeur si malheureux, si fltri, qui parfois ne songe, n'ait
quelque folle envie, ne dise: Si cela m'arrivait?

Les seules descriptions dtailles que l'on ait sont, je l'ai dit,
modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernires annes
d'Henri IV, o la France refleurissait. Annes prospres, luxurieuses,
tout  fait diffrentes de l'ge noir, o s'organisa le Sabbat.

Il ne tient pas  M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le
troisime acte comme la kermesse de Rubens, une orgie trs confuse, un
grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches
parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire
frmir, le but principal du sabbat, la leon, la doctrine expresse de
Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assembles (parfois de
douze mille mes), les actes les plus monstrueux eussent t commis
devant tout le monde.

Cela est difficile  croire. Les mmes auteurs disent d'autres choses
qui semblent fort contraires  un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y
venait que par couples, qu'on ne sigeait au banquet que deux  deux,
que mme, s'il arrivait une personne isole, on lui dlguait un jeune
dmon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fte. Ils disent
que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les
belles curieuses.

On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On
ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni
l'office, et non mme pour ce troisime acte. Cela prouve qu'il y
avait une certaine dcence. Au reste, la scne tait double. Les
groupes de familles restaient sur la lande bien clairs. Ce n'tait
qu'au del du rideau fantastique des fumes rsineuses que
commenaient des espaces plus sombres o l'on pouvait s'carter.

Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligs d'avouer qu'il
y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses
si choquantes aux ftes des nobles. Point d'pe, de duels, point de
tables ensanglantes. Point de galantes perfidies pour avilir
l'_intime ami_. L'immonde fraternit des Templiers, quoi qu'on ait
dit, tait inconnue, inutile; au Sabbat, la femme tait tout.

Quant  l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes,
mme les plus permis aujourd'hui, tait compt comme crime. La loi
moderne, qui est la charit mme, comprend le coeur de l'homme et le
bien des familles. Elle permet au veuf d'pouser la soeur de sa femme,
c'est--dire de donner  ses enfants la meilleure mre. Elle permet 
l'oncle de protger sa nice en l'pousant. Elle permet surtout
d'pouser la cousine, une pouse sre et bien connue, souvent aime
d'enfance, compagne des premiers jeux, agrable  la mre, qui
d'avance l'adopta de coeur. Au Moyen-ge, tout cela c'est l'inceste.

Le paysan, qui n'aime que sa famille, tait dsespr. Mme au sixime
degr, c'et t chose norme d'pouser sa cousine. Nul moyen de se
marier dans son village, o la parent mettait tant d'empchements. Il
fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu,
on ne se connaissait pas, et on dtestait ses voisins. Les villages,
aux ftes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans
les pays tant soit peu carts); on n'osait gure aller chercher femme
au lieu mme o l'on s'tait battu, o l'ont et t en danger.

Autre difficult. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de
se marier dans la seigneurie d' ct. Il ft devenu serf du seigneur
de sa femme, et t perdu pour le sien.

Ainsi le _prtre dfendait la cousine_, le _seigneur l'trangre_.
Beaucoup ne se mariaient pas.

Cela produisait justement ce qu'on prtendait viter. Au Sabbat
clataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait l
celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont  dix ans on
l'appelait le _petit mari_. Il la prfrait  coup sr, et se
souvenait peu des empchements canoniques.

Quand on connat bien la famille du Moyen-ge, on ne croit point du
tout  ces imputations dclamatoires d'une vaste promiscuit qui et
ml une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe,
serr et concentr, est infiniment loin d'admettre l'tranger.

Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misrable,
craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants
qu'il ne pourra nourrir. Le prtre, le seigneur, voudraient qu'on
augmentt leurs serfs, que la femme ft toujours enceinte, et les
prdications les plus tranges se faisaient  ce sujet[49]; parfois
des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstine tait
la prudence de l'homme. La femme, pauvre crature qui ne pouvait avoir
d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour
pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait  la
fte nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, rptait:
Jamais femme n'en revint enceinte[50].

  [49] Fort rcemment encore, mon spirituel ami, M. Gnin, avait
  recueilli les plus curieux renseignements l-dessus.

  [50] Boguet, Lancre, tous les auteurs sont d'accord sur ce point.
  Rude contradiction de Satan, mais tout  fait selon le voeu du
  serf, du paysan, du pauvre. Satan fait germer la moisson, mais il
  rend la femme infconde. Beaucoup de bl et point d'enfant.

Elles venaient, attires  la fte par le banquet, la danse, les
lumires, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y
trouvaient que souffrance. Les autres dtestaient la purification
glace qui suivait brusquement l'amour pour le rendre strile.
N'importe. Elles acceptaient tout, plutt que d'aggraver leur
indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur.

Forte conjuration, entente trs fidle, qui resserrait l'amour dans la
famille, excluait l'tranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans
un mme servage, qui, partageant les mmes charges, n'avaient garde de
les augmenter.

Ainsi, nul entranement gnral, point de chaos confus du peuple. Tout
au contraire, des groupes serrs et exclusifs. C'est ce qui devait
rendre le Sabbat impuissant comme rvolte. Il ne mlait nullement la
foule. La famille, attentive  la strilit, l'assurait en se
concentrant en elle-mme dans l'amour des trs proches, c'est--dire
des intresss. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les
plus doux en taient assombris, souills. Hlas! jusqu' l'amour, tout
tait misre et rvolte.


Cette socit tait cruelle. L'autorit disait: Mariez-vous. Mais
elle rendait cela trs difficile, et par l'excs de la misre, et par
cette rigueur insense des empchements canoniques.

L'effet tait exactement contraire  la puret que l'on prchait. Sous
apparence chrtienne, le patriarchat de l'Asie existait seul.

L'an seul se mariait. Les frres cadets, les soeurs, travaillaient
sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isoles des montagnes du
Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frres vivaient
avec leurs soeurs, qui taient leurs servantes et leur appartenaient
en toute chose. Moeurs analogues  celles de la Gense, aux mariages
des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus
pastorales de l'Himalaya.

  [51] Chose trs gnrale dans l'ancienne France, me disait le
  savant et exact M. Monteil.

Ce qui tait plus choquant encore, c'tait le sort de la mre. Elle ne
mariait pas son fils, ne pouvait l'unir  une parente, s'assurer d'une
bru qui et eu des gards pour elle. Son fils se mariait (s'il le
pouvait)  une fille d'un village loign, souvent hostile, dont
l'invasion tait terrible, soit aux enfants du premier lit, soit  la
pauvre mre, que l'trangre faisait souvent chasser. On ne le croira
pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on
l'loignait du foyer, de la table.

Une loi suisse dfend d'ter  la mre sa place au coin du feu.

Elle craignait extrmement que le fils ne se marit. Mais son sort ne
valait gure mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en tait pas moins
servante du jeune _matre de maison_, qui succdait  tous les droits
du pre, et mme  celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi
cette impit: le fils de vingt-cinq ans chtiait sa mre quand elle
s'enivrait.


Combien plus dans ces temps sauvages!... C'tait lui bien plutt qui
revenait des ftes dans l'tat de demi-ivresse, sachant trs peu ce
qu'il faisait. Mme chambre, mme lit (car il n'y en avait jamais
deux). Elle n'tait pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis maris,
et cela l'aigrissait. De l, des pleurs, une extrme faiblesse, le
plus dplorable abandon. L'infortune, menace de son seul dieu, son
fils, brise de coeur, dans une situation tellement contre nature,
dsesprait. Elle tchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que
ni l'un ni l'autre s'en rendt compte, ce qui arrive aujourd'hui
encore si frquemment aux quartiers indigents des grandes villes, o
une pauvre personne, force ou effraye, battue peut-tre, subit tout.
Dompte ds lors, et, malgr ses scrupules, beaucoup trop rsigne,
elle endurait une misrable servitude. Honteuse et douloureuse vie,
pleine d'angoisse, car, d'anne en anne, la distance d'ge
augmentait, les sparait. La femme de trente-six ans gardait un fils
de vingt. Mais  cinquante ans, hlas! plus tard encore,
qu'advenait-il? Du grand Sabbat, o les lointains villages se
rencontraient, il pouvait ramener l'trangre, la jeune matresse,
inconnue, dure, sans coeur, sans piti, qui lui prendrait son fils,
son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-mme.

A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mrite de
rester fidle  la mre, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai,
on peut supposer que la femme dfendait la femme, que la sorcire
tait dans les intrts de la mre pour la maintenir au foyer contre
la belle-fille, qui l'et envoye mendier, le bton  la main.

Lancre prtend encore qu'il n'y avait bonne sorcire qui ne naqut de
l'amour de la mre et du fils. Il en fut ainsi dans la Perse pour la
naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux
mystre. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrs dans une
famille qui se renouvelait elle-mme.

Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystre
agricole, l'ternel cercle vgtal, o le grain, ressem au sillon,
fait le grain.

Les unions moins monstrueuses (du frre et de la soeur), communes chez
les Orientaux et les Grecs, taient froides et trs peu fcondes.
Elles furent trs sagement abandonnes, et l'on n'y ft gure revenu
sans l'esprit de rvolte, qui, suscit par d'absurdes rigueurs, se
jetait follement dans l'extrme oppos.

Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des moeurs contre
nature.

O temps dur! temps maudit! et gros de dsespoir!


Nous avons dissert. Mais voici presque l'aube. Dans un moment,
l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcire,  son front,
sent scher les lugubres fleurs. Adieu sa royaut! sa vie
peut-tre!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que
fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux.
Il sait bien, le rus, que, pour vivre, renatre, le seul moyen, c'est
de mourir.

Mourra-t-il, le puissant vocateur des morts qui donna  celles qui
pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour vanoui et le rve ador?
Oh? non, il est bien sr de vivre.

Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Cration maudite, la
Nature gisante par terre, que l'glise avait jete de sa robe, comme
un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne
se peut pas.

Mourra-t-il, l'unique mdecin du Moyen-ge, de l'ge malade, qui le
sauva par les poisons, et lui dit: Vis donc, imbcile!

Comme il est sr de vivre, le gaillard, il meurt tout  son aise. Il
s'escamote, brle avec dextrit sa belle peau de bouc, s'vanouit
dans la flamme et dans l'aube.


Mais, _elle_, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui
favorisa tant de choses, d'amour, de dvouements, de crimes!... que
devient-elle? La voil seule sur la lande dserte!

Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la
bniront[52]. Plus d'un l'a trouve belle, plus d'un vendrait sa part
du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abme, on
l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Mde,
de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux
noirs dont elle est inonde.

  [52] Lancre parle de sorcires aimes et adores.

Seule  jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit
qui se droba tout  l'heure.

Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hte d'tre l-bas.
L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!

Celle qui la premire fit, joua le terrible drame, dut survivre trs
peu. Satan obissant, avait, tout prs, sell un gigantesque cheval
noir, qui, des yeux, des naseaux, lanait le feu. Elle y monta d'un
bond...

On les suivit des yeux... Les bonnes gens pouvants disaient: Oh!
qu'est-ce qu'elle va donc devenir?--En partant, elle rit, du plus
terrible clat de rire,--et disparut comme une flche.--On voudrait
bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre femme est
devenue[53].

  [53] Voir la fin de la sorcire de Berkeley dans Guillaume de
  Malmesbury.




LIVRE SECOND




I

LA SORCIRE DE LA DCADENCE.--SATAN MULTIPLI


Le dlicat bijou du Diable, la petite sorcire conue de la Messe
noire o la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en
malice, en grce de chat. Celle-ci, toute contraire  l'autre; fine et
oblique d'allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers
le gros dos. Rien de titanique,  coup sr. Loin de l, basse de
nature. Ds le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises
friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur
et trouble, o certaine pense dont on et eu horreur le jour, usa des
liberts du rve.

Celle qui nat avec ce secret dans le sang, cette science instinctive
du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose
ni personne en ce monde, n'aura gure de religion. Gure pour Satan
lui-mme, car il est encore un esprit, et celle-ci a un got unique
pour toute chose de matire.

Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle tonne de
malpropret. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine
de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les
choses rpugnantes, les drogues aujourd'hui, demain les intrigues.
C'est l son lment, les amours et les maladies. Elle sera fine
entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre
pour de prtendus meurtres, pour l'emploi des poisons. Elle a peu
l'instinct de telles choses, peu le got de la mort. Sans bont, elle
aime la vie,  gurir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux
sens: elle vendra des recettes de strilit, d'avortement peut-tre.
D'autre part, effrne, libertine d'imagination, elle aidera
volontiers  la chute des femmes par ses damns breuvages, jouira des
crimes d'amour.

Oh! que celle-ci diffre de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut
l'Impie, le Dmon; elle fut la grande Rvolte, la femme de Satan, et,
on peut dire, sa mre. Car il a grandi d'elle et de sa puissance
intrieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a
de lui deux choses, elle est impure, et elle aime  manipuler la vie.
C'est son lot; elle y est artiste,--dj artiste  vendre, et nous
entrons dans le mtier.


On dit qu'elle se perptuera par l'inceste dont elle est ne. Mais
elle n'en a pas besoin. Sans mle elle fera d'innombrables petits. En
moins de cinquante ans, au dbut du quinzime sicle, sous Charles VI,
une contagion immense s'tend. Quiconque croit avoir quelques
secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rve et
voyage en rvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend
pour elle ce grand nom: Sorcire.

Nom prilleux, nom lucratif, lanc par la haine du peuple, qui, tour 
tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n'en est pas moins
accept, revendiqu souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes
qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se
retourne, et dit avec orgueil: C'est vrai! vous l'avez dit!

Le mtier devient bon, et les hommes s'en mlent. Nouvelle chute pour
l'art. La moindre des sorcires a cependant encore un peu de la
sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers,
tueurs de rats, jetant des sorts aux btes, vendant les secrets qu'ils
n'ont pas, empuantissant ce temps de sombre fume noire, de peur et de
btise. Satan devient immense, immensment multipli. Pauvre triomphe.
Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant  lui, ne veut gure
d'autre Dieu. C'est lui qui se manque  lui-mme.


Le quinzime sicle, malgr deux ou trois grandes inventions, n'en est
pas moins, je crois, un sicle fatigu, de peu d'ides.

Il commence trs dignement par le Sabbat royal de Saint-Denis, le bal
effrn et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour
l'enterrement de Duguesclin, enterr depuis tant d'annes. Trois
jours, trois nuits. Sodome se roula sur les tombes. Le fou, qui
n'tait pas encore idiot, fora tous ces rois, ses aeux, ces os secs
sautant dans leur bire, de partager son bal. La mort, bon gr mal
gr, devint entremetteuse, donna aux volupts un cruel aiguillon. L
clatrent les modes immondes de l'poque o les dames, grandies du
hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes
enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses)[54]. Elles y
tinrent; cette mode dura quarante annes. L'adolescence, d'autre part,
effronte, les clipsait en nudits saillantes. La femme avait Satan
au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, l'avaient au
pied dans la chaussure  fine pointe de scorpion. Sous masque
d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas cts de la bte. Le
clbre enleveur d'enfants, Retz, lui-mme alors page, prit l son
monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrnes
Jzabels, moins pudibondes encore que l'homme, ne daignaient se
dguiser. Elles s'talaient  face nue. Leur furie sensuelle, leur
folle ostentation de dbauche, leurs outrageux dfis, furent pour le
roi, pour tous,--pour le sens, la vie, le corps, l'me,--l'abme et le
gouffre sans fond.

Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre gnration de
seigneurs puiss qui, dans les miniatures, font grelotter encore 
voir sous un habit perfidement serr leurs tristes membres
amaigris[55].

  [54] Mme au sujet le plus mystique, dans une oeuvre de gnie,
  l'_Agneau_ de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges
  paraissent enceintes. C'est la grotesque mode du quinzime
  sicle.

  [55] Cet amaigrissement de gens uss et nervs me gte toutes
  les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du duc de
  Berry, etc. Les sujets sont si dplorables, que nulle excution
  n'en peut faire d'heureuses oeuvres d'art.

Je plains fort la sorcire, qui, au retour de la grande dame aprs la
fte du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera
l'impossible.

Au chteau, il est vrai, elle est seule, l'unique femme, ou  peu
prs, dans un monde d'hommes non maris. A en croire les romans, la
dame aurait eu plaisir  s'entourer de jolies filles. L'histoire et le
bon sens disent justement le contraire. lonore n'est pas si sotte
que de s'opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si
licencieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple,
celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des
soldats une fille qu'admirait son mari). La puissance d'amour de la
dame, rptons-le, tient  ce qu'elle est seule. Quelle que soit la
figure et l'ge, elle est le rve de tous. La sorcire a beau jeu de
lui faire abuser de sa divinit, de lui faire faire rise de ce
troupeau de mles assotis et dompts. Elle lui fait oser tout, les
traiter comme btes. Les voil transforms. Ils tombent  quatre
pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques,
pourceaux avides  suivre l'outrageuse Circ.

Tout cela fait piti! Elle en a la nause. Elle repousse du pied ces
btes rampantes. C'est immonde, pas assez coupable. Elle trouve  son
mal un absurde remde. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d'avoir
plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la
sorcire. Susciter, avant l'heure, l'tincelle dans l'innocent qui
dort du pur sommeil d'enfance. Voil la laide histoire du petit Jehan
de Saintr, type des Chrubin et autres poupes misrables des ges
de dcadence.

Sous tant d'ornements pdantesques et de moralit sentimentale, la
basse cruaut du fonds se sent trs bien. On y tue le fruit dans la
fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait  la sorcire, de
manger des enfants. Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme
tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un
vampire pour puiser le sang du faible? Le rsultat de ces normits,
le roman mme nous le donne. Saintr, dit-il, devient un chevalier
parfait, mais parfaitement frle et faible, si bien qu'il est brav,
dfi, par le butor de paysan abb, en qui la Dame, enfin mieux
avise, voit ce qui lui convient le mieux.


Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circ,
au milieu de ses btes, ennuye, excde, voudrait tre bte
elle-mme. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle elle
jette un regard sinistre sur la sombre fort. Elle se sent captive, et
elle a la fureur d'une louve qu'on tient  la chane.--Vienne 
l'instant la vieille!... Je la veux. Courez-y.--Et deux minutes
aprs: Quoi! n'est-elle pas dj venue?

La voici. coute bien... J'ai une _envie_... (tu le sais, c'est
insurmontable), l'envie de t'trangler, de te noyer ou de te donner 
l'vque qui dj te demande... Tu n'as qu'un moyen d'chapper, c'est
de me satisfaire une autre _envie_,--de me changer en louve. Je
m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir
librement la fort. Plus de sots serviteurs, de chiens qui
m'tourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, vitent les
fourrs.

--Mais, madame, si l'on vous prenait....--Insolente... Oh! tu
priras...--Du moins, vous savez bien l'histoire de la dame louve dont
on coupa la patte[56]... Que de regrets j'aurais!...--C'est mon
affaire... Je ne t'coute plus. J'ai hte, et j'ai japp dj... Quel
bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche,
l'homme aussi, s'il en vient; mordre l'enfant si tendre, et la femme
surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas
une autant que toi... Mais ne recule pas, je ne te mordrai pas; tu me
rpugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'as pas de sang... Du sang, du
sang! c'est ce qu'il faut.

   [56] Cette terrible fantaisie n'tait pas rare chez ces grandes
   dames, nobles captives des chteaux. Elles avaient faim et soif
   de libert, de liberts cruelles. Boguet raconte que, dans les
   montagnes de l'Auvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur
   une louve, la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s'enfuit en
   boitant. Le chasseur se rendit dans un chteau voisin pour
   demander l'hospitalit au gentilhomme qui l'habitait. Celui-ci,
   en l'apercevant, s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour
   rpondre  cette question, il voulut tirer de sa gibecire la
   patte qu'il venait de couper  la louve; mais quelle ne fut
   point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte, une main,
   et  l'un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour
   tre celui de sa femme! Il se rendit immdiatement auprs
   d'elle, et la trouva blesse et cachant son avant-bras. Ce bras
   n'avait plus de main; on y rajusta ce que le chasseur avait
   rapport, et force fut  la dame d'avouer que c'tait bien elle
   qui, sous la forme de louve, avait attaqu le chasseur, et
   s'tait sauve ensuite en laissant une patte sur le champ de
   bataille. Le mari eut la cruaut de la livrer  la justice, et
   elle fut brle.

Il n'y a pas  dire non: Rien de plus ais, madame. Ce soir,  neuf
heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformez-vous, pendant qu'on
vous croit l, vous courrez la fort.

Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excde, abattue; elle
n'en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle
a chass, elle a tu; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient
peut-tre des ronces o elle s'est dchire.

Grand orgueil, et pril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La
Dame qui l'exigea, cependant, la reoit fort sombre: O sorcire, que
tu as l un pouvantable pouvoir! Je ne l'aurais pas devin! Mais
maintenant j'ai peur et j'ai horreur... Oh! qu' bon droit tu es hae!
Quel beau jour ce sera, quand tu seras brle! Je te perdrai quand je
voudrai. Mes paysans, ce soir repasseraient sur toi leurs faux, si je
disais un mot de cette nuit... Va-t'en, noire, excrable vieille!


Elle est prcipite par les grands, ses patrons, dans d'tranges
aventures. N'ayant que le chteau qui la garde du prtre, la dfende
un peu du bcher, que refusera-t-elle  ses terribles protecteurs? Si
le baron, revenu des Croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur
de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des
enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, o
parfois deux mille pages entraient  la fois au srail, n'taient
nullement inconnues aux chrtiens (aux barons d'Angleterre ds le
douzime sicle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le
fameux Gilles de Retz, le seul dont on fit le procs, fut puni non
d'avoir enlev ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir
immols  Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait
leur destin, se trouvait entre deux dangers. D'une part, la fourche et
la faux du paysan, de l'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui
aurait values. L'homme de Retz, son terrible Italien[57], et fort
bien pu la piler au mortier.

  [57] Voir mon _Histoire de France_, et surtout la savante et
  exacte notice de notre si regrettable Armand Guraud: _Notice sur
  Gilles de Rais_, Nantes, 1855 (reproduite dans la _Biographie
  bretonne_ de M. Levot).--On y voit que les pourvoyeurs de
  l'horrible charnier d'enfants taient gnralement des hommes. La
  Meffraye, qui s'en mlait aussi, tait-elle sorcire? On ne le
  dit pas. M. Guraud devait publier le _procs_. Il est  dsirer
  qu'on fasse cette publication, mais sincre, intgrale, non
  mutile. Les manuscrits sont  Nantes,  Paris. Mon savant ami,
  M. Dugast-Matifeux, m'apprend qu'il en existe une copie _plus
  complte_ que ces originaux aux archives de Thouars (provenant
  des La Trmouille et des Serrant).

De tous cts, prils et gains. Nulle situation plus horriblement
corruptrice. Les sorcires elles-mmes ne niaient pas les absurdes
puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une
poupe perce d'aiguilles elles pouvaient _envoter_, faire maigrir,
faire prir qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la
mandragore, arrache du pied du gibet (par la dent d'un chien,
disaient-elles, qui ne manquait pas d'en mourir), elles pouvaient
pervertir la raison, changer les hommes en btes, livrer les femmes
alines et folles. Bien plus terrible encore le dlire furieux de la
Pomme pineuse (ou Datura) qui fait danser  mort[58], subir mille
hontes, dont on n'a ni conscience ni souvenir.

  [58] Pouchet, _Solanes et Botanique gnrale_.--Nysten,
  _Dictionnaire de mdecine_ (dition Littr et Robin), article
  _Datura_. Les voleurs n'emploient que trop ces breuvages. Ils en
  firent prendre un jour au bourreau d'Aix et  sa femme, qu'ils
  voulaient dpouiller de leur argent: ces deux personnes entrrent
  dans un si trange dlire que pendant toute une nuit ils
  dansrent tout nus dans un cimetire.

De l d'immenses haines, mais aussi d'extrmes terreurs. L'auteur du
_Marteau des Sorcires_, Sprenger, raconte avec effroi qu'il vit, par
un temps de neige, toutes les routes tant dfonces, une misrable
population, perdue de peur, et malficie de maux trop rels, qui
couvrait tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais,
dit-il, vous ne vtes de si nombreux plerinages  Notre-Dame de Grce
ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrires,
clochant, se tranant, tombant, s'en allaient  la sorcire, implorer
leur grce du Diable. Quels devaient tre l'orgueil et l'emportement
de la vieille de voir tout ce peuple  ses pieds[59]!

  [59] Cet orgueil la menait parfois  un furieux libertinage. De
  l ce mot allemand: La sorcire en son grenier a montr  sa
  camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit: Choisis;
  ils sont  toi.--Son triomphe tait de changer les rles,
  d'infliger comme preuves d'amour les plus choquants outrages aux
  nobles, aux grands, qu'elle abrutissait. On sait que les reines,
  aussi bien que les rois, les hautes dames (en Italie encore au
  dernier sicle, _Collection Maurepas_, XXX, 111), recevaient,
  tenaient cour au moment le plus rebutant, et se faisaient servir
  aux choses les moins dsirables par les personnes favorises. De
  la fantasque idole on adorait, on se disputait tout. Pour peu
  qu'elle ft jeune et jolie, moqueuse, il n'tait pas d'preuve si
  basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisb,
  l'abb, un page fou) ne fussent prts  subir, sur l'ide sotte
  qu'un philtre rpugnant avait plus de vertu. Cela dj est triste
  pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse
  que la sorcire, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et
  peut-tre une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je
  ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hbtt,
  dgradt  ce point les plus graves personnages? Des moines d'un
  couvent du Rhin, de ces fiers couvents germaniques o l'on
  n'entrait qu'avec quatre cents ans de noblesse, firent  Sprenger
  ce triste aveu: Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbs
  tour  tour, tuer le quatrime, disant avec effronterie: Je l'ai
  fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de l, parce qu'ils
  ont mang, etc. (_Comederunt meam_..., etc. Sprenger, _Malleus
  maleficarum, qustio_ VII, p. 84.) Le pis pour Sprenger, et ce
  qui fait son dsespoir, c'est qu'elle est tellement protge,
  sans doute par ces fous, qu'il n'a pu la brler. Fateor quia
  nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas;
  _ideo adhuc superest_.




II

LE MARTEAU DES SORCIRES


Les sorcires prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en
vantaient plutt, et c'est de leur bouche mme que Sprenger a
recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est
un livre pdantesque, calqu ridiculement sur les divisions et
subdivisions usites par les Thomistes, mais naf, trs convaincu,
d'un homme vraiment effray, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et
le Diable o _Dieu permet_ gnralement que le Diable ait l'avantage,
ne voit de remde qu' poursuivre celui-ci la flamme en mains, brlant
au plus vite les corps o il lit domicile.

Sprenger n'a eu que le mrite de faire un livre plus complet, qui
couronne un vaste systme, toute une littrature. Aux anciens
_Pnitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des
pchs, succdrent les _Directoria_ pour l'inquisition de l'hrsie,
qui est le plus grand pch. Mais pour la grande hrsie, qui est la
sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spciaux, des Marteaux
pour les sorcires. Ces manuels, constamment enrichis par le zle des
dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de
Sprenger, livre qui le guida lui-mme dans sa grande mission
d'Allemagne et resta pour un sicle le guide et la lumire des
tribunaux d'inquisition.


Comment Sprenger fut-il conduit  tudier ces matires? Il raconte
qu'tant  Rome, au rfectoire o les moines hbergeaient des
plerins, il en vit deux de Bohme: l'un jeune prtre, l'autre son
pre. Le pre soupirait et priait pour le succs de son voyage.
Sprenger, mu de charit, lui demande d'o vient son chagrin. C'est
que son fils est possd; avec grande peine et dpense, il l'amne 
Rome, au tombeau des saints. Ce fils, o est-il? dit le moine.--A
ct de vous. A cette rponse, j'eus peur, et me reculai. J'envisageai
le jeune prtre et fus tonn de le voir manger d'un air trs modeste
et rpondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parl un peu durement 
une vieille, elle lui avait jet un sort; ce sort tait sous un arbre.
Sous lequel? la sorcire s'obstinait  ne pas le dire. Sprenger,
toujours par charit, se mit  mener le possd d'glise en glise et
de relique en relique. A chaque station, exorcisme, fureur, cris,
contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela
devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables,
si communs en Allemagne, taient plus rares en Italie. En quelques
jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand
bruit, recommanda sans nul doute le dominicain  l'attention. Il
tudia, compila tous les _Mallei_ et autres manuels manuscrits, et
devint de premire force en procdure dmoniaque. Son _Malleus_ dut
tre fait dans les vingt ans qui sparent cette aventure de la grande
mission donne  Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.


Il tait bien ncessaire de choisir un homme adroit pour cette mission
d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habilet, qui vainquit la rpugnance
des loyauts germaniques au tnbreux systme qu'il s'agissait
d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude chec qui y mit
l'Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse
seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers
l'anne 1460, un pnitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de
frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhtorique_ (ou
runions littraires), qui commenaient  discuter des matires
religieuses. Il brla comme sorcier un de ces _rhtoriciens_ et, avec
lui, des bourgeois riches, des chevaliers mme. La noblesse, ainsi
touche, s'irrita; la voix publique s'leva avec violence.
L'Inquisition fut conspue, maudite, surtout en France. Le Parlement
de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,
perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination
de terreur.

Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait
pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royaut,
semblait alors devenue une institution conqurante, qui dt marcher
d'elle-mme, pntrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est
vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes
ecclsiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition
personnelle, ne s'taient jamais prts  recevoir celle de Rome. Mais
la situation de ces princes, les trs grandes inquitudes que leur
donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.
Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient mme vers Salzbourg, semblaient
mins en dessous. De moment en moment clataient des rvoltes de
paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac
de feu, qui, de place en place, se ft rvl par des jets de flamme.
L'Inquisition trangre, plus redoute que l'allemande, arrivait ici 
merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,
brlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-tre demain,
auraient t insurgs. Excellente arme populaire pour dompter le
peuple, admirable drivatif. On allait dtourner l'orage cette fois
sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d'autres occasions, on
l'avait lanc sur les juifs.

Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant
les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur
de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait
tre un homme d'esprit. Il fallait que sa dextrit personnelle
balant, ft quelquefois oublier l'odieux de son ministre. Rome, du
reste, s'est pique toujours de choisir trs bien les hommes. Peu
soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans
raison, que le succs des affaires dpendait du caractre tout spcial
des hommes envoys dans chaque pays. Sprenger tait-il bien l'homme?
D'abord, il tait Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre
redout, par tous ses couvents, ses coles. Un digne fils des coles
tait ncessaire, un bon scolastique, un homme ferr sur la Somme,
ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.
Sprenger tait tout cela. Mais, de plus, c'tait un sot.


On dit, on crit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et
_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant  la fois et l'me et le
corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un mme morceau. Mais
(dit-il, continuant avec la gravit de Sganarelle), selon l'tymologie
grecque, _diabolus_, signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_
(Teufel?), c'est--dire tombant, parce qu'il est tomb du ciel.

D'o vient malfice? De _maleficiendo_, qui signifie _male de fide
sentiendo_. trange tymologie, mais d'une porte trs grande. Si le
_malfice_ est assimil aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un
hrtique, et tout douteur un sorcier. On peut brler comme sorciers
tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait  Arras, et
ce qu'on voulait peu  peu tablir partout.

Voil l'incontestable et solide mrite de Sprenger. Il est sot, mais
intrpide; il pose hardiment les thses les moins acceptables. Un
autre essayerait d'luder, d'attnuer, d'amoindrir les objections.
Lui, non. Ds la premire page, il montre de face, expose une  une
les raisons naturelles, videntes, qu'on a de ne pas croire aux
miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs
hrtiques_. Et sans rfuter les raisons, il copie les textes
contraires, saint Thomas, Bible, lgendes canonistes et glossateurs.
Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvrise par l'autorit.

Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!
maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez os pour user de
votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne
s'amuse  se mettre entre les poux, lorsque tous les jours l'glise
et les canonistes admettent ce motif de sparation!

Cela, certes, est sans rplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en
tte de ce manuel des juges, dclarant le moindre doute _hrtique_,
le juge est li; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si
malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanit, il
lui faudrait commencer par se condamner et se brler lui-mme.


C'est partout la mme mthode.

Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans prcaution, la
ngation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tent de dire
que, puisque l'amour est dans l'me, il n'est pas bien ncessaire de
supposer qu'il y faut l'action mystrieuse du Diable. Cela n'est-il
pas spcieux? Non pas, dit Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le
bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause
indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aropagite,
Origne, Jean Damascne). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de
l'amour.

Voil ce que c'est que d'tudier. Ce n'est pas une faible cole qui
pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient
les machines propres  mouler le cerveau humain. L'cole de Paris
tait forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de
Gargantua? Mais plus forte tait Cologne, glorieuse reine des tnbres
qui a donn  Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et
ignorantins, race si prospre et si fconde.

Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi jur de la
nature, autant que de la raison, sige avec une foi superbe dans ses
livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussire. Sur la table
de son tribunal, il a la _Somme_ d'un ct, de l'autre le
_Directorium_. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est
pas  un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui
donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore
assez sottes, qui mneraient  l'observation. Que dis-je? Sprenger est
esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand
assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand
orage, il secoue la tte. La sauge?  d'autres! je vous prie. Pour peu
qu'on ait d'exprience, on reconnat ici la ruse de Celui qui voudrait
faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de
l'air; mais il y aura du mal, il a affaire  un docteur plus malin que
le Malin.

J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens
qu'on lui amenait. Des cratures que Dieu prendrait dans deux globes
diffrents ne seraient pas plus opposes, plus trangres l'une 
l'autre, plus dpourvues de langue commune. La vieille, squelette
dguenill  l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu
d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la fort Noire, ou des hauts
dserts des Alpes; voil les sauvages qu'on prsente  l'oeil terne du
savantasse, au jugement du scolastique.

Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.
Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais aprs, pour
complment et ornement du procs-verbal. Ils expliquent et content par
ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger,
et il couche avec la sorcire. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle
jouit visiblement de la terreur de l'assemble.

Voil une vieille bien folle; le berger ne l'est pas moins. Sots? Ni
l'un ni l'autre. Loin de l, ils sont affins, subtils, entendent
pousser l'herbe et voient  travers les murs. Ce qu'ils voient le
mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'ne qui ombragent le
bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau
faire le brave, il tremble. Lui-mme avoue que le prtre, s'il n'y
prend garde, en conjurant le dmon, le dcide parfois  changer de
gte,  passer dans le prtre mme, trouvant plus flatteur de loger
dans un corps consacr  Dieu. Qui sait si ces simples diables de
bergers et de sorcires n'auraient pas l'ambition d'habiter un
inquisiteur? Il n'est nullement rassur, lorsque, de sa plus grosse
voix, il dit  la vieille: S'il est si puissant, ton matre, comment
ne sens-je point ses atteintes?--Et je ne les sentais que trop, dit
le pauvre homme dans son livre. Quand j'tais  Ratisbonne, que de
fois il venait frapper aux carreaux de ma fentre! Que de fois il
enfonait des pingles  mon bonnet! Puis c'taient cent visions, des
chiens, des singes, etc.


La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au
docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments
embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'chappe gure
qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la
noircissant comme l'encre. Par exemple: Le Diable n'agit qu'autant
que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?--Ou bien: Nous
ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous
tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir
qui n'est pas libre?--Sprenger s'en tire en disant: Vous tes des
tres libres (ici force textes). Vous n'tes serfs que de votre pacte
avec le Malin.--A quoi la rponse serait trop facile: Si Dieu permet
au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible,
etc.

Je suis bien bon, dit-il, d'couter ces gens-l! Sot qui dispute avec
le Diable.--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au
procs; tous sont mus, frmissants, impatients de l'excution. De
pendus on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcire, ce sera une
curieuse fte de voir comment ces deux fagots ptilleront dans la
flamme.

Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrass. Avec le
_Directorium_, il suffirait de trois tmoins. Comment n'a-t-on pas
trois tmoins, surtout pour tmoigner le faux? Dans toute ville
mdisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les
tmoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre surann,
vieux d'un sicle. Au quinzime, sicle de lumire, tout est
perfectionn. Si l'on n'a pas de tmoins, il suffit de la _voix
publique_, du cri gnral[60].

  [60] Faustin Hlie, dans son savant et lumineux _Trait de
  l'instruction criminelle_ (t. I, 398), a parfaitement expliqu
  comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de
  l'_Accusation_, jusque-l ncessaires (surtout la peine de la
  calomnie que pouvait encourir l'accusateur). On y substitue les
  procdures tnbreuses, la _Dnonciation_, l'_Inquisition_. Voir
  dans Soldan la lgret terrible des dernires procdures. On
  versa le sang comme l'eau.


Cri sincre, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres
ensorcels. Sprenger en est fort touch. Ne croyez pas que ce soit de
ces scolastiques insensibles, hommes de sche abstraction. Il a un
coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est
pitoyable, plein de charit. Il a piti de cette femme plore,
nagure enceinte, dont la sorcire touffa l'enfant d'un regard. Il a
piti du pauvre homme dont elle a fait grler le champ. Il a piti du
mari qui, n'tant nullement sorcier, voit bien que sa femme est
sorcire, et la trane, la corde au cou,  Sprenger, qui la fait
brler.

Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-tre; mais avec ce bon
Sprenger il n'y a rien  esprer. Trop forte est son humanit; on est
brl sans remde, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande
prsence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois
bonnes dames de Strasbourg qui, au mme jour,  la mme heure, ont t
frappes de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un
homme de mauvaise mine qui leur a jet un sort. Mand devant
l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne
connat point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut
point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande piti
pour les dames le rendait inexorable, indign des dngations. Et dj
il se levait. L'homme allait tre tortur, et l il et avou, comme
faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit: J'ai
mmoire, en effet, qu'hier,  cette heure, j'ai battu... qui? non des
cratures baptises, mais trois chattes qui furieusement sont venues
pour me mordre aux jambes...--Le juge, en homme pntrant, vit alors
toute l'affaire; le pauvre homme tait innocent, les dames taient
certainement  tels jours transformes en chattes, et le Malin
s'amusait  les jeter aux jambes des chrtiens pour perdre ceux-ci et
les faire passer pour sorciers.

Avec un juge moins habile, on n'et pas devin ceci. Mais on ne
pouvait toujours avoir un tel homme. Il tait bien ncessaire que,
toujours sur la table de l'Inquisition, il y et un bon guide-ne qui
rvlt au juge, simple et peu expriment, les ruses du vieil Ennemi,
les moyens de les djouer, la tactique habile et profonde dont le
grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
fut imprim gnralement dans un format rare alors, le petit
in-dix-huit. Il n'et pas t sant qu' l'audience, embarrass, le
juge ouvrt sur la table un in-folio. Il pouvait sans affectation
regarder du coin de l'oeil, et sous la table fouiller son manuel de
sottise.


Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est--dire que Dieu en
perd; que le genre humain, sauv par Jsus, devient la conqute du
Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de lgende en lgende. Que
de chemin il a fait depuis les temps de l'vangile, o il tait trop
heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu' l'poque de Dante, o,
thologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et pour
conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'me dispute, dit
avec un rire triomphant: Tu ne savais pas que j'tais logicien!

Aux premiers temps du Moyen-ge, il attend encore l'agonie pour
prendre l'me et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fume du Diable
qui y entrent seulement. Cette dernire lueur de bon sens disparat
au douzime sicle. Au treizime, nous voyons un prieur qui craint
tellement d'tre pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par
deux cents hommes arms.

L commence une poque de terreurs croissantes, o l'homme se fie de
moins en moins  la protection divine. Le Dmon n'est plus un esprit
furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les tnbres: c'est
l'intrpide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
soleil, en plein jour, contrefait sa cration. Qui dit cela? La
lgende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous
les tres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. Tous
les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les
germes, le Diable peut les imiter. tonnante concession qui, dans une
bouche si grave, ne va pas  moins qu' constituer un Crateur en face
du Crateur! Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il,
une mtamorphose d'homme en bte, la rsurrection d'un mort, le Diable
ne peut les faire. Voil la part de Dieu petite. En propre, il n'a
que le miracle, l'action rare et singulire. Mais le miracle
quotidien, la vie, elle n'est plus  lui seul: le Dmon, son
imitateur, partage avec lui la nature.

Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas diffrence de la
nature cre de Dieu  la nature cre du Diable, voil le monde
partag. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des piges
tendus  l'homme?... Arrire! tout devient suspect. Des deux
crations, la bonne, comme l'autre en suspicion, est obscurcie et
envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'tend sur toute vie.
A juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
pas le monde, il l'a usurp tout entier.


Les choses en sont l au temps de Sprenger. Son livre est plein des
aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complte, laisser
croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
c'est dcider la damnation d'un monde d'mes infortunes que rien ne
dfend contre cette erreur. Nulle prire, nulle pnitence, nul
plerinage ne suffit; non pas mme (il en fait l'aveu) le sacrement de
l'autel. trange mortification! Des nonnes, bien confesses, l'_hostie
dans la bouche_, avouent qu' ce moment mme elles ressentent
l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lche
pas prise. Et presses de questions, elles ajoutent, en pleurant,
qu'il a le corps, _parce qu'il a l'me_.


Les anciens Manichens, les modernes Albigeois, furent accuss d'avoir
cru  la puissance du Mal qui luttait  ct du Bien, et fait le
Diable gal de Dieu. Mais ici il est plus qu'gal. Si Dieu, dans
l'hostie, ne fait rien, le Diable parat suprieur.

Je ne m'tonne pas du spectacle trange qu'offre alors le monde.
L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colre
effraye et pdantesque dont tmoigne le _Malleus_, poursuivent
l'insolent vainqueur dans les misrables o il lit domicile; on
brle, on dtruit les logis vivants o il s'tait tabli. Le trouvant
trop fort dans l'me, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brler
cette vieille, il s'tablit chez la voisine; que dis-je! il se saisit
parfois (si nous en croyons Sprenger) du prtre qui l'exorcise,
triomphant dans son juge mme.

Les dominicains, aux expdients, conseillaient pourtant l'intercession
de la Vierge, la rptition continuelle de l'_Ave Maria_. Toutefois
Sprenger avoue que ce remde est phmre. On peut tre pris entre
deux _Ave_. De l l'invention du Rosaire, le chapelet des _Ave_ par
lequel on peut sans attention marmotter indfiniment pendant que
l'esprit est ailleurs. Des populations entires adoptent ce premier
essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont
ses _Exercitia_ sont l'ingnieux rudiment.


Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre
prcdent sur la dcadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant
populaire et prsent partout. Il semble avoir vaincu. Mais
profite-t-il de la victoire? Gagne-t-il en substance?

Oui, sous l'aspect nouveau de la Rvolte scientifique qui va nous
faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit
tnbreux de la sorcellerie. Ses lgendes, au seizime sicle, plus
nombreuses, plus rpandues que jamais, tournent volontiers au
grotesque. On tremble, et cependant on rit[61].

  [61] Voy. mes _Mmoires de Luther_, pour les Kilcrops, etc.




III

CENT ANS DE TOLRANCE EN FRANCE.--RACTION


L'glise donnait au juge et  l'accusateur la confiscation des
sorciers. Partout o le droit canonique reste fort, les procs de
sorcellerie se multiplient, enrichissent le clerg. Partout o les
tribunaux laques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et
disparaissent, du moins pour cent annes chez nous, 1450-1550.

Un premier coup de lumire se fait dj au milieu du quinzime sicle,
et il part de la France. L'examen du procs de Jeanne d'Arc par
le Parlement, sa rhabilitation, font rflchir sur le commerce
des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux
ecclsiastiques. Sorcire pour les Anglais, pour les plus grands
docteurs du Concile de Ble, elle est pour les Franais une sainte,
une sibylle. Sa rhabilitation inaugure chez nous une re de
tolrance. Le Parlement de Paris rhabilite aussi les prtendus
Vaudois d'Arras.--En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu'on lui
prsente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, Franois
Ier.


Tout au contraire, l'Espagne, sous la pieuse Isabelle (1506), sous le
cardinal Ximns, commence  brler les sorcires. Genve, alors sous
son vque (1515), en brla cinq cents en trois mois. L'empereur
Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes, veut en vain tablir
que la sorcellerie, causant dommage aux biens et aux personnes, est
une affaire _civile_ (non ecclsiastique). En vain _il supprime la
confiscation_ (sauf le cas de lse-majest). Les petits
princes-vques, dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus,
continuent de brler en furieux. L'imperceptible vch de Bamberg, en
un moment, brle six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf
cents! Le procd est simple. Employer tout d'abord la torture contre
les tmoins, crer des tmoins  charge par la douleur, l'effroi.
Tirer de l'accus, par l'excs des souffrances, un aveu, et croire cet
aveu contre l'vidence des faits. Exemple: Une sorcire avoue avoir
tir du cimetire le corps d'un enfant mort rcemment, pour user de ce
corps dans ses compositions magiques. Son mari dit: Allez au
cimetire. L'enfant y est. On le dterre, on le retrouve justement
dans sa bire. Mais le juge dcide, contre le tmoignage de ses yeux,
que c'est _une apparence_, une illusion du Diable. Il prfre l'aveu
de la femme au fait lui-mme. Elle est brle[62].

  [62] Voy. Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde
  l'Allemagne.

Les choses allrent si loin chez les bons princes-vques, que plus
tard l'empereur le plus bigot qui fut jamais, l'empereur de la Guerre
de Trente-Ans, Ferdinand II, est oblig d'intervenir, d'tablir 
Bamberg un commissaire imprial pour qu'on suive le droit de l'Empire,
et pour que le juge piscopal ne commence pas ses procs par la
torture qui les tranchait d'avance, menait droit au bcher.


On prenait les sorcires fort aisment par leurs aveux, et parfois
sans tortures. Beaucoup taient de demi-folles. Elles avouaient se
transformer en btes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et,
glissant sous les portes, suaient, disaient-elles, le sang des
enfants. Au pays des grandes forts, en Lorraine et au Jura, les
femmes volontiers devenaient louves, dvoraient les passants,  les en
croire (mme quand il ne passait personne). On les brlait. Des filles
assuraient s'tre livres au Diable, et on les trouvait vierges
encore. On les brlait. Plusieurs semblaient avoir hte, besoin d'tre
brles. Parfois folie, fureur. Et parfois dsespoir. Une Anglaise,
mene au bcher, dit au peuple: N'accusez mes juges. J'ai voulu me
perdre moi-mme. Mes parents s'taient loigns avec horreur. Mon mari
m'avait renie. Je ne serais rentre dans la vie que dshonore...
J'ai voulu mourir... J'ai menti.


Le premier mot exprs de tolrance, contre le sot Sprenger, son
affreux Manuel et ses dominicains, fut dit par un lgiste de
Constance, Molitor. Il dit cette chose de bon sens, qu'on ne pouvait
prendre au srieux les aveux des sorcires, puisqu'en elles, celui qui
parlait, c'tait justement le pre du mensonge. Il se moqua des
miracles du Diable, soutint qu'ils taient illusoires. Indirectement
les rieurs, Hutten, rasme, dans les satires qu'ils firent des idiots
dominicains, portrent un coup violent  l'Inquisition. Cardan dit
sans dtour: Pour avoir la confiscation, les mmes accusaient,
condamnaient, et  l'appui inventaient mille histoires.

L'aptre de la tolrance, Chatillon, qui soutint, contre les
catholiques et les protestants  la fois, qu'on ne devait point brler
les hrtiques, sans parler des sorciers, mit les esprits dans une
meilleure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, l'illustre
mdecin de Clves, dirent justement que, si ces misrables sorcires
sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'
elles, les gurir et non les brler. Quelques mdecins de Paris
poussent bientt l'incrdulit jusqu' prtendre que les possdes,
les sorcires, ne sont que des fourbes. C'tait aller trop loin. La
plupart taient des malades sous l'empire d'une illusion.


Le sombre rgne d'Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de
tolrance. On brle, sous Diane, les hrtiques et les sorciers.
Catherine de Mdicis, au contraire, entoure d'astrologues et de
magiciens, et voulu protger ceux-ci. Ils multipliaient fort. Le
sorcier Trois-chelles, jug sous Charles IX, les compte par cent
mille et dit que la France est sorcire.

Agrippa et d'autres soutiennent que toute science est dans la Magie.
Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur
fanatique, en font fort peu de diffrence. Contre Wyer, contre les
vrais savants, la lumire et la tolrance, une violente raction de
tnbres se fait d'o on l'et attendue le moins. Nos magistrats, qui,
depuis prs d'un sicle, s'taient montrs clairs, quitables,
maintenant lancs en grand nombre dans le Catholicon d'Espagne et la
furie ligueuse, se montrent plus prtres que les prtres. En
repoussant l'inquisition de France, ils l'galent, voudraient
l'effacer. A ce point qu'en une fois le seul Parlement de Toulouse met
au bcher _quatre cents corps humains_. Qu'on juge de l'horreur, de la
noire fume de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris perants,
les hurlements, fond horriblement, bouillonne! Excrable et nausabond
spectacle qu'on n'avait vu depuis les grillades et les rtissades
albigeoises!

Mais cela, c'est trop peu encore pour Bodin, le lgiste d'Angers,
l'adversaire violent de Wyer. Il commence par dire que les sorciers
sont si nombreux, qu'ils pourraient en Europe refaire une arme de
Xerxs, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime ( la Caligula)
le voeu que ces deux millions d'hommes soient runis pour qu'il
puisse, lui Bodin, les juger, les brler d'un seul coup.


La concurrence s'en mle. Les gens de loi commencent  dire que le
prtre, souvent trop li avec la sorcire, n'est plus un juge sr. Les
juristes, en effet, paraissent un moment plus srs encore. L'avocat
jsuite Del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1602) au
Jura, Leloyer (1605) dans l'Anjou, sont gens incomparables,  faire
mourir d'envie Torquemada.

En Lorraine, ce fut comme une contagion terrible de sorciers, de
visionnaires. La foule, dsespre par le passage continuel des
troupes et des bandits, ne priait plus que le Diable. Les sorciers
entranaient le peuple. Maint village, effray, entre deux terreurs,
celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser l
leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy.
Dans son livre ddi au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir
brl en seize annes huit cents sorcires. Ma justice est si bonne,
dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tues pour
ne pas passer par mes mains.


Les prtres taient humilis. Auraient-ils pu faire mieux que ce
laque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs
sujets, adonns  la sorcellerie, prirent pour juge un laque,
l'honnte Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres
pturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous
adoraient le chat noir.

Le livre de Boguet (1602) eut une autorit immense. Messieurs des
Parlements tudirent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
Saint-Claude. Boguet, en ralit, est un vrai lgiste, scrupuleux
mme,  sa manire. Il blme la perfidie dont on usait dans ces
procs; il ne veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge
promette grce  l'accus pour le faire mourir. Il blme les preuves
si peu sres auxquelles on soumettait encore les sorcires. La
torture, dit-il, est superflue; elles n'y cdent jamais. Enfin il a
l'humanit de les faire trangler avant qu'on les jette au feu, sauf
toutefois les loups-garous, qu'il faut avoir bien soin de brler
vifs. Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants:
Satan est fin; il sait trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce
march avec un mineur pourrait tre cass pour dfaut d'ge et de
discrtion. Voil donc les enfants sauvs? Point du tout; il se
contredit; ailleurs, il croit qu'on ne purgera cette lpre qu'en
brlant tout, jusqu'aux berceaux. Il en ft venu l s'il et
vcu. Il fit du pays un dsert. Il n'y eut jamais un juge plus
consciencieusement exterminateur.

Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est pouss le cri de victoire
de la juridiction laque dans le livre de Lancre: _Inconstance des
dmons_ (1612). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque,
o, en moins de trois mois, il a expdi je ne sais combien de
sorcires, et, ce qui est plus fort, trois prtres. Il regarde en
piti l'Inquisition d'Espagne, qui, prs de l,  Logroo (frontire
de Navarre et de Castille), a tran deux ans un procs et fini
maigrement par un petit auto-da-f, en relchant tout un peuple de
femmes.




IV

LES SORCIRES BASQUES (1609)


Cette vigoureuse excution de prtres indique assez que M. de Lancre
est un esprit indpendant. Il l'est en politique. Dans son livre _du
Prince_ (1617), il dclare sans ambages que la Loi est au-dessus du
Roi.

Jamais les Basques ne furent mieux caractriss que dans le livre de
l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilges les
mettaient quasi en rpublique. Les ntres ne devaient au roi que de le
servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clerg ne pesait
gure; il poursuivait peu les sorciers, l'tant lui-mme. Le prtre
dansait, portait l'pe, menait sa matresse au Sabbat. Cette
matresse tait sa sacristine ou _bndicte_, qui arrangeait l'glise.
Le cur ne se brouillait avec personne, disait  Dieu sa messe blanche
le jour, la nuit au Diable la Messe noire, et parfois dans la mme
glise. (Lancre.)

Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, ttes hasardeuses et
excentriques d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de
veuves. Ils se jetrent en masse dans les colonies d'Henri IV,
l'empire du Canada, laissant leurs femmes  Dieu ou au Diable. Quant
aux enfants, ces marins, fort honntes et probes, y auraient song
davantage, s'ils en eussent t srs. Mais, au retour de leurs
absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient
jamais leur compte.

Les femmes, trs jolies, trs hardies, imaginatives, passaient le
jour, assises aux cimetires sur les tombes,  jaser du sabbat, en
attendant qu'elles y allassent le soir. C'tait leur rage et leur
furie.

Nature les fait sorcires: ce sont les filles de la mer et de
l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots.
Leur matre naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des
rves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l'avenir.

Leur juge qui les brle est pourtant charm d'elles: Quand on les
voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur les paules, elles
vont, dans cette belle chevelure, si pares et si bien armes, que, le
soleil y passant comme  travers une nue, l'clat en est violent et
forme d'ardents clairs... De l, la fascination de leurs yeux,
dangereux en amour autant qu'en sortilge.

Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
qui ont gay la robe au dix-septime sicle, joue du luth dans les
entr'actes, et fait mme danser les sorcires avant de les faire
brler. Il crit bien; il est beaucoup plus clair que tous les
autres. Et cependant on dmle chez lui une cause nouvelle
d'obscurit, inhrente  l'poque. C'est que, dans un si grand nombre
de sorcires, que le juge ne peut brler toutes, la plupart sentent
finement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans
sa pense et dans sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion
populaire, l'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur,
et aussi, s'il faut le dire, l'amusement des choses indcentes.
Ajoutez une affaire de vanit: plus ces femmes habiles montrent le
Diable terrible et furieux, plus le juge est flatt de dompter un tel
adversaire. Il se drape dans sa victoire, trne dans sa sottise,
triomphe de ce fou bavardage.

La plus belle pice, en ce genre, est le procs-verbal espagnol de
l'auto-da-f de Logroo (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le dprcier, avoue le
charme infini de la fte, la splendeur du spectacle, l'effet profond
de la musique. Sur un chafaud taient les brles, en petit nombre,
et sur un autre, la foule des relches. L'hrone repentante, dont on
lut la confession, a tout os. Rien de plus fou. Au Sabbat, on mange
des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers
dterrs. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
leurs matresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
poliment les sorcires en les clairant avec le bras d'un enfant mort
sans baptme, etc.

La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique.
Il semble que le Sabbat n'y ft alors qu'une grande fte o tous, les
nobles mme, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient
des personnes voiles, masques, que quelques-uns croyaient des
princes. On n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des
Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualit. Satan, pour fter
ces notabilits locales, crait parfois en ce cas un _vque du
Sabbat_. C'est le titre que reut de lui le jeune seigneur Lancinena,
avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.

Si bien appuyes, les sorcires rgnaient. Elles exeraient sur le
pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se
croyaient leurs victimes, et rellement devenaient gravement malades.
Beaucoup taient frappes d'pilepsie et aboyaient comme des chiens.
La seule petite ville d'Acqs comptait jusqu' quarante de ces
malheureux aboyeurs. Une dpendance effrayante les liait  la
sorcire, si bien qu'une dame appele comme tmoin, aux approches de
la sorcire qu'elle ne voyait mme pas, se mit  aboyer furieusement,
et sans pouvoir s'arrter.

Ceux  qui l'on attribuait une si terrible puissance taient matres.
Personne n'et os leur fermer sa porte. Un magistrat mme,
l'assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le Sabbat chez lui. Le
seigneur de Saint-P, Urtubi, fut oblig de faire la fte dans son
chteau. Mais sa tte en fut branle au point qu'il s'imagina qu'une
sorcire lui suait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un
autre seigneur, il se rendit  Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui
obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et de Lancre,
seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission
absolue, sans appel, qui procda avec une vigueur inoue, jugea en
quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcires, et en examina cinq
cents, galement marques du signe du Diable, mais qui ne figurrent
au procs que comme tmoins (mai-aot 1609).


Ce n'tait pas une chose sans pril pour deux hommes et quelques
soldats d'aller procder ainsi au milieu d'une population violente, de
tte fort exalte, d'une foule de femmes de marins, hardies et
sauvages. L'autre danger, c'taient les prtres, dont plusieurs
taient sorciers, et que les commissaires laques devaient juger,
malgr la vive opposition du clerg.

Quand les juges arrivrent, beaucoup de gens se sauvrent aux
montagnes. D'autres hardiment restrent, disant que c'taient les
juges qui seraient brls. Les sorcires s'effrayaient si peu, qu'
l'audience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au
rveil avoir joui, au tribunal mme, des batitudes de Satan.
Plusieurs dirent: Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui tmoigner
que nous brlons de souffrir pour lui.

Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
obstruait leur gosier, et leur montait  la gorge.

Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui crit cette histoire,
tait un homme du monde. Les sorcires entrevirent qu'avec un pareil
homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une
mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouv
lucratif de se faire sorcire, et qui, presque enfant, menait et
offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de
mme ge)  dnoncer toutes les autres. Elle dit tout, crivit tout,
avec la vivacit, la violence, l'emphase espagnole, avec cent dtails
impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les
mena comme des idiots. Ils confirent  cette fille corrompue, lgre,
enrage, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et
garons l'endroit o Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se
reconnaissait  ce qu'il tait insensible, et qu'on pouvait impunment
y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle
les jeunes, qu'on appelait comme tmoins, mais qui, si elle les disait
marques, pouvaient tre accuses. Chose odieuse que cette fille
effronte, devenue matresse absolue du sort de ces infortunes, allt
leur enfonant l'aiguille, et pt  volont dsigner ces corps
sanglants  la mort!

Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
pendant qu'il dort  Saint-P, dans son htel, entour de ses
serviteurs et de son escorte, le Diable est entr la nuit dans sa
chambre, qu'il y a dit la Messe noire, que les sorcires ont t
jusque sous ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouv
bien gard de Dieu. La Messe noire a t servie par la dame de
Lancinena,  qui Satan a fait l'amour dans la chambre mme du juge.
On entrevoit le but probable de ce misrable conte: la mendiante en
veut  la dame, qui tait jolie, et qui et pu, sans cette calomnie,
prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire.


Lancre et son confrre, effrays, avancrent, n'osant reculer. Ils
firent planter leurs potences royales sur les places mme o Satan
avait tenu le Sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et arms du
bras du roi. Les dnonciations plurent comme grle. Toutes les femmes,
 la queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les
enfants, pour leur faire dnoncer les mres. Lancre juge, dans sa
gravit, qu'un tmoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.

M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment  cette affaire, devant
se rendre bientt aux tats de Barn. Lancre, pouss  son insu par la
violence des jeunes rvlatrices qui seraient restes en pril si
elles n'eussent fait brler les vieilles, mena le procs au galop,
bride abattue. Un nombre suffisant de sorcires furent adjuges au
bcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi,
dnoncer. Quand on amena les premires au feu, il y eut une scne
horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent  leur
dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
malheureuses de rtracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
poignard  la gorge; elles faillirent prir sous les ongles de leurs
compagnes furieuses.

La justice s'en tira pourtant  son honneur. Et alors les commissaires
passrent au plus difficile, au jugement de huit prtres qu'ils
avaient en main. Les rvlations des filles avaient mis ceux-ci 
jour. Lancre parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout
d'original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux
nuits du Sabbat, mais surtout leurs sacristines, bndictes ou
marguillres. Il rpte mme des contes: que les prtres ont envoy
les maris  Terre-Neuve, et rapport du Japon les diables qui leur
livrent les femmes.

Le clerg tait fort mu. L'vque de Bayonne aurait voulu rsister.
Ne l'osant, il s'absenta, et dsigna son vicaire gnral pour assister
au jugement. Heureusement le Diable secourut les accuss mieux que
l'vque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin,
que cinq des huit chapprent. Les commissaires, sans perdre de temps,
brlrent les trois qui restaient.


Cela vers aot 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient 
Logroo leur procs n'arrivrent  l'auto-da-f qu'au 8 novembre 1610.
Ils avaient eu bien plus d'embarras que les ntres, vu le nombre
immense, pouvantable, des accuss. Comment brler tout un peuple? Ils
consultrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La
reculade fut dcide. Il fut entendu qu'on ne brlerait que les
obstins, ceux qui persisteraient  nier, et que ceux qui avoueraient
seraient relchs. C'est la mthode qui dj sauvait tous les prtres
dans les procs de libertinage. On se contentait de leur aveu, et
d'une petite pnitence. (Voy. Llorente.)

L'Inquisition, exterminatrice pour les hrtiques, cruelle pour les
Maures et les Juifs, l'tait bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
bergers en grand nombre, n'taient nullement en lutte avec l'glise.
Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de
chvres, inquitaient peu les ennemis de la libert de penser.


Le livre de Lancre a t crit surtout en vue de montrer combien la
justice de France, laque et parlementaire, est meilleure que la
justice de prtres. Il est crit lgrement et au courant de la plume,
fort gai. On y sent la joie d'un homme qui s'est tir  son honneur
d'un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte
orgueilleusement qu'au Sabbat qui suivit la premire excution des
sorcires, leurs enfants vinrent en faire des plaintes  Satan. Il
rpondit que leurs mres n'taient pas brles, mais vivantes,
heureuses. Du fond de la nue, les enfants crurent en effet entendre
les voix des mres, qui se disaient en pleine batitude. Cependant
Satan avait eu peur. Il s'absenta quatre Sabbats, se substituant un
diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu'au 22 juillet. Lorsque
les sorciers lui demandrent la cause de son absence, il dit: J'ai
t plaider votre cause contre Janicot (Petit-Jean, il nomme ainsi
Jsus). J'ai gagn l'affaire. Et celles qui sont encore en prison ne
seront pas brles.

Le grand menteur fut dmenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'
la dernire qu'on brla on vit une nue de crapauds sortir de sa tte.
Le peuple se rua sur eux  coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
lapide que brle. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas 
bout d'un crapaud noir, qui chappa aux flammes, aux btons, aux
pierres, et se sauva, comme un dmon qu'il tait, en lieu o on ne sut
jamais le trouver.




V

SATAN SE FAIT ECCLSIASTIQUE (1610)


Quelle que soit l'apparence de fanatisme satanique que gardent encore
les sorcires, il ressort du rcit de Lancre et autres du dix-septime
sicle que le Sabbat alors est surtout une affaire d'argent. Elles
lvent des contributions presque forces, font payer un droit de
prsence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie,
elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amne un membre nouveau 
la confrrie.

Aux pays basques, nul mystre. Il y a des assembles de douze mille
mes, et des personnes de toutes classes, riches et pauvres, prtres,
gentilshommes. Satan, lui-mme gentilhomme, par-dessus ses trois
cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouv trop dur son
vieux sige, la pierre druidique; il s'est donn un bon fauteuil dor.
Est-ce  dire qu'il vieillit? Plus ingambe que dans sa jeunesse, il
fait l'espigle, cabriole, saute du fond d'une grande cruche; il
officie les pieds en l'air, la tte en bas.

Il veut que tout se passe trs honorablement, et fait des frais de
mise en scne. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues,
qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il dlecte
l'oreille d'une trange musique, surtout de certaines clochettes qui
chatouillent les nerfs  la manire des vibrations pntrantes de
l'harmonica. Pour comble de magnificence, Satan fait apporter de la
vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu' ses crapauds qui n'affectent
des prtentions; ils deviennent lgants, et, comme de petits
seigneurs, vont habills de velours vert.

L'aspect, en gnral, est d'un grand champ de foire, d'un vaste bal
masqu,  dguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde,
ouvre le bal avec l'vque du Sabbat, ou le roi et la reine. Dignits
constitues pour flatter les gros personnages, riches ou nobles, qui
honorent l'assemble de leur prsence.

Ce n'est plus l la sombre fte de rvolte, sinistre orgie des serfs,
des _Jacques_, communiant la nuit dans l'amour, et le jour dans la
mort. La violente ronde du sabbat n'est plus l'unique danse. On y
joint les danses moresques, vives ou languissantes, amoureuses,
obscnes, o des filles, dresses  cela, comme la Murgui, la Lisalda,
simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses
taient, dit-on, l'irrsistible attrait qui, chez les Basques,
prcipitait au Sabbat tout le monde fminin, femmes, filles, veuves
(celles-ci en grand nombre).

Sans ces amusements et le repas, on s'expliquerait peu cette fureur
du sabbat. C'est l'amour sans l'amour. La fte tait expressment
celle de la strilit. Boguet l'tablit  merveille.

Lancre varie dans un passage pour loigner les femmes et leur faire
craindre d'tre enceintes. Mais gnralement plus sincre, il est
d'accord avec Boguet. Le cruel et sale examen qu'il fait mme du corps
des sorcires dit trs bien qu'il les croit striles, et que l'amour
strile, passif, est le fond du Sabbat.

Cela et d bien assombrir la fte, si les hommes avaient eu du coeur.

Les folles qui y venaient danser, manger, elles taient victimes au
total. Elles se rsignaient, ne dsirant que de ne pas revenir
enceintes. Elles portaient, il est vrai, bien plus que l'homme, le
poids de la misre. Sprenger nous dit le triste cri qui dj, de son
temps, chappait dans l'amour: Le fruit en soit au Diable! Or, en ce
temps-l (1500), on vivait pour deux sous par jour, et en ce temps-ci
(1600), sous Henri IV, on vit  peine avec vingt sous. Dans tout ce
sicle, va croissant le dsir, le besoin de la strilit.

Cette triste rserve, cette crainte de l'amour partag, et rendu le
Sabbat froid, ennuyeux, si les habiles directrices n'en eussent
augment le burlesque, ne l'eussent gay d'intermdes risibles. Ainsi
le dbut du Sabbat, cette scne antique, grossirement nave, la
fcondation simule de la sorcire par Satan (jadis par Priape), tait
suivi d'un autre jeu, un _lavabo_, une froide purification (pour
glacer et striliser), qu'elle recevait non sans grimaces de frisson,
d'horripilation. Comdie  la Pourceaugnac[63], o la sorcire se
substituait ordinairement une agrable figure, la reine du Sabbat,
jeune et jolie marie.

  [63] L'instrument dcrit autorise ce mot. Dans Boguet, p. 69, il
  est froid, dur, trs mince, long d'un peu plus d'un doigt
  (visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est
  mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d'une aulne
  et sinueux, une partie est mtallique, une autre souple, etc.
  C'est dj le clysoir.

Une factie non moins choquante tait celle de la noire hostie, la
_rave noire_, dont on faisait mille sales plaisanteries ds
l'Antiquit, de la Grce, o on l'infligeait  l'homme-femme, au jeune
effmin qui courait les femmes d'autrui. Satan la dcoupait en
rondelettes qu'il avalait gravement.

La finale tait, selon Lancre (sans doute selon les deux effrontes
qui lui font croire tout), une chose bien tonnante dans des
assembles si nombreuses. On y et gnralis publiquement, affich
l'inceste, la vieille condition satanique pour produire la sorcire, 
savoir, que la mre cont de son fils. Chose fort inutile alors o la
sorcellerie est hrditaire dans des familles rgulires et compltes.
Peut-tre on en faisait la comdie, celle d'une grotesque Smiramis,
d'un Ninus imbcile.

Ce qui peut-tre tait plus srieux, une comdie probablement relle,
et qui indique fortement la prsence d'une haute socit libertine,
c'tait une mystification odieuse, barbare.

On tchait d'attirer quelque imprudent mari que l'on grisait du
funeste breuvage (datura, belladone), de sorte qu'_enchant_ il perdt
le mouvement, la voix, mais non la facult de voir. Sa femme,
autrement _enchante_ de breuvages rotiques, tristement absente
d'elle-mme, apparaissait dans un dplorable tat de nature, se
laissant patiemment caresser sous les yeux indigns de celui qui n'en
pouvait mais.

Son dsespoir visible, ses efforts inutiles pour dlier sa langue,
dnouer ses membres immobiles, ses muettes fureurs, ses roulements
d'yeux, donnaient aux regardants un cruel plaisir, analogue, du reste,
 celui de telles comdies de Molire. Celle-ci tait poignante de
ralit, et elle pouvait tre pousse aux dernires hontes. Hontes
striles, il est vrai, comme le Sabbat l'tait toujours, et le
lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes
dgrises. Mais ceux qui avaient vu, agi, oubliaient-ils?

Ces actes punissables sentent dj l'aristocratie. Ils ne rappellent
en rien l'antique fraternit des serfs, le primitif Sabbat, impie,
souill sans doute, mais libre et sans surprise, o tout tait voulu
et consenti.

Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gtant encore. Il
devient un Satan poli, rus, doucetre, d'autant plus perfide et
immonde. Quelle chose nouvelle, trange, au Sabbat, que son accord
avec les prtres? Qu'est-ce que ce cur qui amne sa _Bndicte_, sa
sacristine, qui tripote des choses d'glise, dit le matin la Messe
blanche, la nuit la Messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de
faire l'amour  ses filles spirituelles, de corrompre ses pnitentes.
Innocent magistrat! Il a l'air d'ignorer que depuis un sicle dj
Satan a compris, exploit les bnfices de l'glise. Il s'est fait
directeur. Ou, si vous l'aimez mieux, le directeur s'est fait Satan.

Rappelez-vous donc, mon cher Lancre, les procs qui commencent ds
1491, et qui peut-tre contribuent  rendre tolrant le Parlement de
Paris. Il ne brle plus gure Satan, n'y voyant plus qu'un masque.

Nombre de nonnes cdent  sa ruse nouvelle d'emprunter le visage d'un
confesseur aim. Exemple cette Jeanne Pothierre, religieuse du
Quesnoy, mre, de quarante-cinq ans, mais, hlas! trop sensible. Elle
dclare ses feux  son _pater_, qui n'a garde de l'couter, et fuit 
Falempin,  quelques lieues de l. Le diable, qui ne dort jamais,
comprend son avantage, et la voyant (dit l'annaliste) pique d'pines
de Vnus, il prit subtilement la forme dudit Pre, et, chaque nuit
revenu au couvent, il russit prs d'elle, la trompant tellement
qu'elle dclare y avoir t prise, de compte fait, quatre cent
trente-quatre fois[64]... On eut grande piti de son repentir, et
elle fut subitement dispense de rougir, car on btit une bonne fosse
mure prs de l, au chteau de Selles, o elle mourut en quelques
jours, mais d'une trs bonne mort catholique... Quoi de plus
touchant?... Mais tout ceci n'est rien en prsence de la belle affaire
de Gauffridi, qui a lieu  Marseille pendant que Lancre instrumente 
Bayonne.

  [64] Masse, _Chronique du monde_ (1540), et les chroniqueurs du
  Hainaut, Vinchant, etc.

Le Parlement de Provence n'eut rien  envier aux succs du Parlement
de Bordeaux. La juridiction laque saisit de nouveau l'occasion d'un
procs de sorcellerie pour se faire la rformatrice des moeurs
ecclsiastiques. Elle jeta un regard svre dans le monde ferm des
couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de
circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prtre 
prtre. Sans ces passions indiscrtes, que nous verrons plus tard
encore clater de moments en moments, nous n'aurions nulle
connaissance de la destine relle de ce grand peuple de femmes qui
meurt dans ces tristes maisons, pas un mot de ce qui se passe derrire
ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul.

Le prtre basque que Lancre montre si lger, si mondain, allant,
l'pe au ct, danser la nuit au Sabbat, o il conduit sa sacristine,
n'tait pas un exemple  craindre. Ce n'tait pas celui-l que
l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine  couvrir, et pour qui
ce corps si svre se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien
chez Lancre, au milieu de ses rticences, qu'il y a encore _autre
chose_. Et les tats-gnraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut
pas que le prtre juge le prtre, pensent aussi  _autre chose_. C'est
prcisment ce mystre qui se trouve dchir par le Parlement de
Provence. Le directeur de religieuses, matre d'elles, et disposant de
leur corps et de leur me, les ensorcelant: voil ce qui apparut au
procs de Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de
Louviers, dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait
connatre.

La tactique fut la mme pour attnuer le scandale, dsorienter le
public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procs d'un
prtre sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le
prtre, de manire  tout rejeter sur les arts magiques et faire
oublier la fascination naturelle d'un homme matre d'un troupeau de
femmes qui lui sont abandonnes.

Il n'y avait aucun moyen d'touffer la premire affaire. Elle avait
clat en pleine Provence, dans ce pays de lumire o le soleil perce
tout  jour. Le thtre principal fut non seulement Aix et Marseille,
mais le lieu clbre de la Sainte-Baume, plerinage frquent o une
foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel  mort de
deux religieuses possdes et de leurs dmons. Les Dominicains, qui
entamrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
l'clat qu'ils lui donnrent, par leur partialit pour telle de ces
religieuses. Quelque soin que le Parlement mt ensuite  brusquer la
conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
l'excuser. De l le livre important du moine Michalis, ml de
vrits, de fables, o il rige Gauffridi, le prtre qu'il fit brler,
en _Prince des magiciens_, non seulement de France, mais d'Espagne,
d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habite.

Gauffridi semble avoir t un homme agrable et de mrite. N aux
montagnes de Provence, il avait beaucoup voyag dans les Pays-Bas et
dans l'Orient. Il avait la meilleure rputation  Marseille, o il
tait prtre  l'glise des Acoules. Son vque en faisait cas, et
les dames les plus dvotes le prfraient pour confesseur. Il avait,
dit-on, un don singulier pour se faire aimer de toutes. Nanmoins il
aurait gard une bonne rputation si une dame noble de Provence,
aveugle et passionne, qu'il avait dj corrompue, n'et pouss
l'infatuation jusqu' lui confier (peut-tre pour son ducation
religieuse) une charmante enfant de douze ans, Madeleine de La Palud,
blonde et d'un caractre doux. Gauffridi y perdit l'esprit, et ne
respecta pas l'ge ni la sainte ignorance, l'abandon de son lve.

Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperut de son
malheur, de cet amour infrieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
pour la retenir, dit qu'il pouvait l'pouser devant le Diable, s'il ne
le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
tait le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine.
Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqu de caractres magiques.
La mena-t-il au Sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait t, en la
troublant par des breuvages, des fascinations magntiques? Ce qui est
sr, c'est que l'enfant, tiraille entre deux croyances, pleine
d'agitation et de peur, fut ds lors par moments folle, et certains
accs la jetaient dans l'pilepsie. Sa peur tait d'tre enleve
vivante par le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son
pre, et se rfugia au couvent des Ursulines de Marseille.




VI

GAUFFRIDI (1610)


L'ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres, le moins
draisonnable. Elles n'taient pas oisives, s'occupant un peu  lever
des petites filles. La raction catholique, qui avait commenc avec
une haute ambition espagnole d'extase, impossible alors, qui avait
follement bti force couvents de Carmlites, Feuillantines et
Capucines, s'tait vue bientt au bout de ses forces. Les filles qu'on
murait l si durement pour s'en dlivrer mouraient tout de suite, et,
par ces morts si promptes, accusaient horriblement l'inhumanit des
familles. Ce qui les tuait, ce n'taient pas les mortifications, mais
l'ennui et le dsespoir. Aprs le premier moment de ferveur la
terrible maladie des clotres (dcrite ds le cinquime sicle par
Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mlancolique des _aprs-midi_,
l'ennui tendre qui gare en d'indfinissables langueurs, les minait
rapidement. D'autres taient comme furieuses; le sang trop fort les
touffait.

Une religieuse, pour mourir dcemment sans laisser trop de remords 
ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne de
clotre). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bon sens et
d'exprience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint Franois de Sales
fonda les Visitandines, qui devaient, deux  deux, visiter les
malades. Csar de Bus et Romillion, qui avaient cr les Prtres de la
doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondrent ce qu'on et pu
appeler les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses
enseignantes, que ces prtres dirigeaient. Le tout sous la haute
inspection des vques, et peu, trs peu monastique; elles n'taient
pas clotres encore. Les Visitandines sortaient; les Ursulines
recevaient (au moins les parents des lves). Les unes et les autres
taient en rapport avec le monde, sous des directeurs estims.
L'cueil de tout cela, c'tait la mdiocrit. Quoique les Oratoriens
et Doctrinaires aient eu des gens de grand mrite, l'esprit gnral de
l'ordre tait systmatiquement moyen, modr, attentif  ne pas
prendre un vol trop haut. Le fondateur des Ursulines, Romillion, tait
un homme d'ge, un protestant converti, qui avait tout travers, et
tait revenu de tout. Il croyait ses jeunes Provenales dj aussi
sages, et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres
pturages d'une religion oratorienne, monotone et raisonnable. C'est
par l que l'ennui rentrait. Un matin, tout chappa.

Le montagnard provenal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble
et de passion, Gauffridi, qui venait l comme directeur de Madeleine,
eut une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans
doute par les chappes de la jeune folle amoureuse, elles surent que
ce n'tait rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies
de peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
ttes tournent. En voil cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
hurlent, qui se sentent saisies du dmon.

Si les Ursulines eussent t clotres, mures, Gauffridi, leur seul
directeur, et pu les mettre d'accord de manire ou d'autre. Il aurait
pu arriver, comme au clotre du Quesnoy en 1491, que le Diable, qui
prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se ft constitu, sous
la figure de Gauffridi, amant commun des religieuses. Ou bien, comme
dans ces clotres espagnols dont parle Llorente, il leur et persuad
que le prtre sacre de prtrise celles  qui il fait l'amour, et que
le pch avec lui est une sanctification. Opinion rpandue en France,
et  Paris mme, o ces matresses de prtres taient dites les
consacres. (L'Estoile, dit. Michaud, p. 561.)

Gauffridi, matre de toutes, s'en tint-il  Madeleine? Ne passa-t-il
pas de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrt indique une
religieuse qu'on ne montra pas au procs, mais qui reparat  la fin,
comme s'tant donne au Diable et  lui.

Les Ursulines taient une maison toute  jour, o chacun venait,
voyait. Elles taient sous la garde de leurs Doctrinaires, honntes,
et d'ailleurs jaloux. Le fondateur mme tait l, indign et
dsespr. Quel malheur pour l'ordre naissant, qui,  ce moment mme,
prosprait, s'tendait partout en France! Sa prtention tait la
sagesse, le bon sens, le calme. Et tout  coup, il dlire! Romillion
et voulu touffer la chose. Il fit secrtement exorciser ces filles
par un de ses prtres. Mais les diables ne tenaient compte
d'exorcistes doctrinaires. Celui de la petite blonde, diable noble,
qui tait Belzbuth, dmon de l'orgueil, ne daigna desserrer les
dents.

Il y avait, parmi ces possdes, une fille, particulirement adopte
de Romillion, fille de vingt  vingt-cinq ans, fort cultive et
nourrie dans la controverse, ne protestante, mais qui, n'ayant ni
pre ni mre, tait tombe aux mains du Pre, comme elle, protestant
converti. Son nom de Louise Copeau semble roturier. C'tait, comme il
parut trop, une fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enrage.
Ajoutez-y une pouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son
orage infernal, une lutte dsespre qui et tu l'homme le plus fort
en huit jours.

Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
lger, un des dmons de l'air; Lviathan, mauvais diable, raisonneur
et protestant; enfin un autre qu'elle avoue tre celui de l'impuret.
Mais elle en oublie un, le dmon de la jalousie.

Elle hassait cruellement la petite, la blonde, la prfre,
l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accs, avait dit
qu'elle avait t au Sabbat, et qu'elle y avait t reine, et qu'on
l'y avait adore, et qu'elle s'y tait livre, mais au Prince...--Quel
prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.

Cette Louise,  qui une telle rvlation avait enfonc un poignard,
tait trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
la perdre. Son dmon fut soutenu de tous les dmons des jalouses.
Toutes crirent que Gauffridi tait bien le roi des sorciers. Le bruit
se rpandait partout qu'on avait fait une grande capture, un prtre,
roi des magiciens, le Prince de la magie pour tous les pays. Tel fut
l'affreux diadme de fer et de feu que ces dmons femelles lui
enfoncrent au front.

Tout le monde perdit la tte, et le vieux Romillion mme. Soit haine
de Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des
mains de l'vque, et mena ses deux possdes, Louise et Madeleine, au
couvent de la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain tait le Pre
Michalis, inquisiteur du pape en terre papale d'Avignon et qui
prtendait l'tre pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement
d'exorcismes. Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi,
celui-ci allait par l le faire tomber aux mains de l'Inquisition.

Michalis devait prcher l'Avent  Aix, devant le Parlement. Il sentit
combien cette affaire dramatique le relverait. Il la saisit avec
l'empressement de nos avocats de Cours d'assises quand il leur vient
un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de conversation
criminelle.

Le beau, dans ce genre d'affaires, c'tait de mener le drame pendant
l'Avent, Nol et le carme et de ne brler qu' la Semaine-Sainte, la
veille du grand moment de Pques. Michalis se rserva pour le dernier
acte, et confia le gros de la besogne  un Dominicain flamand qu'il
avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait dj
exorcis, tait ferr en ces sottises.

Ce que le Flamand d'ailleurs avait  faire de mieux, c'tait de ne
rien faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois
fois plus zl que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une
brlante loquence, bizarre, baroque parfois, mais  faire frmir, une
vraie torche infernale.

La chose fut rduite  un duel entre les deux diables, entre Louise et
Madeleine, par-devant le peuple.

Des simples qui venaient l au plerinage de la Sainte-Baume, un bon
orfvre par exemple et un drapier, gens de Troyes en Champagne,
taient ravis de voir le dmon de Louise battre si cruellement les
dmons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie, et s'en
allaient en remerciant Dieu.

Spectacle bien terrible cependant (mme dans la lourde raction des
procs-verbaux du Flamand) de voir ce combat ingal; cette fille, plus
ge et si forte, robuste Provenale, vraie race des cailloux de la
Crau, chaque jour lapider, assommer, craser cette victime, jeune et
presque enfant, dj supplicie par son mal, perdue d'amour et de
honte, dans les crises de l'pilepsie...

Le volume du Flamand, avec l'addition de Michalis, en tout quatre
cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces
que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle
prchait sur toutes choses, sur les sacrements, sur la vue prochaine
de l'Antchrist, sur la fragilit des femmes, etc., etc. De l, au nom
de ses Diables, elle revenait  la fureur, et deux fois par jour
reprenait l'excution de la petite, sans respirer, sans suspendre une
minute l'affreux torrent,  moins que l'autre, perdue, un pied en
enfer, dit-elle elle-mme, ne tombt en convulsion, et ne frappt les
dalles de ses genoux, de son corps, de sa tte, vanouie.

Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie
n'et suffi  tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne,
sur chaque endroit o elle peut crever le coeur  la patiente et y
faire entrer l'aiguille, une horrible lucidit.

C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possde du
Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la
plus haute autorit. La vnrable Catherine de France, la premire des
Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
surprend en flagrant dlit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente,
en est quitte pour dire, au nom de son Diable: Le Diable est le pre
du mensonge.

Un minime, homme de sens, qui est l, relve ce mot, et lui dit:
Alors tu mens. Et aux exorcistes: Que ne faites-vous taire cette
femme? Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possde de
Paris.--Pour rponse, on la fait communier devant lui. Le Diable
communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme
est stupfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte
partie, ne dit plus un mot.

Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: Je
vois des magiciens... Chacun tremble pour soi-mme.

Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu' Marseille. Son
exorciste flamand, rduit  l'trange rle de secrtaire et confident
du Diable, crit sous sa dicte cinq lettres:

Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
convertir;--aux mmes Capucins pour qu'ils arrtent Gauffridi, le
garrottent avec une tole et le tiennent prisonnier dans telle maison
qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modrs,  Catherine de
France, aux Prtres de la Doctrine, qui eux-mmes se dclaraient
contre elle.--Enfin, cette femme effrne, dborde, insulte sa propre
suprieure: Vous m'avez dit au dpart d'tre humble et obissante...
Je vous rends votre conseil.

Verrine, le diable de Louise, dmon de l'air et du vent, lui soufflait
des paroles folles, lgres et d'orgueil insens, blessant amis et
ennemis, l'Inquisition mme. Un jour elle se mit  rire de Michalis,
qui se morfondait,  Aix  prcher dans le dsert, tandis que tout le
monde venait l'couter  la Sainte-Baume. Tu prches,  Michalis, tu
dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans tudier, a atteint,
compris le sommaire de la perfection.

Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir bris Madeleine. Un mot
y avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: Tu seras brle!
(17 dcembre.) La petite fille, perdue, dit ds lors tout ce qu'elle
voulait et la soutint bassement.

Elle s'humilia devant tous, demanda pardon  sa mre,  son suprieur
Romillion,  l'assistance,  Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
peureuse la prit  part, la pria d'avoir piti d'elle, de ne pas trop
la chtier.

L'autre, tendre comme un roc, clmente comme un cueil, sentit qu'elle
tait  elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
l'enveloppa, l'tourdit et lui ta le peu qui lui restait d'me.
Second ensorcellement, mais  l'envers de Gauffridi, une _possession_
par la terreur. La crature anantie marchant sous la verge et le
fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur
d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore.

Si Madeleine avait rsist, Gauffridi et chapp. Tout le monde tait
contre Louise.

Michalis mme,  Aix, clips par elle dans ses prdications, trait
d'elle si lgrement, et tout arrt plutt que d'en laisser
l'honneur  cette fille.

Marseille dfendait Gauffridi, tant effraye de voir l'Inquisition
d'Avignon pousser jusqu' elle, et chez elle prendre un Marseillais.

L'vque surtout et le chapitre dfendaient leur prtre. Ils
soutenaient qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de
confesseurs, la haine ordinaire des moines contre les prtres
sculiers.

Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils taient dsols du
bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin qu'ils taient prs de tout
laisser et de quitter leur maison.

Les dames taient indignes, surtout Mme Libertat, la dame du chef des
royalistes, qui avait rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour
Gauffridi et disaient que le dmon seul pouvait attaquer cet agneau de
Dieu.

Les Capucins,  qui Louise si imprieusement ordonnait de le prendre
au corps, taient (comme tous les ordres de Saint Franois) ennemis
des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de
leur possde. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en
rapports continuels avec les femmes leur faisait souvent des affaires
de moeurs. Ils n'aimaient pas qu'on se mt  regarder de si prs la
vie des ecclsiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les
possds n'taient pas chose si rare qu'on ne pt s'en procurer; ils
en eurent un  point nomm. Son diable, sous l'influence du cordon de
Saint-Franois, dit tout le contraire du diable de Saint-Dominique, il
dit, et ils crivirent en son nom: Que Gauffridi n'tait nullement
magicien, qu'on ne pouvait l'arrter.

On ne s'attendait pas  cela,  la Sainte-Baume. Louise parut
interdite. Elle trouva  dire seulement qu'apparemment les Capucins
n'avaient pas fait jurer  leur diable de dire vrai. Pauvre rponse
qui fut pourtant appuye par la tremblante Madeleine.

Celle-ci comme un chien battu et qui craint de l'tre encore, tait
capable de tout, mme de mordre et de dchirer. C'est par elle qu'en
cette crise Louise horriblement mordit.

Elle-mme dit seulement que l'vque, sans le savoir, offensait Dieu.
Elle cria contre les sorciers de Marseille, sans nommer personne.
Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme
qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut dsigne par celle-ci
comme l'ayant trangl. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou
se tint cache. Son mari, son pre en larmes, vinrent  la
Sainte-Baume, sans doute pour flchir les inquisiteurs. Mais Madeleine
n'et jamais os se ddire; elle rpta l'accusation.

Qui tait en sret? Personne. Du moment que le Diable tait pris pour
vengeur de Dieu, du moment qu'on crivait sous sa dicte les noms de
ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de
jour le cauchemar affreux du bcher.

Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, et d
s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement elle savait qu'elle
n'tait pas aime  Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de
magistrature et de noblesse, a toujours t jalouse de l'opulente
splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire
l'adversaire de Marseille, l'inquisiteur papal, qui, pour prvenir
l'appel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le premier. C'tait
un corps trs fanatique dont les grosses ttes taient des nobles
enrichis dans l'autre sicle au massacre des Vaudois. Comme juges
laques, d'ailleurs, ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape
crer un tel prcdent, avouer que, dans l'affaire d'un prtre, dans
une affaire de sortilge, l'Inquisition ne pouvait procder que pour
l'instruction prparatoire. C'tait comme une dmission que donnaient
les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prtentions. Un ct
flatteur aussi o mordirent ceux d'Aix, comme avaient fait ceux de
Bordeaux, c'taient qu'eux laques, ils fussent rigs par l'glise
elle-mme en censeurs et rformateurs des moeurs ecclsiastiques.

Dans cette affaire, o tout devait tre trange et miraculeux, ce ne
fut pas la moindre merveille de voir un dmon si furieux devenir tout
 coup flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise
charma les gens du roi par un loge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait
cru?) fut canonis par le Diable. Un matin, sans -propos, il clata
en loges de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.

Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
celle-ci dsormais sre du bras sculier, des soldats et du bourreau,
une commission parlementaire envoye  la Sainte-Baume pour examiner
les possdes, couter leurs dpositions, leurs accusations, et
dresser des listes, c'tait chose vraiment effrayante. Louise, sans
mnagement, dsigna les Capucins, dfenseurs de Gauffridi, et annona
qu'ils seraient punis _temporellement_ dans leur corps et dans leur
chair.

Les pauvres Pres furent briss. Leur diable ne souffla plus mot. Ils
allrent trouver l'vque et lui dirent qu'en effet on ne pouvait
gure refuser de reprsenter Gauffridi  la Sainte-Baume, et de faire
acte d'obissance; mais qu'aprs cela l'vque et le chapitre le
rclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
piscopale.

On avait calcul aussi sans doute que la vue de cet homme aim allait
fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-mme serait
branle des rclamations de son coeur.

Ce coeur, en effet, s'veilla  l'approche du coupable; la furieuse
semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de
plus brlant que sa prire pour que Dieu sauve celui qu'elle a pouss
 la mort: Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont t
offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu' la fin... le
tout pour Louis! Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les
extases des anges... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y et plus
d'mes encore pour que l'oblation ft plus grande... le tout pour
Louis! _Pater de coelis Deus, misere Ludovici! Fili redemptor mundi
Deus, miserere Ludovici!..._ etc.

Vaine piti! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle et voulu, c'tait que
l'accus _ne s'endurct pas_, qu'il s'avout coupable. Auquel cas il
tait sr d'tre brl, dans notre jurisprudence.

Elle-mme, du reste, tait finie, elle ne pouvait plus rien.
L'inquisiteur Michalis, humili de n'avoir vaincu que par elle,
irrit contre son exorciste flamand, qui s'tait tellement subordonn
 elle et avait laiss voir  tous les secrets ressorts de la
tragdie, Michalis venait justement pour briser Louise, sauver
Madeleine et la lui substituer, s'il se pouvait, dans ce drame
populaire. Ceci n'tait pas maladroit et tmoigne d'une certaine
entente de la scne. L'hiver et l'Avent avaient t remplis par la
terrible sibylle, la bacchante furieuse. Dans une saison plus douce,
dans un printemps de Provence, au Carme, aurait figur un personnage
plus touchant, un dmon tout fminin dans une enfant malade et dans
une blonde timide. La petite demoiselle appartenant  une famille
distingue, la noblesse s'y intressait, et le Parlement de Provence.

Michalis, loin d'couter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
voulut entrer au petit conseil des parlementaires, lui ferma la
porte. Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria:
Silence, diable maudit!

Gauffridi cependant tait arriv  la Sainte-Baume, o il faisait
triste figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne
pressentait que trop la fin d'une pareille tragdie populaire, et,
dans sa cruelle catastrophe, il se voyait abandonn, trahi de l'enfant
qu'il aimait. Il s'abandonna lui-mme, et, quand on le mit en face de
Louise, elle apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'glise,
cruels et subtils scolastiques. Elle lui posa les questions de
doctrine, et  tout il rpondait _oui_, lui accordant mme les choses
les plus contestables, par exemple, que le Diable peut tre cru en
justice sur sa parole et son serment.

Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clerg de
Marseille le rclama. Ses amis les Capucins dirent avoir visit sa
chambre et n'avoir rien trouv de magique. Quatre chanoines de
Marseille vinrent d'autorit le prendre et le ramenrent chez lui.

Gauffridi tait bien bas. Mais ses adversaires n'taient pas bien
haut. Mme les deux inquisiteurs, Michalis et le Flamand, taient
honteusement en discorde. La partialit du second pour Louise, du
premier pour Madeleine, dpassa les paroles mme, et l'on en vint aux
voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de rvlations, que
le Diable avait dictes par la bouche de Louise, le Flamand, qui
l'avait crit, soutenait que tout cela tait parole de Dieu, et
craignait qu'on n'y toucht. Il avouait une grande dfiance de son
chef Michalis, craignant que, dans l'intrt de Madeleine, il
n'altrt ces papiers de manire  perdre Louise. Il les dfendit tant
qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un sige. Michalis,
qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit
qu'au nom du roi et en enfonant la porte.

Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
Flamand porta appel contre son chef Michalis  Avignon, au lgat.
Mais la prudente cour papale fut effraye du scandale de voir un
inquisiteur accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui
n'eut plus qu' se soumettre. Michalis, pour le faire taire, lui
restitua les papiers.

Ceux de Michalis, qui forment un second procs-verbal assez plat et
nullement comparable  l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On
lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On note trs
soigneusement si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle
en vrit, et souvent de faon peu difiante. On lui adresse des
questions tranges sur le magicien, sur les places de son corps qui
pouvaient avoir la marque du Diable. Elle-mme fut examine.
Quoiqu'elle dt l'tre  Aix par les mdecins et chirurgiens du
Parlement (p. 70), Michalis, par excs de zle, la visita  la
Sainte-Baume, et il spcifie ses observations (p. 69). Point de
matrone appele. Les juges, laques et moines, ici rconcilis et
n'ayant pas  craindre leur surveillance mutuelle, se passrent
apparemment ce mpris des formalits.

Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
indcences au fer chaud: Ceux qu'engloutit le Dluge n'avaient pas
tant fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais t dit de
toi!...

Elle dit aussi: Madeleine est livre  l'impuret! C'tait, en
effet, le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre,
de n'tre pas brle, ou par un sentiment confus que c'tait elle
maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
avec une libert honteuse, impudique et provocante. Le prtre de la
Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqu de
voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
couper, lui ter cette vanit.

Elle tait obissante et douce dans ses bons moments, et on aurait
bien voulu en faire une Louise. Mais ses diables taient vaniteux,
amoureux, non loquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on
voulut les faire prcher, ils ne dirent que des pauvrets. Michalis
fut oblig de jouer la pice tout seul. Comme inquisiteur en chef,
tenant  dpasser de loin son subordonn Flamand, il assura avoir dj
tir de ce petit corps une arme de six mille six cent soixante
diables; il n'en restait qu'une centaine. Pour mieux convaincre le
public, il lui fit rejeter le charme ou sortilge qu'elle avait aval,
disait-il, et le lui tira de la bouche dans une matire gluante. Qui
et refus de se rendre  cela? L'assistance demeura stupfaite et
convaincue.

Madeleine tait en bonne voie de salut. L'obstacle tait elle-mme.
Elle disait  chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient
irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle
avouait que tout objet lui reprsentait Gauffridi, qu'elle le voyait
toujours. Elle ne cachait pas ses songes rotiques. Cette nuit,
disait-elle, j'tais au Sabbat. Les magiciens adoraient ma statue
toute dore. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils
tiraient de leurs mains avec des lancettes. _Lui_, il tait l, 
genoux, la corde au cou, me priant de revenir  lui et de ne pas le
trahir... Je rsistais... Alors il dit: Y a-t-il quelqu'un ici qui
veuille mourir pour elle?--Moi, dit un jeune homme, et le magicien
l'immola.

Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un
seul de ses beaux cheveux blonds. Et, comme je refusais, il dit: La
moiti au moins d'un cheveu.

Elle assurait cependant qu'elle rsistait toujours. Mais un jour, la
porte se trouvant ouverte, voil notre convertie qui courait  toutes
jambes pour rejoindre Gauffridi.

On la reprit, au moins le corps. Mais l'me? Michalis ne savait
comment la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le
tira, le coupa, le dtruisit, le brla. Supposant aussi que
l'obstination de cette personne si douce venait des sorciers
invisibles qui s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme
d'armes, bien solide, avec une pe, qui frappait de tous les cts,
et taillait les invisibles en pices.

Mais la meilleure mdecine pour convertir Madeleine, ce fut la mort de
Gauffridi. Le 5 fvrier, l'inquisiteur alla prcher le Carme  Aix,
vit les juges et les anima. Le Parlement, docile  son impulsion,
envoya prendre  Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuy
de l'vque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru
qu'on n'oserait.

Madeleine d'un ct, Gauffridi de l'autre, arrivrent  Aix. Elle
tait si agite, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble tait
pouvantable, et l'on n'tait plus sr de rien. On avisa un moyen bien
hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
gnral de l'archevch dit qu'il y avait en ce palais un noir et
troit charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme
on en voit  l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer
d'anciens ossements de morts inconnus. Dans cet antre spulcral, on
introduisit la fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au
visage ces froids ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle
fut ds lors  discrtion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la
conscience, l'extermination de ce qui restait de sens moral et de
volont.

Elle devint un instrument souple,  faire tout ce qu'on voulait,
flatteuse, cherchant  deviner ce qui plairait  ses matres. On lui
montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
fait les gens du roi. Cela ne l'empchait pas de japper en furieuse
quand on la menait  l'glise, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
faisant blasphmer son diable au nom du magicien. Belzbuth disait
par sa bouche: Je renonce  Dieu, au nom de Gauffridi, je renonce 
Dieu, etc. Et au moment de l'lvation: Retombe sur moi le sang du
Juste, de la part de Gauffridi!

Horrible communaut. Ce diable  deux damnait l'un par les paroles de
l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait 
Gauffridi. Et la foule pouvante avait hte de voir brler le
blasphmateur muet dont l'impit rugissait par la voix de cette
fille.

Les exorcistes lui firent cette cruelle question,  laquelle ils
eussent eux-mmes pu rpondre bien mieux qu'elle: Pourquoi,
Belzbuth, parles-tu si mal de ton grand ami?--Elle rpondit ces mots
affreux: S'il y a des tratres entre les hommes, pourquoi pas entre
les dmons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis  lui pour faire
tout ce qu'il voudra. Et quand vous me contraignez, je le trahis et
m'en moque.

Elle ne soutint pas pourtant cette excrable rise. Quoique le dmon
de la peur et de la servilit semblt l'avoir toute envahie, il y eut
place encore pour le dsespoir. Elle ne pouvait plus prendre le
moindre aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient
d'exorcismes et prtendaient l'avoir allge de six mille ou sept
mille diables, sont obligs de convenir qu'elle ne voulait plus que
mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le courage
seul lui manquait. Une fois, elle se piqua avec une lancette, mais
n'eut pas la force d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et,
quand on le lui ta, elle tcha de s'trangler. Elle s'enfonait des
aiguilles, enfin essaya follement de se faire entrer dans la tte une
longue pingle par l'oreille.

Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles,
n'en dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est
bien trange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui
devait tre la marque du Diable. Quand on lui ta le bandeau, il
apprit avec tonnement et horreur que, par trois fois, on avait
enfonc l'aiguille sans qu'il la sentt; donc il tait trois fois
marqu du signe d'Enfer.. Et l'inquisiteur ajouta: Si nous tions en
Avignon, cet homme serait brl demain.

Il se sentit perdu, et ne se dfendit plus. Il regarda seulement si
quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver la vie. Il
dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel ordre, qu'on
aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, tait trop froid et
trop sage pour prendre en main une telle affaire, si avance
d'ailleurs et dsespre.

Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
Capucins, avoua tout et plus que la vrit, pour acheter la vie par la
honte. En Espagne, il aurait t _relax_ certainement, sauf une
pnitence dans quelque couvent. Mais nos parlements taient plus
svres; ils tenaient  constater la puret suprieure de la
juridiction laque. Les Capucins, eux-mmes peu rassurs sur
l'article des moeurs, n'taient pas gens  attirer la foudre sur eux.
Ils enveloppaient Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et
nuit, mais seulement pour qu'il s'avout magicien, et que, la magie
restant le grand chef d'accusation, on pt laisser au second plan la
sduction d'un directeur, qui compromettait le clerg.

Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son me, mais
qui bien certainement livrait son corps au bcher.

L'homme tant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne
devait pas brler. Ce fut une factie. Dans une grande assemble du
clerg et du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant  elle, on
somma son diable, Belzbuth, de vider les lieux, sinon de donner ses
oppositions. Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.

Puis on fit venir Louise, avec son diable Verrine. Mais avant de
chasser un esprit si ami de l'glise, les moines rgalrent les
parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce diable,
en lui faisant excuter une curieuse pantomime. Comment font les
Sraphins, les Chrubins, les Trnes, devant Dieu?--Chose difficile,
dit Louise, ils n'ont pas de corps. Mais, comme on rpta l'ordre,
elle fit effort pour obir, imitant le vol des uns, le brlant dsir
des autres, et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges,
prosterne et la tte en bas. On vit cette fameuse Louise, si fire et
si indompte, s'humilier, baiser le pav, et, les bras tendus, s'y
appliquer de tout son long.

Singulire exhibition, frivole, indcente, par laquelle on lui fit
expier son terrible succs populaire. Elle gagna encore l'assemble
par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui tait
l garrott: Maintenant, lui dit-on, o est Belzbuth, le diable
sorti de Madeleine?--Je le vois distinctement  l'oreille de
Gauffridi.

Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait  savoir ce que cet
infortun dit  la question. On lui donna l'ordinaire et
l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut rvler clairerait sans nul
doute la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
recueillaient avidement ces choses-l, comme armes qui pouvaient
servir, mais ils les tenaient sous le secret de la cour.

L'inquisiteur Michalis, fort attaqu dans le public pour tant
d'animosit qui ressemblait fort  la jalousie, fut appel par son
ordre, qui s'assemblait  Paris, et ne vit pas le supplice de
Gauffridi, brl vif  Aix quatre jours aprs (30 avril 1611).

La rputation des Dominicains, entame par ce procs, ne fut pas fort
releve par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangrent 
Beauvais (novembre) de manire  se donner tous les honneurs de la
guerre, et qu'ils imprimrent  Paris. Comme on avait reproch surtout
au diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possde,
Denise Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand
bruit, la montrrent souvent en procession, la promenrent mme de
Beauvais  Notre-Dame de Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce
plerinage picard n'eut pas l'effet dramatique, les terreurs de la
Sainte-Baume. Cette Lacaille, avec son latin, n'eut pas la brlante
loquence de la Provenale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout
n'aboutit  rien qu' amuser les huguenots.

Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La premire,
du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la ft
parler sur cette funbre affaire. On ne la montrait en public que
comme exemple de pnitence. On la menait couper avec de pauvres femmes
du bois qu'on vendait pour aumnes. Ses parents, humilis d'elle,
l'avaient rpudie et abandonne.

Pour Louise, elle avait dit pendant le procs: Je ne m'en glorifierai
pas... Le procs fini, j'en mourrai! Mais cela n'arriva point. Elle
ne mourut pas; elle tua encore. Le diable meurtrier qui tait en elle
tait plus furieux que jamais. Elle se mit  dclarer aux inquisiteurs
par noms, prnoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affilis 
la magie, entre autres une pauvre fille, nomme Honore, aveugle des
deux yeux, qui fut brle vive.

Prions Dieu, dit en finissant le Pre Michalis, que le tout soit 
sa gloire et  celle de son glise.




VII

LES POSSDES DE LOUDUN.--URBAIN GRANDIER (1632-1634)


Dans les _Mmoires d'tat_ qu'avait crits le fameux Pre Joseph,
qu'on ne connat que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment
supprims comme trop instructifs, ce bon Pre expliquait qu'en 1633 il
avait eu le bonheur de dcouvrir une hrsie, une hrsie immense, o
trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs.

Les capucins, lgion admirable des gardiens de l'glise, bons chiens
du saint troupeau, avaient flair, surpris non pas dans les dserts,
mais en pleine France, au centre,  Chartres, en Picardie, partout, un
terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illumins ou
quitistes), qui, trop perscuts l-bas, s'taient rfugis chez
nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents,
glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos.

La merveille, c'tait qu'on n'et pas su plus tt la chose. Elle ne
pouvait gure tre cache, tant si tendue. Les capucins juraient
qu'en la Picardie seule (pays o les filles sont faibles et le sang
plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante
mille professeurs. Tout le clerg en tait-il? tous les confesseurs,
directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels
nombre de laques s'adjoignirent, brlant du mme zle pour le salut
des mes fminines. Un de ceux-ci qui clata plus tard avec talent,
audace, est l'auteur des _Dlices spirituelles_, Desmarets de
Saint-Sorlin.


On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les
religieuses, cent fois plus matre alors qu'il ne le fut dans les
temps antrieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles.

La rforme du Concile de Trente pour la clture des monastres, fort
peu suivie sous Henri IV, o les religieuses recevaient le beau monde,
donnaient des bals, dansaient, etc., cette rforme commena
srieusement sous Louis XIII. Le cardinal de La Rochefoucauld, ou
plutt les Jsuites qui le menaient, exigrent une grande dcence
extrieure. Est-ce  dire que l'on n'entrt plus aux couvents? Un seul
homme y entrait chaque jour, et non seulement dans la maison, mais 
volont dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires,
surtout par David,  Louviers). Cette rforme, cette clture, ferma la
porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tte--tte au
directeur, et l'influence unique.

Qu'en rsulterait-il? Les spculatifs en feront un problme, non les
hommes pratiques, non les mdecins. Ds le seizime sicle, le mdecin
Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son
livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et,
dans son livre III, il parle d'un prtre espagnol estim qui,  Rome,
entr par hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant
qu'pouses de Jsus, elles taient les siennes, celles du prtre,
vicaire de Jsus. Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnt
la grce d'pouser bientt ce couvent[65].

  [65] Wyer, liv. III, ch. VII, d'aprs Grillandus.

Si cette visite passagre eut cet effet, on peut comprendre quel dut
tre l'tat du directeur des monastres de femmes quand il fut seul
chez elles, et profita de la clture, put passer le jour avec elles,
recevoir  chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs,
de leurs faiblesses.

Les sens ne sont pas tout dans l'tat de ces filles. Il faut compter
surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir
d'une vie monotone par quelque cart ou quelque rve. Que de choses
nouvelles  cette poque! Les voyages, les Indes, la dcouverte de la
terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au
dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante
uniformit de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans
assaisonnement que de quelque sermon nasillard?


Les laques mme, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent
de leurs confesseurs l'absolution de l'inconstance.

Le prtre est entran, forc de proche en proche. Une littrature
immense, varie, rudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout
permettre. Littrature trs progressive, o l'indulgence de la veille
paratrait svrit le lendemain.

La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents.

L'anantissement de la personne et la mort de la volont, c'est le
grand principe mystique. Desmarets nous en donne trs bien la vraie
porte morale. Les dvous, dit-il, immols en eux et anantis,
n'existent plus qu'en Dieu. _Ds lors ils ne peuvent mal faire._ La
partie suprieure est tellement divine qu'elle ne sait plus ce que
fait l'autre[66].

  [66] Doctrine trs ancienne qui reparat souvent dans le
  Moyen-ge. Au dix-septime sicle, elle est commune dans les
  couvents de France et d'Espagne, nulle part plus claire et plus
  nave que dans les leons d'un ange normand  une religieuse
  (Affaire de Louviers).--L'ange enseigne  la nonne premirement
  le mpris du corps et l'indiffrence  la chair. Jsus l'a
  tellement mprise, qu'il l'a expose nue  la flagellation, et
  laiss voir  tous...--Il lui enseigne l'abandon de l'me et de
  la volont, la sainte, la docile, la toute passive obissance.
  Exemple: la Sainte Vierge, qui ne se dfia pas de Gabriel, mais
  obit, conut.--Courait-elle un risque? Non. Car un esprit ne
  peut causer aucune impuret. Tout au contraire, il purifie.--A
  Louviers, cette belle doctrine fleurit ds 1623, professe par un
  directeur g, autoris, David. Le fonds de son enseignement
  tait de faire mourir le pch par le pch, pour mieux rentrer
  en innocence. Ainsi firent nos premiers parents. Esprit de
  Bosroger (capucin). _La Pit afflige_, 1645; p. 167, 171, 173,
  174, 181, 189, 190, 196.


On devait croire que le zl Joseph, qui avait pouss si haut le cri
d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas l, qu'il y
aurait une grande et lumineuse enqute; que ce peuple innombrable,
qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait
connu, examin de prs. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a
pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonns. Mais nul
procs, un silence profond. Selon toute apparence, Richelieu se soucia
peu d'approfondir la chose. Sa tendresse pour les capucins ne
l'aveugla pas au point de les suivre dans une affaire qui et mis dans
leurs mains l'inquisition sur tous les confesseurs.

En gnral, le moine jalousait, hassait le clerg sculier. Matre
absolu des femmes espagnoles, il tait peu got de nos Franaises
pour sa malpropret; elles allaient plutt au prtre, ou au jsuite,
confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait
lch la meute des capucins, rcollets, carmes, dominicains, etc., qui
et t en sret dans le clerg? Personne. Quel directeur, quel
prtre, mme honnte, n'avait us et abus du doux langage des
quitistes prs de ses pnitentes?

Richelieu se garda de troubler le clerg lorsque dj il prparait
l'assemble gnrale o il demanda un don pour la guerre. Un procs
fut permis aux moines, un seul, contre un cur, mais contre un cur
magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en
l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun
directeur, ne s'y reconnt, et que chacun, en scurit pleine, pt
toujours dire: Ce n'est pas moi.


Grce  ces soins tout prvoyants, une certaine obscurit reste en
effet sur l'affaire de Grandier[67]. Son historien, le capucin
Tranquille, prouve  merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable,
et il est nomm dans le procs (comme on aurait dit d'Astaroth)
_Grandier des Dominations_. Tout au contraire, Mnage est prs de le
ranger parmi les grands hommes accuss de magie, dans les martyrs de
la libre pense.

  [67] L'_Histoire des diables de Loudun_, du protestant Aubin, est
  un livre srieux, solide, et confirm par les _Procs-verbaux_
  mmes de Laubardemont. Celui du capucin Tranquille est une pice
  grotesque. La _Procdure_ est  notre grande Bibliothque de
  Paris. M. Figuier a donn de toute l'affaire un long et excellent
  rcit (_Histoire du merveilleux_).--Je suis, comme on va voir,
  contre les brleurs, mais nullement pour le brl. Il est
  ridicule d'en faire un martyre, en haine de Richelieu. C'tait un
  fat, vaniteux, libertin, qui mritait non le bcher, mais la
  prison perptuelle.

Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier  part,
mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il
ne fut qu'un second acte, l'clairer par le premier acte qu'on a vu en
Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume, o prit
Gauffridi, l'clairer par le troisime acte, par l'affaire de
Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copi), et qui eut 
son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.

Les trois affaires sont unes et identiques. Toujours le prtre
libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on
fait parler le Diable, et le prtre brl  la fin.

Voil ce qui fait la lumire dans ces affaires et qui permet d'y mieux
voir que dans la fange obscure des monastres d'Espagne et d'Italie.
Les religieuses de ces pays de paresse mridionale taient tonnamment
passives, subissaient la vie de srail, et pis encore[68].

  [68] Voy. Del Rio, Llorente, Ricci, etc.

Nos Franaises, au contraire, d'une personnalit forte, vive,
exigeante, furent terribles de jalousie et terribles de haine, vrais
diables (et sans figure), partant indiscrtes, bruyantes,
accusatrices. Leurs rvlations furent trs claires, et si claires
vers la fin que tout le monde en eut honte, et qu'en trente ans, en
trois affaires, la chose, commence par l'horreur, s'teignit dans la
platitude, sous les sifflets et le dgot.

Ce n'tait pas  Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous
leurs yeux et leurs railleries, dans la ville mme o ils tenaient
leurs grands synodes nationaux, qu'on et attendu une affaire
scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les
vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, avec une
libert trs grande, pensant non sans raison que des gens souvent
massacrs, tout rcemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun
catholique (magistrats, prtres, moines, un peu de noblesse et
quelques artisans) vivait  part de l'autre, en vraie colonie
conqurante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par
l'opposition du prtre et du moine.


Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait
le haut du pav contre les protestants, et confessait les dames
catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune cur, lve des
Jsuites, lettr et agrable, crivant bien et parlant mieux. Il
clata en chaire, et bientt dans le monde. Il tait Manceau de
naissance et disputeur, mais mridional d'ducation, de facilit
bordelaise, hbleur, lger comme un Gascon. En peu de temps, il sut
brouiller  fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les
hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent
et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes
les carmes, dblatrait en chaire contre les moines en gnral. On
s'touffait  ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage
apparaissait dans les rues de Loudun comme un Pre de l'glise, tandis
que la nuit, moins bruyant, il glissait aux alles ou par les portes
de derrire.

Toutes lui furent  discrtion. La femme de l'avocat du roi fut
sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui
en eut un enfant. Ce n'tait pas assez. Ce conqurant, matre des
dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses.

Il y avait partout alors des Ursulines, soeurs voues  l'ducation,
missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient
les mres, attiraient les petites filles. Celles de Loudun taient un
petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent
lui-mme; en les fondant, on ne leur donna gure que la maison, ancien
collge huguenot. La suprieure, dame de bonne noblesse et bien
apparente, brlait d'lever son couvent, de l'amplifier, de
l'enrichir et de le faire connatre. Elle aurait pris Grandier
peut-tre, l'homme  la mode, si dj elle n'et eu pour directeur un
prtre qui avait de bien autres racines dans le pays, tant proche
parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on
l'appelait, tenait la suprieure. Elle et lui en confession (les dames
suprieures confessaient les religieuses), tous deux apprirent avec
fureur que les jeunes nonnes ne rvaient que de ce Grandier dont on
parlait tant.

Donc, le directeur menac, le mari tromp, le pre outrag (trois
affronts en mme famille), unirent leurs jalousies et jurrent la
perte de Grandier. Pour russir, il suffisait de le laisser aller. Il
se perdait assez lui-mme. Une affaire clata qui fit un bruit  faire
presque crouler la ville.


Les religieuses, en cette vieille maison huguenote o on les avait
mises, n'taient pas rassures. Leurs pensionnaires, enfants de la
ville, et peut-tre aussi de jeunes nonnes, avaient trouv plaisant
d'pouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantmes, aux
apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mlange de petites
filles riches que l'on gtait. Elles couraient la nuit les corridors.
Si bien qu'elles s'pouvantrent elles-mmes. Quelques-unes en
taient malades, ou malades d'esprit. Mais ces peurs, ces illusions,
se mlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le
revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu,
senti la nuit prs d'elles, audacieux, vainqueur, et s'tre rveilles
trop tard. tait-ce illusion? taient-ce plaisanteries de novices?
tait-ce Grandier qui avait achet la portire ou risqu l'escalade!
On n'a jamais pu l'claircir.

Les trois ds lors crurent le tenir. Ils suscitrent d'abord dans les
petites gens qu'ils protgeaient deux bonnes mes qui dclarrent ne
pouvoir plus garder pour leur cur un dbauch, un sorcier, un dmon,
un esprit fort, qui,  l'glise, pliait un genou et non deux; enfin
qui se moquait des rgles, et donnait des dispenses contre les droits
de l'vque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'vque de
Poitiers, dfenseur naturel du prtre, et livrait celui-ci  la rage
des moines.

Tout cela mont avec gnie, il faut l'avouer. En le faisant accuser
par deux pauvres, on trouva trs utile de le btonner par un noble. En
ce temps de duel, l'homme impunment btonn perdait dans le public,
il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup.
Comme en tout il aimait l'clat, il alla au roi mme, se jeta  ses
genoux, demanda vengeance pour sa robe de prtre. Il l'aurait eue d'un
roi dvot; mais il se trouva l des gens qui dirent au roi que c'tait
affaire d'amour et fureur de maris tromps.

Au tribunal ecclsiastique de Poitiers, Grandier fut condamn 
pnitence et  tre banni de Loudun, donc dshonor comme prtre. Mais
le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore
pour lui l'autorit ecclsiastique dont relevait Poitiers,
l'archevque de Bordeaux, Sourdis. Ce prlat belliqueux, amiral et
brave marin, autant et plus que prtre, ne fit que hausser les paules
au rcit de ces peccadilles. Il innocenta le cur, mais en mme temps
lui conseilla sagement d'aller vivre partout, except  Loudun.

C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du
triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il
rentra dans Loudun au grand jour,  grand bruit; toutes le regardaient
des fentres; il marchait tenant un laurier.


Non content de cette folie, il menaait, voulait rparation. Ses
adversaires, ainsi pousss,  leur tour en pril, se rappelrent
l'affaire de Gauffridi, o le Diable, le pre du mensonge,
honorablement rhabilit, avait t accept en justice comme un bon
tmoin vridique, croyable pour l'glise et croyable pour les gens du
roi. Dsesprs, ils invoqurent un diable et ils l'eurent 
commandement. Il parut chez les Ursulines.

Chose hasardeuse. Mais que de gens intresss au succs! La suprieure
voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientt les yeux de la
cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur
victoire sur leurs rivaux, les prtres. Ils retrouvaient ces combats
populaires livrs au Diable en l'autre sicle, souvent (comme 
Soissons) devant la porte des glises, la terreur et la joie du peuple
 voir triompher le bon Dieu, l'aveu tir du Diable que Dieu est dans
le Sacrement, l'humiliation des huguenots convaincus par le dmon
mme.

Dans cette comdie tragique, l'exorciste reprsentait Dieu, ou tout au
moins c'tait l'archange terrassant le dragon. Il descendait des
chafauds puis, ruisselant de sueur, mais triomphant, port dans les
bras de la foule, bni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie.

Voil pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les
procs. On ne s'intressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours
le voir sortir du corps en crapaud noir (comme  Bordeaux en 1610).
Mais on tait du moins ddommag par une grande, une superbe mise en
scne. L'pre dsert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans
l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succs. Loudun eut
pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande arme
d'exorcistes diviss en plusieurs glises. Enfin Louviers, que nous
verrons, pour raviver un peu ce genre us, imagina des scnes de nuit
o les diables en religieuses,  la lueur des torches, creusaient,
tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachs.


L'affaire de Loudun commena par la suprieure et par une soeur
converse  elle. Elles eurent des convulsions, jargonnrent
diaboliquement. D'autres nonnes les imitrent, une surtout, hardie,
reprit le rle de la Louise de Marseille, le mme diable Lviathan,
le dmon suprieur de chicane et d'accusation.

Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs
s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par
quatre. Ils se partagent les glises. Les capucins  eux seuls en
occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet
auditoire effray, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des
diables. Six filles de la ville sont possdes. Et le simple rcit de
ces choses effroyables fait deux possdes  Chinon.

On en parla partout,  Paris,  la cour. Notre reine espagnole,
imaginative et dvote, envoie son aumnier; bien plus, lord Montaigu,
l'ancien papiste, son fidle serviteur, qui vit tout et crut tout,
rapporta tout au pape. Miracle constat. Il avait vu les plaies d'une
nonne, les stigmates marqus par le Diable sur les mains de la
suprieure.

Qu'en dit le roi de France? Toute sa dvotion tait tourne au Diable,
 l'enfer,  la crainte. On dit que Richelieu fut charm de l'y
entretenir. J'en doute; les diables taient essentiellement espagnols
et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'et t contre
Richelieu. Peut-tre en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya
sa nice pour tmoigner intrt  la chose.


La cour croyait. Mais Loudun mme ne croyait pas. Ses diables, pauvres
imitateurs des dmons de Marseille, rptaient le matin ce qu'on leur
apprenait le soir d'aprs le manuel connu du Pre Michalis. Ils
n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, rptition soigne
de la farce du jour, ne les eussent chaque nuit prpars et styls 
figurer devant le peuple.

Un ferme magistrat, le bailli de la ville, clata, vint lui-mme
trouver les fourbes, les menaa, les dnona. Ce fut aussi le jugement
tacite de l'archevque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il
envoya un rglement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur
arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les
trouva point possdes, ni folles, ni _malades_. Qu'taient-elles?
Fourbes  coup sr.

Ainsi continue dans le sicle ce beau duel du mdecin contre le
Diable, de la science et de la lumire contre le tnbreux mensonge.
Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan
continua bravement  Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire
n'tait que ridicule.

Le Dmon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais
les passions taient trop animes pour que la chose en restt l. Le
flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis
devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut
pris  partie par une riche demoiselle de la ville qu'il disait tre
matresse du cur. Comme calomniateur, il fut condamn  l'amende
honorable.

La suprieure tait perdue. On et aisment constat ce que vit plus
tard un tmoin, que ses stigmates taient une peinture, rafrachie
tous les jours. Mais elle tait parente d'un conseiller du roi,
Laubardemont, qui la sauva. Il tait justement charg de raser les
forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger
Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accus tait cur et ami
de la _Cordonnire de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de
Mdicis, qu'il s'tait fait le secrtaire de sa paroissienne, et, sous
son nom, avait crit un ignoble pamphlet.

Du reste, Richelieu et voulu tre magnanime et mpriser la chose,
qu'il l'et pu difficilement. Les capucins, le Pre Joseph,
spculaient l-dessus. Richelieu lui aurait donn une belle prise
contre lui prs du roi s'il n'et montr du zle. Certain M. Quillet,
qui avait observ srieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais
celui-ci craignit de l'couter, et le regarda de si mauvais oeil que
le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie.


Laubardemont arrive le 6 dcembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir
illimit. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une
horrible massue, pour craser une mouche.

Les magistrats furent indigns, le lieutenant civil avertit Grandier
qu'il l'arrterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit
arrter. Enlev  l'instant, sans forme de procs, mis aux cachots
d'Angers. Puis ramen, jet o? dans la maison et la chambre d'un de
ses ennemis qui en fait murer les fentres, pour qu'il touffe.
L'excrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier en lui enfonant
des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains
mmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur vengeance
pralable, l'avant-got du supplice!

On le trane aux glises, en face de ces filles,  qui Laubardemont a
rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamn
saoulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu'un jour
Grandier fut prs de prir sous leurs ongles.

Ne pouvant imiter l'loquence de la possde de Marseille, elles
supplaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des
prtendus diables pour lcher devant le public la bonde  la furie des
sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait our
l, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais.

Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant, le peu qu'on leur
soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public
trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrime_. Les
capucins, sans se dconcerter, dirent que, si ces dmons taient
faibles en latin, ils parlaient  merveille l'iroquois, le
topinambour.


La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre,
apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et
tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lche. Il
fit payer les exorcistes, payer les religieuses.

Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout  fait folle.
Aprs les paroles insenses vinrent les actes honteux. Les
exorcistes, sous prtexte de la fatigue des nonnes, les firent
promener hors de la ville, les promenrent eux-mmes. Et l'une d'elles
en revint enceinte. L'apparence du moins tait telle. Au cinquime ou
sixime mois, tout disparut, et le dmon qui tait en elle avoua la
malice qu'il avait eue de calomnier la pauvre religieuse par cette
illusion de grossesse. C'est l'historien de Louviers qui nous apprend
cette histoire de Loudun[69].

  [69] Esprit de Bosroger, p. 135.

On assure que le Pre Joseph vint secrtement, mais vit l'affaire
perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jsuites vinrent aussi,
exorcisrent, firent peu de chose, flairrent l'opinion, se drobrent
aussi.

Mais les moines, les capucins, taient si engags, qu'il ne leur
restait plus qu' se sauver par la terreur. Ils tendirent des piges
perfides au courageux bailli,  la baillive, voulant les faire prir,
teindre la future raction de la justice. Enfin ils pressrent la
commission d'expdier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller.
Les nonnes mmes leur chappaient. Aprs cette terrible orgie de
fureurs sensuelles et des cris impudiques pour faire couler le sang
humain, deux ou trois dfaillirent, se prirent en dgot, en horreur:
elles se vomissaient elles-mmes. Malgr le sort affreux qu'elles
avaient  attendre, si elles parlaient, malgr la certitude de finir
dans une basse-fosse[70], elles dirent dans l'glise qu'elles taient
damnes, qu'elles avaient jou le Diable, que Grandier tait innocent.

  [70] C'tait l'usage encore; voir Mabillon.

Elles se perdirent, mais n'arrtrent rien. Une rclamation gnrale
de la ville au roi n'arrta rien. On condamna Grandier  tre brl
(18 aot 1634). Telle tait la rage de ses ennemis, qu'avant le bcher
ils exigrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantt partout
l'aiguille pour chercher la marque du Diable. Un des juges et voulu
qu'on lui arracht mme les ongles, mais le chirurgien refusa.

On craignait l'chafaud, les dernires paroles du patient. Comme on
avait trouv dans ses papiers un crit contre le clibat des prtres,
ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mmes esprit fort. On se
souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pense
avaient lances contre leurs juges, on se rappelait le mot suprme de
Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui
dit que, s'il tait sage, on lui sauverait la flamme, qu'on
l'tranglerait pralablement. Le faible prtre, homme de chair, donna
encore ceci  la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien
sur le chemin et rien sur l'chafaud. Quand on le vit bien li au
poteau, toute chose prte, et le feu dispos pour l'envelopper
brusquement de flamme et de fume, un moine, son propre confesseur,
sans attendre le bourreau, mit le feu au bcher. Le patient, engag,
n'eut que le temps de dire: Ah! vous m'avez tromp! Mais les
tourbillons s'levrent et la fournaise de douleurs... On n'entendit
plus que des cris.

Richelieu, dans ses _Mmoires_, parle peu de cette affaire et avec une
honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui
vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant
les exorcistes, en lchant la bride aux capucins, en les laissant
triompher par la France, encourag, tent la fourberie. Gauffridi,
renouvel par Grandier, va reparatre encore plus sale, dans l'affaire
de Louviers.

C'est justement en 1634 que les diables, chasss de Poitou, passent en
Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans
invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Lviathan de
Provence, contrefait  Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se
tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues
de Sodome. Hlas! tout  l'heure,  Louviers, il perd son audace mme;
il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit.




VIII

POSSDES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT (1633-1647)


Si Richelieu n'et refus l'enqute que demandait le Pre Joseph
contre les directeurs _illumins_, on aurait d'tranges lumires sur
l'intrieur des clotres, la vie des religieuses. Au dfaut,
l'histoire de Louviers, beaucoup plus instructive que celles d'Aix et
de Loudun, nous montre que le directeur, quoiqu'il et dans
l'_illuminisme_ un nouveau moyen de corruption, n'en employait pas
moins les vieilles fraudes de sorcellerie, d'apparitions diaboliques,
angliques, etc.[71]

  [71] Il tait trop facile de tromper celles qui dsiraient
  l'tre. Le clibat tait alors plus difficile qu'au Moyen-ge,
  les jenes, les saignes monastiques ayant diminu. Beaucoup
  mouraient de cette vie cruellement inactive et de plthore
  nerveuse. Elles ne cachaient gure leur martyre, le disaient 
  leurs soeurs,  leur confesseur,  la Vierge. Chose touchante,
  bien plus que ridicule, et digne de piti. On lit dans un
  registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse;
  elle disait innocemment  la Madone: De grce, Sainte Vierge,
  donnez-moi quelqu'un avec qui je puisse pcher (dans Lasteyrie,
  _Confession_, p. 205). Embarras rel pour le directeur, qui, quel
  que ft son ge, tait en pril. On sait l'histoire d'un certain
  couvent russe: un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez
  les ntres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours.
  Elles croyaient communment qu'un saint ne peut que sanctifier,
  et qu'un tre pur purifie. Le peuple les appelait en riant les
  _sanctifies_. (L'Estoile.) Cette croyance tait fort srieuse
  dans les clotres. (Voy. le capucin Esprit de Bosroger, ch. XI,
  p. 156.)

Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans,
le premier, David, est _illumin_ et molinosiste (avant Molinos); le
second, Picart, agit _par le Diable_ et comme sorcier; le troisime,
Boul, sous la figure d'ange.

Voici le livre capital sur cette affaire:

_Histoire de Magdelaine Bavent_, religieuse de Louviers, avec son
interrogatoire, etc., 1652, in-quarto, Rouen[72].--La date de ce livre
explique la parfaite libert avec laquelle il fut crit. Pendant la
Fronde, un prtre courageux, un oratorien, ayant trouv aux prisons de
Rouen cette religieuse, osa crire sous sa dicte l'histoire de sa
vie.

  [72] Je ne connais aucun livre plus important, plus terrible,
  plus digne d'tre rimprim (_Bibl. imp._, Z, _ancien 1016_).
  C'est l'histoire la plus forte en ce genre.--La _Pit afflige_,
  du capucin Esprit de Bosroger, est un livre immortel dans les
  annales de la btise humaine. J'en ai tir, au chapitre
  prcdent, des choses surprenantes qui pouvaient le faire brler;
  mais je me suis gard de copier les liberts amoureuses que
  l'ange Gabriel y prend avec la Vierge, ses baisers de colombe,
  etc.--Les deux admirables pamphlets du vaillant chirurgien Yvelin
  sont  la Bibliothque de Sainte-Genevive. L'_Examen_ et
  l'_Apologie_ se trouvent dans un volume reli et mal intitul:
  _loges de Richelieu_ (Lettre X, 550). L'_Apologie_ s'y trouve en
  double au volume Z, 899.

Madeleine, ne  Rouen en 1607, fut orpheline  neuf ans. A douze, on
la mit en apprentissage chez une lingre. Le confesseur de la maison,
un franciscain, y tait le matre absolu; cette lingre, faisant des
vtements de religieuses, dpendait de l'glise. Le moine faisait
croire aux apprenties (enivres sans doute par la belladone et autres
breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat et les mariait au
diable Dagon. Il en possdait trois, et Madeleine,  quatorze ans, fut
la quatrime.

Elle tait fort dvote, surtout  saint Franois. Un monastre de
Saint-Franois venait d'tre fond  Louviers par une dame de Rouen,
veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait
que cette oeuvre aidt au salut de son mari. Elle consulta l-dessus
un saint homme, le vieux prtre David, qui dirigea la nouvelle
fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce
couvent, pauvre et sombre, n d'une si tragique origine, semblait un
lieu d'austrit. David tait connu par un livre bizarre et violent
contre les abus qui salissaient les clotres, le _Fouet des
paillards_[73]. Toutefois, cet homme si svre avait des ides fort
tranges de la puret. Il tait _adamite_, prchait la nudit qu'Adam
eut dans son innocence. Dociles  ses leons, les religieuses du
clotre de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre
 l'obissance, exigeaient (en t sans doute) que ces jeunes ves
revinssent  l'tat de la mre commune. On les exerait ainsi dans
certains jardins rservs et  la chapelle mme. Madeleine, qui, 
seize ans, avait obtenu d'tre reue comme novice, tait trop fire
(trop pure alors peut-tre) pour subir cette vie trange. Elle dplut
et fut gronde pour avoir,  la communion, essay de cacher son sein
avec la nappe de l'autel.

  [73] Voy. Floquet, _Parl. de Normandie_, t. V, p. 636.

Elle ne dvoilait pas plus volontiers son me, ne se confessait pas 
la suprieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents et que les
abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutt au vieux David, qui la
spara des autres. Lui-mme se confiait  elle dans ses maladies. Il
ne lui cacha point sa doctrine intrieure, celle du couvent,
l'illuminisme: Le corps ne peut souiller l'me. Il faut, par le pch
qui rend humble et gurit de l'orgueil, tuer le pch, etc. Les
religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre
elles, effrayrent Madeleine de leur dpravation (p. 41 et _passim_).
Elle s'en loigna, resta  part, dehors, obtint de devenir tourire.


Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand ge ne lui
avait gure permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le cur Picart,
son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession il ne lui
parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule  la
chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui dfendaient
tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulgut leurs petits
mystres. Cela la livrait  Picart. Il l'attaqua malade, elle tait
presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que
David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin
par la piti, en faisant le malade lui-mme, la priant de venir chez
lui. Ds lors il en fut matre, et il parat qu'il lui troubla
l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y
tre enleve avec lui, tre autel et victime. Ce qui n'tait que trop
vrai.

Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs striles du sabbat. Il brava
le scandale et la rendit enceinte.

Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient. Elles
dpendaient aussi de lui par l'intrt. Son crdit, son activit, les
aumnes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi
leur couvent. Il leur btissait une grande glise. On a vu par
l'affaire de Loudun quelles taient l'ambition, les rivalits de ces
maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une
l'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait
lev au rle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. Mon
coeur, disait-il  Madeleine, c'est moi qui btis cette superbe
glise. Aprs ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu
pas?

Ce seigneur ne se gnait gure. Il paya pour elle une dot, et de soeur
laie qu'elle tait, il la fit religieuse, pour que, n'tant plus
tourire, et vivant  l'intrieur, elle pt commodment accoucher ou
avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
taient dispenss d'appeler les mdecins. Madeleine (_Interrog._, p.
13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
devinrent les nouveau-ns.


Picart, dj g, craignait la lgret de Madeleine, qu'elle ne
convolt un matin  quelque autre confesseur  qui elle dirait ses
remords. Il prit un moyen excrable pour se l'attacher sans retour.
Il exigea d'elle un testament o elle promettait _de mourir quand il
mourrait, et d'tre o il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
esprit. Devait-il, avec lui, l'entraner dans sa fosse? Devait-il la
mettre en enfer? Elle se crut  jamais perdue. Devenue sa proprit,
son me damne, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
prostituait dans un sabbat  quatre, avec son vicaire Boull et une
autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
par un charme magique. Une hostie, trempe du sang de Madeleine,
enterre au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.

C'tait justement l'anne o Urbain Grandier fut brl. On ne parlait
par toute la France que des diables de Loudun. Le pnitencier
d'vreux, qui avait t un des acteurs de cette scne, en rapportait
en Normandie les terribles rcits. Madeleine se sentit possde,
battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
Peu  peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
prouvrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
demand secours  un capucin, puis  l'vque d'vreux. La suprieure,
qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
richesse qu'une semblable affaire avait donnes au couvent de Loudun.
Mais, pendant six annes, l'vque fit la sourde oreille, craignant
sans doute Richelieu, qui essayait alors une rforme des clotres.

Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut gure qu'au moment de sa
mort et de la mort de Louis XIII, dans la dbcle qui suivit, sous la
reine et sous Mazarin, que les prtres se remirent aux oeuvres
surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart tait mort,
et l'on craignait moins une affaire o cet homme dangereux et pu en
accuser bien d'autres. Pour combattre les visions de Madeleine, on
chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
certaine soeur Anne de la Nativit, sanguine et hystrique, au besoin
furieuse et demi-folle, jusqu' croire ses propres mensonges. Le duel
fut organis comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
voyait le Diable tout nu  ct de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
avait vu Anne au sabbat, avec la suprieure, la mre vicaire et la
mre des novices. Rien de nouveau, du reste. C'tait un rchauff des
deux grands procs d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
relations imprimes. Nul esprit, nulle invention.

L'accusatrice Anne et son diable Lviathan avaient l'appui du
pnitencier d'vreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
avis, l'vque d'vreux ordonne de dterrer Picart, pour que son
corps, loign du couvent, en loigne les diables. Madeleine,
condamne sans tre entendue, doit tre dgrade, visite, pour
trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
robe; la voil nue, misrable jouet d'une indigne curiosit, qui et
voulu fouiller jusqu' son sang pour pouvoir la brler. Les
religieuses ne se remirent  personne de cette cruelle visite qui
tait dj un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
vrifirent si elle tait grosse, la rasrent partout, et de leurs
aiguilles piques, plantes dans la chair palpitante, recherchrent
s'il y avait une place insensible, comme doit tre le signe du
Diable. Partout elles trouvrent la douleur; si elles n'eurent le
bonheur de la prouver sorcire, du moins elles jouirent des larmes et
des cris.


Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la dclaration de son
diable, l'vque condamna Madeleine, que la visite justifiait,  un
ternel _in-pace_. Son dpart, disait-on, calmerait le couvent. Il
n'en fut pas ainsi. Le diable svit encore plus; une vingtaine de
religieuses criaient, prophtisaient, se dbattaient.

Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris mme. Un
jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui dj avait vu la farce de
Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amen avec lui un
magistrat fort clairvoyant, conseiller des Aides  Rouen. Ils y mirent
une attention persvrante, s'tablirent  Louviers, tudirent
pendant dix-sept jours.

Du premier jour, ils virent le comprage. Une conversation qu'ils
avaient eue avec le pnitencier d'vreux, en entrant  la ville, leur
fut redite (comme chose rvle) par le diable de la soeur Anne.
Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise
en scne tait fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches,
les lumires vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on
n'avait pas eus  Loudun. La mthode tait simple, du reste; une des
possdes disait: On trouvera un charme  tel point du jardin. On
creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat
sceptique, ne bougeait des cts de l'actrice principale, la soeur
Anne. Au bord mme d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa
main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle
allait jeter dans la terre.

Les exorcistes, pnitenciers, prtres et capucins, qui taient l,
furent couverts de confusion. L'intrpide Yvelin, de son autorit,
commena une enqute et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux
religieuses, il y en avait, dit-il, six _possdes_ qui eussent mrit
correction. Dix-sept autres, les _charmes_, taient des victimes, un
troupeau de filles agites du mal des clotres. Il le formule avec
prcision; elles sont rgles, mais hystriques, gonfles d'orages 
la matrice, lunatiques surtout, et dvoyes d'esprit. La contagion
nerveuse les a perdues. La premire chose  faire est de les sparer.

Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les
prtres reconnaissent le caractre surnaturel des possdes. _Elles
prdisent_, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elles traduisent,
d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut
le dpart de la Vierge). _Elles savent le grec_ devant le peuple de
Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles
font des sauts, des tours_, les plus faciles, montent  un gros tronc
d'arbre o monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de
terrible et vraiment _contre la nature_, c'est de dire des choses
sales, qu'un homme ne dirait jamais.

Le chirurgien rendait grand service  l'humanit en leur tant le
masque. Car on poussait la chose; on allait faire d'autres victimes.
Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait  David ou
 Picart, sur lesquels telle ou telle personne tait nomme sorcire,
dsigne  la mort. Chacun tremblait d'tre nomm. De proche en proche
gagnait la terreur ecclsiastique.

C'tait dj le temps pourri de Mazarin, le dbut de la faible Anne
d'Autriche. Plus d'ordre, plus de gouvernement. Il n'y avait plus
qu'un mot dans la langue: _La reine est si bonne_. Cette bont
donnait au clerg une chance pour dominer. L'autorit laque tant
enterre avec Richelieu, vques, prtres et moines allaient rgner.
L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir.
Des voix gmissantes vinrent  la bonne reine, non celles des
victimes, mais celles des fripons pris en flagrant dlit. On s'en alla
pleurer  la cour pour la religion outrage.

Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant
depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il ne
revnt de Louviers  Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne
d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en
enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clerg.
Ils ne manqurent pas de trouver que l'affaire de Louviers tait
surnaturelle, au-dessus de tout art humain.

Tout autre qu'Yvelin se ft dcourag. Ceux de Rouen qui taient
mdecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce
frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina dans une brochure
qui restera. Il accepte ce grand duel de la science contre le clerg,
dclare (comme Wyer au seizime sicle) que le vrai juge en ces
choses n'est pas le prtre, mais l'homme de science. A grand'peine,
il trouva quelqu'un qui ost imprimer, mais personne qui voult
vendre. Alors, ce jeune homme hroque se fit en plein soleil
distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
passants. On trouvait  la fin le procs-verbal de la honteuse fraude,
le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pice sans
rplique qui constatait leur infamie.


Revenons  la misrable Madeleine. Le pnitencier d'vreux, son
ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
p. 67), l'emportait, comme sa proie, au fond de l'_in-pace_ piscopal
de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous
la cave une basse-fosse o la crature humaine fut mise dans les
tnbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait
crever l, n'avaient pas mme eu la charit de lui donner un peu de
linge pour panser son ulcre (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
et de malpropret, couche dans son ordure. La nuit perptuelle tait
trouble d'un va-et-vient inquitant de rats voraces, redouts aux
prisons, sujets  manger des nez, des oreilles.

Mais l'horreur de tout cela n'galait pas encore celle que lui
donnait son tyran, le pnitencier. Il venait chaque jour dans la cave
au-dessus, parler au trou de l'_in-pace_, menacer, commander, et la
confesser malgr elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres
personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle n'expirt, la
tira un moment de l'_in-pace_, la mit dans la cave suprieure. Puis,
furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son gout d'en bas.

La lumire entrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout  coup, cela
combla son dsespoir. L'ulcre s'tait ferm, et elle avait plus de
force. Elle fut prise au coeur d'un furieux dsir de la mort. Elle
avalait des araignes, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle
pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouv un mchant fer coupant,
elle travailla  se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit
mou, le ventre, et s'enfona le fer dans les entrailles. Quatre heures
durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui russit. Cette plaie
mme se ferma bientt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait
plus forte. La mort du coeur n'y faisait rien.

Elle redevint une femme, hlas! et dsirable encore, une tentation
pour ses geliers, valets brutaux de l'vch, qui, malgr l'horreur
de ce lieu, l'infection et l'tat de la malheureuse, venaient se jouer
d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcire. Un ange la secourut,
dit-elle. Elle se dfendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se
dfendit pas d'elle-mme. La prison dprave l'esprit. Elle rvait le
Diable, l'appelait  la visiter, implorait le retour des joies
honteuses, atroces, dont il la navrait  Louviers. Il ne daignait
plus revenir. La puissance des songes tait finie en elle, les sens
dpravs, mais teints. D'autant plus revint-elle au dsir du suicide.
Un gelier lui avait donn une drogue pour dtruire les rats du
cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrta (un ange ou un dmon?)
qui la rservait pour le crime.

Tombe ds lors  l'tat le plus vil,  un indicible nant de lchet,
de servilit, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle
n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brlt? Plusieurs y
renonaient. L'implacable pnitencier seul y pensait encore. Il offrit
de l'argent  un sorcier d'vreux qu'on tenait en prison s'il voulait
tmoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).

Mais on pouvait dsormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
en faire un faux tmoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
qu'on voulait perdre un homme, on la tranait  Louviers,  vreux.
Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
On l'amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nomm Duval.
Le pnitencier lui dicta, elle rpta docilement; il lui dit  quel
signe elle reconnatrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brl!

Elle avoue cet horrible crime, et frmit de penser qu'elle en rpondra
devant Dieu. Elle tomba dans un tel mpris, qu'on ne daigna plus la
garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
les cls. O aurait-elle t, devenue un objet d'horreur? Le monde,
ds lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde tait son
cachot.

Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les parlements
restaient l'unique autorit. Celui de Rouen, jusque-l le plus
favorable au clerg, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
il procdait, rgnait, brlait. Une simple dcision d'vque avait
fait dterrer Picart, jeter  la voirie. Maintenant on passait au
vicaire Boull, et on lui faisait son procs. Le Parlement couta la
plainte des parents de Picart, et condamna l'vque d'vreux  le
replacer  ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boull, se
chargea du procs, et  cette occasion tira enfin d'vreux la
misrable Madeleine, et la prit aussi  Rouen.

On craignait fort qu'il ne ft compromettre et le chirurgien Yvelin et
le magistrat qui avait pris en flagrant dlit la fraude des
religieuses. On courut  Paris. Le fripon Mazarin protgea les
fripons; toute l'affaire fut appele au Conseil du roi, tribunal
indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la
charge tait d'enterrer, d'touffer, de faire la nuit en toute chose
de justice.

En mme temps, des prtres doucereux, aux cachots de Rouen,
consolrent Madeleine, la confessrent, lui enjoignirent pour
pnitence de demander pardon  ses perscutrices, les religieuses de
Louviers. Ds lors, quoi qu'il advnt, on ne put plus faire tmoigner
contre elles Madeleine ainsi lie. Triomphe du clerg. Le capucin
Esprit de Bosroger, un des fourbes exorcistes, a chant ce triomphe
dans sa _Pit afflige_, burlesque monument de sottise o il accuse,
sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit dfendre. On a vu un peu
plus haut (dans une note) le beau texte du capucin o il donne pour
leons des anges les maximes honteuses qui eussent effray Molinos.

La Fronde fut, je l'ai dit, une rvolution d'honntet. Les sots n'ont
vu que la forme, le ridicule; le fond, trs grave, fut une raction
morale. En aot 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1 qu'on dtruist la Sodome de
Louviers, que les filles disperses fussent remises  leurs parents;
2 que dsormais les vques de la province envoyassent quatre fois
par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour
rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point.

Cependant il fallait une consolation au clerg. On lui donna les os de
Picart  brler, et le corps vivant de Boull, qui, ayant fait amende
honorable  la cathdrale, fut tran sur la claie au March aux
poissons, o il fut dvor des flammes (21 aot 1647). Madeleine, ou
plutt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.




IX

SATAN TRIOMPHE AU XVIIe SICLE


La Fronde est un Voltaire. L'esprit voltairien, aussi vieux que la
France, mais longtemps contenu, clate en politique et bientt en
religion. Le grand roi veut en vain imposer un srieux solennel. Le
rire continue en dessous.

Mais n'est-ce donc que rire et rise? Point du tout, c'est l'avnement
de la Raison. Par Keppler, Galile, par Descartes et Newton, s'tablit
triomphalement le dogme raisonnable, la foi  l'_immutabilit des lois
de la Nature_. Le miracle n'ose plus paratre, ou, quand il l'ose, il
est siffl.

Pour parler mieux encore, les fantasques miracles du caprice ayant
disparu, apparat le grand miracle universel et d'autant plus divin
qu'il est plus rgulier.

C'est la grande Rvolte qui dcidment a vaincu. Vous la reconnaissez
dans les formes hardies de ces premires explosions, dans l'ironie de
Galile, dans le doute absolu dont part Descartes pour commencer sa
construction. Le Moyen-ge et dit: C'est l'esprit du _Malin_.

Victoire non ngative pourtant, mais fort affirmative et de ferme
fondation. L'_esprit de la Nature et les sciences de la Nature_, ces
proscrits du vieux temps, rentrent irrsistibles. C'est la Ralit, la
Substance elle-mme qui vient chasser les vaines ombres.

On avait follement dit: Le grand Pan est mort. Puis, voyant qu'il
vivait, on l'avait fait un Dieu du mal;  travers le chaos, on pouvait
s'y tromper. Mais le voici qui vit, et qui vit harmonique dans la
sublime fixit des lois qui dirigent l'toile et qui non moins
dirigent le mystre profond de la vie.


On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point
contradictoires: l'esprit de Satan a vaincu, mais c'est fait de la
sorcellerie.

Toute thaumaturgie, diabolique ou sacre, est bien malade alors.
Sorciers, thologiens, sont galement impuissants. Ils sont  l'tat
d'empiriques, implorant en vain d'un hasard surnaturel et du caprice
de la Grce les merveilles que la science ne demande qu' la Nature, 
la Raison.

Les jansnistes, si zls, n'obtiennent en tout ce sicle qu'un tout
petit miracle ridicule. Moins heureux encore les jsuites, si
puissants et si riches, ne peuvent  aucun prix s'en procurer, et se
contentent des visions d'une fille hystrique, soeur Marie Alacoque,
normment sanguine, qui ne voyait que sang. Devant une telle
impuissance, la magie, la sorcellerie pourront se consoler.

Notez qu'en cette dcadence de la foi au surnaturel, l'un suit
l'autre. Ils taient lis dans l'imagination, dans la terreur du
Moyen-ge. Ils sont lis encore dans le rire et dans le ddain. Quand
Molire se moqua du Diable et des chaudires bouillantes, le clerg
s'mut fort; il sentit que la foi au Paradis baissait d'autant.

Un gouvernement tout laque, celui du grand Colbert (qui fut longtemps
le vrai roi), ne cache pas son mpris de ces vieilles questions. Il
vide les prisons des sorciers qu'y entassait encore le Parlement de
Rouen, _dfend aux tribunaux d'admettre l'accusation de sorcellerie_
(1672). Ce Parlement rclame et fait trs bien entendre qu'en niant la
sorcellerie, on compromet bien d'autres choses. En doutant des
mystres d'en bas, on branle dans beaucoup d'mes la croyance aux
mystres d'en haut.


Le Sabbat disparat. Et pourquoi? C'est qu'il est partout. Il entre
dans les moeurs. Ses pratiques sont la vie commune.

On disait du Sabbat: Jamais femme n'en revint enceinte. On
reprochait au Diable,  la sorcire, d'tre l'ennemi de la gnration,
de dtester la vie, d'aimer la mort et le nant, etc. Et il se trouve
justement qu'au pieux dix-septime sicle, o la sorcire expire[74],
l'amour de la strilit et la peur d'engendrer sont la maladie
gnrale.

  [74] Je ne prends pas la Voisin pour sorcire, ni pour sabbat la
  contrefaon qu'elle en faisait pour amuser des grands seigneurs
  blass, Luxembourg et Vendme, son disciple, et les effrontes
  Mazarines. Des prtres sclrats, associs  la Voisin, leur
  disaient secrtement la Messe noire, et plus obscne certainement
  qu'elle n'avait pu tre jadis devant tout un peuple. Dans une
  misrable victime, autel vivant, on piloriait la nature. Une
  femme livre  la rise! horreur!... jouet bien moins des hommes
  encore que de la cruaut des femmes, d'une Bouillon, insolente,
  effrne, ou de la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en
  poisons (1681).

Si Satan lit, il a sujet de rire en lisant les casuistes ses
continuateurs. Y a-t-il pourtant quelque diffrence? Oui. Satan, dans
des temps effroyables, fut prvoyant pour l'affam; il eut piti du
pauvre. Mais ceux-ci ont piti du riche. Le riche, avec ses vices, son
luxe, sa vie de cour, est un ncessiteux, un misrable, un mendiant.
Il vient en confession, humblement, menaant, extorquer du docteur une
autorisation de pcher en conscience. Un jour quelqu'un fera (si on en
a le courage) la surprenante histoire des lchets du casuiste qui
veut garder son pnitent, des expdients honteux o il descend. De
Navarro  Escobar, un marchandage trange se fait aux dpens de
l'pouse, et on dispute encore un peu. Mais ce n'est pas assez. Le
casuiste est vaincu, lche tout. De Zoccoli  Liguori (1670-1770), il
ne dfend plus la nature.

Le Diable, au Sabbat, comme on sait, eut deux visages, l'un d'en haut,
menaant, et l'autre au dos, burlesque. Aujourd'hui qu'il n'en a que
faire, il donnera ce dernier gnreusement au casuiste.

Ce qui doit amuser Satan, c'est que ses fidles se trouvent alors chez
les honntes gens, les mnages srieux qui se gouvernent par
l'glise[75]. La mondaine, qui relve sa maison par la grande
ressource du temps, l'adultre lucratif, se rit de la prudence et suit
la nature hardiment. La famille dvote ne suit que son Jsuite. Pour
conserver, concentrer la fortune, pour laisser un fils riche, elle
entre aux voies obliques de la spiritualit nouvelle. Dans l'ombre et
le secret, la plus fire, au prie-Dieu, s'ignore, s'oublie, s'absente,
suit la leon de Molinos: Nous sommes ici bas pour souffrir! Mais la
pieuse indiffrence,  la longue, adoucit, endort. On obtient un
nant.--La mort? Pas tout  fait. Sans se mler, ni rpondre des
choses, on en a l'cho, vague et doux. C'est comme un hasard de la
Grce, suave et pntrante, nulle part plus qu'aux abaissements o
s'clipse la volont.

  [75] La strilit va toujours croissant dans le dix-septime
  sicle, spcialement dans les familles ranges, rgles  la
  stricte mesure du confessionnal. Prenez mme les jansnistes.
  Suivez les Arnauld; voici leur dcroissance: d'abord vingt
  enfants, quinze enfants; puis cinq! et enfin plus d'enfant. Cette
  race nergique (et mle aux vaillants Colbert) finit-elle par
  nervation? Non. Elle s'est resserre peu  peu pour faire un
  an riche, un grand seigneur et un ministre. Elle y arrive et
  meurt de son ambitieuse prudence, certainement autorise.

Exquises profondeurs... Pauvre Satan! que tu es dpass! Humilie-toi,
admire, et reconnais tes fils.


Les mdecins, qui bien plus encore sont ses fils lgitimes, qui
naquirent de l'empirisme populaire qu'on appelait sorcellerie, eux ses
hritiers prfrs  qui il a laiss son plus haut patrimoine, ne s'en
souviennent pas assez. Ils sont ingrats pour la sorcire qui les a
prpars.

Ils font plus. A ce roi dchu,  leur pre et auteur, ils infligent
certains coups de fouet... _Tu quoque, fili mi!..._ Ils donnent contre
lui des armes cruelles aux rieurs.

Dj ceux du seizime sicle se moquaient de l'Esprit, qui de tout
temps, des sibylles aux sorcires, agita et gonfla la femme. Ils
soutenaient qu'il n'est ni diable, ni Dieu, mais, comme disait le
Moyen-ge: le Prince de l'air. Satan ne serait qu'une maladie!

La _possession_ ne serait qu'un effet de la vie captive, assise, sche
et tendue, des clotres. Les six mille cinq cents diables de la petite
Madeleine de Gauffridi, les lgions qui se battaient dans le corps des
nonnes exaspres de Loudun, de Louviers, ces docteurs les appellent
des orages physiques. Si ole fait trembler la terre, dit Yvelin,
pourquoi pas le corps d'une fille! Le chirurgien de la Cadire (qu'on
va voir tout  l'heure) dit froidement: Rien autre chose qu'une
suffocation de matrice.

trange dchance! L'effroi du Moyen-ge vaincu, mis en droute devant
les plus simples remdes, les exorcismes  la Molire, fuirait et
s'vanouirait?

C'est trop rduire la question. Satan est autre chose. Les mdecins
n'en voient ni le haut, ni le bas,--ni sa haute Rvolte dans la
science,--ni les tranges compromis d'intrigue dvote et d'impuret
qu'il fait vers 1700, unissant Priape et Tartufe.

On croit connatre le dix-huitime sicle, et l'on n'a jamais vu une
chose essentielle qui le caractrise.

Plus sa surface, ses couches suprieures, furent civilises,
claires, inondes de lumire, plus hermtiquement se ferma
au-dessous la vaste rgion du monde ecclsiastique, du couvent, des
femmes crdules, maladives et prtes  tout croire. En attendant
Cagliostro, Mesmer et les magntiseurs qui viendront vers la fin du
sicle, nombre de prtres exploitent la dfunte sorcellerie. Ils ne
parlent que d'ensorcellements, en rpandent la peur, et se chargent de
chasser les diables par des exorcismes indcents. Plusieurs font les
sorciers, sachant bien qu'ils y risquent peu, qu'on ne brlera plus
dsormais. Ils se sentent gards par la douceur du temps, par la
tolrance que prchent leurs ennemis les philosophes, par la lgret
des grands rieurs, qui croient tout fini, si l'on rit. Or, c'est
justement parce qu'on rit que ces tnbreux machinistes vont leur
chemin et craignent peu. L'esprit nouveau, c'est celui du Rgent,
sceptique et dbonnaire. Il clate aux _Lettres persanes_, il clate
partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le sicle,
Voltaire. Si le sang humain coule, tout son coeur se soulve. Pour
tout le reste, il rit. Peu  peu la maxime du public mondain parat
tre: Ne rien punir, et rire de tout.

La tolrance permet au cardinal Tencin d'tre publiquement le mari de
sa soeur. La tolrance assure les matres des couvents dans une
possession paisible des religieuses, jusqu' dclarer les grossesses,
constater lgalement les naissances[76]. La tolrance excuse le Pre
Apollinaire, pris dans un honteux exorcisme[77]. Cauvrigny, le galant
Jsuite, idole des couvents de province, n'expie ses aventures que par
un rappel  Paris, c'est--dire un avancement.

  [76] Exemple. Le noble chapitre des chanoines de Pignan, qui
  avait l'honneur d'tre reprsent aux tats de Provence, ne
  tenait pas moins firement  la possession publique des
  religieuses du pays. Ils taient seize chanoines. La prvt, en
  une seule anne, reut des nonnes seize dclarations de
  grossesse. (_Histoire manuscrite de Besse_, par M. Renoux,
  communique par M. Th.). Cette publicit avait cela de bon que le
  crime monastique, l'infanticide dut tre moins commun. Les
  religieuses, soumises  ce qu'elles considraient comme une
  charge de leur tat, au prix d'une petite honte, taient humaines
  et bonnes mres. Elles sauvaient du moins leurs enfants. Celles
  de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans, qui les
  adoptaient, s'en servaient, les levaient avec les leurs. Ainsi
  nombre d'agriculteurs sont connus aujourd'hui mme pour enfants
  de la noblesse ecclsiastique de Provence.

  [77] Garinet, 314.

Autre ne fut la punition du fameux jsuite Girard: il mrita la corde
et fut combl d'honneur, mourut en odeur de saintet. C'est l'affaire
la plus curieuse du sicle. Elle fait toucher au doigt la mthode du
temps, le mlange grossier des machines les plus opposes. Les
suavits dangereuses du _Cantiques des cantiques_ taient, comme
toujours, la prface. On continuait par Marie Alacoque, par le mariage
des coeurs sanglants, assaisonn des morbides douceurs de Molinos.
Girard y ajouta le souffle diabolique et les terreurs de
l'ensorcellement. Il fut le diable et il fut l'exorciste. Enfin, chose
terrible, l'infortune qu'il immola barbarement, loin d'obtenir
justice, fut poursuivie  mort. Elle disparut, probablement; enferme
par lettre de cachet, et plonge vivante au spulcre.




X

LE PRE GIRARD ET LA CADIRE (1730)


Les Jsuites avaient du malheur. tant si bien  Versailles, matres 
la cour, ils n'avaient pas le moindre crdit du ct de Dieu. Pas le
plus petit miracle. Les jansnistes abondaient du moins en touchantes
lgendes. Nombre infini de cratures malades, d'infirmes, de boiteux,
de paralytiques, trouvaient au tombeau du diacre Pris un moment de
gurison. Ce malheureux peuple cras par une suite effroyable de
flaux (le grand Roi, premier flau, puis la Rgence, le Systme qui
firent tant de mendiants), ce peuple venait demander son salut  un
pauvre homme de bien, un vertueux imbcile, un saint, malgr ses
ridicules. Et pourquoi rire aprs tout? Sa vie est bien plus touchante
encore que risible. Il ne faut pas s'tonner si ces bonnes gens, mus,
au tombeau de leur bienfaiteur, oubliaient tout  coup leurs maux. La
gurison ne durait gure; n'importe, le miracle avait eu lieu, celui
de la dvotion, du bon coeur, de la reconnaissance. Plus tard, la
friponnerie se mla  tout cela; mais alors (1728) ces tranges scnes
populaires taient trs pures.

Les jsuites auraient tout donn pour avoir le moindre de ces miracles
qu'ils niaient. Ils travaillaient depuis prs de cinquante ans  orner
de fables et de petits contes leur lgende du Sacr-Coeur, l'histoire
de Marie Alacoque. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ils avaient tch
de faire croire que leur confrre, Jacques II, non content de gurir
les crouelles (en qualit de roi de France), aprs sa mort s'amusait
 faire parler les muets, faire marcher droit les boiteux, redresser
les louches. Les guris louchaient encore plus. Quant aux muets, il se
trouva, par malheur, que celle qui jouait ce rle tait une coquine
avre, prise en flagrant dlit de vol. Elle courait les provinces,
et,  toutes les chapelles de saints renomms, elle tait gurie par
miracle et recevait les aumnes; puis recommenait ailleurs.

Pour se procurer des miracles, le Midi vaut mieux. Il y a des femmes
nerveuses, de facile exaltation, propres  faire des somnambules, des
miracules, des stigmatises, etc.

Les Jsuites avaient  Marseille un vque  eux, Belzunce, homme de
coeur et de courage, illustre depuis la fameuse peste, mais crdule et
fort born, sous l'abri duquel on pouvait hasarder beaucoup. Ils
avaient mis prs de lui un Jsuite franc-comtois, qui ne manquait pas
d'esprit; qui, avec une apparence austre, n'en prchait pas moins
agrablement dans le genre fleuri, un peu mondain, qu'aiment les
dames. Vrai Jsuite qui pouvait russir de deux manires, ou par
l'intrigue fminine, ou par le _santissimo_. Girard n'avait pour lui
ni l'ge ni la figure; c'tait un homme de quarante-sept ans, grand,
sec, qui semblait extnu; il avait l'oreille un peu dure, l'air sale
et crachait partout (pages 50, 69, 254)[78]. Il avait enseign
longtemps, jusqu' l'ge de trente-sept ans, et gardait certains gots
de collge. Depuis dix ans, c'est--dire depuis la grande peste, il
tait confesseur de religieuses. Il y avait russi et avait obtenu sur
elles un assez grand ascendant en leur imposant ce qui lui semblait le
plus contraire au temprament de ces Provenales, les doctrines et les
disciplines de la mort mystique, la passivet absolue, l'oubli parfait
de soi-mme. Le terrible vnement avait aplati les courages, nerv
les coeurs, amollis d'une certaine langueur morbide. Les Carmlites de
Marseille, sous la conduite de Girard, allaient loin dans ce
mysticisme,  leur tte une certaine soeur Rmusat, qui passait pour
sainte.

  [78] Dans une affaire si discute, je cite constamment, et
  surtout un volume in-folio: _Procdure du Pre Girard et de la
  Cadire_. Aix, 1733. Pour ne pas multiplier les notes, j'indique
  seulement dans mon texte la page de ce volume.

Les Jsuites, malgr ce succs, ou peut-tre pour ce succs mme,
loignrent Girard de Marseille; ils voulurent l'employer  relever
leur maison de Toulon. Elle en avait grand besoin. Le magnifique
tablissement de Colbert, le _sminaire des aumniers de la marine_,
avait t confi aux jsuites pour dcrasser ces jeunes aumniers de
la direction des Lazaristes, sous laquelle ils taient presque
partout. Mais les deux Jsuites qu'on y avait mis taient peu
capables. L'un tait un sot, l'autre (le Pre Sabatier), un homme
singulirement emport, malgr son ge. Il avait l'insolence de notre
ancienne marine, ne daignait garder aucune mesure. On lui reprochait 
Toulon, non d'avoir une matresse, ni mme une femme marie, mais de
l'avoir insolemment, outrageusement, de manire  dsesprer le mari.
Il voulait que celui-ci, surtout, connt bien sa honte, sentt toutes
les piqres. Les choses furent pousses si loin que le pauvre homme en
mourut[79].

  [79] Bibliothque de la ville de Toulon, _Pices et chansons
  manuscrites_, un volume in-folio, trs curieux.

Du reste, les rivaux des jsuites offraient encore plus de scandale.
Les Observantins, qui dirigeaient les Clarisses (ou Claristes)
d'Ollioules, avaient publiquement des religieuses pour matresses, et
cela ne suffisant pas, ils ne respectaient pas mme les petites
pensionnaires. Le Pre gardien, un Aubany, en avait viol une de
treize ans; poursuivi par les parents, il s'tait sauv  Marseille.

Girard, nomm directeur du _sminaire des aumniers_, allait, par son
austrit apparente, par sa dextrit relle, rendre l'ascendant aux
Jsuites sur des moines tellement compromis, sur des prtres de
paroisse peu instruits et fort vulgaires.

En ce pays o l'homme est brusque, souvent pre d'accent, d'extrieur,
les femmes apprcient fort la douce gravit des hommes du Nord; elles
leur savent gr de parler la langue aristocratique, officielle, le
franais.

Girard, arrivant  Toulon, devait connatre parfaitement le terrain
d'avance. Il avait l dj  lui une certaine Guiol, qui venait
parfois  Marseille, o elle avait une fille carmlite. Cette Guiol,
femme d'un petit menuisier, se mit entirement  sa disposition,
autant et plus qu'il ne voulait; elle tait fort mre, de son ge
(quarante-sept ans), extrmement vhmente, corrompue et bonne  tout,
prte  lui rendre des services de toute sorte, quoi qu'il ft, quoi
qu'il ft, un sclrat ou un saint.

Cette Guiol, outre sa fille carmlite de Marseille, en avait une qui
tait soeur converse aux Ursulines de Toulon. Les Ursulines,
religieuses enseignantes, taient partout comme un centre; leur
parloir, frquent des mres, tait un intermdiaire entre le clotre
et le monde. Chez elles, et par elles, sans doute, Girard vit les
dames de la ville, entre autres une de quarante ans, non marie, Mlle
Gravier, fille d'un ancien entrepreneur des travaux du roi 
l'Arsenal. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas, la
Reboul, sa cousine, fille d'un patron de barque, qui tait sa seule
hritire, et qui, quoiqu' peu prs du mme ge (trente-cinq ans),
prtendait bien hriter. Prs d'elles, se formait peu  peu un petit
cnacle d'admiratrices de Girard, qui devinrent ses pnitentes. Des
jeunes filles y taient parfois introduites, comme Mlle Cadire, fille
d'un marchand, une couturire, la Laugier, la Batarelle, fille d'un
batelier. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petits
goters. Mais rien n'intressait plus que certaines lettres o l'on
comptait les miracles et les extases de soeur Rmusat, encore vivante
(elle mourut en fvrier 1730). Quelle gloire pour le Pre Girard qui
l'avait mene si haut! On lisait cela, on pleurait, on criait
d'admiration. Si l'on n'avait encore d'extases, on n'tait pas loin
d'en avoir. Et la Reboul, pour plaire  sa parente, se mettait dj
parfois dans un tat singulier par le procd connu de s'touffer tout
doucement et de se pincer le nez[80].

  [80] Voy. le _Procs_, et Svift, _Mcanisme de l'enthousiasme_.


De ces femmes et filles, la moins lgre certainement tait Mlle
Catherine Cadire, dlicate et maladive personne de dix-sept ans, tout
occupe de dvotion et de charit, d'un visage mortifi, qui semblait
indiquer que, quoique bien jeune, elle avait plus qu'aucune autre
ressenti les grands malheurs du temps, ceux de la Provence et de
Toulon. Cela s'explique assez. Elle tait ne dans l'affreuse famine
de 1709, et, au moment o une fille devient vraie fille, elle eut le
terrible spectacle de la grande Peste. Elle semblait marque de ces
deux vnements, un peu hors de la vie, et dj de l'autre ct.

La triste fleur tait tout  fait de Toulon, de ce Toulon d'alors.
Pour la comprendre, il faut bien se rappeler ce qu'est, ce qu'tait
cette ville.

Toulon est un passage, un lieu d'embarquement, l'entre d'un port
immense et d'un gigantesque arsenal. Voil ce qui saisit le voyageur
et l'empche de voir Toulon mme. Il y a pourtant l une ville, une
vieille cit. Elle contient deux peuples diffrents, le fonctionnaire
tranger, et le vrai Toulonnais, celui-ci peu ami de l'autre, enviant
l'employ et souvent rvolt par les grands airs de la Marine. Tout
cela concentr dans les rues tnbreuses d'une ville trangle alors
de l'troite ceinture des fortifications. L'originalit de la petite
ville noire, c'est de se trouver justement entre deux ocans de
lumire, le merveilleux miroir de la rade et le majestueux
amphithtre de ses montagnes chauves d'un gris blouissant et qui
vous aveuglent  midi. D'autant plus sombres paraissent les rues.
Celles qui ne vont pas droit au port et n'en tirent pas quelque
lumire, sont  toute heure profondment obscures. Des alles sales et
de petits marchands, des boutiques mal garnies, invisibles  qui vient
du jour, c'est l'aspect gnral. L'intrieur forme un labyrinthe de
ruelles, o l'on trouve beaucoup d'glises, de vieux couvents, devenus
casernes. De forts ruisseaux, chargs et salis des eaux mnagres,
courent en torrents. L'air y circule peu, et l'on est tonn, sous un
climat si sec, d'y trouver tant d'humidit.

En face du nouveau thtre, une ruelle appele _la rue de l'Hpital_
va de la rue Royale, assez troite,  l'troite rue des Canonniers
(Saint-Sbastien). On dirait une impasse. Le soleil cependant y jette
un regard  midi, mais il trouve le lieu si triste qu' l'instant mme
il passe et rend  la ruelle son ombre obscure.

Entre ces noires maisons, la plus petite tait celle du sieur Cadire,
regrattier, ou revendeur. On n'entrait que par la boutique, et il y
avait une chambre  chaque tage. Les Cadire taient gens honntes,
dvots, et Mme Cadire un miroir de perfection. Ces bonnes gens
n'taient pas absolument pauvres. Non seulement la petite maison tait
 eux, mais, comme la plupart des bourgeois de Toulon, ils avaient une
_bastide_. C'est une masure le plus souvent, un petit clos pierreux
qui donne un peu de vin. Au temps de la grande marine, sous Colbert et
son fils, le prodigieux mouvement du port profitait  la ville.
L'argent de la France arrivait l. Tant de grands seigneurs qui
passaient, tranaient aprs eux leurs maisons, leurs nombreux
domestiques, un peuple gaspillard, qui derrire lui laissait beaucoup.
Tout cela finit brusquement. Ce mouvement artificiel cessa; on ne
pouvait plus mme payer les ouvriers de l'Arsenal; les vaisseaux
dlabrs restaient non rpars, et l'on finit par en vendre le
bois[81].

  [81] Voy. une trs bonne dissertation manuscrite de M. Brun.

Toulon sentit fort bien le contre-coup de tout cela. Au sige de 1707,
il semblait quasi mort. Mais que fut-ce dans la terrible anne de
1709, le 93 de Louis XIV! quand tous les flaux  la fois, cruel
hiver, famine, pidmie, semblaient vouloir raser la France!--Les
arbres de Provence, eux-mmes, ne furent pas pargns. Les
communications cessrent. Les routes se couvraient de mendiants,
d'affams! Toulon tremblait, entour de brigands qui coupaient toutes
les routes.

Mme Cadire, pour comble, en cette anne cruelle, tait enceinte. Elle
avait trois garons. L'an restait  la boutique, aidait son pre. Le
second tait aux Prcheurs et devait se faire moine dominicain
(jacobin, comme on disait). Le troisime tudiait pour tre prtre au
sminaire des Jsuites. Les poux voulaient une fille; madame
demandait  Dieu une sainte. Elle passa ses neuf mois en prire,
jenant ou ne mangeant que du pain de seigle. Elle eut une fille.
Catherine. L'enfant tait trs dlicate, et, comme ses frres, un peu
malsaine. L'humidit de la maison sans air, la faible nourriture d'une
mre si conome et plus que sobre, y contribuaient. Les frres avaient
des glandes qui s'ouvraient quelquefois; et la petite en eut dans les
premires annes. Sans tre tout  fait malade, elle avait les grces
souffrantes des enfants maladifs. Elle grandit sans s'affermir. A
l'ge o les autres ont la force, la joie de la vie ascendante, elle
disait dj: J'ai peu  vivre.

Elle eut la petite vrole, et en resta un peu marque. On ne sait si
elle fut belle. Ce qui est sr, c'est qu'elle tait gentille, ayant
tous les charmants contrastes des jeunes Provenales et leur double
nature. Vive et rveuse, gaie et mlancolique, une bonne petite
dvote, avec d'innocentes chappes. Entre les longs offices, si on la
menait  la bastide avec les filles de son ge, elle ne faisait
difficult de faire comme elles, de chanter ou danser, en se passant
au cou le tambourin. Mais ces jours taient rares. Le plus souvent,
son grand plaisir tait de monter au plus haut de la maison (p. 24),
de se trouver plus prs du ciel, de voir un peu de jour, d'apercevoir
peut-tre un petit coin de mer, ou quelque pointe aigu de la vaste
thbade des montagnes. Elles taient srieuses ds lors, mais un peu
moins sinistres, moins dboises, moins chauves, avec une robe
clairseme d'arbousiers, de mlzes.

Cette morte ville de Toulon, au moment de la peste, comptait vingt-six
mille habitants. norme masse resserre sur un point. Et encore, de ce
point, tez une ceinture de grands couvents adosss aux remparts,
minimes, oratoriens, jsuites, capucins, rcollets, ursulines,
visitandines, bernardines, Refuge, Bon-Pasteur, et, tout au centre, le
couvent norme des dominicains. Ajoutez les glises paroissiales,
presbytres, vch, etc. Le clerg occupait tout, le peuple rien pour
ainsi dire[82].

  [82] Voy. le livre de M. d'Antrechaus et l'excellente brochure de
  M. Gustave Lambert.

On devine combien, sur un foyer si concentr, le flau prement
mordit. Le bon coeur de Toulon lui fut fatal aussi. Elle reut
magnanimement des chapps de Marseille. Ils purent bien amener la
peste, autant que des ballots de laine auxquels on attribue
l'introduction du flau. Les notables effrays allaient fuir, se
disperser dans les campagnes. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus,
coeur hroque, les retint, leur dit svrement: Et le peuple, que
va-t-il devenir, messieurs, dans cette ville dnue, si les riches
emportent leurs bourses? Il les retint et fora tout le monde de
rester. On attribuait les horreurs de Marseille aux communications
entre habitants. D'Antrechaus essaya d'un systme tout contraire. Ce
fut d'isoler, d'enfermer les Toulonnais chez eux. Deux hpitaux
immenses furent crs et dans la rade et aux montagnes. Tout ce qui
n'y allait pas, dut rester chez soi sous peine de mort. D'Antrechaus,
pendant sept grands mois, soutint cette gageure qu'on et crue
impossible, de garder, de nourrir  domicile, une population de
vingt-six mille mes. Pour ce temps, Toulon fut un spulcre. Nul
mouvement que celui du matin, de la distribution du pain de porte en
porte, puis de l'enlvement des morts. Les mdecins prirent la
plupart, les magistrats prirent, sauf d'Antrechaus. Les enterreurs
prirent. Les dserteurs condamns les remplaaient, mais avec une
brutalit prcipite et furieuse. Les corps, du quatrime tage,
taient, la tte en bas, jets au tombereau. Une mre venait de perdre
sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps
prcipit ainsi, et,  force d'argent, elle obtint qu'on la descendit.
Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle
survit. Si bien qu'elle fut l'aeule de notre savant M. Brun, auteur
de l'excellente histoire du port.

La pauvre petite Cadire avait justement l'ge de cette morte qui
survcut, douze ans, l'ge si vulnrable pour ce sexe. La fermeture
gnrale des glises, la suppression des ftes (de Nol! si gai 
Toulon), tout cela pour l'enfant tait la fin du monde. Il semble
qu'elle n'en soit jamais bien revenue. Toulon non plus ne se releva
point. Elle garda l'aspect d'un dsert. Tout tait ruin, en deuil,
veuf, orphelin, beaucoup dsesprs. Au milieu, une grande ombre,
d'Antrechaus, qui avait vu tout mourir, ses fils, frres et collgues,
et qui s'tait glorieusement ruin,  ce point qu'il lui fallut
manger chez ses voisins; les pauvres se disputaient l'honneur de le
nourrir.

La petite dit  sa mre qu'elle ne porterait jamais plus ce qu'elle
avait de beaux habits, et il fallut les vendre. Elle ne voulait plus
que servir les malades; elle entranait toujours sa mre  l'hpital
qui tait au bout de leur rue. Une petite voisine de quatorze ans, la
Laugier, avait perdu son pre, vivait avec sa mre fort misrablement.
Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture, des
vtements, tout ce qu'elle pouvait. Elle demanda  ses parents qu'on
payt pour la Laugier les frais d'apprentissage chez une couturire,
et tel tait son ascendant, qu'ils ne refusrent pas cette grosse
dpense. Sa pit, son charmant petit coeur la rendaient
toute-puissante. Sa charit tait passionne; elle ne donnait pas
seulement; elle aimait. Elle et voulu que cette Laugier ft parfaite.
Elle l'avait volontiers prs d'elle, la couchait souvent avec elle.
Toutes deux avaient t reues dans les _filles de Sainte-Thrse_, un
tiers-ordre que les carmes avaient organis. Mlle Cadire en tait
l'exemple, et,  treize ans, elle semblait une carmlite accomplie.
Elle avait emprunt d'une visitandine des livres de mysticit qu'elle
dvorait. La Laugier,  quinze ans, faisait un grand contraste; elle
ne voulait rien faire, rien que manger et tre belle. Elle l'tait, et
pour cela on l'avait fait sacristine de la chapelle de Sainte-Thrse.
Occasion de grandes privauts avec les prtres; aussi, quand sa
conduite lui mrita d'tre chasse de la congrgation, une autre
autorit, un vicaire gnral, s'emporta jusqu' dire que, si elle
l'tait, on interdirait la chapelle (p. 36-37).

Toutes deux elles avaient le temprament du pays, l'extrme agitation
nerveuse, et ds l'enfance, ce qu'on appelait des _vapeurs de mre_
(de matrice). Mais le rsultat tait oppos; fort charnel chez la
Laugier, gourmande, fainante, violente; tout crbral chez la pure et
douce Catherine, qui, par suite de ses maladies ou de sa vive
imagination qui absorbait tout en elle, n'avait aucune ide du sexe.
A vingt ans, elle en avait sept. Elle ne songeait  rien qu' prier
et donner, ne voulait point se marier. Au mot de mariage elle
pleurait, comme si on lui et propos de quitter Dieu.

On lui avait prt la vie de sa patronne, sainte Catherine de Gnes,
et elle avait achet le _Chteau de l'me_ de sainte Thrse. Peu de
confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui parlaient
gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le
confesseur de sa mre, prtre de la cathdrale, ni un carme, ni le
vieux jsuite Sabatier. A seize ans, elle avait un prtre de
Saint-Louis, de haute spiritualit. Elle passait des jours  l'glise,
tellement que sa mre, alors veuve, qui avait besoin d'elle, toute
dvote qu'elle tait, la punissait  son retour. Ce n'tait pas sa
faute. Elle s'oubliait dans ses extases. Les filles de son ge la
tenaient tellement pour sainte, que parfois,  la messe, elles crurent
voir l'hostie, attire par la force d'amour qu'elle exerait, voler 
elle et d'elle-mme se placer dans sa bouche.

Ses deux jeunes frres taient disposs fort diversement pour Girard.
L'an, chez les Prcheurs, avait pour le Jsuite l'antipathie
naturelle de l'ordre de Saint-Dominique. L'autre, qui, pour tre
prtre, tudiait chez les Jsuites, regardait Girard comme un saint,
un grand homme; il en avait fait son hros. Elle aimait ce jeune
frre, comme elle, maladif. Ce qu'il disait sans cesse de Girard dut
agir. Un jour, elle le rencontra dans la rue; elle le vit si grave,
mais si bon et si doux qu'une voix intrieure lui dit _Ecce homo_ (le
voici, l'homme qui doit te conduire). Le samedi, elle alla se
confesser  lui, et il lui dit: Mademoiselle, je vous attendais.
Elle fut surprise et mue, ne songea nullement que son frre et pu
l'avertir, mais pensa que la voix mystrieuse lui avait parl aussi,
et que tous deux partageaient cette communion cleste des
avertissements d'en haut (p. 81, 383).

Six mois d't se passrent sans que Girard, qui la confessait le
samedi, ft un pas vers elle. Le scandale du vieux Sabatier
l'avertissait assez. Il et t de sa prudence de s'en tenir au plus
obscur attachement,  la Guiol, il est vrai, bien mre, mais ardente
et diable incarn.

C'est la Cadire qui s'avana vers lui innocemment. Son frre,
l'tourdi Jacobin, s'tait avis de prter  une dame et de faire
courir dans la ville une satire intitule: _La Morale des Jsuites_.
Ils en furent bientt avertis. Sabatier jure qu'il va crire en cour,
obtenir une lettre de cachet pour enfermer le Jacobin. Sa soeur se
trouble, s'effraye; elle va, les larmes aux yeux, implorer le Pre
Girard, le prier d'intervenir. Peu aprs, quand elle y retourne, il
lui dit: Rassurez-vous; votre frre n'a rien  craindre, j'ai
arrang son affaire. Elle fut tout attendrie. Girard sentit son
avantage. Un homme si puissant, ami du roi, ami de Dieu, et qui venait
de se montrer si bon! quoi de plus fort sur un jeune coeur? Il
s'aventura, et lui dit (toutefois dans sa langue quivoque):
Remettez-vous  moi, abandonnez-vous tout entire. Elle ne rougit
point, et avec sa puret d'ange elle dit: Oui, n'entendant rien,
sinon l'avoir pour directeur unique.

Quelles taient ses ides sur elle? En ferait-il une matresse ou un
instrument de charlatanisme? Girard flotta sans doute, mais je crois
qu'il penchait vers la dernire ide. Il avait  choisir, pouvait
trouver des plaisirs sans prils. Mais Mlle Cadire tait sous une
mre pieuse. Elle vivait avec sa famille, un frre mari et les deux
qui taient d'glise, dans une maison trs troite, dont la boutique
de l'an tait la seule entre. Elle n'allait gure qu' l'glise.
Quelle que ft sa simplicit, elle sentait d'instinct les choses
impures, les maisons dangereuses. Les pnitentes des Jsuites se
runissaient volontiers au haut d'une maison, faisaient des mangeries,
des folies, criaient en provenal: Vivent les _jsuitons_! Une
voisine que ce bruit drangeait, vint, les vit couches sur le ventre
(5b), chantant et mangeant des beignets (le tout, dit-on, pay par
l'argent des aumnes). La Cadire y fut invite, mais elle en eut
dgot et n'y retourna point.

On ne pouvait l'attaquer que par l'me. Girard semblait n'en vouloir
qu' l'me seule. Qu'elle obt, acceptt les doctrines de passivet
qu'il avait enseignes  Marseille, c'tait, ce semble, son seul but.
Il crut que les exemples y feraient plus que les prceptes. La Guiol,
son me damne, fut charge de conduire la jeune sainte dans cette
ville, o la Cadire avait une amie d'enfance, une carmlite, fille de
la Guiol. La ruse, pour lui inspirer confiance, prtendait, elle
aussi, avoir des extases. Elle la repaissait de contes ridicules. Elle
lui disait, par exemple, qu'ayant trouv  sa cave qu'un tonneau de
vin s'tait gt, elle se mit en prire et qu' l'instant le vin
redevint bon. Une autre fois, elle s'tait sentie entrer une couronne
d'pines, mais les anges pour la consoler avaient servi un bon dner,
qu'elle mangeait avec le Pre Girard.

La Cadire obtint de sa mre qu'elle pt aller  Marseille avec cette
bonne Guiol, et Mme Cadire paya la dpense. C'tait au mois le plus
brlant de la brlante contre, en aot (1729), quand toute la
campagne tarie n'offre  l'oeil qu'un pre miroir de rocs et de
cailloux. Le faible cerveau dessch de la jeune malade, sous la
fatigue du voyage, reut d'autant mieux la funeste impression de ces
mortes de couvent. Le vrai type du genre tait cette soeur Rmusat,
dj  l'tat de cadavre (et qui rellement mourut). La Cadire admira
une si haute perfection. Sa compagne perfide la tenta de l'ide
orgueilleuse d'en faire autant, et de lui succder.

Pendant ce court voyage, Girard, rest dans le brlant touffement de
Toulon, avait fort tristement baiss. Il allait frquemment chez cette
petite Laugier qui croyait aussi avoir des extases, la _consolait_
(si bien que tout  l'heure elle est enceinte!). Lorsque Mlle Cadire
lui revint aile, exalte, lui, au contraire, charnel, tout livr au
plaisir, lui jeta un souffle d'amour (p. 6, 383). Elle en fut
embrase, mais (on le voit)  sa manire, pure, sainte et gnreuse,
voulant l'empcher de tomber, s'y dvouant jusqu' mourir pour lui
(septembre 1729).

Un des dons de sa saintet, c'est qu'elle voyait au fond des coeurs.
Il lui tait arriv parfois de connatre la vie secrte, les moeurs de
ses confesseurs, de les avertir de leurs fautes, ce que plusieurs,
tonns, atterrs, avaient pris humblement. Un jour de cet t, voyant
entrer chez elle La Guiol, elle lui dit tout  coup: Ah! mchante,
qu'avez-vous fait?--Et elle avait raison, dit plus tard La Guiol
elle-mme. Je venais de faire une mauvaise action.--Laquelle?
Probablement de livrer la Laugier. On est tent de le croire, quand on
la voit l'anne suivante vouloir livrer la Batarelle.

La Laugier, qui souvent couchait chez la Cadire, pouvait fort bien
lui avoir confi son bonheur et l'amour du saint, ses paternelles
caresses. Dure preuve pour la Cadire et grande agitation d'esprit.
D'une part, elle savait  fond la maxime de Girard: Qu'en un saint
tout acte est saint. Mais d'autre part, son honntet naturelle, toute
son ducation antrieure, l'obligeaient  croire qu'une tendresse
excessive pour la crature tait toujours un pch mortel. Cette
perplexit douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille,
lui donna d'horribles temptes, et elle se crut _obsde_ du dmon.

L parut encore son bon coeur. Sans humilier Girard, elle lui dit
qu'elle avait la vision d'une me tourmente d'impuret et de pch
mortel, qu'elle se sentait le besoin de sauver cette me, d'offrir au
Diable victime pour victime, d'accepter l'_obsession_ et de se livrer
 sa place. Il ne le lui dfendit pas, lui permit d'tre _obsde_,
mais pour un an seulement (novembre 1729).

Elle savait, comme toute la ville, les scandaleuses amours du vieux
Pre Sabatier, insolent, furieux, nullement prudent comme Girard. Elle
voyait le mpris o les jsuites (qu'elle croyait le soutien de
l'glise) ne pouvaient manquer de tomber. Elle dit un jour  Girard:
J'ai eu une vision: une mer sombre, un vaisseau plein d'mes, battu
de l'orage des penses impures, et sur le vaisseau deux Jsuites. J'ai
dit au Rdempteur que je voyais au ciel: Seigneur! sauvez-les,
noyez-moi... Je prends sur moi tout le naufrage. Et le bon Dieu me
l'accorda.

Jamais, dans le cours du procs et lorsque Girard, devenu son cruel
ennemi, poursuivit sa mort, elle ne revint l-dessus. Jamais elle
n'expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Elle eut cette
noblesse de n'en pas dire un mot. Elle s'tait dvoue. A quoi? sans
doute  la damnation. Voudra-t-on dire que, par orgueil, se croyant
impassible et morte, elle dfiait l'impuret que le dmon infligeait 
l'homme de Dieu. Mais il est trs certain qu'elle ne savait rien
prcisment des choses sensuelles; qu'en ce mystre elle ne prvoyait
rien que douleurs, tortures du dmon. Girard tait bien froid, et bien
indigne de tout cela. Au lieu d'tre attendri, il se joua de sa
crdulit par une ignoble fraude. Il lui glissa dans sa cassette un
papier o Dieu lui disait que, pour elle, effectivement il sauverait
le vaisseau. Mais il se garda d'y laisser cette pice ridicule; en la
lisant et relisant, elle aurait pu s'apercevoir qu'elle tait
fabrique. L'ange qui apporta le papier, un jour aprs le remporta.

Avec la mme indlicatesse, Girard, la voyant agite et incapable de
prier, lui permit lgrement de communier tant qu'elle voudrait, tous
les jours, dans diffrentes glises. Elle n'en fut que plus mal. Dj
pleine du dmon, elle logeait ensemble les deux ennemis. A force
gale, ils se battaient en elle. Elle croyait clater et crever. Elle
tombait, s'vanouissait, et restait ainsi plusieurs heures. En
dcembre, elle ne sortit plus gure, mme de son lit.

Girard eut un trop bon prtexte pour la voir. Il fut prudent, s'y
faisant toujours conduire par le petit frre, du moins jusqu' la
porte. La chambre de la malade tait au haut de la maison. La mre
restait  la boutique discrtement. Il tait seul, tant qu'il voulait,
et, s'il voulait, tournait la cl. Elle tait alors trs malade. Il la
traitait comme un enfant; il l'avanait un peu sur le devant du lit,
lui tenait la tte, la baisait paternellement. Tout cela reu avec
respect, tendresse, reconnaissance.

Trs pure, elle tait trs sensible. A tel contact lger qu'une autre
n'et pas remarqu, elle perdait connaissance; un frlement prs du
sein suffisait. Girard en fit l'exprience, et cela lui donna de
mauvaises penses. Il la jetait  volont dans ce sommeil, et elle ne
songeait nullement  s'en dfendre, ayant toute confiance en lui,
inquite seulement, un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant
de libert et de lui faire perdre un temps si prcieux. Il y restait
longtemps. On pouvait prvoir ce qui arriva. La pauvre jeune fille,
toute malade qu'elle fut, n'en porta pas moins  la tte de Girard un
invincible enivrement. Une fois, en s'veillant, elle se trouva dans
une posture trs ridiculement indcente; une autre, elle le surprit
qui la caressait. Elle rougit, gmit, se plaignit. Mais il lui dit
impudemment: Je suis votre matre, votre Dieu... Vous devez tout
souffrir au nom de l'obissance. Vers Nol,  la grande fte, il
perdit la dernire rserve. Au rveil, elle s'cria: Mon Dieu! que
j'ai souffert!--Je le crois, pauvre enfant! dit-il d'un ton
compatissant. Depuis, elle se plaignit moins, mais ne s'expliquait pas
ce qu'elle prouvait dans le sommeil (p. 5, 12, etc.).

Girard comprenait mieux, mais non sans terreur, ce qu'il avait fait.
En janvier, fvrier, un signe trop certain l'avertit de la grossesse.
Pour comble d'embarras, la Laugier aussi se trouva enceinte. Ces
parties de dvotes, ces mangeries, arroses indiscrtement du petit
vin du pays, avaient eu pour premier effet l'exaltation naturelle chez
une race inflammable, l'extase contagieuse. Chez les ruses, tout
tait contrefait. Mais chez cette jeune Laugier, sanguine et
vhmente, l'extase fut relle. Elle eut, dans sa chambrette, de vrais
dlires, des dfaillances, surtout quand Girard y venait. Elle fut
grosse un peu plus tard que la Cadire, sans doute aux ftes des Rois
(p. 37, 114).

Pril trs grand. Elles n'taient pas dans un dsert, ni au fond d'un
couvent, intress  touffer la chose, mais, pour ainsi dire, en
pleine rue. La Laugier au milieu des voisines curieuses, la Cadire
dans sa famille. Son frre, le Jacobin, commenait  trouver mauvais
que Girard lui ft de si longues visites. Un jour, il osa rester prs
d'elle, quand Girard y vint, comme pour la garder. Girard, hardiment,
le mit hors de la chambre, et la mre, indigne, chassa son fils de la
maison.

Cela tournait vers un clat. Nul doute que ce jeune homme, si durement
trait, chass de chez lui, gonfl de colre, n'allt crier aux
Prcheurs, et que ceux-ci, saisissant une si belle occasion, ne
courussent rpter la chose, et en dessous n'ameutassent toute la
ville contre le Jsuite. Il prit un trange parti, de faire face par
un coup hardi et de se sauver par le crime. Le libertin devint un
sclrat.

Il connaissait bien sa victime. Il avait vu la trace des scrofules
qu'elle avait eues enfant. Cela ne ferme pas nettement comme une
blessure. La peau y reste rose, mince et faible. Elle en avait eu aux
pieds. Et elle en avait aussi dans un endroit dlicat, dangereux, sous
le sein. Il eut l'ide diabolique de lui renouveler ces plaies, de les
donner pour des stigmates, tels qu'en ont obtenus du ciel saint
Franois et d'autres saints, qui, cherchant l'_imitation_ et la
_conformit_ complte avec le Crucifi, portaient et la marque des
clous et le coup de lance au ct. Les Jsuites taient dsols de
n'avoir rien  opposer aux miracles des jansnistes. Girard tait sr
de les charmer par un miracle inattendu. Il ne pouvait manquer d'tre
soutenu par les siens, par leur maison de Toulon. L'un, le vieux
Sabatier, tait prt  croire tout; il avait t jadis le confesseur
de la Cadire, et la chose lui et fait honneur. Un autre, le Pre
Grignet, tait un bat imbcile, qui verrait tout ce qu'on voudrait.
Si les carmes ou d'autres s'avisaient d'avoir des doutes, on les
ferait avertir de si haut, qu'ils croiraient prudent de se taire. Mme
le jacobin Cadire, jusque-l ennemi et jaloux, trouverait son compte
 revenir,  croire une chose qui ferait la famille si glorieuse et
lui le frre d'une sainte.

Mais, dira-t-on, la chose n'tait-elle pas naturelle? On a des
exemples innombrables, bien constats, de vraies stigmatises[83].

  [83] Voy. surtout A. Maury, _Magie_.

Le contraire est probable. Quand elle s'aperut de la chose, elle fut
honteuse et dsole, craignant de dplaire  Girard par ce retour de
petits maux d'enfance. Elle alla vite chez une voisine, une Mme Truc,
une femme qui se mlait de mdecine, et lui acheta (comme pour un
jeune frre) un onguent qui lui brlait les plaies.

Pour faire ces plaies, comment le cruel s'y prit il? Enfona-t-il les
ongles? usa-t-il d'un petit couteau, que toujours il portait sur lui?
Ou bien attira-t-il le sang la premire fois, comme il le fit plus
tard, par une forte succion? Elle n'avait pas sa connaissance, mais
bien sa sensibilit; nul doute qu' travers le sommeil elle n'ait
senti la douleur.

Elle et cru faire un grand pch, si elle n'et tout dit  Girard.
Quelque crainte qu'elle et de dplaire et de dgoter, elle dit la
chose. Il vit, et il joua sa comdie, lui reprocha de vouloir gurir
et de s'opposer  Dieu. Ce sont les clestes stigmates. Il se met 
genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle
fait difficult de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait
dcouvrir le ct, admire la plaie. Et moi aussi je l'ai, dit-il,
mais intrieure.

La voil oblige de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui
aidait  lui faire accepter une chose si tonnante, c'est qu' ce
moment la soeur Rmusat venait de mourir. Elle l'avait vue dans la
gloire, et son coeur port par les anges. Qui lui succderait sur la
terre? Qui hriterait des dons sublimes qu'elle avait eus, des faveurs
clestes dont elle tait comble? Girard lui offrit la succession et
la corrompit par l'orgueil.

Ds lors, elle changea. Elle sanctifia vaniteusement tout ce qu'elle
sentait des mouvements de nature. Les dgots, les tressaillements de
la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien, elle les mit sur
le compte des violences intrieures de l'Esprit. Au premier jour de
carme, tant  table avec ses parents, elle voit tout  coup le
Seigneur. Je veux te conduire au Dsert, dit-il, t'associer aux excs
d'amour de la sainte Quarantaine, t'associer  mes douleurs... Elle
frmit, elle a horreur de ce qu'il faudra souffrir. Mais seule elle
peut se donner pour tout un monde de pcheurs. Elle a des visions
sanglantes. Elle ne voit que du sang. Elle aperoit Jsus comme un
crible de sang. Elle-mme crachait le sang, et elle en perdait encore
d'autre faon. Mais en mme temps sa nature semblait change. A mesure
qu'elle souffrait, elle devenait amoureuse. Le vingtime jour du
carme, elle voit son nom uni  celui de Girard. L'orgueil alors
exalt, stimul du sens nouveau qui lui venait, l'orgueil lui fait
comprendre le _domaine spcial_ que Marie (la femme) a sur Dieu. Elle
sent _combien l'ange est infrieur_ au saint,  la moindre
sainte.--Elle voit le palais de la gloire, et se confond avec
l'Agneau!... Pour l'omble d'illusion, elle se sent souleve de terre,
monter en l'air  plusieurs pieds. Elle peut  peine le croire, mais
une personne respecte, Mlle Gravier, le lui assure. Chacun vient,
admire, adore. Girard amne son collgue Grignet, qui s'agenouille et
pleure de joie.

N'osant y aller tous les jours, Girard la faisait venir souvent 
l'glise des Jsuites. Elle s'y tranait  une heure, aprs les
offices, pendant le dner. Personne alors dans l'glise. Il s'y
livrait devant l'autel, devant la croix,  des transports que le
sacrilge rendait plus ardents. N'y avait-elle aucun scrupule?
pouvait-elle bien s'y tromper? Il semble que sa conscience, au milieu
d'une exaltation sincre encore et non joue, s'tourdissait pourtant
dj, s'obscurcissait. Sous les stigmates sanglants, ces faveurs
cruelles de l'poux cleste, elle commenait  sentir d'tranges
ddommagements. Heureuse de ses dfaillances, elle y trouvait,
disait-elle, des peines d'infinie douceur et je ne sais quel flot de
la Grce jusqu'au consentement parfait. (P. 425, in-douze.)

Elle fut d'abord tonne et inquite de ces choses nouvelles. Elle en
parla  la Guiol, qui sourit, lui dit qu'elle tait bien sotte, que ce
n'tait rien, et cyniquement elle ajouta qu'elle en prouvait tout
autant.

Ainsi ces perfides commres aidaient de leur mieux  corrompre une
fille trs honnte, et chez qui les sens retards ne s'veillaient
qu' grand'peine sous l'obsession odieuse d'une autorit sacre.

Deux choses attendrissent dans ces rveries: l'une, c'est le pur idal
qu'elle se faisait de l'union fidle, croyant voir le nom de Girard et
le sien unis  jamais au _Livre de vie_. L'autre chose touchante,
c'est sa bont qui clate parmi les folies, son charmant coeur
d'enfant. Au jour des Rameaux, en voyant la joyeuse table de famille,
elle pleura trois heures de suite de songer qu'au mme jour personne
n'invita Jsus  dner.

Pendant presque tout le carme, elle ne put presque pas manger; elle
rejetait le peu qu'elle prenait. Aux quinze derniers jours, elle jena
entirement, et arriva au dernier degr de faiblesse. Qui pourrait
croire que Girard, sur cette mourante qui n'avait plus que le souffle,
exera de nouveaux svices? Il avait empch ses plaies de se fermer.
Il lui en vint une nouvelle au flanc droit. Et enfin au
Vendredi-Saint, pour l'achvement de sa cruelle comdie, il lui fit
porter une couronne de fil de fer, qui, lui entrant dans le front, lui
faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Tout cela sans trop
de mystre. Il lui coupa d'abord ses longs cheveux, les emporta. Il
commanda la couronne chez un certain Bitard, marchand du port, qui
faisait des cages. Elle n'apparaissait pas aux visiteurs avec cette
couronne; on n'en voyait que les effets, les gouttes de sang, la face
sanglante. On y imprimait des serviettes, on en tirait des
_Vroniques_, que Girard emportait pour les donner sans doute  des
personnes de pit.

La mre se trouva malgr elle complice de la jonglerie. Mais elle
redoutait Girard. Elle commenait  voir qu'il tait capable de tout,
et quelqu'un, de bien confident (trs probablement la Guiol) lui avait
dit que, si elle disait un mot, sa fille ne vivrait pas vingt-quatre
heures.

Pour la Cadire, elle ne mentit jamais l-dessus. Dans le rcit
qu'elle a dict de ce carme, elle dit expressment que c'est une
couronne  pointes qui, enfonce dans sa tte, la faisait saigner.

Elle ne cacha pas non plus l'origine des petites croix qu'elle donnait
 ses visiteurs. Sur un modle fourni par Girard, elle les commanda 
un de ses parents, charpentier de l'Arsenal.

Elle fut, le Vendredi-Saint, vingt-quatre heures dans une dfaillance
qu'on appelait une extase, livre aux soins de Girard, soins
nervants, meurtriers. Elle avait trois mois de grossesse. Il voyait
dj la sainte, la martyre, la miracule, la transfigure, qui
commenait  s'arrondir. Il dsirait et redoutait la solution violente
d'un avortement. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de
dangereux breuvages, des poudres rougetres.

Il l'aurait mieux aime morte; cela l'aurait tir d'affaire. Du moins,
il aurait voulu l'loigner de chez sa mre, la cacher dans un couvent.
Il connaissait ces maisons, et savait, comme Picart (voir plus haut
l'_Affaire de Louviers_) avec quelle adresse, quelle discrtion, on y
couvre ces sortes de choses. Il voulait l'envoyer ou aux chartreuses
de Prmole, ou  Sainte-Claire d'Ollioules. Il en parla mme le
Vendredi-Saint. Mais elle paraissait si faible, qu'on n'osait la tirer
de son lit. Enfin, quatre jours aprs Pques, Girard tant dans sa
chambre, elle eut un besoin douloureux et perdit d'un coup une forte
masse qui semblait du sang coagul. Il prit le vase, regarda
attentivement  la fentre. Mais elle, qui ne souponnait nul mal 
cela, elle appela la servante, lui donna le vase  vider. Quelle
imprudence! Ce cri chappa  Girard, et sottement il le rpta (p.
54, 388, etc.).

On n'a pas autant de dtails sur l'avortement de la Laugier. Elle
s'tait aperue de sa grossesse dans le mme carme. Elle y avait eu
d'tranges convulsions, des commencements de stigmates assez
ridicules; l'un tait un coup de ciseau qu'elle s'tait donn dans son
travail de couturire, l'autre une dartre vive au ct (p. 38). Ses
extases tout  coup tournrent en dsespoir impie. Elle crachait sur
le crucifix. Elle criait contre Girard: O est-il, ce diable de Pre
qui m'a mise dans cet tat? Il n'tait pas difficile d'abuser une
fille de vingt-deux ans!... O est-il? Il me laisse l. Qu'il vienne!
Les femmes qui l'entouraient taient elles-mmes des matresses de
Girard. Elles allaient le chercher, et il n'osait pas venir affronter
les emportements de la fille enceinte.

Ces commres, intresses  diminuer le bruit, purent, sans lui,
trouver un moyen de tout finir sans clat.

Girard tait-il sorcier, comme on le soutint plus tard? On aurait bien
pu le croire en voyant combien aisment, sans tre ni jeune ni beau,
il avait fascin tant de femmes. Mais le plus trange, ce fut, aprs
s'tre tellement compromis, de matriser l'opinion. Il parut un moment
avoir ensorcel la ville elle-mme.

En ralit, on savait les Jsuites puissants; personne ne voulait
entrer en lutte avec eux. Mme on ne croyait pas sr d'en parler mal 
voix basse. La masse ecclsiastique tait surtout de petits moines
d'ordres mendiants sans relations puissantes ni hautes protections.
Les carmes mme, fort jaloux et blesss d'avoir perdu la Cadire, les
carmes se turent. Son frre, le jeune Jacobin, prch par une mre
tremblante, revint aux mnagements politiques, se rapprocha de Girard,
enfin se donna  lui autant que le dernier frre, au point de lui
prter son aide dans une trange manoeuvre qui pouvait faire croire
que Girard avait le don de prophtie.


S'il avait  craindre quelque faible opposition, c'tait de la
personne mme qu'il semblait avoir le plus subjugue. La Cadire,
encore soumise, donnait pourtant de lgers signes d'une indpendance
prochaine qui devait se rvler. Le 30 avril, dans une partie de
campagne que Girard organisa galamment, et o il envoya, avec la
Guiol, son troupeau de jeunes dvotes, la Cadire tomba en grande
rverie. Ce beau moment du printemps, si charmant dans ce pays, leva
son coeur  Dieu. Elle dit, avec un sentiment de vritable pit:
Vous seul, Seigneur!... Je ne veux que vous seul!... Vos anges ne me
suffisent pas. Puis une d'elles, fille fort gaie, ayant,  la
provenale, pendu  son cou un petit tambourin, la Cadire fit comme
les autres, sauta, dansa, se mit un tapis en charpe, fit la
bohmienne, s'tourdit par cent folies.

Elle tait fort agite. En mai, elle obtint de sa mre de faire un
voyage  la Sainte-Baume,  l'glise de la Madeleine, la grande sainte
des filles pnitentes. Girard ne la laissa aller que sous l'escorte de
deux surveillantes fidles, la Guiol et la Reboul. Mais en route,
quoique par moments elle et encore des extases, elle se montra lasse
d'tre l'instrument passif du violent Esprit (infernal ou divin) qui
la troublait. Le terme annuel de l'_obsession_ n'tait pas loign.
N'avait-elle pas gagn sa libert? Une fois sortie de la sombre et
fascinante Toulon, replace dans le grand air, dans la nature, sous le
soleil, la captive reprit son me, rsista  l'me trangre, osa tre
elle-mme, vouloir. Les deux espionnes de Girard en furent fort mal
difies. Au retour de ce court voyage (du 17 au 22 mai), elles
l'avertirent du changement. Il s'en convainquit par lui-mme. Elle
rsista  l'extase, ne voulant plus, ce semblait, obir qu' la
raison.

Il avait cru la tenir, et par la fascination, et par l'autorit
sacre, enfin par la possession et l'habitude charnelle. Il ne tenait
rien. La jeune me qui, aprs tout avait t moins conquise que
surprise (tratreusement), revenait  sa nature. Il fut bless. De son
mtier de pdant, de la tyrannie des enfants, chtis  volont, de
celle des religieuses, non moins dpendantes, il lui restait un fonds
dur de domination jalouse. Il rsolut de ressaisir la Cadire en
punissant cette premire petite rvolte, si l'on peut nommer ainsi le
timide essor de l'me comprime qui se relve.

Le 22 mai, lorsque, selon son usage, elle se confessa  lui, il refusa
de l'absoudre, disant qu'elle tait si coupable qu'il devait lui
infliger le lendemain une grande, trs grande pnitence.

Quelle serait-elle? Le jene? Mais elle tait dj affaiblie et
extnue. Les longues prires, autre pnitence, n'taient pas dans les
habitudes du directeur quitiste; il les dfendait. Restait le
chtiment corporel, la discipline. C'tait la punition d'usage
universel, prodigue dans les couvents autant que dans les collges.
Moyen simple et abrg de rapide excution qui, aux temps simples et
rudes, s'appliquait dans l'glise mme. On voit, dans les fabliaux,
naves peintures des moeurs, que le prtre, ayant confess le mari et
la femme, sans faon, sur la place mme, derrire le confessionnal,
leur donnait la discipline. Les coliers, les moines, les religieuses,
n'taient pas punis autrement[84].

  [84] Le grand dauphin tait fouett cruellement. Le jeune
  Boufflers (_de quinze ans_) mourut de douleur de l'avoir t
  (Saint-Simon). La prieure de l'Abbaye-aux-Bois, menace par son
  suprieur _de chtiment afflictif_, rclama auprs du roi; elle
  fut, pour l'honneur du couvent, dispense de la honte publique,
  mais remise au suprieur, et sans doute la punition fut reue 
  petit bruit.--De plus en plus, on sentait ce qu'elle avait de
  dangereux, d'immoral. L'effroi, la honte, amenaient de tristes
  supplications et d'indignes traits. On ne l'avait que trop vu
  dans le grand procs qui, sous l'empereur Joseph, dvoila
  l'intrieur des collges des Jsuites, qui plus tard fut
  rimprim sous Joseph II et de nos jours.

Girard savait que celle-ci, nullement habitue  la honte, trs
pudique (n'ayant rien subi qu' son insu dans le sommeil) souffrirait
extrmement d'un chtiment indcent, en serait brise, perdrait tout
ce qu'elle avait de ressort. Elle devait tre mortifie plus encore
peut-tre qu'une autre, ptir (s'il faut l'avouer) en sa vanit de
femme. Elle avait tant souffert, tant jen! Puis tait venu
l'avortement. Son corps, dlicat de lui-mme, semblait n'tre plus
qu'une ombre. D'autant plus certainement elle craignait de rien
laisser voir de sa pauvre personne, maigrie, dtruite, endolorie. Elle
avait les jambes enfles, et telle petite infirmit qui ne pouvait que
l'humilier extrmement.

Nous n'avons pas le courage de raconter ce qui suivit. On peut le lire
dans ses trois dpositions si naves, si manifestement sincres, o,
dposant sans serment, elle se fait un devoir de dclarer mme les
choses que son intrt lui commandait de cacher, mme celles dont on
put abuser contre elle le plus cruellement.

_La premire dposition faite  l'improviste devant le juge
ecclsiastique_ qu'on envoya pour la surprendre. Ce sont, on le sent
partout, les mots sortis d'un jeune coeur qui parle comme devant Dieu.

_La seconde devant le roi_, je veux dire devant le magistrat qui le
reprsentait, le lieutenant civil et criminel de Toulon.

_La dernire enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix._ (P.
5, 12, 384 du _Procs_, in-folio.)

Notez que toutes les trois, admirablement concordantes, sont imprimes
 Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume o l'on veut (je
l'tablirai plus tard) attnuer les torts de Girard, fixer l'attention
du lecteur sur tout ce qui peut tre dfavorable  la Cadire. Et
cependant l'diteur n'a pas pu se dispenser de donner ces dpositions
accablantes pour celui qu'il favorise.

Inconsquence monstrueuse. Il effraya la pauvre fille, puis
brusquement abusa indignement, barbarement de sa terreur[85].

  [85] On a mis ceci en grec, en le falsifiant deux fois,  la page
  6 et  la page 389, afin de diminuer le crime de Girard. La
  version la plus exacte ici est celle de sa dposition devant le
  lieutenant criminel de Toulon (p. 12), etc.

L'amour n'est point du tout ici la circonstance attnuante. Loin de
l. Il ne l'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu
ses cruels breuvages, et l'on va voir son abandon. Il lui en voulait
de valoir mieux que ces femmes avilies. Il lui en voulait de l'avoir
tent (si innocemment), compromis. Mais surtout il ne lui pardonnait
pas de garder une me. Il ne voulait que la dompter, mais accueillait
avec espoir le mot qu'elle disait souvent: Je le sens, je ne vivrai
pas. Libertinage sclrat! Il donnait de honteux baisers  ce pauvre
corps bris qu'il et voulu voir mourir!

Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et
de cruaut? Les donna-t-il pour des preuves de patience et
d'obissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos:
Que c'est  force de pchs qu'on fait mourir le pch? Prit-elle
cela au srieux? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice,
d'expiation, de pnitence, n'taient que libertinage?

Elle ne voulait pas le savoir, dans l'trange dbcle morale qu'elle
eut aprs ce 23 mai, en juin, sous l'influence de la molle et chaude
saison. Elle subissait son matre, ayant peur un peu de lui, et d'un
trange amour d'esclave, continuant cette comdie de recevoir chaque
jour de petites pnitences. Girard la mnageait si peu qu'il ne lui
cachait pas mme ses rapports avec d'autres femmes. Il voulait la
mettre au couvent. Elle tait, en attendant, son jouet; elle le
voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ses hontes
nervantes, de plus en plus mlancolique, elle tenait peu  la vie, et
rptait ces paroles (nullement tristes pour Girard): Je le sens, je
mourrai bientt.




XI

LA CADIRE AU COUVENT (1730)


L'abbesse du couvent d'Ollioules tait jeune pour une abbesse; elle
n'avait que trente-huit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle tait
vive, soudaine  aimer ou  har, emporte du coeur ou des sens, ayant
fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d'une telle
maison.

Cette maison vivait de deux ressources. D'une part, elle avait de
Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui,
apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles
vivaient avec les moines observantins, qui dirigeaient le couvent.
D'autre part, ces moines, qui avaient leur ordre rpandu  Marseille
et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui
payaient; contact fcheux, dangereux pour les enfants. On l'a vu par
l'affaire d'Aubany.

Point de clture srieuse. Peu d'ordre intrieur. Dans les brlantes
nuits d't de ce climat africain (plus pesant) plus exigeant aux
gorges touffes d'Ollioules, religieuses et novices allaient,
venaient fort librement. Ce qu'on a vu  Loudun en 1630 existait 
Ollioules, tout de mme, en 1730. La masse des religieuses (douze 
peu prs sur les quinze que comptait la maison), un peu dlaisse des
moines qui prfraient les hautes dames, taient de pauvres cratures
ennuyes, dshrites; elles n'avaient de consolations que les
causeries, les enfantillages, certaines intimits entre elles et avec
les novices.

L'abbesse craignait que la Cadire ne vt trop bien tout cela. Elle
fit difficult pour la recevoir. Puis, brusquement, elle prit son
parti en sens tout contraire. Dans une lettre charmante, plus
flatteuse que ne pouvait l'attendre une petite fille d'une telle dame,
elle exprima l'espoir qu'elle quitterait la direction de Girard. Ce
n'tait pas pour la transmettre  ses observantins qui en taient peu
capables. Elle avait l'ide piquante, hardie, de la prendre elle-mme
et de diriger la Cadire.

Elle tait fort vaniteuse. Elle comptait s'approprier cette merveille,
la conqurir aisment, se sentant plus agrable qu'un vieux directeur
Jsuite. Elle et exploit la jeune sainte au profit de sa maison.

Elle lui fit l'honneur insigne de la recevoir au seuil, sur la porte
de la rue. Elle la baisa, s'en empara, la mena chez elle dans sa belle
chambre d'abbesse et lui dit qu'elle la partagerait avec elle. Elle
fut enchante de sa modestie, de sa grce maladive, d'une certaine
tranget, mystrieuse, attendrissante. Elle avait souffert
extrmement de ce court trajet. L'abbesse voulut la coucher, et la
mettre dans son propre lit. Elle lui dit qu'elle l'aimait, tant
qu'elle voulait le lui faire partager, coucher ensemble comme soeurs.

Pour son plan, c'tait peut-tre plus qu'il ne fallait, c'tait trop.
Il et suffit que la sainte loget chez elle. Par cette faiblesse
singulire de la coucher avec elle, elle lui donnait trop l'air d'une
petite favorite. Une telle privaut, fort  la mode entre les dames,
tait chose dfendue dans les couvents, furtive, et dont une
suprieure ne devait pas donner l'exemple.

La dame fut pourtant tonne de l'hsitation de la jeune fille. Elle
ne venait pas sans doute uniquement de sa pudeur ou de son humilit.
Encore moins certainement de la personne de la dame, relativement plus
jeune que la pauvre Cadire, dans une fleur de vie, de sant, qu'elle
et voulu communiquer  sa petite malade. Elle insista tendrement.

Pour faire oublier Girard, elle comptait beaucoup sur l'effet de cet
enveloppement de toutes les heures. C'tait la manie des abbesses,
leur plus chre prtention, de confesser leurs religieuses (ce que
permet sainte Thrse). Cela se fut fait de soi-mme dans ce doux
arrangement. La jeune fille n'aurait dit aux confesseurs que le menu,
et gard le fond de son coeur pour la personne unique. Le soir, la
nuit, sur l'oreiller, caresse par la curieuse, elle aurait laiss
chapper maint secret, les siens, ceux des autres.

Elle ne put se dgager d'abord d'un si vif enlacement. Elle coucha
avec l'abbesse. Celle-ci croyait bien la tenir. Et doublement, par des
moyens contraires, et comme sainte et comme femme, j'entends comme
fille nerveuse, sensible, et, par faiblesse, peut-tre sensuelle. Elle
faisait crire sa lgende, ses paroles, tout ce qui lui chappait.
D'autre part elle recueillait les plus humbles dtails de sa vie
physique, en envoyait le bulletin  Toulon. Elle en aurait fait son
idole, sa mignonne poupe. Sur une pente si glissante, l'entranement,
sans doute, alla vite. La jeune fille eut scrupule et comme peur. Elle
fit un grand effort, dont sa langueur l'et fait croire incapable.
Elle demanda humblement de quitter ce nid de colombes, ce trop doux
lit, cette dlicatesse, d'avoir la vie commune des novices ou
pensionnaires.

Grande surprise. Mortification. L'abbesse se crut ddaigne, se dpita
contre l'ingrate et ne lui pardonna jamais.


La Cadire trouva dans les autres un excellent accueil. La matresse
des novices, Mme de Lescot, une religieuse parisienne, fine et bonne,
valait mieux que l'abbesse. Elle semble avoir compris ce qu'elle
tait, une pauvre victime du sort, un jeune coeur plein de Dieu, mais
cruellement marqu de fatalits excentriques qui devaient la
prcipiter  la honte,  quelque fin sinistre. Elle ne fut occupe que
de la garder, de la prserver de ses imprudences; d'interprter,
d'excuser ce qui pouvait tre en elle de moins excusable.

Sauf les deux ou trois nobles dames qui vivaient avec les moines et
gotaient peu les hautes mysticits, toutes l'aimrent et la prirent
pour un ange du ciel. Leur sensibilit, peu occupe, se concentra sur
elle et n'eut plus d'autre objet. Elles la trouvaient non seulement
pieuse et surnaturellement dvote, mais bonne enfant, bon coeur,
gentille et amusante. On ne s'ennuyait plus. Elle les occupait, les
difiait de ses songes, de contes vrais, je veux dire sincres,
toujours mls de pure tendresse. Elle disait: Je vais la nuit
partout, jusqu'en Amrique. Je laisse partout des lettres pour dire
qu'on se convertisse. Cette nuit, j'irai vous trouver, quand mme vous
vous enfermeriez. Nous irons ensemble dans le Sacr-Coeur.

Miracle. Toutes,  minuit, recevaient, disaient-elles, la charmante
visite. Elles croyaient sentir la Cadire qui les embrassait, les
faisait entrer dans le Coeur de Jsus (p. 81, 89, 93). Elles avaient
bien peur et taient heureuses. La plus tendre et la plus crdule
tait une Marseillaise, la soeur Raimbaud, qui eut ce bonheur, quinze
fois en trois mois, c'est--dire  peu prs tous les six jours.

Pur effet d'imagination. Ce qui le prouve, c'est qu'au mme moment la
Cadire tait chez toutes  la fois. L'abbesse cependant fut blesse,
d'abord tant jalouse et se croyant seule excepte, ensuite sentant
bien que, toute perdue qu'elle ft dans ses rves, elle n'apprendrait
que trop par tant d'amies intimes les scandales de la maison.

Ils n'taient gure cachs. Mais, comme rien ne pouvait venir  la
Cadire que par la voie illuminative, elle crut les savoir par
rvlation. Sa bont clata. Elle eut grande compassion de Dieu qu'on
outrageait ainsi. Et, cette fois encore, elle se figura qu'elle devait
payer pour les autres, pargner aux pcheurs les chtiments mrits en
puisant elle-mme ce que la fureur des dmons peut infliger de plus
cruel.

Tout cela fondit sur elle le 25 juin, jour de la Saint-Jean. Elle
tait le soir avec les soeurs au noviciat. Elle tomba  la renverse,
se tordit, cria, perdit connaissance. Au rveil, les novices
l'entouraient, attendaient, curieuses de ce qu'elle allait dire. Mais
la matresse, Mme Lescot, devina ce qu'elle dirait, sentit qu'elle
allait se perdre. Elle l'enleva, la mena tout droit  sa chambre, o
elle se trouva toute corche et sa chemise sanglante.

Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats intrieurs et
extrieurs? Elle ne pouvait le comprendre. Elle avait besoin de
soutien. Et il ne venait pas, tout au plus au parloir, rarement et
pour un moment.

Elle lui crit le 28 juin (par ses frres, car elle lisait, mais elle
savait  peine crire). Elle l'appelle de la manire la plus vive, la
plus pressante. Et il rpond par un ajournement. Il doit prcher 
Hyres, il a mal  la gorge, etc.

Chose inattendue, ce fut l'abbesse mme qui le fit venir. Sans doute
elle tait inquite de ce que la Cadire avait dcouvert de
l'intrieur du couvent. Sre qu'elle en parlerait  Girard, elle
voulut la prvenir. Elle crivit au Jsuite un billet le plus flatteur
et le plus tendre (3 juillet, p. 327), le priant que, quand il
viendrait, il la visitt d'abord, voulant tre, en grand secret, son
lve, son disciple, comme le fut de Jsus l'humble Nicodme. Je
pourrai  peu de bruit faire de grands progrs  la vertu, sous votre
direction,  la faveur de la _sainte libert que me procure mon
poste_. _Le prtexte de notre prtendante_ me servira de couvert et de
moyen (p. 327).

Dmarche tonnante et lgre, qui montre dans l'abbesse une tte peu
saine. N'ayant pas russi  supplanter Girard auprs de la Cadire,
elle entreprenait de supplanter la Cadire auprs de Girard. Elle
s'avanait, sans prface et brusquement. Elle tranchait, en grande
dame, agrable encore, et bien sre d'tre prise au mot, allant
jusqu' parler de la _libert_ qu'elle avait!

Elle tait partie, dans cette fausse dmarche, de l'ide juste que
Girard ne se souciait plus gure de la Cadire. Mais elle aurait pu
deviner qu'il avait  Toulon d'autres embarras. Il tait inquiet d'une
affaire o il ne s'agissait plus d'une petite fille, mais d'une dame
mre, aise, bien pose, la plus sage de ses pnitentes, Mlle Gravier.
Ses quarante ans ne la dfendirent pas. Il ne voulut pas au bercail
une brebis indpendante. Un matin, elle fut surprise, bien mortifie,
de se trouver enceinte, et se plaignit fort (juillet, p. 395).

Girard, proccup de cette nouvelle aventure, vit froidement les
avances si inattendues de l'abbesse. Il craignit qu'elles ne fussent
un pige des observantins. Il rsolut d'tre prudent, vit l'abbesse,
dj embarrasse de sa dmarche imprudente, vit ensuite la Cadire,
mais seulement  la chapelle, o il la confessa.

Celle-ci fut blesse sans doute de ce peu d'empressement. Et en effet
cette conduite tait trange, d'extrme inconsquence. Il la troublait
par des lettres lgres, galantes, de petites menaces badines qu'on
aurait pu dire amoureuses. (_Dpos. Lescot_, et page 335). Et puis il
ne daignait la voir autrement qu'en public.

Dans un billet du soir mme, elle s'en venge assez finement, en lui
disant qu'au moment o il lui a donn l'absolution, elle s'est sentie
merveilleusement dtache et d'elle-mme _et de toute crature_.

C'est ce qu'aurait voulu Girard. Ses trames taient fort embrouilles,
et la Cadire tait de trop. Il fut ravi de sa lettre, bien loin d'en
tre piqu, lui prcha le _dtachement_. Il insinuait en mme temps
combien il avait besoin de prudence. Il avait reu, disait-il, une
lettre o on l'avertissait svrement de ses fautes. Cependant, comme
il partait le jeudi 6 pour Marseille, il la verrait en passant (p.
329, 4 juillet 1730).

Elle attendit. Point de Girard. Son agitation fut extrme. Le flux
monta; ce fut comme une mer, une tempte. Elle le dit  sa chre
Raimbaud, qui ne voulut pas la quitter, coucha avec elle (p. 73)
contre les rglements, sauf  dire qu'elle y tait venue le matin.
C'tait la nuit du 6 juillet, de chaleur concentre, pesante, en ce
four troit d'Ollioules. A quatre ou cinq heures, la voyant se
dbattre dans de vives souffrances, elle crut qu'elle avait des
coliques, chercha du feu  la cuisine. Pendant son absence, la
Cadire avait pris un moyen extrme qui sans doute ne pouvait manquer
de faire arriver Girard  l'instant. Soit qu'elle ait rouvert de ses
ongles les plaies de la tte, soit qu'elle ait pu s'enfoncer la
couronne  pointes de fer, elle se mit tout en sang. Il lui coulait
sur le visage en grosses gouttes. Sous cette douleur, elle tait
transfigure et ses yeux tincelaient.

Cela ne dura pas moins de deux heures. Les religieuses accoururent
pour la voir dans cet tat, admirrent. Elles voulaient faire entrer
leurs observantins; la Cadire les en empcha.

L'abbesse se serait bien garde d'avertir Girard pour la voir dans cet
tat pathtique, o elle tait trop touchante. La bonne Mme Lescot lui
donna cette consolation et fit avertir le Pre. Il vint, mais au lieu
de monter, en vrai jongleur, il eut lui-mme une extase  la chapelle,
y resta une heure prostern  deux genoux devant le Saint-Sacrement
(p. 95). Enfin, il monte, trouve toutes les religieuses autour de la
Cadire. On lui conte qu'elle avait paru un moment comme si elle tait
 la messe, qu'elle semblait remuer les lvres pour recevoir l'hostie.
Qui peut le savoir mieux que moi! dit le fourbe. Un ange m'avait
averti. J'ai dit la messe, et je l'ai communie de Toulon. Elles
furent renverses du miracle,  ce point que l'une d'elles en resta
deux jours malade. Girard s'adressant alors  la Cadire avec une
indigne lgret: Ah! ah! petite gourmande, vous me volez donc moiti
de ma part?

On se retire avec respect; on les laisse. Le voici en face de la
victime sanglante, ple, affaiblie, d'autant plus agite. Tout homme
aurait t mu. Quel aveu plus naf, plus violent de sa dpendance, du
besoin absolu qu'elle avait de le voir? Cet aveu, exprim par le sang,
les blessures, plus qu'aucune parole, devait aller au coeur. C'tait
un abaissement. Mais qui n'en aurait eu piti? Elle avait donc un
moment de nature, cette innocente personne? Dans sa vie courte et
malheureuse, la pauvre jeune sainte, si trangre aux sens, avait donc
une heure de faiblesse? Ce qu'il avait eu d'elle  son insu,
qu'tait-ce? Peu ou rien. Avec l'me, la volont, il allait avoir
tout.

La Cadire est fort brve, comme on peut croire, sur tout cela. Dans
sa dposition, elle dit pudiquement qu'elle perdit connaissance et ne
sut trop ce qui se passa. Dans un aveu  son amie la dame Allemand (p.
178), sans se plaindre de rien, elle fait tout comprendre.

En retour d'un si grand lan de coeur, d'une si charmante impatience,
que fit Girard? Il la gronda. Cette flamme qui et gagn tout autre,
l'et embras, le refroidit. Son me de tyran ne voulait que des
mortes, purs jouets de sa volont. Et celle-ci, par cette forte
initiative, l'avait forc de venir. L'colire entranait le matre.
L'irritable pdant traita cela comme il et fait d'une rvolte de
collge. Ses svrits libertines, sa froideur goste dans un plaisir
cruel, fltrirent l'infortune, qui n'en eut rien que le remords.

Chose non moins choquante. Le sang vers pour lui n'eut d'autre effet
que de lui sembler bon  exploiter pour son intrt propre. Dans
cette entrevue, la dernire peut-tre, il voulut s'assurer la pauvre
crature au moins pour la discrtion, de sorte qu'abandonne de lui
elle se crt encore  lui. Il demanda s'il serait moins favoris que
le couvent qui avait vu le miracle. Elle se fit saigner devant lui.
L'eau dont il lava ce sang, il en but et lui en fit boire[86], et il
crut avoir li son me par cette odieuse communion.

  [86] C'tait l'usage des retres, des soldats du Nord, de se
  faire frres par la communion du sang. (Voy. mes _Origines du
  droit_.)

Cela dura deux ou trois heures, et il tait prs de midi. L'abbesse
tait scandalise. Elle prit le parti de venir elle-mme avec le
dner, et de faire ouvrir la porte. Girard prit du th; comme c'tait
vendredi, il faisait croire qu'il jenait, s'tant sans doute bien
muni  Toulon. La Cadire demanda du caf. La soeur converse, qui
tait  la cuisine, s'en tonnait dans un tel jour (p. 86). Mais, sans
ce fortifiant, elle aurait dfailli. Il la remit un peu, et elle
retint Girard encore. Il resta avec elle (il est vrai, non plus
enferm), jusqu' quatre heures, voulant effacer la triste impression
de sa conduite du matin. A force de mensonges d'amiti, de paternit,
il raffermit un peu la mobile crature, lui rendit la srnit. Elle
le conduisit au dpart, et, marchant derrire, elle fit, en vritable
enfant, deux ou trois petits sauts de joie. Il dit schement: Petite
folle! (P. 89).


Elle paya cruellement sa faiblesse. Le soir mme,  neuf heures, elle
eut une vision terrible, et on l'entendit crier: O mon Dieu,
loignez-vous... Retirez-vous de moi! Le 8 au matin,  la messe, elle
n'attendit pas la communion (s'en jugeant sans doute indigne), et se
sauva dans sa chambre. Grand scandale. Mais elle tait si aime,
qu'une religieuse qui courut aprs elle, par un compatissant mensonge,
jura qu'elle avait vu Jsus qui la communiait de sa main.

Mme Lescot, finement, habilement, crivit en lgende, comme
jaculations mystiques, pieux soupirs, dvotes larmes, tout ce qui
s'arrachait de ce coeur dchir. Il y eut, chose bien rare, une
conspiration de tendresse entre des femmes pour couvrir une femme.
Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadire et de ses dons
charmants. En un mois, elle tait dj comme l'enfant de toutes. Quoi
qu'elle ft, on la dfendait. Innocente _quand mme_, on n'y voyait
qu'une victime des assauts du dmon. Une bonne forte femme du peuple,
fille du serrurier d'Ollioules et tourire du couvent, la Matherone,
ayant vu certaines liberts indcentes de Girard, n'en disait pas
moins: a ne fait rien; c'est une sainte. Dans un moment o il
parlait de la retirer du couvent, elle s'cria: Nous ter
mademoiselle Cadire!... Mais je ferai faire une porte de fer pour
l'empcher de sortir! (P. 47, 48, 50.)

Ses frres, qui venaient chaque jour, effrays de la situation et du
parti que l'abbesse et ses moines pouvaient en tirer, osrent aller
au-devant, et dans une lettre ostensible, crite  Girard au nom de la
Cadire, rappelrent la rvlation qu'elle avait eue le 25 juin sur
les moeurs des observantins, lui disant qu'il tait temps
d'accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu (p. 330),--sans
doute de demander qu'on ft une enqute, d'accuser les accusateurs.

Audace excessive, imprudente. La Cadire presque mourante tait bien
loin de ces ides. Ses amies imaginrent que celui qui avait fait le
trouble, ferait le calme peut-tre. Elles prirent Girard de venir la
confesser. Ce fut une scne terrible. Elle fit au confessionnal des
cris, des lamentations, qu'on entendait  trente pas. Les curieuses
avaient beau jeu d'couter, et n'y manquaient pas. Girard tait au
supplice. Il disait, rptait en vain: Calmez-vous, mademoiselle!
(P. 95.)--Il avait beau l'absoudre. Elle ne s'absolvait pas. Le 12,
elle eut sous le coeur une douleur si aigu qu'elle crut que ses ctes
clataient. Le 14, elle semblait  la mort, et on appela sa mre. Elle
reut le viatique. Le lendemain, elle fit une amende honorable, la
plus touchante, la plus expressive qui se soit jamais entendue. Nous
fondions en larmes. (P. 330-331.) Le 20, elle eut une sorte d'agonie,
qui perait le coeur. Puis, tout  coup, par un revirement heureux et
qui la sauva, elle eut une vision trs douce. Elle vit la pcheresse
Madeleine pardonne, ravie dans la gloire, tenant dans le ciel la
place que Lucifer avait perdue. (P. 332.)

Cependant Girard ne pouvait assurer sa discrtion qu'en la corrompant
davantage, touffant ses remords. Parfois, il venait (au parloir),
l'embrassait fort imprudemment. Mais plus souvent encore, il lui
envoyait ses dvotes. La Guiol et autres venaient l'accabler de
caresses et d'embrassades, et quand elle se confiait, pleurait, elles
souriaient, disaient que tout cela c'taient les liberts divines,
qu'elles aussi en avaient leur part et qu'elles taient de mme. Elles
lui vantaient les douceurs d'une telle union entre femmes. Girard ne
dsapprouvait pas qu'elles se confiassent entre elles et missent en
commun les plus honteux secrets. Il tait si habitu  cette
dpravation, et la trouvait si naturelle qu'il parla  la Cadire de
la grossesse de Mlle Gravier. Il voulait qu'elle l'invitt  venir 
Ollioules, calmt son irritation, lui persuadt que cette grossesse
pouvait tre une illusion du Diable qu'on saurait dissiper (p. 395).

Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadire. Ils
devaient indigner ses frres qui ne les ignoraient pas. Les lettres
qu'ils crivent en son nom sont bien singulires. Enrags au fond,
ulcrs, regardant Girard comme un sclrat, mais obligs de faire
parler leur soeur avec une tendresse respectueuse, ils ont pourtant
des chappes o on entrevoit leur fureur.

Pour les lettres de Girard, ce sont des morceaux travaills, crits
visiblement pour le procs qui peut venir. Nous parlerons de la seule
qu'il n'ait pas eue en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet.
Elle est aigre-douce, galante, d'un homme imprudent, lger. En voici
le sens:

L'vque est arriv ce matin  Toulon et ira voir la Cadire... On
concertera ce qu'on peut faire et dire. Si le grand vicaire et le
_Pre Sabatier_ vont la voir et demandent  voir (ses plaies), elle
dira qu'on lui a dfendu d'agir, de parler.

J'ai une grande faim de vous revoir et de _tout voir_. Vous savez que
je ne demande que _mon bien_. Et il y a longtemps que je n'ai rien
_vu qu' demi_ (il veut dire,  la grille du parloir). Je vous
fatiguerai? Eh bien! ne me fatiguez-vous pas aussi? etc.

Lettre trange en tous les sens. Il se dfie  la fois et de l'vque,
et du Jsuite mme, de son collgue, le vieux Sabatier. C'est au fond
la lettre d'un coupable inquiet. Il sait bien qu'elle a en mains ses
lettres, ses papiers, enfin de quoi le perdre.

Les deux jeunes gens rpondent au nom de leur soeur par une lettre
vive, la seule qui ait un accent vrai. Ils rpondent ligne par ligne,
sans outrage, mais avec une pret souvent ironique o l'on sent
l'indignation contenue. Leur soeur y promet de lui obir, _de ne rien
dire  l'vque ni au Jsuite_. Elle le flicite d'avoir tant de
courage, pour exhorter les autres  souffrir. Elle relve, lui
renvoie sa choquante galanterie, mais d'une manire choquante (on sent
l une main d'homme, la main des deux tourdis).

Le surlendemain ils allrent lui dire qu'elle voulait sur-le-champ
sortir du couvent. Il en fut trs effray. Il pensa que les papiers
allaient chapper avec elle. Sa terreur fut si profonde qu'elle lui
tait l'esprit. Il faiblit jusqu' aller pleurer au parloir
d'Ollioules, se mit  genoux devant elle, demanda si elle aurait le
courage de le quitter (p. 7). Cela toucha la pauvre fille, qui lui dit
_non_, s'avana et se laissa embrasser. Et le Judas ne voulait rien
que la tromper, et gagner quelques jours, le temps de se faire appuyer
d'en haut.

Le 29, tout est chang. La Cadire reste  Ollioules, lui demande
excuse, lui promet soumission (p. 339). Il est trop visible que
celui-ci a fait agir de puissantes influences, que ds le 29 on a
reu des menaces (peut-tre d'Aix, et plus tard de Paris). Les gros
bonnets des Jsuites ont crit, et de Versailles les protecteurs de
cour.

Que feraient les frres dans cette lutte? Ils consultrent sans doute
leurs chefs, qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans
Girard _le confesseur_ libertin; c'et t dplaire  tout le clerg
dont la confession est le cher trsor. Il fallait, au contraire,
l'isoler du clerg en constatant sa doctrine singulire, montrer en
lui _le quitiste_. Avec cela seul, on pouvait le mener loin. En 1698,
on avait brl pour quitisme un cur des environs de Dijon. Ils
imaginrent de faire (en apparence sous la dicte de leur soeur,
trangre  ce projet), un mmoire o le quitisme de Girard, exalt
et glorifi, serait constat, rellement dnonc. Ce fut le rcit des
visions qu'elle avait eues dans le carme. Le nom de Girard y est dj
au ciel. Elle le voit, uni  son nom, au _Livre de vie_.

Ils n'osrent porter ce mmoire  l'vque. Mais ils se le firent
voler par leur ami, son jeune aumnier, le petit Camerle. L'vque
lut, et dans la ville il en courut des copies. Le 21 aot, Girard se
trouvant  l'vch, le prlat lui dit en riant: Eh! bien, mon Pre,
voil donc votre nom au _Livre de vie_.

Il fut accabl, se crut perdu, crivit  la Cadire des reproches
amers. Il demanda de nouveau avec larmes ses papiers. La Cadire fut
bien tonne, lui jura que ce mmoire n'tait jamais sorti des mains
de ses frres. Mais, ds qu'elle sut que c'tait faux, son dsespoir
n'eut plus de bornes (p. 163.) Les plus cruelles douleurs de l'me et
du corps l'assaillirent. Elle crut un moment se dissoudre. Elle devint
quasi folle. J'eus un tel dsir de souffrance! Je saisis la
discipline deux fois, et si violemment que j'en tirai du sang
abondamment. (P. 362.) Dans ce terrible garement qui montre et sa
faible tte et la sensibilit infinie de sa conscience, la Guiol
l'acheva en lui dpeignant Girard comme un homme  peu prs mort. Elle
porta au dernier degr sa compassion. (P. 361.)

Elle allait lcher les papiers. Il tait pourtant trop visible que
seuls ils la dfendaient, la gardaient, prouvaient son innocence et
les artifices dont elle avait t victime. Les rendre, c'tait risquer
que l'on changet les rles, qu'on ne lui imputt d'avoir sduit un
saint, qu'enfin tout l'odieux ne ft de son ct.

Mais, s'il fallait prir ou perdre Girard, elle aimait mieux de
beaucoup le premier parti. Un dmon (la Guiol sans doute), la tenta
justement par l, par l'trange sublimit de ce sacrifice. Elle lui
crivit que Dieu voulait d'elle un sacrifice sanglant (p. 28). Elle
put lui citer les saints qui, accuss, ne se justifiaient pas,
s'accusaient eux-mmes, mouraient comme des agneaux. La Cadire suivit
cet exemple. Quand on accusait Girard devant elle, elle le justifiait,
disant: Il dit vrai, et j'ai menti. (P. 32.)

Elle et pu rendre seulement les lettres de Girard, mais, dans cette
grande chappe de coeur, elle ne marchanda pas; elle lui donna encore
les minutes des siennes. Il eut  la fois et ces minutes crites par
le Jacobin et les copies que l'autre frre faisait et lui envoyait.
Ds lors il ne craignait rien. Nul contrle possible. Il put en ter,
en remettre, dtruire, biffer, falsifier. Son travail de faussaire
tait parfaitement libre, et il a bien travaill. De quatre-vingts
lettres il en reste seize, et encore elles semblent des pices
laborieuses, fabriques aprs coup.

Girard, ayant tout en mains, pouvait rire de ses ennemis. A eux
dsormais de craindre. L'vque, homme du grand monde, savait trop
bien son Versailles et le crdit des Jsuites pour ne pas les mnager.
Il crut mme politique de lui faire une petite rparation pour son
malicieux reproche relatif au _Livre de vie_, et lui dit gracieusement
qu'il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de baptme.

Les vques de Toulon avaient toujours t des grands seigneurs. Leur
liste offre tous les premiers noms de Provence, Baux, Glandves,
Nicola, Forbin, Forbin d'Oppde, et de fameux noms d'Italie, Fiesque,
Trivulce, La Rovre. De 1712  1737, sous la Rgence et Fleury,
l'vque tait un La Tour du Pin. Il tait fort riche, ayant aussi en
Languedoc les abbayes d'Aniane et de Saint-Guilhem du Dsert. Il
s'tait bien conduit, dit-on, dans la peste de 1721. Du reste, il ne
rsidait gure, menait une vie toute mondaine, ne disait jamais la
messe, passait pour plus que galant.

Il vint  Toulon en juillet, et, quoique Girard l'et dtourn d'aller
 Ollioules et de visiter la Cadire, il en eut pourtant la curiosit.
Il la vit dans un de ses bons moments. Elle lui plut, lui sembla une
bonne petite sainte, et il lui crut si bien des lumires suprieures,
qu'il eut la lgret de lui parler de ses affaires, d'intrts,
d'avenir, la consultant comme il et fait d'une diseuse de bonne
aventure.

Il hsitait cependant, malgr les prires des frres, pour la faire
sortir d'Ollioules et pour l'ter  Girard. On trouva moyen de le
dcider. On fit courir  Toulon le bruit que la jeune fille avait
manifest le dsir de fuir au dsert, comme son modle sainte Thrse
l'avait entrepris  douze ans. C'tait Girard, disait-on, qui lui
mettait cela en tte pour l'enlever un matin, la mettre hors du
diocse dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce trsor 
quelque couvent loign o les jsuites, en ayant le monopole
exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de
jeune sainte populaire. L'vque se sentit fort bless. Il signifia 
l'abbesse de ne remettre Mlle Cadire qu' sa mre elle-mme, qui
devait bientt la faire sortir du couvent, la mener dans une bastide
qui tait  la famille.

Pour ne pas choquer Girard, on fit crire par la Cadire que, si ce
changement le gnait, il pouvait s'adjoindre et lui donner un second
confesseur. Il comprit et aima mieux dsarmer la jalousie en
abandonnant la Cadire. Il se dsista (15 septembre) par un billet
fort prudent, humble, piteux, o il tchait de la laisser amie et
douce pour lui. Si j'ai fait des fautes  votre gard, vous vous
souviendrez pourtant toujours que j'avais bonne volont de vous
aider... Je suis et serai toujours tout  vous dans le Sacr-Coeur de
Jsus.

L'vque cependant n'tait pas rassur. Il pensait que les trois
Jsuites Girard, Sabatier et Grignet voulaient l'endormir, et un
matin, avec quelque ordre de Paris, lui voler la petite fille. Il prit
le parti dcisif, 17 septembre, d'envoyer sa voiture (une voiture
lgre et mondaine, qu'on appelait _phaton_), et de la faire mener
tout prs,  la bastide de sa mre.

Pour la calmer, la garder, la mettre en bon chemin, il lui chercha un
confesseur, et s'adressa d'abord  un carme qui l'avait confesse
avant Girard. Mais celui-ci, homme g, n'accepta pas. D'autres aussi
probablement reculrent. L'vque dut prendre un tranger, arriv
depuis trois mois du Comtat, le Pre Nicolas, prieur des carmes
dchausss. C'tait un homme de quarante ans, homme de tte et de
courage, trs ferme et mme obstin. Il se montra fort digne de cette
confiance en la refusant. Ce n'tait pas les Jsuites qu'il craignait,
mais la fille mme. Il n'en augurait rien de bon, pensait que l'ange
pouvait tre un ange de tnbres, et craignait que le Malin, sous une
douce figure de fille, ne ft ses coups plus malignement.

Il ne put la voir sans se rassurer un peu. Elle lui parut toute
simple, heureuse d'avoir enfin un homme sr, solide et qui pt
l'appuyer. Elle avait beaucoup souffert d'tre tenue par Girard dans
une vacillation constante. Du premier jour, elle parla plus qu'elle
n'avait fait depuis un mois, conta sa vie, ses souffrances, ses
dvotions, ses visions. La nuit mme ne l'arrta pas, chaude nuit du
milieu de septembre. Tout tait ouvert dans la chambre, les trois
portes, outre les fentres. Elle continua presque jusqu' l'aube,
prs de ses frres qui dormaient. Elle reprit le lendemain sous la
tonnelle de vigne, parlant  ravir de Dieu, des plus hauts mystres.
Le carme tait stupfait, se demandait si le Diable pouvait si bien
louer Dieu.

Son innocence tait visible. Elle semblait bonne fille, obissante,
douce comme un agneau, foltre comme un jeune chien. Elle voulut jouer
aux boules (jeu ordinaire dans les bastides), et il ne refusa pas de
jouer aussi.

Si un esprit tait en elle, on ne pouvait dire du moins que ce ft un
esprit de mensonge. En l'observant de prs, longtemps, on n'en pouvait
douter, ses plaies rellement saignaient par moments. Il se garda bien
d'en faire, comme Girard, d'impudiques vrifications. Il se contenta
de voir celle du pied. Il ne vit que trop ses extases. Une vive
chaleur lui prenait tout  coup au coeur, circulait partout. Elle ne
se connaissait plus, entrait dans des convulsions, disait des choses
insenses.

Le carme comprit trs bien qu'en elle il y avait deux personnes, la
jeune fille et le dmon. La premire tait honnte, et mme trs neuve
de coeur, ignorante, quoi qu'on lui et fait, comprenant peu les
choses mme qui l'avaient si fort trouble. Avant sa confession, quand
elle parla des baisers de Girard, le carme lui dit rudement: Ce sont
de trs grands pchs.--O mon Dieu! dit-elle en pleurant, je suis donc
perdue, car il m'a fait bien d'autres choses.

L'vque venait la voir. La bastide tait pour lui un but de
promenade. A ses interrogations, elle rpondit navement, dit au
moins le commencement. L'vque fut bien en colre, mortifi, indign.
Sans doute il devina le reste. Il ne tint  rien qu'il ne ft un grand
clat contre Girard. Sans regarder au danger d'une lutte avec les
Jsuites, il entra tout  fait dans les ides du carme, admit qu'elle
tait ensorcele, donc _que Girard tait sorcier_. Il voulait 
l'instant mme l'interdire solennellement, le perdre, le dshonorer.
La Cadire pria pour celui qui lui avait fait tant de tort, ne voulut
pas tre venge. Elle se mit  genoux devant l'vque, le conjura de
l'pargner, de ne point parler de ces tristes choses. Avec une
touchante humilit, elle dit: Il me suffit d'tre claire
maintenant, de savoir que j'tais dans le pch. (P. 127.) Son frre
le jacobin se joignit  elle, prvoyant tous les dangers d'une telle
guerre et doutant que l'vque y ft bien ferme.

Elle avait moins d'agitation. La saison avait chang. L't brlant
tait fini. La nature enfin faisait grce. C'tait l'aimable mois
d'octobre. L'vque eut la vive jouissance qu'elle ft dlivre par
lui. La jeune fille, n'tant plus dans l'touffement d'Ollioules, sans
rapports avec Girard, bien garde par sa famille, par l'honnte et
brave moine, enfin sous la protection de l'vque, qui plaignait peu
ses dmarches et la couvrait de sa constante protection, elle devint
tout  fait calme. Comme l'herbe qui en octobre revient par de petites
pluies, elle se releva, refleurit.

Pendant sept semaines environ, elle paraissait fort sage. L'vque en
fut si ravi qu'il et voulu que le carme, aid de la Cadire, agt
auprs des autres pnitentes de Girard, les rament  la raison. Elles
durent venir  la bastide; on peut juger combien  contre-coeur et de
mauvaise grce. En ralit, il y avait une trange inconvenance 
faire comparatre ces femmes devant la protge de l'vque, si jeune
et  peine remise de son dlire extatique.

La situation se trouva aigrie, ridicule. Il y eut deux partis en
prsence, les femmes de Girard, celles de l'vque. Du ct de
celui-ci, la dame Allemand et sa fille, attaches  la Cadire. De
l'autre ct, les rebelles, la Guiol en tte. L'vque ngocia avec
celle-ci pour obtenir qu'elle entrt en rapport avec le carme et lui
ment ses amies. Il lui envoya son greffier, puis un procureur, ancien
amant de la Guiol. Tout cela n'oprant pas, l'vque prit le dernier
parti, ce fut de les convoquer toutes  l'vch. L, elles nirent
gnralement ces extases, ces stigmates, dont elles s'taient vantes.
L'une sans doute, la Guiol, effronte et malicieuse, l'tonna bien
plus encore en lui offrant de montrer sur-le-champ qu'elles n'avaient
rien sur tout le corps. On l'avait cru assez lger pour tomber dans ce
pige. Mais il le dmla fort bien, refusa, remercia celles qui, aux
dpens de leur pudeur, lui eussent fait imiter Girard, et fait rire
toute la ville.

L'vque n'avait pas de bonheur. D'une part, ces audacieuses se
moquaient de lui. Et d'autre part, son succs prs de la Cadire
s'tait dmenti. A peine rentre dans le sombre Toulon, dans son
troite ruelle de l'Hpital, elle tait retombe. Elle tait
prcisment dans les milieux dangereux et sinistres o commena sa
maladie, au champ mme de la bataille que se livraient les deux
partis. Les Jsuites,  qui chacun voyait la cour pour arrire-garde,
avaient pour eux les politiques, les prudents, les _sages_. Le carme
n'avait que l'vque, n'tait pas mme soutenu de ses confrres, ni
des curs. Il se mnagea une arme. Le 8 novembre il tira de la Cadire
une autorisation crite de rvler au besoin sa confession.

Acte audacieux, intrpide, qui fit frmir Girard. Il n'avait pas grand
courage, et il et t perdu, si sa cause n'et t celle des
Jsuites. Il se blottit au fond de leur maison. Mais son collgue
Sabatier, vieillard sanguin, colrique, alla droit  l'vch. Il
entra chez le prlat, portant comme Popilius, dans sa robe, la paix ou
la guerre. Il le mit au pied du mur, lui fit comprendre qu'un procs
avec les Jsuites, c'tait pour le perdre  jamais lui-mme, qu'il
resterait vque de Toulon  perptuit, ne serait jamais archevque.
Bien plus, avec la libert d'un aptre fort  Versailles, il lui dit
que si cette affaire rvlait les moeurs d'un Jsuite, elle
n'clairerait pas moins les moeurs d'un vque. Une lettre,
visiblement combine par Girard (p. 334), ferait croire que les
Jsuites se tenaient prts en dessous  lancer contre le prlat de
terribles rcriminations, dclarant sa vie, non seulement indigne de
l'piscopat, mais _abominable_. Le perfide et sournois Girard, le
Sabatier apoplectique, gonfl de rage et de venin, auraient pouss la
calomnie. Ils n'auraient pas manqu de dire que tout cela se faisait
pour une fille, que si Girard l'avait soigne malade, l'vque l'avait
eue bien portante. Quel trouble qu'un tel scandale dans la vie si bien
arrange de ce grand seigneur mondain! C'et t une chevalerie trop
comique de faire la guerre pour venger la virginit d'une petite
folle infirme, et de se brouiller pour elle avec tous les honntes
gens! Le cardinal de Bonzi mourut de chagrin  Toulouse, mais au moins
pour une belle dame, la noble marquise de Ganges. Ici l'vque
risquait de se perdre, d'tre cras sous la honte et le ridicule,
pour cette fille d'un revendeur de la rue de l'Hpital!

Ces menaces de Sabatier firent d'autant plus d'impression que dj
l'vque de lui-mme tenait moins  la Cadire. Il ne lui savait pas
bon gr d'tre redevenue malade, d'avoir dmenti son succs, de lui
donner tort par sa rechute. Il lui en voulait de n'tre pas gurie. Il
se dit que Sabatier avait raison, qu'il serait bien bon de se
compromettre. Le changement fut subit. Ce fut comme un coup de la
Grce. Il vit tout  coup la lumire, comme saint Paul au chemin de
Damas, et se convertit aux Jsuites.

Sabatier ne le lcha pas. Il lui prsenta du papier, et lui fit
crire, signer l'interdiction du carme, son agent prs de la Cadire;
plus, celle de son frre le jacobin (10 novembre 1730).




XII

LE PROCS DE LA CADIRE (1730-1731)


On peut juger ce que fut ce coup pouvantable pour la famille Cadire.
Les attaques de la malade devinrent frquentes et terribles. Chose
cruelle, ce fut comme une pidmie chez ses intimes amies. Sa voisine,
la dame Allemand, qui avait aussi des extases, mais qui jusque-l les
croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit l'Enfer. Cette bonne dame
de (cinquante ans) se souvint qu'en effet elle avait eu souvent des
penses impures; elle se crut livre au Diable, ne vit que diables
chez elle, et quoique garde par sa fille, elle se sauva du logis,
demanda asile aux Cadire. La maison devint ds lors inhabitable, le
commerce impossible; l'an Cadire furieux invectivait contre Girard,
criait: Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brl! Et le jacobin
ajoutait: Nous y mangerions plutt tout le bien de la famille.

Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadire hurla, touffa. On crut
qu'elle allait mourir. L'an Cadire, le marchand, qui perdait la
tte, appela par les fentres, criant aux voisins: Au secours! Le
Diable trangle ma soeur! Ils accouraient presque en chemise. Les
mdecins et chirurgiens qualifiant son tat _une suffocation de la
matrice_, voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait
chercher, ils parvinrent  lui desserrer les dents et lui firent
avaler une goutte d'eau-de-vie, ce qui la rappela  elle-mme.
Cependant les mdecins de l'me arrivaient aussi  la file, un vieux
prtre, confesseur de la mre Cadire, puis des curs de Toulon. Tant
de bruit, de cris, l'arrive de ces prtres en grand costume,
l'appareil de l'exorcisme, avait rempli la rue de monde; les arrivants
demandaient: Qu'y a-t-il?--C'est la Cadire, ensorcele par Girard.
On peut juger de la piti, de l'indignation du peuple.

Les Jsuites, trs effrays, mais voulant renvoyer l'effroi, firent
alors une chose barbare. Ils retournrent chez l'vque, ordonnrent
et exigrent qu'on poursuivt la Cadire, qu'on l'attaqut le jour
mme,--que cette pauvre fille, sur le lit o elle rlait tout 
l'heure, aprs cette horrible crise, ret  l'improviste une descente
de justice...

Sabatier ne lcha pas l'vque que celui-ci n'et fait appeler son
juge, son official, le vicaire gnral Larmedieu, et son promoteur (ou
procureur piscopal), Esprit Reybaud, et qu'il ne leur et dit de
procder sur l'heure.

C'tait impossible, illgal, en Droit canonique. _Il fallait un
inform pralable_ sur les faits, avant d'aller interroger.--Autre
difficult: le juge ecclsiastique n'avait droit de faire une telle
descente _que pour un refus de sacrement_. Les deux lgistes d'glise
durent faire cette objection. Sabatier n'couta rien. Si les choses
tranaient ainsi dans la froide lgalit, il manquait son coup de
terreur.

Larmedieu, ou Larme-Dieu, sous ce nom touchant, tait un juge
complaisant, ami du clerg. Ce n'tait pas un de ces rudes magistrats
qui vont tout droit devant eux, comme d'aveugles sangliers, dans le
grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. Il avait
eu de grands gards dans l'affaire d'Aubany, le gardien d'Ollioules.
Il avait poursuivi assez lentement pour qu'Aubany se sauvt. Puis,
quand il le sut  Marseille, comme si Marseille et t loin de
France, _ultima Thule_ ou la _Terra incognita_ des anciens gographes,
il ne bougea plus. Ici, ce fut tout autre chose: ce juge paralytique
pour l'affaire d'Aubany eut des ailes pour la Cadire, et les ailes de
la foudre. Il tait neuf heures du matin lorsque les habitants de la
ruelle virent avec curiosit arriver chez les Cadire une fort belle
procession, messire Larmedieu en tte, et le promoteur de la cour
piscopale, honorablement escorts de deux vicaires de la paroisse,
docteurs en thologie. On envahit la maison. On interpella la malade.
On lui fit faire serment de dire vrai contre elle-mme, serment de se
diffamer en disant  la justice ce qui tait de conscience et de
confession.

Elle pouvait se dispenser de rpondre, nulle formalit n'ayant t
observe. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui tait se
dsarmer, se livrer. Car, tant lie une fois par le serment, elle dit
tout, mme les choses honteuses et ridicules dont l'aveu est si cruel
pour une fille.

Le procs-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent
un plan bien arrt entre lui et les Jsuites. C'tait de montrer
Girard comme la dupe et la victime des fourberies de la Cadire. Un
homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses,
qui cependant est rest si innocent et si crdule, qu'il a suffi pour
l'attraper d'une petite fille, d'un enfant! La ruse, la dvergonde,
l'a tromp sur ses visions, mais non entran dans ses garements.
Furieuse, elle s'en est venge en lui prtant toute infamie que
pouvait lui suggrer une imagination de Messaline.

Bien loin que l'interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu'il a
de trs touchant, c'est la douceur de la victime. Visiblement elle
n'accuse que contrainte et force par le serment qu'elle a prt. Elle
est douce pour ses ennemis, mme pour la perfide Guiol, qui (dit son
frre) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui en dernier lieu
la perdit, en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa
sauvegarde.

Les Cadire furent pouvants de la navet de leur soeur. Dans son
respect pour le serment, elle s'tait livre sans rserve, hlas!
avilie pour toujours, chansonne des lors et moque des ennemis mmes
des Jsuites, et des sots rieurs libertins.

Puisque la chose tait faite, ils voulurent du moins qu'elle ft
exacte, que le procs-verbal des prtres pt tre contrl par un acte
plus srieux. D'accuse qu'elle semblait tre, ils la firent
accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magistrat
royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu'il vnt
recevoir sa dposition. Dans cet acte, net et court, se trouve
clairement tabli le fait de _sduction_; plus, les _reproches_
qu'elle faisait  Girard pour ses caresses lascives, dont il ne
faisait que rire; plus, le conseil qu'il lui donne de _se laisser
obsder du dmon_; plus, la _succion_ par laquelle le fourbe
entretenait ses plaies, etc.

L'homme du roi, le lieutenant, devait retenir l'affaire  son
tribunal. Car le juge ecclsiastique, dans sa prcipitation, n'ayant
pas rempli les formalits du droit ecclsiastique, avait fait un acte
nul. Mais le magistrat laque n'eut pas ce courage. Il se laissa
atteler  l'information clricale, subit Larmedieu pour associ, et
mme alla siger, couter les tmoins au tribunal de l'vch. Le
greffier de l'vch crivait (et non le greffier du lieutenant du
roi). crivait-il exactement? On aurait droit d'en douter quand on
voit que ce greffier ecclsiastique menaait les tmoins, et chaque
soir allait montrer leurs dpositions aux Jsuites[87].

  [87] Page 80 de l'in-folio, et tome Ier de l'in-douze, page 33.

Les deux vicaires de la paroisse de la Cadire, que l'on entendit
d'abord, dposrent schement, sans faveur pour elle, mais nullement
contre elle, nullement pour les Jsuites (24 novembre). Ceux-ci virent
que tout allait manquer. Ils perdirent toute pudeur, et, au risque
d'indigner le peuple, rsolurent de briser tout. Ils tirrent ordre de
l'vque pour emprisonner la Cadire et les principaux tmoins qu'elle
voulait faire entendre. C'taient les dames Allemand et la Batarelle.
Celle-ci fut mise au _Refuge_, couvent-prison, ces dames dans une
maison de force, le _Bon-Pasteur_, o l'on jetait les folles et les
sales coureuses en correction. La Cadire (26 novembre), tire de son
lit, fut donne aux ursulines, pnitentes de Girard, qui la couchrent
proprement sur de la paille pourrie.

Alors, la terreur tablie, on put entendre les tmoins, deux d'abord
(28 novembre), deux respectables et choisis. L'un tait cette Guiol,
connue pour fournir des femmes  Girard; langue adroite et acre, qui
fut charge de lancer le premier dard et d'ouvrir la plaie de la
calomnie. L'autre tait la Laugier, la petite couturire que la
Cadire nourrissait et dont elle avait pay l'apprentissage. tant
enceinte de Girard, cette Laugier avait cri contre lui; elle lava ici
cette faute en se moquant de la Cadire, salissant sa bienfaitrice,
mais cela maladroitement, en dvergonde qu'elle tait, lui prtant
des mots effronts, trs contraires  ses habitudes. Puis vinrent Mlle
Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les _girardines_, comme
on les appelait dans Toulon.

Mais on ne pouvait si bien faire que, par moments, la lumire
n'clatt. La femme d'un procureur, dans la maison de laquelle
s'assemblaient les _girardines_, dit brutalement qu'on ne pouvait y
tenir, qu'elles troublaient toute la maison; elle conta leurs rires
bruyants, leurs mangeries payes des collectes que l'on faisait pour
les pauvres, etc. (p. 55).

On craignait extrmement que les religieuses ne se dclarassent pour
la Cadire. Le greffier de l'vch alla leur dire (comme de la part
de l'vque) qu'on chtierait celles qui parleraient mal. Pour agir
plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant Pre
Aubany, qui avait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol
de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne
ferait rien. On estima l'honneur de l'enfant  huit cents livres,
qu'on paya pour Aubany. Donc il revint plein de zle, tout Jsuite,
dans son troupeau d'Ollioules. Pauvre troupeau qui trembla quand ce
bon Pre Aubany se dit charg de les avertir que, si elles n'taient
pas sages, _elles auraient la question_. (_Procs_, in-douze, t. II,
p. 191).

Avec tout cela, on ne tira pas ce qu'on voulait des quinze
religieuses. Deux ou trois  peine taient pour Girard, et toutes
articulrent des faits, surtout pour le 7 juillet, qui directement
l'accablaient.

Les Jsuites dsesprs prirent un parti hroque pour s'assurer des
tmoins. Ils s'tablirent  poste fixe dans une salle de passage qui
menait au tribunal. L ils les arrtaient, les pratiquaient, les
menaaient, et, s'ils taient contre Girard, ils les empchaient
d'entrer, et par force impudemment les mettaient  la porte (in-douze,
t. I, p. 44).

Ainsi le juge d'glise et le lieutenant du roi n'taient plus que des
mannequins entre les mains des Jsuites. Toute la ville le voyait,
frmissait. En dcembre, janvier, fvrier, la famille des Cadire
formula et rpandit une plainte pour dni de justice et subornation de
tmoins. Les Jsuites eux-mmes sentirent que la place n'tait plus
tenable. Ils appelrent le secours _d'en haut_. Le meilleur
paraissait tre un simple arrt du Grand-Conseil qui et tout appel 
lui et tout touff (comme fit Mazarin pour l'affaire de Louviers).
Mais le chancelier tait d'Aguesseau; les Jsuites ne dsiraient pas
que l'affaire allt  Paris. Ils la retinrent en province. Ils firent
dcider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, o
ils avaient beaucoup d'amis, juget sur l'information que deux de ses
conseillers feraient  Toulon.

Un laque, M. Faucon, et un conseiller d'glise, M. de Charleval,
vinrent en effet, et tout droit descendirent chez les Jsuites (p.
407). Ces commissaires imptueux cachrent si peu leur violente et
cruelle partialit qu'ils lancrent  la Cadire un ajournement
personnel, comme on faisait  l'accus, tandis que Girard fut poliment
appel, laiss libre; il continuait de dire la messe et de confesser.
Et la plaignante tait sous les verroux dans les mains de ses ennemis,
chez les dvotes de Girard,  la merci de toute cruaut.

La rception des bonnes ursulines avait t celle qu'elles eussent
faite si elles avaient t charges de la faire mourir. Elles lui
avaient donn pour chambre la loge d'une religieuse folle qui
salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette
odeur pouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils
introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et
garde-malade l'me damne de Girard, une converse, qui tait fille de
cette mme Guiol qui l'avait livre, fille trs digne de sa mre,
capable de choses sinistres, dangereuse  sa pudeur et peut-tre  sa
vie mme. On la tint  la pnitence la plus cruelle pour elle, celle
de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle retombait malade ds
qu'elle ne communiait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le Jsuite,
vint dans cette loge, et, chose bizarre, nouvelle, il entreprit de la
gagner, de la _tenter par l'hostie_! On marchanda. Donnant donnant:
pour communier, il fallait qu'elle s'avout calomniatrice, indigne de
la communion. Elle l'aurait peut-tre fait par excs d'humilit. Mais,
en se perdant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses frres.

Rduit aux arts pharisaques, on interprtait ses paroles. Ce qu'elle
disait au sens mystique, on feignait de le comprendre dans la ralit
matrielle.

Elle montrait, pour se dmler de tous ces piges, ce qu'on et le
moins attendu, une grande prsence d'esprit (voir surtout p. 391).

Le plus perfide, combin pour lui ter l'intrt du public, mettre
contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On prtendit
qu'elle avait propos  un jeune drle de partir avec elle, de courir
le monde.

Les grands seigneurs d'alors qui aimaient  se faire servir par des
enfants, des petits pages, prenaient volontiers les plus gentils des
fils de leurs paysans. Ainsi avait fait l'vque du petit garon d'un
de ses fermiers. Il le dbarbouilla. Puis, quand ce favori grandit,
pour qu'il et meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure
d'abb, titre d'aumnier,  vingt ans. Ce fut M. l'abb Camerle. lev
dans la valetaille et fait  tout faire, il fut, comme sont souvent
les petits campagnards, dcrasss  demi, un rustre niais et finaud.
Il vit bien que le prlat, ds son arrive  Toulon, tait curieux de
la Cadire, peu favorable  Girard. Il pensa plaire et amuser, en se
faisant  Ollioules espion de leurs rapports suspects. Mais, ds que
l'vque changea, eut peur des Jsuites, Camerle, avec le mme zle,
servit activement Girard et l'aida contre la Cadire.

Il vint, comme un autre Joseph, dire que Mlle Cadire (comme la femme
de Putiphar) l'avait tent, essay d'branler sa vertu. Si cela avait
t vrai, si elle lui et fait tant d'honneur que de faiblir un peu
pour lui, il n'en et t que plus lche de l'en punir d'abuser d'un
mot tourdi. Mais une telle ducation de page et de sminariste ne
donne ni honneur ni l'amour des femmes.

Elle se dmla vivement et trs bien, le couvrit de honte. Les deux
indignes commissaires du Parlement la voyaient rpondre d'une manire
si victorieuse, qu'ils abrgrent les confrontations, lui
retranchrent ses tmoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en
firent venir que trente-huit (in-douze, t. I, p. 62). N'observant ni
les dlais ni les formes de justice, ils prcipitrent la
confrontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26
fvrier encore, sans varier, elle rpta ses dpositions accablantes.

Ils taient si furieux, qu'ils regrettaient de n'avoir pas  Toulon le
bourreau et la question pour la faire un peu chanter. C'tait
l'_ultima ratio_. Les parlements, dans tout ce sicle, en usrent.
J'ai sous les yeux un vhment loge de la torture[88], crit en 1780
par un savant parlementaire, devenu membre du Grand-Conseil, ddi au
Roi (Louis XVI), et couronn d'une flatteuse approbation de Sa
Saintet, Pie VI.

  [88] Muyart de Vouglans,  la suite de ses _Loix criminelles_,
  in-folio, 1780.

Mais, au dfaut de la torture qui l'et fait chanter, on la fit parler
par un moyen meilleur encore. Le 27 fvrier, de bonne heure, la soeur
converse qui lui servait de gelire, la fille de la Guiol, lui
apporte un verre de vin. Elle s'tonne; elle n'a pas soif; elle ne
boit jamais de vin le matin, et encore moins de vin pur. La converse,
rude et forte domestique, comme on en a dans les couvents pour dompter
les indociles, les folles, ou punir les enfants, enveloppe de son
insistance menaante la faible malade. Elle ne veut boire, mais elle
boit. Et on la force de tout boire, le fond mme, qu'elle trouve
dsagrable et sal (p. 243-247).

Quel tait ce choquant breuvage? On a vu,  l'poque de l'avortement,
combien l'ancien directeur de religieuses tait expert aux remdes.
Ici le vin pur et suffi sur une malade dbile. Il et suffi pour
l'enivrer, pour en tirer le mme jour quelques paroles bgayes, que
le greffier et rdiges en forme de dmenti complet. Mais une drogue
fut surajoute (peut-tre l'herbe aux sorcires, qui trouble plusieurs
jours) pour prolonger cet tat et pouvoir disposer d'elle par des
actes qui l'empcheraient de rtracter le dmenti.

Nous avons la dposition qu'elle fit, le 27 fvrier. Changement subit
et complet! apologie de Girard! Les commissaires (chose trange) ne
remarquent pas une si brusque variation. Le spectacle singulier,
honteux, d'une jeune fille ivre, ne les tonne pas, ne les met pas en
garde. On lui fait dire que Girard ne l'a jamais touche, qu'elle n'a
jamais eu ni plaisir ni douleur, que tout ce qu'elle a senti tient 
une infirmit. C'est le carme, ce sont ses frres qui lui ont fait
raconter comme actes rels ce qui n'a t que songe. Non contente de
blanchir Girard, elle noircit les siens, les accable et leur met la
corde au cou.

Ce qui est merveilleux, c'est la clart, la nettet de cette
dposition. On y sent la main du greffier habile. Une chose tonne
pourtant, c'est qu'tant en si beau chemin, on n'ait pas continu. On
l'interroge un seul jour, le 27. Rien le 28. Rien du 1er au 6 mars.

Le 27 probablement, sous l'influence du vin, elle put parler encore,
dire quelques mots qu'on arrangea. Mais le 28, le poison ayant eu tout
son effet, elle dut tre en stupeur complte ou dans un indcent
dlire (comme celui du Sabbat), et il fut impossible de la montrer.
Une fois d'ailleurs que sa tte fut absolument trouble, on put
aisment lui donner d'autres breuvages, sans qu'elle en et ni
conscience ni souvenir.

C'est ici, je n'en fais pas doute, dans les six jours, du 28 fvrier
au 5 ou 6 mars, que se place un fait singulier, qui ne peut avoir eu
lieu ni avant ni aprs. Fait tellement rpugnant, si triste pour la
pauvre Cadire qu'il est indiqu en trois lignes, sans que ni elle ni
son frre aient le coeur d'en dire davantage (p. 247 de l'in-folio,
lignes 10-13). Ils n'en auraient parl jamais si les frres poursuivis
eux-mmes n'avaient vu qu'on en voulait  leur propre vie.

Girard alla voir la Cadire! prit sur elle encore d'insolentes,
d'impudiques liberts!

Cela eut lieu, disent le frre et la soeur, _depuis que l'affaire est
en justice_. Mais, du 26 novembre au 26 fvrier, Girard fut intimid,
humili, toujours battu dans la guerre de tmoins qu'il faisait  la
Cadire. Encore moins osa-t-il la voir, depuis le 10 mars, le jour o
elle revint  elle, et sortit du couvent o il la tenait. Il ne la vit
qu'en ces cinq jours o il tait encore matre d'elle, et o
l'infortune, sous l'influence du poison, n'tait plus elle-mme.

Si la mre Guiol avait jadis livr la Cadire, la fille Guiol put la
livrer encore. Girard, qui avait alors gagn la partie par le dmenti
qu'elle se donnait  elle-mme, osa venir dans sa prison, la voir dans
l'tat o il l'avait mise, hbte ou dsespre, abandonne du ciel
et de la terre, et s'il lui restait quelque lucidit, livre 
l'horrible douleur d'avoir, par sa dposition, assassin les siens.
Elle tait perdue, et c'tait fini. Mais l'autre procs commenait
contre ses frres et le courageux carme. Le remords pouvait la tenter
de flchir Girard, d'obtenir qu'il ne les poursuivt pas, et surtout
qu'on ne la mt pas  la question.

L'tat de la prisonnire tait dplorable et demandait grce. De
petites infirmits attaches  une vie toujours assise, la faisaient
souffrir beaucoup. Par suite de ses convulsions, elle avait une
descente, par moments fort douloureuse (p. 343). Ce qui prouve que
Girard n'tait pas fortuitement criminel, mais un pervers, un
sclrat, c'est qu'il ne vit de tout cela que la facilit d'assurer
son avantage. Il crut que, s'il en usait, avilie  ses propres yeux,
elle ne se relverait jamais, ne reprendrait pas le coeur et le
courage pour dmentir son dmenti. Il la hassait alors, et pourtant,
avec un badinage libertin et odieux, il parla de cette descente, et il
eut l'indignit, voyant la pauvre personne sans dfense, d'y porter la
main (p. 249). Son frre l'assure et l'affirme, mais brivement, avec
honte, sans pousser plus loin ce sujet. Elle-mme atteste sur ce
fait, elle dit en trois lettres: Oui.

Hlas! son me tait absente, et lui revenait lentement. C'est le 6
mars qu'elle devait tre confronte, confirmer tout, perdre ses frres
sans retour. Elle ne pouvait parler, touffait. Les charitables
commissaires lui dirent que la torture tait l  ct, lui
expliqurent les coins qui lui serreraient les os, les chevalets, les
pointes de fer. Elle tait si faible de corps que le courage lui
manqua. Elle endura d'tre en face de son cruel matre, qui put rire
et triompher, l'ayant avilie du corps, mais bien plus, de la
conscience! la faisant meurtrire des siens!

On ne perdit pas de temps pour profiter de sa faiblesse. A l'instant,
on s'adressa au Parlement d'Aix, et on en obtint que le carme et les
deux frres seraient dsormais inculps, qu'ils auraient leur procs 
part, de sorte qu'aprs que la Cadire serait condamne, punie, on en
viendrait  eux, et on les pousserait  outrance.

Le 10 mars, on la trana des ursulines de Toulon  Sainte-Claire
d'Ollioules. Girard n'tait pas sr d'elle. Il obtint qu'elle serait
mene, comme on et fait d'un redoutable brigand de cette route mal
fame, entre les soldats de la marchausse. Il demanda qu'
Sainte-Claire elle ft bien enferme  cl. Les dames furent touches
jusqu'aux larmes de voir arriver entre les pes leur pauvre malade
qui ne pouvait se traner. Tout le monde en avait piti. Il se trouva
deux vaillants hommes, M. Aubin, procureur, et M. Claret, notaire, qui
firent pour elle les actes o elle rtractait sa rtractation, pices
terribles o elle dit les menaces des commissaires et de la suprieure
des ursulines, surtout le fait du vin empoisonn qu'on la fora de
prendre (10-16 mars 1731, p. 243-248).

En mme temps, ces hommes intrpides rdigrent et adressrent 
Paris,  la chancellerie, ce qu'on nommait l'appel comme d'abus,
dvoilant l'informe et coupable procdure, les violations obstines de
la loi, qu'avaient commises effrontment: 1 l'official et le
lieutenant; 2 les commissaires. Le chancelier d'Aguesseau se montra
trs mou, trs faible. Il laissa subsister cette immonde procdure,
laissa aller l'affaire au Parlement d'Aix, tellement suspect! aprs le
dshonneur dont ses deux membres venaient de se couvrir.

Donc, ils ressaisirent la victime, et, d'Ollioules, la firent traner
 Aix, toujours par la marchausse. On couchait alors  moiti chemin
dans un cabaret. Et l, le brigadier expliqua qu'en vertu de ses
ordres, il coucherait dans la chambre de la jeune fille. On avait
fait semblant de croire que la malade qui ne pouvait marcher, fuirait,
sauterait par la fentre. Infme combinaison. La remettre  la
chastet de nos soldats des dragonnades! Quelle joie et-ce t,
quelle rise, si elle ft arrive enceinte? Heureusement, sa mre
s'tait prsente au dpart, avait suivi, bon gr, mal gr, et on
n'avait pas os l'loigner  coups de crosse. Elle resta dans la
chambre, veilla (toutes deux debout), et elle protgea son enfant
(in-douze, t. I, p. 52).

Elle tait adresse aux ursulines d'Aix, qui devaient la garder et en
avaient ordre du roi. La suprieure prtendit n'avoir pas encore reu
l'ordre. On vit l combien sont froces les femmes, une fois
passionnes, n'ayant plus nature de femmes. Elle la tint quatre heures
 la porte, dans la rue, en exhibition (t. IV de l'in-douze, p. 404).
On eut le temps d'aller chercher _le peuple_, les gens des Jsuites,
_les bons ouvriers_ du clerg, pour huer, siffler, les enfants au
besoin pour lapider. C'taient quatre heures de pilori. Cependant,
tout ce qu'il y avait de passants dsintresss demandaient si les
ursulines avaient ordre de laisser tuer cette fille. On peut juger si
ces bonnes soeurs furent de tendres gelires pour la prisonnire
malade.

Le terrain avait t admirablement prpar. Un vigoureux concert de
magistrats jsuites et de dames intrigantes avait organis
l'intimidation. Nul avocat ne voulut se perdre en dfendant une fille
si diffame. Nul ne voulut avaler les couleuvres que rservaient ses
gelires  celui qui chaque jour affronterait leur parloir, pour
s'entendre avec la Cadire. La dfense revenait, dans ce cas, au
syndic du bureau d'Aix, M. Chaudon. Il ne dclina pas ce dur devoir.
Cependant, assez inquiet, il et voulu un arrangement. Les Jsuites
refusrent. Alors il se montra ce qu'il tait, un homme d'immuable
honntet, d'admirable courage. Il exposa, en savant lgiste, la
monstruosit des procdures. C'tait se brouiller pour jamais avec le
Parlement, tout autant qu'avec les Jsuites. Il posa nettement
l'inceste spirituel du confesseur, mais, par pudeur, ne spcifia pas
jusqu'o avait t le libertinage. Il s'interdit aussi de parler des
_girardines_, des dvotes enceintes, chose connue parfaitement, mais
dont personne n'et voulu tmoigner. Enfin, il fit  Girard la
meilleure cause possible, en l'attaquant _comme sorcier_. On rit. On
se moqua de l'avocat. Il entreprit de prouver l'existence du dmon par
une suite de textes sacrs,  partir des vangiles. Et l'on rit encore
plus fort.

On avait fort adroitement dfigur l'affaire en faisant de l'honnte
carme un amant de la Cadire, et le fabricateur d'un grand complot de
calomnies contre Girard et les Jsuites. Ds lors, la foule des
oisifs, les mondains tourdis, rieurs ou philosophes, s'amusaient des
uns et des autres, parfaitement impartiaux entre les carmes et les
Jsuites, ravis de voir les moines se faire la guerre entre eux. Ceux
que bientt on dira _voltairiens_ sont mme plus favorables aux
Jsuites, polis et gens du monde, qu'aux anciens ordres mendiants.

Ainsi l'affaire va s'embrouillant. Les plaisanteries pleuvent, mais
encore plus sur la victime. Affaire de galanterie, dit-on. On n'y voit
qu'un amusement. Pas un tudiant, un clerc, qui ne fasse sa chanson
sur Girard et son colire, qui ne rchauffe les vieilles
plaisanteries provenales sur Madeleine (de l'affaire Gauffridi), ses
six mille diablotins, la peur qu'ils ont du fouet, les miracles de la
discipline qui fit fuir ceux de la Cadire. (_Ms. de la Bibl. de
Toulon._)

Sur ce point spcial, les amis de Girard le blanchissaient fort
aisment. Il avait agi dans son droit de directeur et selon l'usage
ordinaire. La verge est l'attribut de la paternit. Il avait agi pour
sa pnitente, pour le remde de son me. On battait les dmoniaques,
on battait les alins, d'autres malades encore. C'tait le grand
moyen de chasser l'ennemi, quel qu'il ft, dmon ou maladie. Point de
vue fort populaire. Un brave ouvrier de Toulon, tmoin du triste tat
de la Cadire, avait dit que le seul remde, pour la pauvre malade,
tait le nerf de boeuf.

Girard, si bien soutenu, n'avait que faire d'avoir raison. Il n'en
prend pas la peine. Sa dfense est charmante de lgret. Il ne daigne
pas mme s'accorder avec ses dpositions. Il dment ses propres
tmoins. Il semble plaisanter et dit du ton hardi d'un grand seigneur
de la Rgence, que, s'il s'est enferm avec elle, comme on l'en
accuse, ce n'est arriv que neuf fois.

Et pourquoi l'a-t-il fait, le bon Pre, disaient ses amis, sinon pour
observer, juger, approfondir ce qu'il en fallait croire? C'est le
devoir d'un directeur en pareil cas. Lisez la _Vie_ de la grande
sainte Catherine de Gnes. Le soir, son confesseur se cachait,
restait dans sa chambre, pour voir les prodiges qu'elle faisait et la
surprendre en miracle flagrant:

Mais le malheur tait ici que l'Enfer, qui ne dort jamais, avait
tendu un pige  cet agneau de Dieu, avait vomi, lanc, ce drac
femelle, ce monstre dvorant, maniaque et dmoniaque, pour
l'engloutir, le perdre au torrent de la calomnie.

C'est un usage antique et excellent d'touffer au berceau les
monstres. Mais pourquoi pas plus tard aussi? Le charitable avis des
dames de Girard, c'tait d'y employer au plus vite le fer et le feu.
Qu'elle prisse! disaient les dvotes. Beaucoup de grandes dames
voulaient aussi qu'elle ft chtie, trouvant exorbitant que la
crature et os porter plainte, mettre en cause un tel homme qui lui
avait fait trop d'honneur.

Il y avait au Parlement quelques obstins jansnistes, mais ennemis
des Jsuites plus que favorables  la fille. Et qu'ils devaient tre
abattus, dcourags, voyant contre eux tout  la fois et la redoutable
Socit, et Versailles, la cour, le cardinal-ministre, enfin les
salons d'Aix. Seraient-ils plus vaillants que le chef de la justice,
le chancelier d'Aguesseau qui avait tellement molli? Le procureur
gnral n'hsita pas; lui, charg d'accuser Girard, il se dclara son
ami, lui donna ses conseils pour rpondre  l'accusation.

Il ne s'agissait que d'une chose, de savoir par quelle rparation,
quelle expiation solennelle, quel chtiment exemplaire la plaignante,
devenue accuse, satisferait  Girard,  la Compagnie de Jsus. Les
Jsuites, quelle que ft leur dbonnairet, avouaient que, dans
l'intrt de la religion, un _exemple_ serait utile pour avertir un
peu et les convulsionnaires jansnistes et les crivailleurs
philosophes qui commenaient  pulluler.

Par deux points, on pouvait accrocher la Cadire, lui jeter le harpon:

1 _Elle avait calomni._--Mais nulle loi ne punit la calomnie de
mort. Pour aller jusque-l, il fallait chercher un peu loin, dire: Le
vieux texte romain _De famosis libellis_ prononce la mort contre ceux
qui ont fait des libelles injurieux aux Empereurs ou _ la religion_
de l'Empire. Les Jsuites sont la religion. Donc un mmoire contre un
Jsuite mrite le dernier supplice.

2 _On avait une prise meilleure encore._--Au dbut du procs, le juge
piscopal, le prudent Larmedieu, lui avait demand si elle n'avait pas
_devin_ les secrets de plusieurs personnes, et elle avait dit oui.
Donc on pouvait lui imputer la qualit mentionne au formulaire des
procs de sorcellerie, _Devineresse et abuseresse_. Cela seul mritait
le feu, en tout droit ecclsiastique. On pouvait mme trs bien la
qualifier _sorcire_, d'aprs l'aveu des dames d'Ollioules; que la
nuit,  la mme heure, elle tait dans plusieurs cellules  la fois,
qu'elle pesait doucement sur elles, etc. Leur engouement, leur
tendresse subite si surprenante, avaient bien l'air d'un
ensorcellement.

Qui empchait de la brler? On brle encore partout au dix-huitime
sicle. L'Espagne, sous un seul rgne, celui de Philippe V, brle
seize cents personnes, et elle brle encore une sorcire en 1782.
L'Allemagne, une, en 1751; la Suisse, une aussi, en 1781. Rome brle
toujours, il est vrai sournoisement, dans les fours et dans les caves
de l'Inquisition[89].

  [89] Ce dtail nous est transmis par un consulteur du
  Saint-Office encore vivant.

Mais la France, du moins, sans doute, est plus humaine?--Elle est
inconsquente. En 1718, on brle un sorcier  Bordeaux[90]. En 1724 et
1726, on allume le bcher en Grve, pour les dlits qui,  Versailles,
passaient pour des jeux d'coliers. Les gardiens de l'enfant royal,
Monsieur le Duc, Fleury, indulgents  la cour, sont terribles  la
ville. Un nier et un noble, un M. des Chauffours, sont brls vifs.
L'avnement du cardinal-ministre ne peut tre mieux clbr que par
une rforme des moeurs, par l'exemple svre qu'on fait des
corrupteurs publics.--Rien de plus  propos que d'en faire un terrible
et solennel sur cette fille infernale, qui a tellement attent 
l'innocence de Girard.

  [90] Je ne parle pas des excutions que le peuple faisait
  lui-mme. Il y a un sicle, dans un village de Provence, une
  vieille  qui un propritaire refusait l'aumne, s'emporta et
  dit: Tu mourras demain! Il fut frapp, mourut. Tout le village
  (non pas les pauvres seuls, mais les plus _honntes_ gens), la
  foule saisit la vieille, la mit sur un tas de sarments. Elle y
  fut brle vive. Le Parlement fit semblant d'informer, mais ne
  punit pas. Aujourd'hui encore les gens de ce village sont appels
  _brle-femme_ (brulo-fenno).

Voil ce qu'il fallait pour bien laver ce Pre. Il fallait tablir que
(mme et-il mfait, imit des Chauffours) _il avait t le jouet d'un
enchantement_. Les actes n'taient que trop clairs. Aux termes du
droit canonique, et d'aprs ces arrts rcents, quelqu'un devait
tre brl. Des cinq magistrats du parquet, deux seulement auraient
brl Girard. Trois taient contre la Cadire. On composa. Les trois
qui avaient la majorit n'exigrent pas la flamme, pargnrent le
spectacle long et terrible du bcher, se contentrent de la mort
simple.

Au nom des cinq, il fut conclu et propos au Parlement: Que la
Cadire, pralablement mise  la question ordinaire et extraordinaire,
ft ensuite ramene  Toulon, et, sur la place des Prcheurs, _pendue
et trangle_.


Ce fut un coup terrible. Il y eut un prodigieux revirement d'opinion.
Les mondains, les rieurs, ne rirent plus; ils frmirent. Leur lgret
n'allait pas jusqu' glisser sur une chose si pouvantable. Ils
trouvaient fort bon qu'une fille et t sduite, abuse, dshonore,
et qu'elle et t un jouet, et qu'elle mourt de douleur, de dlire;
 la bonne heure, ils ne s'en mlaient pas. Mais, quand il s'agit d'un
supplice, quand l'image leur vint de la triste victime, la corde au
cou, trangle au poteau! les coeurs se soulevrent. De tous cts
monta ce cri: On ne l'avait pas vu depuis l'origine du monde, ce
renversement sclrat: la loi du rapt applique  l'envers, la fille
condamne pour avoir t suborne, le sducteur tranglant la
victime!

Chose imprvue en cette ville d'Aix (toute de juges, de prtres, de
beau monde), tout  coup il se trouve un peuple, un violent mouvement
populaire. En masse, en corps serr, une foule d'hommes de toute
classe, d'un lan, marche aux ursulines. On fait paratre la Cadire
et sa mre. On crie: Rassurez-vous, mademoiselle. Nous sommes l...
Ne craignez rien.

Le grand dix-huitime sicle, que justement Hegel a nomm le _rgne de
l'esprit_, est bien plus grand encore comme _rgne de l'humanit_. Des
dames distingues, comme la petite-fille de Mme de Svign, la
charmante Mme de Simiane, s'emparrent de la jeune fille et la
rfugirent dans leur sein. Chose plus belle encore (et si touchante),
les dames jansnistes, de puret sauvage, si difficiles entre elles,
et d'excessive autorit, immolrent la Loi  la Grce dans cette
grande circonstance, jetrent les bras au cou de la pauvre enfant
menace, la purifirent de leur baiser au front, la rebaptisrent de
leurs larmes.

Si la Provence est violente, elle est d'autant plus admirable en ces
moments, violente de gnrosit et d'une vritable grandeur. On en vit
quelque chose aux premiers triomphes de Mirabeau, quand il eut 
Marseille autour de lui un million d'hommes. Ici, dj, ce fut une
grande scne rvolutionnaire, un soulvement immense contre le sot
gouvernement d'alors, et les Jsuites, protgs de Fleury. Soulvement
unanime pour l'humanit, la piti, pour la dfense d'une femme, d'une
enfant, si barbarement immole. Les Jsuites imaginrent bien
d'organiser dans la canaille  eux, dans leurs clients, leurs
mendiants, un je ne sais quel peuple qu'ils armaient de _clochettes_
et de btons pour faire reculer les _cadires_. On surnomma ainsi les
deux partis. Le dernier, c'tait tout le monde. Marseille se leva tout
entire pour porter en triomphe le fils de l'avocat Chaudon. Toulon
alla si loin pour sa pauvre compatriote, qu'on y voulait brler la
maison des Jsuites.

Le plus touchant de tous les tmoignages vint  la Cadire
d'Ollioules. Une simple pensionnaire, Mlle Agns, toute jeune et
timide qu'elle ft, suivit l'lan de son coeur, se jeta dans cette
mle de pamphlets, crivit, imprima l'apologie de la Cadire.

Ce grand et profond mouvement agit dans le Parlement mme. Les ennemis
des Jsuites en furent tout  coup relevs, raffermis, jusqu' braver
les menaces d'en haut, le crdit des Jsuites, la foudre de Versailles
que pouvait leur lancer Fleury[91].

  [91] Une anecdote grotesque symbolise, exprime  merveille l'tat
  du Parlement. Le rapporteur lisait son travail, ses apprciations
  du procs de sorcellerie, de la part que le diable pouvait avoir
  en cette affaire. Il se fait un grand bruit. Un homme noir tombe
  par la chemine... Tous se sauvent, effrays, moins le seul
  rapporteur, qui, embarrass dans sa robe, ne peut bouger...
  L'homme s'excuse. C'est tout bonnement un ramoneur qui s'est
  tromp de chemine. (Papon, IV, 430.)--On peut dire qu'en effet
  une terreur, celle du peuple, du dmon populaire, fixa le
  Parlement, comme ce juge engag par sa robe.

Les amis mme de Girard, voyant leur nombre diminuer, leur phalange
s'claircir, dsiraient le jugement. Il eut lieu le 11 octobre 1731.

Personne n'osa reprendre, en prsence du peuple, les conclusions
froces du parquet pour faire trangler la Cadire. Douze conseillers
immolrent leur honneur, dirent Girard innocent. Des douze autres,
quelques jansnistes le condamnaient au feu, comme sorcier; et trois
ou quatre, plus raisonnables, le condamnaient  mort, comme sclrat.
Douze tant contre douze, le prsident Lebret allait dpartager la
cour. Il jugea pour Girard. Acquitt de l'accusation de sorcellerie
et de ce qui et entran la mort, ou le renvoya, comme prtre et
confesseur, pour le procs ecclsiastique,  l'official de Toulon, 
son intime ami, Larmedieu.

Le grand monde, les indiffrents, furent satisfaits. Et l'on a fait si
peu d'attention  cet arrt qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M.
Mry rpte, que tous les deux furent _acquitts_. Chose extrmement
inexacte. La Cadire fut traite comme calomniatrice, condamne  voir
ses mmoires et dfenses lacrs et brls par la main du bourreau.

Et il y avait encore un terrible sous-entendu. La Cadire tant
marque ainsi, fltrie pour calomnie, les Jsuites devaient pousser,
continuer sous terre et suivre leur succs auprs du cardinal Fleury,
appeler sur elle les punitions secrtes et arbitraires. La ville d'Aix
le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas,
mais la _livrait_ plutt. De l une terrible fureur contre le
prsident Lebret, tellement menac qu'il demanda qu'on ft venir le
rgiment de Flandre.

Girard fuyait dans une chaise ferme. On le dcouvrit, et il et t
tu s'il ne se ft sauv dans l'glise des Jsuites, o le coquin se
mit  dire la messe. Il chappa et retourna  Dle, honor, glorifi
de la Socit. Il y mourut en 1733, _en odeur de saintet_. Le
courtisan Lebret mourut en 1735.

Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux Jsuites. A Aix,  Toulon,
 Marseille, il exila, bannit, emprisonna. Toulon surtout tait
coupable d'avoir port l'effigie de Girard aux portes de ses
_girardines_ et d'avoir promen le sacro-saint tricorne des Jsuites.

La Cadire aurait d, aux termes de l'arrt, pouvoir y retourner, tre
remise  sa mre. Mais j'ose dire qu'on ne permit jamais qu'elle
revnt sur ce brlant thtre de sa ville natale, si hautement
dclare pour elle. Qu'en fit-on? Jusqu'ici personne n'a pu le savoir.

Si le seul crime de s'tre intress  elle mritait la prison, on ne
peut douter qu'elle n'ait t bientt emprisonne elle-mme; que les
Jsuites n'aient eu aisment de Versailles une lettre de cachet pour
enfermer la pauvre fille, pour touffer, ensevelir avec elle une
affaire si triste pour eux. On aura attendu sans doute que le public
ft distrait, penst  autre chose. Puis la griffe l'aura ressaisie,
plonge, perdue dans quelque couvent ignor, teinte dans un
_in-pace_.

Elle n'avait que vingt et un ans au moment de l'arrt, et elle avait
toujours espr de vivre peu. Que Dieu lui en ait fait la grce[92]!

  [92] La perscution a continu, et par la publication altre des
  documents, et jusque dans les historiens d'aujourd'hui. Mme le
  _Procs_ (in-folio, 1733), notre principale source, est suivi
  d'une table habilement combine contre la Cadire. A son article,
  on trouve indiqu de suite et au complet (comme faits prouvs)
  tout ce qui a t dit contre elle; mais on n'indique pas sa
  rtractation de ce que le poison lui a fait dire. Au mot
  _Girard_, presque rien; on vous renvoie, pour ses actes,  une
  foule d'articles qu'on n'aura pas la patience de chercher.--Dans
  la reliure de certains exemplaires, on a eu soin de placer devant
  le _Procs_, pour servir de contre-poison, des apologies de
  Girard, etc.--Voltaire est bien lger sur cette affaire; il se
  moque des uns et des autres, surtout des jansnistes.--Les
  historiens de nos jours, qui certainement n'ont pas lu le
  _Procs_, MM. Cabasse, Fabre, Mry, se croient _impartiaux_, et
  ils accablent la victime.




PILOGUE


Une femme de gnie, dans un fort bel lan de coeur, croit voir les
deux Esprits dont la lutte fit le Moyen-ge, qui se reconnaissent
enfin, se rapprochent, se runissent. En se regardant de plus prs,
ils dcouvrent un peu tard qu'ils ont des traits de parent. Que
serait-ce si c'taient des frres, et si ce vieux combat n'tait rien
qu'un malentendu? Le coeur parle et ils s'attendrissent. Le fier
proscrit, le doux perscuteur, oublient tout, ils s'lancent, se
jettent dans les bras l'un de l'autre. (Consuelo.)

Aimable ide de femme. D'autres aussi ont eu le mme rve. Mon suave
Montanelli en fit un beau pome. Eh! qui n'accueillerait la charmante
esprance de voir le combat d'ici-bas s'apaiser et finir dans ce
touchant embrassement?

Qu'en pense le sage Merlin? Au miroir de son lac dont lui seul sait la
profondeur, qu'a-t-il vu? Que dit-il dans la colossale pope qu'il a
donne en 1860? Que Satan, s'il dsarme, ne le fera qu'au jour du
Jugement. Alors, pacifis, cte  cte, tous deux dormiront dans la
mort commune.

Il n'est pas difficile sans doute, en les faussant, d'arriver  un
compromis. L'nervation des longues luttes, en affaiblissant tout,
permet certains mlanges. On a vu au dernier chapitre deux ombres
pactiser de bon accord dans le mensonge: l'ombre de Satan, l'ombre de
Jsus, se rendant de petits services, le Diable ami de Loyola,
l'obsession dvote et la possession diabolique allant de front,
l'Enfer attendri dans le Sacr-Coeur.

Ce temps est doux, et l'on se hait bien moins. On ne hait gure que
ses amis. J'ai vu des mthodistes admirer les Jsuites. J'ai vu ceux
que l'glise dans tout le Moyen-ge appelle les fils de Satan,
lgistes ou mdecins, pactiser prudemment avec le vieil esprit vaincu.

Mais laissons ces semblants. Ceux qui srieusement proposent  Satan
de s'arranger, de faire la paix, ont-ils bien rflchi?

L'obstacle n'est pas la rancune. Les morts sont morts. Ces millions de
victimes, Albigeois, Vaudois, Protestants, Maures, Juifs, Indiens de
l'Amrique, dorment en paix. L'universel martyr du Moyen-ge, la
Sorcire ne dit rien. Sa cendre est au vent.

Mais savez-vous ce qui proteste, ce qui solidement spare les deux
esprits, les empche de se rapprocher? C'est une ralit norme qui
s'est faite depuis cinq cents ans. C'est l'oeuvre gigantesque que
l'glise a maudite, le prodigieux difice des sciences et des
institutions modernes, qu'elle excommunia pierre par pierre, mais que
chaque anathme grandit, augmenta d'un tage. Nommez-moi une science
qui n'ait t rvolte.

Il n'est qu'un seul moyen de concilier les deux esprits et de mler
les deux glises. C'est de dmolir la nouvelle, celle qui, ds son
principe, fut dclare coupable, condamne. Dtruisons, si nous le
pouvons, toutes les sciences de la nature, l'Observatoire, le Musum
et le Jardin des Plantes, l'cole de Mdecine, toute bibliothque
moderne. Brlons nos lois, nos codes. Revenons au Droit canonique.

Ces nouveauts, toutes, ont t Satan. Nul progrs qui ne ft son
crime.

C'est ce coupable logicien qui, sans respect pour le droit clrical,
conserva et refit celui des philosophes et des juristes, fonde sur la
croyance impie du Libre arbitre.

C'est ce dangereux magicien qui, pendant qu'on discute sur le sexe des
anges et autres sublimes questions, s'acharnait aux ralits, crait
la chimie, la physique, les mathmatiques. Oui, les mathmatiques. Il
fallut les reprendre; ce fut une rvolte. Car on tait brl pour dire
que trois font trois.

La mdecine, surtout, c'est le vrai satanisme, une rvolte contre la
maladie, le flau mrit de Dieu. Manifeste pch d'arrter l'me en
chemin vers le ciel, de la replonger dans la vie!

Comment expier tout cela? Comment supprimer, faire crouler cet
entassement de rvoltes, qui aujourd'hui fait toute la vie moderne?
Pour reprendre le chemin des anges, Satan dtruira-t-il cette oeuvre?
Elle pose sur trois pierres ternelles: la Raison, le Droit, la
Nature.

L'esprit nouveau est tellement vainqueur, qu'il oublie ses combats,
daigne  peine aujourd'hui se souvenir de sa victoire.

Il n'tait pas inutile de lui rappeler la misre de ses premiers
commencements, les formes humbles et grossires, barbares, cruellement
comiques, qu'il eut sous la perscution, quand une femme, l'infortune
Sorcire, lui donna son essor populaire dans la science. Bien plus
hardie que l'hrtique, le raisonneur demi-chrtien, le savant qui
gardait un pied dans le cercle sacr, elle en chappa vivement, et sur
le libre sol, de rudes pierres sauvages tenta de se faire un autel.

Elle a pri, devait prir. Comment? Surtout par le progrs des
sciences mme qu'elle a commences, par le mdecin, par le
naturaliste, pour qui elle avait travaill.

La Sorcire a pri pour toujours, mais non pas la Fe. Elle reparatra
sous cette forme qui est immortelle.

La femme, aux derniers sicles occupe d'affaires d'hommes, a perdu en
revanche son vrai rle: celui de la _mdication_, de la _consolation_,
celui de la Fe qui gurit.

C'est son vrai sacerdoce. Et il lui appartient, quoi qu'en ait dit
l'glise.

Avec ses dlicats organes, son amour du plus fin dtail, un sens si
tendre de la vie, elle est appele  en devenir la pntrante
confidente en toute science d'observation. Avec son coeur et sa piti,
sa divination de bont, elle va d'elle-mme  la mdication. Entre les
malades et l'enfant il est fort peu de diffrence. A tous les deux il
faut la femme.

Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et
l'humanit, comme un sourire de la nature.

L'Anti-Nature plit, et le jour n'est pas loin o son heureuse clipse
fera pour le monde une aurore.

Les dieux passent, et non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et
plus il apparat. Il est comme un phare  clipse, mais qui  chaque
fois revient plus lumineux.

C'est un grand signe de le voir en pleine discussion, et dans les
journaux mme. On commence  sentir que toutes les questions tiennent
 la question fondamentale et souveraine (l'ducation, l'tat,
l'enfant, la femme). Tel est Dieu, tel le monde.

Cela dit que les temps sont mrs.

Elle est si prs, cette aube religieuse, qu' chaque instant je
croyais la voir poindre dans le dsert o j'ai fini ce livre.

Qu'il tait lumineux, pre et beau mon dsert! J'avais mon lit pos
sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre
les alos et les cyprs, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce
bassin immense de mer tincelante; derrire, le chauve amphithtre o
s'assoiraient  l'aise les tats-gnraux du monde.

Ce lieu, tout africain, a des clairs d'acier, qui, le jour,
blouissent. Mais aux matins d'hiver, en dcembre surtout, c'tait
plein d'un mystre divin. Je me levais juste  six heures, quand le
coup de canon de l'Arsenal donne le signal du travail. De six  sept,
j'avais un moment admirable. La scintillation vive (oserai-je dire
acre?) des toiles faisait honte  la lune, et rsistait  l'aube.
Avant qu'elle part, puis pendant le combat des deux lumires, la
transparence prodigieuse de l'air permettait de voir et d'entendre 
des distances incroyables. Je distinguais tout  deux lieues. Les
moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison,
pli de terrain, tout se rvlait dans la plus fine prcision. J'avais
des sens de plus, je me trouvais un autre tre, dgag, ail,
affranchi. Moment limpide, austre, si pur!... Je me disais: Mais
quoi! Est-ce que je serais homme encore?

Un bleutre indfinissable (que l'aube rose respectait, n'osait
teinter), un ther sacr, un esprit, faisait toute nature esprit.

On sentait pourtant un progrs, de lents et de doux changements. Une
grande merveille allait venir, clater et clipser tout. On la
laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine,
les ravissements esprs de la lumire, n'taient rien au charme
profond d'tre encore dans la _nuit divine_, d'tre  demi cach, sans
se bien dmler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On
t'adore d'avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de
rve...

Il va poindre... Attendons dans l'espoir, le recueillement.




CLAIRCISSEMENTS

I


_Classification gographique de la Sorcellerie._--Mon tnbreux sujet
est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend  y voir. Le
besoin cre des sens. Tmoin le singulier poisson dont parle Forbes
(_Pertica astrolabus_), qui, vivant au plus bas et prs du fond, s'est
cr un oeil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui
descendent jusque-l. La sorcellerie, au premier regard, avait pour
moi l'unit de la nuit. Peu  peu, je l'ai vue multiple et trs
diverse. En France, de province  province, grandes sont dj les
diffrences. En Lorraine, prs de l'Allemagne, elle semble plus lourde
et plus sombre; elle n'aime que les btes noires. Au pays basque,
Satan est vif, espigle, prestidigitateur. Au centre de la France, il
est bon compagnon; les oiseaux envols qu'il lche, semblent l'aimable
augure et le voeu de la libert.--Sortons de la France; entre les
peuples et les races diverses, les varits, les contrastes sont bien
autrement forts.

Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.--Pourquoi?
L'imagination, une vaine posie purile, brouillait, confondait tout.
_On s'amusait_  ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi,
je l'ai pris  coeur. J'ai laiss les mirages, les fumes
fantastiques, les vagues brouillards o l'on se complaisait. Le vrai
sens de la vie vibre aux diversits vivantes, les rend sensibles et
les fait voir. Il distingue, il caractrise. Ds que ce ne sont plus
des ombres et des contes, mais des tres humains, vivants, souffrants,
ils diffrent, ils se classent.

La science peu  peu creusera cela. En voici l'ide gnrale. cartons
d'abord les extrmes de l'quateur, du ple, les ngres, les
Lapons.--cartons les sauvages de l'Amrique, etc. L'Europe seule a eu
l'ide nette du Diable, a cherch et voulu, ador le mal absolu (ou du
moins ce qu'on croyait tel).

1 En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forts lui vont.
Mais, en y regardant, on le voit ml, domin, par les restes et les
chos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par
exemple, en opposition  la douce Holda, se cre la farouche _Unholda_
(J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un norme cortge
d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est
constructeur, maon, mtallurgiste, alchimiste, etc.

2 En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, tant ml et
domin par certains esprits du foyer, certaines mauvaises btes
domestiques par qui la femme aigre et colre fait des malices, des
vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple o
_goddam_ est le jurement national (au quinzime sicle, _Procs de
Jeanne d'Arc_, et sans doute plus anciennement), on veut bien tre
damn de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'me anglaise se garde
tant qu'elle peut. Il n y a gure de _pacte_ exprs, solennel. Point
de grand Sabbat (Wright, I, 281). La vermine des petits esprits,
souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les
paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connat seule,
attendent l'occasion de mal faire. Leur matresse les appelle de noms
baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cde, les vend
quelquefois. Ces tres quivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui
suffisent, retiennent sa mchancet dans leur bassesse. Elle a peu
affaire du Diable, s'lve moins  cet idal.

Autre raison qui empche le Diable de progresser en Angleterre. C'est
qu'on fait avec lui peu, trs peu de faons. On pend la sorcire, on
l'trangle avant de la brler. Ainsi expdie, elle n'a pas l'horrible
posie que le bcher, que l'exorcisme, que l'anathme des conciles,
lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas l sa riche
littrature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui
faut la culture ecclsiastique.

3 C'est en France, selon moi, et au quatorzime sicle seulement,
que s'est trouve la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde
avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: En France _et
en Italie_. Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole,
1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat
dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le dfi solennel 
Jsus. J'en doute mme pour l'Espagne. Sur la frontire, au pays
basque, on adorait impartialement Jsus le jour, Satan la nuit. Il y
avait plus de libert folle que de haine et de fureur. Les pays de
lumire, l'Espagne et l'Italie, ont t vraisemblablement moins loin
dans les religions de tnbres, moins loin dans le dsespoir. Le
peuple y vit de peu, est fait  la misre. La nature du Midi aplanit
bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage
singulier des plaines sales, la sauvage posie du chevrier, du bouc,
etc. En Italie, tels dsirs hystriques, par exemple, des _altres_,
qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des
petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rves sombres
du Harz et de la Fort Noire.

Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hrsie des sorcires,
comme on disait, semble s'y produire normalement, aprs les grandes
perscutions, comme hrsie suprme. Chaque secte perscute qui tombe
 _l'tat nocturne_,  la vie dangereuse de socit secrte, gravite
vers le culte du Diable, et peu  peu s'approche du terrible idal
(qui n'est atteint qu'en 1300). Dj aprs l'an 1000 (Voy. Gurard,
_Cartul. de Chartres_), commence contre les hrtiques d'Orlans
l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le
reste. Accusation mle de faux, de vrai, mais qui produit de plus en
plus son effet, en rduisant les proscrits, les suspects, aux
assembles de nuit. Mme _les Purs_ (Cathares ou Albigeois), aprs
leur horrible ruine du treizime sicle, tombant au dsespoir, passent
en foule  la sorcellerie, adorent l'Anti-Jsus. Il en est ainsi des
Vaudois. Chrtiens innocents au douzime sicle (comme le reconnat
Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers,  ce point qu'au
quinzime _vaudoiserie_ est synonyme de sorcellerie.

En France, la sorcire ne me parat pas tre, autant qu'ailleurs, le
fruit de l'imagination, de l'hystrie, etc. Une partie considrable,
et la majorit peut-tre, de cette classe infortune est sortie de nos
cruelles rvolutions religieuses.

L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de
nouvelles lumires de celle de l'hrsie qui l'engendrait. J'attends
impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paratre. M. Peyrat a
retrouv ce monde perdu dans un dpt sacr, fidle et bien gard, la
tradition des familles. Dcouverte imprvue! Il est retrouv
l'_in-pace_ o tout un peuple fut scell, l'immense souterrain dont un
homme du treizime sicle disait: Ils ont fait tant de fosses, de
caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres
aux Pyrnes.


II

Page 328 de l'INTRODUCTION.--_Registres originaux de
l'Inquisition._--J'avais l'espoir d'en trouver un  la Bibliothque
impriale. Le no 5954 (_lat._) est intitul en effet _Inquisitio_.
Mais ce n'est qu'une _enqute_ faite par ordre de saint Louis en 1261,
lorsqu'il vit que l'horrible rgime tabli par sa mre et le lgat
dans sa minorit, faisait du midi un dsert. Il le regrette et dit:
_Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripserimus_,
etc. Nul adoucissement pour les hrtiques, mais seulement pour les
veuves ou enfants de ceux qui sont _bien morts_.--On n'a encore publi
que deux des vrais registres de l'Inquisition ( la suite de
Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307  1326.
Magi en a extrait deux autres (_Acad. de Toulouse_, 1790, in-quarto,
t. IV, p. 19). Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (_Hist. de
l'Inquis. en France_, t. III), Llorente ceux de l'Espagne.--Ces
registres mystrieux taient  Toulouse (et sans doute partout)
enferms dans des sacs pendus trs haut aux murs, de plus cousus des
deux cts, de sorte qu'on ne pouvait rien lire sans dcoudre tout.
Ils nous donnent un spcimen prcieux, instructif pour toutes les
inquisitions de l'Europe. Car la procdure tait partout exactement la
mme (Voy. _Directorium Eymerici_, 1358).--Ce qui frappe dans ces
registres, ce n'est pas seulement le grand nombre des supplicis,
c'est celui des _emmurs_, qu'on mettait dans une petite loge de
pierre (_camerula_), ou dans une basse-fosse _in-pace_, au pain et 
l'eau. C'est aussi le nombre infini des _crozats_, qui portaient la
croix rouge devant et derrire. C'taient les mieux traits; on les
laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le
dimanche, aprs la messe, aller se faire fouetter par leurs curs
(Rglement de 1326, _Archives de Carcassonne_, dans L.-Langon, III,
191).--Le plus cruel, pour les femmes surtout, c'est que le petit
peuple, les enfants, s'en moquaient outrageusement. Ils pouvaient,
sans cause nouvelle, tre repris et _emmurs_. Leurs fils et
petits-fils taient suspects et trs facilement _emmurs_.

Tout est hrsie au treizime sicle; tout est magie au quatorzime.
Le passage est facile. Dans la grossire thorie du temps, l'hrsie
diffre peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise,
comme tout pch, est un dmon qu'on chasse par la torture ou le
fouet. Car les dmons sont fort sensibles (Michel Psellus). On
prescrit aux _crozats_, aux suspects d'hrsie de fuir tout sortilge
(D. Vaissete, Lang.).--Ce passage de l'hrsie  la magie est un
progrs dans la terreur, o le juge doit trouver son compte. Aux
procs d'hrsie (procs d'hommes pour la plupart), il a des
assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours
procs de femmes, il a le droit d'tre seul, tte  tte avec
l'accuse.

Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu  peu
toutes les petites superstitions, vieille posie du foyer et des
champs, le follet, le lutin, la fe. Mais quelle femme sera innocente?
La plus dvote croyait  tout cela. En se couchant, avant sa prire 
la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la
bonne femme donnait le soir aux fes un petit feu de joie, le jour 
la sainte un bouquet.

Quoi! pour cela elle est sorcire! La voil devant l'homme noir. Il
lui pose les questions (_les mmes, toujours les mmes_, celles qu'on
fit  toute socit secrte, aux Albigeois, aux templiers, n'importe).
Qu'elle y songe, le bourreau est l; tout prts, sous la vote  ct,
l'estrapade, le chevalet, les brodequins  vis, les coins de fer. Elle
s'vanouit de peur, ne sait plus ce qu'elle dit: Ce n'est pas moi...
Je ne le ferai plus... C'est ma mre, ma soeur, ma cousine qui m'a
force, trane... Que faire? Je la craignais, j'allais malgr moi et
tremblante (_Trepidabat; sororia sua Guilelma trahebat et metu
faciebat multa_). (_Reg. Tolos._, 1307, p. 10, ap. Limburch.)

Peu rsistaient. En 1329, une Jeanne prit pour avoir refus de
dnoncer son pre (_Reg. de Carcassonne_, L.-Langon, 3, 202). Mais
avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mre et ses trois
filles avaient rsist aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la
seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout,
trahit sa mre, ses soeurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes  la
fois sont brles!

Ce qui brisait plus que la torture mme, c'tait l'horreur de
l'_in-pace_. Les femmes se mouraient de peur d'tre scelles dans ce
petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge 
chien dans la cour des _Filles repenties_, o l'on tenait la dame
d'Escoman, mure (sauf une fente par o on lui jetait du pain), et
couche dans ses excrments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'
l'pilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze
ans, que Michalis dit lui-mme avoir force de dnoncer, en la
mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En
Espagne, le plus souvent l'_in-pace_, loin d'tre un lieu de paix,
avait une porte par laquelle on venait tous les jours  heure fixe
travailler la victime, pour le bien de son me, en la flagellant. Un
moine condamn  l'_in-pace_ prie et supplie qu'on lui donne plutt la
mort. (Llorente.)

Sur les auto-da-f, voir dans Limburch ce qu'en disent les tmoins
occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-mme porta le san-benito.
(_Inquisition de Goa_, 1688.)

Ds le treizime, le quatorzime sicle, la terreur tait si grande,
qu'on voyait les personnes les plus haut places quitter tout, rang,
fortune, ds qu'elles taient accuses, et s'enfuir. C'est ce que fit
la dame Alice Kyteler, mre du snchal d'Irlande, poursuivie pour
sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait vque (1324). Elle
chappa. On brla sa confidente. Le snchal fit amende honorable et
resta dgrad. (T. Wright, _Proceedings against dame Alice_, etc.,
in-quarto. London, 1843.)

Tout cela s'organise de 1200  1300. C'est en 1233 que la mre de
saint Louis fonde la grande prison des _Immuratz_ de Toulouse.
Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La premire mention du _Pacte_
diabolique est de 1222. (Csar Heisterbach.) On ne reste pas
hrtique, ou _demi_-chrtien. On devient satanique, _anti_-chrtien.
La furieuse Ronde sabbatique apparat en 1353 (_Procs de Toulouse_,
dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.


III

Les deux premiers chapitres, rsums de mes Cours sur le Moyen-ge,
expliquent _par l'tat gnral de la Socit_ pourquoi l'humanit
dsespra,--et les chapitres III, IV, V, expliquent _par l'tat moral
de l'me_ pourquoi la femme spcialement dsespra et fut amene  se
donner au Diable, et  devenir la Sorcire.

C'est seulement en 553 que l'glise a pris l'atroce rsolution de
damner les _esprits_ ou _dmons_ (mots synonymes en grec), sans
retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence
africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs,
d'Origne et de l'Antiquit. (Haag, _Hist. des dogmes_, I,
80-83.)--Ds lors on tudie, on fixe le temprament, la physiologie
des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'vanouissent en
fume, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est
parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, _nergie des
esprits ou dmons_). Ce byzantin en donne exactement la mme ide que
celle des lgendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la
_Mythologie_ de Grimm, les _Fes_ de Maury, etc., etc.)--Ce n'est
qu'au quatorzime sicle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont
des diables.--Le _Trilby_ de Nodier, et la plupart des contes
analogues sont manqus, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment
tragique o la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant.

Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et ds la page 379, j'ai essay
de retrouver _comment la femme put devenir Sorcire_.--Recherche
dlicate.--Nul de mes prdcesseurs ne s'en est enquis. Ils ne
s'informent pas des degrs successifs par lesquels on arrivait  cette
chose horrible. Leur Sorcire surgit tout  coup, comme du fond de la
terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait
le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux
qu'on trouve pars dans les livres btards de 1500, 1600, sont
difficiles  distinguer. Quand on a retrouv ces textes, comment les
dater, dire: Ceci est du douzime, ceci du treizime, du
quatorzime? Je ne m'y serais point hasard, si je n'avais eu dj
pour moi une longue familiarit avec ces temps, mes tudes obstines
de Grimm, Ducange, etc., et mes _Origines du droit_ (1837). Rien ne
m'a plus servi. Dans ces formules, ces _Usages_ si peu variables, dans
la _Coutume_ qu'on dirait ternelle, on prend pourtant le sens du
temps. Autres sicles, autres formes. On apprend  les reconnatre, 
leur fixer des dates morales. On distingue  merveille la sombre
gravit antique du pdantesque bavardage des temps relativement
rcents. Si l'archologue dcide sur la forme de telle ogive qu'un
monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie
historique peut montrer que tel fait moral est de tel sicle, et non
d'un autre, que telle ide, telle passion, impossible aux temps plus
anciens, impossible aux ges rcents, fut exactement de tel ge.
Critique moins sujette  l'erreur. Car les archologues se sont
parfois tromps sur telle ogive refaite habilement. Dans la
chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais
dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du pass
que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses
effroyables rves. En bronze, en fer, ils sont fixs  leur place
ternelle dans la fatalit du temps.

Maintenant voici mon pch o m'attend la critique. Dans cette analyse
historique et morale de la cration de la Sorcire jusqu'en 1300,
plutt que de traner dans les explications prolixes, j'ai pris
souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une mme
femme pendant trois cents ans.--Et cela (notez bien) dans six ou sept
chapitres seulement.--Dans cette partie mme, si courte, on sentira
aisment combien tout est historique et fond. Par exemple, si j'ai
donn le mot _Tolde_ comme le nom sacr de la capitale des magiciens,
j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non
seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens.
Gerbert, au onzime sicle, tudie la magie dans cette ville. Selon
Csar d'Heisterbach, les tudiants de Bavire et de Souabe apprennent
aussi la ncromancie  _Tolde_. C'est un matre de _Tolde_ qui
propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg.

Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient
(comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire,
ainsi que le vieux culte romain d'Hcate ou Dianom. Le grand cri de
fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous rvle bien autre chose.
Il y a l non seulement les souffrances matrielles, l'accent des
vieilles misres, mais un abme de douleur. Le fond de la souffrance
morale n'est trouv que vers saint Louis, Philippe-le-Bel,
spcialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf,
sentaient, souffraient. Tels durent tre surtout les _bons paysans_,
notables vilains, les _serfs maires_ de villages, que j'ai vus dj au
douzime sicle, et qui, au quatorzime, sous la fiscalit nouvelle,
responsables (comme les _curiales_ antiques), sont doublement martyrs
du roi et des barons, crass d'avanies, enfin l'enfer vivant. De l
ces dsespoirs qui prcipitent vers l'Esprit des trsors cachs, le
diable de l'argent. Ajoutez la rise, l'outrage, qui plus encore
peut-tre font la Fiance de Satan.

Un procs de Toulouse, qui donne en 1353 la premire mention de la
Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date prcise.
Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et tue le tiers du
monde. Le pape est dgrad. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent
leur ranon du serf et lui prennent jusqu' la chemise. La grande
pilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie...
On est si furieux qu'on danse.


IV

Chapitres IX et X.--_Satan mdecin._--_Philtres_, etc.--En lisant les
trs beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des
sciences, je suis tonn d'une chose: on semble croire que tout a t
trouv par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui  chaque instant
taient arrts par leur robe, leurs dogmes, les dplorables habitudes
d'esprit que leur donnait l'cole. Et celles qui marchaient libres de
ces chanes, les sorcires n'auraient rien trouv? Cela serait
invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de
leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les
solanes, tant employes par elles, sont considres comme le remde
spcial de la grande maladie qui menaa le monde au quatorzime
sicle. J'ai t surpris de voir dans M. Coste (_Hist. du dvel. des
corps_, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets
de l'eau glace  un certain moment tait exactement conforme  la
pratique des sorcires au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes
recettes des grands docteurs de ces temps-l, les effets merveilleux
de l'urine de mule, etc. (Agrippa, _De occulta philosophia_, t. II, p.
24, d. Lugduni, in-octavo).

Quant  leur mdecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas
remarqu combien les _pactes entre amants_ ressemblaient aux _pactes
entre amis_ et frres d'armes. Les seconds dans Grimm (_Rechts
Alterthmer_) et dans mes _Origines_; les premiers dans Calcagnini,
Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout  fait le mme
caractre. C'est toujours ou la nature atteste et prise  tmoin, ou
l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'glise,
ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gteau qu'on partage.
Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle
excrtion.

Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paratre, la
souveraine communion d'amour est toujours une _confarreatio_, le
partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantt
par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantt par le
contact, les manations de l'objet aim. Au soir d'une noce, pour
veiller l'amour, on sert le _pt de l'pouse_ (Thiers,
_Superstitions_, IV, 548), et pour le rveiller chez celui que l'on a
_nou_, elle lui fait manger certaine _pte_ qu'elle a prpare, etc.


V

_Rapports de Satan avec la Jacquerie._--Le beau symbole des oiseaux
envols, dlivrs par Satan, suffirait pour faire deviner que nos
paysans de France y voyaient un esprit sauveur, librateur. Mais tout
cela fut touff de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin,
la chose est plus claire. L, les princes tant vques, has  double
titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgr leur
rpugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils
l'acceptrent dans l'imminent danger de la grande ruption de
sorcellerie qui clata  la fin du quinzime sicle. Au seizime, le
mouvement change de formes et devient la _Guerre des paysans_.--Une
belle tradition, conte par Walter Scott, nous montre qu'en cosse la
magie fut l'auxiliaire des rsistances nationales. Une arme enchante
attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces
gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval
noir  un vieillard des montagnes. Je te payerai, dit-il, mais 
minuit sur le Lucken Have (un pic de la chane d'Eildon). Il le paye,
en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: Viens voir ma
demeure. Grand est l'tonnement du marchand quand il aperoit dans
une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, prs de chacun
un guerrier immobile galement. Le vieillard lui dit  voix basse:
Tous ils s'veilleront  la bataille de Sheriffmoor. Dans la caverne
taient suspendus une pe et un cor. Avec ce cor, dit le vieillard,
tu peux rompre tout l'enchantement. L'autre, troubl et hors de lui,
saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux
hennissent, trpignent, secouent le harnais. Les guerriers se lvent;
tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de
peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparat... Une voix
terrible, comme celle d'un gant, clate, criant: Malheur au lche
qui ne tire pas l'pe, avant de donner du cor.--Grand avis national,
et de profonde exprience, fort bon pour ces tribus sauvages qui
faisaient toujours grand bruit avant d'tre prtes  agir,
avertissaient l'ennemi.--L'indigne marchand fut port par une trombe
hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a
jamais retrouv l'entre.


VI

_Du dernier acte du Sabbat._--Lorsqu'on reviendra tout  fait de ce
prodigieux rve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement
la socit chrtienne du Moyen-ge, on y remarquera une chose norme,
unique dans l'histoire du monde: c'est que 1 _l'adultre y est 
l'tat d'institution_ rgulire, reconnue, estime, chante, clbre
dans tous les monuments de la littrature noble et bourgeoise, tous
les pomes, tous les fabliaux, et que, 2 d'autre part l'_inceste_
est l'tat gnral des serfs, tat parfaitement manifest dans le
Sabbat, qui est leur unique libert, leur vraie vie, o ils se
montrent ce qu'ils sont.

J'ai dout que l'inceste ft solennel, tal publiquement, comme dit
Lancre. Mais je ne doute pas de la chose mme.

Inceste conomique surtout, rsultat de l'tat misrable o l'on
tenait les serfs.--Les femmes, travaillant moins, taient considres
comme des bouches inutiles. Une suffisait  la famille. La naissance
d'une fille tait pleure comme un malheur (Voy. mes _Origines_). On
ne la soignait gure. Il devait en survivre peu. L'an des frres se
mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrtien. Entre
eux, parfaite entente et conjuration de strilit. Voil le fond de ce
triste mystre, attest par tant de tmoins qui ne le comprennent pas.

L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, srieux, probe,
consciencieux, qui, dans son pays cart du Jura, dans sa montagne de
Saint-Claude, a d trouver les usages antiques, mieux conservs,
suivis fidlement avec la tnacit routinire du paysan. Lui aussi, il
affirme les deux grandes choses: 1 l'inceste, mme celui de la mre
et du fils; 2 le plaisir strile et douloureux, la fcondit
impossible.

Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent  ce
sacrilge. Je dis: des peuples. Ces sabbats taient d'immenses
assembles (douze mille mes dans un petit canton basque, voy. Lancre;
six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina).

Grande et terrible rvlation du peu d'influence morale qu'avait
l'glise. On a cru qu'avec son latin, sa mtaphysique byzantine, 
peine comprise d'elle-mme, elle christianisait le peuple. Et, dans le
seul moment o il soit libre, o il puisse montrer ce qu'il est, il
apparat plus que paen. L'intrt, le calcul, la concentration de
famille, y font plus que tous ces vains enseignements. L'inceste du
pre et de la fille et peu fait pour cela, et l'on en parle moins.
Celui de la mre et du fils est spcialement recommand par Satan.
Pourquoi? Parce que, dans ces races sauvages, le jeune travailleur, au
premier veil des sens, et chapp  la famille, et t perdu pour
elle, au moment o il lui devenait prcieux. On croyait l'y tenir, l'y
fixer, au moins pour longtemps, par ce lien si fort: Que sa mre se
damnait pour lui.

Mais comment consentait-elle  cela? Jugeons-en par les cas rares
heureusement qui se voient aujourd'hui. Cela ne se trouve gure que
dans l'extrme misre. Chose dure  dire: l'excs du malheur dprave.
L'me brise se dfend peu, est faible et molle. Les pauvres sauvages,
dans leur vie si dnue, gtent extrmement leurs enfants. Chez la
veuve indigente, la femme abandonne, l'enfant est matre de tout, et
elle n'a pas la force, quand il grandit, de s'opposer  lui.

Combien plus dans le Moyen-ge! La femme y est crase de trois cts.
L'glise la tient au plus bas (elle est ve et le pch mme). A la
maison, elle est battue; au sabbat, immole; on sait comment. Au fond,
elle n'est ni de Satan, ni de Jsus. Elle n'est rien, n'a rien. Elle
mourrait sans son enfant. Mais il faut prendre garde de faire une
crature si malheureuse; car, sous cette grle de douleurs, ce qui
n'est pas douleur, ce qui est douceur et tendresse, peut en revanche
tourner en frnsie. Voil l'horreur du Moyen-ge. Avec son air tout
spirituel, il soulve des bas-fonds des choses incroyables qui y
seraient restes: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de
l'me.

Du reste, la pauvre crature toufferait tout cela. Bien diffrente de
la haute dame, elle ne peut pcher que par obissance. Son mari le
veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte
gure. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins
terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer
ici-bas. Elle reste effare, demi-folle de remords et de passion. Le
fils, si l'on a russi, voit dans son pre un ennemi. Un souffle
parricide plane sur cette maison. On est pouvant de ce que pouvait
tre une telle socit, o la famille, tellement impure et dchire,
marchait morne et muette, avec un lourd masque de plomb, sous la verge
d'une autorit imbcile qui se croyait matresse. Quel troupeau!
Quelles brebis! Quels pasteurs idiots!... Ils avaient sous les yeux un
monstre de malheur, de douleur, de pch. Spectacle inou avant et
aprs. Mais ils regardaient dans leurs livres, apprenaient, rptaient
des mots! Des mots! des mots! c'est toute leur histoire. Ils furent au
total _une langue_. Verbe et verbalit, c'est tout. Un nom leur
restera: _Parole_.


VII

_Littrature de sorcellerie._--C'est vers 1400 qu'elle commence. Ses
livres sont de deux classes et de deux poques: 1 ceux des moines
inquisiteurs du quinzime sicle; 2 ceux des juges laques du temps
d'Henri IV et de Louis XIII.

La grosse compilation de Lyon qu'on a faite et ddie  l'inquisiteur
Nitard, reproduit une foule de ces traits de moines. Je les ai
compars entre eux, et parfois aux anciennes ditions. Au fond, il y a
trs peu de chose. Ils se rptent fastidieusement. Le premier en date
(d'environ 1440) est le pire des sots, un bel esprit allemand, le
dominicain Nider. Dans son _Formicarius_, chaque chapitre commence par
poser une ressemblance entre les fourmis et les hrtiques ou
sorciers, les pchs capitaux, etc. Cela touche  l'idiotisme. Il
explique parfaitement qu'on devait brler Jeanne d'Arc.--Ce livre
parut si joli que la plupart le copirent; Sprenger surtout, le grand
Sprenger, dont j'ai fait valoir les mrites. Mais qui pourrait tout
dire? Quelle fcondit d'neries! _Femina_ vient de _fe_ et de
_minus_. La femme a moins de foi que l'homme. Et  deux pas de l:
Elle est en effet lgre et crdule; elle incline toujours 
croire.--Salomon eut raison de dire: La femme belle et folle est un
anneau d'or au grouin d'un porc. Sa langue est douce comme l'huile,
mais par en bas ce n'est qu'absinthe. Au reste, comment s'tonner de
tout cela? N'a-t-elle pas t faite d'une cte recourbe, c'est--dire
d'une cte qui est tortue, dirige contre l'homme?

Le _Marteau_ de Sprenger est l'ouvrage capital, le type, que suivent
gnralement les autres manuels, les _Marteaux_, _Fouets_,
_Fustigations_, que donnent ensuite les Spina, les Jacquier, les
Castro, les Grillandus, etc. Celui-ci, Florentin, inquisiteur  Arezzo
(1520), a des choses curieuses, sur les philtres, quelques histoires
intressantes. On y voit parfaitement qu'il y avait, outre le Sabbat
rel, un Sabbat imaginaire o beaucoup de personnes effrayes
croyaient assister, surtout des femmes somnambules qui se levaient la
nuit, couraient les champs. Un jeune homme traversant la campagne  la
premire lueur de l'aube, et suivant un ruisseau, s'entend appeler
d'une voix trs douce, mais craintive et tremblante. Et il voit l un
objet de piti, une blanche figure de femme  peu prs nue, sauf un
petit caleon. Honteuse, frissonnante, elle tait blottie dans les
ronces. Il reconnat une voisine; elle le prie de la tirer de l.
Qu'y faisiez-vous?--Je cherchais mon ne.--Il n'en croit rien, et
alors elle fond en larmes. La pauvre femme, qui bien probablement dans
son somnambulisme sortait du lit de son mari, se met  s'accuser. Le
diable l'a mene au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et
l'a laisse tomber. Elle tcha d'assurer sa discrtion en lui donnant
un bonnet, des bottes et trois fromages. Malheureusement le sot ne put
tenir sa langue; il se vanta de ce qu'il avait vu. Elle fut saisie.
Grillandus, alors absent, ne put faire son procs, mais elle n'en fut
pas moins brle. Il en parle avec complaisance et dit (le sensuel
boucher): Elle tait belle et assez grasse (_pulchra et satis
pinguis_).

De moine en moine, la boule de neige va toujours grossissant. Vers
1600, les compilateurs tant eux-mmes compils, augments par les
derniers venus, on arrive  un livre norme, les _Disquisitiones
magic_, de l'Espagnol Del Rio. Dans son _Auto-da-f de Logroo_
(rimprim par Lancre), il donne un Sabbat dtaill, curieux, mais
l'un des plus fous que l'on puisse lire. Au banquet pour premier
service, on mange des enfants en hachis. Au second, de la chair d'un
sorcier dterr. Satan, qui sait son monde, reconduit les convives,
tenant en guise de flambeau le bras d'un enfant mort sans baptme,
etc.

Est-ce assez de sottises? Non. Le prix et la couronne appartient au
dominicain Michalis (affaire Gauffridi, 1610). Son Sabbat est
certainement de tous le plus invraisemblable. D'abord on se rassemble
au son du cor. (Un bon moyen de se faire prendre.) Le Sabbat a lieu
tous les jours. Chaque jour a son crime spcial, et aussi chaque
classe de la hirarchie. Ceux de la dernire classe, novices et
pauvres diables, se font la main pour commencer, en tuant des petits
enfants. Ceux de la haute classe, les gentilshommes magiciens, ont
pour fonction de blasphmer, dfier et injurier Dieu. Ils ne prennent
pas la fatigue des malfices et ensorcellements; ils les font par
leurs valets et femmes de chambre, qui forment la classe intermdiaire
entre les sorciers comme il faut et les sorciers manants, etc.

Dans d'autres descriptions du mme temps, Satan observe les us des
Universits et fait subir aux aspirants des examens svres, s'assure
de leur capacit, les inscrit sur ses registres, donne diplme et
patente. Parfois il exige une longue initiation pralable, un
noviciat quasi monastique. Ou bien encore, conformment aux
rgles du compagnonnage et des corporations de mtier, il impose
l'apprentissage, la prsentation du _chef-d'oeuvre_.


VIII

_Dcadence_, etc.--Une chose bien digne d'attention, c'est que
l'glise, l'ennemie de Satan, loin de le vaincre, fait deux
fois sa victoire. Aprs l'extermination des Albigeois au treizime
sicle, _a-t-elle triomph_? _Au contraire._ Satan rgne au
quatorzime.--Aprs la Saint-Barthlemy et pendant les massacres de la
Guerre de Trente-Ans, l'glise _triomphe-t-elle_? _Au contraire._
Satan rgne sous Louis XIII.

Tout l'objet de mon livre tait de donner, non une histoire de la
sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la
sorcire, que mes savants devanciers obscurcissent par la science mme
et l'excs des dtails. Ma force est de partir, _non du Diable, d'une
creuse entit, mais d'une ralit vivante_, la Sorcire, ralit
chaude et fconde. L'glise n'avait que les dmons. Elle n'arrivait
pas  Satan. C'est le rve de la Sorcire.

J'ai essay de rsumer sa biographie de mille ans, ses ges
successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1 _comment elle se fait_ par
l'excs des misres; comment la simple femme, servie par l'Esprit
familier, transforme cet Esprit dans le progrs du dsespoir, est
obsde, possde, endiable, l'enfante incessamment, se l'incorpore,
enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2 _comment la sorcire_ rgne,
mais _se dfait_, se dtruit elle-mme. La sorcire furieuse
d'orgueil, de haine, devient, dans le succs, la sorcire fangeuse et
maligne, qui gurit, mais salit, de plus en plus industrielle,
factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3 elle disparat de
la scne, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumire
par des procs clbres, ce n'est plus la sorcire, mais
l'_ensorcele_ (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadire, etc.).

Cette chronologie n'tait pas encore bien arrte pour moi, quand
j'essayai, dans mon _Histoire_, de restituer le Sabbat, en ses actes.
Je me trompai sur le cinquime. La vraie sorcire originaire est un
tre isol, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille.
Mme celles de la dcadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent
le libertinage strile, et en portent la trace (Lancre), mais elles
n'ont de gots personnels que ceux des religieuses et des
prisonnires. Elles attirent des femmes faibles, crdules, qui se
laissent mener  leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris
de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystre, battent les
sorcires et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus,
qui est de devenir enceintes.--La sorcire ne conoit gure que malgr
elle, de l'outrage et de la rise. Mais si elle a un fils, c'est le
point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son
mari. De l (dans les derniers temps) de hideuses familles et des
gnrations de petits sorciers et sorcires, tous malins et mchants,
sujets  battre ou dnoncer leur mre. Il y a dans Boguet une scne
horrible de ce genre.

Ce qui est moins connu, mais bien infme, c'est que les grands qui
employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les
tenant toujours dpendantes, par la peur d'tre livres aux prtres,
en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, d. de Lyon.)

Pour la dcadence de la sorcellerie et les dernires perscutions dont
elle fut l'objet, je renvoie  deux livres excellents qu'on devrait
traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.--Pour ses rapports avec le
magntisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de
riches dtails dans la curieuse _Histoire du merveilleux_, par M.
Figuier.


IX

J'ai parl deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a port bonheur. Ce
fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de
la lumire. Nos travaux se ressentent de la contre o ils furent
accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre
grce  ce mystrieux compagnon, de remercier le _Genius loci_.

Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une
pente assez pre de lande et de roc une petite maison fort recueillie.
Celui qui se btit cet ermitage, un mdecin, y a crit un livre
original, _l'Agonie et la Mort_. Lui-mme y est mort rcemment. Tte
ardente et coeur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser l
ses troubles penses. Elles y sont fortement marques. Dans l'enclos,
assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler
doublement, il a inscrit un jardin fort troit, serr de murs, 
l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste l prsent par les
plantes trangres qu'il aimait, les marbres blancs chargs de
caractres arabes qu'il sauva des tombeaux dmolis  Alger. Ses cyprs
de trente ans sont devenus gants, ses alos, ses cactus normes et
redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais trs charmant. En
hiver, partout l'glantier en fleur, partout le thym et les parfums
amers.

Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus
grandes encore, mais aucune si belle, aucune si firement dessine.
Elle s'ouvre  la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par
deux presqu'les recourbes en pattes de crabe. Tout l'intrieur
vari, accident de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus,
landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une
svrit singulires.

Je ne dcouvrais pas le fond mme de la rade, mais ses deux bras
immenses:  droite, Tamaris (dsormais immortel);  gauche, l'horizon
fantastique de Gien, des _Iles d'or_, o le grand Rabelais aurait
voulu mourir.

Derrire, sous le haut cirque des monts chauves, la gaiet et l'clat
du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce
mouvement ternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants,
les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmnent, ramnent les
officiers, les amiraux, tout anime, intresse. Chaque jour,  midi,
allant  la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'o
l'immense panorama se dveloppe, les montagnes depuis Hyres, la mer,
la rade et, au milieu de la ville qui de l est charmante. Quelqu'un
qui vit cela la premire fois, disait: La jolie femme que Toulon!

Quel aimable accueil j'y trouvai! Quels amis empresss! Les
tablissements publics, les trois bibliothques, les cours qu'on fait
sur les sciences, offrent des ressources nombreuses que ne souponne
point le voyageur rapide, le passant qui vient s'embarquer. Pour moi,
tabli pour longtemps, et devenu vrai Toulonnais, ce qui m'tait d'un
intrt constant c'tait de comparer l'ancien et le nouveau Toulon.
Heureux progrs des temps que nulle part je n'ai senti mieux. La
triste affaire de la Cadire, dont le savant bibliothcaire de la
ville me communiqua les monuments, mettait pour moi ce contraste en
vive saillie.

Un btiment surtout, chaque jour, arrtait mes regards: _l'Hpital de
la marine_, ancien sminaire des Jsuites, fond par Colbert pour les
aumniers de vaisseaux, et qui, dans la dcadence de la marine, occupa
de faon si odieuse l'attention publique.

On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l'opposition
des deux ges. Ce temps-l, d'ennui et de vide, d'immonde hypocrisie.
Ce temps-ci, lumineux de vrit, ardent de travail, de recherche, de
science, et de science ici toute charitable, tourne tout entire vers
le soulagement, la consolation de la vie humaine!

Entrons-y maintenant: nous trouverons que la maison est quelque peu
change. Si les adversaires du prsent disent que ses progrs sont du
Diable, ils avoueront qu'apparemment le Diable a chang de moyens.

Son grimoire aujourd'hui est, au premier tage, une belle et
respectable bibliothque mdicale, que ces jeunes chirurgiens, de leur
argent et aux dpens de leurs plaisirs, augmentent incessamment. Moins
de bals et moins de matresses. Plus de science, de fraternit.

Destructeur autrefois, crateur aujourd'hui, au laboratoire de chimie,
le Diable travaille et prpare ce qui doit relever demain, gurir le
pauvre matelot. Si le fer devient ncessaire, l'insensibilit que
cherchaient les sorcires, et dont leurs narcotiques furent le premier
essai, est donne par la diablerie que Jackson a trouve (1847).

Ces temps rvrent, voulurent. Celui-ci ralise. Son dmon est un
Promthe. Au grand arsenal satanique, je veux dire au riche cabinet
de physique qu'offre cet hpital, je trouve effectus les songes, les
voeux du Moyen-ge, ses dlires les plus chimriques.--Pour traverser
l'espace, il dit: Je veux la force... Et voici la vapeur, qui
tantt est une aile, et tantt le bras des Titans.--Je veux la
foudre... On la met dans ta main, et docile, maniable. On la met en
bouteille; on l'augmente, on la diminue; on lui soutire des
tincelles; on l'appelle, on la renvoie.--On ne chevauche plus, il est
vrai, par les airs, au moyen d'un balai; le dmon Montgolfier a cr
le ballon.--Enfin, le voeu sublime, le souverain dsir de communiquer
 distance, d'unir d'un ple  l'autre les penses et les coeurs, ce
miracle se fait. Et plus encore, l'unit de la terre par un grand
rseau lectrique. L'humanit entire a, pour la premire fois, de
minute en minute, la conscience d'elle-mme, une communion d'me!... O
divine magie!... Si Satan fait cela, il faut lui rendre hommage, dire
qu'il pourrait bien tre un des aspects de Dieu.




SOURCES PRINCIPALES


    Grsse, _Bibliotheca Magi_, 1843.
    _Magie antique_ (textes runis par Soldan, A. Maury, etc.).
    Calcagnini, _Miscell._, _Magia amatoria antiqua_, 1544.
    J. Grimm, _Mythologie allemande_.
    _Acta Sanctorum._--_Acta SS. Ordinis S. Benedicti._
    Michel Psellus, _nergie des dmons_ (1050).
    Csar d'Heisterbach, _Illustria miracula_ (1220).
    _Registres de l'Inquisition_ (1307-1326), dans Limburch, et les
      extraits de Magi, Llorente, Lamothe-Langon, etc.
    _Directorium_ Eymerici, 1358.
    Llorente, _Inquisition d'Espagne_.
    Lamothe-Langon, _Inquisition de France_.
    Manuels des moines inquisiteurs du quinzime et du seizime
      sicle: Nider, _Formicarius_; Sprenger, _Malleus_;
      C. Bernardus, _Lucerna_; Spina, Grillandus, etc.
    II. Corn. Agripp _Opera_, in-octavo, deux volumes. Lugduni.
    Paracelsi, _Opera_.
    Wyer, _De Prestigiis dmonum_, 1569.
    Bodin, _Dmonomanie_, 1580.
    Remigius, _Demonolatria_, 1596.
    Del Rio, _Disquisitiones magic_, 1599.
    Boguet, _Discours des sorciers_, 1605, Lyon.
    Leloyer, _Histoire des spectres_, 1605, Paris.
    Lancre, _Inconstance_, 1612; _Incrdulit_, 1622.
    Michalis, _Histoire d'une pnitente_, etc., 1613.
    Tranquille, _Relation de Loudun_, 1634.
    _Histoire des diables de Loudun_ (par Aubin), 1716.
    _Histoire de Madeleine Bavent_, de Louviers, 1652.
    _Examen de Louviers. Apologie de l'examen_ (par Yvelin), 1643.
    _Procs du Pre Girard et de la Cadire._ Aix, in-folio, 1833.
    _Pices relatives  ce procs_, cinq volumes in-douze. Aix, 1833.
    _Factum_, _chansons_, _relatifs_, etc. _Ms._ de la Bibl. de Toulon.
    Eug. Salverte, _Sciences occultes_, avec introduction de Littr.
    A. Maury, _Les Fes_, 1843; _Magie_, 1860.
    Soldan, _Histoire des procs de sorcellerie_, 1843.
    Th. Wright, _Narratives of Sorcery_, 1851.
    L. Figuier, _Histoire du merveilleux_, quatre volumes.
    Ferdinand Denis, _Sciences occultes_; _Monde enchant_.
    _Histoire des sciences au Moyen-ge_, par Sprenger, Pouchet,
      Cuvier, Hoefer, etc.


FIN DE LA SORCIRE.




TABLE DES MATIRES

LA SORCIRE


                                                               Pages
    AVIS                                                         319
    INTRODUCTION                                                 321
         Pour un Sorcier, dix mille Sorcires                   _Ib._
         La Sorcire fut l'unique mdecin du peuple              323
         Terrorisme du Moyen-ge                                 324
         La Sorcire fut une cration du dsespoir               328
         Elle cra Satan  son tour                              331
         Satan prince du Monde, mdecin, novateur                332
         Son cole (sorcire, berger, bourreau)                  333
         Sa dcadence                                            334


    LIVRE PREMIER.

      I. LA MORT DES DIEUX                                       337

         Le Christianisme crut que le monde allait mourir        338
         Le monde des dmons                                     341
         La fiance de Corinthe                                  343

    II. POURQUOI LE MOYEN-AGE DSESPRA                          347

        Le peuple fait ses lgendes                              348
        Mais on lui dfend d'inventer                            352
        Le peuple dfend le territoire                           357
        Mais on le fait serf                                     358

   III. LE PETIT DMON DU FOYER                                  359

        Communisme primitif de la _villa_                        360
        Le foyer indpendant                                    _id._
        La femme du serf                                         365
        Sa fidlit aux anciens dieux                            366
        Le follet                                                368

    IV. TENTATIONS                                               371

        Le serf invoque l'Esprit des trsors cachs              372
        Les razzias fodales                                     375
        La femme fait du follet un dmon                         379

     V. POSSESSION                                               382

        L'avnement de l'or en 1300                           _ibid._
        La femme s'entend avec le dmon de l'or                  384
        Immondes terreurs du Moyen-ge                           387
        La dame serve du village                                 393
        Haine de la dame du chteau                              395

    VI. LE PACTE                                                 398

        La serve se donne au Diable                              399
        La lande et la Sorcire                                  402

   VII. LE ROI DES MORTS                                         405

        Elle fait _revenir_ les morts aims                      410
        L'ide de Satan adoucie                                  411

  VIII. LE PRINCE DE LA NATURE                                   414

        Le dgel du Moyen-ge                                    419
        La sorcire voque l'Orient                           _ibid._
        Elle conoit la Nature                                   421

    IX. SATAN MDECIN                                            423

        Les maladies du Moyen-ge                               _ib._
        La sorcire les gurit par des poisons                   429
        Les Consolantes, (ou Solanes)                        _ibid._
        Elle commence  soigner les femmes                       435

     X. CHARMES.--PHILTRES.                                      437

        Barbe-Bleue et Grislidis                                439
        Le chteau implore la sorcire                           442
        Sa malice                                             _ibid._

    XI. LA COMMUNION DE RVOLTE.--LES SABBATS.--LA MESSE
        NOIRE.                                                   448

        Les antiques Sabasies demi-paennes                      449
        La Messe noire, ses quatre actes                         451
        Acte Ier. L'introt, l'osclage, le banquet               455
        Acte II. L'offrande, la femme autel et hostie            457

   XII. L'AMOUR.--LA MORT.--SATAN S'VANOUIT.                    461

        Acte III. L'amour des proches parents                    462
        Acte IV. La mort de Satan et de la Sorcire              469


    LIVRE SECOND.

     I. LA SORCIRE DE LA DCADENCE.--SATAN MULTIPLI            471

        Les sorcires et sorciers employs par les grands        475
        La dame louve                                            476
        Le dernier des philtres                                  479

    II. LE MARTEAU DES SORCIRES                                 481

        Satan matre du monde                                    492

   III. CENT ANS DE TOLRANCE EN FRANCE.--RACTION               497

        L'Espagne commence quand la France fait halte            498
        Raction. Nos lgistes brlent autant que les prtres    502

    IV. LES SORCIRES BASQUES                                    504

        Elles dirigent leur propre juge                          505

     V. SATAN SE FAIT ECCLSIASTIQUE                             514

        Facties du sabbat moderne                               516

    VI. GAUFFRIDI (1610)                                         523

        Prtres sorciers poursuivis par les moines              _ib._
        Jalousies des religieuses                                526

   VII. LES POSSDES DE LOUDUN.--GRANDIER (1632-1634)           546

        Le cur beau diseur, sorcier                             553
        Furie maladive des nonnes                                561

  VIII. POSSDES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT
        (1633-1647)                                              565

        L'illuminisme. Le Diable quitiste                    _ibid._
        Duel du Diable et du mdecin                             572

    IX. SATAN TRIOMPHE AU DIX-SEPTIME SICLE                    580

     X. LE PRE GIRARD ET LA CADIRE (1730)                      588

    XI. LA CADIRE AU COUVENT (1730)                             621

    XII. LE PROCS DE LA CADIRE (1730-1731)                     646

    PILOGUE                                                     673

      Peut-on rconcilier Satan et Jsus?                        674
      La Sorcire a pri, mais la Fe renatra                   676
      Imminence de la rnovation religieuse                      677


CLAIRCISSEMENTS.

                                                               Pages

      I. Classification gographique de la sorcellerie           679
     II. De l'Inquisition                                        682
    III. Mthode et critique                                     685
     IV. Satan mdecin                                           687
      V. Des rapports de Satan avec la Jacquerie                 688
     VI. Du dernier acte du Sabbat                               689
    VII. Littrature de sorcellerie                              692
   VIII. Dcadence, etc                                          694
     IX. Du lieu o ce livre fut achev                          695

    SOURCES PRINCIPALES                                          699


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.





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  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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