Project Gutenberg's Curiosits Historiques et Littraires, by Eugne Muller

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Title: Curiosits Historiques et Littraires

Author: Eugne Muller

Release Date: October 19, 2012 [EBook #41116]

Language: French

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    CURIOSITS
    HISTORIQUES
    ET LITTRAIRES

    PAR
    EUG. MULLER

    Ouvrage contenant 37 illustrations.

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
    15, RUE SOUFFLOT, 15

    1897




    CURIOSITS
    HISTORIQUES ET LITTRAIRES


    SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
    Jules BARDOUX, Directeur.




AVANT-PROPOS


Nous runissons dans ce volume un grand nombre de faits,
d'observations, de souvenirs de tous les temps, de tous les pays,
emprunts  toutes les histoires,  toutes les littratures, et se
rapportant aux ordres de choses les plus varis.

Aprs avoir butin en tous sens dans les divers domaines
intellectuels, nous avons voulu offrir  chacun la facile assimilation
de notre butin.

Colliges au hasard de nos lectures, de nos tudes, les notes se
succdent sur les pages de ce livre sans classement mthodique. Elles
devront, nous semble-t-il, au disparate, au contraste mme de leur
rapprochement, d'veiller et retenir mieux l'intrt sur un ensemble
qui est empreint d'un caractre instructif bien rel.

Les matires groupes ici, une fois connues par la premire lecture,
seront aisment retrouvables  l'aide de la table par ordre
alphabtique de sujets place  la fin du recueil, qui ainsi se
transformera en une sorte d'ample _memento_ historique et littraire,
dont on reconnatra, croyons-nous, la trs usuelle utilit.

    E. M.




TABLE DES GRAVURES


    FIGURE  1.--Tycho-Brah, astronome                         9

      --    2.--Un hussard en 1692                            17

      --    3.--Testons et cus d'or                          25

      --    4.--Monsieur l'abb prend du tabac                33

      --    5.--Costume du doge de Venise                     41

      --    6.--Jean Bocold et sa femme                       49

      --    7.--Frontispice d'un recueil de sceaux            57

      --    8.--Le chapelet de l'Espagnol                     65

      --    9.--La bote de Latude                            73

      --   10.--Le Gazetier cuirass                          81

      --   11.--Homme de qualit en habit d'hiver             89

      --   12.--Armes  feu se chargeant par la culasse       97

      --   13.--La question toulousaine                      105

      --   14.--Pou-ta, dieu du contentement                113

      --   15.--Le duc de Joyeuse                            121

      --   16.--Volange dans le rle de Jeannot              129

      --   17.--Bulle d'or romaine                           136

      --   18.--Matrone romaine et son enfant                137

      --   19.--Figure d'un Potuan                           144

      --   20.--Un habitant du pays de Musique               145

      --   21.--Estampe satirique contre Maupeou             153

      --   22.--Portrait de Christophe Colomb                161

      --   23.--Masaniello                                   169

      --   24.--Caricature sur Pierre de Montmaur            176

      --   25.--Autre caricature sur le mme                 177

      --   26.--L'Espagnol sans Gand                         187

      --   27.--Le ferblantier marchand de lampes au
                dix-septime sicle                          193

      --   28.--Les vrits du sicle d'-prsent            205

      --   29.--Inauguration d'un dieu Terme                 213

      --   30.--Frontispice du _Blason de la Toison d'or_    223

      --   31.--Divers costumes de deuil au dix-huitime
                sicle                                       231

      --   32.--Prparation du _moretum_                     241

      --   33.--Le rgicide Damiens dans son cachot          249

      --   34.--Le bon temps revenu                          257

      --   35.--Le premier vlocipde                        267

      --   36.--Dduits de la chasse                         275

      --   37.--La rose d'or                                 285




CURIOSITS HISTORIQUES

ET LITTRAIRES


=1.=--Le principe des arostats est trs clairement indiqu dans
les oeuvres de Leibnitz (mort plus d'un demi-sicle avant la
dcouverte de Montgolfier).

Si l'industrie humaine, dit le grand savant allemand, pouvait nous
procurer des corps plus lgers que l'air, on ne serait point sans
esprance de trouver un jour le moyen de voler.

C'tait le sentiment de Lana (physicien de Brescia, mort en 1687),
auteur trs subtil, suivi en ce point par Vossius; et on l'tablit de
cette manire:

Soit un vase sphrique assez grand pour que l'air qu'il renferme soit
plus pesant que le vase lui seul. L'air ayant t pomp par la mthode
que l'on sait, et le vase tant bouch hermtiquement, ce vase sera
alors plus lger qu'un pareil volume d'air. _Or un corps plus lger
qu'un fluide de mme volume monte dans ce fluide_: donc le vase dont
nous parlons montera dans les airs.

Suit un calcul pour dmontrer la justesse de cette thorie.

Sans doute ce n'est pas pratique, car la seule pression atmosphrique
dtruirait ce vase idal o l'on aurait fait le vide; il faut, en mme
temps que la lgret de l'enveloppe, une tension intrieure.
Toutefois l'ide mre de l'arostat est l, et, comme on le voit, dj
emprunte  des auteurs antrieurs.


=2.=--Dans le temps o, par suite de la rvocation de l'dit de
Nantes, on poursuivait en France les protestants qui ne voulaient pas
abjurer, un ambassadeur d'Angleterre demanda  Louis XIV la libert
de ceux qui taient dtenus pour cause de religion.

Le monarque lui rpondit: Que dirait le roi d'Angleterre si je lui
demandais les prisonniers dtenus  Newgate (prison de Londres o l'on
enferme les malfaiteurs)?

--Sire, rpliqua l'ambassadeur, le roi mon matre les accorderait
 Votre Majest, si elle les rclamait comme tant ses frres.


=3.=--Quelles oeuvres ont t exemptes de critique? Quand
Perrault publia le recueil de _Contes de vieilles_ ou _Contes de fes_
qui depuis a charm tant d'enfances, et que l'on considre aujourd'hui
comme un des chefs-d'oeuvre de la littrature franaise, il fut le
premier  croire qu'un tel ouvrage tait indigne d'un acadmicien; et
il le donna au public comme crit par son jeune fils Perrault
d'Armancourt. D'autre part on fit courir  ce propos le quatrain
suivant:

    Perrault nous a donn _Peau d'ne_.
    Qu'on me loue ou qu'on me condamne,
    Ma foi, je dis, comme Boileau:
    Perrault nous a donn sa peau.

Publiez donc des chefs-d'oeuvre!


=4.=--Cette personne est pour moi  pendre et  dpendre,
dit-on vulgairement de quelqu'un dont on peut disposer sans aucune
rserve.

Cette faon de parler a t dtourne de sa forme primitive, qui tait
_ vendre et  dpendre_, ce dernier mot tant synonyme de _dpenser_
(d'o nous est rest le mot _dpens_).

L'avoir (le bien) n'est fait que pour _dispendre_, dit un vieux
pote.

Sous Louis XV, un ministre en crdit disait encore que, depuis son
lvation, les plus grands seigneurs taient devenus ses amis _
vendre et  dpendre_.


=5.=--Depuis quelques annes, les mdecins prescrivent assez
souvent  leurs malades le rgime dit _lact_, qui consiste  se
nourrir exclusivement de lait pris en assez grande quantit. Ce mode
d'alimentation n'est pas, ainsi qu'on pourrait le croire, nouveau dans
la dittique. On peut citer comme exemple notable ce passage extrait
d'un recueil publi au commencement du dix-huitime sicle:

Quoiqu'un temprament dlicat ait oblig Molire _ ne vivre que de
lait_ pendant les dix dernires annes de sa vie, il lui arrivait
cependant de rester cinq ou six heures  table avec les meilleurs
convives et les plus grands buveurs, qui faisaient large chre pendant
_qu'il n'avait d'autre mets que son lait_.


=6.=--Il y avait autrefois en Danemark une loi qui autorisait
tout noble  tuer un roturier, sous la seule condition de dposer un
cu sur le cadavre. Un des rois du pays, ayant inutilement cherch 
draciner cet abus, n'en put venir  bout qu'en rendant une loi qui
autorisait un vilain  tuer un noble, sous la condition de dposer
_deux_ cus sur le cadavre.

Ds lors les uns et les autres donnrent  leurs capitaux une autre
destination.


=7.=--_Penses sur la guerre._--Une maladie nouvelle s'est
rpandue en Europe: elle a saisi nos princes et leur fait entretenir
un nombre dsordonn de troupes. Elle a des redoublements et elle
devient ncessairement contagieuse: car, sitt qu'un tat augmente ce
qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs; de
faon qu'on ne gagne rien par l que la ruine commune. Et on nomme
paix cet tat d'efforts de tous contre tous... Aussi l'Europe est-elle
si ruine que les particuliers qui seraient dans la situation o sont
les trois puissances les plus opulentes de cette partie du monde
n'auraient pas de quoi vivre.

Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de l'univers;
et bientt,  force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
soldats; et nous serons comme des Tartares.

La suite d'une telle situation est l'augmentation perptuelle des
tributs (impts). Il n'est plus inou de voir des tats hypothquer
leurs fonds pendant la paix mme, et employer pour se ruiner des
moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le
fils de famille le plus drang les imaginerait  peine.

Cette page, qu'on croirait crite d'hier, a pourtant prs d'un sicle
et demi de date, car elle est prise dans l'_Esprit des lois_, publi
par Montesquieu en 1748.


=8.=--L'engouement actuel pour la vlocipdie donne de l'-propos
 la vogue qu'obtinrent au commencement de ce sicle des appareils de
locomotion appels _vlocifres_. Les vlocifres, dit un
contemporain, sont des voitures d'un nouveau genre destines  aller
comme le vent. Elles sont montes sur des roues trs lgres, qui ne
paraissent pas tre des roues de fortune pour les inventeurs. Un
clbre chansonnier de l'poque, Armand Gouff, fit les couplets
suivants sur l'invention, au moment o elle semblait avoir un grand
succs:

    Chez nous, les coches n'allaient pas,
    La diligence allait au pas,
        Les fiacres n'allaient gures;
    Secondant notre got lger,
    Un savant nous fait voyager
        Par les vlocifres.

    Ce sicle est le sicle des arts;
    Nous lui devons les corbillards,
        Inconnus  nos pres.
    Il ne manquait plus aux Franais,
    Pour courir avant leur dcs,
        Que les vlocifres.

    Cet quipage est leste et beau;
    Mais le croyez-vous bien nouveau?
        Messieurs, soyez sincres;
    Aurait-on vu toujours des gens
    A s'avancer si diligents,
        Sans les vlocifres?

    La mode aujourd'hui parmi nous
    Vient disposer de tous les gots,
        De toutes les affaires;
    Toujours avec le mme bruit,
    La mode vient, court et s'enfuit
        Dans les vlocifres.

    En tout temps, nos braves soldats
    Ont su franchir, dans les combats,
        Les routes ordinaires;
    Presss de vaincre ou de mourir,
    A la gloire on les voit courir
        Dans des vlocifres.

    L'amiti des gens en crdit,
    L'humilit des gens d'esprit,
        L'honneur des gens d'affaires,
    Les agrments de la beaut,
    Tout, hlas! tout semble emport
        Par les vlocifres.

    Dans le monde, chtif humain,
    J'entre aujourd'hui, je sors demain,
        Comme vous, mes confrres.
    Le sort, prcipitant nos pas,
    Nous fait voyager ici-bas
        Dans nos vlocifres.


=9.=--La qualification de _gothique_ applique  l'criture
manuscrite ou imprime, vient de ce que Ulphilas, vque des Goths au
cinquime sicle, en fut l'inventeur, et s'en servit pour une
traduction de la Bible dans la langue des peuples dont il tait le
pasteur.


=10.=--Le duc de Bedford--lisons-nous dans le _Mercure de
France_ de 1787--ayant fait semer, le premier, du gland dans ses
terres, la nation fit frapper une mdaille en son honneur avec cette
inscription: _Pour avoir sem du gland._


=11.=--Le pape Sixte-Quint disait  ceux qui tenaient le vendredi
pour un jour nfaste qu'il estimait personnellement ce jour plus que
tous les autres de la semaine,--ce qui, par parenthse, pouvait
paratre une superstition en sens contraire,--parce que c'tait
le jour de sa naissance, le jour de sa promotion au cardinalat, de son
lection  la papaut et de son couronnement.

Franois Ier assurait que tout lui russissait le vendredi.


=12.=--On ne peut accuser Jules Csar ni de petitesse d'esprit ni
de manque de courage, et on ne le souponnera pas d'avoir t
ouvertement superstitieux, comme la plupart des Romains de son temps.
Cependant un historien nous apprend que ce hros, ayant une fois vers
son char, n'y monta plus depuis sans rciter, trois fois de suite,
certaines paroles fatidiques, qui taient rputes avoir la vertu de
prvenir cette espce d'accident.


=13.=--Un compilateur de la fin du sicle dernier (1798), qui
d'ailleurs ne cite pas l'autorit sur laquelle repose cette assertion,
dit ceci:

Le nom de Bourbon, qui _tait_ le nom de la famille royale en France,
venait d'un fief que possdait autrefois cette famille, dont le chef
jouissait  peine de six cent livres de rentes. Ce fief tait une
espce de bourbier ou marais fangeux; et c'est pour cela qu'il
s'appelait le fief _bourbeux_, d'o est venu le nom de _Bourbon_.

Du reste, si nous ouvrons les crits de l'poque o la famille des
Bourbons parvint au trne, nous y voyons maintes fois des allusions
faites  cette analogie de nom.

En voici deux exemples pris dans la _Satire Mnippe_: Ce fut le 12
du mois de mai 1593 que s'ouvrirent les tats de la Ligue contre Henri
IV, par une procession solennelle et un sermon prononc par Boucher,
cur de Saint-Benot de Paris, qui prit pour texte ce verset du
Psalmiste: _Eripe me, Domine, de luto fcis_ (dlivrez-moi, Seigneur,
de cette lie bourbeuse), tablissant le rapprochement entre les mots
_bourbe_ et _Bourbon_, et donnant  entendre que le roi prophte avait
prdit la chute de la maison de Bourbon.

D'autre part, la harangue que l'auteur de la _Satire Mnippe_ met
dans la bouche du sieur d'Aubrai, parlant pour le tiers tat, commence
ainsi: Par Notre-Dame, Messieurs, vous nous la baillez belle. Il
n'tait besoin que nos curs nous prchassent qu'il fallait nous
_dbourber_ et nous _dbourbonner_. A ce que je vois par vos discours,
les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou
(bien) difficile de les _dbourber_.


=14.=--On explique ainsi la prsence d'une harpe dans les armes
du royaume d'Irlande. En Irlande et dans le pays de Galles, la harpe
du barde a toujours t en honneur. Bien qu'on la trouve ds longtemps
parmi les insignes de la puissance royale, ce n'est qu'au seizime
sicle que l'Irlande prit une harpe dans ses armes.

La harpe du clbre O'Brien fut porte  Rome au onzime sicle, et
les papes la conservrent jusqu'au seizime sicle. Dans l'intervalle,
Rome la remit  Henri II, comme un signe de ses droits sur l'Irlande,
et les Irlandais ne pouvaient rsister  celui qui possdait la harpe
et la couronne d'O'Brien.

La harpe fut rapporte  Rome, et plus tard envoye  Henri VIII,
comme dfenseur de la foi. C'est depuis lors que l'Irlande a une harpe
dans ses armes.


=15.=--_Un breuvage de luxe chez les anciens
Amricains._--Note extraite du Voyage de Guillaume Schouten, qui
dcouvrit le dtroit dit de Lemaire:

30 mai 1616. Le roi d'une le nous envoya deux petits pourceaux. Le
mme jour le roi d'une autre le vint nous voir; il tait accompagn
d'au moins 300 hommes qui taient tous ceints par le milieu du corps
d'une certaine herbe dont ils composent leur boisson... Vint ensuite
une troupe de villageois qui apportrent avec eux une grande quantit
de cette mme herbe verte, qu'ils appellent _kava_. Ils commencrent
tous  mcher cette herbe avec les dents, laquelle tant mche bien
menu, la prenaient hors de leur bouche et la mettaient tous ensemble
dans une grande auge ou plat de bois, et ils jetrent de l'eau
par-dessus, puis remurent pour bien faire le mlange; puis de cette
liqueur emplirent des moitis de noix de coco, qu'ils offrirent aux
deux rois, qui, ainsi que les nobles de leur entourage, _en firent
leur malvoisie_.

Les villageois firent aussi prsent de cette suave boisson  nos
marins, comme d'une chose rare et dlicate; mais la vue de la
_brasserie_ (c'est un buveur de bire qui crit) avait pleinement
tanch la soif de nos hommes.

Si singulire que puisse paratre cette prparation, il est de
notorit qu'elle a son analogue  notre poque. En effet, dans
plusieurs rgions de l'Amrique espagnole ou portugaise, la _chicha_,
boisson nationale, a pour lments des grains de mas d'abord grills
et crass grossirement, puis rduits en pte  belles dents par les
membres de la famille et par les amis qui veulent bien concourir  ce
travail domestique. La pte _insalive_ (comme disent les historiens
de ce rpugnant breuvage) est mlange  une dcoction de feuilles de
mas, dans laquelle on la fait bouillir. On laisse ensuite le mlange
en repos. Une fermentation s'tablit; et, au bout de trois ou quatre
jours, on se trouve en possession d'une liqueur trs agrable, ayant
toutes les qualits enivrantes du meilleur vin.


=16.=--Les divers peuples de la Grce, mais plus particulirement
les habitants de Tanagra, aimaient passionnment les combats de coqs.
Toutefois, chez les Athniens, ce genre de divertissement, qui
d'ailleurs intressait beaucoup les citoyens, avait une origine en
quelque sorte traditionnellement patriotique, que Buffon rapporte
ainsi, d'aprs un ancien auteur:

Thmistocle allait combattre les Perses, et, voyant que ses soldats
montraient peu d'ardeur, leur fit remarquer l'acharnement avec lequel
des coqs se battaient. Voyez, leur dit-il, le courage indomptable de
ces petits animaux; cependant ils n'ont que le dsir de vaincre; et
vous hsiteriez, vous qui combattez pour vos foyers, pour le tombeau
de vos pres, pour la libert!

Ce peu de mots suffit pour ranimer le courage de l'arme, et
Thmistocle remporta la victoire. Ce fut en mmoire de cet vnement
que les Athniens institurent une fte qui se clbrait par des
combats de coqs.


=17.=--Tassoni, pote italien, est clbre comme auteur du pome
intitul _la Secchia rapita_ (le seau enlev), dont le sujet est
rigoureusement historique et que voici:

En 1005, quelques soldats rpublicains du Modenais enlevrent un seau
appartenant  un puits public de Bologne. C'tait, au fond, dit un
historien, une affaire d'un petit cu; mais elle dgnra en une
guerre longue et trs sanglante. Henri, roi de Sardaigne, vint au
secours des habitants de Modne, au nom de l'empereur Henri II, son
pre. Il les aida  se maintenir dans la possession du fameux seau;
mais il fut fait prisonnier dans une bataille. L'empereur offrit pour
sa ranon une chane d'or qui ferait le tour de Bologne, quoique cette
ville et sept milles de circonfrence. Les Bolonais refusrent de le
rendre. Enfin, au bout de vingt-deux ans de prison, le malheureux
prince mourut de langueur. Son pre l'avait devanc. Son tombeau
existe encore dans l'glise des dominicains de Bologne. Et l'on montra
longtemps dans la cathdrale de Modne le fatal seau, enferm dans une
cage de fer.


=18.=--Tycho-Brah, clbre astronome danois, n en 1546, mort en
1601, qui fut un des savants les plus justement honors de son temps,
alliait  une entente profonde des phnomnes clestes une sorte de
nave confiance dans les donnes de ce qu'on appelait alors
l'astrologie judiciaire et dans l'art des prsages, en y ajoutant mme
certaines faiblesses absolument indignes d'un esprit aussi lev.

Le hasard lui ayant permis d'tablir,  ce qu'on assure, sur les
conjonctions des astres quelques horoscopes auxquels l'vnement donna
raison, il se livrait frquemment au travail des prdictions. On
prtend qu'il avait annonc  l'amiral Pedor Galten qu'il aurait la
tte tranche,--ce qui se ralisa  dix ans de distance.

[Illustration: FIG. 1.--Tycho-Brah, d'aprs les _Portraits des
hommes illustres de Danemark_ (1716).]

Il avait trs srieusement dress, d'aprs les mouvements clestes,
un tableau annuel de 32 jours, qu'il croyait tre nfastes  ceux qui
voulaient entreprendre quelque chose, comme se marier, se mettre en
voyage, changer de pays ou de maison. Voici ce tableau:

Janvier, 1, 2, 4, 6, 11, 12, 20.--Fvrier, 11, 17, 18.--Mars, 1, 4,
14, 15.--Avril, 10, 17, 18.--Mai, 7, 18.--Juin, 6.--Juillet, 17,
21.--Aot, 20, 21.--Septembre, 16, 18.--Octobre, 6.--Novembre, 6,
18.--Dcembre, 6, 11, 18.

Ajoutons que lorsque, en sortant de chez lui, la premire personne
qu'il rencontrait tait une vieille femme, il s'en retournait
aussitt, persuad que cette rencontre tait de mauvais augure. Il en
usait de mme lorsque dans ses voyages un livre venait  traverser la
route qu'il suivait, etc.


=19.=--Il y avait  dimbourg, lisons-nous dans les Mmoires de
la savante Mary Sommerville, un idiot appartenant  une famille
respectable et dou d'une mmoire prodigieuse. Il assistait
rgulirement au service le dimanche; et, de retour chez lui, il
pouvait rpter, mot pour mot, le sermon, en dsignant mme les
endroits o le prdicateur avait touss, ou s'tait arrt pour se
moucher.

Pendant une excursion chez les Highlands, ajoute le mme auteur, nous
rencontrmes un autre idiot qui savait si bien la Bible par coeur que
si on lui demandait o se trouvait tel verset, il le disait sans
hsiter et rptait aussitt le chapitre tout entier.

Toutefois, ces exemples de mmoires prodigieuses se rencontrent chez
des gens trs intelligents. Le docteur Gregori d'dimbourg nous en
fournit la preuve. Mon mari, qui tait trs bon latiniste, ayant
rencontr une citation latine dans un livre qu'il lisait, sans savoir
d'o elle tait tire, s'adressa au docteur.

--Prenez tel auteur, lui dit celui-ci; il y a bien quarante ans
que je ne l'ai pas lu, mais je crois que vous trouverez ce passage au
milieu de tel chapitre.

Et c'tait bien comme le docteur l'avait dit.


=20.=--M. de Chabrol, alors prfet de Montenotte, se prsenta, un
jour de rception, aux Tuileries, devant l'empereur. Napolon
l'interpelle avec brusquerie: Monsieur le prfet, lui dit-il,
qu'tes-vous venu faire ici?--Sire, dit M. de Chabrol en
s'inclinant, je suis venu visiter mon beau-pre, le prince Lebrun, qui
est malade.--Monsieur, rpliqua Napolon, si vous n'tiez si
jeune, vous sauriez que les devoirs de l'tat passent avant les
devoirs de famille. Mais on me donne des prfets qui sortent de
nourrice! Quel ge avez-vous?--Sire, rpondit M. de Chabrol, en
parfait courtisan, sans se laisser intimider par le regard que
Napolon braquait sur lui, j'ai tout juste l'ge qu'avait Votre
Majest quand elle gagna la bataille d'Arcole.

L'empereur tourna le dos en pirouettant sur ses talons; mais quelques
jours aprs M. de Chabrol tait nomm prfet de la Seine, en
remplacement du comte Frochot, compromis par sa faiblesse dans la
conspiration du gnral Malet.


=21.=--Aprs la mort de Henri III, son successeur, Henri IV, se
trouvant dans la plus grande dtresse, ce fut Nicolas de Sancy, son
ambassadeur auprs des cantons suisses, qui le secourut le plus
efficacement, en mettant en gage, chez des usuriers de Metz, le
superbe diamant connu plus tard sous le nom de Sancy.

Ce diamant, trouv sur le champ de bataille de Granson, o il avait
t perdu par le duc de Bourgogne, dans la prcipitation de sa fuite,
pendant sa dfaite en 1476, avait t vendu, par le soldat qui l'avait
ramass,  un cur, qui le lui avait pay un cu. Des mains du duc de
Florence, il tait pass au malheureux roi de Portugal Dom Antoine,
qui, rfugi en France, l'avait livr  Sancy, pour une soixantaine de
mille francs.

Sancy, qui voulait emprunter pour le Barnais sur cette magnifique
pierre, envoya son valet de chambre la chercher  Paris, o il l'avait
laisse, lui recommandant bien de prendre garde qu'il ne ft vol au
retour par quelques-uns des brigands qui infestaient les routes.

Ils m'arracheront plutt la vie que votre diamant, rpondit le
fidle serviteur, faisant entendre qu'il l'avalerait, quelle qu'en ft
la grosseur.

Ce que Sancy craignait arriva. Son valet de chambre ne paraissant pas,
il s'informa et apprit enfin qu'un homme tel qu'il le dsignait avait
t trouv assassin dans la fort de Dle, et que des paysans
l'avaient enterr. Sancy se transporta sur les lieux, fit exhumer le
corps: il reconnut son domestique, le fit ouvrir par un chirurgien, et
retrouva le diamant, dont il fit le noble usage qu'il avait projet.


=22.=--La premire cole de natation convenablement installe sur
la Seine,  Paris, ne date que de l't de 1789. Elle fut tablie 
la pointe de l'le Saint-Louis, par un sieur Turquin, autoris par
privilge exclusif du roi.

Le _Journal de Paris_ du 24 juin 1789 constate que LL. AA. RR. les
ducs d'Orlans et de Bourbon, ayant reconnu le mrite de cet
tablissement, ont souscrit pour les quatre princes de leur auguste
famille.

En consquence, MM. les ducs de Chartres (plus tard Louis-Philippe),
de Montpensier et de Beaujolais ont pris leur premire leon de nage
le 14 mai; le 23 ils ont nag seuls dans le bassin, et ils seront
bientt en tat de nager en pleine rivire.

L'abonnement pour apprendre  nager pendant un t tait fix  la
somme relativement leve de 96 livres, plus 12 livres pour le
blanchissage du linge, pour ceux qui voulaient avoir un cabinet  eux
seuls, et  48 livres plus 6 livres de blanchissage pour ceux qui se
contentaient d'tre dans un endroit commun.

Une leon particulire cotait 3 livres.


=23.=--Le poids d'un morceau de piano:

Un compositeur allemand a voulu estimer en poids l'effort fait par un
pianiste. Il a estim  110 grammes le minimum de la pression du doigt
pour enfoncer compltement une touche pianissimo.

La dernire tude de Chopin, en _ut_ mineur, renferme un passage qui
dure deux minutes cinq secondes et ne pse pas moins de 3,130
kilogrammes. Dans la _Marche funbre_ du mme compositeur, il y a un
passage o se rencontre toute l'chelle des nuances, depuis le
pianissimo jusqu'au fortissimo; ce passage demande un effort de
384 kilogrammes dans l'espace d'une minute et demie; et c'est la
nuance pianissimo qui domine.


=24.=--Franois Borgia, qui fut le troisime gnral de l'ordre
des jsuites,--depuis canonis,--s'tait accoutum  boire
copieusement lorsqu'il tait homme du monde.

Entr dans les ordres, il ne pouvait, malgr tous ses efforts, se
restreindre  la portion congrue. Les souffrances qu'il prouvait
lorsqu' son repas il n'avait vid que le quart ou le tiers de
l'immense coupe dans laquelle il avait pris l'habitude de boire
l'emportaient toujours sur son nergique volont.

Frre, lui dit un certain moine, j'ai une ide. Chaque jour, avant de
remplir votre coupe pour le repas, inclinez au-dessus un cierge
allum, laissez tomber au fond une goutte de cire. Goutte  goutte la
cire prendra la place du vin, et goutte  goutte l'habitude se
perdra.

L'ide parut bonne  Borgia. Quelques mois plus tard--le temps de
remplir goutte  goutte la coupe de cire--il ne buvait plus que
de l'eau, et ne s'en trouvait pas plus mal.


=25.=--_Ragoter, faire des ragots._ Cette expression triviale
signifie se plaindre, murmurer contre les autres, et joindre  ces
propos un caractre de mdisance. Selon un tymologiste du sicle
dernier, Ragot tait un bltre fameux du temps de Louis XII. De ce
nom serait venu _ragoter_, parce que les gueux ne parlent gure aux
gens, pour les apitoyer, que sur le ton primitif. _Ragot_ peut aussi
venir d'_argot_, le nom qu'on donne  leur jargon, par une lgre
transposition de lettres. _Ragot_ signifie aussi un petit homme court,
rabougri. On le fait venir alors du nom d'une grosse rave noire et
paisse (en latin _rapum_) qui crot en maints pays. Sans doute, c'est
par allusion  cette acception que Scarron a donn le nom de Ragotin 
l'un des personnages ridicules de son _Roman comique_.


=26.=--_Chanter pouille  quelqu'un_, c'est, dit l'auteur des
_Matines snonaises_, lui adresser de grossires injures, telles que
s'en disent les gens du bas peuple, et en ralit l'accuser d'avoir de
ces insectes qui sont fils et compagnons de la malpropret. Car je
crois que c'est d'eux que vient le mot _pouille_,  moins qu'on ne le
tire du vieux verbe _pouiller_, qui signifiait vtir un habit, et dont
il nous est rest le compos _dpouiller_. Chez le vulgaire, _se
pouiller_ signifie s'injurier, ce qui revient  l'expression
_habiller_ quelqu'un de la belle faon. Un pote du dix-septime
sicle, traduisant les oeuvres de Perse, a rendu _cantare ocyma_ par
chanter pouille (ce qui n'est pas exact). _Ocymum_ en latin signifiait
le _basilic_, plante, et les anciens croyaient que si lorsqu'on semait
cette plante on lui disait des injures, elle levait mieux et poussait
plus abondamment. Chaque peuple d'ailleurs a ses locutions
particulires. Ainsi, tandis que nous disons: _S'injurier comme des
harengres_, les Grecs disaient _comme des boulangres_. Dans les
_Grenouilles_ d'Aristophane, Bacchus disait  Eschyle: _Convient-il 
des potes de mrite de s'injurier comme des femmes de boulangers?_


=27.=--Le _rabat_, qui tait autrefois de grand usage dans le
costume masculin et que ne portent plus que les ecclsiastiques, fut
ainsi nomm parce que,  l'origine, il n'tait autre que le col de la
chemise _rabattu_.


=28.=--_Aprs la panse, la danse_, disait-on frquemment
autrefois en France. En Espagne, au contraire, on dit: _A panse
pleine, pied endormi_. Ces deux proverbes contradictoires
caractrisent bien d'une part la gaiet franaise, et d'autre part
l'indolente gravit castillane: autre pays, autre temprament. En
effet, tandis que l'Espagnol, quand il a mang, ne dsire que le
repos, chez nous la bonne chre semble appeler un divertissement
immdiat. Au moins en tait-il ainsi chez nos pres. Dans les runions
bourgeoises, aprs que chacun avait chant, bien ou mal, au dessert,
on dansait au son d'un instrument quelconque. Il y avait maints
endroits o les airs de danse taient chants. On trouvait mme dans
le milieu de la France cette tradition tablie que, pour la danse des
_rigaudons_ ou des _bourres_, un dfi existait entre les danseurs et
le chanteur: c'tait  celui qui fatiguerait l'autre.

L'usage de chanter  table date de loin. Il tait notamment pratiqu
chez les Grecs. On raconte que lorsque Anacharsis, le philosophe
scythe, vint en Grce, o la coutume tait de chanter en musique aprs
avoir festin, on lui demanda s'il y avait des fltes dans son pays:
Non, rpondit-il, car il n'y a pas mme de vignes. Ce qui revenait 
dire ingnieusement que le vin engendre la joie, et qu'elle ne se
trouve gure l o le vin fait dfaut.

Chez les Grecs donc, la coutume tant consacre, si quelqu'un,
ignorant la musique, refusait de faire entendre sa voix ou de jouer
d'un instrument, on lui mettait dans la main une branche de laurier et
de myrte, et, bon gr mal gr, il fallait qu'il chantt au moins une
phrase devant ces rameaux. C'tait ce qu'on appelait _chanter au
myrte_. Dans la suite, cette expression devint proverbiale, et l'on
envoyait _chanter au myrte_ tout ignorant qui ne pouvait se mler
convenablement  la conversation des gens instruits.


=29.=--Lettre de Louis Van Beethoven  son ami Brandwood. Cette
ptre en franais du grand musicien est date de Vienne, le 3e du
mois de fvrier 1818.

    Mon cher ami,

Jamais je n'prouvais un plus grand plaisir de ce que me causa votre
annonce de l'arrive de cette Piano, avec qui vous m'honors de m'en
faire prsent, je la regarderai comme un Autel, o je dposerai les
plus belles offrandes de mon Esprit au divin Apollon. Aussitt comme
je recevrai votre excellent instrument, je vous enverrai d'abord les
Fruits de l'inspiration des premiers moments que j'y passerai, pour
vous servir d'un souvenir de moi  vous, mon trs cher, et je souhaite
 ce qu'ils soient dignes de votre instrument.

Mon trs cher Monsieur et ami, recevez ma plus grande considration
de votre ami et trs humble serviteur.


=30.=--C'est seulement depuis la Rvolution que s'est gnralis,
 Paris, l'usage du corbillard pour le transport des morts  leur
dernier asile. Un lexicologue du milieu du sicle dernier dfinit
ainsi le corbillard: Espce de char dans lequel les gens d'une
certaine condition font voiturer au cimetire les corps de leurs
dfunts. Pour les autres enterrements, le cercueil tait port  dos
ou  bras d'homme, sur un brancard spcial, comme cela a encore lieu
dans la plupart des petites villes et dans les campagnes en gnral.
Armand Gouff, dj cit plus haut, a consacr dans un spirituel
couplet le souvenir de cette ingalit:

    Que j'aime  voir un corbillard!
      Ce got-l vous tonne?
    Mais il faut partir tt ou tard,
      Le sort ainsi l'ordonne.
    Et, loin de craindre l'avenir,
      Moi, dans cette aventure,
    Je n'aperois que le plaisir
      De partir en voiture.


=31.=--Francisque Michel et douard Fournier, dans leur si
curieuse _Histoire des htelleries et cabarets_, disent que la
passion des Romains pour les boissons chaudes n'empchait pas celle
qu'ils avaient pour les boissons glaces. Sur leur table,  ct des
boissons fumantes, la glace s'levait par monceaux; il tait naturel,
d'aprs cela, qu'il y et  Rome des marchands de glace et de neige en
toutes saisons. S'il faut en croire Pancirola, Athne en parle, dans
un passage que nous n'avons malheureusement pu retrouver malgr toutes
nos recherches. Athne crit, dit Pancirola, par l'organe de son
naf traducteur Pierre de la Noue, qu'il y avait jadis des boutiques 
Rome o l'on contregardait de la neige toute l'anne; ils la
mettaient en terre, dans de la paille, et en vendaient  qui en
voulait, et par icelle le vin se rendait froid.

Un passage de Snque o il est aussi parl des boutiques de marchands
de glace  Rome, nous ddommagera de celui d'Athne.

Les Lacdmoniens, dit-il, chassrent les parfumeurs et voulurent
qu'ils quittassent au plus vite leur territoire, parce qu'ils
perdaient l'huile. Qu'eussent-ils donc fait  l'aspect de ces
magasins, de ces dpts de neige, de ces btes de somme employes 
porter les blocs aqueux, dont la saveur et la couleur sont endommages
par la paille qui les couvre?


=32.=--On admet communment que la fameuse ode de Gilbert
commenant ainsi:

    J'ai rvl mon coeur au Dieu de l'innocence,

qui passe pour le morceau le mieux russi de l'auteur, fut trouve
aprs sa mort sur un papier qu'il avait cach sous le chevet de son
lit d'hpital, ou qu'il tenait dans sa main. Une autre version veut
qu'il ait crit cette pice huit jours avant de mourir.

Dans un cas comme dans l'autre, les biographes s'accordent  croire
que ce morceau, vraiment remarquable, tait compltement indit quand
le pote mourut, et, par consquent, regardent l'_Ode tire des
psaumes_ (c'est le titre de la pice) comme le dernier soupir
douloureux de cette me potique.

Or on peut voir l'_Ode tire des psaumes_ imprime au _Journal de
Paris_ dans le numro du 17 octobre 1780, c'est--dire juste un mois
avant la mort du pote, que le mme journal annonce, dans son numro
du 22 novembre 1780, comme ayant eu lieu le 16 novembre au soir.

Sans rien ter au mrite de ces vers, qui sont avec raison dans la
mmoire de tous, il convient donc, pour tre dans la vrit
historique, de changer la date sous laquelle on a coutume de les
placer.

[Illustration: FIG. 2.--Un hussard en 1692, d'aprs l'_Histoire
de la milice franaise_ du P. Daniel.]


=33.=--_Hussard_ vient du hongrois _huszard_, qui signifie
vingtime, parce que, pour former le corps de troupe ainsi nomm, la
noblesse hongroise quipait un homme par vingt feux. Primitivement,
les hussards taient, en Hongrie et en Pologne, une espce de milice
qu'on opposait  la cavalerie ottomane. Ils n'ont rgulirement form
en France un corps particulier qu' dater de 1692; mais, ds 1637, il
est question dans l'arme franaise de troupes hongroises, auxquelles,
toutefois, on ne conservait pas l'quipement national, qu'on leur
donna plus tard, pour garder  ces cavaliers l'aspect particulier
qui, disait-on, devait inspirer de la terreur aux ennemis. L'estampe
que nous reproduisons, d'aprs l'_Histoire de la milice franaise_ du
P. Daniel, reprsente un de ces hussards primitifs. Plusieurs
hussards hongrois dserteurs passs en France pendant la guerre contre
la ligue d'Augsbourg, dit le P. Daniel, s'taient mis au service de
quelques officiers, qui les menrent  l'arme avec eux. Le marchal
de Luxembourg, les voyant la plupart d'assez bonne mine, d'un oeil
fier et un peu froce, et quips d'une manire extraordinaire, crut
qu'il en pourrait tirer quelque avantage. Il les rassembla, les envoya
en _parti_, o ils russirent assez bien. Cela le fit penser  en
former quelques compagnies, et l'on envoya pour cela un recruteur en
Souabe.


=34.=--Rembrandt, extrmement li avec un bourgmestre de
Hollande, allait souvent  la campagne de ce magistrat. Un jour que
les deux amis taient ensemble, un valet vint les avertir que le dner
tait prt. Comme ils allaient se mettre  table, ils s'aperurent
qu'il leur manquait de la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet
d'aller promptement en chercher au village. Rembrandt paria avec le
bourgmestre qu'il graverait une planche avant que le domestique ft
revenu. La gageure accepte, Rembrandt, qui portait toujours avec lui
des planches prpares au vernis, se mit aussitt  l'ouvrage, et
grava le paysage qui se voyait des fentres de la salle o ils
taient. Cette planche, trs jolie, fut acheve avant le retour du
valet, et Rembrandt gagna le pari.

Cette planche est en consquence dsigne dans les catalogues de
l'oeuvre complte sous le titre de _Paysage  la moutarde_.


=35.=--Il existe  Creto (Tyrol) un singulier usage. On nomme
_Roi des pauvres_ un homme qui, tout en travaillant toujours, ne peut
rien conomiser, mais qui n'a pas de dettes et jouit d'une bonne
rputation. Le roi des pauvres tant mort dernirement, on lui a fait
un convoi trs honorable; puis on lui a nomm un successeur, dont la
proclamation a donn lieu  une vritable fte populaire. On l'a
conduit, dans une vieille et sale voiture,  une place o tait une
tribune supportant une table et une chaise vermoulues. On lui a donn
lecture du testament de son prdcesseur, rdig en termes comiques;
puis, suivi de gens en haillons, on l'a men dans divers cabarets,
dont les propritaires lui ont donn  boire gratis.


=36.=--Un auteur de la fin du dix-huitime sicle remarque que
dans beaucoup de provinces de France, les fentres sont encore garnies
de papier huil au lieu de feuilles de verre. Cet usage, dit-il, s'est
particulirement conserv  Lyon, par suite de l'paisseur des
brouillards en hiver. Ces brouillards trs intenses, ternissant les
vitres, teraient aux manufactures de soie la clart douce qui leur
est ncessaire pour le dlicat travail des toffes.

On peut avoir une ide de l'clairage d'une salle de concert au sicle
dernier, par le passage suivant d'une lettre date de 1764, que le
pre de Mozart crivait  sa femme, de Paris, o il tait venu
produire son jeune fils:

Ce Grimm est mon plus grand ami; il a tout fait pour moi. C'est  lui
que je dois l'autorisation pour nos concerts. Pour le premier il m'a
plac trois cent vingt billets, il m'a obtenu de ne pas payer
l'clairage, et il _y avait pourtant plus de soixante bougies_!...


=37.=--Vers la fin du dix-septime sicle, il se forma  Londres
un club du silence. La loi fondamentale tait de n'y jamais ouvrir la
bouche. Le prsident tait sourd et muet. Comme les autres, il parlait
des doigts, et encore n'tait-il permis de dployer cette loquence
mcanique que rarement et dans les occasions trs importantes. Aprs
la fameuse journe d'Hochstedt, un membre, transport de patriotisme,
vint annoncer de vive voix la nouvelle de cette victoire. Aussitt il
fut renvoy  la pluralit des suffrages, qui, selon l'usage de
l'ancienne Rome, se donnaient en pliant les pouces en arrire.

Cette illustre coterie fut longtemps cite avec respect en Angleterre.


=38.=--_Puff_ est un mot anglais qui signifie souffler, coup de
vent, bulle de savon, et qui sert  dsigner les annonces pour leurrer
et les tromperies des charlatans. Stendhal (Henry Beyle) crivait un
jour ce qui suit: Ce mot serait bien vite reu, et avec joie, si tous
vos lecteurs pouvaient comprendre le langage du personnage de Puff,
dans la charmante comdie du _Critique_ de Shridan. M. Puff,
moyennant une lgre rtribution, vante tout le monde dans tous les
journaux. Il a de l'esprit, surtout nulle vergogne de son mtier, et
raconte plaisamment comment il s'y prend pour faire russir un pome
pique, ou un nouveau cirage pour les bottes, un nouveau systme
d'industrialisme ou un nouveau rouge vgtal. A l'esprit prs, je vois
tous les jours  Paris des personnages de ce caractre. C'est une
nouvelle industrie.

Sait-on d'o vient notre mot _chic_? Ceux qui emploient aujourd'hui
cette expression ne se doutent gure que ce mot, si bien mis en cours
dans notre temps, n'a pas moins de deux sicles de date; et quand on
le voit surtout usit dans le jargon des _rapins_, on n'irait pas
s'imaginer dans quel grimoire il a pris naissance. Sous Louis XIII, ce
n'tait autre chose qu'un terme de palais. _Chic_ tait tout
simplement le diminutif de _chicane_. On disait d'un plaideur fort sur
la coutume: Il a le _chic_, ou mieux: Il entend le _chic_.

Ainsi notre mot _chic_ ne serait qu'une simple abrviation, avec un
changement complet de sens.


=39.=--Le clbre acteur Fleury, voulant arriver  reprsenter
Frdric II, dans les _Deux Pages_, de manire  faire illusion, prit
d'abord les plus minutieux renseignements prs de tous ceux qui
l'avaient connu, tudia ses portraits authentiques, donna  son
appartement le nom de Potsdam, et y vcut trois mois dans tous les
dtails de la vie, avec la pense qu'il tait le roi mme. Chaque
matin, il endossait l'habit militaire, les bottes, le chapeau, enfin
tout le costume, pour le rompre aux habitudes de son corps et avoir
l'air d'y tre n, puis se grimait, en se modelant sur le portrait du
monarque. Mais la ressemblance de la figure n'arrivait pas. Il tcha
alors de s'entretenir dans la situation d'esprit habituelle de
Frdric, se mit  jouer de la flte comme lui, pour acqurir
naturellement son inclination de tte, donna  son domestique et  son
chien le nom du houzard et du chien du roi philosophe, etc., etc.
Aussi l'histoire du thtre a-t-elle conserv le souvenir de l'effet
extraordinaire produit par Fleury dans cette cration.

Kean jouait _Othello_  Paris en 1828. A sept heures, la salle tait
comble, et Kean n'avait pas encore paru au thtre. On le cherche
partout, et on finit par le trouver au caf Anglais, o il se
prparait en buvant force bouteilles de vin de Champagne, mles de
rasades d'eau-de-vie. Il rpond  ceux qui viennent le chercher par
une apostrophe beaucoup trop nergique pour tre rapporte. Mais la
duchesse de Berry est arrive.--Je ne suis pas le valet de la
duchesse. Du vin! Enfin le rgisseur accourt et parvient  le gagner
 force de supplications. On l'entrane, on l'habille, on le conduit
par-dessous les bras dans la coulisse. Il entre en scne et joue en
grand comdien.


=40.=--Je vois bien qu' la cour on fait argent de tout, disait
un jour Louis XIV: et voici dans quelles circonstances.

Quand le roi soleil quittait Versailles pour un sjour  Marly, il
nommait lui-mme les personnages de la cour qui devaient l'y
accompagner, et cette grce tait brigue par les courtisans avec un
grand empressement.

La princesse de Montauban, chagrine de n'avoir jamais t dsigne,
alla trouver la princesse d'Harcourt, qui, comme favorite de Mme de
Maintenon, avait presque toujours l'avantage d'aller  Marly, et elle
lui offrit mille cus si elle voulait lui cder sa place au prochain
voyage que le roi y ferait. La princesse d'Harcourt accepta la
proposition; mais il fallait l'agrment du roi. Presse de l'obtenir,
elle chercha l'occasion de parler au monarque, et, l'ayant trouv ds
le soir mme:

Il me semble, Sire, lui dit-elle, que Mme de Montauban n'a jamais t
 Marly.--Je le sais bien, dit le roi.--Cependant, reprit la
princesse, je crois qu'elle aurait grande envie d'y aller.--Je
n'en doute pas, rpliqua le roi.--Mais, Sire, continua-t-elle,
Votre Majest ne voudrait-elle point la nommer?--Cela n'est pas
ncessaire, rpliqua encore le roi; et d'ailleurs, pourquoi cette
insistance?--Ah! Sire, s'cria la solliciteuse, c'est que cela me
vaudrait mille cus; et Votre Majest n'ignore pas que j'ai bien
besoin d'argent.

Le roi, surpris de cet aveu, se fit expliquer le march en question,
en rit beaucoup et consentit facilement  un change aussi lucratif,
en ajoutant qu'il voyait bien qu' la cour on faisait argent de tout.


=41.=--En arrivant au pontificat, Sixte-Quint s'tait promis de
rformer, mme par les moyens les plus violents, de nombreux abus que
ses prdcesseurs sur la chaire de saint Pierre avaient laisss
s'tablir dans l'tat romain.

Un simple citoyen vint un jour se plaindre  lui des dlais
interminables et en mme temps fort coteux qu'un procureur mettait 
faire juger un procs qui tait dans ses mains depuis de longues
annes, avec renouvellement perptuel des frais. Sixte-Quint fit
appeler le procureur et lui enjoignit d'avoir  faire terminer
l'affaire dans les trois jours. Elle fut juge le lendemain, et le
procureur pendu dans l'aprs-midi.


=42.=--On peut ranger avec honneur dans la grande, trop grande
srie, _Nug difficiles_, comme disaient nos pres, ce petit dialogue
en vers monosyllabiques, que cite un recueil du sicle dernier sans en
indiquer l'auteur.

    SILVANDRE.

    Par ce feu vif et doux qui sort de tes beaux yeux,
    Tu peux bien plus sur moi que les rois et les dieux;
    Leurs lois ne me sont rien prs d'un mot de ta bouche;
    Je fais mes biens, mes maux de tout ce qui te touche.
    Je me plais dans tes fers, je ne suis que tes pas.
    Ma vie est de te voir, je meurs o tu n'es pas.
    Non, mon coeur sans ce bien ne peut ni ne veut vivre.
    Loin de toi jour et nuit  mes pleurs je me livre,
    Et si je n'ai ta foi pour le prix de mon coeur,
    Tous les traits de la mort ne me font point de peur.

    CLIMNE.

    C'en est fait, je me rends, et mon choix suit le vtre;
    Je sens que nos deux coeurs sont bien faits l'un pour l'autre.
    Si vos voeux sont pour moi, tous les miens sont pour vous;
    Je vous plais et vous aime; est-il un sort plus doux?
    Que ce jour, s'il se peut, le plus saint noeud nous lie,
    Et ce jour est pour moi le plus beau de la vie.


=43.=--Sous la premire Restauration se publiait  Paris un
malicieux journal avec caricatures intitul le _Nain jaune_, qui
faisait une guerre acharne au gouvernement des Bourbons, et qui tout
naturellement, car c'tait alors un lment normal d'opposition,
faisait profession de bonapartisme.

En ce temps-l, bien que plusieurs grandes lignes de tlgraphes
ariens fussent tablies, la lenteur des communications mme
administratives tait encore assez grande pour que la nouvelle d'un
vnement aussi important que le dbarquement du proscrit de l'le
d'Elbe sur les ctes de la Mditerrane ne ft connu  Paris qu'aprs
quatre ou cinq jours.

Or, dans son numro dat du 5 mars,--Napolon ayant dbarqu le
1er,--le _Nain jaune_ publiait dans la srie de ses faits-divers
la petite note que voici:

--On nous a communiqu la lettre suivante de M. de...  M...

J'ai us dix plumes d'oie  vous crire sans pouvoir obtenir de
rponse; peut-tre serai-je plus heureux avec une plume de _canne_:
j'en essayerai.

Il va de soi que si quelques lecteurs prirent garde  cette note, ils
durent y voir la menace d'un anonyme qui, ayant une rparation
quelconque  obtenir, jouait par une variante orthographique sur le
mot _canne_, mis pour _cane_, et par consquent impliquant l'ide de
coups de bton. C'tait ce que nous appellerions aujourd'hui une
plaisanterie par _ peu prs_.

Mais voici que le jour mme o paraissait le numro contenant ces
lignes, chacun put savoir que le ci-devant empereur tait dbarqu le
1er mars  _Cannes_.

Sur quoi la note insignifiante fut aussitt amplement commente et
considre comme une preuve que les rdacteurs du _Nain jaune_ taient
instruits des projets de l'_usurpateur_, et qu'ils y avaient fait
tacitement allusion.

Les rdacteurs du _Nain jaune_ affirmrent qu'il n'en tait rien; mais
tant donns les graves dsagrments qui, au premier moment, pouvaient
leur en revenir, on put croire qu'ils taient sous l'empire de la
crainte. Toutefois, dans leur numro du 25 mars,--l'empereur
tant rentr  Paris et toute impunit leur tant assure:

On a prtendu, crivaient-ils, que nous tions _des agents de l'le
d'Elbe_; nous ne nous en sommes que faiblement dfendus lorsque le
danger tait imminent; et maintenant qu'il pourrait nous tre
avantageux d'accrditer cette ide, nous dclarons hautement que nous
n'avions aucune connaissance des vnements qui s'accomplissaient. La
concidence qui s'est trouve entre notre anecdote sur la plume de
_cane_ et le dbarquement de l'empereur est un simple jeu du hasard.
Des folliculaires gags pouvaient seuls penser que le hros rappel
sur le trne par les voeux de l'arme et de la nation, avait besoin de
recourir  d'aussi pitres moyens.

Quoi qu'il en ft, le jeu de mots, si fortuit qu'il pt tre, fit
assez grand bruit, et nous en retrouvons d'ailleurs un cho dans le
numro du 5 avril du mme journal.

Le lendemain de l'arrive de l'empereur  Paris, Sa Majest, causant
avec le clbre chimiste Ch. (Chaptal, sans doute) lui demanda si l'on
s'occupait encore du sucre de betteraves.--Sire, dit M. P...y(?),
on ne veut plus que du sucre de _Cannes_!...


=44.=--Une des plus grandes et plus belles estampes de Rembrandt,
reprsentant Jsus-Christ gurissant les malades, est ordinairement
connue dans le monde des arts sous le nom de _Pice aux cent florins_.
Pourquoi cette dsignation? Selon les uns, tout simplement parce que,
du vivant mme de l'auteur, elle se vendait ce prix-l en Hollande;
selon les autres, parce que, certain jour, un marchand venant de Rome
proposa  Rembrandt quelques estampes de Marc-Antoine auxquelles il
mit le prix de cent florins. Rembrandt offrit pour prix de ces
estampes sa gravure, que le marchand accepta, soit qu'il voult
obliger l'artiste, soit qu'il estimt qu'il ne perdait pas au change.
Depuis, les bonnes preuves de cette estampe ont souvent atteint et
dpass dans les ventes le taux primitif. Par exemple, en 1754, on en
vendit une 151 florins; en 1809, 41 livres sterling ou 801 francs; en
1835, 163 livres ou 4,075 francs; en 1859, 3,690 francs, etc.


=45.=--D'o vient le nom de _teston_ donn jadis  une monnaie
franaise?

Jusqu'au rgne de Louis XII, les monnaies franaises portrent toutes
sortes de marques hraldiques ou symboliques, et sur un grand nombre
se voit l'image d'un prince ordinairement en pied, assis sur son
trne, le sceptre  la main; mais cette effigie pouvait convenir 
n'importe quel roi, car, vu la dimension restreinte de l'image, on n'y
trouvait aucune reproduction individuelle. Ce fut seulement sous Louis
XII que, pour la premire fois, furent frappes des pices sur
lesquelles se vit seulement la _tte_ du roi, que le graveur prit soin
de rendre ressemblante.

Ces nouvelles espces, dit Le Blanc dans son _Trait des monnaies_,
furent appeles _testons_  cause de la tte du roi qui y est
reprsente. Je crois que leur origine vient d'Italie. Le roi, n'tant
encore en France que duc d'Orlans et duc de Milan, comme hritier de
Valentine de Milan sa grand'mre, en avait fait fabriquer avant qu'on
comment  en faire en France.

Nous empruntons au clbre ouvrage que nous venons de citer la
reproduction de ces monnaies milanaises et franaises, et nous y
joignons, d'aprs le mme auteur, une pice frappe en 1498 au nom
d'Anne de Bretagne. Cette pice est, parat-il, la premire des
monnaies franaises sur laquelle on trouve le millsime (voir la
figure suprieure de gauche). Au-dessous est un cu d'or, o les armes
de France sur la face et la croix sur le revers sont accompagnes du
_porc-pic_, que Louis XII avait pris pour symbole, avec la devise:
_Cominus et eminus_ (de prs et de loin), faisant allusion  la
croyance qu'on avait alors que le porc-pic pouvait lancer ses dards
sur ses ennemis. La lgende de la face est: _Ludovicus, Dei gratia
Francorum rex_. Celle du revers est: _Christus vincit, Christus
regnat, Christus imperat_, qui se voit pour la premire fois sur un
sol d'or de Louis VI (1078-1131). Un historien rapporte que ce fut le
mot de l'arme chrtienne dans une bataille qu'elle livra aux
Sarrasins au temps de Philippe Ier. Ce mme sol d'or est, d'ailleurs,
celui o l'on voit pour la premire fois des fleurs de lis. Enfin, au
bas, le _teston_ de Louis XII avec les mmes lgendes.

[Illustration: FIG. 3.--Testons et cus d'or, monnaies du XVe
sicle, d'aprs le trait de Le Blanc.]

Les figures de droite sont les monnaies frappes  Milan par Louis,
avant son lvation au trne de France, gardant son titre de duc
d'Orlans (_Dux Aureliensis_). Sur le revers, l'cu est _cartel_ aux
armes de France et de Milan. Dans les _quartiers_ franais, un
_lambel_ (marque d'un cadet royal) accompagne les fleurs de lis. Le
quartier milanais nous montre la guivre des Visconti, et la lgende
porte _Mediolani ac Asti dominus_ (seigneur de Milan et d'Asti), ville
o ces pices furent frappes.


=46.=--Le mot _acclimater_, trs usit aujourd'hui, fut employ
pour la premire fois par l'abb Raynal, dans son _Histoire de
l'tablissement des Europens dans les deux Indes_, publie vers 1770,
avec le sens de _s'accoutumer  la temprature d'un climat nouveau_.

Le Dictionnaire de l'Acadmie ne l'a reconnu que dans son dition de
1813. Mercier, dans sa _Nologie_, crut devoir ajouter au verbe
_acclimater_ le substantif _acclimatement_, qui n'a pas t admis;
mais on a cr depuis _acclimatation_, qui ne figure que dans une trs
rcente dition du Dictionnaire de l'Acadmie.


=47.=--Qu'appelait-on autrefois les _sorts des saints_ (_sortes
sanctorum_)?

Les anciens, qui,  tout propos, consultaient les augures, les
oracles, avaient une sorte de divination qui consistait  ouvrir au
hasard le livre de quelque pote fameux, et d'interprter  leur faon
les passages sur lesquels s'arrtait leur doigt ou leur regard.
C'tait ce qu'ils appelaient, selon le pote auquel ils s'adressaient,
_sortes Homeric_, _sortes Virgilian_, _sortes Claudian_. Cette
coutume superstitieuse passa chez les chrtiens, qui substiturent les
livres saints  ceux des potes profanes. Dans les situations
embarrassantes de la vie, ils ouvraient la Bible ou les vangiles, et
se dcidaient selon le sens vident ou probable du premier passage
remarqu. C'est ce qu'ils appelaient prendre les sorts des saints.
L'histoire du moyen ge offre d'assez nombreux exemples de cette
pratique singulire.


=48.=--Cette pauvre petite statuette, qui n'est pas mme une
oeuvre d'art, mais devant laquelle ma bonne et sainte mre
s'agenouilla longtemps chaque soir, est pour moi une relique sacre;
o que j'aille habiter, je lui donne dans mon humble logis une place
d'honneur, je l'installe mme la premire quand j'emmnage quelque
part, c'est elle qui prend avant moi possession de la nouvelle
demeure; que voulez-vous? ces sentiments-l, Dieu merci! ne se
raisonnent pas: il me semble que cette nave image soit pour moi comme
une sorte de _palladium_: un simple particulier peut bien, n'est-ce
pas? se permettre les faiblesses dont plusieurs peuples donnrent
l'exemple.

Ce passage, extrait d'un roman moderne, fait allusion  la fameuse
statue de Pallas, qui, selon la lgende antique, tait la sauvegarde
de Troie. Les Romains, prtendus descendants d'ne, croyaient avoir
chez eux cette relique, que le hros troyen avait emporte dans sa
fuite, et que l'on gardait dans le temple de Vesta; mais pour eux le
vritable _Palladium_ tait le bouclier qui, d'aprs le dire de Numa,
tait tomb du ciel et dont la garde fut confie aux prtres saliens.
Parmi les exemples assez nombreux de superstitions analogues on peut
citer le palladium du royaume d'cosse, qui n'tait autre qu'une
espce de chaire de pierre grossire, sur laquelle s'asseyaient les
anciens rois ou chefs _scotts_ le jour de leur conscration.

Lorsque (au treizime sicle) douard Ier d'Angleterre, appel en
arbitrage par les cossais pour prononcer entre deux prtendants au
trne, s'attribua indirectement la souverainet, son premier soin,
aprs avoir fait prisonnier et dpossd le roi Jean Baliol, fut
d'emporter  Londres la couronne, le sceptre, tous les insignes de la
royaut cossaise, et surtout cette pierre du destin, en latin _saxum
fatale_, et en langue du pays _girisfail_, que, d'aprs la lgende
hroque, au quatrime sicle, les anciens Scots avaient apporte
d'Hibernie (Irlande) en Albanie (contre du nord de l'cosse actuelle)
et qui devait les faire rgner partout o elle resterait au milieu
d'eux. On a depuis formul cet oracle en deux vers latins:

    _Ni fallat fatum, Scoti quocumque locatum
    Invenient lapidem regnare tenentur ibidem._

douard fit placer et sceller cette pierre dans l'abbaye de
Westminster, sous le sige o les rois d'Angleterre sont couronns,
et, ajoute l'historien, cette prcaution, quelque triviale qu'elle
puisse paratre, contribua largement  dcider de la soumission du
peuple cossais.


=49.=--Corbinelli, qui mourut  plus de cent ans, assistait sur
ses vieux jours  un souper o Mme de Maintenon fut trs librement
chansonne. Le lieutenant de police d'Argenson, en ayant t inform,
envoya chercher Corbinelli.

O avez-vous soup tel jour?--Je ne m'en souviens pas.--N'tiez-vous
pas avec tels princes ou tels seigneurs?--Je n'en ai pas
mmoire.--N'avez-vous pas entendu certaines chansons?--Je ne me le
rappelle pas.--Mais il me semble qu'un homme comme vous devrait
rpondre autrement que cela.--Possible, Monsieur; mais devant un
homme comme vous, je ne suis pas un homme comme moi.


=50.=--Mercier, dans son _Tableau de Paris_, publi quelques
annes avant la Rvolution, s'exprime ainsi  propos des musiques
militaires, qui taient alors de cration relativement rcente:

Dans les beaux jours de l't, la musique des gardes donne des
srnades sur les boulevards. Le peuple accourt, les quipages se
pressent, et tout le monde se retire trs satisfait. Cette musique
imprime au rgiment une distinction qui le fait chrir. Autrefois, ce
rgiment tait comme avili par son indiscipline et sa mauvaise
conduite; aujourd'hui il est considr. Son colonel l'a totalement
mtamorphos; et ces mmes soldats qui commettaient une infinit de
dsordres sont devenus honntes et utiles.

On a trop nglig parmi nous la musique militaire; nous n'avions pas,
il y a vingt-cinq ans, une seule trompette qui sonnt juste, pas un
seul tambour qui battt en mesure.

Aussi, durant les dernires guerres, les paysans de Bohme,
d'Autriche et de Bavire, tous musiciens-ns, ne pouvant croire que
des troupes rgles eussent des instruments si faux et si discordants,
prirent tous nos vieux corps pour de nouvelles troupes, qu'ils
mprisrent; et l'on ne saurait calculer  combien de braves gens des
instruments faux et des musiciens ignares ont cot la vie. Tant il
est vrai que dans l'appareil de la guerre il ne faut rien ngliger de
ce qui frappe les sens.

Et si, comme le dit l'abb Raynal, le roi de Prusse a d quelques-uns
de ses succs  la clrit de ses marches, il en doit aussi plusieurs
 sa musique vraiment guerrire.


=51.=--Nasradin, dput par ses concitoyens vers Tamerlan, pour
implorer la clmence de ce prince, qui ne la pratiquait gure,
consulta sa femme sur les fruits qu'il devait offrir  ce terrible
conqurant. Je n'ai d'ailleurs  choisir, lui dit-il, qu'entre des
figues et des coings.--Offrez-lui des coings, rpliqua la femme;
les coings, tant plus beaux et plus gros que les figues, plairont
certainement davantage au vainqueur.

Nasradin, persuad que le conseil d'une femme est toujours celui qu'il
ne faut pas suivre, en conclut qu'il devait porter des figues. Il en
fit donc provision et se mit en route.

Arriv  la tente de Tamerlan, il se prsenta tte nue, salua le
conqurant et mit  ses pieds son prsent.

Tamerlan, surpris, ne fut cependant qu' demi courrouc par la
mesquinerie de cette offrande. Il se contenta d'ordonner qu'on jett
l'une aprs l'autre toutes les figues  la tte de Nasradin, qui tait
chauve.

A chaque figue qui le frappait, Nasradin s'criait: Dieu soit lou!
Dieu soit lou!

Tamerlan, encore plus tonn qu'auparavant, voulut savoir la cause de
cette exclamation:

Je remercie Dieu, lui dit l'ambassadeur, de n'avoir pas suivi le
conseil de ma femme; car si, comme elle le voulait, j'eusse apport 
Votre Majest des coings au lieu de figues,  coup sr j'aurais
maintenant la tte casse.

Tamerlan se mit  rire, et consentit  tout ce que Nasradin lui
demanda.


=52.=--Les pres jsuites, qui, pendant leurs missions, avaient
connu les prcieuses vertus mdicales du _quinquina_, furent les zls
promoteurs de ce mdicament en Europe; et comme ils en avaient d'abord
envoy une certaine quantit au cardinal Lugo, qui le fit rpandre par
les membres de l'ordre, le quinquina fut en principe appel _corce
des jsuites_ ou _du cardinal_.


=53.=--Une des principales punitions  l'adresse des
gentilshommes bretons qui s'taient dshonors par une bassesse ou une
lchet, tait de faire dtruire la double alle d'arbres qui
conduisait  leurs chteaux, et dont l'tablissement constituait un
des privilges de la noblesse.


=54.=--Au Japon, lisons-nous dans le grand ouvrage que M. Humbert
a publi sur ce pays, un vritable culte est rendu aux arbres chargs
d'annes. On raconte que quand le seigneur de Yamalo voulut se faire
faire un ameublement complet tir du plus beau cdre de son parc, la
hache des bcherons rebondit sur l'corce, et l'on vit des gouttes de
sang dcouler de chaque entaille. C'est que, dit la lgende, les
arbres sculaires ont une me comme les hommes et les dieux,  cause
de leur grande vieillesse. Aussi se montrent-ils sensibles aux
infortunes des fugitifs qui viennent se mettre sous leur protection.
Ils ont sauv plus d'une fois, en les abritant dans leur feuillage ou
dans les cavernes de leurs troncs, des guerriers malheureux sur le
point de tomber entre les mains de leurs ennemis.


=55.=--D'o vient le nom de _parvis_, donn ordinairement  la
place sur laquelle se trouve l'entre d'une glise, et par suite 
l'enceinte des difices sacrs?

--Selon toute probabilit, ce mot serait driv de _paradisus_
(paradis), parce qu'il dsignait l'_aire_ qui tait devant les
basiliques. Cette place tait considre comme le symbole du paradis
terrestre, par lequel il faut passer pour arriver au paradis cleste
figur par l'glise. De _paradisus_, et par contraction _parvisus_,
s'est form le mot franais _parvis_.


=56.=--Chez les Romains, les deux lettres S. T. taient le
symbole du silence, et l'on semble s'en servir encore aujourd'hui
quand, pour faire taire quelqu'un, on dit _St! St!_ S. en ce cas
signifierait: _Sile_ (gardez le silence), et T. _Tace_ (taisez-vous).


=57.=--D'o vient le nom de _Picpus_ donn jadis  un village et
gard par un quartier de Paris?

--Un mal pidmique, consistant en une ruption de boutons et de
petites tumeurs, svissait dans les premires annes du quinzime
sicle et attaquait surtout les femmes. On rapporte qu'un religieux du
couvent de Franconville, ayant d'abord guri l'abbesse de Chelles,
puis s'tant rendu  Paris, o il opra plusieurs cures semblables,
s'adjoignit quelques-uns de ses compagnons et fonda une succursale de
son ordre dans un petit hameau situ sur le chemin de Vincennes, et
qui n'avait pas encore de nom. Les moines gurisseurs furent appels
des pique-puces, soit parce que le mal avait l'apparence de la piqre
d'un insecte, soit plutt parce qu'ils faisaient une piqre aux
tumeurs pour les gurir, en oprant ensuite une succion. Le nom de
_Picpus_ resta  leur monastre et au village qui l'environnait.


=58.=--Le roi (Louis XIV), feu Monsieur, Mgr le dauphin et M. le
duc de Berry taient de grands mangeurs. J'ai vu souvent le roi manger
quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une
perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de
jambon, du mouton au jus et  l'ail, une assiette de ptisserie, et
puis encore du fruit et des oeufs durs. (PRINCESSE PALATINE,
_Correspondance_.)


=59.=--Strafford, ministre du roi Charles Ier, mis en jugement,
fut condamn sous le prtexte de haute trahison, mais en ralit pour
avoir voulu dfendre trop nergiquement les prrogatives royales
contre le mouvement d'opposition qui devait renverser la monarchie.
L'excution de la peine capitale ne pouvait avoir lieu qu'avec
l'assentiment du roi, qui n'eut pas le courage de le refuser. En
allant au supplice avec une grande fermet, Strafford pronona ce
verset du psaume 145, auquel sa situation ne donnait que trop raison:
_Nolite confidere in principibus, in filiis hominum, in quibus non est
salus_. (Ne placez point votre confiance dans les princes et dans les
fils des hommes, car il n'y a point de salut  esprer d'eux.)


=60.=--Le _British Museum_ a dernirement acquis un des petits
carnets o le clbre Beethoven avait coutume de noter, au jour le
jour, les moindres faits de sa vie.

En voici un extrait, qui prouve surabondamment le mal que devait lui
donner la tenue de sa maison:

    31 janvier. Renvoy le domestique.
    15 fvrier. Pris une cuisinire.
    8 mars. Renvoy la cuisinire.
    22 mars. Pris un domestique.
    1er avril. Renvoy le domestique.
    16 mai. Renvoy la cuisinire.
    30 mai. Pris une femme de mnage.
    1er juillet. Pris une cuisinire.
    28 juillet. La cuisinire s'en va. Quatre mauvais jours. Mang 
    Lerchenfeld.
    29 aot. Congdi la femme de mnage.
    6 septembre. Pris une bonne.
    3 dcembre. La bonne s'en va.
    18 dcembre. Renvoy la cuisinire.
    22 dcembre. Pris une bonne.

Et, entre tous ces congs, le compositeur trouvait le temps d'crire
les chefs-d'oeuvre que nous savons.


=61.=--Dans un recueil intitul _Varits historiques, physiques
et littraires_, publi en 1752, nous trouvons ces remarques suivantes
sur l'usage du tabac:

Chacun sait que, l'usage du tabac tant devenu commun, on ne se
contenta pas d'en mcher et d'en fumer; on le rduisit encore en
poudre dans de petites botes faites en forme de poires, qu'on ouvrait
par un petit trou, d'o l'on en faisait sortir la poudre, dont on
mettait deux petits monceaux sur le dos de la main, afin qu'on pt de
l les porter l'un aprs l'autre  chaque narine.

Le premier usage de ce tabac en poudre parut dans les commencement si
bizarre qu'on crut qu'il ne convenait qu' des soldats et aux
personnes trs vulgaires. Il n'y eut en effet que ces sortes de gens
qui en usrent les premiers.

Cependant, comme il arrive  l'gard des coutumes les plus
extravagantes, l'imagination se fit peu  peu  celle-l. Des gens
distingus commencrent  l'adopter; on fit en leur faveur des botes
beaucoup plus propres et plus riches, qui se fermaient avec une sorte
de petit appareil qui ne prenait dans la bote qu'autant de poudre
qu'il en fallait pour chaque narine, et qu'on mettait toujours sur le
dos de la main. Un second perfectionnement fut que cette mme bote
contint une rpe que l'on faisait tourner sur un bloc de tabac (dit en
_carotte_), de faon  produire chaque fois une petite quantit de
poudre frache. (Notons que cette rpe portative resta trs longtemps
en usage chez les vrais amateurs de tabac.)

Dans l'estampe que nous reproduisons, et qui date de 1660, l'on voit
aux mains d'un abb mondain la rpe primitive, trs volumineuse, sur
laquelle le priseur frotte  pleine main la _carotte_, pour la rduire
en poudre  mesure des besoins.

[Illustration: FIG. 4.--_Monsieur l'abb prend du tabac_,
fac-simil d'un estampe du dix-septime sicle (1660).]

La rpugnance qu'on avait eue d'abord tant leve, chacun se piqua
d'avoir du tabac en poudre et d'en user; mais les personnes dlicates
eurent de la peine  s'accommoder de l'odeur de cette plante; on y mit
diffrents aromates: et ce fut encore ici o la bizarrerie parut plus
grande. Certaines odeurs furent en vogue et prirent le dessus, selon
le caprice des personnes qui les mettaient en crdit, jusque-l qu'un
marchand d'une ville de Flandre s'enrichit pour avoir su donner  son
tabac en poudre _l'odeur des vieux livres moisis_, qu'il sut
accrditer parmi les officiers franais alors en garnison dans cette
province.

L'odeur la plus gnralement recherche fut celle du musc, et c'est de
cette poque que date la rputation de certains dbits qui s'taient
placs sous le vocable de la _Civette_, que quelques-uns ont gard
jusqu' nos jours.

Quoi qu'il en ft, l'usage du tabac tait devenu gnral. Au
lieu d'en avoir, comme dans les commencements, une sorte de
honte,--dit le mme auteur,--chacun s'en fit une espce de
biensance. En avoir le nez barbouill, la cravate ou le justaucorps
marqus n'a rien de choquant aujourd'hui, comme d'avoir en poche des
rpes presque aussi longues que des basses de violes. Une fois en
chemin, on n'y a plus gard de mesure; plusieurs l'ont pris  pleine
main non seulement dans les tabatires, mais jusque dans des poches
tout exprs adaptes  leurs habits...


=62.=--_Mite_ est un qualificatif que l'on donne aux chats (du
latin _mitis_, doux), parce que les chats et surtout les chattes ont
une apparence de douceur. (La Fontaine a dit: Faisait la chatte
mite.) De l _mitaines_, pour dsigner en principe des gants fourrs
en poil de chat, par suite la locution prendre des mitaines pour agir
en telle ou telle circonstance; de l aussi _mitonner_, parce que le
pain devient plus doux en _mitonnant_.


=63.=--Notre mot _niveau_ vient du latin _libella_, qui avait la
mme signification, et longtemps en franais l'on dit _liveau_. Les
Italiens disent encore _livallo_, et les Anglais _leval_. C'est donc
par corruption et substitution de l'_n_ initiale  l'_l_ que s'est
form le mot actuel.


=64.=--Notre mot _grotesque_ drive incontestablement du mot
_grotte_, dont on ne s'explique pas tout d'abord la relation, tant
donn le sens attribu au driv. Lorsque Raphal et Jean d'Udine
taient en rputation, on dcouvrit dans les ruines du palais de Tite
quelques chambres enfonces sous ces ruines et semblables  des
grottes, dont les parois taient couvertes de peintures dans le got
des ouvrages bizarres et plaisants qu'on a depuis appels
_grotesques_, parce que les peintures auxquelles on les a compares
taient dans des _grottes_.


=65.=--Pourquoi l'usage tabli en France et devenu, croyons-nous,
en quelque sorte officiel, a-t-il dcid que pour la circulation dans
les rues et sur les routes, les voitures--et les pitons
eux-mmes en cas de foule--doivent tenir la droite plutt que la
gauche?

Pourquoi les chemins de fer, au contraire, marchent-ils sur la voie de
gauche par rapport au sens de leur direction?

--L'_Intermdiaire des chercheurs et des curieux_ publie  ce
sujet une trs intressante communication de M. le docteur A.
Fournier, d'aprs un mmoire prsent en juin 1879  la _Socit
d'anthropologie_ par M. de Jouvencel:

M. de Jouvencel a constat que Franais, Italiens, Espagnols et leurs
colonies, en un mot les _populations latines_, prenaient toujours
_leur droite_.

Les Allemands, les Anglais, les Scandinaves, prennent, au contraire,
_leur gauche_.

Voici comment M. de Jouvencel explique ces coutumes:

Le Romain tait trs superstitieux, trs attentif au moindre _signe_
dans l'air, et partout _la droite_ tait considre comme la rgion
des signes favorables: un tressaillement de l'_oeil droit_ tait un
bon prsage.

Par contre, tout signe apparu sur _la gauche_ tait funeste, sinistre.
Cette croyance nous est reste dans le mot _sinistre_, qui indique une
chose de mauvais augure, et qui vient du latin _sinister_, dsignant,
pour le Romain, le _ct gauche_.

Afin d'chapper  tout mauvais signe de la gauche, le charretier
romain s'en loignait, et se tenait toujours sur la droite, par o il
pouvait se rapprocher des prsages heureux.

De l vient videmment cet usage gnral chez les populations
no-latines de prendre leur droite.

Mais pourquoi les peuples d'origine germaine et saxonne prennent-ils
leur _gauche_?

Prcisment parce que les Romains, leurs ennemis, prenaient leur
_droite_...

... Ces peuples barbares, aussi superstitieux que les Romains (il
tait difficile de l'tre plus), les voyant persuads que la _droite_
leur tait favorable, se voyant vaincus souvent aprs que les
_prsages de la droite_ avaient encourag les lgions romaines, et
entendant d'ailleurs les superstitieux lgionnaires attribuer souvent
les checs des Romains  l'apparition de certains signes sur la gauche
de l'arme romaine, ces barbares ont d en conclure, par une logique
bien naturelle chez les peuples enfants, que, la _droite tant
favorable_ aux Romains, la _gauche_ (la sinistre) devait tre
favorable  leurs ennemis.

C'est ainsi que les peuples germains, scandinaves, britanniques
(anglo-saxons plus tard), furent amens  adopter la _gauche_.

Mais, dira-t-on, pourquoi les chemins de fer prennent-ils la _gauche_,
mme chez les Latins?

Par cette raison que les Anglais ont t les initiateurs des chemins
de fer en France comme dans le reste de l'Europe, et que, tout
naturellement, ils firent prendre la gauche par leurs trains sur les
voies ferres, comme pour les voitures sur les routes, et que
Franais, Espagnols, Italiens, adoptrent cette coutume, qui leur
venait de la nation qui leur apprit  exploiter les chemins de fer.

Notons toutefois que les tramways installs dans les rues des villes
se conforment  l'ordre de circulation usuel sur ces voies, en prenant
la droite comme les voitures ordinaires.


=66.=--Par notre temps de dfis extravagants, on peut rappeler
qu'en 1779 un Anglais paria de faire une course de trente milles
pendant le temps qu'un escargot parcourrait un espace de trente pouces
sur une pierre saupoudre de sucre. La course eut lieu  Newmarck.
Des paris s'levant  plusieurs milliers de guines furent engags
entre gens tenant les uns pour le cavalier, les autres pour
l'escargot,--qui fut vainqueur.


=67.=--Sir Georges-Thomas Smart, compositeur et organiste de la
chapelle de la reine Victoria, dirigeait l'orchestre du festival de
Manchester en 1836, lorsque Mme Malibran parut pour la dernire fois
devant le public.

Mme Malibran, dj souffrante, chanta un duo qui exigeait de grands
efforts de voix et qui fut redemand. La clbre cantatrice, aprs
avoir fait des signes suppliants, s'adressa  Georges Smart, qui
dirigeait l'orchestre, et lui dit:

Si je rpte, j'en mourrai.

Sir Georges Smart lui rpondit:

Alors, Madame, vous n'avez qu' vous retirer, je ferai des excuses au
public.

--Non, rpliqua-t-elle avec nergie, non, je chanterai! Mais je
suis une femme morte.

Elle disait vrai.


=68.=--Parmi les jeunes coles littraires qui, en ces derniers
temps, se sont affubles des titres les plus fantaisistes, il a t
maintes fois question du groupe des _vanescents_, qui en se dsignant
ainsi ont cru sans doute faire usage d'un vocable absolument nouveau.
Eh bien, non, ainsi que le prouve cet extrait d'un journal de 1849:

Rien d'impossible  l'algbre, et surtout  l'algbre de M. Cauchy.
Oui,  l'aide de son algbre, M. Cauchy, le clbre mathmaticien,
vient de faire une dcouverte inoue. M. Cauchy a trouv, a dfini une
ondulation encore inconnue de l'ther, un nouveau rayon lumineux. Mais
quel rayon! Figurez-vous, si vous le pouvez sans en tre bloui, une
lumire qui ne se voit pas, une lumire reprsente par _la partie
relle de trois variables imaginaires, par une exponentielle
trigonomtrique_, ce que M. Cauchy appelle trs bien le rayon
_vanescent_ (du latin _evanescere_, s'panouir, disparatre). Cet
extrait de lumire, ce rayon vanescent, fera la gloire de M. Cauchy.
Qu'on ose soutenir aprs cela que l'algbre n'est plus bonne  rien!


=69.=--Comme quoi l'intervention de la foudre empcha qu'un impt
ft mis sur le peuple.

En 1390, Charles VI et la reine Isabeau de Bavire assistaient  la
messe  Saint-Germain-en-Laye, tandis que le conseil dlibrait sur
une taille gnrale.

Tout  coup l'orage se dclare, la foudre gronde et brise les vitraux,
dont les clats viennent frapper l'autel. Les habitants tombent 
genoux, le prtre finit la messe  la hte, et la reine Isabeau,
croyant que le Ciel s'opposait lui-mme  cette nouvelle taxe, dut
renoncer  de nouveaux subsides.


=70.=--_La fin d'un gourmand._--Grimod de la Reynire, si
clbre par ses excentricits et ses crits dans l'histoire de la
gastronomie franaise, tait le fils d'un ancien fermier gnral, qui
lui avait laiss une grande fortune. Physiquement, la nature l'avait
fort disgraci, car cet arbitre du got culinaire tait une sorte
d'infirme, dont les bras portaient, au lieu de mains, deux appendices
tranges en forme de patte d'oie; intellectuellement assez bien dou,
il publia un certain nombre d'ouvrages peu remarquables au point de
vue littraire, mais curieux par les sujets qui y sont traits,
notamment sept ou huit annes (1803-1812) d'un _Almanach des
gourmands_, qui fit beaucoup de bruit en son temps, et le _Manuel de
l'Amphytrion_, qui est devenu un des classiques de la table.

Aprs avoir assez longtemps occup la renomme, Grimod de la Reynire
tomba dans le plus profond oubli, et vers 1830 le docteur Roque, dans
son _Trait des plantes usuelles appliqu  la mdecine et au rgime
alimentaire_, consacrait  cet oubli la notice suivante:

L'auteur de l'_Almanach des gourmands_, que beaucoup de gens croient
mort et enterr, est encore de ce monde. Il mange, il digre, il dort
dans la charmante valle de Longpont. Mais comme il est chang! Si
vous lui parlez de sa haute renomme, il vous rpond  peine: il veut
mourir, il invoque la mort comme la fin de son tourment; et si elle
tarde trop  venir, il saura bien devancer son heure. Et pourtant il
ne meurt pas: il attend.

A neuf heures du matin il sonne ses domestiques. Il les gronde, il
crie, il extravague, il demande son potage aux fcules. Il l'avale.
Bientt la digestion commence, le travail de l'estomac ragit sur le
cerveau; les ides ne sont plus les mmes, le calme renat, il n'est
plus question de mourir. Il parle, il cause tranquillement, il demande
des nouvelles de Paris et des vieux gourmands qui vivent encore.

Lorsque la digestion est faite, il devient silencieux et s'endort
pour quelques heures. A son rveil les plaintes recommencent; il
pleure, il gmit, il s'emporte, il appelle de nouveau la mort  grands
cris. Mais vient l'heure du dner, il se met  table, on le sert, il
mange copieusement de tous les plats, bien qu'il dise n'avoir besoin
de rien, puisque sa dernire heure approche. Au dessert sa figure se
ranime, ses sourcils se dressent, quelques clairs sortent de ses yeux
enfoncs dans leurs orbites...

Enfin on quitte la table. Le voil dans une immense bergre; il
croise ses jambes, appuie sur ses genoux les moignons qui lui servent
de mains, et continue ses interrogations, toujours roulant sur la
gourmandise.

--Les pluies ont t abondantes, il y aura beaucoup de
champignons dans nos bois  l'automne. Quel dommage que je ne puisse
plus marcher pour aller les cueillir moi-mme! Comme nos cpes sont
beaux! quel doux parfum! Vous reviendrez, n'est-ce pas, docteur? Vous
nous en ferez manger, vous prsiderez  leur prparation.

La digestion commence, la parole devient rare, hsitante, peu  peu
ses yeux se ferment. Il est dix heures. On le couche, et le sommeil le
transporte dans le pays des songes. Il rve  ce qu'il mangera le
lendemain.


=71.=--Lorsqu'on donna la comdie de _l'gosme_, par Cailhava,
le public s'aperut, ds la premire reprsentation, qu'un homme du
parterre applaudissait de toutes ses forces. Il fut remarqu encore 
la seconde, ainsi qu'aux suivantes. Ses claquements de mains
redoublaient  mesure que les reprsentations se succdaient. Un des
amis de l'auteur l'avertit de la bonne volont du personnage, et lui
dit, en riant, que cela mritait bien un remerciement de sa part.
M. de Cailhava fut assez heureux pour apprendre le nom et dcouvrir
la demeure de l'original; il se rendit un matin chez cet amateur
si zl: Mon cher Monsieur, lui dit-il, je viens vous rendre
grce de la bonne volont que vous avez tmoigne pour ma
comdie, et de toute la chaleur que vous avez mise pour la faire
russir.--Trve de remerciements, dit notre homme; j'avais pari
pour dix reprsentations, et je me suis arrang pour ne pas perdre
le pari.


=72.=--Le roi Louis XIII, qui passait souvent le temps 
s'ennuyer, ne laissait pas cependant de chercher  se crer des
occupations. On ne saurait quasi compter, dit Tallemant des Raux,
les beaux mtiers qu'il apprit. Il savait faire des canons de cuir,
des lacets, des filets, des arquebuses, voire de la monnaie. Il tait
bon confiturier, bon jardinier; il fit venir des pois verts qu'il
envoya vendre au march. Une fois, il se mit  apprendre  larder
(voyez comme cela s'accorde bien: _larder_ et _Majest_). J'ai peur
d'oublier un de ses mtiers: il rasait bien; et un jour, il coupa la
barbe  tous ses officiers, ne leur laissant qu'un petit toupet au
menton. On en fit une chanson:

    Hlas! ma pauvre barbe,
    Qu'est-c' qui t'a faite ainsi?
      C'est le grand roi Louis,
      Treizime de ce nom,
    Qui toute a barb sa maison.

De l vint sans doute l'usage d'appeler _royale_ le bouquet de barbe
plac sous la lvre infrieure.


=73.=--Un grammairien demande  quelle conjugaison appartient le
verbe _sachoir_ ou _sacher_. videmment c'est l une demande ironique,
mais trs bien motive par l'trange emploi que beaucoup de gens font
du subjonctif du verbe savoir, en lui donnant la forme de l'indicatif.
Aprs avoir dit, par exemple, trs rgulirement: Cela n'est pas
probable, que je sache, on dira communment: Je ne _sache_ pas que
cela soit probable. Cette forme, qui semble admise aujourd'hui dans
le bon langage, ne reste pas moins _indicative_, et partant
ncessiterait l'adoption du verbe _sachoir_ ou _sacher_, qui devrait
se conjuguer ainsi: _Je sache, tu saches, nous sachons; je sachais; je
sacherai; je sacherais_, etc.


=74.=--Qu'appela-t-on, dans l'histoire, l'_Anglus du duc de
Bourgogne_?

--Jean sans Peur, duc de Bourgogne, aprs avoir fait assassiner,
 Paris, le 23 novembre 1407, Louis, duc d'Orlans, avoua son crime
dans une assemble des princes du sang, et se vit oblig, pour viter
le chtiment qu'il mritait, de s'enfuir au plus vite. Il n'chappa
qu' grand'peine  une troupe de cavaliers qui le poursuivirent 
outrance. Il arriva dans ses tats  une heure de l'aprs-midi; et, en
mmoire du pril qu'il avait couru, il ordonna que dornavant les
cloches sonneraient  cette heure. Cette sonnerie s'appela, depuis,
l'_Anglus du duc de Bourgogne_.


=75.=--En 1361, _Laurent Celsi_ fut lu doge de Venise comme
successeur du doge Delphino. Le pre de _Laurent Celsi_ vivait encore;
il montra en cette occasion une singulire faiblesse d'esprit. Se
croyant trop suprieur  son fils pour se dcouvrir en sa prsence, et
ne pouvant viter de le faire sans manquer  ce qu'il devait au chef
de l'tat, il prit le parti d'aller toujours tte nue. Ce travers, de
la part d'un vieillard d'ailleurs respectable, ne fit aucune
impression sur l'esprit des nobles, qui se contentrent d'en
plaisanter; mais le doge, touch de voir son pre se donner en
spectacle par cette ridicule imagination, s'avisa de faire mettre une
croix sur le devant de la corne ducale; alors le bon vieillard ne fit
plus de difficult de reprendre le chaperon. Quand il voyait son fils,
il se dcouvrait en disant: _C'est la croix que je salue, et non mon
fils, car, lui ayant donn la vie, il doit tre au-dessous de moi._

[Illustration: FIG. 5.--Costume de crmonie du doge de Venise,
d'aprs une estampe du recueil intitul _Trionfi, faste e ceremonie
publiche della nobilissima citta di Venetia_ (1610).]


=76.=--Le nom de _lyce_, qui est aujourd'hui donn exclusivement aux
tablissements d'instruction pour la jeunesse, servait  dsigner,
chez les Grecs, les lieux o ils s'assemblaient pour les exercices du
corps. Dans la suite, ce mot devint le nom distinctif d'une secte ou
cole philosophique. Le _Lyce_ en ce sens signifie l'cole d'Aristote
(comme le _Portique_ signifie celle de Znon), parce que l'endroit o
enseignait ce philosophe tait voisin du temple d'Apollon Lycen
(_Lukeios_, de _lukos_, loup, parce que ce dieu avait dlivr une
contre des loups qui l'infestaient). A la fin du sicle dernier, on
nomma _lyce_, par analogie, les lieux o se tenaient des assembles
de gens de lettres, et notamment un tablissement o se faisaient des
cours publics. Ce fut l que la Harpe professa les leons de
littrature, qu'il publia d'ailleurs sous le nom de _Lyce_. Sous le
premier empire, les collges royaux prirent ce nom, qu'ils perdirent 
la Restauration, pour le reprendre sous le second empire.


=77.=--On trouve dans les papiers du grand ministre Colbert le
relev suivant, crit de sa main, et suivi d'une note rappelant que ce
travail avait t prsent au roi, pour lui prouver que plus les tats
ont d'institutions civiles et de garanties pour les citoyens, plus les
vnements de leur histoire offrent une marche rgulire et paisible,
et plus leur rgne a de dure.

EMPEREURS ROMAINS DEPUIS JULES CSAR JUSQU'A CONSTANTIN V (775)

    Morts naturellement                                             37
    Assassins                                                      54
    Empoisonns                                                      2
    Expulss du trne                                                5
    Ayant abdiqu                                                    6
    Enterr vivant                                                   1
    Suicids                                                         5
    Frapps de la foudre                                             2
    Noys                                                            0
    Mort inconnue                                                    2
                                                                   ---
              Soit en huit sicles environ                         114

EMPEREURS D'OCCIDENT DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQU'A FERDINAND III (1656)

    Morts naturellement                                             32
    Assassins                                                       8
    Empoisonn                                                       1
    Expulss                                                         5
    Ayant abdiqu                                                    1
    Enterrs vivants, suicids, frapps de la foudre                 0
    Noy                                                             1
    Mort inconnue                                                    0
                                                                   ---
              Soit en huit autres sicles                           48


=78.=--On a beaucoup discut sur la question de savoir si la
cigu qui, chez les Grecs, servait  faire mourir les condamns, tait
la plante  laquelle les botanistes modernes ont donn ou conserv ce
nom, et, en fin de compte, l'on ne s'est gure accord, sinon pour
reconnatre que les dtails donns par Platon, dans son _Phdon_, sur
la mort de Socrate, ne s'accordent gure avec les violents effets que
produirait l'empoisonnement par notre cigu; et l'on a cru pouvoir
conclure que l'espce d'engourdissement, de refroidissement graduel
auquel succomba, sans douleur en quelque sorte, l'illustre philosophe,
se rapporterait beaucoup mieux  une absorption d'opium ou suc du
pavot, dont nous savons que les anciens connaissaient les effets, qui
sont simplement somnifres  faible dose, et deviennent mortels quand
il est pris en plus forte quantit.


=79.=--Tel fut toujours chez les Anglais, en fait de procdure
criminelle, le respect de la libert morale des accuss, que,
lorsqu'une cause tait soumise au jury, le prsident du tribunal,
aprs avoir appel les jurs  prendre sance, invitait l'accus  les
regarder attentivement, afin que, lors mme qu'il ne les connaissait
pas, il pt rcuser ceux dont la physionomie le choquait ou le
troublait.


=80.=--Les charges de judicature, avant la Rvolution,
s'achetaient comme aujourd'hui une tude de notaire ou d'avou. La
vente de ces emplois datait de Louis XII, qui, ayant besoin d'argent,
crut qu'il valait mieux vendre les places de juges que de mettre de
nouveaux impts sur le peuple. Or, avant Louis XII, il tait de
tradition que tous les magistrats, en montant pour la premire fois
sur leur tribunal, jurassent qu'ils n'avaient point achet leur
charge; et il y eut cela de singulier quand ces charges devinrent
vnales, que l'on conserva l'obligation de ce serment: de telle sorte
que tous les nouveaux magistrats inauguraient leur entre en charge
par un parjure.

Sous Henri IV, Guillaume Saly, ayant achet la charge de lieutenant
gnral de la conntablie, s'obstina  ne point jurer contre la
vrit, et surtout contre la notorit publique. Le roi approuva sa
conduite et abolit cet usage, o le ridicule se mlait  l'odieux du
mensonge.


=81.=--Par qui fut introduit et plant en France le premier
marronnier d'Inde?

--La rponse  cette question se trouve dans un opuscule anonyme
publi en 1688, sous le titre de _Connaissance et Culture parfaite des
tulipes, anmones, oeillets, oreilles-d'ours_, et ddi au clbre Le
Ntre.

Les anmones (_anemone coronaria_) nous sont venues de
Constantinople. M. Bachelier, grand curieux de fleurs, les en apporta,
il y a environ quarante ans (soit 1640). Il apporta de ce mme voyage
le marron qui produisit, au pied de la tour du Temple le marronnier
d'Inde qui fut le pre de tous ceux qui sont en France et dans les
tats voisins. Nos illustres curieux visitaient assidment le jardin
de M. Bachelier; ils furent merveills de voir la floraison des
anmones. Quelques anmones doubles qui se trouvrent parmi les
simples furent cause que M. Bachelier voulut les augmenter pendant
huit ou dix ans avant que d'en vendre; mais l'ardeur des autres
curieux fut trop vhmente pour admettre un terme aussi long; et quand
l'argent ne peut rien, l'adresse se met du jeu.

L'invention dont se servit un de nos curieux, conseiller au
parlement, est trop spirituelle pour tre tue. Cette graine ressemble
extrmement  de la bourre; elle en porte mme le nom et, quand elle
est tout  fait mre, elle s'attache facilement aux toffes de laine.
Ce conseiller alla donc voir les fleurs de M. Bachelier, dont la
graine tait tout  fait mre. Il y alla en robe de drap de palais
(toffe un peu poilue) et commanda  son laquais de la laisser
traner. Quand ces messieurs furent arrivs vers les anmones
fleuries, on mit la conversation sur une plante qui attira loin de l
les yeux de M. Bachelier, et d'un tour de robe on effleura quelques
ttes d'anmones, qui laissrent de leurs graines  l'toffe. Le
laquais, qui avait t sermonn d'avance, reprit aussitt la queue de
la robe, la graine se cacha dans les replis, et M. Bachelier ne se
douta de rien.

Mais la multiplication de ses fleurs lui apprit plus tard qu'il avait
t victime d'un tour d'adresse.


=82.=--Jadis l'inauguration du prince de Carnie et Carinthie se
faisait de faon assez singulire.

Un paysan, suivi d'une foule d'autres villageois, se plaait sur un
tas de pierres dans une certaine valle; il y avait  sa droite un
boeuf noir et maigre,  sa gauche une cavale noire et maigre aussi.

Le prince destin  rgner s'avanait, habill en berger, et portant
une houlette.

Quel est cet homme qui s'avance d'un air si fier? demandait le
paysan.

--C'est le prince qui doit nous gouverner.

--Aimera-t-il la justice et tchera-t-il de faire le bonheur de
son peuple?

--Oui.

--Il semble qu'il veut me dplacer de dessus ce tas de pierres.
De quel droit?

On parlementait, le paysan ne consentait  s'loigner que lorsqu'on
lui avait offert soixante deniers, la cavale et les habits du prince,
avec une exemption de tout impt.

Mais avant de s'loigner il donnait un lger soufflet au prince, et
allait chercher dans son bonnet de l'eau, qu'il lui prsentait 
boire.


=83.=--J'ai fait la remarque curieuse, dit le docteur Demret
dans son livre _la Mdecine des passions_, que le plus grand nombre de
clibataires dont j'ai constat le suicide n'avaient avec eux aucun
animal qui ait pu les distraire ou les consoler. Dans les visites que
j'ai faites pendant vingt-trois ans aux indigents du XIIe
arrondissement, j'ai maintes fois remarqu que les plus malheureux
partageaient encore leur pain et leur foyer avec un chien, dont les
caresses affectueuses les payaient largement de retour. Il y a sept ou
huit ans, j'ai vu dans la rue Mouffetard un crapaud apprivois, qui ne
voulait pas quitter le grabat sur lequel gisait le corps d'un
malheureux vieillard, dont il tait depuis longtemps l'unique
socit.

Du mme auteur:

De vieux officiers m'ont assur que dans l'arme le cheval diminue et
mme anantit la peur qu'prouveraient les hommes aux heures de
combat,  ce point que maints fantassins, reconnus pour de grands
poltrons dans leur rgiment, sont devenus d'une bravoure  toute
preuve en passant dans la cavalerie.


=84.=--D'o vient l'expression: _tre tir  quatre pingles_,
trs souvent employe?

--Il est vident que cette faon de parler vient de l'poque o
le vtement fminin comportait gnralement le port d'un fichu, ou
mouchoir dit de cou. Ce fichu, form d'une pice carre replie dans
le sens diagonal et devenant ainsi triangulaire, avait une de ses
pointes dans le dos, et les deux autres croises sur la poitrine ou
vers la ceinture. Or, comme la bonne tenue de ce fichu exigeait qu'il
ft bien tendu sur le buste, cette tension tait obtenue  l'aide de
_quatre pingles_ places l'une  la pointe dans le milieu du dos,
deux autres pour l'assujettir sur chaque paule, et la dernire pour
le tenir crois sur la poitrine.


=85.=--Rien de plus frquent que de retrouver les mots attribus
 tel ou tel personnage dans des documents souvent trs antrieurs 
l'poque o vivaient ces personnages.

Exemple: voici ce qu'on lit dans un recueil dat de 1804,
_l'Improvisateur_ de Salentin, de l'Oise:

Le mdecin Bouvard (mort en 1787) tait un des plus savants mais un
des plus brusques mdecins de la Facult. Un domestique de
l'archevque de Reims, Mgr de la Roche-Aymond, vint un jour le
chercher pour son matre, pris d'une violente colique.

--J'y vais, dit Bouvard, qui n'y alla pas. Le valet de chambre
revint: De grce, Monsieur, ne vous faites pas attendre plus
longtemps: monseigneur souffre comme un damn.

--Dj! dit Bouvard.

Or, en 1838, M. de Talleyrand-Prigord, le clbre diplomate, tant au
lit de mort, reut la visite du roi Louis-Philippe, qui s'informa de
son tat:

Oh! je souffre comme un damn! lui rpondit le malade.

Les gazetiers du temps prtendent que le roi dit alors en _apart_,
mais assez haut cependant pour tre entendu de son entourage: Quoi!
dj!

Bien que le mot soit depuis rest attach  l'histoire anecdotique de
M. de Talleyrand, faut-il rellement croire qu'il fut prononc dans
les circonstances o on le place?

Assurment le royal visiteur tait assez spirituel pour le trouver,
mais il est difficile de croire qu'il ait laiss chapper une pareille
rflexion en prsence du moribond, auprs duquel il s'tait rendu pour
lui donner un tmoignage public de considration particulire.

Le mot de Bouvard, prononc  propos de la simple colique d'une
minence d'ailleurs non prsente, ne constituait qu'une innocente
boutade; mais dans la bouche du roi, en pareil moment, il et pris un
tout autre caractre.

Qui sait, du reste, si, pour l'attribuer un demi-sicle plus tt au
clbre mdecin, un nouvelliste ne l'avait pas lui-mme emprunt 
quelque Mmoire du temps pass?


=86.=--L'ide premire de la loterie vient des Gnois. Il tait
d'usage dans cette rpublique de tirer au sort le nom des cinq
snateurs qui devaient remplacer dans certaines places ceux qui
sortaient de charge. Le snat tant compos de quatre-vingt-dix
membres, on mettait dans une urne autant de boules, dont cinq
portaient une marque. Ceux des concurrents qui tiraient ces cinq
boules taient lus aux charges vacantes. Comme on connaissait les
quatre-vingt-dix snateurs qui devaient tirer, des particuliers
pariaient souvent avant le tirage pour tels ou tels. Ces paris
devinrent bientt un objet de spculation. Le gouvernement les
dfendit; mais, des banquiers s'tant prsents pour en faire des
oprations rgulires, ils y furent autoriss. Leur loterie se tira
pour la premire fois en 1620 et ne tarda pas  s'tablir chez les
nations voisines. Le jeu de loto ne date chez nous que de 1776, poque
o fut dfinitivement constitue la loterie royale, qui ne fut abolie
dfinitivement qu'en 1836.


=87.=--Lorsque Napolon, fils de Mme Ltitia Bonaparte, devenu
empereur, distribuait des couronnes  ses frres et aux maris de ses
soeurs, alors qu'il parlait en matre  l'Europe entire, sa mre ne
se laissa pas blouir par tant de prosprit et de grandeur... Elle
avait t, dit un historien, forte dans l'adversit, qu'elle avait
largement connue; et,  la cour de son fils, elle garda toute
l'austre simplicit de sa vie. On lui reprochait mme parfois une
excessive conomie, au milieu des splendeurs du nouveau rgne. Qui
sait, disait-elle, si je ne serai pas oblige de donner du pain  tous
ces rois?


=88.=--Un livre qui jouissait du plus grand crdit au seizime
sicle, la _Maison rustique_ de Libaut, donnait trs srieusement
comme infaillibles les procds que voici:

Voulez-vous rendre votre champ fcond et lui faire produire beaucoup
de grain? crivez sur le soc de la charrue, quand vous labourez pour
la seconde fois, le mot _Raphal_.

tes-vous curieux de ne point vous enivrer tout en buvant beaucoup?
Au premier coup que vous avalerez, prononcez ce vers traduit
d'Homre:

    _Jupiter his alt tonuit clementer ab Id._

Vous plat-il de connatre si, l'anne prochaine, le bl sera cher ou
 bon march, et dans quel mois de l'anne arriveront ces variations?
Commencez par bien nettoyer l'tre de votre chemine, le premier jour
de janvier; allumez-y ensuite quelques charbons, puis, prenant au
hasard douze grains de bl, faites jeter dans le feu par une jeune
fille ou par un jeune garon l'un de ces grains. S'il brle sans
sauter, le prix des marchs ne variera point pendant tout le mois.
S'il saute un peu, le prix du bl baissera. S'il saute beaucoup,
rjouissez-vous, le bl sera au plus bas prix. Le premier de fvrier,
vous ferez de mme pour le second grain, le premier de mars pour le
troisime, et ainsi des douze...

A la mme poque, un clbre mdecin, Mizaud, dans un livre intitul
_Secretorum agri Enchiridion, Hortorum cultura_, etc. (recueil des
secrets de culture), indique ainsi le moyen de dtourner la grle d'un
jardin... Lorsque la nue porte-grle approche, dit-il, prsentez-lui
un miroir. En se voyant si noire et si laide, elle reculera d'effroi;
ou, trompe par sa propre image, elle imaginera voir une autre nue,
et se retirera, croyant la place prise.

Sans vouloir dire trop de mal du bon vieux temps, l'enseignement
agricole semble avoir fait depuis quelques progrs apprciables.


=89.=--Chacun connat dans l'histoire de la passion de
Jsus-Christ l'incident du soldat qui, entendant crier le divin
supplici, lui prsente au bout d'un roseau une ponge pleine de
vinaigre. En ralit, le liquide prsent ainsi n'tait autre que de
l'eau vinaigre, boisson ordinaire des troupes romaines.

Certains historiens veulent attribuer  l'usage de cette boisson un
rle d'une importance majeure. Selon eux, elle avait pour effet de
prserver les soldats de toutes les influences morbides des divers
climats, et de les entretenir en vigueur et en bonne sant. Chaque
soldat recevait priodiquement une ration de vinaigre (_acetum_), dont
il se servait pendant plusieurs jours pour modifier lgrement l'eau
qu'il buvait. Quand cette distribution ne pouvait avoir lieu, les
maladies, l'affaiblissement, ne tardaient pas  se faire sentir. Aussi
les approvisionnements d'_acetum_ taient-ils l'objet de la constante
proccupation des chefs de corps, et l'on pourrait en somme
considrer le vinaigre comme une des causes premires des grands
succs obtenus par les armes romaines.


=90.=--Jean Bockelson, simple ouvrier tailleur de Leyde, vint 
Munster, alors que dj la population tait en rbellion contre
l'autorit piscopale; il s'y donna comme prophte, prcha les
doctrines les plus galitaires, et ne tarda pas  tre investi d'une
sorte de pouvoir suprme, qu'il exera de la faon la plus tyrannique
pendant plusieurs mois. La ville, assige et rduite  la famine, dut
se rendre, aprs de nombreux et sanglants combats. Jean de Leyde, pris
vivant, fut amen devant le prince-vque, qui lui reprocha ses
dsordres et ses cruauts. Si tu as prouv quelques dommages,
rpliqua le ci-devant prophte, fais-moi mettre dans une cage, et
ordonne qu'on me promne dans les villes et villages, en exigeant
seulement un sou de ceux qui voudront me voir: tu amasseras
certainement beaucoup d'argent.

[Illustration: FIG. 6.--Portrait de Jean Bocold ou Bockelson et
de sa femme, d'aprs une gravure d'un livre intitul _les Dlices de
Leyde_, publi au dix-septime sicle.]

L'vque ordonna qu'on le ft mourir dans les plus affreux tourments;
il fut longuement tenaill, et quand enfin il eut rendu le dernier
soupir, son corps fut plac dans une cage de fer suspendue au haut
d'une tour, o il resta jusqu' ce que le temps l'eut rduit en
poussire.

On montra longtemps  Leyde, dans la maison qu'avait occupe le futur
roi de Munster, la table qui lui servait d'tabli et son portrait avec
celui de sa femme, que nous reproduisons d'aprs une gravure d'un
livre intitul _les Dlices de Leyde_, publi au dix-septime sicle.


=91.=--_La France est assez riche pour payer sa gloire._ On cite
souvent ce mot, mais l'on ignore assez gnralement quand il fut dit
ou plutt crit.

A la suite de la guerre du Maroc, en 1844, dans le trait de paix qui
survint, la France n'avait stipul ni indemnit ni cession de
territoire, bien que la campagne et cot une vingtaine de millions.
Les journaux de l'opposition s'tant aviss de trouver le procd un
peu naf, le _Journal des Dbats_, qui tait l'organe des hommes alors
au pouvoir, riposta par ce mot, qui fut trs remarqu et qui est
devenu en quelque sorte proverbial.


=92.=--En 1793, le bagne attira l'attention des
lgislateurs,--dit M. Alhoy dans son _Histoire des
bagnes_;--mais ce ne fut pas pour amender l'institution: il
s'agit seulement alors d'une grave question de coiffure.

Aprs avoir bris l'antique couronne qui parait le front des rois, la
Rvolution prit un dgot subit pour le chapeau de feutre, qui, depuis
plusieurs sicles, couvrait la tte de toutes les classes de la
socit.

Elle lui prfra et adopta la coiffure dite _phrygienne_, ou, pour
parler plus intelligiblement, le bonnet de laine en usage, de temps
immmorial, parmi les pcheurs grecs: on appela bonnet de la nation le
bonnet rouge.

Mais, par une concidence singulire  laquelle on ne fit pas d'abord
attention, il se trouva que le bonnet de la nation n'tait autre que
celui des galriens.

Un membre de la Convention, ayant remarqu le fait, monte  la tribune
et demande que le bonnet rouge disparaisse de la tte des condamns.
(_Tonnerre d'applaudissements._) La motion est adopte. En
consquence, un commissaire, charg de l'excution du dcret, se
prsente au bagne et fait enlever tous les bonnets. La Convention
n'ayant pas pens  rgler le mode de coiffure que l'hte du bagne
devait substituer  celui dont on le privait, non seulement  cause de
sa couleur, mais encore  cause de sa forme, il fut dcid, faute de
dcision, que le forat devait rester provisoirement sans coiffure.
Le provisoire ne dura pas longtemps. La nation ne persvra pas dans
son got pour le bonnet phrygien, peu  peu elle revint au feutre
hrditaire, et les forats reprirent la coiffure distinctive, que la
loi leur rendit et qu'ils conservrent jusqu' la suppression des
bagnes.


=93.=--Sous le rgne de l'empereur Thodose (394), le peuple de
Thessalonique avait, dans une sdition, tu le gouverneur et plusieurs
officiers impriaux. Dans une circonstance pareille, Thodose avait
pardonn aux habitants d'Antioche; cette fois, il s'abandonna  une
violente colre, et donna des ordres pour que tous les habitants de la
ville fussent passs au fil de l'pe. Ce massacre excita dans tout
l'empire un sentiment d'horreur. Thodose se prsenta quelque temps
aprs aux portes de la cathdrale de Milan. Saint Ambroise lui
reprocha son crime; et, en prsence de tout le peuple, lui interdit
l'entre de l'glise et l'approche de la sainte table. Thodose
accepta la pnitence publique que le saint vque lui imposait au nom
du Dieu de l'humanit outrage: pendant huit mois il ne dpassa point
le parvis du temple. On sait que Thodose, n paen, avait embrass le
christianisme (en 380)  la sollicitation de sa femme Flacille, que
l'glise a d'ailleurs place au nombre des saintes. Depuis ce moment,
Thodose se montra plein d'un zle ardent pour l'affermissement et la
propagation de sa nouvelle croyance, rendant des dits pour la
reconnaissance des dogmes, pour la clbration des lois religieuses,
etc. Thodose, dit un clbre historien, doit tre mis, malgr
quelques actes de barbarie pour ainsi dire inconscients, au nombre des
rois qui font honneur  l'humanit. S'il eut des passions violentes,
il les rprima par de violents efforts dans le sens d'amender ses
anciens instincts. La colre et la vengeance taient ses premiers
mouvements, mais la rflexion le ramenait  la douceur. On connat
cette loi au sujet de ceux qui attaquent la rputation du prince: Si
quelqu'un, y est-il dit, s'chappe jusqu' diffamer notre gouvernement
et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet  la peine
ordinaire porte par les lois, ou que nos officiers lui fassent
souffrir aucun traitement rigoureux. Car si c'est par lgret qu'il a
mal parl de nous, il faut le ddaigner; si c'est par aveugle folie,
il est digne de compassion; et si c'est par malice, il faut lui
pardonner. Thodose mourut en 395.


=94.=--A la fameuse bataille de Senef, livre le 11 aot 1674 par
Cond au prince d'Orange, aucune des deux armes ne remporta
rellement la victoire; car en se sparant, aprs un long jour de
combat, elles laissrent l'une et l'autre sept  huit mille morts sur
le champ de bataille.

On ne chanta pas moins le _Te Deum_ des deux parts; mais, comme le
remarquent des Mmoires contemporains, ni l'une ni l'autre arme n'en
avait trop sujet.

On peut rapprocher de ce fait certaine anecdote emprunte au Journal
du chansonnier Coll.

Au temps de la guerre entre les Autrichiens et les Prussiens, il
tait convenu que les armes impriales, quoique souvent battues, ne
perdaient jamais de bataille. Un jour,  la suite d'une action
gnrale, o les troupes de l'empereur Charles VI avaient t battues
 plate couture, un officier fut charg d'aller apprendre ce dsastre
au souverain.

Quand cet officier fut arriv sur les terres de l'Empire, le
gouverneur de la premire place lui notifia que, quoiqu'il vnt
annoncer une dfaite, il fallait qu'il allt et arrivt  Vienne en
criant dans tous les endroits o il passerait: Victoire! victoire!
et qu'il se ft accompagner de vingt ou trente courriers sonnant du
cor. Il se soumit  cet usage ridicule, et arriva effectivement 
Vienne, en criant: Victoire!

Je fus, dit cet officier, conduit  l'empereur; je lui dis tout haut:
Sacre Majest, victoire; et  l'oreille de l'empereur: Bataille
perdue, Sacre Majest! L'empereur me fit tout de suite passer dans
son cabinet, et quand je lui eus fait le dtail du malheur,  lui, il
me dit: Et ma cavalerie?--Dtruite, Sacre Majest.--Mon
infanterie?--Disparue, Sacre Majest.

Aussitt l'empereur fit ouvrir les portes, et dit tout haut, en
prsence de toute sa cour: Qu'on fasse chanter le _Te Deum_.

Peut-tre, aprs tout, en est-il des prires publiques comme d'autres
formalits qui n'auraient que le sens qu'on veut bien leur prter. A
preuve, l'historiette suivante emprunte aux Annales du parlement de
Chartres.

Vers 1550, un chanoine de Chartres s'avisa d'ordonner, par son
testament, que le jour de son enterrement, et chaque anne  pareil
jour, la musique de la cathdrale chanterait un _Te Deum_ au lieu d'un
_De profundis_. L'vque, jugeant cette disposition indcente,
s'opposa  l'excution de la clause testamentaire. Les hritiers
voulurent y obir et portrent l'affaire devant le parlement. Leur
avocat fit un long commentaire sur le _Te Deum_ et s'effora de
prouver que ce cantique convenait tout aussi bien pour la solennit du
deuil que pour celle de l'action de grces. Il l'examina, verset par
verset, en thologien, en jurisconsulte, en philosophe et en pote. Le
parlement se rendit  ses arguments; et les hritiers furent autoriss
 faire chanter le _Te Deum_ contest.


=95.=--_Nil novi._ Les _matines_ dramatiques ne sont pas d'usage
aussi rcent qu'on pourrait le croire. Une pice de Trence eut un tel
succs que, pour satisfaire la curiosit publique,--dit un ancien
historien,--on dut la reprsenter une fois le matin et une autre
fois le soir: honneur que, selon le mme auteur, on n'a peut-tre
jamais fait  aucune pice de thtre.

Honneur trs frquent aujourd'hui, mais qui n'implique pas cependant
que les Trences soient en nombre chez nous.


=96.=--Le comdien Baron pensait avantageusement de sa profession
autant que de lui-mme. J'ai lu, disait-il, toutes les histoires
anciennes et modernes. J'y ai vu que la nature a prodigu d'excellents
hommes dans tous les genres. Elle semble n'avoir t avare que de
grands comdiens. Il n'y a jamais eu que Roscius et... moi.


=97.=--La fondation de l'Acadmie franaise, dont,  bon droit,
l'on fait honneur au cardinal de Richelieu, et par consquent au rgne
de Louis XIII, avait eu un prcdent trs notable, qui tout aussi bien
aurait pu tre le point de dpart de cette institution, et qui a pu,
du moins, en donner l'ide.

Henri III, sans tre savant,--comme son frre Charles
IX,--avait beaucoup de got pour la posie et pour l'loquence.

Ce prince, qui, dit un historien, avait les ides fines et dlicates,
se mit  tudier sa langue et la langue latine, et tout ce que l'on
peut lui reprocher, c'est qu'il se livra  cette tude dans un temps
o il aurait d s'occuper d'affaires beaucoup plus srieuses,
c'est--dire des embarras que lui suscita l'ambition des Guises,  son
retour de Pologne. Ce qui donna lieu  tienne Pasquier, bon Franais
et fort attach  son roi, de montrer son chagrin par une pigramme
latine qui peut se traduire  peu prs ainsi:

Alors que la France, livre aux guerres civiles, est  moiti dans la
tombe, notre roi dans sa cour s'occupe de grammaire; dj ce gnreux
homme sait conjuguer _j'aime_; il apprend  dcliner et dcline en
effet: et celui qui porta deux couronnes devient seulement un
grammairien.

C'tait dans ce mme temps que Henri III forma une assemble de beaux
esprits qui se runissaient au Louvre, sous sa prsidence.

On leur donna dans le public le nom d'_acadmiciens_, et leur socit
reut le titre d'_acadmie_.

Un autre pote, Jean Passerat, qui, comme Pasquier, ne pensait pas que
le moment ft bien choisi pour un roi de s'adonner surtout  la
culture des lettres, crivit une sorte de paraphrase du fameux: _Tu
regere imperio populos, Romane, memento_, de Virgile.

    Voici les arts qu'il te convient d'apprendre:
    C'est commander  toutes nations,
    Leur donner paix et les conditions;
    Te montrer doux, modrant ta puissance
    Envers celui qui rend obissance;
    Combattre aussi l'orgueil des ennemis,
    Jusques  tant qu'abattu l'ayes soumis.

Ces vers furent regards par les courtisans et par les membres de la
petite acadmie, plus sensibles  leurs intrts qu' ceux du roi et
de l'tat, comme une critique indiscrte de la conduite du matre. Ils
cherchrent donc  aigrir le roi contre l'auteur, qui bravement
formula sa justification en ces termes:

AU ROI HENRI III

    J'ai pris ces vers d'un grand pote,
    Et je n'en suis qu'un petit interprte.
    Par un esprit ce propos fut tenu
    Au sang d'Hector, dont vous tes venu;
    Sans chercher donc la vertu endormie
    Aux vains discours de quelque _acadmie_,
    Lisez ces vers, et vous pourrez savoir
    Quels sont du roi la charge et le devoir.

Henri III, parat-il, prit trs bien la chose; et les runions
publiques furent peu  peu ngliges.


=98.=--La province d'Artois porta jadis le nom de _fief de
l'pervier_, parce que le prsent d'hommage que les seigneurs de ce
pays devaient faire au roi de France consistait en un pervier (oiseau
de chasse).--La _mal coiffe_ tait le nom que portait, que
d'ailleurs porte encore de nos jours une tour du chteau de Moulins
qui sert de prison  cette ville. Enfin le _mai des orfvres_ de Paris
consistait en un tableau dont, par suite d'un voeu, la corporation des
orfvres devait faire chaque anne, le 1er jour de mai, offrande  la
Vierge Marie. Ces tableaux taient ordinairement demands aux artistes
les plus renomms. On peut citer notamment le mai des orfvres de
1649, tableau d'Eustache Lesueur, qui reprsente saint Paul prchant 
phse et qui de l'glise Notre-Dame a pass au muse du Louvre.


=99.=--On a trs longuement discut pour arriver  dterminer la
raison qui a fait choisir la violette comme symbole des opinions
napoloniennes ou bonapartistes, et, croyons-nous, l'on ne s'est
arrt  aucune opinion bien prcise.

Or, dans le fait-divers suivant, publi le 25 mars 1815 par le _Nain
jaune_, feuille ouvertement napolonienne, la vraie raison nous semble
bien nettement indique.

Le gnral Marchand, se prparant, prs de Grenoble,  barrer le
chemin  l'empereur, dit  ses canonniers: A vos pices, mes amis, et
chargez.--Gnral, lui rpondirent-ils, nous n'avons pas de
munitions.--Que me dites-vous l?--Certainement, car pour
tirer sur le _pre la Violette_, il ne faut charger qu'avec des
fleurs.

On sait, ajoute le rdacteur, que le nom de _la Violette_ est celui
que depuis longtemps les soldats fidles donnent  l'empereur, _dont
ils attendaient le retour  l'poque du printemps_.


=100.=--Charles le Mauvais, roi de Navarre, le mme qui prit de
faon si tragique (brl dans un drap imprgn d'eau-de-vie, o il
s'tait envelopp, comme remde fortifiant), tait trs vers dans la
pratique de la science hermtique et surtout dans les connaissances
des poisons. Il chargea, en 1384, le mnestrel Woudreton d'empoisonner
Charles VI, roi de France, le duc de Valois, son frre, et ses oncles
les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Voici les instructions
qu'il lui donna  cet gard:

Il est une chose qui se appelle _arsenic sublimat_. Se un homme en
mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras 
Pampelune,  Bordeaux,  Bayonne et par toutes les bonnes villes o tu
passeras,  hotels des apothicaires. Prends de cela et fais en de la
poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois,
des ducs de Berry, Bourgoigne ou Bourbon, tray-toi prs de la cuisine,
du dressoir, de la bouteillerie ou de quelques autres lieux o tu
verras mieux ton point; et de cette poudre mets en es potages, viandes
ou vins, au cas que tu pourras faire  ta suret: autrement ne le fais
point. Woudreton fut pris, on trouva sur lui l'instruction crite par
le roi de Navarre, il fut jug et cartel en place de Grve en 1381.
(Cit par M. J. Girardin, dans ses _Leons de chimie lmentaire_.)


=101.=--Chacun sait--dit le comte de Tressan, dans
l'avant-propos de ses extraits des _Romans de chevalerie_--que
Marseille fut fonde par une colonie phocenne. Or, feu mon pre,
homme trs savant, a vrifi que les vignerons des environs de
Marseille chantent encore en travaillant quelques fragments des odes
de Pindare sur les vendanges. Il les reconnut aprs avoir mis par
crit les mots de tout ce qu'il entendit chanter  vingt vignerons
diffrents: aucun d'eux ne saisissait le sens de ce qu'il chantait; et
ces fragments, dont les mots corrompus ne pouvaient tre reconnus
qu'avec peine, s'taient cependant conservs depuis les temps
antiques, par une tradition orale, de gnration en gnration.


=102.=--A quelle poque la fleur de lis apparat-elle dans les
armes des rois de France, et quelle est,  ce qu'on croit, l'origine
de cet emblme?

--En rponse  cette question nous reproduisons le frontispice
d'un recueil de sceaux du moyen ge, publi en 1779, dont les diverses
figures sont accompagnes des notes suivantes:

La fig. 1 reprsente un soldat franc arm de son bouclier, fig. 2, sur
lequel sont figurs trois crapauds ou grenouilles, qu'on croit avoir
t les premires armoiries des Francs,--si tant est qu'ils
eussent des armoiries,--parce qu'ils habitaient les marais:
_Sicamber inter paludes_, dit Sidonius. Cependant du Tillet prtend
qu'avant Clovis c'taient trois diadmes ou couronnes de gueules sur
champ d'argent. D'autres prtendent que les Sicambres portaient pour
symbole une tte de boeuf. On croit que les Francs ont eu aussi pour
armes des abeilles; dans l'cusson, fig. 3, elles sont reprsentes 
l'ordinaire; une autre  part est reproduite d'aprs le tombeau de
Childric.

[Illustration: FIG. 7.--Fac-simil du frontispice d'un recueil de
sceaux du moyen ge, publi par A. Boudet, en 1779.]

Ensuite vinrent les fleurs de lis sans nombre, fig. 4, qui ne furent
rduites  3 que sous le rgne de Charles VI, en 1384. Parmi toutes
les opinions qui ont t mises sur l'origine des fleurs de lis, la
plus probable semble tre celle qui se rapporte  l'_angon_, ou dard
de mdiocre longueur ayant un fer  deux pointes recourbes. Les rois
le portaient, et il leur servait de sceptre. Cet angon a la plus
grande ressemblance avec la fleur de lis, et il n'est point
extraordinaire qu'ils aient adopt pour emblme la figure de cette
arme, qui leur tait spciale.

On lit dans les _Grandes Chroniques de France_ que, la fleur de lis
ayant trois feuilles, la feuille du milieu signifie la foi chrtienne,
les deux autres le clerg et la chevalerie, qui doivent tre toujours
prts  dfendre la foi chrtienne.


=103.=--Nous avons dans la langue franaise--dit
Voltaire--un certain nombre de mots composs dont le simple
n'existe plus ou qui, driv des langues antrieures, n'a jamais pass
dans la ntre.

Ce sont comme des enfants qui ont perdu leurs pres. Nous avons les
composs _architecte_, _architrave_, _soubassement_, et nous n'avons
ni _tecte_, ni _trave_, ni _bassement_. Nous disons _ineffable_,
_intrpide_, _inpuisable_, et nous ne disons pas _effable_,
_trpide_, _puisable_; nous avons _impotent_, et non _potent_. Il y a
des _impudents_, des _insolents_, et point de _pudents_ ni de
_solents_. Nous avons des _nonchalants_ (paresseux), et n'avons point
d'autres _chalands_ que ceux qui achtent.


=104.=--Le savant italien connu sous le nom de Pogge trouva,
pendant la dure du concile de Constance (1404-1418), dans diffrentes
villes de la Suisse, plusieurs manuscrits d'auteurs latins, entre
autres les _Institutions_ de Quintilien, rhteur romain, qui vivait au
premier sicle de notre re. Ce ne fut pas au fond du monastre de
Saint-Gall, comme l'affirment diverses biographies, mais dans la
boutique d'un charcutier, que Pogge dcouvrit le manuscrit de
Quintilien. Coloms, rudit franais du dix-septime sicle,
l'affirme, sur la foi des savants les plus autoriss.

Le mme Coloms raconte galement que les Lettres du clbre
chancelier de l'Hospital (1504-1573) furent retrouves dans les
magasins d'un passementier.

Ce fragment d'une lettre de Gillot, un des auteurs de la _Satire
Mnippe_, au savant Scaliger (9 janvier 1602), avait dj parl de
cette prcieuse dcouverte:

Le public ne se ressentira point de la perte des sermons ou epistres
de feu M. le chancelier de l'Hospital, que son frre a recouvrs
miraculeusement chez un passementier, escrits de la main du dfunt,
qui servoient  ce passementier  envelopper les passements qu'il
vendoit.


=105.=--L'orme, dit M. Meray, dans son trs curieux livre _la Vie
au temps des cours d'amour_, jouait un grand rle dans la vie publique
de nos aeux, plant qu'il tait d'ordinaire devant la porte du
chteau ou de l'glise. L'orme tait l'arbre favori; son branchage
vas et sa feuille solide, qui ne tombe qu'aux geles de novembre,
formaient une vote ombreuse, sous laquelle nos pres aimaient 
s'assembler. Sous l'orme du chteau, le seigneur ou son snchal, son
prvt ou son bailli, rendaient la justice en temps d't, tenaient
_les plaids sous l'ormel_. Symbole du droit de juridiction fodale,
l'arbre traditionnel passait  l'hritier mle. Sous l'orme de
l'glise se faisaient les discussions d'intrt communal, les
publications de mariage et les avertissements du prne. L encore le
moine de passage aimait  sermonner les fidles,  leur montrer les
reliques,  leur dbiter pour quelques _mailles_ (petite pice de
monnaie) les bienheureuses indulgences romaines.

Quand l'orme du manoir seigneurial appartenait  un chtelain
tyrannique, c'tait, malgr le voisinage du saint lieu, sous celui de
la paroisse qu'on devisait et dansait  la tombe du jour...

Ainsi s'explique pourquoi l'ormel, ormeau ou orme revient si souvent
dans nos anciens dictons, et pourquoi les divertissements taient
groups sous l'ormel. Les rendez-vous de plaisir et d'affaires, les
conciliabules d'amoureux, les prnes et les plaids qui se tenaient
sous le feuillage de cet arbre nous donnent la clef du vieux proverbe:
_Attendez-moi sous l'orme._ Quand les dames de la langue d'oc, allies
aux princes de la langue d'ol, transportrent du midi au nord de la
France la potique juridiction des cours d'amour, ce dut tre sous
l'orme que s'en firent les premiers essais.


=106.=--Origine du terme: _lit de justice_.--Dans
l'ancienne monarchie, les assembles de la nation avaient lieu en
pleine campagne, et le roi y sigeait sur un trne d'or; mais quand le
parlement tint ses sances dans l'intrieur du palais, on substitua 
ce trne un sige couvert d'un dais avec un dossier pendant et cinq
coussins, l'un servant de sige, deux de dossiers, et les deux autres
d'appuis pour les bras. Un sige ainsi fait ressemblant  un lit
beaucoup plus qu' un trne, on l'appela: lit de justice. (_Varits
historiques_ de M. Ch. Rozan.)


=107.=--Le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin fils de Louis
XIV, tait connu pour l'absolue sincrit de son langage. Un jour le
roi lui dit qu'il venait d'abandonner  la justice un assassin auquel
il avait fait grce aprs son premier crime, et qui depuis avait tu
vingt personnes. Pardon, Sire, repartit Montausier, il n'en a tu
qu'une: c'est Votre Majest qui a tu les vingt autres.


=108.=--Les amis de Fontenelle l'ont quelquefois accus d'tre
goste et de n'aimer pas  obliger: ce reproche venait de ce qu'il
obligeait avec une telle modestie et une telle dlicatesse qu'on ne
s'apercevait pas de son obligeance. Une personne lui parlait certain
jour d'une affaire importante, pour laquelle elle avait rclam ses
bons offices:

Je vous demande pardon, lui dit Fontenelle, de l'avoir mis en oubli.

--Vous ne l'avez point du tout oublie, lui dit l'oblig; grce 
vous, mon affaire a russi au gr de mes dsirs, et je viens vous en
remercier.

--Eh bien! lui rpliqua tout navement Fontenelle, je n'avais pas
oubli de vous obliger, mais j'avais oubli que je l'eusse fait.


=109.=--La franc-maonnerie, dont les constitutions sont
aujourd'hui de notorit gnrale, crut longtemps elle-mme qu'il
importait  sa force d'entourer d'un profond mystre ses dogmes et ses
rites. Aussi grand moi au sein de cette association lorsque, vers
1750, un petit livre parut  Paris qui, sous ce titre, _le Secret des
francs-maons rvl_, ne laissait rien ignorer au public des choses
que les associs avaient jusqu'alors caches avec tant de soin.

La publication de cet crit rpandit l'alarme dans toutes les loges.
Le Grand Orient de France, dont un prince du sang tait grand matre,
s'assembla en toute hte pour dlibrer  ce sujet. On dlibra
solennellement, et l'on trouva que le moyen de parer le coup terrible
port  l'institution tait de semer rapidement dans le public une
vingtaine de petits ouvrages portant un titre analogue, ayant  peu
prs la mme tendue et imprims dans le mme format, mais diffrant
tous les uns des autres, quant aux assertions du texte, pour faire
disparatre la vrit, en la noyant dans un ocan de fictions et de
mensonges. Cette pressante besogne fut rpartie entre les frres
lettrs que l'on jugea les plus capables de la bien faire. On composa,
on imprima, on publia tous ces livrets en quelques jours. La chose
russit  souhait. Le vritable catchisme des francs-maons se perdit
dans la multitude des faux, qui se contredisaient tous  qui mieux
mieux, et il ne fut plus possible de le reconnatre.


=110.=--Une particularit de l'horloge de Ble, lisons-nous dans
la _Gographie artistique_ de M. Mnard, c'est qu'elle tait toujours
en avance d'une heure. Une tradition chre aux Blois veut qu'une
attaque dirige contre la ville ait chou parce qu'une partie des
assigeants, s'tant fis  l'heure indique par l'horloge de la
ville, furent repousss, faute d'avoir agi de concert avec le reste de
l'arme. C'est pour rappeler cet vnement que l'horloge de Ble
avanait d'une heure; les autorits, pour rtablir la vrit,
rsolurent de retarder l'horloge d'une demi-minute tous les jours;
mais la population s'en aperut et manifesta son mcontentement d'une
manire si nergique que les magistrats durent cder. Il a fallu
l'esprit positif de notre sicle pour que l'horloge de Ble ft rgle
d'aprs le soleil.


=111.=--Dulaure, dans l'article qu'il consacre au collge de
Navarre, fond par Jeanne de Navarre et Philippe le Bel, dit que ce
collge a trente pensions de boursiers dont le roi de France est le
premier titulaire. Or il tait de tradition dans ce collge que le
revenu de la bourse du roi ft affect  l'achat des verges
ncessaires pour maintenir la discipline parmi les coliers.

On peut infrer de cette assertion le rle important que les verges
jouaient alors dans l'enseignement.


=112.=--La priode dite des _vacances_, dont profitent beaucoup
de grandes personnes en mme temps que les coliers, a son origine
dans une antique tradition agricole.

Chez les Grecs, chez les Romains et mme chez les Gaulois, depuis que
les vignes y ont t connues, le temps des vendanges a t celui des
ftes, des joyeux repas, des chansons. La rcolte des bls tait
abandonne aux seuls laboureurs; mais les propritaires prenaient
eux-mmes le soin de celle des vins; de l est venu que les vacances
des tribunaux, cours de justice et collges ont t places en
automne, au lieu de l'tre, comme cela semblerait plus normal, 
l'poque des plus grandes chaleurs, qui est celle o le repos
s'expliquerait le mieux.


=113.=--Savez-vous pourquoi Louis XIV, voulant faire choix d'une
rsidence hors de Paris, donna la prfrence  Versailles, situ au
milieu d'une plaine, sur Saint-Germain, dont la position est si
pittoresque? Ce fut, affirme-t-on, parce que de Saint-Germain on
dcouvrait le clocher de Saint-Denis, o se trouvent les spultures
des rois de France. Ce fastueux monarque, dit un contemporain, aima
mieux le point sans horizon que celui d'o l'on apercevait le clocher
fatal.


=114.=--Jadis,  Venise, l'on jouissait d'une libert en quelque
sorte absolue; la seule et majeure condition pour n'tre nullement
inquit consistait  ne parler ni en bien ni en mal du gouvernement,
car  le louer on risquait presque autant qu' le dnigrer. Un
sculpteur gnois s'entretenait un jour avec deux Franais qui
critiquaient ouvertement les actes du snat et des conseils. Le
Gnois, autant par crainte que par conviction, dfendit autant que
possible les Vnitiens.

Le lendemain il reut l'ordre de se prsenter devant le conseil. Il
arriva tout tremblant. On lui demanda s'il reconnatrait les deux
personnes avec lesquelles il a eu une conversation sur le gouvernement
de la rpublique. A cette question sa peur redouble. Il rpond qu'il
croit n'avoir rien dit qui ne ft en tous points l'apologie des
gouvernants.

On lui ordonne de passer dans une chambre voisine, o il voit deux
Franais pendus morts au plancher. Il croit sa dernire heure venue.
Enfin on le ramne devant les conseillers, et celui qui le prsidait
lui dit: Une autre fois, gardez le silence: notre rpublique n'a pas
besoin d'un apologiste comme vous.


=115.=--L'empereur Adrien disait que, pour maintenir le peuple
romain dans la soumission, il fallait qu'il ne manqut jamais de pain
ni de spectacles. Rien, ajoutait-il, n'est plus aimable que ce
peuple, pourvu qu'il soit nourri et amus.

Le _panem et circenses_ des Romains est rest fameux; mais on a
remarqu que le Parisien enchrissait sur cette situation. Dans le
temps o l'on mourait littralement de faim  Paris, en l'an III et
l'an IV de la premire rpublique (1795 et 1796), le public affluait 
tous les spectacles, ce qui donna lieu  ce quatrain:

    Il ne fallait au fier Romain
    Que des spectacles et du pain;
    Mais au Franais, plus que Romain,
    Le spectacle suffit sans pain.


=116.=--Un journaliste, parlant d'une secte politique qui tend 
se diviser en militants et en expectants, dit qu'il lui semble voir l
le _voile de Pythagore_. Tous les lecteurs n'ont pas d saisir
l'allusion.

Le lieu o Pythagore professait sa doctrine, dit un historien de la
philosophie, tait partag en deux espaces par un voile qui drobait
la prsence du matre  son auditoire. Ceux qui restaient en de du
voile l'entendaient seulement, les autres le voyaient et
l'entendaient. Sa philosophie tait nigmatique et symbolique pour les
uns, claire, expresse et dpouille d'nigmes et d'obscurit pour les
autres. On passait de l'tude des mathmatiques  celle de la nature,
et de l'tude de la nature  celle de la thologie, qui ne se
professait que dans l'intrieur de l'cole et au del du voile. Il y
eut quelques femmes  qui ce sanctuaire fut ouvert.

On a regard, avec raison, les pythagoriciens comme une espce de
moines paens, d'une observance trs austre; les _novices_ taient
ceux qui n'avaient pas encore franchi le voile, et les _profs_ ceux
qui taient admis au del du voile.


=117.=--Il est de tradition de prter aux Normands l'esprit
processif et l'instinct finassier. D'o plusieurs proverbes usuels:
_Rpondre en Normand_, pour ne dire ni oui ni non. _C'est un fin
Normand_, homme dont il faut se dfier. _Un Normand a son dit et son
ddit_; etc.

Boileau dans son _Lutrin_ dit de la Chicane que:

    Elle y voit par le coche et d'vreux et du Mans
    Accourir  grands flots ses fidles Normands.

En quoi il me semble faire confusion ou plutt assimilation entre les
originaires de deux provinces qui ont donn lieu  cette clbre
locution proverbiale comparative: Un Manceau vaut un Normand et
demi.

Or, il se peut, en effet, que les naturels du Maine enchrissent sur
les enfants de la Normandie comme enclins  la procdure et comme
dous d'un esprit plus retors; mais dans ce cas le proverbe s'tait
tabli sur un fait absolument indpendant des diffrences de caractre
local. _Normand_ et _manceau_ (ou mieux _mansais_) taient les noms de
deux espces de monnaies frappes par les vques ou seigneurs du
Maine et de Normandie. Et comme la monnaie du Mans tait de moiti
plus forte que la normande, le proverbe en rsulta, dont l'application
fut faite aux gens des deux pays.


=118.=--On disait jadis dans le Beauvaisis en faon de proverbe:

                  Enfant de Beauvais,
    Fais tes mouillettes avant de manger tes OEUVETS,

dont on expliquait ainsi l'origine. Deux frres de Beauvais mangeaient
des oeufs  la coque. L'un des deux oublie de prparer son pain avant
de casser l'oeuf. Il donne l'oeuf  tenir  son frre, pendant qu'il
taillera ses mouillettes. Le frre, par gourmandise ou par
plaisanterie, avale le contenu de l'oeuf. L'autre, furieux, lui plonge
son couteau dans le ventre et le tue.

De l le proverbe.


=119.=--L'estampe que nous reproduisons, d'aprs un original
datant du milieu du dix-septime sicle, a trait  la dpossession des
Espagnols des places qu'ils occupaient de longue date. On est en 1658,
Turenne va clore une de ses plus brillantes campagnes par la fameuse
bataille des Dunes, que doit suivre, aprs quelques mois d'habiles
manoeuvres diplomatiques de Mazarin, la paix dite des Pyrnes, o se
traita le mariage du jeune Louis XIV avec l'infante d'Espagne. Le
chapelet de l'Espagnol se dfile, dit une des inscriptions mises sur
cette estampe; et de l'autre ct l'on voit numres les villes qui
sont rduites sous l'obissance du roi: Cassel, Saint-Guillaume,
Montmdy, Charleroi, Ypres, Saint-Ghislain, etc.


=120.=--La prsence de la particule _de_ devant un nom de famille
est-elle une preuve formelle de noblesse?

Nous empruntons la rponse  cette intressante question au _Trait de
la science des armoiries_ de W. Maigne, qui fait autorit en ces
matires.

[Illustration: FIG. 8.--Le chapelet de l'Espagnol, fac-simil
d'une estampe satirique du dix-septime sicle.]

Ds le onzime sicle, quand le rgime fodal se trouva dfinitivement
constitu, il parut commode de dsigner chaque seigneur par le nom de
sa terre, et on dit: _un tel, seigneur_ DE _tel ou tel bien_. Par
exemple _Dominus de Urgens_, le seigneur d'Urgens; _Aiglantina, domina
de Puliaco_, Aiglentine, dame de Pouillac. Un peu plus tard, on fit
ellipse du mot _dominus_ et l'on dit simplement _Ademarus de
Pictavia_, Aymar de Poitiers, _Jordanus de Insula_, Jourdain de
l'Isle, ou bien on le conserva, mais en le plaant devant le nom
propre, ce qui produisit des formes semblables  celle-ci: _Dominus
Wido de Fonventis_, le seigneur Gui de Fonvens, que l'on traduisit
ensuite par M. Gui de Fonvens.

La prposition latine _de_ ne servait donc primitivement qu' exprimer
une ide de relation entre les mots qu'elle sparait, indiquant une
possession de terre, de chteau, de ville; et comme les terres
fodales avaient t d'abord exclusivement possdes par les familles
nobles, on en vint peu  peu  considrer le _de_ comme une marque de
noblesse de race, et c'est pour ce motif que, le 3 mars 1699, Louis
XIV en interdit l'usage aux nouveaux anoblis.

En somme, la particule _de_ n'est pas une preuve de noblesse, elle
fait simplement prsumer la proprit; car, pendant les deux derniers
sicles, les bourgeois se disaient _sieurs_ de leurs prs ou de leurs
vignes, tout aussi bien que les gentilshommes de leurs terres
seigneuriales; tmoin, comme dit Molire,

    ... un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
    Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
    Y fit tout  l'entour faire un foss bourbeux
    Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Ds le rgne de Louis XIII, la particule _de_ tait devenue une sorte
de qualification honorifique, que l'on attribuait  toutes les
personnes honntes, mme  M. de Molire,  M. de Corneille,  M. de
Voiture, tandis que les Mol, les Pasquier, les Sguier, ne se
trouvaient pas moins bons gentilshommes ou anoblis, bien qu'elle ne
prcdt pas leur nom. Les vritables gentilshommes, disait de la
Roque au dix-septime sicle, ne cherchent pas ces vains ornements,
souvent mme ils s'en offensent. On cite par exemple Jacques Thzard,
seigneur des Essarts, baron de Tournebu, qui se tint autrefois fort
offens qu'on et ajout la particule _de_  l'ancien et illustre nom
dont il tait le dernier des lgitimes, et qu'on l'et appel Jacques
de Thzard.


=121.=--En mai 1710, le garde-chvres d'un village situ prs de
Nmes s'avisa de conduire son troupeau, compos d'au moins deux cents
btes, dans toutes les vignes. Sous la dent meurtrire des chvres, la
vendange se trouva faite quatre mois  l'avance et priva cette
anne-l tout le pays de sa rcolte en vin.

On saisit le ptre, on lui demanda ce qui l'avait pouss  une telle
action. Il rpondit qu'il n'avait agi que pour faire parler de lui
aprs sa mort.

Considr comme fou, il fut envoy aux Petites Maisons, o il mourut
sans qu'on ait conserv son nom.

Cet autre rostrate n'avait donc pas atteint son but.


=122.=--L'tymologie de notre mot _ardoise_ a donn lieu 
maintes suppositions plus ou moins heureuses. Plusieurs lexicographes
s'accordent  le faire venir de deux mots celtiques: _ard_, pierre, et
_oes_, qui couvre. Mais Ducange, dans son clbre glossaire, dit:
ARDESCAM _vocamus ab_ ARDENDO _quod e tectis ad solis radios veluti
flamma jaculatur._ (Nous appelons cette pierre ardoise, ou qui est
ardente, parce que, frappe des rayons du soleil, elle semble jeter
des flammes.)


=123.=--Chacun sait  quelles boissons plus ou moins corrosives
et antihyginiques on donne aujourd'hui le nom d'_apritifs_.
L'ancienne mdecine avait des apritifs d'un tout autre genre. Le
citron, la rave et certains fruits taient rputs apritifs. Cette
singulire dnomination applique  des aliments qui taient censs
_ouvrir_ l'apptit (du latin _aperire_) donna lieu  une plaisanterie
de Rabelais que Beroalde de Verville raconte dans son _Moyen de
parvenir_: Le cardinal du Bellay tait malade d'une humeur
hypocondriaque. Plusieurs grands mdecins, ayant confr  ce sujet,
dclarrent qu'il fallait faire prendre  Monseigneur une dcoction
_apritive_. Rabelais, qui, en sa qualit de mdecin en titre du
cardinal, avait assist  la confrence, laissa ces messieurs
caqueter, et fit en toute hte mettre au milieu de la cour du chteau
un trpied sur un grand feu, et par-dessus un chaudron plein d'eau, o
il mit le plus de clefs qu'il put trouver, et remuait ces clefs de
toutes ses forces avec un bton.

Les docteurs tant descendus, voyant cet appareil, demandrent 
Rabelais pourquoi il se donnait tant de mouvement:

J'accomplis votre ordonnance, Messieurs, leur dit-il, d'autant plus
que rien n'est si apritif (ouvrant) que les clefs; et si vous croyez
que cela ne suffise pas, j'enverrai querir  l'arsenal quelques pices
de canon. Ce sera pour la dernire ouverture.


=124.=--Napolon racontait qu' la suite d'une de ses grandes
affaires d'Italie, il traversa le champ de bataille, dont on n'avait
pu encore enlever les morts: C'tait par un beau clair de lune et
dans la solitude profonde de la nuit, disait l'empereur. Tout  coup
un chien, sortant de dessous les vtements d'un cadavre, s'lana sur
nous et retourna presque aussitt  son gte, en poussant des cris
douloureux; il lchait tour  tour le visage de son matre et se
lanait de nouveau sur nous; c'tait tout  la fois demander du
secours et rechercher la vengeance. Soit disposition du moment,
continua l'empereur, soit le lieu, l'heure, le temps, l'acte en
lui-mme, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien,
sur aucun de mes champs de bataille, ne me causa une impression
pareille. Je m'arrtai involontairement  contempler ce spectacle. Cet
homme, me disais-je, a peut-tre des amis; il en a peut-tre dans le
camp, dans sa compagnie, et il gt ici abandonn de tous, except de
son chien! Quelle leon la nature nous donnait par l'intermdiaire
d'un animal?... (_Mmorial de Sainte-Hlne._)


=125.=--Qui croirait qu'une invention aussi simple que celle des
triers n'a pas t connue des Romains, et qu'ils ont mont six cents
ans  cheval sans imaginer cette facilit? Caus Gracchus, qui
manifesta un gnie amoureux du bien public, avait fait placer sur les
chemins des pierres de distance en distance, qui prtaient aux
voyageurs un aide pour remonter  cheval. Personne ne souponnait
qu'on pt faire autrement. Un gnie inventeur est donc rare, mme dans
les petits objets; et nous devons garder nos hommages pour cette
facult inventive, si extraordinaire parmi la foule d'hommes
imitateurs.

Le premier qui tailla une tte de bois, semblable peut-tre par la
grossiret  celle dont se servent les perruquiers, fit un coup de
gnie plus tonnant peut-tre que les chefs-d'oeuvre de nos modernes
sculpteurs. Rien n'est si rare que l'invention vritable; et
l'invention seule constitue le gnie.

Aucun historien n'a jamais dit le nom de celui qui inventa la roue. Il
fit une machine complique, qui nous parat aujourd'hui trs simple;
mais il fallait trouver l'axe. Toutes les machines dont nous nous
servons ne sont que des assemblages de roues...


=126.=--Notre mot _rien_ offre cela de particulier qu'il vient du
latin _res_, qui signifie _chose_ ou quelque chose. D'ailleurs, chez
les anciens auteurs franais, _rien_ a le sens du latin _res_. Des
_riens_, qu'on faisait alors du genre fminin, signifient _des
choses_. Jean de Neuvy dit, par exemple:

    Sur _toutes riens_ gardez les points.


=127.=--Voici, selon les Mmoires de l'Acadmie des inscriptions
et belles-lettres, l'origine de notre mot _rogue_.

L'usage de l'carlate affect aux plus minents personnages, tant dans
la guerre que dans les lettres, le privilge de porter la couleur
rouge rserv aux chevaliers et aux docteurs, introduisit probablement
dans notre langue le mot _rouge_ pour hautain, arrogant. Dans un vieux
roman en vers on lit: Les _plus rouges_ (pour les plus fiers) y sont
pris. Brantme s'est servi du mot _rouge_ dans le mme sens en
parlant de l'affaire des Suisses  Novare contre M. de la Trmouille,
affaire, dit-il, dont ils revinrent si _rouges_ et insolents qu'ils
mprisaient toutes nations.

Par une lgre transposition de la lettre _u_ aprs la lettre _g_, on
a d faire de ce terme gnral _rouge_ le mot particulier et
caractristique _rogue_, pour homme vain et arrogant.


=128.=--On a appel _lipogrammes_ (de _leip_, manquer, et
_gramma_, lettre) des morceaux de prose ou de vers dont telle lettre
de l'alphabet est absente. L'exemple de cette fantaisie aurait t
donn, volontairement ou sans qu'il y penst, par Pindare, qui a fait
une ode sans S. Nestor de Laranda, qui vivait au temps de l'empereur
Svre, fit une Iliade lipogrammatique, dont le premier chant tait
sans A, le second sans B, le troisime sans C, etc. Les crivains
latins du moyen ge ont plusieurs fois _lipogrammatis_. En espagnol,
Lope de Vega a publi cinq nouvelles lipogrammatises, l'une sans D,
l'autre sans E, etc. En italien, Gregorio Leti prsenta  l'Acadmie
des humoristes un discours intitul _D. R. bandita_, qui, par
consquent, tait sans R. En franais, les exemples de compositions
analogues ne sont pas rares.

On peut citer des ptres sans A, sans O, sans U, et une srie de
vingt-quatre quatrains de chacun desquels une des lettres de
l'alphabet est absolument bannie.

Tant de gens en tout temps furent pris de la fantaisie de ne rien
faire en travaillant beaucoup!


=129.=--Si l'on vous faisait lire le vers suivant, qui,
parat-il, a cot de longues et rudes peines  son auteur,

    Qui flamboyant guidait Zphyre sur les eaux,

et qu'on vous demandt ce que vous y trouvez de particulier ou de
remarquable, assurment vous seriez embarrass pour rpondre.

Or apprenez que le mrite de ce vers consiste en cela que l'auteur y a
renferm toutes les lettres de l'alphabet franais, moins le J et le
V, qui,  l'poque o ce tour de force fut accompli, taient confondus
avec l'I et l'U, et moins aussi le K, qui gnralement, en franais,
ne figure que dans des mots de provenance trangre.


=130.=--En Angleterre, jadis, pour inspirer  la nation le got
de l'tude, on accordait la grce de la vie au criminel qui savait
lire et crire. Aussi, dit Saint-Foix dans ses _Essais historiques_,
n'tait-il pas rare d'entendre les mres dire  leurs enfants:
Peut-tre vous trouverez-vous un jour dans le cas d'tre pendus (car
alors on pouvait l'tre pour le moindre larcin); c'est pourquoi il est
bon que vous appreniez  lire et  crire.


=131.=--Favart raconte l'histoire d'un cul-de-jatte mendiant,
alors connu de tout Paris (1763).

Cet homme donnait de l'eau bnite le matin  Notre-Dame, ensuite il
parcourait la ville et les environs  l'aide de deux petits chevalets,
qu'il employait avec beaucoup de force et d'habilet. Le coquin avait
une face d'une largeur superbe, il tait gros  proportion, et,  en
juger par son tronon, il aurait eu prs de six pieds s'il n'et pas
t mutil. A son embonpoint, sa rougeur, sa vigueur, on pouvait juger
qu'il tait abondamment nourri. Rien ne lui manquait pour tre heureux
que d'tre honnte homme.

Un jour, sur la route de Saint-Denis, il demande l'aumne  une femme
qui passait. Elle lui jette une pice de douze sous. Il la prie de la
lui ramasser, ce qu'il ne peut faire lui-mme. Tandis que la brave
dame se baisse, il s'approche, lui dcharge sur la tte un coup de
maillet, et, voyant qu'elle n'est pas morte, lui coupe le cou et la
vole.

Cette action est aperue. On saisit l'assassin, on le mne en prison:
interrog, il avoue que depuis vingt ans il fait ce mtier et que ses
victimes sont nombreuses. Il plaisante d'ailleurs sur sa situation, et
dit qu'il ne peut jamais tre rompu qu' moiti, car il dfie bien le
bourreau de lui casser les jambes.


=132.=--Un auteur du dix-septime sicle affirme que, chez nos
anctres, la moustache avait une grande influence sur la valeur
personnelle. J'ai bonne opinion, dit-il, d'un gentilhomme curieux
d'avoir une belle moustache. Le temps qu'il passe  l'ajuster,  la
regarder, n'est point du temps perdu. Plus il en a soin, plus il
l'admire, plus son esprit doit s'tre nourri et entretenu d'ides
mles et courageuses.

Il parat, en effet, que l'amour et l'orgueil de la moustache tait ce
qui mourait le dernier dans les braves de ce temps-l. Le _Mercure
franais_ rapporte que, l'excuteur coupant les cheveux de
Boutteville, condamn pour duel  la dcapitation en 1627, Boutteville
porta la main  sa moustache, qui tait belle et grande. Alors
l'vque de Nantes, qui l'assistait  son dernier moment, lui dit:
Mon fils, il ne faut plus penser aux vanits de ce monde. Allons,
laissez l votre moustache.


=133.=--Nous nous crions souvent: A la bonne heure! sans nous
douter, assurment, qu'en nous exprimant ainsi nous rappelons l'poque
o les anciens divisaient la journe en heures rputes bonnes ou
mauvaises. La croyance en l'influence fatidique des heures bonnes ou
mauvaises tait telle que maintes gens n'osaient alors rien
entreprendre  moins d'tre  une heure bonne. De l l'expression: _A
la bonne heure!_ quivalant : Voil qui arrive  l'heure favorable.


=134.=--Notre mot _rgate_--qui, d'aprs son tymologie
latine et italienne, signifierait plaisir ou divertissement
royal--nous vient de Venise, o il servait  dsigner des courses
de bateaux qui n'avaient lieu d'ordinaire qu'en l'honneur de quelque
prince ou seigneur tranger. Lorsque la Rpublique, dit Saint-Didier
dans son _Histoire de Venise au dix-septime sicle_, veut offrir 
quelque hte de marque un spectacle public, elle lui donne le
divertissement d'une _rgate_, c'est--dire de courses de diffrentes
sortes de barques,--rjouissance que les Vnitiens aiment
par-dessus toutes, car l'exercice de voguer est tellement du gnie de
ce peuple que tout le monde s'y tudie, et les jeunes nobles les
premiers.


=135.=--Lorsque Pigalle eut achev sa statue de Mercure, il
l'exposa dans son atelier  l'examen des amateurs. Un jour qu'un grand
nombre de personnes taient venues pour la voir, un tranger, aprs
l'avoir considre avec la plus grande attention: Jamais,
s'cria-t-il, les antiques n'ont rien fait de plus beau.

Pigalle, qui, sans se faire connatre, coutait les jugements divers
ports sur son oeuvre, s'approche de l'tranger et lui dit: Avez-vous
bien, Monsieur, tudi les chefs-d'oeuvre des anciens?

--Eh! Monsieur, lui rplique vivement l'tranger, avez-vous
vous-mme bien tudi cette figure-l?

L'artiste, ne trouvant rien  rpondre, tourna les talons en souriant.
Et il avouait que rien ne lui avait jamais t plus agrable que cette
rebuffade.


=136.=--Bien des gens ont lu des romans ou vu reprsenter des
drames ayant pour hros Latude, le clbre prisonnier de la Bastille;
ils ont pu se demander quelle part doit tre faite  l'histoire et 
la lgende dans ce qu'on rapporte sur la vie de ce personnage.

Il est vident qu'on a beaucoup brod sur la donne premire de cette
singulire existence, et qu'on a largement potis le caractre de ce
malheureux, expiant pendant une longue suite d'annes une folle ide
de jeunesse, qui de nos jours sans doute paratrait innocente, mais
qui fut alors considre comme essentiellement criminelle et traite
en consquence.

Sans fortune, sans tat, sans ressources, le jeune Izard Danry (car
tel tait son nom vritable, celui de Latude tant celui d'un seigneur
dont il se disait le fils) conut l'trange projet d'intresser  son
sort Mme de Pompadour, en feignant d'avoir dcouvert le secret d'un
attentat qui devait tre dirig contre elle. Il enferma donc deux ou
trois petites fioles pleines d'une substance quelconque dans une bote
de carton, qu'il acheva de remplir avec de la poudre d'alun et
d'amidon, mit comme adresse: _A Madame la marquise de Pompadour en
cour_, puis crivit: _Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en
particulier_, et la bote fut par lui confie  la poste. Il crivit
d'autre part  la marquise pour avoir une audience, o il devait lui
faire savoir que, se promenant aux Tuileries, il avait entendu deux
individus comploter l'envoi de cette espce de machine infernale;
dmarche qui allait forcment, pensait-il, lui valoir la
reconnaissance et, partant, la protection de la puissante dame.

Mais on remarqua, tout naturellement, que la suscription de la bote
et celle de la lettre taient de la mme main. On chercha, on arrta
l'auteur, dont la terrible police du temps fit un personnage
dangereux. Et pour lui commena cette longue captivit, que plusieurs
vasions divisent en priodes plus romanesques les unes que les
autres. Emprisonn la premire fois en 1749, il ne fut dfinitivement
laiss libre qu'en 1784.

[Illustration: FIG. 9.--Fac-simil du couvercle de la bote
envoye par Latude  Mme de Pompadour, d'aprs l'original conserv
dans les archives de la Bastille,  la Bibliothque de l'Arsenal.]

Quoi qu'il en soit, un dossier trs complet de l'arrestation et du
sjour de Danry-Latude  la Bastille subsiste encore aujourd'hui dans
le fonds des archives de la vieille prison d'tat, conserves  la
Bibliothque de l'Arsenal. On y trouve comme pices particulirement
intressantes la fameuse bote, portant encore ses diverses
suscriptions, le procs-verbal d'arrestation, les interrogatoires,
plusieurs lettres crites par Latude de sa prison, dont une longue
trace avec son sang sur un fragment de chemise, etc.

Nous donnons le fac-simil photographique du couvercle, o se voient,
outre la recommandation adresse  la destinataire, la signature de
Danry et celle du lieutenant de police Berryer, qui a reu les
dclarations de l'inculp.


=137.=--Clermont-Tonnerre, vque de Noyon, au dix-septime
sicle,--qui, comme membre de l'Acadmie franaise, fut le
fondateur du prix de posie dcern depuis par l'illustre
compagnie,--tait dou d'un orgueil rare. Il lui arrivait,
dit-on, de traiter du haut de la chaire ses auditeurs de _canaille
chrtienne_, ce qui donna lieu  l'pitaphe suivante:

    Ci-gt, qui repose humblement,
    Ce dont tout le monde s'tonne,
    Dans un si petit monument,
    L'illustre Tonnerre en personne.
    On dit qu'entrant au paradis
    Il fut reu vaille que vaille;
    Mais il en sortit par mpris,
    N'y trouvant que de la canaille.

C'est, d'ailleurs, en faisant allusion  l'pithte de canaille donne
au peuple par l'vque de Noyon que Mme de Svign, parlant du
cardinal le Camus, disait: Je crois que ce prlat suivra en paradis
sa canaille chrtienne.


=138.=--Autrefois les couteaux de table taient gnralement
pointus; ils furent, parat-il, arrondis en vertu d'un dit.

On rapporte, dit M. H. Havard dans son _Dictionnaire de
l'ameublement_, que le chancelier Sguier avait l'habitude de se curer
les dents avec son couteau; le cardinal de Richelieu, dnant un jour 
la mme table que le chancelier, fut indign de cette grossiret; il
commanda  son matre d'htel de faire arrondir ses couteaux.
L'exemple du cardinal fut suivi; les grands seigneurs d'abord, puis
les bourgeois l'imitrent, si bien qu'en 1669 un dit fut rendu qui
dfendait  toutes personnes de possder chez soi des couteaux
pointus.


=139.=--Le philosophe Helvtius jouissait d'une immense fortune,
qui n'avait pas peu contribu  faire de lui l'homme  la mode, en lui
permettant d'avoir toujours maison et table ouvertes et d'tre le plus
magnifique des amphitryons. Cette fortune disparut presque entire
dans les ruines de la Rvolution, si bien que dans les dernires
annes de sa vie la veuve d'Helvtius se trouvait rduite  la plus
modeste des situations. Elle vivait retire dans une maisonnette, 
Auteuil, o Bonaparte fut curieux de la visiter. Comme il s'tonnait
de voir que ce changement de condition semblait n'avoir port aucune
atteinte  sa gaiet naturelle: Ah! dit-elle en se promenant avec lui
dans son jardin, c'est que vous ne savez pas combien il peut rester de
bonheur dans trois arpents de terre.


=140.=--Nous avons cherch depuis quand le surnom de _calicot_
est donn aux employs des magasins de nouveauts. L'origine de cette
dsignation, qui peut d'ailleurs sembler toute naturelle, puisqu'elle
est emprunte  l'un des principaux articles vendus par le personnel
de ces maisons, remonte  une sorte d'-propos comique que Scribe et
Dupin firent reprsenter au thtre des Varits en juillet 1817, sous
le titre de _Combats des montagnes ou la Folie-Beaujon_, pour faire,
comme nous disons aujourd'hui, une rclame  un tablissement de
divertissement public, que l'on venait de fonder sur l'emplacement de
la _Folie-Beaujon_.

Un personnage de la pice tait le jeune chef d'une grande maison de
nouveauts ayant pour enseigne le _mont Ida_. La fe de la
Folie-Beaujon, qui l'aperoit, le prend pour un militaire.

Vous vous trompez, lui dit-on, monsieur n'est pas militaire, _et ne
l'a jamais t_. C'est M. _Calicot_.

--C'est, rplique la Folie, que cette cravate noire, ces bottes,
et surtout ces moustaches... Pardon, Monsieur, je vous prenais pour un
brave.

--_Il n'y a pas de quoi_, Madame, rplique Calicot; et il
chante:

    Oui, de tous ceux que je gouverne
    C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin
    Se croire dans une caserne
    En entrant dans mon magasin;
    Mais ces fiers enfants de Bellone,
    Dont les moustaches vous font peur,
    Ont un comptoir pour champ d'honneur,
    Et pour arme une demi-aune.

tant donn l'tat des esprits  l'poque o cette pice fut joue, ce
couplet et les quelques rpliques qui prcdent causrent une profonde
motion parmi les employs des magasins de nouveauts, qui, se
dclarant outrageusement atteints dans leur dignit civique, allrent
en foule siffler la pice, en menaant le directeur, les auteurs et
les acteurs de leur faire un mauvais parti. Ces incidents ne firent
que rendre plus vif le succs de l'ouvrage, en excitant la curiosit
publique, bien que, dans un prologue, les auteurs eussent dclin
toute sorte d'intention blessante envers les honorables rclamants. Et
ce fut ainsi que le surnom de _calicot_ devint et resta populaire.


=141.=--On croit gnralement que l'origine des monts-de-pit
remonte  la fin du moyen ge, et qu'ils ont pris naissance en Italie.
L'glise ayant condamn le prt  intrt, l'usure des Juifs et des
Lombards avait produit des maux immenses dans toute l'Europe. Un
religieux de l'ordre des frres mineurs, le P. Barnab, de Terni,
prchant  Prouse, traa un tableau si attristant des misres et des
souffrances dont il avait t tmoin, qu'mus de compassion, les plus
riches d'entre ses auditeurs se runirent pour former un fonds commun
destin  faire aux pauvres de la ville des prts gratuits. La banque
de prt qu'ils fondrent ne dut exiger des emprunteurs que le
remboursement de ses frais de service. On imita cet exemple dans la
plupart des tats d'Italie. L'ouverture du mont-de-pit de Paris ne
date que de 1778.

Ces tablissements furent crs sous le nom de _monte di piet_. Comme
c'tait l une vritable oeuvre de pit, les intentions du bon
religieux fondateur expliquent suffisamment _di piet_, de pit.
Quant  _monte_, il faut savoir que ce mot se dit en italien pour
_amas_, _accumulation_, _masse_, aussi bien que pour _montagne_, et
que, par consquent, il rpond ici  l'ide de collecte, de
cotisation.

On a voulu aussi, dit M. Ch. Rozan, prendre _monte_ dans le sens
propre, en disant qu'il venait de ce que les dons et les aumnes
offerts par les fidles taient dposs dans les glises, lesquelles
taient bties pour la plupart sur des lieux levs.


=142.=--Aprs la prise de Jrusalem par les premiers croiss,
ceux-ci s'occuprent d'lire un roi. Godefroy de Bouillon runit tous
les suffrages; mais il n'accepta que le titre modeste de baron du
Saint-Spulcre, et refusa aussi toutes les marques de la royaut, ne
voulant pas porter une couronne d'or, disait-il, l o Jsus-Christ
avait port une couronne d'pines. A la suite de la victoire remporte
 Ascalon par les croiss sur le soudan d'gypte, Baudouin, prince
d'desse, et Bohmond, prince d'Antioche, vinrent  Jrusalem, o ils
travaillrent avec Godefroy  jeter les bases d'un nouveau code pour
le nouveau royaume. C'est ce code, demeur clbre, qu'on a connu plus
tard sous le nom d'_Assises de Jrusalem_. Mais le rgne de Godefroy
fut court: il mourut l'anne suivante, au mois de juillet 1100,
laissant le trne dj mal assur  son frre Baudouin, prince
d'desse.


=143.=--Trentius Varron, qui mrita d'tre appel le plus docte
des Romains, a trouv dans l'histoire, ou plutt dans la lgende, la
raison pour laquelle les femmes d'Athnes furent prives du droit de
vote, que, parat-il, elles avaient lors de la fondation de cette cit
fameuse.

Ccrops, le fondateur de la ville, consulta l'oracle d'Apollon pour
savoir  quelle divinit elle serait consacre et dont elle devrait
porter le nom.

L'oracle rpondit que, puisque dans ses murs un olivier avait
subitement pouss, et que, non loin de l, une source avait jailli de
terre, on devait faire un choix entre Neptune et Minerve. L'assemble
ayant t runie, les hommes votrent pour Neptune, les femmes pour
Minerve; et comme les femmes avaient obtenu une voix de plus, le nom
d'Athnes prvalut et fut donn  la ville. Mais Neptune irrit
souleva aussitt les flots, qui non seulement envahirent la ville,
mais encore inondrent tout le territoire. Par expiation, les femmes
furent punies d'une double peine: il leur fut ds lors interdit de
voter et de donner mme leur nom  leurs nouveau-ns.


=144.=--Quelle est l'origine du nom de _sandwichs_ donn  des
tranches de pain entre lesquelles est entrepose une tranche de
jambon? Certaines gens croient qu'il y a l un souvenir de quelque
fait d'alimentation relatif aux les de ce nom. Erreur. Notons d'abord
que ces les furent nommes ainsi par le grand navigateur Cook, en
l'honneur du comte de Sandwich, ministre de la marine sous le rgne de
George III.

Or ce ministre, quand il tait retenu tardivement au parlement pour
en suivre les dbats, avait coutume de manger gravement,  son banc
ministriel, quelques-unes des tartines rconfortantes qui, vu la
singularit du fait, ont reu et gard le nom de cet homme d'tat.


=145.=--La coutume aujourd'hui  peu prs gnrale de se serrer
la main, et qui semble rsulter d'une impulsion toute naturelle, n'est
pas aussi ancienne qu'on pourrait le supposer.

Se donner la main tait, au moyen ge, un mode de salut confraternel
exclusivement rserv aux membres de la chevalerie. C'tait en mme
temps la foi jure entre chevaliers et comme une sorte de promesse de
mutuel soutien. Les chevaliers se touchaient aussi la main devant
l'autel, aprs avoir touch la poigne de leurs pes, et les combats
singuliers taient trs souvent prcds d'un serrement de main,
tmoignage de la loyaut qui devait prsider  la lutte.

Lorsqu'ils se rencontraient, les gens de toute autre condition se
saluaient en dcouvrant leur front; les chevaliers avaient seuls le
droit de se donner la main. Depuis, la poigne de main est devenue
banale, et le _shake-hand_, d'origine anglaise, en a rendu l'usage
gnral.


=146.=--Les Romains nommaient _lustre_ non seulement les
sacrifices d'expiation et les crmonies de purification qui se
faisaient tous les cinq ans, mais encore l'espace de temps qui
s'coulait d'un de ces sacrifices  un autre, c'est--dire cinq
annes. Tous les cinq ans, en effet, on procdait au recensement de la
population, qui avait pour but principal d'tablir le _cens_ que
devait acquitter chaque citoyen. Cette opration acheve, on
prescrivait un jour o tous les citoyens devaient se prsenter au
champ de Mars, chacun dans sa classe et dans sa centurie. L'un des
censeurs faisait des voeux pour le salut de la Rpublique, et, aprs
avoir conduit une truie, une brebis et un taureau autour de
l'assemble, il en faisait un sacrifice qu'on appelait _solitaurilia_
ou _suovetaurilia_, et qui purifiait le peuple. De l vient que chez
les Latins _lustrare_ signifie la mme chose que _circumire_, aller
autour. On appela ce jour _lustrum_, du verbe latin _luere_, payer,
parce que c'tait alors que les fermiers de l'tat payaient aux
censeurs leurs redevances. Au cours des ftes de ce jour, il tait
fait de frquentes aspersions d'eau dite _lustrale_, dans laquelle on
trempait des branches de laurier ou des tiges de verveine. Chez nous
le mot _lustre_ n'est plus gure employ que comme figure potique
pour dire un laps de cinq annes. Boileau, voulant dire le chiffre de
son ge, dit qu'il a

    Onze lustres complets surchargs de deux ans,

c'est--dire 11  5 + 2 = 57 ans.


=147.=--On a gnralement fait honneur  Galile d'avoir reconnu
et publi en 1620 (dans son opuscule intitul _Sidereus nuncius_) que
la voie lacte n'tait autre chose qu'un amas d'toiles: ce qu'il
avait dcouvert  l'aide de lunettes d'approche nouvellement
inventes. Mais en ralit ce fut l'ancien philosophe Dmocrite qui
trouva par le raisonnement ce que l'astronome moderne vit avec son
instrument. Plutarque dit, en effet, dans son livre _de l'Opinion des
philosophes_, que, selon Dmocrite, le cercle lact est une lueur
cause par la condensation de la lumire d'une infinit de petites
toiles trs rapproches les unes des autres. Bien que la vrit ait
t ainsi proclame dans l'antiquit, deux mille ans ne s'coulrent
pas moins durant lesquels toutes sortes de fables furent imagines
pour expliquer cette apparente anomalie du monde stellaire.


=148.=--A l'poque o Voltaire crivit sa tragdie de _Mahomet_,
il tait encore de coutume de dire _l'Alcoran_ en parlant du livre qui
contient la doctrine musulmane, bien que les lettrs n'ignorassent pas
que la syllabe _al_ n'est autre chose que l'article arabe, qui
correspond  notre article _le_, de sorte qu'en disant _l'Alcoran_ on
faisait prcder le mot _Coran_, qui signifie _lecture_, d'un double
article. Aujourd'hui l'usage veut que l'on dise rationnellement _le
Coran_, mais certains rigoristes, qui crieraient  l'illogisme si l'on
employait l'ancienne forme, ne laissent pas de faire tous les jours la
rduplication de l'article devant plusieurs mots, d'usage trs
frquent, qui nous viennent de l'arabe, par exemple _alambic_
(littralement, vase dont les bords sont rapprochs), _alcve_ (le
pavillon ou le cabinet), _alchimie_ (le suc), _algbre_ (la runion
des parties spares), _alcali_ (la plante  soude), _alcool_ (le
collyre ou surm, poudre trs subtile dont se servent les femmes
arabes et  laquelle on compara l'esprit-de-vin, ou encore parce que,
en principe, comme dit un vieil auteur, l'eau-de-vie vault aux yeux
qui larmoyent, et font grand douleur pour raison des larmes), etc.
Pour tre absolument logiques, les rigoristes devraient donc dire _le
lambic_, _la cve_, _le cali_, _le cool_, etc. Mais l'usage a des
droits dont il ne faut pas toujours chercher la raison d'tre.


=149.=--Dans les dernires annes du rgne de Louis XV (1772)
parut un livre anonyme intitul: _le Gazetier cuirass des anecdotes
scandaleuses de la cour de France_, en tte duquel se trouvait le
frontispice dont nous donnons le fac-simil.

L'ouvrage avait pour pigraphe:

            Nous autres satiriques,
    Propres  relever les sottises du temps,
    Nous sommes un peu ns pour tre mcontents.

Il portait pour indication de lieu, comme on dit en bibliographie:
_Imprim  cent lieues de la Bastille,  l'enseigne de la Libert_, et
en regard du frontispice grav se trouvait cette note explicative:

Un homme, arm de toutes pices et assis tranquillement sous la
protection de l'artillerie qui l'environne, dissipe la foudre et brise
les nuages qui sont sur sa tte  coups de canon. Une tte coiffe en
Mduse, un baril et une tte  perruque sont les emblmes parlants des
trois puissances qui ont fait de belles choses en France. Les feuilles
qui voltigent  travers la foudre au-dessus de l'homme arm sont des
lettres de cachet, dont il est garanti par la seule fume de son
artillerie: les mortiers auxquels il met le feu sont destins  porter
la vrit sur tous les gens vicieux, qu'elle crase pour en faire des
exemples.

Bien que des rvlations sur la cour de France  cette poque pussent,
sans mentir  la vrit, offrir un fort triste tableau, l'on put
reconnatre que l'auteur avait de parti pris imagin tout un ensemble
d'assertions qui faisaient de son crit, non pas l'impression de la
probit indigne, mais le plus infme libelle. Cette publication
d'ailleurs fit grand bruit tant en France qu' l'tranger, o il s'en
vendit de nombreux exemplaires.

Lord Chesterfield, l'un des hommes les plus spirituels et les plus
distingus de l'Angleterre, ayant fait annoncer qu'il rcompenserait
convenablement la personne qui lui apprendrait le nom de l'auteur de
ce livre, eut bientt la visite d'un Franais nomm Thvenot de
Morande, qui avoua la paternit de cet ignoble pamphlet.

Ce Thvenot de Morande tait le fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc en
Bourgogne. Tout jeune il avait quitt la maison paternelle pour aller
mener  Paris une vie dissolue. Sa famille, employant un moyen usuel
en ce temps-l, obtint une lettre de cachet pour le faire enfermer 
la Bastille. Il n'en sortit que pour se rfugier en Angleterre, o il
vcut de publications scandaleuses.

[Illustration: FIG. 10.--Fac-simil du frontispice du _Gazetier
cuirass_, publi  Londres en 1772, par Thvenot de Morande.]

Lord Chesterfield, fidle  la promesse qu'il avait faite
publiquement, remit  l'auteur du _Gazetier cuirass_ cinquante
guines (1,250 fr.). Et comme celui-ci s'tonnait de recevoir une
aussi grosse somme: Remarquez bien, Monsieur, lui dit le gentilhomme
anglais, qu'en vous donnant cette somme je n'entends pas payer votre
ouvrage, mais vous aider  n'avoir plus besoin d'en composer de
semblables. La gnrosit de lord Chesterfield n'atteignit pas son
but.

Rentr en France aux premiers jours de la Rvolution, Thvenot de
Morande se trouva bientt ml  toutes les plus basses et louches
intrigues; et, incarcr en 1792, il fut une des victimes des
massacres de Septembre.


=150.=--La procession dite de la _Gargouille_ avait lieu
autrefois  Rouen le jour de l'Ascension. On y promenait l'image d'une
horrible bte, espce de dragon monstrueux qui, disait-on, dsolait
les environs de la ville au septime sicle, et fut tu par
l'archevque de Rouen, saint Romain. En vertu de cet vnement,
l'glise cathdrale de Rouen conserva jusqu'au dix-huitime sicle le
privilge, qu'un roi lui avait accord, de dlivrer tous les ans un
criminel le jour de la procession commmorative. Comme, dans plusieurs
localits de France, il est question d'animaux terribles ainsi vaincus
par de pieux personnages, un historien remarque, avec beaucoup de
raison, qu'il faut probablement voir l le symbole de quelque flau
dont le peuple attribua la cessation aux prires et aux vertus d'un
saint serviteur de Dieu.


=151.=--Un auteur, racontant comme quoi certain personnage, pour
avoir montr quelque indcision, a manqu la belle situation qu'il
aurait pu occuper: C'est toujours, dit-il, l'histoire proverbiale de
Gobant, que se contaient nos aeux et qui n'a rien perdu de son
-propos. Qu'est-ce que Gobant?

--L'empereur Charlemagne--dit une lgende rapporte par
Jacquet de Vitry et traduite par M. Lecoy de la Marche--avait un
fils nomm Gobant. Un jour qu'il voulait prouver l'obissance de ses
enfants, il fit venir Gobant; et, comme il tenait  la main un
quartier de pomme, il lui dit devant tout le monde:

Ouvre la bouche et reois ce que je vais t'envoyer. Mais le jeune
homme rpondit qu'il ne supporterait jamais un tel affront, mme pour
l'amour de son pre.

Alors l'empereur fit appeler son fils Louis, qui, invit comme Gobant
 ouvrir la bouche, fit ce que son pre dsirait. Il reut donc le
morceau de pomme, et son pre ajouta: Je t'investis par l du royaume
de France.

Lothaire, le troisime fils, vint  son tour et fit comme le
prcdent. Par ce quartier de pomme, lui dit l'empereur, je
t'investis du duch de Lorraine.

Ce que voyant, Gobant se repentit et offrit d'ouvrir la bouche  son
tour.

Il est trop tard, rpondit le pre, tu n'auras ni pomme, ni terre.

Et chacun se moqua de Gobant par cette phrase, qui devint et qui resta
proverbiale: _Trop tard a bill Gobant._


=152.=--Le numrotage des maisons de Paris est relativement
rcent, car il ne date rellement, tel qu'il est aujourd'hui adopt,
que du premier empire. Avant la Rvolution, dit M. Fred. Lock dans une
notice historique sur Paris, les propritaires nobles s'taient
constamment opposs  cette mesure, dont la ncessit tait pourtant
reconnue depuis longtemps. En 1791 et 1792, les maisons furent
numrotes pour la premire fois, mais on n'arriva pas de prime abord
au systme le plus simple et le plus rationnel. La srie des numros,
au lieu de changer avec chaque rue, embrassait tout un district. En
1806 on recommena l'opration en suivant le systme encore en usage.
Chaque rue a une srie particulire de numros, les pairs sont 
droite, les impairs  gauche, en partant du commencement de la rue.
Les rues, dans ce systme, sont divises en deux catgories: rues
perpendiculaires ou parallles  la Seine. Dans les premires, la
srie des numros commence au point le plus rapproch du fleuve; dans
les secondes, elle en suit le cours. Autrefois, les numros des rues
perpendiculaires taient noirs, et ceux des rues parallles taient
rouges. Cette combinaison, assez utile pourtant, a t abandonne
depuis longtemps dj. Les numros sont maintenant uniformment blancs
sur un fond bleu.


=153.=--A la mort de Thibault le Grand, comte de Champagne, en
1152, l'an de ses fils, Henri, dit le Large, le Libral, fut, comme
son pre, protecteur du commerce, qui lui fournissait d'ailleurs son
principal revenu, et comme lui protecteur du clerg et des glises.
Mais, quoique Henri se crt assur de l'amour et du dvouement de ses
sujets, une terrible conspiration se forma contre sa vie. Un jour, 
Provins, dans une sombre alle du palais des princes, une femme, Anne
Meusnier, entend  demi les paroles sinistres qu'changent trois
gentilshommes attendant avec impatience le lever du prince pour le
frapper des poignards dont ils sont arms.

Ils partent, mais Anne les appelle; et lorsque l'un d'eux s'est
approch  sa voix, elle s'lance sur lui arme d'un couteau et le
terrasse avant mme qu'il ait pu se reconnatre; puis elle attaque les
deux autres, et, couverte de blessures, elle lutte sans relche,
tonne elle-mme de son courage; enfin on l'entend, on accourt, les
assassins sont arrts, et l'hrone sauve.

Le comte Henri, pour rcompenser la belle action d'Anne Meusnier,
l'anoblit, elle et son mari Grard de Langres, par lettres patentes de
1175, et les exempta, ainsi que leurs descendants, de toute taille,
subside, imposition, droit de guerre, chevauche et autre servitude;
et enfin les gratifia du privilge de ne pouvoir tre contraints de
plaider, quelque cause que ce ft, sinon devant la personne du
prince. (BOURQUELOT, _Histoire de Provins_.)

Ce fut ce qu'on appela le _droit des Meuniers_.


=154.=--On a souvent cit comme ide premire--ide
thorique, bien entendu--du _phonographe_ le chapitre du
_Pantagruel_ o Rabelais imagine de faire arriver les hros de son
roman satirique dans une rgion maritime o, prcdemment, une grande
bataille navale a eu lieu par un jour de froid trs rigoureux. Le
froid tait si grand ce jour-l que le bruit des dtonations d'armes 
feu et les cris des combattants s'taient gels en l'air. Le djel
survenant au moment o Pantagruel passe par l avec ses compagnons,
tous les bruits de combat frappent leurs oreilles, sans qu'ils
puissent s'expliquer la cause de ce tumulte. Or, nous venons de
dcouvrir dans un recueil de _Pices en prose_, publi en 1660 par le
clbre libraire Ch. de Sercy, une sorte de rcit intitul _les
Nouvelles admirables_, qui n'est autre chose qu'une suite de nouvelles
superposes, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, et
parmi lesquelles celle-ci, qui, sous la forme de l'extravagante
impossibilit, nous semble prvoir plus exactement la future invention
qui est une des merveilles de notre sicle:

Le capitaine Vostersloch est de retour de son voyage aux terres
australes. Il rapporte, entre autres choses, qu'ayant pass par un
dtroit au-dessous de celui de Magellan et de Lemaire, il a pris terre
dans un pays o les hommes sont de couleur bleutre, les femmes de
vert de mer. Mais ce qui nous tonne davantage, c'est de voir que, au
dfaut des arts libraux et des sciences, qui nous donnent le moyen de
communiquer par crit avec ceux qui sont absents, elle leur a fourni
de certaines ponges qui retiennent le son et la voix articule comme
les ntres font des liqueurs. De sorte que quand ils veulent demander
quelque chose ou confrer de loin, ils parlent seulement de prs 
quelqu'une de ces ponges, puis les envoient  leurs amis, qui, les
ayant reues, en les pressant tout doucement, en font sortir les
paroles qui taient dedans, et savent par cet admirable moyen tout ce
que leurs amis dsirent; et quelquefois, pour se rjouir, ils envoient
querir dans l'le chromatique des concerts de musique, de voix et
d'instruments dans les plus fines de leurs ponges, qui leur rendent,
tant presses, les accords les plus dlicats en toute leur
perfection.


=155.=--Le nom ironique de _Guerre du bonnet_ fut donn, sur la
fin du rgne de Louis XIV et sous la Rgence,  une longue et ridicule
lutte entre les ducs et pairs et les parlements. Les ducs et pairs
voulaient que, lorsqu'ils sigeaient au parlement, le premier
prsident tt son bonnet pour leur demander leur avis, et en mme
temps ils prtendaient, d'aprs une coutume tombe en dsutude, avoir
le droit d'opiner avant les prsidents  mortier. Les deux partis
soutinrent leurs prtentions avec beaucoup de vivacit; le duc de
Saint-Simon se distingua surtout par son ardeur  soutenir les droits
de la pairie: il regardait les ducs et pairs sinon comme les hritiers
directs des conqurants francs, du moins comme les successeurs des
pairs de Charlemagne et de Hugues Capet. Le parlement rsolut
d'opposer des armes de mme nature, et un pamphlet, attribu au
prsident de Novion, alla scruter les origines de ces prtendues
maisons ducales: il indiquait que les Villeroi descendaient d'un
marchand de poissons, les la Rochefoucauld d'un boucher, et les
Saint-Simon d'un hobereau, le sire de Rouvrai, et non des comtes de
Vermandois. Ce pamphlet, o l'erreur se mlait quelquefois  la
vrit, irrita les ducs  tel point qu'ils rsolurent de se
transporter au palais et d'y imposer leurs prtentions, ft-ce mme
parles armes. Le rgent intervint et les empcha d'accomplir leur
projet, en faisant droit  la requte des ducs par un arrt du
conseil; mais le parlement,  son tour, se dchana avec tant de
fureur, que le rgent revint sur sa dcision, rvoqua l'arrt, et
renvoya la dcision du procs  la majorit du roi.


=156.=--Par qui fut compos le _Miserere_, et par qui fut-il ravi
 Rome qui voulait le possder seule?

--Allegri (Grgoire), n  Rome en 1580, tait de la famille du
grand Corrge; il s'adonna avec ardeur aux tudes musicales et acquit,
jeune encore, un beau talent dans la composition. En 1629, sa
rputation le fit admettre comme chanteur et compositeur  la chapelle
pontificale. C'est l qu'il eut l'occasion d'crire ce fameux
_Miserere_ qui se chante tous les ans au temps de la semaine sainte
dans la chapelle Sixtine. On sait que les papes taient si grands
admirateurs de ce chant que, pour en conserver la proprit exclusive
et empcher qu'il ne ft reproduit ailleurs que dans la capitale de
l'univers catholique, ils s'opposaient  ce qu'on livrt  la
publicit des copies de cette partition. Et Rome serait encore la
propritaire privilgie de ce chef-d'oeuvre, si Mozart, encore
enfant, ne l'et transcrit de mmoire, aprs l'avoir entendu deux
fois.

Depuis il a t imprim souvent, notamment  Londres par Burney, par
Choron dans sa collection, et dans la _Musica sacra_ de Leipzig.
Allegri mourut en 1652.


=157.=--Le comte de Tessin, gouverneur du prince royal de Sude
sous le rgne de Charles XI, snateur, grand chancelier de la cour,
avait t pendant toute sa vie, qui fut longue, combl de tant
d'honneurs qu'il semblait qu'il dt tre au comble de la flicit.
Pourtant il ordonna qu'on mt sur son tombeau ces simples mots:
_Tandem felix_ (heureux enfin!), qui peuvent, en ce cas, passer pour
le plus loquent commentaire donnant raison au fameux _vanitas
vanitatum_ de l'_Ecclsiaste_.


=158.=--Dans l'origine, la rue Vivienne s'appelait rue Vivien,
ainsi que le prouve une citation de l'histoire d'une maison, publie
dans _la France littraire_ par le savant M. Paulin Paris. Aprs des
considrations sur les consquences de choix que fit Richelieu pour
l'emplacement de son palais, appel depuis Palais-Royal, on trouve en
effet le passage suivant: Tandis que Louis Barbier traitait de ce
prcieux terrain avec le cardinal, d'autres entrepreneurs portaient
leur prvoyante sollicitude au del des limites du nouveau palais, et,
traant d'autres alignements parallles, arrtaient le plan de la rue
_Vivien_ au-dessus du troisime pavillon du Jardin-Cardinal. Le
prsident Tubeuf fut, sinon le premier, du moins l'un des premiers
habitants de cette rue Vivien.--Mais le mot _rue_ est fminin,
et il parat que l'oreille populaire souffre difficilement qu'un
mot masculin vienne aprs un mot fminin (preuve: l'expression de
toile cretonne mise pour toile creton, du nom du premier fabricant);
on a donn la terminaison _enne_  Vivien, et nos diles ont consacr
plus tard, et  leur insu, la dnomination fautive de rue
Vivienne.--Maintenant, quel est le personnage qui portait le nom
de _Vivien_? C'tait le seigneur du fief appel la Grange-Batelire,
fief dont les terres s'tendaient en grande partie entre nos
boulevards actuels et l'emplacement du Palais-Royal. En 1631, il cda
la plus grande tendue de ces terres  la ville, qui tendait plus que
jamais  s'agrandir. Il en retira, dit M. douard Fournier dans _Paris
dmoli_, non seulement de fortes sommes, mais encore beaucoup
d'honneur, et une des rues que l'on btit depuis prit, en souvenir de
lui, le nom de rue Vivien.


=159.=--Les directeurs de thtre, qui de nos jours recourent 
toutes sortes de moyens scniques pour surexciter la curiosit, ou
plutt la badauderie du public, mme en faveur de pices ayant une
valeur littraire, peuvent arguer de prcdents assez respectables.
Lorsque la tragdie d'_Andromde_, de P. Corneille, fut joue en 1650,
le rle du cheval Pgase fut tenu par un cheval vivant, ce qui n'avait
jamais t vu en France. Ce cheval, bien dress, jouait admirablement
son personnage et faisait en l'air tous les mouvements qu'il aurait
faits sur la terre. Un jene rigoureux auquel on le rduisait lui
donnait un grand apptit, et lorsqu'il paraissait sur la scne, dans
la coulisse on agitait un van plein d'avoine. L'animal, press par la
faim, hennissait, trpignait des pieds et rpondait parfaitement aux
indications de jeu qu'avait dsires le pote. On fit grand bruit de
cet artifice thtral, et le cheval fut pour beaucoup dans le succs
de la pice.


=160.=--Jacquemin, dans son _Histoire du costume_, explique ainsi
l'origine de notre mot _chrysocale_:

Les empereurs romains d'Orient avaient sur leur manteau, depuis le
quatrime sicle, une pice caractristique, que l'on appelait le
_clavus_. Ce fut  l'origine une pice quadrangulaire ou applique en
drap d'or, presque toujours brode, reproduisant les traits d'un
personnage quelconque, l'image d'un damier, celle d'un oiseau, etc.
Sous la rpublique romaine, le _clavus_ nous est reprsent comme un
noeud de ruban pourpre, servant de marque distinctive  l'habit des
snateurs et des chevaliers. Plus tard, ce noeud de ruban se
transforma en une bande de pourpre, large pour les snateurs, troite
pour les chevaliers. Plus tard encore, Octave modifia cet ornement,
qui fut en or. _Chrysoclabus_ dsignait un vtement enrichi d'un
_clavus_ d'or, mais d'un or peut-tre douteux, si l'on s'en rapporte
au sens du mot franais, son drivatif, _chrysocale_.


=161.=--Le manchon de fourrure qui, aujourd'hui, est
exclusivement  l'usage des dames, fut pendant longtemps port par les
hommes. Les estampes de la fin du dix-septime et du commencement du
dix-huitime sicle font surabondamment foi de cette coutume. La
figure que nous reproduisons d'aprs le clbre graveur Mariette, qui
la publia vers 1690, reprsente _Un homme de qualit en habit
d'hiver_, nanti d'un manchon de grande dimension suspendu  sa
ceinture. A cette poque, les officiers eux-mmes, tant  pied qu'
cheval, portaient le manchon.

Ds le seizime sicle les manchons taient dj connus pour les
dames. Ils taient venus d'Italie, avec une quantit de modes et de
parures. Du temps de Franois Ier, on les nommait _contenances_;
ensuite on les appela des _bonnes grces_, et enfin _manchons_, du mot
italien _mancia_; ce n'est que sous ce dernier nom que les hommes ont
commenc  en porter.

Il va de soi que l'usage du manchon tant admis et pass dans les
moeurs de la cour qui semblait immuable, la mode, qui vit surtout de
changements, ne russissant pas  le dtrner, dut tout au moins,
comme on l'a vu de nos jours, le faire varier de volume; il y eut  un
certain moment une sorte de lutte entre les gros et les petits
manchons.

Les annales du parlement de Normandie nous ont mme  ce propos
conserv le souvenir de certaine affaire assez trange.

Un riche fourreur de Caen, trouvant que la mode des petits manchons
tait prjudiciable  son commerce, imagina, pour la dcrier, d'en
donner un au bourreau, avec un louis d'or,  condition qu'il s'en
parerait le jour d'une excution.

[Illustration: FIG. 11.--Homme de qualit en habit d'hiver
(1691). (Fac-simil d'une gravure de Mariette.)]

Ayant eu, peu de temps aprs, un malfaiteur  rouer, le bourreau parut
sur l'chafaud avec son petit manchon. Les petits-matres ne l'eurent
pas plus tt appris qu'ils quittrent les petits manchons.

Le lieutenant criminel, qui avait aussi un petit manchon, qu'il n'et
pas voulu perdre, fit venir le bourreau, qui avoua le fait du
fourreur. Le fourreur appel prtendit qu'il tait libre de donner ses
manchons  qui bon lui semblait. Le magistrat le fit conduire en
prison. Le marchand se pourvut contre l'auteur de sa dtention devant
le parlement de Rouen, qui cita le lieutenant criminel  comparatre,
lui adressa une mercuriale trs svre et le condamna  une forte
indemnit envers le fourreur.

Mais les petits manchons ne restrent pas moins dconsidrs pour
avoir t ports par le bourreau.


=162.=--Le bonbon vulgairement connu sous le nom de sucre
d'orge--ainsi nomm parce qu'autrefois on y introduisait, sans
raison plausible, une dcoction d'orge--est un des aspects que
peut prendre le sirop de sucre quand il est soumis  des conditions de
cuisson particulires. Il se produit l un des phnomnes que la
chimie constate, mais dont elle ne peut rendre raison et qui sont
connus sous le nom de _dimorphisme_. Si l'on concentre du sirop
jusqu' 37 et qu'on le maintienne dans une tuve chauffe  +30
pendant une quinzaine de jours aprs avoir tendu des fils au travers
du vase qui le contient, il se dpose sur ces fils des cristaux trs
rguliers et volumineux, qui forment ce qu'on appelle du _sucre
candi_. Mais si, au lieu d'agir de la sorte, on cuit rapidement le
sirop jusqu' ce qu'en en projetant un peu dans l'eau froide il se
prenne en une masse consistante qui n'adhre plus aux dents, et si
alors on coule la masse sur un marbre huil, pour la rouler ensuite en
petits cylindres, quand elle est convenablement refroidie, on fait ce
qu'on appelle communment du sucre d'orge.


=163.=--Charles Ier ayant mis sur ses sujets plusieurs taxes trs
lourdes, beaucoup de familles de distinction quittrent l'Angleterre
pour se rendre en Amrique. Ces migrations, qui devenaient de plus en
plus nombreuses, alarmrent le gouvernement. Pour y remdier, le roi
fit, en 1637, un dit par lequel il tait dfendu aux capitaines de
navires en partance pour l'Amrique de recevoir  leurs bords aucun
passager qui ne serait pas muni d'une permission du bureau des
Colonies. Lors de la publication de cet dit, Cromwell, encore
inconnu, tait  Plymouth avec un de ses cousins, o il venait de
s'embarquer sur un btiment prt  mettre  la voile pour Boston. Le
capitaine, craignant d'tre puni, les obligea  redescendre  terre.
Ce fut ainsi, comme on l'a depuis remarqu, que se trouva retenu en
Angleterre, par la volont royale, l'homme qui devait tre si
terriblement funeste au roi. A la suite de cet incident, Cromwell,
cherchant un aliment  son activit, se dclara ouvertement
l'adversaire du desschement des marais du pays de Frey, qu'avait
entrepris le comte de Bedford.

Bien que cette oeuvre ft rellement utile, les habitants du pays y
taient si violemment opposs qu'on dut nommer des commissaires royaux
pour prter main-forte aux travailleurs. Cromwell, ayant pris parti
pour les opposants, fit clater dans cette occasion, dit un historien,
tant de zle et d'opinitret de caractre, que l'on conut de lui une
haute opinion. Aussi les hauts personnages qu'il attaquait lui
donnrent-ils par drision le surnom de _Lord des marais_, qui ne fut
pas son moindre titre  l'lection de Cambridge qui, par hasard et par
intrigue, le fit membre du Long Parlement. Son rle historique tait
commenc. Cromwell avait alors quarante-trois ans.


=164.=--Le nom de Platon, clbre disciple de Socrate, et chef de
l'cole dite acadmique, n'est qu'un sobriquet donn au philosophe
pendant sa jeunesse.

Descendant de Codrus par son pre et de Solon par sa mre, il avait
reu en naissant le nom de son aeul paternel _Aristocls_; mais
quand, selon l'usage, il se livra aux exercices physiques qui
faisaient obligatoirement partie de l'ducation des jeunes gens, son
matre de palestre lui donna le surnom de _Platon_, ou le large, 
cause de la largeur de ses paules et de sa poitrine. Et ce surnom
devait devenir celui du plus loquent des philosophes grecs.


=165.=--Voici comment un linguiste du sicle dernier explique
l'origine de notre mot _zizanie_: Ce mot, venu du grec, signifie ce
que nous appelons en franais _ivraie_. En ralit, ces deux termes
sont synonymes, quoiqu'ils ne puissent que trs improprement tre
employs l'un pour l'autre. L'_ivraie_ est le nom propre d'une sorte
de chiendent, qui d'ailleurs est ainsi nomm parce que le pain fait
avec la farine o ses graines sont mles avec celles du froment,
cause des vertiges et une espce d'_ivresse_  ceux qui le mangent.
_Zizanie_ est surtout employ au figur pour dsigner le trouble, la
division, l'effet moral du dissentiment. C'est un terme que les
prdicateurs et moralistes chrtiens ont tir de l'criture, en lui
gardant sa forme ancienne: _Segregare triticum a zizania_ (sparer le
froment de la zizanie). Un mchant homme sme l'_ivraie_ dans le champ
de son voisin; un faux ami rpand la _zizanie_ dans une famille. Il
faut arracher l'_ivraie_, il faut touffer ou prvenir la _zizanie_.
L'_ivraie_ produit l'ivresse, la _zizanie_ la discorde.


=166.=--Pythagore disait  ses disciples: Nourrissez-vous de la
feuille sainte; votre pense s'lvera, et votre me se gardera pure
et placide. Qu'est-ce que la feuille sainte?

--La _feuille sainte_ n'est autre que la mauve, qui chez nous ne
figure plus que chez l'herboriste, comme un principe mollient, mais
que les anciens tenaient en grande estime comme aliment vgtal.
Pythagore en recommandait notamment l'usage  ses disciples, comme
nourriture propre  favoriser l'exercice de la pense. Galien la
mettait au rang des aliments adoucissants, et les Romains, experts en
cuisine dlicate, savaient en prparer d'excellents mets, admis sur
les tables les mieux servies. Horace dit que chez lui il se contente
de la simple olive, de la chicore et de la mauve lgre.

        _... Me pascunt oliv,
    Me cichorea, levesque malv._

    (_Od._, I, XXXI.)

Martial, qui vivait d'ordinaire assez pauvrement, mais qui, lorsqu'il
dnait en ville, mangeait en parasite mrite, se mettait le lendemain
au rgime de la mauve.

Nous sommes aujourd'hui un peu surpris, dit Poiret, dans son
excellente _Histoire philosophique, littraire et conomique des
plantes d'Europe_, de cette prdilection des anciens pour une plante
que nous avons place au rang le plus bas, mme parmi les remdes
domestiques, peut-tre parce qu'elle a trop peu de valeur pour le
charlatan, auquel les drogues exotiques sont bien plus profitables. Il
est  croire, du reste, que, sa culture ayant t peu  peu nglige,
on a fini par ne plus connatre que la mauve sauvage, moins savoureuse
que lorsqu'elle recevait les soins du cultivateur. Peut-tre serait-il
 dsirer qu'elle ft rtablie dans son premier grade; elle doit tre,
par l'abondance de son mucilage, bien plus nutritive que nos pinards
et que plusieurs autres plantes potagres. J'ajoute, pour en avoir
fait l'exprience, que, convenablement accommode, elle est d'une
saveur trs agrable. Trs digestive, elle serait d'ailleurs d'un
excellent secours pour adoucir l'alimentation des personnes
sdentaires, qui n'ont que trop souvent lieu de subir les
inconvnients de ce genre de vie.


=167.=--Sous le ministre du chancelier de l'Hpital, les petits
pts se criaient et se vendaient dans les rues de Paris; et il s'en
faisait une si grande consommation, que le trs austre chancelier,
tant donnes les rigueurs et les tristesses du temps, les regarda
comme un luxe qu'il importait de rprimer. La vente des petits pts
ne fut pas dfendue, mais une ordonnance royale dfendit de les crier,
comme on avait fait jusqu'alors. (_Mercure de France_, 1761.)


=168.=--Piis, auteur dramatique et chansonnier, n en 1755, a
fait un long pome sur l'_Harmonie imitative_, que personne ne lit
plus aujourd'hui, mais qui offre quelques passages vraiment curieux,
notamment en ce qui concerne le rle spcial de chaque lettre de
l'alphabet:

Par exemple:

    Le B _b_al_b_uti par le _b_am_b_in d_b_ile
    Sem_b_le _b_ondir _b_ientt sur sa _b_ouche inha_b_ile;
    Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut tre contraint,
    Et d'un _b_o_b_o, s'il _b_oude, on est sr qu'il se plaint.
    Mais du _b_gue irrit la langue em_b_arrasse
    Parle _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lesse...

    Le C, rival de l'S avec une _c_dille,
    Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots fourmille.
    De tous les objets _c_reux il _c_ommen_c_e le nom:
    Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon,
    Une _c_orbeille, un _c_oeur, un _c_offre, une _c_arrire,
    Une _c_averne, enfin, le trouvent n_c_essaire.
    Partout en demi-_c_er_c_le il _c_ourt demi-_c_ourb,
    Et le K dans l'oubli par son cho_c_ est tomb.

    _F_ille d'un son _f_atal qui sou_ff_le la menace,
    L'F en _f_ureur _f_rmit, _f_rappe, _f_roisse, _f_racasse;
    Elle exprime la _f_oudre et la _f_uite du vent.
    Le _f_er lui doit sa _f_orce; elle _f_ouille, elle _f_end,
    Elle en_f_ante le _f_eu, la _f_lamme, la _f_ume
    Et, _f_conde en _f_rimas, au _f_roid elle est _f_orme.
    D'une to_ff_e qu'on _f_roisse elle _f_ournit l'e_ff_et,
    Et le _f_rmissement de la _f_ronde et du _f_ouet.

    L'R en _r_oulant app_r_oche et, tou_r_nant  souhait,
    Rep_r_oduit le b_r_uit sou_r_d du _r_apide _r_ouet;
    Elle _r_end, d'un seul t_r_ait, le cou_r_s d'une _r_ivi_r_e,
    La cou_r_se d'un to_rr_ent, le f_r_acas du tonne_rr_e...
    Le ba_r_bet i_rr_it cont_r_e un pauv_r_e en dso_r_d_r_e
    L'avertit par un R avant que de le mo_r_d_r_e;
    L'R a cent fois _r_ong, _r_ouill, _r_ompu, _r_acl,
    Et le b_r_uit du tambou_r_ pa_r_ elle est _r_appel.

    Le T _t_ient au _t_oucher, _t_ape, _t_errasse et _t_ue.
    On le _t_rouve  la _t__t_e, aux _t_alons, en s_t_a_t_ue,
    C'est lui qui fai_t_ au loin re_t_en_t_ir le _t_ocsin.
    Peu_t_-on le mconna_t_re au _t_ic _t_ac du moulin?
    De nos _t_oi_t_s par sa forme il dic_t_a la s_t_ruc_t_ure,
    Et, _t_iran_t_ _t_ous les _t_ons du sein de la na_t_ure,
    Exac_t_ement _t_aill sur le _t_ype du _t_au,
    Le T dans _t_ous les _t_emps imi_t_a le mar_t_eau, etc.


=169.=--Boileau, dans sa satire sur un festin ridicule, parle de

        Certain hbleur,  la gueule affame,
    Qui vint  ce festin, conduit par la fume,
    Et qui s'est dit profs dans l'_ordre des Coteaux_.

Or voici quelle serait l'origine de cet ordre des Coteaux.

Un jour que Saint-vremond dnait chez M. de Lavardin, vque du Mans,
cet vque se prit  le railler sur sa dlicatesse, et sur celle du
comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. Ces messieurs, dit le
prlat, outrent  force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient
manger que du veau de rivire; il faut que leurs perdrix viennent
d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Vsines.
Ils ne sont pas moins difficiles pour le fruit; et pour le vin, ils
n'en sauraient boire que des trois coteaux d'A, de Haut-Villiers et
d'Avenay. M. de Saint-vremond ne manqua de faire part  ses amis de
cette conversation; et ils rptrent si souvent ce qu'il avait dit
des coteaux, et en plaisantrent en tant d'occasions, qu'on les appela
les chevaliers de l'ordre des _Trois-Coteaux_.


=170.=--On a souvent dit des anciens serfs qu'ils taient
_corvables_ et _taillables_  merci. La premire des deux expressions
s'explique tout naturellement, puisqu'elle fait entendre que ces
malheureux taient passibles de toutes les _corves_; et toutefois
d'o vient lui-mme le mot _corve_? Selon les uns, il serait form du
mot latin _corpus_ (corps) et d'un ancien mot celtique ou gaulois
_vie_, signifiant travail, soit _travail corporel_; d'autres le font
driver du latin barbare _corvada_, form  son tour de _curvatus_,
participe pass de _curvare_ (courber), parce que le corvable
travaillait  la terre ayant le _corps courb_.--Quant 
l'expression de _taillables_, elle drive naturellement de _taille_,
qui tait alors synonyme d'impt ou contribution  payer; mais il est
bon de savoir que le mot primitif _taille_ avait t donn aux
contributions perues, par suite du mode employ pour cette
perception. La _taille_ tait ce petit morceau de bois fendu en deux
parties, qui est encore d'usage pour certaines fournitures mnagres,
notamment le pain et la viande, que certains clients ne payent pas 
chaque livraison, et dont on garde ainsi un compte en partie double,
c'est--dire en rapprochant les deux parties du morceau de bois au
moment de la livraison, pour faire sur les deux du mme coup des
_tailles_ ou _coches_, qui reprsentent le poids ou le prix des
marchandises livres. De mme jadis les receveurs des impts gardaient
par devers eux la souche ou talon; et le contribuable rapportait 
chaque payement l'autre partie, o s'inscrivaient par _coches_ ou
_tailles_ les sommes verses.


=171.=--On a beaucoup dissert sur le singulier penchant qu'ont
les pies et autres oiseaux de la famille des _Corvids_  s'emparer
des objets brillants, qu'ils portent dans des cachettes. Chacun peut
savoir qu'en mainte circonstance cet instinct a donn lieu  des
accusations de vol diriges contre des personnes innocentes, et l'on
cite notamment la pauvre fille de Palaiseau qui, n'ayant pu se
justifier d'un vol commis en ralit par une pie, fut bel et bien
pendue en place de Grve, et fut reconnue innocente lorsque, quelque
temps aprs, les objets dont elle s'tait, disait-on, empare, furent
retrouvs dans la cachette de l'oiseau. Une crmonie religieuse
expiatoire, dite _messe de la Pie_, eut lieu depuis, tous les ans, en
l'glise Saint-Jean de la Grve. Les jeunes filles du voisinage
s'assemblaient le jour anniversaire de l'excution, et, vtues de
robes blanches, portant des branches de cyprs, chantaient un
_requiem_  l'intention de la supplicie.

En ralit, le prtendu instinct du vol attribu par l'homme  la pie
et  plusieurs oiseaux de la mme famille n'est qu'une consquence
d'un grand sentiment de prvoyance inn chez ces animaux.

Tous ces oiseaux ont pour habitude de cacher les restes de leur
nourriture, et de faire pour l'hiver des amas de provisions souvent
considrables en noix, amandes et autres fruits secs. Ajoutons que la
pie, en particulier, attire par les objets brillants, s'efforce,
quand elle les trouve ou quand on les met  sa porte, de les
attaquer, de les briser. On la verra d'abord, emportant cet objet, se
retirer  l'cart et s'vertuer  l'entamer. Aprs avoir reconnu que
ses efforts sont infructueux, comme elle a coutume de cacher ou de
mettre en rserve tout ce dont elle ne peut tirer immdiatement parti,
elle emporte et va cacher l'objet saisi, en se disant sans doute
qu'elle en aura raison plus tard, ainsi que de ses autres provisions.
Il n'y a pas d'autre malice dans sa faon d'agir.


=172.=--A quelle poque remonte la premire ide des armes se
chargeant par la culasse et du revolver?

--Dans un livre intitul: _Pyrotechnie_, publi par Hanzelet,
Lorrain, en 1630, nous voyons que le chargement des armes  feu par la
culasse, que beaucoup de gens croient d'invention moderne, remonte 
des temps relativement reculs.

Les arquebuses  croc, lisons-nous dans ce livre, se peuvent
accommoder de faon  tre charges par le derrire, comme le montre
la figure ci-contre (voy. la figure du haut). Il faut pour ce faire
que la culasse marque A corresponde  l'endroit du canon, bien
joignant, et faire passer une clavette de fer en travers du canon et
de la culasse et faire la charge, comme on voit en B. C sera le canon;
la figure fait assez concevoir l'invention sans la dcrire davantage.
C'est, ajoute le pyrotechnicien, une invention fort utile, d'autant
qu'il arrive quelquefois que l'on est serr en des lieux o l'on n'a
pas commodit de se tourner pour les recharger.

Dans le mme ouvrage, nous trouvons aussi le revolver actuel dcrit et
figur sous le nom d'_arquebuse pouvant tirer plusieurs coups sans
tre retire de la canonnire_ (meurtrire, ouverture par o passe le
canon de l'arme).

Dans la figure de cet engin, place par l'auteur  ct de celle d'une
arbalte  boulets, nous voyons le canon de ladite arquebuse se
prolongeant  l'arrire par une tige de fer devant servir d'axe  la
pice marque A, qui est destine  recevoir six charges, qui se
prsenteront successivement, pour produire autant de coups de feu,
devant l'ouverture infrieure du canon. Le crochet adapt au canon
doit, quand la pice tournante est en place, l'arrter par les crans
qui sont pratiqus sur celle-ci. Cette disposition est absolument
celle du revolver actuel.

[Illustration: FIG. 12.--Premire ide des armes  feu se
chargeant par la culasse et du revolver. (Fac-simil d'une figure
publie en 1630.)]


=173.=--Quand Henri de la Tour-d'Auvergne, plus connu sous le nom
de vicomte de Turenne, abandonna la religion protestante qu'il
professait pour rentrer dans le giron de l'glise catholique, cette
conversion, tant donne la qualit du converti, fit grand bruit dans
les deux partis religieux de l'poque. Du ct de la cour notamment,
les compliments furent nombreux; on applaudit beaucoup, surtout, ces
vers de l'abb de Bourseis:

    Turenne, que l'Europe a vu combl de gloire
    En cent combats divers, o rgna sa valeur,
    Cde au trne romain l'honneur de la victoire,
    Et renonce aux autels que s'lve l'erreur.
    Il fit plus dans la paix qu'il ne fit dans la guerre;
    Et l'clat de sa foi va s'pandre en tous lieux:
    En vainquant il soumet des provinces en terre,
    Mais en se laissant vaincre il conqute les cieux.

Mais, tandis que les catholiques se flicitaient de cette brillante
acquisition, les protestants dclamaient en prose et en vers contre le
nouveau converti. Ils ne manqurent pas d'attribuer ce changement 
l'ambition du marchal. Il parut en 1669 un factum intitul: _les
Motifs de la conversion de Turenne_, o, en lui rendant justice sur
ses talents militaires, on l'accuse de n'avoir song  sa prtendue
conversion que pour punir les protestants qui n'avaient pas favoris
le projet form par lui de fonder une rpublique de protestants, dont
il aurait t le chef, et afin d'pouser Mme de Longueville, pour
devenir roi de Pologne.

Ces belles allgations sont suivies d'une pice intitule: _Prosa in
die conversionis sancti Turennii ad Vesperas et Laudes_ (prose pour
Vpres et Laudes du jour de la conversion de saint Turenne), o se
trouvent rptes en latin de brviaire les mmes accusations.

    Quantum flebit calvinista
    Tantum ridet jansenista,
    Cum mutavit hypocrita...
    Non poterat sese regem
    Creare, nec etiam ducem,
    Aut calvinorum principem...
    Nec poterat a Polonis
    Regnum accipere donis,
    Nisi esset a Romanis, etc.

(Autant pleurera le calviniste, autant rira le jansniste quand
l'hypocrite fera sa conversion. Il ne pouvait se faire ni roi ni
prince des calvinistes. Il ne pouvait recevoir le royaume de Pologne,
si ce n'est des mains romaines, etc.)

Puis cette pigramme:

    Pourquoi s'tonner tant de ce qu'a fait Turenne,
    Qui vient de renier le Seigneur au saint lieu?
    Pour moi je ne vois rien ici qui me surprenne;
    Car tous les courtisans de leur roi font leur Dieu.

Et enfin, comme prsage de mcompte pour le parti qu'avait embrass le
grand capitaine, il est dit que dans son nom _Henri de la Tour_, avec
la seule adjonction d'une _s_, l'on peut trouver l'anagramme: _Oh! tu
le renieras!_

Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, que la conduite des
personnages haut placs a donn lieu  d'tranges apprciations.


=174.=--Quand le comte Almaviva, du _Barbier de Sville_, dit
qu'au palais l'on n'a que vingt-quatre heures pour maudire ses
juges, il fait allusion  une ancienne tradition qui, sans doute,
tait encore en vigueur  la fin du dix-huitime sicle, et en vertu
de laquelle tout plaideur qui avait perdu son procs pouvait dire
pendant _vingt-quatre heures_ tout le mal qu'il voulait des juges qui
le lui avaient fait perdre, sans qu'on ft en droit de le poursuivre
pour aucun des propos qu'il avait tenus.


=175.=--Gratter du peigne  la porte, tait autrefois une
expression usuelle. Pour la comprendre, il faut d'abord savoir qu'au
temps jadis, notamment au dix-septime sicle, il n'tait pas reu que
l'on _heurtt_  la porte des personnages de marque. C'est ne pas
savoir le monde que de heurter, dit un trait de politesse du temps;
il faut _gratter_.

La Bruyre fait allusion  cet usage lorsqu'il dit d'un des importants
dont il trace le portrait: Il arrive  grand bruit, il carte le
monde, se fait faire place, il _gratte_, il heurte presque.

On lit dans une comdie de Poisson:

    ... Apprenez donc, Monsieur de Pzenas,
    Qu'on gratte  cette porte et qu'on n'y heurte pas.

Mais, tant donne cette coutume, qui aprs tout n'est pas plus
singulire que tant d'autres, pourquoi gratter _du peigne_?
Que vient faire l l'instrument de coiffure? Molire va nous
en donner la raison dans le remerciement au roi qu'il place en
tte de son _Impromptu de Versailles_, pice qu'il crivit pour
se justifier d'avoir daub--d'ailleurs avec l'assentiment tacite du
souverain--sur les marquis prtentieux et ridicules. Vous savez,
dit-il  la Muse qui veut aller au roi,

    Vous savez ce qu'il faut pour paratre marquis;
      N'oubliez rien de l'air ni des habits:
    Arborez un chapeau charg de trente plumes
        Sur une perruque de prix;
      Que le rabat soit des plus grands volumes,
        Et le pourpoint des plus petits...
          Avec vos brillantes hardes
            Et votre ajustement,
    Faites tout le trajet de la salle des gardes,
          Et, vous _peignant_ galamment,
    Portez de tous cts vos regards brusquement,
        Et ceux que vous pouvez connatre,
          Ne manquez pas, d'un haut ton,
        De les saluer par leur nom,
        De quelque rang qu'ils puissent tre.
        Cette familiarit
    Donne  quiconque en use un air de qualit.
          _Grattez du peigne_  la porte
            De la chambre du roi...

Il allait de soi que le personnage venu en peignant galamment sa
fausse chevelure se servt pour gratter, puisque l'usage tait de
gratter, du peigne qu'il tenait  la main, au lieu de gratter avec ses
ongles... Ainsi s'explique ce dtail de la locution.


=176.=--Robert Bruce, roi d'cosse, avait fait voeu d'accomplir
un plerinage en Terre sainte, mais la mort (1329) l'empcha de faire
son pieux voyage.

Sentant sa fin approcher, le roi rassembla ses principaux seigneurs et
se fit promettre par Douglas qu'aussitt aprs sa mort il lui
retirerait le coeur, le ferait embaumer et le mettrait dans une bote
d'argent prpare  cet effet, puis irait le dposer au pied du
tombeau du Sauveur. Aprs sa mort, Douglas partit emportant le coeur
de son roi. Il ne put arriver jusqu'en Palestine, car, ayant dbarqu
 Sville pour secourir Alphonse XI, roi de Castille, qui tait en
guerre avec Osmin le Maure, roi de Grenade, il mourut tu par les
infidles.

En mmoire de la sainte mission qu'avait reue leur anctre, mais que
la mort ne lui avait pas permis d'accomplir, les Douglas mirent dans
leurs armoiries un coeur sanglant surmont d'une couronne.


=177.=--Il existait autrefois dans nos parlements, et notamment
dans ceux de Paris et de Toulouse, une crmonie appele la _baille
des roses_. Le droit de roses se rendait par les pairs en avril, mai
et juin, lorsqu'on appelait leurs rles. Pour cela on choisissait un
jour o il y avait audience en la grand'chambre, et le pair qui la
prsentait faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes
odorifrantes toutes les chambres du parlement. Avant l'audience, il
donnait un djeuner splendide aux greffiers et huissiers de la cour;
il venait ensuite dans chaque chambre, pour offrir des bouquets et des
couronnes de roses  chacun des officiers du parlement. On lui donnait
alors audience, puis on disait la messe, o jouaient des hautbois,
qui s'taient fait entendre dj pendant le repas. Except les rois et
les reines, aucun de ceux qui avaient des pairies dans le ressort du
parlement n'taient exempts de cette singulire redevance.

Les rois de Navarre s'y assujettirent, et le futur Henri IV, fils
d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, justifia un jour au
procureur gnral que ni lui ni ses prdcesseurs n'avaient jamais
manqu de remplir cette obligation.

L'hommage des roses occasionna, en 1545, une dispute de prsance
entre le duc de Montpensier et le duc de Nevers, qui fut termine par
un arrt du parlement ordonnant que le duc de Montpensier les
baillerait le premier,  cause de ses deux qualits de prince et de
pair.

Le parlement avait un faiseur de roses en titre, appel le _Rosier de
la cour_; et les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient
leurs prsents.

On offrait au parlement de Paris des couronnes de roses, et  celui de
Toulouse des boutons de roses et des chapeaux de roses.

On cite chez les rosiers des exemples d'extrme longvit. A
Hildesheim, ville de Prusse, par exemple, on en voit un dont les
branches, s'tendant sur les murs de la cathdrale, sortent d'un tronc
qui a trente centimtres de diamtre. On le croit g d'environ dix
sicles.


=178.=--Le vieil historien latin Varron dit que, lorsque Tarquin
faisait creuser les fondations d'une forteresse sur une des collines
de Rome qui s'tait appele jusqu'alors mont _Saturnien_ et mont
_Tarpien_, on trouva, en remuant la terre, une tte d'homme toute
frache et sanglante. Frapp de ce prodige, le roi fit cesser les
travaux pour consulter les devins, qui dirent que la volont des dieux
tait sans doute que le lieu o l'on avait dcouvert cette tte
(_caput_) ft la _capitale_ d'un grand empire. Toujours est-il que le
nom de _mont Capitolin_ fut donn  la colline, et celui de _Capitole_
 l'difice qui la couronnait et qui fut, en ralit, considr depuis
comme tant le point central de l'tat romain.


=179.=--Chacun sait que les actes des rois de France taient
autrefois termins par cette formule, qui caractrisait le pouvoir
absolu du souverain: _Car tel est notre plaisir._ Qui croirait, dit
l'auteur anonyme d'un Mmoire sur les tats gnraux de 1789, que
cette formule, trs humiliante pour un peuple fier, mane de ces
mots: _Tale nostrum placitum_, qui annonaient jadis que l'assemble
nationale qui se tenait chaque anne au champ de Mars avait approuv
telle ou telle loi, de sorte que ces mots: _Tel est notre plaisir_,
qui annonaient la volont absolue du roi, sont la corruption de mots
qui, en un autre idiome, taient des tmoignages de la puissance
lgislative populaire. La forme tait la mme, mais l'attribution
avait chang.


=180.=--Un violoniste prtend que ses confrres pchent contre le
sens tymologique du mot en appelant _colophane_ la rsine dont ils
enduisent les crins de leur archet; selon lui, il faudrait dire
_collaphone_, form de deux mots grecs, _colla_ (colle, enduit) et
_phon_ (voix, son), c'est--dire enduit qui sert  la reproduction du
son. On peut faire observer  cet hellniste un peu trop subtil qu'il
complique inutilement la question: car le mot qu'il croit compos
aprs coup nous est venu tout form de l'antiquit, et l'on devrait
rellement dire _colophone_, car _colophonia_ tait le nom grec de
ladite rsine, qui s'appelait ainsi parce qu'on la tirait de
_Colophon_, ville d'Asie o on la prparait.


=181.=--Saint Mdard, vque de Noyon, tait seigneur du bourg de
Salency, o il institua, dit-on, le couronnement annuel d'une rosire,
et o il tait rest l'objet d'un culte tout particulier comme patron
du pays. Une anne donc que les habitants de Salency avaient  se
plaindre d'une grande scheresse, qui avait dur tout le mois de mai
et semblait devoir continuer pendant le mois de juin, comme la fte
du saint patron approchait, ils eurent l'ide de l'invoquer pour
obtenir par son intercession la pluie dsire. Et il arriva que la
pluie, qui commena  tomber le jour mis sous le vocable de saint
Mdard, ne discontinua presque pas pendant les quarante jours qui
suivirent,--bien entendu, au grand dplaisir des rustiques, qui
n'avaient pas sollicit une telle abondance d'humidit. Quoi qu'il en
ft, de l vint le dire proverbial: Quand il pleut le jour de saint
Mdard, il pleut quarante jours plus tard. Beaucoup de gens admettent
encore de nos jours cette influence du _saint de la pluie_ (comme ils
nomment l'ancien vque de Noyon). On pourrait leur faire observer que
cet ancien adage, ainsi que plusieurs autres analogues, a d forcment
perdre sa valeur depuis la rforme grgorienne du calendrier, qui, en
supprimant onze jours du temps courant, a compltement drang
l'ordre des chances et dtruit les concidences naturelles de
l'poque antrieure.


=182.=--Un manuscrit du treizime sicle, traduit par M. Lecoy de
la Marche, explique ainsi la raison pour laquelle Charles d'Anjou,
frre de saint Louis, voulut tre roi de Sicile:

Raymond, comte de Provence, avait trois filles: l'ane, marie 
Charles, comte d'Anjou, frre du roi saint Louis, les deux autres  ce
dernier monarque et au roi d'Angleterre.

Or, un jour, les trois soeurs devant dner ensemble, lorsque, suivant
l'usage, on fut pour se laver les mains, les deux plus jeunes s'y
rendirent de compagnie, mais n'appelrent point avec elles leur ane.
Il ne sied point, se dirent-elles l'une  l'autre, qu'une simple
comtesse se lave avec des reines.

Le propos lui ayant t rapport, celle-ci en conut un violent dpit.
Le soir, se trouvant seule avec son mari, elle se mit  pleurer. Il
lui demanda la cause de ce chagrin, elle lui raconta tout. Alors
Charles lui dit tendrement: Ne te dsole pas, ma douce amie,  partir
de ce soir je n'aurai pas un moment de repos que je n'aie fait de toi
une reine comme tes deux cadettes. Et il en fit, en effet, une reine
de Sicile.


=183.=--La dfense de Mazagran, qui eut lieu en 1840, est un des
plus beaux faits d'armes de nos guerres d'Afrique. Mais pourquoi un
breuvage compos de caf, d'eau et de sucre est-il appel un mazagran?

Cela tient  une circonstance de ce sige mmorable. Les cent
vingt-trois Franais qui, sous le commandement du capitaine Lelivre,
dfendirent Mazagran contre douze mille Arabes, taient abondamment
pourvus d'eau, par un excellent puits qui se trouvait dans le retrait
du fort; mais l'eau-de-vie vint  manquer, et nos braves prenaient du
caf noir un peu sucr et fortement tendu d'eau. Or, une fois
dlivrs, nos soldats aimaient  prendre le caf comme  Mazagran,
et cette expression, bientt rduite  Mazagran tout court, se
rpandit parmi les militaires, et les civils l'adoptrent.

Dans les cafs parisiens, on dsigne surtout par le nom de mazagran le
caf servi dans un verre, pour le distinguer de celui qui est vers
dans une tasse, qui serait trop petite pour qu'on y pt ajouter de
l'eau.


=184.=--A propos d'une chauffoure, o un certain nombre de
simples curieux ou badauds ont t bousculs, maltraits, et mme
emprisonns: Vous croyez, dit un journaliste, que l'exemple de
ceux-l va profiter aux autres? Point du tout. Cote que cote, l'on
veut voir, et, sans avoir vu, l'on attrape des horions. Et, en fin de
compte, car c'est le plus clair de l'affaire,

    ... cela fait toujours passer une heure ou deux.

Il y a l une allusion  la fameuse rplique du juge Dandin, des
_Plaideurs_.

    N'avez-vous jamais vu donner la question?

demande-t-il  la jeune fille qui va devenir sa bru.

    Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
    --Eh! Monsieur! peut-on voir souffrir des malheureux!

se rcrie la sensible Isabelle.

    --Bah! cela fait toujours passer une heure ou deux!

rplique le vieux magistrat.

Tout  fait charmant, tout  fait divertissant, en effet, le spectacle
que le beau-pre veut bien offrir  la belle-fille.

Si l'on pouvait en douter, qu'on en juge par l'estampe que nous
reproduisons, d'aprs une sorte de manuel judiciaire publi en 1541.
Cet ouvrage, intitul _Praxis criminalis_ (Trait de la justice
criminelle), est un expos technique de toutes les procdures et
pratiques observes dans la rpression des crimes. L'auteur, J.
Millus, grand matre des eaux et forts et questeur au tribunal de la
table de marbre, prend pour exemple une cause criminelle suppose ou
vritable, et, tout en donnant comme texte primitif le procs-verbal
exact de ce qui fut fait judiciairement depuis la premire annonce du
crime jusqu' l'heure du suprme chtiment des coupables, il
accompagne ce texte, relativement concis, d'un trs ample et sans
doute trs savant commentaire technique  l'usage des praticiens.

Sur ce thme, un artiste de grand talent, qui malheureusement n'est
pas nomm, composa douze ou quatorze tableaux d'assez grande
dimension, dont trois sont consacrs aux divers genres de questions.
D'abord la question  l'eau, dite _question franaise ordinaire_:
l'opration consiste  faire avaler de force un certain nombre de pots
d'eau au patient, dont le corps est tendu  l'aide de cordes. Entre
l'absorption de chaque pot, le juge instructeur pose de nouvelles
interrogations au malheureux, jusqu'au moment o le mdecin assistant
le dclare hors d'tat d'entendre et de rpondre. Vient ensuite _la
question extraordinaire_ dite _aux brodequins_ (_tortura
cothurnorum_). Assis et li sur un banc, le patient a les jambes
entoures de planchettes, le bourreau frappe dessus  grands coups de
maillet. Et ainsi  plusieurs reprises, jusqu' ce que le tortur ait
perdu connaissance.

[Illustration: FIG. 13.--La question toulousaine, fac-simil
d'une estampe du _Praxis Criminalis_ de J. Millus, 1541.]

Enfin la question dite _toulousaine_, que reproduit notre gravure et
qui n'a pas besoin de commentaire. Si l'on tait tent de croire que
les terribles procds judiciaires consigns dans ces images, dates
du milieu du seizime sicle, ne restrent plus longtemps en usage, on
commettrait une grave erreur. La preuve nous en est fournie par
l'exemplaire mme auquel la gravure est emprunte. Ce volume fait
partie d'une ancienne collection forme vers la fin du rgne de Louis
XV, par un clbre bibliophile, qui avait coutume de mettre des notes
manuscrites sur les feuillets de ses livres. Et voici comment il
s'exprime  propos de celui-ci: Cette procdure criminelle n'est
bonne qu' nous faire connatre comme elle s'observait du temps de
Franois Ier. Les formes ont _un peu chang_ depuis, mais au fond la
marche _est toujours la mme_.


=185.=--Le refrain d'une vieille chanson, trs en vogue chez nos
pres, affirmait que, d'aprs Hippocrate, pour se tenir en bonne
sant,

      Il faut chaque mois
    S'enivrer au moins une fois.

(Les plaisants mme, au lieu d'une fois, disaient _trente_.)

Le pre de la mdecine a-t-il rellement affirm qu'un excs mensuel
de boisson pouvait tre profitable  la sant? C'est ce que nous
n'avons pu vrifier; mais ce qu'il y a de certain, c'est que jadis ce
prcepte tait traditionnellement et trs srieusement admis, comme
celui qui conseillait les saignes priodiques et saisonnires,
lequel, par parenthse, n'est tomb en dsutude complte qu' une
poque assez rapproche de nous.

Toujours est-il qu'Arnauld de Villeneuve, clbre mdecin et
alchimiste du treizime sicle, qui dcouvrit les trois acides
sulfurique, nitrique et muriatique, et  qui l'on attribue aussi les
premires pratiques rgulires de distillation, examina trs gravement
cette question et la discuta dans les termes suivants:

Quelques-uns prtendent qu'il est salutaire de s'enivrer une ou deux
fois le mois avec du vin: soit parce qu'il en rsulte un long et
profond sommeil, qui, en laissant reposer les fonctions animales,
fortifie les fonctions naturelles, soit parce que les scrtions, les
sueurs qui sont abondantes, purgent le corps des humeurs superflues
qu'il contenait. Pour moi, je ne voudrais permettre cet excs qu'aux
personnes dont le rgime est ordinairement mauvais, et, dans ce cas,
leur conseillerais-je encore de ne pas pousser l'ivresse trop loin, de
peur de nuire au cerveau, et d'affaiblir les fonctions animales plus
que le repos ne pourrait les fortifier. L'ivresse qu'on se procure
doit donc tre lgre, suffisante seulement pour provoquer le sommeil
et pour dissiper tout  fait les inquitudes qu'on pourrait avoir sur
sa temprance. La pousser plus loin serait manquer aux bonnes moeurs
et aller contre la nature.

En somme donc, un des hommes dont les ides jouirent du plus grand
crdit pendant tout le moyen ge admettait l'ivresse au nombre des
mesures hyginiques. Dieu sait l'cho que trouva son opinion!


=186.=--Origine du bonnet rouge qui, sous la Rvolution, fut une
coiffure symbolique:

Avant 1789, plusieurs des officiers qui avaient fait la guerre
d'Amrique, en avaient rapport l'habitude de cacheter leurs lettres
avec un sceau reprsentant le bonnet de la Libert entour des treize
toiles des tats-Unis. Le bonnet phrygien ne tarda  devenir  la
mode; on le mit partout, sur les gravures et les mdailles, sur les
enseignes des boutiques. On en coiffait le buste de Voltaire, qu'on
faisait paratre sur le Thtre-Franais, quand on jouait _la Mort de
Csar_. Au club des Jacobins, le prsident, les secrtaires, les
orateurs, adoptrent le bonnet rouge, et lorsque Dumouriez, avec
l'assentiment du roi, vint y prononcer quelques mots, le lendemain de
sa nomination au ministre des affaires trangres, il ne crut pas
pouvoir se dispenser de prendre la coiffure officielle du lieu pour
monter  la tribune.


=187.=--On a beaucoup dissert sur l'origine du terme de
_chauvinisme_, devenu trs usuel pour dsigner une sorte de fanatisme
militaire. En ralit, on a retrouv dans les annales des grandes
guerres de la Rpublique et de l'Empire certain brave nomm _Chauvin_
qui, s'tant trouv  toutes les affaires les plus chaudes, les plus
prilleuses, en tait sorti fort bless, fort mutil, en restant
aussi navement enthousiaste que le premier jour de son hroque
profession. Mais le nom de Chauvin, et partant l'expression de
_chauvinisme_ ressortant du caractre de l'homme, n'est vraiment
devenu populaire qu'aprs la reprsentation d'une pice intitule _la
Cocarde tricolore_, espce de revue militaire, que les frres Coignard
firent jouer en 1831,  propos de la conqute d'Alger. Un des hros de
cette pice est le conscrit Chauvin, que les auteurs nommrent
peut-tre ainsi sans allusion aucune au Chauvin des grandes guerres,
fort peu connu d'ailleurs.

Ce _Chauvin_ est tout  fait le type aujourd'hui consacr du
_chauvinisme_, et c'est dans la mme revue qu'on voit paratre--pour
la premire fois, croyons-nous--le _Dumanet_ qui est rest aussi une
des personnifications du simple soldat, alliant la plus parfaite
candeur intellectuelle au sentiment le plus absolu de la discipline
et du devoir.

Notons qu'un des plus grands lments de succs de cet -propos
guerrier fut une certaine _Chanson du chameau_, que le conscrit
Chauvin chantait, ou plutt _geignait_, en se frottant douloureusement
l'abdomen:

    J'ai mang du chameau;
    J'ai l'ventr' comme un tonneau!
    J'verrai plus mon hameau!
    a m'brl' dans chaqu' boyau!
    Dir' qu'un peu d'aloyau
    Peut conduire au tombeau!
    On m'disait qu'c'tait bon.
    Et, comme c'tait nouveau,
    J'en mange un bon morceau,
    Mais c'tait d'la poison, etc.


=188.=--Sur les thtres grecs, la personne charge de diriger
les choeurs de musique,--le chef d'orchestre,--au lieu d'indiquer,
comme aujourd'hui, la mesure aux excutants par des mouvements de
bras, avait au pied des sandales  semelles de bois, avec lesquelles
il frappait en cadence sur le plancher du thtre. Les Romains
se servaient aussi d'une espce de sandale faite de deux semelles,
entre lesquelles tait une sorte de castagnette qui rendait un son
sec.


=189.=--D'o vient le nom de _cotrets_ ou _cotterets_ donn  une
espce de fagot?

--Un compilateur du sicle dernier explique ainsi l'origine de ce
nom. En 1564, on tait parvenu  rendre la rivire d'Ourcq navigable,
par un canal conduisant ses eaux jusqu' Paris. Elle portait des
bateaux construits exprs, beaucoup plus longs que larges. Depuis deux
ans l'on attendait avec impatience de grands avantages d'une
communication facile et peu dispendieuse avec un pays fertile en
productions essentielles. Les premiers bateaux qui arrivrent 
Paris par le nouveau canal furent reus avec un applaudissement
gnral. A leur dpart du port de la Fert-Milon, il y avait eu
des rjouissances publiques. Ces bateaux taient chargs d'un bois
lger, fendu proprement et li comme des fascines, dans un got que
l'on ne connaissait pas encore  Paris. Comme on nommait _Col de Retz_
ou _cote de Retz_, dans le langage vulgaire, la fort de
Villers-Cotterets, on donna le nom de _cotterets_ ou _cottrets_  ces
fascines qui en venaient. De l l'expression aujourd'hui gnralement
admise.


=190.=--Lorsque, en 1826, le chimiste Ballard,--qui
d'ailleurs n'tait encore que prparateur  la facult de
Montpellier,--en exprimentant sur l'eau de mer, isola une
substance jusqu'alors inconnue qui lui parut, et qui tait en effet un
corps simple, il le prsenta au monde savant sous le nom de _muride_,
qui en disait l'origine. (On appelait alors _muriate de soude_ le sel
commun extrait des eaux de la mer; ce nom de _muriate_ drivait du mot
latin _muria_, qui signifie saumure.) Mais Gay-Lussac et Thnard, qui
contrlrent la dcouverte du jeune prparateur, proposrent de donner
au corps simple trouv par lui le nom de _brome_ (du grec _bromos_,
mauvaise odeur), rappelant une de ses principales proprits
physiques, car le brome est sous la forme d'un liquide d'un rouge
fonc, qui rpand  l'air d'paisses vapeurs absolument irrespirables.
Ce nom fut adopt.

Bien que constituant un vritable vnement scientifique, la
dcouverte du brome sembla pendant assez longtemps ne devoir tre
consigne dans l'histoire de la chimie que comme un fait dpourvu de
consquences utiles; mais chacun sait le rle important que ce corps
joue aujourd'hui par ses composs, les _bromures_, dans les oprations
photographiques et en outre comme agent pharmaceutique.


=191.=--Aureng-Zeb, avant d'tre empereur des Mogols, mais
aspirant  l'tre, au prjudice de ses frres, rassembla un jour tous
les fakirs ou moines mendiants du pays, pour leur faire, disait-il,
une grosse aumne, et pour avoir la consolation de manger avec
eux--selon la formule hospitalire--le sel et le riz.

Le lieu de l'assemble tait une vaste campagne. Aureng-Zeb fit servir
 cette multitude prodigieuse de pauvres pnitents un repas conforme 
leur tat. Quand on eut mang, le prince fit apporter une grande
quantit d'habits neufs, et dit aux fakirs tonns qu'il souffrait de
les voir ainsi couverts de haillons. L'artificieux Mogol n'ignorait
pas que la plupart de ces gueux portent avec eux bon nombre de pices
d'or, qui sont la rcolte de leurs intrigues et de leur mendicit. En
effet, plusieurs voulurent se dfendre de quitter ces haillons, en
prtextant l'esprit de pauvret qui fait l'essentiel de leur
profession. On ne les couta pas. Le prince exigea que tous
revtissent les habits neufs. Cela fait, on entassa les haillons
qu'ils avaient quitts au milieu d'un champ; l'on y mit le feu, et
l'on trouva, parat-il, dans les cendres une somme si considrable que
ce fut--disent quelques crivains--un des principaux secours
qu'eut Aureng-Zeb pour faire la guerre  ses frres.


=192.=--D'o vient le nom de _tandem_, donn aux vlocipdes 
plusieurs places?

--Voici ce que nous lisons dans le _Trait de la conduite en
guides et de l'entretien des voitures_, publi en 1889 par M. le
commandant Jouffret:

L'attelage avec deux chevaux placs en file est dit attelage en
_tandem_;--on devrait plutt dire attelage  la Tandem, car le
nom vient de celui de lord Tandem, clbre cuyer du temps de Louis
XIII, qui attela le premier ainsi, et qui, dit-on, menait tellement
vite qu'il faisait faire  son cheval de devant, dress  la selle,
mais attel pour la premire fois, tous les mouvements que l'on peut
obtenir au mange, changement de pieds, d'allure, etc.

C'est donc par analogie avec ce mode d'attelage qu'on a donn aux
vlocipdes portant deux ou plusieurs personnes, places l'une  la
suite de l'autre, ce nom de _tandem_, qui droute d'autant mieux les
curieux d'tymologies qu'ils croient voir l l'adverbe latin qui
signifie _enfin_, dont on cherche vainement le rapport avec un
appareil locomoteur.


=193.=--Vers l'an 1714, deux Anglaises, visitant Versailles,
donnrent la mode des coiffures basses aux Franaises, qui,  cette
poque, les portaient tellement hautes que leur tte semblait au
milieu de leur corps. Le roi exprima hautement son approbation en
faveur de la coiffure anglaise; il la trouva plus lgante et de
meilleur got: alors les dames de la cour s'empressrent de l'adopter.

Nanmoins,  peine les hautes coiffures taient-elles bannies de
France, qu'elles furent adoptes en Angleterre, et portes au plus
haut degr d'extravagance. Les coiffeurs se mettaient l'esprit  la
torture pour imaginer les moyens de btir des dcorations sur la tte
des dames, et l'on avait invent divers expdients pour enfoncer les
pingles. Une pantoufle ou une quenouille servait souvent  produire
l'lvation voulue.


=194.=--Les publicains, que plusieurs passages de l'vangile nous
montrent comme tant l'objet de la haine et du mpris gnral,
n'taient autres que les fermiers des impts publics, qui, ayant
achet aux enchres la perception des taxes  leurs risques et prils,
ne se faisaient pas faute d'exercer les plus dures exactions sur les
citoyens. Le tarif lgal de chaque impt demeurant cach, les
publicains pouvaient en lever le chiffre, sans qu'on et aucun moyen
de contrle. Les publicains dont il est parl dans l'vangile ne sont
pas,  vrai dire, les fermiers de l'impt, eux-mmes gens riches et de
marque n'ayant aucun contact avec les contribuables, mais les agents
subalternes chargs de la perception, et, partant, inspirant une forte
aversion aux citoyens.


=195.=--Le nom de _farce_, donn au moyen ge  une pice de
thtre, vient du latin _farcire_, qui signifie remplir, et fait au
participe pass _fartus_, et, en bas latin, _farsus_, dont _farsa_ est
le fminin; _farsus_ est tout ce qui est rempli, bourr, farci;
_farsa_ dsigne aussi ce qui sert  bourrer,  farcir. Cette
tymologie explique tous les sens primitifs du mot _farce_. De mme
qu'on appelait farce en cuisine un hachis introduit dans une pice de
viande, un mlange de viande hache, de mme on appela _farce_ au
thtre une petite pice, une courte et vive satire forme d'lments
varis; plus tard ce sens premier s'effaa, et le mot _farce_
n'veilla plus d'autre ide que celle de comdie rjouissante. La
farce hrita de l'esprit narquois et de l'humeur libre du fabliau; ce
que celui-ci racontait, la farce le mettait en dialogue et en scne;
mais la farce eut ensuite un fond original et qui lui fut propre; elle
peignait de prfrence les dtails vulgaires et plaisants de la vie
prive.


=196.=--Le verbe _fliciter_, qui est aujourd'hui d'usage si
gnral, n'tait pas encore franais au milieu du dix-septime sicle.

Balzac, qui trouvait ce mot trs curieusement expressif, entreprit de
le faire consacrer,  l'encontre de la cour, o il tait tenu pour
barbare.

Si le mot _fliciter_ n'est pas encore reconnu franais, crivait-il,
il le sera l'anne prochaine, car M. de Vaugelas,  qui je l'ai
recommand, m'a promis de lui tre favorable.

Vaugelas, qui faisait alors autorit  propos de langage, s'intressa
en effet  ce mot, qui fut, comme nous disons aujourd'hui,
_officiellement_ naturalis, et qui depuis n'a cess de faire bonne
figure dans notre idiome.


=197.=--Voyez quel _poussah_! dit-on d'une personne alourdie
par un excessif embonpoint, et qui semble n'avoir qu'imparfaitement
l'usage des mouvements. On fait ainsi allusion  des figurines de
provenance chinoise, qui reprsentent des tres joufflus, ventrus,
ramasss sur eux-mmes. Or l'on ignore assez gnralement que le type
traditionnel du bonhomme trange que nous appelons _poussah_ n'est
autre que la reprsentation mythique d'une divinit que les enfants du
Cleste Empire appellent _Pou-ta_, et dont le nom nous est arriv
corrompu par les anciens voyageurs.

Obse, dbraill, mont ou appuy sur l'outre, qui, d'aprs les
traditions chinoises, renferme les biens terrestres matriels, sa
figure, aux yeux demi-clos, rayonne sous un rictus d'ternelle
batitude. Cette masse, rendue informe par la bonne chre et
l'insouciance, figure le dieu du _contentement_. A la vrit, il faut
se pntrer des manires de voir chinoises pour l'admettre sous cette
dnomination. Pour les Chinois, en effet, un homme de marque, un
fonctionnaire, annonce d'autant plus de mrite que sa robuste
corpulence remplit mieux le large fauteuil o il doit siger; quelques
auteurs ont considr, mais  tort, Pou-ta comme le dieu de la
porcelaine.

Ajoutons,  titre de curiosit ethnographique, que si les Chinois
estiment particulirement les hommes gras, par contre le type de la
beaut fminine rside pour eux dans un corps fluet et lanc.


=198.=--_Berner_ est un mot dont le sens est clair pour tout le
monde. Il s'emploie surtout dans le sens de tromper grossirement. Les
valets de Molire et de Regnard ne trompent pas les Grontes, ils les
bernent: il y a l une nuance qui donne au mot sa vraie acception
figure.

[Illustration: FIG. 14.--Mythologie chinoise. Pou-ta, dieu du
contentement.]

Ce mot n'est plus gure employ dans son sens propre que par les
soldats en belle humeur qui veulent jouer un bon tour  l'un de leurs
camarades, ou qui entendent lui infliger un chtiment _officieux_
pour quelque faute vnielle. Cette plaisanterie ou punition consiste 
dposer le patient sur une forte couverture maintenue horizontale, et
tendue par quatre vigoureux poignets, qui la laissent s'abaisser et la
retendent violemment pour lancer en l'air leur victime.

Or d'o vient la forme primitive du mot? Quelques-uns la font venir du
_burnous_ des Arabes. Selon Littr, elle driverait d'un ancien mot
_berne_, qui signifiait une toffe de laine grossire (italien et
espagnol _bernia_) et qui ne serait plus en usage. Cette origine est
videmment exacte, mais c'est  tort que le lexicographe dit que le
mot n'existe plus dans la langue; car, dans presque toute la rgion
mridionale, une _berne_ ou _barne_ est une pice d'toffe, soit de
laine, soit de fil, servant surtout  faire scher, en les talant
dessus, des graines, des fruits, des haricots, etc.

Rabelais, qui avait beaucoup retenu du langage mridional, dit d'un de
ses personnages qu'il portait _bernes_  la moresque, et l'un de ses
commentateurs met en note  ce mot: _Berne_, sorte de mantelet 
cape, _albornos_ en espagnol (qui pourrait bien tre le mme que
_burnous_ des Arabes, qui ont longtemps domin sur la pninsule).
C'est encore dans le Midi un grand chaudron, puis aussi un _van_, d'o
a t form le mot _berner_, analogue  _vanner_.


=199.=--D'o vient le nom de _romans_ donn aux ouvrages ayant
pour sujet des actions imaginaires?

--De la langue romaine, que Csar et ses soldats introduisirent
dans la Gaule et qui s'y confondit avec l'idiome du pays, se forma un
jargon qui prit le nom de langue _romance_, ou tout simplement
_romane_. Ce fut celle de nos premiers rcits nationaux; et comme ces
rcits ne roulaient que sur des aventures extraordinaires de guerre,
d'amour, de ferie, ils imprimrent leur dnomination de _romans_ 
tous les ouvrages du mme genre.


=200.=--On observait autrefois  l'enterrement des nobles une
singulire coutume. On faisait coucher dans le char funbre, au-dessus
du mort, un homme arm de pied en cap, pour reprsenter le dfunt. On
trouve dans les comptes de la maison de Polignac qu'on donna cinq sols
 Blaise, pour avoir fait le chevalier mort aux funrailles de Jean,
fils d'Armand, vicomte de Polignac.


=201.=--En 1744, un trait de paix intervint entre le
gouvernement de Virginie et les chefs indiens dits des Six-Nations.
Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires
virginiens informrent les Indiens qu'il y avait,  Williamsbourg, un
collge, avec un fonds pour l'ducation de la jeunesse, et que si les
chefs des Six-Nations voulaient y envoyer une demi-douzaine de leurs
enfants, le gouvernement pourvoirait  ce qu'ils fussent bien soigns
et instruits dans toutes les sciences des blancs.

Une des politesses des sauvages consistait  ne pas rpondre  une
proposition sur les affaires publiques le mme jour qu'elle avait t
faite. Ce serait, disaient-ils, traiter lgrement et manquer
d'gards aux auteurs de la proposition. Ils remirent donc leur
rponse au lendemain. Alors l'orateur commena par exprimer toute la
reconnaissance qu'ils avaient de l'offre gnreuse des Virginiens:
Car nous savons, dit-il, que vous faites beaucoup de cas de tout ce
qu'on enseigne dans ces collges; et l'entretien de nos jeunes gens
serait pour vous un objet de grande dpense. Nous sommes donc
convaincus que dans votre proposition vous avez l'intention de nous
faire du bien, et nous vous en remercions de bon coeur; mais, vous qui
tes sages, vous devez savoir que toutes les nations n'ont pas les
mmes ides sur les mmes choses; et vous ne devez pas trouver mauvais
que notre manire de penser sur cette espce d'ducation ne s'accorde
pas avec la vtre. Nous avons  cet gard quelque exprience.
Plusieurs de nos jeunes gens ont t autrefois levs dans vos
collges et ont t instruits dans vos sciences; mais quand ils sont
revenus parmi nous, ils taient mauvais coureurs, ils ignoraient la
manire de vivre dans les bois, ils taient incapables de supporter le
froid et la faim, ils ne savaient ni btir une cabane, ni prendre un
daim, ni tuer un ennemi, et ils parlaient fort mal notre langue, de
sorte que, ne pouvant nous servir ni comme guerriers, ni comme
chasseurs, ni comme conseillers, ils n'taient absolument bons  rien.
Nous n'en sommes pas moins sensibles  votre offre gracieuse, quoique
nous ne l'acceptions pas; et, pour vous prouver combien nous en sommes
reconnaissants, si les Virginiens veulent nous envoyer une douzaine de
leurs enfants, nous ne ngligerons rien pour les bien lever, pour
leur apprendre tout ce que nous savons, et _pour en faire des hommes_.


=202.=--Ds que le livre des _Confessions de saint Augustin_,
traduites en franais par Arnauld d'Andilly, furent publies,
MM. de l'Acadmie franaise, charms de la beaut de cette
traduction, offrirent une place alors vacante parmi eux  cet
excellent homme, qui les remercia de l'honneur qu'ils voulaient
bien lui faire, mais n'accepta pas. D'autres disent que le premier
refus vint de l'avocat gnral Lamoignon, qui, malgr les vives
sollicitations de l'illustre compagnie, ne consentit pas  s'asseoir
au fauteuil acadmique.--Toujours est-il que, pour ne plus tre exposs
 voir ddaigner ainsi leurs suffrages, MM. les immortels dcidrent
que l'Acadmie se _ferait solliciter_, et ne solliciterait personne
pour entrer dans ses rangs. De l date pour les candidats l'obligation
de la demande et des visites  chaque membre.


=203.=--Jacques Ier, roi d'Angleterre, tant  Salisbury, un
bourgeois de cette ville grimpa par dehors jusqu' la pointe du
clocher de la cathdrale, y planta le pavillon royal, fit trois
gambades en l'honneur du monarque, descendit comme il tait mont, et
composa une adresse de flicitation, o il rendait compte de son
exploit et demandait une rcompense.

Lorsqu'il l'eut prsente, le roi le remercia de l'honneur qu'il lui
avait fait, et, comme rcompense, lui offrit de lui dlivrer une
patente par laquelle lui et ses hritiers auraient le privilge
exclusif de grimper sur tous les clochers de la Grande-Bretagne et d'y
faire des gambades.


=204.=--D'o venait le nom de rue d'Enfer, chang dans ces
dernires annes en rue Denfert-Rochereau?

--Saint Louis, dit Saint-Foix dans ses _Essais sur Paris_, fut si
difi, au rcit qu'on lui faisait de la vie austre et silencieuse
des disciples de saint Bruno, qu'il en fit venir six et leur donna une
maison avec des jardins et des vignes au village de Gentilly. Ces
religieux voyaient de leurs fentres le palais de Vauvert, bti par le
roi Robert, abandonn par ses successeurs, et dont on pouvait faire un
monastre commode et agrable par la proximit de Paris. Le hasard
voulut que des esprits, ou revenants, s'avisrent de s'emparer de ce
vieux chteau. On y entendait des hurlements affreux. On y voyait des
spectres tranant des chanes, et entre autres un monstre vert, avec
une grande barbe blanche, moiti homme et moiti serpent, arm d'une
grosse massue, et qui semblait toujours prt  s'lancer la nuit sur
les passants. Que faire d'un pareil chteau? Les chartreux le
demandrent  saint Louis; il le leur donna, avec toutes ses
appartenances et dpendances. Les revenants n'y revinrent plus; le nom
d'Enfer resta seulement  la rue, en mmoire de tout le tapage que les
diables y avaient fait.

Quelques tymologistes prtendent que la rue Saint-Jacques s'appelait
anciennement _via superior_, et celle-ci, parce qu'elle est plus
basse, _via inferior_ ou _infera_, d'o lui vint dans la suite le nom
d'Enfer, par corruption et contraction de mot. D'autres disent que,
les gueux, les filous et les gens sans aveu se retirant ordinairement
dans les rues cartes, on donnait le nom d'Enfer  ces rues,  cause
des cris, des jurements, des querelles et du bruit qu'on y entendait
sans cesse.


=205.=--Claude Bernard, le savant contemporain dont le nom a t
donn  une rue du Ve arrondissement de Paris, eut au dix-septime
sicle un homonyme clbre par ses vertus chrtiennes.

Ce Claude Bernard, surnomm le _pauvre prtre_, se dpouilla d'un
hritage de quatre cent mille livres, qu'il consacra  des oeuvres
charitables. Le cardinal de Richelieu, l'ayant un jour fait venir, lui
dit qu'il venait de lui attribuer une riche abbaye du diocse de
Soissons: Monseigneur, rpondit le pauvre prtre, j'avais assez pour
vivre selon mon tat, et j'ai tout sacrifi de bon coeur pour suivre
mon got et travailler au salut des mes. Si j'acceptais les revenus
de cette abbaye, je ne ferais qu'ter le pain  la bouche des pauvres
du diocse de Soissons, pour le donner  ceux du diocse de Paris.
Mieux vaut laisser  chaque contre le soin de nourrir ses malheureux.

--Demandez-moi donc quelque chose, reprit le ministre, afin que
je vous prouve le cas que je fais de vous.

Alors Claude Bernard, aprs avoir rflchi un instant: Monseigneur,
dit-il, j'ose proposer un souhait  Votre minence. Lorsque je vais
conduire les criminels pour les prparer  bien mourir, les planches
de la charrette sur laquelle on nous mne sont si courtes que nous
risquons souvent de tomber l'un et l'autre sur le pav. Ordonnez, je
vous prie, qu'on y fasse quelques rparations.

Le pauvre prtre mourut au retour d'une de ces excutions, en 1641.


=206.=--Devant plusieurs Arlsiens, le marchal de Villars se
vantait  Louis XIV d'avoir facilement appris le provenal: _Blou_,
dit une voix.--Que signifie ce mot? reprit Villars, se tournant
vers celui qui l'avait prononc.--Il signifie _peut-tre_,
Monsieur le marchal.--_Blou, blou_, j'ai bien pu l'oublier;
mais je sais tous les autres.--_Bessa_, reprit notre courtisan
arlsien.--_Bessa!_ que signifie encore celui-ci?--Il signifie
encore _peut-tre_, Monsieur le marchal. Le roi s'tant mis
 rire, le marchal rit lui-mme, comme cela lui arrivait, du reste,
quelquefois, quand il rencontrait quelqu'un qui relevait avec esprit
cette jactance qu'il portait dans les petites choses comme dans les
grandes.


=207.=--La dsignation de _petits crevs_ donne  certains
jeunes gens de mise ridicule fut adopte, il y a quelque vingt-cinq
ans, comme argot professionnel par des chemisiers et des
blanchisseuses pour dsigner plusieurs de leurs clients du monde
lgant, qui se faisaient remarquer par le luxe habituel de leurs
chemises garnies de _petits crevs_ ou garniture _bouillonne_.

Ce fut  un _gentleman_ dont le nom tait d'une prononciation
difficile, et dont la recherche luxueuse en ce genre tait connue, que
le sobriquet fut d'abord appliqu. Ses fournisseurs l'appelrent
longtemps le _monsieur aux petits crevs_, puis _petit crev_ tout
court. Le mot passa naturellement  d'autres. Cette expression tait
du reste renouvele de celle de _gros crevs_, par laquelle, sous
Louis XIII, on dsignait les seigneurs dont les pourpoints avaient ce
genre d'ornement. On pouvait voir,  Rome, au temps de Pie IX, un
petit prince allemand qui avait la manie de ce costume et qui figura
ainsi dans une procession. Les Suisses de la garde du pape portaient
aussi un uniforme  _gros crevs_. On disait aussi une _grosse creve_
en parlant d'une femme.

Cette appellation, au surplus, a une origine commune avec la presque
totalit des termes de ce genre qui ont t en vogue dans le langage
des _prcieux_  diverses poques; tous avaient trait  une
particularit de la toilette des personnages.


=208.=--Dans les assembles dlibrantes modernes, les votes qui
n'ont pas lieu au scrutin crit sont dits _par assis et lev_, et le
plus souvent sont simplement effectus par mains leves, avec
contre-preuve pour la non-acceptation du texte mis aux voix.

Dans l'ancienne Rome, les snateurs opinaient, non en levant la main
ou en se levant eux-mmes, mais, comme on disait alors, _par les
pieds_. Quand le consul qui prsidait le snat mettait en dlibration
une question quelconque, il invitait les membres de l'assemble  se
sparer selon le parti qu'ils prenaient, en prononant la formule
traditionnelle:

_Que ceux qui sont favorables  la question passent de ce ct-ci; que
ceux qui pensent diffremment passent de celui-l._

Ce mode de votation s'appelait: _in aliena sententiam pedibus ire_
(aller aux suffrages par les pieds), et en consquence les opinants
taient dits _senatores pedarii_.


=209.=--Quand on dplaisait au cardinal de Richelieu, il ne
manquait jamais de dire en vous parlant:

Je suis votre serviteur trs humble.

Le marchal de Brze, beau-frre du premier ministre, vint un jour
prendre de Pontes pour le conduire  Rueil, faire visite  Son
minence, avec laquelle il s'tait brouill, parce qu'il avait refus
de quitter la maison du roi pour tre plus spcialement au service du
cardinal.

Lorsque le marchal eut prsent Pontes, Richelieu le salua du
serviteur trs humble.

A l'instant, cet officier sortit de l'appartement, monta  cheval et
revint en toute hte  Paris.

Quelques jours aprs, M. de Brze, l'ayant rencontr, lui demanda la
raison de ce brusque dpart.

Le serviteur trs humble du cardinal, rpondit-il, m'a fait tant de
peur que, si je n'avais trouv la porte ouverte, j'aurais assurment
saut par la fentre.


=210.=--Le mot _obligeance_, si souvent et si heureusement
employ aujourd'hui pour qualifier l'acte de la personne _obligeante_,
est relativement d'introduction toute rcente dans notre langage.
Marmontel, dans ses _Mmoires_, qu'il crivait vers la fin du
dix-huitime sicle, dit en parlant du ministre Calonne:

Il se vit tout  coup entour de louange et de vaine gloire, persuad
que le premier art d'un homme en place tait l'art de plaire, livrant
 la faveur le soin de sa fortune, et ne songeant qu' se rendre
agrable  ceux qui se font craindre pour se faire acheter. On ne
parlait que des grces de son accueil et des charmes de son langage.
Ce fut pour peindre son caractre qu'on emprunta des arts l'expression
de formes lgantes, et l'_obligeance_, ce mot nouveau, parut tre
invent pour lui.

Ce mot tait, en effet, d'introduction nouvelle dans le langage usuel
au temps o Marmontel rdigeait ses Mmoires. On ne le trouvait encore
dans aucun dictionnaire; il figure pour la premire fois au
Dictionnaire de l'Acadmie dans l'dition de l'an VII (1799).


=211.=--Un jour que Henri IV tait  un balcon avec le marchal
de Joyeuse, et que le peuple semblait les regarder avec une grande
curiosit: _Mon cousin_, dit le roi, _ces gens-ci me paraissent fort
aises de voir ensemble  ce balcon un roi apostat et un moine
dclotr_.

En parlant ainsi, le factieux et au fond trs sceptique Barnais
faisait allusion  l'abjuration qui lui avait valu la couronne de
France, et aux singuliers changements de condition qui avaient
accident la vie du marchal de Joyeuse.

Ce Joyeuse (Henri Joyeuse du Bouchage), n en 1567, est celui dont
Voltaire a dit dans sa _Henriade_ que:

    Vicieux, pnitent, courtisan, solitaire,
    Il prit, quitta, reprit, la cuirasse et la haire.

Ds sa premire jeunesse, quand il tait colier au collge de
Toulouse, ses sentiments de pit taient si vifs qu'un jour,  son
exemple, douze de ses condisciples, la plupart fils de grandes
maisons, allrent demander aux cordeliers de la ville l'habit de leur
ordre. Ce projet ayant t contrari, il acheva ses tudes au collge
de Navarre; il porta les armes avec une grande distinction; puis se
maria, mais sans jamais cesser de sentir en lui une grande propension
 la vie religieuse. A la mort de sa femme,--qui sembla rsulter
du chagrin qu'elle prouva  la suite d'un entretien o son mari lui
avait rvl certaine vision l'avertissant de se consacrer  Dieu
seul,--il fit profession chez les capucins, sous le nom de frre
Ange. L'anne d'aprs, les Parisiens ayant rsolu de dputer  Henri
III pour le prier de revenir habiter Paris, frre Ange se chargea de
la commission. Il partit processionnellement  la tte des dputs,
qui chantaient des litanies, et, pour reprsenter Notre-Seigneur
allant au Calvaire, il se mit sur la tte une couronne d'pines,
chargea une grosse croix de bois sur ses paules. Tous les autres
dputs taient en habits de pnitents. Le roi fut touch de
compassion  la vue de frre Ange, nu jusqu' la ceinture, et que deux
capucins frappaient  grands coups de discipline; mais cette bizarre
dputation n'obtint rien de lui. Frre Ange rentra dans son couvent et
y resta jusqu'en 1592. A cette poque, son frre, le grand prieur de
Toulouse, s'tant noy dans le Tarn, les ligueurs du Languedoc
l'obligrent de sortir de son clotre pour se mettre  leur tte. Le
guerrier capucin combattit vaillamment pour le parti de la Ligue
jusqu'en 1596, o il fit son accommodement avec Henri IV, qui l'honora
du bton de marchal de France; mais le roi, quelque temps aprs, lui
ayant adress, peut-tre en faon de simple plaisanterie, les paroles
cites plus haut, le marchal dcida tout aussitt de reprendre son
ancien habit et sa vie monastique. Le clotre ne fut plus pour lui
qu'un tombeau. Devenu provincial des capucins de Paris et dfiniteur
gnral de l'ordre, il mourut au retour d'un voyage  Rome,  Rivoli,
en 1608.

[Illustration: FIG. 15.--Le duc de Joyeuse, marchal de France,
dfiniteur gnral de l'ordre des Capucins, fac-simil du portrait
plac en tte de sa Vie, publie par de Caillres, en 1652.]

La gravure que nous donnons est le fac-simil du portrait plac en
tte de la Vie de ce personnage publie en 1652 par de Caillres, sous
le titre de: _le Courtisan prdestin, ou le duc de Joyeuse, capucin_.


=212.=--Au temps o les livres taient soumis  une censure
pralablement  l'impression, un censeur refusa son approbation 
l'une des fables de Le Monnier. A propos d'un cheval qui succombait
sous une charge accablante, le pote faisait voir combien tait mal
entendu le calcul des princes, qui crasaient leurs peuples sous le
poids d'impts excessifs; il ajoutait:

    Ce que je vous dis l, je le dirais au roi.

Le censeur raya ce vers. Le pote voulait le maintenir, mais il fut
oblig de cder  l'obstination de l'Aristarque.

Aprs avoir fait quelques pas dans la rue, Le Monnier rentra en
proposant ce nouveau vers:

    Ce que je vous dis l, je le dirais... _tais-toi!_

Trs bien! fit le censeur, qui donna son approbation sans
s'apercevoir que le trait satirique n'en tait que plus saillant.


=213.=--Une lgende britannique explique ainsi pourquoi il est de
tradition que l'hritier de la couronne d'Angleterre porte le nom de
_prince de Galles_ (comme chez nous, jadis, celui de _Dauphin_):

Les habitants du pays de Galles refusaient de reconnatre pour roi
douard Ier d'Angleterre, parce qu'ils voulaient un souverain n dans
leur pays; le roi, usant de ruse, leur envoya sa femme lonore de
Castille, qui tait sur le point de donner le jour  un enfant;
celui-ci fut douard II. Les Gallois en effet se soumirent, mais en
imposant toutefois la condition que le fils an du roi d'Angleterre
porterait le titre de prince de Galles.


=214.=--D'o vient le nom de _calomel_, ou _calomelus_, donn
jadis au protochlorure de mercure, qui est encore d'usage gnral en
pharmacie?

--Chacun peut savoir que le _calomel_, nomm aussi _mercure
doux_, est une substance absolument blanche, employe surtout comme
vermifuge et comme purgatif lger.

Pourtant plusieurs lexicographes, notamment Boiste et M. Landais,
jugeant d'aprs l'indication tymologique de ce nom, form des deux
mots grecs _kalos_, beau, et _melas_, noir, ont avanc que le
_calomel_ est une substance noirtre.

Or le nom de _calomelas_ (par abrviation _calomel_) fut donn au
protochlorure de mercure par Turquet de Mayenne, savant mdecin
chimiste du dix-septime sicle, en l'honneur d'un jeune serviteur
ngre, qui l'aidait trs intelligemment dans ses travaux, et pour
lequel il avait beaucoup d'affection. Fiez-vous donc  la lettre des
tymologies!


=215.=--Le mot _agriculture_ n'a t insr par l'Acadmie dans
son Dictionnaire qu' la fin du dix-huitime sicle, poque o
d'ailleurs on ne le trouvait dans aucun autre lexique, ce qui prouve
qu'il est rest longtemps tranger aux crivains. On a remarqu que ce
mot ne se voit que trs rarement dans les ouvrages du sicle de Louis
XIV, et qu'on ne le trouve pas dans le _Tlmaque_, o pourtant les
laboureurs sont si souvent mis en cause et si fortement lous.


=216.=--D'o vient le nom de Francs-Bourgeois que porte une rue
de Paris?

--En 1350, Jean Roussel et Alix, sa femme, firent btir dans
cette rue, qu'on appelait alors la rue des Vieilles-Poulies,
vingt-quatre chambres pour y retirer des pauvres. Leurs hritiers, en
1415, donnrent ces chambres au grand prieur de France, avec
soixante-dix livres parisis de rente,  condition d'y loger deux
pauvres dans chacune, moyennant treize deniers en y entrant et un
denier par semaine. On appela ces chambres la maison des _francs
bourgeois_, parce que ceux qu'on y recevait taient francs de toutes
taxes et impositions, attendu leur pauvret: voil l'origine du nom de
cette rue.

D'o vient le nom de Mont-Parnasse donn  l'un des quartiers de
Paris?

--Ce nom de Mont-Parnasse est d  une butte situe dans le
voisinage, dtruite en 1761, et que les anciens coliers de
l'Universit avaient plaisamment dcore du nom de mont Parnasse,
parce qu'ils y venaient lire leurs compositions et discuter sur la
posie.


=217.=--Le Dauphin, pre de Louis XVI, avait, dit-on, fait graver
en lettres d'or et placer dans son appartement la fable suivante, dont
on ne nomme pas l'auteur:

        Un philosophe, au retour du printemps,
          Se promenant seul dans les champs,
          S'entretenait avec lui-mme.
          Il prenait un plaisir extrme
        A mditer sur les objets divers
          Qu'offrait  ses yeux la nature,
    Simple en ces lieux, et belle sans parure.
          Vallons, coteaux, feuillages verts
    Occupaient son esprit. Un quidam d'aventure,
    Homme fort dsoeuvr, crut que, semblable  lui,
        Ce solitaire tait rong d'ennui.
          Je viens vous tenir compagnie,
    Dit-il en l'abordant, c'est une triste vie
        Que d'tre seul; ces champtres objets,
          Les prs, les arbres, sont muets.
          --Oui, pour vous, rpondit le sage;
          Soyez dtromp sur ce point.
          Vous me forcez  vous le dire:
          Si je suis seul ici, beau sire,
          C'est depuis que vous m'avez joint.


=218.=--Peltier, l'un des principaux rdacteurs de la clbre
feuille royaliste intitule _les Actes des aptres_, dmontra un jour
dans son journal comme quoi la Rvolution avait eu pour cause premire
le plaisir des petites vengeances.

Le roi, dit-il, en assemblant les tats gnraux, a eu _le plaisir_
d'humilier la morgue des parlements. Les parlements ont eu _le
plaisir_ d'humilier la cour. La noblesse a eu _le plaisir_ de
mortifier les ministres. Les banquiers ont eu _le plaisir_ de dtruire
la noblesse et le clerg. Les curs ont eu _le plaisir_ de devenir
vques. Les avocats ont eu _le plaisir_ de devenir administrateurs.
Les bourgeois ont eu _le plaisir_ de triompher des banquiers. La
canaille a eu _le plaisir_ de faire trembler les bourgeois. Ainsi,
ajoutait le journaliste, chacun a eu d'abord _son plaisir_. Tous ont
aujourd'hui leur peine. Et voil ce que c'est; et voil  quoi tient
une rvolution.


=219.=--C'est par une singulire assimilation de la cause avec
l'effet que le mot _chaland_, tout en servant  dsigner une sorte de
grand bateau, employ sur les fleuves et sur les canaux, a pris une
acception qui en fait pour ainsi dire le synonyme de _client_. C'est 
Paris que s'est opr ce doublement de signification. De temps
immmorial, les bateaux qui voituraient  Paris toutes sortes de
provisions alimentaires et qu'on appelait _chalands_, amenaient de
gros pains plats auxquels les Parisiens, qui allaient les acheter aux
rives du fleuve, donnrent le nom des bateaux qui les avaient amens.
De la marchandise, le nom s'tendit aux marchands, qui, lorsque les
acheteurs abondaient, se disaient _achalands_. Dans le langage
d'aujourd'hui, les acheteurs quelconques sont des chalands, et leur
nombre _achalande_ un magasin, sans prjudice du nom de chaland donn
encore aux grands bateaux.


=220.=--A une certaine poque, sous la Rvolution, pendant la
priode d'abrogation des anciens cultes, il fut dcrt que le drap
recouvrant les cercueils au moment des funrailles serait aux couleurs
nationales, et l'observation de cette mesure dut, parat-il, tre de
longue dure, car voici ce qu'on peut lire dans une _Dissertation sur
les spultures_ publie par le citoyen Cup, en l'an VIII:

Comment a-t-on pu donner  la mort le drap tricolore? Que le
dfenseur de la patrie, que le marin  son bord, couvrent le corps de
leur camarade mort du drapeau tricolore, c'est le sien; mais que ce
voile aux trois couleurs soit tendu sur une vieille femme, sur le
mort des boutiques et des carrefours, c'est la chose la plus
dplace.

Vers la mme poque, l'Institut national mit au concours cette
question: Quelles sont les crmonies  faire pour les funrailles,
et le rglement  adopter pour le lieu de la spulture? L'un des
titulaires du prix propos, et dcern le 15 vendmiaire de l'an IX,
fut un ancien membre de la Lgislative, F. Mulot, qui, dans son
discours, dit  propos de la tenture des cercueils:

Un drap funbre sera jet sur le cercueil. Ne ridiculisons point les
couleurs nationales. Qu'un drap violet ou noir sem de quelques
larmes, ou si l'on veut brod de cyprs, serve de voile aux corps dans
les crmonies funbres. Le blanc pourrait toutefois, comme jadis,
annoncer que le mort appartenait encore  l'ge de l'innocence, ou
qu'il ne comptait point parmi les pres ou mres de famille.


=221.=--Pendant longtemps, en parlant d'une personne ayant des
embarras pcuniaires, les Italiens dirent, en manire de locution
proverbiale, qu'_il lui faudrait la salade de Sixte-Quint_. Le
_Journal de Paris_, dans un de ses numros de 1784, expliquait ainsi
l'origine de cette expression:

Sixte-Quint, qui, on le sait, avait gard les pourceaux dans son
enfance, devenu cordelier, avait vcu dans l'intimit d'un avocat fort
pauvre, mais plein de probit, dont il avait gard le meilleur
souvenir. Cet honnte lgiste tait depuis tomb dans une profonde
misre, qui l'avait rendu trs malade. Le hasard voulut qu'il allt
consulter le mdecin du pape,  qui l'ide ne lui tait pas venue de
se recommander, car, outre qu'il lui et rpugn d'implorer une sorte
d'aumne, il pouvait se croire compltement oubli du pontife. Le
mdecin, sans dessein aucun, parla de son malade devant le saint-pre,
qui parut l'couter avec indiffrence et dtourna presque aussitt la
conversation. Mais le lendemain: A propos, dit le pape au mdecin, je
me mle parfois d'administrer des remdes. Vous me parliez hier du
pauvre Turinez. Je me rappelle avec plaisir que j'ai beaucoup connu ce
digne avocat; et je lui ai envoy de quoi se composer une salade qui,
 ce que je crois, htera sa gurison.

--Une salade, trs saint-pre! la recette est nouvelle. Nous
n'ordonnons gure des remdes de ce genre.

--C'est que je ne suis pas un mdecin ordinaire; et je traite par
des procds particuliers. Dites  Turinez que je ne veux plus qu'
l'avenir il ait d'autre mdecin que moi. C'est un client que je vous
enlve.

Le mdecin, impatient d'tre instruit du remde et de son efficacit,
court chez le malade, qu'il trouve en bonne voie de gurison.

Montrez-moi donc, dit-il, la salade que vous a envoye le saint-pre,
afin que je connaisse la qualit de ces herbes miraculeuses.

--Miraculeuses, c'est le mot, rplique l'avocat; car je suis sr
que toute votre botanique ne saurait produire d'aussi heureux effets.

En parlant il apporte une corbeille qui ne semble pleine que des
herbes les plus communes.

Quoi! c'est cela qui vous a guri? dit le mdecin fort tonn.

--Fouillez un peu plus avant, et vous trouverez la vraie
panace.

Le mdecin soulve les herbes et voit qu'elles recouvraient une grosse
paisseur de pices d'or. Ah! je comprends, ce remde-l n'est pas,
en effet, de ceux que nous pouvons administrer.

Et quand il revit le saint-pre, il lui dclara qu'il pouvait  bon
droit tre considr comme un trs habile mdecin.

Vous trouvez? fit Sixte-Quint en souriant; mais je ne traite pas
ainsi tous les malades.

La bonne et originale action du pape fut bientt connue et donna lieu
 une locution proverbiale, qui eut cours pendant plusieurs sicles.


=222.=--Pour expliquer l'origine de la cornette que portent les
soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, on a imagin plusieurs anecdotes qui
sont videmment aussi fantaisistes les unes que les autres. On dit,
par exemple, que deux jeunes soeurs quteuses, qui portaient alors une
simple coiffe noire, pntrrent un jour jusque dans la salle o Louis
XIV prenait son repas, en prsence d'une nombreuse assistance. Objet
de l'attention gnrale, l'une des soeurs, du reste fort jolie,
paraissait prouver un profond embarras. Le roi, s'en apercevant, se
serait alors lev, et, pliant sa serviette en deux, l'aurait pose en
manire d'ailes protectrices sur la tte de la religieuse. Les auteurs
de cette historiette oublient que les soeurs grises portaient depuis
bien longtemps cette cornette, qui avait t de mode pendant les
rgnes prcdents. Lorsque Vincent de Paul, alors desservant d'une
paroisse de la Bresse, fonda, vers 1617, les soeurs grises en les
destinant  secourir et assister les malades dans les campagnes, il
les coiffa de la cornette, propre  les garantir du soleil dans leurs
courses.


=223.=--L'origine de la locution proverbiale _mettre tous ses
oeufs dans le mme panier_ peut se trouver dans la fable suivante de
Boursault,-- moins que le fabuliste n'ait fait que rimer un
adage populaire:

    Un homme avait des oeufs et voulait s'en dfaire.
    Pour ne pas  la foire arriver des derniers,
    Quoiqu'il pt en remplir trois ou quatre paniers,
    Il mit tout dans un seul, et ne pouvait pis faire.
    Sa mule, qui suait sous le poids du fardeau,
            Fragile comme du verre,
            Pour en dcharger sa peau,
    A quatre pas de l donne du nez  terre.
    Hlas! s'cria l'homme,  qui son dsespoir
          Inspira de vains prambules,
    Que n'ai-je mis mes oeufs sur trois ou quatre mules!
    Je mrite un malheur que je devais prvoir.
            Si le Ciel veut me permettre
            De faire encor le mtier,
          Je jure bien de ne plus mettre
    Tous mes oeufs  la fois dans le mme panier.


=224.=--D'o vient le nom de _jeannette_ donn  une petite croix
porte suspendue au cou par un ruban, qui fut un ornement fminin
longtemps  la mode?

--Dans une petite pice intitule _Jrme Pointu_, joue aux
_Varits amusantes_ en 1781, une actrice trs jolie et trs accorte,
Mlle Bisson, qui jouait le rle de Jeannette, servante du vieux
procureur Jrme, se prsenta sur la scne avec une petite croix d'or
suspendue au cou par un petit ruban noir. Cette nouveaut plut aux
amateurs, bien moins assurment--dit un contemporain--pour
la croix mme qu' cause de celle qui la portait trs gracieusement.
On l'appela tout d'abord _croix  la Jeannette_, et bientt
_jeannette_ tout court, et ce bijou ne tarda pas  faire fureur dans
toutes les classes de la socit. Dans cette pice, le rle de Jrme
Pointu, vieux procureur trs avare, trs vtilleux, que berne Landre,
son jeune clerc, tait tenu par l'acteur Volange, qui s'est acquis une
immense clbrit par la cration du rle de Jeannot, sorte de
Jocrisse dont le langage, en phrases incidentes, prtant aux plus
niaises ambiguts, a t caractris dans une chanson, qui pendant
longtemps fut d'une grande ressource pour les pitres des baraques de
saltimbanques chargs de mettre la foule en bonne humeur.

On en a surtout retenu ce couplet:

    Voil-t-il pas que, pour montrer mon adresse,
    Je renversai les assiett' et les plats,
    Je fis une tach'  mon habit, de graisse,
    A ma culot' sur ma cuisse, de drap,
    A mes beaux bas que mon grand-pr', de laine,
    M'avait donn avant de mourir, violets.
    Le pauv' cher homme est mort d'une migraine,
    Tenant une cuiss' dans sa bouche, de poulet.

Le triomphe du patriarche de Ferney en 1778, dit M. Hipp. Gautier
dans son grand ouvrage sur 1789, semblait avoir fix  de sublimes
hauteurs l'admiration populaire. Elle se retrouve le lendemain devant
le bouffon Volange, qui,  son tour, est reconnu divin, dlectable,
ravissant... A ses parades foraines on s'est gris d'oubli pour les
souffrances publiques, qu'une heure auparavant l'on arrosait de
larmes. Son personnage de Jeannot, autrement arros d'une fentre,
rle d'un battu payant l'amende, a paru la plus dlicieuse incarnation
de ce mme peuple souffre-douleur que l'on plaignait. L'historien
cite  l'appui de son dire ces passages de deux auteurs du temps:
_Mmoires_ du comdien Fleury: L'homme qu'on put appeler  cette
poque _l'homme de la nation_ tait un farceur nomm Volange; mais la
France ne le connut d'abord que sous le nom de _Jeannot_. Il y avait
un instant choisi de l'ouvrage, o ce hros arros... et flairant sa
manche... disait: _C'en est!..._ avec une telle sret!... On alla
jusqu' lever des statues  Jeannot, en buste, en pied, en pltre, en
terre, en porcelaine; la reine en donna; la faveur en fit une sorte de
dcoration.

[Illustration: FIG. 16.--Volange dans le rle de Jeannot,
fac-simil d'une estampe du temps.]

_Annales_ de Linguet (janvier 1780): Que diront les trangers quand
ils apprendront qu'on joue maintenant  Paris, depuis un an, une pice
dont le fond est une aspersion; que les meilleures plaisanteries du
_savoureux_ drame roulent sur cette question: _En est-ce?..._ qu'elle
a dj eu plus de trois cents reprsentations, et qu'on s'y porte avec
fureur; que l'auteur lui-mme est le hros des soupers o il rgale de
son rle les assistants; qu'enfin les deux mots qui en font tout le
charme sont devenus proverbe; et qu' table, dans les meilleures
maisons, les dners se passent dans un cliquetis perptuel de ces deux
dlicieuses phrases: _En est-ce? Oui! c'en est!_ Concevra-t-on un
pareil dlire?


=225.=--Le chevalier de Rohan, un des plus brillants et plus
braves seigneurs de la cour de Louis XIV, mais grand joueur et de vie
fort dissipe, se trouva pouss, par le drangement de ses affaires et
des mcontentements contre Louvois,  entrer dans un complot, ce qui
le fit condamner  la peine capitale. Il esprait qu'on l'excuterait
secrtement  la Bastille; mais, Bourdaloue, qui l'assistait  la
mort, lui ayant dit qu'il devait se rsoudre  mourir sur la
place publique: Tant mieux, rpondit-il, nous en aurons plus
d'humiliation! Le bourreau lui ayant demand s'il voulait qu'on lui
lit les mains avec un ruban de soie: Jsus-Christ, dit le chevalier,
ayant t li avec des cordes, puis-je demander d'autres liens?

Au dernier moment cependant le brave chevalier tmoignait d'une grande
faiblesse, en dpit des exhortations de Bourdaloue, qui perdait son
loquence  tcher de lui inspirer la rsolution. Ce que voyant, un
capitaine aux gardes qui avait jadis servi sous le chevalier s'lana
sur l'chafaud, en profrant de terribles jurons: Comment,
s'cria-t-il, comment, chevalier, vous avez peur? Souvenez-vous du
temps o nous combattions ensemble! Imaginez-vous que les boulets vous
frisent encore les cheveux. Est-ce qu'alors cela vous inspira jamais
la moindre crainte? La crainte avait-elle d'ailleurs jamais approch
d'un homme comme vous?

En entendant parler ainsi son ancien compagnon d'armes, le chevalier
retrouva toute son nergie, et souffrit la mort avec le plus ferme
courage.


=226.=--La partie dure et solide des poissons, qui leur tient
lieu d'ossements et soutient leur chair, a reu le nom d'_arte_.
L'analogie de prononciation et l'espce d'obstacle que cet organe
oppose aux mangeurs de poissons nous feraient volontiers croire que le
mot _arte_ drive du verbe _arrter_, dont vient _arrt_, et dont il
serait une autre forme de substantif. Il n'en est rien. Outre la
diffrence orthographique (_arte_ s'crivant avec une seule _r_
tandis que _arrter_ en prend deux), le mot _arte_ drive du latin
_arista_, qui signifie absolument la _barbe_ de l'_pi_, par extension
l'_pi_ (voire mme le temps de la moisson), et par analogie _poil
hriss_, et enfin _arte de poisson_.

Les botanistes nomment arte tout prolongement raide, filiforme, qui
surmonte certains organes floraux, notamment les glumes et glumelles
de gramines, et toute partie de vgtal pourvue d'artes est dite
_ariste_, qualificatif qui nous ramne  la forme primitive du mot.


=227.=--Boileau, dans son _Lutrin_, avait caractris la vie du
chanoine en disant qu'il passait

    La nuit  bien dormir et le jour  rien faire.

Vers le mme temps, la Fontaine, faisant sa propre pitaphe, disait de
lui qu'ayant fait deux parts de son temps, il avait coutume de les
passer

    L'une  dormir et l'autre  ne rien faire.

Quelques critiques prtendirent que la tournure de Boileau tait
incorrecte; et on la blmait d'autant mieux que, la forme rgulire
tant tout indique, Boileau aurait pu et d dire:

    La nuit  bien dormir, le jour  ne rien faire.

On prit vivement parti pour et contre. Boileau ne vit rien de mieux
que d'en rfrer au jugement de l'Acadmie, laquelle, d'un avis
unanime, dclara que

    La nuit  bien dormir _et le jour  rien faire_

valait mieux que _le jour  ne rien faire_, parce que, en tant la
ngation, _rien faire_ devenait une sorte d'occupation qui
correspondait mieux  la nuit passe  bien dormir. Boileau laissa
donc son vers tel qu'il tait.


=228.=--Le romarin, dit Pline, est ainsi nomm de _ros marinus_
(rose de mer), parce que, en gnral, les rochers sur lesquels il
crot spontanment sont peu loigns de la mer. Les anciens l'avaient
nomm aussi _herbe aux couronnes_, parce qu'il entrait dans la
composition des bouquets, qu'on l'entrelaait dans les couronnes avec
le myrte et le laurier. Il est cit frquemment dans les vieilles
chansons, dans les fabliaux et les _tensons_ des troubadours, toujours
en rappelant des ides gracieuses. Il n'est gure d'enfant qui n'ait
chant la ronde populaire:

    J'ai descendu dans mon jardin
    Pour y cueillir du romarin,
    Gentil coquelicot, Mesdames.

Dans quelques-unes de nos provinces on en mettait une branche dans la
main des morts, et on le plaait sur les tombeaux,  cause de son
odeur aromatique, voquant la pense d'un agrable souvenir. De nos
jours il n'est gure employ que comme principal lment de la fameuse
eau dite de la _reine de Hongrie_, prpare par cette reine elle-mme,
qui, d'ailleurs, affirmait en avoir reu la recette d'un ange. Chez
les Anglais des derniers sicles, cette plante tait, parat-il, et
sans qu'on en connaisse la raison, considre comme un symbole
d'ignominie. On peut en citer cet exemple d'aprs un chroniqueur du
dix-septime sicle:

L'histoire ou la lgende affirme que Charles Ier fut excut par un
personnage masqu,  propos duquel il fut fait toute sorte de
suppositions. On sut enfin que ce bourreau n'tait autre qu'un
gentilhomme nomm Richard Brandon, qui, ayant eu jadis  se plaindre
gravement du monarque, voulut se donner le cruel plaisir de lui porter
le coup mortel. Quand ce gentilhomme mourut, la populace s'attroupa
devant sa maison. Les uns voulaient jeter son corps dans la Tamise,
les autres le traner dans les rues de Londres. Les clameurs devinrent
si violentes que les juges de paix, les sherifs de la cit de Londres
et les marguilliers de la paroisse furent obligs d'interposer leur
autorit. Ce ne fut qu'aprs avoir t largement abreuve de bire et
de vin que la multitude consentit  l'inhumation du cadavre, mais  la
condition qu'on attacherait une corde autour du cercueil, et qu'on le
couvrirait de _bouquets de romarin, en signe d'infamie_.


=229.=--En 1776, mourut  Londres un ancien commerant possesseur
d'une fortune de soixante mille livres sterling (1,500,000 fr.); il
avait institu pour lgataire universel un de ses cousins, qui n'tait
point ngociant, avec cette singulire condition que chaque jour il
devrait se rendre  la Bourse, et y resterait depuis deux heures
jusqu' trois. Ni le temps ni ses affaires particulires ne devaient
l'empcher de s'acquitter de ce devoir; il n'en tait dispens qu'en
cas de maladie, dment constate par un mdecin, dont le certificat
devait tre envoy au secrtariat de la Bourse. S'il manquait 
l'observation de cette clause, il perdrait toute la fortune de son
parent, qui reviendrait  de certaines fondations dsignes, et
partant autorises  rclamer la possession de l'hritage.

Le testateur avait voulu rendre ainsi une espce d'hommage  la
Bourse, o il avait amass toute sa fortune; mais il avait cr par l
un esclave qui ne se faisait pas faute de manifester son
mcontentement. Ce n'tait jamais que le dimanche qu'il pouvait
s'loigner de Londres, la Bourse tant ferme ce jour-l. Il devait,
les autres jours, arranger sa vie de faon  ne point manquer l'heure
de la Bourse. Habitant  une lieue environ de la Bourse, il y arrivait
 l'heure dite en voiture, y passait une heure sans parler  personne,
et remontait dans sa voiture. Il va de soi que les fondations
intresses  le prendre en faute le faisaient observer de trs prs.


=230.=--Au dix-septime sicle, il fut trs srieusement question
parmi les lettrs de retrancher la lettre Y de l'alphabet franais. La
querelle prit fin parce que Louis XIV se dclara pour le maintien de
cette lettre, notamment dans le mot _roy_, qu'il voulut que l'on
continut d'crire avec un Y. D'Hozier, le clbre gnalogiste,
ddiant son ouvrage au souverain, avait mis: _Au Roi_, au lieu de: _Au
Roy_. Louis XIV lui en tmoigna son mcontentement, et l'on ne parla
plus de dtrner l'Y.

En 1776, cette mme lettre causa en Allemagne une agitation plus
grave. Un matre d'cole vint troubler la tranquillit d'un village de
l'vch de Spire o, de temps immmorial, il tait, parat-il,
d'usage de placer l'Y dans l'alphabet immdiatement aprs l'I. Le
nouveau mentor de l'enfance crut faire merveille en mettant l'Y  la
place qu'on lui donne partout ailleurs; mais les ttes du village,
moins faciles  corriger qu'un alphabet, s'enflammrent contre
l'innovation; la fermentation passa des enfants aux pres, la
querelle s'chauffa et menaa de tourner au tragique. Il fallut
l'envoi d'un corps de dragons pour soutenir l'Y et le matre d'cole
dans leur nouveau poste. Ils s'y maintinrent, mais pendant quelque
temps beaucoup de pres refusrent d'envoyer leurs enfants dans
l'cole o l'Y n'tait plus  sa place coutumire.


=231.=--Nous trouvons la note suivante dans un journal dat du 10
nivse an VII:

Le ministre de l'intrieur vient d'crire au ministre des finances
pour l'inviter  suspendre la _vente de la cathdrale de Reims_, dont
le portail est un chef-d'oeuvre d'architecture gothique. Le produit de
la vente serait peu considrable, et la conservation du monument est
prcieuse, sous les rapports de l'antiquit et de l'art. Nous esprons
en consquence que des adjudicataires barbares ne porteront pas la
hache sur ce beau monument, que la faux du vandalisme avait respect,
et n'ajouteront pas cette perte  toutes celles dont gmissent les
amis des arts.


=232.=--_Quid pro quo_, ces trois mots latins dont on a fait un
seul mot franais en en retranchant une lettre, ont t mis en usage
par les anciens mdecins, qui les plaaient dans leurs formules
lorsqu'ils indiquaient la substitution possible d'une drogue
quivalente ou meilleure, cela en prvision du cas o les
apothicaires, dont les officines n'taient pas toujours des mieux
fournies, n'auraient pas possd telles ou telles substances, et
auraient pris sur eux de les remplacer par d'autres moins bonnes ou
moins chres. De l d'ailleurs le proverbe: _Il faut_ se garder du
_quid pro quo_ de l'apothicaire. Avec le temps et en cessant
d'appartenir exclusivement au langage des mdecins, il s'est chang en
_qui pro quo_ pour les gens  qui une lettre de moins importe peu, et
insensiblement pour tout le monde.

Un jour, au temps o l'on annonait encore  l'entre dans un salon,
mile Marco de Saint-Hilaire donne son nom  un domestique, qui
annonce: Monsieur le _marquis_ de Saint-Hilaire. Voyant que l'on riait
et riant lui-mme: Mon Dieu, fit-il, le mal n'est pas grand, c'est un
simple _quis pro co_.


=233.=--Le marchal de Richelieu avait pour le musc une telle
passion, qu'il faisait doubler ses culottes de peaux d'Espagne, qui
en sont fortement imprgnes. Il tait all un jour faire une visite 
la duchesse de Talud,  Versailles. Au moment o il sortait, vint le
cardinal de Rohan,  qui, par hasard, on prsenta le fauteuil o
s'tait assis le marchal. De l, le cardinal alla chez la reine Marie
Leczinska, qui n'aimait pas les odeurs. A peine le prlat fut-il
auprs d'elle: Ah! Monsieur le cardinal, s'cria la reine, est-il
possible d'tre musqu  ce point? Je ne reconnais pas l un prince de
l'glise. Quand vous seriez un second Richelieu, vous n'auriez pas
plus l'odeur du musc...

Le cardinal, stupfait, jura qu'il ne se musquait jamais. En
s'approchant davantage de la reine, il la persuada encore plus qu'il
tait musqu, et la scandalisa comme musqu et comme menteur impudent.
Le prlat, ptrifi, crut que ce n'tait qu'un prtexte pour lui
annoncer sa disgrce. Il se retira. Mais, quelques autres personnes
lui ayant fait la mme observation, il se mit l'esprit  la torture,
et alla se souvenir qu'il avait d s'asseoir dans le mme fauteuil que
le marchal, qui laissait partout son odeur favorite. tant retourn
chez la duchesse, il eut la certitude que sa supposition tait fonde,
et courut aussitt chez la reine pour la dissuader, et dclamer contre
le marchal musqu, que d'ailleurs Marie Leczinska dtestait
profondment.


=234.=--Les Chinois ont connu bien longtemps avant les Europens
la mthode de prservation de certaines maladies pidmiques et
contagieuses, par l'inoculation du virus de ces maladies.

A l'poque o l'on prconisa l'inoculation de la variole, pratique qui
se gnralisait quand la vaccine fut dcouverte, l'Acadmie des
sciences de France mentionna dans le compte rendu d'une de ses sances
que les Chinois inoculaient la variole non par introduction du virus
dans une incision, mais en aspirant par le nez, comme on prend du
tabac, la matire des boutons de variole dessche et rduite en
poudre.


=235.=--Quel tait, chez les Romains, l'accessoire du costume qui
faisait reconnatre les enfants de condition libre et les enfants
d'affranchis?

--Tarquin l'Ancien--dit Pline--donna  son jeune fils
une bulle d'or pour le rcompenser d'avoir, lorsqu'il portait encore
la prtexte (robe des adolescents), tu de sa main un ennemi. Par
imitation de cet acte, l'usage s'tablit alors de faire porter des
bulles d'or aux enfants des citoyens qui avaient servi dans la
cavalerie (classe la plus noble de Rome). A l'origine la prtexte et
la bulle d'or taient les ornements des triomphateurs, qui portaient
cette bulle suspendue sur leur poitrine comme un charme souverain
contre l'envie. De l, dit Macrobe, l'usage de donner la prtexte et
la bulle d'or aux enfants de naissance noble, comme un prsage, un
espoir qu'ils auraient un jour le courage du fils de Tarquin, qui les
avait reues ds ses jeunes annes.

[Illustration: FIG. 17.--Fac-simil d'une bulle d'or trouve dans
un ancien tombeau de la voie Prnestienne.]

Divers auteurs donnent d'autres raisons  ce sujet. Selon ceux-ci, la
bulle d'or fut attribue aux enfants en souvenir de l'un d'entre eux
qui, par instinct secret, en un moment de calamit publique, indiqua
le sens d'un oracle librateur. Selon ceux-l, cette bulle en forme de
coeur que les enfants de condition libre portaient sur la poitrine,
tait un symbole disant  ces enfants qu'ils ne seraient hommes que
s'ils avaient un coeur vaillant et gnreux (nous dirions un coeur
d'or).

La bulle se composait de deux plaques concaves rassembles par un
large lien de mme mtal, et formait une sorte de globe qui renfermait
d'ordinaire une amulette sacre.

Toujours est-il que le port de la bulle d'or tait gnral chez les
enfants de condition libre, qui ne cessaient de la porter que lorsque,
 dix-sept ans, ils revtaient la robe virile; alors ils la
suspendaient  l'autel des dieux lares, protecteurs de leurs maisons.

[Illustration: FIG. 18.--Matrone romaine et son enfant portant au
cou la bulle d'or, d'aprs un verre antique.]

Les fouilles opres, notamment dans les tombeaux, ont fait dcouvrir
un certain nombre de ces ornements symboliques. Nous donnons (fig. 17)
l'image d'une de ces bulles d'or trouve dans un tombeau de la voie
Prnestienne et publie en 1732 par Fr. dei Ficoroni, dans une tude
spciale.

On remarquera qu' cette bulle d'or se trouve attache par une
chanette la statue d'une desse portant divers attributs, qui en font
une sorte d'amulette votive, plaant l'enfant sous les auspices de
plusieurs dits. Elle a sur la tte le boisseau et le croissant, qui
font allusion  Srapis et  Isis. Elle tient dans la main gauche une
corne entoure d'un serpent, symbole d'abondance et de sant (par
Esculape); de la main droite elle porte un gouvernail de navire,
emblme de la Fortune,  laquelle on rapportait le don de la richesse
et des prosprits.

La figure 18, emprunte au mme opuscule, reprsente une matrone
romaine et son enfant, portant au cou la bulle d'or, d'aprs une
peinture sur mail antique. Le port de la bulle resta longtemps le
privilge des seuls enfants de naissance libre; mais, au cours de la
seconde guerre punique, plusieurs prodiges menaants s'tant produits,
pour la conjuration desquels l'on fit de grandes crmonies, d'aprs
l'avis des livres sibyllins, que les duumvirs consultrent, les fils
d'affranchis ayant t joints aux enfants libres pour chanter les
hymnes propitiatoires, ils eurent ds lors le droit de porter la
prtexte et une bulle de cuir.


=236.=--Les Tlascalans, peuplade de l'ancien Mexique, qui taient
rputs les plus vaillants et les plus habiles guerriers du pays,
s'taient ports au-devant de Fernand Corts qui marchait vers Mexico.
Les Espagnols, fort peu nombreux, durent en maintes occasions compter
avec ces ennemis, qui les arrtrent assez longuement.

Malgr la force avec laquelle les Tlascalans combattaient les
Espagnols,--remarque un historien de la conqute du Mexique,--ils
se conduisaient envers eux avec une sorte de gnrosit. Sachant que
ces trangers manquaient de vivres, et imaginant sans doute que les
Europens n'avaient quitt leur pays que parce qu'ils n'y trouvaient
pas assez de subsistances (ce qui, d'aprs eux, devait tre le seul
motif plausible d'invasion et de guerre), il envoyaient  leur camp
de grandes quantits de volailles et de mas, en leur faisant dire
qu'ils eussent  se bien nourrir, parce qu'ils ddaignaient d'attaquer
des ennemis affaiblis par la faim. En outre, comme la coutume tait
tablie chez eux d'immoler les prisonniers de guerre aux dieux du pays
et de manger leurs corps, ils ajoutaient qu'ils croiraient manquer 
leurs divinits en leur offrant des victimes affames, et qu'ils
craignaient que, devenus trop maigres, ils ne fussent plus bons  tre
servis dans les festins qui suivaient les sacrifices.


=237.=--On dit communment _tre au bout de son rouleau_. Cette
expression a son origine dans un dtail tout matriel de l'ancienne
faon de confectionner les actes, les titres. Ces documents taient
crits sur des feuilles de papier ou de parchemin, que l'on roulait ou
droulait selon le cas. De l l'expression tre au bout de son
_roulet_ ou _rolet_, qui depuis s'est prononc _rouleau_. Le _rle_,
comme on appelle encore les feuilles recevant des expditions
judiciaires ou administratives, est un papier que jadis on _roulait_.


=238.=--On dit parfois  ceux qui objectent des _si_: Ah! si le
ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises. Ce proverbe nous
vient des Latins, qui disaient: _Mult caperentur alaud si caderet
coelum_. Aristote rapporte l'origine de cette locution proverbiale au
prjug des anciens qui croyaient que le ciel tait soutenu par Atlas,
et que sans cet tai il tomberait sur la terre.


=239.=--Chacun sait que le soufre dans son tat ordinaire est une
substance trs friable, trs cassante; il est cependant possible de
rendre le soufre aussi lastique que le caoutchouc.

Les proprits du soufre  l'tat liquide varient avec la temprature:
 120, il est trs fluide, transparent, d'un jaune clair; si on
continue  le chauffer, il se colore  partir d'environ 140, en
devenant brun et de plus en plus visqueux. Vers 200, sa viscosit est
telle qu'on peut retourner le vase qui le contient sans en renverser.
Au-dessus de cette temprature il devient un peu fluide, tout en
gardant sa coloration. Enfin il entre en bullition  440 et
distille.

Refroidi lentement, le soufre repasse par les mmes tats de fluidit;
si au contraire on coule dans l'eau froide du soufre  250, on
obtient le soufre mou. Le soufre ainsi tremp est lastique comme du
caoutchouc. Chauff  100, il dgage assez de chaleur pour porter de
100  110 la temprature d'un thermomtre. Le soufre mou devient peu
 peu dur et cassant, en repassant  l'tat de soufre ordinaire. On le
rend mou d'une manire plus durable en y mettant un peu de chlore ou
d'iode.


=240.=--Marie-Louise d'Orlans, premire femme de Charles II, roi
d'Espagne, se promenant un jour  cheval, fut dsaronne par
l'emportement de sa monture; son pied se trouvant pris dans l'trier,
elle tait trane par le cheval affol. Le roi, voyant en mme temps
le danger que court la reine et l'immobilit des personnes de son
entourage, commande, supplie qu'on aille au secours de son pouse. Un
gentilhomme se jette  la bride de son cheval; un second, au risque de
sa propre vie, dgage le pied de Sa Majest; mais tous les deux, ce
sauvetage opr, disparaissent en toute hte, au galop de leurs
chevaux.

La reine, revenue de sa frayeur, voulut voir ceux qui l'avaient
dlivre. Mais l'un des grands qui taient prs d'elle l'informa que
ses librateurs avaient pris la fuite pour sortir, sans doute, du
royaume, afin d'viter le chtiment auquel les condamnait une loi qui
dfendait de toucher la cheville du pied d'une reine d'Espagne. Ne et
leve en France, la jeune princesse ne connaissait point la
prrogative de ses chevilles; elle sollicita du roi le pardon des deux
gentilshommes, obtint facilement leur grce et leur fit  chacun un
prsent proportionn au service rendu.


=241.=--Ce n'est pas d'hier que date l'ide de l'influence que
les dtonations d'artillerie exercent sur la formation des nuages et
la chute de la pluie. On trouve, en effet, dans les _Mmoires de
Benvenuto Cellini_, crits vers le milieu du seizime sicle, un
passage trs significatif  ce sujet.

Cellini, s'vadant des prisons papales, s'tait cass la jambe en
tombant hors des murs. Il eut l'ide de se traner  quatre pattes
vers la demeure d'une duchesse, nice du pape, qui lui avait des
obligations, pour un service rendu en de singulires circonstances.

J'tais sr, dit-il, de trouver chez elle asile et protection; car
elle m'en avait donn des tmoignages antrieurs par l'entremise de
son chapelain, qui apprit au pape que, lorsqu'elle fit son entre 
Rome, je lui avais sauv une perte de plus de mille cus par suite
d'une grosse pluie que je fis cesser quatre fois par le bruit de
plusieurs pices d'artillerie que je fis tirer contre les nuages (la
pluie aurait sans doute caus de grandes avaries dans les costumes de
la princesse et de sa suite). Cela fit dire  cette princesse que
j'tais un de ceux qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle
m'obligerait si l'occasion s'en prsentait.

videmment il faut entendre ici, non pas que le bruit des canons
suspendit la chute de la pluie, mais que l'branlement produit sur les
nuages provoqua la chute plus abondante des masses d'eau, et dgagea
d'autant plus l'atmosphre des nuages menaants.


=242.=--Notre mot _tte_ (qui vient du latin _testa_, crne)
avait pour correspondant grec _kphal_, qui est devenu notre mot
_chef_, et a pour correspondant latin _caput_, qui, sans former un
substantif quivalent en franais, entre dans la formation de
plusieurs mots, par exemple _capitaine_ ou _tte_ d'une compagnie,
d'une arme; _capitale_, ville _tte_ d'un tat, etc. C'est aussi de
_caput_, tte, que drive le mot _cap_, comportant l'ide d'une _tte_
de terre s'avanant dans la mer; et cette ide est si bien celle qui
en principe inspira cette formation, que l'on peut voir dans le plus
ancien des traits de gographie imprim, c'est--dire dans la
_Cosmographie_ de Munster, la confusion faite entre les termes
_chef_ et _cap_. Dans un chapitre de ce vieux livre traitant de
l'Afrique, il est, en effet, question du _chef_ Vert et du _chef_ de
Bonne-Esprance.


=243.=--_Petit bonhomme vit encore._--Origine
antique.--En Grce,  trois poques diffrentes de l'anne, aux
ftes de Vulcain,  celles de Promthe et aux Panathnes, les jeunes
Athniens faisaient la course du flambeau. Le matin du jour fix, ils
s'assemblaient dans le jardin d'Acadmus. On prenait comme point de
dpart la tour qui s'levait prs de l'autel de Promthe. Comme
piste, ils se servaient de la longue voie qui, traversant le
Cramique, aboutissait  l'une des portes de la ville. Chaque coureur
tirait au sort l'ordre dans lequel il devait lutter; car la lutte ne
consistait point  courir ensemble  qui arriverait le premier. Les
concurrents briguaient  ces courses le titre de porte-flambeau, et
par consquent l'honneur de porter les luminaires dans les crmonies
religieuses. Les numros tirs, les places prises, le magistrat qui
prsidait  la clbration des jeux allumait un flambeau au feu sacr
de l'autel de Promthe, et le remettait entre les mains du coureur
dsign pour partir le premier. Celui-ci s'lanait rapide sur la
piste, pour parcourir dans le moins de temps possible, et sans laisser
teindre son flambeau, la distance de la tour  la ville et de la
ville  la tour. La flamme s'teignait-elle pendant le trajet, le juge
dclarait le coureur hors concours, rallumait le flambeau et le
donnait au deuxime lutteur. Le magistrat proclamait vainqueur celui
qui parcourait l'espace dsign dans le moins de temps et sans laisser
teindre sa torche. Si aucun des lutteurs ne russissait, le titre
honorifique de porte-flambeau restait au vainqueur de la solennit
prcdente. Cet art de courir vite sans teindre son flambeau tait
trs difficile, car les torches taient loin d'tre aussi difficiles 
teindre que celles d'aujourd'hui. Les flambeaux des jouteurs taient
un assemblage de bois minces et lgers, affectant la forme de nos
cierges modernes. De la rsine ou de la poix soudait ensemble ces
divers morceaux et donnait au flambeau une grande consistance et
augmentait son pouvoir clairant. Aux Panathnes, la course
s'excutait  cheval. Cette course au flambeau, sorte de solennit
religieuse de la Grce antique, se prsente comme l'origine du jeu du
_Petit bonhomme vit encore_. En Angleterre, au moment o le feu
s'teint, celui qui a le papier ou la baguette entre les mains doit
dire: Robin est mort, que je sois brid, que je sois sell, etc. On
lui bande alors les yeux, il se courbe vers la terre, et chacun des
joueurs pose sur ses paules un objet qu'il doit nommer. Quand il a
devin, le jeu recommence.

Origine lgendaire.--Autrefois,  la naissance des enfants, on
allumait plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms, et l'on
donnait au nouveau-n le nom de celle des lampes qui s'teignait la
dernire, dans la croyance que c'tait un gage de longue existence
pour l'enfant.


=244.=--Quelle est l'origine des courses dites _plates_? d'o
leur vient ce nom?

--Les premires courses rgulires datent du rgne de Jacques
Ier; les prix consistaient en sonnettes d'or et d'argent, et le
vainqueur tait nomm gagneur de cloche. La reine Anne institua en
1711,  York, des courses qui prirent le nom de _plates d'York_, non
parce qu'elles avaient lieu sur un terrain plat, sans obstacles, mais
parce que le prix de la course consistait en une pice d'orfvrerie,
_piece of plate_. _Plat_, en anglais, s'exprime par _plain_, et non
pas par _plate_, qui signifie plaque de mtal, vaisselle plate, comme
on dit en espagnol _plata_, argent. La langue anglaise ayant envahi
nos champs de courses, nous avons d'autant mieux adopt l'expression
de courses plates que, par une singulire rencontre, le mot _plates_,
qui a une signification diffrente en anglais, dsigne exactement en
franais le genre de course qui se donne sur un terrain uni, par
opposition au _steeple-chase_, ou course au clocher, hrisse
d'obstacles. Par _plates_, les Anglais entendent donc le prix couru
par les chevaux dans la course spciale appele les _plates_, comme
d'autres courses sont appeles les _Oaks_, le _Derby_,  cause des
prix de ce nom. Les Anglais sont d'ailleurs le premier peuple qui ait
remis en honneur les courses de chevaux. Les premires courses
rgulires eurent lieu en France au mois de novembre 1776, dans la
plaine des Sablons, transforme en hippodrome.


=245.=--A toutes les poques, des esprits ingnieux se trouvrent
pour supposer des aventures surnaturelles qui, le plus souvent, ont
comme principale vise de satiriser les moeurs ou les institutions.
Parmi les oeuvres de ce genre devenues clbres on peut citer, chez
les anciens, l'_Histoire vritable_, o Lucien accumule ironiquement
toutes les impossibilits; et, chez les modernes, le _Voyage de l'le
d'Utopie_, de Thomas Morus; les _tats et Empires de la Lune et du
Soleil_, de Cyrano de Bergerac, et les _Voyages de Gulliver_, de
Swift.

Or, vers le milieu du dix-huitime sicle, un auteur danois, Holberg,
qui, par un ensemble de comdies trs spirituelles, a mrit d'tre
considr comme le crateur du thtre national en Danemark, publia
sous le voile de l'anonyme un livre intitul: _Voyage de Nicolas Klim
dans le monde souterrain_. D'abord crit en latin, ce livre fut
traduit dans presque toutes les langues europennes; et, bien qu'ayant
fait alors assez grand bruit, il est aujourd'hui fort oubli, mais 
tort, car dans beaucoup de parties il rvle en mme temps une fconde
imagination et une grande verve critique.

Le voyage de Nicolas Klim, dit J.-J. Ampre dans une notice consacre
 Holberg, c'est la plaisanterie de Swift pousse  l'extrme. C'est
une audace de fiction philosophique, que seule peut-tre pouvait avoir
une de ces imaginations du Nord dont le dsordre flegmatique ne
s'tonne de rien.

Le hros de ce voyage imaginaire est un jeune bachelier norvgien
qui, pouss par la curiosit autant que par le besoin de faire
fructueusement parler de lui, se fait descendre au moyen d'une corde
dans une sorte d'abme ouvert au milieu des rochers. La corde casse,
et ce pauvre Klim, entran par une chute qui, d'abord vertigineuse,
se ralentit peu  peu, arrive dans un monde souterrain o l'attendent
toutes sortes de dcouvertes merveilleuses. Il ne voit d'abord autour
de lui que des arbres; et, pour explorer la rgion de plus haut,
l'ide lui vient de grimper sur un de ces arbres; mais alors il se
trouve avoir commis une grande sottise. Klim tait arriv dans un pays
dont les habitants ont la forme d'arbres, et celui sur lequel il a
voulu monter n'est autre que la femme du bailli de l'endroit. De l
l'indignation gnrale contre le tmraire tranger, qui est aussitt
arrt par une foule d'arbres, pour avoir manqu de respect  une trs
honorable matrone. Il va de soi que le sjour de Klim chez les Botuans
ou Potuans (car ainsi s'appellent ces hommes-arbres) donne lieu 
toute une srie de faits et d'observations, mettant en parallle
l'extrme sagesse de ce peuple avec la folie des peuples de notre
monde.

[Illustration: FIG. 19.--Fac-simil d'une estampe des _Voyages de
Nicolas Klim_, par Holberg, traduction franaise de Mauvillon, 1753.]

[Illustration: FIG. 20.--Fac-simil d'une estampe des _Voyages de
Nicolas Klim_ par Holberg, traduction franaise de Mauvillon, 1753.]

Aprs maintes vicissitudes, Klim, qui remplit dans le pays le rle de
coureur, obtient du roi, pour ses bons services, la mission d'aller
explorer une plante voisine, qui, par suite de la lenteur des
dplacements naturels aux Potuans, leur est encore  peu prs
inconnue. Il part donc pour le monde de Nazar, dont les peuples sont
encore plus lents que ceux de Potu. Et l, les observations qu'il est
 mme de faire sont autant d'allusions satiriques aux savants, aux
ergoteurs, aux discoureurs de notre monde. C'est par la forme de leurs
yeux que se divisent en tribus les habitants de Nazar, dont cette
conformit physique diffrencie les jugements. Aux Lagires, par
exemple, qui ont les yeux longs, tout parat long; aux Naquires ou
yeux carrs, tout parat carr, et ainsi des autres. Dans ce pays,
Klim fait si bien des siennes qu'il est condamn  l'exil, et, par
suite de cette peine, emport par un oiseau dans les rgions du
firmament. Un autre mfait lui vaut d'tre envoy comme rameur sur une
galre qui part pour un voyage d'exploration. Il visite alors un pays
des singes, puis un pays habit par toutes sortes d'animaux
symbolisant les divers types humains de la terre; un jour il arrive
dans le pays de Musique, dont les naturels, qui n'ont qu'une jambe,
ont pour langage les sons que rendent des cordes naturelles tendues
entre leur cou et leur abdomen, sur lesquelles ils jouent avec un
archet. Par la suite, le voyageur arrive dans une autre contre dont
les habitants sont en guerre avec ceux de la rgion voisine. Ses
prouesses guerrires, la sagesse de sa tactique, lui valent d'tre
proclam gnral; puis l'ambition le prend, le pousse, et il arrive 
la dignit d'empereur; mais comme, tout naturellement, il abuse du
pouvoir, il est chass honteusement de son empire, et il se retrouve,
aprs quelques incidents bizarres, au point d'o il est parti, reconnu
par d'anciens amis,  qui il fait le rcit de ses aventures,--qu'un
lettr recueille et rend public.

Toute cette histoire, en somme, est, sous la forme allgorique, d'une
grande porte philosophique. Une partie bien remarquable est celle o
l'auteur est cens reproduire la relation qu'un habitant de ces mondes
tranges, venu un jour en Europe, a crite des incidents et des
remarques de son voyage.

Nous joignons  ces quelques notes sur un livre trop peu connu de nos
jours, deux des estampes dont il est accompagn dans une traduction
franaise publie en 1753 par M. de Mauvillon.


=246.=--Le rouge est la couleur la plus estime chez la plupart
des peuples, dit un auteur du sicle dernier. Les Celtes lui donnaient
la prfrence sur toutes les autres couleurs. Chez les Tartares,
l'mir le moins riche, le moins puissant, a toujours une robe rouge.
La couleur rouge tait celle des gnraux, des patriciens, des
empereurs romains. On sait d'ailleurs que le terme de _pourpre_
rappelait alors l'ide d'un emblme de pouvoir absolu ou de
_tyrannie_. Le mot _tyran_ drivait d'ailleurs de cette pourpre mme,
qui venait de _Tyr_. Le rouge tait dans l'antiquit regard comme la
couleur favorite des dieux. Aussi dans les jours de fte leurs statues
taient-elles pares en rouge. On leur appliquait une couche de minium
(comme font nos divinits modernes, remarque un crivain). L'empereur
Aurlien permit aux dames romaines, qui virent l une prcieuse
faveur, de porter des souliers rouges, en refusant aux hommes ce
privilge, qu'il rserva exclusivement pour lui et pour ses
successeurs  l'empire. Les Lacdmoniens taient vtus de rouge pour
le combat. C'tait afin qu'ils ne frissonnassent pas en voyant le sang
ruisseler sur leurs habits. (C'est aussi la raison qu'on donne du
pantalon rouge de nos soldats.)

La noblesse franaise porta, par suprme distinction,  une certaine
poque, des talons rouges.

Le rouge est devenu la couleur des princes de l'glise. En mainte
occasion il fut malicieusement fait allusion  cette couleur.

Lors de l'assemble du clerg franais en 1628, l'archevque de Paris,
Franois de Harlay, ayant agi avec beaucoup de zle dans le sens des
liberts de l'glise gallicane,  l'encontre de l'autorit absolue du
saint-sige, il parut  Rome une mdaille reprsentant ce prlat 
genoux aux pieds du saint-pre. Pasquin, qui se tenait debout, disait
 l'oreille du pontife: _Poenitebit, sed non erubescet_. (Il se
repentira, mais ne rougira pas.) Cette espce de prdiction
s'accomplit, car l'archevque de Paris mourut en 1695 sans avoir
obtenu la pourpre romaine, qu'il avait ardemment brigue.

Quand, par des raisons de haute politique, le saint-sige eut la
faiblesse de confrer le cardinalat au ministre du Rgent, Dubois, on
dit: Rien ne le fit rougir que la pourpre romaine. Et quand ce
singulier cardinal mourut, on lui fit cette pitaphe:

    Rome rougit d'avoir rougi
    Le mcrant qui gt ici.


=247.=--Nous avons des femmes bachelires, agrges et
doctoresses en sciences et en lettres, titres en vertu desquels elles
sont admises  enseigner. Nous avons des femmes doctoresses professant
la mdecine. Mais la carrire du droit ne leur est pas ouverte. On
cite cependant plusieurs femmes qui se sont distingues jadis dans la
science et la pratique des lois.

Jean Andr, clbre professeur de droit  Bologne au seizime sicle,
avait une fille appele Novella,--une des plus belles femmes de
son temps,--qui tait devenue si savante en jurisprudence, que
lorsque son pre tait occup, elle faisait les leons  sa place.
Elle avait toutefois la prcaution de tirer un rideau devant elle,
pour que sa beaut ne caust pas de distraction aux lves.


=248.=--Porpora, le clbre compositeur italien, surnomm le
_patriarche de l'harmonie_, n en 1685, mort en 1767, avait une
singulire mthode d'entendre l'enseignement du chant, ainsi que le
prouve l'exemple suivant:

Certain jour, un jeune homme vient solliciter ses leons.

Veux-tu, dit Porpora, devenir un chanteur remarquable?

--Sans doute.

--Eh bien, je te prends pour lve,  la condition expresse que
tu suivras mes prescriptions sans jamais te rebuter ni faire entendre
une rclamation.

Sur l'acquiescement de l'lve, Porpora prend une feuille de papier 
musique et y trace quelques exercices, notamment des _trilles_ et des
_gruppetti_.

Une premire anne se passe dans l'tude de cette feuille de papier.
La seconde anne, aucun changement, aucune innovation n'est apporte 
ce travail quotidien. Toujours mmes _trilles_ et mmes _gruppetti_.
L'lve se demandait srieusement s'il n'avait point affaire  un
mauvais plaisant,  un fou, ou au moins  un mauvais maniaque.
Cependant il ne risqua aucune observation. La troisime anne, la
quatrime, se passent sur l'inamovible feuille rgle. Enfin, le jeune
chanteur glisse timidement une humble et craintive protestation. Un
regard exaspr du professeur lui fit rentrer la rclamation dans la
gorge. Je te pardonne, dit le Porpora,  condition que tu m'obiras
toujours passivement, comme tu avais promis de le faire.--J'obis,
dit l'lve. Deux ans s'coulent encore. A la sixime anne seulement,
on ajoute  ces exercices quasi sculaires quelques rgles sur
l'articulation et la prononciation; puis les leons de dclamation
s'adjoignent aux leons de chant. Enfin, aux derniers jours de cette
anne, Porpora embrasse avec effusion son lve et prononce ces
paroles: Va, mon enfant, tu n'as plus rien  apprendre; tu es
maintenant le premier chanteur de l'Italie et du monde. L'lve
tait Caffarelli, qui fut, en effet, le plus admir des chanteurs
de son temps.


=249.=--La corporation des cordiers avait autrefois pour patron
l'aptre saint Paul. Voici la raison qu'en donne un historien.

Saint Paul s'tant mis en route pour Damas avant sa conversion, dans
le dessein de combattre les chrtiens, fut arrt par un violent
orage. Une voix cleste lui ordonna de retourner sur ses pas, ce qu'il
fit aussitt. Ainsi les cordiers, qui travaillent  reculons, ont pris
pour patron saint Paul au moment de sa conversion. Peut-tre
pourrait-on mieux justifier le choix des cordiers en disant que saint
Paul tait cordier lui-mme, du moins un jsuite allemand semble le
croire en disant de cet aptre: _Pellionem egit, funes texuit_.


=250.=--En notre temps o tant d'efforts sont dirigs sur la
recherche des moyens d'extermination de plus en plus effroyables, on
aime  rapporter les faits suivants, tout  l'honneur de princes qui
passent gnralement pour avoir fait trs peu de cas des multitudes
humaines.

Un fameux chimiste de Lucques, nomm Martin Poli, avait dcouvert une
composition explosive dix fois plus destructive que la poudre  canon
(qui sait si ce n'tait pas dj une dynamite ou panclastite
quelconque?). Il vint en France en 1702 et offrit son secret  Louis
XIV. Ce roi, qui aimait les dcouvertes chimiques, eut la curiosit de
voir les effets de cette substance; il en fit faire l'exprience sous
ses yeux. Poli ne manqua pas de faire remarquer au prince les
avantages qu'on en pouvait tirer dans une guerre. Votre procd est
trs ingnieux, lui dit le roi; l'exprience en est terrible et
surprenante; mais les moyens de destruction employs  la guerre ne
sont dj que trop violents. Je vous dfends de publier cela dans mon
royaume; contribuez plutt  en faire perdre la mmoire. _C'est un
service  rendre  l'humanit._

Poli promit  Louis XIV de ne divulguer son secret ni en France ni
ailleurs, et le monarque reconnaissant lui accorda une rcompense
considrable.

Sous Louis XV, un Dauphinois, nomm Dupr, avait invent une espce de
feu grgeois si rapide, si dvorant, qu'une fois allum quelque part,
on ne pouvait ni l'viter ni l'teindre. On en avait fait des
expriences publiques, dont avaient frmi les militaires, les marins
les plus intrpides. Quand il fut bien dmontr qu'un seul homme, avec
un tel art, pouvait dtruire une flotte ou brler une ville, sans
qu'aucun pouvoir humain ft capable d'y apporter le moindre secours,
Louis XV dfendit  Dupr, sous peine de la vie, de communiquer son
secret  personne, et le rcompensa trs largement pour qu'il se tt.
En ce moment cependant la France tait dans tous les embarras d'une
guerre trs ardente avec l'Angleterre, dont les vaisseaux venaient
nous braver jusque dans nos ports; mais l'ide d'humanit l'emporta
sur les considrations politiques; et le procd de Dupr fut perdu
comme celui de Poli.


=251.=--Le port de la barbe par les ecclsiastiques a t l'objet
de trs longues discussions. On peut citer divers conciles o la barbe
des prtres a t tour  tour prconise, tolre, anathmatise,
ordonne. Toujours est-il qu'aux seizime et dix-septime sicles
l'accord n'tait pas gnralement fait sur cette question, et qu'une
partie du clerg, notamment parmi les prlats, tenait encore pour le
port de la barbe. Henri II, sachant que le clerg de Troyes devait
lire son vque, et dsirant que l'lu ft Antonio Carraccioli, qui
portait sa barbe, crivit au clerg du diocse, que cette barbe aurait
pu offusquer:

Je vous prie de ne pas vous arrter  cela, mais de l'en tenir
exempt, d'autant que nous avons dlibr de l'envoyer prochainement en
quelque endroit hors du royaume pour affaires qui nous importent, et
o ne voudrions pas qu'il allt sans sa barbe.

Carraccioli fut lu... avec sa barbe. Il devait plus tard embrasser le
calvinisme.

Hucbald, religieux bndictin, composa un pome  la louange de la
calvitie et le ddia au roi Charles le Chauve. Tous les vers de ce
pome commenaient par la lettre C, la premire du mot _calvus_.


=252.=--En 1660, le Beaujolais et le Mconnais n'avaient d'autres
dbouchs que la consommation locale et celle des pays environnants.
La culture de la vigne tait nglige; le vin ne se vendait pas.
Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conut le hardi projet
d'aller jusque dans la capitale chercher un dbouch  sa rcolte. Il
mit deux pices de son meilleur vin sur une charrette, attela  cette
charrette les boeufs les plus robustes de son curie, et se mit en
route pour Paris; le trente-troisime jour de son voyage il y
arrivait.

La semaine suivante, la messe du roi, qu'on clbrait au chteau de
Versailles, fut trouble par un curieux incident. Lorsque l'officiant
arriva  un moment de la crmonie durant lequel tous les assistants
devaient tre  genoux, le roi, promenant son regard sur la foule,
remarqua une tte d'homme qui dpassait toutes les autres. Il supposa
qu'un des assistants tait rest debout. Il ordonna  l'un de ses
officiers d'aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage.
L'officier revint, quelques instants aprs, annoncer au roi que
l'homme qui avait attir son attention tait rellement agenouill,
mais que sa haute taille avait pu causer l'erreur de Sa Majest. Louis
XIV ordonna que cet homme lui ft amen  l'issue de la messe.

Une heure aprs, on introduisit auprs du roi Claude Brosse, vtu
comme les paysans du Mconnais, coiff d'un large feutre et la
poitrine couverte d'un grand tablier de peau blanchie, qui descendait
jusqu'aux genoux, ne laissant voir que les jambes chausses de longues
gutres de toile grise.

Quel motif vous amne  Paris? lui dit le roi.

Claude Brosse fit un beau salut et rpondit, sans se troubler, qu'il
arrivait de la Bourgogne avec un char tran par des boeufs, amenant
avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin tait excellent, et il esprait
le vendre  quelque grand seigneur.

Le roi voulut le goter sur-le-champ. Il le trouva bien suprieur 
celui de Suresnes et de Beaugency, qu'on buvait  la cour. Tous les
courtisans demandrent alors  Claude Brosse des vins de Mcon, et
l'intelligent vigneron passa le reste de sa vie  transporter et 
vendre  Paris les produits de ses vignobles.

Le commerce des vins de Mcon tait fond.


=253.=--En finissant une lettre  d'Alembert, Voltaire dit:
_Adieu, Monsieur, il y a en France peu de Socrates, et trop d'Anitus
et de Mlitus, et surtout trop de sots; mais je veux faire comme Dieu,
qui pardonnait  Sodome en faveur de cinq justes._

Le spirituel crivain fait ici allusion  la mort du plus clbre des
sages antiques. Les doctrines nouvelles de Socrate, ses vertus, son
loquence, lui avaient fait un grand nombre de disciples dans les
familles les plus illustres d'Athnes. Mais l'amertume de ses
critiques contre la constitution d'Athnes, ses traits satiriques
contre la dmocratie, ses liaisons avec les chefs du parti
aristocratique, ses railleries, avaient amass autour de lui bien des
haines et des prventions. Ses ennemis commencrent par susciter
contre lui le pote Aristophane, qui le couvrit de ridicule dans ses
_Nues_. L'an 400 avant Jsus-Christ, une accusation fut dpose
contre lui par _Mlitus_, pote obscur, et soutenue par _Anitus_,
citoyen qui jouissait d'une grande considration et tait zl
partisan de la dmocratie. Quels que soient les motifs qui ont mis la
coupe aux lvres de l'illustre philosophe, ces noms d'_Anitus_ et
_Mlitus_ n'en sont pas moins rests fltris dans l'histoire, et
servent aujourd'hui  dsigner ces accusateurs que de vils sentiments
de jalousie et de vengeance soulevrent dans tous les temps contre la
vertu et le gnie.


=254.=--La place que le chancelier Maupeou, dernier ministre de
Louis XV, tient dans l'histoire de notre pays a t, selon les temps
et selon les partis, fort diversement apprcie; mais, en faisant
abstraction de tout esprit politique, cet homme d'tat reprsente
surtout, dans la plus formelle acception du terme, l'image de
l'autorit arbitraire, ridiculise, bafoue et succombant enfin sous
les coups de l'opinion publique.

On sait que l'acte le plus remarquable de son ministre fut la
dissolution violente du parlement, qui, bien qu'ayant peut-tre mrit
plus d'un reproche, eut pour lui toutes les sympathies populaires, du
moment o il fut l'objet de la rigueur et des perscutions.

Les conseillers, dpouills de leurs charges, exils, se changrent en
autant de martyrs; et quand le chancelier s'avisa de faire rendre la
justice par un semblant de parlement, form d'hommes choisis par lui
un peu partout, le mcontentement, l'indignation, ne connurent plus de
bornes, et se manifestrent par toutes les voies coutumires en pareil
cas et en pareil pays: libelles, pamphlets, chansons, caricatures,
etc.

Le parlement nouveau, baptis par ironie du nom du chancelier, fut
particulirement, dans son ensemble et dans la personnalit de la
plupart de ses membres, le point de mire de la verve satirique. Ce fut
une guerre de tous les instants, une attaque incessante, un feu
perptuel d'pigrammes, d'imputations outrageantes, de cruels
persiflages: lutte dont l'honneur de la dernire passe devait revenir
 Beaumarchais, avec ses fameux Mmoires sur le rapporteur Goezman.

Pendant la premire avait brill un certain anonyme, que depuis l'on
sut tre Pidanzat de Mairobert, ancien censeur royal et alors
secrtaire du duc de Chartres (plus tard Philippe-galit, pre du
futur roi Louis-Philippe), prince qui avait refus de siger dans le
parlement Maupeou, et avait t pour ce fait exil dans ses terres.

Les satires de Pidanzat paraissaient sous la forme de _Correspondance
entre Sorhouet_ (un des nouveaux conseillers) _et M. de Maupeou,
chancelier de France_, qui plus tard ont t runies sous le titre de
_Meaupeouana_. Une de ces satires, intitule _les OEufs rouges, ou
Sorhouet mourant  M. de Maupeou, chancelier de France_, tait
accompagne de trois gravures allgoriques fort curieuses, parmi
lesquelles celle dont nous donnons un fac-simil.

[Illustration: FIG. 21.--Fac-simil d'une estampe satirique,
publie en 1772, contre le chancelier Maupeou.]

Cette estampe reprsente _la Mtamorphose d'Hcube en chienne_
_enrage, poursuivie  coups de pierres par les Thraces_; et voici
comment l'auteur en explique le sens. Le chancelier en simarre, dont
la tte est dj change en celle d'une chienne, une patte ferme,
avec laquelle il croit encore pouvoir donner des coups de poing; de
l'autre, il porte  la gueule la _Lettre  Jacques Verg_ (crit
maladroitement apologtique des actes du chancelier); on lit sur
l'adresse ce mot terrible: _Correspondance_. La Vrit lui prsente un
miroir, pour lui faire voir que sa nouvelle forme ne lui a rien enlev
des _agrments_ de son ancienne figure. A ses pieds on voit un ballot
ouvert, duquel sortent avec imptuosit les protestations des princes
et les diverses parties de la _Correspondance_, qui se changent en
pierres. Quelques Franais ramassent ces brochures et les jettent  ce
vilain dogue. Le fond reprsente une partie du temple, sur le
frontispice duquel est Thmis entoure de nuages, qui ne doivent pas
tarder  se dissiper. Sur les marches on voit une foule de spectateurs
qui lvent les mains au ciel, pour rendre grce de la punition exerce
contre Maupeou, et du prochain retour de la justice.

On sait que ds son avnement (1774) Louis XVI rappela l'ancien
parlement. Le chancelier fut exil dans ses terres de Normandie, qu'il
ne devait plus quitter, et o il mourut en 1792.


=255.=--En feuilletant l'ancienne _Gazette de France_, nous y
trouvons, sous la rubrique de _Varsovie, 13 mai 1667_, la nouvelle que
voici:

Louisa-Marie, fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, reine de
Pologne, dcda ici le 10 de ce mois. Cette princesse, ayant mal pass
la nuit du 8 au 9, ne laissa pas de se lever; mais l'aprs-dne, sur
les trois heures, elle commena de cracher du sang, avec de frquentes
envies de vomir, ce qui obligea de lui en tirer trois palettes. Ce
remde fut continu sur les 8 heures du soir, mais sans aucun
soulagement, ayant pass cette nuit plus mal que l'autre, de sorte que
ces mdecins taient rsolus de lui en tirer encore sur les quatre
heures du matin, s'ils n'en eussent t empchs par la crainte
qu'elle mourt pendant la saigne, tant ils la trouvaient faible. En
effet, trois quarts d'heure aprs, elle mourut _sans aucune
difficult_ (!!!), mais avec une douleur d'autant plus grande de toute
la cour qu'on l'avait crue depuis quelques jours en pleine
convalescence.

_Sans aucune difficult_, dit le grave journal. Le mot est digne de
mmoire.


=256.=--On a dj vu (no 114) que l'ancienne police de Venise a
laiss de terribles souvenirs. Autre exemple:

Un prince de Craon, se trouvant  Venise au dix-septime sicle, y fut
vol d'une somme considrable, et en conut assez d'humeur pour se
croire en droit d'invectiver contre la police vnitienne, qui ne
s'occupait, disait-il, qu' espionner les trangers, au lieu de
veiller  leur sret.

Quelques jours aprs, il quitte la ville pour retourner en France. A
moiti du trajet de Venise  la cte, sa gondole s'arrte tout  coup.
Il en demande la raison. Ses gondoliers lui rpondent qu'il ne leur
est plus possible d'avancer, parce qu'un bateau  flamme rouge, qui
vient  eux, leur fait signe de mettre en panne.

Le prince se rappelle alors le propos qu'il a tenu et aussi toutes les
sombres anecdotes qu'on lui a contes sur la police de Venise. Il se
voit au milieu des lagunes entre le ciel et l'eau, sans secours, sans
moyens d'chapper, et attend avec anxit les gens qui sont videmment
 sa poursuite.

Ils arrivent, abordent sa gondole, et le prient de passer dans la
leur. Il obit en faisant de tristes rflexions.

Monsieur, lui dit gravement un des personnages qui sont dans ce
bateau, vous tes le prince de Craon?--Oui, Monsieur.--N'avez-vous
pas t vol vendredi?--Oui, Monsieur.--De quelle somme?--Cinq cents
ducats.--O taient ces cinq cents ducats?--Dans une bourse
verte.--Avez-vous souponn quelqu'un de ce vol?--Un domestique de
place.--Le reconnatriez-vous?--Parfaitement. Alors l'interlocuteur
du prince, cartant avec le pied un mchant manteau, dcouvre un homme
mort tenant  la main une bourse verte, et ajoute: Justice est faite,
Monsieur, voil votre argent; reprenez-le, partez, et souvenez-vous
qu'on ne remet pas le pied dans un pays o l'on a mconnu la sagesse
et la vigilance du gouvernement.


=257.=--Il fut un temps o, dans le monde des coles parisiennes,
les noms de _galoches_, _galochs_ ou _galochiers_ constituaient une
injure. On appelait ainsi les coliers externes des divers collges
qui, n'ayant pas le moyen de payer leur pension dans un de ces
tablissements, allaient tous les jours de chez leurs parents, ou de
quelque pauvre logis,  l'cole, et portaient des _galoches_ pour se
dfendre du froid en hiver, et de la boue qui,  cette poque o les
rues taient fort mal paves, abondait  Paris:

Selon Baf, le mot de _galoche_ vient de _gallica, gallic_, espce de
chaussure dont les Gaulois usaient en temps de pluie.


=258.=--On peut citer d'assez nombreux cas de la transformation
inconsciente et souvent barbare que l'usage fait subir  certains
noms de lieux, qui non seulement deviennent ainsi mconnaissables,
mais encore perdent parfois toute signification rationnelle. Ex.:
la rue des _Jeux-Neufs_, devenant la rue des _Jeneurs_;
Saint-Andr-des-_Arcs_ (parce qu'on y fabriquait jadis ces armes),
devenant Saint-Andr-des-_Arts_; Sainte-Marie-l'_gyptienne_, dont
le nom se change en _Gibecienne_, puis en _Jussienne_, etc.

Autre exemple assez curieux.

Chacun sait que l'expression _pays de cocagne_ tire son origine de la
substance tinctoriale nomme le plus ordinairement _pastel_, mais
aussi _gude_ et _cocagne_. Les rgions de la France mridionale o se
cultivait en grand la plante dont le pastel (_Isatis tinctoria_) tait
extrait, furent nommes pays de _cocagne_, par suite des bnfices
considrables que les populations retiraient facilement de cette
culture, et de l'abondance au milieu de laquelle elles vivaient.

A Paris, le pastel recevait plus communment le nom de _gude_, et
l'on en faisait un grand commerce  Saint-Denis; si bien que la place
o on le vendait,  de certains jours de la semaine, avait reu le nom
de _march aux Gudes_.

Cette place,--dit J.-B. de Roquefort dans une de ses savantes
annotations de l'_Histoire de la vie prive des Franais_ de Legrand
d'Aussy, dont il fit une nouvelle dition en 1816,--cette place
est  l'entre de la ville par la route de Paris; mais l'crivain du
tableau indicatif des rues, ne comprenant pas ce mot de _Gudes_, l'a,
par une ignorance assez commune dans nos villes et mme  Paris,
chang en celui de _march aux Gutres_. Passant un jour 
Saint-Denis, je fus frapp de cette faute grossire, et j'en crivis
aussitt au maire, qui, sans daigner me rpondre, fit substituer  la
dnomination ridicule qui existait celle, plus ridicule encore, de
_Gueldres_, et maintenant (1815) on lit _place aux Gueldres_.


=259.=--Jacques Coeur, le clbre argentier de Charles VII, qui
dut une fin misrable aux jalousies que firent natre les richesses
dont il faisait pourtant un si noble usage, Jacques Coeur
affectionnait beaucoup les adages populaires et les rbus, qui,
d'ailleurs, taient fort de mode  l'poque o il vivait. La
magnifique maison qu'il avait fait construire, aujourd'hui l'htel de
ville de Bourges, tmoigne de ce got par le grand nombre d'emblmes
_parlants_ et de devises qu'on y peut voir.

Parmi les nigmes qui dcorent cet difice, les unes prsentent leur
signification sous la forme de figures. Beaucoup sont accompagnes de
phylactres ou banderoles avec lgendes. Outre les _coeurs_ faisant
allusion au nom du matre, et placs un peu partout, le blason a pour
figures trois coeurs d'or avec une fasce d'argent charge de trois
coquilles de sable.--A l'entour, comme supports, des fleurs et
des fruits (symboles d'abondance); pour cimier, le mt d'une galre
(le commerce);  gauche de l'cu, un fou  la bouche ferme d'un
cadenas, tenant une banderole o on lit: _En bouche close n'entre
mousche_;  droite, un autre fou ou _sot_ de thtre porte cette
lgende: _Oyr dire_ (couter)--_faire--taire_. Sur une porte
conduisant  la salle des festins est un rbus o deux coeurs accols
sont placs entre les mots _A_ et _joie_, ce qui doit se lire: _A
coeur joie_. Enfin sur le tout domine la grande et fire devise: _A
vaillants coeurs_ (coeurs figurs) _rien impossible_, etc.


=260.=--Dans un recueil du sicle dernier, nous trouvons cette
nigme:

    Sans que je sois un arbrisseau,
    Deux branches forment tout mon tre;
    L'art fait de ma tte un fourneau,
    O le feu meurt au lieu de natre.
    Cependant mon premier devoir
    Est de l'entretenir sans cesse;
    Vesta ne saurait pas avoir
    De plus vigilante prtresse.
    Sur ma pupille, en certain cas,
    J'opre une cure nouvelle,
    Et, lui mettant le chef  bas,
    Je la rends plus vive et plus belle.
    On ne me voit gure  la cour,
    Mais il est rare, en rcompense,
    Que j'aille tablir mon sjour
    Sous l'humble toit de l'indigence.
    Enfin, pour parler sans dtour,
    De la nuit compagne fidle,
    Je ne fais rien pendant le jour,
    Ne travaillant qu' la chandelle.

Ce petit morceau, trs gentiment, trs ingnieusement tourn, est
sign Blandurel, de Beauvais. Le mot de l'nigme, qui chappe
naturellement aux lecteurs d'aujourd'hui, mais que nos pres devaient
facilement trouver, est _mouchettes_, un mot dont la gnration qui
suivra la ntre ne connatra plus mme le sens.

Le progrs des lumires, en prenant l'expression dans son acception
positive, a fait disparatre peu  peu l'usage de cet instrument, que
les gens d'un certain ge ont encore vu employer dans leur enfance, et
qui, absolument dlaiss maintenant, jouait un rle trs important
chez nos pres.

Les mouchettes taient indispensables dans toutes les maisons--et
Dieu sait si ces maisons taient nombreuses, il y a un demi-sicle--o
l'on s'clairait  l'aide de chandelles, dont la mche devait tre
frquemment mouche par le haut, sous peine de ne donner qu'une triste
et fumeuse clart. D'ailleurs l'invention des mouchettes ne remontait
pas  une poque bien loigne.

On rapporte, par exemple, ce mot de Charles-Quint  un bravache qui
disait n'avoir jamais eu peur: Vous n'avez donc jamais mouch la
chandelle avec les doigts, car en ce cas vous auriez eu peur de vous
brler.

Pendant longtemps, les fonctions de moucheurs de chandelles dans les
thtres furent au nombre des offices trs utiles. On disait
proverbialement alors d'une personne qui teignait la chandelle en la
mouchant, ou qui commettait au figur quelque maladresse analogue: Il
ne sera jamais moucheur  l'Opra.

Pour saisir toutes les allusions de l'nigme, il faut savoir que, au
temps mme o l'usage des mouchettes tait le plus gnralement
rpandu, on ne les voyait pas chez les gens trs riches, qui
s'clairaient aux bougies de cire, dont la mche trs fine se
consumait d'elle-mme, comme celle de nos bougies de starine; et dans
les basses classes de la ville et de la campagne, la chandelle se
mouchait le plus souvent avec les doigts. Histoire ancienne que tout
cela!


=261.=--Il y a des bizarreries qu'il faut souffrir bon gr mal
gr tant qu'elles durent,--crivait Vigneul-Marville, vers la fin
du dix-septime sicle.--Il semblait, ces annes dernires, que
tout le monde ft menac d'apoplexie. Chacun portait sur soi sa
bouteille d'eau de la reine de Hongrie. On en prenait  toute heure,
pour prvenir un mal dont on ne sentait pas les moindres approches.
Mais aprs tout la mode en est passe, il a fallu cder au tabac. On
ne songe plus qu' se purger le cerveau, et le tabac n'y est gure
propre... Qui ne rirait de cette tyrannie sur tous les nez de France,
que l'on assujettit  se charger constamment d'une poussire
dangereuse par sa quantit et inutile par sa qualit... Mais il n'est
pas encore temps d'en rire, ce mal n'est pas guri. (Voir le no 61.)

Dans le dernier sicle, o l'on avait le got dlicat, on ne croyait
pas pouvoir vivre sans drages. Il n'tait fils de bonne mre qui
n'et son _dragier_ ou _drageoir_; et il est rapport dans l'histoire
du duc de Guise que, quand il fut tu  Blois, il avait son _dragier_
 la main. Alors les anis de Verdun devinrent si fort  la mode, on
les croyait si salutaires, qu'on en servait sur toutes les tables  la
fin du repas. Les corces de citrons, d'oranges, et les autres
confitures ont eu leur temps, selon de certaines maladies qu'on
supposait rgner alors, et que l'on faisait natre effectivement 
force de manger des sucreries, douceurs fatales  la sant.

Au commencement du sicle prsent (dix-septime), nos marchands,
faisant grand trafic d'ambre et de corail, eurent l'adresse, pour
dbiter leur marchandise, de faire courir le bruit que le corail, vu
sa couleur rouge, arrtait le sang, et que l'ambre attirait les
mauvaises humeurs comme il attire la paille. Aussitt chacun s'en
fournit. On ne vit plus que colliers et bracelets d'ambre et de
corail, et, comme la mode a ses dvotions, il s'en fit aussi des
chapelets, chaque dvote demandant la sant au Ciel les armes  la
main...

Les Espagnols ont encore la dvote coutume de rouler le chapelet
entre leurs doigts  table,  la promenade, au jeu, etc. Ils disent
que c'est une contenance, et que, sans certains secours, on ne saurait
souvent quelle posture tenir. C'est sans doute par la mme raison de
contenance que toutes les personnes de quelque importance, en Espagne
et  Venise, portent des lunettes sur le nez. Autre folie, qui a sa
source dans l'orgueil de vouloir affecter des airs de profonde
sagesse, et de considrer toutes choses de fort prs, comme les
vieillards et les personnes qui ont us leurs yeux  force de lectures
ou tudes appliquantes. La dernire reine que la France a donne 
l'Espagne, se voyant entoure de tous ces gens  lunettes, qui
l'pluchaient depuis la tte jusqu'aux pieds, dit plaisamment  un
gentilhomme franais: Je pense que ces messieurs me prennent pour une
vieille chronique, dont ils veulent dchiffrer jusqu'aux points et aux
virgules.

Et d'ailleurs que s'est-il pass chez nous dernirement?... A la
cour, un savant qui avait la vue basse se servait d'un _monocule_ (on
dit aujourd'hui _monocle_). En moins de rien, cet instrument ayant
paru singulier, non seulement toute la cour, mais toute la ville et
mme la campagne furent remplis de _monocules_. Il ne se trouvait
presque point, je ne dis pas d'vque ni d'abb, mais de petit cur de
village qui voult dire son brviaire ni chanter au lutrin sans ce
secours. Cela faisait croire aux paroissiens que M. le cur non
seulement savait le latin, mais qu'il y entendait finesse, puisqu'il
le lisait avec une machine. On disait de nos abbs: Grand Dieu!
qu'ils sont savants! Les pauvres gens ont perdu les yeux  force
d'tudier.

Cette maladie a dur plusieurs annes; mais, grce  notre
inconstance, tant d'aveugles volontaires ont recouvr la vue sans
remde et sans miracle.


=262.=-Un difice des boulevards parisiens porte le nom de _pavillon
de Hanovre_, qui lui fut donn dans les circonstances suivantes:

Le duc de Richelieu fit commencer cette construction en 1757, au
retour de la campagne qui s'tait termine par la convention de
Clester-Seven, laissant tout le pays de Brunswick et de Hanovre  la
disposition de l'arme que le duc commandait. Celui-ci, regardant sa
tche comme finie, bien qu'il et d appuyer les oprations qui se
continuaient, ne s'occupa plus que de piller et ranonner le pays
conquis: il en retira, dit l'historien Duclos, par toutes sortes
d'exactions, des sommes normes. Ses soldats, excits par l'exemple et
enhardis par l'impunit, pillaient sans relche, et ne nommaient
d'ailleurs leur gnral que le _Pre la Maraude_. Aussi, en voyant le
luxe de la construction leve par ordre du duc, l'opinion publique
l'appela le _pavillon de Hanovre_, par allusion aux dpouilles que
l'indlicat guerrier avait rapportes, et qui taient regardes moins
comme le fruit de ses victoires que de ses rapines et de ses
injustices.


=263.=--_Squelle_ est un nom collectif, qui d'ordinaire
s'applique avec une intention ironique  une suite de personnes
attaches  quelqu'un ou  un parti. Cette expression, drive du
latin _sequi_ (suivre), vient du nom que dans quelques provinces on
donnait  une espce de dme, que le cur d'une paroisse percevait
hors des terres de sa dmerie, en vertu du droit, qui lui tait
traditionnellement reconnu, de _suivre_ en quelque sorte, pour lui
rclamer l'impt naturel, le paroissien qui allait travailler sur un
territoire tranger.


=264.=--_Domine, in manus tuas commendo spiritum meum._ Ces
paroles, que Jsus-Christ pronona en expirant sur la croix, d'aprs
l'vangliste saint Luc, furent les dernires de Christophe Colomb,
quand il mourut le 20 mai 1506, dans la tristesse et l'abandon. Le
portrait que nous reproduisons est le fac-simil de celui que Thodore
de Bry, clbre graveur du seizime sicle, publia dans sa grande
collection des Voyages, d'aprs un tableau que, dit-il, avaient fait
peindre les rois d'Espagne (Ferdinand et Isabelle) avant le dpart de
Colomb, pour que, s'il lui arrivait malheur, les traits de
l'aventureux navigateur ne fussent pas perdus.

[Illustration: FIG. 22.--Christophe Colomb, fac-simil d'un
portrait publi par Th. de Bry, au seizime sicle.]


=265.=--Bicoque tait, Bicoque est peut-tre encore une petite
ville de Lombardie, que Franois Ier, au cours de sa campagne du
Milanais, trouva sur son chemin. Cette petite ville, quoique mal
organise, mal fortifie et nantie d'une pauvre garnison, ayant voulu
s'opposer au passage du roi de France, fut prise par lui sans la
moindre difficult: ce qui fit donner le nom de _bicoque_ aux villes
faibles et aux maisons mal en ordre.


=266.=--La gnration qui a prcd la ntre devait trouver toute
naturelle l'expression _blouser_ ou _se blouser_. C'est qu'alors les
billards portaient encore  chaque coin et au milieu de leurs deux
plus longues bandes, des trous appels _blouses_, o les joueurs
s'vertuaient  pousser la bille de leurs partenaires, en tchant de
ne pas y laisser choir leur propre bille, parce que la chute dans la
_blouse_ faisait perdre des points au joueur dont la bille tait
_blouse_. Les blouses ayant t supprimes, depuis que le jeu du
billard consiste exclusivement en l'art des carambolages, le sens du
verbe _blouser_ a perdu son explication usuelle.

Reste  savoir pourquoi les trous du billard avaient reu le nom du
vtement populaire que chacun connat.


=267.=--Alfred, surnomm le Grand, roi et conqurant de
l'Angleterre, divisait les vingt-quatre heures du jour en trois
parties gales: l'une pour les exercices de pit, l'autre pour le
sommeil, la lecture et la rcration, la troisime pour les affaires
de son royaume. Mais comme, de son temps, il n'y avait pas d'horloges,
il faisait brler des cierges qui duraient quatre heures. Les
chapelains venaient l'avertir lorsque le cierge tait consum; et il
divisait ainsi par des cierges de quatre heures les douze heures du
jour et de la nuit.


=268.=--Noys, fameux jurisconsulte sous le rgne de Charles Ier,
qui le fit son avocat gnral, tait l'homme le plus doux du monde. Il
avait un fils unique, qui joignait  beaucoup de vices celui d'tre un
vrai dissipateur. Cet esprit d'imprvoyance chez un fils qu'il
chrissait et qu'il n'avait pas le courage de rprimander, causait 
Noys les plus cuisants chagrins. Se voyant sur le point de mourir, il
fit ses dispositions testamentaires, dont un des articles portait:
Pour le reste de mon bien, je le laisse  mon fils, que j'institue
mon principal hritier et l'excuteur de ma dernire volont. Je le
lui laisse afin qu'il le dissipe  sa fantaisie. Tel est mon dessein
en le lui donnant, et je n'attends point autre chose de lui.

Quand le fils eut connaissance de cette clause, un gnreux dpit et
quelques rflexions sur les bonts d'un pre dont il se sentait si peu
digne, firent tout  coup, d'un franc tourdi, un sage administrateur
de sa fortune.

Ce changement de conduite donna lieu  l'pitaphe suivante, qui fut
grave sur la tombe de Noys:

    Dans ce tombeau repose un pre
    Qui fit bien d'tre peu svre.


=269.=--Le pote Chapelle, grand buveur, tait naturellement gai;
mais quand il avait bu plus que de raison, il devenait, au contraire
de beaucoup d'autres, srieux  l'extrme.

Il se trouvait un soir  souper en tte--tte avec un marchal de
France, qui tait de complexion  peu prs semblable. Le vin leur
ayant rappel par degrs diverses ides morales, il en vinrent 
disserter sur les malheurs attachs  l'me humaine, et peu  peu ils
en vinrent  envier le sort des martyrs.

Quelques moments de souffrance leur valent le ciel, dit Chapelle.
Oui, allons donc en Turquie prcher la foi. Nous serons conduits
devant un pacha, je lui rpondrai comme il convient, vous rpondrez
comme moi. On m'empalera, vous serez empal; et nous voil devenus de
saints martyrs.

--Comment! reprend le marchal, c'est bien  vous, malotru
compagnon,  me donner l'exemple du courage! C'est moi qui parlerai le
premier au pacha, c'est moi qui serai le premier empal; oui, moi
marchal de France, moi duc et pair.

--Eh! rpliqua Chapelle, quand il s'agit de montrer sa foi, je me
moque bien du marchal de France et du duc et pair.

Le marchal lui lance son assiette  la tte. Chapelle se jette sur le
marchal. Ils renversent table, buffet, siges. On accourt au bruit,
on les spare avec peine, et ce n'est qu'avec de grandes difficults
qu'on parvient  les rsoudre d'aller se coucher chacun de leur ct,
en attendant l'heure du martyre.


=270.=--On sait que Gustave Vasa, pour arriver  la couronne de
Sude, provoqua l'insurrection des paysans de la Dalcarlie contre
Christian II, qui l'avait emprisonn et qu'il dtrna. Depuis plus
d'un an, ce prince, chapp de sa prison et fugitif, parcourait les
montagnes en excitant les montagnards  la rvolte. Quoique prvenus
par sa bonne mine, par la noblesse de ses traits, par sa haute taille,
les Dalcarliens hsitaient  le suivre, lorsqu'un jour, o il avait
harangu avec beaucoup d'nergie une foule de gens, les anciens de la
contre remarqurent que le vent du nord s'tait lev pendant qu'il
parlait. Ce coup de vent leur parut un signe certain de la protection
du Ciel, et ils y virent un ordre de s'armer. Aussitt fut dcide
l'insurrection qui ne tarda pas  triompher. C'est donc en ralit au
vent du nord que Gustave Vasa dut de devenir roi de Sude.


=271.=--C'tait au moment o l'on commenait  s'engouer si fort
de la musique italienne que les oeuvres des meilleurs, des plus
clbres compositeurs franais, devenaient peu  peu l'objet du plus
profond mpris. Mhul, le musicien, et Hoffmann, l'crivain,
imaginrent une mystification qui russit au del de leurs esprances.

Hoffmann ayant imagin un livret  peu prs dpourvu de sens commun,
intitul _l'Irato_, Mhul en fit la musique. Et la pice fut mise en
rptition, comme une sorte de _pastiche_ compos, disait-on, de
morceaux emprunts aux plus nouveaux et brillants chefs-d'oeuvre
d'Italie. L'ouvrage fut rpt en cachette; et, malgr le nombre des
acteurs et des musiciens qui prirent part aux rptitions, le secret
de l'anonyme fut gard jusqu'au jour de la premire reprsentation.

L'ouverture fut suivie d'applaudissements; mais ce fut bien autre
chose aprs chacun des morceaux excuts par Elleviou, Martin et
l'lite des chanteurs que possdait alors l'Opra-Comique. On
trpignait de joie; et comme la nombreuse chambre tait compose en
partie de fanatiques de la musique italienne, on peut juger si les
lans de leur satisfaction furent bruyants et tumultueux. L'un avait
entendu ce duo  Naples, et il tait de Fioravanti; un autre, ce
morceau d'ensemble  la Scala, dans une oeuvre de Cimarosa, et ainsi
de suite.

Enfin, la pice acheve, quel ne fut pas l'bahissement de ce public,
quand Elleviou vint annoncer que la musique de l'_Irato_ tait de
Mhul, qui, l'on doit le noter, s'tait, autant que possible, attach
 faire en ce cas de la musique franaise.


=272.=--L'usage des excutions en effigie tait jadis  peu prs
gnral. Il nous venait des Grecs, chez lesquels on faisait
communment le procs aux absents. S'ils taient condamns,--comme
nous disons aujourd'hui, par contumace,--on suppliciait leur image,
ou bien on crivait leurs noms, avec la sentence, sur des colonnes
dresses dans la place publique.

On cite  ce propos le fait drisoire du roi de Castille Pierre, dit
le Cruel, qui, voulant se faire passer pour juste, et montrer qu'il
tait passible des mmes peines que ses sujets, livra un jour son
effigie  la justice, pour qu'on lui coupt la tte en expiation d'un
meurtre qu'il avait commis dans un moment de colre. Il ordonna mme
que cette _terrible_ excution et lieu devant son palais, afin qu'il
pt y assister,--spectacle qui, naturellement, dut lui procurer
une distraction assez originale.

Henry Estienne, le clbre imprimeur, poursuivi pour son _Apologie
d'Hrodote_, qui contenait de violentes attaques contre l'glise
romaine, prit la fuite et dut errer assez longtemps sans trouver un
asile sr. Il fut condamn  tre brl en effigie. Depuis, ayant
connu la date du jour o cette sentence avait t excute, et se
rappelant qu'au mme moment il vagabondait en plein hiver, il disait
en plaisantant:

Je n'ai jamais eu si froid que le jour o je fus brl.


=273.=--Il arrivait quelquefois  Rome que sur le thtre un
acteur parlait pendant qu'un autre faisait les gestes accompagnant ses
paroles. Ce singulier mode d'excution dramatique venait de ce que
chez les Romains les spectateurs, en criant _bis_ (coutume passe chez
nous), faisaient rpter les morceaux qui leur avaient plu. Il arriva
qu'un jour on fit tant de fois rpter l'acteur Livius Andronicus,
qu'puis, enrou, il fit parler un esclave  sa place, tandis qu'il
faisait les gestes expressifs. Il s'acquitta mme si bien de cette
partie du rle que ce fut, dit-on, ce qui donna lieu  la cration de
l'art de la pantomime, qui bientt fit fureur, et fut pouss par
certains acteurs  une vritable perfection.


=274.=--D'o viennent les mots _pices_, _piceries_?

--Nos pres, dit Legrand d'Aussy dans son _Histoire de la vie
prive des Franais_, avaient une vritable passion pour les
assaisonnements forts. Ce got, au reste, n'tait point encore un
penchant drgl de la nature, mais un principe d'hygine, un systme
rflchi. Accoutums  des nourritures trs substantielles, qu'ils
consommaient d'ailleurs avec l'apptit que donne l'habitude des grands
exercices physiques, ils croyaient que leur estomac avait besoin
d'tre aid dans ses fonctions par des stimulants, qui lui donnassent
du ton: d'aprs ces ides, non seulement ils firent entrer beaucoup
d'aromates dans leur nourriture, mais ils imaginrent mme d'employer
le sucre pour les confire ou les envelopper, et de les manger ainsi,
soit au dessert comme digestif, soit dans la journe comme
corroborants. _Aprs les viandes,_ les Triomphes de la noble Dame, _on
sert chez les riches, pour faire la digestion, de l'anis, du fenouil
et de la coriandre confits au sucre._ Il y eut des drages faites avec
de la coriandre et du genivre, qu'on appelait _drages de
Saint-Roch_, parce qu'on les croyait propres  prserver du mauvais
air et de la peste. Quant au peuple,  qui ses facults ne
permettaient pas ces superfluits trs coteuses, vu le prix trs
lev du sucre et des pices fines apportes d'Orient, il mangeait les
pices indignes sans aucune prparation.

Ce sont ces aromates confits que l'on nomma proprement _pices_, et
dont le nom se trouve si souvent rpt dans nos anciennes histoires.
Ce sont eux qui formaient presque exclusivement les desserts, car les
fruits, rputs froids, se mangeaient au commencement du repas. On
servait les pices avec diffrentes sortes de vins artificiels, seules
liqueurs alors connues. De l cette commune faon de parler: _aprs le
vin et les pices_, pour dire _aprs la table_.

Les sucreries ont t longtemps comprises sous le nom d'_pices_, ou
mieux _espices_, expression dont au premier coup d'oeil il est assez
difficile d'apercevoir l'origine. Dans la basse latinit on se servait
du mot _species_ pour dsigner les diffrentes _espces_ de fruits que
produit la terre. Dans Grgoire de Tours, notre plus ancien historien,
par exemple, il signifie du bl, du vin, de l'huile. Cependant, quand
on parla d'aromates, on distingua ceux-ci par l'pithte
_aromatiques_, qu'on ajouta au mot _species_. Par la suite,
l'expression latine ayant pass dans la langue franaise, ces
dernires productions devinrent _espices aromatiques_, puis, par
abrviation, on ne dit plus qu'_espices_, et enfin _pices_ et
_piceries_.

Quoique les pices orientales fussent connues en Occident bien avant
les croisades, elles ne commencrent cependant  y devenir un peu
communes qu'aprs que ces expditions eurent fait natre et affermi le
commerce des Occidentaux avec le Levant. Malgr ce dbouch nouveau,
les frais que les piceries exigeaient pour tre transportes de
l'Inde dans la Mditerrane taient tels qu'elles furent toujours
normment chres. Mais cette chert mme, la sorte d'estime qu'on
attache d'ordinaire  ce qui est rare, et qui vient de loin, leur
odeur agrable, la saveur, les vertus hyginiques qu'elles ajoutaient
aux boissons et aux aliments, leur donnrent un prix infini. Chez nos
potes du moyen ge on voit souvent les mots de cannelle, de muscade,
de girofle et de gingembre. Veulent-ils donner l'ide d'un parfum
exquis, ils le comparent aux pices. Veulent-ils peindre un jardin
merveilleux, un sjour des fes, ils y plantent les arbres qui
produisent ces aromates prcieux.

Nous pouvons noter ici que l'ide de trouver et conqurir _le pays des
pices_ entra largement en compte dans les esprances de Christophe
Colomb, quand il projeta ses dcouvertes. D'aprs l'estime qu'on
faisait des pices, l'on ne saurait tre surpris qu'elles aient t
regardes comme constituant un prsent trs honorable. Aussi tait-ce
un de ceux que les corps municipaux croyaient pouvoir offrir aux
personnes de la plus haute distinction dans les crmonies d'clat,
aux gouverneurs des provinces, aux rois mmes, quand ils faisaient
leur entre dans les villes. Ce don tait encore fort usit  la fin
du dix-septime sicle.

A la nouvelle anne, aux mariages, aux ftes des parents, on donnait
des _pices_, et les botes de drages ou de confitures sches que
l'on distribue encore  propos des baptmes et, en de certaines
rgions,  propos des fianailles, sont un vestige de l'ancienne
coutume.

Quand on avait gagn un procs, on allait par reconnaissance offrir
des _pices_  ses juges. Ceux-ci, quoique les ordonnances royales
eussent rgl que la justice serait absolument gratuite, se crurent
permis de les accepter, parce que, en effet, un prsent aussi modique
n'tait pas fait pour alarmer la probit. Bientt cependant l'avarice
et la cupidit changrent en abus vnal ce tribut de gratitude. Saint
Louis dcrta que les juges ne pourraient recevoir dans la semaine
plus de dix sous en _espices_. Philippe le Bel leur dfendit d'en
accepter plus qu'ils ne pourraient en consommer journellement dans
leur mnage. Mais le pli tait pris, la coutume tait tablie. Au lieu
de ces paquets de bonbons, dont la multiplicit embarrassait et dont
on ne pouvait se dfaire qu'avec perte, les magistrats trouvrent plus
commode d'accepter de l'argent. Pendant quelque temps il leur fallut
une permission particulire pour tre autoriss  cette nouveaut.
Aussi voyons-nous alors les plaideurs qui avaient gagn leur procs
prsenter requte au parlement pour demander  gratifier leurs juges
d'un prsent.

Lorsqu'ils furent accoutums  cette forme de rtribution, les juges
oublirent qu'en principe elles avaient t libres; ils en vinrent 
penser qu'elles leur taient dues, et en 1402 un arrt intervint qui
les dclara telles. Les plaideurs, de leur ct, au lieu d'attendre
l'issue du procs pour payer les _espices_, ne craignirent pas de les
prsenter d'avance  des juges, qui les acceptrent sans aucun
scrupule. Et les juges ne tardrent pas  transformer en tradition
normale cette nouvelle coutume; de l cette formule si clbre, qu'on
lit en marge des rles sur les anciens registres du parlement: _non
deliberetur donec solvantur species_ (il ne sera pas dlibr avant
que les pices aient t payes). Jusqu' la Rvolution, d'ailleurs,
les honoraires des juges ont conserv le nom d'pices.


=275.=--Vers le milieu du dix-septime sicle, en 1746, le joug
que l'Espagne faisait d'ordinaire peser sur les Napolitains tait
devenu absolument insupportable, sous la vice-royaut d'un duc
d'Arcos, qui ne semblait proccup que d'dicter les mesures les plus
vexatoires et de frapper des impts les plus lourds les choses les
plus indispensables. Une taxe ayant t mise par lui sur les fruits et
les lgumes, principale nourriture des pauvres gens en t, un grand
mcontentement agitait le populaire, qui n'attendait qu'une occasion
pour se rvolter. Le signal lui fut donn par un pauvre pcheur, un
jeune homme nomm Thomas Aniello, ou par abrviation Masaniello, qui,
somm de payer la taxe pour des fruits qu'il emportait du march dans
une corbeille, repoussa violemment l'employ du fisc et appela  son
aide le peuple, qui, aprs avoir saccag et incendi les bureaux de
perception, porta en triomphe Masaniello et, le plaant sur un trne
improvis, le dclara chef suprme ou roi de la ville de Naples.

Tout s'meut, tout s'arme. Masaniello le pcheur se voit bientt obi
par une multitude,  laquelle la milice espagnole n'ose rsister. Le
vice-roi lui-mme, cdant  la force des vnements, ngocie avec le
monarque improvis et reconnat son autorit. Masaniello, aprs les
premiers instants de joyeux et gnreux triomphe, n'use bientt plus
de son pouvoir que pour donner les ordres les plus cruels. On
incendie, on tue, on exerce partout le pillage et la vengeance. Ses
partisans eux-mmes sont d'autant mieux effrays que sa tyrannie
s'exerce contre plusieurs d'entre eux, ce qui s'explique enfin quand
ils le voient tout  coup parcourir les rues en brandissant une pe,
dont il frappe en aveugle sur tous ceux qu'il rencontre, puis, aprs
ces signes vidents de dmence furieuse, se rfugier dans sa demeure,
o, saisi d'une profonde mlancolie, il se cache  tous les yeux. Le
duc d'Arcos n'a pas de peine alors  exciter l'indignation publique
contre le malheureux, qui, repris d'un accs de fureur, est tu 
coups de fusil par un groupe d'hommes; et la multitude trane son
cadavre dans les rues. La royaut de Masaniello avait dur dix jours.
Peu aprs cependant, ce mme peuple qui l'a mis  mort et qui a
insult sa dpouille, fait  Masaniello de magnifiques funrailles.

[Illustration: FIG. 23.--Fac-simil d'une gravure publie  Paris
en 1647.]

Cet pisode trange de l'histoire de Naples, qui causa une grande
motion chez les contemporains, est devenu populaire chez nous depuis
qu'il a servi de sujet  deux compositions lyriques, qui l'une et
l'autre eurent un grand succs dans leur nouveaut et sont restes
clbres: _Masaniello_, opra de Caraffa, et la _Muette de Portici_
d'Auber. Nous reproduisons en fac-simil une gravure qui se vendait
dans les rues de Paris  la fin de l'anne 1647. Cet vnement
attirait d'autant mieux l'attention que, la France tant alors en
guerre avec l'Espagne, ce n'tait pas sans un certain sentiment de
satisfaction que l'on voyait dans notre pays une des principales
possessions espagnoles livre  des agitations, qui continurent
longtemps aprs la mort de Masaniello, et qui furent mme sur le point
d'enlever  la couronne d'Espagne cette partie de son domaine.


=276.=--Exemples des moyens de transport chez nos pres. En 1561,
Gilles le Matre, premier prsident du parlement de Paris, stipulait
dans le bail qu'il passait avec les fermiers de sa terre prs de
Paris, qu'aux quatre bonnes ftes de l'anne et au temps des
vendanges, ils lui amneraient une charrette couverte et de la paille
frache dedans, pour asseoir sa femme et sa fille, et qu'ils lui
amneraient aussi un ne ou une nesse pour monture de leur fille de
chambre. Il allait devant sur sa mule, accompagn de son clerc 
pied.

On lit dans le _Journal de Paris_ du 15 mai 1782: Le public est
averti qu' dater du 20 de ce mois, la voiture de Vincennes, qui ne
partait qu'une fois par jour de Paris et de Vincennes, partira deux
fois par jour de chacun de ces endroits, savoir: de Paris  dix heures
du matin et  cinq heures du soir. La voiture se prendra  Vincennes
au lieu accoutum;  Paris chez le sieur Gib, limonadier,  la porte
Saint-Antoine, o l'on pourra retenir des places.


=277.=--Chacun sait qu'aux annes qui suivirent la terrilbe
priode rvolutionnaire, poque o le style avait affect en mme
temps soit la rudesse triviale, soit la plus pompeuse solennit,
l'esprit d'extrme raction avait mis  la mode une sorte de jargon
effmin dont le principal caractre consistait notamment dans la
suppression des _r_. C'est ce qu'on appela la langue des
_Incroyables_, ou plutt des _Incoyables_, puisqu'une consonne trop
dure ne pouvait alors figurer dans un mot quelconque. On sait cela,
mais on a gnralement oubli qu'au sicle prcdent la _prciosit_,
qui fit tant parler d'elle et  laquelle Molire porta les premiers
coups, ne dut pas se borner  l'enflure et  la prtention dans la
construction des phrases. Quelque chose de ce style affect avait d
passer dans le langage proprement dit, c'est--dire dans
l'articulation mme des phrases, que prcieux et prcieuses
alambiquaient  qui mieux mieux. Assurment Cathos, Madelon et le
marquis de Mascarille, qui tortillaient si mivrement la priode,
devaient avoir une prononciation particulire correspondant  la forme
de leur phrasologie. Un contemporain de Molire, le comdien Poisson,
qui a laiss quelques comdies assez insignifiantes comme conception
premire et comme mrite littraire, mais trs curieuses comme reflets
des moeurs de l'poque, avait plac dans une de ses pices intitule
_l'Aprs-soup des auberges_, une certaine vicomtesse provinciale qui,
voulant affecter en l'exagrant, bien entendu, le parler prcieux,
nous offre un tmoignage du caractre que pouvait avoir ce langage,
qui, dans la pice imprime, est orthographi comme il doit tre
prononc. Les modifications de ce parler--le parler _gueas_,
c'est--dire _gras_--portent sur l'_r_ qui se change en _l_, sur
le _j_ qui se change en _z_, sur le _c_ dur et le _q_ qui deviennent
_t_, sur le _ch_ qui devient _s_ ou _c_ doux, etc. En entrant, la
vicomtesse dit  une autre femme:

    Vous nous avez tits, ma sle, sans lien dile
    (Vous nous avez quitts, ma chre, sans rien dire).
    Me fais-ze entendle au moins, et mon gueassiement
    Ne m'oblize-t-il point d'avoil un tlucement?
    Teltes (quelques) uns de mes mots vous essapent, ze daze (gage).

Et comme la dame lui assure que les gens de got s'appliquent  parler
comme elle:

    Et il bien vlai, ma sle? ah! te les zens sont fous
    De tloile (croire) t'ils poullont applendle ce landaze!
    Ze dois  la natule un si gland avantaze.
    Elles ont beau tassel (tcher), elles n'applendlont pas.
    Z'tais zeune, fol zeune et pallais dz gueas.
    Ze me souviens touzoul te z'tais dans un toce (coche);
    Z'allais, ze pense,  Toul (Tours) et levenais de Loce (Loches),
    Z'appelais un toc (cocher): Toc! toc! toc!
    Et zamais ce toc ne voulut apploc (approcher).

Or, comme elle est fort _enlhume_, elle louzit (rougit), dit-elle, de
touss si glosilement (grossirement). Z'ai si mal  la dolze
(gorge) te ze ne sais t'y faile (qu'y faire).

    Z'ai la dolze le soil tazi (quasi) toute tolce (corche);
    Z'aime la soupe aux soux avecque des pizons,
    Ze m'en clve (crve) le soil (soir) tant ze les tlouve bons:
    On dit t'assulment (qu'assurment) c'est cela ti m'enlhume.

Sur quoi une servante se rcrie:

    Eh! que ne dites-vous des choux et des pigeons?

Alors la prcieuse:

                          La sotte me fait lile (rire),
    Mais puiste ze ne puis enfin tant (quand) nous pallons
    Plononcel tomme vous des _choux_ et des _pigeons_.

Et Dieu sait si l'on rit de l'avoir pousse  la prononciation
ordinaire.

Ce type, videmment charg, nous donne une ide intressante des
originaux dont il tait la copie, et nous apprend en outre que les
_Incoyables_ du Directoire n'eurent pas dans leur faon de parler le
mrite de l'invention.


=278.=--Pourquoi la _pivoine_ fut-elle jadis appele _rose de la
Pentecte_?

--Parce que le jour de la Pentecte, lors de l'office solennel de
cette grande fte chrtienne, on avait autrefois coutume de faire
tomber de la vote des glises les larges ptales rouges de la
pivoine, pour rappeler les langues de feu qui, selon le texte de
l'vangile, s'arrtrent sur les aptres pour leur communiquer le
Saint-Esprit.

Chez les anciens, d'ailleurs, la pivoine tait rpute comme possdant
des proprits merveilleuses. Les potes ont suppos qu'elle devait
son nom (en latin _peonia_, du grec _painis_, propre  gurir) 
Pon, mdecin fameux, qui employa cette plante pour gurir Mars bless
par Diomde, et Pluton bless par Hercule. Galien fait le plus grand
loge de cette plante, au point de vue purement mdicinal; et
l'imagination, gare par le christianisme, attribuait  l'emploi de
la pivoine des effets miraculeux. Avec elle, disait-on, il tait
possible de conjurer les temptes, de dissiper les enchantements, de
chasser l'esprit malin!... Elle tait surtout souveraine pour toutes
les maladies nerveuses, pour les convulsions, la paralysie,
l'pilepsie. A vrai dire, cette plante devait tre cueillie dans des
conditions particulires,  de certaines heures de la nuit, en vitant
d'tre aperu par le pivert, etc. Dchue de toutes ces qualits
extraordinaires, la pivoine, absolument inusite en mdecine, n'est
aujourd'hui qu'une des plus belles Heurs de nos jardins.


=279.=--Vers 1826, il fut grand bruit du testament d'un avocat de
Colmar, qui lguait  l'hpital des fous la somme de soixante-quatorze
mille francs. J'ai gagn, disait le testateur, cette somme avec ceux
qui passent leur vie  plaider: ce n'est donc qu'une restitution.

Le 5 mars 1805, mourait  Londres un riche gentilhomme, lord Borkey,
qui, par son testament, laissait vingt-cinq livres sterling de rente 
quatre de ses chiens. Lord Borkey avait un attachement excessif pour
la race canine, et quand on lui reprsentait qu'une partie des sommes
qu'il dpensait pour eux serait mieux employe au soulagement de ses
semblables, il rpondait: Des hommes ont attent  mes jours; des
chiens fidles me les ont conservs. En effet, dans un voyage qu'il
fit en Italie, lord Borkey, attaqu par des brigands, avait d son
salut  un chien qui tait avec lui. Les quatre chiens auxquels il
lguait une pension alimentaire descendaient de celui qui lui avait
sauv la vie.

Sentant sa fin approcher, il fit placer sur des fauteuils, aux deux
cts de son lit, ses quatre chiens, reut leurs caresses, les leur
rendit de sa main dfaillante, et mourut littralement entre leurs
pattes. Il avait du reste ordonn, en outre, que les bustes de ces
quatre chiens, ns de son sauveur, fussent sculpts aux quatre coins
de son tombeau.

Un seigneur de la maison du Chlelet, mort en 1280, ordonna par
testament de creuser son tombeau dans un des piliers de l'glise de
Neufchteau et que son corps y ft plac debout, afin que les
roturiers ne lui marchassent point sur le ventre.


=280.=--_Bambochade_, dit un auteur du sicle dernier, est le nom
qu'on donne  certains tableaux reprsentant des scnes grotesques ou
triviales (notamment les compositions des peintres flamands). On les a
appels ainsi de leur premier auteur, Pierre de Laer, que la petitesse
de sa taille fit nommer _Bamboccio_, qui signifie _petit_, par les
Italiens, chez lesquels il voyagea. Louis XIV n'aimait pas les
_bambochades_ (o l'on comprenait alors des oeuvres comme celles des
Tniers). La premire fois qu'on lui prsenta des ouvrages de ce
genre: Qu'on m'te ces magots, dit-il.


=281.=--Les Anglais ont un saint lgendaire, dont l'influence
mtorologique est analogue  celle que la vieille croyance attribue
chez nous  saint Mdard: saint Swithin, dont la fte tombe le 18
juillet, et qui dans les anciens almanachs avait pour emblme une
averse. Or voici, d'aprs la lgende, comment saint Swithin, vque de
Winchester au neuvime sicle, devint le _saint de la pluie_. (Voy. no
181.)

Ce trs pieux, trs charitable prlat, modle de vritable humilit,
avait toujours protest contre le faste des honneurs funbres rendus
aux vques, qu'on avait coutume d'inhumer dans les basiliques et 
qui l'on levait de magnifiques tombeaux. Aussi, afin que sa dpouille
terrestre chappt  cette espce de glorification, selon lui
contraire  l'esprit chrtien, avait-il recommand qu'on l'enterrt 
l'extrieur de son glise, dans un lieu o les gouttes de pluie
pussent arroser sa tombe. Sa volont fut respecte. Cent ans aprs sa
mort, toutefois, on eut l'ide de transporter, le jour de sa fte, ses
restes dans l'glise mise sous l'invocation de sa mmoire, et o l'on
avait prpar pour les recevoir une superbe spulture. Mais lorsqu'on
voulut procder  l'exhumation, la pluie se mit  tomber si forte, si
paisse, que l'on dut remettre l'opration au lendemain. Ce second
jour, ds qu'on voulut reprendre le travail, mme pluie
torrentielle,... et il en fut de mme pendant une priode de quarante
jours, au bout de laquelle, comprenant que le saint manifestait ainsi
sa volont bien formelle, l'on renona  tout projet de translation,
et ds lors le temps fut au beau fixe. De l, parat-il, pour saint
Swithin, comme pour saint Mdard, l'influence des quarante jours de
pluie ou de scheresse, selon le temps qu'il fait le jour de sa fte.


=282.=--Tite-Live raconte, dans le XXIe livre de son _Histoire
romaine_, qu'Annibal, franchissant les Alpes avec son arme, fut
arrt sur un sommet neigeux par un rocher qui barrait le passage.
Obligs de tailler ce roc, dit l'historien, les Carthaginois abattent
 et l des arbres normes, qu'ils dpouillent de leurs branches, et
dont ils font un immense bcher. Un vent violent excite la flamme, et
du _vinaigre_ que l'on verse sur la roche embrase achve de la
rendre friable. Lorsqu'elle est entirement calcine, le fer
l'entr'ouvre, les pentes sont adoucies par de lgres courbes, en
sorte que les chevaux et mme les lphants peuvent descendre par
l... Les commentaires n'ont pas manqu  la singulire assertion que
renferme ce passage de Tite-Live; et jusqu' prsent, croyons-nous,
nul n'a pu expliquer convenablement l'opration qui consisterait 
attaquer les rochers en combinant l'effet du feu et du vinaigre.
Toujours est-il qu'un plaisant a pu dire, en s'appuyant sur ce texte
fameux: _Annibal mit un jour les Alpes en vinaigrette_.


=283.=--Jean de Launoy, crivain ecclsiastique du dix-septime
sicle, s'tait fait une tche spciale de dtruire certaines lgendes
qui, ne reposant sur aucun texte srieux, lui semblaient nuire  la
dignit des croyances chrtiennes, comme, par exemple, le prtendu
apostolat de saint Denis l'Aropagite en France, le voyage de Lazare
et de Madeleine en Provence, la vision de Simon Stock au sujet du
scapulaire, etc. Aussi l'avait-on surnomm le _dnicheur de saints_,
et les personnages les plus pieux rendaient-ils justice  la puret de
son zle. Le cur de Saint-Roch, qui le tenait en grande estime,
disait en souriant: Je lui fais toujours de profondes rvrences, de
peur qu'il ne m'te mon saint Roch. Le prsident de Lamoignon le pria
un jour de ne pas faire de mal  saint Yon, patron d'un de ses
villages: Comment lui ferais-je du mal! repartit spirituellement le
docteur; je n'ai pas l'honneur de le connatre.

En somme, disait-il, mon intention n'est point de chasser du paradis
les saints que Dieu y a mis, mais bien ceux que l'ignorance
superstitieuse des peuples a fait s'y glisser.


=284.=--_N pour marmiter, arm pour mentir_: cette double
anagramme fut faite au dix-septime sicle sur le nom de _Pierre de
Montmaur_, que ses contemporains avaient surnomm le prince des
parasites. N dans le bas Limousin en 1576, ayant tudi chez les
jsuites, qui fondaient sur lui de grandes esprances, il les quitta
pour aller courir le monde. Avocat sans cause, il demanda  la posie
de le ddommager des mcomptes du barreau, et composa force
acrostiches, anagrammes et petites pices, qui se rptaient dans le
monde. En 1617, il fut prcepteur du fils an du duc de Choiseul,
marquis de Praslin, et devint, en 1623, professeur royal de langue
grecque. L'occupation d'un tel poste suppose chez lui une certaine
valeur. C'tait, dit Vigneul-Marville, un fort bel esprit qui avait
de grands talents: les langues grecque et latine lui taient comme
naturelles.

[Illustration: FIG. 24.--Caricature faite au dix-septime sicle
sur Pierre de Montmaur.]

Choy par les grands qu'il gayait, et qui aimaient  l'avoir  leur
table, o il apportait un infatigable apptit, le prince des parasites
et assurment coul des jours paisibles, si l'ardeur de mdire, lui
faisant oublier toute mesure, ne l'avait port  dchirer  belles
dents les hommes les plus distingus de son temps. Aussi parmi ceux-ci
fut-ce  qui crirait contre lui la satire la plus vive, la plus
mordante: la guerre devint acharne. Balzac, le clbre pistolier,
ouvrit le feu en publiant le _Barbon_, auquel se rapporte la premire
des deux gravures que nous reproduisons: Ce barbon est si amateur
d'antiquits qu'il ne porta jamais d'habit neuf. Il a sur sa robe de
la graisse du dernier sicle et des crottes du rgne de Franois Ier.
La belle chose si on trpanait cette grosse tte: on y verrait un
tumulte, une sdition qui n'est pas imaginable, de langues, de
dialectes, d'art, de sciences. Voil l'image de l'esprit et de la
doctrine du _barbon_, etc.

[Illustration: FIG. 25.--Caricature faite au dix-septime sicle
sur Pierre de Montmaur.]

Peu de temps aprs, Mnage crivait la _Mtamorphose de Montmaur en
perroquet_. On ne s'en tint pas l. Notre homme fut transform en
cheval, et mme en _marmite_, comme le prouve la seconde gravure. A
vrai dire, Montmaur ne sembla pas souffrir outre mesure de ces
attaques, qui d'ailleurs n'taient rien  ses dispositions de beau et
jovial mangeur; il occupa sa chaire pendant plus de vingt-cinq ans,
et mourut g de soixante-quatorze ans, en 1646.


=285.=--On a souvent mis au compte d'une _coquille_ (ou faute
typographique) la transformation d'une expression assez triviale en
une image des plus gracieuses dans une strophe de la pice de vers qui
est,  bon droit, considre comme le chef-d'oeuvre de Malherbe. On a
dit et rpt que, dans la fameuse _Consolation  Duperrier sur la
mort de sa fille_ (qui s'appelait Rosette), dont les principales
strophes sont dans toutes les mmoires, le pote avait d'abord crit:

    Et Rosette a vcu ce que vivent les roses,
                L'espace d'un matin,

mais qu'un compositeur avait mis:

    Et, rose, elle a vcu, etc.;

version, par consquent, due au hasard, et que le pote aurait
conserve. Pure fantaisie que cette assertion, qui se trouve
absolument dmentie par ce fait que la _Consolation  Duperrier_,
avant d'tre telle que nous la connaissons aujourd'hui, avait t
imprime sous une forme singulirement diffrente. Nous en donnerons
comme exemple les trois strophes les plus connues.

Dans l'dition primitive on lisait:

    Ta douleur, Clophon, sera donc incurable,
            Et les sages discours
    Qu'apporte  l'adoucir un ami secourable
            L'augmenteront toujours...

    Mais elle tait du monde o les plus belles choses
            Font le moins de sjour,
    Et ne pouvait, Rosette, tre mieux que les roses
            Qui ne vivent qu'un jour.

    La mort d'un coup fatal toutes choses moissonne,
            Et l'arrt souverain
    Qui veut que sa rigueur ne connaisse personne,
            Est crit en airain.

Ces strophes, dans une dition publie _sept_ ans plus tard, taient
devenues celles-ci:

    Ta douleur, Duperrier, sera donc ternelle,
            Et les tristes discours
    Que te met en l'esprit l'amiti paternelle
            L'augmenteront toujours...

    Mais elle tait du monde o les plus belles choses
            Ont le pire destin,
    Et, rose, elle a vcu ce que vivent les roses,
            L'espace d'un matin.

    La mort a des rigueurs  nulle autre pareilles;
            On a beau la prier,
    La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
            Et nous laisse crier.

A quoi Malherbe ajouta la strophe qui commence ainsi:

    Le pauvre en sa cabane...

qui ne se trouve pas dans la premire dition. Il avait fallu sept ans
au pote pour amener sa composition au point de perfection o nous la
voyons aujourd'hui.

On sait d'ailleurs que Malherbe ne brillait pas par la facult
d'improvisation; on raconte mme  ce propos qu'ayant entrepris une
pice de vers sur la mort de la femme d'un magistrat, quand il l'eut
acheve le veuf  qui la consolation tait destine avait dj
contract une nouvelle union.


=286.=--Le P. Bridaine, clbre par la puissante originalit de
sa prdication, tant un jour  la tte d'une procession, pronona un
magnifique sermon sur la brivet de la vie, et finit par dire  la
multitude qui le suivait: Je vais vous ramener chacun chez vous. Et
il les conduisit tous ensemble dans un cimetire.


=287.=--Camus, vque de Belley, dont l'loquence avait souvent
des formes trs fantaisistes, disait un jour dans un de ses sermons
qu'aprs la mort les papes taient des _papillons_, les rois des
_roitelets_, et les sires des _cirons_.


=288.=--En 1753, il y eut  Marseille une grve de spectateurs.

Le duc de Villars, commandant en Provence, ayant fait venir la
demoiselle Dumenil, actrice de Paris, pour jouer dans la troupe de
Marseille, ordonna, au profit de cette artiste et comme indemnit de
ses frais de voyage, une augmentation sur le prix des places de
spectacles. Les habitants de Marseille s'entendirent pour ne plus
aller  la comdie tant que cette augmentation subsisterait.

Sur quoi lettre du gouverneur, M. de Saint-Florentin, au corps de
ville:

Je suis inform, Messieurs, que, dans l'esprance d'une diminution du
prix des places de la comdie et pour la rendre pour ainsi dire
ncessaire, il s'est fait des cabales pour n'y plus aller. Il y a des
paris ouverts  qui n'ira pas. Les bonts que j'ai pour cette ville
m'engagent  vous prvenir sur les dangers auxquels elle s'expose. Il
n'y a aucune diminution  esprer; le roi ne veut pas en entendre
parler. Si, par enttement ou par fausse vanit, on s'obstine 
abandonner le spectacle, et que, par ce moyen ou par d'autres
manoeuvres, le directeur ne pouvait plus se soutenir, je proposerais
au roi de donner des dfenses pour qu'il ne puisse plus  l'avenir
s'tablir aucune troupe dans la ville. Vous ne sauriez trop
communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention  ce que je vous
marque, parce que l'effet suivra certainement les menaces.

Les membres du corps de ville rpondirent: Monseigneur, nous avons
rpandu dans le public, selon vos ordres, la lettre que vous nous avez
fait l'honneur de nous crire. Les tenants du spectacle et ceux qui le
frquentaient le plus assidment persistent  continuer de le
ngliger. Peut-tre que les instructions de Mgr l'vque et de nos
pasteurs y contribuent autant qu'une fausse vanit. Au surplus, nous
tenons de nos auteurs que, dans les beaux jours de notre rpublique,
et lorsque nous donnions des lois au lieu d'en recevoir, on regardait,
comme les gens de bien regardent encore aujourd'hui, les comdiens et
la comdie pour tre galement capables de donner atteinte  la puret
de nos moeurs, au maintien des lois et aux progrs du commerce.

Les ditions des _Mmoires de Favart_ o se trouve rapporte cette
anecdote mettent en note: Le rigorisme de MM. de Marseille fut
bientt dsarm par l'attrait du plaisir et le charme des talents.


=289.=--Quand le marchal de la Fert, aprs sa brillante
campagne de 1631, fit son entre  Metz, les juifs, qui y taient
alors tolrs, vinrent comme les autres le complimenter. Quand on les
lui annona, le marchal dit: Je ne veux pas voir ces marauds-l: ce
sont ceux qui ont fait mourir mon divin matre. Qu'on ne les laisse
pas entrer.

Les juifs rpondirent qu'ils en taient bien fchs, d'autant plus
qu'ils apportaient un prsent de mille pistoles qu'ils auraient t
charms que Mgr le commandeur voult bien accepter.

Bah! dit alors le marchal,  qui on rapporta cette rponse,
faites-les entrer tout de mme; ces pauvres diables ne connaissaient
pas Jsus-Christ quand ils l'ont crucifi.


=290.=--L'histoire ou la lgende explique ainsi comment le
chardon a t choisi pour emblme national par les cossais:

C'tait  l'poque des premires incursions des Normands sur les ctes
de la Grande-Bretagne. Des pirates danois, s'tant avancs vers le
nord, avaient rsolu de surprendre le chteau de Slaine, qui tait la
clef de l'cosse.

Profitant d'une nuit obscure, ils avaient abord prs de la
forteresse, qu'ils savaient  peu prs abandonne. Mais au moment o,
pleins de confiance, ils s'lanaient en groupes presss dans les
fosss du chteau, des chardons qui y avaient pouss par centaines
firent tout  coup l'office de chevaux de frise. Aux cris lamentables
pousss par ces malheureux qui ne pouvaient se dptrer de cette fort
d'pines, la petite garnison se rveilla et en fit un horrible
carnage. Les cossais reconnaissants prirent la fleur du chardon pour
emblme national.


=291.=--Extrait des _Mmoires_ du marchal Scpeaux de
Vieilleville, vaillant capitaine franais qui se distingua sous
Franois Ier et Henri II, et fut un des ngociateurs du trait du
Cateau-Cambrsis.

1552.--S'en retournant d'apaiser une sdition qui s'tait mise
entre les Suisses de l'arrire-garde et les nouvelles bandes
franaises, M. de Vieilleville trouva dix soldats franais qui avaient
ventr quinze ou seize corps des Bourguignons et dvidaient leurs
boyaux comme des tripires  la rivire. Surmont de colre, il se rue
dessus et les charge du bton qu'il tenait, comme portent communment
tous seigneurs qui ont commandement d'arme, et les fit battre et
fouler aux chevaux de ceux de sa suite; et comme il s'en allait sans
rien leur faire de plus, un de ces hommes se prit  dire: Par la mort
Dieu, Monsieur, vous nous aimez autant pauvres que riches. On nous a
assur que ces Bourguignons ont aval leur or et leurs cus. tes-vous
fch que nous les cherchions dans leur ventre?

A ces paroles, M. de Vieilleville s'irrita tellement qu'il protesta
devant Dieu qui les ferait tous pendre prsentement. Il les fit donc
arrter et envoya querir le prvt des bandes, leur disant: Tigresque
canaille, quel opprobre faites-vous  nature? quelle abominable
cruaut avez-vous aujourd'hui exerce au christianisme? et de quel
dshonneur avez-vous avili les armes et foul aux pieds la bonne
renomme de notre nation, qui est estime la plus courtoise de toutes
celles de l'univers? Je jure  Dieu que vous en mourrez!

Le prvt demeurait trop  venir, ce qui fut cause que, passant par
l quatre ou cinq coquins, qui mme avaient horreur d'une telle
abomination, ils s'offrirent de les pendre, si on leur donnait leur
dpouille; ce qui fut incontinent accord.

Ainsi finirent misrablement leurs jours ces barbares et dtestables
tripiers.


=292.=--L'abb Blanchet, qui a laiss un certain nombre d'crits
empreints d'une grande dlicatesse de pense et de style, parle ainsi,
dans un de ses apologues orientaux, de l'Acadmie d'Amadam, dite
l'Acadmie silencieuse (voy. no 37):

Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre intitul _le Billon_, ayant
appris qu'il vaquait une place en cette Acadmie, sollicita l'honneur
de l'occuper. La place tant dj donne, le prsident, pour rpondre
au solliciteur, lui prsenta, avec un air afflig, une coupe pleine
d'eau  ce point qu'une goutte de plus aurait fait dborder le vase.

Zeb, voyant une feuille de rose  ses pieds, la ramasse, la pose
dlicatement sur l'eau et fait si bien qu'il n'en tombe pas une seule
goutte.

On le reut par geste  l'unanimit: il n'avait plus qu' prononcer,
selon l'usage, une phrase de remerciement; mais, en vrai silencieux,
il traa le nombre 100 (c'tait celui de ses confrres), puis, mettant
un zro devant, il crivit: Ils n'en vaudront ni moins ni plus
(0100). Le prsident rpondit au modeste docteur avec autant de
politesse que de prsence d'esprit. Il mit le chiffre 1 devant les
trois zros et il crivit: Ils en vaudront dix fois davantage
(1000).


=293.=--Assurment, si les anciens avaient connu l'usage qu'ils
auraient pu faire des plumes d'oie pour crire, ils auraient consacr
cet oiseau  Minerve, desse des beaux-arts et de l'loquence. On sait
que pour les notes cursives ils se servaient d'un stylet creusant des
traits sur des tablettes enduites de cire, et pour l'criture
ordinaire de roseaux. C'taient l'gypte et la Carie qui fournissaient
aux Romains ces roseaux (_calami_), beaucoup plus propres d'ailleurs
 tracer les caractres arabes que les caractres romains, et qui sont
encore nomms _calam_ par les Orientaux.

Ce fut Isidore qui, au septime sicle, parla le premier des plumes
comme d'un instrument propre  crire aussi bien que le roseau:
_Instrumenta scrib, calamus et penn_.


=294.=--Jeux de mains, jeux de vilains, dit une locution
populaire, qui date de l'poque o les nobles seuls, quand ils
voulaient mesurer leurs forces ou vider une querelle, avaient le droit
de se dfier  la lance ou  l'pe. Les autres personnes, les
vilains, qui n'taient jamais admis  entrer en lice et  paratre
dans les tournois, ne pouvaient que lutter corps  corps, sans armes
dans les mains.


=295.=--Je l'attends au _Sanctus_, c'est--dire  la partie la
plus difficile de sa tche, disait-on assez communment autrefois.
Cette expression, o il est fait allusion  un passage chant de la
messe, vient de ce que jadis, en Italie et en France, on ne jugeait du
talent d'un chantre que par la faon dont il chantait le _Sanctus_.
Une place de chantre tait-elle vacante, on n'acceptait le postulant
qu'aprs qu'il avait chant le _Sanctus_  la satisfaction gnrale.
On dit que le pape Boniface VIII se montrait notamment trs difficile
sur ce point.


=296.=--Notre mot _amiral_ vient de l'arabe _emir al ma_, qui
signifie _chef de l'eau_. C'est le nom que porte, chez les Orientaux,
le commandant d'une flotte ou d'une escadre. On ne saurait dire en
quelle circonstance cette qualification est passe de l'arabe dans
notre langue.


=297.=--Marco Polo, dans le rcit de son voyage en Asie (qui fait
partie de la collection des _Voyages dans tous les mondes_, librairie
Delagrave), raconte l'histoire des _Vieux de la montagne_, seigneurs
de la forteresse d'Allamont en Syrie, qui s'taient rendus redoutables
aux souverains d'Orient par le fanatisme qu'ils savaient inspirer  un
certain nombre de jeunes gens. Sduits par la promesse des flicits
de la vie future, ceux-ci devenaient autant de sicaires aveuglment
soumis aux volonts du chef, et prts  braver tous les prils, pour
accomplir les sanglantes missions dont ils taient chargs.

Quand tel ou tel d'entre eux tait dsign pour aller commettre un
meurtre qu'avait rsolu le chef, on lui faisait prendre un breuvage,
qui n'tait autre que cet extrait du chanvre connu sous le nom de
_haschisch_. Cette liqueur le jetait dans une sorte de dlire, o il
avait toute espce de visions et de sensations dlicieuses, et qu'il
croyait tre un avant-got des joies clestes  lui promises, pour son
absolue soumission aux ordres du chef.

Du nom de la drogue enivrante se forma le mot _haschischin_, buveur de
haschisch, devenu _assassin_ dans les langues occidentales et synonyme
de _meurtrier_.


=298.=--Dans le jeu de pile ou face, les chances sont loin d'tre
gales. L'effigie d'une pice de monnaie prsentant d'ordinaire plus
de relief que le revers, la pice lance en l'air a une tendance 
retomber la _face_ contre terre, et l'on obtiendrait infailliblement
_pile_ si la pice, bien calibre, tombait d'une grande hauteur sur un
sol mou qui ne la ferait pas rebondir.


=299.=--Si notre sicle est fort entach de scepticisme,
l'exemple lui vient de loin.

Pyrrhon le Sceptique, apercevant un jour Anaxarque, son matre, qui
tait tomb dans un foss, passa outre sans lui tendre la main: Mon
matre, disait-il en lui-mme, est aussi bien l qu'ailleurs.
L'histoire ajoute qu'Anaxarque fut le premier  s'applaudir d'avoir un
tel disciple.


=300.=--On lit dans une des feuilles de l'_Ami des lois_, journal
publi sous la Rvolution, cette anecdote, donne comme authentique:

Milord Tylney avait fait le voyage de Montbard, maison de campagne de
Buffon, uniquement pour voir l'auteur de l'_Histoire naturelle_. Dans
son empressement, il ouvre la porte de l'appartement, quoiqu'on l'ait
prvenu que M. de Buffon dormait. Au bruit, le naturaliste s'veille.
Milord fait ses excuses. Alors, quelque fch qu'il ft d'tre
drang, Buffon prend une figure souriante et s'avance vers
l'tranger: Entrez, Monsieur, lui dit-il; je sens qu'il serait dur de
refuser  un philosophe _la vue d'un grand homme_.


=301.=--Le clbre La Condamine tait atteint d'une surdit assez
forte. Le jour de sa rception  l'Acadmie,  un souper qu'il donna
pour fter cet vnement, il fit l'impromptu suivant:

    La Condamine est aujourd'hui
    Reu dans la troupe immortelle;
    Il est bien sourd: tant mieux pour lui!
    Mais non muet: tant pis pour elle!


=302.=--Le mme La Condamine, arriv  un ge assez avanc,
rsolut d'pouser une de ses nices. Il fallait pour ce mariage des
dispenses de Rome. Le savant les demanda par lettre particulire au
pape Benot XIV, de qui il tait connu. Sa Saintet rpondit: Je vous
accorde la dispense que vous demandez, d'autant plus volontiers que la
surdit dont vous tes incommod doit contribuer  la paix du mnage.


=303.=--On attribue gnralement les premires anagrammes connues
au pote grec Lycophron, qui vivait au troisime sicle avant
Jsus-Christ,  la cour du roi d'gypte Ptolme Philadelphe (ainsi
surnomm par antiphrase ironique, car il n'tait rien moins que l'ami
de son frre). Lycophron, en bon courtisan, trouva qu'avec les lettres
de _Ptolemaios_ on pouvait former _apo melitos_ (de miel); et dans le
nom de la reine _Arsino_ il trouva _ion eras_, c'est--dire violette
de Junon. On a remarqu d'autre part que, chez les Juifs, une des
parties principales de la Cabale ou art des choses secrtes consiste
en un vritable travail d'anagramme, car il s'agit de trouver des sens
mystrieux par la transposition des lettres. On croit que l'anagramme
fut un mode de correspondance frquemment employ entre les savants du
moyen ge.

On sait que Franois Rabelais fit l'anagramme de son nom en signant
les premiers livres du Pantagruel _Alcofribas Nasier_. Suivant Bayle,
ce fut le pote et humaniste limousin J. Daurat (mort en 1588) qui mit
les anagrammes tellement en vogue que chacun voulait s'en mler et
qu'il passa personnellement pour une sorte de devin, par suite des
curieuses trouvailles qu'il fit dans les noms de divers grands
personnages.

D'aprs Tallemant des Raux, le roi Henri IV aperut un jour un nomm
Jean de Vienne, qui s'vertuait sans succs  faire sa propre
anagramme: Rien de plus facile cependant, dit le Barnais: Jean de
Vienne, _devienne_ Jean.


=304.=--Gustave-Adolphe, qui avait de grandes et coteuses
guerres  soutenir, apercevant dans une glise de son royaume les
statues des douze aptres en argent, leur dit: Comment, Messieurs!
est-ce donc  demeurer tranquilles ici que vous ftes destins? Vous
tes tablis pour parcourir l'univers, et vous remplirez votre
mission, je vous assure. Il les fit alors enlever et transporter  la
monnaie, avec ordre d'en frapper des pices avec cette inscription: _A
l'honneur de Jsus-Christ_.


=305.=--Le mot _carat_, qui n'est plus d'usage aujourd'hui que
dans le commerce des diamants et des pierres prcieuses, et qui
indique une unit de poids quivalant  205 milligrammes et demi,
tait aussi employ autrefois pour l'or. Ce mot vient du nom de
la fve produite par un arbre du pays d'Afrique o se faisait
jadis le plus grand trafic de l'or. Cet arbre, de la famille des
Lgumineuses,--dit le voyageur J. Bruce,--est appel _kuara_, mot
qui signifie _soleil_, parce qu'il porte des fleurs et des fruits
de couleur rouge de feu. Comme les semences sches de cet arbre
sont toujours  peu prs galement pesantes, les indignes s'en
sont servis de temps immmorial pour peser l'or, et l'on aurait
appliqu ensuite leur poids aux diamants.


=306.=--La ville de Gand, clbre par son organisation
dmocratique, tant du domaine de Charles-Quint, s'tait mise en
rbellion ouverte contre ce souverain  propos d'une mesure financire
vexatoire. L'irritable empereur marcha contre ses sujets flamands, qui
 son approche firent leur soumission, ce qui ne l'empcha pas de les
traiter avec la dernire rigueur. Un de ses plus cruels conseillers,
le duc d'Albe, qui ne rvait jamais que ruines et supplices, voulut
mme un jour dtruire compltement cette vaste et riche cit, comme
exemple propre  frapper de terreur les populations qui seraient
tentes de manifester des sentiments d'insoumission. Tout en causant
avec lui, l'empereur le fit monter au haut d'une tour et de l,
embrassant du regard toute l'tendue de la ville: Combien, lui
demanda-t-il, pensez-vous qu'il faille de peaux d'Espagne pour faire
un _gant_ de cette grandeur? Le duc, qui s'aperut que son avis avait
dplu au matre, garda trs humblement le silence. Charles-Quint
d'ailleurs tenait  grand orgueil la possession de cette opulente
cit,  tel point que certain jour il disait (toujours jouant sur les
mots) qu'il saurait faire tenir Paris dans son Gand (ou gant). Ce
propos, rest clbre, fut tourn en drision lorsque Louis XIV,
emportant peu  peu les diverses places de Flandre, se rendit matre
de Gand. Une estampe du temps intitule _l'Espagnol sans Gand_, et
dont nous donnons le fac-simil, nous montre en effet l'Espagnol muni
d'une lanterne, et des besicles sur le nez, cherchant le Gand qu'il a
perdu; le Flamand lui montre le Franais tenant un _gant_ au bout de
son pe. Au-dessus, dans un cartouche, se lisent ces vers satiriques:

    Charles, qui dans son Gand se vantait de pouvoir
    Enfermer tout Paris, serait surpris de voir
    Que le Franais le tient au bout de son pe.

[Illustration: FIG. 26.--_L'Espagnol sans Gand_, fac-simil d'une
estampe satirique du dix-septime sicle.]

Ce ne fut pas, du reste, la dernire fois que la politique amena le
mme jeu de mots. On sait que lorsque, quittant la France au retour de
Napolon, Louis XVIII se rfugia  Gand, les partisans de l'empire,
pour ridiculiser les royalistes, leur prtaient des couplets dont le
refrain tait:

    Rendez-nous notre pre
          De Gand,
    Rendez-nous notre pre!


=307.=--L'hypocras tait, au moyen ge, un breuvage fort renomm.
Son nom ne drive pas, dit E. Fournier, comme Mnage semble le croire,
de celui d'Hippocrate, inventeur prtendu de cette boisson agrable et
salutaire; il doit plutt venir des mots grecs _upo_ et _krannumi_,
qui signifie mlanger. L'hypocras tait en effet un mlange de vin et
d'ingrdients doux et recherchs; on en jugera par la recette que le
fameux Taillevent, matre queux (cuisinier) de Charles VII, nous en a
laisse: Pour une pinte (de vin) prenez trois treseaux (gros) de
cinnamome fine et pure, un treseau ou deux de mesche (sans doute du
_macis_ ou brou de noix muscades), demi-treseau de girofle et dix
onces de sucre fin, le tout mis en poudre. Et faut tout mettre en un
_couloir_, et plus est pass (clarifi) mieux est, mais gardez qu'il
ne soit vent. Pour parvenir  cette clarification parfaite, on
employait un filtre spcial, qui mme avait reu le nom de _chausse
d'hypocras_. Plus tard, pour acclrer la prparation, on employa des
essences,  l'aide desquelles, selon le _Dictionnaire de Trvoux_, on
faisait soudainement de l'hypocras. Le vin rouge ou blanc n'tait pas
toujours la base de cette liqueur: on la faisait aussi avec de la
bire, du cidre et mme de l'eau. Mais c'tait l l'hypocras du
peuple, et, suivant le docteur Pegge, la cannelle, le poivre et le
miel clarifi en taient les seuls ingrdients. Chez les grands on
s'en tint toujours  l'hypocras au vin, rehauss d'un got de
framboise et d'ambre. Du temps de Louis XVI, il tait encore en
faveur. On le servait dans tous les grands repas. La ville de Paris
devait mme, chaque anne en donner un certain nombre de bouteilles
pour la table royale.

En somme donc, l'hypocras n'tait autre chose que du vin fortement
aromatis et sucr. On a vu plus haut (no 274) que les aromates
jouaient chez nos bons aeux un rle bien plus important
qu'aujourd'hui,  tel point que pour eux une des consquences les plus
intressantes de la dcouverte du nouveau monde sembla consister en
cela que la possession de ces contres ferait affluer plus abondamment
et plus conomiquement en Europe les pices et aromates.


=308.=--Du vivant de Charles II d'Angleterre, qui donna une assez
pauvre ide de la royaut restaure en sa frivole personne, on fit
courir cette pitaphe:

Ci-gt notre souverain roi, en la parole duquel personne ne se fia,
qui n'a jamais dit une chose sotte, et qui n'en a jamais fait une
sage.

Charles, lisant cette critique, dit sans la moindre motion: C'est
que mes paroles sont miennes, tandis que mes actes sont  mes
ministres.


=309.=--La mode des perruques ne date, dans l'Europe occidentale,
que du milieu du quinzime sicle. L'exemple de porter cette fausse
chevelure fut donn par le duc de Bourgogne et de Flandre, Philippe
dit le Bon. Une longue maladie lui ayant fait perdre tous ses cheveux,
les mdecins, redoutant pour lui la nudit absolue de la tte, lui
conseillrent d'avoir recours aux faux cheveux. A peine ce conseil
fut-il suivi que cinq cents gentilshommes flamands, par politesse de
courtisans, imitrent le prince. Depuis lors, la commodit que
retiraient de cet usage les gens plus ou moins chauves, et l'air de
magnificence que la perruque donnait souvent aux visages les moins
imposants, contriburent  rpandre une mode primitivement due  une
ordonnance de mdecin.

Louis XIII avait  peine trente ans lorsqu'il perdit une partie de ses
cheveux, qu'il avait fort beaux. Il eut recours aux artificiels. Ces
cheveux n'taient pas encore tout  fait des perruques, mais de
simples _coins_ appliqus aux deux cts de la tte et confondus avec
les cheveux naturels. Dans la suite, on plaa un troisime coin sur le
derrire de la tte, ce qui forma un _tour_, et ce tour produisit
enfin la perruque entire; mais en principe ces trois coins, composs
de cheveux longs et plats, taient attachs au bord d'une espce de
petit bonnet noir ou calotte. C'est ainsi que nous voyons
gnralement reprsents Corneille et les principaux personnages de
son temps. Du temps de Louis XIV, les perruques taient si abondamment
garnies de cheveux qu'elles pesaient jusqu' deux livres. Les cheveux
blonds taient les plus estims: on les payait 30, 60 et jusqu' 80
francs l'once, c'est--dire de 800  1,200 francs la livre. Une trs
belle perruque valait jusqu' mille cus (3,000 francs). On s'explique
donc que les gens de fortune mdiocre, ou de caractre conome, tenus
au port de la perruque, n'en eussent pas toujours des plus neuves. A
quelles plaisanteries, par exemple, ne donna pas lieu la perruque
lgendaire de Chapelain,

    ... qui, de front en front passant  des neveux,
    Devait avoir plus d'ans qu'elle n'eut de cheveux.

Au plus beau moment de cette mode fort ruineuse, Colbert s'aperut
qu'il sortait de France des sommes considrables pour l'achat des
cheveux  l'tranger. Il fut question d'abolir l'usage des perruques
en frappant d'un droit norme l'entre de la matire premire. On
proposa l'adoption de bonnets, tels que ceux que portaient d'autres
nations. Il en fut mme essay devant le roi plusieurs modles. Mais
la trs importante corporation des perruquiers prsenta au conseil
royal un mmoire, dmontrant que l'art de fabriquer les perruques
n'tant encore exerc convenablement qu'en France, le produit des
envois de perruques faits  l'tranger dpassait de beaucoup la
dpense d'achat des cheveux, et faisait entrer dans l'tat des sommes
considrables. En consquence, le projet des bonnets fut abandonn.


=310.=--Piron, qu'on louait surtout pour sa comdie de la
_Mtromanie_, avait un faible pour sa pice _les Fils ingrats_; et il
ne cessait d'en parler, la mettant bien au-dessus de celle que l'on
tenait pour son chef-d'oeuvre. Un jour, il fut contrari par un homme
qui, comme de coutume, prnait la _Mtromanie_. Ah! ne m'en parlez
pas! s'cria le pote avec un mouvement de mauvaise humeur, c'est un
monstre qui a dvor tous mes autres enfants.

Il en est souvent ainsi des auteurs dont un ouvrage a fait grand
bruit, et que l'on s'obstine  _parquer_ en quelque sorte dans cette
unique production. Heureux ceux qui savent prendre leur parti de cette
flatteuse partialit: il est tant de producteurs qui, aprs la plus
active et fconde carrire, n'attachent leur nom  aucune oeuvre!


=311.=--Le premier article de la _Gazette_ publie par Renaudot
est ainsi conu:

_De Constantinople, le 2 avril 1631._--Le roi de Perse, avec
quinze mille chevaux et cinquante mille hommes de pied, assige Dille,
 deux journes de la ville de Babylone, o le Grand Seigneur (sultan
de Turquie) a fait faire commandement  tous les janissaires de se
rendre sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce
divertissement-l,  faire toujours une pre guerre aux preneurs de
tabac, _qu'il fait suffoquer  la fume_.


=312.=--D'o vient la qualification de _rou_, qui, au
commencement du dix-huitime sicle, servit  dsigner un certain
nombre de personnages qui affectaient de se mettre par leurs principes
et par leur conduite au-dessus de tous les prtendus prjugs sociaux?

--Le cardinal Dubois--dit Saint-Simon--tait un petit
homme maigre, effil,  perruque blonde,  mine de fouine, 
physionomie maligne. C'tait, dans toute la force du terme, un homme 
_rouer_, et c'est  lui que le nom de _rou_ fut appliqu pour la
premire fois par le Rgent.

Le terme de _rou_, dit un dictionnaire de la cour et de la ville,
fait, en principe, pour n'inspirer que l'aversion, devint avec le
temps l'appellation et l'loge des hommes  la mode, dont il flattait
l'amour-propre. Ce n'est pas tout, nos agrables

    Grands marieurs de mots l'un de l'autre tonns

ont joint  cette dfavorable dnomination l'pithte d'aimable et de
charmant. On a donc vu de charmants _rous_, des _roueries_
dlicieuses; et cette alliance absurde et rvoltante d'ides
contraires, qui fait ouvrir de grands yeux aux gens qui ne sont pas de
leur sicle, a t du bon ton, du bel air, de la bonne compagnie...
Les grands seigneurs se sont appropri le nom de _rous_, pour se
distinguer de leurs laquais, qui ne sont que des pendards...

Le terme de _rou_, rest dans la langue, est devenu synonyme de
retors, et la _rouerie_ est une forme de l'astuce.


=313.=--Franois Ier, qui voulait lever le savant Chtel aux
plus hautes dignits de l'glise, fut curieux de savoir de lui s'il
tait gentilhomme: Sire, lui rpondit Chtel, ils taient trois
frres dans l'arche de No: je ne sais pas bien duquel des trois je
suis sorti.


=314.=--L'institution du jury nous vient de l'Angleterre. Les
jurs anglais tant choisis dans toutes les conditions, except parmi
les bouchers, Newton protestait contre cette exception en demandant
pourquoi l'on admettait les chasseurs aux fonctions de jur.


=315.=--Quand Voltaire, aprs une longue absence de Paris, y
revint pour assister  la reprsentation de sa tragdie d'_Irne_, qui
causa un enthousiasme immense, un de ses amis vint un jour lui montrer
qu'il avait cru devoir refaire quelques vers de sa tragdie. Pendant
que cet obligeant correcteur tait encore chez le pote, entra
l'architecte Perronet, auteur du magnifique pont de Neuilly. Aprs les
compliments d'usage: Ah! mon cher architecte, lui dit Voltaire, vous
tes bien heureux de ne pas connatre monsieur; car, bien sr, il
aurait refait une arche de votre pont.


=316.=--Pourquoi le nom de _Madrid_ fut-il donn au chteau que
Franois Ier fit construire, vers 1530, au bois de Boulogne?

--Le roi gentilhomme, ayant fait commencer l'dification de ce
chteau, tait si impatient de l'habiter, qu'il n'en attendit pas
l'achvement pour y fixer sa rsidence. On remarqua de plus que,
lorsqu'il habitait cette maison, il entendait n'y recevoir que le
moins possible de visiteurs vulgaires. Il venait particulirement l
pour se livrer  l'tude, ou pour s'entretenir avec un petit nombre
d'artistes ou de savants qui taient seuls admis dans cette retraite.
Les courtisans, blesss de l'loignement o les tenait alors le roi,
et faisant allusion au temps de sa captivit, pendant laquelle on ne
pouvait parvenir  le voir qu'avec de trs grandes difficults,
donnrent par pigramme au chteau de Boulogne le nom de la ville dans
laquelle ce prince avait t prisonnier, et l'appelrent le chteau de
Madrid, nom qui lui est rest.


=317.=--Le P. Gaspard Schott, auteur trs rudit, mais fort
bizarre, du dix-septime sicle, dit dans un de ses livres que
l'enfant apporte en naissant le visage tourn vers la terre, comme un
coupable, par le fait du pch originel dont il est charg. Son
premier cri au grand jour est O A, tandis que celui de la mre qui le
voit est O E. Ces sons significatifs peuvent facilement s'expliquer
ainsi: O A voudrait dire: _O Adam_, pourquoi avez-vous pch? et O E
se traduirait par _O Eve_, pourquoi avez-vous induit en pch Adam
notre premier pre?


=318.=--Les tymologistes sont assez peu d'accord sur l'origine
de notre mot _canaille_. Selon les uns, qui interrogent l'histoire
ancienne,  Rome les oisifs de basse condition, les gueux, avaient
pour lieu de runion ordinaire un coin du Forum o se trouvait un
canal, foss ou gout. Ils taient l, jasant, riant, lanant des
propos orduriers aux passants. On nommait cette tourbe, par suite du
lieu o elle se runissait, _canaliail_, d'o nous aurions fait
_canaille_. Selon d'autres, ce serait au mot _canis_ (chien) qu'il
faudrait rapporter l'tymologie en question. _Canaille_ aurait alors
la signification de _bande de chiens_. On trouve d'ailleurs, dans le
vieux franais, avec le mme sens, le mot _chiennaille_, et le mot
italien _canaglia_ ne semble pas avoir une autre origine. Auquel des
deux avis donner la prfrence?


=319.=--Un jour, Mazarin, d'ailleurs fort mauvais joueur, jouant
au piquet, se prit de dispute avec son adversaire. Une discussion
assez vive venait de s'engager. L'assemble, qui faisait cercle,
restait silencieuse et comme indiffrente au dbat dont elle devait
tre juge, lorsque Benserade entra. Mazarin, s'adressant  lui pour
dcider le cas en litige: Monseigneur, lui dit Benserade, vous avez
tort.--Eh! comment peux-tu me condamner sans savoir le fait?
s'cria Mazarin, qui ne le lui avait point encore expliqu.--Ah!
vertubleu! Monseigneur, rpondit Benserade, le silence de ces
messieurs m'instruit parfaitement: ils crieraient en faveur de Votre
minence aussi haut qu'elle, si Votre minence avait raison.


=320.=--Le got dominant du chevalier de Boufflers tait d'tre
toujours ambulant. Quelqu'un, l'ayant rencontr un jour sur les grands
chemins, lui dit: Monsieur le chevalier, je suis charm de vous
rencontrer chez vous.

A sa mort on lui fit cette pitaphe:

    Ci-gt un chevalier qui sans cesse courut,
    Qui sur les grands chemins naquit, vcut, mourut,
          Pour prouver ce qu'a dit le sage,
          Que notre vie est un passage.


=321.=--Dans un magnifique et trs curieux volume publi par M.
Henry d'Allemagne sous le titre d'_Histoire du luminaire depuis
l'poque romaine jusqu'au dix-neuvime sicle_, nous voyons combien
lent a t le progrs dans l'art de l'clairage, qui aujourd'hui
semble toucher  son apoge. Cet ouvrage, qui indique chez son auteur
un trs actif et trs subtil esprit de recherche, nous apprend que,
malgr le besoin gnral qu'eurent toujours les hommes, pour leurs
travaux et pour leurs plaisirs, de dissiper les tnbres, l'on arriva
presque jusqu'au sicle o nous sommes sans apporter le moindre
perfectionnement sensible  la lampe primitive, ou au flambeau de
graisse ou de cire. A vrai dire, depuis les soixante ou quatre-vingts
dernires annes, les choses ont considrablement chang, d'abord par
les lampes  double courant d'air, puis par les appareils Carcel et
modrateurs, puis par l'invention du gaz, qui marque tout  coup une
re absolument nouvelle, et enfin par l'usage pratique des effluves
lectriques. Avant le livre de M. H. d'Allemagne, l'_histoire du
luminaire_, parse par fragments  l'tat de simples notices plus ou
moins spciales, tait  faire; elle est faite maintenant de la plus
savante et mthodique faon.

C'est seulement, dit l'auteur de cet excellent travail, au seizime
sicle qu'on a commenc de s'apercevoir qu'aucun progrs n'avait t
ralis dans les lampes et qu'elles taient rellement dfectueuses.

Jusqu' cette poque, en effet, on s'tait content de se servir d'un
petit rcipient de forme ronde, carre ou polygonale, dont tout le
mcanisme consistait en deux trous par l'un desquels on versait
l'huile, tandis que la mche brlait  l'extrmit de l'autre
ouverture... Il est inutile de faire observer que les lampes de ce
genre avaient pour don, non pas d'clairer, mais d'infecter les
appartements o elles taient places. Le premier qui conut le projet
de remdier  ces inconvnients fut un mdecin du nom de Cardan, n en
1501, mort en 1575, clbre par un grand nombre d'inventions
mcaniques, parmi lesquelles il faut citer la lampe  suspension qui
porta son nom.

La lampe de Cardan, lisons-nous dans le _Dictionnaire de Trvoux_ de
1725, se fournit elle-mme son huile. C'est une petite colonne de
cuivre ou de verre, bien bouche partout,  la rserve d'un petit trou
au milieu d'un petit goulot, o se met la mche, car l'huile ne peut
sortir qu' mesure qu'elle se consume. Depuis vingt ou trente ans, ces
espces de lampes sont devenues d'un grand usage chez les gens d'tude
et chez les religieux. Mais ce que ce recueil ne nous dit pas, c'est
que la lampe de Cardan tait monte sur un pivot et qu'on pouvait, en
la penchant plus ou moins, augmenter la quantit d'huile qui parvenait
jusqu' la mche. Il est facile de constater cette disposition en
considrant la gravure de Larmessin que nous reproduisons, et qui
reprsente un ferblantier qui, charg des produits de sa fabrication,
tient  la main droite et porte sur sa tte une lampe de Cardan.

[Illustration: FIG. 27.--Le ferblantier marchand de lampes,
fac-simil d'une gravure du dix-septime sicle, publie par H.
d'Allemagne dans son _Histoire du luminaire_.]

Pendant tout le dix-huitime sicle, on fit encore grand cas de cet
appareil rudimentaire, qui pourtant, quand on n'en usait pas avec
soin, avait le grave inconvnient de rpandre son huile ailleurs que
sur la mche donnant la lumire.

Quoi qu'il en soit le mdecin Cardan s'est mieux recommand par
l'invention de la lampe qui a port son nom, que par le grand nombre
de volumes qu'il a publis sur des sciences aussi fantaisistes et
ridicules que l'astrologie judiciaire. Sa dcouverte fit vnement, et
causa une immense sensation, comme si elle devait enfin raliser un
progrs permanent dans l'art du luminaire; mais cette satisfaction fut
relativement d'assez courte dure, l'appareil n'offrant pas tous les
avantages pratiques qu'on en avait esprs.


=322.=--_Paucis notus, paucioribus ignotus, hic jacet Democritus
junior cui vitam dedit et mortem melancholia._ (Peu connu et bien
moins inconnu, ici repose le nouveau Dmocrite,  qui la mlancolie
donna la vie et la mort.)

Pour qui et par qui fut compose cette singulire pitaphe?

--Robert Burton, crivain anglais, n en 1576, mort en 1639, est
surtout connu comme auteur d'un livre, jadis trs rpandu, intitul
_Anatomie de la mlancolie_. Ayant embrass la carrire
ecclsiastique, il fut nomm vicaire de la paroisse Saint-Thomas 
Oxford. Trs vers dans la science scolastique du temps, il se laissa
garer par les illusions de l'astrologie judiciaire. Son caractre
tait sombre et farouche. Dans les accs de cette humeur sauvage, il
n'avait d'autre moyen de se distraire que de se livrer, avec les
marins et les portefaix, aux emportements grossiers de la joie la plus
bruyante. Ce fut pour corriger cette ingalit de caractre, qui le
faisait passer rapidement d'un excs  l'autre, qu'il composa son
_Anatomie de la mlancolie_, ouvrage bizarre, mais trs original et
remarquable par la profondeur de beaucoup de vues qu'il renferme. On a
dcouvert dans les oeuvres de Sterne des passages entiers copis
littralement dans le livre de R. Burton, qui fit la fortune de son
diteur. L'auteur ne fut pas guri par les remdes qu'il indiquait. On
mit sur son tombeau l'pitaphe que nous avons cite, qu'il avait
compose lui-mme.


=323.=--A la bataille de Waterloo, la voiture de Napolon tomba
aux mains des Anglais, et,--dit un journal de 1817,--comme 
Londres on fait argent de tout, cette voiture y fut vendue mille
guines (25,000 francs). Or l'acqureur de cet quipage n'tait autre
qu'un spculateur, qui fit une affaire excellente en cette
circonstance. Il gagna, parat-il, prs de cent mille guines, car la
moiti au moins des habitants de Londres passa, moyennant un schelling
(1 fr. 15 centimes), dans cette voiture, entrant par une portire,
sortant par l'autre. Ceux qui voulaient s'y asseoir environ une minute
payaient une couronne (5 schellings).


=324.=--Les Grecs faisaient leurs dlices du chant des cigales.
La cigale tait l'emblme de la musique. On la reprsentait pose sur
un instrument  cordes, la cithare. On parle d'un monument qui avait
t lev en Laconie  la beaut du chant des cigales, avec une
inscription destine  en clbrer le mrite. La cigale tait,
spcialement chez les Athniens, un signe de noblesse: ceux qui se
vantaient de l'antiquit de leur race, qui se prtendaient
autochtones, portaient une cigale d'or dans les cheveux. Les Locriens
frappaient sur leurs monnaies la figure d'une cigale. Les Grecs
enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages, pour
se donner le plaisir de les entendre.


=325.=--D'autres Athniens prtendaient descendre des fourmis
d'une fort de l'Attique, et les familles qui se piquaient d'tre les
plus anciennes portaient comme bijoux des fourmis d'or pour marque de
leur origine.


=326.=--L'ide de faire de la musique sur de la prose n'est pas
aussi nouvelle qu'on veut bien nous le dire.

Un compositeur dont les oeuvres eurent quelque succs  la fin du
dix-huitime sicle et dans les trente premires annes du
dix-neuvime, Lemire de Corvey, n  Rennes en 1770, mort en 1832,
avait appris les premiers lments de musique  la matrise de la
cathdrale de sa ville natale.

Engag volontaire dans un bataillon rpublicain de Vende, il se fit
remarquer--dit Ftis dans sa _Biographie des musiciens_--par
l'exaltation de ses opinions, fut nomm sous-lieutenant et se rendit 
Paris aprs le 10 aot 1792. Il prit alors quelques leons d'harmonie
chez Berton, et fixa bientt l'attention sur lui par la bizarrerie
d'une de ses premires compositions.

Il avait mis en musique un article du _Journal du soir_, sur la
sommation faite  Custine de rendre Mayenne, et sur la fire rponse
de ce gnral.

Ce morceau, publi en 1793, eut un grand succs de vogue... Pendant
plusieurs mois il tait de mode de l'excuter dans toutes les
runions, o il tait gnralement applaudi  outrance.


=327.=--O diable le calembour va-t-il se nicher?

Coytier, mdecin de Louis XI, reut de ce prince, au dire de Comines,
jusqu' trente mille livres par mois. Mais, dgot par la suite de
cet Esculape, le roi donna ordre  son prvt Tristan de s'en dfaire
sourdement. Le mdecin, averti par ce prvt, qui tait son ami,
songea  luder le malheur qui le menaait: connaissant la faiblesse
que le roi avait pour la vie, il dit au prvt que ce qui l'affligeait
le plus c'tait qu'il avait remarqu dans ses recherches d'une science
particulire que le roi ne devait lui survivre que de quatre jours, et
que c'tait un secret qu'il voulait bien lui confier comme  un ami
fidle. Le prvt avertit le roi, qui fut si pouvant qu'il ordonna
qu'on laisst vivre Coytier,  la condition qu'il ne se prsenterait
plus devant lui.

Ce mdecin obit de bon coeur. Se retirant avec des biens
considrables, il fit btir dans la rue Saint-Andr-des-Arts une
maison sur la porte de laquelle il fit sculpter un _abricotier_, pour
montrer--dit le chroniqueur--que _Coytier_ tait  l'_abri_,
ou en sret dans ce lieu loign de la cour.


=328.=--Quand on nomme la _scabieuse_, plante trs lgante tant
 l'tat rustique que parmi les habitants des jardins, on ne se doute
gure de la signification de ce nom, qui, de physionomie toute
spciale, semble affecter aussi une sorte de distinction. Or,
_scabieuse_ vient du latin _scabies_, gale, et de _scabiosa_, galeuse.
Pourquoi cette dsignation? Non point parce que la plante donne ou
porte la gale avec elle, mais parce que l'ancienne pharmacope,
s'autorisant de ce qu'on appelait l'indication des _signatures_, et
trouvant chez cette plante des parties cailleuses, membraneuses, et
partant analogues aux formations qui caractrisent les maladies de la
peau, en avait conclu que le Crateur l'avait ainsi marque comme
devant tre employe pour le traitement des maladies pidermiques.
L'espce la plus renomme tait la grande scabieuse, dite _succise_ ou
_coupe par le bas_, qui passait pour avoir des vertus vraiment
souveraines. La racine de cette scabieuse tant d'ordinaire tronque
et comme ronge  son extrmit infrieure: on prtendait que c'tait
une morsure faite par le diable, pour faire prir une plante si
prcieuse dans le traitement des plus affreuses maladies. De l le nom
populaire de _morsure_ ou _mors du diable_ donn  la scabieuse
succise, qui depuis a t reconnue comme  peu prs inerte, et par
consquent raye du nombre des mdicaments efficaces.


=329.=--Sous le rgne de Henri III et au temps de nos guerres de
religion,--dit Sully dans ses _Mmoires_,--les habitants de
Villefranche formrent le complot de s'emparer de Montpazier, petite
ville voisine. Ils choisirent pour cette expdition la mme nuit que
ceux de Montpazier avaient prise pareillement, sans en rien savoir,
pour surprendre Villefranche. Le hasard fit encore qu'ayant suivi un
chemin diffrent, les deux troupes ne se rencontrrent point. Tout fut
excut de part et d'autre avec d'autant plus de facilit que les deux
places taient demeures sans dfense. On pilla, on se gorgea de
butin. Les deux partis triomphaient. Mais quand le jour parut,
l'erreur fut dcouverte: et la composition fut que chacun retournerait
chez soi, et qu'on se rendrait mutuellement tous les effets pills.


=330.=--Le cardinal le Bossu, archevque de Malines, haranguant
un jour Louis XV: Sire, lui dit-il, tandis que vos peuples font des
voeux pour la continuation de vos victoires, j'offre des sacrifices 
Dieu pour les faire cesser. Chaque jour le sang de Jsus-Christ coule
sur nos autels; tout autre sang nous alarme. C'est ainsi qu'un
ministre de l'glise doit parler  un Roi Trs Chrtien.


=331.=--Georges Dosa, aventurier sicilien, avait t couronn roi
de Hongrie par les paysans de ce pays, qui s'taient soulevs contre
la noblesse et le clerg. Jean, vavode de Transylvanie, dfit les
rebelles l'anne suivante et fit leur roi prisonnier. Pour punir
celui-ci de son usurpation et des violences commises par ses
partisans, on le fit asseoir nu sur un trne de fer rougi au feu,
ayant sur la tte une couronne, et  la main un sceptre du mme mtal
ardent.

On lui ouvrit ensuite les veines, et l'on fit avaler un verre de son
sang  son frre, qui s'tait associ  sa rvolte. On le lia sur un
sige, et l'on lcha sur lui trois paysans qu'on avait fait jener
depuis plusieurs jours, et qui eurent ordre de le dchirer avec les
dents.

Aprs cela, il fut cartel; son corps, mis en lambeaux et cuit, fut
distribu comme aliment  quelques autres de ses complices, affams
par un jene prolong. Les autres prisonniers furent empals ou
corchs vifs, except quelques-uns, qu'on laissa simplement mourir de
faim.


=332.=--Nous voyons trs souvent annonc que telle ou telle
nomination a t faite par l'autorit suprieure sur une liste de
prsentation dresse par une facult, une corporation. On trouve des
exemples de cet usage aux temps antiques, mais gnralement alors la
prsentation, grce  la forme qu'on lui donnait, ne favorisait aucun
des candidats censs choisis  mrite gal,--ce qui ne manque pas
d'avoir lieu dans la forme actuelle, o forcment les noms sont rangs
dans un ordre quelconque, et o la premire place laisse supposer dj
une recommandation plus spciale.

Dans beaucoup de cas, les anciens, pour ne pas formuler leur
prfrence, avaient coutume d'crire les noms des dieux, de leurs amis
et mme de leurs serviteurs sur un cercle; de sorte que, ne leur
attribuant aucun rang, on n'aurait pu dire quel tait le premier dans
leur respect, leur affection ou leur estime. Un honneur gal revenait
par consquent  tous.

Chez les Grecs, les noms des sept sages taient ordinairement placs
en cercle. Et nous voyons dans un vieil auteur que les Romains avaient
coutume d'crire sur un ou plusieurs cercles les noms de leurs
esclaves, afin qu'on ne st point ceux qu'ils prfraient, et auxquels
ils comptaient donner un jour la libert.

D'autre part, on rapporte qu'un pape ayant demand aux cordeliers de
dsigner trois des leurs dans le dessein d'en lever un au cardinalat,
les pres, qui savaient sans doute leur antiquit, crivirent en
cercle les noms des trois plus mritants de leur ordre, afin que rien
ne recommandt l'un plus que l'autre au choix du pontife.

Ne pourrait-on pas, en certains cas, revenir  cette ingnieuse
formule?


=333.=--C'tait un ancien usage en gypte que les femmes ne
portassent point de souliers, pour leur faire comprendre qu'une femme
doit rester  la maison.


=334.=--Dans cette mme gypte, le matre d'une maison o mourait
un chat se rasait le sourcil gauche, en signe de deuil.


=335.=--A Marseille, du temps de Valre-Maxime, on gardait
publiquement du poison, qu'on donnait  ceux qui, ayant expos les
raisons qu'ils avaient de s'ter la vie, en obtenaient la permission.

Le Snat examinait trs attentivement leurs raisons, avec une
disposition qui n'tait ni favorable  l'envie indiscrte de s'ter la
vie, ni contraire au dsir lgitime de mourir. On recueillait les
voix, et, d'aprs leur nombre pour ou contre, le prsident du snat
crivait sur la requte: Le snat vous ordonne de vivre, ou: Le
snat vous permet de mourir.


=336.=--Savez-vous pourquoi,--disait, il y a un sicle, un
recueil intitul _Journal de littrature_,--savez-vous pourquoi
le soufflet sur la joue est le plus grave des outrages?--C'est
qu'il n'y avait autrefois que les vilains qui combattissent  visage
dcouvert, et qu'il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups
sur la face. On tint donc entre gentilshommes qu'un soufflet donn sur
la joue tait une insulte qui devait tre lave dans le sang, parce
que celui qui le recevait tait trait comme un vilain.


=337.=--On a remarqu que le mot _sac_, dont l'origine premire
n'est pas bien dtermine, est peut-tre celui de tous les mots dont
la forme est la plus identique dans les langues anciennes et modernes.
Les Syriens et les Chaldens disaient _saka_, les Hbreux _sak_, les
Grecs _sakkos_, les Latins _saccus_, les gyptiens, Samaritains et
Phniciens _sak_; les Arabes disent _saccaron_, les Armniens _sac_,
les Italiens _sacco_, les Allemands _sack_, les Anglais _sacke_, les
Danois _sacck_, les Polonais _zako_, les Flamands _zak_, etc.

Partant de cette remarque, un certain Emmanuel, juif et pote bouffon,
qui vivait  Rome il y a quelques sicles, explique dans un de ses
sonnets comment le mot _sac_ est rest ainsi dans toutes les langues.
Ceux qui travaillaient  la tour de Babel, dit-il, avaient, comme un
manoeuvre, chacun un sac. Quand le Seigneur confondit leurs langues,
la peur les ayant pris, chacun voulut s'enfuir et demanda son sac. On
n'entendit rpter partout que le mot _sac_, et c'est ce qui fit
passer ce mot dans toutes les langues que l'on parlait alors.


=338.=--On appela au seizime sicle _noces sales_ les
fianailles que Franois Ier, dans un but politique, fit clbrer en
1540 entre sa nice Jeanne d'Albret, reine de Navarre, alors ge
seulement de douze ans, et un prince de Clves. Les ftes splendides
qui furent donnes  cette occasion, dans le but de narguer l'empereur
d'Allemagne, avaient puis le trsor royal. Pour le remplir de
nouveau, l'on tablit dans les provinces du Midi un lourd impt sur le
sel: ce qui fit que l'on appela _noces sales_ ces promesses de
mariage, qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, car, huit ans plus
tard, la politique royale ayant pris un autre cours, la jeune
princesse pousa Antoine de Bourbon, duc de Vendme, auquel elle
apporta en dot la principaut de Barn et le titre de roi de Navarre.
De ce mariage naquit Henri IV.


=339.=--Une des principales crmonies du mariage, chez les
Latins, consistait  faire passer sous un _joug_ les nouveaux poux.
De l ce mot _conjugium_ (joug commun) pour dsigner le mariage. Ce
mot n'a pas form de substantif dans notre langue, mais il nous a
donn l'adjectif _conjugal_, se rapportant aux choses du mariage; nous
lui devons aussi _conjuguer_, qui, par consquent, signifie soumettre
au mme joug les formes diverses des verbes.

On peut croire que l'antique usage de mettre dans le mariage chrtien
le _pole_ sur la tte du mari et de la femme drive de l'imposition
du joug chez les Romains.


=340.=--Un pote, qui dcrit un combat, dit qu'aprs l'engagement

    Le sol tait _jonch_ de morts et de mourants.

Un autre, pour faire honneur  un grand et bienfaisant personnage,
dit:

    Il faut _joncher_ de fleurs le chemin qu'il doit suivre.

Millevoye, dans sa _Chute des feuilles_:

    De la dpouille de nos bois,
    L'automne avait _jonch_ la terre.

Etc., etc.

Or le verbe _joncher_ vient du latin _juncus_, qui signifie _jonc_,
sorte de plante des sols humides. Pour tablir le rapport entre ce
sens primitif et l'acception actuelle, il faut savoir que jadis, en
des temps o l'usage des tapis de pied tait encore sinon ignor, du
moins trop coteux mme pour la plupart des gens riches, on avait
coutume, dans les chteaux, de couvrir le sol des salles d'une
paisseur de joncs coups,--ou d'autres herbages. C'tait ce
qu'on appelait la _jonche_. _Joncher_, c'est--dire couvrir le sol de
joncs, s'est dit d'abord de manire absolue. En prenant  la fois
l'action et la substance employe (comme _saupoudrer_, poudrer de sel;
_argenter_, garnir d'argent), le verbe n'avait besoin d'aucun
complment; mais la dsignation de cet acte particulier s'tant
ensuite applique  des faits analogues, on _joncha_ de fleurs un
chemin, le champ de bataille se trouva _jonch_ de cadavres, etc. Il
fallut alors exprimer la chose dnature en tendant le sens primitif
et restreint du verbe; et il en fut comme pour saupoudrer de sucre un
gteau, ferrer d'argent un coffret, etc.


=341.=--Un fameux voleur qui vivait au seizime sicle, et
ressemblait beaucoup au cardinal Simonetta, profita de cette
ressemblance pour faire un grand nombre de dupes. Prenant la pourpre
et s'entourant de domestiques, qui taient des voleurs comme lui, il
se prsenta, en train magnifique, dans plusieurs villes, en prenant la
qualit de lgat et en se faisant, comme tel, dlivrer des sommes
considrables, destines, disait-il, au trsor pontifical. La
friponnerie ayant t dcouverte, il fut arrt; on lui fit son procs
et, aprs lui avoir fait confesser des crimes horribles, il fut
condamn  tre pendu. L'excution se fit avec une sorte de pompe
solennelle. On l'trangla avec une corde d'or fil, et on lui fit
porter, en le conduisant au supplice, une bourse vide pendue au cou,
avec un criteau ainsi conu: Je ne suis pas le cardinal Simonetta,
mais bien le voleur _sine moneta_ (sans monnaie).


=342.=--Le fanatique Felton, qui tua le duc de Buckingham, favori
de Charles II, tait si vindicatif qu'ayant un jour appel en duel un
gentilhomme qui l'avait offens, et croyant que la qualit de son
ennemi lui ferait peut-tre refuser le cartel, il lui envoya en mme
temps un de ses doigts qu'il avait coup lui-mme: Je veux, dit-il,
qu'il sache de quoi est capable, pour venger une injure, l'homme qui
peut se mettre lui-mme en morceaux.


=343.=--La premire ide de la location des livres est signale
ainsi par Jaquette Guillaume, dans son histoire des _Dames illustres_,
publie en 1665:

Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudry sont de plus
grande estime et se dbitent  de plus grands prix que ceux des plus
renomms historiens? Son libraire a tax  une demi-pistole (5 francs
de notre monnaie actuelle) POUR LIRE SEULEMENT une histoire de cette
illustre savante.

M. douard Fournier, qui n'a pas connu cette particularit de
l'histoire littraire du dix-septime sicle, a parl, lui aussi, dans
son _Vieux-Neuf_, de la location des livres par les libraires. Il n'en
fait remonter l'origine qu'au dix-huitime sicle,  l'poque o les
romans de l'abb Prvost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient
tous les esprits.


=344.=--Sous le rgne du roi Georges II d'Angleterre, une estampe
satirique fut publie, que l'on attribua  Kay, et qui devint aussitt
populaire sous le titre de _les Cinq Tous_ (_the five all_). Cette
gravure reprsentait cinq personnages du temps:

1 Un prtre, le docteur Himter, clbre prdicateur cossais, disant:
_Je prie pour tous_;

2 Un avocat, sir Thomas Erskine, notable membre du parlement, disant:
_Je parle pour tous_;

3 Un laboureur, gentilhomme fermier innom, disant: _Je les nourris
tous_;

4 Un soldat, le roi Georges, disant: _Je combats pour tous_;

5 Enfin le diable, disant: _Je les emporte tous_.

En ralit, l'estampe publie en Angleterre dans les premires annes
de notre sicle n'tait qu'une imitation de celle dont nous donnons
ici le fac-simil, d'aprs un exemplaire unique, et qui date de
l'poque o Racine fit jouer sa comdie des _Plaideurs_, c'est--dire
en plein rgne de Louis XIV. Elle est intitule _les Vrits du sicle
d' prsent_, et pourrait aussi bien s'appeler _les Quatre Tous_.

Les figures principales y sont accompagnes au second plan des sujets
accessoires compltant l'ide symbolique de l'artiste.

C'est d'abord, derrire le prtre, en costume d'officiant dont la
lgende est: _Je prie pour vous tous_, un solitaire en oraison,
emblme du dtachement des richesses mondaines. Derrire le soldat,
disant: _Je vous garde tous_, un incendie tord ses flammes; mais c'est
videmment pour repousser la troupe des envahisseurs, qu'on aperoit
dans le lointain et qui ont caus ce dsastre, que l'homme d'armes va
combattre. Le rustique, disant: _Je vous nourris tous_, va porter  la
ville les produits de la terre, pendant qu'un de ses camarades est
occup au labour; enfin voici l'avocat charg de ses sacs, de ses
cornets  encre, de ses rles; la mine pleine, la main ouverte dans un
geste de harangue, il cache  demi du pan de sa robe un loup en train
de dvorer un agneau, et c'est avec juste raison qu'il dit: _Je vous
mange tous_. Conclusion que doivent mditer ceux que n'effraye pas le
sort de l'agneau, et qui forme la moralit de cette composition.

[Illustration: FIG. 28.--_Les vrits du sicle d' prsent_,
fac-simil d'une estampe d'Aubry, graveur strasbourgeois du
dix-septime sicle.]


=345.=--Chez nous, se faire montrer au doigt, c'est, en se
rendant ridicule ou mprisable par sa conduite, se faire remarquer ou
moquer publiquement.

Chez les anciens, au contraire, tre montr au doigt tait
ordinairement une sorte d'hommage dont l'estime publique pouvait seule
honorer celui qui en tait l'objet. _Pulchrum est digito monstrari_,
dit Perse.

Dmosthne, montr au doigt par une marchande d'herbes qui disait  sa
voisine: Tiens! le voil, ne put se dfendre d'un mouvement de
vanit. C'tait aussi le faible d'Horace, qui dit  l'un de ses
protecteurs que c'est grce  lui qu'il est montr au doigt par les
passants:

        _Totum muneris hoc tui est,
    Quod monstror digito prtereuntium._


=346.=--_Boire  la sant de quelqu'un_ est une expression usite
gnralement aujourd'hui chez tous les peuples civiliss. Elle
correspond au _tibi propino_ des Romains. Ce verbe, form du grec,
signifie boire avant quelqu'un, comme pour lui donner l'exemple et
l'inviter  faire de mme. Chez les Grecs,  la fin du repas, on
apportait sur la table une grande coupe pleine de vin; un des convives
la prenait  la main et, aprs y avoir bu, la prsentait  son voisin,
qui faisait comme lui. La coupe passait ainsi  la ronde. Cette
crmonie, institue par l'amiti, dont elle resserrait les noeuds,
s'appelait _philotesia_, c'est--dire _propinatio post coenam, in
signum amiciti_: la coupe tait nomme _philotesius crater_.

Les Allemands--crivait rasme au seizime sicle--font
encore la mme chose, et chez eux cette espce de crmonie a des
consquences toutes particulires. Quelques mauvais traitements qu'ait
reus un homme, il est tenu de tout oublier quand il a pris des mains
de son ennemi la coupe de rconciliation; cet acte lui enlve jusqu'au
droit de le poursuivre en justice, et les juges ne recevraient pas sa
plainte.

Il n'en est plus ainsi en pays germanique.

L'usage de faire circuler la coupe  la fin du repas se perdit peu 
peu, par crainte de la lpre, maladie contagieuse fort commune 
certaine poque, et fut remplac par celui de choquer les verres les
uns contre les autres, qu'on appela chez nous _trinquer_ (de
l'allemand _trinken_, boire). C'est tout ce qui nous reste de la
_propination_ des anciens.


=347.=--Au mois de mai 1750, Louis XV tant atteint d'une grande
faiblesse, on rpandit dans le peuple le bruit qu'on enlevait des
enfants pour les gorger, et faire de leur sang des bains ordonns
pour la gurison du royal malade. Ce bruit occasionna une meute. Peu
aprs, le roi devant passer par Paris pour aller  Compigne, on
craignit un mouvement populaire, et l'on fit entendre  Sa Majest
qu'elle ne devait pas honorer de sa prsence des sujets rebelles. En
consquence, on traa de Versailles  Saint-Denis une route pour le
passage du roi, et on l'appela _le chemin de la Rvolte_ (nom qui a
survcu).


=348.=--Que de bruit, mon Dieu, que de bruit pour une omelette!
comme disait le pote mcrant du dix-septime sicle. De quelle
omelette et de quel pote mcrant est-il ici question?

--Ce pote s'appelait Desbarreaux. On lui attribue le fameux
sonnet qui commence ainsi:

    Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'quit!

et qui se termine par ceux-ci:

    Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.
    J'adore en prissant la raison qui t'aigrit:
    Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
    Qui ne soit tout couvert du sang de Jsus-Christ?

Ce sonnet qui, au temps o l'on admettait aprs Boileau que

    Un sonnet sans dfaut vaut seul un long pome,

fut souvent cit comme le modle du genre, et figure  ce titre dans
tous les anciens traits et recueils de littrature, est inspir par
une pense essentiellement pieuse; mais l'auteur--qui d'ailleurs,
assure-t-on, en aurait rpudi la paternit--n'tait rien moins
qu'un indvot avr, dont la conduite ordinaire tait pour son poque
un sujet de scandale. A vrai dire, cet _esprit fort_, comme beaucoup
de ses pareils, donnait des marques de la plus grande faiblesse ds
qu'il tait sous l'empire de la moindre indisposition, ou qu'il
croyait voir quelque menace de la destine. Riche et disciple zl
d'picure, il avait, dit Tallemant des Raux, environ trente-cinq ans
quand il fit, avec quelques autres gourmands comme lui, le projet de
faire une tourne en France, pour aller savourer dans chaque localit
les productions qui en font la renomme. Au cours de ce voyage, les
joyeux compagnons durent plus d'une msaventure  l'impit dont ils
faisaient montre en tous lieux, et qui, au moins chez Desbarreaux,
n'tait gure qu'un assez mince dehors, sous lequel se cachait une
sorte de trembleur superstitieux.

Aussi, une fois qu'il voulait entreprendre un ecclsiastique sur des
questions de foi ou d'incrdulit: Remettons, je vous prie, cette
controverse  votre premire maladie, lui dit le prtre, qui
connaissait le personnage.

Or un jour de vendredi saint, Desbarreaux et ses amis s'en taient
alls pour rompre le jene, contre lequel ils tenaient  protester,
dans un cabaret de Saint-Cloud, o,  leur grand dplaisir, ils ne
trouvrent que des oeufs. Force leur fut de se contenter d'une
omelette, mais ils exigrent qu'on y mt du lard.

A peine sont-ils attabls pour manger ce mets anticanonique, qu'un
orage terrible clate, qui semble vouloir abmer la maison. Alors
Desbarreaux: Mon Dieu, fit-il, que de bruit pour une omelette! et,
prenant le plat, il le jeta par la fentre. C'est  ce mot, depuis
pass en proverbe, que Boileau fait allusion quand il dit, dans sa
satire sur les _Femmes_, qu'il en a connu plus d'une qui

    Du tonnerre dans l'air brave les vains carreaux,
    Et nous parle de Dieu du ton de Desbarreaux.


=349.=--Autrefois, lorsque les bcherons devaient compter avec
leurs matres, ou les marchands avec les acheteurs, on plantait, pour
mesurer le bois  brler qui ne se mettait pas en fagots, quatre pieux
hauts chacun d'autant de pieds et formant un carr de huit pieds de
ct; et comme les dimensions de cette mesure se prenaient avec une
corde, on appela naturellement _corde_ la quantit de bois qu'elle
pouvait contenir, puis, par suite, _bois de corde_ le bois de
chauffage qui se dbitait  ladite mesure.


=350.=--Dans un article de journal nous trouvons ce passage: Le
pauvre X... est un fluctuant de premier ordre. Pris d'incertitude sur
le sort de la coterie  laquelle ses intrts lui commanderaient de
s'attacher, il hsite, il louvoie. Il veut bien se rallier, mais pour
le bon motif,  la condition que sa situation ne courra aucun risque.
On croirait toujours l'entendre s'crier:

    Ah! ne me brouillez pas avec la Rpublique!...

Il est fait allusion  une scne clbre du _Nicomde_ de Corneille
(acte II, scne III).

Nicomde, fils de Prusias, roi de Bithynie, est indign que son pre
accepte tranquillement d'tre le protg et, partant, l'humble sujet
de Rome. En prsence d'un ambassadeur des Romains qui, connaissant les
sentiments du jeune prince, demande que le sceptre de Bithynie passe
aux mains de son frre cadet, Nicomde rappelle son pre  la dignit
royale.

    NICOMDE.

    De quoi se mle Rome? et d'o prend le snat,
    Vous vivant, vous rgnant, ce droit sur votre tat?
    Vivez, rgnez, seigneur, jusqu' la spulture,
    Et laissez faire aprs ou Rome ou la nature.

    PRUSIAS.

    Pour de pareils amis il faut se faire effort.

    NICOMDE.

    Qui partage vos biens aspire  votre mort;
    Et de pareils amis, en bonne politique...

    PRUSIAS.

    Ah! ne me brouillez point avec la Rpublique;
    Portez plus de respect  de tels allis.

On fait assez frquemment allusion  ce passage.


=351.=--Nos pres, forts mangeurs, taient, nous l'avons dj
not, grands amateurs d'pices facilitant la digestion de leurs trop
abondants repas. Parmi les pices les plus recherches, figurait la
noix muscade, dont on rpait une certaine quantit sur la plupart des
mets.

L'usage ou plutt la mode de la muscade fut pendant quelque temps
interrompue en France au dix-septime sicle, et voici  quelle
occasion. Les ragots servis  Louis XIV encore jeune la veille du
jour o il fut pris de la petite vrole, taient, selon l'ordinaire de
ce temps, fortement assaisonns de muscade. L'odeur de la muscade, qui
l'obsdait pendant les premiers jours de la maladie, lui inspira le
plus profond dgot pour cette pice, qui--ds lors--se
trouva dconsidre et laisse aux tables vulgaires. Les gens comme il
faut ne purent plus sentir la muscade, et mme en entendre parler sans
en prouver des nauses. Huit ou dix ans plus tard, l'estomac du roi
s'tant rconcili avec la muscade, elle devint plus  la mode que
jamais. Ce fut alors que Boileau, dcrivant un repas ridicule,
constata l'engouement pour cette pice dans ce vers devenu clbre,
et auquel il est souvent fait allusion:

    Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.


=352.=--On a gard mmoire des premiers essais de culture de la
pense que fit le roi Ren d'Anjou, lorsque, vaincu par Alphonse V et
rfugi en Provence, il cherchait dans de paisibles distractions  se
consoler des revers qu'il avait prouvs dans la dfense de ses
royaumes. Il avait, dit-on, obtenu quelques jolis rsultats, qui
furent perdus aprs lui; et ce ne fut qu'au commencement de notre
sicle qu'une riche dame anglaise, lady Mary Bennett, fille du comte
de Tanquerville, reprit la culture de cette fleur, qu'elle amena
bientt  un dveloppement particulier, et dont elle obtint des
varits trs amples et trs belles, qui ont t le point de dpart
des collections aujourd'hui connues.


=353.=--Charles IV, duc de Lorraine, prince guerrier plein
d'esprit, mais turbulent, capricieux, se brouilla souvent avec la
France, qui, deux fois, le dpouilla de ses tats et le rduisit 
subsister de son arme, qu'il louait en bloc  des princes trangers.
En 1662, aprs maintes vicissitudes, il signa le trait dit de
Montmartre, par lequel il faisait Louis XIV hritier de ses tats, 
condition que les princes de sa famille seraient dclars princes du
sang de France, et qu'on lui permettrait de lever un million sur le
duch qu'il abandonnait pour l'avenir. Qui aurait dit alors, remarque
le prsident Hnault, que le don qu'il faisait, avec des clauses
videmment illusoires, se raliserait sous Louis XV avec le
consentement de l'Europe entire? Ce trait poussa le duc  de
nouvelles bizarreries; il y eut reprise d'hostilits contre la France,
qui en 1670 le dpossda pour la seconde fois. Turenne le dfit 
Ladenburg en 1674. Le duc battit les Franais  son tour, et fit mme
prisonnier le marchal de Crqui... Enfin il mourut en 1675, g de
soixante-quatorze ans, ayant, quelques jours auparavant, rdig en
vers un testament factieux, dont voici les principaux passages:

        Sain d'esprit et de jugement,
        Et voisin de ma dernire heure,
    Je donne  l'Empereur, par ce mien testament,
        Le bonjour avant que je meure.
    Je destine  ma veuve un fonds de bons dsirs,
        Dont il sera fait inventaire;
        Pour sa demeure un monastre,
      Le clibat pour ses menus plaisirs,
        La pauvret pour son douaire.
        A mon neveu je laisse un nom,
    Seul bien qui m'est rest de toute la Lorraine;
    Si ce prince ne peut le porter, qu'il le trane:
        La France le trouvera bon.
        Pour l'acquit de ma conscience,
    En matre libral, je me sens oblig
    De remplir de mes gens la servile esprance:
        Je leur donne donc... leur cong:
        Qu'ils le prennent pour rcompense.
        Je nomme tous mes cranciers
        Excuteurs testamentaires,
    Et consens de bon coeur que mes frais funraires
        Soient faits de leurs propres deniers.
        Qu'on me fasse des funrailles
        Dignes d'un prince de mon nom,
        Et qu'on embaume mes entrailles
        Avec de la poudre  canon.
    Que mon enterrement, solennel et clbre,
        Fasse bruit dans tous les quartiers;
    Et que les plus menteurs de tous les gazetiers
        Fassent mon oraison funbre.

On ne saurait assurment faire moindre cas des sentiments et des
obligations ordinaires de la vie.

Un spirituel rimeur du temps, M. Pavillon, un illustre d'alors,
rpondit au testament de Charles IV par cette pitaphe:

    Ci-gt un pauvre duc sans terre,
    Qui fut jusqu' ses derniers jours
    Peu fidle dans ses amours,
    Et moins encore dans ses guerres.

    Il donna librement sa foi
    Tour  tour  chaque couronne,
    Et se fit une troite loi
    De ne la garder  personne.

    Il entreprit tout au hasard,
    Se fit tout blanc de son pe:
    Il fut brave comme Csar,
    Et malheureux comme Pompe.

    Il se vit toujours maltrait,
    Par sa faute ou par son caprice;
    On le dtrna par justice,
    On l'enterra par charit.


=354.=--On a beaucoup discut pour fixer la provenance
tymologique de notre particule affirmative _oui_. D'aprs une opinion
assez accrdite, il faudrait y voir tout simplement le participe
pass du verbe _our_, avec la signification de: la chose oue,
entendue, convenue. D'aprs Mnage, grand tymologiste du
dix-septime sicle, ce mot se serait form du latin _hoc est_ (cela
est), qui, par abrviation ou contraction, serait devenu _oc_ dans la
partie mridionale de la France, et _ol_ dans les provinces du Centre
et du Nord. De l d'ailleurs, c'est--dire de la manire de prononcer
la particule affirmative, s'tablit la dlimitation philologique entre
la _langue d'oc_ et la _langue d'ol_.


=355.=--Les bouts-rims doivent, dit-on, leur origine  Duclos,
pote fort mdiocre, qui vivait au milieu du dix-huitime sicle. Il y
donna lieu par les plaintes qu'il fit au sujet de trois cents sonnets
qui, disait-il, lui avaient t drobs, qu'il regrettait fort,
quoiqu'il n'en et encore compos que les rimes, ayant pour habitude
de les commencer toujours par l.

Ces lamentations parurent si singulires  ceux qui les entendirent,
qu'ils rsolurent de s'exercer d'abord  choisir des rimes bizarres,
qu'ils s'amusaient  remplir ensuite de diverses manires, et sur
divers sujets. Le bruit de ce genre de travail s'tant rpandu de
proche en proche, il devint  la mode dans le monde des beaux esprits;
et depuis bien des gens en ont fait usage.


=356.=--Le dieu Terme, protecteur des limites, fut de bonne heure
vnr des Romains. Numa Pompilius introduisit son culte  Rome; et ce
peuple, tout entier livr aux travaux de l'agriculture, adorait le
dieu sous la garde duquel taient places les bornes des champs. La
lgende racontait que lorsqu'il s'agit d'inaugurer la statue de
Jupiter sur le Capitole, et que, dans cette vue, on fit subir un
brusque dplacement  tous les dieux qui avaient une portion de
terrain sur le mont Tarpien, _Terme_ seul rsista opinitrment, et
que nul effort humain ne put russir  dplacer sa statue. Les augures
dclarrent alors que c'tait l l'indice que jamais les limites de
l'empire romain ne reculeraient; et le culte rendu au dieu Terme ne
devint que plus ardent. Toujours est-il que, aux temps les plus
anciens, une loi romaine dvouait aux dieux infernaux le propritaire
qui se rendait coupable d'un dplacement de _terme_. A l'origine, le
dieu Terme fut symbolis par une simple pierre,--qu'on assimila
mme  celle que Saturne avait avale, croyant avaler son fils
Jupiter.--Dans les sicles lgants de Rome, Terme fut un sylvain
 tte et taille humaines, mais dont les extrmits infrieures
n'taient jamais qu'un bloc quarri,--l'absence des pieds
symbolisant son absolue stabilit. L'inauguration d'un terme donnait
presque toujours lieu  une fte champtre; c'est une scne de ce
genre que nous voyons reprsente sur une ancienne lampe romaine, dont
nous donnons le fac-simil d'aprs un recueil d'antiquits publi en
1778 par Bartoli. On y voit, en mme temps que la houlette ou bton du
berger, des instruments de musique pastorale, les cymbales, la flte
double, la flte de Pan, ainsi que le broc pour les libations.

[Illustration: FIG. 29.--Inauguration d'un dieu Terme, d'aprs
une lampe antique.]


=357.=--Il prit plus de quatre cent mille hommes aux
croisades,--dit Saint-Foix,--mais nous en rapportmes des
modes, entre autres celle de se vtir de longs habits. Dans les
douzime, treizime, quatorzime et quinzime sicles, on portait une
soutane qui descendait jusqu'aux pieds. Il n'y a d'ailleurs pas plus
de deux cents ans que la soutane a t rserve aux seuls
ecclsiastiques. Avant cette poque, tous les gens dits de robe, les
professeurs et les mdecins, taient en soutane, mme chez eux. Les
nobles imaginrent qu'en faisant faire une longue queue  la soutane,
ils auraient le prtexte d'avoir un homme pour la porter, et que
l'avilissement de cet homme donnerait un relief et un air de
distinction au matre.


=358.=--Thodose dit le Jeune tait si indiffrent aux intrts
de l'empire, qu'il avait pris l'habitude de signer sans les lire
les actes qu'on lui prsentait. La vertueuse Pulchrie, sa soeur,--que
l'glise a d'ailleurs place au nombre des saintes,--qui gouvernait
en quelque sorte en son nom, voulant lui montrer  quel danger il
s'exposait en agissant ainsi, lui prsenta un jour un acte, qu'il
signa sans en connatre le sujet, et qui n'tait autre chose qu'un
renoncement  l'empire pour devenir esclave. Quand Pulchrie lui fit
voir la teneur de ce document, il en eut une telle confusion qu'il ne
retomba jamais dans la mme faute.


=359.=--En l'honneur de quel personnage clbre franais fut
prononce la premire oraison funbre pendant la crmonie religieuse
faite en l'honneur du dfunt?

--Autant qu'on croit, ce fut en l'honneur du conntable Bertrand
du Guesclin que, pour la premire fois, un orateur ecclsiastique fit
du haut de la chaire l'loge du mort. Lors d'un service solennel
clbr en 1389  Saint-Denis par ordre du roi Charles VI, Henri
Cassinel, vque d'Auxerre, fit un discours trs pathtique sur la vie
du fameux conntable, inhum d'ailleurs dans la ncropole royale.


=360.=--Le mot _anecdote_, qui nous vient du grec, a perdu chez
nous--tout au moins de nos jours--le sens qui en faisait le
caractre primitif.

L'anecdote est pour nous aujourd'hui un menu fait, plus ou moins
intressant, se rapportant  un personnage ou  une circonstance
historique quelconque. On pourrait, par suite de l'acception moderne,
dfinir l'anecdote la monnaie de l'histoire.

A l'origine, c'est--dire chez les anciens Grecs, tel n'tait pas le
sens du mot, form de _an_ privatif, _ek_, en dehors, et _didmi_,
donner, publier. Le mot _anecdote_, qui quivalait  notre mot
_indit_, dsignait alors des circonstances historiques que les
auteurs avaient gardes secrtes et que l'on rvlait.

Ainsi Muratori, prenant le mot dans le sens ancien, a intitul
_Anecdotes grecques_ les ouvrages des Pres grecs qu'il a tirs des
anciens manuscrits et imprims pour la premire fois. Frquemment,
d'ailleurs, le mot _anecdote_ fut employ sous une forme adjective. On
disait jadis, par exemple: C'est l une historiette _anecdote_. Nous
dirions aujourd'hui _anecdotique_.

Les anecdotes de Procope sont les seules qui nous restent de
l'antiquit,--dit Vigneul-Marville dans ses _Mlanges_ publis en
1725;--on prend un plaisir extrme  lire la vie secrte des
princes... Les _Anecdotes de Florence_, par le sieur de Varillas, ne
nous apprennent rien que tout le monde ne sache... Je m'attendais,
selon la force du mot _anecdote_,  d'anciens mmoires nouvellement
dterrs. Mais rien de tout cela.

Celui qui a revu le Dictionnaire de Furetire a fort bien remarqu,
sur le mot _anecdotes_, que le mot grec _anekdota_ ne signifie pas,
comme quelques-uns l'ont cru, une histoire des actions particulires
d'un prince ou d'un peuple, mais une histoire jusque-l non connue et
qu'on met en lumire. C'est dans ce sens que Cicron promettait un
jour  son ami Atticus de publier des _anecdotes_, qu'il avait
composes  l'exemple de Thopompe, qui crivit l'histoire de son
temps fort satiriquement, surtout contre Philippe de Macdoine et ses
capitaines.

Au sicle dernier, de nombreux recueils anecdotiques furent publis,
dont le titre avait encore le sens de rvlation: _Anecdotes de la
cour_, _Anecdotes des rpubliques_, etc.

Mais nous avons chang cela, comme bien d'autres choses.


=361.=--Il n'est aucun pays, dit un auteur du sicle dernier, o
la manie des titres soit plus grande qu'en Allemagne; c'est en quelque
sorte une maladie du climat, comme le spleen en Angleterre. _Sa
Grce_, _Sa Gracieuset_, sont des qualifications banales qui, chez
les Germains, s'appliquent indistinctement  un prince,  un
conseiller,  son secrtaire, et pour ainsi dire au premier faquin
dont on requiert l'appui ou la recommandation.

La chancellerie allemande a pouss mme les choses  ce point qu'elle
n'expdie pas un dcret de mort sans que le mot _gracieux_ ne s'y
trouve plac. L'huissier qui notifie un arrt  un condamn lui dit:
coutez la gracieuse sentence que le trs gracieux conseil vient de
prononcer  votre gard.


=362.=--La rue Saint-Sauveur s'appelait autrefois rue _du
Bout-du-Monde_, et ce nom lui venait d'une enseigne o l'on avait
peint un bouc, un duc (oiseau) et un globe terrestre prcds du mot
_AV_. Cela faisait _AV BOUC DUC MONDE_, ce que l'on lisait: _Au bout
du monde_.


=363.=--On voyait jadis au carrefour appel la pointe
Saint-Eustache une grande pierre pose sur un gout en forme de petit
pont, et qu'on appelait le pont Alais, du nom de Jean Alais. Cet
homme, pour se rembourser d'une somme qu'il avait prte au roi, fut
l'inventeur et le fermier d'un impt d'un denier sur chaque panier de
poisson qu'on apportait aux Halles: il en eut tant de regret qu'il
voulut, en expirant, tre enterr sous cette pierre, dans cet gout
des ruisseaux des halles.


=364.=--Sous la premire et jusque vers la fin de la seconde
race, on ne portait qu'un nom, et ce nom n'tait point attach  la
filiation et parent; celui du fils tait presque toujours diffrent
de celui du pre. Tous les noms taient communs, comme le sont
aujourd'hui les noms de baptme Jacques, Franois, Pierre, Paul,
Philippe, etc. Le pre,  la naissance d'un fils, lui donnait le nom
qui lui venait dans l'ide, Filmer, Thierry, Gogon, Gontran, Eudes,
Ppin, etc., et on le baptisait sous ce nom. Il pouvait arriver que
vingt hommes dans une province portassent le mme nom sans tre
parents.

Ce ne fut que vers la seconde race que, les fiefs, qui n'taient
auparavant qu' vie, tant devenus hrditaires, on prit le nom du
fief que l'on possdait, et ce nom devint aussi hrditaire dans la
famille.

Chez les Grecs et les Romains, et chez bien d'autres peuples, les
filles conservaient leur nom en se mariant; ce n'est que depuis
l'entier tablissement du christianisme qu'elles prennent celui de
leur mari.


=365.=--Charles-Quint et Franois Ier, alors son prisonnier,
s'tant trouvs ensemble au passage d'une porte, l'empereur, qui
voulait par des politesses prparer le roi  lui cder ses prtentions
sur Naples, sur le Milanais, sur Gnes, sur la Flandre et l'Artois,
offrit le pas  son hte, qui le refusa. Arrts par ce dbat, ils
s'adressrent au grand matre de Malte, Villiers de l'Ile-Adam, qui se
trouvait l, pour qu'il dcidt ce point d'tiquette.

Je prie Dieu, rpondit Villiers, qu'entre Vos Majests il ne s'lve
 l'avenir d'autres diffrends que pour le passage d'une porte. Puis,
parlant  Franois Ier: Je crois, Sire, que vous ne devez pas refuser
les honneurs que le premier prince de la chrtient veut accorder chez
lui au plus grand roi de l'Europe.

Il n'tait gure possible, dit l'auteur qui rapporte cette anecdote,
de faire passer le roi de France par une plus belle porte.


=366.=--Chacun sait que le mot _mausole_, ayant l'acception de
tombeau magnifique, vient de la superbe spulture que la reine de
Carie Arthmise fit lever  son poux Mausole, et qui passait chez
les anciens pour une des sept merveilles du monde. Mais voici,
parat-il, dans quelles circonstances ce mot fut introduit dans notre
langue.

Malherbe, dit Ant. de Latour, dans la notice biographique qu'il a
place en tte d'une dition des oeuvres de ce pote, Malherbe avait
un fils, jeune homme plein de mrite, qui tait conseiller au
parlement d'Aix. Le jeune Malherbe fut tu dans un duel. Tallemant des
Raux affirme mme qu'il prit assassin dans une querelle. Malherbe
voulut se battre contre le meurtrier, nomm de Piles; et comme Balzac
lui reprsentait que de Piles n'avait pas vingt-cinq ans, et qu'il en
avait, lui, soixante-douze: C'est bien pour cela, rpondit-il; je ne
hasarde qu'un sou contre une pistole. La famille de Piles lui offrit
de l'argent pour l'apaiser. Il refusa d'abord avec opinitret; mais
ses amis lui reprsentrent qu'il devait accepter les dix mille cus
qu'on lui proposait. Soit, dit-il, puisqu'on m'y contraint, je
prendrai cet argent; mais je n'en garderai rien pour moi:
_j'emploierai le tout  faire btir un_ MAUSOLE _ mon fils_.

En employant le mot _mausole_ au lieu de tombeau, remarque le
biographe, c'tait un vocable nouveau qu'il donnait  la posie, et
partant  la langue franaise.


=367.=--On lit dans les _Rcrations mathmatiques et physiques_
d'Ozanam un trait qui prouve que, bien avant qu'on et isol le
phosphore, on connaissait les effets de ce corps dans l'tat de
nature, et qu' l'occasion l'on sut en faire usage.

Kenette, deuxime roi d'cosse, qui rgnait  la fin du neuvime
sicle, voulant soumettre les Pictes, montagnards farouches, ennemis
de toute domination, qui avaient tu son pre le roi Alpin, proposa 
sa noblesse et  son peuple de les combattre. La cruaut des Pictes et
leurs succs dans une guerre rcente pouvantaient les cossais, qui
refusrent de marcher contre eux. Pour les y rsoudre, Kenette
recourut  la ruse.

Il fit inviter  des ftes qui devaient durer plusieurs jours, les
principaux citoyens et les chefs des armes. Il les reut avec la plus
grande civilit, les combla de prvenances, leur prodigua les festins
et les plaisirs de toutes sortes.

Un soir que la fte avait t plus brillante, que les liqueurs les
plus agrables et les plus enivrantes avaient coul en abondance, le
roi, feignant la fatigue, invita ses convives  se livrer avec lui aux
douceurs du sommeil... Dj le silence rgnait dans le palais: les
nobles, qui avaient abus des boissons, dormaient profondment, quand
des hurlements pouvantables retentirent autour d'eux.

Troubls, tourdis  la fois par les fumes du vin et par un lourd
sommeil, ils aperoivent le long des salles o ils sont couchs des
spectres affreux, tout en feu, arms de btons enflamms, portant de
grandes cornes de boeufs dont ils se servaient pour pousser des
beuglements terribles et pour faire entendre ces paroles: La justice
de Dieu attend les Pictes, meurtriers du roi Alpin; leur chtiment
approche... Dieu bnira ceux qui se seront faits les instruments de
la vengeance, dont nous sommes les messagers.

Le stratagme du roi Kenette produisit tout l'effet qu'il en
attendait. Le lendemain, dans un conseil, les seigneurs rendant compte
de leur vision nocturne, et le roi assurant qu'il avait entendu et vu
les mmes apparitions, il fut convenu d'une voix unanime qu'on devait
obir  Dieu et marcher contre les Pictes, qui peu aprs furent
attaqus, vaincus trois fois de suite et taills en pices. Il va de
soi que l'assurance due  la promesse d'intervention divine aida
beaucoup  la victoire des cossais.

Ce fut ainsi que le roi Kenette sut mettre  profit des effets de
phosphorescences naturelles, qui lui avaient t indiqus sans doute
par un observateur de son entourage. Tout avait consist  choisir des
hommes de grande taille, qu'on avait recouverts de peaux de grands
poissons dont les cailles reluisent extraordinairement, et de leur
mettre  la main des branches d'un certain bois mort qui jette aussi
des lueurs phosphorescentes.


=368.=--L'crivain Stendhal (Henri Beyle de son vrai nom) a
publi en un gros volume la biographie de Rossini, son contemporain.

Or--dit Hippolyte Lucas dans ses _Portraits et Souvenirs
littraires_, qui viennent d'tre publis par son fils--c'tait
une chose curieuse que d'entendre Rossini parler de ses biographes,
qui tous ont prtendu avoir vcu dans son intimit, bien qu'il n'ait
connu aucun d'entre eux. Voici ce qui lui est arriv avec Stendhal. Sa
biographie avait dj t publie depuis longtemps par le spirituel
crivain, sans que Rossini l'et jamais rencontr. Un jour, il entra
chez le directeur du Thtre-Italien, o se trouvait Mme Pasta, en
conversation avec un gros monsieur d'une apparence assez lourde.
Celui-ci se leva,  l'arrive de Rossini, salua et sortit sans mot
dire: Est-ce que vous tes fch? dit Mme Pasta  Rossini.--Moi,
fch! avec qui?--Mais avec ce monsieur qui vient de sortir!--Je
ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.--Voil qui est singulier,
dit Mme Pasta, c'est M. Stendhal.--Ah! reprit Rossini, celui qui a
crit mon histoire! je ne suis pas fch de l'avoir vu une fois dans
ma vie.

Cette anecdote m'a t raconte par Rossini; et je lui ai entendu
dire galement qu'il n'avait ni vu ni connu l'auteur allemand d'une de
ses biographies en trois volumes, traduite en Belgique, et qui
n'tait d'ailleurs qu'un long et mchant roman.


=369.=--On a relev les divers moyens employs par certains
compositeurs clbres pour _s'entraner_  la cration de leurs
oeuvres:

Gluck, pour s'chauffer l'imagination et se transporter immdiatement
en Aulide ou  Sparte, avait coutume de se placer au milieu d'un beau
paysage; et l, un piano devant lui, une bouteille de champagne sous
la main, il crivit ses deux _Iphignie_, son _Orphe_, etc.

Sarti, au contraire, voulait une chambre sombre,  peine claire par
une petite lampe suspendue au plafond; et, durant les heures
silencieuses de la nuit, il attendait venir l'inspiration musicale.

Cimarosa se plaisait au milieu du tumulte et du bruit; il aimait 
avoir beaucoup de monde autour de lui pour composer. Souvent il lui
arriva d'crire dans l'espace d'une nuit les motifs de huit  dix airs
charmants, qu'il achevait ensuite au milieu d'une bruyante compagnie.

Cherubini avait galement l'habitude de composer en socit. Si
l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait un jeu de cartes 
ceux qui jouaient auprs de lui, et le couvrait ensuite de caricatures
et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres;
car son crayon tait toujours aussi facile que sa plume, quoique bien
diffremment loquent.

Sacchini ne pouvait crire une phrase musicale si sa femme, qu'il
aimait beaucoup, n'tait auprs de lui, et si un chat dont il
raffolait ne gambadait dans sa chambre.

Pasiello composait dans son lit. C'est blotti entre ses draps qu'il
crivit le _Barbier de Sville_, la _Meunire_, et d'autres partitions
charmantes.

Zingarelli dictait sa musique  ses lves aprs avoir lu un passage
des Pres de l'glise ou de quelque classique latin.

Haydn, solitaire et sombre, aprs avoir mis  son doigt la bague que
lui avait envoye Frdric II et qu'il disait lui tre ncessaire pour
voquer l'inspiration, se plaait devant son piano, et aprs quelques
instants prenait, comme il disait, son essor dans les choeurs des
anges.


=370.=--Ce n'est pas d'aujourd'hui que les lapins, par leur
surabondante propagation, ont t une cause d'inquitude pour
certaines rgions.

En Espagne, lisons-nous chez un compilateur du dix-huitime sicle,
les lapins causrent jadis de grands dommages. Quelques mdailles
antiques reprsentent l'Espagne personnifie par une femme triste
ayant un lapin  ses pieds. On assure que ces animaux, en creusant le
sol pour y tablir leurs terriers sous les murs et les maisons de
l'ancienne Tarragone, causrent le renversement de cette ville, qui,
en s'croulant, ensevelit sous ses ruines un grand nombre de ses
habitants.


=371.=--Le titre de littrateur, dit une gazette de l'an XII, a
t longtemps interdit  tout homme qui prtendait aux postes de
distinction. Bussy-Rabutin, frre de Mme de Svign, se dfendait
vivement d'tre crivain, comme un autre se ft dfendu d'une
bassesse. Il disait qu'il n'crivait qu'en homme de qualit. Le
cardinal de Bernis fut longtemps embarrass de sa rputation
littraire. A l'avnement de Louis XVI, les tantes du roi lui
proposrent de le rappeler au ministre. Je n'en veux point,
rpondit-il, il a fait des vers.

Le duc de Nivernois ne fit publier ses posies qu'aprs la Rvolution.
On a entendu le duc de Choiseul parler de Saint-Lambert, auteur des
_Saisons_, mais homme trs distingu et vaillant militaire, avec une
sorte de mpris, parce qu'il cultivait les lettres. Turgot, qui avait
un got marqu pour la posie, et parfois y russissait trs bien, en
fit un secret qu'il ne confia qu' quelques intimes.


=372.=--A Manille et  Java, o le caf crot spontanment dans
les champs, la dissmination de sa graine s'opre trs souvent par
l'intermdiaire d'une espce de belette appele  Manille _Viverra
musanya_ et  Java _Lawach_.

Cet animal est trs friand des baies du cafier, qui, on le sait sans
doute, ont un peu la forme et le got de nos cerises; c'est le noyau
qui constitue pour nous le grain de caf.

Le lawach va donc par la plantation et se gorge de baies. Entre dans
son estomac, la chair ou pulpe se digre; mais les petites fves qui
forment le noyau ressortent sans avoir subi aucune altration. Tout au
contraire, le sjour dans le corps de l'animal leur communique,
dit-on, un arome, un got particuliers, qui font que des gens les
recherchent trs soigneusement pour les vendre aux gourmets du pays.
Comme cette rcolte ne saurait tre abondante, elle se consomme en
gnral dans le pays. Aussi les amateurs de Manille et de Java
disent-ils que nous ne connaissons pas le meilleur caf, puisque nous
n'avons pas got  celui qui se raffine dans les entrailles du
lawach.


=373.=--L'abb Aubert, fabuliste et conteur ingnieux du
dix-huitime sicle, explique ainsi la substitution du _vous_ au _tu_
dans le langage moderne.

Pendant une longue suite de sicles, l'on employa exclusivement _tu_
et _toi_ pour dsigner la personne  qui l'on parlait. Les Hbreux,
les Grecs, les Latins, ne connaissaient que cette formule, dont on se
servait aussi bien pour s'adresser  la Divinit et aux princes qu'aux
personnes les plus intimes. Mais lorsque l'esprit d'galit fut
ananti en Europe par la puissance oppressive des Csars et qu'on ne
chercha plus  s'lever que par de fausses marques de grandeur, la
simplicit du _tu_ choqua l'orgueil des matres du monde. Pendant que,
pour se dsigner avec une ide d'amplitude personnelle, ils dirent
_nous_ en parlant d'eux-mmes, ils voulurent tre appels _vous_, du
mot qui servait  dsigner plusieurs personnes, afin de faire entendre
qu'ils valaient,  eux seuls, plus que ceux qui rampaient  leurs
pieds. On dut donc s'accoutumer  nommer ce qui n'tait qu'un du nom
de plusieurs. Ds lors _tu_ et _vous_ devinrent les symboles de la
puissance et de l'infriorit. Toutefois _tu_ et _toi_ conservent
encore un empire d'autant plus flatteur et glorieux qu'il a pour
sujets et pour partisans les amis, les amants, les poux, les frres,
les mres, les pres, et mme aujourd'hui, dans la plupart des
familles, les enfants.


=374.=--Quand Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda l'ordre de
la Toison d'or,  l'occasion de son mariage avec l'infante de
Portugal, il dcida que le collier de l'ordre, qui porterait le blier
d'or, serait compos de doubles fusils (briquets du temps), spars
par une gerbe de flammes. Les hraldistes affirment que ce choix lui
fut dict parce que le fusil, comme on peut le voir par la gravure que
nous reproduisons, avait la forme d'un B, premire lettre de
_Bourgogne_ ou _Burgundia_.

[Illustration: FIG. 30.--Frontispice du _Blason des armoiries de
tous les chevaliers de la Toison d'or_, publi en 1632 par D.
Clufflet,  Anvers.]

=375.=--Le P. Honor, clbre capucin, traitait en chaire, sous
une forme burlesque, les vrits les plus terribles de la religion, et
cependant, en faisant rire, il touchait parfois trs profondment les
coeurs. Un jour, par exemple, il avait mis  ct de lui plusieurs
ttes de mort. En prenant une dans ses mains: Parle, lui disait-il,
ne serais-tu pas la tte d'un magistrat? Comme elle n'avait garde de
rpondre: Qui ne dit rien consent, reprenait-il. Et, lui mettant un
bonnet de juge, il lui faisait une svre mercuriale sur les abus
qu'elle avait pu commettre dans les actes de son ministre. Il la
jetait ensuite avec horreur, et en reprenait successivement plusieurs
autres, parcourant ainsi toutes les conditions, et adressant  chaque
tte un discours analogue  l'tat qu'il lui avait attribu, et en
vertu duquel il l'avait affuble de diffrentes coiffures, et toujours
en rptant, pour expliquer ces diverses attributions: Qui ne dit
rien consent.


=376.=--Un hareng de mdiocre grandeur produit 10,000 oeufs. On a
vu des poissons pesant une demi-livre contenir 100,000 oeufs. Une
carpe de quatorze pouces de longueur en avait 262,224, suivant Petit,
et une autre, longue de seize pouces, 342,144; une perche contenait
281,000 oeufs, une autre 380,640 (_Perca lucioperca_, Linn.). Une
femelle d'_esturgeon_ pondit 119 livres pesant d'oeufs; et comme sept
de ces oeufs pesaient un grain, le tout pouvait tre valu  7
millions 653,200 oeufs. Leeuwenhoeck a trouv jusqu' 9,344,000 oeufs
dans une seule _morue_. Si l'on calcule combien de millions de morues
en pondent autant chaque anne, si l'on ajoute une multiplication
analogue pour chaque femelle de toutes les espces de _poissons_ qui
peuplent les mers, on sera effray de l'inpuisable fcondit de la
nature. Quelle richesse! quelle profusion incroyable! Et si tout
pouvait natre, qui pourrait suffire  la nourriture de ces lgions
innombrables? Mais les poissons dvorent eux-mmes ces oeufs pour la
plupart; les hommes, les oiseaux, les animaux aquatiques, les
scheresses qui les laissent sur le sable aride des rivages, les
dispersions causes par les courants, les temptes, etc., dtruisent
des quantits incalculables de ces oeufs, dont le nombre aurait
bientt encombr l'univers.

Si tous les oeufs du hareng devenaient poissons, il ne faudrait pas
plus de huit ans  l'espce pour combler tout le bassin de l'Ocan,
car chaque individu en porte des milliers qu'il dpose  l'poque du
frai. Si nous admettons que le nombre en est de 2,000, qui produisent
autant de harengs, moiti mles, moiti femelles, dans la seconde
anne il y aura 200,000 oeufs, dans la troisime 200,000,000, dans la
quatrime 200,000,000,000, etc., et dans la huitime ce mme nombre ne
pourra tre exprim que par un 2 suivi de trente-quatre chiffres. Or,
comme la terre contient  peine autant de centimtres cubes, il
s'ensuit que, si tout le globe tait couvert d'eau, il ne suffirait
pas encore pour tous les harengs qui existeraient.


=377.=--Dans le premier voyage arien que Blanchard fit en
Hollande, le paysan sur le champ duquel il descendit, bien moins
touch de ce merveilleux spectacle que du dommage fait  quelques
touffes d'herbes, dchira le ballon et fut sur le point d'assommer
l'aronaute, qui ne se tira de ses mains qu'en souscrivant un billet
de dix ducats. Cit en justice pour rparation du dommage, ce paysan
dit aux juges: La loi de notre pays porte, en termes formels, que
tout ce qui tombe des airs ou du ciel sur un champ appartient au
propritaire de ce champ. Or M. Blanchard et son ballon sont tombs
des airs dans mon champ: M. Blanchard et son ballon m'appartenaient
donc. J'ai permis  M. Blanchard de se racheter moyennant dix ducats,
il est clair qu'il me les doit; et s'il me les doit, c'est que je ne
lui dois rien.

Ce syllogisme en bonne forme parut premptoire. M. Blanchard eut le
bon esprit d'en rire le premier; et l'affaire n'alla pas plus loin.


=378.=--Au cours de son premier voyage de dcouverte, Christophe
Colomb, en un moment de pril, avait fait voeu de faire, s'il revoyait
l'Espagne, un plerinage au clbre monastre de Guadeloupe, en
Estramadure. Lorsqu'il accomplit ce voeu, avant de partir pour son
second voyage, les moines, qui le reurent avec de grands honneurs,
obtinrent de lui la promesse qu'il donnerait le nom de leur monastre
 la premire terre un peu importante qu'il dcouvrirait. Et quand, le
lundi 4 novembre 1493, il trouva une le que les naturels appelaient
_Turuqueira_, Colomb, fidle  sa promesse, la nomma Sainte-Marie de
_Guadeloupe_. On a dit simplement depuis la Guadeloupe.


=379.=--On ne saurait citer un succs dramatique gal  celui
qu'obtint, en 1765, la tragdie de Du Belloy, intitule _le Sige de
Calais_. Bien qu'absolument dpourvue de qualits littraires, et
offrant presque  chaque scne l'exemple du style incorrect, dur,
ampoul, cette pice excita un indescriptible enthousiasme, qui
s'explique par cela qu'ayant choisi une des situations les plus
propres  exalter les sentiments patriotiques, l'auteur donnait aux
crivains dramatiques l'exemple de puiser les sujets de leurs ouvrages
dans les beaux traits de l'histoire nationale. Pour la premire fois,
 la fin de la reprsentation, l'auteur dut paratre sur la scne; le
roi lui fit remettre une mdaille d'or d'une valeur de vingt-cinq
louis, les magistrats de Calais lui envoyrent, dans une bote d'or,
des lettres de citoyen de leur ville, et son portrait fut plac dans
une salle de l'Htel, parmi ceux des bienfaiteurs de la cit.

Or, un soir que, en prsence de Louis XV, la pice tait applaudie 
outrance par un public transport d'admiration, le roi, remarquant que
le jeune duc de Noailles ne manifestait aucun enthousiasme:

Je vous croyais meilleur Franais, lui dit-il.

--Ah! Sire, rpliqua le duc, qui faisait hautement profession de
purisme littraire, je voudrais bien que les vers de la pice fussent
aussi franais que moi!


=380.=--A Venise, jadis, lors des excutions capitales, il tait
de tradition que le bourreau, avant de frapper le condamn, s'avant
au bord de l'chafaud, et, s'adressant aux juges, qui taient tenus
d'assister au supplice, leur crit par trois fois: Souvenez-vous du
pauvre boulanger!

Voici en quels termes un historien de l'illustre rpublique explique
l'origine de cette coutume.

Un jour, des sbires aperoivent un homme assassin dont le sang fume
encore. A ct de lui se trouve la gaine d'un couteau. Ils rencontrent
 peu de distance un boulanger s'loignant du lieu de l'assassinat.
Ils l'arrtent, le fouillent. Il est muni d'un couteau ensanglant, et
auquel la gaine trouve prs du cadavre s'adapte parfaitement. Le
malheureux dclare qu'il a ramass ce couteau  quelques pas de l.
Les plus violents soupons s'lvent contre lui. Il est mis  la
question. Vaincu par les tourments et pour y chapper, il s'avoue
coupable. On le condamne  prir sur le bcher. Quelque temps aprs,
le vritable auteur du crime attribu  cet homme est arrt pour un
nouveau forfait, dont il est convaincu. Sur l'chafaud, il dclare que
le boulanger qui a t excut sur de fausses conjectures, auxquelles
une gaine trouve auprs du corps d'un homme assassin avait donn
lieu, tait innocent. C'est lui, dit-il, qui a commis le meurtre, avec
un couteau dont il avait laiss tomber la gaine prs du cadavre, puis
il avait jet le couteau  quelque distance de l. Depuis,  chaque
excution, le bourreau devait, par trois fois, rappeler aux juges
l'erreur judiciaire dont le boulanger innocent avait t victime.


=381.=--Le peintre Raphal avait assez de mrite pour admettre la
critique, mais il voulait qu'elle ft juste et convenablement
exprime. Deux cardinaux ayant un jour remarqu de faon peu dfrente
qu'il avait fait dans un de ses tableaux les visages de saint Pierre
et de saint Paul trop rouges:

Messieurs, leur dit-il, ne vous tonnez point. J'ai peint les saints
aptres ainsi qu'ils doivent tre au ciel. Cette rougeur leur vient
sans doute de la honte qu'ils prouvent de voir l'glise aussi mal
reprsente ici-bas.


=382.=--Aux premiers temps du thtre de France, les comdiens
achetaient d'ordinaire aux auteurs leurs ouvrages moyennant une somme
une fois donne, laquelle variait de trois cus  cent cinquante ou
deux cents pistoles. Quinault fut, parat-il, le premier auteur
dramatique dont les comdiens achetrent une pice (en 1633) non plus
 prix fixe, mais moyennant un droit proportionnel  la recette
qu'elle ferait faire. Ils lui proposrent de toucher, pour sa pice en
cinq actes, le neuvime de la recette. Il accepta cette condition. Par
la suite, les autres auteurs l'adoptrent, et enfin un rglement du
roi la sanctionna,--mais seulement en 1697.

L'auteur avait, pour cinq actes, le neuvime de la recette, tous frais
prlevs; pour trois, le douzime seulement. Ce nouveau mode de
rtribuer les auteurs ne fut pas du got de tous les acteurs ou
directeurs de spectacle. Mlle Beaupr, une des premires femmes qui
aient jou sur le thtre de l'htel de Bourgogne, o l'on
reprsentait les pices de Corneille, disait un jour:

M. Corneille nous a fait un grand tort. Nous avions ci-devant des
pices que l'on nous faisait en une nuit; on y tait accoutum; on y
venait tout de mme, et nous gagnions beaucoup. Prsentement, nous
gagnons peu de chose, parce que les pices de M. Corneille nous
cotent trop cher.


=383.=--Dans la satire o il prend si vigoureusement  partie
l'_quivoque_ maudit ou maudite,

    Du langage franais bizarre hermaphrodite...
    Mle aussi dangereux que femelle maligne,

Boileau qui, d'ailleurs, attaque l'quivoque de penses plus encore
que l'quivoque de mots:

                                  ... Vais-je [dit-il]
    Exprimer tes dtours burlesquement pieux
    Pour disculper l'impur, le gourmand, l'envieux,
    Tes subtils faux-fuyants pour sauver la mollesse,
    Le larcin, le duel, le luxe, la paresse,
    En un mot faire voir,  fond dvelopps,
    Tous ces dogmes affreux, d'anathmes frapps,
    Que, sans peur, dbitant tes distinctions folles,
    L'Erreur encor partout maintient dans tes coles?...
    J'entends d'ici dj tes docteurs frntiques
    Hautement me compter au rang des hrtiques,
    M'appeler sclrat, tratre, fourbe, imposteur,
    Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur,
    De Pascal, de _Wendrock_ copiste misrable,
    Et, pour tout dire enfin, jansniste excrable.

En lisant ce passage, on peut se demander quel est le Wendrock cit
ici par le pote et dont le nom semble ne pas avoir pass autrement 
la postrit.

Or ce Wendrock n'est autre que le clbre Nicole, qui avait cru devoir
traduire en latin les _Lettres provinciales_ de Pascal, et qui avait
pris ce pseudonyme pour publier sa traduction.


=384.=--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot  la date du 24
octobre 1631:

Le vendredi 17 fut donn arrest en la Chambre de justice tablie 
l'arsenal, de condamnation _aux galres  perptuit_ avec
confiscation de biens  l'encontre des nomms Senelle et Duval, pour
avoir fait des jugements tmraires et sinistres de la sant du roi.
La vie de ce monarque est trop chre au Ciel pour la soumettre aux
caprices des hommes.

D'o nous devons conclure qu'au beau temps de Louis le
Juste--ainsi nomm parce qu'il tait n sous le signe de la
Balance--quelques paroles inconsidres pouvaient avoir une
_certaine_ gravit.


=385.=--_Astuce_ signifie ruse, finesse; il vient du mot latin
_astutia_, qui lui-mme drive d'un mot grec, _astu_, lequel signifie
ville, et mme la ville par excellence, c'est--dire Athnes. La
formation latine _astutia_ semblerait donc indiquer que la ruse, la
finesse  laquelle le mot s'applique, est plus particulirement
pratique  la ville qu' la campagne.


=386.=--Toutes nos anciennes posies provenales et mme
franaises taient faites pour tre chantes, sans en excepter nos
plus longs romans en vers: d'o nous est venue cette faon de parler,
en s'adressant  une personne qui raconte des choses incroyables ou
sans raison: Que nous venez-vous _chanter l_?


=387.=--Cet employ s'est fait _mettre  pied_, dit-on
communment de l'homme  qui ses chefs ont impos un chmage, qui
prend le caractre de punition par cela que la privation de traitement
en est la consquence. Cette manire de parler s'applique trs souvent
 des employs dont le service ne s'accomplit ni  cheval ni sur un
vhicule quelconque.

Pour en trouver l'origine dans son sens positif, il faut videmment se
rappeler la tradition romaine qui confrait au censeur le droit
d'interdire au chevalier qui avait dmrit l'usage du cheval que lui
avait donn la Rpublique.

Cette _mise  pied_ constituait une sorte de dgradation et de note
infamante, puisqu'elle excluait celui qui en tait frapp de l'ordre
des chevaliers.

Cette chevalerie tirait son origine des trois cents jeunes gens dont
Romulus forma sa garde, et qu'il nomma _Clres_ (du nom de l'un
d'entre eux, qui tait un marcheur d'une rapidit remarquable).
L'ordre des chevaliers tenait  Rome le milieu entre le snat et le
peuple, et formait comme un lien unissant les plbiens avec les
patriciens. Pour y tre admis, il suffisait d'tre n libre, d'avoir
environ dix-huit ans et quatre cent mille sesterces de revenu
(c'est--dire environ cinquante mille francs de notre monnaie). Le
cheval que montaient les chevaliers leur tait donn par la
Rpublique. Ils portaient au doigt un anneau d'or, diffrent de celui
du peuple, qui tait de fer. Leur tunique tait brode d'ornements en
forme de clous, ce qui la faisait nommer _angusticlave_. Ils avaient
des places d'honneur aux assembles et spectacles publics.

La dignit de chevalier approchait de celle de snateur; c'tait
d'ailleurs parmi les chevaliers qu'taient choisis les nouveaux
membres du snat. Chaque anne, vers le milieu du mois de juillet,
tous les chevaliers, ayant une couronne d'olivier sur la tte, revtus
de leur robe de crmonie, monts sur leurs chevaux et portant les
ornements militaires qu'ils avaient reus des gnraux pour prix de
leur valeur, formaient un dfil, allant du temple de l'Honneur, qui
tait hors des murs, au Capitole. L se tenait assis le censeur, qui
les passait en revue: si quelque chevalier menait notoirement une vie
dissolue, s'il tait prouv qu'il avait diminu son revenu, au point
qu'il ne lui en restt pas assez pour tenir dignement son rang de
chevalier, ou s'il avait eu peu de soin de son cheval, le censeur lui
ordonnait de le rendre. Il tait alors not de paresse et exclu de
l'ordre. Si, au contraire, le censeur tait content, il lui ordonnait
de passer outre avec son cheval. Le censeur, la revue acheve, lisait
la liste des chevaliers; celui qui tait nomm le premier portait
pendant l'anne le titre de _Prince de la jeunesse_. La guerre tait
la principale fonction des chevaliers, mais ils avaient aussi le droit
de juger un certain nombre de causes conjointement avec le snat. En
gnral, ils taient en haute rputation d'intgrit, et c'tait parmi
eux que l'on prenait les hommes chargs du maniement des deniers
publics.


=388.=--On appelait autrefois _reines blanches_ les veuves des
rois de France, qui avaient coutume de porter en blanc le deuil du roi
dfunt. Anne de Bretagne fut la premire veuve qui porta en noir le
deuil de son premier mari Charles VIII, dont la mort lui causa une
douleur sincre et profonde. A la mort de cette princesse, son second
mari, Louis XII, porta aussi son deuil en noir, et depuis il en a
toujours t de mme. Les coutumes relatives aux deuils offrent
d'ailleurs un grand nombre de particularits curieuses. Ainsi,  la
cour de France, quand un roi mourait, son successeur ne portait de
vtements noirs que pendant la crmonie funbre, et, comme pour
proclamer le principe que _le roi ne meurt pas_, il revtait aussitt
aprs des habits de couleur pourpre-violet.

Au sicle qui a prcd le ntre, il y avait encore en plusieurs pays
d'Europe certaines traditions de deuil fort bizarres; nous en citerons
pour exemple les trois figures que nous reproduisons d'aprs des
estampes du temps. La figure du milieu reprsente une marchande
catholique de la ville de Nuremberg, portant le deuil de son mari.
Elle a un couvre-chef vas en batiste bien blanche et bien empese,
une jupe noire et un manteau de mme couleur qui lui descend jusqu'aux
genoux. Un grand voile blanc pend derrire sa coiffure. Un morceau de
la mme toile, long de quatre pieds et large de deux, tendu sur un
cadre de fil mtallique, est attach par le milieu aux habits;
maintenu au-dessous des lvres, il couvre tout le devant du corps.

La figure de gauche reprsente une dame de Strasbourg, en grand deuil
d'un mari, d'un pre, d'un frre ou d'un oncle; elle devait porter
cette coiffure pendant toute la dure du grand deuil. La figure de
droite est celle de toutes les femmes assistant  l'enterrement.

[Illustration: FIG. 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitime
sicle, d'aprs des estampes du temps.]


=389.=--On pourra, dit Saint-Foix, juger de l'tat des serfs en
France par cette charte:

Qu'il soit notoire  tous ceux qui ces prsentes verront, que nous
Guillaume, vque indigne de Paris, consentons qu'Odeline, fille de
Radulphe Gaudin, du village de Crs, femme serve de notre glise,
pouse Bertrand, fils du dfunt Hugon, du village de Verrires, homme
serf de Saint-Germain des Prs,  condition que les enfants qui
natront dudit mariage seront partags entre nous et ladite abbaye; et
que si ladite Odeline vient  mourir sans enfants, tous ses biens
mobiliers et immobiliers nous reviendront; de mme que tous les
mobiliers dudit Bertrand retourneront  ladite abbaye, s'il meurt sans
enfants. Donn l'an douze cent quarante-deux.

Comme, parmi les enfants, il y en a de mieux constitus, de mieux
faits, ou qui ont plus d'esprit les uns que les autres, les seigneurs
les tiraient au sort. S'il n'y avait qu'un enfant, il tait  la mre,
et par consquent  son seigneur; s'il y en avait trois, elle en avait
deux; et s'il y en avait cinq, elle en avait trois, etc. Ces serfs,
ces hommes de corps, ces gens de _poeste_ (_de corpore et potestate_,
c'est ainsi qu'on les appelait), composaient les deux tiers et demi du
royaume; ils ne pouvaient disposer d'eux, se marier hors de la terre
de leur seigneur, ni en sortir sans sa permission; il tait le matre
de les donner, de les vendre, de les changer et de les revendiquer
partout, mme s'ils s'taient aviss de se faire d'glise. L'abb de
Saint-Denis, en 858, fut pris par les Normands: on donna pour sa
ranon six cent quatre-vingt-cinq livres d'or, trois mille deux cent
cinquante livres d'argent, des chevaux, des boeufs, et plusieurs
serfs de son abbaye, avec leurs femmes et leurs enfants. Un pauvre
gentilhomme se prsenta un jour avec deux filles qu'il avait devant
Henri, surnomm le Large, comte de Champagne, et le pria de vouloir
bien lui donner de quoi les marier. Artaud, intendant de ce prince,
devenu riche, arrogant et dur comme tout intendant, repoussa ce
gentilhomme, en lui disant que son matre avait tant donn qu'il
n'avait plus rien  donner: Tu as menti, vilain, dit le comte; je ne
t'ai pas encore donn; tu es  moi. Prenez-le, ajouta-t-il en
s'adressant au gentilhomme, je vous le donne, et je vous le
garantirai. Le gentilhomme empoigna son Artaud, l'emmena et ne le
lcha point qu'il ne lui et pay cinq cents livres pour le mariage de
ses deux filles.


=390.=--Il fut un temps  Rome o il y avait des experts gourmets
en titre, chargs de distinguer si certains poissons avaient t pris
 l'embouchure du Tibre ou plus avant, si les foies d'oies provenaient
de btes engraisses avec des figues fraches ou des figues sches.
Ces experts taient regards par les amis de la bonne chre comme des
hommes essentiels dans l'tat.

On sait, d'autre part, que, les engraisseurs de grives ayant reconnu
que les figues donnes pour aliment  ces bestiaux produisaient un
bien meilleur effet quand elles avaient t mches par des hommes, il
y avait des gens faisant profession d'tre _mcheurs de figues pour
les grives_.


=391.=--Les _abcdaires_ furent, au seizime sicle, des
sectaires qui prtendaient que, pour tre sauvs, il fallait ignorer
jusqu' son A B C, c'est--dire ne connatre pas mme les premires
lettres de l'alphabet. Storcs, disciple de Luther, chef de cette
secte, enseignait que chaque fidle pouvait connatre le sens de
l'criture aussi bien que les docteurs, vu que c'tait Dieu seul qui
en donnait l'intelligence  ceux qu'il jugeait dignes de cette
science.


=392.=--Quand les fables de Lamotte parurent, beaucoup de
personnes, prvenues sans raison aucune, affectrent de les trouver
dtestables. Dans un souper au Temple, chez le prince de Vendme, le
clbre abb de Chaulieu, l'vque de Luon, fils de Bussy-Rabutin, un
ancien ami de Chapelle, plein d'esprit et de got, l'abb Courtin et
plusieurs autres bons juges des ouvrages s'gayaient aux dpens du
nouveau fabuliste. Le prince de Vendme et le chevalier de Bouillon
enchrissaient sur eux tous, pour accabler le pauvre auteur. Voltaire,
qui tait de ce souper, gardait le silence, lorsque, l'un de ces
messieurs lui demandant son avis: Vous avez bien raison, dit-il;
quelle diffrence du style de Lamotte  celui de la Fontaine! Et, 
ce propos, avez-vous vu la dernire dition des fables de cet
auteur?--Non.--Alors vous ne connaissez pas la charmante fable qu'on
a retrouve dans les papiers d'une ancienne amie du pote?--Non.--Eh
bien! coutez, je l'ai apprise par coeur, tant elle m'a sembl
heureusement tourne.

Sur quoi, l'auteur de la _Henriade_ se met  leur rciter la fable
en question. Et tous de s'crier: Admirable!... tonnant!
Quelle navet! Quelle grce! C'est la nature dans toute sa
puret!--Cependant, Messieurs, cette fable est de Lamotte, leur
dit Voltaire.

Alors ils la lui firent rpter; et, d'une commune voix, ils la
trouvrent... du dernier dtestable.


=393.=--Chez les Locriens, le citoyen qui proposait d'abolir ou
de modifier une des lois tablies devait se prsenter devant
l'assemble du peuple, portant au cou un noeud coulant, que l'on
serrait jusqu' ce que mort s'ensuivt si sa proposition n'tait pas
approuve. Aussi Dmosthnes dit-il que pendant deux sicles il ne fut
fait qu'un seul changement aux lois de ce peuple, et voici dans
quelles circonstances. Le principe du talion tant admis dans la
lgislation locrienne, une loi disait que celui qui crevait un oeil 
quelqu'un devait perdre l'un des siens. Or, un Locrien ayant menac un
borgne de lui crever un oeil, cet infirme, s'tant prsent devant le
peuple avec la corde au cou, reprsenta que son ennemi, en s'exposant
 la peine du talion, impose par la loi, prouverait un malheur
infiniment moindre que le sien. Le peuple, reconnaissant la justesse
de cette observation, dcida unanimement qu'en pareil cas on
arracherait les deux yeux  l'agresseur.


=394.=--Avant que les Romains eussent des cadrans solaires, ce
qui ne fut qu'au temps de la premire guerre punique, ils taient
assez ignorants sur la division du jour. Ils ne connaissaient que le
soir et le matin; et ils crurent leur science fort augmente quand on
y joignit le midi.

Un crieur public se tenait en sentinelle dans le lieu o s'assemblait
le snat, et ds qu'il apercevait que les rayons du soleil tombaient
directement entre la tribune aux harangues et le lieu qu'on appelait
la station des Grecs, il criait  haute voix: Romains, il est midi!

Et c'tait tout ce que les citoyens savaient des heures du jour.


=395.=--On dit quelquefois d'une personne accommodante qu'elle
est comme le _quatrain de Saint-Honor_, qu'on peut tourner et
retourner sans qu'il s'en trouve plus mal. Qu'est-ce donc que ce
quatrain de Saint-Honor?

Rien de plus qu'une sorte de plaisanterie du pote Santeuil, qui, bien
qu'ayant conquis la clbrit par des hymnes sacres, tait l'tre le
plus fantaisiste de la cration. Or, Santeuil, ayant fait un jour ce
quatrain:

    Saint Honor
    Est honor
    Dans sa chapelle
    Avec sa pelle,

dmontra que l'ordre de ces quatre vers pouvait tre interverti une
vingtaine de fois sans en changer le sens:

    Saint Honor
    Dans sa chapelle,
    Avec sa pelle,
    Est honor.

    Avec sa pelle,
    Est honor
    Saint Honor
    Dans sa chapelle.

    Dans sa chapelle,
    Avec sa pelle,
    Saint Honor
    Est honor, etc.


=396.=--Le terme d'_enregistrer_, dit l'historien Velly, tait
inconnu avant saint Louis. Jusque-l les actes avaient t inscrits
sur des peaux ou parchemins, cousus les uns au bout des autres, que
l'on enroulait  la manire des anciens; aussi, au lieu de dire les
registres, on disait les _rouleaux_ du parlement ou de tout autre
corps ou institution. Jean de Montluc, greffier en chef de la cour,
recueillit en diffrents cahiers relis ensemble les principaux textes
d'arrts ou d'ordonnances qui avaient t rendus avant lui et de son
temps. Et ce sont ces compilations qui ont donn commencement aux
expressions _registre_ et _enregistr_, du latin _registum_, quasi
_iterum gestum_, c'est--dire port, rendu de nouveau, parce que
recueillir ces textes c'tait en quelque sorte leur donner une
nouvelle existence. Cet tablissement de _registres_ est la vritable
origine de l'_enregistrement_ des ordonnances, lettres patentes, etc.,
formalit d'abord applique seulement aux actes publics, puis, plus
tard, tendue aux actes privs ayant besoin d'une sanction lgale.


=397.=--Pendant la fodalit, on appelait _droit d'ost_ le
service militaire que chaque suzerain avait le droit d'exiger de ses
vassaux, avec le nombre d'hommes d'armes stipul dans les chartes de
concessions. Les mineurs, les femmes, les ecclsiastiques, pouvaient
se faire remplacer par leurs snchaux. Le service impos tait de
quarante ou soixante jours. Ne pas rpondre  l'appel du seigneur
tait un cas de forfaiture, qui entranait la confiscation du fief. Le
droit d'ost tomba en dsutude ds que le roi se fut constitu une
arme permanente, qui n'obissait qu' lui seul.


=398.=--Quand Jean-Jacques Rousseau apprit la mort de Louis XV:
J'en suis vraiment dsol, dit-il.

--Vous aimiez donc beaucoup le roi?

--Non, rpliqua le philosophe ombrageux; mais quand il vivait,
nous partagions, lui et moi, la haine des Franais. Maintenant je vais
l'avoir pour moi seul.


=399.=--Dans les ditions actuelles de la _Henriade_ on lit au
premier livre le passage suivant:

    Dj des Neustriens il (Henri IV) franchit la campagne;
    De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne,
    Mornay, son confident, mais jamais son flatteur;
    Trop vertueux soutien du parti de l'erreur,
    Qui, signalant toujours son zle et sa prudence,
    Servit galement son glise et la France.

Dans l'dition primitive il y avait:

    Dj des Neustriens il franchit la campagne;
    De tous ses favoris, _Sully_ seul l'accompagne,
    _Sully_, qui, dans la guerre et dans la paix fameux,
    Intrpide soldat, courtisan vertueux,
    Dans les plus grands emplois signalant sa prudence,
    Servit galement et son matre et la France.

Pourquoi cette variante? Pourquoi cette substitution de Mornay 
Sully?

On dnait chez le duc de Sully, descendant du grand ministre de Henri
IV et alors ministre lui-mme. Une discussion s'leva. Le chevalier de
Rohan, fort dcri pour son usure et sa poltronnerie, trouve mauvais
que Voltaire ose le contredire. Quel est donc, demande-t-il, ce jeune
homme qui parle si haut?--Monsieur le chevalier, rpond le pote,
c'est un homme qui ne trane pas un grand nom, mais qui sait honorer
celui qu'il porte. Le chevalier se lve et disparat. Les convives
applaudissent Voltaire, et le duc de Sully s'crie: Tant mieux si
vous nous en avez dlivrs!

Quelques jours plus tard, comme Voltaire dnait de nouveau chez le
mme duc de Sully, il est attir sous un prtexte quelconque  la
porte de l'htel, o des laquais, que commandait le chevalier de Rohan
en personne, le btonnent jusqu' ce que le matre leur fasse signe de
le laisser,--d'ailleurs  demi mort.

Voltaire crut tout naturellement que le duc de Sully lui ferait rendre
justice; mais le ministre ferma si bien l'oreille  ses plaintes que
le pote, pour avoir trop manifest sa colre, fut enferm  la
Bastille. Irrit de cette trahison, il tira de ce dni de justice la
seule vengeance qui ft  sa porte. Quand on rimprima la _Henriade_,
il raya le nom du ministre de Henri IV, pour punir le ministre de
Louis XV. Et voil comment Mornay prit dans le pome la place de
Sully.


=400.=--On disait autrefois, pour caractriser le genre de vie du
campagnard: _Il doit pleuvoir sur un fermier presque autant que sur un
buisson._ On voulait indiquer par l que le fermier, laissant  sa
femme les soins de l'intrieur, devait s'occuper sans cesse du travail
des terres, et, par consquent, rester constamment expos  toutes les
intempries.


=401.=--Le nom de _Louverture_, sous lequel est connu le ngre
Toussaint (Franois-Dominique), librateur de Saint-Domingue, n'est
qu'un sobriquet, et voici comment il lui fut donn. Aprs
l'insurrection de Saint-Domingue, Toussaint tait chef d'une bande de
partisans qui faisait une guerre trs dsastreuse aux Franais. Quand
la Rpublique eut dcrt l'abolition de l'esclavage, Toussaint fut
reconnu par le gouverneur Laveaux comme gnral de division et
combattit nergiquement les Espagnols. Les succs qu'il obtenait
firent dire au commissaire de la Rpublique: Cet homme fait
_ouverture_ partout. La voix publique le surnomma aussitt
_l'Ouverture_.


=402.=--Il faut toujours en venir  l'_expende Annibalem_ du
satirique, dit un philosophe, qui, par l, fait allusion  un passage
de la satire X de Juvnal: _Expende Annibalem: quot libras in duce
summo invenies_, etc. Pse la cendre d'Annibal, et dis-moi combien de
livres psent les restes de ce chef clbre. Le voil donc, celui que
ne pouvait contenir l'Afrique; il ajoute l'Espagne  son empire et
franchit les Pyrnes. En vain la nature lui oppose les Alpes et leurs
neiges ternelles, il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes
_par le vinaigre_ (assertion qui a donn lieu  bien des commentaires;
voir no 282). Dj l'Italie est en son pouvoir... O gloire! il est
vaincu; il fuit en exil, et cet illustre client attend  la porte d'un
roi de Bithynie le rveil de son hte orgueilleux. Il ne prira, ce
flau des Romains, ni par le glaive ni par les flches. Un anneau
empoisonn vengera le sang qu'il fit couler  Cannes.

Victor Hugo semble s'tre inspir de ce passage quand il a dit:

    Le plerin pensif, contemplant en extase
            Ce dbris surhumain,
    Serait venu peser,  genoux sur la pierre,
    Ce qu'un Napolon peut laisser de poussire
            Dans le creux de la main.


=403.=--Eh! mon Dieu! qui donc ici-bas ne fait _un peu cuire ses
pois_? dit un plaisant,  propos d'un homme qui sait accommoder les
lois et la morale  ses facilits. C'est une allusion  une anecdote
assez connue, que cite un vieux conteur en ces termes: Un confesseur
avait ordonn  son pnitent de faire, pour l'expiation de ses pchs,
un plerinage au Calvaire avec des pois dans ses souliers. Celui-ci,
trouvant la tche pnible, et voulant toutefois obir  son directeur
spirituel, fit _cuire les pois_. Peu rares sont les gens qui agissent
de mme: d'o le dicton proverbial.


=404.=--D'o vient le nom de _rue de la Jussienne_ donn  une
rue de Paris?

--Dans la rue Montmartre, au coin de la rue que l'on nomme
aujourd'hui rue de la Jussienne, il y avait autrefois une chapelle
consacre  sainte Marie l'gyptienne. Cette chapelle, qui appartint
au premier tablissement que les Augustins aient fait  Paris et
servait encore, en 1779, spcialement au corps et communaut de
marchands drapiers, a naturellement donn son nom  la rue adjacente,
qu'on appela rue de Sainte-Marie-l'gyptienne, et, par abrviation,
rue de l'gyptienne. Mais  une poque o il n'y a point de rgles
fixes pour l'criture qui conservent la prononciation, la corruption
fait dans les mots des ravages plus ou moins considrables, selon
qu'il se composent de syllabes se prtant plus ou moins aux
transformations. La rue de l'_gyptienne_ en est un exemple frappant.
Elle devint successivement rue de la _Gipecienne_, de _gyzzienne_, de
l'_Ajussiane_, pour arriver enfin  l'appellation moderne rue de la
Jussienne.


=405.=--Dans le rcit d'un _Voyage en gypte_, publi en 1735,
l'abb Mascrier parle d'un hpital tabli par les califes avec une
magnificence et des soins incroyables, dans lequel, entre autres
choses imagines pour le soulagement des malades, taient plusieurs
salles particulires, o ceux qui ne dormaient pas pouvaient se
rendre. Ils y trouvaient des musiciens qui les rcraient par le son
des instruments, et des hommes gags pour les gayer par des contes.
Et, parat-il, la mdecine obtenait de ces _remdes_ de trs heureux
rsultats.


=406.=--D'aprs les analyses chimiques les plus exactes, il est
aujourd'hui dmontr que le fer subsiste, dans le sang et dans
l'organisme de l'homme et des animaux, dans une proportion qui peut
aller jusqu' plus de six grammes pour mille. On croit mme assez
gnralement que c'est au fer qu'est due la couleur rouge du sang.
C'est la rate qui en contient le plus. Ce mtal parat aussi
ncessaire  la constitution des vgtaux, et ceux-ci, suivant leur
espce, l'accumulent de prfrence dans tel ou tel organe. On peut
donc dire que le fer se rencontre normalement dans toutes les
substances qui servent d'aliments  l'homme et aux animaux
domestiques. Le clbre chimiste Boussingault, aprs tout un ensemble
d'analyses, a dress un tableau auquel nous empruntons quelques
exemples.

      SUBSTANCES                       FER A L'TAT
    A L'TAT FRAIS                      MTALLIQUE

    Sang de boeuf                       0gr,0375
     --  de porc                       0   6631
    Chair de boeuf                      0   0048
     --  de porc                       0   0029
    Lait de vache                      0   0018
     --  de chvre                     0   0004
    Pain de froment                    0   0048
    Avoine                             0   0131
    Pommes de terre                    0   0016
    Eau de Seine                       0   00004
    Chou vert                          0   0022, etc.

Ces constatations bien et dment faites, les physiologistes ont d
interroger les minralogistes, pour savoir s'il est galement avr
que tous les sols contiennent en proportions quelconques les gisements
de fer qui doivent fournir  la vgtation cet lment mtallique. Or,
comme la rponse des minralogistes ne pouvait tre que ngative pour
le plus grand nombre des rgions, les physiologistes furent longtemps
en droit de se demander si quelque opration naturelle et spontane,
mais non encore explique, n'arrivait pas  former de toutes pices ce
corps rput simple, devenant alors corps compos. Mais enfin sont
venus les mtorologistes et cosmographes, constatant, par des
observations aussi prcises que curieuses, des chutes en quelque
sorte perptuelles sur notre globe de poussire _cosmique_, dont le
fer est un des lments principaux. Il est vident que la prsence de
ces poussires atmosphriques--auxquelles, dans un livre spcial,
M. G. Tissandier a consacr un chapitre fort intressant--est
assez difficile  percevoir sur notre sol en temps et lieux
ordinaires; mais l'on a pu facilement la constater sur les neiges, et
M. Nordenskiold notamment, lors de ses explorations vers le ple
boral, a maintes fois recueilli de ces poussires, dont l'aimant lui
rvlait la nature ferrugineuse. Nous pouvons ajouter d'ailleurs que
les frlements des roues ferres, des fers de chevaux, des outils des
cultivateurs, rpandent sur les routes et dans les champs de
nombreuses particules de fer, que dissminent les vents et dont la
vgtation bnficie. Plus on mdite sur le grand mouvement de
transformation universelle, et plus se font nombreux les sujets
d'tonnement.


=407.=--Un vieux savant, pauvre, simple, frugal, ayant dit, au
cours d'un repas, qu'il se rsignerait sans peine au sort du bonhomme
Simulus, la matresse de maison lui demande quel est ce Simulus. Alors
le vieux savant, citant de mmoire, rsume ainsi un petit pome de
Virgile intitul _Moretum_:

Simulus est un rustique, qui vit dans un petit champ. A la voix du
coq, le vieux Simulus quitte son grabat, au moment o blanchit
l'aurore; il ravive les tisons de son foyer, prend du grain, qu'il
moud et dont il tamise lui-mme la farine. Tout en chantant, de cette
farine il forme des tourteaux de pain, qu'il porte ensuite dans un
four qui a t chauff par une vieille et noire Africaine, sa seule
servante.

Tandis que le feu agit, Simulus ne laisse point s'couler l'heure
oisive. Les dons seuls de Crs (le bl) ne flatteraient pas
suffisamment son palais; il veut y joindre quelque autre mets plus
relev. Au foyer de sa cabane ne sont point suspendus le dos du porc
et ses membres imprgns de sel. On y voit simplement le fromage
arrondi.

A ct de la maisonnette est un jardin o croissent des lgumes de
toutes sortes. Simulus va donc dans son jardin; se baissant sur la
terre, il en tire quatre aulx, il prend de la rue, du cleri, de la
coriandre; puis il rentre, appelle sa vieille servante,  qui il dit
d'apporter le mortier, dans lequel il met les herbes qu'il a
cueillies; il ajoute un peu de sel et la crote d'un fromage; puis
quand,  l'aide du pilon, il a bien broy et ml tout cela, il verse
goutte  goutte par-dessus la liqueur de Pallas (l'huile d'olive),
et, tournant la masse avec le pilon, il la transforme en une pte
molle, dont il fait ensuite un seul globe, qui est le _moretum_,
c'est--dire le mets apptissant, fortifiant, qui donnera de la saveur
au pain et soutiendra la vigueur du vieux Simulus.

[Illustration: FIG. 32.--La prparation du _moretum_, fac-simil d'une
gravure d'une dition de Virgile de 1503.]

Voil, Madame, ce que c'est que le bonhomme Simulus. Si le coeur vous
en dit, vous pouvez exprimenter la recette du _moretum_, qui,  vrai
dire, n'est autre chose que l'_ailloli_ provenal actuel, avec
adjonction de quelques herbes aromatiques. J'en ai essay, c'est
excellent, je vous jure...

--Je vous crois sur parole, dit la dame, qui ne parut pas
toutefois bien dsireuse d'aller aux preuves matrielles.

Nous joignons  cette citation du vieux pote romain le fac-simil
d'une nave gravure sur bois emprunte  une dition de ses oeuvres
faite dans les premires annes du seizime sicle, et qui reprsente
la prparation du _moretum_.


=408.=--Sous le nom de _rvolte des Cascaveaux_ on dsigne des
troubles qui eurent lieu en Provence dans la premire moiti du
dix-septime sicle,  propos de nouvelles taxes que le gouvernement
royal avait mises sur les vins, et de modifications dans les
juridictions financires de la province, nommes alors _lections_.
Partout o il tait question des nouvelles mesures fiscales, des
runions avaient lieu pour organiser la rsistance et le refus de
payement. Or, comme les conjurs avaient pris pour signe de ralliement
un grelot ou une sorte de sonnette, qui s'appelle dans l'idiome du
pays un _cascavet_, ils furent appels _Cascaveaux_.


=409.=--M. Thierri, clbre docteur du dix-huitime sicle, fut
un jour mand pour soulager un homme travaill d'une pituite
violente;--cet homme ne serait autre que Diderot.--Il se
transporte chez le malade, lui tte le pouls, l'interroge.

Le patient ne peut rpondre que par sa toux; il est saisi d'un
paroxysme pouvantable.

Ses efforts lui font arracher une matire verdtre paisse... Le
mdecin la considre attentivement pendant quelques instants. Puis,
voyant que le malade est en tat de lui rpondre: N'avez-vous pas,
Monsieur, un tat de fivre continuelle?--Oui, docteur.--Avec
des redoublements?--Oui, docteur.--Tant mieux! et un violent mal
de tte?--Hlas! oui, docteur!--A merveille! et quand vous toussez,
un spasme universel?--Plat-il?--C'est--dire un mouvement convulsif
dans tous les membres?--Oui, docteur.--Ah! que je suis content!--Vous
tes content, docteur?--Oui, c'est la pituite vitre, maladie perdue
depuis des sicles, que j'ai le bonheur de retrouver. Rien n'gale
ma satisfaction!--Ah! docteur, votre air joyeux me console! vous
trouvez donc que ma maladie est...--Mortelle! rplique brusquement
l'Esculape.--Mortelle! Ah! Ciel! que dois-je faire?--Votre
testament, lui dit M. Thierri pour toute consolation; et il le
quitte en rptant en lui-mme, le long du chemin: La pituite vitre!
Que je vais surprendre agrablement mes confrres, en leur annonant
cette heureuse dcouverte! (_Journal de Favart_, 1765.)


=410.=--En 1245, le cur de Saint-Germain-l'Auxerrois, tant
mont en chaire le jour de Pques, dit que le pape (Innocent IV)
voulait que dans toutes les glises de la chrtient on dnont comme
excommuni l'empereur Frdric II. Je ne sais pas, ajouta-t-il,
quelle est la cause de cette excommunication, je sais seulement que le
pape et l'empereur se font une rude guerre; j'ignore lequel des deux a
raison; mais, autant que j'en ai le pouvoir, j'excommunie celui qui a
tort, et j'absous l'autre.

Frdric II,  qui ce trait fut rapport, envoya des prsents au
cur, qui en fit bnficier ses pauvres. (FLEURY, _Histoire
ecclsiastique_.)


=411.=--douard Ier, roi d'Angleterre, mort en 1330, ayant fait
appeler son fils an, qui devait lui succder, lui fit jurer sur le
saint vangile, en prsence des barons, qu'aussitt qu'il aurait rendu
le dernier soupir, il ferait mettre son corps mort dans une chaudire
et le ferait bouillir, jusqu' ce que la chair se spart des os, et
aprs ferait mettre la chair en terre, et, dit Froissart, garderait
les os; puis, toutes les fois que les cossais se rebelleraient contre
lui, il semondrait ses gens pour aller contre eux et porterait avec
lui les os de son pre. Car il tenait pour certain que tant que son
successeur aurait ses os avec lui, les cossais seraient toujours
battus. Le chroniqueur ajoute qu'douard II n'accomplit mie ce qu'il
avait promis, mais qu'il fit rapporter et ensevelir  Londres le corps
de son pre, _dont lui mchut_, pour n'avoir pas observ la parole
donne au mourant.


=412.=--Colbert fut enterr dans l'glise Saint-Eustache de
Paris. On lui leva un tombeau, sur la pierre duquel le ministre
clbre tait reprsent  genoux, revtu du manteau et des ordres du
roi.

Un jour, l'on trouva au cou de la statue un carton portant ce vers
latin:

    _Res ridenda nimis: vir inexorabilis orat._

(C'est chose fort risible de voir en prire celui qu'aucune prire n'a
jamais pu flchir.)


=413.=--Le jeu dit de _croix ou pile_ consiste  jeter en l'air
une pice de monnaie, et l'on gagne quand, avant la chute, on a nomm
celui des deux cts qui se prsente par-dessus. Plus communment
aujourd'hui l'on dit jouer  _pile ou face_, ou encore jouer  _tte
ou pile_. Les deux termes _face_ et _tte_ s'expliquent galement par
cela que le ct auquel ils correspondent est celui o se trouve soit
la figure d'un souverain, soit l'image symbolique d'une nation.
Autrefois  la place de cette figure tait une _croix_, ce qui
motivait l'expression consacre. Mais nous pouvons nous demander ce
que signifiait l'expression _pile_, qui est encore usite pour
dsigner les revers de la pice, mais que rien ne rappelle. Or ce
terme date d'une poque o ce ct des pices de monnaie reprsentait
ordinairement un navire, qui dans le vieux langage franais se nommait
_pile_, et qui d'ailleurs a tout naturellement form notre mot
_pilote_, signifiant conducteur de navire.


=414.=--Ce fut en faveur d'un riche orfvre, nomm Raoul, que
furent accordes ou plutt vendues, sous le rgne de Philippe III, les
premires lettres d'anoblissement. Il va de soi que le monarque,
donnant  ses successeurs l'exemple de battre monnaie avec ce genre de
faveur, dut trouver un prtexte pour expliquer qu'il ret de l'argent
en retour du titre concd. La noblesse confrant alors  celui qui la
possdait la dispense de tout impt, la somme qu'on exigea de l'anobli
fut, dit-on, perue pour indemniser la couronne des subsides dont la
ligne du nouveau noble allait tre affranchie et comme aumne au
peuple, qui se trouverait charg d'autant par cette exemption.


=415.=--Andr Rudiger, mdecin  Leipzig, s'avisa, tant au
collge, de faire l'anagramme de son nom en latin; il trouva de la
manire la plus exacte, dans _Andreas Rudigerus_, ces mots: _arare rus
Dei dignus_, qui veulent dire: _digne de labourer le champ de Dieu_.
Il conclut de l que sa vocation tait pour l'tat ecclsiastique, et
se mit  tudier la thologie. Peu de temps aprs cette belle
dcouverte, il devint prcepteur des enfants du clbre Thomasius. Ce
savant lui dit un jour qu'il ferait mieux son chemin en se tournant du
ct de la mdecine. Rudiger avoua que naturellement il avait plus de
got et d'inclination pour cette science; mais qu'ayant regard
l'anagramme de son nom comme une vocation divine, il n'avait pas os
passer outre. Que vous tes simple! lui dit Thomasius; c'est
justement l'anagramme de votre nom qui vous appelle  la mdecine.
_Rus Dei_, n'est-ce pas le cimetire? Et nul ne le laboure mieux que
les mdecins. Rudiger ne put rsister  cet argument, et se fit
mdecin.


=416.=--Je me repens d'avoir consacr tant de peine et de temps
 la science. Ainsi disait, au moment de mourir, Roger Bacon, clbre
moine anglais du treizime sicle, qui fut un des plus puissants
gnies du moyen ge. Ses travaux, ses dcouvertes, ses vues sur toutes
les branches du savoir humain, ont fait de lui un prcurseur du grand
mouvement scientifique moderne. Et s'il regretta en mourant de s'tre
passionn pour la science, c'est qu'en avance sur son poque, il dut 
ses ides,  ses thories, d'tre presque sans cesse non seulement
mconnu, mais perscut par ses contemporains, qui s'obstinaient 
voir en lui ce qu'on appelait alors un magicien, c'est--dire un
affid des puissances infernales, en rvolte contre l'esprit de Dieu.

On attribue  tort  Roger Bacon l'invention de la poudre, dont le
premier usage en Occident remonte en effet au sicle o il vivait,
mais qui a bien pu nous tre apporte de l'extrme Orient, o elle
tait connue depuis trs longtemps dj.


=417.=--La majorit de nos preneurs d'absinthe ignorent
assurment que le nom de la plante  laquelle ils doivent leur boisson
favorite joua jadis un rle trs important, dans les allusions
politiques d'une poque assez triste de notre histoire.

C'tait au temps o le duc Albert de Luynes, qui avait t d'abord
l'un des pages du jeune Louis XIII, et qui avait capt la faveur du
prince en lui dressant des pies-griches pour chasser aux oisillons
dans les jardins royaux, tait devenu ministre tout-puissant, et fort
dtest. Un plaisant remarqua qu'une plante, qui n'tait gure alors
employe que comme remde, d'ailleurs reconnu trs efficace,
l'_absinthe_, portait le nom vulgaire d'_aluine_ (nom qui sans doute,
dit le _Dictionnaire de Trvoux_, drivait d'_alos_,  cause de son
amertume). tant donne l'analogie de ce nom avec celui du favori,
objet de l'excration gnrale,--analogie que l'on augmentait
encore en crivant _aluyne_,--il devint bientt de mode
d'piloguer  l'aide de ce rapprochement, tant dans le langage usuel
que dans les crits satiriques rpandus  profusion. Nous en trouvons
notamment la preuve dans un recueil, qui fut fait en 1620, des
principales pices diriges contre le trs impopulaire ministre.

Et d'abord le livre porte pour pigraphe deux versets du prophte
Jrmie: Parce qu'ils ont abandonn ma loi, dit l'ternel des armes,
et n'ont point march selon elle, voici, je vais donner  ce peuple de
l'_aluyne_ (absinthe)  manger, et je leur donnerai  boire de l'eau
de fiel.

Ailleurs, c'est un sixain en forme d'_avertissement_, qui dut tre
sem un peu partout:

    Ce que ci-devant n'a pu faire
    Le drogue du catholicon,
    L'_aluyniste_ lectuaire
    Je peux faire en perfection,
    Car on peut tout avec la graine
    Et la tige de l'_aluyne_.

On nommait alors _catholicon_ un purgatif compos de rhubarbe et de
sn, que l'on considrait comme une sorte de panace. Au temps de la
Ligue, les auteurs de la fameuse _Satire Mnippe_ avaient donn le
titre de _catholicon d'Espagne_  l'un de leurs pamphlets dirig
contre l'intervention de Philippe II, roi d'Espagne.

Vient ensuite une espce de chanson en une trentaine de couplets,
intitule _les Admirables Proprits de_ L'ABSINTHE, _nomme par les
Espagnols_ ALOZNA, _par les Italiens_ ASSENTIO, _par les Allemands_
WERMUT, _par les Polonais_ PYOLIIN, _par les Bohmes_ PELIMENK, _par
les Arabes_ AFFINTHIUM, _et par les Franais_ L'HERBE DE L'ALUYNE: _le
tout recueilli par un secrtaire de_ LA FAVEUR, _disciple de_ TABARIN.

    Ainsi qu'en la place Dauphine
    Tabarin prise son onguent,
    Ainsi je prise l'_aluyne_
    Comme un pot pourri excellent,
    Qui par sa force souveraine
    Fait miracle en fait de ruine.

    Voulez-vous piper la jeunesse,
    Mener en triomphe un grand roy?
    Voulez-vous beffier (insulter) la noblesse,
    Et aux princes donner la loy?
    Faites que toujours votre haleine
    Sente l'odeur de l'_aluyne_.

    Voulez-vous sortir d'indigence,
    Changer en soie vos haillons,
    Et, de pied-deschaux (va-nu-pieds) de Provence,
    Devenir riche  millions?
    Mangez tant soit peu de la graine
    Ou des feuilles de l'_aluyne_.

    Voulez-vous tre conntable,
    Faire marchaux des laquais
    Avoir autour de votre table
    Des princes comme des naquets (valets)?
    Montrez seulement la racine
    Ou la tige de l'_aluyne_.

    Voulez-vous devenir monarque,
    Avoir duch et marquisat,
    Paratre homme de grand' remarque,
    Encore qu'on ne soit qu'un fat?
    Portez dessus vous de la graine
    Ou des branches de l'_aluyne_...


=418.=--Dans une discussion sur la prononciation dite classique,
un journal de 1796 constate qu'alors  la Comdie franaise les
acteurs faisaient trs souvent entendre l'_s_ du pluriel, non
seulement quand cette lettre se lie avec une voyelle qui la suit, mais
encore devant les consonnes, et qu'ils faisaient rgulirement sonner
l'_r_ des infinitifs en _er_. Par exemple ces vers:

    Quand je vois de tes murs leur arme et la ntre...

                    ... Tu sais quelle svre loi
    Dfend  tous les Grecs de soupirer pour moi.

    Toi dont ma mre osait se vanter d'tre fille...

taient prononcs comme s'ils eussent t crits:

    Quand je vois de tes _murss_ leur arme et la ntre...

    Dfend  tous les _Grecx_ de _soupirair_ pour moi.

    Toi, dont ma mre osait se _vantair_ d'tre fille.

A la vrit, dans ce dernier cas, les acteurs ne faisaient
qu'appliquer  des mots placs dans le corps du vers la rgle
forcment adopte pour certaines rimes dites _normandes_, ainsi
nommes parce qu'elles reposent sur un mode de prononciation frquent
en Normandie, qui consiste  donner  la terminaison des infinitifs en
_er_ le son de _air_. Les exemples de ces rimes sont assez frquents
chez les meilleurs auteurs du dix-septime sicle.

Ainsi, dans _Bajazet_, de Racine, nous trouvons, acte II, scne Ire:

    Malgr tout son orgueil, ce monarque si _fier_
    A son trne,  son lit daigna l'_associer_;

et dans la scne III du mme acte:

    Eh bien! brave Acomat, si je leur suis si _cher_,
    Que des mains de Roxane ils viennent m'_arracher_.

Du dix-septime sicle  nous, maint pote a fait usage des rimes
_normandes_, qui, croyons-nous, ne seraient plus tolres aujourd'hui.


=419.=--Lorsque Damiens, qui avait frapp Louis XV d'un coup de
canif, fut interrog, il cita plusieurs conseillers au parlement. Je
les nomme, dit-il, parce que j'en ai servi, et presque tous sont
furieux contre M. l'archevque. Ces mots, dit un chroniqueur, ou
plutt la malignit naturelle aide de la haine que tant de gens, et
notamment les ecclsiastiques, portaient aux membres du parlement,
firent croire ou dire que ce corps (le parlement) avait tram la perte
de Louis XV et aiguis le fer dont Damiens le frappa le 5 janvier
1757. On crut d'ailleurs en voir la preuve dans l'anagramme qui fut
faite sur le nom du rgicide Franois-Robert Damiens, o l'on trouva:
_Trame de robins franais_.

On sait qu'immdiatement arrt et charg de fers,--comme on peut
le voir dans le fac-simil d'une gravure du temps que nous
publions,--Damiens subit toutes les tortures de la question sans
laisser chapper aucun aveu pouvant faire penser qu'il avait des
complices. Il fut condamn  avoir la main droite brle,  tre
tenaill et enfin cartel par quatre chevaux. Son supplice dura plus
d'une heure et demie, et il fallut dsarticuler ses membres  coups de
couteau pour achever la terrible opration de l'cartlement. Les
Mmoires du temps constatent que ce lugubre spectacle avait attir un
nombre considrable de curieux, et surtout de curieuses.

Pendant le long supplice de Damiens, lisons-nous dans un auteur
contemporain, aucune des femmes qui y taient prsentes (et il y en
avait un grand nombre, et des plus jolies de Paris) ne s'est retire
des fentres, tandis que la plupart des hommes n'ont pu soutenir ce
spectacle, sont rentrs dans les chambres, et que beaucoup se sont
vanouis; c'est une remarque qui a t faite gnralement. Il passe
aussi pour constant que la jeune Mme Prandeau, la nice de Bouret,
qui avait lou des croises, avait dit, en voyant la peine que l'on
avait  carteler ce misrable: Ah! Jsus, les pauvres chevaux, que
je les plains! Je n'ai point entendu ce propos, mais tout Paris le
donne  cette petite Mme Prandeau, qui est une des plus belles mais
des plus sottes cratures que Dieu fit.

[Illustration: FIG. 33.--Le rgicide Damiens dans son cachot.
(Fac-simil d'une gravure du temps.)]


=420.=--Le mariage de Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche
souffrit de grandes difficults; l'on fit en France beaucoup d'crits
pour et contre cette auguste alliance. Entre plusieurs raisons que
l'on apporta pour prouver que ce mariage tait convenable, on faisait
voir qu'il y avait une merveilleuse et trs hroque correspondance
entre les deux sujets. Le nom de Loys de Bourbon contient treize
lettres; ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut rsolu; il
tait le treizime roi de France du nom de Loys. L'infante Anne
d'Autriche avait aussi treize lettres en son nom; son ge tait aussi
de treize ans, et treize infantes du mme nom se trouvaient dans la
maison d'Espagne; Anne et Loys taient de la mme taille, leur
condition tait gale, ils taient ns la mme anne et le mme mois.

Rien n'tait plus commun en ce temps-l que ces puriles combinaisons
de lettres et de nombres. Voici la recherche curieuse qui fut faite
sur le nombre de quatorze, par rapport  Henri IV: il naquit quatorze
sicles, quatorze dcades et quatorze ans aprs la nativit de
Jsus-Christ. Il vint au monde le quatorze de dcembre, et mourut le
quatorze de mai. Il a vcu quatorze fois quatorze ans, quatorze
semaines, quatorze jours, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri
de Bourbon.


=421.=--Le sculpteur Pajou devant faire la statue de Buffon, le
savant naturaliste tenait beaucoup  ce que l'on inscrivt une
pigraphe sur le pidestal. Un de ses amis, aprs avoir cherch
longtemps, proposa celle-ci: _Naturam amplectitur omnem_ (il embrasse
toute la nature). On l'y grava aussitt, et la statue fut expose au
public. Un plaisant crivit un jour au-dessous ce vieux proverbe: _Qui
trop embrasse mal treint_. Buffon,  qui la chose fut rapporte, fit
sans retard effacer les deux pigraphes.


=422.=--Robert Bruce, le hros cossais qui devait affranchir son
pays de la domination anglaise et faire souche de rois nationaux,
n'arriva pas  ce but sans de grands efforts.

Ayant provoqu le soulvement de ses compatriotes contre les troupes
d'douard Ier d'Angleterre, il avait t vaincu  maintes reprises.
Mme aprs avoir t reconnu et couronn roi, l'heure vint o,
fugitif, il se demanda s'il ne devait pas renoncer  faire valoir ses
droits. Retir, pendant l'hiver de 1306, dans une le sur la cte
d'Irlande, il y vivait tristement.

Or, un jour qu'tendu sur un misrable grabat il rflchissait aux
vicissitudes de sa destine, ses regards s'arrtrent sur une
araigne qui, suspendue  un long fil, s'agitait pour tcher
d'atteindre par ce mouvement une poutre o elle voulait fixer sa
toile. Six fois il la vit renouveler sans rsultat cette tentative.
Cette lutte opinitre contre la difficult rappela au roi sans trne
que six fois, lui aussi, avait livr bataille aux Anglais, et
qu'autant de fois il avait t vaincu. L'ide lui vint alors de
prendre pour oracle en quelque sorte l'exemple de l'insecte,
c'est--dire de tenter  nouveau le sort des armes si l'araigne
russissait  fixer son fil, ou de renoncer  ses prtentions et de
partir pour la Palestine si sa tentative n'tait pas couronne de
succs. Les yeux fixs sur l'araigne, Robert Bruce suivait avec
anxit ses mouvements. Il la vit enfin, par suite d'un effort plus
nergique, atteindre la poutre et y attacher son fil. Encourag par le
succs de cette persvrance, Bruce rsolut de reprendre la campagne.
Il le fit. Ds ce moment, la victoire lui fut fidle, et peu aprs
l'cosse redevenait indpendante.

Walter Scott, qui a plac cette anecdote dans un de ses romans, la
donne comme trs authentique, en affirmant d'ailleurs qu'il existe
encore une foule d'cossais portant le nom de Bruce qui pour rien au
monde ne voudraient tuer une araigne, en souvenir de l'exemple de
persvrance que cet insecte donna au hros qui sauva l'cosse.


=423.=--L'imagination de Henri III se rcrait dans des ides
lugubres: au deuil de la princesse de Cond, qu'il avait passionnment
aime, il fit peindre de petites ttes de mort sur les aiguillettes de
ses habits et sur les rubans de ses souliers;  la mort de Catherine
de Mdicis, il ordonna de dtendre tous les appartements du chteau de
Blois, o il tait alors, et il les fit peindre en noir sem de
larmes. Il avait conu un projet bien singulier: c'tait de percer
dans le bois de Boulogne six alles, qui auraient abouti au mme
centre; il aurait fait lever dans ce centre un magnifique mausole,
pour y dposer son coeur et ceux des rois ses successeurs. Chaque
chevalier de l'ordre du Saint-Esprit se serait fait btir un tombeau
de marbre, avec sa statue; et ces tombeaux, le long des alles,
auraient t spars les uns des autres par un petit espace plant
d'ifs taills de diffrentes manires. Dans cent ans, disait-il, ce
sera une promenade bien amusante; il y aura au moins quatre cents
tombeaux dans ce bois.

Qu'en pensent les cavaliers et amazones de nos jours?


=424.=--Les Romains employaient le _serpent_ comme reprsentation
symbolique du gnie qui veillait sur tel ou tel emplacement, le
_genius loci_. En consquence, on peignait sur les murs des figures de
serpents, de la mme faon qu'on peint une croix dans l'Italie moderne
pour prvenir le public de ne pas souiller l'endroit. Cela rpondait 
l'inscription qui se voit sur nos murs: Dfense de dposer aucune
ordure.


=425.=--On croit assez communment que les histoires de _maisons
hantes_, de revenants, qui avaient si largement cours chez nos pres
et qui rsultaient de la triste condition des mes dites _en peine_,
ou _en tat de pch_, ont leur principe dans les ides religieuses du
moyen ge.

Mais en cela, comme en beaucoup d'autres cas, le moyen ge n'a fait
que transformer des ides antiques. L'_me en peine_ qui, sous
l'empire des nouvelles croyances, est cense revenir sur terre pour
demander aux vivants les prires qui doivent racheter ses fautes,
tait chez les anciens l'me d'une personne dont le corps avait t
priv des honneurs funbres. C'est ce que nous apprend l'aventure
suivante, trs srieusement rapporte par Pline le Jeune, dans une de
ses lettres.

Il y avait  Athnes une maison fort grande, fort logeable, mais
dcrie et dserte. Chaque nuit, au milieu du profond silence,
s'levait tout  coup un bruit de chanes, qui semblait venir de loin
et s'approcher. On voyait, disait-on, un spectre, fait comme un
vieillard, trs maigre, aux cheveux hrisss, portant aux pieds et aux
mains des fers, qu'il secouait avec un bruit horrible. De l, des
nuits affreuses pour ceux qui habitaient la maison...

Le philosophe Athnodore tait venu  Athnes, et, ayant appris tout
ce qu'on racontait de la maison abandonne, il la loua et rsolut d'y
loger ds le jour mme. Le soir venu, il ordonne qu'on lui dresse un
lit dans une des salles de la maison, qu'on lui apporte ses tablettes,
de la lumire, et qu'on le laisse seul. Craignant que son imagination
ne lui crt des fantmes, il applique son esprit, ses yeux et sa main
 l'criture.

Au commencement de la nuit, un profond silence rgne dans la maison,
comme partout ailleurs; mais bientt il entend des fers
s'entre-choquer; il ne lve pas les yeux et, continuant  crire,
s'efforce de ne pas croire ses oreilles.

Mais le bruit augmente, approche  ce point qu'il semble tre dans la
chambre mme. Il regarde, il aperoit le spectre tel qu'on le lui
avait dcrit. Ce spectre est debout et l'appelle du doigt. Athnodore
lui fait signe d'attendre et se remet au travail. Mais le spectre
secoue plus fortement ses chanes et fait encore signe du doigt. Alors
le philosophe se lve, prend la lumire et va vers le spectre.

Celui-ci, qui marche comme accabl sous le poids de ses chanes,
emmne le philosophe dans la cour de la maison et tout  coup
disparat.

Athnodore ramasse des herbes, des feuilles, pour marquer la place o
le spectre a paru s'engloutir. Le lendemain, il va trouver les
magistrats et les prie d'ordonner que l'on fouille  cet endroit. On
le fait, et on y trouve des os enlacs dans des chanes; le temps
avait rong les chairs. Aprs qu'on eut soigneusement rassembl ces
restes, on les ensevelit publiquement, et depuis que l'on eut rendu au
mort les derniers devoirs, il ne troubla plus le repos de cette
maison.


=426.=--Les mots _brocanter_ et _brocanteur_ prirent, dit-on,
naissance au dix-septime sicle. Mnage, qui les avait vu introduire
dans la langue de son temps, tait au dsespoir de mourir sans en
avoir pu connatre l'origine.

Burchard, bndictin qui fut nomm vque de Vienne en 1012, par
l'empereur Conrad, tait un prlat d'une grande rudition. On a de lui
le _Grand Volume des dcrets_ en vingt-deux livres. Les auteurs le
nommrent _Burcardus_ ou _Brocardus_. Or, comme son ouvrage est rempli
de sentences et d'une critique souvent assez maligne, on donne le nom
de _brocardi_  ces rflexions et  certains traits malins qui
blessent l'amour-propre.


=427.=--On a beaucoup reproch  Scribe, qui certes n'tait pas
un naf, un certain nombre de passages, d'ailleurs devenus clbres,
qui feraient supposer que cet auteur n'avait pas toujours conscience
des paroles qu'il mettait dans la bouche de ses personnages. Si ce
fcond crivain n'avait pas hautement et largement prouv la clart de
son esprit par un ensemble d'ouvrages aussi remarquables par
l'agrment des dialogues que par l'ingniosit des combinaisons, nous
pourrions en tout cas trouver l'explication des quelques illogismes
qui sont censs lui avoir chapp, en recourant  un trs curieux
volume publi,  la librairie m. Bouillon, par M. Roger Alexandre.

Le _Muse de la Conversation_ est un rpertoire de citations
franaises, de dictons, de curiosits littraires et anecdotiques.

Nous y voyons, avec preuves  l'appui, que la plupart des prtendus
passages ridicules, comme _Les quatre coins de la machine ronde_, ou
bien _Ses jours sont menacs, ah! je dois l'y soustraire!_ sont
bvues, non pas de l'crivain, mais du musicien qui, accommodant le
texte aux exigences de sa phrasologie musicale, a, de son autorit
prive, donn une entorse  la logique des vers primitifs.

Pour le dernier cas, par exemple, appartenant au rle de Valentine, au
troisime acte des _Huguenots_, Scribe avait crit:

    Derrire ce pilier, cache  tous les yeux,
    Que viens-je, hlas! d'entendre... et de quel pige affreux
    Ses jours sont menacs!... Ah! je dois l'y soustraire!

Ce qui est absolument correct.

Mais le musicien, Meyerbeer, pour les besoins de son rythme, substitua
au texte de Scribe le texte bizarre qu'on reproche au librettiste:

    Je viens d'entendre, hlas! ce complot odieux!
    Ses jours sont menacs! Ah! je dois l'y soustraire!

Merci donc  M. Roger Alexandre de nous apprendre comment on crit
l'histoire... des livrets d'opras. Toutefois il ne s'avise ni
d'expliquer ni de justifier cette fin de couplet devenue proverbiale:

    Un vieux soldat sait souffrir et se taire
        Sans murmurer,

qui se trouve dans _Michel et Christine_, vaudeville jou avec grand
succs en 1821.


=428.=--Napolon, mort le 5 mai 1821, fut enterr quatre jours
plus tard. Il avait lui-mme, dit-on, marqu le lieu de sa spulture
dans un petit vallon retir, appel valle de Slane, o tait une
source d'une eau excellente dont il faisait rgulirement usage. Il
allait souvent l se reposer sous de beaux saules pleureurs qui
entouraient la source.

Ce vallon appartenait  un M. Torbet, qui, instruit du dsir de
l'illustre captif, l'offrit avec grand empressement pour cette
spulture, esprant, _in petto_, de se faire chaque anne un assez
beau revenu, au moyen d'un page impos  la curiosit des nombreux
visiteurs. Les autorits de l'le ayant voulu faire cesser ce monopole
qui les compromettait, M. Torbet demanda que le corps ft exhum et
port ailleurs.

Aprs bien des dbats  ce sujet, le gouvernement anglais fit cesser
ce scandale, en dcidant qu'il serait pay une somme de cinq cents
livres (douze mille francs)  M. Torbet pour qu'il conservt les
restes de Napolon dans son champ. Et depuis la visite du tombeau fut
libre et gratuite.


=429.=--Chez les Athniens il tait ordonn de la manire la plus
expresse de faire avant tout apprendre aux enfants _ lire_ et _
nager_. A Rome, il en tait de mme, l'art du nageur y faisait partie
essentielle de l'ducation des jeunes gens. Les enfants du peuple
n'taient pas les seuls qu'on formt  cet exercice. On l'enseignait
aussi  ceux des familles les plus distingues. Caton l'Ancien
enseignait  son fils  passer  la nage les rivires les plus
profondes et les plus rapides. Auguste instruisait lui-mme ses trois
petits-fils dans l'art de nager; et Sutone, quand il remarque que
Caligula tait plein de bonnes dispositions pour l'empire, _quoiqu'il
ne st pas nager_, fait assez entendre que la natation tait regarde
comme une science ncessaire au citoyen.

L'art de nager semblait faire si naturellement partie d'une ducation
normale, qu'il tait pass en proverbe de dire d'un homme grossier et
ignorant: Il n'a appris ni  lire ni  nager (_nec litteras didicit
nec natare_).


=430.=--Le 16 dcembre 1587, dit le _Journal du rgne de Henri
III_, la Sorbonne fit un conseil secret portant que l'on pouvait ter
le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas tels qu'il fallait,
comme on te l'administration aux tuteurs qu'on tient pour suspects.

Le roi, qui fut instruit de cette dcision, manda quelques
sorbonistes, auxquels il se borna  dire qu'il voulait bien n'avoir
point d'gard  cette belle rsolution, parce qu'il savait qu'elle
avait t prise aprs djeuner.


=431.=--La duchesse de Montmorency, morte en 1666, suprieure de
la Visitation de Sainte-Marie de Moulins,--veuve du duc que
Richelieu fit condamner et excuter en 1632,--avait les mains
trs belles et,  l'poque o elle vivait dans le monde, tirait grande
vanit de cette grce naturelle. Elle ne souffrait jamais qu'on les
toucht autrement que gantes. Un jour, dans un bal, le prince de
Cond, son beau-frre, et le marquis de Portes voulurent la dganter
eux-mmes en badinant. Elle le souffrit, mais elle dit hautement au
dernier qu'elle ne le permettrait plus  d'autres. Cette parole fut
rapporte au roi Louis XIII, qui dit d'un air riant  la duchesse: Je
vous dganterai aussi quand il me plaira.

--Sire, rpondit-elle, je ne le souffrirais pas! Mais,
remarquant que le roi tait mortifi de sa rponse: Votre Majest,
reprit-elle aussitt, juge bien que je ne voudrais pas lui en donner
la peine.


=432.=--Quand on parle de deux personnes qui semblent vouloir
tre toujours ensemble, on les compare  _saint Roch et son chien_.
Cette locution a son origine dans une pieuse et potique lgende.
Saint Roch, n  Montpellier  la fin du treizime sicle, ayant
tudi la mdecine, tait all en plerinage  Rome, o, dit-on, il
soigna et gurit un grand nombre de personnes atteintes de la peste. A
son retour, il s'arrta  Plaisance, o rgnait cette mme maladie,
dont il fut atteint. Contraint de sortir de la ville pour ne pas
communiquer son mal, il se retira dans une fort o, affirme la
lgende, le chien d'un gentilhomme nomm Gothard allait chaque jour
lui porter un pain. Guri de la contagion, il revint  Montpellier, et
il y mourut le 13 aot 1327. Le souvenir de ce chien pourvoyeur tant
rest attach  la mmoire du saint, on le reprsente toujours  ct
de lui. Ainsi s'explique la locution populaire.


=433.=--L'expression usuelle _tourner autour du pot_ remonte, 
ce qu'on affirme,  un passage de la tragdie de G. Legouv sur la
mort de Henri IV. C'tait le temps o, pour exprimer la moindre ide
commune ou mme naturelle, les crivains se croyaient tenus de
recourir aux priphrases. Ainsi, dsirant mettre dans la bouche de son
hros le fameux mot du Barnais: _Je veux que chaque paysan puisse
mettre la poule au pot le dimanche_, le pote lui fait dire:

    De ce peuple qui m'aime, oh! je me sens le pre;
    Non, je n'ai pas le droit d'achever ma carrire
    Sans avoir pour jamais assur _leur_ destin.
    Je prtends qu' la paix--c'est mon plus cher dessein--
    D'utiles mouvements sur eux fassent sans cesse
    De l'tat florissant refluer la richesse;
    Je veux enfin qu'au jour marqu par le repos,
    L'hte laborieux des modestes hameaux
    Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
    Quelques-uns de ces mets rservs  l'aisance.

[Illustration: FIG. 34.--Le bon temps revenu, ou la poule au pot et
les alouettes toutes rties, fac-simil d'une estampe satirique de
1814.]

C'tait en effet _tourner autour du pot_, selon le mot d'un critique,
qui, rpt au parterre, devint presque aussitt proverbial. La
tragdie de _Henri IV_, joue avec grand succs sous l'Empire (1806),
fut reprise et non moins applaudie  la rentre des Bourbons et donna
lieu  la publication d'une estampe satirique, que nous venons de
retrouver dans un recueil du temps et dont nous donnons le fac-simil.


=434.=--L'avarice du clbre duc de Marlborough tait passe en
proverbe. Lord Peterborough, qui tait au contraire la gnrosit
mme, est un jour accost par un pauvre homme, qui lui demande
l'aumne, en l'appelant milord Marlborough.

Moi, Marlborough! s'cria-t-il. Oh! non! Tiens, voil pour te prouver
que je ne le suis pas.

Et il donna une guine au mendiant.


=435.=--Nous empruntons au nouveau _Dictionnaire gnral de la
langue franaise_ de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, qui parat
actuellement par fascicules  la librairie Delagrave, quelques
exemples curieux des vicissitudes auxquelles sont dues les
significations successives des mots.

Assez souvent l'esprit commence par appliquer le nom de l'objet
primitif  un second objet qui offre avec celui-ci un caractre
commun; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractre,
il part du second objet pour passer  un troisime qui prsente avec
le second un rapport nouveau, sans analogie avec le premier; et ainsi
de suite, de sorte qu' chaque transformation la relation n'existe
plus qu'entre l'un des sens du mot et le sens immdiatement prcdent.

_Mouchoir_ est d'abord l'objet qui sert  _se moucher_ (_muccare_, de
_mucus_). La pice d'toffe qui sert  cet usage donne bientt son nom
au _mouchoir_ dont on s'enveloppe le cou. Or celui-ci, sur les paules
des femmes, retombe d'ordinaire en pice triangulaire; de l le sens
du mot en marine: pice de bois triangulaire qu'on enfonce dans un
bordage pour boucher un trou.

_Bureau_ dsigne primitivement une sorte de bure ou toffe de laine:
_n'tant vtu que de simple bureau_. Puis, d'extension en extension,
il signifie le tapis qui couvre une table  crire  laquelle cette
toffe sert de tapis; le meuble sur lequel on crit habituellement; la
pice o est plac ce meuble; enfin les personnes qui se tiennent dans
cette pice,  cette table (dans une administration, dans une
assemble).

Maintes fois cependant la simple logique a dtermin le changement de
sens; ainsi dans le mot _bouche_, la pense va naturellement du
premier sens  ceux qui en drivent: bouche  feu, bouche de chaleur,
les bouches du Rhne. Dans le mot _feuille_, l'ide d'une chose plate
et mince conduit de la feuille d'arbre  la feuille de papier,  la
feuille de mtal.

Il n'en est pas de mme de certains mots dont l'histoire est plus
complexe, et dans lesquels le chemin parcouru par la pense ne
s'imposait pas ncessairement  l'esprit.

Tel est le mot _partir_, dont le sens actuel, _quitter un lieu_, ne
sort point naturellement du sens primitif, _partager_ (_partiri_),
qu'on trouve encore dans Montaigne: Nous partons le fruit de notre
chasse avec nos chiens. Que s'est-il pass? L'ide de partager a
conduit  l'ide de sparer: La main lui fu du cors partie. Puis on
a dit, avec la forme pronominale: _se partir_, se sparer, s'loigner:
Se partit dudict lieu. Et, par l'ellipse du pronom _se_, on est
arriv au sens actuel: quitter un lieu.

Tel est le mot _gagner_ (au onzime sicle _guadagnier_), de l'ancien
haut allemand _waidanjan_, patre (en allemand moderne _weiden_).
Cette signification premire du mot est encore employe en vnerie:
Les btes sortent la nuit du bois, pour aller _gagner_ dans les
champs. Comment a-t-elle amen les divers sens usits de nos jours:
_avoir ville gagne_, _gagner la porte_, _gagner de l'argent_, _gagner
une bataille_, _gagner un procs_, _gagner ses juges_, _gagner une
maladie_? L'ide premire _patre_ conduit  l'ide de trouver sa
nourriture; de l, dans l'ancien franais, les sens qui suivent: 1
cultiver: Bls semrent et gaaignrent (_cf._ de nos jours
_regain_); 2 chasser (_cf._ l'allemand moderne _Weidmann_, chasseur)
et piller, faire du butin: Lor vessiez... chevaus gaaignier et
palefroiz et muls et mules, et autres avoirs. Ils ne sceurent o
aler plus avant pour gaegnier. L'ide de faire du butin conduit 
l'ide de se rendre matre d'une place: Quant celle grosse ville...
fu ensi gaegnie et robe. Avoir ville gagne. Puis l'ide de
s'emparer d'une place conduit  l'ide d'occuper un lieu o l'on a
intrt  arriver: _gagner le rivage_, _gagner le port_, _il est
parvenu  gagner la porte_; par extension, _le feu gagne la maison
voisine_, et, au figur, _le sommeil le gagne_. En mme temps se
dveloppe une autre srie de sens: faire un profit: _gagner de
l'argent_, _gagner l'enjeu d'une partie, d'une gageure, le gros lot_;
par analogie, obtenir un avantage sur quelqu'un: _gagner une
bataille, un procs_, _gagner l'affection d'une personne_, et, par
ellipse, gagner quelqu'un de vitesse; puis, par forme ironique, on
entend un effet contraire: _il n'y a que des coups  gagner_, _il a
gagn cette maladie en soignant son frre_. Partout,  travers ces
transformations, se montre cependant le trait commun qui domine et
relie entre eux les divers sens du mot _gagner_.


=436.=--Lors de la canonisation de sainte Thrse par Grgoire XV
en 1622, il y eut  Saragosse un tournoi  cheval pour honorer la
nouvelle sainte. On y observa les rgles les plus minutieuses du code
de la galanterie espagnole, jusqu'aux cartels, aux devises, aux
couleurs et au prix du combat. A Paris, on mla des feux d'artifice
aux processions. Les carmes dchausss se signalrent en ce genre: ils
en tirrent un sur une plate-forme leve au-dessus de leur glise, et
o l'on vit des fuses volantes, des toiles et des serpenteaux.

Les feux d'artifice taient encore alors une nouveaut. Les premires
fuses volantes, toiles, etc., s'taient vues au feu de la
Saint-Louis dans l'le Louviers, en 1618, cinq ans aprs la premire
clbration de la mme fte, qui avait eu lieu au mois d'aot de 1613.

Si l'on avait eu, comme plus tard, l'usage des lampions et des petites
lanternes de verre color, l'on n'et pas manqu d'ajouter cet
ornement  la fte de la canonisation. Mais les crits du temps n'en
disent rien; et il semble prouv que les illuminations avec petites
lanternes de verre furent imagines par Servandoni, pour les ftes
donnes  propos du mariage de Madame de France avec don Philippe.


=437.=--Les membres d'une des nombreuses sectes de la religion
dite orthodoxe grecque professe en Russie (les _stavi veri_, anciens
croyants), gens d'ailleurs trs austres, tiennent en profonde horreur
le tabac, qui, disent-ils, ne profane pas seulement l'homme qui prise
ou fume, mais encore la chambre o a lieu cette distraction impie.

Un voyageur raconte qu'ayant reu asile dans un poste de soldats
appartenant  cette secte, et s'tant mis  fumer, il inspira  ces
soldats une telle aversion qu'ils ne lui permirent, ni  lui ni  son
domestique, de puiser de l'eau avec le vase habituel. Ils en
apportrent un autre, qui dut tre bris aprs le dpart de leurs
htes, en mme temps que des pratiques dvotes, des aspersions d'eau
lustrale furent faites pour purifier l'appartement qu'ils avaient
occup.

D'autre part, un Anglais dit qu'tant un jour entr chez un paysan
sibrien de cette secte pour allumer sa pipe, la matresse de la
maison prit un bton, et frappa si rudement sur le fumeur, qu'il dut
s'enfuir en toute hte, pour ne pas tre assomm.


=438.=--Notre mot _barricade_ drive tout naturellement de
_barrique_, et, signifiant entrave mise  la circulation dans une voie
publique, suppose en principe que cet obstacle est d  un entassement
de futailles, qu'on a jetes ple-mle au travers d'une rue, et qui,
en mme temps qu'elles obstruent le passage, constituent un rempart
derrire lequel s'abritent des combattants.

Il va de soi que le fait d'obstruer les rues en cas de dfense contre
l'ennemi envahisseur, ou en cas de soulvement populaire, date des
temps les plus loigns; mais l'application du terme aujourd'hui
consacr ne remonte dans notre histoire qu' une journe mmorable de
la fin du seizime sicle (12 mai 1588), dite pour la premire fois
journe des _Barricades_, sans doute parce que les tonneaux ou
barriques figuraient en grand nombre parmi les objets accumuls pour
former les retranchements des bourgeois parisiens, tenant tte aux
troupes royales. C'est le jour o le duc de Guise, chef de la Ligue,
tant entr  Paris malgr la dfense de Henri III, soulve la
population qui veut que le roi reconnaisse et fasse prvaloir la
_Sainte-Union_. La noblesse royaliste se rassemble au Louvre; quatre
ou cinq mille hommes de troupes suisses entrent dans Paris par la
porte Saint-Honor et occupent les principaux postes de la ville.
Aprs une priode de stupeur, la masse du peuple s'branle, les rues
se dpavent, on tend les chanes; des _barriques_ pleines de terre,
des coffres, des solives, s'accumulent en barrires infranchissables,
le tocsin sonne, les _barricades_ s'avancent de quartier en quartier,
investissent, paralysent les troupes royales. Assaillis avec fureur en
divers lieux, les Suisses eussent t mis en pices sans
l'intervention du duc de Guise, qui gagna, au milieu des transports
populaires, son htel de Soissons, o la reine mre vint ngocier de
la part du roi, pendant que celui-ci s'chappait de la ville,--o
il ne devait plus rentrer.


=439.=--Galien affirmait que l'ail tait la thriaque des
pauvres, c'est--dire la plante salutaire par excellence, prservant
des maladies et les gurissant mieux que tout autre remde. L'ail, qui
d'ailleurs tait mis au nombre des dieux, avec la plupart des lgumes,
chez les gyptiens (heureux peuple, dit Juvnal, dont les dieux
croissent dans ses jardins), l'ail tait en grande estime chez les
Grecs et les Romains. Les Athniens, forts mangeurs d'ail, en
faisaient particulirement usage dans leurs prgrinatines, les
employant, dit Pline, contre les dangers des changements d'eau et
d'air. Les athltes en mangeaient avant de descendre dans l'arne.
Prenez ces gousses et avalez-les, dit un personnage dans _les
Chevaliers_ d'Aristophane.--Pourquoi?--Pour vous donner plus
de force dans le combat.

Hippocrate, d'accord avec l'opinion populaire, en faisait un
prservatif contre l'ivresse. Les Romains croyaient que l'ail
loignait les malfices. Toutefois Athne nous apprend qu'il tait
interdit  ceux qui avaient mang de l'ail, et dont l'haleine tait
charge d'une odeur dsagrable, d'entrer dans le sanctuaire de la
mre des dieux. Horace considrait l'ail comme un affreux poison, et
dclarait qu'on n'en pouvait manger qu'en expiation du plus grand des
forfaits.


=440.=--Autrefois, quand les propritaires de deux terrains
contigus n'taient pas d'accord sur le point de contigut, le droit
de l'un se prouvait  la pointe de l'pe: Si deux voisins sont en
dispute, disent les capitulaires de Dagobert, qu'on lve un morceau de
gazon dans l'endroit contest, que le juge le porte dans le _malle_
(lieu o se tenaient les assises), que les deux parties, en le
touchant de la pointe de leurs pes, prennent Dieu  tmoin de leurs
prtentions, qu'ils combattent aprs, et que la victoire dcide du bon
droit.


=441.=--La vielle, instrument monocorde, fort peu usit
aujourd'hui, eut un rgne trs long et trs brillant. Connue des
Grecs, qui la nommaient _sambuque_, elle passa chez les Latins, et nos
anctres l'appelaient encore _sambuque_. Vers le onzime sicle, la
vielle commena  tre cultive avec soin en France et en Italie.
Pendant toute la dure du douzime sicle, on fit entrer la vielle
dans les concerts des plus grands princes. Elle acquit un nouveau
degr de faveur sous saint Louis. Les jongleurs s'en servaient pour
accompagner les voix et pour animer la danse. Les grands ne
ddaignaient mme pas d'en faire leur amusement. Vers le quatorzime
sicle, les pauvres et les aveugles, frapps de l'accueil dont
plusieurs rois avaient honor des joueurs de vielle,  qui ils avaient
fait de trs riches prsents, imaginrent de se servir de la vielle
pour implorer la charit. La vielle perdit alors peu  peu son crdit.
Elle fut mme appele l'instrument des malheureux. Toutefois elle
reprit faveur au commencement du dix-septime sicle, et fut de
nouveau admise en bon et haut lieu. La reprsentation des premiers
opras, vers 1670, ayant augment le got que l'on avait dj pour la
musique instrumentale, deux personnages clbres, La Rose et Janot,
trs habiles joueurs de vielle, rtablirent cet instrument dans son
ancien crdit par les applaudissements qu'ils obtinrent  la cour de
Louis XIV. Pendant longtemps encore, la vielle figura dans les
concerts, mais de nouveau elle redevint l'instrument des malheureux,
qui eux-mmes aujourd'hui n'y ont plus recours. Les joueurs de vielle
sont d'une extrme raret, et tout fait croire que c'en est fini de ce
monocorde, dont certains virtuoses savent cependant tirer d'assez
agrables effets.


=442.=--Henri III, qui tait toujours entour de petits chiens,
ne pouvait demeurer seul dans une chambre o il y avait un chat. Le
duc d'pernon s'vanouissait  la vue d'un levraut. Le marchal
d'Albert se trouvait mal dans un repas o l'on servait un marcassin ou
un cochon de lait. Uladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait
la fuite quand il voyait des pommes. rasme ne pouvait sentir le
poisson sans avoir la fivre. Scaliger frmissait de tout son coeur en
voyant du cresson. Tycho-Brah sentait ses jambes dfaillir  la
rencontre d'un livre ou d'un renard. Le chancelier Bacon tombait en
dfaillance toutes les fois qu'il y avait une clipse de lune. Bayle
avait des convulsions lorsqu'il entendait le bruit que fait l'eau en
sortant d'un robinet. La Mothe le Vayer ne pouvait souffrir le son
d'aucun instrument, et gotait un plaisir trs vif en entendant le
tonnerre, etc.


=443.=--Jacques II, roi d'Angleterre, tait fort enclin  la
svrit et  la vengeance.

Vous savez qu'il est en mon pouvoir de vous pardonner, dit-il un jour
 Aylasse, un des lieutenants du comte d'Argille, qui s'tait rvolt
contre lui et qui fut dcapit.

--Oui, sire, repartit l'officier, qui ne put rsister au plaisir
de faire un bon mot, je sais que cela est en votre pouvoir, mais je
sais aussi que cela n'est pas dans votre caractre.

Le roi ne dit rien, mais Aylasse fut bientt aprs condamn au dernier
supplice.


=444.=--Le pote et philosophe Sadi avait un ami qui fut tout 
coup lev  une grande dignit. Tout le monde allait le complimenter;
Sadi n'y alla pas. Comme on lui en demandait la raison: La foule va
chez lui, rpondit-il,  cause de sa dignit; moi, j'irai quand il ne
l'aura plus, et je crois qu'alors j'irai seul.


=445.=--Racine, grand courtisan, dtestant les jsuites, vitait
cependant d'en dire du mal par prcaution. Lorsqu'il mourut et qu'on
sut qu'il avait demand  tre enterr chez les solitaires de
Port-Royal, le comte de Ronny dit: Racine ne s'y serait certainement
pas fait enterrer de son vivant.


=446.=--Flix Peretti, en religion frre Montalte, tant 
Venise, y tint quelques propos qui dplurent au gouvernement. Instruit
qu'on tait  sa poursuite, il quitta bien vite la ville.

Devenu pape sous le nom Sixte-Quint, quelqu'un lui rappela cette
sortie prcipite des tats vnitiens.

Je ne m'en dfends pas, dit-il; mais, ayant dj fait voeu d'tre
pape  Rome, devais-je rester  Venise pour tre pendu?


=447.=--J'ai remarqu, disait Swift, l'auteur du _Gulliver_,
que, dans l'tablissement de leurs colonies, les Franais commencent
par btir un fort, les Espagnols une glise, et les Anglais un cabaret
 bire.


=448.=--D'o vient l'expression _ne point faire de quartier 
quelqu'un_?

--Dans les guerres de jadis, les vainqueurs trouvaient
ordinairement un grand profit  la ranon des prisonniers qu'ils
avaient faits. Cette ranon tait relative au grade et  la fortune
connue du captif. Au cours d'une guerre entre les Espagnols et les
Hollandais, une convention fut faite relativement au rachat des
prisonniers, qui consistait  payer la ranon d'un officier ou d'un
soldat d'un _quartier_ de sa solde. Quand donc on voulait retenir un
prisonnier ou le mettre  mort, on le traitait, disait-on, _sans
quartier_. De l est venue la locution, qui signifie: ne faire aucune
concession, agir envers quelqu'un avec la plus extrme rigueur.


=449.=--Pourquoi la _scrofulaire_, plante d'aspect sombre, qui
crot le long des ruisseaux et dans les fosss humides, porte-t-elle
le nom vulgaire d'_herbe du sige_?

La _scrofulaire_ est une plante de la famille des Personnes, 
laquelle nos pres attribuaient des vertus qu'indique son nom. Une
saveur amre un peu cre, une odeur forte, avaient fait souponner que
cette plante devait agir sur l'conomie animale  la faon des
excitants amers, comme anodine, rsolutive, dtersive, carminative, et
par consquent trs efficace pour le traitement de la _scrofule_, qui
rsulte d'une dbilitation gnrale. Mais aujourd'hui, malgr les
loges qu'on a donns  ce vgtal, il n'est presque plus employ, car
on l'a reconnu  peu prs inerte.

Toujours est-il que, pendant le fameux sige de la Rochelle par le
cardinal de Richelieu, en 1628, dans le dnuement absolu o se
trouvaient rduits les assigs, cette plante tait devenue pour eux
le remde  tous les maux; et, par suite des services qu'elle avait
rendus ou paru rendre, elle fut appele depuis l'_herbe du sige_.

A la vrit, si nous en devons croire Poiret, auteur d'une _Histoire
philosophique des plantes_, ce nom populaire serait de beaucoup
antrieur  la date ici indique; mais ne faut-il pas, en pareil cas,
admettre aussi bien la lgende que l'histoire, quand il n'y a pas de
tmoignage contradictoire bien formel?


=450.=--Une amie du clbre grammairien Beauze, membre de
l'Acadmie franaise, qui, chaque anne, avait coutume de lui
souhaiter sa fte, s'tonna qu'au bouquet qu'il lui offrait il ne
joignt pas quelques vers de sa faon.

Or, voici la rponse qu'elle trouva dans les premires fleurs que
l'acadmicien lui apporta:

    Quoi! ce n'est pas assez d'un bouquet _substantif_?
    Il faut y joindre encore un bouquet _adjectif_?
    Comment chanter en vers votre _nominatif_?
    Ma muse n'eut jamais le pouvoir _gnitif_,
    Et pour elle Apollon ne fut jamais _datif_.
    N'en faites pas, Madame, un cas _accusatif_;
    J'ai voulu; mais Phoebus, sourd  mon _vocatif_,
    Malgr moi m'a rduit au plus triste _ablatif_.
    Agrez en change un zle _positif_,
    Un zle sans gal et sans _comparatif_,
    Un zle qui pour vous est au _superlatif_.
    Que ne suis-je pourvu d'un verbe assez _actif_
    Pour vous prouver combien tout mon coeur est _passif_
    Que ne puis-je  vos yeux le rendre _indicatif_!
    prouvez-le, Madame, au mode _impratif_:
    Vous verrez mon ardeur surpasser l'_optatif_;
    Mon seul respect pour vous garde le _subjonctif_,
    Mes autres sentiments sont  l'_infinitif_.


=451.=--Boniface IX fut lu pape  l'ge de quarante-cinq ans.
Fera Timola Filimarini, sa mre, eut la joie dlicieuse de le voir
assis sur le trne de saint Pierre et d'honorer, comme le pre
universel des chrtiens, celui qu'elle avait enfant: ce qui,
jusque-l, se trouvait sans exemple.

Voici l'pitaphe qu'on plaa sur son tombeau:

_A Fera Timola Filimarini._

Mre trs grande d'un fils trs grand, Boniface IX, auquel elle donna
le nom de Pierre, qui lui fut d'un heureux augure. Elle vit ce
qu'aucune mre n'avait vu; son fils, jeune encore, devenu son pre.
Elle eut autant de joie de se dire sa fille que de s'appeler sa mre.
Elle le vit non seulement orn d'une triple couronne, mais couronnant
lui-mme les rois! Quelle mre fut plus heureuse?


=452.=--Le premier vlocipde ou appareil de locomotion m par la
personne qu'il transporte est dcrit et figur par Ozanam dans le
livre intitul: _Rcrations mathmatiques et physiques_, qu'il publia
vers la fin du dix-septime sicle (1693). Voici les termes de cette
description, que nous accompagnons du _fac-simil_ de la figure donne
par le mathmaticien:

On voit  Paris depuis quelques annes un carrosse ou une chaise
qu'un laquais, pos sur le derrire, fait marcher alternativement avec
les deux pieds, par le moyen de deux petites roues caches dans une
caisse pose entre les deux roues de derrire, et attaches  l'essieu
du carrosse, comme l'indiquent les figures que vous voyez.

Ozanam ajoute que l'inventeur de ce systme de locomotion est un jeune
mdecin de la Rochelle nomm M. Richard.

[Illustration: FIG. 35.--Le premier vlocipde, fac-simil d'une figure
des _Rcrations mathmatiques et physiques_, publies par Ozanam en
1693.]


=453.=--Il y a dans toutes les langues de certaines articulations
ou consonances que les trangers russissent difficilement  prononcer
et qui sont en quelque sorte la cause de ce que nous appelons l'accent
tranger; ainsi la substitution de l'_f_ au _v_, du _t_ au _d_, du _b_
au _p_, de l'_ou_  l'_u_, etc., et _vice versa_, est pour nous la
caractristique particulire de l'accent allemand. Par exemple: _Un
beau petit bateau qu'on voit toujours_ devient, en passant par une
bouche tudesque: _Un peau bedit padeau qu'on foit tuchurs_, et l'on ne
saurait se mprendre sur l'origine de l'individu qui prononce ainsi;
mais quelquefois des diffrences trs radicales se trouvent entre
gens dont les langues sont de la mme famille, ou qui  l'ordinaire
parlent le mme idiome; et souvent ces diffrences ne portent que sur
quelques mots, qui sont en quelque sorte la pierre de touche de la
nationalit.

On cite deux cas historiques o ce dtail eut de singulires
consquences.

Dans le temps que les Gnois faisaient un si grand commerce, les
Vnitiens, jaloux de leur puissance et de leurs richesses, leur firent
une cruelle guerre. Ces deux rpubliques taient si acharnes, qu'il y
avait des ordres des deux cts de ne faire aucun quartier. Certains
Gnois, tant tombs en la puissance des Vnitiens, pour viter la
mort, feignirent d'tre du pays. Les Vnitiens, pour en tre
claircis, leur firent prononcer le mot _Cavro_ de leur langue, que
les Gnois ne purent prononcer autrement que _Cabro_; ds lors ils
furent massacrs. Les Gnois, pour se venger, autant qu'ils prenaient
de Vnitiens, les hachaient en morceaux, et, les mettant dans des
tonneaux, les envoyaient  Venise en guise de marchandise.

Nous voyons la mme chose dans l'histoire de France. Dans le temps que
les Anglais possdaient une partie de la France, on ne les distinguait
plus des habitants mmes; de sorte que, lorsqu'ils taient
prisonniers, on les renvoyait, les prenant pour des naturels du pays.
Cependant, pour remdier  cet inconvnient, on imagina de leur faire
prononcer le nom _Picquigny_, qui est un bourg de Picardie. Les
Anglais, assure-t-on, ne pouvaient dire que _Pigny_, au lieu de
_Picquigny_.


=454.=--Il y avait jadis au milieu de la place de Lige une
colonne au pied de laquelle on avait pratiqu un escalier de forme
circulaire. C'tait l que se publiaient et s'affichaient les lois,
les arrts et les sentences; c'tait l que le peuple tait convoqu:
ce que l'on appelait publier ou convoquer  cri de _perron_. On
n'osait violer aucune loi, appeler d'aucune sentence publie  cri de
perron.

Ce sentiment ne tarda pas  engendrer la superstition. Le peuple
transporta  la colonne mme le respect qui n'tait d qu'aux lois
qu'on y affichait; et insensiblement on s'accoutuma  regarder le
perron  peu prs comme la vieille ville de Troie regardait autrefois
son palladium. Les Ligeois en arrivrent  croire que leur prosprit
dpendait de la conservation de cette colonne.

Aussi lorsque Charles le Tmraire prit d'assaut la ville de Lige,
en 1467, crut-il infliger aux habitants le plus grave des chtiments
en enlevant leur perron, qu'il transporta  Bruges, o il le fit
riger prs de la maison commune, comme un trophe de sa victoire sur
les malheureux Ligeois, en y faisant graver des vers trs insultants
pour eux.

Le pauvre perron subit pendant dix ans cette ignominie, qui semblait
aux Ligeois beaucoup plus cruelle que les dures conditions
pcuniaires et politiques que leur avait imposes le vainqueur.

Ce ne fut qu'aprs la mort du duc que les Ligeois osrent en esprer
la restitution. Ils la sollicitrent vivement de Marie de Bourgogne,
son hritire, qui leur permit de venir le reprendre.

Les Ligeois dputrent,  cet effet, l'lite de leur bourgeoisie. Ces
dputs formrent une cavalcade pompeuse et remportrent en triomphe
leur cher perron. La population se porta avec enthousiasme au-devant
de la dputation; et on plaa le perron reconquis au milieu du march,
o il fut depuis en grande vnration. Bien entendu, les vers qu'y
avait fait graver le terrible prince furent effacs.

On accorda aux dputs qui rapportrent le perron de Bruges des
immunits transmissibles  leur postrit. Les magistrats de Lige,
d'ailleurs, confraient aux villes, bourgs et villages de leur
dpendance qui avaient bien mrit de la mtropole un droit de perron,
comme Rome autrefois confrait ainsi qu'un grand honneur le droit de
bourgeoisie.


=455.=--_Paris ne s'est pas bti en un jour_, dit-on frquemment,
pour modrer un dsir impatient. Cette locution, que nous retrouvons
chez les anciens, avec d'autres noms de villes, semble avoir son
origine dans une pitaphe qui aurait t, dit-on, mise sur le tombeau
d'un Sardanapale, qu'il ne faut pas confondre, parat-il, avec le
prince qui, assig dans son palais o il passait sa vie en festins et
en plaisirs de toutes sortes, se fit brler avec ses femmes et ses
richesses. D'ailleurs le nom de Sardanapale, ou plutt _Sardan-Pul_,
n'tait point, disent les savants, le nom particulier d'un souverain,
mais une pithte donne par l'adulation des peuples d'Assyrie aux
princes qui rgnaient sur eux, et signifiait, suivant les uns,
_l'illustre_, suivant d'autres _le bien-aim des dieux_. Or les
_Annales de Perse_, par Callisthne, mentionnent deux rois ainsi
qualifis, l'un sans caractre, l'autre plein de bravoure et l'mule
des hros des premiers ges, sur la tombe duquel fut mise cette
pitaphe: Je suis _Sardan-Pul, fils d'Anakindarase; j'ai bti_ EN UN
JOUR _les villes de Tarse et d'Anclicate, et je ne suis plus_. Dans
cette pitaphe, clbre aux temps anciens pour la singularit du fait,
videmment lgendaire, qu'elle rapporte, se trouverait l'origine de
notre locution usuelle.


=456.=--Les dmls de l'cole wagnrienne et des anciennes
coles franaise et italienne eurent, il y a un peu plus d'un sicle,
de trs bruyants et trs violents antcdents, lors de la querelle des
gluckistes et des piccinistes,--avec cette diffrence cependant
qu'il et t assez difficile de mler  cette grosse affaire la
question de nationalit, puisque Piccini tait Italien, et que Gluck,
son rival, natif du Haut-Palatinat, tait matre de chapelle de la
reine de France, qui tait Autrichienne.

La Harpe, qui tenait alors une grande place dans la critique, s'tait
dclar l'un des plus ardents adversaires des oeuvres de Gluck, et ne
manquait aucune occasion de protester contre l'cole nouvelle. Aussi,
notamment  propos d'_Armide_, en 1777, dans les rares gazettes du
temps, la querelle semble-t-elle engage moins entre deux musiciens de
tempraments diffrents qu'entre un compositeur et un homme de
lettres. Ainsi, dans une lettre publie au _Journal de Paris_, Gluck
demande qu'il soit dmontr que parmi les crivains franais il en est
quelques-uns qui, parlant des arts, savent du moins ce qu'ils disent.
Le _Journal de Paris_, la feuille la plus rpandue de l'poque, qui,
d'ailleurs, avait embrass chaudement la cause de Gluck, servait
principalement de champ clos aux passes d'armes des antagonistes.
Successivement y paraissaient des lettres de La Harpe, de Gluck et
d'un certain anonyme de Vaugirard, qui faisaient en divers sens, au
grand profit du journal, la joie de la galerie. Parfois aussi les
rimeurs s'en mlaient, et non sans verve.

Voici, par exemple, deux couplets d'une sorte de chanson adresse 
l'anonyme de Vaugirard par un M. de Trois***.

    Je fais, Monsieur, beaucoup de cas
    De cette science infinie
    Que, malgr votre modestie,
    Vous talez avec fracas,
    Sur le genre de l'harmonie
    Qui convient  nos opras;
    Mais tout cela n'empche pas
    Que votre _Armide_ ne m'ennuie...

    Le fameux Gluck, qui dans vos bras
    Humblement se jette et vous prie,
    Avec des tours si dlicats,
    De faire valoir son gnie,
    Mrite sans doute le pas
    Sur les Amphions d'Ausonie;
    Mais tout cela n'empche pas
    Que votre _Armide_ ne m'ennuie...

A quoi, ds le surlendemain, riposte un autre Trois toiles, se disant
homme qui aime la musique et tous les instruments except La Harpe.

    J'ai toujours fait assez de cas
    D'une savante symphonie,
    D'o rsultait une harmonie
    Sans efforts et sans embarras.
    De ces instruments hauts et bas
    Quand chacun fait bien sa partie,
    L'ensemble ne me dplat pas;
    Mais, ma foi, La Harpe m'ennuie...

    Chacun a son got ici-bas:
    J'aime Gluck et son beau gnie
    Et la cleste mlodie
    Qu'on entend  ses opras.
    La priode et son fatras
    Pour mon oreille ont peu d'appas,
    Et, surtout, la Harpe m'ennuie.

Il est bon de rendre cette justice aux deux grands et trs
consciencieux artistes objets de la querelle que--comme le
remarque Mlle Laure Collin dans son excellente _Histoire abrge de la
musique_--ils ne cessrent de combattre personnellement  armes
courtoises, et ne prirent pas autrement part au bruit fait  cause
d'eux. Ajoutons que lorsque, en 1787, parvint en France la nouvelle de
la mort de Gluck, ce fut Piccini qui organisa lui-mme, en l'honneur
de son illustre rival, un grand concert o l'on n'excuta d'autre
musique que celle du compositeur allemand.


=457.=--A-t-on, de nos jours, assez abomin les orgues dits de
Barbarie? tant donn l'tat actuel de cette question de tranquillit
publique, croirait-on que, il y a un sicle, une notabilit
littraire, Mercier, qui passait gnralement pour homme de got, ait
pu srieusement crire ce qui suit?

MUSIQUE AMBULANTE

Comme ddommagement  la cacophonie des cris de Paris, qui n'a pas
senti _un vif plaisir_ en entendant le soir, du fond de son lit, _le
son mlodieux_ de ces orgues nocturnes, qui gayent les tnbres et
abrgent les longues heures de l'hiver? C'est _une vraie jouissance_
pour l'tranger. merveill, bien clos et bien couvert, il entend les
plus jolis morceaux de musique excuts sous ses fentres, comme pour
le disposer doucement au sommeil; il prte l'oreille  ces sons qui
s'loignent et qui, dans le lointain, ont encore plus de charmes. Il
s'endort voluptueusement, en rptant l'air chri qui a parl  son
me...

Quel agrment si chaque soire, aprs le souper, chaque rue avait sa
musique particulire! L'humeur et la fatigue de la journe
disparatraient soudain, et l'homme de peine, en se couchant,
craindrait moins le jour suivant embelli  son dclin. Je pense que
rien ne serait plus propre  entretenir la bonne humeur parmi le
peuple que d'tendre et de perfectionner cette rcration innocente et
publique, cette douce euphonie.

Qui a entendu le jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pice de
deux sols  l'Orphe qui porte sur son dos cette machine harmonieuse,
peut tre considr comme un ingrat...


=458.=--Le frre an du roi porte le titre de _Monsieur_,
disait le mme crivain. Les trangers ne conoivent pas comment ce
mot peut former de nos jours (1783) un titre dfinitif, lorsque tout
homme en France a droit de faire prcder son nom de _Monsieur_. Ciel!
que d'usurpateurs de ce titre exclusif! Cependant quand on parle 
_Monsieur_, frre du roi, on l'appelle _Monseigneur_. Un pote, M.
Ducis, lui ddiant une de ses tragdies, finit son ptre ddicatoire
par ces mots remarquables:

_Je suis, Monseigneur, de Monsieur, le trs humble et trs obissant
serviteur..._

Les trangers ont beaucoup ri de ce qui leur semble une singularit,
et qui, cependant, n'a rien que de trs normal.


=459.=--_Laver la tte  quelqu'un._ Cette expression usuelle
nous vient de l'antiquit, o, quand une personne se sentait coupable
d'une faute morale, il tait de coutume qu'elle allt se laver la tte
pour se purifier et obtenir le pardon divin. L'eau de la mer tait
rpute la plus efficace pour cette crmonie; mais,  dfaut de cette
eau, celle des fleuves ou des fontaines pouvait y suppler.

On sait, du reste, que chez la plupart des peuples les ablutions ont
t considres comme des pratiques de purification et d'expiation.
Les paens avaient l'eau dite lustrale, ainsi nomme parce que la
conscration en tait faite  tous les commencements de _lustre_
(quatre ans rvolus).


=460.=--A Toulouse, un capitoul assistait  la reprsentation
d'une comdie fort licencieuse. Scandalis, il dfendit qu'on la
donnt une autre fois, malgr la demande du parterre. En consquence,
une annonce fut faite par un des acteurs, informant le public qu'au
prochain jour l'on jouerait _Beverley_, comdie de M. Saurin, en vers
_libres_.

Encore une pice licencieuse! s'cria le vertueux capitoul. Non, non!
Je ferme le spectacle pour huit jours.


=461.=--Une brochure publie dans les premires annes de la
Rvolution nous apprend que sous le comte de Vergennes, ministre de
Louis XVI, les lettres de recommandation ou les passeports donns par
les ambassadeurs ou agents diplomatiques franais aux personnes qui se
rendaient en France taient sous forme de cartes disposes de telle
faon que,  l'insu des porteurs, elles contenaient tous les
renseignements les plus dtaills sur ces personnes.

    La _couleur_ dsignait la patrie de l'tranger.
    La _forme_ de la carte indiquait l'ge:
    Circulaire, moins de vingt-cinq ans;
    Ovale, vingt-cinq  trente ans;
    Octogone, trente  quarante-cinq ans;
    Hexagone, quarante-cinq  cinquante ans;
    Carre, cinquante-cinq  soixante ans:
    Carr long, au-dessus de soixante ans.
    _Deux lignes_ au-dessous du nom dsignaient la taille:
    Ondoyantes et parallles, grand et maigre;
    Rapproches, grand et gros;
    Droites ou courbes, stature moyenne, etc., etc.

Un dessin figurant une _rose_ signifiait que le porteur avait une
physionomie ouverte; une _tulipe_, pensive et distingue, etc., etc.

Un _ruban_ autour de la bordure descendant plus ou moins bas,
clibataire, mari ou veuf.

Des _points_ fixaient, par leur nombre, la position de la fortune.

La religion tait indique par un _signe de ponctuation_:

    . Catholique.

    , Calviniste.

    ; Luthrien.

    -- Juif.

    L'absence de signe: Athe.

Des _signes_ dans les angles de la carte, ou au-dessus,  ct, ou
au-dessous des mots, et qui pouvaient passer pour des ornements sans
consquence, indiquaient les qualits, les dfauts, l'instruction,
etc.

En jetant un coup d'oeil sur la carte qui lui tait prsente, le
ministre lisait couramment, en une minute, si l'individu porteur tait
joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait pour se marier, pour
recueillir une succession ou tudier; s'il tait bachelier, mdecin ou
avocat, et s'il fallait le surveiller. Ainsi, une simple carte, qui ne
semblait porter que le nom de l'tranger, contenait toute son
histoire.


=462.=--Gaston Phbus, comte de Foix et vicomte de Barn, s'est
illustr au quatorzime sicle par sa valeur et par sa magnificence.
Grand chasseur, il avait compos un trait complet de vnerie qui fit
longtemps autorit en la matire (voy. la gravure). Le style de cet
ouvrage tait, mme pour cette poque, o la langue franaise manquait
encore de lois prcises, si _cherch_, si charg de mtaphores,
construit enfin avec si peu de naturel, qu'il parut le type du langage
affect, et que l'expression _faire du Phbus_ est reste usuelle pour
s'appliquer  ceux qui parlent ou crivent avec une prtentieuse
recherche. Tout n'est cependant pas  ddaigner dans l'oeuvre du vieil
crivain; car si sa diction est gnralement affecte du dfaut que
nous venons de signaler, on trouve souvent chez lui une grande
fracheur d'ides. Son loge du chien est notamment un morceau de
grand caractre, et ses remarques sur divers animaux offrent parfois
des passages trs curieux. Nous pouvons citer comme exemple ce qu'il
dit du procd que l'pervier emploie, aux poques de grande froidure,
pour se tenir les pieds chauds la nuit:

    En hyver quand se veult percher,
    S'il fait froid excessivement,
    Adoncques un oisel il prent,
    Qu'en ses piedz toute la nuit tient,
    Jusques  tant que le jour vient,
    Et puis quand le jour est venu,
    Car les pieds luy a chaud tenu,
    Le laisse aller sans luy mal faire.

[Illustration: FIG. 36.--Fac-simil d'une des estampes des
_Dduits de la Chasse_, par G. Phbus, imprims par Antoine Vrard
vers 1515.]


=463.=--Chilpric, dont on ne parle gure qu' l'occasion de sa
femme Frdgonde, tait un monarque fort singulier, si le portrait que
nous en a laiss Grgoire de Tours est fidle. Il se croyait un grand
thologien, et voulut faire publier un dit par lequel il dfendait de
se servir  l'avenir du terme de Trinit et de celui de _personnes_ en
parlant de Dieu: disant que le mot de personnes dont on use en parlant
des hommes dgradait la majest divine. Il se piquait aussi d'tre
pote, et trs habile grammairien. Il ajouta aux lettres dont on se
servait de son temps quatre caractres, pour exprimer par un seul
certaines prononciations dont chacune avait besoin de plus d'une
lettre. Ces additions taient l'[Grec: ] des Grecs, [Grec: P, Z, G].
Il envoya ordre dans toutes les provinces de corriger les anciens
livres conformment  cette orthographe, et de l'enseigner aux
enfants. L'ancienne orthographe eut ses martyrs: deux matres d'cole
aimrent mieux se laisser essoriller (couper les oreilles) que
d'accepter la nouvelle, qui ne fut d'ailleurs en usage que pendant la
vie de ce prince.


=464.=--Le marchal de Saxe, voulant,  l'ouverture d'une
campagne, traiter son tat-major, se fit envoyer de Paris quelques
mesures de petits pois, qui lui revenaient  plus de vingt-cinq louis.
Il dfendit  son matre d'htel d'en rien dire, se promettant un
grand plaisir de surprendre ses convives  l'aspect d'un plat aussi
rare, tant  cause de la saison (mois de mars) que pour le lieu et la
circonstance.

Mais au moment de l'entremets, il ne voit point paratre les petits
pois tant attendus. Il fait appeler le matre d'htel: Et les petits
pois? lui dit-il  l'oreille.--Ah! Monseigneur!...--Quoi!
Monseigneur?--Il y en avait si peu quand ils ont t cuits, que
le petit marmiton, les prenant pour un reste, les a mangs.--Ah!
le petit misrable! Qu'on me l'amne. Le petit marmiton parat, plus
mort que vif: Eh bien! ces petits pois, les as-tu trouvs
bons?--Oh! oui, Monseigneur, excellents!--Eh bien!  la
bonne heure, s'crie le gnral, touch de cet aveu naf, qu'on lui
fasse boire un coup.

Et il n'en fut rien de plus.


=465.=--Savez-vous rien de plus mouvant, de plus dramatique, de
plus _empoignant_, que cette mise en scne de la _Marseillaise_,
raconte par M. Auber?

Que de fois, dit-il, j'ai entendu la _Marseillaise_ depuis 1792! A
cette date on se rcrie: Oh! continue M. Auber, j'ai des souvenirs
plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les
gardes franaises tirer sur le rgiment de Royal-Allemand... J'avais
sept ans... Je vois encore trs distinctement le prince de Lambesc 
cheval,  la tte du Royal-Allemand... J'tais sur le boulevard,  une
fentre,  peu prs o est maintenant la rue du Helder... Pendant la
Terreur, mon pre est all se cacher  Creil... Puis le Directoire est
venu... Ah! que l'on s'amusait pendant le Directoire!... La
_Marseillaise_!... Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement
de la _Marseillaise_... Au dernier couplet: _Amour sacr de la
patrie_,... tout le monde sur le thtre se mettait  genoux... puis,
avant le cri: _Aux armes!_ il y avait un moment de silence pendant que
les tambours battaient la charge et que la grosse caisse tirait le
canon dans la coulisse... Et tout  coup une trs belle personne se
prsentait, agitant un drapeau tricolore... C'tait la _Libert_!...
Et tout le monde se relevait!... Et ce n'tait qu'un cri: _Aux armes,
citoyens!_ C'tait trs beau, trs beau!... Un jour,  l'occasion de
je ne sais quelle victoire, on fit chanter la _Marseillaise_ aux
Tuileries, en plein air, dans le jardin... Sur le bord de l'eau on
avait mis une centaine de tambours et quatre pices de canon... Le
public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un clat
formidable de roulements de tambour et de vrais coups de canon...


=466.=--Les thologiens tenaient autrefois les mathmatiques pour
une science trs suspecte, et les mathmaticiens pour des hommes sans
religion, et comme des espces de sorciers. L'tude de cette science
fut mme dfendue dans l'glise depuis le rgne de Constantin
(quatrime sicle) jusqu'au rgne de Frdric II (treizime sicle).
Saint Augustin dit en termes formels que les mathmaticiens sont des
hommes perdus et damns.


=467.=--Au beau temps de la chevalerie,--dit L. Larchey dans
son _Dictionnaire des noms_,--on appelait galois les membres
d'une secte poitevine o chaque membre prouvait, en s'imposant quelque
souffrance, la vive affection qu'il avait pour la dame de ses penses.
L't, par exemple, il se couvrait de fourrures ou se rtissait devant
un grand feu. L'hiver, il se roulait dans la neige, en tenue plus que
lgre. Il parat que ces stociens d'un nouveau genre ne tinrent pas
longtemps contre le ridicule et les fluxions de poitrine.


=468.=--Michel-Ange avait fait un tableau pour Andr Doni, homme
fort avare, mais qui connaissait et aimait les bons ouvrages de
peinture. Afin de s'amuser  ses dpens, le peintre--qui n'tait
rien moins que cupide--lui envoya sa nouvelle production avec un
billet par lequel il lui demandait soixante-dix ducats. Doni, trouvant
cette somme excessive, n'en fit tenir que quarante au peintre.
Michel-Ange lui renvoya son argent et lui manda de payer cent ducats
ou de rendre le tableau. Doni, qui tenait  le garder, se rsolut
enfin  compter les soixante-dix ducats d'abord demands. Mais
l'artiste lui renvoya de nouveau son argent, en dclarant que, d'aprs
les offres d'un grand seigneur, il ne pouvait plus donner son tableau
 moins de cent quarante ducats. Doni fut au dsespoir; mais comme le
got pour les chefs-d'oeuvre de peinture tait aussi fort en lui que
l'avarice, il donna la somme exige, non sans soupirer et se plaindre
de n'avoir pas tout de suite pay les soixante-dix ducats demands.


=469.=--On lit dans l'_Anne littraire_ de 1770:

Le peintre qui travaillait  la lanterne de la coupole de Saint-Paul
de Londres, jugeant  propos de se reculer de quelques pas sur son
chafaud, pour regarder son ouvrage  une certaine distance, tait sur
le point de se prcipiter dans le vide. Un maon qui travaillait non
loin de l s'aperoit du danger que court cet artiste, et pense que,
s'il l'en avertit subitement, il peut lui causer un vertige funeste.
Aussitt, prenant une brosse pleine de couleur, il s'approche de la
peinture et fait une tache au milieu de la plus belle figure. Le
peintre furieux s'lance pour empcher que cet homme, qu'il croit
devenu fou, ne dtruise entirement son travail; il s'arrache ainsi
sans le savoir au danger qui le menaait, et que le brave maon lui
explique en riant. Ce trait de prudence, et mme de gnie, ne
mrite-t-il pas d'tre conserv dans l'histoire des arts?


=470.=--Lors d'une des dernires aurores borales qu'on vit dans
la capitale,--lisons-nous dans le _Journal de Paris_ de
1776,--beaucoup de gens du peuple en furent alarms. Un Russe,
qui tait  Paris en ce temps-l, se trouva dans le quartier des
Halles, o une foule de gens faisaient d'extravagantes rflexions, en
regardant les lueurs illuminant le ciel.

La curiosit l'engagea  demander la cause de ces rumeurs. Nous
sommes assurment, lui rpondit une femme effraye, menacs des plus
grands malheurs; voyez-en les signes dans le ciel.

--Quoi! n'est-ce que cela? dit le Russe, rassurez-vous: ces feux
n'annoncent rien moins que ce que vous croyez. C'est la rverbration
de quelques artifices que fait tirer l'impratrice de Russie 
Saint-Ptersbourg. Je suis de ce pays-l; et je dois vous dire que
comme le bois, la poudre et le goudron y sont extrmement communs, on
en fait une prodigieuse dpense  certains jours de rjouissance; et
justement le jour o nous sommes est un de ces jours.

Cette plaisanterie, dbite du ton le plus srieux, passa de bouche en
bouche et tranquillisa la populace.


=471.=--La coutume de siffler les hommes et les ouvrages parat
appartenir  des temps fort reculs, puisque l'histoire ancienne nous
apprend que les Ploponsiens sifflrent le roi Philippe de Macdoine,
un jour qu'il assistait aux jeux Olympiques.

Il ne faut donc considrer que comme une malice  l'adresse d'un de
ses rivaux l'pigramme clbre o Racine explique  sa faon l'origine
des sifflets au thtre. Selon lui, ou plutt selon certain acteur
qu'il fait intervenir dans une discussion  ce sujet,

    ... quand sifflets prirent commencement,
    C'est,--j'y jouais, j'en suis tmoin fidle,--
    C'est  l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.


=472.=--Souvent, chez nos aeux, des procs furent faits aux
animaux.

Si l'on ne connaissait la bonhomie, la simplicit de nos pres,--dit
Auguste de Thou dans ses _Histoires de mon temps_,--on aurait peine
 croire le trait suivant. Le clbre Chassemeux, n en 1481,
mort en 1541, qui fut depuis premier prsident du parlement de
Provence, n'tant encore qu'avocat du roi au bailliage d'Autun, se
constitua d'office le dfenseur des rats, au sujet d'une sentence
d'excommunication lance par l'vque d'Autun contre ces animaux,
qui exeraient des ravages dans une partie de son diocse. Il
remontra que, le terme qui avait t donn aux rats pour comparatre
tant trop court, on devait avec d'autant plus de raison en prolonger
le dlai, qu'il y avait pour eux plus de danger  se mettre en chemin,
que tous les chats de la rgion taient aux aguets. Et, en consquence
de sa plaisante requte, il obtint trs srieusement qu'une nouvelle
sommation de comparoir serait faite aux susdits rats, mais avec un
dlai plus long que celui de la premire sommation.


=473.=--Galile, dans un de ses dialogues, rapporte l'anecdote
suivante, qui fait voir jusqu'o la prvention pour l'autorit
d'Aristote tait porte de son temps.

Un gentilhomme tait venu chez un clbre mdecin  Venise, o il
s'tait rendu beaucoup de monde pour assister  une dissection que
devait faire un trs habile anatomiste.

Celui-ci ayant fait apercevoir aux assistants quantit de nerfs qui,
sortant du cerveau, passaient le long du cou dans l'pine du dos, et
de l se dispersaient par tout le corps, de manire qu'ils ne
touchaient le corps que par un petit filet, le mdecin demanda au
gentilhomme s'il ne croyait pas  prsent que les nerfs tirassent leur
origine du cerveau, et non du coeur.

J'avoue, rpondit celui-ci, que vous m'avez fait voir la chose trs
clairement, et si l'autorit d'Aristote, qui fait partir les nerfs du
coeur, ne s'y opposait, je serais de votre sentiment.


=474.=--Louvois, le ministre fameux de Louis XIV, fut surnomm le
_grand vivrier_, parce qu'il fut  peu prs le premier qui fit entrer
en compte, dans les projets de guerre, le soin d'assurer le
ravitaillement des troupes, et le premier qui, avant les entres en
campagne, se proccupa srieusement de constituer des services chargs
de fournir  l'alimentation de l'arme. On a depuis reconnu que cette
proccupation, entirement nglige jusqu'alors, avait une importance
majeure.


=475.=--L'tiquette, a dit Voltaire, est l'esprit de ceux qui
n'en ont pas. Elle est quelquefois aussi la faiblesse de ceux qui en
ont. On raconte  ce propos qu'une question d'tiquette faillit
empcher la russite des ngociations engages pour le mariage de
Henriette de France, soeur de Louis XIII, avec le roi Charles Ier
d'Angleterre. Richelieu, traitant de cette union avec les Anglais, fut
sur le point de rompre pour deux ou trois pas de plus auprs d'une
porte que ceux-ci exigeaient. Pour ne pas cder sans compromettre
l'affaire, le grand diplomate imagina de feindre une indisposition et
de recevoir au lit les plnipotentiaires. De cette faon l'tiquette
fut sauve, et le mariage conclu.


=476.=--Antoine Le Matre, qui avait acquis une grande clbrit
comme avocat plaidant, s'tait retir  Port-Royal, o il pratiquait
l'humilit des anciens solitaires. Charg des approvisionnements de la
communaut, il alla un jour acheter un certain nombre de moutons  la
foire de Poissy. Celui qui les lui avait vendus lui ayant fait, au
moment du payement, quelque chicane sur le prix de vente, ils allrent
s'en expliquer devant le bailli de la ville. Le Matre, sous les
dehors d'un marchand de bestiaux et sous le nom de Drans, soutint son
droit avec l'loquence qui lui avait attir au palais l'admiration
universelle, quoique interrompu  chaque instant par son adversaire.
Sur quoi le magistrat impatient: Tais-toi, cria-t-il au chicanier,
gros lourdaud, laisse parler ce marchand. S'il fallait vider le
diffrend  coups de poing, je crois bien que tu en battrais une
douzaine comme lui; mais il s'agit ici de justice et de raison, et il
aura les moutons dans les conditions qu'il indique: car le bon droit
est de son ct. Puis, se tournant du ct du prtendu Drans: Je
vois bien, brave marchand, reprit le bailli, que vous n'avez pas
toujours fait ce mtier-ci; vous avez la langue trop bien pendue; vous
parlez d'or. Vous savez les lois et les coutumes. Je vous conseille de
quitter le commerce et d'aller au palais vous faire recevoir avocat
plaidant. Et je ne serais pas tonn s'il vous en venait autant de
gloire qu'au clbre M. Le Matre.


=477.=--Voltaire tait possd du besoin d'entendre parler de lui
ou de ses ouvrages. Quelque temps aprs avoir fait reprsenter une
tragdie nouvelle qui avait trs bien russi, on remarqua qu'il tait
triste et gardait un morne silence. Mme du Chtelet, son amie, devant
qui l'on en fit l'observation, dit  ceux qui s'tonnaient: Vous ne
devineriez pas ce qu'il a, mais je le sais. Depuis trois semaines l'on
ne s'entretient plus gure  Paris que du procs et de l'excution
d'un fameux voleur qui est mort avec beaucoup de fermet. C'est l ce
qui ennuie M. de Voltaire. On ne lui parle plus de sa tragdie. En
deux mots, il est jaloux du rou, ajouta-t-elle en riant.


=478.=--Dans un texte de vieille chronique o il est question de
biens usurps par un prince, l'auteur dit: Vainement furent
prsentes requtes, dont le sire aucun compte ne voulut tenir. Et
alors n'y eut d'autre recours que les _clameurs au ciel_, dont le sire
s'mut...

Les clameurs au ciel taient autrefois une forme de plainte contre
ceux qui, s'emparant de ce qui ne leur appartenait pas, taient trop
puissants pour qu'il ft possible d'user contre eux des voies
ordinaires de la justice. On se contentait de les citer devant Dieu,
avec des crmonies qui souvent avaient pour effet de leur inspirer de
la terreur et de les engager  la restitution.

Ce fut ainsi que, Thomas de Saint-Jean ayant usurp quelques terres
appartenant au monastre de Saint-Michel, les moines firent contre lui
une litanie qu'ils chantrent publiquement, jusqu' ce que
l'usurpateur vnt se jeter  leurs pieds en renonant  sa prise de
possession illgitime.

On pourrait citer plusieurs cas trs significatifs de _clameurs au
ciel_.


=479.=--Chacun sait qu'on nomme _lazaroni_ les hommes de la
dernire classe du peuple napolitain, dont la paresse, l'insouciance
et la misre sont devenues proverbiales. Ce nom leur fut donn jadis
parce que leur misrable accoutrement, ou plutt leur quasi-nudit,
les faisait ressembler  des malheureux sortant des hpitaux de
Saint-Lazare vtus seulement, selon la tradition de ces asiles
hospitaliers, d'une chemise, d'un pantalon de toile, et la tte
couverte d'un chapeau de paille.

Voici d'ailleurs en quels termes il en est parl par un historien de
la fameuse insurrection dite de Masaniello (qui n'tait autre qu'un
lazarone): Un ordre fut publi portant que chacun, sous peine de vie,
et  prendre les armes pour la dfense de la patrie. Cet ordre,
quoique publi par un nombre de jeunes garons qui n'taient arms que
de crocs et qui, pour tre  demi nus, s'acquirent le nom de lazares
(ou _lazaroni_), fut ponctuellement observ, et Naples passa de la
servitude des Espagnols dans celle de ces lazares, qui furent enfin
matres de Naples et se rendirent si redoutables qu'un seul d'eux,
avec son croc, faisait peur  cent braves gens. (Voy. no 275.)


=480.=--Notre mot _amidon_ est une traduction du mot latin
_amylon_, driv du mot grec _amulon_, qui veut dire _sans meule_. Et
voici pourquoi cette dsignation: Les anciens, dit M. Girardin dans
ses remarquables _Leons de chimie alimentaire_, connaissaient
l'amidon et l'employaient en mdecine. Dioscoride, Caton l'Ancien et
Pline dcrivent le procd assez grossier  l'aide duquel on
l'obtenait. On laissait le bl se ramollir dans l'eau pendant
plusieurs jours, on l'exprimait, on passait la liqueur dans un sac ou
dans une corbeille, et on tendait le rsidu sur des tuiles frottes
de levain, pour qu'il s'paisst au soleil. De l le nom de ce
produit, obtenu _sans le secours de la meule_. Pline attribue la
dcouverte de l'amidon aux habitants de l'le de Chio. De son temps,
l'amidon prpar dans cette le tait rput le meilleur; venaient
ensuite celui de Crte, puis celui d'gypte.


=481.=--Quand on voit une personne qui semble tout  coup mise en
tat de faire des dpenses extraordinaires: Avez-vous donc tu le
mandarin? lui demande-t-on.

Beaucoup d'encre a coul pour arriver, ou plutt pour ne pas arriver 
expliquer l'origine de ce dicton populaire. Les opinions sont restes
singulirement partages. Et, en somme, il parat qu'il faut tout
simplement voir l l'cho d'une chanson plus que satirique dirige au
dix-septime sicle contre Mazarin. Dans cette chanson, l'auteur ne
conseillait rien moins que de mettre  mort le fameux ministre; mais,
comptant bien tre compris quand mme, il transforma le nom du
personnage vis. _Mazarin_ devint _mandarin_, et l'on chanta:

    Pour avoir du pain et du vin
    Il faut tuer le mandarin.

Il n'y avait rien l qui donnt lieu  rpression, et le trait n'tait
pas moins lanc.


=482.=--L'on a plusieurs fois trouv des noix dans les tombeaux
des chrtiens de la primitive glise.

Les saints Pres, et en particulier saint Grgoire,--dit M. l'abb
Martigny dans son _Dictionnaire des antiquits chrtiennes_,--ont
regard les noix comme le symbole de la perfection. Ce serait donc
pour marquer la vertu consomme d'un chrtien que, dans la primitive
glise, on mettait des noix dans les tombeaux. Mais c'est surtout le
symbole du Christ que les crivains des premiers sicles se sont plu
 y voir.

Nous transcrivons ici un curieux passage de saint Augustin (_Sermon du
temps dominical_) qui en dira plus que tout autre commentaire:

La noix a dans son corps l'union de trois substances: la pellicule
verte, la coquille et le noyau. Dans la pellicule est reprsente la
chair du Sauveur, qui a prouv en elle l'asprit, soit l'amertume de
la passion; le noyau signifie la douceur intrieure de la divinit qui
donne la nourriture, et fournit l'office de la lumire; la coque
reprsente le bois de la croix, qui, en s'interposant, a spar en
nous ce qui est extrieur de ce qui est en dedans,--l'me
intrieure,--mais a runi, par l'imposition du bois du Sauveur,
ce qui est terrestre et ce qui est cleste.

Saint Paulin de Nole exprime  peu prs les mmes ides dans une de
ses pices de vers, _In nuce Christus_, etc.:

Dans la noix, c'est le Christ; le bois de la noix, c'est le Christ,
parce qu' l'intrieur de la noix est la nourriture; la coque est 
l'intrieur, mais par-dessus est une corce verte qui est amre. Voyez
l Dieu-Christ voil par notre corps, lequel est fragile par la chair,
nourriture par le verbe et amer par la croix.


=483.=--Quelle est la varit de rose connue dans l'histoire sous
le nom de rose de Quadragsime?

--La rose dite de Quadragsime est une rose d'or que, depuis huit
ou dix sicles, les papes ont coutume de bnir le quatrime dimanche
du temps quadragsimal (c'est--dire de _carme_, car ce dernier mot
vient du latin _quadragesimus_, qui signifie quarantime,  cause du
nombre de jours d'abstinence commands par l'glise). La bndiction
de cette rose est faite le dimanche dit de _Ltare_ ( cause des
premiers mots de la messe de ce jour). On rapporte au dixime ou
onzime sicle l'origine de cette coutume symbolique, sans doute
inspire par l'espce de glorification de la rose, l'invocation  la
rose mystique (_rosa mystica_) que les fidles rptent chaque jour en
l'honneur de la mre du Sauveur. Les papes bnissaient d'ordinaire ces
roses pour les offrir  quelque glise, ou  quelque prince ou
princesse.

Alexandre III, qui avait reu les plus grands honneurs en France, o
il s'tait rfugi par suite de ses dmls avec Frdric Barberousse
(1162), envoya ds son retour  Rome la rose d'or au roi Louis le
Jeune. Voici comment il s'exprime dans sa lettre au monarque
franais: Imitant la coutume qu'eurent nos anctres de porter une
rose d'or le dimanche de _Ltare_, nous avons cru ne pouvoir la
prsenter  personne qui la mritt mieux que Votre Excellence, 
cause de sa dvotion extraordinaire pour l'glise et pour nous-mme.

Bientt aprs les papes changrent cette galanterie en acte
d'autorit, par lequel, en donnant la rose d'or aux souverains, ils
tmoignaient les tenir pour tels. C'est ainsi qu'Urbain V donna en
1368 la rose d'or  Jeanne de Sicile, en faon d'investiture,
prfrablement au roi de Chypre. En 1418, Martin V consacra
solennellement la rose d'or et la fit porter sous un dais superbe 
l'empereur Sigismond, qui tait alors alit. Les cardinaux, les
archevques, les vques, accompagns d'une foule de peuple, la lui
prsentrent en grande pompe, et l'empereur, s'tant fait porter sur
un trne, la reut publiquement avec beaucoup de dvotion.

Henri VIII, qui, avant de rompre avec la papaut et de dclarer le
schisme anglican, avait mrit le titre de Dfenseur de la foi, que
ses successeurs portent encore, reut la rose d'or de Jules II et de
Lon X, etc.

Le pape offrait souvent aussi la rose d'or aux princes qui passaient 
Rome.

L'usage tait d'ailleurs tabli que le titulaire donnt cinq cents
pices d'or  la personne charge de la lui remettre. A vrai dire, le
prsent pontifical, par le poids seul du mtal, valait souvent plus du
double de cette somme.

[Illustration: FIG. 37.--La rose d'or, le glaive et le chapeau
offerts aux rois et grands personnages par les souverains pontifes,
d'aprs le _Thesaurus Pontificiorum_ d'Angelo Rocca (1735).]

La figure que nous empruntons au _Thesaurus pontificiorum_, publi par
Rocca en 1735, nous montre l'aspect de la rose, ou plutt du rosier
d'or, que les pontifes offraient aux princes de la chrtient, en y
joignant comme autres emblmes d'investiture, d'aprs les traditions
bibliques, le glaive et le chapeau richement ornements. Ce modle est
celui qui fut tabli sous le pontificat de Sixte-Quint. Les rameaux et
les fleurs de ce rosier sont parsems de pierres fines; dans la fleur
centrale, une cavit est mnage pour recevoir, au moment de la
bndiction, du baume et du musc. Le rosier est port sur un pied en
vermeil, orn d'un cusson aux armes du pape donateur.

Depuis le dix-septime sicle, le don de la rose d'or n'a plus aucun
caractre religieux. Les pontifes ne l'envoient que comme tmoignage
courtois d'affection pastorale aux chefs d'tat qui ont fait preuve de
dvouement aux intrts de la religion.


=484.=--Quand les fleurs du colchique d'automne, espces de
longues tulipes d'un violet ple, se montrent dans les prairies
humides, c'est--dire vers le milieu d'octobre, les jours sont assez
raccourcis pour que les campagnards doivent commencer  utiliser les
_veilles_. De l les noms de _veillottes_ ou _veilleuses_ donnes 
ces fleurs, qu'on appelle aussi _ferme-saison_, parce qu'elles sont
en quelque sorte les dernires de l'anne. C'est l une plante dont
l'volution florale et la fructification s'effectuent dans des
conditions singulires. La fleur qui parat en automne est forme d'un
long tube trs frle, s'panouissant en six segments, dans le centre
desquels se trouvent six tamines et un long pistil  trois divisions,
correspondant  un ovaire restant sous terre. Aucune feuille, aucun
calice, n'accompagne la fleur, qui ne tarde pas  se fltrir; mais au
printemps les feuilles, partant d'une racine bulbeuse, viennent au
jour, entourant un fruit en capsule qui vient mrir et rpandre ses
graines au soleil. Si l'on veut se rendre compte de ces diverses
dispositions, l'on n'a qu' enfoncer une houlette de jardinier auprs
d'une fleur de colchique, et l'on ramnera au jour un bulbe sur lequel
se voient l'ovaire et le germe des feuilles qui doivent sortir de
terre au printemps.

La primevre, qui est une des premires fleurs de l'anne, a reu le
nom vulgaire de _coucou_, parce que l'oiseau de ce nom commence
ordinairement  chanter quand on la voit paratre.


=485.=--Le ministre Turgot proposa un grand nombre de rformes,
que ceux qui taient intresss  maintenir les abus empchrent de
prvaloir. Il fut ridiculis. C'est, dit un historien, la monnaie
dont les Franais payent souvent le bien qu'on veut leur faire: par
allusion aux projets de Turgot, qui furent considrs comme des
sottises, on inventa des tabatires fort _plates_, qu'on appela des
_turgotines_ ou des _platitudes_. Il n'en fallut pas davantage pour
discrditer toutes les oprations et intentions du ministre bon
patriote. Quand on se rencontrait au spectacle, en socit,  la
promenade, c'tait  qui montrerait _sa platitude_ le premier; et de
rire, et de dauber sur le rformateur, qui dut se retirer...

Mais bientt le moment vint o se firent par la violence les rformes
que la raillerie avait fait chouer.


=486.=--Pourquoi la Confdration helvtique porte-t-elle le nom
gnral de _Suisse_ (Schwitz), qui est le nom particulier d'un de ses
cantons?

--La ligue helvtique fut premirement forme en 1307 par les
trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald, afin d'chapper  la
tyrannie de l'Autriche. Cinq autres cantons vinrent se joindre bientt
 la ligue; on les nomma ds lors les huit anciens. Aprs les
batailles de Sempach (1386) et de Noefels (1389), l'indpendance
helvtique tait assure, mais la discorde clata entre les cantons:
Zurich s'allia  l'Autriche, les autres cantons au contraire restrent
groups autour de Schwitz et arborrent ses couleurs, le blanc et le
rouge, tout en prenant le nom de Schwitzer ou Suisse, qui passa plus
tard  toute la nation.


=487.=--Charles-Quint avait pris en affection le 24 fvrier,
parce qu'il avait remarqu qu'il avait t toujours heureux ce
jour-l:

    Le 24 fvrier 1500, jour de sa naissance;
    Le 24 fvrier 1525, ses troupes gagnent la bataille de Pavie;
    Le 24 fvrier 1527, son frre est lu roi de Bohme;
    Le 24 fvrier 1529, il est sacr par le pape Clment VII, qui lui
    confre trois couronnes;
    Le 24 fvrier 1540, il apaise la rvolte des Gantois;
    Le 24 fvrier 1556, il abdique l'empire;
    Ajoutons qu'il meurt enfin le 21 septembre 1558.


=488.=--Galien a appel la laitue l'herbe des anciens sages. Un
grand usage de cette plante--disait un clbre mdecin du sicle
dernier--serait trs propre  remdier  une maladie trop commune
dans les grandes villes, l'hypocondrie. Il parat que ce fut la base
du traitement qu'employa jadis Antonius Nursa pour gurir Auguste, ce
qui lui mrita les honneurs d'une statue rige devant le palais de
l'empereur. Les vertus de la laitue rsident dans son suc, qui est
analogue, mais avec plus de douceur,  celui du pavot. C'est pourquoi
l'on doit la conseiller  toute personne afflige d'insomnie.


FIN




TABLE ALPHABTIQUE DES MATIRES

_Les chiffres de cette table correspondent non aux pages, mais aux
numros d'ordre des articles._


    A

    Abcdaires, sectaires du seizime sicle, 391

    Abricotier (Jeu de mots sur), 327

    Absinthe (Allusion par le nom de l'), 417

    Acadmie silencieuse, 292

    Acadmie sous Henri III, 97

    Acadmie (Visites pour l'), 202

    Accent tranger, 453

    Acclimater, 46

    Aronaute ranonn, 377

    Arostats (Ancienne ide des), 1

    Agriculture (Date du mot), 215

    Ail (Diverses apprciations de l'), 439

    A la bonne heure! 133

    Al, article arabe, 148

    Alais (Le pont), 363

    Albret (Jeanne d'), 338

    Alouettes (Le ciel et les), 238

    Alphabet entier dans un vers, 129

    Amateur de tableaux avare, 468

    Ambroise (Saint), 93

    Amidon (D'o vient le mot), 480

    Amiral (D'o vient le nom d'), 296

    Anagramme sur Damiens, 419

    Anagrammes (Origine des), 303

    Anecdote (Sens divers du mot), 360

    Anmone (Graines d'), 81

    Anglus du duc de Bourgogne, 74

    Animaux prservant du suicide, 83

    Animaux (Procs aux), 472

    Anitus et Mlitus, 253

    Anne d'Autriche, 420

    Anne de Bretagne, 45

    Annibal sur les Alpes, 282

    Apritifs, 123

    A pied (tre mis ), 387

    Applaudisseur intress, 71

    Araigne bonne conseillre, 422

    Arbres (Ames des), 54

    Arbres dtruits, 53

    Ardoise (tymologie d'), 122

    Arte de poisson, 226

    Aristote (Autorit d'), 473

    Armes charges par la culasse, 172

    Arnauld d'Andilly, 202

    Artillerie (L') et les nuages, 241

    Assassin (Cul-de-jatte), 131

    Assassin (D'o vient le mot), 297

    Assises de Jrusalem, 142

    Astuce (D'o vient le mot), 385

    Aureng-Zeb et les mendiants, 191

    Aurore borale explique, 470


    B

    Bacon (Roger), 416

    Ble (Horloge de), 110

    Ballard, chimiste, 190

    Bambochade, 280

    Barbe ecclsiastique, 251

    Baron, comdien, 96

    Barricade (D'o vient le mot), 438

    Bti en un jour (Paris non), 455

    Bauze (Vers du grammairien), 450

    Beauvais (OEufs de), 118

    Bedford, semeur de glands, 10

    Beethoven, 29 et 60

    Bernard (Le pauvre prtre Claude), 205

    Berner, 198

    Bicoque, 265

    Blanchard, aronaute, 377

    Blanchet (Abb), 292

    Blouse, blouser, 266

    Bockelson ou Jean de Leyde, 90

    Boissons chaudes, 31

    Bologne (Seau de), 17

    Bonhomme vit encore (Petit), 243

    Boniface IX (La mre du pape), 451

    Bonnet (Guerre du), 155

    Bonnet rouge, 92 et 186

    Borgia (Franois), 24

    Bouchers exclus du jury, 314

    Boufflers (pitaphe de), 320

    Bouillon (Godefroy de), 142

    Boulanger de Venise, 380

    Boulangres grecques, 26

    Bourbons (Nom des), 13

    Bourguignons ventrs, 291

    Boursault (Vers de), 223

    Bourse (Hommage  la), 229

    Bouts-rims (Premiers), 355

    Bouvard, mdecin clbre, 85

    Breuvage amricain, 15

    Bridaine (Le P.), 286

    Briquet dans les armes de Bourgogne, 374

    Brocard, 426

    Brocanter, brocanteur, 426

    Brome (Dcouverte du), 190

    Bruce (Robert), 176 et 422

    Buffon, 300 et 421

    Bulle des enfants romains, 235

    Burton (Robert), auteur anglais, 322


    C

    Cafarelli, chanteur, 248

    Caf (Le meilleur), 372

    Cailhava, auteur comique, 71

    Calais (Sige de), 379

    _Calam, calamus_, 293

    Calicot (Monsieur), 140

    Calomel, 214

    Camus, vque de Belley, 287

    Canaille chrtienne, 137

    Canaille (tymologie de), 318

    Cap et chef, 242

    Capitole, centre de l'empire, 178

    Capitoul ombrageux, 460

    Carat, graine servant de poids, 305

    Cardan (Lampe de), 321

    Carnie (Princes de), 82

    Cascaveaux, rvolts de Provence, 408

    Cathdrale en vente, 231

    Cauchy, mathmaticien, 68

    Celsi (doge de Venise), 75

    Censure (Navet de la), 212

    Cercle, moyen d'galit, 332

    Csar (Superstition de Jules), 12

    Chabrol (Rplique de M. de), 20

    Chaland et achalander, 219

    Chant (Enseignement du), 248

    Chanter  table et au myrte, 28

    Chanter pouille, 26

    Chapelle, pote, 269

    Chardon, emblme national, 290

    Charges vnales, 80

    Charlemagne et son fils, 151

    Charles d'Anjou, roi de Sicile, 182

    Charles IV de Lorraine (Vers de), 353

    Charles de Navarre, 100

    Charles II, roi d'Angleterre, 308

    Charles-Quint, 260, 306, 365 et 487

    Charles VI, 69

    Chasseurs  exclure du jury, 314

    Chat (Deuil pour un), 334

    Chtel, petit-fils de No, 313

    Chauvin et chauvinisme, 187

    Cherubini, 369

    Chesterfield (Lord), 149

    Cheval au thtre, 159

    Chevaliers romains mis  pied, 387

    Chic, 38

    Chicha, boisson de mas, 15

    Chien de saint Roch, 432

    Chien fidle, 124

    Chiens hritiers, 279

    Chilpric grammairien, 463

    Chrysocale, 160

    Cierges servant d'horloges, 267

    Cigales chez les Athniens, 324

    Cigu ancienne et moderne, 78

    Cimarosa, 369

    Cinq tous (Les), 344

    Clameurs au ciel, 478

    Clermont-Tonnerre (vque), 137

    Coeur (Jacques), 259

    Coiffure des forats, 92

    Coiffures extravagantes, 193

    Colbert, 77 et 412

    Colchique, fleur d'automne, 484

    Colomb (Mort de Christophe), 264

    Colophane et colophone, 180

    Comdien (Vanit de), 96

    Compositeurs clbres (Manies des), 369

    Contes de Perrault, 3

    Coqs (Combats de), 16

    Corail hyginique, 261

    Coran ou Alcoran, 148

    Corbillards, 30

    Corbinelli, 49

    Corde, mesure pour le bois, 349

    Cordiers (Le patron des), 249

    Corneille (Cheval dans une pice de), 159

    Cornette des religieuses, 222

    Corvable et taillable, 170

    Coteaux (Ordre des), 169

    Cotrets ou cotterets, 189

    Coucou (Fleur de), 484

    Coureur et escargot, 66

    Course aux flambeaux, 243

    Courses _plates_, 244

    Couteaux pointus et couteaux ronds, 138

    Coytier, mdecin de Louis XI, 327

    Crevs (Petits), 207

    Cromwell retenu en Angleterre, 163


    D

    Damiens rgicide, 419

    Dmocrite, 147

    De, particule nobiliaire, 120

    Desbarreaux, pote, 348

    Destruction (Moyens de), 250

    Deuil (Diverses faons de porter le), 388

    Dissipateur corrig, 268

    Doigt (Etre montr au), 345

    Dosa (L'aventurier Georges), 331

    Drageoir (Usage du), 261

    Drap mortuaire tricolore, 220

    Droite et gauche, 65

    Droits d'auteurs, 382

    Du Belloy, pote dramatique, 379

    Dubois (Cardinal), 246 et 312

    Ducis, pote, 458

    Dumanet (Le soldat), 187


    E

    clairage, 36 et 321

    cossais (Palladium), 48

    cosse (Emblme national de l'), 290

    douard Ier, roi d'Angleterre, 411

    Effigie (Excution en), 272

    Elbe (Retour de l'le d'), 43

    Empoisonneur (Prince), 100

    Enfant (Premiers cris de l'), 317

    Enfer (rue d'), 204

    Ennemis gnreux, 236

    Enregistrer, 396

    pervier (Artois, fief de l'), 98

    pices, piceries, 274

    pingles (tir  quatre), 84

    rostrate rustique, 121

    Erreur judiciaire, 380

    Escargot (Pari contre un), 66

    Espagnol (Chapelet de l'), 119

    tiquette diplomatique, 475

    triers (Invention des), 125

    Excommunication judiciaire, 410

    Excution en effigie, 272

    _Expende Annibalem_, 402

    vanescents (Rayons), 68


    F

    Farces au thtre, 195

    Fliciter (Le verbe), 196

    Felton, 342

    Femme (Conseil de), 51

    Femmes docteurs en droit, 247

    Femmes lecteurs, 143

    Fer dans le sang, 406

    Fermier (La pluie sur le), 400

    Fert (Marchal de la), 289

    Feux d'artifices, 436

    Figues (Mcheurs de), 390

    Flambeaux (Course aux), 243

    Fleury, acteur, 39

    Fontenelle (Obligeance de), 108

    Forats (Coiffure des), 92

    Formules fatidiques, 88

    Fourmis chez les Athniens, 325

    France pouvant payer sa gloire, 91

    Franois Ier, 11, 316 et 365

    Francs-Bourgeois (Rue des), 216

    Francs-maons (Le secret des), 109

    Funrailles rpublicaines, 220


    G

    Galile, 147

    Galles (Le premier prince de), 213

    Galoches et galochiers, 257

    Galois (La secte des), 467

    Gambades (Privilge de), 203

    Gand (Jeux de mots sur), 306

    Gargouille (Procession de la), 150

    Gauche et droite, 65

    Gazetier cuirass, 149

    Gilbert (Derniers vers de), 32

    Glace chez les anciens, 31

    Gluck et gluckistes, 369 et 456

    Gobant, fils de Charlemagne, 151

    Gothique (criture), 9

    Gouff (Couplets d'Armand), 8 et 30

    Gourmand (Fin d'un), 70

    Gourmandise (Experts en), 390

    Grasseyement au dix-septime sicle, 277

    Gratter  la porte, 175

    Grimm, 36

    Grimod de la Reynire, 70

    Grotesque, 64

    Guadeloupe (Le nom de la), 378

    Guerre (Penses sur la), 7

    Guesclin (Bertrand du), 359

    Gustave-Adolphe, 304

    Gustave Vasa, 270


    H

    Habitude perdue, 24

    Hanovre (Pavillon de), 262

    Hareng (Fcondit du), 376

    Harengres et boulangres, 26

    Harlay (Franois de), 246

    Harmonie imitative, 168

    Harpe dans les armes d'Irlande, 14

    Haschisch, 297

    Haydn, 369

    Helvtius (Mme), 139

    Henri III (Ides funbres de), 423

    Henri IV, 80 et 211

    Henri VIII, 483

    _Henriade_ corrige, 399

    Hritier (Obligation d'un), 229

    Heures  Rome, 394

    Heureux (Nul n'est), 157

    Holberg, auteur danois, 245

    Homicide (Rachat de l'), 6

    Honor (La pelle de saint), 395

    Horloge de Ble, 110

    Hospital (Chancelier de l'), 104

    Hussards (Premiers), 33

    Hypocras, boisson, 307


    I

    Impt et tonnerre, 69

    Incroyables (Langage des), 277

    Inoculation en Chine, 234

    Instruction et pendaison, 130

    Irlande (Armes d'), 14

    Isabeau de Bavire, 69

    Ivresse, mesure hyginique, 185


    J

    Jacques II, roi d'Angleterre, 443

    Jaloux d'un supplici, 477

    Jean de Leyde, 90

    Jean sans Peur, 74

    Jeanne d'Albret, 338

    Jeannette (Croix  la), 224

    Jeannot (Rle de), 224

    Jrusalem (Assises de), 142

    Jsuites (corce des), 52

    Jeux de mains, jeux de vilains, 294

    Jonch (D'o vient), 340

    Joug, emblme de mariage, 339

    Jour heureux, 487

    Joyeuse (Marchal de), 211

    Juges (Maudire ses), 174

    Juifs de Metz, 289

    Jurs rcuss, 79

    Jussienne (Rue de la), 404


    K

    Kean, acteur clbre, 39

    Klim (Voyages de Nicolas), 245


    L

    La Condamine, 301 et 302

    Ltitia Bonaparte (Mme), 87

    La Harpe, crivain, 456

    Lait (Rgime du), 5

    Laitue (Vertus de la), 488

    Lamotte (Fable de la), 392

    Lampe de Cardan, 321

    Lampions (Usage des), 436

    Lapins dvastateurs, 370

    Latude (Captivit de), 136

    Launoy (Jean de), 283

    Laver la tte  quelqu'un, 459

    Lazaroni (D'o vient le nom de), 479

    Legouv (Gabriel), 433

    Leibnitz, 1

    Ligeois (Palladium des), 454

    Lipogrammes, 128

    Lis (Fleurs de), 102

    Lit de justice, 106

    Littrateur, titre non avou, 371

    Livres (Location de), 343

    Lois modifies, 393

    Loterie et loto, 86

    Louis XII (Monnaie de), 45

    Louis XIII (La sant de), 384

    Louis XIII barbier, 72

    Louis XIII et Anne d'Autriche, 420

    Louis XIV, 2, 40, 58, 113 et 250

    Louis XV, 250 et 330

    Louis-Philippe, 85

    Louverture (Toussaint), 401

    Louvois, 474

    Lunettes (Manie des), 261

    Lustre, terme chronologique, 146

    Luynes (Albert de), 417

    Lyce (Le nom de), 76


    M

    Mcon (Vin de), 252

    Madrid, chteau de Franois Ier, 316

    Mains de Mme de Montmorency, 431

    Maladie retrouve, 409

    Malherbe, 285 et 366

    Malibran (Mort de la), 67

    Manceaux et Normands, 117

    Manchon de fourrure, 161

    Mandarin (Tuer le), 481

    Mangeurs (Grands), 58

    Marlborough (Avarice de), 434

    Marly (Pour aller ), 40

    Marronnier d'Inde, 81

    _Marseillaise_ (Excution de la), 465

    Marseille (Origine de), 101

    Marseille (Thtre de), 288

    Martyre (Discussion  propos de), 269

    Masaniello, 275 et 479

    Mathmatiques (Rprobation des), 466

    Matines dramatiques, 95

    Maupeou (Chancelier), 254

    Maurice de Saxe, 464

    Mausole (Usage du mot), 366

    Mauve, aliment, 166

    Mazagran, boisson, 183

    Mazarin au jeu, 319

    Mdard (Pluie de saint), 181

    Mdecin (Joie d'un), 409

    Mlancolie (Anatomie de la), 322

    Mlitus et Anitus, 253

    Mmoires tonnantes, 19

    Meuniers (Droit des), 153

    Meusnier (Anne), 153

    Mexicains et Espagnols, 236

    Michel-Ange et l'amateur, 468

    _Miserere_ (L'auteur du), 156

    Mite et mitonner, 62

    Modes bizarres, 261

    Monocle (Mode du), 261

    Monosyllabes (Vers en), 42

    Monsieur, frre du roi, 458

    Montausier (Duc de), 107

    Mont-de-pit (Fondation du), 141

    Montesquieu, 7

    Montmaur (Pierre de), 284

    Montmorency (La duchesse de), 431

    Montpazier et Villefranche, 329

    _Moretum_ de Virgile, 407

    Mornay et Sully, 399

    Mort (Reprsentation du), 200

    Mots (Vicissitudes du sens des), 435

    Mots historiques (Attribution des), 85

    Mots simples et composs, 103

    Mouchettes (nigme sur les), 260

    Mourir sans difficult, 255

    Moustaches, gage de bravoure, 132

    Mozart, 36 et 156

    Musc (Passion du), 233

    Muscade (Aimez-vous la?), 351

    Musique comme remde, 405

    Musique italienne, 271

    Musique militaire, 50

    Musique (Pays de), 245


    N

    Nage en honneur chez les Romains, 429

    _Nain jaune_ (Journal _le_), 43

    Napolon, 20, 43, 99, 124, 139, 323 et 428

    Napolitains (Rvolte des), 275

    Natation (cole de), 22

    Nicole (Pseudonyme de), 383

    _Nicomde_ (Tragdie de), 350

    Niveau (D'o vient le mot), 63

    Noblesse achete, 414

    Noblesse ancienne, 313

    Noblesse sans particule, 120

    Noces sales, 338

    Noix (Symbolisme des), 482

    Noms de famille, 364

    Noms dfigurs, 258

    Normands et Manceaux, 117

    Nuages (L'artillerie et les), 241

    Numrotage des maisons, 152


    O

    Obligeance (Date du mot), 210

    OEufs dans le mme panier, 223

    Oiseaux voleurs, 171

    Omelette (Bruit pour une), 348

    Orchestre (Chefs d') dans l'antiquit, 188

    Orgues de Barbarie (loge des), 457

    Orme (Attendre sous), 105

    Ossements royaux, 411

    Ost (Le droit d'), 397

    Oui (Origine du mot), 354


    P

    Pasiello, compositeur, 369

    _Palladium_, 48 et 454

    _Panem et circenses_, 115

    Panse et danse, 28

    Pantomime, 273

    Parasites (Montmaur, prince des), 284

    Parnasse (Mont-), 216

    Passeports rvlateurs, 461

    Parvis (Le mot), 55

    Passerat (Vers de), 97

    Pts (Interdiction des petits), 167

    Pavillon (Vers du pote), 353

    Peigne (Gratter du), 175

    Pelle de saint Honor (La), 395

    Pendaison et instruction, 130

    Pendre (A) et  dpendre, 4

    Penses (Culture des), 352

    Perrault (Contes de), 3

    Perron, palladium des Ligeois, 454

    Perruques (Histoire des), 309

    Phbus (Faire du), 462

    Phonographe (Ide ancienne du), 154

    Phosphore (Emploi du), 367

    Piano (Poids d'un morceau de), 23

    Piccinistes et gluckistes (Querelle des), 456

    Picpus (Le nom de), 57

    Pie voleuse, 171

    Pices de thtre achetes aux auteurs, 382

    Pied (tre mis ), 387

    Pierre des rois d'cosse, 48

    Pigalle et ses critiques, 135

    Piis (Vers de), 168

    Pile ou face (Jeu de), 298 et 413

    Piron (Pice prfre de), 310

    Pivoine, fleur de la Pentecte, 278

    Plaideur anonyme, 476

    Plaisir (Tel est notre), 179

    Platitudes ou turgotines, 485

    Platon (Le nom de), 164

    Pluie (Saints de la), 181 et 281

    Plumes  crire, 293

    Pois cuits, 403

    Pois (Petits), 464

    Poisson, auteur comique, 277

    Pompadour (Mme de), 136

    Pot (Tourner autour du), 433

    Poussah (Le nom de), 197

    _Pou-ta_, dieu chinois, 197

    Prdicateur bizarre, 375

    Prfrences nationales, 447

    Prsence d'esprit, 469

    Prsentation (Listes de), 332

    Prtre (Le pauvre), 205

    Prvention littraire, 392

    Procs (Combat terminant un), 440

    Procureur puni, 41

    Prononciation vicieuse, 418

    Prose mise en musique, 326

    Provenale (Langue), 206

    Publicains, 194

    Puff et puffisme, 38

    Pulchrie, soeur de Thodose, 358

    Pyrrhon le Sceptique, 299

    Pythagore (Le voile de), 116


    Q

    Quartier (Ne point faire de), 448

    Que chantez-vous l? 386

    Question (Mettre  la), 184

    Quinquina, 52

    _Quiproquo_, 232

    Quintilien (OEuvres de), 104


    R

    Rabat (Le), 27

    Rabelais, 123

    Racine et les jsuites, 445

    Ragots (Faire des), 25

    Raphal (Repartie de), 381

    Ravitaillement militaire, 474

    Rgate (D'o vient), 134

    Reine (Ne touchez pas  la), 240

    Reines blanches, 388

    Rembrandt (Planches de), 34 et 44

    Ren d'Anjou cultive les penses, 352

    Rpublique (Brouill avec la), 350

    Rpulsions, 442

    Revenants dans l'antiquit, 425

    Rvolte (Chemin de la), 347

    Rvolution (Causes de la), 218

    Revolver (Anciennet du), 172

    Richelieu musqu (Marchal de), 233

    Richelieu (Politesse du cardinal de), 209

    Rien et chose, 126

    Rien faire et ne rien faire, 227

    Rimes normandes, 418

    Robert Bruce (Voeu de), 176

    Robes  queue, 357

    Roch (Saint) et son chien, 432

    Rogne et rouge, 127

    Rohan (Chevalier de), 225

    Roi des pauvres, 35

    Rois (Dpossession des), 430

    Roman (D'o vient le mot), 199

    Romarin, signe d'infamie, 228

    Rose de Quadragsime, 483

    Roseau  crire, 293

    Roses (La baille des), 177

    Rossini et ses biographes, 368

    Roue (Invention de la), 125

    Rou (D'o vient le mot), 312

    Rouge (La couleur), 246

    Rouleau (tre au bout de son), 238

    Rousseau (J-J) et Louis XV, 398

    Royale (Barbe  la), 72

    Rudiger (Anagramme de), 414


    S

    Sac (Origine du mot), 337

    Sacchini, compositeur, 369

    Sachoir (Verbe), 73

    Sadi (Le sage), 444

    Saint-Sauveur (Rue), 362

    Saints (Dnicheur de), 283

    Salade de Sixte-Quint, 221

    _Sanctus_ (Attendre quelqu'un au), 295

    Sancy (Diamant de), 21

    Sandwichs, pourquoi nomms ainsi, 144

    Sang (Fer dans le), 406

    Sant (Boire  la), 346

    Sarti, compositeur, 369

    Sauvages et civiliss, 201

    Scabieuse, fleur, 328

    Scpeaux de Vieilleville, 291

    Sceptique (Mot de), 299

    Scribe (Couplet de), 140

    Scribe et Meyerbeer, 427

    Scrofulaire, plante mdicinale, 449

    Seau enlev (Le), 17

    Sguier (Le chancelier), 138

    Senef (Bataille de), 94

    Spulture royale, 113

    Squelle, 263

    Serfs en France (tat des), 389

    Serpent, signe symbolique, 424

    _Shake hand_, 145

    _Sige de Calais_, tragdie, 379

    Sifflets (Origine des), 471

    Silence (Club du), 37

    Silence (Signe du), 56

    Silencieuse (Acadmie), 292

    Sixte-Quint, 11, 41, 221 et 446

    Solitude, 217

    Sorts des saints (Prendre les), 47

    Soufflet, injure grave, 336

    Soufre (Divers tats du), 239

    Souliers (gyptiennes sans), 333

    Souverains (Longvit des), 77

    Spectateurs (Grve de), 288

    Strafford (Mort de), 59

    Sucre d'orge, 162

    Suicide (Animaux empchant le), 83

    Suicides autoriss, 335

    Suisse (Nom de la), 486

    Superstition de Tycho-Brah, 18

    Superstitions agricoles, 88

    Supplice de Dosa, 331

    Swithin (Saint), 281


    T

    Tabac (Rprobation du), 437

    Tabac (Supplice des preneurs de), 311

    Tabac (Usage du), 61

    Taillable et corvable, 170

    Talleyrand mourant, 85

    Tamerlan, 51

    Tandem (Attelage en), 192

    Tarquin l'Ancien, 235

    _Te Deum_ chant des deux parts, 94

    _Te Deum_ au lieu de _De profundis_, 94

    Temps (Mesure du), 267

    Terme (Le Dieu), 356

    Tessin (pitaphe du comte de), 157

    Testons (cus et), 45

    Testaments (Bizarrerie des), 279

    Tte (Le mot), 242

    Thmistocle, 16

    Thodose excommuni, 93

    Thodose le Jeune, 358

    Thvenot de Morande, 149

    Titres (Manie des), 361

    Toison d'or (Fondation de la), 374

    Tombeau de Napolon, 428

    Tonnerre et impt, 69

    Torture judiciaire, 184

    Tourner autour du pot, 433

    Transports (Moyens de), 276

    Tu et vous (Usage de), 373

    Turenne (Conversion de), 173

    Turgot et turgotines, 485

    Tycho-Brah (Superstition de), 18


    V

    Vacances (poque des), 112

    Vasa (Gustave), 270

    Vlocifres (Couplets sur les), 8

    Vlocipde (Le premier), 452

    Vendredi, jour heureux, 11

    Venise (Police de), 114 et 256

    Verges pour les coliers, 111

    Vers d'opra, 427

    Victoires de Louis XV, 330

    Vielle, instrument monocorde, 441

    Vieux de la Montagne, 297

    Villars (Duc de), 288

    Villars (Marchal de), 206

    Villefranche et Montpazier, 329

    Vinaigre, boisson romaine, 89

    Vinaigre rompant les rochers, 282

    Vinaigre de la Passion, 89

    Violette, emblme napolonien, 99

    Vitres en papier, 36

    Vivienne (Rue), 158

    Vivres assurs aux armes, 474

    Voie lacte (Composition de la), 147

    Voiture de Napolon, 323

    Voitures publiques, 276

    Volange, acteur, 224

    Voleur dguis en cardinal, 341

    Voltaire, 253, 315, 392, 399 et 477

    Vote des femmes, 143

    Votes pdestres, 208

    Vous et tu, 373

    Voyages imaginaires, 245


    W

    Wendrock, pseudonyme de Nicole, 383


    Y

    Y (A propos de la lettre), 230


    Z

    Zingarelli, 369

    Zizanie, 165


    SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
    Jules BARDOUX, Directeur.





End of the Project Gutenberg EBook of Curiosits Historiques et Littraires, by 
Eugne Muller

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Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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