The Project Gutenberg EBook of L'exile, by Pierre Loti

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Title: L'exile

Author: Pierre Loti

Release Date: October 18, 2012 [EBook #41100]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILE ***




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PIERRE LOTI

DE L'ACADMIE FRANAISE

L'EXILE

[Marque d'imprimeur: C L]

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LVY, DITEURS

DU MME AUTEUR


Format grand in-18.

  AU MAROC                                    1 vol.
  AZIYAD                                     1 --
  LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT      1 --
  LES DERNIERS JOURS DE PKIN                 1 --
  LES DSENCHANTES                           1 --
  LE DSERT                                   1 --
  L'EXILE                                    1 --
  FANTME D'ORIENT                            1 --
  FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT             1 --
  FLEURS D'ENNUI                              1 --
  LA GALILE                                  1 --
  L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                   1 --
  JAPONERIES D'AUTOMNE                        1 --
  JRUSALEM                                   1 --
  LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT          1 --
  MADAME CHRYSANTHME                         1 --
  LE MARIAGE DE LOTI                          1 --
  MATELOT                                     1 --
  MON FRRE YVES                              1 --
  LA MORT DE PHILAE                           1 --
  PAGES CHOISIES                              1 --
  PCHEUR D'ISLANDE                           1 --
  PROPOS D'EXIL                               1 --
  RAMUNTCHO                                   1 --
  RAMUNTCHO, pice                            1 --
  REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                 1 --
  LE ROMAN D'UN ENFANT                        1 --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                         1 --
  LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE       1 --
  VERS ISPAHAN                                1 --

Format in-8 cavalier.

  OEUVRES COMPLTES, tomes I  X             10 vol.

_ditions illustres._

  PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, illustr de
    nombreuses compositions de E. RUDAUX                    1 vol.

  LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
    illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT                  1 --

  LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
    de l'auteur et de A. ROBAUDI                            1 --

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays, y
compris la Hollande.




CARMEN SYLVA

  Novembre 1887.


Au courant de ma vie errante, il m'est arriv une fois de m'arrter dans
un chteau enchant, chez une fe.

Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour
moi les moindres souvenirs de ce sjour.

C'est que le chteau de la fe tait situ au milieu d'une fort
profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes
militaires au timbre grave se rpondre comme de trs loin. Ces sonneries
trangres, inconnues, avaient une mlancolie  part, semblaient des
appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait l,--l'air
silencieux, vif et pur des cimes...

La musique a pour moi une puissance vocatrice complte; des lambeaux de
mlodie ont conserv,  travers le temps, le don de me rappeler mieux
que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui
ont travers mon existence.

Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout  coup,
aussi nettement que si j'y tais encore, un boudoir royal (car la fe
dont je parle est en mme temps une reine), donnant par de hautes
fentres gothiques sur un infini de sapins verts serrs les uns aux
autres comme dans les forts primitives. Le boudoir, encombr de choses
prcieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans
nom, des grenats attnus tournant au fauve, des ors obscurcis, des
nuances de feu qui s'teint; il y a des galeries comme de petits balcons
intrieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins
mystrieux dans des tourelles... Et la fe me rapparat l, vtue de
blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint
sur parchemin, d'un pinceau lger et facile, de merveilleuses
enluminures archaques o les ors dominent tout,  la manire byzantine:
un travail de reine du temps pass, commenc depuis trois annes, un
missel sans prix, destin  une cathdrale.

Le costume blanc de la fe est de forme orientale, tiss et lam
d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du
voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux
races affines du Nord. Et pourtant il rgne dans tout l'ensemble une si
parfaite harmonie qu'on dirait ce costume invent prcisment pour la
fe qui le porte.--Pour cette fe qui a crit elle-mme quelque part:
La toilette n'est pas une chose indiffrente. Elle fait de vous un
objet d'art anim, _ condition que vous soyez la parure de votre
parure_.

Avec quels mots dcrire les traits de cette reine? Comme la chose est
dlicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on
emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite
irrvrencieuses, tant le respect s'impose ds qu'il s'agit d'elle.
L'ternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un
inaltrable velout rose; elle brille sur ses belles dents, claires
comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit 
travers le voile sem de paillettes argentes, sont presque blancs!...
Les cheveux blancs, a-t-elle crit dans ses _Penses_, sont les pointes
d'cume qui couvrent la mer aprs la tempte.

Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris
limpides, un peu enfoncs dans l'ombre sous le front large et pur:
charme de suprme intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrte
et sympathique pntration, de souffrance habituelle et d'immense piti!
Trs changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y
soit presque  demeure.--Cela fait partie de notre rle  nous, me
dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.--Mais ce
sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout 
coup de la gaiet frache, presque enfantine; trs souvent c'est un
sourire de mlancolie rsigne,--par instants mme, de tristesse sans
bornes.

Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est
un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il
m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une rsidence royale,
on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui
ressemblait, qui avait hrit de ses traits et de son beau front large.

Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: Ne pleurez pas, elle
n'est pas morte, elle dort. Et en effet, la petite statue couche
semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.

Ne pleurez pas. Pourtant la mre de la petite endormie pleure encore,
pleure amrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui
souvent me revient  la mmoire, comme si une voix la redisait en dedans
de moi-mme avec une lenteur funbre: Une maison sans enfant est une
cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-tre, si
quelque chose pouvait le rveiller.

Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises
dans ce boudoir sombre, avec cette reine vtue de blanc.--Au
commencement de ces notes, j'ai dit une fe. C'tait une manire  moi
d'indiquer un tre d'essence suprieure. Aussi bien, je ne pouvais pas
dire: un ange, car ce mot-l, on a abus au point d'en faire quelque
chose de surann et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom
de fe, pris comme je l'entends, convient bien  cette femme--jeune avec
une chevelure grise; souriante avec une extrme dsesprance; fille du
Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune
d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour
d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme
bienfaisant qui relve, qui rassrne, qui console...

Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus
dire la fe,  prsent que je l'ai dsigne plus clairement). Elle est
devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaques,
qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le
parchemin du missel. Auprs de Sa Majest sont assises deux ou trois
jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le
costume oriental est de couleurs tranges, tout dor et paillet; elles
lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances
anciennes; elles relvent leurs yeux noirs de temps  autre, quand la
conversation qu'elles entendent les intresse davantage. La place que Sa
Majest me dsigne d'ordinaire est en face d'elle, prs d'une fentre o
une glace sans tain d'une seule pice donne l'illusion d'une large
ouverture  air libre sur la fort d'alentour.--C'est que, par un
raffinement d'artiste, le roi a laiss la fort sauvage, primitive 
vingt pas de ses murs; par les fentres des appartements royaux, on ne
voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des
dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boises
des Karpathes, s'tageant les unes par-dessus les autres dans l'air
tonnamment pur. Et cette fort, qu'on sent l tout prs, rpand dans le
chteau magnifique une impression d'enchantement et de mystre...

                   *       *       *       *       *

Des phrases entires de la reine me reviennent en mmoire avec leurs
inflexions doucement musicales. Je rpondais  demi-voix, car il y avait
dans ce boudoir une sorte de recueillement d'glise. Je me souviens
aussi de ces silences quelquefois, aprs qu'elle avait dit une chose
profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et
c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des
extrmes lointains de la fort, des sonneries militaires inconnues dont
le timbre grave ressemblait  celui du cor. On tait en automne et je me
rappelle mme ce dtail infime: les derniers papillons, les dernires
mouches, entrs tourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux,
battaient de leurs ailes, tout prs de moi, la grande glace claire.

J'ai dit que la voix de la reine tait une musique,--et une musique si
frache, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix
comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil.
Le lendemain de mon arrive, Sa Majest avait exprim la curiosit de
connatre mon impression sur certain pome allemand, nouveau pour moi.
Son secrtaire me mit en garde dans une causerie particulire: Si la
reine vous le lit elle-mme, dit-il, vous ne pourrez pas juger;
n'importe ce que lit la reine semble toujours dlicieux,--comme les
morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre aprs, pour lire
seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complte
dsillusion.

J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement tait fond; ayant eu
l'honneur d'assister  une lecture que Sa Majest faisait aux dames de
la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais
plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigure.

                   *       *       *       *       *

De tout ce chteau de Sinaa, qui semble, au milieu de cette fort,
quelque vision d'artiste devenue ralit par la vertu d'une baguette
magique, rien n'est rest si nettement grav dans ma mmoire que ce
boudoir de la reine. Il y a dj du vague dans les images qui me
reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
d'armes rares; de ces escaliers o circulaient des dames d'honneur, des
huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer
 un Louvre habit,  un Louvre du temps des rois; de cette salle de
musique, favorable aux rves, haute et obscure,  merveilleux vitraux,
o tait le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je
retrouve tout de suite d'une manire complte cet appartement o Sa
Majest voulait bien quelquefois m'admettre auprs de son chevalet ou de
sa table de travail. Il semblait, quand on avait t autoris  franchir
ces doubles portes et ces draperies d'entre, qu'on et pntr dans une
rgion de haute srnit o tant de gens et de choses n'avaient plus le
pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours l de prfrence que je me
reprsente en pense cette reine dont j'ai t l'hte. Lorsqu'elle
marchait  travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur
le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouilles  tout
petits dessins par des armes de sculpteurs. Lorsqu'elle tait assise 
travailler, de la place qu'elle m'avait indique le premier jour et que
j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se
dtacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise
au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque ct d'elle, assises, les
jeunes filles au costume oriental, compltant ce tableau que j'aurais
voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaaient, elles
changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes trs diffrentes
les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une tait
partie, l-bas  l'entre, soulevant les portires aux grands plis
lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avanait sans bruit sur
les tapis, aprs avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait
baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre  ses
pieds, appuyant la tte sur ses genoux avec une clinerie
respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel
plein de mlancolie: Ce sont mes filles.--Je crois que ce qui faisait
surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres
charmes, c'tait l'extrme bienveillance, l'extrme bont.

Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le
premier bonjour de la journe, me tendaient la main avec une simplicit
et une grce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais t surpris,
en arrivant  cette cour, de les entendre toutes, malgr leur costume
d'Orient, causer en pur franais de toutes les choses intelligentes et
nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-tre mme
mieux que les vraies Parisiennes de leur ge, avec plus d'acquis, avec
moins de convenu et de visible frivolit. On sentait que la reine avait
form  son cole cette ppinire de l'aristocratie roumaine, dont le
franais est la langue usuelle.

                   *       *       *       *       *

La premire fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majest, mon
tonnement ne fut pas de l'entendre causer suprieurement de choses
suprieures, je savais d'avance qu'elle tait ainsi. Mais, en tant que
reine et oblige au perptuel sourire des idoles, il me semblait
qu'elle avait d rester ignorante de certains replis, de certaines
souffrances de l'me humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au
contraire, qu'elle connaissait  fond toutes les dtresses, toutes les
misres du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que
celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette
souveraine, il a fallu son enfance austre et assombrie de tous les
deuils, dans un chteau du Nord; son enfance tenue  dessein loin des
cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui
vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si
accessible  ceux qui pleurent, il a fallu une premire ducation simple
et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reue la princesse de
Wied, sa mre, et la reine de Sude, sa tante. Ensuite est venu cette
sorte de plerinage  travers l'Europe,  Londres,  Paris,  la cour de
Berlin et  la cour de Saint-Ptersbourg, en compagnie de sa tante, la
grande-duchesse Hlne de Russie. Et, dans les pays o elle s'arrtait,
les matres les plus choisis, lui inculquant comme le rsum
transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence
de toutes les littratures. Et enfin il y a eu ces annes, dj longues,
passes sur le trne de Roumanie... Arrive, encore trs jeune, dans ce
pays troubl qui se formait, elle a d tre oblige de regarder de prs
bien des drames, au grand tonnement de ses yeux purs. Alors, tout de
suite, les veuves, les abandonnes, les mres sans enfant, les petites
filles n'ayant plus de mre, sont devenues ses amies. Elle a jug que
son devoir de reine tait de ne jamais repousser les confidences, mme
les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rle a t de
relever, de rconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses filles
adoptives, leves au palais, prs d'elle, ont toujours t choisies de
prfrence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou
quelque malheur mystrieux, et toutes celles qui s'y sont succd, qui
en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gard
pour la reine une complte adoration.

Une immense piti qui semble dtache de tout, qui n'attend rien en
retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est l, je
crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les
dceptions, les ingratitudes ont fait  cette reine. Mais, avec sa
nature ardente, avec son enthousiasme passionn pour tout ce qui est
beau et noble, elle a d passer par bien des surprises, des
indignations, des rvoltes, avant d'en venir  ce sourire
ultra-terrestre qui semble  prsent faire partie intgrante
d'elle-mme: Chacun de nous presque a eu son Gethsmani et son
Calvaire, a-t-elle crit quelque part, ceux qui ressuscitent aprs,
n'appartiennent plus  la terre.

                   *       *       *       *       *

Entre tant de souvenirs que j'ai gards de ce chteau de Sinaa, parmi
les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers
de la fort. Ces moments-l taient encore de ceux o il m'tait permis
de causer un peu longuement avec Sa Majest. A Sinaa, qui est une
rsidence en pays sauvage, trs haut dans les Karpathes, la vie de la
cour tait plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle
prenait mme, pendant ces promenades, des allures presque familiales,
tant les souverains y mettaient de bonne grce.

C'tait vers neuf heures, gnralement, au gai soleil des matines dj
fraches de fin septembre. Un huissier venait frapper  ma porte et me
disait, avec son accent roumain: Sa Majest va sortir et vous demande
en bas, monsieur le capitaine. Alors je descendais vite, courant dans
les escaliers, sur les pais tapis d'Orient, entre les ranges de
panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle
taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette europenne
de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'tant d'tiquette
qu' l'intrieur du chteau). A ct d'elle, en robe noire, s'appuyant 
son bras, la princesse de Hohenzollern (mre du roi Charles Ier et mre
de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la
cour, non plus en costume oriental, mais habilles comme de petites
lgantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui
faisait d'elles de tout autres personnes tant la mtamorphose tait
grande.

L'air vif des montagnes semblait dlicieux  respirer. Le soleil
brillait clair, clair; c'tait dj la grande lumire magnifique des
pays du Levant, malgr ce froid, qui droutait sous ce ciel si bleu. Sur
l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glaces, des
petits cristaux de gele blanche. Et nous partions, par des sentiers
sabls qui tout de suite s'enfonaient dans la fort, sous des sapins
gants.

La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme
toujours sa fracheur repose,--et cependant elle avait dj travaill
quatre ou cinq heures, leve avant le jour, la premire du chteau.
Enferme,  la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au
milieu d'une tourelle, dj elle avait fait sa tche quotidienne, rdig
des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle criture
franche. Cela, pour tre libre ensuite de s'occuper de ses filles et
de ses htes, de se livrer tout entire aux rceptions de la journe, 
la musique,  la causerie et aux jeux.

Quelquefois, le roi Charles tait aussi de ces promenades du matin.--Il
arrivait, boutonn comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui
a t un soldat admirable.

Puisque j'ai prononc son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot
de son aspect  la fois bienveillant et grave. Des traits d'une
rgularit et d'une finesse extrmes encadrs dans une barbe trs noire.
Au front, un pli de rflexion profonde, de proccupation peut-tre,
assombrissant habituellement le visage; mais le sourire clairant
tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de
simplicit distingue, tant de naturel dans la majest royale! Et pour
ses htes, une si parfaite courtoisie.

D'ordinaire, le roi s'isolait bientt de quelques pas avec la princesse
de Hohenzollern, et la reine elle-mme,  cette poque-l, ne rompait
plus les tte--tte de cette mre et de ce fils, unis par une si
visible tendresse et qui allaient se quitter bientt--(car je me
rappelle aussi cette journe d'adieux o la princesse repartit pour
l'Allemagne et o nous allmes tous la reconduire jusqu' la frontire
d'Autriche). C'est avec un sentiment de vnration tout spcial que je
la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mre, encore si jolie,
malgr les annes, dans ses longues dentelles et ses robes noires de
vieille dame; elle me paraissait tre l'idal de la princesse,--et aussi
l'idal de la mre, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle
regardait son fils...

Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais
dans ce lointain chteau o j'ai t honor d'une si inoubliable
hospitalit, je me sens absolument libre de dire combien cette famille
royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer
cela dans des termes  part, ne ressemblant pas  des loges de
courtisan.

                   *       *       *       *       *

A quelque distance du chteau, dans une clairire, il y a une maison de
chasse, trange, en trs vieux style gothique, emplie de fourrures
d'ours, de cornes d'aurochs, de ttes de sangliers et de cerfs. La reine
y possde un cabinet de travail trs mystrieux, trs solitaire. Toute
la demeure fait songer  quelque chalet de la Belle au bois dormant qui
se serait conserv depuis le moyen ge,  l'abri des sapins.

L tait, chaque matin, le lieu du rendez-vous gnral, avant de rentrer
au chteau s'habiller pour le dner de midi. On y trouvait, arrivs par
un autre chemin, les dames d'honneur et les filles de la reine qui
n'avaient pas suivi la promenade dans la fort.

C'est l que j'ai entendu pour la premire fois la reine nous lire
elle-mme une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence
religieux s'tait fait tout de suite, ds que la musique de sa voix
avait commenc de rsonner.

C'tait une dchirante petite histoire, crite avec une rare puissance
dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passrent tandis
que je l'coutais...

Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son
talent d'crivain; je ne veux mme pas effleurer ce sujet-l, qu'il
faudrait traiter d'une faon bien autrement srieuse, dans de longs
chapitres;--si j'ai parl de cette lecture, c'est seulement pour conter
une infime anecdote qui m'est reste dans la mmoire.

Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui tait
agraf  son corsage simple par un de ces diamants normes, comme en ont
seules les reines. Ses filles qui l'entouraient avaient protest,
disant: Non! cela ne va pas bien  Votre Majest. Nous ne voulons pas
que Votre Majest cache ses yeux, c'est trop dommage! Une, surtout qui
faisait l'enfant gt tout prs d'elle, s'y tait oppose formellement,
et la reine souriante, s'tait soumise.

Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'tant voils un peu, elle
adressa  la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or,
comme une prire: Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...

Cette toute petite phrase, prononce sur ce ton par une reine, m'a
sembl une chose adorable.

Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, rpandaient une
demi-obscurit bleutre sur les boiseries  ogives de la salle o nous
tions. On entendait un bruit d'eau se mler  la voix de la reine: un
ruisseau qui passait prs de la maison de chasse, descendant des
sommets.

Cependant j'tais assez prs de Sa Majest pour pouvoir un peu suivre
sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir
que ce qu'elle lisait en franais tait crit en allemand. Il et t
impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hsitation dans sa
lecture charmante et mme ses phrases improvises taient toujours
harmonieuses.

Une seule fois elle s'arrta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de
plante dont elle ne se rappelait plus l'quivalent franais. Oh!...
dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit 
faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche.
Puis, tout  coup, secouant le bras de la jeune fille assise prs
d'elle: Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-l,
vous... petite bche!

Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase trs
familire, qui et sembl triviale dans la bouche d'un autre, quelque
chose de souverainement distingu et de souverainement doux;--quelque
chose de tellement inattendu et de tellement drle que nous nous mmes
tous  rire... Et pourtant c'tait  un moment de cette lecture o des
larmes nous montaient aux yeux,  nous qui coutions si
recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-mme ses propres oeuvres est la
seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais mu jusqu' me faire
pleurer, et c'est peut-tre le plus grand loge que je puisse faire de
son talent, car mme au thtre, o tant d'hommes s'attendrissent, cela
ne m'arrive jamais.

Je l'ai entendue une fois accomplir le mme tour de force de traduction
avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes
et,  livre ouvert, la transposait en un franais rythm qui paraissait
tre de la posie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre
soit un moyen  peu prs indiffrent de rendre sa pense. Elle est en
cela comme ces musiciens consomms qui jouent un morceau dans un ton ou
dans un autre avec la mme aisance et la mme intensit de sentiment...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En terminant l ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit
de ce que j'aurais dsir dire. Je voulais parler de Sa Majest la reine
lisabeth de Roumanie,--et je me suis born  tourner autour de mon
sujet trop profond. J'ai dcrit le cadre,--plutt que la figure 
laquelle j'ai  peine os toucher d'une main lgre, dans mon respect
extrme et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez
beau.

J'espre que Sa Majest ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard
sous ses yeux d'avoir tent d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette
phrase de ses _Penses_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte
elle-mme, m'pouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures,
comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hrisser une
seconde, puis elles se dtourneront silencieusement pour se rfugier au
sein des flots._




L'EXILE

  Bucarest, avril 1890.


I

... Ce matin-l, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais
t surpris d'y voir une profusion inaccoutume de fleurs. Les salons,
qui se commandaient par de grandes baies aux draperies releves, taient
pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours
d'adoration. Sur tous les siges, sur les banquettes dores, les
coussins d'Orient, les tables prcieuses, des bouquets taient poss;
d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinires de roseau que
nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout
sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses
d'un jaune d'or.

Au fond sombre des appartements, dans une partie plus leve qui formait
tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait
l'idole-martyre, qu'on ftait ce jour-l encore une fois: la reine,
vtue de blanc comme  son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi,
encadrant son visage rest jeune, au sourire d'exquise et sereine bont.
Deux demoiselles d'honneur, assises par terre  ses pieds, dcachetaient
et lui lisaient des tlgrammes de flicitation, dont un plateau
d'argent tait rempli...

--... Sign: HUMBERT Ier, finissait de lire l'une d'elles.

Et l'autre reprenait: Celui-ci, madame, est de la reine de Sude, qui
souhaite  Votre Majest...

La reine leva la tte vers moi qui entrais, et, souriante, avec une
expression d'une mlancolie sans bornes, me donna l'explication que sans
doute mes yeux demandaient:

--C'est ma fte aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais
dfendu  ces petites filles de vous le dire: je reois dj bien assez
de fleurs, mon Dieu...

Et la fin inexprime de la phrase signifiait que la souveraine ne se
laissait pas leurrer par cette profusion de roses.

Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-l, entouraient la reine,
l'une devait bientt rentrer dans l'obscurit; l'autre tait
mademoiselle Hlne *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une
jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe,  la suite de
ses fianailles phmres avec le prince hritier.

C'tait une petite personne dont le premier aspect passait trs
inaperu, mais qui charmait bientt par son esprit. D'un tincelant
enfantillage de surface, avec une me complique en labyrinthe; un peu
grise de ses succs littraires et de sa rapide fortune; ambitieuse
peut-tre, mais si excusable de l'tre devenue; capable, du reste, de
bons lans de coeur et de charit, surtout pour les petits qui
n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord  la rare
intelligence de mademoiselle Hlne ***, s'tait peu  peu laiss
captiver par son grand talent de pote; et puis, mre sans enfant,
portant au fond du coeur le deuil ternel de sa propre fille, elle avait
fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si tonnamment
doue.

                   *       *       *       *       *

En l'honneur de la fte de la reine,--la dernire fte qui lui fut
souhaite par son peuple,--il y eut rception intime, au palais,
l'aprs-midi, dans les appartements particuliers.

Vers deux heures, elles arrivrent toutes, celles que la reine appelait
ses filles, c'est--dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou
moins leves par elle, puis maries par ses soins.

Dans ce premier salon, o un grand orgue d'glise montait au plafond
sombre, la reine les attendait. Elles entraient une  une ou par petits
groupes, mergeant de la serre aux palmiers; c'tait un blouissement de
les regarder apparatre, brodes et pailletes d'or, car Sa Majest
avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'tait,
elle-mme, vtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile
archaque.

Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu
oublies, d'il y avait trois ans, au ferique chteau de Sinaa.
J'changeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.

Mais toutes ces figures d'lgantes frivoles, affoles de la mode du
jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,
dtonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne
sais quoi de dj ingrat, de dj haineux, de dj cruel, tait dans
leur sourire  la reine, dans leurs rvrences de cour, dans leurs
baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurment,
car il s'en trouvait l de loyales et de fidles, femmes de mmoire et
de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles
me glacrent, vues tout  coup sous un jour imprvu...

Et comme elle tait change, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si
jeune de visage, en ce temps-l, et aujourd'hui, abme par quelque
inoubliable deuil, par quelque suprme dception, peut-tre; amaigrie,
vieillie, et le sourire dsol.

                   *       *       *       *       *

Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivrent ensuite, qu'on dissimula
dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inonds de
soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin
oriental, on n'apercevait que leurs ttes fauves, comme des Indiens
embusqus dans la jungle, et leur musique en fivre triste venait  nous
trs attnue.

Alors toutes les dangereuses petites poupes pailletes d'or se
formrent en une longue chane charmante, pour commencer, par fantaisie
d'lgantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appele:
la hora.

Elles prirent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire
plaisir, le voulut bien, avec son inaltrable bonne grce et toujours sa
souriante tristesse. Au milieu de la chane arrondie en cercle, elle
vint se placer, plus grande que toutes ses filles et entirement
blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs
pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une srieuse
et douce figure, chappe d'une fresque byzantine, ayant mis pour la
premire fois, sous son voile blanc, un bandeau  l'antique trs bas sur
le front: N'est-ce pas, avait-elle demand le matin  ses demoiselles
d'honneur,  mon ge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le
bandeau des vieilles? Et on ne l'en avait pas dpersuade, tant ce
bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de ses
filles ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui
semblait une sorte de pas rituel.

Aprs, elles lui demandrent de chanter. Et elle chanta, avec sa
rsignation  leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,
qu'elle me pria de lui accompagner  l'orgue. Toutes les angoisses de
son me passrent dans sa voix et, aprs qu'elle eut dlicieusement
chant, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux
mchants s'taient adoucis et se mouillaient de larmes...

                   *       *       *       *       *

Le soir, il me fut donn de prendre place pour la dernire fois  la
petite table royale.

C'tait, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle
circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que dcoraient
des tableaux de sombres matres anciens. Un couvert tout simple, sur une
table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient
autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur,
et l'hte que Leurs Majests avaient bien voulu admettre. N'et t la
splendeur austre du lieu, et le nombre, le silence empress, la livre
de cour des gens de service, on et dit le plus intime repas de famille.

Pendant la causerie de ces dners, le roi se montrait de la plus affable
et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression
grave qui imposait tant, qu'un pli profond trac entre ses sourcils
noirs. Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un
jour, avec un accent de tendre vnration, ne souponnent pas tout ce
qu'il a fallu de pense, de travail, de lutte et de souffrance pour le
creuser ainsi.

Mais, ni la bienveillante simplicit des souverains, ni les figures
jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni mme quelquefois
leurs rires discrets  propos d'enfantillages, ne parvenaient  dissiper
une tristesse spciale, qui tombait des hauts plafonds.

La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur
de grandes salles peu claires, dont la magnificence portait
l'empreinte du got svre et affin du roi,--entre autres la
bibliothque, au fond de laquelle tait allum le fanal historique de la
gondole des anciens doges vnitiens,--et les deux jeunes filles, rendues
plus nerveuses par la vie un peu squestre du palais, plongeaient de
temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquitudes
d'apparitions et de fantmes.

Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'tait peut-tre cet isolement de
la vie extrieure. C'tait peut-tre, autour de nous, cet espace vide,
magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce
silence lourd, au milieu d'une des villes du monde o le roulement des
voitures est le plus fivreux et le plus continu... Vraiment, on sentait
dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dners de cour
tincelants de lumire ne donnent jamais, et qui tait comme le mal des
palais, l'oppression de la royaut.

                   *       *       *       *       *

A ct du prince hritier, chaque soir,  la petite table familiale,
s'asseyait mademoiselle Hlne ***. Et, de ce continuel voisinage,
commenait dj sans doute  natre un sentiment qu'il et t facile de
prvoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austrement 
l'cart des plaisirs de son ge, vivant d'une vie de travail
intellectuel et de manoeuvres militaires, s'prenne d'une jeune fille
gaie, brillante d'esprit et intelligente suprieurement, la seule du
reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimit, c'est la chose la
plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'bauchait l, et qu'une
certaine presse a cherch  dfigurer, tait donc simple et honnte au
premier chef. Et la pense d'un mariage, si contraire qu'elle ft aux
rgles tablies, devenait la seule qui pt se prsenter  un jeune homme
lev, comme le prince royal, dans des ides puritaines et entour
d'irrprochables exemples; mademoiselle Hlne *** n'tant point
d'ailleurs pour exciter les entranements d'amour qui passent, mais bien
plutt pour fixer peu  peu et retenir, par son intelligence toujours en
veil.

                   *       *       *       *       *

Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me
souviens du serrement de coeur que j'prouvai en prenant cong de la
reine, en quittant ce palais o je pressentais si bien de ne plus jamais
revenir.

J'ignorais o tait le danger et de quel ct le mauvais vent
commencerait  souffler; mais, de cette dernire journe, de cette fte,
m'tait rest comme un froid au fond de l'me. En regardant les petites
invites, au dpart, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez
celles qui le plus dvotement s'inclinaient, des durets et des haines,
et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une
indulgente mais infinie mfiance.


II

Un an plus tard, la reine, trs gravement malade, emmene d'abord dans
le sud de l'Italie, venait d'tre transporte  Venise. Il lui fallait,
disait-on, l'air marin attnu et la constante humidit des lagunes.

En ralit, l'exil tait commenc.

Et c'est l,  Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour
la dernire fois...


III

  Venise, vendredi 14 aot 1891.

Venise, un matin d'aot au petit jour naissant.

Mand par Sa Majest, j'arrive, de Nice o j'tais, pour passer ici deux
rapides journes, tout ce que me permet de libert le service d'escadre.

On commence  peine  bien voir clair, quand je descends de l'express de
Gnes,  cette gare de Venise qui semble une petite le. Les choses sont
vagues encore, dans cette demi-lueur cendre d'avant le soleil, sorte de
brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrmes matins d't.

Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles
noires, fermes en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on
louerait une voiture.

Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite
dans de vieux quartiers en ddale o nous reprend un reste de nuit,
entre de hautes maisons centenaires, lzardes, noirtres, qui dorment
encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer  quelque
lugubre ville d'Ys, trs anciennement noye, mais qu' prsent la mer
abandonnerait.

Puis,  un tournant, tout  coup de l'espace et de l'air, o les lueurs
d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal,
apparaissant avant son rveil, dans une absolue immobilit, dans une
uniforme teinte gris perle, avec,  et l, sur le haut de ses palais,
un peu de rose d'aurore...

Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la
regardant  peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant,
d'un cadre un peu idal, pour la figure doucement triste de la reine,
pour la figure de la fe que je suis venu retrouver ici.

Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la
demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonons dans les rues
troites, entre les vieilles constructions de marbre qui mergent,
toutes noirtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le
sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de
quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadenc de rames, mon
gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se rpercute entre les
marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorits de
caveau;--quelqu'un d'invisible rpond, et bientt apparat une autre
gondole, aussi noire et ferme que la mienne; les deux sarcophages se
croisent d'aprs des rgles fixes, glissent l'un prs de l'autre sans
frlement...

L'esprit de plus en plus ailleurs,  mesure que j'approche, je ne me
suis occup ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde mme
plus... Et voici que nous allons passer sous ce Pont des Soupirs, dont
le nom est aussi dmod qu'une vieille romance, mais qui demeure une
chose trs impressionnante,  voir si inopinment reparatre... Et
l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de
l'obscurit; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la
splendeur de Venise: prs de nous, le palais des Doges et le lion de
Saint-Marc; l-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dores
comme une le ferique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son
dme tincelants sous le soleil qui se lve. C'est tout cela, qui est
une ternelle et classique merveille, et que chacun connat pour l'avoir
vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel clat
d'aurore et d't, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a os y mettre
tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orang pour les
lumires, tant de violet d'iris pour les ombres.

Nous sommes arrivs, d'ailleurs; nous abordons  l'htel Danieli o la
reine habite.

Cet htel Danieli, o jadis la Rpublique de Saint-Marc recevait ses
ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise,
faisant suite  celui des doges et dans le mme alignement que lui.
Intrieurement il a gard ses escaliers de marbre, ses parquets de
mosaque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
temps de dmocratie, il est devenu un vulgaire htel o tout le monde
peut descendre.

Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui
l'accompagnent encore, on a lou tout le premier tage, o se trouvent
les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.

                   *       *       *       *       *

Les visages amis qui m'accueillent  l'arrive ont pris quelque chose
d'attrist, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis  Bucarest: le
secrtaire de la reine, son mdecin, une demoiselle d'honneur,
mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincre et une fidle, celle-l!...
Qu'elle me pardonne de l'avoir  moiti nomme et de saluer ici, en
passant, sa discrte et inbranlable adoration pour sa souveraine.

                   *       *       *       *       *

Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La
salle o l'on me conduit est garde par de braves vieux serviteurs que
je reconnais, pour les avoir vus souvent,  Bucarest, m'ouvrir les
portes des appartements de Sa Majest.

Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontes de couronnes
royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres
en verre de Venise, la reine en robe blanche est tendue dans un
fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bont... Mais
comme son visage est chang, amaigri... Depuis le printemps dernier, il
semble qu'il ait vieilli de dix annes.

--Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si
malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler
dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle
allure de reine.

A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant clin, est
mademoiselle Hlne ***, vtue d'une robe en drap rose trs simple, son
oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un
semblant d'affectation  jouer  l'enfant gte,  la fille de cette
adorable mre,--et j'ai remarqu autrefois du reste qu'en l'absence de
la galerie, son attitude vis--vis de la reine tait toujours plus
froide et plus rserve.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de
femmes sont capables de se montrer tout  fait elles-mmes, sans une
pose un peu affecte, sans un calcul d'effet mme inconscient. Je ne
mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
sincre pour cette mre adoptive, et qu'elle n'ait vers de vraies
larmes en la quittant pour jamais.

Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu' un certain
point fidle, qui l'a suivie dans son triste dpart et qui constitue ici
sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement,
mais sans complte confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui
n'est pas loin de devenir une vrit: Nous sommes, vous savez, les
exils de Venise. Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: Nous
sommes mme,  ce que d'aucuns prtendent, un petit groupe de
malfaiteurs vis--vis de l'Europe...

                   *       *       *       *       *

Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle tait,  cette date
prcise, la situation de mademoiselle Hlne ***  la cour de Roumanie.
De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la
retrouvais maintenant fiance au prince royal. Il est vrai, les Chambres
n'avaient jamais donn leur consentement  ce mariage et le roi venait
de retirer le sien. Mais rien n'tait rompu cependant, puisque le prince
royal, rappel par sa famille en Allemagne pour tre soumis  une svre
retraite dans son chteau hrditaire, n'avait rendu  mademoiselle
Hlne *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fianailles. La
reine, qui avait tant dsir l'union de ses deux enfants adoptifs et
qui, pour avoir pouss  cette msalliance, s'tait attir la dfaveur
de tout son peuple, ne dsesprait pas encore. Les journaux d'Europe
commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation trange. Et
mademoiselle Hlne ***, aprs avoir entrevu le trne, aprs avoir vcu
quatre mois dans ce rve enchant, commenait  sentir tout s'effondrer
 prsent, comme au rveil...

                   *       *       *       *       *

C'tait la premire fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son
cadre spcial, sortie de ses appartements de l-bas, de Bucarest ou de
Sinaa,--o se justifiait si bien la maxime d'lgance pose, je crois,
par E. de Goncourt: La distinction des choses autour d'une personne
donne la mesure de la distinction de cette personne elle-mme.

Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui
aurait pu tre beau, avait t laiss tel quel, avec ses ornements
d'htel garni, objets modernes d'un got atroce, bronzes dors sous des
globes, et, dtail tout  fait inattendu, le fauteuil banalement riche,
o Sa Majest se tenait affaisse et languissante, tait recouvert d'un
petit voile blanc, au crochet.

Seule, la table de travail rvlait encore la prsence de la reine,
tait charge de ces _blocs_ allemands o courait si vite sa grande
criture franche et droite, et de tous les chers bibelots  crire
chiffrs de ses initiales, timbrs de sa couronne.

Toujours sa suprme ressource dans les dsesprances, ces blocs, dont
les pages, fbrilement noircies, se dchirent  mesure. La reine, qui a
crit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arrach par
milliers, de ces feuillets-l, sur lesquels sa plume avait couru,--une
de ces plumes dites sans fin, qui vont indfiniment sans avoir besoin
d'tre retrempes dans l'encrier. Des posies, des penses, des romans
et des drames, toujours conus dans la fivre, crits dans la hte
extrme, dans l'effort puisant pour treindre et fixer le plus
rapidement possible tout l'inexprim qui jaillissait  flots de
l'imagination. Et de tant d'oeuvres ingales, quelques-unes atteignent
la sublime grandeur; d'autres restent incompltes, bouscules qu'elles
ont t par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez
travaille,--la reine professant en littrature cette erreur que tout
doit tre primesautier, crit dans l'lan initial et puis laiss tel
quel, au mpris de ce travail si indispensable qui consiste  serrer de
plus en plus sa propre pense et  la clarifier pour le lecteur, autant
qu'on le peut. L'oeuvre si considrable de Carmen Sylva, dont fort peu
de fragments ont paru en franais et dont la plus grande partie
demeurera  jamais indite et perdue, aurait eu besoin de passer par la
main d'un consciencieux lagueur; ainsi monde, cette oeuvre gniale
aurait conquis le rang qu'elle mrite... Oh! je ne veux pas dire que
telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine;
elle a les hautes envoles qui sont interdites  tant d'habiles faiseurs
de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la
grande me noble, vibrante et apitoye, se devine,--et, pour ceux qui
sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins
de lettres. On s'tonne mme que cette femme, ne princesse et couronne
reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs
humaines, comprendre  fond les humbles dtresses des petits et des
pauvres.

Et comme on la sent partout maternelle et dchire jusqu'au fond de son
coeur de mre, ayant la bont infinie des mres de douleur.

On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de
l'indulgence sereine des mes sans tache; exempte de la pruderie des
impures, considrant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et
c'est l du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux troits et
pharisaques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux
qui auraient d la dfendre et la chrir.

Je crois que c'est  ce surmenage intellectuel,  cette pense toujours
en fivre de sentir la plume trop lente  l'crire, qu'est, due, plus
encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaisse
sur ce fauteuil. A Bucarest et  Sinaa, je me rappelle comment tait
organise sa vie; de l'aile du palais o j'habitais, je pouvais chaque
nuit voir briller l-bas,  la fentre d'une tour loigne, sa lampe de
travail, qui s'allumait ds trois ou quatre heures du matin; dans le
silence et la paix frache d'avant-jour, elle travaillait l, jusqu'au
moment o recommenait la vie des autres et o ses filles venaient
ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue
apparente, elle reprenait sa journe de reine, qui, jusqu' onze heures
du soir, tait faite de reprsentation oblige, de charit inpuisable,
de lourds devoirs et de continuels sourires.

                   *       *       *       *       *

Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement
je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix
musicale, aux inflexions dlicieusement trangres:

--C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai
peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je
l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous
voulez.

C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de
sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fe.

--Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empress d'accepter et
d'couter; non, cet aprs-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes
journes sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade.
Pour me tenir compagnie, vous allez tre oblig de faire comme moi, de
vivre errant sur les lagunes pendant tout votre sjour  Venise.

Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le
manuscrit inachev, pressentant, rien que d'aprs le titre, ce qu'il
devait tre: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui
n'aura jamais t entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont
les feuillets ont peut-tre t dj dtruits...

Et la reine ajouta, avec un sourire rsign, la voix adoucie d'un
immense pardon pour tous ses ennemis:

--Maintenant, il faut que je vous prvienne de vous mfier: c'est le
livre d'une folle! Car vous savez que ma tte,  ce qu'il parat...

Et, de sa belle main, amaigrie jusqu' la transparence, elle dcrivit
deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en
riant tout  fait maintenant, que sa tte tait accuse de tourner
beaucoup...

En effet, tout un parti cherchait alors  insinuer que Sa Majest avait
perdu la raison. Cela s'tait rpt,  travers l'Europe, en des
journaux plus ou moins salaris. C'tait mme une des moins pitoyables
choses colportes en ce temps-l par une certaine presse, sur le compte
de la souveraine qu'il fallait  tout prix accabler.

                   *       *       *       *       *

On vint avertir que le djeuner tait servi, et alors je vis pour la
premire fois cette chose pnible, qui maintenant se passait chaque
jour: deux domestiques, chargs de ce service spcial, se prsentrent
pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.

--Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une
politesse si douce que je songeai  cette phrase crite dans ses
penses: _La vraie grande dame a les mmes manires avec ses serviteurs
qu'avec ses htes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
essayer de m'en aller seule.

Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle
n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant
d'un clair sourire qui disait:

--Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.

Et puis, dlibrment elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille
noble, et, tout surpris, nous suivmes le sillage de sa trane blanche.

A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait 
ct de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie,
d'affectueuse esprance:

--Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!

Pourtant cette joie ne devait pas durer, hlas! Et c'est d'ailleurs un
des caractres de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.

                   *       *       *       *       *

Dans la salle  manger, la reine ne se mit point  table, mais resta
tendue. Sa place tait sur un de ces canaps Empire dont les bras dors
reprsentent des cygnes; elle recevait l, des mains de mademoiselle
Hlne *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets
spciaux, en trs petite quantit et dans de toutes petites tasses,
comme pour une poupe.


IV

Aussitt le djeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade
sans but, tranquille et berante de chaque jour. Par le vieil escalier
de marbre, les deux mmes domestiques qui s'taient prsents ce matin
descendirent la reine sur leurs mains runies en chaise et la portrent
dans la gondole, qui attendait au seuil de l'htel. Pour regarder ce
triste cortge, des gens taient l, comme il s'en attroupe toujours
pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et
ils saluaient en silence.

Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restes, depuis les
lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux
traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et,  l'arrire, le
grand dais noir,  rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui
sent l'opra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les quipages
de matres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, trs
longue et flottante.

Sans leur indiquer de route  suivre, on ne leur commanda que d'aller
lentement, et nous partmes au hasard,  leur caprice.

Bientt nous fmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le
silence, dans l'ombre de maisons fermes et mystrieuses qui nous
surplombaient de trs haut; le long de ces rues noyes, nous avancions
par petites saccades,  peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau
stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de
chevelure, tendue avec sa grce souveraine,  l'ombre de ce dais noir,
entre ses deux demoiselles d'honneur, tait exquise et un peu
angoissante  regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'tait pas elle nous
semblait secondaire, n'tait que cadre et dcor; avec ce pressentiment
que bientt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous
nous occupions, des penses qu'elle exprimait, ou mme des plus simples
petites choses qu'il lui venait  l'esprit de dire et auxquelles le son
de sa voix donnait une suavit  part. Et, de temps  autre, passait
quelque vieux palais vnitien que nous regardions quand mme; ou, au
dtour d'une de ces rues inondes et pleines d'ombre, quelque
merveilleuse chappe lointaine, trs vite referme: des dmes, des
campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.

La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe
qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. Une certaine gaiet de
dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la
toilette; on doit cela  son prochain et  soi-mme, comme on doit de
s'arranger pour tre le moins possible dsagrable  voir. Entre les
rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intresser aux
choses imprvues de la lente promenade.

Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues
tout troites, claires comme des fonds de puits. Et c'tait l'heure de
la baignade, il parat, pour les petits enfants. Les parents, aux
fentres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil
des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si
comiques, de ces trs petits en maillot de bain, que le franc rire de la
reine reparut tout  coup, dcouvrant ses incomparables dents d'un blanc
de porcelaine...

Et puis des silences revenaient, un peu accabls, sous les
proccupations de l'avenir obscur.

                   *       *       *       *       *

Distraitement, et peut-tre aussi avec une imperceptible nuance
d'ironie, la reine demanda  mademoiselle Hlne ***:

--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore
quelque chose de nouveau nous concernant?

--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majest... Dans
ceux de France, une si grave nouvelle!...

Et, aprs une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec
srieux: Il parat que je me suis suicide une troisime fois!

C'tait si imprvu et dit d'une si irrsistible manire, que la reine
clata de rire, et aussi nous tous.

--Oui, continua la jeune fille, du mme ton d'imperturbable et un peu
farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, parat-il, une quantit
considrable; mais Votre Majest, prvenue  temps, a russi, par ses
soins,  me rappeler  la vie.

A cette poque, en effet, les journaux annonaient quotidiennement, avec
de grands frais de dtails, le suicide de mademoiselle Hlne ***; cela
jetait, pour elle-mme qui tait moqueusement spirituelle, une pointe de
comique tout  fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je
me souviens de ce qu'elle me dit  ce propos, fire et grave cette fois:
Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela
arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire
pour moi, ce dnouement-l. Et elle donnait  entendre que, plus
dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu
depuis.

A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se
faisait en Europe autour de son nom; elle tait trop femme et trop jeune
pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se
trouvait tre l'hrone. La presse, il est vrai, avait converti
l'histoire de cet amour, si honnte, si naturel et presque invitable,
en quelque chose de dramatique et d'trange. Mais c'est gal, passer
pour une charmeuse, mme un peu perverse et fatale, amusait encore, par
certains cts, l'imagination de mademoiselle Hlne ***, lui semblait
dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui
devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en dfaveur
pour jamais...

                   *       *       *       *       *

Vraiment notre promenade n'tait plus triste, le beau soir aidant, avec
la magnificence du soleil d'aot et tout l'or du couchant rpandu sur
Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fentre, regardaient passer
cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du
dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet quipage, pouvaient
bien entendre, de temps  autre, le bruit d'une causerie gaie.

La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de
chemin encore vers le dtachement suprme, qui donne la haute srnit
et le sourire des dieux.

                   *       *       *       *       *

Au crpuscule, nous tions trs loin, dans un faubourg solitaire, spar
de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et
des quais, les tendues d'eau morte autour de nous, subitement nous
attristaient avec l'abaissement de la lumire. Une boutique d'antiquits
tranges, ferrailles et verroteries vnitiennes trs poussireuses,
attira notre attention au passage; nous demandmes  la reine la
permission d'aborder ce quai dsert et d'aller voir l dedans les choses
bizarres qui se vendaient.

Petites aiguires tonnamment sveltes, petits coffrets orns de cygnes
et de dauphins, nous dcouvrmes l, en furetant dans cette poussire,
quantit d'objets singuliers, que nous achetions  mesure--trs vite,
pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant  les tirer
au sort, quand, par hasard s'levait quelque conflit entre nous. Et
mademoiselle Hlne ***, vraiment enfant alors, sans affectation
visible, accourait,  chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille
 la reine, et la dposer dans la gondole, dans les plis de la robe
blanche; tandis que Sa Majest, que nous avions, contre toute tiquette,
laisse seule, souriait d'un joli sourire trs maternel et trs jeune, 
ce mange de petite fille.

La nuit tait presque tombe quand nous revnmes  l'htel Danieli. Dans
la belle pnombre d't, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la
lune allumait son feu ple, les palais et les gondoles, leurs feux
rouges, et toutes ces lumires commenaient  doucement danser sur l'eau
calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur
l'eau o se rflchissaient, en dcoupures nettes, les palais, les
dmes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et
tremblotante, qui apparaissait la tte en bas.

Nous devions repartir, aussitt aprs le dner, pour une de ces
promenades en musique qu'on appelle  Venise des srnades.

La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles
prparations mdicales, voulut rester dans sa gondole, tendue; pria
seulement qu'on ft pousser l'embarcation au large, pour plus de
tranquillit, et nous assura de son dsir d'tre seule, afin de nous
obliger  monter tous dner dans la salle  manger de l'htel.

Nous revnmes en hte. Notre musique, pendant ce temps-l, tait
arrive: une large gondole, claire d'une profusion de lanternes, et o
se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,
contralto et tnor.

La gondole illumine se mit en marche ds que nous fmes assis dans
celle de la reine, et nous la suivmes. Le dais noir avait t enlev,
et on pouvait, aux confuses clarts, apercevoir la fe blanche tendue
sur ses coussins.

Nous recommenmes, dans le sillage de cette musique, une lente
promenade errante comme celle du jour, tantt naviguant par les rues
larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons
lunaires, tantt traversant, en pleine et paisse obscurit, quelque
vieux quartier lugubre. Et une quantit d'autres gondoles, de
promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi;  chaque
carrefour,  chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortge
flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrire nous,
coutaient la srnade.

Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants
elle montait, en _crescendo_ prvus, dans les tranquillits sonores de
la nuit, et se rpercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien
diminuait et semblait mourir peu  peu de sa propre langueur. Les voix
taient vibrantes et fraches, conduites avec cette habilet qui est
inne, dans ce pays, mme chez les moindres chanteurs.

La musique des peuples est faite pour tre entendue dans son lieu
d'closion, dans son cadre naturel de sonorits, de senteurs et de ciel.
Mme cette musique italienne qui, d'une faon absolue, est infrieure,
peut devenir profonde et charmeuse d'mes, ainsi entendue la nuit, ainsi
vous arrivant, avec des imprvus de distances et d'chos, d'une gondole
qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, tendu, d'une allure
berante et ingale, tantt de prs, tantt de loin,--au milieu des
splendeurs de Venise sous la lune et les toiles d't.

--Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute
blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez
l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle dsigna du doigt
son front). Dans l'antiquit, rappelez-vous le roi Sal... Mais son
ironie, tempre par le son de sa voix, n'arrivait jamais  tre amre.

Nous tions maintenant un long cortge de plus de cent gondoles, une
foule presse qui frlait, en passant dans les rues trop troites, les
pierres ou les marbres des murs. Et, prs de nous, dans des barques
obstinment maintenues  ct de la ntre, je me souviens de quelques
belles jeunes femmes, trs pares, vnitiennes ou trangres, en
mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement
voir  demi couches sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la
reine; son nom s'tait rpt de proche en proche, et la foule,
sympathique  cette malade charmante, gardait une attitude discrte.

Des gens se mettaient aux fentres, pour regarder passer au-dessous
d'eux la srnade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et
violoncelles se mlaient plus mystrieusement aux voix humaines, pendant
cette fuite  travers l'obscurit sonore...

Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les srnades
s'arrtent. L, plus trangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la
vote de pierre, les sons vibrent en s'exagrant. Nous y fmes une
station trs longue. Il y eut un duo triste, accompagn de choeur, qui
prit peu  peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette
nuit.

                   *       *       *       *       *

De retour  l'htel Danieli, quand nous emes pris cong de la reine et
bais sa belle main, il tait onze heures  peine.

Par les fentres dcoupes du vieux palais, on voyait la lagune
resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'aot
tide et pleine d'blouissements. L-bas, en face, au del des nappes
rflchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris
lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renvers, qui
descendait profondment. En haut,  la grande vote bleutre, et en bas,
dans les abmes imaginaires, scintillaient des toiles symtriques et
pareilles. Et les silencieuses gondoles, ddoubles aussi par leur
milieu, ayant deux arrires et deux proues, semblables  des dcoupures
noires qui viennent d'tre dplies, passaient, avec leurs fanaux
rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,
en tranant des plis moirs  leur suite, comme de longues queues.

Alors, pour la premire fois depuis mon arrive, je pris conscience
d'tre, non plus en une Venise de rve, comme celle aperue entre les
rideaux du dais o s'abritait la reine, mais dans la Venise relle, qui
vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre
une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la premire gondole
venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.

                   *       *       *       *       *

Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, blouis par toute cette
lueur de lune, que refltait l'eau miroitante. Et peu  peu,  mesure
que nous nous loignions du bord, la ligne des palais se dessinait
mieux, s'tendait, se dployait, exquise, de contours spciaux et rares.

Ainsi enveloppe de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique
Venise, reste pareille  elle-mme dans ses grands traits, redevenait
la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux
sicles passs.


V

  Samedi 15 aot 1891.

Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant  toute
vole pour l'Assomption de la Vierge.

La reine, ce matin, plus triste, plus abme, plus vaincue...

D'abord, c'tait fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la
force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon  un
autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.

Une excution, qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une
inquitante femme de chambre, au visage tratre, que les demoiselles
d'honneur avaient surnomme depuis longtemps Marino Falieri, venait
d'tre renvoye en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopi,
au profit d'on ne sait quels mystrieux ennemis, des lettres de la reine
et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette
reine idale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien
contenir qui, lu devant le monde entier, ft capable d'veiller un doute
sur sa droiture, ni sur sa haute puret; mais,  et l, des choses
politiques dangereuses, des rvlations inutiles et, pour les uns ou les
autres, des vrits cruelles. Ce qui surtout pouvantait la reine,
c'tait de se sentir plus que jamais entoure d'ennemis anonymes, qui se
tenaient tout prs, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les
moyens taient bons, mme d'aussi lches que celui-l.

Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter
de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa rponse si attendue
n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyaut un peu intolrante, se
rvoltait, lui avait crit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,
oui ou non, il retirait sa parole de fianc, et, dans ce premier cas, de
rendre  mademoiselle Hlne *** ses lettres, et la bague si
solennellement accepte. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le
prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne
rpondait point.

A premire vue, on est tent de le trouver coupable. Et cependant, avant
de le juger d'aprs la loi commune, il faut songer  la raison d'tat;
il faut se dire aussi qu'il tait trs jeune, qu'il souffrait peut-tre,
qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les
pressions qu'il pouvait subir.

De mme qu'il faut, avant de jeter un blme sur l'ambition de
mademoiselle Hlne ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi
aime par un prince charmant, hritier d'un trne, ne mettrait pas tout
en oeuvre pour mener  bonne fin un tel mariage.

                   *       *       *       *       *

A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demand d'tre reporte
dans sa chambre et laisse seule un long moment pour essayer du sommeil,
nous sortmes  pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades
du palais des Doges, puis par les grandes places paves, par tous les
passages o il est possible, ici, de marcher comme en une ville
ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrtaire
et moi,--nous htant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,
et revenir avant le rveil de Sa Majest, sans avoir perdu un moment de
sa prcieuse prsence. Pour nous, c'tait une de ces heures de dtente
et de raction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il
en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'cole
buissonnire que nous courions l, dans une ville, du reste, o nos
figures taient suffisamment inconnues, et notre innocente libert tout
 fait complte. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient
dploy leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique clairait notre
promenade empresse, dardait sur les innombrables talages de verreries,
sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, tincelait
partout sur la cathdrale et les palais, chauffait, brlait cet amas de
mosaques et de statues qui est Venise.

Quelques passants toutefois se retournaient, ayant  peu prs reconnu
mademoiselle Hlne ***, l'hrone romanesque du jour. Et elle, l'me
endormie, ce matin-l, ou plus soigneusement dissimule paraissait
s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva mme,
au souvenir de la nouvelle annonce par les journaux d'hier, d'imaginer
un suicide  quatre, avec d'horribles dtails, l, au milieu de cette
place Saint-Marc,--dnouement dont la presse  coup sr et t ahurie.

                   *       *       *       *       *

Un peu repose, la reine, au rveil, reut une lettre du roi annonant
que bientt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en
Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours  Venise. Elle
semblait rconforte un peu par cette ide de le revoir.

Au dner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de
la rcration, le dtail de nos courses, achats, touffements de soleil
et mme projets de suicide, coutant tout avec un sourire indulgent,
presque amus. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des
expressions rieuses d'autrefois.

Aux temps plus heureux, c'tait un des indices et un des charmes de sa
nature profonde, ces furtifs abandons de gaiet et mme de fou rire, 
propos toujours des plus incohrentes, insaisissables et enfantines
petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,
auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque
toujours sches et bornes, ou tout au moins banales et de trs
ordinaire envergure.

                   *       *       *       *       *

Puis, nous repartmes pour la quotidienne promenade en gondole. La
reine, sur ma prire, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre
de l'me_ pour nous en lire des passages pendant la route.

--Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit
cart, un peu loin et au large. Je suis si fatigue... Et son sourire,
maintenant trs rsign, trs doucement triste, semblait demander grce,
pour tout, mme pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.

D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.

Mais peu  peu, sous l'effort de sa volont, la vie reparut dans ses
yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la mme
allure cadence, dans de vieux quartiers si tristes, aux fentres
bardes de fer. Sa conversation, intermittente au dbut, faite de
courtes phrases puises, s'anima par degrs, reprit son intensit
habituelle et nous en vnmes, par je ne sais quel enchanement lger, 
causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvan.

Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majest et moi, sur des
questions de survivance d'me et d'ternel revoir. Oh! la ralit de ces
choses, hlas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes
plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent
rvls, les ont prsentes aux hommes. Et je soutenais, par attachement
de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrtien,
convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus
radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.
Et je ne sais quel malentendu s'leva, quand pourtant nous tions au
fond, du mme avis. La petite cour intime, l dans la gondole,
surenchrissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,
dans ce _Livre de l'me_ qui me serait lu tout  l'heure, des choses
taient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La
reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur
proposition audacieuse et parler presque ddaigneusement de cette foi
qui, pendant des sicles, a donn aux mourants la paix souriante: eux,
les initis, les instruits par ce _Livre de l'me_, avaient autre chose
de plus apaisant et de suprieur, qui leur faisait prendre en piti
l'vangile. Cela me semblait d'une purile vanit, comme un blasphme
d'enfant; la reine, tout  coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil
de son livre, et cette dception inattendue sur elle m'tait pniblement
triste... Alors, je me mis  dfendre le christianisme avec une violence
subite, comme si on m'et outrag moi-mme.

Un silence retomba, embarrass, dsenchant. La gondole glissait
toujours,  travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante
entre des ruines. Comme hier, c'tait l'heure du bain; des petites
filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient  nous
suivre  la nage, et, tout prs de nous, on voyait merger de l'eau
leurs ttes rieuses, comme des petites sirnes.


VI

Maintenant nous tions loin, sur une vaste lagune, isols de tout.
Venise s'tait beaucoup abaisse, l-bas, sur son tranquille miroir. Les
dmes et les campaniles avaient, dans cet loignement, repris leurs
proportions vraies; ils surgissaient trs grands, au-dessus des maisons
en groupe confus.

Les demoiselles d'honneur dclarrent que le lieu tait choisi pour
s'arrter et pour ouvrir ce _Livre de l'me_, qu'on avait apport aussi
religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la
lecture  prsent comme d'une chose vaniteuse et folle.

Cependant la reine qui, seule de nous, avait gard son sourire avec sa
srnit de grande dame, rpondit que c'tait trop tt et que d'abord il
fallait faire bourgeoisement notre goter, comme de braves gens en
partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous
suivaient, portant le reste de la petite cour, accostrent, l'une 
droite, l'autre  gauche, la gondole royale, et Sa Majest, ouvrant
elle-mme un panier o ce goter tait contenu, commena  nous
distribuer nos parts, s'amusant  nous traiter en tout petits. Ensuite
vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-mme, de ses belles
mains presque diaphanes. C'taient des pains, des gteaux, et de ces
beaux fruits d'Italie, raisins et pches, tout dors de soleil.

Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait  lui seul
pour donner, sur le caractre de la reine, une indication absolue. Elle
avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jet un petit manteau 
plusieurs collets superposs, en drap gris presque blanc. Une pche trop
mre tomba dessus, s'crasant un peu: Oh! dit-elle, moiti srieuse,
voyez quel malheur m'est arriv! Justement, je l'aimais tant, ce petit
manteau! Quand je le lui rendis, aprs l'avoir secou au-dessus de la
mer, je lui fis remarquer que la tache laisse par cette pche ne serait
presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout,
puisqu'elle se trouvait prcisment  l'envers d'un des collets:

--Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est gal. Mais moi, _je saurai
qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...

Toute sa loyaut est dans cette rponse, et aussi toute sa puret
d'hermine.

                   *       *       *       *       *

Le soleil d't flambait rouge et trs bas quand la reine commena la
lecture promise du _livre de l'me_. Sur Venise loigne, des teintes de
cuivre et d'or se rpandaient dj. Nos trois gondoles, au repos, se
tenaient runies sur la lagune large o aucune autre barque ne passait.

Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche,  la fois
trs bon, un peu malicieux, et parfaitement sr de lui-mme.

Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit  vibrer lentement.
Elle lisait, comme toujours, d'une faon  part, qui berait et apaisait
comme une sereine musique d'glise. Volontiers, on se serait laiss
aller  n'couter que la voix; on y et trouv plaisir, mme si le livre
et t dcevant  comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu
anxieusement au sens des moindres paroles...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! qu'il tait beau, ce livre, et diffrent de ce que j'avais redout
qu'il ft. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de prsomptueux.
L'me humaine, pntre, fouille d'une faon nouvelle et inconnue;
mais, partout, une grande humilit dans la souffrance. De courts
chapitres, dont chacun dveloppait une pense rare et profonde, avec une
posie grandement simple comme celle de la Bible; de temps  autre, des
choses d'abme, chantes en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la
consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, tait dans la
rsignation douce qu'on y sentait mle, et aussi dans la piti pour les
plus humbles frres. Il tait, ce livre, une forme nouvelle et suprme
de prire, l'appel angoiss de toute une humanit vers un Dieu; mais il
n'avait l'orgueil de rien dtruire, ni de rien constituer, de rien
promettre.

Et songer que ce livre, presque constamment gnial, o elle avait mis le
plus vivant de sa grande me, est sans doute perdu aujourd'hui, dchir,
brl; que les hommes ne le liront jamais!...

De temps  autre, la reine s'arrtait. Oh! je suis si fatigue,
disait-elle, si fatigue... et sa voix, un moment, semblait mourir.
Oui, fatigue, puise de souffrir par les autres: cela se voyait plus
que jamais,  sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa
robe.

Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envole
nouvelle, chantant les choses mystrieuses de l'me... Et je me souviens
de ma surprise quand,  un moment, mes yeux tombrent sur les
gondoliers: immobiles, penchs du ct de la reine,--ne pouvant saisir
que le charme du son et du rythme,--ils coutaient tout de mme,
captivs, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de
suprieur.

La lumire baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abmer
derrire un coin de Venise. C'tait le crpuscule.

Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'taient
approches de nous, frles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne
sais quel ge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des
sauvagesses et vtues de costumes de bain anglais. Arrives tout prs,
elles se jetaient  l'eau, venaient  la nage jusqu' toucher nos
gondoles, pour couter un instant la voix de la reine, d'un air trange
et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
encore.

--Je n'y vois plus, dit la reine. Alors les gondoliers enlevrent le
dais, et la fe blanche apparut mieux,  la lumire finissante. Sa voix
aussi s'teignait. Au fond, sur le ciel jaune ple, Venise se dcoupait
maintenant en noir. Dans ce crpuscule, les deux petites cratures, qui
plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais
Esprits moqueurs du soir, tenus quand mme l, sous le charme de la voix
dlicieuse.

Nous disions: C'est assez. Votre Majest est puise, nous la supplions
de ne plus lire... Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il
faisait nuit.

                   *       *       *       *       *

De retour  l'htel, la reine, rellement  bout de forces, se fit
porter aussitt sur son lit, et je fus priv de cette dernire soire
que j'esprais passer prs d'elle. Je quittais Venise le lendemain
matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre
avant le dpart. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment
o les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais
pas que je la voyais pour la dernire fois.

Retir dans ma chambre, je reus un moment aprs, d'un domestique fidle
 Sa Majest, une de ces enveloppes grises timbres de son chiffre et de
sa couronne. J'en retirai une feuille arrache  quelqu'un de ces blocs
dont elle se servait toujours, et sur laquelle tait crit au crayon, de
sa grande criture lgante et nette:

_A prsent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille tre
plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut tre que vrai._

_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme rel! J'ai vu tant
de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les
phases de dveloppement intellectuel que nous sommes probablement
prdestins  traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honntes
pour sombrer._

  CARMEN SYLVA.

Je restai longtemps  ma fentre, accoud au balcon de marbre gothique,
regardant la ferie du clair de lune d't,  mes pieds, sur Venise. Je
songeais  la destine sombre de cette femme, admirable et vnre. Je
revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux
de toutes ses _filles_, le jour de sa fte, de ses _filles_ qui lui
doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus
encore.

J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour
avoir encouru une telle dfaveur, dans ce pays auquel elle avait donn
sa bont, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de
les juger.

Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir
cru qu'une jeune fille, gale de tant d'autres qui enviaient sa faveur,
pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a
probablement t la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas
pardonne et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupes
charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chane
paillete et dore, autour de leur souveraine. C'est l l'origine des
haines dchanes, de ces haines fminines qui ne reculent devant rien
et qui savent peu  peu entraner toutes les autres.

Et je sentais une immense piti attendrie pour cette reine, un dsespoir
de mon impuissance  la dfendre,  seulement la venger un peu.


VII

  Dimanche 16 aot.

Une demi-heure avant mon dpart, je descends, pour ma visite d'adieu
matinal  la reine.

Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur
qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus
malade. Toutes deux ont pass la nuit  son chevet. Elle ne peut me
recevoir.

Alors, je me mets  lui crire, tout ce que je lui aurais dit dans cette
causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes
filles, et une gondole m'emmne  la gare.

Dj mont dans le wagon qui doit m'emporter  Gnes, je vois venir, le
front en sueur, un _faquino_ qui avait couru aprs moi; il me remet une
enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonn:

_Je puis  peine crire, tant plus mal et tout  fait au lit._

_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais
j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas
eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud
et fort en nous, et nos esprances vastes et larges. Ne craignez pas de
petitesses dans votre cercle de fervents!_

  CARMEN SYLVA.


VIII

  Novembre 92.

Et c'est la dernire des dernires fois que j'aie vu l'criture de la
reine.

On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de
plomb a t baiss devant son clair visage. Vaguement j'ai appris
qu'elle avait t emmene, pour des mois de repos et de solitude, au
bord d'un lac italien, loin de tous ses fidles d'autrefois. Et que
maintenant elle est dans un triste chteau des bords du Rhin...




CONSTANTINOPLE EN 1890


C'est avec de l'inquitude et une grande mlancolie que j'entreprends ce
chapitre du livre. Quand on m'a demand de le faire, j'ai voulu me
rcuser d'abord; mais cela m'a sembl une sorte de trahison vis--vis de
la patrie turque--et me voici.

Par exemple, crire une impersonnelle description, avec un dtachement
d'artiste, j'en serais, dans le cas prsent, moins que jamais capable.
Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se rsigner 
regarder par mes yeux: c'est presque  travers mon me qu'ils vont
apercevoir le grand Stamboul...

Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours
celui-l le plus magique. Sitt qu'il est prononc, devant moi une
vision s'bauche: trs haut, trs haut en l'air, et d'abord dans le
vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une
incomparable silhouette de ville. La mer est  ses pieds; une mer que
sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation
sans trve, et d'o monte une clameur de Babel, en toutes les langues du
Levant; la fume flotte, comme un long nuage horizontal, sur
l'amoncellement des paquebots noirs et des caques dors, sur la foule
bariole qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante
fume recouvre tout de son voile. Et c'est l-bas, au-dessus de ces
bues et de ces poussires de houille, que la ville immense apparat
comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus
que des lances, montent des dmes et des dmes, de grands dmes ronds,
d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'tagent les uns sur les autres
comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosques, que
les sicles ne changent pas;--plus blanches, peut-tre, aux vieux ges,
ces mosques saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls
mouiller  leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des sicles
couronnant Stamboul de leurs mmes coupoles gantes, lui donnant cette
mme silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la
terre. Elles sont l'immuable pass, ces mosques; elles reclent dans
leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine
encore l-haut o elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de
Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit merger les premires hors
des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de
moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le
frisson des vieux souvenirs, le grand rve mystique de l'Islam, la
pense d'Allah terrible et la pense de la mort...

Au pied de ces mosques sombres, j'ai pass autrefois le plus
inoubliable temps de ma vie; elles ont t les tmoins constants de mes
courses d'aventure--pendant que les jours dlicieux d'alors fuyaient si
vite. Je les voyais de partout, arrondissant l-haut leurs grands dmes,
tantt blancs et mornes sous les soleils d't, quand j'allais chercher
l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantt
vaguement noirs, par les minuits de dcembre, sous les froides lunes
indcises, quand mon caque glissait clandestinement le long de Stamboul
endormi; toujours prsentes--et presque ternelles--auprs de moi,
passant d'un jour sans lendemain, jet l par le hasard. De chacune
d'elles manait une tristesse diffrente, un recueillement spcial qui
planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu  peu je les ai
aimes trangement,  mesure que je vivais davantage de la vie turque,
que je m'attachais plus  ce peuple rveur et fier, et que mon me
transitoire de ce temps-l, toute pleine d'un amour angoiss, s'ouvrait
au mysticisme oriental.

Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mlancolie sans
bornes, m'loignant, un soir ple de mars, sur la mer de Marmara, j'ai
regard cette silhouette de ville, lentement diminue, peu  peu
s'anantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands
dmes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid
brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul.
Et alors, dans cette dernire image, s'est symbolis, pour ainsi dire,
tout ce que je laissais l derrire moi de regrett amrement, toute ma
chre vie turque  jamais finie: la silhouette unique s'est grave en
dedans de mes yeux de manire  ne plus s'effacer. Pendant les annes de
vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers
lointaines, j'ai revu, dans mes rves des nuits, la ville des dmes et
des flches se profiler  l'imaginaire horizon gris des sommeils,
m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la
dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie relle, chaque
fois que j'y reviens, c'est encore avec une motion  la fois pnible et
dlicieuse que le temps n'a gure attnue.

Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels
m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est
incontest et il est lgendaire; des voyageurs quelconques, mme de ceux
qui ne comprennent rien  rien, reoivent une singulire impression
d'arrive ds que l'imposante silhouette commence  s'esquisser au loin.
Et tant que Stamboul--banalis, hlas! de jour en jour et profan 
prsent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il
restera encore, malgr tout, la merveilleuse cit des Califes, la cit
reine d'Orient.

Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et
des sries de palais et de mosques dont l'ensemble forme
Constantinople: d'abord Pra, o les chrtiens habitent; puis, le long
du Bosphore, de Marmara  la mer Noire, une suite presque ininterrompue
de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des lgions de
caques, toutes ces parties du mme tout communiquent ensemble. La
grande ville, parse le long des rives, grne ses foules bigarres sur
la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui
s'anime chaque jour d'un perptuel va-et-vient.

                   *       *       *       *       *

Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion,
de costumes diffrents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.

Aucune capitale n'est plus diverse par elle-mme, ni surtout plus
changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et
les nuages--dans ce climat qui a des ts brlants et une admirable
lumire, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des
manteaux de neige tout  coup jets sur les milliers de toits noirs.

Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble
qu'elles sont un peu  moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces
dsoeuvrs de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en
foule, je leur en veux de s'y promener, comme  des intrus profanant mon
cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux
Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal
tonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au
monde, je les ai parcourus jadis,  toute heure du jour ou de la
nuit--me mlant d'ordinaire, au gr de ma fantaisie d'alors,  la vie
des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en
parler dans ce livre avec l'impartialit qu'il faudrait? J'y retrouve 
chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les
jugerais-je? Je les adore!...

Avant d'crire ceci, j'ai voulu revenir une fois  Constantinople, en
simple touriste moi-mme, et essayer de jeter un coup d'oeil plus
dtach sur cette ville o je n'ai plus aucun lien, hlas! qu'avec des
morts, o je n'ai plus rien  faire qu'une visite  des tombes.

Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au
beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la
mer Noire.

A bord du paquebot qui me ramne--le matin du lundi 12 mai 1890, au
lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet,
pour ne pas manquer l'entre du Bosphore, qui est un site classique,
hautement cot dans les Guides  l'usage de MM. les voyageurs.

Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une
vgtation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les dtails
intimes, sans doute, rside ce charme unique du Bosphore--qui est trs
rel et indpendant de moi-mme, puisque tous ceux qui viennent ici le
subissent.

Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtch, la ligne des palais blancs
comme neige, poss tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors
cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les
trois villes apparaissent  la fois, les trois villes qui se regardent:
Scutari  gauche, en amphithtre sur la rive d'Asie; Pra  droite,
chafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux,
au-dessus d'un fouillis de navires et de fumes, dominant tout,--les
minarets et les grands dmes de Stamboul!

                   *       *       *       *       *

Sur la hauteur de Pra, dans un htel de touristes comme il faut,
encombr d'Anglais, o je suis trs banalement descendu, mon salon de
louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du
Vieux-Srail et sur des infinis de mer bleue o s'chelonnent les lots
d'Asie. C'est une des sductions de ce pays, les chappes qu'on a de
partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois
villes ainsi assembles, on domine les deux autres, avec la mer au del;
n'importe o l'on habite, on est toujours sr d'apercevoir, par-dessus
les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses
presque feriques esquisses en l'air; le champ du regard est ici large
et profond comme nulle part ailleurs.

                   *       *       *       *       *

Six heures du soir, le mme jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai pass ma
journe en plerinages aux cimetires, en visites de souvenir  des
recoins quelconques n'ayant d'intrt que pour moi-mme.)

L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Han, assis en plein
air devant un caf,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--
regarder passer le monde et tomber la nuit.

Une sorte de lieu de mli-mlo et de transition, ce quai de Top-Han,
une sorte de carrefour trs vaste, o viennent aboutir, par de larges
rues, des quartiers absolument diffrents.

Les beaux soirs comme celui-ci, la moiti de la voie y est encombre par
des ranges de divans, en velours rouges ou bariols, sur lesquels sont
assis des gens qui fument et qui rvent. On est l, comme au parterre
d'un immense thtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la
vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les
spectateurs de la mer, sur les fonds bleutres de l'eau et des collines
d'Asie, une haute mosque se dresse, avec son dme compliqu et ses
minarets  galeries ajoures. Elle est toute rchampie de blanc et de
jaune trs tranchs,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage
en encadrements et en panneaux dcore toutes les btisses relativement
modernes de Constantinople: la plupart des mosques, des palais ou des
belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces
nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant
elles-mmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux
innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les ttes. A ces deux
couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes
plaques, chamarres d'inscriptions d'or, qui surmontent invitablement
tous les portiques, toutes les entres, toutes les fontaines. Du blanc,
du jaune, du vert zbr d'or, voil les tons de l'lgante mosque d'en
face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de
constructions aux dcoupures orientales qui se dtachent sur le bleu
assombri, sur le bleu dj crpusculaire du Bosphore et de l'Asie.

Les ranges de divans en plein air peu  peu se garnissent, sans
distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes
du Levant. Les garons affairs accourent, portant les microscopiques
tasses de caf, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans
les petits vases de cuivre; la grande flnerie douce des soirs d'Orient
commence, les narguilhs s'allument, et les cigarettes blondes
remplissent l'air d'odorante fume. Sur la voie libre passent encore
toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires
bien monts et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou
qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Han est le quartier
gnral), tirant par la bride leurs btes toutes selles; des marins de
nationalit quelconque dbarqus aprs leur journe finie; des marchands
ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant  tue-tte leurs
gteaux, leurs sorbets, leurs fruits...

A Galata, dont la grande rue, ternellement bruyante, vient mourir  ce
carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie
dans le lointain, arrive dj jusqu'ici, aux rveurs assis sur les
divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au
matin, le long du Bosphore, s'lve de tout ce quartier une clameur
d'enfer...

A ce carrefour vient aussi aboutir Ini-Tchirch, la plus grande des
rues en pente raide qui montent  Pra,-- la ville chrtienne, perche
l-haut au-dessus de nos ttes. Et des deux cts de cette rue, sous des
berceaux de vigne, devant les cafs turcs qui se suivent porte  porte,
encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables,
viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont pein tout le
jour  remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des
voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos
des soirs, ils arrivent les uns aprs les autres, demandant un
narguilh, ces hommes qui font mtier de remplacer, avec leurs larges
paules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus 
Constantinople.

Leur foule va peu  peu grossissant; bientt ils se touchent tous,
pareillement vtus en bure brune soutache bizarrement de noir et de
rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie
de soleil. Leurs groupes serrs s'tagent en perspective, suivant la
monte de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mle  ce
petit gargouillement spcial qui sort de leurs innombrables
narguilhs,--et la fume grisante emplit l'air de plus en plus,  mesure
que la nuit tombe...

Tout ce petit train des fins de jour est demeur pareil, depuis tant
d'annes que je le connais--et je me reprsente si bien ce qui se passe,
 cette mme heure, dans les diffrents quartiers de l'immense ville!...

L-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer,
on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impntrables, grands murs
de parcs, de casernes, de srails. La nuit n'amne l que beaucoup de
tranquillit, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches
de fleurs.

Au-dessus de nos ttes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Pra
cosmopolite va commencer d'clairer ses grandes boutiques europennes
aux talages copis sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux
lumires, son va-et-vient de voitures,  la faon d'Occident. L'approche
du soir, au lieu de calmer l-haut l'agitation incessante de la vie, va
l'exasprer plutt,  la lueur du gaz. Empressements de touristes
revenant de leurs excursions du jour, et se htant, avant la nuit
tombe, de regagner le bercail rassurant, la table d'hte servie 
l'anglaise, la rue o l'on se sent comme en Europe; extravagances de
toilettes, risques par des Levantines aux grands yeux lourds, qui
auraient t si jolies vtues en Grecques, en Armniennes ou en Juives.
Et, dans cet amusant ple-mle, la note d'Orient donne quand mme par
beaucoup de fez rouges qui circulent, par des quipes de portefaix aux
costumes bariols de broderies qui remontent de la ville basse, des rues
plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est l trs haut
au-dessus de la mer--par des chappes de lointain apparaissent entre
les banales maisons  plusieurs tages: un peu de Marmara au bleu
assombri, un peu de la cte d'Asie perdue dans le crpuscule...

L-bas derrire nous, au del de cette colline de Pra qui nous
surplombe, des faubourgs turcs, armniens ou juifs s'arrangent, au
hasard des coteaux ou des valles, tout le long de la Corne-d'Or, face
au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils
communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caques lgers,
toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est
curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps
avive ainsi le souvenir qu'on en avait conserv: il y aura tantt quinze
ans que je n'habite plus par l, et j'avais presque oubli comment les
soirs s'y passent; or il me suffit d'tre  Constantinople, assis 
songer--dans une rue diffrente cependant et trs loigne,--pour me
rappeler tout, avec une nettet complte, comme si j'tais parti
d'hier... D'abord le faubourg trs turc de Kassim-Pacha, aux vieilles
maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux
petits cafs qu'abritent des platanes: il tait un de mes plus familiers
jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment mme je me le reprsente
anim tout  coup de sa vie spciale des soirs. Le flot des matelots de
guerre vient de s'y rpandre,  la sortie de l'arsenal ou des grands
cuirasss noirs mouills en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et
les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge
au lieu d'tre bleu:  part cela, ils ressemblent aux ntres. Des femmes
qui les attendaient (des mres ou des soeurs, s'entend) se mlent  eux,
drapes de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi
s'arrtent l pour fumer, dans les plus humbles cafs, parmi les hommes
du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulire  la Turquie, ces
trs dmocratiques mlanges: des pachas, des beys assis au caf parmi de
pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la
dignit n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre
jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de
village  mesure qu'on s'avance vers l'intrieur des terres, et,
aussitt aprs, commence, de ce ct-l, une campagne dserte, aride,
sans route, et encombre de tombeaux, tristement charmante.

La Corne-d'Or spare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du
grand Stamboul, o une sorte de silence religieux va se faire avec
l'obscurit.

Et au fond de ce golfe enclav dans une ville, tout au fond, sous les
vieux cyprs et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de
l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funbre, confinant
aux grands cimetires et entour de tombes, va s'endormir dans un
effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps  autre quelque
psalmodie sortie d'une mosque. Dans tous les kiosques des morts, devant
les hauts catafalques surmonts de turbans, les petites lampes
veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on
les verra briller,  travers les grillages des fentres, comme des yeux
jaunes dans la nuit.

Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi
paisible qu'aux sicles passs, tandis que le tapage d'Occident
commencera dans les quartiers de la rive livre aux infidles. A peine,
dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie,  et l
quelques boutiques s'claireront; quelques cafs jetteront au dehors des
lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura
rien que mystrieuse obscurit et lourd sommeil.--Il semble que cette
Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer sparant les deux
parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de
deux ou trois sicles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui
s'endort sur l'autre...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tandis que je suis l, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et
regardant,  travers des fumes de narguilhs, la foule circuler dans la
pnombre, voici que tout l-haut en l'air une premire couronne de feux
s'allume comme un signal, autour de la flche aigu d'un minaret de
Top-Han: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oubli
que nous tions dans ce mois lunaire o tous les Turcs du peuple font de
la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout 
l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Pra
et Galata runis--et j'irai me mler  ses gaiets tranges,  ses
foules...

                   *       *       *       *       *

Il est temps de rentrer  l'htel pour dner. Au lieu de me rendre 
Pra par la monte directe de Ini-Tchirch, je vais appeler d'un signe
un de ces bonshommes qui promnent devant moi des chevaux tout sells,
et je ferai le grand tour,  travers le tumulte de Galata, pour remonter
ensuite par le Champ-des-Morts.

                   *       *       *       *       *

Galata au dernier crpuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les
pavs, mon cheval sautille, un peu effar, au milieu des passants
innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y
a d'autres cavaliers qui passent ventre  terre, il y a un va-et-vient
continuel de voitures et de lourds tramways prcds de coureurs qui
sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis.
Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'clairent; les grands
alcazars invraisemblables illuminent leurs faades pavoises--ceux o
l'on joue la pantomime italienne  ct de ceux o des orchestres de
dames hongroises excutent le rpertoire de Strauss. Dj les mauvais
lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafs encombrent la
voie troite et sont bousculs par les chevaux. On est assourdi d'un
brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de
cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au
grand trot dans ce dbordement d'hommes, m'amusant  dire, comme
autrefois,  voix claire: _Bestour! Bestour!_ (Gare! Gare!), le cri
des foules turques, qui est comme le _Balek! Balek!_ des foules
arabes...

A l'htel, l-haut, la banalit d'une table d'hte. Un monsieur,
touriste rcemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
quelques renseignements pratiques:

--Il n'y a rien  faire  Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur?
(C'est le clich que vous servent tous les guides des htels, qu'il n'y
a rien  voir  Stamboul le soir et que les promenades y sont
prilleuses.)

Je le dvisage tout d'abord:

--Oh non! monsieur: en effet,  Stamboul, rien du tout. Mais ici, 
Pra, tenez, tout  ct, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou
trois _beuglants_ dlicieux...

Et vite, aprs ce dner, un cheval de louage, pour m'enfuir...

Dans la belle nuit d'toiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts;
je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fte, et enfin,
quittant cette rue bruyante, je m'arrte au bord de l'eau,  l'entre
d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin
dans l'obscurit confuse. L, tout change brusquement, comme change un
dcor de ferie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de
lumires, ni de tapage: une profonde troue de nuit et de silence est
devant moi; un bras de mer tend son vide tranquille entre ces quartiers
assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville,
d'aspect fantastique, qui apparat au del sur le fond toil de la
nuit, en silhouette toute noire dentele de minarets et de dmes. Elle
se profile si haut que les coupoles de ses mosques, s'exagrant dans
les bues enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un
soir de Ramadan. Alors,  tous les tages de ces minarets, autour de
leurs galeries festonnes, brillent des rangs de feux en couronnes, et,
dans le vide, entre ces flches de pierre qui pointent en plein ciel,
des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient
comme des signes apocalyptiques tracs dans l'air avec du feu.

J'ai hte d'tre l; un attrait, une indicible motion de souvenir me
fait presser le pas, dans l'obscurit de l'interminable pont qui mne, 
travers ce bras de mer,  cette ville si noire. A mesure que j'approche,
montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs
couronnes de feux. Me voici  leurs pieds; je quitte le plancher mouvant
du pont pour les cailloux et les fondrires d'une premire place obscure
que domine la masse superbe d'une mosque: je suis  Stamboul!

Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards rcemment
aligns, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
qu'clairent maintenant, hlas! des becs de gaz, o circulent des
voitures, des quipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs.
C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me
dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystrieuses
qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchs en boule par terre,
qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que
quelque dile ne me les dtruise pas, ces chiens!... J'prouve une sorte
de volupt triste, presque une ivresse,  m'enfoncer dans ce labyrinthe,
o personne ne me connat plus--mais o je connais tout, comme m'en
ressouvenant de trs loin, d'une vie antrieure...

Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurit garde une
transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade
errante, mais trs haut, n'clairant pas plus que les toiles, planent
de tous cts les cercles de feux accrochs aux minarets des mosques,
les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les troites rues
sombres que j'ai prises dbouchent tout  coup sur l'immense place du
Sraskirat, pleine de lumires, de monde, de musiques, de costumes.
Mais je traverse seulement ce lieu pour pntrer plus avant dans le
coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profans
encore de la Sulimanieh et de Sultan-Slim. Tantt l'obscurit des
petites rues funbres, tantt les lumires et les foules. Dans les
cafs, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gmissent des
mlodies  fendre l'me; cornemuses qui chantent de vieux airs,  voix
aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre
hommes, en longues chanes se tenant par la main.

De toute cette tonnante chose qui est une nuit de Ramadan  Stamboul,
voici l'image qui ce soir-l me charme le plus: vers minuit, dans une
rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Trs troite la
rue, trs obscure; par-dessus les hautes maisons grilles, sur un coin
de ciel toil, on voit monter les minarets de la Sulimanieh,
gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur
longueur deux ou trois couronnes superposes de feux mourants.--Un grand
silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de
cinq ou six femmes, chausses de babouches qui ne font pas de bruit;
fantmes bleus, rouges ou roses, envelopps jusqu'aux yeux dans ces
pices de soie lame d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les
prcdent arms de btons, les clairant avec de grandes lanternes
anciennes... Cela passe, ferique et charmant; cela s'loigne, cela s'en
va on ne sait o, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystrieux
ddale... Et l'obscurit semble plus paisse aprs qu'ont disparu les
feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux
pavs et les vieux murs...

_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le rcit de cette deuxime journe 
cinq heures seulement--pour l'arrter avant la nuit.

A cinq heures donc, en caque, tournant le dos toujours aux quartiers
neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg
d'Eyoub.

(Pour qui ne connat pas Constantinople, les caques sont ces espces de
prissoires longues et minces, arques en croissant de lune, o l'on
navigue couch--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines,
comme  Venise les gondoles.)

Cette Corne-d'Or devient plus paisible  mesure que l'on s'loigne de
l'entre, encombre de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe
 prsent est de plus en plus antique, dlabre, morte: ce sont les trs
vieux quartiers, d'o la vie s'est retire peu  peu, pour se porter
ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
trouv cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirtres
disparaissent presque sous la frache verdure de mai. Et Eyoub est au
bout, touchant aux rideaux de cyprs noirs, aux grands bois funraires.

Un vent trs vif et presque froid se lve, comme chaque soir  l'heure
o baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remue, de petites
lames se forment.

Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprme
recueillement, de la suprme prire. A l'entre de l'avenue exquise qui
longe les saints tombeaux, je mets pied  terre sur des dalles verdies
par les sicles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute
blanche  travers l'espce de bois sacr plein de spultures, blanche de
ce mme blanc verdtre que prennent  l'ombre les marbres trs vieux;
elle s'en va finir l-bas  l'impntrable mosque, dont on aperoit
confusment le dme, sous un bouquet de platanes et de cyprs immenses.
Elle est borde, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre
blanc ajour, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percs
d'arceaux en ogives  travers lesquels on aperoit les cimetires:
tranges tombes aux dorures fanes, apparaissant dans la nuit verte de
dessous bois, mles  des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de
ronces...

Les passants sont toujours trs rares dans cette avenue des morts:
quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui
vont s'accroupir l-bas aux portes de la mosque. Ce soir, ce sont trois
petites filles turques, de cinq  dix ans, trs jolies, qui gambadent,
vtues d'clatantes robes vertes et rouges. Cela droute, de les voir
jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funraire. Du reste,
jamais je n'tais encore venu ici  la splendeur de mai, et cette
verdure neuve, ces fleurs partout, dtonnent autant que ces trois
petites filles. Des lieux si infiniment mlancoliques ne s'gayent pas
au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances trs douces, ces
grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des
sicles,  la mme saison, font leur mme sourire si phmre et si
trompeur, ajoutent encore  l'impression qu'on prouve ici d'un
universel et irrmdiable nant.

                   *       *       *       *       *

_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-l, autour
d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente
convives  djeuner--tous touristes!

Autrefois la traverse de la mer Noire les arrtait encore; mais depuis
deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du
Vieux-Srail, c'est effrayant, ce flot de dsoeuvrs de l'Europe entire
qui vient ici fureter partout.

Et je ne puis me rappeler sans sourire cette rflexion de la trs
charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa
longue table: Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons,
je n'en suis pas  un touriste de plus ou de moins... Cela dit sans
l'ombre d'une pense dsobligeante pour ses htes, mais prononc avec je
ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de
rien une chose infiniment drle.--Tous choisis, gens aimables et de
bonne compagnie, ces voyageurs invits; trop nombreux seulement,
tournant  l'invasion, et alors pas dcoratifs ici pour des yeux de
peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien
entendu, plus de mauvaise pense que notre ambassadrice.

Le mme jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un
orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe dcidment,
torrentielle.

Sortant de la Sublime-Porte, je me rfugie, pour m'y abriter jusqu' la
fin de la journe, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul,
suivant l'usage d'Orient, a son bazar, qui est comme une ville dans la
ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses paisses
portes).

Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et
sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant
des gouttires suinter;  travers une espce de bue, de brouillard
crpusculaire, on voit briller les toffes dores, les milliers de
bibelots accrochs aux choppes--et fourmiller les foules: femmes tout
de blanc voiles, hommes coiffs de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a
gure chang encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les
mmes obscurs petits cafs, qui sont revtus de leurs vieux carreaux de
faence persane aux tranges fleurs, et o servent depuis des annes les
mmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mmes rves
qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque
s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces
retraites d'ombre, o l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce
mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense
brouhaha de fantmes.

Voici cependant, hlas! quelques essais nouveaux de boutiques 
l'europenne, avec des devantures vitres. Et voici mme quelques bandes
d'trangers ahuris--touristes des agences, videmment--qui passent en se
serrant les coudes, promens  toute vapeur par des guides effronts.
(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgr leurs airs de
marcher en pays conquis, je crois que dcidment je les prfre aux
Franais gouailleurs, qui se plaignent des rues mal paves, qui ne
voient du bazar que les quelques articles de Paris tals  et l, et
inclinent  penser que tous ces vieux marchands  turban, accroupis dans
des niches, font venir leurs tapis du _Bon March_ ou du _Louvre_.) Et
ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront mme  la
mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront t vols, pills (comme
cela leur revient de droit) par la plbe des guides et des
interprtes--qui sont Grecs, Armniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on
voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au mtier servile
d'exploiteurs d'trangers.

Je m'attarde  marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que
dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus
dsol, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles
couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les
marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurit grise descend
dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un dsert noir.

Il faut s'en aller dcidment. Je remonte sur un pauvre cheval de
louage, tout tremp des averses du jour, qui m'attendait  une des
portes de ce bazar et je m'achemine vers Pra.

La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En
descendant vers la Corne-d'Or, par les rues troites, on marche dans les
flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses
aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus
connue et qui me tiennent au coeur d'une manire plus intime. Voici o
mes impressions redeviennent tout  fait personnelles: il est laid et
triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je
l'aime le plus. Je reviens  regret, trs lentement, malgr l'eau qui
tombe encore en mille gouttires des toits mouills. Oh! comme je me
replonge en plein pass, par cette soire de pluie presque froide...

Arrivant  l'htel, toujours sans hte malgr mes vtements tremps, j'y
trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa
Majest le Sultan veut bien m'inviter  venir ce soir, au palais de
Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: Un chaouch, me
dit-il, et une voiture seront l pour vous prendre...

Environ trois quarts d'heure aprs, presque en retard, ayant dn  la
diable et fait avec fivre ma toilette de cour, je roule  toute vitesse
vers Yeldiz, dans un landau dcouvert escort d'un chaouch au galop,
fendant la foule de Pra. Le ciel s'est dgag, les toiles brillent.
Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les
banales maisons, quand une chappe de lointain apparat, on dirait
d'une ferie.

C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du ct
oppos  Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course
empresse. Le Bosphore, qu'on aperoit aussi de temps en temps, et, au
del, Scutari, sont illumins comme la cte d'Europe; la ferie se
prolonge de tous cts, jusqu'aux dernires limites du champ de vue.

En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une
masse humaine qui se prcipite comme furieuse, des hommes demi-nus
galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun
vr!_

Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel.
Tout un quartier brle l-bas, jetant dans le ciel une grande lueur
rouge, ajoutant  la fte une illumination imprvue. Ces choses que l'on
trane si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, atteles
d'hommes affols qui courent  toutes jambes; elles accrochent les roues
de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnat le chaouch du
palais, on s'carte, et nous passons...

Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides,
o nous reprenons notre train ventre  terre.

Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus
d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous
franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit;
nous galopons dans des alles vides, silencieuses, illumines 
profusion, bordes de myriades de feux qui forment des guirlandes et des
girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure;
aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est
entirement toil de fuses bleues et rouges, ray de pluies de feu de
toutes les couleurs.

Les alles, o il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de
plus en plus clair, de lumire blanche, tandis qu'un ct de l'horizon
reste ensanglant par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis
des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage,
formant la haie serre; ils portent tous des torches ou des lanternes,
comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines
d'officiers sont l aussi, vtus pour la plupart du dolman oriental aux
longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante arme!

Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbs dans un
recueillement religieux, au milieu de cette clart trange qui blouit,
sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit
est travers.

Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent
devant nous. Il me conduit au premier tage, dans un pavillon du palais:
salons vides o il fait tonnamment clair--clair des lampes intrieures
et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les
fentres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or;
tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulire du
silence, on a le sentiment de cette agglomration d'hommes en armes qui
sont l, muets, retenant presque leur souffle, oppresss par la prsence
du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un
choeur de voix d'hommes trs fraches, trs limpides, qui psalmodient
sur des notes singulirement hautes, avec quelque chose de pas naturel,
d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...

Un aide de camp me reoit dans ces salons. Le Sultan, me dit-il, est
encore  la mosque impriale, d'o partent ces chants suaves. Mais la
prire touche  sa fin, et, en m'approchant d'une fentre, je verrai
tout  l'heure Sa Majest sortir.

A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fentre o
je suis, cette mosque m'apparat. Elle est toute frache et toute
blanche, trs dentele d'arabesques, en style d'Alhambra. Illumine par
en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine
dcoupure d'albtre, et cette musique qui s'en chappe lui donne quelque
chose d'irrel; elle est comme la principale pice de l'immense feu
d'artifice qui, ce soir, brle partout. Alentour de son dme trangement
lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les
avenues, les jardins par lesquels je suis arriv. Des nuages de feu de
Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes
les perspectives--dj compliques par la hauteur d'o je regarde. Un
gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte
une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes
les fantasmagories blouissantes qui rendent la vue imprcise, il est
impossible de deviner  quelle distance cette inscription arienne est
place: elle parat grande et lointaine comme un signe du ciel; elle
prside  cette fte de lumires; c'est elle qui lui donne son caractre
musulman, son caractre sacr.--Et au del encore, on distingue des
coins de vrais lointains; sur une vague tendue noire, qui doit tre le
Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spciale--qui
sont des navires illumins jusqu'aux pointes de leurs mts...

Directement au-dessous de moi, la superbe arme, toujours immobile et
recueillie, suit en esprit les prires qui se chantent dans la lumineuse
mosque d'en face. Il semble qu'en ce moment l'me de l'Islam se soit
concentre dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous
cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une
sonorit si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait
trop. C'est aussi quelque chose de trs oriental: cela se maintient sans
fatigue dans des notes surleves, tout en restant d'une inaltrable
fracheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommenc; c'est
trs doux, trs berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie
tristesse le nant humain, cela donne le vertige des grands abmes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frmissent d'un lger
mouvement attentif. Un landau attel de chevaux de parade--qui trottent
tout cabrs, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre
de la mosque, sur lesquelles on a jet des tapis rouges; en mme temps,
une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces normes
lanternes de soie blanche, d'un mtre de haut, qui sont d'tiquette
depuis un temps immmorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous
la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans
l'exaltation finale....

Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un
feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les
troupes, inclines jusqu' terre, crient ensemble, avec leurs milliers
de voix: Allah! Allah! en longue clameur profonde.....

Pour franchir les cent mtres qui sparent la mosque des portes du
palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain;
derrire lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les
princesses, voiles, qui ont assist  la prire; les serviteurs,
affols, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et
les troupes se referment sur ce cortge avec un cliquetis d'armes. C'est
fini...

                   *       *       *       *       *

A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux
murailles et aux colonnes de nuances claires et lgrement dores. Il y
a ici,  Yeldiz, une grande sobrit d'ornementation et comme une trve
de luxe: le Souverain, qui possde, le long du Bosphore, des palais de
fes dans des sites incomparables, prfre, pour son travail et pour son
repos, la simplicit relative de cette rsidence, qu'il a fait
construire lui-mme  ct d'un grand parc d'ombre.

Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, galement
simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques touffant le
bruit des pas. Elle est, ce soir, peuple de gnraux, d'aides de camp
de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique
droite, les autres le dolman oriental  grandes manches flottantes, les
uns coiffs du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
trs grand air guerrier; leur assemble,  ce seuil des appartements
impriaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi
eux, voici l'hroque figure d'Osman le Ghazi, le dfenseur superbe de
Plevna. Tous sont debout, parlant  voix basse--ce qui semble indiquer
le voisinage trs proche du Souverain.

En effet, dans un petit salon latral o me conduit le grand matre des
crmonies, se tient Sa Majest le Sultan, seul, assis sur un canap. Il
porte un uniforme de gnral, que recouvre une capote militaire en drap
brun, et rien d'extrieur ne le distingue des officiers de son arme.

Il y avait trs longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa
Majest, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe
tout  coup, avec un peu de mlancolie,  une premire entrevue
irrgulire, dont le Souverain videmment ne peut avoir gard aucun
souvenir...

C'tait il y a tantt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son
avnement au trne--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond
du pass, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands
caques impriaux,  peron d'or, taient venus le prendre  la pointe
du Vieux-Srail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtch; c'tait de
trs bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste
aucune garde autour du cortge, et mon caque,  moi qui passais l sans
savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abord le sien:
alors le jeune prince, qui allait tout  l'heure devenir le Calife
suprme, avait machinalement jet sur moi un de ces regards distraits
qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxit dans
les choses de l'avenir...

Hlas! l'avenir de ce jour-l est devenu le pass d'aujourd'hui, et
cette image, voque dans ma mmoire, me fait mesurer soudainement
l'abme de temps mort qui dj nous spare, l'un et l'autre, de cette
matine de soleil et de prime jeunesse...

L'accueil du Sultan pour ses htes est toujours d'une bienveillance
exquise, d'une distinction trs simple, d'une bonne grce toute
naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce
soir-l pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
Souverain--dans le calme un peu trange de ce petit salon trs sobrement
meubl, trs quelconque en somme, mais dont le seuil tait si
glorieusement gard par ces chefs militaires parlant  voix basse, et
dont les fentres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville
en fte, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs
d'incendie.

Assur d'tre compris et d'tre excus avec la plus charmante
indulgence, j'ai os dire tout mon regret mlancolique de voir s'en
aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand
Stamboul.

Mais j'ai arrt l ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aim y
ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une
causerie avec un souverain, mme pendant la plus gracieuse des
audiences.

Pauvre grande Turquie, si fire  l'poque o la foi, le rve sublime et
la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment
sera-t-elle bientt, entrane fatalement dans l'universelle banalit
moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques,
utilitaires, qu'elle pouvait ddaigner jadis? Comment sera-t-elle,
surtout quand ses fils ne croiront plus?

En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais
t tent pourtant de laisser paratre, un peu de mon inquitude
attriste,--d'essayer de savoir si le Calife, au del des transitions
effroyables du prsent, entrevoit quelque mystrieuse aurore de temps
nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrme matin frais et pur.

Je m'veille, non pas dans mon logis avou de Pra, mais en plein
Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges o l'on dort par
terre, tout habill, sur des matelas blancs.

Parti hier au soir trs tard du palais imprial, j'ai jet  l'htel, en
passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre
rive de la Corne-d'Or, pour me mler encore une fois  la fte nocturne
des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'teignant sur les
minarets, je suis entr au hasard dans le gte le plus proche, pour
dormir.

Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au
rveil, j'ai l'inquitude de l'heure, un aide de camp de Sa Majest
devant venir me prendre l-bas dans mon appartement officiel pour me
faire visiter les trsors des Sultans.

La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre,
une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, o personne ne
passe, s'clairent joyeusement  l'ternel soleil comme pour quelque
fte de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la puret rare de ce matin
du mois de mai oriental, la fracheur toute neuve et vivifiante de cet
air et de cette lumire!...

                   *       *       *       *       *

Redescendu prs de la Corne-d'Or, j'arrive  cette place aux antiques
platanes que la mosque de la Valideh domine d'un ct de sa haute masse
grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres
faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafs, de petites
boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela trs vieux
et trs oriental, nullement drang et pouvant aussi bien tre  Ispahan
ou  Bagdad.

Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est dlicieux, cet
extrme matin de mai. Le soleil levant dore la mosque, dore par
en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une bue blanche qui
est comme le voile virginal du jour. Les petits cafs turcs commencent 
s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font dj raser par les
barbiers, en plein air, sous les arbres.

Il doit tre de trs bonne heure videmment, et j'ai le temps de
m'arrter ici avant de rentrer  Pra. Sous des treilles je m'assieds,
demandant un caf, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le
matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me parat meilleur que le
plus raffin des djeuners.--Il semble que l'on sente en soi-mme monter
ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les
choses centenaires d'alentour.

Environ deux heures aprs, vers huit heures, une voiture me ramne
encore  Stamboul, dans une tenue trs diffrente, en compagnie d'un
aide de camp de Sa Majest; et, dans un quartier solennel, dsert, o
l'herbe pousse entre les pavs, notre cocher nous arrte devant une
enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen ge.

Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument
spcial, unique, qui est une pointe extrme de l'Europe orientale, un
promontoire avanc vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant
des sicles, la rsidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur.
Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis 
Constantinople: c'est le Vieux-Srail--un nom qui voque  lui seul un
monde de rves...

On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitt que
l'enceinte est franchie, la mlancolie dlicieuse des choses intrieures
nous est rvle, le pass mort nous prend  lui et nous enveloppe de
son suaire.

D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, dsoles, o l'herbe
des lieux abandonns pousse entre les dalles, et o vivent encore des
arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois:
cyprs noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes
inusites, tout creuss par le temps, ne se soutenant plus que sur de
monstrueux lambeaux d'corce et s'inclinant comme des vieillards.

Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la
vranda, encore peinte d'tranges fresques, sous laquelle le grand
Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et
ce lieu, heureusement, ne s'ouvre gure aux visiteurs profanes, n'est
pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrire ses hautes
murailles, il garde un peu de mystrieuse paix, il est tout empreint de
la tristesse des splendeurs mortes.

Traversant ces premires cours, nous laissons sur la droite
d'impntrables jardins, o l'on voit merger, d'entre les bouquets de
cyprs, de vieux kiosques aux fentres fermes: rsidences de veuves
impriales, de princesses ges qui viennent finir l leurs jours dans
une retraite austre, au milieu d'un des sites les plus admirables du
monde.

Elle est tout ensoleille, tout blouissante de tranquille lumire, la
dernire partie de ce lieu mur o nous voici parvenus: la pointe finale
du Vieux-Srail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, trs
leve, trs blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de
l'Asie. Le clair soleil du matin inonde l-bas ces profondeurs d'espace,
o des villes, des lots, des montagnes, s'esquissent en teintes lgres
au-dessus de la nappe immobile de Marmara.

Il y a autour de nous d'antiques constructions, galement blanches, qui
contiennent tout ce que la Turquie possde de plus prcieux et de plus
rare:

D'abord le kiosque, interdit aux infidles, o le manteau du Prophte
est conserv dans une housse brode de pierreries;

Puis le kiosque de Bagdad, entirement revtu  l'intrieur de ces
faences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les
branches de fleurs rouges y taient faites avec du corail, qu'on
liqufiait par un procd perdu et qu'on tendait comme une peinture;

Puis le Trsor imprial, trs blanc lui aussi sous ses couches de chaux,
et grill comme une prison, dont on m'ouvrira tout  l'heure les portes
de fer.

Et enfin un palais inhabit, mais entretenu minutieusement, o nous
allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mnent aux
salons du rez-de-chausse, qui ont d tre meubls vers le milieu du
sicle dernier dans le got europen d'alors. Ils sont d'un style Louis
XV auquel un imperceptible mlange d'tranget orientale donne un charme
 part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
vieux-lilas  fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies
par le temps. De grands vases de Svres et de Chine, trs peu d'objets,
mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clart; une
tranquille symtrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine
habitues  l'immobilit,  l'abandon.

Et l, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils
d'un rose dlicieusement pli, devant les larges fentres ouvertes, nous
avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui
charma les Sultans de jadis. A notre gauche et trs bas sous nos pieds,
le Bosphore se droule sillonn de navires et de caques; les blancheurs
des quais de marbre s'y refltent; les blancheurs des nouvelles
rsidences impriales, Dolma-Bagtch et Tchragan, s'y renversent en
longues tranes ples; la srie des palais et des mosques s'chelonne
magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleutre
dans un reste de bue matinale; c'est Scutari, avec ses dmes et ses
minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa fort de cyprs sombres.
A droite, les tendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y
promnent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes
grises, tranant des fumes...

Comme il tait bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de
haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et
aujourd'hui quelle paix ici et quelle mlancolique splendeur, dans cet
isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand
silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...

Lorsque le gardien des Trsors--vieillard  barbe blanche--se dispose,
avec ses grosses clefs,  nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages
asserments viennent former la haie, dix  droite, dix  gauche, de
chaque ct de cette entre--ce qui est une obligation d'tiquette.

Nous passons au milieu de leur double file, et nous pntrons dans des
salles un peu obscures, o ils nous suivent tous.

Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis
huit sicles on a entass ici des pierres introuvables et les plus
tonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposs du soleil de
dehors, se font  la pnombre intrieure, les diamants commencent
d'tinceler partout. Les choses sans ge et sans prix sont,  profusion,
classes par espces sur des tagres. Des armes de toutes les poques,
depuis Tchengis-Khan jusqu' Mahmoud; des armes d'argent et d'or
surcharges de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes
les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les
autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns mme, taills
dans une seule meraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services 
caf, des buires, des aiguires de formes antiques et exquises. Et des
toffes de fes; des selles, des harnais, des houssines de parade pour
les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brods et rebrods de fleurs
en pierres prcieuses; des trnes trs larges, faits pour s'y asseoir
les jambes croises: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent
ensemble un clat rose; celui-l entirement revtu d'meraudes et
brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.

Dans la dernire salle nous attend, derrire des vitres, une immobile et
effroyable compagnie: vingt-huit poupes macabres de grandeur humaine,
debout, droites, alignes militairement et se touchant les coudes. Elles
sont coiffes toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage
s'est perdu depuis un sicle et qu'on ne voit plus que pos sur les
catafalques des grands personnages dfunts, dans le demi-jour des
kiosques funraires, ou bien sculpt sur les tombes--tellement, que ce
turban-l est absolument li pour moi  l'ide de la mort. Jusqu'au
commencement de ce sicle, chaque fois que mourait un Sultan, on
apportait ici une poupe qu'on habillait avec les vtements de gala du
souverain pass, on lui mettait  la ceinture ses armes merveilleuses,
on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de
pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
richesses ternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont
succd depuis la prise de Constantinople jusqu' la fin du XVIIIe
sicle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade;
lentement, la sombre et somptueuse assemble s'est accrue, les nouvelles
poupes funbres venant une  une se ranger dans l'alignement des
anciennes qui les attendaient l depuis des centaines d'annes, sres de
les voir venir--et ils se touchent les coudes  prsent, tous ces
fantmes qui ont rgn  des sicles d'intervalle, mais que le temps a
rapprochs dans le mme pitoyable non-tre.

Leurs longues robes sont des plus tranges brocarts, aux grands dessins
mystrieux, aux nuances teintes par la dure; des poignards sans prix,
aux larges pommeaux faits d'une seule pierre prcieuse, se rouillent,
malgr les soins, dans les soies des ceintures; il semble mme que les
normes diamants des aigrettes aient  la longue adouci leurs feux,
brillent d'un clat jaune et fatigu.

Et ce luxe inou, saupoudr de poussire, est triste  regarder.
Fabuleusement magnifiques, les poupes  haute coiffure, objets de tant
de convoitises humaines, surveilles l derrire de doubles portes de
fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les annes, les
rgnes, les rvolutions, les sicles, dans la mme immobilit et le mme
silence, tout le jour  peine claires  travers le grillage des
vieilles fentres, et sans lumire ds que le soleil se couche...
Chacune porte son nom, crit comme un mot banal sur une tiquette
fane--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conqurant,
Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me
donnent, ces poupes, la plus terrifiante leon de fragilit et de
nant...

                   *       *       *       *       *

A l'chelle du Vieux-Srail, nous attend un grand caque du palais, 
huit paires de rames, et nous descendons nous y tendre sur des
coussins: elle est particulire  la Turquie cette faon de naviguer 
demi couch, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.

Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie
blanche, ouverte sur leur poitrine basane: impassibles, noircis de
soleil, ils ont l'air d'tre en bronze avec des dents de porcelaine.

Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumire ardente.

Nous passons trs au large des paquebots, des fumes, de tout ce qui, en
face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.

En deux ou trois endroits,  Dolma-Bagtch sur la rive d'Europe, 
Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons  des quais de marbre d'un
blanc immacul, devant des palais dserts aux grilles blanches et
dores. C'est le grand charme unique de ces rsidences du Sultan, leur
neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.

                   *       *       *       *       *

Au dedans de ces palais inhabits, dont les gardiens nous ouvrent les
portes, beaucoup de magnificence: des forts de colonnes de toutes
couleurs, des fouillis de torchres et de girandoles, des plafonds trs
compliqus en style oriental, des brocarts lams et des soies de
Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe
si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y
viennent mme plus.

Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, aprs cette
rapide visite aux autres rsidences impriales.

A Yeldiz, une impression de calme extrme, de srnit et de silence.
Nous sommes encore en Ramadan, poque de retraite, de prire, et, dans
la maison de Sa Majest le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on
observe rigoureusement le jene, qui, pendant ce mois religieux, ne doit
tre rompu qu'aprs le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas
astreint  la loi mahomtane, un djeuner est servi; mais voici que je
me sens trs confus de me mettre  table dans ce palais o l'on ne mange
pas: pour la premire fois de ma vie, djeuner me parat presque une
inconvenance, une grossiret d'Occident.

J'ai d'ailleurs beaucoup mieux  faire. Sur les feuillets dors d'un
block-notes qu'un interprte m'a apport, il m'est permis encore de
transmettre un peu de ma pense crite au Souverain, aujourd'hui
invisible, mais dont on devine la prsence trs proche.--Et j'admire que
Sa Majest, entre les mille occupations dvorantes de la vie du trne,
puisse encore n'tre tranger  rien en fait de littrature et d'art.

Les fentres ouvertes laissent entrer  flots de la lumire et du
silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur
les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des
jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces chappes
charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville btie
en terrasse, balcon avanc de l'Europe.

La mosque impriale est l aussi, tout prs, montrant son dme ajour.
Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des
chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui
sait tre  volont le plus courtois et le plus raffin des Franais.

Approchez-vous d'une fentre, me dit-il, pour couter la voix
incomparable qui va dans un instant chanter la prire.

En effet, au milieu du tranquille silence extrieur, tout  coup la voix
s'lve, dlicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la
puret cleste d'un orgue d'glise; avec une sorte de dtachement
inexpressif, comme en sommeil et en rve, elle jette la prire musulmane
aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam
revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon
gai et clair, qui aurait aussi bien pu tre ailleurs, en un chteau
quelconque de France, je l'avais peu  peu perdue, cette impression-l,
qui est pour moi infiniment mlancolique,  la fois berceuse et
angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien dfinir.

Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune
et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant
presque immortel qui, depuis des sicles, cinq fois par jour, plane sur
les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un
mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jets vers
en-haut, par ces frres d'Orient qui savent mieux garder que nous les
vieux rves consolateurs, qui marchent encore les yeux ferms pour ne
pas voir le gouffre de poussire, et s'endorment dans les mirages
magnifiques... Tant que cette prire continuera de faire courber les
ttes alentour des mosques, la Turquie aura toujours ses mmes soldats
superbes, aussi insouciants de mourir...




CHARMEURS DE SERPENTS


A Ttouan, la ville blanche, c'tait le printemps, le crpuscule de mai,
la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux
petits dmes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires,
s'tendait la blancheur infinie des chaux; partout s'tendait le mystre
de ce mme linceul blanc. De lents promeneurs, vtus de nuances
exquises, passaient en regardant dans leur rve, et leurs longs yeux
noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le
couchant clairait d'or, clairait rose, et, dans les replis des
vieilles maisons presque sans forme et sans ge, les chaux peu  peu
bleuissaient comme des neiges  l'ombre. Il y avait des passants jaune
d'or, vert ple ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants
roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles
teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard
intensment noir.  et l, des touffes de fraches plantes de
printemps, des coquelicots, des rsdas, des boutons d'or, clataient,
poss et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleutre
des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait
clairer et renvoyer de la lumire attnue vers le profond ciel dor
qui en tait dj rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de
contours accuss, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout,
les tres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer
que des teintes claires, trangement claires, fraches comme dans des
visions non terrestres; tout tait adouci et fondu dans de la tranquille
lumire; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rveurs...

D'un peu loin on entendait prluder la flte triste, triste, et le
tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs,
qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc ddale, se dirigeaient peu
 peu vers le mme point, rpondant  l'appel de cette musique.

A un grand carrefour, au fate de la ville, ces charmeurs s'taient
placs. On voyait de l, dans des profondeurs qui bleuissaient, des
successions de lignes blanches presque sans contours, qui taient des
terrasses; quelque chose comme un boulement de blocs de neige, qui
tait Ttouan  demi perdu dans la vapeur du soir de mai.

Les hommes aux longs vtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et
les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur
chevelure boucle, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste
souple, d'aprs leur musique de fltes. Et tout tait beau, depuis le
ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en
rvant, sans voir.

Et moi, je restais l au milieu d'eux, n'apprciant plus les dures,
charm comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces
immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces
fltes tristes--et toute cette Afrique--exeraient sur moi leur charme
berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines annes
jeunes...

Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus
doux, l'universelle chanson de la mort.




UNE PAGE OUBLIE DE MADAME CHRYSANTHME


  Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.

Depuis la veille, j'avais dcid d'aller avec Yves au temple de
Taki-no-Kanon, un lieu de plerinage situ  six ou sept lieues d'ici,
dans les bois.

A dix heures du matin, par un soleil dj brlant, nous nous mettons en
route dans des chars  djins, emmenant une relve de coureurs choisis,
trois hommes pour chacun de nous, et des ventails.

Nous voil bientt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte
montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent
large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent
partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres rigs de main
d'homme et vaguement taills en forme de dieux; au milieu des verdures
et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers
quelquefois, ou bien fantmes gris, ayant des embryons de bras et des
bauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature
naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui
impriment une certaine prciosit mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en
cauchemar, en grimace.--Nous roulons trs vite, trs vite, secous,
balancs; mme sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne
faiblissent pas, et nous continuons de nous lever par une route en
zigzags de serpent.

Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils
tlgraphiques, dont la prsence surprend au milieu de ces arbres
inconnus.

Vers midi,  la rage ardente du soleil, arrt dans une
maison-de-th,--qui est au bord du chemin, hospitalire, dans un
renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est
amene dans la maison mme, parat sortir, comme par miracle, d'un vase
en bambou, puis tombe dans un bassin o sont tenus, sous l'eau claire,
des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastques roses,
refroidies dans cette fontaine et ayant un got de sorbet.

                   *       *       *       *       *

Repris notre route.

Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chane de montagnes qui
entoure Nagasaki comme une muraille. Bientt nous allons dcouvrir le
pays au del. Pour le moment nous courons dans des rgions leves, o
tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande
musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.

On sent bien pourtant que ce n'est pas l'ternelle quitude chaude,
morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_t_, de
l't des rgions tempres; c'est la verdure plus dlicate des plantes
annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes
hautes et frles qui,  l'automne, vont mourir; c'est le charme plus
phmre d'une saison comme les ntres;--l'accablement dlicieux de nos
campagnes  nous, par les brlantes aprs-midi de septembre. Ces forts,
suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles
d'Europe; on dirait nos chnes, nos chtaigniers, nos htres. Et ces
petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui
apparaissent  et l groups dans les valles, ne dpaysent pas,
ressemblent aussi aux ntres. Le Japon n'est plus indiqu par rien de
prcis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites
ensoleills des Alpes ou de la Savoie.

De trs prs seulement, les plantes tonnent, presque toutes inconnues;
les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs
diffrent. Et puis, dans ces villages aperus au loin, on cherche des
yeux quelque glise, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et
on n'en dcouvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni
calvaires. Non, sur les tranquillits de ces campagnes, sur leur sommeil
silencieux de midi, veillent des dieux tranges qui n'ont pas de parent
avec ceux d'Occident...

                   *       *       *       *       *

Ayant atteint le point suprieur de cette premire muraille de
montagnes, nous voyons, de l'autre ct, s'ouvrir en avant de nous une
plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie
lointaine o la mer vient mourir.

Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir
descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout
entire,--et dpasser encore ces collines qui sont au bout, fermant
notre grand horizon.

Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figur que c'tait si
loin, ce temple... Comment ferons-nous pour tre de retour cette nuit?

                   *       *       *       *       *

Arrivs au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de
trs haute futaie, o se tient  l'ombre un vieux temple en granit,
d'aspect sournois, consacr au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des
renards blancs, assis dans une pose hiratique et montrant leurs dents
par un mchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les
arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.

Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans
ce lieu frais: trs bruyante et enfantine compagnie, vtue de loques
misrables en coton bleu. Parmi eux, des _mousms_ bien jolies,
porteuses aussi par mtier, ayant les hanches solides et la figure
cuivre. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux
dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de
marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur
les routes de cette le de Kiu-Siu, o ne circulent ni chevaux ni
voitures, et pas encore de chemins de fer comme  Niphon, la grande le
trs civilise.

                   *       *       *       *       *

A travers la plaine, nos djins reposs nous roulent avec une extrme
vitesse, en courant  toutes jambes. Ils enlvent un  un leurs
vtements qui les gnent, et ils les dposent, tremps de sueur, dans
nos petits chars, sous nos pieds.

C'est une rizire immense que nous franchissons ainsi, au grand clat
blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans
nuage. Une rizire unie, d'une couleur tendre et printanire, entretenue
par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de
nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos ttes,
et aussi verte qu'il est bleu.

La route est belle toujours, et ces surprenants fils de tlgraphe
continuent de courir au bord, accrochs  des poteaux comme chez nous.
Avec cette ceinture de montagnes loignes qui nous entourent, un peu
voiles dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site
d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pturages
uniformes, avec les Alpes  l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.

                   *       *       *       *       *

Notre troisime halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, 
l'entre d'un grand village, dans une maison-de-th.

Nos djins, pour se rconforter, se font servir des plates de riz cuit 
l'eau et les mangent  l'aide de baguettes avec une grce fminine. Les
gens s'attroupent autour de nous; des mousms, en grand nombre, nous
examinent avec des curiosits polies et souriantes. Bientt tous les
bbs du lieu sont assembls aussi pour nous voir.

Il y en a un, de ces bbs jaunes, qui nous fait une grande piti; un
enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient  deux mains
son petit ventre nu, tout gonfl, qui srement le fera bientt mourir.

Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard
de reconnaissance profonde nous sont adresss par ce pauvre petit tre
qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans
la terre japonaise.

                   *       *       *       *       *

Les maisonnettes de ce village sont pareilles  celles de Nagasaki, en
bois, en papier, avec les mmes nattes bien propres. Le long de la
grande rue, il y a des boutiques o l'on vend diffrentes petites choses
amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et thires; mais, au lieu
de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine
porcelaine orne de gentils dessins lgers.

Nous traversons une autre chane de collines, plus basses, et nous voici
dans une autre plaine, avec des rizires encore, des fosss remplis de
roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur dshabillement
progressif, sont nus  prsent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve.
L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renomme pour ses
tatoueurs, a le corps littralement couvert de dessins d'une tranget
raffine. Sur ses paules, d'un bleu uniformment sombre, court une
guirlande de pivoines d'un rose clatant et d'un dessin exquis. Une dame
en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vtements
brods de cette singulire personne descendent le long de ses reins
jusqu' ses vigoureuses cuisses de coureur.

                   *       *       *       *       *

Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrtent, lgrement essouffls,
et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'tre carrossable; il va
falloir passer  gu sur des pierres et continuer  pied, par des
sentiers qui tout  l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les
bois.

L'un d'eux reste l, prpos  la garde des chars; les autres nous
suivent pour nous guider.

Bientt nous voil grimpant, sous une ombre paisse, parmi les rochers,
les racines, les fougres, dans des petits sentiers de fort. Quelque
vieille idole de granit se dresse de loin en loin, ronge, moussue,
informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...

... Je me sens trs incapable d'exprimer l'motion de souvenir,
inattendue, poignante, qui me vient tout  coup dans ces sentiers pleins
d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougres trop
grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont
la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte
 travers les annes et les distances, en Ocanie, dans les grands bois
de Fata-hua, jadis familiers... En diffrents pays du monde, o j'ai
promen ma vie depuis mon dpart de l'_le dlicieuse_, j'ai prouv
dj souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur
d'clair et puis s'vanouissant aussitt pour ne plus me laisser qu'une
angoisse vague,--fugitive aussi...

Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-mme, au souvenir de cet
indicible charme polynsien, est localis dans des couches profondes,
antrieures peut-tre  mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en
parler, je sens que je touche  un ordre de choses  peine
comprhensibles, tnbreuses mme pour moi...

                   *       *       *       *       *

Plus loin, dans une rgion plus leve de la montagne, nous pntrons
sous une futaie de cryptomrias (les cdres japonais). Le feuillage de
ceux-ci est grle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si presss, si
hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux
gigantesques. Un torrent d'eau trs froide coule  grand bruit sous son
ombre, dans un lit de pierres grises.

Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique,
dform par les sicles, et nous entrons dans une sorte de cour,
encaisse entre des rochers et remplie d'herbes folles, o sont des
dieux monolithes,  haute coiffure,  visage tach de lichen, assis en
rang comme pour tenir conseil.

Un second portique vient aprs, en bois de cdre, d'une forme complique
et trs cornue. A droite et  gauche, chacun dans sa cage grille de
fer, les deux gardiens invitables de toutes les entres de temple: le
monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs
vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils
sont cribls de prires sur papier mch, que des plerins, en passant,
leur ont jetes; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans
les yeux, les rendant plus horribles  voir.

La seconde cour, plus encaisse encore, a, comme la premire, un aspect
d'abandon, de ruine. C'est une sorte de prau solitaire et triste avec
des dieux de granit, des tombes; on y entend, ds l'arrive, le fracas
d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine.
Les fidles ne viennent l qu' certaines poques de l'anne, et, entre
deux plerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y
pousse aussi des cycas longs et frles, montant le plus haut possible
leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se
trouve au fond, surplomb par des roches verticales d'o pendent des
lianes, des racines enchevtres comme des chevelures.

En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples
n'importe o, au milieu des bois, dans le demi-jour des valles
profondes comme des puits, mme dans l'obscurit verdtre des cavernes;
ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abmes, de les percher sur
les sommets dsols des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrme-Asie
pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.

                   *       *       *       *       *

L'entre du sanctuaire est close, mais,  travers les barreaux  jour de
la porte, on voit briller  l'intrieur quelques idoles dores,
tranquillement assises sur d'antiques siges en laque rouge.

Par elle-mme, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle
ressemble  toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout
la mme chose. Son tranget lui vient seulement du lieu qu'elle occupe:
derrire elle, presque  la toucher, la valle finit brusquement,
ferme, bouche par la montagne  pic, et, dans le recoin qui reste
entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue
tout  l'heure tombe avec son grand bruit ternel; il y a l une sorte
de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, o la gerbe d'eau lance d'en
haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'cume
entre des rochers noirs.

                   *       *       *       *       *

Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glac, et nagent, et
plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche
norme. Alors nous aussi, sduits pour les avoir regards, nous quittons
nos vtements et nous faisons comme eux.

                   *       *       *       *       *

Pendant que nous nous reposons aprs, sur les pierres du bord, vivifis
dlicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un
pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa
femme) sortent du temple, par une petite porte latrale, et viennent
nous faire des rvrences.

Ils nous prparent, sur notre demande, une dnette  leur manire. Elle
est compose de riz et de poissons imperceptibles, pchs au vol dans la
cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils
plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous
ensemble devant le gouffre bruissant, dans la bue frache et les
gouttelettes d'eau.

--Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rveur
subitement.

Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est mme d'une telle vidence que sa
rflexion,  premire vue, semble avoir la profondeur de celles que M.
La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprim
ce sentiment-l, car, au mme moment, je l'prouvais comme lui. Il est
incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France
que ce matin  bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre
navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amene avec soi, on est au
milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion.
Dans les grandes villes mme,--comme Nagasaki par exemple,--o il y a du
mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces
distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isols,
tranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme 
prsent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.

                   *       *       *       *       *

A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une
vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus
vite, avec des bonds de chvre, qui nous font sauter nous-mmes dans nos
chars.

                   *       *       *       *       *

Travers les mmes plaines, les mmes rizires, les mmes torrents et
les mmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crpuscule. Des milliers
de crabes gris, sortis de leurs trous  la fracheur du soir, s'enfuient
devant nous sur le chemin.

Au pied de la dernire chane de montagnes, celle qui nous spare de
Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.

Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables,
s'excitant par des cris.

La nuit est douce, tide,--en haut trs toile et en bas pleine de
petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes
herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des tincelles. Les
cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur
bruit devient de plus en plus sonore  mesure que nous nous levons dans
les rgions boises qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts,
tous ces bois suspendus qui, dans le jour, taient d'une si clatante
couleur, font  prsent des masses d'un noir intense, les unes
surplombant nos ttes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos
pieds.

Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, pitons
modestes, ou gens de qualit dans des chars  djins; tous portent au
bout de btonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons
blancs ou rouges, peinturlurs de fleurs et d'oiseaux. C'est que le
chemin o nous sommes sert de grande voie de communication avec
l'intrieur de cette le Kiu-Siu, et, mme la nuit, il est trs
frquent; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs,
nous voyons beaucoup de ces lumires multicolores trembloter parmi les
branches d'arbre.

                   *       *       *       *       *

Vers onze heures, halte au hasard, trs haut sur la montagne, dans une
maison de th;--une auberge vieille et pauvre,  l'usage sans doute des
hommes de peine, des porteurs. Les gens,  moiti endormis, rallument
leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du th.

Ils nous le servent sous la vranda, au grand air frais, dans
l'obscurit bleutre, aux toiles.

Alors Yves est repris par ces impressions enfantines d'loignement du
foyer qu'il avait dj eues l-bas, dans le gouffre noir o tombait la
cascade: Comme on est perdu ici, dit-il encore.--Et il calcule que le
soleil, au moment o il nous quittait tout  l'heure, venait de se lever
sur Trmeul-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second
dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions
tous deux l'an dernier, dans les bois de chnes, au son des
cornemuses... Que de choses encore ont chang et pass, depuis ce
_pardon_ de l'anne dernire...

                   *       *       *       *       *

Il est plus de minuit quand nous sommes de retour  Nagasaki; mais comme
il y avait fte religieuse  la pagode d'Osueva, les maisons-de-ths
sont encore pleines de monde, et les rues claires.

L-haut, chez nous, Chrysanthme et Oyouki nous attendaient, tendues,
lgrement endormies.

Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons  tremper
une gerbe de fougres rares, cueillies dans la fort, et puis nous nous
endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.




LES FEMMES JAPONAISES


Je pensais avoir tir le trait final sur toute espce de Japonerie,--et
voici que je me suis laiss aller  promettre quelques mots sur ce
mystrieux petit bibelot d'tagre qui est la femme japonaise. De
nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu' l'illusion
de la prsence, mes souvenirs encore frais de l-bas: robes imprgnes
de parfums nippons, vases, ventails, images et portraits. Portraits
surtout, innombrables portraits tals sur ma table de travail, figures
rieuses de _mousms_, connues ou non; petits yeux tirs aux tempes,
petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les
mivreries, toutes les grces cherches et bizarres, se drapant dans les
plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des
ombrelles.--Et l'illusion dsire me vient si bien, qu'un murmure de
petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi
j'entends, dans le silence, comme des petits rires...

                   *       *       *       *       *

Je ne crois pas qu'un homme de race europenne puisse crire sur la
femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au del des
surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-tre
 la rigueur, un Chinois, car il y a des affinits d'me incontestables
entre ces deux peuples pourtant si diffrents;--et encore, si cette
tude tait fouille un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne
nous apprendrait rien, parce qu'elle nous chapperait par certain ct,
qui serait prcisment le ct profond et capital. La race jaune et la
ntre sont les deux ples de l'espce humaine; il y a des divergences
extrmes jusque dans nos faons de percevoir les objets extrieurs, et
nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne
pouvons jamais pntrer compltement une intelligence japonaise ou
chinoise;  un moment donn, avec un mystrieux effroi, nous nous
sentons arrts par des barrires crbrales infranchissables; ces
gens-l sentent et pensent au rebours de nous-mmes.

Je resterai donc trs superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime
mieux avouer franchement, ds le dbut, que je ne saurais faire plus...

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je prfre poser cela
brutalement d'abord, pour l'attnuer ensuite avec de la gentillesse
mignarde, de la drlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis
de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lvres, toutes sortes
d'artifices.

Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques,
divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles ruses ou
clines,--comme entre les paupires  peine ouvertes de ces chattes que
fatigue le trop grand jour.

Au-dessus de ces petits regards brids,--mais trs loin au-dessus, trs
haut perchs,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de
pinceau et nullement retrousss, nullement parallles aux yeux qu'ils
accompagnent si mal; mais droits sur une mme ligne, contrairement  ce
qu'on est convenu de faire dans notre imagerie europenne chaque fois
qu'il s'agit de reprsenter une Japonaise.

Je crois que toute l'tranget particulire de ces petits visages de
femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est gnral, et aussi
dans le dveloppement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu' la
rondeur de poupe; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce
pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagrant mme jusqu'
l'invraisemblance, ces signes caractristiques de leur race.

Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes
d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les
lvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la
bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe mme
quelquefois en fin bec d'aigle.

Il n'est pas de pays o les types fminins soient aussi tranchs entre
castes diffrentes. Des paysannes brunes, bronzes comme des Indiennes,
bien prises dans leurs trs petites tailles, poteles et muscles sous
leurs ternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines tioles, vrais
diminutifs de femmes, blanches et plottes comme de maladives
Europennes, avec ce je ne sais quoi de creus, de min en-dessous des
chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes
des grandes villes ont l'air d'avoir t uses hrditairement, uses
avant la naissance par une trop longue continuit de travail et de
tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs
formes grles, pse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis
des sicles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres
d'puisante patience dont le Japon dborde. Et chez les princesses
alors, l'affinement aristocratique,  force de remonter loin, arrive 
former d'tonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux
torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un
bonbon frais, n'indique plus d'ge; leur sourire prend quelque chose de
lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux brids ont une
expression  la fois jeune et morte.

                   *       *       *       *       *

A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible
Impratrice, rcemment encore, planait comme une desse. Mais elle est
descendue peu  peu de son empyre, la souveraine; elle se montre 
prsent, elle reoit, elle parle et mme elle lunche, du bout de ses
lvres il est vrai. Elle a quitt ses camails magnifiques sems
d'tranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses ventails immenses;
elle fait venir, hlas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes
et ses chapeaux.

Il y aura cinq annes aux chrysanthmes[1], pendant l'une des rares
solennits o quelques privilgis taient admis en sa compagnie,
j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle tait idalement
charmante, passant comme une fe au milieu de ses parterres, fleuris 
profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son
dais de crpon violet (la couleur impriale), dans la raideur hiratique
de ses vtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil dlicieusement
bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de crature
irrelle. Sur ses lvres peintes, un sourire de commande, ddaigneux et
vague. Son fin visage poudr gardait une expression impntrable et,
malgr la grce de son accueil, on la sentait offense de notre
prsence, que les usages nouveaux l'obligeaient  tolrer, elle,
l'Impratrice sacre, jadis invisible, comme un mythe religieux!

  [1] Ceci est crit en 1890.

Fini tout cela, maintenant; rentrs pour jamais dans les armoires et
dans les muses, les tonnantes robes aux formes millnaires et les
larges ventails de rve. Le nivellement moderne s'est opr, d'un seul
coup brusque,  cette cour du Mikado qui tait reste jusqu' nos jours
plus mure qu'un clotre, et qui avait conserv, depuis les vieux ges,
des rites, des costumes, des lgances immuables.

Le mot d'ordre est venu d'en haut; un dit de l'Empereur a prescrit aux
dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait
venir fivreusement des toffes, des modles, des couturires, des
chapeaux tout confectionns. Les premiers essais d'ensemble de ces
travestissements ont d avoir lieu  huis clos, peut-tre avec des
regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires.
Et ensuite on a convi les trangers  venir voir; on a organis des
garden-parties, des soires dansantes, des concerts. Les dames nippones
qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont
donn le ton de cette tonnante comdie si vite apprise. Les premiers
bals  l'europenne en plein Tokio ont t de vrais tours de force en
singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche,
gantes au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout
des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'oprette, polker
et valser presque en mesure, malgr les terribles difficults que
devaient prsenter  leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins,
les chocolats, les glaces ont circul, et ces choses absolument
nouvelles ont t prises sur les plateaux avec mille grces, par des
mains trs fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de
cotillon et des soupers.

Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les trangers
qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de got et
mme un manque absolu de dignit nationale; aucune race europenne ne
consentirait  jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses
traditions, ses usages et ses costumes, mme pour obir aux ordres
formels d'un empereur.

Dieu merci, la nouvelle mascarade fminine est encore localise dans un
cercle trs restreint:  Tokio seulement, et rien qu' la Cour et dans
le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses
ou marquises--(car les vieux titres japonais ont t aussi changs
contre des quivalents d'Europe)--qui arrivaient presque  tre
charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement
laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous
l'excessive mivrerie de leur taille, l'crasement asiatique de leur
profil et l'obliquit de leurs yeux. Distingues, elles le sont
gnralement encore; bizarres, fagotes, ridicules tant qu'on voudra;
mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manires
 peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposes par les
corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste
toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.

                   *       *       *       *       *

Et c'est dans cette priode de transition affole que la grande dame
japonaise se prsente  nous. Le monde des princesses aux imperceptibles
petits yeux morts, aux larges coiffures piques d'extravagantes
pingles, qui tait rest jusqu' ces dernires annes si
ddaigneusement impntrable  nos regards d'Occident, vient tout  coup
de nous tre ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqu, ce monde
qui semblait s'tre momifi dans les vieux rites et les modes
millnaires a secou en un jour son immobilit mystrieuse. Mais c'est
sous un aspect dconcertant que ces femmes nous apparaissent, habilles
comme les plus modernes d'entre les ntres et recevant avec mille grces
dans des essais de salons  l'europenne. Et il ne faut pas perdre de
vue que tout ce qu'on nous montre l est factice, superficiel, arrang 
notre intention; derrire les visages de commande, nous ignorons
absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hter de
sourire et de dclarer insignifiantes ces singulires poupes aux
profils plats. Aprs la reprsentation qui nous mystifie, elles quittent
certainement leurs affreux fauteuils dors, leurs appartements nouveaux
du plus mauvais got occidental, et--qui sait,--reprenant peut-tre les
somptueuses robes blasonnes du vieux temps, elles vont s'accroupir sur
leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments
dmontables,  chssis de papier qui composent la traditionnelle maison
japonaise; puis l, regardant de leurs yeux  peine ouverts les
lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pices d'eau et
en rocailles, elles redeviennent elles-mmes,--et nous n'y voyons plus
rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et 
quoi rvent-elles dans les coulisses encore plus mures de leur esprit?
C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces ttes plottes 
longs cheveux droits, dans ces ttes d'tioles tranges, il y a des
petites cervelles ptries au rebours des ntres par toute une hrdit
de culture diffrente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur
le mystre du monde, sur la religion et sur la mort.

Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des
posies d'une mlancolie exquise sur les fleurs, sur les fraches
rivires et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles  leurs grand'mres,
hrones des pomes et des chevaleresques lgendes, qui plaaient si
haut le point d'honneur, si haut l'idal d'amour?... Je ne sais; mais je
crois qu'il serait tourdi de les juger d'aprs l'ternelle niaiserie
souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une
fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de
l'Impratrice entre autres, je me rappelle avoir vu,  deux ou trois
reprises, passer comme des clairs; ses jolies lvres peintes au carmin
frmissaient, tandis que se pinait encore davantage son petit nez en
bec d'aigle.

                   *       *       *       *       *

La femme comme il faut, non encore europanise, se retrouve encore,
loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle
n'a pas quitt ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise 
porteurs ou en petite voiture  bras, toujours trs simplement habille
pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes
unies, en soie mate et lgre, de couleur sombre ou neutre; au milieu de
son dos, une petite rosace blanche discrtement brode reprsente le
blason de sa noble famille; ses cheveux lisss avec une invraisemblable
perfection, sont piqus d'pingles d'caille sans un brillant, sans une
dorure; lorsqu'elle est ge et strictement fidle aux modes du pass,
ses sourcils sont rass et ses dents recouvertes d'une couche de laque
noire. Elle est plus fuyante, plus difficile  apprivoiser que la
bourgeoise ordinaire; si cependant on force la reprsentation, on
obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque rvrence
accompagnant une banalit polie;--puis c'est tout.

Et en somme, on la connat presque autant, aprs cette simple rencontre,
que les autres, les lgantes des nouvelles couches, avec lesquelles on
a dans un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministre. Le
plus sage donc, s'il s'agit de dfinir la grande dame japonaise, est
encore de la dclarer nigmatique.

Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si
librement, leur intimit est si vite conquise, que, sans les connatre
au fond de l'me, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte.
De ces mille petites personnes, rencontres n'importe o, dans les
maisons-de-th, les thtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui
me reste manque absolument de srieux. Il me vient, ds que j'y repense,
un involontaire sourire.

Etonnantes figurines, que je revois agites, empresses, un peu
simiesques, voluant avec de continuelles rvrences  l'gard de tout
le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupe, dans des
appartements grands comme la main, dont les parois de papier
s'enfonceraient au plus lger coup de poing. Femmes en miniature,  la
fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grce se manire et
minaude jusqu' la grimace; dont l'ternel rire, contagieux sans gaiet,
est irrsistible comme un chatouillement, et produit  la longue la mme
agaante lassitude. Elles rient par excs d'amabilit ou par habitude
acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la
vie; elles rient dans les temples et aux funrailles.

Trs petites cratures, vivant au milieu de trs petits objets aussi
manirs et lgers qu'elles-mmes. Leurs ustensiles de mnage, en fine
porcelaine ou en mince mtal, sont comme des jouets d'enfant; leurs
tasses, leurs thires sont liliputiennes, et leurs ternelles pipes se
remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pince de tabac fin, trs
fin, prise du bout de leurs lgants petits doigts.

Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes
d'une immacule blancheur, elles accomplissent, dans cette pose
invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs
dnettes, servies dans une microscopique vaisselle et manges
dlicatement  l'aide de btonnets; par terre, derrire de frles crans
qui les cachent  peine, et entoures d'un dballage de petits
instruments drles, de petites botes  poudre, de petits pots, elles
procdent  leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre,
elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long
manche, rvent  d'insaisissables choses, ou adressent  leurs
incomprhensibles dieux les longues prires des matins et des soirs.

Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignes
et manires qu'elles-mmes; presque toujours truques,  cloisons
dmontables,  tiroirs,  glissires, avec des compartiments de toutes
formes et d'tonnants petits placards. Tout cela d'une propret
minutieuse, mme chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente
simplicit, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des anctres, o
des baguettes d'encens brlent, est un peu dor, laqu, garni, comme une
pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudit
voulue, une nudit d'autant plus complte et plus blanche que
l'habitation est plus lgante. Jamais de tentures brodes nulle part;
quelquefois seulement des portires transparentes, faites de perles et
de roseaux enfils. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur
des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases
de fleurs. La matresse de maison fait consister le luxe de son
intrieur dans l'excs mme de cette propret dont je parlais plus haut
et qui est une des qualits incontestables du peuple japonais. Il est
partout d'usage de se dchausser avant d'entrer dans une maison, et rien
n'gale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promne
jamais qu'en fines chaussettes  orteil spar, la blancheur de ces
papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries
elles-mmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout
ornement, chez les vraies femmes de got, leurs imperceptibles veinures
de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-mme ses
comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient  outrance ces
boiseries-l, pour leur donner un air d'tre toutes fraches, un air
d'tre  peine sorties du rabot des menuisiers.

Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se reprsente
aussitt des personnes vtues de ces robes clatantes comme celles
qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom,
brodes de longues fleurs, de grandes chimres et de fantastiques
oiseaux. Eh bien, non, ces robes-l sont rserves pour le thtre, ou
pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un
quartier spcial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises
s'habillent toutes de nuances fonces; elles portent beaucoup d'toffes
de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semes de frles
petits dessins nuageux, dont les teintes galement sombres diffrent 
peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance gnrale, trs
dominante,--tellement qu'une foule fminine, mme en habits de fte,
forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de mme couleur,
o tranchent seulement  et l quelques rouges clatants, quelques
teintes fraches portes par de toutes petites filles ou par des bbs.

Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le
Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessines. Leur manches
larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrs, qui sont
gnralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les
toilettes se compltent de ces larges ceintures appeles _obi_, qui sont
d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques rgulires, formant
comme un papillon monstre au bas des petits dos frles, donnent une
grce si particulire et si cherche aux silhouettes des femmes. Nos
ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent  remplacer, pour
certaines lgantes, les charmants parasols peinturlurs d'autrefois,
sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, taient souvent crites
de suaves penses, dues  des potes anciens. Quant  nos chaussures,
elles ne sont adoptes encore qu' Tokio, dans le trs grand monde
officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache
entre le pouce et les menus doigts, et qui se dpose dans les
vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre
l'entre des maisons-de-th  la mode, qui s'entasse en couches presses
sur les marches extrieures des pagodes les jours de grandes prires.
Par les temps de pluie, on ajoute  ses sandales, pour les courses de
rue, des socques  trs hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur
les pavs, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber
n'importe quelle Europenne ds le second pas. Ces dames marchent les
talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins lgrement
courbs en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus hrditaire de
rvrences.

Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups
de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses
aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore
sans doute, c'est que les femmes, mme soignes et coquettes, ne se font
peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs
bandeaux sont si solidement tablis par les spcialistes du genre,
qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur clat lisse et
lustr. Il est vrai que, pour ne point dranger ces difices pendant le
sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller,
la tte dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque
qui embote la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oubli
de le dire, sur des matelas ouats si minces, si minces, qu'on les
prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles
sont toujours trs chastement vtues de longues robes de nuit
invariablement bleues;--et des petites lampes discrtes, voiles sous
des chssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rves, afin
d'loigner les mchants esprits de tnbres qui, autour des maisonnettes
de bois lger, pourraient flotter dans l'air.

                   *       *       *       *       *

Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent 
peu prs  tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires
et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont
ouvrires dans les fabriques,--ou mme portefaix.

Dans leur premire jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent
souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses
et attirantes, dans les maisons-de-th et les auberges. Elles vont l
grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousms_ destines 
servir et  gayer les premiers venus, dans tous les lieux o l'on se
repose, o l'on boit et o l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la
_mousm_, le Japon n'aurait plus sa raison d'tre. La _mousm_ est
innombrable, elle est lgion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en
existe qu'une seule, multiplie  l'infini, avec son invariable robe
bleue ouverte trs bas sur la poitrine, avec son mme petit rire, avec
ses mmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi
dispose  tous les jeux. Non seulement la _mousm_ abonde dans les
villes, derrire les minces carreaux de papier des restaurants et des
htelleries; mais mme en pleine campagne, chaque fois qu'un site
particulirement joli se prsente, on est sr d'y voir surgir une
maison-de-th ingnieusement campe sous des arbres et, si l'on entre,
c'est encore la _mousm_ qui apparat, pas plus nave aux champs que
dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,
toujours pareille. Malgr son manque absolu de beaut, la _mousm_ est
souvent trs gentille, parce qu'elle est trs joyeuse et trs jeune; un
peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grce phmre
tournerait tout de suite  la grimace de singe.--Mais elle se retire en
gnral avant sa vingtime anne, rentre dans sa famille et trouve un
mari--d'avance rsign  fermer les yeux sur tous les petits romans
qu'elle a plus ou moins bauchs jadis... Au Japon du reste, rien ne
tire  consquence; rien n'est bien srieux, ni dans le pass,--ni,  la
rigueur, dans le prsent... Et il y a une telle drlerie jete sur
toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y
sent beaucoup moins choqu qu'ailleurs par les actes les plus
inadmissibles. A la rouerie savante de ces trs petites personnes, se
mle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec
un sourire et qui leur prterait presque un charme...

Elles n'ont mme pas nos ides lmentaires sur l'inconvenance de se
montrer dvtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que
cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans
les circonstances o il faut quitter sa robe,--au bain par
exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gnes.
Irrprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le
moindre mystre;  Nagasaki,--ville bien moins europanise que Yokohama
ou Kob, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont
apportes n'importent o, dans les jardinets,  la vue des voisins avec
lesquels on fait la causette pendant l'opration; ou bien, pour les
marchandes, dans leurs boutiques mme, sans que la porte en soit pour
cela ferme aux acheteurs.

Et cependant il serait inexact de les croire dnues de tout sens moral,
mme de toute fidlit  leur poux: il y a l encore un tas de choses
que nous ne comprenons pas, un tas de nuances trs difficiles  saisir,
surtout trs scabreuses  toucher... Voil! on m'a demand d'crire sur
les Japonaises des choses qui puissent tre lues par tout le monde, et
je suis oblig alors de laisser absolument de ct la question de leurs
moeurs.

Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour
attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs anctres
vivants ou morts. Elles sont des mres, des grand'mres adorables; on
aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, mme
dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle
elles savent les amuser, leur inventer d'tonnants jouets.

Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drlerie
enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois trs
jeunes, elles les habillent de petites robes dlicieusement saugrenues,
les coiffent de chignons impayables, en font des bbs d'un comique
exquis!

Elles sont mme d'adorables _soeurs_ anes; on les voit presque toutes,
petites filles de huit ou dix ans, aller trs loin,  la promenade, aux
jeux, portant sur le dos, dans une bande d'toffe noue autour des
reins, un frre  peine sevr, qu'elles amusent avec la plus gentille
tendresse.

Et, dans un autre ordre d'ides, j'ai connu deux soeurs, orphelines
pauvres, qui pour subvenir en commun  l'ducation trs soigne d'un
jeune frre, gloire de leur famille, avaient pous morganatiquement le
mme vieux richard et se privaient, en faveur de l'tudiant, de tout
confort personnel dans la vie.

                   *       *       *       *       *

Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont
pas mchantes, ni grossires, ni querelleuses. Leur politesse ne peut
manquer du reste d'tre inaltrable: la langue japonaise ne possde pas
un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou
des portefaix, les formules les plus rgence sont d'usage.

J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grve du charbon
rejet par les navires, faire entre elles des crmonies sans fin,  qui
ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des
rvrences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien
rgime.

Malgr leur trs relle frivolit et la niaiserie de leur perptuel
rire, malgr leur air de poupe  ressort, il serait inexact aussi de
leur refuser toute lvation d'ides; elles ont le sentiment de la
posie des choses, de la grande me vague de la nature, du charme des
fleurs, des forts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces
choses en vers en peu manirs, qui ont la grce de ces feuillages ou de
ces roseaux,  la fois trs naturels et trs invraisemblables, peints
sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les
objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrme, mais
qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que
quelque obscnit ne s'y cache derrire une tige de bambou ou sous une
cigogne sacre. On pourrait les comparer aussi  ces ventails japonais
qui, ouverts de droite  gauche, reprsentent les plus suaves branches
de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus rvoltantes
indcences si on les ouvre en sens inverse, de gauche  droite.

                   *       *       *       *       *

Leur musique, qui les passionne, est pour nous trange et lointaine
comme leur me. Quand des jeunes filles se runissent le soir, pour
chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, aprs le
premier sourire tonn, l'impression de quelque chose de trs inconnu et
de trs mystrieux, que les annes d'acclimatement intellectuel
n'arriveraient pas  nous faire compltement saisir.

                   *       *       *       *       *

Leur religion doit sembler bien complique et confuse  leurs petites
cervelles lgres, quand dj les plus savants prtres de leur pays se
perdent dans les cosmogonies, les symboles, les mtamorphoses de dieux,
dans le chaos millnaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si
trangement se greffer sans rien dtruire.

Leur culte le plus srieux semble tre celui des anctres dfunts; ces
sortes de Mnes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel
parfum, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant
croire absolument  l'immortalit de l'me et  la persistance du moi
humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts,
presque inconscients eux-mmes de leur propre survivance d'esprits,
flottent dans une sorte d'tat neutre, entre l'existence arienne et le
non-tre. Autour de ces trs vieilles maisonnettes de bois et de papier,
qui ont vu se succder plusieurs gnrations pieuses et o l'autel des
aeux s'est noirci  la fume de l'encens, il se forme  la longue, dans
l'air, un ensemble impersonnel d'mes antrieures; quelque chose comme
un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore,
nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrter en pleine
obscurit, devant des barrires intellectuelles que nous ne franchirons
jamais.

Aux contresens religieux qui nous droutent, viennent s'ajouter des
superstitions vieilles comme le monde, les plus tranges et les plus
sombres, effroyables  entendre conter les soirs. Des tres, moiti
dieux moiti fantmes, hantent les tnbres des nuits; aux carrefours
des bois, se tiennent d'antiques idoles doues de pouvoirs singuliers;
il y a des pierres miraculeuses au fond des forts...

Et, pour avoir une ide approche des croyances de ces femmes aux petits
yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire;
puis essayer de le transporter dans des cervelles lgres, que le rire
dtourne le plus souvent de penser  la mort, et qui semblent par
instant avoir l'irrflexion des oiseaux.

                   *       *       *       *       *

Avec cela, assidues  tous les plerinages,--qui sont continuels,--
toutes les crmonies,  toutes les ftes dans les temples.

Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes dlicieusement situes
en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou
trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites
routes, les petits ponts, du dfil incessant de leurs robes bleu marine
et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.

Dans les grandes villes, presque tous les soirs d't, il y a plerinage
 un sanctuaire ou  un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si
antique que personne ne se rappelle exactement son rle dans le monde.

Aprs les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages,
quand les innombrables petits mtiers cessent leur bruit monotone, quand
les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent  fermer leurs
panneaux lgers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs
plus extravagantes pingles, et se mettent en route, tenant en main, au
bout de btonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlures. Les
rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou
_mousms_, qui marchent lentement, en sandales, changeant entre elles
des rvrences charmantes. Avec un murmure immense d'ventails agits,
de soies frles et de babillages rieurs, au crpuscule, au clair de
lune ou dans la nuit toile, elles montent  la pagode,--o les
attendent des dieux gigantesques aux masques horribles,  demi cachs
derrire des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des
sanctuaires. Elles jettent des pices de monnaie aux prtres; elles
prient prosternes, en battant des mains  petits coups secs--clac,
clac--comme si leurs doigts taient de bois. Surtout elles jasent, se
retournent, pensent  autre chose, essayent de se drober par le rire 
l'effroi du surnaturel...

                   *       *       *       *       *

La paysanne, t comme hiver, vtue de sa mme robe de coton bleu, est
de loin,  peine diffrente du paysan son poux--qui porte chignon comme
elle et robe de mme couleur; la paysanne que l'on voit journellement
courbe au travail, dans les champs de th ou dans la boue liquide des
rizires, coiffe d'un grossier chapeau les jours o le soleil brle, et
la tte compltement enveloppe, ds que souffle la bise, d'un affreux
cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paratre que ses yeux en amande;
la toute petite et drlette paysanne japonaise, n'importe o on aille la
chercher, mme dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre,
est incontestablement beaucoup plus affine que notre paysanne
d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds dlicats; un rien
suffirait  la transformer,  en faire une dame de potiche ou d'cran
trs prsentable, et pour ce qui est des grces manires, des
minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait  lui apprendre.

La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet
autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intrieur, garni de
nattes blanches, est de la plus minutieuse propret. Les ustensiles de
son mnage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au
lieu d'tre en grosse faence  fleurs criardes, comme chez nous, sont
en transparente porcelaine, orne de ces peintures fines et lgres qui
tmoignent  elles seules d'une longue hrdit d'art. Elle arrange avec
un got original l'autel de ses modestes anctres; enfin elle sait
composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les
moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes
d'entre nos femmes seraient  peine capables de faire.

Peut-tre est-elle plus honnte que sa soeur des villes, et de moeurs
plus rgulires,-- notre point de vue europen s'entend; elle est aussi
plus rserve vis--vis des trangers, plus craintive, avec un fond de
mfiance et d'hostilit contre ces htes intrus, malgr son aimable
accueil et ses sourires.

Dans les villages du Japon intrieur, loin des rcents chemins de fer et
de toutes les modernes importations, dans les lieux o l'immobilit
millnaire de ce pays n'a pas t trouble, la paysanne doit tre trs
peu diffrente de ce qu'tait, il y a plusieurs sicles, son aeule la
plus lointaine, dont l'me, vanouie dans le temps, a mme cess de
planer au-dessus de l'autel familial. Aux poques dites barbares de
notre histoire occidentale, o nos arrire-grand'mres gardaient encore
quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait
sans doute dj l-bas, dans ces les  l'orient du monde antique, ces
mmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mmes petites
dames des villes, trs civilises, aux rvrences adorables...

                   *       *       *       *       *

En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mivres
d'esprit et de corps, artificielles et prcieuses avec je ne sais quoi
de travaill et de dj vieillot dans l'me ds le commencement de la
vie, c'est peut-tre parce que leur race est demeure pendant trop de
sicles spare des autres varits humaines, vivant de son propre fonds
et jamais renouvele. Il serait injuste de leur en vouloir de cela,
ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir
gr d'tre aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays
des ingnieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses
et du rire...


FIN




TABLE


  CARMEN SYLVA                                 1
  L'EXILE                                    33
  CONSTANTINOPLE EN 1890                     113
  CHARMEURS DE SERPENTS                      193
  UNE PAGE OUBLIE DE MADAME CHRYSANTHME    199
  FEMMES JAPONAISES                          225


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10.





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Foundation as set forth in Section 3 below.

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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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