Project Gutenberg's De la cruaut religieuse, by Paul Henri Dietrich Holbach

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Title: De la cruaut religieuse

Author: Paul Henri Dietrich Holbach

Release Date: November 10, 2012 [EBook #41336]

Language: French

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DE LA

CRUAUTE

RELIGIEUSE.

[Marque d'imprimeur]

PARIS,

CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTS.

1826.




TABLE.


  Introduction                                                      vij

  SECTION PREMIRE. Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils
    adorent les passions qu'ils ont eux-mmes                         1

  SECT. II. Que les hommes devraient bien prendre garde aux ides
    qu'ils se font de la divinit                                    21

  SECT. III. Des Cruauts religieuses que les hommes exercent sur
    eux-mmes                                                        31

  SECT. IV. Cruaut des Sacrifices sanglans. Des Sacrifices humains  40

  SECT. V. Des Traitements cruels que les hommes se font prouver
    les uns aux autres,  cause de la diffrence de leurs opinions
    religieuses et de la diversit de leur culte                     58

  SECT. VI. En quoi consistent quelques-unes des querelles
    religieuses qui ont divis les chrtiens, et combien les
    matires en dispute ont t inintelligibles pour les disputans   65

  SECT. VII. De plusieurs saints trs orthodoxes et pres de
    l'glise qui ont t de violens perscuteurs                     91

  SECT. VIII. De la puissance du clerg, et de la tyrannie de
    l'vque de Rome                                                104

  SECT. IX. De l'inquisition et de ses cruauts                     126

  SECT. X. De l'excution de ceux que l'inquisition a condamns     147

  SECT. XI. Des perscutions excites par les prtres protestans    154

  SECT. XII. Recherches sur les causes de la cruaut et de
    l'esprit perscuteur que l'on remarque sur-tout dans les
    prtres de l'glise romaine                                     173

  SUPPLMENT  la Cruaut Religieuse                                187

  SECTION PREMIRE. Des opinions errones et des crmonies
    superstitieuses que l'on trouve dans les pres de l'glise      189

  SECT. II. Exemples des opinions bizarres des pres de l'glise    203

  SECT. III. Des interprtations absurdes que les plus anciens
    pres de l'glise ont donnes de l'criture                     219

  SECT. IV. Questions odieuses, ridicules et indcentes qui
    ont t agites.--De la thologie scholastique                  230

  RFLEXIONS sur les perscutions religieuses et sur les moyens
    de les prvenir.

  SECTION PREMIRE. De l'absurdit et de l'injustice de la
    perscution                                                     239

  SECT. II. Des sources de l'insolence et du pouvoir des
    prtres de l'glise romaine                                     248

  SECT. III. De la Crdulit. Les gens d'esprit sont souvent
    dupes des prjugs du vulgaire                                  256

  SECT. IV. Des moyens employs par le clerg pour exciter les
    princes  la perscution                                        271

  SECT. V. Des Remdes que l'on peut opposer  la perscution       275

FIN DE LA TABLE.




INTRODUCTION.


Je vais examiner dans cet essai les diffrentes espces de cruauts
religieuses. Je comprends galement sous ce nom, soit les opinions
religieuses qui procdent de la cruaut ou qui la font natre, soit les
actes de barbarie qu'impose la religion mme, ou ceux dont ses zlateurs
se font un devoir pour son service et par amour pour elle.

La croyance en Dieu tant le fondement de toute religion, c'est en
gnral l'ide qu'on se fait de l'tre suprme qui imprime un caractre
au culte qu'on lui rend: si les hommes se figurent un Dieu tyrannique,
capricieux ou mchant leur religion respirera l'esclavage,
l'inconsquence, la cruaut. Mais s'ils regardent sincrement la
divinit comme un tre infiniment sage et bon, l'on a droit d'en
conclure que leur religion sera pleine de raison et de bienveillance, et
dterminera  suivre une conduite honnte. Les adorateurs d'un seul Dieu
disent, sans doute, que cet tre est dou d'une sagesse et d'une bont
infinies; mais s'ils lui attribuent des actions de cruaut, s'ils
s'imaginent qu'on peut lui plaire par des pratiques vaines et puriles,
ou par des actions barbares; s'ils pensent que Dieu lui-mme ait ordonn
de telles choses, alors l'ide qu'ils ont rellement de la divinit sera
directement oppose  ce qu'ils en disent, et ce sera cette ide qui
constituera l'essence de leur religion.

Bien des gens sans s'en douter croient  un Dieu cruel, et en
consquence ils sont cruels en fait de religion. Ils en imposent
l-dessus  eux-mmes et aux autres. Mais qu'ils s'interrogent eux-mmes
de bonne foi et qu'ils se demandent comment ils s'imaginent au fond de
leur coeur que l'tre-Suprme traitera dans l'autre monde la plus grande
partie des hommes qu'il a crs et nommment les infidles
quoiqu'invitablement tels: qu'ils se demandent comment eux-mmes, s'ils
en avaient le pouvoir, traiteraient en ce monde les gens qui ne
s'accordent pas avec eux sur le culte, ou sur les dogmes de la religion:
ces questions mrement examines et rpondues avec candeur feront voir
l'opinion des hommes touchant la divinit, et leur religion dans un jour
trs diffrent de celui sous lequel on les avait d'abord envisages.

Quoique la plupart des hommes conviennent qu'il n'y a point d'opinions
plus importantes par les consquences que celles qui ont Dieu et la
religion pour objet, cependant il n'y en a point qu'on prenne plus
communment sur parole. On apprend le symbole et le cathchisme par
routine ainsi que des vaudevilles et des chansons; l'on ne raisonne pas
plus sur les uns que sur les autres.

Un grand nombre d'articles de foi sont embrasss avec chaleur, soutenus
obstinment, courageusement dfendus, non parce qu'on les trouve
raisonnables, mais parce qu'on s'est accoutum de bonne heure  les
respecter, ou parce qu'ils s'accordent soit avec le temprament, soit
avec les intrts qu'on peut avoir. Nous sommes disposs  penser que
les opinions dont on nous a pntrs dans notre enfance et que
l'habitude a fait en quelque faon crotre avec nous, sont des rsultats
de nos propres raisonnemens quoique nous ne les ayons jamais examines.
Il y en a quelques-unes qui sont si videmment vraies qu'il importe peu
de savoir si elles ont t dcouvertes par nous-mmes ou simplement
acquises; mais pour celles qui peuvent comporter le moindre doute, il
est trs essentiel pour nous de ne les admettre qu'aprs le plus mr
examen; cela seul peut nous donner le droit de les regarder comme
vritablement  nous.

Aprs ce petit nombre d'observations prliminaires, nous allons partager
notre sujet dans les trois chefs suivans. Nous examinerons:

_Premirement_ les opinions que la plus grande partie du genre humain a
reues et reoit encore sur la cruaut des dieux qu'il adore.

_Secondement_ les dvotions barbares dont la pratique est ordinaire.

_Troisimement_ les traitemens inhumains que les hommes se font
rciproquement prouver  cause de la diffrence de leurs cultes et de
leurs opinions en matire de religion.




SECTION PREMIRE.

Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils adorent les passions qu'ils
ont eux-mmes.


Nous ne savons rien de clair ni de satisfaisant sur la cration de
l'homme[1]. Nous ignorons donc l'opinion premire qu'il eut de son
crateur et quel fut au commencement l'objet de son adoration.

  [1] Les relations de tout les auteurs payens, concernant l'origine de
    l'homme, sont indubitablement des fables; et le rcit qu'en fait le
    livre de la Gnse, attribu  Mose, est regard par plusieurs
    savans comme une pure allgorie; en effet, il ressemble plus  une
    allgorie qu' une histoire; au moins est-il trs sr que ce rcit
    est trangl, obscur et peu satisfaisant.

Si nos premiers pres ont admis l'existence d'un tre ternel,
invisible, tout puissant, d'une bont infinie, crateur de l'univers, il
est vraisemblable que presque toute la postrit perdit bientt et cette
connaissance et tout sentiment raisonnable sur la divinit[2]. Selon les
anciens tmoignages que nous ayons de l'histoire, les hommes, ds les
premiers ges du monde, ont ador les plus tranges dieux: rien de plus
ridicule que leurs diffrentes opinions sur cette multitude de
divinits; elles sont si absurdes que, si nous n'en avions pas des
preuves incontestables, il nous serait impossible de croire que l'homme,
dou d'abord de quelque intelligence, et pu se dpraver  ce point et
tomber dans cet abme de draison; ces notions furent galement absurdes
et changeantes, et cela devait ncessairement arriver; en effet si la
vrit est de sa nature circonscrite et toujours la mme, l'erreur n'a
pas plus de forme fixe que de limites.

  [2] Suivant ce qu'on nous enseigne et l'opinion communment reue,
    tous les hommes descendent d'un seul homme et de sa femme; mais
    cette opinion parat insoutenable par plusieurs raisons, et surtout
    par l'impossibilit de faire sortir des mmes parent les hommes
    blancs et noirs. Mais qu'il y ait eu d'abord un ou plusieurs couples
    d'hommes crs, cela ne fait rien  la question dont il s'agit.

Mais les hommes en s'cartant de la vrit par diffrentes routes se
sont gnralement runis en un point sur le compte de leurs dieux; ils
leur ont attribu les dispositions et les passions qu'ils prouvaient
eux-mmes, et souvent leur ressemblance corporelle. Car qu'y a-t-il eu
de plus commun dans la plupart des nations et des religions que de
reprsenter les dieux sous la figure humaine?[3]

  [3] Les Lacdmoniens, le peuple le plus belliqueux de la terre,
    reprsentaient toujours leurs dieux et mme leurs desses en habit
    de guerre. Pierre Kolbe, dans sa relation du cap de Bonne-Esprance,
    nous dit que quelques-uns des Hottentots, les hommes les plus
    malpropres qui existent, qui se barbouillent le corps avec de la
    suie incorpore dans de la graisse et ne se vtissent que de peaux
    de btes, soutiennent que Dieu ressemble, par sa couleur, sa figure
    et son habillement, aux plus beaux d'entr'eux.

Parmi les chrtiens mme, et surtout parmi les moines d'gypte, il y eut
autrefois une secte qui professait l'antropomorphisme; elle fondait ce
sentiment sur ce qu'il est dit que l'homme fut cr _ l'image de Dieu_.
L'opinion de ces moines fut porte jusqu' un tel dgr de fureur,
qu'ils auraient assassin Thophile, leur vque, qui avait crit et
prch contre elle, s'il n'avait eu l'adresse de les calmer en leur
disant: lorsque je vous vois je crois voir la face de Dieu[4].
Tertullien et piphane, ces deux grands antagonistes des hrsies, ont
t accuss de cette erreur. En effet qu'y a-t-il de plus commun parmi
ceux qu'on appelle chrtiens que de voir le tout-puissant,
l'incomprhensible, l'invisible crateur de l'univers reprsent sous la
figure d'un faible mortel[5]?

  [4] _Voyez_ Sozomne de la traduction franaise de Cousin, ch. 11,
    page 472.

  [5] Les tableaux de Dieu le pre sous la figure d'un vieillard, sont
    trs communs dans les pays catholiques romains. L'auteur de cet
    essai a vu  Lyon un Dieu le pre coiff d'un chapeau  la mode, 
    trois cts, apparemment pour reprsenter la Trinit.

Il est vident que la plupart des hommes se prennent eux-mmes pour
modles dans les ides qu'ils se font des dieux et mme d'un seul dieu;
ils agrandissent seulement leurs propres dimensions; un dieu n'est pour
eux qu'un homme colossal, ou, si l'on veut, l'homme est un Dieu pigme.
Il est vraisemblable que si d'autres animaux, soit reptiles, soit
insectes, taient capables d'imaginer des dieux, ils leur donneraient
aussi leur propre ressemblance; ce seraient des dieux lphans ou
fourmis, des dieux brebis ou lions.

Cette propension gnrale que les hommes ont de donner  leurs divinits
les dispositions et les passions qui les dominent eux-mmes, nous rend
trs-bien raison de la cruaut qu'ils ont toujours attribue  leurs
dieux. Elle est en mme temps une preuve trs forte de la cruaut
naturelle du coeur humain.

Les hommes sentent, par leur propre exprience et par celle des autres,
combien le pouvoir est troitement li avec la tyrannie et la cruaut.
Ils ont l-dessus des exemples tirs de la conduite des matres avec
leurs serviteurs, des maris avec leurs femmes, des pres avec leurs
enfants, des prcepteurs avec leurs pupilles, des monarques absolus avec
leurs esclaves, et comme ils ont attribu  leurs dieux un pouvoir
illimit, ils ne mettent aucunes bornes  leur tyrannie et  leur
cruaut[6].

  [6] Dans l'antiquit et dans les contres payennes, la plupart des
    serviteurs taient esclaves et traits avec une extrme barbarie. Le
    docteur Jortin, dans son excellent _Discours sur la religion
    chrtienne_, observe que le christianisme a proscrit un grand nombre
    d'usages atroces et surtout relativement au traitement des
    serviteurs. On aurait vraiment une grande obligation au
    christianisme s'il et aboli toutes les barbaries dont le docteur
    nous parle et spcialement de celle-l. En Europe, o les serviteurs
    ne sont pas esclaves, o ils servent de plein gr, et sont sous la
    protection des lois, il n'est pas au pouvoir des matres de les
    traiter aussi cruellement qu'ils le voudraient; cependant il faut
    avouer que dans nos colonies en Amrique, beaucoup de chrtiens
    traitent leurs esclaves avec une barbarie inconnue aux payens mmes.
    Le digne et savant auteur que je viens de citer, donne dans une note
    un exemple de la manire dont Snque, qui tait un payen, plaide la
    cause des serviteurs. Son plaidoyer est si raisonnable et si humain
    que je ne puis que le transcrire ici. Ils sont esclaves, mais ils
    sont aussi des hommes. Ils sont esclaves, mais vos commensaux. Ils
    sont esclaves, mais ce sont des amis malheureux. Ils sont esclaves,
    mais ils sont vos confrres, si vous pensez que la fortune pouvait
    vous traiter tout comme eux, etc. Snque, pit. 47, au
    commencement.

    Nous devons cependant convenir qu'il y a bien peu de serviteurs
    assez fidles, assez attachs, assez soigneux pour tre justement
    regards comme des amis malheureux. Il n'en est pas moins certain
    que leurs matres doivent toujours se souvenir qu'ils sont de la
    mme espce qu'eux, et par consquent les traiter avec indulgence et
    humanit.

Il est vident, par des exemples sans nombre, que la plus grande partie
du genre humain, dans tous les temps, dans toutes les nations, dans
toutes les religions, a regard cette cruaut comme un attribut de ses
dieux. Les payens ont gnralement suppos que les leurs les chtiaient
par les plus grandes calamits, comme la famine ou la peste; et cela
communment pour l'omission de quelque crmonie vaine et ridicule, ou
pour avoir mpris quelque conte absurde de leurs devins ou de leurs
prtres. S'ils croyaient leurs dieux capables de s'irriter pour des
sujets aussi frivoles, ils pensaient aussi pouvoir les apaiser par des
expiations du mme genre. On n'employait souvent pour cela que quelques
chansons, quelques danses ou quelques jeux en leur honneur[7]. Les
Romains sur-tout, lorsqu'ils taient affligs de quelque contagion, pour
expier leurs pchs et apaiser les dieux, nommaient un dictateur, dont
les fonctions se bornaient  attacher un clou au temple de Jupiter; il
abdiquait sa magistrature aprs cette belle crmonie.

  [7] Le lecteur verra sans doute que dans ces sortes d'expiations,
    aussi bien que dans beaucoup d'autres pratiques religieuses, les
    payens ont t imits de bien prs par un grand nombre de chrtiens.

Que des payens qui difiaient souvent leurs semblables et
particulirement leurs princes les plus odieux, attribuassent encore la
cruaut  des dieux fauteurs de leurs vices aussi bien que de leurs
vertus, il ne faut pas s'en tonner. Mais que les adorateurs d'un Dieu
infiniment bon lui fassent la mme injure, cela est aussi absurde
qu'tonnant.

Cependant il est notoire que les juifs, les chrtiens et les mahomtans,
qui tous prtendent croire un pareil Dieu, le reprsentent comme plus
cruel encore que les dieux payens. L'opinion enseigne par les juifs,
adopte et propage par les sages chrtiens, est qu'un Dieu
misricordieux et bienfaisant, rempli de patience, riche en bont, plein
d'une compassion tendre, prt  pardonner l'iniquit, les
transgressions, les pchs, ne laisse pas de vouloir chtier cruellement
les coupables, venge les iniquits des pres sur les enfans, et sur les
enfant des enfans, jusqu' la troisime et quatrime gnration[8].

  [8] Les chrtiens ont encore port cette opinion beaucoup plus loin
    que la troisime et quatrime gnration. Ils ont tendu la
    vengeance divine depuis le premier homme jusqu'au dernier: pour le
    pch d'Adam toute la postrit se trouve punie.

L'ancien testament nous fournit beaucoup d'autres exemples de la
croyance o taient les juifs que Dieu punissait l'innocent pour les
crimes du coupable. Un exemple inique, mais remarquable en ce genre peut
suffire. On lit dans le livre des chroniques, chap. 21, que le roi David
ordonna le dnombrement du peuple d'Isral. Il est vraisemblable que ce
fut par un motif de vanit; nanmoins ce n'tait pas un crime d'une
profonde noirceur ni comparable pour l'atrocit  beaucoup d'autres
qu'avait commis _cet homme selon le coeur de Dieu_. Cependant Dieu en
fut tellement irrit qu'il frappa Isral de la peste, et fit prir
soixante-dix mille hommes. Si le dnombrement tait un crime, c'tait
celui de David et non celui du peuple: lui-mme le sentit si bien que
voici quelle fut sa prire  Dieu: _N'est-ce pas moi qui ai ordonn le
dnombrement? C'est donc moi qui ai pch, mais pour ce troupeau
qu'a-t-il fait?_ Il est vident que le peuple ne pouvait pas plus
empcher son dnombrement que le peut un troupeau de moutons et qu'il
n'tait pas plus coupable. Cependant aprs que Dieu et dtruit par ce
motif jusqu' soixante-dix mille hommes, _il se repentit du mal qu'il
avait fait et dit  l'Ange exterminateur: c'est assez, que ta main
s'arrte  prsent_. Telle est l'opinion de la cruaut avec laquelle les
payens et les juifs s'imaginaient que leurs dieux les punissaient en ce
monde; cependant les plus fortes punitions temporelles ne sont que des
afflictions lgres en comparaison des tourmens ternels rservs aux
pcheurs dans l'autre monde par le Dieu de bont, si l'on en croit ceux
qui admettent le dogme de la vie future: en effet, selon le plus grand
nombre des chrtiens, un malheur ternel doit tre le partage
non-seulement des sclrats atroces et opinitres, mais aussi des
pcheurs qui, toutes circonstances peses, n'ont pu s'empcher de tomber
dans quelques fautes, suites ncessaires de leur fragilit. Les mmes
peines sont dcernes pour l'omission, mme absolument involontaire, de
certaines crmonies qui ne peuvent assurment purifier ni le coeur ni
la conscience. C'est le cas des enfans qui meurent sans baptme.

Tous les infidles et les incrdules sont encore galement menacs de la
damnation ternelle; ainsi la croyance du vrai Dieu ayant t pendant un
grand nombre de sicles exclusivement accorde  un peuple obscur,
mprisable, mchant (comme le dpeignent ses propres historiens et ses
prophtes) vu que ce peuple habitait une petite contre qui n'avait que
peu de commerce avec ses voisins, il s'ensuit que faute d'avoir la
connaissance du vrai Dieu tout le reste du genre humain a d tre
ternellement malheureux. Nous sommes obligs de croire que les
Aristides, les Phocion, les Timolon, les Epaminondas, les Socrates, les
Platon, en un mot que les hommes les plus excellens du paganisme ont t
envelopps dans cette cruelle sentence. Depuis la venue du Christ nous
devons damner et tous ceux qui n'ont point cru en lui quoiqu'ils n'en
aient jamais entendu parler, et ceux aussi qui le reconnaissant pour
Dieu n'ont pas admis le mme genre de culte ou de doctrine enseign par
quelque secte particulire; c'est ce qu'osent soutenir les catholiques
romains, et c'est au moins ce que prsume un grand nombre de protestans:
voil, si vous en croyez les mahomtans, la faon dont Dieu traitera
tous les hommes qui n'auront point reconnu leur prophte, et qui
n'auront point regard l'Alcoran et sa doctrine comme mans du ciel.

Vraiment, dit ce livre prtendu cleste, nous jetterons dans le feu de
l'enfer ceux qui mconnatront les signes de notre foi. A mesure qu'ils
seront bien grills, nous leur donnerons des peaux nouvelles en change,
afin qu'ils puissent goter des tourmens plus aigus: car Dieu est
puissant et sage. Et ailleurs: Ceux qui ne croiront pas seront
envelopps de vtemens de feu. Une eau bouillante tombera sur leurs
ttes; leurs entrailles et leur peau seront dchires et ils seront
continuellement battus avec des masses de fer. Toutes les fois qu'ils
s'efforceront de sortir de l'enfer pour se soustraire  la rigueur des
tourmens, ils y seront entrans et leurs bourreaux leur diront:
savourez le tourment du feu. En un mot plusieurs chrtiens ont cru et
enseign que Dieu a condamn la plus grande partie du genre humain, des
millions de millions de ses propres cratures  souffrir dans un lieu o
toutes les facults de l'me et du corps seront tourmentes
continuellement et sans relche. C'est l,  pcheur! que tu vivras
dans une ternelle prison de tnbres extrieures, ou il n'y aura
d'ordre que la confusion et l'horreur; o l'on n'entendra que la voix
des hurlemens et des blasphmes, d'autre bruit que le grincement des
dents; on l'on n'aura d'autre socit que celle du diable et de ses
anges qui, tourments eux-mmes, n'auront d'autre soulagement que de te
faire prouver leur fureur, _St.-Mathieu, chap. 13, vs. 42, et chap. 25,
vers. 36, etc._ C'est l que la punition sera sans piti, la misre sans
grce, la douleur uns consolation, la mchancet sans mesure, le
tourment sans repos. _Apocalypse, chap. 14, vers. 10, 11._ La colre de
Dieu pntrera l'me et le corps comme la flamme se saisit d'un bloc de
souffre ou de poix. _Daniel, ch. 7, v. 10._ Dans cette flamme tu seras
toujours brl, sans jamais consumer, toujours mourant sans jamais
mourir, toujours rugissant dans les angoisses de la mort sans jamais en
tre dlivr ni sans pouvoir esprer la fin de tes peines: de sorte
qu'aprs les avoir endures autant de milliers d'annes qu'il y a de
brins d'herbes sur la terre, de sable dans la mer, de cheveux sur la
tte de tous les enfans d'Adam ns ou  natre, tu ne seras pas plus
prs de la fin de tes tourmens que tu n'tais le jour o tu y fus
prcipit. Loin de finir, ils ne feront  chaque instant que commencer,
car ce serait quelque soulagement que d'envisager une fin possible  ton
malheur, aprs tant de milliers d'annes; mais chaque fois que ton
esprit se rappellera ce mot, _jamais_, et il se le rappellera  tous les
instans, ton coeur sera dchir par la rage, et par un affreux
dsespoir; cette ide horrible aiguisera encore tes douleurs
insupportables qui excdaient dj tout pouvoir d'exprimer ou
d'imaginer. Ce sera un nouvel enfer au milieu de l'enfer mme[9]. Avec
quelle surprise ne doit-on pas lire un rcit si choquant, si terrible,
et qui, par les ides qu'il donne de la manire dont Dieu traitera ses
cratures, semble s'tre propos de le transformer en un Dmon!

  [9] C'est ainsi que s'exprime un de nos docteurs dans une srieuse et
    pathtique _description du ciel et de l'enfer crayonne par le
    St.-Esprit selon les meilleurs interprtes, etc._, qui se trouve
    dans le livre intitul: _Tous les devoirs du chrtien_, imprim 
    Londres aux dpens de l'hpital de Christ, 1723, p. 12, 13. L'on
    observera que tous les renvois  l'criture sont de mon auteur,
    lequel par consquent en demeure le garant.

Je ne peux pas quitter le sujet de Dieu, condamnant ainsi les hommes 
des tourmens ternels et inous, sans proposer une question  ceux qui
sont assez malheureux pour admettre une doctrine aussi blasphmatoire et
aussi diabolique. Je la propose sur-tout  ceux qui, sans la croire,
sont assez lches ou assez pervers pour l'enseigner et la rpandre.

Je leur demanderai donc quelle peut tre la fin lgitime et avantageuse
de toute punition? N'est-ce pas en premier lieu de corriger les
coupables? ce qui certainement est trs fort  dsirer: en second lieu,
n'est-ce pas de dtourner les hommes de commettre les crimes pour
lesquels ils en voyent d'autres punis? Enfin n'est-ce pas d'loigner ou
de retrancher de la socit des membres qui sont  craindre pour elle?
Telles sont les notions invariables que les hommes doivent se former du
but que les chtimens doivent se proposer; or des chtimens ternels ne
remplissent aucune de ces vues lgitimes; le coupable ne peut pas tre
corrig; il le serait mme inutilement, car, corrig on non, il sera
toujours tourment. Son exemple ne peut pas en dtourner d'autres du
crime; sa conduite ainsi que son destin sont irrvocablement dtermins.
Enfin l'on ne peut pas imaginer que parmi les damns quelqu'un puisse
tre dangereux pour la socit.

Est-il possible que les hommes puissent tomber dans une contradiction
aussi manifeste que de reprsenter Dieu comme un tre d'une bont
infinie, ou mme de l'quit la plus ordinaire, et croire en mme tems
ou enseigner qu'il punit ainsi ses cratures? ne devraient-ils pas
plutt le reprsenter comme un dmon barbare, comme un tre infiniment
injuste et cruel? Il cre l'homme par un acte de sa volont pure, afin
de condamner ensuite l'ouvrage de ses mains  une ternelle misre!
Quelle est la cause de cette rigueur? Il est puni pour des choses qui
n'ont aucunement dpendu de lui! Est-il un seul homme assez froce pour
vouloir de sang froid, pour quelque raison que ce ft, condamner  des
tourmens ternels ses propres enfans, ou mme un ennemi dclar? En
est-il un assez impitoyable pour ne pas pargner  quelque tre que ce
ft des tourmens sans mesure? L'homme de bien ne voudrait-il pas au
contraire rpandre le bonheur aussi loin qu'il pourrait s'tendre? Tout
son dsir ne serait-il pas de procurer la flicit  tous les tres
crs? Quoique ces notions indignes et absurdes sur la divinit soient
originairement manes d'une disposition barbare que bien des gens
portent en eux-mmes et qui est inspire  d'autres par diffrens
moyens, on leur enseigne ces opinions et elles s'impriment plus ou moins
profondment dans leur me selon que, par temprament, ils sont plus ou
moins disposs  la cruaut. Mais on devrait faire attention que loin de
servir la religion en inculquant la doctrine des peines ternelles, l'on
fournit des armes  l'athisme qui anantit toute religion, et d'un
autre ct l'on jette dans le dsespoir un grand nombre d'mes honntes,
simples et timores, sans contenir les mchans intrpides et endurcis,
dont des craintes loignes ne peuvent, comme l'exprience le prouve,
rprimer les excs.




SECTION II.

Que les hommes devraient bien prendre garde aux ides qu'ils se font de
la divinit.


Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement nier que les hommes en
gnral ne forment leur religion et ne rglent leur conduite sur les
ides qu'ils ont de la divinit: il est donc trs important pour eux
d'examiner avec soin ces ides et de se former une juste opinion des
dieux qu'ils adorent. Le pieux auteur de _tous les devoirs de l'homme_ a
intitul un de ses chapitres: _Des maux occasionns par les erreurs sur
la divinit_. En effet c'est la source des plus grands maux. Si l'on
croit que Dieu soit partial, injuste, colre, vindicatif, tyrannique et
cruel, il faut bien, pour ressembler  son Dieu, ce qui est une ambition
naturelle et raisonnable, s'efforcer de runir ces mmes qualits: il
est bien vrai que, pour tre mchans, les hommes n'ont pas besoin d'tre
excits par cet exemple, mais il ne l'est pas moins que de telles
opinions sont un aiguillon de plus  la mchancet naturelle.

Prtendre que Dieu ait pu faire choix de quelques personnes ou mme d'un
peuple, de mme que les hommes choisissent leurs favoris, c'est
attribuer  la divinit une partialit et une folie indignes de ses
perfections. Si par hasard ces prtendus favoris se trouvaient les plus
mchans et les plus vils des hommes, si l'on prtendait qu'en leur
faveur Dieu a extermin d'autres nations, ce ne serait pas seulement lui
attribuer de la partialit et de la folie, mais encore ce serait
l'accuser d'injustice et de cruaut, ce serait blasphmer. Quelle ide
doit-on se former de la divinit lorsqu'on voit un roi injuste, ingrat,
adultre, barbare, tyran et meurtrier[10] appel _l'homme selon le coeur
de Dieu_?

  [10] Ce que l'on dit ici est amplement prouv par tout ce que
    l'criture rapporte de David. Sans s'arrter au double crime
    d'adultre et de meurtres commis en la personne d'Urie et de
    Betsabe si nergiquement reprsent par Nathan dans la parabole de
    l'agneau, on y trouve encore bien d'autres tmoignages de barbarie.
    Quand il eut pris la ville de Rabbah, il en fit sortir les
    habitans, il fit scier les uns, il mit les autres sous des herses de
    fer, en fit hacher d'autres, ou les fit jeter dans des fours 
    briques. Il traita ainsi toutes les villes des enfans d'Ammon. Les
    Rabbins, loin de chercher  extnuer la cruaut attribue  David,
    ne font aucune difficult d'assurer que l'excution des Ammonites
    fut accomplie avec la dernire barbarie: cependant aprs cet aveu
    ils s'efforcent de justifier David de cette rigueur qui, selon eux,
    tait ncessaire pour frapper de terreur les nations voisines, afin
    qu'aucune ne mprist  l'avenir les Isralites, mais respectt
    plutt le peuple que le Seigneur avait choisi. Voyez _Mm. de
    littrature, par de la Roche, vol. 2, art. 82, d. in-8_.

Il est vrai que si en beaucoup d'endroits d'un certain livre on
substituait le mot _prtres_ au mot _Dieu_, cela servirait
merveilleusement  claircir un grand nombre de passages obscurs et 
leur donner un sens intelligible[11]. Un monarque ou tout autre homme,
quelque mchant et pervers qu'il soit, s'il favorise les prtres et se
montre trs soumis  remplir leurs pratiques et leurs crmonies, peut
tre justement appel _un homme selon le coeur des prtres_, et regard
par eux comme un saint et comme vraiment religieux; mais l'appeller _un
homme selon le coeur de Dieu_, ou un homme religieux dans le vrai sens
du mot, c'est donner des ides trs-dsavantageuses et de Dieu et de la
religion. Rien ne peut tre plus contraire  la vrit, plus outrageant
 la gloire de Dieu, plus prjudiciable  la vraie religion et  la
vertu, et par consquent  la paix, au bon ordre et au bonheur du monde,
que de croire ou d'enseigner que Dieu commande aux hommes des actions
contraires aux rgles naturelles, fondamentales, infaillibles de la
raison et de la morale, qu'il a crites dans le coeur de chacun de nous,
et que tous reconnaissent quoique peu les pratiquent. Un excellent
abrg de ces rgles, que chacun devrait avoir continuellement sous les
yeux, dans la spculation et dans la pratique, c'est de ne faire 
autrui que ce que nous voudrions qu'il nous ft. Si les hommes
pouvaient se tromper eux-mmes et les autres jusqu'au point de croire
que Dieu puisse quelquefois dispenser de ces rgles et recommander des
choses qui leur seraient contraires, ce serait certainement ouvrir les
portes aux crimes les plus atroces.

  [11] On pourrait rapporter plusieurs exemples de ce genre: mais celui
    que nous allons donner suffira. David et tout le peuple d'Isral en
    grand concours accompagnaient l'Arche en chantant et jouant des
    instrumens; l'on avait plac cette Arche sur un chariot neuf: les
    boeufs qui la tiraient ayant bronch, l'Arche fut branle, et Oza y
    porta la main pour la soutenir et l'empcher de tomber; cette action
    parat du moins innocente et peut-tre mritoire: cependant on lit
    dans le chap. 2 du livre de Samuel que la colre du Seigneur
    s'alluma contre Oza, que Dieu le frappa pour son erreur et que
    l'attouchement de l'arche le fit mourir. Les critiques et les
    commentateurs sont pris de considrer si on ne pourrait pas lire
    ainsi ce passage: La colre des prtres s'alluma contre Oza, etc.
    Ce qui suit prouve encore la ncessit d'entendre ainsi ce passage,
    car il est dit que _David se fcha de ce que le Seigneur avait tu
    Oza_. Assurment David tait trop dvot pour se fcher de rien que
    le Seigneur et pu faire. Mais il avait droit de se fcher de cet
    acte s'il partait de la main des prtres.

Cela n'est-il pas en effet arriv? Des nations entires n'ont-elles pas
prtendu et cru, sans doute, que Dieu leur avait ordonn d'entreprendre
les guerres les plus injustes, de tourmenter, d'assassiner, jusqu'
leurs propres enfans, de dtruire des nations? Des barbaries de toute
espce n'ont-elles pas t commises au saint nom du Seigneur?

Il n'est sans doute ni un livre, ni un homme, ni mme un ange descendu
du ciel qui mritent aucune crance s'ils enseignent que Dieu soit cruel
ou commande aux hommes de l'tre. Tant que les hommes croiront que tous
les actes d'injustice, de violence, de barbarie offensent la divinit et
sont contraires  sa loi, on pourra se flatter qu'ils seront dtourns
de les commettre; mais  quoi ne doit-on pas s'attendre lorsqu'ils
seront dans l'opinion contraire? Que n'a-t-on pas  craindre sur-tout
des souverains et des nations qui ne peuvent tre contenus par les loix
humaines? C'est une excuse bien faible et bien fausse que de dire que
nous ne connaissons point la profondeur des dcrets de la divinit; il
n'est pas moins tmraire d'assurer que l'on puisse dmontrer que Dieu
commande de pareilles actions.

La premire de ces raisons ne prouve rien. Dieu dans ses dcrets ne peut
point avoir rsolu des crimes: il rpugne  toute ide raisonnable de la
divinit qu'elle puisse ordonner des actions mchantes et criminelles,
et par consquent la preuve de fait ne doit jamais tre admise. Il est
impossible d'admettre comme rvlation divine ce qui renverse la
certitude de tous les principes qui doivent tre supposs prcdemment 
toute rvlation, car c'est dtruire les seuls moyens par lesquels nous
puissions juger de la vrit d'une rvlation divine.

Comment supposer que l'tre infiniment sage, juste et bon pt se plaire
 tablir les loix les plus ncessaires pour ses cratures, telles que
sont celles de la morale, et leur ordonne ensuite d'enfreindre ces mmes
loix en appuyant ses ordres par des miracles? Supposons une nation
mchante et dprave (si jamais il y en a eu d'autres) pouvons-nous
imaginer que Dieu soit assez destitu de moyens de la punir pour tre
oblig de charger  cet effet une autre nation de devenir encore plus
mchante et plus cruelle que la premire? Pouvons nous croire qu'il
ordonne de n'pargner ni les boeufs, ni les nes ni les troupeaux qui
n'ont point pch, et de massacrer indistinctement les hommes, les
femmes, les vieillards et les enfans  la mammelle? La vrit est que,
quand des enthousiastes, des fanatiques ou des hypocrites qui font
hautement profession d'tre dvots, ont commis ou sont prts  commettre
quelque action dtestable, lorsqu'ils ont intrt de la faire commettre
 d'autres, ils se couvrent du nom de la divinit et prtendent qu'elle
est ordonne ou inspire par elle; par ce moyen ils ajoutent  la
barbarie l'impit et le blasphme.

Les rgles naturelles, les limites de la vrit sont la morale et le bon
sens; ce sont l les loix de Dieu qui ne sont point crites sur des
tables de pierre, mais qui sont profondment graves dans les coeurs des
hommes. Mais si ces loix sont une fois cartes ou enfreintes, alors
l'erreur, l'enthousiasme et le fanatisme, semblables  un torrent,
renversent la vrit et entranent avec elle tout ce qu'il y a de plus
sacr et de plus utile au genre humain. Quelles opinions extravagantes
et monstrueuses ne peuvent pas tre dbites comme des rvlations
divines! quelles actions, quelque atroces qu'elles soient, ne seront pas
sanctifies sous le nom de devoirs religieux, et quand on les fera
passer pour des commandemens de Dieu! C'est assurment le comble de la
fourberie et de l'impudence dans quelques hommes d'oser dire que Dieu
leur ordonne de violer les lois sacres de la nature et de la socit en
commettant des actions atroces et barbares; c'est le dernier terme de la
folie et du dlire fanatique que de devenir fauteur d'une imposture
aussi caractrise. Prtendre que Dieu a fait des miracles pour
autoriser des ordres qui dtruisent ses lois ternelles et inviolables,
c'est employer la fraude la plus indigne pour soutenir la fausset la
plus manifeste.




SECTION III.

Des cruauts religieuses que les hommes exercent sur eux-mmes.


Aprs avoir, en peu de mots, expos les opinions fatales que la plupart
des hommes se font communment, soit des divinits, soit du Dieu qu'ils
adorent, nous allons passer au second point, et nous examinerons les
usages barbares et les rites cruels qu'ils ont souvent pratiqus dans
leurs cultes divers.

Les pratiques de ces cultes doivent naturellement se conformer aux ides
que les hommes se font de leurs divinits; d'ailleurs l'exprience le
prouve. En effet les peuples s'tant gnralement persuads que leurs
dieux, ou leur Dieu unique, taient des tres cruels, leur culte s'est
presque toujours senti de ces notions dangereuses.

Ces pieuses cruauts ont t exerces par les hommes, tantt sur
eux-mmes, tantt sur des animaux, tantt sur les tres de leur propre
espce.

Tout le monde connat les tonnantes barbaries que les idoltres et les
payens, tant anciens que modernes, ont exerces sur eux-mmes; le
lecteur, pour peu qu'il soit instruit, ne peut manquer de s'en rappeler
des exemples frappans, mais comme dans un autre ouvrage je me suis
tendu sur ce sujet, je ne rapporterai ici que quelques traits, afin de
passer  ceux que l'on rencontre parmi les chrtiens.

Il est vrai que les cruauts pratiques par ces derniers ne paraissent
pas au premier coup d'oeil si rvoltantes que celles des payens; on ne
voit pas les chrtiens se prcipiter, comme les Japonnais, tout vivans
dans des abmes; on ne voit pas des gnraux chrtiens se dvouer  une
mort certaine en se jetant au milieu d'une arme ennemie; on ne voit
point parmi nous des hommes se briser contre des rochers, ou comme les
Indiens se faire craser sous les roues d'un chariot qui porte les
dieux; cependant en regardant la chose de prs nous trouverons les
pratiques des chrtiens  plusieurs gards plus pernicieuses que celles
des payens mmes et drives comme les leurs des notions atroces qu'ils
se font de la divinit qu'ils honorent: en effet, si ces chrtiens ne
s'imaginaient pas que leur Dieu est trs cruel, ils ne supposeraient pas
qu'il peut approuver et encore moins commander les tourmens rigoureux
qu'ils s'infligent  eux-mmes.

Indpendamment des austrits pratiques par un grand nombre de
chrtiens qui se sont fait un mrite de vivre dans des dserts, parmi
des rochers inaccessibles, dans des cavernes, de se refuser les besoins
de la vie, de se laisser mourir de faim, etc, combien ne voyons-nous pas
de gens des deux sexes s'enfermer pour la vie dans des monastres! Il
est vrai que quelques-uns y vivent dans l'aisance; mais d'autres
semblent s'tre condamns  une prison perptuelle, et se trouvent
entirement privs des douceurs de la socit. Ces pauvres reclus se
soumettent  des austrits pnibles,  une mal-propret brutale[12];
ils ne portent point de linge, ils gardent leurs habillemens jusqu'
devenir des objets dgotans les uns pour les autres; ils s'imposent des
chtimens svres, ils se donnent frquemment la discipline; on les voit
dans de certains pays se flageller publiquement dans les rues; en un
mot, ils s'obligent par des sermens et des voeux  ne jamais travailler
 leur bonheur.

  [12] S. Athanase nous apprend, dans la vie de S. Antoine, l'un des
    premiers fondateurs du monachisme, que ce saint homme portait sur sa
    chair un cilice, ou une chemise de crin, par dessus laquelle il
    avait un habit de peau, qu'il porta toute sa vie. Il ajoute que
    jamais il ne se lavait les pieds,  moins qu'en voyageant il ne vnt
    par hasard  les mouiller. Quelle religion que celle qui fait un
    mrite de pareilles indignits! quelles ides doivent avoir de Dieu
    des hommes qui s'imaginent qu'il faut tre malpropre pour lui
    plaire!

La vie monastique et le clibat forc sont certainement trs
prjudiciables  ceux qui les embrassent; ces institutions sont propres
 causer des maladies dangereuses et  nuire galement  l'esprit et au
corps: elles sont trs nuisibles  la socit, pour qui elles rendent un
grand nombre de ses membres totalement inutiles, en mettant des
obstacles  la population. Bien plus, c'est un outrage  l'espce
humaine et  la nature[13]; et, ce qui est encore plus terrible, ces
usages insenss sont souvent cause que des mres sont forces de
dtruire leurs enfans, et que les moines se livrent  des crimes contre
nature.

  [13] On compte qu'en France les prtres, les moines et les religieuses
    montent  500 mille, tandis que le nombre des habitans monte  24
    millions. En y comptant 6 millions d'adultres, on trouvera que
    parmi ceux-ci un sixime est vou au clibat. Il y a tout lieu de
    croire qu'en Italie, en Espagne et en Portugal le nombre de ceux 
    qui le mariage est interdit, est encore proportionnellement plus
    grand qu'en France.

Nous terminerons ces rflexions en rapportant quelques exemples frappans
des cruauts exerces contre eux-mmes par des chrtiens pris de l'ide
de se rendre agrables  un Dieu dont la bont est infinie.

Cressy, dans son histoire de l'glise, nous dit que S. Egwin se chargea
d'une chane de fer et fit dans cet quipage un plerinage  Rome.

Acepsemas qui, selon Thodoret, fut un homme _au-dessus de tous les
loges_, se tint pendant soixante ans dans une cellule sans voir
personne et sans parler  qui que ce soit.

Le mme Thodoret rapporte qu'un moine, appel Baradatus, imagina pour
son habitation une espce de cage, forme d'un treillage si peu serr
qu'il pt demeurer expos aux injures de l'air, et si basse qu'il ne
pouvait pas s'y tenir debout, de manire qu'il tait oblig de rester
toujours courb. Un autre moine, nomm Thalalcus, qui tait d'une taille
fort grande, s'enferma dans une autre cage si troite et si basse qu'il
tait forc d'avoir continuellement la tte entre ses genoux; il avait
t dix ans dans cette posture lorsque Thodoret le vit.

Le mme auteur nous dit que Saint Simon Stylite, trs-grand personnage,
qui faisait des miracles sans nombre, qui gurissait les malades, qui
procurait des enfans aux femmes striles, et qui avait converti des
milliers de payens au christianisme, s'tait accoutum  s'abstenir
totalement de nourriture pendant quarante jours conscutifs,  l'exemple
d'lie et de Jsus-Christ. Au tems o Thodoret crivait, il y avait
dj vingt-huit ans qu'il observait ce jeune rigoureux chaque anne;
durant les premiers jours il se tenait debout, et lorsque faute de
nourriture il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes il s'asseyait,
et  la fin il tait forc de se coucher, tant rduit  un puisement
total: il se tenait sans cesse au haut d'une colonne, dont la
circonfrence tait  peine de trois pieds, et aprs avoir pass bien
des annes dans cette posture semblable  une statue sur son pidestal,
il finit par monter sur une colonne de trente-six coudes, sur laquelle
il vcut durant trente ans.

Joignez  tous ces exemples ceux que le mme Thodoret rapporte des
solitaires et des moines d'Egypte et des pays voisins: les uns se
nourrissaient de charognes, afin de n'prouver aucun plaisir en
mangeant; d'autres s'accoutumaient  passer toute la nuit en prires;
d'autres marchaient pieds nuds sur des pines, pour se rappeller les
tourmens que Jsus-Christ avait soufferts de la part des cloux qui lui
avaient perc les pieds et les mains; d'autres enfin passaient des nuits
entires les bras tendus pour imiter la posture de Jsus-Christ.

Enfin de nos jours encore l'on rencontre dans les pays catholiques
romains un grand nombre de couvens des deux sexes qui renferment de
pieux frntiques, ingnieux  se tourmenter eux-mmes, et qui font  la
divinit l'outrage de penser qu'ils lui plaisent et qu'ils entrent dans
ses vues en s'infligeant  eux-mmes des jenes, des macrations, des
supplices rigoureux; ce qui ne prouve rien, sinon que ces dvots
extravagans se sont fait des ides atroces de la divinit qu'ils
adorent, et que d'un autre ct ils supposent remplie de bont[14].

  [14] Les moines appells _Chartreux_, ne mangent jamais de viande et
    sont condamns  un silence perptuel. Les moines de l'abbaye de _la
    Trappe_ sont renomms en France par leurs extravagantes austrits,
    qui vont au point, dit-on, qu'ils peuvent rarement les soutenir
    pendant deux ou trois ans. Les _Capucins_ sont habills d'une toffe
    grossire et se distinguent par leur malpropret. Mais les pauvres
    religieuses surtout, condamnes  une captivit perptuelle,
    paraissent tre de trs malheureuses cratures quand la ferveur de
    l'imagination cesse de les soutenir.




SECTION IV.

Cruaut des sacrifices sanglans. Des sacrifices humains.


Nous venons de parler des cruauts que la pit religieuse a dtermin
les hommes  exercer contre eux-mmes; examinons maintenant celles
qu'ils ont exerces sur d'autres cratures et sur les tres de leur
propre espce.

Les sacrifices sanglans ont fait de fort bonne heure et pendant trs
long-tems partie du culte divin chez presque tous les peuples du monde;
ils nous fournissent une preuve indubitable de la cruaut des hommes; en
effet c'est visiblement  cette disposition fcheuse que ces sacrifices
expiatoires ont d leur origine. Il est vrai qu'en voyant l'antiquit et
l'universalit de cet usage rpandu chez presque toutes les nations,
quelques personnes se sont imagin que c'tait une preuve que ces
sacrifices taient d'institution divine; cependant ceux qui sont de
cette opinion devraient se souvenir que l'idoltrie a t encore plus
universellement reue que ces sacrifices, qu'elle n'est pas moins
ancienne qu'eux, et qu'aucun chrtien n'en conclura que l'idoltrie ait
pu tre d'institution divine. Le fait est que les hommes tant cruels et
superstitieux, et que leurs prtres tant toujours prts  tirer parti
des vices, des faiblesses, des passions du genre humain, pour les faire
tourner au profit du sacerdoce, il ne faut point chercher ailleurs que
dans ces vices et dans la superstition, qui s'est montre sous des
formes trs diverses dans les diffrens pays, les causes auxquelles l'on
peut attribuer l'universalit de ces sacrifices. Comme les hommes sont
communment vindicatifs, cruels, altrs de sang, ils ont imagin que
leurs dieux taient dans les mmes dispositions. Il est difficile de
dcider si c'est l'extravagance ou la cruaut qui l'ont emport dans
l'institution de ces pratiques absurdes et barbares: en effet quoi de
plus insens que d'imaginer qu'en gorgeant un tendre agneau on pouvait
expier les crimes d'un homme mchant! N'est-ce pas une cruaut
rvoltante que de rpandre ainsi du sang sans aucune ncessit?

On demandera, peut-tre, quel mal ou quelle cruaut il pouvait y avoir 
tuer des animaux dans des sacrifices, puisqu'on en tue journellement
dans tout l'univers pour la nourriture des hommes? Je rponds que si la
chair des animaux est absolument ncessaire  la subsistance de l'homme,
il est autoris  le tuer faute de pouvoir s'en passer; mais cela ne
peut point justifier l'usage de les tuer pour des pratiques
superstitieuses, qui bien loin d'tre ncessaires sont infiniment
dangereuses: or il est vident que l'usage de tuer des animaux tait une
pratique superstitieuse; l'criture sainte des chrtiens et la raison
s'accordent  le prouver; tout ce qui est regard comme un devoir
religieux sans pouvoir oprer l'effet qu'on se propose, doit tre trait
de pratique superstitieuse, _il est impassible_, dit St.-Paul, _que le
sang des taureaux et des boucs te les pchs_. La raison est en cela
conforme  ce que dit l'aptre.

Il est  remarquer que, quoique la religion des juifs ft tant de cas
des sacrifices sanglans, nanmoins plusieurs de leurs prophtes se sont,
ainsi que St.-Paul, dclars contre cette pratique cruelle et ridicule,
et ont reconnu que Dieu ne l'exigeait nullement. Le Psalmiste dit 
Dieu: _vous n'avez point dsir le sacrifice ni l'offrande, vous n'avez
point exig d'holocaustes_. Voyez _pseaume 46, vers. 6_. Jrmie parlant
au nom de Dieu dit aux juifs: _je n'ai point parl avec vos pres, ni ne
leur ai point donn de commandemens touchant les holocaustes et les
sacrifices au jour o je les ai fait sortir d'gypte_. Voyez _Jrmie,
chapitre VII, vers. 22_[15]. Isae fait dire  Dieu: _qu'ai-je besoin de
la multitude de vos sacrifices? chapitre 1, vers. 11_. Le mme prophte
avertit les juifs qu'il vaudrait mieux cesser de faire le mal et
d'apprendre  faire le bien, de rechercher la droiture, etc. _Ibid.
vers. 16, 17._ Les payens ont senti la mme vrit par les seules
lumires du bon sens. Cicron dit que le culte le plus agrable aux
dieux est de les servir avec un coeur pur. _Cultus autem Deorum est
optimus, idemque castissimus, atque sanctissimus, plenissimusque
pietatis, ut eos semper pura, integra, incorrupta et mente et voce
veneremur. De Natur. Deor. Lib. II._ Perse s'est expliqu de la mme
manire.

    _Compositum jus, fasque animi, sanctoque recessus
    Mentis, et incoctum generoso pectus honesto:
    Hc cedo, ut admoveam templis, et farre litabo._

    SATYR. II. vers 73.

  [15] Il parat difficile de concilier ces passages des pseaumes et des
    prophtes avec le lvitique de Mose, c'est--dire Dieu lui-mme
    parat fort occup des sacrifices du peuple d'Isral.

Mais continuons d'examiner l'absurdit et la barbarie de ces pratiques
religieuses, et les consquences fatales qui en sont dcoules. Il est
vident que l'usage de rpandre le sang  grands flots dans les
sacrifices a d contribuer  rendre les hommes cruels ou  fortifier en
eux la disposition naturelle qu'ils ont  la cruaut; en effet
n'tait-ce pas les familiariser avec le sang? Quel dluge ne devait-on
pas en rpandre lorsqu'on immolait  la fois vingt-deux mille boeufs et
cent vingt mille brebis! quel affreux carnage qu'un pareil
sacrifice[16]! si de semblables spectacles taient propres  disposer 
la cruaut le peuple qui n'en tait que le tmoin, quel effet ces
sacrifices ne devaient-ils pas produire sur les prtres, qui faisaient
les fonctions de bouchers, et qui jouaient le principal rle dans cette
scne dgotante de carnage et d'horreurs!

  [16] Voyez _liv. I des rois, chap. 8, vers. 63_.

Quelque ncessaire qu'il soit d'avoir des hommes dont la profession soit
de tuer des animaux pour notre nourriture, l'exprience nous prouve
constamment que ce mtier est trs propre  les rendre bien plus cruels
que d'autres[17]. Notre lgislation s'en est aperue, car elle ne veut
point que les bouchers soient admis  tre juges en matire criminelle.
Au reste, il n'est pas douteux que bien des personnes s'en tiendraient
au rgime Pythagoricien si elles ne pouvaient se procurer de la chair
qu'en tuant elles-mmes des animaux. J'en appelle  tout lecteur
sensible; et je lui demande s'il n'a pas prouv un sentiment trs
douloureux quand par hazard ses yeux se sont ports sur un innocent
agneau lchant la main de celui qui lui enfonait le couteau dans la
gorge, ou mme quand il a vu un boeuf succomber sous des coups de
massue, et montrer par ses mouvemens convulsifs qu'il luttait contre la
mort? Si des exemples de ce genre sont si propres  affecter une me
sensible,  quel point n'et-elle pas t touche  la vue du carnage
inutile dont nous avons parl plus haut, qui n'avait pour objet que des
pratiques superstitieuses?

  [17] Thomas Morus, dans son _Utopie_, liv. 2, dit que c'tait la
    fonction des esclaves de tuer les animaux, qu'aucun citoyen ne
    pouvait le faire, vu que les _Utopiens_ croyaient cette profession
    propre  touffer la piti. Quoique ces _Utopiens_ soient un peuple
    imaginaire, ce passage sert  faire connatre la faon de penser de
    l'auteur.

Quelque rvoltant que ft l'usage de sacrifier des animaux, il n'est pas
 beaucoup prs le plus cruel de ceux que les hommes ont pratiqu dans
leurs cultes religieux; nous trouvons en effet que c'tait une trs
ancienne coutume chez plusieurs nations, telles que les Cananens ou
Phniciens, les Carthaginois, les Scythes, les Gaulois et mme les Grecs
et les Romains plus civiliss, de sacrifier des tres de leur espce; et
mme chez quelques peuples on immolait aux dieux ses propres enfans.

Bochart et quelques autres auteurs assurent que les Cananens tenaient
cette coutume d'Abraham; mais l'vque Cumberland croit que cet usage
tait antrieur au dluge, et se pratiquait par les peuples de Canaan
long-tems avant qu'Abraham vnt s'tablir chez eux. En supposant la
raison du ct de l'vque, qui parat appuyer trs bien son sentiment,
pourquoi n'imaginerions-nous pas qu'Abraham fut dtermin  immoler son
fils en consquence de la coutume tablie dans le pays o il vivait,
plutt que de penser que ce ft Dieu qui l'engagea  commettre une
action, qu'humainement parlant l'on doit regarder comme un crime
abominable? En partant de cette supposition ne pourrait-on pas prsumer
que l'ange qui mit obstacle  cette action n'tait autre chose qu'un
sentiment de raison et d'humanit qui, s'levant dans le coeur
d'Abraham, l'empcha de commettre une cruaut familire aux Cananens
stupides et cruels parmi lesquels il vivait? Ne put-il pas, en
rflchissant  ce qu'il allait faire, imaginer qu'il tait impossible
que Dieu pt ordonner un crime aussi affreux que le meurtre de son
fils[18]? Je n'insisterai point sur cette faon d'expliquer un passage,
qui a fort embarrass les thologiens, quand ils ont voulu concilier cet
ordre de la divinit avec les opinions raisonnables que l'on doit s'en
former; j'observerai seulement que les gyptiens furent si opinitrement
attachs  cet usage d'immoler des victimes humaines, que quand les
Phniciens, de qui ils le tenaient, furent chasss d'gypte par
_Tethmosis_ ou _Amois_, roi de Thbes qui dfendit cet usage, ce prince
fut oblig de cder  la coutume en substituant des hommes de cire  des
hommes rels.

  [18] Selon la Gense Abraham tait sur le point d'immoler son fils.
    Peut-tre le lecteur ne sera-t-il par fch de comparer avec la
    conduite d'Abraham celle d'un roi payen dans une circonstance
    -peu-prs pareille. Le Dieu tutlaire de Thbes tant apparu 
    Sabbacon, l'un des rois pasteurs de l'gypte, et lui ayant ordonn
    de mettre  mort tous les prtres du pays, ce prince jugea que les
    dieux ne voulaient plus qu'il demeurt sur le trne, puisqu'il lui
    ordonnaient des actions contraires  leurs volonts ordinaires. En
    consquence il se retira en thiopie. Voyez _Diodore de Sicile_,
    _lib._ II. Cependant il n'est pas douteux que ce prince n'et agi
    d'une faon plus sense s'il et regard l'apparition de son dieu
    comme une rverie ou une illusion, comme elle tait effectivement,
    et alors il n'aurait pas abandonn son trne et son pays.

Csar nous dit que les Gaulois tant trs superstitieux, ceux qui se
sentaient attaqus de quelque maladie dangereuse, ou qui se voyaient
exposs aux dangers de la guerre, offraient des sacrifices humains, ou
bien s'immolaient eux-mmes au pied des autels, croyant que les dieux
immortels ne pouvaient tre appaiss que lorsqu'on leur sacrifiait la
vie d'un homme pour celle d'un autre. Les Druides taient chargs de ces
sacrifices; ils prparaient pour cet effet de grandes figures d'osier
dans lesquelles ils renfermaient des hommes vivans; aprs quoi ils
mettaient le feu  ces figures: les malheureuses victimes prissaient
ainsi dans les flammes. Il est vrai que les Gaulois croyaient que les
voleurs et les malfaiteurs taient les victimes les plus agrables 
leurs dieux, mais  leur dfaut ils prenaient des hommes innocens[19].

  [19] Voyez _de Bello Gallico, lib. VI,  16_. Ils avaient toujours
    pour maxime que la vie d'un homme devait tre expi par la vie d'un
    autre homme; _quod pro vita hominis, nisi vita hominis redditur, non
    posse Deorum immortalium numen placari_. IBIDEM.

C'tait l'usage  Tyr dans les grandes calamits que les rois
immolassent leurs fils pour appaiser la colre des dieux. Les
particuliers qui se piquaient de n'tre pas moins dvots que leurs
souverains, sacrifiaient pareillement leurs enfans quand il leur
arrivait quelque grand malheur; lorsqu'ils n'avaient point d'enfans ils
achetaient ceux des pauvres, afin de ne pas perdre les avantages d'une
oeuvre si mritoire.

Voici la mthode pratique dans ces sortes de sacrifices; il y avait une
statue colossale de bronze reprsentant _Saturne_ qui est le mme Dieu
que le _Moloch_ dont il est parl dans l'criture. Cette statue tait
creuse, les enfans destins aux sacrifices y taient enferms aprs
qu'elle avait t rougie au feu; d'o l'on voit que ces victimes
infortunes taient consumes dans des tourmens affreux. Pour touffer
leurs cris, on faisait un grand bruit de tambours et de trompettes; les
mres se faisaient un devoir religieux et un point d'honneur d'assister
 ces horribles spectacles sans verser des larmes ou sans pousser aucuns
soupirs; elles auraient craint que leurs regrets ne rendissent le
sacrifice moins agrable aux dieux et moins utile pour elles-mmes.

Les Carthaginois avaient appris cette coutume des Tyriens leurs
anctres; quand il rgnait chez eux quelque maladie contagieuse, ils
sacrifiaient sans piti un grand nombre d'enfans; sans gard pour des
tres infortuns dont l'ge tendre excite la compassion dans les mes
les plus froces, ces superstitieux abrutis cherchaient dans leurs
crimes des remdes contre leurs malheurs; ils devenaient barbares pour
exciter la piti des dieux.

Diodore de Sicile nous dit que lorsqu'Agatocle assigeait Carthage, les
habitans de cette ville se voyant rduits  l'extrmit, imputrent
leurs maux  la juste colre de Saturne, parce qu'au lieu d'immoler,
suivant l'usage, les enfans des personnes les plus distingues, on leur
avait frauduleusement substitu des enfans d'trangers et d'esclaves.
Pour rparer cette faute, ils sacrifirent  leur dieu deux cents enfans
des familles les plus nobles et les plus qualifies de Carthage; de
plus, trois cents citoyens qui se sentirent coupables de ce crime
imaginaire, firent  leur divinit le sacrifice de leur vie.

Les Mexicains semblent avoir surpass toutes les autres nations dans
l'usage infernal de sacrifier des victimes humaines. L'auteur de
l'_histoire civile et morale des Indes-Occidentales_, dit que ces
peuples ne sacrifiaient jamais que les prisonniers qu'ils faisaient  la
guerre. Montzuma ne voulut point conqurir la province de Tlascala afin
qu'elle pt fournir constamment aux sacrifices. Ceux qui aidaient 
immoler les victimes taient regards comme des hommes sacrs, leurs
fonctions taient considres, elles taient hrditaires. Leur chef
tait un prlat, un vque, ou un pape  qui seul tait rserv le droit
de porter le coup fatal.

Les Mexicains avaient de plus un sacrifice particulier d'un esclave, que
l'on traitait pendant une anne de la faon la plus honorable; il tait
superbement vtu, on lui donnait le nom de l'idole du pays, on lui
assignait un logement dans le temple, on lui servait les mets les plus
exquis qui lui taient prsents par les principaux d'entre les prtres;
il tait gard par les plus grands seigneurs, afin d'empcher qu'il
n'chappt. Quand il passait dans les rues il tait suivi par des
grands, le peuple sortait des maisons pour le voir, et les femmes lui
prsentaient leurs enfans pour recevoir sa bndiction. A la suite de
ces honneurs, ou plutt de cette farce cruelle, lorsque le tems de la
fte tait venu, on lui ouvrait l'estomac, dont on arrachait le coeur
que l'on offrait tout fumant au soleil et l'on mangeait son corps.

Acosta nous dit que les Mexicains sacrifiaient tous les ans  deux de
leurs idoles deux mille cinq cents hommes engraisss avec soin, et que
lorsque leurs prtres les avertissaient de faire honneur  leurs dieux,
on leur disait que ces dieux _avaient faim_; ils envoyaient des armes
pour chercher des prisonniers destins aux sacrifices, dont ils
mangeaient la chair ensuite. Le mme auteur assure que Montzuma
sacrifiait communment vingt mille hommes par an, et que ce nombre
allait quelquefois jusqu' cinquante mille.

Il parat que les prtres de ce peuple taient si sanguinaires et
avaient un tel ascendant sur les princes, qu'ils leur persuadaient que
leurs dieux taient en colre et ne s'appaiseraient qu'en cas qu'on leur
immolt quatre ou cinq mille hommes en un jour dans des tems marqus;
ainsi pour les satisfaire il fallait,  tort ou  raison, faire la
guerre aux voisins pour se procurer un nombre suffisant de victimes.

Telles ont t les cruauts que la religion a fait exercer; Les hommes
ont commis les plus grands crimes pour expier leurs pchs, pour
dtourner la colre et se concilier la faveur de leurs dieux; mais sans
le penchant qu'ils ont naturellement  la cruaut et les impostures de
leurs prtres, les hommes n'auraient jamais imagin que la divinit
exiget d'eux d'autre sacrifice que celui de leurs passions drgles.
Un honnte payen a dit avec raison: si tu veux rendre les dieux
propices, sois vertueux. _Vis Deos propitiare? bonus esto._ Je
terminerai ce sujet si rvoltant des sacrifices humains par les vers que
Racine met dans la bouche de Clytemnestre parlant  son poux Agamemnon
 l'occasion du sacrifice d'Iphignie; les horribles crmonies de ces
odieux sacrifices y sont dcrites de la manire la plus forte.

    Un prtre environn d'une foule cruelle,
    Portera sur ma fille une main criminelle,
    Dchirera son sein, et d'un oeil curieux
    Dans son coeur palpitant consultera les Dieux!




SECTION V.

Des traitemens cruels que les hommes se font prouver les uns aux autres
 cause de la diffrence de leurs opinions religieuses et de la
diversit de leur culte.


Le troisime et le dernier point de vue sous lequel on se propose
d'envisager la cruaut religieuse, a pour objet les traitemens inhumains
que les hommes se font rciproquement prouver  cause de leurs
diffrens sentimens en matire de religion, et des diverses formes de
leurs cultes. Toutes les religions qui n'avaient pas totalement la
superstition pour base, ou qui n'taient pas de pures inventions
politiques, ou qui n'avaient pas pour objet de tromper le plus grand
nombre pour l'avantage du plus petit, ont d se proposer le bien-tre du
genre humain; elles ont d surtout avoir pour but de leur apprendre 
rprimer quelques passions, d'en rgler d'autres, de rendre les hommes
paisibles, humains, indulgens, bienfaisans, sensibles  la piti; pour
qu'une religion ft bonne, on aurait droit de s'attendre  lui voir
produire ces fruits avantageux; une religion que l'on nous donne comme
institue par la divinit mme devrait surtout ne jamais perdre ces
grands objets de vue. Cependant dans le fait toutes les religions ont
produit des effets tout contraires; elles ont fait clore des disputes,
des jalousies, des animosits, des guerres, des perscutions, des
meurtres et des carnages, et celle qui passe pour la meilleure de toutes
est prcisment celle qui a produit les plus grands dsordres;  en
juger par ses effets, il semblerait que la religion chrtienne, loin
d'apporter la paix sur la terre, n'est venue y apporter que le glaive et
la destruction.

Un de nos thologiens reconnat qu'il est aussi surprenant
qu'affligeant de considrer le peu de bien que le christianisme a
produit, quand on le compare avec celui qu'il aurait pu faire depuis son
tablissement dans le monde[20]. Il dit ailleurs...  force d'abus et
de perversit il est arriv que l'vangile, bien loin de produire les
bons effets que l'on pouvait en attendre, a produit des maux sans
nombre... au lieu d'clairer les hommes, de les rendre indulgens et
bienfaisans, il n'a servi qu' faire natre des querelles, des erreurs,
des opinions; il a produit des haines invtres inconnues avant lui; il
a caus des tumultes et des dsordres que l'autorit civile n'a pu
souvent ni rprimer ni calmer.

  [20] V. le livre intitul: _a reply, etc., par Ralph Heathcoate_,
    pages 172 et 174.

Nous ferons voir par la suite les causes de ces maux. Depuis le meurtre
du juste Abel jusqu' nous, l'histoire nous montre la faon cruelle dont
les hommes se sont traits rciproquement, en vue de la diversit de
leurs opinions religieuses et de leurs cultes; elle nous prouve que ces
choses ont en tout tems et en tous pays fait natre des perscutions
humaines.

M. Chandler a observ, dans l'excellente introduction qu'il a mise  la
tte de l'_histoire de l'inquisition_, par Limborch, que l'on a tout
lieu de conclure d'un passage du livre de _Judith_ que les anciens juifs
ont t perscuts pour cause de religion. Ce peuple, dit Achior 
Holopherne, est descendu des Chaldens, et il habitait ci-devant la
Msopotamie, parce qu'il ne voulait pas suivre les dieux de ses pres
qui vivaient en Chalde; car il quitta les voies de ses anctres, et
adora le Dieu du ciel, le Dieu qu'il connaissait: ainsi il s'est
dtourn de la face de ces dieux, et il se sauva dans la Msopotamie, o
il sjourna long-tems.

Les juifs furent encore cruellement perscuts par Antiochus piphane,
qui, quoiqu'il ft un prince trs mchant, ne laissait pas, comme il
arrive trs souvent, d'avoir beaucoup de zle pour sa religion: ceux
d'entre les juifs qui ne voulaient pas renoncer au culte du vrai Dieu
pour adorer ses idoles, furent par les ordres de ce tyran cruellement
battus, tourments, mis en croix; il fit mourir les femmes qui contre
ses ordres circoncisaient leurs enfans, il fit attacher ceux-ci au col
de leurs parens crucifis. Les supplices qu'il fit endurer  lazar et
aux frres Machabes, parce qu'ils refusrent de renoncer  leur
religion et de sacrifier aux dieux des Grecs, sont des exemples affreux
de la cruaut religieuse de ce monarque pervers.

Socrate, l'un des hommes les plus sages et les plus vertueux qui aient
jamais exist, fut mis  mort par les Athniens, ses compatriotes, 
cause de sa faon de penser sur la religion. Ce que Juvenal nous dit
dans sa XVe satire prouve que les gyptiens taient souvent en querelle,
en venaient mme aux coups, se massacraient les uns et les autres 
l'occasion de leurs diffrentes divinits.

Lorsque la religion chrtienne fit son entre dans le monde, les juifs
et les payens lui dclarrent la guerre et se runirent pour l'touffer.
Les juifs soumis eux-mmes  une nation trangre, quoiqu'ils eussent la
volont de l'extirper, n'en avaient pas le pouvoir; mais les Romains
perscutrent les chrtiens pendant prs de trois cents ans; ils usrent
souvent contre eux de cruauts inouies, qui ne furent surpasses que par
celles que les chrtiens ont depuis exerces les uns contre les autres.

M. Chandler observe dans l'_introduction_ que nous avons dj cite que
les chrtiens ds le berceau de l'glise eurent des dissensions et des
querelles, et qu'il s'en leva mme entre les chefs des Aptres.
St.-Paul nous apprend lui-mme qu'il avait rsist en face  Cphas ou
St.-Pierre. Le mme St.-Paul reproche aux Corinthiens leur esprit de
parti, vu que chez eux les uns se disaient adhrens de Paul, d'autres
d'Apollon, d'autres de Cphas, et d'autres de Jsus-Christ. V. _pitre
aux Corinthiens, chap. I, vers. 11, 12_[21]. En consquence de ces
querelles beaucoup de chrtiens en vinrent bientt  s'injurier,  se
diffamer, et  se faire tout le mal dont ils furent capables: ds qu'ils
eurent du pouvoir, qu'ils virent un empereur de leur religion  leur
tte, ds que de riches vchs et de grands revenus furent devenus les
objets de leur ambition et de leurs contentions, avec quelle inhumanit
ne se sont-ils pas traits les uns les autres! On ne voit alors que des
emprisonnemens, des exils, des combats, des meurtres, des perscutions;
et pour lors ils levrent le masque et montrrent  l'univers l'esprit
qui les animait.

  [21] Il est vident que ces Corinthiens regardaient _Paul_, _Apollo_
    et _Cephas_ comme des chefs de secte; mais ce qui est bien plus
    trange, il semblerait que quelques-uns d'entr'eux ont regard
    pareillement _Jsus_ comme un chef de secte.




SECTION VI.

En quoi consistent quelques-unes des querelles religieuses qui ont
divis les chrtiens, et combien les matires en dispute ont t
inintelligibles pour les disputans.


Avant d'entrer dans l'examen de la manire dont un grand nombre de
chrtiens se sont traits les uns les autres  l'occasion de leurs
querelles religieuses, il est  propos de jetter un coup-d'oeil sur les
objets de leurs disputes et de montrer combien peu les questions
disputes taient entendues par ceux qui se croyaient intresss dans
ces dmls; en effet les choses qui n'taient point regardes comme des
points essentiels ne mritaient pas qu'on y mt tant de chaleur; quant 
celles que l'on n'entendait pas, il tait, sans doute, inutile et
ridicule d'en disputer[22].

  [22] Si les hommes ne disputaient que sur les matires qu'ils
    entendent, il est certain que les disputes sur la religion se
    rduiraient  bien peu de choses; si l'on venait  dtruire tous les
    livres qui traitent des matires ou qui renferment les disputes dont
    les auteurs eux-mmes n'ont point eu d'ides claires, on dtruirait
    un bien plus grand nombre de livres que ceux qui furent consums
    dans la bibliothque d'Alexandrie, o nanmoins l'on comptait
    jusqu' 500,000 volumes.

Une des premires disputes qui s'leva parmi les chrtiens, fut pour
savoir s'il fallait pratiquer la circoncision et quelques autres
crmonies judaques que l'on voulait incorporer dans la religion
chrtienne. Il parat que ce fut l l'occasion de la querelle qui divisa
les aptres St.-Pierre et St.-Paul, et qui subsista dans l'glise encore
long-tems aprs eux.

Ds les premiers tems du christianisme, et mme du vivant de plusieurs
d'entre les aptres, il y eut des disputes trs vives relativement  la
personne du Christ. Quelques-uns, dit Laurent chard, niaient sa
divinit, le croyant simplement fils de Joseph et de Marie, et le
regardant comme un personnage minent. D'autres enseignaient que comme
_Jsus_ n'tait qu'un homme, le _Christ_ tait descendu sur lui sous la
forme d'une colombe, et que ce fut alors que _Jsus-Christ_ fit
connatre le pre, inconnu jusque-l; et qu' la fin le _Christ_, qui
tait impassible, quitta _Jsus_ et lui laissa souffrir la mort. Enfin
il y en avait qui pensaient que son royaume subsquent serait terrestre,
qu'il rgnerait dans la ville de Jrusalem, o les hommes jouiraient
pendant mille ans de toutes sortes de plaisirs charnels. Voyez
_chard's ecclesiastic history, vol. II, page 391_.

Nous observerons en passant que cette doctrine des _Millenaires_, qui
prouve que les Saints de ce tems n'taient occups que de biens
temporels, ainsi que beaucoup d'autres opinions galement absurdes,
furent avances et soutenues par St.-Irne qui, selon M. Dodwell,
vivait dans un tems si proche des aptres, qu'il pouvait avoir reu
d'eux sa doctrine, et la transmettre d'une faon sre  la
postrit[23]. Cet Irne ne fut pas le seul qui soutint ces opinions,
elles furent adoptes par les premiers pres, qui nous les ont
transmises comme venant des aptres et de leurs successeurs immdiats.
St.-Irne prtendait pareillement que les saintes critures avaient t
entirement dtruites durant la captivit de Babylone, mais avaient t
restaures par Esdras, que dieu avait inspir pour cet effet. Le docteur
Middleton assure que ce sentiment fut suivi par tous les principaux
pres de l'glise des sicles suivans.

  [23] Le docteur Middleton dans ses _recherches libres_ (free inquiry),
    pag. 36, 38 et 39, a recueilli les opinions monstrueuses adoptes et
    soutenues par les plus anciens pres et surtout par _St. Justin_ et
    _St. Irne_. Entre autres absurdits, ce dernier soutenait la
    doctrine des Millenaires, dans le sens le plus grossier, et cela sur
    l'autorit d'une tradition qu'il tenait de tous les vieillards qui
    avaient convers avec St. Jean; ceux-ci avaient ou dire  cet
    aptre ce que notre Sauveur lui-mme enseignait sur ce point. Voici
    un passage qu'il se rappelait. Il viendra un temps o il crotra
    des vignes qui auront chacune dix mille ceps, chaque cep aura dix
    mille branches, chaque branche aura dix mille rameaux, et chaque
    rameau portera dix mille grappes composes de dix mille raisins, et
    chaque grappe presse fournira vingt-cinq mesures de vin; et
    lorsqu'un des saints ira cueillir du raisin sur une grappe, une
    autre grappe criera: _je suis meilleure, prenez-moi, et bnissez le
    Seigneur_. De mme un grain de froment fournira dix mille pis,
    etc., qui fourniront chacun dix mille grains, dont chacun produira
    dix mille livres de farine la plus pure, et ainsi des autres
    semences et fruits. Le docteur Middleton nous apprend que St.
    Irne confirme sa doctrine par le tmoignage des prophtes Isae,
    zchiel, Daniel, et par l'Apocalypse de St. Jean, et qu'il
    prtendait que toutes ces choses n'taient point allgoriques, mais
    s'accompliraient  la lettre dans la Jrusalem terrestre.

Mais revenons  quelques-unes des opinions qui ont occasionn des
querelles et des perscutions atroces parmi les chrtiens. Ds le tems
de St.-Polycarpe qui tait disciple de St.-Jean, il y eut une dispute
trs vive renouvele plusieurs fois depuis, et qui absorba pendant un
grand nombre d'annes l'attention du monde chrtien: il s'agissait de
savoir si pour la clbration de la Pque l'on se rglerait sur les
juifs qui suivaient la pleine lune, ou si l'on se rglerait sur la
rsurrection de Jsus-Christ, ou si on la clbrerait un dimanche. Par
malheur dans le nouveau testament rien ne semble obliger les chrtiens 
observer la Pque; cependant cette question ne laissa pas d'exciter
entre eux de furieuses querelles, et fit mme rpandre beaucoup de sang.

Il y eut encore une autre question trs importante qui occasionna des
disputes, des meurtres, et qui fit convoquer le troisime concile
cumnique; il s'agissait de savoir si la vierge Marie devait tre
appelle _mre de dieu_[24]. Nestorius, patriarche de Constantinople,
voulut s'y opposer, disant que Marie tait une femme, et concluant de l
que Dieu n'avait pu natre d'elle; _car_, disait-il, _je ne puis
appeller Dieu un enfant qui dans un certain tems n'a eu que deux ou
trois mois_. A quoi Nestorius aurait pu ajouter qu'il tait impossible
que le dieu suprme, le crateur de toutes choses, qui existe par
lui-mme, pt avoir ni pre ni mre. Cependant ce prlat prtendait que
c'tait blasphmer que de dire que dieu ft n d'une femme, que Dieu et
souffert, que dieu ft mort.

  [24] On a donn depuis le titre de _grande-mre de Dieu_  Ste.-Anne,
    mre de la vierge. On sait les disputes qui se sont leves dans
    l'glise au sujet de _l'immacule conception_ de la vierge. On sait
    aussi qu'environ vers l'an 400 il fut question de savoir si la
    vierge Marie ayant conue sans le secours d'un homme, avait perdu sa
    virginit. Voyez _Bower, hist. des Papes, vol. I_. On voit  Naples
    une inscription en l'honneur de la vierge o elle est appele _Nata,
    Soror, conjux, eadem genitrixque tonantis_. V. _Les voyages de
    Keysler_.

Sous le rgne de l'empereur Hraclius et de Constance son petit-fils, il
s'leva une violente dispute pour savoir si Jsus-Christ avait eu deux
volonts, l'une divine et l'autre humaine. A la sollicitation de Paul,
vque de Constantinople, on perscuta avec fureur pour cet important
article; mais Martin, vque de Rome, assembla un concile compos de
cent cinquante vques, qui dcida que quiconque refuserait de
reconnatre deux volonts, l'une divine et l'autre humaine, dans le mme
Jsus-Christ, devait tre anathmatis. Est-il rien au monde de plus
ridicule que de voir 150 graves prlats assembls pour une pareille
question[25]?

  [25] Cette question nous fournit un exemple frappant du jargon
    mtaphysique des thologiens. Les orthodoxes disaient: deux volonts
    annoncent deux personnes, par consquent une seule volont
    n'annoncerait qu'une personne; mais dans la Trinit il n'y a qu'une
    seule volont, vu que le pre n'a pas une volont diffrente de
    celle du fils, ni le fils du Saint-Esprit. _Ergo_ dans la
    Sainte-Trinit il n'y aurait qu'une seule personne, ce qui serait
    impie, absurde, blasphmatoire. Les orthodoxes ajoutaient que dans
    la Trinit le pre voulait en tant que Dieu (_quatenus Deus_) et non
    comme pre; sans cela comme il est une personne distingue de celle
    du fils, sa volont serait une volont distingue de celle du fils;
    d'o ils concluaient que la volont appartenait  la nature et non 
    la personnalit; et par consquent que lorsque la nature tait la
    mme il ne pouvait y avoir qu'une volont, quel que ft le nombre
    des personnes, et qu'au contraire lorsqu'il y avait plus d'une
    nature il devait y avoir plus d'une volont. Voyez _Bower, hist. des
    Papes_, vol. III, page 109.

Dans le sixime concile cumnique auquel assistrent deux cent
quatre-vingt-neuf vques, les pres du concile aprs avoir flicit
l'empereur Constantin le fils an de Constans, qui venait de faire
couper le nez  ses deux frres puns, afin de les empcher de prendre
part  l'empire, aprs l'avoir compar  un autre David suscit par
Jsus-Christ, et avoir dit qu'il tait _selon le coeur de Dieu_, pour
n'avoir point joui du repos jusqu' ce qu'il les et assembls afin de
dcouvrir la vraie rgle de la foi: aprs, dis-je, avoir ainsi
compliment cet indigne empereur et avoir condamn l'hrsie des
_Monothlites_, c'est--dire de ceux qui n'admettaient qu'une seule
volont en Jsus-Christ, ces prlats dclarrent qu'ils reconnaissaient
deux volonts naturelles et deux oprations, qui se trouvaient
indivisiblement, inconvertiblement, sans confusion et insparables dans
le mme Jsus-Christ, c'est--dire qu'ils reconnaissaient en lui
l'opration divine et l'opration humaine.

Il et t trs heureux s'il n'y avait eu que des ecclsiastiques qui se
fussent mls dans ces absurdes querelles, mais malheureusement pour la
chrtient les empereurs s'y intressrent trs vivement et tandis que
les Sarrazins assaillaient l'empire de tous cts et en arrachaient des
provinces les unes aprs les autres, les empereurs au lieu d'assembler
des armes pour les repousser, assemblaient des conciles et faisaient
faire des canons, des dcrets, des ordonnances au sujet de spculations
mtaphysiques qui n'avaient aucun rapport avec la religion chrtienne.

Cette dispute mmorable en fit clore une autre; il s'agissait de savoir
si Jsus-Christ tait seulement de deux natures et non pas en deux
natures. Cette importante question partagea l'an 504 la ville d'Antioche
en deux factions: la populace des deux partis fut enivre de rage et de
folie par ses guides spirituels; on se battit sans avoir aucuns gards
ni aux liens de l'amiti ni  ceux de la parent; cependant les
orthodoxes, c'est--dire les plus entts et les plus forts
l'emportrent, et la rivire d'Oronte fut arrte dans son cours par le
grand nombre de cadavres des Eutychiens qui furent gorgs sans piti.

La mme anne il s'leva une terrible sdition  Constantinople au sujet
d'une addition faite  une hymne appelle le _Trisagion_. Les
expressions primitives dont on se servait dans cette hymne, taient
_Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, ayez piti de nous_. Cette
hymne tait destine  exprimer la croyance de la Trinit. Tous les
troubles furent occasionns parce qu'on y avait ajout ces mots _qui a
t crucifi pour nous_. Aprs plusieurs combats qui se livrrent non
seulement dans les rues, mais mme dans les glises, la populace
orthodoxe, soutenue par une arme de moines, remporta la victoire sur
les Eutychiens, qui avaient pourtant les soldats et la cour de leur
ct. Alors les orthodoxes donnrent des ordres pour massacrer, sans
distinction de sexe ou de rang, tous ceux qui avaient assist l'empereur
dans la guerre qu'il avait faite _ la trs sainte Trinit_. En
consquence dans l'espace de trois jours on gorgea dix mille
Eutychiens, leurs maisons furent pilles et brles, ainsi qu'une grande
partie de la capitale.

Dans la querelle au sujet du culte des images, c'est--dire lorsqu'il
fut question de savoir si les chrtiens devaient tre idoltres ou non,
ceux qui soutenaient l'affirmative l'emportrent, v que c'est
ordinairement ceux qui ont tort qui se battent avec le plus de zle et
de frnsie. Cette dispute se termina donc par l'tablissement de
l'idoltrie, qui subsiste encore aujourd'hui dans l'glise romaine, au
grand scandale de la chrtient.

On ne finirait point si l'on voulait entrer dans le dtail de toutes les
contestations qui se sont leves au sujet de la grace, des oeuvres, de
la justification, du libre arbitre, etc. L'on a disput pour savoir si
l'on devait recevoir la communion debout ou  genoux; si le pain
sacramental devait tre lev, ou non lev; si le vin devait tre pur ou
ml avec de l'eau; si le baptme devait tre administr aux enfans ou
aux adultes; si pour purifier l'me il fallait plonger le corps dans
l'eau ou s'il suffisait de jetter de l'eau sur la face ou sur la tte.
L'on se battit pour savoir laquelle de ces deux mthodes tait la plus
avantageuse au salut; si le surplis et quelques autres habillemens des
prtres taient dcens, ncessaires et pieux, ou s'ils taient indcens,
impies, anti-chrtiens, abominables. En un mot ce serait fatiguer la
patience du lecteur que de rapporter une infinit de contestations
galement intelligibles et intressantes, qui ont nanmoins occasionn
des dbats trs violens et des perscutions affreuses entre les
chrtiens. Je me bornerai donc  parler des querelles qui se sont
leves au sujet du _pch originel_, sur l'lection et la rprobation,
sur la nature de l'eucharistie, enfin sur la Trinit; je tcherai
cependant d'tre le plus concis qu'il me sera possible.

L'on a beaucoup disput pour savoir en quoi consistait le pch
originel, s'il fallait entendre  la lettre la manducation du fruit
dfendu, ou s'il fallait entendre par l le commerce illicite entre les
deux sexes. Quoique le genre humain et t cr mle et femelle et
indubitablement avec ses passions naturelles, cependant on supposa qu'il
lui tait dfendu de jouir. L'on a de plus imagin des opinions diverses
pour rendre compte de la faon dont le pch d'Adam s'est transmis  sa
postrit, si ce fut par _imputation_ ou par une sorte de contagion, de
corruption, de transfusion, d'infection, etc.

Il y eut de tout tems des disputes interminables, et il y en aura
toujours suivant les apparences au sujet de _l'lection_ et de la
_rprobation_; on a allgu un grand nombre de passages pour et contre,
et chacun a, comme de raison, prtendu qu'ils taient clairs et dcisifs
en sa faveur; mais comme mon dessein n'est point d'entrer dans ces
sortes de discussions, je me contenterai d'exposer ici en peu de mots
l'tat de la question qui a la rprobation pour objet.

Dieu, qui sait et prvoit tout, a cr tous les hommes en consquence
d'un acte de sa volont; il les a forcs d'exister, quoique suivant
l'opinion de ceux qui soutiennent la rprobation, il st ou prvt trs
bien, et mme et ordonn que la plus grande partie des hommes serait
ternellement malheureuse. Tel est selon eux le dcret d'un Dieu
infiniment juste, infiniment bon, infiniment misricordieux. Il est
certain que si l'on voulait soumettre cette question au tribunal de la
raison, elle ne prterait gure  la dispute, elle deviendrait plutt un
objet d'horreur.

Le lecteur intelligent pourra probablement pousser o il voudra ses
rflexions l-dessus: mais il ne peut les pousser trop loin, s'il se
laisse uniquement guider par la vrit.

Dans les disputes sur l'eucharistie, il fut question de savoir si le
pain et le vin, administrs  ceux qui les reoivent dignement et avec
foi, les font participer au corps et au sang de Jsus-Christ, ou si les
espces ou lmens sont consubstancis avec ce corps et ce sang, ou
enfin si, suivant la doctrine de l'glise romaine qui est la plus
nombreuse des sectes chrtiennes, le pain et le vin sont
_transubstancis_, c'est--dire changs dans le vrai corps et le vrai
sang de Jsus-Christ, dans le corps et le sang de Dieu, du crateur de
l'univers[26].

  [26] Il y a eu de grandes contestations dans l'glise romaine pour
    savoir si le pain et le vin reus dans le sacrement d'Eucharistie se
    changeaient par la digestion en excrmens comme les autres alimens;
    on donna le nom de _Stercoranistes_  ceux qui soutenaient
    l'affirmative, mot qui vient de _Stercus_. Le cardinal Humbert, dans
    sa rponse  Nicetas Pectoratus, le traite de Stercoraniste pour
    avoir soutenu que l'Eucharistie rompait le jene.

Le dogme de la trinit, tant un des plus abstraits de la religion
chrtienne, et par consquent celui qui est le moins intelligible, a
excit les plus grandes et les plus opinitres disputes. Il s'leva deux
antagonistes qui se querellrent sur cette matire; l'un fut _Alexandre_
vque d'Alexandrie, et l'autre fut un prtre nomm _Arius_. L'vque
Alexandre, en parlant de la Trinit, avana que le fils tait coternel
et _consubstanciel_ avec le pre et son gal en dignit. Arius lui
opposa cet argument; _si le pre a engendr le fils, celui qui est
engendr doit avoir eu un commencement de son existence; d'o il suit
qu'il y eut un temps o le fils n'existait pas_. Arius en concluait que
le fils tenait sa substance de choses non existantes. D'un autre ct
Arius, au dire de l'vque Alexandre, prtendait qu'il y avait eu un
tems o il n'y avait pas de fils de Dieu, et que celui qui n'existant
pas auparavant avait exist par la suite, devait tre regard sur le
pied des hommes ordinaires, et par consquent tait d'une nature
changeante et susceptible de vices ainsi que de vertus. Selon Arius la
doctrine d'Alexandre tait que Dieu a toujours t et que son fils a
toujours t, que le pre et le fils sont coternels, que le fils
coexiste avec Dieu sans tre engendr, ayant t engendr de toute
ternit, c'est--dire, engendr, sans tre engendr; que Dieu n'tait
point avant son fils, pas mme en ide ou dans aucun point du tems,
tant toujours Dieu et toujours fils. V. _Chandler dans son
introduction, pag. 22 et 23_.

Cette dispute, galement intelligible de part et d'autre, galement
difiante et instructive, fut l'occasion des violences, des
perscutions, des massacres les plus atroces, et fit verser des flots de
sang. De notre temps on a vu encore bien des combats au sujet de la
Trinit, mais les combattans, quoique trs acharns les uns contre les
autres, n'ayant point d'autres armes que leurs langues et leurs plumes,
n'ont gure pu se faire d'autre mal que de s'injurier, de se calomnier,
de s'outrager rciproquement.

Le lecteur pourra facilement imaginer combien les disputans pouvaient
tre clairs sur les matires pour lesquelles ils s'entrgorgeaient les
uns les autres. Cependant il est bon de faire voir combien leurs
disputes taient entendues par le peuple qui y prenait un trs vif
intrt: il est pourtant  prsumer que le vulgaire le plus grossier
tait pour l'ordinaire autant au fait des questions que ses thologiens
les plus profonds.

Aprs que quelques vques eurent pieusement condamn Dioscore, vque
d'Alexandrie, ils s'occuprent du soin d'tablir la foi, conformment au
symbole de Nice, aux opinions des pres,  la doctrine de Saint
Athanase, de Saint Cyrille, de Saint Basile, de Saint Grgoire, de Saint
Lon; en consquence il fut dcid que Jsus-Christ tait vrai Dieu et
vrai homme, consubstanciel au pre quant  sa divinit, et
consubstanciel  nous quant  son humanit; qu'il fallait reconnatre
qu'il tait compos de deux natures sans mlange qui ne pouvaient se
convertir l'une dans l'autre, et pourtant indivisibles et insparables;
qu'il n'tait point permis  personne d'avancer, d'crire, de penser,
d'enseigner aucune doctrine contraire; etc. Cette dcision fut suivie
des acclamations du peuple, qui cria _que Dieu bnisse l'empereur, que
Dieu bnisse l'impratrice! Nous croyons ce que croit le pape Lon. Nous
condamnons et nous damnons ceux qui divisent ou qui confondent les deux
natures. Nous croyons comme Cyrille; que le nom de Cyrille soit
immortel. C'est ainsi que croient les Orthodoxes; anathme  quiconque
ne croit pas de mme_. Voyez l'_introduction de M. Chandler, pag. 47_.

Il suffira de rapporter encore un exemple de cette nature que nous
fournit le commencement de ce sicle. Une portion du clerg de quelques
cantons de la Suisse ayant dress les articles d'un formulaire appel
_le Consensus_, il s'leva de grands dbats et des troubles  son sujet.
Il est constant, dit l'auteur que je cite, que la plupart des fauteurs
ainsi que des ennemis de ce formulaire ne l'avaient ni vu ni lu, et que,
s'ils en eussent pris lecture, ils ne l'auraient point entendu;
cependant on en fut si allarm dans le pays de Vaud que l'effroi n'et
pas t plus grand si l'ennemi et t sur la frontire. Le peuple
croyait que ce _Consensus_ tait un homme de la Suisse Allemande qui
venait pour dposer les prdicans du pays de Vaud, et pour introduire
une nouvelle doctrine. Durant ce trouble on envoya quelques dputs de
Berne  Lausanne pour rtablir la paix, et ceux-ci ayant pris pour
secrtaire un homme fort grand et fort maigre, on prit celui-ci pour le
_Consensus_, et il fut souvent en danger d'tre assomm par la populace
des villages qui ne faisaient que le huer en disant, _voil le
Consensus; c'est ce grand vilain-l qui est le Consensus_. Les femmes
pleuraient dans les rues, comme si elles eussent perdu tous leurs biens
et leur libert. Dans la ville de Lausanne, la consternation fut aussi
grande que si tous les habitans eussent t condamns  la mort. Voy.
_l'tat et les dlices de la Suisse, tome IV, pag. 355 et suivantes_.

Quelque pitoyables ou ridicules que ces disputes doivent paratre  tout
lecteur sens; quelque inintelligibles qu'elles paraissent  d'autres,
elles n'ont pas laiss ainsi que bien d'autres querelles tout aussi
obscures, de servir de prtextes  des cruauts atroces depuis la
fondation du christianisme. Pour peu que l'on soit au fait de l'histoire
ecclsiastique, l'on saura que les chefs de la dispute dans ces
controverses insenses, et que les principaux acteurs des sanglantes
tragdies qui se passrent dans l'glise primitive au sujet des opinions
religieuses et de la diversit des formes du culte, ont communment
mrit le titre de _Saints_ et de _Pres de l'glise_. Si nous examinons
impartialement et sans prjug la conduite de la plupart de ces grands
saints et bien d'autres qui ont pass pour des lumires de l'glise,
tandis qu'on aurait d les regarder comme les brandons de la discorde;
nous serons forcs de reconnatre qu'ils taient des hommes trs pervers
et trs mchans  tous gards, et sur-tout des perscuteurs trs
virulens; leur prtendu zle pour la religion, loin d'amortir en eux
l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie, la noirceur et la cruaut, ne
faisait qu'enflammer ces passions en eux et les faire clater sans
pudeur et sans retenue. Il y a tout lieu de croire que ces grands
hommes, ainsi que la plupart de leurs successeurs, ont plutt regard la
religion comme un moyen de satisfaire leur vanit et leur cupidit que
de se procurer la saintet.

On nous dira peut-tre que beaucoup de ces querelleurs ou de ces saints
ont souffert le martyre. Nous en conviendrons; mais il parat vident
qu'ils manquaient de charit et de beaucoup d'autres vertus chrtiennes;
dans ce cas  quoi pouvait-il leur servir de laisser brler leur corps?
Le martyre seul ne prouve point qu'ils aient t des gens de bien; il y
a tout lieu de croire que l'orgueil et le dsir de passer pour des
saints ou d'acqurir une haute rputation furent les motifs de leur
conduite; ou bien peut-tre espraient-ils que leurs souffrances les
aideraient  expier les crimes dont ils se sentaient coupables et leur
vaudraient des rcompenses. Il peut encore se faire que la chaleur de
leur tempramment et beaucoup de part  leur conduite; en effet
beaucoup d'hommes trs mchans sont devenus martyrs, mme pour des
bagatelles ou dans de mauvaises causes. L'athisme lui-mme eut ses
martyrs, et l'on rapporte de Philoxne que les menaces des tourmens les
plus rigoureux ne purent jamais l'engager  louer les mauvais vers d'un
tyran. M. de la Loubere nous apprend que lorsque le prince Tartare qui
rgnait  la Chine en 1687, voulut forcer les Chinois  se raser la tte
 la faon des Tartares, un grand nombre de ces Chinois aima mieux
mourir que de se conformer  cet ordre. Les Bonzes de ce mme pays
s'enferment dans des chaises  porteurs remplies de cloux dont la pointe
est tourne en dedans, et s'infligent beaucoup de tourmens semblables,
uniquement pour exciter l'admiration et la charit du vulgaire.

Des philosophes indiens se sont brls eux-mmes pour acqurir de la
rputation; les femmes de l'Indostan vont avec la plus grande gat se
brler vives sur les corps de leurs maris dcds, le tout parce que
c'est une coutume tablie dans ces contres.

Joignez  cela que nous ne devons pas supposer que tous les saints qui
furent mis  mort sous les empereurs romains aient t  proprement
parler des martyrs du christianisme; on sait trs bien que plusieurs
d'entre eux ont t punis pour des attentats contre le gouvernement, et
que beaucoup d'autres le furent parce qu'ils avaient excit la populace
 dmolir les temples des paens ou  commettre d'autres dsordres trs
contraires au repos de la socit.




SECTION VII.

De plusieurs saints trs orthodoxes et pres de l'glise qui ont t de
violens perscuteurs.


Aprs avoir rapport quelques-uns des articles sur lesquels les
chrtiens ont eu de violentes disputes; aprs avoir montr combien ces
articles ont t entendus par les disputeurs et par ceux qui se sont
crus intresss dans ces querelles; aprs avoir fait voir quelle espce
d'hommes taient les chefs les plus zls et les plus dvots qui les
excitaient, nous allons continuer  mettre sous les yeux du lecteur
quelques exemples des perscutions atroces et des cruauts rvoltantes,
qu'un grand nombre de ceux qui s'appellent des chrtiens ont exerc les
uns contre les autres  l'occasion de leurs opinions diverses.

Si l'on voulait entrer dans le dtail de ces infamies, on serait oblig
de transcrire des volumes immenses de martyrologes, l'histoire
ecclsiastique tout entire, les lgendes, les vies des pres et des
saints, ouvrages remplis d'exemples de cruaut religieuse: on y
trouverait des traits qui feraient frmir les lecteurs en qui le
fanatisme n'a point totalement teint les sentimens d'humanit.

On se bornera donc ici  rapporter en peu de mots quelques-uns de ces
actes de frocit. En effet, si l'on pouvait admettre l'hyperbole de
Saint Jean, l'on pourrait dire que le monde serait trop petit pour
contenir les livres o l'on raconterait fidlement tous les dtails des
cruauts exerces par ceux qui ont l'impudence de se dire les disciples
de Jsus-Christ.

On a dj fait observer que les querelles et les disputes ont commenc
ds les premiers instans du christianisme, et que les aptres eux-mmes
ne furent point d'accord entr'eux; par la suite les chrtiens,  mesure
qu'ils eurent plus de pouvoir et de libert, firent clater plus
hardiment leur cupidit, leur orgueil, leur ambition, leur frocit, et
se permirent des violences qui font rougir la raison.

Jusqu'au tems de Constantin, qui fut le premier empereur chrtien, les
chrtiens tant sous le gouvernement des payens furent obligs de s'en
tenir  se maudire, s'injurier, se dchirer et mme avec raison les uns
les autres; mais  peine eurent-ils obtenu la permission de se
perscuter d'une faon plus efficace, qu'ils profitrent de cette fatale
libert pour s'excommunier, se bannir, s'emprisonner, se tourmenter et
se mettre rciproquement  mort. Indpendamment des essaims d'hrtiques
qui s'levrent, qui soutinrent les opinions les plus absurdes, les plus
monstrueuses, qui se rendirent coupables des crimes les plus contraires
aux moeurs, l'glise fut encore divise en deux partis principaux,
distingus par les noms d'_Orthodoxes_ et d'_Ariens_; ceux-ci furent
dclars hrtiques par les premiers[27].

  [27] L'on a observ au sujet des hrtiques et des sectaires en
    gnral que moins ils diffraient entr'eux dans leurs opinions, plus
    ils avaient d'antipathie les uns pour les autres. C'est apparemment
    la mme raison qui fait que quelques hommes ont une aversion plus
    marque pour les singes que pour tous les autres animaux.

Selon que ces deux cabales jouirent alternativement du pouvoir ou eurent
les empereurs de leur ct, elles perscutrent leurs adversaires avec
toute la fureur et la rage que le fanatisme peut exciter. Il est
sur-tout bon de remarquer que les Orthodoxes furent bien loigns de
donner des exemples de douceur  leurs adversaires; quoiqu'ils se
plaignissent trs amrement de la cruaut des Ariens quand ceux-ci
prenaient le dessus, et quoique Saint Athanase assurt que la
perscution tait une invention diabolique, cependant les Orthodoxes ne
mettaient aucunes bornes  leurs furies quand ils devenaient les plus
forts, et mme ce furent eux qui les premiers dcernrent la peine de
mort contre ceux qui diffraient de leurs opinions religieuses; enfin
les hommes les plus distingus des deux partis, furent communment les
perscuteurs les plus cruels.

Saint Athanase, qui occupait un rang trs distingu dans l'glise et qui
se fit remarquer par son zle ardent pour la foi Orthodoxe, ne se
distingua pas moins par son esprit turbulent, perscuteur, et par ses
actions cruelles. Ce prlat remuant fut dpos plusieurs fois pour ses
crimes normes et ses pratiques sditieuses; son rtablissement fut
communment accompagn de tumultes et de massacres, excits par lui-mme
ou par ses adhrens.

Plusieurs vques et prtres, qui s'taient dclars pour le parti
orthodoxe, accusaient ce grand saint auprs de l'empereur, d'tre par sa
conduite emporte, l'auteur de tous les troubles de l'glise; on lui
imputait d'avoir fait fustiger, mettre dans les fers et mme assassiner
quelques-uns de ses adversaires. Ce saint homme se rendit aussi coupable
de calomnie: il fut accus d'avoir suborn de faux tmoins pour dtruire
ses ennemis, et entr'autres Eusbe de Nicomdie; en effet il engagea une
femme  dire que ce prlat lui avait fait un enfant, fausset qui fut
dcouverte au concile de Tyr. Ce grand docteur fut encore banni pour
avoir vendu le bl que l'empereur Constantin avait donn pour la
subsistance des pauvres d'Alexandrie, dont il tait vque. La conduite
de cet homme nous prouve qu'il est trs possible de montrer beaucoup de
zle, mme pour la religion orthodoxe, de disputer avec beaucoup de
subtilit sur les points les plus abstraits de la thologie, de se
rendre fameux par un symbole, et d'tre en mme tems un sclrat dcid.

Si Dieu dfendit  David de btir le temple des juifs, parce qu'il avait
vers le sang,  combien plus forte raison un perscuteur aussi
sanguinaire que Saint Athanase, tait-il peu propre  difier l'glise
chrtienne?

Cependant ce Saint abominable ne fut pas  beaucoup prs le seul qui
exert des perscutions sanguinaires. St. Chrysostme, ainsi nomm 
cause de son loquence extraordinaire, se fit remarquer par son humeur
turbulente. St. Cyrille, Dioscore et bien d'autres le secondrent avec
chaleur dans ses excs et dans ses entreprises dtestables. Le premier
(St. Jean Chrysostme) fit prouver de trs-grandes violences aux
vques ses confrres; il les dposait d'une faon purement arbitraire,
il en substituait d'autres en leur place contre le voeu des peuples; il
alla jusqu' insulter l'impratrice Eudoxie. Il excita un soulvement
contre les Goths dans la ville de Constantinople; l'on fut sur le point
de faire mettre le feu au palais imprial et d'assassiner l'empereur; ce
tumulte se termina par le massacre de tous les soldats Goths, dont on
brla l'glise avec un grand nombre de ceux qui s'y taient rassembls
pour y chercher un asile; on les y enferma pour les empcher d'chapper.

Le second de ces saints, c'est--dire, St. Cyrille, vque d'Alexandrie,
ne fut ni moins cruel ni moins tyran que le premier: il employa tout son
pouvoir pour craser tous ceux qu'il nommait hrtiques, s'arrogeant une
autorit illgitime, et osant mme insulter le gouverneur de la ville,
plac par l'empereur. Il commit par lui-mme et fit commettre par
d'autres les violences les plus abominables; ses adhrens et son clerg
assassinrent, de la faon la plus barbare, une femme vertueuse remplie
de science et de beaut, appelle _Hypatia_; ces forcens l'ayant
rencontre au sortir d'une visite, la saisirent, l'arrachrent de sa
voiture, la tranrent dans une glise, la dpouillrent toute nue,
l'corchrent toute vive, la dchirrent ensuite en pices, et finirent
par rduire son corps en cendres.

Dioscore, successeur de Cyrille, s'empara d'une grande somme d'argent
donne par une femme de qualit aux hpitaux et aux pauvres d'gypte, et
fit transporter dans ses propres greniers le bled que l'empereur
accordait annuellement, pour la subsistance des pauvres chrtiens de
Lybie, o il ne venait point de grains, il le garda tandis que ces
malheureux mouraient de faim; il attendit une grande disette pour le
vendre  un prix exorbitant, sans en donner un grain aux pauvres. Il se
conduisit en vrai tyran  l'gard du peuple d'Alexandrie; sans aucun
scrupule il se saisissait des biens, il faisait brler les maisons, il
faisait abatre les arbres et dtruire les jardins; il tenait  sa solde
une troupe de spadassins dont il se servait pour faire assassiner,
tantt publiquement et tantt en secret, ceux qui avaient le malheur de
lui dplaire.

Les Ariens ne le cdrent point en injustice et en cruaut aux vrais
croyans; leurs vques furent aussi turbulens, aussi cruels, aussi
inhumains que les premiers. Un exemple suffira pour en convaincre;
l'auteur de la vie de l'empereur Julien, nous dit que George, vque
d'Alexandrie, avait t tir de la lie du peuple; il fit d'abord le
mtier de parasyte, ensuite il fut plac dans les fermes de l'empereur,
o il s'appropria les sommes qui passrent par ses mains;  la fin,
aprs beaucoup d'aventures, le parti des Ariens le jugea digne de
remplir le second sige de l'glise; il ne possdait ni les vertus d'un
vque, ni aucune bonne qualit; il tait entreprenant, audacieux, sans
pudeur et sans piti. Quand il fut en place, son faste, sa cruaut et sa
rapacit l'auraient fait prendre pour un payen, s'il n'et pill les
temples, car c'tait dans cette dvotion lucrative que tout son
christianisme consistait. Les Orthodoxes le dtestaient comme un ennemi
sanguinaire, et tout le monde comme un voleur, un oppresseur, un
sclrat; les gens en place taient forcs de se rendre les ministres de
ses tyrannies de peur d'en devenir les victimes. Ce portrait est
confirm par Ammien-Marcellin, et par les historiens ecclsiastiques
Sozomne, Socrate, Thodoret; ce dernier dit, en parlant de George, que
c'tait un vrai loup, et qu'il dvorait ses brebis avec plus de cruaut
qu'un loup, un ours, ou un lopard n'aurait pu faire.

Plusieurs autres Ariens ont imit la conduite de ce prlat. Lorsqu'on
dposait des vques Orthodoxes pour les remplacer par des Ariens, ces
changemens taient pour l'ordinaire accompagns d'une infinit de
massacres. L'empereur Julien n'avait-il donc pas raison de dire, qu'_il
n'y avait pas de btes froces plus acharnes contre les hommes, que les
chrtiens l'taient les uns contre les autres_? Il parat que l'empereur
Jovien tait au fait du caractre d'un grand nombre d'entre eux, et du
principal objet de leur dvotion, lorsqu'il disait _qu'ils n'adoraient
point Dieu, mais la pourpre_. Ammien-Marcellin, auteur payen, en
rapportant les combats sanglans qui se livraient  Rome, quand il
s'agissait de l'lection d'un vque, s'appercevait bien du but que se
proposaient les candidats, lorsqu'il dit, _livre XXII, chap. V_, qu'il
n'tait pas surprenant que des hommes qui ne cherchaient que des
grandeurs humaines, combatissent avec autant de chaleur et d'animosit,
pour obtenir cette dignit, v que quand ils l'avaient obtenu, ils
taient srs de s'enrichir par les offrandes des dames, de pouvoir se
montrer avec clat, de se faire admirer par la magnificence de leurs
quipages, de leurs festins somptueux, et par un luxe et une profusion
qui surpassaient ceux des princes souverains.

Grotius n'a-t-il donc pas raison de dire que celui qui lit l'histoire
ecclsiastique, n'y trouve rien que les vices et les crimes des vques?
En effet comme cette histoire ne prsente que les dtails des disputes
insenses sur des points ridicules, inintelligibles et absurdes entre
les chefs de l'glise, et des perscutions atroces qu'ils faisaient
rciproquement prouver, on pourrait dire que la satyre la plus
sanglante qui ait jamais t faite contre l'glise, c'est l'histoire de
l'glise.




SECTION VIII.

De la puissance du clerg, et de la tyrannie de l'vque de Rome.


Ce ne fut que lorsque l'empire romain, qui renfermait la plus grande
partie du monde, fut presqu'entirement converti  la religion
chrtienne, que l'glise qui avait t longtems militante parvint aux
honneurs du triomphe; cependant le clerg, et en particulier l'vque de
Rome, n'arrivrent point encore  ce degr de puissance dont ils ont
joui par la suite.

En effet, quoique peu de tems aprs l'tablissement du christianisme
dans l'empire, plusieurs empereurs accordassent au clerg un pouvoir
trs considrable, nanmoins celui-ci fut souvent contenu par la
puissance souveraine, qui l'empcha de faire tout le mal dont il tait
capable, et de donner un libre cours  son humeur cruelle et
intolrante. Cependant peu aprs l'vque de Rome parvint  se faire
reconnatre vque _universel_ ou _oecumnique_; pour lors il se mit
non-seulement au-dessus des princes, des rois, des empereurs, mais
au-dessus de Dieu lui-mme[28]. Non-seulement il fit la loi aux
souverains, mais mme il les dposa suivant son caprice, il s'en servit
comme de marche-pieds[29]; il leur imposa des chtimens ignominieux, il
les fit prir[30], lorsqu'ils refusrent de plier sous ses volonts
tyranniques. Bien plus, autant qu'il dpendit de lui, il se mit
au-dessus de Dieu lui-mme; il dtrna le tout-puissant en s'arrogeant
un pouvoir sur les consciences des hommes, sur lesquelles il n'y a que
Dieu seul qui ait des droits.

  [28] Hostiensis assure que la dignit sacerdotale est 7644 fois au
    dessus de la dignit royale, vu que c'est la proportion de grandeur
    qui se trouve entre le soleil et la lune.

  [29] En 1169, le pape Alexandre III mit le pied sur la gorge de
    Frdric Barberousse, en citant en mme tems ces paroles du pseaume,
    _super aspidem et basilicum ambulabis, etc._

  [30] Le pape Grgoire VII obligea l'empereur Henri IV, durant un froid
    trs rigoureux, de rester pendant trois jours expos aux frimats et
    aux injures de l'air dans la cour du chteau du Modnois, revtu
    d'un sac et pieds nuds, sans boire ni manger; et en cette posture il
    fut forc d'implorer sa misricorde; ce ne fut qu' ces conditions
    que le pape consentit  l'admettre dans le sein de l'glise. Clment
    IV conseilla la mort du jeune Conradin. Clment V fit empoisonner
    l'empereur Henri VI dans une hostie. En 1249, Innocent VI avait
    suborn un assassin pour tuer Frdric. Durant ces dbats il n'y eut
    pas moins de 78 batailles livres entre les partisans des papes et
    les empereurs, leurs lgitimes souverains.

Ce despotisme insolemment usurp par le pape ne servit qu' rpandre des
terreurs, des calamits, des cruauts religieuses, d'abord dans toute la
chrtient, et ensuite jusqu'aux extrmits de la terre; les Indiens
sauvages furent eux-mmes forcs de boire dans la coupe de la
perscution qui leur fut prsente par les chrtiens dvots.

Aussi tt que quelques-uns des sujets d'un prince chrtien refusaient
d'admettre les dogmes absurdes et anti-chrtiens, ou d'adopter les
pratiques ridicules et idoltres, imposes par ce pontife despotique ou
par ses ministres insolens, le prince recevait l'ordre de les forcer 
la soumission; quand les peuples demeuraient opinitres, c'est--dire,
quand ils persistaient  croire et  agir suivant leurs consciences, ces
princes taient obligs, sous peine d'tre excommunis et privs de
leurs tats, de se rendre les vils instrumens d'un prtre, de devenir
les infmes perscuteurs de leurs propres sujets, de venger l'glise par
des bannissemens, des supplices, des assassinats, des croisades, etc.
Ainsi les princes furent rduits  la fcheuse alternative d'affaiblir
leurs tats, en bannissant ou dtruisant un grand nombre des plus utiles
et peut-tre des meilleurs de leurs sujets, et mme d'agir souvent
contre leur propre conscience, ou bien ils coururent le risque d'tre
chtis eux-mmes par un pontife cruel, d'tre privs de leurs
couronnes, d'tre assassins par quelque sujet dvot et fanatique,
d'tre dtrns par quelque prince tranger, anim par le pape  sa
destruction.

Lorsque des nations ou leurs chefs refusrent de reconnatre la
suprmacie ou la souverainet de ce _serviteur des serviteurs de Dieu_,
c'est--dire, de ce roi des rois; lorsque des princes et des peuples
furent assez impies pour refuser de se soumettre aux ordres de ce
pontife arrogant, ou de regarder ses dcrets comme des oracles divins,
ils furent dclars hrtiques, ils furent livrs  Satan, et leurs
tats furent adjugs  quelque prince plus soumis au pape,  qui
celui-ci permit de s'en emparer par la force des armes.

C'est ainsi que le pape Sixte V en usa  l'gard de la reine Elisabeth
et de notre nation; il les dclara hrtiques, il les condamna aux
flammes ternelles, il excita et soudoya Philippe II, roi d'Espagne,
pour qu'il entreprt la conqute de ce royaume, et si le succs et
rpondu aux dsirs du trs saint pre, il et joui de la souverainet de
notre le en rcompense de ses peines.

Parmi les exemples sans nombre que l'on pourrait rapporter de la
conduite tyrannique et cruelle des papes  l'gard des souverains qui
rsistaient  leurs ordres quand ces pontifes voulaient qu'ils
tourmentassent et gorgeassent leurs propres sujets, nous choisirons
l'exemple de Raymond, comte de Toulouse, et de son fils. Ce prince ayant
t press par le pape Innocent III de bannir les Albigeois de ses
tats, o ils taient en trs grand nombre, sur le refus que fit le
comte de se priver d'une si grande quantit de sujets, ou mme de les
tourmenter, le pape le fit excommunier et fit absoudre tous ses sujets
du serment de fidlit; de plus il autorisa tout prince catholique de
lui faire la guerre, de lui courir sus, et de s'emparer de ses terres.
Pour rendre ces dispositions plus efficaces, on leva une arme de
croiss, c'est--dire, d'une espce de _janissaires_ de l'glise, pour
marcher contre Raymond. St Dominique se mit  la tte de ces dvots
brigands. Le comte, effray de la sentence pontificale et de l'arrive
des croiss, promit de se soumettre et tenta de se rconcilier avec
l'glise; mais le pape ne voulut y consentir qu'a condition que le comte
serait men  la porte de la cathdrale d'Agde, que l il jurerait
d'obir aux ordres de la sainte glise romaine; aprs quoi le lgat du
pape lui ayant pass une tole au col le trana dans l'glise, et aprs
l'avoir rudement fustig lui donna l'absolution; cependant le comte
avait t si maltrait et son corps tait devenu si enfl, qu'il ne put
point sortir par la mme porte par o il tait entr; il fut oblig de
prendre une autre route pour aller subir le mme traitement  Castres.

Nonobstant cette rconciliation du comte de Toulouse, l'arme des
croiss attaqua par-tout les hrtiques, s'empara de leurs villes, les
remplit de carnage et d'horreurs, et brla le plus grand nombre des
prisonniers. En 1209, Bziers s'tant rendu, tous les habitants furent
passs au fil de l'pe, et la ville fut rduite en cendres;  la prise
de cette place, les croiss sachant qu'il y avait un grand nombre de
catholiques parmi les hrtiques, furent incertains de ce qu'ils
devaient faire. Mais Arnaud, un saint abb de l'ordre de Cteaux, leur
dit de _tuer tout le monde, vu que Dieu saurait bien dmler les siens_.
Sur l'ordre de ce moine, les soldats gorgrent tout le monde sans
distinction.

Plusieurs villes du mme pays subirent le mme sort; il y eut des
milliers d'hommes qui furent pendus, brls, enterrs tout vivans. Dans
une ville des environs de Toulouse on en pendit cinquante, et quatre
cents furent consums par le feu. On jetta dans un puits, que l'on
remplit ensuite de pierres, une dame d'une illustre maison, soeur du
gouverneur de Lavaur. A Castres de Termes, l'on jetta Raymond de Termes
en prison, et l'on brla dans un grand feu sa femme, sa soeur et sa
fille, ainsi que plusieurs autres dames  qui l'on ne put faire
embrasser la religion catholique.

Aprs la mort du comte de Toulouse, son fils eut le courage de rsister
 la tyrannie du pape, il se remit en possession des tats de son pre,
et les dfendit avec beaucoup de valeur; mais le pontife romain ayant
fait prendre les armes au roi de France, celui-ci contraignit le comte
de se soumettre et de subir une punition aussi rigoureuse que son pre.
Sur quoi St. Bernard s'cria que c'tait un saint spectacle de voir un
aussi grand personnage, qui avait pu si long-tems rsister  tant de
nations puissantes, conduit dpouill de ses vtemens, et pieds nuds 
l'autel!

Quoique ces princes osassent rsister au pape et dsobir  ses ordres,
ce pontife insolent trouvait dans presque tous les autres souverains
catholiques des esclaves et des bourreaux, prts  servir ses caprices
et son odieuse tyrannie. Les rois de France et d'Espagne, n'ont point
rougi de se prter un grand nombre de fois  ses fureurs et se sont
distingus par le zle imbcile avec lequel ils ont, par complaisance
pour un prtre hautain, et pour un clerg ambitieux, banni, perscut,
massacr une multitude de sujets utiles et vertueux.

Notre reine Marie, princesse en qui la superstition avait totalement
touff les sentimens de compassion et d'humanit si naturels  son
sexe, fit gorger avec la dernire barbarie une foule de ses sujets.
Ceux qui voudront s'instruire en dtail des cruauts exerces sous le
rgne de cette princesse sanguinaire, les trouveront dans _Fox_ et dans
d'autres crivains, o ils liront des choses qui leur feront horreur.
Cette reine nous prouve les effets terribles que la dvotion peut
produire, lorsqu'elle se trouve combine avec un tempramment cruel.

Les rois de France ne l'ont cd  personne dans l'obissance qu'ils ont
eue pour les ordres du trs saint pre. On sait les guerres civiles que
l'intolrance des catholiques romains fit clore dans ce royaume; on se
rappelle en frmissant l'horrible massacre que Charles IX fit faire dans
sa capitale, de prs de cent mille de ses sujets, dont il avait attir
plusieurs  sa cour sous prtexte de se reconcilier avec eux. Ce roi
superstitieux n'eut-il pas l'infamie de tremper ses propres mains dans
le sang des hrtiques, sur lesquels il tirait des fentres de son
palais? Le pontife des Romains, renonant  toute pudeur, ne rendit-il
pas des actions de grces solennelles au Dieu des misricordes, pour le
massacre odieux commis par les ordres du fils an de l'glise, qui
venait d'immoler tant de victimes  la frocit sacerdotale?

Cependant les rois ne trouvent grce aux yeux de ce pontife hautain, que
quand ils se rendent ses esclaves et ses bourreaux. Nous voyons presque
dans le mme tems Henri III assassin par un moine; cet assassinat
prconis comme une action louable, l'assassin regard comme un martyr
par le pape. L'histoire de France nous montre pendant environ un
demi-sicle ce royaume inond du sang des protestans, sur lesquels des
princes aveugles exeraient les vengeances du trs saint pre, et la
cruaut religieuse dans toute son atrocit. Jusqu'au rgne d'Henri IV,
il prit dans les guerres de religion plusieurs millions d'hommes, et
enfin ce monarque, justement chri des Franais, succomba lui-mme sous
les coups d'un fanatique, arm par des jsuites qui prchrent de tout
tems la cruaut, la perscution et le massacre des rois.

Dans des tems postrieurs Louis XIV se montra le digne fils de l'glise:
aprs avoir dsol toute l'Europe par ses conqutes, ruin son royaume
par ses folles entreprises et ses profusions, brav le ciel et
scandalis la terre par ses dbauches et ses adultres, il crut tout
expier en perscutant, en bannissant, en faisant tourmenter des milliers
de protestans. On prtend que sa frocit religieuse fora huit cent
mille mes de s'expatrier pour chapper aux prisons, aux galres, aux
massacres que ce monarque trs chrtien destinait aux plus consciencieux
de ses sujets. Tels ont t en France les effets de la cruaut envenime
par la religion [31].

  [31] Je tiens de personnes trs digne de foi que sous le ministre
    pacifique du cardinal de Fleuri, qui passait pour un homme trs
    doux, la cour de France a fait expdier plus de quatre-vingt mille
    lettres de cachet, pour emprisonner et tourmenter la secte des
    _Jansnistes_.

Il parat cependant que les rois catholiques d'Espagne l'ont emport sur
tous les autres par l'obissance servile qu'ils ont eue pour le pape et
par la cruaut dans laquelle ils ont surpass tous les autres princes
chrtiens. En effet les Espagnols ont depuis long-tems mrit d'tre
regards comme la nation la plus dvote et la plus religieuse de
l'Europe, suivant le sens qu'on attache vulgairement a ces mots dans la
chrtient: pour parler plus exactement, cette nation, autrefois
gnreuse et libre, est devenue la plus abjecte, la plus stupide, la
plus ignorante, la plus superstitieuse, et consquemment la plus
cruelle. Les rois d'Espagne ayant depuis long-tems form le projet
d'extirper l'hrsie, c'est--dire, les opinions peu conformes  celles
de l'glise romaine, s'y prirent d'une faon trs courte pour y
parvenir; ils proposrent  leurs sujets la religion catholique ou la
mort. Cette mthode leur a si bien russi que les provinces-unies des
Pays-Bas se sparrent entirement de la monarchie espagnole; toute la
puissance de Philippe II fut force d'chouer contre les habitans de
quelques marais; ce profond politique puisa ses trsors immenses sans
aucun fruit, sinon de maintenir la religion romaine bien pure,
c'est--dire, bien ignorante et bien absurde, dans ses tats dpeupls,
appauvris, dvors par des prtres et des moines, dont le crdit est
assez grand pour commettre impunment tous les crimes, et mme pour
soulever les peuples  volont contre l'autorit souveraine, si elle
manquait d'obissance pour le clerg.

Philippe II trouva dans le duc d'Albe un fidle ministre de ses fureurs.
Ce bourreau sanguinaire fit mourir des milliers d'hommes dans les
supplices, sans compter ceux qui prirent dans les combats. Sa
rputation tait si bien tablie, que ds qu'on sut qu'il devait venir
gouverner les Pays-Bas, plus de cent mille familles les abandonnrent
pour se soustraire  la cruaut de ce dvot ministre des vengeances du
St.-Pre. Dans la vue de rprimer des excs commis par les protestans
que la violence avait irrits, l'on rigea un tribunal que cet odieux
gouverneur nomma le _Conseil des troubles_. Un Espagnol, nomm Jean de
Vargas, en fut dclar prsident; celui-ci, secondant merveilleusement
les vues du duc d'Albe, donna son opinion dans un latin digne d'un
superstitieux ignorant. _Hretici fraxerunt templa, boni nihil fecerunt
contra, ergo debent omnes patibulari_: les hrtiques ont dmoli les
glises, les bons ne s'y sont point opposs, il faut les pendre tous.

Dans une autre occasion, un homme ayant t accus, fut condamn  la
mort sans avoir t ni entendu ni examin. Peu de tems aprs on
dcouvrit l'innocence de ce malheureux, et les juges montrant du chagrin
de ce qui tait arriv, Vargas leur dit _qu'ils n'en devaient point tre
fchs, parce que l'innocence de cet homme tournerait au profit de son
me_[32]. Un autre membre du mme tribunal, nomm _Hessels_, avait
coutume de s'endormir pendant qu'on jugeait les accuss, et lorsqu'il se
rveillait, il criait, en se frottant les yeux, _au gibet, au gibet!_

  [32] V. Histoire des Provinces-Unies par Le Clerc, tom. I, pag. 14. En
    l'an 1562, J. Troude, avocat protestant, fut dcapit  Toulouse,
    en France, par arrt du parlement, quoiqu'on ne le trouvt point
    coupable; et voici ce qu'on lui dit: _M. Troude, la cour ne vous
    trouve aucunement coupable, cependant bien inform de l'intrieur de
    votre conscience, et sachant trs bien que vous auriez t trs
    charm que ceux de votre malheureuse et rprouve religion eussent
    remport la victoire, elle vous condamne  avoir la tte tranche et
    tous vos biens sans exception confisqus._ V. l'Histoire
    ecclsiastique des glises reformes du royaume de France. _Tome
    III, liv. 10, pag. 33 et 34_.

    Il parat que le parlement de Toulouse actuel n'a point dgnr de
    l'injustice, du fanatisme et de la frocit de ses prdcesseurs. Ce
    tribunal, vraiment digne de la ville o l'inquisition fut tablie
    pour la premire fois, condamna, comme toute l'Europe le sait, sans
    aucune preuve juridique, le malheureux _Jean Calas_, protestant, 
    tre rompu vif, pour avoir t vaguement accus d'avoir trangl son
    fils. Le conseil d'tat de France a depuis cass cet infme arrt et
    rhabilit la mmoire de Calas. Mais ses juges excrables et vous 
    l'indignation publique ont eu l'effronterie d'empcher que l'arrt
    du conseil ne sortt son execution. C'est aux soins, aux bienfaits
    et aux sollicitations de l'illustre Voltaire que la famille de Calas
    a t redevable de la justice qui lui a t rendue.

    _Note de l'diteur_.

Telles taient les procdures judiciaires des substituts du duc d'Albe;
quant  lui, il agissait d'une faon plus sommaire, plus arbitraire et
plus cruelle. Il envoyait sans forme de procs les accuss au supplice,
et suivant son caprice il les faisait ou pendre ou dcapiter ou brler;
il en faisait attacher quelques-uns  la queue d'un cheval, les mains
lies derrire le dos, pour les faire conduire au lieu de l'excution;
d'autres furent cartels. En un mot, ce sclrat se vantait d'avoir
fait prir dix-huit mille hommes par la main du bourreau. Parmi ceux-ci
se trouvent les noms clbres des comtes d'_Egmont_ et de _Hoorn_, du
baron de _Batembourg_ et de beaucoup de personnes d'une trs illustre
naissance. Le crime unique des deux premiers tait d'avoir paru pencher
en faveur de la tolrance quoiqu'ils fussent catholiques eux-mmes. Ce
monstre n'pargnait pas mme les femmes: il fit prir sur l'chafaud une
dame de qualit, ge de 84 ans. V. _Le Clerc, hist. des
Provinces-Unies, pag. 15, 17, 38,_ etc.

C'est ainsi que le St.-Pre fut obi et servi par les plus zls et les
plus dvots de ses enfans ou de ses bourreaux; telles sont les cruauts
pieusement exerces par les chrtiens les uns contre les autres.
Cependant les lois les plus sanguinaires, les perscutions les plus
atroces pour des opinions, les guerres civiles les plus cruelles, n'ont
pu contenter la rage insatiable de quelques zlateurs, qui ne semblent
respirer qu'au milieu des flots de sang. Les prtres furent toujours les
conseillers et les instigateurs des scnes les plus horribles que le
christianisme a fait jouer sur la terre. Ces hommes divins nous
apprennent eux-mmes que, dans le fameux _Massacre d'Irlande_, il y eut
cent cinquante-quatre mille protestans d'gorgs par les catholiques; on
n'pargna ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfans; et leur mort
fut souvent accompagne de circonstances si cruelles, que la plume tombe
des mains quand on veut les rapporter. V. _Rushworth's collection, vol.
V. pag. 355_.

Quoique le massacre de la St.-Barthlemy, appell communment le
_massacre de Paris_, n'ait pas cot, peut-tre, la vie  autant de
monde que celui d'Irlande, il fut pourtant accompagn de circonstances
qui doivent le rendre plus odieux que tous les autres[33]. Ce massacre
ne fut pas d  un soulvement subit de la populace, il fut prmdit de
sang froid; concert dans le conseil d'un roi, assist de sa mre, du
duc d'Anjou, qui depuis rgna sous le nom d'Henri III, du cardinal de
Lorraine, du duc de Guise et du comte de Retz. Charles IX n'avait alors
que 22 ans, et son frre, le duc d'Anjou, tait plus jeune que lui;
cependant l'on voit qu' cet ge leur me tait dj mre  la cruaut
religieuse: l'on employa les plus indignes artifices et les plus infmes
trahisons pour attirer  Paris le roi et la reine de Navarre, le prince
de Cond, l'amiral de Coligny et les chefs des protestans. En
consquence, on proposa un mariage entre la soeur du roi et le prince de
Navarre; on parla d'une prtendue expdition dans les pays espagnols,
dans laquelle l'amiral devait commander en chef et avoir sous lui tous
les officiers protestans. Cette expdition n'eut pas lieu, mais le
mariage fut accompli, et l'on profita de cette solennit pour inonder
Paris de sang; celui de la plus haute noblesse coula dans toutes les
rues. Prfixe, dans la vie de Henri-le-Grand, tout vque qu'il tait,
parle de cette journe qu'il appelle _action excrable! qui n'avait
jamais eu et qui n'aura, s'il plat  Dieu, jamais de pareille_. Mais
quoiqu'un prlat catholique condamne cette horrible action, le pape,
comme on l'a dit, n'en jugea pas de mme; il fit publiquement l'loge de
cet outrage fait  l'humanit en prsence des cardinaux de la sainte
glise romaine. Le roi de France lui ayant fait part de ce grand
vnement, le trs saint pre lui en fit ses remercmens, l'en flicita,
l'exhorta de continuer  extirper l'hrsie; ce qui prouve que sa
saintet n'tait point encore contente du nombre des victimes que l'on
venait d'immoler  sa fureur. Peut-tre aussi le pape voulait-il faire
entendre par l qu'il tait  propos d'tablir en France le sacr
tribunal de l'inquisition, qui de toutes les inventions imagines par la
cruaut sacerdotale, fut toujours la plus efficace pour tourmenter les
consciences des hommes. Nous allons donc parler de ce merveilleux
instrument de la cruaut religieuse.

  [33] Ce massacre abominable, ainsi que la rvocation de l'dit de
    Nantes par Louis XIV, ont t depuis quelques annes justifis par
    un prtre excrable, nomm l'_abb de Caveyrac_, qui par l a mrit
    la faveur de plusieurs membres illustres du clerg de France.

    _Note du traducteur._




SECTION IX.

De l'inquisition et de ses cruauts.


Jusqu'au commencement du treizime sicle les princes temporels furent
seuls en droit de faire des lois et des dits pour la suppression des
hrsies et contre les hrtiques; l'excution de ces lois tait confie
aux magistrats civils et aux vques; mais environ vers l'an 1200,
longtems avant les massacres dont nous venons de parler, le pape
Innocent III s'tant aperu qu'il y avait un grand nombre d'hrtiques
en France, surtout  Toulouse et aux environs, et que la plus terrible
des hrsies, celle qui rsistait  l'autorit des papes, tait sur le
point de se rpandre, il vit clairement la source de maux si dangereux
pour lui. Les princes sculiers, soit par une sage politique, soit par
humanit, ngligeaient souvent de punir les hrtiques, de peur de
dpeupler et d'affaiblir leurs tats en bannissant ou en dtruisant de
bons et d'utiles sujets, les magistrats civils n'taient pas toujours
disposs  se servir de leur pouvoir pour tourmenter et opprimer des
chrtiens leurs semblables, des vques mme craignirent quelquefois
d'aller trop loin dans les chtimens des hrtiques et d'en faire un
carnage, qui aurait diminu leurs troupeaux s'ils eussent voulu
totalement extirper les hrsies. En un mot ce pape, voyant que l'on ne
travaillait qu'avec tideur  _l'oeuvre du Seigneur_ (c'est ainsi que
l'impie appellait la perscution), tint conseil avec l'abb de Cteaux
et avec un moine espagnol, appell _Dominique_, qui est devenu un saint
depuis, pour savoir ce qu'il fallait faire afin de prvenir le danger
qu'il craignait.

Ce triumvirat dcida qu'il fallait ter des mains des laques le droit
de perscuter; l'arracher  tous ceux qui s'taient conduits avec tant
de tideur, pour le donner  des ecclsiastiques qui par leur zle se
montreraient dignes de la confiance de l'glise et d'un emploi si saint.
En consquence, on tablit des _inquisiteurs_; Dominique, l'un des
monstres les plus sanguinaires qui aient jamais exist, en fut dclar
le chef, et l'ordre de moines qu'il avait institu s'est depuis
fidlement acquitt des fonctions odieuses imagines par son pieux
fondateur.

Peu de tems aprs l'tablissement de ces inquisiteurs on leur forma un
tribunal sous le nom d'_Inquisition_; par ce moyen la perscution fut
rduite en systme. On leva des difices dans lesquels on mnagea des
appartemens somptueux pour les inquisiteurs, et l'on prpara des prisons
affreuses et des cachots terribles pour les malheureux qui tomberaient
entre leurs mains; on n'oublia pas des bourreaux et des hommes destins
 leur donner la torture; enfin il y eut des hommes pieux qui, sous le
nom de _Familiers du Saint-Office_, se firent un honneur de devenir les
archers et les satellites des inquisiteurs, qui s'engagrent par serment
 les dfendre au pril mme de leur vie. Non contens de cette noble
fonction, ceux-ci se rendirent encore les espions et les dlateurs de
leurs saints matres, et quelque infme que ce mtier puisse paratre en
toute autre circonstance, il devint honorable quand il fut exerc en
faveur de la religion; les plus grands seigneurs, des princes mmes
brigurent cet emploi sublime, et s'en glorifirent dans les pays o cet
infme tribunal est tabli.

Quoique dans ces pays tous les bons catholiques soient obligs
d'informer l'inquisition de tous les crimes dont elle prend
connaissance, cependant ce devoir est enjoint plus strictement encore
aux _Familiers_. C'est ainsi que ce monstre a plus d'yeux qu'_Argus_
pour veiller aux intrts des prtres, et pour s'opposer aux opinions
contraires  celles d'o viennent les trsors du clerg; celui-ci, par
l, comme Bryare, a cent bras pour se dfendre et pour faire une guerre
offensive  ses ennemis.

Outre cette troupe de gens et cet appareil de choses ncessaires pour
conduire  bien l'oeuvre infme et sanguinaire de la perscution; pour
assurer encore plus l'glise contre les attaques des hrtiques, ce
saint tribunal jouit du pouvoir le plus illimit. Par-tout o il est
tabli, les rois et les princes mmes sont soumis  sa juridiction et
ont quelquefois prouv des chtimens de sa part.

La rapacit, l'injustice et la cruaut de ce tribunal ecclsiastique
sont aussi illimits que son pouvoir. Lorsqu'un accus est conduit 
l'inquisition, on commence  le dpouiller de tout et mme de ses
habits; on s'informe ensuite exactement de ses biens tant meubles
qu'immeubles, et pour l'engager  ne rien cler, on lui promet
solennellement que tout lui sera rendu lorsqu'il sortira de la maison en
cas qu'il se trouve innocent; cependant il est rare qu'on lui tienne
parole, surtout s'il est opulent; il est aussi difficile pour un homme
bien riche de sortir de l'inquisition que pour un cble de passer par le
trou d'une aiguille. Si l'on ne tire pas de plein gr les aveux dont les
inquisiteurs ont besoin, ils emploient les menaces et ensuite les
tortures; quand on leur a dcouvert ce qu'on possde, les inquisiteurs
communment font vendre sur-le-champ les biens du prisonnier  l'encan,
parce que, suivant la remarque de M. Dellon, ces sclrats sont d'avance
trs rsolus  ne rien restituer.

Ce tribunal est si injuste que souvent des personnes demeurent plusieurs
mois dans ses prisons sans qu'on leur apprenne le crime dont elles sont
accuses; au lieu de les en instruire, le tribunal leur demande 
elles-mmes si elles savent la cause de leur dtention: comme souvent
les prisonniers l'ignorent, et par consquent ne peuvent la dire, on les
avertit de tcher de se rappeller les crimes dont connat le tribunal du
Saint-Office, et dont ils peuvent s'tre rendus coupables, et on les
conjure _par les entrailles de la misricorde de Jsus-Christ_ (c'est la
formalit), d'en faire une confession pleine et entire, vu que c'est l
le seul moyen de recouvrer leur libert et leur vie. Si par toutes ces
voies l'on ne peut dterminer le prisonnier  confesser ou  s'accuser
lui-mme, l'on a recours aux menaces et aux tortures pour l'y forcer;
quand elles ont t employes sans succs, comme il arrive quelquefois,
on lui laisse entrevoir une partie de ce dont il est accus dans
l'esprance de tirer quelque chose de plus; mais jamais on ne lui fait
connatre ses accusateurs, qui ne lui sont point confronts; par l il
est souvent arriv que des personnes parfaitement innocentes de ce dont
elles avaient t accuses, ont subi les chtimens les plus cruels et
les plus injustes, et mme ont t mises  mort.

Une nouvelle preuve de l'iniquit de cet odieux tribunal, c'est que l'on
y reoit le tmoignage et les dlations des personnes infmes, et mme
de celles qui ont t convaincues de parjure. En un mot telle est
l'indignit et la barbarie de l'inquisition, que non-seulement les maris
sont admis comme tmoins contre leurs femmes dans le cas d'hrsie, mais
encore sont forcs de se rendre leurs dlateurs; par la mme raison les
femmes sont admises  dposer contre leurs maris, les parens contre
leurs enfans, les enfans contre leurs parens; et mme pour y inviter les
enfans on leur promet souvent une portion des biens de leurs parens en
cas que ceux-ci soient convaincus. C'est ainsi que ce tribunal infernal
encourage le parricide, et soudoye les enfans pour les dterminer 
faire expirer leurs parens dans des tourmens affreux. D'o l'on voit
clairement que les crimes les plus atroces, quand on les commet pour le
bien de l'glise, changent de nature, sont sanctifis et deviennent des
actions lgitimes et mritoires.

Les cruauts exerces par ce tribunal, que l'on a l'impit de nommer
_saint_, sont aussi surprenantes que terribles. Il y en a, sans doute,
un grand nombre que l'on a soigneusement drobes  la connaissance du
public; mais il faudrait des volumes pour dcrire ceux que l'on connat,
si l'on voulait en donner des dtails; cependant on a beaucoup crit
l-dessus; quelques ouvrages ont t publis par ceux mmes qui avaient
eu le bonheur de se tirer des mains de ces tigres altrs de sang; on ne
se propose donc ici que de donner une ide de la sclratesse et de la
barbarie de l'inquisition, en faveur des personnes qui n'auraient pas
t  porte de consulter les ouvrages qui traitent de cette matire,
tels que _l'histoire de l'inquisition par Limborch_, de laquelle nous
avons tir la plupart des faits qui sont ici rapports.

Lorsqu'un accus est arrt par ordre de l'inquisition, on le jette dans
un cachot obscur, o il demeure quelquefois pendant des annes entires,
et pour l'ordinaire tout seul; on ne lui fournit aucun livre, pas mme
de dvotion, ni rien de ce qui pourrait contribuer  adoucir ses peines;
au contraire, on s'tudie  les aggraver par tous les moyens
imaginables. Un silence profond rgne dans cette rgion de la douleur;
si un prisonnier rcite ses prires  haute voix, on a la tmrit de se
plaindre, un golier lui ordonne de se taire, et en cas de rcidive il
est battu sans misricorde. Un prisonnier incommod d'une toux, eut
ordre de ne point tousser: comme il rpondit qu'il ne pouvait faire
autrement, il fut tellement battu qu'il expira sous les coups.

Quoiqu'une pareille prison accompagne de circonstances si dsolantes
soit dj un chtiment trs rigoureux, suffise quelquefois pour faire
tourner la cervelle aux malheureux qui l'prouvent, en fasse prir
d'autres, en dtermine quelques-uns  se donner la mort[34], cependant
tout cela n'est encore qu'une trs petite partie des souffrances
qu'endurent ceux qui tombent entre les mains des inquisiteurs. Ces
monstres infligent les tourmens les plus inouis aux malheureuses
victimes de leur rage: l'objet de ces tourmens est de forcer les
prisonniers  s'accuser eux-mmes ou d'autres, et souvent ils s'accusent
eux-mmes et les autres  faux.

  [34] M. Dellon, qui a crit une _Relation de l'inquisition de Goa_,
    nous dit que durant son sjour dans les prisons de l'inquisition il
    pensa devenir fou, et que souvent il fut tent de se donner la mort.

Dans le tems que l'inquisition tait tablie en Flandre, des femmes
accuses de sorcellerie et d'avoir commerce avec le diable, nirent le
fait  l'interrogatoire: mais ayant t mises  la torture, elles
confessrent tout ce dont on les accusait, et dirent entre autres choses
que le diable les avait connu charnellement: elles se rtractrent
ensuite lorsqu'on les conduisait au lieu de l'excution, et l'on pouvait
les en croire, disant que c'tait la rigueur des tourmens qui leur avait
arrach cet aveu, ce qui ne les empcha point d'tre brles vives.

Les inquisiteurs n'omettent rien pour effrayer les prtendus criminels
qu'ils ont entre les mains, et se font un devoir d'aggraver toutes leurs
peines. L'endroit o l'on donne la torture est communment une chambre
obscure et souterraine, tendue de noir, et claire par des chandelles.
Le bourreau vtu de noir, semblable  un dmon, parat devant le
prisonnier et lui montre les instrumens de la torture. Les accuss, soit
hommes, soit femmes ou filles, sans gard pour la pudeur, sont
dpouills tout nuds, aprs quoi on les couvre d'un habillement fort
mince qui prend exactement les corps, ou bien on ne leur donne qu'un
calleon de toile pour couvrir leur nudit.

Les tortures que l'on emploie sont de diffrentes espces; il y en a un
trs grand nombre et elles peuvent passer pour vraiment infernales.
L'une de ces tortures consiste  lier les mains de l'accus derrire le
dos; on lui attache des poids normes aux pieds, aprs quoi on l'lve 
l'aide d'une poulie  laquelle on fait toucher sa tte; on le tient
suspendu quelque tems de cette manire, afin de distendre tous ses
membres et ses jointures; pour lors on le laisse retomber tout d'un coup
de manire cependant que ses pieds ne touchent point la terre; par cette
secousse subite ses bras et ses jambes se trouvent disloqus: on ritre
la mme chose deux ou trois fois, et suivant le rapport de Piazza, qui
avait t lui-mme l'un des juges de l'inquisition, on fustige
cruellement ces malheureux pendant qu'ils sont ainsi suspendus.

Voici une autre mthode dont l'inquisition se sert pour donner la
question. On place un rchaud rempli de charbons ardens sous la plante
des pieds du malheureux que l'on applique  la torture; on les a
pralablement frotts de lard afin que la chaleur devienne plus
cuisante. Mais pour ne point trop nous arrter sur un sujet si
rvoltant, nous nous contenterons de rapporter encore un seul exemple de
la cruaut sacerdotale des infmes suppts de l'inquisition. Ils ont une
auge de bois creus, assez ample pour contenir un homme couch dans
toute sa longueur; au fond de cette auge est une barre de fer fixe en
travers, sur laquelle on pose le prisonnier couch sur son dos, de
manire que ses pieds soient beaucoup plus levs que sa tte. Quand il
est dans cette posture, ses cuisses et ses bras sont lis avec de
petites ficelles que l'on peut serrer par des tourniquets et que l'on
fait entrer jusqu'aux os au point de les faire disparatre. Cependant ce
n'est l que le commencement des tourmens qu'on fait subir  l'accus;
on lui met sur la bouche et sur les narines une toffe mince, et pour
lors on fait tomber de haut un petit filet d'eau sur la bouche du
malheureux, ce qui fait enfoncer le morceau d'toffe jusqu'au fond de sa
gorge, ensorte qu'il lui est impossible de respirer, par l il semble
entrer en agonie: lorsqu'on a retir le morceau d'toffe, ce que l'on
fait pour qu'il puisse rpondre  l'interrogatoire, il est ordinairement
rempli de sang, et ceux qui ont souffert ce genre de supplice disent
qu'il leur semblait qu'on leur faisait sortir les boyaux par la bouche.
La rptition de ces tortures semble tre une mort multiplie, ou,
suivant l'expression de Shakespeare, _c'est mourir plusieurs fois avant
la mort_.

Telles sont les inventions infernales imagines par les prtres du Dieu
des misricordes! en effet l'enfer,  l'exception de sa dure,
pourrait-il tre pire que la sainte inquisition? Les dmons les plus
pervers peuvent-ils tre plus cruels et plus inhumains que ces
inquisiteurs religieux? Pour continuer d'inspirer contre ces hommes
excrables l'indignation qu'ils mritent, je rapporterai quelques
exemples des supplices qu'ils ont fait souffrir  des personnes assez
malheureuses pour tomber entre leurs mains.

M. William Lithgow, cossais, voyageant pour satisfaire sa curiosit,
eut le malheur d'tre dfr  cet infme tribunal. Aprs avoir souffert
des tourmens inous, il fut condamn  tre brl vif comme hrtique,
mais les inquisiteurs, peu contens de le condamner  une mort si
douloureuse, voulurent encore lui faire prouver onze tortures; en voici
une qu'il rapporte lui-mme. On commena par le dpouiller nud, on le
fit mettre  genoux tandis que ses bras taient tenus en l'air; on lui
ouvrit la bouche avec des outils de fer, et on lui fit avaler de l'eau
jusqu' ce qu'elle dcoult de sa bouche; alors on lui passa une corde
au col, et on le fit rouler sept fois la longueur de la chambre, ce qui
pensa l'trangler. Pour lors on lui attacha une corde mince autour des
deux gros doigts des pieds, on le suspendit la tte en bas, et puis on
coupa la corde qu'il avait autour du col; on le laissa dans cet tat
jusqu' ce qu'il et dgorg toute l'eau qu'il avait bue, aprs quoi il
demeura long-tems  terre comme mort; ce fut alors que par un bonheur
imprvu il fut dlivr de prison et revint en Angleterre.

Une dame trs pieuse, accuse d'hrsie, fut mise  l'inquisition de
Sville avec ses deux filles vierges, et une nice marie. On employa
diffrentes tortures pour les engager  s'avouer coupables, pour
dcouvrir les personnes de leur secte, et sur-tout pour qu'elles
s'accusassent rciproquement; mais ce fut vainement. L'inquisiteur les
trouvant obstines, fit venir devant lui une des filles, sous prtexte
de confrer avec elle en particulier; il lui dit qu'il prenait beaucoup
de part  ses peines et feignit de vouloir la consoler; aprs l'avoir
ainsi sduite, lui avoir fait croire qu'il prenait un intrt trs
sincre aux malheurs de sa famille, lui avoir fait esprer qu'il lui
rendrait de bons offices pour recouvrer la libert, ce tratre l'exhorta
d'avouer ce qui la regardait elle-mme et de dcouvrir tout ce qu'elle
savait sur sa mre, ses soeurs, sa tante et quelques autres personnes
qui n'avaient point encore t arrtes, promettant avec serment que, si
elle voulait lui parler avec franchise, il trouverait le moyen de faire
cesser leurs infortunes et de les remettre en libert. Ces caresses
tirrent de cette fille des aveux que les tourmens n'avaient pu lui
arracher; sduite par les promesses et les sermens ritrs de
l'inquisiteur, elle lui dcouvrit tout ce qu'il voulait savoir. Alors
cet infme parjure, une fois parvenu  ses fins, fit appliquer cette
infortune  la question la plus cruelle, elle chargea pour lors et sa
mre et ses soeurs, qui furent pareillement appliques  la question, et
toutes furent brles vives sur le mme bcher.

Quelqu'horrible que soit l'exemple qui vient d'tre rapport, celui qui
suit ne lui cde en rien, et mme il paratra plus cruel  de certains
gards. Une femme de qualit, nomme _Bohorquia_, pouse du seigneur
d'_Higure_ en Espagne, quoique grosse de six mois, fut arrte par
l'inquisition, uniquement parce que sa soeur, qui avait t pareillement
arrte et qui fut ensuite brle, avait dclar dans la torture qu'elle
l'avait entretenue de sa faon de penser. La dame Bohorquia accoucha
dans sa prison; au bout de quinze jours elle fut resserre trs
troitement et traite avec la mme duret que les autres prisonniers;
la seule consolation qu'elle avait, tait due  une jeune fille qu'on
lui avait donne pour compagne et qui fut par la suite brle pour sa
religion; mais cette consolation fut bientt change dans la plus
cruelle des afflictions, car cette malheureuse compagne fut arrache
d'auprs d'elle pour subir la torture, et on ne la lui ramena qu'ayant
tous les membres disloqus, spectacle affreux, trs propre  faire
sentir  la dame le traitement qu'elle devait attendre pour elle-mme. A
peine la jeune fille eut-elle commenc  se rtablir, que l'on vint
prendre madame Bohorquia pour lui faire subir les mmes tortures. Aprs
avoir souffert des tourmens qui pensrent lui coter la vie, elle fut
remise toute expirante dans sa prison o elle mourut en effet au bout de
huit jours. Pour combler la mesure de la perversit des inquisiteurs, il
se trouva par la suite que cette dame tait parfaitement innocente de ce
dont on l'accusait; et les inquisiteurs, qui l'avaient cruellement
assassine, la dclarrent eux-mmes telle.

On a dj ci-devant observ que tous ceux ou celles  qui l'inquisition
fait donner la torture sont, sans distinction de sexes, dpouills tout
nuds, au mpris des rgles de la pudeur. Quelles rflexions ne fait pas
natre une conduite si trange! quel mlange abominable de barbarie et
de lubricit! quelle doit tre la situation d'une femme honnte, quand
elle se voit expose aux regards avides de ces monstres sacrs, qui sans
gards pour la faiblesse de son sexe, pour ses charmes, pour ses pleurs,
assouvissent sur elle leur tyrannie et leur rage!

Non, les peuples les plus sauvages ne nous fournissent point d'exemples
d'une pareille barbarie exerce sur un sexe enchanteur. Cependant c'est
ainsi que les femmes ont t traites au sein des nations qui se disent
chrtiennes et polices! C'est ainsi que des princes et des peuples
dvots permettent que l'on tourmente souvent l'innocence et la pit!
Des sclrats coupables de ces cruelles infamies, que l'on devrait
exterminer de dessus la surface de la terre, o ils sont un scandale
pour la religion en gnral et pour le christianisme en particulier,
jouissent non-seulement de la vie, mais encore sont combls d'honneurs,
de richesses et de pouvoir.




SECTION X.

De l'excution de ceux que l'inquisition a condamns.


Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui
semble avoir transport l'enfer sur notre globe, il parat ncessaire de
dcrire en peu de mots la faon dont on fait mourir les prtendus
criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.

Lorsque l'inquisition a indiqu un _auto da fe_, c'est--dire, un acte
de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours o l'on excute les
malheureux accuss), ce jour est un jour de triomphe pour l'glise et de
rjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs
se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se
prsentent  la vnration d'une populace qui applaudit  leurs
forfaits. Des rois et des reines accompagns de toutes leurs cours ont
souvent assist  cet horrible spectacle, et ont t les tmoins des
tourmens que l'on fait subir en public  ces malheureuses victimes du
clerg. Un inquisiteur espagnol lui-mme appelle cette solennit un
spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de
nobles, d'officiers militaires, de pieux dvots, d'ecclsiastiques et de
moines marchent en procession pour accompagner les infortuns qui
doivent tre immols  la cruaut religieuse.

La faon dont on les excute est d'une cruaut qui rvolte, et qui
prouve, jusqu' quel point le fanatisme et la superstition sont capables
d'touffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les
femmes elles-mmes vont prendre part  ce spectacle; loin d'en tre
attendries, elles se font un mrite de contempler les tourmens affreux
de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient
coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir.
Voici des dtails que l'on tient de deux tmoins oculaires.

Les malheureux, qui ont t condamns  tre brls vifs, sont placs
sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachs  des
poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jsuites montent  une chelle
pour s'approcher des juifs ou des hrtiques afin de les engager  se
rconcilier arec la sainte glise romaine. Si aprs une exhortation
ritre ils refusent de le faire, les jsuites leur disent que le
diable est prt  s'emparer de leurs mes pour les emporter en enfer.
Aprs cet avertissement charitable, le peuple demande  grands cris
qu'on les brle, en disant que l'on fasse le poil  ces chiens[35]. Cela
s'excute en leur poussant dans le visage des balais enflamms, ce que
l'on continue jusqu' ce que les balais soient rduits en charbons.
Cette crmonie est accompagne d'acclamations que l'on n'entend dans
aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui
paraisse plus amusant  un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu
aux fagots dont le bcher est compos; mais comme on a soin que la
flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutt
grills que brls, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant
deux heures entires.

  [35] L'on voit par l que les prtres sont parvenus  dpraver
    tellement les coeurs de ces dvots catholiques, qu'un homme qui ne
    pense pas comme eux ne leur parat tre qu'un chien. C'est ainsi que
    les prtres inspirent la charit  ceux qu'ils instruisent!

Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces dtails, que durant une de
ces excutions le feu roi de Portugal, accompagn de ses frres, tait 
une fentre si proche du bcher de l'un de ces malheureux qu'il fut 
porte d'entendre la harangue pathtique que celui-ci lui adressait,
tandis qu'on le brlait  petit feu; quoiqu'il demandt pour toute grace
qu'on lui donnt un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses
tourmens, il ne put obtenir cette grce de sa majest. Un tmoin
oculaire de cette scne dit que pour lors son dos et sa partie
postrieure taient dj entirement consums, et que tandis qu'il
parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la duret
de ces cannibales chrtiens!

Dans un de ces _actes de foi_ que l'on clbrait en Espagne, la reine,
qui tait la fille du roi de France, se trouva prsente, lorsqu'on
allait brler une fille juive d'une trs grande beaut et qui avait 
peine dix-sept ans. Cette pauvre infortune s'adressant  la reine la
conjura d'tre exempte d'un si cruel supplice. Grande reine! lui
dit-elle, votre prsence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement 
ma peine? considrez ma jeunesse; faites attention que je suis condamne
pour une religion que j'ai suce avec le lait de ma mre. La reine
dtourna les yeux en pleurant, et fit connatre qu'elle se sentait
vivement touche du sort de cette infortune, mais qu'elle n'osait
intercder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe
III ayant aperu un juif condamn par l'inquisition, qui marchait en
chantant  son supplice, ne put s'empcher de dire qu'il fallait que ce
malheureux ft bien persuad de sa religion. Les inquisiteurs
scandaliss de ce propos lui en demandrent une rparation solennelle:
on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brl par la
main du bourreau.

Tels sont les effets de la cruaut religieuse; car c'est l vraiment le
nom que l'on doit donner  ces crimes commis sous le prtexte de servir
la religion. Mais il faut tre ou bien stupide ou bien endurci dans ses
prjugs pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intrts du
clerg que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester
convaincus que le zle prtendu pour la religion, qui se montre par des
perscutions et des violences, n'est fond que sur des vues temporelles;
ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition;
ne peut partir que d'un caractre cruel et corrompu.

Des misrables sans religion et sans moeurs, et privs des sentimens les
plus communs de la probit, ont invent et rpandu un grand nombre de
contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres  faire prendre  un
petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre
humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils
s'enrichissent eux-mmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour
conserver ces avantages usurps qu'ils parviennent  briser les liens
les plus sacrs de l'humanit et  rendre les rois, les magistrats et
les peuples galement imbcilles, les complices et les ministres de
leurs horribles, cruauts.




SECTION XI.

Des perscutions excites par les prtres protestans.


Les perscutions et les cruauts religieuses qui ont t rapportes
jusqu'ici comme exerces par les chrtiens, sont empruntes des
catholiques romains, et se sont pratiques dans l'glise depuis le tems
o le pape et son clerg ont obtenu un pouvoir sans bornes dans la
chrtient. Si nous n'avions pas un si grand nombre de preuves
convaincantes de la barbarie exerce par des prtres de Jsus-Christ,
comment aurait-on jamais pu s'imaginer que ceux qui s'taient si fort
levs contre la perscution et qui se donnaient pour les prdicateurs
d'un vangile de paix, dans le tems o ils taient eux-mmes perscuts,
deviendraient un jour des monstres de cruaut et les plus violens des
perscuteurs? Cependant la chose est souvent arrive et elle arrivera
toujours. Il est vident que les plus distingus parmi les premiers
rformateurs sont devenus perscuteurs en thorie et dans la pratique
toutes les fois qu'ils ont eu le pouvoir en main; pour lors ils ont
enseign de vive voix et par crit que la perscution tait une chose
louable et ncessaire; par l ils ont contredit tout ce qu'ils avaient
antrieurement dit en faveur de la tolrance, dans un tems o ils
taient eux-mmes les victimes de la perscution: on leur doit la
justice de convenir qu'ils ont trs fidlement pratiqu les maximes
violentes qu'ils ont enseignes.

Luther, Mlanchton, Zwingle, Bucer, Beze, Farel et sur-tout Calvin, se
sont montrs de trs ardens perscuteurs. Ce dernier s'est distingu par
un infme trait, qu'il crivit en faveur de la perscution, et encore
plus par les perscutions qu'il suscita contre plusieurs hommes de
mrite. _Castillion_ ou _Castalion_, homme minent par son savoir et ses
moeurs, fut injuri et perscut par lui uniquement parce qu'il n'tait
point de son avis sur la prdestination, le libre arbitre, l'lection,
le cantique des cantiques, et la descente de Jsus-Christ aux enfers. Ce
fut encore par les soins de Calvin, que Servet fut emprisonn et brl
comme hrtique[36]. Le pauvre Servet fut trait dans la ville
protestante de Genve, de la mme manire qu'il et pu l'tre dans
l'inquisition romaine; on lui confisqua tous ses biens et une somme
considrable d'argent; on l'enferma dans un cachot o il fut en proie 
la vermine, et l'on finit par le faire prir sur un bcher.

  [36] Quelques jours avant le jugement de Servet, Calvin crivait  un
    ami qu'il esprait que sa sentence irait _au moins_  la mort
    (_saltem fore capitalem_). Thodore de Beze crivit un trait pour
    prouver la lgitimit de punir les hrtiques. Pierre Dumoulin,
    fameux thologien protestant et pasteur de l'glise rforme de
    Paris, publia en 1618 un livre intitul _l'Anatomie de
    l'Arminianisme_, dans lequel il appelle les _remontrans_, des
    hrtiques, des sectaires, des novateurs, des monstres, des
    sclrats, des blasphmateurs, des insolens, etc. Il ajoute que
    quiconque ne croit pas en Jsus-Christ, n'est point un enfant de
    Dieu, et par consquent n'a aucun droit  la possession des biens
    temporels, quand mme il possderait d'ailleurs toutes les vertus
    sociales. Voyez _Brandt. Histoire de la rform._.

Pour faire connatre l'esprit qui animait Calvin, je vais rapporter les
plaintes que Castalion faisait contre lui au sujet des traitemens qu'il
avait essuys, de sa part. Il dit en parlant  Calvin: Dans un libelle
crit en franais, vous m'appellez un blasphmateur, un calomniateur, un
mchant, un chien aboyant, un ignorant, une bte, un impudent, un
imposteur, un corrupteur impur de l'criture sainte, un homme qui se
moque de Dieu, un contempteur de toute religion, un insolent, un chien
impur, un impie, un libertin, un esprit dprav, un vagabond, un fripon,
etc.

Nous ne devons point tre surpris qu'un homme d'un caractre aussi
emport que Calvin, ait pu enseigner que Dieu prdestinait un grand
nombre de ses cratures  la damnation ternelle. Une pareille opinion
me parat devoir naturellement dcouler de la mchancet du caractre de
cet homme; il y a tout lieu de souponner qu'en gnral les opinions des
hommes, dpendent bien plus qu'on ne pense de leurs dispositions
naturelles.

Cette cruelle perscution que Calvin fit prouver  Castalion fut
approuve par Mlanchton, par Bucer, par Farel. Le premier crivait dans
une lettre  Bullinger que le snat de Genve avait trs bien fait de
mettre  mort l'hrtique, et qu'il tait surpris qu'il y et des gens
qui blmassent une pareille svrit. Le second dit charitablement et
pieusement dans un sermon public qu'on _aurait d lui arracher les
boyaux et les dchirer en pices_. Farel, le troisime, dit avec autant
de charit chrtienne qu'il _et mrit de mourir de dix mille morts_.

Il n'est pas douteux que Calvin ne ft un homme de grands talens, trs
savant, trs zl, trs utile  la rformation; mais il ne se faisait
aucun scrupule d'accuser, de diffamer, de calomnier ses confrres; de
les traiter de prvaricateurs et d'hypocrites, d'aller jusqu' prendre
Dieu  tmoin de faussets videntes, de perscuter ses ennemis jusqu'
la mort. C'est au lecteur  donner  ce sublime _rformateur_ les
qualifications qu'une pareille conduite semble mriter; au moins est-il
certain que sa faon d'agir, ainsi que celle des thologiens dont nous
venons de parler, confirme le jugement que nous avons ci-devant port
des saints et des pres de l'glise chrtienne; je veux dire qu'il y a
des hommes qui ont beaucoup de religion dans la tte et qui n'ont point
de vertu dans le coeur.

Cet esprit atroce et perscuteur qui animait ces merveilleux
rformateurs s'est assez gnralement empar des glises rformes. Il
serait difficile et mme impossible de nommer une seule glise ou secte
parmi les protestans, qui, ayant eu le pouvoir en main, n'ait point
perscut. La Suisse, la Hollande et notre propre pays nous fournissent
une infinit d'exemples de perscutions protestantes.

Les glises de Ble, de Berne, de Zurich, de Schaffhouse, dans les
lettres qu'elles crivirent aux magistrats de Genve, applaudirent au
traitement odieux qu'ils avaient fait  Servet, et se rendirent
coupables elles-mmes de semblables cruauts.

Valentin Gentilis, natif de Cozance en Italie, eut le malheur de tomber
dans quelques opinions errones sur la trinit: il prtendait que le
pre seul tait dieu par lui-mme, qu'il tait incr, _essentiateur_,
ou celui qui donne l'essence  tous les tres, mais que le fils tait
_essenti_, ou drivait son essence du pre, et par consquent qu'il
n'tait pas dieu par lui-mme, quoique pourtant il le reconnt pour vrai
dieu. Il raisonnait -peu-prs de l mme manire sur le compte du
saint-esprit; il faisait des trois personnes, trois esprits ternels
distingus par une subordination graduelle, en rservant la monarchie au
pre qu'il appellait le seul dieu. Ce thologien, forc de se sauver de
son pays  cause de sa religion, vint se rfugier  Genve, comme dans
un lieu d'asyle, mais il se trouva bien tromp; il fut oblig d'abjurer
ses opinions, condamn  une rude pnitence: on le conduisit dans les
rues en chemise, les pieds et la tte nuds, une torche au poing, et on
lui enjoignit de ne point sortir de la ville sans permission expresse.
Nonobstant ces dfenses, il trouva le moyen de s'vader, et se retira
dans le canton de Berne, o il fut encore bien plus maltrait, car il y
fut arrt, emprisonn, dcapit[37].

  [37] M. Keysler dit dans ses voyages que la faon de penser des
    Genvois est maintenant bien change relativement  la perscution;
    il assure que l'on n'y parle qu'avec horreur du supplice de Servet,
    et que les ecclsiastiques eux-mmes dsireraient que cette aventure
    ft mise en oubli. Tome I, p. 173.

    Cependant l'exemple du clbre Jean-Jacques Rousseau qui, par ses
    crits, s'est illustr lui-mme, ainsi que sa patrie, prouve que le
    levain de la perscution est bien loin d'tre teint dans le coeur
    des Genevois. Ce philosophe a essuy depuis des perscutions trs
    vives de la part du clerg de la principaut de Neufchtel, qui ne
    s'est point oubli dans cette occasion. On sait que ce clerg trs
    insolent a, nonobstant la protection du roi de Prusse, son
    souverain, perscut M. Petitpierre, pasteur rform, pour avoir os
    soutenir que Dieu tait trop bon pour permettre que les peines de
    l'enfer fussent ternelles; mais le clerg pour ses intrts en ce
    monde s'obstine  tre ternellement damn dans l'autre.

    _Note de l'diteur._

L'on pourrait encore citer un grand nombre d'exemples de perscutions
exerces par toutes les glises protestantes dont on vient de parler. On
publia  Zurich un dit trs svre contre les anabaptistes, ou contre
tous ceux qui se feraient baptiser de nouveau; plusieurs de ces
hrtiques furent punis de mort; l'un d'entr'eux fut condamn  tre
noy d'une faon trs burlesque par Zwingle, qui dit en quatre mots _qui
iterum mergit, mergatur_; que celui qui se rebaptise soit noy.

L'esprit d'intolrance et de perscution a long-tems rgn en Hollande
parmi les rforms, et s'est fait sentir avec fureur dans ce pays. Les
animosits clatrent d'abord entre les Luthriens et les Calvinistes,
qui, selon la remarque de Chandler, ds l'enfance de la rformation
s'anathmatisaient les uns les autres,  cause de la diversit de leurs
opinions au sujet de l'eucharistie, et qui regardaient la douceur et la
tolrance comme des choses intolrables. Par la suite ce zle se porta
contre les anabaptistes dont plusieurs furent mis  l'amende,
emprisonns, bannis. Enfin il s'leva une querelle furieuse entre les
gomaristes ou vrais calvinistes et les arminiens; elle occasionna une
violente perscution, dont les derniers furent les victimes; ceux-ci
furent par la suite appells _remontrans_.

Jacob Arminius, l'un des professeurs de thologie de l'universit de
Leyde, disputant sur la doctrine de la prdestination, s'avisa de
s'carter de l'opinion de Calvin  ce sujet; il trouva dans Gamarus, son
collgue, un puissant adversaire. Celui-ci soutenait que, par un dcret
ternel, Dieu avait dcid ceux d'entre les hommes qui seraient sauvs
ou damns. Comme ce dernier sentiment tait celui de la plus grande
partie du clerg des provinces-unies, il s'effora de dcrier Arminius
et sa doctrine; on refusa tous les accommodemens, on excita les
magistrats, en leur montrant la ncessit d'extirper l'arminianisme et
de dtruire les arminiens, que l'on traitait de peste, de diables, de
mamlukes. On disait hautement dans les chaires qu'il fallait tout
entreprendre, qu'il fallait en user comme lie avec les prtres de Baal;
lorsque le tems de l'lection des nouveaux magistrats fut arriv, les
prdicans demandaient  Dieu des hommes dont le zle allt jusqu'
rpandre le sang. En un mot le magistrat se conformant  l'humeur
massacrante de ses guides spirituels, de ses doux pasteurs, perscuta
cruellement les pauvres remontrans; plusieurs de leurs ministres furent
chasss du pays si subitement, qu'on ne leur laissa pas mme le tems de
rgler leurs affaires, ou de se pouvoir d'argent pour vivre dans le lieu
de leur bannissement. Beaucoup d'autres personnes furent obliges de
s'expatrier; le savant Grotius fut condamn  une prison perptuelle,
dont il se tira par l'adresse de sa femme; le grand-pensionnaire
Barnevelt, pour avoir favoris le parti des remontrans, eut la tte
tranche.

Personne n'ignore avec quelle furie l'esprit perscuteur exera ses
ravages en Angleterre immdiatement aprs la rformation, et cet esprit
s'y est depuis ranim trs vivement  plusieurs reprises. Sous le rgne
de Henri VIII, ce prince fournit  la perscution une pe  deux
tranchans qui blessait galement les protestans et les catholiques.
douard VI n'tant qu'un enfant, fut gouvern par son conseil et
sur-tout par Cranmer, qui engagea ce prince  faire prir plusieurs
personnes pour leurs opinions religieuses, mais il ne s'y prta qu'avec
tant de rpugnance, que, se trouvant, pour ainsi dire, contraint par cet
archevque de signer un arrt qui condamnait Jeanne Bocher  tre brle
vive pour quelques opinions fanatiques au sujet du Christ, douard ne
put s'empcher de verser des larmes, et dit que s'il faisait un pch ce
serait l'archevque qui en rpondrait devant Dieu. Comme Cranmer
lui-mme devint martyr sous le rgne suivant, nous avons tout lieu de
croire que plusieurs de ceux qui ont souffert le martyre ne manquaient
pas de la volont, mais de la puissance ncessaire pour faire d'autres
martyrs.

La reine lizabeth, quoiqu' bien des gards elle fut trs grande
princesse, avait dans son caractre beaucoup de la hauteur et de la
svrit de son pre, et quoique sous le rgne de sa soeur Marie elle
et vu et mme et prouv les effets cruels de la perscution au point
qu'elle eut assez de peine  sauver sa propre vie, elle ne laissa pas de
perscuter non-seulement ses propres sujets, mais encore des trangers,
qui taient venus se rfugier dans ses tats pour chapper aux cruauts
qui s'exeraient dans leurs pays; ils furent sans doute bien tonns de
trouver en Angleterre les mmes traitemens; en effet quelques-uns
d'entr'eux furent fouetts, emprisonns, bannis, et d'autres furent mis
 mort, entr'autres deux dont l'un avait une femme et neuf enfans: ce
malheureux demandait pour toute grce, qu'on lui permt de sortir du
royaume avec sa famille, mais ce fut vainement; tous deux anabaptistes
furent brls vifs  Smithfield.

Quoique le roi Jacques I et t lev dans le presbytrianisme, et
rendt graces  Dieu, lorsqu'il tait en cosse, d'tre  la tte _d'une
glise la plus pure qui ft au monde_; cependant quand il parvint  la
couronne d'Angleterre il perscuta les membres de son ancienne glise,
ainsi que tous ceux qui n'adoptaient pas les opinions des piscopaux
d'Angleterre. Quelques vques avaient trouv le secret de flatter sa
vanit; en reconnaissance il leur lchait la bride contre ses sujets,
dont plusieurs furent traits par eux avec la barbarie familire aux
ministres du seigneur.

Son fils et son successeur Charles I marcha sur les traces de son pre.
Laud, prlat hautain, turbulent et sans piti, ne voulait que personne
et l'audace de s'opposer  l'introduction des rites et des crmonies
de l'glise romaine dont il tait fort pris; en consquence il traita
d'une faon trs cruelle plusieurs thologiens et gentilshommes
protestans qui ne voulaient pas se conformer  ses caprices; mais ce
prtre fougueux fit tant par ses excs qu'il eut la tte tranche, aprs
avoir t la cause du renversement total de l'glise et de l'tat. Quand
ceux qui avaient t si rcemment perscuts furent parvenus  leurs
fins ils se comportrent avec autant de douceur, d'indulgence et de
charit chrtienne que toutes les autres sectes quand ils ont eu le
pouvoir en main; ils perscutrent tous ceux qui ne pensaient pas comme
eux; mais leur rgne finit par le rtablissement de Charles II.

Ce prince n'avait lui-mme que peu ou point de religion; cela n'empcha
pas qu'il ne permt  ses vques de tourmenter et d'opprimer ses sujets
de la faon la plus rvoltante. Au lieu de consoler son peuple constern
d'un incendie qui avait consum la plus grande partie de la capitale, et
d'une peste qui avait emport des milliers d'hommes, il aggrava les maux
de ses peuples par des confiscations, des amendes et par les
perscutions qu'il fit prouver  un grand nombre de personnes
distingues par leur mrite et leur savoir. Il est bon de remarquer que
les mmes personnes qui pour leur religion furent bannies dans la
Nouvelle-Angleterre, o elles revinrent toutes puissantes et en
possession du pouvoir, perscutrent dans ce pays et poursuivirent
jusqu' la mort les pauvres _quakers_ ou _trembleurs_, qui de toutes les
sectes du christianisme sont la plus douce, la plus innocente, la plus
semblable aux premiers chrtiens.

Le roi Jacques II, en continuant  perscuter, suivit l'exemple de son
frre, et agit en cela conformment  son caractre cruel et aux
principes sanguinaires de sa religion. Cependant peu aprs son avnement
 la couronne, il publia une dclaration en faveur de la libert de
conscience; mais par cette dmarche il ne se proposait que d'introduire
la profession publique de la religion romaine, qu'il voulait  toutes
forces tablir dans ses royaumes; s'il et pu russir, que pouvait-on
attendre d'un prince naturellement froce, gouvern par un jsuite,
esclave du pape, enivr de dvotion, de fanatisme ou de zle? Notre pays
serait bientt devenu la proie des oiseaux de proie, des prtres et des
moines, n'aurait t qu'une scne de carnage et d'horreurs. Mais une
heureuse rvolution dtourna ces maux de nous, et sauva la nation de la
destruction dont elle tait menace.

Durant le rgne de Guillaume III, qui n'tait nullement dvot, mais, qui
semblable  Guillaume I, prince d'Orange, favorisait les gens de mrite
de quelque religion qu'ils fussent, et qui d'ailleurs avait t plac
sur le trne de la Grande-Bretagne, par le consentement et les secours
de toutes les sectes protestantes qui sont parmi nous; durant ce rgne,
dis-je, toute perscution fut assoupie jusqu' ce que vers la fin du
rgne suivant, un prtre fanatique[38] avant sem la discorde, la
perscution protestante commena  se ranimer et montrer ses griffes;
mais la mort de la reine Anne mit fin aux projets sinistres du parti qui
gouvernait alors, et la perscution fut ensevelie dans le mme tombeau
qu'elle. Puisse-t-elle n'en jamais sortir, et ne plus venir troubler cet
heureux pays!

  [38] Le docteur Sacheverell.

Nous voyons donc que les catholiques romains n'ont point t les seuls
qui ont perscut, mais la perscution, cette desse infernale, a t
adore, fomente, obie par toutes les sectes des chrtiens ds qu'elles
ont eu le pouvoir d'excuter ses volonts et ses caprices. Cependant il
faut convenir qu'elle a pour toujours fix sa demeure, et tabli son
trne dans l'glise romaine; l elle rgne avec un sceptre de fer, elle
est environne de la terreur, elle tranche sans obstacle avec son glaive
meurtrier.




SECTION XII.

Recherches sur les causes de la cruaut et de l'esprit perscuteur que
l'on remarque surtout dans les prtres de l'glise romaine.


Si nous considrons les cruauts normes exerces par les prtres de
l'glise romaine, mme sans que rien part les y engager, et souvent sur
des personnes pieuses, innocentes et vertueuses, dont tout le crime
tait de vouloir honorer Dieu selon leurs consciences, nous demeurerons
convaincus que personne dans les nations civilises n'a pouss aussi
loin la frocit, et n'a jou un rle aussi barbare que le clerg du
pape.

L'on ne peut douter que dans l'espce humaine il ne se trouve des
individus dont les uns sont naturellement durs et cruels, tandis que
d'autres sont tendres et compatissans; cependant on ne peut pas supposer
que la plupart de ceux qui se destinent au service des autels ne soient
tous choisis que parmi les hommes de la premire espce, et qu'il ne
s'en trouve que trs peu qui aient des sentimens d'humanit. Il faut
nanmoins convenir que si les prtres romains eussent tous t choisis
parmi les tres les plus cruels, ils ne pourraient point agir autrement
qu'ils ne font.

Puis donc que la frocit par laquelle ces hommes se distinguent de tous
les autres, ne peut tre attribue  quelque qualit naturellement
inhrente en eux ou qui leur soit particulire, il faut en chercher la
cause ailleurs. Quoique l'ducation que reoivent les ecclsiastiques de
l'glise romaine ne diffre pas d'une faon bien marque de celle des
autres personnes de leur religion qui tudient les lettres, cependant
nous trouvons dans l'ducation des membres de ce clerg, des
circonstances plus ou moins loignes qui semblent de nature  leur
inspirer les dispositions barbares dont nous parlons.

L'on a sur-tout grand soin d'enseigner la logique et l'art de disputer
aux jeunes gens destins aux fonctions ecclsiastiques; on leur remplit
la tte de questions mtaphysiques, de subtilits, de thologie
scholastique; on leur fait tudier les pres de l'glise; on leur fait
lire des lgendes et des vies des saints.

La logique a sans doute de l'utilit, mais par la faon dont on
l'applique, dans les tudes du clerg, au lieu de mettre les hommes 
porte de dcouvrir et de dfendre la vrit, elle n'apprend qu'
l'obscurcir et  rendre l'erreur et l'imposture spcieuses et probables.
En un mot la logique que l'on enseigne aux jeunes ecclsiastiques ne
semble tre que l'art de jetter de la poudre aux yeux des autres, mais
cette poudre revient souvent contre eux-mmes et les aveugle pour la
vie. La mtaphysique n'est propre qu' leur remplir l'esprit de mots
vides de sens, d'ides vagues, de notions fausses, d'opinions
arbitraires. La scholastique n'est qu'un tissu de questions inutiles,
ridicules et souvent indcentes. Les ouvrages des pres, pour lesquels
on leur inspire la vnration la plus profonde, les infectent pour
l'ordinaire d'opinions errones, leur inspirent un esprit de parti, des
ides superstitieuses, des maximes dangereuses; en un mot excitent en
eux des animosits, de la virulence, de l'intolrance, dont ces grands
personnages ont t eux-mmes anims contre ceux qu'ils traitaient
d'hrtiques. Enfin les lgendes et les vies des saints les confirment
dans toutes les ides fausses ou dangereuses qu'ils ont puises dans les
pres, leur remplissent le cerveau de faux miracles et de faits
merveilleux, les accoutument  croire les romans les plus incroyables,
les mensonges les plus videns, leur font prendre le fanatisme le plus
dangereux pour la religion la plus pure, et les carts de l'extravagance
pour de la vraie dvotion[39].

  [39] L'on a dj rapport dans cet essai diffrens exemples qui
    prouvent l'orgueil, l'humeur turbulente, l'esprit cruel et
    perscuteur par lequel un grand nombre de pres de l'glise s'est
    distingu; cependant pour rendre ce tableau plus complet nous
    joindrons encore un supplment  cet essai, dans lequel nous
    parlerons des maximes dangereuses, des opinions erronnes, des ides
    bizarres, des superstitions, de la crdulit, des interprtations
    ridicules des critures que l'on trouve dans les ouvrages de ces
    grands hommes; nous y joindrons en peu de mots les questions
    indcentes et ridicules que l'on agite dans la thologie
    scholastique; nous parlerons encore d'une foule d'extravagances que
    les bons catholiques, ainsi que quelques autres chrtiens, ont
    regard comme des effets de la plus sublime dvotion.

Ajoutez  tout cela que ceux qui sont chargs de l'instruction des
jeunes gens destins  l'tat ecclsiastique, tant des prtres
eux-mmes, n'pargnent rien pour inspirer  leurs lves l'ide qu'ils
sont infiniment suprieurs aux laques; et que ceux-ci doivent avoir
pour eux le respect le plus profond; ils leur inculquent de plus que
l'hrsie est le plus grand des crimes, que rien n'est plus ncessaire
et plus lgitime que d'extirper les hrtiques; que l'on doit regarder
les incrdules comme les hommes les plus dangereux dans un tat; que
l'on doit employer les moyens les plus cruels et les plus sanguinaires
pour les rprimer; que toutes les voies dont on se sert pour y parvenir
sont justes et trs agrables  la divinit; que le clerg est destin
par tat  s'acquitter de la fonction la plus sublime de combattre les
ennemis de l'glise.

Ainsi chargs de connaissances inutiles, remplis de zle et de frnsie
pour des opinions fausses, pour des crmonies absurdes; bouffis
d'orgueil et de vanit[40], empoisonns de principes pernicieux, les
jeunes ecclsiastiques sortent des sminaires o ils ont t duqus;
s'ils entrent ensuite dans quelqu'ordre monastique, ils y mnent une vie
rcluse qui les rend sombres et mlancoliques, qui aigrit leur
caractre, qui les porte  la cruaut. En effet que peut-on attendre de
personnes squestres du monde, qui n'ont aucune occupation raisonnable,
qui sont prives de tout amusement et des plaisirs mme les plus
innocens? Mais soit qu'ils embrassent la vie monastique, soit qu'ils
entrent dans le clerg sculier, les ecclsiastiques romains sont
obligs de garder le clibat; c'est aux mdecins et aux naturalistes, 
examiner les effets physiques que l'observation exacte de cette loi peut
produire sur le tempramment; ils dcideront si elle n'est pas propre 
rendre quelques hommes chagrins et cruels: au moins est-il certain que
le clibat les isole, il anantit pour eux les liens si doux du mariage,
de la paternit, de la parent, qui sont sans doute, propres  nourrir
dans les hommes la bienfaisance, la sensibilit, la piti. Comme un
grand nombre de moines et de prtres de l'glise romaine sont forcs de
s'interdire toute conversation avec le sexe, tandis qu'elle est permise
aux prtres des autres pays, et qui sagement rgle tend  polir,
adoucir, humaniser les hommes: cette circonstance seule peut nous faire
deviner pourquoi les prtres de l'glise romaine sont plus durs et plus
froces que les laques. Il est bon d'observer en passant que l'on
rencontre plus de tristesse, de brutalit, de cruaut chez les
Mahomtans, les Turcs et les Maures, ainsi que dans les autres nations
o la conversation et le commerce familier des deux sexes sont
interdits, que dans les pays o les hommes et les femmes sont confondus
et vivent en socit.

  [40] Indpendamment de cette vanit que l'on inspire aux jeunes gens
    destins  l'glise, les personnes qui tudient les lettres sont
    dj disposes par elles-mmes  mpriser la partie ignorante du
    genre humain. Dans le temps o le peu de savoir qui existait dans le
    monde tait exclusivement possd par les prtres, ceux-ci taient
    trs fiers, et cela fournit au clerg romain la facilit de tromper
    et de tyranniser les pauvres laques.

Puisque cette conversation si agrable avec les femmes est d'une si
grande utilit pour les hommes, quel dommage n'est-ce pas pour les deux
sexes, que les femmes ne soient pas pour l'ordinaire leves de manire
 rendre leur commerce plus utile, et pour nous et pour elles-mmes! Si,
au lieu de leur remplir la tte de bagatelles ou de choses encore pires,
on leur inspirait de bonne heure le got des objets vraiment estimables,
on ne les verrait pas continuellement occupes de futilits et courir
aprs des amusemens enfantins, ridicules, coteux et souvent criminels;
leur conversation ne serait ni aussi insipide, ni aussi impertinente
qu'elle l'est trop communment; au contraire, si leur esprit tait
cultiv et enrichi de connaissances, dont il n'est pas douteux qu'elles
ne fussent trs susceptibles, quelle satisfaction et quelles ressources
ne trouveraient-elles pas en elles-mmes, et  quel point ne se
rendraient-elles pas adorables  nos yeux! Quel pouvoir et quels charmes
n'aurait pas la beaut si elle tait orne de la bont, de la raison, de
la science! Les attraits une fois fltris, ne resterait-il donc pas
encore aux femmes des qualits propres  leur mriter nos gards, notre
estime, notre attachement?

Mais revenons  notre sujet. L'on a fait remarquer au commencement de
cet ouvrage, que plusieurs des passions auxquelles la nature humaine est
sujette, finissent par se changer en cruaut quand elles vont  l'excs.
Il n'est point de passions qui prouvent mieux cette vrit que l'orgueil
et l'ambition; or il n'y a personne au monde qui soit plus sujet  ces
deux passions que le clerg de l'glise romaine. L'on peut encore
ajouter  cela qu'une troupe nombreuse de brigands, est plus effronte
et plus cruelle, que celle qui n'est compose que d'un petit nombre de
fripons; il en est de mme des prtres romains dont l'audace et la
mchancet sont augmentes par leur nombre. Enfin il est bon d'observer
que les prtres et les moines sont tirs pour la plupart de la lie du
peuple. L'on a vu des papes mmes sortir de la fange pour monter sur le
trne pontifical, d'o ils ont insolemment donn des lois aux potentats
de l'Europe[41].

  [41] Grgoire VII tait d'une naissance trs obscure. Ce fut lui qui
    eut les dmls les plus sanglants avec l'empereur, qu'il fora,
    comme on a vu, de venir implorer sa clmence. Ce fut ce mme pape
    qui sentit qu'il tait de l'intrt de l'glise que les prtres ne
    fussent point maris. Alexandre V dans son enfance avait t
    mendiant. Pie V tait fils d'un bouvier. Sixte V avait gard les
    pourceaux. Presque tous les moines sont tirs de la plus vile
    populace, et n'ont jamais reu une ducation honnte; d'ailleurs ils
    vivent dans des couvens, o rgnent des cabales, des haines, des
    jalousies, des animosits peu propres  leur former un bon
    caractre.

Quoique l'orgueil et l'ambition excitent souvent les hommes  la
cruaut, cependant sans pouvoir ils ne peuvent l'exercer impunment au
gr de leurs dsirs. Malheureusement pour la chrtient, comme on l'a
fait observer ailleurs, les prtres de l'glise romaine ont joui d'un
grand pouvoir, et c'est l ce qui les a mis  porte de remplir
l'univers de leurs abominations, de leurs perscutions, de leurs
cruauts. D'ailleurs les souverains, aveugls par la dvotion, ou par
une fausse politique, leur ont toujours prt main forte, et se sont cru
en conscience obligs d'immoler les victimes dsignes par leur fureur.
Dans presque tous les tems, les princes et les magistrats n'ont t,
pour ainsi dire, que les ministres des vengeances et des passions des
papes et du clerg. Les dits les plus sanguinaires ont t toujours
ceux qui ont eu pour objet de mettre  couvert les intrts du
sacerdoce. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons en tout
pays les rois presque uniquement occups  tirer l'pe sur l'ordre de
leurs prtres, et travailler contre leurs intrts les plus chers pour
maintenir des hommes oisifs et turbulens dans la possession des droits
qu'ils ont visiblement usurps sur leurs concitoyens: en un mot nous
voyons les princes s'avilir au point de se rendre les satellites et les
bourreaux de quelques spculateurs ignorans et prsomptueux, qui sont
parvenus,  faire regarder leurs futiles dcisions comme ncessaires au
bien-tre des nations, et comme des oracles du ciel. C'est ainsi que le
clerg romain, qui fait profession _d'abhorrer le sang_, a trouv le
secret d'exterminer ses ennemis, et de remplir la terre de carnage en
cartant de lui l'apparence de la cruaut. Les chefs des nations ont
pris sur eux l'odieux fardeau de la perscution; ils se sont chargs de
la haine qui aurait d retomber sur les prtres odieux dont ils
n'taient que les instrumens aveugles, et dont souvent ils sont les
premires victimes.

Quelque disposs que quelques hommes puissent tre  la cruaut par leur
mchant naturel, il en est beaucoup qui n'osent lui donner un libre
cours par la crainte de Dieu et encore plus par celle des hommes; mais
lorsqu'ils peuvent exercer leurs fureurs par les mains des autres,
lorsqu'ils sont au-dessus de la crainte des hommes, lorsqu'ils sont
encourags par leur nombre, par l'impunit, par l'aveuglement des
peuples, par les usages reus par les lois, c'est alors que, sans
rougir, ils se permettent les plus grands excs; c'est alors qu'ils ont
le front de prtendre que Dieu exige que l'on trouble les consciences,
que l'on tourmente les hommes, que l'on porte partout le fer et le feu.
Il n'y a point de forfaits que l'on ne soit en droit d'attendre d'un
ordre d'hommes dont le coeur est ainsi dprav.

Il semble que toutes ces circonstances attentivement peses, suffisent
pour nous rendre raison de la conduite du clerg romain: ces reflexions
peuvent nous dcouvrir les vraies raisons qui font qu'il surpasse en
cruaut les laques et les personnes qui ont reu une ducation honnte.
D'ailleurs les plus grands imposteurs doivent tre les plus dfians, et
les hommes les plus dfians sont toujours les plus cruels.




SUPPLMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUT RELIGIEUSE.


Comme dans l'essai prcdent l'on a dj fait sentir les consquences
fcheuses qui rsultent de la vnration qu'ont les chrtiens, et
sur-tout les catholiques romains que l'on destine  l'glise, pour les
ouvrages des pres; comme on a dit que la thologie scholastique, dans
laquelle on exerce les jeunes ecclsiastiques, est remplie de questions
futiles, odieuses et mme indcentes; comme on a montr que la lecture
des lgendes romanesques, et des vies des saints disposait  une
crdulit ridicule et faisait ajouter foi  des contes dpourvus de
vraisemblance et de bon sens, et faisait regarder l'enthousiasme et la
superstition comme la dvotion la plus parfaite; je me crois oblig de
prouver mes assertions par des exemples. Je commencerai donc par
rapporter les opinions errones, les crmonies superstitieuses, les
faux miracles que l'on trouve dans les ouvrages de plusieurs des
premiers pres de l'glise; j'y joindrai le rcit de quelques miracles
raconts par les plus anciens historiens ecclsiastiques, et je parferai
de la vie de quelques saints illustres.




SECTION PREMIRE.

Des opinions errones et des crmonies superstitieuses que l'on trouve
dans les pres de l'glise.


Barbeyrac, dans son _trait de la morale des pres de l'glise_, a fait
voir clairement que plusieurs de ces docteurs, en dclamant contre le
mariage, et en faisant des loges outrs du clibat, ont jet les
fondemens de la vie monastique, et ont fait natre l'ide de ces voeux
contre nature, par lesquels une multitude d'hommes et de femmes
s'obligent  transgresser l'ordre formel de la divinit qui commande aux
tres de l'espce humaine _de crotre et de multiplier_. Le mme auteur
observe que les religieuses sont souvent qualifies par les pres
_d'pouses de Jsus-Christ_; il remarque que saint Jrme donne souvent
le titre de _madame_  _Eustochie_ qui tait religieuse, comme parlant 
l'pouse de Jsus-Christ, tandis qu'il donne  sa mre le titre de
_belle-mre de Dieu_.

Le mme crivain observe que c'est le jargon inintelligible dont St.
Cyrille se sert pour exalter le sacrement de l'Eucharistie, qui a
produit par dgrs la doctrine monstrueuse de la transubstantiation.

Il rapporte la maxime abominable de saint Augustin que _les justes ou
les croyans ont droit  tout, et que les mcrant n'ont droit  rien_.
Ce principe parat tre le fondement sur lequel l'glise romaine a
depuis lev ses prtentions illimites sur l'autorit temporelle. Les
paroles de ce saint sont si remarquables, tant  l'gard du droit des
fidles, que relativement au pouvoir qu'il attribue aux princes sur les
biens de leurs sujets, que je ne puis me dispenser de les rapporter ici.
Ce grand saint crivant aux donatistes, leur dit: _Et quamvis res quque
terrena non rect  quoquam possideri possit, nisi vel jure divino, quo
cuncta justorum sunt, vel jure humano, quod in potestate regnum est
terr, ideoque res vestras falso appelletis, quas nec justi possidetis,
et secundm leges regum terrenorum amittere jussi estis; frustraque
dicatis, nos eis congregandis laboravimus, cm scriptum legatis labores
impiorum justi edent, etc._

Le chevalier Isaac Newton, dans le quatorzime chapitre de ses remarques
sur les prophties de Daniel, a recueilli dans les ouvrages des pres un
grand nombre de dogmes errons, de crmonies superstitieuses, de faux
miracles dbits par ces saints personnages. Il cite sur-tout pour
exemples les deux SS. Grgoire de Nysse et de Nasianze, S. Cyprien, S.
Jrme, S. Basile, S. Chrysostme, S. Athanase. Les payens, dit Newton,
trouvaient du plaisir et de l'amusement dans les ftes de leurs dieux,
et n'taient nullement disposs  s'en priver; en consquence Grgoire,
pour faciliter leur conversion, institua des ftes annuelles en
l'honneur des saints et des martyrs; ainsi les ftes des chrtiens
furent inventes pour remplacer celles des payens. A la fte de Nol,
l'on imagina de porter des guirlandes de lierre, de se rjouir et de
faire bonne chre, pour que cette fte tnt lieu de _saturnales_ et de
_bacchanales_... L'amusement que fournissaient ces solennits augmenta
le nombre des chrtiens et les fit dcrotre en vertus. S. Athanase, qui
mourut en 373, crivit un discours sur les religions des 40 martyrs
d'Antioche; et lorsque les ossemens de S. Jean-Baptiste, qui faisaient
tant de miracles, furent transfrs en gypte, S. Athanase les cacha
dans le mur d'une glise, afin, disait-il, qu'ils procurassent des
avantages aux gnrations futures.

S. Chrysostme, dans une de ses homlies, exhorte les fidles au culte
des saints. Peut-tre, leur dit-il, vous sentez-vous exhausss d'un
grand amour pour ces martyrs; dans ce cas, tombons  genoux devant leurs
reliques, embrassons leurs cercueils, car les tombeaux des martyrs ont
un trs grand pouvoir.

En un mot cet illustre auteur prouve clairement que la plupart des
dogmes et des crmonies idoltres enseigns et pratiqus par l'glise
romaine, ont t invents et recommands par les pres de l'glise. Il
remarque de plus que ces saints ont eu l'adresse de rpandre la croyance
aux prtendus miracles oprs par les reliques des martyrs et des
saints[42]. Il fait en particulier mention de celui qui s'opra dans
Antioche, lorsque l'oracle d'Apollon fut rduit au silence, aussitt que
le corps de S. Babylas, martyr, fut enterr prs du temple o l'on
consultait ce Dieu. L'empereur Julien le pressant de satisfaire  ses
questions, ne put en tirer autre chose sinon qu'il ne pouvait rpondre 
cause des ossemens du martyr Babylas, qui tait enterr dans le
voisinage.

  [42] Quelques admirateurs des pres de l'glise ont pris de l'humeur
    contre le chevalier Newton, parce qu'il avait dvoil leur
    superstition, peut-tre quelque chose de pire encore, que ces
    partisans ont voulu dfendre: ceux qui ont lu ces apologies et les
    crits des pres sans prjug, sont en tat de juger s'ils ont
    grandement russi; quoiqu'il en soit, un homme d'esprit disait  ce
    sujet. Qu'il n'avait point lu d'apologie pour les pres qui
    n'augmentt son aversion pour eux.

S. Chrysostme, qui rapporte ce dernier miracle, dit que Julien donna
des ordres pour qu'on tt les os de S. Babylas afin qu'ils
n'empchassent plus Apollon de rendre ses oracles; mais qu'aussitt que
ces prcieuses reliques furent entres du faubourg de Daphn dans la
ville d'Antioche, le tonnerre dtruisit et la statue du Dieu et son
temple. S. Chrysostme emploie une homlie entire, et un trs long
discours qui la suit  haranguer au sujet de Babylas, et des miracles
qui s'opraient journellement par le moyen des reliques des martyrs,
pour l'dification de l'glise et pour confondre les incrdules, et il
assure que ces miracles prouvaient la certitude de la rsurrection. Ce
qui vient d'tre rapport est d au docteur Middleton, qui me fournit
encore deux miracles rapports par deux autres pres de l'glise.

St. Grgoire de Nysse rapporte que St. Grgoire, surnomm le
_Taumaturge_ ou le faiseur de miracles, tant en voyage, fut forc de se
rfugier dans un temple payen fameux par les oracles qui s'y rendaient,
et o les dmons se montraient visiblement aux prtres: mais le saint
ayant invoqu le nom de Jsus, les mit tous en fuite; ayant fait un
signe de la croix, il purifia l'air pollu par la fume des sacrifices.
Le matin du jour suivant, quand le prtre vint pour remplir ses
fonctions ordinaires, les diables se montrrent  lui et lui apprirent
que la nuit prcdente ils avaient t chasss par un tranger et qu'il
ne leur tait point permis de revenir; il ne fut point en tat de les
rappeler, ni par ses enchantemens, ni par ses sacrifices. En consquence
le prtre en fureur se mit  courir aprs Grgoire, et l'ayant atteint
sur la route il le menaa de le maltraiter. Mais Grgoire mprisant ses
menaces lui fit entendre qu'il avait un pouvoir suprieur  celui des
dmons, et qu'il pouvait les faire aller o il voulait. Le prtre tonn
de ce discours lui demanda pour preuve de ce qu'il disait qu'il les ft
rentrer dans le temple d'o il les avait bannis. Grgoire le voulut bien
et se contenta d'crire un billet trs court en ces mots: _Grgoire 
Satan, rentre_. Le prtre, charg de ce billet, le plaa sur l'autel, et
les diables reprirent possession de leur ancienne demeure.

St. Jrme, qui passe pour le pre de l'glise le plus distingu pour
son savoir et son jugement profond, nous dit, dans la vie de St.
Antoine, premier ermite, qu'allant faire visite  un autre ermite nomm
Paul, il rencontra d'abord un _Centaure_ qui lui montra le chemin, et
ensuite un satyre  pieds de chvre dont le front tait arm de cornes,
qui lui fit amiti et qui se recommanda  ses prires, ainsi que tous
ses confrres les satyres du pays.

St. Augustin dit positivement avoir vu en thiopie un peuple compos
d'hommes sans ttes, ayant deux gros yeux sur la poitrine, et faits
d'ailleurs comme les autres. Voyez, _August. Sermones ad fratres suos in
Eremo. Serm. 33, page 293._

Ou ces saints personnages ont cru les faits merveilleux qu'ils
rapportent, ou ils ne les ont point crus: s'il les ont crus, il faut
qu'ils aient t trangement ridicules; s'ils ne les ont point crus,
c'est au lecteur  dcider du nom qu'on doit leur donner, et  juger
combien on doit compter sur leurs rcits. Cependant il n'est point
difficile de deviner ce qu'on doit penser de la bonne foi de St. Jrme,
qui reconnaissant qu'un fait calomnieux dbit sur les juifs par les
chrtiens de Jrusalem tait totalement improbable, ajoute nanmoins que
l'on ne doit pas condamner une erreur qui a pour principe la haine pour
les juifs et un zle pieux pour la foi. _Non condemnemus errorem qui de
odio Judorum et fidei pietate descendet._ Dans un autre endroit, ce
pre fait entendre que dans les disputes de controverse dans lesquelles
on se propose plutt de remporter la victoire que de trouver la vrit,
il tait permis de se servir de toutes les fraudes qui pouvaient
contribuer  vaincre son adversaire. On peut dire que l'exemple de ce
grand saint est fidlement suivi par la plupart des thologiens; ils
semblent avoir trs soigneusement banni la bonne foi de leurs disputes,
dans lesquelles on ne trouve pour l'ordinaire que des subtilits, des
sophismes et des piges que ces querelleurs se tendent rciproquement.
Il parat encore qu'un grand nombre d'entre eux se sont propos St.
Jrme pour modle dans les invectives, les injures, les calomnies dont
ils ont soin de se charger les uns les autres. En effet rien de plus
atroce, de plus scandaleux, de plus oppos  la charit chrtienne que
la faon dont ce pre traite le pauvre Rufin qui avait le malheur de
n'tre pas de son avis; il lui prodigue les noms de _serpent_, de
_vipre_, de _dmon_, etc.; il le dvoue  Satan. Il faut convenir que
de semblables modles ne sont pas propres  inspirer ni la politesse, ni
la modration, ni la charit aux jeunes thologiens qui puiseront des
principes dans les ouvrages de ces docteurs.

Au reste St. Jrme se rend justice  lui-mme; il ne rougit point
d'avouer et de vouloir justifier son caractre; il disait une chose et
s'en ddisait ensuite; il argumentait pour et contre suivant les
occasions et selon que la chose lui paraissait utile; il prtend
autoriser sa conduite par l'exemple de St. Paul et de Jsus-Christ
lui-mme, qu'il reprsente comme se servant de toutes les armes qui se
prsentaient  sa main, sans avoir aucun gard pour la sincrit et la
vrit, auxquelles il ne croit pas que l'on soit astreint dans la
dispute.

Le savant Mosheim, quoique partisan trs zl du christianisme, a raison
de craindre que ceux qui iraient puiser des lumires dans les ouvrages
des plus grands et des plus saints docteurs du quatrime sicle, ne les
trouvassent tous sans exception disposs  tromper et  mentir, toutes
les fois qu'ils croyaient que l'intrt de la religion l'exigeait. Cet
auteur pouvait avoir assurment les mmes craintes pour les docteurs des
autres sicles; il aurait pu dire avec notre gavant Middleton: Si ces
pres plus rcens dtermins par l'intrt ou par un faux zle ont pu
rpandre des mensonges avrs, ou si avec tout leur savoir ils ont pu
tre d'une crdulit assez honteuse pour croire eux-mmes les contes
absurdes qu'ils attestent, nous aurons des raisons pour souponner que
les mmes prjugs ont influ plus fortement sur les pres plus anciens,
qui aux mmes intrts joignent encore moins de savoir, moins de
jugement et plus de crdulit. Voyez les _OEuvres du docteur
Middleton_, Tome IV, pag. 113, 128 et 130.

Quoiqu'il en soit, on ne finirait pas si l'on voulait copier tous les
miracles et les contes absurdes et ridicules rapports gravement par
Eusbe, Thodoret, Sozomne, vagrius et les autres historiens
ecclsiastiques les plus accrdits. Ils nous prouvent ou la fourberie
ou la crdulit de ceux qui racontent de pareilles fables. Au reste ces
rcits merveilleux se sont perptus dans l'glise romaine: pour s'en
convaincre l'on n'a qu' lire entre autres les _confrences de Cassien_,
ouvrage rempli de prodiges et de miracles qui obligent d'admirer la
force du fanatisme et l'tonnante stupidit des moines, c'est--dire,
des plus parfaits chrtiens. On retrouve le mme esprit dans la vie de
_St. Franois_, fondateur d'un ordre nombreux, crite par St.
Bonaventure, qui l'a remplie de contes propres  faire rougir tous ceux
en qui l'enthousiasme n'a pas compltement teint les lumires du bon
sens. Enfin nous trouvons le mme fanatisme, la mme crdulit, la mme
fourberie dans un grand nombre d'ouvrages publis par les jsuites, qui
depuis deux sicles ne semblent venus que pour plonger ou retenir les
catholiques dans l'ignorance et la barbarie dont nos anctres se sont
heureusement tirs. Telles sont les lectures dont on orne l'esprit des
jeunes gens destins  servir l'glise romaine sous les ordres du pape!
il ne faut point tre surpris aprs cela si,  l'exemple des grands
saints qu'on leur propose pour modles, ils se font un mrite d'tre
fourbes, de mauvaise foi, intolrants et cruels; ou s'ils croient
atteindre la perfection la plus sublime  force de fanatisme,
d'extravagances et de crdulit. Voyons maintenant si les opinions
qu'ils puisent dans les pres de l'glise sont propres  les rendre plus
senss et plus vertueux.




SECTION II.

Exemples des opinions bizarres des pres de l'glise.


Saint Justin, martyr, dans la vue de justifier le christianisme du
scandale de la croix, observe trs judicieusement que rien ne se fait
dans le monde sans la croix; il cite pour exemple les mats des
vaisseaux, la forme des charrues, les coignes et beaucoup d'autres
outils des ouvriers: il ajoute que ce qui distingue l'homme d'une faon
marque des btes, c'est que quand il est debout il a la facult
d'tendre les bras et de former avec son corps la figure d'une croix, il
observe qu'il porte au milieu du visage un nez formant une croix, au
travers de laquelle il est forc de respirer; il en conclut que le
crucifiement de Jsus-Christ a t prdit par ces mots du prophte
Jrmie, _le souffle de nos narines, l'oint de l'ternel a t pris dans
leurs fosses._

Ce mme pre regardait le mariage comme une chose impure par sa nature.
_Nous voyons_, dit-il, _quelques personnes qui renoncent  l'usage
illgitime de se marier, par lequel nous satisfaisons le dsir de la
chair_. Dans un autre endroit, il prtend que _le Christ a voulu natre
d'une vierge dans la vue d'abolir l'acte de la gnration qui est
l'effet d'un dsir vicieux et illicite, le seul dsir charnel auquel le
sauveur n'ait pas succomb_.

Saint Irne prtend que le serment est toujours une chose criminelle,
en cela il s'accorde avec Saint Justin, martyr, comme il fait aussi sur
l'article du mariage, qu'il assure n'avoir t permis par l'vangile
qu'en faveur _de la duret des coeurs_. Ce saint tablit pour une rgle
gnrale que toutes les fois que l'criture sainte rapporte une action
sans la condamner, nous ne devons point la blmer ou y trouver  redire,
quelque odieuse qu'elle paraisse, mais qu'alors nous devons la regarder
comme un _type_, ou une figure. C'est d'aprs ce principe qu'il justifie
les incestes des filles de _Loth_ et de _Thamar_; car, dit-il, nous ne
devons pas prtendre tre plus sages que Dieu. Rien de plus ridicule et
de plus fastidieux que les argumens dont il se sert pour justifier les
Isralites d'avoir vol les gyptiens; il se fonde sur-tout sur le
passage trange qui se trouve au chapitre XVI, vers. 9 de St. Luc, o
Jsus-Christ dit: _faites-vous des amis dans le Ciel avec les richesses
iniques, afin qu'ils vous reoivent dans les tabernacles ternels_.
Car, dit St. Irne, tout ce que nous acqurons, quoiqu'injustement,
tant payens, si aprs notre conversion nous l'employons au service du
Seigneur, nous sommes par l justifis. Conformment  cette doctrine
nous voyons qu'en 1497, le pape donna ordre  Jean Giglis, vque de
Worcester qu'il permt que l'on retnt les biens des autres de quelque
manire que l'on s'en ft empar, pourvu que l'on en donnt une certaine
portion aux commissaires du pape ou  leurs substituts. V. _Wharton's
Anglia Sacra_. Au reste le clerg de l'glise romaine semble avoir
universellement adopt cette maxime; les prtres et les moines ne font
aucune difficult de rconcilier  Dieu les voleurs et ceux-qui se sont
enrichis par les rapines les plus criantes, pourvu qu'ils donnent une
portion des biens qu'ils ont injustement acquis  l'glise ou aux
hpitaux. Il parat que c'est  cette belle doctrine qu'ont t dues
anciennement les fondations de la plupart des couvens et monastres,
faites par des seigneurs puissants et des princes, qui en mourant
donnaient au clerg et aux moines une portion plus ou moins considrable
de ce qu'ils avaient arrach aux hommes.

Voici comment saint Clment d'Alexandrie interprte l'aventure
d'Abimelech qui de sa fentre aperut Isaac badinant avec Rebecca.
_Abimelech_, dit-il, _ce roi curieux, reprsente la sagesse, qui est
au-dessus de celle du monde. Rebecca reprsente la patience; or la
sagesse considra attentivement le mystre du badinage.  badinage
divin! s'crie-t-il. C'est le mme que celui qu'Hraclite attribue 
Jupiter_, etc. Il dit encore qu'_Abimelech est Jsus-Christ notre roi,
qui du haut des cieux considre nos jeux, c'est--dire, nos actions de
graces, nos louanges, nos transports d'allgresse,_ etc. Si on lui
demande quelle est la fentre au travers de laquelle le Sauveur a
regard, il nous dira que c'est _la chair_ par laquelle il s'est
manifest.

Ce pre prescrit trs rigoureusement le jene et l'abstinence des
alimens, dont il assure que nous devrions nous servir que pour conserver
la vie et nullement un vue de satisfaire nos apptis. D'o l'on voit que
ces saints, ainsi que les moines leurs disciples, font consister en
grande partie la religion dans des actions contraires  ce que Dieu
prescrit  notre nature. Dieu commande au genre humain de crotre et de
multiplier, mais ces grands saints nous apprennent que le mariage est
impur et illgitime; le crateur voulut attacher des dsirs  notre
nature et nous a donn les moyens de les satisfaire, nanmoins en les
satisfaisant, mme avec modration, il parat que nous commettons un
crime affreux!

Continuons pourtant  examiner les opinions de St. Clment d'Alexandrie.
Nous ne devons pas, selon lui, nous livrer  la bonne chre, parce qu'il
y a un certain diable trs gourmand qui prside  la table, et c'est un
des plus mchans dmons. Il met au nombre des excs de manger du pain
blanc, dont l'usage lui parat effmin, et qui change un aliment
ncessaire en une volupt scandaleuse. Il ne permet pas aux jeunes gens
de boire du vin, et condamne tous ceux qui en font venir des pays
trangers. Il proscrit la musique tant vocale qu'instrumentale,  moins
que l'on ne voult chanter des hymnes accompagns de la harpe ou du
luth. Il en veut sur-tout  la flte, qu'il dit tre plus convenable aux
btes qu'aux hommes, et cela pour une raison trs singulire, c'est,
dit-il, parce que les biches en aiment le son, et parce que c'tait
l'usage de jouer de la flte pendant que les talons couvraient les
jumens. Il blme la mode de porter des guirlandes, et entre autres
bonnes raisons, il prtend que c'est insulter Jsus-Christ et se moquer
de sa passion, durant laquelle il portait une couronne d'pines. Il
croit que les chrtiens sont obligs d'imiter ce que Jacob fit par
ncessit lorsqu'il se servit d'une pierre comme d'un oreiller, action
qui, selon St. Clment, fut si mritoire qu'elle rendit ce patriarche
digne d'avoir une vision cleste. Il ne veut pas que l'on porte d'autre
couleur que le blanc, la seule qui convienne  la candeur que doit avoir
un chrtien, et dans laquelle Dieu, selon lui, s'est toujours montr.
Quelles ides grossires et ridicules un tel homme devait-il avoir de la
divinit! St. Clment dclame contre les miroirs, il prtend que c'est
une idoltrie de s'en servir, vu que Mose a dfendu de se faire des
images. Il regarde l'usage de se faire raser la barbe comme un crime
dtestable, parce que la barbe sert  distinguer les deux sexes, joint 
ce que tous les cheveux de notre tte sont compts, et par consquent
les poils de la barbe le sont ainsi que tous les autres poils du corps.
Il regarde les faux cheveux comme une impit abominable; il n'et pas
fait grce aux perruques s'il y en avait eu de son temps; il prtend que
porter de faux cheveux c'est en imposer aux hommes et faire outrage 
Dieu, vu que c'est l'accuser de ne nous avoir pas donn de cheveux assez
beaux; il ajoute que lorsqu'un prtre donne la bndiction  une femme
qui porte de faux cheveux en lui imposant la main sur la tte, ce n'est
point elle qu'il bnit, parce que sa tte n'est point  elle. Il
attribue l'apathie des Stociens  son vrai _Gnostique_, ou parfait
chrtien, qu'il reprsente comme exempt de toute passion, comme
insensible galement au plaisir et  la douleur; il prtend que
Jsus-Christ tait ainsi, aussi bien que ses aptres, aprs sa
rsurrection. Jsus-Christ, dit-il, n'avait besoin ni de boire, ni de
manger pour nourrir son corps, et quand il le faisait, c'tait
uniquement pour ne point passer pour un esprit.

St. Cyprien tait de la mme opinion que St. Clment sur l'importante
matire de la chevelure. Il assure qu'une femme qui colore ses cheveux
gte et corrompt l'ouvrage de Dieu, et se rend par l plus coupable
qu'une adultre; il ajoute que c'est donner un dmenti  Dieu qui a dit
que l'on ne pouvait rendre blanc un cheveu noir. Aprs avoir observ
qu'il est dit dans l'Apocalypse, que les cheveux du Sauveur taient
blancs comme de la neige et comme de la laine, voici comme il parle au
femmes: Quoi! dit-il, vous avez en horreur ces cheveux blancs qui vous
font ressembler au Sauveur? Ne craignez-vous donc pas que votre crateur
ne vous reconnaisse point au jour de la rsurrection? Ne craignez-vous
pas qu'avec le visage svre d'un censeur il ne vous dise: Ce n'est pas
l mon ouvrage, ce n'est pas l mon image? Vous avez pollu votre peau
avec un fard trompeur; vous avez teint vos cheveux avec des couleurs
adultres; vous avez dtruit votre face par la fraude, votre figure est
corrompue, votre port est totalement altr. Vous ne verrez point Dieu
puisque vous n'avez point les yeux que Dieu vous a faits, mais ceux que
le dmon a gts.

St. Cyprien prtend que les fidles doivent obir implicitement aux
ordres des vques, choisis avec les formalits ordinaires, comme le
seul moyen de prvenir les hrsies; il dit que quiconque leur dsobit,
dsobit  Dieu lui-mme,  moins que quelqu'un ne ft assez tmraire,
assez insens, assez sacrilge pour imaginer qu'un vque puisse tre
tabli sans l'approbation de Dieu, tandis que Dieu a dit lui-mme qu'un
passereau ne tombe point  terre sans sa permission. Dans un autre
endroit il fait dpendre le salut du peuple de la validit de l'lection
de son vque, qu'il fait dpendre des moeurs de cet vque. Dans ce cas
les peuples ne sont-ils pas souvent en grand danger?

Tertullien condamne le mtier de la guerre, tous les arts, tous les
offices, toutes les professions, le commerce de toutes les choses dont
les payens pouvaient faire un usage idoltre. Il est encore bon
d'observer que ce mme Tertullien suppose formellement que Dieu est
corporel. Qui est-ce, dit-il, qui niera que Dieu ne soit un corps,
quoique Dieu soit un esprit? _quis autem negabit Deum esse corpus, et si
Deus spiritus?..._ Origne a insinu la mme chose. [Grec: ASMATOS],
selon lui, signifie quelque chose de plus subtil que les corps
grossiers. Beausobre, dans son _histoire du Manichisme_, fait voir que
les premiers pres de l'glise avaient des opinions qui passeraient
aujourd'hui pour trs errones sur la nature de la divinit, et
suivaient en cela les sentimens de la secte philosophique dans laquelle
chacun d'eux avait t lev. Les uns en faisaient un _feu intelligent_;
d'autres lui donnaient une figure et un corps; d'autres, et sur-tout les
Platoniciens, en faisaient un tre incorporel, dont tout tait man,
qui pntrait tout, et dans lequel tout tait forc de rentrer.

Lactance regarde tout commerce comme un effet de l'avarice, et comme peu
convenable  la satisfaction,  la tranquillit, au mpris du monde qui
doit rgner dans le coeur d'un bon chrtien. Il blme de mme ceux qui
placent leur argent  intrt, quelque faible qu'il soit, ce qu'il
regarde comme une espce de vol. St. Chrysostme est de son sentiment
sur le commerce, il s'appuie d'un passage des pseaumes o David dit
_qu'il n'a point connu la marchandise_. Lactance prtend encore qu'il
n'est jamais permis d'ter la vie  un homme, soit judiciairement, soit
 la guerre, soit  son corps dfendant.

St. Bazile est aussi de cet avis; il croit que tout homme qui en tue un
autre, quelque juste raison qu'il ait de le faire, se rend coupable d'un
meurtre; que tout laque qui se dfend contre un voleur, doit tre
excommuni, et qu'un prtre doit tre dpos; _car_, dit-il, suivant les
paroles du Sauveur, _celui qui se sert de l'pe prira par l'pe_.
Quoiqu'il soit trs vident que ces docteurs ont t beaucoup trop loin,
il est pourtant certain que l'on fait en gnral trop peu cas de la vie
des hommes; les guerres si destructives et si peu ncessaires, les duels
et les combats, sont sans doute des actions abominables; il parat mme
qu'il y a de la cruaut  leur ter la vie pour des vols: l'humanit ne
semblerait-elle pas exiger qu'il n'y et que l'assassinat, et un petit
nombre d'autres crimes atroces, que l'on punt de mort? Un pareil
chtiment rserv  de tels forfaits seulement, ne serait-il pas trs
propre  inspirer bien plus d'horreur pour eux?

St. Bazile pousse la patience chrtienne jusqu' dire qu'il n'est point
permis de plaider pour dfendre ses droits. Il se fonde sur un passage
de l'criture o il est dit: si quelqu'un plaide contre vous pour avoir
votre habit, donnez lui encore votre manteau. Il proscrit de plus
l'usage du serment dans toute occasion. D'o l'on voit que les principes
des _Quakers_ ou _Trembleurs_ sont plus anciens qu'on ne pense;
cependant les hommes qui montrent la plus grande vnration pour les
pres, mprisent les _Quakers_, parce qu'ils ont les mmes sentimens que
les pres?

Tertullien, que nous avons dj cit, fait le procs  tous ceux qui
acceptent des emplois publics, sur-tout dans les tribunaux; il les
regarde comme incompatibles avec la profession du christianisme qui ne
permet point de prendre part  la condamnation ou au chtiment d'aucun
criminel, et cela parce que dans l'origine l'habillement des juges, la
_Prtexte_, le _Laticlave_, les Faisceaux, etc., taient en usage chez
les idoltres. Il fait de tous les magistrats les collgues des dmons,
qui sont, selon lui, les magistrats de ce monde. Quoique les pres
fussent assez gnralement de l'avis de Tertullien jusqu'au rgne de
Constantin, ils ne tardrent pas  changer de style, et ils employrent
toute leur loquence pour prouver que ce prince, tant chrtien, devait
tre le souverain lgitime de l'univers.

St. Chrysostme fait de grands loges de la prudence d'_Abraham_ et de
la force qu'il eut de vaincre sa propre jalousie au point d'exposer la
vertu de _Sarah_. Il exalte beaucoup la dfrence et la complaisance de
celle-ci pour son mari en consentant  un adultre pour lui sauver la
vie. Vous voyez, dit ce pre, la proposition qu'il hasarde de lui faire
et de quelle manire elle l'accepta. Elle ne refuse point, elle ne
marque point de rpugnance, elle se prte  son rle admirablement dans
cette comdie... Comment assez la louer pour avoir consenti, aprs une
si longue continence et dans un ge si avanc, de livrer son corps  des
barbares afin de sauver son mari? Cependant l'ge avanc de _Sarah_,
qui pouvait avoir alors soixante-cinq ans, devrait plutt diminuer
qu'augmenter le mrite de son action; vu que parmi ces _barbares_ il
pouvait y en avoir probablement de jeunes. On peut lui appliquer ce
qu'un de nos potes a dit plaisamment de Suzanne, dont la chastet fut
attaque par des vieillards: _Elle n'et pas montr tant d'humeur s'ils
eussent t plus aimables_.




SECTION III.

Des interprtations absurdes que les plus anciens pres de l'glise ont
donnes de l'criture.


Je me suis tendu plus que je ne comptais d'abord dans la section
prcdente, ainsi je vais tcher d'tre plus concis dans le prsent
article; je me bornerai  rapporter deux exemples de la faon dont deux
des pres les plus distingus par leur savoir ont interprt l'criture.

St. Justin, martyr, nous apprend  plusieurs reprises que le talent
d'interprter les critures saintes lui avait t accord par une grce
spciale de la divinit: voyons quelle preuve il nous fournira de cette
faveur divine. coutez, dit-il, comment Jsus-Christ, aprs avoir t
crucifi, accomplit le symbole de l'arbre du paradis terrestre, et tout
ce qui devait ensuite arriver aux justes. Car Mose fut envoy avec une
verge pour dlivrer son peuple; avec cette verge il partagea la mer, il
fit sortir l'eau du rocher, et avec un morceau de bois il rendit douces
les eaux qui taient amres. Ce fut encore avec des btons que Jacob
parvint  faire que les brebis de son oncle Laban produisirent des
agneaux qui lui appartinrent  lui-mme, etc. Il continue sur le mme
ton  faire des allusions et il trouve la croix de Jsus-Christ dans
tous les endroits de l'ancien testament o il s'agit de morceaux de
bois; en suivant le mme plan dans un autre endroit o il dcrit le
combat des Isralites avec Amalec, il dit que lorsque _Jsus_, fils de
Nun, conduisit le peuple  l'ennemi, Mose fut en prires, ayant ses
bras tendus en forme de croix; que tant qu'il demeurait dans cette
posture, Amalec avait du dessous; mais que lorsqu'il cessait, son peuple
avait le dsavantage; car les Isralites ne remportrent pas la victoire
parce que Mose priait, mais parce que tandis que le nom de _Jsus_
tait  la tte des troupes, Mose reprsentait la figure de la croix.

Origne, parlant des offrandes de paix, dit que la graisse est l'me de
Jsus-Christ, qui est l'glise de ses amis pour lesquels il a souffert
la mort. Il est donc probable, selon lui, que quand on nous dfend de
manger de la graisse on veut nous dire la mme chose que lorsque le
Sauveur disait que nous ne devons point offenser le moindre de ceux qui
croient en lui. Selon le mme docteur le croupion, tant  l'extrmit
du corps, est une figure de la perfection et de la persvrance dans les
bonnes oeuvres. L'estomac, qui appartenait aux prtres, dsigne un coeur
rempli de sagesse, d'intelligence et de science divine, ou plutt rempli
de Dieu lui-mme. Le prophte Jrmie prdisant la captivit de Babylone
et ses suites, dit au nom du Seigneur: Je ferai venir un grand nombre
de chasseurs, et ils les chasseront de toutes les montagnes, de toutes
les collines, et des creux des rochers. Par les rochers Origne entend
les prophtes, les aptres et les saints anges. Pourquoi? parce que
Jsus-Christ est appel le roc, et par consquent tous ceux qui
l'imitent sont des rocs. Mais lorsque Dieu dit  Mose: _je te placerai
dans la fente du rocher et tu me verras par derrire, mais tu ne verras
pas ma face_. Que croyez-vous, qu'Origne entende par cette fente? C'est
la venue de Jsus-Christ,  l'aide de laquelle nous voyons les parties
postrieures de la divinit.

Voil la manire dont ce grand docteur interprte l'ancien testament: on
pourrait rapporter un grand nombre d'explications semblables qu'il donne
du nouveau testament, mais l'exemple suivant suffira pour en donner une
ide. Lorsque le Sauveur opra le miracle des cinq pains, il fit asseoir
le peuple sur l'herbe. Devinerait-on qu'Origne dise qu'il le fit parce
qu'Isae avait dit que _toute chair n'est que de l'herbe_? Ce n'est pas
tout encore; en faisant asseoir le peuple sur l'herbe, le Sauveur voulut
indiquer que nous devons soumettre la chair, et subjuguer sa propre
sagesse, afin de participer au pain qu'il a bni. Le peuple fut rang ou
par centaines, parce que cent est un nombre sacr et consacr  Dieu 
cause de son unit, ou par cinquantaines, parce que cinquante est le
symbole de la remission[43], suivant le mystre du jubil qui se
clbrait tous les cinquante ans; ou enfin  cause de la Pentecte. Les
douze corbeilles taient les douze siges sur lesquels les douze aptres
devaient s'asseoir pour juger les douze tribus d'Isral.

  [43]  Voyez Barbeyrac, _Trait de la morale des pres_, chap. VII, 
    14 et suivans.

Il est bon d'observer qu'Origne a t durement censur par plusieurs
des pres de l'glise pour ces interprtations absurdes de l'criture;
mais il faut remarquer en mme tems que ceux qui l'ont le plus blm,
tels que St. Jrme, St. Chrysostme, St. Augustin, St. Hilaire, St.
Ambroise et St. Grgoire, sont souvent tombs dans les mmes absurdits
qu'ils reprochent  ce docteur.

Cependant si Origne a souvent allgoris des passages de l'criture qui
devaient tre pris dans un sens littral, il est certain qu'il en a pris
beaucoup d'autres  la lettre qui auraient d s'entendre
allgoriquement. C'est ainsi que prenant  la lettre le passage de St.
Luc o il est dit de ne point songer  la vie, ni de ce que l'on
mangera, ni de ce dont on se vtira, Eusbe nous apprend qu'Origne
n'avait qu'un seul habit, allait toujours nuds pieds, et ne songeait
jamais au lendemain. Bien plus, ce pauvre homme prit  la lettre le
passage qui se trouve dans le chapitre XIX, vers. 12, de St. Mathieu, o
Jsus-Christ dit: _il y a des Eunuques gui se sont faits eux-mmes
Eunuques pour le royaume des cieux_; en consquence il se priva de sa
virilit.

Si  toutes ces interprtations ridicules des critures que nous donnent
les pres de l'glise, aux faux miracles qu'ils rapportent, aux opinions
extravagantes qu'ils dbitent, nous joignons encore qu'ils ont presque
toujours enseign ou pratiqu la perscution toutes les fois qu'ils en
ont eu le pouvoir et que les intrts de leur parti l'exigeait, nous
sentirons pourquoi les prtres de l'glise romaine se font un devoir de
perscuter. Nous avons fait voir ci-devant jusqu'o les Athanases, les
Cyrilles, les Chrysostmes ont port l'esprit d'intolrance, la cruaut
religieuse, la sdition. Dans certaines occasions St. Augustin s'est
montr humain et pacifique, il disait aux Manichens: que ceux-l
svissent contre vous qui ignorent avec quelle difficult l'on parvient
 gurir l'oeil intrieur de l'homme au point de pouvoir envisager son
soleil. Mais depuis, ce grand saint a bien chang de ton; il prit
l'esprit des vques ses confrres et se dclara comme eux pour la
violence et la perscution; en consquence, Barbeyrac le qualifie de
_patriarche des chrtiens perscuteurs_, v qu'il fut le premier qui fit
l'apologie de la perscution, et qu'il est l'auteur de tous les
sophismes dont les thologiens se sont servis depuis pour dfendre une
conduite et des sentimens si contraires aux lumires du bon sens, 
l'quit naturelle,  la charit chrtienne,  la bonne politique, 
l'esprit vanglique. Ainsi c'est avec raison que Barbeyrac dit des
saints pres, _ Dieu ne plaise que nous prenions de tels docteurs pour
nos matres et nos guides en matire de morale_.

Il est ais de sentir les effets que doit produire l'tude des ouvrages
de ces hommes rvrs sur les ecclsiastiques de la communion romaine et
sur d'autres qui ont le mme respect pour leurs dcisions. Ne soyons
point tonns que ces pres soient regards comme des oracles par les
adhrens du pape, c'est  eux que sont dus la plupart des dogmes
ridicules, des opinions abominables et des crmonies superstitieuses
dont la religion romaine est remplie: l'on a donc lieu d'tre surpris de
voir des thologiens protestans montrer pour eux la mme dfrence;
cette faon de penser peut  la longue faire adopter aux protestans les
mmes illusions, les mmes doctrines pernicieuses lorsqu'elles seront
inculques par des hommes stupides ou fripons. En consquence, nous
voyons que les protestans qui ont t les partisans les plus zls des
pres et qui ont voulu que l'on et la plus aveugle soumission pour leur
autorit, ont t gnralement parlant les plus ports  la
superstition,  des dogmes inintelligibles,  la perscution.

Il est encore facile de voir combien ces pres si vants sont propres 
touffer, dans ceux qui les tudient, le got de la vraie science, que
la plupart de ces saints ont fortement dcrie. Les thologiens,
toujours anims du dsir de dominer, n'ont en effet rien de mieux 
faire que de dtourner les esprits des hommes des objets importans, dont
l'intrt du clerg veut les occuper uniquement. Leur empire serait
bientt dtruit si les laques venaient  s'clairer. En consquence,
nous voyons les plus grandes lumires de l'glise s'lever avec force
contre les sciences mondaines; S. Jrme, dans son commentaire sur
l'ptre de S. Paul, montre un souverain mpris pour la gomtrie,
l'arithmtique, la musique; il veut qu'on s'en tienne _ la science de
la pit_. S. Augustin dit pareillement que les bons chrtiens doivent
mpriser l'astronomie et la gomtrie, parce que ces sciences ne
contribuent point au salut et ne servent qu' jetter dans l'erreur. Ces
deux sciences ont encore le malheur de dplaire  S. Ambroise, elles
n'apprennent, selon lui, qu' s'garer. S. Grgoire, pape, s'est
sur-tout signal par un zle vraiment barbare contre les ouvrages des
anciens, qu'il a dtruit, peut-tre, plus encore que le calife Musulman,
qui fit brler les livres de la fameuse bibliothque d'Alexandrie. Enfin
le clerg romain, imbu des ides de ces pres, a suivi leurs traces, et
par-tout o il en eut le pouvoir, il teignit toutes les sciences, les
arts et l'industrie, comme on peut sur-tout s'en convaincre en voyant la
situation de l'Espagne et du Portugal.




SECTION IV.

Questions odieuses, ridicules et indcentes qui ont t agites.--De la
thologie scholastique.


Saint Thomas d'Aquin, communment nomm le docteur anglique, l'aigle de
la thologie, parmi une infinit de questions impertinentes, a propos
les suivantes: _Pourquoi Jsus-Christ ne s'tait pas fait hermaphrodite?
Pourquoi le Sauveur n'avait pas pris le sexe fminin? Si les saints
ressusciteraient avec leurs intestins? Si Jsus-Christ est ressuscit
avec la vsicule du fiel? S'il y aurait des excrmens en paradis?_

Albert-le-Grand, qui fut le matre de Saint Thomas d'Aquin, emploie dans
ses oeuvres vingt-quatre chapitres  discuter les questions suivantes
qui ont jadis grandement occup les thologiens scholastiques: Si l'ange
Gabriel est apparu  la vierge Marie sous la forme d'un serpent, d'un
pigeon, d'un homme, ou d'une femme? Si cet ange se montra sous la forme
d'un jeune homme ou d'un vieillard? Comment il tait vtu? Si son
habillement tait blanc ou de deux couleurs; si son linge tait blanc ou
sale? En quel moment il s'est montr? Si c'tait le matin,  midi, ou le
soir? Quelle tait la couleur des cheveux de la vierge Marie? Si Marie
tait verse dans les arts libraux ou mcaniques? Si elle avait des
connaissances dans la grammaire, la rthorique, la logique, la musique,
l'astronomie? etc., etc., etc.

S. Antonin, autre thologien scholastique du premier ordre, se propose
les questions suivantes: Si la mre de Dieu, tant un homme, aurait pu
devenir le pre naturel de Jsus-Christ? Si Marie, tant enceinte et
assise, Jsus-Christ tait assis comme elle? S'il tait couch
lorsqu'elle-mme tait couche?

L'on peut joindre  ces questions un grand nombre d'autres qui ont
occup les thologiens scholastiques; elles ne le cdent point  celles
qui ont t rapportes, en impertinence et en indcence, au point que
nous nous croyons obligs de les rapporter en latin. Les voici:

_Utrum semen Christi potuerit generare?_

_Utrum verbum potuit hypostatic uniri natur irrationali, puta equi,
asini, etc.?_

_Utrum potuit uniri hypostatic natur diabolic, natur human damnat
peccato, etc.?_

_In quo casu ver essent h propositiones, Deus est equus, asinus,
diabolus, damnatus, peccatum?_

_Utrum Christus resurgendo resumpsit prputium, si porro resumpsit, quo
pacto, quove modo servatur in terris?_[44]

  [44] Le lecteur observera que Sainte Brigitte, au VIe livre de ses
    _rvlations_ ou rveries, dit que la vierge Marie lui a dit que peu
    de temps avant son assomption elle avait confi le saint prpuce de
    son fils  St. Jean. On dit que cette prcieuse relique est
    actuellement garde dans l'glise de St. Jean de Latran,  Rome, o
    tout les ans, durant la semaine de Pque, on l'expose  la
    vnration des fidles. Cependant le cardinal Tolet assure que ce
    prpuce fut jadis vol de cette glise et fut transport 
    _Calcata_, en Italie, o il fit de grands miracles. Plusieurs villes
    d'Allemagne prtendent nanmoins le possder, et le pape Innocent
    III n'osa pas dcider cette importante question. Voyez _le IIe
    discours du docteur Stillingfleet_.

Telles sont les questions impudentes qui ont long-tems occup les
thologiens!

Jettons maintenant un coup d'oeil sur les pieuses extravagances et les
notions fanatiques dont les personnages les plus dvts de l'glise
romaine ont rempli leurs ouvrages; je n'en rapporterai que quelques
exemples choisis, tirs du livre des _maximes des saints_, dont le
clbre Fnlon, archevque de Cambray, est l'auteur.

La puret de l'amour divin, selon S. Franois de Sales, consiste  ne
rien vouloir pour soi-mme,  ne chercher que le bon plaisir de Dieu, au
point de prfrer, si c'tait son plaisir, les tourmens ternels  la
gloire. Le mme saint dit que, s'il savait que sa propre damnation plt
un peu plus  Dieu que son salut, il quitterait son salut pour courir 
la damnation... Il dit encore ailleurs: Je n'ai presqu'aucuns dsirs,
mais si j'avais  renatre, je voudrais n'en avoir point du tout. Si
Dieu venait  moi, j'irais aussi  lui, s'il ne voulait point venir 
moi, je me tiendrais tranquille et je n'irais point  lui.

Fnlon nous apprend que les ouvrages des saints les plus estims des
derniers sicles se sont remplis de semblables expressions, qui toutes
se rduisent  dire que l'on ne doit plus avoir de dsirs intresss,
pas mme pour le mrite, la perfection ni pour le salut ternel; il
ajoute qu'il n'y a point d'quivoques l-dessus, et que c'est le langage
des pres, des docteurs de l'cole et de tous les saints.

Une me dsintresse, dit S. Franois de Sales, n'aime point les
vertus, parce qu'elles sont belles et pures, ni parce qu'elles sont
aimables, ni parce qu'elles ornent et rendent aimables ceux qui les
pratiquent, ni parce qu'elles sont mritoires et rendent l'homme digne
des rcompenses ternelles, mais uniquement parce qu'elles sont la
volont de Dieu.

Le mariage spirituel, dit Fnlon, unit immdiatement l'pouse avec
l'poux, essence avec essence, substance avec substance, c'est--dire,
la volont  la volont  l'aide de cet amour pur dont il est question.
Alors Dieu et l'me ne font qu'un mme esprit, de mme que dans le
mariage l'poux et l'pouse ne font qu'une mme chair.

Les Soliloques de S. Augustin, sont remplis d'un pareil langage
enthousiaste et inintelligible que le fanatisme prend pour de la
dvotion, et qui n'est rellement qu'un galimathias extravagant. S.
Antoine, hermite, avait coutume de dire que _pour que la prire ft
parfaite, il fallait que celui qui prie ne s'entendt pas lui-mme_.

Que dirons-nous des dvotions mystiques d'une sainte Thrse, qui s'est
rendue fameuse par sa ferveur, ses visions et ses extases, ses amours
avec Jsus-Christ? Il est vrai que cette sainte nous apprend elle-mme
la vraie cause de sa dvotion. Elle nous dit que ceux qui
l'environnaient, craignaient souvent qu'elle ne ft folle, tant tait
grande sa mlancolie et ses vapeurs, qui l'empchaient souvent de
prendre aucun repos, soit la nuit, soit le jour.

L'on peut en dire autant de la fameuse sainte Catherine de Sienne, et de
sainte Marie-Madelaine de Pazzi, qui toutes deux ont prtendu avoir eu
l'avantage d'pouser Jsus-Christ. Au reste, il est ais de sentir de
quelle nature tait le mal qui tourmentait ces malheureuses cratures.
L'tat de vapeurs et de mlancolie o ces saintes se trouvaient
frquemment tait un effet trs naturel de leurs austrits, de leurs
jenes, de la retraite o elles vivaient enfermes dans leurs couvens:
il n'en faut pas davantage pour rendre parfaitement insenses de pauvres
filles que la nature avait sans doute pourvues d'un tempramment ardent
et d'une cervelle trs faible, empoisonne par des instructions
fanatiques et des exemples qui leur faisaient prendre l'enthousiasme le
plus insens pour la vraie pit.

Quoiqu'il en soit, il faut avouer que, quand les hommes sont imbus de
maximes d'une religion fanatique, et veulent la professer, ils ne
peuvent se dispenser de devenir des fanatiques et des fous, et que la
lecture des vies des saints rvrs par une religion absurde, cruelle et
perscutante, est trs propre  corrompre et l'esprit et le coeur de
ceux qui s'en nourrissent. Tels sont les effets que doivent produire sur
les ecclsiastiques et les moines de l'glise romaine, les lgendes, la
lecture de l'histoire ecclsiastique, la thologie scholastique et les
ouvrages des pres.




RFLEXIONS SUR LES PERSCUTIONS RELIGIEUSES ET SUR LES MOYENS DE LES
PRVENIR.




SECTION PREMIRE.

De l'absurdit et de l'injustice de la perscution.


On peut voir par tout ce qui a t dit prcdemment de la cruaut
religieuse, que sur-tout les ecclsiastiques ont t continuellement les
boutefeux du christianisme, et ont allum parmi les chrtiens les
bchers de la perscution; l'histoire et l'exprience journalire
confirment suffisamment cette vrit; un grand nombre qui prtendaient
se dvouer entirement au service de la religion, ont fait de ce qu'ils
appellent _la maison du Seigneur_ une caverne de voleurs et de
meurtriers; ils ont pill et dtruit les peuples; ils ont ravag des
villes opulentes, ils ont chang des pays fertiles en de vastes dserts.

Il est vrai que les souverains et les magistrats, contre toutes les
rgles du bon sens, de la saine politique, de l'humanit, de la religion
mme, se sont laisss persuader, ou mme, ce qui est plus honteux, se
sont trouvs forcs de leur prter des secours pour opprimer, tourmenter
et dtruire leurs propres sujets, des citoyens, des chrtiens. N'est-il
pas bien trange que les princes et ceux qui exercent leur autorit, ne
voient pas que dans l'oeuvre infernal de la perscution, ils ne sont que
les vils instrumens des prtres avides et sans piti?

Quels motifs ont induit les gens d'glise  jouer un rle si fameux? Par
quels moyens sont-ils devenus assez nombreux pour prendre un si grand
ascendant dans le monde chrtien? Qu'est-ce qui les a mis en tat de
perscuter et de tyranniser d'une faon si cruelle? C'est ce que nous
avons suffisamment dvelopp ci-devant; cependant nous allons encore
analyser ces causes d'une faon plus particulire, dans l'esprance que
cet examen pourra conduire  la dcouverte des remdes que l'on pourrait
opposer  un mal aussi terrible que la perscution pour cause de
religion.

Avant d'aller plus loin, il est bon de remarquer que comme le clerg
catholique romain s'est sur-tout distingu par ses perscutions atroces
et _anti-chrtiennes_, c'est lui que nous aurons principalement en vue
dans les choses que nous dirons par la suite.

Quant aux motifs qui excitent les prtres  la perscution, il est trs
ncessaire de distinguer les motifs fictifs et prtendus de ceux qui
sont rels: leurs motifs prtendus sont un grand amour pour le bien-tre
du genre humain, qui les porte  contraindre tous ceux qu'ils ne peuvent
persuader d'entrer dans le giron de l'glise, et de les forcer de croire
et de penser uniformment sur la religion, et de la pratiquer de la mme
manire; projet bien sens (sans doute), et dont il est trs facile de
se promettre l'excution! Les prtres prtendent par l rendre les
hommes agrables  Dieu et les conduire au salut ternel.

Il est difficile de dcider si ce projet ou ce systme est plus absurde
et plus insens, que tyrannique et mchant. En effet est-il rien de plus
extravagant que d'imaginer qu'il soit possible d'amener tous les hommes
 la mme faon de penser sur des points abstraits, mtaphysiques,
inintelligibles, tels que sont la plupart des dogmes de la religion, ou
telle qu'on s'est efforc de la rendre? En supposant la chose possible,
la violence serait-elle donc un moyen d'y parvenir? La force et la
compulsion ne sont-elles donc pas propres  faire natre l'aversion
plutt que la confiance? La violence peut bien faire et fait souvent des
hypocrites; mais a-t-elle jamais opr des conversions sincres?
L'hypocrisie et la mauvaise loi peuvent-elles tre agrables au Dieu de
la vrit?

D'un autre ct, en tourmentant les corps des hommes, en leur faisant
prouver des supplices, peut-on se flatter de changer les sentimens de
leurs mes? Voyons combien ces moyens sont admirablement adapts  leur
fin. Si un homme doute d'un article de foi que l'glise a jug  propos
d'tablir, son esprit sera-t-il plus clair quand on jettera son corps
dans un sombre cachot? Si ce premier moyen ne russit pas, on n'aura
qu' le mettre  la torture, et pour remdier au dfaut de son
entendement, ne sera-t-on pas bien avanc en lui disloquant les membres?
Ne sera-ce pas une mthode sre de le convaincre, que de lui distendre
tous les muscles et les nerfs, et de lui faire prouver des douleurs
recherches? Si malgr tout cela il continue  ne pas croire ce que vous
voulez, par compassion pour son me, faites-lui souffrir la mort la plus
cruelle, par l vous empcherez que jamais il ne puisse se convertir;
d'ailleurs, suivant les ides des inventeurs de ces beaux systmes, des
perscuteurs, des assassins religieux eux-mmes, vous les prcipiterez
pour toujours dans des malheurs ternels.

Si ces prtendus moyens de convaincre l'esprit en tourmentant le corps
et de propager la religion en dtruisant les hommes, sont d'une
extravagance et d'une absurdit dmontres, ils ne sont pas moins
tyranniques et abominables.

Les hommes ont des privilges et des droits inhrens  leur nature, que
l'on ne peut leur ter sans leur arracher la vie. Deux de ces principaux
droits sont de penser  leur manire en matire de religion et de suivre
leur conscience. S'il se trouve des gens qui pensent que d'autres se
trompent ou sont dans l'erreur l-dessus, c'est montrer de la charit
que de tcher par ses conseils et ses raisons de les remettre dans le
bon chemin. Mais toutes les tentatives que l'on peut faire pour violer
ces privilges sont absurdes, parce qu'elles sont impossibles; elles
sont tyranniques, parce qu'elles sont injustes: ni le souverain ni le
clerg ne peuvent avoir le droit de perscuter.

C'est une oppression trs odieuse que d'emprisonner un homme  cause de
sa croyance religieuse, ou, pour parler exactement, personne n'a le
droit d'en user de cette manire; le condamner  l'amende ou confisquer
ses biens pour ce sujet, c'est un vol; le mettre  mort parce qu'il ne
veut point agir contre sa conscience, c'est commettre un assassinat.
Est-il rien de plus abominable que cette conduite? Cela pos, l'on voit
qu'il est trs difficile de dcider si la perscution pour cause de
religion est plus insense que criminelle.

Il n'y a qu'une impudence effrne qui puisse justifier une conduite si
criminelle, et la couvrir du prtexte de l'amour du genre humain, et de
procurer aux hommes le bien-tre, et dans ce monde et dans l'autre.
Cette fourberie est si palpable, qu'elle n'est faite pour en imposer
qu' des hommes aveugls par l'ignorance et la superstition. Il est
vident que ces motifs ne peuvent tre rels; voyons donc quels peuvent
tre les motifs vritables.

Un tempramment cruel et sombre, aigri et envenim par les passions les
plus nuisibles, telles que la mchancet, l'envie, l'avarice, l'orgueil,
l'ambition, le dsir de dominer et de tyranniser les autres, auxquelles
on peut encore joindre les dlires de l'enthousiasme et du fanatisme:
voil les vrais motifs qui excitent  perscuter, et quand ils sont
combins avec un grand fond d'hypocrisie, ils rendent complet le
portrait d'un perscuteur.

Il est vident que les plus violens perscuteurs ont t souvent les
hypocrites les plus consomms; plusieurs d'entr'eux n'avaient aucune
religion. Nous en avons des preuves dans un grand nombre de membres du
clerg romain: des papes, des cardinaux, des inquisiteurs et des
princes, ont visiblement perscut pour une religion qu'ils ne croyaient
pas. Tout le monde sait le mot de Lon X au cardinal Bembo: _Combien
nous est profitable cette fable de Jsus-Christ!_ disait ce prince des
perscuteurs et ce vicaire du Christ; cependant de son temps l'on voyait
par-tout fumer les bchers des hrtiques.




SECTION II.

Des sources de l'insolence et du pouvoir des prtres de l'glise
romaine.


Aprs avoir fait voir que les gens d'glise ont toujours t les
promoteurs et les trompettes de la perscution parmi les chrtiens;
aprs avoir fait connatre les motifs rels qui les ont anims; nous
allons examiner les moyens par lesquels les ecclsiastiques sont devenus
si nombreux, et ont pris un si terrible ascendant dans la chrtient.

Pour considrer la chose dans son vrai point de vue, il faut faire
attention que les chrtiens admettent d'une faon bien plus dcide que
ne faisaient les juifs le dogme de l'immortalit de l'me, et celui des
peines et des rcompenses de la vie future. Les payens sur-tout
n'avaient l-dessus que des notions traditionnelles et des ides vagues,
qui les laissaient dans une sorte d'incertitude sur ces dogmes obscurs.
Mais lorsque l'vangile eut promulgu le dogme de l'immortalit de
l'me, et quand une grande partie du genre humain fut parvenue  croire
fermement que l'on pouvait tre pour toujours heureux ou malheureux au
sortir de la vie prsente; cette notion, comme de raison, produisit de
grandes inquitudes dans tous ceux qui l'adoptrent; pour lors les
ignorans s'adressrent  ceux qu'ils crurent plus instruits
qu'eux-mmes, et leur demandrent ce qu'il fallait faire pour tre
sauvs. Cela aurait pu fournir  ceux qui se voyaient consults une
belle occasion de leur dire que ce monde n'tait qu'un passage, un
sjour d'preuves; que les hommes parviendraient  tre heureux dans
l'autre monde s'ils pratiquaient la justice, la temprance, la charit,
s'ils vivaient en paix les uns avec les autres, s'ils cultivaient leur
esprit par la rflexion, s'ils adoraient Dieu en esprit et en vrit,
mais qu'ils se rendraient ternellement malheureux s'ils vivaient dans
le crime, le dsordre et la crapule.

Il est vrai que l'on dit quelque chose de semblable aux hommes, et qu'on
leur recommande la pratique de ces devoirs; mais au lieu de s'attacher
uniquement  cette religion naturelle, raisonnable, bienfaisante, des
fourbes et des pervers, aprs avoir gagn la confiance des peuples,
inventrent des fables absurdes et improbables, imaginrent des dogmes
incomprhensibles, qu'ils ordonnrent de croire sous peine de la
damnation ternelle. Plus ces dogmes furent incroyables, et
incomprhensibles, plus on attacha de mrite  les croire: les mmes
imposteurs y joignirent encore une multitude de rites, de pratiques, de
crmonies, d'inventions dont ils prvirent trs bien qu'ils pourraient
tirer un grand profit.

La plupart de ces dogmes obscurs, de ces crmonies, de ces fraudes
datent des tems d'ignorance et de superstition. Ce fut alors qu'on
enseigna aux hommes des doctrines effrayantes propres  les soumettre
sans rserve  l'autorit de leurs prtres. Ce fut alors qu'on leur
parla du _purgatoire_; mais on leur apprit en mme temps que l'on
pouvait s'en racheter, et qu'en faisant des largesses  l'glise,
celle-ci pouvait faire cesser les tourmens que la divinit faisait
prouver aux mes des parens et amis, et s'en dlivrer soi-mme. Ce fut
alors qu'on persuada aux hommes qu'il fallait se _confesser_ de ses
pchs  un homme pcheur, qui prtendit avoir reu du ciel la facult
de les remettre, en vertu du _pouvoir des clefs_ donn  l'glise par
Jsus-Christ, qui s'est engag  confirmer toutes ses sentences
lorsqu'il promit  ses aptres que tout ce qu'ils auraient _li_ ou
_dli_ sur la terre, serait _li_ ou _dli_ dans les cieux. Enfin,
pour combler la mesure de l'insolence, de l'effronterie, de l'impit
sacerdotale, ainsi que celle de l'extravagance, de l'imbcilit, de la
crdulit des laques, le clerg imagina une absurdit religieuse qui
surpassa toutes celles du paganisme; il persuada  des hommes
raisonnables que les prtres avaient le pouvoir de faire le
Tout-Puissant, de crer le crateur de l'Univers, de l'avaler eux-mmes,
et de le donner  manger aux autres: et pour que les prtres parussent
tre de la plus grande utilit pour le genre humain, et par-l prendre
un grand ascendant sur lui, ces mmes prtres enseignrent qu' moins
que la bonne intention du prtre ne ft jointe  ce repas cleste, il ne
pouvait procurer aucun avantage  ceux qui y participaient[45].

  [45] Si quelqu'un doutait que l'glise de Rome enseigne rellement
    cette doctrine de la ncessit de l'intention du prtre pour que le
    sacrement de l'Eucharistie sortisse son effet, il n'aura qu'
    consulter _l'Histoire du concile de Trente, par Dupin_, tome I, page
    156, o l'on voit que cet article de foi fut tabli aux conciles de
    Florence et de Trente. Cependant quelques catholiques franais,
    ainsi que Dupin lui-mme, ne sont point de cet avis.

Ces opinions, crues malheureusement par le vulgaire, subordonnrent
entirement les laques au clerg dans tout ce qui concernait le salut
ternel[46]. Cette soumission des laques pour les prtres ne pouvait
manquer de rendre ceux-ci trs orgueilleux et trs insolens. Ne soyons
donc point surpris du propos qu'un jsuite espagnol tint au duc de
Lerme. _C'est vous_, lui dit-il, _qui me devez du respect, puisque j'ai
tout les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine  mes pieds_.
Un vque, qui sans doute a le droit d'tre plus insolent qu'un prtre
du commun, fit savoir  une impratrice qu'il n'irait pas la voir 
moins qu'elle ne promt de se prosterner devant lui pour recevoir sa
bndiction, de se tenir debout pendant qu'il serait assis, jusqu' ce
qu'il lui et donn la permission de s'asseoir elle-mme. V. _les
remarques du Dr. Jortin sur l'histoire ecclsiastique, vol. I, pag.
234_. Nous trouvons encore que des prtres ont os dire qu'un vque
_est un Dieu sur terre_, qu'il est un roi bien au-dessus des rois
temporels, auxquels il a le droit de commander. Nous voyons un pape
assurer qu'il est lui-mme juge de tous les hommes et qu'il ne peut
tre jug par personne; que les grands monarques ne sont que ses
esclaves, tandis qu'il est le roi des rois, le monarque du monde, le
seul, seigneur et gouverneur des choses temporelles et spirituelles;
qu'il est tabli souverain de tous les royaumes et de toutes les
nations; que son pouvoir est au-dessus de tout pouvoir, qu'il fallait
indispensablement lui tre soumis pour pouvoir tre sauv. Voyez
_Bower, hist. des papes, vol. I, pag. 215_.

  [46] On fait croire aux Moscovites que, lorsqu'ils meurent, pour tre
    admis dans le ciel, il est bon qu'ils prennent un certificat sign
    ou scell par le patriarche ou l'vque: en consquence lorsqu'on
    enterre un mort on lui met entre les mains un passeport pour le
    ciel, dans lequel on atteste qu'il a vcu et qu'il est mort en bon
    chrtien de la religion grecque, qu'il s'est confess, qu'il a t
    absous et a reu le sacrement de l'Eucharistie; qu'il a rendu  Dieu
    et  ses saints le culte qui leur tait d. V. _la Religion ancienne
    et moderne des Moscovites_, page 139. Les jsuites et beaucoup
    d'autres moines de l'glise romaine sont dans l'usage d'expdier de
    semblables passeports  ceux qui veulent bien les acheter.

Alain de la Roche, moine dominicain, ne fait pas difficult de dire que
le pouvoir d'un prtre surpasse celui de Dieu lui-mme; il se fonde sur
ce que Dieu employa une semaine entire  la cration du monde et  son
arrangement, tandis qu'un prtre  chaque fois qu'il dit la messe 
l'aide de deux ou trois paroles peut produire non une crature, mais
l'tre suprme et incr qui est l'origine de toutes choses. Voyez son
trait _de dignitate et excellentiis sacerdotum_.




SECTION III.

De la crdulit.--Les gens d'esprit sont souvent dupes des prjugs du
vulgaire.


Quoique le dogme de la _Transubstantiation_ dont nous venons de parler,
ainsi que plusieurs autres articles de foi de la mme trempe, ait pris
naissance dans des temps d'ignorance et de tnbres[47], cependant le
monde en s'clairant n'a pas renonc  ses anciennes folies, et cette
doctrine est encore reue par un trs grand nombre d'hommes et mme de
personnes savantes et raisonnables sur toute autre matire qui ne
cessent d'tre les dupes de leurs honteux prjugs; ce qui nous prouve
combien peu l'on doit compter sur les hommes en matire d'opinions
religieuses.

  [47] Pascase Rabbert, abb de Corbie en France, au commencement du
    neuvime sicle, fut le premier qui soutint le dogme de la
    _transubstantiation_. Mais ce ne fut que vers le milieu du onzime
    sicle que cette doctrine fut confirme par l'autorit du pape, qui
    dcida que ceux qui refusaient de l'admettre, taient des hrtiques
     brler. Cette opinion fut vivement combattue par _Branger_,
    archidiacre d'Angers: depuis elle est unanimement adopte par tous
    les catholiques romains.

L'glise romaine, outre le privilge de faire son Dieu, se vante aussi
de faire des miracles; mais le plus grand des miracles qu'elle ait
jamais opr est celui d'tre parvenue  faire croire aux hommes une
absurdit aussi palpable et aussi grossire que le dogme de la
_Transubstantiation_. Cependant essayons si l'on ne pourrait pas rendre
raison de ce phnomne surprenant sans recourir au miracle.

Rien n'agit si fortement sur l'esprit des hommes que l'ducation, le
fanatisme, le prjug. La crainte de faire de mauvaises affaires en ce
monde et d'tre damn dans l'autre, empche souvent d'examiner ce qu'on
dit de croire, et mme de douter des prtendues vrits que l'glise
enseigne. En effet si des personnes, je ne dis pas claires, mais mme
doues du bon sens le plus ordinaire, osaient rflchir  cette doctrine
ainsi qu' beaucoup d'autres impostures sacerdotales, elles ne
manqueraient pas d'en dmler la fausset. Mais les gens qui ont les
yeux les plus perans consentent souvent  fermer les yeux, et  les
laisser couvrir d'un bandeau, ils cessent de voir et ne distinguent pas
plus les objets que s'ils taient aveugles-ns.

De plus ce serait bien peu connatre la nature humaine que d'imaginer
que les personnes les plus claires soient exemptes de faiblesses;
celles-ci ne se montrent jamais d'une faon plus marque que dans la
cruaut religieuse, pour laquelle les hommes du plus grand gnie ne sont
souvent que des insenss et des stupides. Que de preuves tonnantes de
science, de sagesse, de jugement, ne trouvons-nous pas dans un grand
nombre de payens? Cependant beaucoup d'entre eux taient aussi esclaves
de la superstition que le peuple imbcille, et adoraient comme lui le
bois et la pierre, ils croyaient, comme lui, les fables les plus
ridicules; ils se soumettaient, comme lui, aux rites et aux crmonies
les plus extravagantes de la religion.

Combien parmi les modernes d'hommes habiles, distingus par leurs
connaissances et leur savoir, ont-ils crit et sonn le tocsin de la
perscution, pour forcer les nations  croire des doctrines opposes au
bon sens? Quel scandale ne rsulte-t-il pas pour le christianisme qui
leur faisait ainsi renoncer aux lumires de la nature, de la raison, de
l'humanit! Nous avons fait voir que ce furent communment de trs
grands saints qui furent les plus grands incendiaires; ce furent des
saints qui jourent dans l'glise le rle de la discorde et des furies.
Il est vrai que dans plusieurs de ces saints la plus grande preuve de
leur dlire fut d'avoir voulu crire;  moins qu'on ne suppost que des
fripons ont pris leurs noms pour faire passer des opinions absurdes et
dtestables qu'ils avaient intrt de faire croire aux hommes: dans ce
cas il faut convenir qu'ils ont parfaitement russi.

Est-il donc surprenant que des hommes savans et de beaucoup d'esprit
puissent draisonner comme les ignorans et les sots, quand ils
s'occupent de choses qui ne sont point fondes sur la nature, et dans
lesquelles la science ou la raison ne peuvent point les guider? Ou bien
si des gens senss veulent bien se laisser guider par des fripons,
est-il bien tonnant de les voir s'garer? En effet parmi les savans
thologiens nous en voyons beaucoup qui sont bien plus occups de se
remplir la tte des opinions des autres, que du soin de penser par
eux-mmes; les personnes qui ont beaucoup de science et d'rudition et
peu de jugement et d'esprit, se suivent communment les uns les autres
comme les btes de somme; et nous trouvons pour l'ordinaire qu'ils ne
savent tirer aucun fruit des connaissances dont ils se sont vainement
surchargs.

Comme les hommes qui ont le plus de talens et de lumires sont sujets 
des faiblesses, ne sont point exempts des prjugs dont les autres sont
imbus, tombent dans des erreurs grossires et les poussent mme plus
loin, il est plus difficile de les remettre dans le bon chemin que les
ignorens eux-mmes. Fontenelle dit avec raison, que quand les
philosophes s'enttent une fois d'un prjug, ils sont plus incurables
que le peuple lui-mme parce qu'ils s'enttent galement et du prjug
et des fausses raisons dont ils le soutiennent. Il rapporte  ce sujet
l'histoire connue de la _dent d'or_ d'un enfant de Silsie, sur laquelle
les savans disputrent beaucoup, jusqu' ce qu'un orfvre et dcouvert
que cette dent avait t, par fraude, recouverte d'une feuille d'or. V.
_l'histoire des oracles, chap. 4 et 8_. L'histoire de cette dent d'or
est celle de toutes les disputes de controverse qui s'lvent dans la
religion.

Quel exemple plus frappant du pouvoir de l'illusion sur les hommes les
plus senss que les oracles du Paganisme, et la croyance  la magie, qui
furent jadis adopts galement par les grands et les petits, les savans
et les ignorans, les philosophes et les femmelettes! Ces oracles
partaient de divinits qui n'avaient jamais exist que dans
l'imagination des potes, et les opinions sur la magie dans
l'imagination des sots ou dans l'adresse des imposteurs. Les chrtiens
reconnaissent que les oracles des payens n'taient point dus  la
divinit, mais plusieurs d'entre eux les attribuent au dmon, tandis
qu'il est vident qu'ils taient dus  la fourberie des prtres.
Beaucoup de chrtiens dvots ont bien de la peine  se dgager du
prjug des revenans, des esprits, des apparitions, des visions, etc.;
ils y voient des preuves de la rsurrection, de l'existence d'un Dieu et
de la distinction des deux substances dans l'homme.

Que dirons-nous, en effet, d'un de nos grands thologiens (le dr.
Barrow), qui se sert de ces apparitions pour prouver l'existence de la
divinit et celle de l'me distingue du corps? Ces choses, dit-il,
sont prouves par les opinions et les tmoignages du genre humain sur
les apparitions dont les anciens potes et les historiens ont parl si
souvent, et sur le pouvoir que l'on supposait aux charmes et aux
enchantemens, qui devaient tre les effets de quelque puissance
invisible; c'est de l que sont venues toutes les ides sur la magie,
les sortilges, sur les pactes avec les esprits malins; vouloir les
regarder comme des illusions, ce serait accuser le genre humain d'une
stupidit et d'une crdulit trs extravagante pour lui. Ce serait
accuser la plupart des lgislateurs de fourberie et d'extravagance; ce
serait accuser un grand nombre de tribunaux de cruaut et de sottise;
enfin ce serait accuser un trop grand nombre de tmoins ou de folie ou
d'une malice extrme. Voyez _Barrow's Works, vol. I, p. 398 et suiv._

D'o l'on voit que les thologiens ne sont pas difficiles sur le choix
des preuves dont ils se servent pour appuyer leurs opinions. En effet,
n'en dplaise au docteur Barrow, on pourrait lgitimement et sans faire
tort aux personnes dont il cite le tmoignage, les accuser ou de
friponnerie, ou de sottise, ou de malice, ou de mauvaise foi. On
pourrait lui dire que toutes les opinions et les tmoignages en faveur
des conjurations, des enchantemens, des sortilges, ne sont dus qu'
l'ignorance,  une crdulit excessive,  des prestiges,  de mauvais
desseins. Ne voyons-nous pas qu'une multitude de cratures innocentes 
la honte des tribunaux qui les jugent et des souverains qui font des
loix, ont t injustement mises  mort pour des crimes prtendus dont il
tait impossible qu'elles fussent coupables? Ces infamies n'ont-elles
pas continu mme dans notre nation, jusqu' ce que notre parlement, par
un acte rcent, et ananti ces loix aussi folles que cruelles[48]?

  [48] Keyffler, dans ses _Voyages_, dit que ce sont les Gnevois qui
    les premiers dans l'Europe ont aboli l'usage des procdures
    criminelles contre les sorciers; depuis 1652 personne n'a t chez
    eux condamn  la mort pour sorcellerie. Voyez tome I, p. 174.

A l'gard de la preuve que l'on tire des sortilges pour prouver
l'influence des esprits malins sur les esprits des hommes; les
mchancets que ceux-ci exercent, sur-tout en faveur de la religion,
prouvent qu'ils n'ont pas besoin du diable pour pousser le crime 
l'excs. L'on prtend encore que les contes d'apparitions et de revenans
servent  appuyer le dogme de la rsurrection, de l'immortalit de
l'me, etc.; mais nous rpondrons  ceux qui se servent de pareilles
preuves, que c'est affaiblir une cause, quelque bonne qu'elle puisse
tre, que de l'tayer par de semblables purilits.

Si tant d'absurdits ont t presque universellement adoptes par le
genre humain et crues par des personnes sages, claires et senses
d'ailleurs, nous ne devons trouver ni miraculeux ni surnaturel que des
dogmes tels que celui de la _Transubstantiation_, ainsi, que beaucoup
d'autres pareils, aient trouv dans des gnies profonds des dfenseurs
ardens, et dans les peuples stupides, des adhrens aveugles, capables de
se prter  toutes les extravagances et  toutes les cruauts qui leur
taient conseilles par leurs prtres, sans jamais entendre un mot du
fond de la question.

Quand on eut vu que les hommes embrassaient avec tant d'ardeur les
dogmes et les crmonies,  l'aide desquelles on leur disait qu'ils
obtiendraient la flicit ternelle et se garantiraient des chtimens de
l'avenir; quand on vit le respect et la vnration profonde que
montraient aux inventeurs de ces doctrines et de ces pratiques les
souverains crdules autant que leurs sujets; quand on vit les privilges
et les immunits accords aux gens d'glise; les honneurs et les
richesses que l'on accumulait sur leurs ttes; leur nombre dut
naturellement s'accrotre: voil sans doute pourquoi nous voyons les
prtres si multiplis chez les chrtiens jusqu' ce jour. Comme l'glise
devenait si lucrative et procurait de si grands avantages, une foule
d'hommes paresseux, avides, orgueilleux s'empressa d'entrer  son
service; on entrevit des moyens de bien vivre sans rien faire,
d'acqurir des richesses sans aucun travail, des dignits et des
honneurs sans mrite ni talens. Une ruche remplie de miel ne peut
manquer d'attirer les gupes et les frlons.

Un pareil corps d'hommes, ainsi spars du reste du genre humain, devenu
si nombreux, eut des intrts non-seulement distingus, mais encore trs
opposs  ceux des nations; le clerg s'occupa donc uniquement du soin
de piller et de subjuguer le monde chrtien, et aprs avoir acquis des
biens immenses, il ne songea qu' les augmenter encore[49]. En
consquence ds que quelqu'un osait douter de la vrit des dogmes
enseigns par le clerg, ou de l'efficacit des pratiques et des
crmonies qu'il avait ordonnes, l'glise se trouvait en danger. Il
fallait donc absolument y remdier; quel moyen employer pour obliger les
hommes  croire les choses qu'il tait de l'intrt de l'glise ou du
clerg que l'on crt? Leur dire qu'ils seraient damns s'ils osaient en
douter, pouvait bien oprer quelque chose; mais ce moyen ne suffisait
pas encore; il y a toujours des gens qui doutent, mme malgr eux, et
qui du doute peuvent passer  l'incrdulit, sans pouvoir s'en empcher.
Il est donc impossible de venir  bout des hommes, sinon en joignant des
chtimens futurs, de former des doutes, et encore plus de faire
connatre leurs doutes et leur incrdulit; par l l'on parvient  les
forcer de professer ce qu'ils ne peuvent ni comprendre ni croire et de
se conformer extrieurement aux volonts du clerg.

  [49] Je crois devoir rapporter ici un exemple qui prouve le pouvoir
    tyrannique que le clerg romain possda jadis dans notre nation, et
    les moyens qu'il mettait en usage pour conserver ce qu'il nommait
    les droits et les _immunits de l'glise_. En consquence, le
    lecteur trouvera ici la formule du serment que le roi Henri III fut
    oblig de prter sur les vangiles, qui lui furent prsents par un
    archevque, tandis que lui, ainsi que tous les vques prsens,
    tenaient des cierges allums. Cette crmonie est tire de Mathieu
    Paris; la voici telle qu'elle est rapporte. _Par l'autorit du Dieu
    tout-puissant, du Fils et du Saint-Esprit, nous anathmatisons et
    nous chassons des portes de notre Sainte Mre glise, tous ceux qui
    sciemment et malicieusement priveront les glise de leurs droits.
    Aprs cela, sur l'ordre de l'archevque, on jetta les cierges 
    terre o ils s'teignirent en rpandant de la fume; alors
    l'archevque dit ces mots: qu'ainsi soient teintes, prissent et
    fument les mes damnes de tout ceux qui violeront ces rgles ou qui
    les interprteront d'une faon sinistre. Alors tout le monde
    s'cria, et le roi plus souvent et plus fortement que tous les
    autres _Amen_! _Amen_! _Amen_! Voil ce qui se passa dans la
    chapelle de Sainte-Catherine  Westminster_. Voyez Mathieu Paris
    dans la vie de Henri III.

Cela peut servir  nous faire dcouvrir pourquoi les prtres insistent
si fortement sur la ncessit de la foi et y attachent un si grand
mrite. Sans la foi, il est impossible de plaire au clerg ni d'avoir
pour lui la confiance aveugle dont il a besoin pour piller et tyranniser
les peuples: en effet que deviendraient les richesses, la grandeur, le
crdit, la puissance des fripons, sans la crdulit des sots?




SECTION IV.

Des moyens employs par le clerg pour exciter les princes  la
perscution.


C'est pour s'assurer les avantages rsultant de la foi que le clerg
appella les princes  son secours, et les obligea d'infliger les
punitions les plus cruelles  tous ceux qui refusaient de croire; pour
convaincre ces princes, il se servit de deux argument trs puissans;
l'un fut de leur dire que, quelque inhumains que fussent les moyens
qu'ils emploiraient pour convertir les hrtiques, ils rendraient  Dieu
un service trs agrable, et qu'ils expieraient par l une multitude de
pchs; argument, qui, sans doute, dut faire une impression trs forte
sur des superstitieux mchans et zls. L'autre fut de leur dire que
ceux qui n'taient point soumis  l'glise catholique ne pouvaient tre
des sujets fidles d'un gouvernement catholique. Cette calomnie, malgr
sa fausset, produisit son effet, et dans tous les tats catholiques
romains elle fit de tous les princes des perscuteurs impitoyables de
l'hrsie.

Quand des argument si convaincans n'erent pas la force de persuader
quelques princes qui osrent prfrer les devoirs de l'humanit, les
rgles de la saine politique et de la vraie religion aux ordres
sanguinaires du pape ou aux conseils abominables des prtres, l'glise
eut quelquefois recours aux excommunications, et souvent elle dposa ou
fit assassiner les souverains qui manqurent de complaisance on de zle
pour elle.

Par ces infmes moyens et par d'autres semblables, la plupart de ces
princes qui auraient d se dclarer les protecteurs de la libert, des
biens et de la vie de leurs sujets, se crurent obligs de les opprimer
et mme de les dtruire, et devinrent, comme on a vu, les instrumens de
l'ambition, de l'avarice, de la cruaut des prtres.

Cependant, quoique les gens d'glise fussent parvenus  mettre la
puissance civile dans leurs intrts et  lui faire tirer l'pe pour
eux, voyant que la perscution qu'ils avaient l'impit de nommer
_l'oeuvre de Dieu_, ne se pratiquait pas assez vivement  leur gr, et
que les laques n'y donnaient pas toute l'attention qu'ils dsiraient,
ces ecclsiastiques tchrent de se faire donner un pouvoir indpendant
et illimit: ce pouvoir les mit en tat d'excuter tous leurs projets,
et l'on fut assez aveugle pour les leur accorder dans un grand nombre de
pays.

L'usage que firent les ecclsiastiques de ce prsent fatal, de cette
bote de Pandore, fut de rpandre une infinit de maux sur la terre.
Non-seulement ils tyrannisrent les gens du peuple, et traitrent avec
la dernire fureur tous ceux que leur conscience empchait de souscrire
 leurs dogmes,  leurs crmonies,  leurs superstitions; mais encore
ils firent sentir leur pouvoir  ces princes qui avaient eu la faiblesse
et la mauvaise politique de le leur accorder. Par l les rois, les
empereurs, les princes furent obligs de plier sous le joug du sacerdoce
et de se soumettre eux-mmes  la tyrannie du clerg.

Nous avons fait connatre d'abord qui sont ceux  qui sont dues les
perscutions parmi les chrtiens; nous avons montr en second lieu quels
ont t les motifs prtendus et rels de leurs cruauts inouies; nous
avons ensuite fait connatre ce qui a rendu le clerg si nombreux, et ce
qui lui a fait prendre un ascendant si marqu dans le monde chrtien;
enfin nous avons expos les moyens qui les ont mis  porte de
tyranniser et de perscuter avec la dernire barbarie; nous allons
chercher les remdes  ces maux.




SECTION V.

Des remdes que l'on peut opposer  la perscution.


Les causes de la perscution religieuse ayant t si videmment
exposes, il est ais d'en dcouvrir les remdes; il serait  souhaiter
que l'on voult les appliquer aussi promptement qu'ils sont faciles 
connatre.

Les remdes qui paratraient les plus efficaces et les plus naturels
seraient premirement de ramener la religion  ses premiers principes,
de la dgager des superfluits dont des imposteurs l'ont surcharge, en
vue de leurs propres intrts. En second lieu, il serait bon de rduire
les ecclsiastiques au revenu qui serait absolument ncessaire: l'tat
en s'emparant de leurs biens normes pourrait leur accorder une
subsistance honnte, sans souffrir jamais qu'ils vcussent dans le luxe
et la pompe, qui non-seulement sont peu convenables  leur profession,
mais encore qui sont les sources d'une infinit d'abus et de calamits.
En troisime lieu, le souverain devrait punir et rprimer avec svrit
comme de vrais criminels, comme des perturbateurs du repos de la
socit, tous les prtres qui par leurs sermons ou leurs crits
travailleraient  rendre les hommes odieux les uns aux autres pour leurs
opinions religieuses. En quatrime lieu, les princes ne devraient jamais
prendre parti dans les dmls obscurs des thologiens; ils devraient
protger galement tous les citoyens utiles et honntes et ne jamais
s'occuper de leur faon de penser, dans laquelle, sans tyrannie, ils
n'ont pas le droit de fouiller; enfin ces princes devraient bien se
garder de confier jamais aucun pouvoir  des prtres.

Nous ne doutons pas que la mthode que l'on propose ne dplaise au plus
grand nombre des membres du clerg, mais nous ne pouvons douter qu'elle
ne soit applaudie par tous ceux en qui l'intrt et les passions
n'auront pas totalement clips les sentimens de la raison et de
l'humanit. Il est certain que l'opposition de ceux qui mconnaissent
des sentimens si lgitimes, ne servirait qu' prouver de plus en plus la
ncessit de limiter leur pouvoir.

Une raison trs forte semble encore devoir y dterminer, elle est dicte
par l'exprience. A-t-on jamais vu un corps de gens d'glise jouir du
pouvoir sans en abuser? Il n'est pas douteux que dans le clerg
protestant de l'glise anglicane il se trouve quelques hommes minens
par le savoir et la pit; cependant ne voyons-nous pas que ce clerg
toutes les fois qu'il a joui du pouvoir en a fait un usage trs
criminel? J'en appelle  ceux de ses membres qui ont de la bonne foi et
de l'humanit; ils rougiront pour leurs confrres des actes de tyrannie
qu'ils ont tant de fois videmment exercs. Souvent ils ont perscut
les hommes les plus distingus, par leurs vertus et leurs lumires; au
point que l'on aurait lieu de souponner que ce sont ces qualits mmes
qui les rendaient odieux  leurs confrres.

Si un clerg aussi bien compos que celui-l s'est souvent rendu
coupable d'excs rvoltans, n'est-il pas vident que le pouvoir n'est
nullement fait pour les prtres? Une nation libre ne doit avoir des
tyrans d'aucune espce; la tyrannie sacerdotale n'est faite que pour des
esclaves de la tyrannie politique; un citoyen honnte doit jouir de la
libert de penser ainsi que de celle qui regarde sa personne et ses
biens. Dans un tat bien constitu tout homme qui agit bien doit jouir
de la sret.

J'observerai encore qu'un excellent moyen d'empcher la perscution
serait d'obliger les prtres  prcher la morale, l'humanit, la
charit, la concorde, au lieu d'entretenir les peuples de questions
obscures de thologie, qui, n'tant point comprises par ceux-mmes qui
les dbitent, le sont encore bien moins par ceux qui les entendent. Que
les ministres du Dieu de paix ne soient plus les trompettes de la
fureur, les organes de la discorde, qu'ils apportent _la paix sur la
terre_ et qu'il ne leur soit plus permis de sonner le tocsin de la
sdition, d'allumer des haines inextinguibles, d'apprendre aux hommes 
se dtester pour des opinions inutiles aux moeurs et au bien-tre des
nations. En un mot que les guides des peuples n'aient plus le droit de
les conduire  l'erreur, ni de leur persuader que pour plaire  la
divinit ils doivent violer les loix les plus saintes de l'humanit.

Quand nos prtres se tenant dans les bornes du pouvoir spirituel se
conduiront d'une faon propre  servir d'exemple aux autres ils n'en
seront que plus respects; on les regardera comme les bienfaiteurs du
genre humain; privs du pouvoir de nuire ils n'auront que celui de faire
du bien. Quel service plus essentiel et plus rel peut-on rendre au
genre humain que de lui persuader de renoncer pour toujours  ses
haines,  ses animosits,  la perscution, et de vivre dans l'union, la
concorde et la paix?


FIN.




NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

On a conserv l'orthographe de l'original, incluant ses incohrences
(par exemple tems/temps, bl/bled, enfants/enfans).






End of the Project Gutenberg EBook of De la cruaut religieuse, by
Paul Henri Dietrich Holbach

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA CRUAUT RELIGIEUSE ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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