The Project Gutenberg EBook of Monsieur de Phocas, by Jean Lorrain

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Title: Monsieur de Phocas
       Astart

Author: Jean Lorrain

Release Date: November 20, 2012 [EBook #41413]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Illustration: JEAN LORRAIN]




Monsieur de Phocas

--_Astart_--




DU MME AUTEUR


    =La petite Classe=                          1 vol.

    =Histoires de Masques=                      1 vol.


    POUR PARAITRE TRS PROCHAINEMENT

    =Le Vice errant= (_Coins de Byzance_)       1 vol.

    =Poussires de Paris=                       1 vol.


    EN PRPARATION

    =Le Chtiment de la Lumire.=

    =Le Valet de gloire.=

    _Tous droits de reproduction et de traduction rservs
    pour tous les pays,
    y compris la Sude, la Norvge, la Hollande et le Danemark._

    _S'adresser, pour traiter,  la Librairie_ PAUL OLLENDORFF,
    _50, Chausse-d'Antin, Paris._




    _JEAN LORRAIN_

    Monsieur
    de Phocas

    --ASTART--

    _ROMAN_

    HUITIME DITION

    [Illustration]

    PARIS
    SOCIT D'DITIONS LITTRAIRES ET ARTISTIQUES
    _Librairie Paul Ollendorff_
    50, CHAUSSEE D'ANTIN, 50

    1901
    Tous droits rservs.




    _Il a t tir  part
    cinq exemplaires sur papier de Hollande
    numrots._




    _Mon cher Paul Adam,_

_Voulez-vous me permettre de ddier, autant  l'auteur de la_ Force
_et du_ Mystre des Foules _qu' l'ami sr et  l'artiste rare,
l'vocation de ces misres et de ces tristesses, en tmoignage de mon
admiration et de ma sympathie grandes pour le caractre de l'homme et
la probit de l'crivain._

    JEAN LORRAIN.

    Cannes, 1er mai 1901.




_Monsieur de Phocas_




LE LEGS


_Monsieur de Phocas._ Je tournai et retournai la carte entre mes
doigts; le nom m'tait compltement inconnu.

En l'absence du valet de chambre, alors casern  Versailles pour une
priode de vingt-huit jours, la cuisinire avait introduit le
visiteur. M. de Phocas tait dans mon cabinet de travail.

Je quittai en bougonnant le fauteuil o je somnolais (cette journe
tait si chaude) et, dcid  dpcher l'importun, pntrai dans mon
cabinet.

M. de Phocas! cartant doucement la portire, je m'tais arrt au
seuil.

troitement moul dans un complet de drap vert myrthe, cravat trs
haut d'une soie vert ple et comme sable d'or, M. de Phocas tait un
frle et long jeune homme de vingt-huit ans  peine,  la face
exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns
crespels et courts.

Ce profil prcis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet,
l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmente de
cette ligne et de cette lgance, j'avais dj vu tout cela quelque
part.

D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il
seulement? Debout prs de ma table de travail, il hanchait lgrement
dans une pose pleine de grce et, de l'extrmit de sa canne,--un jonc
d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail
bizarre, me requrait, immdiatement,--du bout de sa canne donc, M. de
Phocas feuilletait un manuscrit pos parmi des papiers et des livres
et le lisait de haut, ngligemment.

C'tait odieux, intolrable et d'une parfaite impertinence.

Ce manuscrit, ces pages de prose ou de vers, ces notes et ces lettres,
cette oeuvre et mon oeuvre en somme remue du bout de la badine, dans
l'intimit de mon home, par ce visiteur curieux et indiffrent!
J'tais  la fois indign et ravi, indign de l'acte, mais ravi de son
audace, car j'aime et j'admire l'audace en toutes choses et en qui que
ce soit; mais dj toute mon attention tait ailleurs, les yeux pris 
l'incendie verdtre brusquement allum aux plis de la cravate par une
norme meraude, dont la petite tte hautaine s'clairait trangement;
si trange dj par elle-mme, la petite tte fine et glabre, toute en
mplats, on et dit, models dans de la cire ple, une tte semblable
 celles que l'on voit, signes Clouet ou Porbus, dans la galerie du
Louvre consacre aux Valois.

M. de Phocas ne semblait mme pas se douter de ma prsence et,
flexible et fier, il continuait de ramer dans mes papiers,  distance,
quand, la manche de sa jaquette s'tant un peu releve, je vis qu'un
mince bracelet de platine, un fil d'aigues et d'opales tait riv 
son poignet droit.

Ce bracelet! Maintenant, je me souvenais.

J'avais dj vu ce frle et blanc poignet de _fin race_, ce cercle
troit de platine et de gemmes. Oui, je les avais vus, mais
manoeuvrant cette fois au-dessus des pierres et des crins de choix
d'un prestigieux artiste, d'un matre orfvre et ciseleur, chez
Barruchini, ce dompteur de mtaux qu'on croirait chapp de Florence
et dont l'officine, connue des seuls amateurs, se drobe au fond de la
si curieuse et ancienne cour de la rue de Visconti, la plus troite
peut-tre des rues du vieux Paris, la rue Visconti o Balzac fut
imprimeur.

Dlicieusement ple et transparente, main de princesse et de
courtisane, ce jour-l, la main dgante du duc de Frneuse (car je me
rappelais aussi son vrai nom maintenant), ce jour-l, la main dgante
du duc de Frneuse planait avec d'infinies lenteurs au-dessus d'un tas
de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines,
piques  et l de topazines, d'amthystes et de rubacelles; et la
main parfois se posait, tel un oiseau de cire, dsignant du doigt la
gemme choisie... La gemme choisie... et, mes souvenirs se prcisant,
voil que j'voquais aussi le son de la voix, le ton du duc prenant
cong de Barruchini et disant d'un timbre bref  l'orfvre: Il me
faudrait cet objet dans dix jours. Vous n'avez, en somme, que les
incrustations  faire. Je compte sur vous, Barruchini, comme vous
pouvez compter sur moi.

Un paon de mtal maill, dont il venait de donner la commande au
matre ciseleur et dont il venait d'assortir lui-mme toute la roue en
pierreries; une originalit de plus  ajouter  la liste de tant
d'autres, car les fantaisies du duc de Frneuse ne se comptaient plus,
elles avaient mme une histoire lgendaire.

Mieux, le personnage, l'homme mme avait une lgende qu'il avait cre
inconsciemment d'abord et qu'il s'tait pris depuis  aimer et 
entretenir. Quelles fables n'avait-on pas chuchotes sur ce jeune
homme cinq fois millionnaire, qui, de grande race et des mieux
apparents, n'allait pas dans le monde, vivait sans amis, n'affichait
pas de matresse et quittait rgulirement Paris fin novembre, pour
aller passer ses hivers en Orient.

Un profond mystre, paissi comme  plaisir, enveloppait sa vie et, en
dehors des deux ou trois grandes premires qui rvolutionnent Paris,
chaque printemps, on ne rencontrait jamais nulle part ce ple et long
jeune homme  la taille si droite et  la face si lasse. Il avait fait
courir jadis et avait eu des succs d'curie; puis il avait cess
brusquement de suivre les runions: il avait liquid ses chevaux,
vendu son haras, et aprs les boudoirs de filles dserts tout
d'abord, avait fait peu aprs dfection aux salons du faubourg qui,
nanmoins, l'avaient encore quelque temps retenu, et a avait t une
rupture avec tous, une complte disparition.

Toute l'anne, Frneuse voyageait maintenant  l'tranger. Pourtant,
au printemps, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme,
tait signal dans un tablissement comme  l'Olympia, au cirque ou
aux Folies-Bergre, il arrivait parfois d'y rencontrer Frneuse tous
les soirs d'une mme semaine, et cette trange insistance devenait
encore un nouveau prtexte  histoires, une source d'hypothses et de
quels racontars! on le devine aisment. Puis Frneuse replongeait
soudain dans la retraite, le silence: il tait reparti  Londres ou 
Smyrne, aux Balares ou  Naples, peut-tre  Palerme ou  Corfou, on
ne savait o, jusqu'au jour o quelqu'un du club le signalait pour
l'avoir rencontr sur le quai, chez un antiquaire, ou rue de Lille,
chez quelque marchand de pierres rares, ou bien encore chez un
numismate de la rue Bonaparte, attabl, la loupe  la main et
singulirement attentif, devant quelque intaille du XIIe sicle ou
quelque came de collection.

Frneuse possdait, dans son htel de la rue de Varennes, tout un
muse secret de pierres dures clbres parmi les amateurs et les
marchands. Il avait aussi, disait-on, rapport de l'Orient, des souks
de Tunis et des bazars de Smyrne, tout un trsor de bijoux anciens, de
tapis prcieux, d'armes rares et de poisons violents, mais Frneuse
vivait sans amis, nul n'tait admis  visiter l'htel familial.

Ses seules relations taient des marchands ou des collectionneurs
comme lui et, parmi eux, Barruchini, le matre ciseleur, tait
peut-tre le seul qui et jamais franchi le seuil de la rue de
Varennes. Tout mondain tait svrement consign  la porte: on
l'aurait drang dans ses fumeries d'opium, disait le monde par
vengeance, et c'tait la plus anodine des histoires mises en
circulation sur le compte de Frneuse, tant rancunier tait le beau
dpit d'une socit d'oisifs et d'inutiles.

Cet homme avait rapport avec lui tous les vices de l'Orient.

Et c'est le duc de Frneuse que j'avais chez moi, feuilletant
ngligemment mes manuscrits du fin bout de sa canne, Frneuse et ses
lgendes, son pass mystrieux, son prsent quivoque et son avenir
plus sombre, Frneuse entr chez moi sous un faux nom.

Il levait les yeux et m'apercevait enfin. Aprs une courte inclinaison
de tte, le geste de rassembler les feuillets pars sur ma table et,
comme s'il avait lu dans ma pense: D'abord, excusez-moi, monsieur,
de me prsenter chez vous sous un faux nom; ce nom est maintenant le
mien. Le duc de Frneuse est mort, il n'y a plus que M. de Phocas.
D'ailleurs, je suis  la veille de partir pour une longue absence, de
m'exiler de France peut-tre pour toujours, et cette journe est la
dernire qui me reste. Je viens de prendre une grande dcision, mais
tout cela vous importe peu sans doute, et pourtant si, puisque je
viens vous voir un peu pour cela.

Et me demandant d'un geste de le laisser continuer, refusant de la
main le sige que je lui offrais: Vous connaissez Barruchini, vous
avez mme commis sur lui et son art de ciseleur des pages
inoubliables, pour moi du moins, puisque c'est  leur auteur que je
rends aujourd'hui visite. C'tait dans la _Revue de Lutce_. Vous avez
compris et dcrit en pote l'art prismatique aux lueurs troubles et
multiples de cet orfvre magicien. Oh! le feu sourd et changeant qui
dort dans ses bijoux, les dtails de nature, animaux ou fleurs, qui y
sertissent l'eau des gemmes! L'avez-vous assez bien chante, cette
flore orfvrie,  la fois byzantine, gyptienne et Renaissance! En
avez-vous assez saisi les aspects de madrpores et de joyaux
sous-marins, oui, sous-marins, car, fleuris de bryls, de pridots,
d'opales et de saphirs ples, couleur d'algues et de vagues, d'un
mail crulen presque, ils ont l'air de joyaux rests longtemps au
fond de la mer. Anneaux de Salomon ou coupes du roi de Thul, ils sont
surtout l'crin des villes englouties, et la fille du roi d'Ys devait
en porter de semblables quand elle livra les cls des cluses au
Dmon... Oh! les colliers de Barruchini, ces ruissellements de pierres
bleues et vertes, ces bracelets trop lourds incrusts d'opales,
Gustave Moreau en a fleuri la nudit de ses princesses maudites. Ce
sont les joyaux de Cloptre et de Salom; ce sont aussi des joyaux de
lgende, des joyaux de clair de lune et de crpuscule:

    Et cela se passait dans des temps trs anciens.


Voil la formule (avez-vous crit) qui monte aux lvres devant ces
fruits d'mail et ces fleurs de gemme emmailles dans des ors. Bijoux
de Memphis ou de Byzance, c'est  l'gypte et au Bas-Empire qu'ils
font surtout songer, mais peut-tre encore plus  la ville du roi d'Ys
et  ses cloches submerges.

Vous voyez que je connais mes auteurs. Or, personne plus que moi n'a
souffert du morbide attrait de ces bijoux; et, malade  en mourir
(puisque je m'en vais de leur poison translucide et glauque), c'est 
vous que j'ai voulu me confier, monsieur, vous qui avez compris leur
somptueux et dangereux sortilge, jusqu' en communiquer aux autres le
malaise et le frisson.

Vous seul pouviez me comprendre, vous seul pouviez accueillir avec
indulgence les affinits qui m'attirent vers vous. Le duc de Frneuse
n'tait qu'un original, monsieur; pour tout autre que vous, M. de
Phocas serait un fou. J'ai tout  l'heure prononc le nom de la ville
d'Ys et du Dmon qui engloutit la ville, le Dmon de luxure qui
sduisit la fille du roi. Si un envotement pouvait se prolonger 
travers les sicles, je dirais que ce Dmon est en moi. Oui, un Dmon
me torture et me hante, et cela depuis mon adolescence. Qui sait?
peut-tre tait-il dj en moi quand je n'tais qu'un enfant, car,
duss-je vous paratre hallucin, monsieur, voil des annes que je
souffre d'une chose bleue et verte.

Lueur de gemme ou regard, je suis amoureux, pis, envot, possd
d'une certaine transparence glauque; c'est comme une faim en moi.
Cette lueur, je la cherche en vain dans les prunelles et dans les
pierres, mais aucun oeil humain ne la possde. Parfois, je la trouve
dans l'orbite vide d'un oeil de statue ou sous les paupires peintes
d'un portrait, mais ce n'est qu'un leurre, la clart s'teint  peine
apparue, je suis surtout un amoureux du pass. Vous dire  quel point
les vitrines de Barruchini ont exaspr mon mal? Je voyais sourdre, je
voyais poindre en ces joyaux le regard que je cherche, le regard de
Dahgut, la fille du roi d'Ys, le regard de Salom aussi, mais surtout
la clart limpide et verte du regard d'Astart, d'Astart qui est le
Dmon de la Luxure et aussi le Dmon de la Mer... Et, averti sans
doute par l'effarement de ma physionomie:

Oui, il est entendu que je suis un visionnaire, et de quelles
visions? Puisse ce supplice vous tre pargn, car j'en souffre
tellement que je m'en vais. Oui, c'est  cause de ces visions et de
leurs horribles conseils, d'un tas de choses chuchotes par elles dans
l'horreur des nuits, que je quitte Paris, la France et la vieille
Europe qui ne peuvent plus les contenir.

Leur chapperai-je en Asie?... Ainsi, cette nuit encore... mais
j'abuse. Voil ce que je viens vous demander, monsieur. Je pars,
peut-tre ne me reverrez-vous jamais! J'ai consign dans ces feuillets
les premires impressions de mon mal, les inconscientes tentations
d'un tre aujourd'hui sombr dans l'occultisme et la nvrose.
Voulez-vous me permettre de vous confier ces pages, voulez-vous me
promettre de les lire? De l'Asie pour laquelle je m'embarque et o je
vais me fixer dans l'espoir d'y trouver un remde  mes obsessions, je
vous enverrai la suite de cette premire confession, car j'ai besoin
de crier  quelqu'un les affres de mon angoisse, besoin de savoir ici,
en Europe, quelqu'un qui me plaigne et se rjouisse de ma gurison, si
jamais le ciel me l'envoie. Voulez-vous tre ce quelqu'un?

Je tendis la main  M. de Phocas.




LE MANUSCRIT


--Et ses mains, la douceur fondante de ses mains toujours glaces,
leur glissement entre les doigts, telle une fuite de couleuvre! Vous
n'avez pas remarqu ses mains! Moi, sa poigne de main m'a toujours
singulirement impressionn, si l'on peut appeler poigne de main une
treinte insaisissable de doigts fluides et froids!

--Pour moi, c'est surtout l'oeil qui tait inquitant, cet oeil
plement bleu, d'une duret de pierre dure. Du lapis ou de l'acier, on
ne savait, tant ils avaient, ces yeux, des lueurs glaces. Et
l'insistance de son regard! J'en tais, moi, tout dconcert, chaque
fois qu'il me parlait au club.

--Oui, c'est un monsieur plutt bizarre, c'est comme son ge!--Vous
savez qu'il a au moins quarante ans.--Lui, il en parat
vingt-huit.--Allons donc, vous ne l'avez donc jamais regard? La face
est horriblement vieille, le corps est demeur jeune, cela, je
l'avoue; on n'est pas plus sveltement souple, mais la figure est
ravage, le teint bis d'une lassitude abominable, et la bouche! la
crispation de ce sourire. Cette bouche contracte a une exprience de
cent ans.--L'opium use vite, rien n'abme l'Europen comme
l'Orient.--Ah! c'est un fumeur de kief?--Sans doute. Comment expliquer
autrement les tranges abattements, les fatigues effroyables qui le
terrassaient tout  coup il y a cinq ans, et, au club, au moment de
sortir, le foraient  s'tendre et  demeurer pendant des
heures...--Des heures?--Oui, de longues heures inerte, les membres
comme dnous, ananti... Voyons, de Mazel, vous qui l'avez connu, ne
lui est-il pas arriv une fois de dormir quarante heures en deux
jours?--Quarante heures!--Parfaitement, il s'veillait juste aux
heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait aprs dans sa
torpeur. Frneuse avait mme une sorte d'effroi de ces sommeils, il
flairait l un phnomne anormal, lsion du cerveau ou dpression
nerveuse.--La fcheuse anmie crbrale qui suit les grandes
dbauches.--Encore une lgende! Je n'ai jamais cru, moi, aux dbauches
de ce pauvre duc. Un tre si frle, d'une complexion si dlicate;
franchement, il n'y avait pas la place chez lui pour la
dbauche.--Peuh! et Lorenzacio!--Si vous citez les Mdicis!
Lorenzacio, un Florentin passionn de rancune, un tre d'nergie et de
vengeance lentement couve et caresse comme on caresse la lame d'une
dague. Si vous comparez  ce foie vert de fiel, Frneuse... un
fantasque, un oisif, un sans but dans la vie! Pour moi, il avait fum
l'opium, en Orient, d'o ces somnolences, ces lthargies morbides: le
danger des mauvaises habitudes! Il s'en tait bien dfait  la longue,
mais la lourde influence du poison opiac l'opprimait toujours.
D'ailleurs, ses yeux d'acier bleui taient-ils assez des yeux de
fumeur d'opium? la charriait-il encore assez dans ses veines, la
pesante ivresse du chanvre? L'opium, c'est comme la syphil... (et de
Mazel lchait le mot tout  trac), cela se garde des annes et des
annes dans le sang; a s'limine  la longue, mais il faut en
absorber, de l'iodure!

Alors Chameroy: Il a bon dos, votre opium.

Pour moi, le cas de Frneuse est bien autrement compliqu. Un malade,
lui, non, un personnage de conte d'Hoffmann! Vous tes-vous jamais
donn la peine de bien le regarder? Cette pleur pourrissante, la
crispation de ces mains effiles, plus japonaises de formes que des
chrysanthmes, ce profil d'arabesque et cette maigreur de vampire,
tout cela ne vous a jamais donn  rflchir? Mais Frneuse a cent
mille ans malgr son corps souple et sa face imberbe. Cet homme-l a
dj vcu dans des temps antrieurs, et sous Hliogabale et sous
Alexandre IV et sous les derniers Valois... Que dis-je? c'est Henri
III lui-mme. J'ai dans ma bibliothque une dition de Ronsard, une
dition rare relie en peau de truie avec des fers du temps, qui
contient un portrait du Roy grav sur velin. Un de ces soirs, je vous
apporterai le volume, vous jugerez. A part la fraise, le pourpoint
busqu et les pendants d'oreilles, vous jurerez voir le duc de
Frneuse. Moi, sa prsence ici m'apportait toujours un malaise, et
tant qu'il tait l, c'tait comme une oppression, comme un poids...

Telles taient les divagations souleves autour du dpart de Frneuse
et de la mise en vente de l'htel et du mobilier de la rue de
Varennes, annonce l'avant-veille  la quatrime page du _Figaro_ et
du _Temps_. Racontars, lgendes, hypothses, il avait suffi de
prononcer le nom de Frneuse pour faire fermenter, comme un levain,
toute la sottise des mensonges et des prsomptions. D'ailleurs, ces
clubmen lgants et lgers ne m'apprenaient rien.

Tous ces chuchotements sourds de la mdisance et de l'opinion publique
intrigue et mystifie, il y avait dix ans que je les entendais bruire
et courir autour du nom de l'actuel M. de Phocas, et c'tait cet homme
qui m'avait lu comme confident, c'tait  moi qu'tait chu, de par
sa volont, l'honneur ou la honte de dchiffrer sa vie et d'en
connatre enfin l'nigme consigne aux pages d'un manuscrit.

Entirement crites de sa main, quoique de diverses critures (car
l'criture de l'homme change avec ses tats d'me, et le graphologue
reconnat,  un trait de plume, la chute d'un honnte homme devenu un
coquin), donc, entirement crites de sa main, je me dcidai, un soir,
 lire, les pages confies; celles que M. de Phocas relisait si
ddaigneusement, tales sur ma table, et du bout de sa canne et du
coin de ses yeux aux sourcils teints et peints.

Je les transcris telles quelles dans le dsordre incohrent des dates,
mais en en supprimant, nanmoins, quelques-unes d'une criture trop
hardie pour pouvoir tre imprimes.

C'tait d'abord sur le premier feuillet cette citation tronque de
Swinburne:

Il y a une fivreuse faim dans mes veines.--Le pch! est-ce un pch
quand les mes des hommes sont jetes dans le gouffre? Cependant,
j'avais bonne confiance pour sauver mon me, avant qu'elle y glisst
sous les pieds chausss de feu de la luxure. Oh! le triste enfer o
toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui
jamais ne finit!

Et puis ces quatre vers de Musset tirs d'_A quoi rvent les jeunes
filles_:

    Ah! malheur  celui qui laisse la Dbauche
    Planter son clou de fer sous sa mamelle gauche!
    Le coeur d'un homme vierge est un vase profond;
    La mer a beau passer quand la tache est au fond.

Et les impressions personnelles commenaient:


_8 avril 1891._--L'obscnit des narines et des bouches,
l'ignominieuse cupidit des sourires des femmes rencontres dans la
rue, la bassesse sournoise et tout le ct hyne et btes fauves,
prtes  mordre, des commerants dans leurs boutiques et des
promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre!
J'en souffrais dj, enfant, quand, descendant par hasard  l'office,
je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques
dchirant les miens  belles dents.

Cette hostilit de toute la race, cette haine sourde d'une humanit
de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collge, et
moi-mme, qui ai la rpugnance et l'horreur de tous les bas instincts,
ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et
sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrire, la foule des
meutes qui jette les sergents de ville  la Seine et criait, il y a
cent ans: Les aristos  la lanterne! comme elle vocifre
aujourd'hui: A bas l'arme! ou: A mort les juifs!


_30 octobre 1891._--Il n'y a de vraiment beaux que les visages des
statues. Leur immobilit est autrement vivante que les grimaces de
nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle
intensit de regard dans leurs yeux vides!

J'ai pass toute ma journe au Louvre et le regard de marbre de
l'_Antinos_ me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur  la
fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi!
Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste
m'appartenait, je ferais incruster des meraudes dans ses yeux.


_23 fvrier 1893._--J'ai fait aujourd'hui une dmarche ignoble: j'ai
essay de circonvenir un journaliste que je connais  peine pour
obtenir de lui d'assister  une excution; je l'ai mme invit 
dner, et l'homme m'ennuie et le sang me rpugne, oui, me rpugne  un
tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pice 
ct, je dfaille presque et crois me trouver mal.

Une carte m'a t promise pour la crmonie... Irai-je  cette
excution?


_12 mai 1893._--Naples.--Je viens de voir la plus belle collection de
pierres dures. Oh! ce muse! quelle puret de profils et quelle
suavit de lignes dans les moindres cames! Les Grecs ont plus de
grce, je ne sais quelle srnit heureuse qui pourrait bien tre le
caractre de la divinit; mais les intailles romaines ont je ne sais
quelle ardeur intense. Il y avait l dans le chaton d'une bague une
tte adolescente couronne de laurier, quelque jeune Csar ou quelque
impratrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppe, mais d'une
expression extnue et jouisseuse  la fois dchirante et si lasse que
je vais en rver bien des nuits... Rver! Certes, il vaudrait mieux
vivre et je ne fais que rver.


_13 juillet 1894._--On rencontre, les soirs de fte, trs tard, dans
les rues, de bizarres passantes et de plus tranges passants. Ces
nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des tres d'anciens
avatars oublis? Mais j'ai absolument crois, ce soir, dans le remous
de la foule excite et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et
de courtisanes de la dcadence.

Il se dgageait, ce soir, de cette grouillante esplanade des
Invalides,  travers les ptarades des tirs, les relents de friture,
les hoquets d'ivrognes et l'atmosphre empeste des mnagres, de
fauves effluves d'une fte sous Nron.

C'tait presque l'odeur d'une soire de mai sur le _Basso-Porto_ de
Naples, et des visages erraient dans cette foule, qu'on et pu croire
siciliens.


_29 novembre, mme anne._--Le regard morne et si lointain de
l'_Antinos_, la prunelle extasie et froce, implorante pourtant, du
came romain, je viens de les retrouver, et cela, dans un pastel
plutt lch de facture et sign d'un nom de femme, une peintresse
inconnue  laquelle pourtant je ferais bien une commande, si j'tais
sr qu'elle reproduist cet trange regard.

Et cependant moins que rien. Ces deux ou trois crayons de pastel
crass autour de cette face carre, amaigrie, aux maxillaires
normes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines
dilates, sous une lourde couronne de violettes, avec, au coin de
l'oreille, un pavot. La face est plutt laide, d'une couleur
cadavreuse et triste, mais sous les paupires  peine souleves luit
et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une me
inassouvie, la dolente meraude d'une effrayante luxure!

Je donnerais tout pour trouver ce regard.


_18 dcembre, mme anne._--Dort-elle ou veille-t-elle? car son cou,
bais de trop prs, porte encore une tache pourpre o le sang meurtri
palpite et s'efface; douce et mordue doucement, plus belle pour une
tache. _Laus Veneris_ (Swinburne).

Oh! cette tache violtre sur ce beau cou de femme endormie et
l'abandon presque pareil  la mort, le calme de ce corps ananti de
plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache! J'aurais voulu y
appliquer mes lvres et sucer lentement toute l'me de cette femme, et
cela jusqu'au sang; et puis, ce pouls rgulier m'nervait; le souffle
de sa respiration, sa gorge  temps gaux souleve, m'obsdaient comme
le tic-tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment o mes
mains crispes allaient treindre la dormeuse  la gorge, oui,  la
gorge, et la serrer jusqu' ce qu'elle ne respirt plus. J'aurais
voulu l'trangler et la mordre, l'empcher de respirer surtout. Ah! ce
souffle continu!... Je me suis lev, une sueur froide aux tempes,
boulevers par l'me d'assassin que j'avais t pendant dix secondes:
j'avais d nouer mes deux mains, l'une  l'autre, pour les empcher de
se poser sur ce cou... Elle dormait et, de ses lvres, sortait une
petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les tres humains
l'exhalent en dormant.

Oh! les saints de la Thbade que de coupables nudits doucement
entr'ouvertes venaient tenter la nuit, dans le mirage des sables! Oh!
ces errantes figures de volupt, dont les reins et les ventres
frleurs laissaient des sillages d'encens et d'aromates, et c'taient
pourtant de mauvais esprits!


_3 janvier 1895._--J'ai dormi de nouveau avec cette femme et la
tentation m'est revenue, oui, la tentation du meurtre; quelle
honte!... Je me souviens qu'enfant j'aimais  torturer les btes,
et je me rappelle aussi l'aventure de deux tourterelles, qu'on
m'avait mises une fois entre les mains, pour me distraire, et
qu'instinctivement, inconsciemment j'touffai en les serrant. Je ne
l'ai pas oublie, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.

La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une trange rage de
destruction, et voil deux fois que je me surprends des ides de
meurtre dans l'amour.

Y aurait-il en moi un tre double?

L, finissait le premier manuscrit.




L'OPPRESSION


_Sans date._--La beaut du vingtime sicle, le charme d'hpital, la
grce de cimetire de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi
tout cela! Pis, je l'ai aim  mon heure.

Rats d'Opra, lys du Rat Mort, mondaines frles aux museaux de
rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubres, des duchesses
macies, douloureuses et toujours lasses, des mlomanes et des
morphines, des banquires juives aux yeux plus en caverne que ceux
des rdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, 
souper, versaient de la crosote dans leur Roederer; et j'ai mme eu
des insexues des tables d'hte de Montmartre et jusqu' de fcheuses
androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aim les petites
filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragot de phnol et de
piment des chloroses fardes et des invraisemblables minceurs.

Comme un imbcile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et,
comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits tres
maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La
profondeur des yeux et le mystre des bouches, la courtire en bijoux
aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de
toilette, les savons et les fards; et Fanny l'thromane, remonte
tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait
d'ther que sur ses mouchoirs.

Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs
pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs macies, leur brlure de
Lesbos..., des vices d'enseigne affichs pour amorcer le client, de la
perversit pour jeunes et vieux messieurs en mal de gots pervers!
tout cela ne ptillait et ne flambait qu' l'heure o le gaz s'allume,
dans les couloirs des music-hall et le dcor brutal et nickel des
bars; et sous le carrick cerise  trois collets de la noctambule,
comme sous les grgues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant
talage de pleur passionne, de vice savant et d'anmie extnue et
jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandes clbres par les
Bourget et les Barrs, tout cela n'tait qu'un rle appris et cent
fois ressass de la _Dame_, un chapitre trop lu du _Manchon de
Francine_, pioch et travaill par d'ingnieuses cabotes,
conscientes de la salauderie des mles et de leurs moyens d'actions
sur l'organisme reint de l'acheteur.

Et dire que j'ai aim, moi aussi, ces petites btes malfaisantes et
malades, ces fausses _Primavera_, ces _Joconde_ au rabais, tout le
stock  cinq louis des Lonard et des Botticelli, des ateliers de
peintres et des brasseries d'esthtes, ces fleurs en fil d'archal de
Montparnasse et de Levallois-Perret.

Et l'odieux, le fcheux travesti, le travesti fessu aux jambes
hronnires, au torse corset, opprimant  regarder, des laiderons
prims des botes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandire et
l'esthtique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et rclame  la
fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...

Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le
supporter si longtemps!

C'est qu'alors j'ignorais les formes mmes de mon mal. Il tait
latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais
depuis... depuis mon enfance peut-tre, car il fut toujours en moi,..
mais je ne le savais pas!

Oh! cette chose bleue et verte qui me fut rvle dans l'eau morte de
certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards
peints, la dolente meraude des joyaux de Barruchini et de certains
yeux de portraits, je ne l'avais pas dfinie encore, et si j'ai tant
souffert de mon impuissance d'aimer auprs de toutes ces femmes, c'est
qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard.


_Vendredi 3 avril 1895._--Oraisons mauvaises:

    Que ta bouche soit bnie, car elle est adultre,
    Elle a le got des roses nouvelles et de la vieille terre,
    Elle a suc les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;
    Quand elle parle, on entend comme un bruit trs lointain de roseaux,
    Et ce rubis impie de volupt, tout sanglant et tout froid
    C'est la dernire blessure de Jsus sur la croix.

Aujourd'hui, vendredi saint, un dsir d'motion d'enfance, une
habitude ressouvenue d'ancienne pit m'a fait suivre les offices 
Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafrachir... (oh! si j'avais pu
l'teindre!...) la brlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une
glise; et pendant que les proses latines montaient et retombaient,
psalmodies par le prtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en
suivre le texte dans mon livre, c'taient les horribles vers de Remy
de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lvres, telle une
caresse et tel aussi un sacrilge.

    Que tes pieds soient bnis, car ils sont dshonntes,
    Ils ont chauss les mules des lupanars et des temples en ftes;
    Ils ont mis leurs talons sourds sur l'paule des pauvres;
    Ils ont march sur les plus purs, sur les plus doux, sur les
      plus pauvres,
    Et la boucle amthyste, qui tend la jarretire de soie,
    C'est le dernier frisson de Jsus sur la croix.

Et l'office des Tnbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le
silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais
que la mauvaise antienne du pote...

    Que tes yeux soient bnis, car ils sont homicides,
    Ils sont pleins de fantmes, et l'ironie des chrysalides
    Y dort comme l'eau fane qui dort au fond de grottes vertes,
    On voit dormir des btes parmi des anmones bleues, vertes.

Et voil que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques
voques, comme des meraudes tailles en olive, comme des bouts de
doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains.

J'avais laiss glisser mon livre  terre et, croul sur mon
prie-dieu, je m'y tenais accoud d'un bras et l'autre bras pendait,
main inerte et ouverte, prs de moi... et des choses fraches et
rondes coulaient dans cette main, s'grenaient dans mes doigts.

La sensation tait si imprvue, si finement pure et si dlicieusement
effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... tais-je, dans une
hyperesthsie sensuelle, parvenu  matrialiser sur ma peau le contact
des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et
dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien
mienne, je baissais mes paupires, mais le contact se prcisait. Sous
l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir.

Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve
tait assise  mes cts et, doucement, grenait son chapelet dans mes
doigts.

Elle l'grenait, les paupires modestement baisses; mais un sourire
entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses
lvres roses, du blanc, pareil  de l'argent, luisait.

    O douloureux saphir d'amertume et d'effroi!
    Saphir, dernier regard de Jsus sur la croix.


_Mardi 16 juin 1895._--J'tais  l'Olympia, hier soir. La laideur de
cette salle, la laideur de l'assistance surtout,--oh! ce costume
moderne et la disgrce du corps humain dans la disgrce de cet
attirail de tle, qui constitue la tenue idale de l'homme; tous ces
tuyaux de pole o s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un
clubman trangl par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le
gris de toutes ces faces vannes par la mauvaise hygine des villes et
l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte
imprim en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur
pleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre,
auprs de la banalit des mles, triomphaient l'extravagance et la
vanit des femelles.

C'taient les difices de plumes, de gazes et de soies peintes
crasant des cous frles et des poitrines plates: d'troites paules
engonces de manches normes, la maigreur toffe des phtisies  la
mode, ou bien, pis encore, l'lphantiasis cuirass de jais des
grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous
ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette,
sur la scne c'tait le dploiement lent et souple, le jeu savant de
tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moul dans un maillot
de soie ple, un acrobate, nudit brillante et moire par place de
lumire lectrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de
tout son tre; puis, se redressant tout  coup dans un effilement des
hanches et des jambes pointes vers les frises, imposait  tous
l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse
anime d'un mouvement d'ventail.

J'tais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des
statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces prjugs et, en
Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables
proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scne, le
marquis de V... (j'ai toujours dtest et sa voix de fausset et ses
petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire:
Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou  chaque seconde, c'est
trs prilleux ce qu'il fait l, mon cher; et ce qui vous plat en
lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle motion, si ses
mains suantes lchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son
mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertbrale, et qui
sait si un peu de matire cervicale ne jaillirait pas jusqu' nous! Ce
serait trs sensationnel et vous auriez une motion rare  ajouter 
celles de votre champ d'exprience, car vous les collectionnez, vous,
les motions. Quel joli ragot d'pouvante nous sert l cet homme en
maillot!

Avouez que vous dsirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et
beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le mme tat
d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant
les spectacles qui rveillent en elle les ides de luxure et de mort.
Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez
qu' ce moment mme... (voyez, l'homme ne tient plus  sa barre que
par une crispation d'orteil),  ce moment mme, bon nombre de femmes,
dans ces loges, dsirent ardemment cet homme moins pour sa beaut que
pour le danger qu'il court. Et puis, la voix tout  coup nuance
d'intrt: Vous avez les yeux singulirement ples, ce soir, mon cher
Frneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre  la valrianate.
Vous avez une me charmante et curieuse, mais il faut commander  ses
mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop videmment surtout,
sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.

Je ne rpondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du
meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans
une lancinante et dlirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la
chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruaut qui m'effraie.




LES YEUX


_Sans date._--Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystres de
l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'me, l'amour
est dans les yeux qui frlent, qui caressent, qui ressentent toutes
les nuances des sensations et des extases, dans les yeux o les dsirs
se magnifient et s'idalisent. Oh! vivre la vie des yeux o toutes les
formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer
avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse  la
fontaine.

    CHARLES VELLAY.

Oui, s'y noyer comme Narcisse  la fontaine, la joie serait l. La
folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirnes au
fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais
voil,... je ne les ai jamais rencontres, et je cherche encore les
regards d'eau profonde et dolente o je pourrai, comme Hamlet dlivr,
noyer l'Ophlie de mon dsir.

Le monde me fait l'effet d'un ocan de sable. Oh! ces vagues de
cendres chaudes et figes o rien ne peut dsaltrer ma soif de
prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours o je
souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade gar dans le dsert.

Je n'ai jamais rien lu qui ft plus prs de mon me et de ma
souffrance que les proses de ce Charles Vellay.

J'ai pass des annes  chercher dans les yeux ce que les autres
hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai dcouvert, en
tous, les frissons infinis qui s'ternisent dans les prunelles. J'ai
us mon me  la poursuite du mystre, et maintenant mes yeux ne sont
plus les miens, ils ont ravi peu  peu tous les regards des autres
yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui rflchit tous ces
regards vols, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agite de
sensations inconnues, et c'est l mon immortalit, car je ne mourrai
pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que
je les ai forms de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous
leurs rires, et je survivrai  la dpouille de mon corps, parce que
j'ai toutes les mes dans mes yeux.

Toutes les mes dans ses yeux... mais cet homme est un pote, il cre
ce qu'il voit et il a vu des mes, quelle drision! O il n'y a que
des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des
regrets, du rve et du dsir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est l
leur terrifiante et douloureuse nigme, leur charme hallucinant et
abominable.

Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mmes, et voil pourquoi
il n'y a de vrais regards que dans les portraits.

Yeux fans et las de martyres, regards de supplicies en extase,
prunelles de souffrance implorante, les unes rsignes, les autres
perdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil,
faces couronnes d'pines et de maigres _Ecce Homo_ au pardonnant
sourire, regards de possdes, d'lues et d'hystriques et parfois de
petites filles, yeux d'Ophlie et de Canidie, yeux de pucelles et de
sorcires, comme vous vivez dans les muses, de quelle vie ternelle,
douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres prcieuses
enchsses entre les paupires peintes des chefs-d'oeuvre, et comme
vous nous troublez au del du temps et de l'espace, receleurs que vous
tes du rve qui vous cra.

Vous, vous avez des mes, celles des artistes qui vous voulurent, et
c'est pour avoir bu le liquide poison fig dans vos prunelles que je
me dsespre et que je meurs.

On devrait crever les yeux des portraits.


_Novembre 1896._--Il y a aussi des yeux dans les transparences des
gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et
laiteux dont sont orns certains ciboires et certaines chsses aussi
de saintes embaumes, comme on en voit dans les trsors des
cathdrales de Sicile et d'Allemagne.

Et le trsor de Saint-Marc  Venise. Il y a l, je m'en souviens, un
hanap de Doge, tout bossu d'maux translucides,  travers lesquels
les sicles vous regardent.


_13 novembre 1896._--Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de
bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme
l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai
mme connu en Provence de si profondment chauds et calmes qu'on et
dit une nuit d'aot sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait.

Les plus jolis que j'aie connus taient ceux de Willie Stphenson, la
mime de l'Athnum, qui fait aujourd'hui du thtre. Des yeux de
fleur, c'tait le mot, tant ils taient frais et doux, des yeux
bougeurs, comme deux bluets flottant sur l'eau. C'tait une trange et
captivante fille, je l'ai cru du moins, trs coteuse, surtout. On se
mettait toujours  quatre ou cinq pour l'entretenir, et la fantaisie
me vint de l'avoir  moi seul. Elle tait si dlicatement blanche,
d'un blanc de glaeul blanc, avec ses bras fusels, son presque pas de
hanches, son ventre plat et ses petits seins toujours mus; l'anatomie
d'un gosse, mais dmentie par le plus fin visage, l'ovale le plus pur,
un ovale anglique de pairesse, o tremblaient, comme deux fleurs
lumineuses, deux larges yeux candides, inquiets, effarouchs, des yeux
de nymphe surprise, des yeux de biche aux abois, des yeux d'effroi et
de pudeur..., et la cernure adorable de ses yeux, le bleu pastellis
de leurs paupires soyeuses, comme ils taient bien les yeux de ce
corps frle et toujours las! En vrit, ce sont les seuls que j'aie
aims, je crois. Ils suppliaient avec tant de terreur et demandaient
si bien grce dans l'agonie des spasmes et des transports d'alcve, et
puis, la gracilit de ce cou le destinait si bien  la hache! Anne de
Boleyn devait avoir cette nuque satine et mince sous la fume d'or
des petits cheveux.

C'tait une beaut d'chafaud dont la fragilit mme appelait le viol
et la violence, beaut meurtrie qui veillait en moi des instincts
meurtriers. Auprs d'elle, que de fois j'ai song aux exsangues et
douces figures, douces et pourtant impertinentes, des victimes de la
Rvolution,  ces jolies et longues aristocrates, que les Carrier et
les Fouquier-Tinville envoyaient, encore toutes pantelantes de leur
luxure,  la noyade ou  la guillotine.

Cette frle beaut de la fin du dix-huitime, Willie l'accentuait
encore par une science inne du costume et de l'atour; c'taient des
gazes et des linons, des fichus de mousseline, de longs fourreaux de
pkin ray, de miroitantes robes de moire paille ou rose th, o
s'affinait encore sa fragilit blonde: cole anglaise ou Trianon?
interrogeait sa moue quand j'entrais chez elle.

Candeur joue, aristocratie de commande: Willie tait la dernire des
catins. Elle se grisait comme un lad et, marque de toutes les
brlures, allait raccrocher dans les cabarets de femmes,  Montmartre.
Celle bouche rose sacrait et jurait comme celle d'un cocher. Un jour
qu'elle me croyait  Londres et qu'une recrudescence de mon mal me
faisait rder dans de vagues banlieues, je la surpris au
Point-du-Jour, oui, dans un bal de barrire, attable en compagnie
d'une danseuse du Moulin-Rouge, la Mme-Tomate, une patente de
l'endroit, et payant des tournes de vin chaud  une bande de
souteneurs.

Oh! le bleu d'alcool, la flamme cynique et sourde des yeux de Willie,
ce jour-l, sa face soudain vieillie de vingt ans, et le masque
cynique et voyou de la fille apparu dans le pli tout  coup crapuleux
de la bouche et le vice des yeux quteurs!

L'me lui tait remonte au visage. Mais comme l'imprudente crature
avait au cou son collier de perles, deux mille louis au bas mot de
dpouilles opimes rapportes de Berlin et de Saint-Ptersbourg, que
le jour tombe vite en hiver, que nous tions en dcembre et que la
berge se faisait dserte, j'eus piti d'elle, et, conscient du danger
qu'elle courait dans ce bal, j'intervins  propos pour l'aider 
sortir.

Qui sait? Je dtournai peut-tre sa destine! Ce collier de perles 
ce cou de courtisane demandait et voulait une main d'trangleur...
Comme je servais  Willie cinq cents louis par mois, quand je parus,
elle fila doux, avoua une fantaisie, une curiosit, et, soudain
cline, reprit ses yeux de petite fille.

Mais j'avais vu ses yeux de gouge. Le charme tait rompu, j'avais le
secret de l'nigme. L'effroi que je gotais en eux, leur angoisse et
leur inquitude, c'tait le souvenir des bouges.

Les escarpes et les cambrioleurs ont aussi ce regard bougeur.


_Naples, 3 mars 1897._--Ces yeux introuvables sous les paupires
humaines, pourquoi les vois-je dans les statues?

Ce matin, dans la salle du muse affecte aux fouilles d'Herculanum,
la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et ple meraude
qui m'obsde m'est clairement apparue dans les yeux de mtal, les
yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a
noircies et rendues pareilles  des desses infernales. Il y a l,
entre autres, un Nron questre dont les aveugles yeux terrifient,
mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouv le regard. Il y
avait, ranges contre les murs, de grandes Vnus drapes de pplum et
pareilles  des Muses, mais des Muses funbres, des grandes Vnus de
bronze calcin et comme lpreuses par places, dont les yeux
fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de mtal noir.

Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu
tout  coup monter le regard.


_30 avril 1897._--Les yeux des hommes coutent; il y en a mme qui
parlent, tous surtout sollicitent, tous guettent et pient, mais aucun
ne regarde. _L'homme moderne ne croit plus, et voil pourquoi il n'a
plus de regard._ Je finis par donner raison  ce prtre. Les yeux
modernes? Il n'y a plus d'me en eux; ils ne regardent plus le ciel.
Mme les plus purs n'ont que des proccupations immdiates: basses
convoitises, intrts mesquins, cupidit, vanit, prjugs, lches
apptits et sourde envie: voil l'abominable grouillement qu'on trouve
aujourd'hui dans les yeux; mes de notaires et de cuisinires. Il n'y
a sous nos paupires que des reflets de sou pour franc et de minutes;
nous n'avons mme plus la lueur jaune du fameux tableau du peseur
d'or. Voil pourquoi les yeux des portraits de muses sont si
hallucinants; ils refltent des prires et des tortures, des regrets
ou des remords. Les yeux, c'est la source des larmes; la source est
tarie, les yeux sont ternes, la Foi seule les faisait vivre, mais on
ne ranime pas des cendres. Nous marchons les yeux fixs sur nos
souliers et nos regards sont couleur de boue, et quand des yeux nous
paraissent beaux, c'est qu'ils ont la splendeur du mensonge, qu'ils se
souviennent d'un portrait, d'un regard de muse ou qu'ils regrettent
le Pass.

Willie avait des regards appris, les yeux des femmes mentent toujours.


_Mai 1897._--Jacques Tramsel sort de chez moi. Avez-vous vu la
nouvelle danseuse des Folies? est-il venu me dire.--Non.--Eh bien! il
faut l'aller voir.--Ah! quelle fille est-ce?--Une Grecque.--Une
Grecque de Lesbos?--Non.--Oh! sans plaisanterie aucune, elle se dit
de grande famille grecque. Je la crois juive d'Orient, srement
quelque Levantine, mais un corps admirable, une souplesse... une
grande fleur vivante qui danserait, mme un peu monstrueuse dans son
anatomie, ce qui n'est pas fait pour vous dplaire, car,  vrai dire,
cette fille est double, son torse est celui d'un acrobate, souple,
mince et muscl, et ses hanches, sa croupe, sont tout  fait
extraordinaires. C'est Vnus Callipyge elle-mme, Vnus Anadyomne, si
vous prfrez. Octave Uzanne (car elle proccupe la littrature), a
mme crit ce mot: Vnus alcibiade. Le fait est qu'elle est  la fois
Aphrodite et Ganymde, Astart et Hylas.--Astart!... Et les yeux,
comment sont les yeux?--Les yeux trs beaux, des yeux qui ont
longtemps regard la mer.

Des yeux qui ont longtemps regard la mer!... oh! les yeux clairs et
lointains des matelots, les yeux d'eau sale des Bretons, les yeux
d'eau douce des mariniers, les yeux d'eau de source des Celtes, les
yeux de rve et de transparence infinie des riverains des fleuves et
des lacs, les yeux qu'on retrouve parfois dans les montagnes, dans le
Tyrol et dans les Pyrnes; des yeux o il y a des ciels, de grandes
tendues, des aubes et des crpuscules longuement contempls sur des
immensits d'eaux, de roches ou de plaines; des yeux o sont entrs et
o sont rests tant et tant d'horizons! Comment n'ai-je pas song plus
tt  tous ces yeux dj rencontrs?

Je m'explique maintenant mes lentes promenades attardes le long des
quais et dans les ports.

Des yeux qui ont longtemps regard la mer!... J'irai voir danser cette
fille.




IZ KRANILE


_Juin 1897._--Une grande fleur qui danserait...

Ce Tramsel avait raison: cette fille est un long calice de chair
trangement mouvant sur des hanches renfles comme un ciboire, car
j'ai t voir danser cette Iz Kranile... (Iz Kranile, un bien joli
nom si c'est le sien. Est-ce qu'on sait jamais avec ces cratures!
car, malgr son beau torse en offrande et l'affolante cambrure de ses
reins, cette Iz est vraiment la plus sotte et la plus impudente des
allumeuses, la plus maladroite que j'ai encore vue dans un corps de
ballet.)

Je lui en veux, car personne n'a jusqu'ici march plus lourdement dans
mes plates-bandes, et elle avait tout pourtant pour me plaire,
celle-l!

Droite et cambre, le buste comme assis sur une croupe lourde et
gmine tel un beau fruit, une coupable croupe de luxure, la jambe
effile, le genou rond, anormale, imprvue, hallucinante de forme et
d'arabesque avec la perptuelle avance de ses deux seins bombs et
tendus, comme jaillis de ses hanches  la rencontre du dsir, ses
torsions de hanches et les brusques renversements de tout son torse,
soudain sombr comme une grande fleur sous la pluie, elle tait bien,
cette Kranile, avec l'ovale aigu de sa face plate, ses yeux d'orage et
son sourire triangulaire, la crature de perdition excre des
prophtes, l'ternelle bte impure, la petite fille malfaisante et
inconsciemment perverse, qui fripe la moelle des hommes et fait rler
les vieux rois de dsir.

Salom! Salom! la Salom de Gustave Moreau et de Gustave Flaubert,
c'est son immmoriale image que j'voquais immdiate, le soir o
Kranile jaillit sur scne, lance en avant comme une balle, et comme
une balle rebondissante dans sa nudit de stryge aggrave de voiles
noirs.

Dans un dcor de dsolation, au milieu de roches fantmes et de blmes
montagnes de cendres, sous le jour funbre des rampes claires au
bleu, elle personnifiait l'me du sabbat; et, voluptueuse et morbide,
tantt avec des grces extnues et d'infinies lassitudes elle
semblait traner le poids d'une beaut coupable, d'une beaut charge
de tous les pchs des peuples; et elle tombait et retombait sur ses
jambes, pliante, et semblait remorquer plus qu'elle ne les esquissait,
les gestes symboliques de ses deux beaux bras morts. Puis, le vertige
du gouffre la reprenait, et comme une possde, elle pointait sur
elle-mme, dresse de l'orteil  la nuque, tel un pi de tnbres et
de chair. Ses bras tout  l'heure accabls menaaient et, dmoniaque,
hardie, tordue comme une vis, elle tourbillonnait, tel un crible, non,
tel un grand lis surpris par l'orage, clownesque et macabre, les
lvres cartes sur une lueur de nacre... Oh! ce cruel et sardonique
sourire et les deux profondeurs de ses terribles yeux.

Iz Kranile!... Le rideau baiss, j'tais dans sa loge. Pierre Forie,
le peintre impressionniste, qui, tous les ans, expose le portrait de
l'une d'elles et professe presque ostensiblement le mtier de montreur
de ces dames, me prsentait.

Avec une impudeur rare, Iz nous recevait, toute fumante encore de
sueur et de fard.

Elle tait son maillot; la trousse de satin noir  lanires de tulle
et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d'elle une fleur aux
tnbreux ptales, gisait comme un haillon sur une chaise; et, la
gorge nue, toute chaude et mouille, Kranile assise en garon tendait
ses deux jambes cartes  son habilleuse,  genoux devant elle, en
train de faire glisser pniblement les mailles de soie colles  la
peau... Le temps pour Forie de prononcer mon nom, celui pour la
danseuse de jeter un tulle sur ses paules et, sans se lever, sa face
troite et moite tendue vers nous: Je ne vous donne pas la main,
disait-elle, je suis en eau. Asseyez-vous, messieurs, si vous pouvez.
Et avec un sourire  mon adresse: Je connais votre nom, monsieur,
vous tes l'homme aux pierreries, le collectionneur de gemmes rares.
J'ai toujours eu envie de les voir, une ide fixe qui me travaille
depuis que je suis  Paris. On pourra? Et elle tournait vers moi sa
tte de gamin vicieux, sa tte de stryge redevenue cyniquement
levantine, mais o brillaient, sous de lourdes paupires, deux
prunelles d'un gris aigu, deux prunelles d'agate hardies,
prometteuses et caressantes, deux prunelles qui, certes, n'avaient
jamais regard la mer, quoi qu'en ait dit Tramsel, mais deux prunelles
imprvues que je n'avais jamais rencontres ailleurs!...

Oh! l'odeur enttante et dont je suffoquais presque, odeur de sexe, de
fard, de sueur, et de veloutine, et de bte fauve aussi, qu'exhalait
cette loge. Ce soir-l, Iz Kranile n'tait pas libre... Elle
dclinait mon invitation  souper et, cline, avec un tas de promesses
dans l'oeil et le sourire, nous reconduisait jusqu'au seuil de sa
loge, tout en tamponnant ses seins avec une serviette...

Ses yeux! On ne m'avait parl que de ses yeux. C'est pour ses yeux que
j'tais all vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son
odeur cre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille
de ses aisselles, ses aisselles du mme roux mordor et dur que ses
cheveux.

Iz Kranile! Qui sait? elle m'et guri, celle-l, si elle avait
voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures,
les deux pleines journes d'attente avant le soir fix par elle pour
dner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis
des annes consentit  faire trve. Ces deux jours-l, je les vcus,
vrill dans le dsir unique de revoir le petit triangle rose de la
bouche d'Iz, la fleur de chair dlicate impudiquement ouverte sur ses
petites dents courtes, le dessin dlicieux de ses lvres cartes sur
un clair d'mail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe
odeur qui s'manait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je
dfaillais presque, mais dont je dlirais deux jours entiers, heureux
deux jours d'chapper  la perscution des yeux, libr deux jours
enfin de l'oppression du rve par l'imprieuse suggestion de
l'odeur...

Mais elle ne voulut pas, elle se montra ds le premier soir si
lourdement mange, si gauchement habile..., la pauvre fille!

Depuis, j'eus souvent piti d'elle en songeant  l'inutilit de ses
ruses et au mal qu'elle avait d se donner pour chafauder la comdie
de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagmes, mon Dieu!
et pour arriver  ce rsultat; mais je lui en voulus tout un mois.
Elle avait cras trop brutalement le dsir dans l'oeuf! Mais aussi le
pige tait par trop grossier: cet appel immdiat  la jalousie d'un
homme parce que l'on s'en croit dsire, ce sont l manoeuvres de
figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Iz a
dans  la Scala de Milan et  l'Opra de Vienne... Quels pitoyable
amants avait-elle donc eus l-bas?

Oh! la lamentable aventure de ce dner, je ne puis m'empcher
maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux
piteux et sa mine effare devant les subits accs de tendresse de la
ballerine, car elle avait trouv cela, la pauvre, de feindre un amour
perdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le
Monsieur que j'tais, puisque je possdais des pierres rares et des
rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagre
encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui
empoisonne ma vie partout o l'on sait qui je suis, cette fortune que
je fuis ou dont plutt je fuis la lgende en voyageant incognito 
l'tranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouv cela,
cette Grecque, de se jeter  la tte de ce pauvre Forie, et de le
cliner, et de se frotter  lui comme une chatte amoureuse, et de le
truffer de baisers et de caresses en ma prsence, l, sous mes yeux,
pour m'allumer, pour aviver, exasprer eu moi le dsir... Quelle
misre! et comme elle me connaissait mal.

Aprs tout, on lui avait peut-tre dit que j'tais un homme  a, 
cette fille, un sadique, un assoiff de sensations, violentes et
complexes, ce qu'ils appellent un raffin, un homme  gots
bizarres... Je sais que j'ai cette rputation, mes amis la cultivent,
a les pose, et, dans les maisons o ils dnent, ils racontent sur moi
des indiscrtions au dessert. Il y en a que l'on rinvite, et des
journalistes briguent l'honneur de m'tre prsents, de visiter mes
collections, de dcrire mon intrieur, et cette Iz connat des
journalistes!

Elle aura t tuyaute dans quelque bar  l'heure de l'absinthe, ou
par des renseignements du Napolitain,  la sortie d'une premire.

Elle jouait sa situation et jouait serr: c'tait touchant; mais
taient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se dfendait, trs
gn  cause de moi qui l'avais invit, et cette Iz qui s'acharnait,
tout  fait emballe... pour la galerie.

a avait commenc par des serrements de main et des coups de genou
sous la table: ils en taient maintenant aux baisers; baisers dans le
cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la
bouche en mangeant; et Forie, qui s'tranglait, congestionn, les bras
de la douce enfant autour du cou, ses lvres sur ses lvres! Et Forie
est apoplectique. Et trs nerve (car il rsistait), entte dans son
systme, elle l'embrassait  bouche _que veux-tu_, _en veux-tu_ sur
une bouche de filet portugaise, _en veux-tu_ sur une queue de
langouste: baisers  la sauce crevette et baisers  la mayonnaise,
c'tait mme assez rpugnant, et le peintre faisait une tte!

Au dessert, elle s'est installe sur ses genoux et dlicatement lui a
mis des fraises dans la bouche; elle lui fit mme boire du champagne
dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protger son
plastron, Forie avait tal dessus sa serviette. Il renversait la tte
pour viter cette mare de caresses et avait l'air d'un homme qui
s'embte chez le coiffeur.

Campe sur ses genoux, moule dans une robe rose-th, Kranile tait
l'idale barbire: ce qu'elle le rasait! Mais pas autant que moi, car
j'avais remarqu que son oeil ne me quittait plus. La gueuse
m'observait et, la prunelle coule sous la paupire, guettait chaque
tressaillement de ma face, chaque crispation de mes doigts.

--Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour le garon,
finissais-je par leur dire. J'ai l'air d'tre en voyeur. Pour vous
c'est humiliant.

--Je ne sais pas ce qu'elle a, me disait Forie en sortant, c'est la
premire fois que cela lui arrive. Elle ne pouvait pas me sentir, elle
est grise.

--Non, elle est verte, rpondais-je dans leur affreux argot, c'est un
coup  refaire.

Je lui envoyais, le lendemain, deux perles roses et une gerbe d'iris
noirs, P.P.C. Je ne l'ai jamais revue.

Iz Kranile a racont partout que j'tais impuissant.

Si elle savait! S'ils savaient! Oh! les nuits de Naples et d'Amalfi,
les promenades en barque dans le golfe de Salerne et les longs et
insatiables baisers avec les deux soeurs hongroises  l'htel de
Sorrente; les soirs en gondole sur la lagune morte,  Venise; les
haltes dans les canaux abandonns de la Judecca, et les rencontres
imprvues, les aventures passionnes de Florence, aventures sans
lendemain et qui sont ternelles, et les hallucinations extnuantes de
Sidi-Ocba et de Thimgad, les baisers de vampire, dans le mirage des
sables et la brise sale du dsert!

Si elle savait! S'ils savaient!




L'ENVOTEMENT


_Juillet 97._--Et l'obsession des yeux m'est revenue...

Depuis la basse comdie de cette fille, depuis le dner chez Paillard
avec cette Kranile et Forie, les liquides yeux verts que j'ai vus
luire un jour sous les paupires de pltre de l'_Antinos_, la dolente
meraude embusque comme une lueur dans les orbites d'yeux des statues
d'Herculanum, l'attirant regard des portraits de muse, le dfi des
sicles demeur dans les prunelles peintes de certaines faces
d'infantes et de courtisanes, tout ce mensonge et ce mystre, toute
cette lgende et cette ferie me perscutent, m'hallucinent, me
sollicitent et m'oppressent, m'emplissant de haine, de honte et de
rut. Un autre homme est install en moi... et quel homme! Quels
effroyables atavismes, quels sinistres aeux il remue en mon tre, ce
regard... et les abominables choses chuchotes par mon dsir dans la
solitude affreuse de mes nuits... affreuse! car elles sont hantes,
maintenant... Oh! mes nuits de petit enfant, l-bas, dans la vieille
demeure provinciale, oh! mon sommeil  jamais perdu!


_Mme mois, mme anne._--C'est bien un dmon qui m'obsde... J'en ai
la conviction maintenant, car pas plus tard qu'hier, cette subite
apparition du regard au milieu de ces circonstances banales, la lueur
imprvue de l'meraude au cours de cette promenade en bateau, dans ce
coin de banlieue  la fois si proche et si lointaine, la prunelle
d'Astart tout  coup allume dans les yeux de ce marinier, tout cela
tient du surnaturel et de l'au-del. Il y a plus qu'une fatalit dans
le mal dont je souffre, il y a une influence occulte, une volont
ennemie, un sortilge, un envotement.

La barque descendait lentement, drangeant une eau lourde caille de
lentilles et luisante de prles;  et l, poses  la surface, de
larges feuilles de nnuphars dormaient. C'tait, trempe d'ombre et
baigne de lumire, la mme alle d'eau qu'entre Poissy et Villennes,
et pourtant, derrire les peupliers et les saules de l'le, je savais
un campement militaire, une caserne; le viaduc d'Auteuil tait 
l'horizon,  l'horizon la tour Eiffel. L'heure n'en tait pas moins
exquise aprs la grosse chaleur du jour, parmi l'moi des feuilles et
la fracheur des herbes, sous la soie nuance, dlicatement rose, de
ce ciel de banlieue plein de fumes d'usines et de jeux de
soleil... Et le bruit des rames berait mon bien-tre, quand, ayant
par hasard fix le rameur assis en face de moi, j'eus toutes les
peines  retenir un cri.

Dans un visage hl, chauff et mri comme une pche, deux larges yeux
brlaient du bleu le plus intense, du bleu le plus violent et le plus
pur, deux yeux hallucinants de transparence et de profondeur!

Ces yeux! Ils me rappelaient,  la fois, ces yeux de vie et
d'inconscience, les yeux de Willie et ceux de Dinah Salher dans
_Lorenzacio_ et dans _Cloptre_, dans _Cloptre_ surtout, quand le
safran, dont la tragdienne colorait sa peau, faisait chanter
l'outre-mer de ses prunelles. Ces yeux de marinier, c'taient aussi
les yeux d'enfants de certains portraits de Bastien-Lepage, des yeux
dj rencontrs  Ble dans les Holbein et les Albert Drer; et, les
mains appuyes sur mon coeur, essayant d'en contenir les douloureux
battements, j'allais demander son nom  cet homme, quand tout  coup
les deux saphirs liquides plissaient, verdissaient. Ils s'taient
changs en deux si transparentes meraudes que j'avais la sensation du
gouffre et je me levais droit dans la barque, pris de vertige, ne
voulant pas sombrer.

--Monsieur est malade, me demandait le rameur, monsieur veut-il que je
le descende?

Les yeux de l'homme taient redevenus bleus, du bleu vivace et frais
des yeux de Willie et de Dinah; la barque avait travers un pan
d'ombre, et, dans la clart verte des saules, le reflet des feuilles
avait allum le regard.

C'est l'explication que je me suis donne depuis, mais cette
explication ne me satisfait pas, moi. Ce n'est pas la premire fois
que je canote en Seine, et je n'avais encore jamais rencontr la
dolente meraude endormie dans les yeux des statues de Pompi, les
liquides prunelles de l'Antinos.

Astart est revenue, plus puissante qu'avant. Elle me possde, elle me
guette.


_Dcembre 97._--Ma cruaut aussi est revenue, la cruaut qui
m'effraie. Elle dort pendant des mois, des annes, et puis tout  coup
elle s'veille, clate et, la crise passe, me laisse dans l'pouvante
de moi-mme. Ce chien, tantt dans l'avenue du Bois, je l'ai cravach
jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'tre pas tout de suite venu 
mon appel. La pauvre bte tait l, l'chine rampante, rasant presque
terre, ses grands yeux presque humains attachs sur moi, et ses
hurlements lamentables!!! Ils auraient attendri un boucher! Mais comme
une espce d'ivresse me possdait, et plus je frappais, plus je
voulais frapper: chaque frmissement de cette chair pantelante me
communiquait je ne sais quelle ardeur. On avait fait cercle autour de
moi et je ne me suis arrt que par respect humain.

Aprs, j'ai eu honte. J'ai toujours honte, moi, maintenant.

La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une trange rage de
destruction. Par un contre-coup bizarre j'ai la sensation d'une
agonie; quelque chose m'touffe et m'oppresse, et je suffoque jusqu'
l'angoisse, quand je songe  deux tres en amour.

Que de fois me suis-je veill au milieu de la nuit, dfaillant  tous
les rles et  tous les cris devenus tout  coup perceptibles de la
ville endormie, les cris de rut et de volupt qui sont comme la
respiration nocturne des cits! Ils montaient, me submergeaient d'une
mare de spasmes, d'un flux pesant d'treintes, et, la poitrine
crase, avec des sueurs d'agonie aux tempes et le coeur lourd, si
lourd, je devais me lever, et pieds nus, haletant, courir  ma
fentre, l'ouvrir  deux battants, et l essayer de respirer. Quelle
atroce sensation! Deux bras de fer me brisaient les ctes et comme une
faim aussi me creusait l'estomac et me tenaillait tout l'tre! Une
faim d'amour  en mourir.

Oh! ces nuits! Que de longues heures je suis demeur l, pench sur
les arbres immobiles d'un square ou sur les pavs d'une rue dserte, 
pier le silence de la ville, tressaillant au moindre bruit et le
coeur martel d'angoisse, que de nuits j'ai passes  attendre que mon
tourment consentt  s'teindre et mon dsir  replier ses ailes, ses
lourdes ailes impatientes et mchantes, cognes aux parois de tout mon
tre avec des battements de grand oiseau convulsif!

Oh! mes cruelles et interminables nuits de rvolt et d'impuissant sur
le rut de Paris endormi, ces nuits o j'aurais voulu treindre tous
les corps, humer tous les souffles et boire toutes les bouches, et qui
me trouvaient, le matin, affal sur le tapis et l'gratignant encore
de mes mains inertes, ces inutiles mains qui n'ont jamais saisi que du
vide et dont les envies de meurtre crispent encore les ongles,
vingt-quatre heures aprs mes crises, ces ongles que je finirai par
enfoncer quelque jour dans la chair satine d'une nuque, et... Vous
voyez bien qu'un dmon me possde..., un dmon que les mdecins
traitent avec du bromure et de la valrianate d'ammoniaque, comme si
les mdicaments pouvaient avoir raison d'un tel mal!


_Fvrier 1898._--Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec
cette persistance? Elle a remu en moi je ne sais quoi d'innommable et
de malsain, quelque chose que je ne souponnais pas, et quoi de plus
simple pourtant en y rflchissant, que la rencontre de ces deux
masques?

Une femme en collgien, le kpi sur l'oreille, la poitrine sangle
dans la tunique  boutons de mtal, et avec elle cet ignoble drle en
soutane, tranant dans le ruisseau la dignit du prtre, srement
quelque voyou. Il n'y avait, pas  s'y mprendre par cette nuit de
mardi-gras; et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches
sous le drap de la tunique, l'effront maquillage de cette face de
fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout,
jusqu' l'air bat et le sourire oblique de ce camelot en soutane et
en rabat! Mais, dans cette rue mal claire du quartier des Halles, 
la porte de cet htel meubl, la silhouette de ces deux masques
devenait prilleuse, inquitante. L'heure tait louche aussi, prs de
minuit. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de
rencontre? Et elle tait abominable, ignominieuse et sacrilge, l'ide
qu'imposait fatalement ce collgien androgyne accompagn de ce
pseudo-cur.

Je suis maintenant les bals masqus, j'ai la fascination du masque.
L'nigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au
bord du gouffre; et dans la cohue des bals de l'Opra, comme dans le
promenoir bruyant et triste des music-hall, les yeux entrevus par les
trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un
charme, une volupt de mystre qui me surexcite et me grise d'une
fivre d'inconnu. Cela tient de l'ala du jeu et de la furie de la
chasse; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me
regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard
lointain de l'_Antinos_.


_Mars 1898._--Quel trange rve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans
les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou
d'un Marseille, rues puantes et fraches avec leurs tas d'ordures
amonceles aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes
dvalaient vers la mer, la mer paillete d'or, comme frotte de
soleil, apparue avec des vergues et des mtures lumineuses au bout de
chaque voie; au-dessus de ma tte, l'azur clatait implacable, et
j'allais,  travers ces longs corridors frais et sombres, dans
l'abandon de tout un quartier dsert, un quartier, on et dit de ville
morte, vid tout  coup d'trangers et de marins et o j'errais seul,
dvisag et fouill jusqu' l'me par les yeux des prostitues,
assises  leur fentre ou debout sur les seuils.

Et elles ne me parlaient pas. Appuyes aux rebords de grandes baies ou
raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et
les bras nus, bizarrement maquilles de rose, les sourcils charbonns
sous les cheveux en tire-bouchon piqus de fleurs en papier et
d'oiseaux de mtal, et toutes se ressemblaient!

On et dit de grandes marionnettes, de longues poupes mannequines
oublies l dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque
effroyable pidmie rapporte d'Orient par les navires avait balay
cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'tais seul avec
ces simulacres d'amour abandonns par les hommes au seuil des maisons
de joie et dj, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce
quartier morne, obsd par les yeux vernisss et fixes de tous ces
automates, quand une soudaine ide me venait que toutes ces filles
taient des mortes, des pestifres ou des cholriques pourrissant l,
dans la solitude, sous des masques de pltre et de carmin, et mes
entrailles se liqufiaient de froid. Et malgr ce froid, m'tant
approch d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un
masque; et l'autre fille, debout  la porte voisine, tait aussi
masque, et toutes taient horriblement pareilles sous l'identique
coloriage brutal.

J'tais seul avec des masques, avec des cadavres masqus, pis que des
masques, quand tout  coup je m'apercevais que sous ces faux visages
de pltre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient.

Les yeux vitreux me regardaient.

Je m'veillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au mme
instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de
Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'oeil gauche de Kranile,
l'oeil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes
paraissaient borgnes.

Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant?




L'EFFROI DU MASQUE


_Avril 98._--Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de
l'autre nuit, la ville dserte avec tous ses cadavres masqus au seuil
des portes, ce cauchemar de morphine et d'ther s'est install en moi.
Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scne au thtre,
j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a 
l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me
rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le
pristyle,  la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramne ce soir,
a la mme grimace de carton fige sur son visage!

C'est une chose vraiment par trop effroyable que de se sentir seul 
la merci de toutes ces faces d'nigme et de mensonge, seul au milieu
de tous ces ricanements et de ces menaces immobiliss dans des
masques. J'ai beau me persuader que je rve et que je suis le jouet
d'une vision, tous ces visages de femmes, fards et peints, toutes ces
bouches au minium et ces paupires soulignes de kohl, tout cela a
cr autour de moi une atmosphre de transe et d'agonie... Le
maquillage! c'est l d'o vient mon mal.

Heureux suis-je, maintenant, quand ce ne sont que des masques!
Parfois, je devine le cadavre dessous, et ce sont souvent plus que des
masques, puisque ce sont des spectres que je vois.

L'autre soir, dans cette espce de caf-concert de la rue Fontaine o
j'tais venu m'chouer avec Tramsel et de Jocard, cette soi-disant
chanteuse mondaine pour laquelle ils m'avaient conduit l, comment
n'ont-ils pas vu que c'tait une morte?... Oui, une morte sous la
somptueuse et lourde sortie de bal, qui la ganait et la tenait toute
droite, comme au fond d'une gurite de velours rose rebrod et
passement d'or..., un vrai cercueil de reine d'Espagne. Mais eux,
amuss de sa voix blanche et de sa maigreur, la trouvaient falote, et,
tout au plus, drle... Drle! cette pithte veule, inconsistante et
molle qu'ils appliquent  tout maintenant. La femme avait, en effet,
une toute petite tte amenuise d'une joliesse macabre dans
l'amoncellement de fourrures de son manteau de thtre, et ils la
dtaillaient, intresss surtout au roman qu'on prte  cette femme,
une petite bourgeoise lance dans la haute noce  la suite d'une
toquade pour je ne sais quel cabot; et aucun d'eux n'a vu, et personne
non plus, d'ailleurs, dans cette salle, la chose qu'ont saisie mes
yeux tout d'abord: poses  plat sur le satin blanc de la robe, les
deux mains de cette chanteuse, deux mains de squelette, deux jeux
d'osselets gants de Sude blanc, les mains impressionnantes d'un
Albert Drer, dix doigts de morte mal emmanchs au bout de deux trop
longs et trop grles bras de mannequin;... et, pendant que cette salle
convulsionne de rire et trpidante de joie faisait de ses lazzis et
de ses cris d'animaux une ovation douloureuse  cette femme,
l'impression s'affirmait en moi que ses mains n'taient pas plus
celles de son corps que ce corps aux paules trop hautes n'tait celui
de sa tte; et c'tait une affre et un malaise que la conviction
tablie en moi, que je n'coutais pas chanter une femme vivante, mais
un automate aux pices disparates et montes de bric et de broc,
peut-tre pis encore, une morte htivement reconstitue avec des
dchets d'hpital, quelque macabre fantaisie d'interne imagine sur
les bancs de l'amphithtre; et cette soire commence comme un conte
d'Hoffmann s'achevait en vision d'hpital.

Oh! cette Olympia de beuglant, comme elle a prcipit la marche de mon
mal!


_Mai 1898._

    O frres, tristes lys, je languis de beaut
    Pour m'tre dsir dans votre nudit,
    Et vers vous, nymphes, nymphes de ces fontaines,
    Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines,
    Les hymnes du soleil s'en vont. C'est le soir,
    J'entends les herbes d'or grandir dans l'ombre sainte
    Et la lune perfide lve son miroir,
    Si la fontaine claire est par la nuit teinte.
    Ainsi, dans ces roseaux harmonieux jet,
    Je languis,  saphir, par ma triste beaut;
    Saphir antique et source magicienne,
    O j'oubliais le rire de l'heure ancienne,
    Que je dplore ton clat fatal et pur!

Autrefois, aux heures mauvaises, je n'avais qu' ouvrir mes crins et
 appuyer mes tempes  l'eau froide des gemmes pour les rafrachir...
Le sombre azur des saphirs surtout me calmait; le saphir, la pierre
de la solitude et du clibat, le saphir, le regard de Narcisse...
Frantz Ebner, le joaillier de Munich, m'en a rapport de si beaux, des
saphirs de l'Inde d'une eau profonde et claire o les nuits
transparentes de Ceylan sont comme demeures, des saphirs nocturnes o
nagure je noyais toujours ma fivre, quand j'y caressais et mes yeux
et mes doigts.

Et les beaux vers de Paul Valry! Quel calme leur mlancolie
nostalgique et sublime apportait en moi! A mon horrible mal ils
substituaient, ces vers, la brlure de Narcisse; et cette brlure
tait encore de la fracheur auprs de l'me de soufre et de phosphore
qu'ont allume en mon tre les yeux dolents de l'_Antinos_... Les
saphirs ne m'apaisent plus depuis que je suis hant par les masques.


_1er juin 1898._--Est-ce pour s'tre trop complu dans l'eau froide
des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La
vrit est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres
et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de
plus: c'est l'innommable de l'me humaine remont  fleur de peau qui
prte  tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours
souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrs dans la
rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant  leur travail,
petits employs  leur bureau, mnagres et domestiques, laideurs d'un
comique attristant et morne encore aggraves par les vulgarits de la
vie moderne, la vie moderne et ses promiscuits dgradantes... Oh!
sous une pluie de novembre, l'intrieur d'un bureau d'omnibus!

Les laideurs de la rue parisienne, la pauvret de certaines nuques aux
cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la
chlorose reinte et vicieuse de leurs lvres trop ples et les yeux
obliques, toujours chavirs sous les paupires bourgeonnantes, de
certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne!
Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais
celles-l, du moins, je me les expliquais.

Ces pauvres faces dprimes de vieux artisans et de petits bourgeois
portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des
proccupations mesquines, l'inquitude des chances et la terreur des
fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la
vie, une vie rance et sans imprvu, toute la tristesse mme d'exister
sans une pense un peu haute sous le crne leur avait fait ces
laideurs mornes et plates.

Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixs d'hbtude ou
durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hres, vitreux ou
criminels? Naturellement, la pense, quand il y en a une en eux, ne
peut tre qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des clairs de
lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vnale et
spoliatrice. Chacun dans son for intrieur ne songe qu'au moyen de
piller et de duper autrui.

La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait  ces hommes
comme  ces femmes des mes de garde-chiourme ou de bandits: ttes
aplaties et venimeuses de vipres, museaux retors et aiguiss de
rongeurs, mchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont
l'envie, le dsespoir et la haine, et c'est aussi l'gosme et c'est
aussi l'avarice, qui font de l'humanit un bestiaire o chaque bas
instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles!
dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, 
prjug des races, des classes pauvres!

Quel blasphme! je n'avais pas regard les miens.


_10 juin 1898._--Une joie dans mon enfer, une consolation dans les
tnbres hantes o je me dbats, si toutefois c'est une consolation
de ne plus s'y dbattre seul!

Un autre homme a la mme obsession que moi, un autre homme a la
hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet
homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute
l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal,
qu'un procs retentissant avec lord Kerneby vient d'loigner
d'Angleterre et d'amener  se fixer  Paris.

Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dgage immdiatement le
masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le
premier caractre qui le frappe dans chaque tre rencontr.... et de
cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuit, qu'il
a d renoncer  son mtier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne
fera plus dsormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur
de la _Jeune fille  la rose_ et de la _Dame en vert_!

Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il t averti de mon
mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, document par des
indiscrtions d'amis, qu'il est venu  moi brusquement, dans ce salon,
avant-hier, et avec une familiarit que n'autorisait pas la banale
prsentation d'avant le dner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix
basse et lointaine, une voix toute change qui n'tait plus celle
qu'il avait  table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicit
et de mystre: Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise
de Sarlze ressemble trangement  une cigogne ce soir?

C'tait fou et c'tait vrai.

Avec son long cou granul, sa face troite, ses yeux ronds aux
paupires membraneuses, avec son grand nez effil surtout, effil
comme un bec et l'artifice vident des faux cheveux adhrant mal au
crne, la marquise de Sarlze tait, ce soir-l, une effarante cigogne
de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout  coup criante, et je
sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la bue
lumineuse des lustres, le long des hautes fentres long drapes de
satin vert ple et dans l'embrasure des portes, les salons de l'htel
de Sarlze venaient de se peupler de masques.

C'est cet Anglais qui les voquait et les imposait  ma vision. La
femme au piano, qui chantait,  moiti nue, comme entrane en avant
par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis blante; le
blond de ses cheveux avait jusqu' l'aspect terne et laineux d'une
toison. De Tramsel dgageait un museau de renard, Mireau, le
romancier, une gueule de hyne; dans le groupe des femmes assises,
toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'taient de
lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante 
ct de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de
proie.

Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout
prs du Pleyel, la dame  la face moutonnire, la comtesse de
Barville, continuait  bler du Chaminade; un pianiste, un
professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite
figure crase et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes
htifs.

Claudius Ethal, pench  mon oreille, continuait sa nomenclature de
monstres: l'enfilade des salons de l'htel de Sarlze, leurs longs
paralllogrammes d'anciennes boiseries  peine rehausses d'or, ce
diabolique Anglais les avait peupls littralement de spectres et,
comme dans un envotement, l'atmosphre toute grouillante de larves,
telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparatre avec
les mes les pouvantables faces des instincts et des penses
ignobles. Autour de nous grimaaient, tournoyaient des bouches
d'ombre.

Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut.




LE GURISSEUR


_Juin 98._--Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincre, un
prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier,
boulevers, intrigu, et pourtant sous le charme; un instant je me
suis cru guri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet
qu'avant, mais d'une autre inquitude, moins anxieux sur mon cas, mais
si troubl par l'homme!

Quel merveilleux improvisateur, quel veilleur d'ides neuves,
tranges et qui, nanmoins, semblent vraies.

Ce Claudius Ethal m'a ensorcel et je n'ai rien vu dans son atelier,
pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel
singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui!
Quatre murailles nues claires par le jour froid d'un grand chssis,
une vue de toits, et quels toits! Le Panthon et les tours de
Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouv le moyen d'aller se loger de
l'autre ct de l'eau, au bout du monde, derrire le Luxembourg...

Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en parat recul dans
l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne toffe ou de
dorure de cadre: le dnment d'un atelier de peintre de dcors. Un
luxe, cependant, dans cette austrit: les moires d'un parquet cir et
frott  s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un
angle, le haut miroir d'une psych Empire entre deux montants d'acajou
surchargs de masques.

Des masques de Debureau, faces ples de Pierrots aux narines pinces,
aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres
de bois laqu; masques de la comdie italienne, ceux-l de soie et de
cire peinte, quelques-uns mme de gaze noire tendue sur des fils de
laiton, des masques de Venise nigmatiques et lgrement horribles
comme ceux des personnages de Longhi; c'tait toute une guirlande
grimaante pose autour de l'eau dormante du miroir.

J'tais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une
collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.

Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste
gracieux de matre de danse, j'en ai une collection assez complte.
Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques
curieux de Venise: ceux-l sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous
parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant  Londres et avenue de
l'Opra. Et comme je demeurais sur mes gardes:

Ne craignez donc rien, la seule chance de gurison que vous ayez de
cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et
d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les mme
et pntrez-vous de leur horrifiante et gniale laideur, car il y en a
qui sont oeuvres de grands artistes. Leurs laideurs rves attnueront
en vous la pnible impression de la laideur humaine... La gurison par
les semblables, c'est de l'homopathie, en somme; je connais votre
cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exil de Londres pour un autre
motif. L'atmosphre fuligineuse et le brouillard de la Tamise y
dveloppent d'une faon par trop affreuse les cts de spectre et de
poupe des tres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec
ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous. Et s'effaant
avec une grce falote de danseur, Ethal me dcouvrait un _somno_
d'acajou du mme style que sa psych; tout un monceau de masques en
encombrait les coussins.

Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les
masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers,
masques de comdiens et masques de courtisanes, les uns effroyables,
crisps et convulss, le bronze des joues creus de mille rides avec
du vermillon larmant au coin des yeux et de longues tranes vertes au
coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait
les longues chevelures noires rapportes. Ce sont des masques de
dmons, disait-il; les Samoura les portaient  la guerre pour
terroriser l'ennemi. Celui-l couvert d'cailles vertes, avec entre
les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de gnie marin.
Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les
deux mmes pinceaux de crin au bord des lvres, c'est un masque de
vieillard. Ces autres-l, d'un blanc de porcelaine, d'une matire
unie et fine comme une joue de mousm et si douce au toucher, des
masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs
narines dlicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupires
brides; ils sont tous  l'effigie de la desse. Les perruques
sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-l qui pouffent de rire dans
leur immobilit, des masques de comdiens.

Et ce diable d'homme citait les noms des dmons, des dieux et des
desses; son rudition enchantait: Bah! j'ai si longtemps habit
l-bas! Il maniait maintenant les lgers difices de gaze et de soie
peinte des jolis masques vnitiens.

Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un
Matamore. Les nez seuls diffrent et l'bouriffement des moustaches,
si vous y regardez de prs. Ce masque de soie blanche avec d'normes
besicles, dgage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur
Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant  celui-ci,
tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de
cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de
plus pouvantable? C'est un masque de dugne. Une amoureuse tait
bien garde quand elle courait la ville, flanque d'une matrulle orne
d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui dfile et
parade devant nous sous le camail et le domino, embusqu derrire ces
masques, _e poppe_! Voulez-vous une gondole? O allons-nous? A San
Marco ou au Lido?

Et il riait. Sa verve m'tourdissait et je riais comme lui, charm par
sa faconde, bloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne
voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses
lueurs de soufre, qui jadis y plissaient pour moi.

C'est assez pour aujourd'hui, dclarait-il aprs une heure et demie
de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre
cas est si intressant! Quand vous serez plus aguerri, nous
feuilletterons ensemble les albums des grands dformateurs, les
Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le gnie de _ses
caprices_, l'horreur apaisante de ses sorcires et de ses mendiants!
Mais vous n'tes pas encore mr pour le terrible Espagnol. Son oeuvre,
voil le philtre de gurison. Il y a aussi Rops, mais les cts
luxurieux de l'artiste rveilleraient en vous des fivres qu'il faut
laisser dormir. Ensor peut-tre et ses cauchemars modernes, quand
vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.

Si nous tions  Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au
Prado vous suggestionner devant les fous de Vlasquez, les fous des
Hasbourg; il y a l un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc
au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un
enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure:
on dit qu'il me ressemble, et l-dessus, adieu ou, plutt,  bientt.

Vous gurirez srement.


_Juillet 98._--Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait
 l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?

Ce Claudius Ethal est, parat-il, un terrible mystificateur. A
Londres, il a pratiqu le _fun_ avec de tels raffinements d'-propos
et de malice qu'il a d s'expatrier en France; sa situation, l-bas,
n'tait plus tenable. Son procs avec lord Kerneby, au sujet du
portrait de la duchesse, n'a t qu'un heureux prtexte; la vrit est
qu'il a fui de justes colres et l'explosion de vieilles rancunes,
rancunes et colres attises avec un art d'ironiste qui met chez lui
le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale
de sa condamnation, la perte de son procs n'ont t que des
reprsailles; les tribunaux ont frapp en lui bien plus le _fumiste_
incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et
sans parole.

Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre
attitr de l'aristocratie et presque assur d'une impunit garantie
par le crdit de sa clientle, il a bafou et ridiculis cette
aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au coeur,
dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires
effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et
dame d'honneur de la reine, invite par lui  luncher dans son atelier
de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, l, brusquement mise en
face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux
frres Dario, qui, il y a trois ans, rvolutionnrent les music-hall
de New-York et de Londres, Reginald Dario, le gant, et Edwards Dario,
le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux
excentriques  l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de
leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait
trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants;
elle tombe au crpuscule sur ce cauchemar peint, les faces tortures
des deux phnomnes; puis voil que l'atelier se fait obscur. C'tait
fin dcembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore
s'aperoit qu'elle est seule dans l'atelier dsert. Claudius Ethal a
disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue
sous des portires qui ne s'cartent plus, l'hallucinant portrait
s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis
le gant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de
vautour, et, autour de la pauvre femme atterre, un trange sabbat
commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le
numro qu'elle a vu  l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique,
spectral dans la solitude de cet atelier dsert; la danse de deux
larves s'y aggrave d'ombre et de silence.

Les deux excentriques, lous et styls d'avance par Claudius Ethal,
excutrent leurs exercices en conscience; mais,  la suite de cette
_private_ sance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours,
et, si elle n'et t en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce
mauvais plaisant d'Ethal et reu des tmoins.

Cette divine marquise, aurait dit le peintre en manire d'excuse,
elle dclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'apprciait que
les imprvues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en
la servant  souhait. Et puis, aurait-il ajout avec un claquement de
langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu  un
visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je
la regardais en extase: c'tait de la volupt, de la dtresse, de
l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse
lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.

Et ce n'est l qu'un des moindres tours prts  ce diable d'homme.

Dans l'quipe qu'il fit  White Chapel avec lady Feredith, une
milliardaire amricaine, une Yankee pouse, fantasque, mal leve et
thromane, et qui avait eu la curiosit malsaine de ce quartier de
prostitues et de voleurs, les choses auraient t pousses beaucoup
plus loin encore. Deux malandrins aposts par le peintre auraient
trait la grande dame en qute de sensations sinistres comme une des
misrables filles qui rdent l le soir, et l'attaque nocturne simule
se serait termine en violences et en voies de fait dont l'Amricaine
ne se serait pas plainte: dpouille de ses bijoux, atteinte dans sa
pudeur, cette assoiffe d'inconnu n'aurait regrett rien; mieux, elle
aurait mme inspir  l'artiste une de ses plus belles tudes, expose
sous ce titre: _Messalina_. On voit que ce Claudius Ethal en avait de
joyeuses.

Enfin, pour clore la srie de ses fantaisies avouables, c'tait
l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie,
dont le mariage annul en cour de Rome et les robes esthtiques et les
ameublements en laque vert asperge ont dfray une anne les
chroniques. En crise aigu de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses
intimes) s'tait mise en tte d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et
la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour
l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le dtroit, s'tait
installe  Londres, avait mis en branle toutes ses relations.
Whistler et Hercomer, qui avaient dj commis des portraits d'elle,
avaient t sollicits, requis pour une prsentation  Claudius, et a
avait t la srie de dners et de rceptions dans le petit htel de
Charing Cross, o Ealsie avait transport toute son installation de
Paris en vue d'blouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte
incrusts de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables
Svres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de
Carris, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car ftichiste comme
toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne
Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou
est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient rvolutionner le
monde... O pauvrets!  mesquineries!  vanits!

Bref, la baronne obtient les sances dsires du peintre. Ethal
consent sans trop se faire prier; il se dcide mme  portraiturer la
baronne  Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en
laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La
baronne exulte: elle a apprivois le sauvage et l'indompt qu'est le
grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent  la
peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une
condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achev. Il
emporte sa toile aprs chaque sance et la rapporte avec lui pour la
suivante. Conditions dures qui sont acceptes cependant. Le peintre se
met  l'oeuvre, et quand, le portrait termin, le ban et l'arrire-ban
des amis et connaissances sont convoqus dans l'atelier du peintre
pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au
milieu de ses batraciens de faence et de bronze, Ealsie elle-mme a
une tte verte, des yeux d'eau saumtre, normes, cercls d'or dans
une face crase, une gorge pareille  un gotre; et ses bras nus,
d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce gotre deux
petites mains palmes: la baronne Desrodes est une grenouille, une
humaine et ferique grenouille, trnant au milieu de son peuple... La
baronne refusa le portrait et assigna le peintre  la chambre des
sollicitors. Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en
est cause. Elle tente la caricature et dfie le portrait. Et on cite
de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme
qui prtend me gurir; je suis entre les mains de cet homme. Que
veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me
fait peur.




L'EMPRISE


_Juin 1898._--Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc
d'Albe. Je suis retourn trois fois au Louvre m'absorber devant
l'Antonio Moro et,  chaque visite, s'est affirme la ressemblance
odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonn du matre
flamand.

Il en a la tte norme, l'encolure paisse, le torse trop long, comme
dvi sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de
tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus
cercls de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal
a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et
renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces
paupires grasses et pesantes  l'abri desquelles une malice embusque
clignote et luit.

Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold dguis en
bouffon ducal, est,  crier, la physionomie de mon peintre. On sent en
lui une me attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une
me faunesque, que la morgue et le _kant_ anglais costument mal et,
certes, les clatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui
siraient mieux que le frac, tant son tre est d'une ambigut
grimaante... Un dtail surtout impressionne en lui: cette poitrine
velue, cyniquement offerte dans l'chancrure dmesure de ses cols,
une poitrine de charretier, o semble tapie quelque affreuse araigne
hrisse de poils noirs...

Toutes ces choses hideuses et mme rpugnantes, je ne les avais pas
remarques, lors de nos premires rencontres; l'esprit de ce diable
d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperu qu' la
longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette
ressemblance. Je n'ai dcouvert toutes ces choses qu'une fois averti,
et c'est lui qui m'a envoy au Louvre, lui qui m'a fait remarquer
l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui!

Pourquoi?... Et l'trange, c'est que cette laideur, au lieu de
m'loigner, m'attire. Ce mystrieux Anglais me tient sous un charme,
je ne peux plus me passer de lui.

Depuis que je le connais, la prsence des autres m'est devenue plus
intolrable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle
m'angoisse et comme elle m'exaspre, et leur attitude, et leur faon
d'tre, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes
pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et
m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perptuelle et
monstrueuse vanit, leur effarant et plus monstrueux gosme, leurs
propos de club!

Oh! le ressassage des opinions toutes faites et des jugements appris,
le vomissement automatique des articles lus, le matin, dans les
feuilles et qu'on reconnat au passage, leur dsesprant dsert
d'ides, et l-dessus l'ternel plat du jour des clichs trop connus
sur les curies de courses et les alcves des filles... et les loges
des petites femmes! Les petites femmes,... autre loque de langage, la
sale usure de ce terme avachi!...

O mes contemporains, mes chers contemporains,... leur idiot
contentement d'eux-mmes, leur suffisance panouie et grasse, le
stupide talage de leurs bonnes fortunes, les vingt-cinq et cinquante
louis sonnant de leurs prouesses tarifes toujours aux mmes chiffres,
leurs gloussements de poules et leurs grognements de porcs, quand ils
prononcent le nom de certaines femmes, l'obsit de leurs cerveaux,
l'obscnit de leurs yeux et la veulerie de leur rire! Beaux pantins
d'amour en vrit, avec l'affaissement esquint de leurs gestes et le
dmantibul de leur chic (le chic, un mot hideux qui sied comme un
gant neuf  leur allure, affale, de croque-morts, panouie, de
Falstaff)... O mes contemporains, les _ceusses_ de mon cercle, pour
parler leur argot ignoble, depuis le banquier juif qui les a eues
toutes et racole cyniquement pour l'Affaire, jusqu'au gras journaliste
qui a son couvert, lui aussi, chez toutes, mais  de moindres taux, et
parle tout haut ses articles, comme je les hais, comme je les excre,
comme j'aimerais leur manger et le foie et le fiel et comme je
comprends les bombes de l'Anarchie!

Pourquoi Ethal a-t-il veill en moi ce dchanement de haine!...
Certes, cette horreur des hommes, cette abomination des mondains
surtout, je les ai toujours eues en moi, mais comme assoupies et
couves sous la cendre, latentes,... Mais depuis que je le vois, c'est
comme un ferment qui s'aigrit et bouillonne, une fureur me soulve
tout, comme un vin nouveau, un vin d'excration et de haine; tout mon
sang bout, toute ma chair me fait mal, mes nerfs s'exacerbent et mes
doigts se crispent, des envies de meurtre traversent mon cerveau...
Tuer, tuer quelqu'un, oh! comme cela m'apaiserait, teindrait ma
fivre... et je me sens des mains d'assassin.

Si c'est l la gurison promise! et pourtant la prsence et la
conversation de Claudius me sont un bien-tre, sa prsence me rassure
et sa voix me calme... Depuis que je le vois, les figures d'ombre qui
grimaaient autour de moi sont moins distinctes, je n'ai plus
l'obsession lancinante des masques,... et le vertige des yeux verts,
des glauques prunelles de l'Antinos s'est vanoui!...

Les yeux, les yeux, je n'ai plus la folie des yeux, cet homme a
enchant mon mal; sa conversation est d'un tel charme, c'est un tel
veilleur d'ides, ses moindres phrases trouvent en moi de tels chos.
Ce sont mes penses, mme les plus lointaines, les pas encore nes,
celles que je ne souponnais pas, que sa parole voque et fait natre.
Ce mystrieux causeur me raconte  moi-mme, donne un corps  mes
rves, _il me parle tout haut, je m'veille_ en lui comme dans un
autre moi plus prcis et plus subtil; ses entretiens m'accouchent de
moi-mme, ses gestes fixent mes visions, et je lui dois la lumire et
la vie.

Il a dissip, cart mes tnbres; des spectres ne m'y menacent plus.

Et pourtant cette haine atroce et cette fureur de meurtre qui
grandissent!

C'est une des phases de ma gurison, peut-tre, car je gurirai,
Claudius me l'a promis.


_Juillet 1898._--Claudius a, comme moi, la curiosit des music-hall
et des bals publics. Le corps humain, dont la laideur aussi l'attriste
et l'irrite, quand par hasard il se meut en beaut, devient pour lui
une source de joies indicibles; la puret des formes, leur souplesse
et leur vigueur, lui aussi, l'apaisent et le rassrnent. Cette
beaut, Claudius a, pour la dcouvrir, un oeil d'une acuit
singulire, et cela sous les plus piteuses loques, sous le
dguisement des plus mornes haillons. Cette beaut, c'est surtout chez
les filles des rues, les misreux et les voyous, que son flair
d'artiste la piste et la dterre, et avec quelle inquitante
divination! et c'est pourtant le peintre attitr des grandes dames!

Le got de Claudius va  la chair gueuse, comme le pourceau va  la
truffe. Il a pour la plaie et la guenille un amour perspicace et sr
de mauvais Christ, dit-il lui-mme en goguenardant.

L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gat o nous tions entrs
en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffe et sature
d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchs,
d'apprentis de mtiers vagues et de toutes les prostitutions, comme
son oeil clair et sournois de jouisseur est all de suite  ce couple:
la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs
bandeaux plats emprunts  Mrode, toute jeune et dj fane, mais
d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien,
quelque brunisseuse sans doute. O le rose fivreux de son mauvais
sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le
regard noir dont elle suivait les gargouillades et les bats de son
danseur!

Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lche et, un peu parti,
l'air dbraill et casseur dans un complet de velours lim, le torse
en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain chapp, dans
ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant
pirouetter comme autant de toupies,  tour de rle, l'une aprs
l'autre, elles ravies et souleves, lui bien camp sur ses talons!

Et la dlaisse, la femme aux bandeaux noirs, la face troite et les
yeux durs, le surveillait, l'piait, le guettait dans une angoisse
sourde et une colre montante; les autres femmes avaient fait cercle,
et lui, surexcit, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des
ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les
pans de son veston, il se dhanchait, saluait jusqu' terre la fille
blme et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue  saute-mouton,
passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait
encore des tortillements.

Et dans la salle lectrise, des rires clataient, et des
applaudissements. La fille tait devenue verte; d'un geste, elle
fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant  la
taille, l'emportait dans une treinte goulue, crasait un baiser sur
sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lvres,
appuys l'un  l'autre, les jambes enchevtres et partout se touchant
troitement, elle, pme et pardonnante avec un rire de femme
chatouille, lui, faraud, cabr et fier, valsaient et pirouettaient
dans l'orgueil affich de la paix enfin faite et se dsiraient
publiquement.

Le drle est beau, chuchotait Claudius  mon oreille, la petite ne
s'embtera pas cette nuit.

J'avais un sursaut, sa voix m'avait rveill d'un songe. L'oeil clair
et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais
entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon me,
connaissait mon dsir et jusqu'au trouble inavou veill en ma chair
et par cette scne et ce garon... Et j'ai senti que j'tais plein de
haine, de haine pour Claudius et la matresse de ce voyou!

Si c'est l la gurison annonce. J'ai peur de cet Anglais, sa voix
fait natre en moi des suggestions abominables, sa prsence me
dprave, son geste cre d'innomables visions.


_20 juillet._--Ethal est absent, il est parti lundi, appel 
Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait
quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi
au plus tard, et voil huit jours qu'il s'ternise l-bas, m'annonant
toujours son retour par de courts tlgrammes, et les dpches
s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas.

Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa prsence
m'est devenue tellement ncessaire que, depuis son absence, comme une
faim me creuse et me tenaille l'tre. C'est une sensation de faim
absolument, et en mme temps j'touffe et je suffoque. Et pourtant, je
le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur.


_25 juillet._--Les _Trois fiances_, de Torop. C'est un envoi de
Claudius, une gravure trs rare qu'il a achete  cette vente
d'Audenardes et qu'il m'adresse avec une lettre annonant son retour
pour lundi. Dans trois jours! Il sera rest quinze jours absent.

Torop, Jean Torop, je connais ce nom; il est fameux en Hollande. Les
_Trois fiances_.

C'est une sorte de diablerie quasi-monastique: dans un paysage peupl
de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de
sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantomales, trois
figures de femmes enlinceules de gaze  la faon des madones
d'Espagne: les _Trois fiances_, la fiance du Ciel, la fiance de la
Terre et celle de l'Enfer... Et la fiance de l'Enfer, avec ses deux
serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque
le plus attirant, les yeux les plus profonds, le sourire le plus
vertigineux qu'on puisse voir.

Si elle existait, comme j'aimerais cette femme! Comme je sens que ce
sourire et ces yeux dans ma vie, ce serait la gurison!

Je ne puis me lasser de contempler et d'tudier l'hallucinant visage.
Les _Trois fiances_, c'est trange de dtails et de composition:
c'est du fantastique et du rve rendus avec une prciosit tonnante;
cela tient  la fois de la manire d'Holbein et des songeries d'un
fumeur d'opium.

C'est du catholicisme d'Asiatique, me dit Claudius dans sa lettre, du
catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais
de Torop est Javanais de naissance. Je sais que vous aimerez ce Torop.

Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.

Je sais  laquelle de ces _Trois fiances_ ira votre dsir:--N'est-ce
pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?




SRIE D'EAUX-FORTES


C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversit et
d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce
Hollandais de Torop est Javanais de naissance.

Je sais que vous aimerez ce Torop.

Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.

Je sais  laquelle de ces trois fiances ira votre dsir.--N'est-ce
pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?

Et voil que je suis hant maintenant, l'obsession des prunelles
d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert
la plaie... la cicatrice? La blessure tait  peine ferme.. Pourquoi
Claudius m'a-t-il envoy cette eau-forte qui me trouble et cette
lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles
meraudes!

Si c'est l la gurison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se
ferait-il un jeu cruel d'exasprer, en l'envenimant, mon mal?


_3 aot 98._--Il devait revenir, il avait annonc son retour pour
hier.

Un tlgramme m'arrive. Anvers. Dpart remis, vais  Ostende voir
Ensor. Trs curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis
faire affaire: le sais gn, en abuse, trs juif. Ai dnich hier ici,
chez brocanteur, une suite d'preuves Goya avant la lettre, la srie
des _Caprices_, un trsor, en dtache une et vous l'envoie pour vous
faire prendre patience. tudiez-la. Lettre suit. Amitis.--Aot 98.

L'eau-forte annonce vient de m'tre remise. Les noirs sont
merveilleux. C'est une tte grimaante au nez camard et aux yeux
visionnaires, des yeux de fivre, d'une ardeur effrayante, allums
comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tte socratique dont
toute la vie semble darde dans les prunelles; tte d'alchimiste ou de
cnobite ossifie, dessche, une tte de chauve-souris aux lvres
minces, comme uses de prires, des lvres de vieille femme dont la
bouche rentre et, creuse, fait trou. L-dessous, la fuite brusque
d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette
chose dcrpite, ratatine et sculaire, surplombe et se dveloppe un
front dmesur, norme  faire clater les tempes; c'est la
disproportion effarante d'un gigantesque cerveau.

L'absolue calvitie du front fait de cette tte un glabre et
fantatisque crne, un crne sous lequel le triste museau s'crase; et
l'ivoire poli de ce crne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce
crne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudire, et ces
errantes et ples fumes deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des
mufles et des becs, autant de btes grimaantes, autant de larves et
de vnneuses nudits. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et
de menaces.

Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pense de Goya
en franais et en espagnol:

    Le gnie dnu de la raison enfante des monstres.

Pourquoi Claudius m'a-t-il envoy cela? Que veut-il dire? Quel est
son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi
de lui  moi, car elle me fait mal  regarder, cette introuvable
preuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un
poison dans ces prunelles dardes et fixes!

Et l'horreur de ces sangsues  face humaine, de ces virgules
ondulantes et fluentes, qu'enfante le crne en fusion, le cerveau m'en
fait mal.

Aprs le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et
ce retour diffre de jour en jour...

Quel jeu sinistre cet Anglais de mystre joue-t-il donc avec moi?


_5 aot._--Toute la nuit, d'tranges reptiles  bec de cigogne, des
crapauds ails comme des chauves-souris, puis d'normes scarabes au
ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des
enfants nouveau-ns s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations
d'insectes et d'infusoires ont pullul dans les rideaux de mon lit.

J'ai su d'angoisse et me suis dbattu dans les affres d'un trbrant
cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfant ces monstres, je doublerai
ma dose de bromure ce soir.


_8 aot 98._--Une lettre de Claudius. Elle est timbre d'Ostende; une
lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi?

Voyons la lettre d'abord:

   Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux
   bond pour la troisime fois, et vous avez renonc, cet t, 
   votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer  Paris avec
   moi... Je serais le dernier des misrables si je n'avais le
   motif le plus srieux de vous faire attendre. Le plus
   merveilleux bibelot, un objet du seizime sicle tout  fait
   rare et d'un modle dont je raffole, une pice de muse comme
   on n'en rencontre plus sur le march, m'est signale par Ensor
   et tout prs d'ici, en Hollande,  Leyde mme.

   L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines
   vont tre mises aux enchres par licitation. Le pauvre homme
   est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d't sont
   seules abordables. Dsastreuses pour le vendu, l'acheteur y
   peut trouver son compte.

   Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet
   ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dpeint
   Ensor, c'est une pice unique et qui sera ma gloire. Pour la
   fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je
   peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.

   Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus
   que moi peut-tre, et alors nous serons rivaux.

   Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a
   raconte Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa
   vision est d'une probit parfaite, d'une prcision gomtrique
   presque; il est mme un des seuls qui voient. Il a l'obsession
   des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les
   bourgeois le traitent de fou.

   Je lui ai narr votre cas, et il s'y est intress
   naturellement; il s'est mme pris d'une belle passion pour
   vous, sans vous connatre; entre malades on se comprend
   toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans
   ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a pri de
   vous l'offrir; je vous l'adresse signe de lui. C'est sinon la
   plus belle, du moins la plus intense, de sa srie de
   _Masques_.

   Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse
   divination il a de l'invisible et de l'atmosphre que crent
   nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.

   Attendez maintenant un tlgramme de Leyde qui vous annoncera
   et mon succs et, cette fois, mon retour.

    ETHAL.

   Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.

Et voil encore sa rentre diffre, son absence prolonge, et jusques
 quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris
d'nerver et d'exasprer ma patience.

Et ce bibelot unique, cette pice de collection qu'il est parti
acqurir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'oeuvre,
qu'est-ce que cela peut bien tre? Quelque mystification encore.

Une curiosit m'treint et en mme temps un doute, un soupon et une
grandissante terreur.

Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et
hallucinantes; elles me dtraquent et dpravent le cerveau, peuplent
mon imagination de stupeur et de transes, et la trpidation nerveuse
de cette perptuelle attente...

Je suis entr dans du mystre et du mystre est entr en moi, et comme
un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des
mailles de tnbres se rtrcir autour de moi.

Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose
est-ce encore? Je ne dcachterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas
l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette
gravure, je ne la verrai pas.


_9 aot 98._--La Luxure: ma curiosit a t la plus forte, j'ai rompu
le cachet du rouleau. La _Luxure_, tel est l'intitul de l'eau-forte
d'Ensor.

Une scne, on dirait,  premire vue, d'htel garni: les quatre murs
d'une triste chambre de joie; l, le fauteuil de velours capitonn;
ici, la commode d'acajou: un dcor de vice banal et bourgeois. Dans le
fauteuil, les mains tales sur le ventre, un affreux bonhomme 
lunettes se prlasse, une face prognathe, glabre et bate de vieux
notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais,
dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement
le spectacle du lit: une alcve de campagne  la couche trop haute
sous les rideaux relevs en bonnes grces, et, sur ce lit, clairant
la pnombre, s'cartent deux grosses jambes nues, s'tale la
bouffissure blme d'une prostitue grasse, d'une gouge  tte de
bonne, au ventre norme, hideusement ballonn et tendu, on dirait
gonfl par la semence de toute une caserne.

Auprs de la fille repue, tout contre cette chair sature et lasse,
une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutan qui,
rageur, treint la femme et goulment lui suce et mordille la nuque! O
la face dure et crispe de dsir de l'homme et ses yeux blancs
chavirs de luxure!

La _Luxure_! Coiff d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros
homme  lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas
spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain  une
grandeur farouche; car la chambre de joie est hante. Sous le burin de
l'artiste le dessin mme du papier de la chambre est devenu une
sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des ttards et des
gnmes au corps virgul et fluent l'habitent; des grimaces et des
rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les
murs et dans les rideaux du lit.

La luxure des trois masques reprsents l, la luxure impuissante et
strile a peupl cette chambre d'tres amorphes et de foetus: un
grouillement de monstres mort-ns a jailli des prunelles en joie du
marguillier, comme du baiser glouton du sminariste.

Et sur l'preuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et
brutal, Ensor a paraph de sa signature les vers de Baudelaire.

Au duc Jean de Frneuse

    Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frre!

La _Luxure_: et, pantelant de dgot, j'ai senti frmir l'ancien feu
de mes moelles.

    Si la vieille folie tait encore en route!

Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus prs les
figures, il m'a sembl que le sminariste me ressemblait; il a ma
maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette
ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai
attentivement examin l'preuve, et il m'a sembl qu'on avait retouch
 la plume, aprs coup, la figure de l'homme, de celui qui dvore la
nuque de la gouge endormie.

Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouche? Ethal ou Ensor? Ethal
srement. Ensor ne me connat pas.

Pourquoi m'ont-ils envoy cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je
me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles
flambent et mon coeur, comme dcroch, chavire et flotte.

Et cet Ethal m'avait promis la gurison.




L'HOMME AUX POUPES


_13 aot 1898._--Pierre de Tairamond sort de chez moi.

Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces allis indfinis et
lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du
Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette squelle
de consanguins, que chacun y trane aprs soi et dont on retrouve
toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si
recule qu'elle soit; oui, un privilge et une plaie que cette arme
de collatraux et descendants de mme sang et de mme blason! Mais
Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il
est mme le seul avec qui j'aie conserv quelques rapports. Tairamond
est joueur comme les cartes: au collge, il me volait mes billes;  la
ville, il a continu des emprunts pour les besoins de ses parties au
cercle, et, comme il est pauvre et sans prjugs, j'ai consenti  ce
rle de banquier et continu  lui servir des sommes, qu'il a toujours
nglig de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour
moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance.
Les tares, qu'on me prte, lui sont comme une excuse des siennes et,
plus de dix fois affich au club, son gosme apprcie en moi
l'quivoque de ma rputation.

Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observ vis--vis de moi
une rserve parfaite. Avec un dandysme intress, il a toujours
pratiqu cette courtoisie de paratre ignorer les abominations qu'on
colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrog sur l'emploi de
mes journes et le mystre de mes nuits; c'est un garon tar, mais
plein de tact. L'espce s'en fait rare, et je lui sais autant de gr
de ces qualits que de ses dfauts; aussi, tant donn l'homme qu'il
est, la dmarche qu'il vient de faire auprs de moi, et tout ce qu'il
m'a dit  propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiter, car c'est au
sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir.

C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures;
et,  travers les rticences et la veulerie d'une conversation 
btons rompus, j'ai bien compris qu'il tait alarm de ma liaison avec
cet Anglais, qu'il n'tait pas le seul  s'en inquiter dans mon
monde, qu'il tait presque dpch par la famille et d'anciens amis de
cercle.

On se proccupe dans Paris de mon intimit avec cet Anglais, et, si
dtest que je sois, je commence  intresser mieux, j'intresse comme
quelqu'un qui court un danger.

Et pourtant Tairamond n'a rien formul de prcis contre Ethal, et ses
mille et un racontars sur sa vie  Londres et aux Indes ne m'ont rien
appris de nouveau, rien. Je connaissais la srie de ses mystifications
 lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajout quelques
fcheuses histoires, aggraves d'intervention de la police, qui
auraient prcipit le dpart de Claudius, bien plus efficacement que
son procs perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont
point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'tait
rotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout  fait estomaqu et fait
rflchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes
d'opium et de la collection des poisons d'Ethal.

Il en aurait rapport tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons
mystrieux aux noms mme inconnus en Europe, stupfiants, narcotiques
et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles,
obtenus  prix d'or ou de fabuleux changes des maharajah et des
fakirs; tout un dangereux trsor de poudres et de liqueurs sinistres,
dont il possderait  merveille le dosage et la cuisine et emploierait
l'nervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volonts
domptes, de rsistances atrophies et d'nergies devenues
impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, aprs l'usage de
certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoys par
Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'cole et peintre, comme lui,
choy par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de
frquentation dans l'atelier de Claudius.

Certaines cigarettes prpares par lui provoquent aux pires dbauches,
et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir
respir chez lui d'tranges et capiteuses fleurs, dont la proprit
est de nacrer la peau et de cerner dlicieusement les yeux de qui les
respire.

Dangereux lixir de beaut offert par Claudius  qui pose chez lui et
dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre
du mdecin elle n'avait suspendu ses sances. Les merveilleuses fleurs
veilleuses de pleurs et de cernes contiennent, parat-il, le germe
de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beaut, par ferveur
des carnations dlicates et des regards noys de langueur, ce Claudius
Ethal empoisonnerait ses modles!

Tairamond m'a demand aussi si je connaissais  Ethal une certaine
meraude moule en bague et dont la transparence verte contient un si
puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lvres d'un homme suffit
pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux
ou trois fois essaye devant tmoins sur des chiens.

Cigarettes cantharides, pipes d'opium, fleurs vnneuses, poisons
d'Extrme-Asie et bagues meurtrires, j'ignorais tout cela. Jamais
Ethal ne m'en avait souffl mot. J'entrais avec les rcits de
Tairamond dans une lgende redoutable et funbre. Le pervertisseur, le
corrupteur d'ides que je le savais tre, se doublait d'un Ren le
Florentin; l'empoisonneur tait dfinitif, ce gnome avait tous les
venins.

J'accueillais ces propos avec indiffrence. Avec sa lgret de
clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en mritait,
avait tenu  m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain
pour Ostende. En passant par Paris, il tait mont chez moi m'en
toucher deux mots et m'engageait seulement  me tenir sur mes gardes;
et, l-dessus, il prenait cong sans m'emprunter les cent  deux cents
louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas
de m'inquiter bien plus que toutes ses rvlations; sa dmarche
n'tait pas un prtexte  un emprunt: la chose tait vraiment grave,
ce joueur s'tait drang pour rien.


_20 aot 1898._--Je sors de chez Claudius.

Ce matin,  la premire heure, un petit bleu m'annonait son retour:
La merveille de Leyde est  moi et chez moi, venez l'y voir. Nous
sommes tous les deux arrivs cette nuit. La merveille de Leyde! Ethal
avait ralis son dsir: l'incomparable bibelot, la pice de muse qui
l'avait retenu quinze jours en Hollande tait enfin en sa possession
et j'tais convi  venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la
merveille m'a laiss froid, et pourtant avec quelles prcautions et
quelle ingnieuse mise en scne Claudius ne m'en a-t-il pas fait les
honneurs!

C'est une  une qu'Ethal a rejet les draperies de serge verte dont la
vitrine tait voile. On et dit qu'il prenait plaisir  faire durer
mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace relis
entre eux par des baguettes de cuivre histori, la Poupe, me fut
rvle; car c'est une Poupe ou plutt un mannequin, un mannequin de
cire reprsentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur
naturelle, et, sous ses lourds vtements bossus de broderies,
d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable  la
Poupe des Valois, expose, il y a trois mois, rue de Sze,  la
galerie Georges Petit.

Debout dans sa gurite de verre, la Poupe des Valois avait l'air
d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de
glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapporte de Leyde, une Infante
aux cheveux de soie ple, presque argents, toute raide dans un corps
balein de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on
dirait descendue d'un cadre de Vlasquez, avec cet aspect de morte
embaume qu'ont toutes les figures de cire.

L'oeil d'Ethal, singulirement allum, couve et caresse les
transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi,
cette pleur jaunie, ces lvres dcomposes et comme durcies, la
cernure violace de ces prunelles vitrifies m'angoissent et
m'pouvantent; la scheresse fluide des petites mains, comme fondues,
me frappe de stupeur; cette Poupe sent la mort et l'humidit des
cryptes. La somptuosit seule des vtements m'intresse; ils sont
devenus couleur de cuir et d'amadou,  la fois dcolors et dors par
les sicles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des
velours, broderies de soies et de perles, o mon regard s'attarde
moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour viter les
affreuses prunelles immobiles du mannequin.

Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'pie et que mon
indiffrence lui est une dception. Il s'attendait  de l'extase,  un
flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le
droute, l'inquite.

Vous n'tes point mr pour cet art-l, conclut-il en rajustant
autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que
vous auriez aim la dlicatesse de ce model et les nuances infinies
de dcomposition de cette chair. Songez que cette Poupe est un
portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une dlicieuse et
prcise effigie qui, plus profondment qu'une toile et qu'un marbre, a
retenu sous le doigt des modeleurs l'me exquise et tragique des
sicles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve
bien suprieures aux portraits: peut-tre aimerez-vous mieux
celles-ci?

Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un
rduit obscur contigu  son atelier. Trs haut et trs troit, l'air
d'un intrieur de puits, c'tait plus une grande armoire qu'une pice:
des rayons de bibliothque y rgnaient, mais plus espacs que pour y
recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'taient
les yeux vitreux et les lvres fanes de plus de vingt bustes de
mortes, vingt cires aux coiffures histories et historiques sous les
paillons piqus dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces
ttes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en
reconnaissais d'illustres et de classes dans les muses: celle du
muse de Lille, entre autres, et sa douceur rsigne, et la _femme
inconnue_ et le mystre de son mince sourire; et des profils
historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agns Sorel, de
Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en
vrit, que ce lugubre tal de ressemblances disparues.

Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renvers
dans la lumire, pour me le faire admirer.

C'tait une tte d'adolescent au nez brusque, le menton creus d'un
coup de pouce, avec une saisissante expression d'nergie dans le
bombement du front et la prominence des arcades sourcilires
au-dessus des yeux enfoncs: une face douloureuse et souffrante
d'enfant tragique, une tte de mutisme et de dfi, belle par le
silence de lvres minces et renfles; et la pleur verdtre de la face
amaigrie et demeure pourtant carre accentuait encore l'amertume de
la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les
trois pilules des Mdicis.




L'OEIL D'BOLI


Presque un Laurent de Mdicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense,
avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstin de
cette bouche! Quelle nergie et quelle rancune dans l'avancement des
maxillaires aboutissant  ce menton troit, et comme on sent que cet
enfant-l, au milieu des meutes et des intrigues florentines, a d
assister  des choses tragiques! En vrit, il a le regard de haine et
de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mre, insistait Ethal en
maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon
oeuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouve ni dans une petite ville de
l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et
ce front de pense ttue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a
pos cet enfant, un misrable petit modle atteint de phtisie, que
j'ai rencontr, un jour, tranant sur le boulevard de Clichy, quand
j'avais mon atelier place Pigalle.

Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place
Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel
parisien. Il toussait  fendre l'me, le pauvre! et, tout grelottant
sous les haillons de panne de son dguisement de Transtvrin, il
restait l  rder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer
chez lui par peur d'tre battu; et il y avait dj deux jours qu'il
errait l, dans le brouillard de novembre, timide et terrifi entre la
honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne
voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine
avait-il enlev sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des
plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours
qu'il n'avait mang. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui
crvent la faim.

Sa maigreur m'intressa de suite, et puis le _facies sympathica_ de
la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idalise tout
visage de poitrinaire et qui fournit tant  l'artiste. Bref,
j'abordai Angelotto, je le confessai  demi et l'emmenai chez moi...

Pauvre gosse! j'aurais d le mnager et ne point lui faire payer mon
hospitalit si vite; mais je le sentais atteint et prt  me filer
entre les doigts: ds le lendemain, je le faisais poser... Que
voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'oeuvre;
je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression
de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures,
rsign, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse o
parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette
bouche scelle comme un dfi! Je m'acharnais sur cette cire avec une
joie sauvage, une plnitude de volupt que je n'ai jamais retrouve,
car je sentais que j'y ptrissais une me, tout un pass de misre et
de souffrance dont je fixais la synthse  chaque coup d'bauchoir,
toute une me indigne et rtive, dont les sursauts de rvolte
enfivraient magntiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus,
malgr les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud
install prs du pole; j'avais fait venir un mdecin, je le savais
perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque sance; il ne me
remercia jamais, se prtait sans mot dire  toutes mes volonts et
mourut entre mes mains, vingt jours aprs son entre chez moi. Il s'en
alla un matin de dcembre, le matin de Nol, je m'en souviens, avec,
sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvs par hasard
chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achets pour
lui, _povero Angelotto_! Il m'avait encore pos, la veille, de midi 
quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.

J'eus des ennuis aprs,  cause de l'tat civil et des parents qu'il
me fallut rechercher et prvenir; il fallait bien dclarer le dcs;
mais, avec ces Italiens... Cela me cota trois billets de mille, sans
parler de la concession au cimetire Montmartre. Quand je suis 
Paris, je vais lui porter des fleurs  la Toussaint; mais, avouez que
j'ai l un chef-d'oeuvre.

Ethal parlait en monologue, singulirement anim, comme gris de ses
paroles. Mais, dj, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne
l'coutais plus. Je regardais, tout saisi, l'norme main aux phalanges
velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du
buste; une serre, en vrit, une serre d'oiseau de proie, dont trois
bagues tranges accentuaient encore le caractre froce et animal,
l'une au pouce, l'autre au mdius, et la dernire  l'annulaire, trois
grosses perles irrgulires et difformes, l'air de pustules de nacre
qui, sur l'a main granuleuse et sche du peintre, exagraient encore
le ct griffu de ses doigts.

Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rtrospective,
je la voyais treignant l'agonie du petit modle italien. C'taient
ses doigts de volont et de volupt cruelle, qui, certainement,
avaient ht la mort de cet enfant.

Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspr de
haine pour tout le mal qu'il avait dj fait et que ferait encore
cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi.
Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et
blmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses
doigts?

Une insolence me vint aux lvres; je dsignai ses bagues. Sont-elles
empoisonnes, celles-l? Ethal avait repos la cire sur sa tablette
et, tout en maniant les tranges joyaux: Ah! on vous a dit!
ponctuait-il d'un lger sourire, non, celles-l ne le sont pas. Mais
si cela vous intresse... ou vous proccupe, je puis vous montrer un
bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui,
n'est-ce pas?

Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de
disparatre et de reparatre dans l'paisseur du mur par une petite
porte que je ne souponnais pas, et Ethal, debout prs de moi, me
tendait dlicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez
bizarre.

La voici, regardez-la.

C'tait une meraude carre, une meraude-cabochon d'un vert assez
ple, du vert laiteux de la chrysoprase o semble luire et trembler un
jus d'herbes. Deux griffes d'acier niell d'or l'treignaient, d'un
travail assez barbare: deux serres d'pervier crispes sur l'eau
glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.

Je sentais le regard d'Ethal appuy sur le mien.

Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous tes pourtant all en
Espagne... A l'Escurial, les appartements privs de Philippe II, dans
le trsor faussement appel l'crin de Charles-Quint, vous n'avez pas
vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie
dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une
assez belle lgende: _e si non e vera, bene trovata_; l'_OEil
d'boli_, la tragique aventure de cette chre princesse. Ah! ce bon
Philippe II tait un seigneur peu commode, et ce fervent brleur
d'hrtiques avait des jalousies de tigre et des faons de faire un
peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours  se
louer de son royal amant; mais aussi quelle ide, pour un bon
catholique, de s'prendre d'une juive! C'tait dj la revanche
d'Isral. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite
d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit tre
apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et
rsume si parfaitement l'me noire du pre de don Carlos!

Telle qu'elle est, on la chuchote l-bas, et la voici pour votre
ducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux
du monde, les yeux d'eau verte paillete d'or que vous aimez, les yeux
d'Antinos. A Rome, ces yeux-l l'auraient faite concubine d'Adrien. A
Madrid, ils la firent devenir princesse d'boli en la couchant toute
nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes
prunelles d'meraude et leurs transparences; et la princesse, qui
s'ennuyait dans le palais funbre et la socit plus funbre encore de
son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la
fantaisie d'arrter ses admirables yeux sur le marquis de Posa.
C'tait au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec
sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprs de
Philippe, et, le soir, dans l'intimit de l'alcve, au cours d'une
explication violente ou d'un orageux corps--corps, le Habsbourg,
enfivr de mle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent,
lui arrachait et dvorait l'oeil.

Ce fut la princesse ensanglante, un beau titre pour un conte cruel.
Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'boli demeura
borgne, la mie royale eut dsormais un trou bant au milieu du visage.
Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins
prs de lui sa princesse _N'a qu'un oeil_. Il la ddommagea par
quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la
belle prunelle verte qu'il avait gte, il fit incruster dans
l'orbite vide et saigneux une superbe meraude enchsse d'argent,
dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les
oculistes ont fait des progrs depuis; la d'boli, dj impressionne
par la perte de sa prunelle, mourut  quelque temps de l des suites
de l'opration. Elle rejoignit son oeil dans la tombe.

Tout tait barbare, sous ce Philippe II, les faons d'aimer et les
chirurgiens.

Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ter l'meraude de la
face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au
doigt et ne s'en sparait mme pas pour dormir, et, quand il mourut 
son tour, il avait, dit-on, cette larme verte  l'annulaire de la main
droite.

C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait
ciseler sur le modle de l'anneau du roi, un travail damasquin bien
espagnol, car la vritable est toujours  l'Escurial. Il m'et t
doux de la drober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans
les muses; et les objets qui ont un pass historique, un pass
tragique surtout, m'ont toujours singulirement requis. Je ne suis pas
Anglais pour rien; mais ce qu'on russit assez aisment en France,
n'est point praticable en Espagne: leurs muses ont de vrais gardiens.

J'ai donc d me rsigner  en commander une semblable  un joaillier
de Madrid; ils possdent bien ce travail. Ces griffes sont
curieusement ciseles; mais la merveille en est la pierre, non pas
qu'elle soit trs limpide et pse beaucoup de carats, mais remarquez
comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se
dplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un
toxique de l'Inde, d'une rapidit foudroyante et tellement corrosif,
qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et
l'tendre raide.

C'est la mort instantane, le suicide sr et sans agonie que je
possde dans cette meraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le
geste de porter la bague  ses lvres,--et l'on quitte ce bas monde de
bas instincts et de basses oeuvres pour entrer d'un bond dans
l'ternit.

Le voil l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui dfie l'opinion et
nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et
les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi,
cher ami, le poison qui sauve et qui dlivre.

A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!




LISEUR D'AMES

   Le voil l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui dfie l'opinion
   et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps
   difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux.
   Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui
   dlivre.


_Septembre 1898._--A votre service si vous aviez un jour des
ennuis. Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit
que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter  la
gorge.

Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre
des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses
compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnes de porto
et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcits de pickles
qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffs dans
les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres
petites impubres aux larges yeux de fleurs, que la misre de Dublin
envoie tous les mois au Minotaure de Londres!

Oh! la froide et cruelle sensualit anglaise, la brutalit de la race
et son got du sang, son instinct d'oppression et sa lchet devant la
faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant
qu'il s'attardait, avec une joie de flin,  me raconter l'agonie
voulue de son petit modle!

Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!

Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il
talait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il
s'manait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tte
douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de dfi,
plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misrable enfant; je
l'aurais soustrait, moi,  la meurtrire emprise du peintre, et mon
aversion pour Ethal s'ulcrait en mme temps d'une trange rancune.
J'en voulais moins  ce monstre de l'avoir tu que de l'avoir connu.

C'tait comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet
Anglais remue-t-il donc en moi?


_15 septembre._--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour
Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort
et de pass grandiose de ses alles de palais et d'eau... Oh! la fuite
glisse des gondoles sur l'huile lourde et plombe des canaux, le _e
poppe_ jet dans le silence, au coin dsert des rues et, le matin, aux
premires rougeurs de l'aube, mes longues heures de rve et de
contemplation ravie, avant le rveil de la cit, aux fentres du
palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dmes de
la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!

Oui, Venise me gurirait, j'y chapperais  la tyrannique obsession
d'Ethal; je m'y referais une me, une me de jadis, une me somptueuse
et de beaut devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de
l'Acadmie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-tre une candeur
perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne
vaudrait-il pas mieux m'prendre du saint Georges des Schiavoni ou de
la sainte Ursule de l'Acadmie, que de rver vilainement devant une
cire morbide de cet affreux Ethal?

Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux
neurasthniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a
comme un baume endormeur dans le silence de cette cit de l'eau:
Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie.
Venise, quels souvenirs.


_20 septembre._--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant
regard qui m'obsde, cet oeil trouble et vert qui a fait de moi un
misrable dsquilibr, un dclass et un fou.

Je me souviens. C'tait  l'_Ospedale_,  la section des vnriennes,
dans l'atmosphre fade et tide d'une grande salle aux murs peints 
la chaux, aux vitres incendies de soleil par la plus belle
aprs-midi. Elle tait tendue parmi la blancheur douteuse de ses
draps d'hpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, tale sur ses
oreillers, faisait paratre plus terreuse encore sa face jaune de
syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements,
 peine baisss de ton  notre entre, de vingt autres femmes, vingt
convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour
d'une table encombre de verroteries, de numros et de cartons; toute
la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre  la
race, jouait  la _loteria_. La malade  la pleur de cire, elle
seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos,
une eau verte et paillete d'or luisait, une eau dormante et triste et
pourtant incendie de lumire, comme le lit d'une source obscure 
l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en mme temps
les pauvres lvres fanes et le coin des paupires meurtries, qu'un
instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et
d'extase enivre des yeux d'Antinos et de l'ancien pastel!

Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'tait dtendue, les
yeux s'taient ferms. Un spasme comme elle en a souvent, disait le
mdecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-l
est condamne.

La dolente meraude n'avait lui que l'espace d'un clair et, pendant
une seconde, l'oeil d'Astart tait remont au bord de ces paupires
et mon me au bord de mes lvres. La moribonde de l'_Ospedale_ avait,
je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte
du buste d'Angelotto, de l'obsdante cire.

Concidence trange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui taient
dj frapps, destins  mourir!

Ces yeux glauques et dsirants, j'ai cru les rencontrer encore un
soir.

C'tait  Constantine, dans la rue des chelles, la rue des filles et
de la prostitution, qui dvale si raide au-dessus du Rummel!

De cafs maures en cafs maures et de posadas espagnoles en buvettes
maltaises, comment nous tions-nous chous dans ce bouge quivoque de
fumeurs de kief? Une mlope aigu et monotone y glapissait de fifres
et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux
tres exsangues aux yeux tirs et morts, aux souplesses de couleuvre,
s'y dhanchaient, abominables, avec d'tranges creusements de reins.

Oh! les appels dsesprs, presque convulsifs, de ces bras grles
au-dessus de ces faces figes! Les yeux peints, les joues peintes, ils
se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze
et de tulle lam d'or comme en portent les femmes, secous de temps
en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout
l'tre, comme sous une dcharge de pile lectrique. Tout  coup, un
des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perant de hyne,
et dans ses prunelles rvulses je vis resplendir l'introuvable regard
vert. Je m'lanais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de
s'affaisser, une cume aux lvres. C'tait un pileptique et, qui pis
est, un pauvre tre aveugle, un misrable danseur kabyle puis de
vice et de phtisie, destin sous peu  mourir.

La Vnitienne de l'Ospedale tait condamne, elle aussi. Serais-je un
amoureux d'agonies? Effroyable et droutant, cet invincible attrait
vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si
clair en moi-mme. Cette irrparable tare de mon me malade, Ethal
l'avait-il assez devine, le soir o il m'a mis devant cette poupe
d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouv,
modele avec amour, l'effigie mme de la douleur et de l'espce de
douleur qui me plat?

Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modle
phtisique de Montmartre, c'est la mme srie, et cet Anglais lit 
livre ouvert dans mes dplorables instincts.. Comme je le hais!


_28 septembre._--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a
repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table,
j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture
de voyage, quand une main s'est pose sur mon paule et une bouche
ricaneuse a gouaill dans mon ombre:

      Je veux oublier qui j'aime!
      Emportez-moi loin d'ici,
      En Flandre, en Norvge, en Bohme,
    Si loin qu'en chemin reste mon souci!
      Que restera-t-il de moi-mme,
      Quand,  l'oublier, j'aurai russi?

C'tait lui, il avait devin que je partais: comment? C'est  croire
que cet homme a la double vue: Vous ne le trouverez pas, faisait-il
en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en
vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile,  Venise et mme 
Smyrne, ah! malade que vous tes, vous emporterez votre mal avec vous.
C'est un regard de Muse que vous cherchez, mon ami; la civilisation
pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous
l'offrir. Pourquoi vous drobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous 
vous plaindre de moi? Vous n'avez dj plus la hantise des masques, et
si l'envie du meurtre s'exaspre en vous, vous ne suffoquez plus la
nuit en rlant vers des tres irrels. Je vous ai sauv du rve en
vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct
naturel que celui du meurtre, et aussi sacr que celui de l'amour.

La misre et la prostitution pourront seules vous donner, chez un
tre naf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.

Ce sont des yeux de tortur que vous cherchez, la divine extase
effare, suppliante, la volupt pouvante des yeux des sainte Agns,
des sainte Catherine de Sienne et des saint Sbastien. Nous les
trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous dfiez pas de moi!

Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la gurison. Par la
tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!




QUELQUES MONSTRES


_8 octobre 98._--Gardez-moi donc votre soire de demain et venez
goter au nouveau th vert qu'on vient de m'envoyer directement de
Chine. J'ai tout un lot d'excentriques  vous montrer, quelques
cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards
m'a fait accueillir, hier, au th de l'avenue Marbeuf. Je vous ai
promis  leur curiosit, puissent-ils ne pas dcevoir la vtre.

Maud White (connaissez-vous cette tragdienne?) a une faon trange
de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous
prfrerez peut-tre son frre. Ils seront tous deux chez moi demain,
et d'autres encore.

Venez aprs minuit, nous verrons  organiser une petite fumerie
d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment
avec vous de la mdecine d'observation. Je vous gurirai: cela,
soyez-en certain.

A demain donc; soyez l vers dix heures.

    Votre complice,

    CLAUDIUS ETHAL.

Ethal reoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux,
auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain,
ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette
invitation, et puis je me mfie du th et des drogues asiatiques
d'Ethal. Suis-je une bte curieuse pour que l'on convie ainsi les
Lubin et les Cook  une petite fte d'opium, o oprera le duc de
Frneuse?...

J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le
_Studio_ a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rles de
Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystrieuse
Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue
 Londres.

Je ne rpondrai mme pas  Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.


_10 octobre._--L'quivoque et singulire soire, et l'anormale
impression de demi-rve, d'hallucination  l'tat de veille, et de
cauchemar inachev qu'ont laisse en moi ces tres aux gestes
d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de
fantoches que de personnes relles,  travers leurs divagations de
somnambules et les raffinements de leur lgance voulue!

Si je n'avais touch leurs mains et frl leurs vtements, je croirais
encore avoir rv... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assist 
ce th.

D'abord, dans l'trange dcor de l'atelier d'Ethal, ce soir-l tout
transform par le luxe inusit d'immenses tapisseries suspendues aux
murs, des tapisseries flottantes  peine fixes par des anneaux passs
dans des tringles de cuivre, c'tait la veille solennelle de tous les
bustes de son muse de cire. Sorties pour la circonstance de la petite
pice, o il les dtient, et poses sur des pidouches, toutes ces
faces de souffrance ou de volupt fige se mlaient bizarrement aux
personnages tisss des hautes tapisseries, varlets de meute aux
pourpoints taillads, hauts barons raidis dans des corselets de fer et
chtelaines aux jupes lourdes.

Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles
avec,  et l, un visage de spectre mergeant de l'ombre dans les
mplats strictement models d'une des ttes de cire, une face hagarde
aux prunelles vides et au sourire peint. Plants dans d'normes
chandeliers d'glise, douze longs cierges brlaient, trois par trois,
dans chaque coin; clart fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait
comme agrandi, les angles reculs dans de l'inconnu.

Dcor quivoque en vrit, mais plus quivoque compagnie que cette
Maud White et son frre: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans
sa nudit laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les
seins outrageusement offerts; lui, comme corset dans un habit 
revers de moire et un gilet de broch noir, tous deux d'un blond ple,
presque argent, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de
Vlasquez et d'une ressemblance aussi gnante pour l'homme que pour la
femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les dsexuait.

Puis, c'tait la duchesse d'Althorneyshare et ses paules luisantes de
fard, ses bras gras de cruse, ses pommettes allumes de rouge dans
l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles  la
gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux
teints  l'orteil de ses pieds gants de soie lilas clair, mauve par
sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrpies,
repeintes et marines dans trente ans de baumes, d'onguents et de
benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles
qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de
reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse
pouse par le duc et qui, veuve et toujours riche de son pass,
promne aujourd'hui  travers le monde, de Florence  la Riviera et de
Corfou aux Aores, les millions de lord Burdett et ses vices
d'ancienne toile de music-hall, car elle n'tait mme pas  l'Opra.
Puis c'tait Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand  tte
chevaline,  la dmarche sautillante, et dont les gestes
prcautionneux s'emptraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un
long chapelet qu'il portait au poignet droit.

Mein Herr Frdric Schappman, cravat d'un norme noeud de soie
blanche et long-redingot de noir, avait l'air d'une sarigue
endiamante, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques
habits de Londres, boutonnires fleuries d'orchides, faces
soigneusement rases aux gras cheveux fluides et aux raies
impeccables, puis une face sombre enturbanne de blanc, un grand
Hindou trs correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des
perles  tous les doigts, un Hindou splendide, amen l par la
duchesse,  moins qu'il ne le ft par l'Allemand.

Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet,
ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un
moment l'envie de la prvenir! Voil les mots avec lesquels
m'accueillait Ethal; les prsentations suivirent.

Maud White, enroule dans son velours comme une statue dans sa
draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges
yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des
yeux d'un vert de tige gts malheureusement par l'ovale un peu lch
du bas du visage; le frre, sir Reginald White, daigna incliner la
cambrure de son torse et me marquer sa joie de connatre le
collectionneur.

La tte est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une
peau divine et... un corps!... mais rien  faire. Maud est chaste et
rpugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la
vrit est qu'elle joue _Zohar_... Oui, parfaitement, le frre et la
soeur ensemble. Cela se dit, mais il ne me dplat point de le croire.
Dans l'intrt de leur gloire il serait mme imprudent de le dmentir.
Elle s'est fait une rputation dans l'Inceste et dans le Swinburne,
ici, et dans le Baudelaire,  Londres. Elle rvle les potes
trangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.

Et m'emmenant au fond de l'atelier:

Je ne vous prsente pas  la duchesse; d'abord, vous n'tes pas son
type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M.
Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors
inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et
met en valeur la beaut des autres femmes. Quelle splendide idole elle
fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous
son fard! Je ne puis la regarder sans songer  la juive Esther, Esther
que Mardoche fit macrer six mois dans la myrrhe et le cinname,
avant de la prsenter  Assurus. Les chairs dteintes d'aromates,
elle devait avoir ce ton-l; mais Esther tait jeune, tandis que
quarante ans de prostitution ont faisand l'autre. Quelle belle
putrfaction on sent sous l'mail de ce fard et dans les ravins de ces
rides! J'aime son air de pestifre et de vierge noire attife de
satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle
ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortge de pnitents,
de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appele Forain
un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.

Je ne vous prsente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher
Fred n'est intressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages
au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les
printemps, en quittant Alexandrie. Il va l, dit-il, pour voir les
pruniers en fleurs. Au fond, c'est une me de modiste. Il aurait d
s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de
Wilhem Meister.

Je parierais qu'il raconte  ces messieurs son enthousiasme des
pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales
qu'il tient entortill autour de son bras. Il les collectionne.
Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve
partout en Alger.

Quant  messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance,
mais qui ne gotent pas plus le sjour de Londres que votre serviteur.
Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre;
celui-l, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les
souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il
faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de
sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de
franais et ne parlent que l'argot, comme il sied  des trangers de
vice distingu.

Je vous prsenterai tout  l'heure  quelqu'un qui, lui, quoique
Anglais, en vaut la peine et vous intressera. Nous attendons aussi
quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander  miss White
de nous dire quelque chose.

Maud White, alors en train de flirter avec son frre, les yeux dans
les yeux et presque lvres  lvres, avec une royale impudeur, se
levait indolemment  l'approche d'Ethal, et, les seins presque
saillis du corsage, avec des mouvements flins de l'chine et des
hanches, accueillait sa requte, les prunelles coules sous les
paupires plisses, dans une telle offrande de tout son tre qu'elle
en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup,
l'oeil raill de la vieille Althorneyshare.

Non, pas du Baudelaire, j'en suis _flapy_, minaudait miss White qui,
elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald? Et Reginald
intervenait, dfendait sa soeur et optait, comme elle, pour de
l'Albert Samain: _Au Jardin de l'Infante_, ce livre si charg d'orage
et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.

    Des soirs fivreux et forts comme une venaison,
    Mon me trane en soi l'ennui d'un vieil Hrode;

--Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve  toute pense
un got de trahison. Est-ce assez notre cas  tous?

Et elle tranait coquettement sur les mots.

Je vais vous dire la _Luxure_, vous savez, les grandes litanies:

    Luxure, fruit de mort  l'arbre de la vie!
    Luxure, avnement des sens  la splendeur!
    Je te salue,  trs occulte et trs profonde
    Luxure, idole noire et terrible du monde.


Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:

Et ce sera trs de circonstance et bien dans son cadre chez vous,
cette ode  la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?




LES LARVES


    Le Bouc noir passe au fond des tnbres malsaines.
    C'est un soir rouge et nu! Tes dernires pudeurs
    Rlent dans une mare nervante d'odeurs;
    Et minuit sonne au coeur des sorcires obscnes.

    Le simoun du dsert a balay la plaine!...
    Plonge en tes cheveux pleins d'une cre vapeur,
    Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur
    L'amour qui doit demain engendrer de la haine.

    Face  face nos Sens, encore inapaiss,
    Se dvorent avec des yeux stigmatiss;
    Et nos coeurs desschs sont pareils  des pierres.

    La Bte Ardente a fait litire de nos corps;
    Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,
    Nos mes  genoux--l-haut--sont en prires.

D'une voix monocorde,  peine sombre  la fin de chaque strophe dans
un sanglot, Maud White venait de dire un troisime sonnet. C'tait la
mlope d'une prose liturgique; et devenue d'glise elle-mme, raidie
contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants
reflets, la tragdienne semblait incarner un rite, un rite de religion
oublie, qu'elle aurait ressuscite dans un geste et dans la cambrure
fige de ses reins.

    Le Bouc noir passe au fond des tnbres malsaines.

L'appel aux goules, l'appel aux larves, ricanait derrire moi la
voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux
longues mains retombant au bout de ses bras ples, comme effeuillant
d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctues d'une rouille
d'or, l'atelier du peintre s'tait peupl de nouveaux visiteurs, des
visiteurs silencieux, entrs  pas feutrs et venus se ranger contre
les dames en hennin et les chevaliers casqus des murailles. On et
dit que la voix lente de Maud les voquait.

Et, dans l'atmosphre de songe installe l par l'Irlandaise,
maintenant que la White se taisait, sa figure de morte  peine
claire par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard
oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'taient, dans des
lueurs de satins et de perles, les paules grasses et la mchoire
lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, ne Ltitia
Sabatini, et belle encore, malgr la quarantaine, de son profil de
mdaille sicilienne casqu de luisants cheveux noirs. Les paupires
capotes dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se
tenait auprs d'elle; comme elle paissie par l'ge et plus bestiale
encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et
maintenant de ruminant; et, quoique de races diffrentes, toutes les
deux arrivaient  se ressembler. C'tait la mme fanerie du teint et,
dans les yeux et le sourire, la mme hbtude extnue, toutes les
deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le
stigmate.

La Slave et la Sicilienne taient entres presque ensemble. La
princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes,
mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.

Et ces deux-l aussi se ressemblaient, sveltes et prcis comme deux
dcoupures, de silhouette aigu tous les deux, on et dit un couple
d'lgants et longs lvriers; mais,  les contempler, la maigreur de
la femme avait plus de muscles, les artes du profil avaient chez
elle une autre volont. Oh! l'enttement de ce menton trop long et de
ce front qui bombe sous l'or lger et ple des cheveux, le gris
maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette
attitude dans l'troit fourreau de satin perle qui la ganait!

L'homme, petite tte d'oiseau de proie aux cheveux drus et crpels,
avait dans toute l'lgance de son corps un manirisme voulu, une
savante souplesse. La peau trs fine et trs fripe, les mille petites
rides des tempes et la ciselure des lvres minces taient d'un
portrait de Porbus; la transparence des oreilles sches et cartes
rclamait les pendants d'oreille, comme le cou grle et raide, la
fraise godronne des Valois; une race tonnante, ce comte de Muzarett!
Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de muse,
illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affecte que ft sa
hauteur, quatre cents ans de noblesse sans msalliance et dfaillance
claboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.

Leur groupe entourait maintenant la tragdienne. On complimentait
l'vocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles
fixes, les mchoires contractes malgr leur vident effort au
sourire, toutes les trois devenues singulirement ples, tandis que
Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son tre lgant et
dli, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de
dilettante videmment libr de tout dsir.

Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se
frottent  la jeunesse de la White et comme leurs yeux la
dshabillent! Suivez les regards aigus de l'Amricaine. Ils plongent
comme des dagues dans le dcolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps
que la belle fille serait nue, si ces yeux-l avaient le coupant de
leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair
frache les attire; elles ne sont venues que pour elle.

Quant au cher comte, c'est la sublime indiffrence; il ne fait sa
cour qu' la diseuse, tout ce bel talage d'idoltrie ne vise qu'
placer  Maud quelques pices de vers; il lui enverra demain ses dix
volumes, avec ddicaces, et les _Rats ails_ du comte Aimery de
Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire.
Voyez quel masque de diplomatie se dgage de tout ce fin profil; il
est mang comme un cardinal. Il a flair dans la White un bon agent
de notorit et n'est venu que pour l'atteler  sa gloire. C'est
lui-mme qu'il courtise  travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne
flirte qu'avec lui-mme. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voil
qui va brouiller les cartes.

C'tait l'entre,  pas glisss, du plus joli petit homme. Mince,
thr, des yeux de bleuet cills de blond dans un visage d'une
blancheur diaphane, des pommettes  peine touches de rose et si
doucement qu'on les et crues fardes, et des cheveux lgers comme de
la folle avoine. Frais et dlicat, un Saxe! Il se faufilait vers le
groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le
prsentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frmissement
avait secou  l'entre du nouveau venu, se drangeait  peine pour
lui faire place; il continuait mme d'accaparer la tragdienne avec
une impertinence affiche pour le nouvel admirateur.

Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui
l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se
voir. Il s'est trouv que le musicien avait plus de talent que le
pote, et les mlodies de Delabarre ont t plus gotes que les vers
qu'elles accompagnaient. Il avait trouv cela, le cher comte, de
lancer le compositeur pour faire un sort  ses rimes, mais ne
prvoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati
qu'aux hmistiches. Il l'a congdi pour ingratitude: l'ingratitude
pour les Narcisse, c'est le succs d'autrui, mais le petit a de la
tte, de l'entregent et mme de l'intrigue. C'est un lve qui fait
honneur  son matre, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le
physique et la jeunesse: impossible d'tre plus joli!

Voyez, les ogresses mmes le regardent, il est capiteux comme un
travesti et Maud elle-mme a daign arrter sur lui le regard lointain
de ses yeux verts. Elle n'coute mme plus le cher comte: c'est le
petit qui tient le record. Il vient l pour placer sa musique, comme
le comte ses pomes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer 
Londres et mme  Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de
l'un ou dclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit.
L'amusant serait que l'intrt les rapprocht et qu'il y et reprise
aprs rupture, qui sait! Ils partiront peut-tre ensemble, rconcilis
par Maud White. Si Muzarett y voit son intrt, il touffera sa
rancune; c'est un homme trs fort. Et avec un rire trangl, presque
un gloussement de poule: Ce petit Delabarre les affole tous et
toutes. Voil la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud
et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan
anglais.

Ils viennent humer de prs ce jeune bouton de rose; les voil bien,
les larves! La fracheur du sang les affriande et les rassemble. On ne
procdait pas autrement dans l'antiquit pour voquer les ombres.
Souvenez-vous des colombes gorges par Ulysse en offrande aux
divinits du Styx; et voici mme que l'Hindou s'en mle, l'Hindou et
son turban brod d'or; mais du coup les princesses ont cd la place.
Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a
couch pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thas!
Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prtresses de la
Bonne Desse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'tait admis aux
mystres d'Isis.

Maud White et son frre accueillaient maintenant les adulations et les
prosternements des fracs fleuris de gardnias et de l'Allemand au
chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie
de poupe, avait attir le pianiste sur un divan; vautre dans un
croulement de chairs flasques submerges de moire mauve, elle le
tenait presque appuye sur elle, tous les diamants de sa poitrine
couls en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se
cabrait  peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de
l'Hindou, derrire eux, flambaient; dans l'ombre vaguement anime par
la lueur des cierges, processionnait la thorie fantme des chevaliers
bards et des dames brodes de la tapisserie.

Et Thomas Welcme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant
sa montre, c'tait surtout lui que je voulais vous faire connatre, et
c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste
insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe
encore: elle est intressante. Trs crne, ce qu'elle a fait l, ce
mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au
vieux prince pour porter son nom et promener  travers le monde son
vice et son indpendance. C'est une passionne et une vraie, celle-l!
Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!

La marquise a t mal marie, amene o elle est par la lchet du
monde et l'indignit d'un mari. La Myrianinska est presque
besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir 
cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiques, extnues
d'elles-mmes et de tous, elles n'ont mme plus le souci de la
sensation rare qui est la seule excuse des aberrs; leur niveau
d'intelligence ne dpasse pas de beaucoup l'abrutissement des
habitues d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est
autrement belle. Voyez quelle volont pre a son fier profil, et ses
yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce
qu'ils reclent d'nergie pense et opinitre!

Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle tudie la duchesse
d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire
horreur et sa vieillesse et son pass, mais Aliette Montaud a t
dlicieusement belle, une des remueuses de coeurs et de millions d'il
y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et
regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais
qui y fut, de volupt et de dsirs.

Napolon devait regarder ainsi le champ de bataille o un autre que
lui avait remport la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom
de la princesse?... Et il me chuchotait une drlerie.--A Lesbos?--A
Lesbos, parfaitement.

    Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.

Et Welcme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais  Maud de nous
dire des vers, tous ces dplacements ont jet un froid. Baudelaire me
semble tout indiqu. Venez donc avec moi, Frneuse, nous allons la
prier de nous dire: _Les femmes damnes_. Nous en avons quelques-unes
ce soir.

    Comme un btail pensif, sur le sable couches...

Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-l tout  fait
innocente, une curieuse qui s'gare, impossible de risquer le
Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.

En effet, escorte de deux hommes, une femme entrait.




VERS LE SABBAT


Celle-l, qui ne l'et pas reconnue!

C'tait, divulgus par les photographies en montre aux talages du
boulevard et cent fois rencontrs  toutes les rceptions des
ministres, les paules classiques, le corsage en offrande et la jolie
tte autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.

Dario de La Psara, le peintre attitr des lgances cosmopolites,
accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale;
sa figure olivtre, ses larges prunelles veloutes et noires, la coupe
mme de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de
Portugal escortaient  merveille la fragilit blonde et la splendeur
nacre de la duchesse. L'autre homme tait Chasteley Dosan, le
tragdien de la Comdie-Franaise. On prtendait que Son Altesse
Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle
suivait assidment toutes les reprsentations de Dosan  la Comdie,
passait mme, disait-on, une partie de ses soires dans la loge du
tragdien: pur snobisme allemand, qui attachait l'trangre aux
gloires dj un peu fanes du monde parisien; mais la mode de Berlin
retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le rel
talent et le profil exotique avaient sduit l'Altesse, la duchesse
Sophie en tait encore aux poncives admirations des Benjamin Constant,
des Carolus Duran, des Falguires et autres Carrier-Belleuse.

D'ailleurs, d'une honntet lgendaire, droite et loyale comme une
pe, universellement respecte malgr l'imprvu de ses caprices, la
brusquerie de ses dparts et son existence errante  travers l'Europe,
ses six mois par an passs hors de ses tats et loin du palais
conjugal.

Claudius s'tait prcipit au-devant d'elle, un fauteuil  large
dossier tait avanc; et, maintenant assise presque au milieu du hall,
isole des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire
des yeux et des lvres le dfil des hommes que son hte lui amenait;
et c'tait Muzarett, et c'tait Delabarre et c'tait Jacques White et
mme Mein Herr Schappman et le clan ponc et fleuri des Anglais;
aucune femme n'tait prsente.

Si neuve que ft la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle tait
assez mange pour savoir dans quel milieu elle tait. Retires 
l'cart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un
colloque anim; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait
dans la contemplation d'un buste, le dos tourn  l'Autrichienne; la
vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout,
derrire les paules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley
Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux prsentations, souriants et
discrets:

Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Gothe, ricanait
Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en
terre allemande.

Et tout en me pressant fortement le bras:

Hein! comme elles se dtestent, et le beau foyer de haine qu'une
runion de dclasses, quand elles sont nes comme celles de ce soir.
Ce sont tous les degrs du mpris avec l'Allemande au haut de
l'chelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci,
d'ailleurs, mprise frocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui
est le seul ici  ne mpriser personne, ayant une me de
Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon
atelier? Mais le dsir d'tre portraiture par moi. La Psara lance,
mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas europen: il
compte  New-York, mais n'existe pas  Vienne. N'est pas de Muse qui
veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entire 
Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glck, ce qui est
bien plus musicien. Je vais attendre pour faire dclamer Maud.--Ah? le
th.--C'est le fameux th vert?--Oui, mais nous en boirons un autre,
tout  l'heure, aprs le dpart des gneurs.

Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de
coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu
dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les htes d'Ethal,
deux grands plateaux de cuivre encombrs de petites tasses. Sches et
brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter,
brods en camaeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses
carns de leur armature de coquilles; des anneaux de jade treignaient
leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'tranges colliers
coulaient, des colliers luisants, mordors et verdtres, on aurait dit
de cantharides, forms en somme de minerais.

    Silences d'or cingls de vols de cantharides!

Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des
mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des
chuchotements clins et des curiosits  l'adresse des petites idoles;
les Javanaises de Claudius faisaient prime. Aprs les femmes, qui les
avaient accapares d'abord, voil que les exotiques taient maintenant
captives de tout un cercle d'habits noirs.

C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la
princesse Olga se retirent, hasardai-je  Claudius.--Vous croyez! le
dpit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en
mlent; et puis, la prsence de la duchesse Sophie rveille leur
pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.

En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:

Trs russie, votre soire! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la
marquise.--Elle peut encore venir; vous tes prsente? ripostait
Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au _Figaro_, ne nous citez
pas, intercdait la princesse.--A vos ordres.

Et comme la marquise, exagrant ses adieux, insistait encore: Vous
connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez
vous.--Et le Gothon aussi, concluait le peintre. Les deux femmes
sortirent.

Une dtente suivait leur dpart. L'_Intermezzo_, dtaill par la belle
Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragdienne; la duchesse
Sophie complimentait le frre et la soeur: Quel jour venez-vous
djeuner avec moi? Il faut venir djeuner tous les deux  Bristol,
demain, voulez-vous,  une heure? Les groupes fusionnaient.

La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; aprs le
musicien, le peintre. Quel merveilleux talent vous possdez,
monsieur, minaudait l'ancestrale poupe, j'ai vu au _Prado_ de Madrid
des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des
portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme,
protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit
Delabarre, d'entre les doigts dcharns de l'ex-danseuse, tait tomb
entre les mains emptres de chapelets de Mein Herr Schappman. De
Charybde en Scylla, me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli
compositeur mditait une srie de concerts  Berlin et peut-tre mme,
pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes
menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil
enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.

Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le pote grand
seigneur courtisait le socitaire de la Comdie-Franaise.--Comment le
comit a-t-il pu recevoir cette pice? scandait la voix brve du
comte, je ne puis croire  l'influence des dners de l'auteur.--A quoi
l'acteur, pris  parti: C'est du thtre. Et comme le comte se
rcriait sur l'infriorit de la posie: Les vers, dclarait Dosan
d'une voix d'oracle, les lvres retrousses sur les gencives et
montrant l'mail de fortes dents, les vers sont trs suffisants.
Dclaration de socitaire qui rassurait l'auteur des _Rats ails_, si
elle indignait le pote.

La foire aux vanits, ricanait Ethal enfin revenu prs de moi, Ethal
vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises,
d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalits, de rancunes et de bas
instincts, dont il dchanait et rfrnait le mange. Suis-je un
assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rle?
gloussait-il, touff dans un rire content, hein! comme leurs belles
petites mes leur remontent  fleur de peau en petites grimaces! Il
n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de
Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-l. Regardez la
princesse.

L'Amricaine, un peu isole, causait debout aux deux petites
Javanaises, qui rpondaient dans un anglais trange et gazouillant;
tout en leur parlant, la princesse leur touchait les paules, ttait
le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur
en train de dtailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait
brusquement le dos et venait droit  nous. Elles sont trs amusantes,
Ethal, vos idoles d'Extrme-Orient. Voulez-vous me les prter une
journe ou deux, le temps de trois sances? J'aimerais faire un
croquis de ces petites ttes-l. Et comme Ethal s'inclinait en
silence: Quel jour voulez-vous me les envoyer  l'atelier? reprenait
la Yankee, j'y suis  partir de deux heures.--Mais, princesse, quand
il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? O
est monsieur de Muzarett?

Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le
signal du dpart; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et
Chasteley Dosan, qui l'avaient amene, Mein Herr Shappman avait enlev
son Hindou, le petit Delabarre s'tait esquiv seul.

Le clan des Anglais fleuris s'obstinait  demeurer,  la fois gris de
raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les
Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de
liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie
alcoolise, doucetre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux
d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses
diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice,
stigmatise sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce
que cette aeule pouvait bien attendre en s'ternisant l?

Ethal s'efforait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son
frre qui parlaient de partir; les cierges dj clairaient mal, 
demi-consums dans les chandeliers de cuivre tout bossus de larmes
de cire. Quelque chose de funbre et pourtant de chaud et d'attidi,
comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil,
tranait dans l'atmosphre; quelque chose aussi se prparait et qui ne
commenait pas. Ethal, visiblement nerv, lanait de frquents
regards dans la direction de la porte, et, suggestionns, tous les
regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.

Enfin, la portire se soulevait et, cambr dans un mince habit noir,
un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-tre et trop
flexible de taille. Thomas! enfin... s'exclamait Ethal en se
prcipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fivreusement de
ses mains, l'amenait  nous.--Sir Thomas Welcme, Irlandais, mon ami.

Je n'avais jamais vu Claudius si mu.

Sir Thomas Welcme s'inclinait, trs froid. C'tait un trs beau
cavalier avec une figure douce et triste, claire par deux grands
yeux clairs d'une couleur indfinissable,  la fois verts et violacs
comme l'eau d'un tang mort, car c'est  ces yeux que ma curiosit
tait d'abord alle; une longue moustache blonde barrait son charmant
visage et pourtant ses cheveux friss taient noirs. Sir Thomas
Welcme avait la peau trs blanche et des mains normes, d'normes
mains de bourreau, soignes, ponces et, comme les mains d'Ethal,
fleuries de bagues  tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste
comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le
regard tait mlancolique.

Sir Thomas Welcme rpondait  peine aux effusions d'Ethal et semblait
tre venu  regret.

--On va commencer, dclarait Claudius, et il donnait des ordres aux
Javanaises, puis, prenant le nouveau venu  part:--Pourquoi
arrivez-vous si tard, Thomas? J'tais inquiet, j'ai craint que vous ne
vinssiez pas.

A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:

--Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.




L'OPIUM


Les Javanaises avaient remis  chacun de nous une pipette bourre
d'une pte verdtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de
blanc vtu, nous avait successivement allums aux braises ardentes
d'un rchaud d'argent; et, couchs en demi-cercle sur des coussins et
des tapis d'Asie, la main accote  des carrs de velours persan ou de
soie brode, nous fumions maintenant en silence, tous singulirement
attentifs aux progrs de l'opium.

L'atelier, tout  l'heure si bruyant, tait tomb dans le
recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises
avaient dboutonn nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour
faciliter la marche du poison. J'tais couch tout prs de sir
Welcme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte
sous son pplum de velours noir, fumait, allonge auprs de son frre.
Les Anglais formaient un groupe  part, dj moins bruyant sous
l'oppression montante du narcotique.

Reste assise sur son fauteuil, droite et gaine dans son armature de
pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait,
mais ne fumait pas.

Sa pipette  la main, Ethal s'attardait encore dans des alles et
venues, donnant des ordres; on avait teint tous les cierges. Deux
seuls avaient t remplacs et rallums, qui flambaient haut au milieu
de la pice; ils brlaient aux deux coins opposs d'un tapis tal l;
le ngre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.

Ces cierges et ces ptales! on aurait dit une veille funbre. La
fume de nos pipettes montait en spirales bleutres, un silence
affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'tendre entre
Welcme et moi, et les danses du poison commenaient.

C'tait, dans l'atmosphre muette et lourde du vaste hall empli de
vapeurs, les oscillations sur place, les pitinements rythms et les
longs contournements de mains comme dsosses et mortes, des deux
idoles javanaises.

Debout parmi les fleurs effeuilles,  la lueur spectrale de deux
cierges, elles froissaient fivreusement la laine du lapis sous le
martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs
cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'tranges
diadmes maintenant les coiffaient, espces de tiares en cne qui
faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis
qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadence ondulation
de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement
de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les
deux idoles se dvtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient
s'abattre  leurs pieds dans un lger crissement de coquilles tombant
sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des
bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudit irrite termine
en pointe et comme darde par le cne de leurs diadmes, on et dit,
dans les vapeurs bleutres, la danse dlicieuse et lugubre de deux
longs serpents noirs.

Dans la salle obscure c'taient, en amas confus, les groupes affals
des fumeurs; des visages crisps mergeaient  et l comme des
masques, blmes visages d'intoxiqus dj travaills par l'ivresse;
d'autres avaient sombr dans la nuit, et, sur tous ces corps, on et
dit massacrs, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare
s'immobilisait, incendie par instant de la flamme des cierges
reflte dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et
sinistre.

Dj, des ronflements s'chappaient des poitrines; parmi les ptales
effeuills, les idoles nues dansaient toujours.

Tout  coup, elles se prenaient  la taille, tournoyaient troitement
enlaces, ne faisaient plus qu'un seul corps  deux ttes et puis
soudain s'vaporaient... Oui, s'vaporaient comme une fume, et en
mme temps une grande lueur entrait dans le hall.

Tout un pan de la tapisserie s'tait cart, et, dresse en forme de
scne, la table  modle de Claudius apparaissait blanche de lune,
froide et cire comme un parquet, claire du dehors par la nacre et
le givre d'un ple ciel nocturne!

Un ciel ouat de molles nues o se profilaient, aigus et noires, des
silhouettes de chemines et de toits, tout un horizon de tuyaux, de
pans coups et de mansardes fig dans du sel et de la limaille de fer;
au loin, le dme du Val de Grce: un fantastique et silencieux Paris
vu  vol d'oiseau, le panorama mme des fentres de Claudius, encadr,
comme en dcor, dans le chssis vitr de son hall... Et sur cette
scne improvise un tre de rve, une blancheur jaillissait, un
floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et
d'argent; et cette chose tourbillonnante et frle, qui bondissait et
voltigeait dlicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin
d'atelier dsert, tait une gracile nudit de danseuse.

Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le
taquet de ses jets-battus animait seul l'affreux silence. Sans le
bruissement soyeux de ses tulles, elle et t surnaturelle,
surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur
de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pleur bleuie par la
lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur
fantmale, fantmale et perverse d'une joliesse funbre; le dcor de
chemines et de toits parisiens achevait la vision. C'tait une
petite me de Montparnasse ou de Belleville qui dansait l, dans le
froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant dlicate avait le charme
affreux d'une tte de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et,
dans ses yeux cerns, une flamme d'alcool brlait intense, dont
l'ardeur bleue faisait frmir... O avais-je dj vu cette fille? Elle
avait la gracilit de Willie et le sourire d'Iz Kranile, ce triangle
de chair ironique et rouge dcouvrant des durets d'mail... Oh! les
ombres portes de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait
sous la platitude de ses seins!...

Autour de moi, des rles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient
plus maintenant; et j'avais la tte pesante et glace, et la sueur me
mouillait partout et le flocon dansait toujours.

Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection
de gaz oxydrique... et, tout  coup remonts dans le ciel, les toits
et les chemines envahissaient l'atelier. Ils taient maintenant dans
les frises, le vitrage de la baie du mme coup clat, les maisons
invisibles des toits et des chemines soudain surgies de terre, et
j'tais couch parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en
plein Paris dsert.

Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place
borde de nouvelles btisses encore inhabites, les portes barres par
des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une
nuit froide et gele, le ciel trs clair, le pav dur: une affreuse
impression de solitude.

Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles
voyous dbouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards
rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la
casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en tranant avec eux
une femme qui se dbattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse
pelisse glissait de ses paules; une femme blonde et dlicate dont on
ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnatre. Et cette
scne de violence ne faisait pas un bruit.

De la femme brutalise et muette je ne voyais que le dos nacr et la
tendre nuque blonde; les rdeurs la tiraient par les bras, tombe sur
les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir  son
secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me
tenaient aussi  la gorge. Tout  coup, un des voyous prcipitait la
femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait
le cou avec un coutelas... le sang giclait, claboussant de rouge la
pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frle nuque
d'or. Je m'veillais rlant, touff par mes cris.

Autour de moi, c'tait le sommeil lourd  faces convulses des autres
fumeurs. La tapisserie tait retombe sur le chssis vitr du hall:
c'tait l'obscurit, la nuit. Les deux cierges brlaient toujours,
mais dans une lueur verdtre qui dcomposait les visages. Comme il y
en avait, de ces corps tendus! l'atelier d'Ethal en tait jonch;
nous n'tions pas tant que cela d'abord: d'o venaient tous ces
cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'taient des morts,
autant de morts, une vraie mare humaine de chairs verdies et froides,
qui montait tel un flot, dferlait telle une vague, mais une vague
immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeure,
droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une
idole macabre!

Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps,
entasss l, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa
pourriture phosphorait. Hiratique et bouffie sous ses diamants
devenus livides, elle semblait brode d'meraudes: une desse verte,
et dans sa face couleur de cigu les yeux seuls demeurs blancs
luisaient.

Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou
plutt se casser, tant elle tait raide, vers un corps de jeune femme
affal  ses pieds, un souple et blanc cadavre tendu contre terre et
dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme
celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre,
approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutt un semblant de
morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives
pourries laissaient tomber leurs dents.

Maud! m'criai-je redress d'angoisse. Mais ce n'tait pas Maud que
convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la mme seconde je
voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique
de la tragdienne; son masque mystrieux flambait en aurole au-dessus
de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les tnbres,
tandis qu'une voix connue scandait  mon oreille:

    La chastet du Mal est dans mes yeux limpides.

La voix de Maud, sa voix!




SMARA


Ici, un heurt dans mes souvenirs.

Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brves, incohrentes,
bizarres; le grotesque y ctoyait l'horrible, et prostr, comme
garrott par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et
l'pouvante  la chevauche opprimante des plus effrns cauchemars,
toute une srie de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme
une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le
mur mouvant du sommeil.

Et c'tait une course perdue  travers les espaces. Je flottais,
empoign aux cheveux par une main de volont, une serre nergique et
glace, o je sentais des durets de pierreries et que je devinais
tre la main d'Ethal; et c'taient des vertiges et des vertiges, une
sorte de course  l'abme sous des ciels de camphre et de sel, des
ciels d'une limpidit terrible dans leur clat nocturne, et je
tournoyais ahuri au-dessus de dserts et de fleuves. Des tendues de
sables fuyaient, moires par places d'ombres monumentales, et parfois
nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des
oblisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers
de mtal. Plus loin c'tait, parmi des bambous et des paltuviers en
fleurs, la descente vers l'eau des degrs lumineux de millnaires
pagodes.

Des troupeaux d'lphants les gardaient et cueillaient pour les dieux,
du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'tait
l'Inde lgendaire et vdique aprs l'gypte mystrieuse; et partout o
nous passions, les bords des fleuves et des tangs taient gards par
d'tranges idoles, les unes anguleuses et comme tailles  coups de
hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs
genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses ttes de dogues; des
quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.

Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes;
d'autres taient couvertes de lpre et si vieilles qu'elles n'en
avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant
entrelacs sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait
musicale, avait le front gemm d'toiles, et, parmi ces idoles,
priaient au clair de lune des fidles agenouills, et parmi ces
dvots, il y avait aussi des btes.

Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mrs lavaient des linges
au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une quivoque
lessive, et l'eau ruisselante tait du sang.

Une de ces lavandires ressemblait  la princesse Olga et l'autre  la
marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisime. Une sarigue en
prire,  l'ombre d'un Bouddha, m'apparut tre l'me de Mein Herr
Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes prcautionneuses
grenaient un chapelet d'opales...

Et prs d'un cimetire turc, toute une file de cigognes, perches sur
un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana
du bec  mon passage.

Nous volions maintenant au-dessus des marcages. Tout  coup, la main
qui m'emportait me lcha. Des murs gluants, un terrain gras, une
ombre touffante et fade: j'tais dans une crypte dont les votes
suintaient, couch dans une boue trangement mouvante, car elle
s'enfonait par place et par place se soulevait, et c'tait comme une
mare chaude, affreusement paisse et fluide, o mon corps berc
s'enlisait: des bruissements soyeux, de lgers crissements... je ne
sais quoi d'innomable me frlait, un obscur grouillement me montait
aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis,
sous mes mains ttonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et
gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un
vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des
petites bouches pointues, o l'on sentait des dents, se posrent sur
mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'tais captif d'aspirantes
caresses, fouaill par tout mon corps de petites morsures savantes
jusqu' en dfaillir; j'tais la proie, des orteils aux cheveux,
d'innombrables ventouses; les btes ftides se partageaient mon corps,
violaient sournoisement toute ma nudit.

Et, soudain, dans l'ombre devenue verdtre, je voyais ricaner les
faces singulirement gonfles des deux Javanaises. Elles flottaient
sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadmes de
longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par
deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient,
tandis qu'approches de mon visage, leurs quatre mains sans bras,
quatre mains molles et exsangues menaaient mes yeux de leurs ongles
aigus irradis en griffes dans de longs tuis d'or.

Et,  la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable
ennemi conqurait ma chair. Toute une arme d'normes chauves-souris,
de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espce dite
vampire, suaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse
insistait parfois si prcise, qu'elle me faisait vibrer d'une
jouissance atroce; et comme nerv, prs du spasme, je me raidissais
pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de
flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je
mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un got
de bte morte m'empouacrait la langue, une bouillie tide me collait
aux dents.

Ce fut le rveil!... enfin! Une brlure d'alcali me piquait les
narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafrachissait avec
un linge mouill; on s'empressait autour de moi, et dans le
demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'alles
et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.

Ethal tait  mes genoux, et dans le dsordre de l'atelier envahi par
le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et
me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me
frappait dans la paume; par-dessus l'paule de son frre, les yeux
anxieux de Maud White me considraient.

--Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.

Dans la maussaderie de l'atelier poussireux et triste, c'tait aux
lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie
pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavreux des bustes, la salissure
des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumele
en stalactites vertes.

On se prparait au dpart. Les Anglais, mis debout par le ngre, se
retiraient raides avec des faces fermes et menaantes, presque
insinus de force dans leur pardessus. Maud rassure s'enveloppait
dans une longue pelisse de soie paille. Redress sur mes coussins, je
buvais  petites gorges une eau teinte d'arnica, que me tendait sir
Thomas. Oh! la piti de ses grands yeux clairs en me regardant!

--Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la
main; Jacques White faisait de mme. Dans cet adieu, je vis que Maud
portait au doigt deux grosses perles noires surmontes d'un rubis, un
norme trfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare
avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud taient frais comme
de l'eau, sa pleur jeune et repose.

La duchesse,  la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots
tranants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or,
l'engonaient jusqu'aux oreilles, et, recrpie  neuf, poudre et
repltre de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nue
de dentelles blanches.--Nous partons, disait-elle  Jacques, et la
duchesse sortait emmenant le frre et la soeur.--Il faudrait faire
comme eux, insistait Thomas Welcme, l'air du matin vous fera du bien;
voulez-vous que je vous ramne?--Le duc de Frneuse a son coup,
interrompait brusquement Ethal.--Un fiacre dcouvert vaudrait mieux.
Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous
suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:

--Monsieur de Frneuse habite rue de Varenne et je suis  l'htel du
Palais.




LE SPHINX


_9 novembre 1898._--Thomas Welcme sort de chez moi, et je suis encore
sous le charme et, en mme temps, je me sens plein d'effroi.

Thomas Welcme vient de risquer auprs de moi la dmarche la plus
imprvue, la plus dconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a
pu l'amener, lui qui me connat  peine et que j'ai vu pour la
premire fois, il y a trois jours,  cette horrible fumerie d'opium
organise par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et 
l'espce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprs de
l'tranger et de l'indiffrent que je dois tre et que je suis pour
lui?

Je cherche et ne m'explique pas.

Une irraisonne, une spontane sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect
est rpulsif;  premire vue, j'effare et j'inquite. Et puis il y a
mes lgendes... Mieux: j'loigne de moi; Sympathique, il n'a pas
prononc le mot et, s'il l'et prononc, je l'eusse mis dehors. tre
sympathique... _il simpatico forestiere_, dont vous abordent, autour
de la Loggia, les interprtes des htels de Florence et,  Naples, les
ruffians de la galerie Umberto. Cela et t indigne de sir Thomas
Welcme et de moi.

Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa
dmarche desservait plutt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcme
tait son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une
complicit, quelque chose d'irrparable et d'obscur entre ces deux
hommes!

De la piti, alors? Une piti pour moi! Je n'aimerais pas cela?

Et si c'tait une dernire manoeuvre d'Ethal pour me troubler,
m'affoler davantage, prcipiter l'espce de folie au milieu de
laquelle je me sens enserrer, touffer comme dans un filet tiss
maille  maille par l'affreuse main, la main de proie et de volont,
bossue d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux
tres taient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans
le gouffre, o Claudius me veut, et cela par le soupon et la
terreur?...

Je ne sais plus o je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et
me heurte, et me sens trbucher dans de l'embche et de l'pouvante...

Depuis cette dernire soire dans l'atelier d'Ethal, les figures de
cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas
retrouv mon me!


_15 du mme mois._--J'ai rflchi  la visite de Thomas Welcme. Non,
cet homme ne me veut aucun mal; l'espce d'lan qui l'amenait vers moi
tait sincre. On ne ment pas avec ces yeux-l, ils nagent dans une
telle tristesse. La piti attendrie et l'immense bont du regard, dont
je me sentais envelopp pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse,
dont il a nuanc sa question: Il y a longtemps que vous connaissez
Ethal? et l'espce de soulagement que tout son visage a reflt  ma
rponse: Depuis cinq mois! c'tait l'expression de joie dont
s'illumine un visage de mdecin en apprenant que le mal de son client
est de date rcente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans
ses yeux quand je lui ai dit: Depuis cinq mois!

Et, sans trop insister sur les mots, sans trop appuyer sur la plaie,
comme il m'a fait comprendre en quelques phrases qu'il connaissait et
plaignait mon mal, que lui-mme en avait souffert, quel danger avait
t jadis, pour lui Ethal, quel pril il tait maintenant pour moi.
Un grand, un trs grand artiste, un esprit curieux et un ami trs
sr, mais dont la bizarrerie, et pis que la bizarrerie, l'amour des
bizarreries, de l'anormal et de l'tranget peuvent devenir funestes 
un sensitif, comme  un tre d'imagination; un homme qu'il faut
carter de sa vie pour peu qu'il soit susceptible d'y prendre une
influence. Non que j'ajoute foi aux lgendes en circulation sur
Claudius, ici et  Londres, et bien moins acrdites  Londres qu'
Paris, Paris, o, vous autres Franais, avez la manie des racontars et
des histoires colportes sur les uns et les autres; mais il n'en
demeure pas moins vrai que mon ami Claudius a d'tranges curiosits.
L'horrible l'attire, la maladie aussi; l'entorse morale et la misre
physique, la dtresse des mes et des sens sont pour lui un champ
d'expriences affolantes, grisantes, une source de joies complexes et
coupables, auxquelles il se complat comme pas un. Il a pour le vice
et les aberrations plus qu'une curiosit de dilettante: une
prdilection inne, l'espce de vocation fervente et passionne
qu'ont, pour certains cas peu connus et les maladies rares, des
tempraments de savants et de grands mdecins.

Il les pie, les recherche et les choie; c'est un collectionneur de
fleurs du mal. Vous avez vu quelle divine collection d'orchides il
avait su runir chez lui l'autre soir. Soyez certain que cette
exhibition de vices cosmopolites, parqus toute une nuit dans son
atelier, a t une de ces soires de sa vie. D'ailleurs, il a pour les
dcouvrir, un flair de chasseur indien; il va au vice comme le
pourceau  la truffe, et le renifle avec bonheur: le fumet des
dchances l'enivre; il les comprend toutes et les aime compliques et
profondes. C'est un voyeur... d'mes malpropres, comme vous dites en
France... Voyeur est bien le mot!

Dire que ces fleurs de criminalit, Ethal les cultive et les
dveloppe, comme on l'a accus  Londres de cultiver chez ses modles
la pleur, l'anmie, la phtisie et la langueur, et cela par amour
artiste de certains tons nacrs et de certaines cernures, certaines
expressions de regard et de sourires, souffrances devenues des
beauts par des crispations de bouches et des faneries dlicates de
paupires et de teints! non, ce serait, je crois, pousser trop loin
une lgende, hlas! tablie, et prter aux fantaisies d'Ethal une
grandeur tragique qu'elles n'ont pas.

Il n'empche que notre ami Claudius ait une assez belle me
d'empoisonneur, et d'empoisonneur pour le plaisir. C'est un Exili
psychologique, les seuls Exilis que permette aujourd'hui le rouage des
lois; mais il a cela en sa faveur, qu'il opre surtout sur les gens
dj malades et n'achve, en somme, que des condamns  mort. Locuste
expdiait ainsi les esclaves devant l'Augustule dsireux d'en admirer
les effets; mais Ethal est  la lois l'empoisonneur et le Csar. C'est
 lui-mme qu'il offre de merveilleux spectacles; il dpravera trs
bien quelqu'un pour voir jusqu'o ce quelqu'un mnera la flambe du
vice. Il y en a qui vont jusqu'au meurtre, et il ne faut pas que le
duc de Frneuse soit ce quelqu'un-l.

... J'aurais pu l'tre.--Sir Thomas avait prvenu mon
mouvement.--Comme vous, le rve m'a possd, le rve m'a tenu
hallucin, inconscient, sans autre volont que celle de ce rve
prolong. Annihil, engourdi comme vous pendant de longues annes,
j'ai t un misrable dormeur veill. Je passai alors tous mes hivers
soit  Alger, soit au Caire ou  Tunis, comme vous, captif d'un
regard, d'un introuvable regard, du regard mme de la Desse qui
trouble et hante le sommeil de vos nuits... Pendant dix ans, j'ai
parcouru l'Orient  la recherche de l'obsdante et dlirante vision
d'un soir d'insomnie et d'extase.

Et la Desse, celle-l mme qui vous apparatra, un soir ou un jour,
si vous ne combattez pas votre rve, la Desse m'a toujours menti!

Un amoureux de fantmes, oui, voil ce que j'ai t dix annes de ma
vie, et voil ce que vous tes et deviendrez plus incurablement
encore, si vous n'y mettez bon ordre, monsieur, car le regard est
introuvable, et Astart est une stryge, dont l'essence mme est le
mensonge; et mentira toujours qui a dj menti!

Ce regard! Pourtant, un hiver, j'ai bien cru... Il y a quatre ans, une
nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la dahabieh enfin endormis,
nous descendions lentement... oh! si lentement, le cours du fleuve aux
eaux stagnantes... Je vois encore l'immense paysage d'gypte, fuyant 
perte de vue, infiniment plat, infiniment roux,  peine nuanc de
cendre sur le bleu profond de la nuit... Cette nuit-l, j'ai cru
qu'Astart allait m'apparatre. La Desse, enfin, allait se rvler!

Nous descendions le Nil...

Et dj, depuis une heure, je regardais curieusement surgir et
grandir,  un coude encore lointain du fleuve, un trange point noir,
quelque entablement d'ancien temple ou, peut-tre, tout simplement une
roche baignant ses assises dans l'eau.

La dahabieh glissait lourdement, lentement, sans oscillation, comme
dans un rve, et, lentement, dans le silence de la nuit sans toiles,
l'ombre qui m'intriguait s'approchait, prenait forme et devenait (car
elle se prcisait maintenant) la croupe d'un norme sphinx de granit
rose au profil effrit par des sicles. Tout dormait  bord d'un
sommeil vraiment dconcertant, tout l'quipage tomb dans une torpeur
de plomb; et le mouvement de l'embarcation, s'approchant de la bte
immobile, m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx,
maintenant, m'apparaissait lumineux. Comme une clart vaporeuse
manait de sa croupe, et, dans le creux de son paule, un tre se
distinguait, de bout, la tte renverse et dormant.

C'tait une forme jeune et svelte, vtue, comme les niers fellahs,
d'une mince gandoura bleue, avec des anneaux d'or aux chevilles, la
forme adolescente ou d'un prince ou d'une esclave, car l'attitude de
ce sommeil offert tait  la fois royale et servile: royale de
confiance, servile de complaisance et de savant abandon.

La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate, d'une blancheur
d'ivoire; mais au cou saignait, comme une large entaille, une
cicatrice ou une plaie! Quant  la face, je la devinais dlicieuse,
rien qu' l'ovale aminci du menton; mais, appuye en arrire, elle
baignait toute dans l'ombre.

pouvant, j'appelai  grands cris sans pouvoir rveiller personne;
quipage indigne et gens de service anglais, tous taient terrasss
par un sommeil magique. Ils ne s'veillrent qu' l'aube, le sphinx
disparu, dj loin.

Quand, le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut rpondu par
le drogman que ce devait tre quelque nier fellah gorg par les
bandits arabes qui abondent dans ces parages. L'enfant tu, ils
avaient pos l le cadavre pour avertir les voyageurs; ironique et
salutaire enseignement!

Mais ce sphinx lumineux, l'intense clart, douce et comme musicale,
dont s'animait le granit rose, et la beaut surhumaine de la figure
endormie dans son ombre, comment l'expliquer? J'avais, je l'avais
senti, travers une minute enchante, vcu quelques instants d'une vie
miraculeuse et divine, et si dcevante pourtant!

Ethal m'affirma que j'avais rv, car, naturellement, Ethal tait 
bord, exasprant ma sensitivit, suggestionnant ma songerie
maladive.--Vous voyez que vous n'avez rien  m'envier, monsieur, et
que j'ai t autrefois un misrable tout aussi tortur que vous l'tes
maintenant.




SIR THOMAS WELCOME


Partir vers le soleil et vers la mer, aller se gurir, non, se
retrouver dans des pays neufs et trs vieux, de foi encore vivace et
non entame par notre civilisation morne, se baigner dans de la
tradition, de la force et de la sant, la force et la sant des
peuples rests jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrme-Orient,
dans la clart du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui
seule ne nous trompe pas, se librer de toutes les conventions et de
toutes les vaines attaches, relations, prjugs qui sont autant de
poids et d'affreux murs de gele entre nous et la ralit de
l'univers, vivre enfin la vie de son me et de ses instincts loin des
existences artificielles, surchauffes et nerveuses des Paris et des
Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne,
certaines les de la Mditerrane, la Sicile, la Corse, les matins
lgers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprs et les
pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre gante
de l'Etna sur le rve antique du thtre grec, les anciennes les de
l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises
inconnues des ctes de l'Istrie plus oublies et plus ruineuses encore
dans leur silence ensoleill que la ville des Doges et des palais...
et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de
l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des
Cook, des coins o vivre des heures d'intimes et compltes volupts...
Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur 
Tunis et mme  Malte, Malte aujourd'hui infeste d'Anglais... Oh! la
griserie complexe et salutaire de l'loignement! mettre la mer, des
lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux,
entre sa vie et celle des importuns.

Mais pour cela, il ne faut plus connatre personne. N'aimerait-on
qu'un chien, si on le laisse derrire soi, un dpart est une petite
mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde
aventureux, nombreux et splendide gurira seul les plaies, les atroces
petites plaies de notre me moderne extnue de lecture, de bien-tre
et de civilisation... Oh! la cure des longues traverses sous des
constellations non dj vues, la joie cruelle et nostalgique des
brves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui
vous amena tous deux  Corfou, va l'emmener, elle,  Alexandrie, les
minutes vcues doubles, le pouls prcipit par la notion de
l'irrparable et la prescience du dpart, les mes bues dans un
baiser, les coeurs donns dans une brusque treinte, toute une
existence laisse dans un serrement de main, toute la science de la
vie, telle qu'elle doit tre, passionne, offerte, prise, donne, puis
entrane dans de l'inconnu et de l'au-del sans souci des conventions
et des prjugs de caste et de race, cette merveilleuse science de la
vie telle qu'elle doit tre, de rve et d'action, lue dans les grands
yeux tristes des passagres et les claires prunelles des matelots, et
cela dans quel dcor de vieux ports de l'Islam, devant quelles
arabesques de montagnes, la poitrine dilate par la brise alize des
mers d'Orient, le coeur serr par l'oppression dlicieuse de vivre!

Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'prendre d'une
ville ou d'une race, mais se dtacher des individus.

La gurison, le secret du bonheur est l: aimer l'univers dans ses
aspects changeants et leur merveilleuse antithse et leur analogie
plus merveilleuse encore. Le monde extrieur nous devient ainsi une
source de joies inaltrables et d'autant plus parfaites que notre tre
en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que
des individus. vitez les gens, vitez Ethal, tudiez les races; l'une
d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez
dans celle-l votre me, votre me dsempare, dsorbite et
fivreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous
rattache  quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie
patrie  des centaines de lieues de notre bourg natal.

Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les
masques qui vous hallucinent se prcisaient en moi dans une tte
coupe, cela m'tait devenu une maladie, une dsquilibrante
obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus
de dcapits me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me
hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes
sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en
vritable malade, je savais o et comment faire natre la torturante
et mauvaise vision.

Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrire
du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades
vocatoires le long des tristes routes bordes de palissades et de
quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'manait et montait
aisment de ces paysages lpreux et pauvres, la suggestion du crime,
la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province
du rdeur et de la pierreuse tait bien celle du cauchemar moderne, et
avec quelle complaisance la dcevante Astart, celle qui se refuse si
obstinment dans les villes enchantes de l'Islam, se livrait alors
dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des
guinguettes  l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'tait fait mon
guide, je connus comme vous les connatrez, la route de la Rvolte,
les carrires de Montrouge et les fours  pltre de la plaine de
Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne o ricane l'Astart
des bouges, des bords empuantis de la Bivre aux solitudes de
Gennevilliers.

O misre! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum
triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de
Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de
Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque pique du mont Pellegrino, 
Palerme, les temples d'Agrigente et les carrires de Syracuse, la
splendeur de ses latomies funbres et pourtant si blanches, o les pas
remuent la poussire des sicles et des tombeaux... Syracuse!
Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande
Grce encore endormis sous les oliviers et les chnes verts de la
Sicile!

L, seulement vous gurirez: laisser entrer l'univers en soi et
prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voil
le brviaire du voyageur. tre une cire savante et consciente aux
impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un
ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le
profil d'un buste de muse ou la silhouette d'un temple, le cot
intellectuel et sensuel pourtant d'o nat l'ide rafrachissante et
fconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais
song  cela? pouser une ville comme on pouse une femme, s'en
emparer longuement en jouissant de son propre trouble  soi, tre
l'veilleur averti de ses propres volupts, et de chaque analyse faire
un pas vers la sublime synthse, qui est la joie de la vie quand on
sait la vivre.

Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes,
riches d'un pass d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un
fruit mr et belles du mystre de tant d'existences autrefois vcues,
belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore
en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gnes, les
Barcelone, les villes heureuses de la Mditerrane avec le mouvement
de leurs ports, la rverie ensoleille de leurs vieux quais et cette
espce de fanfare pour l'ailleurs, les pays inconnus et les grves
lointaines, clames par les agrs, les voiles, les drisses et les
mtures de tant de navires en partance.

C'est l qu'il faut aller mrir votre spleen au soleil et respirer
dans le vent du large le got de la conqute et de l'action.

Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y rpandent la
gaiet de leurs instincts de mle en borde et le rve de leurs yeux
nafs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver
dans des faces rudes et tannes de forban.

Les ports! une population industrieuse, quivoque et cosmopolite y
dploie dans le dcor sordide des rues de pittoresques loques de
galriens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de
crasse, de faim et de misre dans nos froids pays du nord y emprunte
au soleil je ne sais quelle beaut; les filles brutalement offertes
ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et
d'oriental; leurs pommettes frottes de fard, leurs yeux charbonns en
font, sur leur tignasse toile de clinquant, autant d'ternelles
poupes toutes pareilles, comme un moule unique destin au trop-plein
de la luxure et de la sant des hommes: et l'amour y a quelque
chose d'animal qui repose et excite  la fois le cerveau des
intellectuels... Oh! le continuel ala d'aventure qui rde et luit
dans l'oeil des passants, les visions d'attaques  main arme, de
viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines
rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gnes
et de Toulon, et celles de Villefranche, prs de Nice, celles du vieux
Nice mme; et dans l'empuantissement des marchs, au milieu des
dtritus de lgumes et de fruits, l seulement, Astart vous
apparatra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la
sant, trop rose et trop rousse avec des yeux mystrieux de bte,
telle la bouchre au profil d'Hrodiade qu'entrevirent les de Goncourt
dans le march des Rcollets,  Bordeaux, et vous conviendrez avec moi
que les originaux des portraits des muses, ceux-l mme qui vous
troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses
de l'Acadmie et les Santa Orsola du Carpaccio se rencontrent
couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La
Cavalieri a vendu des oranges  Naples et Carolina Otero  Cadix, et
ce sont peut-tre les deux plus belles filles que votre Paris possde.

O vous! que tourmente la maladie de la beaut et qu'opprime l'unanime
laideur de nos villes modernes, o les palais sont des banques et les
glises des usines, fuyez l'anmie, la chlorose et le vice, pitoyable
invention des mes en dtresse en connivence avec la faim! Fuyez
toutes les boues raffines des Londres d'alcool et des Paris de
misre; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour
les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmne! Je n'ai plus
ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa
vie, voil le but final; mais quelle connaissance de soi-mme il faut
acqurir avant d'en arriver l. Personne ne nous claire, les amis
nous trompent sur nos propres instincts, et l'exprience seule nous
les fait dcouvrir. Nous avons contre nous notre ducation et notre
milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie  dessein les prjugs
du monde et la lgislation des hommes; puis, nous rencontrons parfois
un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule
pour laquelle nous tions ns, et cela  l'heure mme o nous apparat
notre voie.

Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en
rponse au triste never more de l'exprience, _jamais plus, jamais
plus_.

Je vous ai vu, avant-hier, vous dbattre en proie  d'horribles
visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'tait pas de l'opium,
mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et  cette
tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais plir, suer 
grosses gouttes, rler et touffer avec des gestes et des mots
incohrents, toute une mimique d'agonie o je retrouvais d'affreux
souvenirs; et une grande piti m'a pris, la piti d'un malade guri
pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie goste m'a
pouss vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parit de
gots, d'affinits et de souffrances, je suis venu spontanment 
vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans
son exprience, je suis venu vous prter mon flambeau et vous crier
Gare! au bord du prcipice, Vous pouvez encore viter la chute.

Et j'coutais cet homme, comme on boit un philtre.




AUTRE PISTE


--_16 novembre 1898._--Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle,
les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle
de pte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de
fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de
spleen de novembre, et sir Thomas Welcme cingle vers du soleil. Un
paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes
et lointaines, les Indes des forts de bambous, des tangs sacrs et
des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais,
une soire passe au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir.

Comme il a vu clair dans mon me! On ne peut rien cacher  cet homme.
Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre
les hautes glaces incendies de lumire lectrique, dans
l'blouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout
ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dnait par petites
tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudit diamante
jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes,
amenuises, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages
ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforant
toujours d'voquer l'image de Willie, ce type  la fois vaporeux et
aigu de la fin du dix-huitime, que la folie du bibelot et l'agiotage
des brocanteurs ont mis  la mode, fini par imposer dans le monde de
la haute banque et des grands cercles. Dans la trave des tables,
c'tait le va-et-vient continuel des arrives et des sorties, les
effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des
gazes, les bonjour et les bonsoir cris d'une table  l'autre avec des
voix de tte, les petits coups d'oeil de satisfaction des hommes l'air
volontairement froid, leur ennui affich, tous les gestes pour la
galerie, toute la comdie coutumire de cette mnagerie de luxe,
qu'est un restaurant de nuit.

Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connat
ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspr par toutes
ces mines, ces oeillades fardes et ces sourires de lupanar, je
revivais, par contraste, les larges chappes vers la vie libre et
saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des
civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute
la sant et la force des existences au soleil; comme je lui vantais,
en un mot, tout le philtre d'nergie que m'avait vers hier
l'enthousiasme de Welcme:--Oui, je connais le couplet, avait tout 
coup rican Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles
claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris
dans les grands yeux des passagres... et dans l'argot des rouleurs de
quais, sans doute! Je reconnais bien l ce cher Thomas.

Mais il ne vous a pas tout dit.

A ct des tres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande
ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les cratures
de luxe et d'exception, aussi prvues que les goules enjoailles dont
la prsence ici vous excde, effrayant produit, comme elles, de la
luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations.

Ceux-l, sir Thomas ne vous en a pas parl; mieux, il a nglig de
vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la
bande des blass et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve
partout,  Bahia comme  Marseille,  Tanger comme  Cadix,  Toulon
comme  Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur me
fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les music
halls et les American Stars.

Voulez-vous leur signalement?... Femmes  silhouette androgyne vtues
de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto,
nuques hles et violentes, regards aigus et ples, tous propritaires
ou passagers de grands yachts; l'arme des juifs errants de
l'ivrognerie et de la perversit, que vous connaissez aussi bien que
moi, puisque vous avez t  Alger et au Caire; tous ceux qui,
dsoeuvrs, dsempars ou dclasss, vont promener par la mer remueuse
la fivre de leurs sens excds ou le renom gnant de leurs tares.

Ah! sir Thomas Welcme se prtend guri; il vous l'a dit, n'est-ce
pas? Eh bien, il a menti; il vous a tromp, comme un misrable possd
qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus
qu'autour des mosques du Caire, dans le clair-obscur des souks de
Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages
du Nil, il n'a jamais rencontr les liquides yeux verts dont la
lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les tres
chers comme les habitudes invtres, plus fortes souvent que les
affections; je le sais de lui-mme. Avec moi, il ne ment pas; il ne
peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de
Constantine comme dans les cafs maures de Biskra, la desse syrienne,
l'enivrant fantme d'Orient, Astart l'a partout du, partout tromp,
partout menti, comme il ment lui-mme, pris du mensonge qu'il
poursuit.

J'ai voyag des annes avec lui.

Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetes
de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou
mauresques, se rendant soit  la mosque, soit au bain, quand elles
descendaient, trbuchantes, les degrs des ruelles baignes d'ombre!
avons-nous assez longtemps interrog, sous le hack, leurs longs yeux
d'extase et de langueur, ces yeux uniformment mouills de kohl,
implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien,
brillants et durs comme la prunelle miroite des oiseaux, vides et
froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de
lapis, et aucun des tres rencontrs l-bas, autour de la pyramide de
Chops comme dans le dsert de pierre de Ptra, ne tiendra la promesse
d'Astart.

Ni l'Oued-Nal, ni mme l'nier fellah, nul d'entre tous ces animaux
d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine
que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guri qu'il se
prtende.

Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!

Sir Welcme est le pire des possds, et si j'ai tenu  vous le faire
connatre, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal
et vous prouver que la gurison n'est pas l-bas, mais ici, o la
dernire de ces femmes--ou la premire  votre gr,--peut vous donner
le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous
devinez... Oh! ce n'est ni le dsir, ni l'amour, vous tes trop riche
pour les inspirer.

--Et c'est?...

--Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me
donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcme,
dont vous allez, je gage, recevoir demain un tlgramme, dat de Nice
ou de Marseille... Mais ce salmis de bcasse se refroidit; vous savez,
cher ami, que la bcasse n'attend pas.


_19 novembre 1898._--Le _Lahore_ part lundi; vous avez le temps de
faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre  l'htel de
Noailles. Le _Lahore_ est le premier marcheur de la Compagnie. Nous
serons le 5 janvier  Singapoor.

    WELCOME.

Claudius avait devin juste. J'ai trouv ce tlgramme en rentrant
chez moi. Le montrerai-je  Ethal?


_20 novembre 1898._--Je le savais. Et Claudius pose ngligemment la
dpche entre nos deux couverts. Nous djeunons ce matin ensemble, et,
aprs les hutres, je n'ai pu rsister  l'envie de lui communiquer le
tlgramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prvoyais; son
triomphe a t le plus naturel; il a redemand du cumin au matre
d'htel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments
exotiques et bizarres, a exig du cleri et du safran pour se
confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'oeuvre  saveur
violente, y a tremp une langue dlicate, et puis, revenu tout  coup
 la conversation: Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux!
Sir Thomas Welcme a eu jadis,  Londres, une assez fcheuse histoire,
et j'eusse t en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment?
Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influenc votre
dtermination, si je vous avais prvenu avant dcision prise. Nous
autres Anglais, nous avons le respect absolu de la libert d'autrui;
vous tiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette
libert entire.

J'ai pu vous avertir de l'inutilit de votre voyage et vous
convaincre, par l'exemple mme de Thomas, de la vanit de vos efforts.
Thomas vous avait menti en vous vantant sa gurison; j'avais le droit
de dtruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je
n'avais pas celui de vous rvler sur Welcme un dtail de sa vie ou
de son pass qui et pu sinon vous dtourner de partir, du moins vous
donner  rflchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans mme
relever mon objection: Maintenant que votre dcision est prise, je
puis vous apprendre ce qu'on appelle,  Londres, la malheureuse
aventure de sir Welcme et le danger que vous avez couru.--Un danger!
Et vous ne me prveniez pas! Vous me laissiez, de gaiet de coeur,
courir au-devant!...--Parfaitement! On n'vite pas sa destine. Et
puis, n'auriez-vous pas tout mrit par votre manque de confiance
envers moi?--Mais c'et t une tratrise!--Pas pire que la vtre,
puisque je vous ai promis la gurison et que vous changiez de
mdecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir
Welcme, comme vous dites  Londres?--Ah! quelle impatience.
Modrez-vous. Je ne serai pas assez naf pour vous la conter. Vous
pourriez me souponner de l'avoir invente pour les besoins de la
cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai dtailler tout
au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros
entraneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce
soir,  cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue
Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en
droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous fliciter
d'avoir su rsister  la mlancolie loquente des grands yeux de
Thomas: ils ont la rputation d'tre trs persuasifs.--Que
voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous,
en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de
Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reu ce matin une
circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une
petite de Bayonne.

Ces Basquaises sont d'une puret de formes et d'une lgance rare sur
le march parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi
ces populations des Pyrnes, des yeux qui ont reflt l'eau des
gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambr ces
sortes d'yeux sont singulirement clairants; et puis, ces petites de
province, qui ne sont pas rompues au mtier, ont parfois aussi de
jolis gestes effarouchs, des semblants de pudeur, des reculs de biche
traque. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait
doser avec elles la surprise et l'pouvante, on peut obtenir de jolis
regards... C'est un si puissant piment de volupt, un tel agent
nerveux que la terreur!




LE SPECTRE D'IZ


_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journe que nous avons
trane chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et coeurante
soire ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure--deux
dans ce bar anglais, avec ce gant apoplectique d'Harry Moore, et ses
ignobles rvlations sur sir Thomas Welcme... sir Thomas Welcme! un
des seuls tres qui m'aient marqu un peu de sympathie, la seule me,
en vrit, vers laquelle je me sois senti attir.

On dirait que cet Ethal prend plaisir  dprimer en moi toute nergie,
 dtruire toute illusion... Il m'en reste donc, aprs tant de misres
physiques et morales!

Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et
de la nuit, la boue tide, fluente et suffocante de mon cauchemar
d'opium; l'air se rarfie  l'entendre, et ses atroces confidences ne
remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!

Il porte avec lui comme une atmosphre de bouge; il y a quelque chose
d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet
homme devait me gurir! Il a trouv le moyen d'augmenter ma dtresse
morale. La dtresse morale du duc de Frneuse, quelle piti! Je ne
m'en sens pas moins englu dans je ne sais quels remous de vase
parfume et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet
homme au regard de vautour!

Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupires
membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'treinte
odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cercls
d'normes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large
poitrine de portefaix qu'il avait mise  l'air chez Jane de Morelles,
dans le dbraill de sa chemise! car il s'tait mis  l'aise pour
recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas
trangl, tant son sans-gne et ses faons ignobles m'ont soulev le
coeur. Il a drain, ce jour-l,  travers mes derniers prjugs et mes
derniers souvenirs, une pestilence de marcage, et tout s'est fan,
fltri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi
tout dtruit en moi! Comme je l'excre de m'avoir ainsi sali sir
Thomas Welcme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh!
cette journe truque, machine par lui pour saccager en moi les
dernires floraisons d'me, cette journe, je ne l'oublierai plus
maintenant, car elle a tu le peu d'enfance qui survivait en moi!

Je suis entr, maintenant, dans la grande pouvante et la grande
nause, et, de ce jour, j'ai commenc  descendre,  glisser dans le
noir, le mouvant, l'inconnu, le ftide, dans le suprme dgot et de
tous et de moi.


_2 dcembre 1898._--Oui, plus j'y rflchis, cette atroce journe du
20 novembre tait truque, machine, voulue par lui, et la rencontre
d'Iz Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait t prpare.
Il sait que j'ai dsir cette fille, un dsir de trois jours qu'elle a
pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche
entretenue, mais son image n'en tait pas moins demeure captivante
dans mon souvenir.

Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Iz,
tombe dans les passades  dix louis et moins, elle, devenue le plat
du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers maris qui
n'ont qu'une heure  eux, aprs la Bourse, et la primeur pour grands
seigneurs trangers de la rue Washington! Oh! le pincement au coeur
(j'en ai donc un encore!) et l'trange sensation de froid qui m'a
couru sur l'chine quand, dans ce boudoir aux volets clos, o des
petites impubres grimaantes et fardes mimaient d'insipides
caresses, le rire un peu gras d'Iz clata en fuse, venu d'une pice
 ct! Avec quelle brutalit je repoussai la gamine, dont les
quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes
genoux avec de pressants appels  mon portefeuille! Oh! la maladresse
de ces fausses innocences, et les cheveux enttants de musc et friss
au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Iz Kranile tait
l!

Je pressai le bouton lectrique; la Morelles vint elle-mme, toute
souriante sous l'chafaudage compliqu de sa coiffure. --La dame d'
ct! Et ma voix tait si rauque que son timbre m'impressionna. --La
dame d' ct! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a
pas pu s'arranger: cette Iz est si fantasque!... (Et la Morelles
s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la
connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui
parler.--Pas de scne de jalousie, au moins. Je haussai les paules.
Alors, la Morelles: --Faut que je la consulte. --Voyons, laisse-le
faire, intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues aprs lui
comme deux chvres aprs les pampres d'un dieu Terme. --Mais c'est
vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Iz Kranile...
Vingt-cinq louis! Je les donnai  la matrone. Claudius rglait le
champagne des petites, et nous suivions la trane de moire gris-perle
de Jane.

Iz Kranile tait assise, les jambes croises, sur un divan; les reins
accots  des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les
paulettes de sa chemise, glisses le long des bras, dcouvraient la
nacre de ses paules. Elles luisaient, ses paules, moites et grasses,
dans la pnombre des rideaux de fentre hermtiquement clos. Il
faisait odieusement lourd et tide dans cette chambre; je m'y cabrai
ds le seuil, pris  la gorge par les stridences fauves dj respires
une fois dans la loge d'Iz. Kranile tait en jupon de dessous et en
corset.

--Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se dranger  l'annonce de la
Morelles gouttant de ses lvres peintes:--Iz, deux messieurs de ta
connaissance.

--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'l une rencontre!
Asseyez-vous. Vous faites donc la fte? A cette heure-ci, sans y tre
forcs! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors a ne bichait pas, 
ct? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi,
des marcheuses de la Gat-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux
Folies-Bergre. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-l, vous
autres, et on vous colle a comme des primeurs. Vous tes corrects: a
n'a donc pas march? C'est comme moi. En v'l un pante! I' voulait que
je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes
diamants, peut-tre, encore... Et a, est-ce du toc? lui ai-je dit
en lui montrant mes gigots.

Et Iz se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et
l'ordure continuait  couler de ses lvres. Comme elle tait devenue
crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapport cette voix enroue
et cette mimique de faubourg?

O j'avais laiss une toile de music-hall, je retrouvais une fille de
barrire. J'tais atterr; ma radieuse vision d'un soir, la Salom
fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques tait tombe au
ruisseau. --Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me
prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours
jolie. Et il lui prenait le menton, lui penchait la tte en arrire
pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'tait leve et
allumait les bougies.

Iz Kranile tait toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage,
large des tempes, troit du bas comme un masque de faunesse, ses
splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc
d'mail o s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux
qui ont regard la mer; mais une expression d'infinie lassitude
vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa
bouche menue flottait maintenant, dtendu malgr l'effort  retrousser
les lvres. Kranile tait fanoche, reinte par la noce et l'horrible
vie o elle tait descendue. L'enrouement de sa voix semblait rpandu
sur toute sa personne. Qu'elle tait devenue commune! Et comme je la
dtaillais dans une angoisse. --Qu'est-ce que cela? m'criai-je tout
 coup, en dsignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches
violtres qui, partout, la marbraient. On et dit des meurtrissures,
des coups d'ongles et mme des bleus o le sang extravas serait venu
mourir. --Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a
battue?--Non, on m'a aime. Je suis avec un Grec.--Et un marlou!
s'esclaffait Ethal. On t'a roue de coups. Tu dois le payer cher, pour
qu'il t'arrange comme a! Alors, elle, avec un rire canaille: --Et
a, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant
orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--a?
ripostait Claudius, pench curieusement sur la peau d'Iz, mais a en
est, ma fille: il faut te soigner. Et ce monstrueux Ethal lchait le
mot tout  trac. Salaud! se rcriait la danseuse, a, c'est une
fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le
dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert a: c'est
une brlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent 
brler les femmes pour leur plaisir? Abmer une crature comme toi!
Mais  quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, rsumait
cyniquement Iz. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas,
chri? Et elle clignait effrontment de l'oeil en me regardant, sa
main sournoisement glisse sur ma nuque y promenait des doigts
caressants et fureteurs.

Je me dgageai coeur: Vingt-cinq louis, la brlure! Est-ce que a
fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu
permets? Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette.
a, Claudius, je vous le dfends. Partons; j'en ai assez. Et je
l'empoignai et je l'entranai de force, en laissant cinquante louis 
Iz. Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de
banque. H! madame Morelles, un soda et un peu d'ther.

Dehors c'tait la pluie, les flaques de boue et la dtresse des becs
de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite
hargneuse des passants guetts par les filles  l'angle des trottoirs!

C'tait l'heure o Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait
vers la dbauche, et j'avais toute cette boue dans le coeur.

Nous dnmes au cabaret; le soir, ce fut une coeurante tourne dans
les botes  musique de Montmartre, la pilule amre des idioties cent
fois ressasses et des funbres gaiets de la Butte, toute la veulerie
d'une vadrouille dans les endroits o l'on s'amuse, et nous finmes au
Moulin-Rouge.

De pauvres filles ronges d'anmie, du vice besoigneux et triste, de
la misre en haillons de soie et des badauds excits de sales
convoitises autour de dessous douteux remus par des professionnelles;
toutes les hontes d'un proltariat de luxure secoues,  heures fixes,
pour moustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est
l qu'Ethal prtend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre
d'Iz m'obsdait;  travers toutes les filles rencontres, c'tait la
mme lassitude reinte et morne, les mmes ordures dbites au
passage pour allumer la salauderie des hommes, la mme crapulerie dans
la voix et le geste.

Des veaux, des veaux, comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut
remorquer toute la soire pour l'avoir trouv,  dix heures, dans je
ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!

Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la
ville et pleurant dans mon coeur, l'affreuse odeur de chien mouill
retrouve dans tous les endroits, et sur les boulevards extrieurs le
guet des misrables prostitues en jupons crotts, et, derrire les
vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.

Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les potes de Montmartre!

Et, enfin,  minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre
annonce et prvue d'Harry Moore, l'entraneur de Maisons-Laffitte,
dans le bar de la rue Auber, la flnerie autour du comptoir, le poison
cre et piment des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les
salissantes histoires de ce bookmaker bavant  plaisir sur sir Thomas
Welcme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la
mlancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journe cet
odieux Ethal avait dtruit en moi la vision d'Iz.

Iz devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcme un
condamn de hard labour... Une journe de spectres, en vrit!




CLOACA MAXIMA


Ici des lacunes droutantes, des erreurs de date involontaires ou
voulues, des altrations d'criture, une dconcertante incohrence
dans tout le manuscrit, son auteur videmment frapp, malade.


_Janvier 1899._--Cette salle de premire! C'tait bien la grande
infamie avec l'talage, aux bords des loges, de tous les diamants
opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les
chevronnes du vice taient l, dshabilles dans des robes de parade
et, sous le maquillage savant, figes d'orgueil et le sourire aux
lvres, pareilles  des idoles triomphales sous la flamme des colliers
et l'or faux des cheveux teints, toutes flanques d'une notorit des
lettres ou de la politique, apprentis ministres ou acadmiciens de
demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les
ex-filles  la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les pouse
maintenant.

Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'tait, attiffe
d'toffes lgres, la grce frle et tourmente des acteuses de petits
thtres et des filles cotes du jour, des Kranile et des Willie, les
petites femmes  tte diminue et fivreuse, alourdie par des cheveux
pais, la plupart l'air de pages insolents et prcieux avec leur
profil d'une dlicatesse mivre, et toutes dgageant un charme
obsdant et pervers... Et, l-dessus, la veulerie des hommes, leur
teint de poisson bouilli aggrav par le blanc de porcelaine des
plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude reinte de
leur dmarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et
puis les faces fielleuses de la critique, les oeillades obliques des
augures jugeant tacitement la pice, et toute l'ignominie des chers
confrres et des poignes de mains complices, le complot organis des
couloirs.

Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais
encore peru avec tant d'acuit la laideur des masques! Jamais, 
travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient
si cruellement dml l'atroce odeur de putrfaction d'une salle de
thtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en
connaissais les vices et les tares, les misres et les scandales,
comme ils connaissaient, eux, la dtresse de ma vie et les affreuses
lgendes chuchotes sur mon nom.

D'abord, n'tions-nous pas l pour confronter et afficher cyniquement,
chacun, notre personnalit viveuse et parisienne, notre belle gloire
boulevardire, faite de hontes d'hier et de dsastres de demain? Et,
au mouvement d'une lorgnette braque sur moi, au dessin d'un sourire
d'une femme aux coutes, je devinais et mon nom prononc et les propos
tenus...

Et c'tait, dans une avant-scne, le gros Naiderberg enrichi par dix
faillites, Naiderberg, dont les excutions  la Bourse se soldent par
des achats de villas  Cannes et de grands htels en Suisse,
Naiderberg, bouffi, boursoufl de graisse malsaine, avec sa face de
lpre blanche et son allure de suffte; puis, en suivant le rang dans
les loges, les trois frres Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec
leurs paules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs
museaux de peseurs d'or, lvres minces, nez plus minces et yeux plus
minces encore, mais d'une luisance jaune de mtal sous leurs
clignotantes paupires, tous les trois banquiers et entretenant en
commandite la belle Conchita Merren, panouie comme un camlia blanc
devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un
banquier, celui-l, mais viennois, Viennois expuls de Vienne, qui
affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont
la devise, cueillie  la Prfecture et chuchote dans les maisons
closes, est: Laissez venir  moi les tout petits enfants, tous,
Juifs naturellement, naturaliss franais, mais cosmopolites et
matres de Paris.

Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses
gouvernementales et smites, ceux dont on cite les prix tarifs
d'abstention et d'amendement, les grands journalistes  tant
l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pice ou n'en
parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dnigreront quand mme,
parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'toile de la troupe
l'invitation  souper, quand ce n'est pas le carnet de chques.

Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambr dans son frac
 revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les
filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a
pous sa matresse sans rflchir que la fortune de Nina Marbeuf
tait viagre et passait  sa mort aux trois enfants, qu'elle a du
baron Harneim; Destelier, l'diteur qui n'dite que des dreyfusards,
et Dorimo, son confrre, qui n'dite que des nationalistes, mais qui
tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que
Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le
pamphlet,  l'tranger, a est du pain; toutes les hypocrisies et
toutes les audaces, toutes les honorabilits en faades, dont
l'intrieur est en lzardes, depuis les pouseurs de dots adultrines,
de par les millions de pres naturels juchs dans une austrit
scrupuleuse et tardive, jusqu' de Saint-Fenasse, qui tire aux courses
les chevaux que lui fait monter son frre, et Marforade, le pote
anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche  Moreuse d'aimer
l'arme  l'cole militaire et vit dans l'intimit d'un masseur; et,
alors, venu pour la divette du thtre, cette dlicieuse et fragile
va Linire, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effars,
sauvages et prometteurs et si drles  trouver dans sa face de
gavroche, tout le Lesbos des premires, toutes les femmes damnes
qu'attire  nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du
travesti; et c'tait, blanche de sa beaut grasse et blonde
d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille
duchesse de la soire d'Ethal, plus recrpie d'onguents et plus
spectrale que jamais sous les pustules nacres d'une armature de
perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille
Altorneyshare avec le frre et la soeur.

Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait
avec la taille paisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne,
acoquines par les mmes gots, taient l aussi pour les paules
gamines et le visage amaigri d'va Linire, cinglante d'phbisme dans
un Polyte de l'Orestie.

Cette va! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin pote
grand seigneur, cambrait l, dans un fauteuil, son torse, on et dit,
corset et sa petite tte ride et inquite. Le Delabarre, le musicien
qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait
la paix, rconcilis dans le culte quivoque et capiteux de
l'actrice.

Je reconnaissais l aussi tous les Anglais gourms et lustrs de la
soire de Claudius. Dissmins dans la salle, mais reconnaissables 
leurs faces ponces et lourdes, on et dit tires par des mchoires
pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle
et c'tait comme la clbration d'un rite dans toute cette salle, o
les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et
toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.

Et devant tous ces spectateurs  groin de porc et ces spectatrices 
face convulse de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops
s'imposait, une effroyable et justicire eau-forte, o la Luxure, la
Luxure impratrice du monde, est stigmatise sous les traits d'un
squelette couronn de fleurs, mais un squelette on peut dire sirne,
car au-dessous des vertbres du torse s'panouit une croupe charnue,
et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse,
qui pousent les reins en forme de beau fruit.

Et, comme la vision se prcisait obsdante, l'actrice en scne
devenue pour moi dcharne avec la tte de mort apparente sous la
face, et les jambes et les reins demeurs seuls eurythmiques et
charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce
spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle
de masques; une femme entrait dans l'avant-scne de gauche et, tous
les regards, toutes les jumelles s'tant tourns vers elle, je
subissais malgr moi l'effluve magntique et dirigeais mes yeux vers
la nouvelle venue. C'tait une longue et svelte jeune femme toute ple
dans une exquise toilette bleu ple, qui la faisait plus ple encore!

Pleur inquitante d'hostie, visage d'un ovale aminci  l'expression
spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer
tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachs de nacre,
elle personnifiait, l'trange et fragile crature, la psychique beaut
du vingtime sicle. O avais-je dj vu ce nez dlicat aux narines
mobiles et vibrantes et le haltement de cette poitrine plate, de
cette taille trop mince sous les plumes lgres de l'ventail, o ce
sourire d'mail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre
le rouge des lvres?

Et tous les yeux dvoraient cette pleur, toute la luxure de cette
salle buvait le philtre de cette beaut de fivre et d'agonie.
C'tait, dans les prunelles et les sourires allums, la mme
excitation qui, tout  l'heure, avait salu l'entre de l'actrice en
scne et, une minute avant, soulignait les dhanchements et les gestes
oss du travesti.

Un homme et une femme accompagnaient la crature  la robe bleu ple,
et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans
moins de talent que les gens du mtier, mais sans plus non plus. La
femme tait la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire
yankee que sa dot a impose au faubourg, la petite tte de passion et
d'nergie dj remarque dans l'atelier d'Ethal.

La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle
aussi?

Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braques sur
l'avant-scne et dtaillaient l'Amricaine et sa nouvelle amie, les
unes admirantes, les autres dnigrantes, toutes mordues dans leur
chair par la mme hystrie et par le mme dsir; les hommes, eux,
lorgnaient et souriaient, ayant compris.

Sur la scne, va Linire continuait de cambrer une anatomie de jeune
page dans le maillot mauve toil d'argent mat d'un Oreste d'oprette,
hellne de Montmartre et trs grec d'Asie.

Tous marchent, toutes et tous, ricanait  mon oreille Ethal dont
j'avais totalement oubli la prsence, anesthsi dans la stupeur du
spectacle ambiant et des visions suggres, tous et toutes, comme
l'affiche.

Paris qui marche tait le titre de la pice, une idiote revue 
grand spectacle, toute en dcors et en nudits fminines.

--En effet, remarquez, va Linire ou la petite Mme Stalis, c'est le
mme genre de beaut gracile et poitrinaire, le mme charme de
chlorose et le mme piment maladif, Vnus de Pre-Lachaise, chairs en
verre de Venise, l'attrait de la fragilit o s'allume la brutalit
presse et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des
parvenus.....

A ces arrivs d'hier il faut des mivres lgances de fin de race; la
sensation se dcuple  la pense qu'ils brisent et meurtrissent des
dlicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de
chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys...

Nous qui sommes des raffins, nous y sentons surtout l'odeur du
cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la
dlicieuse apparition de l'avant-scne. Mme Stalis possde la solide
sant, va Linire aussi. Cette pleur, cette langueur d'attitude, cet
tat fbrile des yeux et des lvres sont des masques voulus. C'est par
la douche, un rgime de maison de sant, la marche le matin et les
longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette
Sraphita des premires et que cet phbe de beuglant parviennent 
cet aspect chimrique et charmeur.

La beaut prcieuse de Mme Stalis est la raison d'tre du talent de
son mari, qui promne  travers les salons ce spcimen de fleur rare;
la phtisie cultive de la petite va excite le client et achalande la
maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires.
Regardez-moi cette salle affole sur ces deux maigreurs! O les
anarchistes ont-ils la tte, quand ils vont poser leurs bombes dans
les cafs,  l'entre des gares!

Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les mes et
les choses y sont-elles assez mres pour la bouillie finale! Et vous
avez encore des pudeurs, des hontes de vous-mme, et des timidits!
Franchement, vous retardez, mon cher!

Regardez. Nous sommes  Rome!




LES MILLIONS DE SIR THOMAS


Avant-hier soir, dans l'intimit du tte--tte et le silence de
l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en dtail la fin
mystrieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement
compromis sir Thomas Welcme, Welcme qui vit, du jour au lendemain,
se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promne maintenant 
travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une
rputation  jamais sombre.

Dans ce bar o Claudius m'avait tran, cette nuit de l'autre mois,
pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer
du gros entraneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties
obscnes coupes de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet
apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les
salauderies ructes  propos de Welcme avaient souill mon
imagination et attrist mon souvenir, sans pourtant dtruire la
mlancolique et noble image que l'Irlandais avait laisse en moi. Les
insanits de ce bookmaker sol m'avaient seulement mis en dfiance et
juste assez inquit pour attnuer mon regret de n'avoir pas suivi
Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry
Moore n'avait rien articul de prcis.

M. de Burdhes avait t trouv assassin dans une petite maison des
environs de Londres o Welcme avait l'habitude de se rendre et o
tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour clbrer
les rites d'un culte inconnu rapport de l'Extrme-Orient par M. de
Burdhes.

Cet excentrique avait la prtention d'imposer au monde une religion
nouvelle, et le jeune Welcme, alors dans la fleur de ses vingt-trois
ans, tait non seulement un des affilis de la secte, l'adepte favori,
le disciple prfr de l'original instigateur du culte, mais il en
tait aussi hritier; si bien que, le matin o M. de Burdhes fut
trouv trangl dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcme
hritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait
pass cette nuit-l au cercle et qu'un clatant alibi droutait tout
soupon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas
moins,  vingt-quatre ans,  la tte d'une des grosses fortunes des
Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse thorie criminelle du _cui
prodest_, toute la socit s'arma de rigueur vis--vis du jeune
millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emble des clubs et des salons.

D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouv.
J'cris monsieur parce que Anglais ou plutt Hollandais d'origine,
mais habitant Londres depuis des annes, de Burdhes avait eu cette
originalit suprme de se faire naturaliser Franais, option de
nationalit qui lui attirait l'universel mpris de Londres. Mais les
ftes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son
excentricit mme de fondateur de religion l'imposaient malgr tout 
un monde de morgue et d'lgance, pris de faste et d'individualits
violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la libert d'autrui:
toute manifestation d'nergie et de personnalit est faite pour lui
plaire, car elle satisfait en lui un got d'indpendance inhrent  la
race, et c'est dj tre Anglais que de mpriser les ides et les
moeurs adoptes par les autres pays; mais c'est l'tre tout  fait que
de se distinguer et se particulariser par des manies affiches et
l'insolence d'habitudes bien  soi.

M. de Burdhes ralisait toutes les conditions requises pour intresser
et mme garder la faveur de Londres, quoique naturalis Franais; mais
se permettre de mourir assassin et, du mme coup, faire millionnaire
un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beaut de ptre
grec... La socit de Londres fit payer  Welcme et le scandale de la
fortune imprvue et celui de la fin mystrieuse; le cant anglais, qui
avait support le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas
l'hritier... Thomas Welcme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil
volontaire. Il voyagera toujours maintenant.

Et, sans trop prciser ses insinuations, mais avec un art flin dans
le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothses, toute une
science trouble du jeu des probabilits, Ethal, devenu semeur de
doutes, Ethal, de son dbit monotone et lent, comme dtach, achevait
de m'emplir d'pouvante et d'monder mes dernires illusions.

C'taient maintenant des particularits sur ce M. de Burdhes et la
petite maison du crime; le peintre semblait trangement s'y complaire.

Une espce de dormeur veill que ce grand seigneur hollandais,
toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux
et son teint exsangue, gard toute l'opprimante lthargie des poisons
d'Orient...

Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses
terribles besoins de sommeil par des courses folles, de vritables
marches forces prolonges trs avant dans la nuit, au bord de la
Tamise, le long des quais, par les rues dsertes du West-End et de
White Chapel mme, les quartiers les plus dangereusement solitaires.
Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on voquait devant le
maniaque le pril de ces promenades nocturnes: J'en ai vu bien
d'autres en Orient, rpondait-il avec un haussement d'paules; il ne
peut m'arriver rien,  moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge,
le sinistre moderne du fleuve aprs minuit et l'abandon de ces quais,
de ces avenues. Et c'tait, avec un ptillement dans les yeux, une
description presque amoureuse d'une lueur falote de rverbre, d'un
angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrt sur la berge et se
refltant dans l'eau; puis il s'arrtait tout  coup, comme en ayant
trop dit, et rien n'tait plus tristement loquent que ses silences.

Ce de Burdhes aimait passionnment le silence et la nuit!

Est-ce dans une ces prilleuses sorties que de Burdhes fut victime de
quelque agression nocturne? La complicit d'un des initis de la foi
nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich  des
assassins anonymes? Mais le mystre qui enveloppait sa vie se fit
encore plus dense autour de sa mort.

Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant  la fois le crime et
l'au-del. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un tre au courant
des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut
frapp au milieu de ses dvotions, une nuit qu'il s'tait rendu  la
petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel
rite?... avec qui? ou seul?

Prvenu en toute hte par Thomas Welcme, je fus introduit par lui
dans le temple. La police, dj sur les lieux, avait respect la
position du cadavre... Je n'avais jamais pntr dans le fameux
pavillon. Nul dsordre dans le vestibule et les deux pices que nous
traversmes d'abord: une simple dcoration d'normes paons de faence
poss  mme des murs peints en jaune d'or. La troisime pice
mritait seule attention: Thomas, atterr, tait demeur au seuil!

Cette chambre! Je la vois encore comme si c'tait hier. Une tapisserie
Louis XIV en faisait le tour: c'taient, dans un jardin de terrasses
et de colonnades, des guerriers costums  la romaine avec des desses
aux tuniques astragales d'alors; mais une trange dcoloration avait
noirci les visages et les chairs, singulirement clairci les toffes,
si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets
d'eau, c'taient non plus des nymphes et des dieux, mais des dmons 
visage de ngre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.

Un lit trs bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit trs bas et
trs large talait presque  ras de terre des courtines de soie mauve
ramage de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une
psych Empire le refltait. Le lit n'tait pas dfait et, dans l'air
paissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brlait.

Deux policemen taient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une
portire.

L, dans un rduit de soieries d'un rose mat, sur un croulement de
coussins, de Burdhes gisait. Il tait en tenue de soire; un norme
iris blanc marquait sa boutonnire; il tait tomb en arrire, les
genoux plus hauts que le buste, et sa tte exsangue, aux narines dj
pinces, avait roul de ct, mettant en saillie l'arte des
maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait d tre violente et
pourtant les vtements n'avaient pas t frips;  peine le plastron
de la chemise avait-il t entr'ouvert. Une de ses mains crispes
treignait la chanette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une
goutte de sang: seulement, au cou,  la place o la chair est plus
douce et plus blanche, une ecchymose violace tournant au brun
jauntre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.

Le parfum de la pice voisine rgnait prs du cadavre, encore plus
tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de
santal; un peu de fume bleutre montait encore de l'encensoir.

Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignore,
la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une norme gerbe d'iris noirs
et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent;
et, sur un petit autel hindou, encombr de tulipes de verre et de
ciboires d'or et de bronze, une trange statuette se dressait: une
espce de desse androgyne aux bras frles, au torse plein,  la
hanche fuyante, dmoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle tait
absolument nue.

Deux meraudes incrustes luisaient sous ses paupires; mais, entre
ses cuisses fuseles, au bas renfl du ventre,  la place du sexe,
ricanante, menaante, une petite tte de mort.




LE GOUFFRE


Dans l'atelier, o sa voix lente et monotone voquait la petite
Astart d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre
s'tait faite plus dense, plus quivoque aussi, comme ourdie de
mystre par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcme avait commis
un meurtre.

L'nigme de son charme tait peut-tre mme dans son crime. Une
atmosphre d'pouvante et de beaut enveloppe toujours l'homme qui a
tu, et les yeux des grands meurtriers dardent  travers l'histoire
d'hallucinantes lueurs, dont s'aurolent leurs figures, et ce sont
encore les cadavres qui pidestalisent le mieux les hros.

    La Mort et la Beaut sont deux choses profondes.
    Si pleines de mystre et d'azur qu'on dirait
    Deux soeurs galement terribles et fcondes
    Ayant la mme nigme et le mme secret.

    VICTOR HUGO.

Toutes ces sanglantes penses et les rimes mme de ce quatrain, Ethal
ne les articulait pas, mais il me les suggrait. Maintenant qu'il
gardait le silence, je devinais que mon irraisonne sympathie pour
Thomas avait t surtout  l'assassin; la mlancolie de ce beau
visage, tout de douceur et d'nergie, tait faite  la fois du regret
d'avoir tu et, qui sait? du dsir de tuer encore. Le got du sang est
la plus noble des ivresses, puisque tout tre instinctif est
meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la
suppression des cratures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: Par les morts
couchs, sur ma route, vous connatrez que je suis le Seigneur?

Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait  mon
oreille, une bouche d'ombre qui tait peut-tre celle du crne
symbolique de la petite idole phnicienne.

Oui, Thomas Welcme tait un tre d'instincts, et c'tait l toute la
puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vant la
salubre nergie, au cours de cet entretien enthousiaste o, sr de son
loquence, il m'avait dvelopp sa thorie sur la joie de vivre,
trouve dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations dcuples
dans la recherche de l'inconnu?

Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donne en lui
permettant de remuer des millions, et c'est grce  un cadavre qu'il
avait pu vivre sa vie. Mais s'tait-il libr du remords?

Qu'tait-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le
tourmentait? et ces ttes coupes dont il avait la hantise? le
cauchemar du fellah assassin sur les bords du Nil? et cette furie de
promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En
avait-il hrit aussi de M. de Burdhes? ou n'tait-ce pas plutt une
manie de criminel inconsciemment ramen vers des dcors de crime?

Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuy sur le mien, et
c'tait, dans mon cerveau congestionn, comme le froid aigu d'une
vrille. C'tait son horrible pense qui peuplait mon imagination
d'ides de sang: les larves rouges du meurtre aprs les larves vertes
de l'opium! Cet homme tait bien l'empoisonneur que m'avait dnonc
Thomas! Cet homme, qui devait me gurir, exasprait mon mal, et
l'envie de l'trangler que j'avais dj eue, me faisait les mains
fbriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.

Ethal rompait de lui-mme le silence:

--Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le muse
particulier qu'il a laiss  l'tat; vous y trouveriez un prcieux
enseignement dans certains yeux de ses hros et l'audace de ses
symboles.

Et il se levait pour me reconduire.

Il avait pris un flambeau. Prs de la porte, il l'levait et me
faisait remarquer, enlinceule de serge verte, la chsse de verre o
dormait sa poupe de cire, la merveille de Leyde, comme il
l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attif de vieux brocarts et
model dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas
apprcier l'indfinissable et pourrissant attrait. Il cartait
doucement un pan d'toffe et, me montrant la poupe droite sous ses
oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coule jaune
de dessous son bguin de perles: Ma desse  moi, ricanait-il,
demi-caressant et sournois. La mienne est vtue de la dfroque des
sicles, mais aucune tte de mort ne grimace sous sa robe: c'est la
Mort elle-mme, la Mort avec son fard et la transparence de ses
dcompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle
des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept
Douleurs.


_Fvrier 1899._--Tous et toutes marchent! L'ignoble refrain, dont
Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le
ramassis d'humanit de cette salle de premire, ce leitmotiv d'infamie
introduit dans la biographie de chacun, dprave et dforme tout autour
de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices
complaisamment tals par Claudius, du cadavre mme de M. de Burdhes,
toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de penses
honteuses. Cet Ethal! Il a tout fltri, tout souill en moi; comme un
virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant
dans mes veines. Tous et toutes marchent!

L'obscnit me hante: les objets, l'art mme, tout,  mes yeux,
devient obscne, prend un sens quivoque, ignoble, m'impose une ide
basse et dgrade en moi les sens et l'intellect.

La fort de Tiffauges dcrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des
vieux arbres fourchus et des crevasses bantes des corces a pris
odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possd que j'y
promne, un envot, un misrable et fol ensorcel des magies noires
d'autrefois.

Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et
qui reprsente, dans les tonalits attendries et dlicatement nuances
du peintre, deux jeunes femmes serres l'une contre l'autre et jouant
avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des
ides malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L'Oiseau
ranim, s'intitule-t-elle. Poudres, enveloppes des gazes et des
linons flottants de l'poque, d'un coloris de chair adorable et d'une
beaut aristocratique toutes deux, pourquoi ces cratures de fracheur
et de grce s'associent-elles dans ma pense au souvenir de la
princesse de Lamballe et de la reine?

Tous et toutes marchent! Et c'est la plus ignominieuse calomnie du
temps, les plus odieux pamphlets du pre Duchne, la salissure mme
des clubs jacobins que ressuscite  mes yeux cette estampe, et cela
pour un geste d'une des femmes cartant son fichu de linon et retirant
d'entre ses seins une colombe qui s'y tait blottie.

Et ce sont toutes les ordures dbites sur la liaison de
Marie-Antoinette et de l'infortune princesse qui assigent alors ma
mmoire. C'est comme une fivre. Une frnsie de rut, de cruaut aussi
m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulvement de
populaire, je me trouve tout  coup transport dans le recul d'un
sicle, par une chaude journe d'orage aux abords d'une prison. Une
foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix  faces de brutes,
la chemise dbraille sur des poitrines velues, me bouscule et
m'touffe; on vocifre; partout des yeux de haine. Un air lourd,
empest d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus
agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le ciel
de plomb une tte coupe, une tte exsangue aux yeux teints et fixes,
le masque de dcapite qui hantait les nuits de Welcme: le remords
mme du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tte de femme.
Des hommes ivres se la passent de main en main, la baisent aux lvres
et la soufflettent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de
forats.

L'un d'eux porte, enroul autour de son bras nu, comme un paquet de
lanires sanglantes, tout un noeud de viscres; il goguenarde, les
lvres ornes d'une quivoque moustache blonde, on dirait des poils de
sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos
ignobles, de gros rires outrageants. Et la tte oscille au-dessus de
la foule, acclame, hue, insulte et bafoue, brandie au bout d'une
pique: la tte de la princesse de Lamballe, que les septembriseurs
viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de
la porter  l'htel de Penthivre et de l au Temple, sous les
fentres de la reine.

Et je me ressaisis, bris, rvolt et charm d'horreur. Il y a quelque
chose de pourri dans mon tre. Les rves o je me plais m'pouvantent.


_Mars 1899._--Les bouges!

Ethal m'a donn aussi le got des bouges; il a veill en moi la
dangereuse curiosit des filles et des voyous. Les yeux bougeurs des
escarpes, les prunelles qumandeuses des gaupes de faubourg, tout ce
vice aiguis et brutal d'tres ramens par la misre  des gestes
instinctifs, me requiert et m'attache.

J'en arrive  arpenter, le soir, les boulevards extrieurs, 
m'intresser au guet rdeur des filles;... la basse prostitution
m'excite et m'affriande avec ses relents de musc, d'alcool et de blanc
gras.

Pis: aprs l'ivresse crapuleuse des bals musettes, j'ai connu le
besoin hystrique d'en suivre les couples dans les escaliers gluants
des garnis..., j'en ai pouss la petite porte  claire-voie et, avec
une compagne de hasard, j'ai connu les transes des querelles et des
marchandages entendus  travers la cloison, la fivre dlirante de
ruts et d'amours de fauves aussi! Oh! le bruit des assauts surpris!
Parfois des baisers finissaient par des coups, et c'tait sur le
plancher le raclement de sourdes luttes, d'atroces corps--corps; des
voix de femmes qu'on trangle criaient au secours; et les craquements
des sommiers gmissants de secousses m'emplissaient moins de joie que
certains affreux silences, aprs des rles et des sanglots. Et puis,
la lancinante angoisse d'un crime peut-tre commis, et les treintes
au coeur dans l'attente d'une descente de police.

La rafle, la terrible rafle et la conduite  la Prfecture, qui jette
au bas des lits les souteneurs et les filles et remplit d'apeures
galopades les couloirs des gtes  la nuit; dire que moi, le duc de
Frneuse, j'ai pass des heures et des heures  attendre et  redouter
cela!

Oh! le poignant moi des guets-apens et des rixes, les veilles
d'effarement et de sueurs dans les meubls coupe-gorge du boulevard
Ornano et des Quatre-Chemins, et le coup de couteau final au bout de
tout cela, peut-tre! Oui, je suis bien au bord du gouffre, Ethal ne
peut me mener plus loin.




UNE LUEUR


    Un soir que je dormais prs d'une affreuse juive...
      BAUDELAIRE.

      Adieu: je sens qu'en cette vie
      Je ne te reverrai jamais!
      Dieu passe, il t'emmne et m'oublie.
    En te perdant, je sens que je t'aimais.

      Pas de pleurs, pas de plainte vaine!
      Je sais respecter l'avenir.
      Vienne la voile qui t'emmne,
    En souriant je la verrai partir.

      Tu t'en vas pleine d'esprance,
      Avec orgueil tu reviendras;
    Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
      Tu ne les reconnatras pas.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Un jour tu sentiras peut-tre
    Le prix d'un coeur qui vous comprend,
    Le bien qu'on trouve  le connatre
    Et ce qu'on souffre en le perdant.


_24 mars 1899._--Ces vers de Musset, lus au hasard des pages tournes
machinalement, pourquoi m'emplissent-ils aujourd'hui les yeux de
larmes? Et, moi qui n'ai peut-tre pas pleur une fois depuis vingt
ans, moi qui, dans mon enfance mme, n'avais pas l'motion facile des
autres enfants, pourquoi suis-je aujourd'hui douloureusement et
dlicieusement remu en lisant cet adieu?... Ce livre, pourquoi
l'ai-je ouvert seulement? Comme ceux de ma gnration, j'ai le plus
profond mpris pour Musset, et voil que les quatrains du pote de
_Rolla_ m'ont chavir le coeur dans une mer de larmes.

    Adieu: je sens qu'en cette vie
    Je ne te reverrai jamais.

C'est que cette dtresse poignante et cet orgueil d'amant rsign au
dpart de la matresse qui l'abandonne, je ne les ai jamais ressentis.

Je n'ai jamais aim. Les joies dvolues au dernier des artisans, au
plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et
toutes ont eue une fois au moins, grce  l'amour, tout cela a
toujours t lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je
n'ai jamais t la proie que d'ignobles instincts; et toutes les
ordures des basses parties de mon tre, magnifies par l'imagination,
ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu
de sensibilit, j'ai toujours ignor le don des larmes; c'est dans de
l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherch  combler
l'irrparable vide, qui est en moi. Je suis un damn de luxure. Elle a
dform ma vision, dprav mes rves, dcuplant horriblement toutes
les laideurs et altrant toutes les beauts de la nature, si bien que
le seul ct rpugnant des tres et des choses m'apparat et subsiste
en chtiment de mon vice strile.

C'est la survie du Mal dans le nant.

La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrires, les
apprenties modistes, et mme les gcheurs de pltre ont  seize ans
dans le coeur, je n'en ai jamais respir le parfum; mieux: par
rancune, je l'ai toujours bafou, raill, ce parfum de seize ans chez
les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de matresse;
passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai
toujours grassement payes, au matin, ont toujours eu l'horreur de
mon souffle et de mes lvres: elles sentaient que je ne les dsirais
pas.

Elles n'ont jamais t pour moi que des chairs  exprience, pas mme
 plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur
elles comme sur des pices anatomiques, et aucune ne m'a donn la
vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je
l'piais, embusqu dans ma nervosit comme dans un maquis, et qu'il
n'y a pas de volupt savante, mais de la joie inconsciente et saine,
et que j'ai gch  plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la
vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent
fatalement  la dcomposition et au Nant.

La minute d'abandon que la dernire des rdeuses, une fois sa journe
faite, donne  son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu
sait si j'ai gaspill des sommes! Tous et toutes sentent en moi un
tre hors nature, un automate galvanis de convoitises, mais un
automate, c'est--dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de
cadavre.

Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleur aujourd'hui.

    Un jour tu sentiras peut-tre
    Le prix d'un coeur qui vous comprend,
    Le bien qu'on trouve  le connatre
    Et ce qu'on souffre en le perdant.


_Paris, 25 mars 1899._--Je relis mon journal d'hier. Que de sottises!
Jolie, la crise sentimentale du duc de Frneuse! Je me suis attendri
sur du Musset: voici, maintenant, que j'ai une me de modiste.

Pourquoi ai-je pleur? Aujourd'hui je le sais.

Oui, c'est cette conversation surprise  travers la cloison, dans
cette chambre d'htel o je m'tais chou l'autre nuit, ce sont les
deux ou trois phrases changes entre mes voisins de garni qui m'ont
boulevers tout entier; et de la boue de mon tre remue, un vieux
regret est remont  la surface du marcage et, dans une larme, a
fleuri.

Cet htel de la rue des Abbesses avec son enseigne allume toute la
nuit, et ses chambres  un franc, en transparent lumineux sur les
verres dpolis de sa lanterne, ce demi-bouge, dont je sais maintenant
le chemin et qui m'a vu dj tant de fois,

      Par un soir sans lune, deux  deux,
    Endormir ma douleur sur un lit hasardeux.

(car je cite maintenant du Baudelaire pour excuser mes pires
faiblesses)... c'est dans ce garni de sixime ordre que j'ai failli
trouver mon chemin de Damas, que j'ai cru entendre les paroles de
rdemption.

Est-ce assez ridicule?

J'y avais suivi une fille, une fille ni laide ni jolie, ramasse dans
je ne sais quelle guinguette, bien moins par dsir de sa mine vicieuse
que par ce besoin des motions fortes, dont je garde le got pre et
mordant depuis que j'en ai bu le mauvais vin; et c'est bien plus le
dcor et l'atmosphre mme de l'aventure que la partenaire qui
m'intresse dans ces sortes d'quipes, car j'ai cette folie du
danger, cette hantise des lieux louches et bas.

Oh! la belle et sinistre promiscuit et l'quivoque compagnonnage,
l'atroce ala et les rencontres inespres de ces banales auberges du
vice et de la misre, du crime et de la prostitution!

D'ailleurs, la fille,  peine dans la chambre avec moi, m'avait dplu;
je l'avais congdie--elle apportait une telle veulerie, mme dans ses
marchandages--et, rompu de fatigue, je m'tais mis au lit, attendant;
les minces cloisons de ces chambres d'htel sont toujours pleines
d'enseignements imprvus. Et, en effet, dix minutes ne s'taient point
coules que des chuchotements s'veillaient dans la pice voisine. Un
couple qui s'tait tu  notre entre reprenait son colloque, et, 
travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une
voix jeune et dont la fracheur m'tonna clatait rieuse, et, avec des
roucoulements de tourterelle, une demi-pmoison d'amante heureuse, la
femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image
s'imposait  mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: Tu sens bon...
tu sens le bl mr. Je t'aime! Tu es blond comme le bl aussi... J'ai
envie de manger de toi! Et la petite voix, bien de faubourg, mais
murmurante comme une source, s'touffait sous une cascade de baisers:
le couple s'aimait.

Quel tait cet homme  qui une voix de seize ans disait ces choses
enivrantes: Tu sens le bl mr... tu es blond comme le bl... J'ai
envie de manger de toi? Jamais  moi, on ne m'avait dit ces choses.

Le couple s'aima beaucoup cette nuit-l. L'homme, lui, se taisait, et
ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: Comme tu as les
yeux clairs, Mimi! Et mon imagination surexcite m'imposait encore
la vision du geste et du sourire de l'amoureux au rveil. Et la
petite, de sa voix de source, avec une espiglerie dlicieuse: Mes
yeux sont clairs? C'est  force de vous avoir regard, monsieur. Et
leurs jeux et leurs baisers recommenaient par la chambre, des pieds
nus s'y poursuivaient: la petite avait saut du lit et l'homme
cherchait  la reprendre.

A des alles et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient.
Ce n'tait ni une fille ni un rdeur, car ils ne s'attardaient pas 
faire la grasse matine. Un petit couple d'amoureux honntes: lui,
quelque ouvrier press d'aller  son travail; elle, quelque apprentie
qui avait d mentir chez elle pour donner toute cette nuit  son amant
et inventer un prtexte, un coup de presse  l'atelier, de l'ouvrage
en plus, l'obligation d'une veille. Ils taient probablement jeunes
tous deux. J'avais la curiosit de leurs visages: je me levai et,
derrire les persiennes, je les guettai  la sortie de l'htel, les
pieds nus sur le carrelage, dvtu  la fentre ouverte.

Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'tait quelque
bureaucrate, un employ de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car
il tait grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence,
ne s'aventura dehors que deux minutes aprs, mais lui l'attendait au
bout le la rue.

Elle tait charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dpeigns,
en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait
d orner elle-mme de bleuets et de coquelicots; un petit collet de
drap noir, une robe de mince foulard bleu  fleurettes compltaient
son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et,
souple... non, assouplie par l'amour et un peu plie aussi, avec des
yeux cerns, mais si heureux dans sa petite figure frache, elle
sentait la joie et le printemps.

Ils n'avaient pas quarante ans  eux deux. Les marchands de vins et
les fruitiers commenaient  retirer leurs volets. Elle le rejoignit
au coin de la rue, et l encore, ils s'embrassrent longuement.

Je les piais de ma fentre.

Enfin, ils se sparrent et, au bout de dix pas, elle se retourna
encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourn la
rue. Alors, elle acclra son allure et disparut, les paules tout 
coup votes, comme alourdies d'un gros chagrin.

      Adieu, je crois qu'en cette vie
      Je ne te reverrai jamais,
    ......................................
    En te perdant, je sens que je t'aimais.

Et je me suis recouch, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un
sommeil trouble et travers d'images sans suite et contradictoires:
Thomas Welcme, la poupe de cire d'Ethal et quelques figures
remarques dans les bouges dfilrent  mon chevet tour  tour, et
puis d'autres visages encore, visages de ma premire jeunesse, de mon
enfance mme et que je croyais oublis, entre autres, celui de Jean
Destreux, le valet de ferme qui fut cras chez nous en tombant du
haut d'un chariot de bl, un soir de moisson. J'avais  peine onze ans
alors.

Pourquoi cette figure m'est-elle rapparue? Je ne l'avais jamais revue
depuis l'accident. Thomas Welcme lui ressemble un peu. Je ne m'tais
jamais avis de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui
a amen celle de Jean Destreux, ou le fantme de mon enfance est-il
remont de lui-mme de mon pass?... Et je me suis rveill, du soleil
plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fentres.

Il tait plus de onze heures, et, dehors, c'tait le plus beau ciel
bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur
salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extrieurs,
c'tait,  pleines charretes, une floraison de girofles et de roses
th, de tulipes jaunes et de narcisses enttants et suaves, pousss
dans les voitures des marchands ambulants; des mnagres les
achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrires s'en
fleurissaient en passant. C'tait la sortie des ateliers. Paris
travaillait dj depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes
de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'gayaient,
en sarrau noir, nu-tte et le nez au vent.

Et ce Musset trouv  l'htel en rentrant, ces pages tournes
machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis
sans femme, ces vers de tendresse et de dtresse aimante:

    Un jour tu sentiras peut-tre
    Le prix d'un coeur qui vous comprend,

Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleur.




LE REFUGE


_Paris, 28 mars._--Ce Jean Destreux m'est revenu en rve, et toute mon
enfance avec lui, mon enfance  Frneuse, en Normandie, la Normandie
pluvieuse et grasse.

J'allais souvent le regarder travailler  la ferme, je m'chappais du
chteau pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu' traverser le petit
bois de bouleaux, aprs la pelouse, presque  l'entre du parc, 
pousser la barrire et j'tais dans le verger, le verger au sol herbu
et mou.

La ferme! Les pices taient si hautes et si vastes  Frneuse, si
claires aussi et d'une clart si triste avec leurs larges
portes-fentres et le moir de leurs parquets luisants! Toute la
mlancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pntrait
par ces fentres. Oh! la scheresse austre de leurs petits rideaux
blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilit des choses!
C'taient, surchargs de ttes de lion, de blier et d'attributs
Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me
heurtais toujours  leurs angles; leur contact tait froid et faisait
mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif
accroupies, on et dit, contre les tentures... Et ces tentures donc!
Elles taient clatantes et glaces avec des grands aigles et des
lauriers d'or, on et dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert
mort. panouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets
cirs taient comme une glace, satins au toucher et glissants sous
les pas. Les grands salons de Frneuse! J'y grelottais mme en plein
t. Et les cimes d'arbres du parc, ternellement agites dans la
vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de dtresse ma
petite me d'enfant!

Aussi, au luxe froid de ces vastes pices vides combien je prfrais
l'gouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie o se
tassent les mattes, l'ombre poussireuse et parfume des granges et la
tideur touffante de l'table, o les vaches sentent bon!

La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, aprs-midi accablantes o
l'odeur du lait caill paraissait plus frache et d'une acidit si
discrte, relents de crme un peu surie fermentant dans le courant
d'air des croises ouvertes, quelle trange et puissant bien-tre
j'prouvais  humer tout cela! Et les mains rouges de la fermire sur
le pis gonfl des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et
la recherche htive des oeufs dans les cachettes, les oeufs parfois
trouvs aux coins des rteliers, notre entre furtive, sur la pointe
du pied, dans l'curie dserte et nos folles parties de
cligne-musette, mes galopades  travers la charpente des granges avec
les enfants du fermier!

Oui, comme je prfrais cela aux maussades journes de Frneuse, aux
heures d'tude dans la bibliothque, en tte--tte avec l'abb, et
mme aux quelques minutes d'entretien avec ma mre, toujours tendue
sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir!

La chambre de ma mre! Elle tait toujours fleurie de lilas blancs, et
l'on y faisait du feu en plein t, mais elle sentait l'ther, la
crosote et une autre odeur encore qui, ds le seuil, me levait le
coeur. Ma mre! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de
bagues, des mains diaphanes et soignes o le bleu des veines
s'avivait sous le derme; elles taient douces, caressantes et
embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux,
s'amusaient un moment  chiffonner ma cravate, puis remontaient  mes
lvres et s'imposaient  mon baiser.

Ples et lentes mains de jeune femme condamne, elles taient molles
et dlicates, imprgnes des senteurs les plus fines. Et pourtant
j'hsitais  les toucher. Ah! comme je prfrais la chair en sueur des
enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la sant et la force. Et c'est
toute cette sant perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de
froment et de feuilles mouilles qui me hantent encore et que m'a
rapportes le spectre de Jean Destreux.


_29 mars 1899._--Jean Destreux!

Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne,
les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lasss, rentraient
 une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du chteau, courais
perdument jusqu' la lisire du petit bois et, le coeur battant,
j'piais le retour des chevaux  la ferme. J'piais surtout son
retour,  lui. Il tait si gai, si bon enfant pour nous autres, les
petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du
rgiment, l'air tait comme chang dans le pays.

Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa
chchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapport de chez les Arabes un
tas d'histoires, et des farces, et des simagres qui faisaient monter
le rire aux lvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du
ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face
roussie. Grand, mince et dcoupl, les cheveux d'un blond de seigle
mr, le soleil du dsert l'avait tann, dessch et bruni. Avec sa
chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et
cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journes
d'aot et, infatigable  l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son
exemple et de gestes endiabls l'indolence harasse des autres
moissonneurs.

Les soirs d'hiver,  la veille, il revtait parfois son uniforme et
faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris.

Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son
inaltrable gaiet, les histoires qu'il nous contait et sa douceur
envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis--vis des
autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour
m'amuser: Parez! Pointez! Et puis il savait de si divertissantes
chansons, des chansons de marche, entranantes et gaillardes, des
refrains de corps de garde, dbraills et frondeurs, et d'autres
encore en mlopes si monotones et si tristes que les larmes nous
venaient rien qu' les entendre. Celles-l, il les avait apprises,
l-bas, trs loin, dans ce pays d'Afrique o il avait servi.

Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets taient, qui au
cabaret, qui aux vpres, lui, demeurait  lire de vieux almanachs dans
la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin.

Les enfants du fermier, eux, y taient dj. Des rires touffs
m'accueillaient  l'entre. Jean Destreux nous lisait  haute voix des
proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas.

La vivifiante odeur des foins et des rcoltes, les charpentes des
hangars noyes dans la pnombre, les rais lumineux tombs d'une
lucarne, les atomes de clart tourbillonnant dans la chaleur, le clair
obscur des greniers, les herbes des prs engranges l, sous les
lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise
ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela.

Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les
couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais
puissamment, inconsciemment, avec une petite me obscure et brlante,
heureux de toutes mes sensations jusqu' en dsirer parfois mourir,
mais sans en analyser les rapports, synthtique  force d'ignorance.
Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-l?

Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la
brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en
reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais
l'odeur de la terre pour la premire fois. J'aimais alors m'asseoir au
revers d'un talus,  l'ore des champs, parmi les feuilles mortes, et,
j'coutais avec dlices mourir au loin des voix, voix de laboureurs,
bruit teint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies,
la fracheur de la pluie et des branchages mouills, et mon me
dfaillait toute, en regardant le soleil extnu se fondre  l'horizon
pour y dormir.

O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste!

Et pourquoi, aprs tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait
si ce calme et cette mlancolie ne me seraient pas une cure?... Oh!
laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau
lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rose, de ces
roses de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des
sillons s'veille tout argent dans l'aube, voil ce qu'il faudrait 
mon me endolorie et fausse,  mon imagination fourbue, telle une
pe fourvoye dans de mauvais combats.

Oui, il me faut retourner  Frneuse! J'chapperai ainsi  Paris, 
son atmosphre dltre et nfaste, o ma sensualit s'exaspre, o
l'hostilit des tres et des choses dveloppe en moi des instincts qui
m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me dprave et
m'pouvante, Paris o je me sens des mains de meurtrier, Paris o je
m'ulcre, Paris o je deviens lche, libertin et cruel!

La petite glise de Frneuse! J'y ai t baptis pourtant; pis ou
mieux, j'y ai fait ma premire communion, j'y ai suivi le convoi de ma
mre. Elle repose dans le cimetire du village, un pauvre petit
cimetire enclos d'un mur de terre sche et que l'glise abrite de son
ombre.

Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visite depuis plus de six
ans?

    Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes,
    Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller.
    Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes.
    La vie est une tombe au dtour d'un sentier.

Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je  cette
morte?

Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut 
tout prix que je parte: Frneuse peut m'tre le salut. Je partirai
sans donner mon adresse: ce sera comme un vanouissement dans la nuit.
Je disparatrai sans prvenir personne; il faut que personne ne sache
o je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait
l-bas. C'est  lui qu'il faut que j'chappe. Il est le mauvais esprit
de ma vie, la main d'ombre tendue sur mes actes et sur mes penses,
la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les
pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de
proie et d'agonie, qui treint mon impuissance et, si je ne m'y
soustrais, la pousserait au crime.

C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je
me dbats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait
s'il savait quelle terreur il m'inspire!

Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un pass et les joies
de ce pass. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables,
mais des joies! ce pass que je vais rompre, et cela sur la foi d'un
spectre, l'inanit d'un songe!

L'image ensanglante d'un valet de charrue tu, il y a vingt ans! Je
l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux tonns, ses
yeux d'eau et sa face de hle, la chchia penche sur sa chevelure
claire et, au coin des lvres, cette trane rouge, ce flot de sang
tide mont de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise
dbraille et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et
du sang encore, mais trs peu de sang, plutt une meurtrissure qu'une
blessure, le froissement et l'crasement aussi du chariot qui passa
sur son corps, son corps svelte et muscl de gars de vingt-six ans.

C'tait en aot. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la
cour de la ferme, o les derniers rayons s'attardaient. Trois grands
chariots chargs de rcoltes odorantes, trois chariots pesants,
heurts  tous les talus, cahots  toutes les ornires, qui, bien des
fois dj, nous avaient ramens, au temps de la moisson, couchs sur
les tas d'herbes sches avec les autres garons faneurs.

Nous tions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de
coquelicots attache par un lien  sa veste, gesticulait, faraud, un
peu gris peut-tre (la journe avait t si chaude), et sonnait de
toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de
trompe aux moissonneurs. Autour de lui, tals  mme les meules, des
filles et des garons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et
de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je
respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de
ce beau soir.

Une roue de chariot sombrait dans une ornire: tout l'difice des
bottes oscillait et l'homme, perdant l'quilibre, tombait de haut,
roulait  terre. Le troisime chariot suivait. Le conducteur peut-tre
ivre ne sut pas arrter ses btes. Un grand cri, et l'on se
prcipita. Les chevaux ne l'avaient pas pitin: ils s'taient carts
devant l'homme. La roue avait continu de tourner, aveugle comme la
matire.

Du sang avait gicl de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine
meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupfaits, taient demeurs
large ouverts.

Et c'est ce mort qui m'appelle  Frneuse! Comme Thomas Welcme lui
ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que,
l-bas, dans les Indes, il ne soit arriv  l'autre quelque malheur!




LASCIATE OGNI SPERANZA


_5 avril 1899._--Frneuse.

J'y suis revenu dans l'espoir de la gurison et je n'y ai trouv que
l'ennui. J'ai visit une  une les chambres vides, les chambres
quittes depuis vingt ans; je n'ai pas eu une motion: Frneuse, qui a
contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure trangre. A chaque
pice, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renferm
seule a affect dsagrablement mes sens. Mme dans la chambre o ma
mre a vcu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sche
et froide hostilit d'un vieux logis provincial, parcouru pour la
premire fois par un hritier de hasard.

La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un
peu de soleil tombait par l'interstice, veillant la poussire sur les
marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses,
la rigidit des siges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon
je remarquais que la rosace du plancher tait pourrie et que ses
lamelles de thuya cdaient; le guridon du milieu en tait un peu
pench, drangeant ainsi l'harmonie glace d'une vaste pice
rectangulaire et fige dans ses tentures d'un vert cigu broches de
lyres d'or.

Au premier tage, un relent d'ther tait rest, tenace, dans les
boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des
flacons de pharmacie, vides, y taient encore rangs sur une tablette;
j'en lus les tiquettes. C'tait une des petites pices, o le caprice
excd de la malade aimait  aller reposer sa souffrance, loin de la
chambre accoutume, une des officines aussi o elle pansait son mal.
Dans un tiroir, que je tirais, un petit ventail  branches de nacre
et tout micac de paillettes reposait sur un lit de roses sches,
parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fan, et parmi ces
rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie,
efface, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me
reconnatre.

Et, le soir, seul dans la grande salle  manger orne de bois de cerf
et de panoplies de chasse, accoud sur la nappe, devant une tasse vide
j'ai attendu trs avant dans la nuit qu'une motion ou qu'un spectre
surgt de toutes ces choses qui ont t ma vie! J'esprais qu'une
larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, ft-il de crainte,
treindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon coeur.

L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition
m'avait conduit ici?

J'coutais un grignotement de souris dans la boiserie, excd et
penaud de me trouver l, dans cette demeure inhabite et triste, seul
dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que
j'attendais, la grce des larmes implore ne se manifesta pas. Quel
homme suis-je donc devenu? Une me s'est sche ou fige en moi qui
jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de
souffrir autour d'une chose ptrifie et durcie. J'aurais tant voulu
tre mu, effray! Une larme, un effroi, et c'tait toute une nouvelle
orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet
avenir qui se jouait, et je n'avais mme pas la lgre treinte d'une
petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile,
de ma dmarche un peu bbte et de ma prsence ridicule dans
l'abandon de ce chteau dsert.

Et puis une heure a sonn  l'glise du village et je suis sorti sur
le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboy dans une
ferme, et des grognements ont rpondu du chenil. Je suis descendu aux
curies, j'ai dtach deux Pont-Audemer et je me suis enfonc avec eux
dans le parc.

Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le
printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait,
tant il tait ouat de nuages sous la coule des rayons de lune...,
oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel
calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais
une odeur de jeune corce et de mousse humide emplissait tout le parc
de fracheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des
chssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie
d'y rafrachir mon front qui brlait.

Comme leur nacre bleuie devait tre froide, froide comme les vitres de
mes croises quand, dj adolescent, durant mes nuits de fivre et de
pubert, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma
tte  leurs parois humides!

Mes dsirs alors,  voir l'immense ciel tranquille, s'vaporaient
comme des brumes. Qu'taient, auprs de l'effroyable usure actuelle de
ma chair et de mon me, ces fivres phmres de mes jours passs?

Et je suis rentr  l'aube, puis de fatigue et tremp de rose,
meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une
humeur, de mon indiffrence, de ma morne impuissance  pleurer et 
souffrir!

Qui fera donc crever cet abcs de rancoeurs et de tendresses avortes,
ce ganglion gonfl de passions touffes et de douleurs mortes? Quel
forceps, quelle clampsie atroce et salutaire me dlivrera de cet
abominable et pesant foetus d'me?

Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauv si je pouvais
pleurer. Ce commencement d'motion de ma nuit  Montmartre, dans ce
bouge  trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le
retrouver!...


_Frneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, 'a t le lamentable et
piteux dfil des fermiers, du cur et des autorits du pays. Tout se
sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le
village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes 
l'afft de l'aubaine sont venues qumander et se plaindre au chteau.

J'ai donn cinq cents francs au cur et diminu les baux de trois
fermiers; mais je n'ai reu ni le maire, ni l'instituteur, qui
voulaient m'emmener visiter les coles... Les nouvelles coles, bties
sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse
construction moderne, si j'en juge par les grands toits prtentieux
qui dshonorent dsormais la gauche du parc.

Leurs coles! Je n'ai mme pas voulu retourner  la ferme. Il m'a
suffi d'entendre le grant m'numrer les amliorations faites pendant
mon absence  la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits
d'ardoises en remplacement des toits de chaume, tables et laiteries
modles, piscines dalles pour baigner les chevaux: quarante mille
francs rservs, depuis trois annes, sur les baux pour moderniser et
pour mettre au got du jour les anciens locaux.

Non, je n'ai pas voulu retourner  leur ferme. Jean Destreux n'aurait
pas t Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises,
entre les murailles paves de faence d'une curie anglaise, entre des
boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est
l'atmosphre qui cre les tres, et, quand on la dtruit, on abolit
jusqu' leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre;
je n'ai pas mme eu cette peine, puisque, ds mon arrive  Frneuse,
tous les spectres se sont vanouis.

Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte,
hsitant et pre. Toutes les giboules de mars sont encore en suspens
dans l'air, la vgtation tardive; et, par la tristesse des hauts
plateaux, les labours ondulent  l'infini sous la maigre pousse des
jeunes seigles et des bls verts. C'est l'enfance des rcoltes, mais
une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace
d'un ciel ternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des
ciels normands  la fin de mars! C'est leur incurable dtresse qui,
apparue dans l'imposte des hautes fentres de Frneuse, a attrist
toute mon enfance et m'a rendu l'me malade de cet trange dsir que
j'ai toujours gard de sensations acides et de pays d'ailleurs!

C'est comme Frneuse! Comme l'enfilade des pices, quittes si vastes,
m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis
mystrieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans
ma main. Au bout de chaque alle, on aperoit les champs. C'est la
monotonie de ces gurets qui enlise et vous effrite l'me.

On est dans ce Frneuse comme dans une le battue par une mer de
labours, et je comprends d'o venait cette pesanteur d'orage o je
respirais  peine, o j'attendais je ne sais quel miracle qui dchirt
l'atmosphre d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais
enferm, captif comme dans un phare, et la prsence infinie des
plaines m'y donnait le mal d'au-del, dont on souffre au bord de la
mer!

La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces
yeux-l avaient en eux tout ce que je dsirais et que j'ai cherch
depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurs dans mon
souvenir. Ils ont t la premire rvlation d'un impossible bonheur:
le bonheur de l'me! Ce sont les yeux de puret de mes annes
d'ignorance, et ce n'est qu'aprs m'tre dprav et corrompu au
contact des hommes, que j'ai convoit follement les yeux verts. La
hantise de ces prunelles glauques est dj une dchance. Avec quelle
fixit d'adoration effrayante j'aimais et je dsirais les tres et les
choses quand j'tais enfant! Le secret du bonheur et t peut-tre de
les aimer tous sans en prfrer aucun!

Chaque crature indique Dieu, aucune ne le rvle, ai-je lu quelque
part. Ds que notre regard s'arrte  elle, chaque crature nous
dtourne de Dieu.


_Mme jour, neuf heures du soir._--Tantt, en revenant du cimetire,
j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir  traverser le village. J'ai
voulu viter les commres au seuil des portes, la sortie des enfants
de l'cole et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge
du marchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-mme mon horrible
rputation m'avait prcd et suivi; une irritation m'a pris en
prvision des rires niais et des chuchotements, et j'ai ras les
haies, en suivant derrire les maisons.

Du ct de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques tait arrte
en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit
pole de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait
la cuisson du repas du soir; du linge encore humide schait aux
fentres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses  moiti nus,
avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chvre qui devait tre de
la famille. Des petites mains terreuses ptrissaient avidement les
mamelles, et des bouches cherchaient  en saisir les pis.

Le ciel s'attendrissait dans le crpuscule, barr, au-dessus des
plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'tait apais. Et, dans cette
tideur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme
s'approchait, dforme par un sac de pommes de terre qu'il portait sur
l'paule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis,
lchant son sac, dgageait la chvre, s'emparait des deux petits, les
embrassait perdument. C'tait un grand homme mince  la face hardie,
illumine de dents trs blanches, l'air sombre et joyeux  la fois; il
sentait la sueur et la poussire, mais comme un parfum de gents tait
demeur dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et
m'clatait de rire au nez, tout en baisant goulment ses gosses. Je
m'tais arrt pour le regarder.

Je repris mon chemin sans rien dire, me rptant  voix basse cette
phrase d'Andr Gide dans les Nourritures terrestres:

Je me suis fait rdeur pour pouvoir frler tout ce qui rde; je me
suis pris de tendresse pour tout ce qui ne sait o se chauffer, et
j'ai passionnment aim tout ce qui vagabonde.

Tout  l'heure, aprs mon dner solitaire, en tte--tte avec
moi-mme, je suis entr dans la bibliothque et j'ai pris au hasard un
volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il
s'est trouv que c'tait le Dante, un tome en italien de la Divine
Comdie. J'ai feuillet au hasard et suis tomb sur ce passage:

    Lasciate ogni speranza...

(Laissez toute esprance.)

Il y a de l'cho dans Frneuse.




ENVOI DE FLEURS!


_Frneuse, avril 1899._--Mes malles sont boucles. Dans une heure,
j'aurai quitt Frneuse et, dans cinq heures, je serai  Paris. Je ne
peux plus! je ne peux plus!

Cette solitude m'touffe, ce silence me pse. Oh! mes affres de cette
nuit devant la tranquillit morte de ce village et de ces plaines! A
Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de
luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquitudes et tant de
haines! Ici toute une humanit harasse tombe dans le sommeil comme
dans un trou. Oh! la lthargie de ces fermes, de ces hameaux muets
sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs
dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!

Accoud  la fentre ouverte, j'avais la sensation d'tre dans un
cimetire, seul,  l'abandon, oubli dans une panique au milieu d'une
province vide par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne
se rveilleraient plus. Et c'taient un besoin violent, imprieux de
m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me
faisaient la bouche sche, avec, dans tous les membres, des rages
d'treindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.

Si j'avais encore possd les communs comme jadis, je serais descendu
trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait o aller quand la
frnsie vous prend. J'ai dj connu ces crises d'hystrie atroce. Il
y a dj deux ans que je n'avais eu pareil accs, et il a fallu que je
vienne  Frneuse pour rveiller l'horrible mal. Et j'tais venu
chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!

La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire,
pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vnneuses de l'me
y poussent une sve exaspre par l'ennui, et c'est dans la cellule
des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes
combats.

Le temps d'crire ces quelques lignes, htivement, sur mon carnet, d'y
constater irrmdiablement ma dchance, et le temps marche; les
postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre
les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.


_Avril, Paris._

    Thyrses de crpe clos en calices funbres,
    Je suis, fiers iris noirs, pris de vos tnbres.
    Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux dsir
    Gonfle vos tiges d'ombre et les fait  plaisir
    Vibrantes d'un trange et lourd ferment de vie.
    Vous vivez dans la fivre, tant inassouvie,
    Et bien plus fortement, le Mal tant en vous,
    Que les autres iris, les chastes et les doux.
    Une lente agonie treint vos coeurs hostiles.
    Vous tes  la fois cruelles et subtiles,
    O douloureuses fleurs de lune et de velours:
    Les projets avorts, les rancunes farouches,
    Les mornes trahisons des regards et des bouches
    Sommeillent dans la nuit de vos ptales lourds.
    Turgides floraisons d'un jardin de supplices,
    Mon me trouve en vous des soeurs et des complices
    De son rve obsd d'effarantes amours!

Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse,  la gloire des
iris noirs (car, moi aussi, j'ai t un peu pote aux environs de ma
vingtime anne: l'apparente complication du jeu des rimes et des
rythmes devait sduire mon me purile et complexe, amuser de ses
difficults vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les
iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au
retour.

Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de
chausse de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui
sert ici de parloir c'est,  travers l'enfilade des pices, une
inquitante floraison de tnbres, un jaillissement muet de larges et
longs ptales de crpe gristre, l'air de chauves-souris figes dans
l'closion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonns du
hall, il y en a dans les urnes de svres blanc du grand salon et dans
les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses enttants se
mlent  leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'toiles
lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.

Le suisse m'explique qu'elles sont arrives l'avant-veille de Nice: un
envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les
dballer et de les ranger dans des vases. L'expditeur est M. Ethal...
Ethal est donc  Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi
d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a prcd de huit
jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et,
comme elle portait personnelle et fragile, en anglais et en
franais, sur toutes ses faces,  l'office ils n'ont pas os l'ouvrir
et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de
lettres. Il y en a une de Londres, une de Nice, o monsieur le duc
trouvera sans doute l'explication de ces envois.

Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et
l'envoi de cette bote mystrieuse ont veill ma curiosit, et, les
nerfs fouetts, tout  l'envie de savoir, je ne songe plus  dormir.
Qu'on monte cette caisse ici. Et, d'une main fbrile, je cherche
dans le plateau encombr de lettres celles de Claudius... Quel
courrier! Je suis demeur  peine six jours  Frneuse et je retrouve
plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'o elles
viennent: entremetteuses, tenanciers d'htel louche, matrones et
rabatteurs, toute la vorace et vnale arme du vice acharne sur mes
pas, telle une meute, et, depuis des annes, embusque dans mon ombre
pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon dsir.

Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je
sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il
y a des jours o la colre me monte avec des vellits d'envoyer ces
lettres au procureur de la Rpublique et de purger un peu la socit
de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare...
Mais, aprs tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop
et par quelles expriences, quelles amours faisandes et falsifies,
hlas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'mes
et de chairs. Mais c'est gal, aprs le calme et le silence angoissant
de Frneuse, cette rentre  Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le
cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est
significative et justicire. C'est le _Mane, Thecel, Phars_
inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le
_Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu' Frneuse.

Cette veille hostile de fleurs sinistres  mon seuil, ces fleurs que
j'ai aimes jadis, aux heures d'garement et de fivre, ces monstres
que j'ai chants et cette correspondance honteuse de tous les
courtiers et de toutes les courtires d'amour!

Je trane avec moi ma vie. Quel chtiment!

Un soulagement pourtant dans ce dgot: la nouvelle qu'Ethal n'est pas
ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je dchire
l'enveloppe presque simultanment, confirment ma dlivrance. Je les
lis au hasard.


    Nice, 2 mars.

    Mon cher ami,

   J'ai quitt Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donn
   gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie
   anglaise, dont j'ai eu tant  souffrir, m'a servi, cette fois,
   contre cet imbcile de lord Edwards: j'ai bnfici de sa
   condamnation en adultre. Le tribunal l'a dbout de ses
   prtentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute
   mon oeuvre, la toile  laquelle j'attache le plus de prix: la
   marquise Eddy Kerneby est peut-tre la plus jolie crature, au
   sens de mon esthtique, qui ait jamais vcu dans le royaume.
   Je l'ai encore idalise, exagrant sa grce maladive et un
   peu funbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaill pendant
   prs de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre,
   et il n'tait qu' moiti pay. L'issue de son procs arrange
   tout: il est aujourd'hui la proprit de la marquise. Lady
   Kerneby est ici,  Nice, mourante, phtisique! La pauvre
   crature l'a toujours t, mais les pripties de ces derniers
   six mois l'ont singulirement avance. Si vous saviez comme
   elle est belle, affine par cette lente agonie de deux ans
   qui, maintenant, ne sera que trop brve. Je la vois tous les
   jours et passe la plupart de mes soires auprs d'elle; je
   l'ai rejointe ici et compte bien la dcider  me cder ce
   portrait. Vous ignorez peut-tre que lady Kerneby est la soeur
   de sir Thomas Welcme (Welcme est enfant naturel), mais elle
   a toujours eu pour son frre l'attachement le plus tendre, et,
   si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite,
   c'est  l'expresse condition de le donner  sir Thomas  son
   retour de Bnars, o il doit tre en ce moment. Quelle
   complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me
   revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de
   la peinture de votre

    CLAUDIUS.

   P.S.--La marquise,  qui j'ai parl de vous, m'a permis de
   saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous
   adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson
   de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez,
   quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-l sont
   particulirement beaux, comme gonfls d'un sang effroyablement
   noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse
   moins  vous qu' la petite idole que je vous ai envoye, il y
   a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis mme
   assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se ft
   gare en route, car, outre qu'elle est unique et d'une
   matire tout  fait rare, elle a toute une lgende que vous
   savez, et ses yeux d'meraude ont vu se dnouer un effroyable
   drame. Elle seule en connat le fin mot, fin mot qu'elle vous
   dira peut-tre, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et
   vous montrez fervent adorateur.

   Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces
   iris... Je suis ici jusqu' nouvel ordre, un peu dans la
   posture d'un vautour qui guette un cadavre.


Des fleurs pour une idole? un procs gagn? J'ai ouvert la seconde
lettre avant la premire. J'aurais d commencer par celle date de
Londres.


    Mon cher ami,

   J'ai quitt Paris brusquement, sans prendre cong de vous,
   appel ici par un intrt majeur: le gros scandale du divorce
   Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procs
   contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari dtenait
   illgalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa
   femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre
   le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son
   apport mobilier. Mon tableau se trouve tre compris dans les
   objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi
   le mien, s'est efforc de persuader aux juges: d'o l'urgence,
   mieux, la ncessit de ma prsence ici. Mille et une dmarches
   personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre
   mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis t se
   rveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme
   en me redonnant le got de la lumire et de la couleur. Priez
   les bons et les mauvais esprits pour que je russisse. J'ai
   retrouv ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oublis,
   une petite statuette qui vous intressera: la petite Astart
   d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouv trangl
   dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'meraude
   dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu
   sanguinaire, a valu  notre ami Welcme les millions qui lui
   permettent aujourd'hui de voyager.

   Lors de la vente de Burdhes, je l'ai dispute chrement aux
   marchands de curiosits de la Cit. Je me rappelle combien sa
   description parut vous proccuper, le soir o je vous racontai
   la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de
   l'Extrme-Asie possde un assez joli nimbe de mystre. Welcme
   l'a connue, peut-tre adore, qui sait si elle ne lui a pas
   suggr l'ide du meurtre? Car l'Astart de Carthage et de Tyr
   se nomme aussi dans les forts de l'Inde la desse Kl.
   Incarnation des treintes d'amour, elle symbolise aussi les
   treintes meurtrires et elle trangle dans la secte des
   Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes
   trangleurs du Delhi. Voici prs de dix ans qu'elle est
   mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous
   l'offrir en souvenir de Welcme et de moi: ce sera un chanon
   de plus dans l'invisible et forte chane qui nous unit tous
   les trois.

   Je ne sais quand je pourrai rentrer  Paris: j'ai bien peur
   d'tre forc d'aller  Nice rejoindre lady Kerneby, qui est l
   en traitement depuis le commencement de l'hiver.

   Avez-vous t voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld?
   Je vous l'avais pourtant bien recommand. Vous verrez l
   d'tranges regards limpides et fixes, des yeux hallucins
   d'une expression divine; vous les comparerez aux meraudes
   enchsses dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, 
   la lumire des cires, vous verrez comme elles deviennent
   intenses.


Le portier a mont la petite caisse dans le hall. En trois coups de
marteau, elle a t ouverte, et, le foin t, de dlicats papiers de
soie doucement dvelopps, l'aveugle statuette androgyne a surgi.
C'est bien la petite idole du rcit de Claudius. Voici son torse plat,
ses bras luisants et frles, sa hanche fuyante. Hiratique et
dmoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflte en elle la flamme
des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur
au-dessus du ventre sombre, un ventre troit et plat qui se renfle 
la place du sexe au-dessus d'une petite tte de mort.

La tte de mort ricane, symbolique, menaante, triomphante des
maternits et des races!

Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes,
deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de
l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent,
silhouettes plus noires dans l'ombre alternes de blancheurs; leur
veille solennelle se prolonge dans l'enfilade des pices. Tout
l'htel a l'air d'tre gard par des fantmes de fleurs. Dehors, des
fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces
calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphre lourde,
irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse
m'oppresse, et une stupeur!




LA VILLE D'OR


_18 avril 1898._--Hier soir,  mon retour  Paris, c'tait l'trange
accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astart d'onyx,
l'nigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi
par la volont d'Ethal. C'tait le souvenir de Thomas Welcme soudain
impos par toutes ces prsences, Welcme dont la soeur naturelle
agonise en ce moment  Nice, veille, sinon guette par ce mme Ethal,
et, parmi toutes ces choses funbres, voici que, ce matin mme, une
lettre m'arrive de Bnars; et son enveloppe, timbre des Indes
anglaises, contient huit longues pages d'une criture jusqu'alors
inconnue, et cette criture est celle de Welcme.

Est-ce un hasard? Ces deux tres, que lie je ne sais quel pass
obscur, se sont-ils, au contraire, concerts d'avance? et l'arrive
simultane de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre
n'a-t-elle pas t combine pour me frapper d'un grand coup?

Et pourtant combien rconfortante et diffrente des dprimants
conseils de Claudius, la longue et lumineuse ptre de Thomas! Quel
appel vers la sant et la dlivrance! Non, cet homme-l ne me veut
point de mal.


    Bnars, 10 mars 1899.

   Que ne m'avez-vous cout, cher monsieur et ami? A travers
   les merveillements d'une terre de visions prestigieuses et de
   lgendes consolantes, au fond de l'Inde mystrieuse des Vdas,
   que ne m'avez-vous suivi--comme je vous le demandais, comme je
   vous en ai suppli presque--dans la ville de l'extase et de la
   lumire qu'est la trs sainte Bnars? Et dire que vous tes
   demeur en Europe, sous l'azur troit de nos villes, avec ce
   besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la
   vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos
   civilisations!

   C'est ici que vous auriez trouv la sre gurison, dans cette
   atmosphre de ferveur immense, cette permanente exaltation
   d'une foule en prire adjurant jour et nuit une divinit
   presque visible dans la sublimit du dcor et des ciels.

   Bnars! La mosque d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du
   Gange sous les barques des plerins et le pilotis des temples
   au ghat des Cinq Rivires, ces lieues de palais, de mosques
   et de dmes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables
   escaliers descendant, de degrs en degrs, escorts de
   statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la
   ville sainte. D'or, le ciel d'apothose o montent les dmes
   vtus d'or et les cnes roses des minarets; d'or, les parvis,
   les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des
   apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor
   perdu, des corniches et des entablements des temples; d'or,
   la nudit des mendiants s'crasant en foule sur la rive du
   fleuve; d'or, l'immobilit des fakirs dans l'extase; d'or, les
   grands vases du culte entre les mains des prtres
   processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse mme
   des fidles prostrs de degrs en degrs et de colonne en
   colonne dans la muette adoration de Ganga, Ganga Dja, la
   mre Ganga, la rivire sacre, le fleuve saint entre les
   saints qu'ils implorent tous de leurs voeux.

   Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation
   de la lumire et la soif infinie d'un bonheur certain,
   hallucine, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et
   dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est
   l: aimer avec ferveur, s'intresser passionnment aux choses,
   rencontrer Dieu partout et l'aimer perdument dans chaque
   rencontre, dsirer amoureusement toute la nature, les tres et
   les choses sans s'arrter mme  la possession, s'user dans le
   dsir effrn du monde extrieur sans mme s'inquiter si le
   dsir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une
   prsence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur
   que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et
   non dans la chose regarde. Qu'importe d'o vienne l'extase,
   si l'extase nous vient? Toutes les motions sont comme autant
   de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir,
   voil la religion. Les choses du pass sont dj mortes;
   pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possde est
   dj une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est
   dj un germe de mort que nous portons en nous.

   S'enrichir de dsirs, toute la ferveur est l, et la ferveur
   est une dlicieuse usure d'amour.

   Et Bnars, depuis des sicles et des sicles, agonise et se
   meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur mme,
   cet extatisme hallucin de toute l'Inde qui la fait vivre et
   la soutient.

   Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte,
   les talages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de
   ses petites rues troites, leur dvalement vers le fleuve, et
   l, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la
   promiscuit effarante, purile et charmante de ces races de
   l'Inde o les brahmanes, les mendiants, les idoles et les
   btes sont subis, accueillis et respects avec la mme douceur
   apaise et aimante par l'me religieuse des foules!

   Des prtres voluent lentement autour d'un grand taureau de
   pierre rouge, qui est l'emblme mme de Siv; une femme arrose
   dvotement d'eau lustrale un lingam de grs et le couronne de
   soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en
   mchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des
   feuilles fraches. Un mendiant implore une image informe qui
   est la plante Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias,
   des gongs et d'normes tambours font rage; un grondement
   tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse,
   ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science o
   rside le dieu: le relent de pourriture des innombrables
   offrandes vgtales entasses l.

   Dans le ciel fauve, au-dessus des dmes vtus d'or, des
   perruches d'meraude entrecroisent de luisantes ellipses et
   s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et
   partout rde une odeur de cadavre et de fermentation: l'me
   inquitante du puits de science qui contient la vie et la
   mort.

   Et ce sont les bateliers matres du fleuve, et le refrain de
   Ganga Dja sur leurs lvres noires, tandis que glissent 
   l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse
   surmonte et o des familles entires vivent et meurent,
   berces par le courant divin. Ganga! Ganga Dja! Et dans ce
   refrain guttural apparat tout le mystre des humanits
   diffrentes. Ganga! Ganga Dja!, c'est l'cho mme de la
   ville sainte, et c'est aussi l'cho des sicles, la voix
   d'ombre des idoles tnbreuses et des temples de mystre,
   l'me mme de cette impntrable terre de l'Inde.

   Et toujours les palais se succdent, btis tous par des
   princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah
   d'Indore aux balcons peints de ramages bleuts, on dirait
   Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs
   crnels,  la porte flanque de deux tours comme une
   citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des
   flammes autour d'un bcher, trois silhouettes rigides dans des
   linges, des groupes de gens silencieux: ici on brle les
   morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste
   infme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer
   fort cher, les pauvres s'en vont mal brls au cours de la
   rivire, et des milliers d'hommes se baignent journellement
   dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule
   dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et
   ce sont encore des terrasses et des terrasses, des
   grouillements de foule sur de longs escaliers. L un
   observatoire ouvre sur la rivire d'lgants miradores o
   dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre
   dvale brusquement dans le fleuve; y rve un ascte immobile
   entre des singes gris et des pigeons bleutres, se disputant
   un peu de grain tomb  ses pieds.

   Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laiss tomber un
   temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures mergent. Des
   fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce
   des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le
   fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudits
   ceintes d'un lambeau d'toffe, des patres libatoires allumes
   d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidles prostrs,
   c'est une folle floraison de parasols de paille, plants 
   tous les angles, fichs dans tous les murs, de toutes les
   nuances de jaune, les uns tels une pousse de champignons d'or
   au-dessus des choppes, les autres  plat, au flanc d'une
   porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes
   toujours renouveles; le soleil couchant les incendie. Et
   c'est l'atmosphre, dj signale, de triomphe et d'apothose
   avec toutes les effluves inquitantes venues du fleuve:
   relents de chair grille, fragrances d'aromates, odeurs de
   cannelle, de benjoin, de souci fltri et d'rable, et toujours
   l'obsdant Ganga! Ganga Dja! spasmodique comme un rle,
   tout cela domin par des jaillissements de clochetons et de
   dmes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes
   pareilles  des flammes, les autres  d'normes lotus, une
   architecture d'lan et de prire vers le ciel, mouvante dans
   la chaleur par la diversit de ses formes et toute crpitante
   d'tincelles dans la magnificence des soirs.

   Un de ces soirs comme en ont voqu seuls votre Villiers de
   l'Isle-Adam dans le mtal en fusion de son verbe, et votre
   Gustave Moreau dans l'embrasement gemm de sa palette.

   Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit muse
   de la rue La Rochefoucauld?... L seulement, parmi les trsors
   d'une oeuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
   connatre la splendeur enflamme et l'atmosphre d'apothose
   d'un soir de mars  Bnars. Bnars! J'y suis dj depuis
   quinze jours et, dans l'motion religieuse de toute une ville
   extasie, tous les jours,  chaque crpuscule, j'y regarde le
   soir comme si le jour devait mourir.

   Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beaut, il
   semble qu'il devrait  jamais disparatre. Sous nos climats
   d'Europe, de pareilles motions ne peuvent se vivre deux fois,
   et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers
   vous ce dernier appel. Avec un coeur aimant et liquide, prt 
   se rpandre de toutes parts comme le vtre, vous vous
   panouirez ici dans la plnitude de tous vos dsirs, ne
   serait-ce que dans l'exaltation de la lumire, o chaque tre
   et chaque objet ont la vibration d'un mtal et la nuance d'une
   fleur. Vous renatrez dans un ciel neuf avec un tre neuf au
   milieu de choses compltement renouveles, vous apprendrez 
   porter votre bonheur avec vous et  ne pas le demander au
   pass. Le pass est une charogne; c'est lui qui empoisonne
   tout votre moi. Vous vivrez  Bnars dans une stupfaction
   passionne, au milieu d'une magnificence d'architectures, de
   races et de climat o chaque minute aura pour vous la saveur
   d'une rencontre imprvue et parfaite.

   C'est  ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je
   les ai faites que je vous dis: Venez. La vie est ici ce
   qu'elle devrait tre: un tourdissement enivr. L'aigle se
   grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d't; la
   plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la
   lune plit de volupt. C'est la civilisation qui a dform la
   vie. Chez les peuples jeunes, toute motion est une ivresse
   et toute joie devient religieuse.

   Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est
   la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers
   ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millnaire,
   il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que
   l'avenir, insouciant de goter aux eaux croupies du pass.

   Hallucin d'esprance, il s'isole dans sa vision, absorb
   dans la contemplation de la nature et indiffrent aux
   contingences immdiates; et l'agitation des autres autour de
   lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.

   Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous
   sommes loin ici de la vieille Europe!

   Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une
   dlicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus
   ternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me
   sont revenues ces derniers jours  Bnars, et qui contient
   toute la morale hindoue:

    Les Brahmanes m'ont dit: Mdite les Soutras!
    L'accs du Grand Repos s'ouvre  la Rverie.
    Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie
    M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras.

    Puis les nobles m'ont dit: Suis-nous. Tu choisiras
    La caste qui te plat avec la draperie
    Qui te sied.
                  J'coutais dans la lproserie
    Le chandala chanter: Aime et tu souffriras.

    Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre.
    J'ignore mes pchs. On dit qu'ils sont sans nombre,
    Mais la Sagesse et l'Or n'ont point sch mon coeur.

    Marchant sous l'anathme et drap d'hrsie,
    Du lotus ternel j'ai respir l'odeur
    Et, dans ma tasse en bois, j'ai got l'Ambroisie.




LE PIGE


   _Avril._--Avez-vous t voir les Gustave Moreau, rue de La
   Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommand. Vous verrez
   l d'tranges regards liquides et fixes, des yeux hallucins
   d'une expression divine; vous les comparerez aux meraudes
   enchsses dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, 
   la lumire des cires, vous verrez comme elles deviennent
   intenses.

    ETHAL.

   Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit muse de
   la rue La Rochefoucauld?.... L seulement, parmi les trsors
   d'une oeuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
   connatre la splendeur enflamme et l'atmosphre d'apothose
   d'un soir de mars  Bnars!

    WELCOME.

Gustave Moreau! C'est  l'oeuvre de ce peintre que m'adressent Ethal
et Welcme comme  un mdecin gurisseur. Sans s'tre concerts, ces
deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irrparable et
qui se dtestent--cela, j'en suis sr--m'envoient, l'un de Bnars, et
l'autre de Nice, au muse de la rue La Rochefoucauld comme  un
merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcme veut me sauver, et
Claudius, lui, n'aspire qu' exasprer mon mal.

Gustave Moreau, l'homme des sveltes Saloms ruisselantes de
pierreries, des Muses porteuses de ttes coupes et des Hlnes aux
robes mailles d'or vif, s'rigeant, un lys  la main, pareilles
elles-mmes  de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de
cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversits des
vieilles thogonies, le pote des charniers, des champs de bataille et
des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystre,
l'artiste entre tous les modernes qui s'est approch le plus de la
Divinit et l'a toujours voque meurtrire! Gustave Moreau, l'me de
peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troubl!

Salom, Hlne, l'Ennoa fatale aux races, les Sirnes funestes 
l'humanit! A-t-il t assez hant, lui aussi, de la cruaut
symbolique des religions dfuntes et des stupres divins adors
autrefois chez les peuples!

Visionnaire comme pas un, il a rgn en matre dans la sphre des
rves, mais, malade jusqu' en faire passer dans ses oeuvres le
frisson d'angoisse et de dsesprance, il a, le matre sorcier,
envot son poque, ensorcel ses contemporains, contamin d'un idal
maladif et mystique toute cette fin de sicle d'agioteurs et de
banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une
gnration de jeunes hommes s'est forme, douloureuse et alanguie, les
yeux obstinment tourns vers la splendeur et la magie des jadis,
toute une gnration de littrateurs et de potes surtout
nostalgiquement pris, eux aussi, des longues nudits et des yeux
d'pouvante et de volupt morte de ses sorcires de rve.

Car il y a de la sorcellerie dans les ples et silencieuses hrones
de ses aquarelles.

C'est extasiantes et extasies qu'il fait toujours surgir ses
princesses dans leur nudit cuirasse d'orfvrerie; lthargiques et
comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant
elles sont lointaines, elles ne rveillent que plus nergiquement les
sens, n'en domptent que plus srement la volont avec leurs charmes de
grandes fleurs passives et vnriennes, pousses dans des sicles
sacrilges et jusqu' nous panouies par l'occulte pouvoir des
damnables souvenirs!

Ah! celui-l peut se vanter d'avoir forc le seuil du mystre,
celui-l peut revendiquer la gloire d'avoir troubl tout son sicle.
Celui-l, avec son art subtil de lapidaire et d'mailleur, a fortement
aid au faisandage de tout mon tre.? Comme  toute une gnration
d'artistes malades aujourd'hui d'au-del, il m'a donn le dangereux
amour des mortes et de leurs longs regards figs et vides, les
hallucinantes mortes de jadis ressuscites par lui dans le miroir du
temps.

    Sous les frissons nacrs d'un ciel ardent et triste
    Fleurit, hymne adorable en sa mlancolie,
              La chanson des sirnes.
    Un incurable ennui nage dans l'amthyste
    De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie
              Sur ces grves sereines.

Les Sirnes diadmes de perles et de madrpores de la fameuse
aquarelle, les _Sirnes_ pareilles, dans leur groupe implacable et
triste,  quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient
mortes et vivraient!... Et c'est  cette oeuvre morbide,  cet art
prilleux et trouble qu'Ethal et Welcme me pressent de retourner;
c'est cette oeuvre, qui m'a pntr dj jusqu' la souffrance, qu'ils
m'assurent tre la gurison.

Et cette petite idole aux prunelles meraudes qui ricane... Car elle
a beau tre muette comme la matire, j'entends plus que je ne vois son
rire dans la nuit.


_Paris, 30 avril._--J'y suis all, et le mme soir... Quelle honte! Si
c'tait l ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'tre satisfaits, et
pleinement, car l'preuve a russi, et au del de toute esprance.

J'y suis donc all et, tout droit, sans m'arrter  la salle du
premier, je me suis fait indiquer le _Triomphe d'Alexandre_, au second
tage, et je me suis longtemps absorb devant. Je le trouvais
d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du matre. C'est,
dans une splendeur et un grandiose d'architecture voquant toute la
magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosit de
figures et de cortges, de thories de chars, de palanquins et
d'lphants; toute une frise de dfenses et de trompes encensant,
adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trne
inaccessible, une espce d'autel monumental chafaud sur des motifs
de dcoration chimrique, des dragons, des sphinx et d'normes lotus;
des monstres et des fleurs.

Des fleurs encore jonchent un sol de mosaque; dans le fond, des eaux
froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et
des temples s'y doublent, taills  mme le porphyre, l'onyx et les
pierres prcieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont
l'arabesque pique terrifie et ravit. Et l-dessus rgne une
atmosphre inexprimable, une poussire on dirait d'or fluide et de
ptales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce dcor de
ferie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces dtails
s'manent un charme et une telle douceur, une telle joie enivre de
vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en mme temps qu'un si
poignant regret de n'avoir jamais connu ces poques et ces foules, que
le dgot vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il
parat tout simple d'en mourir.

Le _Triomphe d'Alexandre_! Et Welcme m'crit que c'est l
l'atmosphre de Bnars!

Dans la haute salle, autour de moi, vritable muse des oeuvres du
matre, c'taient, du plafond  la cimaise, les dangereux fantmes
dj connus: les Saloms dansant devant Hrode, leurs chevilles
cercles de sardoines, et le geste hiratique de leur bras droit
tendu; c'taient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre
clair, qui servent de dcor  l'immmoriale scne de luxure et de
meurtre; et puis, ailleurs, rpts jusqu' dix fois, au pied de
roches on dirait cumantes, le groupe tragique et gemm des Sirnes,
et encore Hlne errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et,
partout, dans les Hlnes comme dans les Saloms, dans les Messalines
 Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans
les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se
dnonait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus
cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis
des victimes de l'Hydre, monceaux de blesss, d'agonies et de rles
que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoa; ttes
saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphe; dernires convulsions
de Sml se tordant, consume, sur les genoux d'un impassible
Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphre de massacre et de
meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me
rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de
la rue Servandoni, l'atmosphre de beaut et d'pouvante dont
s'enveloppe toujours l'homme qui a tu.

Je descendais.

La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres.

D'un monceau de corps en putrfaction une norme tige de lys
jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les
ptales gants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse,
une jeune et svelte figure de sainte aurole, tenant d'une main le
globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang
corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces
meurtres aboutissaient  une anglique figure de femme.

Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hlnes et des Saloms. Je
quittais le coin de la salle o le dangereux symbole glorifiait
l'inutilit du martyre, et je prenais dj l'escalier pour gagner la
rue, le grand air et la ralit du dehors, quand, tout au bout de la
vaste pice, une grande composition m'attirait.

Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudits de
jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes
passionnes et tragiques, les uns couronns de fleurs, les autres
chargs de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudit dans des
ajustements raffins et barbares, o leurs torses convulss se
moulaient. Et c'tait une scne de banquet, de banquet interrompu, car
des amphores et des plats de mtal jonchaient les premiers plans,
mls  des cadavres. tendus sur les dalles, les corps se
dveloppaient, superbes, merveilleusement tirs dans leur chute,
plastiquement raidis par la mort, car c'tait aussi une scne de
meurtre: le meurtre des prtendants dans le palais de Pnlope au
retour d'Ulysse. Le hros s'apercevait au fond, debout dans
l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas
hirondelle de l'_Odysse_, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe
de flammes, dirigeait les flches de son arc.

Beaucoup dj avaient port, car le palais tait rempli de morts.

Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette
hcatombe de jeunesse, de prtendants encore enfants donnait  toutes
ces agonies une sensualit voluptueuse et cruelle qui fut connue de
Tibre et de Nron.

Au milieu, tout un groupe peur se bousculait autour des lits de
trois hros plus intrpides, qui continuaient de boire en attendant la
mort. Ils n'avaient mme pas quitt leurs coussins et, nonchalants et
couchs, la coupe  la main, ils semblaient mpriser l'agonie hurlante
et dsespre de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait
de ce calme et de ce ddain parmi cette foule rue d'pouvante.

Mais, entre toutes ces nudits divines, toutes de soies et de joyaux,
deux m'attiraient, et non pas par la puret de leurs lignes, mais par
le charme imprieux de leurs faces, des faces de rsolution et
d'angoisse, dont les yeux hallucins enivraient.

L'un, debout, dans un grand lan de tout son tre, avait dchir,
ouvert ses vtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu,
toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleutres,
semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.

C'tait l'adolescence mme se ruant au gouffre, la soif du martyre,
l'offrande d'une jeune me hroque au trpas!

L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux
chapiteaux de bronze vert, levait lentement jusqu' ses lvres une
coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux,
buvait la mort; car la coupe tait empoisonne: un pavot surnageait 
demi-effeuill, sur le breuvage; et,  dfaut de la gravit sereine du
geste, la tragique illumination des prunelles l'et dnonce, la
suprme dtermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux
flches vengeresses de l'poux.

Mais ce que je ne pouvais mconnatre et ce qui me remuait tout
entier, c'taient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux
agonies! De quel violet le peintre les avait-il noys? dans quel vert
livide avait-il trouv leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux,
comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.

Ethal ne m'avait pas tromp. C'taient bien les yeux de mon rve, les
yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'pouvante dont il
m'avait prdit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards
d'amour, parce que, devenus dcisifs, surnaturels et, enfin, eux-mmes
dans l'affre de la dernire minute  vivre. Et sa thorie
m'apparaissait enfin justifie par le talent et le gnie du peintre.
Je comprenais enfin la beaut du meurtre, le fard suprme de
l'pouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.




TU N'IRAS PAS PLUS LOIN


_Avril 1899._--Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette
fille. Oui, j'en suis l, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beaut
devant l'oeuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une me d'assassin,
quelle ignominie! Toute une journe je m'exalte et je m'hallucine
devant les terribles phosphorences d'une peinture de pote et
d'mailleur, et, le mme soir, je me retrouve dans un bouge, entre
l'effroi d'une rdeuse impubre et la goguenardise menaante d'un
souteneur.

C'est la prsence de cet homme qui m'a sauv.

Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais referm sur ce cou
frle de hideuses mains d'trangleur, car elles sont devenues
hideuses, mes mains! Maintenant que, rentr enfin au logis, je les
regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent
dformes dans leur souplesse enveloppante, mes mains troites aux
doigts effils et longs. Je ne leur souponnais pas tant de force...
Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur
tau une agonie s'effarer et demander grce. Comme le pouce est long!
Je ne l'avais jamais tant remarqu.

Quand je rflchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des
inexprimables yeux des _Prtendants_ ait pu me conduire o je suis
descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'htel j'ai pris  la
nuque cette fillette peure, c'est bien l'affre de la dernire minute
 vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi
avait-elle cette forme et cette qualit d'yeux?

Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un
tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un
dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais
enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure!

Cette promenade  vau-l'eau parmi cette fte de faubourg, le relent de
graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les
arbres dj poussireux de cette avenue, et, parmi la flnerie
reinte d'ouvriers musant aux baraques, les alles et venues de cette
gamine.

Dix-sept ans  peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, trs
blanche, par l'entrebillement d'un caraco, la nuque dore et les
joues d'une maturit rose, dj hles, d'un autre ton que la gorge et
le cou; l'air encore paysan et frais malgr la livre de la
prostitution.

La mine ferme, comme attele  une tche, elle dambulait dans la
fte,  la fois obstine et trs lasse, pas jolie, mais pire avec son
air de petite vierge maussade et sa faon gauche de relever sa robe
sur le drap rouge de son jupon. Une dbutante, cela sautait aux yeux;
quelque pauvre petite bonne dbauche de la veille et que devait
surveiller,  quelques pas plus loin, la flnerie aux aguets de
quelque affreux voyou.

Elle passait deux fois auprs de moi, balbutiant d'une voix
indistincte quelques obscnits apprises, jetait un rapide clin d'yeux
du ct des agents et repartait en chasse, videmment trangle de
terreur et tristement novice dans son mtier de rdeuse. Sa
maladresse m'intressa et, plus par piti que par vice, je me mis  la
suivre, je lui embotai le pas. La petite s'apercevait de mon mange
et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et,
ses grands yeux enfin levs sur moi: Vous payez un verre? Il en fait
une soif, jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de
faubourg.

Ses yeux! Les prunelles en taient  la fois bleues et violettes,
irises et changeantes et d'une expression si triste, si craintive
surtout. Une gosse! J'eus d'abord la piti bien plus que le dsir.
Moi, le duc de Frneuse, j'emmenai dner prs d'une gare cette petite
prostitue de Vaugirard. Elle tait effare, ahurie, ne croyait pas 
l'aubaine de ce dner dans un restaurant avec un client bien mis; les
gens avec qui elle avait affaire taient plus expditifs. Je lui
parlais doucement, consultais son got pour le menu.

Jusqu'alors je n'avais regard que ses yeux, tout au charme de leur
nuance indfinissable et profonde, peut-tre dj pris au ragot
dlicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais;
mon amabilit, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses
inquitudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous
surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs;
les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite me en
danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et
ses effarements dcageaient sourdement en moi une bte fauve, dont je
sentais monter imprieusement le rut.

Oh! Nron buvant avec dlices les larmes des martyrs, la volupt
sinistre des Augustans jetant aux prtoriens la pudeur et l'effroi des
vierges chrtiennes, les clampsies de joie forcene et froce, dont
s'emplissaient les lieux infmes avant les jeux sanglants du cirque,
et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrs deux fois aux
btes, au tigre et  l'homme!

La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'craser une faiblesse et
de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant 
broyer toutes les fragilits! C'est toute cette boue et toute cette
fivre qui me crisprent les mains et me bourdonnrent aux tempes
quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes
refusa de se dvtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire
vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient d dner sans elle;
son pre tait brutal, elle aurait des ennuis  cause de moi, et
toutes les dfaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil
cas.

La vrit est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui
devaient flamber, tranges; elle s'tait assise sur le lit et,
d'instinct, avec un geste de victime, avait crois ses mains sur sa
camisole que j'essayais de dboutonner, une affreuse fivre au bout
des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait,
et, dans un mouvement d'pouvante et peut-tre de rvolte:--L'argent
d'abord! nonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle
glissait hors de mon treinte et se rfugiait dans un angle. Elle
avait la manifeste horreur de moi.

Alors je vis rouge. La pense que cette petite rouleuse se refusait 
moi, moi, le duc de Frneuse, l'ex-amant des Willie et des Iz
Kranile, dont les caprices sont cots et implors chez tous les
trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pense m'exaspra.
Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinrent et
m'entranrent  la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante;
j'tranglais de rage et de dsir. Ce fut un besoin de saisir ce corps
frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le
ptrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine  la gorge,
l'tendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je
pesais sur elle, lvre  lvre et les yeux attachs sur ses
yeux.--Sotte, petite sotte! touffais-je entre mes dents. Et,
pendant que mes doigts s'enfonaient lentement dans sa chair, je
regardais ravi s'irradier le bleu fonc de ses prunelles, je sentais
ses seins palpiter sous moi.

Mathias! Mathias! soufflait la petite dans un rle. Un coup d'paule
enfonait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par
le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre.

Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal  la
gosse? Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales
d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lche des
professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des
yeux mobiles, inquitants et inquiets de bte fauve; et puis, l'examen
pass, un doigt roul dans sa moustache, l'autre main enfonce dans
la poche de sa cotte de velours: Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il
a, monsieur?

Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: Allons, au refile.

C'tait un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la
basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai
et, de ma main gauche reste libre, cueillant quelques louis dans mon
gilet: De la musique? goguenardai-je  mon tour en employant leur
affreux argot, a ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la
petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous
tes bons tous les deux pour la Tour, mais a ne vaut pas mme une
plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse.
Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler. Et j'levai mon
revolver.

L'homme m'coutait complaisamment. Mon argot l'intressait, mes louis
aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait
pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la
mine tout  fait obsquieuse: Monsieur est de la haute, mais nous
savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes
honntes dans le mtier. Toinette aurait march pour cent sous,
peut-tre la double thune avec vous  cause des nippes, mais que
vouliez-vous lui faire,  cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle
a cri. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un
peu; quque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle
s'explique.

Maintenant la petite, effare, blottie contre son protecteur,
balbutiait la rencontre et la scne avec de grands gestes; et l'homme,
la prunelle allume, coutait; sa face sinistre s'tait claire, il
me considrait maintenant avec bienveillance.

Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais poss sur
la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons,
morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gte-mtier! Faut l'excuser,
c'est jeune, a ne connat pas la vie; il y a des gens parfois si
drles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en
bas, et fais demander Nnest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est
avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et
qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouche? et il levait
la main sur la fillette, la grosse Marie, qui fait le coin du
troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nnest,
amne-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec
Monsieur. Tiens, pour boire!, et il jetait cent sous  la petite, et
quand la malheureuse fut sortie: Suffit de s'entendre..., si Monsieur
s'tait expliqu... Moi, je suis dessal, je suis pas dur, je vois les
choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouv ce
qu'il faut  monsieur. J'ai votre affaire. Et, s'effaant devant moi,
la porte grande ouverte: Prenez donc la peine, monsieur...

En tre venu l, porter imprim sur mes traits un tel masque qu'on
arrive  me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les
propositions murmures dans les rues du Caire et sur les quais de
Naples!

Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai t cueillir
l'me de ce masque. O en suis-je, mon Dieu! et je n'ai mme pas tu
l'tre qui m'a os parler ainsi. Ethal a donc tout supprim en moi!




DATE LILIA


   _Paris, 15 mai._--Nice. Mon procs est gagn. Le portrait de
   la marquise Eddy et quelques autres ont quitt Londres, il y a
   cinq jours; un tlgramme de Rothner m'annonce qu'ils sont
   arrivs depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison
   moi-mme; le tout sera dball et visible dans mon atelier
   demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise
   lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre  mes
   pinceaux. Elle continue toujours  mourir lentement dans le
   printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des
   tons... J'ai hte de rentrer  Paris ajouter quelques retouches
    ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura pos, sans
   le savoir, un chef-d'oeuvre. Je l'ai commence dj malade, je
   l'aurai acheve moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux
   qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de
   cire, d'aprs le petit modle napolitain, auront t les deux
   grandes motions de ma vie... motions d'art, entendons-nous;
   mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en
   sensations complexes. Vous n'tes qu'un dilettante, vous, mon
   cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant
   le portrait de demain.

   Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble  son
   frre. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres oeuvres
   aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la
   pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques
   jours aprs l'achvement de son portrait, et mon pastel de la
   marquise de Beacoscome, la plus neurasthnique des Amricaines
   pouses  Londres et que les sances avaient tellement
   extnue que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon
   atelier fut mis en interdit par ordonnance des mdecins.
   Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle
   doit tre,  l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a t
   nomm ambassadeur  Pkin. Je ne vous convie donc pas tout 
   fait  un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout
   mon atelier de Londres qui a migr chez moi. Venez vers sept
   heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.

    Votre
    Claudius ETHAL.

Et la lettre est date du 14. C'est donc ce soir,  sept heures, que
Claudius m'invite  contempler les coupables beauts de langueur et
d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.

La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la
conversation de Pierre de Tramond me revient, et le souvenir de sa
visite en aot dernier, il n'y a pas un an.

Il a chez lui certaines cigarettes prpares qui provoquent aux pires
dbauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois
pour avoir respir pendant ses sances d'tranges et capiteuses
fleurs.

Quant  la marquise de Beacoscome, elle a cess, par ordre des
mdecins, de donner la pose  Ethal; sa neurasthnie s'exasprait dans
l'atmosphre de ce hall ternellement fleuri de tubreuses et de
liliums; elle s'y sentait mourir.

Ces fleurs, dont la proprit tait de nacrer la peau et de cerner
dlicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs veilleuses
de cernes touchants et de pleurs merveilleuses, dgageaient un miasme
de mort. Par amour de la beaut, par ferveur des longs regards noys
et des carnations dlicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modles;
ce semeur d'agonies cultivait la langueur.

Oui, c'taient bien l les propos de Tramond, la lgende redoutable
tablie autour du peintre, le bruit des cercles, l'cho de Londres.

Et Barbe-Bleue me convie  venir visiter ses mortes pour ce soir.


_Paris, 16 mai, quatre heures du matin._--J'ai tu Ethal!

Je ne pouvais plus! La vie tait devenue odieuse, l'air irrespirable.
J'ai tu. Je me suis dlivr et j'ai dlivr, car, en supprimant cet
homme, j'ai la conscience d'en avoir sauv d'autres! C'est un lment
de corruption, c'est un germe de mort embusqu, une larve guetteuse
aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui tait jeune, vers toutes
les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai ananti. J'ai
libr Welcme (cela, j'en suis sr); j'ai sauv peut-tre cette
douce marquise Eddy, dont il volait l'me et tyrannisait l'agonie;
j'ai peut-tre rompu le charme affreux qu'il avait jet sur la
marquise de Beacoscome. Car cet homme tait plus qu'un empoisonneur:
c'tait aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main,
j'ai t un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai t le
bras lev par une volont plus forte que ma propre volont; j'ai
achev le geste dont il menaait le monde, et j'ai accompli son
destin.

    Et l'enchanteur est mort de son enchantement...

Et je me suis sauv moi-mme... J'ai agi aussi par peur, par instinct
de lgitime dfense: je l'ai tu pour n'tre pas tu, car c'est au
suicide et  pis peut-tre que me conduisait cet Ethal, et c'est pour
m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai
bris sur ses dents l'affreuse meraude ce n'est pas aux autres que je
pensais, mais  moi seul. Et voil pourquoi je ne suis qu'un vulgaire
meurtrier, pas mme un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de
tuer, l'assassin de volupt que j'aurais pu tre, mais le bourgeois
ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles
a dnonc.

J'ai tu Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le hassais,
mais je le craignais encore plus. Et je suis encore l, essayant de
rassembler mes ides  la lueur de ces deux candlabres dans le
silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les
mots et les images se heurtent dans ma pauvre tte vide, o ballotte
une chose douloureuse qui est mon cerveau liqufi et meurtri; mes
tempes bourdonnent; j'ai la peau sche, la bouche amre, et, derrire
les persiennes closes, il fait dj grand jour.

Dans l'htel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demand la porte
au concierge; j'ai ouvert moi-mme avec ma clef et me suis gliss dans
l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.

Welcme aussi a tu, prtendait Ethal. Nous sommes deux maintenant.
Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais
un jour, que j'en arriverais l, je me souviens. Il le savait donc? Si
je pouvais croire qu'il me souponne, je le supprimerais, lui aussi;
je ne veux pas tre un assassin, moi, le duc de Frneuse.

Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette
scne, crire, minute par minute, comment je l'ai vcue et comment je
fus amen... Oh! j'ai mal... Allons, une piqre de morphine, et que je
tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.


_Mme jour, dix heures du matin._--Ce fut trs simple. Il m'avait dit:
 sept heures;  sept heures, j'tais chez lui. Ce fut sa volontaire
et vigoureuse poigne de main, son treinte d'tau. Il avait toutes
ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles  des
pustules de nacre, et, au mdius, la gemme glauque gratigne d'une
griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-mme, le modle de
l'Escurial. Et c'est  cette lueur verte qu'allait immdiatement mon
regard, en pntrant ce soir-l chez lui.

Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse
plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Mnagez-vous, mon cher duc:
je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont
jolies.

Le cabotin! Son atelier tait, de haut en bas, fleuri de tubreuses et
de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait
empoisonn les sances des modles, Ethal l'avait voulue autour des
portraits pour faire mieux siennes les ressemblances drobes  ces
femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'infoder plus
troitement  lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la
lgende.

Cet Ethal! Il lisait en moi  livre ouvert. Comme pour une veille de
mortes, goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. Ne
sont-elles pas elles-mmes trois beaux lys, mais trois lys
dlicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?

    Une grce trange et navrante
    Est dans le blanc trpas des lys.

La duchesse de Searley:  tout seigneur tout honneur. Pour celle-l,
il n'y a pas mtaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je
n'y suis pour rien. Je cultive seulement une lgende,  Londres et 
Paris aussi: c'est la seule condition  laquelle on vous reconnaisse
du gnie.

    Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tue.

Et les lvres retrousses dans un rictus de carnassier, toutes ses
fortes dents apparentes: Voyez quelle petite vierge cela tait! On ne
lui prtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et
les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans
l'ombre porte des cils, et la dlicatesse du nez. On les sent vibrer,
n'est-ce pas? ses narines. C'tait une petite femme de nacre, et ce
n'est qu'une esquisse pourtant.

Dans un haut cadre de chne cir, c'tait une grande toile bise dont
le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon
jets comme dans un portrait de Reynolds, une frle figure de jeune
femme, ou plutt de jeune fille, mergeait, tendrement nimbe de
lumire blonde. O Ethal avait-il pu prendre cette science du
clair-obscur et de l'enveloppement?

Du fond monotone et bis de la toile,  peine prpare, le visage et la
gorge de la jeune duchesse manaient  la manire d'un parfum.
Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la
fragilit de cette taille, l'ovale aminci de ce visage taient d'une
me encore plus que d'une fleur.

La duchesse de Searley! C'tait  la fois la minceur d'une tige et la
transparence d'un calice d'iris blanc baign dans une lueur; crature
irrelle de grce et d'aristocratie, dj lointaine comme une
apparition et que l'on sentait voue  l'irrparable et  la mort. Oh!
la profondeur tonne de ses grands yeux couleur de source! Je ne
pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut
ressembler  une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait
douloureusement Willie Stephenson. C'tait bien le mme cou frle et
blanc qui appelait l'tranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de
neige faite pour l'chafaud, une de ces beauts de luxe et de race
dont la dlicatesse offusque et exaspre, un dfi de l'atavisme, un
spcimen d'humanit prcieuse et rare qui attire l'meute et la foudre
et la mort.

Charmante, n'est-ce pas? grasseyait  la parisienne la voix moqueuse
d'Ethal. Un Caligula l'et fait violer au cirque, aux applaudissements
de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.

    La souffrance les divinise.
    Leur lgance et leur pleur
    Dans le grand cornet de Venise
    Semblent un martyre de fleur.

Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-l avait par
lui-mme trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros
commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de
courses de l'anne, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby
(cette enfant tait joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille
livres sterling au bas mot, qui donnait  Sternett accs  la table et
au lit. Oui, cette idalit-l... Et il n'y avait pas que lui, mon
cher Frneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je
vous citerais les noms.

L'homme aux mains bagues continuait de baver sur les lys.




LE MEURTRE


C'tait le tour des autres maintenant.

La marquise de Beacoscome tait traite au pastel; mais une nergie
singulire, une espce de frnsie en avaient comme cras et violent
les couleurs. C'est par traits brefs et saccads que son buste plein
jaillissait dans des zbrures de gris et de blanc mises l pour des
cassures d'toffe, les gros plis miroits d'une robe de satin. Ethal
avait d la peindre dans la hte et dans la fivre; des lueurs de
perles, indiques--on et dit  la craie--couraient dans les toffes;
c'tait le faire sr et hautain, presque bcl dans le ddain des
dtails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.

Antonio Moro! Et  la drobe je ne pouvais m'empcher de regarder
Claudius. Il tait bien l'effarant sosie du gnome encapuchonn du
matre flamand. Sous le frac de soire (puisque nous devions dner
ensemble), il imposait  crier le souvenir du portrait du Louvre.
C'tait bien l la tte norme, l'encolure paisse, le torse trop long
sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique
qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et
ce nez renifleur taient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon
surtout la malice embusque sous les paupires pesantes; et c'est
cette malice, attentive  mon examen, qui lui faisait, j'en suis sr,
donner la pose mme du portrait et qui le guindait prtentieux et
camp, le poing sur la hanche, pendant qu'il me dtaillait les beauts
de la Beacoscome et me les dsignait de son horrible main.

La plus belle des trois! dclarait le peintre en me promenant presque
 la hauteur des lvres les pleurs nacres de ses normes bagues,
regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la
carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une
fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacs ou verdtres
chers  Van Dyck comme  Velazquez. C'est du sang de trappeur et de
jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y
avait en elle un tel dsir et une telle volont de prcipiter les
choses et de rattraper par elle-mme le temps perdu chez ses auteurs!
Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait  l'ther,  la
morphine, aux veilles et  l'insomnie, comme d'autres chez les
couturiers; je lui avais persuad que cela nacrait, affinait et fanait
exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son me 
perdre sa fracheur. Quelle dinde! Froide  donner l'ongle  un
Parisien d'aot, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des
quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si
j'avais voulu lui persuader qu'il tait du dernier swell de le
faire; elle me prenait pour l'arbitre des lgances et tout son htel
de Piccadilly empestait la tubreuse et le lilium, parce qu'elle en
avait vu chez moi. Elle tait cubiquement bte. Oh! les heures
pesantes de ces sances quand elle venait donner la pose! J'esprais
toujours qu'elle finirait par prendre mal et dfaillir dans cet
atelier bond de fleurs, mais elle avait un temprament de cheval, ses
yeux seuls plissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et
inaltrable de ptale de camlia. Ah! elle m'a bien assomm. Ce sont
ses mdecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous
voyez, aucun mystre, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un
assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre
que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous
n'aimons que ceux de serre chaude.

Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!

Ah! ce n'tait pas l'attirance de ce petit buste.

Et ngligemment il posait sa main sche et griffue sur la face de cire
d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que
je n'avais pas encore remarqu.

Angelotto, c'tait son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une
agonie dans cette oeuvre. Il l'avait modele avec une joie savamment
prolonge de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses
doigts larms de perles normes, la face de douleur du petit modle
phtisique semblait se crisper et plir.

Celle-l, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se dcidant 
retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?

C'tait une toile toute en longueur, encadre d'argent, comme
certains tableaux de Potsdam et des muses royaux d'Allemagne, une
toile on et dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible
clairait: intrieur de crypte ou boudoir funbre. Assise sur un somno
tendu de satin bleu glac, gaine elle-mme dans un fourreau de satin
lunaire, une nigmatique figure de femme s'y dcouvrait. L'air d'une
impratrice Josphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut,
toil de turquoises, trs immobile et trs nue, la chair des bras et
des paules avait l'clat morbide et froid du nnuphar; une ceinture
d'mail soutenait la gorge haute et, dans la face extasie et raidie,
s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu
liquide et sombre. C'tait l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais
c'tait la pleur inspire d'une sybille, le regard agrandi d'une
prtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de
nuit.

Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'cartement des deux bras appuyant
leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucine de toute cette figure
attentive, le dessin effil de ses doigts, et la courbe lente, comme
d'un cou de cygne, de ses bras frles, l'trange caractre d'hypnose
de cette petite Diane du Consulat! N'est-ce pas qu'elle est bien
lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosits bleues?--soulignait
une voix tout  ct de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, 
la fois pompeux et glac, pas sinistre, mais funbre,  cette petite
nymphe de l'rbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqu? Eh bien,
cette Hcate aux trois visages, cette petite prtresse d'Artmis en
Tauride, cette Iphignie de Glck, c'est la soeur de Welcme, la
marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble?
Regardez donc ses yeux.

Cet homme, il parlait haut dans mon me, c'tait ma pense mme qu'il
articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait,
quelle infamie allait-il me dbiter sur la femme? Et je me rappelais
l'hallucinante fumerie de l'opium donne dans ce mme atelier et les
affreuses histoires complaisamment baves sur toutes les invites de
ce soir mmorable. Pas une n'avait trouv grce, et, depuis l'inceste
de Maud White jusqu'au pass vnal de la duchesse d'Altorneyshare,
toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient
t lentement remues par cet Anglais abominable, claboussant tour 
tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et
Olga Myrianinska.

De toutes les femmes rencontres chez lui, ce soir-l, il avait dgag
autant d'effarantes silhouettes, dformations presque gniales
d'observateur et de visionnaire, et  un moment donn, au milieu d'une
assistance de goules et de larves cres par son imagination, il avait
pu sans trop d'invraisemblance me souffler  l'oreille: Nous sommes
au sabbat, sr d'une atmosphre de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-l,
chez Ethal, les mles valaient les femelles; les femelles, les mles;
le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncs et fleuris de
gardnias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien 
envier au trio des grandes dames trangres, et, comme rputation,
comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la
main; mais, du moins, ce soir-l, les odieux propos chuchots
taient-ils justifis par l'allure des gens et la notorit des tares.
Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et
des autres, une descente de police et t tout indique chez Ethal.
Ses invits! Je n'avais eu qu' les regarder pour comprendre  quel
point Claudius avait dit vrai en me conviant  venir voir quelques
monstres. D'ailleurs, il avait d leur chuchoter la mme formule en
parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous tions tous
de vieilles connaissances, ou pis, destins  nous connatre dans le
vertige, hlas! si limit de notre cycle infme; mais toute la
mnagerie runie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et
pouvait se dfendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la
civilisation, sont dompts par la peur ou par les intrts, et que
l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et
cette nuit-l, la vanit les tenait tous en laisse, toutefois tout
prts  mordre en brisant entraves et muselires, si le dompteur tait
all trop loin, et j'avais support Ethal dans ce rle de montreur de
btes, car ces monstres vivaient.

C'est  contempler des images et des fantmes que Claudius me conviait
maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journe de mai,
trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes,
puisqu'une dj dfunte et l'autre agonisante; le dcor tait le mme,
et, dans cet atelier illumin de floraisons blanches, Ethal
recommenait et continuait son oeuvre de destruction. Il souillait et
salissait  plaisir la mmoire et la rputation de ces femmes! Avec
une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en
entassait sur leur pass, et c'tait comme des immondices jetes 
pelletes sur des lys, des coups de pioche  mme des prcieuses
choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait,
polluait, effritait.

Oh! ce massacreur d'mes et de fleurs, cet veilleur de tares, ce
froce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rves, ce semeur de
doutes, ce fauteur de dsespoirs, qu'allait-il me dire sur lady
Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage,
dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de
Thomas? Et ma peur d'entendre d'irrparables choses me faisait
supplier en moi-mme: Pas celle-l, non, de grce, ne touchez pas 
celle-l!

Il l'avait garde pour la dernire comme une proie de choix, et, sr
de ses effets, en artiste qui mnage et prpare son public, il
s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, aprs
une pause: Celle-l, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme
dcoups  l'emporte-pice, sonnaient trangement dans le silence,
celle-l, c'est la digne soeur de notre cher Welcme. Et sous les
paupires lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie
froce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en
tait illumine. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait.
Thomas est son frre naturel, je vous l'ai dj dit, n'est-ce pas? et
frre de mre, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina
Melldon a t un des grands scandales de la socit anglaise, il y a
trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait trs
chaud, en aot, en Irlande, et la famille de Georgina passait l't
dans ses terres. On n'pouse pas un fermier, la jeune fille alla faire
ses couches au printemps suivant en cosse. Thomas Welcme, irlandais
de pre, est cossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas
moins la fille trs lgitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina
tait si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.

Je ne l'coutais plus. Tout en parlant, les reins accots aux coussins
du divan, Ethal avait tendu le bras et, machinalement, sa main
s'tait repose sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il
trnait l sur un pidouche  quelques pas de lui; et je ne voyais
plus que cette main.

Bossus de mtal et de nacre, les doigts crisps, autant de griffes,
ptrissaient le front bomb d'Angelotto. C'tait une serre de vautour
abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces
perles, l'meraude empoisonne, tel un oeil, luisait, et sous
l'treinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse
se convulser lentement et souffrir.

Ethal dbitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus,
mais, sombr dans une espce d'hallucination, je voyais successivement
entre ses doigts de volont et de fivre d'autres faces connues se
faner et plir, et c'tait l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet
de la petite duchesse, et c'tait la splendeur de fleur rose de la
Beacoscome, et c'tait enfin le visage de pleur et les yeux d'extase
de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur referme sur toutes
ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividits semblaient couler
le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans
cette armature de joyaux blmes, je vis, aprs tant d'agonies, surgir
la face dfaite et les yeux d'pouvante de Thomas lui-mme, je me
levai, dress dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et
haine, et, sans savoir pourquoi, pouss par une volont trangre  la
mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front
renvers, lui ptrissant  mon tour et cruellement les cheveux et le
crne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus
horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa
bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi  mon
tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'pouvante, je heurtai
brutalement le chaton de ses bagues  l'mail de ses dents, et j'y
brisai en trois coups l'meraude vnneuse.

Ethal, arc-bout sur ses reins, essayait de se lever et cherchait 
mordre: il ne mordait que ses doigts, le misrable! Sa main reste
libre m'avait saisi au cou et s'efforait de m'trangler, mais je lui
tenais toujours la tte  la renverse et la contraignais  boire; la
gemme brise tait vide, sa main ne me serrait plus que faiblement,
une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et
s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses
avaient roul, telles deux billes, vers les tempes tout  coup
creuses; puis elles chavirrent sous les paupires qui ne continrent
plus que du blanc, et tout ce corps crisp se dtendit.

_Actum est._ Autour de moi, c'tait la veille blanche et funbre
des fleurs.

La tte gisait sur l'paule, la bouche hideusement ouverte: la main
aux bagues avait gliss sur la poitrine, je la posai  ct de lui sur
un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la
Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zbrures des toffes, le
regard de Welcme me suivait  travers les yeux de la marquise Eddy, 
la fois atterrs et complices, et je ne regrettais rien.

Je dfripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate,
ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier.




LA DESSE


_29 mai 1899._--Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y
ai t confront avec le cadavre. Je dis confront: confrontation est
un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupon ne m'a mme pas
effleur et que j'ai t appel l comme ami du mort, pri par le
commissaire d'clairer, de renseigner la justice sur les causes
hypothtiques de ce mystrieux suicide; car, pour tout le monde, il y
a eu suicide. Le chaton bris de la bague en a tmoign, les mdecins
ont dclar une intoxication de curare, et la dcoration mme de
l'atelier, cette apothose de tubreuses et de liliums entasss autour
du corps, comme pour une veille funbre, ont t, pour le
commissaire, l'indice d'une prmditation.

Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius
Ethal, Anglais spleentique et artiste bizarre, s'est donn
volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague
empoisonne; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la prsence dans
l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de
prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le
meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai mme pas inquit, et
je n'ai rien fait pourtant pour tablir mon alibi. Au moindre soupon,
 la moindre quivoque, j'aurais avou, j'aurais cri hautement mon
acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un
justicier.

Ethal devait mourir, il avait combl la coupe; la preuve en est dans
le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte,
presque sans m'en douter.


_Mme jour, onze heures du soir._--Je viens de relire mon manuscrit.
Comme je me disculpe  mes propres yeux, que de peine je prends pour
excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin
je compose mon attitude et mes gestes comme un comdien, garant 
plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable  ma libert!
Et cette version du suicide, c'est moi-mme qui l'ai impose en
laissant entendre qu'Ethal tait dsespr de ne pouvoir reprendre ses
pinceaux; et, pour accrditer cette lgende du peintre ne voulant pas
survivre  son talent, n'ai-je pas communiqu au commissaire la lettre
par laquelle Claudius m'invitait  venir chez lui admirer ses
portraits?

C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un
commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au
suicide, autre folie!

Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilit elle pouvait
tre. Aussi, quand,  deux heures, cet homme de la police s'est
prsent chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis
bien gard de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'tre muni
d'une preuve; tranquillement, j'ai t la remettre dans la poche de
mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui
demander le pourquoi de sa visite que l'utilit de ma prsence rue
Servandoni.

Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru
devoir m'mouvoir: Serait-il arriv quelque chose  M. Ethal? Et,
l'homme gardant le silence, je me suis prcipit dans l'escalier. La
porte tait ouverte! J'ai bouscul un agent dans l'antichambre et je
me suis ru dans l'atelier.

Rien n'avait boug. On avait mme respect la position du cadavre. La
bouche, demeure grande ouverte, avait lgrement noirci, les
muqueuses taient devenues bleues, et, sous les lourdes paupires
tumfies, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur
le coussin,  la place o je l'avais pose. Le commissaire, un groupe
d'agents et deux mdecins se levaient  mon entre, le dos tourn au
portrait de la duchesse de Searley.

Alors, calculant tous mes effets, je m'arrtais, tranglais un cri,
saluais rapidement les gens assembls, balbutiais des messieurs,
messieurs, et, courant  Claudius, le prenais dans mes bras et,
brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne
et dcouvrais la bague! Alors, avec un grand geste dcourag, je
laissais retomber cette main.

--Vous deviez passer la soire ensemble, je crois, monsieur? me
demandait le commissaire. N'tes-vous pas venu hier, vers les six
heures, dans cet atelier?--Mais parfaitement, monsieur. Ethal tait
arriv le matin mme de Nice et m'avait prvenu par une lettre. Je
crois mme l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher).
Ethal tait dsireux de me faire voir ces portraits; il venait de
gagner un procs qui lui en rendait la proprit; dj, depuis un an,
Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus  Londres
l'avaient dcourag; bref, c'tait une joie pour lui que d'tre rentr
en possession de ses oeuvres; il y attachait une importance norme.
Que n'ai-je sa lettre! D'o ce dcor enfantin de fleurs; hier, c'tait
fte dans cet atelier. Et c'tait de ma part toute une trame ourdie
de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances
dbites avec un sang-froid dont je m'merveillais. J'tais comme
ddoubl, et il me semblait assister en spectateur  un drame
judiciaire dont je dirigeais moi-mme l'intrigue, les jeux de scne et
jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les mdecins
semblaient s'tre donn le mot pour me donner la rplique, et quand, 
l'interrogation ritre: Ne deviez-vous pas dner ensemble? j'eus
rpondu: Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la
soire tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se dclara
fatigu; il avait pass la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces
fleurs peut-tre, la grande motion de ses tableaux enfin reconquis...
Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions
nous retrouver ce soir.--Alors, rien ne pouvait vous faire prvoir,
monsieur, la dtermination prise par votre ami?--Rien, absolument
rien. J'en suis atterr, abasourdi.--Ne parliez-vous pas d'une
lettre?--En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait  venir
voir ses tableaux; je l'ai laisse chez moi, je la tiens  votre
disposition.--Nous vous serons obligs de nous en donner connaissance,
monsieur. Veuillez nous pardonner le drangement, vous seul pouviez
nous donner des renseignements prcieux sur le mort. Vous pouvez vous
retirer.

Et ce fut tout.


Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arriv la
nuit mme de Nice, se prcipitait au-devant de moi: Ah! monsieur, qui
aurait pu prvoir?... Dire que je l'ai trouv en descendant de la
gare. Si j'avais pris le mme train que lui, rien de tout cela ne
serait arriv.--Il faudra mettre une religieuse auprs de lui,
William.--Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver,
sans doute?--Madame?...--Mais oui, la mre de M. Ethal. Nous ne
faisons que tlgraphier depuis ce matin.

Madame! Ethal avait une mre. Il ne m'en avait jamais parl, et j'ai
priv cette mre de son fils. 'a t la seule minute d'motion de la
journe. J'ai dit quelques bonnes paroles  William et je suis parti.

Je ne me reconnais plus. Ma sensibilit est tout  fait annihile.
Jamais je n'ai t aussi calme. Est-ce le meurtre qui a dvelopp en
moi cette puissance de sang-froid et cette singulire nergie? Et
jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant
d'heure en heure d'un acte de justice accompli.


_30 mai, neuf heures du matin._--O tais-je? D'o sortaient ces
tronons de portiques et ces longs fts de colonnes dresss 
l'infini? Que de dcombres, mon Dieu! Et ces vieilles statues mutiles
et ces socles dans le sable, comme il y en avait, comme il y en avait!
O donc avais-je dj vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas
un lierre.. Du sable et du sable toujours. C'tait une trange
solitude. Pas un oiseau dans l'air. Et quel silence! Et comme l'air
tait doux; et j'aimais cette ville morte transparente de lune et
l'immatrielle puret de cette nuit. Le porphyre des colonnes y avait
des reflets si limpides, et rien ne bougeait dans les tnbres.
C'tait un calme dlicieux, immobilisant  l'infini des stles, des
pilastres, des pylones et des portiques... Et peu  peu, des
froissements de plumes frmirent autour de moi et m'tonnrent sans
m'effrayer; mais d'o pouvaient-ils venir, puisque la ville tait
morte et qu'il n'y avait pas d'oiseaux? Et, dans la mme minute, comme
de glauques pierreries plirent dans les tnbres, et je crus 
quelques flaques d'eau refltant des toiles. Mais il n'y avait pas
plus d'eau dans ce dsert que d'toiles dans ce ciel... Et des
souffles, des mots  peine murmurs bruirent  mes oreilles, des
phrases caresseuses peles dans un idiome inconnu. Et j'aimais ce
chuchotis aux consonnes attnues, aux voyelles si douces que je ne
comprenais pas.. Et les portiques, les stles tout  coup se
peuplrent. taient-ce des cariatides qui s'taient animes? Jamais je
n'avais vu de si doux visages de femmes. Elles s'approchrent en
cercle autour de moi et, tout  coup, se tinrent immobiles; elles
taient couleur de cendre et mitres, coiffes de tiares en cne comme
les prtresses d'Indra. Je n'avais pas peur et pourtant je
frissonnais, mais d'un frisson voluptueux, aigu, qui n'tait pas de
l'pouvante. J'avais dj vu ces figures quelque part: oui, j'avais
dj vu ces lourdes paupires ourles et ces sourires triangulaires.
Mais o cela? Somnolentes et ironiques, elles se balanaient
maintenant autour de moi; et ce que j'avais pris pour des bruissements
d'ailes tait le crissement de longues pendeloques d'meraudes et de
mtal cliquetant le long de tuniques de soie; leurs nudits taient
cuirasses de joyaux; des anneaux d'mail, des pectoraux de gemmes
treignaient leurs chevilles et leurs seins. Tout  coup,
d'inattendues phosphorescences s'allumrent dans leurs yeux, des
profondeurs sublimes transfigurrent tous ces visages dont les tiares
furent illumines, et puis tout s'vanouit! Mais je savais maintenant
 qui elles ressemblaient. C'taient autant de Salom dansantes, la
Salom de la fameuse aquarelle de Gustave Moreau. Quant aux regards
lumineux, aux prunelles phosphorescentes, c'taient les yeux
d'meraude de l'idole d'onyx, de la petite Astart de la maison de
Woolwich et de mon parloir.

Jamais je n'ai eu un si doux rve.


_Paris, 5 juin 1899._--Depuis trois jours, c'est l'ignominie des
articles et des premiers Paris sur Ethal: toutes les boues remues,
toutes les misres de sa vie fouilles, mises au jour comme autant
d'paves, avec le stock des anecdotes vraies ou fausses et des
lgendes colportes depuis quinze ans sur l'homme et sur le peintre.
Son talent mme est contest, et l je reconnais l'influence des
confrres. Des femmes sont mles  ces histoires, dont l'incognito
est  peine respect;  celles-l, on ne pardonne pas la vogue de
leurs portraits; les initiales les dnoncent. Dans quelques-uns de ces
articles mon nom est prononc; on me cite comme l'ami du mort, et
toutes les hontes ressuscites autour du cadavre rejaillissent aussi
sur moi.

Quelle humanit de hynes! Et comme il avait raison de les mpriser et
de les fouailler de ses sarcasmes et de les braver de toutes ses
folies d'excentrique, ces famliques rdeurs de cimetires qui, le
cercueil  peine ferm, viennent flairer et mordre le corps encore
frais.

Cela a t un suicide bien parisien, comme l'a crit un imbcile.

Imbciles tous et lches et curieux de scandales et, les misrables,
en vivant. Quel article ncrologique me rservent-ils? Mais ils
n'auront pas le plaisir de me l'crire. J'ai assez de ce Paris de
snobs et de cette vieille Europe routinire et pourrie. Le meurtre
d'Ethal m'a libr, clair. Je me suis reconquis et je suis bien moi.
Welcme avait raison: voyager, vivre avec ferveur une vie de passion
et d'aventures, s'anantir dans de l'inconnu, dans de l'infini, dans
l'nergie des peuples jeunes, dans la beaut des races immuables, dans
la sublimit des instincts.

Je vais runir mes hommes d'affaires, tout liquider, tout quitter,
partir!


_Paris, 9 juin._--Il n'y a pas  dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une
vision: un tre inconnu, de l'invisible et de l'intangible, s'est
manifest. J'tais couch et ne dormais point; je m'tais mme couch
de bonne heure, ayant dans la journe, suivant l'ordonnance de Corbin,
fourni une longue marche, tent de briser mes nerfs par une fatigue
saine: Elle m'est apparue.

Ma lampe tait allume, ma table de chevet sur mon lit, un livre
devant moi, donc, je ne dormais pas.

C'tait une figure nue, de taille moyenne, plutt petite et d'une
puret de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon
lit, lgrement renverse en arrire et comme flottante dans la
chambre; ses orteils ne touchaient pas le sol; elle paraissait dormir.

Les paupires baisses, les lvres entr'ouvertes, sa nudit s'offrait,
abandonne et chaste; ses bras nus croiss sur sa nuque soutenaient sa
tte en extase, et la cambrure de son torse s'en effilait, ponctu aux
aisselles de rouille.

C'tait une vision dlirante; sa chair avait des transparences de
jade; mais de son front diadm d'meraudes voltigeait et coulait un
voile de gaze noire, une vapeur de crpe qui drobait le sexe et
s'enroulait aux hanches pour se nouer comme un lien autour des deux
chevilles, aggravant de mystre la ple apparition.

Et j'aurais voulu connatre le regard cach sous ses paupires closes.
Un secret pressentiment me disait que cette nudit lthargique
possdait l'nigme de ma gurison, cette figure en extase de morte
amoureuse tait la vivante incarnation de mon secret.

Et ces mots frmirent  mon oreille: Astart, Act, Alexandrie. Et
la figure s'vanouit.

Astart, le nom de la Vnus syrienne; Act, celui d'une affranchie;
Alexandrie, la ville des Ptolmes, des courtisanes et des
philosophes; Astart! le nom d'un dmon aussi.


_Paris, 28 juillet._--Je pars demain pour l'gypte.

Ainsi finissait le manuscrit de M. de Phocas.


FIN




TABLE DES MATIRES


    Le legs                                                1

    Le manuscrit                                          13

    L'oppression                                          27

    Les yeux                                              37

    Iz Kranile                                           49

    L'envotement                                         61

    L'effroi du masque                                    73

    Le gurisseur                                         85

    L'emprise                                             99

    Srie d'eaux-fortes                                  111

    L'homme aux poupes                                  123

    L'oeil d'boli                                        133

    Liseur d'mes                                        143

    Quelques monstres                                    155

    Les larves                                           167

    Vers le sabbat                                       179

    L'opium                                              191

    Smarra                                               201

    Le sphinx                                            209

    Sir Thomas Welcme                                   219

    Autre piste                                          231

    Le spectre d'Iz                                     241

    Cloaca maxima                                        253

    Les millions de sir Thomas                           265

    Le gouffre                                           275

    Une lueur                                            285

    Le refuge                                            297

    Lasciate ogni speranza                               309

    Envoi de fleurs!                                     321

    La ville d'or                                        335

    Le pige                                             347

    Tu n'iras pas plus loin                              359

    Date Lilia                                           369

    Le meurtre                                           381

    La desse                                            395


SAINT-DENIS.--IMP. M. MOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--13224




Les Livres du Jour


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Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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