The Project Gutenberg EBook of La comdie humaine volume I -- Scnes de la
vie prive tome I, by Honor de Balzac

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Title: La comdie humaine volume I -- Scnes de la vie prive tome I

Author: Honor de Balzac

Release Date: October 28, 2012 [EBook #41211]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  mineures.

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  OEUVRES COMPLTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA COMDIE HUMAINE

  PREMIER VOLUME


  PREMIRE PARTIE
  TUDES DE MOEURS


  PREMIER LIVRE


  PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2

  [Illustration: Balzac]




  SCNES
  DE
  LA VIE PRIVE

  TOME 1


  LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE--LE BAL DE SCEAUX
  LA BOURSE--LA VENDETTA--MADAME FIRMIANI
  UNE DOUBLE FAMILLE--LA PAIX DU MNAGE--LA FAUSSE MAITRESSE
  TUDE DE FEMME--ALBERT SAVARUS


  PARIS

  Veuve ANDRE HOUSSIAUX, DITEUR

  HBERT ET Cie, SUCCESSEURS
  7, RUE PERRONET, 7

  1874




HONOR DE BALZAC


Balzac naquit  Tours le 16 mai 1799, le jour de la fte de saint
Honor, dont on lui donna le nom, qui parut bien sonnant et de bon
augure. Le petit Honor ne fut pas un enfant prodige; il n'annona pas
prmaturment qu'il ferait la _Comdie humaine_. C'tait un garon
frais, vermeil, bien portant, joueur, aux yeux brillants et doux, mais
que rien ne distinguait des autres, du moins  des regards peu
attentifs. A sept ans, au sortir d'un externat de Tours, on le mit au
collge de Vendme, tenu par des oratoriens, o il passa pour un lve
trs-mdiocre.

La premire partie de _Louis Lambert_ contient sur ce temps de la vie de
Balzac de curieux renseignements. Ddoublant sa personnalit, il s'y
peint comme un ancien condisciple de Louis Lambert, tantt en parlant en
son nom, et tantt prtant ses propres sentiments  ce personnage
imaginaire, mais pourtant trs-rel, puisqu'il est une sorte d'objectif
de l'me mme de l'crivain.

Balzac souffrit prodigieusement dans ce collge de Vendme, o sa nature
rveuse tait meurtrie  chaque instant par une rgle inflexible. Il
ngligeait de faire ses devoirs; mais, favoris par la complicit tacite
d'un rptiteur de mathmatiques, en mme temps bibliothcaire et occup
de quelque ouvrage transcendental, il ne prenait pas sa leon et
emportait les livres qu'il voulait. Tout son temps se passait  lire en
cachette. Aussi fut-il bientt l'lve le plus puni de sa classe. Les
pensums, les retenues absorbrent bientt le temps des rcrations; 
certaines natures d'coliers, les chtiments inspirent une sorte de
rbellion stoque, et ils opposent aux professeurs exasprs la mme
impassibilit ddaigneuse que les guerriers sauvages captifs aux ennemis
qui les torturent. Ni le cachot, ni la privation d'aliments, ni la
frule ne parviennent  leur arracher la moindre plainte; ce sont alors,
entre le matre et l'lve, des luttes horribles, inconnues des parents,
o la constance des martyrs et l'habilet des bourreaux se trouvent
gales. Quelques professeurs nerveux ne peuvent supporter le regard de
haine, de mpris et de menace par lequel un bambin de huit ou dix ans
les brave.

Le rsultat de ces travaux cachs, de ces mditations qui prenaient le
temps des tudes, fut ce fameux _Trait de la volont_, dont il est
parl plusieurs fois dans la _Comdie humaine_. Balzac regretta toujours
la perte de cette premire oeuvre, qu'il esquisse sommairement dans
_Louis Lambert_, il dut tre moins sensible  la perte de son pome
pique sur les Incas, inspiration malencontreuse qui lui valut, tout le
temps qu'il resta au collge, le sobriquet drisoire de Pote. Balzac,
il faut l'avouer, n'eut jamais le don de posie, de versification, du
moins; sa pense si complexe resta toujours rebelle au rhythme.

A propos de vers, consignons ici un petit renseignement qui pourra
amuser les curieux littraires. Les quelques sonnets que Lucien de
Rubempr fait voir comme chantillon de son volume de vers au libraire
Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas de vers, et demandait
 ses amis ceux dont il avait besoin. Le sonnet de la _Marguerite_ est
de Mme de Girardin; le sonnet sur le _Camellia_, de Lassailly; celui
sur la _Tulipe_, de votre serviteur.

_Modeste Mignon_ renferme aussi une pice de vers, mais nous en ignorons
l'auteur.

Pas plus dans la famille qu'au collge l'intelligence de Balzac ne fut
devine ou comprise. Mme, s'il lui chappait quelque chose d'ingnieux,
sa mre, femme suprieure cependant, lui disait: Sans doute, Honor, tu
ne comprends pas ce que tu dis l! Et Balzac de rire, sans s'expliquer
davantage, de ce bon rire qu'il avait.

La famille de Balzac tant revenue  Paris, il fut mis en pension. L,
comme au collge de Vendme, son gnie ne se dcela point, et il resta
confondu parmi le troupeau des coliers ordinaires.

Ses classes finies, Balzac se donna cette seconde ducation qui est la
vraie; il tudia, se perfectionna, suivit les cours de la Sorbonne et
fit son droit, tout en travaillant chez l'avou et le notaire. Ce temps,
perdu en apparence, puisque Balzac ne fut ni avou, ni notaire, ni
avocat, ni juge, lui fit connatre le personnel de la basoche et le mit
 mme d'crire plus tard, de faon  merveiller les hommes du mtier,
ce que nous pourrions appeler le contentieux de la _Comdie humaine_.

Les examens passs, la grande question de la carrire  prendre se
prsenta. On voulait faire de Balzac un notaire; mais le futur grand
crivain, qui, bien que personne ne crt  son gnie, en avait la
conscience, refusa le plus respectueusement du monde, quoiqu'on lui et
mnag une charge  des conditions trs-favorables. Son pre lui accorda
deux ans pour faire ses preuves, et comme la famille retournait en
province, madame Balzac installa Honor dans une mansarde, en lui
allouant une pension suffisante  peine aux plus stricts besoins,
esprant qu'un peu de vache enrage le rendrait plus sage.

Cette mansarde tait perche rue de Lesdiguires, n 9, prs de
l'Arsenal, dont la bibliothque offrait ses ressources au jeune
travailleur. Sans doute passer d'une maison abondante et luxueuse  un
misrable rduit serait une chose dure  un tout autre ge qu' vingt et
un ans, ge qui tait celui de Balzac; mais si le rve de tout enfant
est d'avoir des bottes, celui de tout jeune homme est d'avoir une
chambre, une chambre bien  lui, dont il ait la clef dans sa poche, ne
pt-il tenir debout qu'au milieu: une chambre, c'est la robe virile,
c'est l'indpendance, la personnalit, l'amour!

Voil donc matre Honor juch prs du ciel, assis devant sa table, et
s'essayant au chef-d'oeuvre qui devait donner raison  l'indulgence de
son pre et dmentir les horoscopes dfavorables de ses amis.--Chose
singulire, Balzac dbuta par une tragdie, par un _Cromwell_! Vers ce
temps-l,  peu prs, Victor Hugo mettait la dernire main  son
_Cromwell_, dont la prface fut le manifeste de la jeune cole
dramatique.

A cette poque Balzac n'avait pas encore conu le plan de l'oeuvre qui
devait l'immortaliser; il se cherchait encore avec inquitude,
anhlation et labeur, essayant tout et ne russissant  rien; pourtant
il possdait dj cette opinitret de travail  laquelle Minerve,
quelque revche qu'elle soit, doit un jour ou l'autre cder; il
bauchait des opras-comiques, faisait des plans de comdies, de drames
et de romans. Une volont moins robuste se ft dcourage mille fois,
mais par bonheur Balzac avait une confiance inbranlable dans son gnie
mconnu de tout le monde. Il voulait tre un grand homme et il le fut
par d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que
l'lectricit, et dont il fait de si subtiles analyses dans _Louis
Lambert_.

Contrairement aux crivains de l'cole romantique, qui tous se
distingurent par une hardiesse et une facilit d'excution tonnantes,
et produisirent leurs fruits presque en mme temps que leurs fleurs,
dans une closion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'gal de tous
comme gnie, ne trouvait pas son moyen d'expression, ou ne le trouvait
qu'aprs des peines infinies.

Fondeur obstin, il rejetait dix ou douze fois au creuset le mtal qui
n'avait pas rempli exactement le moule; comme Bernard Palissy, il et
brl les meubles, le plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour
entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer l'exprience; les
ncessits les plus dures ne lui firent jamais livrer une oeuvre sur
laquelle il n'et pas mis le dernier effort, et il donna d'admirables
exemples de conscience littraire.

Sa manire de procder tait celle-ci: quand il avait longtemps port et
vcu un sujet, d'une criture rapide, heurte, poche, presque
hiroglyphique, il traait une espce de scenario en quelques pages,
qu'il envoyait  l'imprimerie, d'o elles revenaient en placards,
c'est--dire en colonnes isoles au milieu de larges feuilles. Il lisait
attentivement ces placards, qui donnaient dj  son embryon d'oeuvre ce
caractre impersonnel que n'a pas le manuscrit, et il appliquait  cette
bauche la haute facult critique qu'il possdait, comme s'il se ft agi
d'un autre. Il oprait sur quelque chose; s'approuvant ou se
dsapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout ajoutait. Des
lignes partant du commencement du milieu ou de la fin des phrases, se
dirigeaient vers les marges,  droite,  gauche, en haut, en bas,
conduisant  des dveloppements,  des intercalations,  des incises, 
des pithtes,  des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on
et dit le bouquet d'un feu d'artifice dessin par un enfant.

Six, sept et parfois dix preuves revenaient ratures, remanies, sans
satisfaire le dsir de perfection de l'auteur. Nous avons vu aux
Jardies, sur les rayons d'une bibliothque compose de ses oeuvres
seules, chaque preuve diffrente du mme ouvrage relie en un volume
spar, depuis le premier jet jusqu'au livre dfinitif; la comparaison
de la pense de Balzac  ses divers tats offrirait une tude bien
curieuse et contiendrait de profitables leons littraires.

Balzac, comme Vichnou, le dieu indien, possdait le don d'_avatar_,
c'est--dire celui de s'incarner dans des corps diffrents et d'y vivre
le temps qu'il voulait; seulement le nombre des _avatars_ de Vichnou est
fix  dix, ceux de Balzac ne se comptent pas, et de plus il pouvait les
provoquer  volont.--Quoique cela semble singulier en plein
dix-neuvime sicle, Balzac fut un _voyant_. Son mrite d'observateur,
sa perspicacit de physiologiste, son gnie d'crivain, ne suffisent pas
pour expliquer l'infinie varit des deux ou trois mille types qui
jouent un rle plus ou moins important dans la _Comdie humaine_. Il ne
les copiait pas, il les vivait idalement, revtait leurs habits,
contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, tait eux-mmes
tout le temps ncessaire. De l viennent ces personnages soutenus,
logiques, ne se dmentant et ne s'oubliant jamais, dous d'une existence
intime et profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, font
concurrence  l'tat civil. Un vritable sang rouge circule dans leurs
veines, au lieu de l'encre qu'infusent  leurs crations les auteurs
ordinaires.

Cette facult, Balzac ne la possdait d'ailleurs que pour le prsent. Il
pouvait transporter sa pense dans un marquis, dans un financier, dans
un bourgeois, dans un homme du peuple, dans une femme du monde, dans une
courtisane; mais les ombres du pass n'obissaient pas  son appel: il
ne sut jamais, comme Goethe, voquer du fond de l'antiquit la belle
Hlne et lui faire habiter le manoir gothique de Faust. Sauf deux ou
trois exceptions, toute son oeuvre est moderne; il s'tait assimil les
vivants, il ne ressuscitait pas les morts.

L'on a fait nombre de critiques sur Balzac et parl de lui de bien des
faons, mais on n'a pas insist sur un point trs-caractristique 
notre avis;--ce point est la modernit absolue de son gnie. Balzac ne
doit rien  l'antiquit;--pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il
n'a pas besoin de crier qu'on l'en dlivre. Balzac, comme Gavarni, a vu
ses contemporains; et dans l'art, la difficult suprme c'est de peindre
ce qu'on a devant les yeux.

Cette profonde comprhension des choses modernes rendait, il faut le
dire, Balzac peu sensible  la beaut plastique. Il lisait d'un oeil
ngligent les blanches strophes de marbre o l'art grec chanta la
perfection de la forme humaine. Dans le muse des antiques, il regardait
la Vnus de Milo sans grande extase; mais la Parisienne arrte devant
l'immortelle statue, drape de son long cachemire filant sans un pli de
la nuque au talon, coiffe de son chapeau  voilette de Chantilly,
gante de son troit gant Jouvin, avanant sous l'ourlet de sa robe 
volants le bout verni de sa bottine claque, faisait ptiller son oeil
de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en dgustait
longuement les grces savantes, tout en trouvant comme elle que la
desse avait la taille bien lourde et ne ferait pas bonne figure chez
Mmes de Beausant, de Listomre ou d'Espard. La beaut idale, avec ses
lignes sereines et pures, tait trop simple, trop froide, trop une, pour
ce gnie compliqu, touffu et divers.--Aussi dit-il quelque part: Il
faut tre Raphal pour faire beaucoup de Vierges.--Le _caractre_ lui
plaisait plus que le _style_, et il prfrait la physionomie  la
beaut. Dans ses portraits de femme, il ne manque jamais de mettre un
signe, un pli, une ride, une plaque rose, un coin attendri et fatigu,
une veine trop apparente, quelque dtail indiquant les meurtrissures de
la vie, qu'un pote, traant la mme image, et  coup sr supprim, 
tort sans doute.

Avec son profond instinct de la ralit, Balzac comprit que la vie
moderne qu'il voulait peindre tait domine par un grand
fait,--l'argent,--et dans _la Peau de chagrin_, il eut le courage de
reprsenter un amant inquiet non-seulement de savoir s'il a touch le
coeur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour
payer le fiacre dans lequel il la reconduit.--Cette audace est peut-tre
une des plus grandes qu'on se soit permises en littrature, et seule
elle suffirait pour immortaliser Balzac. La stupfaction fut profonde,
et les purs s'indignrent de cette infraction aux lois du genre, mais
tous les jeunes gens qui, allant en soire chez quelque belle dame avec
des gants blancs repasss  la gomme lastique, avaient travers Paris
en danseurs, sur la pointe de leurs escarpins, redoutant une mouche de
boue plus qu'un coup de pistolet, compatirent, pour les avoir prouves,
aux angoisses de Valentin, et s'intressrent vivement  ce chapeau
qu'il ne peut renouveler et conserve avec des soins si minutieux. Aux
moments de misre suprme, la trouvaille d'une des pices de cent sous
glisses entre les papiers du tiroir par la pudique commisration de
Pauline produisait l'effet des coups de thtre les plus romanesques ou
de l'intervention d'une pri dans les contes arabes. Qui n'a pas
dcouvert aux jours de dtresse, oubli dans un pantalon ou dans un
gilet, quelque glorieux cu apparaissant  propos et vous sauvant du
malheur que la jeunesse redoute le plus: rester en affront devant une
femme aime pour une voiture, un bouquet, un petit banc, un programme de
spectacle, une gratification  l'ouvreuse ou quelque vtille de ce
genre?

Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeunesse pauvre, comme
elle l'est presque toujours, s'essayant aux premires luttes de la vie,
en proie aux tentations des plaisirs et du luxe, et supportant de
profondes misres  l'aide de hautes esprances. Valentin, Rastignac,
Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempr, Lousteau, ont tous tir  belles
dents dans les durs biftecks de la vache enrage, nourriture fortifiante
pour les estomacs robustes, indigeste pour les estomacs dbiles; il ne
les loge pas, tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des mansardes
de convention tendues de perse,  fentre festonne de pois de senteur
et donnant sur des jardins; il ne leur fait pas manger des mets
simples, apprts par les mains de la nature, et ne les habille pas de
vtements sans luxe, mais propres et commodes; il les met en pension
bourgeoise chez la maman Vauquer, ou les accroupit sous l'angle aigu
d'un toit, les accoude aux tables grasses des gargottes infimes, les
affuble d'habits noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les
envoyer au mont-de-pit, s'ils ont encore, chose rare, la montre de
leur pre.

O Corinne, toi qui laisses, au cap Mysne, pendre ton bras de neige sur
ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Albion, drap d'un superbe
manteau neuf et chauss de bottes  coeur parfaitement cires, te
contemple et t'coute dans une pose lgante; Corinne, qu'aurais-tu dit
de semblables hros? Ils ont pourtant une petite qualit qui manquait 
Oswald,--ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble qu'on les ait
rencontrs mille fois;--aussi Pauline, Delphine de Nucingen, la
princesse de Cadignan, Mme de Bargeton, Coralie, Esther, en sont-elles
follement prises.

De cette _modernit_ sur laquelle nous appuyons  dessein provenait,
sans qu'il s'en doutt, la difficult de travail qu'prouvait Balzac
dans l'accomplissement de son oeuvre: la langue franaise pure par les
classiques du dix-septime sicle n'est propre, lorsqu'on veut s'y
conformer, qu' rendre des ides gnrales, et qu' peindre des figures
conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer cette multiplicit
de dtails, de caractres, de types, d'architectures, d'ameublements,
Balzac fut oblig de se forger une langue spciale, compose de toutes
les technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier, des
coulisses, de l'amphithtre mme. Chaque mot qui disait quelque chose
tait le bienvenu, et la phrase, pour le recevoir, ouvrait une incise,
une parenthse, et s'allongeait complaisamment.--C'est ce qui a fait
dire aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas crire.--Il
avait, bien qu'il ne le crt pas, un style et un trs-beau style,--le
style ncessaire, fatal et mathmatique de son ide!

Nous glisserons lgrement sur le temps de sa vie o il essaya de
s'assurer l'indpendance par des spculations de librairie, auxquelles
ne manqurent que des capitaux pour tre heureuses. Ces tentatives
l'endettrent, engagrent son avenir, et, malgr les secours dvous,
mais trop tardifs peut-tre de la famille, lui imposrent ce rocher de
Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du plateau, et qui
retombait toujours plus crasant sur ses paules d'Atlas, charges en
outre de tout un monde.

Cette dette qu'il se faisait un devoir sacr d'acquitter, car elle
reprsentait la fortune d'tres chers, fut la Ncessit au fouet arm de
pointes,  la main pleine de clous de bronze, qui le harcela nuit et
jour, sans trve ni piti, lui faisant regarder comme un vol une heure
de repos ou de distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie, et
la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possdait pas le secret.

Aprs la mansarde de la rue de Lesdiguires, Balzac, qui commenait 
devenir clbre, alla habiter  Chaillot, rue des Batailles, une maison
d'o l'on dcouvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le champ
de Mars, l'cole militaire, le dme des Invalides, une grande portion de
Paris et plus loin les coteaux de Meudon. Il s'tait arrang un
intrieur assez luxueux, car il savait qu' Paris on ne croit gure au
talent pauvre, et que _le paratre_ y amne souvent l'_tre_.

C'est  cette priode que se rapportent ses vellits d'lgance et de
dandysme, le fameux habit bleu  boutons d'or massif, la massue 
pommeau de turquoises, les apparitions aux Bouffes et  l'Opra, et les
visites plus frquentes dans le monde, o sa verve tincelante le
faisait rechercher, visites utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus
d'un modle. Il n'tait pas facile de pntrer dans cette maison, mieux
garde que le jardin des Hesprides. Deux ou trois mots de passe taient
exigs. Balzac, de peur qu'ils ne s'bruitassent, les changeait souvent.
Nous nous souvenons de ceux-ci: Au portier l'on disait: La saison des
prunes est arrive, et il vous laissait franchir le seuil; au
domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il fallait
murmurer: j'apporte des dentelles de Belgique, et si vous assuriez au
valet de chambre que madame Bertrand tait en bonne sant, on vous
introduisait enfin.

Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac; ils taient peut-tre
ncessaires pour carter les fcheux et d'autres visiteurs plus
dsagrables encore.

Un des rves de Balzac tait l'amiti hroque et dvoue, deux mes,
deux courages, deux intelligences fondues dans la mme volont.

Il voulut former une association dans le got de celle qui runissait
Ferragus, Montriveau, Ronquerolles et leurs compagnons. Seulement il ne
s'agissait pas de coups si hardis; un certain nombre d'amis devaient se
prter aide et secours en toute occasion et travailler, selon leurs
forces, au succs ou  la fortune de celui qui serait dsign,  charge
de revanche, bien entendu. Fort infatu de son projet, Balzac recruta
quelques affilis qu'il ne mit en rapport les uns avec les autres qu'en
prenant des prcautions, comme s'il se ft agi d'une socit politique
ou d'une _vente_ de carbonari.

L'association, qui comptait parmi ses membres, G. de C., L. G., L. D.,
J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle, nous et quelques autres
qu'il est inutile de dsigner, s'appelait _le Cheval rouge_. Lorsqu'il
fallait concerter quelque projet, convenir de certaines dmarches,
Balzac, lu par acclamation grand matre de l'ordre, envoyait par un
affid  chaque _cheval_ (c'tait le nom argotique que prenaient les
membres entre eux) une lettre dans laquelle tait dessin un petit
cheval rouge avec ces mots; curie, tel jour, tel endroit; le lieu
changeait chaque fois, de peur d'veiller la curiosit ou le soupon.
Dans le monde, quoique nous nous connussions tous et de longue main pour
la plupart, nous devions viter de nous parler ou ne nous aborder que
froidement, pour carter toute ide de connivence.

Aprs quatre ou cinq runions, _le Cheval rouge_ cessa d'exister, la
plupart des chevaux n'avaient pas de quoi payer leur avoine  la
mangeoire symbolique; et l'association qui devait s'emparer de tout fut
dissoute, parce que ses membres manquaient souvent de quinze francs,
prix de l'cot.

Dsaronn d'une chimre, Balzac en remontait bien vite une nouvelle, et
il repartait pour un autre voyage dans le bleu, avec cette navet
d'enfant qui chez lui s'alliait  la sagacit la plus profonde et 
l'esprit le plus retors.

Les _Jardies_ proccuprent beaucoup l'attention publique, lorsque
Balzac les acheta, dans l'intention honorable de constituer un gage  sa
mre. En passant en wagon sur le chemin de fer qui longe Ville-d'Avray,
chacun regardait avec curiosit cette petite maison, moiti cottage,
moiti chalet, qui se dressait au milieu d'un terrain en pente et
d'apparence glaiseuse.

Ce terrain, selon Balzac, tait le meilleur du monde; autrefois,
prtendait-il, un certain cru clbre y poussait et les raisins, grce 
une exposition sans pareille, s'y cuisaient comme les grappes de Tokay
sur les coteaux de Bohme. Le soleil, il est vrai, avait toute libert
de mrir la vendange en ce lieu, o il n'existait qu'un seul arbre.
Balzac essaya d'enclore cette proprit de murs, qui devinrent fameux
par leur obstination  s'crouler ou  glisser tout d'une pice sur
l'escarpement trop abrupt, et il rvait pour cet endroit privilgi du
ciel, les cultures les plus fabuleuses et les plus exotiques. Ici se
place naturellement l'anecdote des ananas, qu'ont a si souvent rpte
que nous ne la redirions pas, si nous ne pouvions y ajouter un trait
vraiment caractristique.--Voici le projet: cent mille pieds d'ananas
taient plants dans le clos des Jardies, mtamorphos en serres qui
n'exigeraient qu'un mdiocre chauffage, vu la torridit du site. Les
ananas devaient tre vendus cinq francs au lieu d'un louis qu'ils
cotent ordinairement, soit cinq cent mille francs; il fallait dduire
de ce prix cent mille francs pour les frais de culture, de chssis, de
charbon; restaient donc quatre cent mille francs nets, qui constituaient
 l'heureux propritaire une rente splendide,--sans la moindre copie,
ajoutait-il.--Ceci n'est rien, Balzac eut mille projets de ce genre;
mais le beau est que nous cherchmes ensemble, sur le boulevard
Montmartre, une boutique pour la vente des ananas encore en germe. La
boutique devait tre peinte en noir et rechampie de filets d'or, et
porter sur son enseigne en lettres normes: ANANAS DES JARDIES. Il se
rendit pourtant  notre conseil, de ne louer sa boutique que l'anne
suivante, pour viter des frais inutiles.

Les magnificences des Jardies n'existaient gure qu' l'tat de
rve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir vu crit
au charbon sur les murs nus plaqus de papier gris: boiseries de
palissandre,--tapisserie des Gobelins,--glaces de Venise,--tableaux de
Raphal. Grard de Nerval avait dj dcor un appartement de cette
manire, et cela ne nous tonnait pas. Quant  Balzac, il se croyait
littralement dans l'or, le marbre et la soie; mais, s'il n'acheva pas
les Jardies et s'il prta  rire par ses chimres, il sut du moins se
btir une demeure ternelle, un monument plus durable que l'airain,
une cit immense, peuple de ses crations et dore par les rayons de sa
gloire.

Personne ne peut avoir la prtention de faire une biographie complte de
Balzac; toute liaison avec lui tant ncessairement coupe de lacunes,
d'absences, de disparitions. Le travail commandait absolument la vie de
Balzac, et si, comme il le dit lui-mme avec un accent de touchante
sensibilit dans une lettre  sa soeur, il a sacrifi sans peine  ce
dieu jaloux les joies et les distractions de l'existence, il lui en a
cot de renoncer  tout commerce un peu suivi d'amiti. Rpondre
quelques mots  une longue missive devenait pour lui, dans ses
accablements de besogne, une prodigalit qu'il pouvait rarement se
permettre; il tait l'esclave de son oeuvre et l'esclave volontaire. Il
avait, avec un coeur trs-bon et trs-tendre, l'gosme du grand
travailleur. Et qui et song  lui en vouloir de ngligences forces et
d'oublis apparents, lorsqu'on voyait les rsultats de ses fuites ou de
ses rclusions? Quand, l'oeuvre paracheve, il reparaissait, on et dit
qu'il vous et quitt la veille, et il reprenait la conversation
interrompue, comme si quelquefois six mois et plus ne se fussent pas
couls. Il faisait des voyages en France pour tudier les localits o
il plaait ses _Scnes de province_, et se retirait chez des amis, en
Touraine, ou dans la Charente, trouvant l un calme que ses cranciers
ne lui laissaient pas toujours  Paris. Aprs quelque grand ouvrage, il
se permettait parfois une excursion plus longue, en Allemagne, dans la
haute Italie ou en Suisse; mais ces courses faites rapidement, avec des
proccupations d'chances  payer, de traites  remplir, et un viatique
assez born, le fatiguaient peut-tre plus qu'elles ne le reposaient.

Passons maintenant  quelques dtails plus intimes. Le grand Goethe
avait trois choses en horreur: une de ces choses tait la fume de
tabac; on nous dispensera de dire les deux autres. Balzac, comme le
Jupiter de l'Olympe potique allemand, ne pouvait souffrir le tabac sous
quelque forme que ce ft; il ne fuma jamais. Toutes les fois que Balzac
est oblig, pour la vraisemblance du rcit, de laisser un de ses
personnages s'adonner  cette habitude horrible du tabac, sa phrase
brve et ddaigneuse trahit un secret blme: Quant  de Marsay, dit-il,
il tait occup  fumer ses cigares. Et il faut qu'il aime bien ce
condottiere du dandysme pour lui permettre de fumer dans son oeuvre.

Une femme dlicate et petite-matresse avait sans doute impos cette
aversion  Balzac. C'est un point que nous ne saurions rsoudre.
Toujours est-il qu'il ne fit pas gagner un sou  la rgie. A propos de
femmes, Balzac, qui les a si bien peintes, devait les connatre, et l'on
sait le sens que la Bible attache  ce mot. Dans une des lettres qu'il
crit  madame de Surville, sa soeur, Balzac, tout jeune et compltement
ignor, pose l'idal de sa vie en deux mots: tre clbre et tre
aim. La premire partie de ce programme, que se tracent du reste tous
les artistes, a t ralise de point en point. La seconde a-t-elle reu
son accomplissement? L'opinion des plus intimes amis de Balzac est qu'il
pratiqua la chastet qu'il recommandait aux autres, et n'eut que des
amours platoniques; mais madame de Surville sourit  cette ide, avec un
sourire d'une finesse fminine et tout plein de pudiques rticences.
Elle prtend que son frre tait d'une discrtion  toute preuve, et
que s'il et voulu parler, il et eu beaucoup de choses  dire. Cela
doit tre, et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de petites
lettres  l'criture fine et penche que la bote en laque de Canalis.
Il y a dans son oeuvre comme une odeur de femme: _odor di femina_. Quand
on y entre, on entend, derrire les portes qui se referment, sur les
marches de l'escalier drob, des frou-frou de soie et des craquements
de bottines. Le salon semi-circulaire et matelass de la rue des
Batailles, dont la description est place par l'auteur dans _la Fille
aux yeux d'or_, ne resta donc pas compltement virginal, comme plusieurs
de nous le supposrent. Dans le cours de notre intimit, qui dura de
1836 jusqu' sa mort, une seule fois Balzac fit allusion, avec les
termes les plus respectueux et les plus attendris,  un attachement de
sa premire jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prnom de la
personne dont, aprs tant d'annes, le souvenir lui faisait les yeux
humides. Nous en et-il dit davantage, nous n'abuserions certes pas de
ses confidences; le gnie d'un grand crivain appartient  tout le
monde, mais son coeur est  lui.

N'allez pas vous imaginer d'aprs cela que Balzac ft austre et
pudibond en paroles: l'auteur des _Contes drolatiques_ tait trop nourri
de Rabelais et trop pantagruliste pour ne pas avoir le mot pour rire;
il savait de bonnes histoires et en inventait: ses grasses gaillardises
entrelardes de crudits gauloises eussent fait crier _shocking_ au
_cant_ pouvant; mais ses lvres rieuses et bavardes taient scelles
comme le tombeau lorsqu'il s'agissait d'un sentiment srieux. A peine
laissa-t-il deviner  ses plus chers son amour pour une trangre de
distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut couronn par le
mariage. C'est  cette passion conue depuis longtemps qu'il faut
rapporter ses excursions lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier
jour un mystre pour ses amis.

Balzac avait quitt la rue des Batailles pour les Jardies; il alla
ensuite demeurer  Passy. La maison qu'il habitait, situe sur une pente
abrupte, offrait une disposition architecturale assez singulire.--On y
entrait:

  Un peu comme le vin entre dans les bouteilles.

Il fallait _descendre_ trois tages pour arriver au premier.

Vers cette poque, Balzac commena  manifester du got pour les vieux
meubles, les bahuts, les potiches; le moindre morceau de bois vermoulu
qu'il achetait rue de Lappe avait toujours une provenance illustre, et
il faisait des gnalogies circonstancies  ses moindres biblots.--Il
les cachait  et l, toujours  cause de ces cranciers fantastiques
dont nous commencions  douter. Nous nous amusmes mme  rpandre le
bruit que Balzac tait millionnaire.

Ce qui donnait quelque vraisemblance  notre plaisanterie, c'tait la
nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue Fortune, dans le quartier
Beaujon, moins peupl alors qu'il ne l'est aujourd'hui. Il occupait une
petite maison mystrieuse qui avait abrit les fantaisies du fastueux
financier. Du dehors on apercevait au-dessus du mur une sorte de coupole
repousse par le plafond cintr d'un boudoir, et la peinture frache des
volets ferms.

Quand on pntrait dans ce rduit, ce qui n'tait pas facile, car le
matre du logis se celait avec un soin extrme, on y dcouvrait mille
dtails de luxe et de confort en contradiction avec la pauvret qu'il
affectait.--Il nous reut pourtant un jour, et nous pmes voir une salle
 manger revtue de vieux chne, avec une table, une chemine, des
buffets, des crdences et des chaises en bois sculpt  faire envie 
Berruguette,  Cornejo Duque et  Verbruggen; un salon de damas bouton
d'or,  portes,  corniches,  plinthes et embrasures d'bne; une
bibliothque range dans des armoires incrustes d'caille et de cuivre
en style de Boule; une salle de bain en brche jaune, avec bas-reliefs
de stuc; un boudoir en dme, dont les peintures anciennes avaient t
restaures par Edmond Hdouin; une galerie claire de haut, que nous
reconnmes plus tard dans la collection du _Cousin Pons_.

Vous avez donc vid un des silos d'Aboulcasem? dmes-nous en riant 
Balzac en face de ces splendeurs; vous voyez bien que nous avions raison
en vous prtendant millionnaire.

--Je suis plus pauvre que jamais, rpondait-il en prenant un air humble
et papelard; rien de tout cela n'est  moi. J'ai meubl la maison pour
un ami qu'on attend.--Je ne suis que le gardien et le portier de
l'htel!

Nous citons l ses paroles textuelles. Cette rponse, il la fit
d'ailleurs  plusieurs personnes tonnes comme nous. Le mystre
s'expliqua bientt par le mariage de Balzac avec la femme qu'il aimait
depuis longtemps.

Il y a un proverbe turc qui dit. Quand la maison est finie, la mort
entre. C'est pour cela que les sultans ont toujours un palais en
construction qu'ils se gardent bien d'achever. La vie semble ne vouloir
rien de complet--que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait
ralis.

Les fameuses dettes taient enfin payes, l'union rve accomplie, le
nid pour le bonheur ouat et garni de duvet; comme s'ils eussent
pressenti sa fin prochaine, les envieux de Balzac commenaient  le
louer: les _Parents pauvres_, le _Cousin Pons_, o le gnie de l'auteur
brille de tout son clat, ralliaient tous les suffrages.--C'tait trop
beau; il ne lui restait plus qu' mourir.

Sa maladie fit de rapides progrs, mais personne ne croyait  un
dnoment fatal, tant on avait confiance dans l'athltique organisation
de Balzac. Nous pensions fermement qu'il nous enterrerait tous.

Huit ans dj se sont couls depuis la mort de Balzac[1]. La postrit
a commenc pour lui; chaque jour il semble plus grand. Lorsqu'il tait
ml  ses contemporains, on l'apprciait mal, on ne le voyait que par
fragments, sous des aspects parfois dfavorables: maintenant l'difice
qu'il a bti s'lve  mesure qu'on s'en loigne, comme la cathdrale
d'une ville que masquaient les maisons voisines, et qui  l'horizon se
dessine immense au-dessus des toits aplatis. Le monument n'est pas
achev; mais tel qu'il est, il effraye par son normit, et les
gnrations surprises se demanderont quel est le gant qui a soulev
seul ces blocs formidables et mont si haut cette Babel o bourdonne
toute une socit.

  [1] 18 aot 1850.

Quoique mort, Balzac a pourtant encore des dtracteurs; on jette  sa
mmoire ce reproche banal d'immoralit, dernire injure de la mdiocrit
impuissante et jalouse, ou mme de la pure btise. L'auteur de la
_Comdie humaine_, non-seulement n'est pas immoral, mais c'est mme un
moraliste austre. Monarchique et catholique, il dfend l'autorit,
exalte la religion, prche le devoir, morigne la passion, et n'admet le
bonheur que dans le mariage et la famille.

  THOPHILE GAUTIER.




AVANT-PROPOS


En donnant  une oeuvre entreprise depuis bientt treize ans, le titre
de _La Comdie humaine_, il est ncessaire d'en dire la pense, d'en
raconter l'origine, d'en expliquer brivement le plan, en essayant de
parler de ces choses comme si je n'y tais pas intress. Ceci n'est pas
aussi difficile que le public pourrait le penser. Peu d'oeuvres donne
beaucoup d'amour-propre, beaucoup de travail donne infiniment de
modestie. Cette observation rend compte des examens que Corneille,
Molire et autres grands auteurs faisaient de leurs ouvrages: s'il est
impossible de les galer dans leurs belles conceptions, on peut vouloir
leur ressembler en ce sentiment.

L'ide premire de _la Comdie humaine_ fut d'abord chez moi comme un
rve, comme un de ces projets impossibles que l'on caresse et qu'on
laisse s'envoler; une chimre qui sourit, qui montre son visage de femme
et qui dploie aussitt ses ailes en remontant dans un ciel fantastique.
Mais la chimre, comme beaucoup de chimres, se change en ralit, elle
a ses commandements et sa tyrannie auxquels il faut cder.

Cette ide vint d'une comparaison entre l'Humanit et l'Animalit.

Ce serait une erreur de croire que la grande querelle qui, dans ces
derniers temps, s'est mue entre Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire,
reposait sur une innovation scientifique. L'_unit de composition_
occupait dj sous d'autres termes les plus grands esprits des deux
sicles prcdents. En relisant les oeuvres si extraordinaires des
crivains mystiques qui se sont occups des sciences dans leurs
relations avec l'infini, tels que Swedenborg, Saint-Martin, etc., et les
crits des plus beaux gnies en histoire naturelle, tels que Leibnitz,
Buffon, Charles Bonnet, etc., on trouve dans les monades de Leibnitz,
dans les molcules organiques de Buffon, dans la force vgtatrice de
Needham, dans l'_embotement_ des parties similaires de Charles Bonnet,
assez hardi pour crire en 1760: _L'animal vgte comme la plante_; on
trouve, dis-je, les rudiments de la belle loi du _soi pour soi_ sur
laquelle repose l'_unit de composition_. Il n'y a qu'un animal. Le
crateur ne s'est servi que d'un seul et mme patron pour tous les tres
organiss. L'animal est un principe qui prend sa forme extrieure, ou,
pour parler plus exactement, les diffrences de sa forme, dans les
milieux o il est appel  se dvelopper. Les Espces Zoologiques
rsultent de ces diffrences. La proclamation et le soutien de ce
systme, en harmonie d'ailleurs avec les ides que nous nous faisons de
la puissance divine, sera l'ternel honneur de Geoffroi Saint-Hilaire,
le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le
triomphe a t salu par le dernier article qu'crivit le grand Goethe.

Pntr de ce systme bien avant les dbats auxquels il a donn lieu, je
vis que, sous ce rapport, la Socit ressemblait  la Nature. La Socit
ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux o son action se
dploie, autant d'hommes diffrents qu'il y a de varits en zoologie?
Les diffrences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un
avocat, un oisif, un savant, un homme d'tat, un commerant, un marin,
un pote, un pauvre, un prtre, sont, quoique plus difficiles  saisir,
aussi considrables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'ne,
le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc. Il a donc exist,
il existera donc de tout temps des Espces Sociales comme il y a des
Espces Zoologiques. Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant
de reprsenter dans un livre l'ensemble de la zoologie, n'y avait-il pas
une oeuvre de ce genre  faire pour la socit? Mais la Nature a pos,
pour les varits animales, des bornes entre lesquelles la Socit ne
devait pas se tenir. Quand Buffon peignait le lion, il achevait la
lionne en quelques phrases; tandis que dans la Socit la femme ne se
trouve pas toujours tre la femelle du mle. Il peut y avoir deux tres
parfaitement dissemblables dans un mnage. La femme d'un marchand est
quelquefois digne d'tre celle d'un prince, et souvent celle d'un prince
ne vaut pas celle d'un artiste. L'tat Social a des hasards que ne se
permet pas la Nature, car il est la Nature plus la Socit. La
description des Espces Sociales tait donc au moins double de celle des
Espces Animales,  ne considrer que les deux sexes. Enfin, entre les
animaux, il y a peu de drames, la confusion ne s'y met gure; ils
courent sus les uns aux autres, voil tout. Les hommes courent bien
aussi les uns sur les autres; mais leur plus ou moins d'intelligence
rend le combat autrement compliqu. Si quelques savants n'admettent pas
encore que l'Animalit se transborde dans l'Humanit par un immense
courant de vie, l'picier devient certainement pair de France, et le
noble descend parfois au dernier rang social. Puis, Buffon a trouv la
vie excessivement simple chez les animaux. L'animal a peu de mobilier,
il n'a ni arts ni sciences; tandis que l'homme, par une loi qui est 
rechercher, tend  reprsenter ses moeurs, sa pense et sa vie dans tout
ce qu'il approprie  ses besoins. Quoique Leuwenhoc, Swammerdam,
Spallanzani, Raumur, Charles Bonnet, Muller, Haller et autres patients
zoographes aient dmontr combien les moeurs des animaux taient
intressantes, les habitudes de chaque animal sont,  nos yeux du moins,
constamment semblables en tout temps; tandis que les habitudes, les
vtements, les paroles, les demeures d'un prince, d'un banquier, d'un
artiste, d'un bourgeois, d'un prtre et d'un pauvre sont entirement
dissemblables et changent au gr des civilisations.

Ainsi l'oeuvre  faire devait avoir une triple forme: les hommes, les
femmes et les choses, c'est--dire les personnes et la reprsentation
matrielle qu'ils donnent de leur pense; enfin l'homme et la vie.

En lisant les sches et rebutantes nomenclatures de faits appeles
_histoires_, qui ne s'est aperu que les crivains ont oubli, dans tous
les temps, en gypte, en Perse, en Grce,  Rome, de nous donner
l'histoire des moeurs. Le morceau de Ptrone sur la vie prive des
Romains irrite plutt qu'il ne satisfait notre curiosit. Aprs avoir
remarqu cette immense lacune dans le champ de l'histoire, l'abb
Barthlemy consacra sa vie  refaire les moeurs grecques dans
Anacharsis.

Mais comment rendre intressant le drame  trois ou quatre mille
personnages que prsente une Socit? comment plaire  la fois au pote,
au philosophe et aux masses qui veulent la posie et la philosophie sous
de saisissantes images? Si je concevais l'importance et la posie de
cette histoire du coeur humain, je ne voyais aucun moyen d'excution;
car, jusqu' notre poque, les plus clbres conteurs avaient dpens
leur talent  crer un ou deux personnages typiques,  peindre une face
de la vie. Ce fut avec cette pense que je lus les oeuvres de Walter
Scott. Walter Scott, ce trouveur (trouvre) moderne, imprimait alors une
allure gigantesque  un genre de composition injustement appel
secondaire. N'est-il pas vritablement plus difficile de faire
concurrence  l'tat-Civil avec Daphnis et Chlo, Roland, Amadis,
Panurge, Don Quichotte, Manon Lescaut, Clarisse, Lovelace, Robinson
Cruso, Gilblas, Ossian, Julie d'tanges, mon oncle Tobie, Werther,
Ren, Corinne, Adolphe, Paul et Virginie, Jeanie Dean, Claverhouse,
Ivanho, Manfred, Mignon, que de mettre en ordre les faits  peu prs
les mmes chez toutes les nations, de rechercher l'esprit de lois
tombes en dsutude, de rdiger des thories qui garent les peuples,
ou, comme certains mtaphysiciens, d'expliquer ce qui est? D'abord,
presque toujours ces personnages, dont l'existence devient plus longue,
plus authentique que celle des gnrations au milieu desquelles on les
fait natre, ne vivent qu' la condition d'tre une grande image du
prsent. Conus dans les entrailles de leur sicle, tout le coeur humain
se remue sous leur enveloppe, il s'y cache souvent toute une
philosophie. Walter Scott levait donc  la valeur philosophique de
l'histoire le roman, cette littrature qui, de sicle en sicle,
incruste d'immortels diamants la couronne potique des pays o se
cultivent les lettres. Il y mettait l'esprit des anciens temps, il y
runissait  la fois le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la
description; il y faisait entrer le merveilleux et le vrai, ces lments
de l'pope, il y faisait coudoyer la posie par la familiarit des plus
humbles langages. Mais, ayant moins imagin un systme que trouv sa
manire dans le feu du travail ou par la logique de ce travail, il
n'avait pas song  relier ses compositions l'une  l'autre de manire 
coordonner une histoire complte, dont chaque chapitre et t un roman,
et chaque roman une poque. En apercevant ce dfaut de liaison, qui
d'ailleurs ne rend pas l'cossais moins grand, je vis  la fois le
systme favorable  l'excution de mon ouvrage et la possibilit de
l'excuter. Quoique, pour ainsi dire, bloui par la fcondit
surprenante de Walter Scott, toujours semblable  lui-mme et toujours
original, je ne fus pas dsespr, car je trouvai la raison de ce talent
dans l'infinie varit de la nature humaine. Le hasard est le plus grand
romancier du monde: pour tre fcond, il n'y a qu' l'tudier. La
Socit franaise allait tre l'historien, je ne devais tre que le
secrtaire. En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en
rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les
caractres, en choisissant les vnements principaux de la Socit, en
composant des types par la runion des traits de plusieurs caractres
homognes, peut-tre pouvais-je arriver  crire l'histoire oublie par
tant d'historiens, celle des moeurs. Avec beaucoup de patience et de
courage, je raliserais, sur la France au dix-neuvime sicle, ce livre
que nous regrettons tous, que Rome, Athnes, Tyr, Memphis, la Perse,
l'Inde ne nous ont malheureusement pas laiss sur leurs civilisations,
et qu' l'instar de l'abb Barthlemy, le courageux et patient Monteil
avait essay pour le Moyen-Age, mais sous une forme peu attrayante.

Ce travail n'tait rien encore. S'en tenant  cette reproduction
rigoureuse, un crivain pouvait devenir un peintre plus ou moins fidle,
plus ou moins heureux, patient ou courageux des types humains, le
conteur des drames de la vie intime, l'archologue du mobilier social,
le nomenclateur des professions, l'enregistreur du bien et du mal; mais,
pour mriter les loges que doit ambitionner tout artiste, ne devais-je
pas tudier les raisons ou la raison de ces effets sociaux, surprendre
le sens cach dans cet immense assemblage de figures, de passions et
d'vnements. Enfin, aprs avoir cherch, je ne dis pas trouv, cette
raison, ce moteur social, ne fallait-il pas mditer sur les principes
naturels et voir en quoi les Socits s'cartent ou se rapprochent de la
rgle ternelle, du vrai, du beau? Malgr l'tendue des prmisses, qui
pouvaient tre  elles seules un ouvrage, l'oeuvre, pour tre entire,
voulait une conclusion. Ainsi dpeinte, la Socit devait porter avec
elle la raison de son mouvement.

La loi de l'crivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le
dire, le rend gal et peut-tre suprieur  l'homme d'tat, est une
dcision quelconque sur les choses humaines, un dvouement absolu  des
principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu sont
la science que les hommes d'tat appliquent. Un crivain doit avoir en
morale et en politique des opinions arrtes, il doit se regarder comme
un instituteur des hommes; car les hommes n'ont pas besoin de matres
pour douter, a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour rgle ces
grandes paroles, qui sont la loi de l'crivain monarchique aussi bien
que celle de l'crivain dmocratique. Aussi, quand on voudra m'opposer 
moi-mme, se trouvera-t-il qu'on aura mal interprt quelque ironie, ou
bien l'on retorquera mal  propos contre moi le discours d'un de mes
personnages, manoeuvre particulire aux calomniateurs. Quant au sens
intime,  l'me de cet ouvrage, voici les principes qui lui servent de
base.

L'homme n'est ni bon ni mchant, il nat avec des instincts et des
aptitudes; la Socit, loin de le dpraver, comme l'a prtendu Rousseau,
le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intrt dveloppe aussi ses
penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le catholicisme, tant,
comme je l'ai dit dans le Mdecin de Campagne, un systme complet de
rpression des tendances dpraves de l'homme, est le plus grand lment
d'Ordre Social.

En lisant attentivement le tableau de la Socit, moule, pour ainsi
dire, sur le vif avec tout son bien et tout son mal, il en rsulte cet
enseignement que si la pense, ou la passion, qui comprend la pense et
le sentiment, est l'lment social, elle en est aussi l'lment
destructeur. En ceci, la vie sociale ressemble  la vie humaine. On ne
donne aux peuples de longvit qu'en modrant leur action vitale.
L'enseignement, ou mieux, l'ducation par des Corps Religieux est donc
le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de
diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute
Socit. La pense, principe des maux et des biens, ne peut tre
prpare, dompte, dirige que par la religion. L'unique religion
possible est le christianisme (voir la lettre crite de Paris dans LOUIS
LAMBERT[2], o le jeune philosophe mystique explique,  propos de la
doctrine de Swedenborg, comment il n'y a jamais eu qu'une religion
depuis l'origine du monde). Le Christianisme a cr les peuples
modernes, il les conservera. De l sans doute la ncessit du principe
monarchique. Le Catholicisme et la Royaut sont deux principes jumeaux.
Quant aux limites dans lesquelles ces deux principes doivent tre
enferms par des Institutions afin de ne pas les laisser se dvelopper
absolument, chacun sentira qu'une prface aussi succincte que doit
l'tre celle-ci, ne saurait devenir un trait politique. Aussi ne
dois-je entrer ni dans les dissensions religieuses ni dans les
dissensions politiques du moment. J'cris  la lueur de deux Vrits
ternelles: la Religion, la Monarchie, deux ncessits que les
vnements contemporains proclament, et vers lesquelles tout crivain de
bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans tre l'ennemi de
l'lection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse
l'lection _prise comme unique moyen social_, et surtout aussi mal
organise qu'elle l'est aujourd'hui, car elle ne reprsente pas
d'imposantes minorits aux ides, aux intrts desquelles songerait un
gouvernement monarchique. L'lection, tendue  tout, nous donne le
gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et
o la tyrannie est sans bornes, car elle s'appelle _la loi_. Aussi
regard-je la Famille et non l'Individu comme le vritable lment
social. Sous ce rapport, au risque d'tre regard comme un esprit
rtrograde, je me range du ct de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller
avec les novateurs modernes. Comme l'lection est devenue l'unique moyen
social, si j'y avais recours pour moi-mme, il ne faudrait pas infrer
la moindre contradiction entre mes actes et ma pense. Un ingnieur
annonce que tel pont est prs de crouler, qu'il y a danger pour tous 
s'en servir, et il y passe lui-mme quand ce pont est la seule route
pour arriver  la ville. Napolon avait merveilleusement adapt
l'lection au gnie de notre pays. Aussi les moindres dputs de son
Corps Lgislatif ont-ils t les plus clbres orateurs des Chambres
sous la Restauration. Aucune Chambre n'a valu le Corps Lgislatif en les
comparant homme  homme. Le systme lectif de l'Empire est donc
incontestablement le meilleur.

  [2] dition de la _Bibliothque Charpentier_.

Certaines personnes pourront trouver quelque chose de superbe et
d'avantageux dans cette dclaration. On cherchera querelle au romancier
de ce qu'il veut tre historien, on lui demandera raison de sa
politique. J'obis ici  une obligation, voil toute la rponse.
L'ouvrage que j'ai entrepris aura la longueur d'une histoire, j'en
devais la raison, encore cache, les principes et la morale.

Ncessairement forc de supprimer les prfaces publies pour rpondre 
des critiques essentiellement passagres, je n'en veux conserver qu'une
observation.

Les crivains qui ont un but, ft-ce un retour aux principes qui se
trouvent dans le pass par cela mme qu'ils sont ternels, doivent
toujours dblayer le terrain. Or, quiconque apporte sa pierre dans le
domaine des ides, quiconque signale un abus, quiconque marque d'un
signe le mauvais pour tre retranch, celui-l passe toujours pour tre
immoral. Le reproche d'immoralit, qui n'a jamais failli  l'crivain
courageux, est d'ailleurs le dernier qui reste  faire quand on n'a plus
rien  dire  un pote. Si vous tes vrai dans vos peintures; si, 
force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez  crire la langue
la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral  la
face. Socrate fut immoral, Jsus-Christ fut immoral; tous deux ils
furent poursuivis au nom des Socits qu'ils renversaient ou
rformaient. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralit.
Cette manoeuvre, familire aux partis, est la honte de tous ceux qui
l'emploient. Luther et Calvin savaient bien ce qu'ils faisaient en se
servant des intrts matriels blesss comme d'un bouclier! Aussi
ont-ils vcu toute leur vie.

En copiant toute la Socit, la saisissant dans l'immensit de ses
agitations, il arrive, il devait arriver que telle composition offrait
plus de mal que de bien, que telle partie de la fresque reprsentait un
groupe coupable, et la critique de crier  l'immoralit, sans faire
observer la moralit de telle autre partie destine  former un
contraste parfait. Comme la critique ignorait le plan gnral, je lui
pardonnais d'autant mieux qu'on ne peut pas plus empcher la critique
qu'on ne peut empcher la vue, le langage et le jugement de s'exercer.
Puis le temps de l'impartialit n'est pas encore venu pour moi.
D'ailleurs, l'auteur qui ne sait pas se rsoudre  essuyer le feu de la
critique ne doit pas plus se mettre  crire qu'un voyageur ne doit se
mettre en route en comptant sur un ciel toujours serein. Sur ce point,
il me reste  faire observer que les moralistes les plus consciencieux
doutent fort que la Socit puisse offrir autant de bonnes que de
mauvaises actions, et dans le tableau que j'en fais, il se trouve plus
de personnages vertueux que de personnages rprhensibles. Les actions
blmables, les fautes, les crimes, depuis les plus lgers jusqu'aux plus
graves, y trouvent toujours leur punition humaine ou divine, clatante
ou secrte. J'ai mieux fait que l'historien, je suis plus libre.
Cromwell fut ici-bas, sans autre chtiment que celui que lui infligeait
le penseur. Encore y a-t-il eu discussion d'cole  cole. Bossuet
lui-mme a mnag ce grand rgicide. Guillaume d'Orange l'usurpateur,
Hugues Capet, cet autre usurpateur, meurent pleins de jours, sans avoir
eu plus de dfiances ni plus de craintes qu'Henri IV et que Charles
Ier. La vie de Catherine II et celle de Louis XIV, mises en regard,
concluraient contre toute espce de morale,  les juger au point de vue
de la morale qui rgit les particuliers; car pour les Rois, pour les
Hommes d'Etat, il y a, comme l'a dit Napolon, une petite et une grande
morale. Les _Scnes de la vie politique_ sont bases sur cette belle
rflexion. L'histoire n'a pas pour loi, comme le roman, de tendre vers
le beau idal. L'histoire est ou devrait tre ce qu'elle fut; tandis que
_le roman doit tre le monde meilleur_, a dit madame Necker, un des
esprits les plus distingus du dernier sicle. Mais le roman ne serait
rien si, dans cet auguste mensonge, il n'tait pas vrai dans les
dtails. Oblig de se conformer aux ides d'un pays essentiellement
hypocrite, Walter Scott a t faux, relativement  l'humanit, dans la
peinture de la femme, parce que ses modles taient des schismatiques.
La femme protestante n'a pas d'idal. Elle peut tre chaste, pure,
vertueuse; mais son amour sans expansion sera toujours calme et rang
comme un devoir accompli. Il semblerait que la Vierge Marie ait refroidi
le coeur des sophistes qui la bannissaient du ciel, elle et ses trsors
de misricorde. Dans le protestantisme, il n'y a plus rien de possible
pour la femme aprs la faute; tandis que dans l'Eglise catholique,
l'espoir du pardon la rend sublime. Aussi n'existe-t-il qu'une seule
femme pour l'crivain protestant, tandis que l'crivain catholique
trouve une femme nouvelle, dans chaque nouvelle situation. Si Walter
Scott et t catholique, s'il se ft donn pour tche la description
vraie des diffrentes Socits qui se sont succd en Ecosse, peut-tre
le peintre d'Effie et d'Alice (les deux figures qu'il se reprocha dans
ses vieux jours d'avoir dessines) et-il admis les passions avec leurs
fautes et leurs chtiments, avec les vertus que le repentir leur
indique. La passion est toute l'humanit. Sans elle, la religion,
l'histoire, le roman, l'art seraient inutiles.

En me voyant amasser tant de faits et les peindre comme ils sont, avec
la passion pour lment, quelques personnes ont imagin, bien  tort,
que j'appartenais  l'cole sensualiste et matrialiste, deux faces du
mme fait, le panthisme. Mais peut-tre pouvait-on, devait-on s'y
tromper. Je ne partage point la croyance  un progrs indfini, quant
aux Socits; je crois aux progrs de l'homme sur lui-mme. Ceux qui
veulent apercevoir chez moi une intention de considrer l'homme comme
crature finie se trompent donc trangement. SRAPHITA, la doctrine en
action du Bouddha chrtien, me semble une rponse suffisante  cette
accusation assez lgre, avance ailleurs.

Dans certains fragments de ce long ouvrage, j'ai tent de populariser
les faits tonnants, je puis dire les prodiges de l'lectricit qui se
mtamorphose chez l'homme en une puissance incalcule; mais en quoi les
phnomnes crbraux et nerveux qui dmontrent l'existence d'un nouveau
monde moral drangent-ils les rapports certains et ncessaires entre les
mondes et Dieu? en quoi les dogmes catholiques en seraient-ils branls?
Si, par des faits incontestables, la pense est range un jour parmi les
fluides qui ne se rvlent que par leurs effets et dont la substance
chappe  nos sens mme agrandis par tant de moyens mcaniques, il en
sera de ceci comme de la sphricit de la terre observe par Christophe
Colomb, comme de sa rotation dmontre par Galile. Notre avenir restera
le mme. Le magntisme animal, aux miracles duquel je me suis
familiaris depuis 1820; les belles recherches de Gall, le continuateur
de Lavater; tous ceux qui, depuis cinquante ans, ont travaill la pense
comme les opticiens ont travaill la lumire, deux choses quasi
semblables, concluent et pour les mystiques, ces disciples de l'aptre
saint Jean, et pour tous les grands penseurs qui ont tabli le monde
spirituel, cette sphre o se rvlent les rapports entre l'homme et
Dieu.

En saisissant bien le sens de cette composition, on reconnatra que
j'accorde aux faits constants, quotidiens, secrets ou patents, aux actes
de la vie individuelle,  leurs causes et  leurs principes autant
d'importance que jusqu'alors les historiens en ont attach aux
vnements de la vie publique des nations. La bataille inconnue qui se
livre dans une valle de l'Indre entre _madame de Mortsauf_ et la
passion est peut-tre aussi grande que la plus illustre des batailles
connues (LE LYS DANS LA VALLE). Dans celle-ci, la gloire d'un
conqurant est en jeu; dans l'autre, il s'agit du ciel. Les infortunes
des _Birotteau_, le prtre et le parfumeur, sont pour moi celles de
l'humanit. _La Fosseuse_ (MDECIN DE CAMPAGNE), et _madame Graslin_
(CUR DE VILLAGE) sont presque toute la femme. Nous souffrons tous les
jours ainsi. J'ai eu cent fois  faire ce que Richardson n'a fait qu'une
seule fois. Lovelace a mille formes, car la corruption sociale prend les
couleurs de tous les milieux o elle se dveloppe. Au contraire,
Clarisse, cette belle image de la vertu passionne, a des lignes d'une
puret dsesprante. Pour crer beaucoup de vierges, il faut tre
Raphal. La littrature est peut-tre, sous ce rapport, au-dessous de la
peinture. Aussi peut-il m'tre permis de faire remarquer combien il se
trouve de figures irrprochables (comme vertu) dans les portions
publies de cet ouvrage: Pierrette Lorrain, Ursule Mirout, Constance
Birotteau, la Fosseuse, Eugnie Grandet, Marguerite Clas, Pauline de
Villenoix, madame Jules, madame de La Chanterie, ve Chardon,
mademoiselle d'Esgrignon, madame Firmiani, Agathe Rouget, Rene de
Maucombe; enfin bien des figures du second plan, qui pour tre moins en
relief que celles-ci, n'en offrent pas moins au lecteur la pratique des
vertus domestiques. Joseph Lebas, Genestas, Benassis, le cur Bonnet, le
mdecin Minoret, Pillerault, David Schard, les deux Birotteau, le cur
Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les Tascheron, et bien
d'autres ne rsolvent-ils pas le difficile problme littraire qui
consiste  rendre intressant un personnage vertueux.

Ce n'tait pas une petite tche que de peindre les deux ou trois mille
figures saillantes d'une poque, car telle est, en dfinitive, la somme
des types que prsente chaque gnration et que LA COMDIE HUMAINE
comportera. Ce nombre de figures, de caractres, cette multitude
d'existences exigeaient des cadres, et, qu'on me pardonne cette
expression, des galeries. De l, les divisions si naturelles, dj
connues, de mon ouvrage en _Scnes de la vie prive_, _de province_,
_parisienne_, _politique_, _militaire_ et _de campagne_. Dans ces six
livres sont classes toutes les _Etudes de moeurs_ qui forment
l'histoire gnrale de la Socit, la collection de tous ses faits et
gestes, eussent dit nos anctres. Ces six livres rpondent d'ailleurs 
des ides gnrales. Chacun d'eux a son sens, sa signification, et
formule une poque de la vie humaine. Je rpterai l, mais
succinctement, ce qu'crivit, aprs s'tre enquis de mon plan, Flix
Davin, jeune talent ravi aux lettres par une mort prmature. Les
_Scnes de la vie prive_ reprsentent l'enfance, l'adolescence et
leurs fautes, comme les _Scnes de la vie de province_ reprsentent
l'ge des passions, des calculs, des intrts et de l'ambition. Puis les
_Scnes de la vie parisienne_ offrent le tableau des gots, des vices et
de toutes les choses effrnes qu'excitent les moeurs particulires aux
capitales o se rencontrent  la fois l'extrme bien et l'extrme mal.
Chacune de ces trois parties a sa couleur locale: Paris et la province,
cette antithse sociale a fourni ses immenses ressources. Non-seulement
les hommes, mais encore les vnements principaux de la vie, se
formulent par des types. Il y a des situations qui se reprsentent dans
toutes les existences, des phases typiques, et c'est l l'une des
exactitudes que j'ai le plus cherches. J'ai tch de donner une ide
des diffrentes contres de notre beau pays. Mon ouvrage a sa gographie
comme il a sa gnalogie et ses familles, ses lieux et ses choses, ses
personnes et ses faits; comme il a son armorial, ses nobles et ses
bourgeois, ses artisans et ses paysans, ses politiques et ses dandies,
son arme, tout son monde enfin!

Aprs avoir peint dans ces trois livres la vie sociale, il restait 
montrer les existences d'exception qui rsument les intrts de
plusieurs ou de tous, qui sont en quelque sorte hors la loi commune: de
l les _Scnes de la vie politique_. Cette vaste peinture de la socit
finie et acheve, ne fallait-il pas la montrer dans son tat le plus
violent; se portant hors de chez elle, soit pour la dfense, soit pour
la conqute? De l les _Scnes de la vie militaire_, la portion la moins
complte encore de mon ouvrage, mais dont la place sera laisse dans
cette dition, afin qu'elle en fasse partie quand je l'aurai termine.
Enfin, les _Scnes de la vie de campagne_ sont en quelque sorte le soir
de cette longue journe, s'il m'est permis de nommer ainsi le drame
social. Dans ce livre, se trouvent les plus purs caractres et
l'application des grands principes d'ordre, de politique, de moralit.

Telle est l'assise pleine de figures, pleine de comdies et de
tragdies sur laquelle s'lvent les _Etudes philosophiques_, Seconde
Partie de l'ouvrage, o le moyen social de tous les effets se trouve
dmontr, o les ravages de la pense sont peints, sentiment 
sentiment, et dont le premier ouvrage, LA PEAU DE CHAGRIN, relie en
quelque sorte les _Etudes de moeurs_ aux _Etudes philosophiques_ par
l'anneau d'une fantaisie presque orientale o la Vie elle-mme est
peinte aux prises avec le Dsir, principe de toute Passion.

Au-dessus, se trouveront les _Etudes analytiques_, desquelles je ne
dirai rien, car il n'en a t publi qu'une seule, LA PHYSIOLOGIE DU
MARIAGE.

D'ici  quelque temps, je dois donner deux autres ouvrages de ce genre.
D'abord la PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE, puis l'ANATOMIE DES CORPS
ENSEIGNANTS et la MONOGRAPHIE DE LA VERTU.

En voyant tout ce qui reste  faire, peut-tre dira-t-on de moi ce
qu'ont dit mes diteurs: Que Dieu vous prte vie! Je souhaite seulement
de n'tre pas aussi tourment par les hommes et par les choses que je le
suis depuis que j'ai entrepris cet effroyable labeur. J'ai eu ceci pour
moi, dont je rends grce  Dieu, que les plus grands talents de cette
poque, que les plus beaux caractres, que de sincres amis, aussi
grands dans la vie prive que ceux-ci le sont dans la vie publique,
m'ont serr la main en me disant:--Courage! Et pourquoi n'avouerais-je
pas que ces amitis, que des tmoignages donns  et l par des
inconnus, m'ont soutenu dans la carrire et contre moi-mme et contre
d'injustes attaques, contre la calomnie qui m'a si souvent poursuivi,
contre le dcouragement et contre cette trop vive esprance dont les
paroles sont prises pour celles d'un amour-propre excessif? J'avais
rsolu d'opposer une impassibilit stoque aux attaques et aux injures;
mais, en deux occasions, de lches calomnies ont rendu la dfense
ncessaire. Si les partisans du pardon des injures regrettent que j'aie
montr mon savoir en fait d'escrime littraire, plusieurs chrtiens
pensent que nous vivons dans un temps o il est bon de faire voir que le
silence a sa gnrosit.

A ce propos, je dois faire observer que je ne reconnais pour mes
ouvrages que ceux qui portent mon nom. En dehors de LA COMDIE HUMAINE,
il n'y a de moi que les _Cent contes drlatiques_, deux pices de
thtre et des articles isols qui d'ailleurs sont signs. J'use ici
d'un droit incontestable. Mais ce dsaveu, quand mme il atteindrait des
ouvrages auxquels j'aurais collabor, m'est command moins par
l'amour-propre que par la vrit. Si l'on persistait  m'attribuer des
livres que, littrairement parlant, je ne reconnais point pour miens,
mais dont la proprit me fut confie, je laisserais dire, par la mme
raison que je laisse le champ libre aux calomnies.

L'immensit d'un plan qui embrasse  la fois l'histoire et la critique
de la Socit, l'analyse de ses maux et la discussion de ses principes,
m'autorise, je crois,  donner  mon ouvrage le titre sous lequel il
parat aujourd'hui: _La Comdie humaine_. Est-ce ambitieux? N'est-ce que
juste? C'est ce que, l'ouvrage termin, le public dcidera.

  Paris, juillet 1842.




[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La figure de Monsieur GUILLAUME annonait la patience, la sagesse
commerciale et l'espce de cupidit ruse que rclament les affaires.

(LA MAISON DU CHAT QUI PELOTE.)]


PREMIER LIVRE,

SCNES DE LA VIE PRIVE.

LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE.

  DDI A MADEMOISELLE MARIE DE MONTHEAU.


Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du
Petit-Lion, existait nagure une de ces maisons prcieuses qui donnent
aux historiens la facilit de reconstruire par analogie l'ancien Paris.
Les murs menaants de cette bicoque semblaient avoir t bariols
d'hiroglyphes. Quel autre nom le flneur pouvait-il donner aux X et aux
V que traaient sur la faade les pices de bois transversales ou
diagonales dessines dans le badigeon par de petites lzardes
parallles? videmment, au passage de toutes les voitures, chacune de
ces solives s'agitait dans sa mortaise. Ce vnrable difice tait
surmont d'un toit triangulaire dont aucun modle ne se verra bientt
plus  Paris. Cette couverture, tordue par les intempries du climat
parisien, s'avanait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir des
eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d'un
grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier tage tait construit en
planches cloues l'une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute
de ne pas charger cette frle maison.

Par une matine pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme,
soigneusement envelopp dans son manteau, se tenait sous l'auvent de la
boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis, et paraissait
l'examiner avec un enthousiasme d'archologue. A la vrit, ce dbris
de la bourgeoisie du seizime sicle pouvait offrir  l'observateur plus
d'un problme  rsoudre. Chaque tage avait sa singularit. Au premier,
quatre fentres longues, troites, rapproches l'une de l'autre, avaient
des carreaux de bois dans leur partie infrieure, afin de produire ce
jour douteux,  la faveur duquel un habile marchand prte aux toffes la
couleur souhaite par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de
ddain pour cette partie essentielle de la maison, ses yeux ne s'y
taient pas encore arrts. Les fentres du second tage, dont les
jalousies releves laissaient voir, au travers de grands carreaux en
verre de Bohme, de petits rideaux de mousseline rousse, ne
l'intressaient pas davantage. Son attention se portait particulirement
au troisime, sur d'humbles croises dont le bois travaill
grossirement aurait mrit d'tre plac au Conservatoire des arts et
mtiers pour y indiquer les premiers efforts de la menuiserie franaise.
Ces croises avaient de petites vitres d'une couleur si verte, que, sans
son excellente vue, le jeune homme n'aurait pu apercevoir les rideaux de
toile  carreaux bleus qui cachaient les mystres de cet appartement aux
yeux des profanes. Parfois, cet observateur, ennuy de sa contemplation
sans rsultat, ou du silence dans lequel la maison tait ensevelie,
ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les rgions
infrieures. Un sourire involontaire se dessinait alors sur ses lvres,
quand il revoyait la boutique o se rencontraient en effet des choses
assez risibles. Une formidable pice de bois, horizontalement appuye
sur quatre piliers qui paraissaient courbs par le poids de cette maison
dcrpite, avait t rechampie d'autant de couches de diverses peintures
que la joue d'une vieille duchesse en a reu de rouge. Au milieu de
cette large poutre mignardement sculpte se trouvait un antique tableau
reprsentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaiet du
jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres
modernes n'inventerait pas de charge si comique. L'animal tenait dans
une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se
dressait sur ses pattes de derrire pour mirer une norme balle que lui
renvoyait un gentilhomme en habit brod. Dessin, couleurs, accessoires,
tout tait trait de manire  faire croire que l'artiste avait voulu se
moquer du marchand et des passants. En altrant cette peinture nave, le
temps l'avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui
devaient inquiter de consciencieux flneurs. Ainsi la queue mouchete
du chat tait dcoupe de telle sorte qu'on pouvait la prendre pour un
spectateur, tant la queue des chats de nos anctres tait grosse, haute
et fournie. A droite du tableau, sur un champ d'azur qui dguisait
imparfaitement la pourriture du bois, les passants lisaient GUILLAUME;
et  gauche, SUCCESSEUR DU SIEUR CHEVREL. Le soleil et la pluie avaient
rong la plus grande partie de l'or moulu parcimonieusement appliqu sur
les lettres de cette inscription, dans laquelle les U remplaaient les
V, et rciproquement, selon les lois de notre ancienne orthographe. Afin
de rabattre l'orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour
en jour plus spirituel, et que le moderne charlatanisme surpasse tout,
il convient de faire observer ici que ces enseignes, dont l'tymologie
semble bizarre  plus d'un ngociant parisien, sont les tableaux morts
de vivants tableaux  l'aide desquels nos espigles anctres avaient
russi  amener les chalands dans leurs maisons. Ainsi la
Truie-qui-file, le Singe-vert, etc., furent des animaux en cage dont
l'adresse merveillait les passants, et dont l'ducation prouvait la
patience de l'industriel au quinzime sicle. De semblables curiosits
enrichissaient plus vite leurs heureux possesseurs que les Providence,
les Bonne-foi, les Grce-de-Dieu et les Dcollation de saint
Jean-Baptiste qui se voient encore rue Saint-Denis. Cependant l'inconnu
ne restait certes pas l pour admirer ce chat, qu'un moment d'attention
suffisait  graver dans la mmoire. Ce jeune homme avait aussi ses
singularits. Son manteau, pliss dans le got des draperies antiques,
laissait voir une lgante chaussure, d'autant plus remarquable au
milieu de la boue parisienne, qu'il portait des bas de soie blancs dont
les mouchetures attestaient son impatience. Il sortait sans doute d'une
noce ou d'un bal; car  cette heure matinale il tenait  la main des
gants blancs; et les boucles de ses cheveux noirs dfriss, parpilles
sur ses paules, indiquaient une coiffure  la Caracalla, mise  la mode
autant par l'cole de David que par cet engouement pour les formes
grecques et romaines qui marqua les premires annes de ce sicle.
Malgr le bruit que faisaient quelques marachers attards passant au
galop pour se rendre  la grande halle, cette rue si agite avait alors
un calme dont la magie n'est connue que de ceux qui ont err dans Paris
dsert,  ces heures o son tapage, un moment apais, renat et s'entend
dans le lointain comme la grande voix de la mer. Cet trange jeune homme
devait tre aussi curieux pour les commerants du Chat-qui-pelote, que
le Chat-qui-pelote l'tait pour lui. Une cravate blouissante de
blancheur rendait sa figure tourmente encore plus ple qu'elle ne
l'tait rellement. Le feu tour  tour sombre et ptillant que jetaient
ses yeux noirs s'harmoniait avec les contours bizarres de son visage,
avec sa bouche large et sinueuse qui se contractait en souriant. Son
front, rid par une contrarit violente, avait quelque chose de fatal.
Le front n'est-il pas ce qui se trouve de plus prophtique en l'homme?
Quand celui de l'inconnu exprimait la passion, les plis qui s'y
formaient causaient une sorte d'effroi par la vigueur avec laquelle ils
se prononaient; mais lorsqu'il reprenait son calme, si facile 
troubler, il y respirait une grce lumineuse qui rendait attrayante
cette physionomie o la joie, la douleur, l'amour, la colre, le ddain
clataient d'une manire si communicative que l'homme le plus froid en
devait tre impressionn. Cet inconnu se dpitait si bien au moment o
l'on ouvrit prcipitamment la lucarne du grenier, qu'il n'y vit pas
apparatre trois joyeuses figures rondelettes, blanches, roses, mais
aussi communes que le sont les figures du Commerce sculptes sur
certains monuments. Ces trois faces, encadres par la lucarne,
rappelaient les ttes d'anges bouffis sems dans les nuages qui
accompagnent le Pre ternel. Les apprentis respirrent les manations
de la rue avec une avidit qui dmontrait combien l'atmosphre de leur
grenier tait chaude et mphitique. Aprs avoir indiqu ce singulier
factionnaire, le commis qui paraissait tre le plus jovial disparut et
revint en tenant  la main un instrument dont le mtal inflexible a t
rcemment remplac par un cuir souple; puis tous prirent une expression
malicieuse en regardant le badaud qu'ils aspergrent d'une pluie fine et
blanchtre dont le parfum prouvait que les trois mentons venaient d'tre
rass. levs sur la pointe de leurs pieds et rfugis au fond de leur
grenier pour jouir de la colre de leur victime, les commis cessrent de
rire en voyant l'insouciant ddain avec lequel le jeune homme secoua son
manteau, et le profond mpris que peignit sa figure quand il leva les
yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une main blanche et dlicate fit
remonter vers l'imposte la partie infrieure d'une des grossires
croises du troisime tage, au moyen de ces coulisses dont le
tourniquet laisse souvent tomber  l'improviste le lourd vitrage qu'il
doit retenir. Le passant fut alors rcompens de sa longue attente. La
figure d'une jeune fille, frache comme un de ces blancs calices qui
fleurissent au sein des eaux, se montra couronne d'une ruche en
mousseline froisse qui donnait  sa tte un air d'innocence admirable.
Quoique couverts d'une toffe brune, son cou, ses paules
s'apercevaient, grce  de lgers interstices mnags par les mouvements
du sommeil. Aucune expression de contrainte n'altrait ni l'ingnuit de
ce visage, ni le calme de ces yeux immortaliss par avance dans les
sublimes compositions de Raphal: c'tait la mme grce, la mme
tranquillit de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un
charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure,
sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de
vie, et par la vieillesse de cette fentre massive aux contours
grossiers, dont l'appui tait noir. Semblable  ces fleurs de jour qui
n'ont pas encore au matin dpli leur tunique roule par le froid des
nuits, la jeune fille,  peine veille, laissa errer ses yeux bleus sur
les toits voisins et regarda le ciel; puis, par une sorte d'habitude,
elle les baissa sur les sombres rgions de la rue, o ils rencontrrent
aussitt ceux de son adorateur. La coquetterie la fit sans doute
souffrir d'tre vue en dshabill, elle se retira vivement en arrire,
le tourniquet tout us tourna, la croise redescendit avec cette
rapidit qui, de nos jours, a valu un nom odieux  cette nave invention
de nos anctres, et la vision disparut. Il semblait  ce jeune homme que
la plus brillante des toiles du matin avait t soudain cache par un
nuage.

Pendant ces petits vnements, les lourds volets intrieurs qui
dfendaient le lger vitrage de la boutique du Chat-qui-pelote avaient
t enlevs comme par magie. La vieille porte  heurtoir fut replie sur
le mur intrieur de la maison par un serviteur vraisemblablement
contemporain de l'enseigne, qui d'une main tremblante y attacha le
morceau de drap carr sur lequel tait brod en soie jaune le nom de
_Guillaume, successeur de Chevrel_. Il et t difficile  plus d'un
passant de deviner le genre de commerce de monsieur Guillaume. A travers
les gros barreaux de fer qui protgeaient extrieurement sa boutique, 
peine y apercevait-on des paquets envelopps de toile brune aussi
nombreux que des harengs quand ils traversent l'Ocan. Malgr
l'apparente simplicit de cette gothique faade, monsieur Guillaume
tait, de tous les marchands drapiers de Paris, celui dont les magasins
se trouvaient toujours le mieux fournis, dont les relations avaient le
plus d'tendue, et dont la probit commerciale tait la plus exacte. Si
quelques-uns de ses confrres avaient conclu des marchs avec le
gouvernement, sans avoir la quantit de drap voulue, il tait toujours
prt  la leur livrer, quelque considrable que ft le nombre de pices
soumissionnes. Le rus ngociant connaissait mille manires de
s'attribuer le plus fort bnfice sans se trouver oblig, comme eux, de
courir chez des protecteurs, y faire des bassesses ou de riches
prsents. Si les confrres ne pouvaient le payer qu'en excellentes
traites un peu longues, il indiquait son notaire comme un homme
accommodant, et savait encore tirer une seconde mouture du sac, grce 
cet expdient qui faisait dire proverbialement aux ngociants de la rue
Saint-Denis:--Dieu vous garde du notaire de monsieur Guillaume! pour
dsigner un escompte onreux. Le vieux ngociant se trouva debout comme
par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment o le domestique se
retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiques
voisines et le temps, comme un homme qui dbarque au Havre et revoit la
France aprs un long voyage. Bien convaincu que rien n'avait chang
pendant son sommeil, il aperut alors le passant en faction, qui, de son
ct, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut
examiner le premier gymnote lectrique qu'il vit en Amrique. Monsieur
Guillaume portait de larges culottes de velours noir, des bas chins et
des souliers carrs  boucles d'argent. Son habit  pans carrs, 
basques carres,  collet carr, enveloppait son corps, lgrement
vot, d'un drap verdtre garni de grands boutons en mtal blanc mais
rougis par l'usage. Ses cheveux gris taient si exactement aplatis et
peigns sur son crne jaune, qu'ils le faisaient ressembler  un champ
sillonn. Ses petits yeux verts, percs comme avec une vrille,
flamboyaient sous deux arcs marqus d'une faible rougeur  dfaut de
sourcils. Les inquitudes avaient trac sur son front des rides
horizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure
blme annonait la patience, la sagesse commerciale, et l'espce de
cupidit ruse que rclament les affaires. A cette poque on voyait
moins rarement qu'aujourd'hui de ces vieilles familles o se
conservaient, comme de prcieuses traditions, les moeurs, les costumes
caractristiques de leurs professions, et restes au milieu de la
civilisation nouvelle comme ces dbris antdiluviens retrouvs par
Cuvier dans les carrires. Le chef de la famille Guillaume tait un de
ces notables gardiens des anciens usages: on le surprenait  regretter
le Prvt des Marchands, et jamais il ne parlait d'un jugement du
tribunal de commerce sans le nommer la _sentence des consuls_. C'tait
sans doute en vertu de ces coutumes que, lev le premier de sa maison,
il attendait de pied ferme l'arrive de ses trois commis, pour les
gourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne
connaissaient rien de plus redoutable que l'activit silencieuse avec
laquelle le patron scrutait leurs visages et leurs mouvements, le lundi
matin, en y recherchant les preuves ou les traces de leurs escapades.
Mais, en ce moment, le vieux drapier ne fit aucune attention  ses
apprentis. Il tait occup  chercher le motif de la sollicitude avec
laquelle le jeune homme en bas de soie et en manteau portait
alternativement les yeux sur son enseigne et sur les profondeurs de son
magasin. Le jour, devenu plus clatant, permettait d'y apercevoir le
bureau grillag, entour de rideaux en vieille soie verte, o se
tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison. Le trop
curieux tranger semblait convoiter ce petit local, y prendre le plan
d'une salle  manger latrale, claire par un vitrage pratiqu dans le
plafond, et d'o la famille runie devait facilement voir, pendant ses
repas, les plus lgers accidents qui pouvaient arriver sur le seuil de
la boutique. Un si grand amour pour son logis paraissait suspect  un
ngociant qui avait subi le rgime de la Terreur. Monsieur Guillaume
pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en voulait 
la caisse du Chat-qui-pelote. Aprs avoir discrtement joui du duel muet
qui avait lieu entre son patron et l'inconnu, le plus g des commis
hasarda de se placer sur la dalle o tait monsieur Guillaume, en voyant
le jeune homme contempler  la drobe les croises du troisime. Il fit
deux pas dans la rue, leva la tte, et crut avoir aperu mademoiselle
Augustine Guillaume qui se retirait avec prcipitation. Mcontent de la
perspicacit de son premier commis, le drapier lui lana un regard de
travers; mais tout  coup les craintes mutuelles que la prsence de ce
passant excitait dans l'me du marchand et de l'amoureux commis se
calmrent. L'inconnu hla un fiacre qui se rendait  une place voisine,
et y monta rapidement en affectant une trompeuse indiffrence. Ce dpart
mit un certain baume dans le coeur des autres commis, assez inquiets de
retrouver la victime de leur plaisanterie.

--H bien, messieurs, qu'avez-vous donc  rester l, les bras croiss?
dit monsieur Guillaume  ses trois nophytes. Mais autrefois, sarpejeu!
quand j'tais chez le sieur Chevrel, j'avais dj visit plus de deux
pices de drap.

--Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que
cette tche concernait.

Le vieux ngociant ne put s'empcher de sourire. Quoique deux de ces
trois jeunes gens, confis  ses soins par leurs pres, riches
manufacturiers de Louviers et Sedan, n'eussent qu' demander cent mille
francs pour les avoir, le jour o ils seraient en ge de s'tablir,
Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous la frule d'un antique
despotisme inconnu de nos jours dans les brillants magasins modernes
dont les commis veulent tre riches  trente ans: il les faisait
travailler comme des ngres. A eux trois, ces commis suffisaient  une
besogne qui aurait mis sur les dents dix de ces employs dont le
sybaritisme enfle aujourd'hui les colonnes du budget. Aucun bruit ne
troublait la paix de cette maison solennelle, o les gonds semblaient
toujours huils, et dont le moindre meuble avait cette propret
respectable qui annonce un ordre et une conomie svres. Souvent, le
plus espigle des commis s'tait amus  crire sur le fromage de
Gruyre qu'on leur abandonnait au djeuner, et qu'ils se plaisaient 
respecter, la date de sa rception primitive. Cette malice et quelques
autres semblables faisaient parfois sourire la plus jeune des deux
filles de Guillaume, la jolie vierge qui venait d'apparatre au passant
enchant. Quoique chacun des apprentis, et mme le plus ancien, payt
une forte pension, aucun d'eux n'et t assez hardi pour rester  la
table du patron au moment o le dessert y tait servi. Lorsque madame
Guillaume parlait d'accommoder la salade, ces pauvres jeunes gens
tremblaient en songeant avec quelle parcimonie sa prudente main savait y
pancher l'huile. Il ne fallait pas qu'ils s'avisassent de passer une
nuit dehors, sans avoir donn longtemps  l'avance un motif plausible 
cette irrgularit. Chaque dimanche, et  tour de rle, deux commis
accompagnaient la famille Guillaume  la messe de Saint-Leu et aux
vpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine, modestement vtues
d'indienne, prenaient chacune le bras d'un commis et marchaient en
avant, sous les yeux perants de leur mre, qui fermait ce petit cortge
domestique avec son mari accoutum par elle  porter deux gros
paroissiens relis en maroquin noir. Le second commis n'avait pas
d'appointements. Quant  celui que douze ans de persvrance et de
discrtion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huit cents
francs en rcompense de ses labeurs. A certaines ftes de famille, il
tait gratifi de quelques cadeaux auxquels la main sche et ride de
madame Guillaume donnait seule du prix: des bourses en filet, qu'elle
avait soin d'emplir de coton pour faire valoir leurs dessins  jour; des
bretelles fortement conditionnes, ou des paires de bas de soie bien
lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premier ministre tait admis 
partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait  la
campagne, soit quand aprs des mois d'attente elle se dcidait  user de
son droit  demander, en louant une loge, une pice  laquelle Paris ne
pensait plus. Quant aux deux autres commis, la barrire de respect qui
sparait jadis un matre drapier de ses apprentis tait place si
fortement entre eux et le vieux ngociant, qu'il leur et t plus
facile de voler une pice de drap que de dranger cette auguste
tiquette. Cette rserve peut paratre ridicule aujourd'hui. Nanmoins,
ces vieilles maisons taient des coles de moeurs et de probit. Les
matres adoptaient leurs apprentis. Le linge d'un jeune homme tait
soign, rpar, quelquefois renouvel par la matresse de la maison. Un
commis tombait-il malade, il devenait l'objet de soins vraiment
maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pour
appeler les plus clbres docteurs; car il ne rpondait pas seulement
des moeurs et du savoir de ces jeunes gens  leurs parents. Si l'un
d'eux, honorable par le caractre, prouvait quelque dsastre, ces vieux
ngociants savaient apprcier l'intelligence qu'ils avaient dveloppe,
et n'hsitaient pas  confier le bonheur de leurs filles  celui auquel
ils avaient pendant longtemps confi leurs fortunes. Guillaume tait un
de ces hommes antiques; et s'il en avait les ridicules, il en avait
toutes les qualits. Aussi Joseph Lebas, son premier commis, orphelin et
sans fortune, tait-il, dans son ide, le futur poux de Virginie sa
fille ane. Mais Joseph ne partageait point les penses symtriques de
son patron, qui, pour un empire, n'aurait pas mari sa seconde fille
avant la premire. L'infortun commis se sentait le coeur entirement
pris pour mademoiselle Augustine la cadette. Afin de justifier cette
passion qui avait grandi secrtement, il est ncessaire de pntrer plus
avant dans les ressorts du gouvernement absolu qui rgissait la maison
du vieux marchand drapier.

Guillaume avait deux filles. L'ane, mademoiselle Virginie, tait tout
le portrait de sa mre. Madame Guillaume, fille du sieur Chevrel, se
tenait si droite sur la banquette de son comptoir, que plus d'une fois
elle avait entendu des plaisants parier qu'elle y tait empale. Sa
figure maigre et longue trahissait une dvotion outre. Sans grces et
sans manires aimables, madame Guillaume ornait habituellement sa tte
presque sexagnaire d'un bonnet dont la forme tait invariable et garni
de barbes comme celui d'une veuve. Tout le voisinage l'appelait la soeur
tourire. Sa parole tait brve, et ses gestes avaient quelque chose des
mouvements saccads d'un tlgraphe. Son oeil, clair comme celui d'un
chat, semblait en vouloir  tout le monde de ce qu'elle tait laide.
Mademoiselle Virginie, leve comme sa jeune soeur sous les lois
despotiques de leur mre, avait atteint l'ge de vingt-huit ans. La
jeunesse attnuait l'air disgracieux que sa ressemblance avec sa mre
donnait parfois  sa figure; mais la rigueur maternelle l'avait dote de
deux grandes qualits qui pouvaient tout contre-balancer: elle tait
douce et patiente. Mademoiselle Augustine,  peine ge de dix-huit ans,
ne ressemblait ni  son pre ni  sa mre. Elle tait de ces filles qui,
par l'absence de tout lien physique avec leurs parents, font croire  ce
dicton de prude: Dieu donne les enfants. Augustine tait petite, ou,
pour la mieux peindre, mignonne. Gracieuse et pleine de candeur, un
homme du monde n'aurait pu reprocher  cette charmante crature que des
gestes mesquins ou certaines attitudes communes, et parfois de la gne.
Sa figure silencieuse et immobile respirait cette mlancolie passagre
qui s'empare de toutes les jeunes filles trop faibles pour oser rsister
aux volonts d'une mre. Toujours modestement vtues, les deux soeurs ne
pouvaient satisfaire la coquetterie inne chez la femme que par un luxe
de propret qui leur allait  merveille et les mettait en harmonie avec
ces comptoirs luisants, avec ces rayons sur lesquels le vieux domestique
ne souffrait pas un grain de poussire, avec la simplicit antique de
tout ce qui se voyait autour d'elles. Obliges par leur genre de vie 
chercher des lments de bonheur dans des travaux obstins, Augustine et
Virginie n'avaient donn jusqu'alors que du contentement  leur mre,
qui s'applaudissait secrtement de la perfection du caractre de ses
deux filles. Il est facile d'imaginer les rsultats de l'ducation
qu'elles avaient reue. leves pour le commerce, habitues  n'entendre
que des raisonnements et des calculs tristement mercantiles, n'ayant
tudi que la grammaire, la tenue des livres, un peu d'histoire juive,
l'histoire de France dans Le Ragois, et ne lisant que les auteurs dont
la lecture leur tait permise par leur mre, leurs ides n'avaient pas
pris beaucoup d'tendue; elles savaient parfaitement tenir un mnage,
elles connaissaient le prix des choses, elles apprciaient les
difficults que l'on prouve  amasser l'argent, elles taient conomes
et portaient un grand respect aux qualits du ngociant. Malgr la
fortune de leur pre, elles taient aussi habiles  faire des reprises
qu' festonner; souvent leur mre parlait de leur apprendre la cuisine
afin qu'elles sussent bien ordonner un dner, et pussent gronder une
cuisinire en connaissance de cause. Ignorant les plaisirs du monde et
voyant comment s'coulait la vie exemplaire de leurs parents, elles ne
jetaient que bien rarement leurs regards au del de l'enceinte de cette
vieille maison patrimoniale qui, pour leur mre, tait l'univers. Les
runions occasionnes par les solennits de famille formaient tout
l'avenir de leurs joies terrestres. Quand le grand salon situ au second
tage devait recevoir madame Roguin, une demoiselle Chevrel, de quinze
ans moins ge que sa cousine et qui portait des diamants; le jeune
Rabourdin, sous-chef aux Finances; monsieur Csar Birotteau, riche
parfumeur, et sa femme appele madame Csar; monsieur Camusot, le plus
riche ngociant en soieries de la rue des Bourdonnais; deux ou trois
vieux banquiers, et des femmes irrprochables; les apprts ncessits
par la manire dont l'argenterie, les porcelaines de Saxe, les bougies,
les cristaux taient empaquets faisaient une diversion  la vie
monotone de ces trois femmes qui allaient et venaient, en se donnant
autant de mouvement que des religieuses pour la rception d'un vque.
Puis quand, le soir, fatigues toutes trois d'avoir essuy, frott,
dball, mis en place les ornements de la fte, les deux jeunes filles
aidaient leur mre  se coucher, madame Guillaume leur disait:--Nous
n'avons rien fait aujourd'hui, mes enfants! Lorsque, dans ces assembles
solennelles, la soeur tourire permettait de danser en confinant les
parties de boston, de wisk et de trictrac dans sa chambre  coucher,
cette concession tait compte parmi les flicits les plus inespres,
et causait un bonheur gal  celui d'aller  deux ou trois grands bals
o Guillaume menait ses filles  l'poque du carnaval. Enfin, une fois
par an, l'honnte drapier donnait une fte pour laquelle rien n'tait
pargn. Quelque riches et lgantes que fussent les personnes invites,
elles se gardaient bien d'y manquer; car les maisons les plus
considrables de la place avaient recours  l'immense crdit,  la
fortune ou  la vieille exprience de monsieur Guillaume. Mais les deux
filles de ce digne ngociant ne profitaient pas autant qu'on pourrait le
supposer des enseignements que le monde offre  de jeunes mes. Elles
apportaient dans ces runions, inscrites d'ailleurs sur le carnet
d'chances de la maison, des parures dont la mesquinerie les faisait
rougir. Leur manire de danser n'avait rien de remarquable, et la
surveillance maternelle ne leur permettait pas de soutenir la
conversation autrement que par Oui et Non avec leurs cavaliers. Puis la
loi de la vieille enseigne du Chat-qui-pelote leur ordonnait d'tre
rentres  onze heures, moment o les bals et les ftes commencent 
s'animer. Ainsi leurs plaisirs, en apparence assez conformes  la
fortune de leur pre, devenaient souvent insipides par des circonstances
qui tenaient aux habitudes et aux principes de cette famille. Quant 
leur vie habituelle, une seule observation achvera de la peindre.
Madame Guillaume exigeait que ses deux filles fussent habilles de grand
matin, qu'elles descendissent tous les jours  la mme heure, et
soumettait leurs occupations  une rgularit monastique. Cependant
Augustine avait reu du hasard une me assez leve pour sentir le vide
de cette existence. Parfois ses yeux bleus se relevaient comme pour
interroger les profondeurs de cet escalier sombre et de ces magasins
humides. Aprs avoir sond ce silence de clotre, elle semblait couter
de loin de confuses rvlations de cette vie passionne qui met les
sentiments  un plus haut prix que les choses. En ces moments son visage
se colorait, ses mains inactives laissaient tomber la blanche mousseline
sur le chne poli du comptoir, et bientt sa mre lui disait d'une voix
qui restait toujours aigre mme dans les tons les plus doux:--Augustine!
 quoi pensez-vous donc, mon bijou? Peut-tre _Hippolyte comte de
Douglas_ et le _Comte de Comminges_, deux romans trouvs par Augustine
dans l'armoire d'une cuisinire rcemment renvoye par madame Guillaume,
contriburent-ils  dvelopper les ides de cette jeune fille qui les
avait furtivement dvors pendant les longues nuits de l'hiver
prcdent. Les expressions de dsir vague, la voix douce, la peau de
jasmin et les yeux bleus d'Augustine avaient donc allum dans l'me du
pauvre Lebas un amour aussi violent que respectueux. Par un caprice
facile  comprendre, Augustine ne se sentait aucun got pour l'orphelin:
peut-tre tait-ce parce qu'elle ne se savait pas aime. En revanche,
les longues jambes, les cheveux chtains, les grosses mains et
l'encolure vigoureuse du premier commis avaient trouv une secrte
admiratrice dans mademoiselle Virginie, qui, malgr ses cinquante mille
cus de dot, n'tait demande en mariage par personne. Rien de plus
naturel que ces deux passions inverses nes dans le silence de ces
comptoirs obscurs comme fleurissent des violettes dans la profondeur
d'un bois. La muette et constante contemplation qui runissait les yeux
de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de
travaux obstins et d'une paix religieuse, devait tt ou tard exciter
des sentiments d'amour. L'habitude de voir une figure y fait dcouvrir
insensiblement les qualits de l'me, et finit par en effacer les
dfauts.

--Au train dont y va cet homme, nos filles ne tarderont pas  se mettre
 genoux devant un prtendu! se dit monsieur Guillaume en lisant le
premier dcret par lequel Napolon anticipa sur les classes de
conscrits.

Ds ce jour, dsespr de voir sa fille ane se faner, le vieux
marchand se souvint d'avoir pous mademoiselle Chevrel  peu prs dans
la situation o se trouvaient Joseph Lebas et Virginie. Quelle belle
affaire que de marier sa fille et d'acquitter une dette sacre, en
rendant  un orphelin le bienfait qu'il avait reu jadis de son
prdcesseur dans les mmes circonstances! Ag de trente-trois ans,
Joseph Lebas pensait aux obstacles que quinze ans de diffrence
mettaient entre Augustine et lui. Trop perspicace d'ailleurs pour ne pas
deviner les desseins de monsieur Guillaume, il en connaissait assez les
principes inexorables pour savoir que jamais la cadette ne se marierait
avant l'ane. Le pauvre commis, dont le coeur tait aussi excellent que
ses jambes taient longues et son buste pais, souffrait donc en
silence.

Tel tait l'tat des choses dans cette petite rpublique, qui, au milieu
de la rue Saint-Denis, ressemblait assez  une succursale de la Trappe.
Mais pour rendre un compte exact des vnements extrieurs comme des
sentiments, il est ncessaire de remonter  quelques mois avant la scne
par laquelle commence cette histoire. A la nuit tombante, un jeune homme
passant devant l'obscure boutique du Chat-qui-pelote y tait rest un
moment en contemplation  l'aspect d'un tableau qui aurait arrt tous
les peintres du monde. Le magasin, n'tant pas encore clair, formait
un plan noir au fond duquel se voyait la salle  manger du marchand.
Une lampe astrale y rpandait ce jour jaune qui donne tant de grce aux
tableaux de l'cole hollandaise. Le linge blanc, l'argenterie, les
cristaux formaient de brillants accessoires qu'embellissaient encore de
vives oppositions entre l'ombre et la lumire. La figure du pre de
famille et celle de sa femme, les visages des commis et les formes pures
d'Augustine,  deux pas de laquelle se tenait une grosse fille joufflue,
composaient un groupe si curieux; ces ttes taient si originales, et
chaque caractre avait une expression si franche; on devinait si bien la
paix, le silence et la modeste vie de cette famille, que, pour un
artiste accoutum  exprimer la nature, il y avait quelque chose de
dsesprant  vouloir rendre cette scne fortuite. Ce passant tait un
jeune peintre, qui, sept ans auparavant, avait remport le grand prix de
peinture. Il revenait de Rome. Son me nourrie de posie, ses yeux
rassasis de Raphal et de Michel-Ange, avaient soif de la nature vraie,
aprs une longue habitation du pays pompeux o l'art a jet partout son
grandiose. Faux ou juste, tel tait son sentiment personnel. Abandonn
longtemps  la fougue des passions italiennes, son coeur demandait une
de ces vierges modestes et recueillies que, malheureusement, il n'avait
su trouver qu'en peinture  Rome. De l'enthousiasme imprim  son me
exalte par le tableau naturel qu'il contemplait, il passa naturellement
 une profonde admiration pour la figure principale: Augustine
paraissait pensive et ne mangeait point; par une disposition de la lampe
dont la lumire tombait entirement sur son visage, son buste semblait
se mouvoir dans un cercle de feu qui dtachait plus vivement les
contours de sa tte et l'illuminait d'une manire quasi surnaturelle.
L'artiste la compara involontairement  un ange exil qui se souvient du
ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant
inonda son coeur. Aprs tre demeur pendant un moment comme cras sous
le poids de ses ides, il s'arracha  son bonheur, rentra chez lui, ne
mangea pas, ne dormit point. Le lendemain, il entra dans son atelier
pour n'en sortir qu'aprs avoir dpos sur une toile la magie de cette
scne dont le souvenir l'avait en quelque sorte fanatis. Sa flicit
fut incomplte tant qu'il ne possda pas un fidle portrait de son
idole. Il passa plusieurs fois devant la maison du Chat-qui-pelote; il
osa mme y entrer une ou deux fois sous le masque d'un dguisement, afin
de voir de plus prs la ravissante crature que madame Guillaume
couvrait de son aile. Pendant huit mois entiers, adonn  son amour, 
ses pinceaux, il resta invisible pour ses amis les plus intimes,
oubliant le monde, la posie, le thtre, la musique, et ses plus chres
habitudes. Un matin, Girodet fora toutes ces consignes que les artistes
connaissent et savent luder, parvint  lui, et le rveilla par cette
demande:--Que mettras-tu au Salon? L'artiste saisit la main de son ami,
l'entrane  son atelier, dcouvre un petit tableau de chevalet et un
portrait. Aprs une lente et avide contemplation des deux
chefs-d'oeuvre, Girodet saute au cou de son camarade et l'embrasse, sans
trouver de paroles. Ses motions ne pouvaient se rendre que comme il les
sentait, d'me  me.

--Tu es amoureux? dit Girodet.

Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphal et
de Lonard de Vinci sont dus  des sentiments exalts, qui, sous
diverses conditions, engendrent d'ailleurs tous les chefs-d'oeuvre. Pour
toute rponse, le jeune artiste inclina la tte.

--Es-tu heureux de pouvoir tre amoureux ici, en revenant d'Italie! Je
ne te conseille pas de mettre de telles oeuvres au Salon, ajouta le
grand peintre. Vois-tu, ces deux tableaux n'y seraient pas sentis. Ces
couleurs vraies, ce travail prodigieux ne peuvent pas encore tre
apprcis, le public n'est plus accoutum  tant de profondeur. Les
tableaux que nous peignons, mon bon ami, sont des crans, des paravents.
Tiens, faisons plutt des vers, et traduisons les Anciens! il y a plus
de gloire  en attendre, que de nos malheureuses toiles.

Malgr cet avis charitable, les deux toiles furent exposes. La scne
d'intrieur fit une rvolution dans la peinture. Elle donna naissance 
ces tableaux de genre dont la prodigieuse quantit importe  toutes nos
expositions, pourrait faire croire qu'ils s'obtiennent par des procds
purement mcaniques. Quant au portrait, il est peu d'artistes qui ne
gardent le souvenir de cette toile vivante  laquelle le public,
quelquefois juste en masse, laissa la couronne que Girodet y plaa
lui-mme. Les deux tableaux furent entours d'une foule immense. On s'y
tua, comme disent les femmes. Des spculateurs, des grands seigneurs
couvrirent ces deux toiles de doubles napolons, l'artiste refusa
obstinment de les vendre, et refusa d'en faire des copies. On lui
offrit une somme norme pour les laisser graver, les marchands ne furent
pas plus heureux que ne l'avaient t les amateurs. Quoique cette
aventure ft du bruit dans le monde, elle n'tait pas de nature 
parvenir au fond de la petite Thbade de la rue Saint-Denis. Nanmoins,
en venant faire une visite  madame Guillaume, la femme du notaire parla
de l'exposition devant Augustine, qu'elle aimait beaucoup, et lui en
expliqua le but. Le babil de madame Roguin inspira naturellement 
Augustine le dsir de voir les tableaux, et la hardiesse de demander
secrtement  sa cousine de l'accompagner au Louvre. La cousine russit
dans la ngociation qu'elle entama auprs de madame Guillaume, pour
obtenir la permission d'arracher sa petite cousine  ses tristes travaux
pendant environ deux heures. La jeune fille pntra donc,  travers la
foule, jusqu'au tableau couronn. Un frisson la fit trembler comme une
feuille de bouleau, quand elle se reconnut. Elle eut peur et regarda
autour d'elle pour rejoindre madame Roguin, de qui elle avait t
spare par un flot de monde. En ce moment ses yeux effrays
rencontrrent la figure enflamme du jeune peintre. Elle se rappela tout
 coup la physionomie d'un promeneur que, curieuse, elle avait souvent
remarqu, en croyant que c'tait un nouveau voisin.

--Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire, dit l'artiste  l'oreille de
la timide crature qui resta tout pouvante de ces paroles.

Elle trouva un courage surnaturel pour fendre la presse, et pour
rejoindre sa cousine encore occupe  percer la masse du monde qui
l'empchait d'arriver jusqu'au tableau.

--Vous seriez touffe, s'cria Augustine, partons!

Mais il se rencontre, au Salon, certains moments pendant lesquels deux
femmes ne sont pas toujours libres de diriger leurs pas dans les
galeries. Mademoiselle Guillaume et sa cousine furent pousses 
quelques pas du second tableau, par suite des mouvements irrguliers que
la foule leur imprima. Le hasard voulut qu'elles eussent la facilit
d'approcher ensemble de la toile illustre par la mode, d'accord cette
fois avec le talent. La femme du notaire fit une exclamation de surprise
perdue dans le brouhaha et les bourdonnements de la foule; mais
Augustine pleura involontairement  l'aspect de cette merveilleuse
scne. Puis, par un sentiment presque inexplicable, elle mit un doigt
sur ses lvres en apercevant  deux pas d'elle la figure extatique du
jeune artiste. L'inconnu rpondit par un signe de tte et dsigna madame
Roguin, comme un trouble-fte, afin de montrer  Augustine qu'elle
tait comprise. Cette pantomime jeta comme un brasier dans le corps de
la pauvre fille qui se trouva criminelle, en se figurant qu'il venait de
se conclure un pacte entre elle et l'artiste. Une chaleur touffante, le
continuel aspect des plus brillantes toilettes, et l'tourdissement que
produisait sur Augustine la vrit des couleurs, la multitude des
figures vivantes ou peintes, la profusion des cadres d'or, lui firent
prouver une espce d'enivrement qui redoubla ses craintes. Elle se
serait peut-tre vanouie, si, malgr ce chaos de sensations, il ne
s'tait lev au fond de son coeur une jouissance inconnue qui vivifia
tout son tre. Nanmoins, elle se crut sous l'empire de ce dmon dont
les terribles piges lui taient prdits par la voix tonnante des
prdicateurs. Ce moment fut pour elle comme un moment de folie. Elle se
vit accompagne jusqu' la voiture de sa cousine par ce jeune homme
resplendissant de bonheur et d'amour. En proie  une irritation toute
nouvelle,  une ivresse qui la livrait en quelque sorte  la nature,
Augustine couta la voix loquente de son coeur, et regarda plusieurs
fois le jeune peintre en laissant paratre le trouble dont elle tait
saisie. Jamais l'incarnat de ses joues n'avait form de plus vigoureux
contrastes avec la blancheur de sa peau. L'artiste aperut alors cette
beaut dans toute sa fleur, cette pudeur dans toute sa gloire. Augustine
prouva une sorte de joie mle de terreur, en pensant que sa prsence
causait la flicit de celui dont le nom tait sur toutes les lvres,
dont le talent donnait l'immortalit  de passagres images. Elle tait
aime! il lui tait impossible d'en douter. Quand elle ne vit plus
l'artiste, elle entendit encore retentir dans son coeur ces paroles
simples:--Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire. Et les
palpitations devenues plus profondes lui semblrent une douleur, tant
son sang plus ardent rveilla dans son corps de puissances inconnues.
Elle feignit d'avoir un grand mal de tte pour viter de rpondre aux
questions de sa cousine relativement aux tableaux; mais, au retour,
madame Roguin ne put s'empcher de parler  madame Guillaume de la
clbrit obtenue par le Chat-qui-pelote, et Augustine trembla de tous
ses membres en entendant dire  sa mre qu'elle irait au Salon pour y
voir sa maison. La jeune fille insista de nouveau sur sa souffrance, et
obtint la permission d'aller se coucher.

--Voil ce qu'on gagne  tous ces spectacles, s'cria monsieur
Guillaume, des maux de tte. Est-ce donc bien amusant de voir en
peinture ce qu'on rencontre tous les jours dans notre rue! Ne me parlez
pas de ces artistes qui sont, comme vos auteurs, des meurt-de-faim. Que
diable ont-ils besoin de prendre ma maison pour la vilipender dans leurs
tableaux?

--Cela pourra nous faire vendre quelques aunes de drap de plus, dit
Joseph Lebas.

Cette observation n'empcha pas que les arts et la pense ne fussent
condamns encore une fois au tribunal du Ngoce. Comme on doit bien le
penser, ces discours ne donnrent pas grand espoir  Augustine. Elle eut
toute la nuit pour se livrer  la premire mditation de l'amour. Les
vnements de cette journe furent comme un songe qu'elle se plut 
reproduire dans sa pense. Elle s'initia aux craintes, aux esprances,
aux remords,  toutes ces ondulations de sentiment qui devaient bercer
un coeur simple et timide comme le sien. Quel vide elle reconnut dans
cette noire maison, et quel trsor elle trouva dans son me! tre la
femme d'un homme de talent, partager sa gloire! Quels ravages cette ide
ne devait-elle pas faire au coeur d'une enfant leve au sein de cette
famille! Quelle esprance ne devait-elle pas veiller chez une jeune
personne qui, nourrie jusqu'alors de principes vulgaires, avait dsir
une vie lgante! Un rayon de soleil tait tomb dans cette prison.
Augustine aima tout  coup. En elle tant de sentiments taient flatts 
la fois, qu'elle succomba sans rien calculer. A dix-huit ans, l'amour ne
jette-t-il pas son prisme entre le monde et les yeux d'une jeune fille!
Incapable de deviner les rudes chocs qui rsultent de l'alliance d'une
femme aimante avec un homme d'imagination, elle crut tre appele 
faire le bonheur de celui-ci, sans apercevoir aucune disparate entre
elle et lui. Pour elle le prsent fut tout l'avenir. Quand le lendemain
son pre et sa mre revinrent du Salon, leurs figures attristes
annoncrent quelque dsappointement. D'abord, les deux tableaux avaient
t retirs par le peintre; puis madame Guillaume avait perdu son chle
de cachemire. Apprendre que les tableaux venaient de disparatre aprs
sa visite au Salon fut pour Augustine la rvlation d'une dlicatesse de
sentiment que les femmes savent toujours apprcier, mme
instinctivement.

Le matin o, rentrant d'un bal, Thodore de Sommervieux, tel tait le
nom que la renomme avait apport dans le coeur d'Augustine, fut
asperg par les commis du Chat-qui-pelote pendant qu'il attendait
l'apparition de sa nave amie, qui ne le savait certes pas l, les deux
amants se voyaient pour la quatrime fois seulement depuis la scne du
Salon. Les obstacles que le rgime de la maison Guillaume opposait au
caractre fougueux de l'artiste, donnaient  sa passion pour Augustine
une violence facile  concevoir. Comment aborder une jeune fille assise
dans un comptoir entre deux femmes telles que mademoiselle Virginie et
madame Guillaume? Comment correspondre avec elle, quand sa mre ne la
quittait jamais? Habile, comme tous les amants,  se forger des
malheurs, Thodore se crait un rival dans l'un des commis, et mettait
les autres dans les intrts de son rival. S'il chappait  tant
d'Argus, il se voyait chouant sous les yeux svres du vieux ngociant
ou de madame Guillaume. Partout des barrires, partout le dsespoir! La
violence mme de sa passion empchait le jeune peintre de trouver ces
expdients ingnieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants,
semblent tre le dernier effort de la raison chauffe par un sauvage
besoin de libert ou par le feu de l'amour. Thodore tournait alors dans
le quartier avec l'activit d'un fou, comme si le mouvement pouvait lui
suggrer des ruses. Aprs s'tre bien tourment l'imagination, il
inventa de gagner  prix d'or la servante joufflue. Quelques lettres
furent donc changes de loin en loin pendant la quinzaine qui suivit la
malencontreuse matine o monsieur Guillaume et Thodore s'taient si
bien examins.

En ce moment, les deux jeunes gens taient convenus de se voir  une
certaine heure du jour et le dimanche,  Saint-Leu, pendant la messe et
les vpres. Augustine avait envoy  son cher Thodore la liste des
parents et des amis de la famille, chez lesquels le jeune peintre tcha
d'avoir accs afin d'intresser  ses amoureuses penses, s'il tait
possible, une de ces mes occupes d'argent, de commerce, et auxquelles
une passion vritable devait sembler la spculation la plus monstrueuse,
une spculation inoue. D'ailleurs, rien ne changea dans les habitudes
du Chat-qui-pelote. Si Augustine fut distraite, si, contre toute espce
d'obissance aux lois de la charte domestique, elle monta  sa chambre
pour y aller, grce  un pot de fleurs, tablir des signaux; si elle
soupira, si elle pensa enfin, personne, pas mme sa mre, ne s'en
aperut. Cette circonstance causera quelque surprise  ceux qui auront
compris l'esprit de cette maison, o une pense entache de posie
devait produire un contraste avec les tres et les choses, o personne
ne pouvait se permettre ni un geste, ni un regard qui ne fussent vus et
analyss. Cependant rien de plus naturel: le vaisseau si tranquille qui
naviguait sur la mer orageuse de la place de Paris, sous le pavillon du
Chat-qui-pelote, tait la proie d'une de ces temptes qu'on pourrait
nommer quinoxiales  cause de leur retour priodique. Depuis quinze
jours, les quatre hommes de l'quipage, madame Guillaume et mademoiselle
Virginie s'adonnaient  ce travail excessif dsign sous le nom
d'_inventaire_. On remuait tous les ballots et l'on vrifiait l'aunage
des pices pour s'assurer de la valeur exacte du coupon. On examinait
soigneusement la carte appendue au paquet pour reconnatre en quel temps
les draps avaient t achets. On fixait le prix actuel. Toujours
debout, son aune  la main, la plume derrire l'oreille, monsieur
Guillaume ressemblait  un capitaine commandant la manoeuvre. Sa voix
aigu, passant par un judas pour interroger la profondeur des
coutilles du magasin d'en bas, faisait entendre ces barbares
locutions du commerce, qui ne s'exprime que par nigmes:--Combien
d'H-N-Z?--Enlev.--Que reste-t-il de Q-X?--Deux aunes.--Quel
prix?--Cinq-cinq-trois.--Portez  trois A tout J-J, tout M-P, et le
reste de V-D-O. Mille autres phrases tout aussi intelligibles ronflaient
 travers les comptoirs comme des vers de la posie moderne que des
romantiques se seraient cits afin d'entretenir leur enthousiasme pour
un de leurs potes. Le soir, Guillaume, enferm avec son commis et sa
femme, soldait les comptes, portait  nouveau, crivait aux
retardataires, et dressait des factures. Tous trois prparaient ce
travail immense dont le rsultat tenait sur un carr de papier tellire,
et prouvait  la maison Guillaume qu'il existait tant en argent, tant en
marchandises, tant en traites et billets; qu'elle ne devait pas un sou,
qu'il lui tait d cent ou deux cent mille francs; que le capital avait
augment; que les fermes, les maisons, les rentes allaient tre ou
arrondies, ou rpares, ou doubles. De l rsultait la ncessit de
recommencer avec plus d'ardeur que jamais  ramasser de nouveaux cus,
sans qu'il vnt en tte  ces courageuses fourmis de se demander: A quoi
bon?

A la faveur de ce tumulte annuel, l'heureuse Augustine chappait 
l'investigation de ses Argus. Enfin, un samedi soir, la clture de
l'inventaire eut lieu. Les chiffres du total actif offrirent assez de
zros pour qu'en cette circonstance Guillaume levt la consigne svre
qui rgnait toute l'anne au dessert. Le sournois drapier se frotta les
mains, et permit  ses commis de rester  sa table. A peine chacun des
hommes de l'quipage achevait-il son petit verre d'une liqueur de
mnage, on entendit le roulement d'une voiture. La famille alla voir
Cendrillon aux Varits, tandis que les deux derniers commis reurent
chacun un cu de six francs et la permission d'aller o bon leur
semblerait, pourvu qu'ils fussent rentrs  minuit. Malgr cette
dbauche, le dimanche matin, le vieux marchand drapier fit sa barbe ds
six heures, endossa son habit marron dont les superbes reflets lui
causaient toujours le mme contentement, il attacha les boucles d'or aux
oreilles de son ample culotte de soie; puis, vers sept heures, au moment
o tout dormait encore dans la maison, il se dirigea vers le petit
cabinet attenant  son magasin du premier tage. Le jour y venait d'une
croise arme de gros barreaux de fer, et qui donnait sur une petite
cour carre forme de murs si noirs qu'elle ressemblait assez  un
puits. Le vieux ngociant ouvrit lui-mme ces volets garnis de tle
qu'il connaissait si bien, et releva une moiti du vitrage en le faisant
glisser dans sa coulisse. L'air glac de la cour vint rafrachir la
chaude atmosphre de ce cabinet, qui exhalait l'odeur particulire aux
bureaux. Le marchand resta debout, la main pose sur le bras crasseux
d'un fauteuil de canne doubl de maroquin dont la couleur primitive
tait efface, il semblait hsiter  s'y asseoir. Il regarda d'un air
attendri le bureau  double pupitre, o la place de sa femme se trouvait
mnage, dans le ct oppos  la sienne, par une petite arcade
pratique dans le mur. Il contempla les cartons numrots, les ficelles,
les ustensiles, les fers  marquer le drap, la caisse, objets d'une
origine immmoriale, et crut se revoir devant l'ombre voque du sieur
Chevrel. Il avana le mme tabouret sur lequel il s'tait jadis assis en
prsence de son dfunt patron. Ce tabouret garni de cuir noir, et dont
le crin s'chappait depuis longtemps par les coins, mais sans se perdre,
il le plaa d'une main tremblante au mme endroit o son prdcesseur
l'avait mis; puis, dans une agitation difficile  dcrire, il tira la
sonnette qui correspondait au chevet du lit de Joseph Lebas. Quand ce
coup dcisif eut t frapp, le vieillard, pour qui ces souvenirs furent
sans doute trop lourds, prit trois ou quatre lettres de change qui lui
avaient t prsentes, et les regarda sans les voir, quand Joseph Lebas
se montra soudain.

--Asseyez-vous l, lui dit Guillaume en lui dsignant le tabouret.

Comme jamais le vieux matre-drapier n'avait fait asseoir son commis
devant lui, Joseph Lebas tressaillit.

--Que pensez-vous de ces traites? demanda Guillaume.

--Elles ne seront pas payes.

--Comment?

--Mais j'ai su qu'avant-hier tienne et compagnie ont fait leurs
paiements en or.

--Oh! oh! s'cria le drapier, il faut tre bien malade pour laisser voir
sa bile. Parlons d'autre chose. Joseph, l'inventaire est fini.

--Oui, monsieur, et le dividende est un des plus beaux que vous ayez
eus.

--Ne vous servez donc pas de ces nouveaux mots! Dites le produit,
Joseph. Savez-vous, mon garon, que c'est un peu  vous que nous devons
ces rsultats? aussi, ne veux-je plus que vous ayez d'appointements.
Madame Guillaume m'a donn l'ide de vous offrir un intrt. Hein,
Joseph! Guillaume et Lebas, ces mots ne feraient-ils pas une belle
raison sociale? On pourrait mettre _et compagnie_ pour arrondir la
signature.

Les larmes vinrent aux yeux de Joseph Lebas, qui s'effora de les
cacher.--Ah, monsieur Guillaume! comment ai-je pu mriter tant de
bonts? Je ne fais que mon devoir. C'tait dj tant que de vous
intresser  un pauvre orph...

Il brossait le parement de sa manche gauche avec la manche droite, et
n'osait regarder le vieillard qui souriait en pensant que ce modeste
jeune homme avait sans doute besoin, comme lui autrefois, d'tre
encourag pour rendre l'explication complte.

--Cependant, reprit le pre de Virginie, vous ne mritez pas beaucoup
cette faveur, Joseph! Vous ne mettez pas en moi autant de confiance que
j'en mets en vous. (Le commis releva brusquement la tte.)--Vous avez le
secret de la caisse. Depuis deux ans je vous ai dit presque toutes mes
affaires. Je vous ai fait voyager en fabrique. Enfin, pour vous, je n'ai
rien sur le coeur. Mais vous?... vous avez une inclination, et ne m'en
avez pas touch un seul mot. (Joseph Lebas rougit.)--Ah! ah! s'cria
Guillaume, vous pensiez donc tromper un vieux renard comme moi? Moi! 
qui vous avez vu deviner la faillite Lecoq!

--Comment, monsieur? rpondit Joseph Lebas en examinant son patron avec
autant d'attention que son patron l'examinait, comment, vous sauriez qui
j'aime?

--Je sais tout, vaurien, lui dit le respectable et rus marchand en lui
tordant le bout de l'oreille. Et je pardonne, j'ai fait de mme.

--Et vous me l'accorderiez?

--Oui, avec cinquante mille cus, et je t'en laisserai autant, et nous
marcherons sur nouveaux frais avec une nouvelle raison sociale. Nous
brasserons encore des affaires, garon, s'cria le vieux marchand en
s'exaltant, se levant et agitant ses bras. Vois-tu, mon gendre, il n'y a
que le commerce! Ceux qui se demandent quels plaisirs on y trouve sont
des imbciles. tre  la piste des affaires, savoir gouverner sur la
place, attendre avec anxit, comme au jeu, si les tienne et compagnie
font faillite, voir passer un rgiment de la garde impriale habill de
notre drap, donner un croc en jambe au voisin, loyalement s'entend!
fabriquer  meilleur march que les autres; suivre une affaire qu'on
bauche, qui commence, grandit, chancelle et russit, connatre comme un
ministre de la police tous les ressorts des maisons de commerce pour ne
pas faire fausse route; se tenir debout devant les naufrages; avoir des
amis, par correspondance, dans toutes les villes manufacturires,
n'est-ce pas un jeu perptuel, Joseph? Mais c'est vivre, a! Je mourrai
dans ce tracas-l, comme le vieux Chevrel, n'en prenant cependant plus
qu' mon aise. Dans la chaleur de sa plus forte improvisation, le pre
Guillaume n'avait presque pas regard son commis qui pleurait  chaudes
larmes.--Eh bien! Joseph, mon pauvre garon, qu'as-tu donc?

--Ah! je l'aime tant, tant, monsieur Guillaume, que le coeur me manque,
je crois...

--Eh bien! garon, dit le marchand attendri, tu es plus heureux que tu
ne crois, sarpejeu, car elle t'aime. Je le sais, moi!

Et il cligna ses deux petits yeux verts en regardant son commis.

--Mademoiselle Augustine, mademoiselle Augustine! s'cria Joseph Lebas
dans son enthousiasme.

Il allait s'lancer hors du cabinet, quand il se sentit arrt par un
bras de fer, et son patron stupfait le ramena vigoureusement devant
lui.

--Qu'est-ce que fait donc Augustine dans cette affaire-l? demanda
Guillaume dont la voix glaa sur-le-champ le malheureux Joseph Lebas.

--N'est-ce pas elle... que... j'aime? dit le commis en balbutiant.

Dconcert de son dfaut de perspicacit, Guillaume se rassit et mit sa
tte pointue dans ses deux mains pour rflchir  la bizarre position
dans laquelle il se trouvait. Joseph Lebas honteux et au dsespoir resta
debout.

--Joseph, reprit le ngociant avec une dignit froide, je vous parlais
de Virginie. L'amour ne se commande pas, je le sais. Je connais votre
discrtion, nous oublierons cela. Je ne marierai jamais Augustine avant
Virginie. Votre intrt sera de dix pour cent.

Le commis, auquel l'amour donna je ne sais quel degr de courage et
d'loquence, joignit les mains, prit la parole, parla pendant un quart
d'heure  Guillaume avec tant de chaleur et de sensibilit, que la
situation changea. S'il s'tait agi d'une affaire commerciale, le vieux
ngociant aurait eu des rgles fixes pour prendre une rsolution; mais,
jet  mille lieues du commerce, sur la mer des sentiments, et sans
boussole, il flotta irrsolu devant un vnement si original, se
disait-il. Entran par sa bont naturelle, il battit un peu la
campagne.

--Et, diantre, Joseph, tu n'es pas sans savoir que j'ai eu mes deux
enfants  dix ans de distance! Mademoiselle Chevrel n'tait pas belle,
elle n'a cependant pas  se plaindre de moi. Fais donc comme moi. Enfin,
ne pleure pas, es-tu bte? Que veux-tu? cela s'arrangera peut-tre, nous
verrons. Il y a toujours moyen de se tirer d'affaire. Nous autres hommes
nous ne sommes pas toujours comme des Cladons pour nos femmes. Tu
m'entends? Madame Guillaume est dvote, et... Allons, sarpejeu, mon
enfant, donne ce matin le bras  Augustine pour aller  la messe.

Telles furent les phrases jetes  l'aventure par Guillaume. La
conclusion qui les terminait ravit l'amoureux commis: il songeait dj
pour mademoiselle Virginie  l'un de ses amis, quand il sortit du
cabinet enfum en serrant la main de son futur beau-pre, aprs lui
avoir dit, d'un petit air entendu, que tout s'arrangerait au mieux.

--Que va penser madame Guillaume? Cette ide tourmenta prodigieusement
le brave ngociant quand il fut seul.

Au djeuner, madame Guillaume et Virginie, auxquelles le
marchand-drapier avait laiss provisoirement ignorer son
dsappointement, regardrent assez malicieusement Joseph Lebas qui
resta grandement embarrass. La pudeur du commis lui concilia l'amiti
de sa belle-mre. La matrone redevint si gaie qu'elle regarda monsieur
Guillaume en souriant, et se permit quelques petites plaisanteries d'un
usage immmorial dans ces innocentes familles. Elle mit en question la
conformit de la taille de Virginie et de celle de Joseph, pour leur
demander de se mesurer. Ces niaiseries prparatoires attirrent quelques
nuages sur le front du chef de famille, et il afficha mme un tel amour
pour le dcorum, qu'il ordonna  Augustine de prendre le bras du premier
commis en allant  Saint-Leu. Madame Guillaume, tonne de cette
dlicatesse masculine, honora son mari d'un signe de tte d'approbation.
Le cortge partit donc de la maison dans un ordre qui ne pouvait
suggrer aucune interprtation malicieuse aux voisins.

--Ne trouvez-vous pas, mademoiselle Augustine, disait le commis en
tremblant, que la femme d'un ngociant qui a un bon crdit, comme
monsieur Guillaume, par exemple, pourrait s'amuser un peu plus que ne
s'amuse madame votre mre, pourrait porter des diamants, aller en
voiture? Oh! moi, d'abord, si je me mariais, je voudrais avoir toute la
peine, et voir ma femme heureuse. Je ne la mettrais pas dans mon
comptoir. Voyez-vous, dans la draperie, les femmes n'y sont plus aussi
ncessaires qu'elles l'taient autrefois. Monsieur Guillaume a eu raison
d'agir comme il a fait, et d'ailleurs c'tait le got de son pouse.
Mais qu'une femme sache donner un coup de main  la comptabilit,  la
correspondance, au dtail, aux commandes,  son mnage, afin de ne pas
rester oisive, c'est tout. A sept heures, quand la boutique serait
ferme, moi je m'amuserais, j'irais au spectacle et dans le monde. Mais
vous ne m'coutez pas.

--Si fait, monsieur Joseph. Que dites-vous de la peinture? C'est l un
bel tat.

--Oui, je connais un matre peintre en btiment, monsieur Lourdois, qui
a des cus.

En devisant ainsi, la famille atteignit l'glise de Saint-Leu. L,
madame Guillaume retrouva ses droits, et fit mettre, pour la premire
fois, Augustine  ct d'elle. Virginie prit place sur la quatrime
chaise  ct de Lebas. Pendant le prne, tout alla bien entre Augustine
et Thodore qui, debout derrire un pilier, priait sa madone avec
ferveur; mais au lever-Dieu, madame Guillaume s'aperut, un peu tard,
que sa fille Augustine tenait son livre de messe au rebours. Elle se
disposait  la gourmander vigoureusement, quand, rabaissant son voile,
elle interrompit sa lecture et se mit  regarder dans la direction
qu'affectionnaient les yeux de sa fille. A l'aide de ses besicles, elle
vit le jeune artiste dont l'lgance mondaine annonait plutt quelque
capitaine de cavalerie en cong, qu'un ngociant du quartier. Il est
difficile d'imaginer l'tat violent dans lequel se trouva madame
Guillaume, qui se flattait d'avoir parfaitement lev ses filles, en
reconnaissant dans le coeur d'Augustine un amour clandestin dont le
danger lui fut exagr par sa pruderie et son ignorance. Elle crut sa
fille gangrene jusqu'au coeur.

--Tenez d'abord votre livre  l'endroit, mademoiselle, dit-elle  voix
basse mais en tremblant de colre. Elle arracha vivement le Paroissien
accusateur, et le remit de manire  ce que les lettres fussent dans
leur sens naturel.--N'ayez pas le malheur de lever les yeux autre part
que sur vos prires, ajouta-t-elle, autrement, vous auriez affaire 
moi. Aprs la messe, votre pre et moi nous aurons  vous parler.

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour la pauvre Augustine.
Elle se sentit dfaillir; mais combattue entre la douleur qu'elle
prouvait et la crainte de faire un esclandre dans l'glise, elle eut le
courage de cacher ses angoisses. Cependant, il tait facile de deviner
l'tat violent de son me en voyant son Paroissien trembler et des
larmes tomber sur chacune des pages qu'elle tournait. Au regard enflamm
que lui lana madame Guillaume, l'artiste vit le pril o tombaient ses
amours, et sortit, la rage dans le coeur, dcid  tout oser.

--Allez dans votre chambre, mademoiselle! dit madame Guillaume  sa
fille en rentrant au logis; nous vous ferons appeler; et surtout, ne
vous avisez pas d'en sortir.

La confrence que les deux poux eurent ensemble fut si secrte, que
rien n'en transpira d'abord. Cependant, Virginie, qui avait encourag sa
soeur par mille douces reprsentations, poussa la complaisance jusqu'
se glisser auprs de la porte de la chambre  coucher de sa mre, chez
laquelle la discussion avait lieu, pour y recueillir quelques phrases.
Au premier voyage qu'elle fit du troisime au second tage, elle
entendit son pre qui s'criait:--Madame, vous voulez donc tuer votre
fille?

--Ma pauvre enfant, dit Virginie  sa soeur plore, papa prend ta
dfense!

--Et que veulent-ils faire  Thodore? demanda l'innocente crature.

La curieuse Virginie redescendit alors; mais cette fois elle resta plus
longtemps: elle apprit que Lebas aimait Augustine. Il tait crit que,
dans cette mmorable journe, une maison ordinairement si calme serait
un enfer. Monsieur Guillaume dsespra Joseph Lebas en lui confiant
l'amour d'Augustine pour un tranger. Lebas, qui avait averti son ami de
demander mademoiselle Virginie en mariage, vit ses esprances
renverses. Mademoiselle Virginie, accable de savoir que Joseph l'avait
en quelque sorte refuse, fut prise d'une migraine. La zizanie seme
entre les deux poux par l'explication que monsieur et madame Guillaume
avaient eue ensemble, et o, pour la troisime fois de leur vie, ils se
trouvrent d'opinions diffrentes, se manifesta d'une manire terrible.
Enfin,  quatre heures aprs midi, Augustine, ple, tremblante et les
yeux rouges, comparut devant son pre et sa mre. La pauvre enfant
raconta navement la trop courte histoire de ses amours. Rassure par
l'allocution de son pre, qui lui avait promis de l'couter en silence,
elle prit un certain courage en prononant devant ses parents le nom de
son cher Thodore de Sommervieux, et en fit malicieusement sonner la
particule aristocratique. En se livrant au charme inconnu de parler de
ses sentiments, elle trouva assez de hardiesse pour dclarer avec une
innocente fermet qu'elle aimait monsieur de Sommervieux, qu'elle le lui
avait crit, et ajouta, les larmes aux yeux:--Ce serait faire mon
malheur que de me sacrifier  un autre.

--Mais, Augustine, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un peintre?
s'cria sa mre avec horreur.

--Madame Guillaume! dit le vieux pre en imposant silence  sa
femme.--Augustine, dit-il, les artistes sont en gnral des
meurt-de-faim. Ils sont trop dpensiers pour ne pas tre toujours de
mauvais sujets. J'ai fourni feu M. Joseph Vernet, feu M. Lekain et feu
M. Noverre. Ah! si tu savais combien ce M. Noverre, M. le chevalier de
Saint-Georges, et surtout M. Philidor, ont jou de tours  ce pauvre
pre Chevrel! Ce sont de drles de corps, je le sais bien. a vous a
tous un babil, des manires... Ah! jamais ton monsieur Sumer... Somm...

--De Sommervieux, mon pre!

--Eh bien! de Sommervieux, soit! jamais il n'aura t aussi agrable
avec toi que M. le chevalier de Saint-Georges le fut avec moi, le jour
o j'obtins une sentence des consuls contre lui. Aussi tait-ce des gens
de qualit d'autrefois.

--Mais, mon pre, monsieur Thodore est noble, et m'a crit qu'il tait
riche. Son pre s'appelait le chevalier de Sommervieux avant la
rvolution.

A ces paroles, monsieur Guillaume regarda sa terrible moiti, qui, en
femme contrarie, frappait le plancher du bout du pied et gardait un
morne silence. Elle vitait mme de jeter ses yeux courroucs sur
Augustine, et semblait laisser  monsieur Guillaume toute la
responsabilit d'une affaire si grave, puisque ses avis n'taient pas
couts. Cependant, malgr son flegme apparent, quand elle vit son mari
prenant si doucement son parti sur une catastrophe qui n'avait rien de
commercial, elle s'cria:--En vrit, monsieur, vous tes d'une
faiblesse avec vos filles... mais...

Le bruit d'une voiture qui s'arrtait  la porte interrompit tout  coup
la mercuriale que le vieux ngociant redoutait dj. En un moment,
madame Roguin se trouva au milieu de la chambre, et, regardant les trois
acteurs de cette scne domestique:--Je sais tout, ma cousine, dit-elle
d'un air de protection.

Madame Roguin avait un dfaut, celui de croire que la femme d'un notaire
de Paris pouvait jouer le rle d'une petite matresse.

--Je sais tout, rpta-t-elle, et je viens dans l'arche de No, comme la
colombe, avec la branche d'olivier. J'ai lu cette allgorie dans le
_Gnie du Christianisme_, dit-elle en se retournant vers madame
Guillaume, la comparaison doit vous plaire, ma cousine. Savez-vous,
ajouta-t-elle en souriant  Augustine, que ce monsieur de Sommervieux
est un homme charmant? Il m'a donn ce matin mon portrait fait de main
de matre. Cela vaut au moins six mille francs.

A ces mots, elle frappa doucement sur les bras de monsieur Guillaume. Le
vieux ngociant ne put s'empcher de faire avec ses lvres une grosse
moue qui lui tait particulire.

--Je connais beaucoup monsieur de Sommervieux, reprit la colombe. Depuis
une quinzaine de jours il vient  mes soires, il en fait le charme. Il
m'a cont toutes ses peines et m'a prise pour avocat. Je sais de ce
matin qu'il adore Augustine, et il l'aura. Ah! cousine, n'agitez pas
ainsi la tte en signe de refus. Apprenez qu'il sera cr baron, et
qu'il vient d'tre nomm chevalier de la Lgion-d'Honneur par l'empereur
lui-mme, au Salon. Roguin est devenu son notaire et connat ses
affaires. Eh bien! monsieur de Sommervieux possde en bons biens au
soleil douze mille livres de rente. Savez-vous que le beau-pre d'un
homme comme lui peut devenir quelque chose, maire de son arrondissement,
par exemple! N'avez-vous pas vu monsieur Dupont tre fait comte de
l'empire et snateur pour tre venu, en sa qualit de maire,
complimenter l'empereur sur son entre  Vienne. Oh! ce mariage-l se
fera. Je l'adore, moi, ce bon jeune homme. Sa conduite envers Augustine
ne se voit que dans les romans. Va, ma petite, tu seras heureuse, et
tout le monde voudrait tre  ta place. J'ai chez moi,  mes soires,
madame la duchesse de Carigliano qui raffole de monsieur de Sommervieux.
Quelques mchantes langues disent qu'elle ne vient chez moi que pour
lui, comme si une duchesse d'hier tait dplace chez une Chevrel dont
la famille a cent ans de bonne bourgeoisie.

--Augustine, reprit madame Roguin aprs une petite pause, j'ai vu le
portrait. Dieu! qu'il est beau! Sais-tu que l'empereur a voulu le voir?
Il a dit en riant au Vice-Conntable que s'il y avait beaucoup de femmes
comme celle-l  sa cour pendant qu'il y venait tant de rois, il se
faisait fort de maintenir toujours la paix en Europe. Est-ce flatteur?

Les orages par lesquels cette journe avait commenc devaient ressembler
 ceux de la nature, en ramenant un temps calme et serein. Madame Roguin
dploya tant de sductions dans ses discours, elle sut attaquer tant de
cordes  la fois dans les coeurs secs de monsieur et de madame
Guillaume, qu'elle finit par en trouver une dont elle tira parti. A
cette singulire poque, le commerce et la finance avaient plus que
jamais la folle manie de s'allier aux grands seigneurs, et les gnraux
de l'empire profitrent assez bien de ces dispositions. Monsieur
Guillaume s'levait singulirement contre cette dplorable passion. Ses
axiomes favoris taient que, pour trouver le bonheur, une femme devait
pouser un homme de sa classe; on tait toujours tt ou tard puni
d'avoir voulu monter trop haut; l'amour rsistait si peu aux tracas du
mnage, qu'il fallait trouver l'un chez l'autre des qualits bien
solides pour tre heureux; il ne fallait pas que l'un des deux poux en
st plus que l'autre, parce qu'on devait avant tout se comprendre; un
mari qui parlait grec et la femme latin, risquaient de mourir de faim.
Il avait invent cette espce de proverbe. Il comparait les mariages
ainsi faits  ces anciennes toffes de soie et de laine, dont la soie
finissait toujours par couper la laine. Cependant, il se trouve tant de
vanit au fond du coeur de l'homme, que la prudence du pilote qui
gouvernait si bien le Chat-qui-pelote succomba sous l'agressive
volubilit de madame Roguin. La svre madame Guillaume, la premire,
trouva dans l'inclination de sa fille des motifs pour droger  ces
principes, et pour consentir  recevoir au logis monsieur de
Sommervieux, qu'elle se promit de soumettre  un rigoureux examen.

Le vieux ngociant alla trouver Joseph Lebas, et l'instruisit de l'tat
des choses. A six heures et demie, la salle  manger, illustre par le
peintre, runit sous son toit de verre madame et monsieur Roguin, le
jeune peintre et sa charmante Augustine, Joseph Lebas qui prenait son
bonheur en patience, et mademoiselle Virginie dont la migraine avait
cess. Monsieur et Madame Guillaume virent en perspective leurs enfants
tablis et les destines du Chat-qui-pelote remises en des mains
habiles. Leur contentement fut au comble, quand, au dessert, Thodore
leur fit prsent de l'tonnant tableau qu'ils n'avaient pu voir, et qui
reprsentait l'intrieur de cette vieille boutique,  laquelle tait d
tant de bonheur.

--C'est-y gentil! s'cria Guillaume. Dire qu'on voulait donner trente
mille francs de cela.

--Mais c'est qu'on y trouve mes barbes, reprit madame Guillaume.

--Et ces toffes dplies, ajouta Lebas, on les prendrait avec la main.

--Les draperies font toujours trs-bien, rpondit le peintre. Nous
serions trop heureux, nous autres artistes modernes, d'atteindre  la
perfection de la draperie antique.

--Vous aimez donc la draperie, s'cria le pre Guillaume. Eh bien,
sarpejeu! touchez l, mon jeune ami. Puisque vous estimez le commerce,
nous nous entendrons. Eh! pourquoi le mpriserait-on? Le monde a
commenc par l, puisque Adam a vendu le paradis pour une pomme. a n'a
pas t une fameuse spculation, par exemple!

Et le vieux ngociant se mit  clater d'un gros rire franc excit par
le vin de Champagne qu'il faisait circuler gnreusement. Le bandeau qui
couvrait les yeux du jeune artiste fut si pais qu'il trouva ses futurs
parents aimables. Il ne ddaigna pas de les gayer par quelques charges
de bon got. Aussi plut-il gnralement. Le soir, quand le salon meubl
de choses trs-cossues, pour se servir de l'expression de Guillaume, fut
dsert; pendant que madame Guillaume s'en allait de table en chemine,
de candlabre en flambeau, soufflant avec prcipitation les bougies, le
brave ngociant, qui savait toujours voir clair aussitt qu'il
s'agissait d'affaires ou d'argent, attira sa fille Augustine auprs de
lui; puis, aprs l'avoir prise sur ses genoux, il lui tint ce discours:

--Ma chre enfant, tu pouseras ton Sommervieux, puisque tu le veux;
permis  toi de risquer ton capital de bonheur. Mais je ne me laisse pas
prendre  ces trente mille francs que l'on gagne  gter de bonnes
toiles. L'argent qui vient si vite s'en va de mme. N'ai-je pas entendu
dire ce soir  ce jeune cervel que si l'argent tait rond, c'tait
pour rouler! S'il est rond pour les gens prodigues, il est plat pour les
gens conomes qui l'empilent et l'amassent. Or, mon enfant, ce beau
garon-l parle de te donner des voitures, des diamants? Il a de
l'argent, qu'il le dpense pour toi! _bene sit!_ Je n'ai rien  y voir.
Mais quant  ce que je te donne, je ne veux pas que des cus si
pniblement ensachs s'en aillent en carrosses ou en colifichets. Qui
dpense trop n'est jamais riche. Avec les cent mille cus de sa dot on
n'achte pas encore tout Paris. Tu as beau avoir  recueillir un jour
quelques centaines de mille francs, je te les ferai attendre, sarpejeu!
le plus longtemps possible. J'ai donc attir ton prtendu dans un coin,
et un homme qui a men la faillite Lecoq n'a pas eu grande peine  faire
consentir un artiste  se marier spar de biens avec sa femme. J'aurai
l'oeil au contrat pour bien faire stipuler les donations qu'il se
propose de te constituer. Allons, mon enfant, j'espre tre grand-pre,
sarpejeu! je veux m'occuper dj de mes petits-enfants: jure-moi donc
ici de ne jamais rien signer en fait d'argent que par mon conseil; et si
j'allais trouver trop tt le pre Chevrel, jure-moi de consulter le
jeune Lebas, ton beau-frre. Promets-le-moi.

--Oui, mon pre, je vous le jure.

A ces mots prononcs d'une voix douce, le vieillard baisa sa fille sur
les deux joues. Ce soir-l, tous les amants dormirent presque aussi
paisiblement que monsieur et madame Guillaume.

Quelques mois aprs ce mmorable dimanche, le matre-autel de Saint-Leu
fut tmoin de deux mariages bien diffrents. Augustine et Thodore s'y
prsentrent dans tout l'clat du bonheur, les yeux pleins d'amour,
pars de toilettes lgantes, attendus par un brillant quipage. Venue
dans un bon remise avec sa famille, Virginie, donnant le bras  son
pre, suivait sa jeune soeur humblement et dans de plus simples atours,
comme une ombre ncessaire aux harmonies de ce tableau. Monsieur
Guillaume s'tait donn toutes les peines imaginables pour obtenir 
l'glise que Virginie ft marie avant Augustine; mais il eut la douleur
de voir le haut et le bas clerg s'adresser en toute circonstance  la
plus lgante des maries. Il entendit quelques-uns de ses voisins
approuver singulirement le bon sens de mademoiselle Virginie, qui
faisait, disaient-ils, le mariage le plus solide, et restait fidle au
quartier; tandis qu'ils lancrent quelques brocards suggrs par l'envie
sur Augustine qui pousait un artiste, un noble; ils ajoutrent avec une
sorte d'effroi que, si les Guillaume avaient de l'ambition, la draperie
tait perdue. Un vieux marchand d'ventails ayant dit que ce
mange-tout-l l'aurait bientt mise sur la paille, le pre Guillaume
s'applaudit _in petto_ de la prudence qu'il avait mise dans la rdaction
des conventions matrimoniales. Le soir, la famille se spara aprs un
bal somptueux, suivi d'un de ces soupers plantureux dont le souvenir
commence  se perdre dans la gnration prsente. Monsieur et madame
Guillaume restrent dans leur htel de la rue du Colombier o la noce
avait eu lieu. Monsieur et madame Lebas retournrent dans leur remise 
la vieille maison de la rue Saint-Denis, pour y diriger la nauf du
Chat-qui-pelote. L'artiste, ivre de bonheur, prit entre ses bras sa
chre Augustine, l'enleva vivement quand leur coup arriva rue des
Trois-Frres, et la porta dans son lgant appartement.

La fougue de passion qui possdait Thodore fit dvorer au jeune mnage
prs d'une anne entire sans que le moindre nuage vnt altrer l'azur
du ciel sous lequel ils vivaient. Pour eux, l'existence n'eut rien de
pesant. Thodore rpandait sur chaque journe d'incroyables _fioriture_
de plaisirs. Il se plaisait  varier les emportements de la passion, par
la molle langueur de ces repos o les mes sont lances si haut dans
l'extase qu'elles semblent y oublier l'union corporelle. Incapable de
rflchir, l'heureuse Augustine se prtait  l'allure onduleuse de son
bonheur. Elle ne croyait pas faire encore assez en se livrant toute 
l'amour permis et saint du mariage. Simple et nave, elle ne connaissait
ni la coquetterie des refus, ni l'empire qu'une jeune demoiselle du
grand monde se cre sur un mari par d'adroits caprices. Elle aimait trop
pour calculer l'avenir, et n'imaginait pas qu'une vie si dlicieuse pt
jamais cesser. Heureuse d'tre alors tous les plaisirs de son mari, elle
crut que cet inextinguible amour serait toujours pour elle la plus belle
de toutes les parures, comme son dvouement et son obissance seraient
un ternel attrait. Enfin, la flicit de l'amour l'avait rendue si
brillante, que sa beaut lui inspira de l'orgueil et lui donna la
conscience de pouvoir toujours rgner sur un homme aussi facile 
enflammer que monsieur de Sommervieux. Ainsi son tat de femme ne lui
apporta d'autres enseignements que ceux de l'amour. Au sein de ce
bonheur, elle resta l'ignorante petite fille qui vivait obscurment rue
Saint-Denis, et ne pensa point  prendre les manires, l'instruction, le
ton du monde dans lequel elle devait vivre. Ses paroles tant des
paroles d'amour, elle y dployait bien une sorte de souplesse d'esprit
et une certaine dlicatesse d'expression; mais elle se servait du
langage commun  toutes les femmes quand elles se trouvent plonges dans
une passion qui semble tre leur lment. Si, par hasard, une ide
discordante avec celles de Thodore tait exprime par Augustine, le
jeune artiste en riait comme on rit des premires fautes que fait un
tranger, mais qui finissent par fatiguer s'il ne se corrige pas.

Cependant,  l'expiration de cette anne aussi charmante que rapide,
Sommervieux sentit un matin la ncessit de reprendre ses travaux et ses
habitudes. Sa femme tait enceinte. Il revit ses amis. Pendant les
longues souffrances de l'anne o, pour la premire fois, une jeune
femme nourrit un enfant, il travailla sans doute avec ardeur; mais
parfois il retourna chercher quelques distractions dans le grand monde.
La maison o il allait le plus volontiers tait celle de la duchesse de
Carigliano qui avait fini par attirer chez elle le clbre artiste.
Quand Augustine fut rtablie, quand son fils ne rclama plus ces soins
assidus qui interdisent  une mre les plaisirs du monde, Thodore en
tait arriv  vouloir prouver cette jouissance d'amour-propre que nous
donne la socit quand nous y apparaissons avec une belle femme, objet
d'envie et d'admiration. Parcourir les salons en s'y montrant avec
l'clat emprunt de la gloire de son mari, se voir jalouse par toutes
les femmes, fut pour Augustine une nouvelle moisson de plaisirs; mais
ce fut le dernier reflet que devait jeter son bonheur conjugal. Elle
commena par offenser la vanit de son mari, quand, malgr de vains
efforts, elle laissa percer son ignorance, l'improprit de son langage
et l'troitesse de ses ides. Le caractre de Sommervieux, dompt
pendant prs de deux ans et demi par les premiers emportements de
l'amour, reprit, avec la tranquillit d'une possession moins jeune, sa
pente et ses habitudes un moment dtournes de leur cours. La posie, la
peinture et les exquises jouissances de l'imagination possdent sur les
esprits levs des droits imprescriptibles. Ces besoins d'une me forte
n'avaient pas t tromps chez Thodore pendant ces deux annes, ils
avaient trouv seulement une pture nouvelle. Quand les champs de
l'amour furent parcourus, quand l'artiste eut, comme les enfants,
cueilli des roses et des bluets avec une telle avidit qu'il ne
s'apercevait pas que ses mains ne pouvaient plus les tenir, la scne
changea. Si le peintre montrait  sa femme les croquis de ses plus
belles compositions, il l'entendait s'crier comme et fait le pre
Guillaume:--C'est bien joli! son admiration sans chaleur ne provenait
pas d'un sentiment consciencieux, mais de la croyance sur parole de
l'amour. Augustine prfrait un regard au plus beau tableau. Le seul
sublime qu'elle connt tait celui du coeur. Enfin, Thodore ne put se
refuser  l'vidence d'une vrit cruelle: sa femme n'tait pas sensible
 la posie, elle n'habitait pas sa sphre, elle ne le suivait pas dans
tous ses caprices, dans ses improvisations, dans ses joies, dans ses
douleurs; elle marchait terre  terre dans le monde rel, tandis qu'il
avait la tte dans les cieux. Les esprits ordinaires ne peuvent pas
apprcier les souffrances renaissantes de l'tre qui, uni  un autre par
le plus intime de tous les sentiments, est oblig de refouler sans cesse
les plus chres expansions de sa pense, et de faire rentrer dans le
nant les images qu'une puissance magique le force  crer. Pour lui, ce
supplice est d'autant plus cruel, que le sentiment qu'il porte  son
compagnon ordonne, par sa premire loi, de ne jamais rien se drober
l'un  l'autre, et de confondre les effusions de la pense aussi bien
que les panchements de l'me. On ne trompe pas impunment les volonts
de la nature: elle est inexorable comme la Ncessit, qui, certes, est
une sorte de nature sociale. Sommervieux se rfugia dans le calme et le
silence de son atelier, en esprant que l'habitude de vivre avec des
artistes pourrait former sa femme, et dvelopperait en elle les germes
de haute intelligence engourdis que quelques esprits suprieurs croient
prexistants chez tous les tres; mais Augustine tait trop sincrement
religieuse pour ne pas tre effraye du ton des artistes. Au premier
dner que donna Thodore, elle entendit un jeune peintre disant avec
cette enfantine lgret qu'elle ne sut pas reconnatre et qui absout
une plaisanterie de toute irrligion:--Mais, madame, votre paradis n'est
pas plus beau que la Transfiguration de Raphal? Eh! bien, je me suis
lass de la regarder. Augustine apporta donc dans cette socit
spirituelle un esprit de dfiance qui n'chappait  personne. Elle gna.
Les artistes gns sont impitoyables: ils fuient ou se moquent. Madame
Guillaume avait, entre autres ridicules, celui d'outrer la dignit qui
lui semblait l'apanage d'une femme marie; et quoiqu'elle s'en ft
souvent moqu, Augustine ne sut pas se dfendre d'une lgre imitation
de la pruderie maternelle. Cette exagration de pudeur, que n'vitent
pas toujours les femmes vertueuses, suggra quelques pigrammes  coups
de crayon dont l'innocent badinage tait de trop bon got pour que
Sommervieux pt s'en fcher. Ces plaisanteries eussent t mme plus
cruelles, elles n'taient aprs tout que des reprsailles exerces sur
lui par ses amis. Mais rien ne pouvait tre lger pour une me qui
recevait aussi facilement que celle de Thodore des impressions
trangres. Aussi prouva-t-il insensiblement une froideur qui ne
pouvait aller qu'en croissant. Pour arriver au bonheur conjugal, il faut
gravir une montagne dont l'troit plateau est bien prs d'un revers
aussi rapide que glissant, et l'amour du peintre le descendait. Il jugea
sa femme incapable d'apprcier les considrations morales qui
justifiaient,  ses propres yeux, la singularit de ses manires envers
elle, et se crut fort innocent en lui cachant des penses qu'il ne
comprenait pas et des carts peu justiciables au tribunal d'une
conscience bourgeoise. Augustine se renferma dans une douleur morne et
silencieuse. Ces sentiments secrets mirent entre les deux poux un voile
qui devait s'paissir de jour en jour. Sans que son mari manqut
d'gards envers elle, Augustine ne pouvait s'empcher de trembler en le
voyant rserver pour le monde les trsors d'esprit et de grce qu'il
venait jadis mettre  ses pieds. Bientt, elle interprta fatalement les
discours spirituels qui se tiennent dans le monde sur l'inconstance des
hommes. Elle ne se plaignit pas, mais son attitude quivalait  des
reproches. Trois ans aprs son mariage, cette femme jeune et jolie qui
passait si brillante dans son brillant quipage, qui vivait dans une
sphre de gloire et de richesse envie de tant de gens insouciants et
incapables d'apprcier justement les situations de la vie, fut en proie
 de violents chagrins. Ses couleurs plirent. Elle rflchit, elle
compara; puis, le malheur lui droula les premiers textes de
l'exprience. Elle rsolut de rester courageusement dans le cercle de
ses devoirs, en esprant que cette conduite gnreuse lui ferait
recouvrer tt ou tard l'amour de son mari; mais il n'en fut pas ainsi.
Quand Sommervieux, fatigu de travail, sortait de son atelier, Augustine
ne cachait pas si promptement son ouvrage, que le peintre ne pt
apercevoir sa femme raccommodant avec toute la minutie d'une bonne
mnagre le linge de la maison et le sien. Elle fournissait, avec
gnrosit, sans murmure, l'argent ncessaire aux prodigalits de son
mari; mais, dans le dsir de conserver la fortune de son cher Thodore,
elle se montrait conome soit pour elle, soit dans certains dtails de
l'administration domestique. Cette conduite est incompatible avec le
laisser-aller des artistes qui, sur la fin de leur carrire, ont tant
joui de la vie, qu'ils ne se demandent jamais la raison de leur ruine.
Il est inutile de marquer chacune des dgradations de couleur par
lesquelles la teinte brillante de leur lune de miel atteignit  une
profonde obscurit. Un soir, la triste Augustine, qui depuis longtemps
entendait son mari parler avec enthousiasme de madame la duchesse de
Carigliano, reut d'une amie quelques avis mchamment charitables sur la
nature de l'attachement qu'avait conu Sommervieux pour cette clbre
coquette qui donnait le ton  la cour impriale. A vingt et un ans, dans
tout l'clat de la jeunesse et de la beaut, Augustine se vit trahie
pour une femme de trente-six ans. En se sentant malheureuse au milieu du
monde et de ses ftes dsertes pour elle, la pauvre petite ne comprit
plus rien  l'admiration qu'elle y excitait, ni  l'envie qu'elle
inspirait. Sa figure prit une nouvelle expression. La mlancolie versa
dans ses traits la douceur de la rsignation et la pleur d'un amour
ddaign. Elle ne tarda pas  tre courtise par les hommes les plus
sduisants; mais elle resta solitaire et vertueuse. Quelques paroles de
ddain, chappes  son mari, lui donnrent un incroyable dsespoir. Une
lueur fatale lui fit entrevoir les dfauts de contact qui, par suite des
mesquineries de son ducation, empchaient l'union complte de son me
avec celle de Thodore: elle eut assez d'amour pour l'absoudre et pour
se condamner. Elle pleura des larmes de sang, et reconnut trop tard
qu'il est des msalliances d'esprits aussi bien que des msalliances de
moeurs et de rang. En songeant aux dlices printanires de son union,
elle comprit l'tendue du bonheur pass, et convint en elle-mme qu'une
si riche moisson d'amour tait une vie entire qui ne pouvait se payer
que par du malheur. Cependant elle aimait trop sincrement pour perdre
toute esprance. Aussi osa-t-elle entreprendre  vingt et un ans de
s'instruire et de rendre son imagination au moins digne de celle qu'elle
admirait.

--Si je ne suis pas pote, se disait-elle, au moins je comprendrai la
posie.

Et dployant alors cette force de volont, cette nergie que les femmes
possdent toutes quand elles aiment, madame de Sommervieux tenta de
changer son caractre, ses moeurs et ses habitudes; mais en dvorant des
volumes, en apprenant avec courage, elle ne russit qu' devenir moins
ignorante. La lgret de l'esprit et les grces de la conversation sont
un don de la nature ou le fruit d'une ducation commence au berceau.
Elle pouvait apprcier la musique, en jouir, mais non chanter avec got.
Elle comprit la littrature et les beauts de la posie, mais il tait
trop tard pour en orner sa rebelle mmoire. Elle entendait avec plaisir
les entretiens du monde, mais elle n'y fournissait rien de brillant. Ses
ides religieuses et ses prjugs d'enfance s'opposrent  la complte
mancipation de son intelligence. Enfin, il s'tait gliss contre elle,
dans l'me de Thodore, une prvention qu'elle ne put vaincre. L'artiste
se moquait de ceux qui lui vantaient sa femme, et ses plaisanteries
taient assez fondes: il imposait tellement  cette jeune et touchante
crature, qu'en sa prsence, ou en tte--tte, elle tremblait.
Embarrasse par son trop grand dsir de plaire, elle sentait son esprit
et ses connaissances s'vanouir dans un seul sentiment. La fidlit
d'Augustine dplut mme  cet infidle mari, qui semblait l'engager 
commettre des fautes en taxant sa vertu d'insensibilit. Augustine
s'effora en vain d'abdiquer sa raison, de se plier aux caprices, aux
fantaisies de son mari, et de se vouer  l'gosme de sa vanit; elle ne
recueillit pas le fruit de ses sacrifices. Peut-tre avaient-ils tous
deux laiss passer le moment o les mes peuvent se comprendre. Un jour
le coeur trop sensible de la jeune pouse reut un de ces coups qui font
si fortement plier les liens du sentiment, qu'on peut les croire
rompus. Elle s'isola. Mais bientt une fatale pense lui suggra d'aller
chercher des consolations et des conseils au sein de sa famille.

Un matin donc, elle se dirigea vers la grotesque faade de l'humble et
silencieuse maison o s'tait coule son enfance. Elle soupira en
revoyant cette croise d'o, un jour, elle avait envoy un premier
baiser  celui qui rpandait aujourd'hui sur sa vie autant de gloire que
de malheur. Rien n'tait chang dans l'antre o se rajeunissait
cependant le commerce de la draperie. La soeur d'Augustine occupait au
comptoir antique la place de sa mre. La jeune afflige rencontra son
beau-frre la plume derrire l'oreille. Elle fut  peine coute, tant
il avait l'air affair. Les redoutables signaux d'un inventaire gnral
se faisaient autour de lui. Aussi la quitta-t-il en la priant d'excuser.
Elle fut reue assez froidement par sa soeur, qui lui manifesta quelque
rancune. En effet, Augustine, brillante et descendant d'un joli
quipage, n'tait jamais venue voir sa soeur qu'en passant. La femme du
prudent Lebas s'imagina que l'argent tait la cause premire de cette
visite matinale, elle essaya de se maintenir sur un ton de rserve qui
fit sourire plus d'une fois Augustine. La femme du peintre vit que, sauf
les barbes au bonnet, sa mre avait trouv dans Virginie un successeur
qui conservait l'antique honneur du Chat-qui-pelote. Au djeuner, elle
aperut dans le rgime de la maison, certains changements qui faisaient
honneur au bon sens de Joseph Lebas: les commis ne se levrent pas au
dessert, on leur laissait la facult de parler, et l'abondance de la
table annonait une aisance sans luxe. La jeune lgante trouva les
coupons d'une loge aux Franais o elle se souvint d'avoir vu sa soeur
de loin en loin. Madame Lebas avait sur les paules un cachemire dont la
magnificence attestait la gnrosit avec laquelle son mari s'occupait
d'elle. Enfin, les deux poux marchaient avec leur sicle. Augustine fut
bientt pntre d'attendrissement, en reconnaissant, pendant les deux
tiers de cette journe, le bonheur gal, sans exaltation, il est vrai,
mais aussi sans orages, que gotait ce couple convenablement assorti.
Ils avaient accept la vie comme une entreprise commerciale o il
s'agissait de faire, avant tout, honneur  ses affaires. La femme,
n'ayant pas rencontr dans son mari un amour excessif, s'tait applique
 le faire natre. Insensiblement amen  estimer,  chrir Virginie, le
temps que le bonheur mit  clore, fut, pour Joseph Lebas, et pour sa
femme un gage de dure. Aussi, lorsque la plaintive Augustine exposa sa
situation douloureuse, eut-elle  essuyer le dluge de lieux communs que
la morale de la rue Saint-Denis fournissait  sa soeur.

--Le mal est fait, ma femme, dit Joseph Lebas, il faut chercher  donner
de bons conseils  notre soeur. Puis, l'habile ngociant analysa
lourdement les ressources que les lois et les moeurs pouvaient offrir 
Augustine pour sortir de cette crise; il en numrota pour ainsi dire les
considrations, les rangea par leur force dans des espces de
catgories, comme s'il se ft agi de marchandises de diverses qualits;
puis il les mit en balance, les pesa, et conclut en dveloppant la
ncessit o tait sa belle-soeur de prendre un parti violent qui ne
satisfit point l'amour qu'elle ressentait encore pour son mari. Aussi ce
sentiment se rveilla-t-il dans toute sa force quand elle entendit
Joseph Lebas parlant de voies judiciaires. Elle remercia ses deux amis,
et revint chez elle encore plus indcise qu'elle ne l'tait avant de les
avoir consults. Elle hasarda de se rendre alors  l'antique htel de la
rue du Colombier, dans le dessein de confier ses malheurs  son pre et
 sa mre. La pauvre petite femme ressemblait  ces malades qui, arrivs
 un tat dsespr, essayent de toutes les recettes et se confient mme
aux remdes de bonne femme. Les deux vieillards la reurent avec une
effusion de sentiment qui l'attendrit. Cette visite leur apportait une
distraction qui, pour eux, valait un trsor. Depuis quatre ans, ils
marchaient dans la vie comme des navigateurs sans but et sans boussole.
Assis au coin de leur feu, ils se racontaient l'un  l'autre tous les
dsastres du Maximum, leurs anciennes acquisitions de draps, la manire
dont ils avaient vit les banqueroutes, et surtout cette clbre
faillite Lecocq, la bataille de Marengo du pre Guillaume. Puis, quand
ils avaient puis les vieux procs, ils rcapitulaient les additions de
leurs inventaires les plus productifs, et se narraient encore les
vieilles histoires du quartier Saint-Denis. A deux heures, le pre
Guillaume allait donner un coup d'oeil  l'tablissement du
Chat-qui-pelote. En revenant il s'arrtait  toutes les boutiques,
autrefois ses rivales, et dont les jeunes propritaires espraient
entraner le vieux ngociant dans quelque escompte aventureux, que,
selon sa coutume, il ne refusait jamais positivement. Deux bons chevaux
normands mouraient de gras-fondu dans l'curie de l'htel; madame
Guillaume ne s'en servait que pour se faire traner tous les dimanches
 la grand'messe de sa paroisse. Trois fois par semaine ce respectable
couple tenait table ouverte. Grce  l'influence de son gendre
Sommervieux, le pre Guillaume avait t nomm membre du comit
consultatif pour l'habillement des troupes. Depuis que son mari s'tait
ainsi trouv plac haut dans l'administration, madame Guillaume avait
pris la dtermination de reprsenter. Leurs appartements taient
encombrs de tant d'ornements d'or et d'argent, et de meubles sans got
mais de valeur certaine, que la pice la plus simple y ressemblait  une
chapelle. L'conomie et la prodigalit semblaient se disputer dans
chacun des accessoires de cet htel. L'on et dit que monsieur Guillaume
avait eu en vue de faire un placement d'argent jusque dans l'acquisition
d'un flambeau. Au milieu de ce bazar, dont la richesse accusait le
dsoeuvrement des deux poux, le clbre tableau de Sommervieux avait
obtenu la place d'honneur. Il faisait la consolation de monsieur et de
madame Guillaume qui tournaient vingt fois par jour les yeux harnachs
de bsicles vers cette image de leur ancienne existence, pour eux si
active et si amusante. L'aspect de cet htel et de ces appartements o
tout avait une senteur de vieillesse et de mdiocrit, le spectacle
donn par ces deux tres qui semblaient chous sur un rocher d'or loin
du monde et des ides qui font vivre, surprirent Augustine. Elle
contemplait en ce moment la seconde partie du tableau dont le
commencement l'avait frappe chez Joseph Lebas, celui d'une vie agite
quoique sans mouvement, espce d'existence mcanique et instinctive
semblable  celle des castors. Elle eut alors je ne sais quel orgueil de
ses chagrins, en pensant qu'ils prenaient leur source dans un bonheur de
dix-huit mois qui valait  ses yeux mille existences comme celle dont le
vide lui semblait horrible. Cependant elle cacha ce sentiment peu
charitable, et dploya pour ses vieux parents, les grces nouvelles de
son esprit, les coquetteries de tendresse que l'amour lui avait
rvles, et les disposa favorablement  couter ses dolances
matrimoniales. Les vieilles gens ont un faible pour ces sortes de
confidences. Madame Guillaume voulut tre instruite des plus lgers
dtails de cette vie trange qui, pour elle, avait quelque chose de
fabuleux. Les voyages du baron de La Houtan, qu'elle commenait toujours
sans jamais les achever, ne lui apprirent rien de plus inou sur les
sauvages du Canada.

--Comment, mon enfant, ton mari s'enferme avec des femmes nues, et tu as
la simplicit de croire qu'il les dessine?

A cette exclamation, la grand'mre posa ses lunettes sur une petite
travailleuse, secoua ses jupons et plaa ses mains jointes sur ses
genoux levs par une chaufferette, son pidestal favori.

--Mais, ma mre, tous les peintres sont obligs d'avoir des modles.

--Il s'est bien gard de nous dire tout cela quand il t'a demande en
mariage. Si je l'avais su, je n'aurais pas donn ma fille  un homme qui
fait un pareil mtier. La religion dfend ces horreurs-l, a n'est pas
moral. A quelle heure nous disais-tu donc qu'il rentre chez lui?

--Mais  une heure, deux heures...

Les deux poux se regardrent dans un profond tonnement.

--Il joue donc? dit monsieur Guillaume. Il n'y avait que les joueurs
qui, de mon temps, rentrassent si tard.

Augustine fit une petite moue qui repoussait cette accusation.

--Il doit te faire passer de cruelles nuits  l'attendre, reprit madame
Guillaume. Mais, non, tu te couches, n'est-ce pas? Et quand il a perdu,
le monstre te rveille.

--Non, ma mre, il est au contraire quelquefois trs-gai. Assez souvent
mme, quand il fait beau, il me propose de me lever pour aller dans les
bois.

--Dans les bois,  ces heures-l? Tu as donc un bien petit appartement
qu'il n'a pas assez de sa chambre, de ses salons, et qu'il lui faille
ainsi courir pour... Mais c'est pour t'enrhumer, que le sclrat te
propose ces parties-l. Il veut se dbarrasser de toi. A-t-on jamais vu
un homme tabli, qui a un commerce tranquille, galoper comme un
loup-garou?

--Mais, ma mre, vous ne comprenez donc pas que, pour dvelopper son
talent, il a besoin d'exaltation. Il aime beaucoup les scnes qui...

--Ah! je lui en ferais de belles, des scnes, moi, s'cria madame
Guillaume en interrompant sa fille. Comment peux-tu garder des
mnagements avec un homme pareil? D'abord, je n'aime pas qu'il ne boive
que de l'eau. a n'est pas sain. Pourquoi montre-t-il de la rpugnance 
voir les femmes quand elles mangent? Quel singulier genre! Mais c'est un
fou. Tout ce que tu nous en as dit n'est pas possible. Un homme ne peut
pas partir de sa maison sans souffler mot et ne revenir que dix jours
aprs. Il te dit qu'il a t  Dieppe pour peindre la mer. Est-ce qu'on
peint la mer? Il te fait des contes  dormir debout.

Augustine ouvrit la bouche pour dfendre son mari; mais madame Guillaume
lui imposa silence par un geste de main auquel un reste d'habitude la
fit obir, et sa mre s'cria d'un ton sec:--Tiens, ne me parle pas de
cet homme-l! il n'a jamais mis le pied dans une glise que pour te voir
et t'pouser. Les gens sans religion sont capables de tout. Est-ce que
Guillaume s'est jamais avis de me cacher quelque chose, de rester des
trois jours sans me dire ouf, et de babiller ensuite comme une pie
borgne?

--Ma chre mre, vous jugez trop svrement les gens suprieurs. S'ils
avaient des ides semblables  celles des autres, ce ne seraient plus
des gens  talent.

--Eh bien! que les gens  talent restent chez eux et ne se marient pas.
Comment! un homme  talent rendra sa femme malheureuse! et parce qu'il a
du talent ce sera bien? Talent, talent! Il n'y a pas tant de talent 
dire comme lui blanc et noir  toute minute,  couper la parole aux
gens,  battre du tambour chez soi,  ne jamais vous laisser savoir sur
quel pied danser,  forcer une femme de ne pas s'amuser avant que les
ides de monsieur ne soient gaies; d'tre triste, ds qu'il est triste.

--Mais, ma mre, le propre de ces imaginations-l...

--Qu'est-ce que c'est que ces imaginations-l? reprit madame Guillaume
en interrompant encore sa fille. Il en a de belles, ma foi! Qu'est-ce
qu'un homme auquel il prend tout  coup, sans consulter de mdecin, la
fantaisie de ne manger que des lgumes? Encore, si c'tait par religion,
sa dite lui servirait  quelque chose; mais il n'en a pas plus qu'un
huguenot. A-t-on jamais vu un homme aimer, comme lui, les chevaux plus
qu'il n'aime son prochain, se faire friser les cheveux comme un paen,
coucher des statues sous de la mousseline, faire fermer ses fentres le
jour pour travailler  la lampe? Tiens, laisse-moi, s'il n'tait pas si
grossirement immoral, il serait bon  mettre aux Petites-Maisons.
Consulte monsieur Loraux, le vicaire de Saint-Sulpice, demande-lui son
avis sur tout cela, il te dira que ton mari ne se conduit pas comme un
chrtien...

--Oh! ma mre! pouvez-vous croire...

--Oui, je le crois! Tu l'as aim, tu n'aperois rien de ces choses-l.
Mais, moi, vers les premiers temps de son mariage, je me souviens de
l'avoir rencontr dans les Champs-lyses. Il tait  cheval. Eh bien!
il galopait par moment ventre  terre, et puis il s'arrtait pour aller
pas  pas. Je me suis dit alors:--Voil un homme qui n'a pas de
jugement.

--Ah! s'cria monsieur Guillaume en se frottant les mains, comme j'ai
bien fait de t'avoir marie spare de biens avec cet original-l!

Quand Augustine eut l'imprudence de raconter les griefs vritables
qu'elle avait  exposer contre son mari, les deux vieillards restrent
muets d'indignation. Le mot de divorce fut bientt prononc par madame
Guillaume. Au mot de divorce, l'inactif ngociant fut comme rveill.
Stimul par l'amour qu'il avait pour sa fille, et aussi par l'agitation
qu'un procs allait donner  sa vie sans vnements, le pre Guillaume
prit la parole. Il se mit  la tte de la demande en divorce, la
dirigea, plaida presque, il offrit  sa fille de se charger de tous les
frais, de voir les juges, les avous, les avocats, de remuer ciel et
terre. Madame de Sommervieux, effraye, refusa les services de son pre,
dit qu'elle ne voulait pas se sparer de son mari, dt-elle tre dix
fois plus malheureuse encore, et ne parla plus de ses chagrins. Aprs
avoir t accable par ses parents de tous ces petits soins muets et
consolateurs par lesquels les deux vieillards essayrent de la
ddommager, mais en vain, de ses peines de coeur, Augustine se retira en
sentant l'impossibilit de parvenir  faire bien juger les hommes
suprieurs par des esprits faibles. Elle apprit qu'une femme devait
cacher  tout le monde, mme  ses parents, des malheurs pour lesquels
on rencontre si difficilement des sympathies. Les orages et les
souffrances des sphres leves ne peuvent tre apprcis que par les
nobles esprits qui les habitent. En toute chose, nous ne pouvons tre
jugs que par nos pairs.

La pauvre Augustine se retrouva donc dans la froide atmosphre de son
mnage, livre  l'horreur de ses mditations. L'tude n'tait plus rien
pour elle, puisque l'tude ne lui avait pas rendu le coeur de son mari.
Initie aux secrets de ces mes de feu mais prive de leurs ressources,
elle participait avec force  leurs peines sans partager leurs plaisirs.
Elle s'tait dgote du monde, qui lui semblait mesquin et petit devant
les vnements des passions. Enfin, sa vie tait manque. Un soir, elle
fut frappe d'une pense qui vint illuminer ses tnbreux chagrins
comme un rayon cleste. Cette ide ne pouvait sourire qu' un coeur
aussi pur, aussi vertueux que l'tait le sien. Elle rsolut d'aller chez
la duchesse de Carigliano, non pas pour lui redemander le coeur de son
mari, mais pour s'y instruire des artifices qui le lui avaient enlev;
mais pour intresser  la mre des enfants de son ami cette orgueilleuse
femme du monde; mais pour la flchir et la rendre complice de son
bonheur  venir comme elle tait l'instrument de son malheur prsent.

Un jour donc, la timide Augustine, arme d'un courage surnaturel, monta
en voiture,  deux heures aprs midi, pour essayer de pntrer jusqu'au
boudoir de la clbre coquette, qui n'tait jamais visible avant cette
heure-l. Madame de Sommervieux ne connaissait pas encore les antiques
et somptueux htels du faubourg Saint-Germain. Quand elle parcourut ces
vestibules majestueux, ces escaliers grandioses, ces salons immenses
orns de fleurs malgr les rigueurs de l'hiver, et dcors avec ce got
particulier aux femmes qui sont nes dans l'opulence ou avec les
habitudes distingues de l'aristocratie, Augustine eut un affreux
serrement de coeur. Elle envia les secrets de cette lgance de laquelle
elle n'avait jamais eu l'ide. Elle respira un air de grandeur qui lui
expliqua l'attrait de cette maison pour son mari. Quand elle parvint aux
petits appartements de la duchesse, elle prouva de la jalousie et une
sorte de dsespoir, en y admirant la voluptueuse disposition des
meubles, des draperies et des toffes tendues. L le dsordre tait une
grce, l le luxe affectait une espce de ddain pour la richesse. Les
parfums rpandus dans cette douce atmosphre flattaient l'odorat sans
l'offenser. Les accessoires de l'appartement s'harmoniaient avec une vue
mnage par des glaces sans tain sur les pelouses d'un jardin plant
d'arbres verts. Tout tait sduction, et le calcul ne s'y sentait point.
Le gnie de la matresse de ces appartements respirait tout entier dans
le salon o attendait Augustine. Elle tcha d'y deviner le caractre de
sa rivale par l'aspect des objets pars; mais il y avait l quelque
chose d'impntrable dans le dsordre comme dans la symtrie, et pour la
simple Augustine ce fut lettres closes. Tout ce qu'elle y put voir,
c'est que la duchesse tait une femme suprieure en tant que femme. Elle
eut alors une pense douloureuse.

--Hlas! serait-il vrai, se dit-elle, qu'un coeur aimant et simple ne
suffit pas  un artiste; et pour balancer le poids de ces mes fortes,
faut-il les unir  des mes fminines dont la puissance soit pareille 
la leur? Si j'avais t leve comme cette sirne, au moins nos armes
eussent t gales au moment de la lutte.

--Mais je n'y suis pas! Ces mots secs et brefs, quoique prononcs  voix
basse dans le boudoir voisin, furent entendus par Augustine, dont le
coeur palpita.

--Cette dame est l, rpliqua la femme de chambre.

--Vous tes folle, faites donc entrer! rpondit la duchesse dont la voix
devenue douce avait pris l'accent affectueux de la politesse.
videmment, elle dsirait alors tre entendue.

Augustine s'avana timidement. Au fond de ce frais boudoir elle vit la
duchesse voluptueusement couche sur une ottomane en velours vert place
au centre d'une espce de demi-cercle dessin par les plis moelleux
d'une mousseline tendue sur un fond jaune. Des ornements de bronze dor,
disposs avec un got exquis, rehaussaient encore cette espce de dais
sous lequel la duchesse tait pose comme une statue antique. La couleur
fonce du velours ne lui laissait perdre aucun moyen de sduction. Un
demi-jour, ami de sa beaut, semblait tre plutt un reflet qu'une
lumire. Quelques fleurs rares levaient leurs ttes embaumes au-dessus
des vases de Svres les plus riches. Au moment o ce tableau s'offrit
aux yeux d'Augustine tonne, elle avait march si doucement, qu'elle
put surprendre un regard de l'enchanteresse. Ce regard semblait dire 
une personne que la femme du peintre n'aperut pas d'abord:--Restez,
vous allez voir une jolie femme, et vous me rendrez sa visite moins
ennuyeuse.

A l'aspect d'Augustine, la duchesse se leva et la fit asseoir auprs
d'elle.

--A quoi dois-je le bonheur de cette visite, madame? dit-elle avec un
sourire plein de grces.

--Pourquoi tant de fausset? pensa Augustine qui ne rpondit que par une
inclination de tte.

Ce silence tait command. La jeune femme voyait devant elle un tmoin
de trop  cette scne. Ce personnage tait, de tous les colonels de
l'arme, le plus jeune, le plus lgant et le mieux fait. Son costume
demi-bourgeois faisait ressortir les grces de sa personne. Sa figure
pleine de vie, de jeunesse, et dj fort expressive, tait encore
anime par de petites moustaches releves en pointe et noires comme du
jais, par une impriale bien fournie, par des favoris soigneusement
peigns et par une fort de cheveux noirs assez en dsordre. Il badinait
avec une cravache, en manifestant une aisance et une libert qui
syaient  l'air satisfait de sa physionomie ainsi qu' la recherche de
sa toilette. Les rubans attachs  sa boutonnire taient nous avec
ddain, et il paraissait bien plus vain de sa jolie tournure que de son
courage. Augustine regarda la duchesse de Carigliano en lui montrant le
colonel par un coup d'oeil dont toutes les prires furent comprises.

--Eh bien, adieu, monsieur d'Aiglemont, nous nous retrouverons au bois
de Boulogne.

Ces mots furent prononcs par la sirne comme s'ils taient le rsultat
d'une stipulation antrieure  l'arrive d'Augustine; elle les
accompagna d'un regard menaant que l'officier mritait peut-tre pour
l'admiration qu'il tmoignait en contemplant la modeste fleur qui
contrastait si bien avec l'orgueilleuse duchesse. Le jeune fat s'inclina
en silence, tourna sur les talons de ses bottes, et s'lana
gracieusement hors du boudoir. En ce moment, Augustine, piant sa rivale
qui semblait suivre des yeux le brillant officier, surprit dans ce
regard un sentiment dont les fugitives expressions sont connues de
toutes les femmes. Elle songea avec la douleur la plus profonde que sa
visite allait tre inutile: cette artificieuse duchesse tait trop avide
d'hommages pour ne pas avoir le coeur sans piti.

--Madame, dit Augustine d'une voix entrecoupe, la dmarche que je fais
en ce moment auprs de vous va vous sembler bien singulire; mais le
dsespoir a sa folie, et doit faire tout excuser. Je m'explique trop
bien pourquoi Thodore prfre votre maison  toute autre, et pourquoi
votre esprit exerce tant d'empire sur lui. Hlas! je n'ai qu' rentrer
en moi-mme pour en trouver des raisons plus que suffisantes. Mais
j'adore mon mari, madame. Deux ans de larmes n'ont point effac son
image de mon coeur, quoique j'aie perdu le sien. Dans ma folie, j'ai os
concevoir l'ide de lutter avec vous; et je viens  vous, vous demander
par quels moyens je puis triompher de vous-mme. Oh, madame! s'cria la
jeune femme en saisissant avec ardeur la main de sa rivale, qui la lui
laissa prendre, je ne prierai jamais Dieu pour mon propre bonheur avec
autant de ferveur que je l'implorerais pour le vtre, si vous m'aidiez
 reconqurir, je ne dirai pas l'amour, mais la tendresse de
Sommervieux. Je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Ah! dites-moi comment
vous avez pu lui plaire et lui faire oublier les premiers jours de...

A ces mots, Augustine, suffoque par des sanglots mal contenus, fut
oblige de s'arrter. Honteuse de sa faiblesse, elle cacha son visage
dans un mouchoir qu'elle inonda de ses larmes.

--tes-vous donc enfant, ma chre petite belle! dit la duchesse, qui,
sduite par la nouveaut de cette scne et attendrie malgr elle en
recevant l'hommage que lui rendait la plus parfaite vertu qui ft
peut-tre  Paris, prit le mouchoir de la jeune femme et se mit  lui
essuyer elle-mme les yeux en la flattant par quelques monosyllabes
murmurs avec une gracieuse piti.

Aprs un moment de silence, la coquette, emprisonnant les jolies mains
de la pauvre Augustine entre les siennes qui avaient un rare caractre
de beaut noble et de puissance, lui dit d'une voix douce et
affectueuse:--Pour premier avis, je vous conseillerai de ne pas pleurer
ainsi, les larmes enlaidissent. Il faut savoir prendre son parti sur les
chagrins; ils rendent malade, et l'amour ne reste pas longtemps sur un
lit de douleur. La mlancolie donne bien d'abord une certaine grce qui
plat, mais elle finit par allonger les traits et fltrir la plus
ravissante de toutes les figures. Ensuite, nos tyrans ont l'amour-propre
de vouloir que leurs esclaves soient toujours gaies.

--Ah, madame! il ne dpend pas de moi de ne pas sentir! Comment peut-on,
sans prouver mille morts, voir terne, dcolore, indiffrente, une
figure qui jadis rayonnait d'amour et de joie? Ah! je ne sais pas
commander  mon coeur.

--Tant pis, chre belle; mais je crois dj savoir toute votre histoire.
D'abord, imaginez-vous bien que si votre mari vous a t infidle, je ne
suis pas sa complice. Si j'ai tenu  l'avoir dans mon salon, c'est, je
l'avouerai, par amour-propre: il tait clbre et n'allait nulle part.
Je vous aime dj trop pour vous dire toutes les folies qu'il a faites
pour moi. Je ne vous en rvlerai qu'une seule, parce qu'elle nous
servira peut-tre  vous le ramener et  le punir de l'audace qu'il met
dans ses procds avec moi. Il finirait par me compromettre. Je connais
trop le monde, ma chre, pour vouloir me mettre  la discrtion d'un
homme trop suprieur. Sachez qu'il faut se laisser faire la cour par
eux, mais les pouser: c'est une faute. Nous autres femmes, nous devons
admirer les hommes de gnie, en jouir comme d'un spectacle, mais vivre
avec eux! jamais. Fi donc! c'est vouloir prendre plaisir  regarder les
machines de l'Opra, au lieu de rester dans une loge,  y savourer ses
brillantes illusions. Mais chez vous, ma pauvre enfant, le mal est
arriv, n'est-ce pas? Eh bien! il faut essayer de vous armer contre la
tyrannie.

--Ah, madame! avant d'entrer ici, en vous y voyant, j'ai dj reconnu
quelques artifices que je ne souponnais pas.

--Eh bien, venez me voir quelquefois, et vous ne serez pas long-temps
sans possder la science de ces bagatelles, d'ailleurs assez
importantes. Les choses extrieures sont, pour les sots, la moiti de la
vie; et pour cela, plus d'un homme de talent se trouve un sot malgr
tout son esprit. Mais je gage que vous n'avez jamais rien su refuser 
Thodore?

--Le moyen, madame, de refuser quelque chose  celui qu'on aime!

--Pauvre innocente, je vous adorerais pour votre niaiserie. Sachez donc
que plus nous aimons, moins nous devons laisser apercevoir  un homme,
surtout  un mari, l'tendue de notre passion. C'est celui qui aime le
plus qui est tyrannis, et, qui pis est, dlaiss tt ou tard. Celui qui
veut rgner, doit...

--Comment, madame! faudra-t-il donc dissimuler, calculer, devenir
fausse, se faire un caractre artificiel et pour toujours? Oh! comment
peut-on vivre ainsi? Est-ce que vous pouvez...

Elle hsita, la duchesse sourit.

--Ma chre, reprit la grande dame d'une voix grave, le bonheur conjugal
a t de tout temps une spculation, une affaire qui demande une
attention particulire. Si vous continuez  parler passion quand je vous
parle mariage, nous ne nous entendrons bientt plus. coutez-moi,
continua-t-elle en prenant le ton d'une confidence. J'ai t  mme de
voir quelques-uns des hommes suprieurs de notre poque. Ceux qui se
sont maris ont,  quelques exceptions prs, pous des femmes nulles.
Eh bien! ces femmes-l les gouvernaient, comme l'empereur nous gouverne,
et taient, sinon aimes, du moins respectes par eux. J'aime assez les
secrets, surtout ceux qui nous concernent, pour m'tre amuse  chercher
le mot de cette nigme. Eh bien, mon ange! ces bonnes femmes avaient le
talent d'analyser le caractre de leurs maris. Sans s'pouvanter comme
vous de leurs supriorits, elles avaient adroitement remarqu les
qualits qui leur manquaient. Soit qu'elles possdassent ces qualits,
ou qu'elles feignissent de les avoir, elles trouvaient moyen d'en faire
un si grand talage aux yeux de leurs maris qu'elles finissaient par
leur imposer. Enfin, apprenez encore que ces mes qui paraissent si
grandes ont toutes un petit grain de folie que nous devons savoir
exploiter. En prenant la ferme volont de les dominer, en ne s'cartant
jamais de ce but, en y rapportant toutes nos actions, nos ides, nos
coquetteries, nous matrisons ces esprits minemment capricieux qui, par
la mobilit mme de leurs penses, nous donnent les moyens de les
influencer.

--Oh ciel! s'cria la jeune femme pouvante, voil donc la vie. C'est
un combat.....

--O il faut toujours menacer, reprit la duchesse en riant. Notre
pouvoir est tout factice. Aussi ne faut-il jamais se laisser mpriser
par un homme; on ne se relve d'une pareille chute que par des
manoeuvres odieuses. Venez, ajouta-t-elle, je vais vous donner un moyen
de mettre votre mari  la chane.

Elle se leva, pour guider en souriant la jeune et innocente apprentie
des ruses conjugales  travers le ddale de son petit palais. Elles
arrivrent toutes deux  un escalier drob qui communiquait aux
appartements de rception. Quand la duchesse tourna le secret de la
porte, elle s'arrta, regarda Augustine avec un air inimitable de
finesse et de grce:--Tenez, le duc de Carigliano m'adore! eh bien, il
n'ose pas entrer par cette porte sans ma permission. Et c'est un homme
qui a l'habitude de commander  des milliers de soldats. Il sait
affronter les batteries, mais devant moi! il a peur.

Augustine soupira. Elles parvinrent  une somptueuse galerie o la femme
du peintre fut amene par la duchesse devant le portrait que Thodore
avait fait de mademoiselle Guillaume. A cet aspect, Augustine jeta un
cri.

--Je savais bien qu'il n'tait plus chez moi, dit-elle, mais... ici!

--Ma chre, je ne l'ai exig que pour voir jusqu' quel degr de btise
un homme de gnie peut atteindre. Tt ou tard, il vous aurait t rendu
par moi; mais je ne m'attendais pas au plaisir de voir ici l'original
devant la copie. Pendant que nous allons achever notre conversation, je
le ferai porter dans votre voiture. Si, arme de ce talisman, vous
n'tes pas matresse de votre mari pendant cent ans, vous n'tes pas
une femme, et vous mriterez votre sort!

Augustine baisa la main de la duchesse, qui la pressa sur son coeur et
l'embrassa avec une tendresse d'autant plus vive qu'elle devait tre
oublie le lendemain. Cette scne aurait peut-tre  jamais ruin la
candeur et la puret d'une femme moins vertueuse qu'Augustine,  qui les
secrets rvls par la duchesse pouvaient tre galement salutaires et
funestes. La politique astucieuse des hautes sphres sociales ne
convenait pas plus  Augustine que l'troite raison de Joseph Lebas, ou
que la niaise morale de madame Guillaume. trange effet des fausses
positions o nous jettent les moindres contresens commis dans la vie!
Augustine ressemblait alors  un ptre des Alpes surpris par une
avalanche: s'il hsite, ou s'il veut couter les cris de ses compagnons,
le plus souvent il prit. Dans ces grandes crises, le coeur se brise ou
se bronze.

Madame de Sommervieux revint chez elle en proie  une agitation qu'il
serait difficile de dcrire. Sa conversation avec la duchesse de
Carigliano veillait une foule d'ides contradictoires dans son esprit.
Elle tait comme les moutons de la fable, pleine de courage en l'absence
du loup. Elle se haranguait elle-mme et se traait d'admirables plans
de conduite; elle concevait mille stratagmes de coquetterie; elle
parlait mme  son mari, retrouvant, loin de lui, toutes les ressources
de cette loquence vraie qui n'abandonne jamais les femmes; puis, en
songeant au regard fixe et clair de Thodore, elle tremblait dj. Quand
elle demanda si monsieur tait chez lui, la voix lui manqua. En
apprenant qu'il ne reviendrait pas dner, elle prouva un mouvement de
joie inexplicable. Semblable au criminel qui se pourvoit en cassation
contre son arrt de mort, un dlai, quelque court qu'il pt tre, lui
semblait une vie entire. Elle plaa le portrait dans sa chambre, et
attendit son mari en se livrant  toutes les angoisses de l'esprance.
Elle pressentait trop bien que cette tentative allait dcider de tout
son avenir, pour ne pas frissonner  toute espce de bruit, mme au
murmure de sa pendule qui semblait appesantir ses terreurs en les lui
mesurant. Elle tcha de tromper le temps par mille artifices. Elle eut
l'ide de faire une toilette qui la rendit semblable en tout point au
portrait. Puis, connaissant le caractre inquiet de son mari, elle fit
clairer son appartement d'une manire inusite, certaine qu'en rentrant
la curiosit l'amnerait chez elle. Minuit sonna, quand, au cri du
jockei, la porte de l'htel s'ouvrit. La voiture du peintre roula sur le
pav de la cour silencieuse.

--Que signifie cette illumination? demanda Thodore d'une voix joyeuse
en entrant dans la chambre de sa femme.

Augustine saisit avec adresse un moment si favorable, elle s'lana au
cou de son mari et lui montra le portrait. L'artiste resta immobile
comme un rocher. Ses yeux se dirigrent alternativement sur Augustine et
sur la toile accusatrice. La timide pouse, demi-morte, piait le front
changeant, le front terrible de son mari. Elle en vit par degrs les
rides expressives s'amonceler comme des nuages; puis, elle crut sentir
son sang se figer dans ses veines, quand, par un regard flamboyant et
d'une voix profondment sourde, elle fut interroge.

--O avez-vous trouv ce tableau?

--La duchesse de Carigliano me l'a rendu.

--Vous le lui avez demand?

--Je ne savais pas qu'il ft chez elle.

La douceur ou plutt la mlodie enchanteresse de la voix de cet ange et
attendri des Cannibales, mais non un artiste en proie aux tortures de la
vanit blesse.

--Cela est digne d'elle, s'cria l'artiste d'une voix tonnante. Je me
vengerai! dit-il en se promenant  grands pas. Elle en mourra de honte:
je la peindrai! oui, je la reprsenterai sous les traits de Messaline
sortant  la nuit du palais de Claude.

--Thodore! dit une voix mourante.

--Je la tuerai.

--Mon ami!

--Elle aime ce petit colonel de cavalerie, parce qu'il monte bien 
cheval...

--Thodore!

--Eh! laissez-moi, dit le peintre  sa femme avec un son de voix qui
ressemblait presque  un rugissement.

Il serait odieux de peindre toute cette scne  la fin de laquelle
l'ivresse de la colre suggra  l'artiste des paroles et des actes
qu'une femme, moins jeune qu'Augustine, aurait attribus  la dmence.

Sur les huit heures du matin, le lendemain, madame Guillaume surprit sa
fille ple, les yeux rouges, la coiffure en dsordre, tenant  la main
un mouchoir tremp de pleurs, contemplant sur le parquet les fragments
pars d'une toilette dchire et les morceaux d'un grand cadre dor mis
en pice. Augustine, que la douleur rendait presque insensible, montra
ces dbris par un geste empreint de dsespoir.

--Et voil peut-tre une grande perte, s'cria la vieille rgente du
Chat-qui-pelote. Il tait ressemblant, c'est vrai; mais j'ai appris
qu'il y a sur le boulevard un homme qui fait des portraits charmants
pour cinquante cus.

--Ah, ma mre!

--Pauvre petite, tu as bien raison! rpondit madame Guillaume qui
mconnut l'expression du regard que lui jeta sa fille. Va, mon enfant,
l'on n'est jamais si tendrement aim que par sa mre. Ma mignonne, je
devine tout; mais viens me confier tes chagrins, je te consolerai. Ne
t'ai-je pas dj dit que cet homme-l tait un fou! Ta femme de chambre
m'a cont de belles choses... Mais c'est donc un vritable monstre!

Augustine mit un doigt sur ses lvres plies, comme pour implorer de sa
mre un moment de silence. Pendant cette terrible nuit, le malheur lui
avait fait trouver cette patiente rsignation qui, chez les mres et
chez les femmes aimantes, surpasse, dans ses effets, l'nergie humaine
et rvle peut-tre dans le coeur des femmes l'existence de certaines
cordes que Dieu a refuses  l'homme.

Une inscription grave sur un cippe du cimetire Montmartre indiquait
que madame de Sommervieux tait morte  vingt-sept ans. Un pote, ami de
cette timide crature, voyait, dans les simples lignes de son pitaphe,
la dernire scne d'un drame. Chaque anne, au jour solennel du 2
novembre, il ne passait jamais devant ce jeune marbre sans se demander
s'il ne fallait pas des femmes plus fortes que ne l'tait Augustine pour
les puissantes treintes du gnie.

--Les humbles et modestes fleurs, closes dans les valles, meurent
peut-tre, se disait-il, quand elles sont transplantes trop prs des
cieux, aux rgions o se forment les orages, o le soleil est brlant.

  Maffliers; octobre 1829.




[Illustration: IMP. E. MARTINET.

Invariable dans sa religion aristocratique, Monsieur DE FONTAINE en
avait aveuglment suivi les maximes.

(LE BAL DE SCEAUX.)]


LE BAL DE SCEAUX.

  A HENRI DE BALZAC,

  Son frre

  HONOR.


Le comte de Fontaine, chef de l'une des plus anciennes familles du
Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec intelligence et courage
pendant la guerre que les Vendens firent  la rpublique. Aprs avoir
chapp  tous les dangers qui menacrent les chefs royalistes durant
cette orageuse poque de l'histoire contemporaine, il disait
gaiement:--Je suis un de ceux qui se sont fait tuer sur les marches du
trne! Cette plaisanterie n'tait pas sans quelque vrit pour un homme
laiss parmi les morts  la sanglante journe des Quatre-Chemins.
Quoique ruin par des confiscations, ce fidle Venden refusa
constamment les places lucratives que lui fit offrir l'empereur
Napolon. Invariable dans sa religion aristocratique, il en avait
aveuglment suivi les maximes quand il jugea convenable de se choisir
une compagne. Malgr les sductions d'un riche parvenu rvolutionnaire
qui mettait cette alliance  haut prix, il pousa une demoiselle de
Kergarout sans fortune, mais dont la famille est une des plus vieilles
de la Bretagne.

La Restauration surprit monsieur de Fontaine charg d'une nombreuse
famille. Quoiqu'il n'entrt pas dans les ides du gnreux gentilhomme
de solliciter des grces, il cda nanmoins aux dsirs de sa femme,
quitta son domaine, dont le revenu modique suffisait  peine aux besoins
de ses enfants et vint  Paris. Contrist de l'avidit avec laquelle ses
anciens camarades faisaient cure des places et des dignits
constitutionnelles, il allait retourner  sa terre, lorsqu'il reut une
lettre ministrielle, par laquelle une Excellence assez connue lui
annonait sa nomination au grade de marchal-de-camp, en vertu de
l'ordonnance qui permettait aux officiers des armes catholiques de
compter les vingt premires annes indites du rgne de Louis XVIII
comme annes de service. Quelques jours aprs, le Venden reut encore,
sans aucune sollicitation et d'office, la croix de l'ordre de la
Lgion-d'Honneur et celle de Saint-Louis. branl dans sa rsolution par
ces grces successives qu'il crut devoir au souvenir du monarque, il ne
se contenta plus de mener sa famille, comme il l'avait pieusement fait
chaque dimanche, crier Vive le Roi dans la salle des Marchaux aux
Tuileries quand les princes se rendaient  la chapelle, il sollicita la
faveur d'une entrevue particulire. Cette audience, trs-promptement
accorde, n'eut rien de particulier. Le salon royal tait plein de vieux
serviteurs dont les ttes poudres, vues d'une certaine hauteur,
ressemblaient  un tapis de neige. L, le gentilhomme retrouva d'anciens
compagnons qui le reurent d'un air un peu froid; mais les princes lui
parurent _adorables_, expression d'enthousiasme qui lui chappa, quand
le plus gracieux de ses matres, de qui le comte ne se croyait connu que
de nom, vint lui serrer la main et le proclama le plus pur des Vendens.
Malgr cette ovation, aucune de ces augustes personnes n'eut l'ide de
lui demander le compte de ses pertes, ni celui de l'argent si
gnreusement vers dans les caisses de l'arme catholique. Il s'aperut
un peu tard, qu'il avait fait la guerre  ses dpens. Vers la fin de la
soire, il crut pouvoir hasarder une spirituelle allusion  l'tat de
ses affaires, semblable  celui de bien des gentilshommes. Sa Majest se
prit  rire d'assez bon coeur, toute parole marque au coin de l'esprit
avait le don de lui plaire; mais elle rpliqua nanmoins par une de ces
royales plaisanteries dont la douceur est plus  craindre que la colre
d'une rprimande. Un des plus intimes confidents du roi ne tarda pas 
s'approcher du Venden calculateur, auquel il fit entendre, par une
phrase fine et polie, que le moment n'tait pas encore venu de compter
avec les matres: il se trouvait sur le tapis des mmoires beaucoup plus
arrirs que le sien, et qui devaient sans doute servir  l'histoire de
la Rvolution. Le comte sortit prudemment du groupe vnrable qui
dcrivait un respectueux demi-cercle devant l'auguste famille. Puis,
aprs avoir, non sans peine, dgag son pe parmi les jambes grles o
elle s'tait engage, il regagna pdestrement  travers la cour des
Tuileries le fiacre qu'il avait laiss sur le quai. Avec cet esprit
rtif qui distingue la noblesse de vieille roche chez laquelle le
souvenir de la Ligue et des Barricades n'est pas encore teint, il se
plaignit dans son fiacre,  haute voix et de manire  se compromettre,
sur le changement survenu  la cour.--Autrefois, se disait-il, chacun
parlait librement au roi de ses petites affaires, les seigneurs
pouvaient  leur aise lui demander des grces et de l'argent, et
aujourd'hui l'on n'obtiendra pas, sans scandale, le remboursement des
sommes avances pour son service? Morbleu! la croix de Saint-Louis et le
grade de marchal-de-camp ne valent pas trois cent mille livres que
j'ai, bel et bien, dpenses pour la cause royale. Je veux reparler au
roi, en face, et dans son cabinet.

Cette scne refroidit d'autant plus le zle de monsieur de Fontaine, que
ses demandes d'audience restrent constamment sans rponse. Il vit
d'ailleurs les intrus de l'empire arrivant  quelques-unes des charges
rserves sous l'ancienne monarchie aux meilleures maisons.

--Tout est perdu, dit-il un matin. Dcidment, le roi n'a jamais t
qu'un rvolutionnaire. Sans Monsieur, qui ne droge pas et console ses
fidles serviteurs, je ne sais en quelles mains irait un jour la
couronne de France, si ce rgime continuait. Leur maudit systme
constitutionnel est le plus mauvais de tous les gouvernements, et ne
pourra jamais convenir  la France. Louis XVIII et M. Beugnot nous ont
tout gt  Saint-Ouen.

Le comte dsespr se prparait  retourner  sa terre, en abandonnant
avec noblesse ses prtentions  toute indemnit. En ce moment, les
vnements du Vingt Mars annoncrent une nouvelle tempte qui menaait
d'engloutir le roi lgitime et ses dfenseurs. Semblable  ces gens
gnreux qui ne renvoient pas un serviteur par un temps de pluie,
monsieur de Fontaine emprunta sur sa terre pour suivre la monarchie en
droute, sans savoir si cette complicit d'migration lui serait plus
propice que ne l'avait t son dvouement pass; mais aprs avoir
observ que les compagnons de l'exil taient plus en faveur que les
braves qui, jadis, avaient protest, les armes  la main, contre
l'tablissement de la rpublique, peut-tre espra-t-il trouver dans ce
voyage  l'tranger plus de profit que dans un service actif et
prilleux  l'intrieur. Ses calculs de courtisan ne furent pas une de
ces vaines spculations qui promettent sur le papier des rsultats
superbes, et ruinent par leur excution. Il fut donc, selon le mot du
plus spirituel et du plus habile de nos diplomates, un des cinq cents
fidles serviteurs qui partagrent l'exil de la cour  Gand, et l'un des
cinquante mille qui en revinrent.

Pendant cette courte absence de la royaut, monsieur de Fontaine eut le
bonheur d'tre employ par Louis XVIII, et rencontra plus d'une occasion
de donner au roi les preuves d'une grande probit politique et d'un
attachement sincre. Un soir que le monarque n'avait rien de mieux 
faire, il se souvint du bon mot dit par monsieur de Fontaine aux
Tuileries. Le vieux Venden ne laissa pas chapper un tel -propos, et
raconta son histoire assez spirituellement pour que ce roi, qui
n'oubliait rien, pt se la rappeler en temps utile. L'auguste
littrateur remarqua la tournure fine donne  quelques notes dont la
rdaction avait t confie au discret gentilhomme. Ce petit mrite
inscrivit monsieur de Fontaine, dans la mmoire du roi, parmi les plus
loyaux serviteurs de sa couronne. Au second retour, le comte fut un de
ces envoys extraordinaires qui parcoururent les dpartements, avec la
mission de juger souverainement les fauteurs de la rbellion; mais il
usa modrment de son terrible pouvoir. Aussitt que cette juridiction
temporaire eut cess, le grand-prvt s'assit dans un des fauteuils du
Conseil-d'tat, devint dput, parla peu, couta beaucoup, et changea
considrablement d'opinion. Quelques circonstances, inconnues aux
biographes, le firent entrer assez avant dans l'intimit du prince, pour
qu'un jour le malicieux monarque l'interpellt ainsi en le voyant
entrer:

--Mon ami Fontaine, je ne m'aviserais pas de vous nommer
directeur-gnral ni ministre! Ni vous ni moi, si nous tions
_employs_, ne resterions en place,  cause de nos opinions. Le
gouvernement reprsentatif a cela de bon qu'il nous te la peine que
nous avions jadis, de renvoyer nous-mmes nos secrtaires d'tat. Notre
conseil est une vritable htellerie, o l'opinion publique nous envoie
souvent de singuliers voyageurs; mais enfin nous saurons toujours o
placer nos fidles serviteurs.

Cette ouverture moqueuse fut suivie d'une ordonnance qui donnait 
monsieur de Fontaine une administration dans le domaine extraordinaire
de la Couronne. Par suite de l'intelligente attention avec laquelle il
coutait les sarcasmes de son royal ami, son nom se trouva sur les
lvres de Sa Majest, toutes les fois qu'il fallut crer une commission
dont les membres devaient tre lucrativement appoints. Il eut le bon
esprit de taire la faveur dont l'honorait le monarque et sut
l'entretenir par une manire piquante de narrer, dans une de ces
causeries familires auxquelles Louis XVIII se plaisait autant qu'aux
billets agrablement crits, les anecdotes politiques et, s'il est
permis de se servir de cette expression, les cancans diplomatiques ou
parlementaires qui abondaient alors. On sait que les dtails de sa
_gouvernementabilit_, mot adopt par l'auguste railleur, l'amusaient
infiniment. Grce au bon sens,  l'esprit et  l'adresse de monsieur le
comte de Fontaine, chaque membre de sa nombreuse famille, quelque jeune
qu'il ft, finit, ainsi qu'il le disait plaisamment  son matre, par se
poser comme un ver--soie sur les feuilles du budget. Ainsi, par les
bonts du roi, l'an de ses fils parvint  une place minente dans la
magistrature inamovible. Le second, simple capitaine avant la
restauration, obtint une lgion immdiatement aprs son retour de Gand;
puis,  la faveur des mouvements de 1815 pendant lesquels on mconnut
les rglements, il passa dans la garde royale, repassa dans les
gardes-du-corps, revint dans la ligne, et se trouva lieutenant-gnral
avec un commandement dans la garde, aprs l'affaire du Trocadro. Le
dernier, nomm sous-prfet, devint bientt matre des requtes et
directeur d'une administration municipale de la Ville de Paris, o il se
trouvait  l'abri des temptes lgislatives. Ces grces sans clat,
secrtes comme la faveur du comte, pleuvaient inaperues. Quoique le
pre et les trois fils eussent chacun assez de sincures pour jouir d'un
revenu budgtaire presque aussi considrable que celui d'un
directeur-gnral, leur fortune politique n'excita l'envie de personne.
Dans ces temps de premier tablissement du systme constitutionnel, peu
de personnes avaient des ides justes sur les rgions paisibles du
budget, o d'adroits favoris surent trouver l'quivalent des abbayes
dtruites. Monsieur le comte de Fontaine, qui nagure encore se vantait
de n'avoir pas lu la Charte et se montrait si courrouc contre l'avidit
des courtisans, ne tarda pas  prouver  son auguste matre qu'il
comprenait aussi bien que lui l'esprit et les ressources du
_reprsentatif_. Cependant, malgr la scurit des carrires ouvertes 
ses trois fils, malgr les avantages pcuniaires qui rsultaient du
cumul de quatre places, monsieur de Fontaine se trouvait  la tte d'une
famille trop nombreuse pour pouvoir promptement et facilement rtablir
sa fortune. Ses trois fils taient riches d'avenir, de faveur et de
talent; mais il avait trois filles, et craignait de lasser la bont du
monarque. Il imagina de ne jamais lui parler que d'une seule de ces
vierges presses d'allumer leur flambeau. Le roi avait trop bon got
pour laisser son oeuvre imparfaite. Le mariage de la premire avec un
receveur-gnral fut conclu par une de ces phrases royales qui ne
cotent rien et valent des millions. Un soir o le monarque tait
maussade, il sourit en apprenant l'existence d'une autre demoiselle de
Fontaine qu'il fit pouser  un jeune magistrat d'extraction bourgeoise,
il est vrai, mais riche, plein de talent, et qu'il cra baron. Lorsque,
l'anne suivante, le Venden parla de Mademoiselle milie de Fontaine,
le roi lui rpondit, de sa petite voix aigrelette:--_Amicus Plato, sed
magis amica Natio_. Puis, quelques jours aprs, il rgala son _ami
Fontaine_ d'un quatrain assez innocent qu'il appelait une pigramme, et
dans lequel il le plaisantait sur ses trois filles si habilement
produites sous la forme d'une trinit. S'il faut en croire la chronique,
le monarque avait t chercher son bon mot dans l'unit des trois
personnes divines.

--Si le roi daignait changer son pigramme en pithalame? dit le comte
en essayant de faire tourner cette boutade  son profit.

--Si j'en vois la rime, je n'en vois pas la raison, rpondit durement le
roi qui ne gota point cette plaisanterie faite sur sa posie quelque
douce qu'elle ft.

Ds ce jour, son commerce avec M. de Fontaine eut moins d'amnit. Les
rois aiment plus qu'on ne le croit la contradiction. Comme presque tous
les enfants venus les derniers, milie de Fontaine tait un Benjamin
gt par tout le monde. Le refroidissement du monarque causa donc
d'autant plus de peine au comte, que jamais mariage ne fut plus
difficile  conclure que celui de cette fille chrie. Pour concevoir
tous ces obstacles, il faut pntrer dans l'enceinte du bel htel o
l'administrateur tait log aux dpens de la Liste-Civile. milie avait
pass son enfance  la terre de Fontaine en y jouissant de cette
abondance qui suffit aux premiers plaisirs de la jeunesse. Ses moindres
dsirs y taient des lois pour ses soeurs, pour ses frres, pour sa
mre, et mme pour son pre. Tous ses parents raffolaient d'elle.
Arrive  l'ge de raison, prcisment au moment o sa famille fut
comble des faveurs de la fortune, l'enchantement de sa vie continua. Le
luxe de Paris lui sembla tout aussi naturel que la richesse en fleurs ou
en fruits, et que cette opulence champtre qui firent le bonheur de ses
premires annes. De mme qu'elle n'avait prouv aucune contrarit
dans son enfance quand elle voulait satisfaire de joyeux dsirs, de mme
elle se vit encore obie lorsqu' l'ge de quatorze ans elle se lana
dans le tourbillon du monde. Accoutume ainsi par degrs aux jouissances
de la fortune, les recherches de la toilette, l'lgance des salons
dors et des quipages lui devinrent aussi ncessaires que les
compliments vrais ou faux de la flatterie, que les ftes et les vanits
de la cour. Tout lui souriait d'ailleurs: elle aperut pour elle de la
bienveillance dans tous les yeux. Comme la plupart des enfants gts,
elle tyrannisa ceux qui l'aimaient, et rserva ses coquetteries aux
indiffrents. Ses dfauts ne firent que grandir avec elle, et ses
parents allaient bientt recueillir les fruits amers de cette ducation
funeste. Arrive  l'ge de dix-neuf ans, milie de Fontaine n'avait pas
encore voulu faire de choix parmi les nombreux jeunes gens que la
politique de monsieur de Fontaine assemblait dans ses ftes. Quoique
jeune encore, elle jouissait dans le monde de toute la libert d'esprit
que peut y avoir une femme. Sa beaut tait si remarquable que, pour
elle, paratre dans un salon, c'tait y rgner. Semblable aux rois, elle
n'avait pas d'amis, et se voyait partout l'objet d'une complaisance 
laquelle un naturel meilleur que le sien n'et peut-tre pas rsist.
Aucun homme, ft-ce mme un vieillard, n'avait la force de contredire
les opinions d'une jeune fille dont un seul regard ranimait l'amour dans
un coeur froid. leve avec des soins qui manqurent  ses soeurs, elle
peignait assez bien, parlait l'italien et l'anglais, jouait du piano
d'une faon dsesprante; enfin sa voix, perfectionne par les meilleurs
matres, avait un timbre qui donnait  son chant d'irrsistibles
sductions. Spirituelle et nourrie de toutes les littratures, elle
aurait pu faire croire que, comme dit Mascarille, les gens de qualit
viennent au monde en sachant tout. Elle raisonnait facilement sur la
peinture italienne ou flamande, sur le Moyen-ge ou la Renaissance;
jugeait  tort et  travers les livres anciens ou nouveaux, et faisait
ressortir avec une cruelle grce d'esprit les dfauts d'un ouvrage. La
plus simple de ses phrases tait reue par la foule idoltre, comme par
les Turcs un _fetfa_ du sultan. Elle blouissait ainsi les gens
superficiels; quant aux gens profonds, son tact naturel l'aidait  les
reconnatre; et pour eux, elle dployait tant de coquetterie, qu' la
faveur de ses sductions, elle pouvait chapper  leur examen. Ce vernis
sduisant couvrait un coeur insouciant, l'opinion commune  beaucoup de
jeunes filles que personne n'habitait une sphre assez leve pour
pouvoir comprendre l'excellence de son me, et un orgueil qui s'appuyait
autant sur sa naissance que sur sa beaut. En l'absence du sentiment
violent qui ravage tt ou tard le coeur d'une femme, elle portait sa
jeune ardeur dans un amour immodr des distinctions, et tmoignait le
plus profond mpris pour les roturiers. Fort impertinente avec la
nouvelle noblesse, elle faisait tous ses efforts pour que ses parents
marchassent de pair au milieu des familles les plus illustres du
faubourg Saint-Germain.

Ces sentiments n'avaient pas chapp  l'oeil observateur de monsieur de
Fontaine, qui plus d'une fois, lors du mariage de ses deux premires
filles, eut  gmir des sarcasmes et des bons mots d'milie. Les gens
logiques s'tonneront d'avoir vu le vieux Venden donnant sa premire
fille  un receveur-gnral qui possdait bien,  la vrit, quelques
anciennes terres seigneuriales, mais dont le nom n'tait pas prcd de
cette particule  laquelle le trne dut tant de dfenseurs, et la
seconde  un magistrat trop rcemment baronifi pour faire oublier que
le pre avait vendu des fagots. Ce notable changement dans les ides du
noble, au moment o il atteignait sa soixantime anne, poque 
laquelle les hommes quittent rarement leurs croyances, n'tait pas d
seulement  la dplorable habitation de la moderne Babylone o tous les
gens de province finissent par perdre leurs rudesses; la nouvelle
conscience politique du comte de Fontaine tait encore le rsultat des
conseils et de l'amiti du roi. Ce prince philosophe avait pris plaisir
 convertir le Venden aux ides qu'exigeaient la marche du dix-neuvime
sicle et la rnovation de la monarchie. Louis XVIII voulait fondre les
partis, comme Napolon avait fondu les choses et les hommes. Le roi
lgitime, peut-tre aussi spirituel que son rival, agissait en sens
contraire. Le dernier chef de la maison de Bourbon tait aussi empress
 satisfaire le tiers-tat et les gens de l'empire, en contenant le
clerg, que le premier des Napolon fut jaloux d'attirer auprs de lui
les grands seigneurs ou de doter l'glise. Confident des royales
penses, le Conseiller d'tat tait insensiblement devenu l'un des
chefs les plus influents et les plus sages de ce parti modr qui
dsirait vivement, au nom de l'intrt national, la fusion des opinions.
Il prchait les coteux principes du gouvernement constitutionnel et
secondait de toute sa puissance les jeux de la bascule politique qui
permettait  son matre de gouverner la France au milieu des agitations.
Peut-tre monsieur de Fontaine se flattait-il d'arriver  la pairie par
un de ces coups de vent lgislatifs dont les effets si bizarres
surprenaient alors les plus vieux politiques. Un de ses principes les
plus fixes consistait  ne plus reconnatre en France d'autre noblesse
que la pairie, dont les familles taient les seules qui eussent des
privilges.

--Une noblesse sans privilges, disait-il, est un manche sans outil.

Aussi loign du parti de Lafayette que du parti de La Bourdonnaye, il
entreprenait avec ardeur la rconciliation gnrale d'o devaient sortir
une re nouvelle et de brillantes destines pour la France. Il cherchait
 convaincre les familles chez lesquelles il avait accs, du peu de
chances favorables qu'offraient dsormais la carrire militaire et
l'administration. Il engageait les mres  lancer leurs enfants dans les
professions indpendantes et industrielles, en leur donnant  entendre
que les emplois militaires et les hautes fonctions du gouvernement
finiraient par appartenir trs-constitutionnellement aux cadets des
familles nobles de la pairie. Selon lui, la nation avait conquis une
part assez large dans l'administration par son assemble lective, par
les places de la magistrature et par celles de la finance qui,
disait-il, seraient toujours comme autrefois l'apanage des notabilits
du tiers-tat. Les nouvelles ides du chef de la famille de Fontaine, et
les sages alliances qui en rsultrent pour ses deux premires filles,
avaient rencontr de fortes rsistances au sein de son mnage. La
comtesse de Fontaine resta fidle aux vieilles croyances que ne devait
pas renier une femme qui appartenait aux Rohan par sa mre. Quoiqu'elle
se ft oppose pendant un moment au bonheur et  la fortune qui
attendaient ses deux filles anes, elle se rendit  ces considrations
secrtes que les poux se confient le soir quand leurs ttes reposent
sur le mme oreiller. Monsieur de Fontaine dmontra froidement  sa
femme, par d'exacts calculs, que le sjour de Paris, l'obligation d'y
reprsenter, la splendeur de sa maison qui les ddommageait des
privations si courageusement partages au fond de la Vende, les
dpenses faites pour leurs fils absorbaient la plus grande partie de
leur revenu budgtaire. Il fallait donc saisir, comme une faveur
cleste, l'occasion qui se prsentait pour eux d'tablir si richement
leurs filles. Ne devaient-elles pas jouir un jour de soixante ou
quatre-vingt mille livres de rente? Des mariages si avantageux ne se
rencontraient pas tous les jours pour des filles sans dot. Enfin, il
tait temps de penser  conomiser pour augmenter la terre de Fontaine
et reconstruire l'antique fortune territoriale de la famille. La
comtesse cda, comme toutes les mres l'eussent fait  sa place, quoique
de meilleure grce peut-tre,  des arguments si persuasifs. Mais elle
dclara qu'au moins sa fille milie serait marie de manire 
satisfaire l'orgueil qu'elle avait contribu malheureusement 
dvelopper dans cette jeune me.

Ainsi les vnements qui auraient d rpandre la joie dans cette famille
y introduisirent un lger levain de discorde. Le receveur-gnral et le
jeune magistrat furent en butte aux froideurs d'un crmonial que
surent crer la comtesse et sa fille milie. Leur tiquette trouva
bien plus amplement lieu d'exercer ses tyrannies domestiques: le
lieutenant-gnral pousa la fille unique d'un banquier; le prsident se
maria sensment avec une demoiselle dont le pre, deux ou trois fois
millionnaire, avait fait le commerce des toiles peintes; enfin le
troisime frre se montra fidle  ses doctrines roturires en prenant
sa femme dans la famille d'un riche notaire de Paris. Les trois
belles-soeurs, les deux beaux-frres trouvaient tant de charmes et
d'avantages personnels,  rester dans la haute sphre des puissances
politiques et  hanter les salons du faubourg Saint-Germain, qu'ils
s'accordrent tous pour former une petite cour  la hautaine milie. Ce
pacte d'intrt et d'orgueil ne fut cependant pas tellement bien ciment
que la jeune souveraine n'excitt souvent des rvolutions dans son petit
tat. Des scnes, que le bon ton n'et pas dsavoues, entretenaient
entre tous les membres de cette puissante famille une humeur moqueuse
qui, sans altrer sensiblement l'amiti affiche en public, dgnrait
quelquefois dans l'intrieur en sentiments peu charitables. Ainsi la
femme du lieutenant-gnral, devenue baronne, se croyait tout aussi
noble qu'une Kergarout, et prtendait que cent bonnes mille livres de
rente lui donnaient le droit d'tre aussi impertinente que sa
belle-soeur milie  laquelle elle souhaitait parfois avec ironie un
mariage heureux, en annonant que la fille de tel pair venait d'pouser
monsieur un tel, tout court. La femme du vicomte de Fontaine s'amusait 
clipser milie par le bon got et par la richesse qui se faisaient
remarquer dans ses toilettes, dans ses ameublements et ses quipages.
L'air moqueur avec lequel les belles-soeurs et les deux beaux-frres
accueillirent quelquefois les prtentions avoues par mademoiselle de
Fontaine excitait chez elle un courroux  peine calm par une grle
d'pigrammes. Lorsque le chef de la famille prouva quelque
refroidissement dans la tacite et prcaire amiti du monarque, il
trembla d'autant plus, que, par suite des dfis railleurs de ses soeurs,
jamais sa fille chrie n'avait jet ses vues si haut.

Au milieu de ces circonstances et au moment o cette petite lutte
domestique tait devenue fort grave, le monarque, auprs duquel monsieur
de Fontaine croyait rentrer en grce, fut attaqu de la maladie dont il
devait prir. Le grand politique qui sut si bien conduire sa nauf au
sein des orages ne tarda pas  succomber. Certain de la faveur  venir,
le comte de Fontaine fit donc les plus grands efforts pour rassembler
autour de sa dernire fille l'lite des jeunes gens  marier. Ceux qui
ont tch de rsoudre le problme difficile que prsente l'tablissement
d'une fille orgueilleuse et fantasque comprendront peut-tre les peines
que se donna le pauvre Venden. Acheve au gr de son enfant chri,
cette dernire entreprise et couronn dignement la carrire que le
comte parcourait depuis dix ans  Paris. Par la manire dont sa famille
envahissait les traitements de tous les ministres, elle pouvait se
comparer  la maison d'Autriche, qui, par ses alliances, menace
d'envahir l'Europe. Aussi le vieux Venden ne se rebutait-il pas dans
ses prsentations de prtendus, tant il avait  coeur le bonheur de sa
fille; mais rien n'tait plus plaisant que la faon dont l'impertinente
crature prononait ses arrts et jugeait le mrite de ses adorateurs.
On et dit que, semblable  l'une de ces princesses des Mille et un
Jours, milie ft assez riche, assez belle pour avoir le droit de
choisir parmi tous les princes du monde; ses objections taient plus
bouffonnes les unes que les autres: l'un avait les jambes trop grosses
ou les genoux cagneux, l'autre tait myope; celui-ci s'appelait Durand,
celui-l boitait; presque tous lui semblaient trop gras. Plus vive, plus
charmante, plus gaie que jamais aprs avoir rejet deux ou trois
prtendus, elle s'lanait dans les ftes de l'hiver et courait aux bals
o ses yeux perants examinaient les clbrits du jour; o souvent, 
l'aide de son ravissant babil, elle parvenait  deviner les secrets du
coeur le plus mystrieux, o elle se plaisait  tourmenter tous les
jeunes gens,  exciter avec une coquetterie instinctive des demandes
qu'elle rejetait toujours.

La nature lui avait donn en profusion les avantages ncessaires au rle
qu'elle jouait. Grande et svelte, milie de Fontaine possdait une
dmarche imposante ou foltre,  son gr. Son col un peu long lui
permettait de prendre de charmantes attitudes de ddain et
d'impertinence. Elle s'tait fait un fcond rpertoire de ces airs de
tte et de ces gestes fminins qui expliquent si cruellement ou si
heureusement les demi-mots et les sourires. De beaux cheveux noirs, des
sourcils trs-fournis et fortement arqus prtaient  sa physionomie une
expression de fiert que la coquetterie autant que son miroir lui
avaient appris  rendre terrible ou  temprer par la fixit ou par la
douceur de son regard, par l'immobilit ou par les lgres inflexions de
ses lvres, par la froideur ou la grce de son sourire. Quand milie
voulait s'emparer d'un coeur, sa voix pure ne manquait pas de mlodie;
mais elle pouvait aussi lui imprimer une sorte de clart brve quand
elle entreprenait de paralyser la langue indiscrte d'un cavalier. Sa
figure blanche et son front de marbre taient semblables  la surface
limpide d'un lac qui tour  tour se ride sous l'effort d'une brise ou
reprend sa srnit joyeuse quand l'air se calme. Plus d'un jeune homme
en proie  ses ddains l'accusait de jouer la comdie; mais tant de feux
clataient, tant de promesses jaillissaient de ses yeux noirs, qu'elle
se justifiait en faisant bondir le coeur de ses lgants danseurs sous
leurs fracs noirs. Parmi les jeunes filles  la mode, nulle mieux
qu'elle ne savait prendre un air de hauteur en recevant le salut d'un
homme qui n'avait que du talent, ou dployer cette politesse insultante
pour les personnes qu'elle regardait comme ses infrieures, et dverser
son impertinence sur tous ceux qui essayaient de marcher au pair avec
elle. Elle semblait, partout o elle se trouvait, recevoir plutt des
hommages que des compliments; et mme chez une princesse, sa tournure et
ses airs eussent converti le fauteuil sur lequel elle se serait assise,
en un trne imprial.

Monsieur de Fontaine dcouvrit trop tard combien l'ducation de la fille
qu'il aimait le plus avait t fausse par la tendresse de toute la
famille. L'admiration que le monde tmoigne d'abord  une jeune
personne, mais de laquelle il ne tarde pas  se venger, avait encore
exalt l'orgueil d'milie et accru sa confiance en elle. Une
complaisance gnrale avait dvelopp chez elle l'gosme naturel aux
enfants gts qui, semblables  des rois, s'amusent de tout ce qui les
approche. En ce moment, la grce de la jeunesse et le charme des talents
cachaient  tous les yeux ces dfauts, d'autant plus odieux chez une
femme qu'elle ne peut plaire que par le dvouement et par l'abngation;
mais rien n'chappe  l'oeil d'un bon pre: monsieur de Fontaine essaya
souvent d'expliquer  sa fille les principales pages du livre
nigmatique de la vie. Vaine entreprise! Il eut trop souvent  gmir sur
l'indocilit capricieuse et sur la sagesse ironique de sa fille pour
persvrer dans une tche aussi difficile que celle de corriger un si
pernicieux naturel. Il se contenta de donner de temps en temps des
conseils pleins de douceur et de bont; mais il avait la douleur de voir
ses plus tendres paroles glissant sur le coeur de sa fille comme s'il
et t de marbre. Les yeux d'un pre se dessillent si tard, qu'il
fallut au vieux Venden plus d'une preuve pour s'apercevoir de l'air de
condescendance avec laquelle sa fille lui accordait de rares caresses.
Elle ressemblait  ces jeunes enfants qui paraissent dire  leur
mre:--Dpche-toi de m'embrasser pour que j'aille jouer. Enfin, milie
daignait avoir de la tendresse pour ses parents. Mais souvent, par des
caprices soudains qui semblent inexplicables chez les jeunes filles,
elle s'isolait et ne se montrait plus que rarement; elle se plaignait
d'avoir  partager avec trop de monde le coeur de son pre et de sa
mre, elle devenait jalouse de tout, mme de ses frres et de ses
soeurs. Puis, aprs avoir pris bien de la peine  crer un dsert autour
d'elle, cette fille bizarre accusait la nature entire de sa solitude
factice et de ses peines volontaires. Arme de son exprience de vingt
ans, elle condamnait le sort parce que, ne sachant pas que le premier
principe du bonheur est en nous, elle demandait aux choses de la vie de
le lui donner. Elle aurait fui au bout du globe pour viter des mariages
semblables  ceux de ses deux soeurs; et nanmoins elle avait dans le
coeur une affreuse jalousie de les voir maries, riches et heureuses.
Enfin, quelquefois elle donnait  penser  sa mre, victime de ses
procds tout autant que monsieur de Fontaine, qu'elle avait un grain de
folie. Cette aberration tait assez explicable: rien n'est plus commun
que cette secrte fiert ne au coeur des jeunes personnes qui
appartiennent  des familles haut places sur l'chelle sociale, et que
la nature a doues d'une grande beaut. Presque toutes sont persuades
que leurs mres, arrives  l'ge de quarante ou cinquante ans, ne
peuvent plus ni sympathiser avec leurs jeunes mes, ni en concevoir les
fantaisies. Elles s'imaginent que la plupart des mres, jalouses de
leurs filles, veulent les habiller  leur mode dans le dessein prmdit
de les clipser ou de leur ravir des hommages. De l, souvent, des
larmes secrtes ou de sourdes rvoltes contre la prtendue tyrannie
maternelle. Au milieu de ces chagrins qui deviennent rels, quoique
assis sur une base imaginaire, elles ont encore la manie de composer un
thme pour leur existence, et se tirent  elles-mmes un brillant
horoscope. Leur magie consiste  prendre leurs rves pour des ralits.
Elles rsolvent secrtement, dans leurs longues mditations, de
n'accorder leur coeur et leur main qu' l'homme qui possdera tel ou tel
avantage. Elles dessinent dans leur imagination un type auquel il faut,
bon gr mal gr, que leur futur ressemble. Aprs avoir expriment la
vie et fait les rflexions srieuses qu'amnent les annes,  force de
voir le monde et son train prosaque,  force d'exemples malheureux, les
belles couleurs de leur figure idale s'abolissent; puis, elles se
trouvent un beau jour, dans le courant de la vie, tout tonnes d'tre
heureuses sans la nuptiale posie de leurs rves. Suivant cette
potique, mademoiselle milie de Fontaine avait arrt, dans sa fragile
sagesse, un programme auquel devait se conformer son prtendu pour tre
accept. De l ses ddains et ses sarcasmes.

--Quoique jeune et de noblesse ancienne, s'tait-elle dit, il sera pair
de France ou fils an d'un pair! Il me serait insupportable de ne pas
voir mes armes peintes sur les panneaux de ma voiture au milieu des plis
flottants d'un manteau d'azur, et de ne pas courir comme les princes
dans la grande alle des Champs-lyses, les jours de Longchamp.
D'ailleurs, mon pre prtend que ce sera un jour la plus belle dignit
de France. Je le veux militaire en me rservant de lui faire donner sa
dmission, et je le veux dcor pour qu'on nous porte les armes.

Ces rares qualits ne servaient  rien, si cet tre de raison ne
possdait pas encore une grande amabilit, une jolie tournure, de
l'esprit, et s'il n'tait pas svelte. La maigreur, cette grce du corps,
quelque fugitive qu'elle pt tre, surtout dans un gouvernement
reprsentatif, tait une clause de rigueur. Mademoiselle de Fontaine
avait une certaine mesure idale qui lui servait de modle. Le jeune
homme qui, au premier coup d'oeil, ne remplissait pas les conditions
voulues, n'obtenait mme pas un second regard.

--Oh, mon Dieu! voyez combien ce monsieur est gras! tait chez elle la
plus haute expression du mpris.

A l'entendre, les gens d'une honnte corpulence taient incapables de
sentiments, mauvais maris et indignes d'entrer dans une socit
civilise. Quoique ce ft une beaut recherche en Orient, l'embonpoint
lui semblait un malheur chez les femmes; mais chez un homme, c'tait un
crime. Ces opinions paradoxales amusaient, grce  une certaine gaiet
d'locution. Nanmoins le comte sentit que plus tard les prtentions de
sa fille, dont le ridicule allait tre visible pour certaines femmes
aussi clairvoyantes que peu charitables, deviendraient un fatal sujet de
raillerie. Il craignit que les ides bizarres de sa fille ne se
changeassent en mauvais ton. Il tremblait que le monde impitoyable ne se
moqut dj d'une personne qui restait si longtemps en scne sans donner
un dnoment  la comdie qu'elle y jouait. Plus d'un acteur, mcontent
d'un refus, paraissait attendre le moindre incident malheureux pour se
venger. Les indiffrents, les oisifs commenaient  se lasser:
l'admiration est toujours une fatigue pour l'espce humaine. Le vieux
Venden savait mieux que personne que s'il faut choisir avec art le
moment d'entrer sur les trteaux du monde, sur ceux de la cour, dans un
salon ou sur la scne, il est encore plus difficile d'en sortir 
propos. Aussi, pendant le premier hiver qui suivit l'avnement de
Charles X au trne, redoubla-t-il d'efforts, conjointement avec ses
trois fils et ses gendres, pour runir dans les salons de son htel les
meilleurs partis que Paris et les diffrentes dputations des
dpartements pouvaient prsenter. L'clat de ses ftes, le luxe de sa
salle  manger et ses dners parfums de truffes rivalisaient avec les
clbres repas par lesquels les ministres du temps s'assuraient le vote
de leurs soldats parlementaires.

L'honorable Venden fut alors signal comme un des plus puissants
corrupteurs de la probit lgislative de cette illustre chambre qui
sembla mourir d'indigestion. Chose bizarre! ses tentatives pour marier
sa fille le maintinrent dans une clatante faveur. Peut-tre trouva-t-il
quelque avantage secret  vendre deux fois ses truffes. Cette accusation
due  certains libraux railleurs qui compensaient, par l'abondance de
leurs paroles, la raret de leurs adhrents dans la chambre, n'eut
aucun succs. La conduite du gentilhomme poitevin tait en gnral si
noble et si honorable, qu'il ne reut pas une seule de ces pigrammes
par lesquelles les malins journaux de cette poque assaillirent les
trois cents votants du centre, les ministres, les cuisiniers, les
directeurs gnraux, les princes de la fourchette et les dfenseurs
d'office qui soutenaient l'administration-Villle. A la fin de cette
campagne, pendant laquelle monsieur de Fontaine avait,  plusieurs
reprises, fait donner toutes ses troupes, il crut que son assemble de
prtendus ne serait pas, cette fois, une fantasmagorie pour sa fille, et
qu'il tait temps de la consulter. Il avait une certaine satisfaction
intrieure d'avoir bien rempli son devoir de pre. Puis ayant fait
flche de tout bois, il esprait que, parmi tant de coeurs offerts  la
capricieuse milie, il pouvait s'en rencontrer au moins un qu'elle et
distingu. Incapable de renouveler cet effort, et d'ailleurs lass de la
conduite de sa fille, vers la fin du carme, un matin que la sance de
la chambre ne rclamait pas trop imprieusement son vote, il rsolut de
faire un coup d'autorit. Pendant qu'un valet de chambre dessinait
artistement sur son crne jaune le delta de poudre qui compltait, avec
des ailes de pigeon pendantes, sa coiffure vnrable, le pre d'milie
ordonna, non sans une secrte motion,  son vieux valet de chambre
d'aller avertir l'orgueilleuse demoiselle de comparatre immdiatement
devant le chef de la famille.

--Joseph, lui dit-il au moment o il eut achev sa coiffure, tez cette
serviette, tirez ces rideaux, mettez ces fauteuils en place, secouez le
tapis de la chemine, essuyez partout. Allons! Donnez un peu d'air  mon
cabinet en ouvrant la fentre.

Le comte multipliait ses ordres, essoufflait Joseph, qui, devinant les
intentions de son matre, restitua quelque fracheur  cette pice
naturellement la plus nglige de toute la maison, et russit  imprimer
une sorte d'harmonie  des monceaux de comptes, aux cartons, aux livres,
aux meubles de ce sanctuaire o se dbattaient les intrts du domaine
royal. Quand Joseph eut achev de mettre un peu d'ordre dans ce chaos et
de placer en vidence, comme dans un magasin de nouveauts, les choses
qui pouvaient tre les plus agrables  voir, ou produire par leurs
couleurs une sorte de posie bureaucratique, il s'arrta au milieu du
ddale des paperasses tales en quelques endroits jusque sur le tapis,
il s'admira lui-mme un moment, hocha la tte et sortit.

Le pauvre sincuriste ne partagea pas la bonne opinion de son serviteur.
Avant de s'asseoir dans son immense fauteuil  oreilles, il jeta un
regard de mfiance autour de lui, examina d'un air hostile sa robe de
chambre, en chassa quelques grains de tabac, s'essuya soigneusement le
nez, rangea les pelles et les pincettes, attisa le feu, releva les
quartiers de ses pantoufles, rejeta en arrire sa petite queue
horizontalement loge entre le col de son gilet et celui de sa robe de
chambre, et lui fit reprendre sa position perpendiculaire; puis, il
donna un coup de balai aux cendres d'un foyer qui attestait
l'obstination de son catarrhe. Enfin le vieux Venden ne s'assit
qu'aprs avoir repass une dernire fois en revue son cabinet, en
esprant que rien n'y pourrait donner lieu aux remarques aussi
plaisantes qu'impertinentes par lesquelles sa fille avait coutume de
rpondre  ses sages avis. En cette occurrence, il ne voulait pas
compromettre sa dignit paternelle. Il prit dlicatement une prise de
tabac, et toussa deux ou trois fois comme s'il se disposait  demander
l'appel nominal: il entendait le pas lger de sa fille, qui entra en
fredonnant un air d'_il Barbiere_.

--Bonjour, mon pre. Que me voulez-vous donc si matin?

Aprs ces paroles jetes comme la ritournelle de l'air qu'elle chantait,
elle embrassa le comte, non pas avec cette tendresse familire qui rend
le sentiment filial chose si douce, mais avec l'insouciante lgret
d'une matresse sre de toujours plaire quoi qu'elle fasse.

--Ma chre enfant, dit gravement monsieur de Fontaine, je t'ai fait
venir pour causer trs-srieusement avec toi, sur ton avenir. La
ncessit o tu es en ce moment de choisir un mari de manire  rendre
ton bonheur durable...

--Mon bon pre, rpondit milie en employant les sons les plus
caressants de sa voix pour l'interrompre, il me semble que l'armistice
que nous avons conclu relativement  mes prtendus n'est pas encore
expir.

--milie, cessons aujourd'hui de badiner sur un sujet si important.
Depuis quelque temps les efforts de ceux qui t'aiment vritablement, ma
chre enfant, se runissent pour te procurer un tablissement
convenable, et ce serait tre coupable d'ingratitude que d'accueillir
lgrement les marques d'intrt que je ne suis pas seul  te prodiguer.

En entendant ces paroles et aprs avoir lanc un regard malicieusement
investigateur sur les meubles du cabinet paternel, la jeune fille alla
prendre celui des fauteuils qui paraissait avoir le moins servi aux
solliciteurs, l'apporta elle-mme de l'autre ct de la chemine, de
manire  se placer en face de son pre, prit une attitude si grave
qu'il tait impossible de n'y pas voir les traces d'une moquerie, et se
croisa les bras sur la riche garniture d'une plerine _ la neige_ dont
les nombreuses ruches de tulle furent impitoyablement froisses. Aprs
avoir regard de ct, et en riant, la figure soucieuse de son vieux
pre, elle rompit le silence.

--Je ne vous ai jamais entendu dire, mon cher pre, que le gouvernement
ft ses communications en robe de chambre. Mais, ajouta-t-elle en
souriant, n'importe, le peuple ne doit pas tre difficile. Voyons donc
vos projets de lois et vos prsentations officielles.

--Je n'aurai pas toujours la facilit de vous en faire, jeune folle!
coute, milie. Mon intention n'est pas de compromettre plus longtemps
mon caractre, qui est une partie de la fortune de mes enfants, 
recruter ce rgiment de danseurs que tu mets en droute  chaque
printemps. Dj tu as t la cause innocente de bien des brouilleries
dangereuses avec certaines familles. J'espre que tu comprendras mieux
aujourd'hui les difficults de ta position et de la ntre. Tu as vingt
ans, ma fille, et voici prs de trois ans que tu devrais tre marie.
Tes frres, tes deux soeurs sont tous tablis richement et heureusement.
Mais, mon enfant, les dpenses que nous ont suscites ces mariages, et
le train de maison que tu fais tenir  ta mre, ont absorb tellement
nos revenus, qu' peine pourrai-je te donner cent mille francs de dot.
Ds aujourd'hui je veux m'occuper du sort  venir de ta mre, qui ne
doit pas tre sacrifie  ses enfants. milie, si je venais  manquer 
ma famille, madame de Fontaine ne saurait tre  la merci de personne,
et doit continuer  jouir de l'aisance par laquelle j'ai rcompens trop
tard son dvouement  mes malheurs. Tu vois, mon enfant, que la
faiblesse de ta dot ne saurait tre en harmonie avec tes ides de
grandeur. Encore sera-ce un sacrifice que je n'ai fait pour aucun autre
de mes enfants; mais ils se sont gnreusement accords  ne pas se
prvaloir un jour de l'avantage que nous ferons  un enfant trop chri.

--Dans leur position! dit milie en agitant la tte avec ironie.

--Ma fille, ne dprciez jamais ainsi ceux qui vous aiment. Sachez qu'il
n'y a que les pauvres de gnreux! Les riches ont toujours
d'excellentes raisons pour ne pas abandonner vingt mille francs  un
parent. Eh bien! ne boude pas, mon enfant, et parlons raisonnablement.
Parmi les jeunes gens  marier, n'as-tu pas remarqu monsieur de
Manerville?

--Oh! il dit _zeu_ au lieu de jeu, il regarde toujours son pied parce
qu'il le croit petit, et il se mire! D'ailleurs, il est blond, je n'aime
pas les blonds.

--Eh bien! monsieur de Beaudenord?

--Il n'est pas noble. Il est mal fait et gros. A la vrit, il est brun.
Il faudrait que ces deux messieurs s'entendissent pour runir leurs
fortunes, et que le premier donnt son corps et son nom au second qui
garderait ses cheveux, et alors... peut-tre...

--Qu'as-tu  dire contre monsieur de Rastignac?

--Il est devenu presque banquier, dit-elle malicieusement.

--Et le vicomte de Portendure, notre parent?

--Un enfant qui danse mal, et d'ailleurs sans fortune. Enfin, mon pre,
ces gens-l n'ont pas de titre. Je veux tre au moins comtesse comme
l'est ma mre.

--Tu n'as donc vu personne cet hiver qui...

--Non, mon pre.

--Que veux-tu donc?

--Le fils d'un pair de France.

--Ma fille, vous tes folle! dit monsieur de Fontaine en se levant.

Mais tout  coup il leva les yeux au ciel, sembla puiser une nouvelle
dose de rsignation dans une pense religieuse; puis, jetant un regard
de piti paternelle sur son enfant, qui devint mue, il lui prit la
main, la serra, et lui dit avec attendrissement:--Dieu m'en est tmoin,
pauvre crature gare! j'ai consciencieusement rempli mes devoirs de
pre envers toi, que dis-je, consciencieusement? avec amour, mon milie.
Oui, Dieu le sait, cet hiver j'ai amen prs de toi plus d'un honnte
homme dont les qualits, les moeurs, le caractre m'taient connus, et
tous ont paru dignes de toi. Mon enfant, ma tche est remplie.
D'aujourd'hui je te rends l'arbitre de ton sort, me trouvant heureux et
malheureux tout ensemble de me voir dcharg de la plus lourde des
obligations paternelles. Je ne sais pas si longtemps encore tu entendras
une voix qui, par malheur, n'a jamais t svre; mais souviens-toi que
le bonheur conjugal ne se fonde pas tant sur des qualits brillantes et
sur la fortune, que sur une estime rciproque. Cette flicit est, de sa
nature, modeste et sans clat. Va, ma fille, mon aveu est acquis  celui
que tu me prsenteras pour gendre; mais si tu devenais malheureuse,
songe que tu n'auras pas le droit d'accuser ton pre. Je ne me refuserai
pas  faire des dmarches et  t'aider; seulement, que ton choix soit
srieux, dfinitif! je ne compromettrai pas deux fois le respect d 
mes cheveux blancs.

L'affection que lui tmoignait son pre et l'accent solennel qu'il mit 
son onctueuse allocution touchrent vivement mademoiselle de Fontaine;
mais elle dissimula son attendrissement, sauta sur les genoux du comte
qui s'tait assis tout tremblant encore, lui fit les caresses les plus
douces, et le clina avec tant de grce que le front du vieillard se
drida. Quand milie jugea que son pre tait remis de sa pnible
motion, elle lui dit  voix basse:--Je vous remercie bien de votre
gracieuse attention, mon cher pre. Vous avez arrang votre appartement
pour recevoir votre fille chrie. Vous ne saviez peut-tre pas la
trouver si folle et si rebelle. Mais, mon pre, est-il donc bien
difficile d'pouser un pair de France? vous prtendiez qu'on en faisait
par douzaines. Ah! du moins vous ne me refuserez pas des conseils.

--Non, pauvre enfant, non, et je te crierai plus d'une fois: Prends
garde! Songe donc que la pairie est un ressort trop nouveau dans notre
gouvernementabilit, comme disait le feu roi, pour que les pairs
puissent possder de grandes fortunes. Ceux qui sont riches veulent le
devenir encore plus. Le plus opulent de tous les membres de notre pairie
n'a pas la moiti du revenu que possde le moins riche lord de la
chambre haute en Angleterre. Or les pairs de France chercheront tous de
riches hritires pour leurs fils, n'importe o elles se trouveront. La
ncessit o ils sont tous de faire des mariages d'argent durera plus de
deux sicles. Il est possible qu'en attendant l'heureux hasard que tu
dsires, recherche qui peut te coter tes plus belles annes, tes
charmes (car on s'pouse considrablement par amour dans notre sicle),
tes charmes, dis-je, oprent un prodige. Lorsque l'exprience se cache
sous un visage aussi frais que le tien, l'on peut en esprer des
merveilles. N'as-tu pas d'abord la facilit de reconnatre les vertus
dans le plus ou le moins de volume que prennent les corps? ce n'est pas
un petit mrite. Aussi n'ai-je pas besoin de prvenir une personne aussi
sage que toi de toutes les difficults de l'entreprise. Je suis certain
que tu ne supposeras jamais  un inconnu du bon sens en lui voyant une
figure flatteuse, ou des vertus en lui trouvant une jolie tournure.
Enfin je suis parfaitement de ton avis sur l'obligation dans laquelle
sont tous les fils de pair d'avoir un air  eux et des manires tout 
fait distinctives. Quoique aujourd'hui rien ne marque le haut rang, ces
jeunes gens-l auront pour toi peut-tre un _je ne sais quoi_ qui te les
rvlera. D'ailleurs, tu tiens ton coeur en bride comme un bon cavalier
certain de ne pas laisser broncher son coursier. Ma fille, bonne chance.

--Tu te moques de moi, mon pre. Eh bien! je te dclare que j'irai
plutt mourir au couvent de mademoiselle de Cond, que de ne pas tre la
femme d'un pair de France.

Elle s'chappa des bras de son pre, et, fire d'tre sa matresse, elle
s'en alla en chantant l'air de _Cara non dubitare_ du _Matrimonio
secreto_. Par hasard la famille ftait ce jour-l l'anniversaire d'une
fte domestique. Au dessert, madame Planat, la femme du receveur-gnral
et l'ane d'milie, parla assez hautement d'un jeune Amricain,
possesseur d'une immense fortune, qui, devenu passionnment pris de sa
soeur, lui avait fait des propositions extrmement brillantes.

--C'est un banquier, je crois, dit ngligemment milie. Je n'aime pas
les gens de finance.

--Mais, Emilie, rpondit le baron de Villaine, le mari de la seconde
soeur de mademoiselle de Fontaine, vous n'aimez pas non plus la
magistrature, de manire que je ne vois pas trop, si vous repoussez les
propritaires non titrs, dans quelle classe vous choisirez un mari.

--Surtout, Emilie, avec ton systme de maigreur, ajouta le
lieutenant-gnral.

--Je sais, rpondit la jeune fille, ce qu'il me faut.

--Ma soeur veut un grand nom, dit la baronne de Fontaine, et cent mille
livres de rente, monsieur de Marsay par exemple!

--Je sais, ma chre soeur, reprit milie, que je ne ferai pas un sot
mariage comme j'en ai tant vu faire. D'ailleurs, pour viter ces
discussions nuptiales, je dclare que je regarderai comme les ennemis de
mon repos ceux qui me parleront de mariage.

Un oncle d'milie, un vice-amiral, dont la fortune venait de s'augmenter
d'une vingtaine de mille livres de rente par suite de la loi
d'indemnit, vieillard septuagnaire en possession de dire de dures
vrits  sa petite-nice de laquelle il raffolait, s'cria pour
dissiper l'aigreur de cette conversation:--Ne tourmentez donc pas ma
pauvre milie! ne voyez-vous pas qu'elle attend la majorit du duc de
Bordeaux!

Un rire universel accueillit la plaisanterie du vieillard.

--Prenez garde que je ne vous pouse, vieux fou! repartit la jeune
fille, dont les dernires paroles furent heureusement touffes par le
bruit.

--Mes enfants, dit madame de Fontaine pour adoucir cette impertinence,
milie, de mme que vous tous, ne prendra conseil que de sa mre.

--Oh! mon Dieu! je n'couterai que moi dans une affaire qui ne regarde
que moi, dit fort distinctement mademoiselle de Fontaine.

Tous les regards se portrent alors sur le chef de la famille. Chacun
semblait tre curieux de voir comment il allait s'y prendre pour
maintenir sa dignit. Non-seulement le vnrable Venden jouissait d'une
grande considration dans le monde; mais encore, plus heureux que bien
des pres, il tait apprci par sa famille, dont tous les membres
avaient su reconnatre les qualits solides qui lui servaient  faire la
fortune des siens. Aussi tait-il entour de ce profond respect que
tmoignent les familles anglaises et quelques maisons aristocratiques du
continent au reprsentant de l'arbre gnalogique. Il s'tablit un
profond silence, et les yeux des convives se portrent alternativement
sur la figure boudeuse et altire de l'enfant gt et sur les visages
svres de monsieur et de madame de Fontaine.

--J'ai laiss ma fille milie matresse de son sort, fut la rponse que
laissa tomber le comte d'un son de voix profond.

Les parents et les convives regardrent alors mademoiselle de Fontaine
avec une curiosit mle de piti. Cette parole semblait annoncer que la
bont paternelle s'tait lasse de lutter contre un caractre que la
famille savait tre incorrigible. Les gendres murmurrent, et les frres
lancrent  leurs femmes des sourires moqueurs. Ds ce moment, chacun
cessa de s'intresser au mariage de l'orgueilleuse fille. Son vieil
oncle fut le seul qui, en sa qualit d'ancien marin, ost courir des
bordes avec elle et essuyer ses boutades, sans tre jamais embarrass
de lui rendre feu pour feu.

Quand la belle saison fut venue aprs le vote du budget, cette famille,
vritable modle des familles parlementaires de l'autre bord de la
Manche, qui ont un pied dans toutes les administrations et dix voix aux
Communes, s'envola, comme une niche d'oiseaux, vers les beaux sites
d'Aulnay, d'Antony et de Chtenay. L'opulent receveur-gnral avait
rcemment achet dans ces parages une maison de campagne pour sa femme,
qui ne restait  Paris que pendant les sessions. Quoique la belle milie
mprist la roture, ce sentiment n'allait pas jusqu' ddaigner les
avantages de la fortune amasse par les bourgeois. Elle accompagna donc
sa soeur  sa _villa_ somptueuse, moins par amiti pour les personnes de
sa famille qui s'y rfugirent, que parce que le bon ton ordonne
imprieusement  toute femme qui se respecte d'abandonner Paris pendant
l't. Les vertes campagnes de Sceaux remplissaient admirablement bien
les conditions exiges par le bon ton et le devoir des charges
publiques. Comme il est un peu douteux que la rputation du bal
champtre de Sceaux ait jamais dpass l'enceinte du dpartement de la
Seine, il est ncessaire de donner quelques dtails sur cette fte
hebdomadaire qui, par son importance, menaait alors de devenir une
institution. Les environs de la petite ville de Sceaux jouissent d'une
renomme due  des sites qui passent pour tre ravissants. Peut-tre
sont-ils fort ordinaires et ne doivent-ils leur clbrit qu' la
stupidit des bourgeois de Paris, qui, au sortir des abmes de moellon
o ils sont ensevelis, seraient disposs  admirer les plaines de la
Beauce. Cependant les potiques ombrages d'Aulnay, les collines d'Antony
et la valle de Bivre tant habits par quelques artistes qui ont
voyag, par des trangers, gens fort difficiles, et par nombre de jolies
femmes qui ne manquent pas de got, il est  croire que les Parisiens
ont raison. Mais Sceaux possde un autre attrait non moins puissant sur
le Parisien. Au milieu d'un jardin d'o se dcouvrent de dlicieux
aspects, se trouve une immense rotonde ouverte de toutes parts dont le
dme aussi lger que vaste est soutenu par d'lgants piliers. Ce dais
champtre protge une salle de danse. Il est rare que les propritaires
les plus collets-monts du voisinage n'migrent pas une fois ou deux
pendant la saison, vers ce palais de la Terpsichore villageoise, soit en
cavalcades brillantes, soit dans ces lgantes et lgres voitures qui
saupoudrent de poussire les pitons philosophes. L'espoir de rencontrer
l quelques femmes du beau monde et d'tre vus par elles, l'espoir
moins souvent tromp d'y voir de jeunes paysannes aussi ruses que des
juges, fait accourir le dimanche, au bal de Sceaux, de nombreux essaims
de clercs d'avou, de disciples d'Esculape et de jeunes gens dont le
teint blanc et la fracheur sont entretenus par l'air humide des
arrire-boutiques parisiennes. Aussi bon nombre de mariages bourgeois se
sont-ils bauchs aux sons de l'orchestre qui occupe le centre de cette
salle circulaire. Si le toit pouvait parler, que d'amours ne
raconterait-il pas! Cette intressante mle rend le bal de Sceaux plus
piquant que ne le sont deux ou trois autres bals des environs de Paris,
sur lesquels sa rotonde, la beaut du site et les agrments de son
jardin lui donnent d'incontestables avantages. milie, la premire,
manifesta le dsir d'aller _faire peuple_  ce joyeux bal de
l'arrondissement, en se promettant un norme plaisir  se trouver au
milieu de cette assemble. On s'tonna de son dsir d'errer au sein
d'une telle cohue; mais l'incognito n'est-il pas pour les grands une
trs-vive jouissance! Mademoiselle de Fontaine se plaisait  se figurer
toutes ces tournures citadines, elle se voyait laissant dans plus d'un
coeur bourgeois le souvenir d'un regard et d'un sourire enchanteurs,
riait dj des danseuses  prtentions, et taillait ses crayons pour les
scnes avec lesquelles elle comptait enrichir les pages de son album
satirique. Le dimanche n'arriva jamais assez tt au gr de son
impatience. La socit du pavillon Planat se mit en route  pied, afin
de ne pas commettre d'indiscrtion sur le rang des personnages qui
voulaient honorer le bal de leur prsence. On avait dn de bonne heure.
Enfin, le mois de mai favorisa cette escapade aristocratique par la plus
belle de ses soires. Mademoiselle de Fontaine fut toute surprise de
trouver, sous la rotonde, quelques quadrilles composs de personnes qui
paraissaient appartenir  la bonne compagnie. Elle vit bien,  et l,
quelques jeunes gens qui semblaient avoir employ les conomies d'un
mois pour briller pendant une journe, et reconnut plusieurs couples
dont la joie trop franche n'accusait rien de conjugal; mais elle n'eut
qu' glaner au lieu de rcolter. Elle s'tonna de voir le plaisir
habill de percale ressembler si fort au plaisir vtu de satin, et la
bourgeoise danser avec autant de grce et quelquefois mieux que ne
dansait la noblesse. La plupart des toilettes taient simples et bien
portes. Ceux qui, dans cette assemble, reprsentaient les suzerains du
territoire, c'est--dire les paysans, se tenaient dans leur coin avec
une incroyable politesse. Il fallut mme  mademoiselle milie une
certaine tude des divers lments qui composaient cette runion avant
de pouvoir y trouver un sujet de plaisanterie. Mais elle n'eut ni le
temps de se livrer  ses malicieuses critiques, ni le loisir d'entendre
beaucoup de ces propos saillants que les caricaturistes recueillent avec
joie. L'orgueilleuse crature rencontra subitement dans ce vaste champ
une fleur, la mtaphore est de saison, dont l'clat et les couleurs
agirent sur son imagination avec les prestiges d'une nouveaut. Il nous
arrive souvent de regarder une robe, une tenture, un papier blanc avec
assez de distraction pour n'y pas apercevoir sur-le-champ une tache ou
quelque point brillant qui plus tard frappent tout  coup notre oeil
comme s'ils y survenaient  l'instant seulement o nous les voyons; par
une espce de phnomne moral assez semblable  celui-l, mademoiselle
de Fontaine reconnut dans un jeune homme le type des perfections
extrieures qu'elle rvait depuis si longtemps.

Assise sur une de ces chaises grossires qui dcrivaient l'enceinte
oblige de la salle, elle s'tait place  l'extrmit du groupe form
par sa famille, afin de pouvoir se lever ou s'avancer suivant ses
fantaisies, en se comportant avec les vivants tableaux et les groupes
offerts par cette salle, comme  l'exposition du Muse. Elle braquait
impertinemment son lorgnon sur une personne qui se trouvait  deux pas
d'elle, et faisait ses rflexions comme si elle et critiqu ou lou une
tte d'tude, une scne de genre. Ses regards, aprs avoir err sur
cette vaste toile anime, furent tout  coup saisis par cette figure qui
semblait avoir t mise exprs dans un coin du tableau, sous le plus
beau jour, comme un personnage hors de toute proportion avec le reste.
L'inconnu, rveur et solitaire, lgrement appuy sur une des colonnes
qui supportent le toit, avait les bras croiss et se tenait pench comme
s'il se ft plac l pour permettre  un peintre de faire son portrait.
Quoique pleine d'lgance et de fiert, cette attitude tait exempte
d'affectation. Aucun geste ne dmontrait qu'il et mis sa face de trois
quarts et faiblement inclin sa tte  droite, comme Alexandre, comme
lord Byron, et quelques autres grands hommes, dans le seul but d'attirer
sur lui l'attention. Son regard fixe suivait les mouvements d'une
danseuse, en trahissant quelque sentiment profond. Sa taille svelte et
dgage rappelait les belles proportions de l'Apollon. De beaux cheveux
noirs se bouclaient naturellement sur son front lev. D'un seul coup
d'oeil mademoiselle de Fontaine remarqua la finesse de son linge, la
fracheur de ses gants de chevreau videmment pris chez le bon faiseur,
et la petitesse d'un pied bien chauss dans une botte de peau d'Irlande.
Il ne portait aucun de ces ignobles brimborions dont se chargent les
anciens petits-matres de la garde nationale, ou les Adonis de comptoir.
Seulement un ruban noir auquel tait suspendu son lorgnon flottait sur
un gilet d'une coupe distingue. Jamais la difficile milie n'avait vu
les yeux d'un homme ombrags par des cils si longs et si recourbs. La
mlancolie et la passion respiraient dans cette figure caractrise par
un teint olivtre et mle. Sa bouche semblait toujours prte  sourire
et  relever les coins de deux lvres loquentes; mais cette
disposition, loin de tenir  la gaiet, rvlait plutt une sorte de
grce triste. Il y avait trop d'avenir dans cette tte, trop de
distinction dans la personne, pour qu'on pt dire:--Voil un bel homme
ou un joli homme! on dsirait le connatre. En voyant l'inconnu,
l'observateur le plus perspicace n'aurait pu s'empcher de le prendre
pour un homme de talent attir par quelque intrt puissant  cette fte
de village.

Cette masse d'observations ne cota gure  milie qu'un moment
d'attention, pendant lequel cet homme privilgi, soumis  une analyse
svre, devint l'objet d'une secrte admiration. Elle ne se dit pas:--Il
faut qu'il soit pair de France! mais--Oh! s'il est noble, et il doit
l'tre... Sans achever sa pense, elle se leva tout  coup, alla, suivie
de son frre le lieutenant-gnral, vers cette colonne en paraissant
regarder les joyeux quadrilles; mais par un artifice d'optique familier
aux femmes, elle ne perdait pas un seul des mouvements du jeune homme,
de qui elle s'approcha. L'inconnu s'loigna poliment pour cder la place
aux deux survenants, et s'appuya sur une autre colonne. milie, aussi
pique de la politesse de l'tranger qu'elle l'et t d'une
impertinence, se mit  causer avec son frre en levant la voix beaucoup
plus que le bon ton ne le voulait; elle prit des airs de tte, multiplia
ses gestes et rit sans trop en avoir sujet, moins pour amuser son frre
que pour attirer l'attention de l'imperturbable inconnu. Aucun de ces
petits artifices ne russit. Mademoiselle de Fontaine suivit alors la
direction que prenaient les regards du jeune homme, et aperut la cause
de cette insouciance.

Au milieu du quadrille qui se trouvait devant elle, dansait une jeune
personne ple, et semblable  ces dits cossaises que Girodet a
places dans son immense composition des guerriers franais reus par
Ossian. milie crut reconnatre en elle une illustre lady qui tait
venue habiter depuis peu de temps une campagne voisine. Elle avait pour
cavalier un jeune homme de quinze ans, aux mains rouges, en pantalon de
nankin, en habit bleu, en souliers blancs, qui prouvait que son amour
pour la danse ne la rendait pas difficile sur le choix de ses partners.
Ses mouvements ne se ressentaient pas de son apparente faiblesse; mais
une rougeur lgre colorait dj ses joues blanches, et son teint
commenait  s'animer. Mademoiselle de Fontaine s'approcha du quadrille
pour pouvoir examiner l'trangre au moment o elle reviendrait  sa
place, pendant que les vis--vis rpteraient la figure qu'elle
excutait. Mais l'inconnu s'avana, se pencha vers la jolie danseuse, et
la curieuse milie put entendre distinctement ces paroles, quoique
prononces d'une voix  la fois imprieuse et douce:

--Clara, mon enfant, ne dansez plus.

Clara fit une petite moue boudeuse, inclina la tte en signe
d'obissance et finit par sourire. Aprs la contredanse, le jeune homme
eut les prcautions d'un amant en mettant sur les paules de la jeune
fille un chle de cachemire, et la fit asseoir de manire  ce qu'elle
ft  l'abri du vent. Puis bientt mademoiselle de Fontaine, qui les vit
se lever et se promener autour de l'enceinte comme des gens disposs 
partir, trouva le moyen de les suivre sous prtexte d'admirer les points
de vue du jardin. Son frre se prta avec une malicieuse bonhomie aux
caprices de cette marche assez vagabonde. milie aperut alors ce joli
couple montant dans un lgant tilbury que gardait un domestique 
cheval et en livre. Au moment o le jeune homme fut assis et tcha de
rendre les guides gales, elle obtint d'abord de lui un de ces regards
que l'on jette sans but sur les grandes foules; mais elle eut la faible
satisfaction de lui voir retourner la tte  deux reprises diffrentes,
et la jeune inconnue l'imita. tait-ce jalousie?

--Je prsume que tu as maintenant assez observ le jardin, lui dit son
frre, nous pouvons retourner  la danse.

--Je le veux bien, rpondit-elle. Croyez-vous que ce soit lady Dudley?

--Elle ne sortirait pas sans Flix de Vandenesse, lui dit son frre en
souriant.

--Lady Dudley ne peut-elle pas avoir chez elle des parents...

--Un jeune homme, oui, reprit le baron de Fontaine; mais une jeune
personne, non!

Le lendemain, mademoiselle de Fontaine manifesta le dsir de faire une
promenade  cheval. Insensiblement elle accoutuma son vieil oncle et ses
frres  l'accompagner dans certaines courses matinales,
trs-salutaires, disait-elle, pour sa sant. Elle affectionnait
singulirement les alentours du village habit par lady Dudley. Malgr
ses manoeuvres de cavalerie, elle ne revit pas l'tranger aussi
promptement que la joyeuse recherche  laquelle elle se livrait pouvait
le lui faire esprer. Elle retourna plusieurs fois au bal de Sceaux,
sans pouvoir y trouver le jeune Anglais tomb du ciel pour dominer ses
rves et les embellir. Quoique rien n'aiguillonne plus le naissant amour
d'une jeune fille qu'un obstacle, il y eut cependant un moment o
mademoiselle Emilie de Fontaine fut sur le point d'abandonner son
trange et secrte poursuite, en dsesprant presque du succs d'une
entreprise dont la singularit peut donner une ide de la hardiesse de
son caractre. Elle aurait pu en effet tourner longtemps autour du
village de Chtenay sans revoir son inconnu. La jeune Clara, puisque tel
est le nom que mademoiselle de Fontaine avait entendu, n'tait pas
Anglaise, et le prtendu tranger n'habitait pas les bosquets fleuris et
embaums de Chtenay.

Un soir, milie sortie  cheval avec son oncle, qui depuis les beaux
jours avait obtenu de sa goutte une assez longue cessation d'hostilits,
rencontra lady Dudley. L'illustre trangre avait auprs d'elle dans sa
calche monsieur Vandenesse. milie reconnut le couple, et ses
suppositions furent en un moment dissipes comme se dissipent les rves.
Dpite comme toute femme frustre dans son attente, elle tourna bride
si rapidement, que son oncle eut toutes les peines du monde  les
suivre, tant elle avait lanc son poney.

--Je suis apparemment devenu trop vieux pour comprendre ces esprits de
vingt ans, se dit le marin en mettant son cheval au galop, ou peut-tre
la jeunesse d'aujourd'hui ne ressemble-t-elle plus  celle d'autrefois.
Mais qu'a donc ma nice? La voil maintenant qui marche  petits pas
comme un gendarme en patrouille dans les rues de Paris. Ne dirait-on pas
qu'elle veut cerner ce brave bourgeois qui m'a l'air d'tre un auteur
rvassant  ses posies, car il a, je crois, un _album_  la main. Par
ma foi, je suis un grand sot! Ne serait-ce pas le jeune homme en qute
de qui nous sommes?

A cette pense le vieux marin fit marcher tout doucement son cheval sur
le sable, de manire  pouvoir arriver sans bruit auprs de sa nice. Le
vice-amiral avait fait trop de noirceurs dans les annes 1771 et
suivantes, poques de nos annales o la galanterie tait en honneur,
pour ne pas deviner sur-le-champ qu'milie avait par le plus grand
hasard rencontr l'inconnu du bal de Sceaux. Malgr le voile que l'ge
rpandait sur ses yeux gris, le comte de Kergarout sut reconnatre les
indices d'une agitation extraordinaire chez sa nice, en dpit de
l'immobilit qu'elle essayait d'imprimer  son visage. Les yeux perants
de la jeune fille taient fixs avec une sorte de stupeur sur l'tranger
qui marchait paisiblement devant elle.

--C'est bien a! se dit le marin, elle va le suivre comme un vaisseau
marchand suit un corsaire. Puis, quand elle l'aura vu s'loigner, elle
sera au dsespoir de ne pas savoir qui elle aime, et d'ignorer si c'est
un marquis ou un bourgeois. Vraiment les jeunes ttes devraient toujours
avoir auprs d'elles une vieille perruque comme moi...

Il poussa tout  coup son cheval  l'improviste de manire  faire
partir celui de sa nice, et passa si vite entre elle et le jeune
promeneur, qu'il le fora de se jeter sur le talus de verdure qui
encaissait le chemin. Arrtant aussitt son cheval, le comte s'cria:

--Ne pouviez-vous pas vous ranger?

--Ah! pardon, monsieur, rpondit l'inconnu. J'ignorais que ce ft  moi
de vous faire des excuses de ce que vous avez failli me renverser.

--Eh! l'ami, finissons, reprit aigrement le marin en prenant un son de
voix dont le ricanement avait quelque chose d'insultant.

En mme temps le comte leva sa cravache comme pour fouetter son cheval,
et toucha l'paule de son interlocuteur en disant:--Le bourgeois libral
est raisonneur, tout raisonneur doit tre sage.

Le jeune homme gravit le talus de la route en entendant ce sarcasme; il
se croisa les bras et rpondit d'un ton fort mu:--Monsieur, je ne puis
croire, en voyant vos cheveux blancs, que vous vous amusiez encore 
chercher des duels.

--Cheveux blancs? s'cria le marin en l'interrompant, tu en as menti par
ta gorge, ils ne sont que gris.

Une dispute ainsi commence devint en quelques secondes si chaude, que
le jeune adversaire oublia le ton de modration qu'il s'tait efforc de
conserver. Au moment o le comte de Kergarout vit sa nice arrivant 
eux avec toutes les marques d'une vive inquitude, il donnait son nom 
son antagoniste en lui disant de garder le silence devant la jeune
personne confie  ses soins. L'inconnu ne put s'empcher de sourire et
remit une carte au vieux marin en lui faisant observer qu'il habitait
une maison de campagne  Chevreuse, et s'loigna rapidement aprs la lui
avoir indique.

--Vous avez manqu blesser ce pauvre pkin, ma nice, dit le comte en
s'empressant d'aller au-devant d'milie. Vous ne savez donc plus tenir
votre cheval en bride. Vous me laissez l compromettre ma dignit pour
couvrir vos folies; tandis que si vous tiez reste, un seul de vos
regards ou une de vos paroles polies, une de celles que vous dites si
joliment quand vous n'tes pas impertinente, aurait tout raccommod, lui
eussiez-vous cass le bras.

--Eh! mon cher oncle, c'est votre cheval, et non le mien, qui est la
cause de cet accident. Je crois, en vrit, que vous ne pouvez plus
monter  cheval, vous n'tes dj plus si bon cavalier que vous l'tiez
l'anne dernire. Mais au lieu de dire des riens...

--Diantre! des riens. Ce n'est donc rien que de faire une impertinence 
votre oncle?

--Ne devrions-nous pas aller savoir si ce jeune homme est bless? Il
boite, mon oncle, voyez donc.

--Non, il court. Ah! je l'ai rudement morign.

--Ah! mon oncle, je vous reconnais l.

--Halte-l, ma nice, dit le comte en arrtant le cheval d'milie par la
bride. Je ne vois pas la ncessit de faire des avances  quelque
boutiquier trop heureux d'avoir t jet  terre par une charmante jeune
fille ou par le commandant de la _Belle-Poule_.

--Pourquoi croyez-vous que ce soit un roturier, mon cher oncle? Il me
semble qu'il a des manires fort distingues.

--Tout le monde a des manires aujourd'hui, ma nice.

--Non, mon oncle, tout le monde n'a pas l'air et la tournure que donne
l'habitude des salons, et je parierais avec vous volontiers que ce jeune
homme est noble.

--Vous n'avez pas trop eu le temps de l'examiner.

--Mais ce n'est pas la premire fois que je le vois.

--Et ce n'est pas non plus la premire fois que vous le cherchez, lui
rpliqua l'amiral en riant.

milie rougit, son oncle se plut  la laisser quelque temps dans
l'embarras; puis il lui dit:--milie, vous savez que je vous aime comme
mon enfant, prcisment parce que vous tes la seule de la famille qui
ayez cet orgueil lgitime que donne une haute naissance. Diantre! ma
petite-nice, qui aurait cru que les bons principes deviendraient si
rares? Eh bien, je veux tre votre confident. Ma chre petite, je vois
que ce jeune gentilhomme ne vous est pas indiffrent. Chut! Ils se
moqueraient de nous dans la famille si nous nous embarquions sous un
mchant pavillon. Vous savez ce que cela veut dire. Ainsi laissez-moi
vous aider, ma nice. Gardons-nous tous deux le secret, et je vous
promets de l'amener au milieu du salon.

--Et quand, mon oncle?

--Demain.

--Mais, mon cher oncle, je ne serai oblige  rien?

--A rien du tout, et vous pourrez le bombarder, l'incendier, et le
laisser l comme une vieille caraque si cela vous plat. Ce ne sera pas
le premier, n'est-ce pas?

--tes-vous bon, mon oncle!

Aussitt que le comte fut rentr, il mit ses besicles, tira secrtement
la carte de sa poche et lut: MAXIMILIEN LONGUEVILLE, RUE DU SENTIER.

--Soyez tranquille, ma chre nice, dit-il  milie, vous pouvez le
harponner en toute scurit de conscience, il appartient  l'une de nos
familles historiques; et s'il n'est pas pair de France, il le sera
infailliblement.

--D'o savez-vous tant de choses?

--C'est mon secret.

--Vous connaissez donc son nom?

Le comte inclina en silence sa tte grise qui ressemblait assez  un
vieux tronc de chne autour duquel auraient voltig quelques feuilles
roules par le froid d'automne;  ce signe, sa nice vint essayer sur
lui le pouvoir toujours neuf de ses coquetteries. Instruite dans l'art
de cajoler le vieux marin, elle lui prodigua les caresses les plus
enfantines, les paroles les plus tendres; elle alla mme jusqu'
l'embrasser, afin d'obtenir de lui la rvlation d'un secret si
important. Le vieillard, qui passait sa vie  faire jouer  sa nice ces
sortes de scnes, et qui les payait souvent par le prix d'une parure ou
par l'abandon de sa loge aux Italiens, se complut cette fois  se
laisser prier et surtout caresser. Mais, comme il faisait durer ses
plaisirs trop longtemps, milie se fcha, passa des caresses aux
sarcasmes et bouda, puis elle revint domine par la curiosit. Le marin
diplomate obtint solennellement de sa nice une promesse d'tre 
l'avenir plus rserve, plus douce, moins volontaire, de dpenser moins
d'argent, et surtout de lui tout dire. Le trait conclu et sign par un
baiser qu'il dposa sur le front blanc d'milie, il l'amena dans un coin
du salon, l'assit sur ses genoux, plaa la carte sous ses deux pouces de
manire  la cacher, dcouvrit lettre  lettre le nom de Longueville, et
refusa fort obstinment d'en laisser voir davantage. Cet vnement
rendit le sentiment secret de mademoiselle de Fontaine plus intense.
Elle droula pendant une grande partie de la nuit les tableaux les plus
brillants des rves par lesquels elle avait nourri ses esprances.
Enfin, grce  ce hasard implor si souvent, elle voyait maintenant tout
autre chose qu'une chimre  la source des richesses imaginaires avec
lesquelles elle dorait sa vie conjugale. Comme toutes les jeunes
personnes, ignorant les dangers de l'amour et du mariage, elle se
passionna pour les dehors trompeurs du mariage et de l'amour. N'est-ce
pas dire que son sentiment naquit comme naissent presque tous ces
caprices du premier ge, douces et cruelles erreurs qui exercent une si
fatale influence sur l'existence des jeunes filles assez inexprimentes
pour ne s'en remettre qu' elles-mmes du soin de leur bonheur  venir?
Le lendemain matin, avant qu'milie ft rveille, son oncle avait couru
 Chevreuse. En reconnaissant dans la cour d'un lgant pavillon le
jeune homme qu'il avait si rsolument insult la veille, il alla vers
lui avec cette affectueuse politesse des vieillards de l'ancienne cour.

--Eh! mon cher monsieur, qui aurait dit que je me ferais une affaire, 
l'ge de soixante-treize ans, avec le fils ou le petit-fils d'un de mes
meilleurs amis? Je suis vice-amiral, monsieur. N'est-ce pas vous dire
que je m'embarrasse aussi peu d'un duel que de fumer un cigare. Dans mon
temps, deux jeunes gens ne pouvaient devenir intimes qu'aprs avoir vu
la couleur de leur sang. Mais, ventre-de-biche! hier, j'avais, en ma
qualit de marin, embarqu un peu trop de rhum  bord, et j'ai sombr
sur vous. Touchez l! j'aimerais mieux recevoir cent rebuffades d'un
Longueville que de causer la moindre peine  sa famille.

Quelque froideur que le jeune homme s'effort de marquer au comte de
Kergarout, il ne put longtemps tenir  la franche bont de ses
manires, et se laissa serrer la main.

--Vous alliez monter  cheval, dit le comte, ne vous gnez pas. Mais 
moins que vous n'ayez des projets, venez avec moi, je vous invite 
dner aujourd'hui au pavillon Planat. Mon neveu, le comte de Fontaine,
est un homme essentiel  connatre. Ah! je prtends, morbleu, vous
ddommager de ma brusquerie en vous prsentant  cinq des plus jolies
femmes de Paris. H! h! jeune homme, votre front se dride. J'aime les
jeunes gens, et j'aime  les voir heureux. Leur bonheur me rappelle les
bienfaisantes annes de ma jeunesse o les aventures ne manquaient pas
plus que les duels. On tait gai, alors! Aujourd'hui, vous raisonnez, et
l'on s'inquite de tout, comme s'il n'y avait eu ni quinzime ni
seizime sicles.

--Mais, monsieur, n'avons-nous pas raison! Le seizime sicle n'a donn
que la libert religieuse  l'Europe, et le dix-neuvime lui donnera la
libert pol...

--Ah! ne parlons pas politique. Je suis une _ganache_ d'ultr,
voyez-vous. Mais je n'empche pas les jeunes gens d'tre
rvolutionnaires, pourvu qu'ils laissent au Roi la libert de dissiper
leurs attroupements.

A quelques pas de l, lorsque le comte et son jeune compagnon furent au
milieu des bois, le marin avisa un jeune bouleau assez mince, arrta son
cheval, prit un de ses pistolets, et la balle alla se loger au milieu de
l'arbre  quinze pas de distance.

--Vous voyez, mon cher, que je ne crains pas un duel, dit-il avec une
gravit comique en regardant monsieur Longueville.

--Ni moi non plus, rpliqua ce dernier qui arma promptement son
pistolet, visa le trou fait par la balle du comte, et plaa la sienne
prs de ce but.

--Voil ce qui s'appelle un jeune homme bien lev, s'cria le marin
avec une sorte d'enthousiasme.

Pendant la promenade qu'il fit avec celui qu'il regardait dj comme son
neveu, il trouva mille occasions de l'interroger sur toutes les
bagatelles dont la parfaite connaissance constituait, selon son code
particulier, un gentilhomme accompli.

--Avez-vous des dettes? demanda-t-il enfin  son compagnon aprs bien
des questions.

--Non, monsieur.

--Comment! vous payez tout ce qui vous est fourni?

--Exactement, monsieur; autrement, nous perdrions tout crdit et toute
espce de considration.

--Mais au moins vous avez plus d'une matresse? Ah! vous rougissez, mon
camarade?... les moeurs ont bien chang. Avec ces ides d'ordre lgal,
de kantisme et de libert, la jeunesse s'est gte. Vous n'avez ni
Guimard, ni Duth, ni cranciers, et vous ne savez pas le blason; mais,
mon jeune ami, vous n'tes pas _lev_! Sachez que celui qui ne fait pas
ses folies au printemps les fait en hiver. Si j'ai quatre-vingt mille
livres de rente  soixante-dix ans, c'est que j'en ai mang le capital 
trente ans... Oh! avec ma femme, en tout bien tout honneur. Nanmoins,
vos imperfections ne m'empcheront pas de vous annoncer au pavillon
Planat. Songez que vous m'avez promis d'y venir, et je vous y attends.

--Quel singulier petit vieillard, se dit le jeune Longueville, il est
vert et gaillard; mais quoiqu'il veuille paratre bon homme, je ne m'y
fierai pas.

Le lendemain, vers quatre heures, au moment o la compagnie tait parse
dans les salons ou au billard, un domestique annona aux habitants du
pavillon Planat: Monsieur _de_ Longueville. Au nom du favori du vieux
comte de Kergarout, tout le monde, jusqu'au joueur qui allait manquer
une bille, accourut, autant pour observer la contenance de mademoiselle
de Fontaine que pour juger le phnix humain qui avait mrit une mention
honorable au dtriment de tant de rivaux. Une mise aussi lgante que
simple, des manires pleines d'aisance, des formes polies, une voix
douce et d'un timbre qui faisait vibrer les cordes du coeur,
concilirent  monsieur Longueville la bienveillance de toute la
famille. Il ne sembla pas tranger au luxe de la demeure du fastueux
receveur-gnral. Quoique sa conversation ft celle d'un homme du monde,
chacun put facilement deviner qu'il avait reu la plus brillante
ducation et que ses connaissances taient aussi solides qu'tendues. Il
trouva si bien le mot propre dans une discussion assez lgre suscite
par le vieux marin sur les constructions navales, qu'une des femmes fit
observer qu'il semblait tre sorti de l'cole Polytechnique.

--Je crois, madame, rpondit-il, qu'on peut regarder comme un titre de
gloire d'y tre entr.

Malgr toutes les instances qui lui furent faites, il se refusa avec
politesse, mais avec fermet, au dsir qu'on lui tmoigna de le garder 
dner, et arrta les observations des dames en disant qu'il tait
l'Hippocrate d'une jeune soeur dont la sant dlicate exigeait beaucoup
de soins.

--Monsieur est sans doute mdecin? demanda avec ironie une des
belles-soeurs d'milie.

--Monsieur est sorti de l'cole Polytechnique, rpondit avec bont
mademoiselle de Fontaine dont la figure s'anima des teintes les plus
riches au moment o elle apprit que la jeune fille du bal tait la soeur
de monsieur Longueville.

--Mais, ma chre, on peut tre mdecin et avoir t  l'cole
Polytechnique, n'est-ce pas, monsieur?

--Madame, rien ne s'y oppose, rpondit le jeune homme.

Tous les yeux se portrent sur milie qui regardait alors avec une sorte
de curiosit inquite le sduisant inconnu. Elle respira plus librement
quand il ajouta, non sans un sourire:--Je n'ai pas l'honneur d'tre
mdecin, madame, et j'ai mme renonc  entrer dans le service des
ponts-et-chausses afin de conserver mon indpendance.

--Et vous avez bien fait, dit le comte. Mais comment pouvez-vous
regarder comme un honneur d'tre mdecin? ajouta le noble Breton. Ah!
mon jeune ami, pour un homme comme vous...

--Monsieur le comte, je respecte infiniment toutes les professions qui
ont un but d'utilit.

--Eh! nous sommes d'accord: vous respectez ces professions-l,
j'imagine, comme un jeune homme respecte une douairire.

La visite de monsieur Longueville ne fut ni trop longue, ni trop courte.
Il se retira au moment o il s'aperut qu'il avait plu  tout le monde,
et que la curiosit de chacun s'tait veille sur son compte.

--C'est un rus compre, dit le comte en rentrant au salon aprs l'avoir
reconduit.

Mademoiselle de Fontaine, qui seule tait dans le secret de cette
visite, avait fait une toilette assez recherche pour attirer les
regards du jeune homme; mais elle eut le petit chagrin de voir qu'il ne
lui accorda pas autant d'attention qu'elle croyait en mriter. La
famille fut assez surprise du silence dans lequel elle s'tait
renferme. milie dployait ordinairement pour les nouveaux venus sa
coquetterie, son babil spirituel, et l'inpuisable loquence de ses
regards et de ses attitudes. Soit que la voix mlodieuse du jeune homme
et l'attrait de ses manires l'eussent charme, qu'elle aimt
srieusement, et que ce sentiment et opr en elle un changement, son
maintien perdit toute affectation. Devenue simple et naturelle, elle dut
sans doute paratre plus belle. Quelques-unes de ses soeurs et une
vieille dame, amie de la famille, virent un raffinement de coquetterie
dans cette conduite. Elles supposrent que, jugeant le jeune homme digne
d'elle, milie se proposait peut-tre de ne montrer que lentement ses
avantages, afin de l'blouir tout  coup, au moment o elle lui aurait
plu. Toutes les personnes de la famille taient curieuses de savoir ce
que cette capricieuse fille pensait de cet tranger; mais lorsque,
pendant le dner, chacun prit plaisir  doter monsieur Longueville d'une
qualit nouvelle, en prtendant l'avoir seul dcouverte, mademoiselle de
Fontaine resta muette pendant quelque temps. Un lger sarcasme de son
oncle la rveilla tout  coup de son apathie; elle dit d'une manire
assez pigrammatique que cette perfection cleste devait couvrir quelque
grand dfaut, et qu'elle se garderait bien de juger  la premire vue un
homme qui paraissait tre si habile. Elle ajouta que ceux qui plaisaient
ainsi  tout le monde ne plaisaient  personne, et que le pire de tous
les dfauts tait de n'en avoir aucun. Comme toutes les jeunes filles
qui aiment, elle caressait l'esprance de pouvoir cacher son sentiment
au fond de son coeur en donnant le change aux Argus qui l'entouraient;
mais, au bout d'une quinzaine de jours, il n'y eut pas un des membres de
cette nombreuse famille qui ne ft initi dans ce petit secret
domestique. A la troisime visite que fit monsieur Longueville, milie
crut y tre pour beaucoup. Cette dcouverte lui causa un plaisir si
enivrant, qu'elle l'tonna quand elle put rflchir. Il y avait l
quelque chose de pnible pour son orgueil. Habitue  se faire le centre
du monde, elle tait oblige de reconnatre une force qui l'attirait
hors d'elle-mme. Elle essaya de se rvolter, mais elle ne put chasser
de son coeur la sduisante image du jeune homme. Puis vinrent bientt
des inquitudes. En effet, deux qualits de monsieur Longueville
trs-contraires  la curiosit gnrale, et surtout  celle de
mademoiselle de Fontaine, taient une discrtion et une modestie
inattendues. Il ne parlait jamais ni de lui, ni de ses occupations, ni
de sa famille. Les finesses qu'milie semait dans sa conversation et les
piges qu'elle y tendait pour arracher  ce jeune homme des dtails sur
lui-mme, il savait les dconcerter avec l'adresse d'un diplomate qui
veut cacher des secrets. Parlait-elle peinture, monsieur Longueville
rpondait en connaisseur. Faisait-elle de la musique, le jeune homme
prouvait sans fatuit qu'il tait assez fort sur le piano. Un soir, il
enchanta toute la compagnie, en mariant sa voix dlicieuse  celle
d'milie dans un des plus beaux duos de Cimarosa; mais quand on essaya
de s'informer s'il tait artiste, il plaisanta avec tant de grce, qu'il
ne laissa pas  ces femmes si exerces dans l'art de deviner les
sentiments, la possibilit de dcouvrir  quelle sphre sociale il
appartenait. Avec quelque courage que le vieil oncle jett le grappin
sur ce btiment, Longueville s'esquivait avec souplesse afin de se
conserver le charme du mystre; et il lui fut d'autant plus facile de
rester le _bel inconnu_ au pavillon Planat, que la curiosit n'y
excdait pas les bornes de la politesse. milie, tourmente de cette
rserve, espra tirer meilleur parti de la soeur que du frre pour ces
sortes de confidences. Seconde par son oncle, qui s'entendait aussi
bien  cette manoeuvre qu' celle d'un btiment, elle essaya de mettre
en scne le personnage jusqu'alors muet de mademoiselle Clara
Longueville. La socit du pavillon manifesta bientt le plus grand
dsir de connatre une si aimable personne, et de lui procurer quelque
distraction. Un bal sans crmonie fut propos et accept. Les dames ne
dsesprrent pas compltement de faire parler une jeune fille de seize
ans.

Malgr ces petits nuages amoncels par le soupon et crs par la
curiosit, une vive lumire pntrait l'me de mademoiselle de Fontaine
qui jouissait dlicieusement de l'existence en la rapportant  un autre
qu' elle. Elle commenait  concevoir les rapports sociaux. Soit que le
bonheur nous rende meilleurs, soit qu'elle ft trop occupe pour
tourmenter les autres, elle devint moins caustique, plus indulgente,
plus douce. Le changement de son caractre enchanta sa famille tonne.
Peut-tre, aprs tout, son gosme se mtamorphosait-il en amour.
Attendre l'arrive de son timide et secret adorateur tait une joie
profonde. Sans qu'un seul mot de passion et t prononc entre eux,
elle se savait aime, et avec quel art ne se plaisait-elle pas  faire
dployer au jeune inconnu les trsors d'une instruction qui se montra
varie! Elle s'aperut qu'elle aussi tait observe avec soin, et alors
elle essaya de vaincre tous les dfauts que son ducation avait laisss
crotre en elle. N'tait-ce pas un premier hommage rendu  l'amour, et
un reproche cruel qu'elle s'adressait  elle-mme? Elle voulait plaire,
elle enchanta; elle aimait, elle fut idoltre. Sa famille, sachant
qu'elle tait garde par son orgueil, lui donnait assez de libert pour
qu'elle pt savourer ces petites flicits enfantines qui donnent tant
de charme et de violence aux premires amours. Plus d'une fois, le jeune
homme et mademoiselle de Fontaine se promenrent seuls dans les alles
de ce parc o la nature tait pare comme une femme qui va au bal. Plus
d'une fois, ils eurent de ces entretiens sans but ni physionomie dont
les phrases les plus vides de sens sont celles qui cachent le plus de
sentiments. Ils admirrent souvent ensemble le soleil couchant et ses
riches couleurs. Ils cueillirent des marguerites pour les effeuiller, et
chantrent des duos les plus passionns en se servant des notes trouves
par Pergolse ou par Rossini, comme de truchements fidles pour exprimer
leurs secrets.

Le jour du bal arriva. Clara Longueville et son frre, que les valets
s'obstinaient  dcorer de la noble particule, en furent les hros. Pour
la premire fois de sa vie, mademoiselle de Fontaine vit le triomphe
d'une jeune fille avec plaisir. Elle prodigua sincrement  Clara ces
caresses gracieuses et ces petits soins que les femmes ne se rendent
ordinairement entre elles que pour exciter la jalousie des hommes. Mais
milie avait un but, elle voulait surprendre des secrets. La rserve de
mademoiselle Longueville fut au moins gale  celle de son frre; mais,
en sa qualit de fille, peut-tre montra-t-elle plus de finesse et
d'esprit que lui, car elle n'eut pas mme l'air d'tre discrte et sut
tenir la conversation sur des sujets trangers aux intrts matriels,
tout en y jetant un si grand charme que mademoiselle de Fontaine en
conut une sorte d'envie, et surnomma Clara _la sirne_. Quoique milie
et form le dessein de faire causer Clara, ce fut Clara qui interrogea
milie; elle voulait la juger, et fut juge par elle. Elle se dpita
souvent d'avoir laiss percer son caractre dans quelques rponses que
lui arracha malicieusement Clara dont l'air modeste et candide loignait
tout soupon de perfidie. Il y eut un moment o mademoiselle de
Fontaine parut fche d'avoir fait contre les roturiers une imprudente
sortie provoque par Clara.

--Mademoiselle, lui dit cette charmante crature, j'ai tant entendu
parler de vous par Maximilien, que j'avais le plus vif dsir de vous
connatre par attachement pour lui; mais vouloir vous connatre,
n'est-ce pas vouloir vous aimer?

--Ma chre Clara, j'avais peur de vous dplaire en parlant ainsi de ceux
qui ne sont pas nobles.

--Oh! rassurez-vous. Aujourd'hui, ces sortes de discussions sont sans
objet. Quant  moi, elles ne m'atteignent pas: je suis en dehors de la
question.

Quelque ambitieuse que ft cette rponse, mademoiselle de Fontaine en
ressentit une joie profonde; car, semblable  tous les gens passionns,
elle s'expliqua comme s'expliquent les oracles, dans le sens qui
s'accordait avec ses dsirs, et revint  la danse plus joyeuse que
jamais en regardant Longueville dont les formes, dont l'lgance
surpassaient peut-tre celles de son type imaginaire. Elle ressentit une
satisfaction de plus en songeant qu'il tait noble, ses yeux noirs
scintillrent, elle dansa avec tout le plaisir qu'on y trouve en
prsence de celui qu'on aime. Jamais les deux amants ne s'entendirent
mieux qu'en ce moment; et plus d'une fois ils sentirent le bout de leurs
doigts frmir et trembler lorsque les lois de la contredanse les
mariaient.

Ce joli couple atteignit le commencement de l'automne au milieu des
ftes et des plaisirs de la campagne, en se laissant doucement
abandonner au courant du sentiment le plus doux de la vie, en le
fortifiant par mille petits accidents que chacun peut imaginer: les
amours se ressemblent toujours en quelques points. L'un et l'autre, ils
s'tudiaient, autant que l'on peut s'tudier quand on aime.

--Enfin, jamais amourette n'a si promptement tourn en mariage
d'inclination, disait le vieil oncle qui suivait les deux jeunes gens de
l'oeil comme un naturaliste examine un insecte au microscope.

Ce mot effraya monsieur et madame de Fontaine. Le vieux Venden cessa
d'tre aussi indiffrent au mariage de sa fille qu'il avait nagure
promis de l'tre. Il alla chercher  Paris des renseignements et n'en
trouva pas. Inquiet de ce mystre, et ne sachant pas encore quel serait
le rsultat de l'enqute qu'il avait pri un administrateur parisien de
lui faire sur la famille Longueville, il crut devoir avertir sa fille de
se conduire prudemment. L'observation paternelle fut reue avec une
feinte obissance pleine d'ironie.

--Au moins ma chre milie, si vous l'aimez, ne le lui avouez pas!

--Mon pre, il est vrai que je l'aime, mais j'attendrai pour le lui dire
que vous me le permettiez.

--Cependant, milie, songez que vous ignorez encore quelle est sa
famille, son tat.

--Si je l'ignore, je le veux bien. Mais, mon pre, vous avez souhait me
voir marie, vous m'avez donn la libert de faire un choix, le mien est
fait irrvocablement, que faut-il de plus?

--Il faut savoir, ma chre enfant, si celui que tu as choisi est fils
d'un pair de France, rpondit ironiquement le vnrable gentilhomme.

milie resta un moment silencieuse. Elle releva bientt la tte, regarda
son pre, et lui dit avec une sorte d'inquitude:--Est-ce que les
Longueville?...

--Sont teints en la personne du vieux duc de Rostein-Limbourg, qui a
pri sur l'chafaud en 1793. Il tait le dernier rejeton de la dernire
branche cadette.

--Mais, mon pre, il y a de fort bonnes maisons issues de btards.
L'histoire de France fourmille de princes qui mettaient des barres 
leur cu.

--Tes ides ont bien chang, dit le vieux gentilhomme en souriant.

Le lendemain tait le dernier jour que la famille Fontaine dt passer au
pavillon Planat. milie, que l'avis de son pre avait fortement
inquite, attendit avec une vive impatience l'heure  laquelle le jeune
Longueville avait l'habitude de venir, afin d'obtenir de lui une
explication. Elle sortit aprs le dner et alla se promener seule dans
le parc en se dirigeant vers le bosquet aux confidences o elle savait
que l'empress jeune homme la chercherait; et tout en courant, elle
songeait  la meilleure manire de surprendre, sans se compromettre, un
secret si important: chose assez difficile! Jusqu' prsent, aucun aveu
direct n'avait sanctionn le sentiment qui l'unissait  cet inconnu.
Elle avait secrtement joui, comme Maximilien, de la douceur d'un
premier amour, mais aussi fiers l'un que l'autre, il semblait que chacun
d'eux craignt d'avouer qu'il aimt.

Maximilien Longueville,  qui Clara avait inspir sur le caractre
d'milie des soupons assez fonds, se trouvait tour  tour emport par
la violence d'une passion de jeune homme, et retenu par le dsir de
connatre et d'prouver la femme  laquelle il devait confier son
bonheur. Son amour ne l'avait pas empch de reconnatre en milie les
prjugs qui gtaient ce jeune caractre; mais il dsirait savoir s'il
tait aim d'elle avant de les combattre, car il ne voulait pas plus
hasarder le sort de son amour que celui de sa vie. Il s'tait donc
constamment tenu dans un silence que ses regards, son attitude et ses
moindres actions dmentaient. De l'autre ct, la fiert naturelle  une
jeune fille, encore augmente chez mademoiselle de Fontaine par la sotte
vanit que lui donnaient sa naissance et sa beaut, l'empchait d'aller
au-devant d'une dclaration qu'une passion croissante lui persuadait
quelquefois de solliciter. Aussi les deux amants avaient-ils
instinctivement compris leur situation sans s'expliquer leurs secrets
motifs. Il est des moments de la vie o le vague plat  de jeunes mes.
Par cela mme que l'un et l'autre avaient trop tard de parler, ils
semblaient tous deux se faire un jeu cruel de leur attente. L'un
cherchait  dcouvrir s'il tait aim par l'effort que coterait un aveu
 son orgueilleuse matresse, l'autre esprait voir rompre  tout moment
un trop respectueux silence.

Assise sur un banc rustique, milie songeait aux vnements qui venaient
de se passer pendant ces trois mois pleins d'enchantements. Les soupons
de son pre taient les dernires craintes qui pouvaient l'atteindre,
elle en fit mme justice par deux ou trois de ces rflexions de jeune
fille inexprimente qui lui semblrent victorieuses. Avant tout, elle
convint avec elle-mme qu'il tait impossible qu'elle se trompt. Durant
toute la saison, elle n'avait pu apercevoir en Maximilien, ni un seul
geste, ni une seule parole qui indiquassent une origine ou des
occupations communes; bien mieux, sa manire de discuter dcelait un
homme occup des hauts intrts du pays.--D'ailleurs, se dit-elle, un
homme de bureau, un financier ou un commerant n'aurait pas eu le loisir
de rester une saison entire  me faire la cour au milieu des champs et
des bois, en dispensant son temps aussi libralement qu'un noble qui a
devant lui toute une vie libre de soins. Elle s'abandonnait au cours
d'une mditation beaucoup plus intressante pour elle que ces penses
prliminaires, quand un lger bruissement du feuillage lui annona que
depuis un moment Maximilien la contemplait sans doute avec admiration.

--Savez-vous que cela est fort mal de surprendre ainsi les jeunes
filles? lui dit-elle en souriant.

--Surtout lorsqu'elles sont occupes de leurs secrets, rpondit finement
Maximilien.

--Pourquoi n'aurais-je pas les miens? vous avez bien les vtres!

--Vous pensiez donc rellement  vos secrets? reprit-il en riant.

--Non, je songeais aux vtres. Les miens, je les connais.

--Mais, s'cria doucement le jeune homme en saisissant le bras de
mademoiselle de Fontaine et le mettant sous le sien, peut-tre mes
secrets sont-ils les vtres, et vos secrets les miens.

Aprs avoir fait quelques pas, ils se trouvrent sous un massif d'arbres
que les couleurs du couchant enveloppaient comme d'un nuage rouge et
brun. Cette magie naturelle imprima une sorte de solennit  ce moment.
L'action vive et libre du jeune homme, et surtout l'agitation de son
coeur bouillant dont les pulsations prcipites parlaient au bras
d'milie, la jetrent dans une exaltation d'autant plus pntrante
qu'elle ne fut excite que par les accidents les plus simples et les
plus innocents. La rserve dans laquelle vivent les jeunes filles du
grand monde donne une force incroyable aux explosions de leurs
sentiments, et c'est un des plus grands dangers qui puissent les
atteindre quand elles rencontrent un amant passionn. Jamais les yeux
d'milie et de Maximilien n'avaient dit tant de ces choses qu'on n'ose
pas dire. En proie  cette ivresse, ils oublirent aisment les petites
stipulations de l'orgueil et les froides considrations de la dfiance.
Ils ne purent mme s'exprimer d'abord que par un serrement de mains qui
servit d'interprte  leurs joyeuses penses.

--Monsieur, j'ai une question  vous faire, dit en tremblant et d'une
voix mue mademoiselle de Fontaine aprs un long silence et aprs avoir
fait quelques pas avec une certaine lenteur. Mais songez, de grce,
qu'elle m'est en quelque sorte commande par la situation assez trange
o je me trouve vis--vis de ma famille.

Une pause effrayante pour milie succda  ces phrases qu'elle avait
presque bgayes. Pendant le moment que dura le silence, cette jeune
fille si fire n'osa soutenir le regard clatant de celui qu'elle
aimait, car elle avait un secret sentiment de la bassesse des mots
suivants qu'elle ajouta:--tes-vous noble?

Quand ces dernires paroles furent prononces, elle aurait voulu tre au
fond d'un lac.

--Mademoiselle, reprit gravement Longueville dont la figure altre
contracta une sorte de dignit svre, je vous promets de rpondre sans
dtour  cette demande quand vous aurez rpondu avec sincrit  celle
que je vais vous faire. Il quitta le bras de la jeune fille, qui tout 
coup se crut seule dans la vie et lui dit:--Dans quelle intention me
questionnez-vous sur ma naissance? Elle demeura immobile, froide et
muette.--Mademoiselle, reprit Maximilien, n'allons pas plus loin si nous
ne nous comprenons pas.--Je vous aime, ajouta-t-il d'un son de voix
profond et attendri. Eh bien! reprit-il d'un air joyeux aprs avoir
entendu l'exclamation de bonheur que ne put retenir la jeune fille,
pourquoi me demander si je suis noble?

--Parlerait-il ainsi s'il ne l'tait pas? s'cria une voix intrieure
qu'milie crut sortie du fond de son coeur. Elle releva gracieusement la
tte, sembla puiser une nouvelle vie dans le regard du jeune homme et
lui tendit le bras comme pour faire une nouvelle alliance.

--Vous avez cru que je tenais beaucoup  des dignits, demanda-t-elle
avec une finesse malicieuse.

--Je n'ai pas de titres  offrir  ma femme, rpondit-il d'un air moiti
gai, moiti srieux. Mais si je la prends dans un haut rang et parmi
celles que la fortune paternelle habitue au luxe et aux plaisirs de
l'opulence, je sais  quoi ce choix m'oblige. L'amour donne tout,
ajouta-t-il avec gaiet, mais aux amants seulement. Quant aux poux, il
leur faut un peu plus que le dme du ciel et le tapis des prairies.

--Il est riche, pensa-t-elle. Quant aux titres, peut-tre veut-il
m'prouver! On lui aura dit que j'tais entiche de noblesse, et que je
ne voulais pouser qu'un pair de France. Mes bgueules de soeurs
m'auront jou ce tour-l.--Je vous assure, monsieur, dit-elle  haute
voix, que j'ai eu des ides bien exagres sur la vie et le monde; mais
aujourd'hui, reprit-elle avec intention en le regardant d'une manire 
le rendre fou, je sais o sont pour une femme les vritables richesses.

--J'ai besoin de croire que vous parlez  coeur ouvert, rpondit-il avec
une gravit douce. Mais cet hiver, ma chre milie, dans moins de deux
mois peut-tre, je serai fier de ce que je pourrai vous offrir, si vous
tenez aux jouissances de la fortune. Ce sera le seul secret que je
garderai l, dit-il en montrant son coeur; car de sa russite dpend mon
bonheur, je n'ose dire le ntre...

--Oh dites, dites!

Ce fut au milieu des plus doux propos qu'ils revinrent  pas lents
rejoindre la compagnie au salon. Jamais mademoiselle de Fontaine ne
trouva son prtendu plus aimable, ni plus spirituel: ses formes sveltes,
ses manires engageantes lui semblrent plus charmantes encore depuis
une conversation qui venait en quelque sorte de lui confirmer la
possession d'un coeur digne d'tre envi par toutes les femmes. Ils
chantrent un duo italien avec tant d'expression, que l'assemble les
applaudit avec enthousiasme. Leur adieu prit un accent de convention
sous lequel ils cachrent leur bonheur. Enfin, cette journe devint pour
la jeune fille comme une chane qui la lia plus troitement encore  la
destine de l'inconnu. La force et la dignit qu'il venait de dployer
dans la scne o ils s'taient rvl leurs sentiments avaient peut-tre
impos  mademoiselle de Fontaine ce respect sans lequel il n'existe pas
de vritable amour. Lorsqu'elle resta seule avec son pre dans le salon,
le vnrable Venden s'avana vers elle, lui prit affectueusement les
mains, et lui demanda si elle avait acquis quelque lumire sur la
fortune et sur la famille de monsieur Longueville.

--Oui, mon cher pre, rpondit-elle, je suis plus heureuse que je ne
pouvais le dsirer. Enfin monsieur de Longueville est le seul homme que
je veuille pouser.

--C'est bien, milie, reprit le comte, je sais ce qu'il me reste 
faire.

--Connatriez-vous quelque obstacle? demanda-t-elle avec une vritable
anxit.

--Ma chre enfant, ce jeune homme est absolument inconnu; mais,  moins
que ce ne soit un malhonnte homme, du moment o tu l'aimes, il m'est
aussi cher qu'un fils.

--Un malhonnte homme? reprit milie, je suis bien tranquille. Mon
oncle, qui nous l'a prsent, peut vous rpondre de lui. Dites, cher
oncle, a-t-il t flibustier, forban, corsaire?

--Je savais bien que j'allais me trouver l, s'cria le vieux marin en
se rveillant.

Il regarda dans le salon, mais sa nice avait disparu comme un feu
Saint-Elme, pour se servir de son expression habituelle.

--Eh bien mon oncle! reprit monsieur de Fontaine, comment avez-vous pu
nous cacher tout ce que vous saviez sur ce jeune homme? Vous avez
cependant d vous apercevoir de nos inquitudes. Monsieur de Longueville
est-il de bonne famille?

--Je ne le connais ni d've ni d'Adam, s'cria le comte de Kergarout.
Me fiant au tact de cette petite folle, je lui ai amen son Saint-Preux
par un moyen  moi connu. Je sais que ce garon tire le pistolet
admirablement, chasse trs-bien, joue merveilleusement au billard, aux
checs et au trictrac; il fait des armes et monte  cheval comme feu le
chevalier de Saint-Georges. Il a une rudition corse relativement  nos
vignobles. Il calcule comme Barme, dessine, danse et chante bien. Eh!
diantre, qu'avez-vous donc, vous autres? Si ce n'est pas l un
gentilhomme parfait, montrez-moi un bourgeois qui sache tout cela,
trouvez-moi un homme qui vive aussi noblement que lui? Fait-il quelque
chose? Compromet-il sa dignit  aller dans des bureaux,  se courber
devant des parvenus que vous appelez des directeurs-gnraux? Il marche
droit. C'est un homme. Mais, au surplus, je viens de retrouver dans la
poche de mon gilet la carte qu'il m'a donne quand il croyait que je
voulais lui couper la gorge, pauvre innocent! La jeunesse d'aujourd'hui
n'est gure ruse. Tenez, voici.

--Rue du Sentier, n 5, dit monsieur de Fontaine en cherchant  se
rappeler parmi tous les renseignements qu'il avait obtenus celui qui
pouvait concerner le jeune inconnu. Que diable cela signifie-t-il?
Messieurs Palma, Werbrust et compagnie, dont le principal commerce est
celui des mousselines, calicots et toiles peintes en gros, demeurent l.
Bon, j'y suis! Longueville, le dput, a un intrt dans leur maison.
Oui; mais je ne connais  Longueville qu'un fils de trente-deux ans, qui
ne ressemble pas du tout au ntre et auquel il donne cinquante mille
livres de rente en mariage afin de lui faire pouser la fille d'un
ministre; il a envie d'tre fait pair tout comme un autre. Jamais je ne
lui ai entendu parler de ce Maximilien. A-t-il une fille? Qu'est-ce que
cette Clara? Au surplus, permis  plus d'un intrigant de s'appeler
Longueville. Mais la maison Palma, Werbrust et compagnie n'est-elle pas
 moiti ruine par une spculation au Mexique ou aux Indes?
J'claircirai tout cela.

--Tu parles tout seul comme si tu tais sur un thtre, et tu parais me
compter pour zro, dit tout  coup le vieux marin. Tu ne sais donc pas
que s'il est gentilhomme, j'ai plus d'un sac dans ces coutilles pour
parer  son dfaut de fortune?

--Quant  cela, s'il est fils de Longueville, il n'a besoin de rien;
mais, dit monsieur de Fontaine en agitant la tte de droite  gauche,
son pre n'a pas mme achet de savonnette  vilain. Avant la
rvolution, il tait procureur; et le _de_ qu'il a pris depuis la
restauration lui appartient tout autant que la moiti de sa fortune.

--Bah! bah! heureux ceux dont les pres ont t pendus, s'cria gaiement
le marin.

Trois ou quatre jours aprs cette mmorable journe, et dans une de ces
belles matines du mois de novembre qui font voir aux Parisiens leurs
boulevards nettoys soudain par le froid piquant d'une premire gele,
mademoiselle de Fontaine, pare d'une fourrure nouvelle qu'elle voulait
mettre  la mode, tait sortie avec deux de ses belles-soeurs sur
lesquelles elle avait jadis dcoch le plus d'pigrammes. Ces trois
femmes taient bien moins invites  cette promenade parisienne par
l'envie d'essayer une voiture trs-lgante et des robes qui devaient
donner le ton aux modes de l'hiver que par le dsir de voir une plerine
qu'une de leurs amies avait remarque dans un riche magasin de lingerie
situ au coin de la rue de la Paix. Quand les trois dames furent entres
dans la boutique, madame la baronne de Fontaine tira milie par la
manche et lui montra Maximilien Longueville assis dans le comptoir et
occup  rendre avec une grce mercantile la monnaie d'une pice d'or 
la lingre avec laquelle il semblait en confrence. Le _bel inconnu_
tenait  la main quelques chantillons qui ne laissaient aucun doute sur
son honorable profession. Sans qu'on pt s'en apercevoir, milie fut
saisie d'un frisson glacial. Cependant, grce au savoir-vivre de la
bonne compagnie, elle dissimula parfaitement la rage qu'elle avait dans
le coeur, et rpondit  sa soeur un:--Je le savais! dont la richesse
d'intonation et l'accent inimitable eussent fait envie  la plus clbre
actrice de ce temps. Elle s'avana vers le comptoir. Longueville leva la
tte, mit les chantillons dans sa poche avec grce et avec un
sang-froid dsesprant, salua mademoiselle de Fontaine et s'approcha
d'elle en lui jetant un regard pntrant.

--Mademoiselle, dit-il  la lingre qui l'avait suivi d'un air
trs-inquiet, j'enverrai rgler ce compte; ma maison le veut ainsi.
Mais, tenez, ajouta-t-il  l'oreille de la jeune femme en lui remettant
un billet de mille francs, prenez: ce sera une affaire entre nous.--Vous
me pardonnerez, j'espre, mademoiselle, dit-il en se retournant vers
milie. Vous aurez la bont d'excuser la tyrannie qu'exercent les
affaires.

--Mais il me semble, monsieur, que cela m'est fort indiffrent, rpondit
mademoiselle de Fontaine en le regardant avec une assurance et un air
d'insouciance moqueuse qui pouvaient faire croire qu'elle le voyait pour
la premire fois.

--Parlez-vous srieusement? demanda Maximilien d'une voix entrecoupe.

milie lui avait tourn le dos avec une incroyable impertinence. Ce peu
de mots, prononcs  voix basse, avaient chapp  la curiosit des deux
belles-soeurs. Quand, aprs avoir pris la plerine, les trois dames
furent remontes en voiture, milie, qui se trouvait assise sur le
devant, ne put s'empcher d'embrasser par son dernier regard la
profondeur de cette odieuse boutique o elle vit Maximilien debout et
les bras croiss, dans l'attitude d'un homme suprieur au malheur qui
l'atteignait si subitement. Leurs yeux se rencontrrent et se lancrent
deux regards implacables. Chacun d'eux espra qu'il blessait cruellement
le coeur qu'il aimait. En un moment tous deux se trouvrent aussi loin
l'un de l'autre que s'ils eussent t, l'un  la Chine et l'autre au
Gronland. La vanit n'a-t-elle pas un souffle qui dessche tout? En
proie au plus violent combat qui puisse agiter le coeur d'une jeune
fille, mademoiselle de Fontaine recueillit la plus ample moisson de
douleurs que jamais les prjugs et les petitesses aient seme dans une
me humaine. Son visage, frais et velout nagure, tait sillonn de
tons jaunes, de taches rouges, et parfois les teintes blanches de ses
joues verdissaient soudain. Dans l'espoir de drober son trouble  ses
soeurs, elle leur montrait en riant ou un passant ou une toilette
ridicule; mais ce rire tait convulsif. Elle se sentait plus vivement
blesse de la compassion silencieuse de ses soeurs que des pigrammes
par lesquelles elles auraient pu se venger. Elle employa tout son esprit
 les entraner dans une conversation o elle essaya d'exhaler sa colre
par des paradoxes insenss, en accablant les ngociants des injures les
plus piquantes et d'pigrammes de mauvais ton. En rentrant, elle fut
saisie d'une fivre dont le caractre eut d'abord quelque chose de
dangereux. Au bout d'un mois, les soins des parents, ceux du mdecin, la
rendirent aux voeux de sa famille. Chacun espra que cette leon
pourrait servir  dompter le caractre d'milie, qui reprit
insensiblement ses anciennes habitudes et s'lana de nouveau dans le
monde. Elle prtendit qu'il n'y avait pas de honte  se tromper. Si,
comme son pre, elle avait quelque influence  la chambre, disait-elle,
elle provoquerait une loi pour obtenir que les commerants, surtout les
marchands de calicot, fussent marqus au front comme les moutons du
Berri, jusqu' la troisime gnration. Elle voulait que les nobles
eussent seuls le droit de porter ces anciens habits franais qui
allaient si bien aux courtisans de Louis XV. C'tait peut-tre, 
l'entendre, un malheur pour la monarchie qu'il n'y et aucune diffrence
entre un marchand et un pair de France. Mille autres plaisanteries,
faciles  deviner, se succdaient rapidement quand un accident imprvu
la mettait sur ce sujet. Mais ceux qui aimaient milie remarquaient 
travers ses railleries une teinte de mlancolie qui leur fit croire que
Maximilien Longueville rgnait toujours au fond de ce coeur
inexplicable. Parfois elle devenait douce comme pendant la saison
fugitive qui vit natre son amour, et parfois aussi elle se montrait
plus insupportable qu'elle ne l'avait jamais t. Chacun excusait en
silence les ingalits d'une humeur qui prenait sa source dans une
souffrance  la fois secrte et connue. Le comte de Kergarout obtint un
peu d'empire sur elle, grce  un surcrot de prodigalits, genre de
consolation qui manque rarement son effet sur les jeunes Parisiennes. La
premire fois que mademoiselle de Fontaine alla au bal, ce fut chez
l'ambassadeur de Naples. Au moment o elle prit place au plus brillant
des quadrilles, elle aperut  quelques pas d'elle Longueville qui fit
un lger signe de tte  son danseur.

--Ce jeune homme est un de vos amis? demanda-t-elle  son cavalier d'un
air de ddain.

--C'est mon frre, rpondit-il.

milie ne put s'empcher de tressaillir.

--Ah! reprit-il d'un ton d'enthousiasme, c'est bien la plus belle me
qui soit au monde...

--Savez-vous mon nom? lui demanda milie en l'interrompant avec
vivacit.

--Non, mademoiselle. C'est un crime, je l'avoue, de ne pas avoir retenu
un nom qui est sur toutes les lvres, je devrais dire dans tous les
coeurs; mais j'ai une excuse valable: j'arrive d'Allemagne. Mon
ambassadeur, qui est  Paris en cong, m'a envoy ce soir ici pour
servir de chaperon  son aimable femme, que vous pouvez voir l-bas dans
un coin.

--Un vrai masque tragique, dit milie aprs avoir examin
l'ambassadrice.

--Voil cependant sa figure de bal, reprit en riant le jeune homme. Il
faudra bien que je la fasse danser! Aussi ai-je voulu avoir une
compensation.

Mademoiselle de Fontaine s'inclina.

--J'ai t bien surpris, dit le babillard secrtaire d'ambassade en
continuant, de trouver mon frre ici. En arrivant de Vienne, j'ai appris
que le pauvre garon tait malade et au lit. Je comptais bien le voir
avant d'aller au bal; mais la politique ne nous laisse pas toujours le
loisir d'avoir des affections de famille. La _padrona della casa_ ne m'a
pas permis de monter chez mon pauvre Maximilien.

--Monsieur votre frre n'est pas comme vous dans la diplomatie? dit
milie.

--Non, dit le secrtaire en soupirant, le pauvre garon s'est sacrifi
pour moi! Lui et ma soeur Clara ont renonc  la fortune de mon pre,
afin qu'il pt runir sur ma tte un majorat. Mon pre rve la pairie
comme tous ceux qui votent pour le ministre. Il a la promesse d'tre
nomm, ajouta-t-il  voix basse. Aprs avoir runi quelques capitaux,
mon frre s'est alors associ  une maison de banque; et je sais qu'il
vient de faire avec le Brsil une spculation qui peut le rendre
millionnaire. Vous me voyez tout joyeux d'avoir contribu par mes
relations diplomatiques au succs. J'attends mme avec impatience une
dpche de la lgation brsilienne qui sera de nature  lui drider le
front. Comment le trouvez-vous?

--Mais la figure de monsieur votre frre ne me semble pas tre celle
d'un homme occup d'argent.

Le jeune diplomate scruta par un seul regard la figure en apparence
calme de sa danseuse.

--Comment! dit-il en souriant, les demoiselles devinent donc aussi les
penses d'amour  travers les fronts muets?

--Monsieur votre frre est amoureux? demanda-t-elle en laissant chapper
un geste de curiosit.

--Oui. Ma soeur Clara, pour laquelle il a des soins maternels, m'a crit
qu'il s'tait amourach, cet t, d'une fort jolie personne, mais depuis
je n'ai pas eu de nouvelles de ses amours. Croiriez-vous que le pauvre
garon se levait  cinq heures du matin, et allait expdier ses affaires
afin de pouvoir se trouver  quatre heures  la campagne de la belle?
Aussi a-t-il abm un charmant cheval de race que je lui avais envoy.
Pardonnez-moi mon babil, mademoiselle: j'arrive d'Allemagne. Depuis un
an je n'ai pas entendu parler correctement le franais, je suis sevr de
visages franais et rassasi d'allemands, si bien que dans ma rage
patriotique je parlerais, je crois, aux chimres d'un candlabre
parisien. Puis, si je cause avec un abandon peu convenable chez un
diplomate, la faute en est  vous, mademoiselle. N'est-ce pas vous qui
m'avez montr mon frre? Quand il est question de lui, je suis
intarissable. Je voudrais pouvoir dire  la terre tout entire combien
il est bon et gnreux. Il ne s'agissait de rien moins que de cent mille
livres de rente que rapporte la terre de Longueville.

Si mademoiselle de Fontaine obtint ces rvlations importantes, elle les
dut en partie  l'adresse avec laquelle elle sut interroger son confiant
cavalier, du moment o elle apprit qu'il tait le frre de son amant
ddaign.

--Est-ce que vous avez pu, sans quelque peine, voir monsieur votre frre
vendant des mousselines et des calicots? demanda milie aprs avoir
accompli la troisime figure de la contredanse.

--D'o savez-vous cela? lui demanda le diplomate. Dieu merci! tout en
dbitant un flux de paroles, j'ai dj l'art de ne dire que ce que je
veux, ainsi que tous les apprentis-diplomates de ma connaissance.

--Vous me l'avez dit, je vous assure.

Monsieur de Longueville regarda mademoiselle de Fontaine avec un
tonnement plein de perspicacit. Un soupon entra dans son me. Il
interrogea successivement les yeux de son frre et de sa danseuse, il
devina tout, pressa ses mains l'une contre l'autre, leva les yeux au
plafond, se mit  rire et dit:--Je ne suis qu'un sot! Vous tes la plus
belle personne du bal, mon frre vous regarde  la drobe, il danse
malgr la fivre, et vous feignez de ne pas le voir. Faites son bonheur,
dit-il en la reconduisant auprs de son vieil oncle, je n'en serai pas
jaloux; mais je tressaillerai toujours un peu en vous nommant ma
soeur...

Cependant les deux amants devaient tre aussi inexorables l'un que
l'autre pour eux-mmes. Vers les deux heures du matin, l'on servit un
ambigu dans une immense galerie o, pour laisser les personnes d'une
mme coterie libres de se runir, les tables avaient t disposes comme
elles le sont chez les restaurateurs. Par un de ces hasards qui arrivent
toujours aux amants, mademoiselle de Fontaine se trouva place  une
table voisine de celle autour de laquelle se mirent les personnes les
plus distingues. Maximilien faisait partie de ce groupe. milie, qui
prta une oreille attentive aux discours tenus par ses voisins, put
entendre une de ces conversations qui s'tablissent si facilement entre
les jeunes femmes et les jeunes gens qui ont les grces et la tournure
de Maximilien Longueville. L'interlocutrice du jeune banquier tait une
duchesse napolitaine dont les yeux lanaient des clairs, dont la peau
blanche avait l'clat du satin. L'intimit que le jeune Longueville
affectait d'avoir avec elle blessa d'autant plus mademoiselle de
Fontaine qu'elle venait de rendre  son amant vingt fois plus de
tendresse qu'elle ne lui en portait jadis.

--Oui, monsieur, dans mon pays, le vritable amour sait faire toute
espce de sacrifices, disait la duchesse en minaudant.

--Vous tes plus passionnes que ne le sont les Franaises, dit
Maximilien dont le regard enflamm tomba sur milie. Elles sont tout
vanit.

--Monsieur, reprit vivement la jeune fille, n'est-ce pas une mauvaise
action que de calomnier sa patrie? Le dvouement est de tous les pays.

--Croyez-vous, mademoiselle, reprit l'Italienne avec un sourire
sardonique, qu'une Parisienne soit capable de suivre son amant partout?

--Ah! entendons-nous, madame. On va dans un dsert y habiter une tente,
on ne va pas s'asseoir dans une boutique.

Elle acheva sa pense en laissant chapper un geste de ddain. Ainsi
l'influence exerce sur milie par sa funeste ducation tua deux fois
son bonheur naissant, et lui fit manquer son existence. La froideur
apparente de Maximilien et le sourire d'une femme lui arrachrent un de
ces sarcasmes dont les perfides jouissances la sduisaient toujours.

--Mademoiselle, lui dit  voix basse Longueville  la faveur du bruit
que firent les femmes en se levant de table, personne ne formera pour
votre bonheur des voeux plus ardents que ne le seront les miens:
permettez-moi de vous donner cette assurance en prenant cong de vous.
Dans quelques jours, je partirai pour l'Italie.

--Avec une duchesse, sans doute?

--Non, mademoiselle, mais avec une maladie mortelle peut tre.

--N'est-ce pas une chimre? demanda milie en lui lanant un regard
inquiet.

--Non, dit-il, il est des blessures qui ne se cicatrisent jamais.

--Vous ne partirez pas, dit l'imprieuse jeune fille en souriant.

--Je partirai, reprit gravement Maximilien.

--Vous me trouverez marie au retour, je vous en prviens, dit-elle avec
coquetterie.

--Je le souhaite.

--L'impertinent! s'cria-t-elle, se venge-t-il assez cruellement!

Quinze jours aprs, Maximilien Longueville partit avec sa soeur Clara
pour les chaudes et potiques contres de la belle Italie, laissant
mademoiselle de Fontaine en proie aux plus violents regrets. Le jeune
secrtaire d'ambassade pousa la querelle de son frre, et sut tirer une
vengeance clatante des ddains d'milie en publiant les motifs de la
rupture des deux amants. Il rendit avec usure  sa danseuse les
sarcasmes qu'elle avait jadis lancs sur Maximilien, et fit souvent
sourire plus d'une Excellence en peignant la belle ennemie des
comptoirs, l'amazone qui prchait une croisade contre les banquiers, la
jeune fille dont l'amour s'tait vapor devant un demi-tiers de
mousseline. Le comte de Fontaine fut oblig d'user de son crdit pour
faire obtenir  Auguste Longueville une mission en Russie, afin de
soustraire sa fille au ridicule que ce jeune et dangereux perscuteur
versait sur elle  pleines mains. Bientt le ministre, oblig de lever
une conscription de pairs pour soutenir les opinions aristocratiques qui
chancelaient dans la noble chambre  la voix d'un illustre crivain,
nomma monsieur _Guiraudin_ de Longueville pair de France et vicomte.
Monsieur de Fontaine obtint aussi la pairie, rcompense due autant  sa
fidlit pendant les mauvais jours qu' son nom qui manquait  la
chambre hrditaire.

Vers cette poque, milie devenue majeure fit sans doute de srieuses
rflexions sur la vie; car elle changea sensiblement de ton et de
manires: au lieu de s'exercer  dire des mchancets  son oncle, elle
lui prodigua les soins les plus affectueux, elle lui apportait sa
bquille avec une persvrance de tendresse qui faisait rire les
plaisants; elle lui offrait le bras, allait dans sa voiture, et
l'accompagnait dans toutes ses promenades; elle lui persuada mme
qu'elle n'tait point incommode par l'odeur de la pipe, et lui lisait
sa chre _Quotidienne_ au milieu des bouffes de tabac que le malicieux
marin lui envoyait  dessein; elle apprit le piquet pour faire la partie
du vieux comte; enfin cette jeune personne si fantasque coutait avec
attention les rcits que son oncle recommenait priodiquement du combat
de _la Belle-Poule_, des manoeuvres de _la Ville-de-Paris_, de la
premire expdition de monsieur de Suffren, ou de la bataille d'Aboukir.
Quoique le vieux marin et souvent dit qu'il connaissait trop sa
longitude et sa latitude pour se laisser capturer par une jeune
corvette, un beau matin les salons de Paris apprirent que mademoiselle
de Fontaine avait pous le comte de Kergarout. La jeune comtesse donna
des ftes splendides pour s'tourdir; mais elle trouva sans doute le
nant au fond de ce tourbillon. Le luxe cachait imparfaitement le vide
et le malheur de son me souffrante. La plupart du temps, malgr les
clats d'une gaiet feinte, sa belle figure exprimait une sourde
mlancolie. milie paraissait d'ailleurs pleine d'attentions et d'gards
pour son vieux mari, qui souvent, en s'en allant dans son appartement le
soir au bruit d'un joyeux orchestre, disait qu'il ne se reconnaissait
plus, et qu'il ne croyait pas qu' l'ge de soixante-douze ans il dt
s'embarquer comme pilote sur LA BELLE MILIE, aprs avoir dj fait
vingt ans de galres conjugales.

La conduite de la comtesse tait empreinte d'une telle svrit, que la
critique la plus clairvoyante n'avait rien  y reprendre. Les
observateurs pensaient que le vice-amiral s'tait rserv le droit de
disposer de sa fortune pour enchaner plus fortement sa femme. Cette
supposition faisait injure  l'oncle et  la nice. L'attitude des deux
poux fut d'ailleurs si savamment calcule, qu'il devint presque
impossible aux jeunes gens intresss  deviner le secret de ce mnage,
de savoir si le vieux comte traitait sa femme en poux ou en pre. On
lui entendait dire souvent qu'il avait recueilli sa nice comme une
naufrage, et que, jadis, il n'avait jamais abus de l'hospitalit
quand il lui arrivait de sauver un ennemi de la fureur des orages.
Quoique la comtesse aspirt  rgner sur Paris et qu'elle essayt de
marcher de pair avec mesdames les duchesses de Maufrigneuse, de
Chaulieu, les marquises d'Espard et d'Aiglemont, les comtesses Fraud,
de Montcornet, de Restaud, madame de Camps et mademoiselle Des Touches,
elle ne cda point  l'amour du jeune vicomte de Portendure qui fit
d'elle son idole.

Deux ans aprs son mariage, dans un des antiques salons du faubourg
Saint-Germain o l'on admirait son caractre digne des anciens temps,
milie entendit annoncer monsieur le vicomte de Longueville; et dans le
coin du salon o elle faisait le piquet de l'vque de Perspolis, son
motion ne put tre remarque de personne: en tournant la tte, elle
avait vu entrer son ancien prtendu dans tout l'clat de la jeunesse. La
mort de son pre et celle de son frre tu par l'inclmence du climat de
Ptersbourg, avaient pos sur la tte de Maximilien les plumes
hrditaires du chapeau de la pairie; sa fortune galait ses
connaissances et son mrite: la veille mme, sa jeune et bouillante
loquence avait clair l'assemble. En ce moment, il apparaissait  la
triste comtesse, libre et par de tous les dons qu'elle avait rvs pour
son idole. Toutes les mres qui avaient des filles  marier faisaient de
coquettes avances  un jeune homme dou des vertus qu'on lui supposait
en admirant sa grce; mais mieux que toute autre, milie savait qu'il
possdait cette fermet de caractre dans laquelle les femmes prudentes
voient un gage de bonheur. Elle jeta les yeux sur l'amiral, qui selon
son expression familire paraissait devoir tenir encore long-temps sur
son bord, et maudit les erreurs de son enfance.

En ce moment, monsieur de Perspolis lui dit avec sa grce
piscopale:--Ma belle dame, vous avez cart le roi de coeur, j'ai
gagn. Mais ne regrettez pas votre argent, je le rserve pour mes petits
sminaires.

  Paris, dcembre 1829.




[Illustration:

Les artistes eux-mmes reconnaissaient SCHINNER pour un matre.

(LA BOURSE.)]


LA BOURSE.

  A SOFKA.

  _N'avez-vous pas remarqu, Mademoiselle, qu'en mettant deux figures en
  adoration aux cts d'une belle sainte, les peintres ou les sculpteurs
  ne manquaient jamais de leur imprimer une ressemblance filiale? En
  voyant votre nom parmi ceux qui me sont chers et sous la protection
  desquels je place mes oeuvres, souvenez-vous de cette touchante
  harmonie, et vous trouverez ici moins un hommage que l'expression de
  l'affection fraternelle que vous a voue_

  _Votre serviteur_,

  DE BALZAC.


Il est pour les mes faciles  s'panouir une heure dlicieuse qui
survient au moment o la nuit n'est pas encore et o le jour n'est plus.
La lueur crpusculaire jette alors ses teintes molles ou ses reflets
bizarres sur tous les objets, et favorise une rverie qui se marie
vaguement aux jeux de la lumire et de l'ombre. Le silence qui rgne
presque toujours en cet instant le rend plus particulirement cher aux
artistes qui se recueillent, se mettent  quelques pas de leurs oeuvres
auxquelles ils ne peuvent plus travailler, et ils les jugent en
s'enivrant du sujet dont le sens intime clate alors aux yeux intrieurs
du gnie. Celui qui n'est pas demeur pensif prs d'un ami pendant ce
moment de songes potiques, en comprendra difficilement les indicibles
bnfices. A la faveur du clair-obscur, les ruses matrielles employes
par l'art pour faire croire  des ralits disparaissent entirement.
S'il s'agit d'un tableau, les personnages qu'il reprsente semblent et
parler et marcher: l'ombre devient ombre, le jour est jour, la chair est
vivante, les yeux remuent, le sang coule dans les veines, et les toffes
chatoient. L'imagination aide au naturel de chaque dtail et ne voit
plus que les beauts de l'oeuvre. A cette heure, l'illusion rgne
despotiquement: peut-tre se lve-t-elle avec la nuit! l'illusion
n'est-elle pas pour la pense une espce de nuit que nous meublons de
songes? L'illusion dploie alors ses ailes, elle emporte l'me dans le
monde des fantaisies, monde fertile en voluptueux caprices et o
l'artiste oublie le monde positif, la veille et le lendemain, l'avenir,
tout jusqu' ses misres, les bonnes comme les mauvaises. A cette heure
de magie, un jeune peintre, homme de talent, et qui dans l'art ne voyait
que l'art mme, tait mont sur la double chelle qui lui servait 
peindre une grande, une haute toile presque termine. L, se critiquant,
s'admirant avec bonne foi, nageant au cours de ses penses, il s'abmait
dans une de ces mditations qui ravissent l'me et la grandissent, la
caressent et la consolent. Sa rverie dura longtemps sans doute. La nuit
vint. Soit qu'il voult descendre de son chelle, soit qu'il et fait un
mouvement imprudent en se croyant sur le plancher, l'vnement ne lui
permit pas d'avoir un souvenir exact des causes de son accident, il
tomba, sa tte porta sur un tabouret, il perdit connaissance et resta
sans mouvement pendant un laps de temps dont la dure lui fut inconnue.
Une douce voix le tira de l'espce d'engourdissement dans lequel il
tait plong. Lorsqu'il ouvrit les yeux, la vue d'une vive lumire les
lui fit refermer promptement; mais  travers le voile qui enveloppait
ses sens, il entendit le chuchotement de deux femmes, et sentit deux
jeunes, deux timides mains entre lesquelles reposait sa tte. Il reprit
bientt connaissance et put apercevoir,  la lueur d'une de ces vieilles
lampes dites _ double courant d'air_, la plus dlicieuse tte de jeune
fille qu'il et jamais vue, une de ces ttes qui souvent passent pour un
caprice du pinceau, mais qui tout  coup ralisa pour lui les thories
de ce beau idal que se cre chaque artiste et d'o procde son talent.
Le visage de l'inconnue appartenait, pour ainsi dire, au type fin et
dlicat de l'cole de Prudhon, et possdait aussi cette posie que
Girodet donnait  ses figures fantastiques. La fracheur des tempes, la
rgularit des sourcils, la puret des lignes, la virginit fortement
empreinte dans tous les traits de cette physionomie faisaient de la
jeune fille une cration accomplie. La taille tait souple et mince, les
formes taient frles. Ses vtements, quoique simples et propres,
n'annonaient ni fortune ni misre. En reprenant possession de lui-mme,
le peintre exprima son admiration par un regard de surprise, et balbutia
de confus remercments. Il trouva son front press par un mouchoir, et
reconnut, malgr l'odeur particulire aux ateliers, la senteur forte de
l'ther, sans doute employ pour le tirer de son vanouissement. Puis,
il finit par voir une vieille femme, qui ressemblait aux marquises de
l'ancien rgime, et qui tenait la lampe en donnant des conseils  la
jeune inconnue.

--Monsieur, rpondit la jeune fille  l'une des demandes faites par le
peintre pendant le moment o il tait encore en proie  tout le vague
que la chute avait produit dans ses ides, ma mre et moi, nous avons
entendu le bruit de votre corps sur le plancher, nous avons cru
distinguer un gmissement. Le silence qui a succd  la chute nous a
effrayes, et nous nous sommes empresses de monter. En trouvant la clef
sur la porte, nous nous sommes heureusement permis d'entrer, et nous
vous avons aperu tendu par terre, sans mouvement. Ma mre a t
chercher tout ce qu'il fallait pour faire une compresse et vous ranimer.
Vous tes bless au front, l, sentez-vous!

--Oui, maintenant, dit-il.

--Oh! cela ne sera rien, reprit la vieille mre. Votre tte a, par
bonheur, port sur ce mannequin.

--Je me sens infiniment mieux, rpondit le peintre, je n'ai plus besoin
que d'une voiture pour retourner chez moi. La portire ira m'en chercher
une.

Il voulut ritrer ses remercments aux deux inconnues; mais,  chaque
phrase, la vieille dame l'interrompait en disant:--Demain, monsieur,
ayez bien soin de mettre des sangsues ou de vous faire saigner, buvez
quelques tasses de vulnraire, soignez-vous, les chutes sont
dangereuses.

La jeune fille regardait  la drobe le peintre et les tableaux de
l'atelier. Sa contenance et ses regards rvlaient une dcence
parfaite; sa curiosit ressemblait  de la distraction, et ses yeux
paraissaient exprimer cet intrt que les femmes portent, avec une
spontanit pleine de grce,  tout ce qui est malheur en nous. Les deux
inconnues semblaient oublier les oeuvres du peintre en prsence du
peintre souffrant. Lorsqu'il les eut rassures sur sa situation, elles
sortirent en l'examinant avec une sollicitude galement dnue d'emphase
et de familiarit, sans lui faire de questions indiscrtes, ni sans
chercher  lui inspirer le dsir de les connatre. Leurs actions furent
marques au coin d'un naturel exquis et du bon got. Leurs manires
nobles et simples produisirent d'abord peu d'effet sur le peintre; mais
plus tard, lorsqu'il se souvint de toutes les circonstances de cet
vnement, il en fut vivement frapp. En arrivant  l'tage au-dessus
duquel tait situ l'atelier du peintre, la vieille femme s'cria
doucement:--Adlade, tu as laiss la porte ouverte.

--C'tait pour me secourir, rpondit le peintre avec un sourire de
reconnaissance.

--Ma mre, vous tes descendue tout  l'heure, rpliqua la jeune fille
en rougissant.

--Voulez-vous que nous vous accompagnions jusqu'en bas! dit la mre au
peintre. L'escalier est sombre.

--Je vous remercie, madame, je suis bien mieux.

--Tenez bien la rampe!

Les deux femmes restrent sur le palier pour clairer le jeune homme en
coutant le bruit de ses pas.

Afin de faire comprendre tout ce que cette scne pouvait avoir de
piquant et d'inattendu pour le peintre, il faut ajouter que depuis
quelques jours seulement il avait install son atelier dans les combles
de cette maison, sise  l'endroit le plus obscur, partant le plus boueux
de la rue de Suresne, presque devant l'glise de la Madeleine,  deux
pas de son appartement qui se trouvait rue des Champs-lyses. La
clbrit que son talent lui avait acquise ayant fait de lui l'un des
artistes les plus chers  la France, il commenait  ne plus connatre
le besoin, et jouissait, selon son expression, de ses dernires misres.
Au lieu d'aller travailler dans un de ces ateliers situs prs des
barrires et dont le loyer modique tait jadis en rapport avec la
modestie de ses gains, il avait satisfait  un dsir qui renaissait tous
les jours, en s'vitant une longue course et la perte d'un temps devenu
pour lui plus prcieux que jamais. Personne au monde n'et inspir
autant d'intrt qu'Hippolyte Schinner s'il et consenti  se faire
connatre; mais il ne confiait pas lgrement les secrets de sa vie. Il
tait l'idole d'une mre pauvre qui l'avait lev au prix des plus dures
privations. Mademoiselle Schinner, fille d'un fermier alsacien, n'avait
jamais t marie. Son me tendre fut jadis cruellement froisse par un
homme riche qui ne se piquait pas d'une grande dlicatesse en amour. Le
jour o, jeune fille et dans tout l'clat de sa beaut, dans toute la
gloire de sa vie, elle subit, aux dpens de son coeur et de ses belles
illusions, ce dsenchantement qui nous atteint si lentement et si vite,
car nous voulons croire le plus tard possible au mal et il nous semble
toujours venu trop promptement, ce jour fut tout un sicle de
rflexions, et ce fut aussi le jour des penses religieuses et de la
rsignation. Elle refusa les aumnes de celui qui l'avait trompe,
renona au monde, et se fit une gloire de sa faute. Elle se donna toute
 l'amour maternel en lui demandant, pour les jouissances sociales
auxquelles elle disait adieu, toutes ses dlices. Elle vcut de son
travail, en accumulant un trsor dans son fils. Aussi plus tard, un
jour, une heure lui paya-t-elle les longs et lents sacrifices de son
indigence. A la dernire exposition, son fils avait reu la croix de la
Lgion d'honneur. Les journaux, unanimes en faveur d'un talent ignor,
retentissaient encore de louanges sincres. Les artistes eux-mmes
reconnaissaient Schinner pour un matre, et les marchands couvraient
d'or ses tableaux. A vingt-cinq ans, Hippolyte Schinner, auquel sa mre
avait transmis son me de femme, avait, mieux que jamais, compris sa
situation dans le monde. Voulant rendre  sa mre les jouissances dont
la socit l'avait prive pendant si longtemps, il vivait pour elle,
esprant  force de gloire et de fortune la voir un jour heureuse,
riche, considre, entoure d'hommes clbres. Schinner avait donc
choisi ses amis parmi les hommes les plus honorables et les plus
distingus. Difficile dans le choix de ses relations, il voulait encore
lever sa position que son talent faisait dj si haute. En le forant 
demeurer dans la solitude, cette mre des grandes penses, le travail
auquel il s'tait vou ds sa jeunesse l'avait laiss dans les belles
croyances qui dcorent les premiers jours de la vie. Son me adolescente
ne mconnaissait aucune des mille pudeurs qui font du jeune homme un
tre  part dont le coeur abonde en flicits, en posies, en
esprances vierges, faibles aux yeux des gens blass, mais profondes
parce qu'elles sont simples. Il avait t dou de ces manires douces et
polies qui vont si bien  l'me et sduisent ceux mmes par qui elles ne
sont pas comprises. Il tait bien fait. Sa voix, qui partait du coeur, y
remuait chez les autres des sentiments nobles, et tmoignait d'une
modestie vraie par une certaine candeur dans l'accent. En le voyant, on
se sentait port vers lui par une de ces attractions morales que les
savants ne savent heureusement pas encore analyser, ils y trouveraient
quelque phnomne de galvanisme ou le jeu de je ne sais quel fluide, et
formuleraient nos sentiments par des proportions d'oxygne et
d'lectricit. Ces dtails feront peut-tre comprendre aux gens hardis
par caractre et aux hommes bien cravats pourquoi, pendant l'absence du
portier, qu'il avait envoy chercher une voiture au bout de la rue de la
Madeleine, Hippolyte Schinner ne fit  la portire aucune question sur
les deux personnes dont le bon coeur s'tait dvoil pour lui. Mais
quoiqu'il rpondt par oui et non aux demandes, naturelles en semblable
occurrence, qui lui furent faites par cette femme sur son accident et
sur l'intervention officieuse des locataires qui occupaient le quatrime
tage, il ne put l'empcher d'obir  l'instinct des portiers: elle lui
parla des deux inconnues selon les intrts de sa politique et d'aprs
les jugements souterrains de la loge.

--Ah! dit-elle, c'est sans doute mademoiselle Leseigneur et sa mre!
Elles demeurent ici depuis quatre ans, et nous ne savons pas encore ce
qu'elles font. Le matin, jusqu' midi seulement, une vieille femme de
mnage  moiti sourde, et qui ne parle pas plus qu'un mur, vient les
servir. Le soir, deux ou trois vieux messieurs, dcors comme vous,
monsieur, dont l'un a quipage, des domestiques, et auquel on donne aux
environs de cinquante mille livres de rente, arrivent chez elles, et
restent souvent trs-tard. C'est d'ailleurs des locataires bien
tranquilles, comme vous, monsieur. Et puis, c'est conome, a vit de
rien. Aussitt qu'il arrive une lettre, elles la paient. C'est drle,
monsieur, la mre se nomme autrement que sa fille. Ah! quand elles vont
aux Tuileries, mademoiselle est bien flambante, et ne sort pas de fois
qu'elle ne soit suivie de jeunes gens auxquels elle ferme la porte au
nez, et elle fait bien. Le propritaire ne souffrirait pas...

La voiture tait arrive, Hippolyte n'en entendit pas davantage et
revint chez lui. Sa mre,  laquelle il raconta son aventure, pansa de
nouveau sa blessure, et ne lui permit pas de retourner le lendemain 
son atelier. Consultation faite, diverses prescriptions furent
ordonnes, et Hippolyte resta trois jours au logis. Pendant cette
rclusion, son imagination inoccupe lui rappela vivement, et comme par
fragments, les dtails de la scne qu'il avait eue sous les yeux aprs
son vanouissement. Le profil de la jeune fille tranchait fortement sur
les tnbres de sa vision intrieure: il revoyait le visage fltri de la
mre ou sentait encore les mains d'Adlade, il retrouvait un geste qui
l'avait peu frapp d'abord mais dont les grces exquises taient mises
en relief par le souvenir; puis une attitude ou les sons d'une voix
mlodieuse embellis par le lointain de la mmoire reparaissaient tout 
coup, comme ces objets qui plongs au fond des eaux reviennent  la
surface. Aussi, le jour o il lui fut permis de reprendre ses travaux,
retourna-t-il de bonne heure  son atelier; mais la visite qu'il avait
incontestablement le droit de faire  ses voisines tait la vritable
cause de son empressement, il oubliait dj ses tableaux commencs. Au
moment o une passion brise ses langes, il se rencontre des plaisirs
inexplicables que comprennent ceux qui ont aim. Ainsi quelques
personnes sauront pourquoi le peintre monta lentement les marches du
quatrime tage, et seront dans le secret des pulsations qui se
succdrent rapidement dans son coeur au moment o il vit la porte brune
du modeste appartement qu'habitait mademoiselle Leseigneur. Cette fille,
qui ne portait pas le nom de sa mre, avait veill mille sympathies
chez le jeune peintre; il voulait voir entre eux quelques similitudes de
position, et la dotait des malheurs de sa propre origine. Tout en
travaillant, Hippolyte se livra fort complaisamment  des penses
d'amour, et, dans un but qui ne s'expliquait pas trop, il fit beaucoup
de bruit pour obliger les deux dames  s'occuper de lui comme il
s'occupait d'elles. Il resta trs-tard  son atelier, il y dna; puis,
vers sept heures, descendit chez ses voisines.

Aucun peintre de moeurs n'a os nous initier, par pudeur peut-tre, aux
intrieurs vraiment curieux de certaines existences parisiennes, au
secret de ces habitations d'o sortent de si fraches, de si lgantes
toilettes, des femmes si brillantes qui, riches au dehors, laissent voir
partout chez elles les signes d'une fortune quivoque. Si la peinture
est ici trop franchement dessine, si vous y trouvez des longueurs, n'en
accusez pas la description qui fait, pour ainsi dire, corps avec
l'histoire; car l'aspect de l'appartement habit par ses deux voisines
influa beaucoup sur les sentiments et sur les esprances d'Hippolyte
Schinner.

La maison appartenait  l'un de ces propritaires chez lesquels
prexiste une horreur profonde pour les rparations et pour les
embellissements, un de ces hommes qui considrent leur position de
propritaire parisien comme un tat. Dans la grande chane des espces
morales, ces gens tiennent le milieu entre l'avare et l'usurier.
Optimistes par calcul, ils sont tous fidles au _statu quo_ de
l'Autriche. Si vous parlez de dranger un placard ou une porte, de
pratiquer la plus ncessaire des ventouses, leurs yeux brillent, leur
bile s'meut, ils se cabrent comme des chevaux effrays. Quand le vent a
renvers quelques fateaux de leurs chemines, ils sont malades et se
privent d'aller au Gymnase ou  la Porte-Saint-Martin pour cause de
rparations. Hippolyte, qui,  propos de certains embellissements 
faire dans son atelier, avait eu _gratis_ la reprsentation d'une scne
comique avec le sieur Molineux, ne s'tonna pas des tons noirs et gras,
des teintes huileuses, des taches et autres accessoires assez
dsagrables qui dcoraient les boiseries. Ces stigmates de misre ne
sont point d'ailleurs sans posie aux yeux d'un artiste.

Mademoiselle Leseigneur vint elle-mme ouvrir la porte. En voyant le
jeune peintre, elle le salua; puis, en mme temps, avec cette dextrit
parisienne et cette prsence d'esprit que la fiert donne, elle se
retourna pour fermer la porte d'une cloison vitre  travers laquelle
Hippolyte aurait pu voir quelques linges tendus sur des cordes
au-dessus des fourneaux conomiques, un vieux lit de sangles, la braise,
le charbon, les fers  repasser, la fontaine filtrante, la vaisselle et
tous les ustensiles particuliers aux petits mnages. Des rideaux de
mousseline assez propres cachaient soigneusement ce _capharnam_, mot en
usage pour dsigner familirement ces espces de laboratoires, mal
clair d'ailleurs par des jours de souffrance pris sur une cour
voisine. Avec le rapide coup d'oeil des artistes, Hippolyte vit la
destination, les meubles, l'ensemble et l'tat de cette premire pice
coupe en deux. La partie honorable, qui servait  la fois d'antichambre
et de salle  manger, tait tendue d'un vieux papier de couleur aurore,
 bordure veloute, sans doute fabriqu par Rveillon, et dont les trous
ou les taches avaient t soigneusement dissimuls sous des pains 
cacheter. Des estampes reprsentant les batailles d'Alexandre par
Lebrun, mais  cadres ddors, garnissaient symtriquement les murs. Au
milieu de cette pice tait une table d'acajou massif, vieille de formes
et  bords uss. Un petit pole, dont le tuyau droit et sans coude
s'apercevait  peine, se trouvait devant la chemine, dont l'tre
contenait une armoire. Par un contraste bizarre, les chaises offraient
quelques vestiges d'une splendeur passe, elles taient en acajou
sculpt; mais le maroquin rouge du sige, les clous dors et les
cannetilles montraient des cicatrices aussi nombreuses que celles des
vieux sergents de la garde impriale. Cette pice servait de muse 
certaines choses qui ne se rencontrent que dans ces sortes de mnages
amphibies, objets innomms participant  la fois du luxe et de la
misre. Entre autres curiosits, Hippolyte vit une longue-vue
magnifiquement orne, suspendue au-dessus de la petite glace verdtre
qui dcorait la chemine. Pour appareiller cet trange mobilier, il y
avait entre la chemine et la cloison un mauvais buffet peint en acajou,
celui de tous les bois qu'on russit le moins  simuler. Mais le carreau
rouge et glissant, mais les mchants petits tapis placs devant les
chaises, mais les meubles, tout reluisait de cette propret frotteuse
qui prte un faux lustre aux vieilleries en accusant encore mieux leurs
dfectuosits, leur ge et leurs longs services. Il rgnait dans cette
pice une senteur indfinissable rsultant des exhalaisons du capharnam
mles aux vapeurs de la salle  manger et  celles de l'escalier,
quoique la fentre ft entr'ouverte et que l'air de la rue agitt les
rideaux de percale soigneusement tendus, de manire  cacher
l'embrasure o les prcdents locataires avaient sign leur prsence par
diverses incrustations, espces de fresques domestiques. Adlade ouvrit
promptement la porte de l'autre chambre, o elle introduisit le peintre
avec un certain plaisir. Hippolyte, qui jadis avait vu chez sa mre les
mmes signes d'indigence, les remarqua avec la singulire vivacit
d'impression qui caractrise les premires acquisitions de notre
mmoire, et entra mieux que tout autre ne l'aurait fait dans les dtails
de cette existence. En reconnaissant les choses de sa vie d'enfance, ce
bon jeune homme n'eut ni mpris de ce malheur cach, ni orgueil du luxe
qu'il venait de conqurir pour sa mre.

--Eh bien, monsieur! j'espre que vous ne vous sentez plus de votre
chute? lui dit la vieille mre en se levant d'une antique bergre
place au coin de la chemine et en lui prsentant un fauteuil.

--Non, madame. Je viens vous remercier des bons soins que vous m'avez
donns, et surtout mademoiselle qui m'a entendu tomber.

En disant cette phrase, empreinte de l'adorable stupidit que donnent 
l'me les premiers troubles de l'amour vrai, Hippolyte regardait la
jeune fille. Adlade allumait la lampe  double courant d'air, afin de
faire disparatre une chandelle contenue dans un grand martinet de
cuivre et orne de quelques cannelures saillantes par un coulage
extraordinaire. Elle salua lgrement, alla mettre le martinet dans
l'antichambre, revint placer la lampe sur la chemine et s'assit prs de
sa mre, un peu en arrire du peintre, afin de pouvoir le regarder  son
aise en paraissant trs-occupe du dbut de la lampe dont la lumire,
saisie par l'humidit d'un verre terni, ptillait en se dbattant avec
une mche noire et mal coupe. En voyant la grande glace qui ornait la
chemine, Hippolyte y jeta promptement les yeux pour admirer Adlade.
La petite ruse de la jeune fille ne servit donc qu' les embarrasser
tous deux. En causant avec madame Leseigneur, car Hippolyte lui donna ce
nom  tout hasard, il examina le salon, mais dcemment et  la drobe.
Le foyer tait si plein de cendres que l'on voyait  peine les figures
gyptiennes des chenets en fer. Deux tisons essayaient de se rejoindre
devant une bche de terre, enterre aussi soigneusement que peut l'tre
le trsor d'un avare. Un vieux tapis d'Aubusson, bien raccommod, bien
pass, us comme l'habit d'un invalide, ne couvrait pas tout le carreau
dont la froideur tait  peine amortie. Les murs avaient pour ornement
un papier rougetre, figurant une toffe en lampasse  dessins jaunes.
Au milieu de la paroi oppose  celle o se trouvaient les fentres, le
peintre vit une fente et les plis faits dans le papier par les deux
portes d'une alcve o madame Leseigneur couchait sans doute. Un canap
plac devant cette ouverture secrte la dguisait imparfaitement. En
face de la chemine, il y avait une trs-belle commode en acajou dont
les ornements ne manquaient ni de richesse ni de got. Un portrait
accroch au-dessus reprsentait un militaire de haut grade; mais le peu
de lumire ne permit pas au peintre de distinguer  quelle arme il
appartenait. Cette effroyable crote paraissait d'ailleurs avoir t
plutt faite en Chine qu' Paris. Aux fentres, des rideaux en soie
rouge taient dcolors comme le meuble en tapisserie jaune et rouge qui
garnissait ce salon  deux fins. Sur le marbre de la commode, un
prcieux plateau de malachite supportait une douzaine de tasses  caf,
magnifiques de peinture, et sans doute faites  Svres. Sur la chemine
s'levait l'ternelle pendule de l'empire, un guerrier guidant les
quatre chevaux d'un char dont la roue porte  chaque raie le chiffre
d'une heure. Les bougies des flambeaux taient jaunies par la fume, et
 chaque coin du chambranle on voyait un vase en porcelaine dans lequel
se trouvait un bouquet de fleurs artificielles plein de poussire et
garni de mousse. Au milieu de la pice, Hippolyte remarqua une table de
jeu dresse et des cartes neuves. Pour un observateur, il y avait je ne
sais quoi de dsolant dans le spectacle de cette misre farde comme une
vieille femme qui veut faire mentir son visage. A ce spectacle, tout
homme de bon sens se serait propos secrtement et tout d'abord cette
espce de dilemme: ou ces deux femmes sont la probit mme, ou elles
vivent d'intrigues et de jeu. Mais en voyant Adlade, un jeune homme
aussi pur que l'tait Schinner devait croire  l'innocence la plus
parfaite, et prter aux incohrences de ce mobilier les plus honorables
causes.

--Ma fille, dit la vieille dame  la jeune personne, j'ai froid,
faites-nous un peu de feu, et donnez-moi mon chle.

Adlade alla dans une chambre contigu au salon o sans doute elle
couchait, et revint en apportant  sa mre un chle de cachemire qui
neuf dut avoir un grand prix, les dessins taient indiens; mais vieux,
sans fracheur et plein de reprises, il s'harmoniait avec les meubles.
Madame Leseigneur s'en enveloppa trs-artistement et avec l'adresse
d'une vieille femme qui voulait faire croire  la vrit de ses paroles.
La jeune fille courut lestement au capharnam; et reparut avec une
poigne de menu bois qu'elle jeta bravement dans le feu pour le
rallumer.

Il serait assez difficile de traduire la conversation qui eut lieu entre
ces trois personnes. Guid par le tact que donnent presque toujours les
malheurs prouvs ds l'enfance, Hippolyte n'osait se permettre la
moindre observation relative  la position de ses voisines, en voyant
autour de lui les symptmes d'une gne si mal dguise. La plus simple
question et t indiscrte et ne devait tre faite que par une amiti
dj vieille. Nanmoins le peintre tait profondment proccup de
cette misre cache, son me gnreuse en souffrait; mais sachant ce que
toute espce de piti, mme la plus amie, peut avoir d'offensif, il se
trouvait mal  l'aise du dsaccord qui existait entre ses penses et ses
paroles. Les deux dames parlrent d'abord de peinture, car les femmes
devinent trs-bien les secrets embarras que cause une premire visite;
elles les prouvent peut-tre, et la nature de leur esprit leur fournit
mille ressources pour les faire cesser. En interrogeant le jeune homme
sur les procds matriels de son art, sur ses tudes, Adlade et sa
mre surent l'enhardir  causer. Les riens indfinissables de leur
conversation anime de bienveillance amenrent tout naturellement
Hippolyte  lancer des remarques ou des rflexions qui peignirent la
nature de ses moeurs et de son me. Les chagrins avaient prmaturment
fltri le visage de la vieille dame, sans doute belle autrefois; mais il
ne lui restait plus que les traits saillants, les contours, en un mot le
squelette d'une physionomie dont l'ensemble indiquait une grande
finesse, beaucoup de grce dans le jeu des yeux o se retrouvait
l'expression particulire aux femmes de l'ancienne cour et que rien ne
saurait dfinir. Ces traits si fins, si dlis pouvaient tout aussi bien
dnoter des sentiments mauvais, faire supposer l'astuce et la ruse
fminines  un haut degr de perversit que rvler les dlicatesses
d'une belle me. En effet, le visage de la femme a cela d'embarrassant
pour les observateurs vulgaires, que la diffrence entre la franchise et
la duplicit, entre le gnie de l'intrigue et le gnie du coeur, y est
imperceptible. L'homme dou d'une vue pntrante devine ces nuances
insaisissables que produisent une ligne plus ou moins courbe, une
fossette plus ou moins creuse, une saillie plus ou moins bombe ou
prominente. L'apprciation de ces diagnostics est tout entire dans le
domaine de l'intuition, qui peut seule faire dcouvrir ce que chacun est
intress  cacher. Il en tait du visage de cette vieille dame comme de
l'appartement qu'elle habitait: il semblait aussi difficile de savoir si
cette misre couvrait des vices ou une haute probit, que de reconnatre
si la mre d'Adlade tait une ancienne coquette habitue  tout peser,
 tout calculer,  tout vendre, ou une femme aimante, pleine de noblesse
et d'aimables qualits. Mais  l'ge de Schinner, le premier mouvement
du coeur est de croire au bien. Aussi en contemplant le front noble et
presque ddaigneux d'Adlade, en regardant ses yeux pleins d'me et de
penses, respira-t-il, pour ainsi dire, les suaves et modestes parfums
de la vertu. Au milieu de la conversation, il saisit l'occasion de
parler des portraits en gnral, pour avoir le droit d'examiner
l'effroyable pastel dont toutes les teintes avaient pli, et dont la
poussire tait en grande partie tombe.

--Vous tenez sans doute  cette peinture en faveur de la ressemblance,
mesdames, car le dessin en est horrible? dit-il en regardant Adlade.

--Elle a t faite  Calcutta, en grande hte, rpondit la mre d'une
voix mue.

Elle contempla l'esquisse informe avec cet abandon profond que donnent
les souvenirs de bonheur quand ils se rveillent et tombent sur le
coeur, comme une bienfaisante rose aux fraches impressions de laquelle
on aime  s'abandonner; mais il y eut aussi dans l'expression du visage
de la vieille dame les vestiges d'un deuil ternel. Le peintre voulut du
moins interprter ainsi l'attitude et la physionomie de sa voisine, prs
de laquelle il vint alors s'asseoir.

--Madame, dit-il, encore un peu de temps, et les couleurs de ce pastel
auront disparu. Le portrait n'existera plus que dans votre mmoire. L
o vous verrez une figure qui vous est chre, les autres ne pourront
plus rien apercevoir. Voulez-vous me permettre de transporter cette
ressemblance sur la toile? elle y sera plus solidement fixe qu'elle ne
l'est sur ce papier. Accordez-moi, en faveur de notre voisinage, le
plaisir de vous rendre ce service. Il se rencontre des heures pendant
lesquelles un artiste aime  se dlasser de ses grandes compositions par
des travaux d'une porte moins leve, ce sera donc pour moi une
distraction que de refaire cette tte.

La vieille dame tressaillit en entendant ces paroles, et Adlade jeta
sur le peintre un de ces regards recueillis qui semblent tre un jet de
l'me. Hippolyte voulait appartenir  ses deux voisines par quelque
lien, et conqurir le droit de se mler  leur vie. Son offre, en
s'adressant aux plus vives affections du coeur, tait la seule qu'il lui
ft possible de faire: elle contentait sa fiert d'artiste, et n'avait
rien de blessant pour les deux dames. Madame Leseigneur accepta sans
empressement ni regret, mais avec cette conscience des grandes mes qui
savent l'tendue des liens que nouent de semblables obligations et qui
en font un magnifique loge, une preuve d'estime.

--Il me semble, dit le peintre, que cet uniforme est celui d'un officier
de marine?

--Oui, dit-elle, c'est celui des capitaines de vaisseau. Monsieur de
Rouville, mon mari, est mort  Batavia des suites d'une blessure reue
dans un combat contre un vaisseau anglais qui le rencontra sur les ctes
d'Asie. Il montait une frgate de cinquante-six canons, et le _Revenge_
tait un vaisseau de quatre-vingt-seize. La lutte fut trs-ingale; mais
il se dfendit si courageusement qu'il la maintint jusqu' la nuit et
put chapper. Quand je revins en France, Bonaparte n'avait pas encore le
pouvoir, et l'on me refusa une pension. Lorsque, dernirement, je la
sollicitai de nouveau, le ministre me dit avec duret que si le baron de
Rouville et migr, je l'aurais conserv; qu'il serait sans doute
aujourd'hui contre-amiral; enfin, son excellence finit par m'opposer je
ne sais quelle loi sur les dchances. Je n'ai fait cette dmarche 
laquelle des amis m'avaient pousse, que pour ma pauvre Adlade. J'ai
toujours eu de la rpugnance  tendre la main au nom d'une douleur qui
te  une femme sa voix et ses forces. Je n'aime pas cette valuation
pcuniaire d'un sang irrparablement vers...

--Ma mre, ce sujet de conversation vous fait toujours mal.

Sur ce mot d'Adlade, la baronne Leseigneur de Rouville inclina la tte
et garda le silence.

--Monsieur, dit la jeune fille  Hippolyte, je croyais que les travaux
des peintres taient en gnral peu bruyants!

A cette question, Schinner se prit  rougir en se souvenant du tapage
qu'il avait fait. Adlade n'acheva pas et lui sauva quelque mensonge en
se levant tout  coup au bruit d'une voiture qui s'arrtait  la porte,
elle alla dans sa chambre d'o elle revint aussitt en tenant deux
flambeaux dors garnis de bougies entames qu'elle alluma promptement;
et sans attendre le tintement de la sonnette, elle ouvrit la porte de la
premire pice o elle laissa la lampe. Le bruit d'un baiser reu et
donn retentit jusque dans le coeur d'Hippolyte. L'impatience que le
jeune homme eut de voir celui qui traitait si familirement Adlade ne
fut pas promptement satisfaite. Les arrivants eurent avec la jeune fille
une conversation  voix basse qu'il trouva bien longue. Enfin,
mademoiselle de Rouville reparut suivie de deux hommes dont le costume,
la physionomie et l'aspect taient toute une histoire. Ag d'environ
soixante ans, le premier portait un de ces habits invents, je crois,
pour Louis XVIII alors rgnant, et dans lesquels le problme vestimental
le plus difficile avait t rsolu par un tailleur qui devrait tre
immortel. Cet artiste connaissait,  coup sr, l'art des transitions qui
fut tout le gnie de ce temps si politiquement mobile. N'est-ce pas un
bien rare mrite que de savoir juger son poque? Cet habit, que les
jeunes gens d'aujourd'hui peuvent prendre pour une fable, n'tait ni
civil ni militaire et pouvait passer tour  tour pour militaire et pour
civil. Des fleurs de lis brodes ornaient les retroussis des deux pans
de derrire. Les boutons dors taient galement fleurdeliss. Sur les
paules, deux attentes vides demandaient des paulettes inutiles. Ces
deux symptmes de milice taient l comme une ptition sans apostille.
Chez le vieillard, la boutonnire de cet habit en drap bleu de roi tait
fleurie de plusieurs rubans. Il tenait sans doute toujours  la main son
tricorne garni d'une ganse d'or, car les ailes neigeuses de ses cheveux
poudrs n'offraient pas trace de la pression du chapeau. Il semblait ne
pas avoir plus de cinquante ans, et paraissait jouir d'une sant
robuste. Tout en accusant le caractre loyal et franc des vieux migrs,
sa physionomie dnotait aussi les moeurs libertines et faciles, les
passions gaies et l'insouciance de ces mousquetaires, jadis si clbres
dans les fastes de la galanterie. Ses gestes, son allure, ses manires
annonaient qu'il ne voulait se corriger ni de son royalisme, ni de sa
religion, ni de ses amours.

Une figure vraiment fantastique suivait ce prtentieux _voltigeur de
Louis XIV_ (tel fut le sobriquet donn par les bonapartistes  ces
nobles restes de la monarchie); mais pour la bien peindre il faudrait en
faire l'objet principal du tableau o elle n'est qu'un accessoire.
Figurez-vous un personnage sec et maigre, vtu comme l'tait le premier,
mais n'en tant pour ainsi dire que le reflet, ou l'ombre, si vous
voulez? L'habit, neuf chez l'un, se trouvait vieux et fltri chez
l'autre. La poudre des cheveux semblait moins blanche chez le second,
l'or des fleurs de lis moins clatant, les attentes de l'paulette plus
dsespres et plus recroquevilles, l'intelligence plus faible, la vie
plus avance vers le terme fatal que chez le premier. Enfin, il
ralisait ce mot de Rivarol sur Champcenetz: C'est mon clair de lune.
Il n'tait que le double de l'autre, le double ple et pauvre, car il se
trouvait entre eux toute la diffrence qui existe entre la premire et
la dernire preuve d'une lithographie. Ce vieillard muet fut un mystre
pour le peintre, et resta constamment un mystre. Le chevalier, il
tait chevalier, ne parla pas, et personne ne lui parla. tait-ce un
ami, un parent pauvre, un homme qui restait prs du vieux galant comme
une demoiselle de compagnie prs d'une vieille femme? Tenait-il le
milieu entre le chien, le perroquet et l'ami? Avait-il sauv la fortune
ou seulement la vie de son bienfaiteur? tait-ce le _Trim_ d'un autre
capitaine Tobie? Ailleurs, comme chez la baronne de Rouville, il
excitait toujours la curiosit sans jamais la satisfaire. Qui pouvait,
sous la Restauration, se rappeler l'attachement qui liait avant la
Rvolution ce chevalier  la femme de son ami, morte depuis vingt ans?

Le personnage qui paraissait tre le plus neuf de ces deux dbris
s'avana galamment vers la baronne de Rouville, lui baisa la main, et
s'assit auprs d'elle. L'autre salua et se mit prs de son type,  une
distance reprsente par deux chaises. Adlade vint appuyer ses coudes
sur le dossier du fauteuil occup par le vieux gentilhomme en imitant,
sans le savoir, la pose que Gurin a donne  la soeur de Didon dans son
clbre tableau. Quoique la familiarit du gentilhomme ft celle d'un
pre, pour le moment ses liberts parurent dplaire  la jeune fille.

--Eh bien! tu me boudes? dit-il en jetant sur Schinner de ces regards
obliques pleins de finesse et de ruse, regards diplomatiques dont
l'expression trahissait la prudente inquitude, la curiosit polie des
gens bien levs qui semblent demander en voyant un inconnu:--Est-il des
ntres?

--Vous voyez notre voisin, lui dit la vieille dame en lui montrant
Hippolyte, Monsieur est un peintre clbre dont le nom doit tre connu
de vous malgr votre insouciance pour les arts.

Le gentilhomme reconnut la malice de sa vieille amie dans l'omission
qu'elle faisait du nom, et salua le jeune homme.

--Certes, dit-il, j'ai beaucoup entendu parler de ses tableaux au
dernier Salon. Le talent a de beaux privilges, monsieur, ajouta-t-il en
regardant le ruban rouge de l'artiste. Cette distinction, qu'il nous
faut acqurir au prix de notre sang et de longs services, vous l'obtenez
jeunes; mais toutes les gloires sont frres, ajouta-t-il en portant les
mains  sa croix de Saint-Louis.

Hippolyte balbutia quelques paroles de remercment, et rentra dans son
silence, se contentant d'admirer avec un enthousiasme croissant la belle
tte de jeune fille par laquelle il tait charm. Bientt il s'oublia
dans cette contemplation, sans plus songer  la misre profonde du
logis. Pour lui, le visage d'Adlade se dtachait sur une atmosphre
lumineuse. Il rpondit brivement aux questions qui lui furent adresses
et qu'il entendit heureusement, grce  une singulire facult de notre
me dont la pense peut en quelque sorte se ddoubler parfois. A qui
n'est-il pas arriv de rester plong dans une mditation voluptueuse ou
triste, d'en couter la voix en soi-mme, et d'assister  une
conversation ou  une lecture? Admirable dualisme qui souvent aide 
prendre les ennuyeux en patience! Fconde et riante, l'esprance lui
versa mille penses de bonheur, et il ne voulut plus rien observer
autour de lui. Enfant plein de confiance, il lui parut honteux
d'analyser un plaisir. Aprs un certain laps de temps, il s'aperut que
la vieille dame et sa fille jouaient avec le vieux gentilhomme. Quant au
satellite de celui-ci, fidle  son tat d'ombre, il se tenait debout
derrire son ami dont le jeu le proccupait, rpondant aux muettes
questions que lui faisait le joueur par de petites grimaces approbatives
qui rptaient les mouvements interrogateurs de l'autre physionomie.

--Du Halga, je perds toujours, disait le gentilhomme.

--Vous cartez mal, rpondait la baronne de Rouville.

--Voil trois mois que je n'ai pas pu vous gagner une seule partie,
reprit-il.

--Monsieur le comte a-t-il les as? demanda la vieille dame.

--Oui. Encore un marqu, dit-il.

--Voulez-vous que je vous conseille? disait Adlade.

--Non, non, reste devant moi. Ventre-de-biche! ce serait trop perdre que
de ne pas t'avoir en face.

Enfin la partie finit. Le gentilhomme tira sa bourse, et jetant deux
louis sur le tapis, non sans humeur:--Quarante francs, juste comme de
l'or, dit-il. Et diantre! il est onze heures.

--Il est onze heures, rpta le personnage muet en regardant le peintre.

Le jeune homme, entendant cette parole un peu plus distinctement que
toutes les autres, pensa qu'il tait temps de se retirer. Rentrant alors
dans le monde des ides vulgaires, il trouva quelques lieux communs pour
prendre la parole, salua la baronne, sa fille, les deux inconnus, et
sortit en proie aux premires flicits de l'amour vrai, sans chercher 
s'analyser les petits vnements de cette soire.

Le lendemain, le jeune peintre prouva le dsir le plus violent de
revoir Adlade. S'il avait cout sa passion, il serait entr chez ses
voisines ds six heures du matin, en arrivant  son atelier. Il eut
cependant encore assez de raison pour attendre jusqu' l'aprs-midi.
Mais, aussitt qu'il crut pouvoir se prsenter chez madame de Rouville,
il descendit, sonna, non sans quelques larges battements de coeur; et,
rougissant comme une jeune fille, il demanda timidement le portrait du
baron de Rouville  mademoiselle Leseigneur qui tait venue lui ouvrir.

--Mais entrez, lui dit Adlade qui l'avait sans doute entendu descendre
de son atelier.

Le peintre la suivit, honteux, dcontenanc, ne sachant rien dire, tant
le bonheur le rendait stupide. Voir Adlade, couter le frissonnement
de sa robe, aprs avoir dsir pendant toute une matine d'tre prs
d'elle, aprs s'tre lev cent fois en disant:--Je descends! et n'tre
pas descendu; c'tait, pour lui, vivre si richement que de telles
sensations trop prolonges lui auraient us l'me. Le coeur a la
singulire puissance de donner un prix extraordinaire  des riens.
Quelle joie n'est-ce pas pour un voyageur de recueillir un brin d'herbe,
une feuille inconnue, s'il a risqu sa vie dans cette recherche! Les
riens de l'amour sont ainsi. La vieille dame n'tait pas dans le salon.
Quand la jeune fille s'y trouva seule avec le peintre, elle apporta une
chaise pour avoir le portrait; mais, en s'apercevant qu'elle ne pouvait
pas le dcrocher sans mettre le pied sur la commode, elle se tourna vers
Hippolyte et lui dit en rougissant:--Je ne suis pas assez grande.
Voulez-vous le prendre?

Un sentiment de pudeur, dont tmoignaient l'expression de sa physionomie
et l'accent de sa voix, tait le vritable motif de sa demande; et le
jeune homme, la comprenant ainsi, lui jeta un de ces regards
intelligents qui sont le plus doux langage de l'amour. Adlade, voyant
que le peintre l'avait devine, baissa les yeux par un mouvement de
fiert dont le secret appartient aux vierges. Ne trouvant pas un mot 
dire, et presque intimid, le peintre prit alors le tableau, l'examina
gravement en le mettant au jour prs de la fentre, et s'en alla sans
dire autre chose  mademoiselle Leseigneur que: Je vous le rendrai
bientt. Tous deux avaient, pendant ce rapide instant, ressenti une de
ces commotions vives dont les effets dans l'me peuvent se comparer 
ceux que produit une pierre jete au fond d'un lac. Les rflexions les
plus douces naissent et se succdent, indfinissables, multiplies, sans
but, agitant le coeur comme les rides circulaires qui plissent
longtemps l'onde en partant du point o la pierre est tombe. Hippolyte
revint dans son atelier arm de ce portrait. Dj son chevalet avait t
garni d'une toile, une palette charge de couleurs; les pinceaux taient
nettoys, la place et le jour choisi. Aussi, jusqu' l'heure du dner,
travailla-t-il au portrait avec cette ardeur que les artistes mettent 
leurs caprices. Il revint le soir mme chez la baronne de Rouville, et y
resta depuis neuf heures jusqu' onze. Hormis les diffrents sujets de
conversation, cette soire ressembla fort exactement  la prcdente.
Les deux vieillards arrivrent  la mme heure, la mme partie de piquet
eut lieu, les mmes phrases furent dites par les joueurs, la somme
perdue par l'ami d'Adlade fut aussi considrable que celle perdue la
veille; seulement Hippolyte, un peu plus hardi, osa causer avec la jeune
fille.

Huit jours se passrent ainsi, pendant lesquels les sentiments du
peintre et ceux d'Adlade subirent ces dlicieuses et lentes
transformations qui amnent les mes  une parfaite entente. Aussi, de
jour en jour, le regard par lequel Adlade accueillait son ami tait-il
devenu plus intime, plus confiant, plus gai, plus franc; sa voix, ses
manires eurent quelque chose de plus onctueux, de plus familier. Tous
deux riaient, causaient, se communiquaient leurs penses, parlaient
d'eux-mmes avec la navet de deux enfants qui, dans l'espace d'une
journe, ont fait connaissance, comme s'ils s'taient vus depuis trois
ans. Schinner jouait au piquet. Ignorant et novice, il faisait
naturellement cole sur cole; et, comme le vieillard, il perdait
presque toutes les parties. Sans s'tre encore confi leur amour, les
deux amants savaient qu'ils s'appartenaient l'un  l'autre. Hippolyte
avait exerc son pouvoir avec bonheur sur sa timide amie. Bien des
concessions lui avaient t faites par Adlade qui, craintive et
dvoue, tait la dupe de ces fausses bouderies que l'amant le moins
habile ou la jeune fille la plus nave inventent et dont ils se servent
sans cesse, comme les enfants gts abusent de la puissance que leur
donne l'amour de leur mre. Toute familiarit avait cess entre le vieux
comte et Adlade. La jeune fille avait naturellement compris les
tristesses du peintre et les penses caches dans les plis de son front,
dans l'accent brusque du peu de mots qu'il prononait lorsque le
vieillard baisait sans faon les mains ou le cou d'Adlade. De son
ct, mademoiselle Leseigneur demandait  son amant un compte svre de
ses moindres actions. Elle tait si malheureuse, si inquite quand
Hippolyte ne venait pas; elle savait si bien le gronder de ses absences
que le peintre cessa de voir ses amis et d'aller dans le monde. Adlade
laissa percer la jalousie naturelle aux femmes en apprenant que parfois,
en sortant de chez madame de Rouville,  onze heures, le peintre faisait
encore des visites et parcourait les salons les plus brillants de Paris.
D'abord elle prtendit que ce genre de vie tait mauvais pour la sant;
puis elle trouva moyen de lui dire, avec cette conviction profonde 
laquelle l'accent, le geste et le regard d'une personne aime donnent
tant de pouvoir: qu'un homme oblig de prodiguer  plusieurs femmes 
la fois son temps et les grces de son esprit ne pouvait pas tre
l'objet d'une affection bien vive. Le peintre fut donc amen, autant
par le despotisme de la passion que par les exigences d'une jeune fille
aimante,  ne vivre que dans ce petit appartement o tout lui plaisait.
Enfin, jamais amour ne fut ni plus pur ni plus ardent. De part et
d'autre, la mme foi, la mme dlicatesse firent crotre cette passion
sans le secours de ces sacrifices par lesquels beaucoup de gens
cherchent  se prouver leur amour. Entre eux il existait un change
continuel de sensations douces, et ils ne savaient qui donnait et qui
recevait le plus. Un penchant involontaire rendait l'union de leurs mes
toujours troite. Le progrs de ce sentiment vrai fut si rapide que,
deux mois aprs l'accident auquel le peintre avait d le bonheur de
connatre Adlade, leur vie tait devenue une mme vie. Ds le matin,
la jeune fille, entendant le pas de son amant, pouvait se dire:--Il est
l! Quand Hippolyte retournait chez sa mre  l'heure du dner, il ne
manquait jamais de venir saluer ses voisines; et le soir il accourait, 
l'heure accoutume, avec une ponctualit d'amoureux. Ainsi, la femme la
plus tyrannique et la plus ambitieuse en amour n'aurait pu faire le plus
lger reproche au jeune peintre. Aussi Adlade savourait-elle un
bonheur sans mlange et sans bornes en voyant se raliser dans toute son
tendue l'idal qu'il est si naturel de rver  son ge. Le vieux
gentilhomme venait moins souvent, le jaloux Hippolyte l'avait remplac
le soir, au tapis vert, dans son malheur constant au jeu. Cependant, au
milieu de son bonheur, en songeant  la dsastreuse situation de madame
de Rouville, car il avait acquis plus d'une preuve de sa dtresse, il ne
pouvait chasser une pense importune. Dj plusieurs fois il s'tait
dit en rentrant chez lui:--Comment! vingt francs tous les soirs? Et il
n'osait s'avouer  lui-mme d'odieux soupons. Il employa deux mois 
faire le portrait, et quand il fut fini, verni, encadr, il le regarda
comme un de ses meilleurs ouvrages. Madame la baronne de Rouville ne lui
en avait plus parl. tait-ce insouciance ou fiert? Le peintre ne
voulut pas s'expliquer ce silence.

Il complota joyeusement avec Adlade de mettre le portrait en place
pendant une absence de madame de Rouville. Un jour donc, durant la
promenade que sa mre faisait ordinairement aux Tuileries, Adlade
monta seule, pour la premire fois,  l'atelier d'Hippolyte, sous
prtexte de voir le portrait dans le jour favorable sous lequel il avait
t peint. Elle demeura muette et immobile en proie  une contemplation
dlicieuse o se fondaient en un seul tous les sentiments de la femme.
Ne se rsument-ils pas tous dans une juste admiration pour l'homme aim?
Lorsque le peintre, inquiet de ce silence, se pencha pour voir la jeune
fille, elle lui tendit la main, sans pouvoir dire un mot; mais deux
larmes taient tombes de ses yeux. Hippolyte prit cette main, la
couvrit de baisers, et, pendant un moment, ils se regardrent en
silence, voulant tous deux s'avouer leur amour, et ne l'osant pas. Le
peintre, ayant gard la main d'Adlade dans les siennes, une mme
chaleur et un mme mouvement leur apprirent que leurs coeurs battaient
aussi fort l'un que l'autre. Trop mue, la jeune fille s'loigna
doucement d'Hippolyte, et dit, en lui jetant un regard plein de
navet:--Vous allez rendre ma mre bien heureuse!

--Quoi! votre mre seulement? demanda-t-il.

--Oh! moi, je le suis trop.

Le peintre baissa la tte et resta silencieux, effray de la violence
des sentiments que l'accent de cette phrase rveilla dans son coeur.
Comprenant alors tous deux le danger de cette situation, ils
descendirent et mirent le portrait  sa place. Hippolyte dna pour la
premire fois avec la baronne et sa fille. Il fut ft, compliment par
madame de Rouville avec une bonhomie rare. Dans son attendrissement et
tout en pleurs, la vieille dame voulut l'embrasser. Le soir, le vieil
migr, ancien camarade du baron de Rouville, avec lequel il avait vcu
fraternellement, fit  ses deux amies une visite pour leur apprendre
qu'il venait d'tre nomm vice-amiral. Ses navigations terrestres 
travers l'Allemagne et la Russie lui avaient t comptes comme des
campagnes navales. A l'aspect du portrait, il serra cordialement la main
du peintre, et s'cria:--Ma foi! quoique ma vieille carcasse ne vaille
pas la peine d'tre conserve, je donnerais bien cinq cents pistoles
pour me voir aussi ressemblant que l'est mon vieux Rouville.

A cette proposition, la baronne regarda son ami, et sourit en laissant
clater sur son visage les marques d'une soudaine reconnaissance.
Hippolyte crut deviner que le vieil amiral voulait lui offrir le prix
des deux portraits en payant le sien. Sa fiert d'artiste, tout autant
que sa jalousie peut-tre, s'offensa de cette pense, et il
rpondit:--Monsieur, si je peignais le portrait, je n'aurais pas fait
celui-ci.

L'amiral se mordit les lvres et se mit  jouer. Le peintre resta prs
d'Adlade qui lui proposa de faire une partie, il accepta. Tout en
jouant, il observa chez madame de Rouville une ardeur pour le jeu qui le
surprit. Jamais cette vieille baronne n'avait encore manifest un dsir
si ardent pour le gain, ni un plaisir si vif en palpant les pices d'or
du gentilhomme. Pendant la soire, de mauvais soupons vinrent troubler
le bonheur d'Hippolyte, et lui donnrent de la dfiance. Madame de
Rouville vivrait-elle donc du jeu? Ne jouait-elle pas en ce moment pour
acquitter quelque dette, ou pousse par quelque ncessit? Peut-tre
n'avait-elle pas pay son loyer. Ce vieillard paraissait tre assez fin
pour ne pas se laisser impunment prendre son argent. Quel pouvait donc
tre l'intrt qui l'attirait dans cette maison pauvre, lui riche?
Pourquoi jadis tait-il si familier prs d'Adlade, et pourquoi soudain
avait-il renonc  des privauts acquises et dues peut-tre? Ces
rflexions lui vinrent involontairement, et l'excitrent  examiner avec
une nouvelle attention le vieillard et la baronne. Il fut mcontent de
leurs airs d'intelligence et des regards obliques qu'ils jetaient sur
Adlade et sur lui. Me tromperait-on? fut pour Hippolyte une dernire
ide, horrible, fltrissante, et  laquelle il crut prcisment assez
pour en tre tortur. Il voulut rester aprs le dpart des deux
vieillards pour confirmer ses soupons ou pour les dissiper. Il avait
tir sa bourse afin de payer Adlade; mais emport par ses penses
poignantes, il mit sa bourse sur la table, tomba dans une rverie qui
dura peu; puis, honteux de son silence, il se leva, rpondit  une
interrogation banale que lui faisait madame de Rouville, et vint prs
d'elle pour, tout en causant, mieux scruter ce vieux visage. Il
sortit en proie  mille incertitudes. A peine avait-il descendu quelques
marches, il se souvint d'avoir oubli son argent sur la table, et
rentra.

[Illustration:

ADELADE.

(LA BOURSE.)]

--Je vous ai laiss ma bourse, dit-il  la jeune fille.

--Non, rpondit-elle en rougissant.

--Je la croyais l, reprit-il en montrant la table de jeu; mais, tout
honteux pour Adlade et pour la baronne de ne pas l'y voir, il les
regarda d'un air hbt qui les fit rire, plit et reprit en ttant son
gilet: Je me suis tromp, je l'ai sans doute. Il salua, et sortit.
Dans l'un des cts de cette bourse, il y avait quinze louis et, de
l'autre, quelque menue monnaie. Le vol tait si flagrant, si
effrontment ni, qu'Hippolyte ne pouvait plus conserver de doute sur la
moralit de ses voisines. Il s'arrta dans l'escalier, le descendit avec
peine: ses jambes tremblaient, il avait des vertiges, il suait, il
grelottait, et se trouvait hors d'tat de marcher, aux prises avec
l'atroce commotion cause par le renversement de toutes ses esprances.
Ds ce moment, il retrouve dans sa mmoire une foule d'observations
lgres en apparence, mais qui corroboraient les affreux soupons
auxquels il avait t en proie, et qui, en lui prouvant la ralit du
dernier fait, lui ouvraient les yeux sur le caractre et la vie de ces
deux femmes. Avaient-elles donc attendu que le portrait ft donn, pour
voler cette bourse? Combin, le vol tait encore plus odieux. Le peintre
se souvint, pour son malheur, que, depuis deux ou trois soires,
Adlade, en paraissant examiner avec une curiosit de jeune fille le
travail particulier du rseau de soie us, vrifiait probablement
l'argent contenu dans la bourse en faisant des plaisanteries innocentes
en apparence, mais qui sans doute avaient pour but d'pier le moment o
la somme serait assez forte pour tre drobe.--Le vieil amiral a
peut-tre d'excellentes raisons pour ne pas pouser Adlade, et alors
la baronne aura tch de me... A cette supposition, il s'arrta,
n'achevant pas mme sa pense qui fut dtruite par une rflexion bien
juste:--Si la baronne, pensa-t-il, espre me marier avec sa fille, elles
ne m'auraient pas vol. Puis il essaya, pour ne point renoncer  ses
illusions,  son amour dj si fortement enracin, de chercher quelque
justification dans le hasard.--Ma bourse sera tombe  terre, se dit-il,
elle sera reste sur mon fauteuil. Je l'ai peut-tre, je suis si
distrait! Il se fouilla par des mouvements rapides et ne retrouva pas la
maudite bourse. Sa mmoire cruelle lui retraait par instants la fatale
vrit. Il voyait distinctement sa bourse tale sur le tapis; mais ne
doutant plus du vol, il excusait alors Adlade en se disant que l'on ne
devait pas juger si promptement les malheureux. Il y avait sans doute un
secret dans cette action en apparence si dgradante. Il ne voulait pas
que cette fire et noble figure ft un mensonge. Cependant cet
appartement si misrable lui apparut dnu des posies de l'amour qui
embellit tout: il le vit sale et fltri, le considra comme la
reprsentation d'une vie intrieure sans noblesse, inoccupe, vicieuse.
Nos sentiments ne sont-ils pas, pour ainsi dire, crits sur les choses
qui nous entourent? Le lendemain matin, il se leva sans avoir dormi. La
douleur du coeur, cette grave maladie morale, avait fait en lui
d'normes progrs. Perdre un bonheur rv, renoncer  tout un avenir,
est une souffrance plus aigu que celle cause par la ruine d'une
flicit ressentie, quelque complte qu'elle ait t: l'esprance
n'est-elle pas meilleure que le souvenir? Les mditations dans
lesquelles tombe tout  coup notre me sont alors comme une mer sans
rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais o
il faut que notre amour se noie et prisse. Et c'est une affreuse mort.
Les sentiments ne sont-ils pas la partie la plus brillante de votre vie?
De cette mort partielle viennent, chez certaines organisations dlicates
ou fortes, les grands ravages produits par les dsenchantements, par les
esprances et les passions trompes. Il en fut ainsi du jeune peintre.
Il sortit de grand matin, alla se promener sous les frais ombrages des
Tuileries, absorb par ses ides, oubliant tout dans le monde. L, par
un hasard qui n'avait rien d'extraordinaire, il rencontra un de ses amis
les plus intimes, un camarade de collge et d'atelier, avec lequel il
avait vcu mieux qu'on ne vit avec un frre.

--Eh bien, Hippolyte, qu'as-tu donc? lui dit Franois Souchet, jeune
sculpteur qui venait de remporter le grand prix et devait bientt partir
pour l'Italie.

--Je suis trs-malheureux, rpondit gravement Hippolyte.

--Il n'y a qu'une affaire de coeur qui puisse te chagriner. Argent,
gloire, considration, rien ne te manque.

Insensiblement, les confidences commencrent, et le peintre avoua son
amour. Au moment o il parla de la rue de Suresne et d'une jeune
personne loge  un quatrime tage:--Halte-l! s'cria gaiement
Souchet. C'est une petite fille que je viens voir tous les matins 
l'Assomption, et  laquelle je fais la cour. Mais, mon cher, nous la
connaissons tous. Sa mre est une baronne! Est-ce que tu crois aux
baronnes loges au quatrime? Brrr. Ah! bien, tu es un homme de l'ge
d'or. Nous voyons ici, dans cette alle, la vieille mre tous les jours;
mais elle a une figure, une tournure qui disent tout. Comment! tu n'as
pas devin ce qu'elle est  la manire dont elle tient son sac?

Les deux amis se promenrent long-temps, et plusieurs jeunes gens qui
connaissaient Souchet ou Schinner se joignirent  eux. L'aventure du
peintre, juge comme de peu d'importance, leur fut raconte par le
sculpteur.

--Et lui aussi, disait-il, a vu cette petite!

Ce fut des observations, des rires, des moqueries, faites innocemment et
avec toute la gaiet des artistes; mais desquelles Hippolyte souffrit
horriblement. Une certaine pudeur d'me le mettait mal  l'aise en
voyant le secret de son coeur trait si lgrement, sa passion dchire,
mise en lambeaux, une jeune fille inconnue et dont la vie paraissait si
modeste, sujette  des jugements vrais ou faux, ports avec tant
d'insouciance. Il affecta d'tre m par un esprit de contradiction, il
demanda srieusement  chacun les preuves de ses assertions, et les
plaisanteries recommencrent.

--Mais, mon cher ami, as-tu vu le chle de la baronne? disait Souchet.

--As-tu suivi la petite quand elle trotte le matin  l'Assomption?
disait Joseph Bridau, jeune rapin de l'atelier de Gros.

--Ah! la mre a, entre autres vertus, une certaine robe grise que je
regarde comme un type, dit Bixiou, le faiseur de caricatures.

--coute, Hippolyte, reprit le sculpteur, viens ici vers quatre heures,
et analyse un peu la marche de la mre et de la fille. Si, aprs, tu as
des doutes! h bien, l'on ne fera jamais rien de toi: tu seras capable
d'pouser la fille de ta portire.

En proie aux sentiments les plus contraires, le peintre quitta ses amis.
Adlade et sa mre lui semblaient devoir tre au-dessus de ces
accusations, et il prouvait, au fond de son coeur, le remords d'avoir
souponn la puret de cette jeune fille, si belle et si simple. Il vint
 son atelier, passa devant la porte de l'appartement o tait Adlade,
et sentit en lui-mme une douleur de coeur  laquelle nul homme ne se
trompe. Il aimait mademoiselle de Rouville si passionnment que, malgr
le vol de la bourse, il l'adorait encore. Son amour tait celui du
chevalier des Grieux admirant et purifiant sa matresse jusque sur la
charrette qui mne en prison les femmes perdues.--Pourquoi mon amour ne
la rendrait-il pas la plus pure de toutes les femmes? Pourquoi
l'abandonner au mal et au vice, sans lui tendre une main amie? Cette
mission lui plut. L'amour fait son profit de tout. Rien ne sduit plus
un jeune homme que de jouer le rle d'un bon gnie auprs d'une femme.
Il y a je ne sais quoi de romanesque dans cette entreprise, qui sied aux
mes exaltes. N'est-ce pas le dvouement le plus tendu sous la forme
la plus leve, la plus gracieuse? N'y a-t-il pas quelque grandeur 
savoir que l'on aime assez pour aimer encore l o l'amour des autres
s'teint et meurt? Hippolyte s'assit dans son atelier, contempla son
tableau sans y rien faire, n'en voyant les figures qu' travers quelques
larmes qui lui roulaient dans les yeux, tenant toujours sa brosse  la
main, s'avanant vers la toile comme pour adoucir une teinte, et n'y
touchant pas. La nuit le surprit dans cette attitude. Rveill de sa
rverie par l'obscurit, il descendit, rencontra le vieil amiral dans
l'escalier, lui jeta un regard sombre en le saluant, et s'enfuit. Il
avait eu l'intention d'entrer chez ses voisines, mais l'aspect du
protecteur d'Adlade lui glaa le coeur et fit vanouir sa rsolution.
Il se demanda pour la centime fois quel intrt pouvait amener ce vieil
homme  bonnes fortunes, riche de quatre-vingt mille livres de rentes,
dans ce quatrime tage o il perdait environ quarante francs tous les
soirs; et cet intrt, il crut le deviner. Le lendemain et les jours
suivants, Hippolyte se jeta dans le travail pour tcher de combattre sa
passion par l'entranement des ides et par la fougue de la conception.
Il russit  demi. L'tude le consola sans parvenir cependant  touffer
les souvenirs de tant d'heures caressantes passes auprs d'Adlade. Un
soir, en quittant son atelier, il trouva la porte de l'appartement des
deux dames entr'ouverte. Une personne y tait debout, dans l'embrasure
de la fentre. La disposition de la porte et de l'escalier ne permettait
pas au peintre de passer sans voir Adlade, il la salua froidement en
lui lanant un regard plein d'indiffrence; mais, jugeant des
souffrances de cette jeune fille par les siennes, il eut un
tressaillement intrieur en songeant  l'amertume que ce regard et cette
froideur devaient jeter dans un coeur aimant. Couronner les plus douces
ftes qui aient jamais rjoui deux mes pures par un ddain de huit
jours, et par le mpris le plus profond, le plus entier?... affreux
dnouement! Peut-tre la bourse tait-elle retrouve, et peut-tre
chaque soir Adlade avait-elle attendu son ami? Cette pense si simple,
si naturelle fit prouver de nouveaux remords  l'amant; il se demanda
si les preuves d'attachement que la jeune fille lui avait donnes, si
les ravissantes causeries empreintes d'un amour qui l'avait charm, ne
mritaient pas au moins une enqute, ne valaient pas une justification.
Honteux d'avoir rsist pendant une semaine aux voeux de son coeur, et
se trouvant presque criminel de ce combat, il vint le soir mme chez
madame de Rouville. Tous ses soupons, toutes ses penses mauvaises
s'vanouirent  l'aspect de la jeune fille ple et maigrie.

--Eh, bon Dieu! qu'avez-vous donc? lui dit-il aprs avoir salu la
baronne.

Adlade ne lui rpondit rien, mais elle lui jeta un regard plein de
mlancolie, un regard triste, dcourag qui lui fit mal.

--Vous avez sans doute beaucoup travaill, dit la vieille dame, vous
tes chang. Nous sommes la cause de votre rclusion. Ce portrait aura
retard quelques tableaux importants pour votre rputation.

Hippolyte fut heureux de trouver une si bonne excuse  son impolitesse.

--Oui, dit-il, j'ai t fort occup, mais j'ai souffert...

A ces mots, Adlade leva la tte, regarda son amant, et ses yeux
inquiets ne lui reprochrent plus rien.

--Vous nous avez donc supposes bien indiffrentes  ce qui peut vous
arriver d'heureux ou de malheureux? dit la vieille dame.

--J'ai eu tort, reprit-il. Cependant il est de ces peines que l'on ne
saurait confier  qui que ce soit, mme  un sentiment moins jeune que
ne l'est celui dont vous m'honorez...

--La sincrit, la force de l'amiti ne doivent pas se mesurer d'aprs
le temps. J'ai vu de vieux amis ne pas se donner une larme dans le
malheur, dit la baronne en hochant la tte.

--Mais qu'avez-vous donc? demanda le jeune homme  Adlade.

--Oh! rien, rpondit la baronne. Adlade a pass quelques nuits pour
achever un ouvrage de femme, et n'a pas voulu m'couter lorsque je lui
disais qu'un jour de plus ou de moins importait peu...

Hippolyte n'coutait pas. En voyant ces deux figures si nobles, si
calmes, il rougissait de ses soupons, et attribuait la perte de sa
bourse  quelque hasard inconnu. Cette soire fut dlicieuse pour lui,
et peut-tre aussi pour elle. Il y a de ces secrets que les mes jeunes
entendent si bien! Adlade devinait les penses d'Hippolyte. Sans
vouloir avouer ses torts, le peintre les reconnaissait, il revenait  sa
matresse plus aimant, plus affectueux, en essayant ainsi d'acheter un
pardon tacite. Adlade savourait des joies si parfaites, si douces
qu'elles ne lui semblaient pas trop payes par tout le malheur qui avait
si cruellement froiss son me. L'accord si vrai de leurs coeurs, cette
entente pleine de magie, fut nanmoins trouble par un mot de la baronne
de Rouville.

--Faisons-nous notre petite partie? dit-elle, car mon vieux Kergarout
me tient rigueur.

Cette phrase rveilla toutes les craintes du jeune peintre, qui rougit
en regardant la mre d'Adlade; mais il ne vit sur ce visage que
l'expression d'une bonhomie sans fausset: nulle arrire-pense n'en
dtruisait le charme, la finesse n'en tait point perfide; la malice en
semblait douce, et nul remords n'en altrait le calme. Il se mit alors 
la table de jeu. Adlade voulut partager le sort du peintre, en
prtendant qu'il ne connaissait pas le piquet, et avait besoin d'un
partner. Madame de Rouville et sa fille se firent, pendant la partie,
des signes d'intelligence qui inquitrent d'autant plus Hippolyte qu'il
gagnait; mais  la fin, un dernier coup rendit les deux amants dbiteurs
de la baronne. En voulant chercher de la monnaie dans son gousset, le
peintre retira ses mains de dessus la table, et vit alors devant lui une
bourse qu'Adlade y avait glisse sans qu'il s'en apert; la pauvre
enfant tenait l'ancienne, et s'occupait par contenance  y chercher de
l'argent pour payer sa mre. Tout le sang d'Hippolyte afflua si vivement
 son coeur qu'il faillit perdre connaissance. La bourse neuve
substitue  la sienne, et qui contenait ses quinze louis, tait brode
en perles d'or. Les coulants, les glands, tout attestait le bon got
d'Adlade, qui sans doute avait puis son pcule aux ornements de ce
charmant ouvrage. Il tait impossible de dire avec plus de finesse que
le don du peintre ne pouvait tre rcompens que par un tmoignage de
tendresse. Quand Hippolyte, accabl de bonheur, tourna les yeux sur
Adlade et sur la baronne, il les vit tremblantes de plaisir et
heureuses de cette aimable supercherie. Il se trouva petit, mesquin,
niais; il aurait voulu pouvoir se punir: se dchirer le coeur. Quelques
larmes lui vinrent aux yeux, il se leva par un mouvement irrsistible,
prit Adlade dans ses bras, la serra contre son coeur, lui ravit un
baiser; puis, avec une bonne foi d'artiste:--Je vous la demande pour
femme, s'cria-t-il en regardant la baronne.

Adlade jetait sur le peintre des yeux  demi courroucs, et madame de
Rouville un peu tonne cherchait une rponse, quand cette scne fut
interrompue par le bruit de la sonnette. Le vieux vice-amiral apparut
suivi de son ombre et de madame Schinner. Aprs avoir devin la cause
des chagrins que son fils essayait vainement de lui cacher, la mre
d'Hippolyte avait pris des renseignements auprs de quelques-uns de ses
amis sur Adlade. Justement alarme des calomnies qui pesaient sur
cette jeune fille  l'insu du comte de Kergarout dont le nom lui fut
dit par la portire, elle avait t les conter au vice-amiral, qui dans
sa colre voulait aller, disait-il, couper les oreilles  ces
bltres. Anim par son courroux, il avait appris  madame Schinner le
secret des pertes volontaires qu'il faisait au jeu, puisque la fiert de
la baronne ne lui laissait que cet ingnieux moyen de la secourir.

Lorsque madame Schinner eut salu madame de Rouville, celle-ci regarda
le comte de Kergarout, le chevalier du Halga, l'ancien ami de la feue
comtesse de Kergarout, Hippolyte, Adlade, et dit avec la grce du
coeur:--Il parat que nous sommes en famille ce soir.

  Paris, mai 1832.




LA VENDETTA.

  DDI A PUTTINATI,

  SCULPTEUR MILANAIS.


En 1800, vers la fin du mois d'octobre, un tranger, suivi d'une femme
et d'une petite fille, arriva devant les Tuileries  Paris, et se tint
assez long-temps auprs des dcombres d'une maison rcemment dmolie, 
l'endroit o s'lve aujourd'hui l'aile commence qui devait unir le
chteau de Catherine de Mdicis au Louvre des Valois. Il resta l,
debout, les bras croiss, la tte incline et la relevait parfois pour
regarder alternativement le palais consulaire, et sa femme assise auprs
de lui sur une pierre. Quoique l'inconnue part ne s'occuper que de la
petite fille ge de neuf  dix ans dont les longs cheveux noirs taient
comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards
que lui adressait son compagnon. Un mme sentiment, autre que l'amour,
unissait ces deux tres, et animait d'une mme inquitude leurs
mouvements et leurs penses. La misre est peut-tre le plus puissant de
tous les liens. Cette petite fille semblait tre le dernier fruit de
leur union. L'tranger avait une de ces ttes abondantes en cheveux,
larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches.
Ces cheveux si noirs taient mlangs d'une grande quantit de cheveux
blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de duret qui
les gtait. Malgr sa force et sa taille droite, il paraissait avoir
plus de soixante ans. Ses vtements dlabrs annonaient qu'il venait
d'un pays tranger. Quoique la figure jadis belle et alors fltrie de la
femme traht une tristesse profonde, quand son mari la regardait elle
s'efforait de sourire en affectant une contenance calme. La petite
fille restait debout, malgr la fatigue dont les marques frappaient
son jeune visage hl par le soleil. Elle avait une tournure italienne,
de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqus; une noblesse native,
une grce vraie. Plus d'un passant se sentait mu au seul aspect de ce
groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un
dsespoir aussi profond que l'expression en tait simple; mais la source
de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait
promptement. Aussitt que l'inconnu se croyait l'objet de l'attention de
quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flneur le
plus intrpide htait le pas comme s'il et march sur un serpent. Aprs
tre demeur long-temps indcis, tout  coup le grand tranger passa la
main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les penses qui
l'avaient sillonn de rides, et prit sans doute un parti dsespr.
Aprs avoir jet un regard perant sur sa femme et sur sa fille, il tira
de sa veste un long poignard, le tendit  sa compagne, et lui dit en
italien:--Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. Et il
marcha d'un pas lent et assur vers l'entre du palais, o il fut
naturellement arrt par un soldat de la garde consulaire avec lequel il
ne put long-temps discuter. En s'apercevant de l'obstination de
l'inconnu, la sentinelle lui prsenta sa baonnette en manire
d'_ultimatum_. Le hasard voulut que l'on vnt en ce moment relever le
soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment 
l'tranger l'endroit o se tenait le commandant du poste.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

GINEVRA DE PIOMBO.

Elle prit une feuille de papier et se mit  croquer  la spia la
tte du pauvre reclus.

(LA VENDETTA.)]

--Faites savoir  Bonaparte que Bartholomo di Piombo voudrait lui
parler, dit l'Italien au capitaine de service.

Cet officier eut beau reprsenter  Bartholomo qu'on ne voyait pas le
premier consul sans lui avoir pralablement demand par crit une
audience, l'tranger voulut absolument que le militaire allt prvenir
Bonaparte. L'officier objecta les lois de la consigne, et refusa
formellement d'obtemprer  l'ordre de ce singulier solliciteur.
Bartholomo frona le sourcil, jeta sur le commandant un regard
terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus
pouvait occasionner; puis, il garda le silence, se croisa fortement les
bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de
communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui
veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le
hasard. Au moment o Bartholomo di Piombo s'asseyait sur une des bornes
qui sont auprs de l'entre des Tuileries, il arriva une voiture d'o
descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intrieur.

--Ah! Loucian, il est bien heureux pour moi de te rencontrer, s'cria
l'tranger.

Ces mots, prononcs en patois corse, arrtrent Lucien au moment o il
s'lanait sous la vote, il regarda son compatriote et le reconnut. Au
premier mot que Bartholomo lui dit  l'oreille, il emmena le Corse avec
lui chez Bonaparte. Murat, Lannes, Rapp se trouvaient dans le cabinet du
premier consul. En voyant entrer Lucien, suivi d'un homme aussi
singulier que l'tait Piombo, la conversation cessa, Lucien prit
Napolon par la main et le conduisit dans l'embrasure de la croise.
Aprs avoir chang quelques paroles avec son frre, le premier consul
fit un geste de main auquel obirent Murat et Lannes en s'en allant.
Rapp feignit de n'avoir rien vu, afin de pouvoir rester. Bonaparte
l'ayant interpell vivement, l'aide-de-camp sortit en rechignant. Le
premier consul, qui entendit le bruit des pas de Rapp dans le salon
voisin, sortit brusquement et le vit prs du mur qui sparait le cabinet
du salon.

--Tu ne veux donc pas me comprendre? dit le premier consul. J'ai besoin
d'tre seul avec mon compatriote.

--Un Corse, rpondit l'aide-de-camp. Je me dfie trop de ces gens-l
pour ne pas...

Le premier consul ne put s'empcher de sourire, et poussa lgrement son
fidle officier par les paules.

--Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartholomo? dit le
premier consul  Piombo.

--Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, rpondit
Bartholomo d'un ton brusque.

--Quel malheur a pu te chasser du pays? tu en tais le plus riche, le
plus...

--J'ai tu tous les Porta, rpliqua le Corse d'un son de voix profond en
fronant les sourcils.

Le premier consul fit deux pas en arrire comme un homme surpris.

Vas-tu me trahir? s'cria Bartholomo en jetant un regard sombre 
Bonaparte. Sais-tu que nous sommes encore quatre Piombo en Corse?

Lucien prit le bras de son compatriote, et le secoua.

--Viens-tu donc ici pour menacer le sauveur de la France? lui dit-il
vivement.

Bonaparte fit un signe  Lucien, qui se tut. Puis il regarda Piombo, et
lui dit:--Pourquoi donc as-tu tu les Porta?

--Nous avions fait amiti, rpondit-il, les Barbanti nous avaient
rconcilis. Le lendemain du jour o nous trinqumes pour noyer nos
querelles, je les quittai parce que j'avais affaire  Bastia. Ils
restrent chez moi, et mirent le feu  ma vigne de Longone. Ils ont tu
mon fils Grgorio. Ma fille Ginevra et ma femme leur ont chapp; elles
avaient communi le matin, la Vierge les a protges. Quand je revins,
je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans ses
cendres. Tout  coup je heurtai le corps de Grgorio, que je reconnus 
la lueur de la lune.--Oh! les Porta ont fait le coup! me dis-je. J'allai
sur-le-champ dans les _mquis_, j'y rassemblai quelques hommes auxquels
j'avais rendu service, entends-tu, Bonaparte? et nous marchmes sur la
vigne des Porta. Nous sommes arrivs  cinq heures du matin,  sept ils
taient tous devant Dieu. Giacomo prtend qu'lisa Vanni a sauv un
enfant, le petit Luigi; mais je l'avais attach moi-mme dans son lit
avant de mettre le feu  la maison. J'ai quitt l'le avec ma femme et
ma fille, sans avoir pu vrifier s'il tait vrai que Luigi Porta vct
encore.

Bonaparte regardait Bartholomo avec curiosit, mais sans tonnement.

--Combien taient-ils? demanda Lucien.

--Sept, rpondit Piombo. Ils ont t vos perscuteurs dans les temps,
leur dit-il. Ces mots ne rveillrent aucune expression de haine chez
les deux frres.--Ah! vous n'tes plus Corses, s'cria Bartholomo avec
une sorte de dsespoir. Adieu. Autrefois je vous ai protgs,
ajouta-t-il d'un ton de reproche. Sans moi, ta mre ne serait pas
arrive  Marseille, dit-il en s'adressant  Bonaparte qui restait
pensif le coude appuy sur le manteau de la chemine.

--En conscience, Piombo, rpondit Napolon, je ne puis pas te prendre
sous mon aile. Je suis devenu le chef d'une grande nation, je commande
la rpublique, et dois faire excuter les lois.

--Ah! ah! dit Bartholomo.

--Mais je puis fermer les yeux, reprit Bonaparte. Le prjug de la
_Vendetta_ empchera long-temps le rgne des lois en Corse, ajouta-t-il
en se parlant  lui-mme. Il faut cependant le dtruire  tout prix.

Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe  Piombo de ne
rien dire. Le Corse agitait dj la tte de droite et de gauche d'un air
improbateur.

--Demeure ici, reprit le consul en s'adressant  Bartholomo, nous n'en
saurons rien. Je ferai acheter tes proprits afin de te donner d'abord
les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons
 toi. Mais plus de _Vendetta_! Il n'y a pas de mquis ici. Si tu y
joues du poignard, il n'y aurait pas de grce  esprer. Ici la loi
protge tous les citoyens, et l'on ne se fait pas justice soi-mme.

--Il s'est fait chef d'un singulier pays, rpondit Bartholomo en
prenant la main de Lucien et la serrant. Mais vous me reconnaissez dans
le malheur, ce sera maintenant entre nous  la vie  la mort, et vous
pouvez disposer de tous les Piombo.

A ces mots, le front du Corse se drida, et il regarda autour de lui
avec satisfaction.

--Vous n'tes pas mal ici, dit-il en souriant, comme s'il voulait y
loger. Et tu es habill tout en rouge comme un cardinal.

--Il ne tiendra qu' toi de parvenir et d'avoir un palais  Paris, dit
Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m'arrivera plus d'une fois de
regarder autour de moi pour chercher un ami dvou auquel je puisse me
confier.

Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo qui tendit la
main au premier consul en lui disant:--Il y a encore du Corse en toi!

Bonaparte sourit. Il regarda silencieusement cet homme, qui lui
apportait en quelque sorte l'air de sa patrie, de cette le o nagure
il avait t sauv si miraculeusement de la haine du _parti anglais_, et
qu'il ne devait plus revoir. Il fit un signe  son frre, qui emmena
Bartholomo di Piombo. Lucien s'enquit avec intrt de la situation
financire de l'ancien protecteur de leur famille. Piombo amena le
ministre de l'intrieur auprs d'une fentre, et lui montra sa femme et
Ginevra, assises toutes deux sur un tas de pierres.

--Nous sommes venus de Fontainebleau ici  pied, et nous n'avons pas une
obole, lui dit-il.

Lucien donna sa bourse  son compatriote et lui recommanda de venir le
trouver le lendemain afin d'aviser aux moyens d'assurer le sort de sa
famille. La valeur de tous les biens que Piombo possdait en Corse ne
pouvait gure le faire vivre honorablement  Paris.

Quinze ans s'coulrent entre l'arrive de la famille Piombo  Paris, et
l'aventure suivante, qui, sans le rcit de ces vnements, et t moins
intelligible.

Servin, l'un de nos artistes les plus distingus, conut le premier
l'ide d'ouvrir un atelier pour les jeunes personnes qui veulent prendre
des leons de peinture. Ag d'une quarantaine d'annes, de moeurs pures
et entirement livr  son art, il avait pous par inclination la fille
d'un gnral sans fortune. Les mres conduisirent d'abord elles-mmes
leurs filles chez le professeur; puis elles finirent par les y envoyer
quand elles eurent bien connu ses principes et apprci le soin qu'il
mettait  mriter la confiance. Il tait entr dans le plan du peintre
de n'accepter pour colires que des demoiselles appartenant  des
familles riches ou considres afin de n'avoir pas de reproches  subir
sur la composition de son atelier; il se refusait mme  prendre les
jeunes filles qui voulaient devenir artistes et auxquelles il aurait
fallu donner certains enseignements sans lesquels il n'est pas de talent
possible en peinture. Insensiblement sa prudence, la supriorit avec
lesquelles il initiait ses lves aux secrets de l'art, la certitude o
les mres taient de savoir leurs filles en compagnie de jeunes
personnes bien leves et la scurit qu'inspiraient le caractre, les
moeurs, le mariage de l'artiste, lui valurent dans les salons une
excellente renomme. Quand une jeune fille manifestait le dsir
d'apprendre  peindre ou  dessiner, et que sa mre demandait
conseil:--Envoyez-la chez Servin! tait la rponse de chacun. Servin
devint donc pour la peinture fminine une spcialit, comme Herbault
pour les chapeaux, Leroy pour les modes et Chevet pour les comestibles.
Il tait reconnu qu'une jeune femme qui avait pris des leons chez
Servin pouvait juger en dernier ressort les tableaux du Muse, faire
suprieurement un portrait, copier une toile et peindre son tableau de
genre. Cet artiste suffisait ainsi  tous les besoins de l'aristocratie.
Malgr les rapports qu'il avait avec les meilleures maisons de Paris, il
tait indpendant, patriote, et conservait avec tout le monde ce ton
lger, spirituel, parfois ironique, cette libert de jugement qui
distinguent les peintres. Il avait pouss le scrupule de ses
prcautions jusque dans l'ordonnance du local o tudiaient ses
colires. L'entre du grenier qui rgnait au-dessus de ses appartements
avait t mure. Pour parvenir  cette retraite, aussi sacre qu'un
harem, il fallait monter par un escalier pratiqu dans l'intrieur de
son logement. L'atelier, qui occupait tout le comble de la maison,
offrait ces proportions normes qui surprennent toujours les curieux
quand, arrivs  soixante pieds du sol, ils s'attendent  voir les
artistes logs dans une gouttire. Cette espce de galerie tait
profusment claire par d'immenses chssis vitrs et garnis de ces
grandes toiles vertes  l'aide desquelles les peintres disposent de la
lumire. Une foule de caricatures, de ttes faites au trait, avec de la
couleur ou la pointe d'un couteau, sur les murailles peintes en gris
fonc, prouvaient, sauf la diffrence de l'expression, que les filles
les plus distingues ont dans l'esprit autant de folie que les hommes
peuvent en avoir. Un petit pole et ses grands tuyaux, qui dcrivaient
un effroyable zigzag avant d'atteindre les hautes rgions du toit,
taient l'infaillible ornement de cet atelier. Une planche rgnait
autour des murs et soutenait des modles en pltre qui gisaient
confusment placs, la plupart couverts d'une blonde poussire.
Au-dessous de ce rayon,  et l, une tte de Niob pendue  un clou
montrait sa pose de douleur, une Vnus souriait, une main se prsentait
brusquement aux yeux comme celle d'un pauvre demandant l'aumne, puis
quelques _corchs_ jaunis par la fume avaient l'air de membres
arrachs la veille  des cercueils; enfin des tableaux, des dessins, des
mannequins, des cadres sans toiles et des toiles sans cadres achevaient
de donner  cette pice irrgulire la physionomie d'un atelier que
distingue un singulier mlange d'ornement et de nudit, de misre et de
richesse, de soin et d'incurie. Cet immense vaisseau, o tout parat
petit mme l'homme, sent la coulisse d'opra; il s'y trouve de vieux
linges, des armures dores, des lambeaux d'toffe, des machines; mais il
y a je ne sais quoi de grand comme la pense: le gnie et la mort sont
l; la Diane ou l'Apollon auprs d'un crne ou d'un squelette, le beau
et le dsordre, la posie et la ralit, de riches couleurs dans
l'ombre, et souvent tout un drame immobile et silencieux. Quel symbole
d'une tte d'artiste!

Au moment o commence cette histoire, le brillant soleil du mois de
juillet illuminait l'atelier, et deux rayons le traversaient dans sa
profondeur en y traant de larges bandes d'or diaphanes o brillaient
des grains de poussire. Une douzaine de chevalets levaient leurs
flches aigus, semblables  des mts de vaisseau dans un port.
Plusieurs jeunes filles animaient cette scne par la varit de leurs
physionomies, de leurs attitudes, et par la diffrence de leurs
toilettes. Les fortes ombres que jetaient les serges vertes, places
suivant les besoins de chaque chevalet, produisaient une multitude de
contrastes, de piquants effets de clair-obscur. Ce groupe formait le
plus beau de tous les tableaux de l'atelier. Une jeune fille blonde et
mise simplement se tenait loin de ses compagnes, travaillait avec
courage en paraissant prvoir le malheur; nulle ne la regardait, ne lui
adressait la parole: elle tait la plus jolie, la plus modeste et la
moins riche. Deux groupes principaux, spars l'un de l'autre par une
faible distance, indiquaient deux socits, deux esprits jusque dans cet
atelier o les rangs et la fortune auraient d s'oublier. Assises ou
debout, ces jeunes filles, entoures de leurs botes  couleurs, jouant
avec leurs pinceaux ou les prparant, maniant leurs clatantes palettes,
peignant, parlant, riant, chantant, abandonnes  leur naturel, laissant
voir leur caractre, composaient un spectacle inconnu aux hommes:
celle-ci, fire, hautaine, capricieuse, aux cheveux noirs, aux belles
mains, lanait au hasard la flamme de ses regards; celle-l, insouciante
et gaie, le sourire sur les lvres, les cheveux chtains, les mains
blanches et dlicates, vierge franaise, lgre, sans arrire-pense,
vivant de sa vie actuelle; une autre, rveuse, mlancolique, ple,
penchant la tte comme une fleur qui tombe; sa voisine, au contraire,
grande, indolente, aux habitudes musulmanes, l'oeil long, noir, humide;
parlant peu, mais songeant et regardant  la drobe la tte d'Antinos.
Au milieu d'elles, comme le _jocoso_ d'une pice espagnole, pleine
d'esprit et de saillies pigrammatiques, une fille les espionnait toutes
d'un seul coup d'oeil, les faisait rire et levait sans cesse sa figure
trop vive pour n'tre pas jolie; elle commandait au premier groupe des
colires qui comprenait les filles de banquier, de notaire et de
ngociant; toutes riches, mais essuyant toutes les ddains
imperceptibles quoique poignants que leur prodiguaient les autres jeunes
personnes appartenant  l'aristocratie. Celles-ci taient gouvernes par
la fille d'un huissier du cabinet du roi, petite crature aussi sotte
que vaine, et fire d'avoir pour pre un homme _ayant une charge_  la
Cour: elle voulait toujours paratre avoir compris du premier coup les
observations du matre et semblait travailler par grce; elle se servait
d'un lorgnon, ne venait que trs pare, tard, et suppliait ses compagnes
de parler bas. Dans ce second groupe, on et remarqu des tailles
dlicieuses, des figures distingues; mais les regards de ces jeunes
filles offraient peu de navet. Si leurs attitudes taient lgantes et
leurs mouvements gracieux, les figures manquaient de franchise, et l'on
devinait facilement qu'elles appartenaient  un monde o la politesse
faonne de bonne heure les caractres, o l'abus des jouissances
sociales tue les sentiments et dveloppe l'gosme. Lorsque cette
runion tait complte, il se trouvait dans le nombre de ces jeunes
filles des ttes enfantines, des vierges d'une puret ravissante, des
visages dont la bouche lgrement entr'ouverte laissait voir des dents
vierges, et sur laquelle errait un sourire de vierge. L'atelier ne
ressemblait pas alors  un srail, mais  un groupe d'anges assis sur un
nuage dans le ciel.

Il tait environ midi, Servin n'avait pas encore paru, ses colires
savaient qu'il achevait un tableau pour l'exposition. Depuis quelques
jours, la plupart du temps il restait  un atelier qu'il avait ailleurs.
Tout  coup, mademoiselle Amlie Thirion, chef du parti aristocratique
de cette petite assemble, parla long-temps  sa voisine, et il se fit
un grand silence dans le groupe des patriciennes. Le parti de la banque,
tonn, se tut galement, et tcha de deviner le sujet d'une semblable
confrence. Le secret des jeunes _ultr_ fut bientt connu. Amlie se
leva, prit  quelques pas d'elle un chevalet qu'elle alla placer  une
assez grande distance du noble groupe, prs d'une cloison grossire qui
sparait l'atelier d'un cabinet obscur o l'on jetait les pltres
briss, les toiles condamnes par le professeur, et o se mettait la
provision de bois en hiver. L'action d'Amlie devait tre bien hardie,
car elle excita un murmure de surprise. La jeune lgante n'en tint
compte, et acheva d'oprer le dmnagement de sa compagne absente en
roulant vivement prs du chevalet la bote  couleur et le tabouret,
enfin tout, jusqu' un tableau de Prudhon que copiait l'lve en retard.
Ce coup d'tat excita une stupfaction gnrale. Si le ct droit se mit
 travailler silencieusement, le ct gauche prora longuement.

--Que va dire mademoiselle Piombo, demanda une jeune fille 
mademoiselle Mathilde Roguin, l'oracle malicieux du premier groupe.

--Elle n'est pas fille  parler, rpondit-elle; mais dans cinquante ans
elle se souviendra de cette injure comme si elle l'avait reue la
veille, et saura s'en venger cruellement. C'est une personne avec
laquelle je ne voudrais pas tre en guerre.

--La proscription dont la frappent ces demoiselles est d'autant plus
injuste, dit une autre jeune fille, qu'avant-hier mademoiselle Ginevra
tait fort triste; son pre venait, dit-on, de donner sa dmission. Ce
serait donc ajouter  son malheur, tandis qu'elle a t fort bonne pour
ces demoiselles pendant les Cent-Jours. Leur a-t-elle jamais dit une
parole qui pt les blesser. Elle vitait au contraire de parler
politique. Mais nos Ultras paraissent agir plutt par jalousie que par
esprit de parti.

--J'ai envie d'aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo, et de
le mettre auprs du mien, dit Mathilde Roguin. Elle se leva, mais une
rflexion la fit rasseoir:--Avec un caractre comme celui de
mademoiselle Ginevra, dit-elle, on ne peut pas savoir de quelle manire
elle prendrait notre politesse, attendons l'vnement.

--_Eccola_, dit languissamment la jeune fille aux yeux noirs.

En effet, le bruit des pas d'une personne qui montait l'escalier
retentit dans la salle. Ce mot:--La voici! passa de bouche en bouche,
et le plus profond silence rgna dans l'atelier.

Pour comprendre l'importance de l'ostracisme exerc par Amlie Thirion,
il est ncessaire d'ajouter que cette scne avait lieu vers la fin du
mois de juillet 1815. Le second retour des Bourbons venait de troubler
bien des amitis qui avaient rsist au mouvement de la premire
restauration. En ce moment les familles taient presque toutes divises
d'opinion, et le fanatisme politique renouvelait plusieurs de ces
dplorables scnes qui, aux poques de guerre civile ou religieuse,
souillent l'histoire de tous les pays. Les enfants, les jeunes filles,
les vieillards partageaient la fivre monarchique  laquelle le
gouvernement tait en proie. La discorde se glissait sous tous les
toits, et la dfiance teignait de ses sombres couleurs les actions et
les discours les plus intimes. Ginevra Piombo aimait Napolon avec
idoltrie, et comment aurait-elle pu le har? l'Empereur tait son
compatriote et le bienfaiteur de son pre. Le baron de Piombo tait un
des serviteurs de Napolon qui avaient coopr le plus efficacement au
retour de l'le d'Elbe. Incapable de renier sa foi politique, jaloux
mme de la confesser, le vieux baron de Piombo restait  Paris au milieu
de ses ennemis. Ginevra Piombo pouvait donc tre d'autant mieux mise au
nombre des personnes suspectes, qu'elle ne faisait pas mystre du
chagrin que la seconde restauration causait  sa famille. Les seules
larmes qu'elle et peut-tre verses dans sa vie lui furent arraches
par la double nouvelle de la captivit de Bonaparte sur _le Bellrophon_
et de l'arrestation de Labdoyre.

Les jeunes personnes qui composaient le groupe des nobles appartenaient
aux familles royalistes les plus exaltes de Paris. Il serait difficile
de donner une ide des exagrations de cette poque et de l'horreur que
causaient les bonapartistes. Quelque insignifiante et petite que puisse
paratre aujourd'hui l'action d'Amlie Thirion, elle tait alors une
expression de haine fort naturelle. Ginevra Piombo, l'une des premires
colires de Servin, occupait la place dont on voulait la priver depuis
le jour o elle tait venue  l'atelier; le groupe aristocratique
l'avait insensiblement entoure: la chasser d'une place qui lui
appartenait en quelque sorte tait non-seulement lui faire injure, mais
lui causer une espce de peine; car les artistes ont tous une place de
prdilection pour leur travail. Mais l'animadversion politique entrait
peut-tre pour peu de chose dans la conduite de ce petit Ct Droit de
l'atelier. Ginevra Piombo, la plus forte des lves de Servin, tait
l'objet d'une profonde jalousie; le matre professait autant
d'admiration pour les talents que pour le caractre de cette lve
favorite qui servait de terme  toutes ses comparaisons; enfin, sans
qu'on s'expliqut l'ascendant que cette jeune personne obtenait sur tout
ce qui l'entourait, elle exerait sur ce petit monde un prestige presque
semblable  celui de Bonaparte sur ses soldats. L'aristocratie de
l'atelier avait rsolu depuis plusieurs jours la chute de cette reine;
mais, personne n'ayant encore os s'loigner de la bonapartiste,
mademoiselle Thirion venait de frapper un coup dcisif, afin de rendre
ses compagnes complices de sa haine. Quoique Ginevra ft sincrement
aime par deux ou trois des Royalistes, presque toutes chapitres au
logis paternel relativement  la politique, elles jugrent, avec ce tact
particulier aux femmes, qu'elles devaient rester indiffrentes  la
querelle. A son arrive, Ginevra fut donc accueillie par un profond
silence. De toutes les jeunes filles venues jusqu'alors dans l'atelier
de Servin, elle tait la plus belle, la plus grande et la mieux faite.
Sa dmarche possdait un caractre de noblesse et de grce qui
commandait le respect. Sa figure empreinte d'intelligence semblait
rayonner, tant y respirait cette animation particulire aux Corses et
qui n'exclut point le calme. Ses longs cheveux, ses yeux et ses cils
noirs exprimaient la passion. Quoique les coins de sa bouche se
dessinassent mollement et que ses lvres fussent un peu trop fortes, il
s'y peignait cette bont que donne aux tres forts la conscience de leur
force. Par un singulier caprice de la nature, le charme de son visage se
trouvait en quelque sorte dmenti par un front de marbre o se peignait
une fiert presque sauvage, o respiraient les moeurs de la Corse. L
tait le seul lien qu'il y et entre elle et son pays natal: dans tout
le reste de sa personne, la simplicit, l'abandon des beauts lombardes
sduisaient si bien qu'il fallait ne pas la voir pour lui causer la
moindre peine. Elle inspirait un si vif attrait que, par prudence, son
vieux pre la faisait accompagner jusqu' l'atelier. Le seul dfaut de
cette crature vritablement potique venait de la puissance mme d'une
beaut si largement dveloppe: elle avait l'air d'tre femme. Elle
s'tait refuse au mariage, par amour pour son pre et sa mre, en se
sentant ncessaire  leurs vieux jours. Son got pour la peinture avait
remplac les passions qui agitent ordinairement les femmes.

--Vous tes bien silencieuses aujourd'hui, mesdemoiselles, dit-elle
aprs avoir fait deux ou trois pas au milieu de ses compagnes.--Bonjour,
ma petite Laure, ajouta-t-elle d'un ton doux et caressant en
s'approchant de la jeune fille qui peignait loin des autres. Cette tte
est fort bien! Les chairs sont un peu trop roses, mais tout en est
dessin  merveille.

Laure leva la tte, regarda Ginevra d'un air attendri, et leurs figures
s'panouirent en exprimant une mme affection. Un faible sourire anima
les lvres de l'Italienne qui paraissait songeuse, et qui se dirigea
lentement vers sa place en regardant avec nonchalance les dessins ou les
tableaux, en disant bonjour  chacune des jeunes filles du premier
groupe, sans s'apercevoir de la curiosit insolite qu'excitait sa
prsence. On et dit d'une reine dans sa cour. Elle ne donna aucune
attention au profond silence qui rgnait parmi les patriciennes, et
passa devant leur camp sans prononcer un seul mot. Sa proccupation fut
si grande qu'elle se mit  son chevalet, ouvrit sa bote  couleurs,
prit ses brosses, revtit ses manches brunes, ajusta son tablier,
regarda son tableau, examina sa palette, sans penser, pour ainsi dire, 
ce qu'elle faisait. Toutes les ttes du groupe des bourgeoises taient
tournes vers elle. Si les jeunes personnes du camp Thirion ne mettaient
pas tant de franchise que leurs compagnes dans leur impatience, leurs
oeillades n'en taient pas moins diriges sur Ginevra.

--Elle ne s'aperoit de rien, dit mademoiselle Roguin.

En ce moment Ginevra quitta l'attitude mditative dans laquelle elle
avait contempl sa toile, et tourna la tte vers le groupe
aristocratique. Elle mesura d'un seul coup d'oeil la distance qui l'en
sparait, et garda le silence.

--Elle ne croit pas qu'on ait eu la pense de l'insulter, dit Mathilde,
elle n'a ni pli ni rougi. Comme ces demoiselles vont tre vexes si
elle se trouve mieux  sa nouvelle place qu' l'ancienne!

--Vous tes l hors ligne, mademoiselle, ajouta-t-elle alors  haute
voix en s'adressant  Ginevra.

L'Italienne feignit de ne pas entendre, ou peut-tre n'entendit-elle
pas; elle se leva brusquement, longea avec une certaine lenteur la
cloison qui sparait le cabinet noir de l'atelier, et parut examiner le
chssis d'o venait le jour en y donnant tant d'importance qu'elle monta
sur une chaise pour attacher beaucoup plus haut la serge verte qui
interceptait la lumire. Arrive  cette hauteur, elle atteignit  une
crevasse assez lgre dans la cloison, le vritable but de ses efforts,
car le regard qu'elle y jeta ne peut se comparer qu' celui d'un avare
dcouvrant les trsors d'Aladin; elle descendit vivement, revint  sa
place, ajusta son tableau, feignit d'tre mcontente du jour, approcha
de la cloison une table sur laquelle elle mit une chaise, grimpa
lestement sur cet chafaudage, et regarda de nouveau par la crevasse.
Elle ne jeta qu'un regard dans le cabinet alors clair par un jour de
souffrance qu'on avait ouvert, et ce qu'elle y aperut produisit sur
elle une sensation si vive qu'elle tressaillit.

--Vous allez tomber, mademoiselle Ginevra, s'cria Laure.

Toutes les jeunes filles regardrent l'imprudente qui chancelait. La
peur de voir arriver ses compagnes auprs d'elle lui donna du courage,
elle retrouva ses forces et son quilibre, se tourna vers Laure en se
dandinant sur sa chaise, et dit d'une voix mue:--Bah! c'est encore un
peu plus solide qu'un trne! Elle se hta d'arracher la serge,
descendit, repoussa la table et la chaise bien loin de la cloison,
revint  son chevalet, et fit encore quelques essais en ayant l'air de
chercher une masse de lumire qui lui convnt. Son tableau ne l'occupait
gure, son but tait de s'approcher du cabinet noir auprs duquel elle
se plaa, comme elle le dsirait,  ct de la porte. Puis elle se mit
 prparer sa palette en gardant le plus profond silence. A cette place,
elle entendit bientt plus distinctement le lger bruit qui, la veille,
avait si fortement excit sa curiosit et fait parcourir  sa jeune
imagination le vaste champ des conjectures. Elle reconnut facilement la
respiration forte et rgulire de l'homme endormi qu'elle venait de
voir. Sa curiosit tait satisfaite au del de ses souhaits, mais elle
se trouvait charge d'une immense responsabilit. A travers la crevasse,
elle avait entrevu l'aigle impriale, et, sur un lit de sangles
faiblement clair, la figure d'un officier de la Garde. Elle devina
tout: Servin cachait un proscrit. Maintenant elle tremblait qu'une de
ses compagnes ne vnt examiner son tableau, et n'entendt ou la
respiration de ce malheureux ou quelque aspiration trop forte, comme
celle qui tait arrive  son oreille pendant la dernire leon. Elle
rsolut de rester auprs de cette porte, en se fiant  son adresse pour
djouer les chances du sort.

--Il vaut mieux que je sois l, pensait-elle, pour prvenir un accident
sinistre, que de laisser le pauvre prisonnier  la merci d'une
tourderie. Tel tait le secret de l'indiffrence apparente que Ginevra
avait manifeste en trouvant son chevet drang; elle en fut
intrieurement enchante, puisqu'elle avait pu satisfaire assez
naturellement sa curiosit: puis, en ce moment, elle tait trop vivement
proccupe pour chercher la raison de son dmnagement. Rien n'est plus
mortifiant pour des jeunes filles, comme pour tout le monde, que de voir
une mchancet, une insulte ou un bon mot manquant leur effet par suite
du ddain qu'en tmoigne la victime. Il semble que la haine envers un
ennemi s'accroisse de toute la hauteur  laquelle il s'lve au-dessus
de nous. La conduite de Ginevra devint une nigme pour toutes ses
compagnes. Ses amies comme ses ennemies furent galement surprises; car
on lui accordait toutes les qualits possibles, hormis le pardon des
injures. Quoique les occasions de dployer ce vice de caractre eussent
t rarement offertes  Ginevra dans les vnements de la vie d'atelier,
les exemples qu'elle avait pu donner de ses dispositions vindicatives et
de sa fermet n'en avaient pas moins laiss des impressions profondes
dans l'esprit de ses compagnes. Aprs bien des conjectures, mademoiselle
Roguin finit par trouver dans le silence de l'Italienne une grandeur
d'me au-dessus de tout loge; et son cercle, inspir par elle, forma le
projet d'humilier l'aristocratie de l'atelier. Elles parvinrent  leur
but par un feu de sarcasmes qui abattit l'orgueil du Ct Droit.
L'arrive de madame Servin mit fin  cette lutte d'amour-propre. Avec
cette finesse qui accompagne toujours la mchancet, Amlie avait
remarqu, analys, comment la prodigieuse proccupation qui empchait
Ginevra d'entendre la dispute aigrement polie dont elle tait l'objet.
La vengeance que mademoiselle Roguin et ses compagnes tiraient de
mademoiselle Thirion et de son groupe eut alors le fatal effet de faire
rechercher par les jeunes Ultras la cause du silence que gardait Ginevra
di Piombo. La belle Italienne devint donc le centre de tous les regards,
et fut pie par ses amies comme par ses ennemies. Il est bien difficile
de cacher la plus petite motion, le plus lger sentiment,  quinze
jeunes filles curieuses, inoccupes, dont la malice et l'esprit ne
demandent que des secrets  deviner, des intrigues  crer,  djouer,
et qui savent trouver trop d'interprtations diffrentes  un geste, 
une oeillade,  une parole, pour ne pas en dcouvrir la vritable
signification. Aussi le secret de Ginevra di Piombo fut-il bientt en
grand pril d'tre connu. En ce moment la prsence de madame Servin
produisit un entr'acte dans le drame qui se jouait sourdement au fond de
ces jeunes coeurs, et dont les sentiments, les penses, les progrs
taient exprims par des phrases presque allgoriques, par de malicieux
coups d'oeil, par des gestes, et par le silence mme, souvent plus
intelligible que la parole. Aussitt que madame Servin entra dans
l'atelier, ses yeux se portrent sur la porte auprs de laquelle tait
Ginevra. Dans les circonstances prsentes, ce regard ne fut pas perdu.
Si d'abord aucune des colires n'y fit attention, plus tard
mademoiselle Thirion s'en souvint, et s'expliqua la dfiance, la crainte
et le mystre qui donnrent alors quelque chose de fauve aux yeux de
madame Servin.

--Mesdemoiselles, dit-elle, monsieur Servin ne pourra pas venir
aujourd'hui. Puis elle complimenta chaque jeune personne, en recevant de
toutes une foule de ces caresses fminines qui sont autant dans la voix
et dans les regards que dans les gestes. Elle arriva promptement auprs
de Ginevra domine par une inquitude qu'elle dguisait en vain.
L'Italienne et la femme du peintre se firent un signe de tte amical, et
restrent toutes deux silencieuses, l'une peignant, l'autre regardant
peindre. La respiration du militaire s'entendait facilement, mais madame
Servin ne parut pas s'en apercevoir; et sa dissimulation tait si
grande, que Ginevra fut tente de l'accuser d'une surdit volontaire.
Cependant l'inconnu se remua dans son lit. L'Italienne regarda fixement
madame Servin, qui lui dit alors, sans que son visage prouvt la plus
lgre altration:--Votre copie est aussi belle que l'original. S'il me
fallait choisir, je serais fort embarrasse.

--Monsieur Servin n'a pas mis sa femme dans la confidence de ce mystre,
pensa Ginevra, qui, aprs avoir rpondu  la jeune femme par un doux
sourire d'incrdulit, fredonna une _canzonetta_ de son pays pour
couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.

C'tait quelque chose de si insolite que d'entendre la studieuse
Italienne chanter, que toutes les jeunes filles surprises la
regardrent. Plus tard cette circonstance servit de preuve aux
charitables suppositions de la haine. Madame Servin s'en alla bientt,
et la sance s'acheva sans autres vnements. Ginevra laissa partir ses
compagnes et parut vouloir travailler longtemps encore; mais elle
trahissait  son insu son dsir de rester seule, car  mesure que les
colires se prparaient  sortir, elle leur jetait des regards
d'impatience mal dguise. Mademoiselle Thirion, devenue en peu d'heures
une cruelle ennemie pour celle qui la primait en tout, devina par un
instinct de haine que la fausse application de sa rivale cachait un
mystre. Elle avait t frappe plus d'une fois de l'air attentif avec
lequel Ginevra s'tait mise  couter un bruit que personne n'entendait.
L'expression qu'elle surprit en dernier lieu dans les yeux de
l'Italienne fut pour elle un trait de lumire. Elle s'en alla la
dernire de toutes les colires et descendit chez madame Servin, avec
laquelle elle causa un instant; puis elle feignit d'avoir oubli son
sac, remonta tout doucement  l'atelier, et aperut Ginevra grimpe sur
un chafaudage fait  la hte, et si absorbe dans la contemplation du
militaire inconnu qu'elle n'entendit pas le lger bruit que produisaient
les pas de sa compagne. Il est vrai que, suivant une expression de
Walter Scott, Amlie marchait comme sur des oeufs; elle regagna
promptement la porte de l'atelier et toussa. Ginevra tressaillit, tourna
la tte, vit son ennemie, rougit, s'empressa de dtacher la serge pour
donner le change sur ses intentions, et descendit aprs avoir rang sa
bote  couleurs. Elle quitta l'atelier en emportant grave dans son
souvenir l'image d'une tte d'homme aussi gracieuse que celle de
l'Endymion, chef-d'oeuvre de Girodet qu'elle avait copi quelques jours
auparavant.

--Proscrire un homme si jeune! Qui donc peut-il tre? car ce n'est pas
le marchal Ney.

Ces deux phrases sont l'expression la plus simple de toutes les ides
que Ginevra commenta pendant deux jours. Le surlendemain, malgr sa
diligence pour arriver la premire  l'atelier, elle y trouva
mademoiselle Thirion qui s'y tait fait conduire en voiture. Ginevra et
son ennemie s'observrent longtemps; mais elles se composrent des
visages impntrables l'une pour l'autre. Amlie avait vu la tte
ravissante de l'inconnu; mais, heureusement et malheureusement tout  la
fois, les aigles et l'uniforme n'taient pas placs dans l'espace que la
fente lui avait permis d'apercevoir. Elle se perdit alors en
conjectures. Tout  coup Servin arriva beaucoup plus tt qu'
l'ordinaire.

--Mademoiselle Ginevra, dit-il aprs avoir jet un coup d'oeil sur
l'atelier, pourquoi vous tes-vous mise l? Le jour est mauvais.
Approchez-vous donc de ces demoiselles, et descendez un peu votre
rideau.

Puis il s'assit auprs de Laure, dont le travail mritait ses plus
complaisantes corrections.

--Comment donc! s'cria-t-il, voici une tte suprieurement faite. Vous
serez une seconde Ginevra.

Le matre alla de chevalet en chevalet, grondant, flattant, plaisantant,
et faisant, comme toujours, craindre plutt ses plaisanteries que ses
rprimandes. L'Italienne n'avait pas obi aux observations du
professeur, et restait  son poste avec la ferme intention de ne pas
s'en carter. Elle prit une feuille de papier et se mit  _croquer_  la
spia la tte du pauvre reclus. Une oeuvre conue avec passion porte
toujours un cachet particulier. La facult d'imprimer aux traductions de
la nature ou de la pense des couleurs vraies constitue le gnie, et
souvent la passion en tient lieu. Aussi, dans la circonstance o se
trouvait Ginevra, l'intuition qu'elle devait  sa mmoire vivement
frappe, ou la ncessit peut-tre, cette mre des grandes choses, lui
prta-t-elle un talent surnaturel. La tte de l'officier fut jete sur
le papier au milieu d'un tressaillement intrieur qu'elle attribuait 
la crainte, et dans lequel un physiologiste aurait reconnu la fivre de
l'inspiration. Elle glissait de temps en temps un regard furtif sur ses
compagnes, afin de pouvoir cacher le lavis en cas d'indiscrtion de leur
part. Malgr son active surveillance, il y eut un moment o elle
n'aperut pas le lorgnon que son impitoyable ennemie braquait sur le
mystrieux dessin, en s'abritant derrire un grand portefeuille.
Mademoiselle Thirion, qui reconnut la figure du proscrit, leva
brusquement la tte, et Ginevra serra la feuille de papier.

--Pourquoi tes-vous donc reste l malgr mon avis, mademoiselle?
demanda gravement le professeur  Ginevra.

L'colire tourna vivement son chevalet de manire que personne ne pt
voir son lavis, et dit d'une voix mue en le montrant  son matre:--Ne
trouvez-vous pas comme moi que ce jour est plus favorable? ne dois-je
pas rester l?

Servin plit. Comme rien n'chappe aux yeux perants de la haine,
mademoiselle Thirion se mit, pour ainsi dire, en tiers dans les motions
qui agitrent le matre et l'colire.

--Vous avez raison, dit Servin. Mais vous en saurez bientt plus que
moi, ajouta-t-il en riant forcment. Il y eut une pause pendant laquelle
le professeur contempla la tte de l'officier.--Ceci est un
chef-d'oeuvre digne de Salvator Rosa, s'cria-t-il avec une nergie
d'artiste.

A cette exclamation, toutes les jeunes personnes se levrent, et
mademoiselle Thirion accourut avec la vlocit du tigre qui se jette sur
sa proie. En ce moment le proscrit veill par le bruit se remua.
Ginevra fit tomber son tabouret, pronona des phrases assez incohrentes
et se mit  rire; mais elle avait pli le portrait et l'avait jet dans
son portefeuille avant que sa redoutable ennemie et pu l'apercevoir. Le
chevalet fut entour, Servin dtailla  haute voix les beauts de la
copie que faisait en ce moment son lve favorite, et tout le monde fut
dupe de ce stratagme, moins Amlie qui, se plaant en arrire de ses
compagnes, essaya d'ouvrir le portefeuille o elle avait vu mettre le
lavis. Ginevra saisit le carton et le plaa devant elle sans mot dire.
Les deux jeunes filles s'examinrent alors en silence.

Allons, mesdemoiselles,  vos places, dit Servin. Si vous voulez en
savoir autant que mademoiselle de Piombo, il ne faut pas toujours parler
modes ou bals et baguenauder comme vous faites.

Quand toutes les jeunes personnes eurent regagn leurs chevalets, Servin
s'assit auprs de Ginevra.

--Ne valait-il pas mieux que ce mystre ft dcouvert par moi que par
une autre? dit l'Italienne en parlant  voix basse.

--Oui, rpondit le peintre. Vous tes patriote; mais, ne le fussiez-vous
pas, ce serait encore vous  qui je l'aurais confi.

--Le matre et l'colire se comprirent, et Ginevra ne craignit plus de
demander:--Qui est-ce?

--L'ami intime de Labdoyre, celui qui, aprs l'infortun colonel, a
contribu le plus  la runion du septime avec les grenadiers de l'le
d'Elbe. Il tait chef d'escadron dans la Garde, et revient de Waterloo.

--Comment n'avez-vous pas brl son uniforme, son shako, et ne lui
avez-vous pas donn des habits bourgeois? dit vivement Ginevra.

--On doit m'en apporter ce soir.

--Vous auriez d fermer notre atelier pendant quelques jours.

--Il va partir.

--Il veut donc mourir? dit la jeune fille. Laissez-le chez vous pendant
le premier moment de la tourmente. Paris est encore le seul endroit de
la France o l'on puisse cacher srement un homme. Il est votre ami?
demanda-t-elle.

--Non, il n'a pas d'autres titres  ma recommandation que son malheur.
Voici comment il m'est tomb sur les bras: mon beau-pre, qui avait
repris du service pendant cette campagne, a rencontr ce pauvre jeune
homme, et l'a trs-subtilement sauv des griffes de ceux qui ont arrt
Labdoyre. Il voulait le dfendre, l'insens!

--C'est vous qui le nommez ainsi! s'cria Ginevra en lanant un regard
de surprise au peintre, qui garda le silence un moment.

--Mon beau-pre est trop espionn pour pouvoir garder quelqu'un chez
lui, reprit-il. Il me l'a donc nuitamment amen la semaine dernire.
J'avais espr le drober  tous les yeux en le mettant dans ce coin, le
seul endroit de la maison o il puisse tre en sret.

--Si je puis vous tre utile, employez-moi, dit Ginevra, je connais le
marchal Feltre.

--Eh bien! nous verrons, rpondit le peintre.

Cette conversation dura trop longtemps pour ne pas tre remarque de
toutes les jeunes filles. Servin quitta Ginevra, revint encore  chaque
chevalet, et donna de si longues leons qu'il tait encore sur
l'escalier quand sonna l'heure  laquelle ses colires avaient
l'habitude de partir.

--Vous oubliez votre sac, mademoiselle Thirion, s'cria le professeur en
courant aprs la jeune fille, qui descendait jusqu'au mtier d'espion
pour satisfaire sa haine.

La curieuse lve vint chercher son sac en manifestant un peu de
surprise de son tourderie, mais le soin de Servin fut pour elle une
nouvelle preuve de l'existence d'un mystre dont la gravit n'tait pas
douteuse; elle avait dj invent tout ce qui devait tre, et pouvait
dire comme l'abb Vertot: _Mon sige est fait_. Elle descendit
bruyamment l'escalier et tira violemment la porte qui donnait dans
l'appartement de Servin, afin de faire croire qu'elle sortait; mais elle
remonta doucement, et se tint derrire la porte de l'atelier. Quand le
peintre et Ginevra se crurent seuls, il frappa d'une certaine manire 
la porte de la mansarde, qui tourna aussitt sur ses gonds rouills et
criards. L'Italienne vit paratre un jeune homme grand et bien fait dont
l'uniforme imprial lui fit battre le coeur. L'officier avait le bras en
charpe, et la pleur de son teint accusait de vives souffrances. En
apercevant une inconnue, il tressaillit. Amlie, qui ne pouvait rien
voir, trembla de rester plus longtemps; mais il lui suffisait d'avoir
entendu le grincement de la porte, elle s'en alla sans bruit.

--Ne craignez rien, dit le peintre  l'officier; mademoiselle est la
fille du plus fidle ami de l'Empereur, le baron de Piombo.

Le jeune militaire ne conserva plus de doute sur le patriotisme de
Ginevra, aprs l'avoir vue.

--Vous tes bless? dit-elle.

--Oh! ce n'est rien, mademoiselle, la plaie se referme.

En ce moment, les voix criardes et perantes des colporteurs arrivrent
jusqu' l'atelier: Voici le jugement qui condamne  mort... Tous trois
tressaillirent. Le soldat entendit, le premier, un nom qui le fit plir.

--Labdoyre! dit-il en tombant sur le tabouret.

Ils se regardrent en silence. Des gouttes de sueur se formrent sur le
front livide du jeune homme, il saisit d'une main et par un geste de
dsespoir les touffes noires de sa chevelure, et appuya son coude sur le
bord du chevalet de Ginevra.

--Aprs tout, dit-il en se levant brusquement, Labdoyre et moi nous
savions ce que nous faisions. Nous connaissions le sort qui nous
attendait aprs le triomphe comme aprs la chute. Il meurt pour sa
cause, et moi je me cache...

Il alla prcipitamment vers la porte de l'atelier; mais plus leste que
lui, Ginevra s'tait lance et lui en barrait le chemin.

--Rtablirez-vous l'Empereur? dit-elle. Croyez-vous pouvoir relever ce
gant quand lui-mme n'a pas su rester debout?

--Que voulez-vous que je devienne? dit alors le proscrit en s'adressant
aux deux amis que lui avait envoys le hasard. Je n'ai pas un seul
parent dans le monde, Labdoyre tait mon protecteur et mon ami, je
suis seul; demain je serai peut-tre proscrit ou condamn, je n'ai
jamais eu que ma paye pour fortune, j'ai mang mon dernier cu pour
venir arracher Labdoyre  son sort et tcher de l'emmener; la mort est
donc une ncessit pour moi. Quand on est dcid  mourir, il faut
savoir vendre sa tte au bourreau. Je pensais tout  l'heure que la vie
d'un honnte homme vaut bien celle de deux tratres, et qu'un coup de
poignard bien plac peut donner l'immortalit.

Cet accs de dsespoir effraya le peintre et Ginevra elle-mme, qui
comprit bien le jeune homme. L'Italienne admira cette belle tte et
cette voix dlicieuse dont la douceur tait  peine altre par des
accents de fureur; puis elle jeta tout  coup du baume sur toutes les
plaies de l'infortun.

--Monsieur, dit-elle, quant  votre dtresse pcuniaire, permettez-moi
de vous offrir l'or de mes conomies. Mon pre est riche, je suis son
seul enfant, il m'aime, et je suis bien sre qu'il ne me blmera pas. Ne
vous faites pas scrupule d'accepter: nos biens viennent de l'Empereur,
nous n'avons pas un centime qui ne soit un effet de sa munificence.
N'est-ce pas tre reconnaissants que d'obliger un de ses fidles
soldats? Prenez donc cette somme avec aussi peu de faons que j'en mets
 vous l'offrir. Ce n'est que de l'argent, ajouta-t-elle d'un ton de
mpris. Maintenant, quant  des amis, vous en trouverez! L, elle leva
firement la tte, et ses yeux brillrent d'un clat inusit.--La tte
qui tombera demain devant une douzaine de fusils sauve la vtre,
reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez aller
chercher du service  l'tranger si l'on ne vous oublie pas, ou dans
l'arme franaise si l'on vous oublie.

Il existe dans les consolations que donne une femme une dlicatesse qui
a toujours quelque chose de maternel, de prvoyant, de complet. Mais
quand,  ces paroles de paix et d'esprance, se joignent la grce des
gestes, cette loquence de ton qui vient du coeur, et que surtout la
bienfaitrice est belle, il est difficile  un jeune homme de rsister.
Le colonel aspira l'amour par tous les sens. Une lgre teinte rose
nuana ses joues blanches, ses yeux perdirent un peu de la mlancolie
qui les ternissait, et il dit d'un son de voix particulier:--Vous tes
un ange de bont! Mais Labdoyre, ajouta-t-il, Labdoyre!

A ce cri, ils se regardrent tous les trois en silence, et ils se
comprirent. Ce n'tait plus des amis de vingt minutes, mais de vingt
ans.

--Mon cher, reprit Servin, pouvez-vous le sauver?

--Je puis le venger.

Ginevra tressaillit: quoique l'inconnu ft beau, son aspect n'avait
point mu la jeune fille; la douce piti que les femmes trouvent dans
leur coeur pour les misres qui n'ont rien d'ignoble avait touff chez
Ginevra toute autre affection: mais entendre un cri de vengeance,
rencontrer dans ce proscrit une me italienne, du dvouement pour
Napolon, de la gnrosit  la corse?.... c'en tait trop pour elle;
elle contempla donc l'officier avec une motion respectueuse qui lui
agita fortement le coeur. Pour la premire fois, un homme lui faisait
prouver un sentiment si vif. Comme toutes les femmes, elle se plut 
mettre l'me de l'inconnu en harmonie avec la beaut distingue de ses
traits, avec les heureuses proportions de sa taille qu'elle admirait en
artiste. Mene par le hasard de la curiosit  la piti, de la piti 
un intrt puissant, elle arrivait de cet intrt  des sensations si
profondes, qu'elle crut dangereux de rester l plus longtemps.

--A demain, dit-elle en laissant  l'officier le plus doux de ses
sourires pour consolation.

En voyant ce sourire, qui jetait comme un nouveau jour sur la figure de
Ginevra, l'inconnu oublia tout pendant un instant.

--Demain, rpondit-il avec tristesse, demain, Labdoyre...

Ginevra se retourna, mit un doigt sur ses lvres, et le regarda comme si
elle lui disait:--Calmez-vous, soyez prudent.

Alors le jeune homme s'cria:--_O Dio! che non vorrei vivere dopo averla
veduta!_ (O Dieu, qui ne voudrait vivre aprs l'avoir vue!)

L'accent particulier avec lequel il pronona cette phrase fit
tressaillir Ginevra.

--Vous tes Corse? s'cria-t-elle en revenant  lui le coeur palpitant
d'aise.

--Je suis n en Corse, rpondit-il; mais j'ai t amen trs-jeune 
Gnes; et, aussitt que j'eus atteint l'ge auquel on entre au service
militaire, je me suis engag.

La beaut de l'inconnu, l'attrait surnaturel que lui prtaient ses
opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger mme, tout
disparut aux yeux de Ginevra, ou plutt tout se fondit dans un seul
sentiment, nouveau, dlicieux. Ce proscrit tait un enfant de la Corse,
il en parlait le langage chri! La jeune fille resta pendant un moment
immobile, retenue par une sensation magique. Elle avait en effet sous
les yeux un tableau vivant auquel tous les sentiments humains runis et
le hasard donnaient de vives couleurs. Sur l'invitation de Servin,
l'officier s'tait assis sur un divan. Le peintre avait dnou l'charpe
qui retenait le bras de son hte, et s'occupait  en dfaire l'appareil
afin de panser la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et
large plaie que la lame d'un sabre avait faite sur l'avant-bras du jeune
homme, et laissa chapper une plainte. L'inconnu leva la tte vers elle
et se mit  sourire. Il y avait quelque chose de touchant et qui allait
 l'me dans l'attention avec laquelle Servin enlevait la charpie et
ttait les chairs meurtries; tandis que la figure du bless, quoique
ple et maladive, exprimait,  l'aspect de la jeune fille, plus de
plaisir que de souffrance. Une artiste devait admirer involontairement
cette opposition de sentiments, et les contrastes que produisaient la
blancheur des linges, la nudit du bras, avec l'uniforme bleu et rouge
de l'officier. En ce moment, une obscurit douce enveloppait l'atelier;
mais un dernier rayon de soleil vint clairer la place o se trouvait le
proscrit, en sorte que sa noble et blanche figure, ses cheveux noirs,
ses vtements, tout fut inond par le jour. Cet effet si simple, la
superstitieuse Italienne le prit pour un heureux prsage. L'inconnu
ressemblait ainsi  un cleste messager qui lui faisait entendre le
langage de la patrie, et la mettait sous le charme des souvenirs de son
enfance, pendant que dans son coeur naissait un sentiment aussi frais,
aussi pur que son premier ge d'innocence. Pendant un moment bien court,
elle demeura songeuse et comme plonge dans une pense infinie; puis
elle rougit de laisser voir sa proccupation, changea un doux et rapide
regard avec le proscrit, et s'enfuit en le voyant toujours.

Le lendemain n'tait pas un jour de leon, Ginevra vint  l'atelier et
le prisonnier put rester auprs de sa compatriote; Servin, qui avait une
esquisse  terminer, permit au reclus d'y demeurer en servant de mentor
aux deux jeunes gens, qui s'entretinrent souvent en corse. Le pauvre
soldat raconta ses souffrances pendant la droute de Moscou, car il
s'tait trouv,  l'ge de dix-neuf ans, au passage de la Brzina, seul
de son rgiment aprs avoir perdu dans ses camarades les seuls hommes
qui pussent s'intresser  un orphelin. Il peignit en traits de feu le
grand dsastre de Waterloo. Sa voix fut une musique pour l'Italienne.
leve  la corse, Ginevra tait en quelque sorte la fille de la nature,
elle ignorait le mensonge et se livrait sans dtour  ses impressions,
elle les avouait, ou plutt les laissait deviner sans le mange de la
petite et calculatrice coquetterie des jeunes filles de Paris.

Pendant cette journe, elle resta plus d'une fois, sa palette d'une
main, son pinceau de l'autre, sans que le pinceau s'abreuvt des
couleurs de la palette: les yeux attachs sur l'officier et la bouche
lgrement entr'ouverte, elle coutait, se tenant toujours prte 
donner un coup de pinceau qu'elle ne donnait jamais. Elle ne s'tonnait
pas de trouver tant de douceur dans les yeux du jeune homme, car elle
sentait les siens devenir doux malgr sa volont de les tenir svres ou
calmes. Puis, elle peignait ensuite avec une attention particulire et
pendant des heures entires, sans lever la tte, parce qu'il tait l,
prs d'elle, la regardant travailler. La premire fois qu'il vint
s'asseoir pour la contempler en silence, elle lui dit d'un son de voix
mu, et aprs une longue pause:--Cela vous amuse donc, de voir peindre?

Ce jour-l, elle apprit qu'il se nommait Luigi. Avant de se sparer, ils
convinrent que, les jours d'atelier, s'il arrivait quelque vnement
politique important, Ginevra l'en instruirait en chantant  voix basse
certains airs italiens.

Le lendemain, mademoiselle Thirion apprit sous le secret  toutes ses
compagnes que Ginevra di Piombo tait aime d'un jeune homme qui venait,
pendant les heures consacres aux leons, s'tablir dans le cabinet noir
de l'atelier.

--Vous qui prenez son parti, dit-elle  mademoiselle Roguin, examinez-la
bien, et vous verrez  quoi elle passera son temps.

Ginevra fut donc observe avec une attention diabolique. On couta ses
chansons, on pia ses regards. Au moment o elle ne croyait tre vue de
personne, une douzaine d'yeux taient incessamment arrts sur elle.
Ainsi prvenues, ces jeunes filles interprtrent dans leur sens vrai
les agitations qui passrent sur la brillante figure de l'Italienne, et
ses gestes, et l'accent particulier de ses fredonnements, et l'air
attentif avec lequel elle coutait des sons indistincts qu'elle seule
entendait  travers la cloison. Au bout d'une huitaine de jours, une
seule des quinze lves de Servin s'tait refuse  voir Louis par la
crevasse de la cloison. Cette jeune fille tait Laure, la jolie personne
pauvre et assidue qui, par un instinct de faiblesse, aimait
vritablement la belle Corse et la dfendait encore. Mademoiselle Roguin
voulut faire rester Laure sur l'escalier  l'heure du dpart, afin de
lui prouver l'intimit de Ginevra et du beau jeune homme en les
surprenant ensemble. Laure refusa de descendre  un espionnage que la
curiosit ne justifiait pas, et devint l'objet d'une rprobation
universelle.

Bientt la fille de l'huissier du cabinet du roi trouva qu'il n'tait
pas convenable pour elle de venir  l'atelier d'un peintre dont les
opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, 
cette poque, semblait une seule et mme chose; elle ne revint donc plus
chez Servin, qui refusa poliment d'aller chez elle. Si Amlie oublia
Ginevra, le mal qu'elle avait sem porta ses fruits. Insensiblement, par
hasard, par caquetage ou par pruderie, toutes les autres jeunes
personnes instruisirent leurs mres de l'trange aventure qui se passait
 l'atelier. Un jour Mathilde Roguin ne vint pas, la leon suivante ce
fut une autre jeune fille; enfin trois ou quatre demoiselles, qui
taient restes les dernires, ne revinrent plus. Ginevra et
mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours
les seules habitantes de l'atelier dsert. L'Italienne ne s'apercevait
point de l'abandon dans lequel elle se trouvait, et ne recherchait mme
pas la cause de l'absence de ses compagnes. Ayant invent depuis peu les
moyens de correspondre mystrieusement avec Louis, elle vivait 
l'atelier comme dans une dlicieuse retraite, seule au milieu d'un
monde, ne pensant qu' l'officier et aux dangers qui le menaaient.
Cette jeune fille, quoique sincrement admiratrice des nobles caractres
qui ne veulent pas trahir leur foi politique, pressait Louis de se
soumettre promptement  l'autorit royale, afin de le garder en France.
Louis ne voulait pas sortir de sa cachette. Si les passions ne naissent
et ne grandissent que sous l'influence d'vnements extraordinaires et
romanesques, on peut dire que jamais tant de circonstances ne
concoururent  lier deux tres par un mme sentiment. L'amiti de
Ginevra pour Louis et de Louis pour elle fit plus de progrs en un mois
qu'une amiti du monde n'en fait en dix ans dans un salon. L'adversit
n'est-elle pas la pierre de touche des caractres? Ginevra put donc
apprcier facilement Louis, le connatre, et ils ressentirent bientt
une estime rciproque l'un pour l'autre. Plus ge que Louis, Ginevra
trouvait une douceur extrme  tre courtise par un jeune homme dj si
grand, si prouv par le sort, et qui joignait  l'exprience d'un homme
toutes les grces de l'adolescence. De son ct, Louis ressentait un
indicible plaisir  se laisser protger en apparence par une jeune fille
de vingt-cinq ans. Il y avait dans ce sentiment un certain orgueil
inexplicable. Peut-tre tait-ce une preuve d'amour. L'union de la
douceur et de la fiert, de la force et de la faiblesse avait en Ginevra
d'irrsistibles attraits, et Louis tait entirement subjugu par elle.
Ils s'aimaient si profondment dj, qu'ils n'avaient eu besoin ni de se
le nier, ni de se le dire.

Un jour, vers le soir, Ginevra entendit le signal convenu, Louis
frappait avec une pingle sur la boiserie de manire  ne pas produire
plus de bruit qu'une araigne qui attache son fil, et demandait ainsi 
sortir de sa retraite. L'Italienne jeta un coup d'oeil dans l'atelier,
ne vit pas la petite Laure, et rpondit au signal. Louis ouvrit la
porte, aperut l'colire, et rentra prcipitamment. tonne, Ginevra
regarde autour d'elle, trouve Laure, et lui dit en allant  son
chevalet:--Vous restez bien tard, ma chre. Cette tte me parat
pourtant acheve, il n'y a plus qu'un reflet  indiquer sur le haut de
cette tresse de cheveux.

--Vous seriez bien bonne, dit Laure d'une voix mue, si vous vouliez me
corriger cette copie, je pourrais conserver quelque chose de vous....

--Je veux bien, rpondit Ginevra sre de pouvoir ainsi la congdier. Je
croyais, reprit-elle en donnant de lgers coups de pinceau, que vous
aviez beaucoup de chemin  faire de chez vous  l'atelier.

--Oh! Ginevra, je vais m'en aller et pour toujours, s'cria la jeune
fille d'un air triste.

L'Italienne ne fut pas autant affecte de ces paroles pleines de
mlancolie qu'elle l'aurait t un mois auparavant.

--Vous quittez monsieur Servin? demanda-t-elle.

--Vous ne vous apercevez donc pas, Ginevra, que depuis quelque temps il
n'y a plus ici que vous et moi?

--C'est vrai, rpondit Ginevra frappe tout  coup comme par un
souvenir. Ces demoiselles seraient-elles malades, se marieraient-elles,
ou leurs pres seraient-ils tous de service au chteau?

--Toutes ont quitt monsieur Servin, rpondit Laure.

--Et pourquoi?

--A cause de vous, Ginevra.

--De moi! rpta la fille corse en se levant, le front menaant, l'oeil
fier et les yeux tincelants.

--Oh! ne vous fchez pas, ma bonne Ginevra, s'cria douloureusement
Laure. Mais ma mre aussi veut que je quitte l'atelier. Toutes ces
demoiselles ont dit que vous aviez une intrigue, que monsieur Servin se
prtait  ce qu'un jeune homme qui vous aime demeurt dans le cabinet
noir; je n'ai jamais cru ces calomnies et n'en ai rien dit  ma mre.
Hier au soir, madame Roguin a rencontr ma mre dans un bal et lui a
demand si elle m'envoyait toujours ici. Sur la rponse affirmative de
ma mre, elle lui a rpt les mensonges de ces demoiselles. Maman m'a
bien gronde, elle a prtendu que je devais savoir tout cela, que
j'avais manqu  la confiance qui rgne entre une mre et sa fille en ne
lui en parlant pas. O ma chre Ginevra! moi qui vous prenais pour
modle, combien je suis fche de ne plus pouvoir rester votre
compagne...

--Nous nous retrouverons dans la vie: les jeunes filles se marient...
dit Ginevra.

--Quand elles sont riches, rpondit Laure.

--Viens me voir, mon pre a de la fortune...

--Ginevra, reprit Laure attendrie, madame Roguin et ma mre doivent
venir demain chez monsieur Servin pour lui faire des reproches, au moins
qu'il en soit prvenu.

La foudre tombe  deux pas de Ginevra l'aurait moins tonne que cette
rvlation.

--Qu'est-ce que cela leur faisait? dit-elle navement.

--Tout le monde trouve cela fort mal. Maman dit que c'est contraire aux
moeurs...

--Et vous, Laure, qu'en pensez-vous?

La jeune fille regarda Ginevra, leurs penses se confondirent. Laure ne
retint plus ses larmes, se jeta au cou de son amie et l'embrassa. En ce
moment, Servin arriva.

--Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j'ai fini mon tableau,
on le vernit. Qu'avez-vous donc? Il parat que toutes ces demoiselles
prennent des vacances, ou sont  la campagne.

Laure scha ses larmes, salua Servin, et se retira.

--L'atelier est dsert depuis plusieurs jours, dit Ginevra, et ces
demoiselles ne reviendront plus.

--Bah?...

--Oh! ne riez pas, reprit Ginevra, coutez-moi: je suis la cause
involontaire de la perte de votre rputation.

L'artiste se mit  sourire, et dit en interrompant son colire:--Ma
rputation?... mais, dans quelques jours, mon tableau sera expos.

--Il ne s'agit pas de votre talent, dit l'Italienne; mais de votre
moralit. Ces demoiselles ont publi que Louis tait renferm ici, que
vous vous prtiez... ... notre amour...

--Il y a du vrai l-dedans, mademoiselle, rpondit le professeur. Les
mres de ces demoiselles sont des bgueules, reprit-il. Si elles taient
venues me trouver, tout se serait expliqu. Mais que je prenne du souci
de tout cela? la vie est trop courte!

Et le peintre fit craquer ses doigts par-dessus sa tte. Louis, qui
avait entendu une partie de cette conversation, accourut aussitt.

--Vous allez perdre toutes vos colires, s'cria-t-il, et je vous aurai
ruin.

L'artiste prit la main de Louis et celle de Ginevra, les joignit.--Vous
vous marierez, mes enfants? leur demanda-t-il avec une touchante
bonhomie. Ils baissrent tous deux les yeux, et leur silence fut le
premier aveu qu'ils se firent.--Eh bien! reprit Servin, vous serez
heureux, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose qui puisse payer le
bonheur de deux tres tels que vous!

--Je suis riche, dit Ginevra, et vous me permettrez de vous
indemniser...

--Indemniser!... s'cria Servin. Quand on saura que j'ai t victime des
calomnies de quelques sottes, et que je cachais un proscrit; mais tous
les libraux de Paris m'enverront leurs filles! Je serai peut-tre alors
votre dbiteur...

Louis serrait la main de son protecteur sans pouvoir prononcer une
parole; mais enfin il lui dit d'une voix attendrie:--C'est donc  vous
que je devrai toute ma flicit.

--Soyez heureux, je vous unis! dit le peintre avec une onction comique
et en imposant les mains sur la tte des deux amants.

Cette plaisanterie d'artiste mit fin  leur attendrissement. Ils se
regardrent tous trois en riant. L'Italienne serra la main de Louis par
une violente treinte et avec une simplicit d'action digne des moeurs
de sa patrie.

--Ah , mes chers enfants, reprit Servin, vous croyez que tout a va
maintenant  merveille? Eh bien, vous vous trompez.

Les deux amants l'examinrent avec tonnement.

--Rassurez-vous, je suis le seul que votre espiglerie embarrasse!
Madame Servin est un peu _collet-mont_, et je ne sais en vrit pas
comment nous nous arrangerons avec elle.

--Dieu! j'oubliais! s'cria Ginevra. Demain, madame Roguin et la mre de
Laure doivent venir vous...

--J'entends! dit le peintre en interrompant.

--Mais vous pouvez vous justifier, reprit la jeune fille en laissant
chapper un geste de tte plein d'orgueil. Monsieur Louis, dit-elle en
se tournant vers lui et le regardant avec finesse, ne doit plus avoir
d'antipathie pour le gouvernement royal?--Eh bien, reprit-elle aprs
l'avoir vu souriant, demain matin j'enverrai une ptition  l'un des
personnages les plus influents du ministre de la guerre,  un homme qui
ne peut rien refuser  la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un
pardon tacite pour le commandant Louis, car _ils_ ne voudront pas vous
reconnatre le grade de colonel. Et vous pourrez, ajouta-t-elle en
s'adressant  Servin, confondre les mres de mes charitables compagnes
en leur disant la vrit.

--Vous tes un ange! s'cria Servin.

Pendant que cette scne se passait  l'atelier, le pre et la mre de
Ginevra s'impatientaient de ne pas la voir revenir.

--Il est six heures, et Ginevra n'est pas encore de retour s'cria
Bartholomo.

--Elle n'est jamais rentre si tard, rpondit la femme de Piombo.

Les deux vieillards se regardrent avec toutes les marques d'une anxit
peu ordinaire. Trop agit pour rester en place, Bartholomo se leva et
fit deux fois le tour de son salon assez lestement pour un homme de
soixante-dix-sept ans. Grce  sa constitution robuste il avait subi peu
de changements depuis le jour de son arrive  Paris, et malgr sa haute
taille, il se tenait encore droit. Ses cheveux devenus blancs et rares
laissaient  dcouvert un crne large et protubrant qui donnait une
haute ide de son caractre et de sa fermet. Sa figure marque de
rides profondes avait pris un trs-grand dveloppement et gardait ce
teint ple qui inspire la vnration. La fougue des passions rgnait
encore dans le feu surnaturel de ses yeux dont les sourcils n'avaient
pas entirement blanchi, et qui conservaient leur terrible mobilit.
L'aspect de cette tte tait svre, mais on voyait que Bartholomo
avait le droit d'tre ainsi. Sa bont, sa douceur n'taient gure
connues que de sa femme et de sa fille. Dans ses fonctions ou devant un
tranger, il ne dposait jamais la majest que le temps imprimait  sa
personne, et l'habitude de froncer ses gros sourcils, de contracter les
rides de son visage, de donner  son regard une fixit napolonienne,
rendait son abord glacial. Pendant le cours de sa vie politique, il
avait t si gnralement craint, qu'il passait pour peu sociable; mais
il n'est pas difficile d'expliquer les causes de cette rputation. La
vie, les moeurs et la fidlit de Piombo faisaient la censure de la
plupart des courtisans. Malgr les missions dlicates confies  sa
discrtion, et qui pour tout autre eussent t lucratives, il ne
possdait pas plus d'une trentaine de mille livres de rente en
inscriptions sur le grand-livre. Si l'on vient  songer au bon march
des rentes sous l'empire,  la libralit de Napolon envers ceux de ses
fidles serviteurs qui savaient parler, il est facile de voir que le
baron de Piombo tait un homme d'une probit svre; il ne devait son
plumage de baron qu' la ncessit dans laquelle Napolon s'tait trouv
de lui donner un titre en l'envoyant dans une cour trangre.
Bartholomo avait toujours profess une haine implacable pour les
tratres dont s'entoura Napolon en croyant les conqurir  force de
victoires. Ce fut lui qui, dit-on, fit trois pas vers la porte du
cabinet de l'empereur, aprs lui avoir donn le conseil de se
dbarrasser de trois hommes en France, la veille du jour o il partit
pour sa clbre et admirable campagne de 1814. Depuis le second retour
des Bourbons, Bartholomo ne portait plus la dcoration de la
Lgion-d'Honneur. Jamais homme n'offrit une plus belle image de ces
vieux rpublicains, amis incorruptibles de l'Empire, qui restaient comme
les vivants dbris des deux gouvernements les plus nergiques que le
monde ait connus. Si le baron de Piombo dplaisait  quelques
courtisans, il avait les Daru, les Drouot, les Carnot pour amis. Aussi,
quant au reste des hommes politiques, depuis Waterloo, s'en souciait-il
autant que des bouffes de fume qu'il tirait de son cigare.

Bartholomo di Piombo avait acquis, moyennant la somme assez modique que
_Madame_, mre de l'empereur, lui avait donne de ses proprits en
Corse, l'ancien htel de Portendure, dans lequel il ne fit aucun
changement. Presque toujours log aux frais du gouvernement, il
n'habitait cette maison que depuis la catastrophe de Fontainebleau.
Suivant l'habitude des gens simples et de haute vertu, le baron et sa
femme ne donnaient rien au faste extrieur: leurs meubles provenaient de
l'ancien ameublement de l'htel. Les grands appartements hauts d'tage,
sombres et nus de cette demeure, les larges glaces encadres dans de
vieilles bordures dores presque noires, et ce mobilier du temps de
Louis XIV, taient en rapport avec Bartholomo et sa femme, personnages
dignes de l'antiquit. Sous l'Empire et pendant les Cent-Jours, en
exerant des fonctions largement rtribues, le vieux Corse avait eu un
grand train de maison, plutt dans le but de faire honneur  sa place
que dans le dessein de briller. Sa vie et celle de sa femme taient si
frugales, si tranquilles, que leur modeste fortune suffisait  leurs
besoins. Pour eux, leur fille Ginevra valait toutes les richesses du
monde. Aussi, quand, en mai 1814, le baron de Piombo quitta sa place,
congdia ses gens et ferma la porte de son curie, Ginevra, simple et
sans faste comme ses parents, n'eut-elle aucun regret:  l'exemple des
grandes mes, elle mettait son luxe dans la force des sentiments, comme
elle plaait sa flicit dans la solitude et le travail. Puis, ces trois
tres s'aimaient trop pour que les dehors de l'existence eussent quelque
prix  leurs yeux. Souvent, et surtout depuis la seconde et effroyable
chute de Napolon, Bartholomo et sa femme passaient des soires
dlicieuses  entendre Ginevra toucher du piano ou chanter. Il y avait
pour eux un immense secret de plaisir dans la prsence, dans la moindre
parole de leur fille, ils la suivaient des yeux avec une tendre
inquitude, ils entendaient son pas dans la cour, quelque lger qu'il
pt tre. Semblable  des amants, ils savaient rester des heures
entires silencieux tous trois, entendant mieux ainsi que par des
paroles l'loquence de leurs mes. Ce sentiment profond, la vie mme des
deux vieillards, animait toutes leurs penses. Ce n'tait pas trois
existences, mais une seule, qui, semblable  la flamme d'un foyer, se
divisait en trois langues de feu. Si quelquefois le souvenir des
bienfaits et du malheur de Napolon, si la politique du moment
triomphaient de la constante sollicitude des deux vieillards, ils
pouvaient en parler sans rompre la communaut de leurs penses: Ginevra
ne partageait-elle pas leurs passions politiques? Quoi de plus naturel
que l'ardeur avec laquelle ils se rfugiaient dans le coeur de leur
unique enfant? Jusqu'alors, les occupations d'une vie publique avaient
absorb l'nergie du baron de Piombo; mais en quittant ses emplois, le
Corse eut besoin de rejeter son nergie dans le dernier sentiment qui
lui restt; puis,  part les liens qui unissent un pre et une mre 
leur fille, il y avait peut-tre,  l'insu de ces trois mes
despotiques, une puissante raison au fanatisme de leur passion
rciproque: ils s'aimaient sans partage, le coeur tout entier de Ginevra
appartenait  son pre, comme  elle celui de Piombo; enfin, s'il est
vrai que nous nous attachions les uns aux autres plus par nos dfauts
que par nos qualits, Ginevra rpondait merveilleusement bien  toutes
les passions de son pre. De l procdait la seule imperfection de cette
triple vie. Ginevra tait entire dans ses volonts, vindicative,
emporte comme Bartholomo l'avait t pendant sa jeunesse. Le Corse se
complut  dvelopper ces sentiments sauvages dans le coeur de sa fille,
absolument comme un lion apprend  ses lionceaux  fondre sur leur
proie. Mais cet apprentissage de vengeance ne pouvant en quelque sorte
se faire qu'au logis paternel, Ginevra ne pardonnait rien  son pre, et
il fallait qu'il lui cdt. Piombo ne voyait que des enfantillages dans
ces querelles factices; mais l'enfant y contracta l'habitude de dominer
ses parents. Au milieu de ces temptes que Bartholomo aimait  exciter,
un mot de tendresse, un regard suffisaient pour apaiser leurs mes
courrouces, et ils n'taient jamais si prs d'un baiser que quand ils
se menaaient. Cependant, depuis cinq annes environ, Ginevra, devenue
plus sage que son pre, vitait constamment ces sortes de scnes. Sa
fidlit, son dvouement, l'amour qui triomphait dans toutes ses penses
et son admirable bon sens avaient fait justice de ses colres; mais il
n'en tait pas moins rsult un bien grand mal: Ginevra vivait avec son
pre et sa mre sur le pied d'une galit toujours funeste. Pour achever
de faire connatre tous les changements survenus chez ces trois
personnages depuis leur arrive  Paris, Piombo et sa femme, gens sans
instruction, avaient laiss Ginevra tudier  sa fantaisie. Au gr de
ses caprices de jeune fille, elle avait tout appris et tout quitt,
reprenant et laissant chaque pense tour  tour, jusqu' ce que la
peinture ft devenue sa passion dominante; elle et t parfaite, si sa
mre avait t capable de diriger ses tudes, de l'clairer et de mettre
en harmonie les dons de la nature: ses dfauts provenaient de la funeste
ducation que le vieux Corse avait pris plaisir  lui donner.

Aprs avoir pendant long-temps fait crier sous ses pas les feuilles du
parquet, le vieillard sonna. Un domestique parut.

--Allez au-devant de mademoiselle Ginevra, dit-il.

--J'ai toujours regrett de ne plus avoir de voiture pour elle, observa
la baronne.

--Elle n'en a pas voulu, rpondit Piombo en regardant sa femme qui,
accoutume depuis quarante ans  son rle d'obissance, baissa les yeux.

Dj septuagnaire, grande, sche, ple et ride, la baronne ressemblait
parfaitement  ces vieilles femmes que Schnetz met dans les scnes
italiennes de ses tableaux de genre; elle restait si habituellement
silencieuse, qu'on l'et prise pour une nouvelle madame Shandy; mais un
mot, un regard, un geste annonaient que ses sentiments avaient gard la
vigueur et la fracheur de la jeunesse. Sa toilette, dpouille de
coquetterie, manquait souvent de got. Elle demeurait ordinairement
passive, plonge dans une bergre, comme une sultane _Valid_, attendant
ou admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beaut, la toilette,
la grce de sa fille, semblaient tre devenues siennes. Tout pour elle
tait bien quand Ginevra se trouvait heureuse. Ses cheveux avaient
blanchi, et quelques mches se voyaient au-dessus de son front blanc et
rid, ou le long de ses joues creuses.

--Voil quinze jours environ, dit-elle, que Ginevra rentre un peu plus
tard.

--Jean n'ira pas assez vite, s'cria l'impatient vieillard qui croisa
les basques de son habit bleu, saisit son chapeau, l'enfona sur sa
tte, prit sa canne et partit.

--Tu n'iras pas loin, lui cria sa femme.

En effet, la porte cochre s'tait ouverte et ferme, et la vieille mre
entendait le pas de Ginevra dans la cour. Bartholomo reparut tout 
coup portant en triomphe sa fille, qui se dbattait dans ses bras.

--La voici, la Ginevra, la Ginevrettina, la Ginevrina, la Ginevrola, la
Ginevretta, la Ginevra bella!

--Mon pre, vous me faites mal.

Aussitt Ginevra fut pose  terre avec une sorte de respect. Elle
agita la tte par un gracieux mouvement pour rassurer sa mre qui dj
s'effrayait, et pour lui dire que c'tait une ruse. Le visage terne et
ple de la baronne reprit alors ses couleurs et une espce de gaiet.
Piombo se frotta les mains avec une force extrme, symptme le plus
certain de sa joie; il avait pris cette habitude  la cour en voyant
Napolon se mettre en colre contre ceux de ses gnraux ou de ses
ministres qui le servaient mal ou qui avaient commis quelque faute. Les
muscles de sa figure une fois dtendus, la moindre ride de son front
exprimait la bienveillance. Ces deux vieillards offraient en ce moment
une image exacte de ces plantes souffrantes auxquelles un peu d'eau rend
la vie aprs une longue scheresse.

--A table,  table! s'cria le baron en prsentant sa large main 
Ginevra qu'il nomma Signora Piombellina, autre symptme de gaiet auquel
sa fille rpondit par un sourire.

--Ah , dit Piombo en sortant de table, sais-tu que ta mre m'a fait
observer que depuis un mois tu restes beaucoup plus long-temps que de
coutume  ton atelier? Il parat que la peinture passe avant nous.

--O mon pre!

--Ginevra nous prpare sans doute quelque surprise, dit la mre.

--Tu m'apporterais un tableau de toi?... s'cria le Corse en frappant
dans ses mains.

--Oui, je suis trs-occupe  l'atelier, rpondit-elle.

--Qu'as-tu donc, Ginevra? Tu plis! lui dit sa mre.

--Non! s'cria la jeune fille en laissant chapper un geste de
rsolution, non, il ne sera pas dit que Ginevra Piombo aura menti une
fois dans sa vie.

En entendant cette singulire exclamation, Piombo et sa femme
regardrent leur fille d'un air tonn.

--J'aime un jeune homme, ajouta-t-elle d'une voix mue.

Puis, sans oser regarder ses parents, elle abaissa ses larges paupires,
comme pour voiler le feu de ses yeux.

--Est-ce un prince? lui demanda ironiquement son pre en prenant un son
de voix qui fit trembler la mre et la fille.

--Non, mon pre, rpondit-elle avec modestie, c'est un jeune homme sans
fortune....

--Il est donc bien beau?

--Il est malheureux.

--Que fait-il?

--Compagnon de Labdoyre; il tait proscrit, sans asile, Servin l'a
cach, et...

--Servin est un honnte garon qui s'est bien comport, s'cria Piombo;
mais vous faites mal, vous, ma fille, d'aimer un autre homme que votre
pre...

--Il ne dpend pas de moi de ne pas aimer, rpondit doucement Ginevra.

--Je me flattais, reprit son pre, que ma Ginevra me serait fidle
jusqu' ma mort, que mes soins et ceux de sa mre seraient les seuls
qu'elle aurait reus, que notre tendresse n'aurait pas rencontr dans
son me de tendresse rivale, et que...

--Vous ai-je reproch votre fanatisme pour Napolon? dit Ginevra.
N'avez-vous aim que moi? n'avez-vous pas t des mois entiers en
ambassade? n'ai-je pas support courageusement vos absences? La vie a
des ncessits qu'il faut savoir subir.

--Ginevra!

--Non, vous ne m'aimez pas pour moi, et vos reproches trahissent un
insupportable gosme.

--Tu accuses l'amour de ton pre, s'cria Piombo les yeux flamboyants.

--Mon pre, je ne vous accuserai jamais, rpondit Ginevra avec plus de
douceur que sa mre tremblante n'en attendait. Vous avez raison dans
votre gosme, comme j'ai raison dans mon amour. Le ciel m'est tmoin
que jamais fille n'a mieux rempli ses devoirs auprs de ses parents. Je
n'ai jamais eu que bonheur et amour l o d'autres voient souvent des
obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas carte de dessous
votre aile protectrice, et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de
charmer vos jours. Mais serais-je donc ingrate en me livrant au charme
d'aimer, en dsirant un poux qui me protge aprs vous?

--Ah! tu comptes avec ton pre, Ginevra, reprit le vieillard d'un ton
sinistre.

Il se fit une pause effrayante pendant laquelle personne n'osa parler.
Enfin, Bartholomo rompit le silence en s'criant d'une voix
dchirante:--Oh! reste avec nous, reste auprs de ton vieux pre! Je ne
saurais te voir aimant un homme. Ginevra, tu n'attendras pas longtemps
ta libert...

--Mais, mon pre, songez donc que nous ne vous quitterons pas, que nous
serons deux  vous aimer, que vous connatrez l'homme aux soins duquel
vous me laisserez! Vous serez doublement chri par moi et par lui: par
lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-mme.

--O Ginevra! Ginevra! s'cria le Corse en serrant les poings, pourquoi
ne t'es-tu pas marie quand Napolon m'avait accoutum  cette ide, et
qu'il te prsentait des ducs et des comtes?

--Ils m'aimaient par ordre, dit la jeune fille. D'ailleurs, je ne
voulais pas vous quitter, et ils m'auraient emmene avec eux.

--Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit Piombo; mais te marier, c'est
nous isoler! Je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus.

--lisa, ajouta-t-il en regardant sa femme qui restait immobile et comme
stupide, nous n'avons plus de fille, elle veut se marier.

Le vieillard s'assit aprs avoir lev les mains en l'air comme pour
invoquer Dieu; puis il resta courb comme accabl sous sa peine. Ginevra
vit l'agitation de son pre, et la modration de sa colre lui brisa le
coeur; elle s'attendait  une crise,  des fureurs, elle n'avait pas
arm son me contre la douceur paternelle.

--Mon pre, dit-elle d'une voix touchante, non, vous ne serez jamais
abandonn par votre Ginevra. Mais aimez-la aussi un peu pour elle. Si
vous saviez comme _il_ m'aime! Ah! ce ne serait pas lui qui me ferait de
la peine!

--Dj des comparaisons, s'cria Piombo avec un accent terrible. Non, je
ne puis supporter cette ide, reprit-il. S'il t'aimait comme tu mrites
de l'tre, il me tuerait; et s'il ne t'aimait pas, je le poignarderais.

Les mains de Piombo tremblaient, ses lvres tremblaient, son corps
tremblait et ses yeux lanaient des clairs; Ginevra seule pouvait
soutenir son regard, car alors elle allumait ses yeux, et la fille tait
digne du pre.

--Oh! t'aimer! Quel est l'homme digne de cette vie? reprit-il. T'aimer
comme un pre, n'est-ce pas dj vivre dans le paradis; qui donc sera
digne d'tre ton poux?

--Lui, dit Ginevra, lui de qui je me sens indigne.

--Lui? rpta machinalement Piombo. Qui, _lui_?

--Celui que j'aime.

--Est-ce qu'il peut te connatre encore assez pour t'adorer?

--Mais, mon pre, reprit Ginevra prouvant un mouvement d'impatience,
quand il ne m'aimerait pas, du moment o je l'aime....

--Tu l'aimes donc? s'cria Piombo. Ginevra inclina doucement la
tte.--Tu l'aimes alors plus que nous?

--Ces deux sentiments ne peuvent se comparer, rpondit-elle.

--L'un est plus fort que l'autre, reprit Piombo.

--Je crois que oui, dit Ginevra.

--Tu ne l'pouseras pas, cria le Corse dont la voix fit rsonner les
vitres du salon.

--Je l'pouserai, rpliqua tranquillement Ginevra.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria la mre, comment finira cette querelle?
_Santa Virgina!_ mettez-vous entre eux.

Le baron, qui se promenait  grands pas, vint s'asseoir; une svrit
glace rembrunissait son visage, il regarda fixement sa fille, et lui
dit d'une voix douce et affaiblie:--Eh bien! Ginevra! non, tu ne
l'pouseras pas. Oh! ne me dis pas oui ce soir?... laisse-moi croire le
contraire. Veux-tu voir ton pre  genoux et ses cheveux blancs
prosterns devant toi? je vais te supplier...

--Ginevra Piombo n'a pas t habitue  promettre et  ne pas tenir,
rpondit-elle. Je suis votre fille.

--Elle a raison, dit la baronne, nous sommes mises au monde pour nous
marier.

--Ainsi, vous l'encouragez dans sa dsobissance, dit le baron  sa
femme qui, frappe de ce mot, se changea en statue.

--Ce n'est pas dsobir que de se refuser  un ordre injuste, rpondit
Ginevra.

--Il ne peut pas tre injuste quand il mane de la bouche de votre pre,
ma fille! Pourquoi me jugez-vous? La rpugnance que j'prouve n'est-elle
pas un conseil d'en haut? Je vous prserve peut-tre d'un malheur.

--Le malheur serait qu'il ne m'aimt pas.

--Toujours lui!

--Oui, toujours, reprit-elle. Il est ma vie, mon bien, ma pense. Mme
en vous obissant, il serait toujours dans mon coeur. Me dfendre de
l'pouser, n'est-ce pas vous har?

--Tu ne nous aimes plus, s'cria Piombo.

--Oh! dit Ginevra en agitant la tte.

--Eh bien! oublie-le, reste-nous fidle. Aprs nous... tu comprends.

--Mon pre, voulez-vous me faire dsirer votre mort? s'cria Ginevra.

--Je vivrai plus long-temps que toi! Les enfants qui n'honorent pas
leurs parents meurent promptement, s'cria son pre parvenu au dernier
degr de l'exaspration.

--Raison de plus pour me marier promptement et tre heureuse! dit-elle.

Ce sang-froid, cette puissance de raisonnement achevrent de troubler
Piombo, le sang lui porta violemment  la tte, son visage devint
pourpre. Ginevra frissonna, elle s'lana comme un oiseau sur les genoux
de son pre, lui passa ses bras autour du cou, lui caressa les cheveux,
et s'cria tout attendrie:--Oh! oui, que je meure la premire! Je ne te
survivrais pas, mon pre, mon bon pre!

--O ma Ginevra, ma folle, ma Ginevrina, rpondit Piombo dont toute la
colre se fondit  cette caresse comme une glace sous les rayons du
soleil.

--Il tait temps que vous finissiez, dit la baronne d'une voix mue.

--Pauvre mre!

--Ah! Ginevretta! ma Ginevra bella!

Et le pre jouait avec sa fille comme avec un enfant de six ans, il
s'amusait  dfaire les tresses ondoyantes de ses cheveux,  la faire
sauter; il y avait de la folie dans l'expression de sa tendresse.
Bientt sa fille le gronda en l'embrassant, et tenta d'obtenir en
plaisantant l'entre de son Louis au logis. Mais, tout en plaisantant
aussi, le pre refusait. Elle bouda, revint, bouda encore; puis,  la
fin de la soire, elle se trouva contente d'avoir grav dans le coeur de
son pre et son amour pour Louis et l'ide d'un mariage prochain. Le
lendemain elle ne parla plus de son amour, elle alla plus tard 
l'atelier, elle en revint de bonne heure; elle devint plus caressante
pour son pre qu'elle ne l'avait jamais t, et se montra pleine de
reconnaissance, comme pour le remercier du consentement qu'il semblait
donner  son mariage par son silence. Le soir elle faisait long-temps de
la musique, et souvent elle s'criait:--Il faudrait une voix d'homme
pour ce nocturne! Elle tait Italienne, c'est tout dire. Au bout de huit
jours sa mre lui fit un signe, elle vint; puis  l'oreille et  voix
basse:--J'ai amen ton pre  le recevoir, lui dit-elle.

--O ma mre! vous me faites bien heureuse!

Ce jour-l Ginevra eut donc le bonheur de revenir  l'htel de son pre
en donnant le bras  Louis. Pour la seconde fois, le pauvre officier
sortait de sa cachette. Les actives sollicitations que Ginevra faisait
auprs du duc de Feltre, alors ministre de la guerre, avaient t
couronnes d'un plein succs. Louis venait d'tre rintgr sur le
contrle des officiers en disponibilit. C'tait un bien grand pas vers
un meilleur avenir. Instruit par son amie de toutes les difficults qui
l'attendaient auprs du baron, le jeune chef de bataillon n'osait avouer
la crainte qu'il avait de ne pas lui plaire. Cet homme si courageux
contre l'adversit, si brave sur un champ de bataille, tremblait en
pensant  son entre dans le salon des Piombo. Ginevra le sentit
tressaillant, et cette motion, dont le principe tait leur bonheur, fut
pour elle une nouvelle preuve d'amour.

--Comme vous tes ple! lui dit-elle quand ils arrivrent  la porte de
l'htel.

--O Ginevra! s'il ne s'agissait que de ma vie.

Quoique Bartholomo ft prvenu par sa femme de la prsentation
officielle de celui que Ginevra aimait, il n'alla pas  sa rencontre,
resta dans le fauteuil o il avait l'habitude d'tre assis, et la
svrit de son front fut glaciale.

--Mon pre, dit Ginevra, je vous amne une personne que vous aurez sans
doute plaisir  voir: monsieur Louis, un soldat qui combattait  quatre
pas de l'empereur  Mont-Saint-Jean...

Le baron de Piombo se leva, jeta un regard furtif sur Louis, et lui dit
d'une voix sardonique:--Monsieur n'est pas dcor?

--Je ne porte plus la Lgion-d'Honneur, rpondit timidement Louis qui
restait humblement debout.

Ginevra, blesse de l'impolitesse de son pre, avana une chaise. La
rponse de l'officier satisfit le vieux serviteur de Napolon. Madame
Piombo, s'apercevant que les sourcils de son mari reprenaient leur
position naturelle, dit pour ranimer la conversation:--La ressemblance
de monsieur avec Nina Porta est tonnante. Ne trouvez-vous pas que
monsieur a toute la physionomie des Porta?

--Rien de plus naturel, rpondit le jeune homme sur qui les yeux
flamboyants de Piombo s'arrtrent, Nina tait ma soeur...

--Tu es Luigi Porta? demanda le vieillard.

--Oui.

Bartholomo di Piombo se leva, chancela, fut oblig de s'appuyer sur une
chaise et regarda sa femme. lisa Piombo vint  lui; puis les deux
vieillards silencieux se donnrent le bras et sortirent du salon en
abandonnant leur fille avec une sorte d'horreur. Luigi Porta stupfait
regarda Ginevra, qui devint aussi blanche qu'une statue de marbre et
resta les yeux fixs sur la porte vers laquelle son pre et sa mre
avaient disparu: ce silence et cette retraite eurent quelque chose de si
solennel que, pour la premire fois peut-tre, le sentiment de la
crainte entra dans son coeur. Elle joignit ses mains l'une contre
l'autre avec force, et dit d'une voix si mue qu'elle ne pouvait gure
tre entendue que par un amant:--Combien de malheur dans un mot!

--Au nom de notre amour, qu'ai-je donc dit, demanda Luigi Porta.

--Mon pre, rpondit-elle, ne m'a jamais parl de notre dplorable
histoire, et j'tais trop jeune quand j'ai quitt la Corse pour la
savoir.

--Nous serions en _vendetta_, demanda Luigi en tremblant.

--Oui. En questionnant ma mre, j'ai appris que les Porta avaient tu
mes frres et brl notre maison. Mon pre a massacr toute votre
famille. Comment avez-vous survcu, vous qu'il croyait avoir attach aux
colonnes d'un lit avant de mettre le feu  la maison?

--Je ne sais, rpondit Luigi. A six ans j'ai t amen  Gnes, chez un
vieillard nomm Colonna. Aucun dtail sur ma famille ne m'a t donn.
Je savais seulement que j'tais orphelin et sans fortune. Ce Colonna me
servait de pre, et j'ai port son nom jusqu'au jour o je suis entr au
service. Comme il m'a fallu des actes pour prouver qui j'tais, le vieux
Colonna m'a dit alors que moi, faible et presque enfant encore, j'avais
des ennemis. Il m'a engag  ne prendre que le nom de Luigi pour leur
chapper.

--Partez, partez, Luigi, s'cria Ginevra; mais non, je dois vous
accompagner. Tant que vous tes dans la maison de mon pre, vous n'avez
rien  craindre; aussitt que vous en sortirez, prenez bien garde 
vous! vous marcherez de danger en danger. Mon pre a deux Corses  son
service, et si ce n'est pas lui qui menacera vos jours, c'est eux.

--Ginevra, dit-il, cette haine existera-t-elle donc entre nous?

La jeune fille sourit tristement et baissa la tte. Elle la releva
bientt avec une sorte de fiert, et dit:--O Luigi, il faut que nos
sentiments soient bien purs et bien sincres pour que j'aie la force de
marcher dans la voie o je vais entrer. Mais il s'agit d'un bonheur qui
doit durer toute la vie, n'est-ce pas?

Luigi ne rpondit que par un sourire, et pressa la main de Ginevra. La
jeune fille comprit qu'un vritable amour pouvait seul ddaigner en ce
moment les protestations vulgaires. L'expression calme et consciencieuse
des sentiments de Luigi annonait en quelque sorte leur force et leur
dure. La destine de ces deux poux fut alors accomplie. Ginevra
entrevit de bien cruels combats  soutenir; mais l'ide d'abandonner
Louis, ide qui peut-tre avait flott dans son me, s'vanouit
compltement. A lui pour toujours, elle l'entrana tout  coup avec une
sorte d'nergie hors de l'htel, et ne le quitta qu'au moment o il
atteignit la maison dans laquelle Servin lui avait lou un modeste
logement. Quand elle revint chez son pre, elle avait pris cette espce
de srnit que donne une rsolution forte: aucune altration dans ses
manires ne peignit d'inquitude. Elle leva sur son pre et sa mre,
qu'elle trouva prts  se mettre  table, des yeux dnus de hardiesse
et pleins de douceur; elle vit que sa vieille mre avait pleur, la
rougeur de ces paupires fltries branla un moment son coeur; mais elle
cacha son motion. Piombo semblait tre en proie  une douleur trop
violente, trop concentre pour qu'il pt la trahir par des expressions
ordinaires. Les gens servirent le dner auquel personne ne toucha.
L'horreur de la nourriture est un des symptmes qui trahissent les
grandes crises de l'me. Tous trois se levrent sans qu'aucun d'eux se
ft adress la parole. Quand Ginevra fut place entre son pre et sa
mre dans leur grand salon sombre et solennel, Piombo voulut parler,
mais il ne trouva pas de voix; il essaya de marcher, et ne trouva pas de
force, il revint s'asseoir et sonna.

--Jean, dit-il enfin au domestique, allumez du feu, j'ai froid.

Ginevra tressaillit et regarda son pre avec anxit. Le combat qu'il se
livrait devait tre horrible, sa figure tait bouleverse. Ginevra
connaissait l'tendue du pril qui la menaait, mais elle ne tremblait
pas; tandis que les regards furtifs que Bartholomo jetait sur sa fille
semblaient annoncer qu'il craignait en ce moment le caractre dont la
violence tait son propre ouvrage. Entre eux, tout devait tre extrme.
Aussi la certitude du changement qui pouvait s'oprer dans les
sentiments du pre et de la fille animait-elle le visage de la baronne
d'une expression de terreur.

--Ginevra, vous aimez l'ennemi de votre famille, dit enfin Piombo sans
oser regarder sa fille.

--Cela est vrai, rpondit-elle.

--Il faut choisir entre lui et nous. Notre _vendetta_ fait partie de
nous-mmes. Qui n'pouse pas ma vengeance, n'est pas de ma famille.

--Mon choix est fait, rpondit Ginevra d'une voix calme.

La tranquillit de sa fille trompa Bartholomo.

--O ma chre fille! s'cria le vieillard qui montra ses paupires
humectes par des larmes, les premires et les seules qu'il rpandit
dans sa vie.

--Je serai sa femme, dit brusquement Ginevra.

Bartholomo eut comme un blouissement; mais il recouvra son sang-froid
et rpliqua:--Ce mariage ne se fera pas de mon vivant, je n'y
consentirai jamais. Ginevra garda le silence.--Mais, dit le baron en
continuant, songes-tu que Luigi est le fils de celui qui a tu tes
frres?

--Il avait six ans au moment o le crime a t commis, il doit en tre
innocent, rpondit-elle.

--Un Porta? s'cria Bartholomo.

--Mais ai-je jamais pu partager cette haine? dit vivement la jeune
fille. M'avez-vous leve dans cette croyance qu'un Porta tait un
monstre? Pouvais-je penser qu'il restt un seul de ceux que vous aviez
tus? N'est-il pas naturel que vous fassiez cder votre _vendetta_  mes
sentiments?

--Un Porta? dit Piombo. Si son pre t'avait jadis trouve dans ton lit,
tu ne vivrais pas, il t'aurait donn cent fois la mort.

--Cela se peut, rpondit-elle, mais son fils m'a donn plus que la vie.
Voir Luigi, c'est un bonheur sans lequel je ne saurais vivre. Luigi m'a
rvl le monde des sentiments. J'ai peut-tre aperu des figures plus
belles encore que la sienne, mais aucune ne m'a autant charme; j'ai
peut-tre entendu des voix... non, non, jamais de plus mlodieuses.
Luigi m'aime, il sera mon mari.

--Jamais, dit Piombo. J'aimerais mieux te voir dans ton cercueil,
Ginevra. Le vieux Corse se leva, se mit  parcourir  grands pas le
salon et laissa chapper ces paroles aprs des pauses qui peignaient
toute son agitation:--Vous croyez peut-tre faire plier ma volont?
dtrompez-vous: je ne veux pas qu'un Porta soit mon gendre. Telle est ma
sentence. Qu'il ne soit plus question de ceci entre nous. Je suis
Bartholomo di Piombo, entendez-vous, Ginevra?

--Attachez-vous quelque sens mystrieux  ces paroles? demanda-t-elle
froidement.

--Elles signifient que j'ai un poignard, et que je ne crains pas la
justice des hommes. Nous autres Corses, nous allons nous expliquer avec
Dieu.

--Eh bien! dit la fille en se levant, je suis Ginevra di Piombo, et je
dclare que dans six mois je serai la femme de Luigi Porta.--Vous tes
un tyran, mon pre, ajouta-t-elle aprs une pause effrayante.

Bartholomo serra ses poings et frappa sur le marbre de la chemine: Ah!
nous sommes  Paris, dit-il en murmurant.

Il se tut, se croisa les bras, pencha la tte sur sa poitrine et ne
pronona plus une seule parole pendant toute la soire. Aprs avoir
exprim sa volont, la jeune fille affecta un sang-froid incroyable,
elle se mit au piano, chanta, joua des morceaux ravissants avec une
grce et un sentiment qui annonaient une parfaite libert d'esprit,
triomphant ainsi de son pre dont le front ne paraissait pas s'adoucir.
Le vieillard ressentit cruellement cette tacite injure, et recueillit en
ce moment un des fruits amers de l'ducation qu'il avait donne  sa
fille. Le respect est une barrire qui protge autant un pre et une
mre que les enfants, en vitant  ceux-l des chagrins,  ceux-ci des
remords. Le lendemain Ginevra, qui voulut sortir  l'heure o elle avait
coutume de se rendre  l'atelier, trouva la porte de l'htel ferme pour
elle; mais elle eut bientt invent un moyen d'instruire Luigi Porta des
svrits paternelles. Une femme de chambre qui ne savait pas lire fit
parvenir au jeune officier la lettre que lui crivit Ginevra. Pendant
cinq jours les deux amants surent correspondre, grce  ces ruses qu'on
sait toujours machiner  vingt ans. Le pre et la fille se parlrent
rarement. Tous deux gardaient au fond du coeur un principe de haine, ils
souffraient, mais orgueilleusement et en silence. En reconnaissant
combien taient forts les liens d'amour qui les attachaient l'un 
l'autre, ils essayaient de les briser, sans pouvoir y parvenir. Nulle
pense douce ne venait plus comme autrefois gayer les traits svres de
Bartholomo quand il contemplait sa Ginevra. La jeune fille avait
quelque chose de farouche en regardant son pre, et le reproche sigeait
sur son front d'innocence; elle se livrait bien  d'heureuses penses,
mais parfois des remords semblaient ternir ses yeux. Il n'tait mme pas
difficile de deviner qu'elle ne pourrait jamais jouir tranquillement
d'une flicit qui faisait le malheur de ses parents. Chez Bartholomo
comme chez sa fille, toutes les irrsolutions causes par la bont
native de leurs mes devaient nanmoins chouer devant leur fiert,
devant la rancune particulire aux Corses. Ils s'encourageaient l'un et
l'autre dans leur colre et fermaient les yeux sur l'avenir. Peut-tre
aussi se flattaient-ils mutuellement que l'un cderait  l'autre.

Le jour de la naissance de Ginevra, sa mre, dsespre de cette
dsunion qui prenait un caractre grave, mdita de rconcilier le pre
et la fille, grce aux souvenirs de cet anniversaire. Ils taient runis
tous trois dans la chambre de Bartholomo. Ginevra devina l'intention de
sa mre  l'hsitation peinte sur son visage et sourit tristement. En ce
moment un domestique annona deux notaires accompagns de plusieurs
tmoins qui entrrent. Bartholomo regarda fixement ces hommes, dont les
figures froidement compasses avaient quelque chose de blessant pour des
mes aussi passionnes que l'taient celles des trois principaux acteurs
de cette scne. Le vieillard se tourna vers sa fille d'un air inquiet,
il vit sur son visage un sourire de triomphe qui lui fit souponner
quelque catastrophe; mais il affecta de garder,  la manire des
sauvages, une immobilit mensongre en regardant les deux notaires avec
une sorte de curiosit calme. Les trangers s'assirent aprs y avoir t
invits par un geste du vieillard.

--Monsieur est sans doute monsieur le baron de Piombo, demanda le plus
g des notaires.

Bartholomo s'inclina. Le notaire fit un lger mouvement de tte,
regarda la jeune fille avec la sournoise expression d'un garde du
commerce qui surprend un dbiteur; et il tira sa tabatire, l'ouvrit, y
prit une pince de tabac, se mit  la humer  petits coups en cherchant
les premires phrases de son discours; puis en les prononant, il fit
des repos continuels (manoeuvre oratoire que ce signe--reprsentera
trs-imparfaitement).

--Monsieur, dit-il, je suis monsieur Roguin, notaire de
mademoiselle votre fille, et nous venons,--mon collgue et moi,--pour
accomplir levoeu de la loi et--mettre un terme aux divisions
qui--paratraient--s'tre introduites--entre vous et mademoiselle votre
fille,--au sujet--de--son--mariage avec monsieur Luigi Porta.

Cette phrase, assez pdantesquement dbite, parut probablement trop
belle  matre Roguin pour qu'on pt la comprendre d'un seul coup, il
s'arrta en regardant Bartholomo avec une expression particulire aux
gens d'affaires et qui tient le milieu entre la servilit et la
familiarit. Habitus  feindre beaucoup d'intrt pour les personnes
auxquelles ils parlent, les notaires finissent par faire contracter 
leur figure une grimace qu'ils revtent et quittent comme leur _pallium_
officiel. Ce masque de bienveillance, dont le mcanisme est si facile 
saisir, irrita tellement Bartholomo qu'il lui fallut rappeler toute sa
raison pour ne pas jeter monsieur Roguin par les fentres; une
expression de colre se glissa dans ses rides, et en la voyant le
notaire se dit en lui-mme:--Je produis de l'effet.

--Mais, reprit-il d'une voix mielleuse, monsieur le baron, dans ces
sortes d'occasions, notre ministre commence toujours par tre
essentiellement conciliateur.--Daignez donc avoir la bont de
m'entendre.--Il est vident que mademoiselle Ginevra Piombo--atteint
aujourd'hui mme--l'ge auquel il suffit de faire des actes respectueux
pour qu'il soit pass outre  la clbration d'un mariage--malgr le
dfaut de consentement des parents. Or,--il est d'usage dans les
familles--qui jouissent d'une certaine considration,--qui appartiennent
 la socit,--qui conservent quelque dignit,--auxquelles il importe
enfin de ne pas donner au public le secret de leurs divisions,--et qui
d'ailleurs ne veulent pas se nuire  elles-mmes en frappant de
rprobation l'avenir de deux jeunes poux (car--c'est se nuire 
soi-mme!)--il est d'usage,--dis-je,--parmi ces familles honorables--de
ne pas laisser subsister des actes semblables,--qui restent, qui--sont
des monuments d'une division qui--finit--par cesser.--Du moment,
monsieur, o une jeune personne a recours aux actes respectueux, elle
annonce une intention trop dcide pour qu'un pre et--une mre,
ajouta-t-il en se tournant vers la baronne, puissent esprer de lui voir
suivre leurs avis.--La rsistance paternelle tant alors nulle--par ce
fait--d'abord,--puis tant infirme par la loi, il est constant que tout
homme sage, aprs avoir fait une dernire remontrance  son enfant, lui
donne la libert de...

Monsieur Roguin s'arrta en s'apercevant qu'il pouvait parler deux
heures ainsi, sans obtenir de rponse, et il prouva d'ailleurs une
motion particulire  l'aspect de l'homme qu'il essayait de convertir.
Il s'tait fait une rvolution extraordinaire sur le visage de
Bartholomo: toutes ses rides contractes lui donnaient un air de
cruaut indfinissable, et il jetait sur le notaire un regard de tigre.
La baronne demeurait muette et passive. Ginevra, calme et rsolue,
attendait, elle savait que la voix du notaire tait plus puissante que
la sienne, et alors elle semblait s'tre dcide  garder le silence. Au
moment o Roguin se tut, cette scne devint si effrayante que les
tmoins trangers tremblrent: jamais peut-tre ils n'avaient t
frapps par un semblable silence. Les notaires se regardrent comme pour
se consulter, se levrent et allrent ensemble  la croise.

--As-tu jamais rencontr des clients fabriqus comme ceux-l? demanda
Roguin  son confrre.

--Il n'y a rien  en tirer, rpondit le plus jeune. A ta place, moi, je
m'en tiendrais  la lecture de mon acte. Le vieux ne me parat pas
amusant, il est colre, et tu ne gagneras rien  vouloir _discuter_ avec
lui...

Monsieur Roguin lut un papier timbr contenant un procs-verbal rdig 
l'avance et demanda froidement  Bartholomo quelle tait sa rponse.

--Il y a donc en France des lois qui dtruisent le pouvoir paternel?
demanda le Corse.

--Monsieur... dit Roguin de sa voix mielleuse.

--Qui arrachent une fille  son pre?

--Monsieur...

--Qui privent un vieillard de sa dernire consolation?

--Monsieur, votre fille ne vous appartient que...

--Qui le tuent?

--Monsieur, permettez!

Rien n'est plus affreux que le sang-froid et les raisonnements exacts
d'un notaire au milieu des scnes passionnes o ils ont coutume
d'intervenir. Les figures que Piombo voyait lui semblrent chappes de
l'enfer, sa rage froide et concentre ne connut plus de bornes au moment
o la voix calme et presque flte de son petit antagoniste pronona ce
fatal: _permettez?_ Il sauta sur un long poignard suspendu par un clou
au-dessus de sa chemine et s'lana sur sa fille. Le plus jeune des
deux notaires et l'un des tmoins se jetrent entre lui et Ginevra; mais
Bartholomo renversa brutalement les deux conciliateurs en leur montrant
une figure en feu et des yeux flamboyants qui paraissaient plus
terribles que ne l'tait la clart du poignard. Quand Ginevra se vit en
prsence de son pre, elle le regarda fixement d'un air de triomphe,
s'avana lentement vers lui et s'agenouilla.

--Non! non! je ne saurais, dit-il en lanant si violemment son arme
qu'elle alla s'enfoncer dans la boiserie.

--Eh! bien, grce! grce, dit-elle. Vous hsitez  me donner la mort, et
vous me refusez la vie. O mon pre, jamais je ne vous ai tant aim,
accordez-moi Luigi! Je vous demande votre consentement  genoux: une
fille peut s'humilier devant son pre; mon Luigi, ou je meurs.

L'irritation violente qui la suffoquait l'empcha de continuer, elle ne
trouvait plus de voix; ses efforts convulsifs disaient assez qu'elle
tait entre la vie et la mort. Bartholomo repoussa durement sa fille.

--Fuis, dit-il. La Luigi Porta ne saurait tre une Piombo. Je n'ai plus
de fille! Je n'ai pas la force de te maudire; mais je t'abandonne, et tu
n'as plus de pre. Ma Ginevra Piombo est enterre l, s'cria-t-il d'un
son de voix profond, en se pressant fortement le coeur.--Sors donc,
malheureuse, ajouta-t-il aprs un moment de silence, sors, et ne
reparais plus devant moi. Puis, il prit Ginevra par le bras, et la
conduisit silencieusement hors de la maison.

Luigi, s'cria Ginevra en entrant dans le modeste appartement o tait
l'officier, mon Luigi, nous n'avons d'autre fortune que notre amour.

--Nous sommes plus riches que tous les rois de la terre, rpondit-il.

--Mon pre et ma mre m'ont abandonne, dit-elle avec une profonde
mlancolie.

--Je t'aimerai pour eux.

--Nous serons donc bien heureux? s'cria-t elle avec une gaiet qui eut
quelque chose d'effrayant.

--Et toujours, rpondit-il en la serrant sur son coeur.

Le lendemain du jour o Ginevra quitta la maison de son pre, elle alla
prier madame Servin de lui accorder un asile et sa protection jusqu'
l'poque fixe par la loi pour son mariage avec Luigi Porta. L,
commena pour elle l'apprentissage des chagrins que le monde sme autour
de ceux qui ne suivent pas ses usages. Trs-afflige du tort que
l'aventure de Ginevra faisait  son mari, madame Servin reut froidement
la fugitive, et lui apprit par des paroles poliment circonspectes
qu'elle ne devait pas compter sur son appui. Trop fire pour insister,
mais tonne d'un gosme auquel elle n'tait pas habitue, la jeune
Corse alla se loger dans l'htel garni le plus voisin de la maison o
demeurait Luigi. Le fils des Porta vint passer toutes ses journes aux
pieds de sa future; son jeune amour, la puret de ses paroles,
dissipaient les nuages que la rprobation paternelle amassait sur le
front de la fille bannie, et il lui peignait l'avenir si beau qu'elle
finissait par sourire, sans nanmoins oublier la rigueur de ses parents.

Un matin, la servante de l'htel remit  Ginevra plusieurs malles qui
contenaient des toffes, du linge, et une foule de choses ncessaires 
une jeune femme qui se met en mnage; elle reconnut dans cet envoi la
prvoyante bont d'une mre, car en visitant ces prsents, elle trouva
une bourse o la baronne avait mis la somme qui appartenait  sa fille,
en y joignant le fruit de ses conomies. L'argent tait accompagn d'une
lettre o la mre conjurait la fille d'abandonner son funeste projet de
mariage, s'il en tait encore temps; il lui avait fallu, disait-elle,
des prcautions inoues pour faire parvenir ces faibles secours 
Ginevra; elle la suppliait de ne pas l'accuser de duret, si par la
suite elle la laissait dans l'abandon, elle craignait de ne pouvoir plus
l'assister, elle la bnissait, lui souhaitait de trouver le bonheur dans
ce fatal mariage, si elle persistait, en lui assurant qu'elle ne pensait
qu' sa fille chrie. En cet endroit, des larmes avaient effac
plusieurs mots de la lettre.

--O ma mre! s'cria Ginevra tout attendrie. Elle prouvait le besoin de
se jeter  ses genoux, de la voir, et de respirer l'air bienfaisant de
la maison paternelle; elle s'lanait dj, quand Luigi entra; elle le
regarda, et sa tendresse filiale s'vanouit, ses larmes se schrent,
elle ne se sentit pas la force d'abandonner cet enfant si malheureux et
si aimant. tre le seul espoir d'une noble crature, l'aimer et
l'abandonner... ce sacrifice est une trahison dont sont incapables de
jeunes mes. Ginevra eut la gnrosit d'ensevelir sa douleur au fond de
son me.

Enfin, le jour du mariage arriva. Ginevra ne vit personne autour
d'elle. Luigi avait profit du moment o elle s'habillait pour aller
chercher les tmoins ncessaires  la signature de leur acte de mariage.
Ces tmoins taient de braves gens. L'un, ancien marchal-des-logis de
hussards, avait contract,  l'arme, envers Luigi, de ces obligations
qui ne s'effacent jamais du coeur d'un honnte homme; il s'tait mis
loueur de voitures et possdait quelques fiacres. L'autre, entrepreneur
de maonnerie, tait le propritaire de la maison o les nouveaux poux
devaient demeurer. Chacun d'eux se fit accompagner par un ami, puis tous
quatre vinrent avec Luigi prendre la marie. Peu accoutums aux grimaces
sociales, et ne voyant rien que de trs-simple dans le service qu'ils
rendaient  Luigi, ces gens s'taient habills proprement, mais sans
luxe, et rien n'annonait le joyeux cortge d'une noce. Ginevra,
elle-mme, se mit trs-simplement afin de se conformer  sa fortune;
nanmoins sa beaut avait quelque chose de si noble et de si imposant,
qu' son aspect la parole expira sur les lvres des tmoins qui se
crurent obligs de lui adresser un compliment; ils la salurent avec
respect, elle s'inclina; ils la regardrent en silence et ne surent plus
que l'admirer. Cette rserve jeta du froid entre eux. La joie ne peut
clater que parmi des gens qui se sentent gaux. Le hasard voulut donc
que tout ft sombre et grave autour des deux fiancs, rien ne reflta
leur flicit. L'glise et la mairie n'taient pas trs-loignes de
l'htel. Les deux Corses, suivis des quatre tmoins que leur imposait la
loi, voulurent y aller  pied, dans une simplicit qui dpouilla de tout
appareil cette grande scne de la vie sociale. Ils trouvrent dans la
cour de la mairie une foule d'quipages qui annonaient nombreuse
compagnie, ils montrent et arrivrent  une grande salle o les maris,
dont le bonheur tait indiqu pour ce jour-l, attendaient assez
impatiemment le maire du quartier. Ginevra s'assit prs de Luigi au bout
d'un grand banc, et leurs tmoins restrent debout, faute de siges.
Deux maries pompeusement habilles de blanc, charges de rubans, de
dentelles, de perles, et couronnes de bouquets de fleurs d'oranger dont
les boutons satins tremblaient sous leur voile, taient entoures de
leurs familles joyeuses, et accompagnes de leurs mres, qu'elles
regardaient d'un air  la fois satisfait et craintif; tous les yeux
rflchissaient leur bonheur, et chaque figure semblait leur prodiguer
des bndictions. Les pres, les tmoins, les frres, les soeurs
allaient et venaient, comme un essaim se jouant dans un rayon de soleil
qui va disparatre. Chacun semblait comprendre la valeur de ce moment
fugitif o, dans la vie, le coeur se trouve entre deux esprances: les
souhaits du pass, les promesses de l'avenir. A cet aspect, Ginevra
sentit son coeur se gonfler, et pressa le bras de Luigi qui lui lana un
regard. Une larme roula dans les yeux du jeune Corse, il ne comprit
jamais mieux qu'alors tout ce que sa Ginevra lui sacrifiait. Cette larme
prcieuse fit oublier  la jeune fille l'abandon dans lequel elle se
trouvait. L'amour versa des trsors de lumire entre les deux amants qui
ne virent plus qu'eux au milieu de ce tumulte: ils taient l, seuls,
dans cette foule, tels qu'ils devaient tre dans la vie. Leurs tmoins
indiffrents  la crmonie, causaient tranquillement de leurs affaires.

--L'avoine est bien chre, disait le marchal-des-logis au maon.

--Elle n'est pas encore si renchrie que le pltre, proportion garde,
rpondit l'entrepreneur.

Et ils firent un tour dans la salle.

--Comme on perd du temps ici! s'cria le maon en remettant dans sa
poche une grosse montre d'argent.

Luigi et Ginevra, serrs l'un contre l'autre, semblaient ne faire qu'une
mme personne. Certes, un pote aurait admir ces deux ttes unies par
un mme sentiment, galement colores, mlancoliques et silencieuses en
prsence de deux noces bourdonnant, devant quatre familles tumultueuses,
tincelant de diamants, de fleurs, et dont la gaiet avait quelque chose
de passager. Tout ce que ces groupes bruyants et splendides mettaient de
joie en dehors, Luigi et Ginevra l'ensevelissaient au fond de leurs
coeurs. D'un ct, le grossier fracas du plaisir; de l'autre, le dlicat
silence des mes joyeuses: la terre et le ciel. Mais la tremblante
Ginevra ne sut pas entirement dpouiller les faiblesses de la femme.
Superstitieuse comme une Italienne, elle voulut voir un prsage dans ce
contraste, et garda au fond de son coeur un sentiment d'effroi,
invincible autant que son amour.

Tout  coup, un garon de bureau  la livre de la ville ouvrit une
porte  deux battants, l'on fit silence, et sa voix retentit comme un
glapissement en appelant monsieur Luigi da Porta et mademoiselle Ginevra
di Piombo. Ce moment causa quelque embarras aux deux fiancs. La
clbrit du nom de Piombo attira l'attention, les spectateurs
cherchrent une noce qui semblait devoir tre somptueuse. Ginevra se
leva, ses regards foudroyants d'orgueil imposrent  toute la foule,
elle donna le bras  Luigi, et marcha d'un pas ferme suivie de ses
tmoins. Un murmure d'tonnement qui alla croissant, un chuchotement
gnral vint rappeler  Ginevra que le monde lui demandait compte de
l'absence de ses parents: la maldiction paternelle semblait la
poursuivre.

--Attendez les familles, dit le maire  l'employ qui lisait promptement
les actes.

--Le pre et la mre protestent, rpondit flegmatiquement le secrtaire.

--Des deux cts? reprit le maire.

--L'poux est orphelin.

--O sont les tmoins?

--Les voici, rpondit encore le secrtaire en montrant les quatre hommes
immobiles et muets qui, les bras croiss, ressemblaient  des statues.

--Mais, s'il y a protestation? dit le maire.

--Les actes respectueux ont t lgalement faits, rpliqua l'employ en
se levant pour transmettre au fonctionnaire les pices annexes  l'acte
de mariage.

Ce dbat bureaucratique eut quelque chose de fltrissant et contenait en
peu de mots toute une histoire. La haine des Porta et des Piombo, de
terribles passions furent inscrites sur une page de l'tat Civil, comme
sur la pierre d'un tombeau sont graves en quelques lignes les annales
d'un peuple, et souvent mme en un mot: Robespierre ou Napolon. Ginevra
tremblait. Semblable  la colombe qui, traversant les mers, n'avait que
l'arche pour poser ses pieds, elle ne pouvait rfugier son regard que
dans les yeux de Luigi, car tout tait triste et froid autour d'elle. Le
maire avait un air improbateur et svre, et son commis regardait les
deux poux avec une curiosit malveillante. Rien n'eut jamais moins
l'air d'une fte. Comme toutes les choses de la vie humaine quand elles
sont dpouilles de leurs accessoires, ce fut un fait simple en
lui-mme, immense par la pense. Aprs quelques interrogations
auxquelles les poux rpondirent, aprs quelques paroles marmottes par
le maire, et aprs l'apposition de leurs signatures sur le registre,
Luigi et Ginevra furent unis. Les deux jeunes Corses, dont l'alliance
offrait toute la posie consacre par le gnie dans celle de Romo et
Juliette, traversrent deux haies de parents joyeux auxquels ils
n'appartenaient pas, et qui s'impatientaient presque du retard que leur
causait ce mariage si triste en apparence. Quand la jeune fille se
trouva dans la cour de la mairie et sous le ciel, un soupir s'chappa de
son sein.

--Oh! toute une vie de soins et d'amour suffira-t-elle pour reconnatre
le courage et la tendresse de ma Ginevra? lui dit Luigi.

A ces mots accompagns par des larmes de bonheur, la marie oublia
toutes ses souffrances; car elle avait souffert de se prsenter devant
le monde, en rclamant un bonheur que sa famille refusait de
sanctionner.

--Pourquoi les hommes se mettent-ils donc entre nous? dit-elle avec une
navet de sentiment qui ravit Luigi.

Le plaisir rendit les deux poux plus lgers. Ils ne virent ni ciel, ni
terre, ni maisons, et volrent comme avec des ailes vers l'glise.
Enfin, ils arrivrent  une petite chapelle obscure et devant un autel
sans pompe o un vieux prtre clbra leur union. L, comme  la mairie,
ils furent entours par les deux noces qui les perscutaient de leur
clat. L'glise, pleine d'amis et de parents, retentissait du bruit que
faisaient les carrosses, les bedeaux, les suisses, les prtres. Des
autels brillaient de tout le luxe ecclsiastique, les couronnes de
fleurs d'oranger qui paraient les statues de la Vierge semblaient tre
neuves. On ne voyait que fleurs, que parfums, que cierges tincelants,
que coussins de velours brods d'or. Dieu paraissait tre complice de
cette joie d'un jour. Quand il fallut tenir au-dessus des ttes de Luigi
et de Ginevra ce symbole d'union ternelle, ce joug de satin blanc,
doux, brillant, lger pour les uns, et de plomb pour le plus grand
nombre, le prtre chercha, mais en vain, les jeunes garons qui
remplissent ce joyeux office: deux des tmoins les remplacrent.
L'ecclsiastique fit  la hte une instruction aux poux sur les prils
de la vie, sur les devoirs qu'ils enseigneraient un jour  leurs
enfants; et,  ce sujet, il glissa un reproche indirect sur l'absence
des parents de Ginevra; puis, aprs les avoir unis devant Dieu, comme le
maire les avait unis devant la Loi, il acheva sa messe et les quitta.

--Dieu les bnisse! dit Vergniaud au maon sous le porche de l'glise.
Jamais deux cratures ne furent mieux faites l'une pour l'autre. Les
parents de cette fille-l sont des infirmes. Je ne connais pas de soldat
plus brave que le colonel Louis! Si tout le monde s'tait comport comme
lui, _l'autre_ y serait encore.

La bndiction du soldat, la seule qui, dans ce jour, leur et t
donne, rpandit comme un baume sur le coeur de Ginevra.

Ils se sparrent en se serrant la main, et Luigi remercia cordialement
son propritaire.

--Adieu, mon brave, dit Luigi au marchal, je te remercie.

--Tout  votre service, mon colonel. Ame, individu, chevaux et voitures,
chez moi tout est  vous.

--Comme il t'aime! dit Ginevra.

Luigi entrana vivement sa marie  la maison qu'ils devaient habiter,
ils atteignirent bientt leur modeste appartement; et, l, quand la
porte fut referme, Luigi prit sa femme dans ses bras en s'criant:--O
ma Ginevra! car maintenant tu es  moi, ici est la vritable fte. Ici,
reprit-il, tout nous sourira.

Ils parcoururent ensemble les trois chambres qui composaient leur
logement. La pice d'entre servait de salon et de salle  manger. A
droite se trouvait une chambre  coucher,  gauche un grand cabinet que
Luigi avait fait arranger pour sa chre femme et o elle trouva les
chevalets, la bote  couleurs, les pltres, les modles, les
mannequins, les tableaux, les portefeuilles, enfin tout le mobilier de
l'artiste.

--Je travaillerai donc l, dit-elle avec une expression enfantine. Elle
regarda longtemps la tenture, les meubles, et toujours elle se
retournait vers Luigi pour le remercier, car il y avait une sorte de
magnificence dans ce petit rduit: une bibliothque contenait les livres
favoris de Ginevra, au fond tait un piano. Elle s'assit sur un divan,
attira Luigi prs d'elle, et lui serrant la main:--Tu as bon got,
dit-elle d'une voix caressante.

--Tes paroles me font bien heureux, dit-il.

--Mais voyons donc tout, demanda Ginevra,  qui Luigi avait fait un
mystre des ornements de cette retraite.

Ils allrent alors vers une chambre nuptiale, frache et blanche comme
une vierge.

--Oh! sortons, dit Luigi en riant.

--Mais je veux tout voir. Et l'imprieuse Ginevra visita l'ameublement
avec le soin curieux d'un antiquaire examinant une mdaille, elle toucha
les soieries et passa tout en revue avec le contentement naf d'une
jeune marie qui dploie les richesses de sa corbeille. Nous commenons
par nous ruiner, dit-elle d'un air moiti joyeux, moiti chagrin.

--C'est vrai! tout l'arrir de ma solde est l, rpondit Luigi. Je l'ai
vendu  un brave homme nomm Gigonnet.

--Pourquoi? reprit-elle d'un ton de reproche o perait une satisfaction
secrte. Crois-tu que je serais moins heureuse sous un toit? Mais,
reprit-elle, tout cela est bien joli, et c'est  nous. Luigi la
contemplait avec tant d'enthousiasme qu'elle baissa les yeux et lui
dit:--Allons voir le reste.

Au-dessus de ces trois chambres, sous les toits, il y avait un cabinet
pour Luigi, une cuisine et une chambre de domestique. Ginevra fut
satisfaite de son petit domaine, quoique la vue s'y trouvt borne par
le large mur d'une maison voisine, et que la cour d'o venait le jour
ft sombre. Mais les deux amants avaient le coeur si joyeux, mais
l'esprance leur embellissait si bien l'avenir, qu'ils ne voulurent
apercevoir que de charmantes images dans leur mystrieux asile. Ils
taient au fond de cette vaste maison et perdus dans l'immensit de
Paris comme deux perles dans leur nacre, au sein des profondes mers:
pour tout autre c'et t une prison, pour eux ce fut un paradis. Les
premiers jours de leur union appartinrent  l'amour. Il leur fut trop
difficile de se vouer tout  coup au travail, et ils ne surent pas
rsister au charme de leur propre passion. Luigi restait des heures
entires couch aux pieds de sa femme, admirant la couleur de ses
cheveux, la coupe de son front, le ravissant encadrement de ses yeux, la
puret, la blancheur des deux arcs sous lesquels ils glissaient
lentement en exprimant le bonheur d'un amour satisfait. Ginevra
caressait la chevelure de son Luigi sans se lasser de contempler,
suivant une de ses expressions, la _belt folgorante_ de ce jeune homme,
la finesse de ses traits; toujours sduite par la noblesse de ses
manires, comme elle le sduisait toujours par la grce des siennes. Ils
jouaient comme des enfants avec des riens, ces riens les ramenaient
toujours  leur passion, et ils ne cessaient leurs jeux que pour tomber
dans la rverie du _far niente_. Un air chant par Ginevra leur
reproduisait encore les nuances dlicieuses de leur amour. Puis,
unissant leurs pas comme ils avaient uni leurs mes, ils parcouraient
les campagnes en y retrouvant leur amour partout, dans les fleurs, sur
les cieux, au sein des teintes ardentes du soleil couchant; ils le
lisaient jusque sur les nues capricieuses qui se combattaient dans les
airs. Une journe ne ressemblait jamais  la prcdente, leur amour
allait croissant parce qu'il tait vrai. Ils s'taient prouvs en peu
de jours, et avaient instinctivement reconnu que leurs mes taient de
celles dont les richesses inpuisables semblent toujours promettre de
nouvelles jouissances pour l'avenir. C'tait l'amour dans toute sa
navet, avec ses interminables causeries, ses phrases inacheves, ses
longs silences, son repos oriental et sa fougue. Luigi et Ginevra
avaient tout compris de l'amour. L'amour n'est-il pas comme la mer qui,
vue superficiellement ou  la hte, est accuse de monotonie par les
mes vulgaires, tandis que certains tres privilgis peuvent passer
leur vie  l'admirer en y trouvant sans cesse de changeants phnomnes
qui les ravissent?

Cependant, un jour, la prvoyance vint tirer les jeunes poux de leur
den, il tait devenu ncessaire de travailler pour vivre. Ginevra qui
possdait un talent particulier pour imiter les vieux tableaux, se mit 
faire des copies et se forma une clientle parmi les brocanteurs. De son
ct, Luigi chercha trs-activement de l'occupation; mais il tait fort
difficile  un jeune officier, dont tous les talents se bornaient  bien
connatre la stratgie, de trouver de l'emploi  Paris. Enfin, un jour
que, lass de ses vains efforts, il avait le dsespoir dans l'me en
voyant que le fardeau de leur existence tombait tout entier sur Ginevra,
il songea  tirer parti de son criture, qui tait fort belle. Avec une
constance dont sa femme lui donnait l'exemple, il alla solliciter les
avous, les notaires, les avocats de Paris. La franchise de ses
manires, sa situation intressrent vivement en sa faveur, et il obtint
assez d'expditions pour tre oblig de se faire aider par des jeunes
gens. Insensiblement il entreprit les critures en grand. Le produit de
ce bureau, le prix des tableaux de Ginevra, finirent par mettre le jeune
mnage dans une aisance qui le rendit fier, car elle provenait de son
industrie. Ce fut pour eux le plus beau moment de leur vie. Les journes
s'coulaient rapidement entre les occupations et les joies de l'amour.
Le soir, aprs avoir bien travaill, ils se retrouvaient avec bonheur
dans la cellule de Ginevra. La musique les consolait de leurs fatigues.
Jamais une expression de mlancolie ne vint obscurcir les traits de la
jeune femme, et jamais elle ne se permit une plainte. Elle savait
toujours apparatre  son Luigi le sourire sur les lvres et les yeux
rayonnants. Tous deux caressaient une pense dominante qui leur et fait
trouver du plaisir aux travaux les plus rudes: Ginevra se disait qu'elle
travaillait pour Luigi, et Luigi pour Ginevra. Parfois, en l'absence de
son mari, la jeune femme songeait au bonheur parfait qu'elle aurait eu
si cette vie d'amour s'tait coule en prsence de son pre et de sa
mre, elle tombait alors dans une mlancolie profonde en prouvant la
puissance des remords; de sombres tableaux passaient comme des ombres
dans son imagination: elle voyait son vieux pre seul ou sa mre
pleurant le soir et drobant ses larmes  l'inexorable Piombo; ces deux
ttes blanches et graves se dressaient soudain devant elle, il lui
semblait qu'elle ne devait plus les contempler qu' la lueur fantastique
du souvenir. Cette ide la poursuivait comme un pressentiment. Elle
clbra l'anniversaire de son mariage en donnant  son mari un portrait
qu'il avait souvent dsir, celui de sa Ginevra. Jamais la jeune artiste
n'avait rien compos de si remarquable. A part une ressemblance
parfaite, l'clat de sa beaut, la puret de ses sentiments, le bonheur
de l'amour, y taient rendus avec une sorte de magie. Le chef-d'oeuvre
fut inaugur. Ils passrent encore une autre anne au sein de l'aisance.
L'histoire de leur vie peut se faire alors en trois mots: _Ils taient
heureux_. Il ne leur arriva donc aucun vnement qui mrite d'tre
rapport.

Au commencement de l'hiver de l'anne 1819, les marchands de tableaux
conseillrent  Ginevra de leur donner autre chose que des copies; ils
ne pouvaient plus les vendre avantageusement par suite de la
concurrence. Madame Porta reconnut le tort qu'elle avait eu de ne pas
s'exercer  peindre des tableaux de genre qui lui auraient acquis un
nom, elle entreprit de faire des portraits; mais elle eut  lutter
contre une foule d'artistes encore moins riches qu'elle ne l'tait.
Cependant, comme Luigi et Ginevra avaient amass quelque argent, ils ne
dsesprrent pas de l'avenir. A la fin de l'hiver de cette mme anne,
Luigi travailla sans relche. Lui aussi luttait contre des concurrents:
le prix des critures avait tellement baiss, qu'il ne pouvait plus
employer personne, et se trouvait dans la ncessit de consacrer plus de
temps qu'autrefois  son labeur pour en retirer la mme somme. Sa femme
avait fini plusieurs tableaux qui n'taient pas sans mrite; mais les
marchands achetaient  peine ceux des artistes en rputation. Ginevra
les offrit  vil prix sans pouvoir les vendre. La situation de ce mnage
eut quelque chose d'pouvantable; les mes des deux poux nageaient dans
le bonheur, l'amour les accablait de ses trsors, la pauvret se levait
comme un squelette au milieu de cette moisson du plaisir, et ils se
cachaient l'un  l'autre leurs inquitudes. Au moment o Ginevra se
sentait prs de pleurer en voyant son Luigi souffrant, elle le comblait
de caresses. De mme Luigi gardait un noir chagrin au fond de son coeur
en exprimant  Ginevra le plus tendre amour. Ils cherchaient une
compensation  leurs maux dans l'exaltation de leurs sentiments, et
leurs paroles, leurs joies, leurs jeux s'empreignaient d'une espce de
frnsie. Ils avaient peur de l'avenir. Quel est le sentiment dont la
force puisse se comparer  celle d'une passion qui doit cesser le
lendemain, tue par la mort ou par la ncessit? Quand ils se parlaient
de leur indigence, ils prouvaient le besoin de se tromper l'un et
l'autre, et saisissaient avec une gale ardeur le plus lger espoir. Une
nuit, Ginevra chercha vainement Luigi auprs d'elle, et se leva tout
effraye. Une faible lueur qui se dessinait sur le mur noir de la petite
cour lui fit deviner que son mari travaillait pendant la nuit. Luigi
attendait que sa femme ft endormie avant de monter  son cabinet.
Quatre heures sonnrent, le jour commenait  poindre, Ginevra se
recoucha et feignit de dormir. Luigi revint accabl de fatigue et de
sommeil, et Ginevra regarda douloureusement cette belle figure sur
laquelle les travaux et les soucis imprimaient dj quelques rides. Des
larmes roulrent dans les yeux de la jeune femme.

--C'est pour moi qu'il passe les nuits  crire, dit-elle.

Une pense scha ses larmes. Elle songeait  imiter Luigi. Le jour mme,
elle alla chez un riche marchand d'estampes, et  l'aide d'une lettre de
recommandation qu'elle se fit donner pour le ngociant par lie Magus,
un de ses marchands de tableaux, elle obtint une entreprise de
coloriages. Le jour, elle peignait et s'occupait des soins du mnage;
puis quand la nuit arrivait, elle coloriait des gravures. Ainsi, ces
deux jeunes gens, pris d'amour, n'entraient au lit nuptial que pour en
sortir; ils feignaient tous deux de dormir, et par dvouement se
quittaient aussitt que l'un avait tromp l'autre. Une nuit, Luigi
succombant  l'espce de fivre que lui causait un travail sous le poids
duquel il commenait  plier, se leva pour ouvrir la lucarne de son
cabinet; il respirait l'air pur du matin, et semblait oublier ses
douleurs  l'aspect du ciel, quand en abaissant ses regards il aperut
une forte lueur sur le mur qui faisait face aux fentres de
l'appartement de Ginevra; le malheureux, qui devina tout, descendit,
marcha doucement et surprit sa femme au milieu de son atelier enluminant
des gravures.

--Oh! Ginevra! s'cria-t-il.

Elle fit un saut convulsif sur sa chaise et rougit.

--Pouvais-je dormir tandis que tu t'puisais de fatigue? dit-elle.

--Mais c'est  moi seul qu'appartient le droit de travailler ainsi.

--Puis-je rester oisive, rpondit la jeune femme dont les yeux se
mouillrent de larmes, quand je sais que chaque morceau de pain nous
cote presque une goutte de ton sang? Je mourrais si je ne joignais pas
mes efforts aux tiens. Tout ne doit-il pas tre commun entre nous,
plaisirs et peines?

--Elle a froid, s'cria Luigi avec dsespoir. Ferme donc mieux ton chle
sur ta poitrine, ma Ginevra, la nuit est humide et frache.

Ils vinrent devant la fentre, la jeune femme appuya sa tte sur le sein
de son bien-aim qui la tenait par la taille, et tous deux ensevelis
dans un silence profond, regardrent le ciel que l'aube clairait
lentement. Des nuages d'une teinte grise se succdrent rapidement, et
l'orient devint de plus en plus lumineux.

--Vois-tu, dit Ginevra, c'est un prsage: nous serons heureux.

--Oui, au ciel, rpondit Luigi avec un sourire amer. O Ginevra! toi qui
mritais tous les trsors de la terre...

--J'ai ton coeur, dit-elle avec un accent de joie.

--Ah! je ne me plains pas, reprit-il en la serrant fortement contre lui.
Et il couvrit de baisers ce visage dlicat qui commenait  perdre la
fracheur de la jeunesse, mais dont l'expression tait si tendre et si
douce, qu'il ne pouvait jamais le voir sans tre consol.

--Quel silence! dit Ginevra. Mon ami, je trouve un grand plaisir 
veiller. La majest de la nuit est vraiment contagieuse, elle impose,
elle inspire; il y a je ne sais quelle puissance dans cette ide: tout
dort et je veille.

--O! ma Ginevra, ce n'est pas d'aujourd'hui que je sens combien ton me
est dlicatement gracieuse! Mais voici l'aurore, viens dormir.

--Oui, rpondit-elle, si je ne dors pas seule. J'ai bien souffert la
nuit o je me suis aperue que mon Luigi veillait sans moi!

Le courage avec lequel ces deux jeunes gens combattaient le malheur
reut pendant quelque temps sa rcompense; mais l'vnement qui met
presque toujours le comble  la flicit des mnages devait leur tre
funeste: Ginevra eut un fils qui, pour se servir d'une expression
populaire, fut _beau comme le jour_. Le sentiment de la maternit doubla
les forces de la jeune femme. Luigi emprunta pour subvenir aux dpenses
des couches de Ginevra. Dans les premiers moments, elle ne sentit donc
pas tout le malaise de sa situation, et les deux poux se livrrent au
bonheur d'lever un enfant. Ce fut leur dernire flicit. Comme deux
nageurs qui unissent leurs efforts pour rompre un courant, les deux
Corses luttrent d'abord courageusement; mais parfois ils
s'abandonnaient  une apathie semblable  ces sommeils qui prcdent la
mort, et bientt ils se virent obligs de vendre leurs bijoux. La
Pauvret se montra tout  coup, non pas hideuse, mais vtue simplement,
et presque douce  supporter; sa voix n'avait rien d'effrayant, elle ne
tranait aprs elle ni dsespoir, ni spectres, ni haillons; mais elle
faisait perdre le souvenir et les habitudes de l'aisance; elle usait les
ressorts de l'orgueil. Puis, vint la Misre dans toute son horreur,
insouciante de ses guenilles et foulant aux pieds tous les sentiments
humains. Sept ou huit mois aprs la naissance du petit Bartholomo, l'on
aurait eu de la peine  reconnatre dans la mre qui allaitait cet
enfant malingre l'original de l'admirable portrait, le seul ornement
d'une chambre nue. Sans feu par un rude hiver, Ginevra vit les gracieux
contours de sa figure se dtruire lentement, ses joues devinrent
blanches comme de la porcelaine. On et dit que ses yeux avaient pli.
Elle regardait en pleurant son enfant amaigri, dcolor, et ne souffrait
que de cette jeune misre. Luigi, debout et silencieux, n'avait plus le
courage de sourire  son fils.

--J'ai couru tout Paris, disait-il d'une voix sourde, je n'y connais
personne, et comment oser demander  des indiffrents? Vergniaud, le
nourrisseur, mon vieil gyptien, est impliqu dans une conspiration, il
a t mis en prison, et d'ailleurs, il m'a prt tout ce dont il pouvait
disposer. Quant  notre propritaire, il ne nous a rien demand depuis
un an.

--Mais nous n'avons besoin de rien, rpondit doucement Ginevra en
affectant un air calme.

--Chaque jour qui arrive amne une difficult de plus, reprit Luigi avec
terreur.

La faim tait  leur porte. Luigi prit tous les tableaux de Ginevra, le
portrait, plusieurs meubles desquels le mnage pouvait encore se passer,
il vendit tout  vil prix, et la somme qu'il en obtint prolongea
l'agonie du mnage pendant quelques moments. Dans ces jours de malheur,
Ginevra montra la sublimit de son caractre et l'tendue de sa
rsignation, elle supporta stoquement les atteintes de la douleur; son
me nergique la soutenait contre tous les maux, elle travaillait d'une
main dfaillante auprs de son fils mourant, expdiait les soins du
mnage avec une activit miraculeuse, et suffisait  tout. Elle tait
mme heureuse encore quand elle voyait sur les lvres de Luigi un
sourire d'tonnement  l'aspect de la propret qu'elle faisait rgner
dans l'unique chambre o ils s'taient rfugis.

--Mon ami, je t'ai gard ce morceau de pain, lui dit-elle un soir qu'il
rentrait fatigu.

--Et toi?

--Moi, j'ai dn, cher Luigi, je n'ai besoin de rien.

Et la douce expression de son visage le pressait encore plus que sa
parole d'accepter une nourriture de laquelle elle se privait, Luigi
l'embrassa par un de ces baisers de dsespoir qui se donnaient en 1793
entre amis  l'heure o ils montaient ensemble  l'chafaud. En ces
moments suprmes, deux tres se voient coeur  coeur. Aussi, le
malheureux Luigi comprenant tout  coup que sa femme tait  jeun,
partagea-t-il la fivre qui la dvorait, il frissonna, sortit en
prtextant une affaire pressante, car il aurait mieux aim prendre le
poison le plus subtil, plutt que d'viter la mort en mangeant le
dernier morceau de pain qui se trouvait chez lui. Il se mit  errer dans
Paris au milieu des voitures les plus brillantes, au sein de ce luxe
insultant qui clate partout; il passa promptement devant les boutiques
des changeurs o l'or tincelle; enfin, il rsolut de se vendre, de
s'offrir comme remplaant pour le service militaire en esprant que ce
sacrifice sauverait Ginevra, et que, pendant son absence, elle pourrait
rentrer en grce auprs de Bartholomo. Il alla donc trouver un de ces
hommes qui font la traite des blancs, et il prouva une sorte de bonheur
 reconnatre en lui un ancien officier de la garde impriale.

--Il y a deux jours que je n'ai mang, lui dit-il d'une voix lente et
faible, ma femme meurt de faim, et ne m'adresse pas une plainte, elle
expirerait en souriant, je crois. De grce, mon camarade, ajouta-t-il
avec un sourire amer, achte-moi d'avance, je suis robuste, je ne suis
plus au service, et je...

L'officier donna une somme  Luigi en -compte sur celle qu'il
s'engageait  lui procurer. L'infortun poussa un rire convulsif quand
il tint une poigne de pices d'or, il courut de toute sa force vers sa
maison, haletant, et criant parfois:--O ma Ginevra! Ginevra! Il
commenait  faire nuit quand il arriva chez lui. Il entra tout
doucement, craignant de donner une trop forte motion  sa femme, qu'il
avait laisse faible. Les derniers rayons du soleil pntrant par la
lucarne venaient mourir sur le visage de Ginevra qui dormait assise sur
une chaise en tenant son enfant sur son sein.

--Rveille-toi, ma chre Ginevra, dit-il sans s'apercevoir de la pose de
son enfant qui en ce moment conservait un clat surnaturel.

En entendant cette voix, la pauvre mre ouvrit les yeux, rencontra le
regard de Luigi, et sourit; mais Luigi jeta un cri d'pouvante: Ginevra
tait tout  fait change,  peine la reconnaissait-il, il lui montra
par un geste d'une sauvage nergie l'or qu'il avait  la main.

La jeune femme se mit  rire machinalement, et tout  coup elle s'cria
d'une voix affreuse:--Louis! l'enfant est froid.

Elle regarda son fils et s'vanouit, car le petit Barthlemy tait mort.
Luigi prit sa femme dans ses bras sans lui ter l'enfant qu'elle serrait
avec une force incomprhensible; et aprs l'avoir pose sur le lit, il
sortit pour appeler au secours.

--O mon Dieu! dit-il  son propritaire qu'il rencontra sur l'escalier,
j'ai de l'or, et mon enfant est mort de faim, sa mre se meurt,
aidez-nous!

Il revint comme un dsespr vers Ginevra, et laissa l'honnte maon
occup, ainsi que plusieurs voisins, de rassembler tout ce qui pouvait
soulager une misre inconnue jusqu'alors, tant les deux Corses l'avaient
soigneusement cache par un sentiment d'orgueil. Luigi avait jet son or
sur le plancher, et s'tait agenouill au chevet du lit o gisait sa
femme.

--Mon pre! s'criait Ginevra dans son dlire, prenez soin de mon fils
qui porte votre nom.

--O mon ange! calme-toi, lui disait Luigi en l'embrassant, de beaux
jours nous attendent.

Cette voix et cette caresse lui rendirent quelque tranquillit.

--O mon Louis! reprit-elle en le regardant avec une attention
extraordinaire, coute-moi bien. Je sens que je meurs. Ma mort est
naturelle, je souffrais trop, et puis un bonheur aussi grand que le mien
devait se payer. Oui, mon Luigi, console-toi. J'ai t si heureuse, que
si je recommenais  vivre, j'accepterais encore notre destine. Je suis
une mauvaise mre: je te regrette encore plus que je ne regrette mon
enfant.--Mon enfant, ajouta-t-elle d'un son de voix profond. Deux larmes
se dtachrent de ses yeux mourants, et soudain elle pressa le cadavre
qu'elle n'avait pu rchauffer.--Donne ma chevelure  mon pre, en
souvenir de sa Ginevra, reprit-elle. Dis-lui bien que je ne l'ai jamais
accus... Sa tte tomba sur le bras de son poux.

--Non, tu ne peux pas mourir, s'cria Luigi, le mdecin va venir. Nous
avons du pain. Ton pre va te recevoir en grce. La prosprit s'est
leve pour nous. Reste avec nous, ange de beaut!

Mais ce coeur fidle et plein d'amour devenait froid, Ginevra tournait
instinctivement les yeux vers celui qu'elle adorait, quoiqu'elle ne ft
plus sensible  rien: des images confuses s'offraient  son esprit, prs
de perdre tout souvenir de la terre. Elle savait que Luigi tait l, car
elle serrait toujours plus fortement sa main glace, et semblait vouloir
se retenir au-dessus d'un prcipice o elle croyait tomber.

--Mon ami, dit-elle enfin, tu as froid, je vais te rchauffer.

Elle voulut mettre la main de son mari sur son coeur, mais elle expira.
Deux mdecins, un prtre, des voisins entrrent en ce moment en
apportant tout ce qui tait ncessaire pour sauver les deux poux et
calmer leur dsespoir. Ces trangers firent beaucoup de bruit d'abord;
mais quand ils furent entrs, un affreux silence rgna dans cette
chambre.

Pendant que cette scne avait lieu, Bartholomo et sa femme taient
assis dans leurs fauteuils antiques, chacun  un coin de la vaste
chemine dont l'ardent brasier rchauffait  peine l'immense salon de
leur htel. La pendule marquait minuit. Depuis longtemps le vieux couple
avait perdu le sommeil. En ce moment, ils taient silencieux comme deux
vieillards tombs en enfance et qui regardent tout sans rien voir. Leur
salon dsert, mais plein de souvenirs pour eux, tait faiblement clair
par une seule lampe prs de mourir. Sans les flammes ptillantes du
foyer, ils eussent t dans une obscurit complte. Un de leurs amis
venait de les quitter, et la chaise sur laquelle il s'tait assis
pendant sa visite se trouvait entre les deux Corses. Piombo avait dj
jet plus d'un regard sur cette chaise, et ces regards pleins d'ides se
succdaient comme des remords, car la chaise vide tait celle de
Ginevra. lisa Piombo piait les expressions qui passaient sur la
blanche figure de son mari. Quoiqu'elle ft habitue  deviner les
sentiments du Corse, d'aprs les changeantes rvolutions de ses traits,
ils taient tour  tour si menaants et si mlancoliques, qu'elle ne
pouvait plus lire dans cette me incomprhensible.

Bartholomo succombait-il sous les puissants souvenirs que rveillait
cette chaise? tait-il choqu de voir qu'elle venait de servir pour la
premire fois  un tranger depuis le dpart de sa fille? l'heure de sa
clmence, cette heure si vainement attendue jusqu'alors, avait-elle
sonn?

Ces rflexions agitrent successivement le coeur d'lisa Piombo. Pendant
un instant la physionomie de son mari devint si terrible, qu'elle
trembla d'avoir os employer une ruse si simple pour faire natre
l'occasion de parler de Ginevra. En ce moment, la bise chassa si
violemment les flocons de neige sur les persiennes, que les deux
vieillards purent en entendre le lger bruissement. La mre de Ginevra
baissa la tte pour drober ses larmes  son mari. Tout  coup un soupir
sortit de la poitrine du vieillard, sa femme le regarda, il tait
abattu; elle hasarda pour la seconde fois, depuis trois ans,  lui
parler de sa fille.

--Si Ginevra avait froid, s'cria-t-elle doucement. Piombo
tressaillit.--Elle a peut-tre faim, dit-elle en continuant. Le Corse
laissa chapper une larme.--Elle a un enfant, et ne peut pas le nourrir,
son lait s'est tari, reprit vivement la mre avec l'accent du dsespoir.

--Qu'elle vienne! qu'elle vienne, s'cria Piombo. O mon enfant chri! tu
m'as vaincu.

La mre se leva comme pour aller chercher sa fille. En ce moment, la
porte s'ouvrit avec fracas, et un homme dont le visage n'avait plus rien
d'humain surgit tout  coup devant eux.

--_Morte!_ Nos deux familles devaient s'exterminer l'une par l'autre,
car voil tout ce qui reste d'elle, dit-il en posant sur une table la
longue chevelure noire de Ginevra.

Les deux vieillards frissonnrent comme s'ils eussent reu une commotion
de la foudre, et ne virent plus Luigi.

--Il nous pargne un coup de feu, car il est mort, s'cria lentement
Bartholomo en regardant  terre.

  Paris, janvier 1830.




MADAME FIRMIANI.

  CHER ALEXANDRE DE BERNY.

  Son vieil ami,

  DE BALZAC.


Beaucoup de rcits, riches de situations ou rendus dramatiques par les
innombrables jets du hasard, emportent avec eux leurs propres artifices
et peuvent tre raconts artistement ou simplement par toutes les
lvres, sans que le sujet y perde la plus lgre de ses beauts; mais il
est quelques aventures de la vie humaine auxquelles les accents du coeur
seuls rendent la vie, il est certains dtails pour ainsi dire
anatomiques dont les fibres dlies ne reparaissent dans une action
teinte que sous les infusions les plus habiles de la pense; puis, il
est des portraits qui veulent une me et ne sont rien sans les traits
les plus dlicats de leur physionomie mobile; enfin, il se rencontre de
ces choses que nous ne savons dire ou faire sans je ne sais quelles
harmonies inconnues auxquelles prsident un jour, une heure, une
conjonction heureuse dans les signes clestes ou de secrtes
prdispositions morales. Ces sortes de rvlations mystrieuses taient
imprieusement exiges pour dire cette histoire simple  laquelle on
voudrait pouvoir intresser quelques-unes de ces mes naturellement
mlancoliques et songeuses qui se nourrissent d'motions douces. Si
l'crivain, semblable  un chirurgien prs d'un ami mourant, s'est
pntr d'une espce de respect pour le sujet qu'il maniait, pourquoi le
lecteur ne partagerait-il pas ce sentiment inexplicable? Est-ce une
chose difficile que de s'initier  cette vague et nerveuse tristesse
qui, n'ayant point d'aliment, rpand des teintes grises autour de nous,
demi-maladie dont les molles souffrances plaisent parfois? Si vous
pensez par hasard aux personnes chres que vous avez perdues; si vous
tes seul, s'il est nuit ou si le jour tombe, poursuivez la lecture de
cette histoire; autrement, vous jetteriez le livre, ici. Si vous n'avez
pas enseveli dj quelque bonne tante infirme ou sans fortune, vous ne
comprendrez point ces pages. Aux uns, elles sembleront imprgnes de
musc; aux autres, elles paratront aussi dcolores, aussi vertueuses
que peuvent l'tre celles de Florian. Pour tout dire, le lecteur doit
avoir connu la volupt des larmes, avoir senti la douleur muette d'un
souvenir qui passe lgrement, charg d'une ombre chre, mais d'une
ombre lointaine; il doit possder quelques-uns de ces souvenirs qui font
tout  la fois regretter ce que vous a dvor la terre, et sourire d'un
bonheur vanoui. Maintenant, croyez que, pour les richesses de
l'Angleterre, l'auteur ne voudrait pas extorquer  la posie un seul de
ses mensonges pour embellir sa narration. Ceci est une histoire vraie et
pour laquelle vous pouvez dpenser les trsors de votre sensibilit, si
vous en avez.

Aujourd'hui, notre langue a autant d'idiomes qu'il existe de Varits
d'hommes dans la grande famille franaise. Aussi est-ce vraiment chose
curieuse et agrable que d'couter les diffrentes acceptions ou
versions donnes sur une mme chose ou sur un mme vnement par chacune
des Espces qui composent la monographie du Parisien, le Parisien tant
pris pour gnraliser la thse.

Ainsi, vous eussiez demand  un sujet appartenant au genre des
Positifs:--Connaissez-vous madame Firmiani? cet homme vous et traduit
madame Firmiani par l'inventaire suivant:--Un grand htel situ rue du
Bac, des salons bien meubls, de beaux tableaux, cent bonnes mille
livres de rente, et un mari, jadis receveur-gnral dans le dpartement
de Montenotte. Ayant dit, le Positif, homme gros et rond, presque
toujours vtu de noir, fait une petite grimace de satisfaction, relve
sa lvre infrieure en la fronant de manire  couvrir la suprieure,
et hoche la tte comme s'il ajoutait: Voil des gens solides et sur
lesquels il n'y a rien  dire. Ne lui demandez rien de plus! Les
Positifs expliquent tout par des chiffres, par des rentes ou par les
biens au soleil, un mot de leur lexique.

Tournez  droite, allez interroger cet autre qui appartient au genre des
Flneurs, rptez-lui votre question:--Madame Firmiani? dit-il, oui,
oui, je la connais bien, je vais  ses soires. Elle reoit le mercredi;
c'est une maison fort honorable. Dj, madame Firmiani se mtamorphose
en maison. Cette maison n'est plus un amas de pierres superposes
architectoniquement; non, ce mot est, dans la langue des Flneurs, un
idiotisme intraduisible. Ici, le Flneur, homme sec,  sourire agrable,
disant de jolis riens, ayant toujours plus d'esprit acquis que d'esprit
naturel, se penche  votre oreille, et d'un air fin, vous dit:--Je n'ai
jamais vu monsieur Firmiani. Sa position sociale consiste  grer des
biens en Italie; mais madame Firmiani est Franaise, et dpense ses
revenus en Parisienne. Elle a d'excellent th! C'est une des maisons
aujourd'hui si rares o l'on s'amuse et o ce que l'on vous donne est
exquis. Il est d'ailleurs fort difficile d'tre admis chez elle. Aussi
la meilleure socit se trouve-t-elle dans ses salons! Puis, le Flneur
commente ce dernier mot par une prise de tabac saisie gravement; il se
garnit le nez  petits coups, et semble vous dire:--Je vais dans cette
maison, mais ne comptez pas sur moi pour vous y prsenter.

Madame Firmiani tient pour les Flneurs une espce d'auberge sans
enseigne.

--Que veux-tu donc aller faire chez madame Firmiani? mais l'on s'y
ennuie autant qu' la cour. A quoi sert d'avoir de l'esprit, si ce n'est
 viter des salons o, par la posie qui court, on lit la plus petite
ballade frachement close?

Vous avez questionn l'un de vos amis class parmi les Personnels, gens
qui voudraient tenir l'univers sous clef et n'y rien laisser faire sans
leur permission. Ils sont malheureux de tout le bonheur des autres, ne
pardonnent qu'aux vices, aux chutes, aux infirmits, et ne veulent que
des protgs. Aristocrates par inclination, ils se font rpublicains par
dpit, uniquement pour trouver beaucoup d'infrieurs parmi leurs gaux.

--Oh! madame Firmiani, mon cher, est une de ces femmes adorables qui
servent d'excuse  la nature pour toutes les laides qu'elle a cres par
erreur; elle est ravissante! elle est bonne! Je ne voudrais tre au
pouvoir, devenir roi, possder des millions, que pour (_ici trois mots
dits  l'oreille_). Veux-tu que je t'y prsente?...

Ce jeune homme est du genre Lycen connu pour sa grande hardiesse entre
hommes et sa grande timidit  huis-clos.

--Madame Firmiani? s'crie un autre en faisant tourner sa canne sur
elle-mme, je vais te dire ce que j'en pense: c'est une femme entre
trente et trente-cinq ans, figure passe, beaux yeux, taille plate, voix
de contr'alto use, beaucoup de toilette, un peu de rouge, charmantes
manires; enfin, mon cher, les restes d'une jolie femme qui nanmoins
valent encore la peine d'une passion.

Cette sentence est due  un sujet du genre Fat qui vient de djeuner, ne
pse plus ses paroles et va monter  cheval. En ces moments, les Fats
sont impitoyables.

--Il y a chez elle une galerie de tableaux magnifiques, allez la voir!
vous rpond un autre. Rien n'est si beau!

Vous vous tes adress au genre Amateur. L'individu vous quitte pour
aller chez Prignon ou chez Tripet. Pour lui, madame Firmiani est une
collection de toiles peintes.

UNE FEMME.--Madame Firmiani? Je ne veux pas que vous alliez chez elle.

Cette phrase est la plus riche des traductions. Madame Firmiani! femme
dangereuse! une sirne! elle se met bien, elle a du got, elle cause des
insomnies  toutes les femmes. L'interlocutrice appartient au genre des
Tracassiers.

UN ATTACH D'AMBASSADE.--Madame Firmiani! N'est-elle pas d'Anvers? J'ai
vu cette femme-l bien belle il y a dix ans. Elle tait alors  Rome.
Les sujets appartenant  la classe des Attachs ont la manie de dire des
mots  la Talleyrand, leur esprit est souvent si fin, que leurs aperus
sont imperceptibles; ils ressemblent  ces joueurs de billard qui
vitent les billes avec une adresse infinie. Ces individus sont
gnralement peu parleurs; mais quand ils parlent, ils ne s'occupent que
de l'Espagne, de Vienne, de l'Italie ou de Ptersbourg. Les noms de pays
sont chez eux comme des ressorts; pressez-les, la sonnerie vous dira
tous ses airs.

--Cette madame Firmiani ne voit-elle pas beaucoup le faubourg
Saint-Germain? Ceci est dit par une personne qui veut appartenir au
genre Distingu. Elle donne le _de_  tout le monde,  monsieur Dupin
l'an,  monsieur Lafayette; elle le jette  tort et  travers, elle en
dshonore les gens. Elle passe sa vie  s'inquiter de ce qui est
_bien_; mais, pour son supplice, elle demeure au Marais, et son mari a
t avou, mais avou  la Cour royale.

--Madame Firmiani, monsieur? je ne la connais pas. Cet homme appartient
au genre des Ducs. Il n'avoue que les femmes prsentes. Excusez-le, il
a t fait duc par Napolon.

--Madame Firmiani? N'est-ce pas une ancienne actrice des Italiens? Homme
du genre Niais. Les individus de cette classe veulent avoir rponse 
tout. Ils calomnient plutt que de se taire.

DEUX VIEILLES DAMES (_femmes d'anciens magistrats_). LA PREMIRE. (Elle
a un bonnet  coques, sa figure est ride, son nez est pointu, elle
tient un Paroissien, voix dure.)--Qu'est-elle en son nom, cette madame
Firmiani? LA SECONDE. (Petite figure rouge ressemblant  une vieille
pomme d'api, voix douce.)--Une Cadignan, ma chre, nice du vieux prince
de Cadignan et cousine par consquent du duc de Maufrigneuse.

Madame Firmiani est une Cadignan. Elle n'aurait ni vertus, ni fortune,
ni jeunesse, ce serait toujours une Cadignan. Une Cadignan, c'est comme
un prjug, toujours riche et vivant.

UN ORIGINAL.--Mon cher, je n'ai jamais vu de socques dans son
antichambre, tu peux aller chez elle sans te compromettre et y jouer
sans crainte, parce que, s'il y a des fripons, ils sont gens de qualit;
partant, on ne s'y querelle pas.

VIEILLARD APPARTENANT AU GENRE DES OBSERVATEURS.--Vous irez chez madame
Firmiani, vous trouverez, mon cher, une belle femme nonchalamment assise
au coin de sa chemine. A peine se lvera-t-elle de son fauteuil, elle
ne le quitte que pour les femmes ou les ambassadeurs, les ducs, les gens
considrables. Elle est fort gracieuse, elle charme, elle cause bien et
veut causer de tout. Il y a chez elle tous les indices de la passion,
mais on lui donne trop d'adorateurs pour qu'elle ait un favori. Si les
soupons ne planaient que sur deux ou trois de ses intimes, nous
saurions quel est son cavalier servant; mais c'est une femme tout
mystre: elle est marie, et jamais nous n'avons vu son mari; monsieur
Firmiani est un personnage tout  fait fantastique, il ressemble  ce
troisime cheval que l'on paie toujours en courant la poste et qu'on
n'aperoit jamais; madame,  entendre les artistes, est le premier
contr'alto d'Europe et n'a pas chant trois fois depuis qu'elle est 
Paris; elle reoit beaucoup de monde et ne va chez personne.

L'Observateur parle en prophte. Il faut accepter ses paroles, ses
anecdotes, ses citations comme des vrits, sous peine de passer pour un
homme sans instruction, sans moyens. Il vous calomniera gaiement dans
vingt salons o il est essentiel comme une premire pice sur l'affiche,
ces pices si souvent joues pour les banquettes et qui ont eu du succs
autrefois. L'Observateur a quarante ans, ne dne jamais chez lui, se dit
peu dangereux prs des femmes; il est poudr, porte un habit marron, a
toujours une place dans plusieurs loges aux Bouffons; il est quelquefois
confondu parmi les Parasites, mais il a rempli de trop hautes fonctions
pour tre souponn d'tre un pique-assiette et possde d'ailleurs une
terre dans un dpartement dont le nom ne lui est jamais chapp.

--Madame Firmiani? Mais, mon cher, c'est une ancienne matresse de
Murat! Celui-ci est dans la classe des Contradicteurs. Ces sortes de
gens font les _errata_ de tous les mmoires, rectifient tous les faits,
parient toujours cent contre un, sont srs de tout. Vous les surprenez
dans la mme soire en flagrant dlit d'ubiquit: ils disent avoir t
arrts  Paris lors de la conspiration Mallet, en oubliant qu'ils
venaient, une demi-heure auparavant, de passer la Brsina. Presque tous
les Contradicteurs sont chevaliers de la Lgion-d'Honneur, parlent
trs-haut, ont un front fuyant et jouent gros jeu.

--Madame Firmiani, cent mille livres de rente?... tes-vous fou!
Vraiment, il y a des gens qui vous donnent des cent mille livres de
rente avec la libralit des auteurs auxquels cela ne cote rien quand
ils dotent leurs hrones. Mais madame Firmiani est une coquette qui
dernirement a ruin un jeune homme et l'a empch de faire un trs-beau
mariage. Si elle n'tait pas belle, elle serait sans un sou.

Oh! celui-ci, vous le reconnaissez, il est du genre des Envieux, et nous
n'en dessinerons pas le moindre trait. L'espce est aussi connue que
peut l'tre celle des _felis_ domestiques. Comment expliquer la
perptuit de l'Envie? un vice qui ne rapporte rien!

Les _gens_ du monde, les _gens_ de lettres, les honntes _gens_, et les
_gens_ de tout genre rpandaient, au mois de janvier 1824, tant
d'opinions diffrentes sur madame Firmiani qu'il serait fastidieux de
les consigner toutes ici. Nous avons seulement voulu constater qu'un
homme intress  la connatre, sans vouloir ou pouvoir aller chez elle,
aurait eu raison de la croire galement veuve ou marie, sotte ou
spirituelle, vertueuse ou sans moeurs, riche ou pauvre, sensible ou
sans me, belle ou laide; il y avait enfin autant de madames Firmiani
que de classes dans la socit, que de sectes dans le catholicisme.
Effrayante pense! nous sommes tous comme des planches lithographiques
dont une infinit de copies se tire par la mdisance. Ces preuves
ressemblent au modle ou en diffrent par des nuances tellement
imperceptibles que la rputation dpend, sauf les calomnies de nos amis
et les bons mots d'un journal, de la balance faite par chacun entre le
Vrai qui va boitant et le Mensonge  qui l'esprit parisien donne des
ailes.

Madame Firmiani, semblable  beaucoup de femmes pleines de noblesse et
de fiert qui se font de leur coeur un sanctuaire et ddaignent le
monde, aurait pu tre trs-mal juge par monsieur de Bourbonne, vieux
propritaire occup d'elle pendant l'hiver de cette anne. Par hasard ce
propritaire appartenait  la classe des Planteurs de province, gens
habitus  se rendre compte de tout et  faire des marchs avec les
paysans. A ce mtier, un homme devient perspicace malgr lui, comme un
soldat contracte  la longue un courage de routine. Ce curieux, venu de
Touraine, et que les idiomes parisiens ne satisfaisaient gure, tait un
gentilhomme trs-honorable qui jouissait, pour seul et unique hritier,
d'un neveu pour lequel il plantait ses peupliers. Cette amiti
ultra-naturelle motivait bien des mdisances, que les sujets appartenant
aux diverses espces du Tourangeau formulaient trs-spirituellement;
mais il est inutile de les rapporter, elles pliraient auprs des
mdisances parisiennes. Quand un homme peut penser sans dplaisir  son
hritier en voyant tous les jours de belles ranges de peupliers
s'embellir, l'affection s'accrot de chaque coup de bche qu'il donne au
pied de ses arbres. Quoique ce phnomne de sensibilit soit peu commun,
il se rencontre encore en Touraine.

Ce neveu chri, qui se nommait Octave de Camps, descendait du fameux
abb de Camps, si connu des bibliophiles ou des savants, ce qui n'est
pas la mme chose. Les gens de province ont la mauvaise habitude de
frapper d'une espce de rprobation dcente les jeunes gens qui vendent
leurs hritages. Ce gothique prjug nuit  l'agiotage que jusqu'
prsent le gouvernement encourage par ncessit. Sans consulter son
oncle, Octave avait  l'improviste dispos d'une terre en faveur de la
bande noire. Le chteau de Villaines et t dmoli sans les
propositions que le vieil oncle avait faites aux reprsentants de la
compagnie du Marteau. Pour augmenter la colre du testateur, un ami
d'Octave, parent loign, un de ces cousins  petite fortune et  grande
habilet qui font dire d'eux par les gens prudents de leur province:--Je
ne voudrais pas avoir de procs avec lui! tait venu par hasard chez
monsieur de Bourbonne et lui avait appris la ruine de son neveu.
Monsieur Octave de Camps, aprs avoir dissip sa fortune pour une
certaine madame Firmiani, tait rduit  se faire rptiteur de
mathmatiques, en attendant l'hritage de son oncle, auquel il n'osait
venir avouer ses fautes. Cet arrire-cousin, espce de Charles Moor,
n'avait pas eu honte de donner ces fatales nouvelles au vieux campagnard
au moment o il digrait, devant son large foyer, un copieux dner de
province. Mais les hritiers ne viennent pas  bout d'un oncle aussi
facilement qu'ils le voudraient. Grce  son enttement, celui-ci qui
refusait de croire en l'arrire-cousin, sortit vainqueur de
l'indigestion cause par la biographie de son neveu. Certains coups
portent sur le coeur, d'autres sur la tte: le coup port par
l'arrire-cousin tomba sur les entrailles et produisit peu d'effet,
parce que le bonhomme avait un excellent estomac. En vrai disciple de
saint Thomas, monsieur de Bourbonne vint  Paris  l'insu d'Octave, et
voulut prendre des renseignements sur la dconfiture de son hritier. Le
vieux gentilhomme, qui avait des relations dans le faubourg
Saint-Germain par les Listomre, les Lenoncourt et les Vandenesse,
entendit tant de mdisances, de vrits, de faussets sur madame
Firmiani qu'il rsolut de se faire prsenter chez elle sous le nom de
monsieur de Rouxellay, nom de sa terre. Le prudent vieillard avait eu
soin de choisir, pour venir tudier la prtendue matresse d'Octave, une
soire pendant laquelle il le savait occup d'achever un travail
chrement pay; car l'ami de madame Firmiani tait toujours reu chez
elle, circonstance que personne ne pouvait expliquer. Quant  la ruine
d'Octave, ce n'tait malheureusement pas une fable.

Monsieur de Rouxellay ne ressemblait point  un oncle du Gymnase. Ancien
mousquetaire, homme de haute compagnie qui avait eu jadis des bonnes
fortunes, il savait se prsenter courtoisement, se souvenait des
manires polies d'autrefois, disait des mots gracieux et comprenait
presque toute la Charte. Quoiqu'il aimt les Bourbons avec une noble
franchise, qu'il crt en Dieu comme y croient les gentilshommes et qu'il
ne lt que _la Quotidienne_, il n'tait pas aussi ridicule que les
libraux de son dpartement le souhaitaient. Il pouvait tenir sa place
prs des gens de cour, pourvu qu'on ne lui parlt point de _Mos_, ni de
drame, ni de romantisme, ni de couleur locale, ni de chemins de fer. Il
en tait rest  monsieur de Voltaire,  monsieur le comte de Buffon, 
Peyronnet et au chevalier Gluck, le musicien du coin de la reine.

--Madame, dit-il  la marquise de Listomre  laquelle il donnait le
bras en entrant chez madame Firmiani, si cette femme est la matresse de
mon neveu, je le plains. Comment peut-elle vivre au sein du luxe en le
sachant dans un grenier? Elle n'a donc pas d'me? Octave est un fou
d'avoir plac le prix de la terre de Villaines dans le coeur d'une...

Monsieur de Bourbonne appartenait au genre Fossile, et ne connaissait
que le langage du vieux temps.

--Mais s'il l'avait perdue au jeu?

--Eh, madame, au moins il aurait eu le plaisir de jouer.

--Vous croyez donc qu'il n'a pas eu de plaisir? Tenez, voyez madame
Firmiani.

Les plus beaux souvenirs du vieil oncle plirent  l'aspect de la
prtendue matresse de son neveu. Sa colre expira dans une phrase
gracieuse qui lui fut arrache  l'aspect de madame Firmiani. Par un de
ces hasards qui n'arrivent qu'aux jolies femmes, elle tait dans un
moment o toutes ses beauts brillaient d'un clat particulier, d
peut-tre  la lueur des bougies,  une toilette admirablement simple, 
je ne sais quel reflet de l'lgance au sein de laquelle elle vivait. Il
faut avoir tudi les petites rvolutions d'une soire dans un salon de
Paris pour apprcier les nuances imperceptibles qui peuvent colorer un
visage de femme et le changer. Il est un moment o, contente de sa
parure, o se trouvant spirituelle, heureuse d'tre admire en se voyant
la reine d'un salon plein d'hommes remarquables qui lui sourient, une
Parisienne a la conscience de sa beaut, de sa grce; elle s'embellit
alors de tous les regards qu'elle recueille et qui l'animent, mais dont
les muets hommages sont reports par de fins regards au bien-aim. En ce
moment, une femme est comme investie d'un pouvoir surnaturel et devient
magicienne, coquette  son insu, elle inspire involontairement l'amour
qui l'enivre en secret, elle a des sourires et des regards qui
fascinent. Si cet tat, venu de l'me, donne de l'attrait mme aux
laides, de quelle splendeur ne revt-il pas une femme nativement
lgante, aux formes distingues, blanche, frache, aux yeux vifs, et
surtout mise avec un got avou des artistes et de ses plus cruelles
rivales!

Avez-vous, pour votre bonheur, rencontr quelque personne dont la voix
harmonieuse imprime  la parole un charme galement rpandu dans ses
manires, qui sait et parler et se taire, qui s'occupe de vous avec
dlicatesse, dont les mots sont heureusement choisis, ou dont le langage
est pur? Sa raillerie caresse et sa critique ne blesse point. Elle ne
disserte pas plus qu'elle ne dispute, mais elle se plat  conduire une
discussion, et l'arrte  propos. Son air est affable et riant, sa
politesse n'a rien de forc, son empressement n'est pas servile; elle
rduit le respect  n'tre plus qu'une ombre douce; elle ne vous fatigue
jamais, et vous laisse satisfait d'elle et de vous. Sa bonne grce, vous
la retrouvez empreinte dans les choses desquelles elle s'environne. Chez
elle, tout flatte la vue, et vous y respirez comme l'air d'une patrie.
Cette femme est naturelle. En elle, jamais d'effort, elle n'affiche
rien, ses sentiments sont simplement rendus, parce qu'ils sont vrais.
Franche, elle sait n'offenser aucun amour-propre; elle accepte les
hommes comme Dieu les a faits, plaignant les gens vicieux, pardonnant
aux dfauts et aux ridicules, concevant tous les ges, et ne s'irritant
de rien, parce qu'elle a le tact de tout prvoir. A la fois tendre et
gaie, elle oblige avant de consoler. Vous l'aimez tant, que si cet ange
fait une faute, vous vous sentez prt  la justifier. Telle tait madame
Firmiani.

Lorsque le vieux Bourbonne eut caus pendant un quart d'heure avec cette
femme, assis prs d'elle, son neveu fut absous. Il comprit que, fausses
ou vraies, les liaisons d'Octave et de madame Firmiani cachaient sans
doute quelque mystre. Revenant aux illusions qui dorent les premiers
jours de notre jeunesse, et jugeant du coeur de madame Firmiani par sa
beaut, le vieux gentilhomme pensa qu'une femme aussi pntre de sa
dignit qu'elle paraissait l'tre tait incapable d'une mauvaise action.
Ses yeux noirs annonaient tant de calme intrieur, les lignes de son
visage taient si nobles, les contours si purs, et la passion dont on
l'accusait semblait lui peser si peu sur le coeur, que le vieillard se
dit en admirant toutes les promesses faites  l'amour et  la vertu par
cette adorable physionomie:--Mon neveu aura commis quelque sottise.

Madame Firmiani avouait vingt-cinq ans. Mais les Positifs prouvaient
que, marie en 1813,  l'ge de seize ans, elle devait avoir au moins
vingt-huit ans en 1825. Nanmoins, les mmes gens assuraient aussi qu'
aucune poque de sa vie elle n'avait t si dsirable, ni si
compltement femme. Elle tait sans enfants, et n'en avait point eu; le
problmatique Firmiani, quadragnaire trs-respectable en 1813, n'avait
pu, disait-on, lui offrir que son nom et sa fortune. Madame Firmiani
atteignait donc  l'ge o la Parisienne conoit le mieux une passion,
et la dsire peut-tre innocemment  ses heures perdues; elle avait
acquis tout ce que le monde vend, tout ce qu'il prte, tout ce qu'il
donne; les Attachs d'ambassade prtendaient qu'elle n'ignorait rien,
les Contradicteurs prtendaient qu'elle pouvait encore apprendre
beaucoup de choses, les Observateurs lui trouvaient les mains bien
blanches, le pied bien mignon, les mouvements un peu trop onduleux; mais
les individus de tous les Genres enviaient ou contestaient le bonheur
d'Octave en convenant qu'elle tait la femme le plus aristocratiquement
belle de tout Paris. Jeune encore, riche, musicienne parfaite,
spirituelle, dlicate, reue, en souvenir des Cadignan auxquels elle
appartenait par sa mre, chez madame la princesse de Blamont-Chauvry,
l'oracle du noble faubourg, aime de ses rivales la duchesse de
Maufrigneuse sa cousine, la marquise d'Espard, et madame de Macumer,
elle flattait toutes les vanits qui alimentent ou qui excitent l'amour.
Aussi tait-elle dsire par trop de gens pour n'tre pas victime de
l'lgante mdisance parisienne et des ravissantes calomnies qui se
dbitent si spirituellement sous l'ventail ou dans les _ parte_. Les
observations par lesquelles cette histoire commence taient donc
ncessaires pour faire connatre la Firmiani du monde. Si quelques
femmes lui pardonnaient son bonheur, d'autres ne lui faisaient pas grce
de sa dcence; or, rien n'est terrible, surtout  Paris, comme des
soupons sans fondement: il est impossible de les dtruire. Cette
esquisse d'une figure admirable de naturel n'en donnera jamais qu'une
faible ide: il faudrait le pinceau des Ingres pour rendre la fiert du
front, la profusion des cheveux, la majest du regard, toutes les
penses que faisaient supposer les couleurs particulires du teint. Il y
avait tout dans cette femme: les potes pouvaient en faire  la fois
Jeanne d'Arc ou Agns Sorel; mais il s'y trouvait aussi la femme
inconnue, l'me cache sous cette enveloppe dcevante, l'me d've, les
richesses du mal et les trsors du bien, la faute et la rsignation, le
crime et le dvouement, Dona Julia et Hade du _Don Juan_ de lord
Byron.

L'ancien mousquetaire demeura fort impertinemment le dernier dans le
salon de madame Firmiani, qui le trouva tranquillement assis dans un
fauteuil, et restant devant elle avec l'importunit d'une mouche qu'il
faut tuer pour s'en dbarrasser. La pendule marquait deux heures aprs
minuit.

--Madame, dit le vieux gentilhomme au moment o madame Firmiani se leva
en esprant faire comprendre  son hte que son bon plaisir tait qu'il
partt, madame, je suis l'oncle de monsieur Octave de Camps.

Madame Firmiani s'assit promptement et laissa voir son motion. Malgr
sa perspicacit, le planteur de peupliers ne devina pas si elle
plissait et rougissait de honte ou de plaisir. Il est des plaisirs qui
ne vont pas sans un peu de pudeur effarouche, dlicieuses motions que
le coeur le plus chaste voudrait toujours voiler. Plus une femme est
dlicate, plus elle veut cacher les joies de son me. Beaucoup de
femmes, inconcevables dans leurs divins caprices, souhaitent souvent
entendre prononcer par tout le monde un nom que parfois elles
dsireraient ensevelir dans leur coeur. Le vieux Bourbonne n'interprta
pas tout  fait ainsi le trouble de madame Firmiani; mais pardonnez-lui,
le campagnard tait dfiant.

--Eh bien, monsieur? lui dit madame Firmiani en lui jetant un de ces
regards lucides et clairs o nous autres hommes nous ne pouvons jamais
rien voir parce qu'ils nous interrogent un peu trop.

--Eh! bien, madame, reprit le gentilhomme, savez-vous ce qu'on est venu
me dire,  moi, au fond de ma province? Mon neveu se serait ruin pour
vous, et le malheureux est dans un grenier tandis que vous vivez ici
dans l'or et la soie. Vous me pardonnerez ma rustique franchise, car il
est peut-tre trs-utile que vous soyez instruite des calomnies...

--Arrtez, monsieur, dit madame Firmiani en interrompant le gentilhomme
par un geste impratif, je sais tout cela. Vous tes trop poli pour
laisser la conversation sur ce sujet lorsque je vous aurai pri de
quitter. Vous tes trop galant (dans l'ancienne acception du mot,
ajouta-t-elle en donnant un lger accent d'ironie  ses paroles) pour ne
pas reconnatre que vous n'avez aucun droit  me questionner. Enfin, il
est ridicule  moi de me justifier. J'espre que vous aurez une assez
bonne opinion de mon caractre pour croire au profond mpris que
l'argent m'inspire, quoique j'aie t marie sans aucune espce de
fortune  un homme qui avait une immense fortune. J'ignore si monsieur
votre neveu est riche ou pauvre; si je l'ai reu, si je le reois, je le
regarde comme digne d'tre au milieu de mes amis. Tous mes amis,
monsieur, ont du respect les uns pour les autres: ils savent que je n'ai
pas la philosophie de voir les gens quand je ne les estime point;
peut-tre est-ce manquer de charit; mais mon ange gardien m'a maintenue
jusqu'aujourd'hui dans une aversion profonde et des caquets et de
l'improbit.

Quoique le timbre de la voix ft lgrement altr pendant les premires
phrases de cette rplique, les derniers mots en furent dits par madame
Firmiani avec l'aplomb de Climne raillant le Misanthrope.

--Madame, reprit le comte d'une voix mue, je suis un vieillard, je suis
presque le pre d'Octave, je vous demande donc, par avance, le plus
humble des pardons pour la seule question que je vais avoir la hardiesse
de vous adresser, et je vous donne ma parole de loyal gentilhomme que
votre rponse mourra l, dit-il en mettant la main sur son coeur avec un
mouvement vritablement religieux. La mdisance a-t-elle raison,
aimez-vous Octave?

--Monsieur, dit-elle,  tout autre je ne rpondrais que par un regard;
mais  vous, et parce que vous tes presque le pre de monsieur de
Camps, je vous demanderai ce que vous penseriez d'une femme si,  votre
question, elle disait: _oui_. Avouer son amour  celui que nous aimons,
quand il nous aime... l... bien; quand nous sommes certaines d'tre
toujours aimes, croyez-moi, monsieur, c'est un effort, une rcompense,
un bonheur; mais  un autre!...

Madame Firmiani n'acheva pas, elle se leva, salua le bonhomme et
disparut dans ses appartements, dont toutes les portes successivement
ouvertes et fermes eurent un langage pour les oreilles du planteur de
peupliers.

--Ah! peste, se dit le vieillard, quelle femme! c'est ou une ruse
commre ou un ange. Et il gagna sa voiture de remise, dont les chevaux
donnaient de temps en temps des coups de pied au pav de la cour
silencieuse. Le cocher dormait, aprs avoir cent fois maudit sa
pratique.

Le lendemain matin, vers huit heures, le vieux gentilhomme montait
l'escalier d'une maison situe rue de l'Observance o demeurait Octave
de Camps. S'il y eut au monde un homme tonn, ce fut certes le jeune
professeur en voyant son oncle: la clef tait sur la porte, la lampe
d'Octave brlait encore, il avait pass la nuit.

--Monsieur le drle, dit monsieur de Bourbonne en s'asseyant sur un
fauteuil, depuis quand se rit-on (style chaste) des oncles qui ont
vingt-six mille livres de rente en bonnes terres de Touraine, lorsqu'on
est leur seul hritier? Savez-vous que jadis nous respections ces
parents-l? Voyons, as-tu quelques reproches  m'adresser? ai-je mal
fait mon mtier d'oncle, t'ai-je demand du respect, t'ai-je refus de
l'argent, t'ai-je ferm la porte au nez en prtendant que tu venais voir
comment je me portais; n'as-tu pas l'oncle le plus commode, le moins
assujettissant qu'il y ait en France? je ne dis pas en Europe, ce serait
trop prtentieux. Tu m'cris ou tu ne m'cris pas, je vis sur
l'affection jure, et t'arrange la plus jolie terre du pays, un bien qui
fait l'envie de tout le dpartement; mais je ne veux te la laisser
nanmoins que le plus tard possible. Cette vellit n'est-elle pas
excessivement excusable? Et monsieur vend son bien, se loge comme un
laquais, et n'a plus ni gens ni train...

--Mon oncle...

--Il ne s'agit pas de l'oncle, mais du neveu. J'ai droit  ta confiance:
ainsi confesse-toi promptement, c'est plus facile, je sais cela par
exprience. As-tu jou, as-tu perdu  la Bourse? Allons, dis-moi: Mon
oncle, je suis un misrable! et je t'embrasse. Mais si tu me fais un
mensonge plus gros que ceux que j'ai faits  ton ge, je vends mon bien,
je le mets en viager, et reprendrai mes mauvaises habitudes de jeunesse,
si c'est encore possible.

--Mon oncle...

--J'ai vu hier ta madame Firmiani, dit l'oncle en baisant le bout de ses
doigts qu'il ramassa en faisceau. Elle est charmante, ajouta-t-il. Tu as
l'approbation et le privilge du roi, et l'agrment de ton oncle, si
cela peut te faire plaisir. Quant  la sanction de l'glise, elle est
inutile, je crois, les sacrements sont sans doute trop chers! Allons,
parle, est-ce pour elle que tu t'es ruin?

--Oui, mon oncle.

--Ah! la coquine, je l'aurais pari. De mon temps, les femmes de la cour
taient plus habiles  ruiner un homme que ne peuvent l'tre vos
courtisanes d'aujourd'hui. J'ai reconnu, en elle, le sicle pass
rajeuni.

--Mon oncle, reprit Octave d'un air tout  la fois triste et doux, vous
vous mprenez: madame Firmiani mrite votre estime et toutes les
adorations de ses admirateurs.

--La pauvre jeunesse sera donc toujours la mme, dit monsieur de
Bourbonne. Allons; va ton train, rabche-moi de vieilles histoires.
Cependant tu dois savoir que je ne suis pas d'hier dans la galanterie.

--Mon bon oncle, voici une lettre qui vous dira tout, rpondit Octave en
tirant un lgant portefeuille, donn sans doute par _elle_; quand vous
l'aurez lue, j'achverai de vous instruire, et vous connatrez une
madame Firmiani inconnue au monde.

--Je n'ai pas mes lunettes, dit l'oncle, lis-la moi.

Octave commena ainsi: Mon ami chri...

--Tu es donc bien li avec cette femme-l?

--Mais, oui, mon oncle.

--Et vous n'tes pas brouills?

--Brouills!... rpta Octave tout tonn. Nous sommes maris 
Greatna-Green.

--H bien, reprit monsieur de Bourbonne, pourquoi dnes-tu donc 
quarante sous?

--Laissez-moi continuer.

--C'est juste, j'coute.

Octave reprit la lettre, et n'en lut pas certains passages sans de
profondes motions.

  Mon poux aim, tu m'as demand raison de ma tristesse; a-t-elle donc
  pass de mon me sur mon visage, ou l'as-tu seulement devine? et
  pourquoi n'en serait-il pas ainsi? nous sommes si bien unis de coeur!
  D'ailleurs, je ne sais pas mentir, et peut-tre est-ce un malheur? Une
  des conditions de la femme aime est d'tre toujours caressante et
  gaie. Peut-tre devrais-je te tromper; mais je ne le voudrais pas,
  quand mme il s'agirait d'augmenter ou de conserver le bonheur que tu
  me donnes, que tu me prodigues, dont tu m'accables. Oh! cher, combien
  de reconnaissance comporte mon amour! Aussi veux-je t'aimer toujours,
  sans bornes. Oui, je veux toujours tre fire de toi. Notre gloire, 
  nous, est toute dans celui que nous aimons. Estime, considration,
  honneur, tout n'est-il pas  celui qui a tout pris! Eh bien! mon ange
  a failli. Oui, cher, ta dernire confidence a terni ma flicit
  passe. Depuis ce moment, je me trouve humilie en toi; en toi que je
  regardais comme le plus pur des hommes, comme tu en es le plus aimant
  et le plus tendre. Il faut avoir bien confiance en ton coeur, encore
  enfant, pour te faire un aveu qui me cote horriblement. Comment,
  pauvre ange, ton pre a drob sa fortune, tu le sais, et tu la
  gardes! Et tu m'as cont ce haut fait de procureur dans une chambre
  pleine de muets tmoins de notre amour, et tu es gentilhomme, et tu te
  crois noble, et tu me possdes, et tu as vingt-deux ans! Combien de
  monstruosits! Je t'ai cherch des excuses. J'ai attribu ton
  insouciance  ta jeunesse tourdie. Je sais qu'il y a beaucoup de
  l'enfant en toi. Peut-tre n'as-tu pas encore pens bien srieusement
   ce qui est fortune et probit. Oh! combien ton rire m'a fait de mal!
  Songe donc qu'il existe une famille ruine, toujours en larmes, des
  jeunes personnes qui peut-tre te maudissent tous les jours, un
  vieillard qui chaque soir se dit: Je ne serais pas sans pain si le
  pre de monsieur de Camps n'avait pas t un malhonnte homme!

--Comment, s'cria monsieur de Bourbonne en interrompant, tu as eu la
niaiserie de raconter  cette femme l'affaire de ton pre avec les
Bourgneuf?... Les femmes s'entendent bien plus  manger une fortune qu'
la faire...

--Elles s'entendent en probit. Laissez-moi continuer, mon oncle.

  Octave, aucune puissance au monde n'a l'autorit de changer le
  langage de l'honneur. Retire-toi dans ta conscience, et demande-lui
  par quel mot nommer l'action  laquelle tu dois ton or.

Et le neveu regarda l'oncle qui baissa la tte.

  Je ne te dirai pas toutes les penses qui m'assigent, elles peuvent
  se rduire toutes  une seule, et la voici: je ne puis pas estimer un
  homme qui se salit sciemment pour une somme d'argent quelle qu'elle
  soit. Cent sous vols au jeu, ou six fois cent mille francs dus  une
  tromperie lgale, dshonorent galement un homme. Je veux tout te
  dire: je me regarde comme entache par un amour qui nagure faisait
  tout mon bonheur. Il s'lve au fond de mon me une voix que ma
  tendresse ne peut pas touffer. Ah! j'ai pleur d'avoir plus de
  conscience que d'amour. Tu pourrais commettre un crime, je te
  cacherais  la justice humaine dans mon sein, si je le pouvais; mais
  mon dvouement n'irait que jusque-l. L'amour, mon ange, est, chez une
  femme, la confiance la plus illimite, unie  je ne sais quel besoin
  de vnrer, d'adorer l'tre auquel elle appartient. Je n'ai jamais
  conu l'amour que comme un feu auquel s'puraient encore les plus
  nobles sentiments, un feu qui les dveloppait tous. Je n'ai plus
  qu'une seule chose  te dire: viens  moi pauvre, mon amour redoublera
  si cela se peut; sinon, renonce  moi. Si je ne te vois plus, je sais
  ce qui me reste  faire. Maintenant, je ne veux pas, entends-moi bien,
  que tu restitues parce que je te le conseille. Consulte bien ta
  conscience. Il ne faut pas que cet acte de justice soit un sacrifice
  fait  l'amour. Je suis ta femme, et non ta matresse; il s'agit moins
  de me plaire que de m'inspirer pour toi la plus profonde estime. Si je
  me trompe, si tu m'as mal expliqu l'action de ton pre; enfin, pour
  peu que tu croies ta fortune lgitime (oh! je voudrais me persuader
  que tu ne mrites aucun blme!), dcide en coutant la voix de ta
  conscience, agis bien par toi-mme. Un homme qui aime sincrement,
  comme tu m'aimes, respecte trop tout ce que sa femme met en lui de
  saintet pour tre improbe. Je me reproche maintenant tout ce que je
  viens d'crire. Un mot suffisait peut-tre, et mon instinct de
  prcheuse m'a emporte. Aussi voudrais-je tre gronde, pas trop fort,
  mais un peu. Cher, entre nous deux, n'es-tu pas le pouvoir? tu dois
  seul apercevoir tes fautes. Eh! bien, mon matre, diriez-vous que je
  ne comprends rien aux discussions politiques?

--Eh! bien, mon oncle, dit Octave dont les yeux taient pleins de
larmes.

--Mais je vois encore de l'criture, achve donc.

--Oh! maintenant, il n'y a plus que de ces choses qui ne doivent tre
lues que par un amant.

--Bien, dit le vieillard, bien, mon enfant. J'ai eu beaucoup de bonnes
fortunes; mais je te prie de croire que j'ai aussi aim, _et ego in
Arcadi_. Seulement, je ne conois pas pourquoi tu donnes des leons de
mathmatiques.

--Mon cher oncle, je suis votre neveu; n'est-ce pas vous dire, en deux
mots, que j'avais bien un peu entam le capital laiss par mon pre?
Aprs avoir lu cette lettre, il s'est fait en moi toute une rvolution,
et j'ai pay en un moment l'arrir de mes remords. Je ne pourrai jamais
vous peindre l'tat dans lequel j'tais. En conduisant mon cabriolet au
bois, une voix me criait: Ce cheval est-il  toi? En mangeant, je me
disais: N'est-ce pas un dner vol? J'avais honte de moi-mme. Plus
jeune tait ma probit, plus elle tait ardente. D'abord j'ai couru chez
madame Firmiani. O Dieu! mon oncle, ce jour-l j'ai eu des plaisirs de
coeur, des volupts d'me qui valaient des millions. J'ai fait avec elle
le compte de ce que je devais  la famille Bourgneuf, et je me suis
condamn moi-mme  lui payer trois pour cent d'intrt contre l'avis de
madame Firmiani; mais toute ma fortune ne pouvait suffire  solder la
somme. Nous tions alors l'un et l'autre assez amants, assez poux, elle
pour offrir, moi pour accepter ses conomies...

--Comment, outre ses vertus, cette femme adorable fait des conomies?
s'cria l'oncle.

--Ne vous moquez pas d'elle, mon oncle. Sa position l'oblige  bien des
mnagements. Son mari partit en 1820 pour la Grce, o il est mort
depuis trois ans; jusqu' ce jour, il a t impossible d'avoir la preuve
lgale de sa mort, et de se procurer le testament qu'il a d faire en
faveur de sa femme, pice importante qui a t prise, perdue ou gare
dans un pays o les actes de l'tat civil ne sont pas tenus comme en
France, et o il n'y a pas de consul. Ignorant si un jour elle ne sera
pas force de compter avec des hritiers malveillants, elle est oblige
d'avoir un ordre extrme, car elle veut pouvoir laisser son opulence
comme Chteaubriand vient de quitter le ministre. Or, je veux acqurir
une fortune qui soit _mienne_, afin de rendre son opulence  ma femme,
si elle tait ruine.

--Et tu ne m'as pas dit cela, et n'es pas venu  moi?... Oh! mon neveu,
songe donc que je t'aime assez pour te payer de bonnes dettes, des
dettes de gentilhomme. Je suis un oncle  dnoment, je me vengerai.

--Mon oncle, je connais vos vengeances, mais laissez-moi m'enrichir par
ma propre industrie. Si vous voulez m'obliger, faites-moi seulement
mille cus de pension jusqu' ce que j'aie besoin de capitaux pour
quelque entreprise. Tenez, en ce moment je suis tellement heureux, que
ma seule affaire est de vivre. Je donne des leons pour n'tre  la
charge de personne. Ah! si vous saviez avec quel plaisir j'ai fait ma
restitution! Aprs quelques dmarches, j'ai fini par trouver les
Bourgneuf malheureux et privs de tout. Cette famille tait 
Saint-Germain dans une misrable maison. Le vieux pre grait un bureau
de loterie, ses deux filles faisaient le mnage et tenaient les
critures. La mre tait presque toujours malade. Les deux filles sont
ravissantes, mais elles ont durement appris le peu de valeur que le
monde accorde  la beaut sans fortune. Quel tableau ai-je t chercher
l! Si je suis entr le complice d'un crime, je suis sorti honnte
homme, et j'ai lav la mmoire de mon pre. Oh! mon oncle, je ne le juge
point, il y a dans les procs un entranement, une passion qui peuvent
parfois abuser le plus honnte homme du monde. Les avocats savent
lgitimer les prtentions les plus absurdes, et les lois ont des
syllogismes complaisants aux erreurs de la conscience. Mon aventure fut
un vrai drame. Avoir t la Providence, avoir ralis un de ces souhaits
inutiles: S'il nous tombait du ciel vingt mille livres de rente! ce
voeu que nous formons tous en riant; faire succder  un regard plein
d'imprcations un regard sublime de reconnaissance, d'tonnement,
d'admiration; jeter l'opulence au milieu d'une famille runie le soir 
la lueur d'une mauvaise lampe, devant un feu de tourbe... Non, la parole
est au-dessous d'une telle scne. Mon extrme justice leur semblait
injuste. Enfin, s'il y a un paradis, mon pre doit y tre heureux
maintenant. Quant  moi, je suis aim comme aucun homme ne l'a t.
Madame Firmiani m'a donn plus que le bonheur, elle m'a dou d'une
dlicatesse qui me manquait peut-tre. Aussi, la nomm-je _ma chre
conscience_, un de ces mots d'amour qui rpondent  certaines harmonies
secrtes du coeur. La probit porte profit, j'ai l'espoir d'tre bientt
riche par moi-mme, je cherche en ce moment  rsoudre un problme
d'industrie, et si je russis, je gagnerai des millions.

--O mon enfant, tu as l'me de ta mre, dit le vieillard en retenant 
peine les larmes qui humectaient ses yeux en pensant  sa soeur.

En ce moment, malgr la distance qu'il y avait entre le sol et
l'appartement d'Octave de Camps, le jeune homme et son oncle entendirent
le bruit fait par l'arrive d'une voiture.

--C'est elle, dit-il, je reconnais ses chevaux  la manire dont ils
arrtent.

En effet, madame de Firmiani ne tarda pas  se montrer.

--Ah! dit-elle en faisant un mouvement de dpit  l'aspect de monsieur
de Bourbonne.--Mais notre oncle n'est pas de trop, reprit-elle en
laissant chapper un sourire. Je voulais m'agenouiller humblement devant
mon poux en le suppliant d'accepter ma fortune. L'ambassade d'Autriche
vient de m'envoyer un acte qui constate le dcs de Firmiani. La pice,
dresse par les soins de l'internonce d'Autriche  Constantinople, est
bien en rgle, et le testament que gardait le valet de chambre pour me
le rendre y est joint. Octave, vous pouvez tout accepter.--Va, tu es
plus riche que moi, tu as l des trsors auxquels Dieu seul saurait
ajouter, reprit-elle en frappant sur le coeur de son mari. Puis, ne
pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tte dans le sein
d'Octave.

--Ma nice, autrefois nous faisions l'amour, aujourd'hui vous aimez, dit
l'oncle. Vous tes tout ce qu'il y a de bon et de beau dans l'humanit;
car vous n'tes jamais coupables de vos fautes, elles viennent toujours
de nous.

  Paris, fvrier 1831.




[Illustration: IMP. E. MARTINET.

A toute heure du jour les passants apercevaient cette jeune
ouvrire.....

Sa mre, madame CROCHARD.....

(UNE DOUBLE FAMILLE.)]


UNE DOUBLE FAMILLE.

  A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE TRHEIM,

  _Comme une marque du souvenir et de l'affectueux respect de son
  humble serviteur_,

  DE BALZAC.


La rue du Tourniquet-Saint-Jean, nagure une des rues les plus
tortueuses et les plus obscures du vieux quartier qui entoure
l'Htel-de-Ville, serpentait le long des petits jardins de la Prfecture
de Paris et venait aboutir dans la rue du Martroi, prcisment  l'angle
d'un vieux mur maintenant abattu. En cet endroit se voyait le tourniquet
auquel cette rue a d son nom, et qui ne fut dtruit qu'en 1823, lorsque
la ville de Paris fit construire, sur l'emplacement d'un jardinet
dpendant de l'Htel-de-Ville, une salle de bal pour la fte donne au
duc d'Angoulme  son retour d'Espagne. La partie la plus large de la
rue du Tourniquet tait  son dbouch dans la rue de la Tixeranderie,
o elle n'avait que cinq pieds de largeur. Aussi, par les temps
pluvieux, des eaux noirtres baignaient-elles promptement le pied des
vieilles maisons qui bordaient cette rue, en entranant les ordures
dposes par chaque mnage au coin des bornes. Les tombereaux ne pouvant
point passer par l, les habitants comptaient sur les orages pour
nettoyer leur rue toujours boueuse; et comment aurait-elle t propre?
lorsqu'en t le soleil dardait en aplomb ses rayons sur Paris, une
nappe d'or, aussi tranchante que la lame d'un sabre, illuminait
momentanment les tnbres de cette rue sans pouvoir scher l'humidit
permanente qui rgnait depuis le rez-de-chausse jusqu'au premier tage
de ces maisons noires et silencieuses. Les habitants, qui au mois de
juin allumaient leurs lampes  cinq heures du soir, ne les teignaient
jamais en hiver. Encore aujourd'hui, si quelque courageux piton veut
aller du Marais sur les quais, en prenant, au bout de la rue du Chaume,
les rues de l'Homme-Arm, des Billettes et des Deux-Portes qui mnent 
celle du Tourniquet-Saint-Jean, il croira n'avoir march que sous des
caves. Presque toutes les rues de l'ancien Paris, dont les chroniques
ont tant vant la splendeur, ressemblaient  ce ddale humide et sombre
o les antiquaires peuvent encore admirer quelques singularits
historiques. Ainsi, quand la maison qui occupait le coin form par les
rues du Tourniquet et de la Tixeranderie subsistait, les observateurs y
remarquaient les vestiges de deux gros anneaux de fer scells dans le
mur, un reste de ces chanes que le quartenier faisait jadis tendre tous
les soirs pour la sret publique. Cette maison, remarquable par son
antiquit, avait t btie avec des prcautions qui attestaient
l'insalubrit de ces anciens logis, car pour assainir le
rez-de-chausse, on avait lev les berceaux de la cave  deux pieds
environ au-dessus du sol, ce qui obligeait  monter trois marches pour
entrer dans la maison. Le chambranle de la porte btarde dcrivait un
cintre plein, dont la clef tait orne d'une tte de femme et
d'arabesques ronges par le temps. Trois fentres, dont les appuis se
trouvaient  hauteur d'homme, appartenaient  un petit appartement situ
dans la partie de ce rez-de-chausse qui donnait sur la rue du
Tourniquet d'o il tirait son jour. Ces croises dgrades taient
dfendues par de gros barreaux en fer trs-espacs et finissant par une
saillie ronde semblable  celle qui termine les grilles des boulangers.
Si pendant la journe quelque passant curieux jetait les yeux sur les
deux chambres dont se composait cet appartement, il lui tait impossible
d'y rien voir, car pour dcouvrir dans la seconde chambre deux lits en
serge verte runis sous la boiserie d'une vieille alcve, il fallait le
soleil du mois de juillet; mais le soir, vers les trois heures, une fois
la chandelle allume, on pouvait apercevoir,  travers la fentre de la
premire pice, une vieille femme assise sur une escabelle au coin d'une
chemine o elle attisait un rchaud sur lequel mijotait un de ces
ragots semblables  ceux que savent faire les portires. Quelques rares
ustensiles de cuisine ou de mnage accrochs au fond de cette salle se
dessinaient dans le clair-obscur. A cette heure, une vieille table,
pose sur une X, mais dnue de linge, tait garnie de quelques couverts
d'tain et du plat cuisin par la vieille. Trois mchantes chaises
meublaient cette pice, qui servait  la fois de cuisine et de salle 
manger. Au-dessus de la chemine s'levaient un fragment de miroir, un
briquet, trois verres, des allumettes et un grand pot blanc tout
brch. Le carreau de la chambre, les ustensiles, la chemine, tout
plaisait nanmoins par l'esprit d'ordre et d'conomie que respirait cet
asile sombre et froid. Le visage ple et rid de la vieille femme tait
en harmonie avec l'obscurit de la rue et la rouille de la maison. A la
voir au repos, sur sa chaise, on et dit qu'elle tenait  cette maison
comme un colimaon tient  sa coquille brune; sa figure, o je ne sais
quelle vague expression de malice perait  travers une bonhomie
affecte, tait couronne par un bonnet de tulle rond et plat qui
cachait assez mal des cheveux blancs; ses grands yeux gris taient aussi
calmes que la rue, et les rides nombreuses de son visage pouvaient se
comparer aux crevasses des murs. Soit qu'elle ft ne dans la misre,
soit qu'elle ft dchue d'une splendeur passe, elle paraissait rsigne
depuis longtemps  sa triste existence. Depuis le lever du soleil
jusqu'au soir, except les moments o elle prparait les repas et ceux
o charge d'un panier elle s'absentait pour aller chercher les
provisions, cette vieille femme demeurait dans l'autre chambre devant la
dernire croise, en face d'une jeune fille. A toute heure du jour les
passants apercevaient cette jeune ouvrire, assise dans un vieux
fauteuil de velours rouge, le cou pench sur un mtier  broder,
travaillant avec ardeur. Sa mre avait un tambour vert sur les genoux et
s'occupait  faire du tulle; mais ses doigts remuaient pniblement les
bobines; sa vue tait affaiblie, car son nez sexagnaire portait une
paire de ces antiques lunettes qui tiennent sur le bout des narines par
la force avec laquelle elles les compriment. Quand venait le soir, ces
deux laborieuses cratures plaaient entre elles une lampe dont la
lumire, passant  travers deux globes de verre remplis d'eau, jetait
sur leur ouvrage une forte lueur qui permettait  l'une de voir les fils
les plus dlis fournis par les bobines de son tambour, et  l'autre les
dessins les plus dlicats tracs sur l'toffe qu'elle brodait. La
courbure des barreaux avait permis  la jeune fille de mettre sur
l'appui de la fentre une longue caisse en bois pleine de terre o
vgtaient des pois de senteur, des capucines, un petit chvrefeuille
malingre et des volubilis dont les tiges dbiles grimpaient autour des
barreaux. Ces plantes presque tioles produisaient de ples fleurs,
harmonie de plus qui mlait je ne sais quoi de triste et de doux dans le
tableau prsent par cette croise, dont la baie encadrait bien ces deux
figures. A l'aspect fortuit de cet intrieur, le passant le plus goste
emportait une image complte de la vie que mne  Paris la classe
ouvrire, car la brodeuse ne paraissait vivre que de son aiguille. Bien
des gens n'atteignaient pas le tourniquet sans s'tre demand comment
une jeune fille pouvait conserver des couleurs en vivant dans cette
cave. Un tudiant passait-il par l pour gagner le pays latin, sa vive
imagination lui faisait dplorer cette vie obscure et vgtative,
semblable  celle du lierre qui tapisse de froides murailles, ou  celle
de ces paysans vous au travail, et qui naissent, labourent, meurent
ignors du monde qu'ils ont nourri. Un rentier se disait aprs avoir
examin la maison avec l'oeil d'un propritaire:--Que deviendront ces
deux femmes si la broderie vient  n'tre plus de mode? Parmi les gens
qu'une place  l'Htel-de-Ville ou au Palais forait  passer par cette
rue  des heures fixes, soit pour se rendre  leurs affaires, soit pour
retourner dans leurs quartiers respectifs, peut-tre se trouvait-il
quelque coeur charitable. Peut-tre un homme veuf ou un Adonis de
quarante ans,  force de sonder les replis de cette vie malheureuse,
comptait-il sur la dtresse de la mre et de la fille pour possder 
bon march l'innocente ouvrire dont les mains agiles et poteles, le
cou frais et la peau blanche, attrait d sans doute  l'habitation de
cette rue sans soleil, excitaient son admiration. Peut-tre aussi
quelque honnte employ  douze cents francs d'appointements, tmoin
journalier de l'ardeur que cette jeune fille portait au travail,
estimateur de ses moeurs pures, attendait-il de l'avancement pour unir
une vie obscure  une vie obscure, un labeur obstin  un autre,
apportant au moins et un bras d'homme pour soutenir cette existence, et
un paisible amour, dcolor comme les fleurs de sa croise. De vagues
esprances animaient les yeux ternes et gris de la vieille mre. Le
matin, aprs le plus modeste de tous les djeuners, elle revenait
prendre son tambour plutt par maintien que par obligation, car elle
posait ses lunettes sur une petite travailleuse de bois rougi, aussi
vieille qu'elle, et passait en revue, de huit heures et demie  dix
heures environ, les gens habitus  traverser la rue; elle recueillait
leurs regards, faisait des observations sur leurs dmarches, sur leurs
toilettes, sur leurs physionomies, et semblait leur marchander sa fille,
tant ses yeux babillards essayaient d'tablir entre eux de sympathiques
affections, par un mange digne des coulisses. On devinait facilement
que cette revue tait pour elle un spectacle, et peut-tre son seul
plaisir. La fille levait rarement la tte, la pudeur, ou peut-tre le
sentiment pnible de sa dtresse, semblait retenir sa figure attache
sur le mtier; aussi, pour qu'elle montrt aux passants sa mine
chiffonne, sa mre devait-elle avoir pouss quelque exclamation de
surprise. L'employ vtu d'une redingote neuve, ou l'habitu qui se
produisait avec une femme  son bras, pouvaient alors voir le nez
lgrement retrouss de l'ouvrire, sa petite bouche rose, et ses yeux
gris toujours ptillants de vie, malgr ses accablantes fatigues; ses
laborieuses insomnies ne se trahissaient gure que par un cercle plus ou
moins blanc dessin sous chacun de ses yeux, sur la peau frache de ses
pommettes. La pauvre enfant semblait tre ne pour l'amour et la gaiet,
pour l'amour qui avait peint au-dessus de ses paupires brides deux
arcs parfaits, et qui lui avait donn une si ample fort de cheveux
chtains qu'elle aurait pu se trouver sous sa chevelure comme sous un
pavillon impntrable  l'oeil d'un amant; pour la gaiet qui agitait
ses deux narines mobiles, qui formait deux fossettes dans ses joues
fraches et lui faisait si vite oublier ses peines; pour la gaiet,
cette fleur de l'esprance, qui lui prtait la force d'apercevoir sans
frmir l'aride chemin de sa vie. La tte de la jeune fille tait
toujours soigneusement peigne. Suivant l'habitude des ouvrires de
Paris, sa toilette lui semblait finie quand elle avait liss ses cheveux
et retrouss en deux arcs le petit bouquet qui se jouait de chaque ct
des tempes et tranchait sur la blancheur de sa peau. La naissance de sa
chevelure avait tant de grce, la ligne de bistre nettement dessine sur
son cou donnait une si charmante ide de sa jeunesse et de ses attraits,
que l'observateur, en la voyant penche sur son ouvrage, sans que le
bruit lui ft relever la tte, devait l'accuser de coquetterie. De si
sduisantes promesses excitaient la curiosit de plus d'un jeune homme
qui se retournait en vain dans l'esprance de voir ce modeste visage.

--Caroline, nous avons un habitu de plus, et aucun de nos anciens ne le
vaut.

Ces paroles, prononces  voix basse par la mre, dans une matine du
mois d'aot 1815, avaient vaincu l'indiffrence de la jeune ouvrire,
qui regarda vainement dans la rue: l'inconnu tait dj loin.

--Par o s'est-il envol? demanda-t-elle.

--Il reviendra sans doute  quatre heures, je le verrai venir, et
t'avertirai en te poussant le pied. Je suis sre qu'il repassera, voici
trois jours qu'il prend par notre rue; mais il est inexact dans ses
heures: le premier jour il est arriv  six heures, avant-hier  quatre,
et hier  trois. Je me souviens de l'avoir vu autrefois de temps 
autre. C'est quelque employ de la Prfecture qui aura chang
d'appartement dans le Marais.--Tiens, ajouta-t-elle, aprs avoir jet un
coup d'oeil dans la rue, notre monsieur  l'habit marron a pris
perruque; comme cela le change!

Le monsieur  l'habit marron devait tre celui des habitus qui fermait
la procession quotidienne, car la vieille mre remit ses lunettes,
reprit son ouvrage en poussant un soupir et jeta sur sa fille un si
singulier regard, qu'il et t difficile  Lavater lui-mme de
l'analyser. L'admiration, la reconnaissance, une sorte d'esprance pour
un meilleur avenir, se mlaient  l'orgueil de possder une fille si
jolie. Le soir, sur les quatre heures, la vieille poussa le pied de
Caroline, qui leva le nez assez  temps pour voir le nouvel acteur dont
le passage priodique allait animer la scne. Grand, mince, ple et vtu
de noir, cet homme paraissait avoir quarante ans environ, et sa dmarche
avait quelque chose de solennel; quand son oeil fauve et perant
rencontra le regard terni de la vieille, il la fit trembler; elle crut
s'apercevoir qu'il savait lire au fond des coeurs. L'inconnu se tenait
trs-droit, et son abord devait tre aussi glacial que l'tait l'air de
cette rue; le teint terreux et verdtre de son visage tait-il le
rsultat de travaux excessifs, ou produit par une sant frle et
maladive? Ce problme fut rsolu par la vieille mre de vingt manires
diffrentes matin et soir. Caroline seule devina tout d'abord sur ce
visage abattu les traces d'une longue souffrance d'me: ce front facile
 se rider, ces joues lgrement creuses gardaient l'empreinte du sceau
avec lequel le malheur marque ses sujets, comme pour leur laisser la
consolation de se reconnatre d'un oeil fraternel et de s'unir pour lui
rsister. Si le regard de la jeune fille s'anima d'abord d'une curiosit
tout innocente, il prit une douce expression de sympathie  mesure que
l'inconnu s'loignait, semblable au dernier parent qui ferme un convoi.
La chaleur tait en ce moment si forte, et la distraction du passant si
grande, qu'il n'avait pas remis son chapeau en traversant cette rue
malsaine, Caroline put alors remarquer, pendant le moment o elle
l'observa, l'apparence de svrit que ses cheveux relevs en brosse
au-dessus de son front large rpandaient sur sa figure. L'impression
vive, mais sans charme, ressentie par Caroline  l'aspect de cet homme,
ne ressemblait  aucune des sensations que les autres habitus lui
avaient fait prouver; pour la premire fois, sa compassion s'exerait
sur un autre que sur elle-mme et sur sa mre, elle ne rpondit rien aux
conjectures bizarres qui fournirent un aliment  l'agaante loquacit de
sa vieille mre, et tira silencieusement sa longue aiguille dessus et
dessous le tulle tendu; elle regrettait de ne pas avoir assez vu
l'tranger, et attendit au lendemain pour porter sur lui un jugement
dfinitif. Pour la premire fois aussi, l'un des habitus de la rue lui
suggrait autant de rflexions. Ordinairement, elle n'opposait qu'un
sourire triste aux suppositions de sa mre qui voulait voir dans chaque
passant un protecteur pour sa fille. Si de semblables ides,
imprudemment prsentes par cette mre  sa fille, n'veillaient point
de mauvaises penses, il fallait attribuer l'insouciance de Caroline 
ce travail obstin, malheureusement ncessaire, qui consumait les forces
de sa prcieuse jeunesse, et devait infailliblement altrer un jour la
limpidit de ses yeux, ou ravir  ses joues blanches les tendres
couleurs qui les nuanaient encore. Pendant deux grands mois environ, la
nouvelle connaissance eut une allure trs-capricieuse. L'inconnu ne
passait pas toujours par la rue du Tourniquet, car la vieille le voyait
souvent le soir sans l'avoir aperu le matin; il ne revenait pas  des
heures aussi fixes que les autres employs qui servaient de pendule 
madame Crochard; enfin, except la premire rencontre o son regard
avait inspir une sorte de crainte  la vieille mre, jamais ses yeux ne
parurent faire attention au tableau pittoresque que prsentaient ces
deux gnmes femelles. A l'exception de deux grandes portes et de la
boutique obscure d'un ferrailleur, il n'existait  cette poque, dans la
rue du Tourniquet, que des fentres grilles qui clairaient par des
jours de souffrance les escaliers de quelques maisons voisines; le peu
de curiosit du passant ne pouvait donc pas se justifier par de
dangereuses rivalits; aussi, madame Crochard tait-elle pique de voir
son _monsieur noir_, tel fut le nom qu'elle lui donna, toujours
gravement proccup, tenir les yeux baisss vers la terre ou levs en
avant, comme s'il et voulu lire l'avenir dans le brouillard du
Tourniquet. Nanmoins, un matin, vers la fin du mois de septembre, la
tte lutine de Caroline Crochard se dtachait si brillamment sur le fond
obscur de sa chambre, et se montrait si frache au milieu des fleurs
tardives et des feuillages fltris entrelacs autour des barreaux de la
fentre; enfin la scne journalire prsentait alors des oppositions
d'ombre et de lumire, de blanc et de rose, si bien maries  la
mousseline que festonnait la gentille ouvrire, avec les tons bruns et
rouges des fauteuils, que l'inconnu contempla fort attentivement les
effets de ce vivant tableau. Fatigue de l'indiffrence de son monsieur
noir, la vieille mre avait,  la vrit, pris le parti de faire un tel
cliquetis avec ses bobines, que le passant morne et soucieux fut
peut-tre contraint par ce bruit insolite  regarder chez elle.
L'tranger changea seulement avec Caroline un regard, rapide il est
vrai, mais par lequel leurs mes eurent un lger contact, et ils
conurent tous deux le pressentiment qu'ils penseraient l'un  l'autre.
Quand le soir,  quatre heures, l'inconnu revint, Caroline distingua le
bruit de ses pas sur le pav criard, et quand ils s'examinrent, il y
eut de part et d'autre une sorte de prmditation: les yeux du passant
furent anims d'un sentiment de bienveillance qui le fit sourire, et
Caroline rougit: la vieille mre les observa tous deux d'un air
satisfait. A compter de cette mmorable matine, le monsieur noir
traversa deux fois par jour la rue du Tourniquet,  quelques exceptions
prs, que les deux femmes surent remarquer; elles jugrent, d'aprs
l'irrgularit de ses heures de retour, qu'il n'tait ni aussi
promptement libre, ni aussi strictement exact qu'un employ subalterne.
Pendant les trois premiers mois de l'hiver, deux fois par jour, Caroline
et le passant se virent ainsi pendant le temps qu'il mettait  franchir
l'espace de chausse occup par la porte et par les trois fentres de la
maison. De jour en jour cette rapide entrevue eut un caractre
d'intimit bienveillante qui finit par contracter quelque chose de
fraternel. Caroline et l'inconnu parurent d'abord se comprendre; puis, 
force d'examiner l'un et l'autre leurs visages, ils en prirent une
connaissance approfondie. Ce fut bientt comme une visite que le passant
faisait  Caroline; si, par hasard, son monsieur noir passait sans lui
apporter le sourire  demi form par sa bouche loquente ou le regard
ami de ses yeux bruns, il lui manquait quelque chose: sa journe tait
incomplte. Elle ressemblait  ces vieillards pour lesquels la lecture
de leur journal est devenue un tel plaisir, que, le lendemain d'une fte
solennelle, ils s'en vont tout drouts demandant, autant par mgarde
que par impatience, la feuille  l'aide de laquelle ils trompent un
moment le vide de leur existence. Mais ces fugitives apparitions
avaient, autant pour l'inconnu que pour Caroline, l'intrt d'une
causerie familire entre deux amis. La jeune fille ne pouvait pas plus
drober  l'oeil intelligent de son silencieux ami une tristesse, une
inquitude, un malaise que celui-ci ne pouvait cacher  Caroline une
proccupation.--Il a eu du chagrin hier! tait une pense qui naissait
souvent au coeur de l'ouvrire quand elle contemplait la figure altre
du monsieur noir.--Oh! il a beaucoup travaill! tait une exclamation
due  d'autres nuances que Caroline savait distinguer. L'inconnu
devinait aussi que la jeune fille avait pass son dimanche  finir la
robe au dessin de laquelle il s'tait intress; il voyait, aux
approches des termes de loyer, cette jolie figure assombrie par
l'inquitude, et il devinait quand Caroline avait veill; mais il avait
surtout remarqu comment les penses tristes qui dfloraient les traits
gais et dlicats de cette jeune tte s'taient graduellement dissipes 
mesure que leur connaissance avait vieilli. Lorsque l'hiver vint scher
les tiges, les fleurs et les feuillages du jardin parisien qui dcorait
la fentre, et que la fentre se ferma, l'inconnu ne vit pas, sans un
sourire doucement malicieux, la clart extraordinaire du carreau qui se
trouvait  la hauteur de la tte de Caroline; la parcimonie du feu,
quelques traces d'une rougeur qui couperosait la figure des deux femmes
lui dnoncrent l'indigence du petit mnage; mais si quelque douloureuse
compassion se peignait alors dans ses yeux, Caroline lui opposait une
gaiet fire. Cependant les sentiments clos au fond de leurs coeurs y
restaient ensevelis, sans qu'aucun vnement leur en apprt l'un 
l'autre la force et l'tendue, ils ne connaissaient mme pas le son de
leurs voix. Ces deux amis muets se gardaient, comme d'un malheur, de
s'engager dans une plus intime union. Chacun d'eux semblait craindre
d'apporter  l'autre une infortune plus pesante que celle qu'il voulait
partager. tait-ce cette pudeur d'amiti qui les arrtait ainsi?
tait-ce cette apprhension de l'gosme ou cette mfiance atroce qui
sparent tous les habitants runis dans les murs d'une nombreuse cit?
La voix secrte de leur conscience les avertissait-elle d'un pril
prochain? Il serait impossible d'expliquer le sentiment qui les rendait
aussi ennemis qu'amis, aussi indiffrents l'un  l'autre qu'ils taient
attachs, aussi unis par l'instinct que spars par le fait. Peut-tre
chacun d'eux voulait-il conserver ses illusions. On et dit parfois que
l'inconnu craignait d'entendre sortir quelques paroles grossires de ces
lvres aussi fraches, aussi pures qu'une fleur, et que Caroline ne se
croyait pas digne de cet tre mystrieux en qui tout rvlait le pouvoir
et la fortune. Quant  madame Crochard, cette tendre mre, presque
mcontente de l'indcision dans laquelle restait sa fille, montrait une
mine boudeuse  son monsieur noir  qui elle avait jusque-l toujours
souri d'un air aussi complaisant que servile. Jamais elle ne s'tait
plainte aussi amrement  sa fille d'tre encore  son ge oblige de
faire la cuisine;  aucune poque ses rhumatismes et son catarrhe ne lui
avaient arrach autant de gmissements; enfin, elle ne sut pas faire,
pendant cet hiver, le nombre d'aunes de tulle sur lequel Caroline avait
compt jusqu'alors. Dans ces circonstances et vers la fin du mois de
dcembre,  l'poque o le pain tait le plus cher et o l'on ressentait
dj le commencement de cette chert des grains qui rendit l'anne 1816
si cruelle aux pauvres gens, le passant remarqua sur le visage de la
jeune fille dont le nom lui tait inconnu, les traces affreuses d'une
pense secrte que ses sourires bienveillants ne dissiprent pas.
Bientt il reconnut, dans les yeux de Caroline, les fltrissants indices
d'un travail nocturne. Dans une des dernires nuits de ce mois, le
passant revint, contrairement  ses habitudes, vers une heure du matin
par la rue du Tourniquet-Saint-Jean. Le silence de la nuit lui permit
d'entendre de loin, avant d'arriver  la maison de Caroline, la voix
pleurarde de la vieille mre et celle plus douloureuse de la jeune
ouvrire, dont les clats retentissaient mls aux sifflements d'une
pluie de neige; il tcha d'arriver  pas lents; puis, au risque de se
faire arrter, il se tapit devant la croise pour couter la mre et la
fille en les examinant par le plus grand des trous qui dcoupaient les
rideaux de mousseline jaunie, et les rendaient semblables  ces grandes
feuilles de chou manges en rond par des chenilles. Le curieux passant
vit un papier timbr sur la table qui sparait les deux mtiers et sur
laquelle tait pose la lampe entre les deux globes pleins d'eau. Il
reconnut facilement une assignation. Madame Crochard pleurait, et la
voix de Caroline avait un son guttural qui en altrait le timbre doux et
caressant.

--Pourquoi tant te dsoler, ma mre? Monsieur Molineux ne vendra pas nos
meubles et ne nous chassera pas avant que j'aie termin cette robe;
encore deux nuits, et j'irai la porter chez madame Roguin.

--Et si elle te fait attendre comme toujours? mais le prix de ta robe
paiera-t-il aussi le boulanger?

Le spectateur de cette scne possdait une telle habitude de lire sur
les visages, qu'il crut entrevoir autant de fausset dans la douleur de
la mre que de vrit dans le chagrin de la fille; il disparut aussitt,
et revint quelques instants aprs. Quand il regarda par le trou de la
mousseline, la mre tait couche; penche sur son mtier, la jeune
ouvrire travaillait avec une infatigable activit; sur la table,  ct
de l'assignation, se trouvait un morceau de pain triangulairement coup,
pos sans doute l pour la nourrir pendant la nuit, tout en lui
rappelant la rcompense de son courage. L'inconnu frissonna
d'attendrissement et de douleur, il jeta sa bourse  travers une vitre
fle de manire  la faire tomber aux pieds de la jeune fille; puis,
sans jouir de sa surprise, il s'vada le coeur palpitant, les joues en
feu. Le lendemain, le triste et sauvage tranger passa en affectant un
air proccup, mais il ne put chapper  la reconnaissance de Caroline
qui avait ouvert la fentre et s'amusait  bcher avec un couteau la
caisse carre couverte de neige, prtexte dont la maladresse ingnieuse
annonait  son bienfaiteur qu'elle ne voulait pas, cette fois, le voir
 travers les vitres. La brodeuse fit, les yeux pleins de larmes, un
signe de tte  son protecteur comme pour lui dire:--Je ne puis vous
payer qu'avec le coeur. Mais l'inconnu parut ne rien comprendre 
l'expression de cette reconnaissance vraie. Le soir, quand il repassa,
Caroline, qui s'occupait  recoller une feuille de papier sur la vitre
brise, put lui sourire en montrant comme une promesse, l'mail de ses
dents brillantes. Le monsieur noir prit ds lors un autre chemin et ne
se montra plus dans la rue du Tourniquet.

Dans les premiers jours du mois de mai suivant, un samedi matin que
Caroline apercevait, entre les deux lignes noires des maisons, une
faible portion d'un ciel sans nuages, et pendant qu'elle arrosait avec
un verre d'eau le pied de son chvrefeuille, elle dit  sa mre: Maman,
il faut aller demain nous promener  Montmorency! A peine cette phrase
tait-elle prononce d'un air joyeux, que le monsieur noir vint 
passer, plus triste et plus accabl que jamais; le chaste et caressant
regard que Caroline lui jeta pouvait passer pour une invitation. Aussi,
le lendemain, quand madame Crochard, vtue d'une redingote de mrinos
brun rouge, d'un chapeau de soie et d'un chle  grandes raies imitant
le cachemire, se prsenta pour choisir un coucou au coin de la rue du
Faubourg-Saint-Denis et de la rue d'Enghien, y trouva-t-elle son
inconnu, plant sur ses pieds comme un homme qui attend sa femme. Un
sourire de plaisir drida la figure de l'tranger quand il aperut
Caroline dont le petit pied tait chauss de gutres en prunelle couleur
puce, dont la robe blanche, emporte par un vent perfide pour les femmes
mal faites, dessinait des formes attrayantes, et dont la figure,
ombrage par un chapeau de paille de riz double en satin rose, tait
comme illumine d'un reflet cleste; sa large ceinture de couleur puce
faisait valoir une taille  tenir entre les deux mains; ses cheveux,
partags en deux bandeaux de bistre sur un front blanc comme de la
neige, lui donnaient un air de candeur que rien ne dmentait. Le plaisir
semblait rendre Caroline aussi lgre que la paille de son chapeau, mais
il y eut en elle une esprance qui clipsa tout  coup sa parure et sa
beaut quand elle vit le monsieur noir. Celui-ci, qui semblait irrsolu,
fut peut-tre dcid  servir de compagnon de voyage  l'ouvrire par la
subite rvlation du bonheur que causait sa prsence. Il loua, pour
aller  Saint-Leu-Taverny, un cabriolet dont le cheval paraissait assez
bon; il offrit  madame Crochard et  sa fille d'y prendre place, et la
mre accepta sans se faire prier; mais au moment o la voiture se trouva
sur la route de Saint-Denis, elle s'avisa d'avoir des scrupules et de
hasarder quelques civilits sur la gne que deux femmes allaient causer
 leur compagnon.

--Monsieur voulait peut-tre se rendre seul  Saint-Leu? dit-elle avec
une fausse bonhomie. Mais elle ne tarda pas  se plaindre de la chaleur,
et surtout de son catarrhe, qui, disait-elle, ne lui avait pas permis de
fermer l'oeil une seule fois pendant la nuit; aussi,  peine la voiture
eut-elle atteint Saint-Denis, que madame Crochard parut endormie;
quelques-uns de ses ronflements semblrent suspects  l'inconnu, qui
frona les sourcils en regardant la vieille femme d'un air
singulirement souponneux.

--Oh! elle dort, dit navement Caroline, elle n'a pas cess de tousser
depuis hier soir. Elle doit tre bien fatigue.

Pour toute rponse, le compagnon de voyage jeta sur la jeune fille un
rus sourire comme pour lui dire:--Innocente crature, tu ne connais pas
ta mre! Cependant, malgr sa dfiance, et quand la voiture roula sur la
terre dans cette longue avenue de peupliers qui conduit  Eaubonne, le
monsieur noir crut madame Crochard rellement endormie; peut-tre aussi
ne voulait-il plus examiner jusqu' quel point ce sommeil tait feint ou
vritable. Soit que la beaut du ciel, l'air pur de la campagne et ces
parfums enivrants rpandus par les premires pousses des peupliers, par
les fleurs du saule, et par celles des pines blanches, eussent dispos
son coeur  s'panouir, comme s'panouissait la nature; soit qu'une plus
longue contrainte lui devnt importune, ou que les yeux ptillants de
Caroline eussent rpondu  l'inquitude des siens, l'inconnu entreprit
avec sa jeune compagne une conversation aussi vague que les balancements
des arbres sous l'effort de la brise, aussi vagabonde que les dtours du
papillon dans l'air bleu, aussi peu raisonne que la voix doucement
mlodieuse des champs, mais empreinte comme elle d'un mystrieux amour.
A cette poque, la campagne n'est-elle pas frmissante comme une fiance
qui a revtu sa robe d'hymne, et ne convie-t-elle pas au plaisir les
mes les plus froides? Quitter les rues tnbreuses du Marais, pour la
premire fois depuis le dernier automne, et se trouver au sein de
l'harmonieuse et pittoresque valle de Montmorency; la traverser au
matin, en ayant devant les yeux l'infini de ses horizons, et pouvoir
reporter, de l, son regard sur des yeux qui peignent aussi l'infini en
exprimant l'amour, quels coeurs resteraient glacs, quelles lvres
garderaient un secret? L'inconnu trouva Caroline plus gaie que
spirituelle, plus aimante qu'instruite; mais, si son rire accusait de la
foltrerie, ses paroles promettaient un sentiment vrai. Quand, aux
interrogations sagaces de son compagnon, la jeune fille rpondait par
une effusion de coeur que les classes infrieures prodiguent sans y
mettre de rticences comme les gens du grand monde, la figure du
monsieur noir s'animait et semblait renatre; sa physionomie perdait par
degrs la tristesse qui en contractait les traits; puis, de teinte en
teinte, elle prit un air de jeunesse et un caractre de beaut qui
rendirent Caroline heureuse et fire. La jolie brodeuse devina que son
protecteur tait un tre sevr depuis long-temps de tendresse et
d'amour, de plaisir et de caresses, ou que peut-tre il ne croyait plus
au dvouement d'une femme. Enfin, une saillie inattendue du lger babil
de Caroline enleva le dernier voile qui tait  la figure de l'inconnu
sa jeunesse relle et son caractre primitif; il sembla faire un ternel
divorce avec des ides importunes, et dploya la vivacit d'me que
dcelait sa figure. La causerie devint insensiblement si familire,
qu'au moment o la voiture s'arrta aux premires maisons du long
village de Saint-Leu, Caroline nommait l'inconnu monsieur Roger. Pour la
premire fois seulement, la vieille mre se rveilla.

--Caroline, elle aura tout entendu, dit Roger d'une voix souponneuse 
l'oreille de la jeune fille.

Caroline rpondit par un ravissant sourire d'incrdulit qui dissipa le
nuage sombre que la crainte d'un calcul chez la mre avait rpandue sur
le front de cet homme dfiant. Sans s'tonner de rien, madame Crochard
approuva tout, suivit sa fille et monsieur Roger dans le parc de
Saint-Leu, o les deux jeunes gens taient convenus d'aller pour visiter
les riantes prairies et les bosquets embaums que le got de la reine
Hortense a rendus si clbres.

--Mon Dieu, combien cela est beau! s'cria Caroline lorsque, monte sur
la croupe verte o commence la fort de Montmorency, elle aperut  ses
pieds l'immense valle qui droulait ses sinuosits semes de villages,
les horizons bleutres de ses collines, ses clochers, ses prairies, ses
champs, et dont le murmure vint expirer  l'oreille de la jeune fille
comme un bruissement de la mer. Les trois voyageurs ctoyrent les bords
d'une rivire factice, et arrivrent  cette valle suisse dont le
chalet reut plus d'une fois la reine Hortense et Napolon. Quand
Caroline se fut assise avec un saint respect sur le banc de bois moussu
o s'taient reposs des rois, des princesses et l'empereur, madame
Crochard manifesta le dsir de voir de plus prs un pont suspendu entre
deux rochers qui s'apercevait au loin, et se dirigea vers cette
curiosit champtre en laissant son enfant sous la garde de monsieur
Roger, mais en lui disant qu'elle ne les perdrait pas de vue.

--Eh! quoi, pauvre petite, s'cria Roger, vous n'avez jamais dsir la
fortune et les jouissances du luxe? Vous ne souhaitez pas quelquefois de
porter les belles robes que vous brodez?

--Je vous mentirais, monsieur Roger, si je vous disais que je ne pense
pas au bonheur dont jouissent les riches. Ah! oui, je songe souvent,
quand je m'endors surtout, au plaisir que j'aurais de voir ma pauvre
mre ne pas tre oblige d'aller par le mauvais temps chercher nos
petites provisions,  son ge. Je voudrais que le matin une femme de
mnage lui apportt, pendant qu'elle est encore au lit, son caf bien
sucr avec du sucre blanc. Elle aime  lire des romans, la pauvre bonne
femme, eh! bien, je prfrerais lui voir user ses yeux  sa lecture
favorite, plutt qu' remuer des bobines depuis le matin jusqu'au soir.
Il lui faudrait aussi un peu de bon vin. Enfin je voudrais la savoir
heureuse, elle est si bonne!

--Elle vous a donc bien prouv sa bont?

--Oh! oui, rpliqua la jeune fille d'un son de voix profond. Puis aprs
un assez court moment de silence pendant lequel les deux jeunes gens
regardrent madame Crochard qui, parvenue au milieu du pont rustique,
les menaait du doigt, Caroline reprit:--Oh! oui, elle me l'a prouv.
Combien ne m'a-t-elle pas soigne quand j'tais petite! Elle a vendu ses
derniers couverts d'argent pour me mettre en apprentissage chez la
vieille fille qui m'a appris  broder. Et mon pauvre pre! combien de
mal n'a-t-elle pas eu pour lui faire passer heureusement ses derniers
moments! A cette ide la jeune fille tressaillit et se fit un voile de
ses deux mains.--Ah! bah, ne pensons jamais aux malheurs passs,
dit-elle en essayant de reprendre un air enjou. Elle rougit en
s'apercevant que Roger s'tait attendri, mais elle n'osa le regarder.

--Que faisait donc votre pre, demanda-t-il.

--Mon pre tait danseur  l'Opra avant la rvolution, dit-elle de
l'air le plus naturel du monde, et ma mre chantait dans les choeurs.
Mon pre, qui commandait les volutions sur le thtre, se trouva par
hasard  la prise de la Bastille. Il fut reconnu par quelques-uns des
assaillants qui lui demandrent s'il ne dirigerait pas bien une attaque
relle, lui qui en commandait de feintes au thtre. Mon pre tait
brave, il accepta, conduisit les insurgs, et fut rcompens par le
grade de capitaine dans l'arme de Sambre-et-Meuse, o il se comporta de
manire  monter rapidement en grade, il devint colonel; mais il fut si
grivement bless  Lutzen qu'il est revenu mourir  Paris, aprs un an
de maladie. Les Bourbons sont arrivs, ma mre n'a pu obtenir de
pension, et nous sommes retombes dans une si grande misre, qu'il a
fallu travailler pour vivre. Depuis quelque temps la bonne femme est
devenue maladive; aussi jamais ne l'ai-je vue si peu rsigne; elle se
plaint; et je le conois, elle a got les douceurs d'une vie heureuse.
Quant  moi, qui ne saurais regretter des dlices que je n'ai pas
connues, je ne demande qu'une seule chose au ciel...

--Quoi? dit vivement Roger qui semblait rveur.

--Que les femmes portent toujours des tulles brods pour que l'ouvrage
ne manque jamais.

La franchise de ces aveux intressa le jeune homme, qui regarda d'un
oeil moins hostile madame Crochard quand elle revint vers eux d'un pas
lent.

--H bien, mes enfants, avez-vous bien jas? leur demanda-t-elle d'un
air tout  la fois indulgent et railleur. Quand on pense, monsieur
Roger, que le _petit caporal_ s'est assis l o vous tes! reprit-elle
aprs un moment de silence.--Pauvre homme! ajouta-t-elle, mon mari
l'aimait-il! Ah! Crochard a aussi bien fait de mourir, car il n'aurait
pas endur de le savoir l o _ils_ l'ont mis.

Roger posa un doigt sur ses lvres, et la bonne vieille, hochant la
tte, dit d'un air srieux:--Suffit, on aura la bouche close et la
langue morte. Mais, ajouta-t-elle en ouvrant les bords de son corsage et
montrant une croix et son ruban rouge suspendus  son cou par une faveur
noire, _ils_ ne m'empcheront pas de porter ce que l'_autre_ a donn 
mon pauvre Crochard, et je me ferai certes enterrer avec...

En entendant des paroles qui passaient alors pour sditieuses, Roger
interrompit la vieille mre en se levant brusquement, et ils
retournrent au village  travers les alles du parc. Le jeune homme
s'absenta pendant quelques instants pour aller commander un repas chez
le meilleur traiteur de Taverny; puis il revint chercher les deux
femmes, et les y conduisit en les faisant passer par les sentiers de la
fort. Le dner fut gai. Roger n'tait dj plus cette ombre sinistre
qui passait nagure rue du Tourniquet, il ressemblait moins au
_monsieur noir_ qu' un jeune homme confiant, prt  s'abandonner au
courant de la vie, comme ces deux femmes insouciantes et laborieuses
qui, le lendemain peut-tre, manqueraient de pain; il paraissait tre
sous l'influence des joies du premier ge, son sourire avait quelque
chose de caressant et d'enfantin. Quand, sur les cinq heures, le joyeux
dner fut termin par quelques verres de vin de Champagne, Roger proposa
le premier d'aller sous les chtaigniers au bal du village, o Caroline
et lui dansrent ensemble: leurs mains se pressrent avec intelligence,
leurs coeurs battirent anims d'une mme esprance; et sous le ciel
bleu, aux rayons obliques et rouges du couchant, leurs regards
arrivrent  un clat qui pour eux faisait plir celui du ciel. trange
puissance d'une ide et d'un dsir! Rien ne semblait impossible  ces
deux tres. Dans ces moments magiques o le plaisir jette ses reflets
jusque sur l'avenir, l'me ne prvoit que du bonheur. Cette jolie
journe avait dj cr pour tous deux des souvenirs auxquels ils ne
pouvaient rien comparer dans le pass de leur existence. La source
serait-elle donc plus gracieuse que le fleuve, le dsir serait-il plus
ravissant que la jouissance, et ce qu'on espre plus attrayant que tout
ce qu'on possde?

--Voil donc la journe dj finie! Cette exclamation chappait 
l'inconnu au moment o cessait la danse, et Caroline le regarda d'un air
compatissant en lui voyant reprendre une lgre teinte de tristesse.

--Pourquoi ne seriez-vous pas aussi content  Paris qu'ici? dit-elle. Le
bonheur n'est-il qu' Saint-Leu? Il me semble maintenant que je ne puis
tre malheureuse nulle part.

L'inconnu tressaillit  ces paroles dictes par ce doux abandon qui
entrane toujours les femmes plus loin qu'elles ne veulent aller, de
mme que la pruderie leur donne souvent plus de cruaut qu'elles n'en
ont. Pour la premire fois, depuis le regard qui avait en quelque sorte
commenc leur amiti, Caroline et Roger eurent une mme pense; s'ils ne
l'exprimrent pas, ils la sentirent au mme moment par une mutuelle
impression, semblable  celle d'un bienfaisant foyer qui les aurait
consols des atteintes de l'hiver; puis, comme s'ils eussent craint leur
silence, ils se rendirent alors  l'endroit o leur modeste voiture les
attendait; mais avant d'y monter, ils se prirent fraternellement par la
main, et coururent dans une alle sombre devant madame Crochard. Quand
ils ne virent plus le blanc bonnet de tulle qui leur indiquait la
vieille mre comme un point  travers les feuilles:--Caroline! dit
Roger d'une voix trouble et le coeur palpitant. La jeune fille confuse
recula de quelques pas en comprenant les dsirs que cette interrogation
rvlait; nanmoins, elle tendit sa main qui fut baise avec ardeur et
qu'elle retira vivement, car en se levant sur la pointe des pieds elle
avait aperu sa mre. Madame Crochard fit semblant de ne rien voir,
comme si, par un souvenir de ses anciens rles, elle et d ne figurer
l qu'en _a parte_.

L'aventure de ces deux jeunes gens ne se continua pas long-temps dans la
rue du Tourniquet. Pour retrouver Caroline et Roger, il est ncessaire
de se transporter au milieu du Paris moderne, o il existe, dans les
maisons nouvellement bties, de ces appartements qui semblent faits
exprs pour que de nouveaux maris y passent leur lune de miel: les
peintures et les papiers y sont jeunes comme les poux, et la dcoration
en est dans sa fleur comme leur amour; tout y est en harmonie avec de
jeunes ides, avec de bouillants dsirs. Au milieu de la rue Taitbout,
dans une maison dont la pierre de taille tait encore blanche, dont les
colonnes du vestibule et de la porte n'avaient encore aucune souillure,
et dont les murs reluisaient de cette peinture d'un blanc de plomb que
nos premires relations avec l'Angleterre mettaient  la mode, se
trouvait, au second tage, un petit appartement arrang par l'architecte
comme s'il en avait devin la destination. Une simple et frache
antichambre, revtue en stuc  hauteur d'appui, donnait entre dans un
salon et dans une petite salle  manger. Le salon communiquait  une
jolie chambre  coucher  laquelle attenait une salle de bain. Les
chemines y taient toutes garnies de hautes glaces encadres avec
recherche. Les portes avaient pour ornements des arabesques de bon got,
et les corniches taient d'un style pur. Un amateur aurait reconnu l,
mieux qu'ailleurs, cette science de distribution et de dcor qui
distingue les oeuvres de nos architectes modernes. Cet appartement tait
habit depuis un mois environ par Caroline pour qui l'un de ces
tapissiers qui ne travaillent que guids par les artistes, l'avait
meubl soigneusement. La description succincte de la pice la plus
importante suffira pour donner une ide des merveilles que cet
appartement avait prsentes  celle qui vint s'y installer, amene par
Roger. Des tentures en toffe grise, gayes par des agrments en soie
verte, dcoraient les murs de sa chambre  coucher. Les meubles,
couverts en casimir clair, avaient les formes gracieuses et lgres
ordonnes par le dernier caprice de la mode: une commode en bois
indigne incruste de filets bruns, gardait les trsors de la parure; un
secrtaire pareil servait  crire de doux billets sur un papier
parfum; le lit, drap  l'antique, ne pouvait inspirer que des ides de
volupt par la mollesse de ses mousselines lgamment jetes; les
rideaux, de soie grise  franges vertes, taient toujours tendus de
manire  intercepter le jour; une pendule de bronze reprsentait
l'Amour couronnant Psych; enfin, un tapis  dessins gothiques imprims
sur un fond rougetre faisait ressortir les accessoires de ce lieu plein
de dlices. En face d'une psych se trouvait une petite toilette, devant
laquelle l'ex-brodeuse s'impatientait de la science de Plaisir, un
illustre coiffeur.

--Esprez-vous finir ma coiffure aujourd'hui? dit-elle.

--Madame a les cheveux si longs et si pais, rpondit Plaisir.

Caroline ne put s'empcher de sourire. La flatterie de l'artiste avait
sans doute rveill dans son coeur le souvenir des louanges passionnes
que lui adressait son ami sur la beaut d'une chevelure qu'il
idoltrait. Le coiffeur parti, la femme de chambre vint tenir conseil
avec elle sur la toilette qui plairait le plus  Roger. On tait alors
au commencement de septembre 1816, il faisait froid: une robe de
grenadine verte garnie en chinchilla fut choisie. Aussitt sa toilette
termine, Caroline s'lana vers le salon, y ouvrit une croise qui
donnait sur l'lgant balcon dont la faade de la maison tait dcore
et se croisa les bras en s'appuyant sur une rampe en fer bronz; elle
resta l dans une attitude charmante, non pour s'offrir  l'admiration
des passants et leur voir tourner la tte vers elle, mais pour regarder
la petite portion de boulevard qu'elle pouvait apercevoir au bout de la
rue Taitbout. Cette chappe de vue, que l'on comparerait volontiers au
trou pratiqu pour les acteurs dans un rideau de thtre, lui permettait
de distinguer une multitude de voitures lgantes et une foule de monde
emportes avec la rapidit des ombres chinoises. Ignorant si Roger
viendrait  pied ou en voiture, l'ancienne ouvrire de la rue du
Tourniquet examinait tour  tour les pitons et les tilburys, voitures
lgres rcemment importes en France par les Anglais. Des expressions
de mutinerie et d'amour passaient sur sa jeune figure quand, aprs un
quart d'heure d'attente, son oeil perant ou son coeur ne lui avaient
pas encore fait reconnatre celui qu'elle savait devoir venir. Quel
mpris, quelle insouciance se peignaient sur son beau visage pour toutes
les cratures qui s'agitaient comme des fourmis sous ses pieds! ses yeux
gris, ptillants de malice, tincelaient. Elle tait l pour elle-mme,
sans se douter que tous les jeunes gens emportaient milles confus dsirs
 l'aspect de ses formes attrayantes. Elle vitait leurs hommages avec
autant de soin que les plus fires en mettent  les recueillir pendant
leurs promenades  Paris, et ne s'inquitait certes gure si le souvenir
de sa blanche figure penche ou de son petit pied qui dpassait le
balcon, si la piquante image de ses yeux anims et de son nez
voluptueusement retrouss, s'effaceraient ou non le lendemain du coeur
des passants qui l'avaient admire: elle ne voyait qu'une figure et
n'avait qu'une ide. Quand la tte mouchete d'un certain cheval
bai-brun vint  dpasser la haute ligne trace dans l'espace par les
maisons, Caroline tressaillit et se haussa sur la pointe des pieds pour
tcher de reconnatre les guides blanches et la couleur du tilbury.
C'tait _lui_! Roger tourne l'angle de la rue, voit le balcon, fouette
son cheval qui s'lance et arrive  cette porte bronze  laquelle il
est aussi habitu que son matre. La porte de l'appartement fut ouverte
d'avance par la femme de chambre, qui avait entendu le cri de joie jet
par sa matresse; Roger se prcipita vers le salon, pressa Caroline dans
ses bras, et l'embrassa avec cette effusion de sentiment que provoquent
toujours les runions peu frquentes de deux tres qui s'aiment; il
l'entrana, ou plutt ils marchrent par une volont unanime, quoique
enlacs dans les bras l'un de l'autre, vers cette chambre discrte et
embaume; une causeuse les reut devant le foyer, et ils se
contemplrent un moment en silence, en n'exprimant leur bonheur que par
les vives treintes de leurs mains, en se communiquant leurs penses par
un long regard.

--Oui, c'est lui, dit-elle enfin; oui, c'est toi. Sais-tu que voici
trois grands jours que je ne t'ai vu, un sicle! Mais qu'as-tu? tu as du
chagrin.

--Ma pauvre Caroline...

--Oh! voil, ma pauvre Caroline...

--Non, ne ris pas, mon ange; nous ne pouvons pas aller ce soir 
Feydeau.

Caroline fit une petite mine boudeuse, mais qui se dissipa tout  coup.

--Je suis une sotte! Comment puis-je penser au spectacle quand je te
vois? Te voir, n'est-ce pas le seul spectacle que j'aime? s'cria-t-elle
en passant ses doigts dans les cheveux de Roger.

--Je suis oblig d'aller chez le procureur-gnral, car nous avons en ce
moment une affaire pineuse. Il m'a rencontr dans la grande salle; et
comme c'est moi qui porte la parole, il m'a engag  venir dner avec
lui; mais, ma chrie, tu peux aller  Feydeau avec ta mre, je vous y
rejoindrai si la confrence finit de bonne heure.

--Aller au spectacle sans toi, s'cria-t-elle avec une expression
d'tonnement, ressentir un plaisir que tu ne partagerais pas!... Oh! mon
Roger, vous mriteriez de ne pas tre embrass, ajouta-t-elle en lui
sautant au cou par un mouvement aussi naf que voluptueux.

--Caroline, il faut que je rentre m'habiller. Le Marais est loin, et
j'ai encore quelques affaires  terminer.

--Monsieur, reprit Caroline en l'interrompant, prenez garde  ce que
vous dites l! Ma mre m'a averti que, quand les hommes commencent 
nous parler de leurs affaires, ils ne nous aiment plus.

--Caroline, ne suis-je pas venu? n'ai-je pas drob cette heure  mon
impitoyable...?

--Chut, dit-elle en mettant un doigt sur la bouche de Roger, chut, ne
vois-tu pas que je me moque!

En ce moment ils taient revenus tous les deux dans le salon, Roger y
aperut un meuble apport le matin mme par l'bniste: le vieux mtier
en bois de rose dont le produit nourrissait Caroline et sa mre quand
elles habitaient la rue du Tourniquet-Saint-Jean, avait t remis 
neuf, et une robe de tulle d'un riche dessin y tait dj tendue.

--Eh bien, mon bon ami, ce soir je travaillerai. En brodant, je me
croirai encore  ces premiers jours o tu passais devant moi sans mot
dire, mais non sans me regarder;  ces jours o le souvenir de tes
regards me tenait veille pendant la nuit. O mon cher mtier, le plus
beau meuble de mon salon, quoiqu'il ne me vienne pas de toi!--Tu ne sais
pas, dit-elle en s'asseyant sur les genoux de Roger qui ne pouvant
rsister  ses motions tait tomb dans un fauteuil... coute-moi donc?
je veux donner aux pauvres tout ce que je gagnerai avec ma broderie. Tu
m'as faite si riche! Combien j'aime cette jolie terre de Bellefeuille,
moins pour ce qu'elle est que parce que c'est toi qui me l'as donne.
Mais, dis-moi, mon Roger, je voudrais m'appeler Caroline de
Bellefeuille, le puis-je? tu dois le savoir: est-ce lgal ou tolr?

Il fit une petite moue d'affirmation qui lui tait suggre par sa haine
pour le nom de Crochard, et Caroline sauta lgrement en frappant ses
mains l'une contre l'autre.

--Il me semble, s'cria-t-elle, que je t'appartiendrai bien mieux ainsi.
Ordinairement une fille renonce  son nom et prend celui de son
mari..... Une ide importune qu'elle chassa aussitt la fit rougir, elle
prit Roger par la main, et le mena devant un piano ouvert.--coute,
dit-elle. Je sais maintenant ma sonate comme un ange. Et ses doigts
couraient dj sur les touches d'ivoire, quand elle se sentit saisie et
enleve par la taille.

--Caroline, je devrais tre loin.

--Tu veux partir? eh! bien, va-t'en, dit-elle en boudant; mais elle
sourit aprs avoir regard la pendule, et s'cria joyeusement:--Je
t'aurai toujours gard un quart d'heure de plus.

--Adieu, mademoiselle de Bellefeuille, dit-il avec la douce ironie de
l'amour.

Aprs avoir pris un baiser, elle reconduisit son Roger jusque sur le
seuil de la porte. Quand le bruit de ses pas ne retentit plus dans
l'escalier, elle accourut sur le balcon pour le voir montant dans le
tilbury, pour lui voir en prendre les guides, pour recueillir un dernier
regard, entendre le coup de fouet, le roulement des roues sur le pav,
et pour suivre des yeux le brillant cheval, le chapeau du matre, le
galon d'or qui garnissait celui du jockey, pour regarder mme long-temps
encore aprs que l'angle noir de la rue lui eut drob cette vision.

Cinq ans aprs l'installation de mademoiselle Caroline de Bellefeuille
dans la jolie maison de la rue Taitbout, il s'y passa, pour la seconde
fois, une de ces scnes domestiques qui resserrent encore les liens
d'affection entre deux tres qui s'aiment. Au milieu du salon bleu,
devant la fentre qui s'ouvrait sur le balcon, un petit garon de quatre
ans et demi faisait un tapage infernal en fouettant le cheval de carton
sur lequel il tait mont, et dont les deux arcs recourbs qui en
soutenaient les pieds n'allaient pas assez vite au gr du tapageur; sa
jolie petite tte  cheveux blonds, qui retombaient en mille boucles sur
une collerette brode, sourit comme une figure d'ange  sa mre quand,
du fond d'une bergre, elle lui dit:--Pas tant de bruit, Charles, tu
vas rveiller ta petite soeur. Le curieux enfant descendit alors
brusquement de cheval, arriva sur la pointe des pieds comme s'il et
craint le bruit de ses pas sur le tapis, mit un doigt entre ses petites
dents, demeura dans une de ces attitudes enfantines qui n'ont tant de
grce que parce que tout en est naturel, et leva le voile de mousseline
blanche qui cachait le frais visage d'une petite fille endormie sur les
genoux de sa mre.

--Elle dort donc, Eugnie? dit-il tout tonn. Pourquoi donc qu'elle
dort quand nous sommes veills? ajouta-t-il en ouvrant de grands yeux
noirs qui flottaient dans un fluide abondant.

--Dieu seul sait cela, rpondit Caroline en souriant.

La mre et l'enfant contemplrent cette petite fille, baptise le matin
mme. Caroline, alors ge d'environ vingt-quatre ans, offrait tous les
dveloppements d'une beaut qu'un bonheur sans nuages et des plaisirs
constants avaient fait panouir. En elle la femme tait accomplie.
Charme d'obir aux dsirs de son cher Roger, elle avait acquis les
connaissances qui lui manquaient, elle touchait assez bien du piano et
chantait agrablement. Ignorant les usages d'une socit qui l'et
repousse et o elle ne serait point alle quand mme on l'y aurait
accueillie, car la femme heureuse ne va pas dans le monde, elle n'avait
su ni prendre cette lgance de manires, ni apprendre cette
conversation pleine de mots et vide de penses qui a cours dans les
salons; mais, en revanche, elle conquit laborieusement les connaissances
indispensables  une mre dont toute l'ambition consiste  bien lever
ses enfants. Ne pas quitter son fils, lui donner ds le berceau ces
leons de tous les moments qui gravent en de jeunes mes le got du beau
et du bon, le prserver de toute influence mauvaise, remplir  la fois
les pnibles fonctions de la bonne et les douces obligations d'une mre,
tels furent ses uniques plaisirs.

Ds le premier jour, cette discrte et douce crature se rsigna si bien
 ne point faire un pas hors de la sphre enchante o pour elle se
trouvaient toutes ses joies, qu'aprs six ans de l'union la plus tendre,
elle ne connaissait encore  son ami que le nom de Roger. Place dans sa
chambre  coucher, la gravure du tableau de Psych arrivant avec sa
lampe pour voir l'Amour malgr sa dfense, lui rappelait les conditions
de son bonheur. Pendant ces six annes, ses modestes plaisirs ne
fatigurent jamais par une ambition mal place le coeur de Roger, vrai
trsor de bont. Jamais elle ne souhaita ni diamants ni parures, et
refusa le luxe d'une voiture vingt fois offerte  sa vanit. Attendre
sur le balcon la voiture de Roger, aller avec lui au spectacle ou se
promener ensemble pendant les beaux jours dans les environs de Paris,
l'esprer, le voir, et l'esprer encore, taient l'histoire de sa vie,
pauvre d'vnements, mais pleine d'amour.

En berant sur ses genoux par une chanson la fille venue quelques mois
avant cette journe, elle se plut  voquer les souvenirs du temps
pass. Elle s'arrta plus volontiers sur les mois de septembre, poque 
laquelle chaque anne son Roger l'emmenait  Bellefeuille y passer ces
beaux jours qui semblent appartenir  toutes les saisons. La nature est
alors aussi prodigue de fleurs que de fruits, les soires sont tides,
les matines sont douces, et l'clat de l't succde souvent  la
mlancolie de l'automne. Pendant les premiers temps de son amour, elle
avait attribu l'galit d'me et la douceur de caractre, dont tant de
preuves lui furent donnes par Roger,  la raret de leurs entrevues
toujours dsires et  leur manire de vivre qui ne les mettait pas sans
cesse en prsence l'un de l'autre, comme le sont deux poux. Elle se
souvint alors avec dlices que, tourmente de vaines craintes, elle
l'avait pi en tremblant pendant leur premier sjour  cette petite
terre du Gatinais. Inutile espionnage d'amour! chacun de ces mois de
bonheur passa comme un songe, au sein d'une flicit qui ne se dmentit
jamais. Elle avait toujours vu  ce bon tre un tendre sourire sur les
lvres, sourire qui semblait tre l'cho du sien. A ces tableaux trop
vivement voqus, ses yeux se mouillrent de larmes, elle crut ne pas
aimer assez et fut tente de voir, dans le malheur de sa situation
quivoque, une espce d'impt mis par le sort sur son amour. Enfin, une
invincible curiosit lui fit chercher pour la millime fois les
vnements qui pouvaient amener un homme aussi aimant que Roger  ne
jouir que d'un bonheur clandestin, illgal. Elle forgea mille romans,
prcisment pour se dispenser d'admettre la vritable raison, depuis
longtemps devine, mais  laquelle elle essaya de ne pas croire. Elle se
leva, tout en gardant son enfant endormi dans ses bras pour aller
prsider, dans la salle  manger,  tous les prparatifs du dner. Ce
jour tait le 6 mai 1822, anniversaire de la promenade au parc de
Saint-Leu, pendant laquelle sa vie fut dcide; aussi chaque anne, ce
jour ramenait-il une fte de coeur. Caroline dsigna le linge qui devait
servir au repas et dirigea l'arrangement du dessert. Aprs avoir pris
avec bonheur les soins qui touchaient Roger, elle dposa la petite fille
dans sa jolie barcelonnette, vint se placer sur le balcon et ne tarda
pas  voir paratre le cabriolet par lequel son ami, parvenu  la
maturit de l'homme, avait remplac l'lgant tilbury des premiers
jours. Aprs avoir essuy le premier feu des caresses de Caroline et du
petit espigle qui l'appelait papa, Roger alla au berceau, contempla le
sommeil de sa fille, la baisa sur le front, et tira de la poche de son
habit un long papier bariol de lignes noires.

--Caroline, dit-il, voici la dot de mademoiselle Eugnie de
Bellefeuille.

La mre prit avec reconnaissance le titre dotal, une inscription au
grand-livre de la dette publique.

--Pourquoi trois mille francs de rente  Eugnie, quand tu n'as donn
que quinze cents francs  Charles?

--Charles, mon ange, sera un homme, rpondit-il. Quinze cents francs lui
suffiront. Avec ce revenu, un homme courageux est au-dessus de la
misre. Si, par hasard, ton fils est un homme nul, je ne veux pas qu'il
puisse faire des folies. S'il a de l'ambition, cette modicit de fortune
lui inspirera le got du travail. Eugnie est femme, il lui faut une
dot.

Le pre se mit  jouer avec Charles dont les caressantes dmonstrations
annonaient l'indpendance et la libert de son ducation. Aucune
crainte tablie entre le pre et l'enfant ne dtruisait ce charme qui
rcompense la paternit de ses obligations, et la gaiet de cette petite
famille tait aussi douce que vraie. Le soir, une lanterne magique tala
sur une toile blanche ses piges et ses mystrieux tableaux,  la grande
surprise de Charles. Plus d'une fois les joies clestes de cette
innocente crature excitrent des fous rires sur les lvres de Caroline
et de Roger. Quand, plus tard, le petit garon fut couch, la petite
fille s'veilla demandant sa limpide nourriture. A la clart d'une
lampe, au coin du foyer, dans cette chambre de paix et de plaisir, Roger
s'abandonna donc au bonheur de contempler le tableau suave que lui
prsentait cet enfant suspendu au sein de Caroline blanche, frache
comme un lis nouvellement clos et dont les cheveux retombaient en
milliers de boucles brunes qui laissaient  peine voir son cou. La lueur
faisait ressortir toutes les grces de cette jeune mre en multipliant
sur elle, autour d'elle, sur ses vtements et sur l'enfant ces effets
pittoresques produits par les combinaisons de l'ombre et de la lumire.
Le visage de cette femme calme et silencieuse parut mille fois plus doux
que jamais  Roger, qui regarda tendrement ces lvres chiffonnes et
vermeilles d'o jamais encore aucune parole discordante n'tait sortie.
La mme pense brilla dans les yeux de Caroline qui examina Roger du
coin de l'oeil, soit pour jouir de l'effet qu'elle produisait sur lui,
soit pour deviner l'avenir de la soire.

L'inconnu, qui comprit la coquetterie de ce regard fin, dit avec une
feinte tristesse:--Il faut que je parte. J'ai une affaire trs-grave 
terminer, et l'on m'attend chez moi. Le devoir avant tout, n'est-ce pas,
ma chrie?

Caroline l'espionna d'un air  la fois triste et doux, mais avec cette
rsignation qui ne laisse ignorer aucune des douleurs d'un
sacrifice:--Adieu, dit-elle. Va-t'en! Si tu restais une heure de plus,
je ne te donnerais pas facilement ta libert.

--Mon ange, rpondit-il alors en souriant, j'ai trois jours de cong, et
suis cens  vingt lieues de Paris.

Quelques jours aprs l'anniversaire de ce 6 mai, mademoiselle de
Bellefeuille accourut un matin dans la rue Saint-Louis, au Marais, en
souhaitant ne pas arriver trop tard dans une maison o elle se rendait
ordinairement tous les huit jours. Un exprs venait de lui apprendre que
sa mre, madame Crochard, succombait  une complication de douleurs
produites chez elle par ses catarrhes et par ses rhumatismes. Pendant
que le cocher de fiacre fouettait ses chevaux d'aprs une invitation
pressante que Caroline fortifia par la promesse d'un ample pour-boire,
les vieilles femmes timores desquelles la veuve Crochard s'tait fait
une socit pendant ses derniers jours, introduisaient un prtre dans
l'appartement commode et propre occup par la vieille comparse au second
tage de la maison. La servante de madame Crochard ignorait que la jolie
demoiselle chez laquelle sa matresse allait souvent dner ft sa propre
fille; et, l'une des premires, elle sollicita l'intervention d'un
confesseur, en esprant que cet ecclsiastique lui serait au moins aussi
utile qu' la malade. Entre deux bostons, ou en se promenant au jardin
Turc, les vieilles femmes avec lesquelles la veuve Crochard caquetait
tous les jours, avaient russi  rveiller dans le coeur glac de leur
amie quelques scrupules sur sa vie passe, quelques ides d'avenir,
quelques craintes relatives  l'enfer, et certaines esprances de pardon
fondes sur un sincre retour  la religion. Dans cette solennelle
matine, trois vieilles femmes de la rue Saint-Franois et de la
Vieille-Rue-du-Temple taient donc venues s'tablir dans le salon o
madame Crochard les recevait tous les mardis. A tour de rle, l'une
d'elles quittait son fauteuil pour aller au chevet du lit tenir
compagnie  la pauvre vieille, et lui donner de ces faux espoirs avec
lesquels on berce les mourants. Cependant, quand la crise leur parut
prochaine, lorsque le mdecin appel la veille ne rpondit plus de la
veuve, les trois dames se consultrent pour dcider s'il fallait avertir
mademoiselle de Bellefeuille. Franoise pralablement entendue, il fut
arrt qu'un commissionnaire partirait pour la rue Taitbout prvenir la
jeune parente dont l'influence paraissait si redoutable aux quatre
femmes; mais elles esprrent que l'Auvergnat ramnerait trop tard cette
personne dote d'une si grande part dans l'affection de madame Crochard.
Cette veuve, videmment riche d'un millier d'cus de rente, ne fut si
bien choye par le trio femelle que parce qu'aucune de ces bonnes amies,
ni mme Franoise, ne lui connaissaient d'hritier. L'opulence dont
jouissait mademoiselle de Bellefeuille,  qui madame Crochard
s'interdisait de donner le doux nom de fille par suite des _us_ de
l'ancien Opra, lgitimait presque le plan form par ces quatre femmes
de se partager la succession de la mourante.

Bientt celle des trois sibylles qui tenait la malade en arrt vint
montrer une tte branlante au couple inquiet, et dit:--Il est temps
d'envoyer chercher monsieur l'abb Fontanon. Encore deux heures, elle
n'aura ni sa tte, ni la force d'crire un mot.

La vieille servante dente partit donc, et revint avec un homme vtu
d'une redingote noire. Un front troit annonait un petit esprit chez ce
prtre, dj dou d'une figure commune; ses joues larges et pendantes,
son menton doubl tmoignaient d'un bien-tre goste; ses cheveux
poudrs lui donnaient un air doucereux tant qu'il ne levait pas des yeux
bruns, petits,  fleur de tte, et qui n'eussent pas t mal placs sous
les sourcils d'un Tartare.

--Monsieur l'abb, lui disait Franoise, je vous remercie bien de vos
avis; mais aussi, comptez que j'ai eu un fier soin de cette chre
femme-l.

La domestique au pas tranant et  la figure en deuil se tut en voyant
que la porte de l'appartement tait ouverte, et que la plus insinuante
des trois douairires stationnait sur le palier pour tre la premire 
parler au confesseur. Quand l'ecclsiastique eut complaisamment essuy
la triple borde des discours mielleux et dvots des amies de la veuve,
il alla s'asseoir au chevet du lit de madame Crochard. La dcence et une
certaine retenue forcrent les trois dames et la vieille Franoise de
demeurer toutes quatre dans le salon  se faire des mines de douleur
qu'il n'appartenait qu' ces faces rides de jouer avec autant de
perfection.

--Ah! c'est-y malheureux! s'cria Franoise en poussant un soupir. Voil
pourtant la quatrime matresse que j'aurai le chagrin d'enterrer. La
premire m'a laiss cent francs de viager, la seconde cinquante cus, et
la troisime mille cus de comptant. Aprs trente ans de service, voil
tout ce que je possde!

La servante usa de son droit d'aller et venir pour se rendre dans un
petit cabinet d'o elle pouvait entendre le prtre.

--Je vois avec plaisir, disait Fontanon, que vous avez, ma fille, des
sentiments de pit; vous portez sur vous une sainte relique...

Madame Crochard fit un mouvement vague qui n'annonait pas qu'elle et
tout son bon sens, car elle montra la croix impriale de la
Lgion-d'Honneur. L'ecclsiastique recula d'un pas en voyant la figure
de l'empereur; puis il se rapprocha bientt de sa pnitente, qui
s'entretint avec lui d'un ton si bas que pendant quelque temps Franoise
n'entendit rien.

--Maldiction sur moi! s'cria tout  coup la vieille, ne m'abandonnez
pas. Comment, monsieur l'abb, vous croyez que j'aurai  rpondre de
l'me de ma fille?

L'ecclsiastique parlait trop bas et la cloison tait trop paisse pour
que Franoise pt tout entendre.

--Hlas! s'cria la veuve en pleurant, le sclrat ne m'a rien laiss
dont je pusse disposer. En prenant ma pauvre Caroline, il m'a spare
d'elle et ne m'a constitu que trois mille livres de rente dont le fonds
appartient  ma fille.

--Madame a une fille et n'a que du viager, cria Franoise en accourant
au salon.

Les trois vieilles se regardrent avec un tonnement profond. Celle
d'entre elles dont le nez et le menton prts  se joindre trahissaient
une sorte de supriorit d'hypocrisie et de finesse, cligna des yeux, et
ds que Franoise eut tourn le dos, elle fit  ses deux amies un signe
qui voulait dire:--Cette fille est une fine mouche, elle a dj t
couche sur trois testaments. Les trois vieilles femmes restrent donc;
mais l'abb reparut bientt et quand il eut dit un mot, les sorcires
dgringolrent de compagnie les escaliers aprs lui, laissant Franoise
seule avec sa matresse. Madame Crochard, dont les souffrances
redoublrent cruellement, eut beau sonner en ce moment sa servante,
celle-ci se contentait de crier:--Eh! on y va! Tout  l'heure! Les
portes des armoires et des commodes allaient et venaient comme si
Franoise et cherch quelque billet de loterie gar. A l'instant o
cette crise atteignait  son dernier priode, mademoiselle de
Bellefeuille arriva auprs du lit de sa mre pour lui prodiguer de
douces paroles.

--Oh! ma pauvre mre, combien je suis criminelle! Tu souffres, et je ne
le savais pas, mon coeur ne me le disait pas! Mais me voici...

--Caroline...

--Quoi?

--Elles m'ont amen un prtre.

--Mais un mdecin donc, reprit mademoiselle de Bellefeuille. Franoise,
un mdecin! Comment ces dames n'ont-elles pas envoy chercher le
docteur?

--Elles m'ont amen un prtre, reprit la vieille en poussant un soupir.

--Comme elle souffre! et pas une potion calmante, rien sur sa table.

La mre fit un signe indistinct, mais que l'oeil pntrant de Caroline
devina, car elle se tut pour la laisser parler.

--Elles m'ont amen un prtre... soi-disant pour me confesser.--Prends
garde  toi, Caroline, lui cria pniblement la vieille comparse par un
dernier effort, le prtre m'a arrach le nom de ton bienfaiteur.

--Et qui a pu te le dire, ma pauvre mre?

La vieille expira en essayant de prendre un air malicieux. Si
mademoiselle de Bellefeuille avait pu observer le visage de sa mre,
elle et vu ce que personne ne verra, rire la Mort.

Pour comprendre l'intrt que cache l'introduction de cette scne, il
faut en oublier un moment les personnages, pour se prter au rcit
d'vnements antrieurs, mais dont le dernier se rattache  la mort de
madame Crochard. Ces deux parties formeront alors une mme histoire qui,
par une loi particulire  la vie parisienne, avait produit deux actions
distinctes.

Vers la fin du mois de mars 1806, un jeune avocat, g d'environ
vingt-six ans, descendait vers trois heures du matin le grand escalier
de l'htel o demeurait l'Archi-Chancelier de l'Empire. Arriv dans la
cour, en costume de bal, par une fine gele, il ne put s'empcher de
jeter une douloureuse exclamation o perait nanmoins cette gaiet qui
abandonne rarement un Franais, car il n'aperut pas de fiacre  travers
les grilles de l'htel, et n'entendit dans le lointain aucun de ces
bruits produits par les sabots ou par la voix enroue des cochers
parisiens. Quelques coups de pied frapps de temps en temps par les
chevaux du Grand-Juge que le jeune homme venait de laisser  la
bouillotte de Cambacrs retentissaient dans la cour de l'htel  peine
claire par les lanternes de la voiture. Tout  coup le jeune homme,
amicalement frapp sur l'paule, se retourna, reconnut le Grand-Juge et
le salua. Au moment o le laquais dpliait le marche-pied du carrosse,
l'ancien lgislateur de la Convention devina l'embarras de l'avocat.

--La nuit tous les chats sont gris, lui dit-il gaiement. Le Grand-Juge
ne se compromettra pas en mettant un avocat dans son chemin! Surtout,
ajouta-t-il, si cet avocat est le neveu d'un ancien collgue, l'une des
lumires de ce grand Conseil-d'tat qui a donn le Code Napolon  la
France.

Le piton monta dans la voiture sur un geste du chef suprme de la
justice impriale.

--O demeurez-vous? demanda le ministre  l'avocat avant que la portire
ne ft referme par le valet de pied qui attendait l'ordre.

--Quai des Augustins, monseigneur.

Les chevaux partirent, et le jeune homme se vit en tte--tte avec un
ministre auquel il avait tent vainement d'adresser la parole avant et
aprs le somptueux dner de Cambacrs, car le Grand-Juge l'avait
visiblement vit pendant toute la soire.

--Eh! bien, monsieur _de_ Granville, vous tes en assez beau chemin!

--Mais, tant que je serai  ct de Votre Excellence.....

--Je ne plaisante pas, dit le ministre. Votre stage est termin depuis
deux ans, et vos dfenses dans le procs Ximeuse et d'Hauteserre vous
ont plac bien haut.

--J'ai cru jusqu'aujourd'hui que mon dvouement  ces malheureux migrs
me nuisait.

--Vous tes bien jeune, dit le ministre d'un ton grave. Mais, reprit-il
aprs une pause, vous avez beaucoup plu ce soir  l'Archi-Chancelier.
Entrez dans la magistrature du parquet, nous manquons de sujets. Le
neveu d'un homme  qui Cambacrs et moi nous portons le plus vif
intrt ne doit pas rester avocat faute de protection. Votre oncle nous
a aids  traverser des temps bien orageux, et ces sortes de services ne
s'oublient pas.

Le ministre se tut pendant un moment.

--Avant peu, reprit-il, j'aurai trois places vacantes au tribunal de
premire instance et  la cour impriale de Paris, venez alors me voir,
et choisissez celle qui vous conviendra. Jusque-l travaillez, mais ne
vous prsentez point  mes audiences. D'abord, je suis accabl de
travail; puis vos concurrents devineraient vos intentions et pourraient
vous nuire auprs du patron. Cambacrs et moi en ne vous disant pas un
mot ce soir, nous vous avons garanti des dangers de la faveur.

Au moment o le ministre acheva ces derniers mots, la voiture s'arrtait
sur le quai des Augustins, le jeune avocat remercia son gnreux
protecteur avec une effusion de coeur assez vive des deux places qu'il
lui avait accordes, et se mit  frapper rudement  la porte, car la
bise sifflait avec rigueur sur ses mollets. Enfin un vieux portier tira
le cordon, et quand l'avocat passa devant la loge:--Monsieur Granville,
il y a une lettre pour vous, cria-t-il d'une voix enroue.

Le jeune homme prit la lettre, et tcha, malgr le froid, d'en lire
l'criture  la lueur d'un ple rverbre dont la mche tait sur le
point d'expirer.

--C'est de mon pre! s'cria-t-il en prenant son bougeoir que le portier
finit par allumer. Et il monta rapidement dans son appartement pour y
lire la lettre suivante:

  Prends le courrier, et si tu peux arriver promptement ici, ta fortune
  est faite. Mademoiselle Anglique Bontems a perdu sa soeur, la voil
  fille unique, et nous savons qu'elle ne te hait pas. Maintenant,
  madame Bontems peut lui laisser  peu prs quarante mille francs de
  rentes, outre ce qu'elle lui donnera en dot. J'ai prpar les voies.
  Nos amis s'tonneront de voir d'anciens nobles s'allier  la famille
  Bontems. Le pre Bontems a t un bonnet rouge fonc qui possdait
  force biens nationaux achets  vil prix. Mais d'abord il n'a eu que
  des prs de moines qui ne reviendront jamais; puis, si tu as dj
  drog en te faisant avocat, je ne vois pas pourquoi nous reculerions
  devant une autre concession aux ides actuelles. La petite aura trois
  cent mille francs, je t'en donne cent, le bien de ta mre doit valoir
  cinquante mille cus ou  peu prs, je te vois donc en position, mon
  cher fils, si tu veux te jeter dans la magistrature, de devenir
  snateur tout comme un autre. Mon beau-frre le Conseiller d'tat ne
  te donnera pas un coup de main pour cela, par exemple; mais, comme il
  n'est pas mari, sa succession te reviendra un jour: si tu n'tais pas
  snateur de ton chef, tu aurais donc sa survivance. De l tu seras
  juch assez haut pour voir venir les vnements. Adieu, je t'embrasse.

  _F. comte de Granville._

Le jeune de Granville se coucha donc en faisant mille projets plus beaux
les uns que les autres. Puissamment protg par l'Archi-Chancelier, par
le Grand-Juge et par son oncle maternel, l'un des rdacteurs du Code, il
allait dbuter dans un poste envi, devant la premire Cour de l'Empire,
et se voyait membre de ce parquet o Napolon choisissait les hauts
fonctionnaires de son Empire. Il se prsentait de plus une fortune assez
brillante pour l'aider  soutenir son rang, auquel n'aurait pas suffi le
chtif revenu de cinq mille francs que lui donnait une terre recueillie
par lui dans la succession de sa mre.

Pour complter ses rves d'ambition par le bonheur, il voqua la figure
nave de mademoiselle Anglique Bontems, la compagne des jeux de son
enfance. Tant qu'il n'eut pas l'ge de raison, son pre et sa mre ne
s'opposrent point  son intimit avec la jolie fille de leur voisin de
campagne; mais quand, pendant les courtes apparitions que les vacances
lui laissaient faire  Bayeux, ses parents, entichs de noblesse,
s'aperurent de son amiti pour la jeune fille, ils lui dfendirent de
penser  elle. Depuis dix ans, Granville n'avait donc pu voir que par
moments celle qu'il nommait sa _petite femme_. Dans ces moments, drobs
 l'active surveillance de leurs familles,  peine changrent-ils de
vagues paroles en passant l'un devant l'autre dans l'glise ou dans la
rue. Leurs plus beaux jours furent ceux o, runis par l'une de ces
ftes champtres nommes en Normandie des _assembles_, ils
s'examinrent furtivement et en perspective. Pendant ses dernires
vacances, Granville vit deux fois Anglique, et le regard baiss,
l'attitude triste de sa petite femme lui firent juger qu'elle tait
courbe sous quelque despotisme inconnu.

Arriv ds sept heures du matin au bureau des Messageries de la rue
Notre-Dame-des-Victoires, le jeune avocat trouva heureusement une place
dans la voiture qui partait  cette heure pour la ville de Caen.
L'avocat stagiaire ne revit pas sans une motion profonde les clochers
de la cathdrale de Bayeux. Aucune esprance de sa vie n'ayant encore
t trompe, son coeur s'ouvrait aux beaux sentiments qui agitent de
jeunes mes. Aprs le trop long banquet d'allgresse pour lequel il
tait attendu par son pre et par quelques amis, l'impatient jeune homme
fut conduit vers une certaine maison situe rue Teinture, et bien connue
de lui. Le coeur lui battit avec force quand son pre, que l'on
continuait d'appeler  Bayeux le comte de Granville, frappa rudement 
une porte cochre dont la peinture verte tombait par cailles. Il tait
environ quatre heures du soir. Une jeune servante, coiffe d'un bonnet
de coton, salua les deux messieurs par une courte rvrence, et rpondit
que ces dames allaient bientt revenir de vpres.

Le comte et son fils entrrent dans une salle basse servant de salon, et
semblable au parloir d'un couvent. Des lambris en noyer poli
assombrissaient cette pice, autour de laquelle quelques chaises en
tapisserie et d'antiques fauteuils taient symtriquement rangs. La
chemine en pierre n'avait pour tout ornement qu'une glace verdtre, de
chaque ct de laquelle sortaient les branches contournes de ces
anciens candlabres fabriqus  l'poque de la paix d'Utrecht. Sur la
boiserie en face de cette chemine, le jeune Granville aperut un norme
crucifix d'bne et d'ivoire entour de buis bnit. Quoiqu'claire par
trois croises qui tiraient leur jour d'un jardin de province dont les
carrs symtriques taient dessins par de longues raies de buis, la
pice en recevait si peu de jour, qu' peine voyait-on sur la muraille
parallle  ces croises trois tableaux d'glise dus  quelque savant
pinceau, et achets sans doute pendant la rvolution par le vieux
Bontems, qui, en sa qualit de chef du district, n'oublia jamais ses
intrts. Depuis le plancher, soigneusement cir, jusqu'aux rideaux de
toile  carreaux verts, tout brillait d'une propret monastique.
Involontairement le coeur du jeune homme se serra dans cette silencieuse
retraite o vivait Anglique. La continuelle habitation des brillants
salons de Paris et le tourbillon des ftes avaient facilement effac les
existences sombres et paisibles de la province dans le souvenir de
Granville, aussi le contraste fut-il pour lui si subit, qu'il prouva
une sorte de frmissement intrieur. Sortir d'une assemble chez
Cambacrs o la vie se montrait si ample, o les esprits avaient de
l'tendue, o la gloire impriale se refltait vivement, et tomber tout
 coup dans un cercle d'ides mesquines, n'tait-ce pas tre transport
de l'Italie au Gronland?

--Vivre ici, ce n'est pas vivre, se dit-il en examinant ce salon de
mthodiste.

Le vieux comte, qui s'aperut de l'tonnement de son fils, alla le
prendre par la main, l'entrana devant une croise d'o venait encore un
peu de jour, et pendant que la servante allumait les vieilles bougies
des flambeaux, il essaya de dissiper les nuages que cet aspect amassait
sur son front.

--coute, mon enfant, lui dit-il, la veuve du pre Bontems est
furieusement dvote. Quand le diable devint vieux... tu sais! Je vois
que l'air du bureau te fait faire la grimace. Eh bien, voici la vrit.
La vieille femme est assige par les prtres, ils lui ont persuad
qu'il tait toujours temps de gagner le ciel, et pour tre plus sre
d'avoir saint Pierre et ses clefs, elle les achte. Elle va  la messe
tous les jours, entend tous les offices, communie tous les dimanches que
Dieu fait, et s'amuse  restaurer les chapelles. Elle a donn  la
cathdrale tant d'ornements, d'aubes, de chapes; elle a chamarr le dais
de tant de plumes, qu' la procession de la dernire Fte-Dieu il y
avait une foule comme  une pendaison pour voir les prtres
magnifiquement habills et leurs ustensiles dors  neuf. Aussi, cette
maison est-elle une vraie terre-sainte. C'est moi qui ai empch la
vieille folle de donner ces trois tableaux  l'glise, un Dominiquin, un
Corrge et un Andr del Sarto qui valent beaucoup d'argent.

--Mais Anglique, demanda vivement le jeune homme?

--Si tu ne l'pouses pas, Anglique est perdue, dit le comte. Nos bons
aptres lui ont conseill de vivre vierge et martyre. J'ai eu toutes les
peines du monde  rveiller son petit coeur en lui parlant de toi,
quand je l'ai vue fille unique; mais tu comprends aisment qu'une fois
marie, tu l'emmneras  Paris. L, les ftes, le mariage, la comdie et
l'entranement de la vie parisienne lui feront facilement oublier les
confessionnaux, les jenes, les cilices et les messes dont se
nourrissent exclusivement ces cratures.

--Mais les cinquante mille livres de rentes provenues des biens
ecclsiastiques ne retourneront-elles pas...

--Nous y voil, s'cria le comte d'un air fin. En considration du
mariage, car la vanit de madame Bontems n'a pas t peu chatouille par
l'ide d'enter les Bontems sur l'arbre gnalogique des Granville, la
susdite mre donne sa fortune en toute proprit  la petite, en ne s'en
rservant que l'usufruit. Aussi le sacerdoce s'oppose-t-il  ton
mariage; mais j'ai fait publier les bans, tout est prt, et en huit
jours tu seras hors des griffes de la mre ou de ses abbs. Tu
possderas la plus jolie fille de Bayeux, une petite commre qui ne te
donnera pas de chagrin, parce que a aura des principes. Elle a t
mortifie, comme ils disent dans leur jargon, par les jenes, par les
prires, et ajouta-t-il  voix basse, par sa mre.

Un coup frapp discrtement  la porte imposa silence au comte, qui crut
voir entrer les deux dames. Un petit domestique  l'air affair se
montra; mais, intimid par l'aspect des deux personnages, il fit un
signe  la bonne qui vint prs de lui. Vtu d'un gilet de drap bleu 
petites basques qui flottaient sur ses hanches, et d'un pantalon ray
bleu et blanc, ce garon avait les cheveux coups en rond: sa figure
ressemblait  celle d'un enfant de choeur, tant elle peignait cette
componction force que contractent tous les habitants d'une maison
dvote.

--Mademoiselle Gatienne, savez-vous o sont les livres pour l'office de
la Vierge? Les dames de la congrgation du Sacr-Coeur font ce soir une
procession dans l'glise.

Gatienne alla chercher les livres.

--Y en a-t-il encore pour long-temps, mon petit milicien, demanda le
comte.

--Oh! pour une demi-heure au plus.

--Allons voir a, il y a de jolies femmes, dit le pre  son fils.
D'ailleurs, une visite  la cathdrale ne peut pas nous nuire.

Le jeune avocat suivit son pre d'un air irrsolu.

--Qu'as-tu donc? lui demanda le comte.

--J'ai, mon pre, j'ai... que j'ai raison.

--Tu n'as encore rien dit.

--Oui, mais j'ai pens que vous avez conserv dix mille livres de rente
de votre ancienne fortune, vous me les laisserez le plus tard possible,
je le dsire; mais si vous me donnez cent mille francs pour faire un sot
mariage, vous me permettrez de ne vous en demander que cinquante mille
pour viter un malheur et jouir, tout en restant garon, d'une fortune
gale  celle que pourrait m'apporter votre demoiselle Bontems.

--Es-tu fou?

--Non, mon pre. Voici le fait: le Grand-Juge m'a promis avant-hier une
place au parquet de Paris. Cinquante mille francs, joints  ce que je
possde et aux appointements de ma place, me feront un revenu de douze
mille francs. J'aurai, certes alors, des chances de fortune mille fois
prfrables  celles d'une alliance aussi pauvre de bonheur qu'elle est
riche en biens.

--On voit bien, rpondit le pre en souriant, que tu n'as pas vcu dans
l'ancien rgime. Est-ce que nous sommes jamais embarrasss d'une femme,
nous autres!...

--Mais, mon pre, aujourd'hui le mariage est devenu...

--Ah ! dit le comte en interrompant son fils, tout ce que mes vieux
camarades d'migration me chantent est donc bien vrai? La rvolution
nous a donc lgu des moeurs sans gaiet, elle a donc empest les jeunes
gens de principes quivoques? Tout comme mon beau-frre le jacobin, tu
vas me parler de nation, de morale publique, de dsintressement. O mon
Dieu! sans les soeurs de l'empereur, que deviendrions-nous?

Ce vieillard encore vert, que les paysans de ses terres appelaient
toujours le seigneur de Granville, acheva ces paroles en entrant sous
les votes de la cathdrale. Nonobstant la saintet des lieux, il
fredonna, tout en prenant de l'eau bnite, un air de l'opra de _Rose et
Colas_, et guida son fils le long des galeries latrales de la nef, en
s'arrtant  chaque pilier pour examiner dans l'glise les ranges de
ttes qui s'y trouvaient alignes comme le sont des soldats  la parade.
L'office particulier du Sacr-Coeur allait commencer. Les dames
affilies  cette congrgation tant places prs du choeur, le comte et
son fils se dirigrent vers cette portion de la nef, et s'adossrent 
l'un des piliers les plus obscurs, d'o ils purent apercevoir la masse
entire de ces ttes qui ressemblaient  une prairie maille de fleurs.
Tout  coup,  deux pas du jeune Granville, une voix plus douce qu'il
ne semblait possible  crature humaine de la possder, dtonna comme le
premier rossignol qui chante aprs l'hiver. Quoiqu'accompagne de mille
voix de femmes et par les sons de l'orgue, cette voix remua ses nerfs
comme s'ils eussent t attaqus par les notes trop riches et trop vives
de l'harmonica. Le Parisien se retourna, vit une jeune personne dont la
figure tait, par suite de l'inclination de sa tte, entirement
ensevelie sous un large chapeau d'toffe blanche, et pensa que d'elle
seule venait cette claire mlodie; il crut reconnatre Anglique, malgr
la pelisse de mrinos brun qui l'enveloppait, et poussa le bras de son
pre.

--Oui, c'est elle, dit le comte aprs avoir regard dans la direction
que lui indiquait son fils.

Le vieux seigneur montra par un geste le visage ple d'une vieille femme
dont les yeux fortement bords d'un cercle noir avaient dj vu les
trangers sans que son regard faux et paru quitter le livre de prires
qu'elle tenait.

Anglique leva la tte vers l'autel, comme pour aspirer les parfums
pntrants de l'encens dont les nuages arrivaient jusqu'aux deux femmes.
A la lueur mystrieuse rpandue dans ce sombre vaisseau par les cierges,
la lampe de la nef et quelques bougies allumes aux piliers, le jeune
homme aperut alors une figure qui branla ses rsolutions. Un chapeau
de moire blanche encadrait exactement un visage d'une admirable
rgularit, par l'ovale que dcrivait le ruban de satin nou sous un
petit menton  fossette. Sur un front troit, mais trs-mignon, des
cheveux couleur d'or ple se sparaient en deux bandeaux et retombaient
autour des joues comme l'ombre d'un feuillage sur une touffe de fleurs.
Les deux arcs des sourcils taient dessins avec cette correction que
l'on admire dans les belles figures chinoises. Le nez, presque aquilin,
possdait une fermet rare dans ses contours, et les deux lvres
ressemblaient  deux lignes roses traces avec amour par un pinceau
dlicat. Les yeux, d'un bleu ple, exprimaient la candeur. Si Granville
remarqua dans ce visage une sorte de rigidit silencieuse, il put
l'attribuer aux sentiments de dvotion qui animaient alors Anglique.
Les saintes paroles de la prire passaient entre deux ranges de perles
d'o le froid permettait de voir sortir comme un nuage de parfums.
Involontairement le jeune homme essaya de se pencher pour respirer cette
haleine divine. Ce mouvement attira l'attention de la jeune fille, et
son regard fixe lev vers l'autel se tourna sur Granville, que
l'obscurit ne lui laissa voir qu'indistinctement, mais en qui elle
reconnut le compagnon de son enfance: un souvenir plus puissant que la
prire vint donner un clat surnaturel  son visage, elle rougit.
L'avocat tressaillit de joie en voyant les esprances de l'autre vie
vaincues par les esprances de l'amour, et la gloire du sanctuaire
clipse par des souvenirs terrestres; mais son triomphe dura peu:
Anglique abaissa son voile, prit une contenance calme, et se remit 
chanter sans que le timbre de sa voix accust la plus lgre motion.
Granville se trouva sous la tyrannie d'un seul dsir et toutes ses ides
de prudence s'vanouirent. Quand l'office fut termin, son impatience
tait dj devenue si grande, que, sans laisser les deux dames retourner
seules chez elles, il vint aussitt saluer sa petite femme. Une
reconnaissance timide de part et d'autre se fit sous le porche de la
cathdrale, en prsence des fidles. Madame Bontems trembla d'orgueil en
prenant le bras du comte de Granville, qui, forc de le lui offrir
devant tant de monde, sut fort mauvais gr  son fils d'une impatience
si peu dcente.

Pendant environ quinze jours qui s'coulrent entre la prsentation
officielle du jeune vicomte de Granville comme prtendu de mademoiselle
Bontems, et le jour solennel de son mariage, il vint assidment trouver
son amie dans le sombre parloir, auquel il s'accoutuma. Ses longues
visites eurent pour but d'pier le caractre d'Anglique, car sa
prudence s'tait heureusement rveille le lendemain de son entrevue. Il
surprit presque toujours sa future assise devant une petite table en
bois de Sainte-Lucie, et occupe  marquer elle-mme le linge qui devait
composer son trousseau. Anglique ne parla jamais la premire de
religion. Si le jeune avocat se plaisait  jouer avec le riche chapelet
contenu dans un petit sac en velours vert, s'il contemplait en riant la
relique qui accompagne toujours cet instrument de dvotion, Anglique
lui prenait doucement le chapelet des mains en lui jetant un regard
suppliant, et, sans mot dire, le remettait dans le sac qu'elle serrait
aussitt. Si parfois Granville se hasardait malicieusement  dclamer
contre certaines pratiques de la religion, la jolie Normande l'coutait
en lui opposant le sourire de la conviction.

--Il ne faut rien croire, ou croire tout ce que l'glise enseigne,
rpondit-elle. Voudriez-vous pour la mre de vos enfants, d'une fille
sans religion? non. Quel homme oserait tre juge entre les incrdules et
Dieu? Eh! bien, comment puis-je blmer ce que l'glise admet?

Anglique semblait anime par une si onctueuse charit, le jeune avocat
lui voyait tourner sur lui des regards si pntrs qu'il fut parfois
tent d'embrasser la religion de sa prtendue; la conviction profonde o
elle tait de marcher dans le vrai sentier rveilla dans le coeur du
futur magistrat des doutes qu'elle essayait d'exploiter. Granville
commit alors l'norme faute de prendre les prestiges du dsir pour ceux
de l'amour. Anglique fut si heureuse de concilier la voix de son coeur
et celle du devoir en s'abandonnant  une inclination conue ds son
enfance, que l'avocat tromp ne put savoir laquelle de ces deux voix
tait la plus forte. Les jeunes gens ne sont-ils pas tous disposs  se
fier aux promesses d'un joli visage,  conclure de la beaut de l'me
par celle des traits? un sentiment indfinissable les porte  croire que
la perfection morale concorde toujours  la perfection physique. Si la
religion n'et pas permis  Anglique de se livrer  ses sentiments, ils
se seraient bientt schs dans son coeur comme une plante arrose d'un
acide mortel. Un amoureux aim pouvait-il reconnatre un fanatisme si
bien cach? Telle fut l'histoire des sentiments du jeune Granville
pendant cette quinzaine dvore comme un livre dont le dnouement
intresse. Anglique attentivement pie lui parut tre la plus douce de
toutes les femmes, et il se surprit mme  rendre grce  madame
Bontems, qui, en lui inculquant si fortement des principes religieux,
l'avait en quelque sorte faonne aux peines de la vie.

Au jour choisi pour la signature du fatal contrat, madame Bontems fit
solennellement jurer  son gendre de respecter les pratiques religieuses
de sa fille, de lui donner une entire libert de conscience, de la
laisser communier, aller  l'glise,  confesse, autant qu'elle le
voudrait, et de ne jamais la contrarier dans le choix de ses directeurs.
En ce moment solennel, Anglique contempla son futur d'un air si pur et
si candide, que Granville n'hsita pas  prter le serment demand. Un
sourire effleura les lvres de l'abb Fontanon, homme ple qui dirigeait
les consciences de la maison. Par un lger mouvement de tte,
mademoiselle Bontems promit  son ami de ne jamais abuser de cette
libert de conscience. Quant au vieux comte, il siffla tout bas l'air
de: _Va-t'en voir s'ils viennent!_

Aprs quelques jours accords aux _retours de noce_ si fameux en
province, Granville et sa femme revinrent  Paris o le jeune avocat fut
appel par sa nomination aux fonctions d'Avocat-Gnral prs la cour
impriale de la Seine. Quand les deux poux y cherchrent un
appartement, Anglique employa l'influence que la lune de miel prte 
toutes les femmes pour dterminer Granville  prendre un grand
appartement situ au rez-de-chausse d'un htel qui faisait le coin de
la Vieille-Rue-du-Temple et de la rue Neuve-Saint-Franois. La
principale raison de son choix fut que cette maison se trouvait  deux
pas de la rue d'Orlans o il y avait une glise, et voisine d'une
petite chapelle, sise rue Saint-Louis.

--Il est d'une bonne mnagre de faire des provisions, lui rpondit son
mari en riant.

Anglique lui fit observer avec justesse que le quartier du Marais
avoisine le Palais de Justice, et que les magistrats qu'ils venaient de
visiter y demeuraient. Un jardin assez vaste donnait, pour un jeune
mnage, du prix  l'appartement: les enfants, _si le Ciel leur en
envoyait_, pourraient y prendre l'air, la cour tait spacieuse, les
curies taient belles. L'Avocat-Gnral dsirait habiter un htel de la
Chausse-d'Antin o tout est jeune et vivant, o les modes apparaissent
dans leur nouveaut, o la population des boulevards est lgante, d'o
il y a moins de chemin  faire pour gagner les spectacles et rencontrer
des distractions; mais il fut oblig de cder aux patelineries d'une
jeune femme qui rclamait une premire grce, et pour lui complaire il
s'enterra dans le Marais. Les fonctions de Granville ncessitrent un
travail d'autant plus assidu qu'il fut nouveau pour lui, il s'occupa
donc avant tout de l'ameublement de son cabinet et de l'emmnagement de
sa bibliothque; il s'installa promptement dans une pice bientt
encombre de dossiers, et laissa sa jeune femme diriger la dcoration de
la maison. Il jeta d'autant plus volontiers Anglique dans l'embarras
des premires acquisitions de mnage, source de tant de plaisirs et de
souvenirs pour les jeunes femmes, qu'il fut honteux de la priver de sa
prsence plus souvent que ne le voulaient les lois de la lune de miel.

Une fois au fait de son travail, l'Avocat-Gnral permit  sa femme de
le prendre par le bras, de le tirer hors de son cabinet, et de
l'emmener pour lui montrer l'effet des ameublements et des dcorations
qu'il n'avait encore vus qu'en dtail ou par parties. S'il est vrai,
d'aprs un adage, qu'on puisse juger une femme en voyant la porte de sa
maison, les appartements doivent traduire son esprit avec encore plus de
fidlit. Soit que madame de Granville et accord sa confiance  des
tapissiers sans got, soit qu'elle et inscrit son propre caractre dans
un monde de choses ordonn par elle, le jeune magistrat fut surpris de
la scheresse et de la froide solennit qui rgnaient dans ses
appartements: il n'y aperut rien de gracieux, tout y tait discord,
rien ne rcrait les yeux. L'esprit de rectitude et de petitesse
empreint dans le parloir de Bayeux revivait dans son htel, sous de
larges lambris circulairement creuss et orns de ces arabesques dont
les longs filets contourns sont de si mauvais got. Dans le dsir
d'excuser sa femme, le jeune homme revint sur ses pas, examina de
nouveau la longue antichambre haute d'tage par laquelle on entrait dans
l'appartement: la couleur des boiseries demande au peintre par sa femme
tait trop sombre, et le velours d'un vert trs-fonc qui couvrait les
banquettes ajoutait au srieux de cette pice, peu importante il est
vrai, mais qui donne toujours l'ide d'une maison, de mme qu'on juge
l'esprit d'un homme sur sa premire phrase. Une antichambre est une
espce de prface qui doit tout annoncer, mais ne rien promettre. Le
jeune substitut se demanda si sa femme avait pu choisir la lampe 
lanterne antique qui se trouvait au milieu de cette salle nue, pave
d'un marbre blanc et noir, dcore d'un papier o taient simules des
assises de pierres sillonnes  et l de mousse verte. Un riche mais
vieux baromtre tait accroch au milieu d'une des parois, comme pour en
mieux faire sentir le vide. A cet aspect, le jeune homme regarda sa
femme, il la vit si contente des galons rouges qui bordaient les rideaux
de percale, si contente du baromtre et de la statue dcente, ornement
d'un grand pole gothique, qu'il n'eut pas le barbare courage de
dtruire de si fortes illusions. Au lieu de condamner sa femme,
Granville se condamna lui-mme, il s'accusa d'avoir manqu  son premier
devoir, qui lui commandait de guider  Paris les premiers pas d'une
jeune fille leve  Bayeux.

Sur cet chantillon, qui ne devinerait pas la dcoration des autres
pices? Que pouvait-on attendre d'une jeune femme qui prenait l'alarme
en voyant les jambes nues d'une cariatide, qui repoussait avec vivacit
un candlabre, un flambeau, un meuble, ds qu'elle y apercevait la
nudit d'un torse gyptien? A cette poque l'cole de David arrivait 
l'apoge de sa gloire, tout se ressentait en France de la correction de
son dessin et de son amour pour les formes antiques qui fit en quelque
sorte de sa peinture une sculpture colorie. Aucune de toutes les
inventions du luxe imprial n'obtint droit de bourgeoisie chez madame de
Granville. L'immense salon carr de son htel conserva le blanc et l'or
fans qui l'ornaient au temps de Louis XV, et o l'architecte avait
prodigu les grilles en losanges et ces insupportables festons dus  la
strile fcondit des crayons de cette poque. Si l'harmonie et rgn
du moins, si les meubles eussent fait affecter  l'acajou moderne les
formes contournes mises  la mode par le got corrompu de Boucher, la
maison d'Anglique n'aurait offert que le plaisant contraste de jeunes
gens vivant au dix-neuvime sicle comme s'ils eussent appartenu au
dix-huitime; mais une foule de choses y produisaient des antithses
ridicules pour les yeux. Les consoles, les pendules, les flambeaux
reprsentaient ces attributs guerriers que les triomphes de l'Empire
rendirent si chers  Paris. Ces casques grecs, ces pes romaines
croises, les boucliers dus  l'enthousiasme militaire et qui dcoraient
les meubles les plus pacifiques, ne s'accordaient gure avec les
dlicates et prolixes arabesques, dlices de madame de Pompadour. La
dvotion porte  je ne sais quelle humilit fatigante qui n'exclut pas
l'orgueil. Soit modestie, soit penchant, madame de Granville semblait
avoir horreur des couleurs douces et claires. Peut-tre aussi
pensa-t-elle que la pourpre et le brun convenaient  la dignit du
magistrat. Mais, comment une jeune fille accoutume  une vie austre
aurait-elle pu concevoir ces voluptueux divans qui inspirent de
mauvaises penses, ces boudoirs lgants et perfides o s'bauchent les
pchs? Le pauvre magistrat fut dsol. Au ton d'approbation par lequel
il souscrivit aux loges que sa femme se donnait elle-mme, elle
s'aperut que rien ne plaisait  son mari. Elle manifesta tant de
chagrin de n'avoir pas russi, que l'amoureux Granville vit une preuve
d'amour dans cette peine profonde, au lieu d'y voir une blessure faite 
l'amour-propre. Une jeune fille subitement arrache  la mdiocrit des
ides de province, inhabile aux coquetteries,  l'lgance de la vie
parisienne, pouvait-elle donc mieux faire? Le magistrat prfra croire
que les choix de sa femme avaient t domins par les fournisseurs,
plutt que de s'avouer la vrit. Moins amoureux, il et senti que les
marchands, prompts  deviner l'esprit de leurs chalands, avaient bni le
Ciel de leur avoir envoy une jeune dvote sans got, pour les aider 
se dbarrasser des choses passes de mode. Il consola donc sa jolie
Normande.

--Le bonheur, ma chre Anglique, ne nous vient pas d'un meuble plus ou
moins lgant, il dpend de la douceur, de la complaisance et de l'amour
d'une femme.

--Mais c'est mon devoir de vous aimer, et jamais devoir ne me plaira
tant  accomplir, reprit doucement Anglique.

La nature a mis dans le coeur de la femme un tel dsir de plaire, un tel
besoin d'amour, que, mme chez une jeune dvote, les ides d'avenir et
de salut doivent succomber sous les premires joies de l'hymne. Aussi,
depuis le mois d'avril, poque  laquelle ils s'taient maris, jusqu'au
commencement de l'hiver, les deux poux vcurent-ils dans une parfaite
union. L'amour et le travail ont la vertu de rendre un homme assez
indiffrent aux choses extrieures. Oblig de passer au Palais la moiti
de la journe, appel  dbattre les graves intrts de la vie ou de la
fortune des hommes, Granville put moins qu'un autre apercevoir certaines
choses dans l'intrieur de son mnage. Si, le vendredi, sa table se
trouva servie en maigre, si par hasard il demanda sans l'obtenir un plat
de viande, sa femme,  qui l'vangile interdisait tout mensonge, sut
nanmoins par de petites ruses permises dans l'intrt de la religion,
rejeter son dessein prmdit sur son tourderie ou sur le dnment des
marchs; elle se justifia souvent aux dpens du cuisinier et alla
quelquefois jusqu' le gronder. A cette poque les jeunes magistrats
n'observaient pas comme aujourd'hui les jenes, les quatre-temps et les
veilles de ftes, ainsi Granville ne remarqua point d'abord la
priodicit de ces repas maigres que sa femme eut d'ailleurs le soin
perfide de rendre trs-dlicats au moyen de sarcelles, de poules d'eau,
de pts au poisson dont les chairs amphibies ou l'assaisonnement
trompaient le got. Le magistrat vcut donc trs-orthodoxement sans le
savoir et fit son salut incognito. Les jours ordinaires, il ignorait si
sa femme allait ou non  la messe; les dimanches, par une condescendance
assez naturelle il l'accompagnait  l'glise, comme pour lui tenir
compte de ce qu'elle lui sacrifiait quelquefois les vpres. Les
spectacles tant insupportables en t  cause des chaleurs, Granville
n'eut pas mme l'occasion d'une pice  succs pour proposer  sa femme
de la mener  la comdie. Ainsi la grave question du thtre ne fut pas
agite. Enfin, dans les premiers moments d'un mariage auquel un homme a
t dtermin par la beaut d'une jeune fille, il lui est difficile de
se montrer exigeant dans ses plaisirs. La jeunesse est plus gourmande
que friande, et d'ailleurs la possession seule est un charme. Comment
reconnatrait-on la froideur, la dignit ou la rserve d'une femme quand
on lui prte l'exaltation que l'on sent, quand elle se colore du feu
dont on est anim? Il faut arriver  une certaine tranquillit conjugale
pour voir qu'une dvote attend l'amour les bras croiss. Granville se
crut donc assez heureux jusqu'au moment o un vnement funeste vint
influer sur les destines de son mariage.

Au mois de novembre 1807, le chanoine de la cathdrale de Bayeux, qui
jadis dirigeait les consciences de madame Bontems et de sa fille, vint 
Paris, amen par l'ambition de parvenir  l'une des cures de la
capitale, poste qu'il envisageait peut-tre comme le marche-pied d'un
vch. En ressaisissant son ancien empire sur son ouaille, il frmit de
la trouver dj si change par l'air de Paris et voulut la ramener dans
son froid bercail. Effraye par les remontrances de l'ex-chanoine, homme
de trente-huit ans environ, qui apportait au milieu du clerg de Paris,
si tolrant et si clair, cette pret du catholicisme provincial,
cette inflexible bigoterie dont les exigences multiplies sont autant de
liens pour les mes timores, madame de Granville fit pnitence et
revint  son jansnisme.

Il serait fatigant de peindre avec exactitude les incidents qui
amenrent insensiblement le malheur au sein de ce mnage, il suffira
peut-tre de raconter les principaux faits sans les ranger
scrupuleusement par poque et par ordre. Cependant, la premire
msintelligence de ces jeunes poux fut assez frappante. Quand Granville
conduisit sa femme dans le monde, elle ne fit aucune difficult d'aller
aux runions graves, aux dners, aux concerts, aux assembles des
magistrats placs au-dessus de son mari par la hirarchie judiciaire;
mais elle sut, pendant quelque temps, prtexter des migraines toutes les
fois qu'il s'agissait d'un bal. Un jour, Granville, impatient de ces
indispositions de commande, supprima la lettre qui annonait un bal chez
un Conseiller d'tat, il trompa sa femme par une invitation verbale, et
dans une soire o sa sant n'avait rien d'quivoque, il la produisit
au milieu d'une fte magnifique.

--Ma chre, lui dit-il au retour en lui voyant un air triste qui
l'offensa, votre condition de femme, le rang que vous occupez dans le
monde et la fortune dont vous jouissez vous imposent des obligations
qu'aucune loi divine ne saurait abroger. N'tes-vous pas la gloire de
votre mari? Vous devez donc venir au bal quand j'y vais, et y paratre
convenablement.

--Mais, mon ami, qu'avait donc ma toilette de si malheureux?

--Il s'agit de votre air, ma chre. Quand un jeune homme vous parle et
vous aborde, vous devenez si srieuse, qu'un plaisant pourrait croire 
la fragilit de votre vertu. Vous semblez craindre qu'un sourire ne vous
compromette. Vous aviez vraiment l'air de demander  Dieu le pardon des
pchs qui pouvaient se commettre autour de vous. Le monde, mon cher
ange, n'est pas un couvent. Mais puisque tu parles de toilette, je
t'avouerai que c'est aussi un devoir pour toi de suivre les modes et les
usages du monde.

--Voudriez-vous que je montrasse mes formes comme ces femmes effrontes
qui se dcolltent de manire  laisser plonger des regards impudiques
sur leurs paules nues, sur...

--Il y a de la diffrence, ma chre, dit le substitut en l'interrompant,
entre dcouvrir tout le buste et donner de la grce  son corsage. Vous
avez un triple rang de ruches de tulle qui vous enveloppent le cou
jusqu'au menton. Il semble que vous ayez sollicit votre couturire
d'ter toute forme gracieuse  vos paules et aux contours de votre
sein, avec autant de soin qu'une coquette en met  obtenir de la sienne
des robes qui dessinent les formes les plus secrtes. Votre buste est
enseveli sous des plis si nombreux, que tout le monde se moquait de
votre rserve affecte. Vous souffririez si je vous rptais les
discours saugrenus que l'on a tenus sur vous.

--Ceux  qui ces obscnits plaisent ne seront pas chargs du poids de
nos fautes, rpondit schement la jeune femme.

--Vous n'avez pas dans, demanda Granville.

--Je ne danserai jamais, rpliqua-t-elle.

--Si je vous disais que vous devez danser, reprit vivement le magistrat.
Oui, vous devez suivre les modes, porter des fleurs dans vos cheveux,
mettre des diamants. Songez donc, ma belle, que les gens riches, et nous
le sommes, sont obligs d'entretenir le luxe dans un tat! Ne vaut-il
pas mieux faire prosprer les manufactures que de rpandre son argent
en aumnes par les mains du clerg?

--Vous parlez en homme d'tat, dit Anglique.

--Et vous en homme d'glise, rpondit-il vivement.

La discussion devint trs-aigre. Madame Granville mit dans ses rponses,
toujours douces et prononces d'un son de voix aussi clair que celui
d'une sonnette d'glise, un enttement qui trahissait une influence
sacerdotale. Quand, en rclamant les droits que lui constituait la
promesse de Granville, elle dit que son confesseur lui dfendait
spcialement d'aller au bal, le magistrat essaya de lui prouver que ce
prtre outrepassait les rglements de l'glise. Cette dispute odieuse,
thologique, fut renouvele avec beaucoup plus de violence et d'aigreur
de part et d'autre quand Granville voulut mener sa femme au spectacle.
Enfin, le magistrat, dans le seul but de battre en brche la pernicieuse
influence exerce sur sa femme par l'ex-chanoine, engagea la querelle de
manire  ce que madame de Granville, mise au dfi, crivit en cour de
Rome sur la question de savoir si une femme pouvait, sans compromettre
son salut, se dcolleter, aller au bal et au spectacle pour complaire 
son mari. La rponse du vnrable Pie VII ne tarda pas, elle condamnait
hautement la rsistance de la femme, et blmait le confesseur. Cette
lettre, vritable catchisme conjugal, semblait avoir t dicte par la
voix tendre de Fnelon dont la grce et la douceur y respiraient.

  Une femme est bien partout o la conduit son poux. Si elle commet
  des pchs par son ordre, ce ne sera pas  elle  en rpondre un
  jour.

Ces deux passages de l'homlie du pape le firent accuser d'irrligion
par madame de Granville et par son confesseur. Mais avant que le bref
n'arrivt, le substitut s'aperut de la stricte observance des lois
ecclsiastiques que sa femme lui imposait les jours maigres, et il
ordonna  ses gens de lui servir du gras pendant toute l'anne. Quelque
dplaisir que cet ordre caust  sa femme, Granville, qui du gras et du
maigre se souciait fort peu, le maintint avec une fermet virile. La
plus faible crature vivante et pensante n'est-elle pas blesse dans ce
qu'elle a de plus cher quand elle accomplit, par l'instigation d'une
autre volont que la sienne, une chose qu'elle et naturellement faite.
De toutes les tyrannies, la plus odieuse est celle qui te
perptuellement  l'me le mrite de ses actions et de ses penses: on
abdique sans avoir rgn. La parole la plus douce  prononcer, le
sentiment le plus doux  exprimer, expirent quand nous les croyons
commands. Bientt le jeune magistrat en arriva  renoncer  recevoir
ses amis,  donner une fte ou un dner: sa maison semblait s'tre
couverte d'un crpe. Une maison dont la matresse est dvote prend un
aspect tout particulier. Les domestiques, toujours placs sous la
surveillance de la femme, ne sont choisis que parmi ces personnes
soi-disant pieuses qui ont des figures  elles. De mme que le garon le
plus jovial entr dans la gendarmerie aura le visage gendarme, de mme
les gens qui s'adonnent aux pratiques de la dvotion contractent un
caractre de physionomie uniforme; l'habitude de baisser les yeux, de
garder une attitude de componction, les revt d'une livre hypocrite que
les fourbes savent prendre  merveille. Puis, les dvotes forment une
sorte de rpublique, elles se connaissent toutes; les domestiques,
qu'elles se recommandent les unes aux autres, sont comme une race  part
conserve par elles  l'instar de ces amateurs de chevaux qui n'en
admettent pas un dans leurs curies dont l'extrait de naissance ne soit
en rgle. Plus les prtendus impies viennent  examiner une maison
dvote, plus ils reconnaissent alors que tout y est empreint de je ne
sais quelle disgrce; ils y trouvent tout  la fois une apparence
d'avarice ou de mystre comme chez les usuriers, et cette humidit
parfume d'encens qui refroidit l'atmosphre des chapelles. Cette
rgularit mesquine, cette pauvret d'ides que tout trahit, ne
s'exprime que par un seul mot, et ce mot est _bigoterie_. Dans ces
sinistres et implacables maisons, la bigoterie se peint dans les
meubles, dans les gravures, dans les tableaux: le parler y est bigot, le
silence est bigot et les figures sont bigotes. La transformation des
choses et des hommes en bigoterie est un mystre inexplicable, mais le
fait est l. Chacun peut avoir observ que les bigots ne marchent pas,
ne s'asseyent pas, ne parlent pas comme marchent, s'asseyent et parlent
les gens du monde; chez eux l'on est gn, chez eux l'on ne rit pas,
chez eux la raideur, la symtrie rgnent en tout, depuis le bonnet de la
matresse de la maison jusqu' sa pelote aux pingles; les regards n'y
sont pas francs, les gens y semblent des ombres, et la dame du logis
parat assise sur un trne de glace. Un matin, le pauvre Granville
remarqua avec douleur et tristesse tous les symptmes de la bigoterie
dans sa maison. Il se rencontre de par le monde certaines socits o
les mmes effets existent sans tre produits par les mmes causes.
L'ennui trace autour de ces maisons malheureuses un cercle d'airain qui
renferme l'horreur du dsert et l'infini du vide. Un mnage n'est pas
alors un tombeau, mais quelque chose de pire, un couvent. Au sein de
cette sphre glaciale, le magistrat considra sa femme sans passion: il
remarqua, non sans une vive peine, l'troitesse d'ides que trahissait
la manire dont les cheveux taient implants sur le front bas et
lgrement creus; il aperut dans la rgularit si parfaite des traits
du visage je ne sais quoi d'arrt, de rigide qui lui rendit bientt
hassable la feinte douceur par laquelle il fut sduit. Il devina qu'un
jour ces lvres minces pourraient lui dire, un malheur arrivant: C'est
pour ton bien, mon ami. La figure de madame de Granville prit une
teinte blafarde, une expression srieuse qui tuait la joie chez ceux qui
l'approchaient. Ce changement fut-il opr par les habitudes asctiques
d'une dvotion qui n'est pas plus la pit que l'avarice n'est
l'conomie, tait-il produit par la scheresse naturelle aux mes
bigotes? il serait difficile de prononcer: la beaut sans expression est
peut-tre une imposture. L'imperturbable sourire que la jeune femme fit
contracter  son visage en regardant Granville, paraissait tre chez
elle une formule jsuitique de bonheur par laquelle elle croyait
satisfaire  toutes les exigences du mariage; sa charit blessait, sa
beaut sans passion semblait une monstruosit  ceux qui la
connaissaient, et la plus douce de ses paroles impatientait; elle
n'obissait pas  des sentiments, mais  des devoirs. Il est des dfauts
qui, chez une femme, peuvent cder aux leons fortes donnes par
l'exprience ou par un mari, mais rien ne peut combattre la tyrannie des
fausses ides religieuses. Une ternit bienheureuse  conqurir, mise
en balance avec un plaisir mondain, triomphe de tout et fait tout
supporter. N'est-ce pas l'gosme divinis, le _moi_ par-del le
tombeau? Aussi, le pape fut-il condamn au tribunal de l'infaillible
chanoine et de la jeune dvote. Ne pas avoir tort est un des sentiments
qui remplacent tous les autres chez ces mes despotiques. Depuis quelque
temps, il s'tait tabli un secret combat entre les ides des deux
poux, et le jeune magistrat se fatigua bientt d'une lutte qui ne
devait jamais cesser. Quel homme, quel caractre rsiste  la vue d'un
visage amoureusement hypocrite, et  une remontrance catgorique oppose
aux moindres volonts? Quel parti prendre contre une femme qui se sert
de votre passion pour protger son insensibilit, qui semble rsolue 
rester doucement inexorable, se prpare  jouer le rle de victime avec
dlices, et regarde un mari comme un instrument de Dieu, comme un mal
dont les flagellations lui vitent celles du purgatoire? Quelles sont
les peintures par lesquelles on pourrait donner l'ide de ces femmes qui
font har la vertu en outrant les plus doux prceptes d'une religion que
saint Jean rsumait par: Aimez-vous les uns les autres. Existait-il dans
un magasin de modes un seul chapeau condamn  rester en talage ou 
partir pour les les, Granville tait sr de voir sa femme s'en parer;
s'il se fabriquait une toffe d'une couleur ou d'un dessin malheureux,
elle s'en affublait. Ces pauvres dvotes sont dsesprantes dans leur
toilette. Le manque de got est un des dfauts qui sont insparables de
la fausse dvotion. Ainsi, dans cette intime existence qui veut le plus
d'expansion, Granville fut sans compagne: il alla seul dans le monde,
dans les ftes, au spectacle. Rien chez lui ne sympathisait avec lui. Un
grand crucifix plac entre le lit de sa femme et le sien tait l comme
le symbole de sa destine. Ne reprsente-t-il pas une divinit mise 
mort, un homme-dieu tu dans toute la beaut de la vie et de la
jeunesse? L'ivoire de cette croix avait moins de froideur qu'Anglique
crucifiant son mari au nom de la vertu. Ce fut entre leurs deux lits que
naquit le malheur: cette jeune femme ne voyait l que des devoirs dans
les plaisirs de l'hymne. L, par un mercredi des cendres se leva
l'observance des jenes, ple et livide figure qui d'une voix brve
ordonna un carme complet, sans que Granville juget convenable d'crire
cette fois au pape, afin d'avoir l'avis du consistoire sur la manire
d'observer le carme, les quatre-temps et les veilles de grandes ftes.
Le malheur du jeune magistrat fut immense, il ne pouvait mme pas se
plaindre, qu'avait-il  dire? il possdait une femme jeune, jolie,
attache  ses devoirs, vertueuse, le modle de toutes les vertus! elle
accouchait chaque anne d'un enfant, les nourrissait tous elle-mme et
les levait dans les meilleurs principes. La charitable Anglique fut
promue ange. Les vieilles femmes qui composaient la socit au sein de
laquelle elle vivait (car  cette poque les jeunes femmes ne s'taient
pas encore avises de se lancer par ton dans la haute dvotion),
admirrent toutes le dvouement de madame de Granville, et la
regardrent, sinon comme une vierge, au moins comme une martyre. Elles
accusaient, non pas les scrupules de la femme, mais la barbarie
procratrice du mari. Insensiblement, Granville, accabl de travail,
sevr de plaisirs et fatigu du monde o il errait solitaire, tomba vers
trente-deux ans dans le plus affreux marasme. La vie lui fut odieuse.
Ayant une trop haute ide des obligations que lui imposait sa place pour
donner l'exemple d'une vie irrgulire, il essaya de s'tourdir par le
travail, et entreprit alors un grand ouvrage sur le droit. Mais il ne
jouit pas long-temps de cette tranquillit monastique sur laquelle il
comptait.

Lorsque la divine Anglique le vit dsertant les ftes du monde et
travaillant chez lui avec une sorte de rgularit, elle essaya de le
convertir. Un vritable chagrin pour elle tait de savoir  son mari des
opinions peu chrtiennes, elle pleurait quelquefois en pensant que si
son poux venait  prir, il mourrait dans l'impnitence finale, sans
que jamais elle pt esprer de l'arracher aux flammes ternelles de
l'enfer. Granville fut donc en butte aux petites ides, aux
raisonnements vides, aux troites penses par lesquels sa femme, qui
croyait avoir remport une premire victoire, voulut essayer d'en
obtenir une seconde en le ramenant dans le giron de l'glise. Ce fut l
le dernier coup. Quoi de plus affligeant que ces luttes sourdes o
l'enttement des dvotes voulait l'emporter sur la dialectique d'un
magistrat? Quoi de plus effrayant  peindre que ces aigres pointilleries
auxquelles les gens passionns prfrent des coups de poignard?
Granville dserta sa maison, o tout lui devenait insupportable: ses
enfants, courbs sous le despotisme froid de leur mre, n'osaient suivre
leur pre au spectacle, et Granville ne pouvait leur procurer aucun
plaisir sans leur attirer des punitions de leur terrible mre. Cet homme
si aimant fut amen  une indiffrence,  un gosme pire que la mort.
Il sauva du moins ses fils de cet enfer en les mettant de bonne heure au
collge, et se rservant le droit de les diriger. Il intervenait
rarement entre la mre et les filles; mais il rsolut de les marier
aussitt qu'elles atteindraient l'ge de nubilit. S'il et voulu
prendre un parti violent, rien ne l'aurait justifi; sa femme, appuye
par un formidable cortge de douairires, l'aurait fait condamner par la
terre entire. Granville n'eut donc d'autre ressource que de vivre dans
un isolement complet; mais courb sous la tyrannie du malheur, ses
traits fltris par le chagrin et par les travaux lui dplaisaient 
lui-mme. Enfin, ses liaisons, son commerce avec les femmes du monde
auprs desquelles il dsespra de trouver des consolations, il les
redoutait.

L'histoire didactique de ce triste mnage n'offrit, pendant les treize
annes qui s'coulrent de 1807  1821, aucune scne digne d'tre
rapporte. Madame de Granville resta exactement la mme du moment o
elle perdit le coeur de son mari que pendant les jours o elle se disait
heureuse. Elle fit des neuvaines pour prier Dieu et les saints de
l'clairer sur les dfauts qui dplaisaient  son poux et de lui
enseigner les moyens de ramener la brebis gare; mais plus ses prires
avaient de ferveur, moins Granville paraissait au logis. Depuis cinq ans
environ, l'Avocat-Gnral,  qui la Restauration donna de hautes
fonctions dans la magistrature, s'tait log  l'entresol de son htel,
pour viter de vivre avec la comtesse de Granville. Chaque matin il se
passait une scne qui, s'il faut en croire les mdisances du monde, se
rpte au sein de plus d'un mnage o elle est produite par certaines
incompatibilits d'humeur, par des maladies morales ou physiques, ou par
des travers qui conduisent bien des mariages aux malheurs retracs dans
cette histoire. Sur les huit heures du matin, une femme de chambre,
assez semblable  une religieuse, venait sonner  l'appartement du comte
de Granville. Introduite dans le salon qui prcdait le cabinet du
magistrat, elle redisait au valet de chambre, et toujours du mme ton,
le message de la veille.

--Madame fait demander  monsieur le comte s'il a bien pass la nuit, et
si elle aura le plaisir de djeuner avec lui.

--Monsieur, rpondait le valet de chambre aprs tre all parler  son
matre, prsente ses hommages  madame la comtesse, et la prie d'agrer
ses excuses; une affaire importante l'oblige  se rendre au Palais.

Un instant aprs, la femme de chambre se prsentait de nouveau, et
demandait de la part de madame si elle aurait le bonheur de voir
monsieur le comte avant son dpart.--Il est parti, rpondait le valet,
tandis que souvent le cabriolet tait encore dans la cour.

Ce dialogue par ambassadeur devint un crmonial quotidien. Le valet de
chambre de Granville, qui, favori de son matre, causa plus d'une
querelle dans le mnage par son irrligion et par le relchement de ses
moeurs, se rendait mme quelquefois par forme dans le cabinet o son
matre n'tait pas, et revenait faire les rponses d'usage. L'pouse
afflige guettait toujours le retour de son mari, se mettait sur le
perron afin de se trouver sur son passage et arriver devant lui comme un
remords. La taquinerie vtilleuse qui anime les caractres monastiques
faisait le fond de celui de madame de Granville, qui, alors ge de
trente-cinq ans, paraissait en avoir quarante. Quand, oblig par le
dcorum, Granville adressait la parole  sa femme ou restait  dner au
logis, heureuse de lui imposer sa prsence, ses discours aigres-doux et
l'insupportable ennui de sa socit bigote, elle essayait alors de le
mettre en faute devant ses gens et ses charitables amies. La prsidence
d'une cour royale fut offerte au comte de Granville, alors trs-bien en
cour, il pria le ministre de le laisser  Paris. Ce refus, dont les
raisons ne furent connues que du Garde-des-sceaux, suggra les plus
bizarres conjectures aux intimes amies et au confesseur de la comtesse.
Granville, riche de cent mille livres de rente, appartenait  l'une des
meilleures maisons de la Normandie: sa nomination  une prsidence tait
un chelon pour arriver  la pairie; d'o venait ce peu d'ambition? d'o
venait l'abandon de son grand ouvrage sur le droit? d'o venait cette
dissipation qui, depuis prs de six annes, l'avait rendu tranger  sa
maison,  sa famille,  ses travaux,  tout ce qui devait lui tre cher?
Le confesseur de la comtesse, qui pour parvenir  un vch comptait
autant sur l'appui des maisons o il rgnait que sur les services rendus
 une congrgation de laquelle il fut l'un des plus ardents
propagateurs, se trouva dsappoint par le refus de Granville et tcha
de le calomnier par des suppositions: si monsieur le comte avait tant de
rpugnance pour la province, peut-tre s'effrayait-il de la ncessit o
il serait d'y mener une conduite rgulire? forc de donner l'exemple
des bonnes moeurs, il vivrait avec la comtesse, de laquelle une passion
illicite pouvait seule l'loigner? une femme aussi pure que madame de
Granville reconnatrait-elle jamais les drangements survenus dans la
conduite de son mari?... Les bonnes amies transformrent en vrits ces
paroles qui malheureusement n'taient pas des hypothses, et madame de
Granville fut frappe comme d'un coup de foudre. Sans ides sur les
moeurs du grand monde, ignorant l'amour et ses folies, Anglique tait
si loin de penser que le mariage pt comporter des incidents diffrents
de ceux qui lui alinrent le coeur de Granville qu'elle le crut
incapable de fautes qui pour toutes les femmes sont des crimes. Quand le
comte ne rclama plus rien d'elle, elle avait imagin que le calme dont
il paraissait jouir tait dans la nature; enfin, comme elle lui avait
donn tout ce que son coeur pouvait renfermer d'affection pour un
homme, et que les conjectures de son confesseur ruinaient compltement
les illusions dont elle s'tait nourrie jusqu'en ce moment, elle prit la
dfense de son mari, mais sans pouvoir dtruire un soupon si habilement
gliss dans son me. Ces apprhensions causrent de tels ravages dans sa
faible tte qu'elle en tomba malade, et devint la proie d'une fivre
lente. Ces vnements se passaient pendant le carme de l'anne 1822,
elle ne voulut pas consentir  cesser ses austrits, et arriva
lentement  un tat de consomption qui fit trembler pour ses jours. Les
regards indiffrents de Granville la tuaient. Les soins et les
attentions du magistrat ressemblaient  ceux qu'un neveu s'efforce de
prodiguer  un vieil oncle. Quoique la comtesse et renonc  son
systme de taquinerie et de remontrances et qu'elle essayt d'accueillir
son mari par de douces paroles, l'aigreur de la dvote perait et
dtruisait souvent par un mot l'ouvrage d'une semaine.

Vers la fin du mois de mai, les chaudes haleines du printemps, un rgime
plus nourrissant que celui du carme rendirent quelques forces  madame
de Granville. Un matin, au retour de la messe, elle vint s'asseoir dans
son petit jardin sur un banc de pierre o les caresses du soleil lui
rappelrent les premiers jours de son mariage, elle embrassa sa vie d'un
coup d'oeil afin de voir en quoi elle avait pu manquer  ses devoirs de
mre et d'pouse. L'abb Fontanon apparut alors dans une agitation
difficile  dcrire.

--Vous serait-il arriv quelque malheur, mon pre, lui demanda-t-elle
avec une filiale sollicitude.

--Ah! je voudrais, rpondit le prtre normand, que toutes les infortunes
dont vous afflige la main de Dieu me fussent dparties; mais, ma
respectable amie, c'est des preuves auxquelles il faut savoir vous
soumettre.

--Eh! peut-il m'arriver des chtiments plus grands que ceux par lesquels
sa providence m'accable en se servant de mon mari comme d'un instrument
de colre?

--Prparez-vous, ma fille,  plus de mal encore que nous n'en supposions
jadis avec vos pieuses amies.

--Je dois alors remercier Dieu, rpondit la comtesse, de ce qu'il daigne
se servir de vous pour me transmettre ses volonts, plaant ainsi, comme
toujours, les trsors de sa misricorde auprs des flaux de sa colre,
comme jadis en bannissant Agar il lui dcouvrait une source dans le
dsert.

--Il a mesur vos peines  la force de votre rsignation et au poids de
vos fautes.

--Parlez, je suis prte  tout entendre. A ces mots, la comtesse leva
les yeux au ciel, et ajouta: Parlez, monsieur Fontanon.

--Depuis sept ans, monsieur Granville commet le pch d'adultre avec
une concubine de laquelle il a deux enfants, et il a dissip pour ce
mnage adultrin plus de cinq cent mille francs qui devraient appartenir
 sa famille lgitime.

--Il faudrait que je le visse de mes propres yeux, dit la comtesse.

--Gardez-vous-en bien, s'cria l'abb. Vous devez pardonner, ma fille,
et attendre, dans la prire, que Dieu claire votre poux,  moins
d'employer contre lui les moyens que vous offrent les lois humaines.

La longue conversation que l'abb Fontanon eut alors avec sa pnitente
produisit un changement violent dans la comtesse; elle le congdia,
montra sa figure presque colore  ses gens qui furent effrays de son
activit de folle: elle commanda d'atteler ses chevaux, ordre qu'elle
donnait rarement; elle les dcommanda, changea d'avis vingt fois dans la
mme heure; mais enfin, comme si elle prenait une grande rsolution,
elle partit sur les trois heures, laissant sa maison tonne d'une si
subite rvolution.

--Monsieur doit-il revenir dner, avait-elle demand au valet de chambre
 qui elle ne parlait jamais.

--Non, madame.

--L'avez-vous conduit au Palais ce matin?

--Oui, madame.

--N'est-ce pas aujourd'hui lundi?

--Oui, madame.

--On va donc maintenant au Palais le lundi.

--Que le diable t'emporte! s'cria le valet en voyant partir sa
matresse qui dit au cocher: rue Taitbout.

Mademoiselle de Bellefeuille tait en deuil et pleurait. Auprs d'elle,
Roger tenait une des mains de son amie entre les siennes, gardait le
silence, et regardait tour  tour le petit Charles qui ne comprenant
rien au deuil de sa mre restait muet en la voyant pleurer, et le
berceau o dormait Eugnie, et le visage de Caroline sur lequel la
tristesse ressemblait  une pluie tombant  travers les rayons d'un
joyeux soleil.

--Eh bien! oui, mon ange, dit Roger aprs un long silence, voil le
grand secret, je suis mari. Mais un jour, je l'espre, nous ne ferons
qu'une mme famille. Ma femme est depuis le mois de mars dans un tat
dsespr: je ne souhaite pas sa mort; mais, s'il plat  Dieu de
l'appeler  lui, je crois qu'elle sera plus heureuse dans le paradis
qu'au milieu d'un monde dont ni les peines ni les plaisirs ne
l'affectent.

--Combien je hais cette femme! Comment a-t-elle pu te rendre malheureux?
Cependant c'est  ce malheur que je dois ma flicit.

Ses larmes se schrent tout  coup.

--Caroline, esprons, s'cria Roger en prenant un baiser. Ne t'effraie
pas de ce qu'a pu dire cet abb. Quoique ce confesseur de ma femme soit
un homme redoutable par son influence dans la Congrgation, s'il
essayait de troubler notre bonheur, je saurais prendre un parti....

--Que ferais-tu?

--Nous irions en Italie, je fuirais...

Un cri, jet dans le salon voisin, fit  la fois frissonner le comte de
Granville et trembler mademoiselle de Bellefeuille qui se prcipitrent
dans le salon et y trouvrent la comtesse vanouie. Quand madame de
Granville reprit ses sens, elle soupira profondment en se voyant entre
le comte et sa rivale qu'elle repoussa par un geste involontaire plein
de mpris.

Mademoiselle de Bellefeuille se leva pour se retirer.

--Vous tes chez vous, madame, restez, dit Granville en arrtant
Caroline par le bras.

Le magistrat saisit sa femme mourante, la porta jusqu' sa voiture, et y
monta prs d'elle.

--Qui donc a pu vous amener  dsirer ma mort,  me fuir, demanda la
comtesse d'une voix faible en contemplant son mari avec autant
d'indignation que de douleur. N'tais-je pas jeune, vous m'avez trouve
belle, qu'avez-vous  me reprocher? Vous ai-je tromp, n'ai-je pas t
une pouse vertueuse et sage? Mon coeur n'a conserv que votre image,
mes oreilles n'ont entendu que votre voix. A quel devoir ai-je manqu,
que vous ai-je refus?

--Le bonheur, rpondit le comte d'une voix ferme. Vous le savez, madame,
il est deux manires de servir Dieu. Certains chrtiens s'imaginent
qu'en entrant  des heures fixes dans une glise pour y dire des _Pater
noster_, en y entendant rgulirement la messe et s'abstenant de tout
pch, ils gagneront le ciel; ceux-l, madame, vont en enfer, ils n'ont
point aim Dieu pour lui-mme, ils ne l'ont point ador comme il veut
l'tre, ils ne lui ont fait aucun sacrifice. Quoique doux en apparence,
ils sont durs  leur prochain; ils voient la rgle, la lettre, et non
l'esprit. Voil comme vous en avez agi avec votre poux terrestre. Vous
avez sacrifi mon bonheur  votre salut, vous tiez en prires quand
j'arrivais  vous le coeur joyeux, vous pleuriez quand vous deviez
gayer mes travaux, vous n'avez su satisfaire  aucune exigence de mes
plaisirs.

--Et s'ils taient criminels, s'cria la comtesse avec feu, fallait-il
donc perdre mon me pour vous plaire?

--C'et t un sacrifice qu'une autre plus aimante a eu le courage de me
faire, dit froidement Granville.

--O mon Dieu, s'cria-t-elle en pleurant, tu l'entends! tait-il digne
des prires et des austrits au milieu desquelles je me suis consume
pour racheter ses fautes et les miennes? A quoi sert la vertu?

--A gagner le ciel, ma chre. On ne peut tre  la fois l'pouse d'un
homme et celle de Jsus-Christ, il y aurait bigamie: il faut savoir
opter entre un mari et un couvent. Vous avez dpouill votre me au
profit de l'avenir, de tout l'amour, de tout le dvouement que Dieu vous
ordonnait d'avoir pour moi, et vous n'avez gard au monde que des
sentiments de haine...

--Ne vous ai-je donc point aim, demanda-t-elle.

--Non, madame.

--Qu'est-ce donc que l'amour, demanda involontairement la comtesse.

--L'amour, ma chre, rpondit Granville avec une sorte de surprise
ironique, vous n'tes pas en tat de le comprendre. Le ciel froid de la
Normandie ne peut pas tre celui de l'Espagne. Sans doute la question
des climats est le secret de notre malheur. Se plier  nos caprices, les
deviner, trouver des plaisirs dans une douleur, nous sacrifier l'opinion
du monde, l'amour-propre, la religion mme, et ne regarder ces offrandes
que comme des grains d'encens brls en l'honneur de l'idole, voil
l'amour...

--L'amour des filles de l'Opra, dit la comtesse avec horreur. De tels
feux doivent tre peu durables, et ne vous laisser bientt que des
cendres ou des charbons, des regrets ou du dsespoir. Une pouse,
monsieur, doit vous offrir,  mon sens, une amiti vraie, une chaleur
gale, et...

--Vous parlez de chaleur comme les ngres parlent de la glace, rpondit
le comte avec un sourire sardonique. Songez que la plus humble de toutes
les pquerettes est plus sduisante que la plus orgueilleuse et la plus
brillante des pines-roses qui nous attirent au printemps par leurs
pntrants parfums et leurs vives couleurs. D'ailleurs, ajouta-t-il, je
vous rends justice. Vous vous tes si bien tenue dans la ligne du devoir
apparent prescrit par la loi, que, pour vous dmontrer en quoi vous avez
failli  mon gard, il faudrait entrer dans certains dtails que votre
dignit ne saurait supporter, et vous instruire de choses qui vous
sembleraient le renversement de toute morale.

--Vous osez parler de morale en sortant de la maison o vous avez
dissip la fortune de vos enfants, dans un lieu de dbauche, s'cria la
comtesse que les rticences de son mari rendirent furieuse.

--Madame, je vous arrte l, dit le comte avec sang-froid en
interrompant sa femme. Si mademoiselle de Bellefeuille est riche, elle
ne l'est aux dpens de personne. Mon oncle tait matre de sa fortune,
il avait plusieurs hritiers; de son vivant et par pure amiti pour
celle qu'il considrait comme une nice, il lui a donn sa terre de
Bellefeuille. Quant au reste, je le tiens de ses libralits...

--Cette conduite est digne d'un jacobin, s'cria la pieuse Anglique.

--Madame, vous oubliez que votre pre fut un de ces jacobins que vous,
femme, condamnez avec si peu de charit, dit svrement le comte. Le
citoyen Bontems a sign des arrts de mort dans le temps o mon oncle
n'a rendu que des services  la France.

Madame de Granville se tut. Mais aprs un moment de silence, le souvenir
de ce qu'elle venait de voir rveillant dans son me une jalousie que
rien ne saurait teindre dans le coeur d'une femme, elle dit  voix
basse et comme si elle se parlait  elle-mme:--Peut-on perdre ainsi son
me et celle des autres!

--Eh! madame, reprit le comte fatigu de cette conversation, peut-tre
est-ce vous qui rpondrez un jour de tout ceci. Cette parole fit
trembler la comtesse. Vous serez sans doute excuse aux yeux du juge
indulgent qui apprciera nos fautes, dit-il, par la bonne foi avec
laquelle vous avez accompli mon malheur. Je ne vous hais point, je hais
les gens qui ont fauss votre coeur et votre raison. Vous avez pri pour
moi, comme mademoiselle de Bellefeuille m'a donn son coeur et m'a
combl d'amour. Vous deviez tre tour  tour et ma matresse et la
sainte priant au pied des autels. Rendez-moi cette justice d'avouer que
je ne suis ni pervers ni dbauch. Mes moeurs sont pures. Hlas! au bout
de sept annes de douleur, le besoin d'tre heureux m'a, par une pente
insensible, conduit  aimer une autre femme que vous,  me crer une
autre famille que la mienne. Ne croyez pas d'ailleurs que je sois le
seul: il existe dans cette ville des milliers de maris amens tous par
des causes diverses  cette double existence.

--Grand Dieu! s'cria la comtesse, combien ma croix est devenue lourde 
porter. Si l'poux que tu m'as impos dans ta colre ne peut trouver
ici-bas de flicit que par ma mort, rappelle-moi dans ton sein.

--Si vous aviez eu toujours de si admirables sentiments et ce
dvouement, nous serions encore heureux, dit froidement le comte.

--Eh bien! reprit Anglique en versant un torrent de larmes,
pardonnez-moi si j'ai pu commettre des fautes! Oui, monsieur, je suis
prte  vous obir en tout, certaine que vous ne dsirerez rien que de
juste et de naturel: je serai dsormais tout ce que vous voudrez que
soit une pouse.

--Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime
plus, j'aurai l'affreux courage de vous clairer. Puis-je commander 
mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze annes
de douleur? Je n'aime plus. Ces paroles enferment un mystre tout aussi
profond que celui contenu dans le mot j'aime. L'estime, la
considration, les gards s'obtiennent, disparaissent, reviennent; mais
quant  l'amour, je me prcherais mille ans que je ne le ferais pas
renatre, surtout pour une femme qui s'est vieillie  plaisir.

--Ah! monsieur le comte, je dsire bien sincrement que ces paroles ne
vous soient pas prononces un jour par celle que vous aimez, avec le ton
et l'accent que vous y mettez...

--Voulez-vous porter ce soir une robe  la grecque et venir  l'Opra?

Le frisson que cette demande causa soudain  la comtesse fut une muette
rponse.


Dans les premiers jours du mois de dcembre 1829, un homme dont les
cheveux entirement blanchis et la physionomie semblaient annoncer qu'il
tait plutt vieilli par les chagrins que par les annes, car il
paraissait avoir environ soixante ans, passait  minuit par la rue de
Gaillon. Arriv devant une maison de peu d'apparence et haute de deux
tages, il s'arrta pour y examiner une des fentres leves en mansarde
 des distances gales au milieu de la toiture. Une faible lueur
colorait  peine cette humble croise dont quelques-uns des carreaux
avaient t remplacs par du papier. Le passant regardait cette clart
vacillante avec l'indfinissable curiosit des flneurs parisiens,
lorsqu'un jeune homme sortit tout  coup de la maison. Comme les ples
rayons du rverbre frappaient la figure du curieux, il ne paratra pas
tonnant que, malgr la nuit, le jeune homme s'avant vers le passant
avec ces prcautions dont on use  Paris quand on craint de se tromper
en rencontrant une personne de connaissance.

--H quoi! s'cria-t-il, c'est vous, monsieur le prsident, seul, 
pied,  cette heure, et si loin de la rue Saint-Lazare! Permettez-moi
d'avoir l'honneur de vous offrir le bras. Le pav, ce matin, est si
glissant que si nous ne nous soutenions pas l'un l'autre, dit-il afin de
mnager l'amour-propre du vieillard, il nous serait bien difficile
d'viter une chute.

--Mais, mon cher monsieur, je n'ai encore que cinquante ans,
malheureusement pour moi, rpondit le comte de Granville. Un mdecin,
promis comme vous  une haute clbrit, doit savoir qu' cet ge un
homme est dans toute sa force.

--Vous tes donc alors en bonne fortune, reprit Horace Bianchon. Vous
n'avez pas, je pense, l'habitude d'aller  pied dans Paris. Quand on a
d'aussi beaux chevaux que les vtres...

--Mais la plupart du temps, rpondit le prsident Granville, quand je ne
vais pas dans le monde, je reviens du Palais-Royal ou de chez monsieur
de Livry  pied.

--Et en portant sans doute sur vous de fortes sommes, s'cria le jeune
docteur. N'est-ce pas appeler le poignard des assassins.

--Je ne crains pas ceux-l, rpliqua le comte de Granville d'un air
triste et insouciant.

--Mais du moins l'on ne s'arrte pas, reprit le mdecin en entranant
le magistrat vers le boulevard. Encore un peu, je croirais que vous
voulez me voler votre dernire maladie et mourir d'une autre main que de
la mienne.

--Ah! vous m'avez surpris faisant de l'espionnage, rpondit le comte.
Soit que je passe  pied ou en voiture et  telle heure que ce puisse
tre de la nuit, j'aperois depuis quelque temps  une fentre du
troisime tage de la maison d'o vous sortez l'ombre d'une personne qui
parat travailler avec un courage hroque. A ces mots le comte fit une
pause, comme s'il et senti quelque douleur soudaine. J'ai pris pour ce
grenier, dit-il en continuant, autant d'intrt qu'un bourgeois de Paris
peut en porter  l'achvement du Palais-Royal.

--H bien! s'cria vivement Horace en interrompant le comte, je puis
vous...

--Ne me dites rien, rpliqua Granville en coupant la parole  son
mdecin. Je ne donnerais pas un centime pour apprendre si l'ombre qui
s'agite sur ces rideaux trous est celle d'un homme ou d'une femme, et
si l'habitant de ce grenier est heureux ou malheureux! Si j'ai t
surpris de ne plus voir personne travaillant ce soir, si je me suis
arrt, c'tait uniquement pour avoir le plaisir de former des
conjectures aussi nombreuses et aussi niaises que le sont celles que les
flneurs forment  l'aspect d'une construction subitement abandonne.
Depuis deux ans, mon jeune... Le comte parut hsiter  employer une
expression; mais il fit un geste et s'cria:--Non, je ne vous appellerai
pas mon ami, je dteste tout ce qui peut ressembler  un sentiment.
Depuis deux ans donc, je ne m'tonne plus que les vieillards se plaisent
tant  cultiver des fleurs,  planter des arbres; les vnements de la
vie leur ont appris  ne plus croire aux affections humaines; et, en peu
de temps, je suis devenu vieillard. Je ne veux plus m'attacher qu' des
animaux qui ne raisonnent pas,  des plantes,  tout ce qui est
extrieur. Je fais plus de cas des mouvements de la Taglioni que de tous
les sentiments humains. J'abhorre la vie et un monde o je suis seul.
Rien, rien, ajouta le comte avec une expression qui fit tressaillir le
jeune homme, non, rien ne m'meut et rien ne m'intresse.

--Vous avez des enfants?

--Mes enfants! reprit-il avec un singulier accent d'amertume. Eh bien!
l'ane de mes deux filles n'est-elle pas comtesse de Vandenesse? Quant
 l'autre, le mariage de son ane lui prpare une belle alliance. Quant
 mes deux fils, n'ont-ils pas trs-bien russi! le vicomte est
Avocat-Gnral  Limoges, et le cadet est substitut  Versailles. Mes
enfants ont leurs soins, leurs inquitudes, leurs affaires. Si parmi ces
coeurs, un seul se ft entirement consacr  moi, s'il et essay par
son affection de combler le vide que je sens l, dit-il en frappant sur
son sein, eh bien! celui-l aurait manqu sa vie, il me l'aurait
sacrifie. Et pourquoi, aprs tout? pour embellir quelques annes qui me
restent, y serait-il parvenu, n'aurai-je pas peut-tre regard ses soins
gnreux comme une dette? Mais... Ici le vieillard se prit  sourire
avec une profonde ironie. Mais, docteur, ce n'est pas en vain que nous
leur apprenons l'arithmtique, et ils savent calculer. En ce moment, ils
attendent peut-tre ma succession.

--Oh! monsieur le comte, comment cette ide peut-elle vous venir,  vous
si bon, si obligeant, si humain? En vrit, si je n'tais pas moi-mme
une preuve vivante de cette bienfaisance que vous concevez si belle et
si large...

--Pour mon plaisir, reprit vivement le comte. Je paie une sensation
comme je paierais demain d'un monceau d'or la plus purile des illusions
qui me remuait le coeur. Je secours mes semblables pour moi, par la mme
raison que je vais au jeu; aussi ne compt-je sur la reconnaissance de
personne. Vous-mme, je vous verrais mourir sans sourciller, et je vous
demande le mme sentiment pour moi. Ah! jeune homme, les vnements de
la vie ont pass sur mon coeur comme les laves du Vsuve sur Herculanum:
la ville existe, morte.

--Ceux qui ont amen  ce point d'insensibilit une me aussi
chaleureuse et aussi vivante que l'tait la vtre, sont bien coupables.

--N'ajoutez pas un mot, reprit le comte avec un sentiment d'horreur.

--Vous avez une maladie que vous devriez me permettre de gurir, dit
Bianchon d'un son de voix plein d'motion.

--Mais connaissez-vous donc un remde  la mort? s'cria le comte
impatient.

--H bien, monsieur le comte, je gage ranimer ce coeur que vous croyez
si froid.

--Valez-vous Talma? demanda ironiquement le prsident.

--Non, monsieur le comte. Mais la nature est aussi suprieure  Talma,
que Talma pouvait m'tre suprieur. coutez, le grenier qui vous
intresse est habit par une femme d'une trentaine d'annes, et, chez
elle, l'amour va jusqu'au fanatisme; l'objet de son culte est un jeune
homme d'une jolie figure, mais qu'une mauvaise fe a dou de tous les
vices possibles. Ce garon est joueur, et je ne sais ce qu'il aime le
mieux des femmes ou du vin; il a fait,  ma connaissance, des bassesses
dignes de la police correctionnelle. Eh! bien, cette malheureuse femme
lui a sacrifi une trs-belle existence, un homme par qui elle tait
adore, de qui elle avait des enfants. Mais qu'avez-vous, monsieur le
comte?

--Rien, continuez.

--Elle lui a laiss dvorer une fortune entire, elle lui donnerait, je
crois, le monde, si elle le tenait; elle travaille nuit et jour; et
souvent elle a vu, sans murmurer, ce monstre qu'elle adore lui ravir
jusqu' l'argent destin  payer les vtements dont manquent ses
enfants, jusqu' leur nourriture du lendemain. Il y a trois jours, elle
a vendu ses cheveux, les plus beaux que j'aie jamais vus: il est venu,
elle n'avait pas pu cacher assez promptement la pice d'or, il l'a
demande; pour un sourire, pour une caresse, elle a livr le prix de
quinze jours de vie et de tranquillit. N'est-ce pas  la fois horrible
et sublime? Mais le travail commence  lui creuser les joues. Les cris
de ses enfants lui ont dchir l'me, elle est tombe malade, elle gmit
en ce moment sur un grabat. Ce soir, elle n'avait rien  manger, et ses
enfants n'avaient plus la force de crier, ils se taisaient quand je suis
arriv.

Horace Bianchon s'arrta. En ce moment le comte de Granville avait,
comme malgr lui, plong la main dans la poche de son gilet.

--Je devine, mon jeune ami, dit le vieillard, comment elle peut vivre
encore, si vous la soignez.

--Ah! la pauvre crature, s'cria le mdecin, qui ne la secourrait pas?
Je voudrais tre plus riche, car j'espre la gurir de son amour.

--Mais, reprit le comte en retirant de sa poche la main qu'il y avait
mise sans que le mdecin la vt pleine des billets que son protecteur
semblait y avoir cherchs, comment voulez-vous que je m'apitoie sur une
misre dont les plaisirs ne me sembleraient pas pays trop cher par
toute ma fortune! Elle sent, elle vit cette femme. Louis XV n'aurait-il
pas donn tout son royaume pour pouvoir se relever de son cercueil et
avoir trois jours de jeunesse et de vie? N'est-ce pas l l'histoire d'un
milliard de morts, d'un milliard de malades, d'un milliard de
vieillards?

--Pauvre Caroline, s'cria le mdecin.

En entendant ce nom, le comte de Granville tressaillit, et saisit le
bras du mdecin qui crut se sentir serr par les deux lvres en fer d'un
tau.

--Elle se nomme Caroline Crochard, demanda le prsident d'un son de voix
visiblement altre.

--Vous la connaissez donc? rpondit le docteur avec tonnement.

--Et le misrable se nomme Solvet... Ah! vous m'avez tenu parole,
s'cria l'ancien magistrat, vous avez agit mon coeur par la plus
terrible sensation qu'il prouvera jusqu' ce qu'il devienne poussire.
Cette motion est encore un prsent de l'enfer, et je sais toujours
comment m'acquitter avec lui.

En ce moment, le comte et le mdecin taient arrivs au coin de la rue
de la Chausse-d'Antin. Un de ces enfants de la nuit, qui, le dos charg
d'une hotte en osier et marchant un crochet  la main, ont t
plaisamment nomms, pendant la rvolution, membres du comit des
recherches, se trouvait auprs de la borne devant laquelle le prsident
venait de s'arrter. Ce chiffonnier avait une vieille figure digne de
celles que Charlet a immortalises dans ses caricatures de l'cole du
balayeur.

--Rencontres-tu souvent des billets de mille francs, lui demanda le
comte.

--Quelquefois, notre bourgeois.

--Et les rends-tu?

--C'est selon la rcompense promise...

--Voil mon homme, s'cria le comte en prsentant au chiffonnier un
billet de mille francs. Prends ceci, lui dit-il, mais songe que je te le
donne  la condition de le dpenser au cabaret, de t'y enivrer, de t'y
disputer, de battre ta femme, de crever les yeux  tes amis. Cela fera
marcher la garde, les chirurgiens, les pharmaciens; peut-tre les
gendarmes, les procureurs du roi, les juges et les geliers. Ne change
rien  ce programme, ou le diable saurait tt ou tard se venger de toi.

Il faudrait qu'un mme homme possdt  la fois les crayons de Charlet
et ceux de Callot, les pinceaux de Tniers et de Rembrandt, pour donner
une ide vraie de cette scne nocturne.

--Voil mon compte sold avec l'enfer, et j'ai eu du plaisir pour mon
argent, dit le comte d'un son de voix profond en montrant au mdecin
stupfait la figure indescriptible du chiffonnier bant. Quant 
Caroline Crochard, reprit-il, elle peut mourir dans les horreurs de la
faim et de la soif, en entendant les cris dchirants de ses fils
mourants, en reconnaissant la bassesse de celui qu'elle aime: je ne
donnerais pas un denier pour l'empcher de souffrir, et je ne veux plus
vous voir par cela seul que vous l'avez secourue...

Le comte laissa Bianchon plus immobile qu'une statue, et disparut en se
dirigeant avec la prcipitation d'un jeune homme vers la rue
Saint-Lazare, o il atteignit promptement le petit htel qu'il habitait
et  la porte duquel il vit non sans surprise une voiture arrte.

--Monsieur le baron, dit le valet de chambre  son matre, est arriv il
y a une heure pour parler  monsieur, et l'attend dans sa chambre 
coucher.

Granville fit signe  son domestique de se retirer.

--Quel motif assez important vous oblige d'enfreindre l'ordre que j'ai
donn  mes enfants de ne pas venir chez moi sans y tre appels? dit le
vieillard  son fils en entrant.

--Mon pre, rpondit le jeune homme d'un son de voix tremblant et d'un
air respectueux, j'ose esprer que vous me pardonnerez quand vous
m'aurez entendu.

--Votre rponse est celle d'un magistrat, dit le comte. Asseyez-vous. Il
montra un sige au jeune homme. Mais, reprit-il, que je marche ou que je
reste assis, ne vous occupez pas de moi.

--Mon pre, reprit le baron, ce soir  quatre heures, un trs-jeune
homme, arrt chez un de mes amis au prjudice duquel il a commis un vol
assez considrable, s'est rclam de vous, il se prtend votre fils.

--Il se nomme, demanda le comte en tremblant.

--Charles Crochard.

--Assez, dit le pre en faisant un geste impratif. Granville se promena
dans la chambre, au milieu d'un profond silence que son fils se garda
bien d'interrompre.--Mon fils... Ces paroles furent prononces d'un ton
si doux et si paternel que le jeune magistrat en tressaillit. Charles
Crochard vous a dit la vrit. Je suis content que tu sois venu ce soir,
mon bon Eugne, ajouta le vieillard. Voici une somme d'argent assez
forte, dit-il en lui prsentant une masse de billets de banque, tu en
feras l'usage que tu jugeras convenable dans cette affaire. Je me fie 
toi, et j'approuve d'avance toutes tes dispositions, soit pour le
prsent, soit pour l'avenir. Eugne, mon cher enfant, viens m'embrasser,
nous nous voyons peut-tre pour la dernire fois. Demain je demande un
cong, je pars pour l'Italie. Si un pre ne doit pas compte de sa vie 
ses enfants, il doit leur lguer l'exprience que lui a vendue le sort,
n'est-ce pas une partie de leur hritage? Quand tu te marieras, reprit
le comte en laissant chapper un frissonnement involontaire, n'accomplis
pas lgrement cet acte, le plus important de tous ceux auxquels nous
oblige la Socit. Souviens-toi d'tudier long-temps le caractre de la
femme avec laquelle tu dois t'associer; mais consulte-moi, je veux la
juger moi-mme. Le dfaut d'union entre deux poux, par quelque cause
qu'il soit produit, amne d'effroyables malheurs: nous sommes, tt ou
tard, punis de n'avoir pas obi aux lois sociales. Je t'crirai de
Florence  ce sujet: un pre, surtout quand il est magistrat, ne doit
pas rougir devant son fils. Adieu.

  Paris, fvrier-mars 1830.




LA PAIX DU MNAGE.

  DDI A MA CHRE NICE, VALENTINE SURVILLE.


L'aventure retrace par cette Scne se passa vers la fin du mois de
novembre 1809, moment o le fugitif empire de Napolon atteignit 
l'apoge de sa splendeur. Les fanfares de la victoire de Wagram
retentissaient encore au coeur de la monarchie autrichienne. La paix se
signait entre la France et la Coalition. Les rois et les princes vinrent
alors, comme des astres, accomplir leurs volutions autour de Napolon
qui se donna le plaisir d'entraner l'Europe  sa suite, magnifique
essai de la puissance qu'il dploya plus tard  Dresde.

Jamais, au dire des contemporains, Paris ne vit de plus belles ftes que
celles qui prcdrent et suivirent le mariage de ce souverain avec une
archiduchesse d'Autriche; jamais aux plus grands jours de l'ancienne
monarchie autant de ttes couronnes ne se pressrent sur les rives de
la Seine, et jamais l'aristocratie franaise ne fut aussi riche ni aussi
brillante qu'alors. Les diamants rpandus  profusion sur les parures,
les broderies d'or et d'argent des uniformes contrastaient si bien avec
l'indigence rpublicaine, qu'il semblait voir les richesses du globe
roulant dans les salons de Paris. Une ivresse gnrale avait comme saisi
cet empire d'un jour. Tous les militaires, sans en excepter leur chef,
jouissaient en parvenus des trsors conquis par un million d'hommes 
paulettes de laine dont les exigences taient satisfaites avec quelques
aunes de ruban rouge. A cette poque, la plupart des femmes
affichaient cette aisance de moeurs et ce relchement de morale qui
signalrent le rgne de Louis XV. Soit pour imiter le ton de la
monarchie croule, soit que certains membres de la famille impriale
eussent donn l'exemple, ainsi que le prtendaient les frondeurs du
faubourg Saint-Germain, il est certain que, hommes et femmes, tous se
prcipitaient dans le plaisir avec une intrpidit qui semblait prsager
la fin du monde. Mais il existait alors une autre raison de cette
licence. L'engouement des femmes pour les militaires devint comme une
frnsie et concorda trop bien aux vues de l'empereur, pour qu'il y mt
un frein. Les frquentes prises d'armes qui firent ressembler tous les
traits conclus entre l'Europe et Napolon  des armistices, exposaient
les passions  des dnoments aussi rapides que les dcisions du chef
suprme de ces kolbacs, de ces dolmans et de ces aiguillettes qui
plurent tant au beau sexe. Les coeurs furent donc alors nomades comme
les rgiments. D'un premier  un cinquime bulletin de la Grande-Arme,
une femme pouvait tre successivement amante, pouse, mre et veuve.
tait-ce la perspective d'un prochain veuvage, celle d'une dotation, ou
l'espoir de porter un nom promis  l'Histoire, qui rendirent les
militaires si sduisants? Les femmes furent-elles entranes vers eux
par la certitude que le secret de leurs passions serait enterr sur les
champs de bataille, ou doit-on chercher la cause de ce doux fanatisme
dans le noble attrait que le courage a pour elles? peut-tre ces
raisons, que l'historien futur des moeurs impriales s'amusera sans
doute  peser, entraient-elles toutes pour quelque chose dans leur
facile promptitude  se livrer aux amours. Quoi qu'il en puisse tre,
avouons-le-nous ici: les lauriers couvrirent alors bien des fautes, les
femmes recherchrent avec ardeur ces hardis aventuriers qui leur
paraissaient de vritables sources d'honneurs, de richesses ou de
plaisirs, et aux yeux des jeunes filles une paulette, cet hiroglyphe
futur, signifia bonheur et libert. Un trait de cette poque unique dans
nos annales et qui la caractrise, fut une passion effrne pour tout ce
qui brillait: jamais on ne donna tant de feux d'artifice, jamais le
diamant n'atteignit  une si grande valeur. Les hommes aussi avides que
les femmes de ces cailloux blancs s'en paraient comme elles. Peut-tre
l'obligation de mettre le butin sous la forme la plus facile 
transporter mit-elle les joyaux en honneur dans l'arme. Un homme
n'tait pas aussi ridicule qu'il le serait aujourd'hui, quand le jabot
de sa chemise ou ses doigts offraient aux regards de gros diamants.
Murat, homme tout oriental, donna l'exemple d'un luxe absurde chez les
militaires modernes.

[Illustration:

LE COLONEL DE SOULANGES.

L'affaissement de ses membres et l'immobilit de son front accusaient
toute sa douleur.

(LA PAIX DU MNAGE.)]

Le comte de Gondreville, l'un des Lucullus de ce Snat Conservateur qui
ne conserva rien, n'avait retard sa fte en l'honneur de la paix que
pour mieux faire sa cour  Napolon en s'efforant d'clipser les
flatteurs par lesquels il avait t prvenu. Les ambassadeurs de toutes
les puissances amies de la France sous bnfice d'inventaire, les
personnages les plus importants de l'Empire, quelques princes mme,
taient en ce moment runis dans les salons de l'opulent snateur. La
danse languissait, chacun attendait l'empereur dont la prsence tait
promise par le comte. Napolon aurait tenu parole sans la scne qui
clata le soir mme entre Josphine et lui, scne qui rvla le prochain
divorce de ces augustes poux. La nouvelle de cette aventure, alors
tenue fort secrte, mais que l'histoire recueillait, ne parvint pas aux
oreilles des courtisans, et n'influa pas autrement que par l'absence de
Napolon sur la gaiet de la fte du comte de Gondreville. Les plus
jolies femmes de Paris, empresses de se rendre chez lui sur la foi du
ou-dire, y faisaient en ce moment assaut de luxe, de coquetterie, de
parure et de beaut. Orgueilleuse de ses richesses, la banque y dfiait
ces clatants gnraux et ces grands-officiers de l'empire nouvellement
gorgs de croix, de titres et de dcorations. Ces grands bals taient
toujours des occasions saisies par de riches familles pour y produire
leurs hritires aux yeux des prtoriens de Napolon, dans le fol espoir
d'changer leurs magnifiques dots contre une faveur incertaine. Les
femmes qui se croyaient assez fortes de leur seule beaut venaient en
essayer le pouvoir. L, comme ailleurs, le plaisir n'tait qu'un masque.
Les visages sereins et riants, les fronts calmes y couvraient d'odieux
calculs; les tmoignages d'amiti mentaient, et plus d'un personnage se
dfiait moins de ses ennemis que de ses amis. Ces observations taient
ncessaires pour expliquer les vnements du petit imbroglio, sujet de
cette Scne, et la peinture, quelque adoucie qu'elle soit, du ton qui
rgnait alors dans les salons de Paris.

--Tournez un peu les yeux vers cette colonne brise qui supporte un
candlabre, apercevez-vous une jeune femme coiffe  la chinoise? l,
dans le coin,  gauche, elle a des clochettes bleues dans le bouquet de
cheveux chtains qui retombe en gerbes sur sa tte. Ne voyez-vous pas?
elle est si ple qu'on la croirait souffrante, elle est mignonne et
toute petite; maintenant, elle tourne la tte vers nous; ses yeux bleus,
fendus en amande et doux  ravir, semblent faits exprs pour pleurer.
Mais, tenez donc! elle se baisse pour regarder madame de Vaudremont 
travers ce ddale de ttes toujours en mouvement dont les hautes
coiffures lui interceptent la vue.

--Ah! j'y suis, mon cher. Tu n'avais qu' me la dsigner comme la plus
blanche de toutes les femmes qui sont ici, je l'aurais reconnue, je l'ai
dj bien remarque; elle a le plus beau teint que j'aie jamais admir.
D'ici, je te dfie de distinguer sur son cou les perles qui sparent
chacun des saphirs de son collier. Mais elle doit avoir ou des moeurs ou
de la coquetterie, car  peine les ruches de son corsage
permettent-elles de souponner la beaut des contours. Quelles paules!
quelle blancheur de lis!

--Qui est-ce? demanda celui qui avait parl le premier.

--Ah! je ne sais pas.

--Aristocrate! Vous voulez donc, Montcornet, les garder toutes pour
vous.

--Cela te sied bien de me goguenarder! reprit Montcornet en souriant. Te
crois-tu le droit d'insulter un pauvre gnral comme moi, parce que,
rival heureux de Soulanges, tu ne fais pas une seule pirouette qui
n'alarme madame de Vaudremont? Ou bien est-ce parce que je ne suis
arriv que depuis un mois dans la terre promise? tes-vous insolents,
vous autres administrateurs qui restez colls sur vos chaises pendant
que nous sommes au milieu des obus! Allons, monsieur le matre des
requtes, laissez-nous glaner dans le champ dont la possession prcaire
ne vous reste qu'au moment o nous le quittons. H! diantre, il faut que
tout le monde vive! Mon ami, si tu connaissais les Allemandes, tu me
servirais, je crois, auprs de la Parisienne qui t'est chre.

--Gnral, puisque vous avez honor de votre attention cette femme que
j'aperois ici pour la premire fois, ayez donc la charit de me dire si
vous l'avez vue dansant.

--Eh! mon cher Martial, d'o viens-tu? Si l'on t'envoie en ambassade,
j'augure mal de tes succs. Ne vois-tu pas trois ranges des plus
intrpides coquettes de Paris entre elle et l'essaim de danseurs qui
bourdonne sous le lustre, et ne t'a-t-il pas fallu l'aide de ton
lorgnon pour la dcouvrir  l'angle de cette colonne o elle semble
enterre dans l'obscurit malgr les bougies qui brillent au-dessus de
sa tte? Entre elle et nous, tant de diamants et tant de regards
scintillent, tant de plumes flottent, tant de dentelles, de fleurs et de
tresses ondoient, que ce serait un vrai miracle si quelque danseur
pouvait l'apercevoir au milieu de ces astres. Comment, Martial, tu n'as
pas devin la femme de quelque sous-prfet de la Lippe ou de la Dyle qui
vient essayer de faire un prfet de son mari?

--Oh! il le sera, dit vivement le matre des requtes.

--J'en doute, reprit le colonel de cuirassiers en riant, elle parat
aussi neuve en intrigue que tu l'es en diplomatie. Je gage, Martial, que
tu ne sais pas comment elle se trouve l.

Le matre des requtes regarda le colonel des cuirassiers de la garde
d'un air qui dcelait autant de ddain que de curiosit.

--Eh bien! dit Montcornet en continuant, elle sera sans doute arrive 
neuf heures prcises, la premire, peut-tre, et probablement aura fort
embarrass la comtesse de Gondreville, qui ne sait pas coudre deux
ides. Rebute par la dame du logis, repousse de chaise en chaise par
chaque nouvelle arrive jusque dans les tnbres de ce petit coin, elle
s'y sera laiss enfermer, victime de la jalousie de ces dames, qui
n'auront pas demand mieux que d'ensevelir ainsi cette dangereuse
figure. Elle n'aura pas eu d'ami pour l'encourager  dfendre la place
qu'elle a d occuper d'abord sur le premier plan, chacune de ces
perfides danseuses aura intim l'ordre aux hommes de sa coterie de ne
pas engager notre pauvre amie, sous peine des plus terribles punitions.
Voil, mon cher, comment ces minois si tendres, si candides
en apparence, auront form leur coalition contre l'inconnue; et
cela, sans qu'aucune de ces femmes-l se soit dit autre chose
que:--Connaissez-vous, ma chre, cette petite dame bleue? Tiens,
Martial, si tu veux tre accabl en un quart d'heure de plus des regards
flatteurs et d'interrogations provocantes que tu n'en recevras peut-tre
dans toute ta vie, essaie de vouloir percer le triple rempart qui dfend
la reine de la Dyle, de la Lippe ou de la Charente. Tu verras si la plus
stupide de ces femmes ne saura pas inventer aussitt une ruse capable
d'arrter l'homme le plus dtermin  mettre en lumire notre plaintive
inconnue. Ne trouves-tu pas qu'elle a un peu l'air d'une lgie?

--Vous croyez, Montcornet? Ce serait donc une femme marie?

--Pourquoi ne serait-elle pas veuve?

--Elle serait plus active, dit en riant le matre des requtes.

--Peut-tre est-ce une veuve dont le mari joue  la bouillotte, rpliqua
le beau cuirassier.

--En effet, depuis la paix, il se fait tant de ces sortes de veuves?
rpondit Martial. Mais, mon cher Montcornet, nous sommes deux niais.
Cette tte exprime encore trop d'ingnuit, il respire encore trop de
jeunesse et de verdeur sur le front et autour des tempes, pour que ce
soit une femme. Quels vigoureux tons de carnation! rien n'est fltri
dans les mplats du nez. Les lvres, le menton, tout dans cette figure
est frais comme un bouton de rose blanche, quoique la physionomie en
soit comme voile par les nuages de la tristesse. Qui peut faire pleurer
cette jeune personne?

--Les femmes pleurent pour si peu de chose, dit le colonel.

--Je ne sais, reprit Martial, mais elle ne pleure pas d'tre l sans
danser, son chagrin ne date pas d'aujourd'hui; l'on voit qu'elle s'est
faite belle pour ce soir par prmditation. Elle aime dj, je le
parierais.

--Bah? peut-tre est-ce la fille de quelque princillon d'Allemagne,
personne ne lui parle, dit Montcornet.

--Ah! combien une pauvre fille est malheureuse, reprit Martial. A-t-on
plus de grce et de finesse que notre petite inconnue? Eh! bien, pas une
des mgres qui l'entourent et qui se disent sensibles ne lui adressera
la parole. Si elle parlait, nous verrions si ses dents sont belles.

--Ah ! tu t'emportes donc comme le lait  la moindre lvation de
temprature? s'cria le colonel un peu piqu de rencontrer si
promptement un rival dans son ami.

--Comment! dit le matre des requtes sans s'apercevoir de
l'interrogation du gnral et en dirigeant son lorgnon sur tous les
personnages qui les entouraient, comment! personne ici ne pourra nous
nommer cette fleur exotique?

--Eh! c'est quelque demoiselle de compagnie, lui dit Montcornet.

--Bon! une demoiselle de compagnie pare de saphirs dignes d'une reine
et une robe de Malines? A d'autres, gnral! Vous ne serez pas non plus
trs-fort en diplomatie si dans vos valuations vous passez en un
moment de la princesse allemande  la demoiselle de compagnie.

Le gnral Montcornet arrta par le bras un petit homme gras dont les
cheveux grisonnants et les yeux spirituels se voyaient  toutes les
encoignures de portes, et qui se mlait sans crmonie aux diffrents
groupes o il tait respectueusement accueilli.

--Gondreville, mon cher ami, lui dit Montcornet, quelle est donc cette
charmante petite femme assise l-bas sous cet immense candlabre?

--Le candlabre? Ravrio, mon cher, Isabey en a donn le dessin.

--Oh! j'ai dj reconnu ton got et ton faste dans le meuble; mais la
femme?

--Ah! je ne la connais pas. C'est sans doute une amie de ma femme.

--Ou ta matresse, vieux sournois.

--Non, parole d'honneur! La comtesse de Gondreville est la seule femme
capable d'inviter des gens que personne ne connat.

Malgr cette observation pleine d'aigreur, le gros petit homme conserva
sur ses lvres le sourire de satisfaction intrieure que la supposition
du colonel des cuirassiers y avait fait natre. Celui-ci rejoignit, dans
un groupe voisin, le matre des requtes occup alors  y chercher, mais
en vain, des renseignements sur l'inconnue. Il le saisit par le bras et
lui dit  l'oreille:--Mon cher Martial, prends garde  toi! Madame de
Vaudremont te regarde depuis quelques minutes avec une attention
dsesprante, elle est femme  deviner au mouvement seul de tes lvres
ce que tu me dirais, nos yeux n'ont t dj que trop significatifs,
elle en a trs-bien aperu et suivi la direction, et je la crois en ce
moment plus occupe que nous-mmes de la petite dame bleue.

--Vieille ruse de guerre, mon cher Montcornet! que m'importe d'ailleurs?
Je suis comme l'empereur, quand je fais des conqutes, je les garde.

--Martial, ta fatuit cherche des leons. Comment! pquin, tu as le
bonheur d'tre le mari dsign de madame de Vaudremont, d'une veuve de
vingt-deux ans, afflige de quatre mille napolons de rente, d'une femme
qui te passe au doigt des diamants aussi beaux que celui-ci, ajouta-t-il
en prenant la main gauche du matre des requtes qui la lui abandonna
complaisamment, et tu as encore la prtention de faire le Lovelace,
comme si tu tais colonel, et oblig de soutenir la rputation
militaire dans les garnisons! fi! Mais rflchis donc  tout ce que tu
peux perdre.

--Je ne perdrai pas, du moins, ma libert, rpliqua Martial en riant
forcment.

Il jeta un regard passionn  madame de Vaudremont qui n'y rpondit que
par un sourire plein d'inquitude, car elle avait vu le colonel
examinant la bague du matre des requtes.

--coute, Martial, reprit le colonel, si tu voltiges autour de ma jeune
inconnue, j'entreprendrai la conqute de madame de Vaudremont.

--Permis  vous, cher cuirassier, mais vous n'obtiendrez pas cela, dit
le jeune matre des requtes en mettant l'ongle poli de son pouce sous
une de ses dents suprieures de laquelle il tira un petit bruit
goguenard.

--Songe que je suis garon, reprit le colonel, que mon pe est toute ma
fortune, et que me dfier ainsi, c'est asseoir Tantale devant un festin
qu'il dvorera.

--Prrr!

Cette railleuse accumulation de consonnes servit de rponse  la
provocation du gnral, que son ami toisa plaisamment avant de le
quitter. La mode de ce temps obligeait un homme  porter au bal une
culotte de casimir blanc et des bas de soie. Ce joli costume mettait en
relief la perfection des formes de Montcornet, alors g de trente-cinq
ans et qui attirait le regard par cette haute taille exige pour les
cuirassiers de la garde impriale dont le bel uniforme rehaussait encore
sa prestance, encore jeune malgr l'embonpoint qu'il devait 
l'quitation. Ses moustaches noires ajoutaient  l'expression franche
d'un visage vraiment militaire dont le front tait large et dcouvert,
le nez aquilin et la bouche vermeille. Les manires de Montcornet,
empreintes d'une certaine noblesse due  l'habitude du commandement,
pouvaient plaire  une femme qui aurait eu le bon esprit de ne pas
vouloir faire un esclave de son mari. Le colonel sourit en regardant le
matre des requtes, l'un de ses meilleurs amis de collge, et dont la
petite taille svelte l'obligea, pour rpondre  sa moquerie, de porter
un peu bas son coup d'oeil amical.

Le baron Martial de la Roche-Hugon tait un jeune Provenal que Napolon
protgeait et qui semblait promis  quelque fastueuse ambassade, il
avait sduit l'empereur par une complaisance italienne, par le gnie de
l'intrigue, par cette loquence de salon et cette science des manires
qui remplacent si facilement les minentes qualits d'un homme solide.
Quoique vive et jeune, sa figure possdait dj l'clat immobile du
fer-blanc, l'une des qualits indispensables aux diplomates et qui leur
permet de cacher leurs motions, de dguiser leurs sentiments, si
toutefois cette impassibilit n'annonce pas en eux l'absence de toute
motion et la mort des sentiments. On peut regarder le coeur des
diplomates comme un problme insoluble, car les trois plus illustres
ambassadeurs de l'poque se sont signals par la persistance de la
haine, et par des attachements romanesques. Nanmoins, Martial
appartenait  cette classe d'hommes capables de calculer leur avenir au
milieu de leurs plus ardentes jouissances, il avait dj jug le monde
et cachait son ambition sous la fatuit de l'homme  bonnes fortunes, en
dguisant son talent sous les livres de la mdiocrit, aprs avoir
remarqu la rapidit avec laquelle s'avanaient les gens qui donnaient
peu d'ombrage au matre.

Les deux amis furent obligs de se quitter en se donnant une cordiale
poigne de main. La ritournelle qui prvenait les dames de former les
quadrilles d'une nouvelle contredanse chassa les hommes du vaste espace
o ils causaient au milieu du salon. Cette conversation rapide, tenue
dans l'intervalle qui spare toujours les contredanses, eut lieu devant
la chemine du grand salon de l'htel Gondreville. Les demandes et les
rponses de ce bavardage assez commun au bal avaient t comme souffles
par chacun des deux interlocuteurs  l'oreille de son voisin. Nanmoins
les girandoles et les flambeaux de la chemine rpandaient une si
abondante lumire sur les deux amis que leurs figures trop fortement
claires ne purent dguiser, malgr leur discrtion diplomatique,
l'imperceptible expression de leurs sentiments, ni  la fine comtesse,
ni  la candide inconnue. Cet espionnage de la pense est peut-tre chez
les oisifs un des plaisirs qu'ils trouvent dans le monde, tandis que
tant de niais dups s'y ennuient sans oser en convenir.

Pour comprendre tout l'intrt de cette conversation, il est ncessaire
de raconter un vnement qui par d'invisibles liens allait runir les
personnages de ce petit drame, alors pars dans les salons. A onze
heures du soir environ, au moment o les danseuses reprenaient leurs
places, la socit de l'htel Gondreville avait vu apparatre la plus
belle femme de Paris, la reine de la mode, la seule qui manqut  cette
splendide assemble. Elle se faisait une loi de ne jamais arriver qu'
l'instant o les salons offraient ce mouvement anim qui ne permet pas
aux femmes de garder long-temps la fracheur de leurs figures ni celle
de leurs toilettes. Ce moment rapide est comme le printemps d'un bal.
Une heure aprs, quand le plaisir a pass, quand la fatigue arrive, tout
y est fltri. Madame de Vaudremont ne commettait jamais la faute de
rester  une fte pour s'y montrer avec des fleurs penches, des boucles
dfrises, des garnitures froisses, avec une figure semblable  toutes
celles qui, sollicites par le sommeil, ne le trompent pas toujours.
Elle se gardait bien de laisser voir, comme ses rivales, sa beaut
endormie; elle savait soutenir habilement sa rputation de coquetterie
en se retirant toujours d'un bal aussi brillante qu'elle y tait entre.
Les femmes se disaient  l'oreille, avec un sentiment d'envie, qu'elle
prparait et mettait autant de parures qu'elle avait de bals dans une
soire. Cette fois, madame de Vaudremont ne devait pas tre matresse de
quitter  son gr le salon o elle arrivait alors en triomphe. Un moment
arrte sur le seuil de la porte, elle jeta des regards observateurs,
quoique rapides, sur les femmes dont les toilettes furent aussitt
tudies afin de se convaincre que la sienne les clipserait toutes. La
clbre coquette s'offrit  l'admiration de l'assemble, conduite par un
des plus braves colonels de l'artillerie de la Garde, un favori de
l'empereur, le comte de Soulanges. L'union momentane et fortuite de ces
deux personnages eut sans doute quelque chose de mystrieux. En
entendant annoncer monsieur de Soulanges et la comtesse de Vaudremont,
quelques femmes places en tapisserie se levrent, et des hommes
accourus des salons voisins se pressrent aux portes du salon principal.
Un de ces plaisants, qui ne manquent jamais  ces runions nombreuses,
dit en voyant entrer la comtesse et son chevalier: Que les dames
avaient tout autant de curiosit  contempler un homme fidle  sa
passion, que les hommes  examiner une jolie femme difficile  fixer.
Quoique le comte de Soulanges, jeune homme d'environ trente-deux ans,
ft dou de ce temprament nerveux qui engendre chez l'homme les grandes
qualits, ses formes grles et son teint ple prvenaient peu en sa
faveur; ses yeux noirs annonaient beaucoup de vivacit, mais dans le
monde il tait taciturne, et rien en lui ne rvlait l'un des talents
oratoires qui devaient briller  la Droite dans les assembles
lgislatives de la Restauration. La comtesse de Vaudremont, grande femme
lgrement grasse, d'une peau blouissante de blancheur, qui portait
bien sa petite tte et possdait l'immense avantage d'inspirer l'amour
par la gentillesse de ses manires, tait de ces cratures qui tiennent
toutes les promesses que fait leur beaut. Ce couple, devenu pour
quelques instants l'objet de l'attention gnrale, ne laissa pas
long-temps la curiosit s'exercer sur son compte. Le colonel et la
comtesse semblrent parfaitement comprendre que le hasard venait de les
placer dans une situation gnante. En les voyant s'avancer, Martial
s'lana dans le groupe d'hommes qui occupait le poste de la chemine,
pour observer,  travers les ttes qui lui formaient comme un rempart,
madame de Vaudremont avec l'attention jalouse que donne le premier feu
de la passion: une voix secrte semblait lui dire que le succs dont il
s'enorgueillissait serait peut-tre prcaire; mais le sourire de
politesse froide par lequel la comtesse remercia monsieur de Soulanges,
et le geste qu'elle fit pour le congdier en s'asseyant auprs de madame
de Gondreville, dtendirent tous les muscles que la jalousie avait
contracts sur sa figure. Cependant apercevant debout  deux pas du
canap sur lequel tait madame de Vaudremont, Soulanges, qui parut ne
plus comprendre le regard par lequel la jeune coquette lui avait dit
qu'ils jouaient l'un et l'autre un rle ridicule, le Provenal  la tte
volcanique frona de nouveau les noirs sourcils qui ombrageaient ses
yeux bleus, caressa par maintien les boucles de ses cheveux bruns, et,
sans trahir l'motion qui lui faisait palpiter le coeur, il surveilla la
contenance de la comtesse et celle de monsieur de Soulanges, tout en
badinant avec ses voisins, il saisit alors la main du colonel qui venait
renouveler connaissance avec lui, mais il l'couta sans l'entendre, tant
il tait proccup. Soulanges jetait des regards tranquilles sur la
quadruple range de femmes qui encadrait l'immense salon du snateur, en
admirant cette bordure de diamants, de rubis, de gerbes d'or et de ttes
pares dont l'clat faisait presque plir le feu des bougies, le cristal
des lustres et les dorures. Le calme insouciant de son rival fit perdre
contenance au matre des requtes. Incapable de matriser la secrte
impatience qui le transportait, Martial s'avana vers madame de
Vaudremont pour la saluer. Quand le Provenal apparut, Soulanges lui
lana un regard terne et dtourna la tte avec impertinence. Un silence
grave rgna dans le salon o la curiosit fut  son comble. Toutes les
ttes tendues offrirent les expressions les plus bizarres, chacun
craignit et attendit un de ces clats que les gens bien levs se
gardent toujours de faire. Tout  coup la ple figure du comte devint
aussi rouge que l'carlate de ses parements, et ses regards se
baissrent aussitt vers le parquet, pour ne pas laisser deviner le
sujet de son trouble. En voyant l'inconnue humblement place au pied du
candlabre, il passa d'un air triste devant le matre des requtes, et
se rfugia dans un des salons de jeu. Martial et l'assemble crurent que
Soulanges lui cdait publiquement la place, par la crainte du ridicule
qui s'attache toujours aux amants dtrns. Le matre des requtes
releva firement la tte, regarda l'inconnue; puis quand il s'assit avec
aisance auprs de madame de Vaudremont, il l'couta d'un air si distrait
qu'il n'entendit pas ces paroles prononces sous l'ventail par la
coquette:--Martial, vous me ferez plaisir de ne pas porter ce soir la
bague que vous m'avez arrache. J'ai mes raisons, et vous les
expliquerai, dans un moment, quand nous nous retirerons. Vous me donnez
le bras pour aller chez la princesse de Wagram.

--Pourquoi donc avez-vous pris la main du colonel? demanda le baron.

--Je l'ai rencontr sous le pristyle, rpondit-elle; mais, laissez-moi,
chacun nous observe.

Martial rejoignit le colonel de cuirassiers. La petite dame bleue devint
alors le lien commun de l'inquitude qui agitait  la fois et si
diversement le cuirassier, Soulanges, Martial et la comtesse de
Vaudremont. Quand les deux amis se sparrent aprs s'tre port le dfi
qui termina leur conversation, le matre des requtes s'lana vers
madame de Vaudremont, et sut la placer au milieu du plus brillant
quadrille. A la faveur de cette espce d'enivrement dans lequel une
femme est toujours plonge par la danse et par le mouvement d'un bal o
les hommes se montrent avec le charlatanisme de la toilette qui ne leur
donne pas moins d'attraits qu'elle en prte aux femmes, Martial crut
pouvoir s'abandonner impunment au charme qui l'attirait vers
l'inconnue. S'il russit  drober les premiers regards qu'il jeta sur
la dame bleue  l'inquite activit des yeux de la comtesse, il fut
bientt surpris en flagrant dlit; et s'il fit excuser une premire
proccupation, il ne justifia pas l'impertinent silence par lequel il
rpondit plus tard  la plus sduisante des interrogations qu'une femme
puisse adresser  un homme: m'aimez-vous ce soir? Plus il tait rveur,
plus la comtesse se montrait pressante et taquine. Pendant que Martial
dansait, le colonel alla de groupe en groupe y qutant des
renseignements sur la jeune inconnue. Aprs avoir puis la complaisance
de toutes les personnes, et mme celle des indiffrents, il se
dterminait  profiter d'un moment o la comtesse de Gondreville
paraissait libre pour lui demander  elle-mme le nom de cette dame
mystrieuse, quand il aperut un lger vide entre la colonne brise qui
supportait le candlabre et les deux divans qui venaient y aboutir. Le
colonel profita du moment o la danse laissait vacante une grande partie
des chaises qui formaient plusieurs rangs de fortifications dfendues
par des mres ou par des femmes d'un certain ge, et entreprit de
traverser cette palissade couverte de chles et de mouchoirs. Il se mit
 complimenter les douairires; puis, de femme en femme, de politesse en
politesse, il finit par atteindre auprs de l'inconnue la place vide. Au
risque d'accrocher les griffons et les chimres de l'immense flambeau,
il se maintint l sous le feu et la cire des bougies, au grand
mcontentement de Martial. Trop adroit pour interpeller brusquement la
petite dame bleue qu'il avait  sa droite, le colonel commena par dire
 une grande dame assez laide qui se trouvait assise  sa
gauche:--Voil, madame, un bien beau bal! Quel luxe! quel mouvement!
D'honneur, les femmes y sont toutes jolies! Si vous ne dansez pas, c'est
sans doute mauvaise volont.

Cette insipide conversation engage par le colonel avait pour but de
faire parler sa voisine de droite, qui, silencieuse et proccupe, ne
lui accordait pas la plus lgre attention. L'officier tenait en rserve
une foule de phrases qui devaient se terminer par un: Et vous, madame?
sur lequel il comptait beaucoup. Mais il fut trangement surpris en
apercevant quelques larmes dans les yeux de l'inconnue, que madame de
Vaudremont paraissait captiver entirement.

--Madame est sans doute marie, demanda enfin le colonel Montcornet
d'une voix mal assure.

--Oui, monsieur, rpondit l'inconnue.

--Monsieur votre mari est sans doute ici?

--Oui, monsieur.

--Et pourquoi donc, madame, restez-vous  cette place? est-ce par
coquetterie?

L'afflige sourit tristement.

--Accordez-moi l'honneur, madame, d'tre votre cavalier pour la
contredanse suivante, et je ne vous ramnerai certes pas ici! Je vois
prs de la chemine une gondole vide, venez-y. Quand tant de gens
s'apprtent  trner, et que la folie du jour est la royaut, je ne
conois pas que vous refusiez d'accepter le titre de reine du bal qui
semble promis  votre beaut.

--Monsieur, je ne danserai pas.

L'intonation brve des rponses de cette femme tait si dsesprante,
que le colonel se vit forc d'abandonner la place. Martial, qui devina
la dernire demande du colonel et le refus qu'il essuyait, se mit 
sourire et se caressa le menton en faisant briller la bague qu'il avait
au doigt.

--De quoi riez-vous? lui dit la comtesse de Vaudremont.

--De l'insuccs de ce pauvre colonel, qui vient de faire un pas de
clerc...

--Je vous avais pri d'ter votre bague, reprit la comtesse en
l'interrompant.

--Je ne l'ai pas entendu.

--Si vous n'entendez rien ce soir, vous savez voir tout, monsieur le
baron, rpondit madame de Vaudremont d'un air piqu.

--Voil un jeune homme qui montre un bien beau brillant, dit alors
l'inconnue au colonel.

--Magnifique, rpondit-il. Ce jeune homme est le baron Martial de la
Roche-Hugon, un de mes plus intimes amis.

--Je vous remercie de m'avoir dit son nom, reprit-elle, il parat fort
aimable.

--Oui, mais il est un peu lger.

--On pourrait croire qu'il est bien avec la comtesse de Vaudremont,
demanda la jeune dame en interrogeant des yeux le colonel.

--Du dernier mieux!

L'inconnue plit.

--Allons, pensa le militaire, elle aime ce diable de Martial.

Je croyais madame de Vaudremont engage depuis longtemps avec monsieur
de Soulanges, reprit la jeune femme un peu remise de la souffrance
intrieure qui venait d'altrer l'clat de son visage.

--Depuis huit jours, la comtesse le trompe, rpondit le colonel. Mais
vous devez avoir vu ce pauvre Soulanges  son entre; il essaie encore
de ne pas croire  son malheur.

--Je l'ai vu, dit la dame bleue. Puis elle ajouta un:--Monsieur, je vous
remercie, dont l'intonation quivalait  un cong.

En ce moment, la contredanse tant prs de finir, le colonel,
dsappoint, n'eut que le temps de se retirer en se disant par manire
de consolation:--Elle est marie.

--Eh bien! courageux cuirassier, s'cria le baron en entranant le
colonel dans l'embrasure d'une croise pour y respirer l'air pur des
jardins, o en tes-vous?

--Elle est marie, mon cher.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Ah diantre! j'ai des moeurs, rpondit le colonel, je ne veux plus
m'adresser qu' des femmes que je puisse pouser. D'ailleurs, Martial,
elle m'a formellement manifest la volont de ne pas danser.

--Colonel, parions votre cheval gris pommel contre cent napolons
qu'elle dansera ce soir avec moi.

--Je veux bien! dit le colonel en frappant dans la main du fat. En
attendant, je vais voir Soulanges, il connat peut-tre cette dame qui
m'a sembl s'intresser  lui.

--Mon brave, vous avez perdu, dit Martial en riant. Mes yeux se sont
rencontrs avec les siens, et je m'y connais. Cher colonel, vous ne m'en
voudrez pas de danser avec elle aprs le refus que vous avez essuy?

--Non, non, rira bien qui rira le dernier. Au reste, Martial, je suis
beau joueur et bon ennemi, je te prviens qu'elle aime les diamants.

A ce propos, les deux amis se sparrent. Le gnral Montcornet se
dirigea vers le salon de jeu, o il aperut le comte de Soulanges assis
 une table de bouillotte. Quoiqu'il n'existt entre les deux colonels
que cette amiti banale tablie par les prils de la guerre et les
devoirs du service, le colonel des cuirassiers fut douloureusement
affect de voir le colonel d'artillerie, qu'il connaissait pour un homme
sage, engag dans une partie o il pouvait se ruiner. Les monceaux d'or
et de billets tals sur le fatal tapis attestaient la fureur du jeu. Un
cercle d'hommes silencieux entourait les joueurs attabls. Quelques mots
retentissaient bien parfois comme: _Passe_, _jeu_, _tiens_, _mille
louis_, _tenus_; mais il semblait, en regardant ces cinq personnages
immobiles, qu'ils ne se parlassent que des yeux. Quand le colonel,
effray de la pleur de Soulanges, s'approcha de lui, le comte gagnait.
L'ambassadeur autrichien, un banquier clbre se levaient compltement
dcavs de sommes considrables. Soulanges devint encore plus sombre en
recueillant une masse d'or et de billets, il ne compta mme pas; un amer
ddain crispa ses lvres, il semblait menacer la fortune au lieu de la
remercier de ses faveurs.

--Courage, lui dit le colonel, courage, Soulanges! puis croyant lui
rendre un vrai service en l'arrachant au jeu: Venez, ajouta-t-il, j'ai
une bonne nouvelle  vous apprendre, mais  une condition.

--Laquelle? demanda Soulanges.

--Celle de me rpondre  ce que je vous demanderai.

Le comte de Soulanges se leva brusquement, mit son gain d'un air fort
insouciant dans un mouchoir qu'il avait tourment d'une manire
convulsive, et son visage tait si farouche, qu'aucun joueur ne s'avisa
de trouver mauvais qu'il ft _Charlemagne_. Les figures parurent mme se
dilater quand cette tte maussade et chagrine ne fut plus dans le cercle
lumineux que dcrit au-dessus d'une table un flambeau de bouillotte.

--Ces diables de militaires s'entendent comme des larrons en foire! dit
 voix basse un diplomate de la galerie en prenant la place du colonel.

Une seule figure blme et fatigue se tourna vers le rentrant, et lui
dit en lui lanant un regard qui brilla, mais s'teignit comme le feu
d'un diamant:--Qui dit militaire ne dit pas civil, monsieur le ministre.

--Mon cher, dit Montcornet  Soulanges en l'attirant dans un coin, ce
matin l'empereur a parl de vous avec loge, et votre promotion au
marchalat n'est pas douteuse.

--Le patron n'aime pas l'artillerie.

--Oui, mais il adore la noblesse et vous tes un ci-devant! Le patron,
reprit Montcornet, a dit que ceux qui s'taient maris  Paris pendant
la campagne ne devaient pas tre considrs comme en disgrce. Eh! bien?

Le comte de Soulanges semblait ne rien comprendre  ce discours.

--Ah ! j'espre maintenant, reprit le colonel, que vous me direz si
vous connaissez une charmante petite femme assise au pied d'un
candlabre...

A ces mots, les yeux du comte s'animrent, il saisit avec une violence
inoue la main du colonel:--Mon cher gnral, lui dit-il d'une voix
sensiblement altre, si un autre que vous me faisait cette question, je
lui fendrais le crne avec cette masse d'or. Laissez-moi, je vous en
supplie. J'ai plus envie, ce soir, de me brler la cervelle, que... Je
hais tout ce que je vois. Aussi, vais-je partir. Cette joie, cette
musique, ces visages stupides qui rient m'assassinent.

--Mon pauvre ami, reprit d'une voix douce Montcornet en frappant
amicalement dans la main de Soulanges, vous tes passionn! Que
diriez-vous donc si je vous apprenais que Martial songe si peu  madame
de Vaudremont, qu'il s'est pris de cette petite dame!

--S'il lui parle, s'cria Soulanges en bgayant de fureur, je le rendrai
aussi plat que son portefeuille, quand mme le fat serait dans le giron
de l'empereur.

Et le comte tomba comme ananti sur la causeuse vers laquelle le colonel
l'avait men. Ce dernier se retira lentement, il s'aperut que Soulanges
tait en proie  une colre trop violente pour que des plaisanteries ou
les soins d'une amiti superficielle pussent le calmer. Quand le colonel
Montcornet rentra dans le grand salon de danse, madame de Vaudremont fut
la premire personne qui s'offrit  ses regards, et il remarqua sur sa
figure, ordinairement si calme, quelques traces d'une agitation mal
dguise. Une chaise tait vacante auprs d'elle, le colonel vint s'y
asseoir.

--Je gage que vous tes tourmente? dit-il.

--Bagatelle, gnral. Je voudrais tre partie d'ici, j'ai promis d'tre
au bal de la grande-duchesse de Berg, et il faut que j'aille auparavant
chez la princesse de Wagram. Monsieur de la Roche-Hugon, qui le sait,
s'amuse  conter fleurette  des douairires.

--Ce n'est pas l tout  fait le sujet de votre inquitude, et je gage
cent louis que vous resterez ici ce soir.

--Impertinent!

--J'ai donc dit vrai?

--Eh bien! que pens-je? reprit la comtesse en donnant un coup
d'ventail sur les doigts du colonel. Je suis capable de vous
rcompenser si vous le devinez.

--Je n'accepterai pas le dfi, j'ai trop d'avantages.

--Prsomptueux!

--Vous craignez de voir Martial aux pieds...

--De qui? demanda la comtesse en affectant la surprise.

--De ce candlabre, rpondit le colonel en montrant la belle inconnue,
et regardant la comtesse avec une attention gnante.

--Vous avez devin, rpondit la coquette en se cachant la figure sous
son ventail, avec lequel elle se mit  jouer. La vieille madame de
Grandlieu, qui, vous le savez, est maligne comme un vieux singe,
reprit-elle aprs un moment de silence, vient de me dire que monsieur de
la Roche-Hugon courait quelques dangers  courtiser cette inconnue qui
se trouve ce soir ici comme un trouble-fte. J'aimerais mieux voir la
mort que cette figure si cruellement belle et ple autant qu'une vision.
C'est mon mauvais gnie. Madame de Grandlieu, continua-t-elle aprs
avoir laiss chapper un signe de dpit, qui ne va au bal que pour tout
voir en faisant semblant de dormir, m'a cruellement inquite. Martial
me paiera cher le tour qu'il me joue. Cependant, engagez-le, gnral,
puisque c'est votre ami,  ne pas me faire de la peine.

--Je viens de voir un homme qui ne se propose rien moins que de lui
brler la cervelle s'il s'adresse  cette petite dame. Cet homme-l,
madame, est de parole. Mais je connais Martial, ces prils sont autant
d'encouragements. Il y a plus; nous avons pari. Ici le colonel baissa
la voix.

--Serait-ce vrai? demanda la comtesse.

--Sur mon honneur.

--Merci, gnral, rpondit madame de Vaudremont en lui lanant un regard
plein de coquetterie.

--Me ferez-vous l'honneur de danser avec moi?

--Oui, mais la seconde contredanse. Pendant celle-ci, je veux savoir ce
que peut devenir cette intrigue, et savoir qui est cette petite dame
bleue, elle a l'air spirituel.

Le colonel, voyant que madame de Vaudremont voulait tre seule,
s'loigna satisfait d'avoir si bien commenc son attaque.

Il se rencontre dans les ftes quelques dames qui, semblables  madame
de Grandlieu, sont l comme de vieux marins occups sur le bord de la
mer  contempler les jeunes matelots aux prises avec les temptes. En ce
moment, madame de Grandlieu, qui paraissait s'intresser aux personnages
de cette scne, put facilement deviner la lutte  laquelle la comtesse
tait en proie. La jeune coquette avait beau s'venter gracieusement,
sourire  des jeunes gens qui la saluaient et mettre en usage les ruses
dont se sert une femme pour cacher son motion, la douairire, l'une des
plus perspicaces et malicieuses duchesses que le dix-huitime sicle
avait lgues au dix-neuvime, savait lire dans son coeur et dans sa
pense. La vieille dame semblait reconnatre les mouvements
imperceptibles qui dclent les affections de l'me. Le pli le plus
lger qui venait rider ce front si blanc et si pur, le tressaillement le
plus insensible des pommettes, le jeu des sourcils, l'inflexion la moins
visible des lvres dont le corail mouvant ne pouvait lui rien cacher,
taient pour la duchesse comme les caractres d'un livre. Du fond de sa
bergre, que sa robe remplissait entirement, la coquette mrite, tout
en causant avec un diplomate qui la recherchait afin de recueillir les
anecdotes qu'elle contait si bien, s'admirait elle-mme dans la jeune
coquette; elle la prit en got en lui voyant si bien dguiser son
chagrin et les dchirements de son coeur. Madame de Vaudremont
ressentait en effet autant de douleur qu'elle feignait de gaiet: elle
avait cru rencontrer dans Martial un homme de talent sur l'appui duquel
elle comptait pour embellir sa vie de tous les enchantements du pouvoir;
en ce moment, elle reconnaissait une erreur aussi cruelle pour sa
rputation que pour son amour-propre. Chez elle, comme chez les autres
femmes de cette poque, la soudainet des passions augmentait leur
vivacit. Les mes qui vivent beaucoup et vite ne souffrent pas moins
que celles qui se consument dans une seule affection. La prdilection de
la comtesse pour Martial tait ne de la veille, il est vrai; mais le
plus inepte des chirurgiens sait que la souffrance cause par
l'amputation d'un membre vivant est plus douloureuse que ne l'est celle
d'un membre malade. Il y avait de l'avenir dans le got de madame de
Vaudremont pour Martial, tandis que sa passion prcdente tait sans
esprance, et empoisonne par les remords de Soulanges. La vieille
duchesse, qui piait le moment opportun de parler  la comtesse,
s'empressa de congdier son ambassadeur; car, en prsence de matresses
et d'amants brouills, tout intrt plit, mme chez une vieille femme.
Pour engager la lutte, madame de Grandlieu lana sur madame de
Vaudremont un regard sardonique qui fit craindre  la jeune coquette de
voir son sort entre les mains de la douairire. Il est de ces regards de
femme  femme qui sont comme des flambeaux amens dans les dnouements
de tragdie. Il faut avoir connu cette duchesse pour apprcier la
terreur que le jeu de sa physionomie inspirait  la comtesse. Madame de
Grandlieu tait grande, ses traits faisaient dire d'elle:--Voil une
femme qui a d tre jolie! Elle se couvrait les joues de tant de rouge
que ses rides ne paraissaient presque plus; mais loin de recevoir un
clat factice de ce carmin fonc, ses yeux n'en taient que plus ternes.
Elle portait une grande quantit de diamants, et s'habillait avec assez
de got pour ne pas prter au ridicule. Son nez pointu annonait
l'pigramme. Un rtelier bien mis conservait  sa bouche une grimace
d'ironie qui rappelait celle de Voltaire. Cependant l'exquise politesse
de ses manires adoucissait si bien la tournure malicieuse de ses ides
qu'on ne pouvait l'accuser de mchancet. Les yeux gris de la vieille
dame s'animrent, un regard triomphal accompagn d'un sourire qui
disait:--Je vous l'avais bien promis! traversa le salon, et rpandit
l'incarnat de l'esprance sur les joues ples de la jeune femme qui
gmissait au pied du candlabre. Cette alliance entre madame de
Grandlieu et l'inconnue ne pouvait chapper  l'oeil exerc de la
comtesse de Vaudremont, qui entrevit un mystre et le voulut pntrer.
En ce moment, le baron de la Roche-Hugon, aprs avoir achev de
questionner toutes les douairires sans pouvoir apprendre le nom
de la dame bleue, s'adressait en dsespoir de cause  la
comtesse de Gondreville, et n'en recevait que cette rponse peu
satisfaisante:--C'est une dame que l'_ancienne_ duchesse de Grandlieu
m'a prsente. En se retournant par hasard vers la bergre occupe par
la vieille dame, le matre des requtes en surprit le regard
d'intelligence lanc sur l'inconnue, et quoiqu'il ft assez mal avec
elle depuis quelque temps, il rsolut de l'aborder. En voyant le
smillant baron rdant autour de sa bergre, l'ancienne duchesse sourit
avec une malignit sardonique, et regarda madame de Vaudremont d'un air
qui fit rire le colonel Montcornet.

--Si la vieille bohmienne prend un air d'amiti, pensa le baron, elle
va sans doute me jouer quelque mchant tour.--Madame, lui dit-il, vous
vous tes charge, me dit-on, de veiller sur un bien prcieux trsor!

--Me prenez-vous pour un dragon, demanda la vieille dame. Mais de qui
parlez-vous? ajouta-t-elle avec une douceur de voix qui rendit
l'esprance  Martial.

--De cette petite dame inconnue que la jalousie de toutes ces coquettes
a confine l-bas. Vous connaissez sans doute sa famille?

--Oui, dit la duchesse; mais que voulez-vous faire d'une hritire de
province, marie depuis quelque temps, une fille bien ne que vous ne
connaissez pas, vous autres, elle ne va nulle part.

--Pourquoi ne danse-t-elle pas? Elle est si belle! Voulez-vous que nous
fassions un trait de paix? Si vous daignez m'instruire de tout ce que
j'ai intrt  savoir, je vous jure que votre demande en restitution des
bois de Marigny par le domaine extraordinaire sera chaudement appuye
auprs de l'empereur.

--Monsieur, rpondit la vieille dame avec une gravit trompeuse,
amenez-moi la comtesse de Vaudremont. Je vous promets de lui rvler le
mystre qui rend notre inconnue si intressante. Voyez, tous les hommes
du bal sont arrivs au mme degr de curiosit que vous. Les yeux se
portent involontairement vers ce candlabre o ma protge s'est
modestement place, elle recueille tous les hommages qu'on a voulu lui
ravir. Bienheureux celui qu'elle prendra pour danseur! L, elle
s'interrompit en fixant la comtesse de Vaudremont par un de ces regards
qui disent si bien:--Nous parlons de vous. Puis elle ajouta:--Je pense
que vous aimerez mieux apprendre le nom de l'inconnue de la bouche de
votre belle comtesse que de la mienne?

L'attitude de la duchesse tait si provoquante que madame de Vaudremont
se leva, vint auprs d'elle, s'assit sur la chaise que lui offrit
Martial; et, sans faire attention  lui:--Je devine, madame, lui
dit-elle en riant, que vous parlez de moi; mais j'avoue mon infriorit,
je ne sais si c'est en bien ou en mal.

Madame de Grandlieu serra de sa vieille main sche et ride la jolie
main de la jeune femme, et, d'un ton de compassion, elle lui rpondit 
voix basse:--Pauvre petite!

Les deux femmes se regardrent. Madame de Vaudremont comprit que
Martial tait de trop, et le congdia en lui disant d'un air
imprieux:--Laissez-nous!

Le matre des requtes, peu satisfait de voir la comtesse sous le charme
de la dangereuse sibylle qui l'avait attire prs d'elle, lui lana un
de ces regards d'homme, puissants sur un coeur aveugle, mais qui
paraissent ridicules  une femme quand elle commence  juger celui de
qui elle s'est prise.

--Auriez-vous la prtention de singer l'empereur? dit madame de
Vaudremont en mettant sa tte de trois quarts pour contempler le matre
des requtes d'un air ironique.

Martial avait trop l'usage du monde, trop de finesse et de calcul pour
s'exposer  rompre avec une femme si bien en cour et que l'empereur
voulait marier; il compta d'ailleurs sur la jalousie qu'il se proposait
d'veiller en elle comme sur le meilleur moyen de deviner le secret de
sa froideur, et s'loigna d'autant plus volontiers qu'en cet instant une
nouvelle contredanse mettait tout le monde en mouvement. Le baron eut
l'air de cder la place aux quadrilles, il alla s'appuyer sur le marbre
d'une console, se croisa les bras sur la poitrine, et resta tout occup
de l'entretien des deux dames. De temps en temps il suivait les regards
que toutes deux jetrent  plusieurs reprises sur l'inconnue. Comparant
alors la comtesse  cette beaut nouvelle que le mystre rendait si
attrayante, le baron fut en proie aux odieux calculs habituels aux
hommes  bonnes fortunes: il flottait entre une fortune  prendre et son
caprice  contenter. Le reflet des lumires faisait si bien ressortir sa
figure soucieuse et sombre sur les draperies de moire blanche froisse
par ses cheveux noirs, qu'on aurait pu le comparer  quelque mauvais
gnie. De loin, plus d'un observateur dut sans doute se dire:--Voil
encore un pauvre diable qui parat s'amuser beaucoup!

L'paule droite lgrement appuye sur la chambranle de la porte qui se
trouvait entre le salon de danse et la salle de jeu, le colonel pouvait
rire incognito sous ses amples moustaches, il jouissait du plaisir de
contempler le tumulte du bal; il voyait cent jolies ttes tournoyant au
gr des caprices de la danse; il lisait sur quelques figures, comme sur
celles de la comtesse et de son ami Martial, les secrets de leur
agitation; puis, en dtournant la tte, il se demandait quel rapport
existait entre l'air sombre du comte de Soulanges toujours assis sur la
causeuse, et la physionomie plaintive de la dame inconnue sur le visage
de laquelle apparaissaient tour  tour les joies de l'esprance et les
angoisses d'une terreur involontaire. Montcornet tait l comme le roi
de la fte, il trouvait dans ce tableau mouvant une vue complte du
monde, et il en riait en recueillant les sourires intresss de cent
femmes brillantes et pares: un colonel de la garde impriale, poste qui
comportait le grade de gnral de brigade, tait certes un des plus
beaux partis de l'arme. Il tait minuit environ. Les conversations, le
jeu, la danse, la coquetterie, les intrts, les malices et les projets,
tout arrivait  ce degr de chaleur qui arrache  un jeune homme cette
exclamation:--Le beau bal!

--Mon bon petit ange, disait madame de Grandlieu  la comtesse, vous
tes  un ge o j'ai fait bien des fautes. En vous voyant souffrir
tout  l'heure mille morts, j'ai eu la pense de vous donner quelques
avis charitables. Commettre des fautes  vingt-deux ans, n'est-ce pas
gter son avenir, n'est-ce pas dchirer la robe qu'on doit mettre? Ma
chre, nous n'apprenons que bien tard  nous en servir sans la
chiffonner. Continuez, mon coeur,  vous procurer des ennemis adroits et
des amis sans esprit de conduite, vous verrez quelle jolie petite vie
vous mnerez un jour.

--Ah! madame, une femme a bien de la peine  tre heureuse, n'est-ce
pas? s'cria navement la comtesse.

--Ma petite, il faut savoir choisir,  votre ge, entre les plaisirs et
le bonheur. Vous voulez pouser Martial, qui n'est ni assez sot pour
faire un bon mari, ni assez passionn pour tre un amant. Il a des
dettes, ma chre, il est homme  dvorer votre fortune; mais ce ne
serait rien s'il vous donnait le bonheur. Ne voyez-vous combien il est
vieux? Cet homme doit avoir t souvent malade, il jouit de son reste.
Dans trois ans, ce sera un homme fini. L'ambitieux commencera, peut-tre
russira-t-il. Je ne le crois pas. Qu'est-il? un intrigant qui peut
possder  merveille l'esprit des affaires et babiller agrablement;
mais il est trop avantageux pour avoir un vrai mrite, il n'ira pas
loin. D'ailleurs, regardez-le! Ne lit-on pas sur son front que, dans ce
moment-ci, ce n'est pas une jeune et jolie femme qu'il voit en vous,
mais les deux millions que vous possdez? Il ne vous aime pas, ma chre,
il vous calcule comme s'il s'agissait d'une affaire. Si vous voulez vous
marier, prenez un homme plus g, qui ait de la considration, et qui
soit  la moiti de son chemin. Une veuve ne doit pas faire de son
mariage une affaire d'amourette. Une souris s'attrape-t-elle deux fois
au mme pige? Maintenant, un nouveau contrat doit tre une spculation
pour vous, et il faut, en vous remariant, avoir au moins l'espoir de
vous entendre nommer un jour madame la marchale.

En ce moment, les yeux des deux femmes se fixrent naturellement sur la
belle figure du colonel Montcornet.

--Si vous voulez jouer le rle difficile d'une coquette et ne pas vous
marier, reprit la duchesse avec bonhomie, ah! ma pauvre petite, vous
saurez mieux que toute autre amonceler les nuages d'une tempte et la
dissiper. Mais, je vous en conjure, ne vous faites jamais un plaisir de
troubler la paix des mnages, de dtruire l'union des familles et le
bonheur des femmes qui sont heureuses. Je l'ai jou, ma chre, ce rle
dangereux. H, mon Dieu, pour un triomphe d'amour-propre, on assassine
souvent de pauvres cratures vertueuses; car il existe vraiment, ma
chre, des femmes vertueuses, et l'on se cre des haines mortelles. Un
peu trop tard, j'ai appris que, suivant l'expression du duc d'Albe, un
saumon vaut mieux que mille grenouilles! Certes, un vritable amour
donne mille fois plus de jouissances que les passions phmres qu'on
excite! Eh bien! je suis venue ici pour vous prcher. Oui, vous tes la
cause de mon apparition dans ce salon qui pue le peuple. Ne viens-je pas
d'y voir des acteurs? Autrefois, ma chre, on les recevait dans son
boudoir; mais au salon, fi donc! Pourquoi me regardez-vous d'un air si
tonn? coutez-moi! Si vous voulez vous jouer des hommes, reprit la
vieille dame, ne bouleversez le coeur que de ceux dont la vie n'est pas
arrte, de ceux qui n'ont pas de devoirs  remplir; les autres ne nous
pardonnent pas les dsordres qui les ont rendus heureux. Profitez de
cette maxime due  ma vieille exprience. Ce pauvre Soulanges, par
exemple, auquel vous avez fait tourner la tte, et que, depuis quinze
mois, vous avez enivr, Dieu sait comme! eh bien! savez-vous sur quoi
portaient vos coups?... sur sa vie tout entire. Il est mari depuis six
mois, il est ador d'une charmante crature qu'il aime et qu'il trompe;
elle vit dans les larmes et dans le silence le plus amer. Soulanges a eu
des moments de remords plus cruels que ses plaisirs n'taient doux. Et
vous, petite ruse, vous l'avez trahi. Eh bien! venez contempler votre
ouvrage.

La vieille duchesse prit la main de madame de Vaudremont, et elles se
levrent.

--Tenez, lui dit madame de Grandlieu en lui montrant des yeux l'inconnue
ple et tremblante sous les feux du lustre, voil ma petite nice, la
comtesse de Soulanges, elle a enfin cd aujourd'hui  mes instances,
elle a consenti  quitter la chambre de douleur o la vue de son enfant
ne lui apportait que de bien faibles consolations; la voyez-vous? elle
vous parat charmante: eh bien! chre belle, jugez de ce qu'elle devait
tre quand le bonheur et l'amour rpandaient leur clat sur cette figure
maintenant fltrie.

La comtesse dtourna silencieusement la tte et parut en proie  de
graves rflexions. La duchesse l'amena jusqu' la porte de la salle de
jeu; puis, aprs y avoir jet les yeux, comme si elle et voulu y
chercher quelqu'un:--Et voil Soulanges, dit-elle  la jeune coquette
d'un son de voix profond.

La comtesse frissonna quand elle aperut, dans le coin le moins clair
du salon, la figure ple et contracte de Soulanges appuy sur la
causeuse: l'affaissement de ses membres et l'immobilit de son front
accusaient toute sa douleur, les joueurs allaient et venaient devant
lui, sans y faire plus d'attention que s'il et t mort. Le tableau que
prsentaient la femme en larmes et le mari morne et sombre, spars l'un
de l'autre au milieu de cette fte, comme les deux moitis d'un arbre
frapp par la foudre, eut peut-tre quelque chose de prophtique pour la
comtesse. Elle craignit d'y voir une image des vengeances que lui
gardait l'avenir. Son coeur n'tait pas encore assez fltri pour que la
sensibilit et l'indulgence en fussent entirement bannies, elle pressa
la main de la duchesse en la remerciant par un de ces sourires qui ont
une certaine grce enfantine.

--Mon cher enfant, lui dit la vieille femme  l'oreille, songez
dsormais que nous savons aussi bien repousser les hommages des hommes
que nous les attirer.

--Elle est  vous, si vous n'tes pas un niais.

Ces dernires paroles furent souffles par madame de Grandlieu 
l'oreille du colonel Montcornet pendant que la belle comtesse se livrait
 la compassion que lui inspirait l'aspect de Soulanges, car elle
l'aimait encore assez sincrement pour vouloir le rendre au bonheur, et
se promettait intrieurement d'employer l'irrsistible pouvoir
qu'exeraient encore ses sductions sur lui pour le renvoyer  sa femme.

--Oh! comme je vais le prcher, dit-elle  madame de Grandlieu.

--N'en faites rien, ma chre! s'cria la duchesse en regagnant sa
bergre, choisissez-vous un bon mari et fermez votre porte  mon neveu.
Ne lui offrez mme pas votre amiti. Croyez-moi, mon enfant, une femme
ne reoit pas d'une autre femme le coeur de son mari, elle est cent fois
plus heureuse de croire qu'elle l'a reconquis elle-mme. En amenant ici
ma nice, je crois lui avoir donn un excellent moyen de regagner
l'affection de son mari. Je ne vous demande, pour toute coopration, que
d'agacer le gnral.

Et, quand elle lui montra l'ami du matre des requtes, la comtesse
sourit.

--Eh bien, madame, savez-vous enfin le nom de cette inconnue? demanda le
baron d'un air piqu  la comtesse quand elle se trouva seule.

--Oui, dit madame de Vaudremont en regardant le matre des requtes.

Sa figure exprimait autant de finesse que de gaiet. Le sourire qui
rpandait la vie sur ses lvres et sur ses joues, la lumire humide de
ses yeux taient semblables  ces feux follets qui abusent le voyageur.
Martial, qui se crut toujours aim, prit alors cette attitude coquette
dans laquelle un homme se balance si complaisamment auprs de celle
qu'il aime, et dit avec fatuit:--Et ne m'en voudrez-vous pas si je
parais attacher beaucoup de prix  savoir ce nom?

--Et ne m'en voudrez-vous pas, rpliqua madame de Vaudremont, si, par un
reste d'amour, je ne vous le dis pas, et si je vous dfends de faire la
moindre avance  cette jeune dame? Vous risqueriez votre vie, peut-tre.

--Madame, perdre vos bonnes grces, n'est-ce pas perdre plus que la vie.

--Martial, dit svrement la comtesse, c'est madame de Soulanges, son
mari vous brlerait la cervelle, si vous en avez toutefois.

--Ah! ah! rpliqua le fat en riant, le colonel laissera vivre en paix
celui qui lui a enlev votre coeur et se battrait pour sa femme. Quel
renversement de principes! Je vous en prie, permettez-moi de danser avec
cette petite dame. Vous pourrez ainsi avoir la preuve du peu d'amour que
renfermait pour vous ce coeur de neige, car si le colonel trouve mauvais
que je fasse danser sa femme, aprs avoir souffert que je vous...

--Mais elle aime son mari.

--Obstacle de plus que j'aurai le plaisir de vaincre.

--Mais elle est marie.

--Plaisante objection!

--Ah! dit la comtesse avec un sourire amer, vous nous punissez galement
de nos fautes et de nos repentirs.

--Ne vous fchez pas, dit vivement Martial. Oh! je vous en supplie,
pardonnez-moi. Tenez, je ne pense plus  madame de Soulanges.

--Vous mriteriez bien que je vous envoyasse auprs d'elle.

--J'y vais, dit le baron en riant, et je reviendrai plus pris de vous
que jamais. Vous verrez que la plus jolie femme du monde ne peut
s'emparer d'un coeur qui vous appartient.

--C'est--dire que vous voulez gagner le cheval du colonel.

--Ah! le tratre, rpondit-il en riant et menaant du doigt son ami qui
souriait.

Le colonel arriva, le baron lui cda la place auprs de la comtesse 
laquelle il dit d'un air sardonique:--Madame, voici un homme qui s'est
vant de pouvoir gagner vos bonnes grces dans une soire.

Il s'applaudit en s'loignant d'avoir rvolt l'amour-propre de la
comtesse et desservi Montcornet; mais, malgr sa finesse habituelle, il
n'avait pas devin l'ironie dont taient empreints les propos de madame
de Vaudremont, et ne s'aperut point qu'elle avait fait autant de pas
vers son ami que son ami vers elle, quoiqu' l'insu l'un de l'autre. Au
moment o le matre des requtes s'approchait en papillonnant du
candlabre sous lequel la comtesse de Soulanges, ple et craintive,
semblait ne vivre que des yeux, son mari arriva prs de la porte du
salon en montrant des yeux tincelants de passion. La vieille duchesse,
attentive  tout, s'lana vers son neveu, lui demanda son bras et sa
voiture pour sortir, en prtextant un ennui mortel et se flattant de
prvenir ainsi un clat fcheux. Elle fit, avant de partir, un singulier
signe d'intelligence  sa nice, en lui dsignant l'entreprenant
cavalier qui se prparait  lui parler, et ce signe semblait lui
dire:--Le voici, venge-toi.

Madame de Vaudremont surprit le regard de la tante et de la nice, une
lueur soudaine illumina son me, elle craignit d'tre la dupe de cette
vieille dame si savante et si ruse en intrigue.--Cette perfide
duchesse, se dit-elle, aura peut-tre trouv plaisant de me faire de la
morale en me jouant quelque mchant tour de sa faon.

A cette pense, l'amour-propre de madame de Vaudremont fut peut-tre
encore plus fortement intress que sa curiosit  dmler le fil de
cette intrigue. La proccupation intrieure  laquelle elle fut en proie
ne la laissa pas matresse d'elle-mme. Le colonel, interprtant  son
avantage la gne rpandue dans les discours et les manires de la
comtesse, n'en devint que plus ardent et plus pressant. Les vieux
diplomates blass, qui s'amusaient  observer le jeu des physionomies,
n'avaient jamais rencontr tant d'intrigues  suivre ou  deviner. Les
passions qui agitaient le double couple se diversifiaient  chaque pas
dans ces salons anims en se reprsentant avec d'autres nuances sur
d'autres figures. Le spectacle de tant de passions vives, toutes ces
querelles d'amour, ces vengeances douces, ces faveurs cruelles, ces
regards enflamms, toute cette vie brlante rpandue autour d'eux ne
leur faisait sentir que plus vivement leur impuissance. Enfin, le baron
avait pu s'asseoir auprs de la comtesse de Soulanges. Ses yeux erraient
 la drobe sur un cou frais comme la rose, parfum comme une fleur
des champs. Il admirait de prs des beauts qui de loin l'avaient
tonn. Il pouvait voir un petit pied bien chauss, mesurer de l'oeil
une taille souple et gracieuse. A cette poque, les femmes nouaient la
ceinture de leurs robes prcisment au-dessous du sein,  l'imitation
des statues grecques, mode impitoyable pour les femmes dont le corsage
avait quelque dfaut. En jetant des regards furtifs sur ce sein, Martial
resta ravi de la perfection des formes de la comtesse.

--Vous n'avez pas dans une seule fois ce soir, madame, dit-il d'une
voix douce et flatteuse; ce n'est pas faute de cavalier, j'imagine?

--Je ne vais point dans le monde, j'y suis inconnue, rpondit avec
froideur madame de Soulanges qui n'avait rien compris au regard par
lequel sa tante venait de l'inviter  plaire au baron.

Martial fit alors jouer par maintien le beau diamant qui ornait sa main
gauche, les feux jets par la pierre semblrent jeter une lueur subite
dans l'me de la jeune comtesse qui rougit et regarda le baron avec une
expression indfinissable.

--Aimez-vous la danse? demanda le Provenal, pour essayer de renouer la
conversation.

--Oh! beaucoup, monsieur.

A cette trange rponse, leurs regards se rencontrrent. Le jeune homme,
surpris de l'accent pntrant qui rveilla dans son coeur une vague
esprance, avait subitement interrog les yeux de la jeune femme.

--Eh bien, madame, n'est-ce pas une tmrit de ma part que de me
proposer pour tre votre partner  la premire contredanse?

Une confusion nave rougit les joues blanches de la comtesse.

--Mais, monsieur, j'ai dj refus un danseur, un militaire...

--Serait-ce ce grand colonel de cavalerie que vous voyez l-bas?

--Prcisment.

--Eh! c'est mon ami, ne craignez rien. M'accordez-vous la faveur que
j'ose esprer?

--Oui, monsieur.

Cette voix accusait une motion si neuve et si profonde, que l'me
blase du matre des requtes en fut branle. Il se sentit envahi par
une timidit de lycen, perdit son assurance, sa tte mridionale
s'enflamma, il voulut parler, ses expressions lui parurent sans grce,
compares aux reparties spirituelles et fines de madame de Soulanges. Il
fut heureux pour lui que la contredanse comment. Debout prs de sa
belle danseuse, il se trouva plus  l'aise. Pour beaucoup d'hommes, la
danse est une manire d'tre; ils pensent, en dployant les grces de
leur corps, agir plus puissamment que par l'esprit sur le coeur des
femmes. Le Provenal voulait sans doute employer en ce moment tous ces
moyens de sduction,  en juger par la prtention de tous ses mouvements
et de ses gestes. Il avait amen sa conqute au quadrille o les femmes
les plus brillantes du salon mettaient une chimrique importance 
danser prfrablement  tout autre. Pendant que l'orchestre excutait le
prlude de la premire figure, le baron prouvait une incroyable
satisfaction d'orgueil, quand, passant en revue les danseuses places
sur les lignes de ce carr redoutable, il s'aperut que la toilette de
madame de Soulanges dfiait mme celle de madame de Vaudremont qui, par
un hasard cherch peut-tre, faisait avec le colonel le vis--vis du
baron et de la dame bleue. Les regards se fixrent un moment sur madame
de Soulanges: un murmure flatteur annona qu'elle tait le sujet de la
conversation de chaque partner avec sa danseuse. Les oeillades d'envie
et d'admiration se croisaient si vivement sur elle, que la jeune femme,
honteuse d'un triomphe auquel elle semblait se refuser, baissa
modestement les yeux, rougit, et n'en devint que plus charmante. Si elle
releva ses blanches paupires, ce fut pour regarder son danseur enivr,
comme si elle et voulu lui reporter la gloire de ces hommages et lui
dire qu'elle prfrait le sien  tous les autres; elle mit de
l'innocence dans sa coquetterie, ou plutt elle parut se livrer  la
nave admiration par laquelle commence l'amour avec cette bonne foi qui
ne se rencontre que dans de jeunes coeurs. Quand elle dansa, les
spectateurs purent facilement croire qu'elle ne dployait ces grces que
pour Martial; et, quoique modeste et neuve au mange des salons, elle
sut, aussi bien que la plus savante coquette, lever  propos les yeux
sur lui, les baisser avec une feinte modestie. Quand les lois nouvelles
d'une contredanse invente par le danseur Trnis, et  laquelle il donna
son nom, amenrent Martial devant le colonel:--J'ai gagn ton cheval,
lui dit-il en riant.

--Oui, mais tu as perdu quatre-vingt mille livres de rente, lui rpliqua
le colonel en lui montrant madame de Vaudremont.

--Et qu'est-ce que cela me fait! rpondit Martial, madame de Soulanges
vaut des millions.

A la fin de cette contredanse, plus d'un chuchotement rsonnait  plus
d'une oreille. Les femmes les moins jolies faisaient de la morale avec
leurs danseurs,  propos de la naissante liaison de Martial et de la
comtesse de Soulanges. Les plus belles s'tonnaient d'une telle
facilit. Les hommes ne concevaient pas le bonheur du petit matre des
requtes auquel ils ne trouvaient rien de bien sduisant. Quelques
femmes indulgentes disaient qu'il ne fallait pas se presser de juger la
comtesse: les jeunes personnes seraient bien malheureuses si un regard
expressif ou quelques pas gracieusement excuts suffisaient pour
compromettre une femme. Martial seul connaissait l'tendue de son
bonheur. A la dernire figure, quand les dames du quadrille eurent 
former le moulinet, ses doigts pressrent alors ceux de la comtesse, et
il crut sentir,  travers la peau fine et parfume des gants, que les
doigts de la jeune femme rpondaient  son amoureux appel.

--Madame, lui dit-il au moment o la contredanse se termina, ne
retournez pas dans cet odieux coin o vous avez enseveli jusqu'ici votre
figure et votre toilette. L'admiration est-elle le seul revenu que vous
puissiez tirer des diamants qui parent votre cou si blanc et vos nattes
si bien tresses? Venez faire une promenade dans les salons pour y jouir
de la fte et de vous-mme.

Madame de Soulanges suivit son sducteur, qui pensait qu'elle lui
appartiendrait plus srement s'il parvenait  l'afficher. Tous deux, ils
firent alors quelques tours  travers les groupes qui encombraient les
salons de l'htel. La comtesse de Soulanges, inquite, s'arrtait un
instant avant d'entrer dans chaque salon, et n'y pntrait qu'aprs
avoir tendu le cou pour jeter un regard sur tous les hommes. Cette peur,
qui comblait de joie le petit matre des requtes, ne semblait calme
que quand il avait dit  sa tremblante compagne:--Rassurez-vous, _il_
n'y est pas. Ils parvinrent ainsi jusqu' une immense galerie de
tableaux, situe dans une aile de l'htel, et o l'on jouissait par
avance du magnifique aspect d'un ambigu prpar pour trois cents
personnes. Comme le repas allait commencer, Martial entrana la comtesse
vers un boudoir ovale donnant sur les jardins, et o les fleurs les plus
rares et quelques arbustes formaient un bocage parfum sous de
brillantes draperies bleues. Le murmure de la fte venait y mourir. La
comtesse tressaillit en y entrant, et refusa obstinment d'y suivre le
jeune homme; mais, aprs avoir jet les yeux sur une glace, elle y vit
sans doute des tmoins, car elle alla s'asseoir d'assez bonne grce sur
une ottomane.

--Cette pice est dlicieuse, dit-elle en admirant une tenture
bleu-de-ciel releve par des perles.

--Tout y est amour et volupt, dit le jeune homme fortement mu.

A la faveur de la mystrieuse clart qui rgnait, il regarda la comtesse
et surprit sur sa figure doucement agite une expression de trouble, de
pudeur, de dsir qui l'enchanta. La jeune femme sourit, et ce sourire
sembla mettre fin  la lutte des sentiments qui se heurtaient dans son
coeur, elle prit de la manire la plus sduisante la main gauche de son
adorateur, et lui ta du doigt la bague sur laquelle ses yeux s'taient
arrts.

--Le beau diamant! s'cria-t-elle avec la nave expression d'une jeune
fille qui laisse voir les chatouillements d'une premire tentation.

Martial, mu de la caresse involontaire mais enivrante que la comtesse
lui avait faite en dgageant le brillant, arrta sur elle des yeux aussi
tincelants que la bague.

--Portez-la, lui dit-il, en souvenir de cette heure cleste et pour
l'amour de...

--Elle le contemplait avec tant d'extase qu'il n'acheva pas, il lui
baisa la main.

--Vous me la donnez? dit-elle avec un air d'tonnement.

--Je voudrais vous offrir le monde entier.

--Vous ne plaisantez pas, reprit-elle d'une voix altre par une
satisfaction trop vive.

--N'acceptez-vous que mon diamant?

--Vous ne me le reprendrez jamais? demanda-t-elle.

--Jamais.

Elle mit la bague  son doigt. Martial, comptant sur un prochain
bonheur, fit un geste pour passer sa main sur la taille de la comtesse
qui se leva tout  coup, et dit d'une voix claire, sans aucune
motion:--Monsieur, j'accepte ce diamant avec d'autant moins de scrupule
qu'il m'appartient.

Le matre des requtes resta tout interdit.

--Monsieur de Soulanges le prit dernirement sur ma toilette et me dit
l'avoir perdu.

--Vous tes dans l'erreur, madame, dit Martial d'un air piqu, je le
tiens de madame de Vaudremont.

--Prcisment, rpliqua-t-elle en souriant. Mon mari m'a emprunt cette
bague, la lui a donne, elle vous en a fait prsent, ma bague a voyag,
voil tout. Cette bague me dira peut-tre tout ce que j'ignore, et
m'apprendra le secret de toujours plaire. Monsieur, reprit-elle, si elle
n'et pas t  moi, soyez sr que je ne me serais pas hasarde  la
payer si cher, car une jeune femme est, dit-on, en pril prs de vous.
Mais, tenez, ajouta-t-elle en faisant jouer un ressort cach sous la
pierre, les cheveux de monsieur de Soulanges y sont encore.

Elle s'lana dans les salons avec une telle prestesse qu'il paraissait
inutile d'essayer de la rejoindre; et, d'ailleurs, Martial confondu ne
se trouva pas d'humeur  tenter l'aventure. Le rire de madame de
Soulanges avait trouv un cho dans le boudoir o le jeune fat aperut
entre deux arbustes le colonel et madame de Vaudremont qui riaient de
tout coeur.

--Veux-tu mon cheval pour courir aprs ta conqute? lui dit le colonel.

La bonne grce avec laquelle le baron supporta les plaisanteries dont
l'accablrent madame de Vaudremont et Montcornet, lui valut leur
discrtion sur cette soire, o son ami troqua son cheval de bataille
contre une jeune, riche et jolie femme.

Pendant que la comtesse de Soulanges franchissait l'intervalle qui
spare la Chausse-d'Antin du faubourg Saint-Germain o elle demeurait,
son me fut en proie aux plus vives inquitudes. Avant de quitter
l'htel de Gondreville, elle en avait parcouru les salons sans y
rencontrer ni sa tante ni son mari partis sans elle. D'affreux
pressentiments vinrent alors tourmenter son me ingnue. Tmoin discret
des souffrances prouves par son mari depuis le jour o madame de
Vaudremont l'avait attach  son char, elle esprait avec confiance
qu'un prochain repentir lui ramnerait son poux. Aussi tait-ce avec
une incroyable rpugnance qu'elle avait consenti au plan form par sa
tante, madame de Grandlieu, et en ce moment elle craignait d'avoir
commis une faute. Cette soire avait attrist son me candide. Effraye
d'abord de l'air souffrant et sombre du comte de Soulanges, elle le fut
encore plus par la beaut de sa rivale, et la corruption du monde lui
avait serr le coeur. En passant sur le Pont-Royal, elle jeta les
cheveux profans qui se trouvaient sous le diamant, jadis offert comme
le gage d'un amour pur. Elle pleura en se rappelant les vives
souffrances auxquelles elle tait depuis si longtemps en proie, et
frmit plus d'une fois en pensant que le devoir des femmes qui veulent
obtenir la paix en mnage les obligeait  ensevelir au fond du coeur, et
sans se plaindre, des angoisses aussi cruelles que les siennes.

--Hlas! se dit-elle, comment peuvent faire les femmes qui n'aiment pas?
O est la source de leur indulgence? Je ne saurais croire, comme le dit
ma tante, que la raison suffise pour les soutenir dans de tels
dvouements.

Elle soupirait encore quand son chasseur abaissa l'lgant marchepied
d'o elle s'lana sous le vestibule de son htel. Elle monta l'escalier
avec prcipitation, et quand elle arriva dans sa chambre, elle
tressaillit de terreur en y voyant son mari assis auprs de la chemine.

--Depuis quand, ma chre, allez-vous au bal sans moi, sans me prvenir?
demanda-t-il d'une voix altre. Sachez qu'une femme est toujours
dplace sans son mari. Vous tiez singulirement compromise dans le
coin obscur o vous vous tiez niche.

--Oh! mon bon Lon, dit-elle d'une voix caressante, je n'ai pu rsister
au bonheur de te voir sans que tu me visses. Ma tante m'a mene  ce
bal, et j'y ai t bien heureuse!

Ces accents dsarmrent les regards du comte de leur svrit factice,
car il venait de se faire de vifs reproches  lui-mme, en apprhendant
le retour de sa femme, sans doute instruite au bal d'une infidlit
qu'il esprait lui avoir cache, et selon la coutume des amants qui se
sentent coupables, il essayait, en querellant la comtesse le premier,
d'viter sa trop juste colre. Il regarda silencieusement sa femme, qui
dans sa brillante parure lui sembla plus belle que jamais. Heureuse de
voir son mari souriant, et de le trouver  cette heure dans une chambre
o, depuis quelque temps, il tait venu moins frquemment, la comtesse
le regarda si tendrement qu'elle rougit et baissa les yeux. Cette
clmence enivra d'autant plus Soulanges que cette scne succdait aux
tourments qu'il avait ressentis pendant le bal; il saisit la main de sa
femme et la baisa par reconnaissance: ne se rencontre-t-il pas souvent
de la reconnaissance dans l'amour?

--Hortense, qu'as-tu donc au doigt qui m'a fait tant de mal aux lvres?
demanda-t-il en riant.

--C'est mon diamant, que tu disais perdu, et que j'ai retrouv.

Le gnral Montcornet n'pousa point madame de Vaudremont, malgr la
bonne intelligence dans laquelle tous deux vcurent pendant quelques
instants, car elle fut une des victimes de l'pouvantable incendie qui
rendit  jamais clbre le bal donn par l'ambassadeur d'Autriche, 
l'occasion du mariage de l'empereur Napolon avec la fille de l'empereur
Franois II.

  Juillet 1829.




LA FAUSSE MAITRESSE.

  DDI A LA COMTESSE CLARA MAFFE.


Au mois de septembre 1835, une des plus riches hritires du faubourg
Saint-Germain, mademoiselle du Rouvre, fille unique du marquis du
Rouvre, pousa le comte Adam Mitgislas Laginski, jeune Polonais
proscrit.

Qu'il soit permis d'crire les noms comme ils se prononcent, pour
pargner aux lecteurs l'aspect des fortifications de consonnes par
lesquelles la langue slave protge ses voyelles, sans doute afin de ne
pas les perdre, vu leur petit nombre.

Le marquis du Rouvre avait presque entirement dissip l'une des plus
belles fortunes de la noblesse, et  laquelle il dut autrefois son
alliance avec une demoiselle de Ronquerolles. Ainsi, du ct maternel,
Clmentine du Rouvre avait pour oncle le marquis de Ronquerolles, et
pour tante madame de Srizy. Du ct paternel, elle jouissait d'un autre
oncle dans la bizarre personne du chevalier du Rouvre, cadet de la
maison, vieux garon devenu riche en trafiquant sur les terres et sur
les maisons. Le marquis de Ronquerolles eut le malheur de perdre ses
deux enfants  l'invasion du cholra. Le fils unique de madame de
Srizy, jeune militaire de la plus haute esprance, prit en Afrique 
l'affaire de la Macta. Aujourd'hui, les familles riches sont entre le
danger de ruiner leurs enfants si elles en ont trop, ou celui de
s'teindre en s'en tenant  un ou deux, un singulier effet du Code civil
auquel Napolon n'a pas song. Par un effet du hasard, malgr les
dissipations insenses du marquis du Rouvre pour Florine, une des
plus charmantes actrices de Paris, Clmentine devint donc une hritire.
Le marquis de Ronquerolles, un des plus habiles diplomates de la
nouvelle dynastie; sa soeur, madame de Srizy, et le chevalier du Rouvre
convinrent, pour sauver leurs fortunes des griffes du marquis, d'en
disposer en faveur de leur nice,  laquelle ils promirent d'assurer, au
jour de son mariage, chacun dix mille francs de rente.

[Illustration:

MALAGA

(LA FAUSSE MATRESSE.)]

Il est parfaitement inutile de dire que le Polonais, quoique rfugi, ne
cotait absolument rien au gouvernement franais. Le comte Adam
appartient  l'une des plus vieilles et des plus illustres familles de
la Pologne, allie  la plupart des maisons princires de l'Allemagne,
aux Sapiha, aux Radzivill, aux Rzewuski, aux Cartoriski, aux Leczinski,
aux Iablonoski, etc. Mais les connaissances hraldiques ne sont pas ce
qui distingue la France sous Louis-Philippe, et cette noblesse ne
pouvait tre une recommandation auprs de la bourgeoisie qui trnait
alors. D'ailleurs, quand, en 1833, Adam se montra sur le boulevard des
Italiens,  Frascati, au Jockey-Club, il mena la vie d'un jeune homme
qui, perdant ses esprances politiques, retrouvait ses vices et son
amour pour le plaisir. On le prit pour un tudiant. La nationalit
polonaise, par l'effet d'une odieuse raction gouvernementale, tait
alors tombe aussi bas que les rpublicains la voulaient mettre haut. La
lutte trange du Mouvement contre la Rsistance, deux mots qui seront
inexplicables dans trente ans, fit un jouet de ce qui devait tre si
respectable: le nom d'une nation vaincue  qui la France accordait
l'hospitalit, pour qui l'on inventait des ftes, pour qui l'on chantait
et l'on dansait par souscription; enfin une nation qui, lors de la lutte
entre l'Europe et la France, lui avait offert six mille hommes en 1796,
et quels hommes! N'allez pas infrer de ceci que l'on veuille donner
tort  l'empereur Nicolas contre la Pologne, ou  la Pologne contre
l'empereur Nicolas. Ce serait d'abord une assez sotte chose que de
glisser des discussions politiques dans un rcit qui doit ou amuser ou
intresser. Puis, la Russie et la Pologne avaient galement raison,
l'une de vouloir l'unit de son empire, l'autre de vouloir redevenir
libre. Disons en passant que la Pologne pouvait conqurir la Russie par
l'influence de ses moeurs, au lieu de la combattre par les armes, en
imitant les Chinois, qui ont fini par chinoiser les Tartares, et qui
chinoiseront les Anglais, il faut l'esprer. La Pologne devait poloniser
la Russie: Poniatowski l'avait essay dans la rgion la moins tempre
de l'empire; mais ce gentilhomme fut un roi d'autant plus incompris que
peut-tre ne se comprenait-il pas bien lui-mme. Comment n'aurait-on pas
ha de pauvres gens qui furent la cause de l'horrible mensonge commis
pendant la revue o tout Paris demandait  secourir la Pologne? On
feignit de regarder les Polonais comme les allis du parti rpublicain,
sans songer que la Pologne tait une rpublique aristocratique. Ds lors
la bourgeoisie accabla de ses ignobles ddains le Polonais que l'on
difiait quelques jours auparavant. Le vent d'une meute a toujours fait
varier les Parisiens du Nord au Midi, sous tous les rgimes. Il faut
bien rappeler ces revirements de l'opinion parisienne pour expliquer
comment le mot Polonais tait, en 1835, un qualificatif drisoire chez
le peuple qui se croit le plus spirituel et le plus poli du monde, au
centre des lumires, dans une ville qui tient aujourd'hui le sceptre des
arts et de la littrature. Il existe, hlas! deux sortes de Polonais
rfugis, le Polonais rpublicain, fils de Lelewel, et le noble Polonais
du parti  la tte duquel se place le prince Cartoriski. Ces deux sortes
de Polonais sont l'eau et le feu; mais pourquoi leur en vouloir? Ces
divisions ne se sont-elles pas toujours remarques chez les rfugis, 
quelque nation qu'ils appartiennent, n'importe en quelles contres ils
aillent? On porte son pays et ses haines avec soi. A Bruxelles, deux
prtres franais migrs manifestaient une profonde horreur l'un contre
l'autre, et quand on demanda pourquoi  l'un d'eux, il rpondit en
montrant son compagnon de misre: C'est un jansniste. Dante et
volontiers poignard dans son exil un adversaire des Blancs. L gt la
raison des attaques diriges contre le vnrable prince Adam Cartoriski
par les radicaux franais, et celle de la dfaveur rpandue sur une
partie de l'migration polonaise par les Csar de boutique et les
Alexandre de la patente. En 1834, Adam Mitgislas Laginski eut donc
contre lui les plaisanteries parisiennes.

--Il est gentil, quoique Polonais, disait de lui Rastignac.

--Tous ces Polonais se prtendent grands seigneurs, disait Maxime de
Trailles, mais celui-ci paie ses dettes de jeu; je commence  croire
qu'il a eu des terres.

Sans vouloir offenser des bannis, il est permis de faire observer que la
lgret, l'insouciance, l'inconsistance du caractre sarmate
autorisrent les mdisances des Parisiens qui d'ailleurs ressembleraient
parfaitement aux Polonais en semblable occurrence. L'aristocratie
franaise, si admirablement secourue par l'aristocratie polonaise
pendant la rvolution, n'a certes pas rendu la pareille  l'migration
force de 1832. Ayons le triste courage de le dire, le faubourg
Saint-Germain est encore dbiteur de la Pologne.

Le comte Adam tait-il riche, tait-il pauvre, tait-ce un aventurier?
Ce problme resta pendant long-temps indcis. Les salons de la
diplomatie, fidles  leurs instructions, imitrent le silence de
l'empereur Nicolas, qui considrait alors comme mort tout migr
polonais. Les Tuileries et la plupart de ceux qui y prennent leur mot
d'ordre donnrent une horrible preuve de cette qualit politique dcore
du titre de sagesse. On y mconnut un prince russe avec qui l'on fumait
des cigares pendant l'migration, parce qu'il paraissait avoir encouru
la disgrce de l'empereur Nicolas. Placs entre la prudence de la cour
et celle de la diplomatie, les Polonais de distinction vivaient dans la
solitude biblique de _Super flumina Babylonis_, ou hantaient certains
salons qui servent de terrain neutre  toutes les opinions. Dans une
ville de plaisir comme Paris, o les distractions abondent  tous les
tages, l'tourderie polonaise trouva deux fois plus de motifs qu'il ne
lui en fallait pour mener la vie dissipe des garons. Enfin, disons-le,
Adam eut d'abord contre lui sa tournure et ses manires. Il y a deux
Polonais comme il y a deux Anglaises. Quand une Anglaise n'est pas
trs-belle, elle est horriblement laide, et le comte Adam appartient 
la seconde catgorie. Sa petite figure, assez aigre de ton, semble avoir
t presse dans un tau. Son nez court, ses cheveux blonds, ses
moustaches et sa barbe rousses lui donnent d'autant plus l'air d'une
chvre qu'il est petit, maigre, et que ses yeux d'un jaune sale vous
saisissent par ce regard oblique si clbre par le vers de Virgile.
Comment, malgr tant de conditions dfavorables, possde-t-il des
manires et un ton exquis? La solution de ce problme s'explique et par
une tenue de dandy et par l'ducation due  sa mre, une Radziwill. Si
son courage va jusqu' la tmrit, son esprit ne dpasse point les
plaisanteries courantes et phmres de la conversation parisienne; mais
il ne rencontre pas souvent parmi les jeunes gens  la mode un garon
qui lui soit suprieur. Les gens du monde causent aujourd'hui beaucoup
trop chevaux, revenus, impts, dputs pour que la conversation
franaise reste ce qu'elle fut. L'esprit veut du loisir et certaines
ingalits de position. On cause peut-tre mieux  Ptersbourg et 
Vienne qu' Paris. Des gaux n'ont plus besoin de finesses, ils se
disent alors tout _btement_ les choses comme elles sont. Les moqueurs
de Paris retrouvrent donc difficilement un grand seigneur dans une
espce d'tudiant lger qui, dans le discours, passait avec insouciance
d'un sujet  un autre, qui courait aprs les amusements avec d'autant
plus de fureur qu'il venait d'chapper  de grands prils, et que, sorti
de son pays o sa famille tait connue, il se crut libre de mener une
vie dcousue sans courir les risques de la dconsidration.

Un beau jour, en 1834, Adam acheta, rue de la Ppinire, un htel. Six
mois aprs cette acquisition, sa tenue gala celle des plus riches
maisons de Paris. Au moment o Laginski commenait  se faire prendre au
srieux, il vit Clmentine aux Italiens et devint amoureux d'elle. Un an
aprs, le mariage eut lieu. Le salon de madame d'Espard donna le signal
des louanges. Les mres de famille apprirent trop tard que, ds l'an
neuf cent, les Laginski se comptaient parmi les familles illustres du
Nord. Par un trait de prudence anti-polonaise, la mre du jeune comte
avait, au moment de l'insurrection, hypothqu ses biens d'une somme
immense prte par deux maisons juives et place dans les fonds
franais. Le comte Adam Laginski possdait quatre-vingt mille francs de
rente. On ne s'tonna plus de l'imprudence avec laquelle, selon beaucoup
de salons, madame de Srizy, le vieux diplomate Ronquerolles et le
chevalier du Rouvre cdaient  la folle passion de leur nice. On passa,
comme toujours, d'un extrme  l'autre. Pendant l'hiver de 1836 le comte
Adam fut  la mode, et Clmentine Laginska devint une des reines de
Paris. Madame de Laginska fait aujourd'hui partie de ce charmant groupe
de jeunes femmes o brillent mesdames de l'Estorade, de Portendure,
Marie de Vandenesse, du Gunic et de Maufrigneuse, les fleurs du Paris
actuel, qui vivent  une grande distance des parvenus, des bourgeois et
des faiseurs de la nouvelle politique.

Ce prambule tait ncessaire pour dterminer la sphre dans laquelle
s'est passe une de ces actions sublimes, moins rares que les
dtracteurs du temps prsent ne le croient, qui sont, comme les belles
perles, le fruit d'une souffrance ou d'une douleur, et qui, semblables
aux perles, sont caches sous de rudes cailles, perdues enfin au fond
de ce gouffre, de cette mer, de cette onde incessamment remue, nomme
le monde, le sicle, Paris, Londres ou Ptersbourg, comme vous voudrez!

Si jamais cette vrit, que l'architecture est l'expression des moeurs,
fut dmontre, n'est-ce pas depuis l'insurrection de 1830, sous le rgne
de la maison d'Orlans? Toutes les fortunes se rtrcissant en France,
les majestueux htels de nos pres sont incessamment dmolis et
remplacs par des espces de phalanstres o le pair de France de
Juillet habite un troisime tage au-dessus d'un empirique enrichi. Les
styles sont confusment employs. Comme il n'existe plus de cour, ni de
noblesse pour donner le ton, on ne voit aucun ensemble dans les
productions de l'art. De son ct, jamais l'architecture n'a dcouvert
plus de moyens conomiques pour singer le vrai, le solide, et n'a
dploy plus de ressources, plus de gnie dans les distributions.
Proposez  un artiste la lisire du jardin d'un vieil htel abattu, il
vous y btit un petit Louvre cras d'ornements; il y trouve une cour,
des curies, et si vous y tenez, un jardin;  l'intrieur, il accumule
tant de petites pices et de dgagements, il sait si bien tromper
l'oeil, qu'on s'y croit  l'aise; enfin il y foisonne tant de logements,
qu'une famille ducale fait ses volutions dans l'ancien fournil d'un
prsident  mortier.

L'htel de la comtesse Laginska, rue de la Ppinire, une de ces
crations modernes, est entre cour et jardin. A droite, dans la cour,
s'tendent les communs, auxquels rpondent  gauche les remises et les
curies. La loge du concierge s'lve entre deux charmantes portes
cochres. Le grand luxe de cette maison consiste en une charmante serre
agence  la suite d'un boudoir au rez-de-chausse, o se dploient
d'admirables appartements de rception. Un philanthrope chass
d'Angleterre avait bti cette bijouterie architecturale, construit la
serre, dessin le jardin, verni les portes, briquet les communs, verdi
les fentres, et ralis l'un de ces rves pareils, toute proportion
garde,  celui de Georges IV  Brighton. Le fcond, l'industrieux, le
rapide ouvrier de Paris lui avait sculpt ses portes et ses fentres. On
lui avait imit les plafonds du moyen ge ou ceux des palais vnitiens,
et prodigu les placages de marbre en tableaux extrieurs. Elschot et
Klagmann travaillrent les dessus de portes et les chemines. Boulanger
avait magistralement peint les plafonds. Les merveilles de l'escalier,
blanc comme le bras d'une femme, dfiaient celles de l'htel
Rothschild. A cause des meutes, le prix de cette folie ne monta pas 
plus de onze cent mille francs. Pour un Anglais ce fut donn. Tout ce
luxe, dit princier par des gens qui ne savent plus ce qu'est un vrai
prince, tenait dans l'ancien jardin de l'htel d'un fournisseur, un des
Crsus de la rvolution, mort  Bruxelles en faillite aprs un sens
dessus-dessous de Bourse. L'Anglais mourut  Paris de Paris, car pour
bien des gens Paris est une maladie; il est quelquefois plusieurs
maladies. Sa veuve, une mthodiste, manifesta la plus grande horreur
pour la petite maison du nabab. Ce philanthrope tait un marchand
d'opium. La pudique veuve ordonna de vendre le scandaleux immeuble au
moment o les meutes mettaient en question la paix  tout prix. Le
comte Adam profita de cette occasion, vous saurez comment, car rien
n'tait moins dans ses habitudes de grand seigneur.

Derrire cette maison, btie en pierre brode comme melon, s'tale le
velours vert d'une pelouse anglaise, ombrage au fond par un lgant
massif d'arbres exotiques, d'o s'lance un pavillon chinois avec ses
clochettes muettes et ses oeufs dors immobiles. La serre et ses
constructions fantastiques dguisent le mur de clture au midi. L'autre
mur qui fait face  la serre est cach par des plantes grimpantes,
faonnes en portiques  l'aide de mts peints en vert et runis par des
traverses. Cette prairie, ce monde de fleurs, ces alles sables, ce
simulacre de fort, ces palissades ariennes se dveloppent dans
vingt-cinq perches carres, qui valent aujourd'hui quatre cent mille
francs, la valeur d'une vraie fort. Au milieu de ce silence obtenu dans
Paris, les oiseaux chantent: il y a des merles, des rossignols, des
bouvreuils, des fauvettes, et beaucoup de moineaux. La serre est une
immense jardinire o l'air est charg de parfums, o l'on se promne en
hiver comme si l't brillait de tous ses feux. Les moyens par lesquels
on compose une atmosphre  sa guise, la Torride, la Chine ou l'Italie,
sont habilement drobs aux regards. Les tubes o circulent l'eau
bouillante, la vapeur, un calorique quelconque, sont envelopps de terre
et se produisent aux regards comme des guirlandes de fleurs vivantes.
Vaste est le boudoir. Sur un terrain restreint, le miracle de cette fe
parisienne, appele l'Architecture, est de rendre tout grand. Le boudoir
de la jeune comtesse fut la coquetterie de l'artiste,  qui le comte
Adam livra l'htel  dcorer de nouveau. Une faute y est impossible: il
y a trop de jolis riens. L'amour ne saurait o se poser parmi des
travailleuses sculptes en Chine, o l'oeil aperoit des milliers de
figures bizarres fouilles dans l'ivoire et dont la gnration a us
deux familles chinoises; des coupes de topaze brle montes sur un pied
de filigrane; des mosaques qui inspirent le vol; des tableaux
hollandais comme en refait Meissonnier; des anges conus comme les
excute Grard-Sguin qui ne veut pas vendre les siens; des statuettes
sculptes par des gnies poursuivis par leurs cranciers (vritable
explication des mythes arabes); les sublimes bauches de nos premiers
artistes; des devants de bahut pour boiseries et dont les panneaux
alternent avec les fantaisies de la soierie indienne; des portires qui
s'chappent en flots dors de dessous une traverse en chne noir o
grouille une chasse entire; des meubles dignes de madame de Pompadour;
un tapis de Perse, etc. Enfin, dernire grce, ces richesses claires
par un demi-jour qui filtre  travers deux rideaux de dentelle, en
paraissaient encore plus charmantes. Sur une console, parmi des
antiquits, une cravache dont le bout fut sculpt par mademoiselle de
Fauveau, disait que la comtesse aimait  monter  cheval.

Tel est un boudoir en 1837, un talage de marchandises qui divertissent
les regards, comme si l'ennui menaait la socit la plus remueuse et la
plus remue du monde. Pourquoi rien d'intime, rien qui porte  la
rverie, au calme? Pourquoi? personne n'est sr de son lendemain, et
chacun jouit de la vie en usufruitier prodigue.

Par une matine, Clmentine se donnait l'air de rflchir, tale sur
une de ces mridiennes merveilleuses d'o l'on ne peut pas se lever,
tant le tapissier qui les inventa sut saisir les rondeurs de la paresse
et les aises du _far niente_. Les portes de la serre ouvertes laissaient
pntrer les odeurs de la vgtation et les parfums du tropique. La
jeune femme regardait Adam fumant devant elle un lgant narguil, la
seule manire de fumer qu'elle et permise dans cet appartement. Les
portires, pinces par d'lgantes embrasses, ouvraient au regard deux
magnifiques salons, l'un blanc et or, comparable  celui de l'htel
Forbin-Janson, l'autre en style de la renaissance. La salle  manger,
qui n'a de rivale  Paris que celle du marquis de Custine, se trouve au
bout d'une petite galerie plafonne et dcore dans le genre moyen ge.
La galerie est prcde du ct de la cour, par une grande antichambre
d'o l'on aperoit  travers les portes en glaces les merveilles de
l'escalier.

Le comte et la comtesse venaient de djeuner, le ciel offrait une nappe
d'azur sans le moindre nuage, le mois d'avril finissait. Ce mnage
comptait deux ans de bonheur, et Clmentine avait depuis deux jours
seulement dcouvert dans sa maison quelque chose qui ressemblait  un
secret,  un mystre. Le Polonais, disons-le encore  sa gloire, est
gnralement faible devant la femme; il est si plein de tendresse pour
elle, qu'il lui devient infrieur en Pologne; et quoique les Polonaises
soient d'admirables femmes, le Polonais est encore plus promptement mis
en droute par une Parisienne. Aussi le comte Adam, press de questions,
n'eut-il pas l'innocente rouerie de vendre le secret  sa femme. Avec
une femme, il faut toujours tirer parti d'un secret; elle vous en sait
gr, comme un fripon accorde son respect  l'honnte homme qu'il n'a pas
pu jouer. Plus brave que parleur, le comte avait seulement stipul de ne
rpondre qu'aprs avoir fini son narguil plein de Tombaki.

--En voyage, disait-elle,  toute difficult tu me rpondais par: Paz
arrangera cela! tu n'crivais qu' Paz! De retour ici, tout le monde me
dit: _le capitaine!_ Je veux sortir?... _le capitaine!_ S'agit-il
d'acquitter un mmoire, _le capitaine!_ Mon cheval a-t-il le trot dur,
on en parle au _capitaine_ Paz. Enfin, ici, c'est pour moi comme au jeu
de domino: il y a Paz partout. Je n'entends parler que de Paz, et je ne
peux pas voir Paz. Qu'est-ce que c'est que Paz? Qu'on m'apporte notre
Paz.

--Tout ne va donc pas bien? dit le comte en quittant le _bocchettino_ de
son narguil.

--Tout va si bien, qu'avec deux cent mille francs de rente on se
ruinerait  mener le train que nous avons avec cent dix mille francs,
dit-elle.

Elle tira le riche cordon de sonnette fait au petit point, une
merveille. Un valet de chambre habill comme un ministre vint aussitt.

--Dites  monsieur le capitaine Paz que je dsire lui parler.

--Si vous croyez apprendre quelque chose ainsi!... dit en souriant le
comte Adam.

Il n'est pas inutile de faire observer qu'Adam et Clmentine, maris au
mois de dcembre 1835, taient alls, aprs avoir pass l'hiver  Paris,
en Italie, en Suisse et en Allemagne pendant l'anne 1836. Revenue au
mois de novembre, la comtesse reut pour la premire fois pendant
l'hiver qui venait de finir, et s'aperut bien de l'existence
quasi-muette, efface, mais salutaire d'un factotum dont la personne
paraissait invisible, ce capitaine Paz (Pa), dont le nom se prononce
comme il est crit.

--Monsieur le capitaine Paz prie madame la comtesse de l'excuser, il est
aux curies, et dans un costume qui ne lui permet pas de venir 
l'instant; mais une fois habill, le comte Paz se prsentera, dit le
valet de chambre.

--Que faisait-il donc?

--Il montrait comment doit se panser le cheval de madame, que Constantin
ne brossait pas  sa fantaisie, rpondit le valet de chambre.

La comtesse regarda son domestique: il tait srieux et se gardait bien
de commenter sa phrase par le sourire que se permettent les infrieurs
en parlant d'un suprieur qui leur parat descendu jusqu' eux.

--Ah! il brossait Cora.

--Madame la comtesse ne monte-t-elle pas  cheval ce matin?

Le valet de chambre s'en alla sans rponse.

--Est-ce un Polonais? demanda Clmentine  son mari qui inclina la tte
en manire d'affirmation.

Clmentine Laginska resta muette en examinant Adam. Les pieds presque
tendus sur un coussin, la tte dans la position de celle d'un oiseau qui
coute au bord de son nid les bruits du bocage, elle et paru ravissante
 un homme blas. Blonde et mince, les cheveux  l'anglaise, elle
ressemblait alors  ces figures quasi-fabuleuses des keepsakes, surtout
vtue de son peignoir en soie faon de Perse, dont les plis touffus ne
dguisaient pas si bien les trsors de son corps et la finesse de la
taille qu'on ne pt les admirer  travers ces voiles pais de fleurs et
de broderies. En se croisant sur la poitrine, l'toffe aux brillantes
couleurs laissait voir le bas du cou, dont les tons blancs contrastaient
avec ceux d'une riche guipure applique sur les paules. Les yeux,
bords de cils noirs, ajoutaient  l'expression de curiosit qui
fronait une jolie bouche. Sur le front bien model, l'on remarquait les
rondeurs caractristiques de la Parisienne volontaire, rieuse,
instruite, mais inaccessible  des sductions vulgaires. Ses mains
pendaient au bout de chaque bras de son fauteuil, presque transparentes.
Ses doigts en fuseaux et retrousss du bout montraient des ongles,
espces d'amandes roses, o s'arrtait la lumire. Adam souriait de
l'impatience de sa femme, et la regardait d'un oeil que la satit
conjugale ne tidissait pas encore. Dj cette petite comtesse fluette
avait su se rendre matresse chez elle, car elle rpondit  peine aux
admirations d'Adam. Dans ses regards jets  la drobe sur lui,
peut-tre y avait-il dj la conscience de la supriorit d'une
Parisienne sur ce Polonais mivre, maigre et rouge.

--Voil Paz, dit le comte en entendant un pas qui retentissait dans la
galerie.

La comtesse vit entrer un grand bel homme, bien fait, qui portait sur sa
figure les traces de cette douceur, fruit de la force et du courage. Paz
avait mis  la hte une de ces redingotes serres,  brandebourgs
attachs par des olives, qui jadis s'appelaient des polonaises.
D'abondants cheveux noirs assez mal peigns entouraient sa tte carre,
et Clmentine put voir, brillant comme un bloc de marbre, un front
large, car Paz tenait  la main une casquette  visire. Cette main
ressemblait  celle de l'Hercule  l'Enfant. La sant la plus robuste
fleurissait sur ce visage galement partag par un grand nez romain qui
rappela les beaux Trasteverins  Clmentine. Une cravate en taffetas
noir achevait de donner une tournure martiale  ce mystre de cinq pieds
sept pouces aux yeux de jais et d'un clat italien. L'ampleur d'un
pantalon  plis qui ne laissait voir que le bout des bottes, trahissait
le culte de Paz pour les modes de la Pologne. Vraiment, pour une femme
romanesque, il y aurait eu du burlesque dans le contraste si heurt qui
se remarquait entre le capitaine et le comte, entre ce petit Polonais 
figure troite et ce beau militaire, entre ce paladin et ce palatin.

--Bonjour, Adam, dit-il familirement au comte.

Puis il s'inclina gracieusement en demandant  Clmentine en quoi il
pouvait la servir.

--Vous tes donc l'ami de Laginski? dit la jeune femme.

--A la vie,  la mort, rpondit Paz,  qui le jeune comte jeta le plus
affectueux sourire en lanant sa dernire bouffe de fume odorante.

--Eh bien! pourquoi ne mangez-vous pas avec nous? pourquoi ne nous
avez-vous pas accompagns en Italie et en Suisse? pourquoi vous
cachez-vous ici de manire  vous drober aux remerciements que je vous
dois pour les services constants que vous nous rendez? dit la jeune
comtesse avec une sorte de vivacit, mais sans la moindre motion.

En effet, elle dmlait en Paz une sorte de servitude volontaire. Cette
ide n'allait pas alors sans une sorte de msestime pour un amphibie
social, un tre  la fois secrtaire et intendant, ni tout  fait
intendant ni tout  fait secrtaire, quelque parent pauvre; un ami
gnant.

--C'est, comtesse, rpondit-il assez librement, qu'il n'y a pas de
remerciements  me faire: je suis l'ami d'Adam, et je mets mon plaisir 
prendre soin de ses intrts.

--Tu restes debout pour ton plaisir aussi, dit le comte Adam.

Paz s'assit sur un fauteuil auprs de la portire.

--Je me souviens de vous avoir vu lors de mon mariage, et quelquefois
dans la cour, dit la jeune femme. Mais pourquoi vous placer dans une
condition d'infriorit, vous, l'ami d'Adam?

--L'opinion des Parisiens m'est tout  fait indiffrente, dit-il. Je vis
pour moi, ou, si vous voulez, pour vous deux.

--Mais l'opinion du monde sur l'ami de mon mari ne peut pas m'tre
indiffrente...

--Oh! madame, le monde est bientt satisfait avec ce mot: c'est un
original! Dites-le.

Un moment de silence.

--Comptez-vous sortir, demanda-t-il.

--Voulez-vous venir au bois? rpondit la comtesse.

--Volontiers.

Sur ce mot, Paz sortit en saluant.

--Quel bon tre! il a la simplicit d'un enfant, dit Adam.

--Racontez-moi maintenant vos relations avec lui, demanda Clmentine.

--Paz, ma chre me, dit Laginski, est d'une noblesse aussi vieille et
aussi illustre que la ntre. Lors de leurs dsastres, un des Pazzi se
sauva de Florence en Pologne, o il s'tablit avec quelque fortune, et y
fonda la famille Paz,  laquelle on a donn le titre de comte. Cette
famille, qui s'est distingue dans les beaux jours de notre rpublique
royale, est devenue riche. La bouture de l'arbre abattu en Italie a
pouss si vigoureusement, qu'il y a plusieurs branches de la maison
comtale des Paz. Ce n'est donc pas t'apprendre quelque chose
d'extraordinaire que de te dire qu'il existe des Paz riches et des Paz
pauvres. Notre Paz est le rejeton d'une branche pauvre. Orphelin, sans
autre fortune que son pe, il servait dans le rgiment du grand-duc
Constantin lors de notre rvolution. Entran dans le parti polonais,
il s'est battu comme un Polonais, comme un patriote, comme un homme qui
n'a rien: trois raisons pour se bien battre. A la dernire affaire, il
se crut suivi par ses soldats et courut sur une batterie russe, il fut
pris. J'tais l. Ce trait de courage m'anime:--Allons le chercher!
dis-je  mes cavaliers. Nous chargeons sur la batterie en fourrageurs,
et je dlivre Paz, moi septime. Nous tions partis vingt, nous revnmes
huit, y compris Paz. Varsovie une fois vendue, il a fallu songer 
chapper aux Russes. Par un singulier hasard, Paz et moi nous nous
sommes trouvs ensemble,  la mme heure, au mme endroit, de l'autre
ct de la Vistule. Je vis arrter ce pauvre capitaine par des Prussiens
qui se sont faits alors les chiens de chasse des Russes. Quand on a
repch un homme dans le Styx, on y tient. Ce nouveau danger de Paz me
fit tant de peine, que je me laissai prendre avec lui dans l'intention
de le servir. Deux hommes peuvent se sauver l o un seul prit. Grce 
mon nom et  quelques liaisons de parent avec ceux de qui notre sort
dpendait, car nous tions alors entre les mains des Prussiens, on ferma
les yeux sur mon vasion. Je fis passer mon cher capitaine pour un
soldat sans importance, pour un homme de ma maison, et nous avons pu
gagner Dantzick. Nous nous y fourrmes dans un navire hollandais partant
pour Londres, o deux mois aprs nous abordmes. Ma mre tait tombe
malade en Angleterre, et m'y attendait; Paz et moi, nous l'avons soigne
jusqu' sa mort, que les catastrophes de notre entreprise avancrent.
Nous avons quitt Londres, et j'emmenai Paz en France. En de pareilles
adversits, deux hommes deviennent frres. Quand je me suis vu dans
Paris,  vingt-deux ans, riche de soixante et quelques mille francs de
rentes, sans compter les restes d'une somme provenant des diamants et
des tableaux de famille vendus par ma mre, je voulus assurer le sort de
Paz avant de me livrer aux dissipations de la vie  Paris. J'avais
surpris un peu de tristesse dans les yeux du capitaine, quelquefois il y
roulait des larmes contenues. J'avais eu l'occasion d'apprcier son me,
qui est foncirement noble, grande, gnreuse. Peut-tre regrettait-il
de se voir li par des bienfaits  un jeune homme de six ans moins g
que lui, sans avoir pu s'acquitter envers lui. Insouciant et lger comme
l'est un garon, je devais me ruiner au jeu, me laisser entortiller par
quelque Parisienne, Paz et moi nous pouvions tre un jour dsunis. Tout
en me promettant de pourvoir  tous ses besoins, j'apercevais bien des
chances d'oublier ou d'tre hors d'tat de payer la pension de Paz.
Enfin, mon ange, je voulus lui pargner la peine, la pudeur, la honte de
me demander de l'argent ou de chercher vainement son compagnon dans un
jour de dtresse. _Dunqu_, un matin, aprs djeuner, les pieds sur les
chenets, fumant chacun notre pipe, aprs avoir bien rougi, pris bien des
prcautions, le voyant me regarder avec inquitude, je lui tendis une
inscription de rentes au porteur de deux mille quatre cents francs.

Clmentine quitta sa place, alla s'asseoir sur les genoux d'Adam, lui
passa son bras autour du cou, le baisa au front en lui disant:--Cher
trsor, combien je te trouve beau!--Et qu'a fait Paz?

--Thadde, reprit le comte, a pli sans rien dire...

--Ah! il se nomme Thadde?

--Oui, Thadde a repli le papier, me l'a rendu en me disant:--J'ai cru,
Adam, que c'tait entre nous  la vie,  la mort, et que nous ne nous
quitterions jamais, tu ne veux donc pas de moi?--Ah! fis-je, tu
l'entends ainsi, Thadde, eh! bien, n'en parlons plus. Si je me ruine,
tu seras ruin.--Tu n'as pas, me dit-il, assez de fortune pour vivre en
Laginski, ne te faut-il pas alors un ami qui s'occupe de tes affaires,
qui soit un pre et un frre, un confident sr? Ma chre enfant, en me
disant ces paroles, Paz a eu dans le regard et dans la voix un calme qui
couvrait une motion maternelle, mais qui rvlait une reconnaissance
d'Arabe, un dvouement de caniche, une amiti de sauvage, sans faste et
toujours prte. Ma foi, je l'ai pris comme nous nous prenons, nous
autres Polonais, la main sur l'paule, et je l'embrassai sur les
lvres:--A la vie et  la mort, donc! Tout ce que j'ai t'appartient, et
fais comme tu voudras! C'est lui qui m'a trouv cet htel pour presque
rien. Il a vendu mes rentes en hausse, les a rachetes en baisse, et
nous avons pay cette baraque avec les bnfices. Connaisseur en
chevaux, il en trafique si bien que mon curie cote fort peu de chose,
et j'ai les plus beaux chevaux, les plus charmants quipages de Paris.
Nos gens, braves soldats polonais choisis par lui, passeraient dans le
feu pour nous. J'ai eu l'air de me ruiner, et Paz tient ma maison avec
un ordre et une conomie si parfaits qu'il a rpar par l quelques
pertes inconsidres au jeu, des sottises de jeune homme. Mon Thadde
est rus comme deux Gnois, ardent au gain comme un juif polonais,
prvoyant comme une bonne mnagre. Jamais je n'ai pu le dcider  vivre
comme moi quand j'tais garon. Parfois, il a fallu les douces
violences de l'amiti pour l'emmener au spectacle quand j'y allais seul,
ou dans les dners que je donnais au cabaret  de joyeuses compagnies.
Il n'aime pas la vie des salons.

--Qu'aime-t-il donc? demanda Clmentine.

--Il aime la Pologne, il la pleure. Ses seules dissipations ont t les
secours envoys plus en mon nom qu'au sien  quelques-uns de nos pauvres
exils.

--Tiens, mais je vais l'aimer, ce brave garon, dit la comtesse, il me
parat simple comme ce qui est vraiment grand.

--Toutes les belles choses que tu as trouves ici, reprit Adam qui
trahissait la plus noble des scurits en vantant son ami, Paz les a
dniches, il les a eues aux ventes ou dans les occasions. Oh! il est
plus marchand que les marchands. Quand tu le verras se frottant les
mains dans la cour, dis-toi qu'il a troqu un bon cheval contre un
meilleur. Il vit par moi, son bonheur est de me voir lgant, dans un
quipage resplendissant. Les devoirs qu'il s'impose  lui-mme, il les
accomplit sans bruit, sans emphase. Un soir, j'ai perdu vingt mille
francs au whist. Que dira Paz? me suis-je cri en revenant. Paz me les
a remis, non sans lcher un soupir; mais il ne m'a pas seulement blm
par un regard. Ce soupir m'a plus retenu que les remontrances des
oncles, des femmes ou des mres en pareil cas.--Tu les regrettes? lui
ai-je dit.--Oh! ni pour toi ni pour moi; non, j'ai seulement pens que
vingt pauvres Paz vivraient de cela pendant une anne. Tu comprends que
les Pazzi valent les Laginski. Aussi n'ai-je jamais voulu voir un
infrieur dans mon cher Paz. J'ai tch d'tre aussi grand dans mon
genre qu'il l'est dans le sien. Je ne suis jamais sorti de chez moi, ni
rentr, sans aller chez Paz comme j'irais chez mon pre. Ma fortune est
la sienne. Enfin Thadde est certain que je me prcipiterais aujourd'hui
dans un danger pour l'en tirer, comme je l'ai fait deux fois.

--Ce n'est pas peu dire, mon ami, dit la comtesse. Le dvouement est un
clair. On se dvoue  la guerre et l'on ne se dvoue plus  Paris.

--Eh bien! reprit Adam, pour Paz, je suis toujours  la guerre. Nos deux
caractres ont conserv leurs asprits et leurs dfauts, mais la
mutuelle connaissance de nos mes a resserr les liens dj si troits
de notre amiti. On peut sauver la vie  un homme et le tuer aprs, si
nous trouvons en lui un mauvais compagnon; mais ce qui rend les amitis
indissolubles, nous l'avons prouv. Chez nous, il y a cet change
constant d'impressions heureuses de part et d'autre, qui peut-tre fait
sous ce rapport l'amiti plus riche que l'amour.

Une jolie main ferma la bouche au comte si promptement que le geste
ressemblait  un soufflet.

--Mais oui, dit-il. L'amiti, mon ange, ignore les banqueroutes du
sentiment et les faillites du plaisir. Aprs avoir donn plus qu'il n'a,
l'amour finit par donner moins qu'il ne reoit.

--D'un ct, comme de l'autre, dit en souriant Clmentine.

--Oui, reprit Adam; tandis que l'amiti ne peut que s'augmenter. Tu n'as
pas  faire la moue: nous sommes, mon ange, aussi amis qu'amants. Nous
avons, du moins, je l'espre, runi les deux sentiments dans notre
heureux mariage.

--Je vais t'expliquer ce qui vous a rendus si bons amis, dit Clmentine.
La diffrence de vos deux existences vient de vos gots et non d'un
choix oblig, de votre fantaisie et non de vos positions. Autant qu'on
peut juger un homme en l'entrevoyant, et d'aprs ce que tu me dis, ici
le subalterne peut devenir dans certains moments le suprieur.

--Oh! Paz m'est vraiment suprieur, rpliqua navement Adam. Je n'ai
d'autre avantage sur lui que le hasard.

Sa femme l'embrassa pour la noblesse de cet aveu.

--L'excessive adresse avec laquelle il cache la grandeur de ses
sentiments est une immense supriorit, reprit le comte. Je lui ai
dit:--Tu es un sournois, tu as dans le coeur de vastes domaines o tu te
retires. Il a droit au titre de comte Paz, il ne se fait appeler  Paris
que le capitaine.

--Enfin, le Florentin du moyen ge a reparu  trois cents ans de
distance, dit la comtesse. Il y a du Dante et du Michel-Ange chez lui.

--Tiens, tu as raison, il est pote par l'me, rpondit Adam.

--Me voil donc marie  deux Polonais, dit la jeune comtesse avec un
geste digne de Marie Dorval.

--Chre enfant! dit Adam en pressant Clmentine sur lui, tu m'aurais
fait bien du chagrin si mon ami ne t'avait pas plu: nous en avions peur
l'un et l'autre, quoiqu'il ait t ravi de mon mariage. Tu le rendras
trs-heureux en lui disant que tu l'aimes... ah! comme un vieil ami.

--Je vais donc m'habiller, il fait beau, nous sortirons tous trois, dit
Clmentine en sonnant sa femme de chambre.

Paz menait une vie si souterraine que tout le Paris lgant se demanda
qui accompagnait Clmentine Laginska lorsqu'on la vit allant au bois de
Boulogne et en revenant entre Thadde et son mari. Clmentine avait
exig, pendant la promenade, que Thadde dnt avec elle. Ce caprice de
souveraine absolue fora le capitaine  faire une toilette insolite. Au
retour du bois, Clmentine se mit avec une certaine coquetterie, et de
manire  produire de l'impression sur Adam lui-mme en entrant dans le
salon o les deux amis l'attendaient.

--Comte Paz, dit-elle, nous irons ensemble  l'Opra.

Ce fut dit de ce ton qui, chez les femmes, signifie: Si vous me refusez,
nous nous brouillons.

--Volontiers, madame, rpondit le capitaine. Mais comme je n'ai pas la
fortune d'un comte, appelez-moi simplement capitaine.

--Eh bien, capitaine, donnez-moi le bras, dit-elle en le lui prenant et
l'emmenant dans la salle  manger par un mouvement plein de cette
onctueuse familiarit qui ravit les amoureux.

La comtesse plaa prs d'elle le capitaine, dont l'attitude fut celle
d'un sous-lieutenant pauvre dnant chez un riche gnral. Paz laissa
parler Clmentine, l'couta tout en lui tmoignant la dfrence qu'on a
pour un suprieur, ne la contredit en rien et attendit une interrogation
formelle avant de rpondre. Enfin il parut presque stupide  la
comtesse, dont les coquetteries chourent devant ce srieux glacial et
ce respect diplomatique. En vain Adam lui disait:--Egaie-toi donc,
Thadde! On penserait que tu n'es pas chez toi! Tu as sans doute fait la
gageure de dconcerter Clmentine? Thadde resta lourd et endormi. Quand
les matres furent seuls  la fin du dessert, le capitaine expliqua
comment sa vie tait arrange au rebours de celle des gens du monde: il
se couchait  huit heures et se levait de grand matin; il mit ainsi sa
contenance sur une grande envie de dormir.

--Mon intention, en vous emmenant  l'Opra, capitaine, tait de vous
amuser; mais faites comme vous voudrez, dit Clmentine un peu pique.

--J'irai, rpondit Paz.

--Duprez chante Guillaume Tell, reprit Adam, mais peut-tre aimerais-tu
mieux venir aux Varits?

Le capitaine sourit et sonna; le valet de chambre vint:--Constantin, lui
dit-il, attellera la voiture au lieu d'atteler le coup. Nous ne
tiendrions pas sans tre gns, ajouta-t-il en regardant le comte.

--Un Franais aurait oubli cela, dit Clmentine en souriant.

--Ah! mais nous sommes des Florentins transplants dans le Nord,
rpondit Thadde avec une finesse d'accent et avec un regard qui firent
voir dans sa conduite  table l'effet d'un parti pris.

Par une imprudence assez concevable, il y eut trop de contraste entre la
mise en scne involontaire de cette phrase et l'attitude de Paz pendant
le dner. Clmentine examina le capitaine par une de ces oeillades
sournoises qui annoncent  la fois de l'tonnement et de l'observation
chez les femmes. Aussi, pendant le temps o tous trois ils prirent le
caf au salon, rgna-t-il un silence assez gnant pour Adam, incapable
d'en deviner le pourquoi. Clmentine n'agaait plus Thadde. De son ct
le capitaine reprit sa raideur militaire et ne la quitta plus, ni
pendant la route ni dans la loge o il feignit de dormir.

--Vous voyez, madame, que je suis un bien ennuyeux personnage, dit-il au
dernier acte de _Guillaume Tell_, pendant la danse. N'avais-je pas bien
raison de rester, comme on dit, dans ma spcialit?

--Ma foi, mon cher capitaine, vous n'tes ni charlatan ni causeur, vous
tes trs-peu Polonais.

--Laissez-moi donc, reprit-il, veiller  vos plaisirs,  votre fortune
et  votre maison, je ne suis bon qu' cela.

--Tartufe, va! dit en souriant le comte Adam. Ma chre, il est plein de
coeur, il est instruit; il pourrait, s'il voulait, tenir sa place dans
un salon. Clmentine, ne prends pas sa modestie au mot.

--Adieu, comtesse, j'ai fait preuve de complaisance, je me sers de votre
voiture pour aller dormir au plus tt, et vais vous la renvoyer.

Clmentine fit une inclination de tte et le laissa partir sans rien
rpondre.

--Quel ours! dit-elle au comte. Tu es bien plus gentil, toi!

Adam serra la main de sa femme sans qu'on pt le voir.

--Pauvre cher Thadde, il s'est efforc de se faire _repoussoir_ l o
bien des hommes auraient tch de paratre plus aimables que moi.

--Oh! dit-elle, je ne sais pas s'il n'y a point de _calcul_ dans sa
conduite: il aurait intrigu une femme ordinaire.

Une demi-heure aprs, pendant que Boleslas le chasseur criait: La porte!
que le cocher, sa voiture tourne pour entrer, attendait que les deux
battants fussent ouverts, Clmentine dit au comte:--O perche donc le
capitaine?

--Tiens, l! rpondit Adam en montrant un petit tage en attique
lgamment lev de chaque ct de la porte cochre et dont une fentre
donnait sur la rue. Son appartement s'tend au-dessus des remises.

--Et qui donc occupe l'autre ct?

--Personne encore, rpondit Adam. L'autre petit appartement situ
au-dessus des curies sera pour nos enfants et pour leur prcepteur.

--Il n'est pas couch, dit la comtesse en apercevant de la lumire chez
Thadde quand la voiture fut sous le portique  colonnes copies sur
celles des Tuileries et qui remplaait la vulgaire marquise de zinc
peint en coutil.

Le capitaine en robe de chambre, une pipe  la main, regardait
Clmentine entrant dans le vestibule. La journe avait t rude pour
lui. Voici pourquoi. Thadde eut dans le coeur un terrible mouvement le
jour o, conduit par Adam aux Italiens pour la juger, il avait vu
mademoiselle du Rouvre; puis, quand il la revit  la mairie et 
Saint-Thomas-d'Aquin, il reconnut en elle cette femme que tout homme
doit aimer exclusivement, car don Juan lui-mme en prfrait une dans
les _mille e tre_! Aussi Paz conseilla-t-il fortement le voyage
classique aprs le mariage. Quasi tranquille pendant tout le temps que
dura l'absence de Clmentine, ses souffrances recommenaient depuis le
retour de ce joli mnage. Or, voici ce qu'il pensait en fumant du lataki
dans sa pipe de merisier longue de six pieds, un prsent d'Adam:--Moi
seul et Dieu qui me rcompensera d'avoir souffert en silence, nous
devons seuls savoir  quel point je l'aime! Mais comment n'avoir ni son
amour ni sa haine?

Et il rflchissait  perte de vue sur ce thorme de stratgie
amoureuse. Il ne faut pas croire que Thadde vct sans plaisir au
milieu de sa douleur. Les sublimes tromperies de cette journe furent
des sources de joie intrieure. Depuis le retour de Clmentine et
d'Adam, il prouvait de jour en jour des satisfactions ineffables en se
voyant ncessaire  ce mnage qui, sans son dvouement, et march
certainement  sa ruine. Quelle fortune rsisterait aux prodigalits de
la vie parisienne? leve chez un pre dissipateur, Clmentine ne savait
rien de la tenue d'une maison, qu'aujourd'hui les femmes les plus
riches, les plus nobles sont obliges de surveiller par elles-mmes. Qui
maintenant peut avoir un intendant? Adam, de son ct, fils d'un de ces
grands seigneurs polonais qui se laissent dvorer par les juifs,
incapable d'administrer les dbris d'une des plus immenses fortunes de
Pologne, o il y en a d'immenses, n'tait pas d'un caractre  brider ni
ses fantaisies ni celles de sa femme. Seul il se ft ruin peut-tre
avant son mariage. Paz l'avait empch de jouer  la Bourse, n'est-ce
pas dj tout dire? Ainsi, en se sentant aimer malgr lui Clmentine,
Paz n'eut pas la ressource de quitter la maison et d'aller voyager pour
oublier sa passion. La reconnaissance, ce mot de l'nigme que prsentait
sa vie, le clouait dans cet htel o lui seul pouvait tre l'homme
d'affaires de cette famille insouciante. Le voyage d'Adam et de
Clmentine lui fit esprer du calme; mais la comtesse, revenue plus
belle, jouissant de cette libert d'esprit que le mariage offre aux
Parisiennes, dployait toutes les grces d'une jeune femme, et ce je ne
sais quoi d'attrayant qui vient du bonheur ou de l'indpendance que lui
donnait un jeune homme aussi confiant, aussi vraiment chevaleresque,
aussi amoureux qu'Adam. Avoir la certitude d'tre la cheville ouvrire
de la splendeur de cette maison, voir Clmentine descendant de voiture
au retour d'une fte ou partant le matin pour le bois, la rencontrer sur
les boulevards dans sa jolie voiture, comme une fleur dans sa coque de
feuilles, inspirait au pauvre Thadde des volupts mystrieuses et
pleines qui s'panouissaient au fond de son coeur, sans que jamais la
moindre trace en part sur son visage. Comment, depuis cinq mois, la
comtesse et-elle aperu le capitaine? il se cachait d'elle en drobant
le soin qu'il mettait  l'viter. Rien ne ressemble plus  l'amour divin
que l'amour sans espoir. Un homme ne doit-il pas avoir une certaine
profondeur dans le coeur pour se dvouer dans le silence et dans
l'obscurit? Cette profondeur, o se tapit un orgueil de pre et de
Dieu, contient le culte de l'amour pour l'amour, comme le pouvoir pour
le pouvoir fut le mot de la vie des jsuites, avarice sublime en ce
qu'elle est constamment gnreuse et modele enfin sur la mystrieuse
existence des principes du monde. L'_Effet_, n'est-ce pas la Nature? et
la Nature est enchanteresse, elle appartient  l'homme, au pote, au
peintre,  l'amant; mais la _Cause_ n'est-elle pas, aux yeux de
quelques mes privilgies et pour certains penseurs gigantesques,
suprieure  la Nature? La Cause, c'est Dieu. Dans cette sphre des
causes vivent les Newton, les Laplace, les Kepler, les Descartes, les
Malebranche, les Spinosa, les Buffon, les vrais potes et les solitaires
du second ge chrtien, les sainte Thrse de l'Espagne et les sublimes
extatiques. Chaque sentiment humain comporte des analogies avec cette
situation o l'esprit abandonne l'Effet pour la Cause, et Thadde avait
atteint  cette hauteur o tout change d'aspect. En proie  des joies de
crateur indicibles, Thadde tait en amour ce que nous connaissons de
plus grand dans les fastes du gnie.

--Non, elle n'est pas entirement trompe, se disait-il en suivant la
fume de sa pipe. Elle pourrait me brouiller sans retour avec Adam si
elle me prenait en grippe; et si elle coquettait pour me tourmenter, que
deviendrais-je?

La fatuit de cette dernire supposition tait si contraire au caractre
modeste et  l'espce de timidit germanique du capitaine, qu'il se
gourmanda de l'avoir eue et se coucha rsolu d'attendre les vnements
avant de prendre un parti.

Le lendemain, Clmentine djeuna trs-bien sans Thadde, et sans
s'apercevoir de son manque d'obissance. Ce lendemain se trouva son jour
de rception, qui, chez elle, comportait une splendeur royale. Elle ne
fit pas attention  l'absence du capitaine sur qui roulaient les dtails
de ces journes d'apparat.

--Bon! se dit-il en entendant les quipages s'en aller sur les deux
heures du matin, la comtesse n'a eu qu'une fantaisie ou une curiosit de
Parisienne.

Le capitaine reprit donc ses allures ordinaires pour un moment dranges
par cet incident. Dtourne par les proccupations de la vie parisienne,
Clmentine parut avoir oubli Paz. Pense-t-on, en effet, que ce soit peu
de chose que de rgner sur cet inconstant Paris? Croirait-on, par
hasard, qu' ce jeu suprme on risque seulement sa fortune? Les hivers
sont pour les femmes  la mode ce que fut jadis une campagne pour les
militaires de l'empire. Quelle oeuvre d'art et de gnie qu'une toilette
ou une coiffure destines  faire sensation! Une femme frle et dlicate
garde son dur et brillant harnais de fleurs et de diamants, de soie et
d'acier, de neuf heures du soir  deux et souvent trois heures du matin.
Elle mange peu pour attirer le regard sur une taille fine;  la faim qui
la saisit pendant la soire, elle oppose des tasses de th
dbilitantes, des gteaux sucrs, des glaces chauffantes ou de lourdes
tranches de ptisseries. L'estomac doit se plier aux ordres de la
coquetterie. Le rveil a lieu trs-tard. Tout est alors en contradiction
avec les lois de la nature, et la nature est impitoyable. A peine leve,
une femme  la mode recommence une toilette du matin, pense  sa
toilette de l'aprs-midi. N'a-t-elle pas  recevoir,  faire des
visites,  aller au bois  cheval ou en voiture? Ne faut-il pas toujours
s'exercer au mange des sourires, se tendre l'esprit  forger des
compliments qui ne paraissent ni communs ni recherchs? Et toutes les
femmes n'y russissent pas. tonnez-vous donc, en voyant une jeune femme
que le monde a reue frache, de la retrouver trois ans aprs fltrie et
passe. A peine six mois passs  la campagne gurissent-ils les plaies
faites par l'hiver? On n'entend aujourd'hui parler que de gastrites, de
maux tranges, inconnus d'ailleurs aux femmes occupes de leurs mnages.
Autrefois la femme se montrait quelquefois; aujourd'hui, elle est
toujours en scne. Clmentine avait  lutter: on commenait  la citer,
et dans les soins exigs par cette bataille entre elle et ses rivales, 
peine y avait-il place pour l'amour de son mari. Thadde pouvait bien
tre oubli.

Cependant un mois aprs, au mois de mai, quelques jours avant de partir
pour la terre de Ronquerolles, en Bourgogne, au retour du bois, elle
aperut, dans la contre-alle des Champs-lyses, Thadde mis avec
recherche, s'extasiant  voir sa comtesse belle dans sa calche, les
chevaux fringants, les livres tincelantes, enfin son cher mnage
admir.

--Voil le capitaine, dit-elle  son mari.

--Comme il est heureux! rpondit Adam. Voil ses ftes! Il n'y a pas
d'quipage mieux tenu que le ntre, et il jouit de voir tout le monde
enviant notre bonheur. Ah! tu le remarques pour la premire fois, mais
il est l presque tous les jours.

--A quoi peut-il penser? dit Clmentine.

--Il pense en ce moment que l'hiver a cot bien cher et que nous allons
faire des conomies chez ton vieil oncle Ronquerolles, rpondit Adam.

La comtesse ordonna d'arrter devant Paz et le fit asseoir  ct d'elle
dans la calche. Thadde devint rouge comme une cerise.

--Je vais vous empester, dit-il, je viens de fumer des cigares.

--Adam ne m'empeste-t-il pas! rpondit-elle vivement.

--Oui, mais c'est Adam, rpliqua le capitaine.

--Et pourquoi Thadde n'aurait-il pas les mmes privilges? dit la
comtesse en souriant.

Ce divin sourire eut une force qui triompha des hroques rsolutions de
Paz; il regarda Clmentine avec tout le feu de son me dans ses yeux,
mais tempr par le tmoignage anglique de sa reconnaissance,  lui,
homme qui ne vivait que par ce sentiment. La comtesse se croisa les bras
dans son chle, s'appuya pensive sur les coussins en y froissant les
plumes de son joli chapeau, et arrta ses yeux sur les passants. Cet
clair d'une me grande et jusque-l rsigne attaqua sa sensibilit.
Quel tait aprs tout  ses yeux le mrite d'Adam? N'est-il pas naturel
d'avoir du courage et de la gnrosit? Mais le capitaine!..... Thadde
possdait de plus qu'Adam ou paraissait possder une immense
supriorit. Quelles funestes penses saisirent la comtesse en observant
de nouveau le contraste de la belle nature si complte qui distinguait
Thadde et de cette grle nature qui, chez Adam, indiquait la
dgnrescence force des familles aristocratiques assez insenses pour
toujours s'allier entre elles? Ces penses, le diable seul les connut;
car la jeune femme demeura les yeux penseurs mais vagues, sans rien dire
jusqu' l'htel.

--Vous dnez avec nous, autrement je me fcherais de ce que vous m'avez
dsobi, dit-elle en entrant. Vous tes Thadde pour moi comme pour
Adam. Je sais les obligations que vous lui avez, mais je sais aussi
toutes celles que nous vous avons. Pour deux mouvements de gnrosit,
qui sont si naturels, vous tes gnreux  toute heure et tous les
jours. Mon pre vient dner avec nous, ainsi que mon oncle Ronquerolles
et ma tante de Srizy, habillez-vous, dit-elle en prenant la main qu'il
lui tendait pour l'aider  descendre de voiture.

Thadde monta chez lui pour s'habiller, le coeur  la fois heureux et
comprim par un tremblement horrible. Il descendit au dernier moment et
rejoua pendant le dner son rle de militaire, bon seulement  remplir
les fonctions d'un intendant. Mais cette fois Clmentine ne fut pas la
dupe de Paz, dont le regard l'avait claire. Ronquerolles,
l'ambassadeur le plus habile aprs le prince de Talleyrand et qui servit
si bien de Marsay pendant son court ministre, fut instruit par sa nice
de la haute valeur du comte Paz, qui se faisait si modestement
l'intendant de son ami Mitgislas.

--Et comment est-ce la premire fois que je vois le comte Paz? dit le
marquis de Ronquerolles.

--Eh! il est sournois et cachottier, rpondit Clmentine en lanant un
regard  Paz pour lui dire de changer sa manire d'tre.

Hlas! il faut l'avouer, au risque de rendre le capitaine moins
intressant, Paz, quoique suprieur  son ami Adam, n'tait pas un homme
fort. Sa supriorit apparente, il la devait au malheur. Dans ses jours
de misre et d'isolement,  Varsovie, il lisait, il s'instruisait, il
comparait et mditait; mais le don de cration qui fait le grand homme,
il ne le possdait point, et peut-il jamais s'acqurir? Paz, uniquement
grand par le coeur, allait alors au sublime; mais dans la sphre des
sentiments, plus homme d'action que de penses, il gardait sa pense
pour lui. Sa pense ne servait alors qu' lui ronger le coeur. Et
qu'est-ce d'ailleurs qu'une pense inexprime!

Sur le mot de Clmentine, le marquis de Ronquerolles et sa soeur
changrent un singulier regard en se montrant leur nice, le comte Adam
et Paz. Ce fut une de ces scnes rapides qui n'ont lieu qu'en Italie et
 Paris. Dans ces deux endroits du monde, toutes les cours exceptes,
les yeux savent dire autant de choses. Pour communiquer  l'oeil toute
la puissance de l'me, lui donner la valeur d'un discours, y mettre un
pome ou un drame d'un seul coup, il faut ou l'excessive servitude ou
l'excessive libert. Adam, le marquis de Rouvre et la comtesse
n'aperurent point cette lumineuse observation d'une vieille coquette et
d'un vieux diplomate: mais Paz, ce chien fidle, en comprit les
prophties. Ce fut, remarquez-le, l'affaire de deux secondes. Vouloir
peindre l'ouragan qui ravagea l'me du capitaine, ce serait tre trop
diffus par le temps qui court.

--Quoi! dj la tante et l'oncle croient que je puis tre aim.
Maintenant mon bonheur ne dpend plus que de mon audace? Et Adam!...

L'Amour idal et le Dsir, tous deux aussi puissants que la
Reconnaissance et l'Amiti, s'entre-choqurent, et l'Amour l'emporta
pour un moment. Ce pauvre admirable amant voulut avoir sa journe! Paz
devint spirituel, il voulut plaire, et raconta l'insurrection polonaise
 grands traits sur une explication demande par le diplomate. Paz vit
alors, au dessert, Clmentine suspendue  ses lvres, le prenant pour un
hros, et oubliant qu'Adam, aprs avoir sacrifi le tiers de son
immense fortune, avait encouru les chances de l'exil. A neuf heures, le
caf pris, madame de Srizy baisa sa nice au front en lui serrant la
main, et emmena d'autorit le comte Adam en laissant les marquis du
Rouvre et de Ronquerolles, qui, dix minutes aprs, s'en allrent. Paz et
Clmentine restrent seuls.

--Je vais vous laisser, madame, dit Thadde, car vous les rejoindrez 
l'Opra.

--Non, rpondit-elle, la danse ne me plat pas; et l'on donne ce soir un
ballet dtestable, la _Rvolte au Srail_.

Un moment de silence.

--Il y a deux ans, Adam n'y serait pas all sans moi! reprit-elle sans
regarder Paz.

--Il vous aime  la folie... rpondit Thadde.

--Eh! c'est parce qu'il m'aime  la folie qu'il ne m'aimera peut-tre
plus demain, s'cria la comtesse.

--Les Parisiennes sont inexplicables, dit Thadde. Quand elles sont
aimes _ la folie_, elles veulent tre aimes _raisonnablement_; et
quand on les aime _raisonnablement_, elles vous reprochent de ne pas
savoir aimer.

--Et elles ont toujours raison, Thadde, reprit-elle en souriant. Je
connais bien Adam, je ne lui en veux point: il est lger et surtout
grand seigneur, il sera toujours content de m'avoir pour sa femme et ne
me contrariera jamais dans aucun de mes gots; mais...

--Quel est le mariage o il n'y a pas de _mais_? dit tout doucement
Thadde en tchant de donner un autre cours aux penses de la comtesse.

L'homme le moins avantageux aurait eu peut-tre la pense qui faillit
rendre cet amoureux fou et que voici:--Si je ne lui dis pas que je
l'aime, je suis un imbcile! se dit le capitaine.

Il rgnait entre eux un de ces terribles silences qui crvent de
penses. La comtesse examinait Paz en dessous, de mme que Paz la
contemplait dans la glace. En s'enfonant dans sa bergre en homme repu
qui digre, un vrai geste de mari ou de vieillard indiffrent, Paz
croisa ses mains sur son ventre, fit passer rapidement et machinalement
ses pouces l'un sur l'autre, et regarda le feu btement.

--Mais dites-moi donc du bien d'Adam!... s'cria Clmentine. Dites-moi
que ce n'est pas un homme lger, vous qui le connaissez!

Ce cri fut sublime.

--Voici donc le moment venu d'lever entre nous des barrires
insurmontables, pensa le pauvre Paz en concevant un hroque mensonge.

--Du bien?... reprit-il, je l'aime trop, vous ne me croiriez point. Je
suis incapable de vous en dire du mal. Ainsi... mon rle, madame, est
bien difficile entre vous deux.

Clmentine baissa la tte et regarda le bout des souliers vernis de Paz.

--Vous autres gens du Nord, vous n'avez que le courage physique, vous
manquez de constance dans vos dcisions, dit-elle en murmurant.

--Qu'allez-vous faire seule, madame? rpondit Paz en prenant un air
d'ingnuit parfait.

--Vous ne me tenez donc pas compagnie?

--Pardonnez-moi de vous quitter...

--Comment! o allez-vous?

--Je vais au Cirque, il ouvre aux Champs-lyses ce soir, et je ne puis
y manquer...

--Et pourquoi? dit Clmentine en l'interrogeant par un regard  demi
colre.

--Faut-il vous ouvrir mon coeur, reprit-il en rougissant, vous confier
ce que je cache  mon cher Adam, qui croit que je n'aime que la Pologne.

--Ah! un secret chez notre noble capitaine?

--Une infamie que vous comprendrez et de laquelle vous me consolerez.

--Vous, infme?...

--Oui, moi, comte Paz, je suis amoureux fou d'une fille qui courait la
France avec la famille Bouthor, des gens qui ont un cirque  l'instar de
celui de Franconi, mais qui n'exploitent que les foires! Je l'ai fait
engager par le directeur du Cirque-Olympique.

--Elle est belle? dit la comtesse.

--Pour moi, reprit-il mlancoliquement. Malaga, tel est son nom de
guerre, est forte, agile et souple. Pourquoi je la prfre _ toutes les
femmes du monde_?... en vrit! je ne saurais le dire. Quand je la vois,
ses cheveux noirs retenus par un bandeau de satin bleu flottant sur ses
paules olivtres et nues, vtue d'une tunique blanche  bordure dore
et d'un maillot en tricot de soie qui en fait une statue grecque
vivante, les pieds dans des chaussons de satin raill, passant des
drapeaux  la main, aux sons d'une musique militaire,  travers un
immense cerceau dont le papier se dchire en l'air, quand le cheval fuit
au grand galop, et qu'elle retombe avec grce sur lui, applaudie, sans
claqueurs, par tout un peuple... eh bien! a m'meut?

--Plus qu'une belle femme au bal?... dit Clmentine avec une surprise
provoquante.

--Oui, rpondit Paz d'une voix trangle. Cette admirable agilit, cette
grce constante dans un constant pril me paraissent le plus beau
triomphe d'une femme... Oui, madame, Rachel et la Dorval, la Cinti et la
Malibran, la Grisi et la Taglioni, la Pasta et l'Essler, tout ce qui
rgne ou rgna sur les planches ne me semble pas digne de dlier les
cothurnes de Malaga qui sait descendre et remonter sur un cheval au
grandissime galop, qui se glisse dessous  gauche pour remonter 
droite, qui voltige comme un feu follet blanc autour de l'animal le plus
fougueux, qui peut se tenir sur la pointe d'un seul pied et tomber
assise les pieds pendants sur le dos de ce cheval toujours au galop, et
qui, enfin, debout sur le coursier sans bride, tricote des bas, casse
des oeufs ou fricasse une omelette  la profonde admiration du peuple,
du vrai peuple, les paysans et les soldats! A la parade, jadis cette
dlicieuse Colombine portait des chaises sur le bout de son nez, le plus
joli nez grec que j'aie vu. Malaga, madame, est l'adresse en personne.
D'une force herculenne, elle n'a besoin que de son poing mignon ou de
son petit pied pour se dbarrasser de trois ou quatre hommes. C'est
enfin la desse de la gymnastique.

--Elle doit tre stupide....

--Oh! reprit Paz, amusante comme l'hrone de _Pveril du Pic_!
Insouciante comme un Bohme, elle dit tout ce qui lui passe par la tte,
elle se soucie de l'avenir comme vous pouvez vous soucier des sous que
vous jetez  un pauvre, et il lui chappe des choses sublimes. Jamais on
ne lui prouvera qu'un vieux diplomate soit un beau jeune homme, et un
million ne la ferait pas changer d'avis. Son amour est pour un homme une
flatterie perptuelle. D'une sant vraiment insolente, ses dents sont
trente-deux perles d'un orient dlicieux et enchsses dans un corail.
Son mufle, elle appelle ainsi le bas de sa figure, a, selon
l'expression de Shakspeare, la verdeur, la saveur d'un museau de
gnisse. Et a donne de cruels chagrins! Elle estime de beaux hommes,
des hommes forts, des Adolphe, des Auguste, des Alexandre, des bateleurs
et des paillasses. Son instructeur, un affreux Cassandre, la rouait de
coups, et il en a fallu des milliers pour lui donner sa souplesse, sa
grce, son intrpidit.

--Vous tes ivre de Malaga! dit la comtesse.

--Elle ne se nomme Malaga que sur l'affiche, dit Paz d'un air piqu.
Elle demeure rue Saint-Lazare, dans un petit appartement au troisime,
dans le velours et la soie, et vit l comme une princesse. Elle a deux
existences, sa vie foraine et sa vie de jolie femme.

--Et vous aime-t-elle?

--Elle m'aime... vous allez rire... uniquement parce que je suis
Polonais! Elle voit toujours les Polonais d'aprs la gravure de
Poniatowski sautant dans l'Elster, car pour toute la France l'Elster, o
il est impossible de se noyer, est un fleuve imptueux qui a englouti
Poniatowski... Au milieu de tout cela, je suis bien malheureux,
madame...

Une larme de rage qui coula dans les yeux de Thadde mut Clmentine.

--Vous aimez l'extraordinaire, vous autres hommes!

--Et vous donc? fit Thadde.

--Je connais si bien Adam que je suis sre qu'il m'oublierait pour
quelque faiseuse de tours comme votre Malaga. Mais o l'avez-vous vue?

--A Saint-Cloud, au mois de septembre dernier, le jour de la fte. Elle
tait dans le coin de l'chafaud couvert de toiles o se font les
parades. Ses camarades, tous en costumes polonais, donnaient un
effroyable charivari. Je l'ai aperue muette, silencieuse, et j'ai cru
deviner des penses de mlancolie chez elle. N'y avait-il pas de quoi
pour une fille de vingt ans? Voil ce qui m'a touch.

La comtesse tait dans une pose dlicieuse, pensive, quasi triste.

--Pauvre, pauvre Thadde! s'cria-t-elle. Et avec la bonhomie de la
vritable grande dame, elle ajouta non sans un sourire fin:--Allez,
allez au Cirque!

Thadde lui prit la main, la lui baisa en y laissant une larme chaude,
et sortit. Aprs avoir invent sa passion pour une cuyre, il devait
lui donner quelque ralit. Dans son rcit, il n'y avait de vrai que le
moment d'attention obtenu par l'illustre Malaga, l'cuyre de la famille
Bouthor,  Saint-Cloud, et dont le nom venait de frapper ses yeux le
matin dans l'affiche du Cirque. Le paillasse, gagn par une seule pice
de cent sous, avait dit  Paz que l'cuyre tait un enfant trouv, vol
peut-tre. Thadde alla donc au Cirque et revit la belle cuyre.
Moyennant dix francs, un palefrenier, qui l remplace les habilleuses du
thtre, lui apprit que Malaga se nommait Marguerite Turquet, et
demeurait rue des Fosss-du-Temple,  un cinquime tage.

Le lendemain, la mort dans l'me, Paz se rendit au faubourg du Temple et
demanda mademoiselle Turquet, pendant l't la doublure de la plus
illustre cuyre du Cirque, et comparse au thtre pendant l'hiver.

--Malaga! cria la portire en se prcipitant dans la mansarde, un beau
monsieur pour vous! il prend des renseignements auprs de Chapuzot qui
le fait droguer pour me donner le temps de t'avertir.

--Merci, mame Chapuzot; mais que pensera-t-il en me voyant repasser ma
robe?

--Ah bah! quand on aime, on aime tout de son objet.

--Est-ce un Anglais? ils aiment les chevaux!

--Non, il me fait l'effet d'tre un Espagnol.

--Tant pis! on dit les Espagnols dans la dbine... Restez donc avec moi,
mame Chapuzot, je n'aurai pas l'air d'une abandonne...

--Que demandez-vous, monsieur? dit  Thadde la portire en ouvrant la
porte.

--Mademoiselle Turquet.

--Ma fille, rpondit la portire en se drapant, voici quelqu'un qui vous
rclame.

Une corde sur laquelle schait du linge dcoiffa le capitaine.

--Que dsirez-vous, monsieur? dit Malaga en ramassant le chapeau de
Paz...

--Je vous ai vue au Cirque, vous m'avez rappel une fille que j'ai
perdue, mademoiselle; et par attachement pour mon Hlose  qui vous
ressemblez d'une manire frappante, je veux vous faire du bien, si
toutefois vous le permettez.

--Comment donc! mais asseyez-vous donc, gnral, dit madame Chapuzot. On
n'est pas plus honnte... ni plus galant.

--Je ne suis pas un galant, ma chre dame, fit Paz, je suis un pre au
dsespoir qui veut se tromper par une ressemblance.

--Ainsi je passerai pour votre fille? dit Malaga trs-finement et sans
souponner la profonde vracit de cette proposition.

--Oui, dit Paz, je viendrai vous voir quelquefois, et pour que
l'illusion soit complte, je vous logerai dans un bel appartement,
richement meubl...

--J'aurai des meubles? dit Malaga en regardant la Chapuzot.

--Et des domestiques, reprit Paz, et toutes vos aises.

Malaga regarda l'tranger en dessous.

--De quel pays est monsieur?

--Je suis Polonais.

--J'accepte alors, dit-elle.

Paz sortit en promettant de revenir.

--En voil une svre! dit Marguerite Turquet en regardant madame
Chapuzot. Mais j'ai peur que cet homme ne veuille m'amadouer pour
raliser quelque fantaisie. Bah! je me risque.

Un mois aprs cette bizarre entrevue, la belle cuyre habitait un
appartement dlicieusement meubl par le tapissier du comte Adam, car
Paz voulut faire causer de sa folie  l'htel Laginski. Malaga, pour qui
cette aventure fut un rve des Mille et une Nuits, tait servie par le
mnage Chapuzot,  la fois ses confidents et ses domestiques. Les
Chapuzot et Marguerite Turquet attendaient un dnouement quelconque;
mais aprs un trimestre, ni Malaga ni la Chapuzot ne surent comment
expliquer le caprice du comte polonais. Paz venait passer une heure 
peu prs par semaine, pendant laquelle il restait dans le salon sans
vouloir jamais aller ni dans le boudoir de Malaga, ni dans sa chambre,
o jamais il n'entra, malgr les plus habiles manoeuvres de l'cuyre et
des Chapuzot. Le comte s'informait des petits vnements qui nuanaient
la vie de la baladine, et chaque fois il laissait deux pices de
quarante francs sur la chemine.

--Il a l'air bien ennuy, disait madame Chapuzot.

--Oui, rpondait Malaga, cet homme est froid comme verglas...

--Mais il est bon enfant tout de mme, s'criait Chapuzot heureux de se
voir habill tout en drap bleu d'Elbeuf, et semblable  quelque garon
de bureau d'un ministre.

Par son offrande priodique, Paz constituait  Marguerite Turquet une
rente de trois cent vingt francs par mois. Cette somme, jointe  ses
maigres appointements du Cirque, lui fit une existence splendide en
comparaison de sa misre passe. Il se rpta d'tranges rcits au
Cirque entre les artistes sur le bonheur de Malaga. La vanit de
l'cuyre laissa porter  soixante mille francs les six mille francs que
son appartement cotait au prudent capitaine. Au dire des clowns et des
comparses, Malaga mangeait dans l'argent. Elle venait d'ailleurs au
Cirque avec de charmants burnous, des cachemires, de dlicieuses
charpes. Enfin, le Polonais tait la meilleure pte d'homme qu'une
cuyre pt rencontrer: point tracassier, point jaloux, laissant 
Malaga toute sa libert.

--Il y a des femmes qui sont bien heureuses! disait la rivale de Malaga.
Ce n'est pas  moi, qui sais faire _le grand cart_,  qui pareille
chose arriverait.

Malaga portait de jolis bibis, _faisait parfois sa tte_ (admirable
expression populaire) en voiture, au bois de Boulogne, o la jeunesse
lgante commenait  la remarquer. Enfin, on commenait  parler de
Malaga dans le monde interlope des femmes quivoques, et l'on y
attaquait son bonheur par des calomnies. On la disait somnambule, et le
Polonais passait pour un magntiseur qui cherchait la pierre
philosophale. Quelques propos beaucoup plus envenims que celui-l
rendirent Malaga plus curieuse que Psych; elle les rapporta tout en
pleurant  Paz.

--Quand j'en veux  une femme, dit-elle en terminant, je ne la calomnie
pas, je ne prtends pas qu'on _la magntise_ pour y trouver des pierres;
je dis qu'elle est bossue, et je le prouve. Pourquoi me
compromettez-vous?

Paz garda le plus cruel silence. La Chapuzot finit par savoir le nom et
le titre de Thadde; elle apprit  l'htel Laginski des choses
positives: Paz tait garon, on ne lui connaissait de fille morte ni en
Pologne ni en France. Malaga ne put alors se dfendre d'un sentiment de
terreur.

--Mon enfant, dit la Chapuzot, ce monstre-l...

Un homme qui se contentait de regarder d'une faon sournoise--en
dessous,--sans oser se prononcer sur rien,--sans avoir de
confiance,--une belle crature comme Malaga, dans les ides de la
Chapuzot, devait tre un monstre.

--Ce monstre-l vous apprivoise pour vous amener  quelque chose
d'illgal, de criminel!... Dieu de Dieu, si vous alliez  la cour
d'assises, ou, ce qui me fait frmir de la tte aux pieds, que j'en
tremble rien que d'en parler,  la correctionnelle!... qu'on vous met
dans les journaux.... Moi, savez-vous  votre place ce que je ferais? Eh
bien! _n'_ votre place, je prviendrais, pour ma sret, la police.

Par un jour o les plus folles ides fermentrent dans l'esprit de
Malaga, quand Paz mit ses pices d'or sur le velours de la chemine,
elle prit l'or et lui jeta au nez en lui disant:--Je ne veux pas
d'argent vol.

Le capitaine donna l'or aux Chapuzot et ne revint plus. Clmentine
passait alors la belle saison  la terre de son oncle, le marquis de
Ronquerolles, en Bourgogne. Quand la troupe du Cirque ne vit plus
Thadde  sa place, il se fit une rumeur parmi les artistes. La grandeur
d'me de Malaga fut traite de btise par les uns, de finesse par les
autres. La conduite du Polonais, explique aux femmes les plus habiles,
parut inexplicable. Thadde reut dans une seule semaine trente-sept
lettres de femmes lgres. Heureusement pour lui, son tonnante rserve
n'alluma pas d'autres curiosits et resta l'objet des causeries du monde
interlope.

Deux mois aprs, la belle cuyre, crible de dettes, crivit au comte
Paz cette lettre que les dandies ont regarde dans le temps comme un
chef-d'oeuvre:

  Vous, que j'ose encore appeler mon ami, aurez-vous piti de moi aprs
  ce qui s'est pass et que vous avez si mal interprt? Tout ce qui a
  pu vous blesser, mon coeur le dsavoue. Si j'ai t assez heureuse
  pour que vous trouviez du charme  rester auprs de moi comme vous
  faisiez, revenez.... autrement, je tomberai dans le dsespoir. La
  misre est dj venue, et vous ne savez pas tout ce qu'elle amne de
  _choses btes_. Hier, j'ai vcu avec un hareng de deux sous et un sou
  de pain. Est-ce l le djeuner de votre amante? Je n'ai plus les
  Chapuzot, qui paraissaient m'tre si dvous! Votre absence a eu pour
  effet de me faire voir le fond des attachements humains... Un chien
  qu'on a nourri ne nous quitte plus! Un huissier qui a fait le sourd, a
  tout saisi au nom du propritaire, qui n'a pas de coeur, et du
  bijoutier, qui ne veut pas attendre seulement dix jours; car, avec
  votre confiance  vous autres, le crdit s'en va! Quelle position pour
  des femmes qui n'ont que de la joie  se reprocher! Mon ami, j'ai
  port _chez ma tante_ tout ce qui avait de la valeur; je n'ai plus
  rien que votre souvenir, et voil la mauvaise saison qui arrive.
  Pendant l'hiver je suis sans feux, puisqu'on ne joue que des
  mimodrames au boulevard, o je n'ai presque rien  faire que des bouts
  de rle qui ne _posent_ pas une femme. Comment avez-vous pu vous
  mprendre  la noblesse de mes sentiments envers vous, car enfin nous
  n'avons pas deux manires d'exprimer notre reconnaissance? Vous qui
  paraissiez si joyeux de mon bien-tre, comment m'avez-vous pu laisser
  dans la peine? O! mon seul ami sur terre, avant d'aller recommencer 
  courir les foires avec le cirque Bouthor, car je gagnerai au moins ma
  vie ainsi, pardonnez-moi d'avoir voulu savoir si je vous ai perdu pour
  toujours. Si je venais  penser  vous au moment o je saute dans le
  cercle, je suis capable de me casser les jambes en perdant un _temps_!
  Quoi qu'il en soit, vous avez  vous pour la vie

  MARGUERITE TURQUET.

--Cette lettre-l, se dit Thadde en clatant de rire, vaut mes dix
mille francs!

Clmentine arriva le lendemain, et, le lendemain, Paz la revit plus
belle, plus gracieuse que jamais. Aprs le dner, pendant lequel la
comtesse eut un air de parfaite indiffrence pour Thadde, il se passa
dans le salon, aprs le dpart du capitaine, une scne entre le comte et
sa femme. En ayant l'air de demander conseil  Adam, Thadde lui avait
laiss, comme par mgarde, la lettre de Malaga.

--Pauvre Thadde! dit Adam  sa femme aprs avoir vu Paz s'esquivant.
Quel malheur pour un homme si distingu d'tre le jouet d'une baladine
du dernier ordre! Il y perdra tout, il s'avilira, il ne sera plus
reconnaissable dans quelque temps. Tenez, ma chre, lisez, dit le comte
en tendant  sa femme la lettre de Malaga.

Clmentine lut la lettre, qui sentait le tabac, et la jeta par un geste
de dgot.

--Quelque pais que soit le bandeau qu'il a sur les yeux, il se sera
sans doute aperu de quelque chose, dit Adam. Malaga lui aura fait des
traits.

--Et il y retourne! dit Clmentine, et il pardonnera! Ce n'est que pour
ces horribles femmes-l que vous avez de l'indulgence!

--Elles en ont tant besoin! dit Adam.

--Thadde se rendait justice... en restant chez lui, reprit-elle.

--Oh! mon ange, vous allez bien loin, dit le comte qui d'abord enchant
de rabaisser son ami aux yeux de sa femme ne voulait pas la mort du
pcheur.

Thadde, qui connaissait bien Adam, lui avait demand le plus profond
secret: il avait parl pour faire excuser ses dissipations et prier son
ami de lui laisser prendre un millier d'cus pour Malaga.

--C'est un homme qui a un fier caractre, reprit Adam.

--Comment cela?

--Mais ne pas avoir dpens plus de dix mille francs pour elle, et se
faire relancer par une pareille lettre avant de lui porter de quoi payer
ses dettes! Pour un Polonais, ma foi!...

--Mais il peut te ruiner, dit Clmentine avec le ton aigre de la
Parisienne quand elle exprime sa dfiance de chatte.

--Oh! Je le connais, rpondit Adam, il nous sacrifierait Malaga.

--Nous verrons, reprit la comtesse.

--S'il le fallait pour son bonheur, je n'hsiterais pas  lui demander
de la quitter. Constantin m'a dit que pendant le temps de leur liaison,
Paz, jusqu'alors si sobre, est quelquefois rentr trs-tourdi... s'il
se laissait entraner dans l'ivresse, je serais aussi chagrin que s'il
s'agissait de mon enfant.

--Ne m'en dites pas davantage, s'cria la comtesse en faisant un autre
geste de dgot.

Deux jours aprs, le capitaine aperut dans les manires, dans le son de
voix, dans les yeux de la comtesse, les terribles effets de
l'indiscrtion d'Adam. Le mpris avait creus ses abmes entre cette
charmante femme et lui. Aussi tomba-t-il ds lors dans une profonde
mlancolie, rong par cette pense: Tu t'es rendu toi-mme indigne
d'elle! La vie lui devint pesante, le plus beau soleil fut gristre 
ses yeux. Nanmoins, il trouva sous ces flots de douleurs amres des
moments de joie: il put alors se livrer sans danger  son admiration
pour la comtesse, qui ne fit plus la moindre attention  lui quand, dans
les ftes, tapi dans un coin, muet, mais tout yeux et tout coeur, il ne
perdait pas une de ses poses, pas un de ses chants quand elle chantait.
Il vivait enfin de cette belle vie, il pouvait panser lui-mme le cheval
qu'_elle_ allait monter, se dvouer  l'conomie de cette splendide
maison, pour les intrts de laquelle il redoubla de dvouement. Ces
plaisirs silencieux furent ensevelis dans son coeur comme ceux de la
mre dont l'enfant ne sait jamais rien du coeur de sa mre; car est-ce
le savoir que d'en ignorer quelque chose? N'tait-ce pas plus beau que
le chaste amour de Ptrarque pour Laure, qui se soldait en dfinitive
par un trsor de gloire et par le triomphe de la posie qu'elle avait
inspire? La sensation de d'Assas mourant n'est-elle pas toute une vie?
Cette sensation, Paz l'prouva chaque jour sans mourir, mais aussi sans
le loyer de l'immortalit. Qu'y a-t-il donc dans l'amour pour que,
nonobstant ces dlices secrtes, Paz ft dvor de chagrins? La religion
catholique a tellement grandi l'amour, qu'elle y a mari pour ainsi dire
indissolublement l'estime et la noblesse. L'amour ne va pas sans les
supriorits dont s'enorgueillit l'homme, et il est tellement rare
d'tre aim quand on est mpris, que Thadde mourait des plaies qu'il
s'tait volontairement faites. S'entendre dire qu'elle l'aurait aim et
mourir?... le pauvre amoureux et trouv sa vie assez paye. Les
angoisses de sa situation antrieure lui semblaient prfrables  vivre
prs d'elle, en l'accablant de ses gnrosits sans tre apprci,
compris. Enfin, il voulait le loyer de sa vertu! Il maigrit et jaunit,
il tomba si bien malade, dvor par une petite fivre, que, pendant le
mois de janvier il fut oblig de rester au lit sans vouloir consulter de
mdecin. Le comte Adam conut de vives inquitudes sur son pauvre
Thadde. La comtesse eut alors la cruaut de dire en petit
comit:--Laissez-le donc, ne voyez-vous pas qu'il a quelque remords
olympique? Ce mot rendit  Thadde le courage du dsespoir, il se leva,
sortit, essaya de quelques distractions et recouvra la sant. Vers le
mois de fvrier, Adam fit une perte assez considrable au Jockey-Club,
et comme il craignait sa femme, il vint prier Thadde de mettre cette
somme sur le compte de ses dissipations avec Malaga.

--Qu'y a-t-il d'extraordinaire  ce que cette baladine t'ait cot vingt
mille francs? a ne regarde que moi: tandis que si la comtesse savait
que je les ai perdus au jeu, je baisserais dans son estime; elle aurait
des craintes pour l'avenir.

--Encore cela, donc! s'cria Thadde en laissant chapper un profond
soupir.

--Ah! Thadde, ce service-l nous acquitterait quand je ne serais pas
dj ton redevable.

--Adam, tu auras des enfants, ne joue plus, dit le capitaine.

--Malaga _nous_ cote encore vingt mille francs! s'cria la comtesse
quelques jours aprs en apprenant la _gnrosit_ d'Adam envers Paz.
Dix mille auparavant, en tout trente mille! quinze cents francs de
rente, le prix de ma loge aux Italiens, la fortune de bien des
bourgeois... Oh! vous autres Polonais, disait-elle en cueillant des
fleurs dans sa belle serre, vous tes incroyables. Tu n'es pas plus
furieux que a?

--Ce pauvre Paz...

--Ce pauvre Paz, pauvre Paz, reprit-elle en interrompant,  quoi nous
est-il bon? Je vais me mettre  la tte de la maison, moi! Tu lui
donneras les cent louis de rentes qu'il a refuss, et il s'arrangera
comme il l'entend avec le Cirque-Olympique.

--Il nous est bien utile, il nous a certes conomis plus de quarante
mille francs depuis un an. Enfin, cher ange, il nous a plac cent mille
francs chez Rothschild, et un intendant nous les aurait vols...

Clmentine se radoucit, mais elle n'en fut pas moins dure pour Thadde.
Quelques jours aprs, elle pria Paz de venir dans ce boudoir o un an
auparavant elle avait t surprise en le comparant au comte; cette fois,
elle le reut en tte--tte sans y apercevoir le moindre danger.

--Mon cher Paz, lui dit-elle avec la familiarit sans consquence des
grands envers leurs infrieurs, si vous aimez Adam comme vous le dites,
vous ferez une chose qu'il ne vous demandera jamais, mais que moi, sa
femme, je n'hsite pas  exiger de vous...

--Il s'agit de Malaga, dit Thadde avec une profonde ironie.

--Eh bien! oui, dit-elle, si vous voulez finir vos jours avec nous, si
vous voulez que nous restions bons amis, quittez-la. Comment un vieux
soldat...

--Je n'ai que trente-cinq ans, et pas un cheveu blanc!

--Vous avez l'air d'en avoir, dit-elle, c'est la mme chose. Comment un
homme aussi bon calculateur, aussi distingu...

Il y eut cela d'horrible que ce mot fut dit par elle avec une intention
vidente de rveiller en lui la noblesse d'me qu'elle croyait teinte.

--Aussi distingu que vous l'tes, reprit-elle aprs une pause
imperceptible que lui fit faire un geste de Paz, se laisse attraper
comme un enfant! Votre aventure a rendu Malaga clbre... Eh! bien, mon
oncle a voulu la voir, et il l'a vue. Mon oncle n'est pas le seul,
Malaga reoit trs-bien tous ces messieurs... Je vous ai cru l'me
noble... Fi donc! Voyons, sera-ce une si grande perte pour vous qu'elle
ne puisse se rparer?

--Madame, si je connaissais un sacrifice  faire pour regagner votre
estime, il serait bientt accompli; mais quitter Malaga n'en est pas
un...

--Dans votre position, voil ce que je dirais si j'tais homme, rpondit
Clmentine. Eh bien! si je prends cela pour un grand sacrifice, il n'y a
pas de quoi se fcher.

Paz sortit en craignant de commettre quelque sottise, il se sentait
gagner par des ides folles. Il alla se promener au grand air,
lgrement vtu malgr le froid, sans pouvoir teindre les feux de sa
face et de son front.

--Je vous ai cru l'me noble! Ces mots, il les entendait toujours.--Et
il y a bientt un an, se disait-il, j'avais  moi seul battu les Russes!
Il pensait  laisser l'htel Laginski,  demander du service dans les
spahis et  se faire tuer en Afrique; mais il fut arrt par une
horrible crainte.--Sans moi, que deviendront-ils? on les ruinerait
bientt. Pauvre comtesse! quelle horrible vie pour elle que d'tre
seulement rduite  trente mille livres de rentes! Allons, se dit-il,
puisqu'elle est perdue pour moi, du courage, et achevons mon ouvrage.

Chacun sait que depuis 1830 le carnaval a pris  Paris un dveloppement
prodigieux qui le rend europen et bien autrement burlesque, bien
autrement anim que le feu carnaval de Venise. Est-ce que, les fortunes
diminuant outre mesure, les Parisiens auraient invent de s'amuser
collectivement, comme avec leurs clubs ils font des salons sans
matresses de maison, sans politesse et  bon march? Quoi qu'il en
soit, le mois de mars prodiguait alors ces bals o la danse, la farce,
la grosse joie, le dlire, les images grotesques et les railleries
aiguises par l'esprit parisien arrivent  des effets gigantesques.
Cette folie avait alors, rue Saint-Honor, son Pandmonium, et dans
Musard son Napolon, un petit homme fait exprs pour commander une
musique aussi puissante que la foule en dsordre, et pour conduire le
galop, cette ronde du sabbat, une des gloires d'Auber, car le galop n'a
eu sa forme et sa posie que depuis le grand galop de _Gustave_. Cet
immense final ne pourrait-il pas servir de symbole  une poque o,
depuis cinquante ans, tout dfile avec la rapidit d'un rve? Or, le
grave Thadde, qui portait une divine image immacule dans son coeur,
alla proposer  Malaga, la reine des danses de carnaval, de passer une
nuit au bal Musard, quand il sut que la comtesse, dguise jusqu'aux
dents, devait venir voir, avec deux autres jeunes femmes accompagnes de
leurs maris, le curieux spectacle d'un de ces bals monstrueux. Le
mardi-gras de l'anne 1838,  quatre heures du matin, la comtesse,
enveloppe d'un domino noir et assise sur les gradins d'un des
amphithtres de cette salle babylonienne, o depuis Valentino donne ses
concerts, vit dfiler dans le galop Thadde en Robert-Macaire conduisant
l'cuyre en costume de sauvagesse, la tte harnache de plumes comme un
cheval du sacre, et bondissant par-dessus les groupes, en vrai feu
follet.

--Ah! dit Clmentine  son mari, vous autres Polonais, vous tes des
gens sans caractre. Qui n'aurait pas eu confiance en Thadde? Il m'a
donn sa parole, sans savoir que je serais ici voyant tout et n'tant
pas vue.

Quelques jours aprs, elle eut Paz  dner. Aprs le dner, Adam les
laissa seuls, et Clmentine gronda Thadde de manire  lui faire sentir
qu'elle ne le voulait plus au logis.

--Oui, madame, dit humblement Thadde, vous avez raison, je suis un
misrable, j'avais donn ma parole. Mais que voulez-vous? j'avais remis
 quitter Malaga aprs le carnaval... Je serai franc, d'ailleurs: cette
femme exerce un tel empire sur moi que...

--Une femme qui se fait mettre  la porte de chez Musard par les
sergents de ville, et pour quelle danse!

--J'en conviens, je passe condamnation, je quitterai _votre_ maison;
mais vous connaissez Adam. Si je vous abandonne les rnes de votre
fortune, il vous faudra dployer bien de l'nergie. Si j'ai le vice de
Malaga, je sais avoir l'oeil  vos affaires, tenir vos gens et veiller
aux moindres dtails. Laissez-moi donc ne vous quitter qu'aprs vous
avoir vue en tat de continuer mon administration. Vous avez maintenant
trois ans de mariage, et vous tes  l'abri des premires folies que
fait faire la lune de miel. Les Parisiennes, et les plus titres,
s'entendent aujourd'hui trs-bien  gouverner une fortune et une
maison... Eh bien! quand je serai certain moins de votre capacit que de
votre fermet, je quitterai Paris.

--C'est le Thadde de Varsovie et non le Thadde du Cirque qui parle,
rpondit-elle. Revenez-nous guri.

--Guri?... jamais, dit Paz les yeux baisss en regardant les jolis
pieds de Clmentine. Vous ignorez, comtesse, ce que cette femme a de
piquant et d'inattendu dans l'esprit. En sentant son courage faillir, il
ajouta:--Il n'y a pas de femme du monde avec ses airs de mijaure qui
vaille cette franche nature de jeune animal...

--Le fait est que je ne voudrais rien avoir d'animal, dit la comtesse en
lui lanant un regard de vipre en colre.

A compter de cette matine, le comte Paz mit Clmentine au fait de ses
affaires, se fit son prcepteur, lui apprit les difficults de la
gestion de ses biens, le vritable prix des choses et la manire de ne
point se laisser trop voler par les gens. Elle pouvait compter sur
Constantin et faire de lui son majordome. Thadde avait form
Constantin. Au mois de mai, la comtesse lui parut parfaitement en tat
de conduire sa fortune; car Clmentine tait de ces femmes au coup
d'oeil juste, plein d'instinct, et chez qui le gnie de la matresse de
maison est inn.

Cette situation amene par Thadde avec tant de naturel eut une
priptie horrible pour lui, car ses souffrances ne devaient pas tre
aussi douces qu'il se les faisait. Ce pauvre amant n'avait pas compt le
hasard pour quelque chose. Or, Adam tomba trs-srieusement malade.
Thadde, au lieu de partir, servit de garde-malade  son ami. Le
dvouement du capitaine fut infatigable. Une femme qui aurait eu de
l'intrt  dployer la longue-vue de la perspicacit, et vu dans
l'hrosme du capitaine une sorte de punition que s'imposent les mes
nobles pour rprimer leurs mauvaises penses involontaires; mais les
femmes voient tout ou ne voient rien, selon leurs dispositions d'me:
l'amour est leur seule lumire.

Pendant quarante-cinq jours, Paz veilla, soigna Mitgislas sans qu'il
part penser  Malaga, par l'excellente raison qu'il n'y avait jamais
pens. En voyant Adam  la mort et ne mourant pas, Clmentine assembla
les plus clbres docteurs.

--S'il se sauve de l, dit le plus savant des mdecins, ce ne peut tre
que par un effort de la nature. C'est  ceux qui lui donnent des soins 
guetter ce moment et seconder la nature. La vie du comte est entre les
mains de ses garde-malades.

Thadde alla communiquer cet arrt  Clmentine, alors assise sous le
pavillon chinois, autant pour se reposer de ses fatigues que pour
laisser le champ libre aux mdecins et ne pas les gner. En suivant les
contours de l'alle sable qui menait du boudoir au rocher sur lequel
s'levait le pavillon chinois, l'amant de Clmentine tait comme au fond
d'un des abmes dcrits par Alighieri. Le malheureux n'avait pas prvu
la possibilit de devenir le mari de Clmentine et s'tait enferm
lui-mme dans une fosse de boue. Il arriva le visage dcompos, sublime
de douleur. Sa tte, comme celle de Mduse, communiquait le dsespoir.

--Il est mort?... dit Clmentine.

--Ils l'ont condamn; du moins, ils le remettent  la nature. N'y allez
pas, ils y sont encore, et Bianchon va lever lui-mme les appareils.

--Pauvre homme! je me demande si je ne l'ai pas quelquefois tourment,
dit-elle.

--Vous l'avez rendu bien heureux, soyez tranquille  ce sujet, dit
Thadde et vous avez eu de l'indulgence pour lui...

--Ma perte serait irrparable.

--Mais, chre, en supposant que le comte succombe, ne l'aviez-vous pas
jug?

--Je l'aimais sans aveuglement, dit-elle; mais je l'aimais comme une
femme doit aimer son mari.

--Vous devez donc, reprit Thadde d'une voix que ne lui connaissait pas
Clmentine, avoir moins de regrets que si vous perdiez un de ces hommes
qui sont votre orgueil, votre amour et toute votre vie,  vous autres
femmes! Vous pouvez tre sincre avec un ami tel que moi... Je le
regretterai, moi!... Bien avant votre mariage, j'avais fait de lui mon
enfant, et je lui ai sacrifi ma vie. Je serai donc sans intrt sur la
terre. Mais la vie est encore belle  une veuve de vingt-quatre ans.

--Eh! vous savez bien que je n'aime personne, dit-elle avec la
brusquerie de la douleur.

--Vous ne savez pas encore ce que c'est que d'aimer, dit Thadde.

--Oh! mari pour mari, je suis assez sense pour prfrer un enfant comme
mon pauvre Adam  un homme suprieur. Voici bientt trente jours que
nous nous disons: Vivra-t-il? ces alternatives m'ont bien prpare,
ainsi que vous l'tes,  cette perte. Je puis tre franche avec vous. Eh
bien! je donnerais de ma vie pour conserver celle d'Adam. L'indpendance
d'une femme  Paris, n'est-ce pas la permission de se laisser prendre
aux semblants d'amour des gens ruins ou dissipateurs! Je priais Dieu de
me laisser ce mari si complaisant, si bon enfant, si peu tracassier, et
qui commenait  me craindre.

--Vous tes vraie, et je vous en aime davantage, dit Thadde en prenant
et baisant la main de Clmentine qui le laissa faire. Dans de si
solennels instants, il y a je ne sais quelle satisfaction  trouver une
femme sans hypocrisie. On peut causer avec vous. Voyons l'avenir;
supposons que Dieu ne vous coute pas, et je suis un de ceux qui sont le
plus disposs  lui crier:--Laissez-moi mon ami! Oui, ces cinquante
nuits n'ont pas affaibli mes yeux, et fallt-il trente jours et trente
nuits de soins, vous dormirez, vous, madame, quand je veillerai. Je
saurai l'arracher  la mort si, comme _ils_ le disent, on peut le sauver
par des soins. Enfin, malgr vous et malgr moi, le comte est mort. Eh
bien! si vous tiez aime, oh! mais adore par un homme de coeur et d'un
caractre digne du vtre...

--J'ai peut-tre follement dsir d'tre aime, mais je n'ai pas
rencontr...

--Si vous aviez t trompe...

Clmentine regarda fixement Thadde en lui supposant moins de l'amour
qu'une pense cupide, elle le couvrit de son mpris en le toisant des
pieds  la tte, et l'crasa par ces deux mots: Pauvre Malaga! prononcs
en trois tons que les grandes dames seules savent trouver dans le
registre de leurs ddains. Elle se leva, laissa Thadde vanoui, car
elle ne se retourna point, marcha d'un mouvement noble vers son boudoir
et remonta dans la chambre d'Adam.

Une heure aprs, Paz revint dans la chambre du malade; et comme s'il
n'avait pas reu le coup de la mort, il prodigua ses soins au comte.
Depuis ce fatal moment il devint taciturne; il eut d'ailleurs un duel
avec la maladie, il la combattait de manire  exciter l'admiration des
mdecins. A toute heure on trouvait ses yeux allums comme deux lampes.
Sans tmoigner le moindre ressentiment  Clmentine, il coutait ses
remercments sans les accepter, il semblait tre sourd. Il s'tait dit:
Elle me devra la vie d'Adam! et cette parole, il l'crivait pour ainsi
dire en traits de feu dans la chambre du malade. Le quinzime jour,
Clmentine fut oblige de restreindre ses soins, sous peine de succomber
 tant de fatigues. Paz tait infatigable. Enfin, vers la fin du mois
d'aot, Bianchon, le mdecin de la maison, rpondit de la vie du comte 
Clmentine.

--Ah! madame, ne m'en ayez pas la moindre obligation, dit-il. Sans son
ami nous ne l'aurions pas sauv!

Le lendemain de la terrible scne sous le pavillon chinois, le marquis
de Ronquerolles tait venu voir son neveu; car il partait pour la Russie
charg d'une mission secrte, et Paz, foudroy de la veille, avait dit
quelques mots au diplomate. Or, le jour o le comte Adam et sa femme
sortirent pour la premire fois en calche, au moment o la calche
allait quitter le perron, un gendarme entra dans la cour de l'htel et
demanda le comte Paz. Thadde, assis sur le devant de la calche, se
retourna pour prendre une lettre qui portait le timbre du ministre des
affaires trangres et la mit dans la poche de ct de son habit par un
mouvement qui empcha Clmentine et Adam de lui en parler. On ne peut
nier aux gens de bonne compagnie la science du langage qui ne se parle
pas. Nanmoins, en arrivant  la porte Maillot, Adam, usant des
privilges d'un convalescent dont les caprices doivent tre satisfaits,
dit  Thadde:--Il n'y a point d'indiscrtion entre deux frres qui
s'aiment autant que nous nous aimons, tu sais ce que contient la
dpche, dis-le moi, j'ai une fivre de curiosit.

Clmentine regarda Thadde en femme fche et dit  son mari:

Il me boude tant depuis deux mois que je me garderais bien d'insister.

--Oh! mon Dieu, rpondit Thadde, comme je ne puis pas empcher les
journaux de le publier, je vous rvlerai bien ce secret: l'empereur
Nicolas me fait la grce de me nommer capitaine dans un rgiment destin
 l'expdition de Khiva.

--Et tu y vas? s'cria Adam.

--J'irai, mon cher. Je suis venu capitaine, capitaine je m'en
retourne... Malaga pourrait me faire faire des sottises. Nous dnons
demain pour la dernire fois ensemble. Si je ne partais pas en septembre
pour Saint-Ptersbourg, il faudrait y aller par terre, et je ne suis pas
riche, je dois laisser  Malaga sa petite indpendance. Comment ne pas
veiller  l'avenir de la seule femme qui m'ait su comprendre? elle me
trouve grand, Malaga! Malaga me trouve beau! Malaga m'est peut-tre
infidle, mais elle passerait dans le...

--Dans le cerceau pour vous et retomberait trs-bien sur son cheval, dit
vivement Clmentine.

--Oh! vous ne connaissez pas Malaga, dit le capitaine avec une profonde
amertume et un regard plein d'ironie qui rendirent Clmentine rveuse et
inquite.

--Adieu les jeunes arbres de ce beau bois de Boulogne o se promnent
les Parisiennes, o se promnent les exils qui y retrouvent une patrie.
Je suis sr que mes yeux ne reverront plus les arbres verts de l'alle
de Mademoiselle, ni ceux de la route des Dames, ni les acacias, ni le
cdre des ronds-points... Sur les bords de l'Asie, obissant aux
desseins du grand empereur que j'ai voulu pour matre, arriver peut-tre
au commandement d'une arme  force de courage,  force de mettre ma vie
au jeu, peut-tre regretterai-je les Champs-lyses o vous m'avez, une
fois, fait monter  ct de vous. Enfin, je regretterai toujours les
rigueurs de Malaga, la Malaga de qui je parle en ce moment.

Ce fut dit de manire  faire frissonner Clmentine.

--Vous aimez donc bien Malaga? demanda-t-elle.

--Je lui ai sacrifi cet honneur que nous ne sacrifions jamais...

--Lequel?

--Mais celui que nous voulons garder  tout prix aux yeux de notre
idole.

Aprs cette rponse, Thadde garda le plus impntrable silence; et il
ne le rompit qu'en passant aux Champs-lyses, o il dit en montrant un
btiment en planches:--Voil le Cirque!

Il alla quelques moments avant le dner  l'ambassade de Russie, de l
aux affaires trangres, et il partit pour le Havre le matin, avant le
lever de la comtesse et d'Adam.

--Je perds un ami, dit Adam les larmes aux yeux en apprenant le dpart
du comte Paz, un ami dans la vritable acception du mot, et je ne sais
pas ce qui peut lui faire fuir ma maison comme la peste. Nous ne sommes
pas amis  nous brouiller pour une femme, dit-il en regardant fixement
Clmentine, et cependant tout ce qu'il disait hier de Malaga... Mais il
n'a jamais touch le bout du doigt  cette fille...

--Comment le savez-vous? dit Clmentine.

--Mais j'ai naturellement eu la curiosit de voir mademoiselle Turquet,
et la pauvre fille ne peut pas encore s'expliquer la rserve absolue de
Thad...

--Assez, monsieur, dit la comtesse, qui se retira chez elle en se
disant:--Ne serais-je pas victime d'une mystification sublime?

A peine achevait-elle cette phrase en elle-mme, que Constantin remit 
Clmentine la lettre suivante, que Thadde avait griffonne pendant la
nuit.

   Comtesse, aller se faire tuer au Caucase et emporter votre mpris,
  c'est trop: on doit mourir tout entier. Je vous ai chrie en vous
  voyant pour la premire fois, comme on chrit une femme que l'on aime
  toujours, mme aprs son infidlit, moi l'oblig d'Adam qui vous
  avait choisie et que vous pousiez, moi pauvre, moi le rgisseur
  volontaire, dvou de votre maison. Dans cet horrible malheur, j'ai
  trouv la plus dlicieuse vie. tre chez vous un rouage indispensable,
  me savoir utile  votre luxe,  votre bien-tre, fut une source de
  jouissances; et si ces jouissances taient vives dans mon me quand il
  s'agissait d'Adam, jugez de ce qu'elles furent alors qu'une femme
  adore en tait le principe et l'effet! J'ai connu les plaisirs de la
  maternit dans l'amour: j'acceptais la vie ainsi. Je m'tais, comme
  les pauvres des grands chemins, bti une cabane de cailloux sur la
  litire de votre beau domaine, sans vous tendre la main. Pauvre et
  malheureux, aveugl par le bonheur d'Adam, j'tais le donnant. Ah!
  vous tiez entoure d'un amour pur comme celui d'un ange gardien, il
  veillait quand vous dormiez, il vous caressait du regard quand vous
  passiez, il tait heureux d'tre, enfin vous tiez le soleil de la
  patrie  ce pauvre exil, qui vous crit les larmes aux yeux en
  pensant  ce bonheur des premiers jours. A dix-huit ans, n'tant aim
  de personne, j'avais pris pour matresse idale une charmante femme de
  Varsovie  qui je rapportais mes penses, mes dsirs, la reine de mes
  jours et de mes nuits! Cette femme n'en savait rien; mais pourquoi
  l'en instruire?... Moi! j'aimais mon amour. Jugez, d'aprs cette
  aventure de ma jeunesse, combien j'tais heureux de vivre dans la
  sphre de votre existence, de panser votre cheval, de chercher des
  pices d'or toutes neuves pour votre bourse, de veiller aux splendeurs
  de votre table et de vos soires, de vous voir clipsant des fortunes
  suprieures  la vtre par mon savoir-faire. Avec quelle ardeur ne me
  prcipitais-je pas dans Paris quand Adam me disait:--Thadde, _elle_
  veut telle chose! C'est une de ces flicits impossibles  exprimer.
  Vous avez souhait des riens, dans un temps donn, qui m'ont oblig 
  des tours de force,  courir pendant des sept heures en cabriolet; et
  quelles dlices de marcher pour vous! A vous voir souriante au milieu
  de vos fleurs, sans tre vu de vous, j'oubliais que personne ne
  m'aimait... Enfin je n'avais alors que mes dix-huit ans. Par certains
  jours o mon bonheur me tournait la tte, j'allais, la nuit, baiser
  l'endroit o, pour moi, vos pieds laissaient des traces lumineuses,
  comme jadis je fis des miracles de voleur pour aller baiser la clef
  que la comtesse Ladislas avait touche de ses mains en ouvrant une
  porte. L'air que vous respiriez tait balsamique; il y avait pour moi
  plus de vie  l'aspirer, et j'y tais comme on est, dit-on, sous les
  tropiques, accabl par une vapeur charge de principes crateurs. Il
  faut bien vous dire ces choses pour vous expliquer l'trange fatuit
  de mes penses involontaires. Je serais mort avant de vous avouer mon
  secret! Vous devez vous rappeler les quelques jours de curiosit
  pendant lesquels vous avez voulu voir l'auteur des miracles qui vous
  avaient enfin frappe. J'ai cru, pardonnez-moi, madame, j'ai cru que
  vous m'aimeriez. Votre bienveillance, vos regards interprts par un
  amant, m'ont paru si dangereux pour moi, que je me suis donn Malaga,
  sachant qu'il est de ces liaisons que les femmes ne pardonnent point:
  je me la suis donne au moment o j'ai vu mon amour se communiquer
  fatalement. Accablez-moi maintenant du mpris que vous m'avez vers 
  pleines mains sans que je le mritasse; mais je crois tre certain que
  dans la soire o votre tante a emmen le comte, si je vous avais dit
  ce que je viens de vous crire l'ayant dit une fois, j'aurais t
  comme le tigre apprivois qui a remis ses dents  de la chair vivante,
  qui sent la chaleur du sang, et...


  Minuit,

  Je n'ai pu continuer, le souvenir de cette heure est encore trop
  vivant! Oui, j'eus alors le dlire. L'Esprance tait dans vos yeux,
  la Victoire et ses pavillons rouges eussent brill dans les miens et
  fascin les vtres. Mon crime a t de penser tout cela, peut-tre 
  tort. Vous seule tes le juge de cette terrible scne o j'ai pu
  refouler amour, dsir, les forces les plus invincibles de l'homme,
  sous la main glaciale d'une reconnaissance qui doit tre ternelle.
  Votre terrible mpris m'a puni. Vous m'avez prouv qu'on ne revient ni
  du dgot ni du mpris. Je vous aime comme un insens. Je serais
  parti, Adam mort: je dois  plus forte raison partir, Adam sauv. L'on
  n'arrache pas son ami des bras de la mort pour le tromper. D'ailleurs,
  mon dpart est la punition de la pense que j'ai eue de le laisser
  prir quand les mdecins m'ont dit que sa vie dpendait de ses
  garde-malades. Adieu, madame; je perds tout en quittant Paris, et vous
  ne perdez rien en n'ayant plus auprs de vous

  Votre dvou

  _Thadde Pa_.

--Si mon pauvre Adam dit avoir perdu un ami, qu'ai-je donc perdu, moi?
se dit Clmentine en restant abattue et les yeux attachs sur une fleur
de son tapis.

Voici la lettre que Constantin remit en secret au comte.

  Mon cher Mitgislas, Malaga m'a tout dit. Au nom de ton bonheur, qu'il
  ne t'chappe jamais avec Clmentine un mot sur tes visites chez
  l'cuyre, et laisse-lui toujours croire que Malaga me cote cent
  mille francs. Du caractre dont est la comtesse, elle ne te
  pardonnerait ni tes pertes au jeu ni tes visites  Malaga. Je ne vais
  pas  Khiva, mais au Caucase. J'ai le spleen, et du train dont j'irai,
  je serai prince Paz en trois ans ou mort. Adieu; quoique j'aie repris
  soixante mille francs chez Rothschild, nous sommes quittes.

  _Thadde._

--Imbcile que je suis! j'ai failli me couper tout  l'heure, se dit
Adam.

Voici trois ans que Thadde est parti, les journaux ne parlent encore
d'aucun prince Paz. La comtesse Laginska s'intresse normment aux
expditions de l'empereur Nicolas, elle est Russe de coeur, elle lit
avec une espce d'avidit toutes les nouvelles qui viennent de ce pays.
Une ou deux fois par hiver, elle dit d'un air indiffrent 
l'ambassadeur: Savez-vous ce qu'est devenu notre pauvre comte Paz?

Hlas! la plupart des Parisiennes, ces cratures prtendues si
perspicaces et si spirituelles, passent et passeront toujours  ct
d'un Paz sans l'apercevoir. Oui, plus d'un Paz est mconnu; mais, chose
effrayante  penser! il en est de mconnus mme lorsqu'ils sont aims.
La femme la plus simple du monde exige encore chez l'homme le plus grand
un peu de charlatanisme; et le plus bel amour ne signifie rien quand il
est brut: il lui faut la mise en scne de la taille et de l'orfvrerie.

Au mois de janvier 1842, la comtesse Laginska, pare de sa douce
mlancolie, inspira la plus furieuse passion au comte de La Palfrine,
un des lions les plus entreprenants du Paris actuel. La Palfrine
comprit combien la conqute d'une femme garde par une Chimre tait
difficile, il compta sur une surprise et sur le dvouement d'une femme
un peu jalouse de Clmentine pour entraner cette charmante femme.

Incapable, malgr tout son esprit, de souponner une trahison pareille,
la comtesse Laginska commit l'imprudence d'aller avec cette femme au bal
masqu de l'Opra. Vers trois heures du matin, entrane par l'ivresse
du bal, Clmentine, pour qui La Palfrine avait dploy toutes ses
sductions, consentit  souper et allait monter dans la voiture de cette
fausse amie. En ce moment critique, elle fut prise par un bras
vigoureux, et, malgr ses cris, porte dans sa propre voiture, dont la
portire tait ouverte, et qu'elle ne savait pas l.

--Il n'a pas quitt Paris, s'cria-t-elle en reconnaissant Thadde, qui
se sauva quand il vit la voiture emportant la comtesse.

Jamais femme eut-elle un pareil roman dans sa vie. A toute heure,
Clmentine espre revoir Paz.

  Paris, janvier 1842.




TUDE DE FEMME

  DDI AU MARQUIS JEAN-CHARLES DI NEGRO.


La marquise de Listomre est une de ces jeunes femmes leves dans
l'esprit de la Restauration. Elle a des principes, elle fait maigre,
elle communie, et va trs-pare au bal, aux Bouffons,  l'Opra; son
directeur lui permet d'allier le profane et le sacr. Toujours en rgle
avec l'glise et avec le monde, elle offre une image du temps prsent,
qui semble avoir pris le mot de _Lgalit_ pour pigraphe. La conduite
de la marquise comporte prcisment assez de dvotion pour pouvoir
arriver sous une nouvelle Maintenon  la sombre pit des derniers jours
de Louis XIV, et assez de mondanit pour adopter galement les moeurs
galantes des premiers jours de ce rgne, s'il revenait. En ce moment,
elle est vertueuse par calcul, ou par got peut-tre. Marie depuis sept
ans au marquis de Listomre, un de ces dputs qui attendent la pairie,
elle croit peut-tre aussi servir par sa conduite l'ambition de sa
famille. Quelques femmes attendent pour la juger le moment o monsieur
de Listomre sera pair de France, et o elle aura trente-six ans, poque
de la vie o la plupart des femmes s'aperoivent qu'elles sont dupes des
lois sociales. Le marquis est un homme assez insignifiant: il est bien
en cour, ses qualits sont ngatives comme ses dfauts; les unes ne
peuvent pas plus lui faire une rputation de vertu que les autres ne lui
donnent l'espce d'clat jet par les vices. Dput, il ne parle jamais,
mais il vote _bien_; il se comporte dans son mnage comme  la Chambre.
Aussi passe-t-il pour tre le meilleur mari de France. S'il n'est pas
susceptible de s'exalter, il ne gronde jamais,  moins qu'on ne le fasse
attendre. Ses amis l'ont nomm _le temps couvert_. Il ne se rencontre en
effet chez lui ni lumire trop vive, ni obscurit complte. Il ressemble
 tous les ministres qui se sont succd en France depuis la Charte.
Pour une femme  principes, il tait difficile de tomber en de
meilleures mains. N'est-ce pas beaucoup pour une femme vertueuse que
d'avoir pous un homme incapable de faire des sottises? Il s'est
rencontr des dandies qui ont eu l'impertinence de presser lgrement la
main de la marquise en dansant avec elle, ils n'ont recueilli que des
regards de mpris, et tous ont prouv cette indiffrence insultante
qui, semblable aux geles du printemps, dtruit le germe des plus belles
esprances. Les beaux, les spirituels, les fats, les hommes  sentiments
qui se nourrissent en tenant leurs cannes, ceux  grand nom ou  grosse
renomme, les gens de haute et petite vole, auprs d'elle tout a
blanchi. Elle a conquis le droit de causer aussi longtemps et aussi
souvent qu'elle le veut avec les hommes qui lui semblent spirituels,
sans qu'elle soit couche sur l'album de la mdisance. Certaines femmes
coquettes sont capables de suivre ce plan-l pendant sept ans pour
satisfaire plus tard leurs fantaisies; mais supposer cette
arrire-pense  la marquise de Listomre serait la calomnier. J'ai eu
le bonheur de voir ce phnix des marquises: elle cause bien, je sais
couter, je lui ai plu, je vais  ses soires. Tel tait le but de mon
ambition. Ni laide ni jolie, madame de Listomre a des dents blanches,
le teint clatant et les lvres trs-rouges; elle est grande et bien
faite; elle a le pied petit, fluet, et ne l'avance pas; ses yeux, loin
d'tre teints, comme le sont presque tous les yeux parisiens, ont un
clat doux qui devient magique si par hasard elle s'anime. On devine une
me  travers cette forme indcise. Si elle s'intresse  la
conversation, elle y dploie une grce ensevelie sous les prcautions
d'un maintien froid, et alors elle est charmante. Elle ne veut pas de
succs et en obtient. On trouve toujours ce qu'on ne cherche pas. Cette
phrase est trop souvent vraie pour ne pas se changer un jour en
proverbe. Ce sera la moralit de cette aventure, que je ne me
permettrais pas de raconter, si elle ne retentissait en ce moment dans
tous les salons de Paris.

La marquise de Listomre a dans, il y a un mois environ, avec un jeune
homme aussi modeste qu'il est tourdi, plein de bonnes qualits, et ne
laissant voir que ses dfauts; il est passionn et se moque des
passions; il a du talent et il le cache; il fait le savant avec les
aristocrates et fait de l'aristocratie avec les savants. Eugne de
Rastignac est un de ces jeunes gens trs-senss qui essaient de tout et
semblent tter les hommes pour savoir ce que porte l'avenir. En
attendant l'ge de l'ambition, il se moque de tout; il a de la grce et
de l'originalit, deux qualits rares parce qu'elles s'excluent l'une
l'autre. Il a caus sans prmditation de succs avec la marquise de
Listomre, pendant une demi-heure environ. En se jouant des caprices
d'une conversation qui, aprs avoir commenc  l'opra de _Guillaume
Tell_, en tait venue aux devoirs des femmes, il avait plus d'une fois
regard la marquise de manire  l'embarrasser; puis il la quitta et ne
lui parla plus de toute la soire; il dansa, se mit  l'cart, perdit
quelque argent, et s'en alla se coucher. J'ai l'honneur de vous affirmer
que tout se passa ainsi. Je n'ajoute, je ne retranche rien.

Le lendemain matin Rastignac se rveilla tard, resta dans son lit, o il
se livra sans doute  quelques-unes de ces rveries matinales pendant
lesquelles un jeune homme se glisse comme un sylphe sous plus d'une
courtine de soie, de cachemire ou de coton. En ces moments, plus le
corps est lourd de sommeil, plus l'esprit est agile. Enfin Rastignac se
leva sans trop biller, comme font tant de gens mal appris, sonna son
valet de chambre, se fit apprter du th, en but immodrment, ce qui ne
paratra pas extraordinaire aux personnes qui aiment le th; mais pour
expliquer cette circonstance aux gens qui ne l'acceptent que comme la
panace des indigestions, j'ajouterai qu'Eugne crivait: il tait
commodment assis, et avait les pieds plus souvent sur ses chenets que
dans sa chancelire. Oh! avoir les pieds sur la barre polie qui runit
les deux griffons d'un garde-cendre, et penser  ses amours quand on se
lve et qu'on est en robe de chambre, est chose si dlicieuse, que je
regrette infiniment de n'avoir ni matresse, ni chenets, ni robe de
chambre. Quand j'aurai tout cela, je ne raconterai pas mes observations,
j'en profiterai.

La premire lettre qu'Eugne crivit fut acheve en un quart d'heure; il
la plia, la cacheta et la laissa devant lui sans y mettre l'adresse. La
seconde lettre, commence  onze heures, ne fut finie qu' midi. Les
quatre pages taient pleines.

--Cette femme me trotte dans la tte, dit-il en pliant cette seconde
ptre, qu'il laissa devant lui, comptant y mettre l'adresse aprs avoir
achev sa rverie involontaire. Il croisa les deux pans de sa robe de
chambre  ramages, posa ses pieds sur un tabouret, coula ses mains dans
les goussets de son pantalon de cachemire rouge, et se renversa dans une
dlicieuse bergre  oreilles dont le sige et le dossier dcrivaient
l'angle confortable de cent vingt degrs. Il ne prit plus de th et
resta immobile, les yeux attachs sur la main dore qui couronnait sa
pelle, sans voir ni main, ni pelle, ni dorure. Il ne tisonna mme pas.
Faute immense! N'est-ce pas un plaisir bien vif que de tracasser le feu
quand on pense aux femmes? Notre esprit prte des phrases aux petites
langues bleues qui se dgagent soudain et babillent dans le foyer. On
interprte le langage puissant et brusque d'un _bourguignon_.

A ce mot arrtons-nous, et plaons ici pour les ignorants une
explication due  un tymologiste trs-distingu qui a dsir garder
l'anonyme. _Bourguignon_ est le nom populaire et symbolique donn,
depuis le rgne de Charles VI,  ces dtonations bruyantes dont l'effet
est d'envoyer sur un tapis ou sur une robe un petit charbon, lger
principe d'incendie. Le feu dgage, dit-on, une bulle d'air qu'un ver
rongeur a laisse dans le coeur du bois. _Inde amor, inde burgundus._
L'on tremble en voyant rouler comme une avalanche le charbon qu'on avait
si industrieusement essay de poser entre deux bches flamboyantes. Oh!
tisonner quand on aime, n'est-ce pas dvelopper matriellement sa
pense!

Ce fut en ce moment que j'entrai chez Eugne, il fit un soubresaut et me
dit:--Ah! te voil, mon cher Horace. Depuis quand es-tu l?

--J'arrive.

--Ah!

Il prit les deux lettres, y mit les adresses et sonna son domestique.

--Porte cela en ville.

Et Joseph y alla sans faire d'observations; excellent domestique!

Nous nous mmes  causer de l'expdition de More, dans laquelle je
dsirais tre employ en qualit de mdecin. Eugne me fit observer que
je perdrais beaucoup  quitter Paris, et nous parlmes de choses
indiffrentes. Je ne crois pas que l'on me sache mauvais gr de
supprimer notre conversation.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Au moment o la marquise de Listomre se leva, sur les deux heures aprs
midi, sa femme de chambre, Caroline, lui remit une lettre, elle la lut
pendant que Caroline la coiffait. (Imprudence que commettent beaucoup de
jeunes femmes.)

_O cher ange d'amour, trsor de vie et de bonheur!_ A ces mots, la
marquise allait jeter la lettre au feu; mais il lui passa par la tte
une fantaisie que toute femme vertueuse comprendra merveilleusement, et
qui tait de voir comment un homme qui dbutait ainsi pouvait finir.
Elle lut. Quand elle eut tourn la quatrime page, elle laissa tomber
ses bras comme une personne fatigue.

--Caroline, allez savoir qui a remis cette lettre chez moi.

--Madame, je l'ai reue du valet de chambre de monsieur le baron de
Rastignac.

Il se fit un long silence.

--Madame veut-elle s'habiller? demanda Caroline.

--Non.

--Il faut qu'il soit bien impertinent! pensa la marquise.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Je prie toutes les femmes d'imaginer elles-mmes le commentaire.

Madame de Listomre termina le sien par la rsolution formelle de
consigner monsieur Eugne  sa porte, et si elle le rencontrait dans le
monde de lui tmoigner plus que du ddain; car son insolence ne pouvait
se comparer  aucune de celles que la marquise avait fini par excuser.
Elle voulut d'abord garder la lettre; mais, toute rflexion faite, elle
la brla.

--Madame vient de recevoir une fameuse dclaration d'amour, et elle l'a
lue! dit Caroline  la femme de charge.

--Je n'aurais jamais cru cela de madame, rpondit la vieille tout
tonne.

Le soir, la comtesse alla chez le marquis de Beausant, o Rastignac
devait probablement se trouver. C'tait un samedi. Le marquis de
Beausant tant un peu parent  monsieur de Rastignac, ce jeune homme ne
pouvait manquer de venir pendant la soire. A deux heures du matin,
madame de Listomre, qui n'tait reste que pour accabler Eugne de sa
froideur, l'avait attendu vainement. Un homme d'esprit, Stendhal, a eu
la bizarre ide de nommer _cristallisation_ le travail que la pense de
la marquise fit avant, pendant et aprs cette soire.

Quatre jours aprs, Eugne grondait son valet de chambre.

--Ah ! Joseph, je vais tre forc de te renvoyer, mon garon!

--Plat-il, monsieur?

--Tu ne fais que des sottises. O as-tu port les deux lettres que je
t'ai remises vendredi?

Joseph devint stupide. Semblable  quelque statue du porche d'une
cathdrale, il resta immobile, entirement absorb par le travail de son
imaginative. Tout  coup il sourit btement et dit:

--Monsieur, l'une tait pour madame la marquise de Listomre, rue Saint
Dominique, et l'autre pour l'avou de monsieur...

--Es-tu certain de ce que tu dis l?

Joseph demeura tout interdit. Je vis bien qu'il fallait que je m'en
mlasse, moi qui, par hasard, me trouvais encore l.

--Joseph a raison, dis-je. Eugne se tourna de mon ct.--J'ai lu les
adresses fort involontairement, et...

--Et, dit Eugne en m'interrompant, l'une des lettres n'tait pas pour
madame de Nucingen?

--Non, de par tous les diables! Aussi, ai-je cru, mon cher, que ton
coeur avait pirouett de la rue Saint-Lazare  la rue Saint-Dominique.

Eugne se frappa le front du plat de la main et se mit  sourire. Joseph
vit bien que la faute ne venait pas de lui.

Maintenant, voil o sont les moralits que tous les jeunes gens
devraient mditer. _Premire faute_: Eugne trouva plaisant de faire
rire madame de Listomre de la mprise qui l'avait rendue matresse
d'une lettre d'amour qui n'tait pas pour elle. _Deuxime faute_: il
n'alla chez madame de Listomre que quatre jours aprs l'aventure,
laissant ainsi les penses d'une vertueuse jeune femme se cristalliser.
Il se trouvait encore une dizaine de fautes qu'il faut passer sous
silence, afin de donner aux dames le plaisir de les dduire _ex
professo_  ceux qui ne les devineront pas. Eugne arrive  la porte de
la marquise; mais quand il veut passer, le concierge l'arrte et lui dit
que madame la marquise est sortie. Comme il remontait en voiture, le
marquis entra.

--Venez donc Eugne, ma femme est chez elle.

Oh! excusez le marquis. Un mari, quelque bon qu'il soit, atteint
difficilement  la perfection. En montant l'escalier, Rastignac
s'aperut alors des dix fautes de logique mondaine qui se trouvaient
dans ce passage du beau livre de sa vie. Quand madame de Listomre vit
son mari entrant avec Eugne, elle ne put s'empcher de rougir. Le jeune
baron observa cette rougeur subite. Si l'homme le plus modeste conserve
encore un petit fonds de fatuit dont il ne se dpouille pas plus que la
femme ne se spare de sa fatale coquetterie, qui pourrait blmer Eugne
de s'tre alors dit en lui-mme:--Quoi! cette forteresse aussi? Et il se
posa dans sa cravate. Quoique les jeunes gens ne soient pas trs-avares,
ils aiment tous  mettre une tte de plus dans leur mdaillier.

Monsieur de Listomre se saisit de la _Gazette de France_, qu'il aperut
dans un coin de la chemine, et alla vers l'embrasure d'une fentre pour
acqurir, le journaliste aidant, une opinion  lui sur l'tat de la
France. Une femme, voire mme une prude, ne reste pas long-temps
embarrasse, mme dans la situation la plus difficile o elle puisse se
trouver: il semble qu'elle ait toujours  la main la feuille de figuier
que lui a donne notre mre ve. Aussi, quand Eugne, interprtant en
faveur de sa vanit la consigne donne  la porte, salua madame de
Listomre d'un air passablement dlibr, sut-elle voiler toutes ses
penses par un de ces sourires fminins plus impntrables que ne l'est
la parole d'un roi.

--Seriez-vous indispose, madame? vous aviez fait dfendre votre porte.

--Non, monsieur.

--Vous alliez sortir, peut-tre?

--Pas davantage.

--Vous attendiez quelqu'un?

--Personne.

--Si ma visite est indiscrte, ne vous en prenez qu' monsieur le
marquis. J'obissais  votre mystrieuse consigne quand il m'a lui-mme
introduit dans le sanctuaire.

--Monsieur de Listomre n'tait pas dans ma confidence. Il n'est pas
toujours prudent de mettre un mari au fait de certains secrets...

L'accent ferme et doux avec lequel la marquise pronona ces paroles et
le regard imposant qu'elle lana firent bien juger  Rastignac qu'il
s'tait trop press de se poser dans sa cravate.

--Madame, je vous comprends, dit-il en riant; je dois alors me
fliciter doublement d'avoir rencontr monsieur le marquis, il me
procure l'occasion de vous prsenter une justification qui serait pleine
de dangers si vous n'tiez pas la bont mme.

La marquise regarda le jeune baron d'un air assez tonn; mais elle
rpondit avec dignit:--Monsieur, le silence sera de votre part la
meilleure des excuses. Quant  moi, je vous promets le plus entier
oubli, pardon que vous mritez  peine.

--Madame, dit vivement Eugne, le pardon est inutile l o il n'y a pas
eu d'offense. La lettre, ajouta-t-il  voix basse, que vous avez reue
et qui a d vous paratre si inconvenante, ne vous tait pas destine.

La marquise ne put s'empcher de sourire, elle voulait avoir t
offense.

--Pourquoi mentir? reprit-elle d'un air ddaigneusement enjou, mais
d'un son de voix assez doux. Maintenant que je vous ai grond, je rirai
volontiers d'un stratagme qui n'est pas sans malice. Je connais de
pauvres femmes qui s'y prendraient.--Dieu! comme il aime!
diraient-elles. La marquise se mit  rire forcment, et ajouta d'un air
d'indulgence:--Si nous voulons rester amis, qu'il ne soit plus question
de mprises dont je ne puis tre la dupe.

--Sur mon honneur, madame, vous l'tes beaucoup plus que vous ne pensez,
rpliqua vivement Eugne.

--Mais de quoi parlez-vous donc l? demanda monsieur de Listomre qui
depuis un instant coutait la conversation sans en pouvoir percer
l'obscurit.

--Oh! cela n'est pas intressant pour vous, rpondit la marquise.

Monsieur de Listomre reprit tranquillement la lecture de son journal et
dit:--Ah! madame de Mortsauf est morte: votre pauvre frre est sans
doute  Clochegourde.

--Savez-vous, monsieur, reprit la marquise en se tournant vers Eugne,
que vous venez de dire une impertinence?

--Si je ne connaissais pas la rigueur de vos principes, rpondit-il
navement, je croirais que vous voulez ou me donner des ides desquelles
je me dfends, ou m'arracher mon secret. Peut-tre encore voulez-vous
vous amuser de moi.

La marquise sourit. Ce sourire impatienta Eugne.

--Puissiez-vous, madame, dit-il, toujours croire  une offense que je
n'ai point commise! et je souhaite bien ardemment que le hasard ne vous
fasse pas dcouvrir dans le monde la personne qui devait lire cette
lettre...

--H quoi! ce serait toujours madame de Nucingen? s'cria madame de
Listomre plus curieuse de pntrer un secret que de se venger des
pigrammes du jeune homme.

Eugne rougit. Il faut avoir plus de vingt-cinq ans pour ne pas rougir
en se voyant reprocher la btise d'une fidlit que les femmes raillent
pour ne pas montrer combien elles en sont envieuses. Nanmoins il dit
avec assez de sang-froid:--Pourquoi pas, madame?

Voil les fautes que l'on commet  vingt-cinq ans. Cette confidence
causa une commotion violente  madame de Listomre; mais Eugne ne
savait pas encore analyser un visage de femme en le regardant  la hte
ou de ct. Les lvres seules de la marquise avaient pli. Madame de
Listomre sonna pour demander du bois, et contraignit ainsi Rastignac 
se lever pour sortir.

--Si cela est, dit alors la marquise en arrtant Eugne par un air froid
et compos, il vous serait difficile de m'expliquer, monsieur, par quel
hasard mon nom a pu se trouver sous votre plume. Il n'en est pas d'une
adresse crite sur une lettre comme du claque d'un voisin qu'on peut par
tourderie prendre pour le sien en quittant le bal.

Eugne dcontenanc regarda la marquise d'un air  la fois fat et bte,
il sentit qu'il devenait ridicule, balbutia une phrase d'colier et
sortit. Quelques jours aprs la marquise acquit des preuves irrcusables
de la vracit d'Eugne. Depuis seize jours elle ne va plus dans le
monde.

Le marquis dit  tous ceux qui lui demandent raison de ce
changement:--Ma femme a une gastrite.

Moi qui la soigne et qui connais son secret, je sais qu'elle a seulement
une petite crise nerveuse de laquelle elle profite pour rester chez
elle.

  Paris, fvrier 1830.




ALBERT SAVARUS

  DDI A MADAME MILE DE GIRARDIN,

  _Comme un tmoignage d'affectueuse admiration_,

  DE BALZAC.


Un des quelques salons o se produisait l'archevque de Besanon sous la
Restauration, et celui qu'il affectionnait tait celui de madame la
baronne de Watteville. Un mot sur cette dame, le personnage fminin le
plus considrable peut-tre de Besanon.

Monsieur de Watteville, petit-neveu du fameux Watteville, le plus
heureux et le plus illustre des meurtriers et des rengats dont les
aventures extraordinaires sont beaucoup trop historiques pour tre
racontes, tait aussi tranquille que son grand-oncle fut turbulent.
Aprs avoir vcu dans la Comt comme un cloporte dans la fente d'une
boiserie, il avait pous l'hritire de la clbre famille de Rupt.
Mademoiselle de Rupt runit vingt mille francs de rentes en terre aux
dix mille francs de rentes en biens-fonds du baron de Watteville.
L'cusson du gentilhomme suisse, les Watteville sont de Suisse, fut mis
en abme sur le vieil cusson des de Rupt. Ce mariage, dcid depuis
1802, se fit en 1815, aprs la seconde restauration. Trois ans aprs la
naissance d'une fille qui fut nomme Philomne, tous les grands parents
de madame de Watteville taient morts et leurs successions liquides.
On vendit alors la maison de monsieur de Watteville pour s'tablir rue
de la Prfecture, dans le bel htel de Rupt dont le vaste jardin s'tend
vers la rue du Perron. Madame de Watteville, jeune fille dvote, fut
encore plus dvote aprs son mariage. Elle est une des reines de la
sainte confrrie qui donne  la haute socit de Besanon un air sombre
et des faons prudes en harmonie avec le caractre de cette ville. De l
le nom de Philomne impos  sa fille, ne en 1817, au moment o le
culte de cette sainte ou de ce saint, car dans les commencements on ne
savait  quel sexe appartenait ce squelette, devenait une sorte de folie
religieuse en Italie, et un tendard pour l'Ordre des Jsuites.

Monsieur le baron de Watteville, homme sec, maigre et sans esprit,
paraissait us, sans qu'on pt savoir  quoi, car il jouissait d'une
ignorance crasse; mais comme sa femme tait d'un blond ardent et d'une
nature sche devenue proverbiale (on dit encore pointue comme madame de
Watteville), quelques plaisants de la magistrature prtendaient que le
baron s'tait us contre cette roche. Rupt vient videmment de _rupes_.
Les savants observateurs de la nature sociale ne manqueront pas de
remarquer que Philomne fut l'unique fruit du mariage des Watteville et
des Rupt.

Monsieur de Watteville passait sa vie dans un riche atelier de tourneur,
il tournait! Comme complment  cette existence, il s'tait donn la
fantaisie des collections. Pour les mdecins philosophes adonns 
l'tude de la folie, cette tendance  collectionner est un premier degr
d'alination mentale, quand elle se porte sur les petites choses. Le
baron de Watteville amassait les coquillages, les insectes et les
fragments gologiques du territoire de Besanon. Quelques
contradicteurs, des femmes surtout, disaient de monsieur de
Watteville:--Il a une belle me! il a vu, ds le dbut de son mariage,
qu'il ne l'emporterait pas sur sa femme, il s'est alors jet dans une
occupation mcanique et dans la bonne chre.

L'htel de Rupt ne manquait pas d'une certaine splendeur digne de celle
de Louis XIV, et se ressentait de la noblesse des deux familles,
confondues en 1815. Il y brillait un vieux luxe qui ne se savait pas de
mode. Les lustres de vieux cristaux taills en forme de feuilles, les
lampasses, les damas, les tapis, les meubles dors, tout tait en
harmonie avec les vieilles livres et les vieux domestiques. Quoique
servie dans une noire argenterie de famille, autour d'un surtout en
glace orn de porcelaines de Saxe, la chre y tait exquise. Les vins
choisis par monsieur de Watteville, qui, pour occuper sa vie et y mettre
de la diversit, s'tait fait son propre sommelier, jouissaient d'une
sorte de clbrit dpartementale. La fortune de madame de Watteville
tait considrable, car celle de son mari, qui consistait dans la terre
de Rouxey valant environ dix mille livres de rente, ne s'augmenta
d'aucun hritage. Il est inutile de faire observer que la liaison
trs-intime de madame de Watteville avec l'archevque avait impatronis
chez elle les trois ou quatre abbs remarquables et spirituels de
l'archevch qui ne hassaient point la table.

Dans un dner d'apparat, rendu pour je ne sais quelle noce au
commencement du mois de septembre 1834, au moment o les femmes taient
ranges en cercle devant la chemine du salon et les hommes en groupes
aux croises, il se fit une acclamation  la vue de monsieur l'abb de
Grancey, qu'on annona.

--Eh bien! le procs? lui cria-t-on.

--Gagn! rpondit le vicaire-gnral. L'arrt de la Cour, de laquelle
nous dsesprions, vous saviez pourquoi...

Ceci tait une allusion  la composition de la Cour royale depuis 1830.
Les lgitimistes avaient presque tous donn leur dmission.

--... L'arrt vient de nous donner gain de cause sur tous les points, et
rforme le jugement de premire instance.

--Tout le monde vous croyait perdus.

--Et nous l'tions sans moi. J'ai dit  notre avocat de s'en aller 
Paris, et j'ai pu prendre, au moment de la bataille, un nouvel avocat 
qui nous devons le gain du procs, un homme extraordinaire...

--A Besanon? dit navement monsieur de Watteville.

--A Besanon, rpondit l'abb de Grancey.

--Ah! oui, Savaron, dit un beau jeune homme assis prs de la baronne et
nomm de Soulas.

--Il a pass cinq ou six nuits, il a dvor les liasses; les dossiers,
il a eu sept  huit confrences de plusieurs heures avec moi, reprit
monsieur de Grancey qui reparaissait  l'htel de Rupt pour la premire
fois depuis vingt jours. Enfin, monsieur Savaron vient de battre
compltement le clbre avocat que nos adversaires taient alls
chercher  Paris. Ce jeune homme a t merveilleux, au dire des
Conseillers. Ainsi, le Chapitre est deux fois vainqueur: il a vaincu en
Droit, puis en Politique il a vaincu le libralisme dans la personne du
dfenseur de notre htel de ville. Nos adversaires, a dit notre avocat,
ne doivent pas s'attendre  trouver partout de la complaisance pour
ruiner les archevchs... Le prsident a t forc de faire faire
silence. Tous les Bisontins ont applaudi. Ainsi la proprit des
btiments de l'ancien couvent reste au Chapitre de la cathdrale de
Besanon. Monsieur Savaron a d'ailleurs invit son confrre de Paris 
dner au sortir du palais. En acceptant, celui-ci lui a dit: A tout
vainqueur tout honneur! et l'a flicit sans rancune sur son triomphe.

--O donc avez-vous dnich cet avocat? dit madame de Watteville. Je
n'ai jamais entendu prononcer ce nom-l.

--Mais vous pouvez voir ses fentres d'ici, rpondit le vicaire-gnral.
Monsieur Savaron demeure rue du Perron, le jardin de sa maison est mur
mitoyen avec le vtre.

--Il n'est pas de la Comt, dit monsieur de Watteville.

--Il est si peu de quelque part, qu'on ne sait pas d'o il est, dit
madame de Chavoncourt.

--Mais qu'est-il? demanda madame de Watteville en prenant le bras de
monsieur de Soulas pour se rendre  la salle  manger. S'il est
tranger, par quel hasard est-il venu s'tablir  Besanon? C'est une
ide bien singulire pour un avocat.

--Bien singulire! rpta le jeune Amde de Soulas dont la biographie
devient ncessaire  l'intelligence de cette histoire.

De tout temps, la France et l'Angleterre ont fait un change de
futilits d'autant plus suivi, qu'il chappe  la tyrannie des douanes.
La mode que nous appelons anglaise  Paris se nomme franaise  Londres,
et rciproquement. L'inimiti des deux peuples cesse en deux points, sur
la question des mots et sur celle du vtement. _God save the King_,
l'air national de l'Angleterre, est une musique faite par Lulli pour les
choeurs d'Esther ou d'Athalie. Les paniers apports par une Anglaise 
Paris furent invents  Londres, on sait pourquoi, par une Franaise, la
fameuse duchesse de Portsmouth; on commena par s'en moquer si bien que
la premire Anglaise qui parut aux Tuileries faillit tre crase par la
foule; mais ils furent adopts. Cette mode a tyrannis les femmes de
l'Europe pendant un demi-sicle. A la paix de 1815, on plaisanta durant
une anne les tailles longues des Anglaises, tout Paris alla voir
Pothier et Brunet dans les _Anglaises pour rire_; mais, en 1816 et 17,
les ceintures des Franaises, qui leur coupaient le sein en 1814,
descendirent par degrs jusqu' leur dessiner les hanches. Depuis dix
ans, l'Angleterre nous a fait deux petits cadeaux linguistiques. A
l'_incroyable_, au _merveilleux_,  l'_lgant_, ces trois hritiers des
_petits-matres_ dont l'tymologie est assez indcente, ont succd le
_dandy_, puis le _lion_. Le _lion_ n'a pas engendr la _lionne_. La
lionne est due  la fameuse chanson d'Alfred de Musset: _Avez-vous vu
dans Barcelone... C'est ma matresse et ma lionne_: il y a eu fusion, ou
si vous voulez, confusion entre les deux termes et les deux ides
dominantes. Quand une btise amuse Paris, qui dvore autant de
chefs-d'oeuvre que de btises, il est difficile que la province s'en
prive. Aussi, ds que le _lion_ promena dans Paris sa crinire, sa barbe
et ses moustaches, ses gilets et son lorgnon tenu sans le secours des
mains, par la contraction de la joue et de l'arcade sourcilire, les
capitales de quelques dpartements ont-elles vu des sous-lions qui
protestrent, par l'lgance de leurs sous-pieds, contre l'incurie de
leurs compatriotes. Donc Besanon jouissait, en 1834, d'un lion dans la
personne de ce monsieur Amde-Sylvain-Jacques de Soulas, crit Souleyas
au temps de l'occupation espagnole. Amde de Soulas est peut-tre le
seul qui, dans Besanon, descende d'une famille espagnole. L'Espagne
envoyait des gens faire ses affaires dans la _Comt_, mais il s'y
tablissait fort peu d'Espagnols. Les Soulas y restrent  cause de leur
alliance avec le cardinal Granvelle. Le jeune monsieur de Soulas parlait
toujours de quitter Besanon, ville triste, dvote, peu littraire,
ville de guerre et de garnison, dont les moeurs et l'allure, dont la
physionomie valent la peine d'tre dpeintes. Cette opinion lui
permettait de se loger, en homme incertain de son avenir, dans trois
chambres trs-peu meubles au bout de la rue Neuve  l'endroit o elle
se rencontre avec la rue de la Prfecture.

Le jeune monsieur de Soulas ne pouvait se dispenser d'avoir un tigre. Ce
tigre tait le fils d'un de ses fermiers, un petit domestique g de
quatorze ans, trapu, nomm Babylas. Le lion avait trs-bien habill son
tigre: redingote courte en drap gris de fer, serre par une ceinture de
cuir verni, culotte de panne gros-bleu, gilet rouge, bottes vernies et 
revers, chapeau rond  bourdaloue noir, des boutons jaunes aux armes des
Soulas. Amde donnait  ce garon des gants de coton blanc, le
blanchissage et trente-six francs par mois,  la charge de se nourrir,
ce qui paraissait monstrueux aux grisettes de Besanon: quatre cent
vingt francs  un enfant de quinze ans, sans compter les cadeaux! Les
cadeaux consistaient dans la vente des habits rforms, dans un
pourboire quand Soulas troquait l'un de ses deux chevaux, et la vente
des fumiers. Les deux chevaux, administrs avec une sordide conomie,
cotaient l'un dans l'autre huit cents francs par an. Le compte des
fournitures  Paris en parfumeries, cravates, bijouterie, pots de
vernis, habits, allait  douze cents francs. Si vous additionnez groom
ou tigre, chevaux, tenue superlative, et loyer de six cents francs, vous
trouverez un total de trois mille francs. Or, le pre du jeune monsieur
de Soulas ne lui avait pas laiss plus de quatre mille francs de rentes
produits par quelques mtairies assez chtives qui exigeaient de
l'entretien, et dont l'entretien imprimait une certaine incertitude aux
revenus. A peine restait-il trois francs par jour au lion pour sa vie,
sa poche et son jeu. Aussi dnait-il souvent en ville, et djeunait-il
avec une frugalit remarquable. Quand il fallait absolument dner  ses
frais, il allait  la pension des officiers. Le jeune monsieur de Soulas
passait pour un dissipateur, pour un homme qui faisait des folies;
tandis que le malheureux nouait les deux bouts de l'anne avec une
astuce, avec un talent qui eussent fait la gloire d'une bonne mnagre.
On ignorait encore,  Besanon surtout, combien six francs de vernis
tal sur des bottes ou sur des souliers, des gants jaunes de cinquante
sous nettoys dans le plus profond secret pour les faire servir trois
fois, des cravates de dix francs qui durent trois mois, quatre gilets de
vingt-cinq francs et des pantalons qui embotent la botte imposent  une
capitale! Comment en serait-il autrement, puisque nous voyons  Paris
des femmes accordant une attention particulire  des sots qui viennent
chez elles et l'emportent sur les hommes les plus remarquables,  cause
de ces frivoles avantages qu'on peut se procurer pour quinze louis, y
compris la frisure et une chemise de toile de Hollande?

Si cet infortun jeune homme vous parat tre devenu lion  bien bon
march, apprenez qu'Amde de Soulas tait all trois fois en Suisse, en
char et  petites journes; deux fois  Paris, et une fois de Paris en
Angleterre. Il passait pour un voyageur instruit et pouvait dire: _En
Angleterre, o je suis all_, etc. Les douairires lui disaient: _Vous
qui tes all en Angleterre_, etc. Il avait pouss jusqu'en Lombardie,
il avait ctoy les lacs d'Italie. Il lisait les ouvrages nouveaux.
Enfin, pendant qu'il nettoyait ses gants, le tigre Babylas rpondait aux
visiteurs:--Monsieur travaille. Aussi avait-on essay de dmontiser le
jeune monsieur Amde de Soulas  l'aide de ce mot:--C'est un _homme
trs-avanc_. Amde possdait le talent de dbiter avec la gravit
bisontine les lieux communs  la mode, ce qui lui donnait le mrite
d'tre un des hommes les plus clairs de la noblesse. Il portait sur
lui la bijouterie  la mode, et dans sa tte les penses contrles par
la Presse.

En 1834, Amde tait un jeune homme de vingt-cinq ans, de taille
moyenne, brun, le thorax violemment prononc, les paules  l'avenant,
les cuisses un peu rondes, le pied dj gras, la main blanche et
potele, un collier de barbe, des moustaches qui rivalisaient celles de
la garnison, une bonne grosse figure rougeaude, le nez cras, les yeux
bruns et sans expression; d'ailleurs rien d'espagnol. Il marchait 
grands pas vers une obsit fatale  ses prtentions. Ses ongles taient
soigns, sa barbe tait faite, les moindres dtails de son vtement
taient tenus avec une exactitude anglaise. Aussi regardait-on Amde de
Soulas comme le plus bel homme de Besanon. Un coiffeur, qui venait le
coiffer  heure fixe (autre luxe de soixante francs par an!), le
prconisait comme l'arbitre souverain en fait de modes et d'lgance.
Amde dormait tard, faisait sa toilette, et sortait  cheval vers midi
pour aller dans une de ses mtairies tirer le pistolet. Il mettait 
cette occupation la mme importance qu'y mit lord Byron dans ses
derniers jours. Puis, il revenait  trois heures, admir sur son cheval
par les grisettes et par les personnes qui se trouvaient  leurs
croises. Aprs de prtendus travaux qui paraissaient l'occuper jusqu'
quatre heures, il s'habillait pour aller dner en ville, et passait la
soire dans les salons de l'aristocratie bisontine  jouer au whist, et
revenait se coucher  onze heures. Aucune existence ne pouvait tre plus
 jour, plus sage, ni plus irrprochable, car il allait exactement aux
offices le dimanche et les ftes.

Pour vous faire comprendre combien cette vie est exorbitante, il est
ncessaire d'expliquer Besanon en quelques mots. Nulle ville n'offre
une rsistance plus sourde et muette au Progrs. A Besanon, les
administrateurs, les employs, les militaires, enfin tous ceux que le
gouvernement, que Paris y envoie occuper un poste quelconque, sont
dsigns en bloc sous le nom expressif de _la colonie_. La Colonie est
le terrain neutre, le seul o, comme  l'glise, peuvent se rencontrer
la socit noble et la socit bourgeoise de la ville. Sur ce terrain
commencent,  propos d'un mot, d'un regard ou d'un geste, des haines de
maison  maison, entre femmes bourgeoises et nobles, qui durent jusqu'
la mort, et agrandissent encore les fosss infranchissables par
lesquels les deux socits sont spares. A l'exception des
Clermont-Mont-Saint-Jean, des Beauffremont, des de Scey, des Gramont et
de quelques autres qui n'habitent la Comt que dans leurs terres, la
noblesse bisontine ne remonte pas  plus de deux sicles,  l'poque de
la conqute par Louis XIV. Ce monde est essentiellement parlementaire et
d'un rogue, d'un raide, d'un grave, d'un positif, d'une hauteur qui ne
peut pas se comparer  la cour de Vienne, car les Bisontins feraient en
ceci les salons viennois quinaulds. De Victor Hugo, de Nodier, de
Fourier, les gloires de la ville, il n'en est pas question, on ne s'en
occupe pas. Les mariages entre nobles s'arrangent ds le berceau des
enfants, tant les moindres choses comme les plus graves y sont dfinies.
Jamais un tranger, un intrus ne s'est gliss dans ces maisons, et il a
fallu, pour y faire recevoir des colonels ou des officiers titrs
appartenant aux meilleures familles de France, quand il s'en trouvait
dans la garnison, des efforts de diplomatie que le prince de Talleyrand
et t fort heureux de connatre pour s'en servir dans un congrs. En
1834, Amde tait le seul qui portt des sous-pieds  Besanon. Ceci
vous explique dj la _lionnerie_ du jeune monsieur de Soulas. Enfin une
petite anecdote vous fera bien comprendre Besanon.

Quelque temps avant le jour o cette histoire commence, la Prfecture
prouva le besoin de faire venir de Paris un rdacteur pour son journal,
afin de se dfendre contre la petite _Gazette_ que la grande Gazette
avait pondue  Besanon, et contre _le Patriote_ que la Rpublique y
faisait frtiller. Paris envoya un jeune homme, ignorant sa Comt, qui
dbuta par un _premier-Besanon_ de l'cole du Charivari. Le chef du
parti juste-milieu, un homme de l'Htel-de-Ville, fit venir le
journaliste, et lui dit:--Apprenez, monsieur, que nous sommes graves,
plus que graves, ennuyeux, nous ne voulons point qu'on nous amuse, et
nous sommes furieux d'avoir ri. Soyez aussi dur  digrer que les plus
paisses amplifications de la Revue des deux Mondes, et vous serez 
peine au ton des Bisontins.

Le rdacteur se le tint pour dit, et parla le patois philosophique le
plus difficile  comprendre. Il eut un succs complet.

Si le jeune monsieur de Soulas ne perdit pas dans l'estime des salons de
Besanon, ce fut pure vanit de leur part: l'aristocratie tait bien
aise d'avoir l'air de se moderniser et de pouvoir offrir aux nobles
Parisiens en voyage dans la Comt un jeune homme qui leur ressemblait 
peu prs. Tout ce travail cach, toute cette poudre jete aux yeux,
cette folie apparente, cette sagesse latente avaient un but, sans quoi
le lion bisontin n'et pas t du pays. Amde voulait arriver  un
mariage avantageux en prouvant un jour que ses fermes n'taient pas
hypothques, et qu'il avait fait des conomies. Il voulait occuper la
ville, il voulait en tre le plus bel homme, le plus lgant, pour
obtenir d'abord l'attention, puis la main de mademoiselle Philomne de
Watteville: ah!

En 1830, au moment o le jeune monsieur de Soulas commena son mtier de
dandy, Philomne avait treize ans. En 1834, mademoiselle de Watteville
atteignait donc  cet ge o les jeunes personnes sont facilement
frappes par toutes les singularits qui recommandaient Amde 
l'attention de la ville. Il y a beaucoup de lions qui se font lions par
calcul et par spculation. Les Watteville, riches depuis douze ans de
cinquante mille francs de rentes, ne dpensaient pas plus de
vingt-quatre mille francs par an, tout en recevant la haute socit de
Besanon, les lundis et les vendredis. On y dnait le lundi, l'on y
passait la soire le vendredi. Ainsi, depuis douze ans, quelle somme ne
faisaient pas vingt-six mille francs annuellement conomiss et placs
avec la discrtion qui distingue ces vieilles familles? On croyait assez
gnralement que se trouvant assez riche en terres, madame de Watteville
avait mis dans le trois pour cent ses conomies en 1830. La dot de
Philomne devait alors se composer d'environ quarante mille francs de
rentes. Depuis cinq ans, le lion avait donc travaill comme une taupe
pour se loger dans le haut bout de l'estime de la svre baronne, tout
en se posant de manire  flatter l'amour-propre de mademoiselle de
Watteville. La baronne tait dans le secret des inventions par
lesquelles Amde parvenait  soutenir son rang dans Besanon, et l'en
estimait fort. Soulas s'tait mis sous l'aile de la baronne quand elle
avait trente ans, il eut alors l'audace de l'admirer et d'en faire une
idole; il en tait arriv  pouvoir lui raconter, lui seul au monde, les
gaudrioles que presque toutes les dvotes aiment  entendre dire,
autorises qu'elles sont par leurs grandes vertus  contempler des
abmes sans y choir et les embches du dmon sans s'y prendre.
Comprenez-vous pourquoi ce lion ne se permettait pas la plus lgre
intrigue? il clarifiait sa vie, il vivait en quelque sorte dans la rue
afin de pouvoir jouer le rle d'amant sacrifi prs de la baronne, et
lui rgaler l'Esprit des pchs qu'elle interdisait  sa Chair. Un homme
qui possde le privilge de couler des choses lestes dans l'oreille
d'une dvote, est  ses yeux un homme charmant. Si ce lion exemplaire
et mieux connu le coeur humain, il aurait pu sans danger se permettre
quelques amourettes parmi les grisettes de Besanon qui le regardaient
comme un roi: ses affaires se seraient avances auprs de la svre et
prude baronne. Avec Philomne, ce caton paraissait dpensier: il
professait la vie lgante, il lui montrait en perspective le rle
brillant d'une femme  la mode  Paris, o il irait comme dput. Ces
savantes manoeuvres furent couronnes par un plein succs. En 1834, les
mres des quarante familles nobles qui composent la haute socit
bisontine, citaient le jeune monsieur Amde de Soulas, comme le plus
charmant jeune homme de Besanon, personne n'osait disputer la place au
coq de l'htel de Rupt, et tout Besanon le regardait comme le futur
poux de Philomne de Watteville. Il y avait eu dj mme  ce sujet
quelques paroles changes entre la baronne et Amde, auxquelles la
prtendue nullit du baron donnait une certitude.

Mademoiselle Philomne de Watteville  qui sa fortune, norme un jour,
prtait alors des proportions considrables, leve dans l'enceinte de
l'htel de Rupt que sa mre quitta rarement, tant elle aimait le cher
archevque, avait t fortement comprime par une ducation
exclusivement religieuse, et par le despotisme de sa mre qui la
_tenait_ svrement par principes. Philomne ne savait absolument rien.
Est-ce savoir quelque chose que d'avoir tudi la gographie dans
Guthrie, l'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire de France,
et les quatre rgles, le tout pass au tamis d'un vieux jsuite? Dessin,
musique et danse furent interdits, comme plus propres  corrompre qu'
embellir la vie. La baronne apprit  sa fille tous les points possibles
de la tapisserie et les petits ouvrages de femme: la couture, la
broderie, le filet. A dix-sept ans Philomne n'avait lu que les Lettres
difiantes, et des ouvrages sur la science hraldique. Jamais un
journal n'avait souill ses regards. Elle entendait tous les matins la
messe  la cathdrale o la menait sa mre, revenait djeuner,
travaillait aprs une petite promenade dans le jardin, et recevait les
visites assise prs de la baronne jusqu' l'heure du dner; puis aprs,
except les lundis et les vendredis, elle accompagnait madame de
Watteville dans les soires, sans pouvoir y parler plus que ne le
voulait l'ordonnance maternelle.

A dix-sept ans, mademoiselle de Watteville tait une jeune fille frle,
mince, plate, blonde, blanche, et de la dernire insignifiance. Ses
yeux, d'un bleu ple, s'embellissaient par le jeu des paupires qui,
baisses, produisaient une ombre sur ses joues. Quelques taches de
rousseur nuisaient  l'clat de son front, d'ailleurs bien coup. Son
visage ressemblait parfaitement  ceux des saintes d'Albert Drer et des
peintres antrieurs au Prugin: mme forme grasse, quoique mince, mme
dlicatesse attriste par l'extase, mme navet svre. Tout en elle,
jusqu' sa pose rappelait ces vierges dont la beaut ne reparat dans
son lustre mystique qu'aux yeux d'un connaisseur attentif. Elle avait de
belles mains, mais rouges, et le plus joli pied, un pied de chtelaine.
Habituellement, elle portait des robes de simple cotonnade; mais le
dimanche et les jours de fte sa mre lui permettait la soie. Ses modes
faites  Besanon, la rendaient presque laide; tandis que sa mre
essayait d'emprunter de la grce, de la beaut, de l'lgance aux modes
de Paris d'o elle tirait les plus petites choses de sa toilette, par
les soins du jeune monsieur de Soulas. Philomne n'avait jamais port de
bas de soie, ni de brodequins, mais des bas de coton et des souliers de
peau. Les jours de gala, elle tait vtue d'une robe de mousseline,
coiffe en cheveux, et avait des souliers en peau bronze.

Cette ducation et l'attitude modeste de Philomne cachaient un
caractre de fer. Les physiologistes et les profonds observateurs de la
nature humaine vous diront,  votre grand tonnement peut-tre, que,
dans les familles, les humeurs, les caractres, l'esprit, le gnie
reparaissent  de grands intervalles absolument comme ce qu'on appelle
les maladies hrditaires. Ainsi le talent, de mme que la goutte, saute
quelquefois de deux gnrations. Nous avons, de ce phnomne, un
illustre exemple dans George Sand en qui revivent la force, la puissance
et le concept du marchal de Saxe, de qui elle est petite-fille
naturelle. Le caractre dcisif, la romanesque audace du fameux
Watteville taient revenus dans l'me de sa petite-nice, encore
aggravs par la tnacit, par la fiert du sang des de Rupt. Mais ces
qualits ou ces dfauts, si vous voulez, taient aussi profondment
cachs dans cette me de jeune fille, en apparence molle et dbile, que
les laves bouillantes le sont sous une colline avant qu'elle ne devienne
un volcan. Madame de Watteville seule souponnait peut-tre ce legs des
deux sangs. Elle se faisait si svre pour sa Philomne, qu'elle
rpondit un jour  l'archevque qui lui reprochait de la traiter trop
durement:--Laissez-moi la conduire, monseigneur, je la connais! elle a
plus d'un Belzbuth dans sa peau!

La baronne observait d'autant mieux sa fille, qu'elle y croyait son
honneur de mre engag. Enfin elle n'avait pas autre chose  faire.
Clotilde de Rupt, alors ge de trente-cinq ans et presque veuve d'un
poux qui tournait des coquetiers en toute espce de bois, qui
s'acharnait  faire des cercles  six raies en bois de fer, qui
fabriquait des tabatires pour sa socit, coquetait en tout bien tout
honneur avec Amde de Soulas. Quand ce jeune homme tait au logis, elle
renvoyait et rappelait tour  tour sa fille, et tchait de surprendre
dans cette jeune me des mouvements de jalousie, afin d'avoir l'occasion
de les dompter. Elle imitait la police dans ses rapports avec les
rpublicains; mais elle avait beau faire, Philomne ne se livrait 
aucune espce d'meute. La sche dvote reprochait alors  sa fille sa
parfaite insensibilit. Philomne connaissait assez sa mre pour savoir
que si elle et trouv _bien_ le jeune monsieur de Soulas, elle se
serait attir quelque verte remontrance. Aussi  toutes les agaceries de
sa mre, rpondait-elle par ces phrases si improprement appeles
jsuitiques, car les jsuites taient forts, et ces rticences sont les
chevaux de frise derrire lesquels s'abrite la faiblesse. La mre
traitait alors sa fille de dissimule. Si, par malheur, un clat du vrai
caractre des Watteville et des de Rupt se faisait jour, la mre
rebattait Philomne avec le fer du respect sur l'enclume de l'obissance
passive. Ce combat secret avait lieu dans l'enceinte la plus secrte de
la vie domestique,  huis clos. Le vicaire-gnral, ce cher abb de
Grancey, l'ami du dfunt archevque, quelque fort qu'il ft en sa
qualit de grand-pnitencier du diocse, ne pouvait pas deviner si cette
lutte avait mu quelque haine entre la mre et la fille, si la mre
tait par avance jalouse, ou si la cour que faisait Amde  la fille
dans la personne de la mre n'avait pas outrepass les bornes. En sa
qualit d'ami de la maison, il ne confessait ni la mre ni la fille.
Philomne, un peu trop battue, moralement parlant,  propos du jeune
monsieur de Soulas, ne pouvait pas le souffrir, pour employer un terme
du langage familier. Aussi quand il lui adressait la parole en tchant
de surprendre son coeur, le recevait-elle assez froidement. Cette
rpugnance, visible seulement aux yeux de sa mre, tait un continuel
sujet d'admonestation.

--Philomne, je ne vois pas pourquoi vous affectez tant de froideur pour
Amde, est-ce parce qu'il est l'ami de la maison, et qu'il nous plat,
_ votre pre_ et  moi...

--Eh! maman, rpondit un jour la pauvre enfant, si je l'accueillais
bien, n'aurais-je pas plus de torts?

--Qu'est-ce que cela signifie? s'cria madame de Watteville.
Qu'entendez-vous par ces paroles? votre mre est injuste, peut-tre, et
selon vous, elle le serait dans tous les cas? Que jamais il ne sorte
plus de pareille rponse de votre bouche,  votre mre!... etc.

Cette querelle dura trois heures trois quarts, et Philomne en fit
l'observation. La mre devint ple de colre, et renvoya sa fille dans
sa chambre o Philomne tudia le sens de cette scne, sans y rien
trouver, tant elle tait innocente! Ainsi, le jeune monsieur de Soulas,
que toute la ville de Besanon croyait bien prs du but vers lequel il
tendait, cravates dployes,  coups de pots de vernis, et qui lui
faisait user tant de noir  cirer les moustaches, tant de jolis gilets,
de fers de chevaux et de corsets, car il portait un gilet de peau, le
corset des lions; Amde en tait plus loin que le premier venu,
quoiqu'il et pour lui le digne et noble abb de Grancey. Philomne ne
savait pas d'ailleurs encore, au moment o cette histoire commence, que
le jeune comte Amde de Souleyaz lui ft destin.

--Madame, dit monsieur de Soulas en s'adressant  la baronne en
attendant que le potage un peu trop chaud se ft refroidi et en
affectant de rendre son rcit quasi romanesque, un beau matin la
malle-poste a jet dans l'Htel National un Parisien qui, aprs avoir
cherch des appartements, s'est dcid pour le premier tage de la
maison de mademoiselle Galard, rue du Perron. Puis, l'_tranger_ est
all droit  la mairie y dposer une dclaration de domicile rel et
politique. Enfin il s'est fait inscrire au tableau des avocats prs la
cour en prsentant des titres en rgle, et il a mis des cartes chez tous
ses nouveaux confrres, chez les officiers ministriels, chez les
Conseillers de la cour et chez tous les membres du tribunal, une carte
o se lisait: ALBERT SAVARON.

--Le nom de Savaron est clbre, dit mademoiselle Philomne, qui tait
trs-forte en science hraldique. Les Savaron de Savarus sont une des
plus vieilles, des plus nobles et des plus riches familles de Belgique.

--Il est Franais et troubadour, reprit Amde de Soulas. S'il veut
prendre les armes des Savaron de Savarus, il y mettra une barre. Il n'y
a plus en Brabant qu'une demoiselle Savarus, une riche hritire 
marier.

--La barre est signe de btardise; mais le btard d'un comte de Savarus
est noble, reprit Philomne.

--Assez, Philomne! dit la baronne.

--Vous avez voulu qu'elle st le blason, fit monsieur de Watteville,
elle le sait bien!

--Continuez, Amde.

--Vous comprenez que dans une ville o tout est class, dfini, connu,
cas, chiffr, numrot comme  Besanon, Albert Savaron a t reu par
nos avocats sans aucune difficult. Chacun s'est content de dire: Voil
un pauvre diable qui ne sait pas son Besanon. Qui diable a pu lui
conseiller de venir ici? qu'y prtend-il faire? Envoyer sa carte chez
les magistrats au lieu d'y aller en personne?... quelle faute! Aussi,
trois jours aprs, plus de Savaron. Il a pris pour domestique l'ancien
valet de chambre de feu monsieur Galard, Jrme qui sait faire un peu de
cuisine. On a d'autant mieux oubli Albert Savaron que personne ne l'a
ni vu ni rencontr.

--Il ne va donc pas  la messe? dit madame de Chavoncourt.

--Il y va le dimanche,  Saint-Jean, mais  la premire messe,  huit
heures. Il se lve toutes les nuits entre une heure et deux du matin, il
travaille jusqu' huit heures, il djeune, et aprs il travaille encore.
Il se promne dans le jardin, il en fait cinquante fois, soixante fois
le tour; il rentre, dne, et se couche entre six et sept heures.

--Comment savez-vous tout cela? dit madame de Chavoncourt  monsieur de
Soulas.

--D'abord, madame, je demeure rue Neuve au coin de la rue du Perron,
j'ai vue sur la maison o loge ce mystrieux personnage; puis il y a
mutuellement des protocoles entre mon tigre et Jrme.

--Vous causez donc avec Babylas?

--Que voulez-vous que je fasse dans mes promenades?

--Eh! bien, comment avez-vous pris un tranger pour avocat? dit la
baronne en rendant ainsi la parole au vicaire-gnral.

--Le premier prsident a jou le tour  cet avocat de le nommer d'office
pour dfendre aux assises un paysan  peu prs imbcile, accus de faux.
Monsieur Savaron a fait acquitter ce pauvre homme en prouvant son
innocence et dmontrant qu'il avait t l'instrument des vrais
coupables. Non-seulement son systme a triomph, mais il a ncessit
l'arrestation de deux des tmoins qui, reconnus coupables, ont t
condamns. Ses plaidoiries ont frapp la Cour et les jurs. L'un d'eux,
un ngociant, a confi le lendemain  monsieur Savaron un procs
dlicat, qu'il a gagn. Dans la situation o nous tions par
l'impossibilit o se trouvait monsieur Berryer de venir  Besanon,
monsieur de Garcenault nous a donn le conseil de prendre ce monsieur
Albert Savaron en nous prdisant le succs. Ds que je l'ai vu, que je
l'ai entendu, j'ai eu foi en lui, et je n'ai pas eu tort.

--A-t-il donc quelque chose d'extraordinaire, demanda madame de
Chavoncourt.

--Oui, rpondit le vicaire-gnral.

--Eh! bien, expliquez-nous cela, dit madame de Watteville.

--La premire fois que je le vis, dit l'abb de Grancey, il me reut
dans la premire pice aprs l'antichambre (l'ancien salon du bonhomme
Galard), qu'il a fait peindre en vieux chne, et que j'ai trouve
entirement tapisse de livres de droit contenus dans des bibliothques
galement peintes en vieux bois. Cette peinture et les livres sont tout
le luxe, car le mobilier consiste en un bureau de vieux bois sculpt,
six vieux fauteuils en tapisserie, aux fentres des rideaux couleur
carmlite bords de vert, et un tapis vert sur le plancher. Le pole de
l'antichambre chauffe aussi cette bibliothque. En l'attendant l, je ne
me figurais point mon avocat sous des traits jeunes. Ce singulier cadre
est vraiment en harmonie avec la figure, car monsieur Savaron est venu
en robe de chambre de mrinos noir, serre par une ceinture en corde
rouge, des pantoufles rouges, un gilet de flanelle rouge, une calotte
rouge.

--La livre du diable! s'cria madame de Watteville.

--Oui, dit l'abb; mais une tte superbe: cheveux noirs, mlangs dj
de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et
les saint Paul de nos tableaux,  boucles touffues et luisantes, des
cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comme celui d'une
femme, un front magnifique spar par ce sillon puissant que les grands
projets, les grandes penses, les fortes mditations inscrivent au front
des grands hommes; un teint olivtre marbr de taches rouges, un nez
carr, des yeux de feu, puis les joues creuses, marques de deux rides
longues pleines de souffrances, une bouche  sourire sarde et un petit
menton mince et trop court; la patte d'oie aux tempes, les yeux caves,
roulant sous des arcades sourcilires comme deux globes ardents; mais,
malgr tous ces indices de passions violentes, un air calme,
profondment rsign, la voix d'une douceur pntrante, et qui m'a
surpris au Palais par sa facilit, la vraie voix de l'orateur tantt
pure et ruse, tantt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se
pliant au sarcasme et devenant alors incisive. Monsieur Albert Savaron
est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfin il a des mains de
prlat. La seconde fois que je suis all chez lui, il m'a reu dans sa
chambre qui est contigu  cette bibliothque, et a souri de mon
tonnement quand j'y ai vu une mchante commode, un mauvais tapis, un
lit de collgien et aux fentres des rideaux de calicot. Il sortait de
son cabinet o personne ne pntre, m'a dit Jrme qui n'y entre pas et
qui s'est content de frapper  la porte. Monsieur Savaron a ferm
lui-mme cette porte  clef devant moi. La troisime fois, il djeunait
dans sa bibliothque de la manire la plus frugale; mais cette fois,
comme il avait pass la nuit  examiner nos pices, que j'tais avec
notre avou, que nous devions rester longtemps ensemble et que le cher
monsieur Girardet est verbeux, j'ai pu me permettre d'tudier cet
tranger. Certes, ce n'est pas un homme ordinaire. Il y a plus d'un
secret derrire ce masque  la fois terrible et doux, patient et
impatient, plein et creus. Je l'ai trouv vot lgrement, comme tous
les hommes qui ont quelque chose de lourd  porter.

--Pourquoi cet homme si loquent a-t-il quitt Paris? Dans quel dessein
est-il venu  Besanon? On ne lui a donc pas dit combien les trangers y
avaient peu de chance de russite? On s'y servira de lui, mais les
Bisontins ne l'y laisseront pas se servir d'eux. Pourquoi, s'il est
venu, a-t-il fait si peu de frais qu'il a fallu la fantaisie du premier
prsident pour la mettre en vidence? dit la belle madame de
Chavoncourt.

--Aprs avoir bien tudi cette belle tte, reprit l'abb de Grancey qui
regarda finement son interruptrice en donnant  penser qu'il taisait
quelque chose, et surtout aprs l'avoir entendu rpliquant ce matin 
l'un des aigles du barreau de Paris, je pense que cet homme, qui doit
avoir trente-cinq ans, produira plus tard une grande sensation...

--Pourquoi nous en occuper? Votre procs est gagn, vous l'avez pay,
dit madame de Watteville en observant sa fille qui depuis que le
vicaire-gnral parlait tait comme suspendue  ses lvres.

La conversation prit un autre cours, et il ne fut plus question d'Albert
Savaron.

Le portrait esquiss par le plus capable des vicaires-gnraux du
diocse eut d'autant plus l'attrait d'un roman pour Philomne qu'il s'y
trouvait un roman. Pour la premire fois de sa vie, elle rencontrait cet
extraordinaire, ce merveilleux que caressent toutes les jeunes
imaginations, et au-devant duquel se jette la curiosit, si vive  l'ge
de Philomne. Quel tre idal que cet Albert, sombre, souffrant,
loquent, travailleur, compar par mademoiselle de Watteville  ce gros
comte joufflu, crevant de sant, diseur de fleurettes, parlant
d'lgance en face de la splendeur des anciens comtes de Rupt! Amde ne
lui valait que des querelles et des remontrances, elle ne le connaissait
d'ailleurs que trop, et cet Albert Savaron offrait bien des nigmes 
dchiffrer.

--Albert Savaron de Savarus, rptait-elle en elle-mme.

Puis le voir, l'apercevoir!... Ce fut le dsir d'une jeune fille
jusque-l sans dsir. Elle repassait dans son coeur, dans son
imagination, dans sa tte les moindres phrases dites par l'abb de
Grancey, car tous les mots avaient port coup.

--Un beau front, se disait-elle en regardant le front de chaque homme
assis  la table, je n'en vois pas un seul de beau... Celui de monsieur
de Soulas est trop bomb, celui de monsieur de Grancey est beau, mais il
a soixante-dix ans et n'a plus de cheveux, on ne sait plus o finit le
front.

--Qu'avez-vous, Philomne? vous ne mangez pas...

--Je n'ai pas faim, maman, dit-elle.--Des mains de prlat...
reprit-elle en elle-mme, je ne me souviens plus de celles de notre bel
archevque, qui m'a cependant confirme.

Enfin, au milieu des alles et venues qu'elle faisait dans le labyrinthe
de sa rverie, elle se rappela, brillant  travers les arbres des deux
jardins contigus, une fentre illumine qu'elle avait aperue de son lit
quand par hasard elle s'tait veille pendant la nuit:--C'tait donc sa
lumire, se dit-elle, je le pourrai voir! Je le verrai.

--Monsieur de Grancey, tout est-il fini pour le procs du chapitre? dit
 brle-pourpoint Philomne au vicaire-gnral pendant un moment de
silence.

Madame de Watteville changea rapidement un regard avec le
vicaire-gnral.

--Et qu'est-ce que cela vous fait, ma chre enfant? dit-elle  Philomne
en y mettant une feinte douceur qui rendit sa fille circonspecte pour le
reste de ses jours.

--On peut nous mener en cassation, mais nos adversaires y regarderont 
deux fois, rpondit l'abb.

--Je n'aurais jamais cru que Philomne pt penser pendant tout un dner
 un procs, reprit madame de Watteville.

--Ni moi non plus, dit Philomne avec un petit air rveur qui fit rire.
Mais monsieur de Grancey s'en occupait tant que je m'y suis intresse.
C'est bien innocent!

On se leva de table, et la compagnie revint au salon. Pendant toute la
soire, Philomne couta pour savoir si l'on parlerait encore d'Albert
Savaron; mais hormis les flicitations que chaque arrivant adressait 
l'abb sur le gain du procs, et o personne ne mla l'loge de
l'avocat, il n'en fut plus question. Mademoiselle de Watteville attendit
la nuit avec impatience. Elle s'tait promis de se lever entre deux et
trois heures du matin pour voir les fentres du cabinet d'Albert. Quand
cette heure fut venue, elle prouva presque du plaisir  contempler la
lueur que projetaient  travers les arbres, presque dpouills de
feuilles, les bougies de l'avocat. A l'aide de cette excellente vue que
possde une jeune fille et que la curiosit semble tendre, elle vit
Albert crivant, elle crut distinguer la couleur de l'ameublement qui
lui parut tre rouge. La chemine levait au-dessus du toit une paisse
colonne de fume.

--Quand tout le monde dort, il veille... comme Dieu! se dit-elle.

L'ducation des filles comporte des problmes si graves, car l'avenir
d'une nation est dans la mre, que depuis long-temps l'Universit de
France s'est donn la tche de n'y point songer. Voici l'un de ces
problmes.

Doit-on clairer les jeunes filles, doit-on comprimer leur esprit? il va
sans dire que le systme religieux est compresseur: si vous les
clairez, vous en faites des dmons avant l'ge; si vous les empchez de
penser, vous arrivez  la subite explosion si bien peinte dans le
personnage d'Agns par Molire, et vous mettez cet esprit comprim, si
neuf, si perspicace, rapide et consquent comme le sauvage,  la merci
d'un vnement, crise fatale amene chez mademoiselle de Watteville par
l'imprudente esquisse que se permit  table un des plus prudents abbs
du prudent Chapitre de Besanon.

Le lendemain matin, Philomne de Watteville, en s'habillant, regarda
ncessairement Albert Savaron se promenant dans le jardin contigu 
celui de l'htel de Rupt.

--Que serais-je devenue, pensa-t-elle, s'il avait demeur ailleurs? Je
puis le voir. A quoi pense-t-il?

Aprs avoir vu, mais  distance, cet homme extraordinaire, le seul dont
la physionomie tranchait vigoureusement sur la masse des figures
bisontines aperues jusqu'alors, Philomne sauta rapidement  l'ide de
pntrer dans son intrieur, de savoir les raisons de tant de mystre,
d'entendre cette voix loquente, de recevoir un regard de ces beaux
yeux. Elle voulut tout cela, mais comment l'obtenir?

Pendant toute la journe, elle tira l'aiguille sur sa broderie avec
cette attention obtuse de la jeune fille qui parat comme Agns ne
penser  rien et qui rflchit si bien sur toute chose que ses ruses
sont infaillibles. De cette profonde mditation, il rsulta chez
Philomne une envie de se confesser. Le lendemain matin, aprs la messe,
elle eut une petite confrence  Saint-Jean avec l'abb Giroud, et
l'entortilla si bien que la confession fut indique pour le dimanche
matin,  sept heures et demie, avant la messe de huit heures. Elle
commit une douzaine de mensonges pour pouvoir se trouver dans l'glise,
une seule fois,  l'heure o l'avocat venait entendre la messe. Enfin il
lui prit un mouvement de tendresse excessif pour son pre, elle l'alla
voir dans son atelier, et lui demanda mille renseignements sur l'art du
tourneur, pour arriver  conseiller  son pre de tourner de grandes
pices, des colonnes. Aprs avoir lanc son pre dans les colonnes
torses, une des difficults de l'art du tourneur, elle lui conseilla de
profiter d'un gros tas de pierres qui se trouvait au milieu du jardin
pour en faire faire une grotte, sur laquelle il mettrait un petit temple
en faon de belvder, o ses colonnes torses seraient employes et
brilleraient aux yeux de toute la socit.

Au milieu de la joie que cette entreprise causait  ce pauvre homme
inoccup, Philomne lui dit en l'embrassant:--Surtout ne dis pas  ma
mre de qui te vient cette ide, elle me gronderait.

--Sois tranquille, rpondit monsieur de Watteville qui gmissait tout
autant que sa fille sous l'oppression de la terrible fille des de Rupt.

Ainsi Philomne avait la certitude de voir promptement btir un charmant
observatoire d'o la vue plongerait sur le cabinet de l'avocat. Et il y
a des hommes pour lesquels les jeunes filles font de pareils
chefs-d'oeuvre de diplomatie, qui, la plupart du temps, comme Albert
Savaron, n'en savent rien.

Ce dimanche, si peu patiemment attendu, vint, et la toilette de
Philomne fut faite avec un soin qui fit sourire Mariette, la femme de
chambre de madame et de mademoiselle de Watteville.

--Voici la premire fois que je vois mademoiselle si vtilleuse? dit
Mariette.

--Vous me faites penser, dit Philomne en lanant  Mariette un regard
qui mit des coquelicots sur les joues de la femme de chambre, qu'il y a
des jours o vous l'tes aussi plus particulirement qu' d'autres.

En quittant le perron, en traversant la cour, en franchissant la porte,
en allant dans la rue, le coeur de Philomne battit comme lorsque nous
pressentons un grand vnement. Elle ne savait pas jusqu'alors ce que
c'tait que d'aller par les rues: elle avait cru que sa mre lirait ses
projets sur son front et qu'elle lui dfendrait d'aller  confesse, elle
se sentit un sang nouveau dans les pieds, elle les leva comme si elle
marchait sur du feu! Naturellement, elle avait pris rendez-vous avec son
confesseur  huit heures un quart, en disant huit heures  sa mre, afin
d'attendre un quart-d'heure environ auprs d'Albert. Elle arriva dans
l'glise avant la messe, et, aprs avoir fait une courte prire, elle
alla voir si l'abb Giroud tait  son confessionnal, uniquement pour
pouvoir flner dans l'glise. Aussi se trouva-t-elle place de manire 
regarder Albert au moment o il entra dans la cathdrale.

Il faudrait qu'un homme ft atrocement laid pour n'tre pas trouv beau
dans les dispositions o la curiosit mettait mademoiselle de
Watteville. Or, Albert Savaron dj trs-remarquable fit d'autant plus
d'impression sur Philomne que sa manire d'tre, sa dmarche, son
attitude, tout, jusqu' son vtement, avait ce je ne sais quoi qui ne
s'explique que par le mot _mystre_! Il entra. L'glise, jusque-l
sombre, parut  Philomne comme claire. La jeune fille fut charme par
cette dmarche lente et presque solennelle des gens qui portent un monde
sur leurs paules, et dont le regard profond, dont le geste s'accordent
 exprimer une pense ou dvastatrice ou dominatrice. Philomne comprit
alors les paroles du vicaire-gnral dans toute leur tendue. Oui, ces
yeux d'un jaune brun diaprs de filets d'or, voilaient une ardeur qui se
trahissait par des jets soudains. Philomne, avec une imprudence que
remarqua Mariette, se mit sur le passage de l'avocat de manire 
changer un regard avec lui; et ce regard cherch lui changea le sang,
car son sang frmit et bouillonna comme si sa chaleur et doubl. Ds
qu'Albert se fut assis, mademoiselle de Watteville eut bientt choisi sa
place de manire  le parfaitement voir pendant tout le temps que lui
laisserait l'abb Giroud. Quand Mariette dit:--Voil monsieur Giroud, il
parut  Philomne que ce temps n'avait pas dur plus de quelques
minutes. Lorsqu'elle sortit du confessionnal, la messe tait dite,
Albert avait quitt la cathdrale.

--Le vicaire-gnral a raison, pensait-elle, _il_ souffre! Pourquoi cet
aigle, car il a des yeux d'aigle, est-il venu s'abattre sur Besanon?
Oh! je veux tout savoir, et comment?

Sous le feu de ce nouveau dsir, Philomne tira les points de sa
tapisserie avec une admirable exactitude, et voil ses mditations sous
un petit air candide qui jouait la niaiserie  tromper madame de
Watteville. Depuis le dimanche o mademoiselle de Watteville avait reu
ce regard, ou, si vous voulez, ce baptme de feu, magnifique expression
de Napolon qui peut servir  l'amour, elle mena chaudement l'affaire du
belvder.

--Maman, dit-elle une fois qu'il y eut deux colonnes de tournes, mon
pre s'est mis en tte une singulire ide, il tourne des colonnes pour
un belvder qu'il a le projet de faire lever en se servant de ce tas de
pierres qui se trouve au milieu du jardin, approuvez-vous cela? Moi, il
me semble que...

--J'approuve tout ce que fait votre pre, rpliqua schement madame de
Watteville, et c'est le devoir des femmes de se soumettre  leurs maris,
quand mme elles n'en approuveraient point les ides... Pourquoi
m'opposerais-je  une chose indiffrente en elle-mme du moment o elle
amuse monsieur de Watteville?

--Mais c'est que de l nous verrons chez monsieur de Soulas, et monsieur
de Soulas nous y verra quand nous y serons. Peut-tre parlerait-on...

--Avez-vous, Philomne, la prtention de conduire vos parents, et d'en
savoir plus qu'eux sur la vie et sur les convenances?

--Je me tais, maman. Au surplus, mon pre dit que la grotte fera une
salle o l'on aura frais et o l'on ira prendre le caf.

--Votre pre a eu l d'excellentes ides, rpondit madame de Watteville
qui voulut aller voir les colonnes.

Elle donna son approbation au projet du baron de Watteville en indiquant
pour l'rection du monument une place au fond du jardin d'o l'on
n'tait pas vu de chez monsieur de Soulas, mais d'o l'on voyait
admirablement chez monsieur Albert Savaron. Un entrepreneur fut mand
qui se chargea de faire une grotte au sommet de laquelle on parviendrait
par un petit chemin de trois pieds de large, dans les rocailles duquel
viendraient des pervenches, des iris; des viornes, des lierres, des
chvrefeuilles, de la vigne vierge. La baronne inventa de faire tapisser
l'intrieur de la grotte en bois rustique alors  la mode pour les
jardinires, de mettre au fond une glace, un divan  couvercle et une
table en marqueterie de bois grume. Monsieur de Soulas proposa de faire
le sol en asphalte. Philomne imagina de suspendre  la vote un lustre
en bois rustiqu.

--Les Watteville font faire quelque chose de charmant dans leur jardin,
disait-on dans Besanon.

--Ils sont riches, ils peuvent bien mettre mille cus pour une
fantaisie.

--Mille cus?... dit madame de Chavoncourt.

--Oui, mille cus, s'cria le jeune monsieur de Soulas. On fait venir un
homme de Paris pour rustiquer l'intrieur, mais ce sera bien joli.
Monsieur de Watteville fait lui-mme le lustre, il se met  sculpter le
bois...

--On dit que Berquet va creuser une cave, dit un abb.

--Non, reprit le jeune monsieur de Soulas, il fonde le kiosque sur un
massif en bton pour qu'il n'y ait pas d'humidit.

--Vous savez les moindres choses qui se font dans la maison, dit
aigrement madame de Chavoncourt en regardant une de ses grandes filles
bonnes  marier depuis un an.

Mademoiselle de Watteville qui prouvait un petit mouvement d'orgueil en
pensant au succs de son belvder, se reconnut une minente supriorit
sur tout ce qui l'entourait. Personne ne devinait qu'une petite fille,
juge sans esprit, niaise, avait tout bonnement voulu voir de plus prs
le cabinet de l'avocat Savaron.

L'clatante plaidoirie d'Albert Savaron pour le Chapitre de la
cathdrale fut d'autant plus promptement oublie que l'envie des avocats
se rveilla. D'ailleurs, fidle  sa retraite, Savaron ne se montra
nulle part. Sans prneurs et ne voyant personne, il augmenta les chances
d'oubli qui, dans une ville comme Besanon, abondent pour un tranger.
Nanmoins, il plaida trois fois au tribunal de commerce, dans trois
affaires pineuses qui durent aller  la Cour. Il eut ainsi pour clients
quatre des plus gros ngociants de la ville, qui reconnurent en lui tant
de sens et de ce que la province appelle _une bonne judiciaire_, qu'ils
lui confirent leur contentieux. Le jour o la maison Watteville
inaugura son belvder, Savaron levait aussi son monument. Grces aux
relations sourdes qu'il s'tait acquises dans le haut commerce de
Besanon, il y fondait une revue de quinzaine, appele la Revue de
l'Est, au moyen de quarante actions de chacune cinq cents francs places
entre les mains de ses dix premiers clients auxquels il fit sentir la
ncessit d'aider aux destines de Besanon, la ville o devait se fixer
le transit entre Mulhouse et Lyon, le point capital entre le Rhin et le
Rhne.

Pour rivaliser avec Strasbourg, Besanon ne devait-il pas tre aussi
bien un centre de lumires qu'un point commercial? On ne pouvait traiter
que dans une Revue les hautes questions relatives aux intrts de l'Est.
Quelle gloire de ravir  Strasbourg et  Dijon leur influence
littraire, d'clairer l'Est de la France, et de lutter avec la
centralisation parisienne. Ces considrations trouves par Albert furent
redites par les dix ngociants qui se les attriburent.

L'avocat Savaron ne commit pas la faute de se mettre en nom, il laissa
la direction financire  son premier client, monsieur Boucher, alli
par sa femme  l'un des plus forts diteurs de grands ouvrages
ecclsiastiques; mais il se rserva la rdaction avec une part comme
fondateur dans les bnfices. Le commerce fit un appel  Dle,  Dijon,
 Salins,  Neufchtel, dans le Jura, Bourg, Nantua, Lons-le-Saulnier.
On y rclama le concours des lumires et des efforts de tous les hommes
studieux des trois provinces du Bugey, de la Bresse et de la Comt.
Grces aux relations de commerce et de confraternit, cent cinquante
abonnements furent pris, eu gard au bon march: la Revue cotait huit
francs par trimestre. Pour viter de froisser les amours-propres de
province par les refus d'articles, l'avocat eut le bon esprit de faire
dsirer la direction littraire de cette Revue au fils an de monsieur
Boucher, jeune homme de vingt-deux ans, trs-avide de gloire,  qui les
piges et les chagrins de la manutention littraire taient entirement
inconnus. Albert conserva secrtement la haute main, et se fit d'Alfred
Boucher un side. Alfred fut la seule personne de Besanon avec laquelle
se familiarisa le roi du barreau. Alfred venait confrer le matin dans
le jardin avec Albert sur les matires de la livraison. Il est inutile
de dire que le numro d'essai contint une _Mditation_ d'Alfred qui eut
l'approbation de Savaron. Dans sa conversation avec Alfred, Albert
laissait chapper de grandes ides, des sujets d'articles dont profitait
le jeune Boucher. Aussi le fils du ngociant croyait-il exploiter ce
grand homme! Albert tait un homme de gnie, un profond politique pour
Alfred. Les ngociants, enchants du succs de la Revue, n'eurent 
verser que trois diximes de leurs actions. Encore deux cents
abonnements, la Revue allait donner cinq pour cent de dividende  ses
actionnaires, la rdaction n'tant pas paye. Cette rdaction tait
impayable.

Au troisime numro, la Revue avait obtenu l'change avec tous les
journaux de France qu'Albert lut alors chez lui. Ce troisime numro
contenait une Nouvelle, signe A. S., et attribue au fameux avocat.
Malgr le peu d'attention que la haute socit de Besanon accordait 
cette Revue accuse de libralisme, il fut question chez madame de
Chavoncourt, au milieu de l'hiver, de cette premire Nouvelle close
dans la Comt.

--Mon pre, dit Philomne, il se fait une Revue  Besanon, tu devrais
bien t'y abonner et la garder chez toi, car maman ne me la laisserait
pas lire, mais tu me la prteras.

Empress d'obir  sa chre Philomne, qui depuis cinq mois lui donnait
des preuves de tendresse, monsieur de Watteville alla prendre lui-mme
un abonnement d'un an  la Revue de l'Est, et prta les quatre numros
parus  sa fille. Pendant la nuit Philomne put dvorer cette Nouvelle,
la premire qu'elle lut de sa vie; mais elle ne se sentait vivre que
depuis deux mois! Aussi ne faut-il pas juger de l'effet que cette oeuvre
dut produire sur elle d'aprs les donnes ordinaires. Sans rien prjuger
du plus ou du moins de mrite de cette composition due  un Parisien qui
apportait en province la manire, l'clat, si vous voulez, de la
nouvelle cole littraire, elle ne pouvait point ne pas tre un
chef-d'oeuvre pour une jeune personne livrant sa vierge intelligence,
son coeur pur  un premier ouvrage de ce genre. D'ailleurs, sur ce
qu'elle en avait entendu dire, Philomne s'tait fait, par intuition,
une ide qui rehaussait singulirement la valeur de cette Nouvelle. Elle
esprait y trouver les sentiments et peut-tre quelque chose de la vie
d'Albert. Ds les premires pages, cette opinion prit chez elle une si
grande consistance, qu'aprs avoir achev ce fragment, elle eut la
certitude de ne pas se tromper. Voici donc cette confidence o, selon
les critiques du salon Chavoncourt, Albert aurait imit quelques-uns des
crivains modernes qui, faute d'invention, racontent leurs propres
joies, leurs propres douleurs ou les vnements mystrieux de leur
existence.


L'AMBITIEUX PAR AMOUR.

En 1823, deux jeunes gens qui s'taient donn pour thme de voyage de
parcourir la Suisse, partirent de Lucerne par une belle matine du mois
de juillet, sur un bateau que conduisaient trois rameurs, et allaient 
Fluelen en se promettant de s'arrter sur le lac des Quatre-Cantons 
tous les lieux clbres. Les paysages qui de Lucerne  Fluelen
environnent les eaux, prsentent toutes les combinaisons que
l'imagination la plus exigeante peut demander aux montagnes et aux
rivires, aux lacs et aux rochers, aux ruisseaux et  la verdure, aux
arbres et aux torrents. C'est tantt d'austres solitudes et de gracieux
promontoires, des valles coquettes et fraches, des forts places
comme un panache sur le granit taill droit, des baies solitaires et
fraches qui s'ouvrent, des valles dont les trsors apparaissent
embellis par le lointain des rves.

En passant devant le charmant bourg de Gersau, l'un des deux amis
regarda longtemps une maison en bois qui paraissait construite depuis
peu de temps, entoure d'un palis, assise sur un promontoire et presque
baigne par les eaux. Quand le bateau passa devant, une tte de femme
s'leva du fond de la chambre qui se trouvait au dernier tage de cette
maison, pour jouir de l'effet du bateau sur le lac. L'un des jeunes gens
reut le coup d'oeil jet trs-indiffremment par l'inconnue.

--Arrtons-nous ici, dit-il  son ami, nous voulions faire de Lucerne
notre quartier-gnral pour visiter la Suisse, tu ne trouveras pas
mauvais, Lopold, que je change d'avis, et que je reste ici  garder les
manteaux. Tu feras donc tout ce que tu voudras, moi mon voyage est fini.
Mariniers, virez de bord, et descendez-nous  ce village, nous allons y
djeuner. J'irai chercher  Lucerne tous nos bagages et tu sauras avant
de partir d'ici, dans quelle maison je me logerai, pour m'y retrouver 
ton retour.

--Ici ou  Lucerne, dit Lopold, il n'y a pas assez de diffrence pour
que je ne t'empche d'obir  un caprice.

Ces deux jeunes gens taient deux amis dans la vritable acception du
mot. Ils avaient le mme ge, leurs tudes s'taient faites dans le mme
collge; et aprs avoir fini leur Droit, ils employaient les vacances au
classique voyage de la Suisse. Par un effet de la volont paternelle,
Lopold tait dj promis  l'tude d'un notaire  Paris. Son esprit de
rectitude, sa douceur, le calme de ses sens et de son intelligence
garantissaient sa docilit. Lopold se voyait notaire  Paris: sa vie
tait devant lui comme un de ces grands chemins qui traversent une
plaine de France, il l'embrassait dans toute son tendue avec une
rsignation pleine de philosophie.

Le caractre de son compagnon, que nous appellerons Rodolphe, offrait
avec le sien un contraste dont l'antagonisme avait sans doute eu pour
rsultat de resserrer les liens qui les unissaient. Rodolphe tait le
fils naturel d'un grand seigneur qui fut surpris par une mort prmature
sans avoir pu faire de dispositions pour assurer des moyens d'existence
 une femme tendrement aime et  Rodolphe. Ainsi trompe par un coup du
sort, la mre de Rodolphe avait eu recours  un moyen hroque. Elle
vendit tout ce qu'elle tenait de la munificence du pre de son enfant,
fit une somme de cent et quelques mille francs, la plaa sur sa propre
tte en viager,  un taux considrable, et se composa de cette manire
un revenu d'environ quinze mille francs, en prenant la rsolution de
tout consacrer  l'ducation de son fils afin de le douer des avantages
personnels les plus propres  faire fortune, et de lui rserver  force
d'conomies un capital  l'poque de sa majorit. C'tait hardi, c'tait
compter sur sa propre vie; mais sans cette hardiesse, il et t sans
doute impossible  cette bonne mre de vivre, d'lever convenablement
cet enfant, son seul espoir, son avenir, et l'unique source de ses
jouissances. N d'une des plus charmantes Parisiennes et d'un homme
remarquable de l'aristocratie brabanonne, fruit d'une passion gale et
partage, Rodolphe fut afflig d'une excessive sensibilit. Ds son
enfance, il avait manifest la plus grande ardeur en toute chose. Chez
lui, le Dsir devint une force suprieure et le mobile de tout l'tre,
le stimulant de l'imagination, la raison de ses actions. Malgr les
efforts d'une mre spirituelle, qui s'effraya ds qu'elle s'aperut
d'une pareille prdisposition, Rodolphe dsirait comme un pote imagine,
comme un savant calcule, comme un peintre crayonne, comme un musicien
formule des mlodies. Tendre comme sa mre, il s'lanait avec une
violence inoue et par la pense vers la chose souhaite, il dvorait le
temps. En rvant l'accomplissement de ses projets, il supprimait
toujours les moyens d'excution.

--Quand mon fils aura des enfants, disait la mre, il les voudra grands
tout de suite.

Cette belle ardeur, convenablement dirige, servit  Rodolphe  faire de
brillantes tudes,  devenir ce que les Anglais appellent un parfait
gentilhomme. Sa mre tait alors fire de lui, tout en craignant
toujours quelque catastrophe, si jamais une passion s'emparait de ce
coeur,  la fois si tendre et si sensible, si violent et si bon. Aussi
cette prudente femme avait-elle encourag l'amiti qui liait Lopold 
Rodolphe et Rodolphe  Lopold, en voyant, dans le froid et dvou
notaire, un tuteur, un confident qui pourrait jusqu' un certain point
la remplacer auprs de Rodolphe, si par malheur elle venait  lui
manquer. Encore belle  quarante-trois ans, la mre de Rodolphe avait
inspir la plus vive passion  Lopold. Cette circonstance rendait les
deux jeunes gens encore plus intimes.

Lopold, qui connaissait bien Rodolphe, ne fut donc pas surpris de le
voir,  propos d'un regard jet sur le haut d'une maison, s'arrtant 
un village et renonant  l'excursion projete au Saint-Gothard. Pendant
qu'on leur prparait  djeuner  l'auberge du Cygne, les deux amis
firent le tour du village et arrivrent dans la partie qui avoisinait la
charmante maison neuve o, tout en flnant et causant avec les
habitants, Rodolphe dcouvrit une maison de petits bourgeois disposs 
le prendre en pension, selon l'usage assez gnral de la Suisse. On lui
offrit une chambre ayant vue sur le lac, sur les montagnes, et d'o se
dcouvrait la magnifique vue d'un de ces prodigieux dtours qui
recommandent le lac des Quatre-Cantons  l'admiration des touristes.
Cette maison se trouvait spare par un carrefour et par un petit port,
de la maison neuve o Rodolphe avait entrevu le visage de sa belle
inconnue.

Pour cent francs par mois, Rodolphe n'eut  penser  aucune des choses
ncessaires  la vie. Mais en considration des frais que les poux
Stopfer se proposaient de faire, ils demandrent le paiement du
troisime mois d'avance. Pour peu que vous frottiez un Suisse, il
reparat un usurier. Aprs le djeuner, Rodolphe s'installa sur-le-champ
en dposant dans sa chambre ce qu'il avait emport d'effets pour son
excursion au Saint-Gothard, et il regarda passer Lopold qui, par esprit
d'ordre, allait s'acquitter de l'excursion pour le comte de Rodolphe et
pour le sien. Quand Rodolphe assis sur une roche tombe en avant du bord
ne vit plus le bateau de Lopold, il examina, mais en dessous, la maison
neuve en esprant apercevoir l'inconnue. Hlas! il rentra sans que la
maison et donn signe de vie. Au dner que lui offrirent monsieur et
madame Stopfer, anciens tonneliers  Neufchtel, il les questionna sur
les environs, et finit par apprendre tout ce qu'il voulait savoir sur
l'inconnue, grce au bavardage de ses htes qui vidrent, sans se faire
prier, le sac aux commrages.

L'inconnue s'appelait Fanny Lovelace. Ce nom, qui se prononce
_Loveless_, appartient  de vieilles familles anglaises; mais Richardson
en a fait une cration dont la clbrit nuit  toute autre. Miss
Lovelace tait venue s'tablir sur le lac pour la sant de son pre, 
qui les mdecins avaient ordonn l'air du canton de Lucerne. Ces deux
Anglais, arrivs sans autre domestique qu'une petite fille de quatorze
ans, trs-attache  miss Fanny, une petite muette qui la servait avec
intelligence, s'taient arrangs, avant l'hiver dernier, avec monsieur
et madame Bergmann, anciens jardiniers en chef de Son Excellence le
comte Borromo  l'_isola Bella_ et  l'_isola Madre_, sur le lac
Majeur. Ces Suisses, riches d'environ mille cus de rentes, louaient
l'tage suprieur de leur maison aux Lovelace  raison de deux cents
francs par an pour trois ans. Le vieux Lovelace, vieillard nonagnaire
trs-cass, trop pauvre pour se permettre certaines dpenses, sortait
rarement; sa fille travaillait pour le faire vivre en traduisant,
disait-on, des livres anglais et faisant elle-mme des livres. Aussi les
Lovelace n'osaient-ils ni louer de bateaux pour se promener sur le lac,
ni chevaux, ni guides pour visiter les environs. Un dnment qui exige
de pareilles privations excite d'autant plus la compassion des Suisses,
qu'ils y perdent une occasion de gain. La cuisinire de la maison
nourrissait ces trois Anglais  raison de cent francs par mois tout
compris. Mais on croyait dans tout Gersau que les anciens jardiniers,
malgr leurs prtentions  la bourgeoisie, se cachaient sous le nom de
leur cuisinire pour raliser les bnfices de ce march. Les Bergmann
s'taient cr d'admirables jardins et une serre magnifique autour de
leur habitation. Les fleurs, les fruits, les rarets botaniques de cette
habitation avaient dtermin la jeune miss  la choisir  son passage 
Gersau. On donnait dix-neuf ans  miss Fanny qui, le dernier enfant de
ce vieillard, devait tre adule par lui. Il n'y avait pas plus de deux
mois, elle s'tait procur un piano  loyer, venu de Lucerne, car elle
paraissait folle de musique.

--Elle aime les fleurs et la musique, pensa Rodolphe, et elle est 
marier? quel bonheur!

Le lendemain, Rodolphe fit demander la permission de visiter les serres
et les jardins qui commenaient  jouir d'une certaine clbrit. Cette
permission ne fut pas immdiatement accorde. Ces anciens jardiniers
demandrent, chose trange!  voir le passeport de Rodolphe qui l'envoya
sur-le-champ. Le passeport ne lui fut renvoy que le lendemain par la
cuisinire, qui lui fit part du plaisir que ses matres auraient  lui
montrer leur tablissement. Rodolphe n'alla pas chez les Bergmann sans
un certain tressaillement que connaissent seuls les gens  motions
vives, et qui dploient dans un moment autant de passion que certains
hommes en dpensent pendant toute leur vie. Mis avec recherche pour
plaire aux anciens jardiniers des les Borromes, car il vit en eux les
gardiens de son trsor, il parcourut les jardins en regardant de temps
en temps la maison, mais avec prudence: les deux vieux propritaires lui
tmoignaient une assez visible dfiance. Mais son attention fut bientt
excite par la petite Anglaise muette en qui sa sagacit, quoique jeune
encore, lui fit reconnatre une fille de l'Afrique, ou tout au moins une
Sicilienne. Cette petite fille avait le ton dor d'un cigare de la
Havane, des yeux de feu, des paupires armniennes  cils d'une longueur
anti-britannique, des cheveux plus que noirs, et sous cette peau presque
olivtre des nerfs d'une force singulire, d'une vivacit fbrile. Elle
jetait sur Rodolphe des regards inquisiteurs d'une effronterie
incroyable, et suivait ses moindres mouvements.

--A qui cette petite Moresque appartient-elle? dit-il  la respectable
madame Bergmann.

--Aux Anglais, rpondit monsieur Bergmann.

--Elle n'est toujours pas ne en Angleterre!

--Ils l'auront peut-tre amene des Indes, rpondit madame Bergmann.

--On m'a dit que la jeune miss Lovelace aimait la musique, je serais
enchant si, pendant mon sjour sur ce lac auquel me condamne une
ordonnance de mdecin, elle voulait me permettre de faire de la musique
avec elle...

--Ils ne reoivent et ne veulent voir personne, dit le vieux jardinier.

Rodolphe se mordit les lvres, et sortit sans avoir t invit  entrer
dans la maison, ni avoir t conduit dans la partie du jardin qui se
trouvait entre la faade et le bord du promontoire. De ce ct, la
maison avait au-dessus du premier tage une galerie en bois couverte par
le toit dont la saillie tait excessive, comme celle des couvertures de
chalet, et qui tournait sur les quatre cts du btiment,  la mode
suisse. Rodolphe avait beaucoup lou cette lgante disposition et vant
la vue de cette galerie, mais ce fut en vain. Quand il eut salu les
Bergmann, il se trouva sot vis--vis de lui-mme, comme tout homme
d'esprit et d'imagination tromp par l'insuccs d'un plan  la russite
duquel il a cru.

Le soir, il se promena naturellement en bateau sur le lac, autour de ce
promontoire, il alla jusqu' Brnnen,  Schwitz, et revint  la nuit
tombante. De loin il aperut la fentre ouverte et fortement claire,
il put entendre les sons du piano et les accents d'une voix dlicieuse.
Aussi fit-il arrter afin de s'abandonner au charme d'couter un air
italien divinement chant. Quand le chant eut cess, Rodolphe aborda,
renvoya la barque et les deux bateliers. Au risque de se mouiller les
pieds, il vint s'asseoir sous le banc de granit rong par les eaux que
couronnait une forte haie d'acacias pineux, et le long de laquelle
s'tendait, dans le jardin Bergmann, une alle de jeunes tilleuls. Au
bout d'une heure, il entendit parler et marcher au-dessus de sa tte,
mais les mots qui parvinrent  son oreille taient tous italiens et
prononcs par deux voix de femmes, deux jeunes femmes. Il profita du
moment o les deux interlocutrices se trouvaient  une extrmit pour se
glisser  l'autre sans bruit. Aprs une demi-heure d'efforts, il
atteignit au bout de l'alle et put, sans tre aperu ni entendu,
prendre une position d'o il verrait les deux femmes sans tre vu par
elles quand elles viendraient  lui. Quel ne fut pas l'tonnement de
Rodolphe en reconnaissant la petite muette pour une des deux femmes,
elle parlait en italien avec miss Lovelace. Il tait alors onze heures
du soir. Le calme tait si grand sur le lac et autour de l'habitation,
que ces deux femmes devaient se croire en sret: dans tout Gersau il
n'y avait que leurs yeux qui pussent tre ouverts. Rodolphe pensa que le
mutisme de la petite tait une ruse ncessaire. A la manire dont se
parlait l'italien, Rodolphe devina que c'tait la langue maternelle de
ces deux femmes, il en conclut que la qualit d'Anglais cachait une
ruse.

--C'est des Italiens rfugis, se dit-il, des proscrits qui sans doute
ont  craindre la police de l'Autriche ou de la Sardaigne. La jeune
fille attend la nuit pour pouvoir se promener et causer en toute sret.

Aussitt il se coucha le long de la haie et rampa comme un serpent pour
trouver un passage entre deux racines d'acacia. Au risque d'y laisser
son habit ou de se faire de profondes blessures au dos, il traversa la
haie quand la prtendue miss Fanny et sa prtendue muette furent 
l'autre extrmit de l'alle; puis quand elles arrivrent  vingt pas de
lui sans le voir, car il se trouvait dans l'ombre de la haie alors
fortement claire par la lueur de la lune, il se leva brusquement.

--Ne craignez rien, dit-il en franais  l'Italienne, je ne suis pas un
espion. Vous tes des rfugis, je l'ai devin. Moi, je suis un Franais
qu'un seul de vos regards a clou  Gersau.

Rodolphe, atteint par la douleur que lui causa un instrument d'acier en
lui dchirant le flanc, tomba terrass.

--_Nel lago con pietra_, dit la terrible muette.

--Ah! _Gina_, s'cria l'Italienne.

--Elle m'a manqu, dit Rodolphe en retirant de la plaie un stylet qui
s'tait heurt contre une fausse cte, mais, un peu plus haut, il
allait au fond de mon coeur. J'ai eu tort, Francesca, dit-il en se
souvenant du nom que la petite Gina avait plusieurs fois prononc, je ne
lui en veux pas, ne la grondez point: le bonheur de vous parler vaut
bien un coup de stylet! seulement, montrez-moi le chemin, il faut que je
regagne la maison Stopfer. Soyez tranquilles, je ne dirai rien.

Francesca, revenue de son tonnement, aida Rodolphe  se relever, et dit
quelques mots  Gina dont les yeux s'emplirent de larmes. Les deux
femmes forcrent Rodolphe  s'asseoir sur un banc,  quitter son habit,
son gilet, sa cravate. Gina ouvrit la chemise et sua fortement la
plaie. Francesca qui les avait quitts, revint avec un large morceau de
taffetas d'Angleterre, et l'appliqua sur la blessure..

--Vous pourrez aller ainsi jusqu' votre maison, reprit-elle.

Chacune d'elles s'empara d'un bras, et Rodolphe fut conduit  une petite
porte dont la clef se trouvait dans la poche du tablier de Francesca.

--Gina parle-t-elle franais? dit Rodolphe  Francesca.

--Non. Mais ne vous agitez pas, dit Francesca d'un petit ton
d'impatience.

--Laissez-moi vous voir, rpondit Rodolphe avec attendrissement, car
peut-tre serai-je longtemps sans pouvoir venir...

Il s'appuya sur un des poteaux de la petite porte et contempla la belle
Italienne, qui se laissa regarder pendant un instant par le plus beau
silence et par la plus belle nuit qui jamais ait clair ce lac, le roi
des lacs suisses. Francesca tait bien l'Italienne classique, et telle
que l'imagination veut, fait ou rve, si vous voulez, les Italiennes. Ce
qui saisit tout d'abord Rodolphe, ce fut l'lgance et la grce de la
taille dont la vigueur se trahissait malgr son apparence frle, tant
elle tait souple. Une pleur d'ambre rpandue sur la figure accusait un
intrt subit, mais qui n'effaait pas la volupt de deux yeux humides
et d'un noir velout. Deux mains, les plus belles que jamais sculpteur
grec ait attaches au bras poli d'une statue, tenaient le bras de
Rodolphe: et leur blancheur tranchait sur le noir de l'habit.
L'imprudent Franais ne put qu'entrevoir la forme ovale un peu longue du
visage dont la bouche attriste, entr'ouverte, laissait voir des dents
clatantes entre deux larges lvres fraches et colores. La beaut des
lignes de ce visage garantissait  Francesca la dure de cette
splendeur; mais ce qui frappa le plus Rodolphe fut l'adorable
laisser-aller, la franchise italienne de cette femme qui s'abandonnait
entirement  sa compassion.

Francesca dit un mot  Gina, qui donna son bras  Rodolphe jusqu' la
maison Stopfer et se sauva comme une hirondelle quand elle eut sonn.

--Ces patriotes n'y vont pas de main morte! se disait Rodolphe en
sentant ses souffrances quand il se trouva seul dans son lit. _Nel
lago!_ Gina m'aurait jet dans le lac avec une pierre au cou!

Au jour, il envoya chercher  Lucerne le meilleur chirurgien; et quand
il fut venu, il lui recommanda le plus profond secret en lui faisant
entendre que l'honneur l'exigeait. Lopold revint de son excursion le
jour o son ami quittait le lit. Rodolphe lui fit un conte et le chargea
d'aller  Lucerne chercher les bagages et leurs lettres. Lopold apporta
la plus funeste, la plus horrible nouvelle: la mre de Rodolphe tait
morte. Pendant que les deux amis allaient de Ble  Lucerne, la fatale
lettre, crite par le pre de Lopold, y tait arrive le jour de leur
dpart pour Fuelen. Malgr les prcautions que prit Lopold, Rodolphe
fut saisi par une fivre nerveuse. Ds que le futur notaire vit son ami
hors de danger, il partit pour la France muni d'une procuration.
Rodolphe put ainsi rester  Gersau, le seul lieu du monde o sa douleur
pouvait se calmer. La situation du jeune Franais, son dsespoir et les
circonstances qui rendaient cette perte plus affreuse pour lui que pour
tout autre, furent connues et attirrent sur lui la compassion et
l'intrt de tout Gersau. Chaque matin la fausse muette vint voir le
Franais afin de donner des nouvelles  sa matresse.

Quand Rodolphe put sortir, il alla chez les Bergmann remercier miss
Fanny Lovelace et son pre de l'intrt qu'ils lui avaient tmoign.
Pour la premire fois depuis son tablissement chez les Bergmann, le
vieil Italien laissa pntrer un tranger dans son appartement o
Rodolphe fut reu avec une cordialit due et  ses malheurs et  sa
qualit de Franais qui excluait toute dfiance. Francesca se montra si
belle aux lumires pendant la premire soire, qu'elle fit entrer un
rayon dans ce coeur abattu. Ses sourires jetrent les roses de
l'esprance sur ce deuil. Elle chanta, non point des airs gais, mais de
graves et sublimes mlodies appropries  l'tat du coeur de Rodolphe
qui remarqua ce soin touchant. Vers huit heures, le vieillard laissa ces
deux jeunes gens seuls sans aucune apparence de crainte, et se retira
chez lui. Quand Francesca fut fatigue de chanter, elle amena Rodolphe
sous la galerie extrieure, d'o se dcouvrait le sublime spectacle du
lac, et lui fit signe de s'asseoir prs d'elle sur un banc de bois
rustique.

--Y a-t-il de l'indiscrtion  vous demander votre ge, _cara_
Francesca? fit Rodolphe.

--Dix-neuf ans, rpondit-elle, mais passs.

--Si quelque chose au monde pouvait attnuer ma douleur, ce serait,
reprit-il, l'espoir de vous obtenir de votre pre, en quelque situation
de fortune que vous soyez, belle comme vous tes, vous me paraissez plus
riche que ne le serait la fille d'un prince. Aussi trembl-je en vous
faisant l'aveu des sentiments que vous m'avez inspirs; mais ils sont
profonds, ils sont ternels.

--_Zitto!_ fit Francesca en mettant un des doigts de sa main droite sur
ses lvres. N'allez pas plus loin: je ne suis pas libre, je suis marie,
depuis trois ans...

Un profond silence rgna pendant quelques instants entre eux. Quand
l'Italienne, effraye de la pose de Rodolphe, s'approcha de lui, elle le
trouva tout  fait vanoui.

--_Povero!_ se dit-elle, moi qui le trouvais froid.

Elle alla chercher des sels, et ranima Rodolphe en les lui faisant
respirer.

--Marie! dit Rodolphe en regardant Francesca. Ses larmes coulrent
alors en abondance.

--Enfant, dit-elle, il y a de l'espoir. Mon mari a...

--Quatre-vingts ans?... dit Rodolphe.

--Non, rpondit elle en souriant, soixante-cinq. Il s'est fait un masque
de vieillard pour djouer la police.

--Chre, dit Rodolphe, encore quelques motions de ce genre et je
mourrais... Aprs vingt annes de connaissance seulement, vous saurez
quelle est la force et la puissance de mon coeur, de quelle nature sont
ses aspirations vers le bonheur. Cette plante ne monte pas avec plus de
vivacit pour s'panouir aux rayons du soleil, dit-il en montrant un
jasmin de Virginie qui enveloppait la balustrade, que je ne me suis
attach depuis un mois  vous. Je vous aime d'un amour unique. Cet amour
sera le principe secret de ma vie, et j'en mourrai peut-tre!

--Oh! Franais, Franais! fit-elle en commentant son exclamation par une
petite moue d'incrdulit.

--Ne faudra-t-il pas vous attendre, vous recevoir des mains du Temps?
reprit-il avec gravit. Mais, sachez-le: si vous tes sincre dans la
parole qui vient de vous chapper, je vous attendrai fidlement sans
laisser aucun autre sentiment crotre dans mon coeur.

Elle le regarda sournoisement.

--Rien, dit-il, pas mme une fantaisie. J'ai ma fortune  faire, il vous
en faut une splendide, la nature vous a cre princesse....

A ce mot, Francesca ne put retenir un faible sourire qui donna
l'expression la plus ravissante  son visage, quelque chose de fin comme
ce que le grand Lonard a si bien peint dans la _Joconde_. Ce sourire
fit faire une pause  Rodolphe.

--.... Oui, reprit-il, vous devez souffrir du dnment auquel vous
rduit l'exil. Ah! si vous voulez me rendre heureux entre tous les
hommes, et sanctifier mon amour, vous me traiterez en ami. Ne dois-je
pas tre votre ami aussi? Ma pauvre mre m'a laiss soixante mille
francs d'conomie, prenez-en la moiti?

Francesca le regarda fixement. Ce regard perant alla jusqu'au fond de
l'me de Rodolphe.

--Nous n'avons besoin de rien, mes travaux suffisent  notre luxe,
rpondit-elle d'une voix grave.

--Puis-je souffrir qu'une Francesca travaille? s'cria-t-il. Un jour
vous reviendrez dans votre pays, et vous y retrouverez ce que vous y
avez laiss... De nouveau la jeune Italienne regarda Rodolphe... Et vous
me rendrez ce que vous aurez daign m'emprunter, ajouta-t-il avec un
regard plein de dlicatesse.

--Laissons ce sujet de conversation, dit-elle avec une incomparable
noblesse de geste, de regard et d'attitude. Faites une brillante
fortune, soyez un des hommes remarquables de votre pays, je le veux.
L'illustration est un pont-volant qui peut servir  franchir un abme.
Soyez ambitieux, il le faut. Je vous crois de hautes et de puissantes
facults; mais servez-vous-en plus pour le bonheur de l'humanit que
pour me mriter: vous en serez plus grand  mes yeux.

Dans cette conversation qui dura deux heures, Rodolphe dcouvrit en
Francesca l'enthousiasme des ides librales et ce culte de la libert
qui avait fait la triple rvolution de Naples, du Pimont et d'Espagne.
En sortant, il fut conduit jusqu' la porte par Gina, la fausse muette.
A onze heures, personne ne rdait dans ce village, aucune indiscrtion
n'tait  craindre, Rodolphe attira Gina dans un coin, et lui demanda
tout bas en mauvais italien:--Qui sont tes matres, mon enfant? dis-le
moi, je te donnerai cette pice d'or toute neuve.

--Monsieur, rpondit l'enfant en prenant la pice, monsieur est le
fameux libraire Lamporani de Milan, l'un des chefs de la rvolution, et
le conspirateur que l'Autriche dsire le plus tenir au Spielberg.

--La femme d'un libraire!... Eh! tant mieux, pensa-t-il, nous sommes de
plain-pied.

--De quelle famille est-elle? reprit-il, car elle a l'air d'une reine.

--Toutes les Italiennes sont ainsi, rpondit firement Gina. Le nom de
son pre est Colonna.

Enhardi par l'humble condition de Francesca, Rodolphe fit mettre un
tendelet  sa barque et des coussins  l'arrire. Quand ce changement
fut opr, l'amoureux vint proposer  Francesca de se promener sur le
lac. L'Italienne accepta, sans doute pour jouer son rle de jeune miss
aux yeux du village; mais elle emmena Gina. Les moindres actions de
Francesca Colonna trahissaient une ducation suprieure et le plus haut
rang social. A la manire dont s'assit l'Italienne au bout de la barque,
Rodolphe se sentit en quelque sorte spar d'elle; et devant
l'expression d'une vraie fiert de noble, sa familiarit prmdite
tomba. Par un regard, Francesca se fit princesse avec tous les
privilges dont elle et joui au Moyen-Age. Elle semblait avoir devin
les secrtes penses de ce vassal qui avait l'audace de se constituer
son protecteur. Dj, dans l'ameublement du salon o Francesca l'avait
reu, dans sa toilette et dans les petites choses qui lui servaient,
Rodolphe avait reconnu les indices d'une nature leve et d'une haute
fortune. Toutes ces observations lui revinrent  la fois dans la
mmoire, et il devint rveur aprs avoir t pour ainsi dire refoul par
la dignit de Francesca. Gina, cette confidente  peine adolescente,
semblait elle-mme avoir un masque railleur en regardant Rodolphe en
dessous ou de ct. Ce visible dsaccord entre la condition de
l'Italienne et ses manires fut une nouvelle nigme pour Rodolphe, qui
souponna quelqu'autre ruse semblable au faux mutisme de Gina.

--O voulez-vous aller? _signora Lamporani_, dit-il.

--Vers Lucerne, rpondit en franais Francesca.

--Bon! pensa Rodolphe, elle n'est pas tonne de m'entendre lui
dire son nom, elle avait sans doute prvu ma demande  Gina, la
ruse!--Qu'avez-vous contre moi? dit-il en venant enfin s'asseoir prs
d'elle et lui demandant par un geste une main que Francesca retira. Vous
tes froide et crmonieuse; en style de conversation, nous dirions
_cassante_.

--C'est vrai, rpliqua-t-elle en souriant. J'ai tort. Ce n'est pas bien.
C'est bourgeois. Vous diriez en franais ce n'est pas artiste. Il vaut
mieux s'expliquer que de garder contre un ami des penses hostiles ou
froides, et vous m'avez prouv dj votre amiti. Peut-tre suis-je all
trop loin avec vous. Vous avez d me prendre pour une femme
trs-ordinaire... Rodolphe multiplia des signes de dngation.--... Oui,
dit cette femme de libraire en continuant sans tenir compte de la
pantomime qu'elle voyait bien d'ailleurs. Je m'en suis aperue, et
naturellement je reviens sur moi-mme. Eh! bien je terminerai tout par
quelques paroles d'une profonde vrit. Sachez-le bien, Rodolphe: je
sens en moi la force d'touffer un sentiment qui ne serait pas en
harmonie avec les ides ou la prescience que j'ai du vritable amour. Je
puis aimer comme nous savons aimer en Italie; mais je connais mes
devoirs: aucune ivresse ne peut me les faire oublier. Marie sans mon
consentement  ce pauvre vieillard, je pourrais user de la libert qu'il
me laisse avec tant de gnrosit; mais trois ans de mariage quivalent
 une acceptation de la loi conjugale. Aussi la plus violente passion ne
me ferait-elle pas mettre, mme involontairement, le dsir de me
trouver libre. milio connat mon caractre. Il sait que, hors mon coeur
qui m'appartient et que je puis livrer, je ne me permettrais pas de
laisser prendre ma main. Voil pourquoi je viens de vous la refuser. Je
veux tre aime, attendue avec fidlit, noblesse, ardeur, en ne pouvant
accorder qu'une tendresse infinie dont l'expression ne dpassera point
l'enceinte du coeur, le terrain permis. Toutes ces choses bien
comprises.... oh! reprit-elle avec un geste de jeune fille, je vais
redevenir coquette, rieuse, folle, comme un enfant qui ne connat pas le
danger de la familiarit.

Cette dclaration si nette, si franche fut faite d'un ton, d'un accent
et accompagne de regards qui lui donnrent la plus grande profondeur de
vrit.

--Une princesse Colonna n'aurait pas mieux parl, dit Rodolphe en
souriant.

--Est-ce, rpliqua-t-elle avec un air de hauteur, un reproche sur
l'humilit de ma naissance? Faut-il un blason  votre amour? A Milan,
les plus beaux noms: Sforza, Canova, Visconti, Trivulzio, Ursini sont
crits au-dessus des boutiques, il y a des Archinto apothicaires; mais
croyez que, malgr ma condition de boutiquire, j'ai les sentiments
d'une duchesse.

--Un reproche? non, madame, j'ai voulu vous faire un loge.

--Par une comparaison?... dit elle avec finesse.

--Ah! sachez-le, reprit-il, afin de ne plus me tourmenter si mes paroles
peignaient mal mes sentiments, mon amour est absolu, il comporte une
obissance et un respect infinis.

Elle inclina la tte en femme satisfaite et dit:--Monsieur accepte alors
le trait?

--Oui, dit-il. Je comprends que, dans une puissante et riche
organisation de femme, la facult d'aimer ne saurait se perdre, et que,
par dlicatesse, vous vouliez la restreindre. Ah! Francesca, une
tendresse partage,  mon ge et avec une femme aussi sublime, aussi
royalement belle que vous l'tes, mais c'est voir tous mes dsirs
combls. Vous aimer comme vous voulez tre aime, n'est-ce pas pour un
jeune homme se prserver de toutes les folies mauvaises? n'est-ce pas
employer ses forces dans une noble passion de laquelle on peut tre fier
plus tard, et qui ne donne que de beaux souvenirs?..... Si vous saviez
de quelles couleurs, de quelle posie vous venez de revtir la chane du
Pilate, le Rhigi, et ce magnifique bassin.....

--Je veux le savoir, dit-elle.

--H! bien, cette heure rayonnera sur toute ma vie, comme un diamant au
front d'une reine.

Pour toute rponse, Francesca posa sa main sur celle de Rodolphe.

--Oh! chre,  jamais chre, dites, vous n'avez jamais aim?

--Jamais!

--Et vous me permettez de vous aimer noblement, en attendant tout du
ciel?

Elle inclina doucement la tte. Deux grosses larmes roulrent sur les
joues de Rodolphe.

--H! bien, qu'avez-vous? dit-elle en quittant son rle d'impratrice.

--Je n'ai plus ma mre pour lui dire combien je suis heureux, elle a
quitt cette terre sans voir ce qui et adouci son agonie....

--Quoi? fit-elle.

--Sa tendresse remplace par une tendresse gale.

--_Povero mio_, s'cria l'Italienne attendrie. C'est, croyez-moi,
reprit-elle aprs une pause, une bien douce chose et un bien grand
lment de fidlit pour une femme que de se savoir tout sur la terre
pour celui qu'elle aime, de le voir seul, sans famille, sans rien dans
le coeur que son amour, enfin de l'avoir bien tout entier.

Quand deux amants se sont entendus ainsi, le coeur prouve une
dlicieuse quitude, une sublime tranquillit. La certitude est la base
que veulent les sentiments humains, car elle ne manque jamais au
sentiment religieux: l'homme est toujours certain d'tre pay de retour
par Dieu. L'amour ne se croit en sret que par cette similitude avec
l'amour divin. Aussi faut-il les avoir pleinement prouves pour
comprendre les volupts de ce moment, toujours unique dans la vie: il ne
revient pas plus que ne reviennent les motions de la jeunesse. Croire 
une femme, faire d'elle sa religion humaine, le principe de sa vie, la
lumire secrte de ses moindres penses!... n'est-ce pas une seconde
naissance? Un jeune homme mle alors  son amour un peu de celui qu'il a
pour sa mre. Rodolphe et Francesca gardrent pendant quelque temps le
plus profond silence, se rpondant par des regards amis et pleins de
penses. Ils se comprenaient au milieu d'un des plus beaux spectacles de
la nature, dont les magnificences expliques par celles de leurs coeurs,
les aidaient  se graver dans leurs mmoires les plus fugitives
impressions de cette heure unique. Il n'y avait pas eu l'ombre de
coquetterie dans la conduite de Francesca. Tout en tait large, plein,
sans arrire-pense. Cette grandeur frappa vivement Rodolphe, qui
reconnaissait en ceci la diffrence qui distingue l'Italienne de la
Franaise. Les eaux, la terre, le ciel, la femme, tout fut donc
grandiose et suave, mme leur amour, au milieu de ce tableau vaste dans
son ensemble, riche dans ses dtails, et o l'pret des cimes
neigeuses, leurs plis raides nettement dtachs sur l'azur rappelaient 
Rodolphe les conditions dans lesquelles devait se renfermer son bonheur:
un riche pays cercl de neige.

Cette douce ivresse de l'me devait tre trouble. Une barque venait de
Lucerne; Gina, qui depuis quelque temps la regardait avec attention, fit
un geste de joie en restant fidle  son rle de muette. La barque
approchait, et quand enfin Francesca put y distinguer les
figures:--Tito! s'cria-t-elle en apercevant un jeune homme. Elle se
leva debout au risque de se noyer, et cria:--Tito! Tito! en agitant son
mouchoir. Tito donna l'ordre  ses bateliers de nager, et les deux
barques se mirent sur la mme ligne. L'Italienne et l'Italien parlrent
avec une si grande vivacit, dans un dialecte si peu connu d'un homme
qui savait  peine l'italien des livres, et n'tait pas all en Italie,
que Rodolphe ne put rien entendre ni deviner de cette conversation. La
beaut de Tito, la familiarit de Francesca, l'air de joie de Gina, tout
le chagrinait. D'ailleurs il n'est pas d'amoureux qui ne soit mcontent
de se voir quitter pour quoi que ce soit. Tito jeta vivement un petit
sac de peau, sans doute plein d'or,  Gina, puis un paquet de lettres 
Francesca qui se mit  les lire en faisant un geste d'adieu  Tito.

--Retournez promptement  Gersau, dit-elle aux bateliers. Je ne veux pas
laisser languir mon pauvre milio dix minutes de trop.

--Que vous arrive-t-il? demanda Rodolphe quand il vit l'Italienne
achevant sa dernire lettre.

--_La liberta!_ fit-elle avec un enthousiasme d'artiste.

--_E denaro!_ rpondit comme un cho Gina qui pouvait enfin parler.

--Oui, reprit Francesca, plus de misre! voici plus de onze mois que je
travaille, et je commenais  m'ennuyer. Je ne suis dcidment pas une
femme littraire.

--Quel est ce Tito? fit Rodolphe.

--Le secrtaire d'tat au dpartement des finances de la pauvre boutique
de Colonna, autrement dit le fils de notre _ragyionato_. Pauvre garon!
il n'a pu venir par le Saint-Gothard, ni par le Mont-Cenis, ni par le
Simplon: il est venu par mer, par Marseille, il a d traverser la
France. Enfin, dans trois semaines, nous serons  Genve, et nous y
vivrons  l'aise. Allons, Rodolphe, dit-elle en voyant la tristesse se
peindre sur le visage du Parisien, le lac de Genve ne vaudra-t-il pas
bien le lac des Quatre-Cantons?...

--Permettez-moi d'accorder un regret  cette dlicieuse maison Bergmann,
dit Rodolphe en montrant le promontoire.

--Vous viendrez dner avec nous, pour y multiplier vos souvenirs,
_povero mio_, dit-elle. C'est fte aujourd'hui, nous ne sommes plus en
danger. Ma mre me dit que dans un an, peut-tre, nous serons amnistis.
Oh! _la cara patria_...

Ces trois mots firent pleurer Gina qui dit:--Encore un hiver, je serais
morte ici!

--Pauvre petite chvre de Sicile! fit Francesca en passant sa main sur
la tte de Gina par un geste et avec une affection qui firent dsirer 
Rodolphe d'tre ainsi caress, quoique ce ft sans amour.

La barque abordait, Rodolphe sauta sur le sable, tendit la main 
l'Italienne, la reconduisit jusqu' la porte de la maison Bergmann, et
alla s'habiller pour revenir au plus tt.

En trouvant le libraire et sa femme assis sur la galerie extrieure,
Rodolphe rprima difficilement un geste de surprise  l'aspect du
prodigieux changement que la bonne nouvelle avait apport chez le
nonagnaire. Il apercevait un homme d'environ soixante ans, parfaitement
conserv, un Italien sec, droit comme un i, les cheveux encore noirs,
quoique rares, et laissant voir un crne blanc, des yeux vifs, des dents
au complet et blanches, un visage de Csar, et sur une bouche
diplomatique un sourire quasi sardonique, le sourire presque faux sous
lequel l'homme de bonne compagnie cache ses vrais sentiments.

--Voici mon mari sous sa forme naturelle, dit gravement Francesca.

--C'est tout--fait une nouvelle connaissance, rpondit Rodolphe
interloqu.

--Tout--fait, dit le libraire. J'ai jou la comdie, et sais
parfaitement me grimer. Ah! je jouais  Paris du temps de l'empire, avec
Bourrienne, madame Murat, madame d'Abrants, _e tutti quanti_... Tout ce
qu'on s'est donn la peine d'apprendre dans sa jeunesse, et mme les
choses futiles nous servent. Si ma femme n'avait pas reu cette
ducation virile, un contre-sens en Italie, il m'et fallu, pour vivre
ici, devenir bcheron. _Povera_ Francesca! qui m'et dit qu'elle me
nourrirait un jour?

En coutant ce digne libraire, si ais, si affable et si vert, Rodolphe
crut  quelque mystification et resta dans le silence observateur de
l'homme dup.

--_Che avete, signor?_ lui demanda navement Francesca. Notre bonheur
vous attristerait-il?

--Votre mari est un jeune homme, lui dit-il  l'oreille.

Elle partit d'un clat de rire si franc, si communicatif, que Rodolphe
en fut encore plus interdit.

--Il n'a que soixante-cinq ans  vous offrir, dit-elle; mais je vous
assure que c'est encore quelque chose.... de rassurant.

--Je n'aime pas  vous voir plaisanter avec un amour aussi saint que
celui dont les conditions ont t poses par vous.

--_Zitto!_ fit-elle en frappant du pied et en regardant si son mari les
coutait. Ne troublez jamais la tranquillit de ce cher homme, candide
comme un enfant, et de qui je fais ce que je veux. Il est,
ajouta-t-elle, sous ma protection. Si vous saviez avec quelle noblesse
il a risqu sa vie et sa fortune parce que j'tais librale! car il ne
partage pas mes opinions politiques. Est-ce aimer cela, monsieur le
Franais?--Mais ils sont ainsi dans leur famille. Le frre cadet
d'milio fut trahi par celle qu'il aimait pour un charmant jeune homme.
Il s'est pass son pe au travers du coeur, et dix minutes auparavant
il a dit  son valet de chambre:--Je tuerais bien mon rival; mais cela
ferait trop de chagrin  _la diva_.

Ce mlange de noblesse et de raillerie, de grandeur et d'enfantillage,
faisait en ce moment de Francesca la crature la plus attrayante du
monde. Le dner fut, ainsi que la soire, empreint d'une gaiet que la
dlivrance des deux rfugis justifiait, mais qui contrista Rodolphe.

--Serait-elle lgre? se disait-il en regagnant la maison Stopfer. Elle
a pris part  mon deuil, et moi je n'pouse pas sa joie!

Il se gronda, justifia cette femme-jeune-fille.

--Elle est sans aucune hypocrisie et s'abandonne  ses impressions...,
se dit-il. Et je la voudrais comme une Parisienne.

Le lendemain et les jours suivants, pendant vingt jours enfin, Rodolphe
passa tout son temps  la maison Bergmann, observant Francesca sans
s'tre promis de l'observer. L'admiration chez certaines mes ne va pas
sans une sorte de pntration. Le jeune Franais reconnut en Francesca
la jeune fille imprudente, la nature vraie de la femme encore insoumise,
se dbattant par instants avec son amour, et s'y laissant aller
complaisamment en d'autres moments. Le vieillard se comportait bien avec
elle comme un pre avec sa fille, et Francesca lui tmoignait une
reconnaissance profondment sentie qui rveillait en elle d'instinctives
noblesses. Cette situation et cette femme prsentaient  Rodolphe une
nigme impntrable, mais dont la recherche l'attachait de plus en plus.

Ces derniers jours furent remplis de ftes secrtes, entremles de
mlancolies, de rvoltes, de querelles plus charmantes que les heures o
Rodolphe et Francesca s'entendaient. Enfin, il tait de plus en plus
sduit par la navet de cette tendresse sans esprit, semblable 
elle-mme en toute chose, de cette tendresse jalouse d'un rien... dj!

--Vous aimez bien le luxe! dit-il un soir  Francesca qui manifestait
le dsir de quitter Gersau o beaucoup de choses lui manquaient.

--Moi! dit-elle, j'aime le luxe comme j'aime les arts, comme j'aime un
tableau de Raphal, un beau cheval, une belle journe, ou la baie de
Naples. milio, dit-elle, me suis-je plainte ici pendant nos jours de
misre?

--Vous n'eussiez pas t vous-mme, dit gravement le vieux libraire.

--Aprs tout, n'est-il pas naturel  des bourgeois d'ambitionner la
grandeur? reprit-elle en lanant un malicieux coup d'oeil et  Rodolphe
et  son mari. Mes pieds, dit-elle en avanant deux petits pieds
charmants, sont-ils faits pour la fatigue. Mes mains... Elle tendit une
main  Rodolphe. Ces mains sont-elles faites pour travailler?
Laissez-nous, dit-elle  son mari: je veux lui parler.

Le vieillard rentra dans le salon avec une sublime bonhomie: il tait
sr de sa femme.

--Je ne veux pas, dit-elle  Rodolphe, que vous nous accompagniez 
Genve. Genve est une ville  caquetages. Quoique je sois bien
au-dessus des niaiseries du monde, je ne veux pas tre calomnie, non
pour moi, mais pour _lui_. Je mets mon orgueil  tre la gloire de ce
vieillard, mon seul protecteur aprs tout. Nous partons, restez ici
pendant quelques jours. Quand vous viendrez  Genve, voyez d'abord mon
mari, laissez-vous prsenter  moi par lui. Cachons notre inaltrable et
profonde affection aux regards du monde. Je vous aime, vous le savez;
mais voici de quelle manire je vous le prouverai: vous ne surprendrez
pas dans ma conduite quoi que ce soit qui puisse rveiller votre
jalousie.

Elle l'attira dans le coin de la galerie, le prit par la tte, le baisa
sur le front et se sauva, le laissant stupfait.

Le lendemain, Rodolphe apprit qu'au petit jour les htes de la maison
Bergmann taient partis. L'habitation de Gersau lui parut ds lors
insupportable, et il alla chercher Vevay par le chemin le plus long, en
voyageant plus promptement qu'il ne le devait; mais attir par les eaux
du lac o l'attendait la belle Italienne, il arriva vers la fin du mois
d'octobre  Genve. Pour viter les inconvnients de la ville, il se
logea dans une maison situe aux Eaux-Vives en dehors des remparts. Une
fois install, son premier soin fut de demander  son hte, un ancien
bijoutier, s'il n'tait pas venu depuis peu s'tablir des rfugis
italiens, des Milanais  Genve.

--Non, que je sache, lui rpondit son hte. Le prince et la princesse
Colonna de Rome ont lou pour trois ans la campagne de monsieur
Jeanrenaud, une des plus belles du lac. Elle est situe entre la
Villa-Diodati et la campagne de monsieur Lafin-de-Dieu qu'a loue la
vicomtesse de Beausant. Le prince Colonne est venu l pour sa fille et
pour son gendre le prince Gandolphini, un Napolitain, ou, si vous
voulez, Sicilien, ancien partisan du roi Murat et victime de la dernire
rvolution. Voil les derniers venus  Genve, et ils ne sont point
Milanais. Il a fallu de grandes dmarches et la protection que le pape
accorde  la famille Colonna pour qu'on ait obtenu, des puissances
trangres et du roi de Naples, la permission pour le prince et la
princesse Gandolphini de rsider ici. Genve ne veut rien faire qui
dplaise  la Sainte-Alliance,  qui elle doit son indpendance. _Notre_
rle n'est pas de fronder les Cours trangres. Il y a beaucoup
d'trangers ici: des Russes, des Anglais.

--Il y a mme des Genevois.

--Oui, monsieur. Notre lac est si beau! Lord Byron y a demeur il y a
sept ans environ,  la Villa-Diodati, que maintenant tout le monde va
voir comme Coppet, comme Ferney.

--Vous ne pourriez pas savoir s'il est venu, depuis une semaine un
libraire de Milan et sa femme, un nomm Lamporani, l'un des chefs de la
dernire rvolution?

--Je puis le savoir en allant au Cercle des trangers, dit l'ancien
bijoutier.

La premire promenade de Rodolphe eut naturellement pour objet la
Villa-Diodati, cette rsidence de lord Byron  laquelle la mort rcente
de ce grand pote donnait encore plus d'attrait: la mort est le sacre du
gnie. Le chemin qui des Eaux-Vives ctoie le lac de Genve est comme
toutes les routes de Suisse, assez troit; mais en certains endroits,
par la disposition du terrain montagneux,  peine reste-t-il assez
d'espace pour que deux voitures s'y croisent. A quelques pas de la
maison Jeanrenaud, prs de laquelle il arrivait sans le savoir, Rodolphe
entendit derrire lui le bruit d'une voiture; et, se trouvant dans une
espce de gorge, il grimpa sur la pointe d'une roche pour laisser le
passage libre. Naturellement il regarda venir la voiture, une lgante
calche attele de deux magnifiques chevaux anglais. Il lui prit un
blouissement en voyant au fond de cette calche Francesca divinement
mise,  ct d'une vieille dame, raide comme un came. Un chasseur
tincelant de dorures se tenait debout derrire. Francesca reconnut
Rodolphe, et sourit de le retrouver comme une statue sur un pidestal.
La voiture, que l'amoureux suivit de ses regards en gravissant la
hauteur, tourna pour entrer par la porte d'une maison de campagne vers
laquelle il courut.

--Qui demeure ici? demanda-t-il au jardinier.

--Le prince et la princesse Colonne, ainsi que le prince et la princesse
Gandolphini.

--N'est-ce pas elles qui rentrent?

--Oui, monsieur.

En un moment un voile tomba des yeux de Rodolphe: il vit clair dans le
pass.

--Pourvu, se dit enfin l'amoureux foudroy, que ce soit sa dernire
mystification!

Il tremblait d'avoir t le jouet d'un caprice, car il avait entendu
parler de ce qu'est un _capriccio_ pour une Italienne. Mais quel crime
aux yeux d'une femme, d'avoir accept pour une bourgeoise, une princesse
ne princesse? d'avoir pris la fille d'une des plus illustres familles
du moyen ge, pour la femme d'un libraire! Le sentiment de ses fautes
redoubla chez Rodolphe son dsir de savoir s'il serait mconnu,
repouss. Il demanda le prince Gandolphini en lui faisant porter une
carte, et fut aussitt reu par le faux Lamporani, qui vint au-devant de
lui, l'accueillit avec une grce parfaite, avec une affabilit
napolitaine, et le promena le long d'une terrasse d'o l'on dcouvrait
Genve, le Jura et ses collines charges de villas, puis les rives du
lac sur une grande tendue.

--Ma femme, vous le voyez, est fidle aux lacs, dit-il aprs avoir
dtaill le paysage  son hte. Nous avons une espce de concert ce
soir, ajouta-t-il en revenant vers la magnifique maison Jeanrenaud,
j'espre que vous nous ferez le plaisir,  la princesse et  moi, d'y
venir. Deux mois de misres supportes de compagnie quivalent  des
annes d'amiti.

Quoique dvor de curiosit, Rodolphe n'osa demander  voir la
princesse, il retourna lentement aux Eaux-Vives, proccup de la soire.
En quelques heures, son amour, quelque immense qu'il ft dj, se
trouvait agrandi par ses anxits et par l'attente des vnements. Il
comprenait maintenant la ncessit de se faire illustre pour se trouver,
socialement parlant,  la hauteur de son idole. Francesca devenait bien
grande  ses yeux, par le laisser-aller et la simplicit de sa conduite
 Gersau. L'air naturellement altier de la princesse Colonna faisait
trembler Rodolphe, qui allait avoir pour ennemis le pre et la mre de
Francesca, du moins il le pouvait croire; et le mystre que la princesse
Gandolphini lui avait tant recommand lui parut alors une admirable
preuve de tendresse. En ne voulant pas compromettre l'avenir, Francesca
ne disait-elle pas bien qu'elle aimait Rodolphe?

Enfin, neuf heures sonnrent, Rodolphe put monter en voiture et dire
avec une motion facile  comprendre:--A la maison Jeanrenaud, chez le
prince Gandolphini!

Enfin, il entra dans le salon plein d'trangers de la plus haute
distinction, et o il resta forcment dans un groupe prs de la porte,
car en ce moment on chantait un duo de Rossini.

Enfin, il put voir Francesca, mais sans tre vu par elle. La princesse
tait debout  deux pas du piano. Ses admirables cheveux, si abondants
et si longs, taient retenus par un cercle d'or. Sa figure, illumine
par les bougies, clatait de la blancheur particulire aux Italiennes et
qui n'a tout son effet qu'aux lumires. Elle tait en costume de bal,
laissant admirer des paules magnifiques et fascinantes, sa taille de
jeune fille, et des bras de statue antique. Sa beaut sublime tait l
sans rivalit possible, quoiqu'il y et des Anglaises et des Russes
charmantes, les plus jolies femmes de Genve et d'autres Italiennes,
parmi lesquelles brillaient l'illustre princesse de Varse et la fameuse
cantatrice Tinti qui chantait en ce moment. Rodolphe, appuy contre le
chambranle de la porte, regarda la princesse en dardant sur elle ce
regard fixe, persistant, attractif et charg de toute la volont humaine
concentre dans ce sentiment appel _dsir_, mais qui prend alors le
caractre d'un violent commandement. La flamme de ce regard
atteignit-elle Francesca? Francesca s'attendait-elle de moment en moment
 voir Rodolphe? Au bout de quelques minutes, elle coula un regard vers
la porte, comme attire par ce courant d'amour, et ses yeux, sans
hsiter, se plongrent dans les yeux de Rodolphe. Un lger frmissement
agita ce magnifique visage et ce beau corps: la secousse de l'me
ragissait! Francesca rougit. Rodolphe eut comme toute une vie dans cet
change, si rapide qu'il n'est comparable qu' un clair. Mais  quoi
comparer son bonheur: il tait aim! La sublime princesse tenait, au
milieu du monde, dans la belle maison Jeanrenaud, la parole donne par
la pauvre exile, par la capricieuse de la maison Bergmann. L'ivresse
d'un pareil moment rend esclave pour toute une vie! Un fin sourire,
lgant et rus, candide et triomphateur, agita les lvres de la
princesse Gandolphini, qui, dans un moment o elle ne se crut pas
observe, regarda Rodolphe en ayant l'air de lui demander pardon de
l'avoir tromp sur sa condition. Le morceau termin, Rodolphe put
arriver jusqu'au prince, qui l'amena gracieusement  sa femme. Rodolphe
changea les crmonies d'une prsentation officielle avec la princesse,
le prince Colonne et Francesca. Quand ce fut fini, la princesse dut
faire sa partie dans le fameux quatuor de _Mi manca la voce_, qui fut
excut par elle, par la Tinti, par Gnovse le fameux tnor, et par un
clbre prince italien alors en exil, et dont la voix, s'il n'et pas
t prince, l'aurait fait un des princes de l'art.

--Asseyez-vous l, dit  Rodolphe Francesca qui lui montra sa propre
chaise  elle. _Oim!_ je crois qu'il y a erreur de nom: je suis, depuis
un moment, princesse Rodolphini.

Ce fut dit avec une grce, un charme, une navet, qui rappelrent dans
cet aveu cach sous une plaisanterie les jours heureux de Gersau.
Rodolphe prouva la dlicieuse sensation d'couter la voix d'une femme
adore en se trouvant si prs d'elle, qu'il avait une de ses joues
presque effleure par l'toffe de la robe et par la gaze de l'charpe.
Mais quand, en un pareil moment, c'est _Mi manca la voce_ qui se chante
et que ce quatuor est excut par les plus belles voix de l'Italie, il
est facile de comprendre comment des larmes vinrent mouiller les yeux de
Rodolphe.

En amour, comme en toute chose peut-tre, il est certains faits, minimes
en eux-mmes, mais le rsultat de mille petites circonstances
antrieures, et dont la porte devient immense en rsumant le pass, en
se rattachant  l'avenir. On a senti mille fois la valeur de la personne
aime; mais un rien, le contact parfait des mes unies dans une
promenade par une parole, par une _preuve_ d'amour inattendue, porte le
sentiment  son plus haut degr. Enfin, pour rendre ce fait moral par
une image qui, depuis le premier ge du monde, a eu le plus
incontestable succs: il y a, dans une longue chane, des points
d'attache ncessaires o la cohsion est plus profonde que dans ses
guirlandes d'anneaux. Cette reconnaissance entre Rodolphe et Francesca,
pendant cette soire,  la face du monde, fut un de ces points suprmes
qui relient l'avenir au pass, qui clouent plus avant au coeur les
attachements rels. Peut-tre est-ce de ces clous pars que Bossuet a
parl en leur comparant la raret des moments heureux de notre
existence, lui qui ressentit si vivement et si secrtement l'amour.

Aprs le plaisir d'admirer soi-mme une femme aime, vient celui de la
voir admire par tous: Rodolphe eut alors les deux  la fois. L'amour
est un trsor de souvenirs, et quoique celui de Rodolphe ft dj plein,
il y ajouta les perles les plus prcieuses: des sourires jets en ct
pour lui seul, des regards furtifs, des inflexions de chant que
Francesca trouva pour lui, mais qui firent plir de jalousie la Tinti,
tant elles furent applaudies. Aussi, toute sa puissance de dsir, cette
forme spciale de son me, se jeta-t-elle sur la belle Romaine qui
devint inaltrablement le principe et la fin de toutes ses penses et de
ses actions. Rodolphe aima comme toutes les femmes peuvent rver d'tre
aimes, avec une force, une constance, une cohsion qui faisait de
Francesca la substance mme de son coeur; il la sentit mle  son sang
comme un sang plus pur,  son me comme une me plus parfaite; elle
allait tre sous les moindres efforts de sa vie comme le sable dor de
la Mditerrane sous l'onde. Enfin, la moindre aspiration de Rodolphe
fut une active esprance.

Au bout de quelques jours, Francesca reconnut cet immense amour; mais il
tait si naturel, si bien partag, qu'elle n'en fut pas tonne: elle en
tait digne.

--Qu'y a-t-il de surprenant, disait-elle  Rodolphe en se promenant avec
lui sur la terrasse de son jardin aprs avoir surpris un de ces
mouvements de fatuit si naturels aux Franais dans l'expression de
leurs sentiments, quoi de merveilleux  ce que vous aimiez une femme
jeune et belle, assez artiste pour pouvoir gagner sa vie comme la Tinti,
et qui peut donner quelques jouissances de vanit? Quel est le butor qui
ne deviendrait alors un Amadis? Ceci n'est pas la question entre nous:
il faut aimer avec constance, avec persistance et  distance pendant des
annes, sans autre plaisir que celui de se voir aim.

--Hlas! lui dit Rodolphe, ne trouvez-vous pas ma fidlit dnue de
tout mrite en me voyant occup par les travaux d'une ambition
dvorante? Croyez-vous que je veuille vous voir changer un jour le beau
nom de princesse Gandolphini pour celui d'un homme qui ne serait rien?
Je veux devenir un des hommes les plus remarquables de mon pays, tre
riche, tre grand, et que vous puissiez tre aussi fire de mon nom que
de votre nom de Colonna.

--Je serais bien fche de ne pas vous voir de tels sentiments au coeur,
rpondit-elle avec un charmant sourire. Mais ne vous consumez pas trop
dans les travaux de l'ambition, restez jeune... On dit que la politique
rend un homme promptement vieux.

Ce qu'il y a de plus rare chez les femmes est une certaine gaiet qui
n'altre point la tendresse. Ce mlange d'un sentiment profond et de la
folie du jeune ge ajouta dans ce moment d'adorables attraits  ceux de
Francesca. L est la clef de son caractre: elle rit et s'attendrit,
elle s'exalte et revient  la fine raillerie avec un laisser-aller, une
aisance, qui font d'elle la charmante et dlicieuse personne dont la
rputation s'est d'ailleurs tendue au del de l'Italie. Elle cache sous
les grces de la femme une instruction profonde, due  la vie
excessivement monotone et quasi monacale qu'elle a mene dans le vieux
chteau des Colonna. Cette riche hritire fut d'abord destine au
clotre, tant le quatrime enfant du prince et de la princesse Colonna;
mais la mort de ses deux frres et de sa soeur ane la tira subitement
de sa retraite pour en faire l'un des plus beaux partis des
tats-Romains. Sa soeur ane ayant t promise au prince Gandolphini,
l'un des plus riches propritaires de la Sicile, Francesca lui fut
donne afin de ne rien changer aux affaires de famille. Les Colonna et
les Gandolphini s'taient toujours allis entre eux. De neuf  seize
ans, Francesca, dirige par un monsignore de la famille, avait lu toute
la bibliothque des Colonna pour donner le change  son ardente
imagination en tudiant les sciences, les arts et les lettres. Mais elle
prit dans l'tude ce got d'indpendance et d'ides librales qui la fit
se jeter, ainsi que son mari, dans la rvolution. Rodolphe ignorait
encore que, sans compter cinq langues vivantes, Francesca st le grec,
le latin et l'hbreu. Cette charmante crature avait admirablement
compris qu'une des premires conditions de l'instruction chez une femme,
est d'tre profondment cache.

Rodolphe resta tout l'hiver  Genve. Cet hiver passa comme un jour.
Quand vint le printemps, malgr les exquises jouissances que donne la
socit d'une femme d'esprit, prodigieusement instruite, jeune et folle,
cet amoureux prouva de cruelles souffrances, supportes d'ailleurs avec
courage, mais qui parfois se firent jour sur sa physionomie, qui
percrent dans ses manires, dans le discours, peut-tre parce qu'il ne
les crut pas partages. Parfois il s'irritait en admirant le calme de
Francesca, qui, semblable aux Anglaises, paraissait mettre son
amour-propre  ne rien exprimer sur son visage, dont la srnit dfiait
l'amour; il l'et voulue agite, il l'accusait de ne rien sentir, en
croyant au prjug qui veut, chez les femmes italiennes, une mobilit
fbrile.

--Je suis Romaine! lui rpondit gravement un jour Francesca, qui prit au
srieux quelques plaisanteries faites  ce sujet par Rodolphe.

Il y eut dans l'accent de cette rponse une profondeur qui lui donna
l'apparence d'une sauvage ironie, et qui fit palpiter Rodolphe. Le mois
de mai dployait les trsors de sa jeune verdure, le soleil avait des
moments de force comme au milieu de l't. Les deux amants se trouvaient
alors appuys sur la balustrade en pierre qui, dans une partie de la
terrasse o le terrain se trouve  pic sur le lac, surmonte la muraille
d'un escalier par lequel on descend pour monter en bateau. De la villa
voisine, o se voit un embarcadre  peu prs pareil, s'lana comme un
cygne une yole avec son pavillon  flammes, sa tente  baldaquin
cramoisi, sous lequel une charmante femme tait mollement assise sur des
coussins rouges, coiffe en fleurs naturelles, conduite par un jeune
homme vtu comme un matelot, et ramant avec d'autant plus de grce qu'il
tait sous les regards de cette femme.

--Ils sont heureux! dit Rodolphe avec un pre accent. Claire de
Bourgogne, la dernire de la seule maison qui ait pu rivaliser la maison
de France...

--Oh!... elle vient d'une branche btarde, et encore par les femmes...

--Enfin, elle est vicomtesse de Beausant, et n'a pas...

--Hsit... n'est-ce pas?  s'enterrer avec monsieur Gaston de Nueil,
dit la fille des Colonna. Elle n'est que Franaise, et je suis
Italienne...

Francesca quitta la balustrade, y laissa Rodolphe, et alla jusqu'au bout
de la terrasse, d'o l'on embrasse une immense tendue du lac. En la
voyant marcher lentement, Rodolphe eut un soupon d'avoir bless cette
me  la fois candide et si savante, si fire et si humble: il eut
froid; il suivit Francesca, qui lui fit signe de la laisser seule; mais
il ne tint pas compte de l'avis, et la surprit essuyant des larmes. Des
pleurs chez une nature si forte!

--Francesca, dit-il en lui prenant la main, y a-t-il un seul regret dans
ton coeur?...

Elle garda le silence, dgagea sa main qui tenait le mouchoir brod,
pour s'essuyer de nouveau les yeux.

--Pardon, reprit-il. Et, par un lan, il atteignit aux yeux pour essuyer
les larmes par des baisers.

Francesca ne s'aperut pas de ce mouvement passionn, tant elle tait
violemment mue. Rodolphe, croyant  un consentement, s'enhardit; il
saisit Francesca par la taille, la serra sur son coeur et prit un
baiser; mais elle se dgagea par un magnifique mouvement de pudeur
offense, et  deux pas, en le regardant sans colre, mais avec
rsolution:--Partez ce soir, dit-elle, nous ne nous reverrons plus qu'
Naples.

Malgr la svrit de cet ordre, il fut excut religieusement, car
Francesca le voulut.

De retour  Paris, Rodolphe trouva chez lui le portrait de la princesse
Gandolphini, fait par Schinner, comme Schinner sait faire les portraits.
Ce peintre avait pass par Genve en allant en Italie. Comme il s'tait
refus positivement  faire les portraits de plusieurs femmes, Rodolphe
ne croyait pas que le prince, excessivement dsireux du portrait de sa
femme, et pu vaincre la rpugnance du peintre clbre; mais Francesca
l'avait sduit sans doute, et obtenu de lui, ce qui tenait du prodige,
un portrait original pour Rodolphe, une copie pour milio. C'est ce que
lui disait une charmante et dlicieuse lettre o la pense se
ddommageait de la retenue impose par la religion des convenances.
L'amoureux rpondit. Ainsi commena, pour ne plus finir, une
correspondance entre Rodolphe et Francesca, seul plaisir qu'ils se
permirent.

Rodolphe, en proie  une ambition que lgitimait son amour, se mit
aussitt  l'oeuvre. Il voulut d'abord la fortune, et se risqua dans une
entreprise o il jeta toutes ses forces aussi bien que tous ses
capitaux; mais il eut  lutter, avec l'inexprience de la jeunesse,
contre une duplicit qui triompha de lui. Trois ans se perdirent dans
une vaste entreprise, trois ans d'efforts et de courage.

Le ministre Villle succombait aussi quand succomba Rodolphe. Aussitt
l'intrpide amoureux voulut demander  la Politique ce que l'Industrie
lui avait refus; mais avant de se lancer dans les orages de cette
carrire, il alla tout bless, tout souffrant, faire panser ses plaies
et puiser du courage  Naples, o le prince et la princesse Gandolphini
furent rappels et rintgrs dans leurs biens  l'avnement du roi. Au
milieu de sa lutte, ce fut un repos plein de douceur, il passa trois
mois  la villa Gandolphini, berc d'esprances.

Rodolphe recommena l'difice de sa fortune. Dj ses talents avaient
t distingus, il allait enfin raliser les voeux de son ambition, une
place minente tait promise  son zle, en rcompense de son dvouement
et de services rendus, quand clata l'orage de juillet 1830, et sa
barque sombra de nouveau.

Elle et Dieu, tels sont les deux tmoins des efforts les plus courageux,
des plus audacieuses tentatives d'un jeune homme dou de qualits, mais
 qui, jusqu'alors, a manqu le secours du dieu des sots, le Bonheur! Et
cet infatigable athlte, soutenu par l'amour, recommence de nouveaux
combats, clair par un regard toujours ami, par un coeur fidle!
Amoureux! priez pour lui!


En achevant ce rcit, qu'elle dvora, mademoiselle de Watteville avait
les joues en feu, la fivre tait dans ses veines; elle pleurait, mais
de rage. Cette Nouvelle, inspire par la littrature alors  la mode,
tait la premire lecture de ce genre qu'il ft permis  Philomne de
faire. L'amour y tait peint, sinon par une main de matre, du moins par
un homme qui semblait raconter ses propres impressions; or, la vrit,
fut-elle inhabile, devait toucher une me encore vierge. L, se trouvait
le secret des agitations terribles, de la fivre et des larmes de
Philomne: elle tait jalouse de Francesca Colonne. Elle ne doutait pas
de la sincrit de cette posie: Albert avait pris plaisir  raconter le
dbut de sa passion en cachant sans doute les noms, peut-tre aussi les
lieux. Philomne tait saisie d'une infernale curiosit. Quelle femme
n'et pas, comme elle, voulu savoir le vrai nom de sa rivale, car elle
aimait! En lisant ces pages contagieuses pour elle, elle s'tait dit ce
mot solennel: J'aime! Elle aimait Albert, et se sentait au coeur une
mordante envie de le disputer, de l'arracher  cette rivale inconnue.
Elle pensa qu'elle ne savait pas la musique et qu'elle n'tait pas
belle.

--Il ne m'aimera jamais, se dit-elle.

Cette parole redoubla son dsir de savoir si elle ne se trompait pas, si
rellement Albert aimait une princesse italienne, et s'il tait aim
d'elle. Durant cette fatale nuit, l'esprit de dcision rapide qui
distinguait le fameux Watteville se dploya tout entier chez son
hritire. Elle enfanta de ces plans bizarres autour desquels flottent
d'ailleurs presque toutes les imaginations de jeunes filles, quand, au
milieu de la solitude o quelques mres imprudentes les retiennent,
elles sont excites par un vnement capital que le systme de
compression auquel elles sont soumises n'a pu ni prvoir ni empcher.
Elle pensait  descendre avec une chelle, par le kiosque, dans le
jardin de la maison o demeurait Albert,  profiter du sommeil de
l'avocat, pour voir par sa fentre l'intrieur de son cabinet. Elle
pensait  lui crire, elle pensait  briser les liens de la socit
bisontine, en introduisant Albert dans le salon de l'htel de Rupt.
Cette entreprise, qui et paru le chef-d'oeuvre de l'impossible  l'abb
de Grancey lui-mme, fut l'affaire d'une pense.

--Ah! se dit-elle, mon pre a des contestations  sa terre des Rouxey,
j'irai! S'il n'y a pas de procs, j'en ferai natre, et _il_ viendra
dans notre salon! s'cria-t-elle en s'lanant de son lit  sa fentre
pour aller voir la lumire prestigieuse qui clairait les nuits
d'Albert. Une heure du matin sonnait, il dormait encore.

--Je vais le voir  son lever, il viendra peut-tre  sa fentre!

En ce moment, mademoiselle de Watteville fut tmoin d'un vnement qui
devait remettre entre ses mains le moyen d'arriver  connatre les
secrets d'Albert. A la lueur de la lune, elle aperut deux bras tendus
hors du kiosque, et qui aidrent Jrme, le domestique d'Albert, 
franchir la crte du mur et  entrer sous le kiosque. Dans la complice
de Jrme, Philomne reconnut aussitt Mariette, la femme de chambre.

--Mariette et Jrme, se dit-elle. Mariette, une fille si laide! Certes,
ils doivent avoir honte l'un et l'autre.

Si Mariette tait horriblement laide et ge de trente-six ans, elle
avait eu par hritage plusieurs quartiers de terre. Depuis dix-sept ans
au service de madame de Watteville, qui l'estimait fort  cause de sa
dvotion, de sa probit, de son anciennet dans la maison, elle avait
sans doute conomis, plac ses gages et ses profits. Or,  raison
d'environ dix louis par anne, elle devait possder, en comptant les
intrts des intrts et ses hritages, environ quinze mille francs. Aux
yeux de Jrme, quinze mille francs changeaient les lois de l'optique:
il trouvait  Mariette une jolie taille, il ne voyait plus les trous et
les coutures qu'une affreuse petite vrole avait laisss sur ce visage
plat et sec; pour lui, la bouche contourne tait droite; et, depuis
qu'en le prenant  son service, l'avocat Savaron l'avait rapproch de
l'htel de Rupt, il fit le sige en rgle de la dvote femme de chambre,
aussi raide, aussi prude que sa matresse, et qui, semblable  toutes
les vieilles filles laides, se montrait plus exigeante que les plus
belles personnes. Si maintenant la scne nocturne du kiosque est
explique pour les personnes clairvoyantes, elle l'tait trs-peu pour
Philomne, qui nanmoins y gagna la plus dangereuse de toutes les
instructions, celle que donne le mauvais exemple. Une mre lve
svrement sa fille, la couve de ses ailes pendant dix-sept ans, et dans
une heure, une servante dtruit ce long et pnible ouvrage, quelquefois
par un mot, souvent par un geste! Philomne se recoucha, non sans penser
 tout le parti qu'elle pouvait tirer de sa dcouverte. Le lendemain
matin, en allant  la messe en compagnie de Mariette (la baronne tait
indispose), Philomne prit le bras de sa femme de chambre, ce qui
surprit trangement la Comtoise.

--Mariette, lui dit-elle, Jrme a-t-il la confiance de son matre?

--Je ne sais pas, mademoiselle.

--Ne faites pas l'innocente avec moi, rpondit schement Philomne. Vous
vous tes laiss embrasser par lui cette nuit, sous le kiosque. Je ne
m'tonne plus si vous approuviez tant ma mre  propos des
embellissements qu'elle y projetait.

Philomne sentit le tremblement qui saisit Mariette par celui de son
bras.

--Je ne vous veux pas de mal, dit Philomne en continuant,
rassurez-vous, je ne dirai pas un mot  ma mre, et vous pourrez voir
Jrme tant que vous voudrez.

--Mais, mademoiselle, rpondit Mariette, c'est en tout bien, tout
honneur, Jrme n'a pas d'autre intention que celle de m'pouser...

--Mais alors, pourquoi vous donner des rendez-vous la nuit?

Mariette atterre ne sut rien rpondre.

--coutez, Mariette, j'aime aussi, moi! J'aime en secret et toute seule.
Je suis, aprs tout, unique enfant de mon pre et de ma mre; ainsi vous
avez plus  esprer de moi que de qui que ce soit au monde...

--Certainement, mademoiselle, vous pouvez compter sur nous  la vie et 
la mort, s'cria Mariette, heureuse de ce dnoment imprvu.

--D'abord, silence pour silence, dit Philomne. Je ne veux pas pouser
monsieur de Soulas; mais je veux, et absolument, une certaine chose: ma
protection ne vous appartient qu' ce prix.

--Quoi? demanda Mariette.

--Je veux voir les lettres que monsieur Savaron fera mettre  la poste
par Jrme.

--Mais pourquoi faire? dit Mariette effraye.

--Oh! rien que pour lire, et vous les jetterez vous-mme  la poste
aprs. Cela ne fera qu'un peu de retard, voil tout.

En ce moment, Philomne et Mariette entrrent  l'glise, et chacune
d'elles fit ses rflexions, au lieu de lire l'Ordinaire de la messe.

--Mon Dieu! combien y a-t-il donc de pchs dans tout cela? se dit
Mariette.

Philomne, dont l'me, la tte et le coeur taient bouleverss par la
lecture de la Nouvelle, y vit enfin une sorte d'histoire crite pour sa
rivale. A force de rflchir, comme les enfants,  la mme chose, elle
finit par penser que la Revue de l'Est devait tre envoye  la
bien-aime d'Albert.

--Oh! se disait-elle  genoux, la tte plonge dans ses mains, et dans
l'attitude d'une personne abme dans la prire, oh! comment amener mon
pre  consulter la liste des gens  qui l'on envoie cette Revue?

Aprs le djeuner, elle fit un tour de jardin avec son pre, en le
cajolant, et l'amena sous le kiosque.

--Crois-tu, mon cher petit pre, que notre Revue aille  l'tranger?

--Elle ne fait que commencer...

--Eh! bien, je parie qu'elle y va.

--Ce n'est gure possible.

--Va le savoir, et prends les noms des abonns  l'tranger.

Deux heures aprs, monsieur de Watteville dit  sa fille:--J'ai raison,
il n'y a pas encore un abonn dans les pays trangers. L'on espre en
avoir  Neufchtel,  Berne,  Genve. On en envoie bien un exemplaire
en Italie, mais gratuitement,  une dame milanaise,  sa campagne sur le
lac Majeur,  Belgirate.

--Son nom, dit vivement Philomne.

--La duchesse d'Argaiolo.

--La connaissez-vous, mon pre?

--J'en ai naturellement entendu parler. Elle est ne princesse Soderini,
c'est une Florentine, une trs-grande dame, et tout aussi riche que son
mari, qui possde une des plus belles fortunes de la Lombardie. Leur
villa sur le lac Majeur est une des curiosits de l'Italie.

Deux jours aprs, Mariette remit la lettre suivante  Philomne.


  ALBERT SAVARON A LOPOLD HANNEQUIN.

  Eh! bien, oui, mon cher ami, je suis  Besanon pendant que tu me
  croyais en voyage. Je n'ai rien voulu te dire qu'au moment o le succs
  commencerait, et voici son aurore. Oui, cher Lopold, aprs tant
  d'entreprises avortes o j'ai dpens le plus pur de mon sang, o j'ai
  jet tant d'efforts, us tant de courage, j'ai voulu faire comme toi:
  prendre une voie battue, le grand chemin, le plus long, le plus sr.
  Quel bond je te vois faire sur ton fauteuil de notaire! Mais ne crois
  pas qu'il y ait quoi que ce soit de chang  ma vie intrieure, dans le
  secret de laquelle il n'y a que toi au monde, et encore sous les
  rserves qu'_elle_ a exiges. Je ne te le disais pas, mon ami; mais je
  me lassais horriblement  Paris. Le dnoment de la premire entreprise
  o j'ai mis toutes mes esprances et qui s'est trouve sans rsultats
  par la profonde sclratesse de mes deux associs, d'accord pour me
  tromper, pour me dpouiller, moi,  l'activit de qui tout tait d, m'a
  fait renoncer  chercher la fortune pcuniaire aprs avoir ainsi perdu
  trois ans de ma vie, dont une anne  plaider. Peut-tre m'en serais-je
  plus mal tir, si je n'avais pas t contraint,  vingt ans, d'tudier
  le Droit. J'ai voulu devenir un homme politique, uniquement pour tre un
  jour compris dans une ordonnance sur la pairie sous le titre de comte
  Albert Savaron de Savarus, et faire revivre en France un beau nom qui
  s'teint en Belgique, encore que je ne sois ni lgitime, ni lgitim!

--Ah! j'en tais sre, il est noble! s'cria Philomne en laissant
tomber la lettre.

  Tu sais quelles tudes consciencieuses j'ai faites, quel journaliste
  obscur, mais dvou, mais utile, et quel admirable secrtaire je fus
  pour l'homme d'tat qui, d'ailleurs, me fut fidle en 1829. Replong
  dans le nant par la rvolution de juillet, alors que mon nom commenait
   briller, au moment o, matre des requtes, j'allais enfin entrer,
  comme un rouage ncessaire, dans la machine politique, j'ai commis la
  faute de rester fidle aux vaincus, de lutter pour eux, sans eux. Ah!
  pourquoi n'avais-je que trente-trois ans, et comment ne t'ai-je pas pri
  de me rendre ligible? Je t'ai cach tous mes dvouements et mes prils.
  Que veux-tu? j'avais la foi! nous n'eussions pas t d'accord. Il y a
  dix mois, pendant que tu me voyais si gai, si content, crivant mes
  articles politiques, j'tais au dsespoir: je me voyais  trente-sept
  ans, avec deux mille francs pour toute fortune, sans la moindre
  clbrit, venant d'chouer dans une noble entreprise, celle d'un
  journal quotidien qui ne rpondait qu' un besoin de l'avenir, au lieu
  de s'adresser aux passions du moment. Je ne savais plus quel parti
  prendre. Et, je me sentais! J'allais, sombre et bless, dans les
  endroits solitaires de ce Paris qui m'avait chapp, pensant  mes
  ambitions trompes, mais sans les abandonner. Oh! quelles lettres
  empreintes de rage ne lui ai-je pas crites alors,  _elle_, cette
  seconde conscience, cet autre moi! Par moments, je me disais:--Pourquoi
  m'tre trac un si vaste programme pour mon existence? pourquoi tout
  vouloir? pourquoi ne pas attendre le bonheur en me vouant  quelque
  occupation quasi mcanique?

  J'ai jet les yeux alors sur une modeste place o je pusse vivre.
  J'allais avoir la direction d'un journal sous un grant qui ne savait
  pas grand'chose, un homme d'argent ambitieux, quand la terreur m'a pris.

  --Voudra-t-_elle_ pour mari d'un amant qui sera descendu si bas? me
  suis-je dit.

  Cette rflexion m'a rendu mes vingt-deux ans! Oh! mon cher Lopold,
  combien l'me s'use dans ces perplexits! Que doivent donc souffrir les
  aigles en cage, les lions emprisonns?... Ils souffrent tout ce que
  souffrait Napolon, non pas  Sainte-Hlne, mais sur le quai des
  Tuileries, au 10 aot, quand il voyait Louis XVI se dfendant si mal,
  lui qui pouvait dompter la sdition comme il le fit plus tard sur les
  mmes lieux, en vendmiaire! Eh! bien, ma vie a t cette souffrance
  d'un jour, tendue sur quatre ans. Combien de discours  la Chambre
  n'ai-je pas prononcs dans les alles dsertes du bois de Boulogne? Ces
  improvisations inutiles ont du moins aiguis ma langue et accoutum mon
  esprit  formuler ses penses en paroles. Durant ces tourments secrets,
  toi, tu te mariais, tu achevais de payer ta charge, et tu devenais
  adjoint au maire de ton arrondissement, aprs avoir gagn la croix en te
  faisant blesser  Saint-Merry.

  coute! Quand j'tais tout petit, et que je tourmentais des hannetons,
  il y avait chez ces pauvres insectes un mouvement qui me donnait presque
  la fivre. C'est quand je les voyais faisant ces efforts ritrs pour
  prendre leur vol, sans nanmoins s'envoler, quoiqu'ils eussent russi 
  soulever leurs ailes. Nous disions d'eux: _Ils comptent!_ tait-ce une
  sympathie? tait-ce une vision de mon avenir? Oh! dployer ses ailes et
  ne pouvoir voler! Voil ce qui m'est arriv depuis cette belle
  entreprise de laquelle on m'a dgot, mais qui maintenant a enrichi
  quatre familles.

  Enfin, il y a sept mois, je rsolus de me faire un nom au barreau de
  Paris, en voyant quels vides y laissaient les promotions de tant
  d'avocats  des places minentes. Mais en me rappelant les rivalits que
  j'avais observes au sein de la Presse, et combien il est difficile de
  parvenir  quoi que ce soit  Paris, cette arne o tant de champions se
  donnent rendez-vous, je pris une rsolution cruelle pour moi, d'un effet
  certain et peut-tre plus rapide que tout autre. Tu m'avais bien
  expliqu, dans nos causeries, la constitution sociale de Besanon,
  l'impossibilit pour un tranger d'y parvenir, d'y faire la moindre
  sensation, de s'y marier, de pntrer dans la socit, d'y russir en
  quoi que ce soit. Ce fut l que je voulus aller planter mon drapeau,
  pensant avec raison y viter la concurrence, et m'y trouver seul 
  briguer la dputation. Les Comtois ne veulent pas voir l'tranger,
  l'tranger ne les verra pas! ils se refusent  l'admettre dans leurs
  salons, il n'ira jamais! il ne se montrera nulle part, pas mme dans les
  rues! Mais il est une classe qui fait les dputs, la classe
  commerante. Je vais spcialement tudier les questions commerciales que
  je connais dj, je gagnerai des procs; j'accorderai les diffrends, je
  deviendrai le plus fort avocat de Besanon. Plus tard, j'y fonderai une
  Revue o je dfendrai les intrts du pays, o je les ferai natre,
  vivre ou renatre. Quand j'aurai conquis un  un assez de suffrages, mon
  nom sortira de l'urne. On ddaignera pendant longtemps l'avocat inconnu,
  mais il y aura une circonstance qui le mettra en lumire, une plaidoirie
  gratuite, une affaire de laquelle les autres avocats ne voudront pas se
  charger. Si je parle une fois, je suis sr du succs. Eh! bien, mon cher
  Lopold, j'ai fait emballer ma bibliothque dans onze caisses, j'ai
  achet les livres de droit qui pouvaient m'tre utiles, et j'ai mis
  tout, ainsi que mon mobilier, au roulage pour Besanon. J'ai pris mes
  diplmes, j'ai runi mille cus et suis venu te dire adieu. La
  malle-poste m'a jet dans Besanon, o j'ai, dans trois jours de temps,
  choisi un petit appartement qui a vue sur des jardins; j'y ai
  somptueusement arrang le cabinet mystrieux o je passe mes nuits et
  mes jours, et o brille le portrait de mon idole, de celle  laquelle ma
  vie est voue, qui la remplit, qui est le principe de mes efforts, le
  secret de mon courage, la cause de mon talent. Puis, quand les meubles
  et les livres sont arrivs, j'ai pris un domestique intelligent, et suis
  rest pendant cinq mois comme une marmotte en hiver. On m'avait
  d'ailleurs inscrit au tableau des avocats. Enfin, on m'a nomm d'office
  pour dfendre un malheureux aux Assises, sans doute pour m'entendre
  parler au moins une fois! Un des plus influents ngociants de Besanon
  tait du jury, il avait une affaire pineuse: j'ai tout fait dans cette
  cause pour cet homme, et j'ai eu le succs le plus complet du monde. Mon
  client tait innocent, j'ai fait dramatiquement arrter les vrais
  coupables qui taient tmoins. Enfin la Cour a partag l'admiration de
  son public. J'ai su sauver l'amour-propre du juge d'instruction en
  montrant la presque impossibilit de dcouvrir une trame si bien ourdie.
  J'ai eu la clientle de mon gros ngociant, et je lui ai gagn son
  procs. Le Chapitre de la cathdrale m'a choisi pour avocat dans un
  immense procs avec la Ville qui dure depuis quatre ans: j'ai gagn. En
  trois affaires, je suis devenu le plus grand avocat de la Franche-Comt.
  Mais j'ensevelis ma vie dans le plus profond mystre, et cache ainsi mes
  prtentions. J'ai contract des habitudes qui me dispensent d'accepter
  toute invitation. On ne peut me consulter que de six heures  huit
  heures du matin, je me couche aprs mon dner, et je travaille pendant
  la nuit. Le vicaire-gnral, homme d'esprit et trs-influent, qui m'a
  charg de l'affaire du Chapitre, dj perdue en premire instance, m'a
  naturellement parl de reconnaissance.--Monsieur, lui ai-je dit, je
  gagnerai votre affaire, mais je ne veux pas d'honoraires, je veux
  plus... (haut le corps de l'abb) sachez que je perds normment  me
  poser comme l'adversaire de la Ville; je suis venu ici pour en sortir
  dput, je ne veux m'occuper que d'affaires commerciales, parce que les
  commerants font les dputs, et ils se dfieront de moi si je plaide
  pour _les prtres_, car vous tes _les prtres_ pour eux. Si je me
  charge de votre affaire, c'est que j'tais, en 1828, secrtaire
  particulier  tel Ministre (nouveau mouvement d'tonnement chez mon
  abb), matre des requtes sous le nom d'Albert de Savarus (autre
  mouvement). Je suis rest fidle aux principes monarchiques; mais comme
  vous n'avez pas la majorit dans Besanon, il faut que j'acquire des
  voix dans la bourgeoisie. Donc, les honoraires que je vous demande,
  c'est les voix que vous pourrez faire porter sur moi dans un moment
  opportun, secrtement. Gardons-nous le secret l'un  l'autre, et je
  plaiderai gratis toutes les affaires de tous les prtres du diocse. Pas
  un mot de mes antcdents, et soyons-nous fidles. Quand il est venu me
  remercier, il m'a remis un billet de cinq cents francs, et m'a dit 
  l'oreille:--Les voix tiennent toujours. En cinq confrences que nous
  avons eues, je me suis fait, je crois, un ami de ce vicaire gnral.
  Maintenant, accabl d'affaires, je ne me charge que de celles qui
  regardent les ngociants, en disant que les questions de commerce sont
  ma spcialit. Cette tactique m'attache les gens de commerce et me
  permet de rechercher les personnes influentes. Ainsi tout va bien. D'ici
   quelques mois, j'aurai trouv dans Besanon une maison  acheter qui
  puisse me donner le cens. Je compte sur toi pour me prter les capitaux
  ncessaires  cette acquisition. Si je mourais, si j'chouais, il n'y
  aurait pas assez de perte pour que ce soit une considration entre nous.
  Les intrts te seront servis par les loyers, et j'aurai d'ailleurs soin
  d'attendre une bonne occasion, afin que tu ne perdes rien  cette
  hypothque ncessaire.

  Ah! mon cher Lopold, jamais joueur, ayant dans sa poche les restes de
  sa fortune, et la jouant au Cercle des Etrangers, dans une dernire nuit
  d'o il doit sortir riche ou ruin, n'a eu dans les oreilles les
  tintements perptuels, dans les mains la petite sueur nerveuse, dans la
  tte l'agitation fbrile, dans le corps les tremblements intrieurs que
  j'prouve tous les jours en jouant ma dernire partie au jeu de
  l'ambition. Hlas! cher et seul ami, voici bientt dix ans que je lutte.
  Ce combat avec les hommes et les choses, o j'ai sans cesse vers ma
  force et mon nergie, o j'ai tant us les ressorts du dsir, m'a min,
  pour ainsi dire, intrieurement. Avec les apparences de la force, de la
  sant, je me sens ruin. Chaque jour emporte un lambeau de ma vie
  intime. A chaque nouvel effort, je sens que je ne pourrai plus le
  recommencer. Je n'ai plus de force et de puissance que pour le bonheur,
  et s'il n'arrivait pas  poser sa couronne de roses sur ma tte, le
  _moi_ que je suis n'existerait plus, je deviendrais une chose dtruite,
  je ne dsirerais plus rien dans le monde, je ne voudrais plus rien tre.
  Tu le sais, le pouvoir et la gloire, cette immense fortune morale que je
  cherche, n'est que secondaire: c'est pour moi le moyen de la flicit,
  le pidestal de mon idole.

  Atteindre au but en expirant, comme le coureur antique! voir la fortune
  et la mort arrivant ensemble sur le seuil de sa porte! obtenir celle
  qu'on aime au moment o l'amour s'teint! n'avoir plus la facult de
  jouir quand on a gagn le droit de vivre heureux!... oh! de combien
  d'hommes ceci fut la destine!

  Il y a certes un moment o Tantale s'arrte, se croise les bras, et
  dfie l'enfer en renonant  son mtier d'ternel attrap. J'en serais
  l, si quelque chose faisait manquer mon plan, si, aprs m'tre courb
  dans la poussire de la province, avoir ramp comme un tigre affam
  autour de ces ngociants, de ces lecteurs, pour avoir leurs votes; si,
  aprs avoir plaidaill d'arides affaires, avoir donn mon temps, un
  temps que je pourrais passer sur le lac Majeur,  voir les eaux qu'elle
  voit,  me coucher sous ses regards,  l'entendre, je ne m'lanais pas
   la tribune pour y conqurir l'aurole que doit avoir un nom pour
  succder  celui d'Argaiolo. Bien plus, Lopold, je sens par certains
  jours des langueurs vaporeuses; il s'lve du fond de mon me des
  dgots mortels, surtout quand, en de longues rveries, je me suis
  plong par avance au milieu des joies de l'amour heureux! Le dsir
  n'aurait-il en nous qu'une certaine dose de force, et peut-il prir sous
  une trop grande effusion de sa substance? Aprs tout, en ce moment ma
  vie est belle, claire par la foi, par le travail et par l'amour.
  Adieu, mon ami. J'embrasse tes enfants, et tu rappelleras au souvenir de
  ton excellente femme,

  _Votre_ ALBERT.


Philomne lut deux fois cette lettre, dont le sens gnral se grava dans
son coeur. Elle pntra soudain dans la vie antrieure d'Albert, car sa
vive intelligence lui en expliqua les dtails et lui en fit parcourir
l'tendue. En rapprochant cette confidence de la Nouvelle publie dans
la Revue, elle comprit alors Albert tout entier. Naturellement elle
s'exagra les proportions dj fortes de cette belle me, de cette
volont puissante; et son amour pour Albert devint alors une passion
dont la violence s'accrut de toute la force de sa jeunesse, des ennuis
de sa solitude et de l'nergie secrte de son caractre. Aimer est dj
chez une jeune personne un effet de la loi naturelle; mais quand son
besoin d'affection se porte sur un homme extraordinaire, il s'y mle
l'enthousiasme qui dborde dans les jeunes coeurs. Aussi mademoiselle de
Watteville arriva-t-elle en quelques jours  une phase quasi morbide et
trs-dangereuse de l'exaltation amoureuse.

La baronne tait trs-contente de sa fille, qui, sous l'empire de ses
profondes proccupations, ne lui rsistait plus, paraissait applique 
ses divers ouvrages de femme, et ralisait son beau idal de la fille
soumise.

L'avocat plaidait alors deux ou trois fois par semaine. Quoique accabl
d'affaires, il suffisait au Palais, au contentieux du commerce,  la
Revue, et restait dans un profond mystre en comprenant que plus son
influence serait sourde et cache, plus relle elle serait. Mais il ne
ngligeait aucun moyen de succs, en tudiant la liste des lecteurs
bisontins et recherchant leurs intrts, leurs caractres, leurs
diverses amitis, leurs antipathies. Un cardinal voulant tre pape
s'est-il jamais donn tant de soin?

Un soir, Mariette, en venant habiller Philomne pour une soire, lui
apporta, non sans gmir sur cet abus de confiance, une lettre dont la
suscription fit frmir, et plir, et rougir mademoiselle de Watteville.


  A MADAME LA DUCHESSE D'ARGAIOLO,

  (_ne princesse Soderini_),

  A BELGIRATE,

  _Lac Majeur_.                                      ITALIE.

A ses yeux, cette adresse brilla comme dut briller _Man_, _Thecel_,
_Phars_, aux yeux de Balthasar. Aprs avoir cach la lettre, elle
descendit pour aller avec sa mre chez madame de Chavoncourt. Pendant
cette soire, Philomne fut assaillie de remords et de scrupules. Elle
avait prouv dj de la honte d'avoir viol le secret de la lettre
d'Albert  Lopold. Elle s'tait demand plusieurs fois si, sachant ce
crime, infme en ce qu'il est ncessairement impuni, le noble Albert
l'estimerait? Sa conscience lui rpondait: Non! avec nergie. Elle avait
expi sa faute en s'imposant des pnitences: elle jenait, elle se
mortifiait en restant  genoux les bras en croix, et disant des prires
pendant quelques heures. Elle avait oblig Mariette  ces actes de
repentir. L'asctisme le plus vrai se mlait  sa passion, et la rendait
d'autant plus dangereuse.

--Lirai-je? ne lirai-je pas cette lettre? se disait-elle en coutant les
petites de Chavoncourt. L'une avait seize et l'autre dix-sept ans et
demi. Philomne regardait ses deux amies comme des petites filles, parce
qu'elles n'aimaient pas en secret.

--Si je la lis, se disait-elle aprs avoir flott pendant une heure
entre non et oui, ce sera bien certainement la dernire. Puisque j'ai
tant fait que de savoir ce qu'il crivait  son ami, pourquoi ne
saurais-je pas ce qu'il lui dit _ elle_? Si c'est un horrible crime,
n'est-ce pas une preuve d'amour? O! Albert, ne suis-je pas ta femme?

Quand Philomne fut au lit, elle ouvrit cette lettre, date de jour en
jour, de manire  offrir  la duchesse une fidle image de la vie et
des sentiments d'Albert.


  25

  Ma chre me, tout va bien. Aux conqutes que j'ai faites, je viens
  d'en ajouter une prcieuse: j'ai rendu service  l'un des personnages
  les plus influents aux lections. Comme les critiques, qui font les
  rputations sans jamais pouvoir s'en faire une, il fait les dputs sans
  pouvoir jamais le devenir. Le brave homme a voulu me tmoigner sa
  reconnaissance  bon march, presque sans bourse dlier, en me
  disant:--Voulez-vous aller  la Chambre? Je puis vous faire nommer
  dput.--Si je me rsolvais  entrer dans la carrire politique, lui
  ai-je rpondu trs-hypocritement, ce serait pour me vouer  la Comt que
  j'aime et o je suis apprci.--Eh! bien, nous vous dciderons, et nous
  aurons par vous une influence  la Chambre, car vous y brillerez.

  Ainsi, mon ange aim, quoi que tu dises, ma persistance aura sa
  couronne. Dans peu, je parlerai du haut de la tribune franaise  mon
  pays,  l'Europe. Mon nom te sera jet par les cent voix de la Presse
  franaise!

  Oui, comme tu me le dis, je suis venu vieux  Besanon, et Besanon m'a
  vieilli encore; mais, comme Sixte-Quint, je serai jeune le lendemain de
  mon lection. J'entrerai dans ma vraie vie, dans ma sphre. Ne
  serons-nous pas alors sur la mme ligne? Le comte Savaron de Savarus,
  ambassadeur je ne sais o, pourra certes pouser une princesse Soderini,
  la veuve du duc d'Argaiolo! Le triomphe rajeunit les hommes conservs
  par d'incessantes luttes. O ma vie! avec quelle joie ai-je saut de ma
  bibliothque  mon cabinet, devant ton cher portrait,  qui j'ai dit ces
  progrs avant de t'crire! Oui, mes voix  moi, celles du vicaire
  gnral, celles des gens que j'obligerai et celles de ce client,
  assurent dj mon lection.


  26

  Nous sommes entrs dans la douzime anne, depuis l'heureuse soire o,
  par un regard, la belle duchesse a ratifi les promesses de la proscrite
  Francesca. Ah! chre, tu as trente-deux ans, et moi j'en ai trente-cinq;
  le cher duc en a soixante dix-sept, c'est--dire  lui seul dix ans de
  plus que nous deux, et il continue  se bien porter! Fais-lui mes
  compliments, et dis-lui que je lui donne encore trois ans. J'ai besoin
  de ce temps pour lever ma fortune  la hauteur de ton nom. Tu le vois,
  je suis gai, je ris aujourd'hui: voil l'effet d'une esprance.
  Tristesse ou gaiet, tout me vient de toi. L'espoir de parvenir me remet
  toujours au lendemain du jour o je t'ai vue pour la premire fois, o
  ma vie s'est unie avec la tienne comme la terre  la lumire! _Qual
  pianto_ que ces onze annes, car nous voici au vingt-six dcembre,
  anniversaire de mon arrive dans ta _villa_ du lac de Constance. Voici
  onze ans que je crie et que tu rayonnes!


  27

  Non, chre, ne va pas  Milan, reste  Belgirate. Milan m'pouvante. Je
  n'aime ni ces affreuses habitudes milanaises de causer tous les soirs 
  la Scala avec une douzaine de personnes, parmi lesquelles il est
  difficile qu'on ne te dise pas quelque douceur. Pour moi, la solitude
  est comme ce morceau d'ambre au sein duquel un insecte vit
  ternellement dans son immuable beaut. L'me et le corps d'une femme
  restent ainsi purs et dans la forme de leur jeunesse. Est-ce ces
  _Tedeschi_ que tu regrettes?


  28

  Ta statue ne se finira donc point? Je voudrais t'avoir en marbre, en
  peinture, en miniature, de toutes les faons, pour tromper mon
  impatience. J'attends toujours la Vue de Belgirate au midi et celle de
  la galerie, voil les seules qui me manquent. Je suis tellement occup,
  que je ne puis aujourd'hui te rien dire qu'un rien, mais ce rien est
  tout. N'est-ce pas d'un rien que Dieu a fait le monde? Ce rien, c'est un
  mot, le mot de Dieu: _Je t'aime!_


  30

  Ah! je reois ton journal! Merci de ton exactitude! tu as donc prouv
  bien du plaisir  voir les dtails de notre premire connaissance ainsi
  traduits?... Hlas! tout en les voilant, j'avais grand'peur de
  t'offenser. Nous n'avions point de Nouvelles, et une Revue sans
  Nouvelles, c'est une belle sans cheveux. Peu _trouveur_ de ma nature et
  au dsespoir, j'ai pris la seule posie qui ft dans mon me, la seule
  aventure qui ft dans mes souvenirs, je l'ai mise au ton o elle pouvait
  tre dite, et je n'ai pas cess de penser  toi tout en crivant le seul
  morceau littraire qui sortira de mon coeur, je ne puis pas dire de ma
  plume. La transformation du farouche Sormano en Gina ne t'a-t-elle pas
  fait rire?

  Tu me demandes comme va la sant? mais bien mieux qu' Paris. Quoique
  je travaille normment, la tranquillit des milieux a de l'influence
  sur l'me. Ce qui fatigue et vieillit, chre ange, c'est ces angoisses
  de vanit trompe, ces irritations perptuelles de la vie parisienne,
  ces luttes d'ambitions rivales. Le calme est balsamique. Si tu savais
  quel plaisir me fait ta lettre, cette bonne longue lettre o tu me dis
  si bien les moindres accidents de ta vie. Non! vous ne saurez jamais,
  vous autres femmes,  quel point un vritable amant est intress par
  ces riens. L'chantillon de ta nouvelle robe m'a fait un norme plaisir
   voir! Est-ce donc une chose indiffrente que de savoir ta mise? Si
  ton front sublime se raye? Si nos auteurs te distrayent? Si les chants
  de Victor Hugo t'exaltent? Je lis les livres que tu lis. Il n'y a pas
  jusqu' ta promenade sur le lac qui ne m'ait attendri. Ta lettre est
  belle, suave comme ton me! O fleur cleste et constamment adore!
  aurais-je pu vivre sans ces chres lettres qui, depuis onze ans, m'ont
  soutenu dans ma voie difficile, comme une clart, comme un parfum, comme
  un chant rgulier, comme une nourriture divine, comme tout ce qui
  console et charme la vie! Ne manque pas! Si tu savais quelle est mon
  angoisse la veille du jour o je les reois, et ce qu'un retard d'un
  jour me cause de douleur! Est-elle malade? est-ce _lui_? Je suis entre
  l'enfer et le paradis, je deviens fou! _Cara diva_, cultive toujours la
  musique, exerce ta voix, tudie. Je suis ravi de cette conformit de
  travaux et d'heures qui fait que, spars par les Alpes, nous vivons
  exactement de la mme manire. Cette pense me charme et me donne bien
  du courage. Quand j'ai plaid pour la premire fois, je ne t'ai pas
  encore dit cela, je me suis figur que tu m'coutais, et j'ai senti tout
   coup en moi ce mouvement d'inspiration qui met le pote au-dessus de
  l'humanit. Si je vais  la Chambre, oh! tu viendras  Paris pour
  assister  mon dbut.


  30 au soir.

  Mon Dieu! combien je t'aime. Hlas! j'ai mis trop de choses dans mon
  amour et dans mes esprances. Un hasard qui ferait chavirer cette barque
  trop charge emporterait ma vie! Voici trois ans que je ne t'ai vue, et
   l'ide d'aller  Belgirate, mon coeur bat si fort, que je suis oblig
  de m'arrter... Te voir, entendre cette voix enfantine et caressante!
  embrasser par les yeux ce teint d'ivoire, si clatant aux lumires, et
  sous lequel on devine ta noble pense! admirer tes doigts jouant avec
  les touches, recevoir toute ton me dans un regard, et ton coeur dans
  l'accent d'un: _Oim!_ ou d'un: _Alberto!_ nous promener devant tes
  orangers en fleur, vivre quelques mois au sein de ce sublime paysage...
  Voil la vie. Oh! quelle niaiserie que de courir aprs le pouvoir, un
  nom, la fortune! Mais tout est  Belgirate: l est la posie, l est la
  gloire! J'aurais d me faire ton intendant, ou, comme ce cher tyran que
  nous ne pouvons har me le proposait, y vivre en cavalier servant, ce
  que notre ardente passion ne nous a pas permis d'accepter. Est-ce un
  Italien que le duc? m'est avis que c'est le pre Eternel! Adieu, mon
  ange, tu me pardonneras mes prochaines tristesses en faveur de cette
  gaiet tombe comme un rayon du flambeau de l'Esprance, qui jusqu'alors
  me paraissait un feu follet.


--Comme il aime! s'cria Philomne en laissant tomber cette lettre, qui
lui sembla lourde  tenir. Aprs onze ans, crire ainsi?

--Mariette, dit Philomne  la femme de chambre, le lendemain matin,
allez jeter cette lettre  la poste; dites  Jrme que je sais tout ce
que je voulais savoir, et qu'il serve fidlement monsieur Albert. Nous
nous confesserons de ces pchs sans dire  qui les lettres
appartenaient, ni o elles allaient. J'ai eu tort, c'est moi qui suis la
seule coupable.

--Mademoiselle a pleur, dit Mariette.

--Oui, je ne voudrais pas que ma mre s'en apert; donnez-moi de l'eau
bien froide.

Philomne, au milieu des orages de sa passion, coutait souvent la voix
de sa conscience. Touche par cette admirable fidlit de deux coeurs,
elle venait de faire ses prires, et s'tait dit qu'elle n'avait plus
qu' se rsigner,  respecter le bonheur de deux tres dignes l'un de
l'autre, soumis  leur sort, attendant tout de Dieu, sans se permettre
d'actions ni de souhaits criminels. Elle se sentit meilleure, elle
prouva quelque satisfaction intrieure aprs avoir pris cette
rsolution, inspire par la droiture naturelle au jeune ge. Elle y fut
encourage par une rflexion de jeune fille: elle s'immolait pour _lui_!

--Elle ne sait pas aimer, pensa-t-elle. Ah! si c'tait moi, je
sacrifierais tout  un homme qui m'aimerait ainsi. tre aime!... quand
et par qui le serai-je, moi? Ce petit monsieur de Soulas n'aime que ma
fortune; si j'tais pauvre, il ne ferait seulement pas attention  moi.

--Philomne, ma petite,  quoi penses-tu donc? tu vas au del de la
raie, dit la baronne  sa fille, qui faisait des pantoufles en
tapisserie pour le baron.

Philomne passa tout l'hiver de 1834  1835 en mouvements secrets
tumultueux; mais au printemps, au mois d'avril, poque  laquelle elle
atteignit  ses dix-huit ans, elle se disait parfois qu'il serait bien
de l'emporter sur une duchesse d'Argaiolo. Dans le silence et la
solitude, la perspective de cette lutte avait rallum sa passion et ses
mauvaises penses. Elle dveloppait par avance sa tmrit romanesque en
faisant plans sur plans. Quoique de tels caractres soient
exceptionnels, il existe malheureusement beaucoup trop de Philomnes, et
cette histoire contient une leon qui doit leur servir d'exemple.
Pendant cet hiver, Albert de Savarus avait sourdement fait un progrs
immense dans Besanon. Sr de son succs, il attendait avec impatience
la dissolution de la Chambre. Il avait conquis, parmi les hommes du
juste-milieu, l'un des faiseurs de Besanon, un riche entrepreneur qui
disposait d'une grande influence.

Les Romains se sont partout donn des peines normes, ils ont dpens
des sommes immenses pour avoir d'excellentes eaux  discrtion dans
toutes les villes de leur empire. A Besanon, ils buvaient les eaux
d'Arcier, montagne situe  une assez grande distance de Besanon.
Besanon est une ville assise dans l'intrieur d'un fer  cheval dcrit
par le Doubs. Ainsi, rtablir l'aqueduc des Romains pour boire l'eau que
buvaient les Romains dans une ville arrose par le Doubs, est une de ces
niaiseries qui ne prennent que dans une province o rgne la gravit la
plus exemplaire. Si cette fantaisie se logeait au coeur des Bisontins,
elle devait obliger  faire de grandes dpenses, et ces dpenses
allaient profiter  l'homme influent. Albert Savaron de Savarus dcida
que le Doubs n'tait bon qu' couler sous des ponts suspendus, et qu'il
n'y avait de potable que l'eau d'Arcier. Des articles parurent dans la
Revue de l'Est, qui ne furent que l'expression des ides du commerce
bisontin. Les Nobles comme les Bourgeois, le Juste-milieu comme les
Lgitimistes, le Gouvernement comme l'Opposition, enfin tout le monde se
trouva d'accord pour vouloir boire l'eau des Romains et jouir d'un pont
suspendu. La question des eaux d'Arcier fut  l'ordre du jour dans
Besanon. A Besanon, comme pour les deux chemins de fer de Versailles,
comme pour des abus subsistants, il y eut des intrts cachs qui
donnrent une vitalit puissante  cette ide. Les gens raisonnables, en
petit nombre d'ailleurs, qui s'opposaient  ce projet, furent traits de
_ganaches_. On ne s'occupait que des deux plans de l'avocat Savaron.
Aprs dix-huit mois de travaux souterrains, cet ambitieux tait donc
arriv, dans la ville la plus immobile de France et la plus rfractaire
 l'tranger,  la remuer profondment,  y faire, selon une expression
vulgaire, la pluie et le beau temps,  y exercer une influence positive
sans tre sorti de chez lui. Il avait rsolu le singulier problme
d'tre puissant quelque part sans popularit. Pendant cet hiver, il
gagna sept procs pour des ecclsiastiques de Besanon. Aussi par
moments respirait-il par avance l'air de la Chambre. Son coeur se
gonflait  la pense de son futur triomphe. Cet immense dsir, qui lui
faisait mettre en scne tant d'intrts, inventer tant de ressorts,
absorbait les dernires forces de son me dmesurment tendue. On
vantait son dsintressement, il acceptait sans observations les
honoraires de ses clients. Mais ce dsintressement tait de l'usure
morale, il attendait un prix pour lui plus considrable que tout l'or du
monde. Il avait achet, soi-disant pour rendre service  un ngociant
embarrass dans ses affaires, au mois d'octobre 1834, et avec les fonds
de Lopold Hannequin, une maison qui lui donnait le cens d'ligibilit.
Ce placement avantageux n'eut pas l'air d'avoir t cherch ni dsir.

--Vous tes un homme bien rellement remarquable, dit  Savarus l'abb
de Grancey, qui naturellement observait et devinait l'avocat. Le vicaire
gnral tait venu lui prsenter un chanoine qui rclamait les conseils
de l'avocat.--Vous tes, lui dit-il, un prtre qui n'est pas dans son
chemin. Un mot qui frappa Savarus.

De son ct, Philomne avait dcid dans sa forte tte de frle jeune
fille d'amener monsieur de Savarus dans le salon, et de l'introduire
dans la socit de l'htel de Rupt. Elle bornait encore ses dsirs 
voir Albert et  l'entendre. Elle avait transig, pour ainsi dire, et
les transactions ne sont souvent que des trves.

Les Rouxey, terre patrimoniale des Watteville, valait dix mille francs
de rente, net; mais en d'autres mains elle et rapport bien davantage.
L'insouciance du baron, dont la femme devait avoir et eut quarante mille
francs de revenu, laissait les Rouxey sous le gouvernement d'une espce
de matre Jacques, un vieux domestique de la maison Watteville, appel
Modinier. Nanmoins, quand le baron et la baronne prouvaient le dsir
d'aller  la campagne, ils allaient aux Rouxey, dont la situation est
trs-pittoresque. Le chteau, le parc, tout a d'ailleurs t cr par le
fameux Watteville, dont la vieillesse active se passionna pour ce lieu
magnifique.

Entre deux petites Alpes, deux pitons dont le sommet est nu, et qui
s'appellent le grand et le petit Rouxey, au milieu d'une gorge par o
les eaux de ces montagnes, termines par la Dent de Vilard, tombent et
vont se joindre aux dlicieuses sources du Doubs, Watteville imagina de
construire un barrage norme, en y laissant deux dversoirs pour le
trop-plein des eaux. En amont de son barrage, il obtint un charmant lac,
et en aval deux cascades, deux ravissantes rivires avec lesquelles il
arrosa la sche et inculte valle que dvastait jadis le torrent des
Rouxey. Ce lac, cette valle, ses deux montagnes, il les enferma par une
enceinte, et se btit une chartreuse sur le barrage auquel il donna
trois arpents de largeur, en y faisant apporter toutes les terres qu'il
fallut enlever pour creuser le double lit de ses rivires factices et
les canaux d'irrigation. Quand le baron de Watteville se procura le lac
au-dessus de son barrage, il tait propritaire des deux Rouxey, mais
non de la valle suprieure qu'il inondait ainsi, par laquelle on
passait en tout temps, et qui se termine en fer  cheval au pied de la
Dent de Vilard. Mais ce sauvage vieillard imprimait une si grande
terreur que, pendant toute sa vie, il n'y eut aucune rclamation de la
part des habitants des Riceys, petit village situ sur le revers de la
Dent de Vilard. Quand le baron mourut, il avait runi les pentes des
deux Rouxey, au pied de la Dent de Vilard par une forte muraille, afin
de ne pas inonder les deux valles qui dbouchaient dans la gorge des
Rouxey  droite et  gauche du pic de Vilard. Il mourut ayant conquis
ainsi la Dent de Vilard. Ses hritiers se firent les protecteurs du
village des Riceys et maintinrent ainsi l'usurpation. Le vieux
meurtrier, le vieux rengat, le vieil abb Watteville avait fini sa
carrire en plantant des arbres, en construisant une superbe route,
prise sur le flanc d'un des deux Rouxey, et qui rejoignait le grand
chemin. De ce parc, de cette habitation dpendaient des domaines fort
mal cultivs, des chalets dans les deux montagnes et des bois
inexploits. C'tait sauvage et solitaire, sous la garde de la nature,
abandonn au hasard de la vgtation, mais plein d'accidents sublimes.
Vous pouvez vous figurer maintenant les Rouxey.

Il est fort inutile d'embarrasser cette histoire en racontant les
prodigieux efforts et les ruses empreintes de gnie par lesquels
Philomne arriva, sans le laisser souponner,  son but. Qu'il suffise
de dire qu'elle obissait  sa mre en quittant Besanon au mois de mai
1835, dans une vieille berline attele de deux bons gros chevaux lous,
et allant avec son pre aux Rouxey.

L'amour explique tout aux jeunes filles. Quand en se levant, le
lendemain de son arrive aux Rouxey, Philomne aperut de la fentre de
sa chambre la belle nappe d'eau sur laquelle s'levaient de ces vapeurs
exhales comme des fumes et qui s'engageaient dans les sapins et dans
les mlzes, en rampant le long des deux pics pour en gagner les
sommets, elle laissa chapper un cri d'admiration.

--_Ils_ se sont aims devant des lacs! _Elle_ est sur un lac! Dcidment
un lac est plein d'amour.

Un lac aliment par des neiges a des couleurs d'opale et une
transparence qui en fait un vaste diamant; mais quand il est serr comme
celui des Rouxey entre deux blocs de granit vtus de sapins, qu'il y
rgne un silence de savane ou de steppe, il arrache  tout le monde le
cri que venait de jeter Philomne.

--On doit cela, lui dit son pre, au fameux Watteville!

--Ma foi, dit la jeune fille, il a voulu se faire pardonner ses fautes.
Montons dans la barque et allons jusqu'au bout, dit-elle; nous gagnerons
de l'apptit pour le djeuner.

Le baron manda deux jeunes jardiniers qui savaient ramer, et prit avec
lui son premier ministre Modinier. Le lac avait six arpents de largeur,
quelquefois dix ou douze, et quatre cents arpents de long. Philomne eut
bientt atteint le fond qui se termine par la Dent de Vilard, la
Jung-Frau de cette petite Suisse.

--Nous y voil, monsieur le baron, dit Modinier en faisant signe aux
deux jardiniers d'attacher la barque; voulez-vous venir voir...

--Voir quoi? demanda Philomne.

--Oh! rien, dit le baron. Mais tu es une fille discrte, nous avons des
secrets ensemble, je puis te dire ce qui me chiffonne l'esprit: il s'est
mu depuis 1830 des difficults entre la commune des Riceys et moi,
prcisment  cause de la Dent du Vilard, et je voudrais les accommoder
sans que ta mre le sache, car elle est entire, elle est capable de
jeter feu et flammes, surtout en apprenant que le maire des Riceys, un
rpublicain, a invent cette contestation pour courtiser son peuple.

Philomne eut le courage de dguiser sa joie, afin de mieux agir sur son
pre.

--Quelle contestation? fit-elle.

--Mademoiselle, les gens des Riceys, dit Modinier, ont depuis longtemps
droit de pture et d'affouage dans leur ct de la Dent de Vilard. Or,
monsieur Chantonnit, leur maire depuis 1830, prtend que la Dent tout
entire appartient  sa commune, et soutient qu'il y a cent et quelques
annes on passait sur nos terres... Vous comprenez qu'alors nous ne
serions plus chez nous. Puis ce sauvage en viendrait  dire, ce que
disent les anciens des Riceys, que le terrain du lac a t pris par
l'abb de Watteville. C'est la mort des Rouxey, quoi!

--Hlas! mon enfant, entre nous c'est vrai, dit navement monsieur de
Watteville. Cette terre est une usurpation consacre par le temps.
Aussi, pour n'tre jamais tourment, je voudrais proposer de dfinir 
l'amiable mes limites de ce ct de la Dent de Vilard, et j'y btirais
un mur.

--Si vous cdez devant la rpublique, elle vous dvorera. C'tait  vous
de menacer les Riceys.

--C'est ce que je disais hier au soir  monsieur, rpondit Modinier.
Mais, pour abonder dans ce sens, je lui proposais de venir voir s'il n'y
avait pas, de ce ct de la Dent ou de l'autre,  une hauteur
quelconque, des traces de clture.

Depuis cent ans, de part et d'autre on exploitait la Dent de Vilard,
cette espce de mur mitoyen entre la commune des Riceys et les Rouxey,
qui ne rapportait pas grand'chose, sans en venir  des moyens extrmes.
L'objet en litige, tant couvert de neige six mois de l'anne, tait de
nature  refroidir la question. Aussi fallut-il l'ardeur souffle par la
rvolution de 1830 aux dfenseurs du peuple, pour rveiller cette
affaire par laquelle monsieur Chantonnit, maire des Riceys, voulait
dramatiser son existence sur la tranquille frontire de Suisse et
immortaliser son administration. Chantonnit, comme son nom l'indique,
tait originaire de Neufchtel.

--Mon cher pre, dit Philomne en rentrant dans la barque, j'approuve
Modinier. Si vous voulez obtenir la mitoyennet de la Dent de Vilard, il
est ncessaire d'agir avec vigueur, et d'obtenir un jugement qui vous
mette  l'abri des entreprises de ce Chantonnit. Pourquoi donc
auriez-vous peur? Prenez pour avocat le fameux Savaron, prenez-le
promptement pour que Chantonnit ne le charge pas des intrts de sa
commune. Celui qui a gagn la cause du Chapitre contre la Ville, gagnera
bien celle des Watteville contre les Riceys! D'ailleurs, dit-elle, les
Rouxey seront un jour  moi (le plus tard possible, je l'espre), eh!
bien, ne me laissez pas de procs. J'aime cette terre, et je l'habiterai
souvent, je l'augmenterai tant que je pourrai. Sur ces rives, dit-elle
en montrant les bases des deux Rouxey, je dcouperai des corbeilles,
j'en ferai des jardins anglais ravissants... Allons  Besanon, et ne
revenons ici qu'avec l'abb de Grancey, monsieur Savaron et ma mre, si
elle le veut. C'est alors que vous pourrez prendre un parti; mais 
votre place je l'aurais dj pris. Vous vous nommez Watteville, et vous
avez peur d'une lutte! Si vous perdez le procs.... tenez, je ne vous
dirai pas un mot de reproche.

--Oh! si tu le prends ainsi, dit le baron, je le veux bien, je verrai
l'avocat.

--D'ailleurs un procs, mais c'est trs-amusant. Il jette un intrt
dans la vie, l'on va, l'on vient, l'on se dmne. N'aurez-vous pas mille
dmarches  faire pour arriver aux juges... Nous n'avons pas vu l'abb
de Grancey pendant plus de vingt jours, tant il tait occup!

--Mais il s'agissait de toute l'existence du Chapitre, dit monsieur de
Watteville. Puis, l'amour-propre, la conscience de l'archevque, tout ce
qui fait vivre les prtres y tait engag! Ce Savaron ne sait pas ce
qu'il a fait pour le Chapitre! il l'a sauv.

--Ecoutez-moi, lui dit-elle  l'oreille, si vous avez monsieur Savaron
pour vous, vous aurez gagn, n'est-ce pas? Eh! bien, laissez-moi vous
donner un conseil: vous ne pouvez avoir monsieur Savaron pour vous que
par monsieur de Grancey. Si vous m'en croyez, parlons ensemble  ce cher
abb, sans que ma mre soit de la confrence, car je sais un moyen de le
dcider  nous amener l'avocat Savaron.

--Il sera bien difficile de n'en pas parler  ta mre!

--L'abb de Grancey s'en chargera plus tard; mais dcidez-vous 
promettre votre voix  l'avocat Savaron aux prochaines lections, et
vous verrez!

--Aller aux lections! prter serment! s'cria le baron de Watteville.

--Bah! dit elle.

--Et que dira ta mre?

--Elle vous ordonnera peut-tre d'y aller, rpondit Philomne qui savait
par la lettre d'Albert  Lopold les engagements du vicaire gnral.

Quatre jours aprs, l'abb de Grancey se glissait un matin de trs-bonne
heure chez Albert de Savarus, aprs l'avoir prvenu la veille de sa
visite. Le vieux prtre venait conqurir le grand avocat  la maison
Watteville, dmarche qui rvle le tact et la finesse que Philomne
avait souterrainement dploys.

--Que puis-je pour vous, monsieur le vicaire-gnral? dit Savarus.

L'abb, qui dgoisa l'affaire avec une admirable bonhomie, fut cout
froidement par Albert.

--Monsieur l'abb, rpondit-il, il m'est impossible de me charger des
intrts de la maison Watteville, et vous allez comprendre pourquoi. Mon
rle ici consiste  garder la plus exacte neutralit. Je ne veux pas
prendre couleur, et dois rester une nigme jusqu' la veille de mon
lection. Or, plaider pour les Watteville, ce ne serait rien  Paris;
mais ici!... Ici o tout se commente, je serais pour tout le monde
l'homme de votre faubourg Saint-Germain.

--Eh! croyez-vous, dit l'abb, que vous pourrez tre inconnu, quand, au
jour des lections, les candidats s'attaqueront? Mais alors on saura que
vous vous nommez Savaron de Savarus, que vous avez t matre des
requtes, que vous tes un homme de la Restauration!

--Au jour des lections, dit Savarus, je serai tout ce qu'il faudra que
je sois. Je compte parler dans les runions prparatoires...

--Si monsieur de Watteville et son parti vous appuyait, vous auriez cent
voix compactes et un peu plus sres que celles sur lesquelles vous
comptez. On peut toujours semer la division entre les intrts, on ne
spare point les Convictions.

--Eh! diable, reprit Savarus, je vous aime et puis faire beaucoup pour
vous, mon pre! Peut-tre y a-t-il des accommodements avec le diable.
Quel que soit le procs de monsieur de Watteville, on peut, en prenant
Girardet et le guidant, traner la procdure jusqu'aprs les lections.
Je ne me chargerai de plaider que le lendemain de mon lection.

--Faites une chose, dit l'abb, venez  l'htel de Rupt; il s'y trouve
une petite personne de dix-huit ans qui doit avoir un jour cent mille
livres de rentes, et vous paratrez lui faire la cour...

--Ah! cette jeune fille que je vois souvent sur ce kiosque...

--Oui, mademoiselle Philomne, reprit l'abb de Grancey. Vous tes
ambitieux. Si vous lui plaisiez, vous seriez tout ce qu'un ambitieux
veut tre: ministre. On est toujours ministre, quand  une fortune de
cent mille livres de rentes on joint vos tonnantes capacits.

--Monsieur l'abb, dit vivement Albert, mademoiselle de Watteville
aurait encore trois fois plus de fortune et m'adorerait, qu'il me serait
impossible de l'pouser...

--Vous seriez mari? fit l'abb de Grancey.

--Non pas  l'glise, non pas  la mairie, dit Savarus, mais moralement.

--C'est pire quand on y tient autant que vous paraissez y tenir,
rpondit l'abb. Tout ce qui n'est pas fait, peut se dfaire. N'asseyez
pas plus votre fortune et vos plans sur un vouloir de femme, qu'un homme
sage ne compte sur les souliers d'un mort pour se mettre en route.

--Laissons mademoiselle de Watteville, dit gravement Albert, et
convenons de nos faits. A cause de vous, que j'aime et respecte, je
plaiderai, mais aprs les lections, pour monsieur de Watteville.
Jusque-l, son affaire sera conduite par Girardet d'aprs mes avis.
Voil tout ce que je puis faire.

--Mais il y a des questions qui ne peuvent se dcider que d'aprs une
inspection des localits, dit le vicaire gnral.

--Girardet ira, rpondit Savarus. Je ne veux pas me permettre, au milieu
d'une ville que je connais trs-bien, une dmarche de nature 
compromettre les immenses intrts que cache mon lection.

L'abb de Grancey quitta Savarus en lui lanant un regard fin par lequel
il semblait se rire de la politique compacte du jeune athlte, tout en
admirant sa rsolution.

--Ah! j'aurai jet mon pre dans un procs! ah! j'aurai tant fait pour
l'introduire ici! se disait Philomne du haut du kiosque en regardant
l'avocat dans son cabinet, le lendemain de la confrence entre Albert et
l'abb de Grancey, dont le rsultat lui fut dit par son pre. J'aurai
commis des pchs mortels, et tu ne viendrais pas dans le salon de
l'htel de Rupt, et je n'entendrais pas ta voix si riche? Tu mets des
conditions  ton concours quand les Watteville et les Rupt le
demandent!... Eh! bien, Dieu le sait, je me contentais de ces petits
bonheurs: te voir, t'entendre, aller aux Rouxey avec toi pour me les
faire consacrer par ta prsence. Je ne voulais pas davantage... Mais
maintenant je serai ta femme!... Oui, oui, regarde _ses_ portraits,
examine _ses_ salons, _sa_ chambre, les quatre faces de _sa_ villa, les
points de vue de _ses_ jardins. Tu attends _sa_ statue! je _la_ rendrai
de marbre elle-mme pour toi!... Cette femme n'aime pas d'ailleurs. Les
arts, les sciences, les lettres, le chant, la musique, lui ont pris la
moiti de ses sens et de son intelligence. Elle est vieille d'ailleurs,
elle a plus de trente ans, et mon Albert serait malheureux!

--Qu'avez-vous donc  rester l, Philomne? lui dit sa mre en venant
troubler les rflexions de sa fille. Monsieur de Soulas est au salon, et
il remarquait votre attitude qui, certes, annonait plus de penses
qu'on ne doit en avoir  votre ge.

--Monsieur de Soulas est ennemi de la pense? demanda-t-elle.

--Vous pensiez donc? dit madame de Watteville.

--Mais oui, maman.

--Eh! bien, non, vous ne pensiez pas. Vous regardiez les fentres de cet
avocat; occupation qui n'est ni convenable ni dcente, et que monsieur
de Soulas moins qu'un autre devait remarquer.

--Eh! pourquoi? dit Philomne.

--Mais dit la baronne, il est temps que vous sachiez nos intentions:
Amde vous trouve bien, et vous ne serez pas malheureuse d'tre
comtesse de Soulas.

Ple comme un lis, Philomne ne rpondit rien  sa mre, tant la
violence de ses sentiments contraris la rendit stupide. Mais en
prsence de cet homme qu'elle hassait profondment depuis un instant,
elle trouva je ne sais quel sourire que trouvent les danseuses pour le
public. Enfin elle put rire, elle eut la force de cacher sa fureur qui
se calma, car elle rsolut d'employer  ses desseins ce gros et niais
jeune homme.

--Monsieur Amde, lui dit-elle pendant un moment o la baronne tait en
avant d'eux dans le jardin en affectant de laisser les jeunes gens
seuls, vous ignoriez donc que monsieur Albert Savaron de Savarus est
lgitimiste?

--Lgitimiste?

--Avant 1830, il tait matre des requtes au conseil d'tat, attach 
la prsidence du conseil des ministres, bien vu du Dauphin et de la
Dauphine. Il et t bien  vous de ne pas dire du mal de lui; mais il
serait encore mieux d'aller aux lections cette anne, de le porter et
d'empcher ce pauvre monsieur de Chavoncourt de reprsenter la ville de
Besanon.

--Quel intrt subit prenez-vous donc  ce Savaron?

--Monsieur Albert de Savarus, fils naturel du comte de Savarus (oh!
gardez-moi bien le secret sur cette indiscrtion), s'il est nomm
dput, sera notre avocat dans l'affaire des Rouxey. Les Rouxey, m'a dit
mon pre, seront ma proprit, j'y veux demeurer, c'est ravissant! Je
serais au dsespoir de voir cette magnifique cration du grand
Watteville dtruite...

--Diantre! se dit Amde en sortant de l'htel de Rupt, cette fille
n'est pas sotte.

Monsieur de Chavoncourt est un royaliste qui appartient aux fameux
Deux-Cent-Vingt-et-Un. Aussi, ds le lendemain de la rvolution de
juillet, prcha-t-il la salutaire doctrine de la prestation du serment
et de la lutte avec l'Ordre de choses  l'instar des _torys_ contre les
_whigs_ en Angleterre. Cette doctrine ne fut pas accueillie par les
Lgitimistes qui, dans la dfaite, eurent l'esprit de se diviser
d'opinions et de s'en tenir  la force d'inertie et  la Providence. En
butte  la dfiance de son parti, monsieur de Chavoncourt parut aux gens
du Juste-Milieu le plus excellent choix  faire; ils prfrrent le
triomphe de ses opinions modres  l'ovation d'un rpublicain qui
runissait les voix des exalts et des patriotes. Monsieur de
Chavoncourt, homme trs-estim dans Besanon, reprsentait une vieille
famille parlementaire: sa fortune, d'environ quinze mille francs de
rente, ne choquait personne, d'autant plus qu'il avait un fils et trois
filles. Quinze mille francs de rente ne sont rien avec de pareilles
charges. Or, lorsqu'en de semblables circonstances, un pre de famille
reste incorruptible, il est difficile que des lecteurs ne l'estiment
pas. Les lecteurs se passionnent pour le beau idal de la vertu
parlementaire, tout autant qu'un parterre pour la peinture de sentiments
gnreux qu'il pratique trs-peu. Madame de Chavoncourt, alors ge de
quarante ans, tait une des belles femmes de Besanon. Pendant les
sessions, elle vivait petitement dans un de ses domaines afin de
retrouver par ses conomies les dpenses que faisait  Paris monsieur de
Chavoncourt. En hiver, elle recevait honorablement un jour par semaine,
le mardi; mais en entendant trs-bien son mtier de matresse de maison.
Le jeune Chavoncourt, g de vingt-deux ans, et un autre jeune
gentilhomme, nomm monsieur de Vauchelles, pas plus riche qu'Amde, et
de plus son camarade de collge, taient excessivement lis. Ils se
promenaient ensemble  Granvelle, ils faisaient quelques parties de
chasse ensemble; ils taient si connus pour tre insparables qu'on les
invitait  la campagne ensemble. Philomne, galement lie avec les
petites Chavoncourt, savait que ces trois jeunes gens n'avaient point
de secrets les uns pour les autres. Elle se dit que si monsieur de
Soulas commettait une indiscrtion, ce serait avec ses deux amis
intimes. Or, monsieur de Vauchelles avait son plan fait pour son mariage
comme Amde pour le sien: il voulait pouser Victoire, l'ane des
petites Chavoncourt,  laquelle une vieille tante devait assurer un
domaine de sept mille francs de rente et cent mille francs d'argent au
contrat. Victoire tait la filleule et la prdilection de cette tante.
videmment alors le jeune Chavoncourt et Vauchelles avertiraient
monsieur de Chavoncourt du pril que les prtentions d'Albert allaient
lui faire courir. Mais ce ne fut pas assez pour Philomne, elle crivit
de la main gauche au prfet du dpartement une lettre anonyme signe _un
ami de Louis-Philippe_, o elle le prvenait de la candidature tenue
secrte de monsieur Albert de Savarus, en lui faisant apercevoir le
dangereux concours qu'un orateur royaliste prterait  Berryer, et lui
dvoilant la profondeur de la conduite tenue par l'avocat depuis deux
ans  Besanon. Le prfet tait un homme habile, ennemi personnel du
parti royaliste, et dvou par conviction au gouvernement de juillet,
enfin un de ces hommes qui font dire, rue de Grenelle, au Ministre de
l'Intrieur:--Nous avons un bon prfet  Besanon. Ce prfet lut la
lettre, et, selon la recommandation, il la brla.

Philomne voulait faire manquer l'lection d'Albert pour le conserver
pendant cinq autres annes  Besanon.

Les lections furent alors une lutte entre les partis, et pour en
triompher, le Ministre choisit son terrain en choisissant le moment de
la lutte. Ainsi les lections ne devaient avoir lieu qu' trois mois de
l. Quand un homme attend toute sa vie d'une lection, le temps qui
s'coule entre l'ordonnance de convocation des collges lectoraux et le
jour fix pour leurs oprations, est un temps pendant lequel la vie
ordinaire est suspendue. Aussi Philomne comprit-elle combien de
latitude lui laissaient pendant ces trois mois les proccupations
d'Albert. Elle obtint de Mariette,  qui, comme elle l'avoua plus tard,
elle promit de la prendre ainsi que Jrme  son service, de lui
remettre les lettres qu'Albert enverrait en Italie et les lettres qui
viendraient pour lui de ce pays. Et tout en machinant ces plans, cette
tonnante fille faisait des pantoufles  son pre de l'air le plus naf
du monde. Elle redoubla mme de candeur et d'innocence en comprenant 
quoi pouvait servir son air d'innocence et de candeur.

--Philomne devient charmante, disait la baronne de Watteville.

Deux mois avant les lections, une runion eut lieu chez monsieur
Boucher le pre, compose de l'entrepreneur qui comptait sur les travaux
du pont et des eaux d'Arcier, du beau-pre de monsieur Boucher, de
monsieur Granet, cet homme influent  qui Savarus avait rendu service et
qui devait le proposer comme candidat, de l'avou Girardet, de
l'imprimeur de la Revue de l'Est et du prsident du tribunal de
commerce. Enfin cette runion compta vingt-sept de ces personnes
appeles dans les provinces _les gros bonnets_. Chacune d'elles
reprsentait en moyenne six voix; mais en les recensant, elles furent
portes  dix, car on commence toujours par s'exagrer  soi-mme son
influence. Parmi ces vingt-sept personnes, le prfet en avait une  lui,
quelque faux-frre qui secrtement attendait une faveur du Ministre
pour les siens ou pour lui-mme. Dans cette premire runion, on convint
de choisir l'avocat Savaron pour candidat, avec un enthousiasme que
personne n'aurait pu esprer  Besanon. En attendant chez lui qu'Alfred
Boucher vnt le chercher, Albert causait avec l'abb de Grancey qui
s'intressait  cette immense ambition. Albert avait reconnu l'norme
capacit politique du prtre, et le prtre mu par les prires de ce
jeune homme, avait bien voulu lui servir de guide et de conseil dans
cette lutte suprme. Le Chapitre n'aimait pas monsieur de Chavoncourt:
car le beau-frre de sa femme, prsident du tribunal, avait fait perdre
le fameux procs en premire instance.

--Vous tes trahi, mon cher enfant, lui disait le fin et respectable
abb de cette voix douce et calme que se font les vieux prtres.

--Trahi!... s'cria l'amoureux atteint au coeur.

--Et par qui, je n'en sais rien, rpliqua le prtre. La Prfecture est
au fait de vos plans et lit dans votre jeu. Je ne puis vous donner en ce
moment aucun conseil. De semblables affaires veulent tre tudies.
Quant  ce soir, dans cette runion, allez au-devant des coups qu'on va
vous porter. Dites toute votre vie antrieure, vous attnuerez ainsi
l'effet que cette dcouverte produirait sur les Bisontins.

--Oh! je m'y suis attendu, dit Savarus d'une voix altre.

--Vous n'avez pas voulu profiter de mon conseil, vous avez eu l'occasion
de vous produire  l'htel de Rupt, vous ne savez pas ce que vous y
auriez gagn...

--Quoi?

--L'unanimit des royalistes, un accord momentan pour aller aux
lections... Enfin, plus de cent voix! En y joignant ce que nous
appelons entre nous les _voix ecclsiastiques_ vous n'tiez pas encore
nomm; mais vous tiez matre de l'lection par le ballottage. Dans ce
cas, on parlemente, on arrive...

En entrant, Alfred Boucher, qui plein d'enthousiasme annona le voeu de
la runion prparatoire, trouva le vicaire-gnral et l'avocat froids,
calmes et graves.

--Adieu, monsieur l'abb, dit Albert, nous causerons plus  fond de
votre affaire aprs les lections.

Et l'avocat prit le bras d'Alfred, aprs avoir serr significativement
la main de monsieur de Grancey. Le prtre regarda cet ambitieux, dont
alors le visage eut cet air sublime que doivent avoir les gnraux en
entendant le premier coup de canon de la bataille. Il leva les yeux au
ciel et sortit en se disant:--Quel beau prtre il ferait!

L'loquence n'est pas au barreau. Rarement l'avocat y dploie les forces
relles de l'me, autrement il y prirait en quelques annes.
L'loquence est rarement dans la Chaire aujourd'hui; mais elle est dans
certaines sances de la Chambre des Dputs o l'ambitieux joue le tout
pour le tout, o piqu de milles flches il clate  un moment donn.
Mais elle est encore bien certainement chez certains tres privilgis
dans le quart d'heure fatal o leurs prtentions vont chouer ou
russir, et o ils sont forcs de parler. Aussi dans cette runion,
Albert Savarus, en sentant la ncessit de se faire des sides,
dveloppa-t-il toutes les facults de son me et les ressources de son
esprit. Il entra bien dans le salon, sans gaucherie ni arrogance, sans
faiblesse, sans lchet, gravement, et se vit sans surprise au milieu de
trente et quelques personnes. Dj le bruit de la runion et sa dcision
avaient amen quelques moutons dociles  la clochette. Avant d'couter
monsieur Boucher qui voulait lui lcher un _speech_  propos de la
rsolution du Comit-Boucher, Albert rclama le silence en faisant un
signe et serrant la main  monsieur Boucher, comme pour le prvenir d'un
danger subitement advenu.

--Mon jeune ami, Alfred Boucher vient de m'annoncer l'honneur qui m'est
fait. Mais avant que cette dcision devienne dfinitive, dit l'avocat,
je crois devoir vous expliquer quel est votre candidat, afin de vous
laisser libres encore de reprendre vos paroles si mes dclarations
troublaient vos consciences.

Cet exorde eut pour effet de faire rgner un profond silence. Quelques
hommes trouvrent ce mouvement fort noble.

Albert expliqua sa vie antrieure en disant son vrai nom, ses oeuvres
sous la Restauration, en se faisant un homme nouveau depuis son arrive
 Besanon, en prenant des engagements pour l'avenir. Cette
improvisation tint, dit-on, tous les auditeurs haletants. Ces hommes 
intrts si divers furent subjugus par l'admirable loquence sortie
bouillante du coeur et de l'me de cet ambitieux. L'admiration empcha
toute rflexion. On ne comprit qu'une seule chose, la chose qu'Albert
voulait jeter dans ces ttes.

Ne valait-il pas mieux pour une ville avoir un de ces hommes destins 
gouverner la socit toute entire, qu'une machine  voter? Un homme
d'tat apporte tout un pouvoir, le dput mdiocre mais incorruptible
n'est qu'une conscience. Quelle gloire pour la Provence d'avoir devin
Mirabeau, d'avoir envoy depuis 1830 le seul homme d'tat qu'ait produit
la rvolution de Juillet!

Soumis  la pression de cette loquence, tous les auditeurs la crurent
de force  devenir un magnifique instrument politique dans leur
reprsentant. Ils virent tous Savarus le ministre dans Albert Savaron.
En devinant les secrets calculs de ses auditeurs, l'habile candidat leur
fit entendre qu'ils acquraient, eux les premiers, le droit de se servir
de son influence.

Cette profession de foi, cette dclaration d'ambitieux, ce rcit de sa
vie et de son caractre fut, au dire du seul homme capable de juger
Savarus et qui depuis est devenu l'une des capacits de Besanon, un
chef-d'oeuvre d'adresse, de sentiment, de chaleur, d'intrt et de
sduction. Ce tourbillon enveloppa les lecteurs. Jamais homme n'eut un
pareil triomphe. Mais malheureusement la Parole, espce d'arme  bout
portant, n'a qu'un effet immdiat. La Rflexion tue la Parole quand la
Parole n'a pas triomph de la Rflexion. Si l'on et vot, certes le nom
d'Albert sortait de l'urne! A l'instant mme il tait vainqueur. Mais il
lui fallait vaincre ainsi tous les jours pendant deux mois. Albert
sortit palpitant. Applaudi par des Bisontins, il avait obtenu le grand
rsultat de tuer par avance les mchants propos auxquels donneraient
lieu ses antcdents. Le commerce de Besanon fit de l'avocat Savaron de
Savarus son candidat. L'enthousiasme d'Alfred Boucher, contagieux
d'abord, devait  la longue devenir maladroit.

Le prfet, pouvant de ce succs, se mit  compter le nombre des voix
ministrielles, et sut se mnager une entrevue secrte avec monsieur de
Chavoncourt, afin de se coaliser dans l'intrt commun. Chaque jour, et
sans qu'Albert pt savoir comment, les voix du Comit-Boucher
diminurent. Un mois avant les lections, Albert se voyait  peine
soixante voix. Rien ne rsistait au lent travail de la Prfecture. Trois
ou quatre hommes habiles disaient aux clients de Savarus: Le dput
plaidera-t-il et gagnera-t-il vos affaires? vous donnera-t-il ses
conseils, fera-t-il vos traits, vos transactions? Vous l'aurez pour
esclave encore pour cinq ans, si au lieu de l'envoyer  la Chambre, vous
lui donnez seulement l'esprance d'y aller dans cinq ans. Ce calcul fut
d'autant plus nuisible  Savarus, que dj quelques femmes de ngociants
l'avaient fait. Les intresss  l'affaire du pont et ceux des eaux
d'Arcier ne rsistrent pas  une confrence avec un adroit ministriel,
qui leur prouva que la protection pour eux tait  la Prfecture et non
pas chez un ambitieux. Chaque jour fut une dfaite pour Albert, quoique
chaque jour ft une bataille dirige par lui, mais joue par ses
lieutenants, une bataille de mots, de discours, de dmarches. Il n'osait
aller chez le vicaire-gnral, et le vicaire-gnral ne se montrait pas.
Albert se levait et se couchait avec la fivre et le cerveau tout en
feu.

Enfin arriva le jour de la premire lutte, ce qu'on appelle une runion
prparatoire, o les voix se comptent, o les candidats jugent leurs
chances, et o les gens habiles peuvent prvoir la chute ou le succs.
C'est une scne de _hustings_ honnte, sans populace, mais terrible: les
motions, pour ne pas avoir d'expression physique comme en Angleterre,
n'en sont pas moins profondes. Les Anglais font les choses  coups de
poings, en France elles se font  coups de phrases. Nos voisins ont une
bataille, les Franais jouent leur sort par de froides combinaisons
labores avec calme. Cet acte politique se passe  l'inverse du
caractre des deux nations. Le parti radical eut son candidat, monsieur
de Chavoncourt se prsenta, puis vint Albert qui fut accus par les
radicaux et par le Comit-Chavoncourt d'tre un homme de la Droite sans
transaction, un double de Berryer. Le Ministre avait son candidat, un
homme sacrifi qui servait  masser les votes ministriels purs. Les
voix ainsi divises n'arrivrent  aucun rsultat. Le candidat
rpublicain eut vingt voix, le Ministre en runit cinquante, Albert en
compta soixante-dix, monsieur de Chavoncourt en obtint soixante-sept.
Mais la perfide Prfecture avait fait voter pour Albert trente de ses
voix les plus dvoues, afin d'abuser son antagoniste. Les voix de
monsieur de Chavoncourt, runies aux quatre-vingts voix relles de la
prfecture, devenaient matresses de l'lection pour peu que le prfet
st dtacher quelques voix du parti radical. Cent soixante voix
manquaient, les voix de monsieur de Grancey, et les voix lgitimistes.
Une runion prparatoire est aux lections ce qu'est au Thtre une
rptition gnrale, ce qu'il y a de plus trompeur au monde. Albert
Savarus revint chez lui, faisant bonne contenance, mais mourant. Il
avait eu l'esprit, le gnie, ou le bonheur de conqurir dans ces quinze
derniers jours deux hommes dvous, le beau-pre de Girardet et un vieux
ngociant trs-fin chez qui l'envoya monsieur de Grancey. Ces deux
braves gens, devenus ses espions, semblaient tre les plus ardents
ennemis de Savarus dans les camps opposs. Sur la fin de la sance
prparatoire, ils apprirent  Savarus par l'intermdiaire de monsieur
Boucher que trente voix inconnues faisaient contre lui, dans son parti,
le mtier qu'ils faisaient pour son compte chez les autres? Un criminel
qui marche au supplice ne souffre pas ce qu'Albert souffrit en revenant
chez lui de la salle o son sort s'tait jou. L'amoureux au dsespoir
ne voulut tre accompagn de personne. Il marcha seul par les rues,
entre onze heures et minuit.

A une heure du matin, Albert, que depuis trois jours le sommeil ne
visitait plus, tait assis dans sa bibliothque, sur un fauteuil  la
Voltaire, la tte ple comme s'il allait expirer, les mains pendantes,
dans une pose d'abandon digne de la Magdeleine. Des larmes roulaient
entre ses longs cils, de ces larmes qui mouillent les yeux et qui ne
roulent pas sur les joues: la pense les boit, le feu de l'me les
dvore! Seul, il pouvait pleurer. Il aperut alors sous le kiosque une
forme blanche qui lui rappela Francesca.

--Et voici trois mois que je n'ai reu de lettre d'_elle_! Que
devient-elle? je suis rest deux mois sans lui rien crire, mais je l'ai
prvenue. Est-elle malade? O mon amour!  ma vie! sauras-tu jamais ce
que j'ai souffert? Quelle fatale organisation est la mienne! Ai-je un
anvrisme? se demanda-t-il en sentant son coeur qui battait si
violemment que les pulsations retentissaient dans le silence comme si de
lgers grains de sable eussent frapp sur une grosse caisse.

En ce moment trois coups discrets retentirent  la porte d'Albert, il
alla promptement ouvrir, et faillit se trouver mal de joie en voyant au
vicaire-gnral un air gai, l'air du triomphe. Il saisit l'abb de
Grancey, sans lui dire un mot, le tint dans ses bras, le serra, laissant
aller sa tte sur l'paule de ce vieillard. Et il redevint enfant, il
pleura comme il avait pleur quand il sut que Francesca Soderini tait
marie. Il ne laissa voir sa faiblesse qu' ce prtre sur le visage de
qui brillaient les lueurs d'une esprance. Le prtre avait t sublime,
et aussi fin que sublime.

--Pardon, cher abb, mais vous tes venu dans un de ces moments suprmes
o l'homme disparat, car ne me croyez pas un ambitieux vulgaire.

--Oui, je le sais, reprit l'abb, vous avez crit l'AMBITIEUX PAR AMOUR!
H! mon enfant, c'est un dsespoir d'amour qui m'a fait prtre en 1786,
 vingt-deux ans. En 1788, j'tais cur. Je sais la vie. J'ai dj
refus trois vchs, je veux mourir  Besanon.

--Venez _la_ voir? s'cria Savarus en prenant la bougie et menant l'abb
dans le cabinet magnifique o se trouvait le portrait de la duchesse
d'Argaiolo qu'il claira.

--C'est une de ces femmes qui sont faites pour rgner! dit le vicaire en
comprenant ce qu'Albert lui tmoignait d'affection par cette muette
confidence. Mais il y a bien de la fiert sur ce front, il est
implacable, elle ne pardonnerait pas une injure! C'est un archange
Michel, l'ange des excutions, l'ange inflexible... Tout ou rien! est la
devise de ces caractres angliques. Il y a je ne sais quoi de
divinement sauvage dans cette tte!...

--Vous l'avez bien devine, s'cria Savarus. Mais, mon cher abb, voici
plus de douze ans qu'elle rgne sur ma vie, et je n'ai pas une pense 
me reprocher.....

--Ah! si vous en aviez autant fait pour Dieu?... dit navement l'abb.
Parlons de vos affaires. Voici dix jours que je travaille pour vous. Si
vous tes un vrai politique, vous suivrez mes conseils cette fois-ci.
Vous n'en seriez pas o vous en tes, si vous tiez all quand je vous
le disais  l'htel de Rupt; mais vous irez demain, je vous y prsente
le soir. La terre des Rouxey est menace, il faut plaider dans deux
jours. L'lection ne se fera pas avant trois jours. On aura soin de ne
pas avoir fini de constituer le bureau le premier jour; nous aurons
plusieurs scrutins, et vous arriverez par un ballottage...

--Et comment?...

--En gagnant le procs des Rouxey, vous aurez quatre-vingts voix
lgitimistes, ajoutez-les aux trente voix dont je dispose, nous
arrivons  cent dix. Or, comme il vous en restera vingt du
Comit-Boucher, vous en possderez en tout cent trente.

--H! bien, dit Albert, il en faut soixante-quinze de plus.....

--Oui, dit le prtre, car tout le reste est au Ministre. Mais, mon
enfant, vous avez  vous deux cents voix, et la Prfecture n'en a que
cent quatre-vingts.

--J'ai deux cents voix?... dit Albert qui demeura stupide d'tonnement
aprs s'tre dress sur ses pieds comme pouss par un ressort.

--Vous avez les voix de monsieur de Chavoncourt, reprit l'abb.

--Et comment? dit Albert.

--Vous pousez mademoiselle Sidonie de Chavoncourt.

--Jamais!

--Vous pousez mademoiselle Sidonie de Chavoncourt, rpta froidement le
prtre.

--Mais voyez? elle est implacable, dit Albert en montrant Francesca.

--Vous pousez mademoiselle Chavoncourt, rpta froidement le prtre
pour la troisime fois.

Cette fois Albert comprit. Le vicaire-gnral ne voulait pas tremper
dans le plan qui souriait enfin  ce politique au dsespoir. Une parole
de plus et compromis la dignit, l'honntet du prtre.

--Vous trouverez demain  l'htel de Rupt madame de Chavoncourt et sa
seconde fille, vous la remercierez de ce qu'elle doit faire pour vous,
vous lui direz que votre reconnaissance est sans bornes; enfin vous lui
appartenez corps et me, votre avenir est dsormais celui de sa famille,
vous tes dsintress, vous avez une si grande confiance en vous que
vous regardez une nomination de dput comme une dot suffisante. Vous
aurez un combat avec madame de Chavoncourt, elle voudra votre parole.
Cette soire, mon fils, est tout votre avenir. Mais, sachez-le, je ne
suis pour rien l-dedans. Moi, je ne suis coupable que des voix
lgitimistes, je vous ai conquis madame de Watteville, et c'est toute
l'aristocratie de Besanon. Amde de Soulas et Vauchelles, qui voteront
pour vous, ont entran la jeunesse, madame de Watteville vous aura les
vieillards. Quant  mes voix, elles sont infaillibles.

--Qui donc a tourn madame de Chavoncourt? demanda Savarus.

--Ne me questionnez pas, rpondit l'abb. Monsieur de Chavoncourt, qui a
trois filles  marier, est incapable d'augmenter sa fortune. Si
Vauchelles pouse la premire sans dot,  cause de la vieille tante qui
finance au contrat, que faire des deux autres? Sidonie a seize ans, et
vous avez des trsors dans votre ambition. Quelqu'un a dit  madame de
Chavoncourt qu'il valait mieux marier sa fille que d'envoyer son mari
manger de l'argent  Paris. Ce quelqu'un mne madame de Chavoncourt, et
madame de Chavoncourt mne son mari.

--Assez, cher abb! Je comprends. Une fois nomm dput, j'ai la fortune
de quelqu'un  faire, et en la faisant splendide je serai dgag de ma
parole. Vous avez en moi un fils, un homme qui vous devra son bonheur.
Mon Dieu! qu'ai-je fait pour mriter une si vritable amiti?

--Vous avez fait triompher le Chapitre, dit en souriant le
vicaire-gnral. Maintenant gardez le secret du tombeau sur tout ceci?
Nous ne sommes rien, nous ne faisons rien. Si l'on nous savait nous
mlant d'lections, nous serions mangs tout crus par les puritains de
la Gauche qui font pis, et blms par quelques-uns des ntres. Madame de
Chavoncourt ne se doute pas de ma participation dans tout ceci. Je ne me
suis fi qu' madame de Watteville sur qui nous pouvons compter comme
sur nous-mmes.

--Je vous amnerai la duchesse pour que vous nous bnissiez! s'cria
l'ambitieux.

Aprs avoir reconduit le vieux prtre, Albert se coucha dans les langes
du pouvoir.

A neuf heures du soir, le lendemain, comme chacun peut se l'imaginer,
les salons de madame la baronne de Watteville taient remplis par
l'aristocratie bisontine convoque extraordinairement. On y discutait
l'_exception_ d'aller aux lections pour faire plaisir  la fille des de
Rupt. On savait que l'ancien matre des requtes, le secrtaire d'un des
plus fidles ministres de la branche ane, allait tre introduit.
Madame de Chavoncourt tait venue avec sa seconde fille Sidonie mise
divinement bien, tandis que l'ane, sre de son prtendu, n'avait
recours  aucun artifice de toilette. Ces petites choses s'observent en
province. L'abb de Grancey montrait sa belle tte fine, de groupe en
groupe, coutant, n'ayant l'air de se mler de rien, mais disant de ces
mots incisifs qui rsument les questions et les commandent.

--Si la branche ane revenait, disait-il  un ancien homme d'tat
septuagnaire, quels politiques trouverait-elle?--Seul sur son banc,
Berryer ne sait que devenir; s'il avait soixante voix, il entraverait
le gouvernement dans bien des occasions et renverserait des
ministres!--On va nommer le duc de Fitz-James  Toulouse.--Vous ferez
gagner  monsieur de Watteville son procs!--Si vous votez pour monsieur
de Savarus, les rpublicains voteront avec vous plutt que de voter avec
les juste-milieu! Etc., etc.

A neuf heures, Albert n'tait pas encore venu. Madame de Watteville
voulut voir une impertinence dans un pareil retard.

--Chre baronne, dit madame de Chavoncourt, ne faisons pas dpendre
d'une vtille de si srieuses affaires. Quelque botte vernie qui tarde 
scher... une consultation retiennent peut-tre monsieur de Savarus.

Philomne regarda madame de Chavoncourt de travers.

--Elle est bien bonne pour monsieur de Savarus, dit Philomne tout bas 
sa mre.

--Mais, reprit la baronne en souriant, il s'agit d'un mariage entre
Sidonie et monsieur de Savarus.

Philomne alla brusquement vers une croise qui donnait sur le jardin. A
dix heures monsieur de Savarus n'avait pas encore paru. L'orage qui
grondait clata. Quelques nobles se mirent  jouer, trouvant la chose
intolrable. L'abb de Grancey, qui ne savait que penser, alla vers la
fentre o Philomne s'tait cache et dit tout haut, tant il tait
stupfait:--Il doit tre mort! Le vicaire-gnral sortit dans le jardin
suivi de monsieur de Watteville, de Philomne, et tous trois ils
montrent sur le kiosque. Tout tait ferm chez Albert, aucune lumire
ne s'apercevait.

--Jrme! cria Philomne en voyant le domestique dans la cour. L'abb de
Grancey regarda Philomne.--O donc est votre matre? dit Philomne au
domestique venu au pied du mur.

--Parti, en poste! mademoiselle.

--Il est perdu, s'cria l'abb de Grancey, ou heureux!

La joie du triomphe ne fut pas si bien touffe sur la figure de
Philomne qu'elle ne ft devine par le vicaire-gnral qui feignit de
ne s'apercevoir de rien.

--Qu'est-ce que Philomne a pu faire en ceci? se demandait le prtre.

Tous trois, ils rentrrent dans les salons o monsieur de Watteville
annona l'trange, la singulire, l'bouriffante nouvelle du dpart de
l'avocat Albert Savaron de Savarus en poste, sans qu'on st les motifs
de cette disparition. A onze heures et demie, il ne restait plus que
quinze personnes, parmi lesquelles se trouvait madame de Chavoncourt et
l'abb de Godenars, autre vicaire-gnral, homme d'environ quarante ans
qui voulait tre vque, les deux demoiselles de Chavoncourt et monsieur
de Vauchelles, l'abb de Grancey, Philomne, Amde de Soulas et un
ancien magistrat dmissionnaire, l'un des plus influents personnages de
la haute socit de Besanon qui tenait beaucoup  l'lection d'Albert
Savarus. L'abb de Grancey se mit  ct de la baronne de manire 
regarder Philomne dont la figure, ordinairement ple, offrait alors une
coloration fivreuse.

--Que peut-il tre arriv  monsieur de Savarus? dit madame de
Chavoncourt.

En ce moment un domestique en livre apporta sur un plat d'argent une
lettre  l'abb de Grancey.

--Lisez, dit la baronne.

Le vicaire-gnral lut la lettre, et vit Philomne devenir soudain
blanche comme son fichu.

--Elle reconnat l'criture, se dit-il aprs avoir jet sur la jeune
fille un regard par-dessus ses lunettes. Il plia la lettre et la mit
froidement dans sa poche sans dire un mot. En trois minutes il reut de
Philomne trois regards qui lui suffirent  tout deviner.--Elle aime
Albert Savarus! pensa le vicaire-gnral. Il se leva, Philomne reut
une commotion; il salua, fit quelques pas vers la porte, et, dans le
second salon, il fut rejoint par Philomne qui lui dit:--Monsieur de
Grancey, c'est de _lui_! _d'Albert!_

--Comment pouvez-vous assez connatre son criture pour la distinguer de
si loin!

Cette fille, prise dans les lacs de son impatience et de sa colre, dit
un mot que l'abb trouva sublime.

--Parce que je l'aime! Qu'y a-t-il! dit-elle aprs une pause.

--Il renonce  son lection, rpondit l'abb.

Philomne se mit un doigt sur les lvres.

--Je demande le secret comme pour une confession, dit-elle avant de
rentrer au salon. S'il n'y a plus d'lection, il n'y aura plus de
mariage avec Sidonie!

Le lendemain matin, Philomne, en allant  la messe, apprit par Mariette
une partie des circonstances qui motivaient la disparition d'Albert au
moment le plus critique de sa vie.

--Mademoiselle, il est arriv de Paris dans la matine  l'Htel
National un vieux monsieur qui avait sa voiture, une belle voiture 
quatre chevaux, un courrier en avant et un domestique. Enfin, Jrme,
qui a vu la voiture au dpart, prtend que ce ne peut tre qu'un prince
ou qu'un milord.

--Y avait-il sur la voiture une couronne ferme! dit Philomne.

--Je ne sais pas, dit Mariette. Sur le coup de deux heures, il est venu
chez monsieur Savarus en lui faisant remettre sa carte. En la voyant,
monsieur, dit Jrme, est devenu blanc comme un linge et il a dit de
faire entrer. Comme il a ferm lui-mme sa porte  clef, il est
impossible de savoir ce que ce vieux monsieur et l'avocat se sont dit;
mais ils sont rests environ une heure ensemble; aprs quoi le vieux
monsieur, accompagn de l'avocat, a fait monter son domestique. Jrme a
vu sortir ce domestique avec un immense paquet long de quatre pieds qui
avait l'air d'une grosse toile  canevas. Le vieux monsieur tenait  la
main un gros paquet de papiers. L'avocat, plus ple que s'il allait
mourir, lui qui est si fier, si digne, tait dans un tat  faire
piti... Mais il agissait si respectueusement avec le vieux monsieur
qu'il n'aurait pas eu plus d'gards pour le roi. Jrme et monsieur
Albert Savaron ont accompagn ce vieillard jusqu' sa voiture, qui se
trouvait tout attele de quatre chevaux. Le courrier est parti sur le
coup de trois heures. Monsieur est all droit  la prfecture, et de l
chez monsieur Gentillet qui lui a vendu la vieille calche de voyage de
feu madame Saint-Vier, puis il a command des chevaux  la poste pour
six heures. Il est rentr chez lui pour faire ses paquets; sans doute il
a crit plusieurs billets; enfin il a mis ordre  ses affaires avec
monsieur Girardet qui est venu et qui est rest jusqu' sept heures.
Jrme a port un mot chez monsieur Boucher o monsieur tait attendu 
dner. Pour lors,  sept heures et demie, l'avocat est parti, laissant
trois mois de gages  Jrme et lui disant de chercher une place. Il a
laiss ses clefs  monsieur Girardet qu'il a reconduit chez lui, et chez
qui, dit Jrme, il a pris une soupe, car monsieur Girardet n'avait pas
encore dn  sept heures et demie. Quand monsieur Savaron est remont
dans sa voiture, il tait comme un mort. Jrme, qui naturellement a
salu son matre, l'a entendu disant au postillon: Route de Genve.

--Jrme a-t-il demand le nom de l'tranger  l'Htel National?

--Comme le vieux monsieur ne faisait que passer, on ne le lui a pas
demand. Le domestique, par ordre sans doute, avait l'air de ne pas
parler franais.

--Et la lettre qu'a reue si tard l'abb de Grancey? dit Philomne.

--C'est sans doute monsieur Girardet qui devait la lui remettre; mais
Jrme dit que ce pauvre monsieur Girardet, qui aime l'avocat Savaron,
tait tout aussi saisi que lui. Celui qui est venu avec mystre s'en va,
dit mademoiselle Galard, avec mystre.

Philomne eut  partir de ce rcit un air penseur et absorb qui fut
visible pour tout le monde. Il est inutile de parler du bruit que fit
dans Besanon la disparition de l'avocat Savaron. On sut que le prfet
s'tait prt de la meilleure grce du monde  lui expdier  l'instant
un passeport pour l'tranger, car il se trouvait ainsi dbarrass de son
seul adversaire. Le lendemain, monsieur de Chavoncourt fut nomm
d'emble  une majorit de cent quarante voix.

--Jean s'en alla comme il tait venu, dit un lecteur en apprenant la
fuite d'Albert Savaron.

Cet vnement vint  l'appui des prjugs qui existent  Besanon contre
les trangers et qui, deux ans auparavant, s'taient corrobors  propos
de l'affaire du journal rpublicain. Puis dix jours aprs, il n'tait
plus question d'Albert de Savarus. Trois personnes seulement, l'avou
Girardet, le vicaire-gnral et Philomne taient gravement affects par
cette disparition. Girardet savait que l'tranger aux cheveux blancs
tait le prince Soderini, car il avait vu la carte, il le dit au
vicaire-gnral; mais Philomne, beaucoup plus instruite qu'eux,
connaissait depuis environ trois mois la nouvelle de la mort du duc
d'Argaiolo.

Au mois d'avril 1836, personne n'avait eu de nouvelles ni entendu parler
de monsieur Albert de Savarus. Jrme et Mariette allaient se marier;
mais la baronne avait dit confidentiellement  sa femme de chambre
d'attendre le mariage de Philomne, et que les deux noces se feraient
ensemble.

--Il est temps de marier Philomne, dit un jour la baronne  monsieur de
Watteville, elle a dix-neuf ans, et depuis quelques mois elle change 
faire peur...

--Je ne sais pas ce qu'elle a, dit le baron.

--Quand les pres ne savent pas ce qu'ont leurs filles, les mres le
devinent, dit la baronne, il faut la marier.

--Je le veux bien, dit le baron, et pour mon compte je lui donne les
Rouxey, maintenant que le tribunal nous a mis d'accord avec la commune
des Riceys en fixant mes limites  trois cents mtres  partir de la
base de la Dent de Vilard. On y creuse un foss pour recevoir toutes les
eaux et les diriger dans le lac. La Commune n'a pas appel, le jugement
est dfinitif.

--Vous n'avez pas encore devin, dit la baronne, que ce jugement me
cote trente mille francs donns  Chantonnit. Ce paysan ne voulait pas
autre chose, il a l'air d'avoir gain de cause pour sa commune, et il
nous a vendu la paix. Si vous donnez les Rouxey, vous n'aurez plus rien,
dit la baronne.

--Je n'ai pas besoin de grand'chose, dit le baron, je m'en vais...

--Vous mangez comme un ogre.

--Prcisment: j'ai beau manger, je me sens les jambes de plus en plus
faibles....

--C'est de tourner, dit la baronne.

--Je ne sais pas, dit le baron.

--Nous marierons Philomne  monsieur de Soulas; si vous lui donnez les
Rouxey, rservez-vous-en la jouissance; moi je leur donnerai
vingt-quatre mille francs de rente sur le grand-livre. Nos enfants
demeureront ici, je ne les vois pas bien malheureux...

--Non, je leur donne les Rouxey tout  fait. Philomne aime les Rouxey.

--Vous tes singulier avec votre fille! vous ne me demandez pas  moi si
j'aime les Rouxey?

Philomne, appele incontinent, apprit qu'elle pouserait monsieur
Amde de Soulas dans les premiers jours du mois de mai.

--Je vous remercie, ma mre, et vous mon pre, d'avoir pens  mon
tablissement, mais je ne veux pas me marier, je suis trs-heureuse
d'tre avec vous...

--Des phrases! dit la baronne. Vous n'aimez pas monsieur le comte de
Soulas, voil tout.

--Si vous voulez savoir la vrit, je n'pouserai jamais monsieur de
Soulas...

--Oh! le jamais d'une fille de dix-neuf ans! reprit la baronne en
souriant avec amertume.

--Le jamais de mademoiselle de Watteville, reprit Philomne avec un
accent prononc. Mon pre n'a pas, je pense, l'intention de me marier
sans mon consentement?

--Oh! ma foi, non, dit le pauvre baron en regardant sa fille avec
tendresse.

--Eh! bien, rpliqua schement la baronne en contenant une fureur de
dvote surprise de se voir brave  l'improviste, chargez-vous, monsieur
de Watteville, d'tablir vous-mme votre fille! Songez-y bien,
Philomne: si vous ne vous mariez pas  mon gr, vous n'aurez rien de
moi pour votre tablissement.

La querelle ainsi commence entre madame de Watteville et le baron qui
appuyait sa fille, alla si loin que Philomne et son pre furent obligs
de passer la belle saison aux Rouxey; l'habitation de l'htel de Rupt
leur tait devenue insupportable. On apprit alors dans Besanon que
mademoiselle de Watteville avait positivement refus monsieur le comte
de Soulas. Aprs leur mariage, Jrme et Mariette taient venus aux
Rouxey pour succder un jour  Modinier. Le baron rpara, restaura la
Chartreuse au got de sa fille. En apprenant que cette rparation
cotait environ soixante mille francs, que Philomne et son pre
faisaient construire une serre, la baronne reconnut quelque levain de
malice dans sa fille. Le baron acheta plusieurs enclaves et un petit
domaine d'une valeur de trente mille francs. On dit  madame de
Watteville que loin d'elle Philomne se montrait une matresse-fille,
elle tudiait les moyens de faire valoir les Rouxey, s'tait donn une
amazone et montait  cheval; son pre, qu'elle rendait heureux, qui ne
se plaignait plus de sa sant, qui devenait gras, l'accompagnait dans
ses excursions. Aux approches de la fte de la baronne, qui se nommait
Louise, le vicaire-gnral vint alors aux Rouxey, sans doute envoy par
madame de Watteville et par monsieur de Soulas pour ngocier la paix
entre la mre et la fille.

--Cette petite Philomne a de la tte, disait-on dans Besanon.

Aprs avoir noblement pay les quatre-vingt-dix mille francs dpenss
aux Rouxey, la baronne faisait passer  son mari mille francs par mois
environ pour y vivre: elle ne voulait pas se donner des torts. Le pre
et la fille ne demandrent pas mieux que de retourner, le quinze aot, 
Besanon, pour y rester jusqu' la fin du mois. Quand le
vicaire-gnral, aprs le dner, prit Philomne  part pour entamer la
question du mariage en lui faisant comprendre qu'il ne fallait plus
compter sur Albert de qui, depuis un an, on n'avait aucune nouvelle, il
fut arrt net par un geste de Philomne. Cette bizarre fille saisit
monsieur de Grancey par le bras et l'amena sur un banc, sous un massif
de rhododendron, d'o se dcouvrait le lac.

--coutez, cher abb, vous que j'aime autant que mon pre, car vous avez
de l'affection pour mon Albert, il faut enfin vous l'avouer, j'ai commis
des crimes pour tre sa femme, et il doit tre mon mari... Tenez, lisez!

Elle lui tendit un numro de gazette qu'elle avait dans la poche de son
tablier, en lui indiquant l'article suivant sous la rubrique de
Florence, au 25 mai.

  Le mariage de monsieur le duc de Rhtor, fils an de monsieur le
  duc de Chaulieu, ancien ambassadeur, avec madame la duchesse
  d'Argaiolo, ne princesse Soderini, s'est clbr avec beaucoup
  d'clat. Des ftes nombreuses, donnes  l'occasion de ce mariage,
  animent en ce moment la ville de Florence. La fortune de madame la
  duchesse d'Argaiolo est une des plus considrables de l'Italie, car le
  feu duc l'avait institue sa lgataire universelle.

--Celle qu'il aimait est marie, dit-elle, je les ai spars!

--Vous, et comment? dit l'abb.

Philomne allait rpondre, lorsqu'un grand cri jet par deux jardiniers,
et prcd du bruit d'un corps tombant  l'eau, l'interrompit, elle se
leva, courut en criant:--Oh! mon pre... Elle ne voyait plus le baron.

En voulant prendre un fragment de granit o il crut apercevoir
l'empreinte d'un coquillage, fait qui et soufflet quelque systme de
gologie, monsieur de Watteville s'tait avanc sur le talus, avait
perdu l'quilibre et roul dans le lac dont la plus grande profondeur se
trouve naturellement au pied de la chausse. Les jardiniers eurent une
peine infinie  faire prendre au baron une perche en fouillant 
l'endroit o bouillonnait l'eau; mais enfin ils le ramenrent couvert de
vase o il tait entr trs-avant et o il enfonait davantage en se
dbattant. Monsieur de Watteville avait beaucoup dn, sa digestion
tait commence, elle fut interrompue. Quand il eut t dshabill,
nettoy, mis au lit, il fut dans un tat si visiblement dangereux, que
deux domestiques montrent  cheval, l'un pour Besanon, l'autre pour
aller chercher au plus prs un mdecin et un chirurgien.

Quand madame de Watteville arriva huit heures aprs l'vnement avec les
premiers chirurgien et mdecin de Besanon, ils trouvrent monsieur de
Watteville dans un tat dsespr, malgr les soins intelligents du
mdecin des Riceys. La peur dterminait une infiltration sreuse au
cerveau, la digestion arrte achevait de tuer le pauvre baron.

Cette mort, qui n'aurait pas eu lieu si, disait madame de Watteville,
son mari tait rest  Besanon, fut attribue par elle  la rsistance
de sa fille qu'elle prit en aversion en se livrant  une douleur et 
des regrets videmment exagrs. Elle appela le baron _son cher agneau_!
Le dernier Watteville fut enterr dans un lot du lac des Rouxey, o la
baronne fit lever un petit monument gothique en marbre blanc, pareil 
celui dit d'Hlose au Pre-Lachaise.

Un mois aprs cet vnement, la baronne et sa fille vivaient  l'htel
de Rupt dans un sauvage silence. Philomne tait en proie  une douleur
srieuse, qui ne s'panchait point au dehors: elle s'accusait de la mort
de son pre et souponnait un autre malheur, encore plus grand  ses
yeux, et bien certainement son ouvrage; car, ni l'avou Girardet, ni
l'abb de Grancey n'obtenaient de lumires sur le sort d'Albert. Ce
silence tait effrayant. Dans un paroxisme de repentir, elle prouva le
besoin de rvler au vicaire-gnral les affreuses combinaisons par
lesquelles elle avait spar Francesca d'Albert. Ce fut quelque chose de
simple et de formidable. Mademoiselle de Watteville avait supprim les
lettres d'Albert  la duchesse, et celle par laquelle Francesca
annonait  son amant la maladie de son mari en le prvenant qu'elle ne
pourrait plus lui rpondre pendant le temps qu'elle se consacrerait,
comme elle le devait, au moribond. Ainsi pendant les proccupations
d'Albert relativement aux lections, la duchesse ne lui avait crit que
deux lettres, celle o elle lui apprenait le danger du duc d'Argaiolo,
celle o elle lui disait qu'elle tait veuve, deux nobles et sublimes
lettres que Philomne garda. Aprs avoir travaill pendant plusieurs
nuits, Philomne tait parvenue  imiter parfaitement l'criture
d'Albert. Aux vritables lettres de cet amant fidle, elle avait
substitu trois lettres dont les brouillons communiqus au vieux prtre
le firent frmir, tant le gnie du mal y apparaissait dans toute sa
perfection. Philomne, tenant la plume pour Albert, y prparait la
duchesse au changement du Franais faussement infidle. Philomne avait
rpondu  la nouvelle de la mort du duc d'Argaiolo par la nouvelle du
prochain mariage d'Albert avec elle-mme, Philomne. Les deux lettres
avaient d se croiser et s'taient croises. L'esprit infernal avec
lequel les lettres furent crites, surprit tellement le vicaire-gnral
qu'il les relut. A la dernire, Francesca, blesse au coeur par une
fille qui voulait tuer l'amour chez sa rivale, avait rpondu par ces
simples mots: _Vous tes libre, adieu._

--Les crimes purement moraux et qui ne laissent aucune prise  la
justice humaine, sont les plus infmes, les plus odieux, dit svrement
l'abb de Grancey. Dieu les punit souvent ici-bas: l gt la raison des
pouvantables malheurs qui nous paraissent inexplicables. De tous les
crimes secrets ensevelis dans les mystres de la vie prive, un des plus
dshonorants est celui de briser le cachet d'une lettre ou de la lire
subrepticement. Toute personne, quelle qu'elle soit, pousse par quelque
raison que ce soit, qui se permet cet acte, a fait une tache ineffaable
 sa probit. Sentez-vous tout ce qu'il y a de touchant, de divin dans
l'histoire de ce jeune page, faussement accus, qui porte une lettre o
se trouve l'ordre de le tuer, qui se met en route sans une mauvaise
pense, que la Providence prend alors sous sa protection et qu'elle
sauve, miraculeusement, disons-nous!... Savez-vous en quoi consiste le
miracle? les vertus ont une aurole aussi puissante que celle de
l'Enfance innocente. Je vous dis ces choses sans vouloir vous
admonester, dit le vieux prtre  Philomne avec une profonde tristesse.
Hlas! je ne suis pas ici le grand-pnitencier, vous n'tes pas
agenouille aux pieds de Dieu, je suis un ami terrifi par
l'apprhension de vos chtiments. Qu'est-il devenu, ce pauvre Albert? ne
s'est-il pas donn la mort? Il cachait une violence inoue sous son
calme affect. Je comprends que le vieux prince Soderini, pre de madame
la duchesse d'Argaiolo, est venu redemander les lettres et les portraits
de sa fille. Voil le coup de foudre tomb sur la tte d'Albert qui aura
sans doute essay d'aller se justifier... Mais comment, en quatorze
mois, n'a-t-il pas donn de ses nouvelles?

--Oh! si je l'pouse, il sera si heureux...

--Heureux?... il ne vous aime pas. Vous n'aurez d'ailleurs pas une si
grande fortune  lui apporter. Votre mre a la plus profonde aversion
pour vous, vous lui avez fait une sauvage rponse qui l'a blesse et qui
vous ruinera.

--Quoi! dit Philomne.

--Quand elle vous a dit hier que l'obissance tait le seul moyen de
rparer vos fautes, et qu'elle vous a rappel la ncessit de vous
marier en vous parlant d'Amde.--Si vous l'aimez tant, pousez-le, ma
mre! Lui avez-vous, oui ou non, jet cette phrase  la tte?

--Oui, dit Philomne.

--Eh! bien, je la connais, reprit monsieur de Grancey, dans quelques
mois elle sera comtesse de Soulas! Elle aura, certes, des enfants, elle
donnera quarante mille francs de rentes  monsieur de Soulas; en outre,
elle lui fera des avantages, et rduira votre part dans ses biens-fonds
autant qu'elle pourra. Vous serez pauvre pendant toute sa vie, et elle
n'a que trente-huit ans! Vous aurez pour tout bien la terre des Rouxey
et le peu de droits que vous laissera la liquidation de la succession de
votre pre, si toutefois votre mre consent  se dpartir de ses droits
sur les Rouxey! Sous le rapport des intrts matriels, vous avez dj
bien mal arrang votre vie; sous le rapport des sentiments, je la crois
bouleverse... Au lieu d'tre venue  votre mre...

Philomne fit un sauvage mouvement de tte.

--A votre mre, reprit le vicaire-gnral, et  la Religion qui vous
auraient, au premier mouvement de votre coeur, claire, conseille,
guide; vous avez voulu vous conduire seule, ignorant la vie et
n'coutant que la passion!

Ces paroles si sages pouvantrent Philomne.

--Et que dois-je faire? dit-elle aprs une pause.

--Pour rparer vos fautes, il faudrait en connatre l'tendue, demanda
l'abb.

--Eh! bien, je vais crire au seul homme qui puisse avoir des
renseignements sur le sort d'Albert,  monsieur Lopold Hannequin,
notaire  Paris, son ami d'enfance.

--N'crivez plus que pour rendre hommage  la vrit, rpondit le
vicaire-gnral. Confiez-moi les vritables lettres et les fausses,
faites-moi vos aveux bien en dtail, comme au directeur de votre
conscience, en me demandant les moyens d'expier vos fautes et vous en
rapportant  moi. Je verrai... Car, avant tout, rendez  ce malheureux
son innocence devant l'tre dont il a fait son dieu sur cette terre.
Mme aprs avoir perdu le bonheur, Albert doit tenir  sa justification.

Philomne promit  l'abb de Grancey de lui obir en esprant que ses
dmarches auraient peut-tre pour rsultat de lui ramener Albert.

Peu de temps aprs la confidence de Philomne, un clerc de monsieur
Lopold Hannequin vint  Besanon muni d'une procuration gnrale
d'Albert, et se prsenta tout d'abord chez monsieur Girardet pour le
prier de vendre la maison appartenant  monsieur Savaron. L'avou se
chargea de cette affaire par amiti pour l'avocat. Ce clerc vendit le
mobilier, et avec le produit put payer ce que devait Albert  Girardet
qui lors de l'inexplicable dpart lui avait remis cinq mille francs, en
se chargeant d'ailleurs de ses recouvrements. Quand Girardet demanda ce
qu'tait devenu ce noble et beau lutteur auquel il s'tait intress, le
clerc rpondit que son patron seul le savait, et que le notaire avait
paru trs-afflig des choses contenues dans la dernire lettre crite
par monsieur Albert de Savarus.

En apprenant cette nouvelle, le vicaire-gnral crivit  Lopold. Voici
la rponse du digne notaire.


  A MONSIEUR L'ABB DE GRANCEY,

  _vicaire-gnral du diocse de Besanon_.

  Paris.

  Hlas! monsieur, il n'est au pouvoir de personne de rendre Albert  la
  vie du monde: il y a renonc. Il est novice  la Grande-Chartreuse, prs
  Grenoble. Vous savez encore mieux que moi, qui viens de l'apprendre, que
  tout meurt sur le seuil de ce clotre. En prvoyant ma visite, Albert a
  mis le Gnral des Chartreux entre tous mes efforts et lui. Je connais
  assez ce noble coeur pour savoir qu'il est victime d'une trame odieuse
  et pour nous invisible; mais tout est consomm. Madame la duchesse
  d'Argaiolo, maintenant duchesse de Rhtor, me semble avoir pouss la
  cruaut bien loin. A Belgirate, o elle n'tait plus quand Albert y
  courut, elle avait laiss des ordres pour lui faire croire qu'elle
  habitait Londres. De Londres, Albert alla chercher sa matresse  Naples
  et de Naples  Rome, o elle s'engageait avec le duc de Rhtor. Quand
  Albert put rencontrer madame d'Argaiolo, ce fut  Florence, au moment o
  elle clbrait son mariage. Notre pauvre ami s'est vanoui dans
  l'glise, et n'a jamais pu, mme en se trouvant en danger de mort,
  obtenir une explication de cette femme, qui devait avoir je ne sais quoi
  dans le coeur. Albert a voyag pendant sept mois  la recherche d'une
  sauvage crature qui se faisait un jeu de lui chapper: il ne savait o
  ni comment la saisir. J'ai vu notre pauvre ami  son passage  Paris; et
  si vous l'aviez vu comme moi, vous vous seriez aperu qu'il ne lui
  fallait pas dire un mot au sujet de la duchesse,  moins de vouloir
  provoquer une crise o sa raison et couru des risques. S'il avait connu
  son crime, il aurait pu trouver des moyens de justification; mais,
  faussement accus de s'tre mari! que faire! Albert est mort, et bien
  mort pour le monde. Il a voulu le repos, esprons que le profond silence
  et la prire dans lesquels il s'est jet, feront son bonheur sous une
  autre forme. Si vous l'avez connu, monsieur, vous devez bien le plaindre
  et plaindre aussi ses amis! Agrez, etc.

Aussitt cette lettre reue, le bon vicaire-gnral crivit au Gnral
des Chartreux, et voici quelle fut la rponse d'Albert Savarus.


  LE FRRE ALBERT A MONSIEUR L'ABB DE GRANCEY,

  _vicaire-gnral du diocse de Besanon_.

  De la Grande-Chartreuse.

  J'ai reconnu, cher et bien-aim vicaire-gnral, votre me tendre et
  votre coeur encore jeune dans tout ce que vient de me communiquer le
  Rvrend Pre Gnral de notre Ordre. Vous avez devin le seul voeu qui
  restt dans le dernier repli de mon coeur relativement aux choses du
  monde: faire rendre justice  mes sentiments par celle qui m'a si
  maltrait! Mais, en me laissant la libert d'user de votre offre, le
  Gnral a voulu savoir si ma vocation tait sre: il a eu l'insigne
  bont de me dire sa pense en me voyant dcid  demeurer dans un absolu
  silence  cet gard. Si j'avais cd  la tentation de rhabiliter
  l'homme du monde, le religieux tait rejet de ce Monastre. La grce a
  certainement agi: car pour avoir t court, le combat n'en a pas t
  moins vif ni moins cruel. N'est-ce pas vous dire assez que je ne saurais
  rentrer dans le monde? Aussi le pardon que vous me demandez pour
  l'auteur de tant de maux est-il bien entier et sans une pense de dpit:
  je prierai Dieu qu'il veuille lui pardonner comme je lui pardonne, de
  mme que je le prierai d'accorder une vie heureuse  madame de Rhtor.
  Eh! que ce soit la Mort ou la main opinitre d'une jeune fille acharne
   se faire aimer, que ce soit un de ces coups attribus au hasard, ne
  faut-il pas toujours obir  Dieu? Le malheur fait dans certaines mes
  un vaste dsert o retentit la voix de Dieu. J'ai trop tard connu les
  rapports entre cette vie et celle qui nous attend, car tout est us chez
  moi. Je n'aurais pu servir dans les rangs de l'glise militante, je me
  jette pour le reste d'une vie presque teinte au pied du sanctuaire.
  Voici la dernire fois que j'cris. Il a fallu que ce ft vous, qui
  m'aimiez et que j'aimais tant, pour me faire rompre la loi d'oubli que
  je me suis impose en entrant dans la mtropole de Saint-Bruno. Vous
  serez aussi particulirement dans les prires de

  _Frre_ ALBERT.

  Novembre 1836.


--Peut-tre tout est-il pour le mieux, se dit l'abb de Grancey.

Quand il eut communiqu cette lettre  Philomne, qui baisa par un
mouvement pieux le passage qui contenait sa grce, il lui dit:--Eh!
bien, maintenant qu'il est perdu pour vous, ne voulez-vous pas vous
rconcilier avec votre mre en pousant le comte de Soulas?

--Il faudrait qu'Albert me l'ordonnt, dit-elle.

--Vous voyez qu'il est impossible de le consulter. Le Gnral ne le
permettrait pas.

--Si j'allais le voir?

--On ne voit point les Chartreux. Et d'ailleurs aucune femme, except la
reine de France, ne peut entrer  la Chartreuse, dit l'abb. Ainsi rien
ne vous dispense plus d'pouser le jeune monsieur de Soulas.

--Je ne veux pas faire le malheur de ma mre, rpondit Philomne.

--Satan! s'cria le vicaire-gnral.

Vers la fin de cet hiver, l'excellent abb de Grancey mourut. Il n'y eut
plus entre madame de Watteville et sa fille cet ami qui s'interposait
entre ces deux caractres de fer. L'vnement prvu par le
vicaire-gnral eut lieu. Au mois d'aot 1837, madame de Watteville
pousa monsieur de Soulas  Paris, o elle alla par le conseil de
Philomne, qui se montra charmante et bonne pour sa mre. Du moins,
madame de Watteville crut  l'amiti de sa fille; mais Philomne voulait
tout bonnement voir Paris pour se donner le plaisir d'une atroce
vengeance: elle ne pensait qu' venger Savarus en martyrisant sa rivale.

On avait mancip mademoiselle de Watteville, qui d'ailleurs atteignait
bientt  l'ge de vingt-un ans. Sa mre, pour terminer ses comptes avec
elle, lui avait abandonn ses droits sur les Rouxey, et la fille avait
donn dcharge  sa mre  raison de la succession du baron de
Watteville. Philomne avait encourag sa mre  pouser le comte de
Soulas et  l'avantager.

--Ayons chacune notre libert, lui dit-elle.

Madame de Soulas, inquite des intentions de sa fille, fut surprise de
cette noblesse de procds, elle fit prsent  Philomne de six mille
francs de rente sur le grand-livre par acquit de conscience. Comme
madame la comtesse de Soulas avait quarante-huit mille francs de revenus
en terres, et qu'elle tait incapable de les aliner dans le but de
diminuer la part de Philomne, mademoiselle de Watteville tait encore
un parti de dix-huit cent mille francs: les Rouxey pouvaient produire,
avec quelques amliorations, vingt mille francs de rente, outre les
avantages de l'habitation, ses redevances et ses rserves. Aussi
Philomne et sa mre, qui prirent bientt le ton et les modes de Paris,
furent-elles facilement introduites dans le grand monde. La clef d'or,
ces mots: dix-huit cent mille francs!... brods sur le corsage de
Philomne, servirent beaucoup plus la comtesse de Soulas que ses
prtentions  la de Rupt, ses fierts mal places, et mme que ses
parents tires d'un peu loin.

Vers le mois de fvrier 1838, Philomne,  qui bien des jeunes gens
faisaient une cour assidue, ralisa le projet qui l'amenait  Paris.
Elle voulait rencontrer la duchesse de Rhtor, voir cette merveilleuse
femme et la plonger dans d'ternels remords. Aussi Philomne tait-elle
d'une recherche et d'une coquetterie tourdissantes afin de se trouver
avec la duchesse sur un pied d'galit. La premire rencontre eut lieu
dans le bal annuellement donn pour les pensionnaires de l'ancienne
Liste civile, depuis 1830.

Un jeune homme, pouss par Philomne, dit  la duchesse en la lui
montrant:--Voil l'une des jeunes personnes les plus remarquables, une
forte tte! Elle a fait jeter dans un clotre,  la Grande Chartreuse,
un homme d'une grande porte, Albert de Savarus dont l'existence a t
brise par elle. C'est mademoiselle de Watteville, la fameuse hritire
de Besanon....

La duchesse plit, Philomne changea vivement avec elle un de ces
regards qui, de femme  femme, sont plus mortels que les coups de
pistolet d'un duel. Francesca Soderini, qui souponna l'innocence
d'Albert, sortit aussitt du bal, en quittant brusquement son
interlocuteur incapable de deviner la terrible blessure qu'il venait de
faire  la belle duchesse de Rhtor.

  Si vous voulez en savoir davantage sur Albert, venez au bal de
  l'Opra mardi prochain, en tenant  la main un souci.

Ce billet anonyme, envoy par Philomne  la duchesse, amena la
malheureuse Italienne au bal o Philomne lui remit en main toutes les
lettres d'Albert, celle crite par le vicaire-gnral  Lopold
Hannequin ainsi que la rponse du notaire, et mme celle o elle avait
fait ses aveux  monsieur de Grancey.

--Je ne veux pas tre seule  souffrir, car nous avons t tout aussi
cruelles l'une que l'autre! dit-elle  sa rivale.

Aprs avoir savour la stupfaction qui se peignit sur le beau visage de
la duchesse, Philomne se sauva, ne reparut plus dans le monde, et
revint avec sa mre  Besanon.

Mademoiselle de Watteville, qui vcut seule dans sa terre des Rouxey,
montant  cheval, chassant, refusant ses deux ou trois partis par an,
venant quatre ou cinq fois par hiver  Besanon, occupe  faire valoir
sa terre, passa pour une personne extrmement originale. Elle est une
des clbrits de l'Est.

Madame de Soulas a deux enfants, un garon et une fille, elle a rajeuni;
mais le jeune monsieur de Soulas a considrablement vieilli.

--Ma fortune me cote cher, disait-il au jeune Chavoncourt. Pour bien
connatre une dvote, il faut malheureusement l'pouser!

Mademoiselle de Watteville se conduit en fille vraiment extraordinaire.
On disait d'elle:--_Elle a des lubies!_ Elle va tous les ans voir les
murailles de la Grande-Chartreuse. Peut-tre voulait-elle imiter son
grand-oncle en franchissant l'enceinte de ce couvent pour y chercher son
mari, comme Watteville franchit les murs de son monastre pour recouvrer
la libert.

En 1841, elle quitta Besanon dans l'intention, disait-on, de se marier;
mais, on ne sait pas encore la vritable cause de ce voyage d'o elle
est revenue dans un tat qui lui interdit de jamais reparatre dans le
monde. Par un de ces hasards auxquels le vieil abb de Grancey avait
fait allusion, elle se trouva sur la Loire dans le bateau  vapeur dont
la chaudire fit explosion. Mademoiselle de Watteville fut si
cruellement maltraite qu'elle a perdu le bras et la jambe gauche; son
visage porte d'affreuses cicatrices qui la privent de sa beaut; sa
sant soumise  des troubles horribles lui laisse peu de jours sans
souffrance. Enfin, elle ne sort plus aujourd'hui de la Chartreuse des
Rouxey o elle mne une vie entirement voue  des pratiques
religieuses.

  Paris, mai 1842.


FIN DU PREMIER VOLUME.




Nous n'ignorons pas que le culte de sainte Philomne n'a commenc
qu'aprs la Rvolution de 1830 en Italie. Cet anachronisme,  propos du
nom de mademoiselle de Watteville, nous a paru sans importance; mais il
a t si remarqu par des personnes qui voudraient une entire
exactitude dans cette histoire de moeurs, que l'auteur changera ce
dtail aussitt que faire se pourra.




TABLE DES MATIRES

DU PREMIER VOLUME

DES

SCNES DE LA VIE PRIVE.


  LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE              33

  LE BAL DE SCEAUX                          85

  LA BOURSE                                139

  LA VENDETTA                              168

  MADAME FIRMIANI                          231

  UNE DOUBLE FAMILLE                       251

  LA PAIX DU MNAGE                        316

  LA FAUSSE MAITRESSE                      350

  ETUDE DE FEMME                           397

  ALBERT SAVARUS                           406


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.


PARIS, IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page   1: ii remplac par il (il ne prenait pas sa leon)
  Page   6: Raphat par Raphal (Il faut tre Raphal)
  Page   9: seul par seuil (il vous laissait franchir le seuil)
  Page  33: au par aux (pouvait-il donner aux X et aux V)
          : enthousiame par enthousisame (et paraissait l'examiner
              avec un enthousiasme d'archologue.)
  Page  34: n'invenserait par n'inventerait (le plus spirituel des
               peintres modernes n'inventerait)
  Page  36: Chat-qui-pelotte par Chat-qui-pelote (les commerants du
              Chat-qui-pelote, que le Chat-qui-pelote l'tait pour lui.)
  Page  39: Guilllaume par Guillaume (dit monsieur Guillaume  ses
              trois nophytes)
  Page  40: d'indiennne par d'indienne (modestement vtues
              d'indienne)
  Page  42: modement par modestement (Toujours modestement vtues)
          : n'avait par n'avaient (Augustine et Virginie n'avaient
              donn)
  Page  45: momment par moment (y tait rest un moment en
              contemplation)
  Page  51: barrrires par barrires (Partout des barrires)
  Page  54: Jeseph par Joseph (quand Joseph Lebas se montra soudain)
  Page  60: prre par pre (De Sommervieux, mon pre!)
  Page  65: cre par cre (qu'une jeune demoiselle du grand monde
              se cre)
  Page  66: l'troitresse par l'troitesse (l'troitesse de ses
              ides)
  Page  67: impression par impressions (que celle de Thodore des
              impressions trangres)
  Page  69: connaissancess par connaissances (elle sentait son
              esprit et ses connaissances)
  Page  70: diriga par dirigea (elle se dirigea vers la grotesque
              faade)
          : aisanse par aisance (annonait une aisance sans luxe)
          : reconnaisant par reconnaissant (fut bientt pntre
              d'attendrissement, en reconnaissant)
          : exeessif par excessif (n'ayant pas rencontr dans son
              mari un amour excessif)
  Page  83: toilette par toile (sur Augustine et sur la toile
              accusatrice)
  Page  84: ferment par forment (aux rgions o se forment les
              orages)
  Page  88: vienx remplac par vieux (Le vieux Venden ne laissa
              pas)
  Page  92: dout par dont (mais dont le nom n'tait pas prcd)
  Page  93: ddomageait par ddommageait (la splendeur de sa maison
              qui les ddommageait)
  Page 109: Qoique par Quoique (Quoique pleine d'lgance et de
              fiert)
  Page 127: nobleese par noblesse (j'tais entiche de noblesse)

  Page 156: niassent remplac par naissent (Les rflexions les plus
              douces naissent)
  Page 177: Matilde remplac par Mathilde (mademoiselle Mathilde
              Roguin)
  Page 183: grav par grave (en emportant grave dans son souvenir)
  Page 191: exquisse par esquisse (Servin, qui avait une esquisse
               terminer)
  Page 198: Semblable par Semblables (Semblable  des amants, ils
              savaient rester)
  Page 202: Bartolomo par Bartholomo (Enfin, Bartholomo rompit
              le silence)
  Page 236: anecdoctes remplac par anecdotes (Il faut accepter
              ses paroles, ses anecdotes,)
  Page 241: exquisse par esquisse (Cette esquisse d'une figure
              admirable de naturel)
  Page 244: assujettisant par assujettissant (l'oncle le plus
              commode, le moins assujettissant)
  Page 250: viennes par viennent (elles viennent toujours de nous.)
  Page 251: TRHEIN par TRHEIM (A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE
              TRHEIM)
  Page 252: que remplac par qui (l'humidit permanente qui rgnait)
  Page 263: le par la (la traverser au matin)
  Page 267: Crovisard par Crochard (et coururent dans une alle
              sombre devant madame Crochard)
  Page 268: mervelles par merveilles (pour donner une ide des
               merveilles)
  Page 269: multitde par multitude (de distinguer une multitude de
              voitures)
  Page 272: colerette par collerette (qui retombaient en mille
               boucles sur une collerette brode)
  Page 277: quatres par quatre (le plan form par ces quatre
              femmes)
  Page 280: Grandville par Granville (Eh! bien, monsieur _de_
              Granville)
  Page 285: Bontemps par Bontems (par l'ide d'enter les Bontems)
  Page 288: Bontemps par Bontems (comme prtendu de mademoiselle
              Bontems)
          : ami par amie (il vint assidment trouver son amie)
  Page 297: pelotte par pelote (le bonnet de la matresse de la
              maison jusqu' sa pelote)
  Page 321: Moncornet remplac par Montcornet (Vous croyez,
              Montcornet?)
  Page 337: apparaissait par apparaissaient (apparaissaient tour 
              tour les joies de l'esprance et les angoisses)
  Page 348: le par la (souvent de la reconnaissance)
  Page 350: lesquels remplac par lesquelles (l'aspect des
              fortifications de consonnes par lesquelles)
  Page 363: parfaites par parfaits (avec un ordre et une conomie
              si parfaits)
  Page 364: fortnue par fortune (Ma fortune est la sienne)
          : mis par mais (mais la mutuelle connaissance de nos mes)
  Page 368: montant par montrant (rpondit Adam en montrant un
              petit tage)
  Page 373: cachotier par cachottier (il est sournois et cachottier)
  Page 376: tricotte par tricote (tricote des bas)
  Page 388: pavillion par pavillon (assise sous le pavillon chinois)
  Page 393: le par la (o mon bonheur me tournait la tte)
  Page 398: loins par loin (ses yeux, loin d'tre teints,)
  Page 401: Stendalh par Stendhal (Stendhal, a eu la bizarre
              ide de nommer)
  Page 405: chanment remplacement par changement (qui lui demandent
               raison de ce changement)
  Page 416: Vatteville par Watteville (mademoiselle de Watteville
              tait une jeune fille)
  Page 417: brouillantes par bouillantes (que les laves bouillantes
              le sont)
  Page 425: pierre par pierres (d'un gros tas de pierres)
  Page 430: embellies par embellis (dont les trsors apparaissent
              embellis)
  Page 432: Rodophe par Rodolphe (la remplacer auprs de Rodolphe)
  Page 436: au-dessous par au-dessus (il entendit parler et marcher
              au-dessus de sa tte)
          : mis par miss (quand la prtendue miss Fanny)
  Page 438: Rodolohe par Rodolphe (Quand Rodolphe put sortir)
  Page 450: Rodophe par Rodolphe (Le sentiment de ses fautes
              redoubla chez Rodolphe)
  Page 453: Gandolpdini par Gandolphini (le beau nom de princesse
              Gandolphini)
  Page 454: d'des par d'ides (d'ides librales)
  Page 458: compdant par comptant (en comptant les intrts des
              intrts)
  Page 466: rajout  (et s'il n'arrivait pas  poser sa couronne)
  Page 485: balottage par ballottage (vous tiez matre de
              l'lection par le ballottage)
          : consiences par consciences (si mes dclarations
              troublaient vos consciences)
  Page 490: voies par voix (Moi, je ne suis coupable que des voix
              lgitimistes)
  Page 492: touff par touffe (La joie du triomphe ne fut pas
              si bien touffe)
  Page 499: marble par marbre (en marbre blanc,)
  Page 503: Garnde par Grande (De la Grande-Chartreuse.)
          : la par le (le combat n'en a pas t moins vif)





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de la vie prive tome I, by Honor de Balzac

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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