The Project Gutenberg EBook of Voyage  Cayenne, dans les deux Amriques
et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou

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Title: Voyage  Cayenne, dans les deux Amriques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2)

Author: Louis-Ange Pitou

Release Date: October 22, 2012 [EBook #41123]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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       *       *       *       *       *



VOYAGE  CAYENNE.

TOME PREMIER.


[Illustration: Prison des Dports sur la Frgate la Dcade. Moment du
dpart. On hisse les Viellards et les Malades  bord.

L'entrepont a 30 pieds. de large; 37 de long; 4-1/2 de haut; 193
personnes y sont loges avec leur sac de nuit. Deux rangs de hamacs les
uns sur les autres sont soutenus de 3 pieds. en 3 pieds. par de petites
colonnes (les poutilles), le tout est ferm par de grosses barres de
bois et par deux grosses portes de prison avec leurs verroux.

Le jour ne pntre qu' regret dans ce Monde.]



VOYAGE  CAYENNE,

DANS LES DEUX AMRIQUES

ET

CHEZ LES ANTROPOPHAGES,


     Ouvrage orn de gravures; contenant le tableau gnral des
     dports, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des
     notions particulires sur Collot-d'Herbois et
     Billaud-de-Varennes, sur les les Schelles et les dports
     de nivse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les
     moeurs des sauvages, des noirs, des croles et des quakers.


SECONDE DITION,

Augmente de notions historiques sur les Antropophages, d'un
remercment et d'une rponse aux observations de MM. les journalistes.

Par L. A. PITOU, dport  Cayenne en 1797, et rendu  la libert, en
1803, par des lettres de grce de S. M. l'Empereur et Roi.


TOME PREMIER.

_Prix, 7 fr. 50 c._


  PARIS,
  CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE,
  rue Croix-des-Petits-Champs, n 21, prs celle du Bouloi.

Octobre 1807.




NOTICE DES LIVRES

DE L. A. PITOU,


  Tlmaque, 2 vol. in-8{o}.
  Bossuet, 2 vol. in-8{o}.
  La Fontaine, 2 vol. in-8{o}.
  Jean Racine, 3 vol. in-8{o}.
  Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}.

dition du Dauphin, de Didot an. Papier vlin, collection rare et
prcieuse, relie en maroquin, dore sur tranche.

Voltaire, 70 vol., in-8, papier  6 fr. avec figures, reli racine,
filets.

Rousseau de Poinot, 38 vol. in-8, papier vlin, avec figures, reli
en veau dentelle, filets, tranche dore.

Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'vque, 8 vol. in-8, relis
en veau, filet, avec un superbe atlas.

Voyage du jeune Anacharsis en Grce, 4e dition, de l'imprimerie de
Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol.

On n'a tir que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci
est le trente-sixime.

Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, trait des tudes,
les empereurs, 22 vol.


_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio.

  1 Voyage en Grce, par Choiseul-Gouffier,       1 vol.
  2 Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol.
  3 Tableau pittoresque de la Suisse,             4 vol.
      Table analytique,                            1 Vol.
      Reliure uniforme.
  On ne sparera aucun de ces voyages.




AVIS

SUR CETTE SECONDE DITION.


Si l'on pouvait toujours juger de la bont d'un ouvrage par le dbit
qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutt son
succs  la bienveillance des journalistes,  l'indulgence du public,
et  la clbrit des personnes dont j'ai partag la destine, qu'
moi qui n'ai rapport en France que mes haillons, mon humeur enjoue,
et une brillante sant, trsors inpuisables pour moi au milieu des
plus grands revers.

Puisque la constance et la gaiet, en moussant les traits du malheur,
ont command l'intrt et le prompt dbit de ma premire dition,
elles m'encouragent  en faire une seconde. Combien je serai riche, si
l'homme sensible, en me lisant, fait trve  ses peines; si je ranime
dans son coeur le feu vivifiant de l'esprance; si, dans mes tortures
et dans ma gaiet, il retrouve des forces pour soulever ses chanes;
si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allge par les
divines chimres d'une imagination enflamme par la religion,
l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage  se voir sans
effroi couvert d'ulcres de la tte aux pieds, et  tre enferm
pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend 
lutter contre la faim et la soif,  rester calme pendant dix heures
que ses juges dlibrent s'il portera sa tte  l'chafaud, ou s'il la
verra blanchir dans les dserts de la ligne; s'il apprend enfin 
entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage
et l'esprance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai
riche, puisque j'aurai partag avec mon semblable le trsor de ma
scurit. C'est  ce trsor, autant qu' mes malheurs, que je dois
cette clbrit d'intrt que le spectateur anglais dfinit si
naturellement.

J'ai observ, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage
entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractre
sombre, gai, doux ou colre, mari ou garon, et mille autres dtails
de la mme nature qui contribuent beaucoup  l'intelligence de ce
qu'il crit.

Que mon ouvrage soit crit plus ou moins purement, il date du lieu o
il fut fait; et ce sujet, qui intresse tant d'honntes gens, m'a
procur l'honneur dont parle Addisson; il m'a donn cette clbrit du
malheur sans prtention, bien moins empoisonne par la jalousie que
celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au
sort de Job, tant que la fortune ne l'lve point au-dessus de sa
sphre, j'ai reu des visites, des flicitations; on s'est attendu au
rcit de mes peines; on m'a aim, parce que je n'ai pas cherch 
rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent
questions. Mon Voyage m'a procur la visite de mes anciens suprieurs
de sminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'tude et de
dportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de
jeunesse et de collge; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir
l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnat ma physionomie, mes passions,
mon caractre et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands
ennemis en rvolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent
vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou
l'indiffrence. Ma premire dition m'en a fourni une preuve des plus
compltes; car la critique m'a clair sans me lser; et je dois des
remercments au public,  mes amis,  mes censeurs, et une rponse 
leurs observations.

Le Journal de Paris, en rvoquant en doute ce que je dis de la
grosseur des reptiles de la Guiane, avait oubli que _Buffon_, _La
Harpe_ et l'abb _Prvt_ parlent d'un norme serpent, que des
voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent
faire du feu le soir pour enfumer les nues de maringouins qui les
obsdaient; que cette norme masse se rveilla par degrs et leur
laissa le temps de fuir, parce que cette espce de serpent n'est pas
aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empeste pompe le
voyageur de la manire que chez nous la couleuvre attire le crapaud.

Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent
invraisemblables par l'loignement et l'irrflexion, que le voyageur
est forc de rendre la vrit circonspecte pour qu'elle ne soit pas
honnie. Aussi me suis-je bien gard de dire que j'ai vu des sauvages
dont les dents ont t limes en forme de mche pour mieux percer et
dchirer leur proie: on aurait dit que c'tait un raffinement de
coquetterie; car on est ingnieux  trouver des expdients pour
prouver le systme qu'on invente, ou pour loigner l'vidence 
laquelle on se refuse. Mais quant  la grosseur des reptiles, on
m'aurait adapt le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si
j'eusse dit que durant mon sjour  Kourou, l'pouse de M. de Givry,
l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant
se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assomm  coups de
leviers, ayant t ouvert, on tira entiers de son estomac la tte et
les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette
couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse.

Comme mes tmoins et la vrit eussent t bafous si j'eusse consign
ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisant
l'exprience que nous fmes de retirer de l'estomac d'un serpent
chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous
emes la curiosit d'en faire une omelette, et le courage de la
manger: voil la chose incroyable  Paris! Faut-il s'en tonner?
puisque dans la Guiane, o l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait
croire que nous eussions mang du tachet sans devenir tachets au
bout de quinze jour. Tel est l'empire du prjug sur la croyance ou
l'incrdulit.

Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouv
dplaces mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'poque
de la population de l'Amrique leur a paru un hors d'oeuvre sous la
plume d'un dport dont le sort intresse exclusivement  tout autre
objet. Je leur rpondrai, en les remerciant de cette remarque
infiniment chre  mon coeur, que trois ans de sjour dans un pays
puisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre
attention; qu'il est naturel  l'homme polic d'y remarquer la nuance
qui le diffrencie du sauvage, et de remonter  la cause de cette
dissimilitude; qu'il serait aussi tonnant que dans trente mois je
n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes
avec qui j'ai vcu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse
empcht un prisonnier de connatre son rduit. Le plaisir et la peine
continus ressemblent  ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent
et disparaissent tour  tour. Une conscience pure et une me franche
font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir.
Que de chefs-d'oeuvre de gnie et de gaiet sont sortis du fond des
cachots et du sjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parl que de
nos malheurs, on m'aurait accus d'gosme. J'ai sem quelques traits
de gaiet dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un
lecteur; peut-tre que si nos voyageurs taient moins mthodiques et
moins sombres, nos dames prfreraient le voyage au roman: enfin, si
j'ai cousu quelques pisodes  mon ouvrage, c'est qu'au dsert comme
au village, o la nature est sans fard, on danse auprs du cimetire,
et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les
identifieraient au sujet.

Qu'on se reporte au moment o j'crivais; la religion avilie ou
calomnie passait pour une illusion ou pour un cerbre prt  dvorer
celui dont la franche gaiet faisait panouir le front; c'tait le
moyen qu'on employait alors pour empcher l'honnte homme de remonter
 la foi par la morale. Si j'eusse schement invoqu le ciel, et
pleur sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres;
on m'eut trait de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu
le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre
antique, j'ai profit de l'ascendant que la piti me donnait dans son
me pour parler  son coeur, et le conduire  l'instruction par la
voie du plaisir. Il est peu de circonstances o la morale et plus de
poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie
d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans
l'admirer; mais qu'un innocent, rduit  manger des feuilles, sourie
encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son
refuge; qu'en crivant ses malheurs il gaye le tableau pour attirer
l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui
me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuv ce que
l'autre a blm.

Un reproche mieux fond m'a t fait par des amis judicieux, qui ont
blm ce que j'avais crit contre ma tutrice; si elle a sem des
pines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon ducation aurait d
mettre un cachet sur mes lvres. Il serait possible que mes longs
malheurs eussent t la punition de mon ingratitude. Personne ne
possda mieux qu'elle le prcieux talent de former le coeur et
l'esprit. Si elle et t moins conome et moins bute  me traner au
sacerdoce, je l'aurais mieux juge, et je n'aurais pas rest dix-huit
ans sans l'embrasser, car le moment o je passai par Chteaudun pour
aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La
visite qu'elle me rendit en prison pouvant tre notre dernier adieu,
elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai t la voir un an aprs la
publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda
pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois
compter des parents que j'ai peu mnags, nous rapprochrent: on
convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma
tutrice  mon gard taient moins importantes que je ne le croyais. La
rconciliation a t pleine et entire; et je n'oublierai point son
bonjour du lendemain de notre entrevue: Mon ami, voil ma premire
nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quitte; je t'aimais
autant que tu as cru que je te hassais; juge-moi sans prvention. Je
me suis trompe, peut-tre un peu par ambition, mais par zle pour ton
bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un tat considr
avant la rvolution. Je t'applaudis d'avoir contrari mon got, et je
ne mourrai contente qu'en te voyant tabli. Je touche  ma
quatre-vingt-sixime anne: donne-moi promptement cette satisfaction.

J'ai profit de ses leons: je suis mari, tabli, et, dans ma
paisible mdiocrit, je travaille, je ris, je chante, et je vends des
livres aprs avoir vendu des chansons.




 MONSIEUR GARAT,

_Membre du Snat-Conservateur et de l'Institut imprial._


MONSIEUR,

Je suis pay de mes peines, et mes malheurs me sont prcieux, quand
vous en accueillez l'hommage; en fixant votre attention, ils
m'assurent l'intrt du lecteur: je vous dois leur publicit; et
l'estime que vous accordez  l'auteur, est un garant de sa franchise
et de son caractre.

Un philosophe dit que les hommes en place ont deux visages et deux
existences: on vous croiroit simple particulier; car personne ne peut
dsirer plus que vous, Monsieur, d'avoir une fentre  son coeur.

Votre vie prive (vos ouvrages  part) au milieu des dignits et des
places minentes o la confiance publique et votre intgrit vous ont
appel et maintenu depuis quinze ans, nous reporteroit aux sicles de
ce Romain qui labouroit son champ de ses mains consulaires, et
s'arrtoit au bout du sillon pour manger son plat de lgumes.
Aujourd'hui mme, vous pourriez encore dicter pour votre enfant; le
testament d'Eudamidas de Corinthe. Monsieur, voil vos droits 
l'immortalit dans mon coeur, et dans celui des vrais amis de leur
pays.

Au reste, les dignits et les talens, dons des hommes ou de la
Providence, comme les rayons de l'astre du jour, sont des biens hors
de nous, dont l'clat blouit, mais dont la proprit ne nous est
acquise que par le bon usage que nous en faisons pour les autres. Que
j'aime bien mieux retrouver l'homme priv, ador dans sa famille, bon
avec tous les hommes, sublime et profond dans son cabinet comme
Montesquieu, naf et franc dans la socit comme Lafontaine! Horace
lui diroit avec vrit: _Domus non purior ulla est_; sa maison est le
temple de la candeur, de l'amiti et de la bonne foi; le local est
petit, mais c'est celui de Socrate.

Le Snateur membre de l'Institut, donne de l'clat a mes malheurs;
mais l'estime de l'homme priv donne encore bien plus de mrite 
l'auteur qui a l'honneur d'tre,

  Avec un trs-profond respect,

     Monsieur,

          Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                                          L. A. PITOU.

  Paris, 30 pluviose an 15 (19 fvrier 1805).




MA VIE

ET

LES CAUSES DE MON EXIL.


Voici le tableau de mes inconsquences, de mes perscutions et de mes
malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et rflchi;
j'ai bien rsolu aujourd'hui de profiter de ses leons, et tout
lecteur, de quelque opinion qu'il ait t, en croira sans peine  ma
parole, aprs avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit
besoin de faire une cole aussi dure que la mienne pour rentrer dans
la socit.

Dou d'un coeur sensible et d'une me confiante, j'ai t pouss dans
une carrire clbre, prilleuse et singulire, par la duret de ma
tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dpositaire
de ma fortune.

L'exprience l'a convaincue,  mon dtriment et au sien, que les
parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins
dsintresss et les plus habiles  faire des dupes. La pauvre femme,
qui se seroit fait pendre pour un liard, a donn sa confiance  une
fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts
hypothqus sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleur comme
le juif de _Maison  vendre_; et la confidente qui l'a abuse la
hassoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint  Paris la
dcrier auprs de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma rponse
 ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite.

Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hrisss
d'pines que sems de roses. N d'une famille de laboureurs et de gens
de robe, je perdis mon pre  huit ans. Il mourut de chagrin de voir
qu'un de mes oncles, mon parrain, clibataire, intendant d'un chteau
de M. Delaborde, venoit de dcder aprs avoir substitu oralement sur
ma tte, la part du bien qu'il me destinoit comme  son fils adoptif,
et  l'un de ses plus proches parens. Ce bon pre toit loin de
m'envier mon bonheur; mais il frmissoit de me laisser aux soins d'une
pouse sans fortune et sans dfense, ou bien de me voir sous la
tutelle d'une lgataire universelle, qui n'toit engage que sur
parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de
l'ducation et un tablissement  mon choix.

 l'ge de dix ans, ma mre me conduisit jusqu' la porte de cette
tutrice, o elle n'osa pas entrer de peur d'tre conduite. 
ncessit! pourquoi contraignis-tu ma bonne mre  ce pnible
sacrifice! Mon pre avoit pous une pauvre villageoise, riche en
vertus, mais simple, honnte, bonne et trop peu fastueuse pour que ma
tutrice daignt la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois
ne fus-je pas forc d'embrasser dans la rue cette tendre mre qui
n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'o j'tois souvent
oblig de m'esquiver pour voir  la drobe la meilleure et la plus
tendre des mres! Ma tutrice toit pourtant sa soeur, et mme elle
toit dvote: mais l'avare manichen concilie pour lui seul le dieu de
l'or avec celui de la pauvret.

Que mon coeur auroit aim cette tutrice, si elle l'et voulu! elle
avoit de grandes qualits, des vertus, de la sensibilit, mme plus
que les tres abtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je
n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu
m'inspirer contre ma mre.

Elle m'aimoit  sa mode, car elle poussa l'pargne jusqu' me refuser
les premiers besoins de la vie. Dans un ge aussi tendre, j'tois
dvor par la faim et rduit  demander du pain  mes camarades, et 
ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que
mon premier matre s'en tant aperu, me gronda, l'en prvint, et fit
un peu amliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me
dfendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle
me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'me honnte,
elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est
parfaitement connue, et qui fit  certain ge le supplice de parens
bien moins rigides qu'elle. Comme elle toit commerante et trs  son
aise, je trouvai dans des babioles le secret d'viter sa mauvaise
humeur: elle m'y avoit tellement rduit, qu'un de mes professeurs
mrita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout
d'un certain temps, elle s'aperut de mes espigleries.... Ce fut un
crime irrmissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonn
mes vtilles, que je dois appeler ses propres erreurs.

 dix ans, elle me destina  l'tude des langues, et ne ngligea rien
pour me donner une bonne ducation; elle toit dvote et mondaine, et
me destinoit  la prtrise. Je russis  son gr; alors elle me traita
comme son enfant: elle avoit mme cette divine ambition des bons pres
qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans
leurs classes. Rien ne lui cotoit trop cher quand il s'agissoit de
mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mre, ce qui
toit un crve-coeur pour moi.

 quatorze ans, je lui demandai  tudier en droit; alors elle ne me
laissa que l'alternative de prendre un mtier pnible et contraire 
mon got, ou de me faire prtre; et de ce moment elle alina, vendit
et dnatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je
n'avois plus  choisir que le sacerdoce. De mon ct, je me promis de
ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-mme que je ne
ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible  huit
ans.... Quand mes camarades s'crioient _ l'invraisemblance_, en
lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans
l'enfance corrige par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas:
ils sont ns aprs moi. Cet instinct prmatur me rendit rveur,
jusqu' l'ge de quatorze ans. Confi aux soins des femmes,
j'prouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire,
douce et quelquefois gnante, dans les petits cercles d'enfans des
deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent
rencontrer. Dans le cours de mes tudes, les jours de cong de la
semaine m'toient indiffrens.

Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, aprs les
offices, o nos parens nous runissoient  tour de rle.... Alors,
mon plaisir toit toujours empoisonn par cette pense terrible: je
suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire
prtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?...

Quoique cette pense me tourmentt quelquefois jour et nuit, jamais
elle ne vint sur mes lvres avec aucun de mes camarades les plus
intimes, dans ces petits cercles o l'enfance, loigne des regards
paternels, nonce librement ses projets, ses inclinations et ses
gots. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prtre, se
disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines
et aussi discrtes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon
secret. Si elles eussent pu,  cet ge, attacher le prix de l'amour 
la solution de cette question, je ne l'aurois pas donne. Plus j'tois
rserv, plus elles me questionnoient. Quelle preuve!...  quelle
preuve! j'ai tellement rsist, que celle qui avoit le plus d'empire
sur mon coeur, me croyant parti  Chartres, en 1789, pour me lier
irrvocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par
pouser un de mes coliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon
projet? ma tutrice venant  le savoir, j'tois exhrd et sans tat.
Ne vaut-il pas mieux tre malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime
 une destine cruelle qu'ils ne peuvent adoucir?

Au lieu de suivre la route de Chartres, je me dcidai  aller  Paris.
Quand ma rsolution fut une fois prise, j'en fis part  deux voisines
dignes de ma confiance. (En lisant ceci elles se souviendront et de
leur discrtion, et de mon amiti, et des conseils qu'elles m'ont
donns.) Quoique cette rsolution ft irrvocablement prise, je fus
huit jours entiers sans dormir: un noir pressentiment me montroit dans
le lointain, la terrible perspective de mon sort. J'avois beau me dire
que la contrainte exerce envers moi toit injuste; que les passions
ardentes dont j'tois dvor m'loignoient du sanctuaire, que
l'honnte homme ne doit prendre que l'tat dont il peut remplir
civilement et religieusement les obligations, tout cela ne me
rassuroit pas de la crainte et de l'abandon o j'allois me trouver 
mon ge, sans tat, sans fortune, dans un moment aussi critique, au
milieu d'une ville qui est un univers, o je ne connoissois personne,
o l'on vend l'air qu'on respire; mais le sort en toit jet. Au lieu
d'aller prendre les ordres, je partis de Chteaudun avec deux abbs de
mes amis, le 17 octobre 1789, poque de la rentre des classes.

En arrivant  Chartres, le 18 octobre, je dnai avec tous les
camarades de mon cours, qui, ne souponnant rien de mon projet, me
firent promettre de venir les reprendre  l'enseigne du Gros-Raisin,
faubourg de la Grappe: nous nous embrassmes au bout de la rue aux
Changes. Ils cheminrent vers Beaulieu, grand sminaire qui toit 
une lieue de la ville, et moi vers Paris. La famine s'y faisoit dj
sentir; tout toit en rumeur; chaque jour les rues toient illumines,
tout le monde toit sous les armes, dans l'attente et dans l'effroi
d'une prtendue arme de brigands invisibles, qui, chaque nuit,
marquoient les maisons, couroient les campagnes et affamoient les
villes. Quinze jours auparavant, Louis XVI et sa famille avoient t
trans aux Tuileries par un peuple affam, qui avoit, disoit-il,
conduit promptement dans _sa ville, le boulanger, la boulangre et le
petit mitron_. Ainsi Paris,  cette poque, toit le cratre d'un
volcan prt  faire ruption. Les gens riches se sauvoient ou dans les
campagnes, ou dans les pays trangers; et ceux que leurs affaires ou
leur commerce y retenoient, restoient claquemurs et enferms comme
s'ils fussent morts au monde. Un morne silence rembrunissoit tous les
fronts; la famine et le trouble augmentoient chaque jour; la police
toit dsorganise. Tous ces dtails toient encore amplifis dans les
provinces.... Je les connoissois bien. N'importe, j'avois rsolu de
venir  Paris, et j'y arrivai le 20 octobre,  six heures du matin.

Il est difficile de peindre l'attitude d'un jeune provincial de
dix-neuf ans, squestr depuis six dans les sminaires, tourdi et
embarrass tout--coup de la grande libert dont il jouit pour la
premire fois de sa vie, au milieu d'une cit qui ressemble  un
univers. J'avanois, d'un air rveur, dans les Champs-lyses; un
groupe d'assassins traverse la place Louis XV, vient  ma rencontre,
portant la tte du malheureux boulanger, dont l'enfant posthume, en
mmoire de cet vnement, a t tenu sur les fonts baptismaux par
notre dernire reine. Quelle rception! Je me persuadai que cette
funeste rencontre me prsageoit de grands malheurs. Ils ne me sont pas
arrivs pour confirmer mon pressentiment, mais peut-tre ai-je pu
aider  la prophtie de mon imagination enflamme, par l'opinion que
cet vnement m'a donne de la rvolution.--Si ce chteau n'est pas le
palais du roi, dis-je en voyant les Tuileries, le gnie d'Armide est
infrieur au ntre. Sur les quais, vingt fois la foule ondulante me
fait tourner comme un moulin  vent, pendant que je baye en l'air,
tout ravi d'admiration et d'extase  l'angle de la belle colonnade du
Louvre. J'ai mis deux heures  examiner le cours de l'eau,
l'architecture de ce palais et la magnificence de la galerie. Le
mouvement des ports, le concours des ouvriers, l'activit des
artisans, le bruit de la lime et du marteau, l'ensemble mobile d'un
peuple laborieux, qui, dans un chaos admirable, offre le tableau des
arsenaux de Vulcain, du palais de Flore, des grottes de Bacchus, du
temple de l'Abondance et de l'Industrie, mousse presque mes organes
par l'attention qu'ils en exigent.

Je fus distrait de ma stupidit contemplative par un apptit dvorant,
qui me rappela en un clin d'oeil mon isolement, le peu de moyens
pcuniaires que j'avois, la disgrce et l'exhrdation dont j'allois
tre puni. Te voil donc  Paris sans tat, sans fortune, sans
parens, sans connoissances; la porte de ta tutrice est ferme pour
toi; vole de tes ailes.... Fais ici le serment de ne jamais rien
demander  personne, d'tre fidle  l'honneur,  la probit. Tu vois
ces flots: qu'ils t'engloutissent, plutt que la socit, ta famille
et ta conscience puissent te reprocher quelque chose ...! Oui, je le
promets...., je le promets et je le jure,  mon Dieu!... D'aprs ce
soliloque, je perche mon chapeau au bout de ma canne; je le fais
tourner, attachant ma destine  la direction de la corne droite, qui
se fixe  l'E. S. E. Me voil dans la rue Saint-Jacques, autrefois le
Latium parisien.

O loger? peu m'importe: mais quel tat prendre sur le registre de
police? tudiant en thologie. Le hasard me conduit  l'htel de Henri
IV.... Je loue un cabinet prs des faubourgs du Paradis; une
Chartraine est ma voisine: cette femme, d'un ge au-dessus de la
critique, toit chrie et connue avantageusement de toutes les
personnes de la maison. Le soir, j'allai au Thtre-Franais, voir
Mol et mademoiselle Contat, dans _le Glorieux_ et _le Legs_. Des
filous me firent lguer trois louis pour mon dbut. Cette perte toit
terrible; mais il m'en restoit encore cinq, et je me promis d'tre
plus circonspect.

Pendant huit jours, je rdai dans Paris, sans tre dupe. Mes affaires
commenoient  s'amliorer: j'avois vendu mon frac violet pour acheter
un habit de rencontre; car ma voisine m'avoit fait connotre  MM.
Brune, aujourd'hui ambassadeur  la Porte-Ottomane, et 
Fabre-d'glantine. Le premier me promit de l'emploi; l'autre
m'encouragea  cultiver les lettres. Je lui montrai diffrens
opuscules: il approuva mon ouvrage intitul: _La Voix de la Nature_,
et se borna l. Je ne l'ai jamais revu depuis.

Ces promesses me firent btir des chteaux en Espagne; je me crus
plac sous trois jours. Dans un lan de reconnoissance, je cours vte
au Palais-Royal acheter quelque chose  la bienfaitrice qui me
dlivroit de la frule de ma tutrice. Un petit mouvement d'orgueil
dirigeoit ma dmarche; j'avois dj honte de la misre, et cette dette
que je payois  l'ostentation, me faisoit passer pour un jeune homme
libral. D'ailleurs, pouvois-je trop payer le plaisir d'crire dans
mon pays  celle qui m'avoit tenu sous une verge de fer: _Je suis
heureux sans vous, et malgr vous?_ Une main invisible corrigea
bientt ce dsir de vengeance. Il me restoit quatre louis; car ma
compatriote m'avoit offert sa table, et je lui redevois un louis sur
les emplettes qu'elle avoit bien voulu faire pour moi, dans la
persuasion que j'tois beaucoup plus riche.

En entrant dans la premire cour du Palais, du ct de la rue
Saint-Honor, je vois un gros homme bien vtu, qui grondoit une jeune
dame dans une boutique de bijoutier. _Pourquoi l'as-tu laiss aller?
Falloit acheter, c'est pour rien_, disoit-il en me tournant le dos, et
me suivant de l'oeil sans que je m'en doutasse. J'arrive sous la
galerie.... Monsieur, Monsieur, rendez-moi un grand service.... Voici
de l'argent.... Il fouille  sa poche. Voyez-vous cet homme qui s'en
va devant nous? Il a des boucles d'oreilles et de jarretires 
diamans, et quatre superbes paires de bas de soie  vendre; a vaut
huit ou dix louis comme un liard; il veut en avoir cinq, mais il les
donneroit pour trois ou quatre. Il s'est adress ici  mon pouse;
elle n'entend rien aux coups de commerce; elle ne lui en a offert que
trente-six livres. Ils se sont dit des injures; l'homme s'est fch;
il est intraitable avec moi.... Voil comme elle manque toutes les
bonnes occasions. Tenez, Monsieur, voil un louis; je vais derrire
vous, et si l'homme s'arrange pour quatre louis au plus, celui-ci est
 vous. Je suis l'homme  la piste; il s'arrte dans une encoignure;
il toit remarquable. Un petit chapeau, sorti de la fripe depuis
quinze ans, couvroit sa chevelure mastique de poudre, de sueur et de
poussire, et ombrageoit sa figure blme et veine de barbillons longs
comme le doigt; une cravate brune, et autrefois blanche, relevoit la
richesse de son uniforme noir et frip comme s'il ft sorti de l'eau.
_N'avez-vous rien  vendre_, lui dis-je? Il verse des larmes, me
regarde d'un air contrit, et tire mystrieusement de dessous sa
mantille la bote  Pandore. Nous entrons en ngociation. Ces gens-l
sont les meilleurs acteurs du monde. Le premier aventurier me suivoit
rellement d'un air inquiet et avide; le prtendu infortun lui
tournoit encore le dos, comme par l'effet du hasard. Il me fait de
longues jrmiades. Nous tombons d'accord  quatre louis. Le premier
me flicitoit et du geste et de l'oeil; l'autre se retourne, voit son
prtendu antagoniste, feint de vouloir se rtracter par vengeance. Je
le somme de sa parole; mon prometteur s'loigne, comme pour lui
laisser passer sa foucade; je paie.... Le vendeur et le marchand ont
disparu....

Je retourne  la boutique; personne ne me connot: ce ne sont plus les
mmes figures. J'en fus enchant. Au bout d'une heure, j'arrive chez
moi d'un air triomphant. Ma compatriote toit avec d'autres voisines.
Je lui offre galamment la fameuse bote, dont j'avois provisoirement
retir les boucles de jarretire et une paire de bas.... On ouvre....
Des clats de rire se prolongent d'un bout  l'autre du cercle, je
rougis; je suis dupe. On dtaille l'emplette. Je m'enferme vte dans
mon cabinet pour mettre mes bas; ils toient gomms et resavets; le
pied toit de deux morceaux, et la jambe troue comme un filet 
prendre du goujon. Les boucles et les pendans d'oreille toient de
cuivre dor; le diamant rpondoit au mtal, et le tout valoit six
francs. Voil soixante-six livres perdues pour moi de bien mauvaise
grce.

Cette largesse diminua mon crdit dans l'esprit de mon htesse. Il ne
me restoit que dix-huit francs, et j'en devois trente-six. De peur
qu' force d'tre dupe je ne devinsse fripon, le soir, en me couchant,
je trouvai mon petit mmoire annex  ma chandelle. Toute la nuit, je
baignai mon lit de larmes. Le lendemain, je descendis  la drobe,
avec un paquet de six chemises, que je portai vte  un
commissionnaire du Mont-de-Pit, qui me donna 30 fr. Mes dettes
payes, il me resta 4 fr ..., deux cravates, une chemise et l'habit
qui me couvroit.

Mais un malheur ne vient pas sans un autre. Le soir, je reus une
lettre de mon mentor de province. En voici la teneur: _Je suis donc
dbarrasse de vous; ma maison vous est ferme pour toujours: j'ai
fait mettre une double serrure  mes portes, de peur que vous
n'arriviez  l'improviste. N'esprez pas m'attendrir; vous n'avez plus
rien  esprer de moi. Vous prtendiez que le pain que je vous donnois
toit celui de la douleur; je vous verrois mourir  ma porte, que vous
n'auriez pas un verre d'eau. Vous apprendrez ce qu'il en cote pour me
dsobir...._ J'entrai en fureur contre moi, contre le sort ... contre
l'honneur, contre la vertu. Vains fantmes, m'criai-je! n'tes-vous
donc suivis que du dsespoir et des larmes! Pourquoi tant vous chrir,
si le malheur, la misre et la honte sont toujours le partage de vos
proslytes? Pourquoi prfrer l'avilissement  la gloire; la dtresse
 l'opulence; la bonne foi  la duplicit, quand ces vertus ne sont
que des mots dont la fortune et le crdit annullent la ralit...?
Je dchirai la lettre avec mes dents, je m'tendis sur mon grabat; et,
pour la premire fois de ma vie, je perdis pendant trois heures
l'usage de la raison. Je m'tois enferm chez moi sans le savoir; je
ne pus jamais trouver la clef qui toit dans ma poche, et le lendemain
j'avois le visage d'un mort inhum depuis plusieurs jours.

Je retournai voir M. Brune. Il me remit  une quinzaine, sans me
dsigner encore quelle place il me donneroit. Alors je me crus perdu:
la malle qui toit  mon sminaire ayant t renvoye  mon mentor,
je restai avec le seul habit que j'avois sur mon corps; il toit d'une
qualit assez bonne; je passai aux Charniers des Innocens, le troquer
pour un plus mauvais, moyennant du retour, et je changeai de quartier.
Au bout de quinze jours, les audiences des tribunaux tant devenues
publiques, je revis M. Brune, qui m'employa  prendre des notes au
Chtelet, pour le journal de la Cour et de la Ville, dont il toit
co-propritaire avec un Genevois assez connu. L'affaire du baron de
Besenval et celle du marquis de Favras (dont par suite j'ai rdig le
mmoire en rvision), furent entames. Le premier, colonel-gnral des
Suisses et Grisons, avoit blanchi et sous les myrtes de Vnus et sous
les lauriers de Mars. Il toit accus d'avoir fourni des munitions au
gouverneur de la Bastille, de Launai; de lui avoir prt main-forte
pour tirer sur les assigeans; de l'avoir invit  tenir bon en cas
d'attaque; d'avoir mis tout en oeuvre pour cerner Paris et rduire
les insurgs, et d'tre, par ce, comptable du sang vers les 13 et 14
juillet 1789, aux Tuileries et sous les murs de la Bastille. Il avoit
pris la fuite, avoit t arrt  Brie-Comte-Robert, et enferm nu
dans un cachot, o on le montroit au peuple comme une bte rare et
vorace. Les ttes toient si chauffes contre lui que l'auditoire
influenoit ouvertement les tmoins et les juges. Le rapporteur,
Boucher-d'Argis, toit invectiv  chaque sance, ainsi que tous ceux
qui se prsentoient pour l'accus, ou qui ne dposoient rien  sa
charge.

Deux hommes sensibles et illustres, chacun dans leur genre,
s'immortalisrent dans cette cause. Le premier, est M. de Sgur, bras
d'argent, qui n'abandonna jamais l'accus, et s'identifia
volontairement  lui dans sa prison, dans ce moment critique o les
injures, les menaces et les perscutions pleuvoient sur tous les
hommes titrs, qui, pour la plupart, ne trouvoient pas de retraite
assez sombre pour se cacher. Le second est M. de Sze, qui, par son
loquence, brisa les fers de l'accus. Cette premire cause clbre de
la rvolution, o le talent de l'orateur anim par la stocit du
tribunal et par cette me grande qui le caractrise, fut dveloppe
avec des traits si mles, qu'il auroit forc les juges de mourir sur
leur sige, s'il et t ncessaire, pour ne prononcer que d'aprs
leur conscience, lui mrita la confiance de Louis XVI, dont il
pronona si loquemment la dfense  une poque que nous connoissons
tous.

Le marquis de Favras, sans fortune, mais brave et plein d'intrigue,
avoit t mis en avant par des personnages marquans, pour enlever le
roi et se dfaire,  force ouverte, du premier ministre, M. Necker; du
maire, M. Bailly, et du commandant gnral, M. de la Fayette, si
clbre dans les Deux-Mondes, et toujours pour la mme cause. Les
dnonciateurs de l'accus toient ses premiers agens; plusieurs
tmoins venoient  l'appui: mais l'arrestation de ce seul prvenu,
sous les arcades de la place Louis XIII, le 25 dcembre 1789, au
moment o il toit en embuscade avec deux autres qu'on ne put (dit-on)
atteindre, prouve assez que le peuple, qui le plaignoit en le
conduisant au supplice, a le jugement sain et le coeur droit quand on
ne l'influence pas, et que sa sagacit naturelle lui indique souvent
le vrai coupable.

Les dbats de cette affaire prsentrent une scne unique. Le marquis
de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le
comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens:
Mirabeau est  moi pour trois cents louis. Un tmoin irrcusable
avoit consign ces faits, et Mirabeau,  l'assemble, toit
inviolable. Cependant il fut mand. Le sourire, les grands airs de
cour et les civilits politiques du tmoin et de l'accus, dont les
yeux galement expressifs, marquoient autant de duplicit et de
crainte que leurs dehors affectueux taloient de loyaut, fixoient
l'attention du plus petit gnie, au point que chacun, en devinant et
leur rserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur dposition
de faux, ni s'imaginer qu'elle pt tre vraie. Mirabeau attnua les
faits par une loquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise
malgr soi pour de l'ingnuit; et le marquis dmentit avec le mme
art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il rptoit encore
dans son coeur, et cette discrtion fut sacre pour lui, mme au pied
de la potence.

Au milieu de 1790, M. Brune ayant t expropri de son journal, je me
trouvai sans place. Dj l'amour avoit sem de quelques roses les
premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques
ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta  un crdit qui dure encore.
Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai
que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amiti, ou
peut-tre un sentiment plus tendre, m'ta le droit de me plaindre. Il
fallut tre battu, vol, content, et le reste. Je mourois d'envie de
savoir le domicile de mes effets et de leur dpositaire. Depuis six
mois que je logeois dans la mme maison, je ne connoissois pas un seul
voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carr, fut la premire
personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrce. Elle
avoit l'air et la ralit d'une magicienne: son dbut fut assez simple
pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je
couchois.--Vous avez t vol hier  trois heures, dit-elle, et la
personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas
besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront
rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les
habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu' ce que vos
meubles soient de retour.--Je la pris pour une folle, et je me mis 
rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et
je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le
soir, sans avoir mang; un gnie maudit prcdoit mes pas pour mettre
en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours  ma vieille:
elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire fminin la
consultoit, chaque soir, comme un oracle: Jeune homme, me dit-elle en
entrant, voil votre dner, vous n'avez pas mang de la journe; tous
vos amis toient absens: vous avez cru hier que j'tois une vieille
folle amoureuse de vous.... Soyez rassur, depuis trente ans je n'ai
t dupe qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent
ici  l'cole, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre 
apprcier les hommes. Je fus d'abord merveill, comme le lecteur qui
me suit; mais la Bohmienne n'toit qu'une ancienne coquette, dont les
enfans naturels suivoient la conduite. La fille ane, qui m'avoit
dmeubl, toit abandonne  elle-mme depuis cinq  six ans: j'avois
t sa dupe, comme tant d'autres. Sa mre, qui craignoit que je ne
portasse plainte, avoit mis le frre  ma poursuite. Durant ce mois de
rpit, je trouvai  me placer chez le comte de Mah, qui me confia
l'ducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je
pusse savoir comment; ma prtendue bienfaitrice vouloit me lier  elle
par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille,
qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la
conduite de la mre sous l'aile bnvole de l'hymen. Cette double
intrigue me fut certifie par la demoiselle qui, certain jour, me
croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses
compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit pouser pour
la forme.

Je leur rptai ce colloque. La mre entra dans une si grande colre
contre moi, qu'elle manqua d'en touffer; elle me jura qu'elle s'en
vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprs du
comte de Mah, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an.
Dans cet intervalle, je me liai avec un nomm D..., aujourd'hui avou
dans les tribunaux. La diffrence de nos caractres et de nos humeurs,
me prouve que la sympathie entre les hommes ne nat pas toujours de la
conformit de leurs penchans. Il toit aux expdiens comme moi.
Quoique nous fussions toujours  nous quereller, nous ne pouvions pas
nous passer l'un de l'autre. Cette intimit cimente par le malheur,
me fait regretter encore aujourd'hui les momens de dtresse o nous
nous orientions le matin, pour savoir o nous pourrions dner. Cette
importante affaire nous occupoit jusqu' midi; mais comme nous
n'employions que des moyens avous par l'honneur, je ne m'tonne pas
de regretter ce temps d'preuve.

Nous avons pass des crises bien terribles; mais jamais je n'ai song
 crire  ma tutrice, pour rentrer en grce avec elle. Ma dtresse
lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire
prtre. La misre et la contrainte n'ont jamais servi qu' me rendre
plus intrpide dans mes rsolutions; et si je n'ai pas gagn de
fortune par cette tenacit, j'ai donn  mon caractre cette trempe
d'acier qui mousse les traits du sort. Les incommodits et les
privations des premiers besoins de la vie ont t pour moi des
accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altre jamais
long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trsor, doit m'tre
toujours cher. Que le lecteur qui criera  l'exagration, ne croie pas
que cette fermet s'acquire dans un clin d'oeil, qu'elle soit le lot
de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de
l'amour et de la considration de ses voisins et de ses amis,
auroit-il t aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois 
jen depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien  vendre,
et la faim me faisoit mordre les lvres: mon ami toit avec moi; mais
l'preuve o nous tions toit si cruelle, que nous ne nous
envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient
quelquefois vers le ciel; ils toient rouges et immobiles. Abandonns
de la nature entire, nous gmissions sans rien demander  personne;
nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur
le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet;
nous les ctoyons avidement. Un d'eux avoit tal un morceau de pain
et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'o on pouvoit
facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma
main s'alongeoit presque malgr moi; je frissonnois de tous mes
membres: enfin, je m'loignai avec mon ami,  qui je racontai ma
tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'loquence, que je
le reconnus pour mon matre, pour avoir eu le courage de me prcher
dans un moment comme celui-l. La Providence, que nous avions inculpe
plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre coeur et
couronne nos projets quand nous avons rempli notre tche. En entrant
aux Champs-lyses, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de
Secours; alors le propritaire du Prou ne fut pas plus riche que moi.
Nous dnmes  frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vtement,
nous partagemes galement, et pour cinq livres je remontai ma
garde-robe, depuis les pieds jusqu' la tte. Sedaine a fait autrefois
une ptre  son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en
sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon coeur que ce
jour-l. Le salon des Tableaux toit ouvert; j'avois mang ma
suffisance,  bien peu de frais et de bien bon apptit. Libre de ma
vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans
moi-mme plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit
de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe 
l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on
me regardoit, on ne fuyoit plus  mon approche; ou, pour parler plus
vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper
de tout le monde. La fiert d'un villageois qui trouve un trsor,
n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanit.

Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimit, et le
lendemain mon ami fut plac par le comte d'Angevilliers, et moi chez
M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai
un temps heureux! mais il fut bien court. La rvolution devint
terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette
anne est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En
1794, aprs le 9 thermidor, je fis imprimer le _Tableau de Paris en
Vaudevilles_. J'avois tout perdu; je rsolus de chanter moi-mme[1].
Le chant rjouit l'me, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse
du tailleur; le comdien joue le seigneur, et emprunte le gnie du
pote: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un
libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette proprit est le fruit de
mon ducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat
en poche.--Mais les convenances, les prjugs mme ne s'opposent-ils
pas  cette rsolution sage en elle-mme, qui contraste pourtant avec
l'opinion qu'on doit avoir de toi?--le premier devoir est rempli,
lorsque je gagne ma vie  la sueur de mon front. Je ne vis pas avec
deux onces de pain. (Nous tions au mois de mai 1795; j'tois
rdacteur de la sance aux Annales patriotiques et littraires;
l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement  un sou par jour.)

[Note 1: Corneille, pour avoir fait la fameuse chanson,
_l'Occasion perdue et retrouve_, en quarante-un couplets, eut pour
pnitence _l'Imitation de J. C._  mettre en vers. J. B. Rousseau fut
exil et graci pour quarante-un couplets. L'auteur a pass au
tribunal rvolutionnaire, pour vingt-un couplets; il a t exil et
graci pour quarante-un couplets intituls: _Le Miroir de la Raison,
prsent par l'Amour aux aveugles de France, avec la Glace casse._
Nombre fatal!]

D'aprs ces rflexions, je me levai un jour  quatre heures du matin;
je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais
les vendre; j'tois confus, mais il falloit manger. Je me mets 
chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire
s'panouissoit sur mes lvres.  six heures j'eus gagn cent cus en
papier, et je retournai  l'assemble. Ceux qui travailloient 
d'autres journaux, dans la mme loge que moi, se trouvoient heureux de
partager mon pain; mais la manire dont je le gagnois, donnoit matire
 un rire caustique qui me dplut. Au bout de quinze jours je cdai la
place, et les laissai jener glorieusement. Au reste, la mauvaise
honte et la crainte firent place  la tranquillit et  une vie
pnible, mais moins austre. La multitude s'accoutuma  m'entendre; on
me chercha une origine. Je m'tois prononc contre les anarchistes:
ceux-ci, pour me perdre, inventrent sur mon compte cent fables plus
honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent _prtre_,
pour avoir droit de _me faire proscrire_; puis _attach  la maison de
Rohan_; ensuite _vque_, _confesseur de nonnes_[2], _gouverneur de
l'enfant d'un grand seigneur_. J'ai donn l'nigme de toutes ces
exagrations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprime, six mois
avant mon exil, dans _le Chanteur ou le Prjug vaincu_.

[Note 2: Une femme, entre deux ges, m'accoste un jour, aprs
m'avoir entendu chanter, et me dit, d'un air tout scandalis:
Comment, monsieur, vous chanteur!... Faut-il qu'une de vos pnitentes
vous moralise!... Je souris.... Elle insista....--Mais, madame, ne
vous mprenez-vous point?--Oh! certainement non.--H bien! _madame, si
j'tois aussi indiscret que Santeuil?_ ...--_Que voulez-vous
dire?_--Que je pourrois tout rvler  votre mari, sans divulguer la
confession....

Un autre jour, un Prmontr vient chez moi de grand matin, me demander
si je ne suis pas de son ordre, et dans quelle maison j'ai tudi. Il
y a vingt-cinq ans qu'on voulut m'envoyer  Metz faire mon noviciat
chez ces moines: mais comment avoit-il pu savoir cette particularit?

Suivant les uns, je disois la messe tous les jours, et je trouvois
mme des personnes qui assuroient y avoir assist. Oh! comme le
serment cote peu  faire, quand il concide avec nos vues!...

Le lendemain on vouloit que je fusse matre de musique.... Enfin, j'ai
t forc de faire le mdecin malgr moi. Et si je publiois mes scnes
 tiroir du temps que j'ai chant, on jugeroit que j'ai t plus ami
de la socit et de la joie, qu'ennemi du gouvernement.]

Je passe ici diffrentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien
rjoui avec mes amis: car j'ai trouv plus d'un homme sensible qui a
secou le prjug, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai mme
dire que je n'ai bien connu le coeur humain que dans cet tat que la
sotte vanit appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite.
Durant mon exil, j'ai consacr mes loisirs  recueillir tous ces
traits; ils tiennent  la rvolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est
prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage;
mon coeur, ivre de reconnoissance, est dispos  prouver au
gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat.

[Note 3: Mesdames Boisset, Mercier, Cahouet, B..., Frery, sont
des amies inapprciables. Mon exil de trois ans et ma nouvelle
dtention de dix-huit mois, m'ont convaincu que la sincre amiti a
autant de force que l'amour.  mes sensibles, que je cesse d'exister
quand je cesserai de vous aimer!]

       *       *       *       *       *

Cet ouvrage ayant t crit dans les dserts d'une zone brlante, peut
bien n'avoir pas t dict par une rigoureuse impartialit: les
angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acrs que
j'aurois peut-tre adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la
position des dports, peindre la conduite des agens sous des traits
un peu sombres; je leur ai peut-tre trouv des torts et des dlits
qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse
approfondis en homme d'tat, si je les eusse vus dans leur cabinet.

Le malheur des circonstances, la pnurie des moyens, la dtresse de la
colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mlange
et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire
 des tres si indolens, si peu consquens avec eux-mmes, qu'il faut
souvent tre un ange ou un Prothe pour se faire tout  tous: cette
versatilit continuelle, si ncessaire dans les colonies au moment o
nous nous y trouvions, et si incohrente avec le caractre europen,
leur a beaucoup nui  nos yeux.

Les dports qu'on leur envoyoit toient presque tous des hommes
marquants et regards comme dangereux. Il falloit plaire  la
mre-patrie, aux colons, aux noirs, aux exils, ne point dvier de sa
place, et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte
n'ont point eu de part  cet crit; je leur en ai donn la preuve en
leur prsence, quand d'un seul mot ils pouvoient m'ter la vie, au
moment o je leur disois, avec le caractre que mes amis me
connoissent, des vrits dures que le danger de la mort ne m'a jamais
fait taire. Ici, je leur dois la vrit; la voil toute entire.

Si je consulte la vrit sur le 18 fructidor et sur ses causes, je
conviendrai avec franchise que la dportation, ncessaire pour l'tat
et pour quelques individus, n'est devenue odieuse que par les
proscriptions et les vengeances partiales des hommes exasprs qui ont
substitu leurs intrts et leurs ennemis personnels  ceux du
gouvernement. La France rpublicaine,  cette poque entre le couteau
des royalistes et des anarchistes, fut force de mettre en vigueur les
loix de Rome et d'Athnes, l'ostracisme, la dportation, le
bannissement et l'exil.

Si je voulois, ou flatter les hommes ou pallier les torts des
dportateurs, je rapporterois la belle parole d'un des chefs de l'tat
qui dit, le 19 fructidor,  un nergumne, prchant la mort des
vaincus: Nous ne voulons ni les perdre ni les rendre malheureux; mais
priver pour quelque temps de leur patrie les tourdis et les
inconsquens qui mconnoissent la libert et la mutilent, et
l'interdire pour jamais  ceux qui l'assassinent.

Je sais bien que la chaleur et l'nergie que j'ai dployes  cette
poque ont pu faire croire que j'tois influenc par un parti. Je
m'tois mis trop en avant pour esprer luder la loi: mon exil ne m'a
point surpris; je l'ai presque lgitim par ma hardiesse; mais voil
ma religion et le fond de mon me: la libert dans le coeur de l'homme
est le feu sacr de l'autel de Vesta; les gouvernemens ne peuvent ni
l'allumer ni l'teindre. Je ne suis libre que quand un seul chef
commande dans ma famille; je n'en veux pas plus dans un tat.
L'anarchie est l'ivresse de la libert; la rpublique est un beau
songe, et l'uniformit de l'ordre et l'unit sont l'aliment sacr du
premier titre et du droit que l'on ne peut aliner qu'en voulant
l'tendre ou le partager.... Voil mes principes..... mon erreur toit
bien pardonnable; j'en appelle au tmoignage des hommes probes. Aucune
faction, aucun parti n'eut jamais de rapport avec moi; je les dfie
tous sur ce point.

       *       *       *       *       *

                             Du 21 fructidor an II.--8 septembre 1805.

  TRIBUNAL CRIMINEL DU DPARTEMENT DE LA SEINE.

     _Extrait des minutes du greffe du tribunal criminel du
     dpartement de la Seine, sant au Palais de Justice, 
     Paris._

  Au nom du peuple franais.

  BONAPARTE, premier consul de la Rpublique,

  Aux membres composant le tribunal criminel du dpartement
  de la Seine, sant  Paris.

_Le grand juge et ministre de la justice nous ayant expos que
Louis-Ange Pitou, condamn  la dportation, pour avoir tenu des
discours tendans au rtablissement de la royaut, par jugement du
tribunal criminel du dpartement de la Seine, en date du 9 brumaire an
6, s'est pourvu  fin d'obtenir grce; nous avons runi en conseil
priv, au palais du gouvernement, le 21 du mois de fructidor an II,
les citoyens_ Regnier, _grand Juge et ministre de la Justice_;
Dejean, _ministre de l'administration de la guerre_; Barb-Marbois,
_ministre du trsor public_; Roederer _et_ Abrial, _snateurs_;
Bigot-Preameneu _et_ Treilhard, _conseillers d'tat_; Muraire,
_prsident du tribunal de cassation_; Viellard, _vice-prsident du
mme tribunal; ce dernier convoqu, mais non prsent_.

_D'aprs l'examen qui a t fait, en notre prsence, de toutes les
pices, et les circonstances du dlit mrement peses, nous avons
reconnu qu'il y avoit lieu  accorder la grce demande._

_En consquence, nous avons dclar et dclarons faire grce 
Louis-Ange Pitou, condamn  la dportation, par jugement du tribunal
criminel du dpartement de la Seine, du 9 brumaire an 6, pour avoir
tenu des discours tendans au rtablissement de la royaut, sans
toutefois que le prsent acte puisse en rien prjudicier aux droits de
la partie civile._

_Ordonnons que les prsentes lettres de grce, scelles du sceau de
l'tat, vous seront prsentes dans trois jours,  compter de leur
rception, par le commissaire du gouvernement, en audience publique,
o l'imptrant sera conduit pour en entendre la lecture, debout et la
tte dcouverte; que lesdites lettres seront de suite transcrites sur
vos registres, sur la rquisition du mme commissaire, avec annotation
d'icelles en marge de la minute du jugement de condamnation._

  _Donn  Saint-Cloud, sous le sceau de l'tat, le 21
   fructidor an II de la Rpublique,_
                                                      Sign BONAPARTE.

  _Par le premier consul, le secrtaire d'tat_,
                                                       Sign H. MARET.

  _Le grand juge et ministre de la Justice_,
                                                        Sign REGNIER.

  _Dlivr, pour copie conforme, par moi greffier, soussign_
                                                               FREMIN.




TOME PREMIER.

ANALYSE SOMMAIRE

DE LA PREMIRE PARTIE.


_Division de l'ouvrage, pages 1 et 2. -- Causes de dportation de
l'auteur. Voyez prface, 3. -- Son dpart. -- Des antiquits de
Chartres. -- Du sminaire, du collge o l'auteur a fait ses tudes.
-- Il y trouve deux compagnons de dportation, 14, 15 et 16. -- Il
passe  Chteaudun, son pays natal. -- Il y voit sa famille, 16, 23.
-- Passe-temps comique de Sainte-Maure  Chtellerault, 30, 31. -- Du
commerce des couteaux, 32. -- Singulier crime d'une jeune femme de
Poitiers, 33, 34. --  Niort, ils logent dans la prison o naquit mad.
de Maintenon, 38. --  Surgres ils se promnent librement sur leur
parole; on veut les faire sauver; pour quoi ils refusent; ils vont
visiter les tombeaux: rflexions sur l'immortalit de l'me; anciennes
prophties sur la rvolution, 39, 44. -- Arrive  Rochefort, 46._


DEUXIME PARTIE.

_Entre  la municipalit, les trois dports font danser le
prsident, le commissaire se fche, les fait serrer de prs, 48, 49.
-- Affreuse prison de Saint-Maurice, 50. -- vasion de Jardin et
Richer-Srisy, journalistes. -- Comment le concierge les fait sauver
par argent, 53. -- Annonce d'embarquement, 56. -- Un vieillard de
soixante ans reoit un coup de fusil au milieu de la prison. -- Dpart
pour la rade. -- Grand dsordre dans la prison. -- Arrive sur la
frgate la_ Charente. -- _Nombre des dports embarqus, 64.
--Description de la nouvelle prison de ce btiment, 66, 67. -- Tableau
de l'intrieur de cette prison, 68. -- Ration du bord, 70. -- Conduite
de l'quipage  notre gard, 71. -- Combien chacun a de lignes d'air
pur  respirer_ (ibid). -- _Un dport se jette  la mer, de
dsespoir, 73. -- Les Anglais viennent bloquer le port. -- La brume
nous donne le moment de sortir. -- Nous sommes poursuivis par trois
btimens ennemis. -- Terrible combat, 74, 80. -- La frgate est jete
sur les rochers, 82. --  la cte d'Arcasson nous manquons d'tre
assassins par les cumeurs de mer des landes de Bordeaux, 83. -- On
nous rembarque sur la_ Dcade. -- _On hisse les malades et les
vieillards  bord, 85. -- Portrait du capitaine et de l'tat-major.
--Ration de marine. -- Coq ou cuisinier du bord, 91, jusqu' 97.
--Dpart, 98. -- Description des ctes d'Espagne. -- Hymne du dpart,
103. -- Testament des exils. -- Leurs legs aux mes sensibles et aux
directeurs, 105. -- Passe-temps de l'entrepont durant la traverse.
--Horrible histoire du capitaine Lalier, 107 et 108. -- La peur des
Anglais trouble la vue au capitaine Villeneau; il prend des souffleurs
pour une escadre ennemie, 110. -- Suite des passe-temps de
l'entrepont. -- Causes secrtes de la rvolution. -- nigme du fameux
collier-cardinal, 111, jusqu' 114. -- Causes de la haine de la reine
contre le duc d'Orlans, de la vengeance du duc sur la famille de
Louis XVI, 115. -- Causes de la fertilit de l'le de Madre, 116.
--Suite des passe-temps de l'entrepont. -- Conte de l'amour suffoqu
par la jouissance, 117. -- Rsurrection de l'amour. --Sacrifice de
l'innocence, 118, jusqu' 122. Tempte, 123. --Passe-temps de
l'entrepont. -- On agite la question du divorce, 124. -- Suite. --
Histoire d'une femme dans le tombeau, exhume, ressuscite, pouse
par son amant et retrouve par son mari, 125, jusqu' 144. -- Passage
et baptme du tropique, 145. -- Temprature de la zone Torride. --
Description des cinq zones, 146, jusqu' 151. --Observation sur
l'aromtrie, 151. -- Passage entre les les du cap Vert. -- Ce
qu'elles produisent. -- Banc de poisson. -- Description d'une belle
nuit sur mer, 154. -- Passe-temps de l'entrepont. vnemens les plus
remarquables et les plus terribles de ma vie, 155, jusqu' 165. --
Pompe d'eau, ou trombe; ce que c'est, 166. -- Rsum de la traverse,
167, jusqu' 169. -- On voit terre, 170. -- Mouillage dans la rade de
Cayenne. -- Misre du pays. Mariage impromptu de la colonie de 1763,
174. -- Nous apprenons l'vasion des huit premiers dports. -- Leurs
noms, 174, jusqu' 177. -- Du port de Cayenne, 178._


TROISIME PARTIE.

_Entre  Cayenne. -- Procs-verbaux de dbarquement. -- Rception
faite aux dports, 179. -- Un mot sur les habitans. -- Description
gnrale de l'Amrique. -- Des Guianes, et particulirement des
possessions franaises, 185. -- De la ville de Cayenne. -- Temprature
du pays. -- Peinture des habitans, 204. -- Des agens ou gouverneurs.
-- Leur autorit, 218. -- Maladies du pays, 224. -- Dpart de l'auteur
et de ses compagnons pour le canton de Kourou, 248. -- De la colonie
de 1763, en parallle avec la dportation, 258. -- Leur misre. -- Ils
luttent contre la famine. -- Intrieur de leur case. -- Anecdote
curieuse sur Terdisien. -- Quel personnage c'toit, 265 et suiv.
--Insectes des cases, 272. -- Plantation, culture, commerce de la
Colonie; coton, cannes  sucre, indigo, 289. -- Animaux domestiques et
reptiles, caman, 310._

Fin du premier volume.




TOME SECOND.

ANALYSE SOMMAIRE

DE LA SUITE DE LA TROISIME PARTIE.


_Camlon, phnomne, pag. 1 et 2. -- Cancer guri d'une manire
tonnante, au Diogne du pays, 4. -- Existence de Billaud et de
Collot-d'Herbois; leurs caractres, leurs malheurs; mort terrible de
Collot-d'Herbois, 16. -- Nos malheurs  la case Saint-Jean; notre
abandon; nos camarades meurent, 30. -- Nous sommes sans vivres, sans
connoissances. -- Catastrophe terrible de Saint-Aubert, 33 et
suivantes; comment nous sortons de cette crise, jusqu' 56. -- Dpart
de Jeannet._


QUATRIME PARTIE.

_Dsert de Konanama. -- Liste des morts dans ce lieu, 59. -- Les
dports sont runis  Synnamari. -- Seconde liste des morts, 131.
--Portrait et agence de Burnel; il est chass de la colonie, 151.
--Voyage chez les mangeurs d'hommes, o l'auteur court risque d'tre
dvor, et ensuite empoisonn, 214, jusqu' 278._


CINQUIME PARTIE.

_Notre rappel. -- La corvette qui vient nous chercher est prise sous
nos yeux par les Anglais, au moment o nous allions embarquer, 301.
--Dpart de l'auteur par les tats-Unis; il fait naufrage dans le
port, 305. -- Liste des dports partis, rests et rfugis  la
Martinique. -- Retour. -- Nouveaux malheurs et leur fin, 307, et
suivantes._

FIN.




VOYAGE  CAYENNE.

     _Forsan et hc olim meninisse juvabit._
                                            Virg. neid., lib. I.
     L'innocent dans les fers, sme un doux avenir.


Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-mme par mes
malheurs; ils ne m'ont pas t infructueux; j'cris librement ce que
je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays
que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partag la destine
pendant trois ans, des dserts brlans qui les ont dvors. Je
parlerai aussi des diffrentes classes d'hommes et de quelques animaux
de la zone torride. J'ai obtenu la libert de voyager dans ce vaste
pays; j'ai rest  _Synnamari_ et  _Konanama_; j'en ai trac le plan
sur les lieux, et il n'y a pas une famille de dports,  qui je ne
puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des
personnes qui les intressent. Le lecteur saura comment je me suis
procur  ce sujet les pices authentiques du gouvernement que je
mettrai sous ses yeux. J'ai commenc ce manuscrit sur la _Dcade_, il
appartient plus  mes compagnons qu' moi. J'ai t assez heureux pour
dcouvrir dans la Guyane une excellente bibliothque, un peu ronge de
vers, mais bien meuble de manuscrits de voyageurs et d'historiens.
MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (mdecin) et Terasson
ne m'ont rien laiss dsirer  cet gard; je leur dois aussi la
meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des
noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres
animaux curieux dont je dirai un mot. Ce prambule est dj trop long,
nous avons du chemin  faire, mettons-nous en route.

Je fus arrt le _13 fructidor an V_ (_30 aot 1797_), pour avoir fait
quelques couplets o les Jacobins et le Directoire crurent se
reconnotre: tran  la Force, jug le 9 brumaire an VI (_31
octobre_)  la mort, puis  la dportation, j'en rappelai pour gagner
du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la dportation seroit
une noyade, sous un autre nom.

Le _2 novembre_, on me conduit  Bictre, o, me voyant seul dans une
cellule de huit pieds quarrs, j'esquisse quelques notes sur mes
malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque
cahier toit  peine fini que je le remettois aux personnes qui
faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une
grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle toient des gardes
qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que
j'avois un porte-clefs qui m'toit affid.

Le _6 janvier 1798_, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je
remonte  ma chambre sur les quatre heures aprs midi, pour me
remettre  l'ouvrage;  six heures, la porte de la galerie s'ouvre
avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux
flambeaux et deux dogues; j'tois sur mon lit, ils m'en font
descendre, me fouillent; mettent le scell sur la porte de ma chambre,
et m'annoncent qu'un gendarme  cheval vient d'apporter un ordre du
commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au
cachot, au pain et  l'eau, sur une botte de paille. J'y descends,
aussi-tt me voil  ct de deux condamns  mort, l'un pour
assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupr) pour avoir coup
les deux seins  sa matresse, par jalousie.

       *       *       *       *       *

Le _12 janvier_, on m'extrait de cette fosse pour lever le scell de
mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire.

       *       *       *       *       *

Il ne se trouve que des pices insignifiantes, que je paraphe toutes
par numros, et qui sont envoyes de suite  Paris.

       *       *       *       *       *

Le _13 janvier_, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint
un palais pour moi, depuis que j'tois descendu  quelques pieds sous
terre; la porte en toit ferme sur moi, mais je pouvois respirer
l'air. Ma fentre donnoit sur la cour voisine; ce jour l mme je vis
mes amis  qui je ne pouvois parler que par signes, leur tendant la
main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que
j'avois invent en 1793, pour converser avec une voisine, qui
demeuroit en face de la maison d'arrt de la section de _Marat_.
L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un
mouchoir  la main; j'appris par leurs signes que mon jugement toit
confirm.

       *       *       *       *       *

J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reue.

       *       *       *       *       *

Le _26 janvier_,  dix heures du matin, deux gendarmes  cheval
viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources,
ils ont ordre de me dire que je suis mand  Versailles, pour dposer
dans une affaire. La ruse est trop grossire pour que je ne m'en mfie
pas; ils me mettent les menottes; me voil en route pour Rochefort, ou
pour la dportation.

Je marchois  pied au milieu de mes deux archers  cheval, ayant les
deux mains enferres et caches dans mon mouchoir; je ne me souciois
pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y
consentirent, et nous prmes par le boulevard d'Enfer. C'toit
l'hiver; que ces lieux toient dserts! ils me rappeloient le plaisir
que j'y avois got dans la belle saison dernire. En approchant de
la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les
deux poques.

 dix heures, j'arrive  Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et
qui ressembloit  un dsert: c'toit le point de ralliement des
babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me
fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit
 ceux qui devoient me conduire  Versailles, et me fora d'accepter
du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois 
Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant  ne pas m'abandonner dans
le moment o je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins
et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un
sclrat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets
de curiosit; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager 
rpondre: j'attends le moment de mon dpart en silence. J'tois encore
 jen; l'pouse de mon nouveau guide me fait djener; l'officier me
met sur ma route avec un seul guide  cheval, en exigeant ma parole
d'honneur que je ne chercherai pas  m'vader: je la donnai, mais 
regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconsquens
que les honntes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la
vie.

Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil peroit les nuages, je
marchois tte baisse, rvant  la sensibilit de cette jeune femme
que je n'avois jamais vue.

Je foule une pelouse qui commence  poindre, des rigoles d'une eau
argentine traversent par mille sinuosits une prairie dj tapisse de
verdure.  ma gauche, une montagne escarpe n'offre encore que les
dsastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds;
les vieux pampres d'un noir gristre, amoncels dans les ruisseaux, en
arrtent le cours et tamisent les eaux. Nous voil  Issy; j'y cherche
en vain les ruines du fameux temple d'_Isis_ ou Crs. C'est  ce petit
village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de _paratum
ysi_ ou _par isi_, temple ddi  Isis ou gal  celui d'Ysis. Le tems
qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de mme ce moment de
tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir pass  Issy pour
tre dport; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant
de plaisir que j'ai de peine  le quitter. Ce superbe parc qui
l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la
puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit  madame
de Rohan-Gumne; il fit envie  Robespierre; il se l'appropria, en
faisant guillotiner la propritaire. Quinze jours avant sa mort, ce
tyran rveur cherchoit  dissiper son chagrin par une promenade dans le
genre du _Promeneur solitaire_. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que
personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois,
Billaud-Varennes, associs de ses proscriptions. Les hommages de la
multitude toient un poids qui l'accabloit. Pour venir  Issy, il se
droba  tous les tmoins, except aux remords. Aprs avoir fait une
promenade en bateau sur l'tang de ce parc, il dit  ses _chers
collgues_: Rien ne me plat ici, tout m'ennuie  la ville comme  la
campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le
trsor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le
bonheur est du fiel, et l'adversit un enfer.

Nous voil au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur,
de grce arrtons-nous un moment, je suis fatigu. Je me repose sur une
pointe de rocher et me retourne vers Paris, je dcouvre cette ville, le
nuage de fume qui s'lve au-dessus me sert  dsigner les quartiers,
je les nomme  mon guide, voil _la place Louis XV_, _le boulevard_, _le
faubourg Saint-Germain_: maintenant mon ami songe  m'apporter  dner,
il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde.

Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a drob Paris,
et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en
parcourant l'horison j'apperois la prison d'o je sors, elle est  ma
gauche sur une montagne parallle  celle-ci, je la regrette parce
qu'elle est prs de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on
perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul ncessaire; quand
on prouve des douleurs aigus, on envie le moment o l'on pleuroit
pour une gratignure.

En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge o je descendis le 19
octobre 1789, en arrivant  Paris pour la premire fois. Nous nous
mettions  table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux:
_Ils sont des sclrats!_ crioit-il, _ils sont des sclrats!_--Eh!
qui donc? est-il fou?--Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces
brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honntes
hommes de la terre, et qui vont promener sa tte sur une pique.

Ces lieux me fournissent un conflit d'ides qui s'effacent l'une par
l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle  ma
mmoire, l, tout parle  mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes
garons avec de petites filles, abrits par une haie, auprs de
laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chvres.
J'ai eu le mme bonheur qu'eux, ayant t lev  la campagne jusqu'
neuf ans: ils me reprsentent les pturages de Deury et de
Valainville. On dit que cet ge est celui de l'innocence, soit, mais
on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux
l'employer; comme eux, nous faisions du feu prs de la _grosse
pierre_; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le
jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprs du feu,
une jambe en l'air.--Mais cache-toi donc, Nanette!--Pourquoi me
cacher?--Maman t'a gronde, l'autre jour, pour avoir t ton
cotillon.--.... Oh! elle n'est pas l. Voil l'instinct de la nature,
qu'une lueur de raison claire quand l'enfant cherche  se cacher. Un
beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent,
se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystre qui ne devroit
se dvelopper qu'avec l'ge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le
crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de
village.

Nous voil  Versailles: on me met en prison dans les Petites-curies
de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son pouse, prvenue
d'migration; ils voient les dports de bon oeil. On me loge dans un
grand chauffoir o sont douze ou quinze villageois, arrts pour avoir
voulu soustraire leur cur  la dportation.  neuf heures on ouvre la
porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis  qui j'avois crit
le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu' Rambouillet; nous
descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que
mes amis sont descendus payer le dner; malheureux stratagme pour
mnager leur sensibilit! La prison est un cabaret; le concierge me
prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner dcharge
de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amen. Je prends la plume
en riant.

Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge
qui avoit pass devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison,
qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas  faire pour gagner la
rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance.

_28 janvier_. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot
_dport_, elle a recul d'effroi: c'toit la soeur du dernier
prsident de la socit populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa
retraite, n'est pas si scrupuleux.  sept heures, nous avons travers
le parc; on parle _du 18 fructidor_; il n'a pas connoissance des
causes de cette journe; mais _Pichegru_ est un conspirateur, ainsi
que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la
preuve de ce qu'il vient d'avancer.--On l'a imprime dans tous les
journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.--Vous avez
servi sous Pichegru, toit-il royaliste?--Non, mais il l'est devenu
depuis.--Pour quels motifs?--Je n'en sais rien, mais les bons journaux
le disoient bien avant le 18 fructidor.--Quels sont les bons
journaux?--_L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le
Batave, le Rvlateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur._--Pourquoi
ceux-l valent-ils mieux que les autres?--Parce que le directoire les
achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-l sont ennemis
jurs des rois, des richards et des propritaires insolens; ils
veulent l'galit parfaite dans toutes les fortunes.--_Marat_ la
demandoit aussi.--C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je
n'entends rien  toutes vos raisons; tout le monde est pour le
directoire; il me paie bien, et je n'ai qu' m'en louer. Nous
descendmes  _pernon_ pour dner; il fit bande  part, crainte,
dit-il, d'tre empoisonn par un royaliste. Nous le plaisantmes; il
se mit en grande colre, et nous donna la comdie, jusqu' une lieue
avant d'arriver  Chartres.

Voil le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne o nous allions
promener souvent, quand je faisois mon sminaire dans cette ville. Je
ne m'en rapportois pas  ceux qui me disoient alors que ce tems toit
le plus heureux de ma vie.... Voil le parc, la petite montagne du
Permesse, o Phbus a entendu tant de sottises..., la cabane de la
jolie vigneronne qui faisoit mordre  la grappe..., la charmille o
nous nous enfoncions, tandis que le suprieur faisoit une partie de
_trictrac_. Le nouveau propritaire a rpar la brche faite au mur de
l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres.

Voil les prs de Recule, ainsi nomms par _Henri IV_, qui en fit
reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de
l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les
ruines de l'glise de Saint-Maurice. Nous avons pass sous la porte
Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voil la
maison de M. l'abb Ch172s,  ct de celle de la belle marchande de
modes aux ples couleurs. M. le professeur de rhtorique, si riche en
vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus
haut, est le collge de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On
fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangs 
la place de l'lectricit; cependant les anciens htes de la rue sont
encore tranquilles propritaires. Notre petit sminaire n'est pas
dmoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police
correctionnelle. Voil ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir
et de peine j'prouve  l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon
berceau! Nous traversons la cathdrale; on chante vpres; je reconnois
la _Vierge noire_ de bout sur son pilier us par les lvres des
plerins et plerines de toute la Beauce.  ma droite, est la chaire
o l'abb Ch17hs avoit prch avec tant de succs en 1783, _le
triomphe de la religion_, o il monta en 1793 pour apostasier cette
mme religion. Il toit professeur de rhtorique et puriste en 1783;
il toit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de
cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustr Chartres
que le fameux Regnier, un des matres de Despraux, que M. Guillard,
notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont _l'optimiste_,
_l'inconstant_ font autant de plaisir  la scne, que d'honneur au
coeur du pote.

Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnte homme:
j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier,
nomm Givry, et un ancien bndictin de Vendme, nomm _Cormier_.

_31 janvier_. Nous voil en route pour Chteaudun, mon pays; je vais
embrasser ma tante, ma mre nourrice, ma meilleure amie, celle  qui
je dois mon ducation! Nous avons dpass Thivart; que ne puis-je
allonger ma route! Je serai isol, quand j'aurai laiss mon pays
derrire moi. Nous arrtons  Bonneval; le capitaine de gendarmerie de
cette petite ville a pous une dunoise qui me reconnot; nous avons
soup ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir
dlicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives,
vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de
nos joues, que l'amour ramne l'amiti; nous nous en contenterons
peut-tre: dnons vte pour faire les trois lieues jusqu' Chteaudun.
Nous voil  Marbou; le Loir reoit ici le tribut d'une petite
rivire o j'ai failli me noyer  l'ge de six ans.

Cette rivire, nomme _la Cony_, ou la Resserre, coule de l'est 
l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les
autres fleuves se desschent, son lit est souvent trop troit pour la
contenir; elle prsente le phnomne du Tigre dans les montagnes
d'Armnie. Comme lui elle disparot  deux lieues au-dessus de la
paroisse  qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent
d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du
printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source
d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un
berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent  deux
portes de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres
innombrables qui sont dans la prairie.

Il y a quinze ans, je me transportois en ide dans la chaumire de mon
pre  Cony ou  Valainville o je suis n; nous expliquions alors la
_Descente d'ne aux Enfers_; du grenier de notre cabane, je croyois
voir dans les sinuosits de la Cony le Styx ou l'Achron se replier
sept fois sur lui-mme. Heureux tems que celui-l! Je n'avois vu que
notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie o nos vaches
pturoient; le chteau de Prunelay et le comt de Dunois me tenoient
lieu des quatre parties du monde.  neuf ans, ma mre me mena  la
ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entires
sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le mme serrement de
coeur que j'prouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient 
deux mille lieues.

De nouveaux obstacles m'empchent de remonter  la source de cette
rivire. Hlas! qu'y trouverois-je? La chaumire o je suis n est
passe  d'autres matres; depuis vingt-cinq ans mon pre repose dans
le tombeau; il y a dix ans que j'ai vers des larmes sur sa fosse;
j'tois fix  Paris depuis la rvolution, et je passe dans mon pays,
dport dans un autre monde.  mon pre! que ton ombre voltige dans ma
prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre
chre  mon coeur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance:
Tu n'as plus que ma soeur qui t'a tenu lieu de mre, dit-elle; cette
rvolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mre de chagrin, et j'ai
t assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnte
homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque
rvolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes,
et tu trouveras des mes sensibles dans la _France quinoxiale_.

  Humble cabane de mon pre,
  Tmoin de mes premiers plaisirs,
  Du fond d'une terre trangre,
  C'est vers toi qu'iront mes soupirs.

Nous approchons de la montagne dont la cme me montre Chteaudun;
voil mon pays, voil mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis
sorti, reconnotrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas
changeans, on les accuse mme de trop de probit en rvolution, car en
1793 on eut toutes les peines du monde  trouver douze membres de
comit rvolutionnaire.

Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et
les vallons se comblent: une roche escarpe servoit d'escabelle pour
grimper  cette ville, aujourd'hui la pente est douce et
imperceptible. Nous voil au haut du rocher qui a fourni les pierres
de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes
blanchtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois,
surnomm le _Beau Btard_ du premier duc d'Orlans, Chteaudun toit
nomm la _Ville-Blanche_; elle fut brle en 1736 par de petits enfans
qui faisoient du feu auprs d'une meule de Chaume. Louis XV en fit
relever les premires faades, et exempta les habitans de taille
pendant vingt ans. Chteaudun, par cet incendie, est devenu une des
villes les plus rgulires: ses rues tires au cordeau, aboutissent 
une grande place parfaitement carre, du milieu de laquelle on voit
toute la ville.

Les plus habiles peintres puisent leurs palettes pour copier sur la
toile ou l'ivoire les coteaux parallles  la cit, vus du ct du
nord.

Deux chanes de montagnes frugifres  droite et  gauche de la
rivire, laissent au milieu une valle fertile, d'une demi-lieue de
largeur; la ville s'lve  prs de quatre cents pieds en l'air; le
Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement
dans son lit troit une eau argentine qui semble quitter  regret la
montagne d'o elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems
sur ces bords est le vallon de Temp. Des jardins d'un ct; de
l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener
ses regards sur un tapis de verdure liser de fleurs: quand Pomone a
succd  Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cme des
rochers  pic, plants de bois qui ombragent  et l des rservoirs
d'une eau pure; bois, prs, vallons, montagnes, gazons, jardins,
vergers, se trouvent mls et confondus dans un magnifique
dsordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chnes
touffus de _Macheclou_, o nous vendangemes avec l'Amour en 1785....
Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? _Des simples jeux de notre
enfance_ se souviendra-t-elle encore? Entrons  Chteaudun.... Je ne
dsirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'o s'lve un nuage
de fume. Autrefois je ddaignois le sort de ces malheureux blottis
dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs
souterrains. Nous voil sur la route de la prison. Au Point-du-Jour
restoit un de mes amis, qui a tant aboli de prjugs depuis la
libert, qu'il ne croit plus  rien; son flegmatique cousin est plus
sage et moins brillant....  ma bonne tante Durand, il y a dix ans que
j'ai donn des larmes  vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui
emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu!

Le tems a fltri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en
1785 le couple de Mars et de Vnus; petite brune agaante, consultez
votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que
vous versiez en 1783, toit du nectar; vous avez encore le bocal,
c'est un souvenir qui nous plat. Non loin de la maison du notaire,
dont le fils m'apprit  dcliner _musa_, je vois celle qui me fit
dcliner _amor_.... Nous sommes prs de la rue de Luynes, cette belle
glise de Saint-Andr est une grange d'o Jrmie s'crieroit:

  Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il chang?

Voil le collge o j'ai commenc mes tudes; un savetier remplace M.
Bucher, proscrit avec son frre, pour avoir t fidles  Dieu; leur
pre est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers  toute
la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifis: M. Doru, qui
les avoit prcds dans la place de principal du collge, quoiqu'il
ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir
voulu remettre dans la voie de l'honneur un prtre qui avoit abjur sa
religion et son Dieu pour sauver sa vie.

La prison de Chteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien
moins dsagrable pour nous. Le commissaire du pouvoir excutif,
Dazard, est mon ami; nous avons tudi et vcu ensemble  Paris
pendant deux ans; il descend derrire nous; la place qu'il occupe me
le rend suspect. Il m'chappe quelques vrits sur nos perscuteurs
dont il prend la dfense; le tout se dit en riant du bout des
lvres.--Trve de rvolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un
ancien ami, et ta prison sera ouverte  toutes tes connoissances. Mes
amis entrent un moment, et nous laissent bientt la libert de souper.
Dazard m'amne mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme
que j'aurois bien d reconnotre; c'toit le frre de celle que je
n'ai jamais oublie; en ce moment, il me faisoit fte pour sa soeur.
Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante,
que la rvolution a ruine, me dit, avec sa gravit ordinaire, qu'elle
ne viendra pas me voir, parce que ma position la dsole; il veut
ensuite me moraliser; je rplique par un grand salut qu'il comprend
fort bien. Nous tions seuls, livrs  nos rflexions, transis de
froid auprs d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds
de haut, et la grandeur de la chambre rpond  son lvation. Mes
compagnons se couchrent tristement, pour moi, je renouvelai
connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui toient
nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles  apprendre! Voil
la plus marquante. Ma premire amie est marie avec un ancien abb qui
avoit t mon colier; il est plus heureux que son matre; ces pertes
sont frquentes pour moi, depuis la rvolution.

Il toit trois heures du matin avant que le sommeil me ft quitter la
socit. Au point du jour, une foule d'amis nous rveillrent; je
revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quitts  l'ge
de huit ans. Tous deux ont gagn en grandissant, et du ct des traits
et du ct du coeur. _Gillement_ et son pouse nous donnent des
preuves de sincre amiti. Parler des _Allaire_, des _Bourdin_, des
_Feulard_, des _Rousseau_, des _Dimier_, des _Lumire_; c'est nommer
la probit et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient
durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des
sexagnaires descendent en prison, pour la premire fois de leur vie.
Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu natre, et dj vous touchiez 
votre quarantaine; vous avez t  mon ge; si j'atteins le vtre, je
vous donnerai pour modle  mes enfans.... Des dames viennent aussi
nous consoler; et qui peut mieux y russir que les Grces? C'est ma
premire amie, avec sa mre et sa belle-soeur; ses traits sont
charmans, mais un autre la possde; elle fait son bonheur, et moi, je
suis dport.... Voil, dit-elle en me prsentant un jeune enfant que
sa belle-soeur tenoit, voil le gage de notre hymen. Je l'embrassai en
fixant la mre qui se mit  sourire en baissant les yeux. _Voil le
gage de notre hymen!_ Un sentiment involontaire le repoussoit de mes
bras, le souvenir de sa mre le concentroit dans mon coeur.... _Voil
le gage de notre hymen!_... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un
autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois gures, me tire 
l'cart (je puis l'appeler mauvaise tte et bon coeur) pour m'offrir
des moyens d'vasion.

--Je vous remercie, lui dis-je, on inquiteroit ma tante; je ne veux
pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destine.
Des amis en crdit m'avoient peut-tre fait faire cette proposition.

Nous dnons avec de nouveaux htes; la prison qui toit si grande
hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie
par des baisers les pleurs qu'elle rpand.  ma bonne tante, vous
mritez un article bien long dans cet crit! Que je vous ai donn de
chagrins! J'tois ingrat en partant de chez vous; l'exprience et le
malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me
donne des leons pour l'avenir, en blmant mon tourderie.

Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades
de collge, reviennent passer l'aprs midi  la prison; on rcapitule
les fredaines d'cole. Le soir nous surprend  table; on boit, on rit,
on chante, on puise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour
vingt ans.

Le _2 fvrier_,  six heures, nous sommes sur la route de Vendme. Je
dis adieu en pleurant  Chteaudun.... Quand le reverrai-je?...
Mlle. Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route
avec nous jusqu' Tours. Le concierge de Vendme, espce de Vulcain,
qui ne sait ni lire ni crire, nous fouille comme des forats, et nous
conduit en grondant  l'abbaye, dans les chambres de Baboeuf et
Buonarotti. Cormier, notre troisime compagnon de voyage, bndictin
de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule change en
cachot.

       *       *       *       *       *

La ville que nous allons quitter, n'toit remarquable que par une
riche abbaye de bndictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de
prison  la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4]

[Note 4: Pierre Ronsard ou Roussard naquit au chteau de la
Poissonnire, le 11 septembre 1525. Homre, Virgile et le Tasse ont
moins reu d'loges, dit Bayle, que Ronsard n'en reut de son tems. On
l'annona comme le plus grand pote de la nation: Marguerite, duchesse
de Savoie le fit connotre  Henri II son frre qui l'honora des
bonts les plus particulires; Franois II et Henri III eurent pour
lui les mmes sentimens: Charles IX, amateur passionn de la posie,
monarque le plus instruit de son royaume, voulut qu'il ft toujours
log auprs de lui; il lui crivoit en vers qui valent mieux que ceux
du pote Vendomois. Tels sont ceux-ci:

  L'art de faire des vers, dt-on s'en indigner,
  Doit tre  plus haut prix que celui de rgner;
  Tous deux galement nous portons des couronnes,
  Mais roi, je les reois, pote tu les donnes.
  Ton esprit enflamm d'une cleste ardeur,
  clate par soi-mme et moi par ma grandeur;
  Si, du ct des Dieux, je cherche l'avantage,
  Ronsard est leur mignon, et je suis leur ouvrage;
  Ta lyre qui ravit par de si doux accords,
  T'asservit les esprits dont je n'ai que le corps;
  Elle t'en rend le matre et te sait introduire,
  O le plus fier tyran ne peut avoir d'Empire.]

La socit populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs
 nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilit des habitans,
le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous
ne les emes que deux lieues, grce aux sollicitations de mademoiselle
_Lebrun_.  cela prs, nous n'avons point fait une route aussi
dsagrable que plusieurs de nos confrres, qui ont t enchans et
confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur
jugement.) Nous fmes donc libres  deux lieues de Vendme, 
condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous
paierions sa dpense et celle de toute sa garde.

La nouvelle brigade de Chteaurenaut fut plus honnte; le capitaine,
nous dit le lieutenant de Vendme, devoit tre destitu, parce qu'il
traitoit les dports avec trop de mnagement: il toit de l'opinion
de tous les chteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique
 moiti dmolie; c'toit l'ancien chteau de la famille du comte
d'Estaing. Nous voil  Tours.

Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisime
race jusqu' Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de
plaisance; les muses et les grces y faisoient leur sjour sous
Franois Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt,
dont les dvotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, toit
tourangeau; je ne le mettrai point en parallle avec le savant
Grgoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des
matriaux  l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grces par
des obscnits; mais cet air de volupt est un vent du terroir; et si
l'amour n'toit pas ternel, il seroit n  Tours. Je ne recherche
point les antiquits de cette ville si attrayante par son site et
l'amabilit de ses habitans, que tous les voyageurs sont tents de s'y
fixer. Quel beau coup-d'oeil prsentent ces quais et cette Loire qui
coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du
majestueux de ce pont entour  et l d'lots et de monceaux de
pierres, de parapets et de promenades superbes.  droite et  gauche,
une fort de mts s'lve d'une infinit de bateaux semblables  une
flottille prte  appareiller. Mais le lieutenant nous invite au
silence. Les jacobins plus fouetts ici qu'ailleurs, sont plus
vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthlemy,
Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le mme
danger, pour avoir insr dans son journal la justification d'un jeune
homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme migr,
et dont la famille a obtenu la rhabilitation.

Je n'ai pas trouv de guides plus disposs  nous laisser vader, que
ceux qui nous ont accompagns de Tours  Sainte-Maur. Le capitaine de
la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long
sermon sur la grandeur et la solemnit du 18 fructidor. Il a bu et
parl  son aise, tandis que nous dormions.

Nous coucherons ce soir  Chtellerault; nous sommes en route de bonne
heure, pour ne pas nous trouver  la fte patriotique qu'on chomme aux
Ormes. On y plante l'arbre de la libert; nous en voyons seulement
les apprts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables
ranges autour de ce grand peuplier ceintr d'pines. Le hasard nous
ddommage de cette privation; nous avons derrire notre voiture un
petit cheval qui appartient  l'entrepreneur de Chtellerault; il a
trois pieds de haut; on compte ses ctes; il ne mange qu'une fois dans
vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus;
j'tends les bras comme un oiseau qui a les ailes casses; je
reprsente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons 
Dang; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il
s'agit de sauter un foss; ils viennent  bout de me faire passer
par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la
joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur coeur que moi. Plus loin,
nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux
compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions
presque comme le meunier, l'ne, et son fils allant au march. 
Chtellerault, nous descendons au Faisan-Couronn.

Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent
civilement nous prsenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter
malgr soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs
pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achte ici pour un
couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne
croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos clotres; on n'y
voit mme pas de Fulbert. Ce commerce est du got des petites filles;
les parens les envoient  tous les trangers. Sont-elles jolies, le
pre y trouve son compte, l'tranger le sien, et la vendeuse est la
mieux servie. C'est  la galanterie des jolies chtelleraudaines que
nous devons ce proverbe d'amour, _je te donnerai de petits couteaux
pour les perdre_. Les chtelleraudains sont actifs, polis, spirituels
et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce  la
coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent 
trs-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans
les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter
les autres voisines. Jusqu' huit heures, les marchandes sont  la
queue les unes des autres. En passant ici, le gnral Dutertre, qui
escortoit les seize premiers dports, s'est donn la comdie de
s'acheter  bon compte, car il est conome, et il avoit _carte
blanche_, pour mille cus de couteaux.

Le _13 fvrier_, une mauvaise charette, un voiturier esclopp sont 
la porte  six heures du matin, pour nous mener  Poitiers. Nous
sommes  quatre-vingts lieues de Paris.

Notre abb prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un
seau d'eau bnite; sans cette prcaution, nous serions encore en
route.

Poitiers est bti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans
got. Charles-Quint l'appeloit le _village de France_; les rues sont
obstrues par d'normes boeufs qui servent de chevaux; ses alentours
sont agrables: c'est le berceau de la belle Brz, si fameuse sous le
nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des
Visitandines.

Le concierge nous traite avec tant d'gards, que nous ne croyons pas
tre dtenus. Une jolie prisonnire vient faire nos lits pour se
dlasser de l'oisivet; elle a l'air d'une _Agns_, mais c'est une
Agns _Sorel_, ou une princesse Jeanne, accuse d'avoir trangl son
mari parce qu'il n'toit pas vigoureux. L'ide de ce crime nous la
fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands
personnages et des grands coupables. Le _ho!_ qu'elle est jolie! quel
dommage qu'elle soit aussi mchante! est dans notre coeur bien avant
de venir  nos lvres.

Jusqu'ici nous avions ouvert nos chanes avec la clef d'or. Ce soir
nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend
aux bijoux. Il me reste une montre d'or  rptition avec sa chane.
Je l'engage  regret; mais un exil doit-il encore songer aux biens de
ce monde? O allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est
engage pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Plisson,
soeur du citoyen Beauregard dport.

 quatre heures, nous arrivons  Lusignan, petite ville btie sur les
ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers
de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de
l'ancienne ville s'coulent par le fate de la nouvelle. Nous rentrons
sur les six heures, aprs avoir vu la ville, qui n'offre rien de
curieux. Nous soupons avec le professeur de mathmatiques de Niort,
et la conversation tombe sur l'ducation actuelle; elle est presque
nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce
qu'ils veulent depuis que la libert n'a laiss aux instituteurs
d'autre frule que les tendres rprimandes du _langage_ de la raison.

Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supports pour notre argent; ceux
qui vont nous conduire nous chrissent pour nos principes. Pendant que
nous traversions la ville, une aubergiste,  l'enseigne de la
Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, pare
de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la
_Marseilloise_. Nos guides nous expliquent cette pantomime. Ils
insultent  votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous tiez 
leur discrtion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une
des commres du gnral D***. Les relations du directoire disoient que
les seize premiers n'avoient pas t gns, que D***. avoit pourvu
splendidement  leurs besoins; ils toient entasss dans des chariots
rouges grills et ferms  cadenas.

Dut***, en passant  Orlans, y recruta une femme sans pudeur qu'il
tranoit avec lui dans un char dcouvert.  Chtellerault, il fit une
bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les
jacobins dansrent autour des charettes, en flairant la prison des
dports. Plusieurs _toasts_ furent ports aux cendres de la
socit-mre: la mme fte toit commande  Lusignan et 
Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin toient du repas; ils
toient dj enlumins. Arrive un courier extraordinaire, porteur
d'ordres trs-presss.... Devinez quels ordres....? D'arrter et de
faire conduire sur-le-champ  Paris, sous bonne et sre garde, le
gnral Dutertre.... Notre brigadier,  la tte d'un dtachement,
monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'chappent en
baissant l'oreille; le gnral se dgrise, et sa matresse se jette 
nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit
sur-le-champ, en jurant aprs ses victimes, qui toient cause,
disoit-il, de son rappel. Quoique son compte ft charg, il en fut
quitte pour une lgre rprimande, car il avoit de puissans
protecteurs.

Nous voil  Saint-Mexan; nous dnons en ville, et n'arrivons que le
soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni
lire ni crire; nous le drangeons d'une commande de bonnets rouges;
il est de trs-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au
cachot. D'une joie bruyante, nous passons  un morne silence.

Il se dride un peu en trinquant avec nous; il toit fch que nous
eussions mang notre argent ailleurs. On nous avoit assur que nous ne
trouverions rien chez lui. ( l'intrt prs, les trois quarts des
hommes sont les plus honntes gens du monde.) Il avoit des provisions
pour des centaines de dports attendus depuis six mois. Tous les
concierges nous ont tenu le mme langage jusqu' Rochefort. Nous
couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes
et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternit pcuniaire, !
Dana! ta fable est une ralit!

Nous voil  Niort: cette petite ville assez commerante, est peuple
de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre _Cochon_
s'toit rfugi, pour se soustraire  la dportation qu'il avoit
encourue pour avoir dpos le terrorisme en 1797.

Nous descendons dans la prison o naquit mademoiselle d'Aubign,
depuis marquise et dame de Maintenon: son pre avoit t perscut
pour ses opinions religieuses, comme nous pour la rvolution.

Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent;
il chante, boit, ne s'enivre jamais  ses dpens, et invite tous ses
amis  souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et
aristocrate au gr de la fortune de ses htes. Nous dnerons avec lui
parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.

_17 fvrier._ Nous voil en chemin pour Surgres; nous avons engag le
reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne
comptons plus avec nous-mmes, la prodigalit, dans ce moment-ci, est
la plus sage conomie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons
encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dpass _Niort_; sur le
penchant d'une colline, la route se divise en deux branches,  droite,
je lis un criteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de
Rochefort. Un secret pressentiment sche en nos coeurs cette hilarit
que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se
dissipe  mesure que nous nous loignons de la fatale lgende; pendant
la journe nous sommes assez occups  nous tirer des bourbiers, car
c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le
bonheur d'tre accosts par les voleurs qui rodent toujours ici; nous
n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le
pont-levis du chteau de la Rochefoucault, nous voil rendus; le
concierge est le boulanger de la petite ville, il aime  boire et le
vin est pour rien, il nous cde son lit et nous donne pleine libert
d'aller o nous voudrons avec promesse de ne pas nous vader.

_18 fvrier._ Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans
cinq jours. Le pre Robin nous laisse seuls; nous visitons l'glise
qui ressemble plus  une curie qu' la maison de Dieu; comme la
richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie
du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vnr jadis
par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil
n'entre qu' regret dans ce lugubre sjour, qui servoit de dpt aux
cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comit
rvolutionnaire fora le pre Robin et d'autres ouvriers d'enlever
ces tombes pour en drober le plomb; les corps toient scells si
hermtiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les
morceler, ils exaloient une odeur si mphitique que les ouvriers
tombrent  la renverse. Les membres du comit mirent la main 
l'oeuvre, prouvrent la mme syncope, firent une libation  Bacchus
et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachs  force de bras,
n'toient encore qu'entr'ouverts; un _Mucius Scvola_ saisit un
ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putrfaction les
fora tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-l; ils y revinrent
le lendemain, parachevrent l'ouvrage au risque de leur vie, aprs
avoir jett  et l dans des coins, les membres encore charnus des
morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils
abandonnrent ce lieu  la hte, sans se donner le tems d'effacer les
inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit  un antre
de btes froces, dont les ronces et les morceaux de rochers dfendent
l'accs aux voyageurs; plus elle toit horrible, plus elle piquoit
notre curiosit: nous prmes une torche.... nous voil comme Young et
Hervey au milieu des tombeaux, plongs dans une religieuse
mlancolie; nous lisons les inscriptions: CY GT TRS-HAUT ET
TRS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparot ici, nos
perscuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont t riches, fameux
dans l'histoire, chris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous
touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos coeurs mus,
sentent qu'il existe un autre tre en nous. _Voltaire_ et _Lamtrie_
ne voient dans les tombeaux que la preuve du nant; et moi que celle
d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille
le bien, vite le mal  son dtriment, pour finir d'une manire aussi
oppose  son tre; la ralit d'une autre vie, est un contrat que
l'ternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pense; la
certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnte homme.

[Note 5: Nitocris, reine de Babylone, aprs avoir embelli cette
matresse du monde, avoit plac son tombeau sur une des principales
portes de cette ville, avec une inscription  ses successeurs, de ne
point toucher aux richesses enfermes dans ce tombeau, sans une
absolue ncessit; il demeura intact jusqu'au rgne de Darius Octius
(ou le marchand). Ce roi, au lieu de trsors immenses qu'il
s'attendoit d'y trouver, y lut ces mots: _Si tu n'tois insatiable
d'argent, et dvor par une basse avarice, tu n'aurois pas ouvert les
tombeaux des morts._ (HRODOTE, liv. Ier., chap. 185.)

Saint-Csaire, d'Arles, nous prdit mot pour mot ce qui vient
d'arriver depuis dix ans: Que nous sommes heureux, dit-il, de ne pas
voir ces sicles impies o les autels de Dieu serviront aux femmes de
dbauche; ces deux lustres couls, les franais ressuscits de
dessous les hcatombes, verront un nouveau chef relever le
sanctuaire.

Le pre de Neuville, dans son sermon _sur le respect d aux temples_,
prch en 1770, aprs avoir puis  la mme source, ajoute: Il
viendra un tems, et ce tems n'est pas loign, o le sanctuaire de
Dieu sera foul aux pieds, les autels renverss, les tombeaux
profans, les cendres des rois jettes au vent; ce sicle fera
craindre au monde le dernier jour qui doit l'clairer; ces
perscutions seront aussi cruelles que celles de Nron.]

Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, o la vapeur ne
laissoit presque pas d'air atmosphrique  notre torche. On y voyoit
des cheveux, des crnes encore couverts de chair, des bras dgotans
de sanie, noirs et briss, des cadavres  demi rduits en terre. Les
chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur
nourriture depuis trois ans, d'o nous jugemes que les comits
rvolutionnaires avoient trouv des cadavres entiers, qu'ils avoient
laisss sans spulture, afin que la putrfaction scellt l'entre du
temple aux fidles qui voudroient s'y runir dans des tems plus
heureux.

Un bon djener nous attendoit, nous suivmes la messagre et connmes
la bienfaitrice; c'toit une aimable veuve nomme madame le G13. 
peine fmes-nous assis, qu'aprs les complimens d'usage, nous vmes se
former un cercle nombreux d'honntes gens, ravis de nous voir libres
et sans gardes, et surpris de notre constance  courir notre
sort.--Vous tes libres, messieurs, et vous ne songez pas  en
profiter.--Notre parole est plus sre que la garde du prtoire.--Vous
serez dupes d'une gnrosit aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2,
sauvez-vous. MM. de Crain et de Craisse nous donnrent le mme
conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu o nous
passmes la soire chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route;
le concierge,  qui M. de Crain avoit remis une dette pour qu'il
fermt les yeux, s'toit enivr et dormoit profondment quand nous
revnmes  minuit le faire lever, en lui apportant un verre de
liqueur pour avoir droit d'tre dtenus[6].

[Note 6: On croit que _Surgres_ toit autrefois sous l'eau. Des
tymologistes prtendent que son nom lui vient de _Surges_ ou
_Surgeres_, tu t'lveras au gr de Neptune. Quoique cette petite
ville,  cent vingt quatre lieues de Paris, soit aujourd'hui  trente
milles de la mer, on trouve dans la campagne des ancres qui accrochent
la houe du vigneron, et font rebrousser le soc de la charue. Ce
phnomne est commun sur les bords de l'Ocan, toujours en tourmente.]

Le jeudi, _24 fvrier_, un seul gendarme nous accompagna, en nous
disant que nous ne devions pas songer  nous vader, que nos camarades
toient libres  Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison.
Malgr ces belles promesses, nos coeurs toient comprims en quittant
ce paradis terrestre: c'toit le dclin d'un beau jour qui ne luira
pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au
milieu de la route, est arme jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle
ne nous mette les menottes.

Terminons cette route par une analyse prophtique des vnemens qui
vont se succder.

On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le
promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancs?
Nos deux louis sont bien chancrs. Si nous allions tre embarqus
tout--coup sans argent, ce ne seroit l encore qu'un petit malheur:
nos paquets seront pills, le secret de nos lettres viol, notre
argent vol, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous
emportons sera jet  la mer pour dlester la frgate que nous
monterons; aprs trois heures d'un combat opinitre, nous chouerons
sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous
croyant morts, se partageront nos dpouilles; quand ils sauront que
nous survivons  tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier
en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles,
afin que nous prissions de misre, et qu'aucun ne publie ces
atrocits. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre
frgate, dont le capitaine sera un Cerbre; nous serons ballots dans
la traverse, exposs  perdre la vie sur les rochers des les du cap
Vert.  Cayenne, nous serons emprisonns, escorts de soldats noirs,
puis rpartis sur les habitations et dans les affreux dserts de la
Guyane; nous serons exils de la ville et de l'le de Cayenne,
l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placs 
certaine poque, seront envoys  Konanama et  Synna-Mary, o les
deux tiers mourront de dsespoir, de peste et de soif...... La nuit
approche, nous voil  Rochefort.


_Fin de la premire partie._




SECONDE PARTIE.

PREMIRE SOIRE.


Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre
parler de la France. J'y trouverai peut-tre des amis, qui me
demanderont la cause de mon voyage; heureux si aprs mon rcit, je
m'applaudis de l'avoir fait!

J'cris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte,  l'cart sur les
porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un
autre monde. La proue fend l'onde amoncele; un nuage de neige, sur
une plaine verdtre, borde la frgate. La mobilit des flots, dont
l'un engloutit l'autre, est l'image des gnrations; elle est encore
pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux,
aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'coulera de mme,
et l'onde que je vois  regret s'abaisser pour nous dporter dans une
terre trangre, blanchira peut-tre un jour sous nos voiles, pour
nous rendre  nos familles dsoles. Reprenons la srie des vnemens.

Nous voil  Rochefort, entrons  la municipalit; les plaisirs de
Surgres nous troublent encore un peu la tte; nous voulons que tout
le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrtaires ont les yeux
emprisonns de lunettes magiques, et nous regardent en billant. Je
m'approche d'un vieillard  cheveux blancs dont le front rayonnoit de
gait. Voil un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le
faisant danser en rond, malgr sa rotondit... Vous tes de bons
enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons
bien. Quelques-uns prennent cette gait en bonne part, d'autres
froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques
entrechats. Aussi-tt entre un grand homme noir,  figure inexplicable
comme son me. C'est le commissaire du pouvoir excutif, nomm B......
Ma gait le fche, dj il balbutie un rquisitoire. Le prsident,
dont j'avois serr la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus
malade, et je lui pardonne de bon coeur. On signe notre obdience,
pour aller  St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui
pourrions prendre notre cong sans permission.

Nos guides frappent  la porte d'un grand btiment. Un petit homme,
fris comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur
dit d'un ton aigre... _Ils sont  moi... Venez par ici._ Nous
traversons une grande cuisine, o cuit un bon souper qui ne sera pas
pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit
Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande
salle, nomme chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par
une porte extrmement troite, et haute de deux pieds. Les verroux se
referment sur-le-champ, nous voil au milieu de soixante-dix prtres,
destins comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins
une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui
connoissent l'humanit de Poupaud, nous font un lit avec des valises
et des serpillires.

Le _26 fvrier_, le soleil a  peine dissip les nuages du matin,
quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouills de larmes brlantes.
Nos funestes pressentimens se ralisent; au midi, le spectacle de la
campagne aggrave nos peines; l'horison est bord de hautes montagnes
dont le pied resserre et fait grossir la _Charente_; un nuage vari
des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande
prairie marcageuse,  moiti dessche par les premiers beaux jours
du printemps. Des troupeaux paissent  et l, gards par de jeunes
filles, qui fredonnent librement des airs champtres. L'herbe est plus
abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonfles pendant
l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les
arbres sont chargs de boutons; les amandiers et les abricotiers,
courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont
couverts d'oiseaux qui cachent dj leurs nids dans la verdure prte 
fleurir, tout nous dit nous respirons la libert, et vous tes
prisonniers....

Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues
semblables  des dserts, quelques filles errantes avec des militaires
en uniforme; des tombereaux, trans par des coupables enchans et
attels comme des chevaux, nous refltent la ralit de notre misre.

Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous rduit
point au dsespoir. Nous nous conformons  la rgle de nos
prdcesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs
maux  l'ternel, et lui demandent la patience et l'amlioration de
leur sort.

 huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du
gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et
cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a ptri dans le
panier aux balayures. On apporte en mme temps une tte de boeuf,
quelques fressures et un gigot de vache, qui parot tue depuis quinze
jours, et arrache de la gueule des chiens voraces, qui se la
disputoient  la voirie. Pour desscher nos lvres noires de
mphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appele
eau-de-vie, mais tellement noye d'eau, qu'il n'y en a pas pour un
denier.

Poupaud jure comme un comit rvolutionnaire, quand nous ne sommes
pas assez lestes pour emporter un trs-petit broc de vin trs-aigre,
dont la nation nous fait cadeau pour la journe. Six dtenus,
accompagns de la garde, profitent de ce moment pour emporter les
baquets, o chacun a vaqu  ses besoins, depuis vingt-quatre heures.
Ces bailles sont dcouvertes, et plusieurs couchent au pied des
immondices. Ce spectacle nous rvolte, mais les plus anciens nous
invitent au silence. Quand ils font ces reprsentations  Poupaud, il
leur rpond avec un rire sardonique...... _Oh! Oh! vous n'y tes pas!
et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra
bien que vous appreniez  vivre; une partie se couchera, et l'autre
restera debout._

Depuis huit heures du matin jusqu' dix, une partie dsigne
nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cde la place 
l'autre qui remonte  midi, pour ne plus sortir de la journe. Nous
devons cette grce  quelques membres de la municipalit qui
s'intressent  nous. Poupaud est si fch de cet acte de clmence,
qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme
quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forats.

Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42
pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que
deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entoure d'un
marais pestilentiel. Dans l'intrieur, ne se trouvent point de lieux
d'aisance; on est forc d'y vaquer  ses besoins: jour et nuit, un
nuage rougetre s'lve des sentines; il gne la respiration, nous
occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant
et nuisible. Nous sommes ensevelis  demi-vivans dans l'ombre de la
mort. Notre salle, le soir, ressemble  un champ de bataille jonch de
morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens.
Les soeurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre
linge. Tous les coeurs sensibles compatissent  nos maux, et les
victimes de la rvocation de l'dit de Nantes, trs-nombreuses dans ce
dpartement, ne sont pas les dernires  secourir les aptres de Rome.
Notre dner arrive  midi; la moiti mange tour--tour sur ses genoux
et sur de longues tables; le repas est trs-frugal et trs-prompt; la
digestion ne nous empche pas d'excuter l'ordre du docteur Viv...,
qui nous visite lestement: il parot  Saint-Maurice tous les jours,
et ne se montre dans notre prison que deux fois par dcade.
Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient  deux heures aprs-midi,
fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant
tout--coup de sa mission, se frotte les mains et dit: Il n'y a point
de malades.... Adieu.--Fixez-nous, lui rpond Soursac qui toit sur
son passage.--Qu'avez-vous? Vous ne gurirez que dans les pays
chauds.-- un autre.--Votre imagination travaille trop; ce ne sera
rien que cela ...  la dite ...--Mais, citoyen, j'ai la fivre depuis
cinq jours.--Contes que tout cela; adieu....

[Note 7: Voici notre rveil et notre coucher:

  Air: _de l'Enfant trouv_.

  LE SOLEIL SE PLONGEOIT DANS L'ONDE.

    Maurice jadis eut un temple
  Dans cet asyle des soupirs:
  Et ces votes que je contemple
  Enserrent de nouveaux martyrs;
  J'apperois ici cent victimes
  Sous le mme fer des traitans,
  Mes amis, quels sont donc vos crimes?
  C'est d'tre tous honntes gens.

    Si cette lampe spulcrale
  claire ici toute l'horreur
  D'une longue nuit infernale,
  C'est par une insigne faveur....
  De leur _humanit_ barbare
  Nous demandons vengeance aux Dieux.
  Non, non, le sjour du Tnare,
  N'offriroit rien de plus affreux.

    Quel nuage pais et rougetre
  Borde l'horison de la nuit!
  La mort livide au teint gristre
  Voltige dans notre rduit;
  Et la peste, sa fille ane,
  Sort de notre enfer infect,
  Aidant sa mre dcharne
  Qui frappe avec _humanit!_....

    Grand Dieu, quel lugubre silence!
  Reposons donc quelques instans;
  Oui, mes amis, car l'innocence
  Repose au milieu des tourmens.
  Aux premiers rayons de l'aurore,
  Chacun se dit en s'veillant:
  Ah! si nous respirons encore,
  L'ternel lui seul sait comment.]

Une heure aprs, un jeune homme  qui il n'avoit voulu trouver ni
fivre ni symptmes de maladie, jett dans un coin depuis huit jours,
tomba vanoui; un autre mdecin fut appel; Viv... eut tort, et le
malheureux gagna l'hpital. Comme on le transfroit, Poupaud entama
l'loge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un
auditeur; M. Viv... est expditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa
visite  l'hospice, il dit, en ttant le pouls d'un homme dont la
figure toit couverte de son drap, _ la portion_.... a fait le
malade, et a n'a pas de fivre. Le malheureux toit dlivr de tous
maux.....

_Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son sn_, disoit le
mdecin Tard ...  ce collgue; ils se relayoient tour--tour 
l'hpital et aux prisons: si l'un toit forc d'y envoyer un dport
malade, au bout de quelques jours, le collgue expdioit un _exeat
illic_.

_3 mars._  deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans,
prtre de Toulouse, amen en place de son frre qui s'toit vad,
obtient sa libert, aprs trois mois d'incarcration, et  la suite
d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit t
enchan par les quatre membres.

Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. _Dozier_,
grand-vicaire de Chartres; _Margarita_, cur de Saint-Laurent de
Paris; _Kricuf_, chanoine de Saint-Denis, et _Bremont_. Le substitut
du commissaire du pouvoir excutif vient nous voir. Nous nous
tendons sur nos grabats, afin de parler  ses yeux. Si nous en
croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de
nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et
son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au sicle de Rhe.
Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entasss que
dans aucune prison de France. Ce substitut, qui toit un honnte
homme, fit un rapport favorable. Ils me demandent plus d'espace, dit
B***; je les mettrai au large.

Le _4 mars_, Jardin, rdacteur du _Tableau de Paris_, s'vade de
l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne
cette nouvelle, s'en rjouit et n'a jamais t si poli. Nous sommes
ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout
 notre service.

Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le
corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fte.  minuit, Langlois et
Richer-Srisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et
s'vadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit jou son rle en fin
renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps  la croise, pour
faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez  ce sujet la dportation
de M. Aim, page 63. On peut en croire ce tmoin oculaire, qui a
refus de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolires.)

_11 mars._ On double la garde; on nous embarque demain, les figures
s'allongent, on crit, on prpare ses paquets, on doute encore de
cette nouvelle; Parisot, qui a pri si tragiquement sur les ctes
d'cosse, nous lit une lettre d'Auxerre, o on lui dit qu'il ne
partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de
soixante-dix ans, chacun rdigeoit pour eux un mode de ptition. Le
soir, la prison toit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin,
tire un coup de fusil, dont la balle frappe la vote de notre salle et
rebondit sur la tte d'un vieillard de soixante ans, nomm Saoul; on
ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il ft plein de sang.
L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne
songions point  nous vader; nous ne pouvions pas y songer, car la
prison, depuis le matin, toit entoure de vingt-deux factionnaires.

Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous
prparer  partir dans deux heures.

La prison offre le tableau d'un camp cern par l'ennemi: l'un se hte
d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure,
tout est ple-mle, on travaille beaucoup sans avancer  rien, tout se
trouve et s'chappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voil
comme les Isralites, la ceinture aux reins, le bton  la main, les
sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du dsert.

Au nord, du ct des promenades, une haie de baonnettes borde le
cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une
populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer.

B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux
voituriers d'emporter nos malles, est entour de flots de
ptitionnaires, rebute les uns, parle  l'oreille des autres, reoit
des billets de toutes espces.

Nous dlibrons aussi entre nous: l'amiti, les regrets, les malheurs,
la disproportion des fortunes, l'galit du sort, les chances que
nous allons courir, dilatent nos coeurs, confondent nos intrts,
runissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des
larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent
ce touchant qu'on prouve rarement dans le cours de la vie. Le prlude
du dpart est celui d'une rconciliation parfaite; chacun se promet
assistance rciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son
voisin; nous renaissons aux premiers ges du monde; nos patriarches
seront nos pres, ils garderont nos cases, pendant que nous
pourvoirons  leurs besoins: dj chacun a form sa socit; nous ne
sommes plus europens, nous voil colons, cultivateurs, propritaires,
ngocians, navigateurs.... L'homme agit d'une crise violente,
dtourne les yeux de dessus l'abme, pour y jetter quelques fleurs
avant de s'y prcipiter; le sage, pour n'tre pas accabl sous le
poids de l'infortune, allge son fardeau par l'illusion d'une
perspective enchanteresse.

B****. arrive, et nous dit d'un air riant: _Allons, messieurs, je vous
mets au large._ Il droule un beau cahier, nou de deux faveurs, o
chaque nom est inscrit en gros caractre, et entour de notices
particulires, qui sont les motifs de dportation; les trois quarts
(comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste aprs le
combat) sont dports sur ce protocole:

  _Loi du 19 fructidor._

  _Suspects._
  BONS  DPORTER
             DORU, mal vu des patriotes.
             DOUZAN, pour avoir dplu au Directoire.
             CLAVIER, dnonc.

  BONS  DPORTER
  _Dpartement des Insoumis. Vosges._
             LAPOTRE.
             POIRSIN.
             GRANDMANCHE.
             etc., etc.

Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand
nombre, qui n'auroit pas de peine  se justifier, si on lui appliquoit
explicativement tel ou tel article de la loi; car il en est dport
comme prtres, qui sont lacs, comme on le verra dans la liste. Tous
les individus du mme dpartement ou pris dans le mme arrondissement,
sont rassembls dans la mme parenthse, dont vous voyez le modle.

Chaque dnomm se met en rang pour aller en procession funbre: _Nous
ne serons peut-tre pas fusills en rade comme ici_, dit le dernier;
Bois.... rit et donne le signal; le tambour bat aux champs pas
redoubl. L'un est infirme et ne peut avancer, l'autre est
sexagnaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait
fonctions de lieutenant-colonel.

Ce prtre proscrit, habill en voyageur, parot migrer pour l'autre
monde, ce prlat respectable est charg comme un homme de journe;
jadis il toit le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le
prendroit dans ce moment pour un criminel chapp du bagne. Les
honntes gens ferment leurs croises, pour pleurer en libert. Nous
faisons halte dans la cour de la prison de l'ancien hpital, pour
recruter d'autres dports. La loi qui exempte les sexagnaires est
nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rdimer.

 deux heures, nous traversons les chantiers o s'lvent les
vaisseaux, la _Princesse-Royale_ et le _Duguay-Trouin ou le Mendiant_.
De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui
travaillent pour l'amiraut, et deux longs attelages de galriens,
commands par des ngres, retournent au bagne. Ils sont dcors d'un
bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et
tiennent toujours en main une chane assez pesante, attache  la
jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice.
Quand nous arrivons  la nacelle, on parle  l'oreille du commissaire.
Aprs diffrens gestes, il expdie un ordre de retour au citoyen
Tacherau de Tours, qui venoit  ct de moi.

La Charente, dans ses sinuosits, regrette le moment o elle va nous
confier  l'Ocan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse
voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son
dclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperoivent dj plus
que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent
sous nos frles nacelles. Nous promenons nos regards tonns sur ce
spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voil sur ton
sein! Quelle ide sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues
inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes;
l'Ocan, imprgn des derniers rayons de lumire, parot s'enflammer.
Un lger brouillard nous drobe ces objets ravissans; nous voil au
pied des deux frgates qui nous porteront tour--tour. Notre nacelle
est aussi petite auprs d'elles, qu'un enfant au berceau,  ct d'un
grand et vigoureux Hercule. Nous nous lanons dans l'escalier du
btiment; aprs avoir mont vingt marches, nous voyons sous nos pieds
les voiles et les mtures de nos golettes. On nous reoit pour nous
faire dcliner nos noms, et nous mener  notre dortoir. Je vous en
ferai demain la description. Nous sommes 193, si presss ce soir, que
nous allons nous coucher sans souper.


SECONDE SOIRE.

_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les
pines. La frgate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_,
et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne dcrirai que les parties
du btiment ncessaires pour l'intelligence de ces soires.

Le pont est la premire surface de bois d'o s'lvent les mts et les
cordages. La queue ou le derrire se nomme le gaillard de derrire;
c'est l que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de
l'tat-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la
sainte-barbe ou magasin  poudre, et l'arsenal. Les deux extrmits
d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie
qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrmit est
termine par une pointe o aboutissent tous les bois du coffre, qui se
terminent en dessous par un tranchant nomm _quille_. Cette quille est
la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble  un dos d'ne
renvers, dont l'intrieur prend le nom de fond de cale. Entre la
poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que
nous logeons.

Je vous ai dit hier que nous avions mont quinze ou vingt marches pour
arriver sur la frgate; personne ne loge sur le pont, de peur de gner
la manoeuvre. Un vaisseau est distribu comme un htel, sinon que dans
l'un on monte  sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous
sommes donc entrs par le grenier. Les officiers, les matelots et les
soldats occupent le second tage; les extrmits sont pour les
cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers
employs au service du btiment, qui logent en grande partie  la
proue. Le milieu, nomm passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus
large de la maison flottante. Le ct qui rpond  la droite de celui
qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_.
Quand un btiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les
ponts par les noms des batteries. La premire est la plus prs de la
mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisime, du 12. Cette
dernire se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus
lev qu'un second tage, et se nomme btiment de ligne du premier
rang. Les intermdiaires sont les frgates, qui n'ont que deux
batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les
btimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et
capables de couler  fond les corsaires les plus forts. Au milieu,
entre la poupe et la proue, sont placs le grand, le petit canot, et
la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente
pieds, sont engrnes l'une dans l'autre, et servent pour les vivres,
les embarcations, et le cas de naufrage sur les ctes. Quand la
frgate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots
servent  dbarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces
nacelles servent de parc aux moutons; voil donc le pont et le second
tage entirement occups. Le troisime tage se nomme _entrepont_; on
y descend par deux escaliers  droite et  gauche, et, pour parler
techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette
partie que le local qui s'tend depuis les cuisines jusqu'au grand
mt, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente
pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut.
Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que
cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste
hcatombe dans une grande ville, o la famine et la peste moissonnent
chaque jour des milliers de victimes qu'on est oblig d'inhumer dans
le mme journal de terre; les cadavres, presss les uns contre les
autres, sont cousus dans des serpillires, et spars les uns des
autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le
vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous.

Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs
les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de
petites colonnes nommes pontilles. Sur ces colonnes sont de petites
solives de traverse, perces  dix-huit pouces de distance l'une de
l'autre, o l'on a pass des cordes appeles rabans, qui suspendent
par les quatre coins un morceau de grosse toile  bords froncs, dont
le dedans ressemble  un tombeau.

Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets
occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes,
nous n'en avons pas trois.

Le jour ne pntre jamais dans cet antre entour de tous cts de
barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes
fermes par de gros verroux. Au milieu et aux extrmits, sont des
baquets o nous sommes forcs de vaquer  nos besoins depuis six
heures du soir jusqu' sept du matin.

La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui mme
que je suis accoutum au malheur, sans qu'il endurcisse mon me, je ne
puis rflchir  notre position, sans que mes ides se confondent.
Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagnaire replet ne peut
grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir:
il s'crie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'touffe, mon Dieu, que je
respire un peu.... Une sueur brlante mle de sang dcoule de tous
ses membres. Il est tout habill, car le local est trop troit, pour
qu'il puisse tendre les bras pour tirer son habit; voil mon tombeau,
dit-il, voil mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tte, il aspire
une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de
marine de l'ancien rgime, qui partage notre destine, s'crie que
nous sommes aussi entasss que les cargaisons du Levant qui apportent
la peste. Ce flau nous parot invitable, et nous n'esprons voir
notre sort amlior que par la mort de la moiti de nos camarades....
L'chafaud est un trne auprs de ce genre de supplice, l'homme, en y
marchant, jouit encore  son dclin, du plaisir de respirer l'air;
mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le
cadavre de celui qui le tue, mme aprs sa mort, par la place qu'il
occupe encore. Plus nous sommes gns, plus nous nous agitons pour
trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se
lchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des
soupirs, des cris touffs redoublent nos malheurs, la mort est moins
affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y
recourir? Pourquoi vouloir exister malgr ses ennemis et soi-mme?

Dieu ne nous suscite point de tribulations au-del de nos forces; du
sein de l'abme, un rayon d'esprance nous luit avec l'aurore. _Jeudi,
15 mars 1798_ (_24 ventse an 6_), la cloche nous appelle  djener;
nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons
respirer ... nous avons autant de peine  nous arracher de nos
tombeaux qu' y pntrer, nous ne pouvons retrouver nos vtemens ...:
l'un rclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils
gars dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour
respirer l'air, on se dchire, on s'arrache les cheveux pars et
dgouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui
s'lance dans un escalier  pic de la largeur d'un pied et demi; cet
autre entrane ses vtemens au milieu de la foule, s'habille sur le
pont, tend ses membres, et renat  la vie, comme cet oiseau qui bat
des ailes, au sortir d'une cage ternellement enveloppe d'un crpe
noir.

On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions
 Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le
capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet
de l'amliorer aussi-tt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la
prcaution de nous dshabiller avant que de descendre.........
Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moiti qui se
trouve entre les autres, aux deux extrmits de la prison, ne respire
que le souffle brlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le
plancher n'est pas  un pied au-dessus de la tte de ceux qui couchent
sur les autres; il touffe tellement la voix, qu'il faut crier comme
des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins.

Les deux escaliers[8] renvoient un huitime de l'air qui n'entre dans
nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre
pieds quarrs, ce qui donneroit  chacun un pouce et demi d'air pur,
en y joignant celui que nous recevons trs-obliquement au travers des
canots par l'ouverture du fond de cale, pratique  ct du poste des
aide-majors. Cet air est mphytis d'avance par les moutons qui
couchent au-dessus de nous, et obstru par les chaloupes fiches dans
le vide.

[Note 8: La rsistance que l'air atmosphrique prouve pour se
renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur
du mphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble 
l'eau: si un verre toit  moiti plein de liqueur vaseuse, l'eau
claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'o
je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas mme une ligne
d'air atmosphrique. Sur 193, le tiers qui couche auprs des
coutilles a suffisamment d'air  respirer; le second tiers qui se
trouve entre deux, respire un air  moiti corrompu, et l'autre qui se
trouve au milieu, nage dans le mphytisme.]

_16 mars._ Nous restons toute la journe sur le pont; faire quelques
pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la
mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre  cette crise. La
justice tombant goutte  goutte, commence  cicatriser nos plaies.

Nous prouvons trop de privations, pour n'tre pas indiffrens sur la
vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis
d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui
restent toujours pendues  notre boutonnire. On dne  midi.

Toutes les tables sont composes de sept personnes, chacune a sa
_cuisinire_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de
viande des sept convives; la ration est emmaillote avec du fil, afin
que rien ne se perde dans l'immensit de la chaudire; un petit baquet
sert de plat  la socit qui mange  la gamelle. Chaque convive est
marmiton  son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'apptit
faisant les frais du repas, on s'apperoit sans dgot que la soupe
grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme
les Isralites dans le dsert; en dix minutes le repas est fini. Le
marmiton de jour reporte l'auge et le bidon  la cambuse ou magasin de
comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les
gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes o
se balancent les golans ou gobeurs en volans, que les potes nomment
alcions chris de Thtis, parce qu'ils sont prcurseurs du calme. Plus
loin, des marsouins ou cochons de mer, rvolutionnent quelques petits
poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un dport_ vient de se
jeter  la mer du ct de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent 
l'instant;  peine a-t-il touch les flots, qu'il est saisi et remis
dans une chaloupe.

Ce malheureux, nomm Jacob, lieutenant de la lgion de Mirabeau, toit
dtenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoy 
Rochefort avec sept autres infirmes, et remplac par six sexagnaires
et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous
compter sur la liste de Bois....; elle a t rdige si  la hte, que
Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont
point.

_18 mars._ Trois btimens anglais viennent croiser jusqu' l'entre du
port.

_19 mars._ Le capitaine de la frgate mouille  ct de nous, nous
signale  l'ennemi; M. Bruillac se rend  son bord; ils se donnent
parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois
l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos
ennemis n'ont rien  mnager pour se satisfaire.

_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nbuleux; bon vent;
nous levons l'ancre; nous luttons toute la journe contre les bancs de
roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une
heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois btimens
anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de
nos vergues qui a ralenti notre marche.

 six heures du matin, les matelots descendent prcipitamment dans
notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de
nos hamacs, pour donner plus de jeu  la frgate. Les uns,  moiti
endormis, tombent sur les autres; tout est ple-mle. Ce dsordre ne
dure qu'un moment; officiers, soldats, dports forment un mme
peuple; tous ont les mmes sentimens et les mmes ennemis  combattre:
les uns commandent de sang froid, les autres excutent de mme;
ceux-ci prparent les canons, ceux-l se prcipitent dans le fond de
cale pour passer aux autres, qui jettent  la mer le _leste volant_ et
le bois  brler. On ensevelit dans les flots jusqu' nos effets.

 huit heures, nous dcouvrons la terre; ce sont les sables
d'Arcasson, canton de Mdoc,  douze lieues de la rade de Bordeaux.
L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris
les signaux du capitaine de _la Dcade_. Sa feinte retraite n'est
plus un mystre pour nous; ses forces sont quintuples des ntres. Le
vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la cte. L'anglais
qui voit nos manoeuvres, songe  nous couper la route.

Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas 
trois lieues; il nous gagne; on se dcide  chouer: ce moyen violent
nous donneroit peut-tre la libert. Une partie de l'quipage s'en
rjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la
frgate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase.
Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'esprance,
le naufrage, la mort, la prison et la libert.

Le soir, la cte n'est plus pratiquable pour chouer; le vaisseau ras
(_le Vieux Canada_) et les deux frgates (_la Pomone et la Flore_), ne
sont pas  six milles de nous; tout est prt pour le combat; nous
soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison
de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle
horrible nuit va succder  ce jour d'alarmes!....

Une prison, dont les plafonds s'croulent subitement, offre un
tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brises, des
caisses vides, des pontilles, des hamacs dchirs, des brviaires,
des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles casses, sont
confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte;
on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin
 nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumire
spulcrale: l'un est couch sur les jambes de l'autre; celui-ci repli
en double, sert de marche-pied ou de sige  trois ou quatre autres.
Le plancher dgoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la
batterie toient ouverts pour arroser le fond de cale.

La nuit est close; notre frgate vogue  l'aventure. Quand on peut
voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la
rflexion et mousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des
cueils; les nouvelles changent  chaque minute; tantt nous allons
chouer, un moment aprs nous allons entrer dans la rivire de
Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons
toucher; il faut encore dcharger le btiment. On dblaie
l'entrepont; tout le bois de chauffage est jett  la mer. On dfonce
les pices de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les
malles, les ferrailles et le leste volant sont  l'eau. Il est neuf
heures, et nous sommes  trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi
nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-tre 
la piste.

Le feu d'une tour fameuse, nomme Cordouan, nous indique que nous
sommes prs de la cte. Ce phare est redout des navigateurs; l'onde
mugit et couvre la surface d'une le qui a donn son nom  la tour.
Notre pilote qui ne reconnot pas ces attrages, conseille au
capitaine de faire mettre le canot  la mer, pour aller reconnotre la
cte, nous faire dbarquer de suite et brler la frgate  la barbe de
l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour.
Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on
jette l'ancre, et les canotiers partent et rament  force de bras vers
le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils
reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre mprise. Nous sommes
 plus de neuf milles de cette cte. La lumire semble fuir devant
les canotiers. Le phare qui la donne est  moiti tnbreux, et
rellement cette lanterne tourne et partage la lumire avec les
tnbres, pour dfendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont
failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre
pour filer quelques noeuds et chouer en sret au premier crpuscule.
Aurons-nous le sort de Robinson Cruso? Ce navigateur trouva une le
hospitalire, et nous serons jetts dans le sein de nos ennemis.

Tout l'quipage harass de fatigues, profite de ce moment de fausse
scurit pour se livrer  un profond sommeil. Le capitaine,
l'tat-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le
gaillard de derrire.

 minuit et demi, M. Dup, chirurgien-major, vient au poste de ses
aides, leur ordonne de se prparer  panser les blesss.

On s'veille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de
l'ancre: l'anglais nous a dbusqus par la lumire de nos canotiers;
il n'est qu' deux portes de fusil de notre bord; le combat va
commencer.

Une de ses frgates, meilleure voilire que les deux autres, nous
atteint et nous salue d'une dcharge de 16 et de 9.

 notre bord, on s'veille en tombant les uns sur les autres; les
officiers courent, crient de tous cts. _Canonniers_, _ vos postes_,
_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frgate tremble et retentit
du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et
semblent, en passant sur nos ttes, mettre le btiment en pices.
L'ennemi qui sait que la partie est ingale, nous crie d'amener; sa
proposition est accueillie par une salve qui met le feu  son bord. Il
s'loigne pour faire place au vaisseau ras et  l'autre frgate. Nous
ripostons en gagnant la cte. D'paisses tnbres couvrent l'horison,
et la lune n'a achev son cours que pour rendre notre destine plus
affreuse.

Comment vous peindre la situation des pauvres dports? Les trois
quarts sont d'anciens curs de campagne, qui n'ont jamais entendu que
le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent,
que ceux-l se confessent et s'absolvent, une borde dmonte notre
gouvernail; le feu redouble des deux cts; l'alarme est gnrale 
notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frgate
ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a teint le feu qui avoit pris 
son bord; elle revient  la charge; nous sommes entre trois
assaillans: nous longeons la cte au gr du vent, faute de pouvoir
gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et
en queue; il vient de nous tirer une borde en plein bois: nous
pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible
craquement fait trembler l'norme machine. Grand Dieu! nous prissons,
s'crie l'quipage d'une voix perante. La frgate parot se partager
et abandonner aux flots nos cadavres mutils. La mer commence 
monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi
s'acharne  nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est
moins dlest que nous, il craint de s'engager; il s'loigne de peur
de toucher sur nos attrages.

Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre  de si
grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis
minuit et demi; depuis une heure la quille de notre btiment est aux
prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relve ou
accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son
poids sur les pierres ou dans les cavits des montagnes ensevelies
sous les ondes. Nous voil  l'embouchure de la rivire de Bordeaux,
l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frgate est crible, son
artillerie dmonte, il n'y a eu, dit-on, personne de tu.

Le capitaine songe  nous plutt qu' lui, il nous envoie un officier
pour nous tranquilliser et nous faire rafrachir.

 la pointe du jour, une partie de nos matelots rceleurs va  terre
sous prtexte d'avertir un pilote-ctier, pour vendre les effets qui
nous ont t vols pendant le combat par les fripons qu'on dporte
avec nous pour nous avilir. En djenant on s'tourdit pour oublier le
malheur, et chacun fait  sa mode l'historique de l'action. Le
btiment est une maison au pillage.

 neuf heures, un pilote-ctier nous aborde, en joignant les mains:
Que vous tes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve!
cette cte dont l'anse est borde de sables, cache des rochers
affreux; dans les petites mares je les touche souvent avec ma rame;
il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une
ancienne ville nomme _les Olives_, submerge comme l'le de Cordouan
dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagn cette
plage, les cumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assomms
pour vous voler.--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes
monts sur des chasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des
crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous
mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de dbarquer le
lendemain.

_24 Mars._ La frgate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous
pompons pour laisser reposer l'quipage.

Les matelots rceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, except
la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est
encore toute couverte de sable et de boue; l'tat-major a t
galement pill. On fait une visite qui n'intimide personne; les
objets de moindre valeur vont se loger o les propritaires ne les
avoient jamais mis; et le dieu Mercure dpche deux commissaires de
Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la
frgate. Ils passent entre deux haies de dports qui obstruent
involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens,
ou plutt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas
citoyens._ Ils ont trouv fort mauvais que les officiers
communiquassent avec les dports, ce n'toit pas l leur mission;
aussi ont-ils prononc sans examen que nous devions retourner 
Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre
quipage est dcid de son ct  ne pas marcher sans garder pour
otages les commissaires qui viendront lui en ritrer l'ordre; on les
jettera  la mer au premier danger. Cette rsolution leur parvient,
_la frgate est hors d'tat de mettre  la voile_.

_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires;
l'une, d'un dtenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort.
La premire nous assure que nous serons dpos  Blayes, sous trois
jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine
de la _Dcade_, qui va venir nous prendre au Verdon.

_20 avril_ (_1 floral_).  cinq heures et demie, nous appercevons un
btiment, on le signale; c'est la _Dcade_; elle mouille  la chute du
jour.


TROISIME SOIRE.

_22 avril 1798_ 1798 (3 floral an 6). Depuis quarante jours que nous
sommes en mer, nous n'avons pas eu un moment de repos; aprs un combat
opinitre, o nous sommes spolis de tout, quand nous demandons 
descendre  terre, pour reprendre quelques effets, on nous leurre,
afin que nous ne sachions o donner nos adresses, et que nous
consommions le peu qui nous reste, sans pouvoir le remplacer. On nous
fait enfin rembarquer tout nus.

 huit heures, la premire embarcation part. Nos vieillards[9]
commencent  croire qu'ils iront dans le Nouveau-Monde. Le dnuement
o ils se trouvent, le changement d'quipage, les infirmits qui les
accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent
leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades
n'aient plus qu'un souffle de vie, on les hisse  bord, comme des
btes de somme. Nous voil sur _la Dcade_. L'officier de quart prend
son porte-voix, et nous donne la consigne: Messieurs les dports, il
vous est expressment dfendu de communiquer avec qui que ce soit de
l'quipage, vous reprendrez les mmes places que vous aviez sur la
Charente; vous remplirez les articles du rglement, dans les pancartes
qui sont  la porte des rambardes de votre dortoir. Les voici:

[Note 9: La surveille de notre dpart, notre major reut avis de
constater l'ge et les infirmits de chacun; je lui prsentai M. Doru
qui avoit alors soixante-sept ans. Hlas, nous dit-il, cette
injonction est pour la forme, j'ai des ordres prcis de ne reconnotre
ni infirmes ni sexagnaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je
serois destitu en vous le donnant.]


ARTICLE PREMIER.

Les dports seront dtenus dans le lieu qui leur est destin
(l'entrepont. Voyez plus haut la description de ce local), depuis six
heures du soir jusqu' sept heures et demie du matin, et plus tard si
les circonstances retardent le nettoyage du pont, ou tout autre motif.


ART. II.

Lorsque les dtenus auront des besoins pendant la nuit, ils auront
pour y satisfaire des bailles divises dans leur local, lesquelles
bailles seront vides de quatre heures en quatre heures par les gens
de l'quipage; pendant le jour, quand ils seront sur les ponts, ils
iront  la poulaine, (lieux-d'aisance  gauche et  droite de la proue
du btiment),  moins de mauvais tems, et dans ce dernier cas, les
bailles seront mises dans la batterie.

Excut ponctuellement.


ART. III.

Les dports seront _applats_ par plats de sept: les heures de leurs
repas seront celles de l'quipage, c'est--dire des matelots, devant
vivre comme eux et de la mme chaudire: ils mangeront toujours dans
la batterie, depuis le grand mt jusqu'au panneau de l'avant; ils
auront pour leur service, pendant le repas, quatre novices (ou
mousses), qui iront  la chaudire et  la cambuse prendre leur
manger.


ART. IV.

Entre les repas et aux heures indiques, lorsque les circonstances le
permettront, les dports pourront se tenir sur les passe-avants et
dans la batterie; mais jamais, sous aucun prtexte que ce puisse tre,
ils ne passeront au-del du grand mt, ni n'iront sous les cuisines,
sous peine d'tre punis comme infracteurs de l'ordre.

Ce dernier article a t de rigueur.


ART. V.

Il leur est expressment dfendu de lier aucune conversation avec les
gens de l'quipage et d'insulter personne, sous les peines portes par
le prcdent article.

La premire partie de cet article n'a pas t observe  la lettre;
elle a t faite pour que les voleurs dports avec nous ne
trouvassent point de rceleurs dans les matelots; la seconde a prvenu
les rixes et produit un fort bon effet.


ART. VI.

Si quelqu'un de l'quipage les insultoit de quelque manire que ce
soit, ils en porteront plainte  l'officier de service, et justice
leur sera rendue.

Excut  la lettre.


ART. VII.

Il leur est expressment dfendu d'adresser au capitaine aucun crit,
 moins que ce ne ft des lettres pour terre, qui seront toutes
remises sous cachet volant: ils porteront toutes leurs rclamations
verbalement aux officiers de service.

Bonne prcaution contre les flatteurs et dlateurs, mais champ vaste 
l'arbitraire des commis aux vivres, qui donneront ce que bon leur
semblera, de l'aveu mme du capitaine, qui n'en pourra jamais rien
savoir, puisqu'il ne communiquera point avec nous, et qu'il nous
dfend de lui crire....

Excut  la lettre.


ART. VIII.

Toutes les fois que la gnrale battra, les dports se retireront
avec prcipitation dans le lieu de leur dtention,  moins qu'il n'en
ft autrement ordonn.

La rdaction de cet article marque la verge d'un capitaine
ngrier.--Excut selon sa forme et teneur.


ART. IX.

S'il s'levoit quelque rixe entre les dports, ils laisseront leur
dispute au premier ordre qui leur en sera donn, sous peine aux
dlinquans d'tre arrts et mis aux fers au lieu de leur dtention,
jusqu' ce qu'il en soit autrement ordonn par le capitaine.

Cet article a t inutile.


ART. X.

Dans tous les cas de manoeuvre ou toute autre circonstance, ds que
l'officier de service ordonnera aux dports de laisser les
passe-avants pour descendre, soit dans la batterie, soit dans le lieu
de leur destination, ils en excuteront l'ordre avec exactitude.

Suivi  la lettre.


ART. XI.

Les dports n'auront dans le lieu de leur dtention que le hamac qui
leur est destin, les couvertures qu'ils se seront procures, et un
porte-manteau ou sac de nuit pour leur traverse, la petitesse du lieu
qu'ils occupent, la salubrit qu'il est urgent d'entretenir ne
permettant pas de leur accorder d'autres effets. Le surplus sera
dpos dans les autres parties de la frgate, pour leur tre remis 
l'arrive.

Cet article trs-sage a t ponctuellement suivi.


ART. XII.

Lorsque le branle-bas de propret sera ordonn au lieu de dtention,
chaque dport ira prendre ses effets qu'il mettra dans son hamac, ou
les portera o il lui sera indiqu, les gardera prs de lui pour les
descendre, ds que l'ordre s'en donnera.


ART. XIII.

Il est enjoint  tous les dports de se conformer  tout ce qui est
prescrit par la prsente consigne, sous peine d'tre punis
conformment  la loi.

   bord de la frgate _la Dcade_, sixime
  anne de la rpublique franaise.
                             _Le commandant de la frgate_, VILLENEAU.

_23 avril_ (_4 floral_). Voici notre traitement. Aprs une grande
confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entasss que
dans la Charente; la prison est plus troite et plus noire; nos
malades sont provisoirement au bas des coutilles.

On se lve  six heures; on djene  sept et demie. Un petit mousse
va  la cambuse prendre pour chaque socit compose de sept, un bidon
contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitime,
mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces.
Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqus ronds
de l'paisseur d'une galette de pain d'pice, et si durs que le moins
dent est rduit  les briser sur deux boulets rams, dont l'un lui
sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous
trouverons ces biscuits dentels par des vers longs comme le doigt; en
voil pour jusqu' midi.

Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou
dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses
habits, o il trouve des milliers de buveurs de sang et de comits
rvolutionnaires. En vain changeroit-on de linge  toute heure, le
nombre des indigens est si grand, que la mal-propret est invitable.
Les lpreries juives toient des palais en comparaison de notre
dortoir; le bois est imprgn d'une odeur cadavreuse, capable de
donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tt qu'on les met 
l'embouchure de ce gouffre.

Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzime fois; on
sonne le dner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du
rglement ci-dessus.)

Notre cuisine est  stribord, celle de l'tat-major  bas-bord; de ce
ct, les poulets tournent  toutes les heures du jour. Quatre ou cinq
mousses lgans aident le cuisinier des officiers, et vendent  la
drobe jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est
dfendu d'en marchander, et mme de parler  leur chef qui est spar
de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au
mousse qui tourne la broche, regarde le dport le moins dguenill
comme une tre infiniment au-dessous de lui;  peine nous est-il
permis de manger notre morceau de biscuit  la fume du rt. Pendant
que nous attendons notre sale dner, l'officier de service fait
scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle  sa cuisine. Passons
dans la ntre.

[Note 10: Villeneau, aussi dtest de son quipage que de nous,
ordonnoit cette rigidit sous peine de destitution,  ce que nous ont
dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'quipage s'y
prtoit avec rpugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modr son
despotisme. Je dois particulirement de la reconnoissance aux
sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partag leur
souper avec moi. Ils ont humanis le capitaine d'armes Chotard, et
j'ai eu seul la libert de rester le soir sur le pont, autant de tems
que je voulois: on m'a mme assur que M. Villeneau, en montant un
jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde prs du grand
cabestan, couta de loin, et dit: Je plains vraiment celui-l, il
n'est dport que pour des chansons.]

Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le gnie de
Calot dans _la Tentation_ de Saint-Antoine; un coq est un animal
extraordinaire par sa btise et sa mal-propret: figurez-vous un tre
plus sec qu'une clanche, dont le teint olive enfum est huileux de
graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme
une chaudire, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire,
de ses alvoles gonfls de deux monticules de Tabago, coulent deux
sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines
sanguinolentes de ses clous de grofle dcouronns; sa main essuie
souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu' son menton; sa
chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux
lignes d'pais d'une liqueur agglutine par le feu et encore un peu
moite; ses cheveux dgouttent d'huile; ses oreilles sont perces, deux
poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez
ouvert pour qu'on voie  nu presque tout son corps. Un mauvais cheval
men  l'carisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un
amphithtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les
insectes ne piquent point cet tre plastrone de crasse; sa sale
carcasse ressemble  une vieille peau tanne o l'on ne voit aucune
monticule de veines.

Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les
boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment
qu'il va distribuer sa chaudire. Je voudrois qu'une femme des plus
coquettes lui donnt le bras, qu'il pt s'oublier au point de vouloir
tre galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel
divertissement pour les spectateurs, au moment o la main du coq,
contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lvres en
lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il
devenoit tmraire!....... Ne sortons pas de la frgate au moment de
prendre un dner aussi apptissant.

Le coq ouvre sa vaste chaudire et vide trois cuilleres de bouillon
dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble;
nos lgumes sont des fves de marais, grosses comme des rognons de
mouton, enveloppes d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce
grainage toit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les
chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs
traversent les dserts de l'Arabie-Ptre. Ces fves sont  bord
depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y
font leur case, et de petites pilules de rats et de souris.

Demain nous aurons quatre onces de boeuf sal ou les trois seizimes
d'une livre de porc; le troisime jour, de la merluche couleur citron
miette,  l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour
la jetter dans nos baquets. Le jour de la dcade, un breuvage de riz
aussi clair que celui du renard  la cicogne; tous les cinq jours, une
fois du pain et pas  discrtion; tous les jours un demi-septier de
vin  dner et  souper.

Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous
occupons: nous sommes sur deux haies d'un ct et de l'autre, depuis
l'escalier des cuisines jusqu' une toise en-de du grand mt; cet
espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut
retrancher l'emplacement de quatre pices de canon montes sur leurs
affts: l'afft a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, 
partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller
de la cuisine  l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui
fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de
long sur six de large, valuation faite de l'emplacement des canons. On
nous sert dans une gamelle qui est lave quatre ou cinq fois par an.

Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu
moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frgate cent
vingt-huit sur trente-huit de large  son grand mt. Nous sommes
envelopps dans le tourbillon de fume des cuisines; si nous montons
sur le pont, le soleil nous rtit; nous ne sommes bien nulle part;
vingt ou trente sont attaqus du scorbut, et les salaisons contribuent
beaucoup  cette branche de peste, mais on ne peut pas faire
autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux
vivres, qui s'entend avec Villeneau, chancroit moins notre ration.
(D'abord il a cout nos plaintes, puis elles ont t vaines; nous
pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les
rapines.)  six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dn, puis
on descend au cachot. (Voyez-en la description  notre entre sur la
Charente.)

_25 avril_ (_6 floral_.)  trois heures du matin, le vent souffle du
nord-est; on lve l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par
les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le pre du
jour par des juremens ou des discours orduriers, rpts avec d'autant
plus d'clat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du
fond de leur cachot, lvent les mains et les yeux au ciel. Le vent
tombe; nous mouillons  deux portes de fusil de l'ancienne et trop
fameuse ville de Royan, rebelle et ruine par le cardinal de
Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!...
nous ne sommes pas  cent vingt toises du sol franais. Un ordre
dsesprant nous enchane au rivage.

_26 Avril 1798_ (_7 floral an 6_). Nous mettons  la voile: cette
fois nous voil en route pour Cayenne;  midi, nous avons dpass le
phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des
_Olives_; chacun, plac sur le pont et dans les batteries, les yeux
fixs sur ces ctes, fait les rflexions les plus sinistres; la
frgate vogue  pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi 
l'heure. (Un noeud est le tiers d'une lieue.)

_27 Avril._ Nous avons fait trente lieues, le sol franais a
entirement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume
qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons  bas-bord la
pointe des Pyrnes; les plus clairvoyans distinguent avec de longues
vues le port de Saint-Sbastien:  stribord, la mer est couverte de
planches et de poutres: quelque btiment a fait naufrage sur ces ctes
toujours battues par les temptes. Ces objets nous plongent un instant
dans de sombres rflexions que le trouble et la dissipation effacent
un instant aprs. Une grosse tonne vogue au gr des flots. On met la
chaloupe  la mer, elle est  bord, c'est une excellente pice de
quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la dguste sur le gaillard de
derrire, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la
journe demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent
sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'lve au bout d'une
heure, mais il nous pousse d'o nous sortons.

_28 Avril_ (_9 floral_), soir, vent _de bout_ (ou contraire), nous
n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu' neuf ou dix noeuds
des ctes d'Espagne; nous dcouvrons parfaitement les Pyrnes: ces
hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds
plants de bois. Des cavits immenses, des gouffres, des dcombres,
des antres effrayans nous prsentent de majestueuses horreurs; une
fume blanchtre s'lve de ces rochers qui amonclent les nues. Leur
approche rend les vents variables et excite de violentes temptes. Un
voyageur gar dans ces abmes, entendroit sans merveille la foudre
gronder sur sa tte, pendant qu'il la verroit rouler  ses pieds....
Nous n'avons encore dpass que les ports de Bayonne, de
Saint-Sbastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies.
Les hirondelles frisent l'eau ... Messagres du printems, plus
heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on
nous a arrachs!

_3 Mai_ (_14 floral_). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur
les dix heures, le corsaire _les Sept-Amis_ invite notre capitaine 
gagner le large. La pointe du Finistre, nous dit-il, est garde par
un stationnaire anglais qui rde  vingt-cinq lieues; Villeneau rpond
qu'il a des ordres prcis de ne pas quitter la cte. Les deux btimens
s'loignent en se promettant un mutuel secours.

Aprs midi nous dcouvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos
aeux, jaloux de voler  la dfense de l'Espagne  demi-embrase par
les Maures et les Arabes, entrrent dans ces royaumes par cette brche
qui a conserv le nom de _Ortugal_ ou _Ortus Gallorum_, comme le
Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mmes Gaulois se
rendirent matres en poursuivant les dvastateurs  qui ils
succdoient.

Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice
o Saint-Jacques de Compostel reoit tant de plerins et fait tant de
miracles. Le sommet de ces rochers est couronn d'une bruyre de trois
pouces de haut, parseme de thym, de serpolet et d'autres herbes
odorifrantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour
du printems, l'air du soir et du matin est parfum d'une douce
ambroisie.

Les malheureux prtres rlgus en Espagne depuis 1792, sont nos
gographes, et nous marquent  loisir toutes les ctes du nord-ouest
de ces royaumes.

Ces parages,  plus de cent cinquante lieues, sont dfendus par des
rochers si levs, que des enfans avec des frondes et des pierres
repousseroient une arme de cent mille hommes, et feroient tte  une
flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont
diffrens hermitages, o des solitaires demandent  Dieu le retour de
la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l'abolition
du gouvernement rvolutionnaire et de l'athisme dans le pays qui nous
exile. Autour de ces hermitages, quelques journaux de terre sems de
bled, nous prsentent des morceaux de verdure qui contrastent
agrablement avec les autres plantes gristres des montagnes. Le
_casanier_ de ces lieux ressemble  ce vieillard de Corfou, qui toit
heureux dans sa retraite d'Ebalie; son trsor, seul patrimoine de ses
aeux, toit, dit Virgile, un petit jardin et quelques journaux de
terre cultive par ses mains.

  _Namque sub Oebali memini me, turribus altis,
  Qu niger humectat flaventia culta Galesus,
  Coricium vidisse senem cui pauca relicti
  Jugera ruris erant.._.
                                              VIRG. GEORGICON, lib. 4.

Divine mdiocrit, tu n'es le partage ni des grands d'Espagne, ni des
directeurs de France!

 six heures, nous ne sommes qu' vingt lieues du Finistre; nous
forons de voiles  la vue d'un btiment qui nous poursuit depuis
trois heures; les lunettes sont braques; Villeneau se croit dj
prisonnier. Le soir, le vent frachit, les lumires sont teintes, une
frgate anglaise nous chasse quelque tems, et nous abandonne ensuite
en voyant le corsaire _les Sept-Amis_ se rapprocher de nous. Le cap
Finistre nous chappe entre minuit et une heure; nous n'appartenons
plus  la France, quelle que soit notre destine, nous ne serons plus
reconduits au Verdon.

_4 mai._ Ce matin nous formons tous un cercle dans les batteries, en
chantant avec attendrissement ces paroles, qui tirent une grande
partie de leur mrite de la circonstance:

  Air: _Sous la pente d'une treille_.

    Pour la Guiane franaise,
  Nous mettons la voile au vent
  Et nous voguons  notre aise
  Sur le liquide lment:
  L'tat qui nous a vus natre,
  Comme nous charg de fers,
   nos yeux va disparotre
  Dans l'immensit des mers.

    Mais les Dieux ont quelque empire
  Contre l'ordre du _Soudan_,
  Et le pilote dchire
  L'arrt de mort du divan.
  N'importe sur quel parage
  Le ciel fixe nos destins,
  Nous sortons du plus sauvage,
  De celui des jacobins.

    Pour se soustraire  la rage
  Du sombre Pygmalion,
  Didon vint btir Carthage
  En s'loignant de Sydon:
  Comme cette souveraine,
  Dports et malheureux,
  Pour nous l'isle de Cayenne,
  Nourrit des coeurs gnreux.

    Votre malheur nous tonne,
  Diront cent peuples divers,
  Quand le crime les couronne,
  La vertu doit tre aux fers:
  Dans un moment moins critique,
  Se croyant  l'abandon,
  Jadis sous les murs d'Utique
  On vit s'inhumer Caton.

    De ce courage inutile
  Csar sut bien profiter,
  Marius fut plus habile,
  Il faut savoir l'imiter.
  Sur les ruines de Carthage,
  crivons  nos tyrans:
  Nos malheurs sont votre ouvrage;
  Guerre ternelle aux brigands.

    Etc., etc., etc....

Nous ne reverrons pas la France cette anne; comme notre voyage sera
un peu long, il faut songer  nos amies et  ceux qui nous le font
entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot.

      Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybrie
    Fut exil comme un franc sducteur;
    On ne m'et point sevr de ma patrie,
    Si j'eusse crit pour certain directeur.

      Sexe charmant, je fus plus excusable
     vos beaux yeux qu' ceux de nos traitans,
    Lorsque ma main, plus qu' demi-coupable,
    Avec du sel, vous brloit de l'encens.

      Pour arriver au fond de la Colchide,
    Vous savez bien comment s'y prit Jason,
    Le tendre amour vint lui servir de guide
    Et la beaut broda son pavillon....

      Dans les dserts d'une zone brlante,
    Loin de la France et des jeux et des ris,
    Je chanterai dans ma carrire errante
    Tous les plaisirs du sjour de Paris.

      Proscrit, ft, malheureux, dans l'aisance,
    Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien,
    Le seul trsor que je regrette en France,
    Sont des amis qui faisoient tout mon bien.

      Au gr des flots, quand le sort m'abandonne,
    Sur leurs vertus je fonde mon espoir,
    Duss-je ailleurs gagner une couronne,
    Je la rendrois pour venir les revoir.

      Pour mes biens-fonds, faut qu'un squestreur leste
    Scelle d'abord la gueule  tous les rats,
    Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste,
    Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas?

       nos _tuteurs!_ tout ce qui nous dmonte
    C'est le chagrin de ne plus vous revoir;
    Nos chers amis, pour rendre votre compte,
    Montez au haut _de la Croix du Trahoir_.

      Nous voudrions que vous prissiez dans Rome
    Le rang des saints que vous faites chasser,
    Chacun de vous, messieurs, est un grand homme
    Que nous avons le dsir d'enchsser.

Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes  vingt-cinq
lieues du Cap; nous dsirons maintenant dpasser les Aores et Madre.
L'tat-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau parot vouloir
s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice  Orphe que sous des
conditions inexcutables.

  _Nescia humanis precibus mansuescere corda._

Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traverse par des
contes et des questions intressantes. La pense de notre dortoir nous
dsespre; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frre_, _Rabaud-Desroland_,
_Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqus en 1793, sur _le Washington_
devant l'le d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprs de
celui qu'ils occupoient: ils toient sept cents dans un local plus petit
que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, rduits ou  se tenir
debout les uns contre les autres les mains jointes presses contre leurs
hanches, ou  rester assis sur leurs talons, la tte entre les jambes;
la peste les entama bientt, chaque nuit ils rouloient  leurs pieds dix
ou douze morts, qu'on remplaoit par vingt nouvelles victimes. Le
capitaine de ce bord, nomm Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux,
et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit
souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au
chirurgien, il leur rpondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas
les soigner, qu'ils toient tous rservs  prir. Ils nous peignent en
traits de feu la rapacit de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets
des morts, les laissoit nus, foroit leurs confrres moribonds de les
ensevelir  leurs frais, et de les charger sur leurs paules pour les
descendre dans le canot, d'o ils alloient les inhumer  l'le d'Aix
avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de
bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et
ses janissaires impatients de ne pas les voir tous prir assez
promptement, inventrent une conspiration pour avoir un prtexte de les
spolier; ce moyen leur russit, il toit  l'ordre du jour: deux mois
aprs, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser,
leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: Ils
sont dposs  la Socit Populaire, dit-il. ( ces mots notre
entrepont retentit, pour la premire fois, de grands clats de rire).
Ils furent rappels; Lalier et son quipage leur demandrent humblement
des certificats d'humanit qu'ils ne refusrent pas; mais le dnuement
o ils se trouvrent, le pillage des effets des morts, le nombre des
victimes qui toit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux
commissaires; Lalier fut destitu et class dernier matelot du btiment
qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et
nous applaudissions de bon coeur, quand nous appermes un janissaire de
_Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son
sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les
rambardes en disant au piquet de soldats qui toit au haut des
coutilles: Les b...g..res se taisent, je suis bien fch de n'avoir
pas entendu ce qu'ils disoient, srement que nous n'tions pas mnags.
(Bonne brise, nous sommes  260 lieues de France).

_5 mai._ Ce matin, grand dsordre dans la frgate; le capitaine fait
briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long
sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer  nos besoins,
un  un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui
ne resteront en bas que quelques jours; on leur prpare des cadres
entre les batteries, le major a fait de vives instances  ce sujet; ce
soir, il s'est vanoui en venant au secours d'un sexagnaire qui a eu
la jambe fracasse en descendant.

_7 mai._ Trois btimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit
voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le
soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, aprs quelques
mouvemens on parvient  l'teindre.

_8 mai_ (_19 floral_.) Les btimens ont disparu; beau tems, nous
filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'quipage est
toujours proccup des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont
double ration de vin, quand elles apperoivent un btiment, l'intrt
leur grossit la vue.

 quatre heures, un nuage d'eau s'lve sur la plaine verdtre,
claire par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... 
bas-bord.--Vte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il
gros?--Oui.--L'tat-major: Ne vois-tu que celui-l?--Non.--Vient-il 
nous?--Oui,  toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable:  mon
Dieu! oui les voil! On bat la gnrale; vte, _les dports dans
l'entrepont_.--L'quipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des
souffleurs!... Un moment aprs, l'escadre parut  notre bord, levant
un nuage d'eau  vingt ou trente pieds en l'air. C'toit rellement de
trs-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour tourdir leur proie,
lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla
avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa
frayeur. (Nous sommes  380 lieues de France.)

_10 mai_ (_21 floral_)  huit heures, on sonne l'alarme.....
_Navire_, crie la vigie; celui-l n'est point un souffleur, et
Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgr les ordres qu'il a de ne
pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de
pcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve.
On lui vend cher sa libert; puis on lui prend en outre quelques
voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'toit mont que par six
hommes.

Depuis la rupture de nos barrires, on a plus de facilit  se runir,
et chacun fait  son tour les frais de la veille. Ce soir, l'un
chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thse
de thologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort  ct de moi dans
la Guyane franaise, qui m'a beaucoup aid dans cet crit) entame
l'analyse succincte de la rvolution et des causes qui l'ont amene
depuis 1788 jusqu' 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en
ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traverse. J'en
copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier
et un mariage manqu ont t les premires causes de la rvolution
franaise. Ces deux greffes de rconciliation entre les deux branches
des Bourbons, ont partag l'arbre et renvers le tronc sur le trne
qui a t bris ensemble avec la cme et les rameaux.

L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une nigme pour
beaucoup de monde.

Voici quelques notes qu'un protg de la maison de M. de Rohan m'a
donnes  ce sujet:

Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrtaire de Louis XV,
avoit t nomm ambassadeur pour aller chercher la dernire reine
dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince
Soubise rappela  Louis XV la parole qu'il lui avoit donne qu'un
Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine  la cour. Breteuil toit
nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de
Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche.
Il se lia alors avec d'Orlans pour concerter sa vengeance.

Marie Antoinette parut jolie au prlat; elle crut voir l'amour sous
la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la mdisance
eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conqute, mangea ses
bnfices  la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment o il
toit all  Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit 
indisposer le grand-pre contre sa belle-fille, le roi demanda au
cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui souponnoit dj son illustre
amante de quelque infidlit, s'tant retir un peu par pique,
rpondit  Louis XV:

_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et
mondaine; il seroit prudent de la veiller de prs._ La Dubarri ne fit
point mystre de cette lettre qu'on retrouve toute entire dans sa vie
prive imprime en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir  secret
de son secrtaire.

 la mort du monarque, ce secrtaire fut port au Garde-Meuble;
Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le
cardinal dnioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'tendoit en
loges sur M. de Rohan, Breteuil qui toit  l'embrasure d'une
croise, reprit en souriant: _On s'intresse souvent pour des
ingrats._ La reine le mit au dfi de la preuve. Il montra la fameuse
lettre qui causa la disgrce du cardinal. Celui-ci pour regagner les
faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient
monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reut l'offre du
collier, et s'engagea simulment de l'acquitter pour ter le soupon 
Louis XVI. Les finances toient obres, et Rohan vouloit ne parotre
qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'toit dclar payeur aux
joailliers  qui il avoit annonc que le cadeau toit pour la reine.
La somme ne s'tant pas trouve au jour dit, et le collier tant
dmont et engag par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut
arrt et poursuivi comme faussaire  la sollicitation de Breteuil.
De-l, la fameuse cause. Le parlement, influenc par d'Orlans,
pronona en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques
misrables filoux qui furent ensuite relaxs pour donner plus d'odieux
 la cour. Cependant Louis XVI tourdi des murmures et des bruits
scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'conomie de la reine, tint
un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le
duc de Penthivre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un
appartement y fut prpar pour l'y recevoir; mais le roi changea
d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de rise  son peuple. La reine
souponnant d'Orlans d'avoir aid  ce conseil, rompit en visire
avec lui, et rsolut de s'en venger.

Au bout de deux ans le duc d'Orlans voulant faire sa paix avec la
cour, demanda au roi pour sa fille ane la main du duc d'Angoulme,
fils an de M. le Comte d'Artois. Le roi rpondit en bon pre de
famille: Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai  mon frre. M.
d'Artois y consentit; les accords se firent un aprs-midi; la reine en
fit compliment  M. d'Orlans, qui donna le soir un grand bal au
palais Royal, o il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la
reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour,
Brichard, alla  Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain.
La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de
Penthivre et des obscnits que le duc d'Orlans avoit secrtement
fait imprimer contr'elle par dpit  la naissance du premier dauphin.
Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu  la
fille de d'Orlans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une
princesse qu'elle lui destine. Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur
sa parole, et le duc d'aprs ce refus jura et consomma par la
rvolution la perte de la famille royale et la sienne.

Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai
seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord,
car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistre 
Cayenne. Ainsi l'histoire de la rvolution tient dix soires,
suspendue chaque fois  dix heures par la visite du capitaine d'armes,
Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce
vers retourn de l'hymne du Dpart:

  Brigands, je vous vois au cercueil.

_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Aores et de
Madre. On dit que cette le doit sa fcondit au dsespoir des
premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu,
sur ce prcepte d'un pote agricole:

  _Spe etiam steriles incendere profuit agros
  Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._

Les cendres fertilisrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera
point nos lvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous.

Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le
soleil se couche  sept heures.

_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, aprs avoir jou Villeneau qui
ne le reconnot pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontr
trois portugais; c'toient les btimens que nous vmes le 7 du
courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui
ont 42 pices de canon de calibre infrieur au sien, mais quadruples
par leur jonction; ils sont chargs de poudre d'or et de morphile.
Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise
du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36
degrs 36 minutes, trente lieues au-del des Aores,  la hauteur de
Tunis,  474 lieues de France.

Plus la misre nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont
retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la
suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqu par la Jouissance_:

    Quand l'Amour naquit  Cythre,
  On s'intrigua dans le pays,
  Vnus dit: Je suis bonne mre,
  C'est moi qui nourrirai mon fils:
  Mais l'Amour quoiqu'en si bas ge,
  Trop attentif  tant d'appas,
  Prfra le vase au breuvage
  Et l'enfant ne profita pas.

    Ne faut pourtant pas qu'il ptisse,
  Dit Vnus, parlant  sa cour,
  Que la plus sage le nourrisse,
  Songez toutes que c'est l'Amour...
  Soudain, la Candeur, la Tendresse,
  L'galit vinrent s'offrir
  Et mme la Dlicatesse....
  Nulle n'eut de quoi le nourrir.

    On penchoit pour la Complaisance,
  Mais l'enfant et t gt.
  On avoit trop d'exprience,
  Pour songer  la Volupt;
  Et sur ce grand choix d'importance,
  Cette cour ne dcidant rien,
  Quelqu'un proposa l'Esprance,
  Et l'enfant s'en trouva fort bien.

    On prtend que la Jouissance
  Qui croyoit devoir le nourrir,
  Jalouse de la prfrence,
  Guettoit l'enfant pour s'en saisir:
  Prenant les traits de l'Innocence,
  Pour berceuse elle veut s'offrir;
  Et la trop crdule Esprance
  Eut le malheur d'y consentir.

    Un jour avint que l'Esprance,
  Voulant se livrer au sommeil,
  Remit  la fausse Innocence
  L'enfant jusques  son rveil.
  D'abord la trompeuse desse
  Donna bonbons  pleine main,
  D'abord l'enfant fut dans l'ivresse
  Et bientt mourut sur son sein.

_Rsurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._

      Dans l'Olympe comme  Cythre,
    Dans les hameaux comme  la cour,
    Chez Pluton comme sur la terre,
    On pleuroit la mort de l'Amour.
    Lyse apprenant cette nouvelle,
    Nuit et jour va se dpiter;
    Comme j'y perdrois autant qu'elle,
    Je m'en vas le ressusciter.

       l'homicide Jouissance,
    Quand Vnus arracha son fils,
    Sa cour la suivit en silence,
    Si-tt elle exila les Ris...
    Mais son insparable amie,
    Du succs se flatta trop tt;
    Sur le mort, l'aimable Folie,
    En vain agita son grelot.

      La Sagesse et la Pruderie,
    Compatissoient  ce malheur;
    Mais une vieille antipathie,
    Brouilloit le frre avec la soeur.
    Enfin l'tique Jalousie
    Qui se repat de ses douleurs,
    N'offrit pour le rendre  la vie,
    Qu'un sein puis par les pleurs.

      Contre les Dieux et les trois Grces,
    Le destin toujours irrit,
    Voyant l'Amiti sur leurs traces,
    Rendit son souffle inanim.
    Dj dans les cieux et sur l'onde,
    Tout meurt dans l'ennuyeux repos,
    Et ce malheur fait craindre au monde
    Ou le nant ou le cahos.

      Dans cette terrible aventure,
    Vnus rduite au dsespoir,
    Avoit dchir sa ceinture
    Et vouloit briser son miroir:
    Quelqu'un annona l'Esprance;
    Elle entra d'un air bien confus,
    Promettant que par l'Innocence
    Renatra le fils de Vnus.

      Mais o trouver cette desse?
    Elle n'habite point la cour,
    Elle a mme un peu de rudesse,
    Elle redoute et fuit l'Amour:
    Elle est toujours frache et jolie,
    Jamais elle ne vieillira
    Que le jour ou par tricherie,
    Ce Dieu sur son sein renatra.

      Vnus abandonnant Cythre,
    Cache son fils dans son giron,
    S'lance  l'instant sur la terre,
    Vers le pied du sacr vallon.
    Pour apprivoiser l'Innocence,
    Elle voile tous ses appas,
    Et conjure la Prvoyance
    De vouloir devancer ses pas.

      Sous une grotte solitaire,
    D'o jaillit un petit ruisseau,
    toit une jeune bergre
    Qui ne gardoit qu'un seul agneau.
    Vnus la reconnot sans peine;
    Puis feignant de se dlasser,
    S'assied au bord de la fontaine,
    Afin de la mieux contempler.

      L'Innocence simple et tranquille
    Filoit pour charmer son loisir;
    Vnus mise en dame de ville,
    Laisse chapper plus d'un soupir;
    Sur les bords de l'onde argente,
    Jette son fils  l'abandon,
    Et s'crie en dsespre:
    Pris, malheureux avorton!

      L'Innocence trop attentive
     faire tourner son fuseau,
    N'appercevoit pas sur la rive,
    L'enfant prt  tomber dans l'eau,
    Pour couronner son stratagme,
    Vnus dans sa feinte fureur,
    D'un trait fait par l'Amour lui-mme,
    Tourne la pointe sur son coeur.

      Prompte comme la jeune Aurore,
    L'Innocence accourt  l'instant:
    Ciel!  ciel! il respire encore,
    Dit-elle en embrassant l'enfant,
    Malheureuse et tendre victime!
    Je voudrois te rendre le jour,
    T'immoler est bien un grand crime,
     moins que tu ne sois l'Amour.

      Mais l'Amour commande au tonnerre
    Et celui-ci n'est qu'un enfant.
    Puissions-nous sur toute la terre,
    N'avoir jamais d'autre tyran!
    La desse trop charitable,
    Le rchauffa dessus son sein,
    Et se sentit bientt coupable,
    Car son agneau mourut soudain.

      L'Amour va renatre  la vie,
    L'Innocence voit le danger,
    Sur son sein il palpite, il crie,
    Il frappe, il cherche  se venger;
    Du trait de sa perfide mre,
    L'ingrat ne se sert  son tour,
    Que pour mieux percer la bergre
    Par laquelle il revoit le jour.

      L'indiscret vole  tire-d'aile
    Annoncer sa victoire aux Dieux,
    L'Innocence voit qu'elle est belle,
    Elle a dj de nouveaux yeux,
    Elle convoite l'art de plaire,
    Dans l'onde veut se rajeunir,
    Et meurt en disant sans mystre:
    Je meurs du moins dans le plaisir.

_13 mai._ Aprs-midi, nous trouvons les vents alizs; ils soufflent du
nord-est pendant les deux tiers et demi de l'anne. Les premiers qui
allrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, pousss comme malgr
eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la souponner,
ayant gagn ces vents, les nommrent _alizs_ ou attracteurs, parce
qu'ils ne leur permettoient plus de s'garer et les attiroient  leur
but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchtres
que deux vents opposs amoncellent sur ces mers tranquilles. Les
temptes, aussi dangereuses que sur nos ctes, sont moins prvoyables;
le pilote qui les brave, sombre trs-souvent.

_14 Mai_ (_25 floral_.) Les Alizs nous favorisent au-del de notre
attente; le ciel est gristre et le vent trs-fort, souffle du
Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en
France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zphyr
rafrachit nos campagnes.

 la nuit, toutes les voiles sont cargues, et les lames s'lvent
encore jusques sur le pont; on ferme les sabords.

Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlvent
la frgate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd.  dix heures
et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont
crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement
de cent taureaux enferms dans une table -demi enflamme; les cris
des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres,
redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer
furieuse n'est claire que par la foudre, et par des flots d'cume et
des montagnes de neige, d'o scintillent des milliers de diamans, pour
clairer les horreurs de l'abme, aussi-tt referm qu'il est ouvert.
Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente dports qui
couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrres.
L'obscurit du lieu, la surprise de la chute, l'anxit des uns 
moiti suspendus, donnent  ce tableau tout le dramati-comique. La
sentinelle,  moiti endormie  bord de la fosse aux lions, nous
prenant pour des rvolts ou des sorciers, se prcipite avec sa
rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y
mettre le feu. La tempte cesse  deux heures, nous avons fait 60
lieues.

_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et
demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller  Cayenne; nous
sommes prs du tropique du Cancer.  midi, un baleineau de 35  40
pieds de long, du poids de 4  5 mille, joue sur l'onde, et vient
rder autour de la frgate.

Ce soir nos prtres agitent la question du divorce et des nouveaux
mariages.

Le divorce est le plus grand flau de la socit, dont il rompt les
liens. En vain se rcrie-t-on sur l'incompatibilit des humeurs; _les
plus forts ont fait l'indissolubilit du mariage_, disoient les
femmes, au commencement de la rvolution. Aujourd'hui qu'elles ont
got du divorce, le remde leur parot pire que le mal. Elles font
les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'exprience
en dmontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le
monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux
bnficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son srail, et
plus rigoristes que les autres, prtendent que la sparation est un
crime quivalent au divorce. Ces casuistes ont suc la doctrine des
grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rlgus jusqu'
la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 aot 1797_), qui les rappeloit en
France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matire
est si pineuse, qu'il est des cas o l'on doit presque passer sur
l'indissolubilit du mariage; grands murmures. Il cite le trait
suivant,  l'appui de sa proposition:

     _Femme dans le tombeau, exhume, ressuscite, pouse par
     son amant, et retrouve par son mari._

  _Per cahos hos ingens vastique silentia regni,
   Euridices oro propiora relexite fata._
                                                      Ovid. de Orpheo.

  Hlas! vous me l'avez ravie
  Au premier beau jour de sa vie.
  Dieux du cahos, sombres horreurs,
  Rendez Euridice  mes pleurs.

Qui ne connot pas le pouvoir de l'amour, ne connot pas son
existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse......
Il rajeunit la nature entire. Sans puiser dans la fable le trait
d'Ariane, ou des enchantemens de Mde, je connois d'aprs mon coeur,
la magie de ce Dieu. Si la Parque et t sensible  mes larmes, elle
et renou les jours d'Ismne Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de
la belle _Dumaniant_.

Laurenci et Louise Dumaniant toient fils de deux riches marchands de
la rue Saint-Honor de Paris. Ils toient voisins, ils toient jeunes,
ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrleur
des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit aprs sa cinquantaine,
voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrte sa voiture,
descend, fait des achats considrables, tale des louis, et demande au
pre en sortant, si sa fille n'est promise  personne. Quand on est
riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutt les parens que la
fille. Le contrleur part, et promet de revenir le lendemain.

Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est
conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient 
la maison, o on le prvient de ne plus compter sur sa chre
Dumaniant; on signifie le mme arrt  sa famille. Louise, innocente
de ce stratagme, crivant  son ami pour lui reprocher son
indiffrence, apprend par sa rponse qu'il a t congdi, parce
qu'elle va devenir madame la contrleuse gnrale; Louise jette les
hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne
recevant point de rponse  sa lettre secrte, accuse Louise
d'inconstance. Pour la punir, il s'loigne par foucade, lui crit
qu'elle est libre, qu'il lui rend son coeur, et autres choses que l'on
ne fait que par dpit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de
Louise, enchants de ce billet, feignent  leur tour de lui rendre la
libert du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il
est assur de la parole du pre, il ne veut plus forcer l'inclination
de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de
Laurenci. On aide  la lettre, en ajoutant devant le financier, que
celui qu'elle aime s'est absent pour une matresse qu'on ne lui
connoissoit pas; on va mme jusqu' supposer une lettre des parens de
Laurenci, qui prcde celle de M. Dumaniant,  qui l'on donne 
entendre que Laurenci a dispos de son coeur, en faveur d'une autre.

D'abord, Louise refuse de croire  ces lettres; elle souponne
qu'elles sont supposes; elle se souvient des mauvais traitemens
qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refus la main du Mondor. Si elle
est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifi qu'il ne
vouloit pas l'obtenir malgr elle. M. le contrleur, qui faisoit jouer
cette comdie, s'tonne qu'on ne lui ait pas dclar que son amie
avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le
retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour tre un peu
plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, ml
d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci
absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune;
d'ailleurs son nouvel amant est gnreux, aimable, sans tre par trop
vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prt de retirer..
n'importe, elle est reue. On profite de l'absence de Laurenci, pour
conclure le mariage; la voil madame la contrleuse.

Laurenci revient; une fe a tout chang depuis son absence; il ne
retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrleur a fait fermer la
boutique, pour donner  son beau-pre un emploi consquent, qui doit
faire oublier que son pouse n'est que la fille d'un marchand. Elle ne
m'appartiendra donc jamais! s'cria-t-il! Elle est marie, elle est
riche!  fortune, aveugle desse, tu feras le malheur de ma vie..! Je
veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a
oubli la parole qu'elle m'a donne tant de fois ... quand un sommeil
lthargique la mit si prs du tombeau, parce que son pre vouloit
s'opposer  notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me
trouvant au chevet de son lit, plus dsol que ses parens. C'toit une
feinte!... Je ne lui ai donc sauv la vie que pour qu'elle me donnt la
mort!.. Quand ses parens, aveugls par la douleur, avoient dsert sa
chambre ... que son corps froid et presqu'inanim n'avoit aucun
mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer
sur ses lvres, fut donc terni du souffle du parjure! Duss-je expirer
de dpit, dt-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens
... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la
voir, je veux lui arracher des pleurs, en rpandre ... et prir. Il
sort sans consulter personne, va  l'htel, demande  parler  madame
... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il
insiste; elle fait annoncer qu'elle est indispose, et lui envoie un
billet, par une confidente qu'elle a dj choisie. Le mari toit
souponneux sans tre jaloux; il falloit prendre des prcautions. Louise
avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des
valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment o
elle pt tre seule; le contrleur avoit mis des Argus  sa suite. Le
lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien
on l'a trompe. Elle versoit des larmes amres, et donnoit un baiser 
ce malheureux amant, qui l'avoit reue en prsence de ses parens. Les
coeurs honntes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrleur
arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: _Je suis bien aise que tu sois
tmoin de cette scne; si je pouvois oublier les premires impressions
de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer._--_Sortons, madame ... je ne
veux pas de ces sentimens romanesques dont le dnouement est toujours au
dsavantage des maris comme moi._ Louise obit, et tomba ds ce jour
dans un chagrin qui dcolora ses joues, altra sa sant, et la conduisit
peu--peu au tombeau. Toujours seule, et livre  elle-mme, elle
dplora son sort, invoqua la mdiocrit, et fut si affecte de la perte
de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva tendue, sans
respiration, sans mouvement, et consquemment sans vie. Son mari, ne
voyant plus en elle qu'une femme mlancolique, ne lui rendoit que
trs-rarement quelques visites de biensance. Il se ddommageoit
ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un
grand deuil, un grand convoi; la dfunte va reposer dans le caveau de la
chapelle o sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans,
c'est Laurenci: Hlas, si je pouvois encore la rendre  la vie! Et
peut-tre l'aurois-je fait, si j'eusse t prs d'elle, comme dans le
moment o elle tomba dans un sommeil semblable  celui de la mort....
Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai
perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son
cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir t
trompe..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner
de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle toit seule,
prisonnire au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires
secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais
...--En prononant ces mots, il toit attach  la grille de la
chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'glise, il sort
comme d'un profond sommeil, et rsout,  quelque prix que ce soit, de
descendre dans le caveau, dont il ne peut dtourner les yeux. Il entend
le Suisse, arm de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse
conduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce
seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure
d'entretien avec une dfunte. Le Suisse lui prte sa lanterne, et
Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crpe, en lui donnant la main,
avoit dissip les fantmes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse
des prires  l'amour et  la divinit.--Les pleurs qui coulent de mes
yeux, dit-il, ne mouillent que la prison o elle repose ... Je suis si
prs d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entire
dans cette tombe, et c'est pour s'vanouir en poussire, pour
disparotre  ma vue et  mon toucher; c'est pour recomposer une
parcelle des quatre lmens, qui minent et reproduisent sans cesse leur
ouvrage! Elle est peut-tre dj dfigure, peut-tre aurois-je peine 
la reconnotre ... Dans quelqu'tat qu'elle soit, je baiserai son
linceul. Ah, si la mort sige, ou sur ses yeux, ou sur ses lvres, je
veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la mme bire. Il saisit
son couteau, lve les planches du cercueil, le dcouvre, arrache les
linges, les baise[11], dcouvre la figure de Louise ... Est-ce un
songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ... Il la
saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relve, sent palpiter son coeur;
va, revient cent fois  l'escalier du caveau. Le grand air prcipite
son rveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... Je n'en puis plus
douter, dit Laurenci ...  Dieu ... Je la revois ... Mais ...
remontons. Il remet les planches du cercueil; Louise toit si foible,
qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu o elle toit.
Il remonte, les larmes aux yeux, et achte au Suisse le corps de Louise.
Elle toit ma matresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes prcieux
... Le march conclu,  huis-clos, Laurenci court chercher un vieux
domestique qui l'a lev, lui confie son secret. Le Suisse attend le
porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un
tombeau! Une bire pour lit, des cadavres, rangs  et l; quel
horrible et dlicieux rveil! Quoi! je suis inhume! dit-elle; je me
suis endormie hier, aujourd'hui me voil enterre ... Laurenci auprs de
moi!.. Est-ce un songe?..--Htons-nous, dit l'amant, mon bon vieux
Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...
Ils emportent Louise jusqu' la porte d'un htel voisin; une remise les
conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au
secret. Il toit loin de souponner qu'elle ft ressuscite, car elle
avoit consenti  faire la morte, jusqu'au lieu convenu.

[Note 11: Saint-Irne toit si tourment, dit-il, du souvenir
d'une matresse qu'il avoit perdue, que pour dissiper l'illusion du
malin esprit qui la lui ressuscitoit sans cesse sous les traits les
plus mondains, il exhuma son cadavre, et se dit en baisant son crne
dcharn: Voil pourtant l'objet de ta concupiscence! Le mme saint
mit le crne sur son prie-dieu pour se gurir de sa passion. Je ne
rpondrois pas pour moi de l'efficacit d'un semblable remde....]

--Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis  toi, mon cher Laurenci
... Le cruel m'pousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien 
t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre
de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis
encore au printemps de mon ge; tu me rendras ces charmes qui ne se
sont fltris qu'en songeant  toi.. Aprs les reproches, que l'amour
et l'amiti font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire  ses
parens de la rsurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle
le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent 
Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son pre,
voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant toit une Anglaise,
il reconnut madame la contrleuse, voulut apprendre son histoire, et
promit le secret  son fils. Elle toit si belle avant son premier
mariage, qu'elle avoit fix l'attention de plus d'un voisin. Toutes
les connoissances de Laurenci ne faisoient l'loge de son pouse,
qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement  Louise Dumaniant
... La nouvelle de sa mort toit si bien confirme, qu'elle ne
craignoit pas d'tre reconnue, quoiqu'elle st que le contrleur
vivoit encore.

Elle avoit t enleve du tombeau avec clrit; libre, inconnue  sa
famille,  qui elle se garda de rendre visite, elle prouvoit une joie
secrte de revoir les lieux o, sans la reconnotre, on la comparoit 
elle-mme. Jusqu' ce moment, elle n'avoit pas encore rencontr son
premier mari. Passant un jour dans le quartier o son convoi l'avoit
conduite  l'glise, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer
pour lire le cnotaphe de celle  qui elle ressembloit. C'toit dans une
chapelle, prs du matre-autel. Elle approche, voit son pre  genoux,
les yeux baigns de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard,
les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit:  mon
Dieu! pardonnez-moi cet hymen forc ... Je l'ai rendue malheureuse, car
j'ai creus son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime,
modle de candeur, d'obissance et de beaut, tu reposes dans le sein
de l'ternel.... invoque-le pour ton pre, plus aveugle que mchant.
Louise, satisfaite, lit son pitaphe, puis, fixe son pre, qui ne se
dtourne pas. Au mme instant le contrleur, prcd du Suisse qui a
reu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir
le superbe mausole de J. C., qui forme le choeur d'une des plus belles
glises de Paris. Passant auprs de la chapelle, il dit d'un ton
touff: _C'est l que repose mon pouse, la belle Louise Dumaniant,
dont je t'ai parl tant de fois._  ces mots, M. Dumaniant se lve,
salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire diffrentes
inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement
que Laurenci est absent. Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien
connotre l'honnte homme, dont la fille ressemble si bien  la mienne!
Aprs un moment d'examen.. Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je?
Elle est dans ce fatal caveau ... Pendant qu'un torrent de larmes
mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrleur, lui fait
un grand salut, la fixe ... Madame ... ( son ami, pendant qu'elle se
retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.--Madame
est-elle franoise?--M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.--Le
contrleur, la fixant toujours,  son ami ... C'est le son de sa voix,
sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voil
votre pre et votre poux... M. Dumaniant s'approche de plus prs:--Oui
c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en
douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquitude..  Dieu..... Le
contrleur.--Madame n'auroit-elle point t leve en France?--Je suis
surprise de toutes ces questions.--Sortons, monsieur, dit-elle  son
cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empcher de rire de ce
nouveau genre de galanterie franaise.

M. Dumaniant.--Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette
chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables,
et  nous, une peine que vous pouvez allger ...

--Depuis mon arrive d'Angleterre, voil bien la premire fois que je
viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scne ... Messieurs, je
suis pouse et mre, je suis trangre, je suis enchante de votre
mprise, et je ne conois rien  votre enttement ... Qui voulez-vous
que je sois?

Le contrleur et le pre.--Celle dont vous lisiez l'pitaphe, quand
nous sommes arrivs..

--Quoi! elle est morte et enterre depuis quatre ans, son poux lui a
fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..!
Oh! les Anglais ont raison de dire que les Franais sont fous.  ces
mots elle s'loigne, monte dans un vis--vis, rentre chez elle, conte
cette scne  Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne
connot son secret que son pre, car le vieux Jacques est mort, en
revenant dans sa patrie.

Cependant M. le contrleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle
s'est arrte  la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le
quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si
Louise est encore dans sa bire, il ne feroit pas tant de recherches;
mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil
existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette ide folle....
trouve la bire dcloue ... et ne doute plus que sa femme n'ait t
enleve ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est dcel.
Instances, promesses, argent, sont employs auprs du Suisse, qui
pourroit savoir quelque chose de ce mystre ... Les missaires
reviennent annoncer que Laurenci est arriv d'Angleterre, depuis un
mois, avec une jeune personne qu'il dit tre de Londres, avec qui il
s'est mari, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois aprs
la mort de madame la contrleuse ...; que, le jour de son enterrement,
il assista au convoi..; qu'il resta le dernier  pleurer, appuy sur
les grilles de la chapelle, et abm de douleur; une de ses voisines a
fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu' son
retour.. Le rus contrleur fit aussi-tt venir le Suisse; se servant
des notes qu'il avoit reues, y mit un commentaire de cent louis, et
apprit que, pour 25 louis, il avoit permis  un jeune homme, qui
s'toit dit l'amant de madame la contrleuse, d'abord, de la voir,
puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie;
qu'un vieux domestique l'avoit aid, et que ce rapt avoit t fait la
nuit du jour qu'elle avoit t enterre. M. Dumaniant vint  l'appui
des preuves, en annonant que Laurenci avoit sauv sa fille, une fois
qu'elle toit tombe en lthargie,  la suite d'une mlancolie.

Il n'en fallut pas davantage au contrleur. Ds le lendemain, il va
chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il
s'est procurs, rclame sa femme, et s'oublie jusqu' menacer de son
crdit....--Votre crdit, monsieur, peut faire incliner la balance de
l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappele  la vie?
Vous lui avez pay de somptueuses funrailles, et moi, j'ai tout
sacrifi pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crdit
pour lui rendre la vie ... Vous rclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y
consens,  condition que vous userez de votre crdit pour me payer ce
que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les
droits que vous avez enferms avec elle dans la poussire des
tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra
qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le pre est son
sauveur, son amant et son poux! Il faudra qu'elle foule aux pieds
les sentimens les plus tendres. Si elle peut les touffer,
reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre
hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forc, le
mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprs de
moi le double titre d'pouse et de mre; elle vous doit la mort, elle
me doit la vie...

--Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous souponnez; je
vous appartins avant mon trpas, l'empire de l'hymen ne s'tend pas
au-del du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi
nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci.
Mais, voil les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens
de ma vie que depuis quatre ans.  cette poque, je ne connoissois
qu'un tombeau. Le contrleur se retire, fait bruiter cette affaire;
la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le
droit franais que d'aprs son coeur, comptoit gagner sa cause sans
difficult.

Le parlement, indcis, penchoit presque pour lui, par gard pour ses
deux enfans, qui ne devoient pas tre btards. Mais les deux amans
avoient contract ce second hymen, avec connoissance de cause; cette
dcision entranoit des suites dangereuses. D'un autre ct, le
contrleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne
vouloit plus le reconnotre pour son poux; elle l'avoit pris malgr
elle, et par surprise; elle avoit le droit de se sparer. La Sorbonne
trancha la difficult, par ce texte du code sacr: _Quod conjunxit
Deus, homo non separet_ ... Que l'homme ne spare jamais ce que Dieu
a uni.

Les deux amans n'avoient pas attendu cette dcision ... Ils toient
retourns  Londres, o ils restrent jusqu' la mort du contrleur,
qui dcda six mois aprs. Ils revinrent en France, firent lgitimer
leurs enfans et leur union, et vcurent en paix.

L'orateur prtendit que cet vnement devoit tre rang au nombre des
cas imprvus, ou plutt imprvoyables; qu'il confirmoit la rgle, en y
faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici
une exception particulire  la loi. Mais cette question nous
mneroit trop loin, et le sablier vient d'tre retourn pour la
douzime fois, depuis le coucher du soleil.


QUATRIME SOIRE.

20 mai.--_Passage du Tropique._--Ce matin  trois heures nous avons
pass le Tropique; j'en dirai un mot.

Les marins s'assemblent au moment o l'officier de quart annonce ce
passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des
passagers qu'on rveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus
vieux, plus ivrogne et plus rus des matelots monte  la grande hune,
s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de
ces parages, veut reconnotre son monde avant de le laisser passer; il
s'crie d'une voix caduque: Qui vient ici? Il y a long-tems que je
n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance
et que je vous rgnre.  ces mots, le bonhomme Tropique descend 
la premire hune dans la chambre de son matre des crmonies, demande
aux voyageurs o ils vont, d'o ils viennent, s'ils ont des malades 
bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafrachir
ces messieurs. Il tombe  chaque passager une voie d'eau sur la tte.
Pendant que tout le monde rit aux clats, le bonhomme Tropique
s'assied majestueusement pour dbiter sa harangue, que l'on coute
dans le plus grand silence. Vous tes purs maintenant, et dignes
d'tre avec mon peuple; vos aeux sont venus autrefois rgnrer les
rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trsors qui
leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bnite et des
crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez
des drages. Chaque baptis paie l'amende avec un rire forc: cette
contrainte est l'image des horreurs commises dans le Prou, o le
soleil de Cusco claire  regret le tombeau des Incas et celui de deux
millions d'indiens gorgs par les europens.

Nous allons donc habiter ce climat brlant, dont parle Virgile, quand
il nous dcrit le globe cleste et terrestre, divis en cinq
bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne
quitte jamais, et d'o il chauffe tour--tour dans ses sinuosits les
deux zones froides et tempres.

Sous la ligne, les jours sont gaux et de douze heures; les nuits sont
froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appel hivernage,
est celui de la plus belle vgtation. Dans les courts intervalles que
le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique
bien rafrachie, est toujours un chemin de feu. L't dure 
proportion; on s'apperoit bien alors que Virgile a raison de nommer
ce pays volcan ternel[12].

[Note 12:

  ....Certis dimensum partibus orbem
  Per duodena regit mundi sol aureus astra.
  Quinque tenent coelum zon quarum una corusco
  Semper sole rubens, et torrida semper igne
  Quam circum, extrem dextr levque trabuntur
  Crule glacie concret atque imbribus atris,
  Has inter, mediamque, du mortalibus gris
  Munere concess divm et via secta per ambas.

  Mundus ut ad Scythiam Riphas arduus arces
  Consurgit; premitur Liby devexus in austros.
  Hic vertex nobis semper sublimis, at illum
  Sub pedibus Styx atra videt manesque profundi.

  Maximus hic flexu sinuoso elabitur angnis
  Circum, perque duas in morem fluminis arctos,
  Arctos Oceani metuentes quore tingi.
  Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox

  Semper et obtens densantur nocte tenebr:
  Aut redit  nobis aurora, diemque reducit.
  Nos ubi primus equis oriens afflavit anhelis,
  Illic ser rubens accendit lumine vesper.
  Hinc tempestates dubio pradicere coelo
  Possumus: hinc, messisque diem tempusque serendi:
  Et quando infidum remis impellere marmor
  Conveniat: quando armatos deducere classes,
  Aut tempestivam sylvis evertere Pinum.

  Nec frustr signorum obitus speculamur et ortus,
  Temporibusque parem diversis quatuor annum.

Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats
qui ont vu natre Segrais, le Batteux et M. l'abb Delille, je
rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre
des Gorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de got, que
je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agrable
teinture de gographie ncessaire pour la suite de cet ouvrage:

  De ses douze palais, clairant l'univers
  L'astre du jour revoit tous les peuples divers;
  Des cinq routes qu'on trace  son char de lumire,
   celle du milieu se borne sa carrire.
  C'est un chemin de feu qu'il embrse toujours.
  Les deux autres climats les plus loin de son cours,
  Sont forms de rochers de glace amoncele,
  De brume, de frimat, de neige congele.
  Prs du chemin brlant et de ceux des hivers,
  Deux climats temprs, aux mortels sont ouverts.

  L'axe s'lve  pic vers la froide Scythie,
  S'applatit dans les champs de l'aride Libye.
  Notre sommet du globe est au sjour des Dieux,
  Et l'autre sous nos pieds au manoir tnbreux.
  Un norme dragon franchit cet intervalle,
  En replis tortueux, de sa gueule infernale,
  Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur
  Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur,
  Ou relve ou suspend sur leur axe oppos
  Les normes replis de son front courrouc.

  L'hmisphre  nos pieds o Minos nous appelle,
  Est, dit-on, le manoir de la nuit ternelle,
  O le jour qui nous fuit renat dans ces climats:
  L'toile du berger sur des monts incarnats,
  Le remplace  son tour quand sa foible lumire,
  De l'Orient pourpr nous franchit la barrire.
  Par ces dtours rgls sur les ailes du tems,
  On prdit les beaux jours, les calmes, les autans;
  L'heure de confier des dpts  la terre,
  Celle de les reprendre  cette tributaire.
  Sur le front de Thtis, et serein et trompeur,
  Le marin lit le sort de l'avide armateur;
  Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade,
  Si le sapin attend la hache.......
  Dans l'tude des cieux nous lisons les saisons,
  L'astronome est un oeil qui veille  nos moissons.]

Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le
soleil en est prs; nos marins qui ont frquent ces parages, nous
disent qu'il y a quatre ans ils restrent en panne pendant un mois 
l'endroit o nous sommes; ils toient accompagns d'un sudois qui
perdit la moiti de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mmes
toient rationns  un quart par jour. Le sudois venoit  leur bord
au moment o la brise se leva; ils appareillrent et ne savent pas ce
qu'il est devenu. Ces accidens sont trs-ordinaires: les calmes, les
chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la
peste, les fivres chaudes, putrides et malignes, sont les flaux de
la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y prissions. Nous filons
8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine  percer la brume.  midi, les
nuages s'lvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour
rappeler l'ombre qui disparot tout--fait, afin que le zphyr qui
caresse toujours l'onde, allge le poids du jour, et mousse les
traits de lumire et de chaleur qui nous blouissent et nous
touffent.

Nous voil engags maintenant dans la route de Christophe Colomb, et
nous ne pourrions presque plus nous empcher d'aller visiter les
mortels du Nouveau-Monde. La dcouverte de ce continent nous a-t-elle
t plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagn en arrivant 
Saint-Domingue, au Mexique et au Prou? Que n'avons-nous pas perdu
dans nos trajets, dans nos dportations? L'Espagne, le Portugal,
Venise et les pays voisins ou conqurans des deux Indes se sont
abtardis pour satisfaire leur cupidit. L'oisivet, apanage des
grands propritaires, est un vice utile dans un grand empire pour
alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe
destructeur de l'tat qui compte plus de riches oisifs que de pauvres
industrieux. Les espagnols ont d'abord dport dans les les les
voleurs et les sujets qui ne plaisoient point  l'inquisition; la
fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit migrer
d'autres. Ainsi l'Espagne en se dpeuplant, ngligea ses terres pour
aller planter du cacao, du caf, de l'indigo au fond de la Jamaque,
de la Guyane et du Prou; elle ferma jusqu' ses mines d'argent pour
s'inhumer au sein de la foudre dans les abmes d'or de Lima. Si la
vieille fable des trsors souponns  Cayenne est accrdite de
nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus
frquent que Paris, car _les frres et amis_ se vendroient pour le
plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons
l'atmosphre en gotant le plaisir d'une belle navigation.
Aprs-midi, tems extrmement doux et favorable, nous filons dix noeuds
et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe,
dans les beaux jours d't, quand un ciel d'azur laisse la force au
soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent
que l'atmosphre est plus charge que dans un jour nbuleux. Ils
n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour dmontrer cette
vrit  leurs lves, s'ils venoient faire leurs expriences dans les
parages voisins de la ligne sur un lment qui donne  l'observateur
un climat mitoyen entre les zones tempres et torrides.

Depuis hier, le soleil est presque  pic sur nos ttes: quelques
europens s'imaginent que nous devons tre rtis; mais la main qui a
arrang l'univers a pourvu  tout. Voici comme elle opre:

Le soleil dilate les ondes qui imprgnent l'air de nitre; les parties
aqueuses les plus lgres s'lvent dans une rgion suprieure,
forment un brouillard, compriment l'air intermdiaire entr'elles et la
mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons
zphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et _brise_ dans les
pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous
observmes le 20 mai aprs-midi, en prenant le frais sur les
porte-haubans.

Un vent trs-fort soulevoit les flots; le ciel toit charg d'une
brume paisse et blanchtre; le soleil ne donnoit qu'une lumire ple;
l'horison et t d'azur si nous n'eussions pas t sur un lment qui
renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient
enleves; la chaleur  demi-concentre dans notre rgion n'toit rien
au zphyr de sa fracheur et de sa force. Nous nous trouvions donc
dans une atmosphre mitoyenne. Si dans ce moment ont et consult le
baromtre, la pression de l'air de haut en bas et t beaucoup moins
sensible, et le mercure et remont comme aprs un orage, d'o il faut
conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus charg
quand le ciel est d'azur que dans le moment o il se couvre de nuages;
l'eau s'levant dans une rgion suprieure, enlve les vapeurs,
purifie l'air, lui rend sa pression et son lasticit, tandis qu'il
perd de sa force quand il est mlang avec le brouillard; quoique le
ciel nous paroisse alors plus beau, le plomb de l'air nous est
dmontr le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison
pourpr, nous laissent voir le plus beau firmament.

_22 mai._ Ce matin, une brume paisse nous drobe les les du cap
Verd; aprs-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers
qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans
danger; ces les appartiennent aux portugais: si elles toient
gardes, nous serions pris sans pouvoir nous dfendre; mais les
possesseurs les abandonnent  quelques blancs expatris et  des
multres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et
professe par un vque blanc et quelques prtres ngres. Le terroir,
assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes  sucre et
du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On
garde l'eau dans les citernes. L'une de ces les, nomme
Saint-Vincent, prsente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce
rocher est peupl de serpens, de petits singes et de quelques mauvais
oiseaux de mer: les autres les, qui sont assez tendues, nourrissent
de nombreux troupeaux de chvres sauvages, et sont  861 lieues de
France, et  100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie.

Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote,
petit poisson qui s'attache sur sa tte, le guide dans ses courses,
vit de sa substance et suit sa destine. Le soir, la mer est couverte
 une lieue  la ronde d'un banc de poissons si serrs qu'ils peuvent
 peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer
qui cernent des bonites; celles-ci en sautant  plusieurs pieds en
l'air pour se sauver des gueules bantes des requins, attrapent
quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes  30
lieues des les.

_Du 24 au 29 mai._ Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit
sur mer! quand les cieux se rflchissent dans l'onde, que le btiment
vogue  pleines voiles et sans danger, que la lune clairant un
immense horison parot sortir du cristal des eaux, que les vagues
coupent son disque; tout repose dans la nature, except ce monstre qui
n'est jamais rassasi, qu'on appelle requin: d'un ct, les matelots
oisifs lui jettent un fer pointu cach d'un morceau de viande; il
s'lance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris,
est hiss  bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui
le reoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son
sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du
gouvernail; il parot commander  la mer: la frgate avance
majestueusement, porte sur un lit de neige et de diamans, et le
spectateur, dans un doux recueillement, promne ses regards dans
l'horison  dix lieues  la ronde. Belle nuit, tu me rapples celle
que je gotai en 1794,  pareil jour, en sortant du tribunal
rvolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression,
c'est mon contingent de soire.

Je fus arrt le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal,
lieutenant de gendarmerie  l'arme du Rhin, et Welter, interprte
allemand. Le premier avoit amen avec lui un officier autrichien
dserteur, que le gnral Custine envoyoit  la Convention pour lui
donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17
_septembre sur les suspects_ et les _trangers_ venoit d'tre
proclame. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'tre sous la
surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit
que pour se mettre en crdit, il devoit faire trois ou quatre
dnonciations. Pascal donna un dner o je me trouvai avec une
ancienne marchande de Lyon, nomme Morl13, ruine par ses
prodigalits, qui vivoit d'intrigues et de dnonciations. Pascal,
qu'elle avoit vu lever et qui toit du mme pays, ne la connoissoit
pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en
prit la dfense avec chaleur. Nous soutnmes que les choses n'iroient
bien que quand on auroit ras leur salle. Hyerchmann, c'toit
l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, coutoit de tout
son coeur. Les noms des meneurs du tems furent accompagns d'pithtes
un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amiti. Je me
levai de table le premier, pour envoyer mes articles au _Journal
Historique et Politique_ que je rdigeois alors avec M. de la Salle.
L'amie de Pascal toit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez
elle; chemin faisant, ils complotrent notre perte.

Le 1er. octobre, le comit rvolutionnaire nous trane  la prison
du Thtre Franais, ci-devant Marat; nous y restons trois mois,
pendant lesquels Hierchmann fut arrt et conduit  Sainte-Plagie, et
de-l au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal rvolutionnaire,
en mme tems que nous  la Conciergerie le dernier dcembre 1793.

On nous conduisit dans une vaste chambre o trois cents prvenus comme
nous de dlits rvolutionnaires, toient couchs quatre  quatre sur
des paillasses enfermes de cadres en forme de tombeaux.

Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit
descendre dans la cour ceintre d'une haie de fer; les fentres du
greffe du tribunal donnoient dessus.

 dix heures, Faverole et sa matresse montrent au tribunal, en
descendirent  onze. Faverole en passant les mains autour de son cou,
fit signe qu'il toit condamn  mort. Sa matresse le suivoit de
prs, les yeux hagards, les cheveux pars, les joues rouges; elle
serra la main  plusieurs dtenus en s'criant: Nous allons  la
mort; ces juges sont des sclrats; vous y passerez tous! Ce jour
devoit tre marqu par des scnes d'horreur. En me promenant sous les
vestibules, je vis diffrentes figures peintes avec une liqueur brune:
l toit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetire du palais Royal,
qui avoit mutil son amant; au bas des figures on lisoit ces mots:
_Cette figure est dessine avec le sang des victimes gorges ici au 2
septembre._ Pendant que je parcourois cette galerie funbre, nous
entendons un grand tumulte  l'occasion d'un dtenu conduit 
l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abord en lui demandant s'il
n'toit pas Maratmaug, du dpartement de l'Isre; sur sa rponse
affirmative, ce canonnier l'avoit saisi  la gorge en lui disant: Te
souviens-tu, sclrat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de
matires combustibles pour brler les dtenus au premier signal?
Maratmaug, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tte; on le
mit dans un petit cachot, pour le sparer des autres; il se brisa les
dents aux barreaux, se dchira les bras et mourut de suffoquement et
de dsespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit 
l'infirmerie: une odeur cadavreuse infectoit en y entrant; l'un avoit
la figure couverte de boutons et d'ulcres, un autre les lvres
bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds
toient dans le mme lit. Un sale coquin, nomm Pierre, condamn  dix
ans de fers, toit notre infirmier depuis la mort de la reine  qui il
avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la
putrfaction; car la plupart des malades toient sans connoissance et
soigneusement dvaliss. J'tois au milieu des fivreux; dans trois
jours je fus avec les lpreux. Des vers gros comme le doigt tomboient
des paillasses et des cadavres vivans, entasss jusqu' quatre dans un
lit. La nouvelle de cette pidmie fit du bruit; Fouquier-Tainville
fit construire un hospice  l'vch: le mal faisoit des progrs; le
travail n'tant pas achev, on voulut vider la Conciergerie.

Le 8 janvier,  7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous
conduire  Bictre; quand nous montmes, un peuple nombreux
remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que
nous exhalions toit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher  plus
de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lvres noires.
Dans ce misrable tat nous fmes encore enchans deux  deux; quatre
ou cinq furent gels en route; enfin, nous arrivmes  Bictre  8
heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits
aux Carmes, rue de Vaugirard.

 Bictre, nous fmes confondus avec les plus grands sclrats, qui me
volrent jusqu' ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en
avoit besoin pour aller  la chane, o il toit condamn pour dix
ans, et que j'eusse  me taire si je ne voulois pas tre assassin
pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai  mon aise.

On me gurit  moiti, car il falloit faire place  d'autres, mes
plaies n'toient qu' demi-fermes quand je montai aux cabanons; la
maison fournit de linge comme un hpital, on me donne une chemise
lime et troue  l'estomac du ct gauche: cette tunique avoit servi
deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit gorgs dans cette
prison; les trous toient faits par les sabres et les piques qu'on
leur avoit enfoncs dans le coeur, quand ils toient aux cabanons et
aux infirmeries, car les malades furent les premires victimes.

J'tois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'toient
rouvertes, un sang noir ml de pus en dcouloit; la rudesse du linge
et du grabat, l'insalubrit des alimens, la crudit de l'eau
corrosive, avoient contribu  cette rechute; j'prouvois des douleurs
inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna 
boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies
augmentoient toujours et mon corps toit comme un crible; je devins
enfl, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, 
cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la premire fois depuis
trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais tre transfr et
jug.

Je me trane en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au
greffe, pour me conduire  pied  Paris, ils me mettoient les
menottes: De grce, achevez de m'ter la vie, leur dis-je, voil
l'tat o je suis (en leur dcouvrant ma poitrine et mes jambes): ils
reculrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit
en sortant, et je tombai vanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant
ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrter une voiture
de charretier; je revins  moi, mes vtemens toient mouills de sang:
il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de
fusil charg  balles; mon sang caill reprenoit sa circulation.
_Belle saison du printems!_ dis-je en traversant un champ de pois
fleuris, je gote tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit
mois, voil le premier beau jour de mon existence, et demain je ne
vivrai peut-tre plus. J'arrivai  la porte de la Conciergerie  sept
heures du soir; mon coeur tressailloit de joie et d'effroi. Je
retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassmes en pleurant.  onze
heures nous remes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au
tribunal.

Le matin (24 mai), pendant que nous djenions entre les _deux
guichets_, on ouvrit l'armoire o toient les cheveux que le bourreau
avoit coups la veille  ceux qui avoient t  la mort. Ce lieu est
l'antichambre du trpas et de la rsurrection.

 neuf heures, nous montmes au tribunal; nous tions dix-sept pour
diffrentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'toit la
mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expdier les
royalistes et de librer les patriotes.

J'occupai le fauteuil de fer; le sort toit las de me perscuter;
l'tat o j'tois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut
amen du Luxembourg pour dposer; sa prsence me fit horreur sans me
dconcerter; la femme Morl15 fut appele de mme. Par une heureuse
mprise, l'huissier avoit assign  sa place une autre Morl13 qui ne
nous connoissoit pas, et qui fut plus effraye que nous de parotre
devant les Eumnides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me
dfendis de sang froid, mais Pascal perdit la tte et l'injuria; les
dbats furent ferms  deux heures.  deux heures cinq minutes les
jurs revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appels
les premiers pour entendre leur arrt de mort. Le premier pour n'avoir
pas approuv ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit
du mal de Marat; le troisime, matre de langue, pour avoir t
calomni par une sous-matresse de pension, qui le dnona par
vengeance de ce qu'il n'avoit pas rpondu  ses sollicitations
amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre libert,
qui fut prcde d'une grande semonce.

Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant  mon
domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de
Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appel notre affaire, toit 
dner en face du palais au moment o il alla  la mort; elle rentra en
mme tems que moi, et s'vanouit en me voyant. Ces violentes secousses
avoient alin ma raison. J'tois si accoutum  tre sous les
verroux, que le lendemain en m'veillant, je me tranai  ma porte
pour voir si j'tois rellement libre. Je m'habillai  la hte; le
grand air avoit presque referm mes plaies; je souffrois beaucoup
moins et me tranois avec un bton; personne n'toit encore lev; je
regardois de tous cts, dans les rues, autour de moi, comme si je
fusse arriv  Paris pour la premire fois. J'allai djener chez
l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme
vint l'arrter et la conduire  la Conciergerie; on devine son crime;
elle sortit aprs le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann,
qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement
suspecte  la justice, s'associa  une troupe de voleurs, fut pris,
condamn aux fers, enferm  Bictre, pendant quatre mois, dans le
mme cabanon o j'avois tant souffert, brisa ses chanes, fut
poursuivi prs de Lyon, et se noya dans le Rhne.

Nous sommes  1,155 lieues de Paris.

_1er juin._ Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond.
La sonde est un morceau de plomb de quinze  vingt livres, rond, en
forme de cne tronqu, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une
couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent
au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent
au pilote le parage o il est. On trouve des marins si instruits dans
ce genre de cosmographie, que dans la premire tentative faite
secrtement en 1797, sous les ordres du gnral Hoche, pour une
descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempte,
craignant les ctes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'toit
qu' quatre lieues des attrages indiqus pour l'expdition. Une
tourmente dissipa nos vaisseaux, et _la Charente_ fit tant d'eau,
qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces dtails  M. Thomas, officier de
cette frgate.)

Nous sommes  1,338 lieues de Paris.

_2 juin._ Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phnomne
redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposs laisse un vide, la
pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de
rapidit, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du
pilote, est attir, enlev et sombr. On entend au loin mugir l'onde;
une brume paisse borde la pompe aspirante que le hasard a forme.
Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes  expliquer la
cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces
abmes sont toujours avoisins de vents violens qui par leur conflit,
forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont
sujets  de violentes temptes. Quand l'orage approche, on entend un
bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est
moins considrable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe  coups de
canons, et alors elle inonde le btiment.

_4 juin._ Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui
les habitoient, se couchent aux pieds des affts des canons: on en tue
chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'tat-major prend
seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas
d'indigestion. Nous dsirons d'arriver pour arriver, car le
janissaire Villeneau, intrpide le soir dans ses recherches sonde avec
la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, o
quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans
l'entrepont. Depuis qu'on a dplac les canots, ils se blottissent sur
le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est  la
proue de la frgate.

_6 juin._ Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds
d'eau, fond de vase, cte du Brsil; nous sommes par le premier degr
40 minutes au-del de la ligne, voici le rsum de notre traverse.

L'_Analyse de la Rvolution_ a t suivie de quelques contes galans,
de la _Vie prive du cardinal de Rohan_, de _celle du dernier duc
d'Orlans_, _de l'origine du tlgraphe_, de l'utilit qu'en tira
Philippe, pre de Perse, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette
dcouverte, perfectionne dans la rvolution, remonte  plusieurs
sicles avant l're chrtienne; elle se nommoit _signaux par le feu_.
Les narrateurs, MM. _Job-Aim_, _Gibert-Desmolires_ et _Calhiat_,
disent que l'historien Polybe donne l'invention du tlgraphe  ne,
fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand.
Ils renvoient pour les dtails au VIIIe. volume de l'Histoire
ancienne de Rollin; en disant un mot de _la Perfection de l'Arostat_,
ils parlent du _Champs de Fleurus_; enfin, de toutes les dcouvertes
perfectionnes par la rvolution. _L'lectricit_ et le docteur
Franklin ne sont point oublis.

Ces importantes matires nous ont amens  ces deux problmes encore
insolus, _si les rpubliques produisent plus de grands hommes que les
monarchies, et pourquoi_. Le _si_ a t appuy par les uns, ni par les
autres; tous en l'accordant par supposition, ont pens sur le
_pourquoi_, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une
monarchie paisible est comme une thorie auprs de la pratique. Ils ont
encore compar les deux gouvernemens  deux vaisseaux qui voguent sur
deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques
routiniers  son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expriment.
La question du _divorce_ a t galement traite par nos thologiens,
sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine
bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vcu 
Ferney avec Voltaire, dans ses dernires annes, nous a donn des
particularits intressantes sur ce grand homme. En 1776, des
prdicateurs zls pour la conversion du philosophe, insrrent sous son
nom une superbe ode  Jsus-Christ dans le journal de Frron. M. Thomas
courut pour l'en fliciter en pleurant de joie. _Elle n'est pas de moi,
mon ami_, reprit Voltaire; _je n'ai jamais rien fait de bon pour cet
homme-l_. M. Trol, qui a tudi avec les deux Robespierre, nous a
donn la vie prive de l'an. Il voyoit tous ses camarades de si
mauvais oeil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre,
en se retirant  l'cart. Ceux qui le surpassoient toient ses ennemis
irrconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit
souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en dlivrer. (Nous sommes 
1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.)

_7 Juin._ Enfin, l'eau a chang de couleur, elle est d'un vert ple
tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit;  deux heures nous
jettons une petite ancre pour ne pas trop dvier par le courant du
fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au
moment o nous allions mouiller, un matelot tombe  la mer; on vire
de bord, on lui jette des cages  poulets, il tend un bras dfaillant
pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son
cadavre aux poissons affams.

_8 Juin 1798_ (_20 prairial_) Beau tems  la pointe du jour; tout
l'quipage crie _terre_: on reconnot le cap _Cachipour_, sol inculte
qui nous est disput par les Portugais; ces bords, couverts de vases
et de paltuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons
sept et huit noeuds.  midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de
l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nomm par les
Hollandais qui, l'ayant dcouvert en 1500,  la suite des voyages
d'Amric Vespuce, lui donnrent le nom de la famille de leur
stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'lve au
bout d'une petite anse borde de monticules et de bois toujours verts.
Toutes ces possessions ont pass tour--tour des Anglais aux
Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore
aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut dcouvert le Nouveau-Monde,
l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces
conqutes; ce qui fit dire  Franois premier: Je voudrois bien voir
l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes  la cour
de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien
prtendre. Comme ce testament n'toit pas olographe, la cour de
France envoya  la dcouverte comme les autres; le continent de
l'Amrique est si vaste, que nous y fmes de rapides conqutes. En
1530, Cristoral Jacques, envoy par Jean III, roi de Portugal, avec
une flotte de huit vaisseaux, aprs avoir dcouvert la baie de
Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux franais  l'embouchure
du fleuve du Paraguai, appele de la _Plata_ ou d'Argent, les prit,
les coula  fond et fit massacrer l'quipage; preuve que les Franais
avoient connu et possd ce pays avant les Portugais. Ils y
trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurs des
inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brsil. Un jour,
on ne s'tonnera plus de voir les Franais circonscrits momentanment
entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir
ces bornes. (_Extrait du chevalier Desmarchais._)

_9 Juin._ Nous ne sommes qu' dix-huit lieues de Cayenne. Le vent
frachit, nous laissons les Deux-Conntables  notre droite; ces deux
rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de
nids et d'oeufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que
ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de
canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas  l'approche de
l'homme, lui dclarent la guerre pour dfendre leurs couves; leur
nombre gal  celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau
croupissante, ne se rebute jamais des coups de btons dont on ne
frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs 
tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous
cinglons Remire et Montabo, d'o on signale les vaisseaux venant
d'Europe. Ce signal est rendu de suite  Cayenne. Nous rangeons 
notre gauche les lets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Pre, la
Mre et l'Enfant-Perdu; ces diffrens rochers ressemblent de loin 
des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom  la
forme que la nature leur a donne.

 quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, 
trois lieues de la citadelle qui ressemble  une masure sur la pointe
d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis
exprimer le serrement de coeur que j'prouve au bruit des cables et
des ancres qui se prcipitent dans l'onde. De mme qu'ils enchanent
la frgate au rivage, de mme nous serons prisonniers dans ces
climats..... Nous voil mouills.

_10 Juin._  la pointe du jour, une petite pirogue, charge de
quelques ngres et d'un capitaine de port, vient  nous. Ils rament en
chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appele pagaye,
arrondie par le bout. Le capitaine monte  notre bord, et nous
entourons les rameurs qui sont vtus de leurs plus beaux habits; car
on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas
difficile  porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui parot
sortie du panier aux ordures; une chemise troue aux paules, aux
coudes et aux endroits les plus remarqus par les dames; ceux-l sont
les richards; les novices n'ont qu'un travers d'toffe large de quatre
doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons,
passe dans la valle postrieure et se termine par deux bouffettes qui
emmaillotent l'extrmit. Nous leur demandons quand nous irons 
terre; ils nous rpondent dans un jargon moiti franais moiti
barbare. Ils repartent  dix heures avec une de nos chaloupes, monte
par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre
arrive. Cette visite nous donne une ide sinistre du pays. Quelqu'un,
pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de
Rochefort, vue, connue  onze heures par son amant, fiance, publie
et marie  midi. On avoit alors distribu avec profusion le fameux
programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la
France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux ges,
mari ou non, vend son bien, arrive  Rochefort pour s'embarquer, et
veut choisir une compagne de voyage; il rde dans la ville en
attendant que le btiment mette  la voile.

 onze heures, une jeune cuisinire vient remplir sa cruche  la
fontaine de l'hpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa
dclaration.--Ma fille, vous tes aimable; vous me plaisez, nous ne
nous connoissons ni l'un ni l'autre, a n'y fait rien; j'ai quelque
argent; je pars pour _Cayenne_; venez avec moi, je ferai votre
bonheur. Il lui dtaille les avantages promis, et se rsume ainsi:
_Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble._--Non, monsieur, je veux
me marier.--Qu' cela ne tienne, venez.--Je le voudrois bien,
monsieur, mais mon matre va m'attendre.--Eh bien! ma fille, mettez-l
votre cruche, et entrons dans la premire glise; vous savez que nous
n'avons pas besoin de bans; les prtres ont ordre de marier au plus
vte tous ceux qui se prsentent pour l'tablissement de _Cayenne_.
Ils vont  Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze
heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire,
donnent leurs noms au prtre, sont maris  l'issue de la messe, et
s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinire
revient un peu tard chez son matre, et lui dit en posant sa cruche:
Monsieur, donnez-moi, s'il vous plat, mon compte.--Le voil, ma
fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?--Monsieur, c'est que je suis
marie.--Marie! et depuis quand?--Tout--l'heure, monsieur, et je
pars pour _Cayenne_.--Qu'est-ce que ce pays l?--Oh! monsieur, c'est
une nouvelle dcouverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des
diamans, du sucre, du caf, du coton; dans deux ans on y fait sa
fortune!--C'est fort bien, ma fille; mais d'o est ton mari?--De la
Flandre autrichienne,  ce que je crois.--Depuis quel tems avez-vous
fait connoissance?--Ce matin  la fontaine: il m'a parl mariage; nous
avons t  Saint-Louis; monsieur le vicaire a bcl l'affaire, et
voil mon extrait de mariage.--Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la
misre qui pouse la pauvret.--Cette rencontre n'eut pas l'effet que
le matre avoit prophtis; ils vcurent dix ans  Cayenne, et
revinrent en France avec quelqu'argent. Voil de ces coups du sort
qu'il nous faut esprer. Le soir, Villeneau capture un brik amricain
qui va porter des vivres  Surinam, colonie hollandaise avec qui nous
sommes en paix.

_11 juin._ Le sous-lieutenant revient  bord; les administrateurs de
Cayenne n'ont point reu de lettre d'avis de notre arrive; la colonie
est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrasss de nous;
les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous
vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est oblig de dcrter un
_maximum_. Nous dbarquerons incessamment; mais nous serons veills de
prs, car les autorits sont encore en rumeur de l'vasion de MM.

  Aubri, reprsentant du peuple (mort  Demerari.)
  Barthlemi, membre du directoire excutif;
  De la Rue, reprsentant du peuple;
  Dossonville, inspecteur de police;
  Marais-le-Tellier, attach  M. Barthlemi (mort dans l'vasion.)
  Pichegru;
  Ramel, commandant de la garde des conseils;
  Villot, reprsentant du peuple;

dports sur _la Vaillante_, qui se sont sauvs  Surinam, dans la
nuit du 3 du courant.

Une brume paisse nous drobe Cayenne et les montagnes voisines. Le
mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sre, et les
gros btimens ne peuvent approcher  plus de trois lieues du port. Les
golettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de
vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de
voir prir une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60,
sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en
emporte ce soir autant.

_15 juin._ Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu,
nos amis ... Songez  nous.... Nous sommes dj loin de la frgate.
Quel regard nous lanons  ce fatal btiment! Le cerbre qui le
commande mriteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre
pied  terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de
verdure! Nos coeurs s'lancent dans ces vastes forts.... Y
serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honntes, mais aucun
d'eux ne rpond  cette question. Nous voil  l'embouchure de la
rivire; voil le fort, les cases, le port, les bateaux rangs et
ancrs sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids 
rats croulent.... Voil Cayenne; il est cinq heures et demie: nous
voil donc au port le pied sur la grve; nous sommes  1500 lieues de
Rochefort,  1632 de Paris; quelle rception allons-nous avoir aprs
45 jours de traverse, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de
route?


_Fin de la seconde partie._




TROISIME PARTIE.


  O socii (neque enim ignari sumus ant malorum),
  O passi graviora! dabit Deus his quoque finem.
  Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes
  Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa
  Experti: revocate animos moestumque timorem
  Mittite, forsan et hoec olim meminisse juvabit.
                                               neid., lib. I. v. 198.

  Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers,
  Dieu nous visitera dans ces vastes dserts:
  Heurts sur les rochers, ensevelis sous l'onde,
  Aprs une infortune  nulle autre seconde,
  Nous vivons....  jour cher  notre souvenir!
  L'innocent dans les fers, sme un doux avenir.

     _Entre  Cayenne. Description du pays. Moeurs des Indiens,
     des blancs, des noirs. Caractre et habitude des colons.
     Autorit des agens. Traitement des dports. De
     l'tablissement de la colonie de 1763 en parallle avec
     celui des exils de 1797, dans les dserts de Kourou,
     Synnamari, Konanama, etc._


La golette est  l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un
fort dtachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont
de charpente, o nous montons par une chelle de meunier; les soldats
serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misre empreinte
sur nos fronts, notre air dconcert et inquiet, rveillent
l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie
d'avoir enfin touch la terre nous rend  nous-mmes, nos pieds
incertains cherchent l'quilibre, comme si nous tions ballotts par
un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous
tendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides  la sortie
d'un tang, se refont aprs quelques heures de repos. Des yeux avides
nous toisent ... Quels tres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou
des btes fauves? Parmi cette race nuance de toutes couleurs,
quelques europennes nous fixent avec cet intrt que les mes
sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus,
plats et pats comme un lphant, revtue d'un mauvais juste-au-corps
blanc et d'un large pantalon de mme couleur, qui contrastent avec les
traits des figures gaufres, nous traite plus impitoyablement que les
grenadiers d'Alsace,  peine nous est-il permis de lever les yeux.....
Nous dpassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue
le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la
principale rue, la populace noire est sous nos fentres, assise et
entasse l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de
pavs en Europe auprs des marionnettes ou des loges d'animaux
curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voil dans une prison un
peu plus spacieuse que l'entrepont de _la Dcade_; Villeneau sur le
balcon d'une grande maison au milieu des lgantes de cette ville,
nous fixoit  notre passage avec une piti orgueilleuse..... On nous
distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des ngres nous
commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize
premiers ont t conduits chez l'agent; les municipaux se transportent
dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous
devions tirer  la milice.

     LIBERT.----GALIT.

     _Extrait des procs-verbaux de dbarquemens  Cayenne des
     cent quatre-vingt-treize dports par la frgate la Dcade,
     commande par le citoyen Villeneau, capitaine de frgate._

Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la rpublique franaise
(13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires excutifs prs
l'administration centrale du dpartement de la Guyane franaise, en
vertu d'une lettre  nous remise par le citoyen agent du directoire en
cette colonie, et  nous crite par le citoyen _Boischot_ commissaire
excutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera
dport, par la frgate _la Dcade_, cent quatre-vingt-treize
condamns, qui nous seront remis par le citoyen _Villeneau_ commandant
de ladite frgate.  cet effet, sur l'avis qui nous a t donn le 25,
que cinquante-cinq de ces _condamns_[13] (c'toient les malades),
venoient d'tre dbarqus par le citoyen la Marillire, capitaine de
la golette _l'Agile_, qui avoit t les prendre  bord de la frgate;
nous les avons fait conduire, sous bonne et sre garde,  l'hpital
civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis  nous donn
les 26 et 27 du mme mois, par les capitaines la Marillire et le
Danseur; le dernier commandant la golette _la Victoire_ et l'autre
_l'Agile_, ayant  leurs bords soixante-huit _individus_ faisant
partie des cent quatre-vingt-treize condamns, et soixante-dix faisant
le complment; nous sommes transports  la maison _le Comte_ dite _la
Cigoigne_, sise dans la grande rue, le 28 du mme mois, o ils avoient
t conduits la veille par un dtachement de force arme,  l'effet de
prendre les noms, prnoms, professions et signalemens desdits
condamns, ce  quoi nous avons procd en prsence du chef du
deuxime bataillon (c'est--dire du bataillon ngre), de l'officier de
sant et du commandant de la force arme. Sign _la Borde_ commissaire
du directoire excutif, _Lerch_ chef de bataillon, _Noyer_ officier de
sant, _Desvieux_ commandant en chef de la force arme, faisant
fonctions de commandant de place.

[Note 13: _Condamns_: Cette expression est neuve pour la plupart
d'entre nous. Pour tre condamn il faut tre jug; pour tre jug, il
faut tre entendu. La moiti est _condamne_ sans avoir t entendue,
l'autre quart sans avoir mme reu de mandat d'arrt; parmi la
dernire partie, il en est que les tribunaux ont acquitts pour les
mmes dlits qui les ont fait dporter. Je produirai ailleurs les
pices  l'appui de ce que j'avance.]

Il semble au lecteur que ce devroit tre ici la place de la liste des
dports; je la transcrirai ailleurs, pour tre plus  porte de
mettre  la suite de chaque personne, les vnemens, la cause de sa
dportation, un prcis de son existence et de ses malheurs; quand nous
aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dvor une grande partie
de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus
grand soin, bien convaincu d'aprs mon coeur, que cette partie
prsentera le plus tendre intrt aux familles de mes compagnons
d'infortune.

Maintenant que nous sommes toiss et signals, montons sur la galerie
pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra
lieu de soire. Aujourd'hui que nous voil rendus, les soires ne
seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journe; nous ne
compterons plus les noeuds que nous filerons par heure; mais la misre
et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts
que ceux des vaisseaux  trois ponts. J'ai dj crayonn en gros
l'accoutrement des sauvages qui sont venus  notre bord le lendemain
que nous mouillmes, ceux-l toient confus en notre prsence; nous
sommes donns en spectacle  ceux-ci; la scne est un peu diffrente.
Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille
qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne dsempare pas; l'odeur
de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutum au fumet d'un
gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que
la virginit ne sera jamais un fardeau pour lui auprs de pareils
objets; pour nous gurir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire
de sa tte d'un vieux mouchoir tout dchir; celle-ci laisse pendre
jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plisses et
rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses
pendeloques elle les crase tant qu'elle peut, pour les faire
descendre jusqu' ses genoux. La coquetterie des ngresses, entre deux
ges, consiste  porter de longues mamelles; cet abandon prouve
qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compres
et qu'elles ne sont pas encore striles, c'est un porte-respect pour
les marmots qu'on appelle ici _petit monde_. La loi de Judas, canton
d'Afrique d'o elles sortent, accorde des honneurs et des privilges
 toutes les filles ou femmes qui sont fcondes (c'toit la loi de
Propagande en 1793.)

Ces individus  figure humaine portent un profond respect  la
vieillesse, et nos europens polics auroient besoin de prendre ici
des leons. Chez nous on craint l'ge avanc, parce qu'on craint
l'abandon; ici on l'attend, ou plutt on l'espre: c'est l'poque des
prvenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le
vieux ngre dans sa case, au sein d'une trs-nombreuse famille
d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes
dcrpits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France,
portent  cinquante ans une jarretire blanche  leur genou, pour
avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrire. Alors ils se
font appeler _grand-papa_, et  soixante ans _apa_, qui dans leur
jargon signifie patriarche.

Ces squelettes ambulans sont couverts de lpre et d'infirmits, et
entours d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronz, les
autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune
citron, ceux-l d'un blanc ple et livide; d'autres ne sont
distinctibles des europens que par la couleur de leurs grosses
lvres blanches; tous sont presque dans l'tat de nature. Quelques
ngresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite
chemise, nomme _verreuse_, qui leur descend jusqu'au nombril,  un
doigt et demi de cette brassire de marmot; elles entortillent en
bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur
trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise _dioco_ ou
transparent. Elles le couvrent d'un _camisa_, morceau d'toffe de
couleur de mme mesure, seulement ourl  la coupe. Cette seconde robe
de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire
quelques conqutes. Plus les ngresses sont hideuses, plus elles se
croient belles: leurs compres ou maris sont presque tout nus; ils ne
couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisire d'toffe
large de trois doigts, qu'ils applent kalymb. Nous ne voyons que des
ngres; les croles seront autrement costums; nous en appercevrons
demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin
jusqu' huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace
de deux portes de fusil; nous serons escorts d'une garde nombreuse,
qui ne nous laissera parler  personne, et qui ne pourra converser
avec nous sans tre mise au cachot.

Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson
bouilli au sel et au poivre. Nous savons dj que nous ne resterons
point  Cayenne; nous serons relgus dans les cantons et dans les
dserts comme les seize premiers.

Cette terre o nous nous trouvons avec tonnement, est destine depuis
sa dcouverte  servir de champ  l'ambition, de retraite aux vaincus,
de cimetire aux africains, et d'hcatombe aux europens proscrits. En
1637, Cromwel vouloit s'y relguer avec les presbytriens pour y
fonder une chaire de prdicans au milieu de la Pensylvanie, sur les
bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballott par les
flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit arm
des btimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie
septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti
qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trne des
Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre  Mexico ou  Lima.
_La Caroline_, _la Louisiane_, _le Canada_ et _Philadelphie_ n'ont
t peupls que des mcontens; les uns y sont venus de force, les
autres pour donner un libre cours  leurs opinions. Nous avons eu des
prdcesseurs; plaise  Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car
on attend ici 3000 dports! La distance de Cayenne  notre patrie ne
doit pas nous dsesprer. Ces dserts et ces prcipices sont du choix
de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout,
peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains
y dportrent leurs exils, et Milon se dpitoit de manger des hutres
 Marseille. Que le tems nourrisse dans nos coeurs l'espoir de revoir
nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les
noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprims, que nos
soupirs se rpondent, nous voil rendus  notre destination. Aprs
tant de dangers, nous nous croyons immortels.

L'heure du souper nous distrait. Au moment o chacun forme sa socit,
cinq voleurs dports avec nous, un peu pris de boisson, se runissent
et se font appeler le _directoire_. Cette qualit leur reste, et les
administrations de Cayenne,  qui nous les recommandons, les logent 
l'cart dans un coin qu'ils applent _palais_. Dans la suite, l'agent
Jeannet demandoit souvent  table, quand on parloit du directoire ...
duquel est-il question, de celui de la Dcade ou du Luxembourg? On
nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois
_boujearons_ de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain,
quatorze onces de viande sale pour deux jours. Chacun reoit une
assiette, un couvert et un gobelet d'tain; un grand plat, un baquet
de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives,
que le hasard ou l'amiti a runis. Le gouvernement paie des ngres
pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les
chemines ne sont pas de mode ici, o les plus belles cuisines sont
comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems
pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie
de la leur, et ils mettent tant de dlicatesse dans leurs procds,
que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs,  qui l'entre
de la prison est svrement interdite.

Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la
mer; le dtachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les
habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on
nous serre de prs, plus nous devenons intressans. Je ne puis dire si
_Jeannet_ donne des ordres aussi svres; en nous plaignant beaucoup,
il nous gne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aim ont peint cet
agent sous des traits peut-tre plus durs qu'invraisemblables; je le
peindrai aussi avec quelque vrit, car je n'ai pas plus  me louer
qu' me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases
avant que de connotre l'agent et les colons, faisons prcder leurs
portraits de quelques notions gographiques de la terre que nous
foulons.


_De l'Amrique et des Guyanes._

La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amrique proprement
dite formant la quatrime partie du monde. On entend par ce mot
_grande terre_, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine
du ple antarctique[14] au ple arctique, et mme  l'Asie, par
l'extrmit septentrionale du dtroit de Davis, et par les immenses
solitudes glaces au nord-ouest, apperues en 1741 par _Tchiricouv_.
L'Amrique se divise en deux parties, septentrionale et mridionale.
La premire, qui s'tend jusqu' l'isthme de Panama, est borne au
levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par
l'Ornoque, les les _galapes_ et des _cocos_; au nord, elle est sans
bornes: l'autre, borne au levant par la mer du Nord et par l'Ocan,
au couchant par la mer Pacifique, s'tend en-de de la ligne depuis
l'quateur jusqu'au dixime degr du ple arctique, et au-del
jusqu'au cinquante-cinquime degr de latitude du ple antarctique.
C'est dans les dix degrs du ple arctique que se trouvent les
Guyanes, immenses presqu'les bornes au levant par la mer du Nord, au
couchant par les Cordelires, au nord par l'Ornoque, au midi par les
Amazones ou la ligne.

[Note 14: L'Amrique s'appelle encore _Indes occidentales_, parce
que les premiers navigateurs, en ne s'avanant que jusqu'au Paraguay,
crurent que cette terre confinoit aux Indes proprement dites; l'amiral
Drack ayant fait le tour du monde en 1572, Magellan ayant donn son
nom au dtroit qui est  l'extrmit australe, et Horne en 1616 ayant
dpass le Cap auquel il donna le sien, ont corrig cette erreur.]

On confond souvent les les de l'Amrique avec la terre ferme, parce
que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut
d'abord peu connu du ct du ple nord. Quelques-uns ont mme cru
pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique toit un passage pour
aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la
navigation que les Phniciens et les habitans de Tyr, ont fait, 
diverses reprises et dans deux diffrens golfes et baies, diverses
tentatives pour trouver une route de l'Ocan par les mers du Sud, pour
se rendre en droite ligne au Prou, et de-l  Pkin. Ainsi la
_Louisiane_, le _Canada_, le _Labrador_, la _baie de Rpulse_ furent
connus par les Anglais pour appartenir  la terre ferme. L'amiral
Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la
Nouvelle-Bretagne. Les les sont en grand nombre et si prs les unes
des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec
l'Amrique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir
que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le
nom. L'Ocan entre l'Europe et l'Afrique jusqu' la ligne, se nomme
mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne,
l'amricain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de
_Barca_, de _Guine_, de _Monomotapa_. Ainsi les les du cap Vert,
suivant cette dfinition, paratroient en Afrique, quoiqu'elles en
soient  cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les
Antilles sont attenantes  l'Amrique: Erreur gographique
trs-commune; celui qui n'a rest que dans chacune des les, au Vent
ou sous le Vent, n'a point t en Amrique.

Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux
Grandes-Indes, prouve une tempte qui le jette au-del du Brsil,
prs de Magellan, o il fait naufrage, le voyageur  terre au
cinquante-quatrime degr de latitude du ple antarctique ne sera pas
relgu dans une enceinte entoure d'eau de tous cots; il parcourra
de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Prou, Panama, la
Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le
Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de
_Tchiricouv_, et se trouvera en tournant ainsi  l'extrmit de la
Sibrie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le
couchant de l'Amrique,  commencer du ple antarctique, conduit le
voyageur en Asie, vers le quatre-vingtime degr de latitude. Une
femme du Mexique, convertie par un jsuite, fournit une preuve de ce
que j'avance. Le bon pre forc de mettre  la voile, dit  sa
pnitente qu'elle trouveroit les mmes secours spirituels dans ses
confrres. Celle-ci, peu contente de se voir confine dans un pays
d'o son directeur s'loignoit pour aller  Pkin, se mit en route par
terre, au risque de prir. Le jsuite arriv  Pkin l'anne suivante,
fut surpris d'y rencontrer sa pnitente qui l'avoit devanc d'un mois;
elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour
dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en
hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit
suivi pendant prs de trois mois une route oppose  la premire, et
qu'enfin, aprs avoir pass de grands fleuves, de grands bois et des
lieux qui paroissoient inhabits, elle toit venue de pied du
Nouveau-Mexique  Pkin. Il parot que cette femme, partie au
commencement du mois de juin, toit arrive  la fin de septembre de
l'anne suivante. Ce fait, dont la possibilit est reconnue par tous
les voyageurs, se trouve dans les missions du Prou et des Indes. On
me pardonnera de ne pas le dtailler plus au long dans le dsert o
j'cris. Priv quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques
volumes dtachs, je ne puis avoir recours qu' ma mmoire, dont je me
dfie d'aprs l'puisement et les angoisses qui l'ont presque tarie.

Reportons-nous  cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord,
par le 1er degr 51 minutes de latitude septentrionale, et 52
degrs 23 minutes de longitude estime  l'occident du mridien de
Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et mridionaux
de la franaise.

L commence la baie de _Vincent-Pinon_, nom d'un des compagnons
d'Amric Vespuce qui alla la reconnotre. La _Crique-Macari_ et la
rivire de _Manaye_, coulent dans ce canal  l'embouchure d'un autre
plus grand, nomm _Carapapouri_. Ces rivages toujours verts,
prsentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habits,
et ils pourroient l'tre si la colonie toit plus populeuse; mais ils
creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra
sans les acclimater. Je m'y arrte un moment pour les peindre au
lecteur, parce que nous devions y tre exils. L'intrieur offre de
grandes prairies, des prcipices, des forts impntrables, des lacs 
perte de vue, des nues d'insectes et de mouches altres de sang,
d'normes serpens, des tigres, des hynes, des couleuvres plus grosses
que des tonneaux et longues  proportion, des crocodiles ou camans,
dont la gueule peut servir de tombeau  l'homme; nous y aurions plus
de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge
s'lvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le
premier. On n'y respire qu'un air condens par les tangs et par les
grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant
le mphitisme et la mort.

Le gouvernement a dj essay d'en tirer parti. En 1784, M. le comte
de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur
Lescalier, alors ordonnateur, y fit tablir des mnageries, dont la
garde fut confie au dput Pomme, assez connu en France depuis la
rvolution. Elles russissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se
fixoient dans la colonie. Aprs avoir obtenu leurs congs, des
croles mme s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit
des ngres ptres, des vivres, leur avanoit un certain nombre de
btes  cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient
seulement les rapports avec l'tat; ils choisissoient les lieux les
plus propices pour abattre les forts et y substituer  leur loisir,
des denres coloniales. Par ce moyen, ce dsert se peuploit de
cultivateurs et de ptres. Depuis la rvolution les invasions des
Portugais ont tout ruin, et ce sol, si productif par la vgtation, a
repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des
ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour btir nos cases.

Les makes et les maringouins ne nous ont laiss reposer ni jour ni
nuit; les brousses, les tangs, les forts, les terres tremblantes,
les normes reptiles qui habitent ces dserts, ne nous ont pas permis
d'approcher du lieu que vous nous avez indiqu. Les indiens ont refus
de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne sant; dix sont
attaqus de fivres putrides, et nous autres sommes convalescens.
Parmi les flaux de cet horrible sjour, dit un officier du poste
d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos
gupes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus
acharne  l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si
long, qu'elle perce les vtemens les plus pais, et se gorge de sang,
jusqu' ce qu'elle ne puisse plus voler. Il ajoute qu'il en a cras
une si grande quantit sur ses veines, qu'il en a retir prs d'une
palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert
d'une large case nomme moustiquaire, passer sa vie sous ce mausole;
car c'est en vain que des ngrillons seroient occups  chasser ces
insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans
un grand nombre d'habitations de la colonie.

Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivires
ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: _Conani_,
_Cachipour_, _Couripi_, _Oyapoc_, _Ouanari_, _Appronague_, _Kau_,
_Mahuri_, qui se nomme _Oyac_ dans tout son cours, et _Cayenne_ qui
tient le milieu; nous y reviendrons tout--l'heure.

Dans la partie du nord.... _Makouria_, vous vous engagez ici dans un
sable mouvant, aussi pnible que celui qui incommoda si fort les
soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre
allant au temple de Jupiter _Ammon_. Un sexagnaire qui seroit venu 
Cayenne  quinze ans, ne se reconnotroit plus dans ce canton; la mer
s'en est retire  deux lieues, aprs y avoir apport des vases qu'on
pourroit appeler le de Dlos. La desse qui auroit accouch sur cette
plage, n'auroit pas, comme Latone, donn naissance au dieu du jour,
mais  des tigres,  des serpens,  toutes sortes d'animaux carnivores
ou mortifres: l'ancienne plage de sables et de coquillages est
couverte aujourd'hui de paltuviers, de cotonniers, de rocouyers, de
cannes  sucre, d'indigo et de bois touffus et tnbreux, qui semblent
dj avoir affront des sicles.  six lieues, la rivire nomme
_Makouria_ coupe le canton en deux jusqu' la grande rivire de
_Kourou_, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite.  six
lieues, toujours dans la mme direction, vous trouvez la petite
rivire de _Malmalnouri_, engorge comme les autres  son embouchure
par des sommes de vase.  la mme distance est celle de _Synnamari_,
qui doit son nom  la salubrit d'une fontaine qui se trouve  deux
lieues  l'est-sud. On y avoit bti autrefois un hpital pour les
attaques de nerfs, les malingres, les fracheurs; il n'existe plus
aujourd'hui.

Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivire, est 
l'extrmit N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long
sur 8 ou 10 de large. Il est compos de 15 ou 16 cases, restes des
dbris malheureux de la colonie de 1763. C'toit le lieu d'exil des 16
premiers, ce sera aussi le ntre. Mais nous irons premirement  six
lieues plus loin sur les bords malheureux de _Konanama_. Voici
provisoirement l'origine de ce sjour d'horreur. Des marchands
Rouennois, dit l'auteur des relations _sur la France quinoxiale_, y
dbarqurent en 1626. La plage d'o la mer s'est retire  deux lieues
et demie, toit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut
propre  faire une colonie, Cayenne et ses environs n'tant alors
peupls que de sauvages. Ils s'tablirent sur la cme des rochers,
pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois
quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour
France. La rivire d'_Yracoubo_, celle de Mana,  vingt-huit lieues
des ctes, jusqu'au fleuve _Maroni_, arrosent et fixent ici les
bornes de la Guyane Franaise, du ct du Nord. L'embouchure du Maroni
est par environ 5 degrs 50 minutes de latitude septentrionale, et 56
degrs 22 minutes de longitude, estime  l'occident du mridien de
Paris.

Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivires, ou fleuves de la
Guyane Franaise qui sortent d'une grande chane de montagnes, de
celles qui, partant des Cordillres, sparent dans cette partie du
globe, les eaux qui coulent vers d'Ocan, d'avec celles qui se rendent
dans l'Amazone. Les rivires de Mana, de Synnamari, d'Oyac et
d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres,
moins considrables, viennent des montagnes d'ordre infrieur. Toutes
ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand
nombre de petits ruisseaux. Revenons  Cayenne.

Le chef-lieu de cette colonie est assez gnralement connu sous le nom
_d'le de Cayenne_; mais on ne prendroit pas une ide juste de cette
le, si on se la reprsentoit comme une terre loigne du continent,
isole et entoure d'une mer navigable pour les vaisseaux; au
contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui parot
faire partie de la terre ferme. Peut-tre mme cela toit-il vrai
autrefois; maintenant il n'en est spar que par des rivires, dans
lesquelles la mer monte et descend  chaque mare, mais o l'on ne
peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues.

La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesure sur une ligne
allant de l'est  l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de
vingt-cinq au degr. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq
lieues et demie, et sa circonfrence, eu gard  toutes ses
sinuosits, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette
circonfrence, borne par la mer, et qui regarde le nord-est, peut
avoir -peu-prs trois lieues et demie.

La ville de Cayenne situe  l'extrmit nord-ouest de cette le, 
l'embouchure de la rivire du mme nom, est fortifie, et pourroit
tre dfendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui
se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrs 56 minutes,
et sa longitude, de 54 degrs 35 minutes, d'aprs les observations de
M. de la Condamine, en 1744.


_Temprature du climat de Cayenne._

 cinq heures et demie, le crpuscule parot;  six heures moins un
quart, le petit jour,  six heures, le soleil s'lance du sein des
mers, entour d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface
presque ici qu' l'instant o cet astre est  l'horison, tandis que
cette ombre diminuant vers les ples, laisse aux habitans des zones
tempres et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous
eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe.

Nous sommes _amphisciens_, c'est--dire que notre ombre va de ct et
d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt aot, elle est du ct
du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du ct du nord.
Nous avons tous les jours gaux aux nuits,  une demi-heure prs, que
nous perdons de septembre  mars, et que nous retrouvons dans les six
autres mois. Nous avons deux ts, deux quinoxes, deux hivers et deux
solstices. La chaleur est tempre par des pluies trs-abondantes, qui
tombent depuis le solstice d'hiver, mi-dcembre, jusqu'en mars, et
reprennent en mai jusqu' la fin de juillet, o commence le grand t,
jusqu'en dcembre. Le soleil passe deux fois  pic sur nos ttes, le
20 avril et le 20 aot; il est peu sensible la premire fois, par les
pluies dont la terre est arrose. Son retour nous donne pourtant un
mois et demi de beau temps, qui sche un peu les tangs; mais
l'inconstance de ces climats, boiss et montueux, trompe souvent
l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches rcoltes, si
les ts et les hivernages toient rgls. On rit, quand je parle
d'hiver et d't sous la zone torride. L't pour nous est un soleil
brlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafrachi que par
l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est
au nord-est. Pendant la journe, le vent vient de mer, et touffe
celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux ctes que dans
certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin
et le soir, aprs le coucher du soleil.

L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes,
que souvent les cases sont inondes, et les plantages sous l'eau. La
pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce
qui a fait dire  _Raynal_, que la plage o la colonie de 1763 avoit
dbarqu, toit un terrain _sous l'eau_. Horace seroit trs-croyable,
s'il disoit que dans ces dserts, les daims craintifs nagent vers la
cme des arbres, o les poissons s'tonnent de trouver le nid de la
tourterelle englouti[15]; quatre  cinq heures de beau temps ont pomp
l'tang. Cependant les ondes sont si frquentes, que, durant
l'hivernage, l'eau n'est pas  plus de trois pouces du niveau de la
terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les
fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivires de France
laissent leurs lits  sec, celles de la zone torride sont gonfles de
doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes.

[Note 15:

  _Nota que sedes fuerat columbis
  Summa piscium genus hsit ulmo.
  Et superjecto pavid natarunt
                    quore dam._
                                        Horat. Lib. I. Epodou IV.]

Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages
meurent; le vent de nord, qu'on apple _bise_ en France, brle et gle
de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les
tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la
vigne gele, mettre en cendres le bouton trop prompt  s'panouir  la
chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent
la fleur de l'pi et transforment son lait en noir de fume; tel le
vent de nord des pays chauds, gle, crispe et appauvrit les fleurs,
les fruits et les plantages.

Voil le sol et la temprature du pays. Voyons les cases, les
habitans, l'agent et les autorits de Cayenne.

Les cases sont de vilaines cabanes o l'on ne voit que des chssis
sans vitres, un amas de maisons sans art et sans got, des rues en
pente, sales et troites, paves de pointes de baonnettes; au lieu de
phatons, de vieilles rosses plus tiques que nos mazettes de fiacre,
atteles sept  huit  un diable ou cabrouet, tranent quelques
mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue sale; voil
ce qui compose l'ancienne ville, o les maisons  deux tages sont
des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille
francs par an, pour servir d'entrept ou de magasin de dchargement
des denres coloniales ou europennes. La nouvelle ville, que nous
nommerions chez nous queue de bourgade, est plus rgulire, plus gaie,
quoique btie dans le mme genre, sur une savane ou prairie dessche
depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considrable qu'un beau
village de France: les cases paroissent vides ou occupes en grande
partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui
ne s'inquitent de rien, et qui vivent plus  l'aise que nos
respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans
leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde
vend, troque, achte et revend la mme chose, tout est au poids de
l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe
est facile  entendre quand on connot les colonies; ceux qui les
habitent dpensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine;
pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence
est si grande que pour ne pas se dranger ils paieroient un
domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un
autre pour les leur porter  la bouche; n'ont-ils rien, ils
empruntent, ils trouvent facilement du crdit, car tous les insulaires
sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas  emprunter,
ils mangent un morceau de pte de racine, se promnent, dorment et ne
s'inquitent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus
rien. Cette classe d'oisifs est alimente par les riches marchands qui
troquent les ngresses comme les denres, lesquelles ngresses
troquent,  leur tour, tout ce qu'elles ont reu pour les faveurs des
ngres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les btimens sont
long-tems  venir, la famine est gnrale sans pouvanter personne.
Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais
la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus
commune est la piastre forte d'Espagne frappe au Mexique  5 fr.
10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32
f. de colonie. Les sous marqus, frapps pour Cayenne  l'ancien coin
2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres
monnaies est rgl sur la valeur de la piastre, et ce qui cote un
liard en France se paie deux sols  Cayenne.

Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous
allons passer en revue toute la population, afin de la runir sous un
point de vue pour la peindre plus  notre aise.

On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la
monarchie. _Les blancs_ ou colons, qui diffrent des europens par
leurs cheveux blonds, leur teint ple, et quelquefois plomb; les
_ngres_ par les nuances plus ou moins fonces de leur peau bronze,
ou couleur d'bne ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mlange
de toutes ces couleurs donne une progniture semblable  l'habit
d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est
d'un blanc rousstre; un ngre et une indienne, un _rejetton_ cuivre
rouge bronz; une ngresse et un blanc, un _multre_ dont la couleur
en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lvres;
un multre et une blanche, un _mtis_; une mtisse et un blanc, un
_quarteron_ qui est plus blanc que les europens. Chaque espce a des
nuances de singularit, et souvent de rusticit du terroir. Les
indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article,
l'adresse, la jalousie, la frocit des peuples nomades des trois
Arabies: les ngres, le gnie destructeur, paresseux et born des
sauvages de l'Afrique; les autres avortons ns du croisement des
races, joignent aux vices du climat l'insipidit de leurs pres; on ne
peut dcider s'il ne seroit pas  souhaiter qu'ils fussent plutt
noirs qu' moiti blancs. Les _croles_, enfans ns d'europens,
rsidans dans les colonies, sont ptris d'infirmits, souvent de
dfauts, et assaillis de maladies que je dtaillerai plus bas. levs
avec les ngres qu'ils dtestent et dont ils ne peuvent se passer, ils
en contractent les habitudes et les gots; commencent-ils  marcher
seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait
enfler et mourir; on cherche en vain  les corriger de ce got, s'ils
y sont bien enclins, les autres alimens les dgotent, on ne les en
dtourne qu'en les dpaysant. Si ce n'est pas de cette dpravation de
got que vient leur insouciance dans un ge plus avanc, c'est
toujours du mme fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la
nature abrutie ds son commencement dans le principe animal, ne porte
plus au _sensorium_ ces fortes vibrations qui font les lans du gnie,
et la machine use encore par d'autres excs, ressemble  un alambic
ouvert et trop large, qui laissant vaporer la liqueur, ne fait plus
de jets, mais tombe tristement goutte  goutte, ce qui fait dire  un
voyageur qu'ils sont ennuys, ennuyans et ennuyeux; tantt ils
regardent les ngres comme des btes de somme et les croient
communment d'une autre origine qu'eux; tantt ils les idoltrent
comme leurs plus chers enfans; les belles ngresses sur-tout, vengent,
et leur nation et elles-mmes des mpris qu'elles ont essuys:
d'esclaves, devenues plus imprieuses que les Aspasie et les Phryne,
elles rendent leur matre plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une
chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien
et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs  d'autres
amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire
plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilit, nulle
grce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricit animale fait tout
leur charme auprs des matres qui, fidles aux cyniques principes
qu'ils ont sucs avec le lait, les prfrent toujours et leur
sacrifient souvent les plus aimables europennes. On voit ici de vieux
clibataires corrompus et entours de btards et de mres de toutes
couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les
yeux de leur pouse, dans les bras et dans les sales rduits de leurs
esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de ngrillons,
de multres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les
lgitimes; ces instrumens d'iniquit sont autant d'Argus pour la
lgitime pouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans
trbucher, les maris puiss n'tant pas moins jaloux que mdisans,
ils se ressemblent, se contrlent, se dfendent, se dchirent,
s'aiment et se hassent, leur coeur est un crible au travers duquel le
bien passe comme le mal, la haine succde  l'amour, la vengeance au
repentir, la froideur  l'intimit,  la parcimonie la prodigalit, le
dsir  la satit, avec la vtesse d'un clair. On ne peut pas dire
qu'ils sont mchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont
point de caractre, et pourtant ils sont tous gnreux, hospitaliers
par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir
de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont
bons, et le climat, vu la facilit de se procurer sans gne les moyens
de vivre, leur donne souvent cette qualit; ils le sont  l'excs. Le
portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont
oblig ou qui se trouvoient  porte de l'entendre m'ont engag de n'y
rien changer.

Peignons maintenant le sexe crole. Je n'emprunterai pour lui ni la
lyre d'Orphe, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien
saisi et les traits de Vnus et les rides d'une vieille femme. Ovide
chez les Sarmates ne sera mme pas mon modle, quoique je pusse dire
comme lui:  mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je
mourrois mille fois en reposant ici[16]. Mesdames, vous crieriez
peut-tre  l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grces de
Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le matre
des Dieux, son poux et son frre; vous avez pourtant cette
mignardise intressante de Vnus qui, blesse au petit doigt par
Diomde, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de
son gratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la
coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette
desse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lvres, ni ses roses
sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et
vous tes guindes dans vos robes; les zphyrs et les grces marquent
les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses
cheveux flottent avec got: vous tes riches et brillantes, elle n'a
qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes
d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des
grces, celles-ci le superficiel du beau, celles-l l'amabilit
locale, la dextrit des fes, d'autres dans le domestique la tyrannie
des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de
l'ducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilit; mais
beaucoup la mignardise et la rusticit des vtilles et des caprices;
quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais
toutes aussi la sensibilit et beaucoup plus de sagesse que vos maris.

[Note 16:

  _Ossa tamen facito parva rferantur in urna
    Sic ego non etiam mortuus exul ero._
                                  Ovid. de Ponto, Lib. III. Eleg. III.]

Monsieur Prfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette
colonie, donne le dernier coup de pinceau  mon croquis, dans son
essai manuscrit sur les moeurs croles, que je copie ici. Nos
croles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui toient froisss en
couchant sur des feuilles de roses plies en deux, et qui tuoient les
coqs pour n'tre pas veills par leur chant.  mon arrive ici,
j'tois porteur d'une lettre d'amiti ou d'amour pour une dame dont le
soupirant toit retourn en France, et lui avoit laiss son portrait,
en attendant qu'il vnt lui offrir sa main. Je me fais annoncer.
Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui
lui prsente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir,
mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la
main, et le monsieur tant trop mollement berc pour descendre de son
hamac. Une esclave aux pieds de la desse, les lui chatouille pour
appeler doucement Morphe, tandis qu'une autre lve sa jupe pour
ranimer avec un _oualy-oualy_ (ventail de paille de palmier),
l'haleine libertine d'un zphyr artificiel. Le complaisant a aussi un
ngre qui lui vente la figure. Un chat ose miauler; la ngresse
reoit un soufflet pour n'avoir pas loign cet importun. J'entre au
milieu de la scne; madame ne me voit pas, tant elle est occupe de
son prochain rveil. Le monsieur ouvre les yeux en billant
nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans
bruit et sans prcipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et
me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle
s'veille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la smillante Hb;
ses yeux ptillent de gaiet et d'esprit. Elle est prvenante,
aimable, vive. Elle s'lance dans son salon, tire la gaze qui couvroit
le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui
prsente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient 
nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de
Ninon: _Le bon billet qu'a la Chtre!_

De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mre-patrie a
toutes les peines du monde  les contenter sur ce point. Les
gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils
en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop svres, ils
les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mpris changent
souvent le caractre du chef qui les gouverne; de-l les
contradictions frquentes dans leurs rapports sur l'administration de
tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-tre pour eux est un
cheval de bois  dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli.
Je ne connois point de rpublicains comme les croles, mais ils le
sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse,
durant les rvolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne
aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils
doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient
 notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment 
la maison le Comte o nous sommes dtenus.

Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du
matin jusqu' huit, et depuis quatre jusqu' six du soir. Les habitans
nous comblent de prsens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la
religion  leurs moeurs, nos prtres excitent pourtant leur plus vive
sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de
ceux qui n'ont point prt serment, et les noirs de ceux qui l'ont
prt, car le schisme de France a pass dans les Indes. Les ngres et
les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille,
l'homme entre deux ges. Le moment de quitter Cayenne approche.
Jeannet, chef suprme, prend une dcision que voici:


_Arrt de l'agent du directoire excutif dlgu dans la Guyane._

Art. Ier. Aucun dport ne pourra rester  Cayenne ni dans l'le.

II. Tout dport qui dsirera former un tablissement de commerce et
de culture dans une des parties non exceptes par l'article prcdent,
sera tenu de s'adresser par crit au commandant en chef, qui fera part
de la demande  l'administration dpartementale.

III. La ptition sera appuye d'un certificat d'un citoyen domicili
et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de
louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens
suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre
le commerce.

IV. L'administration dpartementale s'assurera des faits contenus
dans le certificat  l'appui de la demande qu'elle fera passer de
suite avec son avis motiv  l'agent du directoire, pour tre par lui
pris sur le tout telle dtermination qu'il appartiendra.

      Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Sign
     JEANNET; contresign DM MAUDUIT, _secrtaire_.

Comment profiter du bnfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons
parler  personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se
desserreront pas. Tous les colons demandent un dport pour mettre sur
leur habitation; ils s'informent de la moralit de chacun, et
choisissent ainsi en ttonnant: tous sont mus du saint dsir
d'arracher un malheureux au gouffre dvorant de Konanama[17], o vont
aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les
moyens de former des tablissemens  leurs frais, en s'engageant de ne
rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence
dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un dport, sont tenus
de lui passer une partie de leur bien, et de rpondre de son vasion.
L'tat ne leur fournit absolument rien; ils le mdicamenteront  leurs
frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas mme venir 
l'hpital, ni mettre le pied dans l'le de Cayenne. Ces dispositions
rigoureuses sont faites pour prvenir le dgot et la lgret des
contractans, dit Jeannet, ou pour le librer lui-mme d'une dette
sacre...., car tous sont gards  vue, tous sont prisonniers d'tat;
et dans quel tat le souverain privant un individu de sa libert,
l'exilant  deux mille lieues de sa patrie, lui squestrant son bien,
lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne
lui prte-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien
ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mre-patrie sont
des fusils sans dtente  une pareille distance. Le cultivateur
europen, qui nous voit sur une terre sans bornes o chacun peut s'en
allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche
notre indolence. L'tat, dira-t-il, leur avance des instrumens
aratoires, leur concde un sol vierge, ils n'ont qu' travailler; leur
condition est prfrable  la mienne. Je n'ai que dix journaux de
terre que j'ensemence moi-mme, et dont je ne demande que le produit
net pour tre heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la
Guyane, je les dracinerois ou je les brlerois.

[Note 17: De notre prison ils reoivent ces remercmens:

  En chappant  la guerre, au naufrage,
   la famine,  la peste et  la mort,
  Nous avions cru qu'en touchant ce rivage
  La libert nous attendoit au port.
  Quoique le sort ait tromp notre attente,
  Qu'il nous rserve  de nouveaux revers,
  Rien ne doit plus nous causer d'pouvante
  Quand nous fixons les marques de nos fers.

  Si l'on vouloit drider l'esclavage
  Et lui donner des traits d'amnit,
  On garderoit un peu moins notre cage
  Et nous croirions revoir la libert:
  Notre rduit, moins troit que sur l'onde,
  N'efface point un souvenir amer.
  Faut-il fouler le sol du Nouveau-Monde,
  Pour tre encore prisonniers outre-mer?
  Schons nos pleurs, ce sjour de Cayenne,
  Si dcri par nos simples aeux,
  S'il est peupl de tigres et d'hyne,
  L'est bien aussi de colons gnreux.
  La libert[17-a], malheureux insulaires,
  Venant chez vous planter ses tendards,
  Vous fit verser des larmes bien amres
  Et nous expose aux plus grands des hasards.

  Sexe charmant que l'Europe a vu natre,
   votre coeur,  vos yeux,  vos traits,
  Chacun de nous a bien su reconnotre
  Le sang des dieux, celui des vrais franais;
  Mais dans les dons de Pomone et de Flore
  Que vos enfans remettent chaque jour,
  Nous avons vu plus d'une fois clore
  Des traits divins, ce sont ceux de l'amour.
  Tout nous engage  la reconnoissance,
  Le malheur seul borne en nous le dsir:
  Que dsirer?... l'exil, l'exprience
  Nous ont ravi la coupe du plaisir.
  Arrachez donc cette amorce fatale,
  Trop malheureux de ne jamais vous voir
  Vous nous rendez semblables  Tantale,
  Qui dans ses mts trouve le dsespoir.]

[Note 17-a: La libert des noirs. Dcret du 16 pluvise an 2.]

Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre
sans prcaution. Les arbres qui l'ombragent, plants par les sicles,
sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les
chafauder pour les couper  certaine distance du tronc, car le pied
est trop tendu pour qu'on songe  le draciner. Un homme seul dans
ces forts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ,
que l'autre extrmit seroit dj couverte de broussailles plus
paisses que nos bois taillis, tant la vgtation a de force. Songer 
brler les forts, sans les couper, est une pense folle; d'ailleurs,
l'incendie dcouvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les
arbustes naissans en foule au pied des troncs -demi enflamms, ne
laisseroient que peu d'espace  la culture. Il faut donc travailler
sans relche  abattre d'abord le petit bois, et  le mettre en pile.
Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimats; mais les grands
arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les
faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien
fait. Le sol qui n'est pas bois, est dsert, strile, ou tang ou
savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six
mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois desscher
ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous
sommes 193; la moiti sera rpartie dans 130 lieues, et abandonne 
elle-mme, l'autre sera garde  vue, et confine dans un dsert. Un
tiers est sexagnaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18]
Nous passons  l'hpital les uns aprs les autres, la maladie nous
marque nos lits. Le pays nous fait vgter comme les plantes.
Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fivre chaude,
aprs demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de
l'Oise) et Tronon-Ducoudrai toient  la chasse: avant hier ils
buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils
sont enterrs ce matin, et Brotier qui les a soigns dans leurs
derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On
croiroit qu'ils sont empoisonns. L'air et le soleil de la Guyane,
sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement
malade, et au mois d'octobre, la moiti sera morte.

[Note 18: Aprs le dcret de la libert des noirs, du 4 fvrier
1794, les soldats d'Alsace se lourent aux habitans pour faire
l'ouvrage des ngres; l'appt du gain leur donna l'ardeur des ouvriers
europens. Au bout d'un mois, tous furent malades et la moiti mourut.
La plupart n'avoit pourtant fait que sarcler des plantages cultivs.]

Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer
tient la lancette d'Esculape, et il le mrite par ses talens; il vous
enseigne son art en peu de mots: tez-moi les cantharides, la
lancette, l'opium, l'mtique et la seringue, je ne suis plus
mdecin. Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que
Pelletan et Dessaux auroient envies. La pratique vaut mieux que la
thorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dpeupl la
Guyane en quinze jours. L'mtique, le jalap, la saigne, les
lavemens sont le manuel pratique des coliers et des matres. Les
maladies sont des fivres chaudes et putrides qui font jouer les
hommes  pair ou non, et en emportent toujours la moiti. Les crises
de Collot sont communes  la plupart des malades, d'autres perdent la
tte, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir t
saigns -propos. Pendant l't, les fivres chaudes et
pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles
occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l't
suivant.

L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et
les fracheurs des nuits en dpchent un bon nombre chez Pluton. La
pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'thisie
font trs-bien la besogne de leur soeur.

Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux ngre aux
isles du Malingre. Toute sa famille est plore, il est suivi d'un
autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se
dsesprent, et crient  l'injustice. Le passager qui les traverse,
ressemble au nocher Caron.

Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une
lprerie o l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu
ici sous le nom de _mal-rouge_ ou des arabes; en Guine, sous celui
_d'pian rouge_; ses symptmes sont plus effrayans que ceux de la
maladie d'Aria de la Plata, si bien dcrite par le _compre Mathieu_.
Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se
dclare au-dehors, il est presque sans remde, c'est une gangrne
lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lpreux se brle
sans s'en appercevoir, on lui enfonce des pingles dans les bras, dans
les jambes, sans qu'il se rveille, s'il dort; et sans qu'il crie,
s'il est veill. La honte est attache  cet exil, et la facult y
regarde  deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de
lui, occasionne une juste rpugnance, car cette peste est
communicative. Les anciennes lpreries n'toient pas plus effrayantes
que celle-ci. Ces malades sont relgus sur une isle  trois lieues au
sud-est de Cayenne, d'o ils ne communiquent avec qui que ce soit au
monde. Leur isle est presque inabordable, d'o lui vient le nom de
Malingre, ou mal-ais  ancrer. Quelques curieux y vont par faveur,
mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un
spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en
lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des
pieds; celui-ci est couvert d'ulcres purulents, cet autre a la figure
ronge de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent
est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs
confrres qui viennent de mourir.

Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade,  nous
abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend  la porte: une
mre jette les hauts cris, son enfant nouveau-n vient de mourir du
_thetanos_, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans,
jusqu'au septime jour aprs leur naissance. Ils tombent en syncope,
se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-n passe
sept jours, on ne craint plus rien jusqu' sept ans. Le mari, en
courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui
lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il
se remue  peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer,
il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en
est quitte pour quelques grandes infirmits. Tous les grands maux
occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont
atteints, dans un tat affreux. Presque tout le monde est sujet au mal
de jambe, qui devient incurable, si on le nglige. La gangrne et les
vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer  l'opium et  la
pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles
sont  l'extrieur; mais les fivres inflammatoires gangrnent aussi
les viscres, et le malade expire en criant gurison. Que nous soyons
guris ou non, nous allons bientt vacuer Cayenne, et nous
connoissons dj assez l'agent, pour le peindre avant de partir.

Jeannet, chef suprme de la colonie, sous le nom d'agent, commande en
sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volont fait la
loi, rien ne contre-balance son autorit, il ne doit compte qu'au
Directoire qu'il reprsente; il ne reste en place que pendant 18 mois,
et il peut tre rlu; il nomme toutes les autorits, les influence
toutes, les renouvle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un
agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voil sa puissance;
quel usage en fait-il?

Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixime anne, fils
d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon
lui a mang quand il toit au berceau. Il doit son avancement  ses
talens,  son oncle Danton, et un peu  ses matresses qui ont pay sa
complaisance et sa vigueur. Son abord est prvenant, la gaiet sige
plus sur son front que la franchise, ses manires sont aises, il
dbite avec une gale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il
ne pense pas; son grand plaisir est d'tre impntrable en paroissant
ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son coeur, et je ne
sais pas s'il en connot lui-mme tous les replis. Il fait autant de
bien que de mal, et toujours avec la mme indiffrence. Il met chacun
 son aise, il pardonne de dures vrits et mme des injures; il manie
le sarcasme et la rpartie avec esprit; il coute volontiers les
reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais
que de grandes promesses. La prodigalit, la galanterie, la soif de
l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses lmens, son me. Il
est brave et prvoyant dans le danger, peu sensible  l'amiti, encore
moins  la constance, blas sur l'amour, trs-facile au pardon, et peu
enclin  la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le
plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un lger intrt
lui en fait natre la ncessit. Tient-il la place de l'ne de
Buridan, entre deux biens gaux, provenans de deux moyens opposs, son
coeur fait pencher la balance du ct du plus honnte, ne
manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en
feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de
circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses
intrts, ses amis pour la socit, et qu'on a regrett par ses
successeurs. Voil l'ensemble du tableau, tudions-en chaque trait
dans l'historique des rvolutions de la colonie, par la libert des
ngres.

Il vint ici en 1793, aprs la mort du roi, remplacer le chevalier
d'Alais, mettre la colonie _ la hauteur des circonstances_, fit
ouvrir les clubs, en fut prsident, et s'allia aux hommes de toutes
les couleurs. Son coeur rpugnoit  ces bassesses, mais c'toit le
marche-pied de son crdit, et il s'y prtoit avec autant d'aisance que
s'il n'et jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise toit
difficile, plus il dposoit et mme avilissoit son autorit. Le dcret
de la libert des noirs, annonc depuis long-temps, plus redout que
la foudre, faisoit migrer les riches habitans, qui craignoient 
juste titre d'tre gorgs par leurs esclaves, devenant vagabonds et
furieux, comme une bte vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit
entre l'enclume et le marteau: d'un ct, les anarchistes qu'il
dtestoit dans son me, et avec qui il s'toit trop popularis,
dissipateurs ici comme en France, soupirant aprs le dcret, dans
l'espoir du pillage, l'assigeoient sans cesse, pour savoir quand et
comment il le proclameroit. Il avoit lui-mme dsorganis le bataillon
d'Alsace, en substituant un nouvel tat-major  l'ancien, qu'il avoit
fait dporter comme aristocrate. La socit populaire, dont la troupe
faisoit partie, avoit fait choix de ses cratures. D'un autre ct,
les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le dcret, et
lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien
qu'au gouverneur de Surinam, dont il mnageoit l'alliance, quoique la
France ft alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reu avis que
des btimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer
l'aviso, porteur de la libert des ngres. En les voyant parotre, le
28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans
les cantons. Quelques riches propritaires prennent la fuite, sont
dclars migrs; il confisque leurs habitations, et achve de
s'affermir comme il le dit, _aprs avoir connu les hommes et les
choses_. Pour faire sa bourse, il avoit cr, le 5 septembre 1793,
pour trois millions de billets qui ont achev de ruiner la colonie en
1795. Du mme coup, il squestre l'habitation de la Gabrielle,
appartenant  M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une
partie de la dette arrire, ferme les portes de l'assemble
coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit
achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment o vint le fameux
dcret. Copions ce qu'il en rapporte lui-mme, dans son compte rendu,
_page 6_:

Ce fut le 25 prairial an 2,  six heures du soir, qu'Apolline,
capitaine de la corvette _l'Oiseau_, me remit le dcret de la libert
des ngres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire
aussi-tt promulguer. Le 26,  six heures du matin, le bataillon tant
sous les armes, je proclamai moi-mme le dcret de libert, en
dclarant tratre et infme  la patrie, quiconque tenteroit un
instant de s'opposer  son excution.

La proclamation se rpta de suite dans tous les cantons. Alors la
colonie fut  la dbandade; quelques commissaires, porteurs de ce
dcret dans la grande terre, loin de prparer les ngres  ce passage
subit et redoutable de la dpendance  la libert, les enlevoient des
ateliers, les indisposoient contre leurs matres, leur crioient avec
emphase: _Vous tes libres, faites maintenant ce que vous voudrez._
Jeannet admettoit  sa table,  ses cts, dans son conseil, les noirs
de prfrence aux blancs. Les ngres toient si bien plis au joug,
qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'toit qu'un
songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencrent 
vouloir se dbarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans
l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans
les bois, les esclaves arms courir d'un bout  l'autre de la colonie,
pour faire, disoient-ils, la chasse  leurs matres, qui se
rfugioient  Cayenne, o ils n'toient pas plus en sret. Jeannet
coutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et
donnoit de lgres rprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui
avoit apport aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton,  qui
il devoit sa place: _ils font bien de se dfaire de tous les
conspirateurs_, dit-il. Cette rponse n'toit que sur ses lvres, car
il lui donna long-temps des larmes en secret, et rsolut ds ce moment
de mettre ordre  ses affaires, pour s'enfuir dans les tats-Unis. Le
girofle de la Gabrielle n'tant pas encore prt, il ajourna son dpart
en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystre,
il se concilia de plus en plus les ngres et la socit populaire,
dont il toit l'me, coutant srieusement les folies que les noirs y
vocifroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes
blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent  leur tour
la cuisine aux ngres; un autre sollicitoit un arrt pour le partage
des habitations; un troisime trouvoit mauvais que son ancien matre
manget encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle.
L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop
vivement la botte:--Je suis libre, citoyen agent.--Oui.--Je puis me
faire servir aujourd'hui.--Oui, en payant, et je serai moi-mme  tes
ordres pour de l'argent.--Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je
veux, s'il arrive des ngres, je pourrai en acheter  mon tour.-- ces
mots Jeannet s'lance  la tribune, prore long-temps sur le prix de
la libert, et termine par cette sentence: Je crains bien que la
mre-patrie n'ait vers son sang pour briser les fers d'une classe
d'hommes qui ne mrite que l'esclavage, et qui ne connot que le
bton.

Les cultures toient abandonnes, l'orage grossissoit, la terreur
grondoit dans le lointain, la troupe n'toit point paye, l'argent des
prises avoit t dissip, la rcolte toit serre. Jeannet avoit des
fonds, il termina sa session par une fuite, et fit lgitimer ses
rapines par un prtendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette
manire de s'y prendre est originale; le bataillon qui toit presque
nu s'opposoit  son dpart; il assemble le dpartement, lui dit qu'il
va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les
caisses sont vides pour le moment, _mais qu'il y a plusieurs recettes
sres_ (en parlant du produit des rcoltes) _dont quelques-unes sont
prochaines_ (il touchoit  ses coffres en parlant); _d'autres
ventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter_ (les prises
que les corsaires devoient faire). Le dpartement fait imprimer ce
petit compte. Il pare  tout par un prompt dpart, et fort de cette
pice auprs du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796
remplacer Comtet  qui il avoit remis ses pouvoirs  la fin de 1794,
comprime les ngres, et fait ressentir sa colre  Collot-d'Herbois et
 Billaud-Varennes qui avoient presque gouvern la colonie pendant son
absence.

Le premier de ces deux exils est pri  Kourou d'une mort violente,
avant notre arrive; l'autre est rest long-tems  Synnamari avec les
seize premiers dports. Ce contraste peut intresser le lecteur; j'en
dirai un mot dans la suite.

Revenons  l'tat actuel de la colonie. Les ngres, d'abord classs 
vingt sous par jour; le sont aujourd'hui  six,  cinq et  trois; ils
ne peuvent sortir de chez les matres qu'ils ont choisis, que faute de
paiement ou de gr  gr. Ils ne peuvent aller d'un canton dans
l'autre sans permis. Le fouet est remplac par la prison sur les
habitations ou par la _franchise_, maison de correction o ils
travaillent au desschement des terres basses, et reoivent en entrant
et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces
entraves leur font regretter les premiers jours de leur libert; ils
travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit
rentrer chez leurs matres qu'ils n'ont pas mnags. Les deux partis
sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'esprance,
ressemblent  une bte de somme qui, voyant son cavalier, fait de
lgers mouvemens de tte pour ne pas laisser couler le collier de
fatigue. Leurs anciens matres, comme le chien en arrt sur une
caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs,
mchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers
dsireroient que nous restassions dans l'le pour leur donner
main-forte en cas de rvolte, et notre vie n'est pas plus en sret
que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans.
Jeannet leur a dj insinu cette ide en se transportant  la caserne
des soldats noirs, lors de l'arrive des seize premiers; il y prora
sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux ngres ces
honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir
leur libert.

On imprime nos noms, la liste en sera envoye  chaque poste de la
colonie franaise et hollandaise: donnons en place, celle des gens
distingus  qui les arts et la mre-patrie doivent ici des gards.
Cette mauvaise bourgade o nous croyions  peine trouver un matre
d'cole qui st lire, et un cur qui dt son brviaire, renferme de
fins renards et des gens de mrite en tous genres. Si M. de la
Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas
jusqu' Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et
Tresse sont trs-habiles en mdecine: je mets les Hypocrates en tte,
parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le
gnie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa
probit et ses talens dans le mme genre; l'ancien administrateur, M.
Lescalier, est cher  tous les gens de bien par sa probit et ses
connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mrite
un rang distingu pour ses lumires, ses vues claires et
philanthropiques: Richard, dans la partie du contrle, apure bien les
comptes de l'tat et les siens; sa prcision, les connoissances qu'il
a de toutes les branches de l'administration, en font un homme
d'autant plus plus prcieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne,
commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres
 la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas
d'homme plus sociable et qui ait moins de prtention. Ninette,
secrtaire de l'administration, seroit plus pris s'il marioit plus de
bonne foi  ses talens et  ses opinions; il est aimable et n'a point
d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problme de la
longitude cherch depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur
de la colonie  cette poque, reut un ordre du roi, sollicit par
l'acadmie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui
mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu' la mme poque
un rsident  Saint-Domingue fit la mme dcouverte et eut le mme
sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses _Relations sur la
Martinique_, que les grands hommes ne sortent point des colonies,
qu'ils ne s'y perfectionnent pas mme; mais que l'ardeur des climats
allume le feu du gnie chez ceux qu'elle n'nerve pas. M. Mignot, dit
Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui excute tout ce qui
concerne la partie du gnie avec autant d'adresse que de principes.

En 1785, on apporta  Cayenne au jardin du roi le palmier des
Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou toit
incorrecte. M. Charles Gourgue fut pri de le peindre pour le comte du
Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilit, la
verdure, le dentel des feuilles, les tamines, les pistils des
fleurs, le jet de la sve, avec tant de force et de vrit, qu'on
alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrdule sur son
talent, fut tromp comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'tant pas
achev, l'artiste laisse son tableau pour aller djener: l'incrdule
monte et veut ter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit
que le peintre sembloit avoir laiss tomber d'un bouquet. Louis XVI
trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la
petite-nice de M. Gourgue d'une pension  Saint-Cyr ... Cet homme
vgte  Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent.

La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire
un choix ... Si je pouvois tre plac chez quelques-uns de ces braves
gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM.
Trabaud et Bonnefoi,  la recommandation de M. Carr ( qui je dois
autant d'loges que de reconnoissance) nous louent leur case  Kourou,
pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour
moi, car on m'a vol mon argent et mes effets  Rochefort et dans le
pillage de la frgate. Depuis mon dpart sur _la Dcade_, je n'ai eu
qu'un louis en ma possession; nous tions trois  le partager: au bout
de deux jours il m'est rest quarante sous pour faire 1800 lieues; je
vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du
gouvernement....  Providence! je serois bien ingrat de te
mconnotre! Quel impie dans le malheur nie votre existence!  mon
Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur?
On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des
emplettes. Nos propritaires envoient nos noms  l'administration
dpartementale, et moi, je vais les donner au lecteur:

J. B. Cardine, cur de Vilaine, diocse de Paris, g de 41 ans, natif
de Coumion, dpartement du Calvados.

Jean-Charles Juvnal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de
Laon, g de 27 ans.

Gaston-Marie-Ccile-Margarita, g de 37 ans, n  Avenay, diocse de
Rheims, dpart de la Marne, cur de Saint-Laurent de Paris.

Jean-Hilaire Pavy, g de 32 ans, de Tours.

Hilaire-Augustin Noiron, g de 49 ans, natif de Martigni, cur de
Mortier et Creci, diocse de Laon, dpartement de l'Aisne.

Louis-Ange Pitou, g de 30 ans, n  Valainville, commune de Molans
en Dunois, district de Chteaudun, dpartement d'Eure-et-Loir, homme
de lettres et chanteur, rsidant  Paris.

Louis Saint-Aubert, g de 55 ans, n  Rumaucourt, dpartement du
Pas-de-Calais, rsidant  Paris.

Distribuons les emplois de notre futur tablissement; Cardine aura
les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la
recette et de la dpense; chaque soir, avant de nous coucher,
Margarita portera le tout sur un livre  double partie. La socit se
runira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la
balance de recette et de dpense.

Givry et Noiron iront  la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et
bchera le jardin, ou se dlassera  la chasse, quand l'un ou l'autre
veneur sera fatigu: Pavy fera la cuisine avec Cardine.

Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case,
compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle
tour--tour. Margarita sera attach  la case, pour aider les deux
premiers  tenir les livres.

Pitou portera des marchandises  deux et trois lieues dans les
habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de
sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire
enregistrer nos baux de location, et d'obtenir pralablement l'aveu de
l'agent, qui a remis ces dtails au commandant de place; un soldat
nous y conduit aprs-midi. Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici?
nous dit sa ngresse: coutez-le chanter dans la maison du
gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu' neuf heures du
matin, ne manquez pas l'heure.

Le lendemain nous fmes ponctuels: le commandant de place donnoit un
grand djener: nous tions tout confus. La ngresse prit sur elle de
nous annoncer; la maison retentissoit dj du cliquetis des verres et
des bouteilles casses. J'apperus autour d'une grande table ronde, un
grand cercle que prsidoit l'agent; tous se tenoient par la main en
chantant  plein choeur cet invitatoire bachique:

      Voulez-vous suivre un bon conseil?
    Buvez avant que de combattre,
       jen je vaux bien mon pareil,
      Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre.
    Versez donc, mes amis, versez,
    Je n'en puis jamais boire assez.      _bis.. bis.._
        Quel pauvre agent et quel soldat!
      Que celui qui ne sait pas boire,
      Il voit les dangers du combat
      Et moi, je n'en vois que la gloire.
    Versez donc, etc....
        Le bon got que je trouve au vin!...
      Si le poisson le trouve  l'onde,
      Il a le plus heureux destin
      De tous les habitans du monde...
    Versez donc, etc...
        Cet univers, ho! c'est bien beau!
      Mais pourquoi dans ce grand ouvrage
      Le Seigneur y mit-il tant d'eau?
      Le vin m'auroit plu davantage...
    Versez donc, etc...
        S'il n'a pas fait un lment
      De cette liqueur rubiconde,
      Le Seigneur s'est montr prudent,
      Nous eussions dessch le monde...
    Versez donc, etc...

Nous sommes expdis en cinq minutes. Par ma foi c'est un drle
d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous
avoit accompagns. Voici les convives du djener: le capitaine du
corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et
voici pourquoi; il amne une prise dans le port; on met le scell 
bord du bateau: l'argent disparot; Jeannet mande ce capitaine: _il y
a de grands fripons  votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les
petits, citoyen agent, les grands sont  terre_; il l'envoie au fort
pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui rpte sa rponse:
_les grands sont  terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une
main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet
se mit  rire; et ce matin ils djenent ensemble. Son voisin  gauche
est un habitant qui avoit crit contre lui au ministre, quand il s'en
alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signes de cet
homme, les lui a montres il y a deux jours, les a dchires en sa
prsence, l'a retenu  dner avec lui, lui a protest qu'il ne s'en
souviendroit jamais, et ce matin ils djenent ensemble. Je ne sais
pas comment ils peuvent tenir  toutes ces ftes; ces festins durent
depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols
et demi par jour. Vous les avez vus  table; ils ne se lveront qu'
minuit; le couvert ne s'te jamais. Les _quarteronnes_ iront partager
le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-l
 table, au lit, puis  table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait
autant; voil comme l'habitant et le soldat profitent des prises
faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amen dix portugais chargs de
vins, de comestibles et d'or; tout a descendu  Surinam pour tre
vendu: la moiti des piastres sera pour l'agent, le quart pour les
employs, et le reste tombera  la caisse. Ainsi, l'or leur vient en
dormant. Quelle diffrence de la vie d'un dport et d'un soldat 
celle d'un agent!....

Sous ce point de vue, le sjour de Cayenne peut fixer bien des gens de
mrite: _ubi ben, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour
Kourou.


_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.)

Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprts
que si nous allions  la noce, la joie de recouvrer la libert et un
noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six
heures sonnent, Clrine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre
et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prts; les
serpillires de la _Dcade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons
les vivres que pour ce matin, parce que nous dnons en ville chez nos
propritaires.  trois heures aprs midi, nous nous embarquons pour
Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot
aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne
s'loigne.

Notre mauvaise coque est si charge, que l'eau n'est pas  un pouce
du bord; nous sommes  l'embouchure d'une rivire trs-rapide, agite
par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu' Kourou. La
grande terre forme une pointe  une lieue au nord-ouest. La route par
terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous
entrons dans la crique Mthro, petite saigne faite par le reflux de
la mer. Cette crique est entoure d'islets. On respire la fracheur et
la paix sur ces bords couverts de paltuviers rouges dont les racines
sans fin s'entrecroisent et descendent de la cme jusqu'au fond de
l'eau vaseuse, nous y dbarquerons; chacun frappe de son pied la terre
et casse une branche de bois vert en s'criant: Nous ne mourrons pas
sans avoir mis le pied dans l'Amrique. Margarita revient avec moi
dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous
voguons  pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous
sommes  deux lieues et demie de Cayenne.--Mon ami, dit Margarita, il
y a quatre ans  pareil jour et  pareille heure, le tocsin sonnoit 
la commune et  la convention, nous tions entre deux cueils;
aujourd'hui nous sommes dans une frle nacelle, exposs aux vagues
d'une mer cumante ... Une douce mlancolie nous fit rver  ce
rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de
chances il voudroit viter!... que de chagrins le rongeroient dans le
cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il
deviendroit plus ombrageux sans tre plus parfait. La lune entre deux
nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrire et nous laisse
promener nos regards sur le vaste Ocan et sur le rivage plant de
grands arbres dont la verdure nous parot d'un gris sombre. Un nuage
plus noir que l'bne tend son vaste rideau sur la plaine thre. Le
vent souffle, nous sommes inonds et bientt arrts par le calme. Nos
rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons
encore six lieues jusqu' notre destination, aprs mille efforts nous
entrons enfin dans l'embouchure de la rivire de Kourou, ce passage
est extrmement dangereux;  deux heures du matin nous approchons du
Dgras. O est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste
de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voil 
Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou
assujtis aux caprices des soldats....?

Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la mare
est basse, le rivage est couvert de vase, deux ngres me chargent sur
leurs paules et me conduisent au poste; je regarde avec tonnement ce
Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de
la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la
grande route. Quel dsert, mon Dieu!  la distance de deux portes de
fusil, je n'ai trouv que huit mauvaises loges de sabotiers; voil
Kourou!... Nous passons  ct de l'glise; la btisse en parot
jolie, elle est ferme ... Plus loin un grand btiment long comme un
boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un ngre 
moiti endormi auprs d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_,
je demande l'officier. Il se lve et me conduit  notre case; un
troupeau de btail parque dans notre jardin; le vacher occupe la
maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi.
Comment vivre sept dans un pareil dsert? Je vais retrouver Margarita,
le passager nous ouvre sa case, fait dbarquer notre bagage, nous
invite  nous reposer jusqu'au jour.

Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine 
l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientt en Europe....
Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point gars dans les
forts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune
claire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entoure
de fleurs et d'arbres de luxe.

C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la ntre
est plante de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit
comme une flche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'lve 
cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles,
longues de vingt pieds, coupes en lance  trois tranchans, forment un
bouquet  sa cme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble
 un pi en maturit, est couverte d'une enveloppe faite comme un
parasol qui la garantit de la tempte; son fruit, rond dans
l'intrieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et
extrmement tenace; il ressemble  une grappe de raisin du poids de
trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au
bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se
dgage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus prs
de la terre, psent sur le dernier rang de feuilles, qui schent et
tombent  mesure que la cme enveloppe d'une toile comme nos canevas,
brise sa natte deux fois par mois, pour jaculer une nouvelle sve. Le
cocotier n'est point hriss de piquans comme les autres palmistes, 
qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffre pour le fruit. Il
donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont
les Africains sont si gourmets.[19]

[Note 19: Le vin de palme est ptillant, liqueureux, d'un
doux-aigrelet et agrable, il ne se conserve que peu de jours: on
l'obtient de deux manires, en abattant l'arbre, le brlant par une
extrmit, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase
creux qui reoit la sve liqueureuse que le feu distille; ou bien on
grimpe  la cme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu
au pied, ce qui produit le mme effet, quoique le palmier ne soit
qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur
filandreux; il est si vivace qu'il renat du milieu des flammes, quand
elles ont pargn quelques parties de son contour.]

La fatigue nous invite au sommeil; la curiosit, le chagrin, le
plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et
oublier les douceurs du repos; nous nous enfonons dans un bois
touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient
leurs voix lugubres  notre sort; nous retournons chez le passager
aprs avoir fait mille et un projets comme la laitire au pot cass.
Le jour tarda trop  luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous
rveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chant trois
fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille
pour aller nous montrer au maire, comme le lpreux  Jsus-Christ.

Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et
les travaux, reoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils
veille  la police des cantons de la colonie. La force arme est  sa
disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les
affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec
un ngre, il appelle des assesseurs qui sont nomms par le canton. Ces
deux officiers seuls sont pays par le gouvernement.

Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du
bois, au nord du poste dont il est loign de trois portes de fusil,
et entour d'une crique hrisse d'une fort de palmistes arms de
longues pines. Le boulanger des militaires nous conduit  sa case qui
tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos vot, un long bton
 la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait djener,
s'excuse de la frugalit de son repas sur la misre des colons, et se
rsume par cette prophtie: Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux!
vous vgterez ici pendant l't ... mais l'hiver ... nous vous
aiderons ... nous sommes ruins.

Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage 
droite,  vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des
europennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds
nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au
mari renferm dans la case, qu'elles ont vu deux trangers.... C'est
une merveille dans ce pays o l'on reconnot au bout de trois jours la
marque des souliers qu'un europen imprime sur le sable. Ces dames
sont l'pouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle,
infirme et extrmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur
devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et
apportons notre mobilier.

Une haie de trs-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol
sablonneux est engraiss par le btail  qui il sert d'table, car les
troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui
faisoient l'ornement du jardin, ont t coups par un homme de couleur
qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent
la terre. Des lianes et des brousses touffent l'air, tout est en
dsordre; l'extrieur ressemble  l'approche d'une grotte.

La case est propre, spacieuse, compose, d'un petit magasin de trois
chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux.

Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul ngre a tout
apport. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tte-de-moine,
six flacons de genivre, six flacons de tafia, cinquante livres de
cassonade, quelques chaudires, douze bouteilles d'huile d'olive, deux
jambons, une caisse d'huile  brler et 100 livres de riz sont nos
provisions de bouche. Une partie de ces denres est destine au
commerce.

Quatre pices d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois
poignes de fil mlang, sont notre fonds de boutique; voil nos
provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que
nous avons trouv un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables,
qui sont attachs  la maison, sans cela nous sigerions  terre. Que
vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos
serpillires de la Dcade sont toutes mouilles des vagues qui sont
entres cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons
la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous
retient  dner, il n'a qu'un morceau de poisson boucan et de la
cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'pice, sec comme du bran
de scie, qu'on mouille pour qu'il n'trangle pas). Margarita, en me
regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine;
je parois m'y conformer sans rpugnance, quoique mon coeur bondisse:
ces pauvres gens s'en apperoivent, nous apportent un morceau de pain
frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; aprs
dner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.

 cinq heures, nos camarades hlent  l'autre bord, nous nous levons
pour les recevoir, la rivire en cet endroit est trois fois large
comme la Seine, au quai de l'cole; au bout d'un quart-d'heure, ils
sont  notre dgras; nous nous embrassons en nous racontant nos
dangers; ils ont failli prir de fatigue au milieu des sables; les
habitans les ont bien accueillis, ils sont extnus; ils ont bien dn
chez une ngresse libre nomme Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv.
pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds......
_Bourg_ nous donne  souper, une indienne nous prte deux hamacs,
chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir
de la runion attire le sommeil, demain nous examinerons le local.

_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons
un petit verre de tafia pour la dernire fois. Givry et Noiron partent
pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bche;
Margarita et moi allons au puits de Prfontaine, ensuite  la
provision chez le pcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres,
 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous
apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans,  deux lieues
sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien
chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et
un hamac. Nous voil pourvus de lits et de vivres pour quelques jours.
Les brches du jardin sont bouches, les citronniers tombent sous la
serpe; dans peu on souponnera enfin qu'il y a des vivans  la case S.
Jean, dont les limites touchent au cimetire.

Nous visitons les alentours de notre domaine;  l'ouest-nord nous
sommes borns par un bois pais et marcageux;  l'est les paltuviers
nous drobent les bords de la mer; au midi la rivire coupe notre
passage; au nord une fort de palmiers s'tend jusqu' l'anse. On n'y
dcouvre aucuns vestiges de la splendeur de ce sjour, o quinze mille
hommes dbarqurent autrefois. Nous n'avons qu'un pas  faire pour
voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux
morts.

Au milieu de l'asile du silence est une chapelle trs-solidement btie
des dbris de l'hpital de la colonie de 1763, et couverte de
palmistes; l'obscurit que le hasard y mnage, imprime le respect, et
fixe l'attention. Nous y entrons, aprs avoir lu sur les deux battans
de la porte: _Temple ddi  la bonne mort._ Un autel fait face; 
droite un vieux guerrier grossirement model en terre, laisse tomber
son casque, et parot s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous
viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophtie ne
s'accomplisse);  gauche une femme modele de mme joint les mains, et
bnit le moment qui la dlivre de la vie. Le jugement dernier est
grotesquement barbouill sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un
nuage de lumire, prcd de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts
levez-vous._ L'enfer  la gauche de Dieu, est reprsent par un feu
ardent o la justice divine prcipite des prtres, des cardinaux, des
papes, quelques rois, et trs-peu de militaires. Ainsi chacun se fait
une ide de Dieu suivant son intrt; les arts sont donc venus habiter
ces dserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant
chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de
Prfontaine et son pouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit
de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons
ses mnes. Nous allons dner chez M. Colin qui nous en dira plus long.

Ce vieillard est de Caen; il a pous en premires noces, une
demoiselle de Chteaudun: il est priv de la vue, il me serre les
mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de
sa premire femme nomme Beaufour. Comme il est contemporain de
Prfontaine, nous parlons du cimetire; et il nous met sur la colonie
de 1763. Quoique Prfontaine ft mon ennemi, dit-il, je lui rendrai
justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le
ministre Choiseul l'et cout, Cayenne et Kourou seroient florissans;
il avoit demand trois cents ouvriers, et des ngres  proportion pour
leur apprter l'ouvrage; chaque anne en ayant fourni un pareil
nombre, auroit fait affluer les trangers; la Guyane inculte et
hrisse de piquans, se ft peuple peu--peu; le commerce et
l'industrie auroient donn la main aux arts; la grande terre seroit
devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remont le haut des
rivires sans nous borner aux ctes: pour cela, il falloit marcher pas
 pas, c'toit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilit
inpuisable de ce sol. Le gouvernement franais voulut agir plus en
grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise.
Il ouvrit un champ vaste  l'ambition et  la cupidit. Le sol de la
Guyane, renomm depuis un sicle, servit  faire revivre le systme de
Law sous une autre forme. Chaque particulier reut une promesse de
tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de
l'tat,  qui il remettroit, ou ses proprits en France, ou une somme
remboursable  Cayenne. Si la colonie russissoit, cent mille
particuliers venoient dposer leurs fortunes au trsor royal pour
acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher
 gage un dsert inculte; d'ailleurs c'toit un asile pour les
Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la
colonie ne russissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne
manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voil les vues
secrtes que la politique donne au cabinet de France.

Les quinze mille hommes dbarqus ici, et aux les du Salut ou du
Diable,  trois lieues en mer, ont t gards dans l'intention de les
acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient pass 
l'preuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a cot
trente-trois millions; tout a chou par la mauvaise administration
des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus
encore par la msintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier
vouloit commander au second qui se croyoit matre absolu. Il avoit
donn pour limite aux dbarqus, tout le terrain de la rive gauche de
la rivire Kourou jusqu' l'anse. Cette fort qui nous obstrue le
jour, toit rase jusqu'aux rochers. J'ai vu ces dserts aussi
frquents que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe
tranante, des messieurs  plumet, marchoient d'un pas lger jusqu'
l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant
et le plus magnifique; on y avoit amen jusqu' des filles de joie.
Mais comme on avoit t pris au dpourvu, les Karbets n'toient pas
assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La
peste commena son ravage, les fivres du pays s'y joignirent, et la
mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes
prirent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit
de Nol, quand la mort toit lasse de moissonner. La Guyane est
toujours un pays mal-sain qui dvore dans l'anne la moiti de ceux
qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce sjour, esprent
qu'il n'chappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils
avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survcu  cette
dportation volontaire.

     Jusqu'au 22 dcembre 1763, poque de l'arrive de Chanvalon,
     15,560 personnes; au 24 dcembre 1764, 2,000 rembarqus mme
     anne. tablis  Synamari, 200. 100 morts dans la mme
     anne. 100 enrls dans les bataillons.

     260 rpartis  Cayenne et dans les autres cantons.

     En 1765, 300 vivans y compris les enfans ns depuis
     l'tablissement de la colonie.

  Total gnral des morts de 1763  1764       13,060
  Rembarqus                                    2,000
  Vivans jusqu' ce jour 30               sur. 15,560

Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800
blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquimes trois quarts sont
des Europens dbarqus depuis cette poque; ainsi ces quinze mille
malheureux, tous  la fleur de leur ge, sont morts sans postrit.
Les ravages de la peste toient si effrayans, qu'aucun registre de
dcs n'a t tenu, par la mort subite du premier, du second, du
troisime, du quatrime, du cinquime, du sixime commis  qui la
cdule toit remise. Celui qu'on dressa l'anne suivante  Cayenne,
fut rdig sur le tmoignage de deux personnes prises au hasard parmi
ceux qui restoient: de-l les contestations qui ont divis tant de
familles en France et en Canada.

Ce tableau effrayant est peut-tre l'image de la destine des dports
 Konanama! Le vieillard nous dtailla ensuite les causes de
l'pidmie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie,
l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu
d'un grand repas. Pendant son rcit, je me grattois les pieds de
toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent  rire,
appellrent une ngresse et lui dirent de m'arracher les
_chatouilleuses de la colonie de 1763_. Elle s'arme d'une pingle
bien pointue, m'assujtit le pied sur son genou, me coupe les ongles
jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur
d'une lentille, d'o elle tire un sac blanc. J'apperois un insecte de
la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal
s'est btie entre cuir et chair; il est plein d'oeufs qui chappent 
nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon
microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une
aiguille. La dmangeaison que j'prouvois toit occasionne par la
trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de
mal, c'est l'amusette des croles, mon pied en toit couvert; la
ngresse fut plus d'une demi-heure  m'arracher ces piquans de cendre
appells chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de
l'huile amre de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la
colonie de 1763. Nos croles, reprit le vieillard, vous caresseront
ainsi jusqu' ce que vous soyez acclimat; ayez soin de visiter vos
pieds tous les jours; sans cette prcaution, au bout d'un certain
tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrne suivroit.
Ce flau a moissonn une grande partie des colons de 63. La
mal-propret des Karbets, le nombre des malades, la sensibilit de
quelques-uns qui pleuroient pour une gratignure, firent pulluler
cette vermine au-del de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachrent
aux parties internes de la gnration; plusieurs femmes furent ronges
de vers, et finirent de la manire la plus dplorable. En peu de
jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne
meurt jamais sans avoir t extirpe et crase. Un capucin arriv
ici, qui avoit lu ce qu'en dit le pre Labat, voulut retourner en
France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre
si compliqu, qu'on fut oblig de lui couper la jambe avant qu'il mt
pied  terre. Joignez  ce flau, la peste, les fivres chaudes et
putrides, les ravages de la mort vous tonneront moins; ils ne
vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la
mortalit fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau,
prcd d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs,
qui crioient: _Mettez vos morts  la porte._

On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et
les vagabonds toient injustement confondus et engags pour trois ans
au service de ceux qui avoient laiss leurs biens ou leur argent en
France; on les avoit relgus sur les islets ou sur la cte, et leur
libert toit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des
protgs et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon
et sa cour dborde, ils toient si affams d'alimens frais, qu'un
cambusier de vaisseau s'tant avis de faire la recherche aux rats,
gagna 20,000 liv.  ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'
vingt sols la pice. (Je me suis convaincu de cette vrit dans mes
voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le dsert).
Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donn carte
blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la
messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de
Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent  Cayenne, et
prirent leurs registres. Prfontaine fut arrt le mme jour, et
suivit Chanvalon; le contrleur seul, nomm Terdisien, si connu par
ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la rgularit
de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant,
mrite une digression dans ce rcit:

Il devoit sa fortune  son archet; les dames de France l'ayant
appell pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent toit
fils de la libert. Madame Chanvalon l'ayant pri un jour de jouer 
sa considration, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus
de huit jours. Aprs cette boutade, il vint  un grand repas o un
clbre musicien toit invit. Des violons toient suspendus  et l
dans le salon o il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en
trouve un  sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue
jusqu' la moiti du dner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes
pour divertir les ouvriers, et cessoit  l'instant o un amateur
s'arrtoit pour l'couter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son
gal ou avec son matre. Un jour, en passant dans la rue Coquillire 
Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit
compos. Il monte, lui dit d'un air niais, M., je voudrois me
perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leons?
L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie
son archet comme un colier, et feint de s'accorder avec son matre
qui met le menuet sur le pupitre, en disant, Voil un morceau bien
difficile  excuter. Tous deux essaient un moment; aprs quelques
coups d'archets, l'colier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet
en compositeur.--Vous tes Tardisien, ou le diable, dit l'autre en
jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour
sa leon.

[Note 20: Cet homme trop clbre pour la colonie, me rappelle les
merveilles de son art, capable de rendre la vie aux morts. Les Dieux
du paganisme ne trouvoient de got au nectar qu'Hb leur versoit, que
quand la lyre de Phoebus et des Neuf Soeurs y faisoit ptiller la
joie. Je n'ai pas de peine  croire ce que dit Quintilien dans son
premier livre de l'art oratoire, que Pythagore voyant des jeunes gens
chauffs des vapeurs du vin, et anims par le son d'une flte dont
une musicienne jouoit sur le _mode Phrygien_, prs de faire violence 
une chaste maison, furent rendus  leur bon sens par la musicienne qui
se mit  jouer plus gravement sur la mesure appele _sponde_. Caus
Gracchus  la tribune de Rome, avoit toujours un joueur de flte
derrire lui, quand il parloit au peuple, et du semi-ton de
l'instrument, cet orateur improvisoit, ralentissoit ou augmentoit son
feu. Gallien dit qu'un musicien de Milet, nomm Damon, faisoit battre
des jeunes gens en jouant sur le _mode phrygien_, et les radoucissoit
sur-le-champ en passant au _mode dorien_. Timothe et Antignide
jouoient une marche guerrire devant Alexandre-le-Grand; ce prince se
leva de table, courut aux armes, et chargeoit les convives, dit
Plutarque dans le livre des exploits de ce conqurant. De nos jours le
grand Bossuet entendant vanter le premier coup d'archet de l'Opra,
fit assembler l'orchestre chez lui, et rentrant de son jardin dans sa
salle pour ne pas entendre les musiciens se mettre d'accord, il tomba
vanoui de plaisir  l'entre de l'_Alceste de Lulli_.]

Turgot, qui le respectoit, lui dit aprs l'apurement de ses comptes:
Je suis enchant M., de vous trouver aussi intact. Il repassa
librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'tre
relgu pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Prfontaine en fut
quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna  son rapporteur,
pour obtenir la justice qu'il mritoit sans cela.

Voil une journe bien employe, si nous pouvions bien reposer la nuit...

Ce climat n'offre que l'aspect de l'intrieur d'un tombeau. Nous ne
pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nues d'insectes se reposent sur
les cases au commencement et  la fin de l'hivernage. Les bords de la
mer, des tangs, des rivires sont noirs de petits vers qui se
retirent  l'cart, changent d'existence et de peau dans moins d'une
heure, pour prendre des ailes, de trs-longues pattes plus fines que
la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe
aspirante pour pomper le sang dont leur dard a bris l'enveloppe; ils
occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientt
insupportable par l'avidit de l'animal qui enfonce la conque de sa
trompe qu'il largit encore pour se plonger tout entier dans le sang.
Si vous le laissez boire jusqu' la satit, il se gonfle au point de
ne pouvoir plus s'envoler. L'air pntre dans la petite incision qu'il
a faite; le peu de sang extravas occasionne une petite tumeur et une
dmangeaison cruelle, ou plutt une brlure par la multiplicit des
plaies; la salet des ongles et la malignit de l'air font dgnrer
l'gratignure en malingre. Si on veut y remdier en se frottant de jus
de citron, l'acidit de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et
loigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines
de mouches ignes; ces essaims lumineux ressemblent  des gouttes de
feu aussi nombreuses que les tangs de pluie que dcharge une nue
d'orage. L'horison embras offre un spectacle majestueux et
redoutable, les moustiques ou brlots, les makes, les maringouins,
dont la piqre est celle des _cousins_ en France, nous forcent de
devenir naturalistes. Nous n'avions point prouv ces incommodits 
Cayenne, la fume de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il
faut mettre un voile pais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois
vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les
maringouins enivrs, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux
de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses
branches; ce bois si vant par la reine de Saba, est un grand arbre si
commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi
on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont
qu' la fume du piment cacarrat, espce de poivre du pays. Le soleil
nous brle durant le jour, les insectes nous dvorent pendant la nuit,
le chagrin est toujours  nos cts.

Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taills, le
commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et
la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altrent notre
sant. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos
est peu productif, et les lgumes y viennent difficilement, comme 
Cayenne; l't les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les
graines sous l'eau, et souvent les entranent; car les torrens
viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les lgumes seront
maigres et filandreux, malgr les soins de notre jardinier qui a dj
les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons
ce sjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car
il n'y crot que de mauvaises petites chalotes, des choux verts et
petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems,
des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, galement
farineux et d'un doux agrable, des ananas, fruit dlicieux, dont la
tige d'un vert plus fonc que nos artichauts, est arme de piquans et
prsente pour fruit un cne rond en pain de sucre d'un pied de haut,
couronn d'une tige verte et arme extrieurement de bosses rgulires
et de piquans distribus intrieurement en alvoles; ce fruit, le plus
beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande
que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais
le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle
et ne s'lve pas  plus de deux pieds de terre. L'ananas est si
corrosif avant sa maturit, qu'en trois jours il fond une lame de
couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher 
la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne
entoure de superbes cafiers chargs de fleurs et de cerises vertes,
et en maturit, qui sont trs-bonnes  manger. Ces cerises ou
enveloppes de caf, sont douces et fournissent une fve enveloppe
d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici
l'origine de la dcouverte et de l'envoi du caf de l'Arabie en Europe
et en Amrique: On prtend qu'un troupeau de moutons ayant dcouvert
un bois de cafiers chargs de cerises mres, se mit  les brouter; et
que chaque soir le berger toit tonn de voir ses moutons sauter en
retournant  la bergerie; il les suivit, gota  ces cerises, se
sentit beaucoup plus lger, fut surpris de retrouver au noyau le mme
got qu' la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le
parfum, et fit part de sa dcouverte  un Morlak qui en prit pour ne
pas s'endormir durant ses longues mditations; l'usage du caf passa
bientt de l'Asie  l'Afrique,  l'Europe et dans les deux mondes. Les
Hollandais tant parvenus  en lever en Europe dans des serres
chaudes, et en ayant fait part  la France, ces espces d'entrepts
ont fourni les premiers pieds qui ont t transports en Amrique.
L'le de la Martinique a reu les siens du jardin des Plantes de
Paris; mais si l'on en croit une tradition assez gnralement adopte,
ceux de Cayenne lui ont t apports de Surinam. On raconte que des
soldats de la garnison ayant dsert et pass dans cette colonie
hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que dsirant
rentrer sous leurs drapeaux, ils apportrent au gouvernement de
Cayenne quelques graines de caf que l'on commenoit  cultiver dans
la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grce en faveur du
service qu'ils rendoient  Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit
retirer de cette culture: on dit aussi que cet vnement est arriv
pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se
rapporteroit  l'anne 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par
une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 dcembre 1722,
qu' cette poque les succs de la culture des cafiers toient
regards comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des
ppinires.

Le caf de Cayenne est de fort bonne qualit: il crot dans toutes les
terres hautes; il dgnre bientt dans celles qui sont mdiocres, et
ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernires sont rares,
il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres
tant plants et entretenus avec les soins que ce genre de culture
exige, y russissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et
de Demerari; mais le caf est d'une qualit infrieure. Au haut de la
montagne, le cacoyer tend ses branches parses, et cache, sous ses
grandes feuilles, son fruit brun, entour d'une sve baveuse et douce,
enferme dans une calotte sphrode canele. Il y a lieu de croire que
le cacoyer est naturel  la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en
connot ici une fort assez tendue; elle est situe au-del des
sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du _Yari_, qui se rend
dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espce des cacoyers que
l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette fort,
parce que les naturels du pays, tablis sur les bords de l'Oyapoc, ont
fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mmes pour
visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprs pour en
rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denre
pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais
dispendieux pour ces gens-l.

Au bas de la montagne est l'arbre--pain qui vgte entre deux gorges,
c'est le marronnier des Indes orientales: il est touff par des
plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante:

Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert ple, est
sphrode, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes;
sa racine est trs-utile dans les maladies bilieuses; infuse dans de
l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrmentaires. Cette plante
vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu
loignes de la mer, dont le sol est ml de sable et de sel. Cette
espce d'herbe s'appelle indigo-btard, qui n'est pas moins estim que
l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trfle, est de la
mme verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de
cette denre a t entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et
suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y
toient livrs, sduits d'abord par de belles esprances, ont t
obligs de l'abandonner aprs avoir fait d'assez grands sacrifices
sans prcaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les
conseils de l'ingnieur Guisan, et donner aux fosss la profondeur
ncessaire et la surface aux chausses; la mer n'et pas englouti les
plantages, et le roi n'et pas perdu plus de 280,000 francs.

Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre,
parce qu'on coupe cette herbe cinq  six fois l'anne pour la
manufacturer, et que les terres de la Guyane sont trs-dtriores par
les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de
l'anne et par le soleil brlant de l't, lorsqu'elles y sont
exposes. D'aprs cela on voit qu'il n'toit pas tonnant qu'un
plantage de cette nature comment par donner d'abord des rcoltes
trs-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant  dgnrer, ses
produits diminuassent trs-rapidement. Cette observation conduisoit
naturellement  en faire une autre; c'est que les pluies qui
entranent avec elles les parties les plus vgtales des terres
leves et les dbris de leurs productions, doivent les dposer sur
les terrains les plus bas, c'est--dire dans les marcages: ces
dtrimens accumuls doivent donc y dposer un sdiment trs-propre 
faire des cultures permanentes. Ces marcages sont ordinairement
dsigns dans la colonie sous le nom de _terres basses_. On en
distingue de deux sortes; les unes sont des espces de bassins,
presque tous entours de terres hautes et dans lesquelles les eaux de
la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent  porte des
ctes ou sur les bords des rivires; les mares ont beaucoup
contribu  la formation de ces dernires par les couches de vase
qu'elles y ont dposes. C'est en faisant des desschemens dans ces
deux sortes de marcages, que l'on toit parvenu, avant la rvolution,
 cultiver l'indigo avec assez de succs, particulirement sur les
bords d'Approuague. Il seroit trs-possible que malgr la bont de ces
terres, la plante qui donne cette denre, n'y crt pas toujours avec
la mme vigueur; on ne doit pas mme s'en flatter; mais il doit
suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour
lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait
que presque toutes les habitations  sucre de Saint-Domingue ont
commenc par tre indigoteries. Montons  Pariacabo.

C'est sur cette hauteur d'o le possesseur voit tous ses travaux, que
Prfontaine a compos sa _Maison rustique_ orne de belles gravures.
Le peintre a flatt son lyse: il est pourtant vrai que le
coup-d'oeil de la montagne est trs-agrable; la grande rivire de
Kourou en baigne le pied du ct du _midi-est_;  _l'est-plein_ une
fort de grands arbres forme un tapis de verdure; au _nord_ une grande
prairie est plante de palmistes; la vue n'est borne qu' l'_ouest_
par une autre montagne parallle, plante de cannes  sucre, dont la
tige et la feuille ressemblent  nos roseaux.

Les cannes  sucre viennent de l'Asie d'o elles ont pass en Europe
et dans l'le de Madre; cette dernire le a fourni une partie de
celles que les europens ont portes en Amrique: on en distingue de
deux espces; les unes jaunes, les autres violettes; ces dernires
toient cultives ici par les Indiens, avant que nous eussions
retrouv le Nouveau-Monde. Toutes croissent bien dans les hautes
terres et s'y appauvrissent ensuite; les gorges et les alluvions
dessches leur sont beaucoup plus favorables; mais en dprissant sur
les montagnes, elles deviennent beaucoup plus succulentes et plus
labores que dans les terres basses, o elles s'lvent comme des
bois taillis; mais elles n'y donnent qu'un jus ou sal ou fade et des
liqueurs dsagrables et moins spiritueuses; cependant on prfre les
terrains bas, parce qu'on prfre toujours la quantit  la qualit.
Voici comme on obtient le sucre:

La canne est noueuse comme notre sureau; chaque noeud forme une
bouture; on le couche en terre; on le couvre; il rapporte la premire
fois au bout de dix-huit mois, la seconde au bout de quinze, et
successivement au bout d'un an. Les moulins tournent ou par l'eau ou
par les boeufs. Deux cylindres de fer, bien ronds et polis, tournent
perpendiculairement autour d'un troisime qui est immobile; le tout
est tenu par une forte maonnerie et par des crampons de fer: entre
les pivots passent les cannes dont le jus se rend dans l'gout du
passoir qui communique aux fourneaux contigus, sous lesquels est un
feu qui les chauffe par degrs. On l'active avec le chanvre des
cannes, appel bagasse. Le jus qui coule du pressoir, est gris et d'un
doux fade: il purge quand on en boit  l'excs; on le mlange avec
celui qui tidit dans le second bassin, et il prend le nom de vezou.
Aprs qu'il a bien bouilli, on l'cume, on le passe dans un vase fait
comme un pot  bouquets, pointu et trou  sa plus mince extrmit; ce
sirop fige; on suspend le pot sur une claie; on le bouche avec une
canelle de bois mastique de vase. Quand il est froid, on te la
canelle; il en sort un sirop qu'on fait recuire pour le mettre dans
des canots avec de l'eau; il y fermente pendant huit ou dix jours: le
tout passe ensuite  l'alambic qui donne le tafia. Le gros sirop sert
encore  faire la mlasse, qu'on peut appeler crasse de sucre; il est
purgatif, moins agrable que l'autre, et beaucoup plus utile en
mdecine. L'Amrique septentrionale produit aussi un grand arbre
semblable  notre rable, dont on obtient le sucre par des incisions;
son travail est beaucoup moins dispendieux que celui de la canne. Sa
sve coule deux fois par an, et donne un sucre blanc agrable, mais
moins corpor que celui de la canne. On dit que nous avons obtenu
aussi le sucre de la betterave, mais par des procds dispendieux.

L'habitation Prfontaine est nationale, et rgie par le juge de paix
du canton. Les propritaires, MM. d'Aigrepont, sont censs migrs
pour avoir pris la fuite quelques mois avant la libert des noirs,
pour sauver leur vie. Je retourne  la case sans emporter de tafia.

_10 aot._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les
bords de la mer; je ne puis pntrer dans ces forts; des ronces, des
lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et
serrs ne laissent pas percer la lumire. Je cherche des fruits; et
comme le poison est  ct de l'orange, je sais dj que mes
dgustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je
vois un arbre charg de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent
eux-mmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins,
pour chercher des prunes semblables  la mirabelle, et sur l'acajou
pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cne
tronqu  angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, nat
avant le fruit, et pend  la base du cne suspendu par la pointe. Ces
pommes mousseuses et d'un bon got aigrelet, aiguisent mon apptit;
leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppe d'un
parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brle les lvres quand
elle est crue; rtie, elle vaut nos amandes et sert  faire du
chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane,
m'arrte au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un norme
animal noir, velu, s'lance  grand bruit du haut de sa gurite, le
long de ce tramail..... C'est une araigne-crabe; j'ai beaucoup de
peine  rompre son pne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me
parot plus gros que ma tte; nous nous sommes fait peur l'un 
l'autre; il regagne son gte, et je crie  mon camarade. Nous visitons
les alentours de son vaste pervier; il enveloppe trois gros arbres,
et les petits cables sont artistement passs dans les branches, pour
arrter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce
redoutable labyrinthe.--Nous songemes  la tarentule, et  ce monstre
log dans le cachot de mort d'un chteau antique, qui touffoit toutes
les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamn enferm
dans le mme lieu, obtint sa grce et des armes pour lutter contre le
meurtrier. Sur les minuit, une norme bte descend d'une antique
chemine; elle le saisit; il se dfend, la frappe; on accourt; c'toit
une araigne qui suoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un
sommeil homicide.

En revenant, nous prtmes l'oreille au chant mlodieux et plaintif
d'oiseaux qui toient agglomrs et comme captifs sur un grand courbari;
ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba
par terre; nous vmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus
tincelans que des diamans; une gueule bante les attendoit pour les
recevoir et les inhumer; c'toit un serpent-grage, gros comme le bras,
qui par son regard attracteur, leur ordonnoit imprieusement de venir se
faire dvorer. Ce charme rel a peut-tre fait inventer aux potes
philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la
fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu
attractive est trs-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe,
charme galement le rossignol, et l'homme porte lui-mme dans ses yeux
un poison trs-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu--peu
la rtine enflamme crispera le nerf recteur; le rideau de l'oeil ne
s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en
syncope. Je raisonne ici d'aprs mon exprience.--Nous courions pour
dlivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un ngre qui
nous avoit accompagns; ce monstre se jetteroit sur vous. Il nous en
fit la description; il est noir, marqu en carreaux comme nos grages
(rapes du pays); il fuit la socit; il porte l'effroi avec lui; il ne
se plat que dans les sombres forts, dans les terres motes; il se plie
en cercle sur lui-mme, sa tte au milieu, pour se lancer sur le
voyageur ou l'animal qui le distrait, l'veille ou le drange; il
abhorre la lumire. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux 
un voyageur gar prs d'un grage, il siffle, saute  la flamme,
entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas
en se tranant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer
de peau; ses petits courent aussi-tt que leur ovaire est bris par le
frottement; la mre revient sur ses traces, et dvore tous ceux qui sont
trop foibles ou trop paresseux pour viter sa rencontre. Pendant qu'il
parloit, une troupe de fourmis coureuses toit  nos pieds; nous nous
sauvmes  toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux
que les grains de sable. Elles dvorrent le grage, car leur nombre est
tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de
terre. Si un homme puis de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur
leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dvoreroient.
Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqre forme des
bouteilles sur la peau, et occasionne des dmangeaisons cres; enfin
elles dvorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays,
avoueront avec moi s'tre plusieurs fois gars dans les bois, en
prenant des chemins des vieilles fourmilires pour des routes
frquentes.

 deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de
douleur; nous tions vent  elle. Un tigre rouge lui avoit donn un
coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa
prs de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un clair.
Nous courons vte  la case de M. Colin, lui conter notre rencontre,
et partager notre chasse. Nous avions tu un haras, gros perroquet, et
un agouty, livre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le
museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sches et
musculeuses.

L'araigne que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure
endort et donne une fivre apoplectique, nous dit notre vieillard;
quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est trs-commun sur
cette cte. Il y en a de quatre espces, _le noir_, qui se cache dans
le creux des rochers, et qu'on appelle hyne. _Le rouge_ qui toit si
nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les
habitans de Cayenne dsertrent l'isle, pour viter les ravages qu'il
faisoit  leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remdier  ce
dsastre, fit faire une battue autour des ctes, donna cinquante
francs par chaque tte de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais 
l'homme qui, par sa dmarche et sa tte leve, lui parot tre sur
l'attaque et sur la dfensive. Le tigre martel se divise en deux
espces: l'une plus petite, qui s'attache aux ctes, est marque de
taches plus petites, et beaucoup plus rgulires que l'autre, qu'on
appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble  celle du
Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une
erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyne et le chacal seuls
n'pargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds
o ils se trouvent, les cimetires sont ceintrs de murs trs-levs,
et les fosses recouvertes de trs-grosses pierres. Le soir en nous
dshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La dmangeaison
augmentait  mesure que nous nous tourmentions; notre peau toit
couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernire vermine est
rouge, se trouve par milliers  chaque brin d'herbe, s'insinue si
profondment dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs,
sur-tout aux parties velues; c'est un des flaux de l't de la zone
torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en tre
rong, et forc,  votre retour, de changer promptement de linge, en
arrachant premirement chacun de ces insectes, avec la mme prcaution
que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de
sant. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits
animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je
crois qu'elle lui donne l'pian, peste qui dpeuple presque chaque
anne tous les poulaillers de la Guyane.

[Note 21: L'agent Burnel qui remplaa Jeannet, fit revivre cet
arrt relatif  son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la
tte, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en
rquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de
tout ce qui le touchoit de prs, que madame Burnel ayant empaill de
louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal
se voyant prs des attrages anglais, gagna la fort de Windsor, et
laissa sa matresse poursuivre sa route jusqu' Pimbeuf.]

Je veillois malgr moi aux cadences spulcrales de l'horrible couple
des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les
animaux, et fidles comme des ramiers. Le mle et la femelle
hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc
est auprs de nous. J'tois  la fentre de notre grenier; une
tigresse martele, suivie de ses deux petits, rde autour de la case;
ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde  ses cts si sa
progniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il
marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre
des feuilles l'inquite: elle se couche et s'lance sur une gnisse
qui n'est pas rentre au parc: lui ouvrir le crne, l'gorger,
l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se
rveille; elle est  cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait
ouvert sa loge. Tout le village se rveille, prend des armes, on suit
la bte aux traces de ses pattes et du sang. Elle est  deux portes
de fusil; elle a mang la _ventrche_ de sa proie, et enterr le reste
sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matine.
Les chasseurs laissent la proie et se mettent  l'afft. Je reviens 
la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je
l'appelle, il est sourd. La lampe n'toit pas allume; j'approche, je
le touche; son hamac toit tout tremp. On apporte de la lumire, il
nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tte lui
avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le
_cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui
renat par degr. Quel pays ...!

_25 thermidor_ (_12 aot_.) Le rgisseur de l'habitation de Guatimala
vient tenir compagnie  nos malades, et nous apporte la femelle du
singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon 
manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut
avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il
se suspend aux plus grands arbres, o il reste jusqu' ce qu'il soit
mort et priv de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige,
trs-gras, j'en tire dans un verre, il a le got de celui de vache, il
est mme plus sucr, et approche de celui de femme. Nos chasseurs
reviennent de l'afft, ils ont manqu la tigresse; elle traverse la
rivire, un tamanoir toit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne
pouvant se soustraire  sa rage, l'a attendue en tendant ses pattes
armes de crocs; au moment o la tigresse est venue se prcipiter sur
lui, il l'a treinte fortement, ses ongles sont rests dans les
entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage.

_26 therm._ (_13 aot_.) Il y a deux jours que nos camarades sont
arrivs  Konanama; y seront-ils plus heureux que nous  la case
Saint-Jean?

Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous
ferons nos adieux  Jeannet qui va quitter la colonie; que nous
serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais
n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop
affreuse pour commencer  nous en occuper; cette troisime partie
finira par le dpart de l'agent actuel.

       *       *       *       *       *

_15 aot 1798._ Nous avions enferm notre linge sale dans une malle
qui toit par terre; ce matin, une ngresse vient pour le blanchir, je
m'apprte  compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je
regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la
dentelle semblable  la maline de gaze estampe des marchands de
camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis
blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom;
on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maonnent
leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si
prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'toffes met tout
en pices dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur
vieille ville sert de rsidence au perroquet pour ses petits. Les
ruches sont si considrables, que deux ngres en ont leur charge;
elles sont maonnes avec tant d'art, de solidit et de vtesse, qu'on
ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrires les cimentent avec de
la glu; pour activer le travail; elles se passent les matriaux de
main en main et se postent comme les hommes occups  teindre un
incendie; quand la ville est btie, toujours dans un canton bien
approvisionn, les plus jeunes vont  la dcouverte; si elles trouvent
aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple,
le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dpendantes de la
capitale  qui elles portent un tribut, en lui indiquant la
dcouverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne,
parce qu'elle n'chappe pas  nos yeux, elle est beaucoup plus
expditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperois des
centaines d'animaux qui ont un caparaon de parchemin d'un brun clair
et luisant; ils imprgnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et
musque; je veux les prendre, ils dploient une double paire d'ailes,
et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre
par-tout, touche  tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme
_ravets_. La malle est tapisse de toiles d'araignes; je m'arme d'un
bton pour les tuer, la ngresse me dit de n'en rien faire, je ne
l'coute pas, et je dcharge ma colre sur les innocens faute
d'atteindre les coupables; aprs avoir jett dans le hallier le reste
des lambeaux aux dcoupeuses, je rentre la malle, et trouve ma
blanchisseuse qui faisoit sauver les araignes  qui je n'avois cass
que les pattes: D'o te vient cette affection pour un animal aussi
hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos
effets auroient t  l'abri des poux de bois et des ravets; cette
utile ouvrire tend des filets  ces coquins qui dvorent tout, elle
ne fait de mal  personne; ses piges sont pour vos ennemis qui se
multiplient  l'infini, elle vous dbarrasse galement des mouches de
terre qui bourdonnent  vos oreilles pendant l't, en creusant vos
murs pour s'y loger. Elle me fit examiner une cloison perce de trois
ou quatre mille trous et couverte  et l de ruches en forme de
coquilles de limaon; le bousillage toit cribl de lzardes, par ces
insectes ails qui ne font pas de mal au propritaire quand il les
laisse dgrader sa case. Les comits rvolutionnaires n'toient pas
pires, dis-je  Margarita; je ne me serois pas imagin en France de
comparer les honntes gens aux araignes dont les filets sont ou trop
lches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins. Je
gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune
extrmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre;
elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son
arrire-train caill et couvert d'hermine; ma main enfle; la ngresse
rit, me demande la permission de me gurir.... Oui, oui,
volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux. Elle
fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflamm, le
picotement cesse  l'instant: au bout de quelques minutes
l'inflammation diminue. Ce remde risible est infaillible en Europe
contre la gupe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma
recette mettront mon livre de ct; d'autres, preux chevaliers, y
trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma gurison.
L'eau-de-vie est une recette plus facile  trouver et qui m'a t
aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqu, alla dans la
ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous
entourrent. La ngresse leur tendit la main; enivres de cette odeur
elles s'y fixrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne
sais; mais le chien s'attache  celui qui le fait coucher sur un linge
imbib de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain tremp sous
ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III
devint perduement amoureux d'une princesse  qui il ne songeoit pas
avant le bal o elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut
essuy la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort
prmature la lui enleva, il ne put s'attacher  personne, et par
elle commencrent sa honte et ses malheurs. Revenons  nos mouches ...
D'o nous vient cette odeur de rose? Voil vos donneuses de parfum,
dit la ngresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront
tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et  votre rveil.
Elle disoit la vrit; ainsi le mal est compens par le bien; le pou
de bois nous gurit de la paresse; le ravet nous force  la propret;
l'araigne attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de
terre nous avertit de rparer nos maisons; l'adrague nous pique et
nous embaume: celui qui nous indique ce remde peut-il mieux nous
prouver que nous dpendons essentiellement les uns des autres? Le
parfum qu'elle rpand, c'est l'emblme de la peine et du plaisir.

Tandis que la ngresse couroit craser une araigne-crabe semblable 
celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend
envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ter des mains,
le secoue en me disant de ne toucher  rien sans prcaution; il en
tombe un gros ver caparaonn en anneaux velu, long comme le doigt,
d'un gris jaune, arm de mille pattes ou mille dards.--Cette espce
de scorpion donne la fivre, dit-elle; s'il vous piquoit  certains
endroits, vous en mourriez; nous en avons dj vu des exemples dans la
colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein,
elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours. Jusqu'ici la
Providence nous a prservs, car nous couchons sans moustiquaire, et
ces flaux tombent souvent pendant la nuit des fatages couverts en
feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les
retirent. La ngresse moins heureuse que moi, fut pique au doigt par
un petit scorpion qui s'toit blotti dans les plis d'une cravate. Elle
portoit le remde avec elle; et tout en riant de sa prcaution
inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin
de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce
volatil, que les croles nomment oiseau _bondieu_, ressemble  notre
roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient
volontiers becqueter les miettes  un coin de la table pendant qu'ils
sont assis  l'autre. La curiosit me porta  voir si la couve de
notre commensal toit avance: en haussant la tte, je sentis pendre
sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit.
Tandis que je rflchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades
nous apple au magasin.

De grosses fourmis rouges marchent en rang presses comme une colonne
de troupes; toutes se rendent  un centre commun, d'o elles
paraissent attendre l'ordre. Givry se prpare  tout dloger pour
viter un second dsastre.--N'tez rien, nous dit la ngresse;
couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale et t
ici, il ne seroit pas rong; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou
visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos toffes et tout
l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux
araignes; enfin  tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de
cinq ou six jours, elles iront ailleurs. Disons donc avec
l'Optimiste:

  Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer.....

Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matine; j'aime mieux
une bonne leon  mes dpens qu' ceux des autres.

Notre bon voisin m'invite avec Givry  venir passer l'aprs-midi chez
lui.

Nous ne sommes pas  une porte de fusil de sa case; Givry a t
frapp d'un coup de soleil pour y avoir t sans chapeau; il est
attaqu d'une fivre brlante et d'une migraine des plus
insupportables. Nos voisines nous indiquent le remde; elles
remplissent un verre d'eau frache, entourent ses bords d'un linge
double, et promnent le vase sur toute la tte. Quand elles ont touch
le point o le soleil a frapp, l'eau bout  gros bouillons; la
migraine et la fivre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on
lui applique le mme remde le soir et  midi. Il est convalescent.
Pour teindre l'inflammation qu'il prouve encore, on lui met une
couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sche, on prpare un
cataplasme de cassave mouille de citron, de piment et de vinaigre. Au
bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guri.

_16 aot._ Aujourd'hui, nous sommes en fte chez M. Gourgue, maire du
canton, qui traite ses voisins. En attendant le dner, nous visitons
avec lui son abattis et son jardin; l'un est plant de coton, de
quelques pieds de rocou et de quelques pices; l'autre d'arbres
fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chtifs lgumes
du pays.

L'abattis, est en terres basses; quelques ngres, enfoncs dans la
vase comme les crabes, relvent les fosss et rparent les ravages de
la dernire mare. Les plantages vgtent faute de bras. Cependant, ce
propritaire est un bon habitant; mais la libert l'a ruin comme les
autres. Aprs avoir dplor son sort, il entre dans les dtails de la
culture, nous montre la diffrence du vrai coton de Cayenne de celui
que les Guadeloupiens ont apport en venant ici former une partie de
la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le
faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sr s'il est
naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane,
cependant les Indiens avant notre dcouverte le cultivoient pour en
faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du
coton est large, octogone, lisse intrieurement et un peu laineuse
extrieurement; sa fleur est jaune, unie, vase, semblable  une
cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en lve une
cabosse faite comme un oeuf pointu et  angles, qui emprisonne la
denre et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il prsente quatre 
cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce.
Cette graine passe au moulin feroit de l'huile: les vaches, les
cochons et les brebis en sont trs-friands, et dvastent souvent les
abattis pour la manger. Le cotonnier se sme et rapporte au bout d'un
an; il seroit toujours charg si la temprature toit moins pluvieuse
et moins sche; il donne deux fois l'anne; mais la petite rcolte du
mois de mars est souvent ronge par les chenilles qui viennent  la
suite des premires pluies. On a cherch, toujours vainement, les
moyens de parer  ce flau; les habiles gens y perdent leur tems.
L'anne dernire, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une
_recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours
aprs la publication, la rcolte fut dvore par ces insectes qui ne
laissrent pas une cabosse  _l'infaillible destructeur_. Les terres
basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des
forts, tandis qu'il dprit sur les montagnes et se racornit dans les
vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus pris dans le commerce que
celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que
l'on donne  sa prparation.

L'abb Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies
consiste  abattre et  brler des bois,  gratter la terre, 
planter,  tailler,  sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que
l'entretien des plantages demande autant de faons que nos vignes.

Le rocouier donne quatre rcoltes; il ne craint ni la chenille ni les
vers, qui dvorent la canne  sucre et le cotonnier; les grandes
pluies peuvent seulement le faire couler.

L'arbre qui produit le rocou est toujours charg de fruits et de
fleurs; sa feuille ressemble  celle de nos poiriers de martin-sec; sa
fleur  nos roses de chien; sa caboce arme de piquans  l'enveloppe
de nos chtaignes; son fruit rouge et rond est divis en petits grains
sur deux pistyles qui colorent sa caboce; une rocourie en plein
rapport offre un coup-d'oeil magnifique; mais la manipulation de cette
denre, comme celle de l'indigo, est dgotante et mal-saine. Le
dchet du roucou fume la terre, celui de l'indigo la ruine et
empoisonne les rivires.

Le rocouier ne s'est trouv dans la Guyanne que chez les Indiens ou
naturels du pays qui le cultivent pour leur usage, c'est--dire pour
se frotter le corps avec la couleur rouge qu'ils tirent de son fruit.
Les grands arbres l'touffent mais plusieurs personnes assurent en
avoir trouv quelques pieds -et-l dans les bois; ce qui fait
prsumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l'Amrique a t
plante et police antrieurement  sa dcouverte, et que des
rvolutions arrives ou au sol ou aux habitans, l'ont dvaste et
abrutie  des poques qui nous sont inconnues.

Le fruit du rocouier sert  faire une pte d'un grand usage dans l'art
de la teinture pour donner le premier apprt aux toffes.
Malheureusement les manufactures ont eu lieu de se plaindre autrefois
de la ngligence ou de la mauvaise foi avec laquelle certains habitans
prparoient le _rocou_. Depuis quelque tems on est parvenu  lui
donner une perfection  laquelle on n'auroit pas cru pouvoir
atteindre. Les rglemens exigent que tous ceux qui cultivent cette
denre, la fabriquent avec le mme soin: des experts-jurs sont
chargs d'examiner tout ce qui s'en apporte  la ville, et l'activit
du ministre public  cet gard est telle qu'il ne se livre plus au
commerce que du rocou de la plus belle qualit. Par ce moyen la
colonie de Cayenne ne tardera pas  regagner toute la confiance des
grandes manufactures, pour une denre qui n'a jamais t bien
remplace par aucune autre plante, et qu'elle est presque seule en
possession de fournir  toute l'Europe.

M. Gourgue nous dit aussi un mot des piceries, et nous montre une
plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre, pare
de distance en distance de petits boutons rouges comme des diamans,
soutenus par de grosses feuilles lisses sphrodes, d'un vert ple, et
paisses de trois lignes. Cette plante est la vanille, dit-il; son
fruit ressemble  celui du bananier; elle est naturelle au pays, et
les Indiens qui la connoissent ne songent pas  en tirer parti pour
leur plaisir ou pour le commerce, car ces _nomades_ qu'on appelle
brutes, laissent l'tude des besoins factices aux Europens.

C'est en 1773 que la cour a fait porter  Cayenne, pour la premire
fois, des plants d'arbres  piceries, venant des Indes. Cette
expdition a t suivie de deux autres semblables; l'une en 1784, et
l'autre en 1788, toutes venant de l'le de France. Le groflier et le
cannelier ont bien russi, les autres plants ont pri dans les
voyages, ou par les avaries ou par les suites de ce qu'ils y avoient
souffert.

Pendant long-tems la culture de ces arbres a t prohibe aux
habitans de la colonie, et c'est ce qui en a empch la
multiplication. Ce systme ayant t abandonn, la cour en a fait
passer dans les les de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et
1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s'occupe de les multiplier
dans la colonie; il a fait distribuer, dans les derniers mois de 1798
beaucoup de plants et une grande quantit de graines de grofliers 
tous les cultivateurs qui en ont demand: les jardins de la ville
n'offrent plus que des alles de manguiers et de grofliers.

Outre les arbres  piceries, la colonie a reu de l'Inde d'autres
arbres fruitiers et d'autres plantes plus intressantes, qui
deviennent prcieuses: l'arbre--pain et le palmier-sagou, quoique
jeunes, sont trs-vigoureux, et russiront parfaitement.

Le muscadier, le poivre liane, semblable  notre lierre, le
piment-cerise ou caf, qui tire son nom de sa forme; le poivre de
Guine, les oignons de safran et de gingembre, russissent galement.
Nous devons encore  l'Inde de bons fruits: la sapotte et la
sapoutille qui ont la peau rude et brune, et qu'on ne mange que quand
elles sont molles; leur parfum est, selon moi, celui du beurr-gris.
La mangue, dont la forme ressemble  nos abricots-pches, est
filandreuse, fort-douce et trs-agrable, quoique sentant un peu la
thrbentine: l'arbre qui la produit est trs-grand et toujours en
rapport; on incise son corce pour rendre son fruit meilleur; des
coups faits par la hache sort la sve qui est la thrbentine. Les
feuilles du manguier sont tout--fait semblables  celles du pcher;
on ne peut trop multiplier cet arbre qui se plat bien  Cayenne:
c'est un trsor pour les gens en bonne sant et un lixir-de-vie pour
les malades. Le corossolier n'est pas  ngliger non plus; son fruit,
comme un coeur de boeuf, couvert d'une peau verte, nuance de piquans
charnus, offre une pulpe blanche, alvolaire et douce, qui a le parfum
de la julienne.

Les chausses de mon abattis, dit M. Gourgue, demandent des bananiers;
cette plante donne la mne et les fruits en mme tems.

En regagnant la case, nous vmes sortir d'un pripris (tang momentan)
que nous passions, un caman qui coupa en deux le chien qui nous
suivoit  la nage. Celui-l n'est qu'un petit marmot, dit notre
conducteur; ces grands lzards sont couverts d'cailles qui ne
redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze 
vingt pieds. Les ngres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des
amphibies qu'on trouve et dans les tangs et sur le bord des fleuves;
la femelle dpose ses oeufs dans l'eau; quand on les touche, elle
accourt en glougloutant, car elle ne les perd jamais de vue.

Les rivires de Vasa et de Cachipour o vous deviez tre dposs, sont
si pleines de grands camans, qu'ils attirent souvent la ligne, le
poisson et le pcheur, ils sont aussi monstrueux et aussi voraces que
ceux du Nil. Ils dclarent une guerre  mort aux chiens; s'ils
poursuivent un cerf qui traverse un tang, ils laisseront passer la
proie pour s'en prendre aux quteurs. Pour attirer une victime, ils
gmissent souvent comme un enfant abandonn. Si un plaisant, dans un
canot, s'avise de contrefaire les aboiemens du chien, le caman
s'lance et le saisit; il dvoreroit tous ceux qui se baigneroient
dans ces rivires, fussent-ils aussi nombreux que l'arme de Perdicas,
qui en faisant la guerre  Ptolm Soter, fit passer un bras du Nil 
ses troupes pour gagner l'le de Memphis, o il perdit deux mille
hommes, dont la moiti se noya, et l'autre fut dvore par les
crocodiles ou camans. Ceux de la Guyane ont jusqu' trente pieds, et
le pays est si peu connu dans l'intrieur, qu'on ne peut pas dire s'il
ne s'en trouve pas de plus grands, mais un homme entre sans peine dans
la gueule de ceux-ci.

Les plus gros reptiles se trouvent ici, et tous les animaux
domestiques y sont de l'espce la plus chtive. Le btail y dgnre;
son lait ne vaut rien, il couche toujours en plein air, sur ses
immondices, dans des parcs serrs; en hiver, il a de l'eau et de la
vase jusqu'au poitrail. Il faut l'enclore, crainte du tigre, et le
laisser en plein air pour qu'il ne soit pas puis par les
chauve-souris. Elles sont si communes et si grosses dans certains
cantons  Oyac et dans les plaines de Kau, par exemple, qu'il ne peut
s'en dfendre. Elles s'acharnent  son dos, l'ulcrent; les mouches
sucent les plaies, y dposent des oeufs; des vers surviennent; car
ici, toutes les plaies qui restent  l'air, sont pleines de vers dans
les vingt-quatre heures; on peut presque dire que la peste ne
dsempare jamais du pays. Le poisson est pourri en sortant de l'eau,
le pain moisit en froidissant, la viande presque putrfie en
palpitant. Le ciel et la terre y dclarent la guerre  l'homme, et il
ne s'obstine pas moins  s'y tablir et  y rester.


_Fin du premier volume._


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inhabituelles sont entoures par { }.]







End of the Project Gutenberg EBook of Voyage  Cayenne, dans les deux
Amriques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE  CAYENNE, DANS LES ***

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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