Project Gutenberg's Histoire des salons de Paris (Tome 2/6), by Laure Junot

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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 2/6)
       Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
       Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
       le rgne de Louis-Philippe Ier

Author: Laure Junot

Release Date: October 21, 2012 [EBook #41121]

Language: French

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HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TOME DEUXIME.




  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

  FORMERA 6 VOL. IN-8{o},

  Qui paratront par livraisons de deux volumes.

  La 2e paratra le 15 octobre;
  La 3e paratra le 15 dcembre.

  Les souscripteurs, chez l'diteur, recevront franco l'ouvrage
  le jour mme de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, n 12.




HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.


par

LA DUCHESSE D'ABRANTS.


TOME DEUXIME.




 PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.




SALON DE MADAME ROLAND.


De tous les crimes commis pendant cette poque de folie nomme la
Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est
sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifi par aucune
de ces raisons, mme absurdes, que donnaient alors pour motif et pour
but tous les bourreaux qui dcimaient la France. Madame Roland n'tait
pas noble, elle n'tait pas riche, elle n'tait pas enfin marque du
sceau rprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du
mendiant ou la casaque du forat libr! Quelle tait donc la cause de
sa proscription? Son gnie. En voyant une femme tellement suprieure
parler de la libert au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la
libert, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient  peine
soulever le gouvernail du vaisseau de l'tat comprirent qu'un orateur
comme madame Roland, montrant la libert comme elle tait dans son
me, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait  la France que
le comit de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait
qu' de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout
ce qui portait le nom d'humain.

Pntre de la saintet de sa mission, madame Roland voulait la
remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamt la
libert, que son cri ft unanime, que son culte ft vnr. Soeur de
la Gironde, elle avait une me grande et forte comme les hommes de
cette faction, la seule qui soit sortie pure des preuves du martyre
et qui ait confess la vraie libert sur les marches de l'chafaud.

Madame Roland n'aura jamais un pangyriste digne d'elle, car il
faudrait un Plutarque  cette femme! Comment trouver des mots pour
rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on
l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle
devient radieuse de toute la lumire que rpand autour d'elle le
gnie triomphant du crime  la fois stupide et sanguinaire des tigres
qui osaient se former en tribunal et rendre des arrts!...

Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des ingalits; mais
elles n'taient jamais videntes que comme preuve nouvelle de ce mme
talent obissant aux impressions que recevait une me forte  cette
poque o chaque heure du jour voyait natre un vnement qui
confondait la raison ou rvoltait le coeur.

Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme _je sens_
que je puis le faire, il me faut faire connatre cette femme depuis le
moment o _elle-mme_ s'est rvle _ elle-mme_. C'est dans cette
me pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volont du bien,
puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle
tude d'un tre humain, et voir ce qu'il peut tre avant que la
volont du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes
actions.

Madame Roland mourut assassine  trente-huit ans... Elle tait encore
bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'me! si
puissante contre le crime, qui s'levait alors, de la fange o il
rampait, comme une hydre aux mille ttes, pour tout envahir, tout
dvorer! et cette femme s'avanait  lui fire et courageuse pour le
combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme
comme madame Roland, une sainte martyre de la libert, que le
_Moniteur_ ose associer  Olympe de Gouges[1]!

[Note 1: Elle avait du talent et du courage, mais elle tait insense,
et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes
bien loigne de celle de madame Roland. Je parlerai d'elle plus
tard.]

M. Phlipon, pre de madame Roland, tait graveur  Paris. Elle-mme y
est ne en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mre, pour
qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces
sentiments passionns qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste
 donner de notre me. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant
pour donner d'elle une ide qui la classe tout de suite  part des
autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste
de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans
madame Roland un caractre doux, un coeur aimant, mais une me forte,
un esprit droit, un jugement clair naturellement et sans l'tude;
voil ce qu'elle tait  dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mre.

Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matrielle et
intellectuelle tout  la fois, les tres qui ont rempli un grand rle
sur le thtre du monde. Il semble que dans les moments o l'me doit
s'oublier pour tre tout entire  l'humaine nature, on doit dcouvrir
des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le
personnage qu'on tudie. Madame Roland provoque elle-mme cette tude.
Elle raconte ses annes d'enfance, ses rves, ses souhaits, ses dsirs
de jeune fille, son dsir de travail, son occupation constante et
l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la mme candeur
qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait,
s'occupait de mathmatiques, cette mme jeune fille, du moment o sa
mre tait malade, passait tout son temps auprs d'elle... et lorsque
dans un moment pressant la cuisinire de la famille tait trop
occupe, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une
_poigne de persil chez la fruitire du coin_[2], parlant  tout le
monde, et tout le monde aussi charm de voir cette jeune et belle
fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une
vanit blesse, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait
soi-mme la position dans laquelle on se trouve.

[Note 2: Ce sont ses propres expressions.]

L'intrieur de madame Phlipon n'tait pas heureux. On voit, lorsque
madame Roland parle de cet intrieur et de sa mre, que le bonheur
leur tait refus par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur
filiale est remarquable  cet gard; l, comme en tout, elle est
toujours  sa place, toujours convenable. Sa mre mourut. La douleur
dchirante de Marie ne se peut dcrire. Aprs l'avoir entendue
elle-mme, il faut se taire[3]!

[Note 3: Elle _voulut_ mourir, dit-elle. La nature faillit l'exaucer;
elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingt-deux
jours.]

...Aprs cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison o n'tait
plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du
mnage de son pre, et remplaa sa mre. Mais elle tait triste,
triste  MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mlancolie qui dj
faisait des progrs et mme des ravages profonds.

Elle n'tait pas d'une beaut frappante, mais elle tait belle: un
visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une
expression qui rvlait toute son me; et quelle me!... Sa taille
avait de l'lgance, elle tait grande et faite  merveille; et cette
me rpublicaine dans un corps ptri de grces lui donnait un charme
nouveau. J'ai dit que ses yeux taient beaux; mais ils avaient quelque
chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard
tait  la fois doux, fier et attachant. Son langage tait lui-mme
un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'nergie d'un
homme suprieur, et cette libert de langage que la Rvolution
franaise nous a fait connatre. On tait heureux de voir ainsi une
jeune femme rvler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai
connu des hommes qui ont vcu prs d'elle et qui ont joui de sa
conversation si vive, si spirituelle, si nergique, et souvent si
concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou
de la tribune de la place d'Athnes[4]...

[Note 4: On a tent de faire son portrait sans pouvoir russir, et
cela n'est pas tonnant. Ce genre de physionomie est si difficile 
faire! l'me ne se peint que par reflet; elle peut se rendre dans un
regard, mais non par celui d'un autre. Le regard est la plus puissante
des sductions.]

C'tait surtout sa diction qui tait remarquable; elle s'exprimait
avec une puret, un nombre et une prosodie qui faisaient de son
langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses
qui intressaient son me; alors cette me tait tout entire dans ses
paroles. On conoit quelle puissance avait une telle femme,
lorsqu'elle runissait dans son salon les hommes les plus influents de
l'assemble pour la faction dont elle-mme faisait partie... Lorsque
ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, tait autour
d'elle, coutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France...  sa
noblesse,  son arme,  tout ce qui avait une me,  tout ce qui
avait un coeur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils
entendaient sortir d'une bouche frache et rose des paroles de la
force d'une me vraiment passionne, ils sortaient enflamms du dsir
de se surpasser pour qu'au retour elle leur dt: Bien, mes frres,
vous tes dignes d'tre avec moi; vous tes dignes de reprsenter le
peuple franais!

Cette qualit de reprsentant du peuple tait  ses yeux la plus belle
et la plus sacre... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle
prononait ce mot: _le peuple franais!_ une profonde vnration, une
sainte religion... Madame Roland, dans la rpublique romaine, et t
digne d'tre la femme du plus grand de la rpublique... Que n'a-t-on
pas dit de Porcia?...

Lorsqu'aprs le premier ministre de Roland, sa femme rentra dans la
vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme _femme d'tat_, on
peut lui donner ce nom... Elle tait non-seulement loquente alors;
mais devenue plus habile par une longue exprience des affaires, elle
les dirigeait avec un talent que son mari lui-mme tait loin de
possder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux:
c'est comme le fils d'un grand homme.

J'ai dj dit quelle douleur la frappa  la mort de sa mre!... Elle
en fut si malheureuse que le dtail ne peut se lire, dans ce que
Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-mme  la vue
d'un dsespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps
mme, aprs ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse.
Elle s'tait form une socit qui avait pour elle tout le charme
d'une runion savante et douce tout  la fois: un nomm
_Sainte-Lette_, homme littraire dont elle aimait le talent, un
vieillard de Pondichry, M. Dumontchery et plusieurs autres
littrateurs qui venaient auprs d'elle prendre des conseils et
recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon tait alors dans l'clat
de la jeunesse et d'une beaut toute gracieuse, que rendaient encore
plus agrable un commerce sr, facile, et des relations tout--fait en
dehors de la position o la plaait la fortune de son pre, non parce
qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supriorit
l'enlevait  cette position et la plaait dans une sphre toute
suprieure comme elle-mme.

[Note 5: Mme d'une mre ordinaire, car,  moins qu'on ne rencontre en
sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant
d'horreur elle-mme, on ne trouve pas de mauvaises mres. Le mme
anathme doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils. La
postrit elle-mme est svre pour ce crime. Quoique bien des sicles
se soient couls depuis Sophocle, le souvenir de ses fils, maudits
par l'opinion de leur patrie, repousss par les lois, est encore aussi
actif que le jour o, accusant _la vieillesse_ de leur pre, ce pre
leur rpondit en montrant _Oedipe  Colonne!..._ L'infortun!... comme
il avait d souffrir pour arriver  choisir un pareil sujet!... Et
telle tait la profondeur de la blessure que ce fut son chef-d'oeuvre
que produisit le vieillard  la fin de sa carrire pour peindre des
fils ingrats... Et ce n'tait qu'un pre!... Qu'aurait donc fait une
mre?... Rien. Il y a une sorte de rapport mystrieux entre les
enfants et la mre, qui donne  tous deux une tendresse que rien ne
peut dtruire et que _tout_ contribue  augmenter.]

Mademoiselle Phlipon, tant au couvent pour y faire sa premire
communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens,
Sophie Canet, avec laquelle elle s'tait lie de grande amiti;
mademoiselle Phlipon avait vou une tendresse  Sophie Canet qui ne
s'tait altre ni par l'loignement ni par le temps; tant il est vrai
que cette devise sera ternellement l'histoire des coeurs
vritablement aimants.... _loin des yeux, prs du coeur!_... Les deux
jeunes filles s'crivaient souvent. Sophie allait dans le monde 
Amiens: un jour elle crivit  Marie pour lui parler de M. Roland de
la Platire comme d'un homme digne d'tre connu d'elle. Mademoiselle
Phlipon, alors dans la premire douleur de la mort de sa mre, ne fit
aucune attention  cette lettre; mais il en vint une seconde, une
troisime, et enfin elle connut bientt M. Roland, comme s'il lui et
t prsent.... M. Roland, de son ct, connaissait mademoiselle
Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, tait demeure toujours aussi
causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui
rvlait bien des qualits dans une personne qu'on pouvait aimer
ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait tait celui d'une
jolie personne. Il y avait l bien des motifs pour que M. Roland de la
Platire voult connatre mademoiselle Phlipon.

Un jour il dit  mademoiselle Canet:

--Je vais  Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre
amie?...

La lettre fut donne, et M. Roland se prsenta chez mademoiselle
Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon tait
encore en grand deuil de sa mre, et son visage tait couvert de cette
douce mlancolie qui suit le dsespoir, mais qui pourtant n'est plus
lui... Elle tait charmante... elle le devint encore davantage
lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des
nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine  la
lecture d'un passage de cette lettre.

--Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne,
car vous souriez en me regardant, lui dit Roland.

--Jugez-en, monsieur, rpondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui
montra le passage de la lettre de Sophie.

Ma chre, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai _souvent_
parl.... C'est un homme clair, de moeurs pures,  qui l'on ne peut
reprocher que son admiration pour l'antiquit aux dpens des temps
modernes, qu'il dprise pour exalter les anciens. _Ensuite il a le
faible de beaucoup trop parler de lui[6]._

[Note 6: Ce portrait tait frappant, car l'amour-propre de Roland
tait positif, et d'une telle nature, que sa femme elle-mme ne lui
laissa pas voir sa supriorit une fois qu'elle le connut...
Craignait-elle de l'loigner d'elle?... cette pense serait bien
amre.]

Roland ne vit pas cette dernire ligne, Marie la lui avait cache en
pliant la lettre; du reste le portrait tait juste. C'tait une
bauche, mais prcise; le trait tait senti, et l'homme saisi... La
suite de sa vie a prouv que mademoiselle Canet l'avait bien jug.

M. Roland de la Platire avait alors quarante ans; sa taille tait
haute et bien prise, mais il tait fort nglig dans son attitude,
plus peut-tre que sur lui-mme, et cela sans abandon, chose trange!
ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui tonnait
avec autant de bonhomie et de simplicit; il tait poli comme un homme
bien n, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui
donnt le nom;--il tait ple,--maigre,--mais ses traits taient
rguliers, et en tout c'tait un homme pouvant plaire, mais  une
personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors
que vingt-un ans[7]...

[Note 7: Elle tait ne en 1754.]

Roland est un homme qui appartient  l'histoire, quoique d'une manire
peut-tre moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne
isole qui le classe parmi les hommes distingus de la Rvolution...
Novateur comme tous les hommes de l'cole philosophique, il avait
comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la
ferme volont de les propager... Sa manire de discourir, disait le
cardinal Maury, tait fort attachante; son discours tait intressant
par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tte tait remplie
d'ides... Mais des ides ne sont pas des penses... aussi se
fatiguait-on bientt de sa parole brve, sche et sans harmonie... sa
voix n'avait aucun charme.

Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette norme
voix qui faisait trembler les vitres de l'assemble lorsqu'il tonnait
contre Mirabeau...

C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland
racontait elle-mme avec une navet charmante, et qui peint son
caractre de femme. M. Roland de la Platire avait t reu un peu
froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment
presque bauch pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de
sa mre, et qui peut-tre l'et pouse si celle-ci et vcu. Ce jeune
homme, dont elle fait un portrait fort agrable, se nommait La
Blancherie... Aprs la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent,
il tmoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de
faire, qu'elle s'attacha assez intimement  ce jeune homme pour
prouver une vive peine lorsque quelque obstacle empchait leur
rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon
ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignt de marier sa fille et de
rendre compte du bien de sa mre, soit qu'il connt la vritable
position de La Blancherie, il rompit tout--coup les relations qui
existaient entre sa fille et lui. Il prit un prtexte frivole, et
enjoignit  Marie de dire  M. de La Blancherie de discontinuer ses
visites.

Marie ne rpondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, 
compter de ce moment, fut remplie par l'tude la plus abstraite. Elle
y trouva des ressources contre la douleur du coeur; et cette vie tout
intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il
existait pour l'me des ressources infinies dans la science et ses
merveilles, quelque aride que puisse paratre cette route  ceux qui
ne l'ont pas suivie.--Ses relations se bornrent  quelques hommes de
lettres assez gs,  quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne
devaient porter aucun ombrage  son pre, en venant rompre le soir la
monotonie des heures solitaires qui succdaient  celles du travail.
Ce fut alors qu'elle prit le got des lectures fortes et qu'elle vcut
dans l'antiquit, au milieu de Rome et d'Athnes, pour fuir un monde
qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de coeur.

Cette occupation constante et cette tude des grandes choses rompit
ds l'origine tout ce qui pouvait donner  son me de feu une passion
qui l'et rendue malheureuse; mais elle tait triste, ses ides
taient mlancoliques: toutefois sa vie s'avanait sans douleur[8].

[Note 8: Voir ce qu'elle a crit sur la mlancolie et sur l'me, dans
ses oeuvres. C'est crit avec le sang de son coeur... mais ce qui est
merveilleux, c'est l'crit intitul: _Avis  ma fille._ C'est une
relation exacte de ce qui lui est survenu lorsqu'elle est accouche de
la petite Eudana, sa fille, et tout ce qu'elle a souffert pour la
nourrir!... Ces avis donns par cette femme qui, plus tard, aurait
conduit un empire, ont un caractre sacr.]

Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies;
elle y tait un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient
une alle assez retire, lorsqu'elles furent croises par un jeune
homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une motion dont
s'aperut mademoiselle d'Hangard...

--Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle  Marie?

--Oui, et toi-mme?

--Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles
Bordenave[9], dont il a demand la plus jeune en mariage.

[Note 9: M. Bordenave tait un chirurgien trs-connu, membre de
l'Acadmie des Sciences.]

Marie rougit et fut trouble, mais elle se remit et demanda 
mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...

--Mais non, un an, dix-huit mois peut-tre...

Mademoiselle Phlipon sentit son coeur se serrer... C'tait le temps
o La Blancherie, sous les yeux de sa mre, faisait natre dans son
me un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait
faire la destine de toute sa vie, si le Ciel ne l'et prise en piti
et ne l'et loigne de cet homme.

--Ainsi donc, dit-elle  son amie, tu le voyais souvent chez
mesdemoiselles Bordenave?

--Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire
dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport
avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la
cadette est trs-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune
fortune...

--Vraiment! interrompit Marie.

--Eh quoi! ne le sais-tu pas?

Marie ne rpondit qu'en faisant de la tte un signe ngatif. Comment
aurait-elle expliqu que la fortune des gens qu'elle voyait tait
toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enqute?

--Eh bien! ma chre, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie,
n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse pouser.
Il est jeune, joli garon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui
parat une dot suffisante, et il court _les hritires_. Cela est si
bien connu maintenant que dans toute cette socit _on ne l'appelle
que l'amoureux des onze mille vierges_. Si tu vivais moins retire, tu
le saurais comme nous.

Mademoiselle Phlipon ne rpondit rien: elle se sentait oppresse...
elle songeait qu' cette poque o La Blancherie avait t prsent
chez sa mre, on disait dans le monde que M. Phlipon tait riche...
Elle tait fille unique!... Alors cette assiduit de La Blancherie
tait explique!...

--Et j'ai pu tre la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues
enflammes de colre contre elle-mme.

Un jour, elle tait seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint
demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quitte
depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort
et rentre aussitt en disant  Marie que M. de La Blancherie la
supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'tait un dimanche:
mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille 
dner; elle tait habille et prte  les recevoir; elle lisait au
coin de son feu... elle rflchit un moment et dit  sa gouvernante de
faire entrer M. de La Blancherie...

--Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me prsenter devant
vous, aprs la lettre prcieusement chre, mais bien cruelle, qui
m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a
chang. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une
protection, et qui... peut-tre... pourraient nous tre utiles... 
tous deux...

Il lui dveloppa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres.
Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre...
elle attendit mme aprs qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole 
rpondre  un si long discours. Elle l'avait aim sans doute... mais
depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mpriser,
et le mpris sur l'amour l'touffe si bien qu'il ne respire
plus.--Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volont de mon
pre; aprs son arrt, je n'ai rien  vous dire: quant  la lettre que
vous avez reue de moi,  mon ge la vivacit de l'imagination se mle
de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change
aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas mme une faute,
bien loin d'tre un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avance, et je
suis revenue de la mienne de trop bonne grce pour qu'elle vous occupe
encore un moment. Quant  vos projets littraires, je les admire; mais
permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu' ceux de
personne... Je fais des voeux pour la russite de votre entreprise;
mais je ne saurais aller au del, et je me borne  demeurer dans la
position que je me suis moi-mme choisie: c'est pour vous le dire,
monsieur, que je vous ai laiss parvenir jusqu' moi; maintenant je
vous demanderai de terminer votre visite.

Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il
devait partir...

M. de La Blancherie, qu'il l'aimt ou non, fut tellement accabl de ce
discours dbit tranquillement et sans aucune contrainte apparente,
qu'il fut oblig de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut
altr; mais son antagoniste tait sans piti; car Marie songeait
encore trop vivement _aux hritires_ pour que l'homme qui pouvait
prostituer son coeur et le langage du coeur  un pareil mange lui
inspirt un autre sentiment que du mpris; et l'expression de sa
physionomie, qui tait peut-tre naturelle, ne lui parut qu'un nouveau
rle qu'il allait jouer. Cette pense l'indigna: elle avait bien voulu
se mprendre; mais qu'on entreprt de la tromper, c'tait lui
assigner, _ elle_, un rle de dupe qu'il lui tait trop ridicule
d'accepter; et _la femme_ se laissa peut-tre un peu trop vite
entraner  faire une rplique mordante.

--Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute
autre, car je crois que nous sommes trs-nombreuses en qualit de
prtendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parl aussi
franchement que moi, vous eussiez t peut-tre moins confiant dans
des dmarches qui, je le vois, sont toujours sans succs[10]...

[Note 10: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car
l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit tre pardonn;
mais ds qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une
parole railleuse des mmes lvres qui ont prononc des mots d'amour...
l'insulte retourne alors  celui qui injurie... tout le tort est 
lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.]

Il voulut rpondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant
mademoiselle Bordenave, qu'elle avait t jalouse. C'tait vrai...
Mais amour, jalousie... tout tait pass... mort! et un souvenir
pnible tait tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille,
que cet homme avait trait comme une belle fleur qu'on foule aux pieds
et qu'on brise sans la regarder...

M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La
colre d'avoir t devin, celle tout aussi vive, peut-tre plus mme,
d'tre refus, conduit, sans que le premier il et dit: Je me
retire, ces mouvements l'agitaient au point de faire croire  une
passion vritable. Marie sourit de mpris, et le saluant avec ce geste
de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui
commenait  devenir pnible... Cependant La Blancherie ne faisait pas
un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pice voisine. La
Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta
en passant un cousin de Marie, appel _Trude_, qu'il ne reconnut ni ne
salua.

Il ne revit jamais Marie!

Mais son nom parvint depuis  la femme dont il avait troubl le coeur
comme jeune fille! car son nom devint europen!... Qui de nous ne
connat l'ouvrage auquel il fut attach? qui de nous ne se rappelle le
nom de _l'agent gnral pour la correspondance des sciences et des
arts_?

Devint-il totalement tranger  Marie? je ne le crois pas; car elle
avait un noble coeur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait
jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'tait
elle que Marie continuait  aimer.

Mademoiselle Phlipon reut une commotion vive de cette nouvelle
entrevue; mais le calme se rtablit, et grce au moyen qu'elle avait
employ, moyen que pouvait seul concevoir et excuter une me forte
comme la sienne, elle recouvra cette tranquillit qui accompagne
toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que
rver au lieu de penser.

M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait  Paris.
Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune
mesure. J'ai remarqu que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes
qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour
remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais
il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas
dit, mais ils le comprennent. Marie apprciait M. Roland et il le
sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se
convenait. Ensuite, la matresse de la maison savait  merveille
conduire cette runion et la rendre agrable  ceux qui la
composaient, au point de leur faire souhaiter d'tre au lendemain
lorsqu'on la quittait...

La vie prive d'une personne comme madame Roland est d'un grand
intrt  tudier et  suivre dans son accroissement en raison de
l'influence que cette femme tonnante exera sur les vnements de
cette poque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle pousa Roland, avait
dj un esprit arrt et un jugement parfaitement clair.  quoi
devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son ge?...
 sa propre nature elle-mme, qui, appele  lutter de bonne heure
contre les difficults d'une destine de femme, sut les vaincre et la
diriger  son tour.

Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme aprs la
mort de sa mre, ce fut son pre lui-mme. Du vivant de sa femme,
qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa socit,
compose de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame
Phlipon, et en mme temps celui plus clair, plus nergique de sa
fille, dplaisait  M. Phlipon, qui disait _qu'il avait assez des
arts_ aprs avoir pass sept  huit heures dans son atelier le matin.
Voil comme il entendait les arts!

Aprs la mort de sa femme, il voulut remplir _ses devoirs de pre_; il
demeura davantage chez lui. Mais comme ses manires avaient loign
les amis de Marie, ils demeurrent seuls, et pour ces deux tres qui
s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait tre que pnible... Il
y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'tre
un lien qui dtruist la froideur entre eux, l'augmentait encore; son
aspect se prsentait  l'un comme un remords,  l'autre comme un
reproche. Pour rompre la glace qui s'tendait chaque jour davantage
sur leurs relations, Marie proposa  son pre de faire son piquet.
Cette offre, qu'il accepta, tait d'autant plus mritoire qu'elle
dtestait les cartes. Son pre le savait: ds lors le sacrifice de
Marie fut d'autant plus perdu, que son pre tait de ces hommes qui
ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considrent
comme impose; c'est le raisonnement de tous les ingrats.

M. Phlipon tait naturellement paresseux: la paresse est funeste 
l'homme qui n'a pas l'esprit cultiv; ds que l'amour du travail
languit, les dangers sont l, et s'il s'teint, les passions
l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment o le drangement de ses
affaires demandait qu'il ft plus sdentaire, M. Phlipon eut une
matresse pour ne pas donner une belle-mre  sa fille... il joua pour
rparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans
cesser d'tre honnte homme, il se ruina pour ne pas tre ruin... Sa
fille n'avait que peu de bien du ct de sa mre, il fut perdu...
Alors elle devint tout--fait malheureuse; mais elle le supporta comme
elle devait plus tard regarder la proscription et l'chafaud. Elle
garda le silence vis--vis des parents de sa mre qui, en invoquant la
loi, pouvaient mettre son bien  l'abri; mais ses paroles eussent
accus son pre, et pour Marie c'tait un crime. La rsignation, dans
une me comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce
qu'elle prouvait, est d'un bien plus grand mrite que la faiblesse
passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa
maison depuis le dpart de Roland et celui de Sainte-Lette, que la
maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons
applaudi souvent, avait appels  Rouen, Marie, tout--fait solitaire,
partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le
dessin et l'tude. Elle se dtournait quelquefois de cette vie, qui
n'tait pas sans douceur, pour rpondre  ceux qui se fchaient de ne
jamais trouver son pre, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la
nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraner
sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirig, n'ayant
plus de chef qui lui donnt ses soins, devenait dsert de jour en
jour, et maintenant deux lves taient ses seuls commensaux. Marie,
ainsi abandonne, ne sortit plus que pour aller chez ses grands
parents et  l'glise; dans ces courses elle tait accompagne de sa
gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom,
qui est celui de _bonne_: c'tait, dit elle-mme madame Roland, une
petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et
gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.

[Note 11: Il avait un an de moins que sa femme.]

[Note 12: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son
tat de graveur alla mal.]

Marie n'tait pas dvote, elle ne l'avait jamais t. Du vivant de sa
mre, qui l'tait beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes
faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait
minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle et par son
propre raisonnement laisss de ct. Aprs la mort de sa mre, elle
continua  remplir la partie extrieure de ces mmes devoirs, parce
que, disait-elle, je me dois  l'dification de mon prochain et au bon
ordre de la socit; dans ce principe elle allait  l'glise les
dimanches et les jours de ftes. Elle y portait, non pas la mme
onction qu' douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enleve au
ciel[13], mais un air de dcence et de recueillement fait pour servir
d'exemple. Elle ne _lisait pas l'ordinaire_ de la messe, mais toujours
un bon livre de pit, comme saint Augustin, qu'elle prfrait  tous
les pres de l'glise. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le
racontait elle-mme fort plaisamment, son cours de _prdicateurs
vivants et morts_. Elle aimait dj l'loquence de la chaire, comme
plus tard elle aima l'loquence tribunitienne. L'action de la parole
pour diriger les masses lui paraissait la prrogative la plus noble
et la plus admirable de l'homme... Elle se mit  relire Bossuet et
Flchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec
attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la
frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prdicateurs
entendaient mal les intrts de la religion, en faisant sans cesse
intervenir les mystres dans leurs sermons. Il suit de l un
nologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien
aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela  l'abb Lenfant, qui
prenait plaisir dans ses derniers jours  chercher  convertir une
personne aussi suprieure.--Monsieur l'abb, lui disait-elle, je vous
admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne
parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.

[Note 13: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport
presque dlirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait,
disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa premire communion.]

Enfin,  force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire
un!... Elle prit la plume et crivit un sermon en trois points sur
l'amour du prochain...

Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Flchier
froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'tait
Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon
affection et le blme, disait-elle plus tard, c'est que je ne
connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me prsenter
la runion de l'lgance  cette simplicit chrtienne que je
cherchais en vain dans nos prdicateurs franais.

Quelque corrompue que ft la socit  cette poque, on eut un temps
la mode des prdicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abb
Lenfant, le pre lise, l'abb Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y
eut pas jusqu'au pre Bridaine qui ne ft charlatan  sa manire...
car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrtiennes du
pre Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres
le furent en flattant; voil toute la diffrence, et non parce qu'il
aimait mieux le paysan que le chtelain... c'tait une mode nouvelle,
elle devait russir et russit en effet... Mais, un homme qui frappa
beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abb Beauregard... C'tait un
petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de
cette petite taille... Cette voix lui servait  faire entendre la
parole de Dieu avec une violence qui n'tait rien moins
qu'vanglique... il prenait un ton inspir pour dire des choses
vulgaires... Mais comme,  la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT
mme frapper plus fort que juste, il suit de l que l'abb Beauregard,
tout en se dmenant dans sa chaire comme une bte du Jardin des
Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvrets, persuadait aux
gens, du moins  un grand nombre, que tout ce qu'il disait tait fort
beau...

Les temps ne sont pas changs!... aujourd'hui comme alors, tonner les
hommes, c'est les sduire... ils vous croient si vous parlez haut...
C'est l tout le secret de la discipline, et la Rvolution elle-mme
est l pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut
inculqu par la seule persuasion?...

Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland
disait, elle, qu'il tait malheureux qu'aussitt que les hommes
taient runis en grand nombre, ils eussent plutt de grandes oreilles
qu'un grand sens.

Voici un fait concernant l'abb Beauregard qui le rsume assez
drlement.

L'abb Beauregard se dmenait un jour avec plus de violence que de
coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des
coups  briser le plancher; ses bras, sa tte, toute sa petite
personne tait dans un tat violent: aussi tait-il fort cout d'un
homme du peuple qui, debout en face du prdicateur, les yeux attachs
sur lui, la bouche bante, laissait chapper parfois un cri admiratif;
mais son attention tait stupide... Tout--coup il se tourne vers un
de ses camarades qui tait prs de lui, et lui montrant le prdicateur
avec une sorte de respect, il lui dit: COMME IL SUE!

Cet homme en admiration devant le prdicateur suant  grosses gouttes
de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire
 cette parole de Phocion qui, ayant t applaudi dans une assemble
du peuple, demandait  ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.

J'ai oubli de parler en son temps d'une aventure qui arriva  Marie
avant la mort de sa mre... Plus tard, j'en rapporterai une concernant
un homme de la mme profession, et aussi tragique que celle-ci est
comique. C'est un singulier rapport.

Madame Phlipon avait voulu que sa fille ft aussi bonne mnagre que
femme bien leve. C'tait ensuite une chose de rgle dans la
bourgeoisie, avant la Rvolution, d'tre tout  la fois  la cuisine
et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon,
naturellement studieuse, ne se souciait gure d'aller au march avec
la cuisinire de la maison; mais sa mre avait parl, et jamais elle
n'avait rsist  sa volont... Elle accompagnait donc la cuisinire
chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.

Leur boucher tait encore jeune et fort riche; il avait une femme
qu'il avait pouse en secondes noces et qui tenait fort bien sa place
dans sa boutique. Cette femme tait jeune, elle mourut et le laissa
veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le
comptoir lui parut occup par une figure trangre... Quelques
semaines aprs, madame Phlipon tant aux Tuileries avec sa fille,
elles virent passer devant elles un homme habill de noir avec des
dentelles fort propres qui leur fit une profonde rvrence,
s'adressant plus particulirement  la mre qu' la fille, et il passa
son chemin... Le tour d'alle fini, il revint sur ses pas... encore
mme rvrence... Ce mange dura toute la promenade.

--Quel est cet homme? dit madame Phlipon  sa fille.--Je l'ignore,
rpondit Marie, cependant il me semble le connatre!...

Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver
en lui les traits de leur boucher, mais la pense ne lui en vint pas;
cependant,  la troisime rvrence, elle n'en put douter et le dit 
sa mre... Elles rirent entre elles de la tournure demi-lgante du
tueur de boeufs, et elles n'y pensrent plus...

Le dimanche suivant, mme apparition, mmes rvrences. Cette fois, il
n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'tre venu que
pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinire... elle fut
malade; le boucher envoya rgulirement savoir de ses nouvelles. Ce
mange dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de
la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon
conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dvote et importante
qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empchait
quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle
Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de
mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans
en devenir passionnment amoureux... Il tait veuf, mais g seulement
de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme
norme pour ce temps-l)... Comme M. Phlipon laissait sa fille
matresse de refuser ou d'accepter le parti propos, Marie refusa
aussi crmonieusement que mademoiselle Michon tait venue offrir;
mais elle et son pre avaient grande envie de rire: ils refusrent
toutefois trs-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut
trs-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas,
puisqu'elle n'pousait pas son boucher.

Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intrt;
elle avait appris  le connatre pendant qu'il tait absent, par la
lecture d'un journal qu'il lui avait laiss, et qui parlait longuement
de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en
mariage, accorda-t-elle son consentement  l'instant mme, mais ce fut
avec une restriction qui ne peut tonner dans une pareille femme.

Son pre tait ruin... cinq cents livres de rentes, voil tout ce
qu'elle avait sauv de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans
laquelle elle avait t leve: elle le dclara  Roland avec la mme
franchise qu'elle aurait mise  lui parler d'une autre femme. Et puis
son pre pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance
honteuse... Elle dit enfin  Roland tout ce qui pouvait l'avertir et
le dtourner, et lui imposa mme de faire ses rflexions pendant un
certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amene 
donner son consentement pour un mariage qui lui procurait  elle-mme
un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident
dans lequel elle dveloppa un caractre qui montrait ds lors ce
qu'elle serait un jour...

Roland voulut parler  son pre; mais elle lui demanda de ne le faire
que par crit, et lorsqu'il serait de retour  Amiens... La lettre
vint; M. Phlipon en fut mcontent... Depuis longtemps il trouvait
Roland hors de ses gots, mme comme socit; qu'on juge de ce qu'il
en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait
vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de l elle crivit
 Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle,
elle allait fixer sa destine... Elle abandonna la maison de son pre,
que lui-mme n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait
du jeu, et alors il tait ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais
quitt son pre autrement; elle tait trop suprieure pour ne pas
remplir les devoirs d'une fille envers son pre. En quittant la
maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes
l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente
de cinq cents francs et sa garde-robe.

La manire dont elle vcut pendant six mois est presque fabuleuse;
elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on
songe  ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle
ne vivait que de lgumes cuits  l'eau avec un peu de beurre; mais
elle supportait toutes ces privations... le froid et mme la faim!...
et cependant elle n'abandonna jamais son pre... Elle allait
raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots,
et achevait d'y ruiner sa sant et son bonheur...

Au bout de six mois, Roland revint  Paris... Il fut au parloir et
revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser
par un frre bndictin qu'il avait, et qui enfin dtruisit les
scrupules de dlicatesse qu'elle avait en n'apportant rien  un homme
riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette
diffrence tait beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se
maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui,
jusque l, lui avait t inconnu! Avant de la montrer comme femme
marie et matresse de maison autrement que dans la sphre bourgeoise,
je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la
flicit de Roland, mais la sienne ne fut jamais complte. Le
caractre froid, compass, presque puritain de Roland, le faisait peu
aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace
qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint,
mais  ses dpens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus
estimable: cette prfrence exclusive lui fit supporter la vie; mais,
sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui tait pnible
quelquefois...

Elle suivit pendant cette premire anne de son mariage, o ils
taient en voyageurs  Paris[14], un cours de botanique et un cours
d'histoire naturelle... Ils vivaient en htel garni. La sant de
Roland tait dlicate. Il n'y avait pas alors une foule de
restaurateurs excellents qu'on pt prendre  son service comme un
cuisinier  deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour
parer  l'inconvnient par lequel la sant de son mari pouvait
souffrir de cette mauvaise nourriture, _faisait elle-mme_ le dner de
son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant
de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centime fois une
des belles vies de Plutarque...

[Note 14: Roland y tait appel pour les intrts gnraux des
manufactures. C'tait un homme d'un grand talent lui-mme comme
manufacturier, et surtout _chef_ d'une manufacture.]

Cette occupation constante de son mari tait au reste ce qui pouvait
le plus flatter Roland; car il tait tellement jaloux de l'affection
de sa femme, mme _la plus lgitime_, qu'il exigea d'elle qu'elle vt
moins souvent des amies de couvent auxquelles elle tait fort
attache...

La vie prive de madame Roland, dans laquelle la surprit la
Rvolution, avait quelque chose d'antique. Retire  la campagne, prs
des montagnes du Beaujolais, dans un pays presque dsert[15] et
loign  cette poque de toutes les ressources qui, aujourd'hui, sont
devenues familires au dernier paysan, mais qui  cette poque
restaient encore ignores, madame Roland tait la providence de toute
la contre. Elle tait _mdecin, juge_... dissipait les nuages
politiques qui se levaient, malgr l'loignement du ciel orageux des
vnements, au-dessus de la paisible retraite o vivait Marie!... Ils
taient malheureusement encore trop prs de Lyon!...

[Note 15: Villefranche, demeure paternelle de M. Roland de la
Platire. Il tait d'une famille de robe noble et fort ancienne. Sa
naissance tait pour lui un motif d'orgueil, malgr ses ides de
libert.]

Roland avait des principes arrts qui devaient le faire partisan de
la Rvolution aussitt qu'elle s'annona. Il y eut alors une
profession de foi  rclamer de tous ceux qui pensaient, et qui devint
pour la suite un motif de comparaison ou d'exclusion qui fit un grand
mal... mais qui devait naturellement tre explique selon le besoin du
moment. Roland, dmagogue pour ainsi dire en 1787, selon la noblesse
aristocrate, tait un royaliste _venden_ pour la Montagne en 1793. Ce
n'est pas l'homme qui avait chang! c'est le systme dont il avait
suivi la premire bannire!

L'intgrit et la stricte observance que Roland apportait dans toutes
ses dmarches administratives le firent prendre en haine par tous ses
collgues, dont il paraissait par sa conduite blmer les actions et
les sentiments. Membre de la municipalit de Lyon  une poque
orageuse, ce fut alors qu'il fut  mme d'apprcier le trsor que Dieu
lui avait donn! Madame Roland, enthousiaste de cette belle libert,
dont les premiers jours s'annonaient  nous avec une puret et une
sduction de jeune vierge... s'enflamma pour cet ordre de choses; et
jamais, depuis qu'elle fit sa profession de foi, ses sentiments ne
dvirent de leur route!... Mais  peine dans celle que la Rvolution
fit prendre  ses partisans, Roland s'aperut qu'elle tait hrisse
de dangers; sa femme le vit avant lui, toutefois son austre probit
devait la maintenir l o tait le pril, et ils y demeurrent tous
deux. Roland tait fait, malgr son extrme importance de lui-mme,
pour apprcier le mrite minent de sa compagne; de ce jour il le
reconnut et en remercia le Ciel!

J'ai dj dit combien les relations de socit, soit littraires, soit
simplement sociales, avaient contribu  tablir  cette poque une
infinit de relations politiques qui, sans cela, n'eussent jamais
exist; j'en trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland.

Brissot de Varville tait un homme non-seulement de talent, mais fort
spirituel, et de cet esprit franais qui ressent le besoin de se
communiquer par la causerie ou par la correspondance. Brissot fut de
tous les Girondins peut-tre le plus influent dans l'opinion
rvolutionnaire, et celui qui contribua le plus vivement  garer dans
les funestes voies que la Rvolution ouvrit  ses admirateurs dans ses
plus beaux jours. Roland n'tait encore rien dans les affaires,
lorsque Brissot lut quelques ouvrages crits par Roland, c'est--dire
par sa femme, dans un style annonant des principes aussi purs que le
_Forum_ de l'ancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la
rpublique romaine; c'tait ce qu'on cherchait sans le trouver alors!
On rencontrait  chaque pas la caricature de l'antiquit, sans trouver
un homme qui vous parlt le langage de la raison et de la patrie......
de cette patrie sur les bords de la Seine, de la France enfin, et non
Sparte et ses Thermopyles, Athnes et son Pire, dont on nous
assassinait tous les jours, et qui n'taient que des rves
fantastiques dpourvus de bon sens mme dans leurs fictions. Brissot,
ravi de trouver une clart d'expression pour rendre des sentiments
vertueusement rpublicains, envoya ses ouvrages  Roland sans le
connatre, en lui crivant comme  un confrre, un mule en
littrature, et en lui exprimant le dsir de continuer la
correspondance. Roland tait alors  Lyon, comme inspecteur des
manufactures, et Brissot commenait une feuille priodique forte en
raisonnement, et claire et concise autant que plus tard les journaux
du temps devaient tre obscurs et prolixes.

Roland ne fut pas sduit par le style de Brissot, et cela devait tre.
Roland avait une scheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et
ses amis. Aussi Brissot ne fut-il entendu que de sa femme; mais il le
fut, et trs-bien. Elle lui rpondit au nom de son mari, et la
correspondance s'tablit, tandis que Brissot et Roland taient loin
l'un de l'autre et ne s'taient jamais vus; enfin ils devinrent
presque amis sans se connatre autrement que par une de ces
correspondances qui deviennent intimes ds que l'me est la compagne
de l'esprit, comme cela tait dans les Girondins.

Une occasion prcieuse se prsenta pour que Roland ft introduit aux
affaires. Un hiver affreux dans ses consquences avait dcim pour
ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon!... Vingt mille taient
sans pain; les ressources manquaient entirement, et Lyon se trouvait
endett de quarante millions! Madame Roland dit  son mari:

--Mon ami, il faut solliciter de notre ville d'aller  Paris auprs
de l'Assemble Constituante pour solliciter des secours pour la
population lyonnaise: il faut partir!!!

Roland ne voulait pas de cette mission... sa femme _le fora_ pour
ainsi dire  l'accepter: la dputation fut envoye, Roland en fit
partie, et elle arriva  Paris le 12 fvrier 1791. C'tait l'poque o
tout ce qui avait une me tait appel  en donner des preuves!
L'austrit rpublicaine tait ds lors aux prises avec l'intrigue et
la plus basse des passions, la vengeance. C'tait alors que tout le
tiers-tat bien pensant voulait enfin prouver que la nation franaise
ne se composait pas seulement de quelques millions d'hommes, mais bien
de la masse pensante et agissante; d'un autre ct, tout ce qui tait
agit par le besoin d'or pour satisfaire de honteuses passions criait
aussi _vive la libert!_ pour opprimer tout ce qui n'tait pas dans le
sens de leur opinion. C'est dans cette ligne que je place Marat et
Carrier, et tout ce qui fut sanguinaire. C'est dans la premire ligne
que je mets les Girondins et madame Roland; je la place dans cette
ligne, parce que je rpte qu'elle avait une me d'homme suprieur
dans un corps de femme.

Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti,
parce qu'il n'appartient  aucun... et qui, grand par ses facults,
mais petit par ses vices, ne put jamais prendre place parmi ceux qui
l'auraient suivi et lui auraient prt non-seulement leur appui, mais
celui de l'or!... de cette idole aprs laquelle il courait, et 
laquelle il sacrifia son honneur et sa vie!... Cet homme est Mirabeau.

Arrive le 12 fvrier, le 13 au matin madame Roland reut la visite de
Brissot. C'tait un homme dj bien important  cette poque de la
Rvolution que Brissot!... Il avait une justesse de coup d'oeil dans
l'esprit, et une austrit de principes, qui devaient lui assurer la
premire place dans une rpublique, si nous avions vraiment voulu la
rpublique au lieu _de jouer  la rpublique!_... Le seul dfaut grave
qu'on pouvait lui reprocher comme homme de parti tait le ct moqueur
de son esprit.

C'est une chose fort singulire que la premire entrevue de deux
personnes qui se sont beaucoup crit sans s'tre jamais
rencontres!... Brissot connaissait madame Roland, car il avait su la
juger!... Son me s'tait peinte dans ses lettres, et une femme comme
elle avait paru  Brissot une merveille  conserver  leur parti; si
mme, disait-il  Vergniaud, elle ne le dirigeait en entier!

Vergniaud tait du mme avis! Quant  madame Roland, le jugement
qu'elle porta sur Brissot en le voyant fut diffrent de celui qu'elle
avait t  mme de concevoir d'aprs ses lettres! Elle vit en lui un
homme fort habile et digne d'tre  la tte d'une faction, mais dont
la lgret d'esprit ne convenait peut-tre pas  la gravit des
circonstances. Cependant elle fut charme de ce rapprochement, et
comprit combien on pouvait avoir d'heureux et mme de grands rsultats
avec cet homme!...

Mais Brissot avait en effet de cette lgret que nous ne pouvons nous
dfendre d'avoir, comme _inhrente_  notre nature franaise... il en
abusait surtout pour prendre  l'excs le ct plaisant d'une chose,
quelque grave qu'elle ft[16].

[Note 16: Cette lgret lui tait reproche dans l'assemble par le
parti contraire, qui sut en tirer quelquefois de tristes arguments
contre lui... mais il tait toutefois un homme des plus suprieurs,
quoi qu'en aient dit ses ennemis.]

--Il aurait trouv  rire sur son enterrement, s'criait l'abb
Maury...

--Comment donc! mme sur le vtre, disait Cazals!...

C'est de lui que Mirabeau disait: _Il juge bien l'homme et ne connat
pas les hommes._

L'ami de Brissot tait un homme bien remarquable, mais moins que lui;
c'tait _Ption!_ le roi de Paris. En le prsentant  madame Roland,
il lui demanda la mme permission pour plusieurs de ses amis. Madame
Roland tait sdentaire; on arrta qu'elle recevrait ces Messieurs
_quatre fois_ par semaine, le soir. Elle tait bien loge et dans le
centre de Paris.

Les amis dont parlait Brissot, c'taient les Girondins!...

De cette manire, ce parti, qui se formait alors, eut un centre pour
se runir; ce fut le premier point o il se centralisa. Quel salon que
celui o ils causaient avec familiarit!... Assise devant une table
sur laquelle taient quelques journaux et des brochures, madame Roland
ne paraissait dans l'origine prendre aucune part  ces confrences,
qui dj taient d'un bien puissant intrt pour elle... Mais quelle
que ft son opinion, quelle que ft l'influence qu'elle exerait sur
tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou
blmer, jamais madame Roland ne parut d'abord vouloir influencer les
sentiments de ceux que Brissot lui prsentait... Elle tait pour eux
matresse de maison prvenante, polie, gracieuse mme, malgr
l'austrit de ses principes  cette poque; mais jamais elle ne parut
mme s'carter de cette faon d'agir, lorsque plus tard son influence
faisait mouvoir des factions. Qui croirait que, dans ces petits
comits composs de Brissot, Ption, Robespierre, Gensonn, Vergniaud,
Guadet, Bazot, Fonfrde, Valaz, enfin tous ces hommes dont certes
l'histoire a burin plutt qu'crit les noms, madame Roland
distinguait surtout  cette poque Robespierre?... Elle le jugeait le
plus honnte de tous!... Dans ces comits qui avaient lieu chez madame
Roland, on discutait des projets de loi, des plans rformateurs, des
remontrances  la Cour pour loigner tous les favoris, madame de
Polignac surtout, dont l'avidit, disait Robespierre, RUINERAIT enfin
la France si cette femme y rentrait!... On discutait beaucoup, on
parlait longtemps, et au rsum,  la fin de la soire, il se trouvait
qu'on n'avait rien fait. Un soir, aprs avoir cout en silence une
partie de la conversation, o Vergniaud avait t admirable et o
madame Roland lui avait rpondu avec un talent qui aurait honor la
tribune la plus loquente, Robespierre s'approcha d'elle et lui dit
trs-bas en lui serrant la main:

--Quelle admirable loquence!... vous m'avez fait mal!... Employez
donc ce don du Ciel  convaincre ces gens-l que, dans la prairie du
Ruthly, Guillaume Tell ne parla que pour jurer d'exterminer les tyrans
de la Suisse!...

Cette remarque prouvait dj la jalousie de Robespierre contre la
Gironde, qui tait toute brillante d'loquence... Mais il avait raison
cependant, et on ne pouvait nier que les paroles et les mots n'aient
amen chez nous des abus qui ont fait plus de mal qu'on ne le croit.

On projetait souvent dans le salon de madame Roland, dans ces comits
du soir, beaucoup de dcrets qui passaient ensuite  la Convention;
mais la coalition de la minorit de la noblesse acheva d'affaiblir le
ct gauche et opra les maux de la runion... Un soir, madame Roland
tait seule; la runion se faisait ordinairement vers sept ou huit
heures; il n'en tait que sept ou six et demie; enfin elle achevait 
peine de dner, lorsqu'elle vit arriver Robespierre!... il tait seul
aussi, chose assez rare, car il tait toujours accompagn de plusieurs
de ses collgues... Il est  remarquer que dans ces runions du soir
chez madame Roland il n'y avait aucune femme... elle y tait seule...
Quelquefois, l'un des dputs, mari, amenait sa femme, mais lorsque
madame Roland recevait un autre jour de la semaine; car les jours de
runion, son salon tait ouvert seulement aux notabilits politiques
ou littraires, et puis en cela elle tait comme beaucoup de femmes
littraires, ou bien tudiant, comme elle le faisait alors, la
politique agite qui menaait de tout envahir! Une conversation lgre
n'tait pas  l'unisson de pareille matire, et son langage n'aurait
pas t compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou
venant de se faire coiffer par Lonard!!...

Robespierre tmoigna  madame Roland sa joie de la trouver seule.

--Nous allons causer  coeur ouvert, lui dit-il; le voulez-vous?

Il prit une chaise en disant ces mots, et se plaa tout auprs d'elle.

--Pouvez-vous en douter? lui dit-elle, avec ce sourire bienveillant
qui dcouvrait trente-deux perles...

--Eh bien! coutez donc ce que j'ai  vous dire, non-seulement en mon
nom, mais  celui de beaucoup de gens qui pensent qu'avec votre
admirable loquence et l'influence qu'elle vous donne sur les hommes
tels que Brissot et Vergniaud, vous pouvez faire faire  la libert,
cette libert dont vous tes idoltre, je le sais, et que je vnre
moi-mme autant qu'elle m'est chre: eh bien! vous pouvez beaucoup
pour sa cause... Vous savez que dans vos runions, quoique j'y sois
fort assidu, je parle peu (c'tait vrai); mais si je suis silencieux,
j'coute et je profite. JE SUIS TIMIDE ENSUITE, et j'ose peu prendre
la parole dans ces runions devant des hommes comme Guadet, Gensonn,
Vergniaud!... Oh! ce Vergniaud!...

La manire dont il pronona ce nom aurait fait frmir si l'on avait
alors connu Robespierre!... Mais bien loin de l, madame Roland tait
convaincue _de sa bont_, et surtout de son amour pour la libert et
la patrie...

--Que puis-je faire? dit-elle. Vous savez que nous ne sommes pas
toujours du mme avis, quoique de mme opinion; mais je suis dispose
 tout pour la libert...

--Eh bien donc, il faut que Brissot se dtermine  faire un journal...
La presse est de toutes les armes la plus meurtrire... la parole
n'est rien  ct d'elle... Un discours, quelque bien qu'il soit
prpar, ne l'est jamais assez; et puis, l'organe peut n'tre pas
heureusement harmonieux, la mmoire peut manquer, la timidit
embarrasser votre dbit... Que tout cela se trouve runi, et une cause
est manque dans sa dfense comme dans son attaque... Un journal, au
contraire, est tout ce qu'il faut pour que nous frappions fort et
juste... On est lu... on est relu... et la conviction atteint avant
que la rfutation n'arrive!... Qu'importe une rponse qui vient huit
jours ou vingt-quatre heures aprs?...  l'Assemble, voyez l'abb
Maury et Mirabeau!... Ils se disent tous deux des mots admirables qui
se dtruisent l'un par l'autre... Et pourtant, Mirabeau a la victoire
quoiqu'il soit moins loquent que l'abb... parce qu'il rpond
sur-le-champ et que le discours de l'autre, prpar depuis longtemps,
est rduit au silence en un moment. Mais un journal qui prend
l'initiative, car ce n'est que comme cela que je l'entends, est sr de
vaincre. Dterminez Brissot  faire un journal... Nous avons song 
cela, et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot.

Madame Roland s'engagea  ce que voulait Robespierre, avec d'autant
plus de plaisir que c'tait aussi depuis longtemps sa pense. Elle
parla  Brissot; il prit feu  ce projet, et bientt parut le premier
numro du journal intitul _le Rpublicain!_ Dumont le Genevois y
travailla d'abord avec Brissot... Le nom du _grant responsable_ tait
celui d'un monsieur du Chtelet, militaire, et _homme de fer_ plutt
qu'_homme de paille_. C'tait cela qu'il fallait. Condorcet avait deux
articles admirables qu'on allait y insrer, lorsque le journal fut
arrt et dfendu; je ne me rappelle plus bien  prsent pour quelle
raison. J'ai rapport ce fait, parce que l'influence de madame Roland
requise par Robespierre pour l'tablissement d'un journal m'a paru
plaisante.

Une personne de mes amis, qui allait chez madame Roland  cette
poque, se trouva un jour chez elle avec Ption, Robespierre et
Brissot. C'tait Desgenettes, neveu de Valas; il tait alors fort
jeune homme (dix-huit  vingt ans), et fort curieux de tout ce qui se
faisait comme affaire politique. Ce jour tait important, c'tait
celui de l'arrestation du Roi  Varennes. En apparence Robespierre
tait frapp de terreur et ple de crainte. Il disait que le parti
rpublicain tait perdu; que, si les royalistes avaient de la raison,
ils _gorgeraient_ tout ce qu'il y avait de patriotes dans Paris et
feraient une seconde Saint-Barthlemy; que cela tait  craindre,
parce que la famille royale n'avait pas pris cette dtermination sans
avoir dans Paris un parti puissant. Brissot rpondit, ainsi que
Ption, que cela n'tait pas  craindre, et qu'au contraire, en
fuyant, le Roi avait _bris_ la royaut; que sa fuite tait sa perte
et qu'il en fallait profiter; que les dispositions du peuple taient
excellentes, parce qu'il tait enfin clair sur celles de la Cour et
sur sa perfidie.--Le Roi ne veut plus de la constitution jure, dit
Brissot; il en veut une plus homogne... C'est le moment de s'en
emparer et de disposer les esprits  la rpublique!...

Robespierre tait assis et mangeait ses ongles[17], manie qu'il avait,
ainsi que de ricaner; il se retourna  demi et dit avec un accent
moqueur:

--Qu'est-ce que c'est d'abord qu'une rpublique?...

[Note 17: Sylla mangeait aussi ses ongles.]

Sans doute que Robespierre n'tait pas _royaliste_; mais ce mot dit
avec ironie est bien fort et donne lieu  des rflexions, mme dit en
raillerie.

Je n'cris pas positivement une histoire politique; mais toutes les
fois que les personnages dont je m'occupe essentiellement ont des
rapports directs avec les hommes du temps, je m'arrterai  des
dtails mme minutieux. C'est ainsi que je parlerai toujours de madame
Roland; elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les
hommes influents de l'poque de 1791, jusqu' celle o elle mourut.
C'est une femme habile,  qui son esprit donnait dans son salon une
influence grande et solennelle. C'est de l souvent que sont sorties
les lois que nous voyons encore aujourd'hui comme les meilleures du
Code civil! C'est sous sa direction cache que l'Assemble a souvent
discut des questions importantes; c'est dans ce petit salon
particulier, avant d'aller dans ce ministre, ce lieu qu'elle ne
quitta que pour la prison et l'chafaud, que madame Roland est
vraiment digne d'admiration. Je l'ai vue ainsi du moins, et j'espre
rendre le portrait ressemblant.

Ainsi donc, puisque j'cris le _salon de madame Roland_, il me faut
parler _de ce salon_ lorsqu'elle fut  ce second ministre; car
l'inaction de Roland ne fut pas longue; il fut rappel au ministre,
et l, comme au premier, sa femme fut tout pour lui comme pour son
parti. Je m'tendrai peu sur les affaires politiques qui prcdrent
cette rentre; elles eurent sans doute une immense influence, mais
madame Roland n'en eut pas une ostensible; elle tait bien soeur de la
Gironde alors, mais non pas comme elle le fut sur les marches de
l'chafaud[18].

[Note 18: Ces dtails m'ont t raconts pour la dixime fois
avant-hier matin par une personne trs-connue dans cette malheureuse
poque de la Rvolution, et qui allait trs-souvent chez madame
Roland.]

Madame Roland aimait Ption: cela m'tonne. Je ne crois pas que Ption
ait t jamais sincre ni avec la Rvolution, ni avec le Roi. Mais
franche et naturelle, madame Roland ne croyait pas qu'on pt tromper,
et elle jugeait avec son propre coeur. Ption tait donc pour elle un
exemple qu'elle se plaisait  suivre. Ption ne recevait pas chez lui;
chose videmment absurde! Si l'on conspire dans un salon, ce n'est pas
lorsqu'il y a deux cents personnes, et l'intrieur d'un homme d'tat
est bien plus redoutable pour le gouvernement lorsque son suisse
consulte une liste pour laisser entrer chez son matre. Quant 
Ption, sa simplicit, disait-il, tait la cause de sa _sauvagerie_.

Madame Roland n'avait pas de _sauvagerie,_ mais le grand monde
l'ennuyait. Aussi, ds _qu'elle_ fut au ministre, elle dclara
qu'elle ne recevrait que par invitations, et qu'elle n'aurait _point
de maison_ ouverte. Elle recevait cependant, mais de cette manire.

Elle donnait  dner deux fois par semaine. L'une tait consacre aux
collgues de Roland. Ce dner fut quelquefois la source de bien des
querelles!... Ce fut surtout pendant le second ministre de Roland,
lorsque Danton, Clavires, Monge, taient ses collgues... lorsque,
gonfl de fiel et de haine, Robespierre lanait sur Danton, parvenu au
pouvoir avant lui, un regard d'anathme qui lui disait: _Tu mourras!_

L'autre dner tait consacr soit  des dputs, soit  des employs
au ministre, soit enfin  des hommes jets dans les affaires
publiques... La table de madame Roland tait toujours remarquablement
bien servie, mais sans aucun luxe... du trs-beau linge, de beaux
cristaux, une grande profusion de fleurs, mais peu d'argenterie, et
pas du tout de vaisselle plate. Quinze couverts, c'tait le plus
petit nombre; vingt personnes, le plus lev. On ne faisait qu'un
service, innovation que madame Roland mit la premire en usage. On
dnait  cinq heures, pour laisser arriver les dputs, dont les
moments taient incertains. Aprs le dner, on retournait au salon, on
y causait, et  neuf heures tout l'htel du ministre tait dsert et
silencieux. Les autres jours de la semaine, madame Roland dnait
quelquefois seule avec son mari, quelquefois avec quelques amis, dont
le nombre n'excdait jamais trois ou quatre. Sa fille Eudora dnait
chez elle avec sa gouvernante, parce que les heures des repas tant
irrgulires, madame Roland ne voulait pas que sa fille en souffrt.

C'tait un intrieur vraiment touchant que celui de cette maison,
surtout dans l'intimit, et lorsque les favoriss taient des hommes
tels que Gensonn, Guadet, Vergniaud, Valas! Saints martyrs de la
libert[19]!...

[Note 19: On veut aujourd'hui ternir la gloire de la Gironde.--C'est
injuste et de plus impolitique.]

Un ami de madame Roland, qui devint un habitu de sa maison, tait
Thomas Payne. Il avait t naturalis franais. Connu par ses crits,
qui eurent une grande influence dans la guerre d'Amrique, et
pouvaient en avoir une immense en Angleterre et en France, il avait
une singularit attache  lui qui mrite d'tre signale. Il
entendait le franais sans le parler, et madame Roland entendait
l'anglais sans le parler aussi. Cependant ils avaient de longues
conversations, parlant chacun dans leur langue. Madame Roland tait
une habile publiciste, et pouvait comprendre les hautes penses de
Payne, _qui clairait mieux une rvolution qu'il ne pouvait fonder une
constitution_, dit madame Roland.

David William, aussi mand par la Convention, tait un homme d'une
grande habilet que madame Roland avait admis dans son intrieur; mais
toutes les maisons de Paris ne ressemblaient pas  celle de madame
Roland. Le calme de son salon, quoique l'on y discutt souvent,
contrastait trangement avec le trouble des moindres runions... Aussi
s'empressa-t-il de retourner dans sa paisible patrie!

--Adieu, dit-il  madame Roland, je vous quitte  regret; mais je ne
puis rien ici. On ne peut rien faire avec des hommes qui ne savent pas
couter. Vous autres Franais, vous ne prenez pas la peine de
conserver mme la dcence extrieure. L'tourderie, l'insouciance, la
malpropret, ne rendent pas un lgislateur plus savant, et rien n'est
indiffrent de ce qui frappe les yeux et se passe en public... Voyez
quels hommes sont les dputs depuis le 31 mai!... Ils parcourent
Paris, ivres,  moiti vtus, en veste, la tte coiffe d'un sale
bonnet rouge!... _Savez-vous ce qui arrivera un jour?... C'est qu'ils
tomberont tous, peuple et gouvernement, sous la verge d'un despote qui
saura les assujettir_[20].

[Note 20: Propres paroles de David William.]

Mais Danton tait celui qui allait le plus souvent chez madame Roland.
Toujours il avait un prtexte pour lui parler et passer dans son
appartement avec Fabre d'glantine... Souvent mme il venait lui
demander  dner... C'tait alors pour causer plus intimement _avec
elle_ et son mari des affaires publiques. En voyant cette figure
atroce s'animer du feu sacr qui brlait en son me, on tait surpris,
au bout d'un certain temps, de s'habituer  elle, et mme d'y trouver
des beauts!... et pourtant jamais physionomie n'exprima, comme celle
de cet homme, l'emportement des passions brutales... L'ambition devait
le porter  abattre la tte de son concurrent, l'amour celle de son
rival. Mais aussi cet homme pouvait donner sa vie pour un tre
aim[21], comme la sacrifier pour sa patrie. Mais aussi, pour peu que
le sort de cette mme patrie lui part en danger, Danton aurait tir
le poignard et conduit les assassins!... Cette poque, o il allait si
souvent chez madame Roland, tait celle o il chantait les matines de
septembre... on tait aux vigiles de ces terribles jours, et Fabre
d'glantine, lui aussi, n'ignorait pas ce qui se prparait!...
Croyait-il, comme Danton, que l tait le salut de la patrie?... Mais
n'abordons pas encore ce sujet... il viendra bien assez tt!

[Note 21: Ce qu'il a fait, car c'est pour avoir aim sa femme au point
de ne la pouvoir quitter qu'il a t arrt. On l'avait arrt... il
pouvait fuir.]

Lorsque Roland fut appel au ministre pour la premire fois, il y eut
le jour de sa prsentation une question singulire agite dans le
salon de madame Roland; j'ai oubli ce fait, mais il est toujours
temps de revenir.

--Je viens vous demander votre avis, ma chre amie, lui dit son mari;
je le puis faire sans que l'on m'accuse de me laisser mener par ma
femme, ajouta-t-il en riant.--Comment me faut-il tre habill?

--Comment?... mais comme vous tes tous les jours. Demandez  ces
messieurs...

Madame Roland avait toujours la coutume de se rfrer  ceux qui
l'entouraient avec une grce charmante; et dans cette occasion elle
tait encore aimable, car c'tait videmment de son ressort...

Tous furent de son avis, except Robespierre.

--Il faut faire comme tout le monde, dit-il.

--Eh bien! il fait _comme tout le monde_.

--Non pas, car ses souliers, toujours attachs avec des cordons, ne se
porteraient pas dans une assemble ordinaire.

--Avez-vous oubli, dit madame Roland avec une amertume qu'elle
voulait vainement dguiser, que le jour o les trois corps furent
introduits chez le Roi, on jugea  propos de n'ouvrir qu'un battant de
porte pour le tiers-tat. Mon mari n'est que du tiers-tat;... et
_pour ce tiers-tat_, tout est assez bon... Il ne faut pas porter des
objets qui ne sont pas faits pour nous,... non plus que la terre
elle-mme _n'est pas faite_ pour nous! Il faut un _sentier_ fray pour
les pas d'une caste mprise;  la Cour nous ne sommes que des
parias!...

Ses narines s'ouvraient et paraissaient trembler; ses lvres taient
plus vermeilles, et sa voix mue ressemblait alors au tintement d'une
cloche d'argent.

Enfin la prsentation par Dumouriez eut lieu le lendemain. Lorsque le
chapeau rond, les souliers  cordons furent aperus par l'huissier de
la chambre, il demeura stupfait, et dit  Dumouriez, qui tait alors
ministre des affaires trangres:

--Monsieur!... eh quoi!... sans boucles  ses souliers!...

--Ah! s'cria Dumouriez, tout est perdu!... pas de boucles aux
souliers!!

Ce conseil de madame Roland ne fut pas le seul effet de son influence
sur les affaires  cette poque, et la disgrce de Roland et sa sortie
de son premier ministre, vnement d'une grande influence, furent
encore l'effet d'une de ces sances qui avaient lieu chez madame
Roland autrefois quatre jours par semaine, et lorsqu'elle fut au
ministre ce fut tous les jours.

Ce qui causa vritablement la disgrce de Roland, disgrce venue de la
Cour, tandis que la seconde vint de la Convention, fut une lettre
crite au Roi par Roland... Cette lettre n'est pas dans tous les
mmoires du temps[22]... mais Bonnecarrre me l'a laiss copier dans
les papiers qu'il avait  Versailles, papiers o il y a des trsors
prcieux, et dont je crois que son fils, son seul hritier, ignore la
valeur.

[Note 22: Bonnecarrre, tmoin oculaire du fait, m'a dit que le Roi
fut au moment de faire sortir Roland du salon; ce fut la Reine qui le
retint. On a prtendu que ce fait avait t considr comme une
offense par le Roi, et qu'il ne le pardonna pas  Roland, et surtout 
sa femme.]

Sire, l'tat actuel de la France ne peut subsister longtemps... C'est
un tat de crise dont la violence a atteint le plus haut degr, etc.

Roland remit sa lettre au Roi; Servan, ministre de la guerre, remit
aussi une lettre ou une note dans le mme genre, et tout le ministre,
Clavires, Roland, Servan, etc., se trouvant de la mme opinion,
_donna_ plutt qu'il ne _reut_ sa dmission... Il y a dans ce fait
une grande consquence par les suites qu'eut ce changement de
ministre. Madame Roland n'avait pas toujours en vue alors dans ses
actions le salut de la patrie... il ne dpendait pas seulement de
dmarches du genre de celle-ci... Il ne s'agissait pas seulement de
montrer au Roi qu'une _femme_ avait du pouvoir sur son mari et sur une
partie de l'Assemble... Madame Roland en avait un grand sans doute 
cette poque, et la Gironde, toute  elle, rpondait  son appel. Mais
le motif de la rsistance de Roland tait noble et beau; il s'agissait
du camp de vingt mille hommes sous Paris.

Servan tait aussi un homme d'un beau caractre...--Comme ministre de
la guerre, vous vous perdez si vous consentez, lui dit madame Roland.

--Soyez tranquille, mon honneur et mon coeur me dfendront...

--Comment le Roi a-t-il pris votre avis?

--Fort mal; il m'a tourn le dos, et  peine tais-je rentr que
Dumouriez est venu me prendre le portefeuille, qu'il garde en
attendant.

--Dumouriez!...

--Oui...

--Mais comment se fait-il qu'il se trouve en faveur?...

--Par la Reine... Bonnecarrre est fort en crdit prs d'elle par une
intrigue de femme du ct de la comtesse Diane de Polignac... Les
femmes sont puissantes  cette cour... Et quand des personnes comme
celle que je viens de nommer font et dfont des ministres, une
monarchie peut se dire perdue[23].

[Note 23: Voir  ce sujet l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur les
Rvolutions_, 1798, Londres.]

--Dumouriez! rpta madame Roland... Dumouriez et Bonnecarrre!...

--Oui... celui-ci a un des portefeuilles, je ne sais lequel. C'est un
homme de beaucoup d'esprit, qui a fait pour l'intrigue plus que jamais
personne n'a fait pour le bien... Si cet homme avait autant travaill
pour tre honnte homme qu'il l'a fait pour arriver  tre un Figaro
politique, il mriterait une statue!...

--Mais comment allez-vous vous en tirer tous tant que vous tes?...

--Nous venons  vous!... Clavires, votre mari et moi, il faut que
vous nous donniez une direction de conduite et mme une lettre dans
laquelle nous donnons tous notre dmission...

--Ah!... je le veux bien, dit madame Roland... aussi vous serez
servis, je vous le jure,  souhait; car ce ministre, cette politique,
cela m'loigne de mes occupations chries; et certes ce que me donnent
en ddommagement ces grandeurs-l ne vaut pas la peine qu'on leur
sacrifie une heure de sa vie prive!...

Les ministres taient donc runis au nombre de quatre chez madame
Roland, le soir du jour o Servan avait parl au Roi et o Roland
avait donn sa lettre. Assis en rond autour d'une table verte sur
laquelle taient des papiers et une critoire, les quatre ministres
observaient avec une sorte de joie inquite madame Roland, dans la
rdaction silencieuse de la lettre qu'elle faisait au nom de tous.
Duranthon[24], du parti de Dumouriez, tait devant la chemine, et,
quoiqu'on ft au mois de juin, il y tait debout, relevant les basques
de son habit pour se donner une contenance, comme tous les hommes
mdiocres qui trahissent et sont au-dessous de la trahison... Il
s'tait fait attendre plus d'une heure au rendez-vous de ses
collgues; Clavires ne l'aimait pas, et toutes les fois que madame
Roland le consultait de l'oeil ou de la voix, Clavires haussait les
paules, en lui disant tout bas:

--Laissez-le donc  lui-mme... nous n'en voulons pas plus dans notre
disgrce que nous n'en voulions dans notre prosprit.

[Note 24: Ministre de la justice.]

Au moment o madame Roland allait lire sa lettre, un message du roi
mande M. Duranthon au chteau, mais SEUL! Madame Roland jette sa plume
en s'criant:--Nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative... C'est
votre dmission qu'on vous envoie.

C'tait vrai!

Au bout d'une heure, Duranthon revint. Il avait une figure assez
ridicule habituellement: son air tait celui d'une vieille femme avec
ses petits traits mal arrangs, ses rides mal places; cette peau
d'une teinte blafarde avait de la ressemblance avec des joues fardes;
enfin il avait une figure dplaisante et dsagrable  l'excs. Madame
Roland le supportait, mais avec grand'peine. Il tait vain, sans
talent, et n'avait pour lui que la rputation d'un honnte homme qu'il
vint perdre dans ce ministre sans en attraper une autre... C'tait
bien la peine d'tre ministre...

En le voyant arriver avec une physionomie abattue, comme s'il avait
appris la mort de son fils unique, ses collgues et madame Roland ne
purent retenir un clat de rire... Il tira alors de sa poche un
papier, qu'il allait lire avec une figure de circonstance qui ne
laissait pas d'avoir son prix, lorsque madame Roland s'cria:

--M. Duranthon, c'est la dmission de mon mari et la vtre que vous
apportez l, n'est-il pas vrai? Donnez donc, mon Dieu!...

Et elle lui prend le papier des mains. C'tait en effet la dmission
des quatre ministres!...

--Mon ami, dit-elle  son mari, c'est encore mieux mrit de notre
part que de celle de ces messieurs!... Mais le Roi ne l'annoncera pas
 l'Assemble! et puisqu'il n'a pas profit de la leon de votre
lettre de ce matin, il faut rendre ces leons utiles au public, en les
lui faisant connatre... Je ne vois rien de plus consquent au courage
de l'avoir crite que celui d'en envoyer une copie  l'Assemble!...
Au moins, en apprenant votre renvoi, elle en apprendra la cause.

Cette ide devait plaire  Roland... Il la saisit, la lettre fut
envoye  l'Assemble. On sait comment elle accueillit le renvoi des
trois ministres!... elle ordonna d'abord l'impression de la lettre et
son envoi dans les dpartements, en faisant une mention honorable de
la conduite des trois ministres.

Aprs cette dernire marque de courage, madame Roland rentra dans sa
vie prive... Mais elle n'y retrouva plus la paix et le repos... Elle
voyait sa patrie livre au malheur et sentait dans son coeur tout ce
qui pouvait donner peut-tre d'utiles lumires. Elle tait rduite au
silence et  se consumer par son propre feu!...




SALON DE MADAME DE BRIENNE

ET DU CARDINAL DE LOMNIE.


C'tait une femme assez laide que madame de Brienne, et qui, en cas de
besoin, aurait pu se faire passer pour un homme. Elle avait des
moustaches, mme de la barbe, et sa voix et sa dmarche ne donnaient
pas le dmenti  ce premier aspect masculin. Elle avait, dit-on, de
l'esprit; je ne le puis nier, parce qu'elle ne m'a pas prouv le
contraire; tout ce que je puis dire, c'est que je ne voudrais pas en
avoir un semblable.

Elle avait eu un salon compos de parties assez originales pour faire
un tout au milieu duquel on se plaisait. L'abb Morellet, qui en tait
un des plus intimes, me dit, lorsque je lui racontai comment j'avais
connu madame la comtesse de Brienne, que son intimit tait fort
agrable, et que les habitus de cette maison y trouvaient du charme.
 cela je ne puis rien objecter. J'ai vu aussi le salon de madame de
Brienne,  Brienne, lorsque MADAME MRE y fut passer quelques jours,
de Pont-sur-Seine, son chteau... Mais,  cette seconde poque, il ne
restait plus rien,  ce que me dit le cardinal Maury, de la comtesse
de Brienne d'_autrefois_.

Son salon, soit  Brienne, soit  Paris, avait toujours t le
rendez-vous d'hommes suprieurs et mme clbres: l'abb Morellet,
Marmontel, Chamfort, La Harpe, Suard, Condorcet, Turgot, Buffon,
Malesherbes, Helvtius et sa femme, etc., et plusieurs artistes
fameux, tels que Piccini, David, dont le talent commenait dj  se
faire connatre... Cette runion,  laquelle venaient se joindre
plusieurs femmes spirituelles et remarquables, tait en renom  Paris,
et les trangers qui arrivaient, n'importe de quel pays, se faisaient
prsenter chez la comtesse de Brienne.

L'abb Morellet est celui dont j'ai tir les renseignements les plus
exacts sur cet intrieur. Il tait  la fois disciple de Quesnay, ami
de d'Alembert, camarade de Delille, et savant enfin tout autant qu'il
faut pour montrer que la cloison du cabinet d'tudes n'tait pas
tellement paisse qu'il n'y entendt souvent le bruit du monde...
Seulement il montra qu'il n'avait fait que traverser la _logomachie_
de Quesnay, ne prit des conomistes que le vrai et l'utile, et
l'appliqua au commerce, qui chaque jour  cette poque devenait
presque toute la politique des temps modernes. On estimait l'abb
Morellet; on l'aimait. J'ai entendu dire  madame Helvtius qu'elle ne
savait jamais comment elle aimait M. Morellet... si c'tait comme un
frre ou bien un pre devant lequel elle allait s'agenouiller; et
madame Helvtius n'tait pas prodigue de ces paroles-l.

Le chteau de Brienne, dont je parlerai d'abord comme un premier
tablissement de la famille de Brienne, mrite dj une mention
particulire  lui seul, et voici comment:

L'abb de Brienne, depuis cardinal de Lomnie, archevque de Toulouse,
puis de Sens, ministre constitutionnel, l'un des hommes peut-tre qui
ont le plus nui  la France, mais qui l'a expi par une mort terrible,
cet homme n'tait pas originairement destin  un si brillant avenir,
ni  des malheurs si retentissants. Cependant, il prvoyait sa haute
fortune et il a eu  cet gard une seconde vue. Fils d'un pre et
d'une mre qui n'avaient pas quinze mille livres de rentes, sans
aucune place  la Cour, l'abb de Brienne descendait des Lomnie,
secrtaires d'tat sous Henri III et Henri IV, Louis XIII et Louis
XIV. Malgr son peu de fortune, il pensait  devenir ministre, tant
encore sur les bancs du sminaire, ce fameux sminaire des
_trente-trois_, si renomm pour la force et la bont des tudes.
L'abb de Lomnie, comme on l'appelait alors, n'tait pas l'an de sa
famille; il tait le second; son frre an fut tu au combat
d'Exiles: l'abb de Lomnie avait alors vingt-un ans; il ne possdait
qu'un chtif prieur en Languedoc du revenu de quinze cents livres par
an, et de plus quelques barils de cuisses d'oie dont il rgalait ses
amis lorsqu'il avait oubli lui-mme de les manger, ce qui tait rare.
Il devenait l'an de sa maison par la mort de son frre, mais il
rvait dj d'tre un jour _cardinal-premier-ministre_!... Cela fut,
mais au lieu de la soutane du cardinal de Richelieu il ne revtit que
sa plus mchante doublure... Il laissa donc le droit de perptuer le
nom de Brienne  son plus jeune frre, et poursuivit ses tudes
ecclsiastiques, convaincu qu'il trouverait dans l'tat de prtre ce
qu'une autre carrire lui refuserait. Il fallait que sa confiance ft
bien grande, car il tait encore en Sorbonne qu'il traait le plan
d'un chteau royal!... Et le chteau de Brienne, dont la construction
a cot deux millions, a t bti sur les plans du cardinal, lorsqu'il
tait encore abb de Lomnie. Il avait fait en mme temps le plan des
routes magnifiques qui devaient conduire  ce chteau, soit de Paris,
soit de Troyes. N'avais-je pas raison de dire que le chteau mritait
bien un mot sur lui seul?

Tout en rvant cependant  ce roman qui ne paraissait pas devoir
s'accomplir, un vnement extraordinaire lui donna une nouvelle
confiance dans la pense qu'il serait un jour le premier de l'tat...
Son frre, qui n'avait rien de remarquable, pousa mademoiselle
Clment, fille d'un homme extrmement riche, de la haute finance, qui
avait laiss trois millions... Le frre ne regarda pas  la figure de
la future, qui avait, comme je l'ai dit, une vraie tournure
d'hritire;

  Et trois millions d'cus avec elle obtenus
  La firent  ses yeux plus belle que Vnus.

On arrondit la petite terre de Brienne en Champagne, on acheta les
proprits environnantes, et bientt le revenu de la terre de Brienne
fut port  cent mille francs annuellement... Un mauvais donjon tait
tout ce qui restait de l'ancien chteau, et M. l'abb Morellet y ayant
t un jour avec l'abb de Lomnie, qui n'tait encore que simple
grand-vicaire de l'archevque de Rouen  Pontoise, pour juger des
progrs des travaux, ils logrent dans l'ancien chteau, dont il ne
restait debout qu'un mauvais pavillon. Le lendemain de leur arrive,
lorsque l'abb Morellet voulut se lever, il fallut qu'il attendt
qu'on lui trouvt des souliers; il n'en avait plus qu'un, l'autre
avait t mang par les rats.

Sur ces mmes ruines, et lorsqu'on eut coup tout le sommet d'une
montagne de laquelle on domine un pays immense, on construisit un
magnifique chteau, difice vraiment digne de la curiosit d'un
voyageur; j'ai t frappe de la magnificence simple et bien entendue
qui a ordonn cette construction. C'est un si grand avantage que la
runion du luxe et du got[25]!...

[Note 25: L'esplanade produite par l'enlvement du sommet de la
montagne est un ouvrage vraiment curieux. C'est sur cette esplanade
qu'est bti le nouveau chteau, ayant vingt-sept croises de face; un
immense corps de logis avec deux beaux pavillons et deux pavillons
isols; des communs aussi beaux que pour une demeure royale; un chemin
allant du chteau au bourg de Brienne, construit sur des arches et
traversant un vallon trs-profond; une salle de spectacle; des
souterrains admirables par leur beaut et surtout leur utilit, en ce
qu'ils assainissent le chteau... Mille dpendances, enfin, toutes
faites avec grandeur et le plus souvent dans un but utile, font de
cette demeure un lieu tout--fait digne d'un souverain.]

Les Brienne, une fois tablis dans cette belle demeure, y tinrent
l'tat d'une haute et puissante famille. La noblesse de la province de
Champagne, celle plus lgante de Paris et de la Cour, venaient y
faire de longs sjours; on y chassait avec un luxe qui n'appartenait
qu' un souverain; des distractions tout--fait impossibles dans
d'autres chteaux y taient aussi donnes de cette manire... Un
cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique taient
expliqus, mis  la porte de tous, mme des femmes, par un physicien
de mrite que M. de Brienne attachait pour la saison  son chteau:
c'tait M. de Parcieux; il faisait des cours de physique et de chimie,
 cette poque o Mesmer et les merveilles de Cagliostro rendaient
avide de ces sortes de connaissances... Madame la duchesse de Brissac,
autrefois madame de Coss, se trouvant  Pont[26] lorsque madame de
Brienne y vint pour voir _Madame Mre_, lui rappela comme le chteau
de Brienne avait t amusant, une anne qu'elle lui cita... et en
effet, on y jouait la comdie, on y chassait, on y jouait, on y lisait
des vers, enfin on y faisait ce qui plaisait.

[Note 26: Pont-sur-Seine, terre de _Madame Mre_; ce chteau, fort
vaste et fort beau, tait la seule chose remarquable de cette
proprit. Il n'y avait pour parc qu'une tendue de terrain
tout--fait inculte et sans ombrage. Ce chteau avait appartenu avant
la rvolution  M. le prince de Lusace (Xavier).]

Habituellement la vie y tait toujours amusante, mais c'tait surtout
aux ftes du comte et de la comtesse de Brienne que la magnificence se
dployait dans toute sa volont d'tre royale. Il y avait souvent au
chteau de Brienne plus de quarante matres venus de Paris, sans
compter la foule des villes voisines, des chteaux environnans... et
puis les musiciens, les artistes venus de Paris; les tables dresses
dans le parc, les cris de _vive M. le comte!... vive madame la
comtesse!..._ Ce mouvement extrieur, accompagn d'une activit gale
dans le chteau, donnait vraiment ces jours-l au chteau de Brienne
l'aspect d'une demeure royale, et dans ces journes-l l'archevque de
Toulouse, car il l'tait alors, pouvait en effet croire qu'il
arriverait  la magnificence du cardinal de Richelieu, lorsqu'il se
faisait porter par vingt-quatre gentilshommes, et que les murailles
des villes s'abattaient devant lui...

Un des plaisirs les plus vifs de Brienne, c'tait la comdie; on la
jouait souvent et bien... on y donnait des pices toujours
spirituelles, et bien reprsentes, parce que les auteurs veillaient
eux-mmes  la mise en scne. Aprs la reprsentation de la pice, qui
tait une comdie ou un petit opra, on donnait de charmants ballets,
o dansaient la jolie madame d'Houdetot, madame de Damas, madame de
Simiane et d'autres jeunes et jolies personnes... Cette dernire chose
donnait  Brienne l'clat et la magnificence d'une maison de prince,
et certes j'en connais plusieurs en Allemagne et en Italie qui
n'offrent pas mme de point de comparaison avec l'tat que tenaient le
comte de Brienne et le cardinal de Lomnie  Brienne. La renomme de
Brienne succda  Chanteloup. J'ai beaucoup entendu parler aussi de
Chanteloup, mais Brienne avait l'avantage d'tre beaucoup plus
rapproch de Paris; et pour la facilit du mouvement que ncessite une
aussi grande maison, cet agrment tait immense.

Le cardinal de Lomnie avait une figure agrable, il avait mme une
sorte de beaut... le front lev, le nez droit; mais en regardant
attentivement ce visage, on y trouvait ce qu'on voit toujours chez
ceux qui doivent mourir de mort violente... une expression malheureuse
annonant une grande infortune...

On a beaucoup parl de l'archevque de Toulouse: c'est un homme qui ne
mritait ni son lvation, ni sa chute, et encore moins sa renomme;
il avait des moyens cependant, mais non pas assez pour se mettre  la
tte d'une faction. _Le parti des prlats politiques_, connu dans
l'glise de France sous le nom de prlats administrateurs, qui prit
hautement le parti de M. de Malesherbes et de M. Turgot, tait compos
de monseigneur de Toulouse, de M. Dillon, archevque de Narbonne,
prsident-n des tats de Languedoc, homme de gnie, mais paresseux;
il avait de l'ambition, et cette ambition tait peut-tre plus fonde
que celle de Lomnie; mais constamment contrari par la Reine, qui ne
l'aimait pas, il ne put succder  M. de Maurepas, comme il en avait
eu la pense. Il a fait beaucoup de bien dans le Languedoc, et mon
pre avait une profonde estime pour lui.

 ct de M. de Dillon, dans le parti des _prlats administrateurs_,
on voyait M. de Lomnie, jaloux de l'archevque de Narbonne; il ne
l'en accueillait pas moins avec une amiti apparente, et M. de Dillon
tait une des personnes habitues du salon de Lomnie lorsqu'il tait
hors de son diocse, ce qui arrivait souvent.

Lomnie avait pour lui la grande faveur de la Reine; il avait un
esprit fin et dli, de l'esprit d'intrigue surtout; habile  faire
valoir les plans des autres; ayant plus de ptulance que de vivacit
dans les ides, plus de vanit que d'orgueil ou de sentiment de juste
estime de soi-mme. La Reine avait jur qu'elle en ferait un ministre,
et malheureusement elle eut assez de faveur auprs du Roi pour
triompher de ses rpugnances  lui-mme, car Louis XVI ne l'aimait
pas. Entirement dvou aux intrts de la Reine, ami intime de M. de
Vermont, son instituteur, que lui-mme avait envoy  Vienne,
affectant la prtention de succder  M. de Maurepas, il disait
hautement qu'un ministre ordinaire ne lui suffisait pas, et qu'il ne
voulait que de la premire place. Il et t plus tt en effet ce
qu'il dsirait tant, si M. de Vergennes, en qui le Roi avait une
grande confiance, ne l'et loign de cette nomination. Mais  la
chute de M. de Calonne, la Reine fit enfin nommer M. l'archevque de
Toulouse au ministre.

C'est pour arriver  son but que M. de Lomnie avait organis le
chteau de Brienne comme il l'tait. En revenant de ces ftes
somptueuses, en entendant raconter les enchantements de ce palais de
fes par les jeunes femmes qui avaient contribu  la magie de ces
ftes ravissantes, dont le seul rcit charmait la Reine et mme le
Roi, ces relations concouraient encore  entourer le nom de
monseigneur de Toulouse d'une aurole plus lumineuse. Madame de Damas,
madame d'Houdetot, madame de Duras, toutes ces femmes par leur grce
et leur beaut faisaient  elles seules le charme de ces ftes
enchantes, et le rcit qu'elles en firent souvent devant le Roi
restait, en apparence cependant, bien au-dessous de la vrit de ces
magiques plaisirs.

--Savez-vous que j'aurais presque le dsir d'aller voir une de ces
ftes de Brienne? dit un jour Louis XVI  la Reine.

--Ah! sire, s'cria-t-elle, ce serait un beau jour pour M. de Lomnie!
mais il faudrait aussi faire le mme honneur  M. le duc de Choiseul.

Ce nom gta tout. En l'entendant prononcer, le roi frona le sourcil,
et ne reparla plus du voyage de Brienne.

Le parti des prlats administrateurs tait, comme on le pense, dans
l'intimit de la famille de Brienne. Les prlats les plus zls, comme
M. de Dillon, M. de Cic, archevque de Bordeaux, M. de la Luzerne,
vque de Langres, lve et ancien grand-vicaire de M. de Dillon,
Colbert, vque de Rhodez, affectaient, avec quelques autres, de
professer l'esprit _conomiste_ et rformateur, pour tre  la mode.
 eux se joignaient M. Turgot et son frre le chevalier, ainsi que le
marquis de Condorcet, qui tait aussi l'un des habitus de Brienne,
quoique d'un esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de
la socit de madame de Brienne. Il portait sur sa figure cette mme
expression sinistre annonant une fin malheureuse!... Un autre homme,
qui prit aussi comme eux, Chamfort, homme d'un haut mrite, mais
malheureux, et dont la fin tragique fut l'une des scnes terribles de
notre rvolution[27].

[Note 27: Il est  remarquer que, dans cette socit de Brienne, il y
eut trois suicides d'hommes trs-remarquables, Condorcet, Chamfort et
le cardinal; tous les trois incrdules! sans religion!... Voil quel
fut le rsultat de la croyance philosophique.]

C'tait du sein de ces plaisirs dont j'ai fait la relation que
l'archevque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui
devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au
ministre; il savait qu'en France, et dans le pays de la Cour surtout,
il faut que les femmes soient les auxiliaires employs. Depuis que la
Cour de France existe, nous avons vu la vrit de cette doctrine mise
en oeuvre. Le cardinal de Richelieu, en attirant la haute noblesse 
la Cour, en la rendant oisive, a donn passage  toutes les intrigues
les plus actives. Rien ne se fit plus que par les femmes une fois
qu'ayant cess d'tre chtelaines, elles sont venues sur un thtre o
l'action toute prpare les engageait  prendre un rle dans la pice.
Suivez l'tat de la socit depuis Louis XIII, et voyez dans quel lieu
se forment les conspirations!... C'est dans le salon de madame de
Longueville, c'est chez madame de Chevreuse, madame de Montbazon, et
plus tard madame Tallien, madame de Stal, madame Chteau-Regnault, et
une foule de femmes qui dans la Rvolution ont t non-seulement
activement importantes, mais dont l'influence fut discrte et
puissante.

M. de Boisgelin, archevque d'Aix, tait dans le parti des _prlats
administrateurs_, et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M. de
Dillon dans le Languedoc[28].

[Note 28:  l'poque mme de la Rvolution, on disait dans les
villages du Languedoc, et je l'ai entendu moi-mme: _Ah! c'est encore
de l'ouvrage de notre bon archevque, de notre pre!_ Il tait ador
dans tout son diocse.]

Puisque j'ai parl du chteau de Brienne, voici une chanson qui fut
chante le jour de la Saint-Louis, pour l'inauguration du nouveau
chteau. Elle peint l'intrieur de la maison d'une manire assez
vraie.

  Sur l'air: _Dans le fond d'une rivire._

  Dans le plus beau jour du monde,
   Brienne consacr,
  Quand son nom est clbr
  Par vos sants  la ronde,
  Je chanterai de nouveau,
  Si votre voix me seconde,
  Je chanterai de nouveau
  Et Brienne et son chteau.

  Voyez ce lieu dlectable,
  O les bons mets, les bons vins,
   vos dsirs incertains
  Offrent un choix agrable.
  Comus donna ce projet
  Pour placer les dieux  table;
  Comus donna ce projet
  Du plus beau temple qu'tait.

  Au salon si je vous mne,
  Vous admirerez encor,
  Non pas la pourpre ni l'or
  Qu'tale une pompe vaine,
  Mais une noble grandeur
  D'o tout s'arrache avec peine,
  Mais une noble grandeur
  Symbole d'un noble coeur.

  L, d'un temple de Thalie
  Il[29] a trac les contours;
  Le ton du monde et des cours
   l'art de Baron[30] s'allie.
  Le vice et les prjugs,
  Enfants de notre folie,
  Le vice et les prjugs
  En riant sont corrigs.

  Des lieux o la trompe sonne,
  Je vois sortir  grands flots
  Chiens et chasseurs et chevaux,
  Que mme ardeur aiguillonne.
  Diane apprte ses traits
  Comme la fire Bellone;
  Diane apprte ses traits
  Pour les monstres des forts.

  . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . .

  Puisque ce sjour abonde
  En biens, en plaisirs si grands,
  Revenons-y tous les ans
  De tout autre lieu du monde.
  J'y chanterai de nouveau
  Si votre voix me seconde,
  J'y chanterai de nouveau
  Et Brienne et son chteau.

[Note 29: Brienne.]

[Note 30: Fameux comdien.]

Cette chanson est de l'abb Morellet; on voit qu'il crivait mieux en
prose qu'en vers.

C'est ainsi que se passait la vie  Brienne, au milieu d'une socit
nombreuse et pourtant choisie: de bonnes conversations, des ftes et
des plaisirs, voil la vie comme il la faut mener; nous l'ignorons
maintenant, c'est un secret perdu.

Mais du sein de cette runion de joies et de plaisirs un orage
s'avanait menaant et terrible: les jeunes femmes commencrent 
sourire avec moins d'abandon; leurs joues roses devinrent ples, car
elles craignirent pour un pre, un mari, un frre, un amant, un ami.
Hlas!  cette poque, quelles sont les affections qui ne furent pas
d'abord froisses par le sort, dchires et baignes dans le sang!

M. de Lomnie fut ministre, son ambition fut satisfaite. Mais combien
alors il regretta les jours tranquilles de Brienne! J'ai souvent
pens, en me trouvant dans la pice qui faisait son cabinet, et dans
laquelle j'attendais quelquefois des heures entires lorsque j'tais
de service auprs de MADAME MRE[31], combien peut-tre M. de Lomnie
y avait fait entendre des plaintes trop longtemps contenues dans le
monde!... Cette maison m'a toujours imprim une profonde tristesse
lorsque ma pense me reportait vers une poque passe au milieu des
troubles affreux dont le sang du malheureux archevque de Sens avait
augment l'horreur.

[Note 31: L'htel de MADAME MRE tait l'htel de Brienne; il est
situ rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. C'est aujourd'hui
le Ministre de la Guerre.]

Sans doute M. de Lomnie fit des fautes dans son administration, mais
ces fautes n'taient pas de nature  lui donner vis--vis de la nation
l'aspect d'un homme qu'il fallait conduire  la mort. Le jour o il
fut dcid qu'il sortait du ministre, tous les jeunes avocats, toutes
les ttes ardentes qui rvaient dj la Rvolution, portrent, sur la
place de Grve, un mannequin habill comme l'archevque, et le
brlrent. Il y eut du tumulte; le chevalier Dubois, commandant alors
le guet de Paris, fit tirer sur la multitude, et plusieurs personnes
tombrent. Hlas! ce ne fut pas la premire fois que les pavs de la
Grve furent rougis du sang franais autrement que par le supplice
d'un criminel!

Cette affaire, que je ne raconte pas plus longuement, au reste, dans
cet ouvrage, parce que ce n'est pas son but, l'est avec beaucoup de
dtail dans mes Mmoires sur Napolon et sur la Rvolution.

Cependant, s'il tait condamn par un parti, M. de Lomnie tait
excus par l'autre,  la tte duquel tait la Reine. Mais il y avait
une autre faction qui lui tait nuisible plus peut-tre que l'autre
ne lui tait favorable, et cela par la consquence toute naturelle que
le mal blesse bien plus avant que le bien ne produit de bien lui-mme.
Ces factions qui se levaient avec haine, mme contre M. de Lomnie,
taient conduites par des femmes choques dans quelques prtentions au
chteau de Brienne, parce qu'elles jouaient mal la comdie, par
exemple; et qui, ayant t exclues d'un rle, n'avaient jamais
pardonn au matre du chteau qui n'avait pas voulu qu'elles fussent
ridicules. De l des haines plus ou moins gratuites, mais toutes
funestes  celui qu'elles frappaient. Madame de Coigny tait une des
plus acharnes contre l'archevque. Jeune, jolie, charmante, fort
grande dame, riche, elle avait tous les droits d'une femme  la mode
pour paratre sur le thtre de Brienne; mais sa voix avait un tel
accent qu'il tait impossible de lui donner un rle. Soit qu'elle crt
que l'archevque ne pouvait rcuser ses droits, soit qu'elle se ft
elle-mme illusion sur cette voix vraiment dsagrable, elle ne
pardonna pas le refus qu'elle essuya, quoiqu'il ft entour de tout ce
qui pouvait l'adoucir. Elle fut une des plus ferventes  poursuivre
l'archevque lorsqu'il fut une fois sorti du ministre; elle tait
pourtant bonne, et la personne la plus sociable, surtout dans sa
jeunesse; elle tait fille de M. de Conflans.

Sans tre beau, le cardinal de Lomnie en avait l'apparence; j'ai vu
beaucoup de ses portraits dans sa famille qui me donnent de lui cette
ide, du moins. Mais il avait dans le regard, dans le sourire, dans
l'ensemble de la physionomie, cette expression malheureuse qui rvle
une destine funeste. Il avait de l'esprit, contait bien, et avait
dans les manires cette sorte de charme attach aux positions leves,
et qui donne une teinte que nul autre ne peut recevoir... C'tait l
un des sujets de sarcasme les plus amers... peut-tre mme de haine de
la classe infrieure envers la noblesse de France. Le cardinal de
Lomnie avait de la hauteur, mais jamais une fois qu'il tait dans le
monde; alors il devenait l'un des hommes les plus aimables du salon de
sa belle-soeur.

L'abb Delille tait l'un des habitus les plus assidus de la socit
de madame la comtesse de Brienne; mais il avait t trop dvou aux
exils de Chanteloup pour que Brienne l'accueillt comme un ami.
Cependant l'abb Delille aurait voulu tre bienvenu dans ce palais
enchant, o les plaisirs taient si admirablement varis, qu'on
doutait encore s'il n'y avait pas un peu de magie dans leur excution.
Les potes qui chantaient ses merveilles recevaient la lumire de
leur gloire. L'abb le savait bien;  cette poque, cependant, il
n'avait pas besoin d'un reflet tranger pour se montrer comme l'une de
nos gloires littraires. _Les Jardins_ avaient paru, ainsi que
plusieurs autres ouvrages.

L'abb Delille n'avait nullement la figure et la tournure de ce qu'on
pourrait penser de lui en lisant, par exemple, son pome de
l'_Imagination_ et quelques passages des diffrentes traductions qu'il
a faites; il avait une physionomie fine et railleuse, et qui
s'accordait mal avec des traits assez forts pour n'avoir rien de
gracieux; il tait mme laid. Son nez tait gros; ses sourcils
avanaient sur ses yeux, dont le globe tait fort couvert par la
paupire. Son sourire avait presque toujours de la malice, et dans sa
conversation on retrouvait cette disposition. Avant son migration,
lorsqu'il tait  Brienne, par exemple, il tait alors Jacques
Delille, l'un de ces abbs musqus dont Rivarol fit un si plaisant
portrait, lorsque l'abb Delille, par un oubli impardonnable, s'avisa
d'omettre le jardin potager dans _les Jardins_. Rivarol fit alors une
satire intitule: _le Chou et le Navet_, qui est dans tous les
recueils de pices dtaches, et que, pour cette raison, je ne
transcris pas ici. L'abb Delille, enfant trouv  la porte de
l'hospice de la Piti  Clermont en Auvergne, fut trait sans merci
par Rivarol dans cette pice de vers; mais il avait, dit-on, cherch
cette correction par l'air dgag avec lequel il accueillait les
moindres avis.

_Ingrat!_ lui disait le chou, tu m'oublies!... et pourtant

  Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu natre!...
  _Le Ciel fit les navets d'un naturel plus doux...._
  Dit le navet au chou... et puis console-toi...
  Car... _ses vers passeront, les navets resteront_.

Il y a dans toute cette pice un esprit charmant contre lequel aurait
chou tout le talent potique de l'abb Delille, s'il avait voulu y
rpondre... Il y a une autre pice dans le mme genre, except qu'elle
ne s'adresse pas  un individu, mais  l'poque. C'est la satire de
Berchoux, parlant aux Grecs et aux Romains. Il y a l dedans un
vritable sel attique; ce peut n'tre _plus de mode_, comme on le dit
assez btement (j'en demande pardon  ceux qui parlent ainsi), mais
j'avoue que je trouve du plaisir  lire ce qui est spirituel, de
quelque poque et dans quelque poque que cela arrive et soit crit.
Le Dante, l'Arioste, Ptrarque, Homre, pour remonter plus haut, tous
ces hommes-l m'amusent, ou m'intressent mme, et les sicles
disparaissent devant l'intrt de la pense, lorsque le pote sait
l'veiller.

L'abb Delille avait, comme je l'ai dit, beaucoup de malice dans sa
conversation et dans sa physionomie. Je ne l'ai connu qu'aveugle, et
escort de sa femme, ce qui en faisait l'tre le plus dsagrable 
supporter. J'en reparlerai plus tard,  l'poque de son entre en
France. L'abb Delille et le cardinal Maury, tous deux dans un genre
oppos, sont deux hommes remarquables dans leur changement de carrire
littraire et politique en tout ce qu'elle tient au monde.

L'abb Maury, comme on l'appelait avant la Rvolution et pendant ses
premires annes, est un nom sur lequel l'attention se porte aussitt
qu'on le prononce. Il avait tout ce qui exclut de la bonne compagnie;
et pourtant il allait dans les maisons, non-seulement les plus
distingues comme rang et comme pouvoir, mais chez les femmes les plus
 la mode, comme madame de Beauvau, madame de Simiane, madame de
Coigny et plusieurs autres, dont la jeunesse, l'lgance et l'agrable
esprit attiraient encore plus de monde chez elles que leur grand tat
de maison.

L'abb Maury tait parti de son village, auprs d'Avignon, avec deux
chemises dans un sac, son brviaire, et quelques mouchoirs. Son
gousset tait lger et tout--fait en harmonie avec son bagage; mais
il avait vingt ans, une sant robuste, un esprit ayant la conscience
de ce qu'il pouvait, et devant lui une poque qui accueillait tout ce
qui la comprenait; avec d'aussi grands avantages, on est bien puissant
contre le sort, me disait le cardinal lui-mme. Il se mit donc en
route gament pour Paris, mais  pied, car il n'avait pas de quoi
faire le voyage en voiture... Parmi toutes ses facults agissantes,
celle de manger _toujours_ tait la plus prononce. Il cheminait donc
en songeant, en composant son premier sermon... en rvant enfin,
lorsqu'il fut joint par un jeune homme aussi mince et dlicat que
l'abb Maury tait robuste et carr. Le jeune homme ple et maigre
avait aussi un petit paquet au bout d'un bton... il tait pauvre
comme l'abb Maury, allait  Paris comme lui, avait des illusions
comme lui, et comme lui enfin croyait trouver  Paris un monde de
merveilles dans lequel ils allaient tre admis sur leur premire
demande.

--Je ne dsire qu'une chose... je suis modeste, dit le jeune homme
ple... je ne demande qu' faire l'autopsie du premier prince ou de la
premire princesse de la famille royale qui mourra.

--Ah! monsieur est donc mdecin... chirurgien?

--Je suis _docteur_, monsieur...

Le futur cardinal se dcouvrit devant la science voyageant  pied.

--Quant  moi, dit-il, mon ambition ne s'lve pas beaucoup plus haut
que la vtre... Je voudrais faire l'oraison funbre du prince ou de la
princesse dont vous _scalpelleriez_ le corps.

--Ah! monsieur est ecclsiastique?

Et le jeune homme ple se dcouvrit en s'inclinant trs-bas devant le
jeune abb, qu'il aurait souponn,  sa taille robuste, sa mine
fleurie, tre plutt un futur colonel qu'un futur archevque.

La connaissance fut bientt faite; les deux jeunes gens se confirent
leurs projets, leurs esprances... hlas! elles taient nulles, car
elles ne reposaient que sur leur volont profondment dtermine...
Ils s'unirent enfin de cette confiance que les malheureux ont l'un
pour l'autre, et qui n'existe pas parmi les gens heureux. Ils firent
leur route pdestrement et gament, arrivrent  Paris, furent tous
deux se loger dans une chambre, au cinquime tage, puis furent
remettre le peu de lettres de recommandation qu'ils avaient, et
attendirent les vnements...

Ils n'attendirent pas longtemps. Il mourut une jeune princesse, fille
du Dauphin et de la Dauphine... Le jeune abb, aid de ses protecteurs
qu'il ne cessait de voir chaque jour, fit son oraison funbre. Le
mdecin l'embauma.--Savez-vous le nom de ces deux jeunes gens?--L'un
est, comme je vous l'ai dit, l'abb Maury; l'autre tait M. Portal,
qui est mort premier mdecin du Roi, laissant cent mille livres de
rentes  ses enfants[32]... La seule chose qu'il avait conserve de sa
figure de grande route, c'tait sa pleur et sa maigreur.--Elles
taient au point de faire demander si le malade n'avait pas eu besoin
de prendre l'air, et si, tant mort tandis qu'il tait lev, on
n'avait pas oubli de le recoucher.--Il joignait  cela une voix
tellement teinte, que l'illusion et t entire s'il avait eu la
fantaisie de jouer le mort.

[Note 32: Il n'a laiss qu'une fille, madame Lamourier, qui  son tour
n'a galement qu'une fille, qu'elle a marie il y a trois  quatre
ans.]

--Mais cela porte malheur, me disait-il un jour, aprs avoir lui-mme
plaisant sur cette apparence mortuaire, qui l'enveloppait comme un
vrai linceul!...

Il tait aimable, Portal; il savait une foule d'anecdotes, qu'il
racontait  merveille quand on savait _jouer_ de lui, comme le disait
ma mre. Sa perruque, cette petite figure toute grippe plutt que
ride, cette pleur de mort sur ce visage qui souriait avec une voix
casse et des yeux atones: tous ces dtails formaient un ensemble qui
avait  lui seul assez d'originalit pour plaire lorsqu'il
accompagnait le rcit amusant de quelque drle d'histoire dont les
personnages pouvaient tre annoncs ou sortaient de chez nous.--Portal
tait mdecin de tout ce qui tait  la mode avant la Rvolution. Lui,
Tronchin, le docteur Petit et le docteur Thouvenel... taient les
seuls brevets pour envoyer les gens dans l'autre monde ou les retenir
dans celui-ci.

Thouvenel avait beaucoup de crdit auprs des femmes  vapeur; il
tait non-seulement partisan du magntisme[33], mais l'un des
sectaires les plus dvous  la faction du baquet, et mme un peu 
celle de Cagliostro... Cette poque fut bien remarquable par les
suites de la crdulit de plusieurs individus dont l'influence tait
fort importante... Thouvenel tait un homme fort spirituel, un esprit
mordant et avec de la rplique. Il racontait aussi de bonnes histoires
du chteau de Brienne.

[Note 33: Thouvenel a t mon mdecin pendant plusieurs annes. Il est
mort d'une apoplexie sreuse.]

Chamfort tait encore un habitu de cette socit o les ides
nouvelles taient toutes bien accueillies. Fils naturel et frapp de
cet anathme que la socit de l'poque prcdente lanait sur chaque
enfant fruit d'une de ces unions rprouves par le monde, Chamfort
sentit ce malheur plus vivement peut-tre qu'aucun autre enfant dans
cette mme position; sans appui, sans protection, ignorant mme
jusqu'au nom de son pre, il prit ce nom de Chamfort, bien dcid 
l'illustrer par lui-mme comme s'il en et reu l'obligation de cent
aeux: il essaya tout ce qu'un homme peut tenter en ce monde par
l'industrie sans intrigue; partout il choua. Enfin un riche Ligeois,
qui croyait aimer les lettres, prit Chamfort comme secrtaire.
Celui-ci partit avec son nouveau protecteur, et peu de temps aprs il
revint  Paris abreuv de malheurs et de tout ce qui fait l'amertume
d'une situation dpendante rendue plus horrible par la duret du
protecteur... Chamfort rapporta de Spa et de Cologne, o il avait
rsid, une amertume triste et souffrante, une me abattue et
dcourage!... Le _Journal encyclopdique_ se formait alors, il y
crivit; et pendant deux ans l'infortun vcut ainsi du fruit de son
labeur, voyant chacune de ses lignes trempe de larmes et de la sueur
brlante de l'excs du travail... C'est ainsi que chacun de ses repas,
le repos de ses nuits, taient empoisonns et troubls par la crainte
de n'avoir pas de lendemain!... Il fit ensuite _la Jeune Indienne_,
puis _le Marchand de Smyrne_, jolie petite pice, qui se joue encore
 la Comdie Franaise; plusieurs _loges_ couronns  l'Acadmie[34];
une tragdie, mauvaise selon La Harpe, et passable selon quelques
autres: la Reine en accepta l'hommage, et accorda sa faveur 
l'auteur. Enfin le prince de Cond le nomma son secrtaire des
commandements!... Il avait donc une existence morale!... La socit ne
le repoussait plus!... Il disait en pleurant  un ami qui le
flicitait de sa nomination:

--Ah! c'est que j'tais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui
se levait pour moi me menaait de n'avoir pas de lendemain!...

[Note 34: _loges de Molire et de La Fontaine._ Ces deux morceaux
sont peut-tre ce que Chamfort a crit de mieux.]

L'anne suivante, il fut reu  l'Acadmie... Il crivait en gnral
avec une manire  lui, dans laquelle on trouve un nologisme peu
favorable  la diction de Chamfort lui-mme, qui aimait  traduire
ordinairement sa pense. Son talent dramatique tait peu remarquable;
il tait paradoxal, dfaut immense pour un auteur dramatique, comme
obstacle au dialogue et  la marche de la pice. Mais dans la
conversation il tait parfaitement aimable; il avait de l'me et du
mouvement sans tristesse, quoiqu'il en et beaucoup dans son
organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait
contre la socit, comme individu que son code proscrivait, Chamfort
avait puis des ides qui le portrent  l'instant au niveau de 1789,
lorsque la dernire pierre de la Bastille vint  tomber! Aucune
influence prservatrice n'avait entour son coeur, qui reut de vives
et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse.
Aussi fut-il un des premiers  crier: _Vive la libert!_ et surtout
_l'galit!_... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui
devint fatale... il perdit le peu qui lui avait t donn, ses
pensions et sa place  l'Acadmie... Mais il n'en demeura pas moins
attach aux principes de la cause rpublicaine; et quand la tempte
politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'leva
au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation  l'ordre et au
devoir.

_La fraternit des hommes de sang de la Rvolution_, disait-il, _est
celle de Can... sois mon frre ou je te tue!..._

Il fut arrt et jet dans un cachot... ses amis, et ils taient
nombreux, parvinrent  le faire mettre en libert... Il retourna chez
lui. Mais cette nouvelle perscution du sort le trouva sans force et
sans courage!... tre frapp par la main d'un frre lui parut une
injustice plus impossible  supporter qu'aucune de celles qui lui
avaient t infliges jusque-l!... la prison surtout! oh! la
prison!...

--Jamais je ne repasserai sous les votes d'un cachot! rptait-il en
frmissant.

Il tint parole.

Dnonc une seconde fois au comit de salut public, il vit arriver
chez lui les soldats et les officiers civils chargs de l'arrter. Il
les reut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre
qu'il changet de vtements, et demanda la permission de passer dans
un cabinet qui n'avait pas d'issue.  peine y fut-il entr que,
saisissant un pistolet charg qu'il tenait toujours prt, il le tire 
bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup
fracasse le haut du nez et enfonce l'oeil droit!... Rsolu  mourir,
il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe
au coeur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe
baign dans son sang! Cependant on travaillait  enfoncer la porte,
car le coup de pistolet avait donn l'alarme; mais la porte tait
forte et rsista longtemps; enfin on parvint  la briser; on entre...
on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer
de sang!... et voulant dicter ses dernires volonts... Les mdecins
voulurent lui mettre un appareil...

--Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous crive plutt ce que
je vais dire:

Et il dicte:

Moi, Sbastien-Roch-Nicolas Chamfort, dclare avoir voulu mourir
plutt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas tre reconduit
dans une prison et perdre ainsi ma noble dignit d'homme; et je
dclare que, si l'on voulait m'y traner en l'tat o je suis, il me
reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commenc... Je
suis UN HOMME LIBRE, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...

Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il
expira le 13 avril 1794.

Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgr
son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il
leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort tait plac
trs-haut.

Les autres habitus du salon de Brienne taient, comme je l'ai dit,
Condorcet, Marmontel, l'abb Morellet, l'abb Delille et plusieurs
autres littrateurs dont les talents comme crivains peuvent n'tre
pas du premier ordre, mais qui taient fort aimables, comme
fournissant  la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si
spirituel..... car alors l'auteur d'_Aline_ tait dans toute sa
fracheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui taient fort
recherches, et qui, en vrit, donnaient un grand plaisir  ceux
assez heureux pour les entendre... Marmontel mit  la mode pendant une
saison un genre de distraction tout--fait agrable en ce qu'il
flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres...

On faisait le portrait crit d'une femme de la socit, et chacun
lisait le soir ce qu'il avait compos dans la journe. Madame de
Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des
plus jolis loges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut loue par
une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle,
fit un portrait crit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque
partie, et qui tait vraiment charmant. Il y avait une sorte
d'mulation toute spciale et toute flatteuse dans cette occupation
directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait
aussi ce talent  un degr remarquable. Le portrait de madame la
duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous
restent de cette poque. Thomas fut celui qui remit  la mode ce genre
d'amusement littraire fort en usage sous Louis XIV, mais oubli
depuis.

Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abb
Morellet par son mariage avec sa nice, il tait parfaitement
accueilli  Brienne, et le cardinal lui tmoignait une estime
particulire; mais il tait peu propre au genre lger et tout entier
d'agrment; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manire
romanesque, il montrait aussitt l'auteur des _Contes moraux_, et
parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait
parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de _trait_ dans l'esprit, pour
me servir d'une expression de ce temps-l, qui chez nous peint d'un
seul mot... C'est ainsi que cette runion d'hommes et de femmes
aimables faisait de Brienne un lieu de dlices. Il se joignait  cet
agrment, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de
bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau
lieu; c'tait la bont inpuisable du comte et de la comtesse de
Brienne. On citait de cette bont des traits vraiment touchants... Un
jour le comte apprend que les lapins d'une garenne  laquelle il
tenait beaucoup commettaient de grands dgts; il donne aussitt
l'ordre d'entourer la garenne d'un mur lev  ses frais. Un
malheureux ne s'adressait jamais  lui sans en tre cout et soulag.
Un hospice pour les malades, des coles pour les enfants, une cole
militaire, tous ces bienfaits taient l'ouvrage de l'archevque et de
son frre. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un
sens droit, une manire toujours indulgente de voir les choses et de
les juger. Il avait t ministre malgr lui, et n'avait accept que
pour ne pas faire de peine  son frre l'archevque, lorsque celui-ci
tait parvenu au premier ministre... Il quitta donc la place sans
regret, et retourna dans sa paisible retraite, esprant y retrouver le
repos. Mais le malheur avait frapp un premier coup, et il ne devait
plus s'arrter... Qui aurait prvu cependant, lorsque les plus belles
ftes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des
accents d'une joie heureuse, que quelques annes plus tard cette belle
demeure entendrait les cris du dsespoir!...

Lorsque le comte de Brienne fut arrt et conduit  Paris, plus de
trente villages environnants rclamrent pour lui... mais telle tait
la rage stupide des bourreaux de cette poque, qu'on ne voulut voir
dans cette dmarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux prit
sur l'chafaud!...

L'archevque avait t jet dans une prison de Sens, puis ensuite, 
la fin du mois de fvrier 1794, il avait t transfr chez lui avec
des gardes qui ne le perdaient de _vue sous aucun prtexte_... Un
jour, il dormait; des gardes, accompagns d'un commissaire du
gouvernement, viennent de nouveau l'arrter... le malheureux vit
qu'il tait perdu!... et son parti fut pris... Son frre devait venir
le voir le lendemain de Brienne. L'archevque demande  l'attendre...
Indignement trait par les excuteurs de l'ordre, il reoit une
funeste impression de cette svrit et de l'horreur de sa position.
Autour de lui tait la belle madame de Canisy, sa mre, mre de la
belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Lomnie, ses neveux...
sa tte se perdit, et le lendemain matin, son frre le comte de
Lomnie, partant pour voir mettre les scells  Brienne, entra dans la
chambre de l'archevque, et le trouva mort dans son lit; il s'tait
empoisonn avec le poison compos par Cabanis lui-mme: du
_stramonium_ combin avec de l'opium.

L'archevque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministre.
Je suis fche d'ajouter un mot de blme  cette fin si dsastreuse,
mais la vrit est l pour l'histoire, et elle est svre pour
l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que
l'archevque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la
Rvolution, dans le premier ministre  la tte duquel il tait.

J'ai entendu raconter  l'empereur une histoire assez extraordinaire
qui aurait eu lieu au chteau de Brienne, alors qu'il tait le
rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y tait pas admis
alors, il le fut depuis, et on le comblait mme de bonts; mais il
savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses
camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au chteau
lors des vacances.

Un jeune homme de la socit de madame de Brienne avait un caractre
tellement dsagrable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne
harmonie. Il avait surtout beaucoup de prtentions, et entre autres
celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'chauffe;
quatre personnes de la socit font le pari avec ce jeune homme
qu'avant six mois il aura t effray: il accepte; les conditions sont
arrtes; cent louis de pari seront pays par le jeune homme s'il
perd, cent louis seront pays par les attaquants si le jeune homme
sort vainqueur de la lutte...

Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque
_bourrue_ que ft l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle
cdait mme parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le
premier mois s'coula sans qu'il et cd une seule fois  de la peur.
On avait arrt de ne continuer la chose qu' Brienne.

Un jour, les quatre amis runis se dirent qu'il y avait une sorte de
honte  n'avoir pas encore russi. L'un d'eux fit une proposition qui
fut adopte et mise  excution le soir mme.

J'ai dj dit qu'il y avait  Brienne, dans les premires annes de la
construction du chteau neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de
l'ancienne construction, o les rats mangeaient les souliers de l'abb
Morellet; ce pavillon servait  loger des jeunes gens lorsque le
chteau avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se
trouvait prcisment dans cette circonstance, et le jeune homme
poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis.

Le temps avait t orageux tout le jour... Le soir la tempte s'tait
apaise, mais sans avoir clat, et lorsqu'on se retira, le temps
avait cette pesanteur qui accable et rend malade.

--Voil une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous  leur
ami...

--Vraiment, leur rpondit-il, je lui conseille de venir, elle sera
bien venue.

Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement.

L'air tait lourd, l'atmosphre accablante; le jeune homme se laissa
aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient 
peine, et l il eut d'tranges visions. Bientt ses ides
s'embrouillrent, et il tomba dans un sommeil trange. Son domestique
le rveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade
et succombant  une impression toute nerveuse qui ne pouvait tre
naturelle, mme par l'effet de la tempte...

La chambre o il se trouvait tait loigne de toute la partie occupe
mme de ce pavillon dj assez dsert... elle tait vaste et sombre...
Un lit  colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, tait
la pice la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait
longtemps considr avant de se coucher.

--Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!...

La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent
bientt endormi profondment, et il tait enseveli dans son premier
sommeil, lorsqu'un son plaintif le rveilla en sursaut. Ce bruit est
prs de lui... il est contre son oreille!... il se lve sur son
sant... et croit continuer un rve interrompu. Les quatre parties de
rideaux sont releves autour des colonnes; contre chacune d'elles est
appuye une panoplie complte[35], c'est--dire un chevalier revtu
de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de
vie!...

[Note 35: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complte de
chevalier dresse contre une muraille d'arsenal dans un vieux
chteau.]

Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte
de trouble.

--Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous tes ici
pour m'effrayer, mais je vous prviens que je N'AI PAS PEUR... Vous
connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit
plus question...

En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures
sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la mme
attitude, tandis que le tonnerre grondait avec clats au-dessus du
pavillon dont il branlait les vieux fondements...

Impatient de cette obstination, il se relve, et, s'adressant  l'une
des quatre figures:

--Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai dj dit que vous
ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc,
et observez votre parole comme j'observe la mienne.

Toujours le mme silence... Il y avait dans cette immobilit une sorte
de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme.

--loignez-vous, leur dit-il!...

Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses
dents claquaient l'une contre l'autre.

--loignez-vous, leur rpta-t-il... loignez-vous!... _j'ai peur!_...

Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit puis et
tout haletant...

Les figures demeurrent toujours immobiles et silencieuses.

--Messieurs, s'cria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous
avez fait un pacte avec les dmons. Je crois, car... je vous reconnais
sous vos visires... et pourtant... je ne sais qui vous tes.
Laissez-moi... vous m'avez effray, que voulez-vous de plus?

Mme silence!

Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme,
craignant qu'elle ne dpasst les bornes de ce qu'il pourrait
supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets
chargs, et prts  faire feu... il les mettait sur sa table de nuit
auprs de lui, et ce mme soir il en avait revu l'amorce, elle tait
en bon tat... il en saisit un.

--Messieurs, dit-il d'une voix mue et tremblante d'motion... je
prends Dieu  tmoin que le malheur qui va suivre est la faute de
celui sur qui il frappera...

Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune
ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus
aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier
appel.

--Encore un coup, dit-il d'une voix brise... Pas de rponse... Le
second coup part... le malheureux regarde... personne n'a mme
chancel... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frapp
 un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est
revenue; il la fixe... et tombe mort[36]...

[Note 36: Les jeunes gens qui avaient imagin cette aventure s'taient
mfis de son caractre difficile, et avaient fait ter les balles par
son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune
homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.]




SALON DE Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,

AU PALAIS-ROYAL.


Ce fut  l'poque de son arrive au Palais-Royal que madame de Genlis
commena  exercer son influence sur une socit entire. Son crdit
avait pour base une ncessit avec laquelle on mnera toujours les
hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient  causer avec
une femme que son esprit suprieur plaait au-dessus de toutes les
autres, et les autres taient fort attirs par des talents qui, 
cette poque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comdie
 ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne
n'en jouait alors; ajoutez  tous ces avantages une figure agrable et
mme jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce
mme monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus
qu'ordinaire dans un caractre de femme, et vous aurez le portrait de
ce qu'tait madame de Genlis au moment o elle quitta l'htel de
Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, o elle
venait d'obtenir une place de _dame pour accompagner_ (et non de _dame
du palais_, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai
lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la premire ligne jusqu'
la dernire).

Madame de Genlis tait nice de M. le duc d'Orlans  cette
poque[37]. Madame de Montesson avait pous le prince, et s'tait
elle-mme cr cette inconcevable position;  l'aide de l'amour que M.
le due d'Orlans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui
donner, elle avait eu l'habilet de le conduire  une union lgitime,
ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut
secrte; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orlans, fut bien aise
de la tenir ainsi dans une sorte de dpendance. Ce n'tait pas l'avis
de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient 
cet gard la mme pense; ils voulaient que le roi ft la grce
entire. M. de Malesherbes pensait comme eux.

[Note 37: Le pre du duc d'Orlans mort dans la Rvolution, l'aeul du
Roi.]

--Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout
indulgence et tout amour!...

--Votre Majest, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait  rien ou du
moins  bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orlans par la
reconnaissance; dans le coeur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.

Mais Louis XVI tait entt comme, au reste, tous les esprits
mdiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil
inconvnient dans un roi.

Quoi qu'il en ft, madame de Genlis n'en tait pas moins la nice du
duc d'Orlans; _sa tante_ enfin _tait tante_ de M. le duc et de
madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime
n'a pas t assez remarqu dans les diffrents jugements qu'on a
ports d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille dfendre, j'ai
dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Stal pour aimer
madame de Genlis. Ceci ressemblerait  de la passion, et cependant
n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'quit doit surtout
prsider  ce qui sort d'une plume contemporaine...

Oui, ces rapports taient d'une nature, je le rpte, qui imposait
mme des devoirs  M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont veill
la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne
peuvent se dcliner, et que l'on comprend  merveille pourvu qu'on
connaisse un peu le monde de ce temps-l...

Aussitt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperut d'un
immense changement dans la vie habituelle. La socit de madame la
duchesse de Chartres tait agrable et presque entirement compose
des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-mme, agrable
d'esprit, quoique assez nulle comme agrment de conversation, elle
sentait nanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une
_causerie_ journalire et dans une _vie d'habitude_. Madame de Genlis
n'eut donc pas de peine  lui inculquer ses principes dans ce genre,
et  lui faire donner sa sanction  des runions et des soupers
rguliers au Palais-Royal. Il y avait grande rception tous les jours
d'opra, et pourvu qu'on _ft prsent_ on avait _le droit_ d'y venir
souper. Ces jours-l il y avait une cohue tellement confuse que _les
intimes_ de la socit de la princesse se dispensaient d'y paratre
autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait
ensuite les _petits jours_, c'taient les bons; on avait alors assez
de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soire s'coulait
avec une rapidit charmante. J'ai connu particulirement des hommes et
des femmes qui avaient fait partie de ces _runions intimes_, comme on
les appelait, et qui taient encore assez nombreuses pour qu'il s'y
trouvt trente personnes  table... Parmi elles il s'en trouvait
beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis tait sans doute  la
tte de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette poque, fin du rgne
de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait
surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela tait assez
communment alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on
crivait dans ce temps-l! que d'esprit, de raison mme au milieu
d'une folie apparente qui ne prsidait, au fait, qu'aux heures de
dissipation!... Les deux gnrations d'aujourd'hui parlent de ce temps
sans le connatre autrement que par les meubles de Boule et les
portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le sicle
de Louis XV est aussi inconnu aux deux gnrations qui sont devant
nous que le rgne loign d'un Jagellon... On entend des femmes
trancher, dcider, sur cette _poque de Louis XV_, comme elles disent
sans savoir seulement la porte et la valeur de ce mot; on entend des
femmes parler de ce temps-l parce qu'elles ont des vases de Chine
dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais
je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette
poque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des
choses qui manquent radicalement.

Madame de Genlis tait prodigieusement instruite; ce qu'elle savait
est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit
naturellement; cette culture ne peut tre que fructueuse alors, et eut
en effet le rsultat qu'on trouvait en elle...

La socit du Palais-Royal tait, comme je l'ai dit, fort brillante et
fort spirituelle; on pouvait mme dire que c'tait _le salon le plus
agrable_ de Paris. Cet loge est grand; car alors Paris renfermait
bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout,
formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne
reue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se prsentait devant
lui convenablement. Il tait compos de madame la marquise de
Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et
maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants
d'Orlans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse
des femmes: elle tait fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien
comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans
l'intrieur du palais: l'une tait madame de Blot, dame d'honneur de
la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane:
elle avait t dame pour accompagner de la duchesse d'Orlans, et puis
gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, soeur de M. le duc de
Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion 
son fianc, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manire
d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vrit, bien tonnante
pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages
d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la
suite de celui-l!... Madame de Barbantane tait spirituelle, et
surtout pour la conversation, talent qu'elle possdait avec un rare
avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de
Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'tait pas
dplace dans cette socit du Palais-Royal o vivaient ensuite dans
l'intimit madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce,
sa soeur, et beaucoup d'autres trs-connues par leur esprit ou bien
par leur _facilit_ de commerce sociable et bienveillant, qualit
qu'on estime au-dessus peut-tre de toutes les autres.

M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore  cette poque, avait
dj l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait
presque la figure: extrmement bourgeonn, les traits altrs par les
veilles et, l'on peut dire, une vie drgle, le duc de Chartres,
quoique dans la premire jeunesse enfin, tait assez peu agrable pour
ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes
annes. Ce qui lui restait tait une grande lgance, une tournure
leste et noble et des manires _ lui_, on peut le dire, qui le
rendirent, pendant plusieurs annes, l'idole des jeunes gens de son
ge... Les soins ne lui avaient pas manqu, mme ceux dont certes on
ne peut prvoir l'utilit; c'tait d'ailleurs son pre qui s'tait
charg volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince
avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et
mme d'esprit, mais trop facile pour tre le chef de l'ducation du
premier prince du sang de France... Il parat que l'on n'tait pas
difficile, au reste, pour l'ducation des princes dans la famille
d'Orlans; car on aurait pu avoir mieux que l'abb Dubois... M. de
Pont, satisfait de la bonne grce de son lve, n'en demanda pas
davantage  lui ni  Dieu, et le sous-gouverneur et le prcepteur
furent traits de pdants lorsqu'ils disaient que le prince ne
travaillait pas.

[Note 38: Son pre lui donna pour premire matresse mademoiselle
Duth, cette fameuse courtisane qui fut aussi la matresse du comte
d'Artois; elle tait encore vivante  Versailles il y a huit ans.]

Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!

[Note 39: Quand on pense  l'admirable conduite de son fils dans
l'migration!]

Et les choses allaient toujours de mme, c'est--dire un peu plus mal,
parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant...
C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme
pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la
maison d'Orlans. Il tait agrable, spirituel, avait des manires
gracieuses, qualit qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand
tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus sduisant dans le monde
qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce
qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gr d'tre
prvenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir
de leur place royale pour venir  vous!... Mais ce n'tait pas la
morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James,
et d'une foule de jeunes gens plus vapors que mchants peut-tre,
mais dont les principes taient assez mauvais pour corrompre un coeur
de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valenay et
d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'tait le
chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aim peut-tre; il eut
aussi de l'empire sur lui, mais le mal tait fait... M. de Durfort et
t pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il ft
venu  temps pour le guider dans sa marche.

Le duc de Chartres tait moqueur. C'est de tous les dfauts, le plus
funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme
auquel on rpond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit tre
celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est pos
aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans
la maison mme de son pre... Les femmes surtout se dchanrent
contre lui. Il tait alors de mode de faire du romanesque. Richardson,
Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une
foule d'ouvrages et de gens  grands sentiments, avaient renvers tout
l'ordre de choses tabli dans la socit. Cela ne passait pas le
sentiment, mais aussi on en tait si bien entt, que rien ne peut
donner une ide de ce qu'tait alors un salon o se trouvaient
beaucoup de femmes... On y soutenait des thses comme au temps des
cours d'amour... et il tait rare qu'on ne dt pas beaucoup de choses
inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout
organis parmi les femmes de la maison de sa mre; il s'amusa d'abord
 les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le
prissent dans la plus belle des aversions.... Mais aprs son mariage,
il changea en plus d'amertume et de causticit ce qui n'tait avant
que de la raillerie: aussi, malgr le respect qu'imposait sa qualit
de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de
madame la duchesse d'Orlans douairire se permettaient quelquefois de
lui tenir tte.

Malgr tous ces inconvnients, M. le duc de Chartres tait un homme
parfaitement agrable ds qu'il voulait plaire... M. le vicomte de
Sgur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui taient
alors les hommes les plus  la mode de France, prenaient modle sur le
duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il tait  la
mode... Plus tard, cette influence fut _directe_ et _funeste_.

La duchesse de Chartres tait un ange de bont et de perfection. Elle
avait de la candeur, de la sensibilit, qualits prcieusement rares
dans une princesse... Elle tait pieuse comme un ange... Enfin, elle
tait ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde
ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait  la cour!
C'tait une oasis dans le dsert.

Parmi les autres hommes du Palais-Royal tait M. de Thiars, frre du
comte de Bissy; c'tait un homme fort spirituel, quoi qu'en dise
madame de Genlis. Il tait caustique, et peut-tre lui avait-il donn
quelques coups de griffe. Il tait prodigieusement laid... Sa laideur,
me disait ma mre, tait dangereuse pour une jeune femme comme celle
de quelque animal trange... Et pourtant on citait les noms de plus de
dix femmes charmantes dont il avait t aim avec passion. Il tait
auteur. Son fils tait aussi fort spirituel...

Le comte de Valenay, frre du marquis d'tampes, tait un des hommes
les plus agrables du Palais-Royal. Jouant la comdie  ravir,
spirituel sans mchancet, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y
connaissant bien, il tait aim et dsir dans toutes les maisons o
il allait. M. le comte d'Osmond tait aussi un homme de bonne
compagnie, et tout--fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup
connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette
rputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait gnralement, et
que particulirement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari
de madame de Barbantane dont j'ai parl, tait aussi un homme de
beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-tre mme un peu mchant, ce qui
contrastait singulirement avec une recherche exquise de politesse
dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel.

M. et madame Duchtelet, la duchesse de Grammont, M. de La
Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure
tait dforme par des _tics_ tout--fait singuliers. Mais ceux-l
n'taient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'tait de
faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le
chevalier d'Oraison tait par son esprit un des hommes[40] recherchs
du Palais-Royal.

[Note 40: Il tait savant sans pdanterie et faisait servir son
instruction  l'amusement des autres, chose fort rare.]

La socit du Palais-Royal fut ensuite plus tendue dans son
intimit... mais  cette poque elle tait encore assez restreinte
pour qu'il ft trs-difficile d'y tre admis. Je ne prtends pas faire
du salon de madame la duchesse de Chartres un den, ni faire croire
que c'tait l'ge d'or que cette poque!... Mais dans ce monde, qu'on
distinguait alors sous le nom de _grande socit_, on remarquait des
points de runion plus ou moins recherchs, et plus ou moins faits
pour l'tre... Le Palais-Royal tait ainsi dans le temps dont je
parle... L, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient
runies toutes les grces  toute l'urbanit franaise. Ce mot avait
alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce
que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les gnies de l'poque,
tels que M. Charles La...t, par exemple, qui crase les pieds d'une
femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pices qu'on ne siffle
pas; celui-l, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait
les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et
du moins pendant ces heures consacres  cette supercherie la vertu
recevait cet hommage du vice, dont le culte tait dsert... On
pouvait bien faire une mchancet, on la faisait mme; mais on ne
racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une
brutalit qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une
mauvaise ducation, l'existence d'une femme... L'cret d'une telle
faon d'tre se serait mal accorde avec l'amnit des procds et des
manires qu'on apportait dans cette grande et haute socit dont le
code de lois tait alors observ avec rigidit... J'ai vcu dans ce
monde-l ds ma premire enfance, et je puis dire que ce n'est _que
l_ aussi que j'ai _vcu_. Ce n'est que l, par exemple, que j'ai vu
louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous
empche d'accepter un compliment, ft-il fond. Ce n'est _que l_ que
j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matires sans _disputer_
et sans injure[41]... Ce n'est que l que j'ai vu faire valoir les
autres sans les protger, et paratre heureux de leurs succs!... et
cela sans hypocrisie, non! c'tait une dernire corce des anciennes
moeurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'tait
cependant qu'une corce... mais elle me rendait la vie bien lgre 
porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc prouv dans
le sicle prcdent, lorsque tous les liens de famille taient sacrs,
lorsque les charmes de cette mme union sociale rendaient faciles
jusqu'aux moindres actions de la vie!...

[Note 41: La socit est tellement change sous ce rapport, que j'ai
vu il y a huit ans M. de Forbin, le type de la politesse de nos jours,
se prendre de querelle une fois  l'Abbaye-aux-Bois assez fortement
pour tre oblig de sortir du salon o il tait avec son antagoniste,
homme des plus grossiers, et qui pourtant tait reu chez M. de
Talleyrand, apparemment parce qu'il lui reposait l'esprit, et, chez
madame Rcamier, parce qu'elle est un ange de bont.]

Dans une socit moins tendue que les cercles que je viens de nommer,
on tait plus ouvert, plus confiant; _on causait_, on parlait des
bruits du monde; on mdisait, mais toujours avec mesure; on
n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'tait un sanctuaire que la
vie d'un homme sous ce rapport; c'tait une arche sainte dont jamais
dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour,
dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve 
terre un papier qu'il relve; il lit!... _Ah!_ s'crie-t-il
involontairement, _une lettre d'amour signe avec du sang!..._ mais
tout aussitt il s'aperoit de sa faute et cache le billet... Eh bien!
pour cette seule indiscrtion le pauvre jeune homme fut _ray_ de la
liste des invits au bal particulier pour l'espace de six mois par
Marie-Antoinette elle-mme!...

Ce qu'on demandait surtout dans cette socit si regrettable, c'tait
de la grce, de la gat, de l'originalit... La mchancet profonde
est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossire.
C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manires ou
du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle tait avre. On
n'avait peut-tre plus assez de principes pour tre irrit au fond de
l'me d'une bassesse; mais telle tait la _force de l'opinion_, qu'on
avait encore plus de vanit que de cupidit: ce n'tait peut-tre plus
de la grandeur, c'tait de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de
toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est impose
pour nuire, et toutes produisent un bien. C'tait ainsi qu'tait _la
grande socit_ ou _la bonne compagnie_.

J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les
jours de reprsentation d'opra tout le monde prsent. On pouvait
aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une premire,
qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient
_les petits jours_, il y avait une liste pour la socit intime, qui,
galement invite, l'tait pour l'avenir. Ces _petits_ soupers taient
les plus agrables. La duchesse de Chartres travaillait, et
consquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait
quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un
hiver, ce fut une folie de jouer la comdie. Alors on lisait des
pices indites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du rpertoire
de la Comdie Franaise, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis
tait toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La
princesse l'aimait alors avec une tendresse _qui faisait croire aux
sortilges_, disait madame de Barbantane.

Un jour (c'tait celui d'un petit souper), la princesse travaillait
devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle
_parfilait_... Madame de Blot, assise auprs d'elle, _parfilait_ aussi
et mettait en pices un magnifique chiquier en or qu'on lui avait
donn pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de
l'intimit de la duchesse se trouvaient ce mme soir chez elle. La
conversation tait anime... on parlait beaucoup de _sentiment_, et
madame de Blot, dont j'ai dj cit l'esprit, avait avanc une thse
assez difficile  soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas
parce qu'elle commenait peut-tre  tre clairvoyante, se promenait
dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face
d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est
perfide comme un regard qui s'applique srieusement  vous pntrer,
surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soires
du Palais-Royal la conversation tait parfaitement libre, et le prince
donnait lui-mme l'ordre de l'tre...

--En vrit, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le coeur des
femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorit
sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde
la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait ft-elle belle comme la
plus belle des houris de Mahomet.

MADAME DE BLOT.

Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion
raisonne?...

LE DUC DE CHARTRES.

Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essay de savoir comment
j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitt que mon coeur tait
occup, je m'inquitais pour avoir la preuve de l'amour de la femme
que j'aimais.

MADAME DE BLOT.

Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand
historien du coeur humain. _Julie_ va d'elle-mme au-devant du coeur
de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le
donne avec une abngation d'elle-mme vraiment hroque.

M. LE DUC DE CHARTRES en regardant madame de Blot avec ironie.

Vous trouvez donc Rousseau bien admirable, madame?

MADAME DE BLOT

Moi, monseigneur!... je l'admire  un tel point, que je ne conois
pas qu'une femme vritablement sensible n'aille pas trouver Rousseau
pour lui consacrer sa vie.

LE DUC DE CHARTRES s'arrtant avec une expression de crainte affecte.

Je vous demande en grce, mesdames, de garder religieusement le secret
de madame de Blot; car, en vrit, si Rousseau apprend cette
admiration si vive, il viendra enlever madame de Blot, qui sera perdue
 jamais pour le Palais-Royal et pour M. de Blot.

MADAME DE MONTBOISSIER souriant avec un accent de reproche.

Ah! monseigneur!

M. DE SCHOMBERG.

Monseigneur pardonnera  une si vive admiration.

M. DE THIARS.

Elle est si comprenable!

LE DUC DE CHARTRES[42] reprenant sa promenade aussi mthodiquement.

[Note 42: C'tait une manie qu'il avait... Il se promenait toujours en
long et en large dans la chambre tandis qu'il parlait; c'tait presque
toujours lorsque la discussion l'attachait.]

Vous avez raison (_il s'incline_), madame de Blot; c'est moi qui vous
demande pardon.

Madame de Blot avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la
rvrence, le pardon, et tout ce qui venait du duc de Chartres, ne
pouvait tre vrai... Aussi le sourire qui accompagnait la rvrence
qu'elle lui rendit fut-il pour le moins aussi railleur que celui du
prince... Tout--coup elle avisa madame de Genlis, qui, assise entre
le chevalier de Durfort et M. de Thiars, travaillait  une bourse en
filet. Son silence pendant cette discussion, qui durait depuis une
heure, tait assez trange pour que madame de Blot en ft surprise;
aussi ne laissa-t-elle pas chapper l'occasion d'une petite
vengeance...

--Et quel est votre avis sur le sentiment que peut inspirer Rousseau,
madame? dit madame de Blot  madame de Genlis.

MADAME DE GENLIS.

Je ne saurais le dire, madame.

MADAME DE BLOT.

Vous ne sauriez le dire, et pourquoi?

MADAME DE GENLIS.

Parce que je connais  peine les ouvrages de Rousseau.

MADAME DE BLOT.

Mais _la Nouvelle Hlose_...

MADAME DE GENLIS.

Je ne l'ai pas lue.

Ce fut un coup de thtre dont l'effet fut instantan... l'ouvrage
tomba des mains de toutes les travailleuses... _le parfilage_, _le
filet_, _la tapisserie_, tout fut en suspens... et jusqu' la
princesse tout le monde s'cria:

--Vous n'avez pas lu _la Nouvelle Hlose_!

MADAME DE GENLIS.

Non, et je n'ai pas mme lu _mile_...

Un moment de silence suivit... tous les yeux taient attachs sur
madame de Genlis, qui, sans tre embarrasse de son maintien,
continuait son filet sous l'artillerie des regards jets sur elle...
Cependant, si elle avait lev la tte, elle et t embarrasse en
voyant les yeux du duc de Chartres qui lui donnaient un dmenti
formel. Quant  madame de Blot, elle haussa les paules et dit avec
un accent moqueur:

--Cela est en vrit bien surprenant, et vous avez l, madame, une
_prtention_ bien ridicule.

MADAME DE GENLIS trs-pique.

Non, madame, non, je n'ai pas de _prtentions_... j'en vois autour de
moi trop d'absurdes pour me donner  moi-mme ce ridicule... Je n'ai
pas lu _la Nouvelle Hlose_, parce que j'en ai assez entendu dire
pour savoir que _la Nouvelle Hlose_ n'est pas un livre pour mon
ge... Lorsque j'aurai le vtre, madame, je lirai les ouvrages de
J.-J. Rousseau, parce qu'ils contiennent, dit-on, de fort bonnes
choses... et qu'alors j'en pourrai parler sans blesser la biensance.

MADAME DE BLOT.

Je ne vous savais, madame, ni dvote, ni prude, ni rigoriste...

MADAME DE GENLIS.

Je me trouve, madame, assez honore du titre de dvote pour n'en pas
chercher d'autres, et surtout celui de _prude_... Au surplus, quel que
soit mon rigorisme, il ne me portera jamais  soutenir des thses
extravagantes.

LE DUC DE CHARTRES bas au baron de Besenval.

En vrit, madame de Genlis me confond! comment peut-elle tre aussi
ferme dans sa dfense vis--vis madame de Blot, dont l'attaque est
presque grossire contre son ordinaire, car elle est toujours de si
bon got...?

LE BARON DE BESENVAL souriant.

Monseigneur, la femme la plus douce et la plus mesure devient une
lionne si elle est attaque devant la personne qu'elle aime.

LE DUC DE CHARTRES fort embarrass.

Mais... est-ce que cette personne est dans la chambre?

LE BARON DE BESENVAL.

Je croyais que monseigneur avait aperu M. de Genlis lorsqu'il est
entr tout  l'heure.

LE DUC DE CHARTRES souriant.

Vous avez raison, baron!... Eh! tenez, voil encore la querelle qui
recommence... Cette fois, ce n'est plus Rousseau.

En effet, la dispute entre ces deux dames, qui s'tait apaise depuis
la dernire rponse de madame de Genlis, venait de se rveiller plus
aigre que jamais  propos du _parfilage_. Interpelle sur un mot
qu'elle avait dit la veille relativement au parfilage, madame de
Genlis avoua qu'elle esprait faire tomber cette odieuse coutume, qui
tait si peu d'accord avec nos manires lgantes et nos _prtentions_
surtout  l'lgance.

MADAME DE MONTBOISSIER.

Mais, madame, veuillez me dire comment madame la duchesse peut faire
une chose inconvenante.

Madame de Blot sourit d'un air triomphant... et dans le fait, la
duchesse d'Orlans parfilait en ce mme moment. Le coup semblait
devoir porter fort et juste; mais madame de Genlis tait trop fine
pour s'aventurer sans guide dans un pays inconnu, et elle tait sre
de son affaire; aussi rpondit-elle  madame de Montboissier:

--Ce n'est pas madame[43] qui aura le tort que je reproche  toutes
les femmes, et madame elle-mme connat  cet gard ce que je pense...
mais je combats l'odieuse coutume qui fait prendre  une femme,
presque sur les vtements d'un homme, les brandebourgs de son habit,
son noeud d'pe, ses paulettes, enfin tout ce qui fait les profits
de son valet de chambre... Nous recevons en outre fort souvent des
prsents d'une valeur que nous repousserions s'ils taient sous une
autre forme... Voil ce que je trouve non-seulement indlicat, mais
coupable mme.

[Note 43: C'est ainsi qu'il est convenable d'appeler les princesses,
et non pas continuellement par leur titre d'_Altesse_, comme on en a
la coutume en France et comme on l'avait sous l'empire. Le mot
_madame_ est le plus respectueux, employ  la troisime personne.]

MADAME DE BLOT se penche vers la marquise de Polignac, et lui dit 
demi-voix:

Eh bien, voil la mission commence... il ne nous reste plus qu'
chercher  obtenir l'absolution d'un directeur aussi rigide!

MADAME DE GENLIS, qui a entendu madame de Blot, poursuit doucement et
sans affectation.

Ce que j'ai vu de plus joli en ce genre, c'est une harpe en or,
destine  tre parfile, et offerte par M. le duc de Lauzun... ainsi
qu'un tablier garni de franges d'or... fait pour le mme usage...

Madame de Blot rougit... le tablier valait plus de cinquante louis, et
lui avait t donn par la marchale de Luxembourg.

--J'ai reu hier de Rome une lettre fort intressante, qui m'annonce
un nouvel ouvrage bien remarquable s'il s'achve, dit M. de Schomberg,
qui voulait changer la conversation.

LE DUC DE CHARTRES.

Quel est cet ouvrage?

M. DE SCHOMBERG.

L'auteur, quoique jeune, est un savant distingu, monseigneur; quant 
l'ouvrage, il s'intitule _Trsor des origines, ou Dictionnaire
raisonn des origines_.

LE DUC DE CHARTRES.

Et l'auteur?

M. DE SCHOMBERG.

C'est un jeune homme appel Charles Pougens; il annonce un esprit
remarquable, et mme un talent distingu... il me demande de le mettre
aux pieds de monseigneur, et de solliciter sa protection.

MADAME DE BLOT.

Vous devriez bien, monsieur de Schomberg, lui crire de nous donner
son avis sur Rousseau, puisqu'il est si savant, votre jeune ami.

LA DUCHESSE DE CHARTRES, souriant doucement.

Vous avez l'humeur bien guerrire ce soir, madame de Blot...

MADAME DE GENLIS.

Je connais M. Charles Pougens, madame, et je crois que son opinion
aurait ici peu de poids pour dcider si une jeune femme doit ou non
lire Jean-Jacques Rousseau.

LA DUCHESSE DE CHARTRES.

Madame de Genlis, madame de Puisieux me disait l'autre jour que vous
aviez un talent remarquable pour raconter des histoires de revenants.
Vous devriez bien nous en dire une au lieu d'engager une discussion
sur Jean-Jacques; car, en vrit, une discussion, quelque bien qu'elle
soit engage, est toujours pnible pour ceux qui coutent.

MADAME DE GENLIS. Je suis aux ordres de madame. Quelle histoire
demande-t-elle? Est-ce une _vritable_ histoire ou bien une faite 
plaisir.

LA DUCHESSE.

Comme vous voudrez.

MADAME DE GENLIS.

Eh bien! je raconterai donc l'aventure du chevalier de Jaucourt[44].

[Note 44: Celui qu'on appelait Jaucourt _Clair-de-Lune_, surnom qu'on
lui avait donn en raison de sa figure ronde et ple.]

LE DUC DE CHARTRES.

Qui? Clair-de-Lune?

MADAME DE GENLIS s'inclinant sans rpter l'pithte.

M. le chevalier de Jaucourt. Je soupais un soir chez madame de
Gourgues[45] avec ma tante, madame de Montesson, dont elle est la
meilleure amie. Elle avait t fort souffrante ce jour-l, et elle
tait sur sa chaise longue...

[Note 45: Soeur de M. de Lamoignon.]

LE DUC DE CHARTRES.

Madame de Gourgues n'est-elle pas une personne ple et mlancolique?

MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.

Oui, monseigneur; et madame de Genlis est vraiment bien bonne d'avoir
remarqu qu'elle tait un jour plutt qu'un autre sur sa chaise
longue, car elle y passe sa vie.

LA DUCHESSE DE CHARTRES avec le ton de l'intrt.

Qu'a-t-elle donc?

MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.

Une maladie, madame, bien difficile  gurir, une passion malheureuse
pour M. Jaucourt.

LE DUC DE CHARTRES.

Comment! pour Clair-de-Lune? c'est prodigieux! a-t-elle de l'esprit?

MADAME DE GENLIS.

Oui, monseigneur, et beaucoup.

MADAME DE BLOT.

C'est--dire qu'elle sait l'anglais[46]... Et vous, madame, qui
parlez, ou du moins qui savez, je crois, toutes les langues de
l'Europe, vous devez trouver cela bien naturel.

[Note 46: C'tait alors une chose fort rare en France.]

MADAME DE GENLIS.

Mais elle est instruite, elle parle sur beaucoup de sujets, et fort
bien.

MADAME DE BLOT.

C'est--dire qu'elle est pdante. Elle est fort arrte dans ses
dcisions, avec cela, ce qui fait un singulier contraste avec son ton
sentimental.

MADAME DE GENLIS.

Au moins, madame, vous ne pouvez lui refuser beaucoup de vertus.

MADAME DE BLOT.

Oui... elle est dvote...

MADAME DE GENLIS.

Comment cela se peut-il, madame? elle aime tous les encyclopdistes.

MADAME DE BLOT.

Aussi, vous ai-je dit qu'elle tait forme de contrastes, sans tre
amusante.

LA DUCHESSE DE CHARTRES.

Mesdames, mesdames, et notre histoire!... madame de Genlis, commencez
donc.

MADAME DE GENLIS, s'inclinant.

[47]Je suis depuis longtemps aux ordres de madame... J'ai dj dit que
je soupais un soir chez madame de Gourgues; le chevalier de Jaucourt y
tait. La conversation tomba sur les revenants, et je dis que j'en
avais peur. Alors le chevalier de Jaucourt prtendit qu'il lui tait
arriv  lui-mme une histoire des plus tonnantes, et que si je lui
promettais de ne pas trop m'effrayer, il me raconterait cette
aventure. J'tais peureuse, mais la curiosit l'emporta; je lui
demandai son histoire. Depuis il me l'a raconte, toujours avec les
mmes particularits. C'est un homme d'honneur et incapable de
tromper[48]...

[Note 47: Je donne cette histoire pour montrer comment se passaient
les soires au Palais-Royal.]

[Note 48: L'histoire est en effet arrive  M. le chevalier de
Jaucourt.]

Le chevalier de Jaucourt est n en Bourgogne. Il fut lev dans un
collge d'Autun. Son pre le fit sortir du collge et le fit venir 
sa terre pour le prparer  sa premire campagne, qu'il devait faire
sous la conduite de l'un de ses oncles. Le chevalier de Jaucourt[49]
avait alors douze ans. Son pre le reut bien, comme  son ordinaire,
mais avec une sorte de solennit qu'il ne mettait pas habituellement
dans ses manires avec lui. Aprs souper, on conduisit le chevalier
dans une grande chambre dans laquelle il devait coucher seul, d'aprs
l'ordre de son pre. Le chevalier n'osa rpliquer d'abord  _l'ordre_
paternel; et puis il allait partir pour l'arme... il allait servir le
Roi!... Cette pense lui aurait fait affronter des dangers.

[Note 49: Une chose assez singulire, c'est que madame de Genlis ne
sache pas mettre l'orthographe des noms de ses amis. Elle ne met
jamais de _t_ aux noms de Balincourt et de Jaucourt.]

La chambre dans laquelle on le laissa seul tait fort vaste et sombre,
et meuble d'une singulire faon  l'poque o l'on tait alors; le
lit  baldaquin avait une garniture en point de Hongrie, et les
chaises et les fauteuils, d'une forme galement gothique et recouverts
d'une poussire paisse, prouvaient que depuis longtemps l'appartement
n'avait t habit. Au milieu de la chambre on voyait une espce de
trpied ou d'autel, sur lequel le vieux valet de chambre du pre du
chevalier laissa une lampe allume et se disposa  s'en aller.

--Je ne voudrais pas de lumire, dit l'enfant.

--Monsieur le marquis a recommand qu'on vous laisst de la lumire,
monsieur le chevalier.

Et le vieillard se retira, laissant le chevalier seul dans une chambre
qui paraissait isole, et dont l'ameublement seul le glaait d'une
sorte de crainte... Il commena  se dshabiller, mais lentement, et
mit  cette occupation le double de temps qu'il y mettait
ordinairement... Pendant qu'il tait ses habits pice  pice, il
examinait surtout attentivement la tapisserie qui recouvrait les murs
humides de la chambre. Cette tapisserie tait une _tapisserie 
personnages_, ainsi qu'on appelait ces sortes de tentures autrefois
dans ces chteaux... Le sujet en tait trange, elle reprsentait un
temple de _forme antique_; les portes en taient fermes; l'ouvrier
_s'tait surpass_ dans l'excution des arbres qui entouraient le
temple. Sur les marches de l'difice tait un homme de grandeur
naturelle, dont le costume ressemblait  celui d'un grand-prtre. Il
tait vtu d'une longue tunique blanche serre par une ceinture dont
les bouts flottants formaient des dessins bizarres au-dessus de sa
tte... Dans l'une de ses mains tait une clef; dans l'autre, un
faisceau de rameaux lis ensemble figurait une poigne de verges.
Cette figure tait de grandeur naturelle, et occupait une partie du
lambris qui faisait face au lit du jeune chevalier. Par une sorte de
fascination magntique, il ne cessait de regarder cette figure; ses
yeux la fixaient en se dshabillant, ils la fixrent dans son lit, ils
la fixaient toujours... Tout--coup...

MADAME DE BLOT et plusieurs de ces dames.

Ah! mon Dieu!...

MADAME DE GENLIS.

Tout--coup il croit rver!... il voit la figure se mouvoir...
s'branler... elle descend lentement les marches du temple... Le
malheureux enfant, glac de terreur, n'ose faire un mouvement, ne peut
mme pas porter la main  la sonnette que lui a montre le vieux valet
de chambre... La figure descend toujours... Elle est dans la chambre
enfin... elle s'avance vers le lit o l'enfant est couch, frissonnant
et baign de sueur froide..... La figure avance toujours... enfin elle
est tout prs du lit... D'une main elle tenait la clef et de l'autre
la poigne de verges... Lorsqu'elle toucha le lit du chevalier, la
figure leva la main qui tenait les verges, et pronona ces mots d'une
voix qui n'avait rien d'humain:

Ces verges _fustigeront_ un grand nombre de tes amis... Lorsque tu
les verras s'agiter... voil la clef des champs... n'hsite pas  la
prendre.

Aprs que ces mots furent prononcs lentement et avec toute la
solennit d'un oracle, la figure se retourna, traversa de nouveau la
chambre avec la mme gravit, et remontant les marches du temple comme
elle les avait descendues, elle se remit sur le portique dans la mme
attitude o elle tait avant ce singulier vnement..... Tout
palpitant... frmissant encore d'une terreur qu'il ne pouvait
surmonter, le malheureux enfant ne put appeler que quelques instants
aprs... On vint... Mais n'osant pas confier cette tonnante aventure
 un domestique, il se contenta de dire qu'il se sentait malade et
voulait que quelqu'un demeurt dans sa chambre... Le domestique resta
auprs de lui; mais le pauvre enfant ne put dormir de la nuit.  peine
fit-il jour qu'il courut chez son pre, et se jetant dans ses bras en
rougissant de honte de sa pusillanimit, il lui raconta son aventure
de la nuit... Quel fut son tonnement lorsque son pre, au lieu de se
moquer de lui, l'embrassa avec une sorte de familiarit qui tait loin
des rapports d'un pre avec un fils de douze ans.

--Mon fils, lui dit M. de Jaucourt, votre aventure est sans doute
fort extraordinaire, mais elle l'est moins pour moi... Mon pre...
votre aeul... eut aussi dans cette mme chambre une des plus
tonnantes aventures qu'il se puisse dire, et mme!...

M. de Jaucourt allait parler avec plus de dtail de cette aventure de
son pre, lorsque, rflchissant probablement  l'ge de son fils, il
garda le silence...; mais, en regardant le chevalier, ses yeux se
mouillrent de larmes... Il le prit dans ses bras et, l'embrassant
avec tendresse, il le bnit.

Le chevalier partit pour l'arme avec un de ses oncles; il a t,
depuis cette poque, bien occup et mme agit par des vnements
compliqus dans sa vie prive. Dans tout ce qui lui arrive, il croit
voir l'effet des paroles du grand-prtre aux verges et  la clef. Je
lui ai entendu raconter plus de dix fois cette aventure, et jamais il
n'a chang une circonstance ni un fait.

Dans ce moment, M. de Jaucourt entra dans le salon. Tout le monde se
rcria!...

--Comment, M. de Jaucourt, lui dit la duchesse de Chartres, vous ne
nous avez jamais racont votre aventure de revenant!...

M. de Jaucourt prit  l'instant mme une attitude plus srieuse.

--Je ne savais pas si j'aurais intress Madame, rpondit-il... J'en
parle peu, et jamais pour faire effet.

Ceci fut dit en jetant un regard presque de reproche sur madame de
Genlis...

--Mais, dit la duchesse de Chartres, il est donc _bien vrai_ que cela
vous est arriv?... Vous ne pouvez l'affirmer, car, enfin, vous
dormiez peut-tre.

--Non, madame, je ne dormais pas... l'impression produite par un rve
est une autre impression que celle de la ralit!... J'ai _vu_ et j'ai
_entendu_...

 ces mots, prononcs avec une noble assurance et le ton d'une
profonde conviction, tout le monde se rapprocha de M. de Jaucourt...
il semblait tre un homme diffrent de la veille. Ce salon, si anim
il y avait seulement quelques minutes, tait devenu silencieux et
attentif  la moindre parole, au moindre geste de celui qui avait vu
enfin un habitant de l'autre monde.

La duchesse questionna M. de Jaucourt, et il lui rpondit avec une
extrme exactitude. Quoique quinze ans se fussent couls depuis cette
poque, les faits taient classs dans sa tte avec une telle nettet,
qu'il ne dviait jamais d'une ligne dans ces rcits si souvent
renouvels et toujours aussi fidles.

Le chevalier de Jaucourt avait alors prs de vingt-sept  vingt-huit
ans; sa taille tait fort lgante et sa dmarche avait de la
noblesse et du laisser-aller[50].--Son visage tait ple et rond, ce
qui lui avait fait donner le surnom de _Clair de Lune_. La vraie
raison de ce surnom aussi tait une mlancolie profonde dont on
ignorait le motif. Cette aventure de sa jeunesse en tait-elle la
cause? elle troublait ses nuits, elle troublait ses jours[51]!... il y
rapportait tout ce qui survenait dans sa vie... Une passion qui
l'occupait vivement tait galement pour beaucoup dans cette tristesse
douce et calme qui lui avait fait donner son surnom... Ses yeux
taient noirs et charmants dans leur regard; mais une particularit
trange, c'est qu'il ne mettait pas de poudre  cette poque!...
C'tait une singularit tellement remarquable qu'il fallait un bien
puissant motif pour l'autoriser. Il portait donc ses cheveux ngligs
et sans poudre, ce qui lui allait  ravir... M. de Conflans aussi;
mais chez lui c'tait une manie: il prtendait que c'tait parce que
sa tte _fumait_ comme un _volcan_ aussitt qu'il y mettait de la
poudre. Cette raison ne valait rien. S'il et voulu, il y avait
d'autres moyens de poudrer ses cheveux. Le fait est que ses cheveux
frisaient ou plutt bouclaient parfaitement, comme Just de Noailles,
qui ressemblait  l'Antinos.

[Note 50: C'est une chose plus importante qu'on ne le saurait croire
que la _dmarche_ dans une femme et dans un homme. C'est un moyen de
reconnatre l'lgance de leurs manires.]

[Note 51: Les _verges_ sont les dangers de la Rvolution, et la _clef
des champs_ voudrait indiquer l'migration... Cependant le fait s'est
pass dans des annes o certes on ne souponnait pas que la
Rvolution dt exister jamais: c'tait, je crois, en 1764 ou 65.]

L'esprit de M. le chevalier de Jaucourt tait charmant et, comme son
visage, doux, calme et un peu port  la tristesse. Il tait aim
gnralement de tous ceux qui le connaissaient, et son amabilit avait
un charme qui rendait bientt son commerce ncessaire lorsqu'on savait
l'apprcier. Au reste, il n'tait pas toujours _triste_ et le prouvait
en racontant avec grce[52]...

[Note 52: Je connais un homme dont la physionomie triste et douce, le
visage agrable et surtout le ravissant regard, ont une grande
analogie avec son esprit naturellement triste et pourtant doucement
railleur... Il y a un charme dans sa conversation, un attrait que je
n'ai vu qu' lui. Grand seigneur par sa naissance, par ses manires,
il l'est de tout ce qui fait remarquer que les autres ne le sont pas.
Le charme des manires de cette personne ne peut tre imit, et ne
sera jamais remplac...]

--La bont de Madame, dit le chevalier de Jaucourt, l'a entrane trop
loin, et je m'aperois qu'il rgne ici une sorte de tristesse... Il
n'en est pas de mme dans le salon de madame de Livry, d'o je sors
en ce moment: c'est comme le camp d'Agramant.

MADAME DE BLOT.

Qu'y a-t-il donc?

M. DE JAUCOURT.

Oh! rien de nouveau, quant  ce qui concerne madame de Livry; cependant
il y a eu ce soir redoublement dans la manifestation de son humeur
folle, elle avait beaucoup de monde... Je ne sais comment le marquis de
Hautefeuille et elle se prirent de querelle sur un sujet quelconque...
Vous savez que madame de Livry n'est pas difficile sur le sujet d'une
dispute, elle est fort coulante l-dessus... M. de Hautefeuille, de son
ct, tait bien dispos apparemment, et tout aussitt que la balle lui
fut lance il la releva et _servit_ madame de Livry comme elle le
voulait, c'est--dire que la querelle fut engage... Elle s'anima si
bien et madame de Livry le prit sur un tel diapason, que M. de
Hautefeuille se rfugia  l'autre bout du salon.--Monsieur, lui cria
madame de Livry, vous tes absurde.--Madame, rpliqua M. de
Hautefeuille,  tout seigneur tout honneur... vous passez avant moi...
L'affaire s'engageait bien assez sans ce dernier mot; mais  peine
fut-il prononc que madame de Livry leva le pied, et lana de toute sa
force une de ses petites mules  la tte du marquis de Hautefeuille...
Dire les rires et les cris de joie de tout ce qui tait dans le salon de
madame de Livry ne se peut dcrire... M. de Hautefeuille, dsarm par
cette _gracieuset_, rapporta  son antagoniste la mule de Cendrillon;
car en vrit je n'ai vu de ma vie un plus joli, un plus petit pied, et
la dispute fut termine...

MADAME DE POLIGNAC.

Quelle charmante petite folle que madame de Livry!

MADAME DE BLOT.

En vrit! La trouvez-vous _charmante_? Moi je trouve qu'elle est fort
peu mesure, et voil tout: le monde devrait lui demander compte de
son peu de respect pour lui.

MADAME DE GENLIS.

Mais madame de Livry va fort rarement dans le monde, et, quoiqu'elle
reoive beaucoup, elle sort fort peu. Sa maison est agrable, ses
soupers trs-bien composs. Je crois avoir eu l'honneur de vous y
voir, madame.

MADAME DE BLOT.

Cela ne prouve rien. Je vais chez des gens que je trouve ridicules;
ne faites-vous pas de mme?

Madame de Genlis ne rpondit pas. Madame de Blot continua avec
aigreur:

--Je n'ai jamais vu une femme aussi peu mesure dans ses propos au
milieu d'un cercle de femmes que madame de Livry: vous ne pouvez le
nier.

MADAME DE GENLIS.

Mais une chose qu'on ne peut _nier_ aussi, c'est que sa rputation est
excellente, et qu'elle est aussi sage et _mesure_ dans les choses
essentielles qu'elle l'est peu dans les affaires du monde. N'est-il
pas vrai, M. de Jaucourt?

M. de Jaucourt tait  l'autre bout de la chambre avec le duc de
Chartres, dont la physionomie exprimait en ce moment de vives et
profondes impressions... Il parlait, et paraissait parler avec
action... Il parlait bas, et lorsque sa voix s'levait malgr lui, il
l'abaissait, et se calmait aussitt... Madame de Genlis rpta deux
fois le nom de M. de Jaucourt sans que le chevalier lui rpondt...
Vivement intrigue par cette confrence, et choque peut-tre aussi du
peu de cas que le duc de Chartres lui-mme faisait de sa parole,
madame de Genlis allait recommencer une troisime fois lorsque la
porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le marquis de Conflans...
Il tait fort beau, comme on sait, et cette beaut venait en grande
partie de ses cheveux, qui taient noirs et boucls et qu'il portait
sans poudre... Lorsqu'il tait en uniforme il tait vraiment
remarquable, surtout par cette tte  l'antique au milieu des frisures
que l'on portait alors.... Ce mme soir il tait en uniforme, parce
qu'il venait prendre cong[53], et l'habit de hussard, qu'il portait
admirablement, lui donnait une expression presque nouvelle qui lui
valut plusieurs conqutes qui n'auraient pas song  lui sans cela, 
ce qu'il disait. En le voyant, le duc de Chartres alla aussitt  lui
et l'accueillit avec amiti... Il l'aimait beaucoup ainsi que M.
d'Argenson (M. Voyer). Avec M. de Conflans tait madame la comtesse de
Montauban (mre de madame de Clermont-Galerande) excellente femme,
ayant un esprit fort original et parfois des reparties extrmement
plaisantes... Elle disait souvent aussi des choses qui avaient une
originalit qui ne plaisait pas  tout le monde, parce qu'elle tait
fort distraite.--Elle me fait toujours peur, dit-elle tout bas 
madame de Genlis en lui montrant madame de Polignac.

[Note 53: On n'allait jamais en uniforme autrefois ni  la Cour, ni
dans le monde, except pour prendre cong. Alors, on portait
l'uniforme de son rgiment ou bien celui d'officier-gnral.]

--Pourquoi... je vous assure qu'elle n'est pas aussi  redouter qu'on
le dit; il ne s'agit que de prendre position vis--vis d'elle[54].

[Note 54: Madame de Polignac tait fort laide, trs-mordante et
spirituelle; elle avait toutefois de la bont.--Elle contait  ravir,
et savait une foule d'anecdotes du temps de Louis XIV et de Louis XV.]

--Bon! ce n'est pas pour cela, mon coeur!... je ne crains personne, je
vous dirai, dans ce genre-l, parce qu'alors je mords comme une
autre... Non, ce n'est pas cela; mais toutes les fois qu'avec sa
figure de singe elle se place  ct de moi au jeu, je suis sre de
perdre!... C'est odieux, cela... Enfin, j'avais dcouvert qu'elle
portait du musc, et tout aussitt je lui ai dit que je fuyais le musc,
et je m'en suis alle... Malheureusement madame de Rochambeau a eu
vraiment mal aux nerfs par suite de ce _musc_ dont elle est entoure
comme une civette. Alors, pour _faire la jeune femme_ et avoir une
dfrence pour la plus ancienne de tout le Palais-Royal, elle a quitt
son musc, et je ne peux plus lui dire qu'elle empeste; je serai
oblige de lui dire qu'elle m'ennuie.--Qu'est-ce donc que vous dites
de moi, monsieur de Conflans? Je vois que vous parlez de quelque chose
qui me concerne, car vous me regardez avec Monseigneur et le
chevalier de Jaucourt qui est l tranquillement, tandis qu'il serait
heure pour lui d'aller faire son office de lune, ajouta-t-elle plus
bas.

--C'est vrai, rpondit le marquis de Conflans; je parlais de vous,
madame la comtesse, et je racontais l'aventure et le mot de Dana.

--Vraiment c'est bien la peine, dit-elle en souriant... elle n'est pas
mal au fait l'histoire! ajouta-t-elle avec une bonhomie comique.

--Mais nous ne la savons pas nous, la belle histoire, dit madame de
Polignac.

--Vous saurez, dit le marquis de Conflans, que madame la comtesse de
Montauban tait hier au soir  souper chez madame la princesse d'Hnin
 Versailles. Si le souper et t servi, madame la comtesse n'aurait
pas t au jeu, j'en suis sr; mais comme la table de pharaon tait
alors celle autour de laquelle on se runissait, madame de Montauban
tait occupe  ponter[55] avec autant de vigueur que moi... Dans la
chaleur de l'action, madame la comtesse fit un paroli de
campagne[56]... Le banquier le lui fit observer avec la politesse de
l'homme le plus excellemment lev...

[Note 55: On appelle ainsi la mise en jeu. Ainsi les joueurs sont
souvent nomms _pontes_, pour cette raison.]

[Note 56: Terme employ dans quelques jeux, tel que le pharaon, jeu
fort en vogue alors: c'est de jouer le double de ce qu'on a jou la
premire fois. M. de Conflans dit ici que madame de Montauban fit un
_paroli de campagne_. C'est une manire de parler, pour dire qu'elle
avait _voulu tricher_, chose malheureusement fort en usage  cette
poque aussi.]

--Mon Dieu! cela peut-tre, dit madame de Montauban avec une grande
navet...; mais vous conviendrez que c'est un empressement bien
pardonnable  un ponte...

--Comment trouvez-vous l'excuse?... Un moment aprs, un gros
monsieur... immense... ayant un nom allemand, qui est aussi long,
aussi large, aussi gros que sa personne, aussi l'ai-je oubli... vous
le rappelez-vous, madame?

--Moi, dit madame de Montauban en ouvrant de grands yeux tonns, moi
me rappeler le nom de cet homme!... c'est un rustre...

--Je ne dis pas le contraire: raison de plus pour savoir son nom, et
le consigner  sa porte.

--Mais l'histoire, monsieur de Conflans! s'cria la duchesse de
Chartres....

--M'y voici, madame. Madame de Montauban avait derrire elle cette
cathdrale marchante... et  prsent que j'y pense, ce pourrait bien
tre celle de Strasbourg qui tait venue l. En attendant il tait
perch sur l'paule de madame de Montauban, et _pontait_ tant qu'il
avait de force... et d'argent... ce dont, au reste, il tait fort bien
pourvu comme vous l'allez voir... Dans un moment de colre contre le
banquier, il fit paroli sur paroli, et en vint au point de mettre au
tapis une norme poigne d'or... Mais je ne sais comment cela se fit:
les louis, au lieu d'aller sur le tapis vert, vinrent tous dans le dos
de madame de Montauban.

--Oui, dans mon dos, dit tranquillement madame de Montauban, qui
jusque l avait cout l'histoire comme si elle et t celle d'une
autre.

--Vous dire les cris du gros Allemand, poursuivit M. de Conflans, ne
se peut pas avec vrit... c'tait une fureur d'insens d'avoir manqu
son coup, fureur d'autant plus grande, qu'il venait de voir qu'il
aurait gagn...

--Je crois bien vraiment, dit madame de Montauban avec un sourire de
souvenir... J'y ai gagn vingt louis en faisant paroli ce coup-l,
moi...

--Madame de Montauban vient de vous dire elle-mme qu'elle tait
occupe  ramasser son argent: aussi fut-elle impassible aux cris et 
la colre du gros Allemand, jusqu' ce que son dernier louis fut
revenu devant elle. Alors se tournant avec une dignit comique vers
le gros homme, elle lui demanda pourquoi donc il criait si fort..., et
se levant, elle se mit _ se secouer_ pour faire tomber les louis
qu'elle avait dans son corset. Le gros homme grommelait je ne sais
trop quelle parole, tandis que madame de Montauban faisait son
singulier exercice et se donnait un mal pouvantable; enfin elle
surprit, parmi quelques paroles, celle assez plaisante qu'elle faisait
_le gros dos_.

--Qu'appelez-vous, monsieur... que croyez-vous donc que je veuille
faire de votre pluie d'or?... me prenez-vous pour une Dana?...

 ce mot, tout le monde se mit  rire autour de M. de Conflans et de
madame de Montauban... Ils taient tous deux excellents dans cette
affaire, parce que madame de Montauban coutait son histoire comme si
M. de Conflans la composait, et toutefois elle prenait la parole pour
continuer ou pour rectifier...

--Conflans, dit le duc de Chartres, tu nous racontes l une histoire
de ta faon.

--Sur mon honneur, monseigneur, je dis la vrit, et rien que la
vrit.--Oui, oui, dit madame de Montauban, il dit vrai... Cet homme,
cet Allemand, cet Anglais, je ne sais de quel pays il est, il est
comte, prince mme je crois bien... Ne voulait-il pas me mettre la
main dans le dos pour y chercher ses louis!... alors je me suis remise
au jeu fort paisiblement, en lui faisant observer qu'on avait
vingt-quatre heures pour payer les dettes d'honneur..., et je me suis
de nouveau mise  ponter avec un bonheur inou.

--Et votre homme, et son or? demanda le duc de Chartres, tout amus de
cette histoire.

--Eh bien! monseigneur, mon homme et son or, tout cela a fort bien
t. En me dshabillant le soir, ou plutt ce matin, ma femme de
chambre a trouv dix louis, que mon valet de chambre a reports  la
cathdrale de Strasbourg. Il aurait d les rapporter pour lui, mon
valet de chambre...; mais il parat que la cathdrale n'est pas
donnante... Le gros homme a reu ses louis; et le joli de l'aventure,
c'est qu'il m'a fait dire que _le compte y tait_... Je vous demande
un peu qu'est-ce que a me faisait?... Et mon fils,  qui je raconte
mon aventure, et qui me demande si le gros homme est catholique ou
protestant... a m'est encore bien plus gal.

--Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans.

--Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin
de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une
apparition...

M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui
jeta un coup d'oeil interrogateur[57], auquel le prince rpondit par
un signe de tte ngatif... La princesse ne vit pas ce mouvement,
mais madame de Genlis l'avait aperu... elle regarda elle-mme M. de
Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-l.

[Note 57: Le duc de Chartres avait dj beaucoup de croyance aux
Mesmer, aux Cagliostro et aux Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, voici
un fait positif qui a t racont par le duc d'Orlans lui-mme; je ne
puis affirmer l'anne prcise, quoique M. de Sainte-Foix, qui me l'a
racont tant chez moi au Raincy, me l'ait dit galement.--tant un
jour  dner au Raincy avec le prince et trois ou quatre autres
personnes de son intimit  la porte de Chelles chez son secrtaire
des commandements M......., la conversation fut conduite sur les
somnambulistes et les mesmristes... Le prince parut rveur, il couta
plusieurs histoires qu'on raconta, en raconta lui-mme, et tout--coup
prenant mon bras, dit M. de Sainte-Foix, il me proposa de retourner au
chteau en nous promenant. Nous partmes, et  peine fmes-nous 
quelque distance que le duc me dit qu'il lui tait arriv il y avait
peu de temps une aventure trs-tonnante.

Un jour du mois dernier, me dit-il, je quittai un moment mon cabinet
pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre 
coucher... J'y demeurai  peine un quart d'heure; en rentrant dans mon
cabinet, j'y trouvai un homme vtu de noir, les cheveux sans poudre,
et dont le visage tait d'une pleur remarquable. Mon premier
mouvement fut de m'lancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et
lui demandai comment il s'tait introduit chez moi, et en lui faisant
cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune
issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun
secours humain pour parvenir l o il voulait aller... qu'il tait
dvou  mes intrts, qu'il _m'aimait_ et ferait tout pour me servir,
TOUT jusqu' me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous,
monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensment; il ne faut de
votre part qu'un peu d'aide?--Que faut-il faire? m'criai-je.--Avoir
le courage de me suivre.--Je l'aurai.--Ds ce soir!--Ds ce soir.--Eh
bien! soyez prt.-- quelle heure?--Minuit.--Le lieu?--La plaine de
Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir _seul et sans
armes_...--Je viendrai _seul et sans armes_...-- ce soir donc,
monseigneur! jusque-l silence!!!...

 peine m'eut-il parl que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu
m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai
solitaire jusqu'au moment du dpart.  onze heures et demie j'tais 
Villeneuve-Saint-Georges. L je laissai les deux personnes qui
m'accompagnaient, et j'entrai _seul_ dans la plaine; la nuit tait
profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre
entretien m'est dfendu; mais ce que je puis, c'est de vous
communiquer un fait qui doit rassurer votre amiti... J'ai reu dans
cette nuit mystrieuse beaucoup d'avis prcieux et un anneau... Cet
anneau... le voici!...--Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit
voir un anneau de bronze dans lequel tait enchsse une pierre
brillante qui au feu des bougies jetait un clat inconnu et en effet
presque magique...--Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince,
je n'ai rien  redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je
me le laisse ter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite
de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans
retourner  Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents
louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta
avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile  me
donner. Je le vois souvent, et toujours de mme...

Voil ce que j'ai entendu raconter  M. de Sainte-Foix  plusieurs
reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirm,
c'est--dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demand au
premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouv dans un
doute trange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut t sur la
place de la Rvolution!... Quel tnbreux mystre! Quoi qu'il en soit,
voil la vrit; cette histoire me fut en effet raconte par le duc
d'Orlans lui-mme dans le parc du Raincy o nous sommes, et dans
cette mme alle o nous nous promenons en ce moment.

Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les
yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se
prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des
ombres... Rentrons, dis-je  M. de Sainte-Foix... il est trop tard
pour demeurer expos au froid de la nuit... votre histoire m'a fait
mal.]

[Note 57-A: Il tait d'une grande bravoure, et l'a prouv mille fois,
surtout dans l'aventure du ballon.]

--Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la
princesse en se levant et donnant le signal du dpart; et, saluant
avec une gracieuse bont, elle rentra dans l'intrieur de ses
appartements.




SALON DE MADAME LA COMTESSE DE GENLIS.

PREMIRE POQUE.

AVANT LE PALAIS-ROYAL, BELLE-CHASSE ET L'ARSENAL.


J'ai peu vcu avec madame de Genlis; je ne suis mme alle que deux
fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous
une liaison qui tait impossible, parce que j'aimais avec passion le
talent et le caractre de madame de Stal, dont elle s'tait dclare
l'ennemie; mais j'ai pass ma vie avec les personnes de France qui
pouvaient le mieux me la faire connatre: l'une tait sa tante, madame
de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la socit de M.
le duc d'Orlans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon
mariage. J'avais t prvenue en sa faveur par ses livres. _Adle et
Thodore_, ce _chef-d'oeuvre_ si vant, qui n'est plus aujourd'hui
qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de
comparaison avec un autre livre, _Adle et Thodore_ me paraissait
sublime... Ma mre, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie
lu que _Tlmaque_, se faisait lire _Adle et Thodore_, et retrouvait
une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dpeints dans
beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Prigord
(oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa
connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et aprs le
dner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller  de
l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le
contraire. Madame de Stal ne m'a jamais fait prouver un pareil
sentiment: j'ai admir aussitt que j'ai lu et entendu cette femme
tonnante, sans qu'elle me commandt de le faire; et il y a en moi,
pour madame de Genlis, une rpulsion que je ne puis vaincre: elle
s'impose avec une telle autorit, qu'elle inspire aussitt l'envie de
rsister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est l
surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des
amis de madame de Genlis qui la dfendaient de ce reproche de
_fatuit_; mais la preuve en est donne par elle-mme. Lisez ses
_Mmoires_.

[Note 58: Madame de Montesson, tante _de madame_ de Genlis, et non pas
de M. de Genlis, comme l'ignorance  prtention le dit dans plusieurs
biographies!...]

[Note 59: Lorsqu'on ouvrit les prisons aprs thermidor, le comte de
Prigord, frre de l'archevque, venait dner tous les jeudis chez ma
mre... Il m'aimait comme son enfant. C'tait le meilleur des hommes:
ce fut lui qui fit fermer sa porte  M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il
tait l'auteur des _Liaisons dangereuses_. Il avait pour madame de
Genlis la plus profonde des haines; il tait convaincu qu'elle avait
amen les malheurs de la Rvolution, et cette pense, jointe  celle
du duc d'Orlans, lui donnait mme une duret trangre  son
caractre.]

L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de
problme difficile  rsoudre; elle se compose d'une foule de
contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle
tait d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnrent 
huit ans le droit d'tre nomme chanoinesse du chapitre d'Alix 
Lyon, et elle se nomma jusqu' son mariage madame la comtesse de
Lancy. Elle pousa M. de Genlis, homme de grande qualit et alli de
prs  toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant
madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame...
Parlant toujours _de vertu_, _de pit_, _de devoirs_, elle n'eut
jamais dans toute sa vie la moindre considration, tout en fulminant
contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traits sur
l'amiti, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant
toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'anne, et
finissant par mourir isole, sans un ami vritable pour lui fermer les
yeux... Quelle est la morale de ces rflexions?... Une bien triste!...

Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin
madame de Genlis a t assez influente sur nos affaires  l'poque o
nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de
spciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destines
de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper,
et d'autant mieux qu'elle met  nier une foule de faits les plus
notoires de ce temps, o son nom se trouve ml, une telle navet,
qu'en vrit il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de
prestige lorsqu'on lit en mme temps ces pages o elle prtend n'avoir
jamais parl  des hommes que non-seulement elle devait connatre
comme rapports de socit, mais dont elle devait tre l'amie.
Longtemps avant les premiers clats de la Rvolution, madame de Genlis
prparait cette influence qui clata ensuite comme une bombe maudite,
et couvrit de ses clats jusqu' celle qui avait prpar la mche et
l'avait peut-tre allume.

C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait mene dans sa premire
jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait 
cette poque surtout un caractre d'autant plus trange qu'il tait
inusit: ne quittant un chteau que pour aller dans un autre, se
dguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins
voulant aller de Genlis  Paris  franc trier et en bottes fortes, et
trouvant, heureusement pour elle, un matre de poste dont la raison
valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient
sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela  dix-huit ans,
avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la
comdie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes
comme Bellone, sage comme Minerve, voil comment se trouvait en ce
monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai dj dit, lorsqu'elle fut
nomme dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres...

On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie
nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne
en un mme lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant
tait celui de sa prdilection: c'tait le chteau de Sillery, lorsque
surtout il appartenait  M. et  madame de Puisieux[60]... La raison
qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut tre bonne; je
ne dciderai rien  cet gard. Je dirai seulement que ce salon de
Sillery devait tre une singulire cole pour une jeune personne,
lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manires, 
l'usage des jeunes filles qui doivent tre _modestes et retires dans
leur intrieur_; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]...

[Note 60: M. de Puisieux tait le chef de la famille de
Sillery-Genlis; il avait dsapprouv le mariage de M. le comte de
Genlis, et fut pendant longtemps assez irrit pour ne le pas vouloir
accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux tait une personne
dont l'esprit tait fort imposant,  ce que dit madame de Genlis
elle-mme; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la
grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes maris de venir 
Sillery, madame de Genlis, ordinairement _si mouvante et si parlante_,
ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis tait trop
adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de sduction. Madame de
Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une
autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grces de
coeur... Le jour o la paix fut signe, madame de Genlis raconte que,
lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer
elle-mme.

...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dgag que, n'ayant
pas t  la promenade, je voulais me dgourdir les jambes... et me
levant aussitt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis
j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant
mille folies... Qu'on se reporte  l'poque... aux robes  queues...
aux paniers...  tout ce qu'avait de solennel le maintien et
l'attitude d'une femme alors!

Quelques jours aprs, dit-elle, un musicien de Reims vint  Sillery
et joua du _tympanon_ d'une manire surprenante. Madame de Puisieux se
passionna pour cet _instrument_ et regretta de voir partir le
musicien. Aussitt je pris la rsolution, dit madame de Genlis,
d'apprendre le tympanon. Et en effet, elle en sut jouer au bout de
six semaines aussi bien que le musicien rmois. Lorsqu'elle fut assez
savante, ce qui lui cota beaucoup de travail, et je crois cela sans
peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait
du monde  Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le chteau
tait toujours plein, madame de Genlis fit ter la poudre de ses
cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis,
ayant mis sur sa tte une _baigneuse_ et tant enveloppe dans une
robe nglige et un mantelet de taffetas noir, elle descendit 
l'heure du dner, demandant pardon de son nglig et s'en excusant sur
une migraine. Au dessert on vint dire  madame de Puisieux qu'une
jeune Alsacienne venait d'arriver au chteau et demandait de jouer du
tympanon devant elle.--Je vais la chercher, s'cria madame de Genlis
en s'lanant dans la chambre voisine, o, jetant _sa baigneuse_ et
son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et
se prsenta au mme moment devant toute la socit stupfaite. Elle
joua du _tympanon_  merveille, et charma tout le monde. On me fit
porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-mme madame de Genlis,
pour donner une reprsentation de cette petite scne  tout ce qui
venait  Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapport ces
dtails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que
la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et
modeste[60-A]...

J'avoue que j'ai cru avoir mal lu la premire fois que je vis cette
anecdote dans le premier volume de ses _Mmoires_!... et je pensai que
peut-tre elle avait voulu mettre: La jeunesse n'est heureuse que
lorsqu'elle s'amuse; mais pas du tout; c'est modeste qu'il faut
tre. Quant  cela, a va sans dire; mais que pour tre modeste il
soit ncessaire de se mettre en vidence de cette manire, de faire de
l'clat, de se masquer, de fixer tous les regards, d'attirer tous les
hommages d'un cercle, voil ce que je ne puis trouver en accord dans
ma pense avec la modestie d'une jeune fille  l'existence pure et
ignore, et faisant l'orgueil et la joie de sa famille par ses vertus
simples et _modestes_. Cette anecdote m'a toujours paru une vraie
plaisanterie avec laquelle madame de Genlis mystifie ses lecteurs
comme elle mystifiait le chevalier _don Tirmane_.]

[Note 60-A: Page 334, premier volume des Mmoires.]

[Note 61: Ce n'est pas que j'aie le mauvais got de dclamer contre ce
sicle; il vaut autant, peut-tre mieux que le ntre. Je dis seulement
que ce qui existait alors n'existe plus. D'autres choses ont remplac
le pass, voil tout.]

Avant d'entrer au Palais-Royal, madame de Genlis eut cependant pendant
un hiver _un salon_ fort remarquable, en ce qu'il n'eut pas beaucoup
d'imitateurs. Ce mouvement qui la portait  de continuels voyages se
concentra dans l'intrieur de sa maison, mais avec le mme dsir de
plaisirs et de ftes.--Il se mlait  cette activit joyeuse les
relations douces et paisibles d'une amiti comme il s'en voit peu
aussi de nos jours. Madame de Genlis tait intimement lie avec la
comtesse de Custine. C'tait une personne de la plus haute vertu,
comme je l'ai dit dans l'article qui la concerne. Madame de Genlis y
allait tous les samedis rgulirement, mais madame de Custine allait
moins chez elle; elle vivait fort retire, et cette solitude 
laquelle ses gots la portaient l'loignait des plaisirs bruyants que
madame de Genlis provoquait chaque jour.

Chez madame de Genlis, on voyait dj,  cette poque, quoiqu'elle ft
encore fort jeune femme, combien elle aurait un jour le got,
non-seulement d'apprendre et de savoir, mais de vouloir qu'on ne
l'ignort pas.--Elle rassemblait chez elle des savants, des artistes,
chose alors encore assez inusite dans la haute compagnie. Le fameux
Cramer, violon fort habile, ainsi que Jarnowitz, Duport, sur le
violoncelle; mademoiselle Baillon[62], sur le piano; madame de Genlis,
sur la harpe et pour le chant; mais surtout Albanezi, chanteur
italien; Friseri, sur sa mandoline, tous ces talents composaient des
concerts charmants.--On jouait des proverbes--des charades en action;
on mettait un fait quelconque en ballet, et on en faisait un
quadrille. Ce fut ce mme hiver que madame de Genlis inventa une mode
fort originale, qui fut suivie avec une sorte de fureur. La mode de
jouer des proverbes continuant toujours, madame de Genlis fit un
quadrille appel _les Proverbes_. Chaque couple formait un proverbe
dans la marche deux  deux qui toujours prcdait la danse principale.
La duchesse de Lauzun, habille fort simplement et pare de sa seule
beaut, avait seulement une ceinture grise, et la devise tait:

_Bonne renomme vaut mieux que ceinture dore._

[Note 62: Mademoiselle Baillon tait une charmante jeune personne,
parfaite musicienne et composant  ravir. Elle a fait un opra, appel
_Fleur d'pine_, qui eut du succs. Elle a pous depuis le clbre
architecte Louis.]

Elle tait mene par M. de Belzunce.

La duchesse de Liancourt, dont l'esprit et la grce prouvaient ds
cette poque que les femmes destines  porter ce nom seraient
aimables, spirituelles et gracieuses, madame la duchesse de Liancourt
tait mene par le comte de Boulainvilliers, et leur proverbe tait:

_ vieux chat jeune souris._

M. de Saint-Julien, un des hommes les plus agrables de la socit de
Paris, menait madame de Marigny; leur proverbe tait singulier en
raison de ce qui l'avait motiv. M. de Saint-Julien tait dguis en
Maure... son visage tait teint... Madame de Marigny tenait un
mouchoir  la main, et de temps  autre elle le passait sur le visage
noirci de M. de Saint-Julien; le proverbe tait:

_ laver la tte d'un Maure, on perd sa lessive._

Madame de Genlis venait ensuite, conduite par le vicomte de Laval
magnifiquement vtu, tandis qu'elle tait habille en paysanne....
Elle avait l'air fort gai et fort anim, tandis que le vicomte de
Laval, fort triste naturellement et presque toujours ennuy, et tout
charg de pierreries, semblait succomber  un sommeil invincible;
leur devise tait:

_Contentement passe richesse._

Gardel, alors l'homme le plus  la mode pour ces sortes de
divertissements, fit la figure du quadrille, qui signifiait aussi un
proverbe:

_Reculer pour mieux sauter._

Gardel s'y surpassa, et fit la plus charmante figure de contre-danse
et la plus anime qu'on puisse voir. Cette figure ressemblait beaucoup
 une mazourka... Madame de Genlis en avait compos l'air.

On comprend qu'une vie aussi joyeuse devait tre une vie de bonheur
pour une jeune et jolie femme comme madame de Genlis. Son intrieur
tait heureux, du moins d'aprs ce qu'elle dit elle-mme. M. de Genlis
l'aimait avec _passion_, et partageait tous ses plaisirs ou plutt
toutes ses folies: il tait lui-mme un homme fort spirituel, faisait
de jolis vers, jouait la comdie  ravir, et avait toute la corruption
ncessaire pour tre l'un des hommes les plus agrables dans un cercle
o cette corruption tait absolument ncessaire. M. de Sillery a t
parfaitement dpeint  cet gard dans un ouvrage de beaucoup d'esprit
qui parut il y a quelques annes...

Madame de Genlis jouait la comdie chez elle  cette poque, malgr
son retour  Paris (c'tait ordinairement jusque-l un amusement
uniquement rserv pour la campagne, mais elle eut toujours besoin de
faire de l'effet), aide, dans le commencement, par mademoiselle
Baillon seulement; car les femmes du monde, dans ce temps, ne se
lanaient point d'un pas aussi dlibr sur le thtre du monde pour y
comparatre tout  la fois comme actrices et comme femmes de la
socit. Les deux rles taient difficiles  soutenir et  bien jouer
en mme temps.

Cependant les succs de madame de Genlis inspirrent de la jalousie;
cela devait tre: on le lui fit sentir  propos de ce quadrille des
proverbes. On voulut le danser au bal de l'Opra. Pour faire remarquer
l'excessive diffrence des poques, je dirai que madame de Genlis et
les femmes du quadrille, qui taient madame la duchesse de Lauzun,
madame la duchesse de Liancourt et d'autres personnes de cette classe,
elle-mme, enfin, qui tenait aux premires familles du royaume,
entrrent toutes cinq, avec leurs danseurs qui les conduisaient, dans
la salle de l'Opra, qui alors tait au Palais-Royal; ces dames
entrrent  minuit, _ visage dcouvert_, et firent ainsi le tour de
la salle, attirant plus que l'attention, attendu qu'elles la
commandaient, parce que le privilge d'un quadrille tait de suspendre
toutes les autres danses.

Ce quadrille des proverbes fit donc son entre et le tour de la salle,
et se disposait  commencer son pas de ballet, compos par Gardel,
lorsque tout--coup un norme chat vint rouler en miaulant d'une
manire effroyable jusqu'au milieu du groupe de proverbes, montrant
des griffes qui menaaient toutes les robes, et roulant deux yeux de
feu qui faisaient vraiment plir les plus intrpides.

Le premier moment fut d'autant plus terrible que le chat,  qui le jeu
plaisait, se hrissait de plus en plus et devint menaant. Mais ici la
scne changea. M. de Saint-Julien, trs-ennuy,  ce qu'il parat,
d'tre drang, soit dans son rle du quadrille, soit dans celui qu'il
jouait alors, fut vraiment irrit. On avait d'abord repouss assez
doucement l'norme _Rominagrobis_. Mais voyant qu'il s'enttait, ils
lui donnrent des coups de pied qui drangrent la fourrure de chat
qui l'enveloppait, et l'on vit le visage barbouill d'un petit
Savoyard que les coups de pied commenaient  faire pleurer. Les
danseurs redoublrent alors leurs corrections en raison de leur
colre; car il tait vident que c'tait un coup mont contre le
quadrille. Les spectateurs qui voulaient voir ce fameux quadrille
prirent parti pour lui, et madame de Genlis fut bientt venge du
mauvais got de cette attaque. On sut quel en tait l'auteur: c'tait
le duc de Chartres et ses amis... Il ne connaissait pas alors madame
de Genlis... Les choses changrent bien, depuis cette soire, et en
fort peu de temps. L'opinion des deux frres du prince, que j'ai
beaucoup connus, M. de Saint-Albin et M. de Saint-Far, tait que les
sentiments qui attachrent si longtemps M. le duc de Chartres  madame
de Genlis datent de cette soire, o il la vit sans en tre aperu.

Madame de Genlis tait fort jolie  cette poque, trs-frache,
trs-gracieuse, et, pour dire le mot, trs-_agaante_; son esprit,
d'une haute supriorit, annonait dj ce qu'elle serait un jour. Son
regard tait ravissant et ses yeux d'une grande beaut. Son nez un peu
fort, mais lgrement relev  l'extrmit, donnait  sa physionomie
une expression piquante qui, jointe  l'esprit d'observation qui
dominait tout le reste dans cette jolie tte, devait lui donner une
vritable sduction. Ses dents taient encore bien alors, ce qui
donnait de la grce  son sourire. Sa taille, sans tre leve, avait
la juste proportion qui plat dans une femme... Son cou tait
seulement un peu long. Telle tait madame de Genlis  vingt-deux ans.

Le jour de ce quadrille, elle tait, comme je l'ai dit, habille en
paysanne; sa jupe tait d'un taffetas broch rose sur rose, borde de
trois chefs d'argent cousus  plat sur la jupe. Le corset tait en
satin couleur de rose galement, lac par-devant avec un ruban de la
mme nuance, et semblait  peine retenir une chemise de la plus fine
batiste, borde d'une magnifique valencienne. La taille de madame de
Genlis tait ravissante  cette poque; elle tait aise, ronde et
menue, souple et jouant avec toutes les attitudes, qu'elle prenait en
s'y laissant aller plutt que de se les laisser imposer par un rle.
Sur sa tte, pour complter son costume, elle n'avait qu'une rose au
milieu d'une touffe de gaze d'argent et de petites plumes[63]...

[Note 63: Le portrait de madame de Genlis dans le costume de ce
quadrille existe, et je le possde.]

Les acteurs de ses pices taient des hommes du monde. L'un, M.
Coqueley, tait un des premiers acteurs de Paris pour jouer les
proverbes, avec le prsident de Prigny, ainsi que le comte d'Albaret.
Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses _Souvenirs_, s'en
moque avec assez peu de charit, ce que madame de Genlis reproche
d'autant plus vivement  madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret
charmant. Il jouait les proverbes  ravir, ce qui annonait beaucoup
d'esprit... Les femmes taient la marquise de Ronc, mademoiselle
Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils taient
toujours bien choisis[64]. C'taient des amis, des connaissances, et
jamais des inconnus. Il fallait arriver  nos jours  cet entier
dmolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un
mlange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, _se dchirant_, et
craignant de s'asseoir  ct l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont
jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen  Louis XV.

[Note 64: Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, o, pour entendre et
souvent voir trs mal jouer la comdie, on s'touffe dans un lieu dans
lequel on entasse  grand'peine six cents personnes, quand il n'y a
place que pour trois cents.]

C'tait du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de
Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de
Pompadour jouait  la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal...
Mais _l'autre_, comme la nommait Dag; c'tait vraiment trop fort. Un
soir, le roi vit  sa table des figures tellement tranges que le
pauvre _La France_ se pencha tout mu vers M. le duc d'Ayen, et lui
demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect
ignoble contrastait avec le lieu o ils se trouvaient.

--Ma foi, sire, rpondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je
ne rencontre ces gens-l que chez vous!...

La socit intime de madame de Genlis n'tait pas de ce genre; le fond
en tait surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame
la marquise de Montesson[65], soeur de la mre de madame de Genlis,
madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, soeur de son
pre, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de
Sillery-Genlis, sa belle-soeur, le chevalier de Barbantane, M. de
Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abb Arnaud,
l'auteur du _Comte de Comminges_, le chevalier de Talleyrand, frre du
baron de Talleyrand, M. de Vrac, madame de Vrac, sa femme, le comte
et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la
comtesse de Balincourt[67], neveu et nice du marchal de Balincourt,
madame de Gourgues, madame d'Harville.  ces runions, qui avaient
lieu presque tous les jours, parce qu'on se runissait toujours chez
l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se
joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son
histoire vraiment tragique donnait un grand intrt  sa physionomie
dj fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapporte en peu de mots pour
donner un aperu de ce qui est par tout pays une action simple sans
doute, mais qui cependant, conte dans tous ses dtails, rvle ce que
la noblesse des sentiments, chez nous, tait  une poque o la
noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie
habituelle.

[Note 65: Il existe des biographies vraiment impardonnables, parce que
les auteurs peuvent se procurer prs de la famille tous les
renseignements possibles. M. Prudhomme a fait une galerie de _Femmes
clbres_, o les mensonges les plus grossiers se rencontrent  chaque
ligne. Madame de Montesson, qu'il fait natre en Bretagne, n'y a mme
jamais t de sa vie. Elle est ne  Paris, et elle tait soeur de la
mre de la comtesse de Genlis, comme la comtesse de Sercey l'tait de
son pre.

L'autre jour, j'avais besoin d'un renseignement sur madame de Genlis;
je fus avec confiance le chercher dans le _Dictionnaire de la
Conversation_,  l'article _Genlis_, fait par J. Janin. Je ne
m'attendais pas aux plus grossires erreurs; elles sont si singulires
que je m'imagine qu'ayant trop d'occupation, M. J. Janin a fait faire
cet article par un secrtaire, qui lui-mme en a charg quelqu'un
trs-ignorant de ce qu'a jamais fait madame la comtesse de Genlis.]

[Note 66: Grand-pre et grand'mre du marquis de Custine, l'auteur du
_Monde comme il est_.]

[Note 67: Le marquis Maurice de Balincourt, ami et estim de tous
ceux qui le connaissaient, est leur fils.]

Le plaisir tait donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une
runion d'hommes et de femmes, ds qu'ils taient rassembls dans un
salon.

On aurait, je crois, dcern un prix  celui qui aurait propos un
nouveau moyen de passer gament les heures de la soire... Pour en
donner une ide, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de
Genlis, un soir de ce mme hiver qui prcda son entre au
Palais-Royal.

Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout  l'heure que madame Necker se
moquait, tait le meilleur des hommes; mais il avait une qualit plus
prcieuse au milieu du monde o il vivait, il avait de l'esprit... Sa
bonhomie, qui tait extrme, prtait quelquefois  rire, et voil
pourquoi madame Necker, qui prenait tout au srieux, l'avait jug
moquable et mme ennuyeux, tandis qu'il tait au contraire fort
amusant et fort spirituel.

Un soir il arrive chez madame de Genlis, o il trouve runis le
chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du
mme esprit, et il leur raconte que la veille il avait pass une
soire charmante, quoique avec des _pdants_.

Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres.

--O donc avez-vous t? demanda madame de Genlis.

--Chez _la muse Dubocage_, rpondit le comte d'Albaret, et je vous
jure que je m'y suis fort diverti; on a racont une foule d'histoires
de M. de Voltaire, et lui-mme y et t si on avait voulu me croire.

--Et comment cela? dit madame de Genlis.

--Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez  M. de
Genlis.

M. de Genlis certifia de la vrit de la chose.--Eh bien! voulez-vous
mettre  excution un joli projet? dit le comte d'Albaret.--Oui, oui!
s'crirent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?--Vous mettre
tous dans les habits de la socit _Bocagre_. Madame de Genlis, dont
le talent _mimique_ est parfait, prendra  ravir le personnage de
madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abb
Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Ronc remplira le personnage de
madame Fanny de Beauharnais.

[Note 68: Ami de madame Dubocage; on lui attribuait les ouvrages
qu'elle faisait, ainsi qu' M. de Linant, un autre ami comme lui,
littrateur.]

Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait
non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue
chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait t fort
belle, et quoiqu'elle et alors plus de soixante-cinq ans[69], on
voyait encore sur son visage des restes d'une grande beaut. Madame de
Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes,
ses manires, et au bout de quinze jours elle _reprsentait_ madame
Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute
autre personne qui voulait lire dans son regard quelle tait la pense
de son me. Quant  M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande
taille sche et vote, son regard vif et malin, son sourire
sardonique; il n'avait alors rien de celui du _bonhomme_ que madame
Necker raillait, et il prouvait sans lui rpondre qu'elle s'tait
trompe.--En vrit, disait-il  madame Dubocage _transforme_, le
jour o j'ai lu vos descriptions si animes de Rome et de l'Italie,
j'ai cess de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il
souriait... Je connaissais dj Constantinople par lady Montague...
Grce  vous, je donne la prfrence  Rome[70].

[Note 69: Anne-Marie Lepage-Dubocage, ne  Rouen le 22 octobre 1710.
Elle mourut en 1802.]

[Note 70: Ce sont les propres expressions de M. de Voltaire  madame
Dubocage.]

Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des
louanges; elle parlait de son voyage en Italie.

--Ah! s'criait madame Beauharnais[71]... c'est dans _la
Colombiade_[72] qu'il faut chercher de beaux vers.

[Note 71: Amie fort intime de madame Dubocage, mais infiniment plus
jeune ou moins vieille. Elle avait vingt-huit ans de moins, tant ne
 Paris en 1738. Elle a fait plusieurs ouvrages: une comdie, quelques
romans et un volume de posies; mais tout cela est dans l'oubli,
tandis que les ridicules de l'auteur lui ont survcu. On connat ce
distique sur elle:

  Fanny, belle et pote, a deux petits travers;
  Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.]

[Note 72: _La Colombiade_, pome en dix chants, de madame Dubocage,
sur la dcouverte du Nouveau-Monde.]

--Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stphanie[73],
rpondait Genlis-Dubocage en souriant doucement.

[Note 73: _Lettres de Stphanie_, roman historique en trois volumes,
par madame de Beauharnais.]

--Ah! que dites-vous l?...

Et madame de Ronc, qui dclamait  ravir, agitant sa main pour faire
faire silence, fit entendre les vers suivants:

  Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs,
  O brillrent jadis des empires puissants:
  Le berceau des beaux-arts, l'gypte utile au monde;
  L'opulente Assyrie, en volupts fconde;
  La Phnicie, o l'homme osa braver les mers;
  Et tant d'autres tats, dont l'clat, les revers
  Dans l'abme des temps se perdent comme une ombre!
  La renomme oublie et leurs faits et leur nombre;
  Tout prit, tout varie, et la course des ans
  Change le fil des eaux et la face des champs.

M. de Prigny, qui avait pris le personnage de M. de la Condamine, se
pencha alors vers madame Dubocage, et lui dit d'un accent pntr ce
madrigal que M. de la Condamine avait en effet adress  madame
Dubocage, en dpit de l'anathme qui exclut les savants de l'arne
potique.

  D'Apollon, de Vnus, runissant les armes,
  Vous subjuguez l'esprit, vous captivez le coeur,
  Et Scudri, jalouse, en verserait des larmes;
  Mais sous un autre aspect son talent est vainqueur:
  Elle eut celui de faire oublier sa laideur;
  Tout votre esprit n'a pu faire oublier vos charmes.

 peine M. de la Condamine avait-il fini que M. de Voltaire reprenait,
et puis c'tait M. _Duresnel_, M. _de Linant_, madame de Beauharnais;
mais Voltaire eut,  ce qu'il parat, un triomphe complet. M.
d'Albaret le jouait comme Fleury Frdric II, sans aucune charge, sans
aucune caricature... Il improvisait de temps en temps des vers en
l'honneur de madame Dubocage, et alors la joie devenait folle... Ce
divertissement, a dit elle-mme madame de Genlis, dont nous ne
prenions aucune fatigue, et dont le plaisir, au contraire, se
renouvelait sans cesse, eut lieu jusqu' cinq fois; et telle tait la
sret de la socit  cette poque, que le secret en fut gard
religieusement, et ce ne fut que longtemps aprs la mort de madame
Dubocage que madame de Genlis consentit  en parler...

La manie de la comdie de socit tait dans sa plus grande force 
cette poque, et c'tait madame de Genlis qui l'avait mise  la mode.
C'tait elle aussi, s'il faut l'en croire, qui, aide d'un pauvre
matre de harpe nomme _Gaiffre_, fit connatre ce qu'on pouvait tirer
de cet admirable instrument. Mais ici je ne puis tre aussi
complaisante pour elle. Elle raconte quelquefois sans rflchir, et
l'histoire de la harpe est tout--fait dans ce cas d'oubli. Pour
pouvoir l'accepter, il faudrait oublier ce qu'tait Krumpholtz en
1782, tout ce qu'il avait dj compos et les lves qu'il avait
faits[74].

[Note 74: Mon frre, M. de Permon, dont le beau talent sur la harpe a
eu une rputation europenne et mrite, avait  quinze ans (en 1784)
une manire de jouer tellement remarquable, que Marie-Antoinette le
voulut entendre. Mon frre improvisait toujours. Il a cependant
compos plus de vingt morceaux, qui tous ont t gravs. L'un d'eux,
une oeuvre de trois sonates, a t ddi  ma tante, la princesse
Dmtrius de Comnne. Mon frre n'avait  cette poque que dix-sept
ans. Selon madame de Genlis, l'intervalle entre ce moment et celui o
_elle cra_ et le _doigt_ et la harpe, pour ainsi dire, n'aurait t
que de trs-peu d'annes. La chose est impossible.]

La France tait  cette poque un vrai pays de ferie, et l'un de ses
plus grands charmes tait cette socit si polie, si gracieuse, si
soigneuse de plaire dans ses rapports mutuels! Quelles dlices! quels
plaisirs sans cesse renaissants dans cette association forme par des
personnes qui vivaient toujours dans des rapports que rien n'altrait
que quelques plaisanteries malignes, mais jamais de ces calomnies,
mme de ces mdisances qu'aujourd'hui on raconte avec la grossiret
de la mauvaise ducation!... Je ne sais si l'on appelle cela de la
franchise... en tous cas on se tromperait fort... C'est de la
mchancet mal apprise, et cette mchancet-l est la plus intolrable
de toutes[75]...

[Note 75: La grossiret est aujourd'hui une partie indispensable de
la manire d'tre des hommes et des femmes. Les hommes sont mal levs
au point d'en tre insupportables. Quant aux femmes, c'est encore pis,
cela n'est pas tenable... plus elles sont grandes dames, plus je
trouve la chose ridicule et sotte. Elles devraient savoir que, dans le
temps d'une exquise politesse, il se disait d'un homme: Il est poli
comme un grand seigneur. Pour les femmes, cela allait tout seul, on
n'en parlait pas; elles taient gracieuses, affables, prvenantes; et
mme, sans qu'on leur plt, elles savaient plaire.]

Parmi tous les moyens de s'amuser qui taient autour de soi, un
surtout fort agrable tait de suivre rgulirement les rceptions des
princes et d'tre l't des voyages: ceux de Villers-Cotterets, pour
le duc d'Orlans; de l'le-Adam, pour le prince de Conti; de
Chantilly, pour le prince de Cond; de Navarre, pour le duc de
Bouillon; de....., pour le duc de Penthivre. Tous ces voyages taient
charmants. On y jouait la comdie, on y dansait, on y faisait de la
musique, et tout cela gament et sans l'ennui d'une tiquette gnante.
La plupart des princes que je viens de nommer avaient une aisance
communicative[76]. On s'y plaisait, et d'autant plus que les sjours
formaient des liaisons que l'hiver voyait encore resserrer.  cette
poque, tout contribuait _ faire_ la socit; aujourd'hui, tout, au
contraire, nous conduit  son dmolissement. Que nous tions Franais
alors! Que sommes-nous  prsent?...

[Note 76: Je donnerai le salon de chaque sjour des princes. Celui de
Chantilly et celui de Villers-Cotterets sont remarquables.]

Il me revient  la mmoire un mot de madame de Montesson qu'elle me
dit un jour  Bivre en causant avec moi, pendant qu'elle peignait des
fleurs  l'huile, ce qu'elle faisait admirablement, tant lve de
Van-Spandonck:

--Ma belle petite, me dit-elle, vous venez de vous marier; vous tes
jeune, vous tes jolie; vous entrez dans le monde; rappelez-vous une
chose essentielle: c'est de ne pas vous laisser aller au trs-mince
plaisir de mdire, car non-seulement _cela gte le ton d'une femme_,
mais cela la rend laide... C'est comme le jeu...

Jamais je n'ai oubli ce mot; il m'a expliqu pourquoi la socit
ancienne tait si sre...

--Ne vous laissez pas aller non plus, me disait madame de Montesson, 
cet esprit moqueur qui aurait l'air de vouloir faire trop remarquer
vos belles dents. La moquerie est une arme qui ne fait peur qu'aux
sots, et qui vous fait har de tous. Il y a, dans la moquerie, de la
pensionnaire tout  la fois, et de la sottise. Ne soyez pas moqueuse,
par intrt pour vous-mme, ma chre enfant[77]...

[Note 77: Pendant les deux annes que je passai  Bivre avec madame
de Montesson, j'ai recueilli de bien bons avis qu'elle me donna. Je
ferai son salon  cette poque du consulat.]

Pendant beaucoup d'annes, madame de Genlis eut un salon particulier
comme celui dont j'ai tout  l'heure fait la description, et elle
maintenait, outre cette agitation _musicale_ et _littraire_, sept 
huit autres salons dont on pouvait dire qu'elle _faisait les
honneurs_. Cela est si vrai, qu'elle-mme raconte comment elle
bouleversait _le Vaudreuil_, chez le vieux prsident Portal, ainsi que
Villers-Cotterets, chez le duc d'Orlans; car il parat que la maison
d'Orlans tait habitue  sa domination. Elle tait marie, elle ne
pouvait donc pas pouser M. le duc d'Orlans; mais sa tante, madame de
Montesson, ne l'tait pas, et son adresse fit peut-tre russir ce
mariage plus que toutes les ruses coquettes de madame de Montesson.
Madame de Genlis avait la plus singulire existence qu'on puisse
imaginer, surtout  une poque o les femmes taient paisibles et
vivaient beaucoup dans leur intrieur de socit; c'est--dire qu'on
se voyait beaucoup, mais sans aller s'tablir les uns chez les autres,
comme le faisait madame de Genlis. Elle pouvait aller  Sillery,
magnifique terre appartenant  M. de Puisieux, et puis au marquis de
Genlis; mais il aurait fallu demeurer trois mois en repos, ne pas se
montrer, ne pas faire du bruit enfin, et faire du bruit tait ce
qu'elle voulait... Cette existence nomade me parat bien trange! M.
de Genlis, dont l'esprit et la finesse n'annoncent pas la faible
apathie d'un homme qui se laisse mener, M. de Genlis conduisait sa
femme partout; il tait de toutes les ftes, dont elle tait l'me,
pour ainsi dire, et ne la quittait que pour aller  son rgiment des
grenadiers de France, dont il tait l'un des vingt-quatre
colonels[78]. Madame de Genlis prludait,  cette poque, au rle que
depuis elle a jou; son ambition a toujours t grande. Madame de
Stal, accuse par elle et grandement mconnue, ou du moins dpeinte
par une plume ennemie, n'a jamais montr la plus petite partie de ce
caractre. Madame de Genlis, au contraire, toujours avide de succs et
de louanges, souffrait aussitt que l'attention se portait sur un
autre que sur elle... cela se voit lorsqu'elle parle d'une aventure
qui lui arriva chez madame d'Estourmelle[79]. Son fils, enfant gt et
insupportable,  ce qu'il parat, se mit autour de madame de Genlis
comme ces mouches qui ne nous quittent pas, et nous tourmentent
non-seulement de leur bourdonnement, mais de leurs piqres. Cet enfant
voulut avoir le chapeau de madame de Genlis, un chapeau parfaitement
frais et orn de charmantes fleurs... Rien n'et t plus facile que
de le refuser  l'enfant; mais madame de Genlis ne le voulut pas,
dit-elle, pour ne pas l'affliger. Elle ta son joli chapeau, ses
cheveux demeurrent pars, et elle resta bien autrement en vue que si
l'enfant et pleur cinq minutes du refus du chapeau. Pour dire toute
la chose, il faut ajouter que s'il ne se ft agi que de dtacher un
ruban et de livrer un chapeau  un enfant, sans trouver le fait plus
croyable, je l'admettrais; mais lorsqu'on se reporte aux toilettes du
temps, aux coiffures surtout!... Ce chapeau tenait sur la tte de
madame de Genlis par plus de cinquante grandes pingles noires; il
fallait donc dfaire ces pingles, se mettre entre les mains de madame
d'Estourmelle, qui,  chaque pingle, devait pousser une exclamation
sur la complaisance de madame de Genlis!... Et voil ce qu'on appelle
du naturel et de la modestie!...

[Note 78: C'est la vrit: il y avait vingt-quatre colonels.]

[Note 79: La terre de madame la comtesse d'Estourmelle s'appelait le
Fretoy.]

Cet adorable enfant qui faisait ainsi dshabiller les gens qui
venaient chez sa mre, se jetait  corps perdu sur les genoux des
femmes, dchirait leurs robes, les chiffonnait, faisait le plus
dtestable petit tre que Dieu ait form, et selon moi le moins
supportable. Quant  madame de Genlis, elle s'en arrangeait, le
trouvait mme fort _gentil_... mais madame d'Estourmelle l'avait
embrasse et avait dit tout haut:

--_Voyez qu'elle est douce et bonne! comme elle est jolie! comme elle
a de beaux cheveux!_

J'ai montr comment l'existence qu'on avait alors, comment cette
manire de vivre rendait la socit _sociable_. Il y avait une
habitude de relation toute gracieuse, que l'envie, la sottise, ne
venaient pas troubler. Un homme allait tous les jours chez une femme
dont l'esprit lui plaisait, sans que pour cela la mdisance, ou plutt
la calomnie, s'exert sur eux lorsqu'ils ne songeaient pas l'un 
l'autre... Les ides taient moins troites; il y avait une pudeur qui
arrtait le reproche  cet gard, et la vie devenait douce et facile;
on se voyait, on se revoyait; les relations devenaient intimes sans
tre criminelles. C'est ainsi que j'ai encore vu la socit de ma
mre, et que j'ai cherch  former la mienne lorsque je me suis
marie.

Je voyais autre chose, d'ailleurs, dans cette sorte d'association de
la haute classe entre elle.  force d'en parler  Napolon, il l'avait
compris; et, dans les annes de l'empire, il me parla souvent, de
lui-mme, de ce que les femmes pouvaient exercer d'influence sur la
socit gnralement... Son gnie avait  l'instant compris la porte
immense que peut avoir une socit active et puissante, unie d'abord
par des intrts de plaisirs, mais qui sont eux-mmes un mobile de
ncessit, et qui ensuite devient un lien impossible  rompre par tous
les fils dont il se compose. Hlas! maintenant tout est bris, rompu,
et une strile tradition est tout ce qui nous reste!

Je parlerai plus tard des diffrents salons des princes, o madame de
Genlis marquait d'une manire trs-suprieure et trs-influente. Je
vais seulement raconter maintenant comment elle quitta son logement du
cul-de-sac Saint-Dominique et l'htel de Puisieux pour aller habiter
le Palais-Royal.

Je ne ferai aucune remarque sur cette sparation d'avec madame de
Puisieux, cette femme qui avait t pour madame de Genlis une seconde
mre. Ceci n'est pas de mon sujet; je dirai seulement que les
dmarches furent faites pour obtenir une place de dame pour
accompagner chez madame la duchesse de Chartres, parce que madame de
Genlis ne voulait pas tre  Versailles... Pour quelle raison, je
l'ignore... Ce n'tait pas  cause de la lgret de la jeune cour, je
suppose! M. le duc de Chartres rendait facile sur ces sortes de
difficults... on fit un mystre  madame de Puisieux des dmarches
faites... M. de Genlis voulut avoir aussi une place, on la lui accorda
galement; il fut nomm capitaine des gardes de M. le duc de Chartres,
et l'heureux mnage quitta une amie, une socit libre, indpendante,
une bienfaitrice, de vrais plaisirs enfin, pour aller demander du
bonheur  cette socit de cour, qui ne donne jamais, en paiement de
tous les biens qu'on lui porte, que malheur et souffrance; madame de
Genlis le comprit avant de le savoir[80] par un triste pressentiment.

[Note 80: Elle raconte dans ses _Mmoires_ que le jour o elle quitta
l'htel de madame de Puisieux pour aller au Palais-Royal, son logement
n'tant pas prt, elle logea quelque temps dans les appartements du
Rgent, et que le luxe qui l'entourait contrastant avec ce qu'elle
souffrait et sa lassitude, elle fondit en larmes. (Tome II, page
167.)]

Quelque temps avant l'entre de madame de Genlis au Palais-Royal, il
lui arriva une manire d'aventure qui donne parfaitement l'ide de ce
qu'tait alors la bonne compagnie aimable.

Madame de Genlis avait auprs d'elle un abb italien, qui lui faisait
lire le Dante et le Tasse et qui lui apprenait toutes les beauts de
sa langue; cet homme fut pris tout--coup d'une attaque de
_cholra-morbus_; on envoya chercher le premier mdecin venu; cet
homme lui donne de la thriaque. Madame de Genlis tait absente; en
rentrant on lui dit le fait de la thriaque: elle avait lu Tissot, 
ce qu'elle nous apprend, ce qui fait qu'elle tait dans la classe de
ces personnes qui faisaient dire  Corvisard qu'il vaudrait mieux pour
l'humanit qu'il n'y et pas de mdecins, s'il n'y avait pas de
_bonnes femmes_; quoi qu'il en soit, elle avait lu dans Tissot que la
thriaque tait mortelle en pareille circonstance. _C'est un coup de
pistolet tir dans la tte_, dit Tissot... Il disait vrai,  ce qu'il
parat: car le pauvre abb mourut dans des tortures affreuses deux
heures aprs. Il tait onze heures du soir; madame de Genlis effraye,
quoiqu'elle prtendt tre esprit-fort[81], dclara qu'elle ne voulait
pas coucher dans la mme maison que ce mort, qui faisait peur 
voir... M. de Genlis fit mettre ses chevaux, et madame de Genlis alla
demander l'hospitalit  M. et madame de Balincourt[82]: on la reut 
merveille, et M. de Balincourt lui donna sa chambre: elle tait
endormie depuis quelques minutes, lorsqu'elle est rveille par la
voix joyeuse de M. de Balincourt, qui chantait dans la chambre de son
htesse tout en se cognant les jambes contre les meubles:

      Dans mon alcve,
  Je m'arracherai les cheveux[83]...
  Je sens que je deviendrai chauve,
  Si je n'obtiens ce que je veux
      Dans mon alcve.

[Note 81: Mais pas pour les revenants; elle en avait peur.]

[Note 82: Le pre et la mre de celui que nous connaissons et qui est
estim et aim de toute la bonne compagnie de France. Loyal, brave,
bon ami, gai et toujours prt  rendre un service,  faire une bonne
action, en mme temps qu'il conduira une partie de plaisir, le marquis
de Balincourt est un de ces hommes que tout ce qui a un coeur est
heureux d'avoir pour ami.]

[Note 83: Son fils a la plus belle chevelure blonde qu'on puisse
voir.]

Madame de Genlis, tout--fait rveille par cet impromptu jovial, se
mit sur son sant, et aprs avoir pens quelques instants, rpondit:

      Dans votre alcve
  Modrez l'ardeur de vos feux;
  Car, enfin, pour devenir chauve,
  Il faudrait avoir des cheveux
      Dans votre alcve.

Pour comprendre cette rponse il faut savoir que M. de Balincourt
avait trs-peu de cheveux... on clata de rire, on apporta des
lumires; aussitt deux charmantes femmes, madame de Balincourt et
madame de Ranch, soeur de M. de Balincourt, sautrent sur le lit,
firent et dirent mille folies, jusqu' trois heures du matin. Alors M.
de Balincourt s'en alla un moment, et reparut ensuite avec un bonnet
de coton, une veste de basin blanc, et portant une immense corbeille
remplie de ptisseries parfaites, ainsi qu'un plateau charg de
confitures sches et de fruits glacs...

--Allons! s'cria M. de Balincourt, il faut _faire rveillon_! et
aussitt les voil entourant le lit et faisant et disant mille
folies... le rveillon dura jusqu' une heure du matin...  la fin on
laissa dormir la plerine jusqu' midi;  midi, de nouvelles folies de
M de Balincourt rveillrent madame de Genlis. Son mari, lorsqu'il
vint pour la reprendre, fut oblig de rester  l'htel de Balincourt,
et pendant cinq ou six jours ils menrent tous la plus folle comme la
plus heureuse des vies. C'tait une partie sur l'eau, une course  la
campagne,... _ la halle!_... on jouait des proverbes... on riait...
on s'amusait surtout, et on tait heureux...




SALON DE M. LE MARQUIS DE CONDORCET.


La socit tait change compltement dans ses usages et ses manires,
et nulle gradation, aucune transition prparatoire ne nous avaient
amens o nous nous trouvions  l'poque o nous sommes parvenus dans
ce livre. Le mouvement rvolutionnaire avait communiqu une force
ascendante  tous les esprits qui les contraignait  suivre une voie
dans laquelle ils se trouvaient d'abord gns, puis tellement  l'aise
qu'il tait bien difficile  une matresse de maison d'imposer  son
salon une rgle de manires toujours suivie. Les dbats politiques
taient d'autant plus frquents que l'amour de la libert tait vrai
dans beaucoup de coeurs. Chez un peuple libre les dbats n'ont aucun
terme, il faut mme dire que la libert n'existe que par eux; le
silence annonce l'anantissement: de la discussion jaillit la lumire.
 l'poque o vivait encore l'homme dont je vais raconter la vie, il y
avait autour de lui une foule de rares talents qui, jaloux de prouver
ce qu'ils pouvaient pour la patrie, dvoilaient leur opinion dans des
discussions animes o l'on retrouvait encore l'excellent ton du temps
prcdent, mais le regret de ne l'y pas maintenir; cependant, chaque
jour, ce regret s'effaait pour faire place aux clats bruyants,  une
parole retentissante, et la dispute enfin remplaait la discussion.
Les querelles devenaient frquentes, les duels se multipliaient. On ne
parlait que de la rencontre de MM. le vicomte de Noailles et de
Barnave; de celle de Barnave et de Cazals, de M. de Pontcoulant et
de M. D.... et d'une foule de duels importants qui taient eux-mmes
des sujets de nouvelles disputes sans terminer la querelle qu'ils
semblaient servir.

Barnave, dont le beau talent oratoire devait tre autrement accompagn
que par une humeur querelleuse et fcheuse, avait une grande bravoure,
non pas celle qui convient au tribun du peuple, qui doit tre calme,
raisonne, et seulement active devant le danger de la patrie, ainsi
que fit Cicron lorsque Catilina menaa Rome. Barnave tait
impressionnable et d'une humeur inquite qui le faisait courir aprs
un succs de tribune, non pas dans le but d'obtenir la remise d'un
impt ou le retrait d'une loi fcheuse, mais pour que son nom ft
prononc. Il avait apport  l'assemble une renomme de bravoure et
la voulait soutenir. Aussi dans son duel avec Cazals, il le blessa
d'un coup de pistolet, tandis que la gnrosit aurait peut-tre voulu
qu'il et tir en l'air.

Toutes ces querelles intrieures ajoutaient au trouble que faisait
natre le malheur public; mais personne ne comprenait mieux le mal que
les affaires politiques recevaient de cette agitation, que le marquis
de Condorcet.

Ami de Turgot et de Malesherbes, les deux hommes les plus vertueux de
leur temps, disciple aim de d'Alembert, estim de Voltaire, qui
entretenait avec lui une correspondance suivie, le marquis de
Condorcet mritait cette estime universelle et cette renomme dont il
jouissait par un caractre noble et ferme, des opinions arrtes, une
indpendance courageuse, et surtout par des sentiments d'humanit et
de justice que la vritable philosophie inspire et qu'il pratiquait
avec les vertus de chaque jour de l'homme de bien.

C'est ainsi, du moins, qu'il tait avant la Rvolution: mais aussitt
que la cloche rvolutionnaire eut tint, il trompa l'espoir que ses
amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes
furent exaltes par lui. Dou de qualits suprieures, il ne les
employa que pour le mal, et fait pour crer il ne sut que dtruire.

Sa femme, Sophie de Grouchy (soeur du marchal), tait l'une des plus
belles personnes de son temps. Doue, comme son mari, de qualits
prcieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle
comme l'une des femmes les plus aimables du sicle de Louis XIV,
instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit,
madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents
et sa beaut, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait
dans son salon, pour oprer le terrible mouvement subversif de toutes
choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidit
emporter  la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opraient.

Le marquis de Condorcet[84] tait un de ces hommes dont l'influence
comme homme du monde est d'autant plus  redouter, qu'on leur sait gr
dans la socit de s'y montrer comme prenant part  ses plaisirs et 
ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang
comme penseur profond, ni comme crivain... surtout  une poque o
ils taient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit tait
lev et vindicatif; il avait surtout une verve et une volont _de
faire_ pour arriver au bien qui faisait prendre  cet esprit tous les
genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage
le plus remarquable est le dernier qu'il crivit pendant le temps de
sa proscription et qui parut deux ans aprs, intitul: _Esquisse du
progrs de l'esprit humain._ C'est la perfectibilit de l'homme, mais
illimite et considre dans l'espce et dans l'individu... C'est un
systme peut-tre plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est
admirable pour le savant. Il y a un matrialisme rvoltant, je trouve,
dans cette volont de l'esprit humain de se difier lui-mme et de
remplacer la divinit; car telle est la pense de Condorcet dans ce
dernier ouvrage crit au reste sous l'influence d'une violente
irritation contre la socit d'alors. Les excs qui se commettaient
journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute
que ce que la socit pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est
par la toute-puissance de l'homme se rgnrant, se difiant, avec
l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la
puissance ternelle. C'est pour lui l'oeuvre de la civilisation, des
_progrs enfin de l'esprit humain_; c'est l le but de la socit: il
y a dans cette pense une sorte de parodie de la religion qui me
rvolte et m'a toujours inspir une profonde rpulsion pour les
doctrines de Condorcet, et consquemment pour ses ouvrages; mais en
tudiant l'me de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en
examinant surtout le genre de sduction qui avait t exerc sur lui
par sa femme, que je considre comme plus coupable que lui des
malheurs que Condorcet a certainement amens par ses doctrines
corruptrices, considrant surtout que la mort a des poids gaux pour
juger ceux qu'elle a frapps, j'ai repouss toute prvention et j'ai
crit ce que je savais sur Condorcet.

[Note 84: Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, n
en Picardie en 1743. Sa famille devait son titre au chteau de
Condorcet, en Dauphin. Son oncle, l'vque de Lisieux, le fit lever
avec soin, et lui donna de puissants protecteurs. Il n'tait pas
riche, et fut toute sa vie d'une probit svre, qui le fit mourir
dans une sorte de misre.]

Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme crivain
philosophique,  prouver aux dtracteurs des nouvelles doctrines que,
loin d'tre nuisible  la vertu, la philosophie au contraire tait
favorable  tous les genres de progrs de l'esprit. Peut-tre se
trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un
caractre tout diffrent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses
sectaires et du douloureux _scepticisme fataliste_ de Voltaire. Le
systme de Condorcet, oppos  ceux de Voltaire et de Diderot, n'est
qu'une chimre sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins
celui d'un coeur exalt qui rve le bien: on voit en lui une grande
sympathie pour ses semblables; c'est plutt un esprit gar par
l'incrdulit contagieuse du sicle o il vivait qu'une me corrompue
voulant elle-mme corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle
de Grouchy, et peut-tre l'influence qu'exera cette jeune et belle
personne sur lui, au moment o il devait prendre une route pour agir
activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des
philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'tre ce que
devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant  un homme
dont le pouvoir pouvait devenir immense...

La socit de Condorcet, avant les moments malheureux o il se spara
des monstres qui dcimaient la France, tait une socit choisie
d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'ge et les manires
taient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait
elle-mme les honneurs de son salon avec une grce parfaite, que sa
beaut remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet
prouve la puret de ses intentions: c'taient les hommes les plus
honntes de leur poque; c'taient M. Turgot, M. de Malesherbes, M.
Suard, l'abb Morellet, Marmontel, Helvtius, madame Helvtius,
d'Alembert, l'homme le plus navement mchant qu'ait enfant la secte
philosophique; l'abb Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne
le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frre du
ministre, tait aussi l'un des habitus du salon de Condorcet; M. de
Fongeroux, savant distingu de l'acadmie des Sciences, ainsi que M.
de Bondaray, galement de l'acadmie des Sciences, et le duc de
Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation tait
quelquefois spirituelle et lgre, mais le plus souvent abstraite et
d'un srieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'tait
que lorsque l'abb Morellet, Marmontel et Suard taient chez Condorcet
qu'il y avait plus de gat dans la conversation.

J'ai parl, en commenant cet ouvrage, de l'influence de la socit en
France sur les ides et les vnements politiques. C'est surtout 
cette poque que, de l'intrieur des salons, les ides rformatrices
s'lanaient dans le monde, germaient dans les jeunes ttes avides
d'motion, et puis ensuite clataient, comme on l'a vu, et
produisaient des effets dsastreux.

Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos
amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet,
il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frre,
brigadier des armes du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Acadmie des
Sciences... Lorsque l'abb Soulavie entra dans le salon de Condorcet,
il remarqua une profonde motion sur le visage des personnes qui
taient dans l'appartement. Cette motion et le style employ alors
taient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait
dans la discussion. La haute socit, le grand monde, le monde
lgant, enfin, tait toujours calme, et jamais le ton de la parole ne
s'levait au-dessus d'un diapason trs-mesur... Le genre dclamatoire
n'tait donc pas de bon got; mais ce n'tait pas ce qui arrtait la
secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis
ensuite le sujet qui les occupait tait en effet de nature  exasprer
un caractre plus doux encore que celui de M. Turgot.

[Note 85: Jean-Louis Soulavie (l'an). C'est lui qui a publi les
_Mmoires sur le duc de Richelieu et les Mmoires sur la rgne de
Louis XVI_. Ce dernier ouvrage est plein de mrite; Napolon en
faisait grand cas.]

C'tait le lendemain du jour o la brochure de M. Necker avait paru;
elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et
son administration...

--Malheureuse nation! s'criait M. Turgot; tu ne te relveras jamais
des maux que Necker te prpare!...

--Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indcise qu'il avait
toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second systme
de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous?

M. de Fongeroux, naturellement timide, ne rpondait qu'en souriant et
en s'inclinant, pour montrer son approbation... Soulavie, qui entrait
dans la chambre et ne savait pas de quoi il s'agissait, le demanda au
chevalier Turgot. Celui-ci regarda son frre, qui, s'avanant vers
Soulavie, lui prit le bras, et lui dit avec ce ton dclamatoire,
quoiqu'il voult tre simple, que Diderot avait mis  la mode parmi
ses partisans:

--_Jeune homme que nous aimons, prends, et lis..._

Il ouvre en mme temps la brochure de M. Necker, au dernier chapitre
de la lgislation des grains, et il ajoute:

--_Que devons-nous attendre d'un ministre qui se passionne contre la_
CLASSE IMPORTANTE _dans un tat, pour prendre parti pour une autre,
celle qui ne possde rien!... Attendons-nous  voir se renouveler en
France les scnes des Gracques._

J'aime M. Necker; mais j'avoue que peut-tre M. Turgot avait-il raison
dans cette circonstance.

Presque toutes les institutions civiles, dit la brochure de M.
Necker, ont t faites par les propritaires. On est effray, en
ouvrant le code des lois, de n'y dcouvrir partout que cette
vrit!... On dirait qu'un petit nombre d'hommes, aprs s'tre partag
la terre, ont fait des lois _d'union et de garantie contre_ LA
MULTITUDE... comme ils se seraient fait des abris dans les bois pour
se dfendre contre LES BTES SAUVAGES!...

Voil ce qu'a crit et publi M. Necker lors de l'insurrection des
bls le 2 mai 1775. C'est prcher la loi agraire, aprs tout. Elle est
bien singulire aussi, cette mulation dans les deux partis
philosophiques pour la rforme de la France! Je ne puis la comparer
qu' l'mulation des partis populaires de l'Assemble Constituante,
dans laquelle toutes les factions et toutes les familles
rvolutionnaires, runies sous une mme vote, la faisaient retentir
de motions et de cris, avec lesquels ils travaillaient  saper
jusqu'en ses fondements la plus ancienne monarchie de l'Europe...

Oui, c'est M. Necker qui a fait faire l'meute des bls le 2 mai...
Sans doute l'intention tait bonne, et le but tait le mme; et les
dsastres oprs dans la Rvolution l'ont t en grande partie par
cette mme classe proltaire que M. Necker mettait, _avant tout_, dans
la balance de ses affections. M. Turgot ne parlait, au contraire, que
de la classe possdant, _mais comme industrielle et utile_. Je le
rpte, j'aime M. Necker, que tous les miens aimaient; mais
l'vidence, dans cette circonstance, est pour M. Turgot... Il faut une
justice impartiale pour les temps de troubles; sinon les jugements
sont impossibles.

--C'est M. Necker qui a dirig l'meute des bls, dit le chevalier
Turgot en s'approchant de M. Soulavie... _Il l'a fait pour perdre mon
frre_, ajouta-t-il avec un accent de fureur concentre.

--Ceci est faux, par exemple.

--Mon ami! s'cria son frre, je vous ai dj dit que vous m'affligiez
en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises ides en
administration; mais qu'il excite une meute dans un moment o la
monarchie montre toute sa misre[86], dans la seule vue de perdre un
homme innocent, voil ce que je ne puis consentir  entendre proclamer
par quelqu'un de ma famille!...

[Note 86: C'tait l'poque des querelles des parlements.]

Le chevalier Turgot regarda son frre avec un sentiment indfinissable
de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie:

--Je suis fch, lui dit-il, de ne pas tre de l'avis de mon frre;
mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire
l'meute pour les bls, rpta-t-il avec plus de force... d'abord 
Dijon le 20 avril, et puis  Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la
prudence; car M. Necker est moins gnreux que mon frre, qui refusa
de signer la dtention du Genevois  la Bastille, et il expdia des
lettres de cachet contre ses ennemis, mme contre M. le duc de
Lauraguais, qui dfend, dans ses crits, ses proprits contre les
_attentats_ de M. Necker.

Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflamms
et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du
calme et de la rflexion, approuvait ce que disait son ami; et
d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de
tout ce qu'il entendait...

Ce fut  cette poque que notre langage subit un changement
trs-marqu; ce fut cette mme querelle de M. Necker et de M. Turgot
qui donna jour  ce changement: d'abord dans la brochure de M.
Necker, crite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous
les crits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un
boisseau de bl avec la mme expression qu'il mettait  nous dire
qu'il avait remarqu l'absence d'un ami bien aim... M. Turgot et son
frre portaient au mme degr ce ton sentimental; M. Turgot, le
brigadier des armes du Roi, incrdule en fait d'opinions religieuses,
comme l'taient son frre et M. de Malesherbes, ennemi dclar des
folies et des dissipations de la Cour. Ligus tous deux avec Condorcet
et toute cette socit savante qu'il runissait chez lui, ils firent
un grand mal  la royaut; en voulant frapper M. Necker, ils
frapprent sur le pouvoir, car ils taient inhrents l'un  l'autre.
Condorcet, par sa naissance et ses relations, tait tout  la fois
homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de
mal, et il en fit. Madame de Stal, alors ambassadrice de Sude 
Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des
_Considrations sur la Rvolution franaise_ tout le mal que cette
faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait  son pre.

Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une mme
opration, leur mulation, la haine qui en rsulta, leur activit
pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces
deux hommes; mais l'amour de la patrie tait nul chez l'un, puisque ce
pays n'tait pas le sien, et chez l'autre il tait presque annul par
la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se
dtestaient vritablement, et cette haine, excitant les hautes
notabilits sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre
le feu dans la plus simple conversation, aussitt qu'un partisan de
l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma
partialit pour M. Necker se trouve ici fort heureusement  l'aise,
car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant
cette malheureuse lutte, et que dans ses crits il ne dit jamais
_d'injures directes_  M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M.
Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les
ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins
_trois_ tous les ans... Il avait au reste une indpendance de penses
bien admirable. M. le duc de la Vrillire tait chancelier et fort en
faveur; il se prsenta une occasion o le marquis de Condorcet dut
crire sur la Vrillire _et le louer_... Le marquis s'y refusa
obstinment et donna sa dmission lors de l'avnement de M. Necker au
ministre, pour viter tout rapport avec un homme qui tait _l'ennemi
de son meilleur ami_. Cet emploi tait dans l'administration des
monnaies et fort minent. C'est une preuve d'amiti qui aujourd'hui ne
paratrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a
pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et
lorsqu'on a une bonne place, on la garde.

Les soires se passaient chez Condorcet  faire des lectures,  lire
des vers,  causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les
beaux-arts et la littrature. C'tait un peu ce qu'on appelle un
bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait
le dfaut qui alors commenait  ternir tant de qualits agrables
dans une jeune et jolie femme...: elle crivait; et comme son esprit
s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement
la teinte philosophique de cet esprit srieux et penseur... Elle a
traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de
sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supple  ce
qu'a omis Adam Smith: c'est _sur la sympathie_[87]. L'ouvrage qu'elle
a traduit est tout--fait dans le style qui convient non-seulement 
une femme, mais  une mre de famille. Cependant, dans cette
relation, bien loigne, sans doute, de tout ce qui a rapport  la
politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et
disputeur qui  cette poque avait non-seulement envahi les salons des
femmes les plus charmantes, mais avait terrass toutes nos anciennes
et belles coutumes, et foul d'un pied audacieux tout ce qui
florissait autour de notre fauteuil de matresse de maison, vritable
trne du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland,
madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Stal, madame Cottin,
ont toujours t des _reines_, je le sais... mais des reines sans
royaumes, et leur pouvoir tant dgag de ce prisme qui entourait le
sceptre et empchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce
pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y
soustraire, ce pouvoir se perdit sans mme passer en d'autres mains,
et c'est  peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeure...
Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une
actrice qui jouait bien _Madame de Clainville_ ou _la Coquette
corrige_, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Sgur,
le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'poque lgante, allaient
dner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois srieusement...
et quelquefois en riant aussi...:

--Ma chre, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry.

[Note 87: _Thorie des sentiments moraux_, etc., etc., suivie d'une
dissertation sur l'origine des langues.]

Et voil o nous irons chercher nos traditions de l'poque... et cela
n'est pas surprenant. Comment en et-il t diffremment?... La
rvolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et
celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une rvolte dans
une rvolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque lgre
qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements rpts!... Je rendrai
compte tout  l'heure d'une foule de dtails dont mon jeune esprit fut
vivement frapp  cette poque. Ce fut le temps qui succda au 9
thermidor... et puis le Directoire... ce temps o les jeunes filles,
ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tte couronne de
roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du
pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!...

Condorcet, dont j'ai parl dans cette relation, n'tait plus jeune[88]
au moment o la Rvolution commena; sa figure, sans tre
remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front
tait vaste et bomb, ses yeux couverts mais vifs et donnant des
regards profonds, qui rvlaient de grandes et hautes penses; son nez
tait aquilin et trs-prononc; sa bouche tait le trait le plus
caractristique de sa figure; son sourire tait calme, mais il
devenait facilement satirique. Il annonait une chose intime qu'il ne
traduisait que par cette expression lgrement moqueuse qui relevait
les coins de sa bouche lorsque la pense qu'il accompagnait tait trop
vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie
on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien
raison de reconnatre sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort
violente ou prmature... Je ne prtends pas retrouver cette
expression sur un front aprs qu'il m'a t non-seulement nomm mais
indiqu par la voix publique, et entour d'un jugement qui me force 
ne le prononcer qu'avec mpris ou bien avec louange. Je ne me laisse
pas entraner  ce jugement. Je ne loue ou ne blme que d'aprs
moi-mme. Je l'ai assez prouv, je le crois, dans Catherine, dans M.
de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entoures
d'une aurole de gloire ou bien frappes d'un mpris injuste. Je pose
la figure en face de moi, je l'interpelle devant son sicle, et les
accusations, ou les choses qui _existent_ comme telles, me rpondent
souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me
suis impose pour beaucoup de personnages du grand drame que je me
suis charge de mettre sur la scne: je veux parler de l'histoire des
salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immdiatement
 celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a
_fraternit_.

[Note 88: N en 1743, il avait quarante-cinq ans au moment o la
Rvolution commena, en 87.]

Ce que je pense l-dessus est de tous les pays; mais pour la France,
c'est une immense vrit...

Intimement li avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire
et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait 
aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours,
au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance,
toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement dsolante de
Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien
du mal ainsi qu' lui-mme!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de
toutes choses? le nant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme
travaillerait? Quelle image plus dsolante voulez-vous prsenter 
l'oeil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois
ferm cet oeil ne se rouvrira plus, mme devant un juge... mme devant
une punition ternelle. Car tout est prfrable  ce mot pouvantable:
Le nant!... L'me se glace en l'entendant seulement prononcer!...

Secrtaire de l'Acadmie des Sciences, l'un des quarante de
l'Acadmie, correspondant de beaucoup d'autres acadmies en Europe,
ami de toutes les notabilits connues... Condorcet est peut-tre
l'homme qui a le plus crit de notre poque... Ses ouvrages sont
nombreux et prsentent le double avantage d'avoir t faits par un
homme de la science, et de l'poque o cette science rgnrait le
pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils
n'ont pas le dfaut qu'on peut reprocher  son style dans ses autres
ouvrages, d'tre lourd et quelquefois monotone; ses articles de
journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a crit
surtout dans la _Feuille villageoise_ et la _Chronique de Paris_. Mais
son oeuvre principale est sa dernire production, ce qu'il crivit
tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un
asile dans les bois et les carrires aprs avoir quitt l'amie
gnreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage,
intitul: _Esquisses des progrs de l'esprit humain_, fut imprim en
1795 un an aprs sa mort. Il a fait un plan de constitution, une _Vie
de Voltaire_, une _Vie de Turgot_. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les
mathmatiques lui ont fait un nom distingu dans les hautes sciences.
Comme littrateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut
la place de secrtaire perptuel de l'Acadmie des Sciences et devint
un titre au fauteuil acadmique: ce sont ses _loges des acadmiciens
morts depuis_ 1669. Sans doute ils sont infrieurs  ceux de
Fontenelle, mais on reconnat dans Condorcet un mrite au-dessus du
mrite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort 
estimer, que je place immdiatement celui qui marche ainsi hors du
chemin battu dans un lieu o les hommages peuvent lui tre rendus.
Oui, il faut une rcompense  qui n'est pas vulgaire.

Condorcet tait naturellement bon et d'une grande quit. Cette
rectitude dans l'habitude de la vie tait porte par lui dans tout ce
qu'il faisait et surtout dans ses crits... Il tait juste
non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'tait mme
dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela
l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait
une grande impartialit de jugement et que, mme au risque de se
donner tort, il disait lui-mme ce qui le condamnait...

Son extrieur tait plutt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit
plus haut; mais il tait timide, ce qui nuit toujours  un homme et
lui donne des manires empruntes[89]. Il tait rserv, mme froid;
mais son me tait brlante, et sous cet extrieur rserv, sous ce
front de glace, tait une pense de feu.

[Note 89: Ceci a pourtant besoin d'tre expliqu. Je ne donne pas  ma
pense une latitude entire, comme on le peut croire.]

_Ne vous y trompez pas_, disait d'Alembert, _c'est un volcan couvert
de neige_.

Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir _aid_ Voltaire 
dnaturer le sens des belles penses de Pascal... Mais chez Voltaire
il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire
trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser
toutes ses armes, il fallait le dsarmer pour avoir quelquefois
raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et gar par son matre
ou plutt _ses matres_, il a port la main sur un des monuments de
l'esprit le plus admirable peut-tre que l'homme ait produit!... C'est
un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir
sig  la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que
je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait
combien Louis XVI tait un honnte homme, et voici un fait  cet gard
dont fut tmoin celui qui me l'a racont, M. Brunetire, mon tuteur.

Madame Dupaty, veuve du prsident au parlement de Bordeaux, de celui
qui fut l'auteur des _Lettres sur l'Italie_, tait parente de M. de
Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familirement dans
cette maison qu'ailleurs; j'ai dj dit qu'il avait beaucoup de
timidit et une sorte de difficult dans la parole. Un soir, aprs
souper chez madame Dupaty, Condorcet tait soucieux et parut vouloir
parler.  cette poque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission
relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au
conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail.

--Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du
Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je
l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande
capacit. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances.
J'ai t appel, la dlibration a t longue, et, comme vous le
pensez bien, hrisse de difficults... Le Roi a parl le dernier,
aprs avoir cout chacun de nous avec une grande attention... Il a
pris la parole, a rsum les discours de chacun, aprs avoir parl de
la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a
conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et
surtout trs-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de
logique  laquelle rien ne rsiste... Aprs l'avoir cout, nous nous
sommes regards avec tonnement et n'avons rien trouv de mieux 
faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet
d'une voix mue, que Louis XVI est un homme trs-clair et... un
honnte homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la
tranquillit de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on
ne le sait que lorsqu'on est un bon prince.

Voil quelle tait l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il
eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le
caractre bien connu de Condorcet, il n'et jamais vot la mort du
Roi.

Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du
caractre nergique: cela devait tre; ami de Brissot, il devait
marcher sous sa bannire, et les maximes sanguinaires de Robespierre
et des autres membres de ce comit de salut public dont il fit partie
quelque temps le rvoltrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions
qui le firent dcrter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il
avait adress quelque temps avant une ptre  sa femme, dans laquelle
l'on trouvait sa pense!

  Ils m'ont dit: Choisis d'tre oppresseur ou victime.
   J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.

Devenu proscrit aprs avoir proscrit lui-mme, Condorcet ne sut
quelque temps o reposer sa tte. Enfin une amie gnreuse, car
c'tait jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux  cette poque
horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour
Condorcet demeure seul, voit un journal oubli sur une table; il y lit
que toute personne accuse et convaincue d'avoir recel ou sauv un
condamn tait condamne elle-mme... Madame Verney tait sortie.
Condorcet laisse un mot pour la prvenir qu'il quitte son toit
sauveur, o sa tte peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu
de la nuit, ne sachant o porter ses pas, sort de cet asile
hospitalier pour aller au-devant de la mort...

Il fut errant et cach pendant plusieurs jours. Il allait demandant un
asile, tantt aux carrires de Montrouge, aux bois de Verrires, ou
bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le
malheureux n'avait plus que des vtements en lambeaux!

M. et madame Suard avaient t ses amis... Il se rappela qu'ils
avaient une maison, o sa femme et lui taient venus ensemble, 
Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme!
maintenant abandonne... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs
le pressent en foule, et lorsqu'il arrive  l'un des deux pavillons
qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de
larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir.  l'aspect de cet
homme dont la barbe longue, les cheveux hrisss et remplis de paille
et d'herbes sches, les habits dchirs, la figure hve et les yeux
hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord...
mais un second regard le fait revenir sur lui-mme:

--Ah! monsieur, dit-il  Condorcet, dans quel tat vous revois-je!

--Eh quoi! dit le marquis terrifi de se voir reconnu... vous savez
qui je suis!...

--Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez
M. de Trudaine.

--Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi!

Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne.

--Ah! monsieur m'a bien effray!... C'est que si mon matre voyait
monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnte garon en baissant les
yeux; et le regard drob  l'investigation du proscrit voulait dire:

--_Et moi aussi je ne vous aime plus!..._

--Comment! Suard...

--Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon.
C'est M. de Monville qui occupe celui-ci...

Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donn la plus
sublime aumne d'un coeur gnreux et bien n, de la piti pour la
grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'tait devant Dieu et
les hommes depuis la mort du Roi.

Depuis cette funeste poque, Suard et sa femme avaient galement cess
de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur
opinion, mais aussi il savait combien tous deux taient honntes et
purs. C'taient des coeurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se
trompait pas;  peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant viter mme
une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante
qu'il et dans le village pour y faire une commission, et alors il put
embrasser son malheureux ami qui tait expirant de besoin.

--Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par
charit!...

--Suard lui servit lui-mme du fromage et du pain, avec du vin... Ce
secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de
testament verbal dans lequel il recommandait sa fille  Suard... sa
fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous
comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernire parole de
celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu  son enfant
lorsqu'il est lui-mme plein de vie et de force, et que cette vie lui
est arrache par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de
deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle
redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son me, on y trouve
un remords qui vous crie: Pourquoi avoir veill ces monstres qui font
tomber aujourd'hui la tte du pre de ton enfant?... Condorcet parla
longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intrt...
Il remit cependant  son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais
sans ajouter une autre parole; puis il recommanda  Suard le manuscrit
laiss chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils
avisrent ensemble aux moyens d'aller  Paris pour demander 
quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une
lettre d'invalide pour que Condorcet pt gagner un port et
s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il
reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immdiatement aller
chercher  Paris...

--Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitt sur sa
chaise...

--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'cria Suard...--Rien de nouveau... Je
suis bless... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout
ensanglant!... Suard sentit son coeur se serrer de nouveau...
Condorcet s'en aperut.

--Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore
avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du
tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis
priv!... C'est plus douloureux _que de n'avoir pas de pain_!...

Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment o il allait le
mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa.

--Ah! mon ami, mettez le comble  votre gnreuse amiti! Donnez-moi
un Horace! je vous en conjure!...

Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison,
heureux encore dans son infortune, car il avait trouv un ami...

En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrires, dans
lesquelles il se tint cach pendant tout le jour... Il ne devait
retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard
avait t demander  Garat.

Garat la lui accorda  l'instant; mais pour plus de scurit il
employa un autre moyen, quelque puissant qu'il ft lui-mme dans le
gouvernement d'alors... Il se rendit  Auteuil auprs de Cabanis,
ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis tait alors employ dans
les hpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe
pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hpital... Cette
carte tait cent fois plus sre qu'aucun passeport... Garat la remit 
Suard et retourna  Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il
ait faite; il est bon de le dire.

Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sret, Condorcet ne
pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard,
n'avait pas song qu'il lui fallait viter tous les lieux habits, et
il n'avait emport _qu'un seul morceau de pain_, un seul!... la faim
devint bientt tellement imprieuse qu'elle domina et la crainte du
cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi
par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment brav l'chafaud...
Il entre,  Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel taient
seulement une femme et un de ces espions volontaires, espces de
serpents plus dangereux que les espions vritables.

Condorcet, dont la barbe et les cheveux hrisss, les yeux hagards et
le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la dmarche incertaine,
auraient veill l'attention de gens bien plus confiants, attira sur
lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux
et le dsigna  la matresse du cabaret... Condorcet, affam, mourant
de fatigue, ne fit aucune attention  ce colloque ayant lieu pour
ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dvora aussitt une omelette
avec l'avidit d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de
sa retraite en face de l'chafaud.

--Payez moi, lui dit brutalement l'htesse en lui voyant expdier sa
dernire bouche, et craignant probablement qu'il ne s'chappt.

Condorcet, sans rflchir  ce qu'il fait, tire de sa poche un
portefeuille de satin blanc[90], brod en soie plate, comme on brodait
alors; l'lgance de ce portefeuille frappa en mme temps l'htesse et
l'espion.

[Note 90: Le portefeuille tait la bourse de ce temps-l,  cause des
assignats.]

--Qui es-tu? demanda brusquement l'espion.

Condorcet tait naturellement embarrass dans sa parole, comme on le
sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour rpondre aux
questions faites brutalement, et son embarras devint bientt plus que
de la timidit... Il hsita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom
d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Acadmie des Sciences,
il rpondit qu'il tait au service de M. du Sjour, conseiller  la
Cour des Aides, savant distingu, et qui connaissait particulirement
Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des dtails qui
auraient prouv qu'il tait en effet au service de M. du Sjour. Mais
cette rponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extrieur et
du portefeuille trop lgant pour lui appartenir. Il fut arrt et
conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, o, ne pouvant
rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jet dans une
prison comme _vagabond_...

Le lendemain il fut trouv mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il
avait pris du _stramonium_[91] combin avec de l'_opium_. Il avait ce
poison toujours sur lui. Cabanis l'avait compos et donn  plusieurs
d'entre eux. L'archevque de Sens l'avait employ pour chapper 
l'chafaud, vitant par cette mort volontaire de porter sa tte sur
cet autel o chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur
 la divinit, fille d'enfer, qui rgnait alors sur la France!

[Note 91: C'est un datura plus vnneux que les autres, dont la
combinaison avec l'opium d'Orient donnait  l'instant mme la mort...
Depuis nous avons trouv l'acide prussique. Il y a une femme nomme,
je crois, madame _Pigeon_, et puis madame Tharin, qui a empoisonn
onze personnes avec l'acide prussique. J'ai rencontr dans le monde
une femme qu'on m'a dit tre l'amie de madame Pigeon, de cette dame
colombe, qui je crois trompa un mdecin qui fut sa dupe. Je verrai 
connatre cette affaire plus clairement.]

--Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit
Condorcet  Suard...

Il avait toujours avec lui ce poison comme dernire ressource contre
l'infortune.

Corvisart avait aussi de ce poison, appel _poison de Cabanis_.

La dose pour mourir tait fixe dans une petite recette qui
enveloppait le poison. C'tait une petite boule, grosse comme ces
billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune
(marron fonc). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et
se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il parat que ce
poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait
croire, c'est que Condorcet fut trouv mort avec tous les signes d'une
attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien
appel dit que cet _homme inconnu_, arrt la veille, tait mort dans
la nuit d'une attaque d'apoplexie...

C'est ce mme poison qui servit depuis  l'empereur, 
Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la
chaleur l'avait,  ce qu'il parat, altr, et Napolon ne put
chapper aux tortures qu'on lui prparait  Sainte-Hlne; quant  la
honte, elle est tout entire sur ses bourreaux...

La destine de Condorcet est curieuse  examiner, ainsi que celle de
tous les grands acteurs du drame de la Rvolution: quelle fut leur
fin? quelle fut leur vie politique mme? Cette libert qu'ils _ont
fonde_, o donc est-elle?... quel est le moment o la France en a
joui? Qu'on me le dsigne, et je bnirai mme l'poque la plus
dsastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilit est positive.
Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Rvolution voyait rouler
quarante et cinquante ttes tous les jours, et que les prisons,
insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient
multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps
infme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la
frontire?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renomme, et
mme de bonheur, mais o la libert tait enchane?... Non, la
libert ne nous fut jamais donne... Toujours promise, c'est vrai,
mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant  elle que
nous avons vu sacrifier tant de nobles ttes; c'est pour la fonder,
disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hlas! lorsque
l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis
furent en dlire, voil comment ils s'exprimaient. Il est curieux
d'observer quelle tait leur opinion sur le moyen d'amener le monde 
cet tat de perfectibilit humaine, but des vrais philosophes.

Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tte de
_l'Homme aux quarante cus_, dans une dition de Voltaire faite 
Kehl, tome LVII, in-12:

Ceux qui ont dit les premiers que le droit de proprit dans toute
son tendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un
usage absolument libre, tait un droit aussi naturel et surtout bien
plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centimes des hommes,
que celui de faire partie pour un dix-millionime de la puissance
lgislative; ceux qui ont ajout que la conservation de la sret et
de la libert personnelle est moins lie qu'on ne croit avec la
libert de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vrits ont
t utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur tait plus prs
d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le
monde, _mais en l'clairant_, qu'ils peuvent esprer de trouver le
bien-tre et la libert...

...Quelle fin que celle de l'homme qui avait crit de si belles
penses!

Sa femme, l'une des plus remarquables de son temps, pour sa beaut,
son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts
qu'elle-mme tenta auprs de Condorcet pour l'exciter au lieu de le
calmer, au moment o le paroxysme rvolutionnaire tait au plus haut
degr. C'est  son instigation qu'il proposa cette loi insense qui
ordonnait de _brler ses titres_ de noblesse[92]... Que voulait dire
cette parade? Pour les nobles _vraiment nobles_, cette mesure ne
servait au contraire qu' faire resplendir leur noblesse d'un nouvel
clat en mettant au nant toute cette noblesse moderne sortie _des
savonnettes  vilain_, comme on appelait les _marquisats_ achets, et
voil tout. Quant au reste, il n'en tait ni plus ni moins. Madame de
Condorcet, aprs la mort de son mari, fut doublement malheureuse par
ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune mme, elle
se vit rduite  faire de petits portraits  la gouache pour exister.
Elle tait retire  Auteuil, o sa vie s'coulait misrablement 
l'poque du consulat. Elle tait soeur du marchal Grouchy.

[Note 92: Ceci me rappelle un mot remarquable d'un paysan de
Bourgogne... Le seigneur de ce village, anobli depuis vingt ou trente
ans, parlait beaucoup de son dsespoir d'tre contraint  brler SES
TITRES! Enfin, un jour il convoque ses paysans dans la cour de son
chteau, et fait de cet _auto-da-f_ une crmonie, dont le dtail
devait le sauver,  ce qu'il esprait, du comit rvolutionnaire. Il
arriva donc fort gravement, portant dans ses bras un norme paquet de
parchemins du plus beau blanc, avec des touffes de rubans verts et
rouges, dont l'clat annonait le peu d'existence... et il les jeta
dans un grand brasier, qui avait t allum au milieu de la cour du
chteau. Mais soit que les parchemins fussent humides, soit que le feu
ne ft pas assez ardent, soit enfin que Dieu s'en mlt, les
malheureux parchemins ne voulaient pas brler... _Le marquis_ avait
beau souffler, rien ne prenait. Enfin, un paysan s'approchant du feu,
et le regardant alternativement, lui et les parchemins, avec ce
sourire niaisement fin que les paysans de nos provinces savent si bien
allier avec une apparente stupidit, lui dit en patois:

--Laissez-les, laissez-les, monsu le marquis... y ne _breuleront
pas_... y sont _trop vards_!...]




SALON DE Mme LA COMTESSE DE CUSTINE

(FEMME DU GNRAL).

PREMIRE PARTIE.

MADEMOISELLE DE LOGNY.


C'tait une chose rare  l'poque  laquelle nous sommes arrivs dans
cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance,
et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les clats
ne la touchrent pas, et ne lui donnrent jamais la tentation d'aller
dans ses ftes partager les joies folles de ces femmes moins belles
qu'elle, et dont le triomphe et disparu devant le sien.

Mais cette vie tumultueuse n'tait pas celle qu'elle prfrait... elle
cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une glise pour y
prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifi
par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractre; elle
y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un
enfant au berceau qu'elle-mme nourrissait, une soeur dont elle tait
l'idole, un mari dont elle tait l'orgueil, et des amis dont elle
tait la joie.

Cette femme tait madame la comtesse de Custine... Il y avait loin
sans doute de l'agitation fivreuse qui faisait courir les femmes
au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les
bals, les ftes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le
temps de dlire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du
plaisir, au calme profond de l'htel de Custine... et cependant ce
n'tait pas du silence, ce n'tait pas du sommeil... on y riait, on y
tait joyeux, mais de cette joie du coeur qui n'a pas d'clats et qui
rit tout bas. Ayant une grande fortune, possdant tout ce que le monde
appelle lments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui
que donne la vertu... elle avait l'me et la figure d'un ange, elle
devait vivre comme eux.

Son salon[93] tait le point de runion de plusieurs jeunes femmes qui
avaient de l'esprit et des talents; sa socit tait extrmement
choisie sans qu'il y et cependant de la pdanterie; elle-mme tait
parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une puret
irrprochable; elle tait pieuse, charitable, mais aussi elle tait
fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protgeait; elle
avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle
une foule de mots charmants, ce qui devait tre, puisque le fond de
son esprit tait le naturel et la bont. Lorsqu'une jeune femme timide
lui tait prsente, elle l'encourageait avec une bienveillance dont
la jeune femme tait d'abord touche, et qui la lui acqurait pour
amie tout aussitt. Madame de Custine aimait  voir ses amies autour
d'elle; elle choisissait pour cette runion le samedi, parce que M. de
Custine allait  Versailles pour faire sa cour, et souvent pour
accompagner le Roi  la chasse, lorsqu'il tait nomm. Elle avait
alors  souper huit  dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et
c'tait l ce qu'elle prfrait, elles taient huit ou dix femmes
seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frre de la
comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait
porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des
proverbes. L'abb Delille, qui alors entrait dans le monde sous les
auspices de son pome des _Jardins_, et qui en faisait des lectures
avec le charme qu'il mettait  dire ses vers, tait admis dans ces
petites runions, o la joie tait toujours plus sentie que dans des
lieux o le bruit tait plus clatant.

[Note 93: Je l'ai fait pour le montrer comme point de contraste avec
l'poque.]

Madame de Custine tait belle, sa taille lgante, et tout son
ensemble fort distingu; mais l'habitude de sa physionomie tait
triste et rveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il
existait, au-del de ce que voyait le monde, une peine secrte qui
froissait une me tendre... Madame de Custine n'avait pas t heureuse
dans sa premire jeunesse de jeune fille... et sa vie  cette poque
est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer
du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges donnes  des
perfections idales.

M. de Logny, receveur-gnral des finances, avait laiss en mourant
une trs-grande fortune, dont devaient hriter,  la mort de leur
mre, deux filles, dont l'une tait madame de Custine, l'autre madame
de Louvois; madame de Louvois tait l'ane.

C'tait une charmante crature, une miniature parfaite; des mains, des
bras et des pieds models, des traits ravissants de finesse et
charmants par leur harmonie entre eux... une voix douce, un esprit
comme sa voix, un coeur excellent, une me comme celle de sa soeur,
voil ce qu'tait mademoiselle de Logny l'ane lorsque M. le marquis
de Louvois, fils du marquis de Souvr, et l'un des hommes les plus
spirituels, les plus mchants et les plus riches de France, obtint sa
main.

C'tait un singulier homme que M. de Louvois; il tait amusant, aprs
tout, et lorsque le public assistait aux scnes qui se passaient 
Louvois, on tait heureux de pouvoir rire de ce rire joyeux que
provoque la vraie malice. M. de Louvois n'tait pas l'exemple de la
soumission filiale; mais qu'est-ce que cela importait aux spectateurs?
Aussi, lorsqu'il parvenait dans la socit de Paris quelque tour jou
par M. de Louvois  son pre, on en riait, et on en rit encore de
souvenir.

Je suis presque Bourguignonne, et les hauts faits de M. de Louvois
m'ont t raconts dans la province mme par mes parents, qui avaient
un grand recueil de tous les _crimes_ de M. de Louvois; en voici un
dont madame de Marlague, femme fort aimable, qui avait  cette poque
une terre prs d'Ancy-le-Franc, m'a attest la vrit.

M. de Louvois dpensait beaucoup; le marquis de Souvr tait fort
avare, et il ne lui envoyait pas d'argent lorsqu'une fois il avait
dpens celui de sa pension.

Cela n'arrangeait nullement M. de Louvois; aussi faisait-il des
dettes, et bientt il en vint au point de n'avoir plus de crdit chez
aucun de ses fournisseurs. Il tait alors  Brest, je crois, ou dans
une autre ville du littoral de la Bretagne... il allait quitter sa
garnison pour retourner  Louvois, et pas un louis pour faire le
voyage... il en tait aux expdients, il le fit bientt voir... Il
vendit tous ses habits et ne garda pour faire sa route qu'un mchant
habit rp que n'avait pas voulu son valet de chambre; enfin, il
partit pour Louvois tout--fait en enfant prodigue.

Lorsque le marquis de Souvr vit son fils dans cet quipage, il fut
content; il crut d'abord que, par conomie, il avait pris pour le
voyage le plus mauvais de ses habits; mais lorsque, les jours qui
suivirent son arrive, il lui vit toujours la mme toilette, il lui
demanda s'il ne se proposait pas de changer enfin d'habit.

--Cela me serait difficile, monsieur.

--Pourquoi cela?

M. DE LOUVOIS.

Parce que je n'ai pas apport avec moi d'autres habits; toute ma
garde-robe est demeure  Brest, avec mes uniformes.

M. DE SOUVR.

Mais vous tes fou! fit-on jamais une pareille sottise!... j'ai
aprs-demain cinquante personnes  dner... Comment voulez-vous vous
montrer dans un pareil quipage?

M. DE LOUVOIS.

Mais, monsieur, rien n'est plus facile que d'y remdier... je vais
faire venir un tailleur d'Ancy-le-Franc, et mon habit sera prt pour
demain soir... et pour cela je vous demanderai de m'avancer vingt-cinq
louis... je ne crois pas que le tailleur d'Ancy-le-Franc me prenne
plus...

M. DE SOUVR, furieux.

Ah! ah! voil pourquoi vous tes arriv ici en vritable enfant
prodigue! Eh bien! monsieur, vous pouvez achever  vous seul la
comdie comme vous l'ayez commence. Je ne serai pas aussi Cassandre
que le pre du mauvais vaurien qui ne revient dans la maison
paternelle que pour commettre de nouveaux dsordres... Je ne vous
donnerai pas une obole.

M. DE LOUVOIS, froidement.

C'est votre dernier mot, monsieur?

M. DE SOUVR.

Je n'ai pas deux paroles... vous n'aurez pas la gloire de m'avoir
_mystifi, monsieur, cette fois-ci_!...

Monsieur de Souvr avait appris que, l'anne prcdente, son fils
avait racont dans un souper d'officiers comment il s'y tait pris
pour lui attraper de l'argent. Cette _mystification filiale_, comme
l'appelait M. de Louvois, devait lui coter cher, mais aussi devait
donner lieu  la plus amusante des aventures. M. de Souvr rsolut
d'user de svrit envers son fils; mais M. de Louvois n'tait pas un
homme qu'on pt corriger!...

Remont dans son appartement, il se promena longtemps avant de
s'arrter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'oeil jet
par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une ide aussi comique
qu'originale, qu'il se hta de mettre  excution. Il commanda en
consquence  son valet de chambre, espce de Crispin de comdie, et
que M. de Souvr avait dans la plus belle des haines, d'aller lui
chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal
entendu, il fit rpter son matre deux fois; il comprit enfin que
c'tait bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il
alla chercher cet homme, qui crut  son tour que le valet de chambre
tait dans l'erreur, et qui ne le suivit au chteau qu'avec une sorte
de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le pre tait dans les
affaires de M. de Souvr et de toute la famille de Louvois, tait
alors  Louvois, et m'a racont le fait plus de dix fois; il en a t
le tmoin oculaire.

En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva
juch sur une chaise, en garon tapissier, ayant t son vieil habit,
et occup  dclouer une vieille tapisserie reprsentant Clorinde et
Tancrde[94]; cette tapisserie en manire de haute lisse, et borde
d'un point de Hongrie, tait tellement remplie de poussire qu'on se
voyait  peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut dtendue, M. de
Louvois ordonna qu'on la battt bien et  plusieurs reprises; cela
fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commena la plus trange
conversation avec le tailleur du village.--Tu sais bien ton mtier,
n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur trs-tonn de tout ce qu'il
voyait, et bien plus occup  deviner ce que pouvait vouloir faire M.
le marquis qu'il ne l'avait t de sa vie pour lui-mme... en sorte
que la question de M. de Louvois le trouva au dpourvu; M. de Louvois
la rpta, mais avec plus d'humeur.

[Note 94: On doit avoir encore cette tapisserie au chteau de Louvois;
elle y est bien longtemps demeure comme une preuve parlante de cette
histoire. Lorsque je fus en Bourgogne pour la premire fois, elle y
tait encore, et M. Maldan, mon beau-frre, qui me montrait le chteau
comme cicrone, me racontait que le tailleur d'Ancy-le-Franc, qui
avait fait cette belle besogne, la tte monte par cette aventure,
tait venu  Paris pour s'y tablir, comptant sur sa renomme; mais il
fut oblig de revenir  Ancy-le-Franc.]

--Tu sais bien ton mtier, n'est-ce pas, faquin?...

M. de Louvois, quoique trs-jeune, tait dj redout de ses vassaux
futurs; il tait mme plus que redout; et l'excs de sa violence,
qui, aprs tout, n'tait souvent provoque que par la rigueur de son
pre, tait une cause de la terreur que les paysans de ses terres
avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui rpondre.
Enfin une troisime fois M. de Louvois trs-nergiquement lui
demanda:

--_Sais-tu bien ton mtier, coquin?_

L'pithte croissait et devenait significative... le tailleur comprit
enfin que _le marquis tait fou_ ainsi que lui-mme le dit ensuite;
aussi s'empressa-t-il de lui rpondre:

--Oui, monseigneur.

--Es-tu capable de me faire pour aprs-demain,  midi, un habillement
complet?

LE TAILLEUR.

Oui, monseigneur.

M. DE LOUVOIS.

Habit, veste et culotte?

LE TAILLEUR.

Oui, monseigneur.

M. DE LOUVOIS.

Je ne suis pas ton seigneur, et tu m'impatientes; rponds-moi tout
naturellement: es-tu capable d'employer une toffe qui n'est pas en
usage, et qui sera difficile  mettre en oeuvre? rflchis bien avant
de t'engager.

LE TAILLEUR, avec orgueil.

Oui, mons..., oui, monsieur le marquis...

M. DE LOUVOIS.

Eh bien! prends ma mesure...

Le tailleur prit la mesure de M. de Louvois avec le mme srieux
qu'aurait mis  cette opration le plus fameux tailleur de Paris...
Cela fait, il attendit les ordres de M. de Louvois; son valet de
chambre, qui connaissait l'tat de la bourse du tailleur, ainsi que
celle de son matre, se pencha  l'oreille de celui-ci, et lui dit
trs-bas:

--Monsieur, voil bien la mesure prise... mais ce n'est pas tout, et
l'toffe?...

M. de Louvois haussa les paules, et s'adressant au tailleur:

--Prends cette tapisserie que tu vois  terre auprs de toi, dit-il au
rustre... tu dois trouver amplement dans toute cette partie que j'ai
mise  bas de quoi me faire un habit complet... _emporte ta
marchandise_, mets-toi  l'ouvrage, et sois prt pour aprs-demain 
midi... Sinon!...

Ce fut pour le coup que le tailleur crut que M. de Louvois n'avait pas
la tte saine... mais sa volont tait imprative; il s'imagina enfin
que les grands seigneurs pouvaient avoir des modes trangres aux
coutumes de province... il ramassa la tapisserie, et finit par penser
qu'il y aurait en effet de l'originalit dans cet habillement, et le
plus curieux, c'est qu'il mit de l'amour-propre  le faire... il
arrangea les choses de faon que les deux bras de Clorinde, dont l'un
tenait un sabre, couvrirent les deux manches trs-exactement... et le
corps de la guerrire fit le mme office sur le dos, et la partie
infrieure dans les deux basques. Tancrde, dont les jambes taient
revtues de cothurnes richement orns de mufles de lion dors,
recouvrit les deux cts de la culotte... quant  la veste, elle tait
lgrement orne des plumes des deux casques.

Le surlendemain, M. de Louvois avait envoy son valet de chambre, qui
tait dans le secret de cette belle affaire, ds le matin chez le
tailleur pour qu'il ft exact. Il avait pass la nuit et tint parole;
 midi il tait au chteau avec le prcieux habillement, que M. de
Louvois revtit avec une joie complte; la chose avait du mrite, car
on tait alors dans le plus fort de l't, et la chaleur tait
touffante... C'tait une trange figure que celle de M. de Louvois,
ayant alors  peine vingt ans, et vtu d'un habit  nul autre pareil,
car certainement, depuis le jour o l'Artin se mit dans un habit de
papier peint  l'huile, reprsentant une riche toffe, pour aller
faire sa cour  l'empereur Charles-Quint, on n'avait imagin un pareil
vtement. Ce qui compltait la bouffonne mascarade, c'tait une riche
garniture de dentelles que lui avait donne la femme de charge,
vieille femme attache autrefois au service de la mre de M. de
Louvois, et qui, l'ayant vu natre, l'aimait et _le gtait_, comme on
le disait alors. En apprenant la svrit de M. de Souvr, elle avait
cherch  l'adoucir; et elle s'tait occupe  monter un jabot et des
manchettes en superbe maline brode; elle avait joint  cela des bas
de soie blancs et un col de trs-belle mousseline des Indes. Elle
ignorait l'histoire de la tapisserie comme tout le monde, car le
secret avait t fidlement gard par le tailleur et le valet de
chambre, et la bonne vieille femme de charge dit au valet de chambre
en lui donnant ses dentelles et ses bas de soie:

--Du moins ce cher enfant relvera-t-il un peu le triste tat de son
vieil habit... mais aussi! comment est-il possible, monsieur Comtois,
que vous ayez laiss venir M. le marquis de Louvois dans un pareil
tat!...

M. de Louvois avait aussi trouv le moyen d'avoir une pe assez
belle[95],  laquelle la femme de charge se chargea de mettre un
noeud... Son valet de chambre se surpassa dans la manire de le
coiffer... Enfin c'tait le plus trange compos de choses
inconvenantes et convenables qu'il soit possible d'imaginer!... C'est
ainsi arrang qu'il attendit, avec un battement de coeur inimaginable,
le moment o il ferait son entre triomphale dans le salon.

[Note 95: Une pe tait une chose indispensable dans la toilette et
la tenue d'un homme. Il n'y avait qu'une exception, elle tait pour le
matre de maison _chez lui_; mais aussitt qu'il y tait en crmonie,
il avait l'pe au ct... Cette coutume tait _une mode_, on peut le
dire, de la rgence et de Louis XV. Sous Louis XIV on ne portait  la
cour ni l'pe, ni l'uniforme, except pour prendre cong quand on
partait pour l'arme...

Une autre coutume qui paratra trange aujourd'hui, c'tait celle des
_gants_. Un homme ne portait _jamais_ de gants, si ce n'est  la
chasse, ou bien  cheval. Il tait reu qu'un homme ne devait rien
craindre, pas plus le hle qu'autre chose, pour la beaut de ses
mains. Quant  _elles-mmes_, il tait cens qu'elles taient toujours
assez soignes pour pouvoir serrer la main de la femme la plus
lgante. Et puis les hommes de la bonne socit,  cette poque,
n'allaient jamais  pied; ce qui faisait que des manchettes en point
d'Angleterre ou en maline brode pour l't, et en valencienne ou en
point d'Alenon pour l'hiver, taient suffisantes pour _vtir_ la main
d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants tait
tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire
une promenade  cheval, et au retour entraient dans l'curie pour y
laisser leurs chevaux, S'_ils oubliaient d'ter_ leurs gants, les
palefreniers avaient _un droit_ dont ils usaient. L'un d'eux allait
vite cueillir quelques fleurs, et venait prsenter un bouquet  celui
qui avait oubli d'_ter ses gants_. C'tait une amende  laquelle il
fallait se soumettre. La mme rigueur, chose plus tonnante, existait
 la chasse du roi, ou  toute autre chasse chez des gens de haute
classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au
dernier cri du cerf qu' l'tiquette de ses gants, arrivait les ayant
aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au
chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende...

Cette dernire partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela
seulement depuis Louis XIV, me ferait croire  une origine ignore,
mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi.
L'amende qu'on imposait me porterait  le penser.

C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choque
bien souvent. J'ai parl du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est
surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien
en vidence, parce qu'ils veulent en imposer  eux-mmes, et parlent
avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par
exemple, un homme croira parfaitement parler en disant trs-haut:
Taglioni a dans comme un ange!--Djazet a fait Frtillon en
original.--Quant  Cinti, elle a chant hier comme on ne chante plus,
etc., etc.

Cette manire de retrancher l'pithte de _madame_ ou de
_mademoiselle_ n'est aucunement de bon got, et j'avoue que j'en ai
t choque. Cela va avec les reproches que l'abb Delille fit  son
ami le provincial, lorsqu'il lui dit: Mon ami, ne demandez jamais du
_champagne_, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans
quoi les mauvais plaisants diront que vous dnez au cabaret.

Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'aprs cela.]

Les convives arrivrent. M. de Louvois ne bougea pas de son
appartement aux premires voitures, qui n'amenaient que des personnes
assez indiffrentes pour lui; mais lorsqu'on lui annona la voiture de
madame l'intendante et de quelques autres femmes de distinction, il
s'lana, lger comme un sylphe, et se trouva  la portire au moment
o la voiture s'arrtait devant le perron, prt  donner la main 
madame l'intendante, qui d'abord crut avoir une vision, et qui retomba
ensuite dans le fond de sa voiture, toute pme et riant  en
mourir!...

Quant  M. de Louvois, parfaitement impassible et srieux, il
attendait avec un air modeste que ces dames eussent puis leur gat,
ce qu'il ne pouvait esprer; car  chaque nouveau coup d'oeil jet sur
lui, on faisait une nouvelle dcouverte qui redoublait cette gat.
C'tait la plus burlesque des histoires de M. de Louvois, et il en
faisait de bonnes... Enfin l'intendante sortit de sa voiture, et, se
confiant  M. de Louvois, elle se disposait  monter au chteau,
lorsque le marquis de Souvr arriva lui-mme pour recevoir ses
convives... Sa venue sur le lieu de la scne acheva le comique de
l'aventure. M. de Louvois a dit depuis que jusque-l la chose avait
t mdiocrement, et qu'en l'imaginant il avait spcialement compt
sur ce qu'il appelait la coopration de son pre.

Aussitt, en effet, que M. de Souvr aperut cette trange figure qui
montait gravement l'escalier du perron du chteau, ayant Clorinde sur
les deux bras, Tancrde sur le dos et l'intendante au poing, M. de
Souvr eut le caractre assez mal fait pour se fcher!... Se
fcher!...  la bonne heure encore!... mais ne pas rire! voil qui ne
mrite aucune piti.. M. de Louvois, et-il fait pis, aurait encore
bien fait... Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Souvr, en
apercevant son fils, lui lana un regard de colre furieuse, qui
devait le foudroyer; mais M. de Louvois avait aussi revtu la cuirasse
de Clorinde, et tous les traits qu'on lui dcochait venaient mourir 
ses pieds sans le frapper.... Il n'en continua pas moins  mener
madame l'intendante comme en triomphe, et sa manire ne changea en
rien sous l'artillerie incessante de son pre:

--Monsieur, s'cria enfin M. de Souvr, que la fureur rendait presque
inintelligible, monsieur, qu'est-ce donc que cette mascarade?

--Monsieur, rpondit M. de Louvois trs-respectueusement, j'ai eu
l'honneur de vous rpondre avant-hier, lorsque vous m'ordonntes
d'avoir pour aujourd'hui un autre habit que celui que je portais, que
je n'en avais pas d'autre... et je vous demandai...

--Assez, assez, monsieur, s'cria M. de Souvr...

--Je vous demande humblement la permission de me justifier devant ces
dames, monsieur, interrompit M. de Louvois. Je vous ai demand de
l'argent pour me faire faire un habit; vous m'avez refus avec raison,
car je suis bien coupable!... mais il fallait vous obir, monsieur...
car je ne voulais pas ajouter la dsobissance  mes autres torts, et
j'ai fait faire cet habit.

J'ai entendu raconter l'histoire par un tmoin mme du fait, qui dit
que rien ne peut donner une ide d'abord de la figure de M. de
Louvois; Carmontel fit son portrait par ordre du comte de la Marche
(depuis M. le prince de Conti) dans son costume de vieille tapisserie.
Quant  lui, il demeurait srieux et calme, donnant toujours la main 
l'intendante, entoure de plus de vingt personnes qui taient
arrives depuis le colloque filial[96] et paternel, et dont la gat,
contenue d'abord, avait ensuite clat, comme on peut se l'imaginer,
devant une telle reprsentation.

[Note 96: Je vais aller moi-mme au-devant des objections qu'on
pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle socit,
dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien
repoussantes  voir. Je rpondrai d'abord que ce n'est pas une raison
qui combatte mon systme que de me montrer, dans mon propre miroir,
une physionomie trangre parmi mes autres portraits... Les exceptions
confirment les rgles; et puis le dtail que j'ai donn de cette scne
montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre
puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les
gots avides voulant tre satisfaits, jamais,  l'poque que je
retrace, vous ne verrez une lutte _corps  corps_ et sans frein entre
un pre et un fils, ou un frre et un frre. Je sais bien que toute
cette histoire que je rapporte ici est de nature  fournir des
arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je
dirai  cette critique que les faits eux-mmes rpondent pour eux.
Ainsi,  ct de madame de Logny, caractre qui partout, en tout lieu,
serait regard comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de
candeur et de bont dont les blanches _ailes_ cachent comme dans un
sanctuaire les fautes de leur mre. Trouvez aujourd'hui un pareil
exemple!]

M. de Louvois tait alors fort jeune; son esprit, naturellement
caustique, se trouva aigri et presque excit par cette lutte
continuelle entre son pre et lui... Mes oncles, entre autres l'abb
de Comnne, ont beaucoup connu et aim le marquis de Souvr, et j'ai
t accoutume  entendre parler de lui avec un grand respect et
beaucoup d'affection. Quant  M. de Louvois, on en disait du mal,
parce que son esprit satirique n'pargnait personne, et qu' cette
poque, ainsi que je l'ai dj souvent dmontr, la malveillance tait
plus qu'une malice lorsqu'elle s'exerait sur des tres inoffensifs;
c'tait grave. On tait marqu d'un sceau rprobateur, et Gresset, en
faisant sa comdie du _Mchant_, prit, dit-on, pour modle le
caractre de M. de Louvois. Son immense fortune, sa position dans le
monde, ses alliances, tout lui donnait le droit de demander  la
socit du bonheur et une existence agrable... Il prfra dclarer la
guerre  cette mme socit, dont il pouvait devenir lui-mme l'un des
plus importants personnages comme esprit distingu et comme amateur
clair des arts. Son pre esprant que le mariage pourrait peut-tre
calmer cet esprit inquiet, cette me turbulente sans tre passionne,
il regarda autour de lui, car il pouvait choisir, et il fixa son choix
sur mademoiselle de Logny l'ane. Madame de Logny tait veuve et sa
fortune immense; elle n'avait que deux filles, dont la dot tait,
dit-on, de plus d'un million pour chacune d'elles...

Mesdemoiselles de Logny taient toutes deux charmantes. L'ane tait
fort petite, mais une miniature ravissante... C'taient les plus jolis
pieds, les plus jolies mains, une perfection de dtails qu'il est
difficile de dcrire, et puis une charmante physionomie candide et
exprimant tout ce qu'en effet renfermait de perfections l'me d'une
femme anglique comme l'tait madame de Louvois.

Madame de Logny, dont le caractre sera suffisamment dpeint par les
faits qui vont se succder dans cette histoire, madame de Logny avait
un ct vulnrable dans son me, et c'tait ce qui avait quelque
rapport avec sa fille ane surtout. Cette enfant tait l'enfant de sa
tendresse, et toutes ses prfrences taient pour cette tte chrie.
Enfin elle n'aimait qu'elle aprs elle-mme. Aussi l'un des articles
du contrat fut que M. et madame de Louvois habiteraient avec madame de
Logny.

Or, il est une vrit, et cette vrit existe depuis que le mariage
est institu, et que par consquent il y a des gendres et des
belles-mres: ce sont deux feux grgeois renferms dans le mme lieu,
et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la
victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et
finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et
les raccommodements _repltrs_, comme on le dit vulgairement; aux
raccommodements succdent les disputes et les injures, tout cela
d'une charmante manire parmi les gens bien levs; mais, ne ft-ce
qu' voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents,
c'est ce feu grgeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des
deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mre, et je ne saurais pas
affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la
belle-mre sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre
ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre spars, _mais unis_,
puisque tre _runis_ est impossible.

[Note 97: Je parle de la gnralit.]

Mais de toutes les belles-mres de France et de tous les gendres du
monde, madame de Logny et M. de Louvois taient les plus incapables de
vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientt pour
sa belle-mre une de ces belles aversions, bien compltes, _bien
cubiques_, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont
seulement tmoins de ces scnes scandaleuses. Bientt madame de Logny
crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'tait pas vrai.
M. de Louvois pouvait bien tre un mchant coeur en tout ce qui
frappait le ridicule, pour cela il tait sans piti, mais il avait de
l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper  ct d'un
sentiment douteux mme ne serait sortie de ses lvres. Le premier
soupon manifest  cet gard l'exaspra si puissamment qu'il voulait
sortir de l'htel de sa belle-mre, quoiqu'il fut minuit!... Madame de
Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il
resta, mais le coup avait t port, et la blessure ne devait plus se
fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots
qu'il ne faudrait jamais dire!...

Madame de Louvois aimait sa mre avec une grande tendresse, mais elle
adorait son mari...  compter du jour o se rompirent leurs rapports
intrieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa
mre, dont le caractre tait naturellement terrible, devint elle-mme
aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait
sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une
souffrance inconnue, dveloppa dans son me des sentiments qui
peut-tre seraient demeurs ternellement inactifs dans un tat
heureux.

Pousse au dsespoir par le renouvellement journalier des plus
cruelles scnes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer  sa
fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revnt  elle... Elle
jugeait madame de Louvois d'aprs son propre coeur... elle ignorait au
contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait
har l'tre qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en
la place de son bonheur bien-aim! Mais c'tait sa mre... elle ne fit
que s'loigner... L'infortune n'avait mme plus un coeur pour y
verser ses peines, un sein sur lequel elle pt pleurer!... et  vingt
ans elle demeurait isole, entoure des plus douces affections, et si
bien faite pour les sentir!...

M. de Louvois tait absent.  son retour de la campagne, o il avait
t passer huit jours, il trouve sa femme ple et mourante... voulant
se taire, mais l'me trop brise pour contenir et ses tortures et le
sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'coutant, son
mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse
femme de l'avenir qui se prparait pour elle... Elle n'osait parler 
son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle
loquence dans ce regard!... que de souffrances caches venaient s'y
rvler! il semblait dire:--Grce!... grce _pour moi_ qui ai tant
souffert!...

Monsieur de Louvois n'tait pas un homme mchant dans l'acception
attache  ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un tre
parfait dont le seul crime, aprs tout, tait de l'aimer assez pour le
dfendre contre une mre injuste, toutes les facults actives de son
me se soulevrent contre sa belle-mre, et les larmes de madame de
Louvois ne servirent plus au contraire qu' entretenir une haine qui
devait amener un rsultat funeste pour les acteurs de ce terrible
drame...

Un jour, madame de Logny tait alle dner  Auteuil chez M. de la
Popelinire. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son htel,
elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et
solitaire; c'tait le jour de la loge de madame de Louvois 
l'Opra... Madame de Logny fit sonner sa montre:

--Minuit! dit-elle... dj retire! serait-elle malade? Votre soeur
devait-elle aller  l'Opra ce soir? demanda madame de Logny  sa
fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de
jours...

--Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette
rponse calma l'inquitude qui avait saisi madame de Logny en voyant
toutes ces fentres fermes, et pas un rayon de lumire rompre ce
voile noir qui semblait envelopper cette partie du btiment... Madame
de Logny a dit depuis  quelqu'un de son intimit qu'un pressentiment
sinistre l'avait frappe au moment o sa voiture tait entre dans la
cour de son htel...

Ce pressentiment n'tait que trop fond!... Madame de Louvois n'tait
plus chez sa mre!... Son mari avait enfin excut ce qu'il mditait
depuis bien des jours!... Il avait achet un htel, l'avait fait
meubler, avait tout dispos; et puis, pour viter une scne, il avait
choisi un jour o sa belle-mre tait absente pour annoncer  sa femme
qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le dsespoir de madame
de Louvois fut affreux!... Elle se mettait  genoux devant son mari,
lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!...
Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours
des sacrifices!... Mais cette fois qu'il tait grand! et puis qu'il
tait inattendu! car M. de Louvois avait tout cach  sa femme... il
avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune
manire dans un mystre qui avait pour but de causer une grande peine
 sa mre. De quel droit demanderait-elle un jour  ses enfants du
respect ou de l'amour, si elle-mme tait mauvaise fille?... Cette
pense, qui n'tait suggre que par un sentiment tout personnel,
devrait tre plus connue qu'elle ne l'est de la gnration prsente...

En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au dsespoir,
quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais
revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne
jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son
coeur se briser, et, tombant  genoux dans sa voiture, elle fondit en
larmes!... Son mari, qui apprciait l'tendue du sacrifice qu'elle
lui faisait, la releva, et, la pressant sur son coeur, il lui promit
de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrire elle... Mais,
dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les
torts de sa mre s'effaaient  chaque tour de roue de cette voiture
qui l'enlevait  elle! Et sa soeur!... cette amie de son enfance,
cette soeur bien-aime, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment
madame de Louvois crut qu'elle allait mourir...

--Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'cria-t-elle dans une
angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage...

M. de Louvois fit arrter la voiture.

--Vous tes matresse de vos actions, dit-il  sa femme. Je ne
m'oppose pas  ce que vous demeuriez avec votre mre... Mais vous
savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant 
vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre coeur vous y
entrane... Mais alors... adieu pour toujours!...

Madame de Louvois demeura ple et glace en coutant ces terribles
paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un ct sa mre et sa
soeur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette
torture de l'me  laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes,
elle ne sait pas elle-mme a-t-elle dit depuis, comment elle put la
supporter! Enfin la nature elle-mme se pronona, car une plus longue
indcision aurait bris l'tre dlicat qui l'prouvait... Elle se jeta
toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant:

--Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mre!...

M. de Louvois a dit que ce cri du coeur avait t si puissamment jet
qu'il avait t au moment de ramener sa femme chez sa mre... Mais
cette pense fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora
toujours. Ils arrivrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs
jours madame de Louvois fut distraite par les soins que rclamait
d'elle une nouvelle installation.

Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait
aim sa fille, plus son _abandon_, ainsi qu'elle appelait son dpart,
lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir
assez d'empire sur son mari pour l'empcher de partir... Les
sentiments les plus haineux s'veillrent dans cette me remplie de
passions violentes et hors de mesure: elle blasphma, elle maudit; et
lorsque sa plus jeune fille, pouvante de ses accs furieux, lui
demandait en pleurant de pardonner  sa soeur, elle lui
criait:--Tais-toi! ne me parle pas de cette _trangre_! N'a-t-elle
pas une autre famille?

L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors
avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses
larmes et ses souffrances, en demandant  Dieu de changer le coeur de
sa mre, et de lui inspirer piti et pardon pour sa fille absente.
Mademoiselle de Logny tait de la plus grande pit... leve 
Panthemont, elle n'en avait pas rapport dans sa famille une grande
hauteur, des manires insupportables, et tout ce que rprouve, au
contraire, une douce charit, une vraie pit. Elle aimait sa soeur
avec une grande tendresse; elle respectait sa mre, la craignait, mais
remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrtienne.
La beaut de mademoiselle de Logny tait d'un autre caractre que
celle de sa soeur. Madame de Louvois n'tait que jolie d'ailleurs;
mademoiselle de Logny tait parfaitement belle. Ses yeux fendus en
amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'tait
une fois arrt sur vous. Ses paupires longues, soyeuses,
s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si
loquente des vierges de Raphal... Souvent un tranger, passant
auprs de la chapelle de la Vierge  Saint-Sulpice, s'arrtait avec
une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait...
En voyant ce front blanc et pur, cette tte ravissante de beaut
s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu
devant sa sainte mre; en voyant tant de perfections extrieures
exhalant un parfum du ciel, l'tranger devinait l'me d'un ange, et
disait en s'loignant  regret:

--Oh! si elle priait jamais pour moi!...

[Note 98: Les impressions que j'ai reues dans ma jeunesse sont
demeures profondment graves dans mon coeur. J'ai visit le chteau
de Louvois avec des personnes qui avaient vcu dans l'intimit de
madame de Louvois, et qui me parlrent longtemps non-seulement d'elle,
mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groups autour de ma
pense le jour o j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai
longtemps ignor que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny
n'taient qu'une mme personne.]

Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et
pleurait. Sa soeur, exile de la maison maternelle, lui apparaissait
dans ses rves, la suivait incessamment. Sa mre, implacable dans son
ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de
Louvois, mais elle avait dfendu sous les peines les plus svres
qu'on pronont son nom devant elle. Un jardinier au service de la
famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu natre madame de
Louvois, fut chass sans piti par sa cruelle mre pour avoir conserv
chez lui un arbuste qu'il avait plant le jour o mademoiselle de
Logny l'ane avait fait sa premire communion. Cet arbuste tait une
double-pine rose  fleurs doubles... En arrivant dans la terre o
cette pine tait plante, madame de Logny ordonna que l'arbuste ft
arrach. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit
pas de son dplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin
de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse,
chassa le vieillard qui lui montrait un coeur humain pour rpondre 
la parole d'une mre sans entrailles...

La vengeance et la haine sont deux htes que le coeur d'une femme ne
devrait jamais recevoir... mais celui d'une mre!... il en devrait
ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos!
que de souffrances sans relche!... Madame de Logny, incessamment
torture par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des
projets de vengeance, ne tarda pas  ressentir les effets d'une
existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique
longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps  ceux de
l'me...

Mademoiselle de Logny, dvoue par devoir, le fut alors de coeur pour
remplacer la fille absente auprs du lit mortuaire de sa mre. Elle
esprait que le moment viendrait o madame de Logny rappellerait
l'enfant exile!... Elle piait chaque instant favorable... mais,
hlas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avanait vers la
tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans
l'me de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue
pour qui porte le nom de femme!... Sa fille tait bien malheureuse!...
elle venait de dcouvrir une vrit que son respect filial lui avait
jusqu'alors drobe!... sa mre n'avait aucune pit... Mademoiselle
de Logny, au dsespoir, se rvla tout entire dans ce moment
solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place  la fille
chrtienne... Sans sortir du respect qu'elle devait  sa mre, elle
rsolut d'empcher l'affreux malheur de lui voir rendre  Dieu une me
impnitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq
nuits, madame de Louvois tait dans la maison de sa mre comme une
criminelle qui serait oblige de cler et sa voix et ses pas... Un ami
de madame de Logny, le prsident de Prigny, homme d'une probit
exacte et positive, et dont l'me tait aussi tendre et bonne que son
caractre[99] tait honorable, le prsident de Prigny se joignit 
mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vnrait, pour obtenir le
pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues...
Au premier mot, madame de Logny, qui tait mourante, parut se ranimer,
et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que
mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au prsident de ne
pas continuer... Dans ce moment le cur de sa paroisse, ayant appris
l'tat dsespr de la malade, crut qu'il tait de son devoir de se
prsenter chez elle, mme sans tre appel... En le voyant, madame de
Logny parut agite... elle se dtourna, tmoignant ainsi sa volont...
Mais l'homme de Dieu tait l pour remplir une mission, il devait se
laisser repousser; le prtre chrtien ne peut jamais tre humili...
Il parla de Dieu  la mourante... lui montra ses misricordes, lui dit
combien il tait indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un
instant de repentir pour racheter une vie entire de fautes et mme
d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne
paraissait pas entendre les paroles du prtre... Il voulut alors
arriver  son me par une route qu'il jugeait plus accessible!... il
osa prononcer le nom de madame de Louvois!...  ce nom, tout le corps
de la mourante s'agita... ses lvres, qui taient demeures fermes
pour rpondre  l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa
misricorde, ses lvres s'ouvrirent pour dire au cur:

--Monsieur, je vous ordonne de sortir!...

[Note 99: Il tait l'homme de Paris qui jouait le mieux les
proverbes.]

Le cur s'loigna avec soumission; mais,  la prire de mademoiselle
de Logny, il ne quitta pas la maison.

Aprs son dpart, madame de Logny parut vivement agite; elle appela
le prsident de Prigny.

--Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante
d'motion... mais d'une motion qui n'avait rien de doux... Faites-le
venir... et qu'il se hte, je sens qu'il en est temps.

Le notaire tait un homme d'une haute probit, comme les notaires
l'taient presque tous  cette poque... Il s'approcha de madame de
Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments
dont il connaissait toute l'tendue, car depuis deux ans il avait
constamment lutt avec madame de Logny pour l'empcher de dnaturer
entirement sa fortune: la pense que sa fille aurait sa part dans sa
succession la mettait au dsespoir... Cette femme n'avait rien
d'humain!...

Le notaire esprait qu'accable par la souffrance, elle serait plus
accessible aux reprsentations qu'il voulait lui faire... mais quelle
fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant  demi, lui dit
schement:

--Je vous ai mand pour faire mon testament et non pour vous demander
conseil... Je n'en prends que de moi-mme dans une affaire telle que
celle-ci, surtout lorsqu'elle se dcide sur un lit de mort!... Si vous
ne voulez pas crire sous ma dicte... sortez et laissez-moi... les
moments me sont compts...

Le notaire s'inclina et lui dit qu'il tait prt... En effet, que
pouvait-il faire?... Madame de Logny aurait fait faire son testament
par un notaire tranger qui ne pouvait dfendre aucun intrt dans une
famille qui lui tait inconnue. Le notaire de madame de Logny avait
toujours une esprance, quelque vague qu'elle ft, d'tre utile aux
enfants de la mourante.

Les dispositions de madame de Logny furent longues  lgaliser... et
lorsque le notaire sortit de sa chambre, elle tait expirante... Sa
fille, mademoiselle de Logny, tait pendant ce temps en prires, et
demandait  Dieu de la guider dans une circonstance aussi dlicate...
 demi claire par quelques mots que sa mre avait laiss chapper
dans un moment de dlire, elle voulut loigner d'elle jusqu'
l'inquitude de pouvoir couter une tentation. Elle fit prier le
prsident de Prigny de passer chez elle. Lorsqu'ils furent seuls,
mademoiselle de Logny dit au prsident qu'elle avait de vives
inquitudes sur le sort de sa soeur...

--Je crains, dit-elle, que ma mre ne persiste dans sa funeste
rsolution et que nous ne puissions obtenir le pardon de ma soeur...
Cette nuit, tandis que je veillais auprs de ma mre, j'ai recueilli
quelques paroles qui m'ont fait trembler!... Mais si, comme je le
redoute, j'tais l'objet d'une injuste prfrence, je veux qu'un
engagement solennel me lie  jamais... C'est dans vos mains, monsieur,
c'est  vous, vous que je regarde comme un pre, que je jure ici
devant mon Sauveur (et elle se mit  genoux devant un crucifix) de
rendre  ma soeur la part qui lui revient dans le bien de ma mre!...
Vous tes tmoin et dpositaire du serment que j'en fais, monsieur;...
c'est comme un testament, maintenant, poursuivit-elle: je suis
engage, quoi qu'il arrive.

Le prsident aimait mademoiselle de Logny comme si elle et t sa
fille... il fut touch aux larmes de cette nergie donne par le coeur
que venait de tmoigner cette jeune fille en face d'une position
pineuse selon les vues du monde, mais facile pour une personne comme
mademoiselle de Logny... elle n'tait point faite pour ce monde et ne
le comprenait pas...

--Allons retrouver ma mre, dit-elle  Prigny, je viens d'entendre
sortir le notaire...

C'tait lui, en effet, qui venait de quitter madame de Logny; accable
par l'effort qu'elle avait d faire pour dicter ses dernires
volonts, fatigue peut-tre de ce doute qui s'tablit au chevet de
mort du chrtien rfractaire, madame de Logny paraissait souffrir plus
qu'elle n'avait encore souffert: sa respiration courte et presse, son
regard vague et quteur, un tremblement convulsif qui agitait tous ses
membres, semblaient annoncer que sa dernire heure allait bientt
sonner; sa fille se mit  genoux prs de son lit, en priant Dieu tout
bas. En ce moment minuit sonnait... madame de Logny tressaillit...
Cette cloche, dont le son se perdait au loin, tout en rsonnant 
l'oreille de ceux qui veillaient, lui parut comme une sorte d'appel.

--Quelle est cette heure?... demanda-t-elle d'une voix assez assure.

MADEMOISELLE DE LOGNY.

Minuit, ma mre...

MADAME DE LOGNY.

Minuit!... voil la dernire fois que je l'entendrai sonner!...

MADEMOISELLE DE LOGNY, se remettant  prier, dit  voix basse
plusieurs prires... peu  peu sa voix s'lve:

 mon rdempteur! victime d'amour et de patience... je remets mon
esprit entre vos mains... et puisqu'en mourant vous nous avez ouvert
le chemin du ciel, permettez  cette me chrtienne d'entrer dans la
demeure de vos lus... accordez-lui...

MADAME DE LOGNY, interrompant sa fille.

Qu'est-ce que cette prire que vous dites?

MADEMOISELLE DE LOGNY.

Les stations de la Passion, ma mre; Jsus-Christ sur la croix[100]...

[Note 100: Prires pour la Passion. VIe station. Jsus sur la croix.]

MADAME DE LOGNY, trs-agite.

Des prires!... je n'en veux pas!... je ne peux pas prier, moi!...

En ce moment, le cur de la paroisse, qui voulait au moins prier pour
la mourante, tenta un nouvel effort auprs d'elle et rentra dans la
chambre: en l'apercevant, madame de Logny prouva une sensation
terrible et qui devait ressembler  des remords; cependant elle jeta
un regard encore anim par le feu de la haine... elle comprenait
tacitement que ce prtre chrtien tait charg d'absoudre et jamais
de maudire... voil quelle tait la parole de Dieu... Le cur comprit
le regard de madame de Logny, mais il ne s'en effraya pas... il devait
parler...

--Madame, dit-il  la mourante, vous tes bien malade: sans doute Dieu
vous rendra la sant... mais il faut se prparer constamment  la
mort... et surtout il faut tre chrtienne.

MADAME DE LOGNY, dont les traits sont dj altrs par les approches
de la mort.

Monsieur le cur... monsieur... je vous ai dj dit que je ne voulais
pas que le clerg s'immist dans mes affaires de famille!... et en
voil... plus... peut-tre... que j'ai...

LE CUR, l'interrompant vivement.

Madame, les moments que Dieu vous laisse sont trop prcieux pour tre
perdus en vaines paroles... Vous avez deux enfants, madame...

MADAME DE LOGNY.

Silence... silence!...

LE CUR.

Non, madame; je ne garderai pas le silence dans une heure aussi
terrible: je veux vous sauver... vous sauver de vous-mme!...
pardonnez... pardonnez au nom de celui qui pardonna  ses bourreaux...

MADEMOISELLE DE LOGNY,  genoux prs du lit de sa mre.

Ma mre... grce pour ma soeur!... grce!

MADAME DE LOGNY, d'une voix sourde.

Jamais!... jamais!...

MADEMOISELLE DE LOGNY fait signe  Prigny d'aller chercher madame de
Louvois... et prenant la main dj glace de madame de Logny.

Ma mre!... tandis que peut-tre vous accusez ma soeur d'tre loin de
vous... elle tait l!...

MADAME DE LOGNY fait un mouvement suivi d'un gmissement. Mademoiselle
de Logny continua:

Depuis six jours elle partage mes veilles... elle est l... la
voil...

 cette dernire parole, madame de Logny retrouva un reste de
forces... elle se dressa  demi sur son lit, jeta un oeil hagard vers
la porte o madame de Louvois, soutenue par le prsident, attendait
l'arrt de sa mre. En la voyant, la physionomie dj bouleverse de
madame de Logny devint effrayante... Un son rauque s'chappa de sa
poitrine; enfin, rassemblant ce qui lui restait de forces, elle jeta 
sa malheureuse fille ces foudroyantes paroles:

--Je te maudis!...

Et retombant sur ses oreillers, elle expira peu d'instants aprs au
milieu d'horribles convulsions.

Quant  sa malheureuse fille, elle tait tombe sans connaissance sous
l'anathme de sa mre, et pendant plusieurs heures on craignit pour sa
vie. Revenue  elle, l'infortune quitta cette maison o elle avait
reu la naissance et o sa mre venait de lui donner la mort... 
compter de ce jour elle n'en eut plus un seul d'heureux, et peu
d'annes s'coulrent entre la maldiction maternelle et la mort de
la fille innocente et maudite.


DEUXIME PARTIE.

MADAME LA COMTESSE DE CUSTINE.

Aussitt que sa mre eut rendu le dernier soupir, mademoiselle de
Logny quitta cette maison qui lui tait devenue odieuse aprs les
vnements qui venaient de s'y passer; elle se retira  Panthemont. Ce
fut l que le prsident de Prigny fit ouvrir le testament de madame
de Logny... elle y dshritait ses deux filles et donnait son
argenterie, ses diamants, _toute sa fortune_, au prsident... Il avait
fallu _ce fidi-commis_ pour que M. de Louvois ne pt attaquer le
testament... Le prsident remit donc fidlement  mademoiselle de
Logny toute la fortune de sa mre, qui tait immense et dans le plus
bel tat...: cette fortune allait  plus de cent vingt mille francs de
rentes, sans compter un mobilier estim au-del de cent mille cus...

Lorsque mademoiselle de Logny fut en possession entire, alors elle
fit faire un partage _gal_ de tout ce qu'avait laiss sa mre... une
tasse, mme la plus commune, ne demeura pas dans son lot, et lorsque
tout fut termin, une cuillre de vermeil dpareille ne trouvant pas
sa place, mademoiselle de Logny la rompit en deux et en envoya la
moiti  sa soeur!...

Un an aprs la mort de sa mre, mademoiselle de Logny fut demande en
mariage par tout ce que la cour de France avait de jeunes gens
distingus et par leur naissance et par leur fortune... Elle hsita
longtemps dans son choix; enfin elle se dtermina en faveur de M. le
comte de Custine, l'un des premiers seigneurs de la Lorraine, et
lui-mme, personnellement, tait un homme suprieur: sduit par tout
ce qu'il entendait dire de mademoiselle de Logny, il se mit sur les
rangs pour obtenir sa main, et fut assez heureux pour tre choisi par
elle.

Jamais un mariage fait sous d'aussi heureux auspices n'eut de plus
heureuses suites. J'ai dit quelques mots sur le bonheur calme de
l'htel de Custine, mais je ne suis sans doute parvenue
qu'imparfaitement  donner une ide de cette flicit des anges telle
que celle qui se rencontre dans le mariage, lorsque les deux poux
s'aiment! C'est de toutes les joies terrestres la plus profonde et la
plus vive...

J'ai dit que le cercle de madame de Custine tait born; cependant il
tait assez tendu pour que son salon[101] offrt  l'observation un
point de comparaison assez piquant avec ce monde bruyant qui
l'entourait; toutes ses amies taient jeunes et d'un esprit agrable:
l'une d'elles vient seulement de mourir il y a peu de mois: c'est
madame la comtesse d'Harville, dont le mari tait snateur et l'un des
hommes les plus honorables de l'ancienne noblesse attachs  l'Empire;
il tait chevalier d'honneur de l'impratrice Josphine. Madame
d'Harville tait jolie, son esprit parfaitement agrable et son
commerce entirement sr; je ne l'ai connue qu'ge, mais toujours
aimable: elle tait soeur de _mon petit pre Caulaincourt_[102], pre
du duc de Vicence. La marquise de Brehan[103], dame du palais de la
reine Marie-Antoinette, tait aussi l'une des amies de madame de
Custine: sa petite taille tait une miniature parfaite; elle tait
charmante, et son esprit, sa grce, ses talents (elle peignait les
fleurs d'une manire remarquable), en faisaient une personne vraiment
ncessaire dans une intimit lorsqu'une fois on l'avait connue et
apprcie. Venait ensuite madame de Vaubecourt, jolie et agrable
femme, que pendant longtemps madame de Custine admit dans l'intimit
de son intrieur et que tout le monde croyait une _ingnue nave_, et
qui n'tait rien moins que cela... Son mari tait un homme
parfaitement srieux, qui ne riait que par clats et puis qui
retombait dans un silence de plusieurs semaines; ce qui lui arriva
dans la suite n'tait pas fait pour changer son humeur. La comtesse de
Crenay n'tait pas jolie, mais elle avait une sorte d'originalit qui
amusait, surtout lorsqu'on _savait jouer d'elle_; elle tait bien la
personne du monde la plus heureuse; elle tait laide, et quoique jeune
elle paraissait vieille; tout cela n'tait rien pour elle, elle ne le
voyait pas: bien loin de l, elle tait convaincue qu'on ne pouvait la
voir sans l'adorer; il y a des femmes comme cela, il y a mme des
hommes... Quant  madame la comtesse de Crenay, c'tait avec une bonne
foi qui avait en vrit de la bonhomie: elle avait un recueil
d'histoires plus ou moins tragiques des infortuns qui se mouraient
d'amour pour elle: les uns se jetaient  l'eau, les autres
s'empoisonnaient ou bien s'asphyxiaient...; enfin, c'et t un
hpital curieusement peupl que celui qui aurait renferm _ses
victimes_. Le curieux de la chose, c'est qu'elle tait, avec ce
ridicule, la personne la meilleure et la plus facile  vivre: ce
qu'elle disait, elle en tait convaincue; si l'on avait l'air de
douter, elle n'insistait pas: mais pour elle la chose n'tant pas
douteuse, elle souriait et n'en parlait plus. Un jour, madame de
Custine lui dit:

--Ma chre, je veux absolument que vous me disiez le nom de
quelques-uns de ces amants malheureux. Allons, vous ne craignez pas
mon indiscrtion; d'ailleurs, c'est un secret de famille (madame de
Crenay tait cousine de madame de Custine).

[Note 101: C'est dans ce sens aussi que j'ai crit ici la biographie
de madame de Custine. J'ai voulu donner une ide de la femme anglique
qui, ayant tous les avantages pour briller dans le monde, prfrait la
retraite et y tait heureuse. Cette figure est un type  observer.]

[Note 102: J'en parle longuement dans mes _Mmoires sur l'Empire_. M.
de Caulaincourt tait l'un des meilleurs amis de ma mre.]

[Note 103: C'est elle dont j'ai racont l'intressante histoire, dans
le _Salon de madame de Polignac_, au premier volume.]

C'tait surtout  souper et  dner chez sa mre, madame de La
Tour-du-Pin, que madame de Crenay recevait ces bienheureuses
dclarations dont les expressions _brlantes_, disait-elle, me causent
quelquefois beaucoup d'motion!... Alors madame de Custine et madame
d'Harville redoublaient d'insistance, et madame de Crenay cdait
enfin, et c'tait pour leur dire les noms d'hommes ayant cinquante ans
et qui devaient tre horriblement ennuyeux et laids  vingt-cinq. Un
jour M. de Caulaincourt, frre de madame d'Harville, crivit une
dclaration des plus passionnes  madame de Crenay et la signa du nom
d'un gentilhomme de Normandie qui avait t recommand  M. de
Crenay. Cet homme tait silencieux, et mme taciturne; il tait jeune,
mais point agrable. En tout la conqute n'avait rien de sduisant.

Madame de Crenay laissait habituellement son sac  ouvrage et son sac
 parfiler dans le salon; tandis qu'on allait souper, M. de
Caulaincourt prit son temps et mit dans le sac  parfiler la lettre
d'amour et deux _charmants_ morceaux en or pour parfiler, ainsi que
cela tait la mode alors. L'un reprsentait un coeur enflamm perc
d'une flche, l'autre un petit chien. Chacun de ces morceaux avait un
petit papier attach avec une pingle. Sur l'un on lisait:

_Brlant et bless comme lui!_

Et sur l'autre:

_Fidle et soumis comme lui!_

Il y avait peu de monde ce soir-l  souper chez madame de Custine...
On tait en t, et elle-mme n'tait  Paris que par une raison
extraordinaire. M. de Caulaincourt ne craignait donc pas les suites de
son espiglerie. Il soupa fort gament et attendit avec une joie
parfaite le moment de jouir de sa malice.

Il vint enfin; aprs avoir caus pendant quelque temps, madame de
Custine donna le signal du travail, et toutes les dames se runirent
autour d'une grande table ronde, sur laquelle taient leurs sacs 
parfiler, tandis que les hommes, qui, ce soir-l, taient M. de
Caulaincourt, M. de Ludre, M. de Toussaint et le vicomte de Custine,
beau-frre de madame de Custine, se disposaient  faire la lecture de
quelque ouvrage nouveau, ou bien  raconter les histoires courantes,
pourvu nanmoins qu'elles n'attaquassent pas directement la rputation
d'une femme. Madame de Custine tait d'une svrit positive  cet
gard-l.

Les femmes s'assirent donc et commencrent  dnouer leurs sacs 
parfilage...

--Ah! mon Dieu! s'cria madame de Crenay, qu'est-ce que cela?...--Elle
venait d'attraper le petit chien...

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle encore; cette fois c'tait de douleur,
elle s'tait pique  l'pingle qui attachait le petit billet...

 la vue de toutes ces belles choses, tout le monde se rcria. M. de
Caulaincourt[104], qui tait seul dans le secret, gardait un srieux
imperturbable: il avait mis la lettre dans le sac  ouvrage dans
lequel tait le mouchoir de poche. Il priait le Ciel que madame de
Crenay et envie de se moucher pour qu'elle trouvt la bienheureuse
lettre. Cela ne fut pas long... elle ouvrit l'autre sac, et voil la
lettre d'amour, qui sentait l'ambre de manire  donner dix migraines,
qui roule au milieu de la chambre... Pour le coup, il n'y avait pas
moyen de nier!... Comme madame de Crenay avait une excellente
rputation, qu'elle mritait par la rgularit de sa conduite... elle
fut trs-trouble de ce torrent de _preuves d'amour_ qui lui arrivait
comme pour lui donner raison vis--vis des incrdules... L'effet de
cette aventure fut trs-comique. Madame de Crenay la prit au srieux
et voulait se fcher contre le gentilhomme qui avait pouss la
hardiesse jusqu' sduire les gens, disait madame de Crenay. Car
enfin, comment le chien, et le coeur, et la lettre taient-ils arrivs
dans les sacs!... On lui accorda tout ce qu'elle voulut, et M. de
Caulaincourt lui proposa de remettre le coeur, le chien et la lettre 
celui qui les avait envoys.

[Note 104: Ma mre soutenait  M. de Caulaincourt qu'il avait t
amoureux de madame de Crenay; il s'en dfendait avec une opinitret
comique, disant pour ses raisons qu'il n'avait jamais aim les femmes
grasses, et que madame de Crenay tait norme, ce qui tait vrai. M.
de Caulaincourt le pre tait fort petit, et trs-mince surtout; il
tait comme un enfant; il avait d tre fort _joli_ dans sa jeunesse.
Je ne l'ai jamais connu jeune.]

--Mais pour cela, dit-il, il faut que je sache le nom de l'audacieux.
Madame de Crenay fut longtemps  se dcider... Enfin, elle consulta
madame de Custine, qui fut confondue en apprenant le nom et le rang
de celui qu'on rendait ainsi coupable sans qu'il y songet. M. de
Caulaincourt reut donc la lettre, le chien et le coeur, avec une
rponse trs-sche et trs-clairement vertueuse... Ce qui fut bien
plus amusant, ce fut le courroux digne et glac avec lequel madame de
Crenay a toujours accueilli depuis le malheureux gentilhomme dont on
avait pris le nom, et qui a d ne jamais comprendre la cause de cette
svrit. Madame de Custine, lorsqu'elle sut plus tard la plaisanterie
tout entire, voulut dsabuser madame de Crenay et disculper le
gentilhomme; il n'y eut pas moyen, madame de Crenay n'en voulut rien
croire... Elle aimait aussi la danse avec passion et dansait fort
lgrement, quoique trs-grasse et trs-grande[105]... Sa maison tait
agrable, et ses soupers et ses bals avaient de la rputation.

[Note 105: J'ai vu la mme chose pour madame de Catelan, femme de M.
de Catelan, pair de France sous la Restauration.]

Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait
ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, 
cette poque taient, relativement  ceux des autres femmes,
trs-suprieurs  ce qu'on rencontrait dans la socit. Elle jouait de
la harpe, elle chantait, jouait la comdie, faisait des livres, tout
cela fort mdiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres),
mais enfin alors elle tait une merveille, une _neuvime_, _dixime_
muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame
Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] tait aussi une amie qui
augmentait le charme de cette runion, qui avait lieu toutes les
semaines lorsque madame de Custine tait  Paris...

[Note 106: Madame de Balincourt, mre de M. le marquis de Balincourt
que nous connaissons tous, tait mademoiselle de Champigny. Elle tait
la seconde femme de M. de Balincourt; sa premire se nommait
mademoiselle de la Maisonfort.]

Les amis de madame de Custine remarqurent vers ce temps qu'elle tait
mlancolique. Sa sant s'altra, elle devint plus sdentaire, et son
salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait
de plus distingu parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait
galement de remarquable en considration et en position leve.
Madame de Custine tait si respecte, qu'il suffisait d'avoir t
admis chez elle pour l'tre partout... et elle n'avait que vingt-trois
ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont
elle s'occupait exclusivement... Hlas! son fils infortun est mort
sur l'chafaud comme son pre! et lorsque les grands yeux
mlancoliques de sa mre se reposaient sur lui, avec leur regard
d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait
pour son enfant bien-aim un avenir sinistre?...

Alarm de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine
voulut que l'intrieur de sa maison prt une teinte de gat plus
prononce... Il donna de grands dners, mme des bals, dans lesquels
la comtesse de Custine tait la plus belle de toutes; son air tait si
noble, sa taille si lgante, la beaut de ses traits si parfaitement
pure!... et lorsqu'un sourire venait clairer cette physionomie
anglique, elle tait alors d'une beaut vritablement remarquable...

Les jours o l'htel de Custine tait ouvert et illumin pour une
fte, alors la comtesse semblait repousser une pense qui lui tait
odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette rsignation
qu'ont les saintes!...

--Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une
souffrance!...  moi!...

Et l'ange remuait doucement la tte, comme pour dmentir ce soupon
d'une amie... mais en relevant ses longues paupires on voyait
trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se
dsesprait de voir son amie ainsi frappe par une peine secrte
qu'elle s'obstinait  lui cacher; car elle tait sa plus intime amie:
madame de Genlis prtend qu'elle tait plus troitement lie avec elle
qu'avec toute autre; cela peut tre, mais pas pour madame
d'Harville...

Le vicomte de Custine tait toujours fort assidu chez son frre; il
allait peu  la Cour, et les jours o le comte de Custine tait de la
chasse du Roi, le vicomte le remplaait dans son salon pour y recevoir
les hommes qui y venaient en son absence...

C'est un caractre _type_ que celui de M. le vicomte de Custine; je le
connaissais par relation, en ayant entendu parler  plusieurs
personnes qui m'en avaient donn une trange ide. L'une tait M. de
Bonnecarrre, ami du gnral Custine, dont il avait des lettres bien
curieuses; l'autre tait Saint-Phar, et la troisime tait madame de
Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de dtails un jour  Bivre, 
propos de sa nice[107].

[Note 107: Adam Philippe, comte de Custine, n  Metz le 4 fvrier
1740. Il eut, comme les enfants nobles de l'poque, une destination
ds le berceau... Il fut vou  l'tat militaire, et  sept ans, il
tait lieutenant en second dans le rgiment de Saint-Chamans; pendant
la guerre des Pays-Bas, il tait  la suite, ou pour parler plus
juste, quelque comique que cela soit, dans l'tat-major du marchal de
Saxe[107-A]; on l'en fit revenir pour le mettre au collge, et lui
faire faire sa premire communion... Aprs ses tudes, il entra dans
le rgiment du Roi, et  vingt-un ans il fut colonel du rgiment de
Custine. Il voulut connatre parfaitement tout ce qui avait rapport 
cette profession des armes qu'il devait embrasser comme l'un des
dfenseurs du trne. Les Cours du Nord taient alors des coles o
l'on apprenait de grandes choses. Le comte de Custine se passionna
pour la mthode allemande; il demeura longtemps  Berlin, et en
arrivant en France, il introduisit _la discipline_ allemande dans son
rgiment, et au moment o le canon retentit sur les plages
amricaines, il voulut aller secourir des opprims, car son me tait
noble et grande; il changea son beau rgiment de dragons pour le
rgiment de Saintonge infanterie, et il partit pour l'Amrique. Arriv
sur le thtre de la guerre, il se conduisit comme le plus vaillant
chevalier des temps historiques de la France... au sige de New-York,
il gagna exactement son grade de marchal-de-camp  la pointe de
l'pe; il avait alors trente-huit ans. De retour en France, il fut
nomm gouverneur de Toulon et puis dput aux tats-Gnraux. Il avait
ds lors des opinions politiques qui devaient le faire pencher vers le
parti de la Rvolution, mais jamais dans une exagration blmable;
jusqu'au moment o il se dclara pour la cause de la nation, parti que
l'on ne peut blmer, sa conduite fut toujours irrprochable, et en
admettant que ce parti ft une faute, il l'a paye tellement cher,
qu'il faut se taire devant une telle infortune. Le comte de Custine
avait de la fermet dans l'excution de sa volont, mais cette volont
tait pour lui longtemps difficile  fixer; une fois arrte, il
disait lui-mme _que rien ne devait_ coter pour l'accomplir!... Un
officier que je connais lui a entendu vanter un jour la conduite du
feld-marchal Lawdon, qui brla la cervelle de sa propre main  deux
soldats rvolts!... Il tait fort habile comme chef militaire, et ses
premiers pas dans la campagne de 92 furent aussi brillants
qu'avantageux  la France; il prit Mayence, Worms, Spire,
Francfort-sur-le-Mein... ensuite il abandonna ces mmes rivages o il
avait triomph pour se replier sur l'Alsace. Cela est-il bien, cela
est-il mal, je ne puis prononcer.  la chute des Girondins, il envoya
 la Convention les papiers du gnral Wimpfen, dmarche qu'on lui a
reproche. Svre et d'une probit spartiate, ne pouvant voir les
exactions qui se commettaient sous ses yeux, il n'pargna pas dans ses
rapports les reprsentants du peuple et plusieurs gnraux aussi
corrompus que l'taient souvent les proconsuls empanachs qui
suivaient l'arme, mais n'taient JAMAIS  sa tte!... Rappel  Paris
au commandement de..., il se vit en mme temps traduit au Comit de
salut public aprs avoir t appel  la barre de la Convention...
puis au Tribunal rvolutionnaire! L'accusation porte contre lui tait
absurde!... Il ddaigna d'y rpondre, il eut tort!... Il fut condamn
par ce tribunal de sang, qui tait heureux de frapper des ttes
innocentes et vertueuses, car, je le rpte, si le comte de Custine a
err, c'est qu'il a cru que le salut de la France dpendait du parti
qu'on allait prendre; un ange le soutint dans ces preuves cruelles,
ce fut sa belle-fille! il semblait que les femmes portant le nom de
Custine devaient l'honorer par leurs vertus, leur belle conduite,
comme elles devaient le rendre clbre par leur beaut et leurs
agrments. Mademoiselle de Sabran, qui pousa le fils du comte de
Custine, tait une de ces ravissantes cratures que Dieu donne au
monde dans un moment de munificence: belle, jeune, aime, madame de
Custine, ayant  peine vingt ans, s'enfermait  la Conciergerie avec
son beau-pre, le conduisait au tribunal, le soutenait dans ces
moments d'preuves!... et puis lorsqu'elle l'avait reconduit dans son
cachot, elle allait porter d'autres consolations et verser leur baume
dans le coeur bris de son mari, qui,  peine li  elle, voyait la
mort se dresser entre eux!... Quelles heures l'infortune passait
ainsi entre un vieillard accabl par la fortune injuste et son mari,
le pre de son enfant, frapp du mme coup et marchant en mme temps
vers un mme but... l'chafaud!... Madame de Custine la jeune est la
mre de M. le marquis de Custine qui existe aujourd'hui et qui est
connu pour tre l'un de ces hommes, quoique jeune encore, que l'on
voit avec peine comme les derniers d'un temps de bonnes manires et
d'exquise politesse. Je ne parle pas seulement de cette poque, mais
de toutes celles qui l'ont prcde.

Son aeul mourut avec cette rsignation de l'homme vertueux et du
sage: on l'a accus de pusillanimit parce qu'il avait demand un
prtre!... nous sommes absurdes en tant cruels, nous trouvons le
moyen d'tre moquables en tant atroces!... le gnral Custine mourut
au contraire comme il avait vcu, en homme irrprochable...

J'ignore comment je serai demain en allant  la mort, crivait-il 
son fils la veille de son supplice, nul homme ne peut rpondre de lui;
mais je m'efforcerai, mon fils, d'tre digne du nom que je vous
laisse.

Quelle touchante simplicit dans ce peu de mots! point de vantarderie,
de fausse vaillance,  cette heure solennelle o l'homme, vis--vis de
lui-mme,

  Ne paie point  Dieu le prix de sa ranon.

Le gnral Custine mourut sur l'chafaud comme l'un des martyrs de
notre infme et sanglante poque, le 18 aot 1793!]

[Note 107-A: Ces dtails sont positifs; ils viennent des bureaux de la
Guerre.]

Le physique du vicomte de Custine tait agrable. Il tait grand,
svelte, et d'une extrme lgance; ses traits taient fins et doux,
ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait
croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frre
avait une autre expression, et cette expression, moins lgante
peut-tre, tait plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu 
choisir entre les deux frres... Le comte de Custine avait plus
d'nergie, et surtout de cette nergie de l'me qui rvle les vertus
qu'elle renferme.

En voyant le vicomte de Custine, on avait le dsir de causer avec lui;
en voyant le comte, on avait la volont d'en faire son ami... Plac
dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa
belle naissance, sa grande fortune et sa considration personnelle, le
comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle
devait l'tre. Mais il avait de l'ambition, et peut-tre que son
humeur un peu acerbe, sa rpugnance  se plier aux moindres
complaisances, mme convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut
sollicit quelquefois de le faire, furent un obstacle  une lvation
plus rapide aprs son retour d'Amrique.

Sa femme en tait adore, et pourtant elle le craignait... elle avait
pour lui une affection tendre et dvoue, mais elle redoutait l'humeur
svre du comte. Souvent elle cachait une faute lgre commise par un
domestique, de crainte que le comte ne le chasst... Aussi les gens de
sa maison l'avaient-ils surnomme _Notre-Dame de Bon-Secours_!...

Ce fut quelque temps avant le drangement de la sant de madame de
Custine, que le vicomte, son beau-frre, fut atteint d'une passion
insense pour madame de Genlis... Cette passion devint bientt
publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession
du vicomte de Custine ne vnt entraver ses dmarches les plus simples.
Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler
 la comtesse, sa belle-soeur; quel fut son tonnement de ne pas la
trouver de son sentiment!

--Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon
beau-frre ne vous porte qu'un intrt profond et ne vous veut aucun
mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande.

Quelque recommandation que ft la comtesse, madame de Genlis exigea
le dpart de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient
avoir des doutes sur cette passion manifeste si singulirement par le
vicomte, taient tonns que madame de Genlis affectt une aussi
grande svrit; le vicomte de Custine tait parfaitement agrable, et
M. de Caulaincourt (le pre), qui le comparait au vicomte de Sgur,
comme il compltait la comparaison entire du comte de Custine au
comte de Sgur, et de madame de Sgur  madame de Custine, disait que
le vicomte de Custine tait un homme charmant[108]. Sa taille tait
haute et bien prise, et d'une lgance remarquable, surtout comme
distinction. Mais son regard et son sourire, qui taient d'abord ce
qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une
rpulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et
toujours railleuse, et que le regard tait, lorsqu'il ne le
surveillait pas, faux et comme quteur... Cependant ses yeux taient
bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur tait infinie... Voici,
au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses _Mmoires_,
et que j'avais entendu faire bien avant que les _Mmoires de madame de
Genlis_ ne parussent. Les intrts de coeur de M. de Caulaincourt
avaient t lis d'une manire intime  la famille Custine, d'une
telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette poque sans
que le nom du gnral ne vnt sur ses lvres. Frre de la meilleure
amie de madame de Custine, il l'avait aime avec passion, mais
infructueusement, comme tout ce qui l'a aime d'amour! Que de fois,
lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme
l'exemple de toutes les vertus, j'tais loin de me douter que cette
mme madame de Custine tait l'aeule de l'auteur du _Monde comme il
est_!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mres!...

[Note 108: Madame de Custine aurait t, je crois, plus ge que
madame de Sgur (femme de l'ambassadeur en Russie). La comparaison que
faisait M. de Caulaincourt qui, en sa qualit de frre de madame
d'Harville, tait familier dans la maison de Custine, venait de ce
qu'il aimait les deux familles galement, et n'aimait pas les deux
vicomtes, qu'il prtendait se ressembler beaucoup, ce qui tait faux,
car l'un tait dissimul.]

Voici ce portrait du vicomte de Custine:

.....Il avait alors vingt-sept  vingt-huit ans, une taille et une
figure particulirement lgantes; on trouvait son visage joli: il ne
m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa
physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et
qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et
de mchant que je n'ai vu qu' lui, et qui me paraissait d'autant plus
surprenant, qu'il tait blond et que ses yeux taient bleus, ce qui
ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la
finesse et quelquefois de la gat, une jolie conversation, un ton
parfait, et la rputation d'un jeune homme instruit, sage et
trs-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France
et tous les mmoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans
pdanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me
semblait digne des plus grands loges...; quand je le regardais et que
je l'observais, il me dplaisait  l'excs. Il _se piquait aussi
d'aimer avec passion_ la musique, ce qui motivait les transports
auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se
trouva mal en m'coutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce
bel air de _Castor et Pollux: Tristes apprts, ples flambeaux_!...

Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait
plir  volont.

Voil ce portrait tel qu'elle le fait.

La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de
sa belle-soeur et femme rpandue dans le grand monde, comme cousine de
madame la marchale d'Estres, nice de M. de Puisieux, cordon bleu
et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme
suprieure fort  la mode et dont le nom tait dj clbre; cette
passion de M. de Custine, qui lui-mme tait un homme fort connu dans
la haute socit, dont il tait l'un des membres les plus marquants
par son nom et ses agrments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de
bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'pargna rien pour
la rendre clatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous
mille dguisements: aujourd'hui c'tait un mendiant  la porte d'une
glise; demain une _coiffeuse_[109]! parmi celles qui venaient la
coiffer; une autre fois il revtait l'habit de livre de l'un des
valets de pied de madame de Genlis... Il lui crivait les lettres les
plus passionnes!... et madame de Genlis tait charmante  cette
poque. Elle tait jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire
qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver  ce
qui pouvait rsulter de ce jeu... si toutefois c'tait un jeu... Il
crivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres
cachetes _aprs avoir lu les premires,  ce qu'elle dit_; c'est ici
que je crois pouvoir mettre un doute sur cette svrit de madame de
Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les
ressorts tiennent videmment  cette position de la socit  cette
poque. Voyez ce rle jou par un homme de la plus haute naissance...
voyez les moeurs qui ont t refltes dans plusieurs ouvrages, et
l'on peut porter un jugement sur une poque relativement  une partie
seulement...

[Note 109: Les femmes avaient alors des _coiffeuses_. Ce ne fut que
sous Marie-Antoinette que les _coiffeurs_ furent admis. Lonard fut le
plus fameux de tous: ce fut lui qui coiffa la vicomtesse de
Laval-Montmorency avec une serviette damasse coupe par bandes!]

Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui _faisait effet_;
mais en mme temps il s'criait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une
vie simple et retire, comme celle de sa belle-soeur par exemple, lui
convenait  merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de _sa
passion_ pour madame de Genlis, il fut aim d'une femme jeune et fort
jolie: elle tait toute jeune, nave, et l'aima avec une passion que
lui-mme ne repoussa que pour faire un clat. C'est un caractre
trs-prononc que celui du vicomte de Custine!...

Cette jeune femme, qui l'aima bientt avec tout le dlire d'un premier
amour, et qui se croyait aime, fut un jour entrane  lui avouer sa
passion... Le vicomte se jeta  ses genoux en lui demandant sa
piti!...

--Accordez-moi votre amiti, lui dit-il _en fondant en larmes_... je
ne suis pas digne de votre amour... J'aime!... sans tre aim, grand
Dieu! et je souffre tous les maux d'un amour mpris!!!

--Oh! s'cria la jeune victime, comment ne vous aime-t-elle pas!... Le
vicomte alors, sans aucune ncessit, lui nomma madame de Genlis et
lui dit combien il tait malheureux de cette passion ddaigne qui
consumait sa vie!... Ce fut la jeune femme _elle-mme_ qui raconta le
fait  madame de Genlis... C'tait l ce que voulait le vicomte...
Quant  sa conduite envers elle, il faisait les plus inconcevables
extravagances... Un jour, madame de Genlis avait quelques inquitudes
relativement  la sant de madame de Mrode, l'une de ses amies
habitant Bruxelles; elle en parle un soir  souper chez la belle-soeur
du vicomte de Custine... il ne dit rien, seulement il sort avant tous
les autres convives... Le surlendemain  midi, il demande  tre
introduit chez madame de Genlis et lui remet un petit billet de la
comtesse de Mrode qui la rassurait sur sa sant... Le vicomte _tait
all  Bruxelles  franc-trier_. Il _avait vu_ madame de Mrode et
puis tait reparti!... Ce sont de ces traits dignes de l'poque la
plus chevaleresque qu'on ne peut expliquer que d'une manire: c'est
que le vicomte aimait  jouer des proverbes, chose qu'il devait faire
dans la perfection!... Ce fut alors que, pouss _au dsespoir_, il
disparut tout--coup et pendant plusieurs semaines. Son frre, le
comte de Custine, dont le coeur tait parfait, alla  sa recherche et
dans le plus _vritable_ dsespoir, et peut-tre que les rigueurs un
peu exagres de madame de Genlis lui parurent trop svres... Quoi
qu'il en soit, au bout d'un mois _on retrouva le vicomte_. O
croyez-vous qu'il s'tait all cacher?... dans la fort de Snart...
Au moment o, dit-il, il s'allait tuer..... il avait rencontr un
ermite, puis encore un ermite, enfin une douzaine d'ermites, ce qui
m'a l'air d'tre une communaut... Ces bons frres, en effet,
s'taient runis pour vivre en commun du produit de leur industrie, et
ils faisaient des bas de soie, des rubans et de diffrentes petites
choses qu'ils vendaient  Paris et  Essonne. Le vicomte demeura parmi
ces hommes simples et pieux... Il leur en imposa et leur fit plusieurs
mensonges pour motiver son arrive parmi eux... et surtout son sjour.
Au bout d'un certain temps, il les quitta et rentra dans Paris
lorsqu'il se vit dcouvert.--Il avait laiss croire en quittant
l'htel de Custine qu'il allait se donner la mort... La terreur d'un
tel adieu avait tellement domin son malheureux frre que sa douleur
fut au moment de le rendre insens... Le vicomte jouait ainsi avec le
coeur de tout ce qui tait autour de lui, et d'une voix douce laissait
tomber dans leur me des paroles de mort et de dsespoir... Quelle
tait donc la nature de cet homme?... madame de Genlis en porte ce
jugement un peu plus loin, et son attachement exclusif pour le reste
de la famille la rend tout--fait admissible  donner son opinion.

Le vicomte de Custine, dit-elle, savait prendre tous les masques,
mme celui de la religion[110]!... Il alla dans cette Chartreuse de la
fort de Snart, et y passa quatre mois dans les exercices de la plus
haute pit: il tait, disait-il, rendu  la religion! Les solitaires
le prenaient pour un saint! En les quittant, il les laissa tout
difis. Il avait suivi leurs exercices et mme travaill avec eux.
Ils vantrent sa douceur, sa simplicit, sa candeur. Je suis
persuade, ajoute-t-elle, que le vicomte de Custine s'est beaucoup
amus dans cet ermitage: car il y avait une telle duplicit dans son
caractre, que, mme sans but et sans intrt, _il se dlectait dans
l'hypocrisie_. Un jour, dit encore madame de Genlis, il jouait au
whist avec moi; tout--coup il laisse tomber les cartes... et me
fixant avec une attention plus que ridicule il suspend ainsi la
partie... Il me mit en colre... Une jeune femme sentimentale, qui le
trouvait charmant, se leva indigne, et dit que j'tais
_monstrueuse_!...

[Note 110: Je pourrais croire que madame de Genlis a t aigrie par la
cause assez dsagrable que je vais rapporter plus loin. Mais le mme
jugement a t port par d'autres personnes, et celles-l
dsintresses; j'ai longtemps cru que le vicomte de Custine tait de
cette autre branche dont il y a un colonel comte de Custine, encore
existant aujourd'hui, et habitant Nogent-le-Rotrou.]

Cette scne se passa chez madame la comtesse d'Harville, o la
comtesse de Genlis allait passer presque toutes les soires qu'elle ne
passait pas chez elle depuis le malheur qui avait frapp l'htel de
Custine.

J'ai dj dit que madame de Custine souffrait, et souffrait sans se
plaindre; mais on voyait se dvelopper, malgr les soins, sur ce beau
visage, des principes de mort, qui, chaque jour, devenaient plus
visibles. Dans l'hiver qui suivit sa dernire couche elle sortit peu,
et s'effora de rendre sa maison encore plus agrable  ses jeunes
amies. Elle avait perdu sa soeur... Madame de Louvois tait morte, et
cet hritage que madame de Custine avait si vertueusement partag
tait revenu dans les mains pures qui l'avaient restitu pour obir 
la loi de Dieu... Le chagrin avait frapp madame de Custine au milieu
de cette flicit domestique dont elle jouissait... et puis son heure
avait sonn sans doute! Elle alla en Lorraine, passa quelques mois
auprs de sa belle-mre, qui, elle aussi, tait un modle de vertu. La
comtesse revint  Paris vers la fin de l'automne; M. de Caulaincourt
et madame d'Harville se trouvrent chez elle pour l'embrasser en
descendant de voiture... En la voyant, M. de Caulaincourt recula
d'pouvante!... C'tait la mort qu'il voyait sur ce visage, o la
beaut des traits luttait encore avec une dcomposition frappante...

Le comte de Custine tait demeur en Lorraine; le vicomte tait revenu
avec sa belle-soeur... M. de Caulaincourt lui dit combien il tait
frapp de son changement..... En l'coutant, le vicomte plit:

--La croyez-vous malade? lui dit-il...

--Mais son tat vous est mieux connu qu' moi, rpondit M. de
Caulaincourt... Comment a-t-elle support la route?...

Le vicomte, au lieu de rpondre, passa chez sa belle-soeur. Elle tait
 demi couche sur une ottomane... ple, ses beaux grands yeux  demi
ferms... Sa main tombait  ct d'elle; M. de Caulaincourt la prit...
elle tait brlante et sche!... Le lendemain, elle tait trs-mal...
On fit appeler Tronchin... Elle avait une fluxion de poitrine, et fut
ds le premier jour dans le plus grand danger...

Madame de Genlis lui tait profondment attache... Aussitt que le
danger fut reconnu, elle s'tablit au chevet du lit de son amie et fut
sa garde-malade... Madame d'Harville vint aussi remplir tous les
devoirs pieux d'une amie... Mais les ravages furent rapides, et
bientt on dsespra de la malade. L'ange allait retourner au ciel.

Une nuit, elle ne dormait pas, et entendit doucement prier prs
d'elle... C'tait madame d'Harville.

--Je voudrais entendre, dit-elle.

Son beau-frre, qui veillait avec les deux amies, accourut  sa voix.
En l'apercevant, un mouvement inexprimable anima la physionomie de
madame de Custine, surtout en le voyant s'agenouiller et prier.

Lorsque la prire fut termine, la malade voulut boire...

--Et vous, dit-elle, comment vous traite-t-on ici?... Hlas! l'oeil de
la matresse ne peut veiller sur les soins rendus  ses htes,
ajouta-t-elle avec un anglique sourire!... Elle fit appeler son
matre d'htel:

--Qu'il y ait toujours dans le salon, dit-elle, des oranges, du
raisin et des eaux glaces, surtout pour la nuit!... Soyez exact 
excuter cet ordre... C'est peut-tre le dernier!...

--Maintenant, ajouta-t-elle, prions encore!... prions ensemble! C'est
surtout auprs du lit d'une mourante que doit se raliser cette
vrit: Jsus-Christ sera au milieu de nous, lorsque nous serons
quelques-uns rassembls en son nom... Quelques moments aprs, elle
fit elle-mme cesser la prire pour faire approcher le vicomte de
Custine, et lui demander s'il avait envoy chercher son frre... Le
vicomte rpondit par un signe affirmatif.

--Pourvu qu'il soit encore temps! dit-elle, en levant au ciel ses
admirables yeux, anims de l'amour de Dieu dans ce moment terrible o
la mort s'approchait brutalement d'elle et posait son doigt osseux sur
le corps parfait de beaut de cette jeune femme que Dieu rappelait 
lui  vingt-quatre ans!...

Vers le matin, elle tait tellement agite qu'elle ne pouvait mme
sommeiller.--Mon amie, dit-elle  madame de Genlis, prenez ce volume
(et elle lui indiquait un livre qui tait sur une table) et venez ici,
bien prs, m'en lire un chapitre...

Ce livre tait un recueil de morceaux de littrature religieuse...
elle se fit lire les _Quatre fins de l'homme_, par Nicolle... Arrive
 un passage sur la mort, qu'elles avaient souvent mdit ensemble:

--N'allez pas plus loin, dit-elle, cela vous affligerait!...

Et elle se fit lire l'_Imitation_!...

La nuit qui prcda sa mort fut affreuse! elle luttait contre la
maladie avec la vigueur d'une nature pure et vierge et la force d'me
qui se rattache aux liens de mre, d'pouse et d'amie!... Quelle vie
que celle abandonne par elle?... Amour, amiti, considration,
fortune, beaut!... voil les biens qu'elle quittait!...

Le matin du cinquime jour, Tronchin dclara qu'il n'y avait plus
d'esprance!... Le vicomte de Custine, madame d'Harville et madame de
Genlis passrent dans le salon, o ils sanglotrent pendant plus d'une
heure, tandis que la mourante tait enferme avec son confesseur et
son notaire... Il tait alors quatre heures du matin...  cinq heures,
elle rappela ses amis auprs d'elle... Elle avait voulu savoir de
Tronchin combien il lui restait d'heures  vivre!... C'tait un
dimanche.

--Je voudrais que vous me lussiez la messe, dit-elle  son amie... En
la voyant, madame de Genlis fut frappe de son admirable beaut...
toute trace de souffrance avait disparu... C'tait une aurole d'ange
qui entourait sa tte, ou plutt, c'tait la sainte qui dj
appartenait au Ciel... En la voyant si belle, ils tombrent  genoux
prs de son lit, et ne purent avoir aucune inquitude... Qu'est-ce que
que la mort pouvait oser sur ce corps si beau? L'esprance revint dans
tous les coeurs... On lut la messe auprs d'elle.

--Maintenant je suis _bien_, dit-elle  madame de Genlis, allez  la
messe; vous l'entendrez  mon intention...

Elle lui donna un livre d'heures qui lui servait habituellement... M.
de Caulaincourt, qui arrivait alors pour avoir de ses nouvelles, en
reut aussi un livre, qu'elle lui donna... Madame de Genlis alla
entendre la messe avec madame de Caulaincourt: il tait alors neuf
heures du matin; au bout de trois quarts d'heure ils revinrent; tout
tait fini: l'ange tait au ciel!...

Le dsespoir de cette maison ne se peut dcrire; les larmes et les
cris taient dchirants!... Le soir, le malheureux comte arriva.  la
vue de ses deux enfants, qui venaient  lui sans tre conduits par
leur mre comme toujours, il se sentit dfaillir, et son dsespoir fut
aussi profond que long  se calmer... Son coeur tait parfait, et il
avait su apprcier l'me que Dieu avait commise  sa garde et dont le
bonheur lui avait t confi.

Pendant plusieurs mois, une seule existence lui fut permise par le
violent chagrin qui dtruisait aussi sa vie... Il allait djener avec
M. et madame de Genlis; ensuite ils allaient se promener en voiture ou
 cheval ou  pied. Le comte de Custine rentrait, et puis madame de
Genlis, madame de Balincourt, madame d'Harville ou madame de Crenay,
enfin, l'une de ces dames, jamais plus d'une ou de deux, allait dner
avec lui; on y trouvait son frre le vicomte, dont la passion violente
pour madame de Genlis tait alors  son plus haut degr... Au bout de
plusieurs mois, madame de Genlis put faire un peu de musique... Alors
le comte de Custine lui envoya une harpe, que madame de Custine avait
achete pour son amie, afin que la sienne ne ft pas de trop frquents
voyages... Il y joignit une clef en or maille de noir, avec ces
mots:

_Ne l'oubliez jamais..._

Je cite ce fait comme un dmenti donn  ceux qui parlent de la
_duret_ du gnral Custine. Un homme qui sent profondment les
sentiments d'amour et d'amiti est un homme digne d'tre aim...

Il joignit  ce prsent celui du portrait de madame de Custine et de
ses enfants[111]. Je l'ai vu, ce portrait; M. de Caulaincourt en avait
une copie, ainsi que madame d'Harville. Qu'elle tait belle!

[Note 111: Les enfants du comte de Custine sont: l'un, madame la
marquise de Brz, et l'autre, son fils, jeune homme de la plus belle
esprance, prit sur l'chafaud quelques semaines aprs son pre.]

Plusieurs mois s'coulrent. Le comte de Custine et le vicomte
voyaient chaque jour madame de Genlis...: ce fut alors que le vicomte
s'en alla  la Trappe et fit toutes ses folies!... Enfin il revint, et
pendant un peu de temps on eut la paix. Mais bientt les scnes
ridicules recommencrent, et il finit par devenir importun, mme  son
frre, le meilleur des hommes.

Un jour, M. de Custine arrive chez madame de Genlis; il tait ple et
paraissait boulevers...

--Attendez-vous  apprendre une affreuse perfidie, dit-il  son
amie.--De quoi s'agit-il?--De mon frre!--De votre frre, grand
Dieu!...--C'est un malheureux!... non-seulement il vous trompait,
mais... (Ici le gnral ne put parler, tant il tait oppress)--il
aimait ma femme!... Madame de Genlis demeura immobile.--Oui,
poursuivit le gnral, il aimait la femme de son frre... cet ange
dont la puret devait repousser un tel amour; car la vertu et le vice
sont incompatibles ds qu'ils apparaissent l'un  l'autre.

Madame de Genlis demanda comment la chose s'tait dcouverte: son
amour-propre souffrait un peu de voir s'en aller en fume cette
passion qui avait occup tout Paris pendant deux ans!... Le comte,
dont l'indignation lui permettait  peine de parler, lui raconta que
le matin mme, voulant mettre en ordre quelques papiers particuliers
de madame de Custine, quelque douloureux que ft ce devoir, il l'avait
accompli; il ne restait plus qu'une seule cassette renfermant des
lettres de madame d'Harville et de madame de Louvois. Le comte allait
refermer cette cassette en reprenant les lettres de madame d'Harville,
lorsqu'il crut s'apercevoir que la bote avait un double fond; en
effet, elle en avait un, et mme fort profond. Il trouva le secret, et
dans ce double fond plus de cent lettres de son frre adresses  sa
femme; et quelles lettres!... Tout ce que l'esprit peut employer de
plus subtil pour attaquer le raisonnement, tout ce que l'amour sait
dire de doux et de captivant pour endormir le coeur, tout ce que le
dlire, enfin, de la passion peut produire pour garer les sens et
troubler l'me, tait employ dans ces lettres... Madame de Custine
les avait gardes comme une prcaution utile; elle avait lu les
_Causes clbres_, et savait l'histoire de madame de Ganges!...

Mais tout ce que cet ange avait d souffrir en vivant  ct d'un
pareil homme!... Toujours tremblante, et redoutant une dcouverte qui
devait faire couler le sang fraternel dans sa demeure... en face d'un
frre dont la parole d'amour rsonnait chaque jour  son oreille pure
et chaste, la vie de madame de Custine fut empoisonne dans son
bonheur mme. Lorsqu'on a connu cette femme anglique, soit par
elle-mme, soit par ses amis; lorsqu'on a flchi le genou devant cette
nature d'lite qui montre une me brlante de l'amour de Dieu et
continuellement livre  l'exercice de toutes les vertus domestiques
et prives comme la femme forte de l'criture, en voyant cet homme
circuler autour d'elle et chercher  l'endormir par ses paroles
emmielles, toutes de vice et d'imposture, on croit reconnatre le
serpent, l've chrtienne, et le Paradis souill enfin par la prsence
du tentateur se retrouve dans cette maison o un frre veut jeter de
la honte au front d'un frre et perdre une me d'ange avec son me de
dmon...

Le comte de Custine, en parlant  madame de Genlis, ne lui dit pas
tout: il lui fallait mnager l'amour-propre de cette femme vraiment
offense... et dans la noble franchise de son caractre le gnral
n'avait pu se contenir; mais il avait besoin de confiance, et surtout
de conseils!... Il alla  madame d'Harville... C'tait une soeur pour
madame de Custine... Son me vertueuse recula devant un tel plan,
conu et mis  excution en prsence de cette femme anglique et
sainte qu'ils pleuraient!... Madame d'Harville avait aussi t l'objet
des hommages du vicomte de Custine; mais comme elle lui rpondit sans
aucune coquetterie, et qu'elle n'tait pas  la mode comme madame de
Genlis, il s'loigna...

--Que je vous plains! dit-elle au gnral. Que comptez-vous faire?--Je
ne sais!--Gardez le silence.--Ah! le pourrai-je jamais!--Vous le devez
 la mmoire de celle qui vous a montr cette route par sa propre
conduite. En vous laissant ces lettres, elle a voulu vous instruire,
sans jouer le rle d'accusatrice; elle a remis cette cause terrible
entre les mains de Dieu!... Mais je la connais assez pour tre
certaine qu'elle mourrait  vos pieds pour obtenir l'oubli du crime de
votre frre.

Le gnral tait sombre et mme farouche... Facile  mouvoir par des
sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son me, il
ne savait lui-mme s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses
mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui
rendaient sa fureur; l'une de ces lettres rpondait probablement  des
reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnte homme, en
affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas:

Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en
Corse; mais vous qui, avec une me si grande, si noble et si sensible,
n'en tes qu'effraye _et non touche_, comment pouvez-vous craindre
pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?...
Confiez-vous davantage  sa vanit; soyez persuade qu'en voyant
l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112].

[Note 112: Cette lettre est copie sur l'original cit par madame de
Genlis _elle-mme_.]

Le comte de Custine se rsolut  garder le silence!... Quelle noble
rsolution et quelle me assez matresse d'elle-mme peut demeurer
devant un frre qui a mdit votre perte!... Mais le comte connaissait
le monde! il savait surtout que de toutes les supriorits, celle de
la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage;
il ne fallait donc pas porter  son tribunal souvent injuste une cause
comme celle qui se prsentait... Mais quel effort!... quelle
grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gard
vis--vis de son frre!... Car JAMAIS il ne sut  quel point l'offense
avait t connue!... Le comte de Custine brla ses lettres!... il n'en
garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de
la martyre qui avait t frappe au coeur, pendant cinq annes d'un
supplice renouvel tous les jours,  toutes les heures,  toutes les
minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrge!... Le vicomte de
Custine est un type  tudier.... C'est un de ces caractres qui
appartiennent  la science physiologique.... C'est une me forme
autrement que l'me d'un mchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans
les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles motions dans
le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la
singularit du forfait... il fallait enfin que le crime le ft sourire
devant son trange nature!...

Le gnral Custine tait essentiellement bon; il aimait son frre avec
une extrme tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de
la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et
puis il se calma. Toutefois, _jamais_ la confiance ne se rtablit
entre les deux frres... elle tait devenue impossible... Ce qui est
dchir ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible!
Quoi qu'il en soit, JAMAIS le vicomte n'a su que son frre connaissait
son crime[113].

[Note 113: M. le vicomte de Custine fut depuis attach  M. le prince
de Cond, comme capitaine de ses gardes... Il a toujours affect sa
passion pour madame de Genlis; et si, en effet, elle n'avait pas connu
la vrit, elle pouvait croire  cette feinte qu'il continua bien
longtemps encore aprs la mort de son infortune belle-soeur!...

Maintenant je dois dire ma dernire pense sur cette trange aventure
qu'il faut plutt, aprs tout, regarder comme une de ces fatalits que
les Anciens supportaient comme envoyes par les Dieux, et sous
lesquelles ils courbaient la tte. Le chrtien devait fuir et porter
dans un lointain monastre cette blessure qui pouvait atteindre du
mme coup tant de coeurs innocents!... mais que le vicomte de Custine
_fut un monstre_ comme le prtend madame de Genlis, et cela parce que
cette belle passion dont elle tait l'objet apparent devenait nulle
par cette rvlation de la cassette de la comtesse de Custine! La
femme chrtienne soutint mme par-del la mort son rle admirable de
la femme forte et mme sublime dans sa vertu!... Ce silence et ces
lettres laisses  la volont de Dieu pour tre rvles ou cles
selon son dcret! Toutes les fois que je relis cette histoire, je
m'incline devant cette belle mmoire qui me prsente une femme belle
et jeune, morte  vingt-quatre ans dans toute la pompe de cour la plus
heureuse! Que les mystres de Dieu sont grands!...

Le vicomte de Custine n'est peut-tre pas aussi coupable que madame de
Genlis le reprsente. Qui sait ce que cet homme a souffert? Qui sait
les douleurs inconnues qui ont bris son me? Cette funeste passion ne
fut pas partage: la vertu sans tache de madame de Custine rpond de
son innocence. Il y a des secrets dans le coeur, il y a des secrets
dans l'amour surtout qu'on ne peut pntrer; tout ce qui est passion
ne se rvle qu' ceux qui sont initis  ses mystres. Sans doute le
vicomte de Custine, au premier coup d'oeil jet sur cet amour
incestueux, est un homme affreux et coupable. Mais qui peut connatre,
apprcier tout ce qu'il a souffert peut-tre? L'esprit se confond
devant les mystres du coeur. Taisons-nous et plaignons ceux qui
aiment comme le vicomte de Custine. La piti est un sentiment qu'on
peut leur accorder avec certitude de n'avoir aucun tort.]

Je finis cet article, qui a montr une socit pure et vertueuse au
milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je
l'ai lu  deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont
certifi qu'il tait ressemblant. J'ai fait exprs de donner cet
article, dans lequel j'ai montr un caractre de l'poque, tel que
celui _du mchant_, par exemple, mais plus corrompu encore et au
milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste,
dont j'ai connu deux femmes, tait une parfaite image de la socit
_morave_ dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom
illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une premire
place, que la beaut et les vertus de sa jeune matresse lui
assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le
dsert, au travers des dtours infects de notre Babylone, m'a sembl
devoir tre montre dans tous ses dtails. Et l'pisode du vicomte de
Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait
revivre une poque.

Voici le portrait de madame de Custine.

....Marie  dix-sept ans, elle passa sept annes dans le monde, pour
y offrir le modle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte,
mais pure, irrprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu
dans la jeunesse, avec une beaut remarquable, une raison si ferme,
des principes et une pit si austres, runis  tant de grce, de
gat, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle
ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistt, et ses
amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle prsidt  leur
parure... Il tait dans sa destine de ne devoir ses vertus et sa
considration qu' elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni
mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle
ne fit une fausse dmarche ni une faute!... Elle avait infiniment
d'esprit et ne l'employait qu' perfectionner sa raison et son
caractre. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours
une vie sdentaire, avec tant de simplicit, que son got pour la
retraite ressemblait  de la paresse: elle tait charme qu'on le crt
ainsi.--J'aime mieux, disait-elle  ses amies, que l'un m'accuse
d'indolence que de singularit.

Madame la comtesse de Custine vcut sept ans dans le monde avec la
considration personnelle d'une femme de quarante ans, dont la
conduite aurait toujours t parfaite[114].

[Note 114: Madame la comtesse de Custine a laiss, comme je l'ai dj
dit, deux enfants, une fille et un fils. Le fils mourut sur le mme
chafaud que son pre. Sa fille est madame la marquise de Dreux-Brz,
dont les vertus rappellent sa mre, et dont le fils, M. Scipion de
Brz, est l'un de nos plus habiles orateurs  la Chambre des Pairs:
sa noble et courageuse conduite serait un titre de plus dans Une autre
famille; dans la sienne, c'est tout simple... Son jeune frre, Pierre
de Brz, qui se fit prtre  vingt ans, est l'un des plus honorables
que compte le clerg franais: il a, comme son frre Scipion, le
talent de la parole; mais la sienne annonce seulement la loi de
Dieu.]




L'ATELIER DE MADAME DE MONTESSON

 BIVRE.


Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est _notabilit_ frappe
vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui,
par un motif quel qu'il soit, a mrit de sortir de la voie commune et
d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva
avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son
nom tait surtout prononc dans une terre o j'avais t dans mon
enfance. La belle terre de Seine-Assise avait t achete par une de
nos amies... J'avais entendu parler de madame _la marquise de
Montesson_, dans ces champs qui avaient t les siens, avec une
reconnaissance qui n'avait pas d'quivoque, car elle tait presque
proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention.

Je venais de me marier, j'avais quinze ans, mais j'tais enfant
seulement par l'apparence. Mes gots taient srieux et me portaient 
causer et  connatre tous les personnages du grand drame qui venait
de se jouer, tandis que les fils de mon intelligence se
dbrouillaient. Les migrs rentraient en foule... On entendait
annoncer des noms qui paraissaient exhums de la tombe!... Hlas!
beaucoup d'eux en effet y taient ensevelis, mais pour n'en plus
sortir!... Ce fut  cette poque que mes oncles, messieurs de Comnne,
rentrrent de leur migration[115]... Le prince Dmtrius, frre an
de ma mre, n'avait pas quitt soit Louis XVIII, soit l'arme de
Cond. Mon autre oncle, l'abb de Comnne, qui demeura avec moi
jusqu' sa mort[116], avait agi de mme. Ils me trouvrent marie
depuis peu de jours, et dirigrent, de concert avec ma mre, une
grande partie de mes relations sociales. Ce fut cette influence qui
faisait dire  l'Empereur _que je voyais ses ennemis_.

[Note 115: Le prince Dmtrius, l'an de mes oncles, avait t
accueilli par le duc de Parme comme un _alli, un prince fugitif_...;
mon oncle y fut trait comme il avait t, au reste, en Pimont, qu'il
ne quitta qu' l'invasion des Franais!...]

[Note 116: C'tait un saint homme que mon oncle l'abb de Comnne!...
il difiait ma maison par sa vnrable conduite. Ferme et constant
dans ses opinions, dvou aux Bourbons dont l'tat lui imposait la loi
de fidlit, jamais il n'y manqua pendant quinze annes qu'il fut
auprs de moi. Certes, s'il l'et voulu, il et t non-seulement
vque, mais archevque, et,  l'poque du concordat de 1803,
peut-tre aurait-il eu le chapeau, si Junot avait sollicit pour notre
oncle... Mais, parfaitement bon pour tout le reste, il devenait
intraitable tout aussitt qu'il tait question de religion. J'ai su
depuis que mon oncle appartenait  ce qu'on nommait alors _la petite
glise_ (on appelait ainsi les ecclsiastiques qui n'avaient pas
reconnu le concordat de 1802). Mon oncle tait d'une austre pit,
mais seulement svre pour lui seul.]

Mon oncle avait beaucoup connu monsieur le duc d'Orlans le pre; je
lui en ai entendu parler avec un accent profondment touch. Il en
avait conserv un souvenir compltement dgag de madame de
Villemomble (mademoiselle Marquise) et de ses compagnes; et madame de
Montesson, avec ses grces, sa douceur, ses excellentes manires,
tait un exemple, suivant mes oncles, que je devais suivre. Mon oncle
Dmtrius parlait continuellement des voyages de Villers-Cotterets...
de Seine-Assise... et une fois sur ce chapitre, il ne tarissait plus.
Ce fut dans ce mme moment o il tait sous le charme des souvenirs,
que Junot me donna une petite campagne pour y passer les premiers mois
d'une premire grossesse pnible. Cette maison tait dans la valle de
Bivre; elle avait appartenu  _M. de Chamilly_, valet de chambre du
Roi. Le parc, si l'tendue tait suffisante pour faire un parc avec
soixante arpents, tait une des ravissantes choses dans ce genre que
j'aie jamais vues... Les plus beaux arbres exotiques, la plus riche
vgtation, les plus beaux ombrages, des sites pittoresques, des
points de vue mnags avec un art merveilleux, faisaient de cette
campagne une retraite enchante!... Lorsque Junot en fit
l'acquisition, le mois de mai commenait... Dans ce temps-l le mois
de mai voulait dire _printemps_...: c'tait alors le mois des roses...
ce mois ddi  la mre de Dieu, parce qu'il tait frais, pur et suave
comme son culte!... La valle de Bivre tait,  cette poque de
l'anne, comme un bouquet dont le parfum magique donnait du bonheur...
Quelle belle contre!... quel charme attach  son souvenir!... C'est
bien d'elle qu'on peut dire avec Ramond: _Son souvenir[117] rappelle
celui de plusieurs printemps!_... Bien des motions ont agit mon me
depuis cette anne o je vis Bivre pour la premire fois!... Eh bien!
le seul nom de cette valle parfume me transporte, par la pense, par
la puissance de cette mmoire de l'me,  cette poque o, ge de
seize ans, j'arrivai dans ce beau pays, si heureuse et si gaie!
portant si lgrement la vie, y trouvant  chaque pas de ces
jouissances infinies dont la nature est prodigue envers nous, mais que
nous ddaignons!... et que je fus assez heureuse pour ne pas
mconnatre... J'avais seize ans!...

[Note 117: Souvenirs en revenant de Gavarnie,  la grotte de Gdres.
Il dit ce mot en respirant l'odeur d'une violette.]

Je ne connais rien dans les environs de Paris qui puisse balancer
l'aspect de la valle de Bivre, si ce n'est peut-tre la valle
d'Aunay... Ses prairies sont vertes comme celles qui bordent les rives
du lac de Thoune... L'herbe en est elle-mme plus parfume que celle
des autres prairies dans le cercle qui entoure Paris... et lorsqu'on
voit se balancer sur la montagne les longs rameaux des beaux chnes
des bois de Verrires qui forment comme une couronne  cette contre
solitaire et romantique, on se croit transport dans un pays loign,
et, se laissant aller doucement  vivre, on rve, on est berc par une
ide vague mais heureuse; c'est une vie toute de bonheur, on ne se
rappelle alors que ce qui flatte notre me et nos penchants: voil du
moins ce que j'ai prouv souvent  Bivre[118]... Encore une fois
j'avais seize ans!...

[Note 118: Je puis dire que j'ai souvent prouv les mmes sensations,
soit en Suisse, soit en Italie, et mme en Espagne. Un beau pays, une
scne de la nature comme la Suisse en droule quelquefois dans les
solitudes sauvages du Splugen ou la ravissante valle de Misogno...
Les Pyrnes aussi!... et mme je puis dire qu'elles me frappent
davantage et plus immdiatement que les Alpes, dans le jeu de leurs
dcorations naturelles!...]

La valle de Bivre n'est plus aujourd'hui ce qu'elle tait alors...
Deux ou trois habitations, parmi lesquelles on comptait la maison
seigneuriale qui tait le chteau, formaient avec quelques autres
maisons le village de Bivre. Une manufacture de toiles peintes, 
l'imitation de celle de Jouy, dont on apercevait le clocher au bout de
la valle, donnait beaucoup de mouvement et faisait un grand bien 
cette contre, qui paraissait spare du monde et devoir servir de
retraite  des hommes fuyant le bruit...

La maison que Junot avait achete avait t construite par M. le
marquis de Chamilly, premier valet de chambre de Louis XV; elle tait
orne dans le got du temps, ce qui,  l'poque de 1800, tait de fort
mauvais got. En effet comment pouvait-on se rsoudre  meubler un
salon dont les glaces taient entoures avec des bordures dores et
moules, comme nous savons qu'on le faisait alors, avec des fauteuils
en acajou recouverts d'une toffe de soie tout unie, d'une couleur
sombre; des formes austres, sans contours moelleux, pas de coussins,
si ce n'taient des carreaux de divan bien _rembourrs en crin_ et
tellement _durs_ que l'impression du corps n'y demeurait pas; des
trpieds de forme antique, des bronzes imits de ceux d'Herculanum,
qu'on commenait alors  dcouvrir, des copies ternelles du grec et
du romain enfin, voil ce qui nous pourchassait jusqu'aux champs...

Quant  moi, entrane dans le tourbillon, je faisais comme les
autres, au grand courroux de ma mre, qui n'entendait pas raison sur
l'article de l'ameublement et des convenances d'_intrieur_. Elle
avait dfendu pied  pied la grande maison de l'invasion de Mallard,
mon tapissier, et de ses rideaux de percale blanche avec des galons et
des franges rouges, bleues ou vertes, suivant l'ordre des pices; et
puis les meubles en crin!... les toiles peintes (nous ne connaissions
pas encore les perses, c'est--dire que la mode n'en tait pas encore
venue, car ma mre me parlait toujours d'une perse double en
taffetas, couleur de rose, pour ma chambre  coucher de Bivre!...).
Enfin, elle avait obtenu de meubler  sa guise un petit pavillon dans
lequel elle logeait et qui n'tait _qu' elle seule_: on l'appelait le
pavillon du Bain... La salle de bain tait en effet dans le
rez-de-chausse de cette petite maison en miniature, et rien n'tait
plus gracieux que sa position. Il tait au milieu du parterre et de
l'orangerie, et une partie de l'anne entour du parfum des orangers,
des myrtes et de toutes les plantes exotiques que renfermait la serre,
qui tait fort belle...

Cette campagne, car ce n'tait pas assez considrable pour tre appel
une terre ni un chteau, tait un charmant lieu d'agrment, et
tout--fait ce qui tait ncessaire  Junot comme  moi, en ce que
nous pouvions y venir en peu de temps, et qu'il lui tait au moins
possible de se distraire quelquefois en chassant dans les bois de
Verrires et sur les tangs de Sacl.

J'ai dit que cette premire anne que je passai  Bivre fut un
vritable enchantement; je vais raconter comment une circonstance que
j'avais t loin de prvoir augmenta pour moi le charme de la valle
de Bivre.

Ma mre tait assez bien portante  cette poque; elle avait voulu
venir avec moi, pour m'aider dans mon installation. Ce fut une joie de
plus: elle tait si aimable, si charmante, si agrable comme _socit_
surtout!... Aussi passions-nous de ravissantes soires... Le matin, on
_menait la vie de chteau_... libert entire jusqu' trois heures.
Alors on se runissait dans le salon, pour travailler et lire pendant
une heure, et puis on allait se promener.

Un jour, on remit  ma mre un billet, que lui apportait un domestique
_en livre_: c'tait une chose peu commune alors, et ce fut une
exclamation gnrale. Le domestique tait  cheval, et nous l'avions
vu entrer dans la cour.

--Ah! mon Dieu, dit ma mre, aprs avoir lu son billet, comment se
fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?...

Et voil ma mre relisant son billet et renouvelant ses exclamations.

Ce billet tait de madame la comtesse de La Tour, soeur de madame la
duchesse de Polignac[119]. Ma mre l'avait beaucoup connue, et la
voyait souvent avant la Rvolution. Elle rentrait de l'migration. Se
trouvant  Bivre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait
le chteau, elle demandait  ma mre la permission de m'tre prsente
et de venir la voir.

[Note 119: Mademoiselle de Polastron.]

--Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille?

Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient
adorable:

--Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez
bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement
tous mes amis le sont.

Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en
lui assurant qu'il tait heureux et fier de lui obir en tout... Il
adorait sa belle-mre... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon
sentiment, et tout aussitt qu'on lui prsentait une noble dmarche,
une bonne action, il semblait qu'on ne ft que le lui rappeler.

Madame de Montesson, qui tait venue habiter le chteau de Bivre,
tait la veuve de M. le duc d'Orlans, pre de celui qui a pri dans
la Rvolution. L'abb de Saint-Phar, l'abb de Saint-Albin, qui
venaient chez ma mre, ne nous l'avaient pas fait connatre en beau.
Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries;
elle y venait djeuner. Alors le premier Consul tait pour elle comme
_je ne l'ai jamais vu_ pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je
crois qu' cette poque il avait des opinions trs-errones sur le
faubourg Saint-Germain. Il le _connaissait peu_, et madame de
Montesson, veuve du duc d'Orlans, lui semblait une princesse du sang
royal de France!... Il n'en tait rien.

Madame de Montesson venait de louer le chteau de Bivre pour l't:
c'tait une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans
une ravissante situation. Madame de Montesson tait l avec madame
Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La
Tour, dont la noble conscience se trouvait mal  l'aise de cette
demi-dpendance... plusieurs autres femmes... la belle madame
d'Ambert, madame la princesse de Gumen, la princesse de
Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de
Valence, petite-nice de madame de Montesson. (Madame de Genlis
revenait alors, je crois, de l'migration et tait en froid avec sa
tante; elle ne vint pas cette anne  Bivre.) Quant aux hommes,
c'taient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis
pour la premire fois, avec une curiosit d'enfant... presque tout le
corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de
littrateurs...

[Note 120: Madame de Montrond.]

[Note 121: En parlant de la socit de Bivre, je ne parle pas du
salon de madame de Montesson _ Paris_. Cependant comme je la
reprsente dans _son atelier_, et que je ne puis, en raison de la
place, parler d'elle dans toutes ses positions, je parlerai de
plusieurs personnes qui venaient en passant  Bivre.]

 peine le petit billet que j'crivis pour ma mre  madame de La Tour
tait-il parti, que nous la vmes arriver, courant au lieu de marcher,
pour embrasser plus tt ma mre... Elle la retrouvait toujours
belle...; cependant ma mre souffrait dj bien!... Pauvre mre!...
mais elle tait si belle et si gracieuse!...

--Oui, sans doute, je conduirai Laure  madame de Montesson, dit-elle
aussitt qu'on lui eut exprim le dsir de madame de Montesson de me
voir... et ds demain... Et pourquoi pas ce soir? dit-elle avec sa
vivacit ordinaire.

Et une demi-heure n'tait pas coule que nous tions dans le salon de
madame de Montesson, qui me prodigua toutes ses grces et fut vraiment
coquette pour moi.

Le fond habituel de la socit de madame de Montesson tait agrable.
Il l'tait d'abord par elle-mme. Madame de Genlis a fait de sa tante
un portrait totalement faux...: elle a reprsent madame de Montesson
comme une personne nulle, d'une finesse plutt gauche qu'habile et
sans agrment dans l'esprit. Tout cela n'est pas vrai: je ne crois pas
que madame de Montesson ft bonne, tout au contraire; mais elle tait
fine, adroite, et je n'en veux pour preuve que les rsultats. Sans
doute madame de Genlis a eu  se plaindre de sa tante; c'est un fait
tranger  ce qui nous occupe, c'est--dire  ce que madame de
Montesson pouvait donner d'agrment dans son intrieur et dans sa
socit. Je lui ai toujours connu une excellente maison, bien tenue,
et beaucoup de considration, qui peut-tre n'tait pas mrite  ce
degr o elle l'avait porte, mais voil tout; quant  ses agrments,
ils taient positifs.

Nous demeurmes assez tard pour cette premire visite; il y avait du
monde, et la conversation tait gnrale. L'abb Delille venait de
partir; il avait dit des vers avec un charme ravissant, me dit madame
de Montesson.

--Connaissez-vous cet homme? me dit-elle, en me montrant un homme d'un
extrieur simple, appuy contre la porte du jardin, et regardant avec
attention un grand vase de magnifique porcelaine de Svres, rempli
des fleurs les plus suaves et les plus admirables par leurs riches
couleurs. Je ne connaissais pas l'homme qu'elle me montrait; je le lui
dis.

--C'est Van-Spandonck, me dit-elle. Regardez-le bien! c'est le
meilleur des hommes, aussi naturel qu'il est habile. C'est mon matre,
ajouta-t-elle en souriant.

Je la regardai en souriant  mon tour, car, aprs tout, elle avait
soixante-dix ans. Elle comprit mon regard.

--Pourquoi pas? dit-elle rpondant  ma pense muette!... et quand
l'me est jeune, que les gots sont aussi vifs, les impressions sont
aussi fraches, pourquoi frapper tout cela de veuvage? Serait-ce donc
pour satisfaire  un sot prjug; mais nous sommes plus sottes que
lui. C'est dj bien assez que nous lui fassions d'autres sacrifices,
 ce monde stupide et mchant, sans aller encore lui immoler nos
penchants les plus purs!... Non, non, laissez-moi vous donner cette
morale, ma belle petite; madame votre mre ne me dsavouera pas.

Madame de Montesson avait eu dans sa jeunesse le got de dessiner des
fleurs, mais elle ne l'avait exerc que comme les talents l'taient 
cette poque. Ce fut  soixante-six ou sept ans que, rencontrant
Van-Spandonck, elle reprit son got pour peindre les fleurs. Bientt,
avec ses dispositions et un tel matre, elle fit de rapides progrs,
et en peu de temps elle en vint au point de faire une copie de son
matre semblable  l'original. J'ai vu d'elle des choses admirables.
Jusque-l elle n'avait fait que des _niaiseries_, c'est le mot. Ici
elle peignait  l'huile et d'aprs nature[122].

[Note 122: Je n'ai connu que madame Panckoucke, qui pt rivaliser avec
madame de Montesson pour le coloris et l'art avec lequel il faut
grouper les fleurs pour qu'elles aient de l'air entre leurs rameaux et
leurs couronnes.]

--C'est le premier Consul qui m'a envoy ce matin ce vase rempli de
fleurs de la serre de la Malmaison, me dit-elle en me conduisant prs
de la gerbe embaume. C'tait adorable...

--Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les
fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me
permettre de vous les apporter moi-mme, et, pour le prix de ma
course, je ne demande que la permission de vous voir peindre.

Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles
fleurs, dont j'avais surveill moi-mme la rcolte; il y en avait une
immense corbeille: c'tait ravissant  voir!... Nous la fmes porter
sur-le-champ dans le petit salon attenant  la chambre de madame de
Montesson, o elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit 
l'oeuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales
teintes dans la puret de leur coloris.

Madame de Montesson avait t charmante, et on le voyait bien encore,
quoiqu'elle et  cette poque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai
rencontr une vieille femme plus propre et plus soigne.  quelque
heure qu'on ft chez elle, une fois midi sonn  la campagne et deux
heures  Paris, on tait sr de la trouver habille et en toilette
convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en
t, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une
mousseline festonne. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait
un bonnet mont par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais
toujours d'une couleur allant  son ge. Sur son front on voyait un
tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient d
tre autrefois, toujours parfaitement annels et bien odorants. Jamais
de pantoufles; toujours des souliers de peau de chvre ou de prunelle
noire, et bien attachs _en cothurne_, comme la mode les faisait alors
porter. Un trs-beau chle de cachemire, soit blanc, noir ou gris,
remplaait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses
mains, qu'elle avait d avoir fort jolies, conservaient toujours cette
fracheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame
de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans _le prince Titi_. Je
crus voir une _fe_, et  chaque instant je m'attendais  voir la fe
Diamantine _devenir une belle et grande reine resplendissante de
lumire_, comme dit le conte.

C'tait une chose merveilleuse que de la voir peindre  son ge (et
des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des
fleurs dans sa jeunesse, mais c'tait sur de l'toffe. Il y avait mme
un meuble peint par elle dans un petit salon  Seine-Assise. Lorsque
je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement
soign, elle fut un moment sans pouvoir me parler...--Non, cette
femme-l n'est pas une femme artificieuse et mchante, dis-je  ma
mre et  mon mari le mme jour.

--Voil bien comme tu es! me dit ma mre; tu veux aller contre
l'vidence.

Ma mre aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait
des prventions contre madame de Montesson: elles lui taient donnes
par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert.
Toutes les fois que ma mre allait au _Buisson de Mai_[123], avant sa
dernire maladie, elle en revenait toujours plus prvenue contre
madame de Montesson.

[Note 123: Charmante terre appartenant  madame d'Ambert, et situe en
Normandie.]

Le chteau de Bivre, qu'elle occupait alors, tait l'habitation
seigneuriale du marquis de Bivre, cet homme si fameux avec si peu de
titres  la clbrit; car il avait un esprit fort au-dessus de sa
rputation, et de celui-l on n'en faisait aucun cas... Madame de
Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui
fut confirm par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient
connu.

M. le marquis de Bivre[124] tait bien n, disaient les uns, et
n'avait qu'une _savonnette  vilain_, disaient les autres... Son
esprit, tourn  ce genre de rbus appel _calembour_, acheva de se
perdre par la rputation que le mauvais got du temps lui donna.--En
se voyant _fameux_, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain
monde dans lequel il rgnait, M. de Bivre devint insupportable, nous
disait madame de Montesson.

[Note 124: Marchal, marquis de Bivre. Il tait n en 1747, et entra
fort jeune dans les mousquetaires noirs. Cela ne prouverait rien en
faveur de sa noblesse:  cette poque, l'admission dans ce corps-l
tait facile.]

--On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il
fallait l'avoir vu pour tre  la mode. M. le duc d'Orlans, qui
aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant,
riait comme un enfant lorsque le marquis de Bivre vint lire chez moi
l'histoire de la _comtesse Tation_, et puis celle de la _fe Lure_ et
de l'_ange Lure_, son almanach des calembours, enfin une foule de
pauvrets misrablement prnes. J'ai ri comme les autres en
l'entendant pour la premire fois; mais j'avoue que cette continuelle
tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au
milieu d'une de ses plus belles histoires du pre _Hoquet_, de l'_abb
Casse_, du _pre Drix_ et de l'_abb Vue_, qui n'y voyait pas clair.
L'histoire de ce dernier cependant tait fort drle...

M. MILLIN.

J'ai t tmoin d'un fait qui ne fut pas agrable pour lui, et je
crois que de quelques jours il ne fut pas empress de faire des
calembours. Mon frre Grandmaison tait toujours en hostilit avec
lui, mais il ne le craignait pas. Un jour M. de Bivre parlait avec
assez de mauvais got des gens qui avaient deux noms.

--Vous avez bien raison, lui dit mon frre. C'est comme vous, par
exemple... pourquoi avoir chang votre nom?...  votre place, je me
serais appel le _marchal de Bivre_.--En entendant Millin, tout le
monde se mit  rire. Je ne savais pas pourquoi, et tout en riant comme
les autres, je demandai de quoi il s'agissait. Je sus que le pre de
M. de Bivre s'appelait _Marchal_, et qu'il avait pris le nom de
Bivre aprs avoir achet le chteau et en tre devenu seigneur...

MADAME DE LATOUR.

J'ai t tmoin de la scne dont on a parl, mais qui tait bien plus
burlesque dans sa vrit... Il dnait ainsi que nous chez madame la
comtesse Potocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue 
Paris. Il y avait au nombre des invits une femme trs-spirituelle,
madame de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour
M. de Bivre; elle coutait avec une attention perfide tout ce qu'il
disait, et puis riait  se pmer. Mais enfin arriva le dner: il
fallut bien se rsigner alors  parler le langage des humains, et M.
de Bivre, qui prcisment ce jour-l avait bon apptit, tait
vulgaire au-del de tout ce qu'on peut dire. Ce fut le moment du
triomphe de madame de Vergennes... Elle parut chercher le sens du
premier mot de M. de Bivre... Elle demeura silencieuse, et
paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, et puis elle avouait
qu'elle ne comprenait pas. Ce n'tait pas seulement pour des
_pinards_, c'tait _tout_.--Je n'entends pas ce que vous voulez dire,
disait madame de Vergennes... _J'ai t me promener!_... J'ai t...
me... pro... mener... et  chaque syllabe elle semblait chercher...

--Mais, madame, s'criait M. de Bivre, j'ai t me promener, et voil
tout...

--Voil tout! rptait madame de Vergennes... Eh bien! par exemple,
voil la premire fois que je vous vois de cette force-l!... Vous
tes ce soir un sphinx vritable...

Le jeu dura de cette manire tout le temps du dner. Jamais on ne vit
un homme plus attrap que M. de Bivre; il tait au moment d'en
pleurer... Mais il prit madame de Vergennes dans la plus belle
aversion depuis ce jour-l.

M. MILLIN.

C'tait un homme qui valait bien mieux que sa rputation... Il tait
srieux, mme de sa nature; c'est la faute de son temps s'il a eu un
si mauvais esprit. Pourquoi rire de ses sottises? on l'encourageait.
Je dirai comme Alceste: C'est vous qui le poussez  mal dire.

MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous tes bien svre aujourd'hui, mon ami: pourquoi nous accuser des
fautes de M. de Bivre? Sans doute, nous avons ri de ce qu'il disait,
mais c'tait  son bon got  discerner la vraie louange de la
raillerie _complimenteuse_... Est-ce nous qui lui avons fait arranger
son parc en calembours?

MILLIN.

Comment cela?

MADAME DE LATOUR.

Ah! c'est que Millin n'a pas vu le parc!...

LA MARQUISE DE COIGNY.

Ni moi non plus, ni Fanny!... Qu'est-ce donc qu'il a, ce parc?

     MADAME DE MONTESSON, se levant en tenant toujours sa palette et
     son bton de chevalet, et parlant en regardant en perspective ses
     belles fleurs termines.

Eh bien! je suis prcisment un peu fatigue, je veux prendre l'air;
nous allons parcourir le parc et _les communs_ du chteau, car, _eux_
aussi, ils ont leur part dans la distribution d'esprit.

Tout en parlant, madame de Montesson avait dtach un grand tablier
de taffetas vert et des bouts de manches en mme pour prserver sa
robe blanche, dont l'blouissante neige tait toujours l'objet de mon
admiration... Elle demanda un chapeau de paille, un parasol, qui ne
s'appelait pas encore une _ombrelle_, et nous nous mmes en marche
sous les ravissants ombrages du parc de Bivre, conduites par madame
de Montesson.

Le parc du chteau de Bivre et toutes ses dpendances appartenaient
alors  madame Paulze, veuve d'un receveur-gnral des finances dont
le nom tait fort connu. Elle louait cette proprit, quoique riche
encore. Sa mre avait une autre terre fort belle, appele la
Cour-Roland, et situe sur le sommet de la montagne, en allant 
Versailles et  Jouy.

Le parc de Bivre tait ravissant dans le moment de l'anne o nous
tions alors... Il tait humide, et la _Bivre_, qui le traversait et
lui donnait ses eaux, entretenait une fracheur peut-tre mauvaise
pour les habitants du chteau, mais trs-salutaire aux arbres et aux
prairies. Tout y tait d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette
valle enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourpres, les
bniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les
pines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes
odorifrants, rendaient cette retraite un lieu de dlices. Mon parc
tait moins grand, mais plus soign que celui de Bivre[125].

[Note 125: Le parc de Bivre a t probablement chang depuis cette
poque, mais il tait ainsi lorsque je le vis, en 1800.]

Madame de Montesson nous conduisit par une longue alle de lilas
encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel tait
une petite flotte compose de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral
tait une devise dont j'ai oubli jusqu'au sens. C'est mal  moi; mais
j'ai toutes les mmoires, except celle du calembour, genre d'esprit
que j'ai en aversion. Les eaux du lac taient verdtres, qualit peu
agrable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses
ombrages. En nous loignant du lac, nous entrmes dans une _fort_ de
sapins dont l'ombre mystrieuse avait engag M. de Bivre  en faire
un lieu propre  tout ce que pouvait promettre une retraite aussi
solitaire, et dans un rond assez bien entour de talus recouverts de
gazon dans lequel on avait sem une quantit de violettes et de
penses sauvages, on voyait six ifs plants symtriquement.

--Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit _dcisif_ (des
six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit 
rire... je me fchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait
une lgance _inne_, et non pas inculque par cette ducation qui
souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson
riait de ma colre...--Mnagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez
bien d'autres!...

Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle
j'aperus un point blanc...

MADAME DE MONTESSON.

Je prviens ces dames que nous allons  la _laiterie_... Comme la
promenade est fatigante  cette heure du jour, nous pourrons peut-tre
y boire du lait.

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir tait de boire du
lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours
d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprs des cabanes...

MADAME DE LATOUR.

Dans les ruisseaux!

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Oui, le lait est dpos dans des baquets de sapin bien cercls; on met
le baquet dans le ruisseau, o il baigne jusqu' la moiti; on le fixe
avec plusieurs pierres, on le couvre avec une large ardoise, et le
voyageur trouve  tout moment un lait savoureux et parfum, mme en
l'absence des matres du chalet... Il boit quelquefois tout leur lait;
mais au retour ils trouvent une pice d'argent sur la table de leur
chaumire, et alors ils bnissent l'tranger pour s'tre arrt sous
leur toit et s'tre restaur avec leur lait, comme nous allons le
faire avec le lait de madame de Montesson.

Le fait est qu'il faisait chaud, et nous tions toutes fort altres.
Arrives au bout de la prairie, nous ne vmes aucune maison, ni rien
qui annont une habitation... rien que ce poteau, qui de notre ct
ne prsentait qu'un poteau au haut duquel tait un grand carr blanc.
Tout--coup nous entendons une exclamation trs-nergique de la
marquise de Coigny, s'adressant  Eugne de Beauharnais, qui arrivait
 l'instant, et qui se mit  rire comme un enfant qu'il tait encore,
en voyant le ct du poteau; nous y courmes, et il nous fut loisible
de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau se dtachait en noir de
charbon une immense lettre majuscule, un

  I

C'tait la _lettre I_ de Bivre!

J'avais chaud, j'avais soif, et je hais les calembours. Qu'on juge de
ma colre!

Fanny de Coigny et moi, nous avions l'une pour l'autre un de ces
attraits qu'on ne peut dfinir. Je l'aimais pour sa bonne grce, pour
son charmant et doux esprit, pour sa tournure distingue, quoique l'on
reprocht  sa taille de n'tre pas parfaitement droite; je n'en sais
rien. Je connais bien des femmes  taille d'asperge qui ne me plaisent
pas autant qu'elle, et la quantit d'hommages dposs  ses pieds
prouvaient qu'on tait de mon avis. Lorsqu'on la connaissait plus
intimement, on n'avait plus seulement de l'attrait, mais une franche
et constante amiti. Nous nous loignmes, en nous tenant par le bras,
de cette malencontreuse _lettre I_, et je crois aussi pour viter une
personne qui venait d'arriver et dont les intentions n'taient pas un
mystre; mais Fanny ne pouvait ni les partager ni les sanctionner, ne
connaissant pas la volont du premier Consul. Sa conduite fut
admirable dans toutes ces circonstances. Quant  Eugne, il en tait
amoureux comme un fou... Il se mit bien respectueusement  quelque
distance de nous; car il aimait et n'avait que vingt ans!... On ne
fait jamais la volont de son coeur alors... Nous parcourions ainsi,
sous des votes de fleurs et de feuillage, respirant un air embaum,
tout le parc de Bivre, trouvant  chaque pas de nouveaux calembours.
Comme j'ai prvenu que je n'ai pas cette sorte de mmoire, il ne faut
pas s'tonner si je ne les rapporte pas tous.

L'un d'eux cependant a trouv grce devant moi; c'est celui qui tait
sur la porte de l'curie:

  Honni soit qui mal y pense.
  Honni soit qui _mal y panse_.

avec les armes d'Angleterre et la jarretire. C'est de tous ces
misrables jeux de mots le moins mauvais.

En rentrant au chteau, nous trouvmes des glaces et des
rafrachissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit
qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde reprsentation de la
scne du _Barmcide et du frre du barbier_[126]... Elle n'avait pas
besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalit de grande dame
ne fut plus noblement exerce.

[Note 126: Conte charmant des _Mille et une Nuits_.]

Je fis la proposition de retourner  l'atelier pour juger de l'effet
de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'oeil:
elle n'osait pas le proposer elle-mme. Lorsque nous y entrmes, une
vapeur embaume vint nous envelopper, et un cri d'admiration chappa 
tous ceux qui m'avaient prcde; car, auteur de la surprise, je
voulais jouir de l'effet sans tre sur le lieu de la scne...

Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait t jusque chez
moi. J'avais crit au crayon sur une carte  ma mre de faire couper
une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui taient fanes. Je
nommais les arbustes qui taient encore dans la serre et ceux plus
avancs qui en taient dehors... Ma mre, toujours lgante et
charmante, avait group toutes ces fleurs dans un magnifique vase de
porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait t donn au jour de
l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi
garni tait la plus dlicieuse chose  contempler... Les fleurs
n'taient plus les mmes, mais _leurs teintes_ restaient: c'tait
l'essentiel...

Nous nous mmes en cercle de nouveau autour de madame de Montesson, et
l'entretien fut gnral. Jamais je n'ai pass de plus gracieuses
heures que celles qui s'coulrent dans cette journe pour moi... Il y
avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit;
sa fille, avec son charme et sa grce inns, son visage doux entour
de boucles blondes, qui tait pour moi une amie que j'aurais encore
aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin,
qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a dispute
depuis, et qui tait tout simplement un homme; M. Suard, avec ses
histoires du temps pass;... M. de Choiseul; madame de Gumen, qui
avec sa gourmandise tait bien amusante: elle me donna ce jour-l
d'une poudre de cachou prpare pour mettre dans le caf, qui en
faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin,
qui n'avaient peut-tre aucune spcialit d'esprit, mais qui taient
amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et
les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de
Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalire;... une Anglaise, qui
avait, je crois, dj le chteau pour l'anne suivante, milady
Clavering, amie ds ce temps-l de M. de Las Cases, qui tait aussi
tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel  venir...
que serait-il devenu si l'on avait prvu sa gloire future?... tout ce
monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'tait la
personne la plus charmante de toutes... c'tait sa nice, madame de
Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses
manires, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus
rendre hommage en raison de celui apprt de sa mre... Madame de
Valence tait une bien aimable et bien charmante femme... Je ne
pouvais le lui tmoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais
elle a toujours d le voir. M. de Valence n'tait pas encore ennuyeux
comme il l'est devenu depuis; il tait mme spirituel alors, et le
prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que
M. de Valence avait t un homme dont le mrite n'avait _jamais_ t
contest.

--_Jamais?_ lui dis-je.--_Jamais._--C'est bien fort. Je ne suis qu'une
enfant, mais je commencerai bien certainement la dfaite de cette
gloire imaginaire.

M. de Nassau hocha la tte.--C'tait encore un bon faiseur de contes
que celui-l...

M. de Talleyrand n'tait pas encore l'heureux poux de madame Grant 
cette poque.--Madame Grant tait une belle personne, ayant encore de
beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire
 un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'tait pas ce jour-l 
Bivre...

Le soir, on lut une comdie de madame de Montesson, intitule _la
Rentre de l'Exil_... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut
admirablement; son organe tait sonore, plein et trs-assur... La
pice tait parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son
avis. Je tchai de m'chapper. Je trouve criminel de donner un avis et
de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire
tomber dans un prcipice l'auteur, qui peut-tre serait le lendemain
dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.--Au bout d'un moment
je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus  la voix: c'tait le
comte Louis de Narbonne.

--Et moi aussi, je me sauve, me dit-il.

--Laissez-moi, lui rpondis-je, vous tes un perfide ami! a-t-on
jamais vu donner de l'encensoir par le nez  un auteur comme vous
l'avez fait tout  l'heure?...

Il se mit  rire:

--Ma pauvre amie, vous ne connaissez pas encore le monde. Il faut le
mnager, et pour cela, il faut lui mentir en face; que voulez-vous? il
est ainsi fait, et nous aussi.

--Mais elle est mauvaise, cette pice!...

--Je le crois bien, parbleu! dit une voix derrire nous... C'tait M.
de Sainte-Foix... il m'avait effraye.

Mauvaise, dites-vous; elle est dtestable...

MOI.

Et vous l'avez loue plus que personne!

M. DE SAINTE-FOIX.

Sans doute. Et j'ai fait mon devoir...

Des pas se firent entendre... c'taient MM. de Saint-Phar et de
Saint-Albin...--Eh bien! s'cria Saint-Phar  haute voix, que
dites-vous du chef-d'oeuvre dramatique?... Et ce Valence, qui va nous
mettre du sentiment dans sa diction!... du sentiment! lui... mais on
dit que le premier amour n'a pour rival que le dernier... Qu'en
dis-tu, Narbonne?

LE COMTE LOUIS.

Je n'en sais ma foi rien, je n'en suis pas encore l...

Ils se mirent  rire aux clats et se parlrent bas entre eux. J'ai su
depuis ce que voulait dire le mot sur M. de Valence, moi, ainsi que
tout le monde...

M. DE SAINT-ALBIN.

J'ai entendu de mauvaises pices d'_elle_, mais jamais de cette
force-l...

M. DE SAINTE-FOIX.

Avez-vous jamais racont  madame Junot l'histoire de la pice et du
duc d'Orlans?...

M. DE NARBONNE.

Je ne l'ai pas dite.

M. DE SAINT-PHAR.

Ni moi.

MOI.

Qu'est-ce donc?

M. DE SAINTE-FOIX.

Ah! c'est une chose admirable de comique... pas la pice, au moins, ne
vous trompez pas... mais l'aventure. Voici le fait:--Imaginez-vous que
madame de Montesson... (Il s'arrta: il venait d'entendre marcher, et
c'tait une femme.)

MADAME DE COIGNY.

Ne vous drangez pas... c'est moi... Je connais l'histoire, et si par
aventure vous ne vous la rappelez pas bien, je vous aiderai; c'est une
bonne histoire... La connais-tu, Fanny?

Mademoiselle de Coigny rpondit que oui... Et cela se croit: avec sa
mre la chose tait probable... Nous arrivions alors au bord du petit
lac, la nuit tait ravissante, l'air doux, et tout juste ce qu'il
fallait de clart pour distinguer le charmant paysage qu'on apercevait
au travers d'une perce faite dans le bois qui entourait le lac: on
voyait la valle tout entire.--Nous nous assmes au bord du lac, et
M. de Sainte-Foix commena.

--Vous saurez, nous dit-il, qu'un jour M. le duc d'Orlans nous
convoqua pour le soir, afin d'entendre une comdie de lui... Une
comdie de M. le duc d'Orlans! cela parut merveilleux aux uns!...
impossible aux autres.... et singulier  tout le monde. Quoi qu'il en
soit, Valenay, qui tait le compre de tout ce que faisait le prince,
nous dit avec un grand srieux que l'oeuvre tait sublime. Le mot
tait fort, mais enfin... On invite des femmes, on invite des hommes,
on invite deux cents personnes... On arrange la table, l'eau sucre,
le flambeau avec l'abat-jour, tout l'attirail. Il n'y manquait que
l'auteur... Il y vint ma foi! Jusque-l j'avais pris la chose pour une
plaisanterie... Mais pas du tout... Je vis l'norme personne de M. le
duc d'Orlans qui s'avanait, en faisant l'effet d'un navire qu'on va
mettre  flot, vers sa petite table, avec un rouleau gros comme son
bras... Cela me fit trembler! une pice en cinq actes!--Il commence...
Il lit... ma foi, ce n'tait pas mal!--Cependant il y avait des
fautes; mais la chose pouvait aller.--Grande admiration alors! Au
troisime acte... dlire... Au cinquime... ah! ma foi, c'tait plus
que du dlire... On n'y tenait plus... on se prcipite vers M. le duc
d'Orlans... Les femmes l'embrassent, les hommes se prosternent... Je
crois que je me suis prostern aussi!... On pleurait... C'tait un
chamaillis de dsespr... M. le duc d'Orlans, hors de lui, se
lve... s'agite... s'crie: Mes amis! mes bons amis!... C'est trop!
arrtez!... arrtez!.... La pice n'est pas de moi! elle est de cet
ange, aussi modeste que belle et remplie de perfection!

Et il montrait madame de Montesson.

Je ne suis pas assez habile, poursuivit Sainte-Foix, pour vous peindre
la confusion des louangeurs!... mais la chose tait faite... le moyen
de dire maintenant: C'est une mchante pice!... C'tait impossible.
Quant  elle, je vous jure qu'elle eut un complet triomphe, mme sur
moi. Je ne me rappelle jamais cette soire sans honte. Comment ne
l'ai-je pas devine!

--Mais pourquoi ce mystre? demandai-je.

M. DE SAINTE-FOIX.

--Ah! voil la question! je ne le puis dire ni vous non plus.

Nous retournmes au chteau lentement, moi et ceux que madame de
Montesson appelait ses amis!... J'tais triste... Quelle leon venait
de recevoir mon me de seize ans[127]!...

[Note 127: Encore une fois je n'ai pas voulu dire que la socit
d'autrefois n'et aucun inconvnients; mais ils sont demeurs sans
aucune des compensations.]




SALON DE MADAME DE STAL[128],

AMBASSADRICE DE SUDE.

[Note 128: Je parlerai plus tard de madame de Stal, et mme avec
grands dtails,  l'poque du Directoire, du Consulat et de l'Empire,
ainsi que de la Restauration. Ce premier Salon n'est qu'une
introduction  elle-mme.]


C'est une des chances les plus heureuses pour une femme littraire que
d'avoir  parler de madame de Stal..., cette femme dont le gnie a
jet de si brillants rayons, non-seulement sur nous, pauvres
dshrites de toutes les gloires, mais sur le sicle qui la vit
natre et celui qui, plus heureux encore, fut tmoin de ses succs.
Madame de Stal est un de ces tres que la nature a richement dots:
car elle le fut non-seulement par le gnie, mais Dieu, en lui donnant
son intelligence, lui mit au coeur cette bont native, cette noblesse
de sentiments, cette grandeur dans les penses qui la firent adorer de
tout ce qui l'entourait. On sait bien qu'elle fut la femme la plus
remarquable de son temps; mais tout le monde ne sait peut-tre pas que
madame de Stal avait un coeur d'or et qu'elle tait bonne, mais bonne
 tre aime tous les jours davantage ds qu'on l'avait connue.

Son ducation fut singulire, et peut-tre doit-on tre surpris que
cette femme tonnante soit devenue ce qu'elle a t, aprs avoir t
conduite par une main aussi peu faite pour guider sa jeune et
brillante intelligence que sa mre. Madame Necker[129] avait une
instruction remarquable, et lorsqu'elle se maria peut-tre tait-elle
plus habile que sa fille  cette mme poque de sa vie. Son pre, M.
Naaz, ministre protestant dans le pays de Vaud, avait une instruction
savante; il l'inculqua  sa fille, et madame Necker tait une des
femmes les plus profondment instruites de son temps. Mais, en mme
temps qu'elle recevait de la science, son esprit recevait des
opinions, et l'une des plus positives tait que tout peut s'acqurir
par l'tude. Ainsi donc, elle tudiait la socit comme elle aurait
tudi une question littraire; elle observait tout, rduisait tout en
systme, et tirait alors de tout aussi des inductions et des
observations qui, pour tre toujours finement exprimes, n'taient pas
toujours justes. Un grand inconvnient de cette manire d'agir, c'est
de faire attacher trop de dtails aux grandes choses. L'esprit veut
trouver  tout un point de contact, et il devient mtaphysique.

[Note 129: Suzanne Curchod, fille de M. Naaz.]

Il faut ajouter  ce que je viens de dire de madame Necker qu'elle
avait une moralit parfaite et que rien chez elle ne donnait l'ide
d'une imperfection; elle tait dans cette rectitude qui efface
peut-tre ce qui est imparfait, et M. Necker le sentait lorsque
lui-mme disait spirituellement:

Pour que madame Necker ft trouve parfaitement aimable par le monde,
il faudrait qu'elle et quelque chose  se faire pardonner.

Ce n'est pas qu'elle ft svre; elle tait mme caressante et
prvenante dans son accueil, ses yeux bleus taient doux et gracieux
dans leur regard, et l'expression pure et anglique, la navet mme
de sa physionomie contrastait d'une manire adorable avec le maintien
raide et compass que la contraignait  avoir la triste maladie dont
elle est morte.

Je ne parle ici de nouveau de madame Necker que pour dire  quel point
elle diffrait avec sa fille, dont la nature de feu avait une
puissance terrible sur elle-mme, et devait plus tard mettre un
obstacle  la russite d'une ducation qui ne pouvait manquer d'tre
bizarre, applique par une mre comme madame Necker  une fille comme
madame de Stal. Madame de Stal tait toute me, toute imagination,
tendresse et pressentiment; tandis que madame Necker n'avait conserv
aucun instinct de cette nature si brillante et si riche dans sa fille,
habitue qu'elle avait t par elle-mme  tout combattre et  tout
dominer. Et puis ensuite madame Necker tait  la vrit bonne mre,
mais avant tout elle aimait son mari. Il tait le point dominant de
ses affections: _lui_, d'abord; et puis le reste venait ensuite...
C'est donc _par devoir_ qu'elle entreprit, toutefois avec zle,
l'ducation de sa fille, enfant unique, fruit de son union avec M.
Necker.

On pense bien qu'avec sa manie d'appliquer  tout un systme, madame
Necker en eut un pour lever sa fille: ce fut l'oppos de Rousseau.
Madame Necker pensait, au reste, avec raison que le systme de
Rousseau menait au matrialisme[130]. Voulant le combattre sous toutes
ses formes, elle prit la route oppose, et fit agir l'esprit sur
l'esprit. Elle avait pour opinion qu'il faut faire entrer dans une
jeune tte une grande quantit d'ides; l'intelligence les mettra bien
en ordre ensuite, disait-elle. L'exemple de madame de Stal le
prouverait.

[Note 130: Rousseau prtend, comme on le sait, que les ides ne nous
arrivant que par les sens, il faut perfectionner les organes de nos
perceptions, si nous voulons obtenir un dveloppement moral qui ne
soit ni trop illusoire ni trop irrgulier. Ce raisonnement tend au
matrialisme.]

Mademoiselle Germaine Necker tait une enfant charmante, quoiqu'elle
n'et pas cette beaut qui avait d tre remarquable dans sa mre...
Elle tait brune, fortement colore, et offrait surtout l'apparence de
la plus belle sant; ses grands yeux noirs rvlaient dj ce qu'elle
devait plus tard prouver  l'Europe, et leur regard parlait de bonne
heure la langue du gnie[131].

[Note 131: Je parlerai avec dtail de l'enfance de madame de Stal, ce
que l'on n'a jamais fait; on ne la reprsente jamais qu' l'poque de
_Corinne_ et de _l'Allemagne_.]

M. Necker adorait sa fille; il lui parlait avec tendresse, la
caressait, et lui donnait ainsi tout ce qui lui tait refus du ct
de sa mre, qui, tout en l'aimant avec amour, ne savait pas revtir
son affection de ces formes douces et tendres qu'une mre sait si bien
prendre. Souvent ses regards svres contraignirent M. Necker 
s'loigner de sa fille...

--Vous dfaites mon ouvrage avec votre faiblesse pour Germaine, disait
madame Necker.

Mais Germaine avait une de ces natures qui jamais ne se dforment et
jamais ne s'altrent... Elle tait aimante, surtout: _C'est mon me
qui a fait mon esprit_, disait-elle, _aussitt que j'ai vu qu'il tait
en moi un moyen de plus pour attacher_.

Aimer, pour elle c'tait la vie; exister, c'tait aimer: aussi son
pre et sa mre furent-ils longtemps des dieux pour elle. Sa mre, par
sa froideur apparente, concentra la tendresse de Germaine pour elle:
mais son pre en fut aim avec l'idoltrie qu'elle aurait eue jadis
pour le dieu le plus vnr; elle aima son pre avec un sentiment
indfinissable: ainsi par exemple, en lui rpondant mme une
plaisanterie, ce ne fut jamais sans motion, et une motion vive. Que
de trsors dans cette me! quelle fte du coeur continuelle!... Madame
de Stal devait tre adore!... Eh bien! avec ce foyer d'amour qu'elle
avait en elle, elle fut longtemps  ne dire et ne faire que ce que ses
parents voulaient et dsiraient. Son amour filial tait sa vie... Ne
quittant jamais sa mre et son pre, tmoin de tous les entretiens
graves et profonds qui se tenaient dans le salon de sa mre, mais
contrainte d'couter sans parler, Germaine n'eut pas d'enfance, et
tant qu'elle ne fut en effet que _Germaine_, l'enfant eut une
existence misrable, si l'on veut se reporter  l'poque dont je parle
et se rappeler quelle me tait dans ce corps d'enfant; en voici une
preuve:

Mademoiselle Necker n'avait que dix ans lorsqu'on prsenta M. Gibbon
chez sa mre. Il faut avoir connu M. Gibbon pour avoir une ide de ce
qui suit. M. Gibbon avait  peine cinq pieds, mais en revanche il
tait sphrique et pouvait avoir au moins dix pieds _de circuit_,
comme disait M. de Bivre:

--Lorsque j'ai besoin d'exercice, disait-il, je fais trois fois le
tour de M. Gibbon.

Son ventre tait surtout une chose  voir!... Il tait enfin aussi
burlesque qu'on peut l'tre[132].

[Note 132: C'est lui qui, se trouvant  Lausanne chez madame de
Crouzas (qui fut depuis madame de Montolieu), en devint amoureux et
lui dclara son amour. Cette figure ainsi agenouille fit rire madame
de Crouzas, car il s'tait mis  genoux pour lui dtacher cette belle
dclaration... Enfin, lorsque la premire hilarit fut passe, madame
de Crouzas dit  M. Gibbon:--Allons, monsieur, relevez-vous, et n'en
parlons plus. Mais voyant qu'il demeurait immobile:--Mais allons donc,
M. Gibbon, relevez-vous donc.--Hlas! madame, je ne le puis!--Comment,
vous ne pouvez vous relever! En effet, il tait tellement norme, que
mme l'aide de madame de Crouzas n'y fit rien: il fallut appeler un
valet de chambre pour le remettre sur ses jambes.]

Mais Germaine ne l'avait pas vu ainsi: pour cette enfant toute me et
tout sentiment, une seule chose avait t visible parmi tout ce qui
accablait M. Gibbon, c'tait l'extrme plaisir que son pre surtout
trouvait  causer avec M. Gibbon; elle imagina un moyen de fixer pour
toujours M. Gibbon prs de ses parents, afin qu'ils pussent jouir de
la socit d'un homme qu'ils paraissaient autant aimer, et ce moyen
tait de l'pouser. Sans doute c'est une plaisanterie comique et qui
d'abord porte  rire; mais on est profondment touch de cette bont
native, de cet instinct sublime de l'me, qui, sans mme deviner le
sacrifice, ne voit que le bonheur  donner  ce qu'elle aime. Jamais
je n'ai eu un sourire redoubl pour cette histoire, mais j'ai eu des
larmes du coeur.

J'ai vu dans ce que ses enfants ont crit de madame de Stal un mot
charmant: c'est qu'elle a toujours t jeune et n'a jamais t enfant.
Le seul fait qui caractrisa l'enfance chez elle tait cette manie de
faire des rois et des reines en papier, et de leur faire jouer la
comdie ou la tragdie, mais en cachette, car sa mre tait svre sur
ce point; et la pauvre Germaine ne pouvait se livrer  ce plaisir
qu'avec un mystre qui redoublait le charme pour l'enfant... C'est de
l que lui est demeure cette manie de tourner dans ses doigts un
petit morceau de papier ou bien une branche de feuillage.

Dans le salon de madame Necker, Germaine y tait encore  seize ans
comme si elle n'en et eu que six. Un petit tabouret de bois tait 
ct du fauteuil de sa mre: c'tait l que la pauvre enfant tait
contrainte de s'asseoir, et de se tenir droite comme si elle et port
un collier de fer. Ds qu'elle entrait, une particularit assez
singulire c'est qu'il se rendait prs d'elle cinq ou six vieilles
ttes qui lui parlaient avec une dfrence qu'elles n'avaient pas
ailleurs avec une personne de vingt-cinq ans. Une fois, un tmoin
raconte que l'un de ces hommes au regard profond, au rare sourire, au
front lev et penseur, s'approcha de la jeune fille de onze ans, et
lui prenant les mains les garda longtemps dans les siennes en lui
parlant avec un srieux et un plaisir videmment sentis: cet homme
tait l'abb Raynal; les autres taient Thomas, Marmontel, le baron de
Grimm et La Harpe.  table, o elle dnait toujours, elle ne parlait
jamais, mais elle coutait avec une attention tellement active qu'il
tait impossible de ne pas dire: Cette jeune fille sera quelque jour
une personne suprieure.

Une particularit assez remarquable, c'est que madame Necker, avec sa
rigidit et son abngation de tout, ait t aussi facile pour le
spectacle et pour le monde relativement  sa fille... Mademoiselle
Necker voyait chez sa mre non-seulement beaucoup de monde, mais des
hommes dont la conversation forte et puissante avait bien de quoi
donner  l'esprit d'un enfant une nourriture trop substantielle; celui
de madame de Stal n'en fut que plus actif et plus tt dvelopp.
Cette libert accorde  son esprit fut prcisment ce qui lui fit
prendre un essor si prmatur: elle composait des portraits, des
extraits, faisait des sortes de feuilletons en revenant du spectacle.
Ses lectures taient pour elle autant de drames en action. Clarisse et
son enlvement avaient t un vnement de sa jeunesse, et c'est
srement elle qui chargea quelqu'un qui partait pour l'Angleterre de
ses compliments pour miss Howe: aussi une de ses amies les plus
chres, madame Rilliet-Huber, dit-elle fort spirituellement que _ce
qui amusait le plus madame de Stal tait ce qui la faisait pleurer_.

Mais cette manire de traiter  la fois le corps et l'me devint
funeste  sa sant. Elle souffrit, et bientt elle fut hors d'tat de
continuer ses tudes: elle avait alors quatorze ans. Les mdecins
consults dclarrent que la campagne pouvait seule lui rendre la
sant. M. Necker l'y fit conduire, et madame Necker, prive de ce
pouvoir qu'elle exerait sur sa fille, trouva un tel dsappointement
dans cette privation que, ne regardant plus sa fille comme son
ouvrage, elle abandonna la direction immdiate de son ducation et la
remit  M. Necker.

Ce fut  Saint-Ouen que mademoiselle Necker alla reprendre la sant
que sa mre lui faisait perdre dans cette ducation studieuse qui la
tuait; l, une vie toute potique succda  celle mortellement
ennuyeuse qu'elle menait dans le salon de sa mre. Mademoiselle Huber
et elle, vtues en nymphes ou en muses, parcouraient les beaux
ombrages de Saint-Ouen en dclamant des vers, et lisant de cette belle
prose des contemporains de mademoiselle Necker; elle-mme composait
des drames, qu'elle jouait ensuite avec mademoiselle Huber.

Ce fut alors que M. Necker put apprcier vritablement le charmant
esprit de sa fille. Idoltrant son pre, mademoiselle Necker lui
ouvrait tous les trsors de son coeur et de son esprit pour charmer
ses loisirs toutes les fois qu'il venait auprs d'elle. Ces entretiens
taient charmants, mais ils changeaient de nature aussitt que madame
Necker arrivait en tiers; elle le comprit et le sentit, surtout... et
ce ne fut pas une des moindres raisons qui les lui firent prendre dans
une sorte d'loignement. M. Necker avait sans doute pour sa femme une
profonde admiration et un grand amour; mais il est de fait que sa
fille, avec son imagination brillante et son esprit fcond et rapide,
lui donnait plus de plaisir dans la conversation que madame Necker ne
le pouvait faire avec le flegme toujours gal qui rglait ses moindres
dmarches ainsi que ses paroles...

Des amis communs de ma mre et de madame Necker m'ont racont tout ce
qu'il y avait de comique dans la faon dont se tenait madame de Stal
dans le salon de sa mre avant son mariage. Elle craignait madame
Necker, dont la physionomie naturellement svre et srieuse
condamnait tacitement toutes les fautes de sa fille, qu'elle affectait
de ne jamais reprendre autrement depuis son sjour  Saint-Ouen.
Mademoiselle Necker alors se rfugiait derrire son pre, comme dans
un lieu de paix et de sret. Mais il arrivait bientt qu'un homme
d'esprit engageait une discussion; alors on voyait la tte de
mademoiselle Necker qui s'avanait, et ses yeux si admirables dans
leur regard, mme au repos, briller comme deux toiles ds qu'elle
entendait une discussion intressante; et tout aussitt elle y venait
prendre part. Elle quittait le lieu de sa retraite pour mieux couter
d'abord; ensuite elle rpondait; la discussion s'engageait, et la
lutte tait tablie pour le reste de la soire.

La jalousie de madame Necker n'tait pas positive; mais il est de fait
qu'elle tait jalouse de sa fille, dans la crainte de perdre les
affections de son mari, qui paraissait se plaire plus dans sa
conversation que dans la sienne. Ce charme de la conversation tait le
seul qui existt depuis longtemps dans l'intrieur de M. et madame
Necker. Celui-l dtruit, que devenait le reste? Aussi, lorsque M.
Necker jouissait avec bonheur de l'esprit ravissant de sa fille,
madame Necker en prouvait involontairement une jalousie que peut-tre
elle ne s'avouait pas, mais qui n'en existait pas moins[133].

[Note 133: Cette jalousie n'est pas de la nature de l'autre: c'est une
tristesse et une crainte de perdre. Madame de Stal ne pouvait
l'avoir, elle: sa supriorit tait trop prononce, et la socit
entire l'avait reconnue.]

Avec cet esprit brillant et lucide, mademoiselle Necker avait une
extrme bont, qui adoucissait l'pret d'un jugement quelquefois trop
rapide; jamais cependant elle ne fut amre dans ce qu'elle disait sur
un individu, mme en hostilit avec elle. Elle fut malheureuse; et le
malheur, loin de l'aigrir, dveloppa en elle de nouveaux germes de
bont, ainsi qu'il arrive toujours aux mes nobles et grandes.

Pendant sa jeunesse, elle fut constamment captive par le charme de la
causerie: une personne spirituelle tait pour elle une personne tout
de suite  part des autres. Le salon de madame Necker, o sa fille
avait introduit une conversation plus facile et plus gaie, fut le
premier thtre o madame de Stal fit preuve de cet admirable talent
pour la parole qu'elle possdait au plus haut degr, et que son pre
rendit parfait en lui donnant des avis, qu'elle suivit avec respect et
amour, comme tout ce qui venait de lui.

Elle avait eu pendant quelque temps la tentation d'tre pote: elle
l'tait par l'imagination; mais ses essais dans le drame lui firent
comprendre que son talent n'tait pas potique.

Son premier ouvrage est peu connu; on croit assez gnralement que
c'est sur Rousseau, tandis que ce sont trois nouvelles. Ce genre avait
t mis  la mode par Arnaud et madame Riccoboni; mademoiselle Necker
le perfectionna, et elle fit trois nouvelles remplies d'intrt et
surtout de sensibilit. Puis vinrent les _Lettres sur Rousseau_. 
leur apparition il y eut un tonnement gnral. Mademoiselle Necker
n'avait que vingt ans, et cet ouvrage tait vraiment prodigieux. Il
prcdait, d'ailleurs, l'poque de la Rvolution, poque qui fit
madame de Stal ce que nous l'avons connue. Lorsqu'elle crivait ses
_Lettres sur Jean-Jacques_, elle n'avait encore travers aucune des
temptes qui ont boulevers sa vie. Il rgne mme dans cet ouvrage une
sorte de calme et de srnit qui est ensuite trangre aux ouvrages
qui suivirent. La douleur devait rvler le gnie de madame de Stal.

On a beaucoup parl de la figure de madame de Stal; je ne conois pas
qu'il y ait eu jamais une seule voix qui se soit leve pour dire
qu'elle tait laide. Des yeux admirables, des paules, une poitrine,
des bras et des mains  servir de modle, en voil certes bien assez
pour accompagner le plus tonnant talent: aussi le nombre des
aspirants  la main de mademoiselle Necker fut-il grand; mais le choix
tait difficile. Madame Necker ne voulait qu'un protestant; M. Necker
voulait un homme intact de tous points, et leur fille dsirait
rencontrer un homme avec lequel ses gots fussent en rapport. Il y
avait l dedans bien des intrts  concilier; tous ne pouvaient tre
remplis. Mademoiselle Necker le comprit avec cette bont de coeur qui
presque toujours dans sa vie lui fit sacrifier son intrt personnel;
et lorsque M. le baron de Stal, ambassadeur de Sude, se prsenta
pour obtenir sa main, elle y consentit, parce que ce mariage convenait
surtout  ses parents. Le baron de Stal tait protestant; il tait
ami de Gustave III, d'une haute et belle naissance, d'une loyaut
parfaite, et professant pour elle une profonde admiration.

J'ai beaucoup connu M. de Stal; il venait habituellement chez ma
mre, et je le voyais journellement chez mon tuteur M. Brunetire;
dont il tait,  l'poque o je l'y rencontrai, l'ami et surtout
l'oblig.

M. de Stal tait beau, mais beaucoup plus g que mademoiselle
Necker: c'tait dj une grande dissemblance entre elle et lui; mais
il avait peu d'esprit, et je n'ai jamais compris cette union par cette
seule raison, qui pour madame de Stal devait tre immense.

C'tait surtout dans son salon qu'elle dut souvent regretter d'avoir
un auxiliaire aussi peu _ elle_. Ambassadrice, matresse d'une grande
fortune, femme suprieure et parfaitement spirituelle, madame de Stal
dut comprendre la vie sociale comme elle la comprit en effet. La vie
de conversation devint pour elle un besoin; naturellement
bienveillante et prvenante, elle inspirait facilement de l'amiti:
aussi a-t-elle eu beaucoup d'amis.--Aussitt qu'elle fut marie et que
le roi de Sude (Gustave III) eut promis de laisser M. de Stal
ambassadeur en France aussi longtemps qu'il le voudrait, madame de
Stal, libre alors d'assurer ses relations, en forma de choix qui
devaient embellir sa vie; mais avant d'arriver  ce bonheur, elle
devait prouver bien des dceptions, recevoir bien des blessures. Que
d'ingrats elle a faits!

Le moment o elle parut dans le monde tait propice au projet form
par elle d'avoir, non pas une _acadmie_ ni un _bureau d'esprit_ chez
elle, mais un lieu de runion o chacun se rencontrerait avec plaisir,
sr de s'y retrouver le lendemain. Cette vie intime n'avait pas encore
de rpulsion dans son sein pour exclure la paix, ainsi qu'elle le fit
plus tard lorsque les discussions politiques devinrent les matresses
envahissantes de tous les salons de Paris:  l'poque du mariage de
mademoiselle Necker[134], au contraire, on discutait, et les esprits
lumineux comme celui de madame de Stal trouvaient un grand charme 
entrer en lice et  soutenir quelques-unes de ces thses qui ont plac
madame de Stal, quelques annes plus tard, au rang des premiers
publicistes de l'Europe.

[Note 134: Un an avant l'Assemble des Notables, en 1786.]

Madame de Stal n'avait aucune malveillance pour les femmes, mais elle
n'aimait pas leur socit, et cela tait simple: on le conoit surtout
lorsqu'on l'a connue. Facile, et mme entrane par l'attrait que lui
inspirait une personne qu'on lui prsentait, elle ne tardait jamais 
tendre la main en signe de pacte d'amiti aussitt qu'on lui plaisait,
et cela tait prompt, car son jugement ne voulait aucun dlai.

--Un jour ou dix ans, disait-elle  madame Necker de Saussure, voil
ce qu'il faut pour connatre les hommes; les intermdiaires sont
trompeurs.

 l'poque de l'Assemble des Notables, tout ce que la France avait de
remarquable comme talent militaire, littraire ou savant, se levait en
foule pour assister au grand drame qui se prparait; toute la jeune
France de l'poque prcdente, c'est--dire celle de la guerre
d'Amrique, revenue du Nouveau-Monde avec les ides de libert qui
germaient en leur me, tait arrive  ce point de sacrifier sa vie
pour la rgnration de la patrie... de la patrie avilie par une suite
de jours corrompus sous un long rgne sans gloire, et rsolue  donner
des preuves des sentiments du dvoment qu'ils consacraient au pays.

De ce nombre taient une foule de grands noms: c'taient Mathieu de
Montmorency, Alexandre et Charles de Lameth, Charles de Noailles[135],
le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte Louis de Narbonne, M. de
Talleyrand, M. de Voyer d'Argenson, Lally-Tollendal, l'abb de
Montesquiou, et le marquis de Montesquiou... et puis venaient les
hommes  la tte et au courage de lion, au coeur de feu, au caractre
de bronze, comme Barnave, Vergniaud, Buzot, Guadet, et tant d'autres
qui ne sont plus, mais qui jamais ne seront oublis.

[Note 135: Celui qui fut depuis le duc de Mouchy. Au moment de la
Rvolution, il tait parfaitement beau et trs-distingu.]

Madame de Stal forma sa socit, non-seulement  l'poque de son
mariage, mais dans les annes qui suivirent, et qui furent pour elle
une mine o elle put choisir les esprits qui lui convenaient; le comte
Louis de Narbonne fut distingu par elle comme l'esprit le plus
charmant de cette poque o il fallait en mme temps prouver qu'on
avait de l'esprit, de la loyaut dans les relations, de la fidlit
dans le commerce de la vie, et cette sret dont on ne s'occupait mme
pas attendu qu'elle tait obligatoire. M. de Narbonne remplissait 
ravir toutes les conditions voulues par le monde d'alors; sa grce
lgre et tout aimable avait fait dire de lui qu'il tait lger en
tout. Cela n'est pas vrai: il avait du coeur, et une me profondment
aimante pour ceux qu'il aimait; son affection n'avait rien de banal.
Madame de Stal a eu  s'en plaindre, m'a-t-on dit; cela m'tonne
beaucoup, car M. de Narbonne, je le rpte, avait une me leve et un
coeur dvou: que ne fait-on pas avec de telles qualits[136]?

[Note 136: Je parlerai plus tard de M. le comte Louis de Narbonne avec
plus de dtails, ainsi que de sa famille. M. de Narbonne a t pour
moi un ami, un pre, et _un ami et un pre aim_.]

Les autres amis de madame de Stal taient alors M. de
Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, les Lameth, Barnave et les
hommes de talent de l'poque, qui taient admis dans son salon, ainsi
que les gens dont l'esprit apportait un charme de plus  ces runions
plus regrettables pour ceux qui ne les ont pas entendues, qu'aucune de
ces conversations du sicle de Louis XIV que j'ai entendu bien souvent
regretter.

C'tait en effet une ravissante chose qu'une conversation entre madame
de Stal et des hommes tels que Vergniaud, Mirabeau, Barnave, Cazals,
et une foule de talents oratoires: le choix seul est embarrassant...
Madame de Stal devait jouir de ces sortes de combats, car son
esprit, tout tincelant de feu et de lucidit, tait bien fait pour
briller comme un mtore au milieu de toutes ces merveilles du talent;
elle avait elle-mme un intrt puissant  suivre la marche des
vnements qui se pressaient en foule autour de cette malheureuse
France que madame de Stal aimait autant, et mme plus, que sa propre
patrie.

--J'aime la France, me disait-elle un jour, je l'aime avec une telle
passion, que si le premier Consul m'ordonnait une bassesse pour y
demeurer, je crois que je la commettrais!...

Mais elle se trompait en disant cette parole; car son me tait trop
leve pour comprendre seulement ce qui n'et pas t la plus noble et
la plus gnreuse pense. Sa vie entire l'a prouv. Madame de Stal
est en tout une femme  part.

J'ai dj dit qu'elle n'aimait pas la socit des femmes chez elle, et
je le comprends. Madame de Stal concevait de grandes choses; sa
parole avait un retentissement clatant lorsqu'elle parlait sur un des
grands sujets qui alors occupaient l'Europe. Sa conversation n'avait
rien d'attrayant pour les autres femmes, et elle-mme, sachant ne
produire aucun effet sur elles, prouvait pour les personnes qui
l'coutaient alors cette sorte de rpulsion qui est bien naturelle
certainement, lorsqu'elle est produite par l'effet que j'ai signal.
Madame de Stal bornait donc sa socit  fort peu de femmes qu'elle
avait connues chez sa mre, et dont l'attrait, le caractre, lui
plaisaient, comme la duchesse de Grammont, madame de Lauzun, madame de
Beauveau, madame de Poix, dont l'esprit ravissant formait  lui seul
tout l'attrait d'une famille... Ensuite madame de Stal voyait
beaucoup de femmes  cette poque, comme ambassadrice de Sude, mais
qu'elle ne regardait pas comme sa socit intime: le nombre en est
grand; c'est ainsi que beaucoup de femmes disent aujourd'hui:
_J'allais chez madame de Stal_; et lorsqu'en 1815 ces mmes femmes se
nommaient  madame de Stal et voulaient la contraindre  la
reconnatre, madame de Stal, toujours naturelle et charmante,
rpondait ngativement  toutes les grces et  toutes les prvenances
qu'elles lui apportaient avec d'autant plus de navet que ces mmes
femmes, devenues depuis vingt-cinq ans laides et vieilles, ne lui
prsentaient que des femmes ennuyeuses dont la jeunesse et la beaut
ne fardaient plus la nullit.

C'tait surtout lorsqu'il n'y avait que huit ou dix personnes dans le
salon de madame de Stal, qu'il fallait l'entendre et mme la voir...
C'est alors qu'elle tait pleine de charme; ses manires taient
parfaitement simples; et dans ces mmes manires il rgnait une telle
insouciance apparente, que mme les plus insignifiants personnages se
trouvaient  l'aise. Que de fois j'ai entendu des femmes plus
qu'ordinaires dire aprs avoir entendu et vu madame de Stal pour la
premire fois:

Ce n'est que cela? en vrit, j'en dirais bien autant! Rien ne
dplaisait autant  madame de Stal que _les choses arranges_; elle
aimait l'imprvu en toutes choses. Cela s'accorderait peu, en
apparence, avec l'esprit d'ordre qu'elle portait dans la vie
matrielle, et pourtant cela tait. Ce qu'elle imposait, et sa loi
tait douce, c'tait une grande libert sans licence, la demande faite
par elle-mme de se regarder chez elle comme si on tait chez
soi.--Travaillez, disait-elle  monsieur de Clermont-Tonnerre,
travaillez  vos belles lois!

Et M. de Clermont-Tonnerre, charm et sduit par cette personne si
captivante, suspendait jusqu' sa pense pour dvorer la sienne.

Madame de Stal avait une grce toute  elle dans ses mouvements. Je
l'ai souvent observe, et j'ai trouv, je crois, la raison de cette
aisance dans la conviction qu'elle dveloppait en elle une grande
partie de ses avantages. Ses bras et ses mains, ses paules, son port
de tte, gagnaient beaucoup  tre agits tandis qu'elle parlait, et,
comme toutes les femmes, elle ajoutait cette manire de plaire aux
yeux, au charme captivant de la parole dans une telle bouche!... On a
prtendu que souvent elle tait presque assoupie. Cela est vrai, et
avait lieu surtout lorsqu'elle tait chez elle au milieu de plusieurs
personnes qui lui dplaisaient ou plutt qui ne lui plaisaient pas,
diffrence immense: alors elle se recueillait, elle rentrait en
elle-mme. Mais arrivait-il une personne aime, ou seulement qui
l'intresst: alors ses paupires pesantes se relevaient
instantanment avec une rapidit venant de l'me; le feu clatait
aussitt dans son regard, qui s'allumait pour annoncer une noble
pense, ou bien une parole du coeur.

Elle se mettait fort mal; je n'ai jamais pu en deviner la cause, parce
qu'elle avait trop d'esprit dans tout ce qui regardait la vie
habituelle, pour ne pas suivre assez rgulirement la mode, et obir
par-l  la parole parfaitement juste de M. le cardinal de Bernis: La
mode est notre souveraine et le sera toujours,

  ....La suivre est un devoir, la fuir un ridicule, etc.

et il est de fait que madame de Stal se mettait ridiculement; mais
cela tenait  sa nature: elle attachait si peu d'importance  ces
choses, que, peu de temps aprs son mariage, faisant des visites, elle
trouva que le bonnet qu'elle portait lui faisait mal  la tte, elle
l'ta et le tint  ct d'elle dans sa voiture. Arrive chez la
personne o elle allait, qui, je crois, tait la princesse d'Hnin,
madame de Stal monta chez elle sans remettre son bonnet, et cela sans
affectation, tout naturellement, et sans une prtention qui et t
ridicule. Pour madame de Stal, la vritable existence, sa vie, _
elle_, tait celle du coeur.

Le salon de madame de Stal, en 1789, comme en 1795, en 1800 et en
1814, c'tait _elle-mme_. Rien qu'elle n'y apparaissait: elle
neutralisait tout avec une si grande supriorit, qu' ct de sa
voix, toutes faiblissaient et tout devenait inerte et ple. Cependant,
elle ne neutralisait pas avec intention; elle s'emparait de la parole
lorsque le sujet lui plaisait, et elle allait avec une navet sublime
qui inspirait  nous autres, pauvres simples qui l'coutions, une
telle admiration, que le silence lui rpondait seul presque toujours.

 propos de cet esprit qui chez elle n'tait qu'une partie de son
gnie, il me revient  la pense une histoire qui prouve l'opinion
d'elle-mme sur son esprit et sur la force qu'elle pouvait lui donner
pour qu'il agt vivement _comme action_.

C'tait pendant le sjour  Coppet. M. Necker avait envoy chercher 
Genve madame Necker de Saussure, sa nice, avec ses enfants. La
voiture de M. Necker, conduite par son propre cocher, eut le malheur
de verser sur le chemin de Coppet, et madame Necker donna ce motif
pour excuser son retard  madame de Stal qui tait venue au-devant
d'elle. En l'coutant, madame de Stal plit, s'arrte... et lui dit:

--Vous avez vers avec vos enfants?

--Oui.--Comment tes-vous venus?--Mais dans la voiture de votre
pre.--Eh! je le sais... mais qui donc vous menait?--Richel[137].--Ah!
mon Dieu! Richel!... Ah! mon Dieu! il aurait pu verser mon pre, et 
son ge!... Quant  vous,  celui de vos enfants... ce n'est rien.
Tout se raccommode... Mais mon pre! avec sa taille! sa grosse
taille!...

[Note 137: C'tait le cocher de M. Necker.]

Et se lanant  la sonnette et sonnant  tout rompre, elle donne ordre
de faire venir Richel  l'instant...

Il dtelait. Il fallut attendre.

Pendant ce peu de temps, elle fut dans la plus violente agitation...
elle tait tour  tour ple et pourpre... de grosses larmes coulaient
de ses yeux... Il tait vident qu'elle souffrait beaucoup... de
temps en temps on l'entendait prononcer quelques mots qui rvlaient
toute son inquitude souleve par le danger auquel l'imprudence d'un
cocher exposait son pre.

--Verser!... l... dans un foss... y demeurer peut-tre la nuit
entire!... appeler... inutilement peut-tre!... Ah! mon Dieu!...

Et elle reculait alors comme devant un spectre, une image terrible...

Enfin, Richel arriva; c'tait un homme simple, mais bon, et dvou 
M. Necker et  sa fille comme les esclaves l'taient jadis  leurs
matres, mais du reste stupide. On conoit le plaisant de la
conversation qui dut suivre ds que Richel fut dans l'appartement.
Madame de Stal tait parfaitement bonne avec ses infrieurs; mais en
ce moment un sentiment si passionn la dominait qu'elle n'tait plus
elle-mme. Aussitt que Richel fut dans la chambre, elle alla droit 
lui, marchant avec une dignit froide en apparence qui dmentait le
mouvement de son sein. Elle ne pouvait parler... Sa voix tait
tremblante et touffe.

--Richel, dit-elle  l'homme, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit?

Richel ouvrit d'normes yeux.

--Richel, savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je?

Richel devint encore plus muet qu'habituellement.

--Eh bien! apprenez donc que j'ai de l'esprit... beaucoup d'esprit...
prodigieusement d'esprit... Eh bien! voyez-vous, tout l'esprit que
j'ai, je l'emploierai  vous faire enfermer pour le reste de vos jours
dans un cachot, si jamais vous avez le malheur de verser mon pre.

Madame Necker de Saussure a par la suite bien souvent cherch 
l'gayer par le souvenir de cette aventure; mais madame de Stal, si
facile  rire d'elle-mme, ne put jamais donner un sourire 
l'histoire de Richel... Alors la colre et l'motion revenaient de
nouveau l'animer.

--Et de quoi voulez-vous donc que je menace, disait-elle tout mue, si
ce n'est de mon pauvre esprit[138]?...

[Note 138: Lorsqu'on connat la bont parfaite de madame de Stal, ce
mot parat alors ce qu'il est, plus touchant que tout ce qu'on
pourrait dire.]

Son pre tait pour elle autre chose qu'un pre: c'tait un culte.....
un amour qui n'avait aucun nom... c'tait comme pour Dieu!... Aussi,
lorsqu'en 1788 M. Necker fut rappel au ministre, quelque danger
qu'il y et, madame de Stal en fut heureuse, parce que la gloire de
son pre allait en recevoir un nouveau lustre... Cependant il y avait
pril; M. Necker lui-mme ne voyait sa nomination qu'avec une sorte de
crainte, et ce ne fut que par honneur qu'il accepta en 1781. Lors de
sa retraite, il tait certain de faire beaucoup de bien, et laisser l
le pouvoir au moment o son usage allait tre utile lui causait une
vive peine. Mais les temps taient bien changs.--L'archevque de Sens
avait dtruit tous ses plans, tout tait boulevers: aussi, lorsque sa
fille vint lui annoncer  Saint-Ouen qu'il tait nomm ministre:

--Ah! s'cria-t-il, que ne m'a-t-on donn ces quinze mois de
l'archevque de Sens!... Maintenant il est trop tard.

Il venait alors de publier son ouvrage sur l'importance des opinions
religieuses. Le jour o il parut, madame de Stal parlait de cet
ouvrage le soir chez elle avec un talent qui fit dire  Mathieu de
Montmorency:

--Nous devons remercier M. Necker d'avoir fait un ouvrage qui inspire
de si belles choses  sa fille.

Madame de Stal n'tait pas aime de la Reine, et je ne sais pas
pourquoi. Il y avait dans madame de Stal une telle supriorit, que
la Reine ne pouvait admettre une rivalit d'esprit,... de beaut,
encore moins: comment se trouvaient-elles donc en contact? Je
l'ignore; mais le fait est que la Reine avait pour elle plus que de
l'indiffrence. Ce qui prouve la bont inpuisable du coeur de madame
de Stal, c'est que la Reine a trouv en elle au jour du malheur un
appui, un dfenseur, une amie grande et gnreuse...

M. Necker avait t nomm quelques jours avant la Saint-Louis, et
l'archevque de Sens renvoy au milieu des hues et des maldictions
de la France, au bruit des coups de fusil tirs pour le venger sur le
peuple de Paris, ce peuple, le mme qu'au 14 juillet 1789 et dans les
trois journes immortelles de 1830, o, pour la seconde fois depuis le
commencement de la Rvolution, il se leva terrible pour reconqurir sa
libert, en disant: _Mais c'est moi qui suis la nation!_... ce peuple,
enfin, qu'une fois lev on ne fait taire qu'en le tuant... Cette fte
de la Saint-Louis fut triste. Madame de Stal alla faire sa cour, et
le soir chez elle, au milieu de son cercle d'amis et d'admirateurs,
elle raconta comment la Reine avait reu la nice du ministre
_renvoy_ beaucoup mieux que la fille du ministre _rentrant_... La
foule tait nombreuse chez madame de Stal: on l'coutait, comme
toujours, avec ce charme que l'harmonie de ses phrases apportait 
l'oreille; mais cette fois il s'y joignait un nouveau sentiment li 
un grand intrt. On voyait enfin que la Reine regardait l'opinion
comme une chose parfaitement existante, il est vrai, mais on voyait en
mme temps qu'elle voulait la braver, puisque M. Necker, nomm par
l'opinion, tait repouss par elle, tandis que l'archevque de Sens,
repouss par cette mme opinion, tait favoris de sa bont la plus
intime.

Il restait 250,000 francs au Trsor royal le jour o M. Necker rentra
au ministre. Le lendemain, tous les banquiers de Paris ayant des
fonds les apportrent en foule _ M. Necker_, mais non pas au Trsor.

Le moment le plus lumineux pour la conversation dans le salon de
madame de Stal fut celui qui prcda les tats-Gnraux... Fallait-il
les convoquer? C'tait une immense question... Tout ce qui allait chez
madame de Stal faisait alors partie de ce que Paris, et mme la
France, possdait de plus remarquable... Les discussions taient
vives... madame de Stal y tait sublime: c'est alors qu'elle tait
vritablement Corinne, la Corinne du Capitole, la Corinne triomphante,
agitant ses beaux bras et formant presque le tableau de Grard,
lorsque, appuye sur une table de marbre ou debout contre la chemine,
elle improvisait une riche et loquente philippique contre cette
vieille aristocratie qui perdait  la fois elle-mme et le trne.

--Rendez-nous 1614, criait-elle...: voil nos modles et nos
matres!...

C'tait toujours avec une grande clart que madame de Stal rfutait
d'absurdes prtentions. Parfaitement instruite de la lgislation
anglaise, elle la rapportait  la ntre, non pas pour obtenir des
rsultats de ce rapprochement, mais pour montrer au contraire combien
nous pouvions tirer un grand bien des exemples que non-seulement
l'Angleterre, mais l'Europe, nous donnait. J'ai souvent entendu les
plus intimes amis de madame de Stal raconter les merveilles qu'elle
oprait avec la parole; une fois entre autres elle se montra sous un
jour tellement brillant que tous les hommes qui l'entouraient
demeurrent en adoration, bien qu'on st qu'elle tait publiciste
autant et mieux peut-tre que Raynal et Montesquieu. Elle dmontra que
le systme de la France tait mauvais, et qu'en Europe il en existait
beaucoup d'autres; et elle cita la Sude, o se trouve un quatrime
ordre, qui est celui des paysans. C'est une belle ide; mais qu'elle
fut belle entre les mains de madame de Stal!... comme elle la rendit
lumineuse et rapide!... elle allait s'inculquer dans la pense des
autres avec une force que la conviction intime n'aurait pas donne...

C'est au milieu de ces conversations graves et profondes que madame de
Stal passait sa vie, et cette vie lui plaisait; elle avait, d'ailleurs,
un rapport intime avec sa vie d'affection, et cette faute est peut-tre
 lui reprocher dans son existence sociale. Je ne me permettrais pas
d'aborder un sujet qui, tant de sa vie prive, n'appartient pas 
l'histoire; mais l'une tient  l'autre ici d'une manire trop inhrente
pour l'en sparer: il faut s'y soumettre. Je dirai donc qu'il est
malheureux que les amis intimes de madame de Stal se soient trouvs
prcisment les mmes hommes dont elle combattait les opinions. Alors il
arrivait ce que nous avons vu: c'est que l'affection l'emportait sur la
conviction antrieure. Souvent, dans la conversation d'un jour, on
trouvait un changement qui tait produit par le motif que je viens de
dire. C'est ainsi que madame de Stal, aprs avoir aim et admir
Napolon, le prit en _dtestation_...

Les tats-Gnraux avaient t conseills par M. Necker; et dans le
fait, madame de Stal dit avec raison qu'ils s'annonaient sous les
auspices les plus heureux... Chaque matin, le salon de madame de Stal
tait rempli d'une foule immense qui venait autour d'elle chercher non
pas des nouvelles, mais des avis et une direction de conduite. M. de
Talleyrand, qui n'en recevait de personne, alors surtout, tait
pourtant dj son esclave, quoiqu'il ne le soit devenu que quelques
annes plus tard; mais le comte Louis de Narbonne, M. de Lafayette,
des hommes qui par leur naissance et leurs noms pouvaient beaucoup,
furent dirigs et influencs par elle. Madame de Coigny[139], qui
tait en opposition avec la Reine, entra dans les vues de madame de
Stal, et elle se mit aussi  prcher une sorte de croisade qui devait
ncessairement avoir une grande influence.

[Note 139: Mademoiselle de Conflans.]

J'ai entendu madame de Stal elle-mme, plusieurs annes aprs, et
lorsque le souvenir devait en tre bien affaibli chez elle, raconter
l'impression qu'elle avait ressentie lorsque, le 5 mai 1789, elle
avait vu dfiler devant elle les trois ordres des tats-Gnraux...
Ses yeux scintillaient de nouveau en parlant de ces hommes qui taient
chargs, disait-elle, de la plus sainte mission, celle de soulager le
peuple, et qui pouvaient tant pour son bonheur.

C'tait chez elle,  Paris, avant son exil, lorsque le premier Consul
l'avait frappe de son injuste colre.... Elle rappelait  sa mmoire
tout ce qui lui avait donn la pense que nous tions un grand et
beau peuple...; elle dcrivait avec une parole si anime, si colore,
la marche des trois ordres: celui de la noblesse avec ses touffes de
plumes, ses habits tincelants d'or, son apparence chevaleresque; et
puis le clerg avec ses rochets de dentelle, ses croix d'or, ses
soutanes rouges et violettes; cette pompe religieuse, soeur du luxe
des gentilshommes, venant contraster avec les six cents manteaux
noirs, l'habit modeste de ce qui pourtant faisait le royaume, lorsque
enfin, rveille de son long sommeil, la masse se leva tout--coup,
et, se voyant si nombreuse et si forte, fit connatre qu'elle avait la
puissance.

--Ce jour-l, disait madame de Stal, les trois ordres allaient
demander  Dieu des lumires pour se guider. C'est le lendemain qui
fut solennel! Ce lendemain rvla un homme  l'Europe, mais surtout 
la France... Cet homme... c'tait Mirabeau!

Ah! si vous l'aviez vu traversant la salle pour aller gagner sa
place!... c'tait l'ange des tnbres, sillonn de la foudre, et
orgueilleux dans sa laideur comme s'il et t le plus beau des
archanges. Lorsqu'on le vit, un murmure accueillit cet homme,  qui sa
conduite tare avait valu l'exclusion de la bonne socit; il avait
abandonn cette socit qui l'avait repouss, mais ses adieux, comme
ceux de Mde, lui promirent vengeance, et une vengeance sanglante.

Il comprit le murmure qui l'accueillit, et lui rpondit par un regard
indfinissable qu'il prolongea pendant tout le temps qu'il mit 
gagner le banc qu'il devait occuper... tandis que mon pre... mon pre
fut couvert d'applaudissements lorsqu'il parut....

Et en parlant de son pre, madame de Stal fondit en larmes.  cette
poque, il vivait encore.

Il est difficile de suivre madame de Stal au milieu des scnes
journalires qui se succdaient chaque jour. Sans doute elle n'tait
nullement _rvolutionnaire_; mais, comme toutes les personnes dont
l'esprit avait une haute porte, elle prvoyait que la France devait
prouver un grand changement, qu'une rgnration entire allait
s'oprer, et que le spectacle en serait magnifique et touchant.

Active, passionne, aimant avec toute l'ardeur d'une me mridionale,
faite pour apprcier tout ce qui est grand et utile, madame de Stal
dut voir la journe du 14 juillet avec enthousiasme; elle prenait la
main de ses amis, la leur serrait avec motion, en leur disant:

--C'est un mouvement national... Ici nulle faction trangre; tout se
fait par sentiment de conviction. Rien qui puisse ternir la belle
pense de la libert pure et sainte.

Lafayette, Bailly, M. de Lally-Tollendal, qu'elle aimait beaucoup
aussi, taient proclams par l'opinion  ct du nom de son pre dans
ces jours agits... ils taient Franais, on ne put les loigner...;
mais M. Necker tait tranger, et bien qu'il EUT NOURRI la France de
ses propres deniers, bien qu'il lui et donn du pain, cette mme
France souffrit son exil... Oh! nous sommes ingrats!...

C'est cette noble, cette sublime action que M. de Breteuil osa appeler
un accs de folie.

De toutes les femmes qui ont eu de l'influence sur la socit en
France particulirement, pays plus sensible qu'un autre aux charmes de
l'esprit, madame de Stal est, sans contredit, celle qui a exerc
l'action la plus directe, parce qu'elle parlait aux sympathies. 
l'poque o elle entra dans le monde comme femme marie, elle y tait
connue sous tant de rapports remarquables que sa renomme tait dj
tablie, et que ce fut sans peine que son salon fut un point de
runion o toutes les notabilits du temps vinrent s'prouver et mme
se combattre; car, mme ds cette poque, elle pouvait dire comme en
1815: Ma maison est un hpital politique; on y voit des blesss de
tous les partis.

Son esprit remarquable et lumineux, son talent, son gnie mme,
donnaient une grande valeur  ce qu'elle dcidait, et son blme ou son
approbation tait un malheur ou une joie pour cette foule dans
laquelle se voyaient les chefs lgants du parti de la noblesse, comme
les tribuns du peuple et les hommes penseurs de la science. Cette
foule tait autour d'elle; voil ce qui composait son salon: on y
voyait Mounier le publiciste; Barnave, dont le jeune et sublime talent
fut terni par un mot; Lally-Tollendal, dont l'esprit, aid de tristes
souvenirs, en fit usage, trop souvent peut-tre, pour provoquer
l'intrt, et dont le tort immense fut de quitter la France et
l'Assemble: le courage lui manqua; Lafayette, l'ami le plus ardent de
la libert et le niais politique le plus complet de la Rvolution;
Buzot, dont le caractre lev, l'esprit fier, le bouillant courage,
l'me ardente, sensible et mlancolique, devaient le porter aux
extrmes: fait pour la vie prive et jet malgr lui dans la carrire
politique, il y portait une austre quit et ne savait pas composer
avec le crime[140]; sa figure tait noble, et sa tournure, ainsi que
ses manires, d'une extrme lgance. Buzot professait la morale de
Socrate et conservait la politesse de Scipion. Ption, cet homme que
les uns appellent tratre, et les autres, l'ami du peuple et de la
France: ces divers jugements ne sont pas tonnants dans un temps de
rvolution, o les hommes impressionns ne voient que leurs intrts,
plus ou moins vivement froisss. Ption n'tait pas un tratre; il a
pu errer: hlas! qui n'a pas manqu de guide dans cette route
prilleuse qui traversait la Rvolution? Ption avait une extrme
bonhomie, et sa physionomie rvlait cette bonhomie: le naturel et la
perfidie vont mal ensemble, et pour moi c'est dj une garantie pour
juger Ption. Voici un trait racont par madame Roland, qui en fut
elle-mme tmoin:

Elle tait un jour chez madame Buzot, o elle dnait (c'tait 
l'poque de l'Assemble Constituante). Buzot revint fort tard et amena
plusieurs dputs, entre autres Ption: ce temps tait celui o la
Cour les traitait de factieux et de tratres, et Ption tait,
disait-on, le chef de ces factieux... Le mme jour, en sortant de
l'Assemble, ils avaient t entours et presque menacs; aprs le
dner, Ption se jeta sur une trs-large ottomane, et l il se mit 
jouer avec un trs-beau chien de Terre-Neuve, avec la gat et
l'abandon d'un enfant; le jeu dura longtemps, et enfin le chien et
Ption s'endormirent ensemble et ronflrent bientt avec une sorte
d'mulation. Je ne sais pas bien comment on s'y prend pour conspirer;
mais ce que je sais, c'est que si j'tais membre d'un jury, je ne
condamnerais pas un homme accus seulement par l'opinion en ayant
cette preuve de son caractre insouciant et gai.

[Note 140: Buzot eut la plus noble conduite dans l'Assemble
Constituante, et fut plus tard un rude adversaire des cannibales dans
la Convention. Quelques hommes de sa force, et la Convention aurait
reu une autre direction encore plus salutaire dans ses rsultats pour
la France et les victimes de cette Convention, qui, se mutilant
elle-mme de ses propres mains le 31 mai, porta un coup funeste
non-seulement  sa gloire, mais  ses intrts, en dtruisant la
Gironde.]

--Ceux qui nous ont regards avec une si grande colre, dit en riant
Buzot en contemplant le groupe de Ption et du chien, seraient bien
tonns s'ils voyaient  quoi nous sommes occups!

J'ai dj dit ce qu'tait Buzot[141].

[Note 141: Ces deux hommes, accuss alors par la Cour comme
Montagnards, prirent peu de temps aprs comme royalistes et dclars
tratres  la patrie.]

Un des hommes de la socit de madame de Stal, dans ces temps
orageux, dont les principes et la droite quit furent toujours les
guides, tait Thouret, ami de Barnave et de Chapelier, comme eux
ardent ami de la libert, et comme eux donnant sa vie pour soutenir
ses principes. Quant  Barnave, il est bien connu. On sait quel tait
cet homme,  l'me ardente, au sang bouillant, aux vues leves, et
dont l'loquence admirable ne fut ternie dans sa vie parlementaire que
par un seul mot, qui n'tait pas mme l'expression de sa pense.
Jeune, beau, ou du moins agrable, et surtout distingu, Barnave
tait, de tous les membres des tats-Gnraux, celui qui devait tre
le mieux orateur  la manire anglaise... Le parti royaliste voulait
assez l'adopter, mais ce malheureux mot le perdit[142]... Les journaux
parlrent contre lui; les discours du ct droit, ceux de l'abb Maury
surtout, l'accablrent: on l'irrita; bientt il fut dans
l'impossibilit de revenir sans s'humilier, et la dlicatesse de son
caractre s'y opposait. Quelle triste fin, et quel admirable et beau
courage! Madame de Stal tait faite pour comprendre un tel homme.....
aussi l'a-t-elle apprci.

[Note 142:  la prise de la Bastille, il entendit parler avec
vhmence contre les meurtres qui ensanglantrent cette journe
vraiment belle, car ce fut peut-tre la seule journe o le peuple se
soit battu vraiment pour la libert. Barnave dit avec humeur: Eh! le
sang qui a coul est-il donc si pur?]

L'abb Sieys, dont Mirabeau avait dit: Je le tuerai par son propre
silence... tait un des hommes les plus remarquables de cette poque;
fin, rus, cauteleux, il avait le rare talent d'tre, en apparence,
l'homme de tous les partis; mais il ne fut jamais celui d'aucun, et
toute sa finesse ne l'amena, pour clore sa vie politique, qu' tre un
niais vis--vis de Bonaparte qui se joua de lui au 18 brumaire.

Guadet, un des esprits les plus brillants de la Gironde, imptueux,
bouillant dans l'attaque et ferme dans la dfense, savait tre l'homme
parlementaire des temps de trouble, avec cette fermet qui leur
convient. Li d'une amiti tendre avec Gensonn[143], aussi froid que
son ami tait ardent, leur liaison tait peut-tre d'autant plus
intime qu'ils se ressemblaient peu. Guadet tait orateur, tandis que
Gensonn tait logicien: aussi madame de Stal causait-elle davantage
avec Guadet.

[Note 143: Ils taient tous deux des modles  citer comme bons pres
et bons maris; leur intrieur avait un parfum de bonheur qui touchait
et attachait  eux.]

--Avant que Gensonn n'ait dlibr avec lui-mme ce qu'il va vous
rpondre, disait-elle, on a oubli ce qu'on lui avait dit.

J'ai vu un jour madame de Stal bien belle elle-mme en faisant
l'loge de Vergniaud pour le dfendre contre je ne sais plus quelle
sotte, ou plutt je le sais bien, mais je ne veux pas le dire, qui
soutenait que les Girondins taient des _sclrats imbciles_...
Madame de Stal fut sublime!... elle s'leva au-dessus d'elle-mme...
mais ce fut surtout en parlant de Vergniaud!... Vergniaud, le plus
brillant orateur de l'Assemble Constituante!... il n'improvisait pas
comme Guadet, mais son talent tait bien beau; toutefois, madame de
Stal ne le pouvait aimer. Il tait goste et froid, et n'aimait pas
les hommes; son gosme tait de la nature de ceux qui devaient
surtout dplaire  madame de Stal: elle tait bonne, expansive,
gnreuse, et surtout une personne dvoue.

Elle en donna des preuves en sauvant M. de Narbonne, lorsqu'il fut
dcrt d'accusation aprs le 10 aot. Il fallait du courage pour le
faire; mais elle en montra un remarquable et fut pour tous ses amis
une amie sublime. M. de Narbonne tait cach chez elle au moment o
les officiers municipaux vinrent pour y faire une visite
domiciliaire... le coeur battait  madame de Stal, qui, pendant tout
le temps de la visite, affectant une libert d'esprit bien loin
d'elle, raillait les hommes chargs d'arrter son ami, et voulait mme
les effrayer sur le danger auquel ils s'exposaient en violant l'htel
d'un ambassadeur. C'est avec de telles paroles jetes  ces hommes
d'une voix tremblante, le coeur palpitant, que madame de Stal parvint
 les faire sortir de chez elle... Chaque fois qu'ils passaient, dans
leurs recherches, auprs de la porte qui conduisait  la retraite de
M. de Narbonne, alors elle redoublait de gat, et pourtant,
disait-elle, je me sentais mourir!... M. de Narbonne fut sauv, et dut
la vie au courage de l'amie admirable qui exposait la sienne pour
lui!... La retraite libratrice ne fut pas longtemps dserte; M. de
Montesquiou y remplaa M. de Narbonne, et madame de Stal arracha  la
mort deux victimes dsignes par les bourreaux de septembre et d'aot.

C'est  cette poque que l'on reprochait  madame de Stal de tenir un
bureau d'_esprit public_.

--Elle corrompt l'esprit public! disait aussi plus tard le premier
consul... C'tait une trange manie que de rpter cette phrase...
Hlas!  l'poque o nous sommes arrivs maintenant, il n'tait plus
question de corrompre: le mal tait fait; tout tait produit, et le
gnie de madame de Stal, au contraire, venait apparatre comme une
lueur libratrice et bienveillante... Une femme avec son talent et sa
bont... que ne pouvait-elle oprer en bien! et en effet, que ne
fit-elle pas!...

Le Roi avait accept la constitution; les Jacobins, les Cordeliers,
toutes les socits populaires, taient forms; Paris se trouvait
transform: plus de salon o se rencontraient les amis. Les intrts
de tout genre, une dsunion entire, une agitation sourde, annonaient
l'orage, rvlaient ce qui allait suivre. Dj on pressentait la
Convention...: les Genevois rfugis, Clavires, Marat, Duroveray,
tous avaient quitt l'Angleterre pour inonder la pauvre France au
moment du paroxysme le plus terrible de sa rvolution. La Gironde,
dj dsigne par l'index sanglant de Robespierre et de Danton,
faisait entendre le chant du cygne; Barbaroux, avec sa belle tte
d'Apollon, son regard presque magique lorsqu' la tribune il tonnait
contre les monstres aux mains sanglantes, Barbaroux et tous ceux qui
lui ressemblaient ne devaient attendre que malheur et proscription.

Et cependant dlicat, mme dans l'attaque, Barbaroux ne fit jamais un
discours qui pt affliger son antagoniste; sensible, gnreux,
brave... quelles belles qualits furent s'teindre dans le creuset
sanglant de Robespierre!... Ces souvenirs sont affreux!...

C'est ainsi qu'on marchait vers 92, vers le 10 aot!... Marat, qui
dj tait  la tte d'une faction, et faisait plus de mal alors,
peut-tre, qu'il n'en fit ensuite, tait regard par madame de Stal
comme une de ces apparitions fantastiques envoyes par le gnie du
mal. Elle racontait, ainsi que chacun le sait, comme personne. Voici
une anecdote qu'elle nous dit un jour chez le marchal Suchet, alors
que celui-ci tait encore garon, et qu'il demeurait avec son frre,
rue de la Ville-l'vque, dans l'htel qu'il n'a pas conserv depuis.
C'tait dans ces causeries intimes qu'elle tait charmante, et surtout
en racontant ce qu'elle avait vu  une poque si frappante et si vive
d'motions.

On sait que Marat tait effroyablement laid. Cette laideur tait
encore augmente par une manire de se mettre tout--fait
absurde.--Une femme de Marseille, que je ne nommerai pas, car elle est
toujours vivante, avait un cousin en prison et voulait l'en faire
sortir. Elle va chez Marat et lui demande une audience. Admise
seulement dans une premire pice, elle est d'abord refuse; elle
insiste, et Marat, entendant la voix d'une femme, vient lui-mme la
prier d'entrer dans son cabinet. Il la fait s'asseoir et se place prs
d'elle sur un sopha fort lgant, contrastant avec la toilette de
Marat, qui, pour le dire en passant, tait curieuse. Il portait une
chemise fine, mais crasseuse, et qui avait au moins une semaine de
service... Cette chemise tait ouverte et laissait voir une poitrine
velue et jaunissante; des ongles longs et noirs se dessinaient au bout
de ses doigts, qu'ils faisaient paratre crochus... Ses pieds, sans
bas, taient dans des bottes mal cires, et une culotte blanche
compltait cette toilette bizarre, en si grande opposition avec
l'lgance de la pice o il se trouvait. Ce salon tait meubl en
fort beau damas bleu; des rideaux trs-amples et relevs en
draperies[144], un beau lustre, et de magnifiques vases en porcelaine
remplis de fleurs naturelles trs-rares pour la saison, composaient un
ameublement bien trange autour d'un tel homme.

[Note 144: Il parat positif que Marat, dans les diffrents
appartements qu'il a occups, avait cette recherche dans une partie de
son logement; et celle-l n'tait ouverte qu' peu de monde.]

La jeune Marseillaise tait jolie. Marat s'assit  ct d'elle, prit
sa main, la lui dganta, la baisa avec une sorte de respect et
d'motion; ensuite cet homme trange demanda  la jeune femme ce
qu'elle voulait de lui; elle le lui dit: Marat sourit, en la regardant
avec une expression singulire.

--C'est que la jeune femme en avait bien peur, disait madame de Stal;
et en vrit, d'aprs ce qu'elle m'a dit, je crois que la libert du
cousin aurait pu lui coter cher. Mais heureusement que le monstre
n'avait pas faim, et qu'il tait dans un de ces moments de repos o sa
nature atroce ne criait pas: _Sang et luxure!_ Et la pauvre enfant
sortit pure de l'antre de la bte froce!...--Le soir mme, la jeune
femme reut la mise en libert de son cousin... Cette mise en libert
envoye par l'ami du peuple lui fut remise par une personne pour
laquelle Marat demandait un service au mari de la jeune Marseillaise.

Mais quelle tude  faire, disait madame de Stal, que cet homme
mditant le massacre de la moiti de la France et grandissant chaque
jour dans son impudence sanguinaire et son impuret physique et
morale!... Il se vautrait dans sa bauge d'o il lanait sur la France
mort et malheurs... Et ce fut une femme qui seule eut le courage de
frapper le monstre!... C'est un type d'une trange espce... C'est
ainsi qu'il nous a conduits au 10 aot et au 2 septembre.

Quelque courageuse que ft madame de Stal, elle pouvait rarement
parler de cette journe de septembre sans frissonner  son souvenir...

M. de Narbonne tait en sret: c'tait un grand point pour madame de
Stal. Le docteur Bolmann, le mme qui, depuis, voulut sauver M. de
Lafayette lorsqu'il tait dans les prisons d'Autriche, le docteur
Bolmann, Hanovrien, homme de cette nature d'lite qui devient plus
gnreuse devant le pril, avait sauv M. de Narbonne: il tait 
Londres.--De tous les amis de madame de Stal, c'tait peut-tre alors
un des plus prcieux pour elle. Mais, je l'ai dit plus haut, M. l'abb
de Montesquiou avait remplac M. de Narbonne dans la retraite
hospitalire. Il fallait le sauver aussi! et comment le faire au
moment d'une tempte comme celle qui tait suspendue sur Paris?
C'tait le 31 aot 1792!...

Madame de Stal, ayant obtenu des passe-ports pour la Suisse, faisait
ses prparatifs de dpart, et se disposait  emmener avec elle l'abb
de Montesquiou comme un des hommes de sa livre, lorsqu'on vint lui
annoncer que deux autres de ses amis, M. de Jaucourt et M. de
Lally-Tollendal, venaient d'tre arrts et mis  l'Abbaye...

On ignorait la tragdie que les monstres devaient jouer les jours
suivants. Mais une vapeur sinistre enveloppait Paris, et tout malheur
ordinaire dans un autre temps devenait menaant au bruit de l'orage
qui grondait dj sourdement sur nos ttes.

--Ah! s'cria la gnreuse femme, en se tordant les mains et marchant
 grands pas dans l'appartement, comment les sauver?...

Tout--coup elle se rappelle que Manuel vient de publier des lettres
de Mirabeau, avec une prface de lui. Il s'occupait aussi de
littrature... Il avait, disait madame de Stal, la bonne volont de
montrer de l'esprit... Elle lui crit aussitt pour lui demander une
audience. Manuel tait alors syndic de cette terrible commune de
Paris, sanguinaire souveraine dont la puissance phmre devait
marquer son passage par des ruisseaux de sang!

Manuel indiqua sept heures du matin  madame de Stal, alors
ambassadrice de Sude. L'heure tait matinale, mais madame de Stal
n'y fit aucune attention. Manuel n'tait pas lev... En l'attendant,
madame de Stal remarqua le propre portrait de Manuel dans son
cabinet.

--Il est vain, se dit-elle; il doit tre facile  prendre par la
louange.--Il entra dans ce moment dans le cabinet et fut parfaitement
poli et homme du monde; madame de Stal lui parla de la position
fcheuse et mme terrible de ses amis...

--Votre position est prcaire, lui dit-elle: ne connaissez-vous pas la
faveur populaire? aujourd'hui sur le trne, demain aux Gmonies...
Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt, et rservez-vous un appui.

Manuel tait un homme passionn, mais susceptible aussi de bons
sentiments, et mme de sentiments honntes... Il comprit madame de
Stal.

--Je ferai ce que je pourrai, lui dit-il... Et le 1er septembre au
matin il lui crivit que Condorcet avait fait sortir M. de Lally[145],
et qu' la prire de madame de Stal il venait de faire mettre M. de
Jaucourt en libert.

[Note 145: Ce qui fit sortir M. de Lally-Tollendal de l'Abbaye au
moment o les assassins allaient y porter la mort, fut sa noble
dfense en faveur d'un de ses compagnons d'infortune; le courage qu'il
tmoigna dsarma les monstres. Tant il est vrai que tout ce qui est
grand frappe toujours juste!]

Tranquille sur le sort de ses deux amis, madame de Stal put alors
organiser la fuite de l'abb de Montesquiou; il devait revtir l'habit
d'un de ses gens, sortir de Paris avant elle, et l'attendre hors de la
barrire de Charenton, derrire une haie, jusqu'au moment o elle
passerait.

Elle devait partir le 2 septembre au matin.

La prise de Longwy et de Verdun venait d'tre annonce, et le peuple
tait dans une telle agitation, que les plus affreux malheurs taient
 redouter. Madame de Stal, mue, agite dans la nuit qui prcdait
son dpart, se levait par intervalles, car elle ne pouvait dormir...
Tout--coup elle entend sonner le tocsin!... C'tait un horrible
son... et le 10 aot tait trop prs pour que le souvenir des heures
cruelles de cette journe ft effac.--Madame de Stal runit tous les
moyens de sret qu'elle avait prpars; ils taient nombreux, et elle
persista  partir, quoi qu'on pt lui dire.

Le matin venu, madame de Stal rassemble toutes ses forces, voit
partir l'abb de Montesquiou pour l'endroit o il doit l'attendre, et
ordonne  ses gens de se mettre en grande livre. Elle fit mettre six
chevaux  sa voiture, et dans cet extraordinaire gala, elle sortit de
son htel pour traverser Paris, croyant imposer au peuple par sa
magnificence; mais elle se trompa.--C'tait mal vu, car frapper
non-seulement l'attention du peuple, mais rveiller son attention
envieuse et haineuse, c'tait une maladresse.

Il y parut bientt...  peine la voiture de madame de Stal fut-elle
en marche, qu'une foule de femmes, vieilles mgres, aussi cruelles
que hideuses dans ces jours de sang et de deuil, l'entourrent en
criant qu'elle emportait l'or de la nation. Aux cris de ces furies
accourut tout le peuple du quartier. Ils se jetrent sur les
postillons, en criant qu'il fallait que l'on conduist la voiture _et
la femme_  l'assemble de la section... ce qui fut excut. Madame de
Stal descendit de voiture, et eut la prsence d'esprit de dire au
domestique de l'abb de Montesquiou d'aller avertir son matre...

--Vous tes accuse d'emmener avec vous des proscrits, lui dit le
prsident...

On examina les domestiques. Il s'en trouva un de moins: c'tait celui
qu'avait renvoy madame de Stal, pour mettre en sa place l'abb de
Montesquiou...

--Il faut que vous alliez  la commune, dit le prsident. Et en effet
elle y fut conduite.

Elle mit plus de trois heures  se rendre du faubourg Saint-Germain 
l'Htel-de-Ville. Sa voiture allait au pas au travers d'une foule ivre
de rage encore plus que de vin, et dont la fureur redoublait en voyant
une grande dame dans une voiture armorie et une riche livre. Madame
de Stal, rellement effraye, s'adressa plusieurs fois aux gendarmes
qui devaient la protger; mais ils ne lui rpondaient que par des
menaces. Enfin, il tait temps qu'elle arrivt, lorsque sa voiture
atteignit le perron de l'Htel-de-Ville... Elle descendit de voiture
au milieu d'une foule encore plus menaante que celle qu'elle avait
traverse... Elle tait grosse cependant; mais cette situation si
intressante, mme parmi les sauvages, ne fut chez des Franais qu'une
raison d'indcentes railleries... et ne les dsarma pas...

En montant, elle se trouva sous une vote de piques...: comme elle
tait  moiti de l'escalier, un homme ivre dirigea le bout de la
sienne contre le sein de madame de Stal; le gendarme qui
l'accompagnait plus spcialement dtourna le coup avec son sabre... Si
elle tait tombe en ce moment, c'tait fait d'elle...

La commune tait prside ce jour-l par Robespierre, ayant pour
adjoints Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois... Le bureau qui leur
servait tant plus lev, il fut possible de la placer  ct de ces
hommes, et l du moins elle put respirer!... L,  ct de Robespierre
et de Collot-d'Herbois!... oh! il devait y avoir une odeur de sang
dans cet air qu'on respirait prs d'eux!...

C'est ici le lieu de placer un trait de rusticit goste digne d'tre
connu. On avait arrt, en mme temps que madame de Stal, le bailli
de Virieu, envoy de Parme... Comme elle reprenait ses sens, voil cet
homme qui se lve et dclare, avec toute la poltronnerie possible,
qu'il ne connat pas madame la baronne de Stal... En ce moment,
Manuel arriva; il fut un peu surpris de trouver dans cet horrible
lieu, et un tel jour, une femme comme madame de Stal... Son premier
soin fut de rpondre d'elle et de s'tablir sa caution. Alors il la
prit sous le bras et l'emmena dans son cabinet, o il l'enferma avec
sa femme de chambre.

Pendant six heures elle demeura dans ce cabinet, ne pouvant appeler,
ne l'osant pas!... mourant de soif, de faim, mais surtout
d'inquitude: le bruit du tocsin, les cris des victimes, les
hurlements des meurtriers, le tumulte du massacre, tout parvenait
jusqu' elle d'une manire confuse, et lui donnait un mortel effroi...
Hlas! il tait fond! pendant ce temps on massacrait  l'Abbaye!... 
de frquents intervalles, des groupes d'assassins revenaient de
l'Abbaye et de la Force, les bras nus et sanglants, et poussant des
cris de cannibales.

La voiture toute charge de madame de Stal, garde seulement par
quelques domestiques, tait demeure au milieu du peuple, qui se
disposait  la piller. Aucune force humaine ne la pouvait sauver,
lorsque, de la fentre du cabinet de Manuel o elle tait, madame de
Stal vit tout--coup un grand homme en habit de garde national
s'lancer sur le sige, et de l ordonner au peuple de ne toucher 
aucune chose appartenant  l'ambassadrice de Sude. Cette lutte,
trs-vive et soutenue, dura plus de deux heures... Le soir, cet homme
entra avec Manuel dans la chambre o on l'avait enferme. Il avait t
tmoin des approvisionnements de bl donns par M. Necker, et le
souvenir de ces choses fut pour cet homme un motif de dfendre la
fille de celui qui avait nourri le peuple.

Lorsque Manuel entra dans la chambre, il tait vivement mu...

--Ah! s'cria-t-il, combien je suis heureux d'avoir mis vos deux amis
en libert!

Il tait ple et tremblait fortement... Quoique le jour ft presque
tomb, madame de Stal put distinguer le bouleversement de ses
traits... Hlas! on gorgeait alors des vieillards et des femmes!...

Lorsqu'il fut nuit, Manuel ramena madame de Stal chez elle. Les
rverbres n'taient pas allums, les rues taient sombres et
dsertes... le massacre planait sur Paris... Quelle journe!... quelle
nuit!... quelle poque, grand Dieu!...

Le lendemain, Tallien vint chez madame de Stal, et lui dit qu'un
gendarme l'accompagnerait jusqu' la frontire, et que, quant  lui,
il aurait l'honneur de la suivre jusqu' la barrire pour veiller  sa
sret... Il y avait plusieurs personnes dans la chambre de madame de
Stal qui pouvaient tre compromises si l'autorit avait connu leurs
noms... Madame de Stal demanda  Tallien de ne les pas nommer.--Il
donna sa parole de garder le silence, et il l'a tenue. Honneur 
lui!... Cette conduite tait rare dans ces jours d'affreuse
mmoire!... Madame de Stal partit enfin et traversa Paris au milieu
des hordes d'assassins, qui donnaient la mort  tant de victimes
innocentes, et frappaient avec joie sur le prtre, le vieillard, la
femme et l'enfant!... Arrive  la barrire, elle se spara de Tallien
pour aller chercher une terre plus amie o elle pt enfin trouver le
repos... et lui... rentra dans Paris... pour aller de nouveau
distribuer des poignards et ranimer le courage des bourreaux fatigus
en leur dsignant de nouvelles victimes.


FIN DU TOME DEUXIME.




TABLE

DES MATIRES CONTENUES DANS CE DEUXIME VOLUME.


                                                            Pages.

  Salon de madame Roland.                                       1

  Salon de madame de Brienne et du cardinal de Lomnie.        67

  Salon de madame la duchesse de Chartres, au Palais-Royal.   109

  Salon de madame la comtesse de Genlis.                      163

  Salon du marquis de Condorcet.                              201

  Salon de madame la comtesse de Custine (femme du gnral).  239

  L'atelier de madame de Montesson,  Bivre.                 323

  Salon de madame de Stal, ambassadrice de Sude.            359


PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, N 12.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures unusuelles sont entoures de parenthses.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 2/6), by 
Laure Junot

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