The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise (Volume
3 de 5), by Hippolyte Taine

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Title: Histoire de la Littrature Anglaise (Volume 3 de 5)

Author: Hippolyte Taine

Release Date: October 18, 2012 [EBook #41101]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


TOME TROISIME




739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


PAR H. TAINE


TOME TROISIME




QUATRIME DITION REVUE ET AUGMENTE




  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
  1878

  Tous droits rservs.




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE.




LIVRE III.

L'GE CLASSIQUE.




CHAPITRE I.

La Restauration.


 1. LES VIVEURS.

     I. Les excs du puritanisme. -- Comment ils amnent les excs du
     sensualisme.

     II. Peinture de ces moeurs par un tranger. -- Les Mmoires de
     Grammont. -- Diffrence de la dbauche en France et en
     Angleterre.

     III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et
     pret de sa rancune.

     IV. Bassesses, cruauts, brutalits, dbauches de la cour. --
     Rochester, sa vie, ses pomes, son style, sa morale.

     V. Quelle est la philosophie qui convient  ces moeurs. --
     Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses
     dcouvertes. -- Sa mthode mathmatique. -- En quoi il se
     rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthtique, sa
     politique, sa logique, sa psychologie, sa mtaphysique. -- Esprit
     et objet de sa philosophie.

     VI. Le thtre. -- Changement dans le got et dans le public. --
     L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire aprs la
     Restauration.

     VII. Dryden. Disparates de ses comdies. -- Maladresse de ses
     indcences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molire.

     VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractre. -- Sa tristesse,
     son pret et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'pouse
     campagnarde_, _le Matre de danse_. -- Peintures licencieuses et
     dtails repoussants. -- Son nergie et son ralisme. -- Rles
     d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de
     Milton.


 2. LES MONDAINS.

     I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et
     ses causes. -- Comment elle s'tablit en Angleterre. -- Les
     modes, les amusements, les conversations, les faons et les
     talents de salon.

     II. Avnement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines.
     -- Ses caractres. -- Diffrence de la conversation sous
     lisabeth et sous Charles II.

     III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractre, son esprit,
     son style.

     IV. Les crivains  la mode. -- Leur langage correct, leurs
     faons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,
     Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est
     poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. --
     Manque de posie. -- Caractre de la posie et du style
     classiques et monarchiques.

     V. Sir John Denham. -- Son pome de _Cooper's Hill_. -- Ampleur
     oratoire de ses vers. -- Gravit anglaise de ses proccupations
     morales. -- Comment les gens du monde et les crivains se
     modlent alors sur la France.

     VI. Les comiques. -- Comparaison de ce thtre et de celui de
     Molire. -- L'ordre des ides dans Molire. -- Les ides
     gnrales dans Molire. -- Comment chez Molire l'odieux est
     dissimul, quoique la vrit soit peinte. -- Comment chez Molire
     l'honnte homme reste homme du monde. -- Comment l'honnte homme
     de Molire est un modle franais.

     VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolit
     des intentions. -- pret des caractres. -- Grossiret des
     moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrve,
     Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer.

     VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le
     squire Sullen. -- Le pre, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss
     Hoyden. -- Le jeune garon, le squire Humphry. -- Ide de la
     nature d'aprs ce thtre.

     IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss
     Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les
     hommes du monde. Mirabell. -- Ide de la socit d'aprs ce
     thtre. -- Pourquoi cette culture et cette littrature n'ont pas
     produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposes au
     caractre anglais. -- Transformation du got et des moeurs.

     X. La prolongation de la comdie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son
     talent. -- _L'cole de mdisance._ -- Comment la comdie dgnre
     et s'teint. -- Causes de la dcadence du thtre en Europe et en
     Angleterre.


 1. LES VIVEURS.

Lorsqu'on feuillette tour  tour l'oeuvre des peintres de la cour sous
Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles
portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et
profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.

Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en
devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent
 la fois princesses et jeunes filles, de ce monde gnreux et
hroque, lgant et orn, o resplendit encore la flamme de la
Renaissance, o reluit dj la politesse de l'ge moderne, on
rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes,  l'air ignoble
ou dur, incapables de pudeur ou de piti[1]. Leurs mains poteles,
panouies, ploient mignardement des doigts  fossettes; des torsades
de cheveux lourds roulent sur leurs paules charnues; les yeux noys
clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lvres
sensuelles. L'une relve un flot de cheveux dnous qui coule sur les
rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller,
ouvrant une manche dont la molle profondeur dcouvre toute la
blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs
semblent sortir du lit; le peignoir froiss colle sur la gorge, et
semble dfait par une nuit de dbauche; la robe de dessous, toute
chiffonne, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui
chatoie et luit. Toutes dbrailles qu'elles sont, elles se parent
insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles
bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'toffes
brodes et bruissantes, coiffures normes, dont les boucles et les
torsades enroules et dbordantes provoquent le regard par
l'chafaudage de leur magnificence effronte. Des draperies tortilles
tombent alentour en forme d'alcve, et les yeux plongent par une
chappe sur les alles d'un grand parc dont la solitude sera commode
 leurs plaisirs.

[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady
Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de
lady Price, etc.]


I

Tout cela tait venu par contraste: le puritanisme avait amen
l'orgie, et les fanatiques avaient dcri la vertu. Pendant de longues
annes, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs
religieuses, avait dsol la vie humaine. La conscience,  l'ide de
la mort et de l'obscure ternit, s'tait trouble; des anxits
sourdes y avaient pullul en secret comme une vgtation d'pines, et
le coeur malade, tressaillant  chaque mouvement, avait fini par
prendre en dgot tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts.
Ainsi empoisonn dans sa source, le divin sentiment de la justice
s'tait tourn en folie lugubre. L'homme, dclar pervers et damn, se
croyait enferm dans un cachot de perdition et de vice o nul effort
et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumire,  moins
que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vnt arracher la
pierre scelle de ce tombeau. Il avait men la vie d'un condamn,
bourrele et angoisseuse, opprime par un dsespoir morne, et hante
de spectres. Tel s'tait cru souvent sur le point de mourir: tel
autre,  l'ide d'une croix, tait travers d'hallucinations
douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frlement du malin esprit: tous
passaient des nuits les yeux fixs sur les histoires sanglantes et
les appels passionns de l'Ancien Testament, coutant les menaces et
les tonnerres du Dieu terrible, jusqu' renouveler en leur propre
coeur la frocit des gorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet
effort, la raison peu  peu dfaillait.  force de chercher le
Seigneur, on trouvait le rve. Aprs de longues heures de scheresse,
l'imagination fausse et surmene travaillait. Des figures
blouissantes, des ides inconnues se levaient tout d'un coup dans le
cerveau chauff; l'homme tait soulev et travers de mouvements
extraordinaires. Ainsi transform, il ne se reconnaissait plus
lui-mme; il ne s'attribuait pas ces inspirations vhmentes et
soudaines qui s'imposaient  lui, qui l'entranaient hors des chemins
frays, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et
l'illuminaient sans qu'il pt les prvoir, les arrter ou les rgler:
il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec
l'enthousiasme du dlire et la roideur de la foi.

Pour comble, le fanatisme s'tait chang en institution: le sectaire
avait not tous les degrs de la transfiguration intrieure, et rduit
en thorie l'envahissement du rve: il travaillait avec mthode 
chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire,
Bunyan en donnait les rgles, le Parlement en offrait l'exemple,
toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des
soldats, des femmes en discouraient, y pntraient, s'animaient par
les dtails de leur exprience et la publicit de leur motion. Une
nouvelle vie s'tait dploye, qui avait fltri et proscrit
l'ancienne. Tous les gots temporels taient supprims, toutes les
joies sensuelles taient interdites; l'homme spirituel restait seul
debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses
issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du ct de
son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les
yeux au ciel, les traits tirs, jaune et hagard, les cheveux ras, vtu
de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se
couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour
tide[3]. Le corps entier, l'extrieur, jusqu'au ton de la voix, tout
devait porter la marque de la pnitence et de la grce. Le puritain
discourait en paroles tranantes, d'un accent solennel, avec une sorte
de nasillement, comme pour dtruire la vivacit de la conversation et
la mlodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations
bibliques, son style imit des prophtes, son nom et le nom de ses
enfants, tirs de l'criture, tmoignaient que sa pense habitait le
monde terrible des prophtes et des exterminateurs. Du dedans, la
contagion avait gagn le dehors. Les alarmes de la conscience
s'taient changes en lois d'tat. La rigidit personnelle tait
devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir
comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-mme. Le
Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les thtres, et
fouetter les acteurs  la queue d'une charrette; les jurons taient
taxs; les arbres de mai taient coups; les ours, dont les combats
amusaient le peuple, taient tus; le pltre des maons puritains
rendait dcentes les nudits des statues; les belles ftes potiques
taient interdites. Des amendes et des punitions corporelles
interdisaient mme aux enfants les jeux, les danses, les sonneries de
cloches, les rjouissances, les rgalades, les luttes, la chasse,
tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le
dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des glises taient
arrachs ou dchirs. Le seul plaisir qu'on gardt et qu'on souffrt
tait le nasillement des psaumes, l'dification des sermons prolongs,
l'excitation des controverses haineuses, la joie pre et sombre de la
victoire remporte sur le dmon et de la tyrannie exerce contre ses
fauteurs. En cosse, pays plus froid et plus dur, l'intolrance allait
jusqu'aux derniers confins de la frocit et de la minutie, instituant
une surveillance sur les pratiques prives et sur la dvotion
intrieure de chaque membre de chaque famille, tant aux catholiques
leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perptuelle
ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcires au bcher[5]. Il
semblait qu'un nuage noir se ft appesanti sur la vie humaine, noyant
toute lumire, effaant toute beaut, teignant toute joie, travers
 et l par des clairs d'pe et par des lueurs de torches, sous
lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de
sectaires malades, d'opprims silencieux.

[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.]

[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il
portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.]

[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait t
 une assemble o taient cinq cents sorcires.--_Pictorial history_,
t. III, p. 489.]

[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow brot boyes and servants
before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had
clandestine censors, and gave money to some for this end. (Buckle,
_History of Civilisation_, I, 346.)

Even yearly in the 18th century the most popular divines in Scotland
affirmed that Satan frequently appears clothed in a corporeal
substance. (_Ibid._, 367.)

No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on
the Sabbath-day. (_Ibid._, 385.)

The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be
no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.)

1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: Yea, some
have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing
in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath. (_Ibid._)

I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued
as a partridge by his son Absalom. (Gray's _Great and Precious
Promises_.)

Voir tout le chapitre o Buckle a dcrit, d'aprs les textes, l'tat
de l'cosse au dix-septime sicle.]


II

Le roi rtabli, ce fut une dlivrance. Comme un fleuve barr et
engorg, l'esprit public se prcipita de tout son poids naturel et de
toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait ferm. L'lan
emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La
vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus
dans un discrdit commun. Dans ce grand reflux, la dvotion, balaye
avec l'honntet, laissa l'homme dvast et fangeux. Les parties
suprieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans
frein ni guide, lanc par ses convoitises  travers la justice et la
pudeur.

Quand on regarde ces moeurs  travers Hamilton et Saint-vremond, on
les tolre. C'est que leurs faons franaises font illusion. La
dbauche du Franais n'est qu' demi choquante; si l'animal en lui se
dchane, c'est sans trop d'excs. Son fonds n'est pas, comme chez
l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui
le recouvre, sans rencontrer le torrent gonfl et bourbeux qui gronde
sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites
chappes, rentrera de lui-mme et vite dans son lit accoutum. Le
Franais est doux, naturellement civilis, peu enclin  la sensualit
grande ou grossire, amateur de conversation sobre, aisment prmuni
contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon got. Le
chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en
somme l'orgie n'est pas agrable: casser des verres, brailler, dire
des ordures, s'emplir jusqu' la nause, il n'y a l rien de bien
tentant pour des sens un peu dlicats; il est n picurien, et non
glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie
dboutonne ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans
reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisment
la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma
femme: il n'est pas net du ct de la dlicatesse; ses escapades au
jeu et auprs des dames sentent d'un peu bien prs l'aigrefin et le
suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots  son endroit; il
sont trop pesants, ils crasent une aussi fine et aussi jolie
crature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent tre
ports que par des gens srieux, et Grammont ne prend rien au srieux,
ni les autres, ni lui-mme, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps
agrablement, voil toute son affaire. On ne s'ennuya plus dans
l'arme, dit Hamilton, ds qu'il y fut. C'est l sa gloire et son
objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le
vole: un autre et fait pendre le coquin: mais le vol tait joli, il
garde son drle. Il partait oubliant d'pouser sa fiance, on le
rattrape  Douvres; il revient, pouse; l'histoire tait plaisante: il
ne demande rien de mieux. Un jour, tant sans le sou, il dtrousse au
jeu le comte de Camran. Est-ce qu'aprs la figure qu'il a faite,
Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des
sentiments, il soutiendra l'honneur de la France. Le badinage couvre
ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'ides bien claires sur la
proprit. Il rgale Camran avec l'argent de Camran; Camran et-il
mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la
poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagn,
puisqu'on s'est amus  le prendre et qu'on s'amuse  le dpenser.
L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il
fait sa cour aux princes, soyez sr que ce n'est point  genoux: une
me si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de
niveau avec les plus grands; sous prtexte d'amuser le roi, il lui dit
des vrits vraies[7]. S'il tombe  Londres au milieu des scandales,
il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement
qu'il ne garde pas de boue. On n'aperoit plus sous ses rcits les
angoisses et les brutalits que les vnements reclent; le conte file
prestement, veillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre,
si bien que l'esprit tout entier est emmen, d'un mouvement agile et
facile, du ct de la belle humeur.  table, Grammont ne s'empiffrera
pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa matresse, il ne
lchera pas de gros mots; dans les duels, il ne hara pas son
adversaire. L'esprit franais est comme le vin franais: il ne rend
les gens ni brutaux, ni mchants, ni tristes. Telle est la source de
cet agrment: les soupers ne dtruisent ici ni la finesse, ni la
bont, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prvenant;
sa gaiet n'est complte que par la gaiet des autres[8]; il s'occupe
d'eux aussi naturellement que de lui-mme, et, par surcrot, il reste
alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants,
les mots heureux petillent sur ses lvres: il pense  table et en
compagnie, quelquefois mieux que seul ou  jeun. Vous voyez bien
qu'ici le dbauch n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il
l'achve, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur
perfection et leur joie que dans l'lgance et l'entrain d'un souper
choisi.

[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans
Hogarth, la peinture de cette dbauche brutale. Encore rcemment dans
un _finish_  Londres, les gentlemen s'amusaient  soler de belles
filles pares en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, 
leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora
Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Tmoin
oculaire.)]

[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: Ah! voici
Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez
perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas,
sire, que si le coup et t seulement douteux, ces messieurs
n'auraient pas manqu de vous donner gain de cause?]

[Note 8: Il dterrait les malheureux pour les secourir.]


III

Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert
d'enveloppe, la brute apparat dans sa violence et sa laideur. Un de
leurs hommes d'tat disait que chez nous la populace lche se
laisserait conduire par les mots d'humanit et d'honneur, mais que
chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue.
L'injure, le sang, l'orgie, voil la pture o se rua cette populace
de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord
l'esprit. Trois ans aprs le retour du roi, Butler publie son
_Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls
peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolong jusqu' nous.
Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et
dans quelles balourdises il dlaye sa farce vindicative!  et l
subsiste une image heureuse, dbris de la posie qui vient de prir;
mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que
l'autre et plus mchant. Cela est imit, dit-on, de _Don Quichotte_;
Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser
les torts et embourser des gourmades. Dites plutt que cela ressemble
 la misrable contrefaon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon
trotte indfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il
affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'nide travestie_.
La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier;
quarante vers sont dpenss  dcrire sa barbe, quarante autres 
dcrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des
disputes aussi prolonges que celles des puritains, tendent leurs
landes et leurs pines sur toute une moiti du pome. Point d'action,
point de naturel, partout des satires avortes, de grosses
caricatures; ni art, ni mesure, ni got; le style puritain est
transform en un baragouin absurde, et la rancune enfielle, manquant
son but par son excs mme, dfigure le portrait qu'elle veut tracer.
Croiriez-vous qu'un tel crivain fait le joli, qu'il veut nous
gayer, qu'il prtend tre agrable? La belle raillerie que ce trait
sur la barbe d'Hudibras! Ce mtore chevelu dnonait la chute des
sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le
dclin des gouvernements, et sa bche[10] hiroglyphique disait que
son tombeau et celui de l'tat taient creuss[11]. Il est si content
de cette gaiet insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore.
La btise crot  mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouv
plaisantes des gentillesses comme celles-ci? Son pe avait pour page
une dague, qui tait un peu petite pour son ge, et en consquence
l'accompagnait en la faon dont les nains suivaient les chevaliers
errants. C'tait un poignard de service, bon pour la corve et pour le
combat; quand il avait crev une poitrine ou une tte, il servait 
nettoyer les souliers ou  planter des oignons[12]. Tout tourne au
trivial; si quelque beaut se prsente, le burlesque la salit.  voir
ces longs dtails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on
croit avoir affaire  un amuseur des halles; ainsi parlent les
charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur
langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve;
en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux
ignominies de la vie prive[13]. Voil le grotesque dont les
courtisans de la Restauration ont fait leurs dlices; leur rancune et
leur grossiret se sont complues au spectacle de ces marionnettes
criardes; d'ici  travers deux sicles, on entend le gros rire de cet
auditoire de laquais.

[Note 9:

  For as neas bore his sire
  Upon his shoulder through the fire,
  Our knight did bear no less a pack
  Of his own buttocks on his back.]

[Note 10: Cette barbe tait taille en bche.]

[Note 11:

  His tawny beard was th'equal grace
  Both of his wisdom and his face;
  In cut and dye so like a tile,
  A sudden view it would beguile:
  The upper part whereof was whey,
  The nether orange, mix'd with grey.
  The hairy meteor did denounce
  The fall of sceptres and of crowns:
  With grisly type did represent
  Declining age of government,
  And tell, with hieroglyphic spade,
  Its own grave and the state's were made:
  Like Samson's heart-breakers, it grew
  In time to make a nation rue;
  Thought it contributed its own fall,
  To wait upon the public downfall....--
  "Twas bound to suffer persecution,
  And martyrdom, with resolution;
  T'oppose itself against the hate
  And vengeance of th'incensed state,
  In whose defiance it was worn,
  Still ready to be pull'd and torn,
  With red-hot irons to be tortur'd,
  Revild, and spit upon, and martyr'd.
  Maugre all which, 'twas to stand fast,
  As long as monarchy should last;
  But when the state should hap to reel,
  'Twas to submit to fatal steel,
  And fall, as it was consecrate,
  A sacrifice to fall of state,
  Whose thread of life the fatal sisters
  Did twist together with his whiskers,
  And twine so close, that Time should never,
  In life or death, their fortunes sever:
  But with his rusty sickle mow
  Both down together at a blow.]

[Note 12:

  This sword a dagger had his page,
  That was but little for his age,
  And therefore waited on him so
  As Dwarfs upon Knights errants do...
  When it had stabb'd or broke a head,
  It would scrape trenchers or chip bread.
  ... 'T would make clean shoes, and in the earth
  Set leeks and onions, and so forth.]

[Note 13:

          Quoth Hudibras, I smell a rat.
  Ralpho, thou dost prevaricate.
  For though the thesis which thou lay'st
  Be true adamussim as thou say'st.
  (For that Bear-baiting should appear
  Jure divino lawfuller
  Than Synods are, thou dost deny,
  Totidem verbis, so do I,)
  Yet there is a fallacy in this;
  For, if by thy Homoesis,
  Tussis pro crepitu, an art
  Under a Cough to slur a Fart,
  Thou wouldst sophistically imply,
  Both are unlawful, I deny.]


IV

Charles II  table faisait orgueilleusement remarquer  Grammont que
ses officiers le servaient  genoux. Ils faisaient bien, c'tait l
leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les
plus honors et les plus honntes de la cour, apprend  l'improviste,
en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des oeuvres du duc
d'York, et que ce duc, frre du roi, lui a promis mariage. Voici les
paroles de ce tendre pre; il a pris soin lui-mme de nous les
transmettre. Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colre
contre la perversit de sa fille et dit avec toute la vhmence
imaginable qu'aussitt qu'il serait chez lui, il la mettrait  la
porte comme une prostitue, lui dclarant qu'elle et  se pourvoir
comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais. Remarquez que
ce grand homme avait reu la nouvelle chez le roi par surprise, et
qu'il trouvait du premier coup ces accents gnreux et paternels. Il
ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille ft la catin du duc
que de la voir sa femme. N'est-ce pas hroque? Mais laissons-le
parler. Un coeur si noblement monarchique peut seul se surpasser
lui-mme. Il tait prt  donner un avis positif, et il esprait que
leurs seigneuries se joindraient  lui pour que le roi ft  l'instant
envoyer _la femme_  la Tour, o elle serait jete dans un cachot,
sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pt tre
admise auprs d'elle, qu'aussitt aprs on prsenterait un acte au
Parlement pour lui faire couper la tte, que non-seulement il y
donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier  le
proposer. Quelle vertu romaine! Et de peur de n'tre pas cru, il
insiste: Quiconque connatra le chancelier croira qu'il a dit cela de
tout son coeur. Il n'est pas encore content, il rpte son avis, il
s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour
obtenir qu'on tranche la tte  sa fille. J'aimerais mieux me
soumettre  son dshonneur et le supporter en toute humilit que le
voir rpar par son mariage, pense que j'excre si fort que je serais
bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due 
sa prsomption! Voil comment, en cas difficile, un homme garde ses
traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes
du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement qu'il avait
couch avec la jeune fille, et se dit prt  l'pouser pour l'amour
du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle. Puis un peu
aprs il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur,
afin de sauver la famille royale de cette msalliance. Ce beau
dvouement fut pay; il eut bientt une pension sur la cassette et fut
cr comte de Falmouth. Ds l'abord, la bassesse des corps publics
avait gal celle des particuliers. La Chambre des communes, tout 
l'heure reine, encore pleine de presbytriens, de rebelles et de
vainqueurs, vota que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient
tre exempts du crime horrible de rbellion et de sa juste peine,
s'ils ne s'appliquaient formellement la grce et le pardon accords
par Sa Majest dans la dclaration de Breda. Puis tous ces hros
allrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrs de leur
monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne
n'avait plus de coeur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et
vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des
membres du Parlement, des ambassadeurs reoivent l'argent de la
France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs,
jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles;
Algernon Sidney accepta 500 guines. Ils n'ont plus assez de got pour
garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un
peu d'honneur[15].

Si vous regardez l'homme ainsi dcouronn, vous y retrouverez d'abord
les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la
Chambre des communes, sir John Coventry, avait laiss chapper une
parole qu'on prit pour un blme des galanteries royales. Le duc de
Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi,
par d'honntes gens dvous, qui lui fendirent le nez jusqu' l'os. Un
sclrat, Blood, avait tent d'assassiner le duc d'Osmond et poignard
le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles
II, jugeant que cet homme tait intressant et distingu dans son
genre, lui fit grce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa
familiarit face  face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint
une sorte de hros et fut reu dans le meilleur monde. Aprs de si
beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de
la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, dguise
en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout
sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultres revint
publiquement, et comme en triomphe,  la maison du mort. On ne
s'tonne plus d'entendre le comte de Koenigsmark traiter de
peccadille un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je
traduis un duel d'aprs Pepys, pour faire comprendre ces moeurs de
soudards et de coupe-jarrets. Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les
deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri
Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant
quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui tait l dit:--Comment!
est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?--Sir Henri
Bellasses, entendant cela, dit:--Non, et je veux que vous sachiez que
je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes
rgles.--Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir
l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.--L-dessus sir
Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allrent
pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri
Bellasses arrivait; alors il sortit du caf o il attendait les
nouvelles, arrta la voiture, et dit  sir Henri Bellasses de
sortir.--Bien, dit sir Henri Bellasses, mais _vous ne m'attaquerez
pas_ pendant que je descendrai, n'est-ce pas?--Non, dit Tom Porter. Il
descendit, et tous deux dgainrent. Ils furent blesss tous deux, et
sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours aprs. Ce
n'taient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir piti de leurs
ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords
conduisirent le procs des rpublicains avec une impudence de cruaut
et une franchise de rancune extraordinaires. Un shriff se colleta sur
l'chafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui
arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procs du major
gnral Harrison, le bourreau fut plac  ct de lui, en habit
sinistre, une corde  la main; on voulait lui donner tout au long
l'avant-got de la mort. Il fut dtach vivant de la potence, ventr;
il vit ses entrailles jetes dans le feu; puis il fut coup en
quartiers, et son coeur encore palpitant fut arrach et montr au
peuple. Les cavaliers par plaisir venaient l. Tel renchrissait; le
colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le lgiste John
Coke, dit aux gens du shriff d'amener plus prs Hugh Peters, autre
condamn; l'excuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda
au malheureux si la besogne tait de son got. Les corps pourris de
Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent dterrs le soir, et les ttes
plantes sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames
allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les
courtisans en faisaient des chansons. Ils taient tombs si bas,
qu'ils n'avaient plus mme le dgot physique. Les yeux et l'odorat
n'aidaient plus l'humanit de leurs rpugnances; les sens taient
aussi amortis que le coeur.

[Note 14: Mmoires de Clarendon, t. II, p. 65.]

[Note 15: Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of
the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since
the king's coming in. (1667. Pepys.)

Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as
he ever did.--That the Duke of York hath come out of his wife's bed
and gone to others laid in bed for him; that the family (of the duke)
is in horrible debt, by spending above 60000 liv. per annum, when he
hath not 40000 liv.

It is certain that, as it now is, the seamen of England, in my
conscience, would, if they could, go over and serve the King of France
or Holland, rather than us. (24 juin 1667. _Ibid._)]


V

Au sortir de ce sang, ils couraient  la dbauche. Il faut lire la vie
du comte de Rochester[16], homme de cour et pote, qui fut le hros du
temps. Ce sont les moeurs d'un saltimbanque effrn et triste: hanter
les tripots, suborner les femmes, crire des chansons sales et des
pamphlets orduriers, voil ses plaisirs; des commrages parmi les
filles d'honneur, des tracasseries avec les crivains, des injures
reues, des coups de bton donns, voil ses occupations. Pour faire
le galant, avant d'pouser sa femme, il l'enlve. Pour taler du
scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lche.
Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intrieure, manquant
d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois,
avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une
auberge, se fit aubergiste, rgalant les maris et dbauchant les
femmes. Il s'introduit dguis en vieille chez un bonhomme avare, lui
prend sa femme, qu'il passe  Buckingham. Le mari se pend; ils
trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur
de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille.
Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les
faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dvergondage d'une
imagination vhmente, qui se salit comme une autre se pare, qui se
pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la
raison et dans la beaut. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans
des mains pareilles? On ne peut pas copier mme les titres de ses
pomes: il n'a crit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que
l'amour ressemble  une branche sche jete au fond d'une mine; les
cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par
transformer le bois vulgaire en une aigrette tincelante de diamants
purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour tre
plus sr de le saisir, il le rduit  un bton. Tous les fins
sentiments, tous les rves, cet enchantement, cette sereine et sublime
lumire qui transfigure en un instant notre misrable monde, cette
illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre tre, nous montre
la perfection dans une crature borne, et le bonheur ternel dans une
motion qui va finir, tout disparat; il ne reste chez lui qu'un
apptit rassasi et des sens teints; le pis, c'est qu'il crit sans
verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualit pittoresque lui
manquent; on retrouve dans ses satires un lve de Boileau. Rien de
plus choquant que l'obscnit froide. On supporte les priapes de
Jules Romain et la volupt vnitienne, parce que le gnie y relve
l'instinct physique, et que, la beaut de ses draperies clatantes,
transforme l'orgie en une oeuvre d'art. On pardonne  Rabelais quand
on a senti la sve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge
dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on
suit avec admiration, mme avec sympathie, le torrent d'ides et de
fantaisies qui roule  travers sa fange. Mais voir un homme qui tche
d'tre lgant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du
monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique  trouver pour
chaque ordure une mtaphore convenable, qui polissonne avec tude et
de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'lan, ni
la science, ni le gnie, dgrade le bon style jusqu' cet office,
c'est voir un goujat qui s'occupe  tremper une parure dans un
ruisseau. Aprs tout viennent le dgot et la maladie. Tandis que la
Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de
bonheur, celui-ci  trente ans injurie la femme avec une cret
lugubre. Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir;
quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien.
Elle est un pige, une machine  meurtre, une machine  dbauche.
Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il
tourne  la haine ou  la bont absurde. Si elle veut tre grave, elle
a l'air d'un dmon; on dirait d'une cervele ou d'une coureuse quand
elle tche d'tre polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance,
et avide pour tout dpenser en luxure[17]. Quelle confession qu'un
tel jugement, et quel abrg de vie! On voit  la fin le viveur
hbt, dessch comme un squelette, rong d'ulcres. Parmi les
refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avorts et de
jouissances salies qui s'entassent comme dans un gout dans sa tte
lasse, la crainte de la damnation fermente; il meurt dvot 
trente-trois ans.

Tout en haut, le roi donne l'exemple. Ce vieux bouc, comme
l'appellent les courtisans, se croit gai et lgant; quelle gaiet et
quelle lgance! L'air franais ne va pas aux gens d'outre-Manche.
Catholiques, ils tombent dans la superstition troite; picuriens,
dans la grosse dbauche; courtisans, dans la servilit basse;
sceptiques, dans l'athisme dbraill. Cette cour ne sait imiter que
nos ameublements et nos costumes. L'extrieur de rgularit et de
dcence que le bon got public maintient  Versailles est rejet d'ici
comme incommode. Charles et son frre, en robe d'apparat, se mettent 
courir comme au carnaval. Le jour o la flotte hollandaise brla les
navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de
Monmouth et s'amusa  poursuivre un phalne. Au conseil, pendant
qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et
Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'pigrammes
dvergondes, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de
gros mots avec sa matresse publiquement; elle l'appelait imbcile, et
il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, si bien que
les sentinelles elles-mmes en parlaient[18]. Il se laissait tromper
par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un
saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. Le roi a dclar
qu'il n'tait pas le pre de l'enfant dont elle est grosse en ce
moment; mais elle lui a dit: Le diable m'emporte! vous le
reconnatrez. L-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour
se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle pouse, Catherine
de Bragance, il la squestra, chassa ses domestiques, la brutalisa
pour lui imposer la familiarit de sa drlesse, et finit par la
dgrader jusqu' cette amiti. Le bon Pepys, en dpit de son coeur
monarchique, finit par dire: Ayant entendu le duc et le roi parler,
et voyant et observant leurs faons de s'entretenir, Dieu me pardonne,
quoique je les admire avec toute l'obissance possible, pourtant plus
on les considre et on les observe, moins on trouve de diffrence
entre eux et les autres hommes, quoique, grce en soit rendue  Dieu,
ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un
beau naturel! Il avait vu, un jour de fte, Charles II conduire miss
Stewart dans une embrasure de croise[19], et la dvorer de baisers
une demi-heure durant,  la vue de tous. Un autre jour, le capitaine
Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame
en dansant laissa tomber un enfant. On l'emporta dans un mouchoir;
le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le dissqua,
faisant  son endroit de grandes plaisanteries. Ces gaiets de
carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nause.
Les courtisans suivaient l'lan. Miss Jennings, qui devint duchesse de
Tyrconnel, se dguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa
marchandise dans les rues. Pepys raconte des ftes o les seigneurs et
les dames se barbouillaient l'un  l'autre le visage avec de la
graisse de chandelle et de la suie, tellement que la plupart d'entre
eux ressemblaient  des diables. La mode tait de jurer, de raconter
des scandales, de s'enivrer, de dblatrer contre les prtres et
l'criture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres
sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle,  quatre-vingts ans, allait
au tripot, avec un domestique  ct de lui qui lui nommait chaque
carte. Sedley et Buckhurst se dshabillaient pour courir les rues
aprs minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu  la fentre
pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements
des filles d'honneur et les gots contre la nature: il faut les
montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer
joliment  sa manire. Je finis par un rcit de Pepys qui donnera la
mesure. Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette
socit dont on a tant parl rcemment, et qui est dsigne sous le
nom de _balleurs_ (_ballers_). Elle s'est forme de quelques jeunes
fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse
d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y
livrait  tous les dbordements imaginables; on y dansait  l'tat de
pure nature. L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point
gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le
lugubre Hobbes et l'ont pour matre. En effet, c'est la philosophie de
Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait.

[Note 16: Voir une _tude_ dtaille sur Rochester, par M. Forgues.
(_Revue des Deux-Mondes_, aot et septembre 1857.)]

[Note 17: When she is young, she whores herself for sport:

  And when she's old, she bawds for her support....
  She is a snare, a shamble, a stews.
  Her meat and sawce she does for lechery chuse,
  And does in laziness delight the more,
  Because by that she is provoked to whore.
  Ungrateful, treacherous, enviously enclined,
  Wild beasts are tamed, floods easier far confined,
  Than is her stubborn and rebellious mind....
  Her temper so extravagant we find,
  She hates or is impertinently kind.
  Would she be grave, she then looks like a devil,
  And like a fool or whore, when she be civil....
  Contentious, wicked, and not fit to trust,
  And covetous to spend it on her lust.]

[Note 18: Pepys.]

[Note 19: Je ne sais o ce fou de Crofts avait pris que les
Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient
toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si
belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se
mit  la montrer jusqu'au-dessus du genou. (Grammont.)]


VI

Celui-ci est un de ces esprits puissants et limits qu'on nomme
positifs, si frquents en Angleterre, de la famille de Swift et de
Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De l chez
lui une mthode et un style d'une scheresse et d'une vigueur
extraordinaires, les plus capables de construire et de dtruire; de l
une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une
lumire immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain.
Dans chaque objet, dans chaque vnement, il y a quelque fait primitif
et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent
se grouper les riches dveloppements qui l'achvent. L'esprit positif
s'abat du premier coup sur ce noyau, crase l'clatante vgtation qui
le recouvre, la disperse, l'anantit, puis, concentrant sur lui tout
l'effort de sa prise vhmente, le dgage, le soulve, le taille, et
l'rige en un lieu visible d'o il brillera dsormais  tous et pour
toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les motions
sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de
faits serrs dans un petit espace, attachs entre eux par la dduction
comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou
recherch. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et
durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui
aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, carte
l'corce passagre et brillante, circonscrit la portion solide qui est
la matire permanente de toute pense et l'objet propre du sens
commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidit
par les suppressions. De tous les liens qui unissent les ides, il
n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement
continu et de l'espce la plus tenace, tout compos d'additions et de
soustractions, rduit  la combinaison de quelques notions simples
qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des
autres, forment sous des noms divers des totaux ou des diffrences
dont on suit toujours la gnration et dont on dmle toujours les
lments. Il a pratiqu d'avance la mthode de Condillac, remontant
ds l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre
de degr en degr la filiation et le parentage des ides dont il est
la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre,
peut  chaque moment justifier l'exactitude de son opration et
vrifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique
fauche  travers les prjugs avec une roideur et une hardiesse
d'automate. Hobbes dblaye la science des mots et des thories
scolastiques. Il raille les quiddits, il carte les espces sensibles
et intelligibles, il rejette l'autorit des citations[20]. Il tranche
avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus
vivantes. Il nie que les livres de Mose, de Josu et des autres
soient de leurs prtendus auteurs. Il dclare que nul raisonnement ne
russit  prouver la divinit de l'criture, et qu'il faut  chacun
pour y croire une rvlation surnaturelle et personnelle. Il renverse
en six mots l'autorit de cette rvlation et de toute autre: Dire
que Dieu a parl en rve  un homme, c'est dire simplement qu'il a
rv que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une
voix, c'est dire qu'il a eu un rve qui tenait du sommeil et de la
veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire
qu'il trouve en lui-mme un ardent dsir de parler, ou quelque forte
opinion pour laquelle il ne peut allguer aucune raison naturelle et
suffisante[21]. Il rduit l'homme  n'tre qu'un corps, l'me 
n'tre qu'une fonction, Dieu  n'tre qu'une inconnue. Toutes ses
phrases sont des quations ou des rductions mathmatiques. En effet,
c'est aux mathmatiques qu'il emprunte son ide de la science[22].
C'est d'aprs les mathmatiques qu'il veut rformer les sciences
morales. C'est le point de dpart des mathmatiques qu'il donne aux
sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement
interne caus par un choc extrieur, le dsir un mouvement interne,
dirig vers un corps extrieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux
notions combines tout le monde moral. C'est la mthode des
mathmatiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il dmle comme
les gomtres deux ides simples qu'il transforme par degrs en ides
plus complexes, et qu'avec la sensation et le dsir il compose les
passions, les droits et les institutions humaines, comme les
gomtres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les
polydres les plus compliqus. C'est l'aspect des mathmatiques qu'il
a donn aux sciences morales, lorsqu'il a dress dans la vie humaine
sa construction incomplte et rigide, semblable au rseau de figures
idales que les gomtres instituent au milieu des corps. Pour la
premire fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec
excs et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute
l'Europe l'ge classique: non pas l'indpendance de l'inspiration et
du gnie comme  la Renaissance; non pas la maturit des mthodes
exprimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'ge prsent;
mais l'indpendance de la raison raisonnante, qui, cartant
l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal
l'exprience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathmatiques
son modle, dans le discours son organe, dans la socit polie son
auditoire, dans les vrits moyennes son emploi, dans l'homme abstrait
sa matire, dans l'idologie sa formule, dans la rvolution franaise
sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin.

Mais tandis que Descartes, au milieu d'une socit et d'une religion
pures, ennoblies et apaises, intronisait l'esprit et relevait
l'homme, Hobbes, au milieu d'une socit bouleverse et d'une religion
en dlire, dgradait l'homme et intronisait le corps. Par dgot des
puritains, les courtisans rduisaient la vie humaine  la volupt
animale; par dgot des puritains, Hobbes rduisait la nature humaine
 la partie animale. Les courtisans taient athes et brutaux en
pratique: il tait athe et brutal en spculation. Ils avaient tabli
la mode de l'instinct et de l'gosme: il crivait la philosophie de
l'gosme et de l'instinct. Ils avaient effac de leurs coeurs tous
les sentiments fins et nobles: il effaait du coeur tous les
sentiments nobles et fins. Il rigeait leurs moeurs en thorie,
donnait le manuel de leur conduite, et rdigeait d'avance les
axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon
eux, le premier des biens est la conservation de la vie et des
membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.
Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-l.
Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agrable. Nul ne
donne qu'en vue d'un avantage personnel.--Pourquoi les amitis
sont-elles des biens? Parce qu'elles sont utiles, les amis servant 
la dfense et encore  d'autres choses.--Pourquoi avons-nous piti du
malheur d'autrui? Parce que nous considrons qu'un malheur semblable
pourrait nous arriver.--Pourquoi est-il beau de pardonner  qui
demande pardon? Parce que c'est l une preuve de confiance en
soi-mme. Voil le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce
qu'entre ces mains fltrissantes deviennent les plus prcieuses
fleurs. La musique, la peinture, la posie, sont agrables comme
imitations qui rappellent le pass, parce que, si le pass  t bon,
il est agrable en imitation comme bon, et que, s'il a t mauvais, il
est agrable en imitation comme pass. C'est  ce grossier mcanisme
qu'il rduit les beaux-arts; on s'en est aperu quand il a voulu
traduire l'_Iliade_.  ses yeux, la philosophie est du mme ordre. Si
la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle
est dsirable en soi, c'est qu'elle est agrable. Ainsi nulle dignit
dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au mme titre
qu'un domestique ou un pantin. L'argent, tant plus utile, vaut mieux.
C'est pourquoi celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les
stociens, mais celui qui est riche est sage[24]. Pour la religion,
elle n'est que la crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit
ou imagin d'aprs des rcits publiquement autoriss[25]. En effet,
cela est vrai pour l'me d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons
ou injurieux, crdules ou blasphmateurs, ils n'ont rien souponn au
del.--Nul droit naturel. Avant que les hommes se fussent lis par
des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait
contre qui il voulait. Nulle amiti naturelle. Les hommes ne
s'associent que par intrt ou vanit, c'est--dire par amour de soi,
non par amour des autres. L'origine des grandes socits durables
n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'tat de nature ont la
volont de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'tat de
nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par
essence cette guerre est ternelle.[26] Le dchanement des sectes,
le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le dbordement
des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggr
cette ide de la socit et de l'homme. Ils aspiraient tous,
philosophes et peuple,  la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien
inexorable, la veut absolue; la rpression en sera plus forte et la
paix plus stable. Que nul ne rsiste au souverain. Quoi qu'il fasse
contre un sujet, quel qu'en soit le prtexte, ce n'est point
injustice. C'est lui qui doit dcider des livres canoniques. Il est
pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer
au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livr sans
rserve l'entire possession de tous les actes extrieurs; au moins,
de cette faon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'tat, le
prtexte de leur conscience. C'est dans ces extrmits que l'immense
fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient prcipit un esprit
troit et consquent. Sur cette prison scelle o il enfermait et
resserrait de tout son effort la mchante bte de proie, il appuyait
comme un dernier bloc, pour terniser la captivit humaine, la
philosophie entire et toute la thorie, non-seulement de l'homme,
mais du reste de l'univers. Il rduisait les jugements  l'addition
de deux noms, les ides  des tats du cerveau, les sensations  des
mouvements corporels, les lois gnrales  de simples mots, toute
substance au corps, toute science  la connaissance des corps
sensibles, tout l'tre humain  un corps capable de mouvement reu ou
rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-mme et la nature
que par la face mprise, et rabattu dans sa conception de lui-mme et
du monde, pt ployer sous le faix de l'autorit ncessaire et subir
enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en
effet le dsir que suggre ce spectacle de la restauration anglaise.
L'homme mritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors
cette philosophie; il va se montrer sur la scne tel qu'il s'est
montr dans la thorie et dans les moeurs.

[Note 20: Si l'on veut respecter l'antiquit, c'est l'ge prsent qui
est le plus vieux.]

[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to
say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or
heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and
waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he
finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for
which he cannot alledge no natural and sufficient reason.]

[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have
proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The
former is free from controversy and dispute, because it consisteth in
comparing figure and motion only, in which things truth and the
interest of men oppose not each other. But in the other there is
nothing undisputable, because it compares men and meddles with their
right and profit.]

[Note 23: Ses principaux ouvrages ont t crits entre 1646 et 1655.]

[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.

Amiciti bon, nempe utiles. Nam amiciti cm ad multa alia, tum ad
prsidium conferunt.

Sapientia utile. Nam prsidium in se habet nonnullum. Appetibile est
per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis.

Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui
dives est sapiens est dicendus.

Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduci sui.

Imitatio jucundum, revocat enim prterita. Prterita autem si bona
fuerint, jucunda sunt reprsentata, quia bona. Si mala, quia
prterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.]

[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fict ill sint, sive
ab historiis accept sint publice, religio. Si publice accept non
sint, superstitio.]

[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel glori, hoc est, sui,
non sociorum amore contrahitur.

Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua
benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.

Voluntas ldendi omnibus inest in statu natur.

Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum.
Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.

Bellum sua natura sempiternum.]

[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox
composita substantia incorporea est insignificans que ac si quis
diceret corpus incorporeum.

Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus
qui oriri potest a voce hac, infinitum.

Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et
substractionem.

Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.

Veritas in dicto non in re consistit.

Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest prter motum
partium aliquarum intus in sentiente existentium, qu partes mot
organorum quibus sentimus partes sunt.]


VII

Quand les thtres, ferms par le parlement, rouvrirent, on s'aperut
bientt que le got avait chang. Shirley, le dernier de la grande
cole, n'crit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligs
de refaire les pices de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour
les accommoder  la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit
d't_[28], dclare qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la
plus insipide et ridicule pice qu'il ait vue de sa vie. La comdie
se transforme; c'est que le public s'tait transform.

Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles mes
jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte o il fallait brler du
genivre, devant cette misrable scne  demi claire, devant ces
dcors de cabaret, ces rles de femmes jous par des hommes,
l'illusion les prenait. Ils ne s'inquitaient gure des
vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forts
et des ocans, d'un ciel  l'autre,  travers vingt annes, parmi dix
batailles et tout le ple-mle des aventures. Ils ne se souciaient
point de toujours rire; la comdie, aprs un clat de bouffonnerie,
reprenait son air srieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'gayer
que pour rver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de
passions et de songes, passions sourdes, songes clatants, dont
l'essaim emprisonn bourdonnait obscurment, attendant que le pote
vnt lui ouvrir la nouveaut et la splendeur du ciel. Des paysages
entrevus dans un clair, la crinire grisonnante d'une longue vague
qui surplombe, un coin de fort humide o les biches lvent leur tte
inquite, le sourire subit et la joue empourpre d'une jeune fille qui
aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments dlicats,
par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voil les
spectacles et les motions qu'ils venaient chercher. Ils montaient
d'eux-mmes au plus haut du monde idal; ils voulaient contempler les
extrmes gnrosits, l'amour absolu; ils ne s'tonnaient point des
feries, ils entraient sans effort dans la rgion que la posie
transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumire. Ils comprenaient
du premier coup ses excs et ses caprices; ils n'avaient pas besoin
d'tre prpars; ils suivaient ses carts, ses bizarreries, le
fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines
prodigalits de ses couleurs surcharges, comme un musicien suit une
symphonie. Ils taient dans cet tat passager et extrme o
l'imagination adulte et vierge, encombre de dsirs, de curiosits et
de forces, dveloppe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il
y a de plus exalt et de plus exquis.

Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tch de se
polir  la franaise, ils ont ajout  la scne des dcors mobiles, de
la musique, des lumires, de la vraisemblance, de la commodit, toute
sorte d'agrments extrieurs; mais le coeur leur manque.
Reprsentez-vous ces fats  demi ivres, qui ne voient dans l'amour que
le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un
Mercutio. Avec quelle partie de son me pourrait-il comprendre la
posie et la fantaisie? La comdie romanesque est hors de sa porte;
il ne peut saisir que le monde rel, et dans ce monde l'enveloppe
palpable et grossire. Donnez-lui une peinture exacte de la vie
ordinaire, des vnements plats et probables, l'imitation littrale de
ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scne  Londres, dans
l'anne courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses
entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses
essais de dissertation franaise. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve
les gens et les faons qu'il vient de quitter  sa taverne ou dans
l'antichambre; que le thtre et la rue soient de plain-pied. La
comdie lui donnera les mmes plaisirs que la vie; il s'y tranera
galement dans la vulgarit et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y
assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des
yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement
en mme temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire
par sympathie, les images effrontes le divertiront par rminiscence.
L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le
rveille; il s'agit ordinairement d'un pre ou d'un mari qu'on trompe.
Les beaux gentilshommes prennent comme l'crivain le parti du galant,
s'intressent  ses progrs, et se croient avec lui en bonne fortune.
Joignez  cela des femmes qu'on dbauche et qui veulent tre
dbauches. Ces provocations, ces faons de filles, le chassez-croisez
des changes et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des
soupers, l'impudence des scnes aventures jusqu'aux dmonstrations
physiques, les chansons risques, les _gueules_[29] lances et
renvoyes parmi des tableaux vivants, toute cette orgie reprsente
remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcrot
le thtre consacre leurs moeurs.  force de ne reprsenter que des
vices, il autorise leurs vices. Les crivains posent en rgle que
toutes les femmes sont des drlesses, et que tous les hommes sont des
brutes. La dbauche entre leurs mains devient une chose naturelle,
bien plus, une chose de bon got; ils la professent. Rochester et
Charles II pouvaient sortir du thtre difis sur eux-mmes,
convaincus comme ils l'taient dj que la vertu n'est qu'une grimace,
la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher.

[Note 28: 1662.]

[Note 29: Mot de Le Sage.]


VIII

Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas
rsolument. Une sorte de fume lumineuse, reste de l'ge prcdent,
plane encore sur son thtre. Sa riche imagination le retient  demi
dans la comdie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton,
_la Tempte_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans
_l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage  la mode_, dans _le Faux
Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a
tantt des images clatantes et des mtaphores exaltes comme les
vieux potes nationaux, tantt des figures recherches et de l'esprit
pointill comme Calderon et Lope. Il mle le tragique et le plaisant,
les renversements de trnes et les peintures de moeurs. Mais dans ce
compromis maladroit l'me potique de l'ancienne comdie a disparu: il
n'en reste que le vtement et la dorure. L'homme nouveau se montre
grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de
grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie
son talent, qu'il est au fond srieux et pote, qu'il suit la mode et
non sa pense, qu'il fait le libertin par rflexion, et pour se
mettre au got du jour[31]. Il polissonne maladroitement et
dogmatiquement; il est impie sans lan, en priodes dveloppes. Un de
ses galants s'crie: Est-ce que l'amour sans le prtre et l'autel
n'est pas l'amour? Le prtre est l pour son salaire et ne s'inquite
pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].--Je
voudrais, dit Hippolyte, qu'il y et un bal en permanence dans notre
clotre, et que la moiti des jolies nonnes y ft change en hommes
pour le service des autres[33]. Nul mnagement, nul tact. Dans son
_Moine espagnol_, la reine, assez honnte femme, dit  Torrismond
qu'elle va faire tuer le vieux roi dtrn pour l'pouser, lui
Torrismond, plus  son aise. Bientt on leur annonce le meurtre:
Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse
nuit, est  vous et  moi[34].  ct de cette tragdie sensuelle,
l'intrigue comique, pousse jusqu'aux familiarits les plus lestes,
tale l'amour d'un cavalier pour une femme marie qui  la fin se
trouve tre sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dnoment rien qui
froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires rpugnances de
la pudeur naturelle. Quand il traduit une pice hasarde,
_Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en te les
adoucissements, il en alourdit le scandale. Le roi et le prtre, dit
Jupiter, sont en quelque manire contraints par convenance d'tre des
hypocrites bien masqus[35]. L-dessus, le dieu tale crment son
despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden
un moyen de dcrier par contre-coup les thologiens et leur Dieu
arbitraire. Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je
n'en puis faire  moi-mme, puisque c'est ma volont que je fais, ni
aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est  moi. Cette nuit je
jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je dcrtai
que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort
 son mari, car je me suis rserv le droit de l'avoir tant qu'elle
me plairait[36]. Cette pdanterie ouverte se change en luxure
ouverte sitt qu'il voit Alcmne. Nul dtail n'est omis: Jupiter lui
dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort,
elle fait pis que lui, elle s'accroche  lui, elle entre dans des
peintures intimes. Toutes les faons royales de la haute galanterie
ont t arraches comme un vtement incommode; c'est le sans-gne
cynique au lieu de la dcence aristocratique; la scne est crite
d'aprs Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'tre crite d'aprs
Louis XIV et Mme de Montespan.

[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.]

[Note 31: We love to get our mistresses, and purr over them, as cats
do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure
is to pat them back again.

Wildblood dit  sa matresse: I am none of those unreasonable lovers
that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly
my stint.--Et Jacintha rpond: Or would not a fortnight serve our
turn? (_Mock Astrologer._)

Souvent,  la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit
Hobbes.]

[Note 32:

  Is not Love love without a Priest and Altars?
  The temples are inanimate, and know not
  What vows are made in them; the Priest stands ready
  For his hire, and cares not what hearts he couples.
  Love alone is marriage....]

[Note 33: I wished the ball might be kept perpetually in our cloyster,
and that half the handsome nuns in it might be turned to men, for the
sake of the other.]

[Note 34: This night, this happy night is yours and mine.

Et tout  ct on rencontre des allusions politiques. Cela peint
temps. Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'pouser la reine:

        Power which in one age is tyranny
  Is ripen'd in the next to succession.
  She's in possession.]

[Note 35:

  For Kings and Priest are in a manner bound
  For reverence sake, to be close hypocrites.]

[Note 36:

        Fate is what I
  By virtue of omnipotence have made it.
  And Power omnipotent can do no wrong.
  Not to myself, because I will it so;
  Not yet to men, for what they are is mine.
  This night I will enjoy Amphytrion's wife:
  For when I made her, I decreed her such
  As I shou'd please to love.]


IX

J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de _Sir Courtly Nice_;
Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit
appeler Astre, espion et courtisane, paye par le gouvernement et par
le public. Etheredge est le premier qui, dans son _Homme  la mode_,
donne l'exemple de la comdie imitative et peigne uniquement les
moeurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses
habitudes. Pourchasser les filles, hanter le thtre, ne songer 
rien toute la journe, et toute la nuit aussi, direz-vous: c'taient
l ses occupations  Londres. Plus tard,  Ratisbonne, il fait de
graves rvrences, converse avec les sots, crit des lettres
insipides[38], et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce
srieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop
dn, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte
n'tait pas grande. Mais le hros de ce monde fut William Wycherley,
le plus brutal des crivains qui aient sali le thtre. Envoy en
France pendant la rvolution, il s'y fit papiste, puis au retour
abjura, puis  la fin, dit Pope, abjura encore. Prives du lest
protestant, ces ttes vides allaient de dogme en dogme, de la
superstition  l'incrdulit ou  l'indiffrence, pour finir par la
peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des
gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un _gentleman_.
Ce mrite et le succs d'une pice ignoble, _l'Amour au bois_,
attirrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, matresse du
roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de
corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tte 
la portire et lui cria publiquement: Monsieur, vous tes un maraud,
un drle, un fils de..... Touch de ce compliment, il accepta ses
bonnes grces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit,
pousa une femme de mauvaises moeurs, se ruina, resta sept ans en
prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras
d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mmoire, crivaillant de
mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de
tiraillements d'amour-propre, rimant des obscnits plates, tranant
son corps us et son cerveau lass  travers la misanthropie et le
libertinage, jouant le misrable rle de viveur dent et de polisson
en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait pous une jeune
fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commenc, par
la maladresse et l'inconduite, n'ayant russi ni  tre heureux ni 
tre honnte, n'ayant employ un esprit viril et un talent vrai que
pour son mal et le mal d'autrui.

C'est qu'il n'tait pas n picurien. Son fonds, vraiment anglais,
c'est--dire nergique et sombre, rpugnait  l'insouciance aise et
aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son
style est travaill et pnible. Son ton est virulent et acerbe. Il
fausse souvent la comdie pour arriver  la satire haineuse. L'effort
et l'animosit se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est
un Hobbes, non pas mditatif et tranquille comme l'autre, mais actif
et irrit, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme
jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le
seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les
autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. Quoique
je ne sache pas mentir comme les potes, dit-il, je suis aussi vain
qu'eux; puis, parlant de sa reconnaissance: Voil, madame, la
gratitude des potes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et
ambition[39]. Chez lui, nulle posie d'expression, nulle conception
d'idal, nul tablissement de morale qui puisse consoler, relever ou
purer les hommes. Il les parque dans leur perversit et dans leur
ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du
bas-fond o il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il
les y enfonce, non pour les en dgoter comme d'une chute
accidentelle, mais pour les y accoutumer comme  une assiette
naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels
ils essayent de couvrir leur tat ou de rgler leur dsordre. Il
s'amuse  les faire battre, il se complat dans le tapage des
instincts dchans; il aime les retours violents du ple-mle humain,
l'embrouillement des mchancets, la duret des meurtrissures. Il
dshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les
ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nausabondes, il les
savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de
barrire,  qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu,
rpondent qu'il sole tout de mme et qu'ils n'ont que cela
d'agrment.

Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une
oeuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant
des liberts presque gales, parce qu'elle contribue presque galement
 exposer l'anatomie du coeur[40]. Il faut bien qu'on puisse
reprsenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour
complter la science, froidement, exactement, et en style de
dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un
cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le thtre, empirez
ces scnes d'alcve, rchauffez-les par des scnes de mauvais lieux,
donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des
actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les
yeux d'un spectateur isol, mais ceux de mille hommes et femmes
confondus dans le parterre, irrits par l'intrt de la fable, par la
prcision de l'imitation littrale, par le ruissellement des lumires,
par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions
qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excits et tendus!
Voil le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a got cette cour.
Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu couter
de pareilles scnes? Dans _l'Amour au bois_,  travers les
complications des rendez-vous nocturnes et des viols accepts ou
commencs, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa
matresse,  un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec
quels dtails! Il frappe  sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente
et le traite comme un ngre. La mre ouvre, veut vendre Lucy pour
elle-mme et  son profit, les injurie et les renvoie. On amne alors
un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas
financer. Payez donc  dner! Il donne un _groat_ pour un gteau et
de l'ale[41]. L'entremetteuse se rcrie, il lche une couronne. Mais
pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la
dentelle et tout ce qu'il faut  la pauvre petite? Il se
dbat.--Allons! une demi-guine.--Une demi-guine! dit la
vieille.--Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guine aussi, deux
guines, trois guines, cinq; voil, c'est tout ce que j'ai.--Il me
faut aussi ce grand anneau  cachet, ou je ne bouge pas[42]! Elle
s'en va enfin, ayant tout extorqu, et Lucy fait l'innocente, semble
croire que Gripe est un matre  danser, et lui demande sa leon. Ici
quelles scnes et quelles quivoques! Enfin elle crie, la mre et des
gens aposts enfoncent la porte; Gripe est pris au pige, on le menace
d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres
sterling.--Faut-il conter le sujet de _l'pouse campagnarde_? On a
beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de
France, rpand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous
devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donne peut
fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de
son tat, et devant lui; elles se font dtromper par lui, et s'en
vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille,
boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le dbordement de
l'orgie qui triomphe, se dcerne elle-mme la couronne et s'tale en
maximes. Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de
l'homme d'tat, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur
du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient 
nous.  la dernire scne, les soupons veills se calment sur une
nouvelle dclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce
carnaval finit par une danse des maris tromps. Pour comble, Horner
propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'pilogue
achve l'ignominie de la pice en avertissant les faux galants qu'ils
aient  se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, ce
n'est pas aux femmes qu'on en peut donner  garder[43].

Mais ce qui est vritablement unique, et le plus extraordinaire des
signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle
circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir
autant  nous dgoter qu' nous dpraver[44].  chaque instant, les
lgants, mme les dames, mettent en tiers dans la conversation ce
qui, depuis le seizime sicle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en
offrant Lucy, dit pour excuser les retards: Laissez-lui le temps de
mettre sa longue mouche sous l'oeil gauche et de corriger son haleine
avec un peu d'corce de citron[45]. Lady Flippant, seule dans le
parc, s'crie: Malheureuse femme que je suis! j'ai quitt le troupeau
pour mettre les chiens  mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui
vienne trbucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les
ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46] Ce sont l
les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend  tche de
rvolter mme les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses
pices; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et
c'est de cet abme que la littrature anglaise est remonte jusqu' la
svrit morale, jusqu' la dcence excessive qu'elle s'impose
aujourd'hui! Ce thtre est comme une guerre dclare  toute beaut,
 toute dlicatesse. Si Wycherley emprunte  quelque crivain un
personnage, c'est pour le violenter ou le dgrader jusqu'au niveau des
siens. S'il imite l'Agns de Molire[47], il la marie afin de
profaner le mariage, lui te l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus
encore la grce, change sa tendresse nave en instinct hont et en
confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49],
c'est pour la traner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les
brutalits et les coups de main. S'il traduit le rle de Climne, il
efface d'un trait les faons de grande dame, les finesses de femme, le
tact de matresse de maison, la politesse, le grand air, la
supriorit d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre  la place
l'impudence et les escroqueries d'une courtisane forte en gueule.
S'il invente une fille presque honnte, Hippolyta, il commence par lui
mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien
transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il cre ou qu'il
copie, qu'il blme ou qu'il loue, son thtre est une diffamation de
l'homme, qui rebute en mme temps qu'elle attire, et qui coeure quand
elle corrompt.

Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et
y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a cart les
phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composes d'aprs les
Franais, on aperoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de
la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit
dans une situation les gestes, l'expression physique, le dtail
sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudits et des bassesses, qui
atteint, non pas l'homme en gnral et la passion telle qu'elle doit
tre, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il
est raliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par
nature. Il plaque violemment son pltre sur la figure grimaante et
bourgeonne de ses drles pour nous porter sous les yeux le masque
implacable o s'est colle au passage l'empreinte vivante de leur
laideur. Il charge ses pices d'incidents, il multiplie l'action, il
pousse la comdie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses
personnages  travers les coups de main et les violences, il va jusqu'
les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie
d'aprs Climne, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses
amis comme Climne[50], mais avec quels outrages! Milady Automne?--Un
vieux carrosse repeint.--Sa fille?--Splendidement laide, une mauvaise
crote dans un cadre riche.--Et la dgotante vieille au haut bout de
sa table....--Renouvelle la coutume grecque de servir une tte de mort
dans les banquets. Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait
qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; 
l'instant elle se redresse, le raille en face, se dclare marie, lui
dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reus de lui, et le brave.
Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait
pu vous donner du got pour lui?--Ce qui force tout le monde  flatter
et  dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].
Son impudence est celle d'une courtisane dclare. Amoureuse ds la
premire vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se
pend  son cou, l'touffe de baisers; puis dans l'obscurit elle
ttonne pour le trouver en disant: O sont tes lvres? Il y a une
sorte de frocit animale dans son amour. Elle renvoie son mari par
une comdie improvise; puis, avec un mouvement de danseuse: Va-t'en,
mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un
descendant fait monter l'autre. Elle clate d'un rire mordant: Pourvu
qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un
l'autre[52]! Surprise en flagrant dlit et ayant tout avou  sa
cousine, ds qu'elle entrevoit une esprance de salut, elle revient sur
son aveu avec une effronterie d'actrice: Eh bien! cousine, lui dit
l'autre, je le confesse, c'tait l de l'hypocrisie raisonnable.--Quelle
hypocrisie?--Je veux dire, ce conte que vous avez fait  votre mari; il
tait permis, puisque c'tait pour votre dfense.--Quel conte? Je vous
prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte  mon mari.--Vous ne me
comprenez pas, bien sr: je dis que c'tait une bonne manire d'en
sortir, et honnte, de faire passer votre galant pour une
femme.--Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon
galant, et qui est-ce qui a pass pour une femme?--Comment! vous voyez
bien que votre mari l'a pris pour une femme!--Qui?--Mon Dieu! mais
l'homme qu'il a trouv avec vous!--Seigneur! vous tes folle  coup
sr.--Oh! ce jeu-l est trop insipide, Il en est blessant.--Et se jouer
de mon honneur est encore plus blessant.--Quelle impudence
admirable!--De l'impudence, moi!  moi un tel langage! Oh bien! je ne
reverrai plus votre visage. Lettice, o tes-vous? Venez, laissons l
cette mchante femme mdisante.--Un mot d'abord, madame, je vous prie;
pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouve avec...--Jurer!
Oui, que quiconque est mont dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurit,
homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui
est bon; et si je meurs, puiss-je n'avoir jamais une seule joie dans ce
monde ni dans l'autre! Oui, et je veux tre ternellement...--Damne! et
vous l'tes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer
franc jeu.-- horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas;
viens, Lettice, elle nous corromprait[53]. Voil de la verve, et si
j'osais conter les audaces et les vrifications de l'action nocturne, on
verrait que Mme Marneffe a une soeur et Balzac un devancier.

Il est un personnage qui montre en abrg son talent et sa morale,
tout compos d'nergie et d'indlicatesse, Manly, le _plain dealer_,
si visiblement son favori, que les contemporains ont donn  l'auteur
en surnom le nom de son hros. Manly est peint d'aprs Alceste, et
l'normit des diffrences mesure la diffrence des deux mondes et des
deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de
vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tache de
goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux
jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui
dplaisent, les jetant  coups de pied dans l'escalier. Mylord,
dit-il  un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre
espce sont comme les prostitues et les filous, dangereux seulement
pour ceux que vous embrassez. Puis, quand le pauvre homme essaye de
lui parler  l'oreille: Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me
chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine
puante; voil un secret pour votre secret[56]. Quand il est dans le
salon d'Olivia avec ces perroquets bavards, ces singes, ces chos
d'hommes, il vocifre comme sur son gaillard d'arrire: Silence,
bouffons de foire! et il les prend au collet. Pas de caquetage,
babouins! dehors tout de suite, ou bien[57].... Et il les met  la
porte. Voil ses faons d'homme sincre.--Il a t ruin par Olivia
qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, dguise en homme et
qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il
ronge sa colre: Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais
mendier ou voler pour vous.--Bah! encore des vanteries.... Tu dis que
tu irais mendier pour moi?--De tout mon coeur, monsieur.--Eh bien! tu
iras faire l'entremetteur pour moi?--Comment, monsieur?--Oui, auprs
d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi
pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58]. Et lorsque
Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrasse, de force, avec un
emportement d'amour: Son amour!... l'amour d'une prostitue, d'une
sorcire! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien
sr, je me figurais que ses lvres.... Mais je ne dois plus me les
figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser
encore,--m'y coller,--puis les arracher avec mes dents, les mcher en
morceaux et les cracher  la face de son entreteneur[59]!... Ces cris
de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec
Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par
jalousie, rsiste. Son sang s'meut alors, un flot de fureur lui monte
 la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: Ah! tu es
donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte 
ma place, pendant que j'entre  ta place. Puis, quand je serai
dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui
couperai la gorge,  elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras
pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu
l'aimes. Pas un mot, o je commence par toi[60]! Il renverse le mari,
autre tratre, reprend  Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait
donne, lui en jette quelques-uns, disant qu'il n'a jamais quitt une
fille sans la payer[61], et donne cette mme cassette  Fidelia,
qu'il pouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables.
Wycherley prenait dans sa ddicace le titre de son hros, _Plain
dealer_; il croyait avoir trac le portrait d'un franc honnte homme,
et s'applaudissait d'avoir donn un bon exemple au public; il n'avait
donn que le modle d'une brute dclare et nergique. C'est l tout
ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui tait
son manteau mal ajust de politesse franaise, et le montrait avec la
charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudit.

 ct d'eux, un grand pote aveugle et tomb, l'me remplie des
misres prsentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale:
Blial vint le dernier, le plus impur des esprits tombs du ciel, le
plus grossier dans l'amour du vice pour lui-mme.... Nul n'est plus
souvent dans les temples et aux autels, quand le prtre devient athe,
comme les fils d'li qui remplirent de leurs dbauches et de leurs
violences la maison de Dieu. Il rgne aussi dans les cours et dans les
palais, dans les cits luxurieuses, o le bruit de l'orgie monte
au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la
nuit obscurcit les rues, et que ses fils se rpandent au dehors,
gorgs d'insolence et de vin[62].

[Note 37: Lorsque Jupiter sort, allguant qu'il est jour, Alcmne lui
dit:

  But you and I will draw our curtains close,
  Extinguish day-light, and put out the sun.
  Come back, my lord.
  You have not yet laid long enough in bed
  To warm your widowed side.

Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnte dame franaise de
Molire  cette personne expansive.]

[Note 38:

  From hunting whores and haunting play,
  And minding nothing all the day,
  And all the night too, you will say,...
  To make grave legs in formal fetters,
  Converse with fools and write dull letters....
                                     (_Lettre  lord Middleton_)]

[Note 39: Though I cannot lie like them, I am as vain as they; I
cannot but publicly give your Grace my humble acknowledgments.... This
is the poet's gratitude, which in plain english is only pride and
ambition.]

[Note 40: _Madame Bovary_, par G. Flaubert.]

[Note 41:

MISTRESS JOYNER.

You must send for something to entertain her.... Upon my life! A
groat! what will this purchase?

GRIPE.

Two black pots of ale and a cake, at the cellar. Come, the wine has
arsenic in it.]

[Note 42:

MISTRESS JOYNER.

A treat of a groat! I will not wag.

GRIPE.

Why don't you go? Here, take more money, and fetch what you will; take
here, half-a-crown.

MISTRESS JOYNER.

What will half-a-crown do?

GRIPE.

Take a crown then, an angel, a piece. Begone.

MISTRESS JOYNER.

A treat only will not serve my turn. I must buy the poor wretch there
some toys.

GRIPE.

What toys? What? Speak quickly.

MISTRESS JOYNER.

Pendants, necklaces, fans, ribbons, points, laces, stockings,
gloves....

GRIPE.

But there, take half a piece for the other things.

MISTRESS JOYNER.

Half a piece!

GRIPE.

Prithee, begone; take t'other piece then--two pieces--three
pieces--five--there; 'tis all I have.

MISTRESS JOYNER.

I must have the broad-seal ring, too, or I stir not.]

[Note 43: Il faut lire cet pilogue, pour voir quelles paroles et
quels dtails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.]

[Note 44: That spark who has his fruitless designs upon the bedridden
widow down to the sucking heiress in her pissing clout.

Mistress Flippant: Though I had married the fool, I thought to have
reserved the witt, as well as other ladies.

Dapperwit: I will contest with no rival; not with my old rival your
coachman.

She has a complexion like an Holland cheese, and no more teeth left
than such as give a haut goust to her breath.]

[Note 45: Pish! give her but leave to put on.... the long patch under
the left eye; awaken the roses on her cheeks with some Spanish wool,
and warrant her breath with some lemon-peel.

                                          (Acte III, scne III.)]

[Note 46: Unfortunate lady that I am! I have left the herd on purpose
to be chased. But the park affords not so much as a satyr for me; and
no Burgundy man, or drunken scourer, will reel my way. The rag-women,
and cinder-women, have better luck than I. (Acte IV.)]

[Note 47: Dans _l'pouse campagnarde_.]

[Note 48: On connat la lettre d'Agns dans Molire: Je veux vous
crire, et je suis bien en peine par o je m'y prendrai. J'ai des
penses que je dsirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment
faire pour vous les dire, et je me dfie de mes paroles, etc.
Regardez la faon dont Wycherley la traduit: Dear, sweet Mr Horner,
my husband would have me send you a base, rude, unmannerly letter: but
I won 't; and would have forbid you loving me, but I won 't; and would
have me say to you, I hate you, poor Mr Horner, but I won 't tell a
lie for him. For I'm sure if you and I were in the country at cards
together, I could not help treading on your toe under the table, or
rubbing knees with you, and staring in your face, till you saw me, and
then looking down and blushing for an hour together, etc.--Why, he
put the tip of his tongue between my lips.]

[Note 49: Dans le _Plain dealer_.]

[Note 50:

NOVEL.

But, as I was saying, madam, I have been treated to-day with all the
ceremony and kindness imaginable at my Lady Autumn's But the nauseous
old woman at the upper hand of her table....

OLIVIA.

Revives the old Grecian custom of serving in a death's head with their
banquets....

I detest her hollow cherry cheeks, she looks like an old coach new
painted.

.... She is most splendidly, gallantly ugly, and looks like an ill
piece of daubing in a rich frame. (Acte II, scne I.)

La scne est emprunte au _Misanthrope_ et  la _Critique de l'cole
des Femmes_; jugez de la transformation.]

[Note 51:

FIDELIA.

But, madam, what could make you dissemble love to him, when 'twas so
hard a thing for you, and flatter his love to you?

OLIVIA.

That which makes all the world flatter and dissemble. 'Twas his money;
I had a real passion for it.

.... As soon as I had his money, I hastened his departure like a wife,
who, when she has made the most of a dying husband's breath, pulls
away his pillow. (Acte IV, scne I.)

Cette dernire phrase est d'un satirique morose plutt que d'un
observateur exact.]

[Note 52: Go, husband, and come up, friend; just the buckets in the
well; the absence of one brings the other. But I hope, like them too,
they will not meet in the way, jostle and clash together.]

[Note 53:

ELIZA.

Well, cousin, this, I confess, was reasonable hypocrisy; you were the
better for 't.

OLIVIA.

What hypocrisy?

ELIZA.

Why, this last deceit of your husband was lawful, since in your own
defence.

OLIVIA.

What deceit? I'd have you to know I never deceived my husband.

ELIZA.

You do not understand me, sure. I say, this was an honest come-off and
a good one. But it was a sign your gallant had enough of your
conversation, since he could so dexterously cheat your husband in
passing for a woman.

OLIVIA.

What d'ye mean, once more, with my gallant, and passing for a woman?

ELIZA.

What do you mean? You see your husband took him for a woman?

OLIVIA.

Whom?

ELIZA.

Heyday! Why, the man he found you with....

OLIVIA.

Lord, you rave, sure!

ELIZA.

Why, did not you tell me last night.... Fy, this fooling is so
insipid, 'tis offensive.

OLIVIA.

And fooling with my honour will be more offensive....

ELIZA.

 admirable confidence!....

OLIVIA.

Confidence, to me! To me such language! Nay, then I'll never see your
face again.... Lettice, where are you? Let us be gone from this
censorious ill woman.

ELIZA.

One word first, pray, madam. Can you swear that whom your husband
found you with....

OLIVIA.

Swear! Ay, that whosoever 'twas that stole up, unknown, into my room,
when 'twas dark, I know not, whether man or woman, by heavens, by all
that's good; or, may I never more have joys here, or the other world.
Nay, may I eternally....

ELIZA.

Be damned.... So, so you are damned enough already by your oaths. Yet
take this advice with you, in this plain-dealing age: to leave off
forswearing yourself....

OLIVIA.

O hideous, hideous advice! Let us go out of the hearing of it. She
will spoil us, Lettice. (Acte V, scne I.)]

[Note 54: Comparez au rle d'Alceste des tirades comme celle-ci:

Such as you, like common whores and pickpockets, are only dangerous to
those you embrace.

Comparez au rle de Philinte des tirades comme celle-ci:

But, faith, could you think I was a friend to those I hugged, kissed,
flattered, bowed to? When their backs were turned, did not I tell you
they were rogues, villains, rascals, whom I despised and hated?]

[Note 55: I shall not have again my alcove smell like a cabin, my
chamber perfumed with his tarpaulin Brandenburgh, hear vollies of
brandy sighs, enough to make a fog in one's room.]

[Note 56: My lord, all that you have made me known by your whispering
which I knew not before, is that you have a stinking breath. There is
a secret for your heart.]

[Note 57: Peace, you Bartholomew-fair buffoons!... Why, you impudent,
effeminate wretches,... you are in all things so like women, that you
may think it in me a kind of cowardice to beat you.

Begone, I say.... No chattering, baboons, instantly begone, or....]

[Note 58:

FIDELIA.

I warrant you, sir; for, at worst, I would beg or steal for you.

MANLY.

Nay, more bragging.... You said, you'd beg for me.

FIDELIA.

I did, sir.

MANLY.

Then, you shall beg for me.

FIDELIA.

With all my heart, sir.

MANLY.

That is, pimp for me.

FIDELIA.

How, sir?

MANLY.

D'ye start.... No more dissembling. Here, I say, you must go use your
cunning for me to Olivia.... Go, flatter, lie, kneel, promise anything
to get her for me. I cannot live unless I have her.]

[Note 59: Her love--a whore's, a witch's love!--But what, did she not
kiss well, sir? I'm sure, I thought her lips.... But I must not think
of them more.... But yet they are such I could still kiss, grow
so,--and then tear off with my teeth, grind them into mammocks, and
spit them into her cuckold's face.]

[Note 60: What, you are my rival, then! And therefore you shall stay
and keep the door for me, whilst I go in for you; but when I'm gone,
if you dare to stir off from this very board, or breath the least
murmuring accent, I'll cut her throat first; and if you love her, you
will not venture her life. Nay, then I'll cut your throat too, and I
know you love your own life at least.... Not a word more, lest I begin
my revenge on her by killing you.]

[Note 61: Here, madam, I never left yet my wench unpaid.]

[Note 62:

  Belial came last, than whom a spirit more lewd
  Fell not from heaven or more gross to love
  Vice for itself.
                   Who more oft than he
  In temples and at altars, when the priest
  Turns atheist, as did Eli's sons who fill'd
  With lust and violence the house of God:
  In court and palaces he also reigns,
  And in luxurious cities, when the noise
  Of riot ascends above their loftiest towers,
  And injury and outrage; and when night
  Darkens the streets, then wander forth the sons
  Of Belial, flown with insolence and wine.
                                               (Milton, liv. I.)]


 2. LES MONDAINS.


I

Au dix-septime sicle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la
vie mondaine, qui bientt prime et faonne les autres. C'est en France
surtout et en Angleterre qu'elle parat et qu'elle rgne, pour les
mmes causes et dans le mme temps.

Pour remplir les salons, il faut un certain tat politique, et cet
tat, qui est la suprmatie du roi jointe  la rgularit de la
police, s'tablissait  la mme poque des deux cts du dtroit. La
police rgulire met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement
et de l'indpendance fodale et campagnarde, multiplie et facilite les
communications, la confiance, les runions, les commodits et les
plaisirs. La suprmatie du roi institue une cour, centre des
conversations, source des grces, thtre des jouissances et des
splendeurs. Ainsi attirs l'un vers l'autre et vers le trne par la
scurit, la curiosit, l'amusement et l'intrt, les grands seigneurs
s'assemblent, et du mme coup ils deviennent gens du monde et gens de
cour. Ce ne sont plus les barons du sicle prcdent, debout dans la
haute salle, arms et sombres, occups de l'ide qu'ils pourront bien
au sortir du palais se tailler en pices, et que, s'ils se frappent
dans le palais, le bourreau est l pour leur couper la main et boucher
leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera
peut-tre demain trancher la tte, partant prompts  s'agenouiller
pour se rpandre en protestations de fidlit soumise, mais comptant
tout bas les pes qui prendront leur querelle et les hommes srs qui
font sentinelle derrire le pont-levis de leur chteau[63]. Les
droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie
fodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une
forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y rgner comme dans un tat.
Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien  disputer au
roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agrable  voir
et le plus utile  frquenter. On y trouve des ftes, des ameublements
splendides, une compagnie pare et choisie, des nouvelles et des
commrages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour
soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout
gain et tout plaisir. Les voil donc qui vont au lever, assistent au
dner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont l au
coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-franais,
leurs perruques, leurs chapeaux chargs de plumes, leurs
hauts-de-chausses en tages, leurs canons, et les larges rosettes de
rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se
mettent des mouches[65], talent des robes de satin et de velours
magnifiques, toutes galonnes d'argent et tranantes, au-dessus
desquelles parat la blancheur de leur poitrine, dont l'clatante
nudit se continue sur toute l'paule et jusqu'au bras. On les
regarde, on salue et on approche. Le roi monte  cheval pour sa
promenade  Hyde-Park;  ses cts courent la reine, et avec elle les
deux matresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: la reine[66]
en gilet blanc galonn, en jupon court cramoisi, et coiffe _ la
ngligence_; mistress Stewart avec son chapeau  cornes, sa plume
rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite. On
rentre  White-Hall, les dames vont, viennent, causant, jouant avec
leurs chapeaux et leurs plumes, les changeant, chacune essayant tour
 tour ceux des autres et riant. En si belle compagnie la galanterie
ne manque pas. Les gants parfums, les miroirs de poche, les tuis
garnis, les ptes d'abricot, les essences, et autres menues denres
d'amour arrivent de Paris chaque semaine. Londres fournit des
prsents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants,
brillants et belles guines de Dieu; les belles s'en accommodaient,
comme si cela ft venu de plus loin[67]. Les intrigues trottent, Dieu
sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son
train. On dveloppe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la
ddaigneuse, qui, surprise apparemment pour avoir mal compt, prend
la libert d'accoucher au milieu de la cour. On se rpte tout bas
les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill,
qui, tant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval,
toucha les yeux et le coeur du duc d'York. Le chevalier de Grammont
conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumnier Poussatin; tout le
monde quitte le bal pour venir l'couter, et, le conte fait, chacun
rit  se tenir les ctes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui
de Louis XIV, c'est nanmoins le monde, et que, s'il a plus d'cume,
il va du mme courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de
paratre. On veut tre homme  la mode; un habit rend clbre:
Grammont est tout dsol quand la coquinerie de son valet l'oblige 
porter deux fois le mme. Tel autre se pique de faire des chansons, de
bien jouer de la guitare. Russell avait un recueil de deux ou trois
cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes  livre ouvert.
Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. Un gentilhomme, dit
Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes,
avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre
agrable, tre trs-amoureux, assez discret, mais point trop
constant. Voil dj l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque
sous Louis XVI. Avec de pareilles moeurs, la parole remplace l'action.
La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le
premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agrablement, pour
employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en
glissant, sans jamais enfoncer, de telle faon que la conversation ne
soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par
des lettres qu'on crit le soir, par des madrigaux ou des pigrammes
qu'on lira le matin, par des tragdies de salon ou des parodies de
socit. Ainsi nat une littrature nouvelle, oeuvre et portrait du
monde qu'elle a pour public et pour modle, qui en sort et y aboutit.

[Note 63: Voir toutes les pices historiques de Shakspeare.]

[Note 64: 1654.]

[Note 65: 1660.]

[Note 66: Pepys, 1663.]

[Note 67: Grammont.]


II

Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent  l'apprendre.
Une rvolution s'est faite dans l'esprit comme dans les moeurs. En
mme temps que les situations reoivent un nouveau tour, la pense
prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'ge classique
s'ouvre, et l'artiste fait place  l'crivain. L'homme revient de son
premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de
l'imagination souleve, le fourmillement tumultueux des ides neuves,
toutes les facults qu'veille une premire dcouverte se sont
contentes, puis affaisses. Leur aiguillon s'est mouss parce que
leur oeuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes perces,
l'originalit sans frein, les irruptions toutes-puissantes du gnie
lanc au centre de la vrit  travers les extrmes folies, tous les
traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempre;
l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une
seconde fois son domaine avec une curiosit calme, avec une
exprience acquise. Il se djuge et se corrige. Il trouve une
religion, un art, une philosophie  reformer ou  rformer. Il n'est
plus propre  l'intuition inspire, mais  la dcomposition rgulire.
Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et
l'observation des parties. Il choisit et il classe; il pure et il
ordonne. Il cesse d'tre crateur, il devient discoureur. Il sort de
l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas
magnifique et confus de dogmes et de formes o l'ge prcdent a
entass ple-mle les rveries et les dcouvertes; il en retire des
ides qu'il adoucit et qu'il vrifie. Il les range en longues chanes
de raisonnements aiss qui descendent anneau par anneau jusqu'
l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent
leur srie gradue, chelon par chelon,  la rflexion du public. Il
institue dans tout le champ de la pense une suite de compartiments et
un rseau de routes qui, empchant toute erreur et tout cart, mnent
insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clart, la
commodit, l'agrment. Et le monde l'y aide; les circonstances
rencontres achvent la rvolution naturelle; le got change par sa
propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la
conversation devient la premire affaire de la vie, elle faonne le
style  son image et selon ses besoins. Elle en chasse les carts, les
images excessives, les cris passionns, toutes les allures dcousues
et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rver tout haut dans
un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent;
le temps s'y passe  conter et  discuter; il y faut des expressions
nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon,
on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne
langue, le discours y naissent d'eux-mmes, et ils s'y perfectionnent
bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on
s'tudie  rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les
meubles comme les mots, les priodes comme les ajustements. L'art et
l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement
sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'carter
les expressions roturires, d'aligner les antithses, d'employer les
dveloppements, de pratiquer la rhtorique. Rien de plus fort que le
contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en
regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les
entretiens ressemblent  des assauts; vous croiriez voir des artistes
qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils
bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils clatent en
rires, en calembours, en paroles de poissardes et de potes, en
bizarreries recherches; ils ont le got des choses saugrenues,
clatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur
leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois
grains de folie dans leurs ttes. Ici les gens sont poss; ils
dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style;
ils sont si bien crivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit 
travers eux l'auteur occup  combiner des phrases. Ils arrangent des
portraits, ils redoublent les comparaisons ingnieuses, ils balancent
les priodes symtriques. Tel personnage dbite une satire, tel autre
compose un petit essai de morale. On tirerait des comdies du temps un
volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littraires qui
annoncent dj le _Spectator_[68]. Ils recherchent l'expression
adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardes avec des mots
convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des
biensances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes,
assis sur des fauteuils dors, fort calmes d'esprit, fort tudis dans
leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en
matire de faons, amateurs d'lgance, curieux du beau langage autant
par vanit que par got, et qui, occups  discourir entre un
compliment et une rvrence, n'oublieront pas plus leur bon style que
leurs gants fins ou leur chapeau.

[Note 68: Voyez, par exemple, dans le _Beaux Stratagem_ (Farquhar),
act. II, sc. II, le Beau  l'glise.]


III

Parmi les meilleurs et les plus agrables modles de cette urbanit
naissante, parat sir William Temple, un diplomate et un homme de
monde, avis, prudent et poli, dou de tact dans la conversation et
dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art
de ne pas se compromettre, adroit  s'avancer et  s'carter, qui sut
attirer sur soi la faveur et les esprances de l'Angleterre, obtenir
les loges des lettrs, des savants, des politiques et du peuple,
gagner une rputation europenne, obtenir toutes les couronnes
rserves  la science, au patriotisme,  la vertu et au gnie, sans
avoir beaucoup de science, de patriotisme, de gnie ou de vertu. Une
pareille vie est le chef-d'oeuvre d'un pareil monde; des dehors
trs-beaux et un fond moins beau: en voil l'abrg. Ses faons
d'crivain sont conformes  ses maximes de politique. Principes et
style, tout se tient en lui; c'est le vritable diplomate, tel qu'on
le rencontre dans les salons, ayant sond l'Europe et touch partout
le fond des choses, revenu de tout, particulirement de
l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une rception, bon
conteur, plaisant au besoin, mais avec discrtion, accompli dans l'art
de reprsenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite  Sheen, puis 
Moor-Park, s'amuse  crire; et il crit comme parle un homme de son
tat, c'est--dire fort bien, avec dignit et avec aisance, surtout
lorsqu'il parle des pays qu'il a visits, des vnements qu'il a vus,
des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze
cents livres sterling de rente, et une belle sincure en Irlande. Il a
quitt les affaires au moment des violents dbats, sans vouloir
s'engager pour le roi, ni contre le roi, dcid, comme il le dit
lui-mme,  ne point se mettre en travers du courant, quand le
courant est irrsistible. Il vit pacifiquement  la campagne avec sa
femme, sa soeur, son secrtaire, ses gens, recevant les visites des
trangers qui veulent voir le ngociateur de la Triple Alliance, et
quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir
ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et
jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient,
parmi des plates-bandes rgulires, au bord d'un canal bien droit et
flanqu d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes,
avec toute la discrtion convenable, du caractre qu'il possde et du
parti qu'il a pris. Je me suis souvent tonn, dit-il, qu'picure ait
trouv tant d'pres et amers censeurs dans les ges qui l'ont suivi,
lorsque la beaut de son esprit, l'excellence de son naturel, le
bonheur de sa diction, l'agrment de son entretien, la temprance de
sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis,
admirer de ses disciples et honorer par les Athniens[70]. Il a
raison de dfendre picure, car il a suivi ses prceptes, vitant les
grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de
Lucrce dans un des interstices des mondes. Quand les philosophes ont
vu les passions entrer et s'enraciner dans l'tat, ils ont cru que
c'tait folie pour les honntes gens que de se mler des affaires
publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si
grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage,
quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appel par son prince
ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus
qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais,
et la laisser le plus communment  ces hommes, qui, sous le couvert
du bien public, poursuivent leurs propres vises de richesse, de
pouvoir et d'honneurs illgitimes[72]. Voil de quel air il
s'annonce. Sa personne ainsi prsente, il en vient  parler du
jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands picuriens qui ont
illustr la doctrine de leur matre, Csar, Atticus, Lucrce, Horace,
Mcne, Virgile; puis des diverses espces de jardins qui ont un nom
dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinos
jusqu' ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en
homme qui s'coute et qu'on coute, qui fait un peu amplement  ses
htes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout
cela avec agrment et dignit, sans air doctoral, ni morgue, en tons
varis, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte
qu'il a import quatre espces de raisins en Angleterre, il avoue
qu'il a trop dpens; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans
il n'a pas eu envie une seule fois d'aller  Londres. Il mle les
anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles
II, qui a lou le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres,
disant que c'est celui o l'on peut rester en plein air sans malaise
le plus de jours dans l'anne; sur l'vque de Munster, qui, ne
pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassembl
toutes les espces et si bien perfectionn les plants qu'il pouvait en
manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se rjouit
intrieurement quand il entend un tmoin oculaire conter des dtails
intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'veille 
l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous
sourions avec complaisance; peu importe que ces dtails soient minces;
ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une faon
noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette.
Voil l'intrt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur
des riens; l'excellence des faons donne  ces riens un charme unique;
on coute le son de la voix; on est amus par des demi-sourires; on se
laisse aller au courant facile; on oublie que ces ides sont
ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il
joue, ses souliers  rubans, sa dmarche aise sur le sable nivel de
ses alles, entre ses charmilles irrprochables; l'oreille, l'esprit
lui-mme sont flatts, sduits par la justesse de la diction, par
l'abondance des priodes ornes, par la dignit et l'ampleur d'un
style dont la rgularit est devenue involontaire, et qui, artificiel
d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par
se changer en besoin sincre et en talent naturel.

Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle
bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'rige en
philosophe, en critique, mme en rudit; et on l'est en effet, au
moins pour les dames. On crit, comme sir William, des _Essais sur le
gouvernement_, sur la _Vertu hroque_[73], sur la posie,
c'est--dire de petits traits sur la socit, sur le beau, sur la
philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de
salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel
rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un
souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le
_Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de
l'invention moderne; de mme encore lorsqu'il touche un sujet de sa
comptence, par exemple les causes de la puissance et de la dcadence
des Turcs, il raisonne  merveille. Mais pour le reste il est
colier; mme, chez lui, le pdant perce, le pire des pdants, celui
qui, ne sachant pas, veut paratre savoir, qui cite l'histoire de tous
les pays, allgue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius,
Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal
dbrouilles, si inconnues, comme s'il les avait tudies solidement,
dans les sources, lui-mme, et non pas sur des extraits de son
secrtaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise
tourna mal; ayant voulu prendre part  une querelle littraire, et
rclamer la supriorit pour les anciens contre les modernes, il se
crut hellniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et
l'ducation d'Orphe, fit remarquer que les anciens sages de la Grce
taient communment d'excellents potes et de grands mdecins; si
verss dans la philosophie naturelle, qu'ils prdisaient non-seulement
les clipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les
temptes, les grandes scheresses et les grandes pestes, l'abondance
ou la raret de telles sortes de fruits ou de grains[74], talents
admirables et que nous ne possdons plus aujourd'hui. Outre cela il
regretta la dcadence de la musique qui autrefois enchantait les
hommes, les btes, les oiseaux, les serpents, au point que leur
nature mme en tait change[75]. Il voulut numrer les plus grands
crivains modernes et oublia dans son catalogue, parmi les
Italiens[76], Dante, Ptrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les
Franais, Pascal, Bossuet, Molire, Corneille, Racine et Boileau;
parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer,
Spencer, Shakspeare et Milton; en revanche il y insra Paolo Sarpi,
Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, auteur
des _Amours de Gaul_. Pour tout combler, il dclara authentiques et
admirables les fables d'sope, cette pesante rdaction byzantine, et
les lettres de Phalaris, cette mchante fabrication sophistique; deux
ouvrages, selon lui, qui, tant les plus anciens dans leur genre,
sont aussi les meilleurs dans leur genre. Enfin, pour s'enferrer
lui-mme sans remde, il remarqua gravement que sans doute quelques
savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de
critiques, n'avaient point estim ces lettres authentiques; mais qu'il
fallait tre un bien mdiocre peintre pour ne point y reconnatre une
peinture originale. Une telle diversit de passions dans une telle
varit d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement,
une telle libert de pense, une telle hardiesse d'expression, une
telle libralit envers ses amis, un tel ddain de ses ennemis, une
telle considration pour les hommes savants, une telle estime pour les
gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mpris de la
mort, en mme temps qu'une telle pret de naturel et une telle
cruaut dans la vengeance, n'ont pu tre jamais manifests que par
celui qui les a possds; et j'estime Lucien auquel on les attribue
aussi incapable de les crire que de faire ce que Phalaris a
os[77]. Trs-belle rhtorique; il est fcheux qu'une phrase si bien
faite couvre de telles sottises. Telle que la voil, elle parut
triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau
bavardage oratoire, montre les gots et la culture, l'insuffisance et
la politesse de ce monde lgant dont Temple tait la merveille, et
qui, comme Temple, n'aimait de la vrit que le vernis.

[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of
Gardening_.]

[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives
came to be made so generally against Epicurus, by the ages that
followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence
of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and
constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his
scholars, and honoured by the Athenians.]

[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state,
they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P.
203, 206, 191, t. III.)]

[Note 72: But the true service of the public is a business of so much
labour and so much care, that though a good and wise man may not
refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and
thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never
seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of
public good, pursue their own designs of wealth, power, and such
bastard honours as usually attend them, not that which is the true,
and only true reward of virtue.]

[Note 73: Comparez cet essai  l'ouvrage de Carlyle; c'est le mme
titre et le mme sujet, et il est curieux d'y voir la diffrence des
deux sicles.]

[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians:
they were so learned in natural philosophy, that they foretold not
only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at
sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity
of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers
attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to
appease commotions of people, to make plagues cease.]

[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and
beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and
their very natures changed; by which the passions of men were raised
to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so
as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into
wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?]

[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.]

[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the
ancients, that the oldest books we have are still in their kind the
best. The two most ancient that I know of in prose, among those we
call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles,
both living near the same time, which was that of Cyrus and
Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the
greatest master in his kind, and all others of that sort have been but
imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to
have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any
others I have ever seen, either ancient or modern. I know several
learned men (or that usually pass for such, under the name of critics)
have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have
attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in
painting, that cannot find out this to be an original; such diversity
of passions, upon such variety of actions and passages of life and
government, such freedom of thought, such boldness of expression, such
bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of
learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such
contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of
revenge, could never be represented but by him that possessed them;
and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of
acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the
sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of
ancient and modern learning_, 469.)]


IV

Ce sont l les moeurs oratoires et polies qui peu  peu,  travers
l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se
nettoie et marque sa voie, comme il arrive  un fleuve qui, entrant
violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempte de
bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrs
vont s'purer. Ces dbauchs tchent d'tre gens du monde et parfois y
russissent. Wycherley crit bien, trs-clairement, sans la moindre
trace d'euphusme, presque  la franaise. Son Dapperwitt dit de Lucy,
en priodes balances: Elle est belle sans affectation, foltre sans
grossiret, amoureuse sans impertinence. Au besoin il est ingnieux,
ses _gentlemen_ changent des comparaisons heureuses. Les matresses,
dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils
vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en
usez avec discrtion, vous n'en tes que plus propre  la
conversation.--Oui, dit un autre, une matresse devrait tre comme une
petite retraite  la campagne, prs de la ville, non pour y demeurer
constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite
dehors, afin de mieux goter la ville au retour[78]! Ces gens font du
style, mme  contre-temps, et en dpit de la situation ou de la
condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: Il n'y a
personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa
femme. Je ne m'inquite jamais de ses sorties, elle ne s'informe
jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous hassons
cordialement[79]. L'art est parfait dans ce petit discours: tout y
est, jusqu' l'antithse symtrique de mots, d'ides et de sons; quel
beau diseur que ce cordonnier satirique!--Aprs la satire, le
madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine
prose, dcrit de jolies lvres boudeuses avec une petite moiteur qui
s'y pose, pareilles  une rose de Provins frache sur la branche,
avant que le soleil du matin en ait sch toute la rose[80]. Ne
voil-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester
lui-mme, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont
encore dans les recueils expurgs  l'usage des jeunes filles
pudiques. Ils ont beau polissonner de fait;  chaque instant il faut
qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent
sduire, ils sont bien obligs de roucouler des tendresses et des
fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paratre bien
levs, ce frein les retient encore. Rochester est correct mme au
milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et
solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent tre gens d'esprit et du
monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II
l'appelle le vice-roi d'Apollon. Buckingham exalte la magie de son
style. Il est le plus charmant, le plus recherch des causeurs; il
fait des mots, et aussi des vers, toujours agrables, quelquefois
dlicats; il manie avec dextrit le joli jargon mythologique; il
insinue en lgres chansons coulantes toutes ces douceurs un peu
apprtes qui sont comme les friandises des salons. Ma passion,
dit-il  Chloris, croissait avec votre beaut; et l'Amour, pendant que
sa mre vous favorisait, lanait  mon coeur un nouveau dard de
flamme. Puis il ajoute en manire de chute: Ils employaient tout
leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une
beaut[81].

Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte
comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage
oblig, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames:
j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la bote de
cdrats confits. Roscommon compose une pice sur un petit chien mort,
sur le rhume d'une jeune fille; ce mchant rhume l'empche de chanter:
maudit hiver! Et l-dessus il prend l'hiver  partie, l'apostrophe
longuement. Vous reconnaissez les amusements littraires de la vie
mondaine. On y prend tout lgrement, gaiement, l'amour d'abord, et
aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au
roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson clbre. Rien n'y
est srieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on
fredonne en passant; il en part un clair de gaiet; un instant aprs,
on n'y pense plus. Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous
en avons assez ici en mer. Et ailleurs: Si les Hollandais savaient
notre tat, ils arriveraient bien vite, quelle rsistance leur
feraient des gens qui ont laiss leurs coeurs au logis? Puis viennent
des plaisanteries trop anglaises: Ne nous croyez pas infidles si
nous ne vous crivons point  chaque poste. Nos larmes prendront une
voie plus courte; la mare vous les apportera deux fois par jour[82].
Voil des larmes qui ne sont gure tristes; la dame les regarde comme
l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en
doute et l'crit), offrant sa main blanche  un autre qui la baise, et
se donnant une contenance avec le frou-frou de son ventail. Dorset ne
s'en afflige gure, continue  jouer avec la posie, sans excs ni
assiduit, au courant de la plume, crivant aujourd'hui un couplet
contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours
facilement et sans tude, en vritable gentilhomme. Il est comte,
chambellan, riche; il pensionne et patronne les potes comme il ferait
des coquettes, c'est--dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc
de Buckingham fait la mme chose et le contraire, caresse l'un,
parodie l'autre, est adul, moqu, et finit par attraper son portrait,
qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatt, de la main de Dryden. On
a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les
mmes faons et la mme littrature, parce qu'on y rencontre la mme
socit et le mme esprit.

Entre ces potes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vcut et
crivit ainsi jusqu' quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et  la
mode, bien lev, familier ds l'abord avec les grands, ayant du tact
et de la prvoyance, prompt aux reparties, difficile  dcontenancer,
du reste personnel, de sensibilit mdiocre, ayant chang plusieurs
fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces;
bref, le vritable modle du mondain et du courtisan. C'est lui qui,
ayant lou Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que
l'autre, rpondait pour s'excuser: Les potes, sire, russissent
mieux dans la fiction que dans la vrit. Dans cette sorte de vie,
les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue
monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux
petits vnements et aux petits sentiments d'o ils sont ns. Telle
pice est sur le th, telle autre sur un portrait de la reine: il
faut bien faire sa cour; d'ailleurs Sa Majest a command les vers.
Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercment
rim; une autre peut dormir  volont, vite un couplet enjou; un faux
bruit se rpand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances
sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers  la
comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condolances  lord
Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a
t presse dans la foule, une rponse, couplet pour couplet,  des
vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolits, les
nouvelles, les biensances, et sa posie n'est qu'une conversation
crite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle
pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un
gant glac. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande
part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincre. Au
fond, Waller soupire avec rflexion (Sacharissa avait une belle dot),
 tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses
pomes tendres, c'est qu'il souhaite crire coulamment et bien rimer.
Il est affect, il exagre, il fait de l'esprit, il est auteur. Il
s'adresse  la suivante, sa compagne de servage, n'osant s'adresser
 Sacharissa elle-mme. Ainsi, dans les nations qui adorent le
soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point
lever ses regards blouis au del du nuage dor qui, sous la lumire
du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honor de ses rayons,
dpasse en splendeur tout le reste[83]. Bonne comparaison! Voil une
rvrence bien faite: j'espre que Sacharissa rpond par une rvrence
aussi correcte. Ses dsespoirs sont du mme got; il perce de ses cris
les alles de Penshurst, raconte sa flamme aux htres, et les htres
bien appris inclinent leurs ttes par compassion. Il est probable
que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin tait de ne
pas mouiller ses souliers  talons. Ces transports d'amour amnent les
machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fch qu'on
maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va
en effet, disant  Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chne, et
que certainement elle est ne d'un rocher[84].

Ce qu'il y a de bien rel en tout cela, c'est la sensualit, non pas
ardente, mais leste et gaie; il y a telle pice _sur une chute_ qu'un
abb de cour sous Louis XV et pu crire: Ne rougissez pas, belle, ne
prenez pas l'air svre; que pouvait faire l'amant, hlas! sinon
flchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il
en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tt[85]. D'autres
mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. Amoret,
s'crie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus
dlicieux, qui,  peine got, verse dans le coeur la vie et la
joie[86]. Je ne serais pas satisfait, si j'tais femme, d'tre
compare  un _beefsteak_, mme apptissant; je n'aimerais pas
davantage  me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui
porte  la tte[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la
viande. Le fond anglais perait ici et ailleurs; par exemple, la belle
Sacharissa, qui n'tait plus belle, ayant demand  Waller s'il ferait
encore des vers pour elle: Oui, madame, rpondit-il, quand vous serez
aussi jeune et aussi belle qu'autrefois. Voil de quoi scandaliser un
Franais. Nanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de
lumire brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est
toujours lgant, souvent gracieux. Cette grce est comme le parfum
qui s'exhale du monde; les fraches toilettes, les salons pars,
l'abondance et la recherche de toutes les commodits dlicates mettent
dans l'me une sorte de douceur qui se rpand au dehors en
complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, 
propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets
conviennent  sa main et  son art. Il y a une galanterie exquise dans
ses stances  la petite lady Lucy Sidney sur son ge. Et quoi de plus
attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse
encore ferm, mais qui dj rougit et va s'ouvrir? Pourtant,
charmante fleur, ne ddaignez pas cet ge que vous allez connatre si
tt; le matin rose laisse sa lumire se perdre dans l'clat plus riche
du midi[88]. Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidit,
une aisance continues, sans que jamais sa voix s'lve, ou dtonne, ou
clate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine
qui altre uniformment tous les tons pour les assouplir. Sa posie
ressemble  une de ces jolies femmes manires, attifes, occupes 
pencher la tte,  murmurer d'une voix flte des choses communes
qu'elles ne pensent gure, agrables pourtant dans leur parure trop
enrubanne, et qui plairaient tout  fait si elles ne songeaient pas 
plaire toujours.

Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils
les touchent  leur faon, sans srieux ni profondeur. Ce qui manque
le plus  l'homme de cour, c'est l'motion vraie de l'ide invente et
personnelle. Ce qui intresse le plus l'homme de cour, c'est la
justesse de la dcoration et la perfection de l'apparence extrieure.
Ils s'attachent mdiocrement au fond, et beaucoup  la forme. En
effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes
leurs posies srieuses; ils sont critiques, ils posent des prceptes,
ils font des _arts potiques_. Denham, puis Roscommon, dans un pome
complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de
Buckingham versifie un _Essai sur la posie_ et un _Essai sur la
satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pdagogues. Comme Dryden
encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit
l'_Art potique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompe_, Denham
des fragments d'Homre, de Virgile, un pome italien sur _la justice
et la temprance_. Rochester compose un pome sur _l'homme_ dans le
got de Boileau, une ptre sur _le rien_; Waller, l'amoureux,
fabrique un pome didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six
chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens
prennent une thse de thologie, un lieu commun de philosophie, un
prcepte de posie, et le dveloppent en prose mesure, munie de
rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne
s'occupent qu' faire de bons raisonnements avec des mtaphores
classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des
vers consistent en deux substantifs munis de leurs pithtes et lis
par un verbe,  la faon des vers latins de collge. L'pithte est
bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le
veut Boileau, emporter le vers inachev dans sa tte, et rver une
heure en plein champ, jusqu' ce que, au coin d'un bois, on ait trouv
le mot qui avait fui.--Je bille, mais j'applaudis. C'est  ce prix
qu'une gnration finit par former le style soutenu qui est ncessaire
pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec
leur diction orne, officielle, et leur penses d'emprunt, ils sont
comme des chambellans brods, compasss, qui assistent  un mariage
royal ou  un baptme auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables
de dignit et de manires, ayant la correction et les ides d'un
mannequin.

[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much,
they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly,
you are the fitter for conversation by them.

A mistress should be like a little country retreat near the town; not
to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the
town the better when a man returns.]

[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman
with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires
into mine. We speak to one another civilly, hate one another
heartily.]

[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them,
that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning
sun has quite drawn up the dew.]

[Note 81:

  My passion with your beauty grew,
    While Cupid at my heart,
  Still as his mother favour'd you,
    Threw a new flaming dart.
  Each gloried in their wanton part;
    To make a lover, he
  Employ'd the utmost of his art--
    To make a beauty, she.]

[Note 82:

  Then, if we write not by each post,
    Think not we are unkind;
  Nor yet conclude our ships are lost
    By Dutchmen or by wind:
  Our tears we'll send a speedier way;
  The tide shall bring them twice a-day.
          With a fa, etc.

  To pass our tedious hours away;
    We throw a merry main;
  Or else at serious ombre play;
    But why should we in vain
  Each other's ruin thus pursue?
  We were undone when we left you.
          With a fa, etc.

  But now our fears tempestuous grow,
    And cast our hopes away;
  Whilst you, regardless of our wo,
    Sit careless at a play:
  Perhaps permit some happier man
  To kiss your hand, or flirt your fan.
          With a fa, etc.

  And now we've told you all our loves,
    And likewise all our fears,
  In hopes this declaration moves
    Some pity for our tears;
  Let's hear of no inconstancy,
  We have too much of that at sea.
          With a fa la, la, la, la.]

[Note 83:

        So in those nations which the Sun adore
  Some modest Persian or weak-eyed Moor
  No higher dares advance his dazzled sight
  Than to some gilded cloud, which near the light
  Of their ascending God adorns the East,
  And graced with his beam, outshines the rest.]

[Note 84:

  While in this park I sing, the list'ning deer
  Attend my passion and forget to fear;
  When to the beeches I report my flame,
  They bow their heads, as if they felt the same.
  To Gods appealing when I reach their bow'rs
  With loud complaint, they answer me in show'rs.
  To thee a wild and cruel soul is giv'n,
  More deaf than trees and prouder than the heav'n.
                    The rock
  .... That cloven rock produc'd thee.
  This last complaint th'indulgent ears did pierce
  Of just Apollo, president of verse,
  Highly concerned that the Muse should bring
  Damage to one whom he had taught to sing, etc.]

[Note 85:

  Then blush not, Fair! or on him frown:
  How could the youth, alas! but bend
  When his whole Heav'n upon him lean'd;
  If ought by him amiss was done,
  'Twas to let you rise so soon.]

[Note 86:

  Amoret! as sweet and good
  As the most delicious food,
  Which but tasted does impart
  Life and gladness to the heart.]

[Note 87:

  Sacharissa's beauty's wine,
  Which to madness doth incline;
  Such a liquor as no brain
  That is mortal can sustain.]

[Note 88:

  Yet, fairest blossom, do not slight
  The age which you may know so soon.
  The rosy morn resigns her light
  And milder glory to the noon.]


V

Un d'eux (Dryden toujours  part) s'est lev jusqu'au talent, sir
John Denham, secrtaire de Charles Ier, employ aux affaires
publiques, qui, aprs une jeunesse dissolue, revint aux habitudes
graves et, laissant derrire lui des chansons satiriques et des
polissonneries de parti, atteignit dans un ge plus mr le haut style
oratoire. Son meilleur pome, _Cooper's Hill_, est la description
d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques
que cette vue rveille et aux rflexions morales que cet aspect peut
suggrer. Tous ces sujets sont appropris  la noblesse et aux limites
de l'esprit classique, et dploient ses forces sans rvler ses
faiblesses; le pote peut montrer tout son talent, sans rien forcer
dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beaut,
parce qu'il est sincre. On a du plaisir  suivre le droulement
rgulier de ces phrases abondantes, o les ides opposes ou
redoubles atteignent pour la premire fois leur assiette dfinitive
et leur clart complte, o la symtrie ne fait que prciser le
raisonnement, o le dveloppement ne fait qu'achever la pense, o
l'antithse et la rptition n'apportent pas leurs badinages et leurs
affteries, o la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son  la
plnitude du sens, conduit le cortge des ides, sans effort et sans
dsordre, sur un rhythme appropri  leur bel ordre et  leur
mouvement. L'agrment s'y joint  la solidit; l'auteur de _Cooper's
Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son pome est comme un parc
monarchique, digne et nivel sans doute, mais arrang pour le plaisir
des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promne en
dtours aiss  travers une multitude d'ides varies. Il rencontre
ici une montagne, l-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique
qui ressemble  un portique de statues, plus loin le large cours d'un
fleuve, et  ct les dbris d'une abbaye: chaque page du pome est
comme une alle distincte qui a sa perspective distincte. Un peu
aprs, la pense se reporte vers les superstitions du moyen ge
ignorant et vers les excs de la rvolution rcente; puis vient l'ide
d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrt au milieu du
feuillage. Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ails,
puis sa tte arme, les uns pour fuir son destin, l'autre pour
l'affronter[89]; il fuit pourtant, et les chiens aboyants le
pressent. Ce sont l les spectacles nobles et la diversit tudie des
promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reoit ici, comme
en une rsidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les
pithtes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop
maigres: les dcorations de l'art transforment la vulgarit de la
nature: les vaisseaux sont des tours flottantes; la Tamise est la
fille bien-aime de l'Ocan; la montagne cache sa tte altire au sein
des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs.
Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique,
toute pleine de crmonies officielles et magnifiques, de gestes
contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme
et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les
classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs potiques; les
objets, les vnements prennent sa teinte, parce qu'ils sont
contraints de la traverser. Ici les objets et les vnements sont
contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement
courtisan, il est Anglais, c'est--dire proccup d'motions morales.
Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque rflexion
grave; la politique, la religion viennent dranger le plaisir de ses
yeux;  propos d'une colline ou d'une fort, il mdite sur l'homme: le
dehors le ramne au dedans, et l'impression des sens aux
contemplations de l'me. Les gens de cette race sont par nature et par
habitude des hommes intrieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans
la mer, il la compare  la vie mortelle qui court  la rencontre de
l'ternit. Le front d'une montagne battue par les temptes lui
rappelle la commune destine de tout ce qui est haut et grand. Le
cours du fleuve lui suggre des ides de rformation intrieure. Ah!
si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton
cours pour modle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique
profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans
dbordements[90]! Il y a dans ces mes un fonds indestructible
d'instincts moraux et de mlancolie grandiose, et c'en est la plus
grande marque que de retrouver ce fonds  la cour de Charles II.

Ce ne sont l pourtant que des perces rares, et comme des
affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une
couche paisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la
conversation, le style, le thtre, le got, tout est franais ou
tche de l'tre; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former
en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chasss par Cromwell.
Denham, Waller, Roscommon et Rochester y rsidrent; la duchesse de
Newcastle, pote du temps, se maria  Paris; le duc de Buckingham fit
une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoy en France par son
pre, qui voulait le drober  la contagion des opinions puritaines;
Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours
taient allies presque toujours de fait et toujours de coeur, par la
communaut d'intrts et de principes religieux et monarchiques.
Charles II recevait de Louis XIV une pension, une matresse, des
conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la
France tait le modle de la cour. Sa littrature et ses moeurs, les
plus belles de l'ge classique, faisaient la mode. On voit dans les
crits anglais que les auteurs franais sont leurs matres, et se
trouvent entre les mains de tous les gens bien levs. On consulte
Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molire, on respecte Boileau.
Cela va si loin, que les plus galants tchent d'tre tout  fait
Franais, de mler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases
franaises. Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une
marque de mauvaise ducation, comme crire en bon anglais, avoir le
sens droit ou la main brave. Ces fats franciss[91] sont des
complimenteurs, toujours poudrs, parfums, minents pour tre bien
gants[92]. Ils affectent la dlicatesse, font les dgots, trouvent
les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'tre vapors,
tourdis, rient, bavardent  tort et  travers, et mettent la gloire
de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le
thtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur  leur manire. La
comdie franaise devient un modle comme la politesse franaise. On
les copie l'une et l'autre en les altrant, sans les galer; car la
France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la
mieux dispose par ses instincts et sa constitution pour les faons de
la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la
suit dans cette voie, emporte par le courant universel du sicle,
mais  distance, et tire de ct par ses inclinaisons nationales.
C'est cette direction commune et cette dviation particulire que le
monde et sa posie ont annonces, que le thtre et ses personnages
vont manifester.

[Note 89:

  He calls to mind his strength, and then his speed,
  His winged heels, and then his armed head:
  With these t' avoid, with that his fate to meet:
  But fear prevails and bids him trust his feet.
  So fast he flies, that his reviewing eye
  Has lost the chasers, and his ear the cry.]

[Note 90:

  My eye, descending from the hill, surveys
  Where Thames among the wanton valleys strays:
  Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons
  By his old sire, to his embraces runs;
  Hasting to pay his tribute to the sea,
  Like mortal life to meet eternity.
  Nor with a sudden and impetuous wave,
  Like profuse kings, resumes the wealth he gave.
  No unexpected inundations spoil
  The mower's hopes, or mock the ploughman's toil,
  But godlike his unweary'd bounty flows;
  First loves to do, then loves the good he does.
  O, could I flow like thee, and make thy stream
  My great example, as it is my theme!
  Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull:
  Strong without rage, without o'erflowing full....
  But his proud head the airy mountain hides
  Among the clouds; his shoulders and his sides
  A shady mantle clothes; his curled brows
  Frown on the gentle stream, which calmly flows;
  While winds and storms his lofty forehead beat,
  The common fate of all that's high or great.]

[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans
_Monsieur de Paris_.]

[Note 92: I was always eminent for being bien gant. (Etheredge,
_Sir Fopling Flutter_.)]


VI

Quatre crivains principaux tablissent cette comdie; Wycherley,
Congrve, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la
premire irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le got de
l'urbanit plutt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et
se piquant de savoir vivre, de passer leur temps  la cour ou dans les
belles compagnies, d'avoir les gots et la carrire des gentilshommes.
Je ne suis pas un crivain, disait Congreve  Voltaire, je suis un
_gentleman_. En effet, dit Pope, il vcut plus comme un homme de
qualit que comme un homme de lettres, fut clbre pour ses bonnes
fortunes, et passa ses dernires annes dans la maison de la duchesse
de Marlborough. J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, tait un des
courtisans les plus  la mode. Il servit  l'arme quelque temps,
comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom de
capitaine qu'ils prenaient, les rcits militaires qu'ils
rapportaient, et la plume qu'ils mettaient  leur chapeau. Ils
crivirent tous des comdies du mme genre mondain et classique,
composes d'actions probables, telles que nous en voyons autour de
nous et tous les jours, de personnages bien levs, tels qu'on en
rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou
lgantes, telles que les gens bien levs peuvent en tenir. Ce
thtre, dpourvu de posie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et
discoureur, se forme en mme temps que celui de Molire, par les mmes
causes, et d'aprs lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est 
celui de Molire qu'il faut le comparer.

Molire n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un
jour le dieu de la comdie, ayant voulu crire, se fit homme, et par
hasard tomba en France. Je le veux bien; mais en devenant homme il se
trouva du mme coup homme du dix-septime sicle et Franais, et c'est
pour cela qu'il fut le dieu de la comdie. Divertir les honntes
gens, disait Molire, quelle entreprise trange! Il n'y a que l'art
franais du dix-septime sicle qui pouvait y russir; car il consiste
 conduire aux ides gnrales par un chemin agrable, et le got de
ces ides est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des
honntes gens. Molire, comme Racine, dveloppe et compose. Ouvrez la
premire venue de ses pices  la premire scne venue; au bout de
trois rponses, vous tes entran ou plutt emmen. La seconde
continue la premire, la troisime achve la seconde, la quatrime
complte le tout; un courant s'est form qui nous porte, nous emporte
et ne nous lche plus. Nul arrt, nul cart; point de hors-d'oeuvre
qui viennent nous distraire. Pour empcher les chappes de l'esprit
distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'pouse,
viennent, couplet par couplet, doubler en style diffrent la rponse
du principal personnage, et  force de symtrie et de contraste nous
maintenir dans la voie trace. Arrivs au terme, un second courant
nous prend et fait de mme. Il est compos comme le premier et en vue
du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par
sa ressemblance. Ici les valets rptent la dispute, puis la
rconciliation des matres. L-bas Alceste, tir d'un ct pendant
trois pages par la colre, est ramen du ct contraire et pendant
trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs,
les proches, les domestiques se relayent, scne sur scne, pour mieux
mettre en lumire la prtention et la duperie de M. Jourdain. Chaque
scne, chaque acte relve, termine ou prpare l'autre. Tout est li et
tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'ide;
nulle complication, point d'incidents. Un vnement comique suffit 
la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La
mme situation cinq ou six fois renouvele est toute _l'cole des
Femmes_. Ces pices sont faites avec rien. Elles n'ont pas besoin
d'vnements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre
et d'une journe, sans coups de main, sans dcoration, avec une
tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matire laisse l'ide percer
plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre
cette ide en lumire: la simplicit du sujet, le progrs de l'action,
la liaison des scnes, tout aboutit l.  chaque pas, la clart crot,
l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule
s'amoncelle, jusqu' ce que, sous ces sollicitations appropries et
combines, le rire parte et fasse clat. Et ce rire n'est pas une
simple convulsion de gaiet physique; un jugement l'a provoqu.
L'crivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple
particulier une vrit universelle. Nous comprenons par lui, comme par
La Bruyre ou Nicole, la force de la prvention, l'enttement du
systme, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme
les arguments de leurs traits, ne sont que les preuves suivies et la
justification logique d'une conclusion prconue. Nous philosophons
avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pens.
Et il n'a pens ainsi qu' titre de Franais, pour un auditoire de
Franais gens du monde. Nous gotons chez lui notre plaisir national.
Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact  saisir la filiation
des ides, le plus prompt  dgager les ides de leur matire, le plus
curieux d'ides nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son
image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a
conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait
mieux clair et plus parlant.

J'ajoute: vers un portrait plus agrable, et c'est l le grand talent
comique; il consiste  effacer l'odieux, et remarquez que dans le
monde l'odieux foisonne. Sitt que vous voulez le peindre avec vrit,
en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout
l'indignation; le divertissement prit sous la colre et la morale.
Regardez au fond du _Tartufe_; un sale cuistre, un paillard rougeaud
de sacristie qui, faufil dans une honnte et dlicate famille, veut
chasser le fils, pouser la fille, suborner la femme, ruiner et
emprisonner le pre, y russit presque, non par des ruses fines, mais
avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son
temprament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de
l'amusement d'une telle matire, o Beaumarchais et La Bruyre[94]
vont chouer? Pareillement, dans _le Misanthrope_, le spectacle d'un
honnte homme loyalement sincre, profondment amoureux, que sa vertu
finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas
triste  voir? Rousseau s'est irrit qu'on y ait ri, et si nous
regardions la chose, non dans Molire, mais en elle-mme, nous y
trouverions de quoi rvolter notre gnrosit native. Parcourez les
autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Gronte qu'on bat,
Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des
filles qu'on sduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait
financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de trs-grandes; bien
des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe,
Dandin, Harpagon, approchent de bien prs des personnages tragiques,
et quand on les regarde dans le monde, non au thtre, on n'est pas
dispos au sarcasme, mais  la piti. Faites-vous dcrire les
originaux d'aprs lesquels Molire compose ses mdecins. Allez voir
cet exprimentateur hasardeux qui, dans l'intrt de la science,
essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits
d'hpital, au patient hve qu'on porte sur un matelas vers la table
d'oprations et qui tend la jambe, ou bien encore au grabat du
paysan, dans la chaumire humide o suffoque la vieille mre
hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les
cus qu'elle a dj cots. Vous en sortez le coeur gros, tout gonfl
par le sentiment de la misre humaine; vous dcouvrez que la vie, vue
de prs et face  face, est un amas de crudits triviales et de
passions douloureuses; vous tes tent, si vous voulez la peindre,
d'entrer dans la fange lugubre o btissent Balzac et Shakspeare; vous
n'y voyez d'autre posie que l'audacieuse logique qui, dans ce
ple-mle, dgage les forces matresses, ou l'illumination du gnie
qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de
malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos
lgers Franais! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le
spectacle que Molire vient d'arranger pour nous! comme nous savons
gr au grand artiste d'avoir si bien transform les choses! Enfin nous
avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir
autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vrit! quel
art que celui qui nous drobe  nous-mmes! quelle perspective que
celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la
souffrance! La gaiet est venue; c'est le plus clair de notre avoir 
nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier
qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le
meilleur. Ce don-l ne dtruit pas la pense, il la recouvre. Chez
Molire, la vrit est au fond, mais elle est cache; il a entendu les
sanglots de la tragdie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire
cho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir
au thtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y
pas trop penser. gayons notre condition, comme une chambre de malade,
de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe,
Harpagon, les mdecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le
vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit
bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes
vertus ne sont que les heurts d'un temprament mal ajust aux
circonstances; mais par surcrot cela sera agrable. Ses msaventures
ne seront plus le martyre de la justice, mais les dsagrments d'un
caractre grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et
des pres, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en rgle
contre la socit ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien
de plus. Les lavements et les coups de btons, les mascarades et les
ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de
voir la philosophie prir sous les pantalonnades; elle subsiste mme
dans _le Mariage forc_, mme dans _le Malade imaginaire_. Le propre
du Franais et de l'homme du monde est d'envelopper tout, mme le
srieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air:
il reste aux plus violents moments matre de maison, hte aimable; il
vous fait les honneurs de sa rflexion ou de sa souffrance. Mirabeau 
l'agonie disait en souriant  un de ses amis: Approchez donc,
monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne! C'est
dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y
a pas d'autres nations o l'on sache philosopher lestement et mourir
avec bon got.

C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre o la comdie, en restant
comique, offre une morale; Molire est le seul qui nous donne des
modles sans tomber dans la pdanterie, sans toucher au tragique, sans
entrer dans la solennit. Ce modle est l'honnte homme, comme on
disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, raste[96]; il n'y en a
point d'autre qui puisse nous instruire et en mme temps nous amuser.
Son esprit est un fonds de rflexion, mais cultiv par le monde. Son
caractre est un fonds d'honntet, mais accommod au monde. Vous
pouvez l'imiter sans manquer  la raison ni au devoir; ce n'est ni un
freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans ngliger vos
intrts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un
malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M.
Lycidas, mais c'est pour les percer  jour, les battre avec leurs
rgles et gayer  leurs dpens toute la galerie. Il disserte mme de
morale, mme de religion, mais en style si naturel, en preuves si
claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intresse les femmes et que
les plus mondains l'coutent. Il connat l'homme et il en raisonne,
mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si
piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il
est fidle  sa matresse ruine,  son ami calomni, mais sans
fracas, avec grce. Toutes ses actions, mme les belles, ont un tour
ais qui les orne; il ne fait rien sans agrment. Son grand talent est
le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalits de
la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances
violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualit veut le
prendre pour tmoin de son duel; il rflchit un instant, prononce
vingt phrases qui le dgagent, et, sans faire le capitan, laisse les
spectateurs persuads qu'il n'est pas lche. Armande l'injurie, puis
se jette  sa tte; il essuie poliment l'orage, carte l'offre avec
la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse
les spectateurs persuads qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime
liante, qui prfre Alceste et qu'Alceste un jour peut pouser, il se
propose avec une dlicatesse et une dignit entires, sans s'abaisser,
sans rcriminer, sans faire tort  lui-mme ou  son ami. Quand Oronte
vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il
ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues,
et n'a pas la maladresse d'taler une potique hors de propos. Il
prend ds l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce
qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances,
quel biais prcis accommodera la vrit et la mode, jusqu'o il faut
transiger ou rsister, quelle fine limite spare les biensances et la
flatterie, la vracit et la maladresse. Sur cette ligne troite, il
avance exempt d'embarras et de mprises, sans tre jamais drout par
les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin
sourire de la politesse de quitter jamais ses lvres, sans manquer une
occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises
de son voisin. C'est cette dextrit toute franaise qui concilie en
lui l'honntet foncire et l'ducation mondaine; sans elle, il irait
tout d'un ct ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les rous
et les prcheurs la comdie trouve son hros.

Un tel thtre peint une race et un sicle. Ce mlange de solidit et
d'lgance appartient au dix-septime sicle et nous appartient. Le
monde ne nous dprave point, il nous dveloppe; ce n'taient pas
seulement les manires et l'intrieur qu'il polissait alors, mais
encore les sentiments et les ides. La conversation provoquait la
pense; elle n'tait pas un bavardage, mais un examen; avec l'change
des nouvelles, elle provoquait le commerce des rflexions. La
thologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et
l'observation du coeur en faisaient l'aliment quotidien. La science
gardait sa sve et n'y perdait que ses pines. L'agrment recouvrait
la raison sans l'touffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en
socit: le jeu des physionomies nous excite; nos ides si promptes
naissent en clairs au choc des ides d'autrui. L'allure inconstante
des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le frquent changement
de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants
rduit les vrits en monnaie menue et prcieuse, approprie  la
lgret de notre main. Et le coeur ne s'y gte pas plus que l'esprit.
Le Franais est de temprament sobre, peu enclin aux brutalits
d'ivrognes,  la jovialit violente, au tapage des soupers sales; il
est doux d'ailleurs, prvenant, toujours dispos  faire plaisir; il a
besoin, pour tre  l'aise, de ce courant de bienveillance et
d'lgance que le monde forme et nourrit. Et l-dessus il rige en
maximes ses inclinations tempres et aimables; il se fait un point
d'honneur d'tre serviable et dlicat. Voil l'honnte homme, oeuvre
de la socit dans une race sociable. Il n'en tait pas ainsi en
Angleterre. Les ides n'y naissent point dans l'lan de la causerie
improvise, mais dans la concentration des mditations solitaires;
c'est pourquoi alors les ides manquaient. L'honntet n'y est pas le
fruit des instincts sociables, mais le produit de la rflexion
personnelle; c'est pourquoi alors l'honntet tait absente. Le fonds
brutal tait rest, l'corce seule tait unie. Les faons taient
douces et les sentiments taient durs; le langage tait tudi, les
ides taient frivoles. La pense et la dlicatesse d'me taient
rares, les talents et l'esprit disert taient frquents. On y
rencontrait la politesse des formes, non celle du coeur; ils n'avaient
du monde que la convention et les convenances, l'tourderie et
l'tourdissement.

[Note 93: De 1672  1726.]

[Note 94: Ornuphre, Begears.]

[Note 95: Consultations de Sganarelle dans _le Mdecin malgr lui_.]

[Note 96: Parmi les femmes, liante, Henriette, lise, Uranie,
Elmire.]

[Note 97: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'liante,
d'Henriette et d'Elmire.]


VII

Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en
rpand sur leur talent et sur leur thtre. L'art y manque, et la
philosophie aussi. Les crivains ne vont pas vers une ide gnrale,
et ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et
s'embarrassent de matriaux. Leurs pices ont communment deux
intrigues entre-croises, visiblement distinctes[98], runies pour
amonceler les vnements, et parce que le public a besoin d'un
surcrot de personnages et de faits. Il faut un gros courant
d'actions tumultueuses pour remuer leurs sens pais; ils font comme
les Romains, qui fondaient en une seule plusieurs pices attiques. Ils
s'ennuient de la simplicit de l'action franaise, parce qu'ils n'ont
pas la finesse du got franais. Leurs deux sries d'actions se
confondent et se heurtent. On ne sait o l'on va;  chaque instant, on
est dtourn de son chemin. Les scnes sont mal lies; elles changent
vingt fois de lieu. Quand l'une commence  se dvelopper, un dluge
d'incidents vient l'interrompre. Les conversations parasites tranent
entre les vnements. On dirait d'un livre o les notes sont ple-mle
entres dans le texte. Il n'y a pas de plan vritablement calcul et
rigoureusement suivi; ils se sont donn un canevas, et en crivent les
scnes au fur et  mesure,  peu prs comme elles leur viennent. La
vraisemblance n'est pas bien garde; il y a des dguisements mal
arrangs, des folies mal simules, des mariages de paravent, des
attaques de brigands dignes de l'opra-comique. C'est que pour
atteindre l'enchanement et la vraisemblance, il faut partir de
quelque ide gnrale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie,
de l'ducation des femmes, de la disproportion en fait de mariage,
arrange et lie par sa vertu propre les vnements qui peuvent la
manifester. Ici cette conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh
ne sont que des gens d'esprit et non des penseurs. Ils glissent  la
surface des choses, ils n'y pntrent pas. Ils jouent avec les
personnages. Ils visent au succs,  l'amusement. Ils esquissent des
caricatures, ils filent vivement la conversation futile et frondeuse;
ils heurtent les rpliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts
agiles manient et escamotent les vnements en cent faons ingnieuses
et imprvues. Ils ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en
ripostes; le va-et-vient du thtre et la verve animale font autour
d'eux comme un petillement. Nanmoins tout ce plaisir reste  fleur de
peau; on n'a rien vu du fonds ternel et de la vraie nature de
l'homme; on n'emporte aucune pense; on a pass une heure, et voil
tout; le divertissement vous laisse vide, et n'est bon que pour
occuper des soires de coquettes et de fats.

Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon
rire de Molire. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds
d'cret. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique
moins cruels, raillent prement. Leurs personnages, par plaisanterie,
changent des durets; ils s'amusent  se blesser; un Franais souffre
d'entendre ce commerce de prtendues politesses; nous n'allons point
par gaiet  des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne
naturellement  la satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le
met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le rend odieux. 
quoi avez-vous pass la nuit? dit une dame  son amie.-- chercher
tous les moyens de faire enrager mon mari.--Rien d'tonnant que vous
paraissiez si frache ce matin aprs une nuit de rveries si
agrables[99]! Ces femmes sont vraiment mchantes et trop
ouvertement. Partout ici le vice est cru, pouss  ses extrmes,
prsent avec ses accompagnements physiques. Quand j'appris que mon
pre avait reu une balle dans la tte, dit un hritier, mon coeur fit
une cabriole jusqu' mon gosier.--Consultez les veuves de la ville,
dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier, elles vous diront
qu'il ne faut pas prendre  bail fixe une maison qu'on peut louer pour
trois mois[100]. Les _gentlemen_ se collettent sur la scne,
brusquent les femmes aux yeux du public, achvent l'adultre  deux
pas, dans la coulisse. Les rles ignobles ou froces abondent. Il y a
des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des
pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady
Touchwood, sur la scne, veut poignarder son amant[101]; Coupler, sur
la scne, a des gestes qui rappellent la cour de notre Henri III. Les
sclrats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans que leur
odieux soit dissimul par le grotesque. Les femmes mme honntes,
comme Silvia et mistress Sullen, sont aventures jusqu'aux situations
les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de l'ducation
que le vernis.

Il y a une correspondance force entre l'esprit d'un crivain, le
monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans
ce monde qu'il prend les matriaux dont il les fait. Les sentiments
qu'il contemple en autrui et qu'il prouve en lui-mme s'organisent
peu  peu en caractres; il ne peut inventer que d'aprs sa structure
donne et son exprience acquise, et ses personnages ne font que
manifester ce qu'il est, ou abrger ce qu'il a vu. Deux traits
dominent dans ce monde; ils dominent aussi dans ce thtre. Tous les
personnages russis s'y ramnent  deux groupes: les tres naturels
d'un ct, les tres artificiels de l'autre; les uns avec la
grossiret et l'impudeur des inclinations primitives, les autres avec
la frivolit et les vices des habitudes mondaines; les uns incultes,
sans que leur simplicit rvle autre chose que leur bassesse native;
les autres cultivs, sans que leur raffinement leur imprime autre
chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent des crivains est
propre  la peinture de ces deux groupes: ils ont la grande facult
anglaise, qui est la connaissance du dtail prcis et des sentiments
rels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils entendent
les sons de voix; ils osent les montrer; ils ont hrit bien peu, de
bien loin, et malgr eux, mais enfin ils ont hrit de Shakspeare; ils
manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru qui seul
peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont la verve
et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage tourdi, les
affectations foltres, l'intarissable et capricieuse abondance des
fatuits de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et en
mme temps ils parlent aussi bien que les mieux appris; ils peuvent
donner le modle des conversations ingnieuses; ils ont la lgret de
touche, le brillant, et aussi la facilit, la correction, sans
lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent
naturellement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent 
leurs barbares et les jolies enluminures qui conviennent  leurs
lgants.

[Note 98: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comdie
complte amalgame grossirement avec une tragdie complte.]

[Note 99:

CLARISSA.

Prithee, tell me how you have passed the night?

ARAMINTA.

Why, I have been studying all the ways my brain could produce to
plague my husband.

CLARISSA.

No wonder, indeed, you look so fresh this morning, after the
satisfaction of such pleasant ideas all night. (Vanbrugh,
_Confederacy_, II, I.)]

[Note 100: Lady Fidget dit:

Our virtue is like the statesman's religion, the Quaker's word, the
gamester's oath, and the great man's honour, but to cheat those that
trust us. (Wycherley, _Love in a Wood_.)

If you consult the widows of the town, they'll tell you, you should
never take a lease of a house you can hire for a quarter's warning.
(Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.)

My heart cut a caper up to my mouth when I heard my father was shot
through the head. (_Ibid._)]

[Note 101:

LADY TOUCHWOOD (_ Maskwell_).

You want but leisure to invent fresh falsehood, and sooth me to a
fond belief of all your fictions. But I'll stab the lie that is
forming in your heart, and save a sin, in pity of your soul.
(Congreve, _Double Dealer_.)]


VIII

Il y a d'abord le butor, le squire Sullen[102], ou sir John
Brute[103], sorte d'ivrogne ignoble qui, le soir, roule dans la
chambre de sa femme en trbuchant comme un passager qui a le mal de
mer, entre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace,
l'haleine chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi
grasses que son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse le
drap par-dessus ses paules et ronfle[104].--On lui demande pourquoi
il s'est mari?--Je me suis mari parce que j'avais l'ide de coucher
avec elle, et qu'elle ne voulait pas me laisser faire[105]. Il fait
de son salon une curie, fume jusqu' l'empester pour en chasser les
femmes, leur jette sa pipe  la tte, boit, jure et sacre. Les gros
mots, les maldictions coulent dans sa conversation comme les ordures
dans un ruisseau. Il se sole au cabaret et hurle: Au diable la
morale, au diable la garde! et que le constable soit mari! Il crie
qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et tout casser[106].
Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre matresse, je les
donne au diable toutes les deux de tout mon coeur, et toutes les
jambes qui tranent une jupe, except quatre braves drlesses, et
Betty Sands en tte, qui se grisent avec lord Rake et moi cinq fois
par semaine[107]. Il sort de l'auberge avec des chenapans avins, et
court sus aux femmes  travers les rues. Il dtrousse un tailleur qui
portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On l'empoigne et on
le mne au constable; il dblatre en chemin, et finit, au milieu de
ses hoquets et de ses rabchages d'ivrogne, par proposer au constable
d'aller pcher quelque part ensemble une bouteille et une fille. Il
rentre enfin couvert de sang et de boue, grondant comme un dogue,
les yeux gonfls, rouge, appelant sa nice salope et sa femme
menteuse. Il va  elle, l'embrasse de force, et comme elle se
dtourne: Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au coeur. Eh bien!
justement  cause de cela, embrassez-moi encore une fois. L-dessus
il la chiffonne et la bouscule: Bon; maintenant que vous voil aussi
sale et aussi torchonne que moi, les deux cochons font la
paire[108]. Il veut prendre la thire dans une armoire, enfonce la
porte d'un coup de pied, et dcouvre le galant de sa femme avec celui
de sa nice. Il tempte, vocifre de sa langue pteuse un radotage
d'imbcile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et
charge sur son dos cette carcasse inerte[109]. C'est le portrait du
pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau.

Voil le mari; voyons le pre, sir Tunbelly, un gentilhomme
campagnard, lgant s'il en fut. Tom Fashion frappe  la porte du
chteau, qui  l'air d'un poulailler, et o on le reoit comme dans
une ville de guerre. Un domestique parat  la fentre, l'arquebuse 
la main;  grand'peine,  la fin, il se laisse persuader qu'il doit
avertir son matre: Vas-y, Ralph, mais coute; appelle la nourrice
pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit
ouverte[110]. Vous remarquez que dans cette maison on prend des
prcautions  l'endroit des filles.--Sir Tunbelly arrive avec ses gens
munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et
veut savoir le nom du visiteur: car tant que je ne saurai pas votre
nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai
votre nom, il y a six  parier contre quatre que je ne vous le
demanderai pas non plus[111]. Il a l'air d'un chien de garde qui
gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientt il apprend que
cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie 
ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de
tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de lcher miss
Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, si ce n'a pas t
aujourd'hui le jour du changement de linge[112]. Le faux gendre veut
pouser Hoyden tout de suite: Oh! non, sa robe de noces n'est pas
encore arrive.--Si, tout de suite, sans crmonie, cela pargnera de
l'argent.--De l'argent, pargner de l'argent, quand c'est la noce
d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai  ma donzelle un dner de noces,
quand je devrais aller brouter l'herbe  cause de cela comme le roi
d'Assyrie, et un fameux dner, qu'on ne pourra pas cuire dans le
temps de pocher un oeuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouche
la nuit des noces! car, rvrence parler, elle ne reconnatrait pas un
homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113]. Il se
frotte les mains, fait l'grillard. Plus tard il se grise, il embrasse
les dames, il chante, il essaye de danser. Voil ma fille; prenez,
ttez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoise[114].
Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un
imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le trane dans
l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans
le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui
enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu
l'imposteur: Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la
gorge, ou sera-ce vous[115]? Il se dmne, il veut tomber dessus 
grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et
fermier, boxeur et buveur, braillard et bte. Il sort de toutes ces
scnes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de
fumier.

Tel pre, telle fille. Quelle ingnue que miss Hoyden! Elle gronde
toute seule d'tre enferme comme la bire dans le cellier:
Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'pouserais le
boulanger, oui, je l'pouserais[116]! Quand la nourrice annonce
l'arrive du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: 
bon Dieu! je vais mettre une chemise  dentelles, quand je devrais
pour cela tre fouette jusqu'au sang[117]. Tom vient lui-mme et lui
demande si elle veut tre sa femme. Monsieur, je ne dsobis jamais 
mon pre, except pour manger des groseilles vertes[118].--Mais votre
pre veut attendre une semaine?--Oh! une semaine! je serai une vieille
femme aprs tant de temps que cela[119]! Je ne puis pas traduire
toutes ses rponses. Il y a un temprament de chvre sous ses phrases
de servante. Elle pouse Tom en secret,  l'instant, et le chapelain
leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. Par ma foi! dit-elle, de tout
mon coeur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le
promets, h! nourrice[121]. Mais le vrai futur se prsente, et Tom se
sauve.  l'instant son parti est pris, elle dit  la nourrice et au
chapelain de tenir leurs langues: J'pouserai celui-l aussi, voil
la fin de l'histoire[122]. Elle s'en dgote pourtant, et assez vite;
il n'est pas bien bti, il ne lui donne gure d'argent de poche; elle
hsite entre les deux, calcule: Comment est-ce que je m'appellerais
avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on
cet homme que j'ai pous, nourrice?--_Squire_ Fashion.--_Squire_
Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady,
cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime,
nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai gure qu'il soit pendu quand
je l'aurai pous une bonne fois. Non, ce qui me plat, c'est de
penser au fracas que je ferai une fois  Londres; car quand je serai
les deux choses, pouse et dame, par ma foi! nourrice, je me
pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124]. Elle est
prudente pourtant, elle sait que son pre a son fouet de chiens  la
ceinture, et qu'il la secouera ferme. Elle prend ses prcautions en
consquence: Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre
entre moi et mon pre, car vous savez ses tours, il me jetterait par
terre d'un coup de poing[125]. Voil la vraie sanction morale; pour
un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien
de la tenir  l'attache, avec un rgime suivi de coups de pied
quotidiens[126].

[Note 102: Farquhar, _The Beaux Stratagem_.]

[Note 103: Vanbrugh, _Provoked Wife_.]

[Note 104: After his man and he had rolled about the room, like sick
passengers in a storm, he comes flounce in the bed, dead as a salmon
into a fishmonger's basket; his feet cold as ice, his breath hot as a
furnace, and his hands and his face as greasy as his flannel nightcap.
O matrimony! He tosses up the clothes with a barbarous swing over his
shoulders, disorders the whole economy of my bed, bares me half naked,
and my whole night's comfort is the tunable serenade of that wakeful
nightingale, his nose!]

[Note 105: Why did I marry! I married because I had a mind to lie with
her, and she would not let me....]

[Note 106: Ay, damn morality!--and damn the watch! and let the
constable be married!... Liberty and property, and Old England,
huzza!...

So, now, Mr. Constable, shall you and I go pick up a whore
together?--No?--Then I'll go by myself, and you and your wife may be
damned!...

Whom do you call a drunken fellow, you slut you? I'm a man of quality;
the king has made me a knight.... I'll devil you, you jade you! I'll
demolish your ugly face!...

I'll warrant you, it is some such squeamish minx as my wife, that is
grown so dainty of late, that she finds fault even with a dirty
shirt.]

[Note 107: Let us hear no more of my wife nor your mistress. Damn them
both with all my heart, and every thing else that dangles a petticoat,
except four generous whores, with Betty Sands at the head of them, who
are drunk with my Lord Rake and I ten times in a fortnight.]

[Note 108: Come, kiss me, then.

LADY BRUTE (_kissing him_).

There; now go. (_Aside._) He stinks like poison.

SIR JOHN.

I see it goes damnably against your stomach, and therefore kiss me
again. (_Kisses and tumbles her._)

So now, you being as dirty and as nasty as myself, we may go pig
together.]

[Note 109: Come to your kennel, you cuckoldy drunken sot you.]

[Note 110: Ralph, go thy ways, and ask Sir Tunbelly, if he pleases to
be waited upon. And dost hear? Call to nurse that she may lock up Miss
Hoyden before the gate's open.]

[Note 111: Till I know your name, I shall not ask you to come into my
house; and when I know your name, 'tis six to four I don't ask you
neither.]

[Note 112: Cod's my life! I ask your Lordship's pardon ten thousand
times. (_To a servant._) Here, run in a-doors quickly. Get a
Scotch-coal fire in the great parlour; set all the Turkey-work chairs
in their places; get the great brass candlesticks out, and be sure
stick the sockets full of laurel. Run! And do you hear; run away to
nurse; bid her let Miss Hoyden loose again, and, if it is not shifting
day, let her put on a clean tucker, quick!]

[Note 113: Ah! poor girl, she will be scared out of her wits on her
wedding night.

Udswoon, I'll give my wench a wedding-dinner, though I go to grass
with the King of Assyria for it.

Not so soon. That is knocking my girl, before you bid her stand.
Besides, my wench's wedding-gown is not come home yet.]

[Note 114: Ha! there is my wench, I' faith. Touch and take, I'll
warrant her; she'll breed like a tame rabbit.]

[Note 115: My lord, will you cut his throat, or shall I?

Here, give my dog-whip.

Here, here, here, let me beat out his brains, and that will decide it.

Ha! they bill like turtles. Udsookers, they set my old blood afire. I
shall cuckold somebody before morning.]

[Note 116: It's well I have a husband a-coming, or, ecod, I'd marry
the baker; I would so. Nobody can knock at the gate, but presently I
must be locked up; and here's the young grey-hound bitch can run loose
about the house all the day long, she can. 'Tis very well.]

[Note 117: O Lord, I'll go put on my laced smock, though I'm whipped
till the blood run down my heels for it.]

[Note 118: Sir, I never disobey my father in anything but eating of
green gooseberries....]

[Note 119: A week! Why, I shall be an old woman by that time!]

[Note 120: Ecod, with all my heart! The more the merrier, I say; ha!
nurse!]

[Note 121: Le caractre de la nourrice est excellent. Fashion la
remercie de l'ducation qu'elle a donne  Hoyden:

Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your
honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it!
Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at
this poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would,
till the belly on't was so full, it would drop off like a leech!

Cela est vrai, mme aprs la nourrice de Juliette dans Shakspeare.]

[Note 122: Why, if you two you be sure to hold your tongues, and not
say a word of what's past, I'll even marry this lord too.

NURSE.

What, two husbands, my dear?

HOYDEN.

Why, you had three, good nurse; you may hold your tongue...]

[Note 123: But if I leave my lord, I must leave my lady too; and when
I rattle about the streets in my coach, they'll only say: There goes
Mistress--Mistress--Mistress what? What is this man's name have
married, nurse?

NURSE.

'Squire Fashion.

HOYDEN.

'Squire Fashion is it? Well, 'squire, that's better than nothing.]

[Note 124: Love him! Why, do you think I love him, nurse? Ecod, I
would not care if he were hanged, so I were but once married to him.
No; that which pleases me is to think what work I'll make when I get
to London; for when I am a wife and a lady both, nurse, ecod, I'll
flaunt it with the best of 'em.]

[Note 125: But, d'ye hear? Pray, take care of one thing: when the
business comes to break out, be sure you get between me and my father;
for you know his tricks; he will knock me down.]

[Note 126: Voir aussi le caractre du jeune garon lourdaud et bte,
squire Humphrey (_A Journey to London_, Vanbrugh). Il n'a qu'une ide,
manger toujours.]


IX

Conduisons  la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses
pareilles dans la socit des beaux. Toutes ces ingnues y font
merveille, d'actions et de maximes. _L'pouse campagnarde_ de
Wycherley a donn le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve
presque  demi honnte[127], elle a les faons et l'audace d'un
hussard en robe. Les autres naissent avec des mes de courtisanes et
de procureuses. Si j'pouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai
titre, rang, prsance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un
quipage, du bruit, des flambeaux.--Hol! ici les gens de milady
Aimwell!--Des lumires, des lumires sur l'escalier!--Faites avancer
le carrosse de milady Aimwell!--tez-vous de l, faites place  Sa
Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]? Elle est
franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par
exemple. Belinda dit  sa tante, dont la vertu chancelle: Plus tt
vous capitulerez, mieux cela vaudra. Un peu plus tard, quand elle se
dcide  pouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait
une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel poux:
Si votre affaire n'tait pas dans la balance, je songerais plutt 
pcher quelque odieux mari, homme de qualit pourtant, et je prendrais
le pauvre Heartfree seulement pour galant[129]. Ces demoiselles sont
savantes, et en tout cas trs-disposes  suivre les bonnes leons.
coutons plutt miss Prue: Regardez cela, madame, regardez ce que M.
Tattle m'a donn. Regardez, ma cousine, une tabatire! Et il y a du
tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M.
Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent
bon, et son mouchoir sent bon, trs-bon, meilleur que les roses.
Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donn cette bague pour un
baiser. ( Tattle.) Je vous prie, prtez-moi votre mouchoir. Sentez,
cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes
chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne
veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].
C'est le caquetage tourdissant d'une jeune pie qui pour la premire
fois prend sa vole. Tattle, rest seul avec elle, lui dit qu'il va
lui faire l'amour. Bien, et de quelle faon me ferez-vous l'amour?
Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour
aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me
laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la premire; je
vous ferai des questions, et vous me ferez les rponses.--Ah! c'est
donc comme le catchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous
que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire
oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que
vous ne sauriez rpondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous
voulez tre bien leve; toutes les personnes bien leves mentent;
d'ailleurs vous tes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous
pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous
devez rpondre non et m'aimer tout de mme. Si je vous demande de
m'embrasser, vous devez tre en colre, mais ne pas me refuser.-- bon
Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille
faon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours
eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on
me disait que c'est un pch.--Eh bien! ma jolie crature,
voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je
suis en colre contre vous. (Elle court  lui et l'embrasse.)--Hol!
hol! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas d me le donner, vous
auriez d me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].
Elle fait des progrs si prompts qu'il faut enrayer la citation tout
de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes
ces charmantes personnes arrivent trs-vite au langage des laveuses de
vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle
le renvoie avec des injures, elle se dmne, elle lche une
gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau
marin. Veau marin! sale torchon que vous tes! je ne suis pas assez
veau pour lcher votre museau peint, vous face de fromage[132]!
Excite par ces amnits, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle
_barrique de goudron puant_. On vient mettre le hol dans cette
premire entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle
veut pouser Tattle, ou, au dfaut, Robin le sommelier. Son pre la
menace des verges: Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un
homme[133]! Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et
bondissantes; mais dcidment, entre les mains de ces potes, l'homme
naturel n'est plus qu'un chapp d'curie ou de chenil.

Serez-vous plus content de l'homme cultiv? La vie mondaine qu'ils
peignent est un vrai carnaval, et les ttes de leurs hrones sont des
moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effrn. Voyez
dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles,
d'affectations, de quelle voix flte et module, avec quels gestes,
quels tortillements des bras, du cou, quels regards levs au ciel,
quelles gentillesses et quelles singeries[134]! Es-tu sre que sir
Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient?
Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'tait pas
importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de
confusion si je suis force de faire des avances? Oh! non, je ne
pourrai jamais faire d'avances. Je m'vanouirai s'il s'attend  des
avances. Non, j'espre que sir Rowland est trop bien lev pour mettre
une dame dans la ncessit de manquer aux formes. Je ne veux pas
pourtant tre trop retenue, je ne veux pas le mettre au dsespoir;
mais un peu de hauteur n'est pas dplace, un peu de ddain
attire.--Oui, un peu de ddain convient  madame.--Oui, mais la
tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois
ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de
noy dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-l. Ma nice veut l'avoir,
mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien?
Qu'on enlve ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir
sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me rponds pas. Je ne veux pas le
savoir. Je veux tre surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise.
Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout  fait vainqueur,
madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude
ferai-je sur son coeur la premire impression? Serai-je assise? Non,
je ne veux pas tre assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il
entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en
plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couche; c'est
cela, je serai couche. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a
un sofa. Oui, je ferai la premire impression sur un sofa. Je ne serai
pas couche pourtant, mais penche et appuye sur un coude, avec un
pied un peu pendant, dpassant la robe et dandinant d'une faon
pensive. Oui, et alors, aussitt qu'il paratra, je sursauterai, et je
serai surprise, et je me lverai pour aller  sa rencontre dans le
plus joli dsordre[135]. Ces agitations de coquette mre deviennent
encore plus vhmentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de
Belise anglaise, se croit aime de Millefond, qui ne l'aime pas du
tout et qui tche en vain de la dtromper: Pour l'amour du ciel,
madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous
parler du ciel et avoir tant de perversit dans le coeur? Mais
peut-tre ne pensez-vous pas que ce soit un pch. On dit qu'il y a
des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un pch.
Peut-tre n'est-ce pas un pch pour ceux qui pensent que ce n'en est
pas un. En vrit, si je pensais que ce n'est pas un pch....
Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez
combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que
personne ne peut s'empcher d'tre pris. Ce n'est pas votre faute....
Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment
pouvais-je m'empcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous
vous empcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie piti
que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur
aussi.... Et le pch! Oui, et la ncessit!...  Seigneur Dieu, voici
quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez rflchir 
votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter,
certainement; mais ne soyez pas mlancolique, ne vous dsesprez pas.
N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce
soit. Oh! non, non.... Mais faites tat qu'il vous faut quitter toutes
les ides de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia
que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me
rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non,
non. Je ne peux pas tre jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer.
Aussi n'esprez pas; mais ne dsesprez pas non plus. Oh! les voil
qui viennent, il faut que je me sauve[137]. Elle se sauve et nous ne
la suivons pas.

Cette tourderie, cette volubilit, cette jolie corruption, ces
faons vapores et affectes se rassemblent en un portrait le plus
brillant, le plus mondain de ce thtre, celui de mistress Millamant,
une belle dame, dit la liste des personnages[138]. Elle entre
toutes voiles dehors, l'ventail ouvert, tranant l'quipage de ses
falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dors, attifs,
en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, ddaigneuse et
foltre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries,
ptulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action
soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit
des sermons de Mirabell, son prtendant. N'ayez donc pas cette figure
tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille
tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi,
il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un
peu barbare[139]. Elle clate, puis elle se met en colre, puis elle
badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le dcor change 
chaque mouvement et  vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans
sa cervelle comme dans une horloge dont on a cass le grand ressort.
Rien de plus joli que sa faon d'entrer en mnage. Ah! je ne me
marierai jamais que je ne sois sre d'abord de faire ma volont et mon
plaisir. coutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms
aprs que je serai marie; positivement, je ne veux pas de petits
noms.--De petits noms?--Oui, comme ma femme, mon amie, ma chre, ma
joie, mon bijou, mon amour, mon cher coeur, et tout ce vilain jargon
de familiarit nausabonde entre mari et femme. Je ne supporterai
jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres.
N'allons jamais en visite ensemble, ni au thtre ensemble. Soyons
trangers l'un pour l'autre et bien levs; soyons aussi trangers
que si nous tions maris depuis longtemps, et aussi bien levs que
si nous n'tions pas maris du tout.... J'aurai la libert de rendre
des visites  qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai,
d'crire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans
que vous me fassiez la mine. Je viendrai dner quand il me plaira; je
dnerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela
sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule
reine de ma table  th, vous n'en approcherez jamais sans demander
permission d'abord, et enfin, partout o je serai, vous frapperez
toujours  la porte avant d'entrer[140]. Le code est complet; j'y
voudrais pourtant encore un article, la sparation de biens et de
corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est--dire le divorce
dcent. Et je rponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y
viendront. Au reste tout ce thtre y aboutit; car remarquez qu'en
fait de femmes, d'pouses surtout, je n'en ai prsent que les aspects
les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout
pernicieux. Il prsente le mnage comme une prison, le mariage comme
une guerre, la femme comme une rvolte, l'adultre comme une issue,
le dsordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141].
Une femme comme il faut se couche au matin, se lve  midi, maudit son
mari, coute des gravelures, court les bals, hante les thtres,
dchire les rputations, met chez elle un tripot, emprunte de
l'argent, agace les hommes, trane et accroche son honneur et sa
fortune  travers les dettes et les rendez-vous. Nous sommes aussi
perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une
autre pente.  cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de
mordre par derrire, de mentir, de tricher aux cartes, et autres
choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils
commettent des pchs plus hardis et plus imprudents: ils se
querellent, se battent, jurent, boivent, blasphment, et le
reste[142]. Excellent rsum, o les _gentlemen_ sont compris comme
les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de
beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus
lgant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir
de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des
rpliques; ils ne se dcontenancent jamais, ils trouvent des tournures
pour faire entendre les ides scabreuses; ils discutent fort bien, ils
parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce
sont des drles. Ils sont picuriens par systme, sducteurs par
profession. Ils mettent l'immoralit en maximes et raisonnent leur
vice. Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens
aiguiss et brillants comme son pe, qui les garde toujours dgains
dans l'ordre convenable, avec toute la porte possible, ayant sa
raison comme gnral, pour les dtacher tour  tour sur tout plaisir
qui s'offre  propos, et pour ordonner la retraite  la moindre
apparence de dsavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais
pourvu qu'elle soit  un autre, et voil justement comme j'aime une
belle femme[143]. Tel sduit de parti pris la femme de son ami; un
autre, sous un faux nom, prend la fiance de son frre. Tel suborne
des tmoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire
lui-mme les stratagmes dlicats de Worthy, de Mirabell et des
autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultre,
l'escroquerie en experts. On les prsente ici comme des gens de bel
air; ce sont les _jeunes-premiers_, les hros, et comme tels ils
obtiennent  la fin les hritires[144]. Il faut voir dans Mirabell,
par exemple, ce mlange de corruption et d'lgance; mistress Fainall,
son ancienne matresse, marie par lui  un ami commun qui est un
misrable, se plaint  lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la
conseille, il lui indique la mesure prcise, le vrai biais qui doit
accommoder les choses: Vous devez avoir du dgot pour votre mari,
mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du got pour votre
amant[145]. Elle s'crie avec dsespoir: Pourquoi m'avez-vous fait
pouser cet homme? Il sourit d'un air compos: Pourquoi
commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et
dsagrables? Pour sauver cette idole, la rputation[146]. Comme ce
raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a
jete dans l'extrme malheur? Et comme l'insinuation qui suit est
d'une logique touchante! Si la familiarit de nos amours avait
produit les consquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait
tomber le nom de pre avec plus d'apparence que sur un mari[147]? Il
insiste en style excellent; coutez ce dilemme d'un homme de coeur:
Votre mari tait juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop
honnte. Un meilleur et mrit de ne pas tre _sacrifi_  cette
occasion; un pire n'aurait pas rpondu  notre ide. Quand vous serez
lasse de lui, vous savez le remde[148]. C'est ainsi qu'on mnage les
sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aime. Pour
comble, ce dlicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre
dlaisse dans une intrigue basse qui procurera  Mirabell une jolie
femme et une belle dot. Certainement le _gentleman_ sait son monde, on
ne saurait mieux que lui employer une ancienne matresse. Voil les
personnages cultivs de ce thtre, aussi malhonntes que les
personnages incultes: ayant transform les mauvais instincts en vices
rflchis, la concupiscence en dbauche, la brutalit en cynisme, la
perversit en dpravation, gostes de parti pris, sensuels avec
calcul, immoraux de maximes, rduisant les sentiments  l'intrt,
l'honneur aux biensances, et le bonheur au plaisir.

La restauration anglaise tout entire fut une de ces grandes crises
qui, en faussant le dveloppement d'une socit et d'une littrature,
manifestent l'esprit intrieur qu'elles altrent et qui les contredit.
Ni les forces n'ont manqu  cette socit, ni le talent n'a manqu 
cette littrature; les hommes du monde ont t polis, et les crivains
ont t inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la
vie mondaine, le got des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la thologie,
bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent lever l'esprit
et civiliser les moeurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le
brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et
l'entrain de Vanbrugh, les inventions multiplies de Farquhar, bref
toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter
un vrai thtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien
n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laiss qu'un souvenir de
corruption: cette comdie est demeure un rpertoire de vices; cette
socit n'a eu qu'une lgance salie; cette littrature n'a atteint
qu'un esprit refroidi. Les moeurs ont t grossires ou frivoles; les
ides sont demeures incompltes ou futiles. Par dgot et par
contraste, une rvolution se prparait dans les inclinations
littraires et dans les habitudes morales en mme temps que dans les
croyances gnrales et dans la constitution politique. L'homme
changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La mme rpugnance
et la mme exprience le dtachaient de toutes les parties de son
ancien tat. L'Anglais dcouvrait qu'il n'est point monarchique,
papiste, ni sceptique, mais libral, protestant et croyant. Il
comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais rflchi et
intrieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour
qu'il puisse, sans danger, se lcher du ct de la jouissance; il lui
faut une barrire de raisonnements moraux qui rprime ses
dbordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de
volont pour qu'il puisse s'employer  porter des bagatelles; il lui
faut quelque lourd travail utile qui dpense sa force. Il a besoin
d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une
religion qui le refrnent par des devoirs  observer et qui l'occupent
par des droits  dfendre. Il n'est bien que dans la vie srieuse et
rgle; il y trouve le canal naturel et le dbouch ncessaire de ses
facults et de ses passions. Ds  prsent il y entre, et ce thtre
lui-mme en porte la marque. Il se dfait et se transforme. Collier
l'a discrdit, Addison le blme. Le sentiment national s'y rveille:
les moeurs franaises y sont railles: les prologues clbrent les
dfaites de Louis XIV; on y prsente sous un jour ridicule ou odieux
la licence, l'lgance et la religion de sa cour[149]. L'immoralit,
par degrs, y diminue, le mariage est plus respect, les hrones ne
vont plus qu'au bord de l'adultre[150]; les viveurs s'arrtent au
moment scabreux: tel  cet instant se dit purifi et parle en vers
pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151];
quelques-uns, au cinquime acte, aspirent  la vie range. On verra
bientt Steele crire une pice morale intitule _le Hros chrtien_.
Dsormais la comdie dcline, et le talent littraire se porte
ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent
le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui
rpugnent  sa structure, commence les grandes oeuvres qui vont
l'terniser et l'exprimer.

[Note 127: L'Hippolyta de Wycherley, la Silvia de Farquhar.]

[Note 128: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place, and
precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour,
equipage, noise, and flambeaux. Hey, my Lady Aimwell's servants
there!--Light, light to the stairs--my Lady Aimwell's coach put
forward--stand by, make room for her ladyship.--Are not those things
moving?]

[Note 129: Were it not for your affair in the balance, I should go
near to pick up some odious man of quality yet, and only take poor
Heartfree for a gallant.]

[Note 130: Look you here, madam, then, what Mr. Tattle has given
me.--Look you here, cousin; here's a snuff-box; nay, there's snuff in
't. Here, will you have any?--Oh God, how sweet it is! Mr. Tattle is
all over sweet; his peruke is sweet, and his gloves are sweet, and his
handkerchief is sweet, pure sweet, sweeter than roses.--Smell him,
mother, madam, I mean.--He gave me this ring for a kiss.... Smell,
cousin; he says he'll give me something that will make my smocks smell
this way. Is not it pure? 'Tis better than lavender, nurse.--I'm
resolved I won't let nurse put any more lavender among my smocks--ha,
cousin?]

[Note 131:

MISS PRUE.

Well, and how will you make love to me.--Come, I long to have you
begin.--Must I make love too? You must tell me how.

TATTLE.

You must let me speak, miss; you must not speak first. I must ask you
questions, and you must answer.

MISS PRUE.

What, is it like the catechism?--Come, then, ask me.

TATTLE.

D'ye think you can love me?

MISS PRUE.

Yes.

TATTLE.

Pooh, pox, you must not say yes already. I shan't care a farthing for
you then in a twinkling.

MISS PRUE.

What must I say then?

TATTLE.

Why, you must say no, or you believe not, or you can't tell.

MISS PRUE.

Why, must I tell a lye then?

TATTLE.

Yes, if you'd be well bred. All well-bred persons lye.--Besides, you
are a woman; you must never speak what you think. Your words must
contradict your thoughts, but your actions may contradict your words.
So when I ask you, if you can love me, you must say no; but you must
love me too.--If I tell you you are handsome, you must deny it, and
say I flatter you.--But you must think yourself more charming than I
speak you, and like me, for the beauty which I say you have, as much
as if I had it myself.--If I ask you to kiss me, you must be angry,
but you must not refuse me....

MISS PRUE.

O Lord, I swear this is pure.--I like it better than our old-fashioned
country way of speaking one's mind. And must not you lie too?

TATTLE.

Hum--yes.--But you must believe I speak truth....

MISS PRUE.

O Gemini! Well, I always had a great mind to tell lies. But they
frightened me, and said it was a sin.

TATTLE.

Well, my pretty creature, will you make me happy by giving me a kiss?

MISS PRUE.

No, indeed; I am angry with you. (_Runs and kisses him._)

TATTLE.

Hold, hold, that's pretty well.--But you should not have given it me,
but have suffered me to have taken it.

MISS PRUE.

Well, we'll do it again.

TATTLE.

With all my heart.--Now then, my little angel. (_Kisses her._)

MISS PRUE.

Pish.

TATTLE.

That is right. Again, my charmer. (_Kisses again._)

MISS PRUE.

O fye, nay, now I can't abide you!

TATTLE.

Admirable! That was as well as if you had been born and bred in Covent
Garden.]

[Note 132:

MISS PRUE.

Well, and there's a handsome gentleman, and a fine gentleman, and a
sweet gentleman, that was here, that loves me, and I love him; and if
he sees you speak to me any more, he'll thrash your jacket for you, he
will; you great sea-calf.

BEN.

What! do you mean that fair-weather spark that was here just now? Will
he thrash my jacket? Let'n, let'n, let'n--but an he comes near me,
mayhap I may give him a salt-eel for's supper, for all that. What does
father mean, to leave me alone, as soon as I come home, with such a
dirty dowdy? Sea-calf! I an't calf enough to lick your chalked face,
you cheese-curd you.]

[Note 133: Now my mind is set upon a man; I will have a man some way
or other. Oh! methinks I'm sick when I think of a man....

FORESIGHT.

Hussy, you shall have a rod.

MISS PRUE.

A fiddle of a rod! I'll have a husband. And if you won't get me one,
I'll get one for myself. I'll marry our Robin the butler. He says he
loves me, and he's a handsome man, and shall be my husband. I warrant
he'll be my husband, and thank me too, for he told me so.]

[Note 134: Congreve, _The Way of the World_.]

[Note 135: But art thou sure Sir Rowland will not fail to come? Or
will he not fail when he does come? Will he be importunate, Foible,
and push? For if he should not be importunate--I shall never break
decorum.--I shall die with confusion, if I am forced to advance.--Oh
no, I can never advance. I shall swoon, if he should expect advances.
No, I hope Sir Rowland is better bred than to put a lady to the
necessity of breaking her forms. I won't be too coy neither--I won't
give him despair.--But a little disdain is not amiss--a little scorn
is alluring.

FOIBLE.

A little scorn becomes your Ladyship.

LADY WISHFORT.

Yes, but tenderness becomes me best--a sort of dyingness. You see that
picture has a sort of a--ha, Foible?--a swimmingness in the
eyes.--Yes, I'll look so.--My niece affects it. But she wants
features.--Is Sir Rowland handsome? Let my toilet be removed.--I'll
dress above. I'll receive Sir Rowland here.--Is he handsome? Don't
answer me. I won't know. I'll be inspirated. I'll be taken by
surprise....

LADY WISHFORT.

And how do I look, Foible?

FOIBLE.

Most killing well, madam.

LADY WISHFORT.

Well, and how shall I receive him? In what figure shall I give his
heart the first impression?--Shall I sit?--No, I won't sit--I'll
walk--ay, I'll walk from the door upon his entrance, and then turn
full upon him.--No, that will be too sudden.--I'll lie--ay, I'll lie
down.--I'll receive him in my little dressing-room; there is a
couch.--Yes, yes, I'll give the first impression on a couch.--I won't
lie neither, but loll and lean upon an elbow, with one foot a little
dangling off, jogging in a thoughtful way.--Yes; and then as soon as
he appears, start,--ay, start, and be surprised, and rise to meet him
with most pretty disorder.]

[Note 136: Congreve, _Double Dealer_.]

[Note 137:

MILLEFOND.

For heaven's sake, madam.

LADY PLIANT.

O, name it no more!--Bless me, how can you talk of heaven! and have so
much wickedness in your heart!--May be you don't think it a sin.--They
say some of you gentlemen don't think it a sin.--May be it is no sin
to them that don't think it so. Indeed, if I did not think it a
sin.--But still my honour, if it were no sin.--But then to marry my
daughter, for the conveniency of frequent opportunities.--I'll never
consent to that. As sure as can be, I'll break the match.

MILLEFOND.

Death and amazement! Madam, upon my knees.

LADY PLIANT.

Nay, nay, rise up. Come, you shall see my good nature. I know Love is
powerful, and nobody can help his passion. 'Tis not your fault; nor I
swear it is not mine.--How can I help it, if I have charms? And how
can you help it if you are made a captive? I swear it is pity it
should be a fault.--But my honour!--Well, but your honour too.--But
the sin!--Well, but the necessity.--O Lord, here is somebody coming. I
dare not stay. Well, you must consider of your crime, and strive as
much as can be against it.--Strive, be sure.--But don't be melancholy,
don't despair.--But never think that I'll grant you anything. O Lord,
no.--But be sure you lay aside all thoughts of the marriage; for
though I know you don't love Cynthia, only as a blind for your passion
for me, yet it will make me jealous.--O Lord, what did I say? Jealous!
No, no; I can't be jealous, for I must not love you.--Therefore don't
hope.--But don't despair neither.--O, they are coming, I must fly.]

[Note 138: Congreve, _The Way of the World_.]

[Note 139: Sententious Mirabell! Prithee, don't look with that violent
and inflexible wise face, like Salomon on the dividing of the child in
an old tapestry-hanging.... Ha, ha, ha, pardon me, dear creature, I
must laugh, though I grant you 'tis a little barbarous, ha, ha, ha!]

[Note 140: Ah! I'll never marry unless I am first made sure of my will
and pleasure!... My dear liberty, shall I leave thee? My faithful
solitude, my darling contemplation, must I bid you adieu? Ay, adieu;
my morning thoughts, agreeable wakings, indolent slumbers, all ye
douceurs, ye sommeils du matin, adieu.--I can't do it; 'tis more than
impossible.--Positively, Mirabell, I'll lie a bed in a morning as long
as I please.

MIRABELL.

Then I'll get up in a morning as early as I please.

MILLAMANT.

Ah! idle creature, get up when you will. And d'ye hear, I won't be
called names after I'm married; positively, I won't be called names.

MIRABELL.

Names!

MILLAMANT.

Ay, as wife, spouse, my dear, joy, jewel, love, sweet heart, and the
rest of that nauseous cant, in which men and their wives are so
fulsomely familiar.--I shall never bear that.--Good Mirabell, don't
let us be familiar or fond, nor kiss before folks, like my Lady Fadler
and Sir Francis. Let us never visit together, nor go to a play
together; but let us be very strange and well bred. Let us be as
strange as if we had been married a great while, and as well bred as
if we were not married at all.

MIRABELL.

Shall I kiss your hand upon the contract?

MILLAMANT.

Fainall, what shall I do? Shall I have him? I think I must have him.

FAINALL.

Ay, ay, take him, take him. What should you do?

MILLAMANT.

Well, then--I'll take my death I'm in a horrid fright.--Fainall, I shall
never say it.--Well--I think--I'll endure you.

FAINALL.

Fy, fy, have him, have him, and tell him so in plain terms. For I am
sure you have a mind to him.

MILLAMANT.

Are you? I think I have.--And the horrid man looks as if he thought so
too.--Well, you ridiculous thing you, I'll have you.--I won't be
kissed, nor I won't be thanked.--Here, kiss my hand though.--So hold
your tongue now; don't say a word.]

[Note 141:

AMANDA.

How did you live together?

BERINTHIA.

Like man and wife, asunder. He loved the country, and I the town; he
hawks and hounds, I coaches and equipage; he eating and drinking, I
carding and playing; he the sound of a horn, I the squeak of a fiddle.
We were dull company at table; worse a-bed. Whenever we met, we gave
one another the spleen; and never agreed but once, which was about
lying alone. (Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.)

Voyez encore dans Vanbrugh, _A Journey to London_. Rarement la laideur
et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont t tales plus
 vif. La petite Betty et son frre sont  pendre.

MISTRESS FORESIGHT.

Do you think any woman honest?

SCANDAL.

Yes, several, very honest.--They'll cheat a little at cards,
sometimes; but that is nothing.

MISTRESS FORESIGHT.

Pshaw! But virtuous, I mean.

SCANDAL.

Yes, faith. I believe some women are virtuous too. But 'tis as I
believe--some men are valiant through fear.--For why should a man
court danger, or a woman shun pleasure? (Congreve, _Love for Love_.)]

[Note 142: We are as wicked as men, but our vices lie another way.
They have more courage than we; so they commit more bold impudent
sins. They quarrel, fight, swear, drink, blaspheme, and the like.
Whereas we, being cowards, only backbite, tell lies, cheat cards, and
so forth. (Vanbrugh, _Provoked Wife_.)

Voyez aussi dans cette pice le caractre de Mademoiselle, femme de
chambre franaise. Ils reprsentent le vice franais comme plus
impudent encore que le vice anglais.]

[Note 143: Give me a man that keeps his five senses keen and bright as
his sword, that has them always drawn out in their just order and
strength, with his reason as commander at the head of them, that
detaches them by turns upon whatever party of pleasure agreeably
offers, and commands them to retreat upon the least appearance of
disadvantage or danger.

I love a fine house, but let another keep it; and so just I love a
fine woman. (Acte I, scene I.)

Catchisme de l'amour:

What are the objects of that passion?

Youth, beauty, and clean linen. (Farquhar, _The Beaux Stratagem_.)

As I am a gentleman, a man of the town, one that wears good clothes,
eats, drinks, and wenches sufficiently. (Dryden, _Mock Astrologer_.)]

[Note 144: The first thing that I would do, should be to lie with her
chambermaid, and hire three or four wenches of the neighbourhood to
report that I have got them with child.

I never quarrel with anything in my cups, but an oysterwench, or a
cookmaid; and if they be not civil, I knock them down.]

[Note 145: You should have just so much disgust for your husband as
may be sufficient to make you relish your lover. (Congreve, _The Way
of the World_, acte II, scene IV.)]

[Note 146:

MISTRESS FAINALL.

Why did you make me marry this man?

MIRABELL.

Why do we daily commit disagreeable and dangerous actions? To save
that idol reputation....]

[Note 147: If the familiarity of our loves had produced that
consequence of which you were apprehensive, where could you have fixed
a father's name with credit, but on a husband?]

[Note 148: A better man ought not to have been sacrificed to the
occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of
him, you know your remedy.]

[Note 149: Rle du chapelain Foigard dans Farquhar (_Beaux
Stratagem_), de Mademoiselle, et en gnral, de tous les Franais.]

[Note 150: Rle d'Amanda dans _Relapse_ (Vanbrugh); rle de mistress
Sullen, conversion des deux viveurs, dans _The Beaux Stratagem_
(Farquhar).]

[Note 151: Though marriage be a lottery in which there are a wondrous
many blanks, yet there is one inestimable lot, in which the only
heaven upon earth is written.

To be capable of loving one, doubtless, is better than to possess a
thousand. (Vanbrugh.)]


X

Cependant, dans ce dclin continu de l'invention thtrale et dans ce
vaste dplacement de la sve littraire, quelques pousses percent
encore de loin en loin du ct de la comdie: c'est que les hommes ont
toujours envie de se divertir, et que le thtre est toujours un lieu
de divertissement. Une fois que l'arbre est plant, il subsiste,
maigrement sans doute, avec de longs intervalles de scheresse presque
complte et d'avortements presque constants, destin pourtant  des
renouvellements imparfaits,  des demi-floraisons passagres, parfois
 des productions infrieures qui bourgeonnent dans ses plus bas
rameaux. Mme lorsque les grands sujets sont puiss, il y a place
encore  et l pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit,
adroit, exerc, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il
portera sur la scne quelque vice ou quelque travers de son temps; le
public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnatre et de
rire. Il y eut un de ces succs, lorsque Gay, dans son _Opra du
Gueux_, mit en scne la coquinerie du grand monde, et vengea le public
de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succs, lorsque
Goldsmith, inventant une srie de mprises, conduisit son hros et
son auditoire  travers cinq actes de quiproquos[152]. Aprs tout, si
la vraie comdie ne peut vivre qu'en certains sicles, la comdie
ordinaire peut vivre dans tous les sicles. Elle est trop voisine du
pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en
temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai
un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le
transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un
personnage dans un rcit, je ne suis pas fort loign du talent qui
rassemblera toute l'me de ce personnage en quelques rponses. Si je
sais railler joliment un vice dans une pice de vers, je parviendrai
sans trop d'efforts  faire parler ce vice par la bouche d'un acteur.
Du moins, je serai tent de l'entreprendre; je serai sduit par
l'clat extraordinaire que la rampe, la dclamation, la mise en scne
donnent  une ide; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumire
intense; je m'y emploierai, quand mme il s'agirait pour cela de
forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion;
je remplacerai par des expdients l'originalit nave et le vrai gnie
comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers
matres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut
travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des
railleries plus frappantes, un change plus vif de ripostes
brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus
pittoresques; on peut prendre  l'un un caractre,  l'autre une
situation, emprunter chez une nation voisine, dans un thtre vieilli,
aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limes, aux
petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragot plus
concentr et plus apptissant; on peut surtout perfectionner sa
machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de
thtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consomm. L'art
de btir les pices est capable de progrs comme l'art de faire des
horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moiti des
dnoments de Molire; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font
les dnoments mieux que Molire; on parvient,  la longue,  ter du
thtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style
piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du
mouvement dans toutes les scnes; une surabondance d'esprit et des
merveilles d'habilet; par-dessus tout cela, une vraie verve animale
et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier
publiquement soi-mme: voil les origines de _l'cole de mdisance_,
et voil les sources du talent et du succs de Sheridan.

Il tait contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa
vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux thtres, les deux
caractres se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier
heureux, habile, aimable et gnreux, qui arrive au succs par le
scandale, qui tout d'un coup petille, blouit, monte d'un lan au plus
haut de l'empyre politique et littraire, semble se fixer parmi les
constellations, et, pareil  une fuse clatante, aboutit vite 
l'puisement. Rien ne lui avait manqu; il avait tout atteint, de
prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu' se
montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans
le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus lev dans le monde,
il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme
inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, 
vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau 
cornes, sec d'esprances et toujours averti du vide de ses poches,
avait gagn le coeur de la beaut et de la musicienne la plus admire
de son temps, l'avait enleve  dix adorateurs riches, lgants,
titrs, s'tait battu avec le plus mystifi des dix, l'avait battu,
avait emport d'assaut la curiosit et l'attention publiques. De l,
s'attaquant  la gloire et  l'argent, il avait jet coup sur coup 
la scne les pices les plus diverses et les plus applaudies,
comdies, farce, opra, vers srieux; il avait achet, exploit un
grand thtre sans avoir un sou, improvis les succs et les
bnfices, et men la vie lgante parmi les plaisirs les plus vifs de
la socit et de la famille, au milieu de l'admiration et de
l'tonnement universels. De l, aspirant plus haut encore, il avait
conquis la puissance, il tait entr  la Chambre des communes, il s'y
tait montr l'gal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt,
accus Warren Hastings, appuy Fox, raill Burke, soutenu avec clat,
avec dsintressement et avec constance, le rle le plus difficile et
le plus libral; il tait devenu l'un des trois ou quatre hommes les
plus remarqus de l'Angleterre, l'gal des plus grands seigneurs,
l'ami du prince royal, mme  la fin grand fonctionnaire, receveur
gnral du duch de Cornwall, trsorier de la flotte. En toute
carrire il prenait la tte. Quelque chose que Sheridan ait faite ou
voulu faire, dit lord Byron, cette chose-l a toujours t par
excellence la meilleure de son espce. Il a crit la meilleure
comdie, _l'cole de mdisance_; le meilleur opra, _la Dugne_ (bien
suprieur, selon moi,  ce pamphlet populacier, _l'Opra du Gueux_);
la meilleure farce, _le Critique_ (elle n'est que trop bonne pour
servir de petite pice); la meilleure ptre, _le monologue sur
Garrick_. Et, pour tout couronner, il a prononc ce fameux discours
sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais compose
ou entendue en ce pays. Toutes les rgles ordinaires se renversaient
pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commenaient 
pleuvoir sur lui; il avait trop soup et trop bu; ses joues taient
pourpres, son nez enflamm. Dans ce bel tat il rencontre chez le duc
de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'prend. Au premier
aspect, elle s'crie: Quelle horreur, un vrai monstre! Il cause avec
elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit.
Il cause une seconde fois, une troisime fois, elle le trouve fort
aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut  toute force
l'pouser. Le pre, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire,
dclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille
livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme
par enchantement dposes entre les mains d'un banquier; le nouveau
couple part pour la campagne, et le pre, rencontrant son fils, un
grand fils bien dcoupl, fort mal dispos en faveur de ce mariage,
lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un
pre puisse faire et l'vnement le plus heureux dont un fils puisse
se rjouir. Quel que ft l'homme et quelle que ft l'affaire, il
persuadait; nul ne lui rsistait, tout le monde tombait sous le
charme. Quoi de plus difficile, tant laid, que de faire oublier  une
jeune fille qu'on est laid?

Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier  un
crancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus
difficile encore, c'est de se faire prter de l'argent par un
crancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est
arrt pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur
rbarbatif, l'amadoue, l'intresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe
de considrations gnrales et de haute loquence, si bien que M.
Henderson offre sa bourse, veut absolument prter deux cents livres
sterling, insiste, et,  la fin,  sa grande joie, obtient la
permission de les prter. Nul n'tait plus aimable, plus prompt 
gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et
entranant s'est dploy plus entier: il sduisait, cela est  la
lettre. Au matin, les cranciers et les visiteurs remplissaient toutes
les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air ais,
avec tant d'ascendant et de grce, que les gens oubliaient leurs
besoins, leurs demandes, et semblaient n'tre venus que pour le voir.
Sa verve tait irrsistible; point d'esprit plus blouissant; il tait
inpuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en ides neuves;
lord Byron, qui tait bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni
imagin de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit 
l'couter; nul ne l'galait dans un souper; mme ivre, il gardait son
esprit. Un jour il est ramass par la garde, et on lui demande son
nom; il rpond gravement: Wilberforce. Avec les trangers, avec les
infrieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce
naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se rserve
rien de lui-mme, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant
de lord Byron une louange sincre, ou en contant ses misres de
plbien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles
mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amiti; ils quittent
tout de suite leur attitude dfensive et prcautionne; ils voient
qu'on se livre  eux, et, par contre-coup, ils se livrent;
l'panchement a provoqu l'panchement. Un instant aprs, on voyait
jaillir chez Sheridan la verve imptueuse et tincelante; l'esprit
partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un clat
soutenu, une varit, un lan inpuisables, jusqu' cinq heures du
matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'pancher,
un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mne point comme
une fte; elle est une lutte contre les autres et contre soi-mme; il
faut y considrer l'avenir, se dfier, s'approvisionner; on n'y
subsiste point sans des prcautions de marchand et des calculs de
bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir
dner; quand on a les poches perces, les cus s'coulent; rien de
plus plat que cette vrit, mais elle est vraie. Les dettes
s'accumulaient, l'estomac ne digrait plus. Il avait perdu sa place au
Parlement, son thtre avait brl; les huissiers se succdaient, et
les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison.
 la fin, un recors arrta le mourant dans son lit, voulut l'emmener
dans ses couvertures, et ne lcha prise que par crainte d'un procs:
le mdecin avait dclar que le malade mourrait en route. Un journal
fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misrablement
un pareil homme; ils accoururent et dposrent leurs cartes  la
porte. Au convoi, deux frres du roi, des ducs, des comtes, des
vques, les premiers personnages de l'Angleterre portrent ou
suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrg tout
ce talent et toute cette vie: des lords  ses funrailles et des
recors  son chevet.

Son thtre y est conforme: tout y brille, mais le mtal n'est pas
tout  lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comdies de socit, les
plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont gure que des
comdies de socit. Imaginez les demi-_charges_ qu'on improvise vers
onze heures du soir dans un salon o l'on est intime. Sa premire
pice, _les Rivaux_, plus tard sa _Dugne_ et son _Critique_, en
regorgent et ne renferment gure que cela. Il y en a sur la voisine,
mistress Malaprop, une sotte prtentieuse qui emploie les grands mots
 tort et  travers, se sait bon gr de si bien placer les _pitaphes_
devant les substantifs, et jure que sa nice est aussi mchante qu'une
_allgorie_ sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres,
un Fier--Bras improvis, qui se laisse engager dans un duel, et,
amen sur le terrain, pense  l'effet des balles, se reprsente le
testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien tre au
logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un pre
colrique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et
romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela
dfile et se heurte sans trop d'ordre  travers les surprises d'une
intrigue double,  force d'expdients et de rencontres, sans le
gouvernement ample et rgulier d'une ide matresse. Mais on a beau
sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon coeur; chaque
scne dtache passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet
pataud a des rpliques aussi ingnieuses que Sheridan lui-mme[153],
et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus lgant
des crivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un crivain; si, par
verve et par esprit de socit, il a voulu divertir autrui et se
divertir lui-mme, il n'a pas oubli les intrts de son talent et le
soin de sa gloire. Il a du got, il sent les finesses du style, le
mrite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une
insinuation ingnieuse et calcule. Il a surtout de l'esprit, un
prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de rveiller
toujours l'attention, d'tre mordant, divers, imprvu, de lancer la
riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les
saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est form depuis sa premire
pice, il a acquis l'exprience du thtre; il travaille et rature; il
essaye ses diverses scnes, il les rcrit, il les agence; il veut que
rien ne suspende l'intrt, que nulle invraisemblance ne choque le
spectateur, que sa comdie roule avec la prcision, la sret, l'unit
d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de
meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un
faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: Fini, grce
 Dieu.--Amen!--Il a raison, car l'oeuvre lui a cot de la peine;
il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'crits, artificiels et
condenss comme les satires de La Bruyre, ressemblent  une fiole
cisele, o l'auteur a distill, sans en rserver rien, toute sa
rflexion, toutes ses lectures et tout son esprit.

Qu'y a-t-il dans cette clbre _cole de mdisance_? Et comment a-t-il
fait pour jeter sur cette comdie anglaise, qui allait s'teignant
chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succs? Il a pris
deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pices de
Molire, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances
puissantes, condenses avec une dextrit admirable, il a fait un feu
d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molire, il n'y
a qu'une mdisante, Climne; les autres personnes ne sont l que pour
lui fournir la rplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse;
encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en
vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait coute,
qui s'coute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle
conversation; mme pour effacer l'cret, voici venir au milieu des
mdisances la raison calme, le discours sens de l'aimable liante.
Molire met en scne les mchancets du monde et ne les grossit pas;
ici elles sont plutt grossies que peintes: Merci de ma vie! dit sir
Peter, une rputation tue  chaque parole! En effet, ils sont
froces, et c'est une vraie cure; mme ils se salissent pour mieux
outrager. Mistress Candour dit que lord Buffalo a dcouvert milady
dans une maison de renomme mdiocre. Elle ajoute qu'une veuve de la
rue voisine a guri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes
d'une faon tout  fait surprenante[155]. L'acharnement est si fort
qu'ils descendent au rle de bouffons. La plus lgante personne du
salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule,
tire sa bouche d'un ct, fait des grimaces. Nul arrt, nul
adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait
provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la
bouche de chacun de ses personnages; il leur donne  tous le mme
esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son pret, sa vigueur
pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il
n'importe; il ne s'agit pour lui que d'clater en une minute par vingt
explosions. Ne raillons pas: c'est ce que je rpte constamment  ma
cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de
beaut.--Trs-justement, car elle possde elle-mme une collection de
traits emprunts  toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un
front irlandais.--Des cheveux cossais.--Un nez hollandais.--Des
lvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents  la
chinoise.--Bref, sa figure ressemble  une table d'hte de Spa, o il
n'y a pas deux convives de la mme nation.--Ou bien  quelque congrs
 la fin d'une guerre gnrale, dans lequel toutes les parties jusqu'
ses yeux semblent avoir des directions diffrentes, et o le nez et le
menton semblent seuls disposs  se rencontrer[156].--Monsieur
Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frre; mais, pour
moi, je ne l'ai jamais cru si drgl qu'on le dit. Il a perdu tous
ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de
bien.--Trs-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait lire, je crois
que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus
populaire en cet endroit-l. J'apprends qu'il paye plus d'annuits que
la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils
font dire des prires pour sa gurison dans leurs synagogues.--Et
personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il
invite ses amis, il se met  table avec une douzaine de ses cautions,
qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et
un huissier derrire la chaise de chaque convive[157].--Monsieur
Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez
l-dessus, votre frre est tout  fait coul bas.--Parole d'honneur,
coul aussi bas qu'un homme l'a jamais t; il ne trouverait pas une
guine  emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui tait
transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a t chez lui. Rien de laiss,
sauf quelques bouteilles vides oublies, et les portraits de famille,
qui, je crois, sont enchsss dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le
chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait
beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme
il est votre frre....--Nous vous dirons tout  une autre
occasion[158]. Voil comme il a acr, multipli, enfonc jusqu'au
vif les pigrammes mesures de Molire. Mais est-il possible de
s'ennuyer devant une dcharge si bien nourrie de mchancets et de
bons mots?

Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi
l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rle a disparu: Joseph
Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comdie; il
n'a plus, comme son grand-pre, un temprament de cocher, une audace
d'homme d'action, des faons de bedeau, une encolure de moine. Il est
simplement goste et prudent; s'il s'est engag dans une intrigue,
c'est un peu malgr lui; il n'y tient qu' demi, en jeune homme
correct, bien habill, passablement rent, assez timide et mticuleux
de son naturel, de faons discrtes, et dpourvu de passions
violentes; tout est chez lui doucetre et poli; il est de son temps;
il ne fait pas talage de religion, mais de morale; c'est un gentleman
 sentences,  beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau,
faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de
quoi btir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend 
Molire perdent la moiti de leur force en s'appuyant sur un si
mesquin support. Mais comme la rapidit, l'abondance, le naturel des
vnements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit  tout!
comme elle semble capable de suppler  tout, mme au gnie! comme le
spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un
renard dans son terrier; oblig de dissimuler la femme, puis de
cacher le mari; forc de courir de l'un  l'autre, occup  renfoncer
l'une derrire son paravent et l'autre dans son cabinet; rduit  se
jeter dans ses propres piges,  justifier ceux qu'il voudrait perdre,
le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle;  perdre
la seule personne qu'il tienne  justifier, j'entends le prcieux et
immacul Joseph Surface;  se trouver enfin ridicule, odieux, bafou,
confondu, en dpit de ses habilets et justement par ses habilets,
coup sur coup, sans trve ni remde;  s'en aller, le pauvre renard,
la queue basse, le pelage gt, parmi les hues et les cris! Et comme
en mme temps, tout  ct, les prises de bec de sir Peter et de sa
femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le
prodigue viennent mettre une comdie dans la comdie, et renouveler
l'intrt en renouvelant l'attention! On cesse de songer 
l'attnuation des caractres, comme on a cess de songer 
l'altration de la vrit; on se laisse emporter par la vivacit de
l'action, comme on s'est laiss blouir par le scintillement du
dialogue; on est charm; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de
la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agrables dons
du monde; on les savoure  leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur
place dans le festin littraire, et que, s'ils ne valent pas les mets
substantiels, les vins francs et gnreux du premier service, ils
fournissent le dessert.

Ce dessert achev, il faut sortir le table. Aprs Sheridan, nous en
sortons tout de suite. Dornavant la comdie languit, s'teint; il
n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de
Townley, les grotesques de George Colman, un prcepteur, une vieille
fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit  la
peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'ge des Reynolds et
des Gainsborough est pass. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de
scne plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est
que la forme de socit et d'esprit qui l'avait suscite a disparu. Ce
qui avait dress le thtre anglais de la Renaissance, c'tait la
vivacit et la surabondance de la conception prime-sautire, qui,
incapable de s'taler en raisonnements aligns ou de se formuler par
des ides philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en
des actions mimes et en des personnages parlants. Ce qui avait
aliment la comdie anglaise du dix-septime sicle, c'taient les
besoins de la socit polie, qui, habitue aux reprsentations de la
cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scne la peinture
de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec
l'arrt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comdie
disparaissent; ils passent de la scne dans les livres. C'est
qu'aujourd'hui on ne vit plus en public  la faon des ducs brods de
Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de
travail; le roman remplace le thtre en mme temps que la vie
bourgeoise succde  la vie de cour.

[Note 152: _She Stoops to Conquer._]

[Note 153:

ACRES.

Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his
honour.

DAVID.

I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of
a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously
false friend, ay truly, a very courtier-like servant.]

[Note 154:

SIR ANTHONY.

Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute!
not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack!
her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale
eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own
discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in
sullenness!]

[Note 155:

MRS. CANDOUR.

To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last
become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise
hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her
dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the
same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had
discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir
Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar
provocation.]

[Note 156:

MRS. CANDOUR.

Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly
tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be
critical on beauty.

CRAB.

Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was
seen; 'tis a collection of features from all the different countries
of the globe.

SIR BENJAMIN.

So she has, indeed.... an Irish front....

CRAB.

Caledonian locks....

SIR BENJAMIN.

Dutch nose....

CRAB.

Austrian lips....

SIR BENJAMIN.

Complexion of a Spaniard....

CRAB.

And teeth _ la chinoise_....

SIR BENJAMIN.

In short, her face resembles a _table d'hte_ at Spa, where no two
guests are of a nation....

CRAB.

Or a congress at the close of a general war; wherein all the members,
even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose
and chin are the only parties likely to join issue.]

[Note 157:

CRAB.

Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone
on!

JOSEPH SURFACE.

Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people
have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform.

SIR BENJAMIN.

To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly
void of principle as people say; and, though he has lost all his
friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews.

CRAB.

That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe
Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I
hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that,
whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health
in all the synagogues.

SIR BENJAMIN.

Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he
entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his
own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber,
and an officer behind every guest's chair.]

[Note 158:

SIR BENJAMIN.

Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother
is utterly undone.

CRAB.

O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea.

SIR BENJAMIN.

And every thing sold, I'm told, that was movable.

CRAB.

I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty
bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe
were framed in the wainscots.

SIR BENJAMIN.

And I'm very sorry also to hear some bad stories against him.
(_Going_).

CRAB.

Oh, he has done many mean things, that's certain.

SIR BENJAMIN.

But, however, as he's your brother.... (_Going._)

CRAB.

We'll tell you all another opportunity.]




CHAPITRE II

Dryden.

     I. Dbuts de Dryden. -- Fin de l'ge potique. -- Cause des
     dcadences et des renaissances littraires.

     II. Sa famille. -- Son ducation. -- Ses tudes. -- Ses lectures.
     -- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractre. -- Son
     public. -- Ses amitis. -- Ses querelles. -- Concordance de sa
     vie et de son talent.

     III. Les thtres rouverts et transforms. -- Le nouveau public
     et le got nouveau. -- Thories dramatiques de Dryden. -- Son
     jugement sur l'ancien thtre anglais. -- Son jugement sur le
     nouveau thtre franais. -- Son oeuvre composite. -- Disparates
     de son thtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossirets de ses
     personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzbe_,
     _Almanzor_.

     IV. Style de ce thtre. -- Le vers rim. -- La diction fleurie.
     -- Les tirades pdantesques. -- Dsaccord du style classique et
     des vnements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gte les
     inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a
     pas abouti.

     V. Mrites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don
     Sbastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline,
     Venise sauve._

     VI. Dryden crivain. -- Espce, porte, limites de son esprit. --
     Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa
     pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et
     son honntet foncire.

     VII. Comment la littrature en Angleterre a son emploi dans la
     politique et la religion. -- Pomes politiques de Dryden:
     _Absalon et Achitophel, la Mdaille._ -- Pomes religieux de
     Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthre._ -- pret et
     virulence de ces pomes. -- _Mac Flecnoe._

     VIII. Apparition de l'art d'crire. -- Diffrence entre la forme
     d'esprit de l'ge artistique et la forme d'esprit de l'ge
     classique. -- Procds de Dryden. -- La diction soutenue et
     oratoire.

     IX. Manque d'ides gnrales en cet ge et dans cet esprit. --
     Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses
     contes et ses ptres. -- Ses dfauts. -- Ses mrites. -- Srieux
     de son caractre, lans de son inspiration, accs d'loquence
     potique. -- _Ode pour la fte de sainte Ccile._

     X. Fin de Dryden. -- Ses misres. -- Sa pauvret. -- En quoi son
     oeuvre est incomplte. -- Sa mort.


La comdie nous a emmens bien loin; il faut revenir, considrer les
autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit suprieur.
Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais
classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation
et son dveloppement.


I

Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort  dix-neuf ans de la
petite vrole.

     Son corps tait un orbe, et son me sublime--se mouvait autour
     des ples de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolme, et
     essaye--de mesurer la hauteur de ce hros....--Les pustules
     gonfles d'orgueil qui bourgeonnaient  travers sa chair,--comme
     des boutons de roses, s'enfonaient dans sa peau de lis.--Chaque
     petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que
     commettait sa naissance;--ou bien taient-ce des diamants envoys
     pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une me intrieure
     plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comte pour prdire
     ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une
     constellation[159]!

C'est par ces belles choses que dbuta Dryden, le plus grand pote de
l'ge classique en Angleterre.

De telles normits indiquent la fin d'un ge littraire. L'excs de
la sottise en posie, comme l'excs de l'injustice en politique, amne
et prdit les rvolutions. La Renaissance, effrne et inventive,
avait livr les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination,
aux bizarreries, aux curiosits, aux dvergondages de la verve qui ne
se soucie que de se satisfaire, qui clate en singularits, qui a
besoin de nouveauts, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la
raison aime la justesse et la vrit. Le gnie teint, resta la folie;
l'inspiration te, on n'eut plus que l'absurdit. Jadis le dsordre
et l'lan intrieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les
carts; dsormais on les fit  froid, par calcul et sans excuse. Ils
exprimaient jadis l'tat de l'esprit, dsormais ils le dmentirent.
Ainsi s'accomplissent les rvolutions littraires. La forme, qui
n'est plus invente ni spontane, mais imite et transmise, survit 
l'esprit pass qui l'a faite, et contredit l'esprit prsent qui la
dfait. Cette lutte pralable et cette transformation progressive
composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses
chutes, son talent et son succs.

[Note 159:

  His body was an orb, his sublime soul
  Did move on Virtue's and on Learning's pole.
  ....Come, learned Ptolemy, and trial make
  If thou this hero's altitude canst take.

  ....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout
  Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about.
  Each little pimple had a tear in it
  To wail the fault its rising did commit.

  Or were these gems sent to adorn his skin,
  The cabinet of a richer soul within?
  No cornet need foretell his change drew on
  Whose corpse might seem a constellation.]


II

Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des potes de
la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui ds l'abord roulaient
dans tous les contrastes et toutes les misres de la vie active. Il
naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-pre et son oncle
taient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier,
dput, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des
grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut lev dans une
excellente cole, chez le docteur Busby, alors clbre; il passa
ensuite quatre ans  Cambridge. Ayant hrit, par la mort de son pre,
d'un petit domaine, il n'usa de sa libert et de sa fortune que pour
persister dans sa vie studieuse, et s'enferma  l'universit trois ans
encore. Vous voyez ici les habitudes rgulires d'une famille
honorable et aise, la discipline d'une ducation suivie et solide, le
got des tudes classiques et compltes. De telles circonstances
annonaient et prparaient non un artiste, mais un crivain.

Je trouve les mmes inclinations et les mmes signes dans le reste de
sa vie prive ou publique. Il passe rgulirement sa matine  crire
ou  lire, puis dne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit
et d'un esprit critique, qui songe peu  se divertir o  s'enflammer,
mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvnal, Perse,
voil ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms
sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mrite, il
se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprime
dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les
nouvelles lettres franaises, hritires des latines, avec Corneille
et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent
d'aprs eux, crit avec rflexion, et ne manque gure d'arranger
quelque bonne thorie pour justifier chacune de ses nouvelles pices.
Sauf quelques inexactitudes, il connat fort bien la littrature de sa
nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte
jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va
s'asseoir l'aprs-midi au caf de Will, qui est le grand rendez-vous
littraire; les jeunes potes, les tudiants qui sortent de
l'universit, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise,
qui est soigneusement place l't prs du balcon, l'hiver au coin de
la chemine, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement
puise dans sa docte tabatire. C'est qu'en effet il est le roi du
got et l'arbitre des lettres; il juge les nouveauts, la dernire
tragdie de Racine, une lourde pope de Blackmore, les premires
odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres crits jusqu' dire
qu'on n'a jamais compos et qu'on ne composera jamais une plus belle
ode que sa pice sur _la fte d'Alexandre_, mais communicatif, aimant
ce renouvellement d'ides que la discussion ne manque jamais de
produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison 
son adversaire. Ces moeurs montrent que la littrature est devenue une
oeuvre d'tude, non d'inspiration, un emploi du got, non de
l'enthousiasme, une source de distractions, non d'motions.

Son public, ses amitis, ses actions, ses luttes aboutissent au mme
effet. Il vcut parmi les grands et les gens de cour, dans la socit
de moeurs artificielles et de langage calcul. Il avait pous la
fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis pote
laurat. Il voyait frquemment le roi et les princes. Il adressait
chacune de ses oeuvres  un seigneur dans une prface louangeuse
crite en style de domestique, et qui tmoignait d'un commerce intime
avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque ddicace,
allait remercier, introduisait les uns sous des noms dguiss dans son
_Essai sur le Drame_, crivait des introductions pour les oeuvres des
autres, les appelait Mcne, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux
les oeuvres et les opinions littraires. L'tablissement d'une cour
avait amen la conversation, la vanit, l'obligation de paratre
lettr et d'avoir bon got, toutes les habitudes de salon qui sont les
sources de la littrature classique, et qui enseignent aux hommes
l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapproches du
monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les
petites disputes prives. Pendant que les gens de lettres apprennent 
saluer, les gens de cour apprennent  crire. Bientt ils se mlent,
et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham crit une
parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour
faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi.
Plus tard Rochester entre en guerre avec le pote, soutient Settle
contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de
bton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une
foule d'autres, puis  la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour
comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes
religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les
catholiques, crivit _la Mdaille, Absalon et Achitophel_ contre les
whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis
_la Biche et la Panthre_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un
homme de controverse et l'pret d'un homme de parti. Il y a bien loin
de cette vie militante et raisonneuse aux rveries et au dtachement
d'un vrai pote. De telles circonstances enseignent l'art d'crire
clairement et solidement, le discours mthodique et suivi, le style
exact et fort, la plaisanterie et la rfutation, l'loquence et la
satire; car ces dons sont ncessaires pour se faire couter ou se
faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette
voie est la seule qui le conduise  son but. Celui-ci y entrait de
lui-mme. Ds sa seconde pice[161], l'abondance des ides serres,
l'nergie et la liaison oratoire, la simplicit, le srieux, le
souffle hroque et romain annoncent un gnie classique, parent non de
Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de
discours.

[Note 160: Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre
conversation, je rpondrai que c'est la cour.

      Dryden, _Dfense de l'pilogue de la Conqute de Grenade_.]

[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.]


III

Et cependant ds l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept,
et signa un trait avec les acteurs du Thtre du Roi pour leur en
fournir trois par an. Le thtre, interdit sous la rpublique, venait
de se rouvrir avec une magnificence et un succs extraordinaires. Les
dcorations enrichies et devenues mobiles, les rles de femmes jous
non plus par de jeunes garons, mais par des femmes, l'clairage
splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularit rcente
des acteurs qui devenaient les hros de la mode, l'importance
scandaleuse des actrices, qui devenaient les matresses des grands
seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France
attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps
comprime, dbordait. On se ddommageait de la longue abstinence
impose par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles,
dgots des visages moroses, de la prononciation nasale, des
jaculations officielles sur le pch et la damnation, se rassasiaient
de la douceur des chants, du chatoiement des toffes, de la sduction
des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une faon
nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs,
s'tait form. L'abolition des tenures fodales, l'augmentation norme
du commerce et de la richesse, l'affluence des propritaires, qui
mettaient des fermiers  leur place et venaient  Londres pour goter
les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient
install au sommet de la socit, ici comme en France, la classe,
l'autorit, les moeurs et les gots des gens du monde, hommes de
salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et
de savoir-vivre, occups de la pice en vogue moins pour se divertir
que pour la juger. Ainsi se btit le thtre de Dryden; le pote,
avide de gloire et press d'argent, y trouvait l'argent avec la
gloire, et innovait  demi,  grand renfort de thories et de
prfaces, s'cartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la
nouvelle tragdie franaise, essayant un compromis entre l'loquence
classique et la vrit romantique, s'accommodant tant bien que mal au
nouveau public qui le payait et l'acclamait.

La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont
perfectionns depuis le sicle dernier, ce qui a fait dcouvrir dans
les anciens potes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de
drame nouveau. Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les
oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera 
chaque page, soit quelque solcisme de langue, soit quelque manque de
sens notable. La plupart de leurs fables sont composes avec une
histoire ridicule et incohrente. Beaucoup de pices de Shakspeare
sont fondes sur des impossibilits, ou du moins si bassement crites,
que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie srieuse
notre intrt. Je montrerais aisment que notre Fletcher si admir
n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle
les biensances du thtre. Par exemple, son Philaster blesse sa
matresse sur le thtre; son _Berger_ commet deux fois la mme
brutalit[163]. Nulle part il ne garde aux rois la dignit royale.
D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des
batailles sur le thtre: ils transportent en un instant la scne 
vingt ans ou  cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite
en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions
diffrentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le
style qu'ils pchent le plus. Dans Shakspeare, beaucoup de mots et
encore plus de phrases sont  peine intelligibles, et de celles que
nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres
grossires, et tout son style est tellement surcharg d'expressions
figures qu'il est aussi affect qu'obscur[164]. Ben Jonson lui-mme
a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des
barbarismes. L'art de bien placer les mots pour la douceur de la
prononciation a t inconnu jusqu'au moment o M. Waller
l'introduisit[165]. Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux
expressions populacires et basses. C'est que, outre le manque de
savoir et d'ducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la
bonne conversation. Il y avait dans leur sicle moins de galanterie
que dans le ntre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les
divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien
accorder que votre compre Jean et votre compre Jacques parlent selon
leur tat; mais ils ne s'amusent point de leurs pots  bire et de
leurs guenilles[166]. C'est pour eux maintenant qu'on doit crire, et
surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir
de l'esprit ou d'aimer la tragdie pour tre bon juge: il faut encore
possder une solide science et une haute raison, connatre Aristote,
Horace, Longin, et prononcer d'aprs leurs rgles. Ces rgles, fondes
sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une
action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin,
que ses parties drivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle
excite la terreur et la piti de manire  nous instruire et  nous
amliorer, que les caractres soient distincts, suivis, conformes 
la tradition ou au dessein du pote[168].--Telle sera, dit Dryden, la
nouvelle tragdie, fort voisine, ce semble, de la tragdie franaise,
d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait
pour prcepteurs.

Elle en diffre nanmoins, et Dryden[169] numre tout ce qu'un
parterre anglais peut blmer chez nous.--Les Franais, dit-il, n'ont
point de caractres vraiment comiques:  peine si Corneille en a mis
un dans son _Menteur_; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont
des tres effacs, sans originalit distinctive. _Le Menteur_, quoique
bien traduit et bien jou, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous
des caractres de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs
intrigues sont trop maigres, trop rduites  une action unique et
prives de l'accompagnement des petites actions secondaires.
D'ailleurs ils parlent au lieu d'agir. _Cinna_, _Pompe_ ne sont
point des tragdies, mais de longs discours sur la raison d'tat, et
_Polyeucte_, en matire de religion, est aussi solennel qu'un long
point d'orgue dans un motet. Quand le cardinal Richelieu rforma le
thtre franais, on y introduisit ces harangues pour l'accommoder 
la gravit d'un prlat.... Je ne nie pas que cela ne puisse convenir 
l'humeur des Franais; nous qui sommes plus moroses, nous venons au
thtre pour tre divertis; eux qui sont d'un temprament gai et lger
y viennent pour se rendre plus srieux[170]. Quant aux tumultes et
aux combats, qu'en France on rejette derrire la scne, il y a une
sorte d'pret farouche dans le caractre de nos compatriotes qui les
rclame et fait qu'ils ne peuvent s'en passer. Aussi bien les
Franais,  force de s'embarrasser dans ces scrupules[171], et de se
confiner dans leurs units et dans leurs rgles, ont t l'action de
leur thtre, et se sont rduits  une monotonie et  une scheresse
insupportables. Ils manquent d'invention, de naturel, de varit,
d'abondance. Ils se contentent d'tre maigrement rguliers. Leur
langue affaiblie s'est trop raffine, et, comme l'or pur, elle plie 
tous les chocs; notre vigoureux anglais n'obit pas encore  l'art,
mais il est plus propre aux penses viriles, et son alliage l'a
fortifi[172]. Qu'on raille tant qu'on voudra Fletcher et Shakspeare,
il y a dans leur style une imagination plus mle et un plus grand
souffle que dans aucun des Franais[173].

Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle
est bonne que je me dfie des oeuvres qu'elle va produire. Il est
dangereux pour un artiste d'tre excellent thoricien; l'esprit qui
cre s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement
assis sur le bord, disserte et compare, n'est gure capable de se
lancer droit et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention.
Ajoutez que Dryden se tient trop dans le juste milieu des
tempraments; les artistes originaux aiment uniquement et injustement
une certaine ide et un certain monde; le reste disparat  leurs
yeux; enferms dans une portion de l'art, ils nient ou raillent
l'autre; c'est parce qu'ils sont borns qu'ils sont forts. On voit
d'avance que Dryden, pouss d'un ct par son esprit anglais, sera
tir d'un autre par ses rgles franaises, que tour  tour il osera et
se contiendra  moiti, qu'en fait de mrite il atteindra la
mdiocrit, c'est--dire la platitude, qu'en matire de dfauts il
tombera dans les disparates, c'est--dire dans les absurdits. Tout
art original est rgl par lui-mme, et nul art original ne peut tre
rgl par un autre; il porte en lui-mme son contre-poids et ne reoit
pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout inviolable: c'est un
tre anim qui vit de son propre sang, et qui languit ou meurt, si on
lui te une partie de son sang pour le remplacer par du sang tranger.
L'imagination de Shakspeare ne peut tre guide par la raison de
Racine, et la raison de Racine ne peut tre exalte par l'imagination
de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa rivale: c'est
faire un btard, un malade et un monstre, que de les mler. Le
dsordre, l'action violente et brusque, les crudits, l'horreur, la
profondeur, la vrit, l'imitation exacte du rel et l'lan effrn
des passions folles, tous les traits de Shakspeare se conviennent.
L'ordre, la mesure, l'loquence, la finesse aristocratique, la
politesse mondaine, la peinture exquise de la dlicatesse et de la
vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est dtruire l'un
que de l'attnuer, c'est dtruire l'autre que de l'enflammer. Tout
leur tre et toute leur beaut consistent dans l'accord de leurs
parties: renverser cet accord, c'est abolir leur tre et leur beaut.
Pour produire, il faut inventer une conception personnelle et
consquente; il ne faut pas mler deux conceptions trangres et
opposes: Dryden n'a pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne
fallait pas.

Il avait d'ailleurs le pire des publics, dbauch et frivole, dpourvu
d'un got personnel, gar  travers les souvenirs confus de la
littrature nationale et les imitations dformes des littratures
trangres ne demandant au thtre que la volupt des sens ou
l'amusement de la curiosit. Au fond, le drame, comme toute oeuvre
d'art, ne fait que rendre sensible une ide profonde de l'homme et de
la vie; il y a une philosophie cache sous ses enroulements et sous
ses violences, et le public doit tre capable de la comprendre comme
le pote de la trouver. Il faut que l'auditeur ait rflchi ou senti
avec nergie ou dlicatesse pour entendre des penses nergiques ou
dlicates, et jamais _Hamlet_ ou _Iphignie_ ne toucheront un viveur
vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la
scne ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intrt n'est
que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extrieure
qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce
que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs
comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostitues
comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels
spectateurs que des picuriens grossiers incapables mme de dcence
feinte, amateurs de volupt brutale, barbares dans leurs jeux,
orduriers dans leurs paroles, dpourvus d'honneur, d'humanit, de
politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des
dcorations splendides, des changements  vue, le tapage des grands
vers et des sentiments forcs, l'apparence de quelques rgles
apportes de Paris, voil la pture naturelle de leur vanit et de
leur sottise, et voil le thtre de la Restauration anglaise.

Je prends l'une de ces tragdies, fort clbre alors, _l'Amour
tyrannique ou la Royale Martyre_. Beau titre et propre  faire fracas.
La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale  ce qu'il
parat, amene au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lche
un philosophe paen, Apollonius, pour la rfuter. Prtre, lui dit
Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois
disputer[174]. Encourag, il dispute; mais sainte Catherine argumente
vigoureusement: La raison combat contre votre chre religion,--car
plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;--ceci tait connu des
premiers philosophes,--qui sous diffrents noms n'en adoraient qu'un
seul,--quoique vos vains potes se soient ensuite tromps--en faisant
un dieu de chaque attribut. Apollonius se gratte un peu l'oreille, et
finit par rpondre qu'il y a de grandes vrits et de bonnes rgles
morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui rpond aussitt:
Alors que toute la dispute se rduise-- comparer ces rgles et le
christianisme! Dsaronn, Apollonius se convertit  l'instant mme,
injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se sent
amoureux tout d'un coup et fait des calembours: Absent, je puis
ordonner son martyre;--mais un regard de plus, et le martyr sera
moi[175].

Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour dclarer son amour
 sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux
d'picure:  l'instant, la sainte tablit la doctrine des causes
finales, qui renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-mme et
lui dit que si elle continue  repousser sa flamme il la fera prir
dans d'autres flammes[176]. L-dessus elle le tutoie, le brave,
l'appelle esclave et s'en va. Touch de ces procds, il veut
l'pouser lgitimement, et pour cela rpudie sa femme. Cependant, afin
de n'omettre aucun expdient, il emploie un magicien qui fait des
conjurations (sur le thtre), voque les esprits infernaux, et amne
une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons
voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien
survient et les chasse. Pour dernire ressource, Maximin fait mettre
une roue sur le thtre pour y exposer sainte Catherine et sa mre. Au
moment o l'on dshabille la sainte, un ange pudique descend fort 
propos et casse la roue; aprs quoi, on les emmne et on leur coupe le
cou dans la coulisse. Joignez  ces belles inventions une double
intrigue, l'amour de Valria, fille de Maximin, pour Porphyrius,
gnral des prtoriens, celui de Porphyrius pour Brnice, femme de
Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le rgne des
honntes gens qui s'pousent et se disent des politesses. Telle est
cette tragdie, qui se dit franaise, et la plupart des autres sont
semblables. Dans _la Reine Vierge_, dans _le Mariage  la mode_, dans
_Aurengzbe_, dans _l'Empereur de l'Inde_, et surtout dans _la
Conqute de Grenade_, tout est extravagant. On se taille en pices, on
prend des villes, on se poignarde, et on dclame de tout son gosier.
Ces drames ont justement la vrit, et le naturel d'un _libretto_
d'opra. Les incantations y abondent; un esprit apparat dans
_Montezuma_ et dclare que les dieux indiens s'en vont. Les ballets
s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte,
regardent en conqurants les danses des Indiennes, qui foltrent
voluptueusement autour d'eux. Les scnes de Lulli n'y manquent pas:
Almria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un
coup se prend d'amour pour lui. Encore les _libretti_ d'opra
n'ont-ils pas de disparates; ils vitent tout ce qui pourrait choquer
l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de got qui
fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on
donne la torture  Montzuma sur le thtre, et que pour comble un
prtre pendant ce temps dispute avec lui[177]? Je reconnais dans cette
pdanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et
bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir
allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrire ces
cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans purils et
blass qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances,
et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des surprises et la
barbarie des vnements.

Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son thtre les beauts de
la tragdie franaise, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce
assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en
faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des mes
nobles. La vertu chez nos tragiques est fonde sur la raison, sur la
religion, sur l'ducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont
cette justesse d'esprit, cette nettet de logique, cette lvation de
jugement qui instituent dans l'homme des maximes arrtes et l'empire
de soi. On aperoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de
Descartes; la rflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde
y joint le tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des
horreurs physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de
dguiser ou d'viter les tres grossiers ou trop bas, la perfection
continue du style le plus mesur et le plus noble, tout contribue 
porter la scne dans une rgion sublime, et nous croyons  des mes
plus hautes en les voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, peut-on
y croire? Les personnages atroces ou infmes viennent  chaque instant
par leurs crudits nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant
poignard Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois
encore, et dit aux gardes: Amenez-moi l'impratrice et Porphyrius
morts; je veux braver le ciel une tte dans chaque main[178].
Nourmahal, repousse par le fils de son mari, insiste quatre fois avec
l'indcente pdanterie que voici: Pourquoi ces scrupules contre un
plaisir o la nature rassemble toutes ses joies en une seule? La
promiscuit dans l'amour est la loi gnrale. Quels qu'aient t les
premiers amants, un frre et une soeur furent le second couple[179].
 l'instant l'illusion s'en va; on se croyait dans un salon de nobles
personnages, on y trouve une prostitue folle et un sauvage ivre.
Levez les masques: les autres ne valent gure mieux. Almria,  qui
l'on offre une couronne, rpond insolemment: Je la prends non comme
donne par vous, mais comme due  mon mrite et  ma beaut[180].
Indamora,  qui un vieux courtisan fait une dclaration d'amour, lui
dit son fait avec une gloriole de parvenue et une grossiret de
servante: Quand je ne serais pas reine, avez-vous pes ma beaut, ma
jeunesse qui est dans sa fleur, et votre vieillesse qui est dans sa
dcrpitude[181]? Nulle d'entre ces hrones ne sait se conduire;
elles prennent l'impertinence pour la dignit, la sensualit pour la
tendresse; elles ont des abandons de courtisane, des jalousies de
grisette, des petitesses de bourgeoise et des injures de harengre.
Quant aux hros, ce sont les plus dplaisants des Fier--Bras.
Lonidas, d'abord reconnu pour prince hrditaire, puis tout d'un coup
abandonn, se console par cette rflexion modeste: Il est vrai, je
suis seul; mais Dieu l'tait aussi avant de faire le monde, et il
tait mieux servi par lui-mme que par la nature[182]. Parlerai-je du
plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit Dryden lui-mme,
d'aprs Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de bataillons,
destructeur de monarchies[183]? Ce ne sont que sentiments chargs,
dvouements improviss, gnrosits exagres, emphase ronflante de
chevalerie maladroite; au fond, les personnages sont des rustres et
des barbares qui ont essay de s'affubler de l'honneur franais et de
la politesse mondaine. Et telle est en effet cette cour: elle imite
celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre. Elle
n'a ni got ni dlicatesse, et s'en veut donner l'extrieur. Des
entremetteurs et des dvergondes, des courtisans spadassins ou
bourreaux qui vont voir ventrer Harrison ou qui mutilent Coventry,
des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux planteurs
les condamns qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui aboient
et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros mots avec
ses matresses en chemise[184], voil cet illustre monde; ils n'ont
pris des faons franaises que le costume, et des sentiments nobles
que les grands mots.

[Note 162: _Defence of the Epilogue to the Conquest of
Grenada.--Grounds of Criticism in tragedy._]

[Note 163: The language, wit, and conversation of our age are improved
and refined above the last....

Let us consider in what the refinement of a language principally
consists: That is either in rejecting such old words or phrases which
are ill sounding or improper, or in admitting new, which are more
proper, more sounding, and more significant....

Let any man who understands English, read diligently the Works of
Shakspeare and Fletcher, and I dare undertake that he will find, in
every page, either some solecism of speech, or some notorious flaw in
sense.... Many of their plots were made up of some ridiculous or
incoherent story, which in one play many times took up the business of
an age. I suppose I need not name _Pericles, Prince of Tyre_, nor the
historical plays of Shakspeare; besides many of the rest, as the
_Winter's Tale_, _Love's Labour Lost_, _Measure for Measure_, which
were either grounded on impossibilities, or at least so meanly written
that the comedy neither caused your mirth nor the serious part our
concernment.

.... I could easily demonstrate that our admired Fletcher neither
understood correct plotting, nor what they call the decorum of the
stage.... The reader will see _Philaster_ wounding his mistress, and
afterwards his boy, to save himself.... His shepherd falls twice into
the former indecency of wounding women. (_Defence of the Epilogue_,
etc.)]

[Note 164: Many of his words and more of his phrases are scarce
intelligible; and of those which we understand, some are
ungrammatical, others coarse; and his whole style is so pestered with
figurative expressions, that it is affected as it is obscure.]

[Note 165: Well-placing of words for the sweetness of pronunciation
was not known till Mr. Waller introduced it.]

[Note 166: In the age wherein those poets lived there was less of
gallantry than in ours.... Besides the want of learning and education,
they wanted the happiness of converse....

If any ask me wherein it is that our conversation is so much refined,
I must ascribe it to the Court.

Gentlemen will now be entertained with the follies of each other, and
though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much
pleased with their tankard or with their rags.]

[Note 167: Prface de _All for Love_.]

[Note 168: They are likewise to be gathered from the several virtues,
vices, or passions, and many other common-places which a poet must be
supposed to have learned from natural philosophy, ethicks, and
history: of all which whosoever is ignorant does not deserve the name
of poet.]

[Note 169: _Essay on Dramatic Poesy._]

[Note 170: The beauties of the French poesy are the beauties of a
statue, but not of a man, because not animated with the soul of poesy,
which is imitation of humour and passions.... He who will look upon
their plays which have been written 'till these last ten years or
thereabouts, will find it an hard matter to pick out two or three
passable humours amongst them. Corneille himself, their archpoet, what
has he produced except the _liar_? And you know how it was cry'd up in
France. But when it came upon the English stage, though well
translated.... the most favourable to it would not put it in
competition with many of Fletcher's or Ben Jonson's.... Their verses
are to me the coldest I have ever read.... their speeches being so
many declamations. When the French stage came to be reformed by
cardinal Richelieu, those long harangues were introduced, to comply
with the dignity of a churchman. Look upon the _Cinna_ and the
_Pompey_. They are not so properly to be called plays as long
discourses of reason of state; and _Polyeucte_, in matters of
religion, is as solemn as the long stops upon our organs. Since that
time it is grown into a custom, and their actors speak by the
hour-glass, like our parsons.... I deny not this may suit well enough
with the French; for as we, who are a more sullen people, come to be
diverted at our plays; so they, who are of an aery and gay temper,
come hither to make themselves more serious. (_Essay on Dramatic
Poesy._)]

[Note 171: In this nicety of manners does the excellency of French
poetry consist. Their heroes are the most civil people breathing; but
their good breeding seldom extends to a word of sense. All their wit
is in their ceremony. They want the genius which animates our
stage.... Thus their _Hippolytus_ is so scrupulous in point of decency
that he will rather expose himself to death than accuse his
step-mother to his father; and my criticks, I am sure, will commend
him for it. But we of grosser apprehensions are apt to think that this
excess of generosity is not practicable but with fools and madmen....
Take Hippolytus out of his poetic fit, and I suppose he would think it
a wiser part to set the saddle on the right horse, and chuse rather to
live with the reputation of a plain-spoken honest man than to die with
the infamy of an incestuous villain.... The poet has chosen to give
him the turn of gallantry, sent him to travel from Athens to Paris,
taught him to make love, and transformed the Hippolytus of Euripides
into Monsieur Hippolyte. (Prface de _All for Love_.)

Cette critique montre, en abrg, tout le bon sens et toute la libert
d'esprit de Dryden, mais en mme temps toute la grossiret de son
ducation et de son temps.]

[Note 172:

  .... Contented to be thinly regular.
  Their tongue enfeebled is refin'd too much,
  And, like pure gold, it bends to every touch.
  Our sturdy Teuton yet will not obey,
  More fit for manly thought, and strengthen'd with allay.

                                                   (ptre XII.)]

[Note 173: A more masculine fancy and greater spirit in the writing
than there is in any of the French.]

[Note 174:

  War is my province; Priest, why stand you mute?
  You gain by Heav'n and therefore should dispute....

  CATHERINE.

  Then let the whole dispute concluded be
  Betwixt these rules and christianity....
  .... Reason with your fond religion fights,
  For many Gods are many infinites;
  This to the first philosophers was known.
  Who under various names, ador'd but one.
                                               (Act. II, sc. I.)]

[Note 175:

  Absent, I may her Martyrdom decree,
  But one look more will make that martyr me....

Ce Maximin a la spcialit des calembours: Porphyrius,  qui il offre
sa fille en mariage, rpond que la distance est trop grande. Maximin
l-dessus rpond:

  Yet Heav'n and Earth which so remote appear,
  Are by the air, which flows betwixt'em, near.]

[Note 176:

  Since you neglect to answer my desires,
  Know, princess, you shall burn in other fires.
                                              (Act. III, sc. I.)]

[Note 177:

  CHRISTIAN PRIEST.

  But we by Martyrdom our faith aver.

  MONTEZUMA.

  You do no more than I for ours do now,
  To prove religion true....
  If either wit or suffering would suffice,
  All faiths afford the constant and the wise,
  And yet ev'n they, by education sway'd,
  In Age defend what infancy obey'd.

  CHRISTIAN PRIEST.

  Since Age by erring childhood is misled
  Refer yourself to our unerring head.

  MONTEZUMA.

  Man and not err! what reason can you give?

  CHRISTIAN PRIEST.

  Renounce that carnal reason and believe.

  PIZARRO.

  Increase their pains, the cords are yet too slack.
                                                (Acte V, sc. I.)]

[Note 178:

  Bring me Porphyrius and my Empress dead,
  I would brave Heav'n, in my each hand a head.

Il dit en mourant:

  And shoving back this earth on which I sit,
  I'll mount, and scatter all the gods I hit.]

[Note 179:

  And why this niceness to that pleasure shown,
  Where Nature sums up all her joys in one....
  Promiscuous love is Nature's general law;
  For whosoever the first lovers were,
  Brother and sister made the second pair,
  And doubled by their love their piety....
  You must be mine that you may learn to live.

Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une rponse de
Phdre. Dryden a cru imiter Racine.

                                 (_Aurengzebe_, acte IV, sc. I.)]

[Note 180:

  I take this garland not as given by you,
  But as my merit and my beauty due.
                                         (_The Indian Emperor._)]

[Note 181:

  Were I no queen, did you my beauty weigh,
  My youth in bloom, your age in its decay.
                                 (_Aurengzebe_, acte II, sc. I.)]

[Note 182:

  'Tis true I am alone.
  So was the Godhead ere he made the world,
  And better serv'd himself than serv'd by Nature.
  .... I have seen enough within
  To exercise my virtue.
                        (_Mariage  la mode_, acte III, sc. II.)]

[Note 183:

  The Moors have heaven and me to assist them....
  I'll whistle thy tame fortune after me....

Il devient amoureux. Voici en quel style il parle de l'amour:

  'Tis he; I feel him now in every part,
  Like a new Lord he vaunts about my heart,
  Surveys in state each corner of my breast.
  While poor fierce I that was, am dispossest.
                                                   (_Almanzor._)]

[Note 184: Voir la chanson sur laquelle on danse _la Zambra_ dans
_Almanzor_.]


IV

Le second point digne d'imitation dans la tragdie classique est le
style.  la vrit Dryden pure et claircit le sien en introduisant
le raisonnement serr et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes
oratoires comme dans Corneille, des rpliques lances coup sur coup,
symtriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes
vigoureusement ramasses dans l'enceinte d'un vers unique, des
distinctions, des dveloppements, et tout l'art des bonnes
plaidoiries. Il y a d'heureuses antithses, des pithtes d'ornement,
de belles comparaisons travailles, et tous les artifices de l'esprit
littraire. Et ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il abandonne le
vers dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mlange
de prose et de vers commun  tous les anciens potes, pour rimer toute
sa tragdie  la franaise, croyant inventer ainsi un nouveau genre,
qu'il nomme _heroic play_. Mais, dans cette transformation, le bon
prit, le mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose
diffrente chez des races diffrentes. Pour un Anglais elle ressemble
 un chant, et le transporte  l'instant dans un monde idal ou
ferique. Pour un Franais, elle n'est qu'une convention ou une
convenance, et le transporte  l'instant dans une antichambre ou un
salon; pour lui, c'est un costume d'ornement et rien qu'un costume;
s'il gne la prose il l'anoblit; il impose le respect, non
l'enthousiasme et change le style roturier en style titr. D'ailleurs,
dans nos vers aristocratiques tout se tient. Toute pdanterie, tout
appareil de logique en est exclu; rien de plus dsagrable que la
rouille scolastique  des gens bien levs et dlicats. Les images y
sont rares, toujours soutenues; la posie audacieuse, la vraie
fantaisie, n'y ont point de place; ses clats et ses carts
drangeraient la politesse et le train rgulier du monde. Les mots
propres, le relief des expressions franches ne s'y trouvent pas; les
termes gnraux, toujours un peu effacs, conviennent bien mieux aux
mnagements et aux finesses de la socit choisie. Contre toutes ces
rgles, Dryden vient se heurter lourdement. Sa rime, pour les oreilles
d'un Anglais, carte  l'instant toute illusion thtrale; on sent que
les personnages qui parlent ainsi sont des mannequins sonores; il
avoue lui-mme que sa tragdie hroque ne fait que mettre en scne
des pomes chevaleresques comme ceux de l'Arioste et de Spenser.

Des lans potiques achvent de ruiner toute vraisemblance.
Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'pope?
Comme une belle tulipe opprime par l'orage,--frissonnante, se ferme,
et plie ses bras de soie pour s'endormir,--se courbe sous l'ouragan,
toute ple, et presque morte,--pendant que le vent sonore chante
autour de sa tte courbe,--ainsi disparat votre beaut
voile[185].--Quelle singulire entre que ces _concetti_ de Cortez
qui dbarque! Dans quel climat fortun sommes-nous jets,--si
longtemps cach, si rcemment connu,--comme si notre vieux monde
s'tait cart par pudeur,--pour venir ici secrtement accoucher d'un
nouvel univers[186]? Jugez combien ces plaques de couleur font
contraste sur le sobre dessin de la dissertation franaise. Ici les
amoureux font assaut de mtaphores. L, un amant, pour vanter les
beauts de sa matresse, dit que des coeurs sanglants gisent
palpitants dans sa main[187].  chaque page, des mots crus ou bas
viennent salir la rgularit du style noble. La pesante logique
s'tale carrment dans les discours des princesses: Deux si, dit
Lyndaxara, font  peine une possibilit[188]. Dryden met son bonnet
de gradu sur la tte de ces pauvres femmes. Ni lui ni ses personnages
ne sont des gens bien levs, matres de leur style; ils n'ont pris
aux Franais que le gros appareil du barreau et de l'cole: ils ont
laiss l l'loquence unie, la diction modre, l'lgance et la
finesse. Tout  l'heure la grossiret licencieuse de la Restauration
perait  travers le masque des beaux sentiments dont elle se
couvrait; maintenant la rude imagination anglaise a crev le moule
oratoire o elle tchait de s'enfermer.

Retournons le tableau. Dryden veut garder le fond du vieux drame
anglais, et conserve l'abondance des vnements, la varit des
intrigues, l'imprvu des accidents et la reprsentation physique des
actions sanglantes ou violentes. Il tue autant que Shakspeare. Par
malheur, tous les potes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promne
les spectateurs parmi les meurtres et les surprises, on a besoin de
cent prparations secrtes. Supposez une sorte de verve et de folie
romanesque, le style le plus os, tout bizarre et potique, des
chansons, des peintures, des rveries  haute voix, le franc ddain de
toute vraisemblance, un mlange de tendresse, de philosophie et de
moquerie, toutes les grces fuyantes des sentiments nuancs, tous les
caprices de la fantaisie bondissante: la vrit des vnements ne vous
importera gure. Personne, devant _Cymbeline_ ou _As you like it_,
n'est politique ou historien; on ne prend point au srieux ces courses
d'armes, ces avnements de princes; on assiste  une fantasmagorie.
On n'exige pas que les choses aillent selon les lois naturelles; au
contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois
naturelles. La draison en fait le charme. Il faut que ce nouveau
monde soit tout imaginaire; s'il ne l'tait qu' demi, personne n'y
voudrait monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de
Dryden. Une reine qu'on dtrne, puis qu'on rtablit  l'improviste;
un tyran qui retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune
fille  sa place; un jeune prince qui, men au supplice, arrache
l'pe d'un garde et reprend sa couronne, voil les romans qui
composent sa _Reine vierge_ et son _Mariage  la mode_. On devine quel
air les dissertations classiques ont dans ce ple-mle; la solide
raison rabat coup sur coup l'imagination sur le pav. On ne sait s'il
s'agit d'un portrait ou d'une arabesque; on reste suspendu entre la
vrit et la fantaisie; on voudrait monter au ciel ou descendre en
terre, et l'on saute au plus vite hors de l'chafaudage maladroit o
le pote veut nous jucher.

D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus veiller un songe, mais
imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais
d'une autre faon. Naturellement nous doutons en face d'une action
atroce; nous devinons que les fers rougis qui vont brler les yeux du
petit Arthur sont des btons peints, et que les six drles qui font le
sige de Rome sont des figurants lous  trente sous par nuit. Contre
cette dfiance, il faut employer le style le plus naturel,
l'imitation circonstancie et crue des moeurs de corps de garde et de
cabaret; je ne croirai  la sdition de Jack Cade qu'en entendant des
paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidit populacire; il
faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les
habitudes de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un
attroupement et une lection. Pareillement, dans les meurtres,
faites-moi sentir la flamme des passions grondantes, l'accumulation de
dsespoir ou de haine qui ont lanc la volont et roidi la main; quand
les paroles effrnes, les soubresauts du dlire, les cris convulsifs
du dsir exaspr, m'auront fait toucher tous les liens de la
ncessit intrieure qui a ploy l'homme et conduit le crime, je ne
songerai plus  regarder si le couteau saigne, parce que je sentirai
en moi, toute frmissante, la passion qui l'a mani. Est-ce que j'ai
besoin de vrifier si Clopatre est morte? Le singulier rire dont elle
clate quand on apporte le panier d'aspics, le brusque roidissement
nerveux, le flux de paroles fivreuses, la gaiet saccade, les gros
mots, le torrent d'ides dont elle dborde, m'ont dj fait mesurer
tout l'abme du suicide[189], et je l'ai prvu ds l'entre. Cette
furie d'imagination allume par le climat et la toute-puissance, ces
nerfs de femme, de reine et de courtisane, cet abandon extraordinaire
de soi-mme  toutes les fougues de l'invention et du dsir, ces cris,
ces larmes, cette cume aux lvres, cette tempte d'injures,
d'actions, d'motions, cette promptitude au meurtre annonaient de
quel lan elle allait heurter le dernier obstacle et se briser.
Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec ses phrases crites?
Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots d'auteur, et qui dit
 sa matresse demi-folle: Appelez la raison  votre secours[190]?
Qu'est-ce qu'une Clopatre comme la sienne, copie d'aprs la
Castlemaine[191], habile aux manges et aux pleurnicheries,
voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la vertu ni la
grandeur du crime? La nature m'avait faite pour tre une bonne
pouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art,
douce sans tromperie[192]. Non, certes, ou du moins cette tourterelle
n'et point dompt ni gard Antoine; une bohmienne seule le pouvait
par la supriorit de l'audace et la flamme du gnie. Je vois, ds le
titre de la pice, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; _Tout pour
l'amour, ou le Monde bien perdu_. Quelle misre que de rduire de tels
vnements  une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par
contre-coup Charles II, de roucouler comme dans une bergerie! Et tel
tait le got des contemporains: quand Dryden crivit d'aprs
Shakspeare _la Tempte_ et d'aprs Milton _l'tat d'innocence_, il
corrompit encore une fois les ides de ses matres; il changea ve et
Miranda en courtisanes[193]; il abolit partout, sous les convenances
et les indcences, la franchise, la svrit, la finesse et la grce
de l'invention originale. Autour de lui, Settle, Shadwell, sir Robert
Howard, faisaient pis. _L'Impratrice du Maroc_, par Settle, fut si
admire, que les gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent
pour la jouer  White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point l une
mode passagre; quoique dgrossi, ce got dura. En vain les potes
rejetrent une partie de l'alliage franais dont ils avaient charg
leur mtal natif; en vain ils revinrent aux vieux vers sans rime
qu'avaient manis Jonson et Shakspeare; en vain Dryden, dans les rles
d'Antoine, de Ventidius, d'Octavie, de don Sbastien et de Dorax,
retrouva une portion du naturel et de l'nergie antiques: en vain
Otway, qui avait un vrai talent dramatique, Lee et Southern
atteignirent  des accents vrais ou touchants, en telle sorte qu'une
fois, dans _Venise sauve_, on crut que le drame allait renatre: le
drame tait mort, et la tragdie ne pouvait le remplacer; ou plutt
chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union, qui les avait nervs
sous Dryden, les nervait sous ses successeurs. Le style littraire
moussait la vrit dramatique; la vrit dramatique gtait le style
littraire; l'oeuvre n'tait ni assez vivante ni assez bien crite;
l'auteur n'tait ni assez pote ni assez orateur: il n'avait ni la
fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et l'art de
Racine[194]. Il errait sur les confins des deux thtres, et ne
convenait ni  des artistes demi-barbares ni  des gens de cour
finement polis. Tel est en effet le public qui l'coute, incertain
entre deux formes de penses, nourri de deux civilisations contraires.
Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des
impressions, l'originalit audacieuse et la folie potique des
cavaliers et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais
les adresses de langage, la douceur des moeurs, les habitudes de la
cour et les finesses de sentiment ou de pense qui ont orn la cour de
Louis XIV. Ils quittent l'ge de l'imagination et de l'invention
solitaire, qui convient  leur race, pour l'ge de la raison et de la
conversation mondaine, qui ne convient pas  leur race; ils perdent
leurs mrites propres et n'acquirent pas les mrites de leurs
voisins. Ce sont des potes triqus et des courtisans mal levs, ne
sachant plus rver et ne sachant pas encore vivre, tantt plats ou
brutaux, tantt emphatiques ou roides. Pour qu'une belle posie
naisse, il faut qu'une race rencontre son sicle. Celle-ci, gare
hors du sien et entrave d'abord par l'imitation trangre, ne forme
que lentement sa littrature classique; elle ne l'atteindra qu'aprs
avoir transform son tat religieux et politique: ce sera le rgne de
la raison anglaise. Dryden l'ouvre par ses autres oeuvres, et les
crivains qui paratront sous la reine Anne lui donneront son
achvement, son autorit et son clat.

[Note 185:

  As some fair tulip, by a storm oppress'd,
  Shrinks up, and folds its silken arms to rest;
  And bending to the blast, all pale and dead,
  Hears from within the wind sing round its head:
  So, shrouded up, your beauty disappears;
  Unveil, my love, and lay aside your fears.
  The storm that caus'd your fright is past and done.
                                (_Conquest of Granada_, part I.)]

[Note 186:

  On what new happy climate are we thrown,
  So long kept secret and so lately known?
  As if our old world modestly withdrew
  And here in private had brought forth a new.
                                         (_The Indian Emperor._)]

[Note 187:

  And bloody hearts lye panting in her hand.
                                                   (_Almanzor._)]

[Note 188:

  Two if's scarce make one possibility.
                                                    (_Almanzor._)
  Poor women's thoughts are all extempore.

Des dames si logiciennes ont des grossirets tranges: Lyndaxara son
amant qui la supplie de le rendre heureux.

                       If I make you so, you shall pay my price.]

[Note 189:

  He words me, girls, he words me, that I should not
  By noble to myself; but hark thee, Charmion....
              Now, Iras, what think'st thou?
  Thou, an Egyptian puppet, shalt be shown
  In Rome, as well as I. Mechanic slaves,
  With greasy aprons, rules and hammers, shall
  Uplift us to the view....
                Saucy lictors
  Will catch at us like strumpets; and scald rhymers
  Ballad us out o'tune; the quick comedians
  Extemporally will stage us, and present
  Our Alexandrian revels; Antony
  Shall be brought drunken forth, and I shall see
  Some squeaking Cleopatra boy my greatness
  I' the posture of a whore....
                    Husband, I come;
  Now to that name my courage prove my title!
  I am fire and air; my other elements
  I give to baser life.--So, you have done!
  Come then, and take the last warmth of my lips.
  Farewell, kind Charmion--Iras, long long farewell.
                _Dost thou not see my baby at my breast,
  That sucks the nurse asleep?_

Cette gaminerie amre de courtisane et d'artiste est sublime.]

[Note 190: _The World well lost_, acte II.

  IRAS.

  Call Reason to assist you.

  CLEOPATRA.

  I have none.
  And none would have. My love's a noble madness,
  Which shows the cause deserved it. Moderate sorrow
  Fits vulgar love, and for a vulgar man.
  But I have loved with such transcendant passion;
  I soared at first quite out of Reason's view,
  And now am lost above it.]

[Note 191:

  Come to me, come, my soldier, to my arms.
  You have been too long away from my embraces.
  But when I have you fast and all my own,
  With broken murmurs and amorous sighs
  I'll say you were unkind and punish you
  And mark you red with many an eager kiss.]

[Note 192:

        Nature meant me
  A wife, a silly harmless household dove,
  Fond without art, and kind without deceit.
                                                  (_Ibid._)]

[Note 193: Miranda dit: And if I can but escape with life, I had
rather lie in pain nine months, as my father threatened, than lose my
longing.--Dryden donne une soeur  Miranda; elles se querellent, et
sont jalouses l'une de l'autre, etc.--Voyez aussi la description
qu've fait de son bonheur, et les ides que ses confidences suggrent
 Satan (acte III, sc. I).]

[Note 194: Cette impuissance ressemble  celle de Casimir Delavigne.]


V

Arrtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant
de rameaux avorts et tordus, la vieille souche thtrale, livre par
hasard  elle-mme, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et
sain. Quand un homme comme Dryden, si bien dou, si bien instruit et
si bien exerc, travaille de toute sa force, il y a des chances pour
que parfois il russisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a
russi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger
toujours en regard de Shakspeare; mme  ct de Shakspeare, et avec
la mme matire, on peut faire une belle oeuvre; seulement, le lecteur
est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le crateur
inpuisable d'mes vhmentes et originales, de considrer l'imitateur
tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait.

Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragdie de Dryden, _Antoine
et Clopatre_. Toutes mes autres pices, disait-il, je les ai faites
pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-mme. Et, en effet, il
l'avait compose savamment d'aprs l'histoire et la logique. Ce qui est
mieux encore, il l'avait crite virilement. La charpente de la pice,
disait-il dans sa prface, est suffisamment rgulire, et les units de
temps, de lieu et d'action, plus exactement observes que peut-tre le
thtre anglais ne le requiert. Particulirement, l'action est si bien
une qu'elle est la seule de son espce sans pisode ni intrigue
subsidiaire, chaque scne conduisant  l'effet principal et chaque acte
se terminant par un grand changement de situation. Il a fait davantage;
il a quitt l'attirail franais, il est rentr dans la tradition
nationale: Dans mon style, j'ai essay, de parti pris, d'imiter le
divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis dbarrass
de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpass moi-mme dans
cette pice, et qu'entre autres je prfre la scne entre Antoine et
Ventidius, au premier acte,  tout ce que j'ai crit dans ce genre. Il
avait raison; si sa Clopatre est manque, si cette dfaillance de la
conception dtourne l'intrt et gte l'ensemble, si la rhtorique
nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'motion et
dtruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout,
et qui plus est, il marche. Le pote est expert; il a bien calcul, il
sait _faire une scne_, montrer le duel intrieur par lequel deux
passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les
vicissitudes tragiques de la lutte, le progrs d'un sentiment, la
dfaite des rsistances, l'afflux lent du dsir ou de la colre,
jusqu'au moment o la volont redresse ou sduite se prcipite
soudainement d'un seul ct. Il y a des mots naturels: le pote crit et
pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y
a des caractres virils: lui-mme est un homme, et, sous ses
complaisances de courtisan, sous ses affectations de pote  la mode, il
a gard le naturel nergique et pre. Sauf une scne d'injures, son
Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie,
jusque chez Clopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec
une simplicit et une noblesse qu'on ne surpassera pas. La soeur de
Csar! lui dit Antoine en l'abordant.--Ce mot-l est dur. Si je
n'avais t que la soeur de Csar,--je serais reste dans le camp de
Csar.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraite,--quoique bannie
de votre lit et chasse de votre maison,--quoique soeur de Csar, est
encore  vous.--Il est vrai, j'ai une me qui ddaigne votre
froideur,--qui me pousse  ne point chercher ce que vous devriez
offrir.--Mais la vertu d'une pouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour
vous rclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidlit d'abord,
pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur;
elle est  moi, et je la demande. Et quand Antoine, humili, se rvolte
contre la grce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a
demand pardon pour lui pauvrement et bassement: Pauvrement et
bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frre
l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours  vos
dsobligeantes mprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont
telles--que vous n'aurez pas  rougir de les accepter. J'aime votre
honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari
d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous tes libre;
libre mme de l'pouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon
frre veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la
condition et le ciment de votre paix,--j'ai une me comme la vtre: je
ne puis recevoir--votre amour comme une aumne, ni implorer ce que je
mrite.--Je dirai  mon frre que nous sommes rconcilis.--Il retirera
ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient.
Vous me pourrez laisser  Athnes;--n'importe o; je ne me plaindrai
jamais.--Je ne garderai que le strile nom d'pouse--et vous serez
quitte de tout autre ennui[195]. Cela est grand; cette femme a un coeur
fier, et aussi un coeur d'pouse; elle sait donner et elle sait
souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un
ton calme; ce n'est point une me vulgaire qui a conu une pareille me.
Et le vieux gnral Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour
retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler
pour l'honneur, comme elle a parl pour le devoir. Sans doute c'est un
plbien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les
plaisanteries de son mtier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de
srail pourra duper, hros au crne pais, et qui, par simplicit
d'me, par grossiret d'ducation, ramnera Antoine sans s'en douter
dans le rets qui semblait bris. En attendant, il triomphe avec un gros
rire: Voil des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne
manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque,
vite. En avant, mon cher demi-homme. Et, tombant dans un pige, il dit
 Antoine qu'il a vu Clopatre infidle avec Dolabella:--Ma
Clopatre?--Votre Clopatre. La Clopatre de Dolabella. La Clopatre de
tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si
trange? Est-ce qu'une matresse quitte ne se pourvoit pas? Vous savez
bien qu'elle n'est pas accoutume aux nuits solitaires[196]. Voil
justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux 
Clopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est
seul avec Antoine, le mle accent, la profonde voix qui a tonn dans les
batailles! Il aime son gnral en bon et honnte dogue, et ne demande
pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son matre. Il
gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un
coup il pleure: Regarde, empereur, voil une rose qui n'est pas
ordinaire.--Je n'ai pas pleur depuis quarante ans,--mais  prsent la
faiblesse de ma mre me revient aux yeux.--Par le ciel, dit Antoine,
il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes
courent les unes aprs les autres sur les sillons de ses joues[197].
Et l-dessus Antoine, lui-mme, pleure. On pense, en coutant ces
sanglots terribles, aux vtrans de Tacite, qui, au sortir des marais de
la Germanie, la poitrine cicatrise, la tte blanchie, les membres
roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient
les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents uses,
tombes, incapables de mcher le mauvais pain qu'on leur jetait.
Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence
dsespre que vous appelez faussement philosophie.--Douze lgions vous
attendent et ont hte de vous nommer leur chef.-- force de pnibles
marches, en dpit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites
patientes--depuis la frontire des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera
bien de voir leurs faces brles du soleil,--leurs joues cicatrises,
leurs mains entames; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces
membres plus cher--que ces jolis soldats pomponns l-bas ne voudront
les acheter[198].--Et quand tout est perdu, quand les gyptiens ont
trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: Il reste
encore--trois lgions dans la ville. Le dernier assaut--a coup le
reste. Si votre dessein est de mourir,--et  prsent je le souhaite,--en
voil assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un
bcher honorable pour nos funrailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu
la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie  mon
ge est un tel haillon,  peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais
souhait pourtant que nous eussions jet la ntre de meilleure
grce,--comme deux lions pris aux rets, avanant la griffe et blessant
les chasseurs.--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut
mourir de sa main.--Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est
pas pour vous survivre.--Tue-moi d'abord, tu mourras aprs; sers ton
ami, avant toi-mme.--Alors, donnez-moi la main. Nous nous
retrouverons bientt. Il embrasse Antoine, tire l'pe, puis s'arrte:
Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne
peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre
face.--Soit, et frappe bien,  fond.-- fond, aussi loin que mon pe
entrera[199]. Et du coup, lui-mme il se tue.--Ce sont l les moeurs
tragiques et stoques de la monarchie militaire, les grandes
prodigalits de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de
ce monde boulevers et bris tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour
qui on a tant fait, lui aussi, il a mrit qu'on l'aime; il a t l'un
des vaillants sous Csar, le premier soldat d'avant-garde; la bont, la
gnrosit palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une
femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la
colre et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de
sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne
sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de gnie qui,
planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des
hsitations, des dcouragements et des remords; il n'est que soldat, il
ne peut oublier qu'il a failli  la consigne: Mon empereur! lui dit
Ventidius.--Ton empereur! Non, c'est l un nom de victoire! Le soldat
victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son
gnral. Actium, Actium, oh!--Vous y pensez trop.--Ici, ici, le
poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes
courts assoupissements fivreux, c'est la sorcire qui chevauche mes
rves.--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore
d'esprance. Combattrons-nous? dit Ventidius.--Je te le garantis, mon
vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse,  la tte de
ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant,
suivez-moi[200]. Il se croit  la bataille, et dj sa fougue
l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne
matrise la fortune qu'aprs s'tre matris soi-mme; celui-ci n'est
fait que pour se contredire et se dtruire, et pour tourner tour  tour
sous l'effort de toutes les passions. Sitt qu'il croit Clopatre
fidle, l'honneur, la rputation, l'empire, tout disparat. Qu'est-ce
que cela, Ventidius? Voil qui contre-pse tout le reste.--Eh! nous
avons fait plus que vaincre Csar,  prsent.--Non-seulement ma reine
est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, o? la quitter! quitter
tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez  votre
petit garon,  votre Csar,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce
colifichet d'empire. Il est content  bon march.--Moi, je ne veux pas
moins que Clopatre[NM]! L'abattement viendra aprs l'excs; ces sortes
d'mes ne sont trempes que contre la crainte; leur courage n'est que
celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du
mouvement corporel, du danger visible; c'est le temprament qui les
soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent.
Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir.
Que Csar arpente seul ce monde; je suis las de mon rle.--Ma torche
est finie, et le monde est devant moi--comme un noir dsert  l'approche
de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201]. De
pareils vers font penser aux lugubres rves d'Othello, de Macbeth,
d'Hamlet lui-mme; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des
personnages en carton peint, il semble que le pote soit all toucher
l'ancien drame, pour en rapporter le frmissement.

 ct de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre
aventurier, qui tour  tour tudiant, acteur, officier, toujours
dsordonn et toujours pauvre, vcut follement et tristement dans les
excs et la misre,  la faon des vieux tragiques, avec leur
inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut  trente-quatre ans,
selon les uns d'une fivre cause par la fatigue, selon les autres
d'un jene prolong au bout duquel il avala trop vite un morceau de
pain donn par charit.  travers l'enveloppe pompeuse de la
rhtorique nouvelle, Thomas Otway a retrouv parfois les passions de
l'autre sicle. On sent que son temps lui nuit, qu'il mousse lui-mme
l'pret et la vrit de son motion, que le mot propre et hardi ne
lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases
d'auteur, la dclamation classique, les antithses bien faites
viennent bourdonner, touffer son accent sous leur ronflement tendu et
monotone. Il ne lui a manqu que de natre cent ans plus tt. On
retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauve_, les noires
imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception
lugubre de la vie, leurs atrocits, leurs meurtres, leurs peintures
des passions irrsistibles qui s'entre-choquent aveuglment comme un
troupeau de btes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de
leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser aprs elles que
des dvastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il tale
sur la scne ce sont les entranements et les fureurs humaines, un
frre qui viole la femme de son frre, un mari qui se parjure pour sa
femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des mes violentes et faibles que
l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le
transport ou le crime, comme un venin vers dans une veine, monte par
degrs, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il
touche, et les tord et les abat ensemble dans le dlire des
convulsions. Comme Shakspeare, il a trouv de ces mots poignants, et
vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'trange craquement de
la machine qui se dmonte, le roidissement de la volont qui se tend
jusqu' se briser[203], la simplicit des vrais sacrifices, les
humilits de la passion exaspre et mendiante qui implore jusqu'au
bout contre toute esprance sa pture et son assouvissement[204].
Comme Shakspeare, il a conu de vraies mes fminines[205], une
Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable  Imogne, s'est donne
tout entire et perdue comme en un abme dans l'adoration de celui
qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obir, pleurer, souffrir, et
qui meurt comme une fleur spare de sa tige, sitt qu'on arrache ses
bras du col autour duquel elle les avait nous. Comme Shakspeare
enfin, il a retrouv au moins une fois la grande bouffonnerie amre,
le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a plant au milieu de
sa tragdie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux
snateur qui se dlasse de sa gravit officielle en faisant le soir
chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme
il a vu vrai en montrant l'homme empress de quitter son costume et sa
parade! comme l'homme est prompt  s'avilir quand, chapp  son rle,
il revient  lui-mme! comme le singe et le chien reparaissent en
lui[206]! Le snateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui
l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des
respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un
pitre. Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures
passes; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au
lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina,
Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens
au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt.....
Je suis snateur!--Bouffon, vous voulez dire.--Possible, mon cher
coeur; cela ne gte pas le snateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut
jouer au cheval fondu, Nacki. Et il gamine; elle le chasse, elle
l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui
que son argent; il en rit, il chante: Ah, vous ne voulez pas vous
asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le
taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse
comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je
fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir? Et il mugit
comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent.
Maintenant me revoici snateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki.
Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache  ma figure un peu, Nacki;
crache  ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu
que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous
l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache;
pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien,
Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour
me laisser tre un chien, et me traiter comme un chien un petit
instant. L-dessus il se met sous la table et aboie. Ah, vous
mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.--Va; de tout mon
coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis
sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort.
Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro,
rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].--En effet; et par-dessus le
march, elle prend un fouet, le sangle, et le met  la porte. Il
reviendra, comptez-y; la soire a t bonne pour lui; il se frotte
l'chine, mais il s'est amus. En somme ce n'est qu'un arlequin
dpays, auquel le hasard a jet une simarre de soie brode, et qui
lche  tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans
sa nature et plus  son aise quand il fait le polichinelle que quand
il singe l'homme d'tat.

Ce ne sont l que des clairs; pour le reste, Otway est de son temps,
terne et de couleur force, enfonc comme les autres dans la lourde
atmosphre voile et gristre, demi-franaise et demi-anglaise, o les
lustres clatants imports de France s'teignaient offusqus par le
brouillard insulaire. Il est de son temps; il crit comme les autres
des comdies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athe_, _l'Amiti 
la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par
principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un
Beaugard, qui tale et pratique les maximes de Hobbes; le pre, vieux
drle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie
froidement au chenil avec un sac d'cus; un sir Jolly Jumble, espce
de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostitues
appellent petit papa, qui ne peut dner  ct d'une femme sans lui
dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscnes sur la
table; un sir Davy Dunce, animal, dgotant, dont l'haleine est pire
que de l'assa foetida, qui dclare le linge propre malsain, mange
continuellement de l'ail, et chique du tabac[208]; un Polydore qui,
amoureux de la pupille de son pre, tche de la violer  la premire
scne, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et
fait le propos de les imiter  l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas
jusqu' ses hrones qu'il ne salisse[210]. Vritablement ce monde
fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudits sous de
bonnes mtaphores correctes, sous des priodes potiques nettement
termines, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions
nobles. Ils s'imaginent galer Racine parce qu'ils contrefont le style
de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'lgance visible
cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il
est aussi une peinture des moeurs, que les plus dlicats et les plus
accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et
l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare,
que chacun de ces vers, qui semblent compasss, a son inflexion et sa
finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions
s'y expriment, non pas  la vrit sauvages et entires comme dans
Shakspeare, mais attnues et affines par la vie de cour, que c'est
l un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement
polie est aussi complexe et aussi difficile  comprendre que la nature
parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de
l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages
ressemblent  ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou
la cuisinire de Mme de Svign, ressemblent  Mme de Svign et  M.
de Beauvilliers[211].

[Note 195:

  ANTONY.

  Csar's sister.

  OCTAVIA.

  That's unkind.
  Had I been nothing more than Csar's sister,
  Know, I had still remain'd in Csar's camp.
  But your Octavia, your much injured wife,
  Though banish'd from your bed, driv'n from your house,
  In spite of Csar's sister, still is yours.
  'Tis true, I have a heart disdains your coolness,
  And prompts me not to seek what you should offer;
  But a wife's virtue still surmounts that pride.
  I come to claim you as my own; to show
  My duty first, to ask, nay, to beg your kindness;
  Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it.

  ANTONY.

  I fear, Octavia, you have begg'd my life....
  Poorly and basely begg'd it of your brother.

  OCTAVIA.

  Poorly and basely I could never beg,
  Nor could my brother grant....
                        My hard fortune
  Subjects me still to your unkind mistakes.
  But the conditions I have brought are such,
  You need not blush to take. I love your honour
  Because 'tis mine. It never shall be said,
  Octavia's husband was her brother's slave.
  Sir, you are free; free e'en from her you loath;
  For tho' my brother bargains for your love,
  Makes me the price and cement of your peace,
  I have a soul like yours; I cannot take
  Your love as alms, nor beg what I deserve.
  I'll tell my brother we are reconcil'd.
  He shall draw back his troops, and you shall march
  To rule the East. I may be dropt at Athens;
  No matter where, I never will complain,
  But only keep the barren name of wife,
  And rid you of the trouble.]

[Note 196:

  There's news for you; run, my officious Eunuch.
  Be sure to be the first. Haste forward,
  Haste, my dear Eunuch, haste.
  On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed....

  ANTONY.

  My Cleopatra?

  VENTIDIUS.

  Your Cleopatra.
  Dolabella's Cleopatra.
  Every man's Cleopatra.

  ANTONY.

  Thou ly'st.

  VENTIDIUS.

  I do not lye, my lord.
  Is this so strange? Should mistresses be left,
  And not provide against a time of change?
  You know she's not much us'd to lonely nights.]

[Note 197:

  VENTIDIUS.

  Look, emperor, this is no common dew;
  I have not wept this forty years; but now
  My mother comes afresh unto my eyes;
  I cannot help her softness.

  ANTONY.

  By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps!
  The big round drops course one another down
  The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius,
  Or I shall blush to death; they set my shame,
  That caus'd 'em, full before me.

  VENTIDIUS.

  I'll do my best.

  ANTONY.

  Sure there's contagion in the tears of friends;
  See, I have caught it too. Believe me, 'tis not
  For my own griefs, but thine.... Nay, father....]

[Note 198:

  No; 'tis you dream; you sleep away your hours
  In desperate sloth, miscall'd philosophy.
  Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you,
  And long to call you chief. By painful journeys
  I led 'em patient both of heat and hunger,
  Down from the Parthian marches to the Nile.
  'Twill do you good to see their sun-burnt faces,
  Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em:
  They'll sell those mangled limbs at dearer rates
  Than yon trim bands can buy.]

[Note 199:

  VENTIDIUS.

  There yet remain
  Three legions in the town. The last assault
  Lopt off the rest. If death be your design,
  As I must wish it now, these are sufficient
  To make a heap about us of dead foes,
  An honest pile for burial.
                             Chuse your death.
  For I have seen him in such various shapes,
  I care not which I take.
                           I'm only troubled.
  The life I bear is worn to such a rag,
  'Tis scarce worth giving. I could wish indeed,
  We threw it from us with a better grace,
  That, like two lions taken in toils,
  We might at least thrust out our paws, and wound
  The hunters that inclose us....

  ANTONY.

                                  Do not deny me twice.

  VENTIDIUS.

  By heav'n, I will not.
  Let it not be t' out-live you.

  ANTONY.

  Kill me first,
  And then die thou. For 'tis but just thou serve
  Thy friend before thyself.

  VENTIDIUS.

  Give me your hand.
  We soon shall meet again. Now farewell, emperor.
  .... I will not make a bus'ness of a trifle,
  And yet I cannot look on you and kill you.
  Pray, turn your face.

  ANTONY.

  I do. Strike home be sure.

  VENTIDIUS.

  Home, as my sword will reach.]

[Note 200:

  VENTIDIUS.

  Emperor!

  ANTONY.

  Emperor! Why that's the style of victory.
  The conqu'ring soldier, red with unfelt wounds,
  Salutes his general so: but never more
  Shall that sound reach my ears.

  VENTIDIUS.

  I warrant you.

  ANTONY.

  Actium, Actium! Oh....

  VENTIDIUS.

  It sits too near you.

  ANTONY.

  Here, here it lies; a lump of lead by day;
  And in my short, distracted nightly slumbers,
  The hag that rides my dreams....

  VENTIDIUS.

  That's my royal master.
  And shall we fight?

  ANTONY.

  I warrant thee, old soldier;
  Thou shalt behold me once again in iron,
  And, at the head of our old troops, that beat
  The Parthians, cry aloud, Come, follow me.

  VENTIDIUS.

                  And what's this toy
  In balance with your fortune, honour, fame?

  ANTONY.

  What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all.
  Why, we have more than conquer'd Csar now.
  My queen's not only innocent, but loves me....
  Down on thy knees, blasphemer as thou art
  And ask forgiveness of wrong'd Innocence!

  VENTIDIUS.

  I'll rather die than take it. Will you go?

  ANTONY.

  Go! Whither? Go from all that's excellent
                      Give, you gods,
  Give to your boy, your Csar,
  This rattle of a globe to play withal,
  This gu-gau world; and put him cheaply off.
  I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.]

[Note 201:

                  Let Csar walk
  Alone upon it. I am weary of my part.
  My torch is out, and the world stands before me
  Like a black desert. At the approach of night
  I'll lay me down and stray no farther on.]

[Note 202:

  How my head swims! 'Tis very dark. Good night.
                                              (Mort de Monimia.)]

[Note 203: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois
poignard, clate de rire.]

[Note 204:

  JAFFIER.

  Oh, that my arms were riveted
  Thus round thee ever! But my friends, my oath!
  This, and as more.
                                                  (_Kisses her._)

  BELVIDERA.

  Another, sure another
  For that poor little one, you've ta'en such care of;
  I'll give it him truly.

Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.]

[Note 205:

  Oh, thou art tender all,
  Gentle and kind, as sympathizing nature,
  Dove-like, soft and kind....
  I'll ever live your most obedient wife,
  Nor ever any privilege pretend
  Beyond your will.
                                                _Orphan_, p. 69.]

[Note 206: La petite Laclos disait  je ne sais plus quel duc en lui
prenant son grand cordon: Mets-toi  genoux l-dessus, vieille
ducaille! Et le duc se mettait  genoux.]

[Note 207:

ANTONIO.

Nacky, Nacky, Nacky,--how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come,
little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience
to go to bed, Nacky.--Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina,
lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky, Nacky, queen Nacky.--Come,
let's to bed.--You Fubbs, you Pugg you--You little puss.--Purree
tuzzy--I am a Senator.

AQUILINA.

You are a fool, I am sure.

ANTONIO.

May be so too, sweet-heart. Never the worse Senator for all that.
Come, Nacky, Nacky; let's have a game at romp, Nacky! ....You won't
sit down? Then look you now; suppose me a bull, a Basan bull, the bull
of bulls, or any bull. Thus up I get, and with my brows thus bent--I
broo; I say I broo, I broo, I broo. You won't sit down, will you--I
broo.... Now, I'll be a Senator again, and thy lover, little Nicky,
Nacky. Ah, Toad, Toad, Toad, Toad, spit in my face a little, Nacky;
spit in my face, pry'thee, spit in my face never so little; spit but a
little bit,--spit, spit, spit, spit when you are bid, I say. Do
pry'thee, spit.--Now, now spit. What, you won't spit, will you? Then
I'll be a dog.

AQUILINA.

A dog, my lord!

ANTONIO.

Ay, a dog, and I'll give thee this t'other purse to let me be a
dog--and use me like a dog a little. Hurry durry, I will--here 'tis.
(_Gives the purse._)--Now bough waugh waugh, bough, waugh.

AQUILINA.

Hold, hold, sir. If curs bite, they must be kickt, sir. Do you see,
kickt thus?

ANTONIO.

Ay, with all my heart. Do, kick, kick on, now I am under the table,
kick again,--kick harder--harder yet--bough, waugh, waugh,
bough.--Odd, I'll have a snap at thy shins.--Bough, waugh, waugh,
waugh, bough--odd, she kicks bravely.]

[Note 208: Out on him, beast; he's always talking filthy to a body. If
he sits but at the table with one, he'll be making nasty figures in
the napkins.

He has such a breath, one kiss of him were enough to cure the fits of
the mother; 'tis worse than assa foetida.--Clean linen, he says, is
unwholesome; he is continually eating of garlic and chewing tobacco.]

[Note 209:

  Who'd be that sordid foolish thing call'd man,
  To cringe thus, fawn, and flatter for a pleasure
  Which beasts enjoy so very much above him?
  The lusty bull ranges through all the field,
  And from the herd singling his female out,
  Enjoys her, and abandons her at will.
  It shall be so, I'll yet possess my love,
  Wait on, and watch her loose unguarded hours.
  Then, when her roving thoughts have been abroad,
  And brought in wanton wishes to her heart
  I' th' very minute when her virtue nods,
  I'll rush upon her in a storm of love,
  Beat down her guard of honour all before me,
  Surfeit on joys, till even desire grow sick;
  Then by long absence liberty regain,
  And quite forget the pleasure and the pain.
                                     (_Orphan_, fin du Ier acte.)

Impossible de voir ensemble plus de coquinerie morale et de correction
littraire.]

[Note 210:

  PAGE (_ Monimia_).

  .... In the morning when you call me to you,
  And by your bed I stand tell you stories,
  I am asham'd to see your swelling breasts;
  It makes me blush, they are so very white.

  MONIMIA.

  Oh men, for flattery and deceit renown'd!]

[Note 211: Burns disait que dans son village il tait arriv, au moyen
du raisonnement et des livres,  se figurer  peu prs exactement tout
ce qu'il avait vu plus tard dans les salons, tout, sauf une femme du
grand monde.]


VI

Laissons donc ce thtre dans l'oubli qu'il a mrit et cherchons
ailleurs, dans les crits de cabinet, un emploi plus heureux d'un
talent plus complet.

C'est ici le vritable domaine de Dryden et de la raison
classique[212]: des pamphlets et des dissertations en vers, des
ptres, des satires, des traductions et des imitations, tel est le
champ o les facults logiques et l'art d'crire trouvent leur
meilleur emploi. Avant d'y descendre et d'y observer leur oeuvre, il
est  propos de regarder de plus prs l'homme qui les y portait.

C'est un esprit singulirement solide et judicieux excellent
argumentateur, habitu  digrer ses ides, tout nourri de bonnes
preuves longuement mdites, ferme dans la discussion, posant des
principes, tablissant des divisions, apportant des autorits, tirant
des consquences, tellement que, si on lisait ses prfaces sans lire
ses pices, on le prendrait pour un des matres du drame. Il atteint
naturellement la prose dfinitive; ses ides se droulent avec ampleur
et clart; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des
affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa
phrase ressemble  celle de Corneille, priodique et large par la
seule vertu du raisonnement intrieur qui la dploie et la soutient.
On voit qu'il pense, et par lui-mme, qu'il lie ses penses, qu'il les
vrifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et
qu'avec la mthode il a le bon sens. Il a les gots et les faiblesses
qui conviennent  sa forme d'intelligence. Il lve au premier rang
l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme
excellent, les penses justes, le langage pur, dont la satire est
perante et dont les ides sont serres, qui, lorsqu'il emprunte aux
anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi
bonne et de cours presque universel[213]. Il a la roideur des potes
logiciens, trop rguliers et raisonnables, blmant l'Arioste, qui n'a
su ni faire un plan proportionn, ni garder quelque unit d'action, ou
quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son norme fable, dont
le style est exubrant, sans majest ni dcence, et dont les aventures
sortent des bornes du naturel et du possible[214]. Il ne comprend
pas mieux la finesse que la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve que
son esprit est terne et son sel presque sans got; celui de Juvnal
est plus vigoureux et plus mle, et me donne autant de plaisir que
j'en puis porter[215]. Par la mme raison, il rabaisse les
dlicatesses du style franais. La langue franaise n'est pas munie
de muscles comme notre anglaise; elle a l'agilit d'un lvrier, mais
non la masse et le corps d'un dogue. Ils ont donn pour rgle  leur
style la puret; la vigueur virile est celle du ntre[216]. Deux ou
trois mots pareils peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le
savoir la mesure et la qualit de son esprit.

Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulirement dans la
flatterie. L'art de flatter est le premier dans un ge monarchique.
Dryden n'y est gure habile, non plus que ses contemporains. De
l'autre ct du dtroit,  la mme poque, on loue autant, mais sans
trop s'avilir, parce qu'on apprte la louange; tantt on la dguise ou
on la relve par la grce du style; tantt on a l'air de s'y conformer
comme  une mode. Ainsi tempre, les gens la digrent. Ici, loin de
la fine cuisine aristocratique, elle pse toute crue et massive sur
l'estomac. J'ai cont comment le ministre Clarendon, apprenant que sa
fille venait d'pouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la
faire dcapiter au plus vite; comment la chambre des communes,
compose en majorit de presbytriens, se dclarait elle-mme et le
peuple anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore
se jeter aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de
pardonner  la chambre et  la nation. Dryden n'est pas plus dlicat
que les hommes d'tat et les lgislateurs. Ordinairement ses ddicaces
donnent la nause. Il dit  la duchesse de Monmouth que nulle partie
de l'Europe ne peut offrir quelqu'un qui gale son noble poux pour la
mle beaut et l'excellence de l'extrieur.--Vous n'avez qu' vous
montrer tous deux ensemble pour recevoir les bndictions et les
prires de l'humanit. Nous sommes prts  conclure que vous tes un
couple d'anges envoys ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour
offrir des modles aux potes, quand ils voudront instruire et charmer
leur sicle en peignant la bont sous la forme la plus parfaite et la
plus sduisante qui soit dans la nature[217]. Ailleurs, se tournant
vers Monmouth, il ajoutait: Tous les hommes se joindront  moi pour
le tribut d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grce[218]. Sa
Grce ne sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grce avait
raison. Un autre crivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez
d'lonor Gwynn des lampions bien plus infects; les nerfs alors
taient robustes, l'on respirait agrablement l o d'autres
suffoqueraient. Le comte de Dorset ayant crit quelques petites
chansons et satires, Dryden lui jure que dans son genre il gale
Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces pangyriques assens
en face durent imperturbablement pendant vingt pages, l'auteur passant
tour  tour en revue les diverses vertus de son grand homme et
trouvant toujours que la dernire est la plus belle, aprs quoi, en
rcompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela Dryden
n'tait pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall,
harangue un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six
pices d'or, que Monmouth donna  M. Marwel, dput de Hall au
Parlement. Les scrupules modernes n'taient pas ns. Je crois que
Dryden, avec tous ses prosternements, a plutt manqu d'esprit que
d'honneur.

Un second talent, peut-tre le premier en temps de carnaval, est l'art
de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval  peu
prs aussi dlicat qu'un bal de dbardeurs. Il y a d'tranges chansons
et des prologues plus que hasards dans les pices de Dryden. Son
_Mariage  la mode_ s'ouvre par ces vers que chante une dame marie:
Pourquoi un sot voeu de mariage, fait il y a longtemps, nous
lierait-il maintenant que notre passion est teinte[219]? Le lecteur
lira lui-mme le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y
russit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop
srieux, mme rserv, taciturne. Son ton libre, dit trs-bien Walter
Scott, ressemble  l'impudence force d'un homme timide. Il voulait
avoir les belles faons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait
ptulant par calcul, et s'asseyait carrment dans l'ordure o les
autres ne faisaient que gambader. Rien de plus nausabond qu'une
gravelure tudie, et Dryden tudie tout, jusqu' la plaisanterie et
la politesse. Il crit  Dennis, qui l'avait lou: Les belles
qualits que vous me prtez ne sont pas plus  moi que la lumire de
la lune ne peut tre dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que
par la clart rflchie de son frre[220]. Il crit  sa cousine, en
manire de narration divertissante, ces dtails sur une grosse femme
avec qui il a voyag: Son poids faisait que les chevaux cheminaient
trs-pniblement; mais, pour leur donner le temps de souffler, elle
nous arrtait souvent, et allguait quelque ncessit de la nature, et
nous disait que nous sommes tous chair et sang[221]. Il parat
qu'alors ces jolies choses gayaient les dames. Ses lettres sont
composes de grosses civilits officielles, de compliments
vigoureusement quarris, de rvrences mathmatiques; son badinage est
une dissertation; il taye les bagatelles avec des priodes. Il dit au
comte de Rochester, qui l'avait compliment: J'prouve qu'il ne me
sied pas de disputer en aucune chose contre Votre Seigneurie, qui
crit mieux sur le moindre des sujets que je ne le puis faire sur le
meilleur. Cette rplique paraissait vive. J'ai trouv chez lui de
beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontr d'agrables; il ne sait
pas mme disserter avec got. Les personnages de son _Essai sur le
Drame_ se croient encore sur les bancs de l'cole, citent
doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent la dfinition
de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite _a genere et fine_, au
lieu d'tre tablie selon la bonne rgle, d'aprs le genre et
l'espce[222]. On m'accuse, dit-il doctoralement dans une prface,
d'avoir choisi des personnes dbauches pour protagonistes ou
personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses
dans la conclusion de ma pice, ce qui est contre la loi de la
comdie, qui est de rcompenser la vertu et de punir le vice[223].
Ailleurs il dclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi
des mtaphores, parce que Longin les juge ncessaires pour
l'exciter[224]. Son grand discours _sur l'origine et les progrs de
la satire_ fourmille d'inutilits, de longueurs, de recherches et de
comparaisons de commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'rudit,
le logicien, le rhtoricien, pour ne montrer que l'honnte homme.

Mais l'homme de coeur apparat souvent;  travers plusieurs chutes et
beaucoup de glissades, on dcouvre un esprit qui se tient debout, pli
plutt par convenance que par nature, ayant de l'lan et du souffle,
occup de penses graves, et livrant sa conduite  ses convictions. Il
se convertit loyalement et aprs rflexion  la religion catholique, y
persvra aprs la chute de Jacques II, perdit sa place
d'historiographe et de pote laurat, et, quoique pauvre, charg de
famille et infirme, refusa de ddier son _Virgile_ au roi Guillaume.
La dissimulation, crit-il  ses fils, quoique permise en quelques
cas, n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je
lutterai contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte
d'aucune esprance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour
de Dieu. Vous savez que les profits de mon livre auraient pu tre plus
grands, mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les
prendre. Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis
profondment persuad de la justice de la cause pour laquelle je
souffre[225]. Un de ses fils ayant t renvoy de l'cole, il crivit
au directeur, M. Busby, son ancien matre, avec une gravit et une
noblesse trs-grandes, le priant sans s'humilier, le dsapprouvant
sans l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui
redemandant ses bonnes grces, sinon comme une dette envers le pre,
du moins comme un don pour l'enfant, et ajoutant  la fin: Je mrite
pourtant quelque chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon coeur
jusqu' prier[226]. On le trouve bon pre avec ses enfants, libral
envers son fermier, gnreux mme. On a crit, dit-il, plus de
libelles contre moi que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais
eu le droit de dfendre mon innocence. J'ai rarement rpondu aux
pamphlets diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre
mes ennemis, et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en
silence et maintenu mon me dans la paix[227]. Insult par Collier
comme corrupteur des moeurs, il souffrit cette rprimande brutale et
confessa noblement les fautes de sa jeunesse: M. Collier en beaucoup
de points m'a blm justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de
mes penses ou de mes expressions; quand on peut les taxer
quitablement d'impit, d'immoralit ou de licence, je les rtracte.
S'il est mon ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai
donn aucune occasion personnelle d'tre autrement), il sera content
de mon repentir[228]. Une telle pnitence relve; pour s'abaisser
ainsi, il faut tre grand. Il l'tait par l'esprit comme par le coeur,
muni de raisonnements solides et de jugements personnels, lev
au-dessus des petits procds de rhtorique et des arrangements de
style, matre de son vers, serviteur de son ide, ayant cette
abondance de penses qui est la marque du vrai gnie. Elles arrivent
sur moi si vite et si presses que ma seule difficult est de choisir
ou de rejeter parmi elles[229]. C'est avec ces forces qu'il entra
dans sa seconde carrire; la constitution et le gnie de l'Angleterre
la lui ouvraient.

[Note 212: The stage to which my genius never much inclined me.]

[Note 213: I might find in France a living Horace and a Juvenal in the
person of the admirable Boileau, whose numbers are excellent, whose
expressions are noble, whose thoughts are just, whose language is
pure, whose satire is pointed, and whose sense is close. What he
borrows from the ancient, he repays with usury of his own; in coin as
good and almost as universally valuable. (_Ddicace au comte de
Dorcet._)]

[Note 214: Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.
Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: The latter of whom is alone
sufficient, were all other criticks lost, to teach anew the rules of
writing.

Arioste neither designed justly, nor observed any unity of action or
compass of time, or moderation in the vastness of his draught. His
style is luxurious without majesty or decency, and his adventures
without the compass of nature and possibility.]

[Note 215: His wit is faint, and his salt almost insipid. Juvenal is
of a more vigorous and masculine wit; he gives me as much pleasure as
I can bear.]

[Note 216: Their language is not strung with sinews like our English.
It has the nimbleness of a grey-hound, but not the bulk and body of a
mastiff. They have set up purity for the standard of their language,
and a masculine vigour is that of ours.]

[Note 217: To receive the blessings and prayers of mankind, you need
only be seen together. We are ready to conclude that you are a pair of
angels sent below to make virtue amiable in your persons, or to sit
for poets when they would pleasantly instruct the age, by drawing
goodness in the most perfect and alluring shape of nature.... No part
of Europe can afford a parallel to your noble Lord in masculine beauty
and in goodliness of shape. (Ddicace de _la Conqute de Mexico_.)

You have all the advantages of mind and body, and an illustrious
birth, conspiring to render you an extraordinary person. The
_Achilles_ and the _Rinaldo_ are present in you, even above their
originals; you only want a Homer or a Tasso to make you equal to them.
Youth, beauty, and courage (all which you possess in the highest of
their perfection) are the most desirable gifts of Heaven. (Ddicace de
_la Royale Martyre_, au duc de Monmouth.)]

[Note 218: All men will join with me in the adoration which I pay
you.--Au comte de Rochester, il crit: I find it is not for me to
contend any way with your Lordship, who can write better on the
meanest subject, than I can on the best.... You are above any incense
I give you.--Dans la ddicace de ses fables, il compare le duc
d'Osmond  Nestor, Joseph, Ulysse, Lucullus, etc.--Un autre jour, il
compare la Castlemaine  Caton.]

[Note 219:

  Why should a foolish marriage vow,
  Which long ago was made,
  Oblige us to each other now,
  When passion is decay'd?
  We lov'd, and we lov'd as long we cou'd,
  'Till our love was lov'd out in us both.
  But our marriage is dead when the pleasure is fled;
  'Twas pleasure first made it an oath.]

[Note 220: They are no more mine when I receive them, than the light
of the moon can be allowed to be her own, who shines but by the
reflection of her brother. (1693. Lettre  Dennis.)]

[Note 221: Her weight made the horses travel very heavily; but to give
them a breathing time, she would often stop us, and plead some
necessity of nature, and tell us we were all flesh and blood.]

[Note 222: This dfinition, though critics raised a logical objection
against it--that it was only _a genere et fine_, and so not altogether
perfect, was yet well received by the rest.]

[Note 223: It is charged upon me that I make debauched persons my
protagonists, or the chief persons of the drama, and that I make them
happy in the conclusion of my play; against the law of comedy which is
to reward virtue and punish vice. (Prface du _Mock Astrologer_.)]

[Note 224: It is not that I would explode the use of metaphors from
passion, for Longinus thinks them necessary to raise it.]

[Note 225: Dissembling, though lawful in some cases, is not my talent.
Yet, for your sake, I will struggle with the plain openness of my
nature. In the mean time, I flatter not myself with any manner of
hopes; but do my duty and suffer for God's sake.--You know the profits
(of Virgil) might have been more; but neither my conscience nor my
honour would suffer me to take them. But I can never repent my
constancy, since I am thoroughly persuaded of the justice of the cause
for which I suffer.]

[Note 226: I have done something, so far to conquer my own spirit as
to ask it.]

[Note 227: More libels have been written against me than almost any
man now living. I have seldom answered any scurrilous lampoon, and,
being naturally vindictive, have suffered in silence, and possessed my
soul in quiet.]

[Note 228: I shall say the less of Mr Collier, because in many things
he has taxed me justly; and I have pleaded guilty to all thoughts or
expressions of mine, which can be truly argued of obscenity,
profaneness, or immorality; and retract them.--If he be my enemy, let
him triumph. If he be my friend, and I have given him no personal
occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.--Il y a
de l'esprit dans ce qui suit: He is too much given to horseplay in
his raillery, and comes to battle, like a Dictator from the plough; I
will not say: the zeal of God's house has eaten him up; but I am sure
it has devoured some part of his good manners and civility. (Prface
des _Fables_.)]

[Note 229: Thoughts, such as they are, come crowding in so fast upon
me, that my only difficulty is to chuse or to reject; to run them into
verses or to give them the other harmony of prose. I have so long
studied and practised both, that they are grown into habit and become
familiar to me.]


VII

Un homme, dit La Bruyre, n Franais et chrtien, se trouve
contraint dans la satire; les grands sujets lui sont dfendus; il les
entame quelquefois et se dtourne ensuite sur de petites choses qu'il
relve par la beaut de son gnie et de son style. Il n'en tait
point ainsi en Angleterre. Les grands sujets taient livrs aux
discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arnes,
appelaient  l'audace et  la bataille tous les talents et toutes les
passions. Le roi, d'abord populaire, avait relev l'opposition par ses
vices et par ses fautes, et pliait sous le mcontentement du public
comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les
intrts de l'Angleterre  la France; on croyait qu'il voulait livrer
aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates,
l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promen solennellement
dans les rues de Londres, avaient enflamm l'imagination et les
prjugs du peuple; les juges intimids ou aveugles envoyaient 
l'chafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des
insultes et des maldictions leurs protestations d'innocence. On avait
exclu le frre du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses
droits au trne. Les chaires, les thtres, la presse, les _hustings_
retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de
tories venaient de natre, et les plus hauts dbats de philosophie
politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intrts prsents et
pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blesses.
Dryden s'y lana, et son pome d'_Absalon et Achitophel_ fut un
pamphlet. Je manie mieux le style pre que le style doux[230],
disait-il dans sa prface; et en effet, dans une telle guerre il
fallait des armes. C'est  peine si une allgorie biblique conforme au
got du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la
tranquille vieillesse et le droit incontest du roi David[231], la
grce, l'humeur pliante, la popularit de son fils naturel
Absalon[232], le gnie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulve
le fils contre le pre, rassemble les ambitions froisses et ranime
les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a gure ici: on n'a pas le
loisir d'tre spirituel en de pareilles batailles; songez  ce peuple
soulev qui coute,  ces hommes emprisonns, exils, qui attendent:
ce sont la fortune, la libert, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit
de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grce. Il
faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms
sous leurs portraits, qu'il applaudisse  l'insulte dont on les
charge, qu'il les bafoue, qu'il les prcipite du haut rang o ils
veulent monter. Dryden les passe tous en revue.

     .... Zimri[234],--homme si divers qu'il semblait ne point
     tre--un seul homme, mais l'abrg de tout le genre
     humain.--Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais
     ct,--tant toute chose par carts, et jamais rien
     longtemps;--vous le trouviez, dans le cours d'une lune
     rvolue,--chimiste, mntrier, homme d'tat et bouffon,--puis
     tout aux femmes,  la peinture, aux vers,  la bouteille,--outre
     dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.--Heureux
     fou, qui pouvait employer toutes ses heures-- dsirer ou 
     goter quelque chose de nouveau!--L'injure et l'enthousiasme
     taient son style ordinaire;--l'un et l'autre (signe de bon
     jugement!) toujours dans l'excs,--si extrmement violent ou si
     extrmement poli,--que chaque homme pour lui tait un dieu ou un
     diable.--Dissiper la richesse tait son talent propre.--Nulle
     chose pour lui ne restait sans rcompense, hors le mrite.--Pill
     par des parasites qu'il dmasquait toujours trop tard,--il avait
     son bon mot, ils avaient son domaine.--Ses bouffonneries
     l'avaient chass de la cour; il se consola-- former des partis
     sans pouvoir tre chef.

     Ainsi, pervers de volont, impuissant d'action,--il suivait les
     factions, qui ne le suivaient pas[235].

     Shimei[236], de qui la jeunesse avait t fertile en promesses et
     de zle pour son Dieu et de haine pour son roi,--qui sagement
     s'abstenait des pchs coteux--et ne rompait jamais le sabbat,
     except pour un profit,--qu'on ne vit jamais lcher une
     maldiction--ou un juron, si ce n'est contre le
     gouvernement[237]....

Contre ces maldictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accus
de haute trahison, il tait absous par le grand jury, malgr tous les
efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses
partisans faisaient frapper une mdaille  son image, montrant
audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage.
Dryden rpliqua par son pome de _la Mdaille_, et la diatribe
effrne rabattit la provocation ouverte:

     Oh! si le poinon qui a copi toutes ses grces,--et labour de
     tels sillons pour cette face d'eunuque,--avait pu tracer sa
     volont toujours changeante!--Ce travail infini et lass l'art
     du graveur:--beau hros de bataille d'abord, et, comme un pygme
     que le vent emporte,--lanc dans la guerre par une inquitude
     prmature;--gnral sans barbe, rebelle avant d'tre
     homme,--tant sa haine contre son prince commena jeune!--Puis,
     vermine frtillante dans l'oreille de l'usurpateur,--trafiquant
     de son esprit vnal contre des tas d'or,--il se jeta dans le
     moule des saints cafards,--gmit, soupira, pria, tant que la
     cafardise fut un lucre,--la plus bruyante cornemuse du glapissant
     cortge[238]!

La mme amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de
dogme, un instant rejetes dans l'ombre par les moeurs dbauches et
sceptiques, avaient clat de nouveau, enflammes par le catholicisme
bigot du prince et par les craintes justifies de la nation. Le pote,
qui, dans la _Religion d'un laque_, tait encore anglican tide et
demi-douteur, entran peu  peu par ses inclinations absolutistes,
s'tait converti  la religion catholique, et, dans son pome de _la
Biche et la Panthre_, il combattit pour sa nouvelle foi. La nation,
dit-il en commenant, est dans une trop grande fermentation pour que
je puisse attendre guerre loyale ou mme simplement quartier des
lecteurs du parti contraire[239]. Et l-dessus, empruntant les
allgories du moyen ge, il reprsente toutes les sectes hrtiques
comme des btes de proie acharnes contre une biche blanche, d'origine
cleste; il n'pargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes
grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serre et
thologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occups  voir
comment on peut orner une matire sche, thologiens par occasion et
pour un moment, avec dfiance et rserve, comme Boileau dans son
_amour de Dieu_. Ce sont des opprims,  peine soulags depuis un
instant d'une perscution sculaire, attachs  leur foi par leurs
souffrances, respirant  demi parmi les menaces visibles et les haines
grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur pote soit
dialecticien comme un docteur d'cole; il a besoin de toute la rigueur
de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des
preuves qui l'ont arrach  la foi nationale et qui le soutiennent
contre la dfaveur publique, fcond en distinctions, marquant du doigt
le dfaut des arguments, divisant les rponses, ramenant l'adversaire
 la question, pineux et dplaisant pour un lecteur moderne, mais
d'autant plus lou et aim de son temps. Il y a dans tous ces esprits
anglais un fonds de srieux et de vhmence; la haine s'y soulve,
toute tragique, avec un clat sombre comme la houle d'une mer du Nord.
Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi
priv, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mpris[240]. Le grand
style pique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le
malheureux rimeur, par un triomphe drisoire, fut tran sur le char
potique o la Muse assied les hros et les dieux. Dryden peignit
l'Irlandais Flekno, antique roi de la sottise, dlibrant pour
trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, hritier
de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du
sens commun. De toutes parts,  travers les rues jonches de
paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune hros,
debout auprs du trne paternel, le front ceint de brouillards mornes,
laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbcillit
contente[241]. Son pre le bnit: Rgne, mon fils, depuis l'Irlande
jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin
dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succs;
apprends de moi le travail infcond, les accouchements avorts[243].
Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque
fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent
jamais mordre. Quitte le thtre, et choisis pour rgner quelque
paisible province dans le pays des acrostiches[244]. Ainsi se dploie
l'insultante mascarade, non point tudie et polie comme _le Lutrin_
de Boileau, mais pompeuse et crue, pousse en avant par un souffle
brutal et potique, comme on voit un grand navire entrer dans les
bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau.

[Note 230: They who can criticise so weakly as to imagine that I have
done my worst may be convinced at their own cost, that I can write
severely with more ease, than I can gently.]

[Note 231: Charles Ier.]

[Note 232: Le duc de Monmouth.]

[Note 233: Le comte de Shaftesbury.

  Of these false Achitophel was first;
  A name to all succeeding ages curst:
  For close designs and crooked counsels fit;
  Sagacious, bold, and turbulent of wit;
  Restless, unfix'd in principles and place;
  In power unpleas'd, impatient of disgrace:
  A fiery soul, which, working out its way,
  Fretted the pigmy body to decay,
  And o'er-inform'd the tenement of clay.
  A daring pilot in extremity;
  Pleas'd with the danger when the waves went high,
  He sought the storms; but, for a calm unfit,
  Would steer too nigh the sands to boast his wit.
  Great wits are sure to madness near allied,
  And thin partitions do their bounds divide;
  Else why should he, with wealth and honour blest,
  Refuse his age the needful hours of rest?
  Punish a body which he could not please,
  Bankrupt of life, yet prodigal of ease?
  And all to leave what with his toil he won,
  To that unfeather'd two-legg'd thing, a son;
  Got, while his soul did huddled notions try,
  And born a shapeless lump, like anarchy.
  In friendship false, implacable in hate;
  Resolv'd to ruin or to rule the state.]

[Note 234: Le duc de Buckingham.]

[Note 235:

  In the first rank of these did Zimri stand;
  A man so various that he seem'd to be
  Not one, but all mankind's epitome:
  Stiff in opinions, always in the wrong,
  Was ev'ry thing by starts, and nothing long
  But, in the course of one revolving moon,
  Was chemist, fiddler, statesman, and buffoon;
  Then all for women, painting, rhyming, drinking,
  Besides ten thousand freaks that died in thinking.
  Blest madman! who could ev'ry hour employ
  With something new to wish, or to enjoy.
  Railing and praising were his usual themes;
  And both, to show his judgment, in extremes;
  So over-violent, or over-civil,
  That ev'ry man with him was God or devil.
  In squandering wealth was his peculiar art;
  Nothing went unrewarded but desert:
  Beggar'd by fools, whom still he found too late,
  He had his jest, and they had his estate;
  He laugh'd himself from court, then sought relief
  By forming parties, but could ne'er be chief;
  For, spite of him, the weight of business fell
  On Absalom and wise Achitophel:
  Thus, wicked but in will, of means bereft,
  He left not faction, but of that was left.]

[Note 236: Slingsby Bethel.]

[Note 237:

  Shimei, whose youth did early promise bring
  Of zeal to God and hatred to his king;
  Did wisely from expensive sins refrain,
  And never broke the Sabbath but for gain;
  Nor was he ever known an oath to vent,
  Or curse unless against the Government.]

[Note 238:

  Oh, could the stile that copy'd every grace,
  And plough'd such furrows for an eunuch face,
  Could it have form'd his ever-changing will,
  The various piece had tir'd the graver's skill!
  A martial hero first, with early care,
  Blown, like a pigmy, by the winds to war.
  A beardless chief, a rebel, e'er a man:
  So young his hatred to his prince began.
  Next this, how widely will ambition steer!
  A vermin wriggling in the usurper's ear.
  Bartering his venal wit for sums of gold,
  He cast himself into the saint-like mould,
  Groan'd, sigh'd, and pray'd, while godliness was gain,
  The loudest bag-pipe of the squeaking train.
                                                  (_The Medal._)]

[Note 239: The nation is in too high a ferment for me to expect either
fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the
opposite party.]

[Note 240: _Mac-Flekno._]

[Note 241:

  The hoary prince in majesty appear'd,
  High on a throne of his own labours rear'd.
  At his right hand our young Ascanius sat,
  Rome's other hope, and pillar of the state;
  His brows thick fogs, instead of glories, grace,
  And lambent dulness play'd around his face.
  As Hannibal did to the altars come,
  Sworn by his sire a mortal foe to Rome,
  So Shadwell swore, nor should his vow be vain,
  That he, till death, true dulness would maintain;
  And, in his father's right, and realm's defence,
  Ne'er to have peace with Wit, nor truce with sense.
  The king himself the sacred unction made,
  As king by office, and as priest by trade.
  In his sinister hand, instead of ball,
  He placed a mighty mug of potent ale.]

[Note 242: les o l'on transportait les condamns.]

[Note 243:

  Heav'n bless my son, from Ireland let him reign,
  To far Barbadoes on the western main;
  Of his dominion may no end be known,
  And greater than his father's be his throne;
  Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!
  He paus'd; and all the people cried, Amen.
  Then thus continued he: My son, advance
  Still in new impudence, new ignorance.
  Success let others teach; learn thou, from me
  Pangs without birth, and fruitless industry.
  Let Virtuosos in five years be writ;
  Yet not one thought accuse thy toil of wit.
  Let 'em be all by thy own model made
  Of dulness, and desire no foreign aid;
  That they to future ages may be known,
  Not copies drawn, but issue of thy own.
  Nay, let thy men of wit, too, be the same,
  All full of thee, and diff'ring but in name.]

[Note 244:

  Like mine, thy gentle numbers feebly creep;
  Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep.
  With whate'er gall thou sett'st thyself to write,
  Thy inoffensive satires never bite.
  In thy felonious heart though venom lies,
  It does but touch thy Irish pen, and dies.
  Thy genius calls thee not to purchase fame
  In keen Iambics, but mild Anagram.
  Leave writing plays, and choose for thy command
  Some peaceful province in Acrostic land.
  There thou may'st wings display, and altars raise,
  And torture one poor word ten thousand ways.
  Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit,
  Set thy own songs, and sing them to thy lute.
    He said: but his last words were scarcely heard,
  For Bruce and Longvil had a trap prepared;
  And down they sent the yet declaiming bard.
  Sinking, he let his drugget robe behind,
  Borne upwards by a subterranean wind.
  The mantle fell to the young prophet's part
  With double portion of his father's art.]


VIII

C'est dans ces trois pomes que le grand art d'crire, signe et source
de la littrature classique, apparut pour la premire fois. Un nouvel
esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; dsormais et pour
un sicle, les ides s'engendrent et s'ordonnent par une loi
diffrente de celle qui jusqu'alors les a formes. Sous Spencer et
Shakspeare, les mots vivants comme des cris ou comme une musique
faisaient voir l'inspiration intrieure qui les lanait. Une sorte de
vision possdait l'artiste; les paysages et les vnements se
droulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans
un clair tous les dtails et toutes les forces qui composent un tre,
et cette image agissait et se dveloppait en lui comme l'objet hors de
lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il
trouvait plus ais de les rpter toutes palpitantes que de raconter
ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il
tait involontairement acteur et mime; le drame tait son oeuvre
naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y
parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se
dcolore et se dcompose; l'homme n'aperoit plus les choses d'un jet,
mais par dtails; il tourne autour d'elles pas  pas, portant sa lampe
tour  tour sur toutes leurs parties. La flamme qui d'une seule
illumination les rvlait s'est teinte; il remarque des qualits, il
note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il
raisonne. Les mots, tout  l'heure anims et comme gonfls de sve, se
fltrissent et se schent; ils deviennent abstraits; ils cessent de
susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des
restes de passions affaiblies; ils jettent  peine quelques lueurs
dfaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils
deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et,
comme les chiffres, ils se disposent en sries, allis par leurs
analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus
composs, tous du mme ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre
dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la
quitter. Ds lors une nouvelle carrire s'ouvre: l'homme a le monde
entier  repenser; le changement de sa pense a chang tous les points
de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son
esprit transform. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est l tout
le style classique, c'est tout le style de Dryden.

Il dveloppe, il prcise, il conclut; il annonce sa pense, puis la
rsume, pour que le lecteur la reoive prpare, et, l'ayant reue, la
retienne. Il la fixe en termes exacts justifis par le dictionnaire,
en constructions simples justifies par la grammaire, pour que le
lecteur ait  chaque pas une mthode de vrification et une source de
clart. Il oppose les ides aux ides, et les phrases aux phrases,
pour que le lecteur, guid par le contraste, ne puisse dvier de la
route trace. Vous devinez quelle peut tre la beaut dans une
pareille oeuvre. Cette posie n'est qu'une prose plus forte. Les ides
plus serres, les oppositions plus marques, les images plus hardies,
ne font qu'ajouter de l'autorit au raisonnement. La mesure et la rime
transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le
rhythme, s'tudie davantage, et arrive  la noblesse par la rflexion.
Les jugements s'enchssent en des images abrviatives ou en des lignes
symtriques qui leur donnent la solidit et la popularit d'un dogme.
Les vrits gnrales atteignent la forme dfinitive qui les transmet
 l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mrite de
ces pomes: ils plaisent par leurs bonnes expressions[245]. Sur un
tissu plein et solide se dtachent des fils habilement nous ou
clatants. Ici Dryden a rassembl en un vers un long raisonnement; l
une mtaphore heureuse a ouvert sous l'ide principale une perspective
nouvelle[246]; plus loin deux mots semblables colls l'un contre
l'autre ont frapp l'esprit d'une preuve imprvue et victorieuse;
ailleurs une comparaison cache a jet une teinte de gloire ou de
honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas[247]. Ce sont toutes
les adresses et les russites du style calcul, qui rend l'esprit
attentif et le laisse persuad ou convaincu.

[Note 245:

  Strong were our sires, and as they fought they writ,
  Conqu'ring with force of arms and dint of wit.
  Theirs was the giant race, before the flood.
  And thus, when Charles return'd, our empire stood.
  Like James, he the stubborn soil manur'd,
  With rules of husbandry the rankness cur'd,
  Tam'd us to manners, when the stage was rude
  And boisterous English wit with art indu'd....
  But what we gain'd in skill we lost in strength,
  Our builders were with want of genius curs'd,
  The second temple was not like the first.]

[Note 246:

  Held up the buckler of the people's cause,
  Against the crown and skulk'd against the laws....
  Desire of power, on Earth a vicious weed
  Yet sprung from high is of celestial seed!
                                      (_Absalon et Achitophel._)]

[Note 247:

  Why then should I, encouraging the bad,
  Turn rebel, and run popularly mad?]


IX

 la vrit, il n'y a gure ici d'autre mrite littraire. Si Dryden
est un politique expriment, un controversiste instruit, bien muni
d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, vers dans
l'histoire des hommes et des partis, cette habilet de pamphltaire,
toute pratique et anglaise, le retient dans la basse rgion des
combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie
et de la libert spculative, qui impriment au style classique des
contemporains franais la dure et la grandeur. Au fond, dans ce
sicle en Angleterre, toutes les discussions restent troites. Except
le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden,
comme les autres, reste confin dans des raisonnements et des insultes
de secte et de faction. Les ides alors sont aussi petites que les
haines sont fortes; nulle doctrine gnrale n'ouvre au-dessus du
tumulte de la bataille des perspectives potiques: des textes, des
traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voil les
armes; les prjugs et les passions se valent dans les deux partis.
C'est pourquoi la matire manque  l'art d'crire. Dryden n'a point de
philosophie personnelle qu'il puisse dvelopper; il ne fait que
versifier des thmes qui lui sont donns par autrui. Dans cette
strilit, l'art se rduit bientt  revtir des penses trangres,
et l'crivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus
grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements
ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de
Thocrite, de Juvnal, de Lucrce et d'Homre, et mis en anglais
moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions
alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions
originales. Quand il aborda l'_nide_, la nation, dit Johnson, parut
se croire intresse d'honneur  l'issue.. Addison lui fournit les
arguments de chaque livre et un essai sur _les Gorgiques_; d'autres
lui donnrent des ditions, des notes; des grands seigneurs
rivalisrent pour lui offrir l'hospitalit; les souscripteurs
abondrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile
latin  l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considr comme sa
premire gloire; de mme  Rome, sous Cicron, dans la disette
originelle de la posie nationale, les traducteurs des pices grecques
taient aussi lous que les inventeurs.

Cette strilit d'invention altre le got ou l'alourdit. Car le got
est un systme instinctif, et nous mne par des maximes intrieures
que nous ignorons; l'esprit, guid par lui, sent des liaisons, fuit
des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'aprs des
conceptions gnrales qui le matrisent et qu'il ne voit pas; elles
tes, on voit disparatre le tact qu'elles produisent, et l'crivain
commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqu. Telle
est l'imperfection des rcits remanis par Dryden d'aprs Chaucer ou
Boccace. Dryden ne sent pas que des conts de fes ou de chevaliers ne
conviennent qu' une posie enfantine, que des sujets nafs demandent
un style naf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les
aventures de Palmon et d'Arcite, les mtamorphoses, les tournois, les
apparitions, rclament la ngligence tonne et le gracieux babil du
vieux Chaucer. Les vigoureuses priodes, les antithses rflchies
oppriment ici ces aimables fantmes; les phrases classiques les
accablent dans leurs plis trop serrs: on ne les voit plus; pour les
retrouver, on se retourne vers leur premier pre; on quitte la lumire
trop crue d'un ge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur
premier style, dans l'aurore de la pense crdule, sous la vapeur qui
joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous
les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scne, il
crase les dlicatesses de son matre, insrant des tirades ou des
raisonnements, effaant les tendresses abandonnes et sincres. Quelle
distance entre son rcit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer!
Quelles misres que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses
phrases symtriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris
douloureux, aux effusions vraies,  l'amour profond qui clate chez
l'autre! Mais, le pire dfaut, c'est que, presque partout, il est
copiste et conserve les fautes en traducteur littral, les yeux colls
sur son ouvrage, impuissant  l'embrasser pour le refondre, plus
voisin du versificateur que du pote. Quand La Fontaine a mis sope
ou Boccace en vers, il leur a souffl un nouvel esprit; il ne leur a
pris qu'une matire; l'me nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre,
est  lui, n'est qu' lui, et cette me convient  son oeuvre. Au lieu
des priodes cicroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers
lestes, finement moqueurs, de volupt friande, de navet feinte, qui
gotent le fruit dfendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est
dfendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen ge sont  mille
lieues; il ne reste que la gaiet malicieuse, gauloise et bourgeoise,
d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden
en est si peu choqu qu'il les importe ailleurs, dans ses pomes
thologiques, par exemple, reprsentant l'glise catholique par une
biche et les hrsies par diverses btes, qui disputent entre elles
aussi longuement et aussi savamment que des gradus d'Oxford[248]. Je
ne l'aime pas davantage dans ses _ptres_; ordinairement elles ne
consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent
mythologiques, parsemes de sentences un peu banales. J'ai tudi
Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses ptres n'est pas
mal imit ici[250]. N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique
en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement ingal, toujours
improvises, naturelles. Rien de plus loign de Dryden que cet esprit
original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus dlicat et
le plus nerveux des picuriens, parent ( dix-huit cents ans de
distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace,
tre penseur et homme du monde pour crire de la morale agrable, et
Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou
penseur.

Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup,
au milieu des billements qu'excitaient ces ptres, les yeux
s'arrtent. L'accent vrai, les ides neuves ont paru; Dryden, crivant
 son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontr une matire
anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est
l'arbitre de ses voisins, qui vite les procs et les mdecins de la
ville, qui se maintient en sant par la chasse et l'exercice. Il cause
avec lui des affaires publiques. Il montre le bon dput servant  la
fois le roi et le peuple, conservant  l'un sa prrogative,  l'autre
son privilge, plac comme une digue entre les deux fleuves, cdant
davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de
paix, empchant l'un et l'autre de dborder et de tarir[253]. Cette
grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle
des affaires, ayant, en matire de dbats publics et pratiques, la
supriorit que les Franais ont dans les dissertations spculatives
et les entretiens de socit. Pareillement, au milieu des scheresses
de sa polmique clatent des magnificences subites, un jet de posie,
une prire sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de
passion concentre s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et
un lan qu'on ne rencontre point ailleurs:

     Comme les rayons emprunts de la lune et des toiles--luisent
     vainement pour le voyageur seul, las et gar,--ainsi la ple
     raison luit vainement pour l'me. Et comme l-haut,--ces feux
     roulants ne dcouvrent que la vote cleste--sans nous clairer
     ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prt, non
     pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider
     l-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit
     disparaissent--quand l'clatant seigneur du jour gravit notre
     hmisphre,--ainsi plit la raison quand la religion se
     montre;--ainsi la raison meurt et s'vanouit dans la lumire
     surnaturelle[254].

     ....  Dieu misricordieux, comme tu as bien prpar--pour nos
     jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trne est une
     obscurit dans l'abme de lumire,--un flamboiement de gloire qui
     interdit le regard.--Oh! enseigne-moi  croire en toi, tout cach
     que tu demeures,-- ne rien chercher au del de ce que toi-mme
     as rvl,-- prendre celle-l seule pour ma souveraine--que tu
     as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a vol
     parmi les vains dsirs;--mon ge viril, longtemps gar par des
     feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur clair
     a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-mme d'aussi
     trompeuses tincelles.--Tel j'tais, tel par nature je suis
     encore.-- toi la gloire,  moi la honte.--Que toute ma tche
     maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255].

Telle est la posie de ces mes srieuses. Aprs avoir err dans les
dbauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les
graves motions de la vie intrieure; quoique catholique, il sentait
en protestant les misres de l'homme et la prsence de la grce; il
tait capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et
poignant dcle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la
conception et le souffle du dsir. Quand le tragique se rencontre, il
s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans
l'horrible. Il a dcrit la chasse infernale et le supplice de la jeune
fille dchire par les chiens avec la sauvage nergie de Milton[256].
Par contraste il a aim la nature; ce got a toujours dur en
Angleterre; les sombres passions rflchies se dtendent dans la
grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute
thologique se dveloppent des paysages; il voit de nouveaux
bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu et
laiss en cet endroit les traces de ses pas et rform l'anne. Les
collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons
splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux
polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter
le coucou foltre, dont la note proclamait la fte du printemps[257].
On dmle sous ses vers rguliers une me d'artiste[258]; quoique
rtrci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par
la controverse et la polmique, quoique impuissant  crer des mes ou
 peindre les sentiments nafs et fins, il reste vraiment pote; il
est troubl, soulev par les beaux sons et les belles formes; il crit
hardiment sous la pression d'ides vhmentes; il s'entoure volontiers
d'images magnifiques; il s'meut au bruissement de leurs essaims, au
chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre;
il crit des airs de bravoure qui branlent tous les sens, s'ils ne
descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fte de
sainte Ccile, admirable fanfare o le mtre et le son impriment dans
les nerfs les motions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entranement et
d'art que Victor Hugo seul a renouvel[259]. Alexandre est sur son
trne dans le palais de Perspolis;  ct de lui Thas florissante de
beaut; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux
capitaines. Et Timothe chante: il chante Bacchus, Bacchus toujours
beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez
les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourpre, les
yeux riants; que les hautbois rsonnent! Il vient, il vient, Bacchus
toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier tabli les joies
du vin; les dons de Bacchus sont un trsor; le vin est le plaisir du
soldat; riche est le trsor, doux est le plaisir; doux est le plaisir
aprs la peine[260].--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble;
ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mmoire; il
dfie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise:
Timothe pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre
l'amollit: Timothe clbre l'amour et la rayonnante beaut de Thas.
Tout  coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut;
ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse gar, les
yeux fixes. Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lvent;
regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans
l'air! et ces tincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette
bande de spectres, chacun une torche  la main: ce sont les spectres
des Grecs immols dans les batailles, laisss sur la plaine sans
spulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches,
comme ils les lvent, comme ils montrent les palais persans, les
temples tincelants des dieux leurs ennemis[261]!--Les princes
applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thas la
premire, et la nouvelle Hlne brle la nouvelle Troie! Ainsi jadis
la musique attendrissait, exaltait, matrisait les hommes; les vers de
Dryden retrouvent son pouvoir en le dcrivant.

[Note 248:

  Though Huguenots contemn our ordination
  Succession, ministerial vocation, etc.

Voil les cailloux thologiques sur lesquels on trbuche dix fois par
livre.

  But once possess'd of what with care you save,
  The wanton boys would piss upon your grave.

Telles sont les grossirets dans lesquelles la polmique s'engage
vingt fois par livre.]

[Note 249: Prface de la _Religio Laici_.]

[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is
not ill imitated here.]

[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut
citer, mme en latin.]

[Note 252: Treizime ptre.]

[Note 253:

  How bless'd is he who leads a country life,
  Unvex'd with anxious cares, and void of strife!
    With crowds attended of your ancient race,
  You seek the champaign sports or sylvan chase:
  With well-breath'd beagles you surround the wood,
  E'en then industrious of the common good;
  And often have you brought the wily fox
  To suffer for the firstlings of the flocks;
  Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed,
  Like felons where they did the murderous deed.
  This fiery game your active youth maintain'd,
  Not yet by years extinguish'd, though restrain'd....
  A patriot both the king and country serves,
  Prerogative and privilege preserves;
  Of each our laws the certain limit show;
  One must not ebb, nor t'other overflow:
  Betwixt the prince and parliament we stand,
  The barriers of the state on either hand
  May neither overflow, for then they drown the land.
  When both are full they feed our bless'd abode,
  Like those that water'd once the Paradise of God.
    Some overpoise of sway, by turns, they share;
  In peace the people; and the prince in war:
  Consuls of moderate power in calms were made;
  When the Gauls came, one sole Dictator sway'd.
    Patriots in peace assert the people's right,
  With noble stubbornness resisting might;
  No lawless mandates from the court receive,
  Nor lend by force, but in a body give.]

[Note 254:

  Dim as the borrow'd beams of moon and stars
  To lonely, weary, wand'ring travellers,
  Is reason to the soul: and as on high
  Those rolling fires discover but the sky,
  Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray
  Was lent, not to assure our doleful way,
  But guide us upward to a better day.
  And as those nightly tapers disappear
  When day's bright lord ascends our hemisphere;
  So pale grows Reason at Religion's sight,
  So dies, and so dissolves in supernatural light.]

[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._

  But, gracious God! how well dost thou provide
  For erring judgments an unerring guide!
  Thy throne is darkness in th' abyss of light,
  A blaze of glory that forbids the sight.
  O teach me to believe thee thus conceal'd,
  And search no farther than thyself reveal'd;
  But her alone for my director take,
  Whom thou bast promised never to forsake!
  My thoughtless youth was wing'd with vain desires,
  My manhood, long misled by wandering fires,
  Follow'd false lights, and when their glimpse was gone,
  My pride struck out new sparkles of her own.
  Such was I; such by nature still I am;
  Be thine the glory, and be mine the shame!
  Good life be now my task; my doubts are done.]

[Note 256: _Theodore et Honoria._]

[Note 257:

  New blossoms flourish and new flowers arise,
  As God had been abroad, and, walking there,
  Had left his footsteps and reform'd the year.
  The sunny hills from far were seen to glow
  With glitt'ring beams, and in the meads below
  The burnish'd brooks appear'd with gold to flow,
  As last they heard the foolish cuckoo sing,
  Whose note proclaim'd the holyday of spring.]

[Note 258:

  For her the weeping heaven become serene,
  For her the ground is clad in cheerful green,
  For her the nightingales are taught to sing,
  And nature for her has delayed the spring.

Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La
Fontaine sur la princesse de Conti.]

[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.]

[Note 260:

  The praise of Bacchus then the sweet musician sung,
        Of Bacchus, ever fair and ever young.
        The jolly god in triumph comes;
        Sound the trumpets, beat the drums.
          Flush'd with a purple grace,
          He shows his honest face.
  Now give the hautboys breath; he comes! he comes.
          Bacchus! ever fair and young,
          Drinking joys did first ordain;
          Bacchus' blessings are a treasure,
          Drinking is the soldiers's pleasure;
            Rich the treasure,
            Sweet the pleasure;
          Sweet is pleasure after pain.]

[Note 261:

  Now strike the golden lyre again:
  And louder yet, and yet a louder strain.
  Break his bands of sleep asunder,
  And rouse him, like a rattling peal of thunder.
    Hark, hark, the horrid sound
      Has rais'd up his head,
      As awak'd from the dead,
    And amaz'd, he stares around.
  Revenge! revenge! Timotheus cries,
    See the furies arise!
    See the snakes that they bear,
    How they hiss in the air!
  And the sparkles that flash from their eyes!
    Behold a ghastly band,
    Each a torch in his hand!
  These are Grecian ghosts, that in battle were slain,
              And unbury'd remain
              Inglorious on the plain:
              Give the vengeance due
              To the valiant crew:
  Behold how they toss their torches on high,
        How they point to the Persian abodes,
  And glitt'ring temples of their hostile gods!
        The princes applaud with a furious joy,
  And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy.
              Thas led the way,
              To light him to his prey,
  And, like another Helen, fir'd another Troy.]


X

Ce fut l une de ses dernires oeuvres; toute brillante et potique,
elle tait ne parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait
crit tait dtrn et chass; la religion qu'il avait embrasse tait
mprise et opprime; catholique et royaliste, il tait confin dans
un parti vaincu, que la nation considrait avec ressentiment et avec
dfiance comme l'adversaire naturel de la libert et de la raison. Il
avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait
misrablement, charg de famille, oblig de soutenir ses fils 
l'tranger, trait en mercenaire par un libraire grossier, forc de
lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas
lui laisser  crdit, priant lord Bolingbroke de le protger contre
ses injures, vilipend par son boutiquier quand la page promise
n'tait pas pleine au jour dit. Ses ennemis le perscutaient de
pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comdies; on
le damnait sans piti et en conscience. Il tait malade depuis
longtemps, impotent, contraint de beaucoup crire, rduit  exagrer
la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les
diteurs ne lui donnaient pas[262]. Ce que Virgile a compos[263],
disait-il, dans la vigueur de son ge, dans l'abondance et le loisir,
j'ai entrepris de le traduire dans le dclin de mes annes; luttant
contre le besoin, opprim par la maladie, contraint dans mon gnie,
expos  voir mal interprter tout ce que je dis, avec des juges qui,
 moins d'tre trs-quitables, sont dj indisposs contre moi par le
portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractre. Quoique bien
dispos pour lui-mme, il savait que sa conduite n'avait pas toujours
t digne, et que tous ses crits n'taient pas durables. N entre
deux poques, il avait oscill entre deux formes de vie et deux formes
de pense, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre,
ayant gard des dfauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouv
dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractre, ni
dans les ides environnantes une matire digne de son talent. S'il
avait institu la critique et le bon style, cette critique n'avait
trouv place qu'en des traits pdantesques ou des prfaces
dcousues; ce bon style restait dpays dans des tragdies enfles,
dispers en des traductions multiplies, gar en des pices
d'occasion, en des odes de commande, en des pomes de parti, ne
rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un
sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet mdiocre!
C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir
la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne
lui laissaient plus de relche; un rsiple couvrit sa jambe. Vers le
mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foul se gangrena; on
voulut tenter l'opration, mais il jugea que ce qui lui restait de
sant et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut 
soixante-neuf ans.

[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guines.]

[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.]




CHAPITRE III.

La Rvolution.

     I. La rvolution morale au dix-huitime sicle. -- Elle
     accompagne la rvolution politique.

     II. Brutalit du peuple. -- Le gin. -- Les meutes. -- Corruption
     des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume
     et Anne. -- Vnalit sous Walpole et Bute. -- Les moeurs prives.
     -- Les viveurs. -- Les athes. -- _Lettres de lord Chesterfield._
     -- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opra du Gueux_, par Gay. --
     Ses lgances et sa satire.

     III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. --
     La conversation en France. Comment elle aboutit  une rvolution.
     -- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit  une rforme.

     IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment
     profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle
     est vivante. -- Les ariens. -- Les mthodistes.

     V. La chaire. -- Mdiocrit et efficacit de la prdication. --
     Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidit. -- Barrow. -- Son
     abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son nergie.
     -- Comparaison des prdicateurs en France et en Angleterre.

     VI. La thologie. -- Comparaison de l'apologtique en France et
     en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La
     thologie n'est pas spculative, mais morale. -- Les plus grands
     esprits se rangent du ct du christianisme. -- Impuissance de la
     philosophie spculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid.
     -- Dveloppement de la philosophie morale. -- Smith, Price,
     Hutcheson.

     VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Trait du
     gouvernement_, par Locke. -- La thorie du droit personnel est
     accepte. -- Comment le temprament, l'orgueil et l'intrt la
     soutiennent. -- La thorie du droit personnel est applique. --
     Comment les lections, les journaux, les tribunaux la mettent en
     pratique.

     VIII. La tribune. -- nergie et rudesse de cette loquence. --
     Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- Burke.

     IX. Issue du travail du sicle. -- Transformation conomique et
     morale. -- Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de
     Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France et en
     Angleterre. -- Les rvolutionnaires et les conservateurs. --
     Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Rvolution
     franaise.


Avec l'tablissement de 1688, un nouvel esprit apparat en Angleterre.
Lentement, par degrs, la rvolution morale accompagne la rvolution
sociale: l'homme change en mme temps que l'tat, dans le mme sens et
par les mmes causes; le caractre s'accommode  la situation, et l'on
voit peu  peu dominer dans les moeurs et dans les lettres l'esprit
srieux, rflchi, moral, capable de discipline et d'indpendance, qui
seul peut soutenir et achever une constitution.


I

Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu' cette
rvolution, dont elle est si fire, l'Angleterre n'ait rien gagn.
L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges,
est repoussant; on est tent de juger comme Swift: on se dit que s'il
a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou tran en carrosse, le
Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et
brutalits en bas; une troupe d'intrigants mne une populace de
brutes. La bte humaine, enflamme par les passions politiques, clate
en cris, en violences, brle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort,
veut dtruire sa maison et son parc, oscille tour  tour sous la main
de chaque parti, et de son lan aveugle semble prte  dmolir la
socit civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les
garons bouchers, les boueurs, les balayeurs de chemine, les
marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille,
s'imaginant que l'glise est en danger, l'accompagnent avec des
hurlements de colre et d'enthousiasme, et le soir se mettent  brler
et  piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dpit de
l'opinion populaire, est mis  la place de Pitt, il est assailli de
pierres et oblig d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs.
 chaque accident politique, on entend un grondement d'meute, on voit
des bousculades, des coups de poing, des ttes casses. C'est pis
lorsque l'intrt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait t
invent en 1684, et un demi-sicle aprs[264] l'Angleterre en
consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs
enseignes, invitaient les gens  venir s'enivrer pour deux sous; pour
quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille
gratis; le marchand tranait ceux qui tombaient dans un cellier o ils
cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres
sans rencontrer des misrables inertes, insensibles, gisant sur le
pav, et que la charit des passants pouvait seule empcher d'tre
touffs dans la boue ou crass par les voitures. On voulut par un
impt modrer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient
condamner, les dnonciateurs taient assassins. La chambre plia, et
Walpole, se sentant au bord d'une rvolte, retira sa loi[265]. Tous
ces lgistes en perruque solennelle et en hermine, ces vques en
dentelles, ces lords brods et dors, ce beau gouvernement adroitement
quilibr est port sur le dos d'une brute norme et redoutable qui
d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un
coup, d'un caprice, peut le secouer et l'craser. On le vit bien en
1780, pendant l'meute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au
cri de _ bas les papistes!_ la populace souleve dmolit les prisons,
lcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours matresse
de la ville, brlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin
dfoncs faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes 
genoux y buvaient jusqu' mourir. Les uns devenaient furieux, les
autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes
finissait par les brler ou les engloutir. Onze ans plus tard, 
Birmingham, ils saccagrent et dtruisirent les maisons des libraux
et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts
le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'meut
dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau
populaire se lanait comme une masse sur le premier chiffon rouge
qu'il croyait voir.

La haute socit valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point
de rvolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point
qui ft lance ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est
partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous
Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de
l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts
qu'ils ont dj vendus, sauf  les vendre encore, par une complication
de marchs qui vont se dtruisant l'un l'autre et par une complication
de parjures qui vont se dpassant l'un l'autre jusqu' ce que personne
ne sache plus  qui il appartient ni qui il est. Le plus grand
capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins
de l'histoire, entretenu par ses matresses, conome administrateur de
la paye qu'il reoit d'elles, occup  voler ses soldats, trafiquant
des secrets d'tat, tratre envers Jacques, envers Guillaume, envers
l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour pargner une paire de
bottes mouilles, et de faire tomber dans une embuscade franaise une
expdition de soldats anglais. Aprs lui vient Bolingbroke, sceptique
et cynique, tour  tour ministre de la reine et du prtendant, aussi
dloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de
mariages et de promesses, ayant gaspill du gnie dans les dbauches
et les tripotages pour arriver  la disgrce,  l'impuissance et au
mpris[266]. Vient enfin Walpole, chass de la chambre comme
concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait
de savoir le tarif de chaque conscience. Il y a des membres cossais,
disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et
se vendent  ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur libert.
Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui
vendraient encore. Il faut voir dans le journal de Dodington, espce
de Figaro malhonnte, la faon ingnieuse et les jolies tournures de
ce grand commerce. Un jour de vote difficile, dit le docteur King,
Walpole, passant dans la cour des requtes, aperut un membre du parti
contraire: il le tira  part et lui dit: Donnez-moi votre voix, voici
un billet de banque de deux mille livres sterling. Le membre lui fit
cette rponse: Sir Robert, vous avez dernirement rendu service 
quelques-uns de mes amis intimes, et la dernire fois que ma femme est
venue  la cour, le roi l'a reue trs-gracieusement, ce qui
certainement est arriv par votre influence. Je me considrerais donc
comme trs-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je
vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.
Voil de quel air un homme de got faisait ses affaires. La corruption
tait si bien dans les moeurs publiques et dans l'tat politique
qu'aprs la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dnonce, fut
oblig de la pratiquer et de l'accrotre. Son collgue Fox changea les
bureaux du trsor (_pay-office_) en march, dbattit son prix avec des
centaines de membres, dboursa en une matine 25000 livres sterling.
On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux
moments importants ces mercenaires menaaient de passer  l'ennemi, se
mettaient en grve, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs
se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en
dignits, en sincures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne
au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu' sept mille
livres sterling. Pitt, le plus intgre de ces hommes politiques, le
chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole,
attaque ou dfend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour
devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri
hont. Le duc de Newcastle, dont le nom tait perfidie, espce de
caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus
moqu, le plus mpris des nobles, reste ministre trente ans et dix
ans premier ministre  cause de sa parent, de sa fortune, des
lections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute
des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes
familles qui, au moyen de bourgs pourris, de dputs achets et de
discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires,
intriguent, mentent, se chamaillent et tchent de s'escroquer le
pouvoir.

Les moeurs prives sont aussi belles que les moeurs publiques.
D'ordinaire le roi rgnant dteste son fils; ce fils fait des dettes,
demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les
ennemis de son pre. George Ier tient sa femme en prison pendant
trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses
matresses. George II, qui aime sa femme, prend des matresses pour
avoir l'air galant, se rjouit de la mort de son fils, escroque le
testament de son pre. Son fils an[268] triche aux cartes, et un
jour,  Kensington, ayant emprunt 5000 livres sterling  Dodington,
dit en le voyant sous la fentre: Cet homme passe pour une des
meilleures ttes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit,
je viens de l'allger de 5000 livres. George IV est une espce de
cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probit, et que ses
manoeuvres manqurent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnte
homme est George III, un pauvre lourdaud born qui devint fou, et que
sa mre avait tenu comme clotr pendant sa jeunesse. Elle donnait
pour motif la corruption universelle des gens de qualit: Les jeunes
gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la
cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269]. En
effet, le vice est  la mode, et non pas dlicat comme en France.
L'argent, crivait Montesquieu, est ici souverainement estim,
l'honneur et la vertu peu. Il faut  l'Anglais un bon dner, une fille
et de l'aisance. Comme il n'est pas rpandu et qu'il est born  cela,
ds que sa fortune se dlabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se
tue ou se fait voleur. Il y a dans les jeunes gens une surabondance
de sve grossire qui leur fait prendre les brutalits pour les
plaisirs. Les plus clbres s'appelaient Mohicans, et la nuit
tyrannisaient Londres. Ils arrtaient les gens, et les faisaient
danser en leur piquant les jambes  coups d'pe; parfois ils
mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du
haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tte les pieds en l'air;
quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi,
et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift,
les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse
dbauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'tale
dans la crudit, qui aboutit  la cruaut, qui finit par l'irrligion
et l'athisme[270]. Ce temprament batailleur et trop fort a besoin de
s'employer orgueilleusement et audacieusement  la destruction de ce
que les hommes respectent et de ce que les institutions protgent. Ils
attaquent les prtres par le mme instinct qu'ils rossent le guet.
Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des
moeurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la libert des
discussions, le progrs des sciences et la fermentation des ides
semblent dissoudre le christianisme. Point de religion, disait
Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes
vont  la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de
religion, tout le monde se met  rire. Un homme ayant dit de mon
temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit 
rire. En effet, la phrase tait provinciale et sentait son vieux
temps. L'important tait d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir
dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice,
d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: Avant tout,
dit-il  son fils, ayez des manires. Il y revient dans chaque lettre
avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un
contraste grotesque. Mon cher ami, comment vont les manires, les
agrments, les grces, et tous ces petits riens si ncessaires pour
rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des
progrs?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en socit, ne
mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre
matre de danse est  prsent le plus important de tous.... Surtout
laissez de ct la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de....
est jolie comme un coeur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue
scrupuleusement  son mari, quoiqu'il y ait dj plus d'un an qu'elle
est marie. Elle n'y pense pas; il faut dcrotter cette femme-l.
Dcrottez-vous donc tous les deux rciproquement. Et un peu aprs:
Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la prfrerais 
Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la prfrence  la
dernire. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empche pas
l'autre. Soyez galant, adroit, dli; plaisez aux femmes; ce sont
les femmes qui mettent les hommes  la mode; plaisez aux hommes; une
souplesse de courtisan dcidera de votre fortune. Et il lui cite en
exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires rous du sicle.
Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'ducation et
du got[271]. Il veut dniaiser son fils, lui donner l'air franais,
ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes vises
d'ambition l'air engageant, smillant et frivole. Ce vernis, qui 
Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette
politesse transplante est un mensonge, cette vivacit un manque de
sens, et cette ducation mondaine ne semble propre qu' faire des
comdiens et des coquins.

Ainsi jugea Gay dans son _Opra du Gueux_, et la socit polie
applaudit avec fureur au portrait qu'il traait d'elle. Soixante-trois
nuits de suite, la pice fut joue parmi un tonnerre de rires; les
dames firent crire les chansons sur leurs ventails, et l'actrice
principale, dit-on, pousa un duc. Quelle satire! Les voleurs
infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-mme manqua
d'tre dvalise; ils s'taient forms en bandes, ayant des officiers,
un trsor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six
semaines on les envoyt par charretes  la potence. Voil la
socit que Gay mit en scne;  son avis, elle valait la grande; on
avait peine  l'en distinguer: manires, esprit, conduite, morale,
dans l'une et l'autre, tout est semblable. En fait de vices  la
mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les
gentilshommes  la mode, ou si les gentilshommes  la mode imitent les
gentilshommes du grand chemin[272]. En quoi, par exemple, Peachum
diffre-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de
voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reoit
comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et
pendre ses amis quand ses amis lui sont  charge, il se sert comme lui
du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme
lui de la gravit, de la tenue, et s'indigne loquemment quand on
souponne son honneur. Vous rpondrez peut-tre qu'il se dispute avec
son associ au sujet des profits, et l'empoigne  la gorge? Mais
dernirement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont collets sur
une question pareille. coutez les instructions que Peachum donne  sa
fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? Ayez des amants,
mademoiselle; une femme doit savoir tre mercenaire, quand mme elle
ne serait jamais alle  la cour ni dans une assemble.... Comment!
vous pousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez?
L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle tait trop bien leve
pour cela. Ma fille doit tre pour moi ce qu'une dame de la cour est
pour un ministre d'tat, la clef de toute la bande[273]. Quant  M.
Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins
brillant au conseil que dans l'action, cela convient  son ge.
Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou
fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voil
de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voil de la
gnrosit. Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un
simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les
courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous
avons gard assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les
corruptions du monde[274]. Au reste, il est galant, il a une
demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il frquente les
mauvais lieux, il est aimable avec les beauts qu'il y rencontre, il a
de l'aisance, il salue bien et  la ronde; il tourn  chacune son
compliment: Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air
nglig du grand monde! Vous toutes, dames  la mode qui connaissez
votre beaut, vous aimez le dshabill. Mademoiselle Jenny,
daignerez-vous accepter un petit verre?--Je ne bois jamais de liqueurs
fortes, except quand j'ai la colique.--Justement l'excuse des dames 
la mode: une personne de qualit a toujours la colique[275]. N'est-ce
pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M.
Macheath soit un homme de qualit quand vous apprendrez qu'il a mrit
d'tre pendu et qu'il ne l'est pas?  cette preuve tout doit cder. Si
pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que en matire de
conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette
considration-l rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs
que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276]. Aprs un tel mot,
il faut bien se rendre. N'objectez pas la salet de ces moeurs; vous
voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie
s'en rgale. Ces intrieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots,
cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes
de filous, rien ne dgote les dames, qui applaudissent dans leurs
loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur
d'aucun dtail; elles ont dj respir ces senteurs de bouges dans les
pastorales limes de l'aimable pote[277]. Elles rient de voir Lucy
qui montre sa grossesse  Macheath, et qui verse  Polly de la mort
aux rats. Elles sont familires avec toutes les gracieusets de la
potence et toutes les gentillesses de la mdecine. Mistress Trapes
expose son mtier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles
clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de
prison, dit qu'ayant remplac le faiseur d'enfants, devenu invalide,
il a amass quelque argent  procurer aux dames de l'endroit des
grossesses pour leur faire avoir un sursis[279]. Une verve atroce,
aigrie d'ironie poignante, coule  travers l'oeuvre comme un de ces
ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont dcrit les puanteurs
corrosives;  cent ans de distance, elle dshonore encore le monde qui
s'est clabouss et mir dans son bourbier.

[Note 264: 1742. Rapport de lord Lonsdale.]

[Note 265: "In the present inflamed temper of the people, the act
could not be carried into execution without an armed force." (Discours
de Walpole.)]

[Note 266: Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.]

[Note 267: Notes sur son voyage en Angleterre.]

[Note 268: Frdric, mort en 1751. _Mmoires de Walpole_, t. I, p.
76.]

[Note 269: The young men were all rakes; the young women made love
instead of waiting till it was made to them.]

[Note 270: Personnage de Birton, dans le _Jenny_ de Voltaire.]

[Note 271: Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir
parl  quelque personne au-dessus de leur matre d'cole et de leurs
compagnons de collge; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se
termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des
langues modernes. Ainsi prpars ils se mettent  voyager; mais comme
ils manquent de dextrit, qu'ils sont extrmement honteux et timides
et qu'ils n'ont point l'usage des langues trangres, ils vivent entre
eux et mangent ensemble dans les auberges. (_Lettres de lord
Chesterfield._)

Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de
recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes
sur le bon ton, afin que vous pussiez tre dans l'honnte dbauche de
Munich. (_Ibidem._)]

[Note 272: Through the whole piece, you may observe such a similitude
of manners in high and low life, that it is difficult to determine
whether, in the fashionable vices, the fine gentlemen imitate the
gentlemen of the road, or the gentlemen of the road the fine
gentlemen.]

[Note 273: My daughter to me should be, like a court lady to a
minister of state, a key to a whole gang.

A woman knows how to be mercenary though she has never been in a court
or at an assembly.

Why, foolish jade, thou wilt be as ill-used and as much neglected as
if thou hadst married a Lord!

.... I did not marry him as 'tis the fashion coolly and deliberately
for honour or money. But I love him.

Love him, worse and worse! I thought the girl had been better bred.]

[Note 274: You see, gentlemen, I am not a mere court friend, who
professes every thing and will do nothing.... But we, gentlemen, have
still honour enough to break through the corruptions of the world.]

[Note 275: Mistress Slammekin! As careless and genteel as ever! all
you fine ladies who know your own beauty, affect an undress.... If any
of the ladies chose gin, I hope they will be so free to call for it.

JENNY.

Indeed, sir, I never drink strong-waters, but when I have the cholic.

MACHEATH.

Just the excuse of the fine ladies! why, a lady of quality is never
without the cholic....

MISTRESS SLAMMEKIN.

I am sure at least three men of his hanging should be set down to my
account.

MISTRESS TRULL.

Mistress Slammekin, that is not fair. For you know one of them was
taken in bed with me.]

[Note 276: As to conscience and musty morals, I have as few drawbacks
upon my profits or pleasures, as any man of quality in England; in
those I am not at least vulgar.... To ruin a girl of severe education,
is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen.

Of all the animals of prey, man is the only sociable one.]

[Note 277: Dans ces glogues les dames expliquent en bon style que
leurs amies ont pour amants des laquais:

  Her favours Sylvia shares amongst mankind;
  Such gen'rous Love could never be confin'd.

Ailleurs la servante dit  la dame:

  Have you not fancy'd in his frequent kiss
  Th'ungrateful leavings of a filthy miss?]

[Note 278: I have eleven fine customers now down, under the surgeon's
hand....]

[Note 279: Since the favourite child-getter was disabled by mishap, I
have picked up a little money, by helping the ladies to a pregnancy
against their being called down to sentence....

LUCY.

See how I am forced to bear about the load of infamy you have laid
upon me...

Not the greatest lady in the land could have better strong-waters in
her closet, for her own private drinking.]


II

Ce n'taient l que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire
par exemple, ne s'y sont point tromps. Entre la vase du fond et
l'cume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'purant
par son mouvement propre, laissait dj voir par intervalles sa
couleur vraie, pour taler bientt la rgularit puissante de sa
course et la limpidit salubre de son eau. Il avanait dans son lit
natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette
pente qui donne  chaque civilisation son degr et sa forme, et c'est
elle qu'il faut tcher de dcrire et de mesurer.

Pour cela, nous n'avons qu' suivre les voyageurs des deux pays qui 
ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regard et
imit davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les
courants distincts o glissait chacune des deux nations, il n'y avait
qu' ouvrir les yeux.  Paris, disait lord Chesterfield  son fils,
recherchez la conversation polie; elle tourne sur quelque sujet de
got, quelques points d'histoire, de critique et mme de philosophie,
qui conviennent mieux  des tres raisonnables que les dissertations
anglaises sur le temps et sur le whist[280]. En effet, nous nous
sommes civiliss par la conversation; les Anglais, point. Sitt que le
Franais sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, mme
avant d'en tre sorti, il cause; c'est l son achvement et son
plaisir[281].  peine a-t-il chapp aux guerres de religion et 
l'isolement fodal, il fait la rvrence et dit son mot. Avec l'htel
de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer
deux sicles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou
balourde l'coute, bouche bante, et de temps en temps essaye
maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels
mnagements! quel tact inn! Avec quelle grce et quelle dextrit ils
savent persuader, intresser, amuser, caresser la vanit malade,
retenir l'attention distraite, insinuer la vrit dangereuse, et voler
toujours  cent pieds au-dessus de l'ennui o leurs rivaux barbotent
de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont dlis vite!
D'instinct et sans effort, ils ont rencontr le geste ais, la parole
facile, l'lgance soutenue, le trait piquant, la clart parfaite.
Leurs phrases, encore compasses sous Balzac, se dgagent, s'allgent,
s'lancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on
jamais pareil dsir et pareil art de plaire? Les sciences pdantes,
l'conomie politique, la thologie, les habitantes renfrognes de
l'Acadmie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en pigrammes. L'_Esprit
des Lois_ de Montesquieu est aussi l'esprit sur les lois. Les
priodes de Rousseau, qui enfanteront une rvolution, ont t,
dix-huit heures durant, tournes, polies, balances dans sa tte. La
philosophie de Voltaire petille en millions d'tincelles. Toute ide
doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que
toute vrit, la plus pineuse ou la plus sainte, devienne un joli
jouet de salon, lanc, puis relanc comme un volant dor par les mains
mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'o
pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que
droulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire,
scintiller ou sourire. On attnue les passions, on affadit l'amour, on
multiplie les biensances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffin
devient sensible. De sa douillette de taffetas, il tire incessamment
le mouchoir brod dont il essuiera le commencement d'une larme; il
pose la main sur son coeur, il s'attendrit, il est devenu si dlicat
et si correct que les Anglais le prennent tour  tour pour une
femmelette ou pour un matre de danse[282]. Regardez de plus prs
cependant ce freluquet enrubann qui roucoule les chansons de Florian
dans un habit vert tendre. L'esprit de socit qui l'a conduit dans
ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en
France du moins, est une chasse aux ides. Encore aujourd'hui, dans la
dfiance et la tristesse des moeurs modernes, c'est  table, pendant
le caf, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie
premire. Penser, surtout penser vite, est une fte. L'esprit y trouve
une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre
culture vient de l.  l'aurore du sicle, les dames, entre deux
rvrences, dveloppent des portraits tudis et des dissertations
subtiles; elles entendent Descartes, gotent Nicole, approuvent
Bossuet. Bientt les petits soupers commencent, et on y agite au
dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la thologie, la morale, mises
en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de
salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille
comme une flamme lgre au-dessus de tous les sujets dont elle se
nourrit. Quel essor que celui du dix-huitime sicle! Jamais socit
fut-elle plus curieuse de hautes vrits, plus hardie  les chercher,
plus prompte  les dcouvrir, plus ardente  les embrasser? Ces
marquises musques, ces fats en dentelles, tout ce joli monde par,
galant, frivole, court  la philosophie comme  l'Opra; l'origine des
tres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le
Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'conomie
politique et les comptes de l'Homme aux quarante cus, tout est
matire pour eux  paradoxes et  dcouvertes. Toutes les lourdes
roches que les savants de mtier taillaient et minaient pniblement 
l'cart, entranes et polies dans le torrent public, roulent par
myriades, entre-choques avec un bruissement joyeux, prcipites par
un lan toujours plus rapide. Nulle barrire, nul heurt; on n'est
point retenu par la pratique; on pense pour penser; les thories
peuvent se dployer  l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en
France on a caus. On y joue avec les vrits gnrales; on en retire
agilement quelqu'une du monceau des faits o elle gt cache, et on la
dveloppe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la
rhtorique; on se trouve mal et terre  terre tant qu'on n'est pas
dans la rgion des ides pures. Et le dix-huitime sicle  cet gard
continue le dix-septime. On avait dcrit le savoir-vivre, la
flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la libert, la
tyrannie, la religion; on avait tudi l'homme en soi, on tudie
l'homme abstrait. Les crivains religieux et monarchiques sont de la
mme famille que les crivains impies et rvolutionnaires; Boileau
conduit  Rousseau, et Racine  Robespierre. La raison oratoire avait
form le thtre rgulier et la prdication classique; la raison
oratoire produit la Dclaration des Droits et le _Contrat social_. On
se fabrique une certaine ide de l'homme, de ses penchants, de ses
facults, de ses devoirs, ide mutile, mais d'autant plus nette
qu'elle est plus rduite. D'aristocratique elle devient populaire; au
lieu d'tre un amusement, elle est une foi; des mains dlicates et
sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossires. D'un
lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voil le courant
sur lequel a vogu l'esprit franais pendant deux sicles, caress par
les raffinements d'une politesse exquise, amus par un essaim d'ides
brillantes, enchant par les promesses des thories dores, jusqu'au
moment o, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la
distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempte de
la Rvolution.

Tout autre est la voie par laquelle a chemin la civilisation
anglaise. Ce n'est pas l'esprit de socit qui l'a faite, c'est le
sens moral, et la raison en est que l'homme l-bas est autre que chez
nous. Nos Franais qui en ce moment dcouvrent l'Angleterre en sont
frapps. En France, dit Montesquieu, je fais amiti avec tout le
monde; en Angleterre, je n'en fais  personne. Il faut faire ici comme
les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer
personne et ne compter sur personne. Ce sont des gnies singuliers,
partant solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en
eux-mmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont
tourments par leur esprit mme. Dans le ddain ou le dgot de toutes
choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l'tre pas. Et
Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'nergie sombre
de ce caractre. Il dit qu' Londres il y a des journes de vent d'est
o l'on se pend; il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est
coup la gorge, et que l'amant, sans rien dire, a rachet le couteau.
Il est surpris de voir tant de Timons, de misanthropes atrabilaires.
De quel ct trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous
les jours plus large. L'Anglais, naturellement srieux, mditatif et
triste, n'est point port  regarder la vie comme un jeu ou comme un
plaisir; il a les yeux habituellement tourns non vers le dehors et la
nature riante, mais vers le dedans et vers les vnements de l'me; il
s'examine lui-mme, il descend incessamment dans son intrieur, il se
confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beaut
que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et
absolue de la vie humaine, et conoit le projet d'ordonner toutes ses
actions d'aprs un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans
cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience.
Ayant choisi sa route lui-mme et lui seul, il aurait honte de s'en
carter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il
combat et triomphe[283], qu'il fait une oeuvre difficile, qu'il est
digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se dlivre de
l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le
devoir conu donne un emploi aux facults et un but  la vie, provoque
les associations, les fondations, les prdications, et, rencontrant
des mes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire
souffrir, dans les longues luttes,  travers le ridicule et le
danger. Le naturel rflchi a donn la rgle morale, le naturel
batailleur donne la force morale. L'intelligence ainsi dirige est
plus propre que toute autre  comprendre le devoir; la volont ainsi
arme est plus capable que toute autre d'excuter le devoir. C'est l
la facult fondamentale qu'on retrouve dans toutes les parties de la
vie publique, enfouie, mais prsente, comme une de ces roches
primitives et profondes qui, prolonges au loin dans la campagne,
donnent  tous les accidents du sol leur assiette et leur soutien.

[Note 280: Voyez par contraste dans les oeuvres de Swift un fac-simile
de la conversation anglaise: _Essay on polite conversation._]

[Note 281: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant  Calais crit (tome
II, 274):

What pleases me is the taste and ingenuity displayed in the shops and
the good manners and politeness of the people. Such is the state of
manners, that you appear almost to have quitted a land of
barbarians.--I have not seen a cobbler who is not better bred than an
English gentleman.]

[Note 282: _Evelina_, par miss Burney; voyez le personnage du pauvre
et gentil Franais, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le
ruisseau.--Ces jeunes filles si correctes vont voir jouer _Love for
Love_ de Congreve; les parents ne craignent pas de leur donner miss
Prue en spectacle.--Voyez aussi par contraste le personnage du
capitaine anglais, si rustre; il est l'hte de Mme Duval, et la jette
deux fois dans la boue; il dit  sa fille: Molly, je vous conseille,
si vous faites quelque cas de mes bonnes grces, de ne plus avoir un
got  vous, en ma prsence.--Le changement est surprenant, depuis
soixante ans.]

[Note 283: The consciousness of silent endurance, so dear to every
Englishman, of standing out against something and not giving in. _Tom
Brown's School-days._]


III

Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que
l'Anglais est religieux. Traversez ici l'corce rugueuse et
dplaisante. Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des
prdicants et du rigorisme des fidles. Point d'opra, point de
comdie, point de concert  Londres le dimanche; les cartes mme y
sont si expressment dfendues, qu'il n'y a que les personnes de
qualit et ce qu'on appelle les honntes gens qui jouent ce jour-l.
Il s'gaye aux dpens des Anglicans, si attentifs  recevoir les
dmes, des presbytriens, qui ont l'air fch et prchent du nez,
des quakers, qui vont dans leurs glises attendre l'inspiration de
Dieu le chapeau sur la tte. Mais n'y a-t-il rien  remarquer que ces
dehors? Et croyez-vous connatre une religion, parce que vous
connaissez des particularits de formulaire et de surplis? Il y a une
foi commune sous toutes ces diffrences de sectes; quelle que soit la
forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du
sens moral; c'est par l qu'il est ici populaire; principes et dogmes,
tout l'approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d'o tout
part chez le rform est l'inquitude de la conscience; il se
reprsente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle,
ne subsistera point devant celle-l. Il pense au jugement final et se
dit qu'il y sera condamn. Il se trouble et se prosterne; il implore
de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son coeur. Il
voit que, ni par ses dsirs, ni par ses actions, ni par aucune
crmonie, ni par aucune institution, ni par lui-mme, ni par aucune
crature, il ne peut ni mriter l'un ni obtenir l'autre. Il a recours
au Christ, le mdiateur unique; il le supplie, il le sent prsent, il
se trouve par sa grce justifi, lu, guri, transform, prdestin.
Ainsi entendue, la religion est une rvolution morale; ainsi
simplifie, la religion n'est qu'une rvolution morale. Devant cette
grande motion, mtaphysique et thologie, crmonies et discipline,
tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est plus que la
purification du coeur. Regardez maintenant ces gens vtus de brun qui
nasillent le dimanche autour d'une bote de bois noir, pendant qu'un
homme en rabat, avec l'air d'un Caton, marmotte un psaume. N'y
a-t-il rien dans leur coeur que des billeveses thologiques ou des
phrases machinales? Il y a un grand sentiment, la vnration. Ce
temple nu des dissidents, cet office et cette glise simple des
anglicans, les laissent tout entiers  l'impression de ce qu'ils
lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils lisent; la
prire faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue
vulgaire, peuvent entrer  travers leurs sens jusqu' leur me. Ils y
entrent, soyez-en sr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si
recueilli. Car la race est, par nature, capable d'motions profondes,
dispose, par la vhmence de son imagination,  comprendre le
grandiose et le tragique, et cette Bible, qui est  leurs yeux la
propre parole du Dieu ternel, leur en fournit. Je sais bien que pour
Voltaire elle n'est qu'emphatique, dcousue et ridicule; les
sentiments dont elle est pleine sont hors de proportion avec les
sentiments franais. Ici, les auditeurs sont au niveau de son nergie
et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou d'admiration de l'Hbreu
solitaire, les transports, les clats imprvus de passion sublime, la
soif de la justice, le grondement des tonnerres et des justices de
Dieu, viennent,  travers trente sicles, remuer ces mes bibliques.
Leurs autres livres y aident. Ce _Prayer book_, qui se transmet par
hritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre  tous, au
plus lourd paysan,  l'ouvrier des mines, l'accent solennel de la
prire vraie. La posie naissante et la religion renaissante au
seizime sicle y ont imprim leur gravit magnifique, et l'on y sent
palpiter, comme dans Milton lui-mme, la double inspiration qui alors
souleva l'homme hors de lui-mme et le porta jusqu'au ciel. Les
genoux plient quand on l'coute. Cette confession de foi, ces
_collects_ prononcs pendant la maladie, devant le lit des mourants,
en cas de malheur public et de deuil priv, ces hautes sentences d'une
loquence passionne et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais
quel monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes billent,
se moquent, et russissent  ne pas comprendre: je suis sr que, parmi
les autres, beaucoup sont troubls. L'ide de la mort obscure et de
l'ocan infini o va descendre la pauvre me fragile, la pense de
cette justice invisible, partout prsente, partout prvoyante, sur
laquelle s'appuie l'apparence changeante des choses visibles, les
illuminent d'clairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur
semblent qu'un fantme et une figure; ils ne voient plus rien de rel
que la justice, elle est le tout de l'homme comme de la nature. Voil
le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les thtres, interdit
les plaisirs, remplit les glises; c'est lui qui perce la cuirasse de
l'esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute
la semaine a compt des ballots ou align des chiffres, ce _squire_
leveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter 
cheval par-dessus des barrires, ces _yeomen_, ces _cottagers_, qui,
pour se divertir, s'ensanglantent de coups de poing ou passent la tte
dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces
mes incultes, plonges dans la vie physique, reoivent ainsi de leur
religion la vie morale. Ils l'aiment; on le voit aux clameurs
d'meute qui montent comme un tonnerre sitt qu'un imprudent touche ou
semble toucher  l'glise. On le voit  la vente des livres de pit
protestants, le _Pilgrim's progress_, le _Whole duty of man_, seuls
capables de se frayer leur voie jusqu' l'appui de fentre du _yeoman_
et du _squire_, o dorment, parmi les engins de pche, quatre volumes,
toute la bibliothque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que
par des rflexions morales et des motions religieuses. L'esprit
puritain attidi couve encore sous terre et se jette du seul ct o
se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et l'action.

On s'en aperoit quand on regarde les sectes. En France, jansnistes
et jsuites semblent des pantins de l'autre sicle occups  se battre
pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indpendants,
les baptistes, subsistent, srieux, honors, reconnus par l'tat,
illustrs par des crivains habiles, par des savants profonds, par des
hommes vertueux, par des fondateurs de nations[284]. Leur pit fait
leurs disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffrent de
croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent
pas de religion. Une foi immobile est bientt une foi morte, et quand
un homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme
vit, car il se dveloppe; on voit la sve toujours coulante de
l'examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes,
desschs depuis quinze cents ans. Voltaire, arrivant ici, est
surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de
l'Angleterre, Clarke, Newton lui-mme. Ce n'est pas seulement le
dogme, c'est le sentiment qui se renouvelle; par del les ariens
spculatifs peraient les mthodistes pratiques, et derrire Newton et
Clarke venaient Whitefield et Wesley.

Nulle histoire n'claire plus  fond le caractre anglais. En face de
Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire,
et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagration qui les
perdraient chez nous. Wesley est un lettr, un rudit d'Oxford, et il
croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des
temptes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits
surnaturels; son pre a t pouss trois fois par un revenant;
lui-mme voit la main de Dieu dans les plus vulgaires vnements de la
vie; un jour,  Birmingham, ayant t surpris par la grle, il
dcouvre qu'il reoit cet avertissement parce qu' table il n'a point
exhort les gens qui dnaient avec lui; quand il s'agit de prendre un
parti, il tire au sort, pour se dcider, parmi les textes de la Bible.
 Oxford, il jene et se fatigue jusqu' cracher le sang et manquer de
mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amrique, il ne mange
plus que du pain et dort par terre; il mne la vie d'un aptre,
donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prchant toute l'anne, et
chaque anne, jusqu' quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il
donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il
prcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme et fait
dans notre dix-huitime sicle? Ici on l'coute, on le suit;  sa
mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un
million. Les inquitudes de conscience qui l'ont jet dans cette voie
poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les
confessions de ses prdicateurs, la plupart gens du peuple et laques:
Georges Story a le _spleen_, rve et rflchit tristement, s'occupe 
se dnigrer et  dnigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit
damn parce qu'tant petit garon il a prononc un blasphme; il lit
et prie sans cesse et sans effet, et enfin, dsespr, s'enrle avec
l'esprance d'tre tu. John Haime a des visions, hurle et croit
sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son
matre continue  cuire le dimanche, se dessche d'inquitude, et
bientt n'est plus qu'un squelette. Voil les mes timores et
passionnes qui fournissent matire  la religion et  l'enthousiasme.
Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a
prise. Wesley dclare qu'un chapelet d'opinions numrotes n'est pas
plus la foi chrtienne qu'un chapelet de grains enfils n'est la
saintet chrtienne. La foi n'est point l'assentiment donn  une
opinion, ni  un nombre quelconque d'opinions; c'est la sensation de
la prsence divine, c'est la communication de l'me avec le monde
invisible, c'est le renouvellement complet et imprvu du coeur. La
foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la
rvlation personnelle et l'vidence du christianisme, mais encore une
ferme et solide assurance que le Christ est mort pour _son_ pch,
qu'il _l'a_ aim, qu'il a donn sa vie pour _lui_[286]. Le fidle
sent en lui-mme l'attouchement d'une main suprieure et la naissance
d'un tre inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris
la place, pardonn, purifi, transfigur, pntr de joie et de
confiance, inclin vers le bien avec autant de force qu'il tait jadis
entran vers le mal. Un miracle s'est fait, et  chaque instant,
subitement, en toute circonstance, sans prparation, il peut se faire.
Tout  l'heure peut-tre, tel pcheur, le plus envieilli, le plus
endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir song, va tomber pleurant,
le coeur fondu par la grce. Les sourdes penses qui ont longuement
ferment dans ces imaginations mlancoliques clatent tout d'un coup
en orages, et le lourd temprament brutal est secou par des accs
nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs
prdicateurs allaient par toute l'Angleterre, prchant aux pauvres,
aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des
congrgations de vingt mille personnes, et le feu s'allumait dans
tout le pays sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. 
Kingswood, Whitefield, ayant rassembl les mineurs, race sauvage et
paenne, pire que les paens eux-mmes, voyait les tranes blanches
que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].
D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de
joie, des extases. Aprs le sermon, dit Thomas Oliver, mon coeur fut
bris, et je n'aurais pu exprimer le puissant dsir que je sentais de
la justice. Je sentais comme si j'aurais pu  la lettre m'envoler dans
le ciel. Le dieu et la bte que chacun de nous porte en soi taient
lchs; la machine physique se bouleversait; l'motion tournait  la
folie, et la folie devenait contagieuse.  Everton, dit un tmoin
oculaire, quelques-uns gmissaient, d'autres hurlaient tout haut.
L'effet le plus gnral tait une respiration bruyante comme celle de
gens  demi trangls et qui haltent pour avoir de l'air. Et en effet
la plupart des cris taient comme de cratures humaines qui meurent
dans une angoisse amre. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres
tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme,
un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il
paraissait ne penser  rien, il s'abattit avec une violence
inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient prs
de rompre les planches, tant les convulsions taient fortes pendant
qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garon bien
bti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa
face tait rouge comme l'carlate; presque tous ceux sur qui Dieu
mettait sa main devenaient ou trs-rouges, ou presque noirs[288].
Ailleurs une femme, choque de cette dmence, voulut sortir. Elle
n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie
aussi violente que les autres. Les conversions suivaient ces
transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient
l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les
autres. Wesley les rassemblait en socits, instituait des runions
d'examen et d'dification mutuelle, soumettait la vie spirituelle 
une discipline mthodique, btissait des temples, choisissait des
prdicateurs, fondait des coles, organisait l'enthousiasme.
Aujourd'hui encore ses disciples dpensent trois millions par an en
missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du
Mississippi et de l'Ohio, les _shoutings_ rptent le dlire et les
conversions de l'inspiration primitive. Le mme instinct se rvle
encore par les mmes signes; la doctrine de la grce subsiste toujours
vivante, et la race, comme au seizime sicle, met sa posie dans
l'exaltation du sens moral.

[Note 284: Penn.]

[Note 285: Dans une tourne, il coucha trois semaines sur le plancher.
Un jour,  trois heures du matin, il dit  Nelson, son compagnon: Mon
frre Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un ct sain, car la peau
n'est partie que d'un ct.]

[Note 286: A string of opinions is no more Christian faith than a
string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any
opinion, or any number of opinions.--The justifying faith is not
only the personal revelation, the internal evidence, of christianity,
but likewise a sure and firm confidence, that Christ died for _his_
sin, loved _him_, and gave his life for _him_. (Life by Southey, tome
I, 176.)

By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath
no more dominion over him. (I, 151.)

Law, l'auteur du clbre livre _A Serious Call_, disait de mme 
Wesley: Religion is the most plain simple thing in the world; It is
only: we love him, because he first loved us.]

[Note 287: The fire is kindled in the country.... He saw the white
gutters made by the tears which plentifully fell down from their black
cheeks, black as they came out from their coal-pits. (Life by
Southey.)]

[Note 288: Some shrieking, some roaring aloud.... The most general was
a loud breathing, like that of people half strangled and gasping for
life. And indeed almost all the cries were like those of human
creatures dying in bitter anguish. Great number wept without any
noise; others fell down as dead. I stood upon the pew-seat, as did a
young man in the opposite pew, an able-bodied fresh and healthy
countryman. But in a moment when he seemed to think of nothing else
down he dropt with a violence inconceivable.... I heard the stamping
of his feet, ready to break the boards, as he lay in strong
convulsions at the bottom of the pew.--I saw a sturdy boy, about eight
years old, who roared above his fellows.... his face was red as
scarlet, and almost all those on whom God laid his hand turned either
very red or almost black.]


IV

Une sorte de fume thologique couvre et cache ce foyer ardent qui
brle en silence. Un tranger qui en ce moment visiterait le pays ne
verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements,
de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prdicateurs
clbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet,
Baxter, Barclay, prchent, dit Addison, comme des automates, du mme
ton, sans remuer les bras. Pour un Franais, pour Voltaire, qui les
lit, car il lit tout, quelle trange lecture! Voici d'abord Tillotson,
le plus autoris de tous, sorte de Pre de l'glise, tellement admir
que Dryden dclare avoir appris de lui l'art de bien crire, et que
ses sermons, seule proprit qu'il laisse  sa veuve, sont achets
par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet,
l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de
sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut tre critique de profession
ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il
y a de la sagesse  tre religieux_[289]: c'est l son premier sermon,
fort clbre de son temps et qui commena sa fortune. Cette phrase,
dit-il, comprend deux termes qui ne sont point diffrents de sens,
tellement qu'ils ne diffrent que comme la cause et l'effet, lesquels,
par une mtonymie employe par tous les genres d'auteurs, sont souvent
mis l'un pour l'autre[290]. Ce dbut inquite; est-ce que par hasard
ce grand crivain serait un grammairien d'cole? Poursuivons pourtant:
Ayant ainsi expliqu les mots, j'arrive maintenant  la proposition
qu'ils forment,  savoir que la religion est le meilleur des savoirs
et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'tablir cette
vrit de trois faons: premirement par une preuve directe;
secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de
l'irrligion et du vice; troisimement en dfendant la religion contre
les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de
draison. Je commence par la preuve directe[291]. L-dessus il donne
ses divisions. Quel dmonstrateur solide! on est tent de le lire du
pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxime sermon; contre la
Mdisance._--Premirement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en
quoi il consiste; secondement, je considrerai jusqu'o s'tend la
dfense qui nous est faite de nous y livrer; troisimement, je
montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses
effets; quatrimement, j'ajouterai quelques considrations
supplmentaires pour en dtourner les hommes; cinquimement, je
donnerai quelques rgles et directions qui serviront  l'viter et 
le gurir[292]. Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant;
c'est un squelette avec toutes ses attaches grossirement visibles.
Toutes les ides sont tiquetes et numrotes. Les scolastiques
n'taient pas pires. Ni verve, ni vhmence, point d'esprit, point
d'imagination, nulle ide originale et brillante, nulle philosophie,
des citations d'rudit vulgaire, des numrations de manuel. La lourde
raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une
grande vrit de coeur ou sur un mot passionn de la Bible, l'examine
positivement, puis ngativement, y dmle, un enseignement, puis un
encouragement, met chaque morceau sous une tiquette, patiemment,
infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets
pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, 
l'exorde, contient le mmento mthodique de tous les points traits et
de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se
faisaient pas autrement.  la cour de Louis XIV, on l'et pris pour un
chapp de sminaire; Voltaire l'appellerait cur de village. Il a
tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de
ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point  des
gens du monde, mais  des chrtiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni
envie d'tre piqus ou amuss; ils ne demandent pas des raffinements
d'analyse, des nouveauts en matire de sentiments. Ils viennent pour
qu'on leur explique l'criture et qu'on leur prouve la morale. La
force de leur zle ne se manifeste que par le srieux de leur
attention. Que d'autres fassent du texte un prtexte; pour eux, ils
s'y attachent; c'est la parole mme de Dieu, on ne peut trop s'y
appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on
interprte le passage phrase  phrase, par lui-mme, par ses
alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine.
Ils consentent  ce qu'on cite les diverses leons, les diverses
traductions, les diverses interprtations; ils sont contents de voir
l'orateur se faire grammairien, hellniste, scoliaste. Ils ne se
rebutent pas de toute cette poussire d'rudition qui s'chappe des
in-folio pour leur voler sur la figure. Et le prcepte pos, ils
exigent l'numration de toutes les raisons qui l'appuient; ils
veulent tre convaincus, emporter dans leur tte une provision de bons
motifs vrifis pour toute la semaine. Ils sont venus l srieusement,
comme  leur comptoir ou  leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la
besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la thologie
et dans la logique, pour s'amender et s'amliorer. Ils seraient fchs
d'tre blouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent
bien mieux des discussions froides; ils demandent des enqutes et des
rapports mthodiques en matire de morale comme en matire de douane,
et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.

C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est
pdant, comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grce
contracte  l'universit: il n'a point t poli par le commerce des
femmes, il ne ressemble pas  ces prdicateurs franais,
acadmiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien
prch, par les finesses d'un style pur, gagnent le premier vch
vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il crit en parfait
honnte homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire
d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de
cette clart, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyaut
entire. La sincrit, dit-il quelque part, a tous les avantages de
l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'talage d'une chose est
bon en quelque faon, il est sr que la sincrit est meilleure. En
effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il tre ce qu'il
n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualit qu'il veut
prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi
l'apparence de quelque mrite. Or le meilleur moyen du monde pour un
homme de paratre quelque chose, c'est d'tre rellement ce qu'il veut
paratre, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir
le semblant d'une bonne qualit que de l'avoir. Et si un homme ne l'a
pas, il y a dix  parier contre un qu'on dcouvrira qu'il en est
dpourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a
prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rle
et de faire le comdien longtemps, car lorsque la vrit n'est pas au
fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se
trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge  propos
de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bont
apparatra de faon  ce que personne n'en doute, de sorte que, tout
compte fait, la sincrit est la vraie sagesse[293]. On est tent de
croire un homme qui parle ainsi; on se dit: Cela est vrai, il a
raison, il faut agir comme il le dit. L'impression qu'on reoit est
morale, non littraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne
donne point un plaisir, il conduit vers une action.

Dans cette grande manufacture de morale, o chaque mtier tourne aussi
rgulirement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue
deux qui rsonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et
South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute
l'apparence d'un cuistre de collge, et s'habillait si mal qu'un jour,
prchant  Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il
vit la congrgation presque entire quitter l'glise  l'instant. Il
expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les
agrments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et
subdivisant comme le plus hriss des scoliastes[294], ne se souciant
pas plus du public que de lui-mme, si bien qu'une fois ayant parl
trois heures et demie devant le lord-maire, il rpondit  ceux qui lui
demandaient s'il n'tait pas fatigu: Oui, en effet, je commenais 
tre las d'tre debout si longtemps. Mais le coeur et l'esprit
taient si pleins et si riches que ses dfauts se tournaient en
puissance. Il eut une mthode et une clart de gomtre[295], une
fcondit inpuisable, une imptuosit et une tnacit de logique
extraordinaires, crivant le mme sermon trois et quatre fois de
suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver,
obstinment enfonc dans sa pense dj regorgeante, avec une minutie
de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance
d'explications si tonnantes que l'attention de l'auditeur  la fin
dfaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'norme machine,
emport et ploy comme par le poids roulant d'un laminoir.

coutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a
jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus vhmente
analyse, une si pntrante et si infatigable dcomposition d'une ide
en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus
rigoureusement dans un rseau unique tous les fils d'un mme sujet:

     Quoiqu'il ne puisse arriver  Dieu ni bien ni avantage qui
     augmente sa flicit naturelle et inaltrable, ni mal ou dommage
     qui la diminue (car il ne peut tre rellement plus ou moins
     riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos dsirs ou
     nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos
     efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant
     il a dclar qu'il y a certains objets et intrts que par pure
     bont et condescendance il affectionne et poursuit comme les
     siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage
     de leur bon succs ou souffrait un tort de leur mauvaise issue;
     qu'il dsire srieusement certaines choses et s'en rjouit
     grandement, qu'il dsapprouve certaines autres choses et en est
     grivement offens, par exemple qu'il porte une affection
     paternelle  ses cratures et souhaite srieusement leur
     bien-tre, et se plat  les voir jouir des biens qu'il leur a
     prpars; que pareillement il est fch du contraire, qu'il a
     piti de leur misre, qu'il s'en afflige, que par consquent il
     est trs-satisfait lorsque la pit, la paix, l'ordre, la
     justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-tre, sont
     florissants; qu'il est fch lorsque l'impit, l'injustice, la
     dissension, le dsordre, qui sont pour nous des sources certaines
     de malheur, rgnent et dominent; qu'il est content lorsque nous
     lui rendons l'obissance, l'honneur et le respect qui lui sont
     dus; qu'il est hautement offens lorsque notre conduite  son
     gard est injurieuse et irrvrencieuse par les pchs que nous
     commettons et par la violation que nous faisons de ses plus
     justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne
     manquons point de matire suffisante pour tmoigner  la fois par
     nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et
     nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du
     bien, mais encore en quelque faon de lui en faire en concourant
     avec lui  l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il
     se rjouit[296].

Cet enchevtrement vous lasse; mais quelle force et quel lan dans
cette pense si mdite et si complte! La vrit ainsi appuye sur
toutes ses assises ne saurait plus tre branle. Et remarquez que la
rhtorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de
l'orateur consiste dans la volont de bien expliquer et de bien
prouver ce qu'il veut dire. Mme il est nglig, naf; et justement
cette navet l'lve jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui
telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la
simplicit et de la majest latines. Nous pouvons observer, dit-il,
que c'est ordinairement dans le milieu des cits, aux endroits les
mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit
une place pour les statues et les monuments ddis  la mmoire des
hommes de bien qui ont noblement mrit de leur patrie; pareillement
nous devrions dans le coeur et le centre de notre me, dans le
meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus
exposs  la vue ordinaire et les mieux dfendus contre les invasions
des penses mondaines, lever des effigies vivantes et des
commmorations durables de la bont de Dieu[297]. Il y a ici comme
une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le
croit puis, l'panchement devient plus abondant par l'numration
des biens infinis, o nous nageons comme les poissons dans la mer,
sans les apercevoir, parce que nous en sommes entours et inonds.
Pendant dix pages, l'ide dborde en une seule phrase continue du mme
tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dpit de
toutes les rgles, tant le coeur et l'imagination sont combls et
contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule
offrande devant celui qui, par ses nobles fins et sa faon obligeante
de donner, surpasse ses dons eux-mmes et les augmente de beaucoup;
qui, sans tre contraint par aucune ncessit, ni tenu par aucune loi
ou par aucun contrat pralable, ni conduit par des raisons
extrieures, ni engag par nos mrites, ni fatigu par nos
importunits, ni pouss par les passions importunes de la piti, de la
honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'tre; ni flatt
par des promesses de rcompense, ni sduit par l'attente de quelque
avantage qui pourrait lui revenir; mais tant matre absolu de ses
propres actions, seul lgislateur et conseiller de lui-mme, se
suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son
parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bont et
gnrosit, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prvient
non-seulement nos dsirs, mais encore nos ides, surpasse
non-seulement nos mrites, mais nos dsirs et mme nos imaginations,
par un panchement de bienfaits que nul prix ne peut galer, que nulle
reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les
confrant que notre bien effectif et notre flicit, notre profit et
notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].

La force du zle et le manque de got: tels sont les traits communs 
toute cette loquence. Quittons ce mathmaticien, homme de cabinet,
homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens
du monde celui qu'on appelait le plus spirituel des ecclsiastiques,
Robert South, homme aussi diffrent de Barrow par son caractre et sa
vie que par ses oeuvres et son esprit; tout arm en guerre, royaliste
passionn, partisan du droit divin et de l'obissance passive,
controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de
l'Acte de tolrance, et qui ne refusa jamais  ses inimitis la
licence d'une injure ou d'un mot cru.  ct de lui, le P. Bridaine,
qui nous sembla si rude, tait poli. Ses sermons ont l'air d'une
conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style
on causait  ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire
et passionne dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires
avec leurs dtails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gne
jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque,
avec les changements de ton, les gestes nergiques et bouffons, avec
toutes les originalits, les violences et les tmrits. Il ricane en
chaire, il invective, il se fait mime et comdien. Il peint les gens
comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnatra dans la
rue; il n'y a plus qu' crire des noms sous ses portraits. Lisez ce
morceau sur les tartufes. Supposez un homme infiniment ambitieux et
galement rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les
oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'lve par la
chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec
une mine de vendredi et une face de carme, avec un doux Jsus! et
une complainte gmissante sur les vices du sicle, oh! alors, c'est un
saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des
livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hlas! ils
sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais
pour le zle et les jenes, et les yeux dvotement levs au ciel, et
la sainte rage contre les pchs d'autrui. Et heureuses ces personnes
religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels
hommes, si pleins d'abngation, si prospres, si capables! Et trois
fois heureuses les familles o ils daignent prendre leur collation du
vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrtienne, quelle
vigueur antique, quel zle pour les mortifications il y a dans
l'abandon d'un dner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le
souper[299]! Un homme qui a ce franc parler devait louer la
franchise; il l'a loue avec l'ironie poignante, avec la brutalit
d'un Wycherley. La chaire avait le sans-faon et la rudesse du
thtre, et, dans cette peinture des braves gens nergiques que le
monde taxe de mauvais caractres, on retrouvait la familiarit cre du
_Plain-Dealer_. Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise
roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se
mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hbleur qui fait la roue,
se loue lui-mme et conte d'insipides histoires  son propre loge
pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en mme temps il
vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.--Il y a
aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractre qu'on ne
peut engager, par crainte ni esprance, par froncement de sourcils ni
sourires,  se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut,
quelque nice dlaisse, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel
ou temporel.--Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractre, qu'ils
jugent trs-lgitime et trs-permis d'tre sensibles quand on leur
fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renomme
et quand on nuit  leurs justes intrts, et qui par surcrot osent
dclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des btes de
somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des
pagneuls pour lcher le pied qui les frappe et pour remercier le bon
seigneur qui leur confre toutes ces faveurs d'arrire-train[300].
Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de
boxe o les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez
l'effet de ces trivialits de butors. On sort de l l'me remplie de
sentiments nergiques; on a vu les objets eux-mmes, tels qu'ils sont,
sans dguisement; on se trouve froiss, mais empoign par une main
vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare  la
chaire franaise, tel est son caractre. Ces sermons n'ont point l'art
et l'artifice, la correction et la mesure des sermons franais; ils ne
sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrment,
de science dissimule, d'imagination tempre, de logique dguise, de
got continu, de proportion exquise, gaux aux harangues du _forum_
romain ou de l'_agora_ athnienne. Ils ne sont point classiques. C'est
qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail,
rudement manie et tout encrasse de rouille pdantesque, pour creuser
dans cette civilisation grossire. L'lgant jardinage franais n'y
et rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South
trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs
discours ne sont point des modles d'loquence, mais des instruments
d'dification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans
leurs oeuvres. Ils ont fait des moeurs et non des crits.

Ce n'est pas tout de former les moeurs, il faut dfendre les
croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la thologie
accompagne le sermon. Elle pullule  ce moment en Angleterre.
Anglicans, presbytriens, indpendants, quakers, baptistes,
antitrinitariens, se rfutent avec autant de cordialit qu'un
jansniste damne un jsuite, et ne se lassent pas de fabriquer des
armes de combat. Qu'y a-t-il  prendre ou  garder dans tout cet
arsenal? En France, du moins, la thologie est belle; les plus fines
fleurs de l'esprit et du gnie s'y sont panouies sur les ronces de la
scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet,
Fnelon et La Bruyre, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et
ennemis, tous y ont prodigu toutes leurs perles et tout leur or. Sur
la trame use des doctrines arides, le dix-septime sicle a brod une
majestueuse tole de pourpre et de soie, et le dix-huitime sicle qui
la chiffonne et la dchire, la disperse en milliers de fils d'or qui
chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste;
les grands hommes eux-mmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mlent de
dfendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis
Chillingworth jusqu' Paley, les apologies, rfutations, expositions,
discussions, pullulent et font biller; ils raisonnent bien, et c'est
tout. Le thologien entre en campagne contre les papistes au
dix-septime sicle, contre les distes au dix-huitime[301], en
tacticien, selon les rgles, prend position sur un principe, tablit
tout  l'entour une maonnerie d'arguments, recouvre le tout de
textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il
a creuss; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier
ple, le front contract, les mains roidies, les habits sales; il se
croit  l'abri de toute attaque; ses yeux fichs en terre n'ont pas vu
 ct de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va
le tourner et le surprendre. Une sorte de mdiocrit incurable les
retient la bche  la main dans des tranches o personne ne passera.
Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont
impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les
figures potiques des critures, les audaces de style, les -peu-prs
de l'improvisation, les motions hbraques et mystiques, les
subtilits et les abstractions de la mtaphysique alexandrine, avec
une prcision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument
faire de l'vangile un code exact de prescriptions et de dfinitions
combines par des lgislateurs en parlement. Ouvrez le premier venu,
un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint
Matthieu o il est question d'une chose dfendue le jour du sabbat.
Quelle tait cette chose? tait-ce d'aller dans le bl? ou d'en
plucher les pis? ou d'en manger? L-dessus les divisions et les
argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus clbres.
Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication
de la Trinit, et suppose trois mes divines, chacune d'elles ayant
conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet
rfute Locke, qui pensait que l'me,  la rsurrection, quoique ayant
un corps, n'aura peut-tre pas prcisment le corps dans lequel elle
aura vcu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke,
mathmaticien, philosophe, rudit, thologien: il s'occupe  refaire
l'arianisme. Le grand Newton lui-mme commente l'Apocalypse et prouve
que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du gnie; ds qu'ils
touchent  la religion, ils redeviennent suranns, borns; ils
n'avancent pas, ils sont aheurts, et obstinment choquent leur tte 
la mme place. Gnration aprs gnration, ils viennent s'enterrer
dans le trou hrditaire avec une patience et une conscience
anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi dfile: cependant
on consulte dans le trou; on le fait carr, puis rond, on le revt de
pierres, puis de briques, et on s'tonne de voir que malgr tous ces
expdients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traits,
et je n'en ai pas retir une ide. On s'afflige de voir tant de
travail perdu; on s'tonne que, pendant tant de gnrations, des
hommes si vertueux, si zls, si rflchis, si loyaux, si bien munis
de lectures, si bien exercs par la discussion, ne soient parvenus
qu' remplir des bas-fonds de bibliothques. On rve tristement 
cette seconde scolastique, et l'on finit par dcouvrir que si elle
s'est trouve sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle
ne s'employait vritablement qu' fconder le royaume de l'action.

Tous ces spculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des
apologistes et non pas des chercheurs. Ils se proccupent non de la
vrit, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu
comme une hypothse et la Bible comme un document. Ils verraient une
disposition vicieuse dans la large indiffrence du critique et du
philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lanaient
sans arrire-pense dans le libre examen. En effet, il y a une sorte
de pch dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute,
chasse le respect, pse le bien et le mal dans la mme balance, et
accepte galement toutes les doctrines, scandaleuses ou difiantes,
sitt qu'elles sont prouves. Ils cartent ces spculations
dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne
cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien
conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-mme, ils le rpriment ds
qu'il veut tre indpendant; ils exigent que la raison soit chrtienne
et protestante, ils la dmentiraient sous une autre forme; ils la
rduisent  l'humble rle de servante, et lui donnent pour souverain
leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du
sicle, les libres penseurs s'lvent; quarante ans plus tard[304],
ils sont noys dans l'oubli. Le disme et l'athisme ne sont ici
qu'une ruption passagre que le mauvais air du grand monde et le
trop-plein des forces natives dveloppent  la surface du corps
social. Les professeurs d'irrligion, Toland, Tindal, Mandeville,
Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs
de la philosophie exprimentale[305], les plus doctes et les plus
accrdits entre les rudits du sicle[306], les crivains les plus
spirituels, les plus aims et les plus habiles[307], toute l'autorit
de la science et du gnie s'emploie  les abattre. Les rfutations
surabondent. Chaque anne, selon la fondation de Robert Boyle, des
hommes clbres par leur talent ou leur savoir viennent prcher 
Londres huit sermons pour tablir la religion chrtienne contre les
athes, les thistes, les paens, les mahomtans et les juifs. Et ces
apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libral,
infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclsiastiques qui
les crivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au
niveau de la science et de l'intelligence laques. Par surcrot les
laques les aident. Addison compose la _Dfense du Christianisme_,
Locke la _Conformit du Christianisme et de la Raison_, Ray la
_Sagesse de Dieu manifeste dans les oeuvres de la cration_.
Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift,
de sa terrible ironie, complimente les coquins lgants qui ont eu la
salutaire ide d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois
plus nombreux, ils n'en viendraient pas  bout; car ils n'ont pas de
doctrine qu'ils puissent mettre  sa place. La haute spculation, qui
seule peut en tenir lieu, s'est montre ou dclare impuissante. De
toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent.
Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matire, c'est
isolment, sans porte publique, par un coup d'tat thologique, en
homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralit et le
matrialisme. Newton atteint tout au plus une ide manque de
l'espace, il n'est que mathmaticien. Locke, presque aussi
pauvre[308], ttonne, hsite, n'a gure que des conjectures, des
doutes, des commencements d'opinion que tour  tour il avance et
retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien
pousser  bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se
trouve fort port  nous les interdire. Il a fait son livre pour
savoir quels objets sont  notre porte ou au-dessus de notre
comprhension. Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre
vite et ne s'en afflige gure. Enfermons-nous dans notre petit domaine
et travaillons-y diligemment. Notre affaire en ce monde n'est pas de
connatre toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de
notre vie. Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la mme
route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spculation
entire qu'il abolit;  son avis, nous ne connaissons ni substances,
ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attach  un
fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la
coutume; les vnements semblent tre par nature isols et
spars[309]; si nous leur attribuons un lien, c'est notre
imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore
faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger
notre esprit de toute thorie et de ne croire que pour agir. Examinons
nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous  marcher avec nos
jambes. Un pyrrhonisme aussi achev n'est bon qu' rejeter le public
vers les croyances tablies. En effet, l'honnte Reid s'alarme; il
voit la socit qui se dissout, Dieu qui disparat en fume, la
famille qui s'vapore en hypothses: il rclame en pre de famille, en
bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme
souverain juge de la vrit. Rarement, je crois, dans ce monde la
spculation est tombe plus bas. Reid n'entend mme pas les systmes
qu'il discute; il lve les bras au ciel quand il essaye d'exposer
Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un
systme, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les
gens de ce pays ne se soucient pas de la mtaphysique; pour les
intresser, il faut qu'elle se rduise  la psychologie.  ce titre,
elle est une science d'observation, positive et utile comme la
botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la
thorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury,
Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-mme travaillent de
prfrence; c'est l qu'ils ont trouv leurs ides les plus originales
et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il
enrle les plus indpendants  son service, et ne leur permet de
dcouvertes que celles qui tournent  son profit. Sauf deux ou trois,
littrateurs par excellence, et qui d'esprit sont franais ou
franciss, ils ne se proccupent que de morale. C'est cette pense qui
rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne
contre lui en France. Ils le dfendent tous au mme titre, comme lien
de la socit civile et comme appui de la vertu prive. Jadis
l'instinct le soutenait;  prsent l'opinion le consacre, et c'est la
mme force secrte qui, par un travail insensible, ajoute maintenant
l'autorit de l'opinion  la pression de l'instinct. C'est le sens
moral qui, aprs lui avoir gard la fidlit des basses classes, lui a
conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral
qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littraire,
et de populaire le rend officiel.

[Note 289: The Wisdom of being religious.]

[Note 290: Those words consist of two propositions, which are not
distinct in sense... so that they differ only as cause and effect,
which by a metonymy used in all sorts of authors are frequently put
one for other.]

[Note 291: Having thus explained the words, I come now to consider the
proposition contained in them, which is this:

That religion in the best knowledge and wisdom. This I shall endeavour
to make good these three ways.

1 By a direct proof of it.

2 By shewing on the contrary the folly and ignorance of irreligion
and wickedness.

3 By vindicating religion from those common imputations which seem to
charge it with ignorance or imprudence. I begin with the direct proof
of it....]

[Note 292: _Firstly_: I shall consider the nature of this vice and
wherein it consists.

_Secondly_: I shall consider the due extent of this prohibition.

_Thirdly_: I shall show the evil of this practice both in the causes
and effects of it.

_Fourthly_: I shall add some farther considerations to dissuade men of
it.

_Fifthly_: I shall give some rules and directions for the prevention
and cure of it.

I proceed to:

_Third Place_: To consider the evil of this practice, both in the
causes and consequences of it.

_Firstly_ We will consider the causes of it; and it commonly springs
from one or more of these evil roots.

_First_: One of the deepest and most common causes of evil speaking is
ill nature and cruelty of disposition.]

[Note 293: Truth and reality have all the advantages of appearance,
and many more. If the show of anything be good for anything, I am sure
sincerity is better: for why does any man dissemble, or seem to be
that which he is not, but because he thinks it good to have such a
quality as he pretends to? for to counterfeit and dissemble, is to put
on the appearance of some real excellency. Now, the best way in the
world for a man to seem to be anything, is really to be what he would
seem to be. Besides that it is many times as troublesome to make good
the pretence of a good quality, as to have it; and if a man have it
not, it is ten to one but he is discovered to want it, and then all
his pains and labour to seem to have it are lost. There is something
unnatural in painting, which a skilful eye will easily discern from
native beauty and complexion.

It is hard to personate and act a part long; for where truth is not at
the bottom, nature will always be endeavouring to return, and will
peep out and betray herself one time or other. Therefore, if any man
think it convenient to seem good, let him be so indeed, and then his
goodness will appear to every body's satisfaction; so that, upon all
accounts, sincerity is true wisdom.]

[Note 294: 8e Sermon: _Giving thanks always for all things unto God_.

These words although (as the very syntax doth immediately discover)
they bear a relation to, and have a fit coherence with those that
precede, may yet (especially considering St. Paul's style and manner
of expression in the preceptive and exhortative parts of his Epistles)
without any violence or prejudice on either hand, be severed from the
context, and considered distinctly by themselves.... First then
concerning the duty itself, _to give thanks_, or rather _to be
thankful_ for [Grec: Eucharistein] doth not only signifie _gratias
agere_, _reddere_, _dicere_, _to give_, _render_, _or declare thanks_,
but also _gratias habere_, _grate affectum esse_, _to be thankfully
disposed_, to entertain a grateful affection, sense, or memory.... I
say, concerning this duty itself (abstractedly considered) as it
involves a respect to benefits or good things received, so, in its
employment about them, it imports, requires, or supposes these
following particulars.]

[Note 295: Il tait mathmaticien du premier ordre, et avait cd sa
chaire  Newton.]

[Note 296: Although no such benefit or advantage can accrue to God,
which may increase his essential and indefectible happiness; no harm
or damage can arrive, that may impair it (for he can be neither really
more or less rich or glorious or joyfull than he is; neither have our
desire or fear, our delight or our grief, our designs or our
endeavours any object, any ground in those respects), yet hath he
declared that there be certain interests and concernments, which, out
of his abundant goodness and condescension, he doth tender and
prosecute as his own; as if he did really receive advantage by the
good, and prejudice by the bad success respectively belonging to them;
that he earnestly desires, and is greatly delighted with some things,
very much dislikes, and is grievously displeased with other things;
for instance, that he bears a fatherly affection toward his creatures,
and earnestly desires their welfare; and delights to see them enjoy
the good he designed them; and also dislikes the contrary events; doth
commiserate and condole their misery; that he is consequently well
pleased, when piety and justice, peace and order (the chief means
conducing to our welfare) do flourish; and displeased when impiety and
injustice, dissensions and disorder (those certain sources of mischief
to us) do prevail; that he is well satisfied with our rendering to him
that obedience, honour and respect which are due to him; and highly
offended with our injurious and disrespectful behaviour toward him, as
commission of sin and violation of his most just and holy
commandments: so that there wants not sufficient matter of our
exercising good-will both in affection and action toward God: we are
capable both of wishing and (in a manner, as he will interpret and
accept it) of doing good to him by our concurrence with him in
promoting those things which he approves and delights in, and in
removing the contrary.]

[Note 297: The middle, we may observe, and the safest and the fairest
and the most conspicuous places in cities are usually deputed for the
erection of statues and monuments, dedicated to the memory of worthy
men, who have nobly deserved of their countries. In like manner should
we in the heart and centre of our soul, in the best and highest
appartments thereof, in the places most exposed to ordinary
observation, and most secure from the invasions of worldly care, erect
lively representations and lasting memorials unto the Divine bounty.]

[Note 298: To him the excellent quality, the noble end, the most
obliging manner of whose beneficence doth surpass the matter thereof,
and hugely augment the benefits: who not compelled by any necessity,
not obliged by any law, or previous compact, not induced by any
extrinsick arguments, not inclined by our merit, not wearied by our
importunities, not instigated by troublesome passions of pity, shame
or fear (as we are wont to be), nor flattered with promises of
recompense, nor bribed with expectation of emolument thence to accrue
himself, but being absolute master of his own actions, only both
lawgiver and counsellor to himself, all sufficient and incapable of
admitting any accession to his perfect blissfulness, most willingly
and freely, out of pure bounty and good will, is our friend and
benefactor, preventing not only our desires, but our knowledge,
surpassing not our deserts only, but our wishes, yea even our
conceits, in the dispensation of his inestimable and irrequitable
benefits, having no other drift in the collation of them, beside our
real good, and welfare, our profit and advantage, our pleasure and
content.]

[Note 299: Suppose a man infinitely ambitious, and equally spiteful
and malicious; one who poisons the ears of great men by venomous
whispers, and rises by the fall of better men than himself; yet if he
steps forth with a Friday look and a lenten face, with a blessed Jesu!
and a mornful ditty for the vices of the times; oh! then he is a saint
upon earth: an Ambrose or an Augustine (I mean not for that earthly
trash of book-learning; for, alas! such are above that, or at least
that's above them), but for zeal and for fasting, for a devout
elevation of the eyes, and a holy rage against other men's sins. And
happy those ladies and religious dames characterised in the 2d of
Timothy, c. iii. 5, 6, who can have such self-denying, thriving, able
men for their confessors! and thrice happy those families where they
vouchsafe to take their Friday night's refreshments! thereby
demonstrate to the world what Christian abstinence, and what
primitive, self-mortifying vigour there is in forbearing a dinner,
that they may have the better stomach to their supper. In fine, the
whole world stands in admiration of them: fools are fond of them, and
wise men are afraid of them; they are talked of, they are pointed out;
and, as they order the matter, they draw the eyes of all men after
them, and generally something else.]

[Note 300: Again, there are some who have a certain ill-natured
stiffness (forsooth) in their tongue, so as not to be able to applaud
and keep pace with this or that self-admiring, vain-glorious Thraso,
while he is pluming and praising himself, and telling fulsome stories
in his own commendation for three or four hours by the clock, and at
the same time reviling and throwing dirt upon all mankind besides.

There is also a sort of odd ill-natured men, whom neither hopes nor
fears, frowns nor favours, can prevail upon to have any of the cast,
beggarly, forlorn nieces or kinswomen of any lord or grandee,
spiritual or temporal, trumped upon them.

To which we may add another sort of obstinate ill-natured persons, who
are not to be brought by any one's guilt or greatness to speak or
write, or to swear or lie, as they are bidden, or to give up their own
consciences in a compliment to those who have none themselves.

And lastly, there are some so extremely ill-natured, as to think it
very lawful and allowable for them to be sensible, when they are
injured and oppressed, when they are slandered in their own good
names, and wronged in their just interests; and, withal, to dare to
own what they find and feel, without being such beasts of burden as to
bear tamely whatsoever is cast upon them; or such spaniels as to lick
the foot which kicks them, or to thank the goodly great one for doing
them all these back-favours.]

[Note 301: I thought it necessary to look into the Socinian pamphlets,
which have swarmed so much among us within a few years.

(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)]

[Note 302: Il examine entre autres le pch contre le Saint-Esprit.
On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce pch dont parle
l'vangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres thologiens
en donnaient chacun une dfinition diffrente. Aprs une dissertation
minutieuse, John Hales conclut ainsi: And though negative proofs from
scripture are not demonstrative, yet the general silence of the
apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy
against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived
not in the time of our Saviour (1636).--Cela apprend  raisonner. De
mme, en Italie, les intrigues pour donner ou ter des culottes aux
capucins dveloppaient l'habilet politique et diplomatique.]

[Note 303: The scripture is a book of morality and not of philosophy.
Every thing there relates to practice.... It is evident from a cursory
view of the Old and New Testament that they are miscellaneous books,
some parts of which are history, others writ in a poetical style, and
others prophetical, but the design of them all is professedly to
recommend the practice of true religion and virtue.

                          (John Clarke, chapelain du roi, 1721.)]

[Note 304: Burke, 133, _Rflexions sur la Rvolution franaise_.]

[Note 305: Ray, Boyle, Barrow, Newton.]

[Note 306: Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.]

[Note 307: Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.]

[Note 308: _Paupertina philosophia_ (Leibnitz).]

[Note 309: After the constant conjunction of two objects, heat and
flame for instance, weight and solidity, we are determined by custom
alone to expect the one from the appearance of the other. All
inferences from experience are effects of custom not of reasoning....
Upon the whole, there appears not, throughout all nature, any one
instance of connexion which is conceivable by us. All events seem
entirely loose and separate; one event follows another; but we can
never observe any tie between them. They seem conjoined, but never
connected.]


V

 regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait gure
de cette inclination publique;  regarder de prs la constitution, on
l'aperoit d'abord. Elle semble un amas de privilges, c'est--dire
d'injustices consacres; la vrit est qu'elle est un corps de
contrats, c'est--dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou
grand, qu'il dfend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit
garanti par ma charte, quel qu'il soit, surann, indirect, inutile,
priv, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes;
il s'agit d'un cu, je le dfendrai comme un million: c'est ma
personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon
temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai
des amendes, j'irai en prison, je mourrai  la peine: il n'importe; je
n'aurai pas fait de lchet, je n'aurai pas pli sous l'injustice, je
n'aurai pas cd une seule parcelle de mon droit.

C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la libert
politique. C'est ce sentiment qui, aprs avoir renvers Charles Ier et
Jacques II, se prcise en principes dans la dclaration de 1688, et se
dveloppe chez Locke en dmonstrations[310]. Au commencement de toute
socit, dit-il, il faut poser l'indpendance de l'homme. Chacun a par
nature et primitivement le droit d'acqurir, de juger, de punir, de
faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La socit n'est
qu'un contrat ultrieur entre de petits souverains prtablis, qui,
ayant trait et transig entre eux, conviennent de former une
communaut pour vivre avec sret, paix et bien-tre les uns avec les
autres, pour jouir avec scurit de leurs biens, et pour tre mieux
protgs contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis
en un seul corps, qui ont une loi commune tablie et une judicature 
laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorit pour punir
les dlinquants, sont en socit civile les uns avec les autres[311].
Des arbitres, des rgles d'arbitrage, voil tout ce que leur fdration
peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant trait entre
eux, sont encore libres. Leur socit ne fonde pas leurs droits, elle
les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la thorie
abstraite. Quand le Parlement dclare le trne vacant, son premier
argument est que le roi a viol le contrat originel par lequel il
tait roi. Quand les communes intentent un procs  Sacheverell, c'est
pour soutenir publiquement[312] que la constitution d'Angleterre est
fonde sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs
diverses capacits publiques et prives, un titre aussi lgal  la
possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince 
la possession de la couronne. Quand lord Chatam dfend l'lection de
Wilkes, c'est en tablissant que les droits des moindres sujets comme
ceux des plus grands reposent sur la mme base, l'inviolabilit de la
loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie
deviendront bientt insignifiants[313]. Ce n'est point une
supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait,
j'entends la grande Charte, la Ptition des droits, l'acte de l'_habeas
corpus_, et tout le corps des lois votes en parlement. Ces droits sont
l, inscrits sur des parchemins, consacrs dans des archives, signs,
scells, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchs
sur la mme page, de la mme encre, par le mme scribe; tous deux
traitent de pair sur ce vlin; la main gante y touche la main calleuse.
Ils ont beau tre ingaux, ils ne le sont que par accord rciproque; le
paysan est aussi matre dans sa chaumire, avec son pain de seigle et
ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son
Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an
de places et de pensions.

Voil des hommes debout et prts  se dfendre. Suivez ce sentiment du
droit dans le dtail de la vie politique; la force du temprament
brutal et des passions concentres ou sauvages vient lui fournir des
armes. Si vous assistez  une lection, la premire chose que vous
aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais
du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la
mangeaille descend dans les ventres lectoraux, les trognes deviennent
rouges. Mais en mme temps elles deviennent furieuses.  chaque verre
qu'ils entonnent, leur animosit crot. Maint honnte homme, qui
auparavant tait aussi inoffensif qu'un lapin apprivois, une fois
rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine charge. Le dbat
devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lch, a besoin
de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promne
en l'air sur des fauteuils, au grand pril de leur cou; la foule hue,
applaudit et s'chauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage;
les grands mots patriotiques ronflent, la colre et la boisson enflent
les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des
passions de bouledogues manoeuvrent les grands intrts du pays; qu'on
prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles
n'pargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un
homme en dpit d'elles, elles contraindront le gouvernement  abroger
sa loi.

On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas tre
museles. L'orgueil ici s'ajoute  l'instinct pour dfendre le droit.
Chacun sent que sa maison est son chteau, et que la loi veille  sa
porte. Chacun se dit qu'il est  l'abri de l'insolence prive, que
l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu' lui, qu'il a son corps,
qu'il peut rpondre  des coups par des coups,  des blessures par des
blessures, qu'il sera jug par un jury indpendant et d'aprs une loi
commune  tous. Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait
autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tte, il ne lui en
arriverait rien. Les lois n'y tant pas faites pour un particulier
plutt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les
hommes dans cette nation sont plutt des confdrs que des
concitoyens. Cela va si loin, qu'il n'y a gure de jour o quelqu'un
ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernirement milady Bell
Molineux, matresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite
pice de terre que la reine avait achete pour Kensington, et lui fit
procs sans avoir jamais voulu, sous quelque prtexte, s'accommoder
avec elle, et fit attendre le secrtaire de la reine trois heures....
Quand ils viennent en France, ils sont tout tonns de voir le rgime
du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui
n'ose rsider sur sa terre,  la campagne, par crainte de l'intendant;
un cuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue
impunment un pauvre barbier[316]. Chez eux, aucun citoyen ne craint
aucun citoyen. Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette
scurit relve leurs coeurs et leurs courages. Tel matelot qui mne
Voltaire en barque, et demain sera _press_ pour la flotte, se prfre
 lui et le regarde avec compassion en recevant son cu. L'normit de
l'orgueil clate  chaque pas et  chaque page. Un Anglais, dit
Chesterfield, se croit en tat de battre trois Franais. Ils diraient
volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des
taureaux dans un troupeau de boeufs. Vous les entendez s'enorgueillir
de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui
peut entretenir la force et la fougue de la volont virile. Le
_roastbeef_ et la bire[317] font des bras plus forts que l'eau claire
et les grenouilles. Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des
perruquiers affams, papistes et serfs, sortes de cratures
infrieures qui n'ont ni la proprit de leurs corps ni le
gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la
main d'un matre et d'un prtre. Pour eux, ils sont les princes de
l'espce humaine. Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le
dfi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe srieuse et
pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des
mains de la nature, pres dans leur hardiesse native de coeur, fidles
 ce qu'ils croient le juste, suprieurs  la contrainte. Chez eux,
le paysan lui-mme se glorifie de surveiller ses droits et apprend 
vnrer son titre d'homme[318].

Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires
publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les
affaires du roi et de Mme de Pompadour[319]. Ici, les partis sont
ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse glise,
capitalistes et propritaires fonciers, noblesse de cour et chtelains
rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs thories, leurs moeurs et leurs
haines, comme les presbytriens, les anglicans et les quakers. Le
_squire_ de campagne dblatre, aprs boire, contre la maison de
Hanovre, et porte la sant du roi au del de l'eau; le whig de la
ville, le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque[320], et
ensuite de l'homme qui fera la mme chose sans masque. Ils se sont
emprisonns, exils, dcapits tour  tour, et le Parlement retentit
tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique,
comme la vie religieuse, surabonde et dborde, et ses explosions ne
font que marquer la force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement
des partis dans l'tat comme dans la foi est une preuve de zle; la
tranquillit constante n'est que l'indiffrence gnrale, et s'ils se
battent aux lections, c'est qu'ils prennent intrt aux lections.
Ici, un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la
lire. Un tranger qui lirait les journaux croirait le pays  la
veille d'une rvolution. Quand le gouvernement fait une dmarche, le
public se sent engag; c'est son honneur et c'est son bien dont le
ministre dispose; que le ministre prenne garde  lui, s'il en dispose
mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lchet a perdu sa flotte, en
est quitte pour une pigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a
vit de risquer la sienne, est fusill. Chacun, dans sa condition et
selon sa force, prend part aux affaires; la populace casse la tte des
gens qui ne veulent pas boire  la sant de Sacheverell; les
gentilshommes viennent en cavalcade  sa rencontre. Toujours quelque
favori ou ennemi public provoque des dmonstrations publiques. C'est
Pitt, que le peuple acclame, et sur qui les municipalits font
pleuvoir des botes d'or. C'est Grenville, que l'on va siffler au
sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine aime, qu'on hue,
et dont on brle les emblmes, une botte et une jupe. C'est le duc de
Bedford, dont le palais est attaqu par une meute, et ne peut tre
dfendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C'est
Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et  qui le jury
assigne sur le gouvernement une indemnit de mille _pounds_. Chaque
matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires,
juger les caractres, invectiver par leur nom les lords, les orateurs,
les ministres, le roi lui-mme. Qui veut parler, parle. Dans ce
tumulte d'crits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme une
vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues et
entrane les dissentiments. Au fond, en dpit des bourgs pourris,
c'est elle qui gouverne. Le roi a beau tre obstin, les grands ont
beau faire des ligues; sitt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les
deux Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont ports par elle, et
l'indpendance de l'individu aboutit  la souverainet de la nation.

Dans un pareil tat, toutes les passions tant libres[321], la haine,
l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer,
paraissent dans toute leur tendue. Jugez de la force, et de la sve
avec lesquelles l'loquence doit s'y implanter et vgter. Pour la
premire fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouv le
sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson
d'orateurs se lve, gale, par la diversit des talents, par l'nergie
des convictions et par la magnificence du style,  celle qui couvrit
jadis l'_agora_ grecque et le _forum_ romain. Depuis longtemps, il
semblait que la libert de discussion, la pratique des affaires,
l'importance des intrts engags et la grandeur des rcompenses
offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle avortait,
encrote dans la pdanterie thologique, ou restreinte dans les
proccupations locales, et le secret des sances parlementaires lui
tait la moiti de sa force en lui tant la plnitude du jour. Voici
qu'enfin la lumire se fait; une publicit d'abord incomplte, puis
entire, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours
s'lve et s'largit en mme temps que le public se dgrossit et se
multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la mthode et les
dveloppements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement
technique la libert des entretiens et l'ampleur des ides gnrales.
Au lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent
orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le got et le gnie font
irruption dans la polmique. Voltaire ne sait si les harangues
mdites qu'on prononait autrefois dans Athnes et dans Rome
l'emportent sur les discours non prpars du chevalier Windham, de
lord Carteret et de leurs rivaux. Enfin le discours achve de percer
la scheresse des questions spciales et la froideur de l'action
compasse[322] qui l'ont comprim si longtemps; il dploie
audacieusement et irrgulirement sa force et son luxe, et l'on voit
paratre, en face des jolis abbs de salon qui arrangent en France des
compliments d'acadmie, la mle loquence de Junius, de lord Chatam,
de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan.

Je n'ai point  raconter leurs vies, ni  dvelopper leurs caractres;
il faudrait entrer dans le dtail politique. Trois d'entre eux, lord
Chatam, Fox et Pitt, ont t ministres[323], et leur loquence est une
portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient  ceux qui
raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en
marquer le ton et l'accent.

Un souffle extraordinaire, une sorte de frmissement de volont
tendue, court  travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui
parlent, et ils parlent comme s'ils combattaient. Ni mnagements, ni
politesse, ni retenue. Ils sont dchans, ils se livrent, ils se
lancent, et s'ils se contiennent, ce n'est que pour frapper plus
impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la premire
fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait dj son
indomptable audace. En vain Walpole essaya de le museler, puis de
l'accabler; son sarcasme lui fut renvoy avec une prodigalit
d'outrages, et le tout-puissant ministre plia, soufflet sous la
vrit de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une
hauteur d'orgueil qui ne fut surpasse que par celle de son fils, une
arrogance qui rduisait ses collgues  l'tat de subalternes, un
patriotisme romain qui rclamait pour l'Angleterre la tyrannie
universelle, une ambition qui prodiguait l'argent et les hommes,
communiquait  la nation sa rapacit et sa fougue, et n'apercevait de
repos que dans les perspectives lointaines de la gloire blouissante
et de la puissance illimite, une imagination qui transportait dans le
Parlement la vhmence de la dclamation thtrale, les clats de
l'inspiration saccade, la tmrit des images potiques, voil les
sources de son loquence:

     Hier encore l'Angleterre et pu se tenir debout contre le monde;
     aujourd'hui, personne si pauvre qui lui rende hommage!...
     Milords, vous ne pouvez pas conqurir l'Amrique. Nous serons
     forcs  la fin de nous rtracter; rtractons-nous pendant que
     nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcs. Je dis
     que nous devons ncessairement abroger ces violents actes
     oppressifs; ils doivent tre rappels, vous les rappellerez, je
     m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma
     rputation; je consentirai  tre pris pour un idiot, si  la fin
     ils ne sont pas rappels!... Vous avez beau enfler toute dpense
     et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous
     pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque
     petit misrable prince allemand qui vend et expdie ses sujets
     aux boucheries des princes trangers: vos efforts sont pour
     toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide
     mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu' un
     ressentiment incurable l'me de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux
     les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dvouer, eux
     et leurs possessions,  la rapacit d'une cruaut soudoye! Si
     j'tais Amricain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon
     tranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes
     armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme
     qui, pour combler ces hontes et ces mfaits de notre arme, a
     os autoriser et associer  nos armes le tomahawk et le couteau 
     scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilise le
     sauvage froce et inhumain des forts,--lancer contre nos
     tablissements, parmi nos parents, nos anciennes amitis, le
     cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes
     et des enfants,--dsoler leur pays, vider leurs demeures,
     extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer
     de la guerre sauvage! milords, ces normits crient et appellent
     tout haut rparation et punition! Si on ne les efface  fond et
     tout entires, il y aura une tache sur notre rputation
     nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que
     cela est contre la loi[324].

Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe
tragique, dans cette solennit passionne, dans l'clat sombre et
violent de ce style surcharg et trop fort. C'est de cette pourpre
superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous
les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus
puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le
sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.

     Je me rjouis que l'Amrique ait rsist; trois millions d'hommes
     assez morts  tous les sentiments de libert pour souffrir
     volontairement qu'on les fasse esclaves auraient t des
     instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi....
     L'esprit qui maintenant rsiste  vos taxes en Amrique est le
     mme qui autrefois s'est oppos en Angleterre aux dons gratuits,
      la taxe des vaisseaux; c'est le mme esprit qui a dress
     l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a
     revendiqu la constitution anglaise; c'est le mme esprit qui a
     tabli ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos
     liberts, que nul sujet de l'Angleterre ne peut tre tax que de
     son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en
     Amrique trois millions d'hommes qui prfrent la pauvret avec
     la libert  des chanes dores et  la richesse ignoble, et qui
     mourront pour la dfense de leurs droits en hommes et en hommes
     libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je
     reconnais aux Amricains un droit suprme et inalinable sur leur
     proprit, un droit par lequel ils sont justifis  la dfendre
     jusqu' la dernire extrmit[325].

Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec
cette ide qu'il a remu et mani l'Angleterre. Il en appelait aux
Anglais contre eux-mmes; et, en dpit d'eux-mmes, ils
reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque
volont humaine est inviolable dans sa province limite et lgale, et
qu'elle doit se dresser tout entire contre la plus petite usurpation.

Des passions effrnes et le plus viril sentiment du droit, voil
l'abrg de toute cette loquence. Au lieu d'un orateur, homme public,
prenez un crivain, simple particulier; voyez ces lettres de
Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquitudes
nationales, tombrent une  une comme des gouttes de feu sur les
membres fivreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et
choisit ses pithtes, ce n'est point par amour du style, c'est pour
mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses
mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses priodes
c'est pour enfoncer plus avant et plus srement le couteau; avec
quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosit, avec
quelle ironie corrosive et brlante, applique sur les parties les
plus secrtes de la vie prive, avec quelle insistance inexorable de
perscution calcule et mdite, les textes seuls pourront le dire:
Milord, crit-il au duc de Bedford, vous tes si peu accoutum 
recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans
les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait
 m'chapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lanc
contre votre rputation tablie ou peut-tre pour une insulte inflige
 votre discernement[327].... Il y a quelque chose, crit-il au duc
de Grafton, dans votre caractre et dans votre conduite qui vous
distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de
tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par
dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par mprise; ce
n'est pas seulement d'avoir employ avec un gal dommage votre
indolence et votre activit, c'est encore d'avoir pris pour principe
premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour gnie
dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et
toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais
l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer  votre
personne, ni que jamais la versatilit la plus effrne ait pu vous
tromper et vous sduire jusqu' vous engager dans une seule sage ou
honorable action[328]. Il continue et s'acharne; mme lorsqu'il le
voit tomb et dshonor, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout
haut qu'en l'tat o il est, son ennemi dsarmerait une rancune
prive; il redouble. Pour ma part, je ne prtends point comprendre
ces prudentes formes du dcorum, ces douces rgles de discrtion que
certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes
et des plus hasardeuses affaires. Je ddaignerais de pourvoir mon
avenir d'un asile ou de conserver des gards pour un homme qui ne
garde point de mnagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission
avec laquelle il dserte son poste  l'heure du danger, ni mme
l'inviolable bouclier de lchet dont il se couvre, ne le
protgeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je
tendrais le dernier effort de ma volont pour sauver de l'oubli son
opprobre phmre et pour rendre immortelle l'infamie de son
nom[329]. Except Swift, y a-t-il une crature humaine qui ait plus
volontairement concentr et aigri dans son coeur le poison de la
haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au
service du juste. Au milieu de leurs excs, c'est cette persuasion qui
les relve; ils se dchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit
l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui.

     Sire, crit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la
     cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamits
     qui ont accompagn votre gouvernement, que vous n'avez jamais
     connu le langage de la vrit, tant que vous ne l'avez point
     entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop
     tard cependant pour corriger l'erreur de votre ducation. Nous
     sommes encore disposs  tenir un compte indulgent des
     pernicieuses leons que vous avez reues dans votre jeunesse et 
     fonder les plus hautes esprances sur la bienveillance naturelle
     de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un
     dessein dlibr et d'un attentat direct contre les droits
     originels sur lesquels toutes les liberts civiles et politiques
     de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupon
     si dshonorant pour votre renomme, nous aurions depuis longtemps
     adopt un style de remontrances fort loign de l'humilit de la
     plainte. Le peuple d'Angleterre est fidle  la maison de
     Hanovre, non parce qu'il prfre vainement une famille  une
     autre, mais parce qu'il est convaincu que l'tablissement de
     cette famille tait ncessaire au maintien de ses liberts
     civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des
     Stuarts doit tre averti par leur exemple, et pendant qu'il se
     glorifie de la solidit de son titre, il fera bien de se souvenir
     que, si sa couronne a t acquise par une rvolution, elle peut
     tre perdue par une autre[330].

Cherchons des gnies moins pres, et tchons de rencontrer un accent
plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouv heureux ds
le berceau, qui a tout appris sans tudes, que son pre a lev dans
la prodigalit et l'insouciance, que, ds vingt et un ans, la voix
publique a dsign comme le prince de l'loquence et le chef d'un
grand parti, libral, humain, sociable, fidle aux gnreuses
esprances,  qui ses ennemis eux-mmes pardonnaient ses fautes, que
ses amis adoraient, que le travail n'avait point lass, que les
rivalits n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gt,
amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laiss
l'empreinte de son riche gnie dans l'abondance persuasive, dans le
beau naturel, dans la clart et la facilit continue de ses discours.
Le voici qui prend la parole, pensez aux mnagements qu'il doit
garder; c'est un homme d'tat, un premier ministre, qui parle en plein
Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre 
coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui
leurs allis et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles
s'enfoncera comme une flche ardente dans le coeur et dans l'honneur
des cinq cents hommes assis pour l'couter. Il n'importe, on l'a
trahi; il veut punir les tratres, et voici  quel pilori il attache
les janissaires d'antichambre qui, par ordre du prince, viennent de
dserter au milieu du combat:

     Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts
     et assez poignants pour marquer le mpris que je ressens pour
     leur conduite. C'est un aveu effront d'immoralit politique,
     comme si cette espce de trahison tait moindre qu'aucune autre.
     Ce n'est pas seulement une dgradation d'un rang qui ne devrait
     tre occup que par la loyaut la plus pure et la plus
     exemplaire; c'est un acte qui les fait dchoir de leurs droits 
     la renomme de gentilshommes, et les rduit au niveau des plus
     bas et des plus vils de leur espce, qui insulte  la noble et
     ancienne indpendance caractristique de la pairie anglaise, et
     qui est calcul pour dshonorer et avilir la lgislature anglaise
     aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postrit.
     Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en
     vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais
     en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres
     personnes que des lords de la chambre  coucher, un tel exemple
     de la plus grossire perfidie serait fltri, comme il le mrite,
     par l'infamie et l'excration[331].

Puis se retournant vers les communes:

     Un Parlement ainsi li et contrl, sans coeur et sans libert,
     au lieu de limiter la prrogative de la couronne, l'tend,
     l'tablit et la consolide au del de tout prcdent, de toute
     condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes
     anglaises serait si ignominieusement morte  la conscience du
     poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle
     aurait si entirement oubli ses anciennes luttes et ses anciens
     triomphes dans la grande cause de la libert et de l'humanit,
     quand elle serait si indiffrente  l'objet et  l'intrt
     premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le
     courage caractristique de cette nation serait encore au niveau
     de cette preuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait
     aussi jaloux des influences secrtes qu'il est suprieur aux
     violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus
     dispos  dfendre son intrt contre la dprdation et l'insulte
     trangre qu' rencontrer face  face et jeter par terre cette
     conspiration nocturne contre la constitution[332].

Voil les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable;
jugez des autres. Une sorte d'exagration passionne rgne dans les
dbats que soulvent le procs de Warren Hastings et la Rvolution
franaise, dans la rhtorique acrimonieuse et dans la dclamation
outre de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe
sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarit brutale des
couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumuls, les
oppositions symtriquement prolonges, les priodes normes et
retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin
de faire effet. La force, c'est l leur trait, et celui du plus grand
d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. Prenez
Burke  partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il
est toujours prt  vous tenir tte. Il n'tait point entr au
Parlement, comme Fox et les deux Pitt, ds l'aurore de la jeunesse,
mais  trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire  fond de
toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les
lettres, matre d'une rudition si universelle qu'on l'a compar 
lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'tait
une large intelligence comprhensive qui, exerce par des tudes et
des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et,
par del les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la
direction invisible des vnements et l'esprit intime des choses, en
couvrant de son ddain ces prtendus hommes d'tat, troupeau profane
de manoeuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est
point grossier et matriel, et qui, bien loin d'tre capables de
diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner
une roue dans la machine. Par-dessus tant de dons, il avait une de
ces imaginations fcondantes et prcises qui croient que la
connaissance acheve est une vue intrieure, qui ne quittent point un
sujet sans l'avoir revtu de ses couleurs et de ses formes; et qui,
traversant les statistiques et le fatras des documents arides,
recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays
lointain et une nation trangre avec ses monuments, ses costumes, ses
paysages et tout le dtail mouvant des physionomies et des moeurs. 
toutes ces puissances d'esprit qui font le systmatique, il ajoutait
toutes les nergies du coeur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu,
ayant dpens sa jeunesse  compiler pour les libraires, il tait
parvenu,  force de travail et de mrite, avec une rputation pure et
une conscience intacte, sans que les preuves de sa vie obscure ou les
sductions de sa vie brillante eussent entam son indpendance ou
terni la fleur de sa loyaut. Il apportait dans la politique une
horreur du crime, une vivacit et une sincrit de conscience, une
humanit, une sensibilit, qui ne semblent convenir qu' un jeune
homme. Il appuyait la socit humaine sur des maximes de morale,
rclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et
semblait avoir pris  tche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y
a de gnreux dans le coeur humain. Il avait noblement combattu pour
de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre,
contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des
particuliers dans l'Inde. Il avait dfendu, avec des recherches
immenses et un dsintressement incontest, les Hindous tyranniss par
l'avidit anglaise, et ces derniers misrables cultivateurs qui
survivaient attachs au sol, le dos corch par le fermier, puis une
seconde fois mis  vif par le cessionnaire, livrs  une succession de
despotismes que leur brivet rendait plus rapaces, et flagells ainsi
de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernire goutte de
sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334]. Il s'tait
fait partout le champion d'un principe et le perscuteur d'un vice, et
on le voyait lancer  l'attaque toutes les forces de son tonnant
savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur
infatigable et intemprante d'un moraliste et d'un chevalier.

Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand:
autrement l'outr, le commun, le bizarre vous arrteront et vous
choqueront; mais si vous vous livrez  lui, vous serez emport et
entran. La masse norme des documents roule imptueusement dans un
courant d'loquence. Quelquefois le discours parl ou crit n'a pas
trop d'un volume pour dployer le cortge de ses preuves multiplies
et de ses courageuses colres. C'est l'expos de toute une
administration, c'est l'histoire entire de l'Inde anglaise, c'est la
thorie complte des rvolutions et de l'tat politique qui arrive
comme un vaste fleuve dbordant pour choquer, de son effort incessant
et de sa masse accumule, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque
injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'cume sur ses
remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'tranges
cratures se jouent temptueusement  la surface; il ne choisit pas,
il prodigue; il prcipite par myriades ses imaginations pullulantes,
emphase et crudits, dclamations et apostrophes, plaisanteries et
excrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des rgions
recules et des cits populeuses que sa science et sa fantaisie
infatigables ont traverses. Il dira, en parlant de ces prts
usuraires  quarante-huit pour cent et  intrts composs par
lesquels les Anglais ont dvast l'Inde, que cette dette forme
l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendre toute cette
couve rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement
nous noeuds sur noeuds de ces tnias invincibles qui dvorent la
nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335]. Rien ne lui
paratra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocit des
images, ni le cliquetis assourdissant des antithses, ni la fanfare
prolonge des maldictions, ni la gigantesque bizarrerie des
bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproch
sa pension, deviendra, parmi les cratures de la couronne, le
lviathan qui, deci del, roule sa masse colossale, joue et gambade
dans l'ocan des bonts royales, qui pourtant, tout norme qu'il soit
et quoique couvrant une lieue de son tendue, n'est aprs tout qu'une
crature, puisque ses ctes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses
oues elles-mmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son
origine et clabousse les autres d'cume, tout en lui et autour de lui
vient du trne[336]. Il n'a point de got, ses pareils non plus. La
fine dduction grecque ou franaise n'a jamais trouv place chez les
nations germaniques; tout y est gros ou mal dgrossi; il ne sert de
rien  celui-ci d'tudier Cicron et d'emprisonner son lan dans les
digues rgulires de la rhtorique latine. Il reste  demi barbare,
empt dans l'exagration et la violence; mais sa fougue est si
soutenue, sa conviction si forte, son motion si chaleureuse et si
surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute rpugnance,
qu'on ne voit plus dans ses irrgularits et ses dbordements que les
effusions d'un grand coeur et d'un profond esprit trop ouverts et trop
pleins, et qu'on admire avec une sorte de vnration inconnue cet
panchement extraordinaire, imptueux comme un torrent, large comme
une mer, o ondoie l'inpuisable varit des couleurs et des formes
sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique  cette
houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons.

[Note 310: Il faut lire dans sir Robert Filmer la thorie rgnante,
pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer
disait qu'Adam avait reu en naissant un pouvoir absolu et royal sur
tout l'univers; que dans toute runion d'hommes il y en avait un qui
tait roi lgitime, comme plus proche hritier d'Adam. "Some say it
was by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten
years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions
for his three sons."--Comparez Bossuet, _Politique fonde sur
l'criture_. Les sciences morales se dgagent en ce moment de la
thologie.]

[Note 311: Those who are united in one body and have a common
established law and judicature to appeal to, with authority to punish
offenders, are in civil society one with another.

Every one quits his executive power of nature, and resigns it to the
public.

As for the ruler, (it is said) he ought to be absolute, because he has
power to do more hurt and wrong; it is right when he does it.--This is
to think that men are so foolish, that they take care to avoid what
mischiefs may be done them by polecats or foxes; but are content, may
think it safety, to be devoured by lions.

The only way whereby any one divests himself of his natural liberty,
and puts on the bonds of civil society is by agreeing with other men
to join and unite into a community, for their comfortable, safe and
peaceable living one amongst another, in secure enjoyment of their
properties and a greater security against any that are not of it.

Nothing can make a man subject or member of a commonwealth but his
actually entering into it by positive engagement and express promise
and compact.

The great and chief end of men uniting into commonwealths and putting
themselves under government is the preservation of their property.
(Locke, _of Civil Government_.)]

[Note 312: Discours du gnral Stanhope, un des _managers_.]

[Note 313: The rights of the greatest and of the meanest subjects now
stand upon the same foundation,--the security of law common to all....
When the people had lost their rights, those of the peerage would soon
become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de Wilkes.)]

[Note 314: valuation de De Foe.]

[Note 315: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred heads,
and were each head furnished with brains, yet would they all be
insufficient to compute the number of cows, pigs, geese, and turkies,
which upon this occasion die for the good of their country!...

On the contrary, they seem to lose their temper as they lose their
appetites; every morsel they swallow, and every glass they pour down,
serves to increase their animosity.--Many an honest man, before as
harmless as a tame rabbit, when loaded with a single election dinner,
has become more dangerous than a charged culverin.

The mob meet upon the debate; fight themselves sober; and then draw
off to get drunk again, and charge for another encounter. (Goldsmith.)
Voyez aussi Hogarth.]

[Note 316: Smollett, _Peregrine Pickle_, ch. 40.]

[Note 317: Hogarth.]

[Note 318:

  Stern o'er each bosom reason holds her state;
  With daring aims irregularly great.
  Pride in their port, defiance in their eye,
  I see the lords of human kind pass by;
  Intent on high designs, a thoughtful band,
  By forms unfashioned, fresh from nature's hand;
  Fierce in their native hardiness of soul,
  True to imagined right, above control,
  While even the peasant boasts these rights to scan,
  And learns to venerate himself a man.
                                                    (Goldsmith.)]

[Note 319: Lord Chesterfield remarque qu'un Franais d'alors n'entend
point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.]

[Note 320: L'excuteur de Charles Ier.]

[Note 321: Montesquieu, liv. XIX, chap. XXVII.]

[Note 322: Jugement d'Addison.]

[Note 323: Junius a crit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu
encore dmler avec certitude son vritable nom.--Pour Sheridan, voyez
tome II, p. 85, et tome III, p. 408.--Pour Burke, tome III, p. 88.]

[Note 324: But yesterday, and _England_ might have stood against the
world; now none so poor to do her reverence.

We shall be forced ultimately to retract; let us retract while we can,
not when we must. I say we must necessarily undo these violent
oppressive acts: they must be repealed--you will repeal them; I pledge
myself for it, that you will in the end repeal them; I stake my
reputation on it:--I will consent to be taken for an idiot, if they
are not finally repealed.

You may swell every expence, and every effort, still more
extravagantly pile and accumulate every assistance you can buy or
borrow; traffic and barter with every little pitiful German prince,
that sells and sends his subjects to the shambles of a foreign prince;
your efforts are for ever vain and impotent--doubly so from this
mercenary aid on which you rely; for it irritates, to an incurable
resentment, the minds of your enemies;--to overrun them with the
mercenary sons of rapine and plunder; devoting them and their
possessions to the rapacity of hireling cruelty! If I were an
American, as I am an Englishman, while a foreign troop was landed in
my country, I never would lay down my arms--never--never--never!

But, my Lords, who is the man, that in addition to these disgraces and
mischiefs of our army, has dared to authorize and associate to our
arms the tomahawk and scalping-knife of the savage? To call into
civilized alliance the wild and inhuman savage of the woods; to
delegate to the merciless Indian the defence of disputed rights, and
to wage the horrors of barbarous war against our brethren? My Lords,
these enormities cry aloud for redress and punishment; unless
thoroughly done away, it will be a stain on the national character--it
is a violation of the Constitution--I believe it is against law.]

[Note 325: I rejoice that America has resisted; three millions of
people so dead to all the feelings of liberty, as voluntarily to let
themselves be made slaves, would have been fit instruments to make
slaves of all the rest.

Let the sacredness of their property remain inviolate; let it be
taxable only by their own consent given in their provincial
assemblies; else it will cease to be property.

This glorious spirit of whiggism animate three millions in America,
who prefer liberty with poverty to gilded chains and sordid affluence,
and who will die in defense of their rights as men, as freemen.... The
spirit which now resists your taxation in America is the same which
formerly opposed loans, benevolences, and ship money in England; the
same spirit that called England on its legs, and by the bill of rights
vindicated the English constitution; the same spirit which established
the great, fundamental essential maxim of your liberties: that no
subject of England shall be taxed but by his own consent.

As an Englishman by birth and principle, I recognise to the American
their supreme inalienable right in their property, a right which they
are justified in the defense of, to the last extremity.]

[Note 326: Probablement Junius est Philip Francis.--1769-1772.]

[Note 327: My lord, you are so little accustomed to receive any marks
of respect or esteem from the public, that if in the following lines a
compliment, or expression of applause should escape me, I fear you
would consider it as a mockery of your established character, and
perhaps an insult to your understanding.]

[Note 328: There is something in both your character and conduct,
which distinguishes you not only from all other ministers, but from
all other men. It is not that you do wrong by design, but that you
should never do right by mistake. It is not that your indolence and
your activity have been equally misapplied, but that the first uniform
principle, or, if I may call it, the genius of your life, should have
carried you through every possible change and contradiction of
conduct, without the momentary imputation or colour of virtue, and
that the wildest spirit of inconsistency should never even have
betrayed you into a wise or honourable action.]

[Note 329: You have every claim to compassion that can arise from
misery and distress. The condition you are reduced to would disarm a
private enemy of his resentment, and leave no consolation to the most
vindictive spirit, but that such an object, as you are, would disgrace
the dignity of revenge.

For my own part I do not pretend to understand those prudent forms of
decorum, those gentle rules of discretion, which some men endeavour to
unite with the conduct of the greatest and most hazardous affairs; I
should scorn to provide for a future retreat, or to keep terms with a
man, who preserves no measures with the public. Neither the abject
submission of deserting his post in the hour of danger, nor even the
sacred shield of cowardice should protect him. I would pursue him
through life, and try the best exertion of my ability to preserve the
perishable infamy of his name and make it immortal.]

[Note 330: Sir--It is the misfortune of your life, and originally the
cause of every reproach and distress which has attended your
government, that you should never have been acquainted with the
language of truth till you heard it in the complaints of your people.
It is not, however, too late to correct the error of your education.
We are still inclined to make an indulgent allowance for the
pernicious lessons you received in your youth, and to form the most
sanguine hopes from the natural benevolence of your disposition. We
are far from thinking you capable of a direct deliberate purpose to
invade those original rights of your subjects on which all their civil
and political liberties depend. Had it been possible for us to
entertain a suspicion so dishonourable to your character, we should
long since have adopted a style of remonstrance very distant from the
humility of complaint.

The people of England are loyal to the house of Hanover, not from a
vain preference of one family to another, but from a conviction that
the establishment of that family was necessary to the support of their
civil and religious liberties. This, sir, is a principle of allegiance
equally solid and rational; fit for Englishmen to adopt, and well
worthy of your majesty's encouragement. We cannot long be deluded by
nominal distinctions. The name of Stuart of itself is only
contemptible: armed with the sovereign authority, their principles are
formidable. The prince who imitates their conduct should be warned by
their example; and while he plumes himself upon the security of his
title to the crown, should remember that, as it was acquired by one
revolution, it may be lost by another.]

[Note 331: The whole compass of language affords no terms sufficiently
strong and pointed to mark the contempt which I feel for their
conduct. It is an impudent avowal of political profligacy as if that
species of treachery were less infamous than any other. It is not only
a degradation of a station which ought to be occupied only by the
highest and most exemplary honour, but forfeits their claim to the
character of gentlemen and reduces them to a level with the meanest
and the basest of their species. It insults the noble, the ancient,
and the characteristic independance of the English peerage and is
calculated to traduce and vilify the British legislature in the eyes
of all Europe, and to the latest posterity. By what magic nobility can
thus charm vice into virtue, I know not nor wish to know, but in any
other thing than politics, and among any other men than lords of the
bedchamber, such an instance of the grossest perfidy would, as it well
deserves, be branded with infamy and execration.]

[Note 332: A parliament thus fettered and controlled, without spirit
and without freedom, instead of limiting, extends, substantiates, and
establishes beyond all precedent, latitude, or condition, the
prerogatives of the crown. But though the British House of Commons
were so shamefully lost to its own weight in the constitution, were so
unmindful of its former struggles and triumphs in the great cause of
liberty and mankind, were so indifferent to those primary objects and
concerns for which it was originally instituted, I trust the
characteristic spirit of this country is still equal to the trial; I
trust Englishmen will be as jealous of secret influences as superior
to open violence; I trust they are not more ready to defend their
interest against foreign depredation and insult, than to encounter and
defeat this midnight conspiracy against the constitution. (Fox's
speeches, t. II, 262.)]

[Note 333: _Recherches sur l'origine de nos ides du beau et du
sublime._]

[Note 334: Every man of rank and landed fortune being long since
extinguished, the remaining miserable last cultivator who grows to the
soil, after having his back scored by the farmer, has it again flayed
by the whip of the assignee, and is thus by a ravenous because a
short-lived succession of claimants lashed from oppressor to
oppressor, while a single drop of blood is left as the means of
extorting a single grain of corn.]

[Note 335: That debt forms the foul putrid mucus in which are
engendered the whole brood of creeping ascarides, and the endless
involutions, the eternal knot added to a knot of those inexpugnable
tape-worms which devour the nutriment and eat up the bowels of India.]

[Note 336: The grants to the house of Russel were so enormous, as not
only to outrage economy, but even to stagger credibility. The Duke of
Bedford is the leviathan among all the creatures of the crown. He
tumbles about his unwieldy bulk; he plays and frolics in the ocean of
the royal bounty. Huge as he is, and whilst 'he lies floating many a
rood,' he is still a creature. His ribs, his fins, his whalebone, his
blubber, the very spiracles through which he spouts a torrent of brine
against his origin, and covers me all over with the spray--everything
of him and about him is from the throne.]


VI

Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'oeil toutes ces figures, et
mettez en regard les fins portraits franais de ce temps, ces
ministres allgres, ces archevques galants et gracieux, ce marchal
de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau
avec le got et l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles.
Ici[337], sous des ciels noys de brouillards ples, parmi de molles
ombres vaporeuses, apparaissent des ttes expressives ou rflchies;
la rude saillie du caractre n'a point fait peur  l'artiste; le
bouffi brutal et bte, l'trange oiseau de proie lugubre, le mufle
grognon du mauvais dogue, il a tout mis; chez lui, la politesse
niveleuse n'a point effac les asprits de l'individu sous un
agrment uniforme. La beaut s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide
dcision du regard, dans le profond srieux et dans la noblesse triste
du visage ple, dans la gravit consciencieuse et l'indomptable
rsolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lly, on voit
 ct d'eux des dames honntes, parfois svres et actives, de bonnes
mres entoures de leurs petits enfants qui les baisent et
s'embrassent; la morale est venue, et avec elle le sentiment du _home_
et de la famille, la dcence du costume, l'air pensif, la tenue
correcte des hrones de miss Burney. Ils ont russi. Bakewell
transforme et rforme leur btail, Arthur Young, leur agriculture,
Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith
leur conomie politique, Bentham leur droit pnal, Locke, Hutcheson,
Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur
morale. Ils ont pur leurs moeurs prives, ils purifient leurs moeurs
publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirms dans
leur religion. Johnson peut dire avec vrit qu'aucune nation dans le
monde ne cultive mieux son sol et son esprit. Il n'y en a pas de si
riche, de si libre, de si bien nourrie, o les efforts publics et
privs soient dirigs avec tant d'assiduit, d'nergie et d'habilet
vers l'amlioration de la chose prive et publique. Un seul point leur
manque, la haute spculation; c'est justement ce point qui, dans le
manque du reste, fait  ce moment la gloire de la France, et leurs
caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face  face et dans
une opposition trange, d'un ct le Franais dans une chaumire
lzarde, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas
des escargots et une poigne de racines, du reste enchant de son
sort, consol par une cocarde rpublicaine et des proclamations
humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de graisse, attabl
dans une chambre confortable devant le plus succulent des
_roastbeefs_, avec un pot de bire cumante, occup  gronder contre
la dtresse publique et ces tratres de ministres qui vont tout
ruiner.

Ils arrivent ainsi au seuil de la Rvolution franaise, conservateurs et
chrtiens, en face des Franais libres penseurs et rvolutionnaires.
Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux sicles vers ce
choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaill que pour l'aggraver.
Tout leur effort, toutes leurs ides, tous leurs grands hommes ont
acclr l'lan qui les prcipite vers ce conflit invitable. Cent
cinquante ans de politesse et d'ides gnrales ont persuad aux
Franais d'avoir confiance en la bont humaine et en la raison pure.
Cent cinquante ans de rflexions morales et de luttes politiques ont
rattach l'Anglais  la religion positive et  la constitution tablie.
Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des
deux ne comprend l'autre, et chacun des deux dteste l'autre. Ce que
l'un appelle rnovation, l'autre l'appelle destruction; ce que l'un
rvre comme l'tablissement du droit, l'autre le maudit comme le
renversement de tous les droits. Ce qui semble  l'un l'anantissement
de la superstition parat  l'autre l'abolition de la morale. Jamais le
contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqu en
caractres plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la
supriorit d'un penseur et l'hostilit d'un Anglais, s'est charg de
nous les montrer.

Il s'indigne  l'ide de cette farce tragi-comique qu'on appelle 
Paris la rgnration du genre humain. Il nie que la contagion d'une
pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les
badauds, qui, veills par les bourdonnements des socits
dmocratiques, se croient sur le bord d'une rvolution. Parce qu'une
demi-douzaine de sauterelles sous une fougre font retentir la prairie
de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands
troupeaux, reposant sous l'ombre des chnes britanniques, ruminent
leur pture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que
ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie,
qu'ils doivent tre en grand nombre, ou qu'aprs tout ils soient autre
chose qu'une petite troupe maigre, dessche, sautillante, quoique
bruyante et incommode, d'insectes phmres[338]. La vritable
Angleterre, tous ceux[339] qui ont sur leur tte un bon toit et sur
leur dos un bon habit n'a que de l'aversion et du ddain[340] pour
les maximes et les actes de la Rvolution franaise. La seule ide de
fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dgot
et d'horreur. Nous avons toujours souhait driver du pass tout ce
que nous possdons, comme un hritage lgu par nos anctres[341].
Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des
philosophes; ils sont consigns dans la Grande Charte. Nous rclamons
nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits
des hommes de l'Angleterre. Nous mprisons ce verbiage abstrait, qui
vide l'homme de toute quit et de tout respect pour le gonfler de
prsomption et de thories. Nous n'avons pas t prpars et
trousss, comme des oiseaux empaills dans un musum, pour tre
remplis de loques, de paille et de misrables chiffons de papier sali
 propos des droits de l'homme[342]. Notre constitution n'est pas un
contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour tre viol
tous les trois mois, mais un contrat rel par lequel roi, nobles,
peuple, glise, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne
du prince et le privilge du noble y sont aussi sacrs que la terre du
paysan ou l'outil du manoeuvre. Quelle que soit l'acquisition ou
l'hritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son
hritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver  chacun
son bien et son droit. Nous regardons les rois avec vnration, les
parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prtres
avec respect, les nobles avec dfrence[343]. Nous sommes dcids 
garder une glise tablie, une monarchie tablie, une aristocratie
tablie, une dmocratie tablie, chacune au degr o elle existe et
non  un plus grand. Nous rvrons la proprit partout, celle des
corporations comme celle des individus, celle de l'glise comme celle
du laque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemble d'hommes n'a
le droit de dpouiller un homme ni une assemble d'hommes de ce qui
est son bien authentique et son hritage transmis. Il n'y a pas un
personnage public dans ce royaume qui ne rprouve la dshonnte,
perfide et cruelle confiscation que votre assemble nationale a t
contrainte d'exercer sur votre glise[344]. Nous ne souffrirons
jamais que chez nous le domaine tabli de la ntre soit converti en
une pension qui la mette dans la dpendance du trsor. Nous avons fait
notre glise, comme notre roi et notre noblesse, indpendante; nous
voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevque prcder un duc,
un vque de Durham ou de Winchester possder dix mille livres
sterling de rente. Nous rpugnons  votre vol, d'abord parce qu'il
est un attentat  la proprit, ensuite parce qu'il est une tentative
contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de socit sans
croyances; nous drivons la justice de son origine sacre, et nous
sentons qu'en tarissant sa source on dessche tout le ruisseau. Nous
avons rejet comme un venin l'infidlit qui a sali les commencements
de notre sicle et du vtre, et nous nous en sommes purgs pendant que
vous vous en tes imbus. Aucun des hommes ns chez nous depuis
quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce
troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athisme n'est pas
seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts.
Nous sommes protestants, non par indiffrence, mais par zle[345].
L'glise et l'tat sont dans nos esprits deux ides insparables.
Nous asseyons notre tablissement sur le sentiment du droit, et le
sentiment du droit sur le respect de Dieu.

 la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour matre? Le
peuple souverain, c'est--dire l'arbitraire changeant de la majorit
compte par ttes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de
dfaire une constitution. La constitution d'un pays une fois tablie
par un contrat tacite ou exprim, il n'y a pas de pouvoir existant qui
puisse l'altrer sans violer le contrat,  moins que ce ne soit du
consentement de toutes les parties[346]. Nous nions que le plus grand
nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord
l'unanimit et confr ce droit au plus grand nombre. Nous nions que
la force brutale soit l'autorit lgitime, et que la populace soit la
nation[347]. Une vritable aristocratie naturelle n'est point dans
l'tat un intrt spar ni sparable. Quand de grandes multitudes
agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le
_peuple_; mais, si vous sparez l'espce vulgaire des hommes de leurs
chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs
naturels, je ne reconnais plus le corps vnrable que vous appelez le
peuple dans ce troupeau dband de dserteurs et de vagabonds[348].
Nous dtestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur
donnez sur les autres, et nous dtestons encore davantage le droit
d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mmes. Nous croyons
qu'une constitution est un dpt transmis  la gnration prsente par
les gnrations passes pour tre remis aux gnrations futures, et
que si une gnration peut en disposer comme de son bien, elle doit
aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un
rformateur porte la main sur les fautes de l'tat, ce doit tre
comme sur les blessures d'un pre, avec une vnration pieuse et une
sollicitude tremblante.... Par votre facilit dsordonne  changer
l'tat aussi souvent, aussi profondment, en autant de manires qu'il
y a de caprices et de modes flottantes, la continuit et la chane
entire de la communaut seront rompues. Aucune gnration ne sera
plus rattache aux autres. Les hommes vivront et mourront isols comme
les mouches d'un t[349]. Nous rpudions cette raison courte et
grossire qui spare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le
prsent, qui spare l'homme de la socit et ne le compte que pour une
tte dans un troupeau. Nous mprisons cette philosophie d'coliers et
cette arithmtique de douaniers[350], par laquelle vous dcoupez
l'tat et les droits d'aprs les lieues carres et les units
numriques. Nous avons horreur de cette grossiret cynique qui
arrachant rudement la dcente draperie de la vie, rduit une reine 
n'tre qu'une femme et une femme  n'tre qu'un animal[351], qui
jette  bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux
couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans
la bourbe populaire et les fouler sous les sabots d'une multitude
bestiale[352]. Nous avons horreur de ce nivellement systmatique qui,
dsorganisant la socit civile, amne au gouvernement des avocats
chicaniers, des usuriers pousss par une tourbe de femmes hontes,
d'hteliers, de clercs, de garons de boutique, de perruquiers, de
danseurs de thtre[353], et qui finira, si la monarchie reprend
jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus
arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].

Voil ce que Burke crivait ds 1790  l'aurore de la Rvolution
franaise[355]. L'anne d'aprs, le peuple de Birmingham allait
dtruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de
Wednesbury sortaient en corps de leurs houillres pour venir aussi au
secours du roi et de l'glise. Croisade contre croisade;
l'Angleterre effarouche tait aussi fanatique que la France
enthousiaste. Pitt dclarait qu'on ne pouvait traiter avec une nation
d'athes[356]. Burke disait que la guerre tait non entre un peuple
et un peuple, mais entre la proprit et la force. La fureur de
l'excration, de l'invective et de la destruction montait des deux
parts comme un incendie[357]. Ce n'tait point le heurt de deux
gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les
deux normes machines, lances de tout leur poids et de toute leur
vitesse, s'taient rencontres face  face, non par hasard, mais par
fatalit. Un ge entier de littrature et de philosophie avait amass
la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui
dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces
bouillonnements de la vapeur ruisselante et brlante, dans ces flammes
rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant
jusqu'au ciel, un spectateur attentif dcouvre encore l'espce et
l'accumulation de la force qui  fourni  un tel lan, disloqu de
telles cuirasses et jonch le sol de pareils dbris.

[Note 337: Lord Heathfield, the Earl of Mansfield, Major Stringer
Lawrence, lord Ashburton, lord Edgecombe, etc.]

[Note 338: Burke, _Reflexions on the French Revolution_, 1790.

Because half a dozen grasshoppers under a fern make the field ring
with their importunate chink, while thousands of great cattle reposed
beneath the shadow of the British oak, chew the cud and are silent,
pray, do not imagine that those who make the noise are the only
inhabitants of the field; that of course they are many in number; or
that after all they are other that the little shrivelled, meagre,
hopping, though loud and troublesome insects of the hour.]

[Note 339: Macaulay, _Life of William Pitt_.]

[Note 340: I almost venture to affirm that not one in a hundred among
us participates in the triumph of the Revolution Society.]

[Note 341: The very idea of the fabrication of a new government is
enough to fill us with disgust and horror. We wished always to derive
all we possess as an inheritance from our forefathers.... (We claim)
our franchises not as the rights of men, but as the rights of
Englishmen.]

[Note 342: Burke, _Appeal from the new to the old whigs_.

We have not been drawn and trussed in order that we may be filled,
like stuffed birds in a museum, with chaff and rags and paltry blurred
shreds of papers about the rights of men.]

[Note 343: We fear God, we look up with awe to kings, with affection
to parliaments, with duty to magistrates, with reverence to priests,
and with respect to nobility.]

[Note 344: There is not one public man in this kingdom who does not
reprobate the dishonest, perfidious and cruel confiscation which the
national assembly has been compelled to make.... Church and state are
ideas inseparable in our minds.... Our education is in a manner wholly
in the hands of ecclesiastics, and in all stages, from infancy to
manhood.... They never will suffer the fixed estate of the church to
be converted into a pension, to depend on the treasury.... They made
their church like their nobility, independant. They can see without
pain or grudging an archbishop precede a Duke. They can see a bishop
of Durham or of Winchester in possession of ten thousand a year.]

[Note 345: Who born within the last forty years has read a word of
Collins, and Toland, and Tindal.... and that whole race who called
themselves free-thinkers?

We are protestants not from indifference but from zeal.

Atheism is against not only our reason but our instincts.

We are resolved to keep an established church, an established
monarchy, an established aristocracy, and an established democracy,
each in the degree it exists, and in no greater.]

[Note 346: The constitution of a country being once settled upon some
compact, tacit or expressed, there is no power existing of force to
alter it without the breach of the covenant, or the consent of all the
parties.]

[Note 347: A government of five hundred country attornies and obscure
curates is not good for twenty four millions of men, though it were
chosen by eight and forty millions.

As to the share of power, authority, direction, which each individual
ought to have in the management of the state, that I must deny to be
amongst the direct original rights of man in civil society.]

[Note 348: A true natural aristocracy is not a separate interest in
the state or separable from it.... When great multitudes act together
under that discipline of nature, I recognise the people.... When you
separate the common sort of men from their proper chieftains so as to
form them into an adverse army, I no longer know that venerable object
called the people in such a disbanded race of deserters and
vagabonds.]

[Note 349: A perfect democracy is the most shameless thing in the
world.... and the most fearless.

By this unprincipled facility of changing the state as often, and as
much and in as many ways as there are floating fancies and fashions,
the whole continuity and chain of the commonwealth would be broken. No
one generation could link with the other. Men would become little
better than the flies of a summer.]

[Note 350: The metaphysics of an undergraduate and the mathematics of
an exciseman.]

[Note 351: All the decent drapery of life is to be rudely torn off....
Now a queen is but a woman, and a woman is but an animal.]

[Note 352: Learning with its natural protectors and guardians will be
cast into the mire and trodden down under the hoofs of a swinish
multitude.]

[Note 353: I am satisfied beyond a doubt that the project of turning a
great empire into a vestry or into a collection of vestries, and of
governing it in the spirit of a parochial administration is senseless
and absurd, in any mode, or with any qualifications. I can never be
convinced that the scheme of placing the highest powers of the state
in church-wardens and constables and other such officers, guided by
the prudence of litigious attornies and jew-brokers, and set in action
by shameless women of the lowest condition, by keepers of hotels,
taverns and brothels, by pert apprentices, by clerks, shop-boys,
hairdressers, fiddlers and dancers of the stage (who in such a
commonwealth as yours will in future overbear, as already they have
overborne, the sober incapacity of dull uninstructed men, of useful
but laborious occupations) can never be put into any shape, that might
not be both disgraceful and destructive.]

[Note 354: If monarchy should ever obtain an entire ascendancy in
France, it will probably be.... the most completely arbitrary power
that has ever appeared on earth.

France will be governed by the agitators in corporations, by societies
in the towns formed of directors of assignats.... attornies,
money-jobbers, speculators and adventurers, composing an ignoble
oligarchy founded on the destruction of the crown, the church, the
nobility, and the people.]

[Note 355: The effect of liberty to individuals is that they may do
what they please.... We ought to see what it will please them to do,
before we risk congratulations which may be soon turned into
complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous
tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and
descriptions elected into the Tiers-tat, nothing which they
afterwards did could appear astonishing. Of any practical experience
in the state, not one man was to be found. The best were only men of
theory. The majority was composed of practitioners in the law....
active chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty
local juridictions, country attornies, notaries, etc.

Ce qui choque et inquite Burke au plus haut degr, c'est qu'on n'y
voyait pas de reprsentants du _natural landed interest_.

Encore une phrase, car vritablement cette clairvoyance politique
touche au gnie.

Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their
disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society
cannot exist unless a controlling power upon will and appetite be
placed somewhere, and the less of it there is within, the more there
must be without. It is ordained in the eternal constitution of things
that men of intemperate minds cannot be free. Their passions forge
their fetters.]

[Note 356: "The leading features of this government are the abolition
of religion and the abolition of property." (Tome II, 17. _Discours de
Pitt_, 1795.) He desired the house to look at the state of religion in
France and asked them if they would willingly treat with a nation of
atheists. (_Ibid._)]

[Note 357: _Letter to a noble lord.--Letters on a regicide peace._]




CHAPITRE IV.

Addison.

     I. Addison et Swift dans leur sicle. -- En quoi ils se
     ressemblent et en quoi ils diffrent.

     II. L'homme. -- Son ducation et sa culture. -- Ses vers latins.
     -- Son voyage en France et en Italie. -- Son _ptre  lord
     Halifax_. -- Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son _Dialogue sur
     les mdailles_. -- Son pome sur la _Campagne de Blenheim_. -- Sa
     douceur et sa bont. -- Ses succs et son bonheur.

     III. Son srieux et sa raison. -- Ses tudes solides et son
     observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa pratique
     des affaires. -- Noblesse de son caractre et de sa conduite. --
     lvation de sa morale et de sa religion. -- Comment sa vie et
     son caractre ont contribu  l'agrment et  l'utilit de ses
     crits.

     IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre la
     vie grossire, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
     pratique, et partant banale et dcousue. -- Comment elle s'appuie
     sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle a pour but la
     satisfaction en ce monde, et le bonheur dans l'autre. --
     Mesquinerie spculative de sa conception religieuse. --
     Excellence pratique de sa conception religieuse.

     V. L'crivain. -- Conciliation de la morale et de l'lgance. --
     Quel style convient aux gens du monde. -- Mrites de ce style. --
     Inconvnients de ce style. -- Addison critique. -- Son jugement
     sur _Le Paradis perdu_. -- Accord de son art et de sa critique.
     -- Limites de la critique et de l'art classiques. -- Ce qui
     manque  l'loquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.

     VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination srieuse
     et fconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le sentiment
     religieux et potique. -- _Vision de Mirza._ -- Comment le fonds
     germanique subsiste sous la culture latine.


Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le
dix-huitime sicle et donne  l'Angleterre son assiette politique et
morale, deux hommes paraissent, suprieurs dans la politique et la
morale, tous deux crivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait
vus en Angleterre; tous deux organes accrdits d'un parti, matres
dans l'art de persuader ou de convaincre; tous deux borns dans la
philosophie et dans l'art, incapables de considrer les sentiments
d'une faon dsintresse, toujours appliqus  voir dans les choses
des motifs d'approbation ou de blme; du reste diffrents jusqu'au
contraste, l'un heureux, bienveillant, aim, l'autre ha, haineux et
le plus infortun des hommes; l'un partisan de la libert et des plus
nobles esprances de l'homme, l'autre avocat du parti rtrograde et
dtracteur acharn de la nature humaine; l'un mesur, dlicat, ayant
fourni le modle des plus solides qualits anglaises, perfectionnes
par la culture continentale; l'autre effrn et terrible, ayant donn
l'exemple des plus pres instincts anglais, dploys sans limite ni
rgle, par tous les ravages et  travers tous les dsespoirs. Pour
pntrer dans l'intrieur de cette civilisation et de ce peuple, il
n'y a pas de meilleur moyen que de s'arrter avec insistance sur
Swift et sur Addison.


I

Aprs une soire passe avec Addison, dit Steele, j'ai souvent
rflchi que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de
Trence ou de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur
naturel, et par-dessus eux une invention et un agrment[358] plus
exquis et plus dlicieux qu'on ne vit jamais en personne. Et Pope,
rival d'Addison, et rival aigri, ajoutait: Sa conversation a quelque
chose de plus charmant que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.
Ces mots expriment tout le talent d'Addison; ses crits sont des
causeries, chefs-d'oeuvre de l'urbanit et de la raison anglaises;
presque tous les dtails de son caractre et de sa vie ont contribu 
nourrir cette urbanit et cette raison.

Ds dix-sept ans, on le rencontre  l'Universit d'Oxford, studieux et
calme, amateur de promenades solitaires sous les ranges d'ormes et
parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le
fagot pineux de l'ducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien
fane sans doute, la versification latine, mais qui, compare 
l'rudition,  la thologie,  la logique du temps, est encore une
fleur. Il clbre en strophes ou en hexamtres la paix de Ryswick ou
le systme du docteur Burnet; il compose de petits pomes ingnieux
sur les marionnettes, sur la guerre des pygmes et des grues; il
apprend  louer et  badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de
succs que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et
parviennent jusqu' Boileau. En mme temps il se pntre des potes
romains; il les sait par coeur, mme les plus affects, mme Claudien
et Prudence; tout  l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de
sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces,
sa mmoire est tapisse de vers latins. On sent qu'il en a l'amour,
qu'il les scande avec volupt, qu'une belle csure le ravit, que
toutes les dlicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou
d'motion ne lui chappe, que son tact littraire s'est raffin et
prpar pour goter toutes les beauts de la pense et des
expressions. Ce penchant trop longtemps gard est un signe de petit
esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps  inventer des
centons; Addison et mieux fait d'largir sa connaissance, d'tudier
les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquit chrtienne,
l'Italie moderne, qu'il ne sait gure. Mais cette culture borne, en
le laissant moins fort, l'a rendu plus dlicat. Il a form son art en
n'tudiant que les monuments de l'urbanit latine; il a pris le got
des lgances et de finesses, des russites et des artifices de style;
il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de
perfectionner sa propre langue. Dans les rminiscences calcules,
dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits
pomes, je trouve d'avance plusieurs traits du _Spectator_.

Au sortir de l'Universit, il voyagea longuement dans les deux pays
les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit  Paris, chez
son ambassadeur, cette rgulire et brillante socit qui donna le ton
 l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une
curiosit un peu malicieuse les rvrences des dames fardes et
manires de Versailles, la grce et les civilits presque fades des
gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'gaya de nos
faons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un
cordonnier en s'abordant se flicitaient de l'honneur qu'ils avaient
de se saluer. En Italie, il admira les oeuvres d'art et les loua dans
une pitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien
crit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne
aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point
des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui
l'occuprent. Ses chers potes latins le suivaient partout; il les
avait relus avant de partir; il rcitait leurs vers dans les lieux
dont ils font mention. Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux
agrments que j'ai rencontrs dans mon voyage a t d'examiner les
diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la
figure naturelle de la contre avec les paysages que les potes nous
en ont tracs[361]. Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littrature;
rien de plus littraire et de moins pdant que le rcit qu'il en
crivit au retour[362]. Bientt cette curiosit raffine et dlicate
le conduisit aux mdailles. Il y a une parent, dit-il, entre elles
et la posie, car elles servent  commenter les anciens auteurs;
telle effigie des Grces rend visible un vers d'Horace. Et  ce sujet
il crivit un fort agrable dialogue, choisissant pour personnages des
gens bien levs, verss dans les parties les plus polies du savoir,
et qui avaient voyag dans les contres les plus civilises de
l'Europe. Il mit la scne sur les bords de la Tamise, parmi les
fraches brises qui s'lvent de la rivire et l'aimable mlange
d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363]; puis, avec
une gaiet tempre et douce, il s'y moqua des pdants, qui consument
leur vie  disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua
en homme de got et d'esprit les services que les mdailles peuvent
rendre  l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure
ducation pour un lettr homme du monde? Depuis longtemps dj il
aboutissait  la posie du monde, je veux dire aux vers corrects de
commande et de compliment. Dans toute socit polie on recherche
l'ornement de la pense; on lui veut de beaux habits rares, brillants,
qui la distinguent des penses vulgaires, et pour cela on lui impose
la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de
termes choisis, de mtaphores vrifies, d'images convenues qui sont
comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'emptrer et se
parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un
certain style, comme les autres y sont tenus d'y taler des dentelles
et sur certain patron. Addison revtit ce costume et le porta avec
correction et avec aisance, passant sans difficult d'une habitude 
une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son
principal morceau, _la Campagne_[364], est un excellent modle de
style convenable et classique. Chaque vers est plein, achev en
lui-mme, muni d'une antithse habile, ou d'une bonne pithte, ou
d'une figure abrviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie
s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a
des montagnes de morts et un fracas d'loquence autoris par Lucien;
il y a de jolis tours d'adresse oratoire imits d'Ovide; les canons
sont dsigns par des priphrases potiques comme plus tard dans
Delille[365]. Le pome est une amplification officielle et dcorative
semblable  celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de
Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opra, une comdie,
une tragdie fort admire sur la mort de Caton. Ces exercices furent
partout, au sicle dernier, un brevet d'entre dans le beau style et
dans le beau monde. Au sortir du collge, un jeune homme, du temps de
Voltaire, devait faire sa tragdie, comme aujourd'hui il doit crire
un article d'conomie politique; c'tait la preuve alors qu'il pouvait
causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut
raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'gayer, de toucher, de
parler d'amour; il sortait ainsi des tudes arides ou spciales; il
savait choisir parmi les vnements et les sentiments ceux qui peuvent
intresser ou plaire; il tait capable de tenir sa place dans la bonne
compagnie, d'y tre quelquefois agrable, de n'y tre jamais choquant.
Telle est la culture que ces ouvrages ont donne  Addison; peu
importe qu'ils soient mdiocres. Il y a mani les passions, le
comique; il a trouv dans son opra quelques peintures vives et
riantes, dans sa tragdie quelques accents nobles ou attendrissants;
il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est
acquis l'art de rendre la morale sensible et la vrit parlante; il a
su donner une physionomie aux ides, et une physionomie attachante.
Ainsi s'est form l'crivain achev, au contact de l'urbanit antique
et moderne, trangre et nationale, par le spectacle des beaux-arts,
la pratique du monde et l'tude du style, par le choix continu et
dlicat de tout ce qu'il y a d'agrable dans les choses et dans les
hommes, dans la vie et dans l'art.

Sa politesse a reu de son caractre un tour et un charme singulier.
Elle n'tait pas extrieure, simplement voulue et officielle; elle
venait du fond mme. Il tait doux et bon, d'une sensibilit fine,
timide mme jusqu' rester muet et paratre lourd en nombreuse
compagnie ou devant des trangers, ne retrouvant sa verve que devant
des amis intimes, et disant mme qu'on ne peut bien causer, sinon 
deux. Il ne pouvait souffrir la discussion pre; quand l'adversaire
tait intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute
punition, l'enfonait discrtement dans sa sottise. Il s'cartait
volontiers des contestations politiques; invit  les aborder dans son
_Spectator_, il s'enfermait dans les matires inoffensives et
gnrales qui peuvent intresser tout le monde sans choquer personne.
Il et souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig trs-dcid et
trs-fidle, il resta modr dans la polmique, et dans un temps o
les vainqueurs tchaient lgalement d'assassiner ou de ruiner les
vaincus, il se borna  montrer les fautes de raisonnement que
faisaient les tories ou  railler courtoisement leurs prjugs. 
Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand
adversaire tomb. Insult aigrement par Dennis et par Pope, il refusa
d'employer contre eux son crdit ou son esprit, et jusqu'au bout loua
Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur
la bont_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-mme. Les
plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrs taient des hommes
minents par leur humanit. Il n'y a point de socit ni de
conversation qui puisse subsister dans le monde sans bont ou quelque
autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette
raison, les hommes ont t forcs d'inventer une sorte de
bienveillance qui est ce que nous dsignons par le mot d'urbanit. Il
vient ici d'expliquer involontairement sa grce et son succs.
Quelques lignes plus loin il ajoute: La bont nat avec nous; mais la
sant, la prosprit et les bons traitements que nous recevons du
monde contribuent beaucoup  l'entretenir[366]. C'est encore
lui-mme qu'il dvoile ici: il fut trs-heureux, et son bonheur se
rpandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en mnagements
soutenus, en gaiet sereine. Ds le collge il est clbre; ses vers
latins lui donnent une place de _fellow_  Oxford; il y passe dix ans
parmi des amusements graves et des tudes qui lui plaisent. Ds
vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littrature, le loue
magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension
de trois cents guines pour achever son ducation et le prparer au
service du public. Au retour de ses voyages, son pome sur Blenheim le
place au premier rang des whigs. Il devient dput, secrtaire en chef
dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrtaire d'tat, ministre. Les
haines des partis l'pargnent; dans la dfaite universelle des whigs,
il est rlu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des
tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragdie de
_Caton_; les plus cruels pamphltaires le respectent; son honntet,
son talent, semblent levs d'un commun accord au-dessus des
contestations. Il vit dans l'abondance, l'activit et les honneurs,
sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les
affections soutenues d'amis savants et distingus qui ne peuvent se
rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les
hommes vertueux et de tous les esprits cultivs de l'Angleterre. Si
deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune,
il se tient debout sans beaucoup d'effort, par rflexion et
sang-froid, prpar aux vnements, acceptant la mdiocrit, assis
dans une tranquillit naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes
sans leur cder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt
de rvolte secrte et de souffrance intrieure. Ce sont l les sources
de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il
quelque chose de plus engageant que la politesse et l'lgance du
monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde?
Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme
heureux et bon, dont le savoir, le got, l'esprit ne s'emploient que
pour vous donner du plaisir?

[Note 358: _Humour._]

[Note 359:  lord Halifax, 1701.]

[Note 360:

  Renowned in verse each shady thicket grows
  And every stream in heavenly numbers flows...
  Where the smooth chisel all its force has shown,
  And softened into flesh the rugged stone,
  Here pleasing airs my ravisht soul confound
  With circling notes and labyrinths of sound.]

[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments
that I met with in travelling, to examine these several descriptions,
as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the
country with the landscapes that the poets have given us of it.]

[Note 362: _Remarques sur l'Italie._]

[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts
of learning, and had travelled into the most refined nations of
Europe....

Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh
breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades
and fountains, in which the whole country naturally abounds.]

[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.]

[Note 365:

  With floods of gore ... the rivers swell ...
                    Mountains of dead.
          Rows of hollow brass
  Tube behind tube the dreadful entrance keep,
  Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ...
  ... Here shattered walls, like broken rocks, from far
  Rise up in hideous views, the guilt of war;
  Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs
  Industrious to conceal great Bourbon's crimes.]

[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the
world without good-nature or something which must bear its appearance,
and supply its place. For this reason, mankind have been forced to
invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the
word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men
eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us;
health, prosperity, and kind treatment from the world are great
cherishers of it, where they find it.]


II

Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que
poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son
ducation a t aussi solide qu'lgante; il avoue mme dans son
_Spectator_ qu'il aime mieux le ton srieux que le ton plaisant. Il
est naturellement rflchi, silencieux, attentif. Il a tudi avec une
conscience d'rudit et d'observateur les lettres, les hommes et les
choses. Quand il a voyag en Italie, 'a t  la manire anglaise,
notant les diffrences des moeurs, les particularits du sol, les bons
et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de
mmoires prcis, de documents circonstancis sur les impts, les
btiments, les minraux, l'atmosphre, les ports, l'administration,
et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe
en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de
ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme
Addison, muni de chiffres exacts, de notes compltes; ces amas de
renseignements vrifis sont le fondement du sens droit des Anglais.
Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant t tour  tour ou 
la fois journaliste, dput, homme d'tat, ml de coeur et de main 
tous les combats et  toutes les chances des partis. La simple
ducation littraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner
ou de publier des ides qu'ils n'ont pas et que les autres leur
fournissent. Si les crivains veulent inventer, il faut qu'ils
regardent non les livres et les salons, mais les vnements et les
hommes; la conversation des gens spciaux leur est plus utile que
l'tude des priodes parfaites; ils ne penseront par eux-mmes
qu'autant qu'ils auront vcu ou agi. Addison sut agir et vivre.  lire
ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique
et le gouvernement lui ont donn la moiti de son esprit. Placer les
gens, manier l'argent, interprter la loi, dmler les motifs des
hommes, prvoir les altrations de l'opinion publique, tre forc de
juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intrts prsents et
grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des
adversaires, voil les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu
ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses
jugements n'taient pas des amplifications arranges par un effort de
tte, mais des observations contrles par l'exprience; on pouvait
l'couter en des sujets moraux, comme on coute un physicien en des
matires de physique; on le sentait autoris et on se sentait
instruit.

Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait
en lui ds l'abord une me singulirement leve, trs-pure,
proccupe de l'honnte jusqu' en faire son souci constant et son
plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bont
et la justice, la science et la libert. Ds sa premire jeunesse, il
s'tait joint au parti libral, et jusqu'au bout il y demeura,
esprant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les
misres o tombent les peuples qui avec leur indpendance abandonnent
leur dignit[368]. Il suivait les hautes dcouvertes de la physique
nouvelle pour rehausser encore l'ide qu'il avait de l'oeuvre divine.
Il aimait les grandes et graves motions qui nous rvlent la noblesse
de notre nature et l'infirmit de notre condition. Il employait tout
son talent et tous ses crits  nous donner le sentiment de ce que
nous valons et de ce que nous devons tre. Des deux tragdies qu'il
fit ou mdita, l'une tait sur la mort de Caton, le plus vertueux des
Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs:
encore,  la fin de la premire, il eut un scrupule, et de peur
d'excuser le suicide, il donna  Caton un remords. Son opra de
_Rosamonde_ s'achve par le conseil de prfrer l'amour honnte aux
joies dfendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont
les sermons d'un prdicateur laque. Bien plus, il a pratiqu ses
maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intgrit resta entire;
il servit les gens, souvent sans les connatre, toujours gratuitement,
refusant les prsents mme dguiss. Lorsqu'il fut hors des emplois,
sa loyaut resta entire; il persvra dans ses opinions et dans ses
amitis, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs
tombs[369], ne craignant pas de s'exposer par l  perdre les seules
ressources qu'il et encore. Il tait noble par nature, et il l'tait
aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens  tre honnte. Son
premier soin, comme il le dit, tait de ranger ses passions du ct
de la vrit. Il s'tait fait intrieurement un portrait de la
crature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par rflexion
que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes
et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de
son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout
anglaise, tait pareille. Il appuyait sa foi sur une suite rgulire
de discussions historiques[370]; il tablissait l'existence de Dieu
par une suite rgulire d'inductions morales; la dmonstration
minutieuse et solide tait partout le guide et l'auteur de ses
croyances et de ses motions. Ainsi dispos, il aimait  concevoir
Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents
et les ncessits en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la
Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la
sagesse qu'il tchait de mettre en lui-mme. Il se confiait en Dieu,
comme un tre bon et juste qui se sent aux mains d'un tre juste et
bon; il vivait volontiers dans sa pense et en sa prsence, et
songeait  l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et
accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se
trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort tait bien lger sans
doute, puisque Gay ne le souponnait pas. Addison le pria de venir
auprs de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il
voulut encore tre utile, et fit approcher lord Warwick, son
beau-fils, dont la lgret l'avait inquit plus d'une fois. Il
tait si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, aprs
avoir attendu un instant, lui dit: Cher Monsieur, vous m'avez fait
demander; je crois, j'espre que vous avez quelques commandements  me
donner; je les tiendrai pour sacrs. Le mourant, avec un effort, lui
serra la main et rpondit doucement: Voyez dans quelle paix un
chrtien peut mourir. Un instant aprs, il expira.

[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la Rpublique de
Saint-Marin.]

[Note 368: _pitre  Halifax._

  O liberty, thou Goddess heavenly bright,
  Profuse of bliss, and pregnant with delight,
  Eternal pleasures in thy presence reign,
  And smiling plenty leads thy wanton train....
  'Tis liberty that crowns Britannia's isle,
  And makes her barren rocks and her bleak mountains smile.

Sur la rpublique de Saint-Marin:

Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has
for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than
such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome,
which lies in the same country, almost destitute of inhabitants.

                         (_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)]

[Note 369: Par exemple, Halifax.]

[Note 370: _Dfense du christianisme._]


III

La grande et l'unique fin de ces considrations, dit Addison dans un
numro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du
territoire de la Grande-Bretagne[371]. Et il tient parole. Ses
journaux sont tout moraux, conseils aux familles, rprimandes aux
femmes lgres, portrait de l'honnte homme, remdes contre les
passions, rflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais
pas, ou plutt je sais trs-bien, quel succs aurait en France une
gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, gal  celui
des plus heureux romanciers modernes. Dans le dsastre de toutes les
Revues ruines par l'impt de la presse, le _Spectator_ doubla son
prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de
la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes
aux besoins du sicle et du pays.

Essayons de dcrire cette raison qui peu  peu s'est dgage du
puritanisme et de sa rigidit, de la Restauration et de son carnaval.
En mme temps que la religion et l'tat, l'esprit atteint son
quilibre. Il conoit la rgle et discipline sa conduite; il s'carte
de la vie excessive et s'tablit dans la vie sense; il fuit la vie
corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec ddain la
grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372].
Est-il possible, dit-il en parlant des farces et des assauts de
grimaces, que la nature humaine se rjouisse de sa honte, prenne
plaisir  voir sa propre figure tourne en ridicule et travestie en
des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose
de bas et d'immoral  pouvoir supporter une telle vue[373].  plus
forte raison s'lve-t-il contre la licence sans navet et la
dbauche systmatique qui fut le got et l'opprobre de la
Restauration. Il crit des articles entiers contre les jeunes gens 
la mode, sorte de vermine qui remplit Londres de ses btards; contre
les sducteurs de profession, qui sont les chevaliers errants du
vice. Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie 
ces pratiques et  ces poursuites criminelles, ils devraient
considrer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa
naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dgrade[374]. Il
raille svrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il
appelle des salamandres: Une salamandre est une sorte d'hrone de
chastet qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans tre
brle. Elle reoit auprs de son lit un homme qui vient lui faire
visite, joue avec lui toute une aprs-midi au piquet, se promne avec
lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familire avec
un tranger ds la premire vue, et n'a pas l'troitesse d'esprit de
regarder si la personne  qui elle parle a des culottes ou des
jupons[375]. Il combat en prdicateur l'usage des robes dcolletes,
et redemande gravement la chemisette et la dcence des anciens jours:
La modestie donne  la jeune fille une beaut plus grande que la
fleur de la jeunesse, rpand sur l'pouse la dignit d'une matrone,
et rtablit la veuve dans sa virginit[376]. Vous trouverez plus loin
des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des
prceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on
peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs
d'irrligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates,
mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis
les maximes contraires en pratique et en crdit. La dbauche passait
pour franaise et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par
surcrot toutes les frivolits franaises. Il se moque des femmes qui
reoivent les visiteurs  leur toilette et parlent haut au thtre.
Rien ne les expose  de plus grands dangers que cette gaiet et cette
vivacit d'humeur. La conversation et les manires des Franais
travaillent  rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plat de
l'appeler) plus veill que ne le permettent la vertu et la
discrtion. Au contraire, le souci de toute femme honnte et sage doit
tre d'empcher que son enjouement ne dgnre en lgret[377].
Vous voyez dj dans ces reproches le portrait de la mnagre sense,
de l'honnte pouse anglaise, sdentaire et grave, tout occupe de son
mari et de ses enfants. Addison revient  vingt reprises contre les
manges, les jolies enfances affectes, la coquetterie, les futilits
des dames. Il ne peut souffrir les habitudes vapores ou oisives. Il
abonde en pigrammes dveloppes contre les galanteries, les toilettes
exagres, les visites vaines[378]. Il crit le journal satirique de
l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bille, regarde le
baromtre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est
un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire.

Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il
reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se
trane toujours terre  terre, parmi les lieux communs, sans dcouvrir
des principes, sans serrer des dductions. Les hautes et fines parties
de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables,
quelque consigne bien claire, justifie par les vnements d'hier,
utile pour la journe de demain. Il remarque que les pres ne doivent
point tre inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont
pouss leurs enfants au dsespoir. Il dcouvre que les mauvais livres
sont pernicieux, parce que leur dure porte leur venin jusqu'aux
gnrations futures. Il console une femme qui a perdu son fianc en
lui reprsentant les infortunes de tant d'autres personnes qui
souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est
qu'un manuel de l'honnte homme et ressemble souvent au _Parfait
notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occup non  nous distraire,
mais  nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de
dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il
veut que sa lecture profite  sa conduite et que son journal lui
suggre une rsolution.  ce titre Addison prend des motifs partout.
Il songe  la vie future, mais il n'oublie pas la vie prsente; il
appuie la vertu sur l'intrt bien entendu. Il ne pousse  bout aucun
principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine
public, d'aprs leur bont visible, ne tirant que leurs premires
consquences, vitant la puissante pression logique qui gte tout,
parce qu'elle exprime trop. Regardez-le tablir une maxime, par
exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte
et ple-mle: d'abord l'inconstance nous expose aux mpris; ensuite
elle nous met dans une inquitude perptuelle; en outre, elle nous
empche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le
grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce
qu'il y a de plus contraire  la nature immuable de Dieu qui doit tre
notre modle. Le tout est illustr  la fin par une citation de Dryden
et des vers d'Horace. Ce mlange et ce dcousu peignent bien l'esprit
ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique
qui sait matriser son auditoire. Addison persuade le public, parce
qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce
qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est troit.

Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occup 
dcouvrir de bons motifs d'action. Quel personnage rflchi, toujours
gal et digne! Comme il est muni de rsolutions et de maximes! Tout ce
qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou
disciplin. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il
est toujours prpar et  l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un
automate. Le raisonnement l'a fig et envahi. Voyez, par exemple, de
quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire,
annonant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en
extraordinaires, se tranant en exordes, en prparations, en exposs
de mthodes, en commmorations de la sainte criture[379]. Aprs six
lignes de cette morale, un Franais irait prendre l'air dans la rue.
Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter  la pit on
l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprsence de Dieu nous
fournissent trois sortes de motifs, et si on lui dveloppait
dmonstrativement ces trois sortes, la premire, la seconde et la
troisime? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des
chiffres au milieu des passions vivantes, les tiqueter, les classer
comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le
mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du
ct de l'honneur et du devoir, voil la morale chez Addison et en
Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqu aux
intrts de l'me; un prdicateur l-bas n'est qu'un conomiste en
rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et rfute le
vice comme les prohibitions.

Rien de sublime ni de chimrique dans le but qu'il nous propose; tout
y est pratique, c'est--dire bourgeois et sens; il s'agit d'tre 
l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381]. _To be easy_, mot
intraduisible, tout anglais, qui signifie l'tat confortable de l'me,
tat moyen de satisfaction calme, d'action approuve et de conscience
sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles
soigneusement et rgulirement accomplies. Il faut voir avec quelle
complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les srieux
contentements du citoyen et du propritaire: J'ai choisi ce titre de
franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le
plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du
gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je
n'hsiterais pas  prendre le pas sur un marquis franais, et quand je
vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin  choux, je
le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le
propritaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir
indicible  appeler une chose sa proprit. Une terre franche, quand
elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son matre
heureux de sa possession et rsolu pour sa dfense.... Je me considre
comme un de ceux qui donnent leur consentement  toutes les lois qui
passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'lection, n'est loign
que d'un degr du lgislateur, et par cette raison doit se lever pour
la dfense des lois qui sont jusqu' un certain point son
ouvrage[382]. Ce sont l tous les sentiments anglais, composs de
calcul et d'orgueil, nergiques et austres, et ce portrait s'achve
par celui de l'homme mari: Rien n'est plus agrable au coeur de
l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement
partag  cet gard,  titre de pre de famille. Je suis
perptuellement occup  donner des ordres,  prescrire des devoirs,
 couter des parties,  administrer la justice,  distribuer des
rcompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un
tat patriarcal o je suis,  la fois roi et prtre.... Quand je vois
mon petit peuple devant moi, je me rjouis d'avoir fourni des
accroissements  mon espce,  mon pays,  ma religion, en produisant
un tel nombre de cratures raisonnables, de citoyens et de chrtiens.
Je suis content de me voir ainsi perptu; et comme il n'y a point de
production comparable  celle d'une crature humaine, je suis plus
fier d'avoir t l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que
si j'avais bti  mes frais cent pyramides ou publi cent volumes du
plus bel esprit et de la plus belle science[383]. Si maintenant vous
prenez l'homme hors de sa terre et de son mnage, seul  seul avec
lui-mme, dans les moments d'oisivet ou de rverie, vous le trouverez
aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres;
il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de
lui-mme et de la vie. C'est pourquoi il songe  la mort. L'homme du
Nord porte volontiers sa pense vers la dissolution finale et l'obscur
avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre
abbaye de Westminster, pleine de tombes. Il se plat  regarder les
fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crnes que roule
chaque pellete de terre, et considrant la multitude d'hommes de
toute espce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus
qu'une poussire, il pense au grand jour o tous les mortels,
contemporains, apparatront ensemble[384] devant le juge, pour entrer
dans l'ternit heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de
suite son motion se transforme en mditations profitables. Au fond de
sa morale est une balance qui pse des quantits de bonheur. Il
s'excite par des comparaisons mathmatiques  prfrer l'avenir au
prsent. Il essaye de se reprsenter, par des amas de chiffres, la
disproportion de notre courte dure et de l'ternit infinie. Ainsi
nat cette religion, oeuvre du temprament mlancolique et de la
logique acquise, o l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire 
l'idal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments
de pote par des additions de financier.

En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop
dfinir et prouver Dieu; la religion est plutt une affaire de
sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des
dmonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop prcis. C'est le
coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me
faites croire aux antipodes par des rcits et des vraisemblances
gographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a
gure que des arguments de collge ou d'dification assez semblables 
ceux de l'abb Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes
leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de
dialectique ou comme des sources d'motion. Joignez-y des motifs
d'intrt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues,
mais non des convertis: voil ses preuves. On trouve un fonds de
grossiret dans cette faon de traiter les choses divines, et on aime
encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le rduisant
 n'tre qu'un homme agrandi. Cette nettet et cette troitesse vont
jusqu' dcrire le ciel. Il est un endroit o la Divinit se dvoile
par une gloire suprieure et visible. C'est l que, selon l'criture,
les hirarchies clestes et les lgions innombrables des anges
entourent perptuellement le trne de Dieu de leurs alleluias et de
leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit tre lev le trne de
Dieu! Combien grande doit tre la majest d'un lieu o tout l'art de
la cration a t employ et que Dieu a choisi pour se manifester de
la faon la plus magnifique! Quelle doit tre cette architecture
leve par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse
infinie[385]! De plus, l'endroit doit tre trs-grand, et on y fait
de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y
a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La mme
prcision littrale et lourde lui fait rechercher quelle espce de
bonheur auront les lus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la
Providence et comprendront toutes ses dmarches depuis le
commencement jusqu' la fin des temps. De plus il y a certainement
dans les esprits une facult par laquelle ils se peroivent les uns
les autres, comme nos sens font des objets matriels, et il n'est pas
douteux que nos mes, quand elles seront dlivres de leurs corps ou
places dans des corps glorieux, pourront par cette facult, en
quelque partie de l'espace qu'elles rsident, apercevoir toujours la
prsence divine[387]. Vous rpugnez  cette philosophie si basse. Un
mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: L'affaire du
genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutt d'agir que de
savoir[388]. Or, une pareille philosophie est aussi utile dans
l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spculation
deviennent des mrites en pratique. Elle suit terre  terre la
religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorit d'une
tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clerg tabli,
de crmonies visibles, d'habitudes journalires! Elle emploie pour
arguments l'utilit publique, l'exemple des grands hommes, la grosse
logique, l'interprtation littrale et les textes palpables; quel
meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves
jusqu' la vulgarit de son intelligence et de ses besoins! Elle
humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle
dfinit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie
pour la faire dsirer? La posie des grandes inductions philosophiques
est faible auprs de la persuasion intime enracine par tant de
descriptions positives et dtailles. Ainsi nat la pit active, et
la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle
d'Addison est belle, tant elle est forte. L'nergie du sentiment sauve
les misres du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est mu;
les minuties, la pdanterie disparaissent. On ne voit plus en lui
qu'une me pntre jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est
plus un prdicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son
mtier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa
seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec
vnration tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvel ou
confondu. Il n'y a pas jusqu' des prescriptions de catchisme que la
sincrit de ses motions ne rende respectables. Il demande des jours
fixes de dvotion et de mditation qui puissent rgulirement nous
rappeler  la pense de notre Crateur et de notre foi. Il insre des
prires dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous
recommandant d'avoir perptuellement prsente l'ide du souverain
Matre. Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impit  la
mode qui consiste  employer son nom dans les occasions les plus
triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en
lumire l'horreur et le sacrilge d'une telle pratique[390]. Un
Franais, au premier mot, entendant qu'on lui dfend de jurer, rirait
peut-tre:  ses yeux, c'est l une affaire de bon got, non de
morale. Mais s'il entendait Addison lui-mme prononcer ce que je viens
de traduire, il ne rirait plus.

[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish
vice and ignorance out of the territories of Great Britain.]

[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the
patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not
guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating
after this manner the Human Face Divine.

                                          (_Spectator_, n 173.)]

[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its
disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to
ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion?
There is something disingenuous and immoral in the being able to bear
such a sight.

                                             (_Tatler_, n 108.)]

[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these
criminal pursuits and practices, they ought to consider that they
render themselves more vile and despicable than any innocent man can
be, whatever low station his fortune or birth have placed him in.

                                           (_Guardian_, n 123.)]

[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads
upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A
salamander knows no distinction of sex in those she converses with,
grows familiar with a stranger at first sight, and is not so
narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in
breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side,
plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or
three hours by moon-light.

                                          (_Spectator_, n 198.)]

[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my
gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty
of their characters, and not to imitate the nakedness but the
innocence of their mother Eve.

In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of
youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates
the widow in her virginity.

         (_Guardian_, n 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)]

[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers
than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of
the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous
woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the
contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make
the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more
awakened than is consistent either with virtue or discretion.
(_Spectator_, n 45.)]

[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.]

[Note 379: _Spectator_, 397.]

[Note 380: _Ibid._, 571.]

[Note 381: To be easy here and happy afterwards.]

[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is
what I most glory in, and most effectually calls to my mind the
happiness of that government under which I live. As a British
freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and
when I see one of my countrymen amusing himself in his little
cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the
owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable
pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but
in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and
stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my
consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove
from a legislator, and for that reason ought to stand up in the
defence of those laws which are in some degree of his own making.

                                           (_Freeholder_, n 1.)]

[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or
dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the
father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in
prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and
in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a
patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest....
When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I
have made to my species, to my country, to my religion, in having
produced such a number of reasonable creatures, citizens, and
christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there
is no production comparable to that of a human creature, I am more
proud of having been the occasion of ten such glorious productions,
than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published
as many volumes of the finest wit and learning.

                                          (_Spectator_, n 500.)]

[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the
digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown
up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering
earth, that some time or other, had a place in the composition of a
human body.... I consider that great day when we shall all of us be
contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os}
26 et 575.)]

[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all
the immensity of space, there is one part of it in which he discovers
himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where
the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial
hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as
perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of
praise.... With how much skill must the throne of God be erected!...
How great must be the majesty of that place, where the whole art of
creation has been employed, and where God has chosen to show himself
in the most magnificent manner! What must be the architecture of
infinite power under the direction of infinite wisdom!

                                (_Spectator_, n{os} 580 et 531.)]

[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.]

[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they
apprehend one another, as our senses do material objects, and there is
no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in
glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space
they reside, be always sensible of the Divine Presence.

                           (_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)]

[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than
to know.]

[Note 389: Tatler, 257.]

[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a
particular manner banish from among us that prevailing impiety of
using his name on the most trivial occasions.... What can we think of
those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions
of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who
admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous
phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by
solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to
set forth the horror and profaneness of such a practice.

                                          (_Spectator_, n 535.)]


IV

Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale  la mode.
Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honntes
n'taient point polis, et les gens polis n'taient point honntes; la
pit tait fanatique et l'urbanit dbauche; dans les moeurs, comme
dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des
libertins. Pour la premire fois, Addison rconcilia le vertu avec
l'lgance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrment au
service de la raison.

On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du
ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de
moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des
bibliothques, des coles et des collges, pour l'installer dans les
clubs et dans les assembles, aux tables  th et aux cafs. Ainsi je
recommande fort particulirement mes mditations  toutes les
familles bien rgles, qui chaque matin rservent une heure au
djeuner de th, pain et beurre, les engageant, pour leur bien,  se
faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des
cuillers et du plateau[391]. Vous voyez ici un demi-sourire; une
petite ironie est venue temprer l'ide srieuse; c'est l'accent d'un
homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'gaye, mme  ses
dpens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison.

Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du
premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur,
sans rflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui
lisent une page entre deux bouches de gteau[392], des dames qui
interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots
spciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que
des termes clairs, de l'usage commun, o l'esprit entre de prime-saut
comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux,
la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le
monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni
les -peu-prs de l'improvisation et de l'inexprience. Il exige la
science du style comme la science des faons. Il veut des mots exacts
qui expriment les fines nuances de la pense, et des mots mesurs qui
cartent les impressions choquantes ou extrmes. Il souhaite des
phrases dveloppes qui, lui prsentant la mme ide sous plusieurs
faces, l'impriment aisment dans son esprit distrait. Il demande des
alliances de mots qui, prsentant une ide connue sous une forme
piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison
lui donne tout ce qu'il dsire; ses crits sont la pure source du
style classique; jamais en Angleterre on n'a parl de meilleur ton.
Les ornements y abondent, et jamais la rhtorique n'y a part. Partout
de justes oppositions qui ne servent qu' la clart et ne sont point
trop prolonges; d'heureuses expressions aisment trouves qui donnent
aux choses un tour ingnieux et nouveau; des priodes harmonieuses o
les sons coulent les uns dans les autres avec la diversit et la
douceur d'un ruisseau calme; une veine fconde d'inventions et
d'images o luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui
essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du pote et
de ses liberts: Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans
la lente dmarche qui la mne d'une saison  l'autre, ou de suivre sa
conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il
peut accumuler dans sa description toutes les beauts du printemps et
de l'automne, et, pour tre plus agrable, mettre tous les mois 
contribution. Ses rosiers, ses chvrefeuilles, ses jasmins fleuriront
ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en mme temps
d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point
rduit  certaines sortes de plantes; il convient galement au chne
et au myrte, et s'accommode de lui-mme aux produits de tous les
climats. Ses orangers peuvent y crotre sauvages; il y aura des myrtes
dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se
procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout
cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agrable, il peut
faire des espces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux
couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les
jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent tre aussi riches
et aussi harmonieux, ses bois aussi pais et aussi sombres qu'il le
dsire. Une vaste perspective lui cote aussi peu qu'une petite; il
peut aussi aisment lancer ses cascades sur un prcipice haut d'un
demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents  son
choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivires par tous les
dtours varis qui charmeront le mieux l'imagination du
lecteur[393]. Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il
accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser.
Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine
encore plus aimable qu'il n'est; nulle prtention; jamais d'efforts;
des mnagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient
sans les demander; le don d'tre enjou et agrable; un badinage fin,
des railleries sans aigreur, une gaiet soutenue; l'art de prendre en
toute chose la fleur la plus panouie et la plus frache, et de la
respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique,
l'exprience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant,
les offrant au moment choisi, promptes  se retirer ds que la
conversation les a gots et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames
places au premier rang[394], arbitres des dlicatesses, entoures
d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'clat du monde par
l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grce de
leurs sourires: voil le spectacle intrieur o l'crivain s'est form
et s'est complu.

[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down
from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it
said of me that I have brought philosophy out of closets and
libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at
tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very
particular manner recommend those my speculations to all well
regulated families that set apart an hour in every morning for tea,
and bread and butter; and would earnestly advise them for their good
to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon
as a part of the tea equipage.

                                           (_Spectator_, n 10.)]

[Note 392: Bohea-rolls.]

[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which
she makes from one season to another, or to observe her conduct in the
successive production of plants or flowers. He may draw into his
description all the beauties of the spring and autumn, and make the
whole year contribute something to render it more agreeable. His
rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds
be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His
soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper
either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every
climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every
hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can
quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish
out any agreeable scene, he can make several new species of flowers,
with richer scents and higher colours, than any that grow in the
gardens of nature. His concerts of birds may be as full and
harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at
no more expense in a long vista than a short one, and can as easily
throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of
twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course
of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful
to the reader's imagination.

                                          (_Spectator_, n 148.)]

[Note 394: _Spectator_, 423, 265.]


V

Tant d'avantages ne vont point sans inconvnients. Les biensances du
monde, qui attnuent les expressions, moussent le style;  force de
rgler ce qui est primesautier et de temprer ce qui est vhment,
elles amnent le langage effac et uniforme. Il ne faut point toujours
vouloir plaire, surtout plaire  l'oreille. M. de Chateaubriand se
glorifiait de n'avoir pas admis une seule lision dans le chant de
Cymodoce; tant pis pour Cymodoce. Pareillement, les commentateurs
qui notent dans Addison le balancement des priodes lui font
tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La
rotondit des phrases est un misrable mrite et nuit aux autres.
Calculer les longues et les brves, poursuivre partout l'euphonie,
songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gtent
un crivain. Chaque ide a son accent, et tout notre travail doit tre
de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans
notre esprit. Nous devons copier et noter notre pense avec le flot
d'motions et d'images qui la soulvent, sans autre souci que celui de
l'exactitude et de la clart. Une phrase vraie vaut cent priodes
nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement
du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des ttes
vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Flchier pour
trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme rgulier mutile l'lan de
l'invention naturelle; les nuances de la vision intrieure
disparaissent; nous ne voyons plus une me qui pense ou sent, mais des
doigts qui scandent: la priode continue ressemble aux ciseaux de La
Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prtexte de les
orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison,
quelque monotonie. Il a l'air de s'couter parler. Il est trop modr,
trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de
Thodose et Constance, touchent mdiocrement; qui aurait envie de
pleurer en coutant des priodes comme celle-ci? Constance, sachant
que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir pouss son amant 
de telles extrmits, ne voulait pas recevoir de consolations; elle
s'accusait elle-mme  prsent d'avoir si docilement prt l'oreille 
une proposition de mariage, et regardait son nouveau prtendant comme
le meurtrier de Thodose; bref, elle se rsolut  souffrir les
derniers effets de la colre de son pre plutt que de se soumettre 
un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].
Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? O sont les mouvements
passionns qu'Addison prtend peindre? Ceci est racont, mais n'est
point _vu_.

Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesur et
raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il
a ses rgles en poche et les tire  tout propos. Il ne remonte pas 
la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la
violence et la lucidit de l'inspiration naturelle; il s'arrte dans
les rgions moyennes, parmi les prceptes, sous la conduite du got et
du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si
solide et si mdiocre. Ceux qui cherchent des ides feront bien de ne
point lire son _Essai sur l'imagination_, si vant, si bien crit,
mais d'une philosophie si courte, si ordinaire, toute rabaisse par
l'intervention des causes finales. Son clbre commentaire du _Paradis
perdu_ ne vaut gure mieux que les dissertations de Batteux et du P.
Bossu. Il y a tel endroit o il compare, presque sur la mme ligne,
Homre, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un pome en
est pour lui le premier mrite. Les purs classiques gotent mieux
l'arrangement et le bon ordre que la vrit nave et la forte
invention. Ils ont toujours en main leur manuel de posie: si vous
tes conforme au patron tabli, vous avez du gnie; sinon, non.
Addison, pour louer Milton, tablit que, selon la rgle du pome
pique, l'action du _Paradis_ est une, complte et grande; que les
caractres y sont varis et d'un intrt universel, que les sentiments
y sont naturels, appropris et levs; que le style y est clair,
diversifi et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un
certificat d'Aristote. coutez par exemple ces froides minuties de la
dissertation classique: Si j'avais suivi la mthode de M. Bossu dans
mon premier article sur Milton, j'aurais dat l'action du _Paradis
perdu_ du discours de Raphal au cinquime livre[397].--Quoique
l'allgorie du Pch et de la Mort puisse en quelque mesure tre
excuse par sa beaut, je ne saurais admettre que deux personnages
d'une existence si chimrique soient les acteurs convenables d'un
pome pique. Plus loin il dfinit les machines potiques, les
conditions de leur structure, l'utilit de leur emploi. Il me semble
voir un menuisier qui vrifie la construction d'un escalier. Ne croyez
pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les
admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le pre et les
politesses monarchiques dont se rgalent les personnages de la
Trinit. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de
caserne, leurs disputes d'cole, leur style de puritains aigres ou de
royalistes dvots n'ont pour lui rien de faux ni de dsagrable. La
pdanterie d'Adam et ses prdications de mnage lui semblent convenir
au pur tat d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers
sicles n'ont jamais conu l'esprit humain que comme cultiv.
L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspir leur chappent;  plus
forte raison tous les personnages qui sont au del de l'homme: leur
monde se rduit  la terre, et la terre au cabinet d'tude et au
salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent,
c'est pour transformer la nature en un jardin compass et Dieu en un
surveillant moral. Ils rduisent le gnie  l'loquence, la posie au
discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beaut dans la raison,
sorte de facult moyenne, impropre  l'invention, puissante pour la
rgle, qui quilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue
le got arbitre des lettres en mme temps que la morale arbitre des
actions. Ils cartent les jeux de mots, les grossirets sensuelles,
les carts d'imagination, les invraisemblances, les atrocits et tout
le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'
demi dans les profondes perces par lesquelles il entre au coeur de
l'homme pour y dvoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien tre
touchs, mais non renverss; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils
exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voil l'objet de
leur littrature. Telle est la critique d'Addison, semblable  son
art, ne, comme son art, de l'urbanit classique, approprie, comme
son art,  la vie mondaine, ayant la mme solidit et les mmes
limites parce qu'elle a les mmes sources, qui sont la rgle et
l'agrment.

[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la
dcomposition de la priode, la proportion des longues et des brves,
l'tude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux.

                                          (_Spectator_, n 411.)]

[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her
marriage could have driven him to such extremities, was not to be
comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear
to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the
murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost
effects of her father's displeasure rather than to comply with a
marriage which appeared to her so full of guilt and horror.

                                          (_Spectator_, n 164.)]

[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on
Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the
beginning of Raphael's speech in this book, etc.

                                          (_Spectator_, n 327.)]

[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.]


VI

Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien
des choses n'y sont point agrables  un Franais. C'est en France que
l'ge classique a rencontr sa perfection; de sorte que, compars 
lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si lgant
chez lui, ne l'est point tout  fait pour nous. Auprs de Tillotson,
c'est le plus charmant homme du monde. Auprs de Montesquieu, il n'est
qu' demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes
allures, les faciles changements de ton, le sourire ais, vite effac
et vite repris, ne s'y rencontrent gure. Il se trane en phrases
longues et trop uniformes; sa priode est trop carre; on pourrait
l'allger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va
dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin,
mme du grec; il tale et allonge indfiniment l'enduit utile et
pteux de sa morale. Il ne craint pas d'tre ennuyeux. C'est que
devant des Anglais cela n'est pas  craindre. Des gens qui aiment les
sermons dmonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles
en fait d'amusement. Souvenez-vous que l-bas les femmes vont par
plaisir aux _meetings_ et se divertissent  couter pendant une
demi-journe des discours sur l'ivrognerie ou sur l'chelle mobile;
ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit
toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une
politesse moins fine et des compliments moins dguiss. Quand Addison
les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa
rvrence est toujours accompagne d'un avertissement; voyez ce mot
sur les toilettes trop clatantes: Je contemplai ce petit groupe
bigarr avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me
demandai d'abord si ce n'tait pas une ambassade de reines indiennes;
mais, les ayant regardes de face, je me dtrompai  l'instant et je
vis tant de beaut dans chaque visage que je les reconnus pour
anglais; nul autre pays n'et pu produire de telles joues, de telles
lvres et de tels yeux[399]. Dans cette raillerie discrte, tempre
par une admiration presque officielle, vous apercevez la manire
anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis--vis d'elles, est
toujours un prdicateur laque; elles sont pour lui des enfants
charmants ou des mnagres utiles, jamais des reines de salon ou des
gales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames
lgitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites
filles  qui on promet, si elles veulent tre sages, de leur rendre
leur poupe ou leur gteau[400]. Elles devraient rflchir aux
grandes souffrances et aux perscutions auxquelles elles s'exposent
par l'opinitret de leur conduite. Elles ne sont plus lues dans les
clubs quand on nomme les belles dont on boit la sant; elles sont
obliges par leurs principes de se coller une mouche sur le ct du
front o cela va le plus mal; elles se condamnent  perdre les
toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait
une arme et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux  plumes; elles
sont forces de vivre  la campagne et de nourrir leurs poulets, juste
dans le temps o elles auraient pu se montrer  la cour et taler une
robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est
choqu de voir un beau sein soulev par une rage politique qui est
dplaisante mme dans un sexe plus rude et plus pre.... Et cependant
nous avons souvent le chagrin de voir un corset prs d'tre rompu par
l'effort d'une colre sditieuse, et d'entendre les passions les plus
viriles exprimes par les plus douces voix.... Mais, heureusement, ce
chagrin est rare; l o croissent un grand nombre de fleurs, la terre
de loin en semble couverte; on est oblig d'avancer et d'entrer, avant
de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont pouss dans
ce bel assemblage de couleurs. Cette galanterie est trop pose; on
est un peu choqu de voir une femme touche de si prs par des mains
si rflchies. C'est de l'urbanit de moraliste; il a beau tre bien
lev, il n'est point tout  fait aimable, et, si nous devons aller
prendre de lui des leons de pdagogie et de conduite, il pourra venir
chercher prs de nous des modles de savoir-vivre et de conversation.

[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little
party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at
first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my
going about in the pit, and taking them in front, I was immediately
undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all
to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be
the growth of any other country. The complexion of their faces
hindered me from observing any farther the colour of their hoods,
though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which
appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up
in those pretty ornaments they wore upon their heads.

                                          (_Spectator_, n 265.)]

[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and
persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their
behaviour. They lose their elections in every club where they are set
up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on
the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage
of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and
are never the better for all the young fellows that wear hats and
feathers. They are forced to live in the country and feed their
chickens at the same time that they might show themselves at court and
appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must
go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out
of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom
heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex,
which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our
misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with
sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest
voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at
distance seems entirely covered with them, and we must walk into it
before we can distinguish the several weeds that spring up in such a
beautiful mass of colours.

                                  (_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)]


VII

Si le premier soin du Franais en socit est d'tre aimable, celui de
l'Anglais est de rester digne; leur temprament les porte 
l'immobilit, comme le ntre nous porte aux gestes; et leur
plaisanterie est aussi grave que la ntre est gaie. Le rire chez eux
est tout en dedans; ils vitent de se livrer; ils s'amusent
silencieusement. Consentez  comprendre ce genre d'esprit, il finira
par vous plaire. Quand le flegme est joint  la douceur, comme dans
Addison, il est aussi agrable que piquant. On est charm de
rencontrer un homme enjou et pourtant matre de lui-mme. On est tout
tonn de voir ensemble deux qualits aussi contraires. Chacune
d'elles rehausse et tempre l'autre. On n'est point rebut par
l'cret venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue,
comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entire de la rare
alliance qui assemble pour la premire fois la tenue srieuse et la
bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais got du
thtre et du public[401]. Rien n'a plus amus la ville, dans ces
dernires annes, que le combat du signor Nicolini contre un lion, 
Haymarket, spectacle qui a t donn fort souvent,  la satisfaction
gnrale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la
Grande-Bretagne.... Le premier lion tait un moucheur de chandelles,
homme d'un naturel colrique et entt qui outrepassait son rle, et
ne se laissait pas tuer aussi aisment qu'il l'aurait d.... Le second
lion tait un tailleur par mtier, appartenant au thtre, et qui
avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le
premier tait trop furieux, celui-ci tait trop mouton, tellement
qu'aprs une courte et modeste promenade sur les planches, il se
laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec
lui ou lui donner l'occasion de dployer toute la varit de ses
postures italiennes. On dit,  la vrit, qu'un jour il lui fit une
dchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'tait seulement
pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualit particulire de
tailleur.... Le lion qui joue  prsent est,  ce que j'apprends, un
gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite
que son nom reste cach. Il allgue trs-noblement comme excuse qu'il
ne joue pas pour le gain; qu'il se livre  un plaisir innocent; qu'il
vaut mieux passer sa soire de cette faon qu' jouer ou  boire....
Le caractre de ce gentleman est un si heureux mlange de douceur et
de frocit qu'il surpasse ses deux prdcesseurs et attire de plus
grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mmoire d'homme....
J'ai racont ce combat du lion pour montrer quels sont  prsent les
divertissements favoris des gens bien levs de la Grande-Bretagne.

Il y a beaucoup d'originalit dans cette gaiet grave. En gnral, la
singularit est dans le got du pays; ils aiment  tre frapps
fortement par des contrastes. Notre littrature leur semble efface;
en revanche, nous les trouvons souvent peu dlicats. Tel numro du
_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres et choqu 
Paris. Par exemple, Addison raconte en manire de rve la dissection
du cerveau d'un lgant[402]: La glande pinale, que plusieurs de nos
philosophes modernes considrent comme le sige de l'me, exhalait une
trs-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle tait enferme
dans une sorte de substance corne taille en une infinit de petites
facettes ou miroirs, lesquels taient imperceptibles  l'oeil nu; de
telle sorte que l'me, s'il y en avait une l, avait d passer tout
son temps  contempler ses propres beauts. Nous observmes un large
ventricule, ou cavit, dans le sinciput, lequel tait rempli de
rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvmes rien de
remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme
on peut traduire, les muscles qui lorgnent, taient fort diminus et
altrs par l'usage, tandis que l'lvateur, c'est--dire le muscle
qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout
servi. Ces dtails anatomiques, qui nous dgoteraient, amusent un
esprit positif; la crudit n'est pour lui que de l'exactitude; habitu
aux images prcises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le
style mdical. Addison n'a pas nos rpugnances. Pour railler un vice,
il se fait mathmaticien, conomiste, pdant, apothicaire. Les termes
spciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et
condamne les jupons avec des formules de procdure. Il enseigne le
maniement de l'ventail comme une charge en douze temps. Il dresse la
liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui
les ont mis dans ce triste tat. William Simple, frapp  l'Opra par
un regard adress  un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, bless
par le frlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly prsentant 
Flavia son gant (qu'elle avait laiss tomber exprs), Flavia reut le
gant, et tua l'homme d'une rvrence[403]. D'autres statistiques,
avec rcapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du
saut de Leucade. Aridus, beau jeune homme d'pire, amoureux de
Praxino, femme de Thespis, fut retir sain et sauf, hormis deux
dents casses et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus,
passionnment pris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut
de sa chute; sur quoi la femme pousa son amant[404]. Vous voyez
cette trange faon de peindre les sottises humaines: on l'appelle
_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se
contenir, des faons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds
d'invention nergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les
agrments qui contentent son esprit et son got ressemblent aux
liqueurs qui conviennent  son palais et  son estomac.

[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of
greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a
lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the
general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom
of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a
fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not
suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The
second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and
had the character of a mild and peaceable man in his profession. If
the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so
much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at
the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him
an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said
indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But
this was only to make work for himself, in his private character of a
tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country
gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be
concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not
act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it
is better to pass away an evening in this manner than in gaming and
drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy
mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his
predecessors, and has drawn together greater audiences than have been
known in the memory of man.... In the mean time, I have related this
combat of the lion to show what are at present the reigning
entertainments of the politer part of Great Britain.

                                           (_Spectator_, n 13.)]

[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers
suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and
orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut
into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to
the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here,
must have been always taken up in contemplating her own beauties. We
observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with
ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very
remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as
we may translate it into English, the ogling muscles, were very much
worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or
the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have
been used at all.

                                          (_Spectator_, n 375.)]

[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an
eye that was aimed at one that stood by him.

Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone
petticoat.

Ned Courtly, presenting Flavia with her glove (which she had dropped
on purpose), she received it and took away his life with a curtesy.

John Gosselin, having received a slight hurt from a pair of blue eyes,
as he was making his escape was dispatched by a smile.

                                          (_Spectator_, n 377.)]

[Note 404: Aridus a beautiful youth of Epirus, in love with Praxinoe,
the wife of Thespis, escaped without damage saving only that two of
his foreteeth were struck out, and his nose a little flatted.

Hipparchus, being passionately fond of his own wife, who was enamoured
of Bathyllus, leaped and died of his fall; upon which his wife married
her gallant.

                                          (_Spectator_, n 233.)]


VIII

Cette puissante sve germanique crve, mme chez Addison, son
enveloppe classique et latine. Il a beau goter l'art, il aime encore
la nature. Son ducation, qui l'a encombr de prceptes, n'a point
dtruit en lui la virginit du sentiment vrai. Dans son voyage de
France, il a prfr la sauvagerie de Fontainebleau  la correction de
Versailles. Il s'affranchit des raffinements mondains pour louer la
simplicit des vieilles ballades nationales. Il fait comprendre au
public les images sublimes, les gigantesques passions, la profonde
religion du _Paradis perdu_. Il est curieux de le voir, le compas  la
main, brid par Bossu, emptr de raisonnements infinis et de phrases
acadmiques, atteindre tout  coup, par la force de l'motion
naturelle, les hautes rgions inexplores o Milton est soulev par
l'inspiration de la foi et du gnie. Ce n'est pas lui qui dira avec
Voltaire que l'allgorie du Pch et de la Mort est bonne pour faire
vomir les entrailles. Il y a en lui un fond d'imagination grandiose
qui le rend insensible aux petites dlicatesses de la civilisation
mondaine. Il habite volontiers parmi les grandeurs et les tonnements
de l'autre monde. Il est pntr par la prsence de l'invisible; il a
besoin de dpasser les intrts et les esprances de la vie mesquine
o nous rampons[405]. Cette source de croyance jaillit en lui de tous
cts; en vain elle est enferme dans le conduit rgulier du dogme
officiel; les textes, les arguments dont elle se couvre laissent voir
sa vritable origine. Elle part de l'imagination srieuse et fconde
qui ne peut se contenter que par la vue de l'_au del_.

Une telle facult occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans
l'examen des agrments littraires, on l'aperoit ici-bas comme en haut.
Rien de plus vari, de plus riche, chez Addison, que les tours et la
mise en scne. La plus sche morale se transforme sous sa main en
peintures et en rcits. Ce sont des lettres de toutes sortes de
personnages, ecclsiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui
chacun gardent leur style et dguisent le conseil sous l'apparence d'un
petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille,  la faon de
Montesquieu, les mensonges de la politesse europenne. Ce sont des
contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un
voyant cossais, les Mmoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les
mtamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade 
Westminster, la gnalogie de l'_humour_, les statuts des clubs
ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agrables ou
solides. Les plus nombreuses sont des allgories. On sent qu'il se plat
dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opra qu'il
se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une
sur les religions, bien protestante, mais aussi clatante qu'ingnieuse:
l'agrment l-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacit
et la varit des tons, mais dans la splendeur et la justesse de
l'invention. La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout
le monde, et qui tait beaucoup plus grande que les autres, tait une
matrone habille comme une dame noble et ge du temps de la reine
lisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec
une couronne en clocher[406], l'charpe plus sombre que la martre, et le
tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe tait du plus riche
velours noir, et, juste  l'endroit du coeur, garnie de larges diamants
d'un prix inestimable disposs en forme de croix. Son maintien respirait
la dignit et la srnit riante, et, quoique avance en ge, son visage
montrait tant d'animation et de vivacit, qu'elle paraissait  la fois
ge et immortelle.  sa vue, je sentis mon coeur touch de tant d'amour
et de vnration, que les larmes coulrent sur mes joues, et plus je la
regardais, plus mon coeur se fondait en sentiments de tendresse et
d'obissance filiale.-- sa droite tait assise une femme si couverte
d'ornements que sa personne, son visage et ses mains en taient presque
entirement cachs. Le peu qu'on pouvait voir de sa figure tait fard,
et, ce qui me parut fort singulier, on y dmlait des sortes de rides
artificielles.... Sa coiffure s'levait fort haut par trois tages ou
degrs distincts; ses vtements taient bigarrs de mille couleurs et
brods de croix en or, en argent, en soie. Elle n'avait rien sur elle,
pas mme un gant ou une pantoufle qui ne ft marqu de ce signe; bien
plus, elle en paraissait si superstitieusement prise, qu'elle tait
assise les jambes croises.... Un peu plus loin tait la figure d'un
homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur un bassin d'argent
rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien quelque chose qui
ressemblait  la folie, j'imaginai d'abord qu'il tait l pour
reprsenter cette sorte de dmence que les mdecins appellent
hydrophobie; mais m'tant rappel le but du spectacle, je revins  moi 
l'instant, et conclus que c'tait l'Anabaptisme[407]. C'est au lecteur
de deviner ce que reprsentaient ces deux premires figures. Elles
plairont plus  un anglican qu' un catholique; mais je crois qu'un
catholique lui-mme ne pourra s'empcher de reconnatre l'abondance et
la vivacit de la fiction.

La vritable imagination aboutit naturellement  l'invention des
caractres. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une
action, vous verrez du mme lan tout le rseau de ses attaches; les
passions et les facults, tous les gestes et tous les sons de voix,
tous les dtails d'habillement, d'habitation, de socit, qui en
dcoulent, se lieront dans votre esprit, attireront leurs prcdents
et leurs suites; et cette multitude d'ides, organise lentement, se
concentrera  la fin en un sentiment unique d'o jaillira, comme d'une
source profonde, la peinture et l'histoire d'un personnage complet. Il
y en a plusieurs dans Addison: l'observateur taciturne, William
Honeycomb, le campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas
des thses satiriques, comme celles de La Bruyre, mais de vritables
individus semblables et parfois gaux aux personnages des grands
romans contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman
en mme temps et de la mme faon que ses voisins les plus illustres.
Ses personnages sont pris sur le vif, dans les moeurs et les
conditions du temps, longuement et minutieusement dcrits dans toutes
les parties de leur ducation et de leur entourage, avec la prcision
de l'observation positive, extraordinairement rels et anglais. Un
chef-d'oeuvre en mme temps qu'un document d'histoire est sir Roger de
Coverley, le gentilhomme de campagne, loyal serviteur de la
Constitution et de l'glise, _justice of the peace_, patron de
l'ecclsiastique, et dont le domaine montre en abrg la structure du
pays anglais. Ce domaine est un petit tat, paternellement gouvern,
mais gouvern. Sir Roger gourmande ses tenanciers, les passe en revue
 l'glise, sait leurs affaires, leur donne des avis, des secours, des
ordres; il est respect, obi, aim, parce qu'il vit avec eux, parce
que la simplicit de ses gots et de son ducation le met presque 
leur niveau, parce qu' titre de magistrat, d'ancien propritaire,
d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il exerce une autorit
morale et lgale, utile et consacre. Addison en mme temps montre en
lui le solide et singulier caractre anglais, bti de coeur de chne
avec toutes les rugosits de l'corce primitive, qui ne sait ni
s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bont qui s'tend jusqu'aux
btes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles, le got
du commandement et de la discipline, le sentiment de la subordination
et du respect, beaucoup de bon sens et peu de finesse, l'habitude
d'taler et d'installer en public ses particularits et ses
bizarreries, sans souci du ridicule, sans pense de bravade,
uniquement parce qu'on ne reconnat d'arbitre sur soi que soi-mme.
Puis cent traits qui peignent le temps: le manque de lecture, un reste
de croyance aux sorcires, des faons de paysan et de chasseur, des
ignorances d'esprit naf ou arrir. Sir Roger donne aux enfants qui
rpondent bien au catchisme une Bible pour eux et un quartier de lard
pour leur mre. Quand un verset lui plat, il le chante une
demi-minute encore aprs que la congrgation l'a fini. Il tue huit
cochons gras  Nol, et envoie du boudin avec un paquet de cartes 
chaque famille pauvre de la paroisse. Quand il va au thtre, il munit
ses gens de gourdins pour se garder des bandits qui,  son avis,
doivent infecter Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux
chevalier, dcouvrant toujours quelque nouvel aspect de son caractre,
observateur dsintress de la nature humaine, curieusement assidu et
perspicace, vritablement crateur, n'ayant plus qu'un pas  faire
pour se lancer, comme Richardson et Fielding, dans la grande oeuvre
des lettres modernes, qui est le roman de moeurs.

[Note 405: Voy. les trente derniers numros du _Spectator_.]

[Note 406: Voir les coiffures sous lisabeth pour comprendre ces
termes spciaux.]

[Note 407: The middle figure which immediately attracted the eyes of
the whole company and was much bigger than the rest, was formed like a
matron, dressed in the habit of an elderly woman of quality in Queen
Elizabeth's days. The most remarkable parts of her dress were the
beaver with the steeple crown, the scarf that was darker than sable,
and the lawn apron that was whiter than hermine. Her gown was of the
richest black velvet, and, just upon her heart, studded with large
diamonds of an inestimable value disposed in the form of a cross. She
bore an inexpressible cheerfulness and dignity in her aspect; and
though she seemed in years, appeared with so much spirit and vivacity,
as gave her at the same time an air of old age and immortality. I
found my heart touched with so much love and reverence at the sight of
her, that the tears ran down my face as I looked upon her; and still
the more I looked upon her, the more my heart was melted with the
sentiments of filial tenderness and duty. I discovered every moment
something so charming in her figure that I could scarce take my eyes
off it.--On its right hand there sat the figure of a woman so covered
with ornaments, that her face, her body, and her hands were almost
entirely hid under them. The little you could see of her face was
painted; and what I thought very odd, had something in it like
artificial wrinkles. But I was the less surprised at it, when I saw
upon her forehead an old fashioned tower of gray hairs. Her hair-dress
rose very high by three several stories or degrees. Her garments had a
thousand colours in them and were embroidered with crosses in gold,
silver, and silk; she had nothing on, so much as a glove or a slipper,
which was not marked with this figure. Nay, so superstitiously fond
did she appear of it, that she sat cross-legged.... The next to her
was a figure which somewhat puzzled me. It was that of a man looking
with horror in his eyes upon a silver bason filled with water.
Observing something in his countenance that looked like lunacy, I
fancied at first that he was to express that kind of distraction which
the physicians call the hydrophobia. But considering what the
intention of the show was, I immediately recollected myself and
concluded it to be Anabaptism.

                                             (_Tatler_, n 257.)]


IX

Au-dessus est la posie. Elle a coul, dans sa prose, mille fois plus
sincre et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales
viennent s'y drouler sans petillement d'tincelles comme dans Voltaire,
mais sous une sereine et abondante lumire qui fait ondoyer les plis
rguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases
cadences et tranquilles promne doucement l'esprit parmi les
magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment
de la nature toujours jeune rappelle la quitude fortune de
Spenser[408].  travers les discrtes moqueries ou les intentions
morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plat 
contempler les balancements des forts qui peuplent les montagnes,
l'ternelle verdure des valles que vivifient les sources fraches, et
les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les
sentiments grands et simples viennent d'eux-mmes se lier  ces nobles
images, et leur harmonie mesure compose un spectacle unique, digne de
ravir le coeur d'un honnte homme par sa gravit et par sa douceur.
Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en
entier[409]: Le cinquime jour de la lune, tant mont sur les hautes
collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la mditation et
dans la prire, je tombai en une profonde mditation sur la vanit de la
vie humaine, et passant d'une pense  l'autre: Srement, me dis-je,
l'homme n'est qu'une ombre et la vie un songe.--Pendant que je rvais
ainsi, je jetai les yeux sur le sommet d'un roc qui n'tait pas loin de
moi, et j'y aperus une figure en habit de berger, avec un instrument de
musique  la main. Comme je le regardais, il porta l'instrument  ses
lvres et se mit  en jouer. Le son tait infiniment doux et modul en
une varit de tons d'une mlodie inexprimable, tout  fait diffrente
de ce que j'avais jamais entendu. Ils me firent penser  ces airs
clestes qui accueillent les mes envoles des justes  leur entre dans
le paradis pour effacer le souvenir de leur rcente agonie et les
prparer aux plaisirs de ce lieu bienheureux. Mon coeur se fondait dans
un secret ravissement.... Le Gnie me conduisit alors vers la plus haute
cime du roc et me posa sur le fate. Jette tes yeux vers l'orient, me
dit-il; et raconte-moi ce que tu vois.--Je vois, rpondis-je, une large
valle et un prodigieux courant de mer qui roule  travers
elle.--Considre maintenant, me dit-il, cette mer, qui  ses deux
extrmits est borne par des tnbres, et dis-moi ce que tu y
dcouvres.--Je vois, repris-je, un pont qui s'lve au milieu du
courant.--Le pont que tu vois, me dit-il, est la vie humaine:
considre-le attentivement.--L'ayant regard plus  loisir, je vis qu'il
consistait en soixante-dix arches entires et en plusieurs arches
rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent. Comme je les
comptais, le Gnie me dit que ce pont tait d'abord de mille arches,
mais qu'une grande inondation avait balay le reste, et l'avait laiss
ruin comme je le voyais maintenant.--Dis-moi encore, reprit-il, ce que
tu y dcouvres.--Je vois, rpondis-je, une multitude de gens qui le
traversent, et un nuage noir suspendu sur chacune de ses deux
issues.--Puis, regardant plus attentivement, je vis plusieurs des
voyageurs tomber au travers dans la grande mare qui conduit au-dessous,
et je dcouvris bientt qu'il y avait dans ce pont d'innombrables
trappes caches, o l'on ne mettait le pied que pour s'enfoncer et
disparatre  l'instant. Ces piges taient trs-serrs  l'entre du
pont, en sorte que des multitudes d'arrivants,  peine sortis du nuage,
s'y engloutissaient ds l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le
milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des
dernires arches compltes. Quelques voyageurs,  la vrit, mais leur
nombre tait bien petit, avanaient en clopinant jusque sur les arches
rompues, mais tombaient tour  tour, au travers, puiss comme ils
taient et accabls d'une si longue marche.... Mon coeur se remplit
d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient
 l'improviste, au milieu de leur joie et de leurs clats de rire, et
s'accrochaient  tout ce qui tait prs d'eux pour se sauver. D'autres
avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu
de leur contemplation trbuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y
avait des multitudes affaires  la poursuite de babioles qui brillaient
et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment o ils croyaient
les saisir, le pied leur manquait, et ils taient prcipits.... Je
poussai un profond soupir, et le Gnie, touch de compassion, me dit de
regarder vers cet pais brouillard dans lequel le courant portait les
diverses gnrations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux
qu'il avait fortifis virent que la valle s'ouvrait  son extrmit et
s'tendait en un ocan immense o s'allongeait un roc norme de diamant
qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une des
deux moitis, en sorte que de ce ct je ne pus rien dcouvrir; mais
l'autre tait un vaste ocan sem d'les innombrables: ces les taient
couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupes de mille petites mers
brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des
personnages revtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs
ttes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchs au bord des
fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une
harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix
humaines et d'instruments mlodieux.--La joie entra dans mon coeur  la
vue d'une apparition si dlicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle
pour m'envoler jusqu' ces demeures fortunes; mais le Gnie me dit
qu'on n'y pntrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir
 chaque instant sur le pont.--Ces les, me dit-il, que tu vois si
fraches et si vertes et dont la face de l'Ocan semble bigarre aussi
loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de
sable sur le rivage de la mer; il y en a des myriades derrire celles
que tu dcouvres, au del de ce que ton oeil, et mme de ce que ton
imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien
aprs leur mort.... Ne sont-ce point l,  Mirza, des asiles dont la
possession mrite des efforts? La vie semble-t-elle misrable,
lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle rcompense? Dois-tu
craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse? Ne juge pas
que l'homme ait t fait en vain, puisqu'une telle ternit lui a t
rserve.--Je contemplai avec un plaisir inexprimable ces les
bienheureuses.--Maintenant, dis-je au Gnie, montre-moi, je t'en
supplie, les secrets cachs derrire ces noirs nuages qui couvrent
l'Ocan de l'autre ct du roc de diamant.--Comme le Gnie ne me
rpondait pas, je me tournai pour lui faire une seconde fois ma demande,
mais je trouvai qu'il m'avait quitt. Je voulus revoir alors la vision
que j'avais si longtemps contemple. Mais au lieu de la mare roulante,
du pont avec ses arches, et des les heureuses, je ne vis rien que la
longue valle creuse de Bagdad avec les troupeaux de boeufs, de brebis
et de chameaux qui paissaient sur ses deux flancs.

Dans cette morale orne, dans cette belle raison si correcte et si
loquente, dans cette imagination ingnieuse et noble, je trouve en
abrg tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui
distinguent leur ge classique du ntre, une raison plus troite et
plus pratique, une urbanit plus potique et moins loquente, un fonds
d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins dlicat.

[Note 408: _Histoire d'Abdallah_, _Histoire d'Hilpa_.]

[Note 409: On the fifth day of the moon, which according to the custom
of my forefathers I always keep holy, after having washed myself, and
offered up my morning devotions, I ascended the high hills of Bagdad,
in order to pass the rest of the day in meditation and prayer. As I
was here airing myself on the tops of the mountains, I fell into a
profound contemplation on the vanity of human life; and passing from
one thought to another: Surely, said I, man is but a shadow and life a
dream. Whilst I was thus musing, I cast my eyes towards the summit of
a rock that was not far from me, where I discovered one in the habit
of a shepherd, with a little musical instrument in his hand. As I
looked upon him, he applied it to his lips, and began to play upon it.
The sound of it was exceeding sweet, and wrought into a variety of
tunes that were inexpressibly melodious, and altogether different from
any thing I had ever heard. They put me in mind of those heavenly airs
that are played to the departed souls of good men upon their first
arrival in paradise, to wear out the impressions of the last agonies,
and qualify them for the pleasures of that happy place. My heart
melted away in secret raptures....

He then led me to the highest pinnacle of the rock, and placing me on
the top of it: Cast thy eyes eastward, said he, and tell me what thou
seest.--I see, said I, a huge valley, and a prodigious tide of water
rolling through it.--The valley that thou seest, said he, is the vale
of misery, and the tide of water that thou seest is part of the great
tide of eternity.--What is the reason, said I, that the tide I see
rises out of a thick mist at one end, and again loses itself in a
thick mist at the other?--What thou seest, said he, is that portion of
eternity which is called Time, measured out by the sun, and reaching
from the beginning of the world to its consummation. Examine now, said
he, this sea that is thus bounded with darkness at both ends, and tell
me what thou discoverest in it.--I see a bridge, said I, standing in
the midst of the tide.--The bridge thou seest, said he, is human life,
consider it attentively.--Upon a more leisurely survey of it, I found
that it consisted of threescore and ten entire arches, with several
broken arches which added to those that were entire, made up the
number about an hundred. As I was counting the arches, the genius told
me that this bridge consisted at first of a thousand arches; but that
a great flood swept away the rest, and left the bridge in the ruinous
condition I now beheld it. But tell me further, said he, what thou
discoverest on it.--I see multitudes of people passing over it, said
I, and a black cloud hanging on each end of it.--As I looked more
attentively, I saw several of the passengers dropping through the
bridge, into the great tide that flowed underneath it; and upon
further examination, perceived there were innumerable trap-doors that
lay concealed in the bridge, which the passengers no sooner trod upon,
but they fell through them into the tide and immediately disappeared.
These hidden pitfalls were set very thick at the entrance of the
bridge, so that throngs of people no sooner broke through the cloud,
but many of them fell into them. They grew thinner towards the middle,
but multiplied and lay closer together towards the end of the arches
that were entire.

There were indeed some persons, but their number was very small, that
continued a kind of hobbling march on the broken arches, but fell
through one after another, being quite tired and spent with so long a
walk.

I passed some time in the contemplation of this wonderful structure,
and the great variety of objects which it presented. My heart was
filled with a deep melancholy to see several dropping unexpectedly in
the midst of mirth and jollity, and catching at every thing that stood
by them to save themselves. Some were looking up towards the heavens
in a thoughtful posture, and in the midst of a speculation stumbled
and fell out of sight. Multitudes were very busy in the pursuit of
bubbles that glittered in their eyes and danced before them; but often
when they thought themselves within the reach of them, their footing
failed and down they sunk. In this confusion of objects, I observed
some with scimetars in their hands, and others with urinals, who ran
to and fro upon the bridge, thrusting several persons on trap-doors
which did not seem to lie in their way, and which they might have
escaped, had they not been thus forced upon them.

I here fetched a deep sigh. Alas, said I, man was made in vain! How is
he given away to misery and mortality! tortured in life, and swallowed
up in death!--The genius being moved with compassion towards me, bid
me quit so uncomfortable a prospect: look no more, said he, on man in
the first stage of his existence, in his setting out for eternity; but
cast thine eye on that thick mist into which the tide bears the
several generations of mortals that fall into it.--I directed my sight
as I was ordered, and (whether or no the good genius strengthened it
with any supernatural force, or dissipated part of the mist that was
before too thick for the eye to penetrate) I saw the valley opening at
the further end, and spreading forth into an immense ocean that had a
huge rock of adamant running through the midst of it, and dividing it
into two equal parts. The clouds still rested on one half of it,
insomuch that I could discover nothing in it: But the other appeared
to me a vast ocean planted with innumerable islands, that were covered
with fruits and flowers, and interwoven with a thousand little shining
seas that ran among them. I could see persons dressed in glorious
habits with garlands upon their heads, passing among the trees, lying
down by the sides of fountains, or resting on beds of flowers; and
could hear a confused harmony of singing birds, falling waters, human
voices, and musical instruments. Gladness grew in me upon the
discovery of so delightful a scene. I wished for the wings of an
eagle, that I might fly away to those happy seats; but the genius told
me there was no passage to them, except through the gates of death
that I saw opening every moment upon the bridge. The islands, said he,
that lie so fresh and green before thee, and with which the whole face
of the ocean appears spotted as far as thou canst see, are more in
number than the sands on the sea shore; there are myriads of islands
behind those which thou here discoverest, reaching farther than thine
eye, or even thine imagination can extend itself. These are the
mansions of good men after death, who according to the degree and
kinds of virtue in which they excelled, are distributed among these
several islands, which abound with pleasures of different kinds and
degrees, suitable to the relishes and perfections of those who are
settled in them; every island is a paradise accommodated to its
respective inhabitants. Are not these, O Mirza, habitations worth
contending for? Does life appear miserable, that gives the
opportunities of earning such a reward? Is death to be feared, that
will convey thee to so happy an existence? Think not man was made in
vain, who has such an eternity reserved for him.--I gazed with
inexpressible pleasure on these happy islands. At length, said I, show
me now, I beseech thee, the secrets that lie hid under those dark
clouds which cover the ocean on the other side of the rock of adamant.
The genius making me no answer, I turned about to address myself to
him a second time, but I found that he had left me; I then turned
again to the vision which I had been so long contemplating; but
instead of the rolling tide, the arched bridge, and the happy islands,
I saw nothing but the long hollow valley of Bagdad, with oxen, sheep,
and camels grazing upon the sides of it.]


FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE TROISIME VOLUME.


LIVRE III.

L'AGE CLASSIQUE.


CHAPITRE I. -- La Restauration.

 1. Les viveurs.

    I. Les excs du puritanisme. -- Comment ils amnent les
     excs du sensualisme.                                           5

   II. Peinture de ces moeurs par un tranger. -- Les Mmoires
     de Grammont. -- Diffrence de la dbauche en France et en
     Angleterre.                                                     9

  III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et
     pret de sa rancune.                                          13

   IV. Bassesses, cruauts, brutalits, dbauches de la cour.
     --Rochester, sa vie, ses pomes, son style, sa morale.         17

    V. Quelle est la philosophie qui convient  ces moeurs. --
     Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et
     ses dcouvertes. -- Sa mthode mathmatique. -- En quoi il
     se rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthtique, sa
     politique, sa logique, sa psychologie, sa mtaphysique. --
     Esprit et objet de sa philosophie.                             29

    VI. Le thtre. -- Changement dans le got et dans le
     public. --L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire
     aprs la Restauration.                                         38

   VII. Dryden. -- Disparates de ses comdies. -- Maladresse de
     ses indcences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de
     Molire.                                                       42

  VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractre. -- Sa
     tristesse, son pret et son impudeur. -- _L'Amour au bois_,
     _l'pouse campagnarde_, _le Matre de danse_. -- Peintures
     licencieuses et dtails repoussants. -- Son nergie et son
     ralisme. -- Rles d'Olivia et de Manly dans son _Plain
     dealer_. -- Paroles de Milton.                                 45


 2. Les mondains.

    I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses
     conditions et ses causes. -- Comment elle s'tablit en
     Angleterre. -- Les modes, les amusements, les conversations,
     les airs et les talents de salon.                              65

   II. Avnement de l'esprit classique en Europe. -- Ses
     origines. -- Ses caractres. -- Diffrence de la
     conversation sous lisabeth et sous Charles II.                69

  III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractre, son
     esprit, son style.                                             72

   IV. Les crivains  la mode. -- Leur langage correct, leurs
     faons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,
     Edmund Waller. --Ses sentiments et son style. -- En quoi il
     est poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du
     style. -- Manque de posie. --Caractre de la posie et du
     style classiques et monarchiques.                              81

    V. Sir John Denham. -- Son pome de _Cooper's Hill_. --
     Ampleur oratoire de ses vers. -- Gravit anglaise de ses
     proccupations morales. -- Comment les gens du monde et les
     crivains se modlent alors sur la France.                     92

   VI. Les comiques. -- Comparaison de ce thtre et de celui
     de Molire. -- L'ordre des ides dans Molire. -- Les ides
     gnrales dans Molire. -- Comment chez Molire l'odieux est
     dissimul, quoique la vrit soit peinte. -- Comment chez
     Molire l'honnte homme reste homme du monde. -- Comment
     l'honnte homme de Molire est un modle franais.             98

  VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. --
     Frivolit des intentions. -- Apret des caractres. --
     Grossiret des moeurs -- En quoi consiste le talent de
     Wycherley, Congrve, Vanbrugh et Farquhar. -- Quels
     personnages ils peuvent composer.                             109

  VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute,
     squire Sullen. -- Le pre, sir Tunbelly. -- La jeune fille,
     miss Hoyden. --Le jeune garon, squire Humphry. -- Ide de
     la nature d'aprs ce thtre.                                 114

   IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. --
     Miss Prue.-Lady Wishfort. -- Lady Pliant. -- Mistress
     Millamant. -- Les hommes du monde. Mirabell. -- Ide de la
     socit d'aprs ce thtre. -- Pourquoi cette culture et
     cette littrature n'ont pas produit d'oeuvres durables. --
     En quoi elles sont opposes au caractre anglais. --
     Transformation du got et des moeurs.                         123

    X. La prolongation de la comdie. -- Sheridan. -- Sa vie. --
     Son talent. -- _L'cole de mdisance._ -- Comment la comdie
     dgnre et s'teint. -- Cause de la dcadence du thtre en
     Europe et en Angleterre.                                      144


CHAPITRE II. -- Dryden.

    I. Dbuts de Dryden. -- Fin de l'ge potique. -- Causes des
     dcadences et des renaissances littraires.                   163

   II. Sa famille. -- Son ducation. -- Ses tudes. -- Ses
     lectures. --Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son
     caractre. -- Son public. --Ses amitis. -- Ses querelles.
     -- Concordance de sa vie et de son talent.                    165

  III. Les thtres rouverts et transforms. -- Le nouveau
     public et le got nouveau. -- Thories dramatiques de
     Dryden. -- Son jugement sur l'ancien thtre anglais. -- Son
     jugement sur le nouveau thtre franais. -- Son oeuvre
     composite. -- Disparates de son thtre. --_L'Amour
     tyrannique._ -- Grossirets de ses personnages.
     --_L'Empereur des Indes_, _Aurengzbe_, _Almamzor_.           169

   IV. Style de ce thtre. -- Le vers rim. -- La diction
     fleurie. --Les tirades pdantesques. -- Dsaccord du style
     classique et des vnements romantiques. -- Comment Dryden
     reprend et gte les inventions de Shakspeare et de Milton.
     -- Pourquoi ce drame n'a pas abouti.                          187

    V. Mrites de ce drame. -- Personnages d'Antoine, d'Octavie
     et de Ventidius. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. --
     _L'Orpheline_, _Venise sauve_.                               197

   VI. Dryden crivain. -- Espce, porte, limites de son
     esprit. -- Sa maladresse dans la flatterie et les
     gravelures. -- Sa pesanteur dans la dissertation et la
     discussion. -- Sa vigueur et son honntet foncire.          217

  VII. Comment la littrature en Angleterre a son emploi dans
     la politique et la religion. -- Pomes politiques de Dryden:
     _Absalon et Achitophel_, _la Mdaille_. -- Pomes religieux
     de Dryden: _Religio Laici_, _la Biche et la Panthre_. --
     Apret et virulence de ces pomes. -- _Mac Flecnoe._          227

  VIII. Apparition de l'art d'crire. -- Diffrence entre la
     forme d'esprit de l'ge artistique et la forme d'esprit de
     l'ge classique. -- Procds de Dryden. -- La diction
     soutenue et oratoire.                                         236

   IX. Manque d'ides gnrales en cet ge et dans cet esprit.
     -- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations.
     -- Ses contes et ses ptres. -- Ses dfauts. -- Ses
     mrites. -- Srieux de son caractre, lans de son
     inspiration, accs d'loquence potique. --_Ode pour la fte
     de sainte Ccile._                                            240

    X. Fin de Dryden. -- Ses misres. -- Sa pauvret. -- En quoi
     son oeuvre est incomplte. -- Sa mort.                        251


CHAPITRE III. -- La Rvolution.

    I. La rvolution morale au dix-huitime sicle. -- Elle
     accompagne la rvolution politique.                           254

   II. Brutalit du peuple. -- Le gin. -- Les meutes. --
     Corruption des grands. -- Les moeurs politiques. --
     Trahisons sous Guillaume et Anne. -- Vnalit sous Walpole
     et Bute. -- Les moeurs prives. -- Les viveurs. -- Les
     athes. -- _Lettres de lord Chesterfield._ -- Sa politesse
     et sa morale. -- _L'Opra du Gueux_, par Gay. -- Ses
     lgances et sa satire.                                       255

  III. Principes de la civilisation en France et en
     Angleterre. -- La conversation en France. Comment elle
     aboutit  une rvolution. -- Le sens moral en Angleterre.
     Comment il aboutit  une rforme.                             269

   IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment
     profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment
     elle est vivante. --Les ariens. -- Les mthodistes.           277

    V. La chaire. -- Mdiocrit et efficacit de la prdication.
     --Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidit. -- Barrow. --
     Son abondance et sa minutie. -- South. -- Son cret et son
     nergie. -- Comparaison des prdicateurs en France et en
     Angleterre.                                                   287

   VI. La thologie. -- Comparaison de l'apologtique en France
     et en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La
     thologie n'est pas spculative, mais morale. -- Les plus
     grands esprits se rangent du ct du christianisme. --
     Impuissance de la philosophie spculative. -- Berkeley,
     Newton, Locke, Hume, Reid. -- Dveloppement de la
     philosophie morale. -- Smith, Butler, Price, Hutcheson.       304

  VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Trait
     du gouvernement_, par Locke. -- La thorie du droit
     personnel est accepte. -- Comment le temprament, l'orgueil
     et l'intrt la soutiennent. -- La thorie du droit
     personnel est applique. --Comment les lections, les
     journaux, les tribunaux la mettent en pratique.               313

  VIII. La tribune. -- nergie et rudesse de cette loquence.
     -- Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. --
     Burke.                                                        322

   IX. Issue du travail du sicle. -- Transformation conomique
     et morale. -- Comparaison des portraits de Reynolds et de
     ceux de Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France
     et en Angleterre. --Les rvolutionnaires et les
     conservateurs. -- Jugement de Burke et du peuple anglais sur
     la Rvolution franaise.                                      341


CHAPITRE IV. -- Addison.

    I. Addison et Swift dans leur sicle. -- En quoi ils se
     ressemblent et en quoi ils diffrent.                         355

   II. L'homme. -- Son ducation et sa culture. -- Ses vers
     latins. --Son voyage en France et en Italie. -- Son _ptre
      lord Halifax_. --Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son
     _Dialogue sur les mdailles_. --Son pome sur la _Campagne
     de Blenheim_. -- Sa douceur et sa bont. --Ses succs et son
     bonheur.                                                      356

  III. Son srieux et sa raison. -- Ses tudes solides et son
     observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa
     pratique des affaires. -- Noblesse de son caractre et de sa
     conduite. -- lvation de sa morale et de sa religion. --
     Comment sa vie et son caractre ont contribu  l'agrment
     et  l'utilit de ses crits.                                 365

   IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre
     la vie grossire, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
     pratique, et partant banale et dcousue. -- Comment elle
     s'appuie sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle
     a pour but la satisfaction en ce monde, et le bonheur dans
     l'autre. -- Mesquinerie spculative de sa conception
     religieuse. -- Excellente pratique de sa conception
     religieuse.                                                   370

    V. L'crivain. -- Conciliation de la morale et de
     l'lgance. -- Quel style convient aux gens du monde. --
     Mrites de ce style. --Inconvnients de ce style. -- Addison
     critique. -- Son jugement sur le _Paradis perdu_. -- Accord
     de son art et de sa critique. -- Limites de la critique et
     de l'art classiques. -- Ce qui manque  l'loquence
     d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.                      385

   VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination
     srieuse et fconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le
     sentiment religieux et potique. -- _Vision de Mirza._ --
     Comment le fonds germanique subsiste sous la culture latine.  395


FIN DE LA TABLE.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Les rappels [NM] correspondent  des rappels pour lesquelles les
notes de fin de page sont manquantes.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise
(Volume 3 de 5), by Hippolyte Taine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTRATURE ***

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