The Project Gutenberg EBook of L'gypte, by Walter Tyndale

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Title: L'gypte
       d'hier et d'aujourd'hui

Author: Walter Tyndale

Release Date: October 23, 2012 [EBook #41155]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  L'GYPTE
  D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

[PLANCHE 1: AU TEMPLE DE LUXOR]




  L'GYPTE

  D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

  _OUVRAGE ILLUSTR DE
  44 PLANCHES EN COULEURS
  D'APRS LES AQUARELLES DE L'AUTEUR_

  Texte et Illustrations

  de

  WALTER TYNDALE


  PARIS

  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1910




L'GYPTE

_D'HIER ET D'AUJOURD'HUI_




_CHAPITRE PREMIER_

PORT-SAD

L'ARRIVE DANS LES EAUX GYPTIENNES. || PREMIRES IMPRESSIONS. || UNE
GYPTE RALISTE. || EN CHEMIN DE FER VERS LE CAIRE. || LE MIRAGE. || LES
PYRAMIDES DE GIZEH.


Les grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la
traverse Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de
Naples-Alexandrie: ce progrs me parat d'autant plus apprciable que,
lors de mon dernier voyage en gypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai
eu  supporter quatre affreuses journes de malaise et d'ennui, entre
Brindisi et Port-Sad,  bord du courrier d'Asie. Ma patience tait mme
 toute extrmit quand j'entendis enfin un passager, qui, de sa
jumelle, scrutait l'horizon, s'crier: Voil l'gypte!. Prenant
moi-mme la lorgnette d'une main fbrile, j'aperus en effet la cte
gyptienne, basse et plate.

Rapidement cette cte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de deux
les, puis d'une seule, et, l'un aprs l'autre, des lots surgirent,
puis disparurent, pour se montrer de nouveau  l'ouest. Sur la carte, je
vis que presque toute la cte du Delta n'tait qu'une troite bande de
terre qui sparait la Mditerrane des grands lacs sals.

La traverse touchait  sa fin. Nous avions laiss loin derrire nous le
sombre hiver et la mer agite:  prsent le soleil resplendissait dans
un ciel bleu, et une brise dlicieuse rafrachissait l'air chaud et sec.

Notre paquebot fendait les eaux verdtres devant les Bouches du Nil; 
droite s'tendait une terre basse au sable dor, et l-bas la silhouette
d'un smaphore et de nombreux mts apparaissaient. Bientt, une ligne
grise se dessina au ras des flots, qui, imprcise d'abord, se rvla peu
 peu comme une immense digue, derrire laquelle se dressrent les
maisons d'une ville.

Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle
retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en
criant, et les passagers, impatients, se prparaient  dbarquer. Enfin
les machines s'arrtrent, les ancres normes coulrent le long des
flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de
Port-Sad.

Quel moment d'motion pour le nouveau venu! L, de l'autre ct de ces
sables, c'est l'gypte, la terre de la Rivire Mystrieuse, le pays
magique! la patrie des mosques et des minarets, des turbans et des
_yashmaks_, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du dsert!
l'antique patrie de tant de merveilles: dbris mystrieux de ces temps
lointains o un grand peuple vivait ici, sur le sable dor de ces rives
enchanteresses, prs de ce fleuve puissant!...

Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert ple, taient si claires
qu'on distinguait  une grande profondeur d'normes mduses dont les
bras s'allongeaient en tous sens.

A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun
nuage ne tachait le ciel dont l'azur,  l'ouest, se nuanait de vert,
puis de jaune, jusqu' devenir une grande nappe d'or d'une imposante
majest.

_East is East, and West is West, and never the twain shall meet_[1].

  [1] L'Orient est l'Orient et l'Occident est l'Occident, et les deux ne
  se rencontreront jamais.

Ici mme, sur l'eau, avant le dbarquement, tout me parut trange et
pittoresque. A peine notre grand navire tait-il arrt qu'une quantit
de barques l'entourrent, remplies d'indignes qui criaient,
gesticulaient; certains d'entre eux prsentaient leurs marchandises,
fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots taient
remplis de jeunes garons qui faisaient des plongeons fantastiques pour
attraper les pices d'argent lances du pont par les passagers: comme
des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparatre quelques
instants aprs, de l'autre ct du paquebot, la pice brillant entre
leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette
chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux
_ta-ra-ra-boom de aye_, autrefois si populaire dans les cafs
chantants.

Enfin nous dbarquons sur le sol gyptien. Le plaisir et l'motion qu'on
prouve en arrivant dans un pays tranger sont en grande partie gts
par la lutte que l'on a  soutenir contre les bateliers,
commissionnaires, portefaix, portiers d'htels et agents de toute sorte
qui, sans aucune considration pour votre nervosit, se livrent  un
vritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas
Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le dbarquement moins pnible
et, grce  elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une
grande conomie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant
inutile d'essayer de penser  l'gypte du pass, car l'gypte du prsent
absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Sad n'offrait aucun
intrt au point de vue artistique et j'avais dcid de ngliger cette
ville et d'en partir par le premier train  destination du Caire.

Une bonne partie du voyage se fait  travers un pays d'apparence
misrable, avec,  droite, le lac de Menzaleh  moiti dessch, et, 
gauche, le dsert d'Arabie qui s'tend de l'autre ct du canal de Suez.
Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et
toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empcher de
remarquer sa laideur. Je parvins cependant  le faire disparatre de mon
horizon et  ne plus voir que le grand dsert qui relie l'gypte  la
Pninsule de Sina. C'tait du reste la premire fois que je voyais le
dsert; depuis, j'ai pass des mois dans sa solitude, mais cette
premire vision reste dans ma mmoire avec un relief particulier. Ce
paysage, pensais-je, est celui-l mme que parcoururent l'Enfant Jsus,
Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en gypte un refuge contre la
fureur d'Hrode. En quel endroit traversrent-ils l'immensit qui
s'tend devant moi? Marie tait-elle semblable  cette femme _fellah_
qui se dirige  dos d'ne vers la station? En tout cas, la robe qui se
portait alors n'a gure subi de modifications.

Dix ans plus tard, je refaisais le mme voyage, me rendant de nouveau au
Caire par la mme route. Le tramway  vapeur qui reliait autrefois
Port-Sad  Ismal tait remplac par des trains composs de wagons
Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions a
et l, quelques rclames criardes taient en outre les premiers
avertissements de la prosprit du pays...

A l'Est, le paysage n'avait gure chang, mais, regardant  l'Ouest, je
fus fort tonn de la transformation du dsert. L o je me rappelais
n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec
des les couvertes de palmiers. C'tait bien l'poque de la crue du Nil,
mais j'tais certain que les eaux ne pouvaient s'tendre  une pareille
distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors
 un gyptien assis prs de moi, je lui demandai si les eaux
recouvraient toujours cet espace. Il me rpondit tranquillement: C'est
le mirage!

Ce n'est qu'aprs avoir pass Zakazik que le voyageur s'aperoit qu'il
est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hrodote: L'gypte est
un don de la rivire, car, bien que le Nil ne soit pas visible avant
Beulia, on sent dj ici son influence fcondante. La campagne est fort
belle, boise et sillonne de nombreux cours d'eau. Les ruines de
Bubastis qui sont prs du Zakazik furent dblayes par le professeur
Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles prsentent un intrt
assez grand pour l'archologie, leur aspect est peu pittoresque et ne
retient gure l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est
nullement intressant, et le voyageur, si prs du Caire, ne songe gure
 s'arrter l. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux  droite, vous
apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprcie
difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant  moi, mon coeur
battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, 
ce moment, me distraire de ma contemplation!

Le train roule  toute vapeur. Le Delta maintenant se rtrcit, les deux
chanes de collines qui enserrent la valle du Nil se prcisent  la
vue, et la mosque de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la
citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE II_

MASR EL KAHIRA

MODERN-CAIRO ET LE VIEUX-CAIRE. || INFLUENCES EUROPENNES. || ART
MAURESQUE ET ART NOUVEAU. || LES BOIS SCULPTS DES ANCIENNES FENTRES.
|| LES FONTAINES PUBLIQUES. || LA MAISON-MOSQUE.


Le voyageur qui, arrivant au Caire, s'imagine qu'il va se trouver enfin
dans le dcor d'une ville orientale, s'expose  une dception. La partie
de la ville qu'on traverse pour se rendre de la gare  l'un ou l'autre
des htels, ne ressemble pas plus au vieux Caire que Londres ne
ressemble  Pkin. Aucune des maisons qui s'y trouvent n'a quarante ans
d'existence, et, d'autre part, je suis bien convaincu que ces misrables
btisses s'crouleront quelque jour prochain. Leurs constructeurs
avaient, tout prs de l, pour les inspirer, de merveilleux modles de
l'art oriental le plus pur, mais le mot fatal d'Ismal: L'gypte fait
partie de l'Europe tourna sans doute leur attention vers Paris, et
nous retrouvons ici une malheureuse imitation de _l'art nouveau_, ou
bien,--ce qui est peut-tre pire,--des reproductions honteusement
dnatures de _style mauresque_.

Vous verrez les htels remplis de tout le confort moderne, comme leurs
rclames l'annoncent si bien (sans parler de leurs prix fantastiques);
mais, hlas! vous n'y rencontrerez rien de vraiment oriental, 
l'exception du personnel domestique qui porte la robe blanche, la
ceinture rouge et le fez.

Mais demain, dans les vieux quartiers, vous pourrez enfin admirer dans
toute sa beaut le vritable Orient, et ce que vous verrez dpassera
votre attente. Les deux ou trois kilomtres qui sparent votre htel du
Khn Khall sparent aussi de l'Occident l'Orient.

Que de changements depuis mon dernier voyage ici! Le canal qui
traversait la vieille ville, du nord au sud, a t combl et une ligne
de tramways lectriques suit son ancien cours. Nombreuses sont les
fentres _meshrebiya_ qui ont t remplaces par des cadres en bois de
Sude, et plus nombreuses encore les vieilles maisons qui ont t, soit
dmolies et puis reconstruites, soit modernises jusqu' complte
mtamorphose; et cependant, mme ici, il reste encore assez de l'Orient
pour enchanter l'imagination et pour fournir  l'artiste maint sujet de
tableau.

En quittant l'Ezbekiyeh, qui est le centre du quartier europen, une
petite rue, derrire l'htel Bristol, vous conduira,  travers un
labyrinthe de passages troits, jusqu'au Suk-ez-Zalat. Un guide vous
sera ncessaire, car dj le plan bien ordonn des villes modernes a
disparu et les rues en zigzag aboutissent souvent  un cul-de-sac.

Une fois au Fouyatieh, vous vous trouvez tout  fait dans le vieux
Caire. Une mosque et une range de maisons aux fentres dfendues par
des grillages de bois sculpt enchantent de suite le regard. Une porte
en retrait ouvre sur la cour d'une maison cairote habite autrefois par
un riche marchand et loue aujourd'hui par chambres ou petits logements.
Si vous avez eu la chance de tomber sur un guide habitu  conduire des
artistes, il pourra vous montrer quantit de maisons semblables et fort
intressantes. Je dsire nommer ici le brave homme qui m'accompagna dans
mes recherches du pittoresque, dans tous les coins et recoins du Caire.
Il s'appelle Mohammed el Asmar, mais il prfre le nom de Mohammed
Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. Et ne suis-je pas
vraiment brun? demande-t-il pour justifier son surnom. Grce 
Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces
maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des
petits marchands ambulants, et des nes, des chameaux, tout le
pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et
marchandait avec mes modles, je peignais les arabesques de la porte et
de ravissants modles de siges _meshrebiya_.

[PLANCHE 2: EL-FOUYATIEH, AU CAIRE]

_Meshrebiya_ est le nom arabe du bois sculpt, tourn, si admirablement
travaill, et dont on fait gnralement des paravents, des grillages de
fentres et toute espce de meubles. Placs devant les fentres, les
grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumire clatante du
jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors,
sans tre vues elles-mmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans
une ville mahomtane o l'ombre est une ncessit et la rclusion une
loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une
quantit fabuleuse de ces meubles et de ces fentres de bois ont t
achets par des marchands qui les ont revendus  des touristes
europens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent  leur fantaisie usage de
ces bois sculpts. Je pourrais citer un cas o toutes les superbes
boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en
Surrey, depuis quelque quarante ans, poque  laquelle celui qui les
acheta sottement les apporta en Angleterre. Frapp par leur beaut quand
il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte
parviendrait  s'en servir avec avantage pour une maison qu'il
s'apprtait  construire, mais il fut vite dtromp.

Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetes au Caire, n'y sont
jamais remplaces: les anciens quartiers tant malsains, les
propritaires les abandonnent, et, ds qu'ils le peuvent, se font
construire dans les nouveaux quartiers une maison de style btard.

Continuons notre promenade le long de Suk-ez-Zalat. L'intrt va
grandissant  mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue,
trs troite, est encombre de gens, de btes et de choses. Le soleil
l'envahit petit  petit; tous les marchands ont baiss leurs stores.

Nous avons maintenant atteint El Nahassin o la vie et le mouvement
sont tout aussi pittoresques, o la beaut et l'intrt augmentent
encore, car bientt voici  notre droite les dmes et les minarets du
groupe de mosques qui entourent le Muristan. De la Sebil[2]
Abd-er-Rahman, on peut  merveille considrer ce centre de l'activit
cairote, tumultueux et si divers.

  [2] Fontaine.

Les diffrentes _Sebils_ sont une des caractristiques du Caire.
Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau  la ville;
aujourd'hui ce sont de simples fontaines o le passant se dsaltre.
Elles sont maintenues grce  des donations religieuses. Au-dessus
d'elles, dans les maisons, se trouvent des coles, et le chant des
enfants qui rcitent le Coran s'envole par les fentres ouvertes.

Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis.
A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent
presque en ruines. Les grillages en bois des fentres sont en piteux
tat, et, a et l, un vieux morceau d'toffe tient lieu de vitre. Les
ornements sculpts de certaines fentres pendent misrablement et
restent suspendus en l'air jusqu' ce qu'un coup de vent plus fort les
fasse tomber  terre. Cet tat de ruine se rencontre bien quelquefois
dans nos villes europennes, mais seulement dans de pauvres quartiers
abandonns: ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie 
toute heure par une foule compacte, et, au rez-de-chausse de ces
maisons, vous voyez des marchands de toute sorte affairs au milieu
d'une nombreuse clientle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des
maisons et non point  l'intrieur. Des aliments varis sont vendus 
des gens qui les consomment en pleine rue, ct de l'ombre en t, ct
du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des
cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur caf, et il ne
leur viendrait jamais  l'ide d'entrer dans ces boutiques, dont
l'intrieur n'est souvent qu'un petit rduit, si exigu que le marchand
lui-mme y trouve  peine assez de place pour se retourner.

C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc  ct, que le barbier
rasera une tte, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est
galement en plein air que s'installe l'crivain pour prparer des
contrats, ou crire une lettre d'amour que lui dicte une jeune personne
voile accroupie auprs de lui dans la poussire.

Les plus graves questions se rglent dehors: tel homme battra sa femme
si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le pre de cette
femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et
entour de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on
lui paierait pour sa fille. Et la foule, amuse et intresse, prenait
part  la discussion!

Cet endroit se trouvant dans une des principales artres de la ville, le
trafic y est considrable, et rien ne pourrait tre plus intressant que
de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa
couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule
anglaise dans une rue de Londres!

Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle! Au moment
mme o nous nous arrtons pour l'admirer, un grillage de fentre
s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prire est arrive.
Immdiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de
_muezzin_, crient: _La ilaha ill' allah, wa Muhamed rasul allah!_

Le vendredi,  cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs
magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent  la _Duhr_, ou
prire de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a
donn le signal de la prire? Ma curiosit tait grande pendant qu'assis
dans un petit caf en face, je prenais un croquis de l'immeuble en
question. Le fidle Mohammed Brown, qui jusqu'alors tait rest assis 
ct de moi, loignant les gamins et les mouches, se leva brusquement,
dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et,
tant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt
minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitt ainsi: il avait
compltement oubli que c'tait vendredi; l'appel  la prire lui avait
soudain rafrachi la mmoire et il avait  peine eu le temps de faire
ses ablutions avant de prendre part  la _Duhr_.

[PLANCHE 3: LA MAISON-MOSQUE DE NAHASSIN, AU CAIRE]

J'appris alors que le sujet de mon croquis tait une mosque  laquelle
tait contigu la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le btiment
religieux qu'il tait ncessaire de faire l'appel  la prire par la
fentre de la chambre  coucher. La manire dont l'architecte est
parvenu  unir la maison et la vieille mosque, est simplement
merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient
disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une
des plus pittoresques du Caire. C'est une vritable chance qu'il se soit
trouv juste en face un petit caf o j'tais en fort bonne position
pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosques, derrire cette
maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me
permt de monter sur son comptoir. Aprs une longue discussion, Mohammed
m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr.
25), et il fut convenu que j'aurais droit  ce comptoir pendant cinq
journes conscutives. Le marchand insista alors pour tre pay d'avance
de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu souponneux, mais, ayant
trouv des tmoins, je consentis enfin  risquer le paiement. Pendant
toute la matine, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus
prs de moi que je ne l'eusse dsir. En arrivant, le lendemain matin,
je trouvai la boutique ferme et j'en concluais que j'avais t roul,
lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la cl en m'annonant que
Moustapha des cannes me laissait la place pendant toute une semaine
qu'il passerait lui-mme  la campagne, chez des parents. Aprs tout,
remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette faon,
car la vente des cannes est trs mauvaise en ce moment, et puis il y a
de nombreuses annes qu'il n'a vu sa famille.

Allons maintenant  la mosque du Sultan Barkuk et admirons le portail
de marbre et la porte de bronze  ct du tombeau de Mohammed en Nasr et
du Muristan, hpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin
du XIIIe sicle. Ce clbre sultan Mamelouk fit btir cet hpital en
tmoignage de reconnaissance aprs avoir t guri d'une grave maladie.
Sa mosque et son tombeau sont situs  ct de l'hpital; nous
reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.

Si mon lecteur est un voyageur expriment, il sait visiter une ville,
mais s'il vient en Orient pour la premire fois, je l'engage  donner 
tout ce qui vaut la peine d'tre vu beaucoup plus de temps que les
guides ne le conseillent.

L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes
quand on les fait courir d'un endroit  un autre, et leur dsespoir
lorsqu'on leur dclare, aprs une journe de fatigue, qu'avant de
rentrer  l'htel _il y a encore quelque chose  voir_, justifie, je
crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent _l'art de
voyager_.

Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considration que pour vos
jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez
voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des
souvenirs plus agrables.

tudier le mouvement et la vie des rues, les diffrentes industries, les
marchandises exposes devant les boutiques et les bazars, les curieux
costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achtent, flnant
au soleil, en hiver, assis par groupes,  l'ombre, pendant l't: voil
au moins de quoi remplir utilement une premire matine.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE III_

DANS LES BAZARS

LE MARCH AUX CUIVRES. || LE BAZAR DES ORFVRES. || LE BAZAR TURC. ||
L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES HABILETS DES MARCHANDS CAIROTES.
|| UN SUJET DE TABLEAU QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE.


En nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas  nous apercevoir
que nous sommes maintenant au coeur du _Nahssin_, au March des
Cuivres. Jusqu' prsent, les devantures des magasins avaient offert 
nos regards des produits varis, mais ici le cuivre domine. Tout comme
autrefois, d'habiles ouvriers martellent des rcipients aux formes
tranges, dignes d'orner la cuisine et l'office de quelque
Haroun-al-Raschid. J'aime  voir combien cet art ancien est encore
vivant; ces cafetires et bouillotes modernes ont toujours les belles et
gracieuses lignes des anciennes, et elles sont travailles par les
artisans cairotes pour les gens du pays eux-mmes, non pas seulement
pour tenter le touriste qui passe. De fait, je n'ai jamais vu un
_Firangi_ (tranger) acheter ces ustensiles, trop encombrants sans doute
pour prendre place dans la valise; ou peut-tre est-ce simplement que le
marchand et le drogman n'ont pu se mettre d'accord sur la commission que
ce dernier toucherait en cas de vente?

Les talages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosques ont
maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est
regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au Bazar
des Orfvres. Les diffrentes artres qui le sillonnent sont tellement
troites que deux personnes ne peuvent y marcher de front. Les boutiques
ressemblent  des armoires et leur devanture n'a gure plus de 1 mtre 
1m,40 de largeur. Le plancher est  60 centimtres environ au-dessus du
sol et sert de sige aux clients. Cette extraordinaire petite bote
(c'est le mot) sert  la fois d'atelier et de magasin; le _guhargi_ ou
orfvre passe ici toute sa journe, assis, les jambes croises, sur un
petit tapis, et il n'a vraiment aucune raison de se lever, car toutes
ses marchandises et ses outils sont  porte de sa main, et, quand il
dsire une tasse de caf ou de th vert, il lui suffit de frapper ses
mains l'une contre l'autre pour qu'un boy la lui apporte. Son apparence
ne diffre gure de celle de son voisin du March au Cuivre, mais ses
vtements nous indiquent qu'il n'est pas un descendant du Prophte. Le
samedi, presque toutes ces petites boutiques sont fermes, et si vous
pouvez dchiffrer les noms crits au-dessus des portes closes, vous n'y
trouverez ni Hassan, ni Mohammed, mais _Ibu Yusef_, _Ibrahim_ ou _Ben
Sandi_ qui tmoignent silencieusement que ces isralites continuent
d'observer les lois de leurs aeux.

Except les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le _Sk-es-Sgh_
sont presque impraticables. Pendant des heures entires, des femmes
restent assises sur le _Mashaba_, c'est--dire le rebord du plancher, 
regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont command, ou 
marchander une autre pice. La patience du commerant est inlassable.
J'en ai vu qui, aprs avoir montr leur stock tout entier  une cliente
qui partait enfin sans rien acheter, lui disaient aimablement au revoir
et la priaient de revenir dans des termes pleins de gracieuset. Les
robes de soie du marchand, aux couleurs varies, contrastent trangement
avec le vtement noir de l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage
derrire un voile. Elle peut venir ici, en public, vendre ses bijoux et
personne n'aura la moindre ide de sa personnalit. Si un homme, au
contraire, venait vendre son argenterie et ses bijoux, tout le bazar
saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation
les pertes l'obligeant  se sparer de ses biens,--car le Cairote est
toujours fort curieux de tout ce qui touche aux questions d'argent.

Vraiment le _Yashmak_ (voile des femmes) avec son cercle de cuivre,
n'est pas gracieux, mais il excite la curiosit, et l'on se dit que si
le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que ses
yeux, elle doit tre remarquablement belle. La modestie l'oblige 
cacher les lignes de son corps sous un long chle noir, mais elle
s'entoure de ce chle d'une faon si artistique que son charme y gagne
plutt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa soeur europenne qui se pare
avec extravagance prcisment pour paratre en public, elle garde ses
robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour les seuls yeux
de son seigneur, et de quelques amies intimes qui viendront les admirer
dans la paix et la discrtion du harem.

A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en plus lourd
et vici; on voudrait en sortir. Des femmes _fellah_ qui encombrent la
ruelle, se jettent ple-mle dans l'armoire qui sert de boutique 
l'orfvre Mousa. Et lentement, arrt par maint obstacle, on arrive
enfin  la rue Nahssn o l'on respire de nouveau l'air pur.

[PLANCHE 4: LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE]

Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entre du Bazar turc
appel _Khn Khall_. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El
Ashraf Khall, il est depuis cette poque le centre commercial de la
vieille ville, bien que son importance ait fort diminu du jour o
plusieurs de ses gros commerants ont install de somptueux magasins
trs modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la
ville, certainement le plus curieux, et celui o la vie est le plus
intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui
vous invitent poliment  entrer, tandis qu' gauche les commerants en
soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs _kuffiyehs_,
ou chles de soie que les Syriens portent gnralement autour de la tte
en guise de turban. Si vous paraissez tre tent, un Cingalais vous
soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui,
ses prix tant de cinquante pour cent meilleur march que ceux de son
voisin le Mahomtan. Vous passez et vous vous trouvez  la porte d'une
boutique de pantoufles d'o vous apercevez toute une range d'escarpins
rouges ou jaunes, empils sur les comptoirs et sur le plancher,
accrochs en grappes au plafond et aux stores, autour des portes,
partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le
Cairote prfre, en matire d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent
presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achets par les paysans. De
grands rouleaux de cuir rouge sont empils dans les petites boutiques o
les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le
plancher de monceaux de dchets.

A peine un tranger parat-il qu'un marchand lui met sous le nez une
paire de pantoufles en criant: Seulement deux shillings!--Entre et
vois ma boutique!--Very cheap! Vous avez beau lui dclarer que vos
bagages sont dj pleins d'escarpins, que vous en avez donn  tous vos
parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas dcourager et
insiste sans tarir, jusqu' ce que vous lui chappiez en pntrant chez
le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'oeil sur vous; un
magnifique tapis est droul pendant qu'un autre, habilement jet
derrire vous, coupe votre retraite. J'ai horreur des tapis rouges!
criez-vous avec dsespoir, et, pendant que le marchand en droule un
vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant
vous avec de nombreux _kuffiyehs_ jets sur son paule: tout en vous
complimentant d'avoir chapp  son voisin Hussein, qui voulait vous
vendre des marchandises dfrachies, il dploie artistement le chle
qui, sans aucun doute, comblera vos dsirs. Il a entendu vos remarques
sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs:
Ici pas de mauvaises teintures allemandes. Il voit de suite que la
combinaison de couleurs vous plat; malgr toutes vos rsolutions de ne
rien acheter, vous vous laissez aller en effet  demander le prix:
Seulement seize shillings! rpond le Cingalais avec confiance, tout en
s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a
entendu offrir sa marchandise  si vil prix! Sans faire attention 
votre mcontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le
poussent  faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il
espre bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et
son adresse  tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant
les mots, il ajoute: Viens sans le drogman!. Ne pouvant vous
dbarrasser de cet importun, vous avez enfin recours  des paroles fort
rudes qu'il reoit du reste avec un tel sourire que c'est  croire qu'il
les aime. Enfin, et comme dernire ressource, vous lui offrez un tiers
du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi srieuse aura
quelque effet sur lui, mais ce bon commerant enveloppe tranquillement
le chle dans un papier et vous le tend, vous en offrant mme un second
 ce prix! Et soudain il disparat, vous laissant le paquet dans une
main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez
comment il a pu cder si facilement, sans chercher  obtenir quelques
shillings de plus. La raison n'en est pas difficile  trouver. Un groupe
de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer
chez le marchand de tapis et en ressortira  un moment ou  un autre par
la porte situe en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et
discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout  coup la
possibilit de gagner une grosse somme.

Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gte un peu le
plaisir d'une visite au Khn, visite qui sans cela serait charmante en
mme temps qu'elle est des plus intressantes.

Le porche par lequel on pntre dans le quartier des cuivres, avec son
ornementation serpentine, est trs beau. Les couleurs originales ont
presque entirement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une
faon charmante avec le brun et l'or ple des pierres sculptes. Il
serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux appropri
aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre cisel, exposs sur
des tagres de chaque ct de l'entre. De grandes lampes pendent tout
le long de l'alle qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle
merveilleux. Mais o s'asseoir pour essayer de peindre tout cela?
Certes, mon fidle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son
ingniosit mme arrivera-t-elle  me rendre la chose possible? Il
parat peu ais d'obtenir un croquis,  moins de s'installer au beau
milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles
qu'il faut vite y renoncer. Nous fmes en la circonstance obligs de
nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son
comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, leva une barrire
entre moi et un attroupement qui s'tait dj form, les gens se
demandant avec curiosit ce que j'allais faire. A cette poque, ma
connaissance de la langue arabe tait nulle, j'ignorais donc de quel
talisman mon dvou guide s'tait servi pour obtenir du boutiquier qu'il
capitult si facilement et qu'il s'intresst tant  mon sort. Non
seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du th et
m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassrent
vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je
n'tais pas en position de lui acheter la moiti de ses lampes pour le
compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientt
toutes mes penses furent absorbes par mon travail et ce brave homme
cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile
ou plus nervant. A peine avais-je dessin un somptueux lampadaire et
commenais-je  l'habiller de ses premires couleurs, qu'un touriste
demandait justement  examiner cet objet! Au moment mme o je me
rjouissais qu'un rayon de soleil clairt un certain coin de mon sujet,
un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurit. Le
bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment
tait venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande
partie de mon sujet n'tait plus visible, et le peu qui en restait se
trouvait clair d'une faon si diffrente que j'tais oblig de
renoncer  la tche.

En rentrant  l'htel, je demandai  Mohammed comment il s'y tait pris
avec le marchand: Oh! rpondit-il, je lui ai d'abord dit que vous tiez
un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle norme
rclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du
Caire verraient votre tableau. Je dclarai  ce zl serviteur que je
n'avais aucun dsir de me faire passer pour ce que je n'tais pas, 
quoi il rpondit tranquillement: Eh bien! matre, quand vous aurez
fini, je lui dirai que c'taient des mensonges.

Ce qui me parat le plus tonnant, c'est que dans un pays o le mensonge
est employ couramment, il se trouve une seule personne prte  croire
quoi que ce soit.

Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain  entrer plus
avant encore dans les bonnes grces du marchand de lampes et de ses
nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'oeil
sur mon travail. La fume eut aussi l'avantage de chasser les mouches.
Chaque nouvel arrivant dsirait m'aider et m'tre agrable, soit en
loignant un gamin qui tchait de se glisser jusqu' moi, soit en
recommandant  un boutiquier voisin de ne pas dranger ses marchandises
avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais prfr me passer de cette
assistance, car si je commenais  peindre le costume de tel passant ou
la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient  ces gens de se
tenir tranquilles: Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de
cuivre neuf!--Tu seras admir par toutes les belles dames trangres
qui verront le tableau! et autres remarques spirituelles qui avaient
gnralement pour rsultat de faire fuir mon modle, ou, pire encore, de
l'amener auprs de moi, anxieux qu'il tait de voir ce que je faisais de
lui. La renomme de ma parent avec le clbre Proconsul s'tait
rapidement bruite, et tous les boutiquiers venaient mettre  ma
disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les
peindre. Il fut bientt connu que je venais pour travailler et non pour
faire des achats, et,  partir de ce moment, les rabatteurs et les
vendeurs me laissrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des
endroits o je pus peindre avec le plus de plaisir.

Revenons maintenant  notre itinraire. Une rue nous conduit du Bazar
turc  la _Muski_, la rue de la Paix du _Masr el Kahira_, l'artre la
plus importante coupant la vieille ville de l'est  l'ouest. L'influence
europenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui faire
perdre son ct le plus pittoresque. Remontons le _Muski_ quelques
instants et tournons  droite: nous voici  prsent dans un calme
relatif fort agrable et qui sied au quartier de l'Universit dont nous
approchons. Cette rue est justement celle des libraires, _El Sharia el
Halway_, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du
Coran, de vieux commentaires et livres classiques sont rangs par
rayons, et le Kutbi, le libraire, qui est souvent un cheik instruit,
presque un savant, se comporte avec dignit et ne fait aucun effort pour
attirer le client. Nous approchons du grand centre savant de l'Islam.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE IV_

LES RUES DU CAIRE

GAMIA EL AZHAR. || L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS. || LES MEDRESSEH.
|| LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES PICES. || LA GRANDE MOSQUE EL
MUAIYAD. || UNE PORTE HISTORIQUE. || L'HOMME-FONTAINE. || LE PORTRAIT
DE L'EUNUQUE.


L'entre principale de l'Universit, Gmia el Azhar, est bientt
visible. Sachant que la Mosque-Universit fut fonde au Xe sicle, on
est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence
moderne. De nombreuses restaurations et de continuels agrandissements
ont fait disparatre presque entirement les traces de l'difice qui fut
lev par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de
dplorer la perte du pittoresque dtruit par la main du restaurateur,
ici comme dans beaucoup d'autres mosques, il faut cependant reconnatre
que, sans ces travaux, nombreux seraient les beaux difices qui auraient
cess d'exister ou qui ne seraient plus qu'une masse informe de ruines.
Les revenus des mosques, qui ont considrablement augment, permettent
aujourd'hui des travaux importants  la tte desquels se trouve
heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacr
toute sa vie  l'tude de l'architecture sarrasine. Il est regrettable
qu'un homme de talent gal n'ait pas dirig les travaux de restauration
excuts sous Sad Pacha! Maintenant on peut comparer cet difice  un
vieux vtement rapic. Presque toutes les maisons qui l'entourent ont
un certain air d'antiquit, bien qu'aucune d'elles n'existt  l'poque
o El Azhar fut construit.

[PLANCHE 5: APRS LA PRIRE DE MIDI]

Pour visiter un btiment musulman quelconque, il est aujourd'hui
ncessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre
guide ou le concierge de votre htel vous procurera facilement. Six
minarets surmontent la mosque d'El Azhar et deux dmes recouvrent la
dernire demeure du saint fondateur. Malheureusement, les btiments qui
entourent l'Universit ne permettent pas de s'en loigner suffisamment
pour voir plus d'un ou deux minarets  la fois. Ceux-ci ont des formes
diverses et appartiennent  diffrentes poques. L'un d'eux, datant
de la fin du XVe sicle, est particulirement beau. La transition
graduelle du carr  l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable
manire dont les angles ont t cachs par des pendentifs-stalactites
formant les tasseaux qui supportent les galeries, mritent l'attention.
A chaque tage dfini par ces galeries et s'levant au-dessus de la
mosque, la circonfrence du minaret devient plus petite, et
l'ornementation tant admirablement adapte  la hauteur progressive,
l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinon en forme d'oeuf qui
supporte l'emblme de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a
vraiment atteint son apoge; le minaret voisin, moins ancien, est
disgracieux et parat trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont
moins belles.

Les deux dmes, construits  un intervalle encore plus grand, font
ressortir davantage cette infriorit. Le plus ancien recouvre dignement
la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus  orner un kiosque
de journaux.

Dans un angle, en face du ct nord de El Azhar, un large escalier
conduit  un portail. C'est l'entre d'un de ces medresseh ou collge,
qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosque. On est surpris
d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La dcadence architecturale avait
commenc bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir
ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copi sur les
plans d'une vieille mosque de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent
en bas et le dme qui s'lve au-dessus de la balustrade d'arabesques,
contre le bleu fonc du ciel, on a un sujet de tableau auprs duquel pas
un peintre ne passerait sans s'arrter. Si j'crivais un guide  l'usage
des artistes, je marquerais cet endroit de trois toiles.

En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous
conduit bientt dans _El Ashrafiyeh_, la rue principale qui continue _El
Nahssn_, et vous vous trouvez  nouveau au milieu du bruit et du
mouvement de ce quartier affair du Caire. Ici, il y a d'autres grandes
mosques  ct les unes des autres ou se faisant face, des dmes et des
minarets qui coupent la perspective et se dtachent sur la ligne azure
du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des
conducteurs d'nes vous tourdissent. Un cocher vtu d'une robe bleue
essaie de conduire  travers cette foule sa voiture pleine de touristes.
Le drogman, assis  ct de lui sur le sige, exhorte aussi les pitons
 faire place: Oah ja gedda!--Oah ismaelak!--Oah riglak.--Iftah
eynak ja am! (Attention, eh! l'ouvrier!--Eh! l-bas, 
gauche!--Attention  tes pieds!--Ouvre donc l'oeil, mon oncle!) et bien
d'autres cris du mme genre. Les touristes ont l'air fatigu et ahuri;
ils ont vu tant de choses dans une courte matine! Un jeune garon a
encore assez d'nergie pour prendre en passant quelques instantans,
mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard.
Juste en face de vous,  ct des marches de la mosque de Ghr et
presque entirement cach par les stores du magasin voisin, se trouve un
troit passage qui conduit au Bazar des Parfums.

Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant
quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bord de
petites boutiques semblables  des armoires, vous conduit  un ddale de
ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des pices est
trs intressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard.
La cannelle, la girofle, la muscade et l'alos, entasss autour du
marchand, s'harmonisent dlicieusement avec sa robe de soie et les
sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.

[PLANCHE 6: UNE RUELLE PRS DE LA PORTE DE ZUWLEH]

Vous pouvez aussi flner dans les bazars tunisiens et algriens, dans
celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et
revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosque El
Muaiyad.

Cet imposant btiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk
circassien, El Muaiyad, pour servir de _medresseh_, dont il existait 
cette poque un grand nombre. Mais lorsque les tudiants se portrent en
foule vers El Azhar, ces collges furent convertis en mosques
congrganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausole  son
fondateur et  sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand
constructeur, et malgr toutes les difficults de son rgne de dix
annes, il fit btir six mosques, deux collges et l'hpital _Moristan
El Muaiyad_. L'architecture sarrasine avait atteint son apoge au sicle
prcdent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient
primitivement  la mosque du sultan Hasan dont nous parlerons plus
tard.

Cette mosque n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intressant dans
cette partie du Caire; elle est clipse par une vieille porte
monumentale, la Bb-ez-Zuwleh, qui doit son nom  une tribu de Berbres
qui campa jadis non loin de l. C'est une des trois grandes portes
perces dans le mur qui sparait Kahira des sites plus anciens de Fostt
et Kati, et qui fut construit par le vizir armnien Bedr pendant le
califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu' la conqute
du Caire en 1517, cette porte fut associe  tous les vnements
dramatiques qui se passrent dans cette ville. Les bastions carrs et
massifs, la vote arrondie et les passages couverts sont d'un caractre
plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour
recevoir deux minarets jumeaux que fit lever El Muaiyad lorsqu'il
construisit sa mosque, mais  part cela rien n'a t chang. Stanley
Poole nous raconte dans son intressante _Histoire du Caire_ quantit de
scnes tragiques qui se jourent  l'ombre de cette vieille porte. Il
relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife
_Fauceant_, El-Zhir, fut livr pour 750 000 francs par les Templiers de
Palestine aux femmes du Harem qui, aprs l'avoir affreusement tortur,
l'envoyrent, mutil et aveugle,  travers les rues du Caire pour tre
crucifi vivant sur la Bb-ez-Zuwleh. Dix ans plus tard, le vizir
Dargham fut assassin ici mme. C'tait un brave paladin qui avait
combattu contre les croiss  Gaza, mais il commit la malheureuse
imprudence de prendre l'argent sacr des mosques pour payer ses
troupes. Abandonn mme des siens dont il avait t l'idole jusqu'alors,
il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la
tte coupe et son corps, jet dans le foss, fut livr aux chiens.

Lorsque l'orthodoxe et clbre Saladin succda au dernier calife
Camboise, il eut  combattre un soulvement des troupes ngres qui
adhraient encore  l'hrsie de Sha, et une sanglante boucherie qui
dura deux jours entiers eut lieu  quelques pas de la porte. Enfin,
quand les envoys mongols vinrent au Caire demander impertinemment que
la ville se rendt, le mamelouk Kutuz les fit dcapiter et exposa leurs
ttes  la vue de la populace, sur cette porte fameuse.

Cette porte monumentale est situe non loin d'une maison qui attire
l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans
une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir t qu'un chanfrein
ornemental, fut pendant de nombreuses annes le lieu d'excution; les
criminels taient trangls contre sa base. Il n'est vraiment pas
tonnant que la porte ait une mauvaise rputation et qu'on la considre
comme hante! Elle est d'ailleurs orne, si l'on peut dire, de vieux
lambeaux d'toffe, ainsi que de dents suspendues  une ficelle, et de
quantit d'autres choses aussi peu agrables  la vue. Si vous vous
arrtez quelque temps  cet endroit, vous serez surpris de voir des gens
s'avancer mystrieusement derrire la porte et soudainement y enfoncer
un clou. Ce mange m'intrigua beaucoup la premire fois que je
m'installai l pour peindre. Le fidle Mohammed m'instruisit. Il parat
qu'un certain _Kutb-el-Mitwelli_, clbre saint, frquente la niche qui
se trouve derrire cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre
invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa prsence. Ce saint
possde l'art de gurir miraculeusement les gens, et il a t prouv que
lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe
 la porte, la souffrance cesse trs rapidement!... Quantit de mamans
amnent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage
contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet
exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur piderme  cet
endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils dsirent
gurir. De temps  autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui
est l'objet d'une grande vnration, vient s'asseoir devant la porte.
Aucun artiste du moyen ge n'habilla un Lazare de haillons plus
tranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrtent
toute plaisanterie  son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle
relation existe entre ce vieillard et le mystrieux saint _El-Mitwelli_;
je m'y emploierai  nouveau...

L'aquarelle ci-contre reprsente les deux minarets de El Muaiyad qui
s'lvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mmoire.
Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-mme, qui a tent les
crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est
trop restreint, et aprs tout il est peut-tre prfrable que le lieu
sinistre d'o s'lvent ces ravissants minarets reste cach.

[PLANCHE 7: LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD]

Les deux minarets ressemblent beaucoup  celui d'El Azhar que j'ai
particulirement dcrit. Les sultans circassiens du XVe sicle taient
trs amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la
simplicit, ni la grandeur de celle du XIVe sicle, comme nous le
verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan
Hasan. Les rues sont gnralement si troites qu'il est impossible
d'avoir une vue d'ensemble des mosques.

Il est assez curieux que El Mahmdi Muaiyad ait choisi les tours de la
porte Zuwleh comme base des minarets qui appartiennent  sa mosque
mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour
mme, le prisonnier de ses sujets rvolts. C'tait un homme trs pieux
appartenant  la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait
purge de l'hrsie de Sha. Il passait aussi pour tre un homme
instruit, un pote, un orateur et un musicien. Sa faon de vivre et de
s'habiller tait des plus simples. Il s'enveloppait d'une toffe de
laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui
ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolrance pour ceux
qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il
leva furent principalement pays avec l'argent qu'il arracha aux
chrtiens et aux juifs. Il renfora la loi qui obligeait les chrtiens
et les juifs  s'habiller autrement que les Mahomtans. Les premiers
portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune
et un turban galement noir. Pour les distinguer encore plus des vrais
croyants, une lourde croix devait tre suspendue au cou du chrtien et
une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus
en vigueur depuis de nombreuses annes, je ne me rappelle pas avoir
jamais vu soit un chrtien, soit un juif, porter le turban blanc qui est
la couleur le plus gnralement adopte par les Mahomtans.

Suivons maintenant la rue situe  gauche de la porte _Derb-el-Ahmar_,
d'o nous apercevons une dernire fois les minarets de El Muaiyad qui
dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grce vers le
ciel.

J'ai vu souvent ici un vieillard pli sous le poids d'un grand rcipient
 eau attach sur son dos; un tuyau en mtal passe par-dessus son
paule, et, en se penchant lgrement, il peut faire couler l'eau dans
une tasse qu'il tient  la main. Frquemment un passant s'arrte et vide
la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui parat le
satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la
chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'tant, lui aussi,
dsaltr sans rien offrir en change au pauvre vieux, je le plaisantai
 ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en
sont presque identiques au premier verset d'Isae et peuvent tre
traduites par: O vous tous qui avez soif, venez  cette fontaine; que
celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!
Cette coutume date probablement d'une poque antrieure  Mahomet, et
peut-tre de l'poque mme d'Isae. Maintenant que les fontaines ont t
construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume
disparatra sans doute, et ce sera dommage.

Nous passons maintenant devant la petite mosque de Isms-el-Ishki, 
la bifurcation de deux rues, et,  droite, devant une ravissante
fontaine avec de trs jolies tuiles et un plafond richement colori. Une
autre mosque  droite et nous arrivons enfin  la belle mosque de
El-Merdani.

Cette mosque tait dans un dplorable tat de ruine lorsque je la
visitai pour la premire fois, et, bien que d'une faon gnrale les
artistes prisent peu les btiments _remis  neuf_, je fus enchant quand
j'appris que la Commission pour la prservation des monuments arabes en
avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirige par Herz Bey et
excute d'une faon si admirable qu'il est maintenant possible
d'apprcier le degr de perfection que l'art sarrasin avait atteint
pendant la premire moiti du XIVe sicle. Une bonne partie des
sculptures sur bois se trouvent dans des muses europens.

Une petite rue troite qui longe la Merdani nous conduit dans une artre
plus large, dont les maisons voquent une aristocratie dchue. L'une
d'elles, avec un portail majestueux et de grandes _bay windows_ dont les
stores de bois sculpt sont briss et raccommods  et l au moyen de
morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son
propritaire est compltement ruin,  moins, au contraire, que ses
affaires ne soient si prospres qu'il ait pu se construire une autre
habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne
demeure  la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouv
dans ces vieilles maisons des cours fort intressantes, mais il est
difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent
ouverte, mais le passage qui conduit  l'intrieur de la cour fait
gnralement un brusque coude au bout de quelques mtres, coupant ainsi
la perspective.

C'est dans des cas semblables que mon fidle guide se montrait
particulirement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac
dsert et sans personne aux abords capable de nous donner des
renseignements, il pntrait bravement. S'il revenait aussitt, c'est
qu'il n'y avait rien de curieux  mon point de vue, car il avait une
ide trs juste de ce que je recherchais.

[PLANCHE 8: LE GARDIEN DU HAREM]

Quelquefois il trouvait la maison compltement abandonne ou le gardien
profondment endormi, et il revenait  pas de loup me faire signe de le
suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intressant, il
entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon
chevalet. Gnralement, l'affaire tait vite conclue, le gardien
acceptant avec joie un _shilling_ ou deux; mais d'autres fois, il tait
ncessaire de s'adresser au propritaire lui-mme, et c'tait alors une
question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison tait importante, la
grande difficult venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entre que
je dsirais peindre se trouvait tre celle du _Dpartement des Dames_.
Dans un certain cas, le matre du harem me dclara avec bonne humeur
qu'aucune de ses femmes ne penserait  bouger pendant les heures chaudes
de la journe, et que par consquent je pouvais peindre jusqu'au moment
o ces dames dsireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me
voir peindre son eunuque dormant  poings ferms devant la porte du
harem. Cet eunuque, lorsqu'il se rveilla, dclara qu'il faisait trop
chaud en cet endroit et, pour le dcider  y rester, il fallut que
Mohammed Brown tnt une ombrelle au-dessus de sa tte et protget ainsi
_son teint_!

Les femmes avaient videmment suivi toute la scne, caches derrire
leur _meshrebiya_, car, lorsque l'eunuque eut rti assez longtemps pour
me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et
des rires touffs, et je fus bientt pri d'envoyer mon tableau  ces
dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait
nullement la prtention d'tre humoristique, les frappa comme tel et de
grands clats de rire retentirent. L'eunuque rapparut bientt, l'air
tout  fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les
indignits qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre
_baksheesh_ eut vite fait de le consoler.

La rue El-Merdani est courte et se termine au _Sk-el-Sellha_, le
march des Armuriers. La tranquillit de la rue contraste avec le
vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches
Bdouins et des Arabes de Syrie font rparer leurs longs fusils. De
vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes
sont accrochs dans les magasins dont les planchers sont couverts de
morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu  voir ici aujourd'hui, dans
cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans.
Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chausse, une mosque en
ruines et un minaret qui menace de s'crouler chaque fois que le
_Muezzin_ y monte pour appeler les armuriers  la prire, compltent le
tableau.

Le haut du march touche  l'avenue Mohamet-Ali: nous terminerons ici
notre promenade. Un tramway qui descend nous offre le moyen le plus
rapide de parcourir les deux kilomtres et demi d'une rue sans intrt
qui nous spare du quartier europen.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE V_

LE VIEUX CAIRE

LE PROGRS DESTRUCTEUR. || LE SPECTACLE DE LA RUE: LES FRUITIERS ET
LEURS TALAGES AUX VIVES COULEURS. || LE COMPLET ANGLAIS DES PETITS
COLIERS. || LA MAISON DE CHEIK SADAAT. || L'ARCHITECTURE ARABE.


Si mes lecteurs veulent bien m'accompagner une fois encore dans une
visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le
tramway  l'Ezbkyeh et nous n'en descendrons qu'aprs avoir atteint la
moiti environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est--dire prs de la
_Bb-el-Khalk_. Cette large avenue fut perce  travers la vieille ville
par le premier Khdive d'gypte, dont elle porte le nom. Quantit de
btiments intressants furent impitoyablement dtruits pour permettre 
cette voie d'arriver jusqu' la citadelle. Des cris d'indignation furent
pousss par tous les pieux Musulmans d'gypte, lorsque des sanctuaires
sacrs, des mosques, et autres difices chers  leur foi, furent sans
respect jets  terre. Mais Mohamet Ali tait tout-puissant et n'tait
pas homme  se laisser influencer par les scrupules religieux de son
peuple, comme il l'avait dj fort bien dmontr en saisissant les
_Wakfs_, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins
personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est
 regretter qu'il ft si Vandale dans toutes les questions d'art et de
bon got.

Le grand et nouvel difice de style arabe qui se trouve  notre gauche,
est le Muse de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve
provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville.
On y trouve galement bon nombre d'objets pris dans des mosques qui
sont encore debout: on aimerait voir ces objets restitus aux lieux d'o
ils ont t arrachs. La collection n'en est pas moins belle, et ceux
que l'art arabe intresse pourront ici tudier cet art  coeur joie.

S'il commence  faire trop chaud pour marcher longtemps, nous
pourrons louer des nes et suivre Derb-el-Gammz, une longue rue
dont les maisons situes du ct ouest sont bties sur l'ancien canal
El-Khaliz, lequel a t combl. C'est une voie importante qui, sous
des noms diffrents, traverse toute la ville, du nord au sud,
toujours paralllement  la direction de l'ancien canal. Elle est plus
tranquille que les artres principales situes prs de Khan-el-Khall,
et est plus loigne des principaux bazars. Le matin, de bonne heure,
vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargs
d'approvisionnements, et des troupeaux de boeufs et de moutons qu'on
conduit aux diffrents marchs. En t, c'est un spectacle agrable 
l'oeil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans
d'normes paniers tresss  jour.

Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant  la
main une grosse pastque dont il coupe des tranches. Il s'arrte devant
chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et
les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de
prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui
tablissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les
magasins plus importants formant une brillante mosaque aux dlicieuses
couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adosses 
de vritables murailles de melons et de pastques; les fruitiers,
dis-je, semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et
les oripeaux dont ils entourent leur marchandise; et, un peu plus tard,
pendant l't, de grandes branches de canne  sucre appuyes contre le
mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs
feuilles  toutes ces brillantes couleurs.

Lorsque les circonstances nous obligent  passer au Caire les mois
chauds de l't ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte
ddommags par la beaut des rues, alors dans tout son clat. La forme,
les couleurs et les ombres des tentes qui sont dresses  travers les
rues ou maintenues  l'aide de mts au-dessus des magasins et des
comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes
admettent assez de jour pour donner une chaude lumire sans ombres trop
fonces. Les habitants aussi sont beaucoup plus pittoresques dans leurs
costumes d't, car les vestons et les paletots europens ne sont ports
par-dessus les _gelabich_ que pendant l'hiver. Et puis, les touristes,
dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne
sont pas l non plus! Les enfants,  moiti nus, jouent sans contrainte
dans les rues et leurs ans vont et viennent avec la dignit qui
sied si bien  un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active
ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont dployes et
exposes sur les trottoirs mmes, et les magasins  l'europenne
semblent avoir disparu.

[PLANCHE 9: EL-GAMAMIZ, AU CAIRE]

A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gammz, par une large porte
qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup
d'oeil dans l'intrieur d'un monastre derviche. La grande cour pave,
qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, parat bien
attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussireuse. Dans la rue
mme, prs d'ici, il y a quelques rables justifiant son nom de
_Gammz_, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothque
Vice-Royale. Cette Bibliothque a une trs grande importance pour ceux
qui tudient les langues orientales, et les personnes qu'intresse
simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce
que pour admirer les exemplaires enlumins du Coran qu'on y conserve. On
accorde ici toutes les facilits possibles aux tudiants europens, ce
qui n'est pas toujours le cas dans les bibliothques musulmanes,
lesquelles sont gnralement consacres exclusivement aux tudes de la
religion mahomtane.

Le Ministre de l'Instruction publique se trouve  ct. De toutes les
tches dont l'Angleterre a pris la responsabilit en gypte, il n'y en a
pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrtion que
celle de la direction des tudes des jeunes musulmans. Lorsque les
Anglais vinrent occuper l'gypte, l'instruction donne dans les coles
consistait, comme elle consiste encore presque entirement du reste 
l'Universit d'El-Azhar,  lire,  expliquer et  commenter des passages
du Coran. Il s'agissait d'apprendre par coeur, mcaniquement, sans que
les autres facults fussent exerces. Raisonner tait chose inconnue. A
prsent, des professeurs diplms des Universits d'Oxford et de
Cambridge enseignent aux enfants les mathmatiques, l'histoire, la
gographie et les prparent d'une faon gnrale  se dbrouiller plus
tard, au milieu des conditions dj bien changes de leur pays. Certes,
tout cela est excellent, mais on ne s'arrte malheureusement pas l.
Bien  tort, on semble croire que _progrs_ signifie _europanisation_
et que ces deux ides doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de
dvelopper leur propre civilisation, on leur impose petit  petit une
civilisation trangre. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis 
aucun enfant de suivre les cours d'une cole khdiviale dans son
gracieux costume national port avant lui par ses pres. On l'oblige  y
aller habill  l'europenne, veste et pantalon, et coiff du ridicule
_tarbouche_ rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle
influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il
est vraiment regrettable qu'on ne permette pas  ces coliers de porter
leur costume national. Une fois habitus  nos affreux vtements, ils
continueront  les porter toute leur vie. Dj, leurs vastes et belles
maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent
rapidement et font place  des appartements trop petits.

Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu' ce que nous
rencontrions  gauche une jolie _sebl_ (fontaine). L, tournant encore
 gauche, nous nous trouvons en face de l'entre d'une des coles
khdiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette cole fut peinte il y a
quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vtements ne ft en
vigueur. C'est un spectacle bien diffrent qui se prsente aujourd'hui 
nos yeux quand les enfants sortent de l'cole en courant. Des complets
faits  la douzaine en Europe remplacent le _gelabieh_ et la _tb_
flottante. Si trange que cela puisse paratre, ce changement de costume
semble avoir affect leurs manires aussi bien que leur apparence, car
leur tenue n'a pas plus de dignit que leur complet. D'autre part, les
robes qu'ils portaient autrefois taient plus faciles  nettoyer que les
costumes d'aujourd'hui, et taient par consquent, au point de vue
sanitaire, bien prfrables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus
coteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amrement.

Faisons le tour de ce btiment et prenons le chemin qui conduit dans la
direction sud. Ici, des murs levs entourent les jardins d'un pacha.
Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux
mosques plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractre
bien personnel. Nous arrivons bientt  la maison du cheik Sadaat, mais
le promeneur n'entrevoit de toutes les beauts de ce noble et vieux
palais que les fins grillages de bois qui cachent les fentres. J'avais
eu la bonne fortune d'tre prsent au dernier descendant du cheik
Sadaat par un ami commun, et la maison me fut ouverte pour y peindre
tout ce que je dsirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi
vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un
norme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches
viennent caresser les grillages artistiques des fentres. La mosque
prive du Cheik se trouve  un bout de la cour, et l'entre du grand
salon est  l'autre bout; au milieu, il y a une salle de rception o le
vieillard recevait gnralement ses invits qu'il faisait asseoir sur la
partie surleve du plancher et couverte de coussins, o lui-mme tait
tendu.

[PLANCHE 10: UNE COLE KHDIVIALE]

Je me rappelle que lors de ma premire visite, la vue de ce vieux
Musulman habill d'une robe de soie jaune, coiff d'un norme turban,
assis, les jambes croises, sur un tapis de Perse, un coussin de soie
jaune derrire lui, et entour des cercles de fume qui s'chappaient de
son _chibouk_, m'merveilla comme un superbe _tableau vivant_ d'aprs
une des oeuvres de Benjamin Constant. A cette poque, je ne savais pas
un mot d'arabe et c'tait la premire fois que j'tais prsent  un
prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui
m'avait prsent, traduirait mes paroles de faon  les rendre le plus
possible agrables  notre hte, mais, malgr cela, je me sentais mal 
l'aise et gn par mes vtements si pauvres et vulgaires compars  la
superbe robe de soie du Cheik. Cette gne ne fut heureusement que
momentane. Un ngre apporta du caf et des cigarettes, et mon ami
engagea une conversation anime avec notre hte.

Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se
tenait les ctes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus
intimid, il faisait un grand effort pour s'arrter de rire et insistait
pour que mon ami me racontt l'histoire. Quand il tait bien certain que
j'avais compris, il recommenait  rire jusqu' ce que les larmes
couvrissent sa figure ride. L'impression que me fit ce beau vieillard,
sa dignit personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si
grande que j'ai compltement oubli le sujet de ces plaisanteries. Sa
demeure tait, pour travailler, un endroit unique et dlicieux, et j'ose
esprer que si l'occasion se prsentait, les hritiers du charmant Cheik
auraient la mme amabilit et m'accorderaient le mme privilge.

L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont dvelopps
suivant les besoins du climat et suivant les lois sociales et
religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcs
de construire des maisons o la vie serait supportable pendant les
chaleurs de l't, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses
quartiers spciaux et privs. Le hall vot, faisant face au nord, et
ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu' un climat chaud. Une
entre spare, pour le harem, avec ses pices ouvrant sur un jardin ou
une cour prive, et la ncessit de bien masquer les fentres qui
ouvriraient sur la rue, sont des considrations dont un architecte n'a
pas  s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois,
_meshrebiya_, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en
tant soi-mme invisible, sont employs aussi dans les appartements des
hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant  l'air de
circuler. Si le Coran ne dfend pas prcisment la reproduction des
objets naturels comme base de l'art dcoratif, il ne l'encourage pas.
Mais les croyants ont prouv  quel point ils sont capables de dcorer
leurs maisons d'une faon artistique, malgr ce dsavantage.
L'troitesse des rues permet de rendre visite  un voisin ou d'aller 
la mosque, en restant  l'ombre, et les grandes cours et jardins
intrieurs assurent l'aration ncessaire des maisons. A mesure que les
gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les
nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus
ngligs, ce qui, naturellement, tend  augmenter l'exode. En fait, je
crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complte
serait de le doter d'un systme d'gouts modernes.

Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, aprs un ou deux
coudes, nous arrivons  la mosque Hasan Pacha. Bien que construite
trois sicles aprs que l'architecture arabe eut atteint sa perfection,
cet difice n'en est pas moins trs artistique. Son style n'est pas
comparable aux chefs-d'oeuvre des XIVe et XVe sicles, mais,
heureusement, le dclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses
progrs eux-mmes l'avaient t. Je citerai ici une phrase heureuse de
Lane Poole, qui remarque dans son _Histoire de l'gypte_: Toute chose,
en Orient, change par degrs presque imperceptibles, et les roues du
Seigneur dans le Moulin gyptien moulent avec la mme lenteur que les
_sakiya_[3] criards des paysans.

  [3] Machines trs primitives pour monter l'eau du Nil au niveau des
  champs et des fermes.

[PLANCHE 11: COUR INTRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE]

L'entourage de cette mosque ajoute considrablement  son pittoresque.
Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en
loigner suffisamment pour en voir l'ensemble extrieur, ainsi que la
petite cole situe au-dessus de la _Sebl_ et un arbre qui parat avoir
pouss l dans le seul but d'amliorer encore la composition. Le tout
est d'un ton riche et chaud. Les ranges alternes de pierres rouges et
de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru  l'poque o
Hasan Pacha fut enterr ici, se sont fondues ensemble, quant  la
couleur, d'une faon merveilleuse. Les sicles ont adouci les dtails
trop appuys, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de
midi fait ressortir leur dessin, mais  la base, prs de l'entre, ces
dtails ont compltement disparu, uss par les fidles sans nombre qui
ont pass sous la porte. La mosque parat en excellent tat, et il faut
esprer qu'aucune restauration ne sera ncessaire d'ici  longtemps,
car, si bien que ces travaux soient excuts, ils enlvent toujours au
charme un peu de son authenticit.

Au Caire, il n'est nullement ncessaire de se reporter  des sicles
loigns pour trouver une belle architecture, car la plupart des
grandes maisons particulires furent bties d'aprs les vieux plans
jusqu' la fin du XVIIIe sicle, et le trs bel exemple de cette
architecture, la maison de Sadaat que j'ai dcrite, ne date que de deux
cents ans. Il est difficile en gypte de dfinir les poques, car il n'y
a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la
Renaissance en Europe. Les difices se ressemblrent toujours  peu prs
et suivirent les mmes principes jusqu' l'accession de Mahomet Ali, en
1805. A partir de cette poque, l'architecture arabe ne changea pas,
mais elle cessa subitement et compltement d'exister. Il serait
impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du
Caire, ayant la moindre ide de l'art de construire comme l'entendaient
ses aeux. Les quelques maisons bties dans ce qu'on appelle le style
arabe moderne ont t construites par des architectes europens et ce
sont des chrtiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux
monuments. Esprons qu'un jour l'gyptien dcouvrira que l'architecture
de ses anctres tait bien plus belle et bien mieux approprie  son
climat et  ses besoins que les btiments sans nom et sans style qu'on
lve aujourd'hui dans les nouveaux quartiers, et qu'un nouveau Caire,
bti sur les plans et dans le style de l'ancien, renatra, pour le plus
grand bonheur des fidles de la Beaut.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE VI_

LA MOSQUE IBN-TULN

UN LIEU HISTORIQUE ET LGENDAIRE. || UNE MERVEILLE ARCHITECTURALE. || UN
CORTGE PITTORESQUE. || MARIAGE A LA TURQUE. || LA MOSQUE ABANDONNE.
|| LE PUITS DE JOSEPH.


Continuant notre promenade dans la direction du sud, en suivant ce que
l'on pourrait appeler le faubourg Saint-Germain du vieux Caire, nous
passons devant la mosque Ezbek-el-Yusefi. Puis, des rues dsertes nous
conduisent enfin  la Sharia Tuln. Les maisons ont de plus en plus
l'air abandonn, et cependant,  et l, les admirables _mesrebiya_ des
bay windows et un portail magnifique nous rappellent que ce quartier
fut autrefois le plus riche et le plus aristocratique de la ville. Mais
voici l'entre de la mosque Ibn-Tuln. On ne peut voir qu'une faible
partie de l'extrieur, car une quantit de maisons en ruines
l'entourent. Aprs avoir gravi quelques marches, nous passons sous une
arche assez leve et nous nous trouvons dans la cour intrieure. Ce qui
frappe le plus, au premier abord, c'est l'tendue et la dsolation de
cette mosque; le silence est galement saisissant. Pas le moindre son
de la vie extrieure ne parvient ici, et il semble que la poussire des
sicles passs amortisse le bruit des pas.

Les histoires qu'on raconte au sujet de cette mosque nous paraissent
moins lgendaires, maintenant que nous nous sentons saisis par la magie
du lieu. Le plateau sur lequel nous nous trouvons fait partie de la
chane de montagnes _Yeshkur_ qui, depuis les temps les plus reculs,
jouit d'une grande rputation de saintet. Ce serait ici, en effet, que
Mose s'entretint avec Jhovah, et, dit-on, les prires faites en cet
endroit auraient beaucoup plus de chance d'tre exauces que celles
faites ailleurs. Enfin, nous sommes tout prs de Kalat-el-Kebsh (le
chteau du Blier), o Abraham aurait sacrifi l'holocauste,  la grande
joie de son petit-fils Isaac.

La faon dont fut obtenu l'argent ncessaire  la construction de cet
difice touche galement au miraculeux. Errant sur les collines
Mokattam, Ahmed Ibn-Tuln dcouvrit d'immenses trsors cachs dans une
caverne qu'on appelait le _Four de Pharaon_. Il fit immdiatement le
voeu de ddier cette trouvaille  Allah et de construire une mosque
assez vaste pour contenir toute la population de sa capitale. Quant 
l'emplacement, il semblait tout indiqu, ici mme, en ce lieu sacr, 
l'extrmit du nouveau faubourg El-Kata, qu'il dominait, loin de la
mosque Asur et  proximit de son propre palais et des maisons des
Nobles.

Il chargea les plus grands architectes de faire les plans, mais
immdiatement des difficults s'levrent. Les architectes demandrent
six cents colonnes qu'ils voulaient se procurer en dmolissant des
temples ou des glises chrtiennes. Le grand mir qui tait un homme de
culture, un savant, bon et tolrant, s'y opposa. Cette difficult fut
surmonte grce  un plan soumis par un architecte copte qui tait alors
prisonnier  El-Kata. Il proposait qu'on substitut aux colonnes des
piliers de briques durcies au feu avec deux piliers de marbre de couleur
levs de chaque ct du _Kibla_. Ibn Tuln fut frapp par la grandeur
et l'originalit de ces nouveaux plans et le prisonnier chrtien fut
charg de la construction. Cette superbe mosque, vraiment digne du lieu
sacr sur lequel elle est leve, fut commence en 876 et termine deux
ans plus tard. Elle a contribu plus qu'aucun des autres grands travaux
excuts sous Ibn-Tuln,  conserver le nom de celui-ci vivant dans la
mmoire de ses compatriotes.

Le _Liwan_, ou clotre, qui se trouve du ct sud-est, o est galement
la Niche (Kibla) qui regarde dans la direction de la Mecque, est form
de cinq ranges d'arches (dont une a aujourd'hui disparu), tandis qu'une
double range s'aligne le long des trois autres cts du carr. Le plan
gnral est celui de presque toutes les mosques construites du IXe au
XVe sicle, mais un de ses traits caractristiques est la prsence, 
une poque aussi lointaine, de l'arte en pointe. Il y a une lgre
courbe intrieure  l'endroit o elle s'lance du pilier, mais qui n'est
pas suffisamment accentue pour rappeler l'arte mauresque en forme de
fer  cheval. Au coin des piliers, une demi-colonne est place et sert
de chanfrein. Une arte plus petite remplit l'espace entre les plus
grandes, ce qui allge beaucoup l'effet gnral et a aussi l'avantage de
rduire le poids que les piliers ont  supporter. Un fort joli motif
court le long des arches et en haut des piliers, adoucissant la svrit
de l'ensemble.

[PLANCHE 12: UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE]

Ces ornementations faites avec l'outil dans le pltre alors qu'il tait
encore humide, ont quelque chose d'tonnamment vivant qu'aucun moulage
selon les procds ordinaires ne leur aurait donn. La magnifique chaire
de bois sculpt n'est plus, hlas! que le squelette de ce qu'elle fut.
L'endroit fut pendant si longtemps abandonn, sans gardien, que tout ce
qui tait transportable fut vol, soit pour tre vendu aux
collectionneurs, soit simplement pour faire du feu. Le _kibla_, entour
d'une arche double supporte par deux paires de colonnes en marbre, est
richement embelli de mosaques et de pierres prcieuses. Ses proportions
sont trs belles et c'est un vritable chef-d'oeuvre de couleurs. Les
vieux caractres kufics, copis du texte sacr, sont trs dcoratifs.

On jouit de dlicieux points de vue et de charmantes perspectives en se
promenant  l'ombre de ce clotre, le long de la grande cour
ensoleille. Une trs curieuse tour en forme de tire-bouchon, et qu'on
ne peut gure appeler un minaret, s'lve au-dessus des murs dans le
coin nord-est. Il faut en faire l'ascension, car on a, de l-haut, une
vue merveilleuse sur le Caire: presque toute la vieille ville s'tend au
nord; de la masse des maisons s'lvent partout d'innombrables dmes et
minarets; les uns sont isols tandis que les autres semblent groups.
S'il tait donn  Ibn-Tuln de contempler ce spectacle, il aurait
quelque tonnement: de son vivant rien de tout cela n'existait. A part
quelques tentes arabes, il n'y avait pas l une seule habitation et
l'oeil n'apercevait  gauche qu'une vaste solitude marcageuse,
submerge  l'poque du Haut Nil, et  droite le dsert de sable. Loin,
loin  l'ouest, l'mir verrait les Pyramides aussi peu changes que les
monts Mokattam  l'est, mais ce seraient l les deux seules choses qui
lui rappelleraient le pays sur lequel il rgna il y a mille ans.
El-Kaluro n'existait pas alors. Tournant ses regards vers le sud, il
chercherait vainement El-Kata, le faubourg Royal, parmi les tristes
masures actuellement debout. _El-Askar_ a disparu et, seules, les
collines de Babylone indiquent l'endroit o Anir leva la puissante
Ville des Tentes ou Fostt.

Pour nous, la vue la plus impressionnante est certainement celle de
cette grande mosque abandonne qui est l  nos pieds. La vnration
qu'inspirait ce lieu dut y attirer des milliers de fidles; les
diffrentes tribus qui formaient l'arme de l'mir et qui campaient
alentour, devaient remplir l'immense cour, lorsque quelque cheik
renomm venait y prcher et enflammer leur enthousiasme guerrier. Ici,
Saladin, aprs avoir vaincu les Croiss, sera venu offrir des actions de
grce  Allah et lui demander d'assurer dfinitivement le triomphe du
Croissant et l'humiliation de la Croix. Et cependant, la croyance que
les prires faites en ce lieu sacr seraient plus efficaces que celles
faites ailleurs, n'a pas assur  cette mosque une congrgation de
fidles. L'Oriental,  l'imagination si vive, se figure facilement
qu'elle est hante par des _Affrits_, et il croit sans doute plus
prudent d'aller prier dans un endroit un peu moins dilapid et surtout
moins frquent par ces tres dsagrables.

Suivant maintenant la _Sharia Tuln_ sur un kilomtre environ, nous
apercevons la mosque Mohamet Ali qui couronne la citadelle. On assiste
toujours  quelque chose d'intressant quand on flne dans ces rues:
tous les vnements importants de la vie d'un Cairote se manifestent
autant dehors que dans les maisons. Ces petits drapeaux rouges que nous
voyons flotter au travers d'une troite alle, annoncent un mariage ou
une naissance. Le bruit des hautbois et des tambours nous apprend que
c'est de ce dernier vnement qu'il s'agit. Bientt, une procession,
prcde des musiciens, apparat dans la rue principale et s'avance
vers cette alle. Le fait qu'un jeune garon porte l'enseigne d'un
barbier indique qu'on oprera en mme temps une circoncision, car chez
les petites gens on clbre plusieurs crmonies  la fois afin de
restreindre les dpenses. Deux ou trois chameaux caparaonns de draps
d'or et rouges, avec quantit d'ornements suspendus  leur cou, portent
deux tambours, de vritables grosses caisses sur lesquelles le
conducteur perch, les jambes croises, sur la bosse de sa monture, tape
vigoureusement. Plusieurs voitures suivent, bondes de petits garons
habills des couleurs les plus voyantes. Ce sont les amis de l'enfant
qui va faire connaissance avec le barbier, lequel ici, comme autrefois
en Europe, combine son mtier de Figaro avec celui de chirurgien.

S'il s'agit galement d'un mariage, une dernire voiture ferme la marche
du cortge; elle contient la fiance, que des rideaux ou des paravents
cachent jalousement. Quelquefois, on transporte la demoiselle  sa
nouvelle demeure sur une balanoire suspendue entre deux chameaux.
Lorsque les finances de la famille le permettent, une autre bande de
musiciens suit le cortge, mais le plus souvent l'arrire-garde est
compose de toutes les femmes, parentes et amies de la marie qui, en
signe de joie, mettent un son aigu appel _el gaharit_. C'est une
longue et dure journe pour la marie, car, avant la crmonie, une
procession semblable l'a dj accompagne au bain _Zeffet-el-Hammam_. On
exhibe enfin dans les rues tous les meubles de sa nouvelle demeure, sur
de curieux chars  deux roues, trs longs et attels d'un ne.

Dans les classes plus leves de la socit, on adopte gnralement pour
les mariages le crmonial turc, et les ftes et rjouissances se
passent beaucoup plus dans les maisons qu'au dehors, mais, quelle que
soit la position sociale du mari, il ne voit jamais les traits de celle
qu'il pouse avant que la crmonie religieuse ait eu lieu.

Ma femme et un de mes fils furent invits  un mariage dans le palais
d'un pacha o tout fut rgl  la turque. Les principaux intresss et
les membres des deux familles avaient pass la journe entire 
accomplir les importantes formalits, et la plupart des invits
n'arrivrent qu'entre huit et neuf heures du soir. Ma femme et mon fils,
lequel tait alors trop jeune pour que son sexe l'empcht d'tre
admis, furent conduits dans le harem, tandis que je dus rejoindre les
membres mles de la famille et leurs nombreux amis dans la cour. Une
quantit de lanternes chinoises et de gais oripeaux gayaient la scne;
du caf et des cigarettes taient passs  la ronde, ainsi que des
sorbets et des boissons non alcoolises, pendant que des musiciens
installs sur une grande plate-forme accompagnaient une Patti du pays.
L'enthousiasme de l'auditoire, qui augmentait avec chaque couplet, fut
vraiment pour moi la seule vidence que nous entendions une grande
chanteuse, et j'avoue que je ne fus pas fch lorsqu'un domestique vint
m'annoncer que ma femme m'attendait pour rentrer  l'htel. Une
meilleure connaissance de la musique arabe me permet aujourd'hui de
mieux l'apprcier, mais pour s'extasier comme le faisaient mes
co-invits gyptiens, il fallait vraiment tre du pays!

J'tais curieux de savoir ce qui s'tait pass dans le harem. La
runion des dames, me dit ma femme, y tait trs semblable  ce qu'elle
serait en Europe dans un cas semblable. En effet, le chle de soie noir
qui enveloppe leurs robes, et le _yashmak_ qui cache leurs traits quand
elles sont dehors, avaient t abandonns. Malheureusement, ma femme
ne connaissant personne et, ne comprenant pas l'arabe, se sentit plutt
dpayse. Mais nous fmes ddommags, elle et moi, de notre premier
dsappointement par le grand vnement de la soire. Le mari,
accompagn de ses frres et de quelques amis, s'avana vers l'entre du
harem, et tous cognrent vigoureusement contre la porte. Lorsque
celle-ci s'ouvrit, le jeune homme, que le bonheur attendait enfin, dit
adieu  ses compagnons et pntra seul. La marie voile l'attendait, et
l, en prsence de ses parents  elle, il dcouvrit son visage et, pour
la premire fois, put contempler les traits de celle qui tait sa femme.
Les personnes prsentes jugrent alors discret de se retirer et les
voitures furent appeles.

Arrivant au bout de la rue o nous avons eu la bonne fortune de
rencontrer la procession, nous traversons la Place Rumeleh et commenons
la monte de la rampe qui conduit  la citadelle. Quel merveilleux site
Mohamet Ali choisit l pour sa mosque et sa tombe! Si l'on tient compte
de l'poque de la construction, le milieu du sicle dernier, il est
vraiment remarquable que l'extrieur soit en aussi bon tat. Tout en
regrettant que l'architecte, au lieu de s'inspirer des grandioses
monuments que cette mosque domine, ait copi une mosque de
Constantinople, nous devons nous estimer heureux qu'il n'ait pas t
chercher son modle  Paris ou  Londres! La Madeleine, si admirable 
Paris, et t ici aussi dplace que l'est cette imitation d'un
boulevard parisien, la Sharia Mohamet Ali, qui conduit  la mosque.
Les touristes sont toujours amens ici, mme s'ils n'ont qu'une seule
journe  passer au Caire, et la plupart semblent vraiment s'intresser
au prix que cota le marbre employ  l'intrieur, ou les lustres dignes
d'une salle de bal, qui sont suspendus au dme. Contentons-nous
aujourd'hui de jeter un coup d'oeil sur l'extrieur et d'admirer la vue
alentour: de ce nouvel observatoire, nous pouvons contempler un nouveau
groupement des dmes et des minarets qui se dtachent brillamment
au-dessus de la masse jauntre des maisons. Nous pouvons suivre des yeux
le Nil, depuis l'horizon lointain, au sud, jusqu'au point o il se perd
dans le Delta form depuis des sicles sans nombre par un limon fertile.
La bande verte qui, de chaque ct, court paralllement  la rive,
s'largit ou se resserre, marquant le terrain couvert pendant
l'inondation par les eaux qui lui donnent la vie. Nous voyons de
nouveau les Pyramides qui se dtachent au-dessus des monticules du
dsert de Libie, et nous nous promettons de revenir ici, un soir, quand
le soleil sera moins haut, pour voir cet astre splendide disparatre 
l'ouest.

[PLANCHE 13: UNE RUE PRS DE LA CITADELLE, AU CAIRE]

La mosque abandonne, Gamia Ibn Klun, est cache par sa voisine plus
moderne et plus prospre. Dernirement encore, elle servait de dpt
militaire et avant cela de prison. Le dme s'est croul et les beaux
marbres de couleur qui ornaient l'intrieur ont disparu. Cependant, ce
qui reste montre qu'elle fut digne du grand Sultan Mamelouk qui la fit
lever. Le palais d'El-Nasir qui s'levait autrefois  ct, avec son
fameux Hall des Colonnes, fut dtruit pour faire place  la mosque de
Mohamet Ali.

A peu de distance dans la direction sud-est, nous trouvons le puits de
Joseph, Bir Ysuf. La tradition veut que Joseph ait t jet dans
cette fosse par ses frres, et bien que la tradition se trompe de
quelque 500 kilomtres, l'histoire n'en est pas moins fermement accepte
par beaucoup de gens, et les guides la rptent avec solennit aux
touristes. Si ce puits n'a en ralit rien de commun avec le Joseph de
l'Histoire Sainte, il est, d'autre part, intressant d'apprendre qu'il
doit son nom  Salhedden-Ysuf, le Saladin des croisades, lequel, au
XIIe sicle, construisit la citadelle.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE VII_

LA MOSQUE DU SULTAN HASAN

LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE. || L'EXODE DES LAMPADAIRES. || LE
SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GNIAL. || ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE
PROFESSION. || LA MOSQUE BLEUE.


Dirigeons-nous  prsent vers la mosque au dme gris qui s'lve de
l'autre ct de la place. C'est l non seulement le plus beau monument
du Caire, mais le spcimen le plus parfait qui existe de l'art sarrasin.
Elle fut construite sous le Sultan Hasan, en 1356, pour servir de
_Medreseh_ ou _Collge de Thologie_, mais elle est devenue depuis une
mosque de congrgation. Nous avons dj vu une belle mosque, celle de
Ibn-Tuln, construite dans le but de recevoir une nombreuse congrgation
dans sa vaste cour intrieure. Les _medresehs_ tant construites 
l'intention des tudiants, il n'tait pas ncessaire de sacrifier tant
de place aux fidles, mais il fallait avant tout considrer les besoins
des professeurs et confrenciers et songer au logement des lves. Le
dme, bien plus important ici que dans les autres mosques du Caire,
n'appartient pas  la mosque elle-mme: il recouvre une tombe. Il y a
au Caire beaucoup de monuments religieux servant de dernire demeure 
leur fondateur, et l'on a pris  tort l'habitude de considrer ces
mausoles recouverts d'un dme comme faisant partie d'une mosque.

Le plan en forme de croix de la mosque du Sultan Hasan n'est pas
visible de l'extrieur, les angles tant occups par des constructions
qui renferment les divers appartements d'un collge. Le grand mur qui
longe la rue n'est perc  et l que pour clairer ces appartements. La
simplicit de cette faade fait ressortir la beaut de la corniche qui
court tout le long du btiment. L'ornementation en forme de stalactites
coupe les lignes horizontales  la projection de chaque assise de
pierres, et la nudit du mur sous la corniche est embellie par les
ombres que celle-ci projette. A midi, ces ombres s'tendent sur presque
toute la surface du mur jusqu' l'angle o celui-ci est expos plus
directement au soleil. Ici, les ombres s'arrtent brusquement comme si
elles craignaient de violer le contour du magnifique portail sous
lequel nous allons pntrer.

Aprs avoir mont quelques marches, nous nous trouvons sur le palier
d'o cette immense niche s'lve  22 mtres au-dessus de notre tte.
L'arche en forme de vote semi-sphrique se dresse en 12 ranges de
pendentifs; de dlicates petites colonnes arrondissent les angles prs
de la base, ainsi que les niches cintres qui se font face de chaque
ct de la porte. Un cadre de ravissantes arabesques, des panneaux et
des mdaillons dcors de dessins gomtriques finement taills, ornent
cette porte majestueuse.

Ayant franchi un vestibule vot, puis deux passages, nous arrivons 
une porte o le gardien nous remet des pantoufles, afin que nos bottines
ne souillent pas les planchers, et nous pntrons dans le _Salin_, ou
cour intrieure. Incontestablement, ce qui impressionne le plus, ce sont
les quatre arches colossales qui sparent cette cour du transept; elles
donnent une impression de grandeur bien suprieure  ce que l'ensemble
est rellement. Selon l'habitude, la fontaine pour les ablutions se
trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus
petite, pour l'eau potable. Le _liwan_ ou sanctuaire est un peu
surlev et couvert de nattes et de tapis  prires. La _dikka_ ou
chaire, d'o le Coran est lu, est en pierre et repose sur de gracieuses
colonnes. La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche sacre, est  l'extrmit du
btiment, tourne vers la Mecque, et  ct du pupitre de pierre.

J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il est
reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent
commencs. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis
d'excellente faon, mais il faudra quelques annes pour que le neuf
s'harmonise avec l'ancien.

Dix ans plus tard, je fus empch de peindre de nouveau dans cette
mosque par les chafaudages et le bruit que faisaient les ouvriers. De
grands morceaux de la fresque, lgre comme une toile d'araigne, avec
ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en compagnie des pierres
moules et colories qui devaient tre nettoyes et retailles avant
d'tre cimentes  leur place, travail ncessaire sans aucun doute, et
d'ailleurs dirig d'une faon fort habile. Puisqu'on en est l, il
serait  souhaiter qu'on ft un peu plus encore et qu'on remt en place
les magnifiques lampadaires de bronze qui,  diffrentes poques, ont
t enlevs de l. Quelques-uns, et des plus beaux, sont actuellement
au Muse arabe, mais ils seraient beaucoup plus  leur place ici.
L'argument si souvent employ que les objets de valeur courent le risque
d'tre vols dans les mosques, ne saurait s'appliquer  des objets
d'art pesant plus de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires
qui sont catalogus dans les muses, ont t remplacs dans les mosques
par des lampes qui feraient honte  un cirque de saltimbanques!

[PLANCHE 14: LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUE DU SULTAN HASAN]

Une porte qui ouvre  gauche de la _Kibla_ conduit au mausole du Sultan
Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dme qui, du
dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la vote spulcrale.

Ce fut un monarque vraiment indigne que ce Sultan qui dort dans ce
majestueux tombeau. Nous lui pardonnons beaucoup en considration de ce
merveilleux monument, mais nous ne pouvons oublier l'effroyable manire
dont il rcompensa le gnie qui en fit les plans. Craignant que
quelqu'un d'autre n'employt son architecte et ne lui ft construire un
monument qui clipserait celui-ci, il n'hsita pas  lui faire couper la
main!

Malgr l'poque orageuse  laquelle il vcut, ce cruel Sultan russit 
consacrer beaucoup de temps et d'argent  la construction de mosques,
de collges et de couvents. Au Caire seulement, on en compte dix-neuf
qu'il fit lever pendant les dix annes de son rgne--record
extraordinaire pour un tyran cruel et dbauch. Il est probable que
beaucoup de ses sujets se rjouirent lorsqu'il mourut de mort violente,
lui qui s'tait servi de la violence pour faucher tant d'existences!
Quelques jours avant qu'il ft assassin, un des minarets s'croula,
crasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne reste plus qu'un seul
minaret, des trois construits  cette poque. En 1660, le grand dme
s'effondra et fut remplac par celui qui existe aujourd'hui.

Pendant les rgnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan, des
canons furent frquemment monts sur le toit en terrasse de la mosque.
En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde tait tendue de
l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le Blondin de
l'poque y donnait des reprsentations pour la plus grande joie de la
population.

En face de la mosque du Sultan Hasan, s'lve la mosque inacheve,
Refiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle renferme le caveau de la
famille d'Ismael Pacha.

[PLANCHE 15: LA TOMBE-MOSQUE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE]

Retournons vers l'entre de la citadelle et descendons la
Sharia-el-Magar. Une petite mosque abandonne, au dme cannel, niche
entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un peu plus
bas, une vieille maison s'est suffisamment croule pour laisser
entrevoir une _mosque-tombeau_, de peu d'importance, mais tout  fait
gracieuse, avec un minaret dont deux tages n'existent plus. C'est une
composition attrayante, et l'ombre d'un portail  bonne distance invite
l'artiste  s'asseoir et  prendre ses pinceaux.

C'est un coin riant, plein de clart et de gaiet, bien que, vu la
proximit d'un grand cimetire, pas une matine ne s'coule sans que de
nombreuses processions funraires ne remontent la rue. Ces processions
sont gnralement prcdes par un certain nombre de mendiants, souvent
des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: _La
ilha ill allh wu Muhammed rasul allh_; ces pauvres gens sont suivis
par les parents mles du mort, des derviches portant des bannires, des
jeunes garons chantant de leur voix grle des versets du Coran, et
enfin du Coran lui-mme port sur un plateau couvert d'un morceau
d'toffe de couleur. Le cercueil ouvert vient ensuite, port par les
amis du dfunt. A la tte du cercueil qui est toujours  l'avant, il y
a, si c'est un homme qu'on enterre, un turban pos sur un support de
bois. Les femmes ferment la marche, les parents du dfunt ayant
gnralement une bande de mousseline bleue autour de la tte. Souvent
aussi elles agitent un morceau d'toffe bleue, et le bruit des sanglots
des unes est touff par les lamentations des autres. Souvent aussi des
_pleureuses de profession_ sont employes et les gmissements tranges
qu'elles poussent sont trs mouvants, quand on ne sait pas que c'est _
tant par heure_. Cette habitude est du reste contraire  la Loi du
Prophte, mais elle date d'une poque tellement recule que les
interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun
signe de deuil, arguant qu'il serait injuste et goste de plaindre un
tre qui est mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que
sur la terre. Cette raison est logique, mais elle ne touche videmment
pas les femmes qui rivalisent entre elles  qui exprimera le plus
bruyamment son chagrin. Il est galement difficile de concilier avec cet
argument la prsence des _pleureuses de profession_, payes par les
hommes.

Je demandai l-dessus une explication au fidle Mohammed. Il me rpondit
que c'tait trs mal de la part des femmes et que certainement le feu
de l'enfer les punirait. Aprs quoi, il haussa les paules d'une faon
qui indiquait l'inutilit de lutter contre de vieilles traditions
_maalesh_. Quant aux _pleureuses_, elles font l un pitre mtier:
passer sa vie  hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la
perspective d'tre horriblement punie dans l'autre, doit manquer de
charme! En tout cas, l'anciennet de cette coutume est prouve par
certaines peintures sur les murs des tombeaux  Thbes.

Pendant le temps que je passai  peindre sous cette porte, j'eus
l'occasion de voir les funrailles de plusieurs Saints rputs, et le
silence religieux n'tait alors interrompu de temps en temps que par des
voix qui murmuraient doucement les versets du Coran.

A gauche de mon aquarelle, s'lve le minaret de la mosque Aksunkur,
laquelle vaut vraiment la peine d'tre visite. Elle fut construite par
un des fils de El-Nasir, vers le milieu du XIVe sicle, et fut restaure
trois cents ans plus tard par Ibrhm Agha. C'est du reste le nom de
celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle quelquefois aussi la
_Mosque Bleue_, en raison de la couleur des tuiles dont Ibrhm se
servit pour la dcoration intrieure, et qui, par leur beaut, attirent
bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet, d'admirer cette
merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil, tire tantt sur
le vert et tantt sur le violet.

Le sanctuaire de toute mosque est plac au sud-est, c'est--dire face 
la Mecque, et est clair dans le sens oppos par une galerie 
colonnade. Par consquent, les rayons du soleil n'y pntrent que tard,
alors qu'ils ont perdu de leur force,  l'exception quelquefois d'une
petite raie lumineuse qui, se glissant  travers les vitraux d'une
fentre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des
petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup
plus frais que dans la cour brle par le soleil. On peut se dispenser
de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre, en
entrant pieds nus, ce qui est fort agrable; et,  cette distance de la
rue, on peut galement et avec joie quitter sa veste et son gilet.

Il est prfrable de ne pas travailler dans le sanctuaire au moment de
la prire, mais on trouve alors un charmant sujet dans les palmiers qui
jettent leur ombre sur le dme de la fontaine, et la pice aux tuiles
bleues, o se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits
les plus pittoresques du Caire.

[PLANCHE 16: L'INTRIEUR DE LA MOSQUE BLEUE, AU CAIRE]

Aprs le _Sala_, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant que les
fidles remettent leurs pantoufles. Except le vendredi, il ne semble
pas y avoir de services rguliers. Les hommes sont en ligne devant la
_Kibla_ et se prosternent, tout en rcitant certains versets du Coran.
Les femmes ne viennent jamais  ces prires, ce qui explique sans doute
l'ide fausse entretenue en Europe que les Mahomtans ne reconnaissent
pas d'me aux femmes. Un Musulman, aprs avoir assist  nos services
religieux, dont souvent tout le public est fminin, pourrait alors tout
aussi justement prtendre que chez nous les femmes seules ont une me.
Les relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernires 
dire leurs prires  part, mais elles sont tenues d'observer galement
le jene du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas,
elles aussi, tre un jour rcompenses!... Si svre est ce jene
qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles nourrissent un
enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent un jene
quivalent ds que l'enfant est sevr. De temps  autre, une femme se
glissera dans une mosque aprs le dpart des hommes, pour visiter le
sanctuaire d'un Saint prfr, et tel Saint  qui l'on prte une
puissance merveilleuse pour rendre les femmes fcondes est trs honor.

La rue o se trouve cette mosque est particulirement intressante, non
qu'il y ait l des monuments remarquables, mais parce qu'elle n'a pas
tant souffert que d'autres de l'influence europenne. Lorsque nous
arrivons  la mosque El Merdani, nous nous retrouvons dans un quartier
qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets
de Muaiyad. Laissant  droite la porte _Bab Zuwlh_, aprs nous tre
assurs d'un rapide coup d'oeil que le vieux Saint en haillons et sa
lance y sont toujours, nous voyons  notre gauche une petite mosque
sans prtention dont l'entre est au fate d'un escalier. Je dis
_mosque_, parce que c'est l'habitude de donner ce nom  tout difice
qui se rattache au culte musulman, mais je n'ai jamais pu dcouvrir 
quoi servait le monument en question ici. A l'intrieur, nous traversons
un petit clotre et quelques marches nous conduisent  une cour
ravissante. Deux des cts sont couverts de tuiles et au centre s'lve
une jolie _Kibla_, niche  prire, le seul signe qui nous indique que
nous sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrire des
maisons du Bazar des Tentes s'lvent au fond, et des femmes voiles
entrent, sortent, disparaissent derrire la niche.

Pendant que je travaillais, le fidle Mohammed Brown m'informa qu'un
Saint tait enterr dans cet endroit et que les femmes allaient dire
leurs prires auprs de son sanctuaire, mais je ne pus rien apprendre de
plus. J'aurais peut-tre trouv un charmant sujet derrire ces tuiles,
mais je craignis qu'il ft indiscret de pousser mes recherches
jusque-l. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture arabe ne parle
de ce dlicieux endroit.

D'ici, il nous est ais de rejoindre l'avenue Mohamet Ali, prs du muse
arabe, et de retourner au coeur du quartier europen.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE VIII_

AU HASARD DES RUES

LE QUARTIER JUIF. || LE MURISTAN DE KALAUN. || LE DPEAGE D'UN CHAMEAU
VIVANT. || DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe SICLE. || GUIGNOL GYPTIEN.
|| AUTOUR D'UN CIMETIRE.


Partant du Rond-Point, sur le _Muski_, vers l'endroit o cette rue est
traverse par le Khalg, un chemin,  gauche, nous mne au
Derb-el-Jehdpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique
non confine dans le Ghetto, la mme race habite pourtant encore cette
partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants ne
diffre que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques
hommes en vtements europens, mais ils ne sont l sans doute que pour
affaires et demeurent dans les quartiers plus modernes. Les femmes
juives ont cess de voiler leur visage, maintenant que le Musulman est
accoutum  voir les dames _Firangi_, et que cette infraction choque
par consquent moins ses sentiments; mais il y a peu d'annes encore,
toutes les femmes coptes et juives portaient le _yashmeh_, non point
tant pour satisfaire  une obligation religieuse, que comme un moyen de
protection contre l'indiscrtion des hommes. On trouve plus de traces du
sang smite dans le Cairote que dans le _fellah_; mais ce n'est que par
d'infimes dtails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du
Musulman.

L'arabe--langue commune  tous deux--tant assez rapproch de l'hbreu,
est parl avec le mme accent; pourtant, quelque lgre que soit la
diffrence, l'Arabe sait toujours reconnatre le _Ychd_, mme lorsque
ce dernier a embrass la religion musulmane.

Le quartier juif s'tend derrire le bazar du Nahssn, o nous
pntrmes en une autre occasion. Nous le laissons  notre droite et
nous entrons dans une cour en ruines du Mristan de Kaln. Par une
circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a t install, et les
malades, en attendant que le docteur indigne puisse leur prodiguer ses
soins, se souviennent peut-tre du temps o ce Mristan tait le grand
hpital du Caire. Saladin devana la grande oeuvre du sultan Kaln de
plus d'un sicle. L'Hispano-Arabe, Ibn Yubeyr, qui visita le Caire au
XIIe sicle, a fait de son voyage un rcit dtaill, et dans
l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous lisons que Saladin
fut pouss  l'oeuvre mritoire, uniquement par l'espoir de la grce de
Dieu et d'une rcompense dans le monde  venir.

[PLANCHE 17: LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA]

Ce grand palais, spacieux et magnifique, pour citer une fois de plus
l'Espagnol, ne survcut pas de beaucoup au bon Sultan, car tout ce que
nous voyons du btiment prsent, fut rig par Kaln durant le sicle
suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on retrouve encore
les traces des salles distinctes, affectes aux maladies alors connues.
Un large corridor conduit au portail imposant qui fait face au Bazar des
Cuivres. A gauche de ce corridor, vous entrez dans le vestibule du
tombeau du fondateur. Ce vestibule et la chambre du tombeau sont en ce
moment entre les mains des ouvriers occups  les restaurer. La
simplicit du vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi
tentante  peindre que la sombre richesse du grand mausole. Des groupes
d'tudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes,
coutant quelque _ulama_ qui explique des textes du Coran. Prs du
tombeau, quelques vtements de Kaln sont suspendus. On leur attribue
un miraculeux pouvoir de gurison, et bien des malades essaient la cure
avant d'avoir recours au _hakim_  demi _firangi_, qui est charg du
moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prires est peut-tre
la plus belle du Caire; elle tait en presque parfait tat de
conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a quelques annes.
Esprons que les ouvriers cesseront bientt de troubler la solennit de
ce lieu.

Le Mristan de Kaln est le monument le plus important de la seconde
moiti du XIIIe sicle; on tient naturellement  le conserver en parfait
tat, et l'intelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous les
travaux  lui confis nous fait esprer qu'on accomplira ici une oeuvre
de prservation, plutt qu'un travail de restauration.

Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le
Nahssn, jusqu' ce que nous arrivions au Sebl d'Abder-Rahmn, aprs
avoir laiss  notre gauche les belles tombes-mosques de Bb-el-Nasr et
Barkh. Ici, nous avons de nouveau toute la perspective de cette rue
enchanteresse, avant de descendre par les prs troits qui conduisent au
Gamlyeh. Un chameau charg de _tumbh_ (tabac fort qu'on fume dans
les narglehs) peut si bien obstruer le chemin, que, si vous n'tes pas
capable de passer sous les paniers, vous n'avez plus qu' vous blottir
sous quelque porte et attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois
grands _khns_ de ces rues troites m'ont l'air de raliser de mauvaises
affaires, car la cigarette remplace le nargleh, et le _tumbkiyeh_
semble tomb en dsutude, le mtier tant pouss vers d'autres voies.

La rue principale dans laquelle nous nous trouvons  prsent est aussi
anime et vivante que le Nahssn, mais de plus pauvre aspect. Ses
magasins semblent moins prospres, les robes soyeuses des marchands
riches y font place aux _gabahrehs_ de coton bleu, et la distinction
bourgeoise de la rue que nous venons de quitter devient ici un dsordre
presque sauvage, mais artistique. A un angle de la route, l'entre d'un
spacieux _khn_ offre la place rve pour faire une esquisse, tandis que
deux bancs de pierre, de chaque ct de l'entre, semblent avoir t
disposs l tout exprs pour supporter le bagage d'un artiste, et cela
explique peut-tre les nombreux croquis de ce Gamlieh pris de ce mme
endroit. On est un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille
vous protge contre le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant
que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosque de Bbars, on peut,
de ce coin, faire d'intressantes silhouettes de passants.

Je fus tmoin d'un curieux fait lors de ma dernire visite  cet
endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque boutiquier sur
son passage. L'animal n'tant point charg, je ne pouvais comprendre le
mange de l'homme. De temps  autre, quelque marchand semblait
s'intresser  la bte, ttait sa bosse ou son cou; alors seulement je
compris que le chameau tait  vendre, mais quand il passa auprs de
moi, je dcouvris de plus que la bte tait vendue au morceau et que
chaque morceau tait marqu  la craie. Quelle tait la diffrence de
prix entre une livre de cuisse et une livre de bosse?... Je ne le sus
point, mais coeur par cette sorte de dpeage d'un tre encore vivant,
je rsolus de devenir vgtarien,..... rsolution que j'observe
strictement en dehors de mes repas.

Comme nous suivons le Gamlyeh, les signes de dcadence deviennent de
plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont habites par des
mendiants, les _meshrebiya_ tombent en lambeaux et sont mme souvent
remplaces par des rideaux en toile de sac, l o un boutiquier a des
marchandises valant encore la peine d'tre protges contre le soleil.
Les maisons des petites rues sont de simples ruines, et l'on a peine 
comprendre la prosprit croissante de l'gypte, lorsqu'on assiste 
cette dcadence des btiments et des tres dans une si grande partie du
Caire.

[PLANCHE 18: EL-GAMALYEH, AU CAIRE]

Le Gamlyeh se termine  Bb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire, qui,
ainsi que Bb-el-Futh, ou Porte de la Capture, fut rige durant la
seconde moiti du XIe sicle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La
mosque de Hhim, d'un sicle plus rcente, remplit presque l'espace
compris entre ces deux portes. Napolon, se rendant compte de l'avantage
de cette position, y fit camper une partie de ses troupes, en 1799.

Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwleh, ont intrigu nombre
d'archologues. Leur style n'est point sarrasin: M. Van Berchem, qui
tudia tout spcialement la vieille enceinte de la ville, attribue ces
difices aux Templiers; mais la premire croisade n'ayant eu lieu que
dix ans aprs l'rection de ces portes, l'influence des Croiss semble
douteuse. Van Berchem dcouvrit des marques conventionnelles d'artistes
grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et
le vizir Bedr tant Armnien, il est fort probable qu'il chercha des
architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous intressent
davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de rendre
d'une faon satisfaisante leur beaut majestueuse.

La mosque en ruine d'El Hhim, qui occupe tout l'angle du rempart,
entre les deux portes, est moins remarquable que celle d'Ibn Tuln, 
laquelle elle ressemble d'ailleurs; mais elle offre un sujet de tableau
plus pittoresque grce  une grande cour qui, avec ses tentes de
Bdouins et ses chameaux, complte la note orientale. Le nom d'El Hhim
augmente l'intrt du lieu. Je suis tent de reproduire ici ce que
Stanley Lane Poole dit au sujet de l'extraordinaire Calife dans son
_Histoire du Caire_, mais ce charmant livre tant  la porte de tous,
le mieux est de le recommander chaudement  mes lecteurs.

Dans un espace vide, voisin du Bb-el-Nasr et d'un grand cimetire
mahomtan, on peut souvent contempler les bats de _Karakush_, lequel
correspond  notre Guignol. Sa troupe se compose gnralement d'un
homme, d'un petit garon, d'un chien et d'un singe. L'usage gnreux
d'un gourdin maintient la foule  la limite juge ncessaire aux
volutions des artistes. Les plaisanteries, qui datent probablement du
temps o l'Islamisme envahit l'gypte, ne perdent rien de leur saveur 
tre constamment rptes, et il est rjouissant d'entendre les francs
clats de rire qui les accueillent. Ces farces sont certainement plus
grossires que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les
juger d'un autre point de vue. Les sous-entendus, les demi-mots sont
considrs ici comme un jeu innocent, et quelque court-vtues que soient
les plaisanteries de _Karakush_, elles le sont moins encore que ce qu'il
est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire.
_Karakush_, dont le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant
pas un personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidles
mirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de
repousser les Croiss, dont la visite lui sembla une impertinence.

Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modles pour ses
_Esquisses prhistoriques_. Les jours de ftes religieuses, de larges
tentes sont installes contre les murailles, et tous ceux qui viennent
applaudir _Karakush_, peuvent galement tre tmoins d'un _Ziter_. Une
douzaine de derviches, rangs en ligne, attendent le signal d'un chef.
Ce signal donn, ils commencent  se balancer en avant et en arrire, en
rptant le nom d'Allah. Peu  peu le mouvement s'acclre, se
prcipite, devient furieux; ils semblent perdre conscience de tout,
jusqu' ce que, la limite de l'endurance humaine tant atteinte, ils
tombent, rompus, briss, comme en extase.

Le grand cimetire qui, d'un ct, limite cette place, et empite mme
dessus par-ci par-l, ne trouble en rien la gat de l'assemble.
parpilles, libres de toute muraille, les tombes servent de siges, 
moins que des gamins ne s'exercent sur elles au saute-mouton. Parmi ces
tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le grand voyageur
orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom
de Cheik Ibrahim.

En suivant le mur de la cit sur 200 ou 300 mtres, vers l'est, o il
tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetire derrire
nous, et, contournant des monceaux de dtritus, nous dpassons  notre
gauche le dme du tombeau du Cheik Galal et dcouvrons les tombes des
Califes. Cette cit des morts offre un tableau impressionnant, que ce
soit en plein midi, dans la gloire dore du soleil, ou vers le soir,
quand les lueurs roses du couchant se jouent sur les dmes et les
minarets, et que les maisons en ruines,  leur pied, se fondent dans
l'ombre violace que projettent les hautes collines. Du sommet d'une de
ces collines, on a une merveilleuse vue des tombes. Autrefois chaque
tombe-mosque entretenait plusieurs gardiens qui demeuraient dans le
voisinage.

On retrouve galement dans cette cit morte des ruines de Khns, qui
rappellent maints mtiers. Ses fontaines et ses bains prouvent galement
qu'on avait  y subvenir aux besoins d'une population considrable. Ces
tombes furent bties pendant le XIIIe sicle et les deux suivants, ainsi
que les mausoles des Mamelouks bohrites et circassiens qui rgnaient
alors sur l'gypte. Les premiers Califes furent ensevelis dans ce qui
est aujourd'hui le centre du Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait
en dehors de la capitale, celle-ci tant alors plus au sud. Le Khan
Khall se trouve aujourd'hui dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure
que, lorsqu'il fut rig, les ossements des Califes furent emports et
ajouts aux monceaux de dtritus!

L'une des premires tombes dont nous approchons--_El Seb'a Benat_,--les
sept soeurs--est une preuve que d'autres que les Mamelouks reposent l.
Mais je ne pus jamais tablir l'identit de ces sept dames. Continuons
par une des tombes situes  l'est du groupe, celle du sultan Kit Bey.
La tombe du sultan Barbk,  notre gauche, a deux jolis dmes et une
paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dmes mritent
un examen tout particulier. Le plan gnral des tombes diffre peu et,
en les examinant de plus prs, on est surpris de la richesse et de la
varit des dtails. Le mausole de Kit Bey est certainement le plus
beau, avec son minaret lanc et son dme dont la richesse surpasse
celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosque
congrganiste; au-dessus de la fontaine,  gauche de la grande entre,
qui est orne de portes dcores de magnifiques bronzes, se trouve la
salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour
centrale, ouverte, le _Hiru_, ou sanctuaire, avec ses tapis de prire
et sa chaire tourne vers la Mecque, enfin le dme contenant le spulcre
du Sultan.

Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawni, qui fait suite au Muski et
conduit au quartier europen. Un tramway partant d'El Atba-Khadr, prs
du Bureau Central des Postes et Tlgraphes, se dirige vers le quartier
connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard
Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit o le pont
Kasr-en-Nil coupe la rivire, nous suivons les rails jusqu'au point
terminus, 200 ou 300 mtres plus haut. Une vgtation luxuriante drobe
tant bien que mal  la vue les laides villas modernes dont est parsem
le vieux Caire, mais,  tout prendre, cette partie de la ville, vue du
tramway, est bien moins intressante que d'autres quartiers auxquels
conviendrait mieux le nom de Vieux Caire.

Nous longeons le bazar  gauche de la grand'route, traversons les voies
du chemin de fer et, en haut d'un pr troit, une porte que nous
franchissons nous conduit  la muraille d'enceinte de la forteresse de
Babylone. Les ruines de divers btiments cachent trop ce qui reste de
l'antique chteau, pour nous permettre de juger de son importance. Les
habitants de ce quartier semblent fuir les trangers; peut-tre est-ce
la peur atavique d'une invasion ennemie? Aprs s'tre pourtant assurs
de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples
_Sawarhine_, et allchs par la perspective d'un _bakschish_, quelques
tres se montrent et nous suivent jusqu' l'glise de Saint-Georges ou
Mri Girgis.

Il y a tant de similitude entre la vie que mnent ces gens et celle de
la _mellah_ maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point t surpris
de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de
l'absence complte de traits smites  observer chez les Arabes.

Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pntrons, sont les plus purs
gyptiens. Leur nom seul, driv du grec _Aiguptios_ et devenu en arabe
_Kupt_, suffit  le prouver. De tous les habitants de la valle du Nil,
ceux-l attirent le plus notre sympathie, et il est agrable de songer
qu'aprs des sicles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine
libert sous le protectorat britannique.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE IX_

DANS LE QUARTIER COPTE

UN PEU D'HISTOIRE. || L'GLISE CHRTIENNE SAINT-GEORGES. || UN COUVENT
COPTE. || LA LGENDE DE LA TOURTERELLE. || LA PREMIRE MOSQUE D'GYPTE.
|| LA COLONNE MERVEILLEUSE.


Avant de pntrer dans l'glise copte de Saint-Georges, il serait
intressant de se reporter au temps o les Coptes, reniant le culte
d'Osiris, furent reus au sein de l'glise chrtienne. En l'an 62,
Armianus fut nomm vque d'Alexandrie, et pendant le patriarcat de
Dmtrius, un sicle plus tard, de nombreuses congrgations, associes
aux noms de Clment, Origen, Pantnus, se formrent dans diverses
parties du Delta. Le IIIe sicle donna naissance au systme monastique,
et les ruines des premiers monastres, dissmines depuis le Delta
jusqu'aux confins de la Nubie, dmontrent quels rapides progrs fit la
religion nouvelle. En plus de ces couvents, chaque temple est un
monument du zle religieux des nouveaux chrtiens. loigns de Rome,
ceux-ci eurent sans nul doute moins de perscutions  souffrir que leurs
frres soumis au joug de l'Empire; mais  cette poque, des luttes
intrieures firent plus pour arrter les progrs de la religion, que les
perscutions d'aucun autocrate romain. Les enseignements d'Arius,
d'Alexandrie, influencrent la majorit, malgr les exhortations de
l'vque Alexandre et l'loquence de son diacre Athanasius. Au concile
de Nice, en 325, auquel ce dernier assista, Arius fut condamn et les
chrtiens d'gypte diviss en deux camps hostiles. Nous ignorons  quel
point cette controverse intressa Constantin, mais son fils Constantius,
qui lui succda, se dclara pour les Ariens. Athanasius fut exil, et
ses disciples perscuts par les Ariens, jusqu'en l'an 379; l'dit de
Thodosius ayant alors dclar la religion orthodoxe, religion d'tat,
ce fut au tour des Ariens de souffrir la perscution. Une glise
nationale s'rigea  ct de l'glise d'tat, et en 451, aprs le
concile de Chalcedon, elles se sparrent dfinitivement l'une de
l'autre. Les nationalistes, dont le parti tait le plus fort, taient
connus sous le nom de Jacobites ou Coptes, les orthodoxes s'appelaient
en gypte les Mlkites. Au moment de l'invasion de l'gypte par Anir,
le grand gnral du Calife Omar, les Coptes taient prts  suivre celui
qui les librerait de la tyrannie de leurs gouverneurs byzantins. Nous
aurons plus  dire par la suite au sujet d'Anir.

[PLANCHE 19: UNE GLISE COPTE PRS D'ABYDOS]

L'extrieur de l'glise Saint-Georges ne fait en rien prvoir l'extrme
richesse de sa dcoration intrieure, et cette remarque s'applique
galement aux six autres glises caches dans la forteresse. Le but de
cette simplicit extrieure tait probablement d'chapper  la cupidit
que le luxe et sans nul doute veille chez les ennemis; mais les
mosques de cette poque tant galement d'apparence fort simple, ce
dtail n'offre que peu d'intrt. Sauf la crypte qui date d'avant la
conqute musulmane, toute l'glise fut btie presque  la mme poque
que la grande mosque d'Ibn-Tuln, et rien ne peut tre imagin de plus
modeste que l'extrieur de cette dernire. Nous pntrons dans un petit
vestibule et de l dans une belle petite basilique  deux rangs
d'arcades sparant les ailes de la nef; celle-ci nous parat courte,
parce qu'une belle barrire de bois ouvrag divise l'glise en deux, 
quelque distance du sanctuaire. La lumire tamise qui tombe des
troites fentres en triptyques, illumine les saints rangs au sommet de
la barrire, se joue sur les icnes en leur faisant un halo dor, et
caresse les boiseries sculptes. Pendant le service, les femmes occupent
un ct de la boiserie, l'autre tant rserv aux hommes.

Sortant de la nef et traversant ce qui correspond au choeur, nous nous
trouvons devant trois autels, chacun d'eux renferm dans un espace
circulaire et surmont d'un dme. Des boiseries encore, cachent ces
autels; celui du milieu, surlev, est dissimul derrire un paravent
ouvrag, d'une richesse extrme, form de minuscules croix d'ivoire et
d'bne entremles et exquisement fouilles. Durant la messe, ces
boiseries s'ouvrent, les rideaux sont relevs, et l'on voit une grande
image du Christ au-dessus de l'autel. Les guirlandes d'oeufs d'autruches
teints de couleurs voyantes, qui pendent de la vote, forment une
dcoration bizarre. On rencontre ce genre d'ornementation dans quelques
mosques, dans la chapelle de Sainte-Hlne et dans le Saint-Spulcre, 
Jrusalem.

Quelques marches descendent du choeur  la crypte, o l'on nous montre
un banc sur lequel la Sainte Famille prit quelques instants de repos,
lors de son voyage en gypte. Il est difficile d'obtenir l'autorisation
de peindre dans les glises coptes, et ce n'est que pendant mon sjour 
Abydos que je pus tenter quelques esquisses.

Une petite colonie chrtienne habite un vieux fort dynastique,  l'est
du temple de Seti; on nomme cet endroit le Couvent copte. En comparaison
de l'glise o nous nous trouvons en ce moment, ce couvent me semble une
vieille chapelle de campagne. Je le trouve pourtant digne d'une visite
prolonge, mme par cette chaleur touffante. L'intrieur de la vieille
forteresse me rappelle quelque peu l'intrieur de la forteresse de
Babylone. Quelques oiseaux domestiques picorant des graines, quelques
hangars destins  abriter le btail, lui donnent un air champtre; le
mme calme, les mmes maisons presque entirement dpourvues de
fentres, se retrouvent ici et l. Le bon vieux prtre qui me fit
visiter l'difice, semblait si bien en faire partie, que j'avais peine 
me rendre compte que je parlais  un contemporain. Ses vtements et son
entourage sentaient tellement le moyen ge, qu'il me semblait m'tre
endormi, puis rveill six cents ans plus tt. Le fort, dont cette
glise et le groupe de maisons occupent le centre, date des premiers
temps de l'Empire. Il fut donc rig environ trois mille ans avant le
monastre. Le vieux prtre m'intressa tout autant que son habitacle; le
petit monde o il vit semble lui suffire. De temps en temps, une visite
 Balliana, situ  10 kilomtres, sur une rive du Nil, ne lui fait
qu'apprcier davantage la paix de sa retraite.

Il est intressant de visiter les glises de Babylone. Le nom donn par
les Grecs  la forteresse romaine est une nigme pour les archologues;
il se pourrait que ce ft un souvenir du nom de la partie est de la
Memphis d'autrefois; mais ceci me parat incertain. Ses tours massives
et les bastions que l'on voit, semblent tre les seuls vestiges de
l'ancienne cit de Misr. Le vieux Caire, ou Masr-el-Abko, date de plus
prs que le XIIIe sicle, car jusqu'alors son emplacement et celui du
Caire moderne demeurrent sous l'eau. La plus grande partie de l'gypte
fut facilement conquise par Anir, qui, nous dit-on, l'envahit avec une
arme de 4 000 hommes seulement. Les Coptes, ne se doutant pas de
l'intention des Musulmans de s'tablir dfinitivement, furent trop
heureux d'avoir leur concours pour se librer de la tyrannie
byzantine. La prise de cette forteresse fut pourtant une autre affaire,
car ici l'Empire tait tout-puissant. Anir dut attendre des renforts et
ce ne fut qu'aprs sept mois de sige qu'il s'en rendit matre. Cet
vnement eut lieu en avril 641, et depuis lors l'gypte fait partie du
monde mahomtan.

[PLANCHE 20: UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE]

Mais les Coptes comprirent bientt qu'ils n'avaient fait que changer de
matres: le joug des Musulmans tait dur, et, spars de l'glise mre,
les Coptes ne surent plus o chercher un appui lorsque des souverains
moins tolrants succdrent  Anir. Bien des croyants plus faibles
sauvegardrent leur vie et leurs biens en embrassant la religion des
conqurants, tandis que d'autres prirent en dfendant la foi de leurs
pres. Ce qui reste de ce peuple compose  peu prs un dixime de la
population de l'gypte, mais quand nous songeons  ce que les Sarrasins
eurent  souffrir de la part des Croiss, nous ne pouvons qu'tre
tonns de trouver encore des survivants  la vengeance de l'Islam.
Beaucoup d'entre eux, grce  leurs indiscutables aptitudes, occupent de
hautes positions dans le Gouvernement.

En quittant le _Kasr-el-Shma_, ainsi que les Arabes nomment cette
forteresse, nous contournons une partie de l'enceinte et traversons des
monceaux de ruines qui nous sparent de la mosque d'Anir. Ces ruines
sont tout ce qui reste de Fostt, la premire ville que btirent les
envahisseurs musulmans sur la terre d'gypte. On retrouve encore moins
de traces de l'antique Misr qui entourait Babylone et tait situe au
bord du Nil, avant que les eaux de ce fleuve ne se fussent retires dans
leur lit actuel.

Je ne prtends ni raconter l'gypte du moyen ge, ni rivaliser avec
l'oeuvre de Stanley Lane Poole; mais ce voyage veillant une curiosit
plus archologique encore qu'esthtique, quelques mots sur le
dveloppement progressif du Caire ne me semblent pas dplacs.

Lorsqu'Anir assigeait la forteresse que nous venons de quitter, il
planta sa tente  l'endroit mme o s'lve aujourd'hui sa mosque. Une
gracieuse lgende raconte comment ce lieu lui devint cher. Aprs la
prise de Babylone, Anir se prparait  partir pour Alexandrie, dont le
peuple, fidle  l'empereur Hraclius, se dfendait encore. Des soldats
furent envoys pour plier et emporter la tente. Une tourterelle y avait
fait son nid et couvait. Les soldats rapportant cet incident  leur
gnral, Anir ordonna d'abandonner la tente afin de ne point troubler
l'oiseau, et, aprs la prise d'Alexandrie, la tente, surmonte du nid de
tourterelle, fut retrouve intacte. Depuis, cet endroit demeura sacr,
et la premire mosque d'gypte fut rige en mmoire de ce simple
incident. _El Fostt_ ou _la ville de la Tente_, fut le noyau de la cit
qui grandit au nord de cette mosque. Les terrains vagues, parsems de
ruines, qui sparent El Fostt du Caire, furent jadis un faubourg de la
ville d'El-Askr ou _les cantonnements_, qui s'leva en 750, au moment
o les Califes Abbasides succdrent aux Califes Omayad. Le Gouverneur y
btit son palais, et ce faubourg devint bientt pour El Fostt ce que le
West-End de Londres est pour la mtropole. Plus au nord s'tendaient les
btiments affects aux diverses nationalits qui formaient la suite de
l'mir. Ce fut lorsqu'Ibn-Tuln vint comme premier reprsentant du
Calife de Turquie, gouverneur d'gypte en 868, que l'emplacement de ces
btiments fut choisi pour son palais. El-Askr s'tendait jusqu' la
colline de Yeshkur, derrire laquelle s'lvent les murailles de la
capitale actuelle, comprenant la mosque de Tuln dont nous avons parl
plus haut. Fostt et El-Askr perdirent de leur importance,  mesure
que s'levait le nouveau faubourg royal, et rien n'en reste aujourd'hui,
si ce n'est cette mosque en ruines. El Katai, ou _les baraquements_,
eut un meilleur sort; elle devint une cit prospre dont les historiens
arabes ne se lassent point de vanter la splendeur; son emplacement est
couvert de maisons plus rcentes et seule la mosque dserte qui porte
son nom survit au glorieux faubourg que btit Ibn-Tuln et que son fils
Khumrenyeh embellit. Les descriptions de ce palais, la _Maison Dore_,
le _Pavillon d't_, ou _le Dme de l'air_, et les jardins et les
fontaines inspirrent sans doute les auteurs des _Mille et une nuits_
plus que les richesses d'Haroun-al-Raschid, moins luxueuses que celles
de ses successeurs.

La mosque que fit lever Anir, et qui fut la premire construite en
gypte, n'est pas arrive intacte jusqu' nous. _La Couronne des
Mosques_, ainsi que les guerriers arabes appelrent leur premire
mosque leve en terre conquise, tait de structure plutt modeste,
diffrente de ce qu'elle devint plus tard sous l'influence artistique
des Coptes et des gouverneurs turcs. Elle fut rebtie dans de plus
grandes proportions deux sicles plus tard, et restaure en 1798 par
Murad Bey. La plus grande partie de ce que nous voyons, date par
consquent du IXe sicle; elle peut donc toujours s'enorgueillir d'tre
la premire mosque du Caire. Les colonnes de marbre soutenant l'immense
arcade provenaient d'glises chrtiennes pilles, et le fait qu'elles ne
correspondaient point les unes aux autres sembla inquiter fort peu les
architectes: on raccourcit l'une, on allongea l'autre, de manire  les
rendre gales. On aurait pu tout de mme,  mon humble avis, s'arranger
de faon  ne pas mettre les chapiteaux  l'envers!

Les guides vous montreront la colonne faisant face  la chaire, avec le
_Kurbg_ du Prophte dessin par les veines mmes du marbre, et vous
diront comment cette colonne vola  travers l'espace, de la Kaaba  la
Mecque, jusqu' Anir, afin de l'aider  orner sa mosque. Leur
chronologie laisse quelque peu  dsirer, mais leurs contes sont
amusants. Une prophtie dit que l'Islam tombera en ruines en mme temps
que cette mosque, mais  en juger par le peu d'entretien dont elle est
l'objet, il me semble que les fidles ne doivent gure ajouter foi  la
prdiction. Une promenade  pied ou  dos d'ne, d'ici aux tombes des
Mamelouks, est charmante. Les lueurs du couchant allument les dmes de
la citadelle-mosque, qui de loin a un aspect imposant, puis ce sont les
collines de Mokattam, avec, plus loin, la petite mosque de Giyshi. Une
grande ombre ple couvre l'arrire-plan et cache de ses effets de
clair-obscur les dtails infrieurs du tableau. Les derniers rayons du
soleil dorent ces collines, puis les vtent d'une teinte orange qui se
fond bientt dans l'ombre rose du couchant.

Les tombes des Mamelouks sont moins intressantes que celles des
soi-disant Califes, mais la promenade, au coucher du soleil, laisse une
impression durable. Nous rentrons en ville par la Bb-el-Karfeh, et le
tramway nous conduit jusqu' Esbekyeh.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE X_

LES PYRAMIDES

LA DCOUVERTE DES GANTS DE PIERRE. || QUELQUES CURIEUSES VALUATIONS
MATRIELLES. || LE SPHINX. || LES GATE-PLAISIR. || DES PYRAMIDES DE
GISEH AU SAKKARA. || LA TOMBE DE TYI. || RETOUR DANS LE SOIR COLOR.


Le grand vnement d'un sjour au Caire est la premire excursion aux
Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur
histoire, car aucune oeuvre de l'activit humaine ne fut plus souvent
dcrite; mais personne, avant de s'tre trouv sur le plateau o s'lve
l'imposante tombe de Chops, ne comprend l'espce de terreur qu'elles
inspirent. Ce sentiment augmente graduellement  mesure qu'on parcourt
les 5 kilomtres de la route de Gzeh, d'o on les dcouvre devant soi.
D'abord, elles semblent petites, compares aux objets du premier plan,
puis, aprs 2 ou 3 kilomtres, on prouve encore une sorte de
dsappointement en les regardant. Leurs dimensions augmentent  mesure
qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. On ne
commence  bien les juger qu'en arrivant  la limite des terrains
cultivs, et alors c'est l'impression complte, dans toute sa force,
surtout lorsque, parvenant au bord du dsert, on se trouve aux pieds de
la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de pidestal, on
est positivement cras par cette masse gigantesque, assise sur le roc
et environne d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour
pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle? Mais les Arabes qui
demeurent l depuis si longtemps qu'ils en ont perdu leurs instincts
nomades, prtendent vous faire les honneurs intresss de ce qu'ils
considrent comme leur proprit. On en a lu et appris bien plus qu'ils
ne peuvent vous en dire en leur anglais fantaisiste, et leurs
explications qui viennent troubler vos penses sont absolument
exasprantes. Inutile de chercher  les repousser, la grande habitude
qu'ils ont d'tre traits ainsi les a rendus insensibles: partout o
vous irez, ils vous suivront. Des mesures sont prises, sans grand
succs, contre ces importuns.

Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyramides, il ne faut pas
les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant
avec leurs conducteurs, se prparant bruyamment  djeuner ou  se faire
photographier, sont fort rjouissantes vues d'une terrasse d'htel, mais
ici, elles gtent tout  fait le caractre du lieu. Avant ou aprs la
saison, on chappe aux touristes, mais jamais aux Bdouins quteurs de
_bakschish_. S'il faut en croire les on-dit, la police aurait une part
de leurs aubaines, ce qui explique la mollesse avec laquelle elle dfend
l'tranger contre les attaques de ces mendiants. Le seul moyen efficace
qu'on ait propos serait d'acheter le village et de transporter la
population ailleurs. Mais le service des Antiquits,  qui incomberait
cette tche, subvient dj pniblement  ses frais courants: il ne
saurait donc tre question de raliser cette rforme.

Une promenade autour de la tombe de Chops vous donne l'ide de sa
dimension. Une distance de 260 mtres spare entre eux les angles et si
vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois
quarts d'un kilomtre. Cette base couvre 520 ares, c'est--dire une
superficie plus grande que celle du square de Lincoln's Inn Fields.

Les grands blocs superposs en gradins qui, de la route, nous
paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et,
selon le calcul du Professeur Flinders Petrie, deux millions trois cent
mille de ces blocs furent employs  la construction de la Pyramide.
L'imagination ne saurait vous reporter  soixante sicles en arrire. La
pierre changeant fort peu dans le dsert, sa couleur ne vous aide point.
Il est vrai que ce que nous voyons n'a t expos aux intempries que
durant cinq sicles, toute la couche de granit extrieure ayant t
utilise au Caire, lors de la construction de la mosque d'Hasan. On
s'tonne qu'on n'ait pas tir parti plus tt d'une carrire si commode,
pourvue de pierres toutes tailles.

La dpense d'activit humaine que ncessitrent ces constructions est
inoue. Le Professeur Flinders Petrie nous explique que les ouvriers n'y
travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne rclamait
point leurs soins; mais, le moment de la crue tant justement le plus
pnible pour l'agriculteur en gypte, ceci me parat inexact. De plus,
il ne faut pas s'imaginer que l'indigne ne souffre pas de la chaleur.
Le _fellah_ a peu chang depuis soixante sicles, et quoique trs brave
travailleur, il mollit sensiblement pendant les priodes de chaleur.
Hrodote raconte que la construction de cette Pyramide ncessita le
travail de cent mille hommes pendant vingt annes conscutives, et
Flinders Petrie estime que cette valuation est exacte. Nourrir et
discipliner cette arme de travailleurs dut exiger un merveilleux talent
d'organisation. L'extraction de ces pierres  10 kilomtres plus loin,
aux collines de Mokattam, et la faon dont elles furent tailles et
ajustes, font preuve d'une civilisation raffine.

Je me suis laiss dire qu'un entrepreneur sjournant  Mena House, s'est
amus  faire un devis de ce que coterait aujourd'hui la Grande
Pyramide, leve avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de
six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a
cot en son temps.

Nous n'avons parl jusqu'ici que d'une seule pyramide; celle de Kphren
est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus
petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus
belle des _sept merveilles du monde_, la seule du reste qu'il nous soit
encore permis d'admirer.

A quelque distance de l nous nous trouvons face  face avec le Sphinx,
dont la tte gigantesque se dtache rudement sur le bleu magnifique du
ciel.

Le nez et la lvre suprieure manquent, ainsi que la barbe. Le contour
gnral des paules est visible, mais on a peine  discerner d'autres
dtails dans le bloc de rocher o ce buste colossal fut taill.
Pourtant, en reculant sur l'troite plate-forme qui contourne cette
masse, on distingue vaguement le dessin d'un avant-bras et de quelques
doigts. Le dessin des yeux et des lvres est encore assez net pour qu'on
puisse y voir cet air d'impassibilit que les grands artistes gyptiens
ont donn  leurs dieux et  leurs Pharaons. Quel est le Pharaon que
reprsente ou qui fit construire le Sphinx? C'est un point sur lequel
les gyptologues ne sont pas d'accord. Il est certain en tout cas que le
sculpteur qui tailla ce buste chercha moins  lui donner une
ressemblance qu' en faire en quelque sorte le symbole de la royaut
absolue.

[PLANCHE 21: LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH]

Une excursion des Pyramides de Gseh au Sakkra est dlicieuse. Longeant
le dsert pendant une heure ou deux, nous dpassons les Pyramides de
Zniyer, et, continuant notre course pendant le mme espace de temps,
nous rencontrons encore tout un groupe de pyramides: mais, tout pleins
de celles de Chops et de Kphren, nous jetons un coup d'oeil  peine
indulgent sur ces monuments trop ruins. Le paysage,  droite, est en
contraste frappant avec celui de gauche: d'un ct, la rverbration
crue du grand dsert; de l'autre, une vgtation frache et reposante.
La large bande de couleur est coupe  et l par des villages et par le
ruban gris des routes. Les collines du dsert arabe, beaucoup plus
imposantes que celles qui nous cachent le grand Sahara, constituent un
fond trs pittoresque. L'gypte est en vrit le Don de la Rivire.

Une race  part peuple cette contre. Le Bedari est trs diffrent du
_fellah_. Les Bdouins tablis autour des Pyramides depuis des sicles
sont mpriss par leurs frres nomades; ils ont d'ailleurs perdu les
qualits et les traits gnriques qui rendent ces derniers si
intressants.

Nous arrivons bientt en vue du village de Mit Rahneh, qui s'lve sur
le site de Memphis.

Des ornires dans le sable nous obligent  choisir avec prcaution notre
chemin, et les sombres ouvertures des tombes creuses dans les falaises
basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetire. Des
dbris de tombes violes jonchent le sol, mais la brillante lumire et
le scintillement du terrain sablonneux et sec font diversion au
sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'prouver  la vue d'un
cimetire europen ainsi profan. La _Pyramide  marches_, entoure
d'autres pyramides plus petites, domine la scne.

Aprs le djeuner, on nous conduit au Srapenen. Je n'ai point
l'intention de m'tendre sur l'intrt archologique que prsentent les
monuments clbres groups sous ce nom. La faon dont Mariette dcouvrit
les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est raconte par
Amlia H. Edwards dans son livre _Mille lieues sur le Nil_. Les
impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkra me dispensent de rien
ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma
promenade sous les votes basses, pauvrement claires, qui contiennent
les sarcophages des taureaux sacrs.

La tombe de Tyi, qui fait poque dans l'histoire de l'art, m'a intress
davantage. Les bas-reliefs qui ornent les murailles de ce spulcre de la
cinquime dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides
de la dix-huitime dynastie. Le dveloppement de l'gypte ne fut point
continu. Parvenu  son apoge au cinquime sicle, il dclina, puis
cessa presque d'tre pendant les sicles suivants; il reprit  nouveau
au onzime sicle, pour s'arrter compltement pendant les ges sombres
de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilgie, semble tre immortel,
car  peine les Thothiens eurent-ils dbarrass leur pays des tyrans
trangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passe et la surpassa,
avant que Ramss II ne le plit au joug de sa glorification personnelle.

Ici, de mme que dans les oeuvres vues  Debr-el-Bahri, la qualit de la
pierre a permis le travail le plus dlicat, et les silhouettes, dans les
deux cas, sont fermement et purement dessines, bien que le relief en
soit trs lger. Comme elles sont trs colores, un relief plus accentu
tait inutile. Malgr le grand laps de temps qui spare les deux
oeuvres, beaucoup de caractristiques semblables se retrouvent dans le
temple de Hatshepsu,  Dr-el-Bahri, et il est vident que l'art de ce
temple n'est que le dveloppement de celui de ces peintures murales.

Nous reviendrons plus longuement sur l'oeuvre de la dix-huitime
dynastie qui, quoique plus subtile et plus fine, nous tonne moins que
ces admirables reliefs de Tyi, qui sont les premires manifestations
d'un art vivant, survenant aprs une priode de dcadence. L'tude des
tombes de Sakkra nous apprend  apprcier la collection unique du muse
du Caire que la ncropole a enrichi de plus d'une oeuvre rare.

En allant  Bedrashu, o nous prenons le train pour le Caire, nous
remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis,
et les deux colossales statues de Ramss II. Les villages que nous
rencontrons, avec leurs _combumbarius_ en forme de gigantesques pylnes
et leur pais rideau de palmiers, sont un peu levs au-dessus du niveau
de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'les sur une mer
d'meraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des les au
sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramne du pturage, et
bien d'autres pittoresques scnes champtres, rappellent les peintures
murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modles,
peut-tre, il y a quelque mille ans. Ces tendues de champs verts se
prtent pourtant encore mieux  tre peints lorsque le soleil a dor les
pis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires
perfectionns sont peu connus ici, et le travail du _fellah_ se fait 
peu prs de la mme manire qu'il se faisait au temps des Pharaons.

[PLANCHE 22: AAHMES, MRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI]

Les femmes, revenant de la rivire, des cruches pleines sur la tte,
sont vtues comme leurs soeurs des villes, mais non voiles. Le
_yashmak_ rendrait leur dur labeur intolrable. Mais elles dtournent
les yeux en rencontrant des _Firangi_, ou ramnent sur leur visage le
voile qui coiffe leur tte, preuve que l'antique loi vit toujours en
elles.

Le paysage, pendant les 15 kilomtres de voyage en chemin de fer, est
magnifique; les lueurs du couchant donnent un vif relief au Gebel Turra,
et au del de Helouan, sur la rive du Nil, de dlicates ombres violettes
estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noy d'or. Les
villages se silhouettent finement contre la pnombre du dsert Lybien,
et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver
au Caire, les rails suivent la rive; la lumire, rose  prsent,
idalise les voiles des _gyassas_ et se rpte, en ton plus doux, sur
les lointaines collines du Mokattam. Prs de Zreh, le clair-obscur
prte son mystre  quelques personnages sur le bord du Nil, et la
petite ville elle-mme, peu intressante  la lumire crue du jour,
s'enveloppe  cette heure d'un charme dlicat. Peu aprs, nous arrivons
au Caire, fatigus, mais heureux de cette belle soire qui couronne une
passionnante journe.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XI_

D'ALEXANDRIE AU CAIRE

LA ROUTE DU CAIRE, _vi_ ALEXANDRIE. || LES ANTIQUES PAYSAGES DU DELTA.
|| LE SPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. || UNE MISSION DLICATE. ||
VOYAGE EN DAHABIYEH.


Je quittai l'gypte peu aprs ma visite  Sakkra, et les hivers
suivants me trouvrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec
une sorte de nostalgie au climat ensoleill de la valle du Nil;
frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant  m'abriter de la
pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret  cette
dlicieuse excursion  Sakkra. Une commande d'aquarelles gyptiennes me
permit enfin de reprendre la route du Caire, _vi_ Alexandrie cette
fois.

La route du Caire, _vi_ Alexandrie, donne une autre ide de la contre
que le voyage de Port-Sad.

J'ai essay de dcrire la route de Port-Sad; il peut tre intressant
de me suivre dans mon voyage  travers le Delta jusqu' l'gypte
suprieure.

Pendant la premire heure de ce voyage on passe  travers de prospres
faubourgs, btis  grands frais avec un minimum de got artistique. Le
manque d'ombre et peut-tre le dsir de cacher les fautes d'architecture
ont pouss les propritaires de ces btisses  soigner tout
particulirement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont
pour la plupart entoures d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les
drobent aux regards.

Le train longe la cte sur une longueur de quelques kilomtres, mais ds
que la partie nord du Lac Maryt est contourne, nous nous trouvons dans
les riches terres du Delta et le paysage change compltement. Plus de
villas; l'oriental _tarboush_ fait place au turban du _fellah_;
l'automobile est remplace par l'ne ou le chameau. Les villages n'ont
pas d se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Isral,
employs au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme
alors, sont bties en briques faites de boue dessche; on y voit les
mmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dmes aussi devaient
exister dans ce temps-l, car nous retrouvons cette forme de toiture
dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses
tablies, comme convenant le mieux  la contre, et bien que le culte
d'Isis ft remplac par celui du Christ, puis tous deux par le puissant
Islam, il n'y eut l, en somme, qu'une volution morale, qui n'altra
point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'gypte changea moins
en quatre mille ans que celui d'un comt anglais en quatre sicles.

Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous
les matriaux de construction tant trs chers. Un enclos carr de
briques en boue dessche au soleil, orn de motifs arabes autour de
l'entre, sert de mosque au village. Sur les toits des maisons schent
des graines, des lgumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des
cruches brises o les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les
btes vivent ensemble. Un excellent systme d'irrigation a tendu la
partie de terres cultives, mais le spectacle qui frappe notre vue
aujourd'hui diffre probablement peu de celui que rencontraient les yeux
de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon.

Le magnifique paysage s'tend vers l'est, parsem de villages, coup de
temps  autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un _sakiyah_
nous arrive  travers le bruit du train et un archaque moulin  eau,
actionn par un buffle, passe devant nos yeux.

Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous cts nous
admirions sa gnreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmdieh
Canal, la grande oeuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie
en la reliant aux grandes eaux d'gypte. De temps  autre aussi, le ciel
et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance
qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyt, le bras du Nil,
Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux btiments
chargs des produits de cette riche contre, apportant des poteries et
de la canne  sucre de la Haute gypte. Quelques hangars surmonts de
chemines en fer rouill nous reportent aux laideurs europennes, mais
l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumire fluide qui
baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.

Nous atteignons bientt Tanta, une ville florissante,  mi-chemin entre
les deux bras de la rivire qui se sparent au Barrage, prs du Caire.
Le saint Seyid-el-Bedawi est enterr en cet endroit; son spulcre ne
prsente aucune beaut architecturale, mais il doit tre intressant de
voir les multitudes de plerins mahomtans y affluer le jour de _Molid_,
jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en
aot, au gros des chaleurs.

Aprs Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile
contre, mais le paysage est abm par de nombreux moulins  nettoyer le
coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant  Bulh;
enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contre dcrite au
commencement de ce livre.

Mon amour de l'gypte et des choses gyptiennes me fait dtester le
quartier europen du Caire o je suis forc de demeurer. Quittant
l'Europe pluvieuse et froide, on devrait tre trop heureux de se trouver
sous ce beau ciel pur et dans ce soleil tincelant; malheureusement, le
vieux Caire qu'on dsire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau
o l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la mme mine
rbarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'tre est d'ailleurs
d'corcher l'tranger vite et bien, et de se retirer aprs fortune
faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est gure en harmonie avec sa
voisine, la pittoresque cit moyen-ge! Autrefois, un artiste pouvait
vivre au milieu des choses qu'il dsirait peindre;  prsent, s'il
descend dans une auberge o peu de membres de la colonie anglaise
daigneraient s'arrter, il est oblig de payer des prix dignes de la
Riviera. Heureusement, ces deux dernires annes, je pus travailler dans
un milieu qui fut mieux  ma convenance: la tente, la _dahabiyeh_, les
carrires, sont plus de mon got.

La vie sur une _dahabiyeh_ est pittoresque et charmante. On peut
circuler  peu prs partout, en gypte, sur ces bateaux; on s'y installe
confortablement et l'on y runit des amis: c'est l'idal!

Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont t
acquis par le Service des Antiquits et il est dfendu d'y camper. Ceci
est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande
importance. Il serait difficile de rsister au dsir d'emporter quelque
prcieux dbris d'antiquits si l'on campait autour des excavations o
s'oprent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabe ou un _ushabti_
bleut et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est vritable, s'il
n'a pas t vol? Si l'Arabe est sr que son acheteur n'a rien de commun
avec le Service des fouilles, il avouera mme le vol, comme preuve de
l'authenticit de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est  la tte du
Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette rgle svre.
Mais, sans trop enfreindre le rglement, il aide comme il peut les
tudiants et les peintres qui dsirent sjourner autour des monuments.
Les Inspecteurs des Antiquits sont galement fort obligeants et
aimables.

Le _Metropolitan Museum_ de New-York avait demand l'autorisation de
relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de
Hatshepsu,  Thbes. Les maquettes devaient, autant que possible, tre
colories comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une ide de la
plus dlicieuse ornementation murale de la dix-huitime dynastie. M.
Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia  M. Currelly, qui
dirigeait  cette poque les travaux d'excavation, le soin de surveiller
l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs
le coloris exig. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de
consacrer la moiti de mes journes  mes aquarelles, j'acceptai. Mon
sjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invit  demeurer
sur sa _dahabiyeh_, alors  Boulk, la _Mavis_ fut la base de mes
oprations jusqu' ce que le camp d'hiver de Thbes se ft form. Le
bateau subissait quelques rparations, mais mon hte, un frre artiste,
partageant mon dgot pour la vie d'htel et la soi-disant haute
socit, pensa avec raison que je leur prfrerais mme l'odeur des
vernis et le dsordre qui rgnait  bord.

Certaines parties de Boulk sont telles que par le pass, et le march
aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me
souviens pas d'avoir jamais travaill parmi des gens aussi curieux que
les habitants de ce coin de Boulk. Mon fidle Mohammed ne pouvait
m'accompagner, malheureusement; un mot de lui  un agent de police, la
parent imagine du _Hawaga_ ou d'un _Moufetish_ quelconque m'auraient
assur la paix. Le retour  la _dahabiyeh_ est vraiment une joie, aprs
une journe de travail, chaude et encombre de mouches et autres
parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les
clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le
calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.

Le voyage en _dahabiyeh_, jusqu' Thbes, est un rve. J'avais descendu
la rivire  bord de la _Mavis_, le printemps pass, et je fus dsol de
refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre  Karnk,
lorsque la saison des travaux de Dr-el-Bahri serait termine. Un voyage
d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaque qu'une
excursion en _dahabiyeh_, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait
fait perdre trois semaines.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XII_

THBES

EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CIT DES RUINES. || LE VILLAGE DE
KURNAH. || LES TOMBES VIVANTES. || LA HUTTE DE PIERRE, PRS DU TEMPLE DE
HATSHEPSU. || MON INSTALLATION. || UNE PREMIRE NUIT A LA BELLE TOILE.


J'arrivai  Luxor le 1er dcembre. Le train avait quelques heures de
retard, mais cela n'tait pas pour me surprendre. Quelques personnes
m'attendaient. On mit  dos de chameau mon bagage; mes ustensiles de
peintre voisinrent dans un panier avec une norme provision de botes
de sardines. Dans un autre panier on plaa un sac de _pltre de Paris_
qui pesait plus que ma valise, ainsi que des bougies et encore des
botes de sardines. Que de sardines!...

Monts sur des nes, Mohammed Effendi, qui reprsentait la Socit
d'Exploration gyptienne, et moi, nous nous mmes en route, suivis du
_commissarel camuel_. Un demi-kilomtre de boue sche et de sable
spare la rivire des terrains cultivs: nous le franchmes au galop,
laissant le chameau et son guide loin derrire nous. Aprs avoir dpass
des jardins enclos de murs, et travers le pont d'un canal, nous
descendmes dans la large plaine verdoyante qui s'tend de la ncropole
de Thbes  la rivire. Les colosses d'Amenhotep III s'lvent  la
limite des terres cultives, et,  leur gauche, au bord mme du dsert,
on aperoit les pylnes du grand temple de Medinet Habu. Les ruines du
Ramesseum sont en partie caches par des arbres, et l'amphithtre que
forment les rochers derrire le temple de Dr-el-Bahri est  peine
visible au loin. Aprs une marche de deux kilomtres, nous laissons les
colosses  notre gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries
par les inondations annuelles du Nil. Nous passons auprs du pylne
bris du Ramesseum qui s'lve juste au-dessus de la plaine fertile que
nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des
monceaux de dbris, des tombes et des ornires, et cela continue ainsi
jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau lgrement
surlev.

[PLANCHE 23: LE RAMESSEUM, A THBES]

Nous montons entre les huttes du village. Des gamins  demi nus qui
poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste cimetire, un
signe de vie rjouissant. Une femme apparat  l'entre d'une large
excavation et crie aux enfants de laisser les poules tranquilles. En
regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture n'est qu'une tombe
de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux btisses
de briques, basses et carres, forment l'habitation des riches; tous les
autres habitants de ce grand village occupent les tombes. Une muraille
enclt une cour, dans laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme
de gigantesques champignons aux bords retourns et qui seraient en boue
dessche. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment de la paille
ou des crales; ce sont les demeures d't des pauvres gens que les
scorpions ont chasss des tombes. Dans le creux o le dormeur se blottit
pour la nuit, nous remarquons deux espces de coquetiers, assez grands
pour contenir une _kulla_ ou cruche  eau, taille dans une pierre
poreuse. Quelques habitants fortuns du village possdent plusieurs
tombes ranges en cercle autour de la cour centrale. Alors, l'une sert
de dortoir, l'autre de cuisine, une troisime d'table. Les habitations
diffrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la
premire partie, et la tombe,  laquelle mnent quelques marches,
reprsente le fond. Nous remarquons plus bas quelques spulcres ferms
de lourdes portes de fer, et munis de numros officiels. Ils sont moins
pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils sont
apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes du Cheik
Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques ruines voquent
en moi l'image d'un antique monastre copte; j'apprends que ce sont les
dcombres d'une maison datant du sicle dernier, o demeura Wilkinson.
Il y recueillit des notes pour son livre _Moeurs et coutumes des Anciens
gyptiens_, livre considr comme surrann par beaucoup de gens, mais
fort intressant cependant, et savamment illustr par l'auteur.
Wilkinson mourut d'un accident d'arme  feu dans cette maison o il
avait travaill si longtemps. Sur le point de mourir, il eut peur que
ses gens ne fussent souponns, et, faisant mander l'_omdeh_ (chef du
village), il l'assura que sa mort n'tait cause que par sa propre
maladresse.

Le grand amphithtre que forment les falaises encerclant  demi le ct
ouest de la valle de Dr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de
Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en occupe la base,
et fait face au temple de Luxor,  4 kilomtres de l, sur la rive
oppose du Nil. Une hutte de pierre, tout  ct du temple, m'intresse
vivement: pendant cinq mois, cette hutte me servira de demeure. Un nuage
de poussire qui s'levait  gauche du temple et les voix des ouvriers
nous apprirent que les travaux d'excavation taient en train.

[PLANCHE 24: DER-EL-BAHRI]

Mon ami Currelly tait occup; je fus reu par un Amricain charmant qui
me prsenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le matre d'htel et le
valet; ils me baisrent respectueusement la main, puis me dvisagrent
avec curiosit. M. Dennis, s'instituant mon hte, envoya Albrikman, le
chef, prparer le th, et Bulbul, le matre d'htel, couvrit d'une nappe
la caisse qui servait de table. Comme nous avions laiss le _commissarel
camuel_ sensiblement en arrire, je fus inform que mes bagages
n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente
contigu  la hutte, pour rparer tant bien que mal le dsordre de ma
toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut tre
une arme de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris
fin. Un chien ayant aboy, le son fut rpercut encore et encore, et
l'on et dit que tous les roquets de la contre donnaient de la voix.
Passant ma tte par l'ouverture de la tente pour demander une serviette,
le mot _serviette, serviette, serviette_ me revint en chos successifs.
Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien trange.

Le soleil s'tait couch au fond de la valle; le creux qui, en plein
jour, tait enlaidi de monceaux de dbris, tait  prsent noy d'une
ombre douce et bienfaisante. Le th, la beaut croissante du paysage, me
mirent en excellente humeur. Nous fmes rejoints par un second membre de
la famille, un major Griffith, et bientt Currelly vint en personne
partager notre repas. J'appris que, des difficults tant survenues dans
l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous
discutmes la question jusqu' l'obscurit complte, clairs simplement
par quelques bougies poses sur notre table improvise.

[PLANCHE 25: STATUE DE RHAMSS II, AU TEMPLE DE LUXOR]

Le chameau tant enfin arriv, je commenai mes prparatifs pour la
nuit. La hutte possdait deux pices vides ouvrant sur la salle commune,
et un large cabinet de dbarras rserv aux _trouvailles_, et qui
sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pices tant
destines  deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain,
je commenais  me demander o je coucherais moi-mme, et  regretter
les htels modernes, hier mpriss, lorsque Bulbul apparut, portant un
lit indigne qu'il plaa entre deux monceaux de _trouvailles_. Achmet
suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientt prte. Mon ami
semblait tonn de mon peu d'habilet  me diriger dans l'obscurit,
parmi les dbris de temple dissmins un peu partout. Je l'assurai que
beaucoup de mes compatriotes souffraient de la mme infirmit, et il me
conduisit obligeamment  la hutte. Une tente  ct de nos deux lits (je
ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurt dans l'ombre) devait
nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant camp
presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en gypte, il est un
matre organisateur sous ce rapport. Notre salle  manger nous parut,
par contraste, brillamment claire. Mes yeux coururent  la table: je
m'attendais  un plat monstre de sardines relev de _pickles_. Mais non,
Achmet apparut avec de dlicieux hors-d'oeuvre d'anchois  l'huile, puis
Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautrent
bientt joyeusement, et le dner fut assaisonn de la meilleure des
sauces: la gaiet et le bon apptit.

Les histoires varies des quatre convives rendaient la conversation
intressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la
guerre des Bors; Currelly avait pass une saison avec Flinders Petrie,
 explorer la Pninsule Sinatique; Dennis, qui est Amricain du Sud,
avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-mme, je pus
placer  propos quelque curieux ou rjouissant pisode. On menait une
vie srieuse et rgle au campement; la lune ayant clair notre chambre
 coucher, je gagnai mon lit sans encombre.

[PLANCHE 26: LES COLOSSES DE THBES]

On s'habitue difficilement  dormir  la belle toile. Des chiens qui
aboyaient  intervalles rguliers, me firent prvoir une nuit blanche.
Tout d'abord, intress par la nouveaut de mon entourage, je
considrai cette perspective sans ennui. L'air tait dlicieusement
frais et la lune faisait paratre les rochers environnants plus
majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus la
sensation de tomber dans une agrable inconscience. Mais le hurlement
d'un chacal rveilla les chiens: ombres de Thbes, quel vacarme! Enfin,
je parvins  m'endormir.

Je rvai que le vacarme avait veill les morts et que de chaque tombe
les momies sortaient. Bientt, je crus tre moi-mme une momie. La
pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de
ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une trange sensation de
libert reconquise, comme si la pierre se ft tout  coup envole,
m'arracha  mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture
tunisienne venait de tomber de mon lit, enleve par un coup de vent
violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des
gardiens de nuit qui tait accouru  mon secours et qui m'aida  la
reprendre. Nous en couvrmes le lit, en l'assujettissant au moyen de
lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles
pleins de gravier et de poussire et le cou gratign. Des appels
dsesprs retentirent l'instant d'aprs: le Major, emptr dans les
toiles qui protgeaient sa couchette, cherchait  se dgager et appelait
 l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d'tre
enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On
veilla Currelly  grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangrent pour
passer le reste de la nuit dans la hutte; quant  Currelly et  moi, la
tte enveloppe dans de vastes mouchoirs, nous rintgrmes nos lits
et, bercs par la tourmente, nous nous abandonnmes de nouveau au
sommeil.

Le soleil, se levant sur les collines au del de Luxor, m'veilla. Le
vent tait compltement tomb.

Des groupes d'ouvriers apparurent bientt, silhouettes sombres dans la
brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes
garons taient rangs prs du camp et rpondaient  l'appel de Mohammed
Effendi. Je pus enfin procder  une toilette en rgle. Cette nuit au
grand air m'avait affam et j'aurais embrass Bulbul lorsque, devinant
mes dsirs, il m'apporta une tasse de th. Ce nom de _Bulbul_ ne m'tant
point connu, j'interrogeai le jeune garon. Il m'avoua que ce nom tait
celui d'un oiseau qui chante trs bien (le rossignol, ainsi que je le
compris plus tard), et qu'on l'avait surnomm de la sorte en raison de
son talent de chanteur.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XIII_

LE TEMPLE D'AMMON

COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF. || UNE PYRAMIDE SUR UN
TEMPLE. || LA MYSTRIEUSE VACHE DE HATHOR. || QUELQUES DTAILS
HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE DE LA REINE HATSHEPSU. || L'EXPDITION EN
PONT.


Aprs le djeuner, j'allai avec Currelly au temple de Hatshepsu, pour me
rendre compte de la manire dont on pourrait relever le contour des
bas-reliefs sans endommager les murailles. Nous nous fmes accompagner
de quelques ouvriers que mon ami savait tre experts dans la fabrication
des fausses antiquits, et nous nous munmes de cire  modeler et de
feuilles de papier d'tain. Choisissant pour notre exprience un
bas-relief des plus simples, nous le couvrmes d'une feuille de papier
d'tain, et, avec une lgre pression, nous obtnmes le dessin des
contours. Les contours les plus accentus furent obtenus  l'aide d'une
brosse de crin avec laquelle nous fmes pntrer partout la feuille de
mtal souple. La cire, aprs avoir t chauffe au soleil, fut place
sur la feuille d'tain, puis nous attendmes que le froid de la pierre
l'et  nouveau durcie.

Il fallut ensuite retirer le moule avec son revtement de cire et le
poser sur une surface unie. Ceci fait, nous obtnmes un bas-relief
argent qui nous parut trs satisfaisant et le _Quies keteer_ des
fabricants d'antiquits nous fit grand plaisir. Le moule fut emport 
la hutte, et, aprs l'avoir enduit de graisse, j'en pris une empreinte
au pltre. Nous laissmes le pltre se durcir  son tour et nous allmes
voir ce qui se passait dans le nuage de poussire qui flottait au-dessus
des fouilles,  gauche du temple de Hatshepsu.

La Socit d'Exploration gyptienne a obtenu la concession des fouilles
du temple de Hatshepsu en 1903, aprs que les travaux commencs dans le
temple voisin, moins ancien, eussent t remis au Service des
Antiquits. Le Professeur Naville offrit ses services pour cette
entreprise, et, avec le concours de M. Henry Hall, du Bristish Museum,
et plus rcemment, de C. F. Currelly, il termina les travaux en trois
ans. Tout en gravissant les trois terrasses, nous remarquons la
similitude de ce plan avec celui du sanctuaire de Hatshepsu, rig
quelque sept sicles plus tard. Il y a cependant un dtail qui distingue
le temple de Mentuhotep II; c'est la ruine d'une pyramide sur la
troisime terrasse. C'est le seul exemple que l'on rencontre d'une
pyramide faisant partie d'un temple, et la singularit de cette
construction a t l'occasion d'tudes intressantes. Un papyrus
conserv au Muse de Turin relate que le Pharaon (un des derniers
Ramss) avait nomm une commission pour visiter les tombes de ses
prdcesseurs et dresser un rapport sur l'tat de ces tombes. Le rapport
mentionne que la tombe de Mentuhotep II tait intacte, mais il n'indique
pas son emplacement; toutefois, le dessin d'une pyramide faisait suite
au passage qui avait trait  cette construction. Ceci dcida le
Professeur Naville  rechercher la tombe sous cette pyramide. Il ne la
trouva pas, mais il fut rcompens de ses travaux par la dcouverte de
six statues de Usertesen III, dont trois sont actuellement au British
Museum, et les trois autres au Caire. Comme ce monarque appartient  une
dynastie plus rcente, la douzime, il y a l un problme de plus ajout
 tous ceux que nous offre ce temple.

Une tombe de femme a t mise  jour  quelques mtres de la pyramide;
quelques fresques, bien conserves, datant de la onzime dynastie, qui
couvraient l'extrieur de ce spulcre, sont trs intressantes, quoique
grossires. Quant  l'emplacement de la dernire demeure de Mentuhotep,
il reste toujours un mystre.

Les fouilles ont t continues dans la base des rochers qui se trouvent
derrire le temple; des dbris de pierre calcaire ont t enlevs, et
une couche infrieure avait  peine t entame, que,  la grande
surprise de M. Dalison qui dirigeait les travaux  cette poque, une
masse de roc glissa, laissant  dcouvert une cavit, et la tte et les
paules d'une vache de Hathor. L'hiver de 1906  Thbes fut fertile en
surprises; mais celle-ci fut une des plus intressantes, en raison de la
beaut de la sculpture et de son parfait tat de conservation. Currelly
qui accourut avant mme que la trouvaille ne ft dbarrasse de sa
poussire, me donna tous les dtails.

Les travaux durent tre trs prudemment mens. Les ouvriers indignes
s'intressent vivement  la dcouverte d'objets de valeur et perdent
facilement leur sang-froid. Si l'on n'observe pas les plus grandes
prcautions, les fouilles dans ces rochers peuvent amener des
boulements funestes. La cavit o apparaissait cette tonnante tte de
vache, demandait une tude spciale. On s'aperut d'abord qu'elle avait
un toit en forme de vote; les peintures murales, fort bien conserves,
ne laissaient aucun doute sur l'poque de la construction. Il est
regrettable que cette construction n'ait point t laisse intacte. Les
autorits du Muse du Caire, naturellement dsireuses d'ajouter  leurs
collections un si beau spcimen de la sculpture de la dix-huitime
dynastie, firent valoir les risques que courrait la sculpture si on la
laissait en cet endroit. De son ct, l'Inspecteur local des Antiquits,
M. Weigall, demandait qu'on laisst la caverne intacte, en se dclarant
prt  assumer toute responsabilit. Les grilles de fer qui auraient t
ncessaires pour protger la vache de Hathor contre les actes de
vandalisme ou contre les chercheurs de reliques, auraient certainement
nui  l'aspect du monument, mais, situe dans cette niche, prs du
sanctuaire de Hatshepsu, combien mieux dans son cadre elle aurait t
qu'au Muse du Caire!

La gravure ci-contre reprsente la terrasse suprieure du temple de
Mentuhotep, avec la base en ruines de la pyramide,  droite. La partie
sud du temple, plus rcente, est au milieu, et les collines qui
entourent la valle forment le fond. La seconde cavit,  gauche, est
celle o la vache de Hathor fut trouve, mais, bien qu'elle soit 
proximit du temple de Mentuhotep, elle n'a rien de commun avec ce
sanctuaire. Le sanctuaire de Hathor fut lev sur les ordres de la reine
Hatshepsu aprs que l'autre, dont nous retrouvons les traces, ft tomb
en ruines. Tous deux furent restaurs plus tard, sous Ramss II.

[PLANCHE 27: RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THBES]

L'excavation,  l'extrme gauche de la gravure, concentra tout l'intrt
des fouilles de cet hiver. On avait trouv l'entre d'une tombe trs
intressante, et, pensant qu'il s'agissait de la tombe recherche par le
Professeur Naville, on attendit l'arrive de ce dernier pour l'ouvrir.

De retour  la hutte, nous procdmes  l'ouverture du moule de cire.
Une impression se trouvait bien reproduite, mais le papier de plomb qui
servait  empcher la cire de dtriorer le coloris de la muraille,
avait arrondi les bords des incisions qui donnent tant de vie au travail
original. La cire n'avait pas pntr assez profondment, et il nous
fallut corriger minutieusement les angles trop arrondis. Une autre
difficult se prsentait: la cire qui s'tait bien durcie sur la
surface froide de la muraille, s'tait ramollie avant d'avoir t
recouverte de pltre, et certains reliefs s'taient empts.

Avant de commencer le moulage de la seconde pierre, nous tendmes notre
cire sur une table de fer, chauffe par une lampe  alcool. A l'aide de
baguettes de bois, nous pressmes le papier d'tain dans les creux de la
sculpture, et, la cire tant plus mallable, elle fut plus facile 
appliquer dans ces mmes creux. En employant du pltre de Paris, nous
n'aurions eu  craindre aucun affaissement, mais nous avions promis au
Professeur Maspero de ne pas nous en servir dans le temple, de crainte
qu'un ouvrier maladroit n'en clabousst les murs. Une seconde couche de
cire plus paisse donna quelque rsultat, mais comme les pierres du mur
n'taient pas toutes gales de surface, nous ne pouvions viter certains
creux. Cet inconvnient n'aurait pas t si grave s'il ne s'tait agi
que d'une seule pierre, mais cette partie de la muraille tait forme de
deux cents pierres environ, et il fallait des raccords exacts.

Il ne m'tait pas facile, avec ma connaissance trs imparfaite de la
langue arabe, d'instruire dans un art que je devais apprendre moi-mme
les paysans qui m'aidaient. Currelly me seconda de son mieux, mais
aprs l'arrive du Professeur Naville, l'ouverture de la tombe dans le
temple de Mentuhotep absorba tout son temps et tous ses efforts. Je
trouvai heureusement les six Arabes qui m'aidaient fort intelligents et
prenant beaucoup d'intrt  leur travail. Au fur et  mesure que les
rsultats se perfectionnaient, nous augmentions leurs gages, et lorsque
je fus certain que les moulages ne pouvaient tre meilleurs, leur
salaire tait le triple de celui qu'ils recevaient aux fouilles. Il faut
dire en passant que _el Kompania_, comme ils nomment la Socit
gyptienne d'Exploration, rtribue fort mal ses ouvriers, et je suis sr
que seule la perspective de pouvoir subtiliser quelques scarabes ou
morceaux d'antiquits, les dcide  travailler  vil prix.

A propos de ces reproductions, quelques dtails sur leurs originaux et
sur le temple o ils se trouvent ne seront point dplacs ici.

[PLANCHE 28: SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI]

Makere-Hatshepsu est la premire souveraine d'une grande contre dont
nous parle l'Histoire. Fille de Thothms I, elle avait galement droit
au trne par sa mre, Ahms, qui descendait d'une longue ligne de
princes thbains. Ses deux demi-frres, Thothms II et Thothms III,
contestaient ces droits. Bien que leurs prtentions ne fussent point
aussi justifies que celles de leur demi-soeur, leur sexe les dsignait
au choix de leurs sujets. Des deux frres, Thothms II avait plus de
droits par sa naissance, sa mre tant princesse, alors que la mre de
Thothms III n'avait t qu'une obscure concubine. Mais Thothms III
apporta une heureuse solution au problme en pousant sa demi-soeur.
Pendant un certain temps, les deux poux rgnrent conjointement, et
pendant que Thothms agrandissait le temple de Karnk, Hatshepsu levait
ce sanctuaire qu'elle consacra  Ammon. Mais le pays eut  souffrir de
la discorde qui rgnait entre les deux poux, et Thothms II ne manqua
pas d'exploiter  son profit le mcontentement de la population. Tout
d'abord, la reine fut dpossde par son mari et l'on donna ordre
d'effacer son image des murailles encore inacheves du temple. Le parti
de Thothms II plaa celui-ci sur le trne. Mais son rgne fut de courte
dure, et,  sa mort, les partisans de Hatshepsu furent assez puissants
pour la rtablir sur le trne. Elle rgna jusqu' la fin de sa vie, et
l'embellissement du temple d'Ammon fut son oeuvre principale.

Les prtres d'Ammon, qui taient ses partisans fervents, firent tout au
monde pour affermir son prestige aux yeux du peuple. Dans la colonnade
nord, l'histoire de sa naissance divine est dpeinte: son pre
terrestre, Thothms I, est entirement ignor, et une belle srie de
bas-reliefs reprsentent Ahms devant Ammon Ra; les hiroglyphes
rapportent les paroles du dieu: Hatshepsu sera le nom de ma fille...
Elle rgnera sur toute cette contre. Plus loin, l'enfant nouveau-n
est reprsent comme un garon, et, plus loin encore, la reine couronne
par les dieux porte une barbe et est vtue de la courte jupe d'un roi.
Thothms n'apparat que dans la scne finale o, devant la cour
assemble, il reconnat la reine comme souveraine du pays. Le parti de
la reine avait eu soin de faire graver certaines inscriptions pour
renforcer son autorit. Son prdcesseur est reprsent, disant: Vous
proclamerez sa parole; vous serez unis sous son commandement. Celui qui
lui rendra hommage vivra; celui qui parlera de sa majest en blasphmant
mourra.

Bien que tardivement raconte, cette lgende trouva crance dans le
peuple qui de tout temps avait regard les Pharaons comme les
descendants terrestres du dieu-soleil, et, malgr son sexe, Hatshepsu
continua de rgner jusqu' la fin de sa vie.

La contre de Pont est regarde comme le berceau des dieux; les
gyptologues la placent  l'extrme-est de l'Afrique, connu  prsent
sous le nom de Somaliland; de temps immmorial on y rcoltait la myrrhe
dont on offrait l'encens sur les autels. Planter de myrrhe les terrasses
de son temple, devint l'ambition de la reine. Cinq navires furent
quips et envoys sur le Nil,  un endroit o un canal relie le fleuve
 la mer Rouge. Ils sont reprsents dans la colonnade portant la
dsignation de _l'Expdition en Pont_ et une large raie bleue qui se
droule au-dessous figure l'eau o se jouent de nombreux poissons du
Nil. Lorsque ces mmes vaisseaux sont reprsents sur les ctes de Pont,
les poissons particuliers  la mer Rouge figurent  leur tour. Des
hommes chargs d'arbres  myrrhe gravissent les chelles des navires; un
lourd chargement se trouve dj embarqu, et quelques singes se
promnent  et l. La structure et la mture de ces vaisseaux sont
rendues avec une tonnante fidlit.

Des hiroglyphes relatant cette expdition couvrent les espaces vides de
l'arrire-plan.

Le sujet de la muraille sud nous transporte dans la contre de Pont. Les
envoys de la Reine sont reus par le souverain de la contre; la pierre
o est reprsente l'norme pouse du souverain, ne se trouve
malheureusement plus ici; elle est au Muse du Caire. Des bestiaux 
cornes courtes sont offerts au roi; un village de Pont bti sur pilotis,
sert de fond. Ailleurs, des indignes transportent les arbres sur les
navires; leur type, trs diffrent de celui des gyptiens, a sans doute
t minutieusement observ d'aprs les quelques habitants de Pont qui
accompagnrent l'expdition  son retour  Thbes. Beaucoup de pierres
manquent, elles se trouvent dans les diffrents muses europens.

La couleur a disparu des portions de la muraille qui furent exposes aux
intempries. Les ocres rouges et jaunes ont rsist  la lumire, mais
sont parfois rafls par les tourbillons de sable. Les parties noires
qui ont t exposes au soleil sont entirement effaces, ainsi que les
bleus et les verts que l'on ne retrouve que dans les creux profonds.

L o les peintures ont t protges du soleil, de la pluie et du vent,
elles ont gard toute la fracheur de coloris qu'elles avaient il y a
trois mille cinq cents ans, lorsqu'elles furent excutes par les
artistes  la solde d'Hatshepsu.

Il semble n'y avoir eu que peu de mlange de couleurs. Les artistes
employaient une nuance conventionnelle pour chaque objet reprsent par
le relief, sans faire aucun effort pour employer la teinte exacte; mais
il y a dans l'ensemble beaucoup de richesse et de pittoresque.  et l,
la pluie et la lumire, en attnuant les tons, ont mis sur ces
bas-reliefs une patine admirable.

M. Somers Clarke, architecte honoraire de la Socit d'Exploration
gyptienne, a reconstitu les fragments absents de la colonnade sur
laquelle se trouvent ces bas-reliefs uniques, et M. Howard Carter a
pass deux annes  surveiller les travaux. Il reste davantage  faire
pour protger des intempries les bas-reliefs de la troisime terrasse,
mais on me dit que ce travail sera bientt entrepris.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XIV_

PARMI LES TEMPLES

LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES DIVERS. ||
L'INSCRIPTION D'UN PRTRE CHRTIEN. || LE PETIT TEMPLE DE
DER-EL-MEDINEH. || DTAILS ARCHOLOGIQUES. || CE MONDE N'EST PAS UNE
VILLE DURABLE.


Dans l'espace couvert par les deux temples dont nous venons de parler, 
Dr-el-Bahri, on peut tudier l'art et la vie de ce peuple intressant
tels qu'ils se dvelopprent pendant une priode de trois mille ans.

Senmut, l'architecte du temple de Hatshepsu, ne put terminer son oeuvre
avant la mort de la Reine, et comme il tait un de ses partisans, il dut
probablement prendre la fuite lorsque Thothms III saisit  nouveau les
rnes du Gouvernement. Des restaurations furent faites par la dynastie
suivante, sous Ramss II, mais elles font preuve d'un dclin marqu dans
le sens artistique. Un sanctuaire fut ajout sur la troisime terrasse
sous les Ptolmes, et nous pouvons comparer cet ouvrage avec ceux de la
dix-huitime dynastie. La nature de la pierre sablonneuse qui servit 
la construction de ce sanctuaire explique probablement le manque de
finesse de certains bas-reliefs. Les personnages sont traits  la
manire grecque, plutt qu'gyptienne, en tout cas la dcadence de l'art
est vidente. L'influence grecque est visible dans tous les monuments de
l'poque des Ptolmes.

Ce mme sanctuaire devint plus tard la chapelle d'une communaut
chrtienne, et les murailles sont encore noircies par la fume des
torches et des cierges qui l'clairaient durant la clbration de la
messe. Cette chapelle est creuse dans le rocher, et les pierres
sablonneuses formant le mur et le toit ont t videmment employes pour
rsister  la pese des pierres calcaires de la partie suprieure. On
retrouve les traces d'un autel dans la table d'offrandes de Hatshepsu,
et, partout o les dieux paens n'ont pas t cachs par quelque objet
du culte chrtien, leur visage a t dtruit.

[PLANCHE 29: COUR INTRIEURE DE TEMPLE, A MDINET-HABU]

Les dcorations anciennes ne furent point respectes. Une pierre
reprsentant la tte de Thothms admirablement sculpte tait mise
sens dessus dessous dans le mur, si l'on trouvait qu'elle s'adaptait
mieux ainsi. Sur les espaces qui ne sont pas couverts d'hiroglyphes ou
de sculptures, on trouve des inscriptions en criture cursive,
hiratique ou dmotique. Une prire  Esculape, en caractres grecs, fut
probablement grave par un ouvrier grec, sous le rgne des Ptolmes.
Plus loin, un moine copte, quelques sicles plus tard, a mis au-dessus
de cette prire une croix, avec ces mots: Dieu seul gurit.

De la terrasse suprieure, la vue est splendide. Vous avez devant vous
la sauvage contre qui forme une partie de la ncropole thbaine. La
plaine fertile traverse par le Nil, se dtache sur un fond de collines.
A droite, se trouve le Ramesseum, avec le temple de Seti  gauche, et,
de l'autre ct du fleuve, sur ses bords, apparaissent les grandes
colonnades de Luxor et l'immense pylne de Karnak.

En 1894-1895, le temple entier fut mis  jour aprs de longs travaux
dirigs par le professeur Naville et entrepris aux frais de la Socit
d'Exploration gyptienne.

De mes aides, quelques-uns retournrent bientt  _la poussire_, ainsi
qu'ils nommaient les fouilles. L'un de ceux qui restrent avec moi,
montra une telle habilet dans le moulage des bas-reliefs, que je le
reconnus sans peine pour tre, de son mtier, un fabricant d'antiquits.
Cet homme savait quelques mots d'anglais et je le laissais souvent
parler. J'ai oubli son nom, mais je me souviens qu'on l'appelait
_Tyndale Koom_, d'aprs les termes dans lesquels il s'adressait  moi,
lorsqu'il voulait me faire voir son travail.

Mon second aide tait un nier qui avait abandonn son mtier aprs la
mort de sa bte. Puis venait, par ordre de distinction, un ex-forat,
individu taciturne et rude travailleur. On m'avait dit que dans un accs
de colre il avait tu quelqu'un, mais qu'au fond il n'tait pas
mchant.

[PLANCHE 30: TEMPLE DE DR-EL-MEDINET, A THBES]

Un collaborateur important restait dans la hutte et faisait le moulage
des impressions releves par nous. Ce travail tait extrmement
difficile, aucun de nous ne sachant bien se servir du pltre de Paris.
La peinture des maquettes tant moins longue que leur prparation, je
pus consacrer de nombreux loisirs  mes aquarelles. Le petit temple de
Ptolme  Dr-el-Medneh, cach dans les replis des collines dsertes 
un kilomtre et demi au sud de notre valle, fut un de mes sujets
favoris. Le mot arabe _Dr_, signifie couvent, et ce temple porte les
traces du passage des moines coptes. Il fut lev en l'honneur de
Hathor, la desse de la mort, et aussi de la desse Maat. Bien que les
inscriptions soient infrieures  celles de Dr-el-Bahri, l'intrieur me
parut plus propre  inspirer de pittoresques esquisses que celui de son
trop clbre voisin. Les colonnes couronnes de calyx et les initiales
entrelaces de Hathor, ainsi que la porte du sanctuaire, se prtent sous
un certain clairage  de dlicieuses compositions. Des traces de
couleur se retrouvent sur ces initiales, ainsi que sur le cadran solaire
qui surmonte la porte.

Les temples de Ptolme ont un grand avantage sur ceux de dates plus
anciennes, c'est qu'ils sont dans un bien meilleur tat de conservation;
en fait, on ne peut gure leur donner le nom de ruines. A part les
objets qui se trouvaient dans ces temples et qui sont maintenant dans
les muses, les temples de Dendera, Esneh et Edfu n'ont gure chang
depuis qu'ils ont t construits.

Il y a beaucoup  peindre  Mednet Habu, qui se trouve  quinze cent
mtres au sud. Les dcorations de la vingtime dynastie dans le grand
temple de Ramss III, me paraissaient extrmement grossires aprs les
bas-reliefs dlicats de Dr-el-Bahri. J'eus beaucoup de difficults 
reproduire les premiers bas-reliefs si peu accentus. Dans les sries de
Pont, o le fond est enlev, le relief des personnages ne dpasse gure
un millimtre. Les figures de moindre importance ont  peine un
demi-millimtre, quelquefois moins. Les grandes figures sur les colonnes
ne se dtachent pas du fond, et sont souvent  peine indiques. A
l'poque de Ramss III, les inscriptions ont atteint une profondeur de
dix  douze centimtres. Les restaurations de Ramss II  Dr-el-Bahri
sont en relief, mais elles offrent plutt une imitation de celles de son
prdcesseur qu'un signe caractristique de leur propre poque. La
surface plus rugueuse de la pierre et les dimensions plus grandes de
l'difice expliquent probablement l'accentuation plus sensible des
inscriptions, mais la crainte d'un effacement peut en tre aussi la
cause. Les reliefs accentus furent employs au XVIIIe sicle, mais
seulement dans le cas o un effet de perspective tait recherch. Le
bas-relief parat avoir disparu aprs le rgne de Sti I. Je le
retrouvai  Karnak dans un petit temple modeste de la vingt-cinquime
dynastie. Quoique taill dans de la pierre sablonneuse, le relief en
tait fort beau et accusait une renaissance de l'art, qui pourtant
dclina rapidement pendant la domination des Perses. Quelque grossires
que soient les dcorations, leur dessin est souvent grandiose; j'ai vu
des scnes de bataille d'un mouvement tonnant. L'art semble avoir lutt
nergiquement avant de dcliner pendant le rgne suivant. L'espace me
manque pour donner de plus amples dtails, mais, dans son _Histoire de
l'gypte_, le Professeur Breasted relate les vnements du rgne
mouvement de Ramss III, vnements que le souverain fit du reste
graver sur son temple monumental.

En sortant par le pylne massif, nous trouvons  notre gauche une srie
de petits temples qui nous reprsentent quatorze sicles, du rgne de
Hatshepsu aux derniers Ptolmes. Les murailles du temple de Hatshepsu
portent des traces des luttes de cette reine avec son pre, son mari et
son frre, et sur ses portraits effacs, nous voyons les figures en
cartouches des trois Thothms. Ceci servit probablement d'enseignement 
Ramss III, qui fit graver trs profondment les inscriptions sur son
temple. Nous passons par un pylne rig par Taharqua, de la
vingt-cinquime dynastie--le Tirharkah de la Bible--et nous pntrons
dans le dlicieux petit temple de Nektanebos, le dernier Pharaon de la
dernire dynastie (trentime). Huit colonnes reprsentant des papyrus
entrelacs,  chapiteaux fleuris, supportaient autrefois la toiture;
deux seulement sont encore entires. Ces colonnes, relies par un cran
en pierre fouille et se dtachant sur le pylne de Taharqua, forment un
charmant ensemble. Le grand pylne du dixime des Ptolmes nous conduit
dans un vestibule  colonnes puis dans une large cour qui termine cette
srie de temples.

Cette oeuvre de Nektanebos et du Ptolme ne fut excute qu'aprs que
le grand monument de Ramss fut presque tomb en ruines; cela ressort de
ce fait que les constructions de Nektanebos et Ptolme furent faites 
l'intrieur et  l'extrieur des murailles formant l'enceinte du grand
temple; elles empitent aussi sur une partie de l'emplacement du
pavillon de Ramss. Ce pavillon, dont nous ne voyons plus que la partie
centrale, forme l'entre principale du temple.

[PLANCHE 31: VUE INTRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSS III, MEDINET-HABU]

A mesure que de nouveaux temples s'levaient, les anciens tombaient en
ruines et l'on employait les pierres ainsi toutes prtes comme matriaux
de construction. On retrouve des inscriptions des anciens temples sur
les murs des temples plus rcents. Il est tonnant que les ruines du
village chrtien situ  l'est du grand temple, n'offrent que des murs
en boue dessche. L'glise du village qui occupait le centre de la
seconde cour tait galement construite  l'aide de cette pauvre
matire, alors que des pierres toutes prpares et toutes tailles se
trouvaient  proximit.

Le magnifique Amenhotep III btit son palais somptueux auprs des
temples de Mednet Habu, mais on en retrouve peu de vestiges. Ce palais
tait probablement dj tomb en ruines lorsque Ramss III fit
construire son grand temple. Ce monde n'est pas une ville durable,
disait-on au temps des Pharaons. Les grands palais qui ont exist 
Thbes et qui servaient de demeures aux rois et aux nobles, taient tous
construits en briques de boue; ils durrent peu, mais ils nous ont
laiss quelques fragments qui nous permettent de juger de leur
splendeur. Nous retrouvons heureusement des dessins de ces palais sur
les murailles des temples et des spulcres, ainsi que des spcimens de
mobiliers qui ornent  prsent la dernire demeure des morts, et qui
nous donnent une ide des anciens intrieurs gyptiens.

Le pavillon de Ramss III, dont nous ne voyons qu'une partie, nous fait
songer  une forteresse plutt qu' un palais; il fut sans doute
construit en pierres tailles, pour des raisons stratgiques, par ce roi
guerrier.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XV_

LA TOMBE DE LA REINE TYI

COMMENT LES INDIGNES JUGENT LES ARCHOLOGUES. || DU RLE DE LA REINE
TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS. || LE DIEU NOUVEAU. || VISITE A LA
TOMBE MYSTRIEUSE. || SIC TRANSIT GLORIA MUNDI. || UNE CRUELLE
DSILLUSION.


Nol tait pass, et les travaux d'excavation n'avaient donn aucun
rsultat intressant. L'intrt qu'ils inspiraient tout d'abord tait
tomb. Cette valle renfermant les tombes des rois, que j'tais
impatient de revoir aussitt que mes travaux personnels m'en
laisseraient le loisir, devait pourtant,  mon avis, recler bien des
mystres, que des fouilles habilement diriges ne tarderaient point 
dvoiler. Un jour, la nouvelle se rpandit qu'Ayrton avait dcouvert de
l'or et des pierres prcieuses, et les habitants du pays le voyaient
dj ramassant  la main des trsors incalculables. Mon travail n'avana
gure ce jour-l, car _Tyndale Koom_, Ahmet et mme l'ex-forat
taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la
valeur archologique de la dcouverte ne les intressait pas. Les
indignes sont pleins de cette ide que tous les Europens qui
s'occupent des fouilles ne le font que par rapacit et amour du pillage.
La pense qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, _Mistr Davis_ et
_Mistr Eirton_ pourraient vivre tranquillement jusqu' la fin de leurs
jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils
trouvaient mauvais que ces chiens de chrtiens pussent s'emparer ainsi
de ce qu'Allah avait mis en rserve pour les vrais croyants!

[PLANCHE 32: LES PYLONES DES PTOLMES, MEDINET-HABU]

Une chose tait certaine: on avait trouv et ouvert la tombe de la Reine
Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protgeaient l'entre
des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les
curieux taient bien renseigns. M. Thodore Davis avait quitt sa
_dahabiyeh_ pour venir sur les lieux; le Bash Moufetish tait arriv,
accompagn de son _wakeel_ et de ses gardes particuliers; on avait
tlgraphi  M. Maspero; un artiste spcial tait sur le terrain et un
photographe avait t mand du Caire. L'arrive de notre ami Ayrton mit
fin  notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait tre
satisfait, car sa dcouverte tait une des plus belles qui se fussent
produites depuis nombre d'annes. Il nous dit que la tombe de la Reine
Tyi avait certainement t ouverte depuis que la Reine y avait t
ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas t le but du
sacrilge; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les
hiroglyphes se rapportant  l'hrsie qu'elle avait favorise et au
fils qu'elle avait essay d'tablir, avaient t effacs. Il paraissait
clair que le sacrilge n'avait t commis que quelques annes aprs la
mort de la Reine, et que les prtres d'Ammon, ayant satisfait leur zle
religieux et rpar la brche faite dans la muraille, Tyi avait repos
tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un boulement de rochers
avait protg sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers
chrtiens et de la rapacit des Arabes, mais non des investigations des
gyptologues.

Ce soir-l notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton
et sur l'volution religieuse de leur poque. Nous fmes dsappoints en
apprenant que l'entre de la tombe nous serait ferme pendant quelques
jours encore; le photographe du Caire tait absent, et rien ne pouvait
tre dplac avant son arrive. On craignait d'autre part que les
objets ne se dtriorassent  la temprature extrieure, car il arrive
souvent que des choses demeures intactes dans un spulcre pendant des
sicles, tombent en poussire ds qu'elles sont exposes  la
temprature du dehors. Cette crainte n'tait que trop justifie, comme
on le verra plus loin.

Une semaine s'coula avant que personne,  l'exception de ceux qui y
travaillaient, ne pt visiter la prcieuse tombe. Notre curiosit tait
continuellement excite par J. Lindon Smith, un artiste amricain,
charg de peindre l'intrieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en
retournant  Luxor s'arrtait  notre campement pour nous raconter sa
journe. Les longues heures passes dans la chambre mortuaire
n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons
que j'eus la bonne fortune de rencontrer.

Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la
Reine, avaient t trouves, ainsi qu'une cassette renfermant des objets
de toilette en bel mail bleu. Avant de rendre visite  la dpouille
mortelle de cette reine romanesque, il sera intressant, pour ceux qui
ne connaissent qu'imparfaitement l'histoire de l'gypte, d'apprendre le
rle important qu'elle joua pendant la dix-huitime dynastie, alors que
l'Empire avait atteint l'apoge de sa puissance. A l'encontre de
Hatshepsu, elle tait de naissance obscure, et l'on dit mme qu'elle
n'tait point gyptienne, mais les preuves manquent  l'appui de cette
assertion. Elle pousa le jeune Pharaon, Amenhotep III,  peu prs au
moment de son avnement; ce prince magnifique laissa de nombreux
documents o il la nommait _Reine Consort_, et la dclaration royale se
termine par ces mots: Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont
l'empire s'tend au sud jusqu' Karoy et au nord jusqu' Naharin. Ainsi
que Breasted le remarque dans son _Histoire de l'gypte_, le roi
voulait par l rappeler la haute position qu'elle occupait  tous ceux
qui auraient pu songer  l'humble origine de la Reine. Thothms III et
ses deux successeurs guerriers avaient consolid l'empire sur lequel
Amenhotep tait appel  rgner; d'une haute culture artistique et ayant
 sa disposition d'inpuisables trsors, ce dernier fit de Thbes la
plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments dissmins
dans les muses nous restent de son grand palais; quelques pierres
marquent l'emplacement de son mausole, et les colosses ont t
cruellement dtriors par le temps.

Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure ide de
ce qui fut fait durant ce rgne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut
connu des Grecs douze sicles plus tard, et la sagesse de ses maximes
est cite dans _Les Proverbes des Sept Sages_. On peut voir de lui un
curieux portrait au Muse du Caire.

Contrairement aux usages de la contre, la Reine prit une part
prminente  toutes les crmonies religieuses ainsi qu'aux affaires de
l'tat, et il est curieux de penser que cette petite femme dlicate et
fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret
une hrsie qui, pendant le rgne de son fils, devait amener la ruine de
l'empire. Les causes de cette rforme religieuse demeurent un mystre;
les prtres d'Ammon, qui taient alors tout-puissants, cachrent leur
mcontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son
mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune
homme qui, aprs la mort de son pre, dclara hardiment la guerre aux
prtres et proclama l'existence d'un tre Suprme, dont la
manifestation visible tait le disque solaire. Son nom, Amenhotep
IV,--Ammon repose--lui devint impossible  porter; comment pouvait-on
l'appeler ainsi, alors qu'il effaait le nom d'Ammon des murs des
temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il changea ce nom
contre celui d'_Akh-en-Aton_, signifiant Esprit d'Aton. Pendant six
ans il lutta pour effacer toute trace du culte d'Ammon, mais les
souvenirs du pass taient trop vivaces  Thbes pour qu'ils pussent
tre dtruits. Aid de sa mre et du prtre Eye, qui avait toujours
encourag son zle rformateur, il rsolut de construire une nouvelle
capitale qu'il ddierait  Aton. Il choisit un site pittoresque 
quelque cinq cents kilomtres au-dessous de Thbes, appel maintenant
Tell-el-Amarna, mais qu'il nomma _Akhetaton_, Horizon d'Aton. Il
parat y avoir vcu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican,
refusant de visiter les rgions qui n'taient pas ddies  son dieu.
Les provinces asiatiques refusrent bientt de payer leur tribut, et 
la fin de son rgne l'immense empire ne comprenait plus que les
provinces arroses par le Nil. Il mourut sans successeur mle direct, et
son gendre, Sakere, dont on ne connat pas l'histoire, lui succda. Un
autre de ses gendres, Twet-ankh-Amon, succda  ce dernier, et aprs
entente avec les prtres d'Ammon, il retourna  Thbes qui, depuis vingt
ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son rgne que
le culte d'Ammon fut rtabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous
les souvenirs du maudit Aton dtruits.

[PLANCHE 33: KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE STI Ier, A THBES]

Il nous fut enfin permis de visiter cette Reine avant que son cercueil
gemm ne ft envoy au Muse du Caire et ses ossements ensevelis au pied
de la colline protectrice de son tombeau. Mes amis, M. Henry Holiday et
Miss Mothersole, firent partie de l'expdition. Nous ne fmes pas long 
gravir la montagne et  descendre dans la valle des Tombes des Rois.
Deux policiers en faction nous indiqurent l'endroit que nous
cherchions, et lorsque les sentinelles furent bien convaincues que nous
tions des amis de _Hawaha_, nous fmes conduits  la tombe nouvellement
ouverte. Je fus assez surpris de ce qui se prsenta d'abord  nos yeux:
un jeune Anglais de stature athltique, revtu d'un costume de flanelle,
tait l, entour de botes de fer-blanc, et, clair d'une lanterne
lectrique, il classait des pierres prcieuses; la lumire qui faisait
tinceler les joyaux tombait aussi sur les murs blancs du spulcre, et
l'ombre sinistre de notre compatriote aurait pu tre prise pour celle
d'un sorcier ou d'un prtre d'Ammon. L'or et le blanc taient les
couleurs dominantes de tout ce qui tait clair par les rayons
lectriques, et, au premier coup d'oeil, on se serait plutt cru dans un
boudoir dvast que dans une mystrieuse demeure funraire.

Ces rflexions furent de courte dure, car notre ami ayant prestement
rentr ses pierres: des lapis-lazuli en forme de demi-lune dans une
bote de _Beauts gyptiennes_, des cornalines et des turquoises dans
des botes de _Dmtrius_ et de _Nestor Genakalis_, s'empressa de nous
souhaiter la bienvenue et de nous faire descendre dans la tombe, situe
 quelques pieds au-dessous de l'entre qui y conduisait. Nous devions
marcher avec prcaution et avoir soin de ne rien toucher, car la plupart
des objets taient trs fragiles et le moindre heurt aurait t funeste.
Le dais effondr nous cachait la vue du cercueil; enfin nous vmes
devant nous l'effigie de Tyi. C'tait le spectacle le plus motionnant
que j'eusse jamais vu: vtue et pare comme elle l'tait sans doute le
jour o Amenhotep le Magnifique la conduisit au festin nuptial, elle
reposait, les bras croiss. merveill par la splendeur de ce tableau,
je ne vis point tout d'abord qu'un ct du cercueil tait tomb et que
le corps rel de la Reine reposait  ct de cette glorieuse effigie.
Son visage dessch, ses joues creuses, ses lvres minces et
parchemines, dcouvrant quelques dents, offraient un contraste frappant
avec le diadme d'or qui encerclait son front et le collier qui cachait
une partie de sa gorge momifie. Son corps tait envelopp de minces
feuilles d'or qui, dchires en plusieurs endroits, rendaient le
spectacle encore plus lamentable.

Je compris bientt pourquoi le corps gisait  ct du cercueil. La
bire, trs lourde, avait t pose sur de beaux trteaux surmonts d'un
dais dor, mais l'un des pieds sculpts des trteaux ayant cd, le
cercueil tait tomb  terre et l'un des cts s'tant bris, la momie
s'en tait chappe. _Sic transit gloria mundi!_

Avant que ce livre ne soit publi, tous les objets renferms dans la
tombe de Tyi auront t tiquets, catalogus et classs dans le Muse
du Caire. La Reine, elle, n'y sera pas. Tout objet ayant une valeur
artistique ou archologique sera transport dans la _dahabiyeh_ de M.
Davis, et le corps sera remis dans sa spulture, et la tombe mure.

Ces pages furent crites au moment o, tout  l'enthousiasme de la
dcouverte, nous ne songions pas  mettre en doute son authenticit, et
je les publie ainsi afin de ne pas leur enlever leur sincrit de
premires impressions. Mais une triste dsillusion nous tait rserve.
Depuis mon dpart d'gypte, cette intressante momie a t examine par
de savants chirurgiens qui ont dclar que le squelette tait celui d'un
jeune homme g de vingt-cinq  vingt-six ans....

Il n'y a pas de doute que tout ce qui se trouvait dans le spulcre
appartenait  la tombe de la Reine Tyi, mais l'endroit o repose
rellement son corps, et l'identit du jeune homme qui usurpait ici sa
place demeurent autant de mystres. Il ne semble gure possible que ce
corps soit celui d'Ikhnaton qui aurait t transport ici de
Tel-el-Amarna pour reposer prs de ses anctres. Son rgne, sous lequel
se sont accomplis tant d'vnements, n'aurait gure pu se terminer si
tt. Obtiendra-t-on quelque nouvel claircissement sur ce que firent les
prtres d'Ammon, lorsqu'ils ouvrirent le spulcre pour y effacer le nom
maudit d'Aton? Peut-tre le crmonial somptueux des obsques royales ne
fut-il qu'un simulacre et le corps de la Reine a-t-il t transport
dans la ville d'Akhetaton, construite par son fils, pour chapper aux
mains sacrilges des prtres?

Nous laisserons ces questions sans rponse et nous retournerons aux
excavations du temple de Mentuhotep.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XVI_

LE TEMPLE DE MENTUHOTEP

ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES. || ANTIQUITS
MODERNES... || L'HONNTE VOLEUR. || DANS LE CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.
|| LES PEINTURES DE LA TOMBE DE NAKHT: SCNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME
CAMPAGNARD. || VERS LE TEMPLE DE SETI.


Vers la fin du mois de janvier 1907, le fond du puits fut atteint, et, 
six cents pieds de son orifice, la chambre mortuaire ouverte. Dans une
niche creuse dans la muraille gauche, se trouvait la momie. Cette niche
tait assez haute pour qu'on pt s'y tenir debout et assez profonde pour
contenir un sarcophage. De larges plaques d'albtre couvraient les
murailles, et bien qu'il n'y et nulle inscription pour nous renseigner,
nous nous trouvions videmment en prsence du spulcre d'un grand
personnage. Le dsordre qui y rgnait prouvait que la tombe avait dj
t ouverte et pille; le sol tait jonch de dbris de cercueil, d'arcs
et de flches, de statues de bois et de poteries. Dans un coin, un amas
de poussire bruntre et de morceaux de bandelettes tait tout ce qui
restait du corps pour lequel cette tombe avait t construite. La
chaleur y tait telle que nos bougies fondaient entre nos doigts; l'air
tait irrespirable.

Mais la trouvaille tait importante, et au fur et  mesure que les
objets renferms dans la chambre mortuaire taient apports  la hutte,
il devenait vident qu'ils avaient d appartenir  une tombe royale. Le
classement et remballage de tous ces objets prit quelque temps, et nous
dmes abandonner nos essais de reconstitution des meubles et des
ornements.

Une autre tombe fut dcouverte  gauche du grand puits; l'immense
sarcophage de granit qu'elle renfermait et sa situation prs du
sanctuaire du temple laissaient supposer qu'elle avait d contenir une
momie royale.

[PLANCHE 34: LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU]

Mrs. Naville passa six semaines  rassembler,  classer les fragments de
sept petits autels qui avaient occup la terrasse suprieure, et dont
son gendre fit la reconstitution sur papier. Le dessin en tait fort
beau, et les ornements sculpts de quelques fragments pouvaient se
comparer aux ouvrages de la dix-huitime dynastie. Les dessins qui
ornent les murailles des terrasses sont infrieurs; on y trouve la
manire conventionnelle d'ouvriers habiles plutt que la marque d'un
gnie personnel, comme on en rencontre dans le temple de Hatshepsu. Il
est regrettable qu'on n'ait pu reconstruire compltement et laisser sur
place un de ces petits autels; on aurait eu ainsi un curieux spcimen de
l'art de la onzime dynastie. Comme fragments, ils rempliront les
vitrines de quelques muses, mais leur valeur au point de vue
architectural sera nulle. Toutefois, aprs avoir reconstruit un de ces
autels, il aurait fallu l'entourer d'une grille de fer afin de le
protger des indignes, et certainement cette cage de fer au milieu des
ruines aurait t peu  sa place. Il est difficile de sauvegarder les
oeuvres d'art dans une contre o les gens ne se rendent pas compte de
leur valeur idale. Si l'on arrte un voleur en possession d'antiquits,
il est presque impossible d'obtenir pour lui, d'un magistrat indigne,
une condamnation. Le fait de voler une antiquit bnficie de quelque
indulgence, mme auprs des Europens: une dame vint un jour  notre
campement pour prier Currelly de l'aider  dchiffrer le cartouche d'un
scarabe et  en estimer la valeur. Currelly, aprs examen, dclara que
le scarabe tait faux, au grand dsappointement de la dame, qui,
refusant de se rendre  l'vidence, nous expliqua que le verdict de
Currelly ne pouvait tre exact, car, nous dit-elle, Achmet (le jeune
nier) m'a assur qu'il a vol ce scarabe pendant les fouilles, et il a
une figure si honnte que je ne saurais croire qu'il a menti! Nous ne
pmes nous empcher de rire devant tant de simplicit, et la bonne dame
comprit peut-tre que le doux Achmet, honnte voleur, tait bien capable
d'tre aussi un menteur.

Au dbut de ses travaux  Thbes, Currelly tait moins habile 
reconnatre un scarabe _Kurnah-made_; voulant un jour faire quelques
achats  Luxor, il eut l'ide de s'adjoindre quelqu'un de comptent. Le
chef d'quipe, ou _reis_, comme on les appelle, tait originaire de
Kurnah et, sans nul doute, trs habile  fabriquer lui-mme des
antiquits; ce fut lui que Currelly choisit. Le contre-matre accepta,
et comme Currelly traitait ses hommes avec bont et qu'il avait quelque
exprience du caractre des indignes, il savait qu'il pouvait compter
sur son alli. Dans le magasin, un lot tentant de curiosits fut tal
devant lui, et notre ami commena  choisir: Pouvez-vous me garantir
l'authenticit de ceci? demanda-t-il en montrant un bel _ushabti_ bleu
et poli. Le marchand jura par la barbe du prophte qu'il connaissait
la tombe o l'objet avait t trouv, et en appela  son coreligionnaire
pour corroborer ses dires. Le _reis_ voulant servir son matre sans
encourir la colre du marchand, joignit ses protestations  celles de ce
dernier, mais pressa du pied la bottine de Currelly, et notre ami
comprenant que le contre-matre mentait par complaisance, l'achat de
l'_ushabti_ ne fut pas fait.

L'objet suivant tait authentique; un lger coup de coude en avertit
Currelly qui parvint ainsi  faire quelques achats vraiment
intressants. Une fois les objets choisis, vint la discussion au sujet
du prix, et le mot invitable du marchand: Vous ne voudriez pas que je
vous fisse un prix infrieur  ce que j'ai pay moi-mme? Mais parce que
c'est vous, vous seulement, vous entendez, je suis prt  perdre tant et
tant. Cette preuve de bienveillance termina la transaction.

Vers la fin de mars, les rayons du soleil brlant les rochers de la
valle de Dr-el-Bahri, y rendaient le sjour insupportable. Lorsque le
vent du Sud s'en mlait, la chaleur tait telle que nous ne pouvions
travailler que de l'aube  dix heures du matin, la cire demeurant molle
tout le long du jour. Je dus souvent attendre le soir pour prendre mes
impressions, et travailler fort avant dans la nuit. Je dsirais vivement
terminer le moulage de Pont durant cette saison; le coloris serait
forcment remis  la saison suivante. Aussi, ds que le vent eut chang,
je fus au travail des journes entires.

Mes hommes taient heureux de pouvoir se reposer  l'ombre pendant le
_Khamsn_. Les seuls endroits frais tant les tombes, je m'y retirais
pour faire mes aquarelles. Tout d'abord, aprs la violente lumire du
dehors, je distinguais mal les objets que je voulais peindre, mais mes
yeux s'habituaient bien vite au clair-obscur environnant.

[PLANCHE 35: PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THBES]

La gravure ci-contre reprsente une peinture murale de la tombe de
Nakht, un des spulcres que l'on rencontre en allant du Ramesseum 
Dr-el-Bahri; en consultant son guide, le visiteur verra que cette tombe
porte le n 125 sur le plan des tombes du Cheik Abd-el-Kurnah; il
trouvera galement une description des scnes reprsentes sur les
murailles de ces tombes qui forment un groupe intressant de la
ncropole thbaine. En dehors de ce que ces peintures murales nous
enseignent, nous ne savons pas grand'chose de Nakht. On le dit scribe,
il tait probablement prtre d'Ammon, ou faisait partie de cette
corporation puissante qui joua un rle si important dans les destines
du Nouvel Empire. Il vcut  l'poque d'Hatshepsu, et il est vident
qu'il s'intressa vivement  ce qui devait tre sa dernire demeure. Il
connaissait suffisamment les dieux et desses  ttes d'oiseaux et les
jugeait sans doute  leur valeur, car il prfra entourer son esprit des
scnes auxquelles son corps avait pris part. On y rencontre maintes
allusions  Ammon, car la croyance en une manifestation corporelle de
l'tre Suprme ne cessa d'exister, malgr le rire des augures.

Les occupations de Nakht semblent avoir t celles d'un riche
gentilhomme campagnard. On le voit surveillant des travaux agricoles,
depuis le labourage et les semailles jusqu' la moisson. On le voit
aussi prsidant en personne aux vendanges et au pressoir. Si l'on en
juge par la finesse de ces tableaux, le sport fut son plaisir favori; un
panneau trs dcoratif le reprsente  la pche, retirant ses filets,
chargs d'oiseaux pris parmi les plantes aquatiques. On le voit
galement  table avec son pouse; dans un coin, le chat de la maison
se rgale d'un poisson; des musiciens et des danseuses gaient le repas.

J'ai choisi trois de ces dernires reprsentations parce qu'elles
taient admirablement conserves, et parce que la lumire tombant du
dehors sur ce pan de muraille facilitait mon travail.

Les rochers dans lesquels ces tombes ont t tailles sont d'un grain
plus rugueux que ceux de Dr-el-Bahri; leur surface a t galise et
cimente avant d'tre peinte. L'artiste ici n'a pas eu recours aux
dlicates incisions des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, mais il a
essay de donner du relief aux figures en les ombrant lgrement. Le
rsultat n'est pas aussi heureux, et les raflures et les craquelures du
ciment donnent  ces fresques un air de pauvret qu'on ne voit jamais
dans les ornements taills  mme la pierre, tout endommags qu'ils
soient par le temps ou par des mains sacrilges. On juge pourtant mieux
ici de l'art du dessinateur. Ces personnages, de 40 centimtres de haut
environ, sont dessins d'une main trs ferme: souvent le geste d'un bras
est indiqu de deux coups de pinceau seulement. Les cordes d'une harpe
semblent faciles  faire, et c'est seulement lorsque j'essayai de les
tracer d'un seul coup de pinceau, comme sur l'original, que j'apprciai
la dextrit de l'artiste de Nakht. Peut-tre ce dernier est-il lui-mme
l'auteur de ces peintures, car le terme scribe signifiait probablement
aussi sculpteur et peintre. Cette ide me proccupait pendant que je
travaillais dans la tombe. Les artistes qui excutrent les belles
figures des dix-huitime et dix-neuvime dynasties devaient, 
contre-coeur, substituer une tte de chacal  celle d'un homme, ou
surmonter d'une tte de vache l'exquise silhouette de Hathor. Dcorant
sa propre tombe, Nakht put faire comme bon lui semblait, et aucune tte
monstrueuse ne dfigure sa dernire demeure. Les passages habituels du
_Livre de ce qui est en dessous du Monde_ ou du _Livre des Portraits_ ne
se trouvent pas ici: il en eut probablement _ad nauseam_ au temps o il
servait dans le temple. Puisse son me errer  travers champs et vignes
et se dlecter aux souvenirs des joyeux festins qu'il fit sur cette
terre!

Il y a quelques tombes plus importantes que celle de Nakht: je ne
saurais les dcrire toutes dans ce livre. Mais on ne doit pas manquer de
visiter celle de Rekhmere, qui est orne de vivantes peintures.

[PLANCHE 36: STI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VRIT,
BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS]

Les moulages de Pont tiraient  leur fin, et le vent chaud rendant la
temprature insoutenable, je me dcidai  quitter la valle de
Dr-el-Bahri. Je ne connaissais pas Abydos, et l'occasion de passer
quelque temps  proximit du temple de Seti se prsentant, j'acceptai
avec empressement l'invitation de M. Garstang qui y dirigeait les
fouilles. Le temple est situ  une douzaine de kilomtres de la
rivire, juste  la limite des terrains cultivs, et la plus proche
station est celle de Belineh. Bien que le camp ne ft qu' 120
kilomtres environ de celui de Dr-el-Bahri, il me fallut aller  Luxor
et y passer la nuit pour pouvoir prendre un train tout au matin.
Heureusement, le vent avait frachi, et je pus supporter la chaleur du
train. Celui-ci longe la rive est du Nil pendant la plus grande partie
du chemin et traverse le fleuve  Nag Hamdeh. De frquents arrts aux
gares o aucun voyageur ne monte ni ne descend, prolongent ce voyage
pendant cinq ou six heures. Arriv  Belineh, je me procurai deux nes
pour me transporter avec mon bagage  travers les terrains cultivs. Le
soleil dardait ses rayons brlants au-dessus de ma tte; il n'y avait
gure qu'une semaine que les bls avaient perdu leur premire couleur et
dj ils paraissaient mrs pour la moisson. Le paysage tait plus
riche, plus pittoresque, et l'tendue des plaines d'or fonc donnait,
par contraste, un reflet argent aux collines dsertes.

Aprs avoir quitt la plaine, on arrive bientt au temple de Seti.
L'intrieur de ce temple laisse une dsillusion et ne se prte gure au
croquis. A 400 mtres plus loin dans le dsert, on rencontre le temple
en ruines de Ramss II. A l'exception de ces deux temples et du
cimetire plus loign, rien ne subsiste de l'antique cit d'Abydos.
Elle tait dj probablement en ruines lorsque Strabon visita l'gypte,
car il en parle comme de jadis une grande ville, presque l'gale de
Thbes, mais sans importance maintenant.

Aprs avoir franchi quelques basses collines parsemes de dbris de
poterie, nous descendmes dans une plaine sablonneuse, ferme  l'ouest
par les monts du Liban. Un _Union Jack_ flotte mollement au sommet d'une
maison  un tage, construite en briques de boue: c'est le lieu de ma
destination.

Les fouilles que dirige Garstang pour le compte de l'Universit de
Liverpool devant durer quelques annes, on a jug utile de construire
des habitations confortables pour les membres de l'expdition et un
dpt pour les trouvailles. Mon hte ayant t oblig d'aller au Caire
pour quelques jours, je fus reu par M. Harold Jones et M. Blackman qui
dirigeaient les travaux en son absence. Je trouvai l galement Howard
Carter, venu, comme moi, pour tudier les bas-reliefs du temple de Seti.
La maison, ingnieusement construite, comprenait une salle de runion
claire et frache et assez de chambres pour loger confortablement six
personnes. Le djeuner me prouva que Harold Jones tait non seulement
habile architecte, mais un parfait matre de maison. N'ayant rien pris
depuis cinq heures du matin, je fis largement honneur au repas.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XVII_

KARNAK

UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI. || LES PLUS BEAUX DOCUMENTS DE L'ART
DCORATIF GYPTIEN. || LE KHAMSIN OU LE DSERT INCENDI. || JE REGAGNE
LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK. || UNE CIT DE RUINES, TOUTES EN
COLONNADES GRANDIOSES. || LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE.


Lors de ma premire visite au temple de Seti, j'eus le plaisir d'tre
accompagn par Howard Carter, trs document en matire d'art gyptien.

Bien que l'art ft arriv  son apoge pendant la dix-huitime dynastie,
on ne trouve aucune trace de dcadence dans les bas-reliefs de ce
temple, et j'incline  les regarder comme la plus grande manifestation
d'art dcoratif que l'gypte nous ait donne. Ils sont l'oeuvre d'un
grand artiste qui, quoique encore imbu des traditions de la dynastie
prcdente, y apporta le sceau de son gnie personnel.

D'une manire gnrale, l'art tait dans une priode de dcadence, mais
non pas l'art de celui qui dessina les ornements de ces murs; quant  la
partie du temple qui est couverte d'inscriptions datant de Ramss II, la
dcadence y est trs marque. Les rgnes de Seti et de son fils ayant
t fort longs, une priode de quarante  cinquante annes spara
probablement l'apoge de l'art de son dclin.

[PLANCHE 37: ISIS ALLAITANT STI Ier, ABYDOS]

Les reliefs de Seti sont lgrement plus accentus que ceux du temple de
Hatshepsu  Thbes, mais ceci est peut-tre une consquence des plus
grandes dimensions des figures. Ils ne sont pas tous colors, mais nous
ne pouvons que nous en fliciter, puisque le temps a presque partout
effac le coloris des autres. J'ai choisi un sujet dans les deux sries.
Dans le premier sujet o la patine du temps a donn une belle teinte
chaude  la pierre, on voit Seti apportant une offrande  Osiris dont
une partie de la silhouette est demeure intacte. Dans la srie de
reliefs colors, j'ai choisi celui qui reprsente Seti allait par Isis.
Le model est plus beau dans le premier; dans le second les raflures de
la couleur nuisent aux effets de lumire et d'ombre. J'ai restaur les
visages de la desse et du jeune roi, afin de rendre le sujet
intelligible. Les bleus et les verts sont presque effacs, tandis que
les rouges et les jaunes ont gard toute leur vivacit; nous ne
pouvons donc donner d'opinion sur cette oeuvre quant  la combinaison
des teintes. En tout cas, son dessin la place au rang des grandes
oeuvres artistiques du monde. Maintenant que ces murailles sont exposes
au soleil et aux rares pluies de la Haute-gypte, elles se dgraderont
probablement plus en un an que pendant tout le temps qu'elles ont t
enfouies sous le sable.

Les rochers servaient autrefois de toit  ces murailles et il est
regrettable qu'on n'ait pas trouv un moyen de protger les quelques
fragments colors qui nous restent. Jadis, la couleur tait protge par
un vernis dont on retrouve des traces l o ni le soleil ni la pluie
n'ont pu pntrer.

Le temple qui est rig non loin du tombeau suppos du dieu Osiris, lui
fut ddi ainsi qu' la desse Isis et  leur fils Horus. Les honneurs
rendus  la divine triade forment le sujet trait par l'artiste, qui ne
manqua pas de faire ressortir la faveur spciale dont jouissait Seti,
qui alla jusqu' usurper la place de l'enfant Horus. Nous voyons le roi
dans diffrentes scnes sur la muraille nord du hall hypostyle de
Karnak. Il y est reprsent sous les traits d'un guerrier subjuguant un
chef lybien, et les vigoureuses scnes guerrires qui prcdent et
suivent cet pisode ont sans doute servi de modles  celles que nous
trouverons plus tard sur les temples de Ramesid.

Nous trouvons encore des traces d'un beau travail sur les murs en ruines
du temple mortuaire de Seti  Karnak, et le plan de celui de Abu Simbel,
connu comme oeuvre de Ramss II, fut tabli pendant le rgne du pre
illustre de ce Pharaon. Tous les genres de dcoration murale ont t
employs durant le rgne de Seti. Les bas-reliefs d'Abydos sont les plus
beaux, mais le relief en creux tait galement trs employ et avec
beaucoup d'effet; ici, le fond n'est pas enlev, mais le contour est
coup et le relief est form par la profondeur de cette incision. On
trouve un beau spcimen de ce travail dans la tombe de Seti  Thbes, o
le jeune roi est reprsent faisant une offrande  l'image de la Vrit.
Cette mme tombe est aussi richement dcore de peintures murales
plates.

Peu aprs mon arrive  Abydos, le _Khamsn_ rendit l'endroit aussi
inhabitable que Dr-el-Bahri. Le nom donn  ce vent provient du mot
arabe signifiant _cinquante_, parce qu'il souffle pendant cinquante
jours,  partir du commencement d'avril. On l'appelle aussi _Simoon_.
Il est prcd par une lvation de la temprature, un changement de la
teinte du ciel qui passe du bleu au gris, et une tranquillit spciale
de l'atmosphre. Bientt la teinte grise du ciel passe au jaune vers le
sud et une ou deux rafales d'air brlant annoncent l'arrive imminente
du flau. Il semble que les portes de l'enfer s'ouvrent. Un tourbillon
de sable se meut  travers le dsert, et l'horizon est noy dans un
brouillard jaune. J'ai essay de peindre cet effet, mais je n'avais pas
le temps d'appliquer mes couleurs tant elles schaient vite. La surface
de ma palette et de mon croquis ressemblait  du papier d'meri avant
que j'aie pu reprendre de la couleur, si ma toile faisait face au vent,
et d'un autre ct, si je faisais face au vent moi-mme, j'tais aveugl
par le sable. Il n'y a qu'un parti  prendre au moment du _Khamsn_,
c'est de rester chez soi. On se demande ce que ce sera en juin si la
chaleur est dj si fatigante en avril. Je m'tais empress d'emballer
tous mes vtements chauds pour les expdier chez moi par petite vitesse,
mais deux jours plus tard je m'estimais heureux de ce que l'expdition
n'ait pu tre faite, car un changement de vent m'avertissait qu'ils
pourraient m'tre encore utiles. La seule consolation de ces brusques
changements est que cette plaie d'gypte, les mouches, en souffre
galement. Le mois d'avril, en gypte, n'est jamais attrist par la
pluie, et il dpend de la direction du vent que le sjour y soit
charmant ou dtestable.

Je m'en retournai  Luxor par un train de nuit, car je ne me souciais
pas de refaire le trajet par la chaleur du jour. Il faisait un peu plus
frais  Dr-el-Bahri lorsque j'y arrivai le matin suivant. Les fouilles
taient termines et tout le monde tait parti, sauf Currelly qui
surveillait l'emballage de fragments provenant du temple de Mentuhotep.
La trouvaille de l'anne prcdente, la vache de Hathor, ayant t
acquise par le Muse du Caire, toutes les autres dcouvertes devaient
revenir  la Socit d'Exploration gyptienne. Mes bagages furent vite
prts et expdis  dos de chameau sur la rive oppose  Karnak, o
attendait la _dahabiyeh_ de mon ami Nicol. J'eus le regret d'abandonner
Currelly dans cette fournaise, avec une si grande quantit de fragments
 emballer, mais mon temps tait limit et j'avais hte de visiter
Karnak.

Lorsque nous atteignmes Karnak, mon ami Erskine Nicol fit jeter l'ancre
 cinq minutes du grand temple. Howard Carter m'avait donn une lettre
d'introduction auprs de M. Legrain qui tait  la tte des travaux de
Karnak et qui est un des hommes les mieux renseigns de notre temps sur
cette partie de la contre; ma premire matine se passa en compagnie de
cet aimable Franais et de Nicol,  visiter les temples de la rgion. M.
Legrain nous conta l'histoire de Karnak et nous fit remarquer le
dveloppement de cette cite ddie  Ammon. Nous trouvmes des traces
de son histoire depuis la douzime dynastie jusqu' l're chrtienne,
soit pendant une priode de deux mille ans. On peut y voir aussi des
vestiges des temps archaques, mais comme je ne veux parler ici que des
monuments intressants au point de vue artistique, je laisserai de ct
ces ruines des premiers ges. M. Legrain est un artiste lve de l'cole
des Beaux-Arts et sa connaissance des lieux jointe  ses qualits
artistiques en font un guide unique.

Pour avoir une ide vraiment grandiose de cette vaste tendue de ruines,
il faut se diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un
gigantesque portail, rig par l'un des Ptolmes; c'est le pylne
principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne
nous y arrtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre
attention. Nous remarquons une haute colonne  chapiteau en forme de
calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres
colonnes qui formaient une double range dans la cour, il ne reste que
les bases et des tronons briss. Contre le bleu clair du ciel, le beau
chapiteau du pylne de Ramss I se dtache hardiment. L'thiopien
Taharqua leva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquime
dynastie, priode qui marqua le dbut de la dernire renaissance de
l'art gyptien.

Nous dpassons le grand pylne pour pntrer dans le hall hypostyle
lev par Seti I et termin par Ramss II. En entrant pour la premire
fois dans ce hall orn de 134 colonnes, on ressent quelque chose de
l'effroi et de la surprise qu'inspire une premire vue des Pyramides,
mais ici un art plus raffin a aid la force brutale dans la
construction de cette oeuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour
nous permettre d'imaginer l'impression que l'difice entier devait
produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses
de l'univers.

[PLANCHE 38: GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK]

La gravure ci-contre reprsente imparfaitement les deux rangs de
colonnes qui supportaient la vote de la nef. Les deux ailes taient
supportes par 122 colonnes, mais ces dernires taient moins leves
que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient  la lumire de
pntrer dans l'intrieur  travers une double range de fentres. Ce
que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins
leves,  droite et  gauche, sont supportes chacune par sept rangs de
colonnes qui, avec les murs extrieurs, forment sept ailes moins
importantes.

L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonfrence de
chacune est si norme que leurs bases couvrent presque entirement la
surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette
disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je
donnerai une ide de la circonfrence de ces colonnes en disant que six
personnes se tenant par les mains, peuvent  peine entourer une seule
colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit
qui les surmontent et supportent le toit, donne  l'extrieur 78 pieds
de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'lvent  peu
prs  la hauteur des fts de celles qui sont au centre. Quelques-unes
de celles-ci taient tombes il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous
raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le
procd qu'il employa est sans doute le mme que celui des architectes
de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu' la hauteur de
l'emplacement de la pierre tombe, en rservant une sorte de chemin sur
cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait
le bloc croul jusqu' sa place primitive. La terre ainsi employe,
provenant des fouilles du temple voisin, ne cotait rien. Comme la
main-d'oeuvre est trs bon march pendant certains mois de l'anne, le
travail tait moins coteux que si l'on avait employ des grues
actionnes par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore  faire.
Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu' la
naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture
proviennent sans doute de l'poque des Ptolmes, alors que ceux-ci
dsiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre
dieu thbain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites
sont graves et ornes d'inscriptions et de cartouches datant de Ramss
II. La plus belle oeuvre de Seti se trouve sur la faade intrieure des
pylnes qui entourent le hall,  l'est et  l'ouest, et des deux cts
du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'oeuvre de ce
Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas termine. On y retrouve
de dlicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un
contraste frappant avec l'oeuvre de son fils.

En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons
tudier une srie de bas-reliefs reprsentant les victoires de Seti
pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intressants au point de
vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les
scnes guerrires depuis les origines de l'Empire jusqu' la conqute de
l'gypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui
ont inspir la scne, reproduite  l'infini, d'un Ramss quelconque
terrassant un barbare.

[PLANCHE 39: LE SANCTUAIRE, A KARNAK]

Retournant dans la galerie, nous traversons cette fort de colonnes et
nous sortons par la porte de l'est, sous le pylne d'Amenhotep III.
Cette partie plus ancienne du temple d'Ammon est dans un tel tat de
ruines que, sans l'aide de M. Legrain, nous n'aurions pu nous y
retrouver. Deux oblisques de Thothms I, dont un seul est debout, et le
pidestal d'une statue colossale qui a disparu, forment la partie
frontale de ce temple de la dix-huitime dynastie. A l'origine, aucun
difice ne lui cachait la vue de la rivire. Le pylne des Thothms
n'est plus qu'un amas de ruines. Le second pylne dont il y a encore
moins de vestiges, forme la faade est d'une troite cour  colonnes,
dont rien ne subsiste, si ce n'est le grand oblisque de la fille de
Thothms, Hatshepsu. Son poux, Thothms III, en avait entour la base
de murailles qui, maintenant en ruines, nous laissent admirer dans son
entier l'exquis monolithe de granit rose. C'est le plus beau des
oblisques d'gypte; il a prs de cent pieds de haut, et son poids est
estim  trois mille six cents soixante-treize tonnes par le professeur
Steindorf. Sur la surface polie de la pierre, on remarque des
inscriptions se rapportant aux guerres de l'poque des Thothms,  la
rvolution religieuse d'Ikhnaton, o la figure d'Ammon a t efface
pour tre restaure ensuite durant le rgne de Seti, alors que le culte
de ce dieu tait fermement rtabli. Au del, une seconde cour 
colonnades de l'poque de Thothms I, flanque de figures d'Osiris, se
prolonge vers la rivire. Passant sous un autre pylne, nous pntrons
dans l'avant-cour du sanctuaire. On remarque sur la grande porte en
granit du dernier et du plus petit pylne, de belles inscriptions avec
des figures caractristiques de Nubiens et de Syriens faits
prisonniers par Thothms III. Le mme Pharaon fit lever deux piliers de
granit dans cette cour; le lys de la Haute gypte se dtache en un
relief accentu sur l'un, face au soleil, tandis que sur la partie nord
du second, nous voyons le papyrus de la Basse gypte. J'ai pris les
croquis ci-joints de l'un des appartements en ruines de la Reine
Hatshepsu. La statue mutile de Thothms III a t place dans le
boudoir dilapid de sa demi-soeur. Au-dessus s'lve le sanctuaire que
Philippe Arrhidaeus leva longtemps aprs la mort de ce couple. Le
temple de la dix-huitime dynastie tait dj partiellement en ruines.
Cette oeuvre est un des joyaux de Karnak. Presque toute la couleur
primitive a gard son clat et le granit dont il est fait est d'un ton
merveilleux. Les inscriptions, graves dans une pierre trs dure,
demeurent aussi nettes que si elles venaient d'tre faites. Les murs
intrieurs sont peut-tre encore plus beaux. Les scnes sont
gnralement reprsentes en une teinte vert-malachite sur le fond rose
de la pierre. La gravure ci-contre tant une rduction d'une aquarelle,
il est trs difficile de suivre les inscriptions du mur sud qui y sont
reprsentes. Ici, elles sont gnralement indiques en rouge, mais la
teinte conventionnelle des hiroglyphes et des personnages a t
profondment modifie pour suivre une combinaison choisie de couleurs,
licence que l'artiste ne se serait pas permise au moment o les
souverains d'gypte montraient plus de respect pour leurs dieux. A
gauche de la gravure, nous voyons le lys de la Haute gypte sur le
pilier tronqu de Thothms, et plus haut se dresse le grand oblisque de
Hatshepsu. Ce qui reste des fentres du hall hypostyle est visible dans
le lointain, et les tours en ruines du dernier pylne brisent la ligne
de l'horizon. Quelques marches tailles dans un bloc de pierre
intriguent encore les archologues. Elles ressemblent beaucoup  celles
de l'escalier qui conduit  l'autel du sacrifice, dans le temple de
Hatshepsu,  Dr-el-Bahri.

A l'est du sanctuaire, il ne reste gure que les fondations du temple de
la douzime dynastie. Le temps coul depuis la construction de ces
difices jusqu'au moment o fut lev le temple de Seti, embrasserait
les sicles qui se sont couls depuis la conqute de l'Angleterre par
les Normands jusqu' nos jours.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XVIII_

ENCORE KARNAK

LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK CONTINUE. || LE
PETIT SANCTUAIRE DU ROI THIOPIEN, SHABAKO. || LE JEUNE PHARAON COURONN
DE LOTUS. || LA DESSE A TTE DE LIONNE. || LE LAC SACR ET L'AVENUE DES
SPHINX.


Au del de ce temple se trouve la galerie  colonnades de Thothms III,
prcdant son sanctuaire. En cherchant notre chemin  travers les
ruines, nous voyons que cette galerie n'est qu'une partie d'un vaste
temple. Le fate est support par trente-quatre piliers carrs et une
double range de colonnes. Ces dernires sont plutt bizarres que
belles, avec leurs chapiteaux  calice renvers et leurs fts
s'amincissant  la base. La plupart des inscriptions sont intressantes,
mais en bien mauvais tat. Dans une pice au nord du sanctuaire, les
murs sont couverts de reliefs reproduisant des plantes et des animaux
que Thothms rapporta, dit-on, de Syrie. Ils sont dessins avec ce
sentiment de la forme qui caractrise l'oeuvre de Dr-el-Bahri. Les
quatre colonnes qui supportaient le toit de cette pice sont bien
conserves; elles sont du type qui emprunte son modle au papyrus, dont
les boutons entourent le chapiteau.

[PLANCHE 40: BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK]

Aprs que nous emes franchi la muraille de ce temple, M. Legrain nous
conduisit vers un modeste petit autel qu'il venait de dcouvrir 
l'extrme est de la grande enceinte. Il est heureux que M. Legrain soit
un artiste en mme temps qu'un gyptologue, car, quiconque n'aurait pas
eu le sentiment de la beaut de ces reliefs endommags, aurait pu nous
perdre un trs curieux spcimen du travail de la vingt-cinquime
dynastie. Notre excellent guide nous dit comment ce petit sanctuaire fut
rig par Shabako, le premier des rois thiopiens; les reliefs taient
dans un triste tat et avaient presque disparu aux endroits o la pierre
sablonneuse s'tait dsagrge, mais, dans une chambre intrieure, M.
Legrain nous montra un relief qui reprsentait un Pharaon portant une
offrande  un dieu. La couleur originale est presque compltement
disparue, mais ce qui en reste s'harmonise admirablement avec la surface
de la pierre. A mesure que nous nous habituons  la lumire
incertaine, nous discernons plus clairement la beaut du dessin, et nous
nous arrtons moins aux joints inexacts des pierres. Ce Pharaon est
probablement un successeur de Shabako Taharqua; en tout cas je prfre
croire que cette belle crature n'est pas le barbare qui brla vif son
ennemi vaincu, Bokchoris. Il est surprenant qu'un art aussi parfait ait
pu renatre durant le rgne de ces farouches thiopiens.

Le peu de temps dont je pouvais disposer m'empcha de traiter mon sujet
aussi  fond que je l'aurais dsir. La ligne onduleuse des bras amne
notre regard  la droite de la gravure; au del se trouve l'objet
d'adoration. On distingue  peine les oiseaux qui sont offerts au dieu,
mais combien ils remplissent joliment l'espace! Ici, la ligne de la
composition s'arrte net et les ttes des oiseaux conduisent le regard
vers le dieu que le roi cherche  flchir. Quelle couronne pourrait tre
plus belle que celle, faite de fleurs de lotus, qui ceint le front du
jeune Pharaon?

Le petit temple qui renferme ce trsor est heureusement ferm, et
protg ainsi contre les profanes.

Pour apprcier Karnak, il faut y vivre. Durant les trois semaines que
j'y passai avec Nicol, la _Mavis_ tant ancre prs du grand temple, je
passai trop de temps  peindre pour pouvoir tudier l'endroit d'une
faon complte.

Blotti contre la muraille d'enceinte nord, se trouve un petit temple
lev par Thothms III et ddi au dieu Ptah. Il fut plus tard agrandi
par les Ptolmes. Le soir, l'ombre du grand temple recouvre l'espace
qui spare les deux monuments, et les colonnes de ce petit sanctuaire se
profilent au premier plan. Lorsque la lumire crue de midi tombe sur
cette vaste masse de ruines grises, il est difficile d'en rendre la
couleur, et l'on ne peut les traiter qu'en noir et en blanc.

[PLANCHE 41: SEKHET]

M. Legrain nous conduisit au temple de Ptah; la chaleur intense du jour
nous faisait vivement dsirer d'y trouver de l'ombre frache. Aprs
avoir travers deux cours, nous pntrons dans une petite pice, et y
heurtons presque la statue  tte de lionne de la desse Sekhmet. C'est
une splendide crature et nous sommes reconnaissants au sort qui, au
lieu de l'adjuger  quelque muse, lui permit de demeurer dans le cadre
o la plaa Thothms. M. Legrain nous raconta qu'il l'avait trouve
quelques annes auparavant dans le mme endroit, mais brise en soixante
morceaux. Heureusement, aucun ne manquant, il put la reconstituer et
on lui permit de la laisser dans le cadre qui lui convient si bien.
Cette desse de la Guerre,  tte de lionne, inspire la frayeur et le
respect au prime abord, quand on la voit dans l'ombre de la pice, toute
voile de mystre.

Laissant Sekhmet  la garde du sanctuaire, nous revenons sur nos pas
pour nous diriger vers la cour centrale du temple d'Ammon, et, aprs
l'avoir traverse, nous allons examiner les ruines du ct sud. Il est
difficile ici de reconstituer un plan quelconque et de comprendre quel a
t le but de l'architecte en faisant lever quatre pylnes qui se
succdent sur un espace de trois  quatre cents mtres jusqu'au mur
d'enceinte. Thothms III et Hatshepsu firent lever les deux premiers,
tandis que les deux derniers, qui ne semblent pas  leur place dans le
grand temple, furent levs par Haremheb, le fondateur de la
dix-neuvime dynastie. La base de la muraille gauche, qui relie le
pylne en ruines de Thothms au temple, est orne d'inscriptions dues 
Merneptah. L'ternel massacre des Syriens, auquel Ramss II, pre de
Merneptah, ddiait l'art de son poque, a t fait ici par le fils, mais
ce qui nous intresse le plus, c'est la ressemblance que prsente cette
oeuvre avec celle du grand-pre de Merneptah, Seti I, et des premiers
artistes de la dix-huitime dynastie.

Le peuple tant d'une nature pacifique, il semblait que l'art de la
contre dt s'inspirer de sujets en harmonie avec le caractre du
peuple; en effet, les guerres de Thothms ne sont point rappeles par
des scnes de bataille; nous voyons simplement une offrande des trophes
 Ammon, mais lorsque Seti repoussa les tribus smites qui, en
envahissant ses provinces asiatiques, devenaient un srieux danger pour
l'gypte elle-mme, l'art s'mut de l'importance de ces victoires et
nous en laissa les inscriptions commmoratives que nous voyons sur le
mur nord du hall hypostyle. Durant les longues guerres de Ramss II, il
semble que les temples n'aient t btis que pour y reprsenter sur
leurs murailles les faits et gestes des Pharaons. On voit  l'infini le
souverain tenant un adversaire par les cheveux et se prparant  lui
trancher la tte. Ce mme sujet trait si frquemment semble avoir
paralys l'effort de l'artiste et l'on remarque un dclin sensible qui
continue durant le rgne de Merneptah. Il restait cependant de grands
artistes  la fin du rgne de Seti; lorsqu'ils ont pu travailler
librement, ils ont produit de belles choses. On trouve beaucoup de
chefs-d'oeuvre dans le Ramesseum  Thbes et le temple taill dans le
roc, d'Abu-Simbel, est peut-tre le plus beau monument, dans son genre,
que l'univers ait produit; le petit temple de Bet-el-Walli, en Nubie, me
semble aussi difficile  galer. Je pourrais encore citer bien des
oeuvres de valeur, mais, compares  celles de Seti et des dynasties
prcdentes, elles ne laissent point d'accuser une sensible dcadence.
Merneptah serait, d'aprs certains historiens, le Pharaon de
l'oppression, plutt que Ramss II, mais on ne sait comment concilier le
fait de la dcouverte de son corps dans la Valle des Tombes des Rois, 
Thbes, avec les documents historiques qui prtendent qu'il trouva la
mort dans les flots de la mer Rouge.

Au del du pylne en ruines de Thothms III, nous voyons quelques belles
statues de ce souverain qui prcdent un autre pylne. L'tang qui se
trouve plus loin cacha longtemps des merveilles que M. Legrain dcouvrit
il y a quelques annes. C'est au Muse du Caire que nous devrons nous
rendre pour apprcier la valeur de cette dcouverte. Quant aux statues
que nous voyons ici, ce sont celles qui n'ont pas t juges assez
intressantes pour tre envoyes au Caire. On se demande comment ces
statues se trouvaient au fond de cet tang; c'est l un de ces problmes
insolubles qui se prsentent  chaque instant dans cette contre
merveilleuse.

La partie sud de Karnak est la plus pittoresque. Le Lac Sacr et la
partie la plus ancienne du grand temple inspirent maint tableau. La vue,
au-dessus du Lac, avec, au loin, le pylne de Nestanebo, baign dans
l'or du couchant, donna  Erskine Nicol le sujet d'une de ses meilleures
oeuvres.

Sous l'arcade du pylne de Hatshepsu, les statues mutiles des Pharaons
forment un groupe pittoresque qui attire mes regards. Malheureusement,
mon temps limit ne me permet point de les peindre. Le paysage avec ses
beaux arbres, le modeste temple de Amenhotep II dans l'espace compris
entre les deux pylnes de Haremheb, sont galement trs attrayants. Nous
nous sommes souvent promens aux lumires dans la partie sud de Karnak.
L, les groupes de palmiers, l'herbe drue et vigoureuse, les buissons,
coupent la monotonie de la pierre grise et inspirent tout
particulirement le paysagiste.

Une avenue de sphinx de prs de quatre cents mtres relie l'enceinte du
temple d'Amenhotep III de Mut  celle du grand temple d'Ammon. Un lac
en forme de fer  cheval entoure ce qui reste de l'autel lev par ce
Pharaon magnifique. Cette zone est en dehors de celle appartenant au
Service des Antiquits, et les _fellahn_ sont libres d'y faire patre
leurs troupeaux. Les enfants se baignent dans ce lac sacr et l'on y
abreuve les bestiaux. Quelques sphinx  tte de blier mergent du sol
 et l, et des desses  tte de lionne projettent leur ombre sur les
eaux du lac. On ressent ici un charme infini de paix mystrieuse.

Le temple de Khons, situ prs de la rivire et au nord de celui de Mut,
est le mieux prserv des trois sanctuaires que Ramss III fit
construire  Karnak. Bien qu'il n'ait pas t construit pendant la
meilleure priode de l'architecture gyptienne, le temple de Khons offre
un intrt tout particulier en ceci qu'il subsiste presque en entier. En
le contemplant, nous pouvons imaginer ceux dont il ne reste que des
ruines. Comme le toit est demeur presque intact, nous remarquons 
l'intrieur une lumire mystrieusement tamise qui manque dans les
autres temples. Le grand portail d'Euergetes I se trouve un peu en avant
du sanctuaire de Khons, et l'on y arrive par une avenue de sphinx qui
datent du dernier Ramss. Au del du portail s'tend le village et
entre les dattiers s'lvent quelques sphinx  tte de bouc.

Enfin, la chaleur de l't nous obligea  nous diriger vers le nord, et
nous descendmes la rivire.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XIX_

LE TEMPLE DE DENDERA

EN DESCENDANT LE NIL. || LA FERTILIT ET LE PITTORESQUE DE LA CAMPAGNE
GYPTIENNE. || LE FELLAH N'A PAS LA HAINE DE L'TRANGER. || LE TEMPLE
DE DENDERA ET L'INFLUENCE GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ier SICLE.


Malgr la chaleur, notre voyage sur le Nil fut dlicieux. Avanant 
raison de trois ou quatre milles  l'heure, au plus, nous passions
souvent nos soires et nos nuits  l'ancre, pour repartir au lever du
jour. Un sujet de tableau particulirement intressant nous retenait
parfois plusieurs jours au mme endroit, mais ds que le vent tournait
au sud, nous nous empressions d'en profiter. Nous avions notre atelier 
bord, avec une grande quantit d'esquisses et de sujets  mettre en
ordre, ce que nous faisions pendant que nous descendions lentement le
fleuve. Parfois, jetant l'ancre avant le soir, nous partions  la
chasse, le fusil sur l'paule, ce qui, n'enrichissant pas toujours
notre garde-manger, nous procurait du moins quelques heures d'un
exercice fort sain. Les criteaux _chasse garde_ que nous rencontrons
 chaque pas dans la mre patrie, n'existent pas ici. Chacun est libre
d'errer dans les champs,  condition toutefois de respecter les
rcoltes. Comme nous tions discrets et que nous savions distinguer les
pigeons domestiques des pigeons sauvages qui nichent dans les
columbariums, les paysans nous aidaient complaisamment dans nos chasses.
La foule indigne est ici bien diffrente de celle des centres de
tourisme. L'impertinence de l'habitant de Luxor qui ne considre
l'Europen que comme une source de revenus, ne se rencontre pas ici. Il
est bien rare qu'on entende l'ternel cri de _baksheesh_, si obsdant au
Caire et  Assouan, et, pour ma part, j'ai toujours trouv le _fellah_
poli et complaisant. Il est vrai que Nicol, qui a vcu de longues annes
parmi ce peuple et qui parle couramment l'arabe, contribua  rendre nos
relations agrables. Il est difficile  un Occidental de comprendre
l'me orientale; pourtant, m'aidant de l'exprience de mon ami, je fus 
mme de me former une meilleure opinion de l'gyptien moderne, et aussi
de me faire une ide de l'impression que lui produit l'Europen. Des
rumeurs, recueillies  Luxor, nous avaient appris que la contre tait
dans un tat d'effervescence. L'incident de Denshaur avait excit les
esprits au Caire et dans les villes du Delta, mais les bateliers du Nil
et les habitants de la campagne semblaient n'en rien savoir. Tant que
ceux-ci jouissent tranquillement de leurs possessions agricoles et
qu'ils trouvent un dbouch pour leurs produits, ils ne se soucient
gure de la politique de leur Gouvernement. Les bateliers ne semblent
pas avoir particip  la prosprit que l'occupation britannique apporta
 leur pays, mais ce sont des gens paisibles qui ne se rendent gure
compte du rle prpondrant que notre gouvernement joue en gypte. Au
fur et  mesure que les produits agricoles trouvaient de nouveaux
dbouchs, le prix des articles de premire ncessit augmentait, mais,
particulirement en raison de la concurrence des chemins de fer, les
salaires des bateliers du Nil sont demeurs stationnaires, ce qui fait
que leur condition est pire qu'elle ne l'tait il y a dix ou quinze ans.

Au bord du fleuve, se trouve Ks, importante cit du moyen ge, rduite
maintenant  l'tat de simple village. Au del de Kuft,--l'ancien
Koptos--on rencontre de charmants paysages, et nous prfrmes errer 
la recherche de quelque gibier qui varierait notre ordinaire, plutt que
de visiter les ruines du temple de Min. Sur la rive est du Nil, quelques
_gayassa_ charges de poteries de Balls attendaient un vent favorable
pour descendre le fleuve. Les dpts de terre glaise se trouvent dans
l'intrieur des terres, mais sur le bord du fleuve s'levaient de hautes
meules de Ballssa d'o le village tire son nom. Notre station suivante
fut prs d'un modeste petit village sur la rive ouest, en face de Kaneh;
l, nous nous arrtmes pour visiter le temple de Dendera. Nicol
cherchait un endroit de la rive qu'il pt donner comme fond  son
tableau: _Les troupeaux  l'abreuvoir_, et tout nous indiquait qu'en cet
endroit les _fellah_ avaient coutume de dsaltrer leurs bestiaux. Le
temple se trouvait  5 ou 6 kilomtres dans l'intrieur des terres, mais
nous avions le temps d'aller le visiter et de revenir avant la nuit.

Le paysage en gypte a un charme qui lui est absolument particulier;
parfois, en Palestine, vous dcouvrez quelque coin qui vous fait songer
au pays natal; le Liban prsente les particularits propres aux
districts montagneux. Mais les grandes plaines fertilises par le Nil
n'veillent point de comparaisons et appartiennent bien  la seule
gypte. Point de haies, seule la diffrence de couleurs indique qu'une
certaine culture est plus avance que l'autre, et les collines dsertes
de l'est et de l'ouest vous rappellent constamment que l'gypte est un
don de la rivire. Bien que nous ne fmes qu'au commencement de mai,
les moissons taient presque termines. De temps  autre nous
rencontrions un couple de boeufs foulant le bl, pendant que quelques
paysans, profitant de la brise, sparaient le grain de la paille. Des
troupeaux de chvres et de brebis se dirigeaient lentement vers
l'endroit d'o nous venions, pour se dsaltrer dans le Nil.

Nous approchions du temple; la poussire grise qui tourbillonne toujours
sur les amas de ruines, voilait la vue, et nous distinguions vaguement
la faade. Le sol que recouvrent en partie les habitations en ruines
prs des temples, est vendu par le Service des Antiquits aux
_fellahn_, qui le jugent prcieux. C'est en labourant et en piochant
autour de ces ruines que les paysans trouvent parfois quelque scarabe
ou autre _antika_ de valeur, et la possibilit de ces trouvailles entre
sans doute dans leurs calculs. Pendant l't, les nes qui, l'hiver,
portent le touriste, servent  transporter la poussire, du temple aux
champs, comme engrais. Cette poussire m'empcha souvent de poursuivre
mon travail. Heureusement que la faade du temple se trouvait dblaye
et nettoye, et nous pmes admirer  l'aise sa symtrie et ses belles
proportions.

[PLANCHE 42: COUR INTRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA]

L'influence grecque est trs marque dans l'architecture de ce temple.
Il fut construit au dbut du premier sicle, au moment de la conqute de
l'gypte par les Romains, et bien qu'lev par l'empereur Auguste, on le
regarde plutt comme un monument des Ptolmes que comme un monument
romain. L'effet de la faade est fort beau; comme dans la plupart des
monuments de cette priode, les dtails rappellent plutt l'oeuvre d'un
habile ouvrier que celle d'un artiste. Il est difficile de comparer
l'extrieur de ce temple avec celui de n'importe quel temple de la
dix-huitime dynastie, car nous avons ici l'avantage de voir un monument
dans son entier, tandis que les autres n'existent qu'en fragments. Six
colonnes  tte de Hathor supportent l'architrave et la corniche
concave, au dessin trs hardi; un disque solaire ail surmonte la porte
d'entre. Les trois colonnes, de chaque ct de l'entre, sont runies
par une balustrade qui monte jusqu' moiti des fts. Le pronaos, ou
vestibule, est plus beau que ceux des temples de construction plus
ancienne; les dix-huit colonnes qui s'lancent du sol supportent le
toit, et les chapiteaux sont perdus dans l'ombre.

Ce temple ne peut tre class parmi les monuments en ruines; les effets
d'ombre et de lumire, cherchs par l'architecte, existent encore. Les
monuments de la dix-huitime dynastie peuvent tre plus beaux, mais leur
tat lamentable ne nous permet pas de juger exactement de leur valeur
architecturale. En examinant les inscriptions des murailles, on remarque
la dcadence de l'art de la sculpture, mais perdues et fondues dans les
effets d'ombre et de lumire, ces inscriptions paraissent remplir le but
artistique cherch par le sculpteur. Du centre du pronaos, le regard
embrasse le hall hypostyle, avec les hautes colonnes supportant le toit,
les deux antichambres au del, et l'ombre croissante qui se perd enfin
dans l'obscurit du sanctuaire. Nous n'allumons pas de torches; nos yeux
s'habituent au clair-obscur et les ouvertures carres du toit admettent
assez de lumire pour que nous puissions distinguer les ttes de Hathor
des chapiteaux. Traversant les deux antichambres, nous arrivons  la
porte du sanctuaire o l'obscurit est complte. Un vestibule sur lequel
s'ouvrent onze chambres fait le tour du sanctuaire; l'une de ces
chambres, qui se trouve derrire le sanctuaire, est connue sous le nom
de chambre de Hathor. Elle renfermait autrefois un autel et une image
de la desse; maintenant elle sert d'abri  une quantit innombrable de
chauves-souris, et l'odeur y est insupportable. Du sanctuaire, nous
voyons toute la perspective du temple, qui se prolonge sur quatre-vingts
mtres environ.

Le paysage, au coucher du soleil, est fort imposant; il valait bien la
peine de notre longue course, avec le retour  la _Mavis_,  ttons,
dans l'ombre du soir.

                                   *
                                 *   *




_CHAPITRE XX_

ROSETTA

EL-RASCHID, LA CIT PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE. || L'HOTEL KARALAMBO
ET LE BAKKAL. || DU MOINS, LES SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT
DANS CETTE VIEILLE VILLE RESPECTE DES EUROPENS. || LE DERNIER MINARET.


En dpit de l'ordre chronologique de mes voyages, je prie le lecteur de
m'accompagner  Rosetta, o je fis un court sjour il y a une dizaine
d'annes.

Afin d'viter la chaleur de juillet au Caire, je transportai mon bagage
de peintre dans le Liban, o je demeurai assez longtemps pour permettre
 Damas de devenir habitable. Pendant que j'tais dans cette dernire
ville, mon vieil ami, Henry Simpson, me fit savoir que Rosetta, o il
sjournait alors, tait une cit dlicieusement pittoresque et offrant
d'innombrables sujets  un artiste. Je dcidai donc de me rendre 
Rosetta ds que j'aurais termin mon travail  Damas. Je pris  Bert
un bateau qui fait la cte jusqu' Alexandrie, d'o un train fort lent
me conduisit en cinq heures  _El-Raschid_, nom par lequel on m'apprit 
dsigner Rosetta. Proccup uniquement de la valeur artistique de la
ville, je n'avais pas song  m'y faire prparer un gte. Si j'avais
consult mon guide, j'aurais vu la mention _Pas d'Htel_. Cependant mon
ami m'attendait  la gare, et lorsque je lui demandai si nous tions
loin de l'htel, je crus voir qu'il souriait en me rpondant que l'htel
tait  dix minutes de marche. J'eus bientt l'explication de son
amusement en voyant un btiment dmantel au milieu de la vieille ville
pittoresque. Le rez-de-chausse servait de magasin pour certaines
marchandises capables de supporter la chute possible de l'tage
suprieur. Je n'y vis gure qu'un peu de charbon et de paille o
couraient des rats. Simpson m'avertit que l'escalier, oubli par
l'architecte, et ajout ensuite au flanc de ce bizarre btiment, ne
supporterait qu'un de nous  la fois. En effet, une large fissure me
donna  penser que l'_htel_ et l'_escalier_ ne resteraient pas
longtemps unis, et je compris les apprhensions de mon ami. Ce fut pour
moi une occasion de me rjouir de mon peu de poids! Ce peu de poids, je
pus bientt juger, d'aprs le menu du dner, que je ne courrais aucun
risque de l'augmenter tant que je sjournerais  l'htel Karalambo!
M'tant rendu compte,  l'aide d'une bougie, des endroits dangereux de
ma chambre, je plaai mes malles de manire qu'elles ne fussent pas trop
 la porte des rats et des souris, et je priai Simpson de me montrer le
chemin de la salle  manger, car je n'avais mang que des dattes vertes
depuis mon djeuner. Il me rpondit,  mon grand dsappointement, que
nous prendrions nos repas au _bakkal_, du ct oppos au square, et,
l'un aprs l'autre, nous descendmes l'escalier dangereux. Un _bakkal_
est une combinaison d'picerie, de caf et de restaurant, et comme il
n'y avait pas l de chambres  coucher, Karalambo, le propritaire,
avait lou le btiment que nous venions de quitter, afin de recevoir les
voyageurs assez braves pour ne pas reculer devant l'escalier.

[PLANCHE 43: UNE COLE ARABE]

Je fus prsent  Karalambo qui essuya poliment ses doigts graisseux
avant de me tendre la main. Puis ce fut le tour de Mme Karalambo, et
avant qu'une ratatouille fumante ft apporte sur notre table, j'avais
fait la connaissance des notabilits de Rosetta. Ce _bakkal_ tait le
lieu de runion de l'lite de la ville et tait rempli d'Arabes fumant
leur _nargilehs_ et jouant au tric-trac. Je fus heureux de me mettre 
table et n'essayai pas de deviner de quoi se composaient les mets qu'on
nous servait.

Le docteur indigne vint se joindre  nous au moment du caf; c'tait un
joyeux garon, trs affable, qui parlait trs bien l'anglais. Bien qu'il
n'et jamais quitt l'gypte, il tait aussi instruit que si ses tudes
avaient t faites  Paris ou  Londres. Il nous raconta ses luttes
acharnes contre les prjugs de ses coreligionnaires et combien il lui
tait difficile, pour ne pas dire impossible, de donner des soins aux
femmes. Il tait pourtant arriv  obtenir l'autorisation de quelques
maris, de tter le pouls ou de regarder la langue de leurs femmes, au
moyen d'une ouverture pratique dans un rideau. Gnralement, la maladie
tait bien avance lorsqu'on se dcidait  l'appeler. Il nous invita 
dner avec lui le jour suivant et nous abandonna au bas de notre
dangereux escalier.

Rosetta, en tant que source d'inspirations artistiques, justifia tous
mes espoirs. Les bazars taient dans tout leur clat; les talages
s'ouvraient, remplis de fruits de Syrie et des pays environnants. Rien
ici ne rappelle l'Europe, et peu d'indignes ont abandonn le costume
national. On remarque  et l des colonnes d'anciens temples ou des
premires glises chrtiennes, employes pour soutenir un tage ou
_finir_ le coin d'un btiment. Les maisons sont construites en briques
longues et troites, laissant un vide entre elles; elles sont d'une
riche couleur brun rouge. On trouve beaucoup d'ouvrages en bois sculpt,
mais la _meshrebiya_ est plus grossire qu'au Caire. La mosque de Sidi
Sakhln est fort imposante avec sa vote supporte par d'antiques
colonnes de marbre. D'autres mosques, plus petites et bien dlabres,
offrent nanmoins de jolis sujets de tableaux. Les fontaines, les bains,
les coles sont plus modestes qu'au Caire, mais nulle part ici l'on ne
trouve les illogismes que l'on rencontre si souvent dans la grande cit.

Simpson fit quelques dlicieux tableaux dans plusieurs des petits cafs,
et j'espre que Londres connatra bientt ces exquises aquarelles. La
priode de Rosetta est,  mon avis, la meilleure de son art.

Malgr le manque de confortable de mon installation, je dcidai de
sjourner  Rosetta aussi longtemps que possible, car cet endroit est
vraiment un joyau. Je fus assez heureux pour pouvoir engager un gardien
de nuit qui, pendant que je travaillais, me protgea de la foule
curieuse et des chiens. Les talages des fruitiers m'attirrent tout
d'abord. Les oranges et les citrons, en normes monceaux, attendaient la
vente  la crie. De longues grappes de dattes, des corbeilles dbordant
de grenades, des piles de cannes  sucre et des tas d'artichauts
formaient un tableau pittoresque de tons vifs. Les tons de lumire de
ces bazars sont trs beaux. Les rayons de soleil tamiss par les nattes
et les treillis qui protgent l'talage, ne baignent de clart que
l'extrieur, tandis que les fruits sont clairs d'une douce lumire
d'un brun chaud. Naturellement, ces sujets doivent tre peints
rapidement, car le tas de citrons d'aujourd'hui peut tre remplac
demain par une pile de grenades. En outre, la vue est continuellement
interrompue par les alles et venues du vendeur et des clients. Mon
labeur, au moment o la crue du Nil rendait l'air chaud et humide, tait
extrmement fatigant.

Aprs deux jours de travail avec un tal de fruitier comme modle, je
commenai l'intrieur d'une mosque. Un ordre du Mahmoor (le gouverneur
de la ville) au Cheik, aplanit toutes difficults, et il nous fut permis
de placer nos chevalets devant l'autel de Sidi Sakhln. La vie de ce
saint personnage m'a t raconte, mais elle se confond tellement dans
mon esprit avec celle des autres clbrits musulmanes, que je ne me
hasarderai pas  la redire.

Un autre saint de la localit repose sous le dme d'une mosque situe
au bord du dsert qui spare Rosetta de la baie d'Aboukir. Les vents de
la mer ont amoncel le sable  un tel point que cet difice est  moiti
enseveli, et l'on est constamment oblig de dblayer le portail pour
permettre aux fidles d'y pntrer. Le cimetire actuel se trouve  plus
de dix pieds au-dessus du niveau du sol de la mosque. J'ai fait le
dessin reproduit dans la gravure ci-contre durant le mois de _Shanwl_
qui succde au jene du Ramadn. Il est d'usage pour les femmes,  ce
moment-l, d'aller visiter les tombes de leurs dfunts et de les orner
de feuilles de palmiers. Elles demeurent au cimetire toute la journe,
les unes pleurant une mort rcente, tandis que d'autres, accroupies en
rond, passent leur temps  discuter les affaires de leurs voisines.

Une attaque de fivre intermittente me retint pendant prs d'une semaine
dans mon taudis de l'htel Karalambo. Notre ami le mdecin s'institua
encore infirmier, et surveilla la cuisine de Mme Karalambo. Ses visites
duraient le temps d'un gros cigare. Lorsque le cigare arrivait  sa fin,
le joyeux petit _hakim_ se souvenait brusquement d'un autre malade qui
l'attendait et filait prestement, en me promettant de revenir dans le
courant de la journe. Lorsque je pus enfin me lever, je ne me sentais
gure la force de travailler, et la maigre chre de notre htel n'tait
pas faite pour me rconforter. La saison des pluies ayant commenc, je
m'aperus que le plafond de ma chambre tait aussi crevass que le
parquet. Une douche glace ou le bruit d'un morceau de pltre qui se
dtachait du plafond, m'veillait en pleine nuit. De fortes pluies sont
trs frquentes  la fin de l'automne sur la cte gyptienne, et je
craignis que notre escalier, emport par l'eau, ne tombt tout  fait.
Je me dcidai enfin  quitter Rosetta et  retourner au Caire. Simpson,
rest  Rosetta pour terminer une srie d'aquarelles, me rejoignit
bientt. J'espre avoir l'occasion de peindre encore dans cette ville
pittoresque, mais je me promets de camper ou de demeurer en _dahabiyeh_,
car j'ai dix ans de plus maintenant, et je ne pourrais plus me rsoudre
 vivre dans un _bakkal_ grec.

[PLANCHE 44: LA MOSQUE D'ABOUKIR]

Quelques annes aprs mon sjour  Rosetta, un concours d'heureuses
circonstances me ramena  proximit de cette ville. Mon ami Simpson
passait la fin de l't sur la _dahabiyeh_ de M. G. R. Alderson, un
membre influent de la colonie anglaise d'Alexandrie. _No_, ainsi que le
nomment ses familiers, m'invita  passer quelque temps dans son _arche_,
avant mon dpart pour la Haute gypte. Cette arche, jadis un petit
navire de guerre, avait t transforme en une confortable et spacieuse
habitation flottante. Elle tait ancre dans la baie d'Aboukir, en face
de la villa entoure de palmiers o habitait la fille de notre hte,
Mrs. Richmond. Nous venions prendre nos repas  la villa, mais nous
passions nos nuits  bord. Je passai une dlicieuse semaine dans ce
paradis terrestre. Le temps tait exquis, juste assez chaud pour nous
permettre d'apprcier la brise de la mer et l'ombre des palmiers. Les
arbres taient couverts d'immenses grappes de dattes, variant de
couleurs, de l'or le plus ple  un brun riche, suivant leur exposition
au soleil. J'tais heureux de pouvoir en faire quelques tudes, mais
notre hte m'assura que j'tais arriv une semaine trop tard pour les
voir dans toute leur splendeur, car beaucoup de fruits dj avaient t
cueillis.

Le minaret que l'on aperoit entre les palmiers sur la gravure
ci-jointe, est de construction rcente et n'a point connu les jours
historiques d'Aboukir. Il a pourtant son intrt, car il est
probablement le seul difice construit par un chrtien en hommage  un
peuple d'une foi diffrente. Cette mosque ajoute au pittoresque de
l'endroit et nous prouve que ce n'est pas seulement le temps qui donne
leur beaut aux oeuvres antiques. Si les proportions sont bonnes et
l'architecture en harmonie avec l'entourage, l'difice sera beau par
lui-mme, mais si ces qualits font dfaut, le temps ne l'embellira
jamais, tout au plus aidera-t-il  dguiser les imperfections.

Cependant, comme mes travaux m'appelaient ailleurs, je dus prendre cong
de mes charmants htes et m'engager dans le pays. Comme je traversais le
village pour la dernire fois, l'appel  la prire attira encore mon
attention sur le minaret, et dans mon dernier souvenir de ce dlicieux
endroit sonne la voix vibrante du muezzin clamant: Allah akbar, Allah
akbar!

                                   *
                                 *   *




INDEX ALPHABTIQUE


  ABD-EL-KURNAH (LE CHEIK), 148, 196.

  ABU-SIMBEL, 223.

  ABYDOS, 115, 201, 213.

  AHMED IBN TULUN, 70, 71, 72, 74.

  AKHNATON, 181.

  AKSUNKUR (LA MOSQUE), 91.

  ALEXANDRE (L'VQUE), 112.

  ALEXANDRIE, 111, 119, 135, 138.

  AMENHOTEP III, 146, 177, 213.

  AMENHOTEP IV, 185.

  ANIR, 74, 113, 116, 117, 118, 120, 121.

  APIS, 130.

  ARIUS, 112.

  ARMIANUS, 111.

  ASHRAFIYEH (EL), 38.

  ASKAR (EL), 74, 119.

  ATABA-KHADRA, 108.

  ATHANASIUS, 112.


  BAB-EL-FUTUH, 103.

  BAB-EL-KARAFEH, 122.

  BAB-EL-KHALK, 53.

  BAB-EL-NASR, 100, 103.

  BAB-EZ-ZUWLEH, 41, 45, 94, 103.

  BABYLONE, 109, 115, 116.

  BALLIANA, 116.

  BARKUK (LA MOSQUE DU SULTAN), 19, 100.

  BARNAK, 143.

  BEDR (LE VIZIR), 41.

  BEDRASHIU, 132.

  BEDR-EL-YAMALI, 103.

  BELIANEH, 200.

  BET-EL-WALLI, 223.

  BEULIA, 7.

  BIBARS, 102.

  BOKCHORIS, 219.

  BOULAK, 38, 139, 141, 142.

  BUBASTIS, 7.

  BURKHARDT, 106.


  CAIRE (LE), 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14, 18, 31, 41, 42, 65, 67,
  69, 93, 97, 100, 103, 105, 109, 116, 118, 132, 133, 134, 135, 139,
  157.

  CLMENT, 111.

  CHALCEDON, 112.

  CONSTANTIN, 112.

  CONSTANTIUS, 112.


  DAMAS, 235.

  DARGHAM (LE VIZIR), 42.

  DMTRIUS, 111.

  DENDERA, 173, 227.

  DERB-EL-AHMAR, 46.

  DERB-EL-BAHRI, 131, 143, 146, 169, 195, 199, 200, 216.

  DERB-EL-GAMAMIZ, 54, 57.

  DERB-EL-JEHUDUPEH, 97.

  DR-EL-MEDINEH, 172.


  EDFU, 173.

  ESNEH, 173.

  EUERGETES I, 225.

  EZBEK-EL-YUSIFI (LA MOSQUE), 69.

  EZBEKIYEH, 11, 53.


  FATIMID (LE CALIFE), 35.

  FLINDERS PETRIE, 126, 127, 152.

  FOSTAT, 74, 118, 119.

  FOUYATIEH, 11.


  GALAL (LE CHEIK), 106.

  GAMALIYEH, 100, 101, 102, 103.

  GAMIA-EL-AZHAR, 35, 36, 37, 44, 58.

  GAMIA IBN KALAUN, 81.

  GAZA, 42.

  GEBEL TURRA, 133.

  GHURI (MOSQUE DE), 39.

  GIYUSHI, 122.


  HAHIM, 103, 104.

  HAREMHEB, 224.

  HASAN (LE SULTAN), 40, 44, 83, 84, 85.

  HASAN (LA MOSQUE DE), 64, 65, 88, 126.

  HATHOR, 158, 160, 173, 208.

  HATSHEPSU, 131, 141, 149, 155, 157, 160, 163, 164, 167, 193, 214,
  215, 216.

  HELOUAN, 133.

  HRODOTE, 127.

  HERZ BEY, 36, 47, 100.


  IBN-TULUN (LA MOSQUE), 69, 83, 104.

  IBN YUBEYR, 99.

  IBRAHIM AGHA, 91.

  ISMAEL PACHA, 88.

  ISMAS-EL-ISHAKI, 47.


  KAFR-EL-ZAIYAT, 138.

  KAHIRA, 41.

  KAIT BEY (LE SULTAN), 108.

  KALAT-EL-KEBSH, 70.

  KALAUN (LE SULTAN), 98, 99, 100.

  KALURO (EL), 74.

  KANEH, 230.

  KARAKUSH, 104.

  KARNAK, 171, 203, 205, 206, 208, 209, 215, 219.

  KASR-EN-NIL, 109.

  KATAI (EL), 71, 74, 120.

  KHALIG, 97.

  KHALIZ (EL), 54.

  KHAN KHALEL (LE), 10, 25, 32, 55, 107.

  KHONS, 225.

  KURNAH, 146.

  KUS, 229.

  KUTB-EL-MITWELLI, 43, 44.

  KUTUZ (LE MAMELOUK), 42.


  LE STRANGE (M. GUY), 99.

  LIBYE (DSERT DE), 81.

  LUXOR, 143, 145, 171, 182, 184, 200, 208.


  MAAT, 173.

  MAHMUDIEH CANAL, 138.

  MARIETTE, 130.

  MARI GIRGIS, 110.

  MARYUT (LE LAC), 136.

  MASPERO (LE PROFESSEUR), 141, 161.

  MASR EL KAHIRA, 9, 33.

  MAUSUR KALAUN (SULTAN), 19.

  MECQUE (LA), 72, 92, 107.

  MEDINET HABU, 146, 173, 177.

  MENTUHOTEP II, 157.

  MENTUHOTEP (LE TEMPLE DE), 191.

  MENZALEH (LE LAC DE), 5.

  MERDANI (EL), 47, 48, 50, 94.

  MERNEPTAH, 221.

  MISR, 118.

  MIT RAHINEH, 129.

  MOHAMED-EN-NASR, 19.

  MOHAMET ALI, 54, 66, 79.

  MOHAMET ALI (LA MOSQUE), 75.

  MOSE, 70.

  MOKATTAM (LES COLLINES), 70, 74, 122, 127, 133.

  MORISTAN EL MUAIYAD, 40.

  MUAIYAD (EL), 40, 41, 43, 45, 46, 94.

  MURAD BEY, 121.

  MURISTAN, 14, 19, 21.

  MURISTAN DE KALAUN, 98, 100.

  MUSKI, 33, 97, 108.

  MUSTAUSIR (EL), 41.


  NAHASSIN (EL), 13, 21, 25, 38, 100, 101.

  NAKHT, 196, 197, 199.

  NAPOLON, 103.

  NASIR (EL), 81, 91.

  NASR, 41.

  NAVILLE (LE PROFESSEUR), 7.

  NEKTANEBOS, 176.

  NIL (LE), 2, 80.


  OMAR (LE CALIFE), 113.

  ORIGEN, 111.

  OSIRIS, 205, 214.


  PANTNUS, 111.

  PONT, 165, 166, 196, 199.

  PORT-SAD, 1, 3, 5, 6, 135.

  PYRAMIDES (LES), 3, 7, 74, 81, 123.


  RAMESID, 206.

  RAMESSEUM, 146, 171.

  RAMSS II, 131, 132, 160, 169, 174, 201, 204, 222, 223.

  RAMSS III, 174, 175, 178.

  RASCHID (EL), 236.

  REFAIYEH (LA MOSQUE), 88.

  REKHMERE, 199.

  ROSETTA, 138, 235  244.

  RUMELEH, 79.


  SHABAKO, 218.

  SADAAT (LE CHEIK), 60, 64, 66.

  SAKKARA, 132, 135.

  SALADIN, 42, 45, 75, 82, 98, 99, 105.

  SEBIL ABD-ER-KAHMAN, 14, 100.

  SRAPENEN, 130.

  SETI, 201, 203, 204, 206, 210, 212.

  SEYID-EL-BEDAWI, 138.

  SHARIA-EL-HALWAYI, 33.

  SHARIA-EL-MAGAR, 89.

  SHARIA-ESH-SHARAWANI, 108.

  SHARIA MOHAMET ALI, 53, 80.

  SHARIA TULUN, 69, 75.

  SIDI SAKHLUN, 240.

  SPHINX, 3, 127, 128.

  STANLEY LANE POOLE, 38, 41, 64, 104.

  STRABON, 130, 201.

  SUEZ (CANAL DE), 5.

  SUK-EL-SELLAHA, 50.

  SUK-ES-SAGH, 23.

  SUK-EZ-SALAT, 11, 13.


  TAHARQUA, 175, 210.

  TANTA, 138, 139.

  TELL-EL-AMARNA, 185.

  THBES, 91, 141, 142, 145.

  THEODOSIUS, 112.

  THOTHMS, 162, 163, 169, 170, 175, 213, 217.

  TYI, 130, 131, 179, 180, 181, 187, 188, 189.


  USERTESEN III, 157.


  VAN BERCHEM (M.), 103.


  WILKINSON, 148.


  YESHKUR, 70.


  ZAKAZIK, 7.

  ZAKIR (LE SULTAN EL-), 41.

  ZIREH, 133.

                                   *
                                 *   *




TABLE DES PLANCHES


                                                                 Pages

  _PLANCHE 1._
      AU TEMPLE DE LUXOR                                   FRONTISPICE

  _PLANCHE 2._
      EL-FOUYATIEH, AU CAIRE                                        12

  _PLANCHE 3._
      LA MAISON-MOSQUE DE NAHASSIN, AU CAIRE                       16

  _PLANCHE 4._
      LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE                                    24

  _PLANCHE 5._
      APRS LA PRIRE DE MIDI                                       36

  _PLANCHE 6._
      UNE RUELLE PRS DE LA PORTE DE ZUWLEH                        40

  _PLANCHE 7._
      LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD                               44

  _PLANCHE 8._
      LE GARDIEN DU HAREM                                           48

  _PLANCHE 9._
      EL-GAMAMIZ, AU CAIRE                                          56

  _PLANCHE 10._
      UNE COLE KHDIVIALE                                          60

  _PLANCHE 11._
      COUR INTRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE                      64

  _PLANCHE 12._
      UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE                72

  _PLANCHE 13._
      UNE RUE PRS DE LA CITADELLE, AU CAIRE                        80

  _PLANCHE 14._
      LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUE DU SULTAN HASAN                   86

  _PLANCHE 15._
      LA TOMBE-MOSQUE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE                       88

  _PLANCHE 16._
      L'INTRIEUR DE LA MOSQUE BLEUE, AU CAIRE                     92

  _PLANCHE 17._
      LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA                                       98

  _PLANCHE 18._
      EL-GAMALYEH, AU CAIRE                                        102

  _PLANCHE 19._
      UNE GLISE COPTE PRS D'ABYDOS                               112

  _PLANCHE 20._
      UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE                                 116

  _PLANCHE 21._
      LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH                          128

  _PLANCHE 22._
      AAHMES, MRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI            132

  _PLANCHE 23._
      LE RAMESSEUM, A THBES                                       146

  _PLANCHE 24._
      DER-EL-BAHRI                                                 148

  _PLANCHE 25._
      STATUE DE RHAMSS II, AU TEMPLE DE LUXOR                     150

  _PLANCHE 26._
      LES COLOSSES DE THBES                                       152

  _PLANCHE 27._
      RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THBES                     158

  _PLANCHE 28._
      SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI        162

  _PLANCHE 29._
      COUR INTRIEURE DE TEMPLE, A MDINET-HABU                    170

  _PLANCHE 30._
      TEMPLE DE DR-EL-MEDINET, A THBES                           172

  _PLANCHE 31._
      VUE INTRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSS III, MEDINET-HABU        176

  _PLANCHE 32._
      LES PYLONES DES PTOLMES, MEDINET-HABU                      180

  _PLANCHE 33._
      KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE STI Ier, A THBES         186

  _PLANCHE 34._
      LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU                         192

  _PLANCHE 35._
      PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THBES           196

  _PLANCHE 36._
      STI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VRIT,
      BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS                                200

  _PLANCHE 37._
      ISIS ALLAITANT STI Ier, ABYDOS                              204

  _PLANCHE 38._
      GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK                                  210

  _PLANCHE 39._
      LE SANCTUAIRE, A KARNAK                                      214

  _PLANCHE 40._
      BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK            218

  _PLANCHE 41._
      SEKHET                                                       220

  _PLANCHE 42._
      COUR INTRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA                       232

  _PLANCHE 43._
      UNE COLE ARABE                                              236

  _PLANCHE 44._
      LA MOSQUE D'ABOUKIR                                         242

                                   *
                                 *   *




TABLE DES MATIERES


  CHAPITRE I.--PORT-SAD                                             1

    _L'ARRIVE DANS LES EAUX GYPTIENNES.--PREMIRES
    IMPRESSIONS.--UNE GYPTE RALISTE.--EN CHEMIN DE FER
    VERS LE CAIRE.--LE MIRAGE.--LES PYRAMIDES DE GIZEH._

  CHAPITRE II.--MASR EL KAHIRA                                       9

    _MODERN-CAIRO ET LE VIEUX CAIRE.--INFLUENCES
    EUROPENNES.--ART MAURESQUE ET ART NOUVEAU.--LES BOIS
    SCULPTS DES ANCIENNES FENTRES.--LES FONTAINES
    PUBLIQUES.--LA MAISON MOSQUE._

  CHAPITRE III.--DANS LES BAZARS                                    21

    _LE MARCH AUX CUIVRES.--LE BAZAR DES ORFVRES.--LE
    BAZAR TURC.--L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES
    HABILETS DES MARCHANDS CAIROTES.--UN SUJET DE TABLEAU
    QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE._

  CHAPITRE IV.--LES RUES DU CAIRE                                   35

    _GAMIA EL AZHAR.--L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS.--LES
    MEDRESSEH.--LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES PICES.
    --LA GRANDE MOSQUEEL-MUAIYAD.--UNE PORTE HISTORIQUE.
    --L'HOMME-FONTAINE.--LE PORTRAIT DE L'EUNUQUE._

  CHAPITRE V.--LE VIEUX CAIRE                                       53

    _LE PROGRS DESTRUCTEUR.--LE SPECTACLE DE LA RUE: LES
    FRUITIERS ET LEURS TALAGES AUX VIVES COULEURS.--LE
    COMPLET ANGLAIS DES PETITS COLIERS.--LA MAISON DU
    CHEIK SADAAT.--L'ARCHITECTURE ARABE._

  CHAPITRE VI.--LA MOSQUE IBN-TULUN                                69

    _UN LIEU HISTORIQUE ET LGENDAIRE.--UNE MERVEILLE
    ARCHITECTURALE.--UN CORTGE PITTORESQUE.--MARIAGE A LA
    TURQUE.--LA MOSQUE ABANDONNE.--LE PUITS DE JOSEPH._

  CHAPITRE VII.--LA MOSQUE DU SULTAN HASAN                         83

    _LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE.--L'EXODE DES
    LAMPADAIRES.--LE SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GNIAL.
    --ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE PROFESSION.--LA MOSQUE
    BLEUE._

  CHAPITRE VIII.--AU HASARD DES RUES                                97

    _LE QUARTIER JUIF.--LE MURISTAN DE KALAUN.--LE DPEAGE
    D'UN CHAMEAU VIVANT.--DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe
    SICLE.--GUIGNOL GYPTIEN.--AUTOUR D'UN CIMETIRE._

  CHAPITRE IX.--DANS LE QUARTIER COPTE                             111

    _UN PEU D'HISTOIRE.--L'GLISE CHRTIENNE SAINT-GEORGES.
    --UN COUVENT COPTE.--LA LGENDE DE LA TOURTERELLE.--LA
    PREMIRE MOSQUE D'GYPTE.--LA COLONNE MERVEILLEUSE._

  CHAPITRE X.--LES PYRAMIDES                                       123

    _LA DCOUVERTE DES GANTS DE PIERRE.--QUELQUES
    CURIEUSES VALUATIONS MATRIELLES.--LE SPHINX.--LES
    GATE-PLAISIR.--DES PYRAMIDES DE GISEH AU SAKKARA.
    --LA TOMBE DE TYI.--RETOUR DANS LE SOIR COLOR._

  CHAPITRE XI.--D'ALEXANDRIE AU CAIRE                              135

    _LA ROUTE DU CAIRE, VIA ALEXANDRIE.--LES ANTIQUES
    PAYSAGES DU DELTA.--LE SPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI.
    --UNE MISSION DLICATE.--VOYAGE EN DAHABIYEH._

  CHAPITRE XII.--THBES                                            145

    _EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CIT DES RUINES.
    --LE VILLAGE DE KURNAH.--LES TOMBES VIVANTES.--LA HUTTE
    DE PIERRE, PRS DU TEMPLE DE HATSHEPSU.--MON INSTALLATION.
    --UNE PREMIRE NUIT A LA BELLE TOILE._

  CHAPITRE XIII.--LE TEMPLE D'AMMON                                155

    _COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF.--UNE
    PYRAMIDE SUR UN TEMPLE.--LA MYSTRIEUSE VACHE DE
    HATHOR.--QUELQUES DTAILS HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE
    DE LA REINE HATSHEPSU.--L'EXPDITION EN PONT._

  CHAPITRE XIV.--PARMI LES TEMPLES                                 169

    _LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES
    DIVERS.--L'INSCRIPTION D'UN PRTRE CHRTIEN.--LE PETIT
    TEMPLE DE DER-EL-MEDINEH.--DTAILS ARCHOLOGIQUES.
    --CE MONDE N'EST PAS UNE VILLE DURABLE._

  CHAPITRE XV.--LA TOMBE DE LA REINE TYI                           179

    _COMMENT LES INDIGNES JUGENT LES ARCHOLOGUES.--DU ROLE
    DE LA REINE TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS.--LE DIEU
    NOUVEAU.--VISITE A LA TOMBE MYSTRIEUSE.--SIC TRANSIT
    GLORIA MUNDI.--UNE CRUELLE DSILLUSION._

  CHAPITRE XVI.--LE TEMPLE DE MENTUHOTEP                           191

    _ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES.
    --ANTIQUITS MODERNES...--L'HONNTE VOLEUR.--DANS LE
    CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.--LES PEINTURES DE LA TOMBE DE
    NAKHT: SCNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME CAMPAGNARD.
    --VERS LE TEMPLE DE SETI._

  CHAPITRE XVII.--KARNAK                                           203

    _UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI.--LES PLUS BEAUX DOCUMENTS
    DE L'ART DCORATIF GYPTIEN.--LE KHAMSIN OU LE DSERT
    INCENDI.--JE REGAGNE LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK.
    --UNE CIT DE RUINES, TOUTES EN COLONNADES GRANDIOSES.
    --LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE._

  CHAPITRE XVIII.--ENCORE KARNAK                                   217

    _LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK
    CONTINUE.--LE PETIT SANCTUAIRE DU ROI THIOPIEN, SHABAKO.
    --LE JEUNE PHARAON COURONN DE LOTUS.--LA DESSE A TTE
    DE LIONNE.--LE LAC SACR ET L'AVENUE DES SPHINX._

  CHAPITRE XIX.--LE TEMPLE DE DENDERA                              227

    _EN DESCENDANT LE NIL.--LA FERTILIT ET LE PITTORESQUE
    DE LA CAMPAGNE GYPTIENNE.--LE FELLAH N'A PAS LA HAINE
    DE L'TRANGER.--LE TEMPLE DE DENDERA ET L'INFLUENCE
    GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ie SICLE._

  CHAPITRE XX.--ROSETTA                                            235

    _EL-RASCHID, LA CIT PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE.
    --L'HOTEL KARALAMBO ET LE BAKKAL.--DU MOINS, LES
    SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT DANS CETTE VIEILLE
    VILLE RESPECTE DES EUROPENS.--LE DERNIER MINARET._

  INDEX ALPHABTIQUE                                               245

  TABLE DES PLANCHES                                               249

                                   *
                                 *   *


  CORBEIL.--IMPRIMERIE CRT.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  40: contruit par construit (Cet imposant btiment fut
              construit)
  Page  86: Mvhrab par Mihrab (La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche
              sacre)
  Page 114: scupltes par sculptes (et caresse les boiseries
              sculptes)
  Page 116: cemblent par semblent (les bastions que l'on voit,
              semblent tre)
  Page 125: Lincol's par Lincoln's (du square de Lincoln's Inn
                Fields)
  Page 138: enropennes par europennes (aux laideurs europennes)
  Page 152: consisidrai par considrai (je considrai cette
              perspective)
  Page 173: temlpe par temple (dans le grand temple de Ramss III)
  Page 189: ving par vingt (jeune homme g de vingt-cinq 
              vingt-six ans....)





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and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

