The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 21), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 21)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 16, 2012 [EBook #41079]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                      COURS FAMILIER
                            DE
                        LITTRATURE


                   UN ENTRETIEN PAR MOIS

                           PAR
                    M. A. DE LAMARTINE




                   TOME VINGT ET UNIME.




                          PARIS
                ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
               RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                          1866


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                      COURS FAMILIER
                            DE
                        LITTRATURE


                      REVUE MENSUELLE.

                            XXI


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




CXXIe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GOETHE,

PAR ECKERMANN.

(TROISIME PARTIE.)


I

Ne nous tonnons pas de cette admiration minutieuse qu'un grand esprit
comme Goethe inspire  ceux qui sont capables et dignes de l'entendre
dans le repos de sa vieillesse  la fin de ses jours. C'est la loi du
sort; et cette loi compensatrice est consolante  tudier. Les grands
hommes ont deux sortes de dnigrements systmatiques  combattre  la
fin de leur carrire: premirement, les ennemis de la vrit qu'ils
portent en eux et qui, en les tuant par la raillerie, esprent tuer la
vrit elle-mme; secondement, la jalousie et l'envie de leurs rivaux,
suprieurs ou mdiocres, qui, en les ravalant, esprent les rabaisser
ou les subordonner  leur orgueil. De l pour les vraies supriorits
humaines, potiques, philosophiques, politiques et religieuses, cet
acharnement de leurs ennemis qui ne pardonnent qu' la mort.

Il faut donc, sous peine de forcer ces grandes natures  se rfugier
dans le tombeau avant l'heure marque par le destin et  chercher la
paix dans le suicide, il faut que la Providence, dans sa bont infinie
pour tous les tres, donne  cet homme d'lite la goutte d'eau de
l'ponge qu'on laisse tomber sur les lvres ples du Nazaren dans son
agonie sur la croix; cette goutte d'eau, c'est le culte fidle de
quelques rares et tendres admirateurs au-dessus du monde par leur
intelligence et leur dvouement, qui s'attachent aux pas, aux malheurs
mme des hommes suprieurs et perscuts, et qui les suivent de
station en station jusqu' leur supplice ou  leur mort. Eckermann
tait pour Goethe un de ces disciples. Pendant dix ans il ne quitta
plus le matre qu'il tait venu chercher de Berlin  Weimar; et, s'il
y avait quelque exagration dans son apostolat, le motif en tait
sublime.


II

Mais il n'y avait point exagration, et il ne pouvait pas y en avoir.
Goethe, qui ne vieillissait que d'annes, avait crit dans sa vie
assez de pages d'immortalit. Il tait, avons-nous dit, le Voltaire de
l'Allemagne. Comme Voltaire, il n'avait point de vieillesse,
c'est--dire de lassitude. Son me aurait us des milliers de corps.
S'il me faut dire toute ma pense, Goethe pour les grands repos de la
pense tait trs-suprieur  Voltaire, si on excepte les parties
purement critiques de l'esprit humain, la clart, la gaiet, la
factie, l'pigramme, les contes amusants et la correspondance
familire. Son histoire que je viens de relire a dj fini son temps.
Son _Sicle de Louis XIV_ est lger, sans gravit, sans unit,
adulateur; ce sont des pages, ce n'est pas un livre. On y sent
constamment l'insuffisance de l'esprit mme le plus tendu et le plus
clair  se mesurer avec les grandes mes fcondes et cratrices. La
_Henriade_ n'est qu'une chronique en bons vers que j'ai vue en
soixante ans seulement grandir et dchoir sans gloire et sans mmoire;
_Candide_ et ses autres romans sont des facties  peine
philosophiques; _Jeanne d'Arc_, qu'on ne lit plus, est une mauvaise
plaisanterie que son cynisme n'empche pas d'tre fade; ses _Annales
de l'Empire_ et ses _Moeurs des nations_ sont des ouvrages d'rudition
laborieuse et de spirituelle critique, les commentaires de l'esprit
humain crit par un ennemi des moines et du moyen ge. Ses tragdies
sont de belles dclamations en vers trs-imparfaits, dont la scne
franaise n'a gard que le nom. Il n'y a donc de vritablement
immortel et d'incomparable dans Voltaire que ses lettres et ses
posies lgres; l, il est grand, parce qu'il est naturel, et que
l'artiste disparat devant l'homme.

Mais Cicron tait un autre artiste dans sa tribune et dans ses
oeuvres philosophiques, et sa haute nature avait la gravit de son
sujet dans ses admirables correspondances. Voltaire n'a donc t
remarquable que dans le lger, et le lger n'est jamais que de second
ordre. Il a plus crit, mais il ne s'est jamais lev dans de grandes
oeuvres  la hauteur de Goethe, et surtout il n'a jamais creus  la
mme profondeur mystrieuse de sens. Comparez en fait de sentiment
_Candide_ et _Werther_, et prononcez! Sans doute vous trouverez dans
Werther quelques sujets de raillerie malicieuse qui prtent  rire 
la spirituelle malignit d'un esprit franais, mais l'me ne rit pas
quand elle est touche; or Werther est un cri de la torture de l'me.
Je me souviens de l'avoir lu et relu dans ma premire jeunesse pendant
l'hiver, dans les pres montagnes de mon pays, et les impressions que
ces lectures ont faites sur moi ne se sont jamais ni effaces ni
refroidies. La mlancolie des grandes passions s'est inocule en moi
par ce livre. J'ai touch avec lui au fond de l'abme humain. Voyez ce
que j'ai dit trente ans aprs dans le pome de _Jocelyn_. Il faut
avoir dix mes pour s'emparer ainsi de celle de tout un sicle.
J'aimerais mieux avoir crit le seul _Werther_, malgr l'inconvenance
et le ridicule de quelques dtails, que vingt volumes des oeuvres de
Voltaire; car l'esprit n'est que le serviteur du gnie, qui marche
derrire lui et qui se moque de son matre. Est-ce qu'une pense ne
survit pas  des milliers d'pigrammes?


III

Mais _Werther_, cette convulsion de l'me humaine, n'est pas la seule
preuve de supriorit que Goethe ait donne au monde. Il a crit
_Faust_, et il l'a crit toute sa vie. _Faust_, c'est le pome vital
de Goethe, c'est la peinture de trois mondes  la fois dont se compose
la vie humaine: le bien et le beau dans _Marguerite_, le mal dans
_Mphistophls_, la lutte du bien et du mal dans le drame tout
entier. Sans doute un sujet si immense, si complet, si universel et si
individuel  la fois, n'a pas t invent tout ensemble par Goethe.
Comme toutes les grandes _crations_ artistiques, c'est une oeuvre
traditionnelle, continue et successive, sortie prcdemment des flancs
de la vieille muse allemande et venant peut-tre de l'Inde dont
l'Allemagne est la fille. Toutes les antiques nations ont apport de
leur _migration_ un _Juif errant_ quelconque, posie  la fois
populaire et religieuse dont les premiers dbris connus sont grossiers
et vulgaires, et dont le dernier venu, qui les perfectionne, fait le
chef-d'oeuvre d'un peuple. Voyez Homre! voyez Virgile! voyez Dante!
on sent qu'ils puisent l'eau primitive du rocher. Il en est ainsi du
_Faust_ de Goethe. _Faust_ existait avant lui, mais  l'tat d'embryon
que le gnie moderne n'avait pas encore regard. Aussitt que Goethe
le regarde et le fconde de ce regard, l'embryon devient gant, et
l'amour, la philosophie, la posie, runis en un seul faisceau,
illuminent, enchantent, difient le monde. L'pope s'anime et devient
le drame le plus miraculeux, le plus naturel et le plus surnaturel de
tous les drames conus par le gnie religieux de l'humanit. Faust, le
vritable Satan des cours, s'empare de celui de Marguerite;
Marguerite, brillante et pure comme l'toile du matin, l'aime avec
passion. D'abord candide et immacule, puis abandonne par lui, elle
roule d'abme en abme jusqu' l'infanticide et monte  l'chafaud
sans le maudire. _Mphistophls_, le flatteur de Faust, fait natre
les occasions, les tentations du mal, avec cette indiffrence du
boucher qui enchane l'agneau et qui l'gorge en paix pour l'offrir 
son matre. Toutes les sductions de la vertu, tous les dlices de la
vertu et du vice, tous les charmes de la nuit et du jour, puis toutes
les pudeurs de la femme, toutes les hontes de la sduction consomme,
et mene pas  pas de la flicit pure  la corruption invitable, au
crime, au supplice, au repentir,  la peine, aux chastes joies de
l'expiation, sont les acteurs de ce lamentable drame. Mphistophls
triomphe comme un homme qui n'a d'autre loi que la satisfaction des
dsirs de son patron; Faust disparat et arrive trop tard pour
secourir celle qu'il a perdue. Des chants infernaux et des cantiques
clestes invoquent tour  tour toute la puissance de la nature, puis
Marguerite expire, et le pire des maux, le doute satanique, comme une
drision de l'homme, couvre tout. Le vertige possde tout le monde, et
la toile se baisse sur cet horrible dnoment. Puis elle se relve
dans un autre ge, et le drame devenu mtaphysique et religieux se
reprend avec Faust, Marguerite, Mphistophls et d'autres
personnages, et la providence justifie tout et pardonne  tous, mme 
Satan!

Sublime ide, dtails plus touchants et plus sublimes encore:
Marguerite dpasse en tendresse, en innocence, en joie, en larmes,
tout ce que la posie de tous les ges a jamais conu. L'homme ne va
pas plus loin. Au del il faut crire comme sur les cartes des
passions: _Terres inconnues._ Qu'est-ce que _Zare_, _Didon_,
_Hlne_ auprs de Marguerite? Qu'est-ce qu'un drame compos d'un
vnement purement humain, auprs du drame ineffable de Faust, de
Mphistophls, de Marguerite? Le drame du fini  ct du drame de
l'infini, voil Goethe. Qu'est-ce que Voltaire en comparaison? un
homme d'esprit railleur devant un gnie inventeur, haut et profond
comme la nature. L'homme qui s'est appel Goethe dans Faust et dans
Werther a jou du coeur humain comme d'un instrument sacr devant
l'autel de Dieu; Voltaire n'a jou que de l'esprit humain pour amuser
les hommes de bon sens. Quelle diffrence!

On conoit que les hommes de son temps se soient inclins devant
Goethe et consacrs  l'couter dans le dsert de sa vieillesse, et
que, plus ils taient grands et forts eux-mmes, plus ils se sont
volontairement abaisss devant lui. Il y a une obsquiosit mle qui
n'est pas de la bassesse, mais de la religion. Ainsi tait saint Jean
devant le Christ.--Telle tait celle d'Eckermann, disciple de Goethe.
Ne nous scandalisons pas, difions-nous! S'il existait sur terre un
homme capable d'crire Faust, et qui et besoin d'un cho, je me
ferais muraille pour rpercuter cette voix d'en haut!


IV

Revenons  Eckermann.

Goethe, en parlant, marchait  travers la chambre. Je m'tais assis 
la table qui dj tait desservie, mais sur laquelle se trouvait un
reste de vin avec quelques biscuits et des fruits.--Goethe me versa 
boire, et me fora  prendre du biscuit et des fruits.

Vous avez, il est vrai, me dit-il, ddaign d'tre  midi notre hte;
mais un verre de ce vin, prsent d'amis aims, vous fera du bien.

Je cdai  ses offres; Goethe continua  parcourir la pice en se
parlant  lui-mme; il avait l'esprit excit, et j'entendais de temps
en temps ses lvres jeter des mots inintelligibles.--Je cherchai 
ramener la conversation sur Napolon, en disant:

Je crois cependant que c'est surtout quand Napolon tait jeune, et
tant que sa force croissait, qu'il a joui de cette perptuelle
illumination intrieure: alors une protection divine semblait veiller
sur lui,  son ct restait fidlement la fortune; mais plus tard,
cette illumination intrieure, son bonheur, son toile, tout parat
l'avoir dlaiss.

--Que voulez-vous! rpliqua Goethe. Je n'ai pas non plus fait deux
fois mes chansons d'amour et mon Werther. Cette illumination divine,
cause des oeuvres extraordinaires, est toujours lie au temps de la
jeunesse et de la fcondit. Napolon, en effet, a t un des hommes
les plus fconds qui aient jamais vcu. Oui, oui, mon ami, ce n'est
pas seulement en faisant des posies et des pices de thtre que l'on
est fcond; il y a aussi une fcondit d'actions qui en maintes
circonstances est la premire de toutes. Le mdecin lui-mme, s'il
veut donner au malade une gurison vraie, cherche  tre fcond  sa
manire, sinon ses gurisons ne sont que des accidents heureux, et,
dans leur ensemble, ses traitements ne valent rien.

--Vous paraissez, dis-je, nommer fcondit ce que l'on nomme
ordinairement gnie.

--Gnie et fcondit sont deux choses trs-voisines en effet: car
qu'est-ce que le gnie, sinon une puissance de fcondit, grce 
laquelle naissent les oeuvres qui peuvent se montrer avec honneur
devant Dieu et devant la nature, et qui,  cause de cela mme,
produisent des rsultats et ont de la dure?

Il se fit un silence, pendant lequel Goethe continuait  marcher dans
la chambre. J'tais dsireux de l'entendre encore parler sur ce sujet
important, je cherchais  ranimer sa parole, et je dis:

--Cette fcondit du gnie est-elle tout entire dans l'esprit d'un
grand homme ou bien dans son corps?

--Le corps a du moins la plus grande influence, dit Goethe. Il y a
eu, il est vrai, un temps en Allemagne o l'on se reprsentait un
gnie comme petit, faible, voire mme bossu; pour moi, j'aime un gnie
bien constitu aussi de corps.

Goethe, pendant cette soire, me plaisait plus que jamais.--Tout ce
qu'il y avait de plus noble dans sa nature paraissait en mouvement;
les flammes les plus pures de la jeunesse semblaient s'tre ranimes
toutes brillantes en lui, tant il y avait d'nergie dans l'accent de
sa voix, dans le feu de ses yeux. Il me semblait singulier que lui,
qui dans un ge si avanc occupait encore un poste important, plaidt
avec tant de force la cause de la jeunesse et voult que les
premires places de l'tat fussent donnes, sinon  des adolescents,
du moins  des hommes encore jeunes. Je ne pus m'empcher de lui
rappeler quelques Allemands haut placs auxquels, dans un ge avanc,
n'avaient paru en aucune faon manquer ni l'nergie ni la dextrit
que la jeunesse possde, qualits qui leur taient ncessaires pour
diriger des affaires de toute sorte trs-importantes.

Ces hommes, et ceux qui leur ressemblent, dit Goethe, sont des
natures de gnie, pour lesquelles tout est diffrent; ils ont dans
leur vie une seconde pubert, mais les autres hommes ne sont jeunes
qu'une fois.--Chaque me est un fragment de l'ternit, et les
quelques annes qu'elle passe unie avec le corps terrestre ne la
vieillissent pas.--Si cette me est d'une nature infrieure, elle sera
peu souveraine pendant son obscurcissement corporel, et mme le corps
la dominera; elle ne saura pas, quand il vieillira, le maintenir et
l'arrter.--Mais si, au contraire, elle est d'une nature puissante,
comme c'est le cas chez tous les tres de gnie, non-seulement, en se
mlant intimement au corps qu'elle anime, elle fortifiera et ennoblira
son organisme, mais encore, usant de la prminence qu'elle a comme
esprit, elle cherchera  faire valoir toujours son privilge
d'ternelle jeunesse. De l vient que, chez les hommes dous
suprieurement, on voit, mme pendant leur vieillesse, des priodes
nouvelles de grande fcondit; il semble toujours qu'il y a eu en eux
un rajeunissement momentan, et c'est l ce que j'appellerais la
seconde pubert.

Goethe poussa un soupir, et se tut.

Je pensais  la jeunesse de Goethe, qui appartient  une poque si
heureuse du sicle prcdent; je sentis passer sur mon me le souffle
d't de Sesenheim, et dans ma mmoire revinrent les vers:

  L'aprs-midi toute la bande de la jeunesse
  Allait s'asseoir sous les frais ombrages...

Hlas! dit Goethe en soupirant, oui, c'tait l un beau temps! Mais
chassons-le de notre esprit pour que les jours brumeux et ternes du
temps prsent ne nous deviennent pas tout  fait insupportables.

--Il serait bon, dis-je, qu'un second Sauveur vnt nous dlivrer de
l'austrit pesante qui crase notre tat social actuel.

--J'ai eu dans ma jeunesse un temps o je pouvais exiger de moi
chaque jour la valeur d'une feuille d'impression, continua-t-il, et
j'y parvenais sans difficult. J'ai crit _le Frre et la Soeur_ en
trois jours; _Clavijo_, comme vous le savez, en huit. Maintenant je
n'essaye pas de ces choses-l, et cependant, mme dans ma vieillesse
la plus avance, je n'ai pas du tout  me plaindre de strilit; mais
ce qui, dans mes jeunes annes, me russissait tous les jours et au
milieu de n'importe quelles circonstances, ne me russit plus
maintenant que par moments et demande des conditions favorables. Il y
a dix ou douze ans, dans ce temps heureux qui a suivi la guerre de la
Dlivrance, lorsque les posies du _Divan_ me tenaient sous leur
puissance, j'tais assez fcond pour crire souvent deux ou trois
pices en un jour, et cela, dans les champs, ou en voiture, ou 
l'htel; cela m'tait indiffrent.--Mais maintenant, pour faire la
seconde partie de mon _Faust_, je ne peux plus travailler qu'aux
premires heures du jour, lorsque je me sens rafrachi et fortifi par
le sommeil, et que les niaiseries de la vie quotidienne ne m'ont pas
encore drout. Et cependant, qu'est-ce que je parviens  faire? Tout
au plus une page de manuscrit, dans le jour le plus favoris; mais
ordinairement ce que j'cris pourrait s'crire dans la paume de la
main, et bien souvent, quand je suis dans une veine de strilit, j'en
cris encore moins! Tout cela doit tre considr comme des dons de
Dieu.


V

Ce fut le moment o sa vie fut coupe par la nouvelle de la mort de
l'ami de sa jeunesse, le grand-duc de Weimar. Voici comment Eckermann
raconte sa disparition:

                                              Dimanche, 15 juin 1828.

Nous venions de nous mettre  table quand M. Seidel[1] entra avec des
chanteurs tyroliens. Ils furent installs dans le pavillon du jardin;
on pouvait les apercevoir par les portes ouvertes, et leur chant 
cette distance faisait bon effet. M. Seidel se mit avec nous  table.
Les chants et les cris joyeux des Tyroliens nous plurent,  nous
autres jeunes gens; Mlle Ulrike et moi, nous fmes surtout contents
du _Bouquet_ et de: _Et toi, tu reposes sur mon coeur_, et nous en
demandmes les paroles, Goethe ne paraissait pas aussi enthousiasm
que nous.

[Note 1: Acteur du thtre de Weimar.]

Il faut demander aux oiseaux et aux enfants si les cerises sont
bonne[2], dit-il.

[Note 2: Proverbe.]

Entre les chants, les Tyroliens jourent diffrentes danses
nationales, sur une espce de cithare couche, avec un accompagnement
de flte traversire d'un son clair.

On appelle le jeune Goethe; il sort, revient presque aussitt, et
congdie les Tyroliens, s'assied de nouveau  table avec nous. Nous
parlons d'_Obron_, et de la foule qui est arrive  Weimar de tous
cts pour assister  la reprsentation; dj  midi il n'y avait plus
de billets. Le jeune Goethe alors met fin au dner en disant  son
pre:

Cher pre, si nous nous levions? Ces dames et ces messieurs dsirent
peut-tre aller au thtre de meilleure heure.

Cette hte parat singulire  Goethe, puisqu'il tait  peine quatre
heures; cependant il consent et se lve; nous nous dispersons dans
les diffrentes pices de la maison. M. Seidel s'approche de moi et
de quelques autres personnes, et me dit tout bas, le visage troubl:

Votre joie  propos du thtre est vaine; il n'y aura pas de
reprsentation; _le grand-duc est mort!_... il a succomb hier en
revenant de Berlin  Weimar.

Nous restons tous consterns.--Goethe entre, nous faisons tous comme si
rien ne s'tait pass et nous parlons de choses indiffrentes.--Goethe
s'avance prs de la fentre avec moi et me parle des Tyroliens et du
thtre.

Vous allez aujourd'hui dans ma loge, me dit-il, vous avez donc le
temps jusqu' six heures; laissons les autres et restez avec moi, nous
bavarderons encore un peu.

Le jeune Goethe cherchait  renvoyer la compagnie pour prparer son
pre  la nouvelle avant le retour du chancelier qui la lui avait
donne le premier. Goethe ne comprenait pas l'air press de son fils
et paraissait fch.

Ne prendrez-vous pas votre caf? dit-il, il est  peine quatre
heures!

Cependant on s'en allait, et moi aussi je pris mon chapeau.

--Eh bien! vous voulez vous en aller? me dit-il en me regardant tout
tonn.

--Oui, dit le jeune Goethe; Eckermann a aussi quelque chose  faire
avant la reprsentation.

--Oui, dis-je, j'ai quelque chose  faire avant la reprsentation.

--Partez donc, dit Goethe en secouant la tte d'un air srieux, mais
je ne vous comprends pas.

Nous montmes dans les chambres du haut avec Mlle Ulrike; le jeune
Goethe resta en bas pour prparer son pre  la triste nouvelle.

Je vis ensuite Goethe le soir. Avant d'entrer dans la chambre, je
l'entendis soupirer et parler tout haut. Il paraissait sentir qu'un
vide irrparable s'tait creus dans son existence. Il loigna toutes
les consolations et n'en voulut entendre d'aucune sorte.

J'avais pens, disait-il, que je partirais avant lui; mais Dieu
dispose tout comme il le trouve bien, et  nous autres pauvres mortels
il ne reste rien qu' tout supporter, et  rester debout comme il le
veut et tant qu'il le veut.

La nouvelle funbre trouva la grande-duchesse mre  son chteau
d't de Wilhelmsthal; les jeunes princes taient en Russie.--Goethe
partit bientt pour Dornbourg, afin de se soustraire aux impressions
troublantes qui l'auraient entour chaque jour  Weimar, et de se
crer un genre d'activit nouveau et un entourage diffrent.--Il lui
tait venu de France des nouvelles qui le touchaient de prs et qui
avaient rveill son attention; elles l'avaient ramen une fois encore
vers la thorie du dveloppement des plantes.--Dans son sjour
champtre il se trouvait trs-bien plac pour ces tudes, puisqu'
chaque pas qu'il faisait dehors il rencontrait la vgtation la plus
luxuriante de vignes grimpantes et de plantes sarmenteuses.

Je lui fis l quelques visites, accompagn de sa belle-fille et de son
petit-fils.--Il paraissait trs-heureux; il disait qu'il tait
trs-bien portant, et ne pouvait se lasser de vanter le site ravissant
du chteau et des jardins. Et, en effet,  cette hauteur, on a des
fentres le dlicieux coup d'oeil de la valle, anime de tableaux
varis; la Saale serpente  travers les prairies; en face, du ct de
l'est, s'lvent des collines boises; le regard se perd au del dans
un vague lointain; il est vident que de cette position on peut
trs-facilement observer, pendant le jour, les nuages chargs de pluie
qui passent et vont se perdre  l'horizon, et, pendant la nuit,
l'arme des toiles et le lever du soleil.

Ici, disait Goethe, nuit et jour j'ai du plaisir. Souvent, avant
l'apparition de la lumire, je suis veill, j'ouvre ma fentre; je
rassasie mes yeux de la splendeur des trois plantes qui sont dans ce
moment au-dessus de l'horizon; je me rafrachis en voyant l'clat
grandissant de l'aurore.--Presque toute la journe je reste en plein
air, j'ai des conversations muettes avec les pampres et les vignes;
elles me donnent de bonnes ides, et je pourrais vous en raconter des
choses tranges. Je fais aussi des posies, et qui ne sont pas
mauvaises[3]. Je voudrais continuer partout la vie que je mne ici.

[Note 3: _Dornbourg en septembre_; _ minuit_; _le Fianc_; _ la
lune se levant_. La mlancolie et la srnit, en apparaissant tour 
tour dans ces petites posies, leur donnent le charme le plus original
et le plus sympathique.]

                                         Jeudi, le 11 septembre 1828.

Aujourd'hui  deux heures, par le plus beau temps, Goethe est revenu
de Dornbourg. Il tait trs-bien portant et tout bruni par le soleil.
Nous nous mmes bientt  table dans la pice qui donne sur le
jardin, et nous laissmes les portes ouvertes. Il nous a parl de
diverses visites qu'il a reues, de prsents qu'on lui a envoys, et
il accueillait avec plaisir les plaisanteries lgres qui se
prsentaient de temps en temps dans la conversation. Mais, en
regardant d'un oeil attentif, il tait impossible de ne pas apercevoir
en lui une gne semblable  celle d'une personne revenant dans une
situation qui, par un concours de diverses circonstances, se trouve
change. Nous ne faisions que commencer, lorsqu'on vint de la part de
la grande-duchesse mre fliciter Goethe de son retour et lui annoncer
que la grande-duchesse aurait le plaisir de lui faire sa visite le
mardi suivant.

Si l'on runit ensemble tous ces motifs, on me comprendra quand je
dirai que, malgr l'enjouement de Goethe  table, il y avait au fond
de son me une gne visible.--Je donne tous ces dtails parce qu'ils
se rattachent  une parole de Goethe qui me parut trs-curieuse, et
qui peint sa situation et sa nature dans son originalit
caractristique. Le professeur Abeken d'Osnabrck[4], quelques jours
avant le 28 aot, m'avait adress avec une lettre un paquet qu'il me
priait de donner  Goethe  son anniversaire de naissance: c'tait un
souvenir qui se rapportait  Schiller, et qui certainement ferait
plaisir.--Aujourd'hui, quand Goethe,  table, nous parla des divers
prsents qui lui avaient t envoys  Dornbourg pour son
anniversaire, je lui demandai ce que renfermait le paquet d'Abeken.

[Note 4: De 1808  1810 prcepteur des enfants de Schiller; plus tard
directeur du collge d'Osnabrck. Il a publi deux ouvrages sur
Goethe.]

C'tait un envoi curieux qui m'a fait grand plaisir, dit-il. Une
aimable dame chez laquelle Schiller avait pris le th a eu l'ide
excellente d'crire ce qu'il avait dit. Elle a tout vu et tout
reproduit trs-fidlement; aprs un si long espace de temps, cela se
lit encore trs-bien, parce qu'on est replac directement dans une
situation qui a disparu, avec tant d'autres grandes choses, mais qui a
t saisie avec toute sa vie et heureusement fixe  jamais dans ce
rcit.--L, comme toujours, Schiller parat en pleine possession de sa
haute nature; il est aussi grand  la table  th qu'il l'aurait t
dans un conseil d'tat. Rien ne le gne, rien ne resserre ou n'abaisse
le vol de sa pense; les grandes vues qui vivent en lui s'chappent
toujours sans restrictions, sans vaines considrations.--C'tait l
un vrai homme! et c'est ainsi que l'on devrait tre! Mais nous autres,
nous avons toujours quelque chose qui nous arrte; les personnes, les
objets qui nous entourent, exercent sur nous leur influence; la
cuiller  th nous gne, si elle est d'or, et que nous croyions la
trouver d'argent, et c'est ainsi que, paralyss par mille
considrations, nous n'arrivons pas  exprimer librement ce qu'il y a
peut-tre de grand en nous-mme. Nous sommes les esclaves des choses
extrieures, et nous paraissons grands ou petits, suivant qu'elles
diminuent ou largissent devant nous l'espace!

Goethe se tut, la conversation changea, mais moi je gardai dans mon
coeur ces paroles qui exprimaient mes convictions intimes.


VI

_Mes ouvrages ne peuvent pas devenir populaires_, dit-il un autre
soir; celui qui pense le contraire et qui travaille  les rendre
populaires est dans l'erreur. Ils ne sont pas crits pour la masse,
mais seulement pour ces hommes qui, voulant et cherchant ce que j'ai
voulu et cherch, marchent dans les mmes voies que moi...

Il voulait continuer; une jeune dame qui entra l'interrompit et se
mit  causer avec lui. J'allai avec d'autres personnes, et bientt
aprs on se mit  table. Je ne saurais dire de quoi on causa, les
paroles de Goethe me restaient dans l'esprit et m'occupaient tout
entier.--C'est vrai, pensais-je, un crivain comme lui, un esprit
d'une pareille lvation, une nature d'une tendue aussi infinie,
comment deviendraient-ils populaires?--Et,  bien regarder, est-ce
qu'il n'en est pas ainsi de _toutes_ les oeuvres extraordinaires?
Est-ce que Mozart est populaire? Et Raphal, l'est-il? Les hommes ne
s'approchent parfois de ces sources immenses et inpuisables de vie
spirituelle que pour y venir saisir quelques gouttes prcieuses qui
leur suffisent pendant longtemps.--Oui, Goethe a raison! Il est trop
immense pour tre populaire, et ses oeuvres ne sont destines qu'
quelques hommes occups des mmes recherches, et marchant dans les
mmes voies que lui. Elles sont pour les natures contemplatives, qui
veulent sur ses traces pntrer dans les profondeurs du monde et de
l'humanit. Elles sont pour les tres passionns qui demandent aux
potes de leur faire prouver toutes les dlices et toutes les
souffrances du coeur. Elles sont pour les jeunes potes, dsireux
d'apprendre comment on se reprsente, comment on traite artistement un
sujet. Elles sont pour les critiques, qui trouvent l d'aprs quelles
maximes on doit juger, et comment on peut rendre intressante et
agrable la simple analyse d'un livre. Elles sont pour l'artiste,
parce qu'elles donnent de la clart  ses penses et lui enseignent
quels sujets ont un sens pour l'art, et par consquent quels sont ceux
qu'il doit traiter et ceux qu'il doit laisser de ct. Elles sont pour
le naturaliste, non-seulement parce qu'elles renferment les grandes
lois que Goethe a dcouvertes, mais aussi et surtout parce qu'il y
trouvera la mthode qu'un bon esprit doit suivre pour que la nature
lui livre ses secrets.--Ainsi tous les esprits dvous  la science, 
l'art, seront reus comme htes  la table que garnissent richement
les oeuvres de Goethe, et dans leurs crations se reconnatra
l'influence de cette source commune de lumire et de vie  laquelle
ils auront puis!


VII

Eckermann l'ayant ramen sur ses souvenirs de jeunesse avec le
grand-duc de Weimar qu'il venait de perdre, Goethe s'y complat:

Il tait alors trs-jeune, et nous faisions un peu les fous. C'tait
comme un vin gnreux, mais encore en fermentation nergique. Il ne
savait encore quel emploi faire de ses forces, et nous tions souvent
tout prs de nous casser le cou.--Courir  cheval  bride abattue
par-dessus les haies, les fosss, les rivires, monter et descendre
les montagnes pendant des journes, camper la nuit en plein vent, prs
d'un feu allum au milieu des bois, c'taient l ses gots. tre n
hritier d'un duch, cela lui tait fort gal, mais avoir  le gagner,
 le conqurir,  l'emporter d'assaut, cela lui aurait plu.--La posie
d'_Ilmenau_ peint une poque qui, en 1783, lorsque j'crivis la
posie, tait dj depuis plusieurs annes derrire nous, de sorte que
je pus me dessiner moi-mme comme une figure historique et causer
avec moi des annes passes. C'est la peinture, vous le savez, d'une
scne de nuit, aprs une chasse dans les montagnes comme celles dont
je vous parlais. Nous nous tions construit au pied d'un rocher de
petites huttes, couvertes de branches de sapin, pour y passer la nuit
sur un sol sec. Devant les huttes brlaient plusieurs feux, o nous
cuisions et faisions rtir ce que la chasse avait donn. Knebel, qui
dj alors ne laissait pas refroidir sa pipe, tait assis auprs du
feu, et amusait la socit avec toute sorte de plaisanteries dites de
son ton tranquille, pendant que la bouteille passait de mains en
mains. Seckendorf (c'est l'lanc aux longs membres effils) s'tait
commodment tendu au pied d'un arbre et fredonnait des chansonnettes.
De l'autre ct, dans une petite hutte pareille, le duc tait couch
et dormait d'un profond sommeil. Moi-mme, j'tais assis devant, prs
des charbons enflamms, dans de graves penses, regrettant parfois le
mal qu'avaient fait  et l mes crits. Encore aujourd'hui Knebel et
Seckendorf ne me paraissent pas mal dessins du tout, ainsi que le
jeune prince, alors dans la sombre imptuosit de sa vingtime anne:

La tmrit l'entrane au loin; aucun rocher n'est pour lui trop
escarp, aucun passage trop troit; le dsastre veille auprs de lui,
l'pie et le prcipite dans les bras du tourment! Les mouvements
pnibles d'une me violemment tendue le poussent tantt ici, et tantt
l; il passe d'une agitation inquite  un repos inquiet; aux jours de
gaiet, il montrera une sombre violence, sans frein et pourtant sans
joie; abattu, bris d'me et de corps, il s'endort sur une couche
dure...

C'est absolument ainsi qu'il tait; il n'y a pas l le moindre trait
exagr. Mais le duc avait su bientt se dgager de cette priode
orageuse et tourmente, et parvenir  un tat d'esprit plus lucide et
plus doux; aussi, en 1783,  l'anniversaire de sa naissance, je
pouvais lui rappeler cet aspect de sa premire jeunesse. Je ne le
cache pas, dans les commencements, il m'a donn bien du mal et bien
des inquitudes. Mais son excellente nature s'est bientt pure, et
s'est si parfaitement faonne que c'tait un plaisir de vivre et
d'agir dans sa compagnie.

--Vous avez fait, seuls ensemble, un voyage en Suisse,  cette
poque?

--Il aimait beaucoup les voyages, mais non pas tant pour s'amuser et
se distraire que pour tenir ouverts partout les yeux et les oreilles,
et dcouvrir tout ce qu'il tait possible d'introduire de bon et
d'utile dans son pays. L'agriculture, l'lve du btail, l'industrie,
lui sont de cette faon trs-redevables. Ses gots n'avaient rien de
personnel, d'goste; ils tendaient tous  un but pratique d'intrt
gnral. C'est ainsi qu'il s'est fait un nom qui s'tend bien au-del
de cette petite principaut.

--La simplicit et le laisser-aller de son extrieur, dis-je,
semblaient indiquer qu'il ne cherchait pas la gloire et qu'il n'en
faisait pas grand cas. On aurait dit qu'il tait devenu clbre sans
l'avoir cherch, simplement par suite de sa tranquille activit.

--La gloire est une chose singulire, dit Goethe. Un morceau de bois
brle, parce qu'il a du feu en lui-mme; il en est de mme pour
l'homme; il devient clbre s'il a la gloire en lui. Courir aprs la
gloire, vouloir la forcer, vains efforts; on arrivera bien, si on est
adroit,  se faire par toutes sortes d'artifices une espce de nom;
mais si le joyau intrieur manque, tout est inutile, tout tombe en
quelques jours.--Il en est exactement de mme avec la popularit. Il
ne la cherchait pas et ne flattait personne, mais le peuple l'aimait
parce qu'il sentait que son coeur lui tait dvou.

Goethe parla alors des autres membres de la famille grand-ducale,
disant que chez tous brillaient de nobles traits de caractre. Il
parla de la bont du coeur de la rgente actuelle, des grandes
esprances que faisait natre le jeune prince[5], et se rpandit avec
une prdilection visible sur les rares qualits de la princesse
rgnante, qui s'appliquait avec tant de noblesse  calmer partout les
souffrances et  faire prosprer tous les germes heureux.

[Note 5: Charles-Frdric, mort en 1853.]

Elle a toujours t pour le pays un bon ange, dit-il, et le deviendra
davantage  mesure qu'elle lui sera plus attache. Je connais la
grande-duchesse depuis 1805, et j'ai eu une foule d'occasions
d'admirer son esprit et son caractre. C'est une des femmes les
meilleures et les plus remarquables de notre temps, et elle le serait
mme sans tre princesse. C'est l le signe vrai: il faut que, mme
en dposant la pourpre, il reste encore dans celui qui la porte
beaucoup de grandes qualits, les meilleures mme.


VIII

Goethe lut une sublime inspiration qu'il venait de rdiger en vers
sibyllins, intitule: _Nul tre ne peut retomber dans le nant._ Sa
profession religieuse de la constance de Dieu dans ses volonts y est
admirable: c'est la mme pense qui me tomba de la main en crivant 
vingt ans  Byron:

  Celui qui peut crer ddaigne de dtruire!

Il se livre de nouveau  ses travaux de naturaliste: il parle avec un
grand loge du talent transcendant de M. Villemain, qui faisait alors
un cours littraire  la jeunesse franaise.

Villemain a aussi comme critique, dit-il, un rang trs-lev. Les
Franais ne reverront jamais un talent gal  celui de Voltaire; mais
on peut dire que, le point de vue de Villemain se trouvant plus lev
que celui de Voltaire, Villemain peut critiquer Voltaire et juger ses
qualits, et ses dfauts.

On aime  voir un grand pote rendre cette clatante justice  un
grand critique; cela efface d'avance les puriles ngations de notre
temps.


IX

Il parle de Branger, dont il tait prcdemment un fanatique et
systmatique enthousiaste, chose bien extraordinaire dans l'auteur de
_Marguerite_:

Nous parlmes alors de l'emprisonnement de Branger. Goethe dit:

Ce qui lui arrive est bien fait. Ses dernires posies sont sans
frein, sans mesure, et ses attaques contre le roi, contre le
gouvernement, contre l'esprit pacifique des citoyens, le rendent
parfaitement digne de sa peine. Ses premires posies, au contraire,
taient gaies, inoffensives et excellentes pour rendre un cercle
d'hommes joyeux et content, ce qui est bien la meilleure chose que
l'on puisse dire de chansons. Je suis sr que son entourage a exerc
sur lui une mauvaise influence et que, pour plaire  ses amis
rvolutionnaires, il a dit bien des choses qu'autrement il n'aurait
jamais dites.

C'tait dur, mais malheureusement fond. Branger, que j'ai beaucoup
connu et aim dans nos derniers jours, tait, selon moi, mille fois
suprieur comme homme  ce qu'il tait comme pote. Il faut aimer le
pauvre peuple, mais non flatter ses caprices. Pelletan a t svre,
mais injuste envers lui sous ce rapport. Il ne l'avait pas assez
connu. On crit d'aprs un systme, il faut connatre son sujet. Un
Aristophane franais dlayant la cigu que la multitude hbte fait
boire  Socrate, un Camille Desmoulins qui raille jusqu' la mort et
qui pleure le supplice des Girondins, voil Branger pote; mais un
homme excellent et spirituel contre lui-mme, voil le vrai Branger.


X

Le 20 novembre 1829, dn avec Goethe. Nous parlmes de Manzoni, et
je demandai  Goethe si  son retour d'Italie le chancelier n'avait
apport aucune nouvelle de Manzoni.

Il m'a parl de lui dans une lettre, dit Goethe. Il lui a fait
visite, il vit dans une maison de campagne prs de Milan, et  mon
grand chagrin il est continuellement souffrant.

--Il est singulier, dis-je, que les talents distingus, et surtout
les potes, aient si souvent une constitution dbile.

--Les oeuvres extraordinaires que ces hommes produisent, dit Goethe,
supposent une organisation trs-dlicate, car il faut qu'ils aient une
sensibilit exceptionnelle et puissent entendre la voix des tres
clestes. Or, une pareille organisation, mise en conflit avec le monde
et avec les lments, est facilement trouble, blesse, et celui qui
ne runit pas, comme Voltaire,  cette grande sensibilit une solidit
nerveuse extraordinaire, est expos  un tat perptuel de malaise.
Schiller aussi tait constamment malade. Lorsque je fis sa
connaissance, je crus qu'il n'avait pas quatre semaines  vivre. Mais
il y avait en lui assez de force rsistante, aussi il a pu se
maintenir un assez grand nombre d'annes, et il se serait soutenu
encore longtemps avec une manire de vivre plus saine.

Et Manzoni vit encore!


XI

Goethe parle  Eckermann de Lavater, l'auteur pieux de la
_Physiognomonie_:

                                           Dimanche, 14 fvrier 1830.

Goethe a parl de Lavater et m'a dit beaucoup de bien de son
caractre; il m'a racont des traits de leur ancienne intimit;
souvent ils couchrent fraternellement dans le mme lit.

Il est  regretter, ajouta-t-il, qu'un mauvais mysticisme ait mis
sitt arrt  l'essor de son gnie.

Le 10 fvrier 1830 la conversation revint sur Napolon et sur Hudson
Lowe, que Goethe justifie par l'embarras de sa situation:

Goethe paraissait trs-chagrin; il resta assez longtemps silencieux.
Bientt cependant notre conversation reprit un cours enjou, et il me
parla d'un livre crit pour la justification de Hudson Lowe.

Ce livre, dit-il, renferme de ces traits on ne peut plus prcieux,
que peuvent seuls donner des tmoins oculaires. Vous savez que
Napolon portait habituellement un uniforme vert sombre.  force
d'tre port et d'aller au soleil, cet uniforme s'tait entirement
fan, il fallait le remplacer. Napolon voulait la mme couleur, mais
dans l'le ne se trouvait pas de pice de ce drap; on trouva bien un
drap vert, mais d'une couleur fausse et tirant sur le jaune. Le matre
du monde ne pouvait obtenir la couleur qu'il dsirait; il ne resta
qu'un moyen, ce fut de faire retourner le vieil uniforme et de le
porter ainsi.--Que dites-vous de cela? N'est-ce pas l un vrai trait
de tragdie? N'est-ce pas touchant de voir le matre des rois rduit 
porter un uniforme retourn? Et cependant, quand on pense qu'une fin
pareille a frapp un homme qui avait foul aux pieds la vie et le
bonheur de millions d'hommes, la destine, en se redressant contre
lui, parat encore avoir t trs-indulgente; c'est une Nmsis qui,
en considrant la grandeur du hros, n'a pas pu s'empcher d'user
encore d'un peu de galanterie. Napolon nous donne un exemple des
dangers qu'il y a  s'lever  l'absolu et  tout sacrifier 
l'excution d'une ide.

Aprs dner, Goethe, parlant de la thorie des couleurs, a exprim
des doutes sur la possibilit de frayer un chemin  sa doctrine si
simple.

Les erreurs de mes adversaires, a-t-il dit, sont trop gnralement
rpandues depuis un sicle, pour que je puisse esprer trouver
quelqu'un qui marche avec moi sur ma route solitaire. Je resterai
seul! Il me semble souvent que je suis comme un naufrag qui a saisi
une planche capable de ne porter qu'un homme. Lui seul se sauve, tous
les autres prissent engloutis.

                                              Lundi, 18 janvier 1830.

Ce matin, allant dner chez Goethe, j'appris en route que la
grande-duchesse mre venait de mourir. Quel effet cette mort va-t-elle
faire sur Goethe  un ge si avanc? telle fut ma premire pense, et
ce n'est pas sans un peu d'apprhension que je pntrai dans la
maison. Les domestiques me dirent que sa belle-fille venait d'entrer
chez lui pour lui annoncer la triste nouvelle. Voil plus de
cinquante ans, me disais-je, qu'il est li avec cette princesse; il
jouissait de toute sa faveur; sa mort va l'affecter profondment.
C'est avec ces penses que j'entrai; mais je ne fus pas peu surpris de
le voir assis  table, auprs de son fils et de sa belle-fille,
parfaitement serein, sans abattement, et mangeant sa soupe comme si
rien absolument ne s'tait pass. La conversation fut enjoue et
varie; toutes les cloches de la ville cependant commenaient 
retentir; madame de Goethe me regardait; nous parlions  haute voix,
pour viter que ces sons de mort ne l'branlassent douloureusement,
car nous pensions qu'il partageait nos motions. Mais il tait au
milieu de nous comme un tre d'une nature suprieure, que les
souffrances de la terre ne touchent pas. Son mdecin, M. Vogel, entra,
s'assit auprs de nous et raconta les circonstances de la mort de la
princesse, que Goethe couta sans sortir de sa tranquillit et de son
calme parfaits. Vogel partit, nous reprmes le dner et la
conversation. On parla du _Chaos_[6], et Goethe loua comme excellentes
les considrations sur le jeu que renferme le dernier numro. Aprs le
dpart de madame de Goethe et de ses enfants, je restai seul avec
Goethe. Il me parla de sa _Nuit classique de Walpurgis_, me disant
qu'il avanait tous les jours, et que cette composition trange
russissait au-del de son attente. M. Soret arriva, apportant des
compliments de condolance de la part de la duchesse rgnante.

[Note 6: Journal de Weimar.]

Eh bien! lui dit Goethe lorsqu'il le vit, approchez! asseyez-vous. Le
coup qui nous menaait depuis longtemps nous a atteints; nous n'avons
plus du moins  lutter contre la cruelle incertitude! Il nous faut
voir maintenant comment nous nous arrangerons de nouveau avec la vie.

--Voil vos consolateurs, dit M. Soret, en lui montrant ses papiers.
Le travail est un excellent moyen de triompher de la douleur.

--Aussi longtemps qu'il fera jour, dit Goethe, nous resterons la tte
leve, et tout ce que nous pourrons faire, nous ne le laisserons pas
faire aprs nous!

                                              Lundi, 15 fvrier 1830.

Je suis all ce matin un moment chez Goethe, pour prendre de ses
nouvelles de la part de madame la grande-duchesse[7]. Je le trouvai
triste, pensif; il n'y avait plus trace de l'excitation un peu force
de la veille. Aujourd'hui il paraissait profondment mu du vide que
la mort avait fait en lui, en lui arrachant une amiti de cinquante
ans. Il me dit:

Je me force au travail; il le faut pour que je conserve le dessus, et
que je supporte cette sparation subite. La mort est quelque chose de
bien trange! Malgr toute notre exprience, quand il s'agit d'une
personne qui nous est chre, nous croyons la mort toujours impossible,
et nous ne pouvons y croire; elle est toujours inattendue. C'est pour
ainsi dire une impossibilit, qui tout  coup devient une ralit. Et
ce passage d'une existence qui nous est connue dans une autre dont
nous ne savons absolument rien est quelque chose de si violent, que
ceux qui restent ne peuvent s'empcher de ressentir malgr eux le plus
profond branlement.

[Note 7: Maria Paulowna.]


XII

Nous approchions de la rvolution de 1830; les amis franais de
Goethe, les crivains du _Globe_, allaient triompher. Un pressentiment
terrible agitait Goethe  son insu. Il sentait que la colonne
fondamentale du monde conservateur auquel il tenait allait s'crouler.

                                               Dimanche, 7 mars 1830.

 midi, chez Goethe. Il tait aujourd'hui trs-vif et trs-bien
portant. Il me dit qu'il avait t oblig de quitter un peu sa _Nuit
de Walpurgis_, pour finir sa dernire livraison d'_Art et Antiquit_.

Mais, dit-il, j'ai eu la prcaution de m'arrter lorsque j'tais
encore bien en train, et  un passage pour lequel j'ai encore bien des
matriaux tout prts. De cette faon, je me remettrai  l'oeuvre bien
plus aisment que si je ne m'tais arrt qu'au bout d'un
dveloppement puis.

Nous avions le projet de faire une promenade avant dner, mais nous
nous trouvions si bien tous deux  la maison, que Goethe fit dteler.
Frdric venait d'ouvrir une grande caisse qui arrivait de Paris.
C'tait un envoi du sculpteur David (d'Angers): des portraits en
bas-relief, mouls en pltre, de cinquante-sept personnages clbres.
Frdric mit ces mdaillons dans plusieurs tiroirs, et ce fut pour
nous un grand plaisir de contempler tous ces personnages intressants.
Je dsirais surtout voir Mrime; la tte nous parut aussi nergique
et aussi hardie que son talent, et Goethe y trouva quelque chose
d'humoristique. Dans Victor Hugo, Alfred de Vigny, mile Deschamps,
nous vmes des physionomies nettes, aises, sereines.--Mademoiselle
Gay, madame Tastu et d'autres jeunes femmes auteurs nous firent
galement grand plaisir. La tte nergique de Fabvier rappelait les
hommes des sicles passs, et nous revnmes  lui plusieurs fois. Nous
allions d'un personnage  l'autre, et Goethe ne put s'empcher de
rpter  plusieurs reprises qu'il devait  David un trsor dont il ne
pouvait assez le remercier. Il montrera cette collection aux voyageurs
qui passent par Weimar, et se fera renseigner par eux sur les
personnes dont il a le portrait et qui lui sont encore inconnues.

La caisse contenait aussi un ballot de livres; nous le fmes porter
dans la chambre voisine, o nous nous mmes  table. Nous tions
contents, et nous parlmes de divers travaux et projets.

Il n'est pas bon que l'homme soit seul, dit Goethe, et surtout il
n'est pas bon qu'il travaille seul; il a besoin, pour russir, qu'on
prenne intrt  ce qu'il fait, qu'on l'excite. Je dois  Schiller mon
_Achillide_, beaucoup de mes _Ballades_, car c'est lui qui me les a
fait crire, et si je finis la seconde partie de _Faust_, vous pouvez
vous l'attribuer. Je vous l'ai dit dj souvent, mais je veux que vous
le sachiez bien et je vous le rpte.

Ces paroles me rendirent heureux, car je sentais qu'elles
renfermaient beaucoup de vrit.

Au dessert, Goethe ouvrit un des paquets. Il contenait les posies
d'mile Deschamps, accompagnes d'une lettre que Goethe me donna 
lire. Je vis alors avec joie quelle influence on reconnaissait 
Goethe sur la nouvelle vie de la littrature franaise; les jeunes
potes le vnrent et l'aiment comme leur chef spirituel. Telle avait
t l'influence de Shakspeare pendant la jeunesse de Goethe. On ne
peut pas dire de Voltaire qu'il ait eu de l'influence sur les potes
trangers, qu'il leur ait servi de centre de runion, et qu'ils aient
reconnu en lui un matre et un souverain.--La lettre d'mile Deschamps
tait crite avec une trs-aimable et trs-cordiale aisance.

Elle laisse jeter un coup d'oeil sur le printemps d'une belle me,
dit Goethe.

Parmi les envois de David se trouvait un dessin reprsentant le
chapeau de Napolon, vu dans diverses positions.

Voil quelque chose pour mon fils, dit Goethe.

Et il lui envoya le dessin. Il ne manqua pas son effet: le jeune
Goethe arriva bientt, plein de joie, disant que ces chapeaux de son
hros taient le _nec plus ultra_ de sa collection. Cinq minutes ne
s'taient pas coules que le dessin tait encadr, mis sous verre, et
plac parmi les autres attributs et monuments du hros.

                                              Dimanche, 14 mars 1830.

Pass la soire chez Goethe. Il m'a montr tous les trsors de la
caisse de David, maintenant mis en ordre. Il avait soigneusement rang
sur une table, les uns prs des autres, tous les mdaillons des jeunes
potes de la France. Il parla encore du talent extraordinaire de
David, aussi grand par ses conceptions que par son excution. Il m'a
montr une quantit d'ouvrages contemporains que, par l'entremise de
David, les talents les plus distingus de l'cole romantique lui ont
envoys en prsent. Je vis des ouvrages de _Sainte-Beuve_,
_Ballanche_, _Victor Hugo_, _Balzac_, _Alfred de Vigny_, _Jules Janin_
et autres.

David, dit-il, m'a par cet envoi prpar de belles journes. Les
jeunes potes m'ont occup dj toute cette semaine, et les fraches
impressions que je reois de leurs oeuvres me donnent comme une
nouvelle vie. Je ferai un catalogue spcial pour ces chers portraits
et pour ces chers livres, et je leur donnerai une place spciale dans
ma collection artistique et dans ma bibliothque.

On voyait que cet hommage des jeunes potes de France remplissait
Goethe de la joie la plus profonde.

Il lut un peu dans les _tudes_ d'mile Deschamps. Il loua la
traduction de la _Fiance de Corinthe_; il rendit hommage  cette
douce et candide nature d'mile Deschamps, en homme qui n'a jamais
connu l'envie.

Deschamps est la vierge immacule du talent.

Mrime, disait Goethe, est un rude gaillard!

Il est curieux, aprs tant d'annes, de voir l'impression de tel ou
tel homme sur un gnie tranger.


XIII

Mais, s'apercevant de l'impression pnible que ses craintes sur les
suites de la rvolution de 1830 imprimaient  ses auditeurs, son fils,
sa belle-fille, Mlle Ulrique et Eckermann:

Croyez-vous, dit-il aprs un long silence, que je sois indiffrent
aux grandes ides que rveillent en moi les mots de Libert, de
Peuple, de Patrie? Non: ces ides sont en nous; elles sont une partie
de notre tre, et personne ne peut les carter de soi. L'Allemagne
aussi me tient fortement au coeur. J'ai souvent ressenti une douleur
profonde en pensant  cette nation allemande, qui est si estimable
dans chaque individu et si misrable dans son ensemble. La comparaison
du peuple allemand avec les autres peuples veille des sentiments
douloureux auxquels j'ai cherch  chapper par tous les moyens
possibles; j'ai trouv dans la science et dans l'art les ailes qui
peuvent nous emporter loin de ces misres, car la science et l'art
appartiennent au monde tout entier, et devant eux tombent les
frontires des nationalits; mais la consolation qu'ils donnent est
cependant une triste consolation et ne remplace pas les sentiments de
fiert que l'on prouve quand on sait que l'on appartient  un peuple
grand, fort, estim et redout. Aussi c'est la foi  l'avenir de
l'Allemagne qui me console vraiment. Cette foi, je l'ai aussi
nergique que vous. Oui, le peuple allemand promet un avenir, et a un
avenir. Pour parler comme Napolon: les destines de l'Allemagne ne
sont pas encore accomplies. Si elle n'avait pas eu d'autre mission que
de renverser l'empire romain et de crer, d'organiser un monde
nouveau, elle serait tombe depuis longtemps. Mais comme elle est
reste debout, forte et solide, j'ai la conviction qu'elle a encore
une autre mission, et cette mission sera plus grande que celle qu'elle
a accomplie lorsqu'elle a dtruit l'empire romain et donn sa forme au
moyen-ge, plus grande en proportion mme de la supriorit de sa
civilisation actuelle sur la civilisation du pass. Quand viendront le
temps et l'occasion pour agir? Aucun oeil humain ne peut le voir
d'avance; aucune force humaine ne pourrait rapprocher ce temps et
faire natre cette occasion. Que nous reste-t-il donc  faire,  nous,
simples individus? Nous devons, suivant nos talents, nos penchants,
notre situation, dvelopper chez nous, fortifier, rendre plus gnrale
la civilisation, former les esprits, et surtout dans les classes
leves, pour que notre nation, bien loin de rester en arrire,
prcde tous les autres peuples, pour que son me ne languisse pas,
mais reste toujours vive et active, pour que notre race ne tombe pas
dans l'abattement et dans le dcouragement, et soit capable de toutes
les grandes actions quand brillera le jour de la gloire.--Mais, pour
le moment, il ne s'agit ni de l'avenir, ni de nos voeux, ni de nos
esprances, ni de notre foi, ni des destines rserves  notre
patrie; nous parlons du prsent, et des circonstances au milieu
desquelles parat votre journal. Vous dites, il est vrai: Des
vnements dcisifs sont venus nous donner le signal. Bien. Ces
vnements ne sont jamais,  tout supposer pour le mieux, que le
commencement de la fin. Deux cas sont possibles: ou le puissant
dominateur abat encore une fois tous ses ennemis, ou il est abattu par
eux. (Je tiens pour  peu prs impossible un accommodement; et s'il
se faisait, il serait inutile; nous serions de nouveau comme
autrefois.) Supposons donc que Napolon abatte ses ennemis. C'est
impossible, dites-vous? Tant de certitude ne nous est pas permise.
Cependant je crois moi-mme sa victoire peu vraisemblable; laissons
donc cette supposition de ct et dclarons cet vnement impossible.
Il reste  examiner le cas o Napolon est vaincu, compltement
vaincu. Eh bien! qu'arrivera-t-il? Vous parlez du rveil du peuple
allemand et vous croyez que ce peuple ne se laissera plus arracher ce
qu'il a conquis et ce qu'il a pay de son sang: la libert. Le peuple
est-il rellement rveill? sait-il ce qu'il veut et ce qu'il peut?
Avez-vous oubli le mot magnifique que votre Philistin d'Ina criait 
son voisin, dclarant qu'il pouvait maintenant recevoir bien
commodment les Russes, puisque sa maison tait nettoye et que les
Franais l'avaient quitte? Le sommeil du peuple tait trop profond
pour que les secousses mme les plus fortes puissent aujourd'hui le
rveiller si promptement. Et de plus, est-ce que tout mouvement nous
met debout? Se redresse-t-il, celui qui ne sort de son repos que
parce qu'on l'y force avec violence? Je ne parle pas des quelques
milliers d'hommes et de jeunes gens instruits; je parle de la masse,
des millions. Qu'a-t-on obtenu? qu'a-t-on gagn? Vous dites: la
libert; il serait plus juste peut-tre de dire: la dlivrance, et non
la dlivrance des trangers, mais d'un tranger. C'est vrai: je ne
vois plus chez nous ni Franais, ni Italiens, mais,  leur place, je
vois des Cosaques, des Baschkirs, des Croates, des Magyares, des
Tartares et des Samoydes; des hussards de toutes les couleurs. Depuis
longtemps nous sommes habitus  ne regarder que vers l'ouest; c'est
de l que nous attendons tous les dangers. Mais la terre s'tend aussi
de l'autre ct vers l'orient. Mme quand arrivent chez nous ces
peuples tout entiers, nous ne ressentons aucune crainte, et on a vu de
belles femmes embrasser les hommes et les chevaux. Ah! ne m'en laissez
pas dire davantage!... Elles invoquent, il est vrai, les loquents
appels des souverains de ce pays et de l'tranger; oui, oui, je sais:
un cheval, un cheval, un royaume pour un cheval!...

Une rponse de moi suscita une rplique de Goethe, et sa parole
devint de plus en plus prcise et incisive, plus individuelle pour
ainsi dire. Je n'ose crire ce qui fut dit; d'ailleurs, je n'en vois
pas l'utilit. Je veux seulement faire observer que, pendant cette
heure de conversation, j'acquis la plus profonde conviction que c'est
une erreur radicale de croire que Goethe n'a pas aim sa patrie, n'a
pas eu le coeur allemand, n'a pas eu foi en notre peuple, n'a pas
ressenti l'honneur et la honte, le bonheur et l'infortune de
l'Allemagne. Son silence, au milieu des grands vnements et des
complications de ce temps, n'tait qu'une rsignation douloureuse, 
laquelle l'obligeaient de se rsoudre sa position et aussi sa
connaissance exacte des hommes et des choses. Quand je me retirai
enfin, mes yeux taient remplis de larmes. Je saisis les mains de
Goethe; mais je ne sais ni ce que je lui dis ni ce qu'il me rpondit.
Je sais seulement qu'il tait trs-cordial. J'tais dj sorti; je lui
dis:

En entrant, j'avais l'intention de faire une prire  Votre
Excellence; je voulais lui demander de vouloir bien honorer mon
journal au moins d'un article.

--Je vous remercie de ne pas m'avoir fait cette demande, dit-il;
j'aurais eu du regret  vous refuser, mais j'aurais refus; vous savez
maintenant pourquoi.

Plus tard, je me suis rappel bien souvent cette conversation avec
Goethe, et jamais elle ne m'est revenue dans l'esprit sans que je ne
m'criasse:  Solon, Solon!


XIV

1830 le plongea dans une terreur philosophique; peu de temps aprs,
son fils mourut en voyageant en Italie: il fut sensible, mais resta
inbranlable  ce coup. Il se remit  composer la suite de _Faust_,
oeuvre de cinquante ans et qui en durera plus de mille.

                                                  Le 14 fvrier 1831.

Le caractre, dit-il, c'est tout; et cependant, de notre temps, il y a
eu parmi les critiques de petits personnages qui n'taient pas de cet
avis et qui voulaient que dans une oeuvre de posie et d'art un grand
caractre ne ft qu'une espce de faible accessoire. Mais  la vrit,
pour reconnatre et honorer un grand caractre, il faut en tre un
soi-mme. Tous ceux qui ont refus  Euripide l'lvation taient de
pauvres hres incapables de s'lever avec lui, ou bien c'taient
d'impudents charlatans, qui voulaient se faire valoir, et qui, en
effet, se grandissaient aux yeux d'un monde sans nergie.

                                              Lundi, 14 fvrier 1831.

Dn avec Goethe. Il avait lu les _Mmoires_ du gnral Rapp, ce qui
amena la conversation sur Napolon et sur les sentiments que Mme
Ltitia a d prouver en se voyant la mre de tant de hros et d'une
si puissante famille. Quand elle devint mre de Napolon, son second
fils, elle avait dix-huit ans, son mari vingt-trois, et l'organisation
physique de Napolon se ressentit heureusement de la jeune et frache
nergie de ses parents. Aprs lui, elle fut encore mre de trois
autres fils, tous richement dous, tous ayant jou avec vigueur leur
rle dans le monde, et tous dous d'un certain talent potique. Aprs
ces fils vinrent trois filles, et enfin Jrme, qui parat avoir t
le moins bien dou de tous. Le talent, s'il n'est pas d aux parents
seuls, demande cependant une bonne organisation physique; il n'est
donc nullement indiffrent d'tre n le premier ou le dernier, d'avoir
pour pre et mre des tres jeunes et vigoureux, ou bien vieux et
dbiles.

Je m'informai des progrs de _Faust_.

Il ne me quitte plus, dit-il; tous les jours j'y pense, et trouve
quelque chose; j'avance. Aujourd'hui j'ai fait coudre tout le
manuscrit de la seconde partie, pour que mes yeux puissent la bien
voir.--J'ai rempli de papier blanc la place du quatrime acte qui
manque, et il est trs-probable que la partie termine m'excitera et
m'encouragera  finir ce qui reste  faire. Ces moyens extrieurs font
plus qu'on ne croit, et l'on doit venir au secours de l'esprit de
toutes les manires.

Goethe fit apporter ce manuscrit nouvellement broch, et je fus
surpris de sa grosseur; il formait un bon volume in-folio.

Voil, dis-je, ce que vous avez crit depuis six ans que je suis ici,
et cependant toutes vos autres occupations ne vous ont permis d'y
donner que trs-peu de temps. On voit comme une oeuvre grossit, mme
quand on se borne  n'y ajouter qu'un peu de temps en temps.

--On peut s'en convaincre surtout en vieillissant, dit-il, car la
jeunesse croit que tout doit se faire en un jour. Si le sort m'est
favorable, et si je continue  bien me porter, j'espre tre arriv
loin dans le quatrime acte aux premiers mois du printemps. Je l'avais
dans la tte depuis longtemps, comme vous savez, mais, pendant
l'excution, il s'est normment augment, et je ne peux plus me
servir que de ce qu'il y avait de plus gnral dans mon ancien plan.
Il faut d'ailleurs, maintenant, que cet acte d'intermde soit aussi
long que les autres actes.

--Dans cette seconde partie, dis-je, on voit apparatre un monde bien
plus riche que dans la premire.


XV

Ici plusieurs pages sont consacres  un magnifique loge de Walter
Scott; digne sujet, digne juge. Seulement il oublie le vice mortel de
ces chefs-d'oeuvre, c'est le mensonge du roman historique. C'est
superbe, mais cela ne vit plus. Le mensonge a tu le divin menteur.

Il revient  Schiller.

                                                 Jeudi, 31 mars 1831.

Dn chez le prince avec Soret et Meyer. Nous causons de littrature,
et Meyer nous raconte sa premire entrevue avec Schiller.

J'allais, dit-il, me promener avec Goethe dans le jardin d'Ina, que
l'on appelle le _Paradis_. Schiller nous rencontra. Je lui parlai
alors pour la premire fois. Il n'avait pas encore termin son _Don
Carlos_ et venait d'arriver de Souabe; il paraissait tre trs-malade
et beaucoup souffrir des nerfs. Son visage rappelait celui du
Crucifi. Goethe croyait qu'il ne vivrait pas quinze jours; mais,
comme il jouit alors de plus de bien-tre, il se rtablit et crivit
toutes ses plus belles oeuvres.

La pense de sa fin prochaine l'occupait; il s'y prparait comme  un
voyage. On ne sait o l'on abordera, mais on est sr d'aborder.

Dn seul avec Goethe dans son cabinet de travail. Il m'a dit en me
tendant un papier:

Quand on a dpass quatre-vingts ans, on a  peine le droit de vivre;
il faut tre prt chaque jour  tre rappel, et penser  ranger sa
maison. Comme je vous l'ai dit rcemment, je vous ai nomm dans mon
testament diteur de mes oeuvres posthumes et j'ai rdig ce matin une
espce de petit acte que vous signerez avec moi.

                                               Mercredi, 25 mai 1831.

Nous avons caus du _Camp de Wallenstein_. J'avais souvent entendu
dire que Goethe avait travaill  cette pice, et que le sermon du
capucin surtout tait de lui. Je lui demandai  dner s'il en tait
ainsi, et il me rpondit:

Au fond, tout est de Schiller; cependant, comme nous vivions dans de
telles relations que Schiller non-seulement causait avec moi de son
plan, mais me communiquait les scnes  mesure qu'elles avanaient,
coutait mes remarques et en profitait, il peut se faire que j'aie
quelque part  cette pice. Pour le sermon du capucin, je lui ai
envoy les _Discours d'Abraham de Santa-Clara_, et il en a extrait
son sermon avec beaucoup d'adresse. Je ne sais plus quels sont les
passages de moi, sauf les deux vers:

  Un capitaine, tu par un de ses collgues,
        Me lgua deux ds heureux.

Je voulais expliquer comment le paysan tait arriv en possession de
ces ds pips, et j'crivis de ma main ces deux vers sur le manuscrit.
Schiller n'avait pas eu cette ide; il donnait tout simplement les ds
au paysan, sans se demander comment il les possdait. Je vous l'ai
dj dit, tout expliquer avec soin n'tait pas son affaire, et voil
peut-tre pourquoi ses pices produisent tant d'effet sur le thtre.

                                               Dimanche, 29 mai 1831.

Ces jours-ci, on m'a apport un nid de petites fauvettes, avec leur
mre que l'on avait prise au gluau. Elle a continu dans la chambre 
nourrir sa famille, et, rendue  la libert, elle est revenue
d'elle-mme avec ses petits. J'tais trs-touch de cet amour maternel
qui brave le danger et la prison, et j'exprimai mon tonnement 
Goethe:

Homme de peu de raison! me rpondit-il avec un sourire significatif,
si vous croyiez  Dieu, vous ne seriez pas tonn. C'est lui qui donne
au monde son mouvement intime; la nature est en lui, et il est dans la
nature; et jamais ce qui vit, ce qui se meut, ce qui est en lui, n'est
priv de sa force et de son esprit. Si Dieu ne donnait pas  l'oiseau
cet instinct pour ses petits, si un instinct pareil n'tait pas
rpandu dans toute la nature vivante, le monde ne se soutiendrait pas;
mais partout est rpandue la force divine, partout agit l'amour
ternel!

Il y a quelque temps, Goethe a exprim une ide du mme genre; un
jeune sculpteur lui avait envoy le modle de la Vache de Myron, avec
un veau qui la tette.

Voil, dit-il, un sujet de la plus grande lvation; nous avons l,
devant les yeux, sous une belle image, le principe vivifiant rpandu
dans la nature entire, et qui soutient le monde; cette oeuvre et
celles du mme genre sont pour moi les vrais symboles de
l'omniprsence de Dieu.

                                                  Lundi, 6 juin 1831.

Goethe m'a montr aujourd'hui le commencement du cinquime acte de
_Faust_. J'ai lu jusqu'au passage o la hutte de Philmon et de Baucis
est brle, et o Faust, debout, la nuit, sur le balcon de son palais,
sent la fume qu'un vent lger lui apporte.

Les noms de Philmon et de Baucis, lui dis-je, me transportent sur la
cte phrygienne, et je pense  ce couple clbre de l'antiquit;
cependant la scne se passe dans l're chrtienne, et le paysage est
moderne.

--Mon Philmon et ma Baucis, dit Goethe, n'ont aucun rapport avec ce
clbre couple et avec la tradition qu'il rappelle. J'ai donn ces
noms  mes deux poux uniquement pour relever leur caractre. Comme ce
sont des personnages et des situations semblables, la ressemblance des
noms a un effet heureux.

Nous parlons ensuite de Faust, que le pch originel de son
caractre, le mcontentement, n'a pas abandonn dans sa vieillesse, et
qui, avec tous les trsors du monde, dans un nouvel empire qu'il a
cr lui-mme, est gn par quelques tilleuls, une chaumire et une
clochette, parce qu'ils ne sont pas  lui. Il rappelle le roi Achab,
qui croyait ne rien possder, s'il ne possdait pas la vigne de
Naboth.

Faust, dans ce cinquime acte, dit Goethe, doit selon mes ides
avoir juste cent ans, et je ne sais pas s'il ne serait pas bon de le
dire quelque part expressment:

Nous parlmes de la conclusion, et Goethe attira mon attention sur ce
passage:

  Il est sauv, le noble membre
   Du monde des mchants esprits;
   Celui qui a toujours lutt et travaill,
   _Celui-l, nous pouvons le sauver_;
   L'amour suprme, du haut du ciel,
   A pens  lui;
   Le choeur bienheureux va  sa rencontre
   Et lui fait un cordial accueil.

Ces vers contiennent la clef du salut de Faust: dans Faust a vcu
jusqu' la fin une activit toujours plus haute, plus pure, et l'amour
ternel est venu  son aide. Cette conception est en harmonie parfaite
avec nos ides religieuses, d'aprs lesquelles nous sommes sauvs
non-seulement par notre propre force, mais aussi par le secours de la
grce divine. Vous devez avouer que cette conclusion, o l'me sauve
s'lance au ciel, tait trs-difficile  composer; et au milieu de ces
tableaux supra-sensibles, dont on a  peine un pressentiment, j'aurais
pu trs-facilement me perdre dans le vague, si, en me servant des
personnages et des images de l'glise chrtienne, qui sont nettement
dessins, je n'avais pas donn  mes ides potiques de la prcision
et de la fermet.


XVI

 la fin du mois, il parle mal de Victor Hugo, auquel il a rendu avant
une enthousiaste justice.

C'est un beau talent, dit-il, mais il est tout  fait engag dans la
malheureuse direction romantique de son temps, ce qui le conduit 
mettre  ct de beaux tableaux les plus intolrables et les plus
laids. Ces jours-ci j'ai lu _Notre-Dame de Paris_, et il ne m'a pas
fallu peu de patience pour supporter les tortures que m'a donnes
cette lecture. C'est le livre le plus affreux qui ait jamais t
crit! Et aprs les supplices que l'on endure, on n'est pas ddommag
par le plaisir que l'on prouverait  voir la nature humaine et les
caractres humains reprsents avec exactitude; il n'y a dans son
livre ni nature ni vrit; ses personnages principaux ne sont pas des
tres de chair et de sang, ce sont de misrables marionnettes, qu'il
manie  son caprice, et auxquelles il fait faire toutes les
contorsions et toutes les grimaces qui sont ncessaires aux effets
qu'il veut produire. Quel temps que celui qui loue un pareil livre!

Quant  moi, qui n'aime ni le faux, ni l'excs, ni certains drames de
Victor Hugo, j'avoue que j'ai lu avec attendrissement et intrt le
roman bizarre, mais neuf, de _Notre-Dame de Paris_. L'architecture
n'tait pas encore entre dans le drame humain: il y a du vritable
gnie  crer un monument pour ces mes, et ces mes pour cette
architecture. Le Phidias du _gothique_, c'est Hugo. Goethe n'avait pas
compris cette oeuvre.


XVII

                                              Mardi, 20 juillet 1831.

Aprs dner, une demi-heure avec Goethe, que j'ai trouv dans une
disposition pleine de srnit et de douceur. Aprs avoir caus de
divers sujets, nous avons parl de Carlsbad, et Goethe a plaisant
sur les diverses amourettes qu'il y a eues.

--Une petite amourette, a-t-il dit, voil la seule chose qui puisse
rendre supportable un sjour aux eaux, autrement on mourrait d'ennui.
Presque toujours j'ai t assez heureux pour trouver une petite
affinit qui, pendant ces quelques semaines, me donnait assez de
distraction. Je me rappelle surtout une d'elles qui mme encore
maintenant me fait plaisir. Un jour je faisais visite  madame de
Reck. Aprs une conversation qui n'avait rien de remarquable, en me
retirant, je rencontre une dame avec deux jeunes filles fort jolies.

--Quel est le monsieur qui vient de sortir? demanda cette dame.

--C'est Goethe, rpond madame de Reck.

--Oh! combien je suis fche qu'il ne soit pas rest, et que je n'aie
pas eu le bonheur de faire sa connaissance!

--Chre amie, vous n'avez rien perdu, rpliqua madame de Reck; il est
trs-ennuyeux avec les dames,  moins qu'elles ne soient assez jolies
pour l'intresser un peu. Les femmes de notre ge ne peuvent pas
croire qu'elles le rendront loquent et aimable.

Quand les deux jeunes filles furent rentres chez elles, elles
pensrent aux paroles de madame de Reck.

Nous sommes jeunes, nous sommes jolies, se dirent-elles; voyons donc
si nous ne russirons pas  captiver,  apprivoiser ce clbre
sauvage.

Le matin suivant,  la promenade du Sprudel, en passant  ct de
moi, elles me firent le salut le plus gracieux, le plus aimable, et je
ne pus me dispenser, quand l'occasion se prsenta, de m'approcher
d'elles et de leur adresser la parole. Elles taient charmantes! Je
leur parlai et leur reparlai encore, elles me conduisirent  leur
mre; j'tais pris. Ds lors nous nous vmes tous les jours. Nous
passions des jours entiers ensemble. Pour rendre nos relations plus
intimes, le fianc de l'une d'elles arriva, et je me trouvai li plus
exclusivement avec l'autre. Comme on peut le penser, j'tais aussi
trs-aimable avec la mre. En un mot, nous tions tous trs-contents
les uns des autres, et je passai avec cette famille de si heureux
jours, que leur souvenir est toujours rest pour moi extrmement
agrable. Les deux jeunes filles me racontrent bien vite la
conversation de leur mre avec madame de Reck, et la conjuration,
suivie de succs, qu'elles avaient faite pour ma conqute.

Goethe m'a racont dj une autre anecdote du mme genre, qui
trouvera bien sa place ici.

Un soir, me dit-il, je me promenais avec un de mes amis dans le
jardin d'un chteau.  l'extrmit d'une alle nous voyons deux
personnes de nos connaissances qui marchaient paisiblement l'une 
ct de l'autre en causant. Elles semblaient ne penser  rien; tout 
coup elles se penchent l'une vers l'autre, et se donnent un baiser
trs-affectueux; puis elles reprennent trs-srieusement leur
promenade et continuent  causer, comme si rien ne s'tait pass.

--Avez-vous vu? puis-je en croire mes yeux? s'criait mon ami
stupfait.

--J'ai vu, rpondis-je tranquillement, mais je n'y crois pas!

                                                  Lundi, 2 aot 1831.

Nous avons caus de la thorie de Candolle sur la symtrie. Goethe la
considre comme une pure illusion.

La nature, a-t-il dit, ne se donne pas  tout le monde. Elle agit
avec beaucoup de savants comme une malicieuse jeune fille, qui nous
attire par mille charmes, et qui, au moment o nous croyons la saisir
et la possder, s'chappe de nos bras[8].

[Note 8: C'est au mois d'aot 1831 que Goethe reut de Paris son
buste en marbre, de grandeur colossale, par David d'Angers. Il tait
accompagn d'une lettre de David renfermant ces passages: Je vous
envoie cette faible image de vos traits, non comme un prsent digne de
vous, mais comme le tmoignage d'un coeur qui sait mieux prouver des
sentiments que les exprimer... Vous tes la grande figure potique de
notre poque; une statue vous est due: j'ai essay d'en faire un
fragment; un gnie digne de vous l'achvera. Goethe, trs-heureux de
cet envoi, fit placer le buste dans la salle de la bibliothque
grand-ducale; et, le 28 aot, dernier jour anniversaire de sa
naissance, on enleva solennellement le voile qui couvrait cette
grandiose image o se rvle en mme temps le gnie du pote et du
sculpteur. Pendant cette crmonie, Goethe tait dans les bois de
sapins d'Ilmenau; comme d'habitude, il s'tait chapp de Weimar pour
viter toutes les flicitations officielles. Il m'est chaque anne
plus impossible de recevoir tous ces bienveillants hommages, crit-il
 Zelter; les hommes se plaisent  considrer et  clbrer ma vie
comme un ensemble harmonieux; pour moi, au contraire, plus je
vieillis, plus je trouve mon existence pleine de lacunes. N'emmenant
avec lui que ses petits-fils, il alla se promener une dernire fois
dans ces valles pittoresques o, un demi-sicle auparavant, il avait
fait tant de courses folles. Il gravit le Gickelhahn. Arriv au
sommet, il promena longtemps son regard sur le panorama immense qu'il
avait si souvent contempl et qu'il admirait pour la dernire fois. De
ce plateau lev, on dcouvre une grande partie de la fort de
Thuringe, qui s'tend jusqu' l'horizon le plus lointain et forme un
immense et sombre ocan de verdure; Goethe resta longtemps immobile,
et dit seulement: Hlas! pourquoi notre bon duc n'est-il pas l!...
Puis il monta d'un pas assur au premier tage d'une maisonnette de
bois qui lui servait d'asile la nuit, pendant ses chasses avec le
grand-duc; il y retrouva les vers dlicieux qu'il avait jadis crits
sur le bois mme, et qu'on peut lire encore aujourd'hui:

      Sur les cimes
      Tout est calme...
      Dans les feuilles
      Le vent se tait...
        Dans les bois
      L'oiseau est muet...
  Patience!... Bientt pour toi
      Viendra aussi
        Le repos!...

Trop d'motions et de souvenirs se pressaient dans son me; il ne put
se matriser, et des larmes abondantes s'chapprent de ses yeux.]


XVIII

La religion chrtienne l'occupait de plus en plus, et il l'admirait
d'une affection clectique. En voici la preuve:

La lumire sans obscurit de la rvlation divine est beaucoup trop
pure et trop clatante pour qu'elle convienne aux pauvres et faibles
hommes, et, pour qu'ils puissent la supporter, l'glise vient comme
mdiatrice bienfaisante; elle teint, elle adoucit cette lumire pour
qu'elle puisse aider et protger beaucoup d'hommes. L'glise
chrtienne croit que, comme hritire du Christ, elle peut remettre
aux hommes leurs pchs; c'est l pour elle une puissance norme;
maintenir cette puissance et cette croyance, et affermir ainsi
l'difice ecclsiastique, voil la principale proccupation du clerg
chrtien. En consquence, il ne se demande pas si tel livre de la
Bible peut jeter de la lumire dans l'esprit, s'il renferme de hautes
leons de moralit, s'il offre des exemples d'une noble existence:
l'important pour lui, c'est dans les livres de Mose l'histoire de la
chute, qui rend ncessaire le Sauveur; dans les prophtes, les
allusions qui sont faites au Dsir; dans les vangiles, le rcit de
son apparition sur cette terre, et de sa mort sur la croix, qui expie
nos pchs. Vous voyez que,  ce point de vue et avec ces ides, on ne
peut attacher d'importance ni au noble Tobie, ni  la Sagesse de
Salomon, ni aux Proverbes de Sirach.

Ces questions d'authenticit et de fausset des livres bibliques sont
d'ailleurs bien tranges. Qu'est-ce qui est authentique, sinon ce qui
est tout  fait excellent, ce qui est en harmonie avec ce qu'il y a de
plus pur dans la nature et dans la raison, ce qui sert encore
aujourd'hui  notre dveloppement le plus lev? Et qu'est-ce qui est
faux, sinon l'absurde, le creux, le niais, ce qui ne donne aucun
fruit, du moins aucun bon fruit? Si on devait dcider l'authenticit
d'un crit biblique par la question: Ce qui nous est transmis, est-il
absolument la vrit? alors on devrait sur certains points mettre en
doute l'authenticit des vangiles, car Marc et Luc n'ont pas crit ce
qu'ils ont vu par eux-mmes, ils ont recueilli longtemps aprs les
faits une tradition orale, et Jean n'a crit son vangile que dans un
ge avanc. Cependant je tiens les quatre vangiles pour parfaitement
authentiques, car il y a l le reflet de l'lvation qui brillait dans
la personne du Christ, lvation d'une nature aussi divine que tout ce
qui a jamais paru de divin sur la terre.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dieu ne s'est pas du tout consacr au repos; il agit toujours, et
maintenant comme au premier jour. Cela aurait t une pauvre
distraction pour lui de combiner quelques lments pour fabriquer
notre monde informe, et de le faire rouler tous les ans sous les
rayons du soleil, s'il n'avait pas eu le plan de faire de cet amas de
matire la ppinire d'un monde d'esprits. Il vit toujours et sans
cesse dans les grandes natures pour lever vers lui les natures
infrieures.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne suis pas plus amateur de la philosophie populaire. Il y a un
mystre dans la philosophie aussi bien que dans la religion. On doit
en pargner la connaissance au peuple, et surtout on ne doit pas le
forcer pour ainsi dire  s'enfoncer dans pareille recherche. picure
dit quelque part: Ceci est juste, car le peuple le trouve
mauvais.--Depuis la rforme, les mystres ont t livrs  la
discussion populaire, on les a ainsi exposs  toutes les subtilits
captieuses de l'troitesse de jugement, et on ne peut pas encore dire
quand finiront les tristes garements d'esprit qui en sont rsults.


XIX

Les rsultats de la philosophie, de la politique, de la religion:
voil ce que l'on doit donner au peuple et ce qui lui sera utile; mais
il ne faut pas vouloir des hommes du peuple faire des philosophes, des
prtres ou des politiques. Cela ne vaut rien!

On voit combien cette philosophie plus que mre de Goethe tait loin
de son scepticisme primordial. Il est vident ici qu'il confond la
philosophie et les lois.


XX

Il cite plus loin quelques vers de moi sur l'ubiquit de la vrit,
qui attestent l'utilit d'une civilisation non nationale, mais
universelle.

  Ce ne sont plus les mers, les degrs, les rivires,
   Qui bornent l'hritage entre l'humanit.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Chacun est du climat de son intelligence,
   Je suis concitoyen de tout homme qui pense,
           La vrit c'est mon pays.

Pour plaire aux partis, ajoute-t-il, j'aurais d tre membre du club
des jacobins et prcher le meurtre et le massacre.


XXI

L'instant suprme approchait pendant ces entretiens. Voici la fin de
ce grand homme, raconte par son ami, tmoin des derniers moments:

Le lundi, il se leva, lut des brochures franaises; examina des
gravures, et, dans sa conversation avec M. Vogel, lui recommanda
plusieurs de ses protgs.

Mais, dans la nuit du 19 au 20, la maladie prit tout  coup un
caractre menaant. Aprs quelques heures de sommeil calme, Goethe
vers minuit se rveilla et sentit de minute en minute un froid qui, de
ses mains, tendues nues sur son lit, gagnait tout le corps. Une
douleur excessive se rpandit d'abord sur les membres, puis sur la
poitrine, et la respiration devint difficile.--Mais Goethe ne voulut
pas que son domestique appelt le mdecin.

Ce ne sont que des souffrances, dit-il; il n'y a pas de danger.

Le matin, ces souffrances, toujours plus vives, le chassrent de son
lit; il se mit sur un fauteuil; ses dents claquaient de froid. La
douleur qui torturait sa poitrine lui arrachait des gmissements, et
de temps en temps un cri. Ses traits taient bouleverss, son teint
couleur de cendre; ses yeux, livides et enfoncs dans l'orbite,
avaient perdu tout clat; son corps, froid comme une glace, dgouttait
de sueur; sa soif tait ardente; quelques mots pniblement articuls
firent comprendre qu'il craignait une hmorrhagie pulmonaire.--Son
mdecin, par des soins nergiques et prompts, fit disparatre en une
heure et demie ces symptmes. Le soir, l'accs tait pass.--Le malade
tait dans son fauteuil qu'il ne quitta plus pour son lit. Il fit avec
calme quelques rflexions, et Vogel lui ayant annonc qu'une
rcompense, dont Goethe avait appuy la demande, venait d'tre
accorde par le grand-duc, il montra de la joie. Dj dans la journe,
sans que le mdecin le st, il avait sign d'une main tremblante le
bon de payement d'un secours destin  une jeune fille de Weimar,
artiste pleine de talent pour laquelle il avait toujours montr une
sollicitude paternelle, et qui allait  l'tranger achever son
ducation. Ce fut l son dernier acte comme ministre des beaux-arts;
ce fut la dernire fois qu'il crivit son nom.

Dans la matine du jour suivant, jusqu' onze heures, il y avait eu
du mieux; mais,  partir de ce moment, l'tat empira; les sens
commencrent  refuser parfois leur service; il y eut des instants de
dlire, et de temps en temps dans sa poitrine on entendait un bruit
sourd. Cependant Goethe semblait moins accabl. Toujours assis dans
son fauteuil, il rpondait clairement et d'un ton amical aux questions
qui lui taient faites, questions que le mdecin ne permettait que
rarement, pour ne pas troubler par une trop grande excitation une fin
qui ds lors paraissait invitable.

Le portrait de la comtesse de Vaudreuil, femme de l'ambassadeur
franais, arriva ce jour-l d'Eisenach. Le mdecin permit qu'on le lui
montrt. Il se plut  le contempler quelque temps, puis il dit:

Oui, l'artiste mrite des loges, il n'a pas gt ce que la nature a
cr si beau.

En change, il avait l'intention d'envoyer une preuve de son
portrait lithographi par Stieler; et il dit qu'il avait dj compos
quatre vers, qu'il crirait sur l'preuve aussitt aprs son
rtablissement.

Le soir, il demanda la liste des personnes qui taient venues savoir
de ses nouvelles, et, aprs l'avoir lue, il dit qu'il n'oublierait
pas, aprs sa gurison, cette preuve d'intrt. Dj dans la journe
il avait exprim le regret de ne pouvoir recevoir ses amis. Il obligea
tout le monde  aller se reposer, et il fit coucher sur le lit,  ct
de lui, son domestique, puis par les veilles continues. Il dit
plusieurs fois  son copiste Jean, qui tait prs de lui pendant la
nuit:

Soyez-moi fidle et restez chez moi, cela ne peut durer que quelques
jours.

Le lendemain matin, il dit encore  sa belle-fille Ottilie:

Avril amne avec lui plus d'une belle journe; l'exercice en plein
air me rendra mes forces.

Il fit quelques pas vers son cabinet de travail, mais il fut oblig
de se rasseoir aussitt; plus tard il voulut se lever de nouveau, il
retombait dans son fauteuil. L'entre de sa chambre tait absolument
interdite, mme au grand-duc; il n'y avait avec lui que sa
belle-fille, ses petits-enfants Wolf et Walter, le mdecin et son
domestique. Le nom d'Ottilie revenait souvent sur ses lvres; il la
pria de s'asseoir auprs de lui et tint longtemps sa main dans les
siennes. De douces images traversaient de temps en temps son
imagination.--Dans un de ses rves il dit:

Voyez... voyez cette belle tte de femme... avec ses boucles
noires... un coloris splendide... sur un fond noir...

 un autre moment, voyant sur le sol une feuille de papier, il
demanda:

Pourquoi laisse-t-on par terre une lettre de Schiller?... Il faut la
ramasser.

Aprs un lger sommeil, il demanda un carton avec des dessins qu'il
croyait avoir vus dans sa vision.

Peu  peu sa parole devenait plus pnible et plus obscure.

Donnez-moi plus de lumire! furent, dit-on, les derniers mots que
l'on put entendre tomber des lvres de cet homme qui, toute sa vie,
avait t l'ennemi des tnbres de toute nature. Son esprit resta
actif, mme aprs qu'il et perdu l'usage de la parole; suivant une
de ses habitudes, quand un sujet le proccupait fortement, il traa
avec l'index des signes dans l'air; peu  peu il traa ces signes
moins haut, et enfin, sa main, tombant sur la couverture tendue sur
ses genoux, y traa des mots inconnus.

 onze heures et demie, il appuya sa tte sur le ct gauche du
fauteuil et s'endormit doucement.

On attendait autour de lui son rveil.--Il ne vint pas. Goethe tait
mort.

Le matin qui suivit le jour de sa mort, je me sentis un profond dsir
de voir sa dpouille terrestre. Son fidle serviteur Frdric m'ouvrit
la chambre o il avait t dpos. tendu sur le dos, il reposait
comme un homme endormi; la fermet et une paix profonde se lisaient
sur les traits pleins d'lvation de son noble visage. Son puissant
front semblait encore garder des penses. J'aurais dsir une boucle
de ses cheveux, mais le respect m'empcha de la couper. Le corps, mis
 nu, tait enseveli dans un drap blanc; on avait mis alentour de gros
morceaux de glace, pour le conserver frais aussi longtemps que
possible. Frdric carta le drap, et la divine beaut de ces membres
me remplit d'tonnement. Sa poitrine tait extrmement dveloppe,
large et arrondie; les muscles des bras et des cuisses taient pleins
et doux; les pieds magnifiques et de la forme la plus pure; il n'y
avait nulle part sur le corps trace d'embonpoint, de maigreur ou de
dtrioration. J'avais l devant moi un homme parfait dans sa pleine
beaut, et mon enthousiasme  cette vue me fit un instant oublier que
l'esprit immortel avait abandonn une pareille enveloppe. Je mis la
main sur le coeur, je ne trouvai qu'un silence profond; j'avais pu
jusqu' ce moment me contenir, mais alors je me dtournai et laissai
un libre cours  mes larmes.

Une pieuse et universelle ovation lui tint lieu de funrailles.
L'Allemagne entire pleura  l'envi son grand homme. Il n'tait point
mort, il tait transfigur! Ses ouvrages vivaient et vivront
ternellement.


XXII

Voil ce charmant livre d'Eckermann sur les entretiens de Goethe
pendant les dix dernires annes de sa vie. Quand on l'a lu avec bonne
foi, on change sa manire de voir sur ce grand homme. Goethe jeune
n'tait pas Goethe. C'tait une nature vigoureuse qui avait besoin de
beaucoup d'annes pour mrir. Il y a deux hommes en lui: l'adolescent
et le vieillard. Dans l'adolescent, on ne sent que l'abondance et
l'pret de la sve. Le talent s'y rvle, et il semble se contenter
du talent. La gloire et le monde sont ses uniques penses; qu'il
brille, qu'il meuve, qu'il clate d'une faon quelconque, qu'on dise
qu'un gnie est n en Allemagne et que ce gnie aspire videmment au
diadme intellectuel de son sicle, et il est content. La moralit de
ses oeuvres lui importe peu; au contraire, mme une certaine
originalit paradoxale, qui scandalise un peu les ides routinires en
philosophie, en politique, en religion, ne lui dplat pas; c'est le
sel du gnie, c'est le sceau de sa supriorit sur le commun des
hommes; il se moque des larmes et du sang qu'il a fait couler par la
contagion de son roman de Werther. Ceux qui se tuent n'ont pas le
droit de vivre, car ils n'ont pas la force de supporter les grands
assauts de la nature de l'homme, les passions meurtrires! Il est
artiste, il n'est pas moraliste; tant pis pour ceux qui ne comprennent
pas que l'art est tout dans son dlicieux pome d'_Hermann et
Dorothe_, il change les notes de son clavier et il chante  demi-voix
les divines navets de l'amour innocent et domestique. Le mme succs
couronne ce dlicieux pome. Alors il sent ses ailes pousser dans
toute leur envergure, et il monte dans le drame  une hauteur de
l'ther o jamais homme, ni antique, ni moderne, n'avait os regarder.
L'amour mortel sert de clef  la plus sublime mtaphysique. Une
portion de philosophes l'coute comme une rvlation cache des deux
mondes. Faust devient le nom du mal, Marguerite le nom du bien et du
beau runis dans une femme, Mphistophls le nom de l'gosme
indiffrent au bien et au mal, et reprsente la corruption de ce monde
vulgaire et pervers. Mais ces portraits sont si surprenants et si
fortement dessins qu'ils paraissent des crations et non des images.
Il faut avoir t introduit dans les mystres de la confidence divine
pour interprter ainsi les arcanes de ses desseins. Goethe s'enferme
pendant des annes entires dans l'ombre de ses mditations pour y
trouver le mot de Dieu que les hommes ne comprennent pas tout entier
encore, parce qu'il n'en dit que la moiti; l'autre moiti, mystique
et rparatrice, il passe vingt-cinq annes de son ge mr et de sa
vieillesse  la trouver, et il n'en donne qu'une partie avant de
mourir.

Dans les longs intervalles de ce travail sans fin, il se livre par
dlassement  son souffle lyrique; il crit des odes, des ballades,
des posies symboliques de forme, trs-leves de sens,
trs-mlodieuses de rhythme, que les femmes et les enfants
comprennent, et qui sont, comme le choeur antique, destines  reposer
 la fois et  soutenir l'attention de l'Allemagne devant ses drames.
Il crit aussi quelques romans, comme _Wilhelm maestro_, dans lesquels
il introduit des personnages immortels, tels que Mignon.

Pendant cette vie tout thre en apparence, Goethe a eu le bonheur
d'inspirer une amiti trs-ardente et constante jusqu' la mort au
prince rgnant de Weimar et  la souveraine digne de lui. Le prince le
choisit pour son ministre intime et pour son conseiller principal; il
lui donna une maison  la ville, et une retraite paisible  la
campagne. Il y passe ses jours comme un dieu dans son muse; il s'y
marie  une belle pouse qui lui donne un fils obissant et une
belle-fille adorable sur laquelle il se dcharge des soins de la vie
matrielle pour vivre plus libre de ses heures dans son monde purement
intellectuel. Il rgit le thtre de Weimar. Il a Schiller pour pote
et pour second. Il pleure sa mort prmature, comme celle d'un
disciple; il l'honore toute sa vie d'un culte de gloire et de
souvenir. Il n'a point de rival dans toute l'Allemagne, devenue
l'Olympe de sa calme divinit. Le duc de Weimar meurt aprs cinquante
ans d'amiti, mais sa femme et son fils survivent, et la faveur du
grand homme revit tout entire en eux jusqu' son dernier jour.

En politique, il commence par suivre son jeune souverain dans sa
premire campagne de Prusse en Champagne contre Dumouriez; il soumet
ainsi son libralisme organique aux lois et aux rigueurs de son
patriotisme. La paix se fait; il profite de ses loisirs pour voyager
en Suisse et en Italie, sur cette terre o les orangers fleurissent;
il y enrichit son coeur et son imagination des plus chres et des
plus vives images. Il revient  Weimar, et il y trouve l'aisance et la
puissance dans l'attachement du grand-duc. Il flotte alors quelque
temps entre les ides de la rvolution franaise qu'il a respires
jeune  Strasbourg, o il avait achev son ducation, et les ides
hirarchiques de l'Allemagne, sa vraie patrie. Il semble appeler sur
son pays l'influence des principes franais, et se lancer hardiment
dans la sphre des bouleversements tmraires, d'o doit sortir un
ordre nouveau. Son prince et son ami parat favoriser ces instincts
d'une libert rgnratrice. Mais ils se contiennent l'un et l'autre
dans la sphre spculative. Aimant le peuple, ne le dchanant pas
soudainement de ses respects et de ses devoirs, la douceur et la
lenteur du caractre germanique, la pression de la Prusse les
secondant, ils se bornent  l'instruire et  le charmer par les
plaisirs d'un thtre athnien. Weimar devient la Grce allemande, la
rvolution y vit  l'tat d'inspiration, c'est la terre de l'esprance
indfinie et ajourne par la sagesse.

Bientt la rvolution dborde en France se resserre, change de forme,
et devient militaire et despotique. La Prusse, tour  tour menace et
caresse par l'empereur Napolon, hsite immobile entre la paix et la
guerre; Weimar suit ces diverses agitations de Berlin. L'Allemagne est
humilie ou conquise  Austerlitz et  Wagram, Weimar frmit; la
bataille d'Ina efface Berlin de la carte du royaume; la guerre de
Pologne poursuit cette cour infortune jusqu' Koenigsberg. La
victoire de Friedland, gagne sur la Russie, dcide l'empereur de
Russie  la paix de Tilsitt; il amne le roi et la reine de Prusse 
venir implorer la paix avec lui. Le vainqueur puis l'accorde  la
Russie, grande et en apparence gnreuse; il la marchande, mutile et
restreinte,  la Prusse,  laquelle il ne restitue qu'un asile pour
rgner honteusement sur des dbris. La reine, adore de l'Allemagne et
du monde, meurt d'humiliation; l'espoir de la venger court dans tous
les coeurs de l'Allemagne. Napolon passe  Weimar et y voit Goethe.
Cette entrevue flatteuse caresse et enivre le pote; son impartiale
philosophie cde quelque chose  l'enthousiasme vrai ou politique pour
le conqurant, protecteur de son prince et de son pays. La vieillesse
et la rflexion qui la suit ramnent ses penses  des principes plus
modrs que ceux de sa jeunesse; il admet l'identit des tendances,
mais les atermoiements lui paraissent une condition et une partie des
amliorations. La premire condition du bien, c'est d'tre possible.
Il croit que la multitude est aussi corruptible et aussi passionne
que l'lite. Les crimes de la rvolution franaise, qui mne en
triomphe le plus innocent des rois au supplice, et qui immole des
milliers d'innocents aprs lui pour se venger de l'aristocratie, lui
paraissent ce qu'ils sont, des lchets cruelles contre des ennemis ou
des innocents dsarms. Il appelle de leur vrai nom ces excuteurs des
forfaits du peuple,--des meurtriers complaisants de la foule, des
flatteurs d'en bas aussi timides et aussi coupables que les courtisans
d'en haut. Il prononce tout bas le mot du sage d'Athnes: La
multitude m'applaudit, ai-je donc dit quelque sottise? Il croit que
la sagesse des opinions s'pure, en montant par le loisir, l'tude,
l'aisance, la philosophie, de classe en classe sociale, et que la
division du travail est aussi ncessaire dans l'oeuvre du gouvernement
libre que dans les oeuvres manuelles de l'artisan; il pardonne donc
une aristocratie intellectuelle dont il est lui-mme le premier
exemple, et il recommande  ses disciples d'en tenir compte. Il
transige aussi sagement avec les ncessits du temps. Il instruit les
masses, il ne les bouleverse pas; il conserve ainsi son ascendant sur
les deux moitis de la socit en les rconciliant. On le comprend et
on le respecte; en haut par l'admiration, en bas par la
reconnaissance, il rgne jusqu' sa mort sur tous les esprits.

Tel fut Goethe, l'homme-dieu, dans son Olympe de Weimar.

Trs-sage et trs-heureux, il vcut en harmonie avec toutes les ides
raisonnables des deux partis qui dchiraient son temps, religion et
incrdulit, radicalisme et conservation, jamais populaire jusqu'
l'excs, jamais impopulaire jusqu' la cigu, gant de l'Allemagne
dominant de la tte les petitesses du vulgaire, plus grand que lui et
respect de lui, le seul homme suprieur qui ait dompt l'envie!


XXIII

Aussi tait-il et est-il rest le gnie le plus incontest de son
sicle, et peut-tre de tous les sicles modernes au-del du Rhin et
mme en de. Nous avons prouv qu'except sous le rapport de l'esprit
pistolaire et de la grce lgre des posies fugitives, Voltaire
lui-mme ne pouvait supporter la comparaison avec l'auteur de _Faust_.
Fnelon tait aussi politique, mais moins pratique; il transportait
ses rves dans la ralit; son chef-d'oeuvre n'est qu'une utopie; il
n'a rien  comparer  Goethe. Bossuet est plus orateur, mais c'est
l'orateur de la force, avec un Dieu au-dessus et un despote arm
derrire lui; de plus, ni l'un ni l'autre n'taient potes, ils
parlaient la langue de la prose  laquelle manque l'me de la parole,
la mlodie. Corneille tait aussi fort, mais pas aussi divin; Racine,
moins philosophe et moins original. Nous ne parlons pas des vivants.
En Angleterre, Shakspeare seul est plus abondant, mais moins profond
et moins parfait. Byron est aussi pote, mais moins sens; c'est le
dlire de la versification  qui la lyre sert de jouet, le coeur
humain de victime, et Dieu lui-mme de drision. Shakspeare seul est
aussi vaste et aussi dramatique; mais, bien qu'il s'tende plus
large, il est loin de s'lever aussi haut. Il a Falstaff, il a
Mphistophls; mais ni Marguerite sur la terre, ni Faust entre le
ciel et l'enfer: il improvise mieux, il est moins rflchi. Il n'a pas
poursuivi pendant cinquante ans, dans les deux mondes terrestre et
cleste,  travers les abmes de l'esprit humain, les mystres d'un
drame surnaturel; il est plus homme; il est moins dieu!

Des scnes telles que celle de _Faust_ ne se trouvent ni dans le
Dante, ni dans le Tasse, ni dans Virgile mme. Cela n'existait pas
dans ce monde avant l'pope dramatique de Weimar. L'Allemagne a
attendu longtemps, mais sa patience a t rcompense par la plus
belle oeuvre thtrale de tous les temps.


XXIV

Elle le mritait; c'tait la terre de la pense fconde. Elle avait
une multitude de rayons, dans ses petites et nombreuses capitales;
elle n'avait point et elle n'a pas encore aujourd'hui une de ces
grandes runions d'hommes nationaliss, telles que Londres et Paris.
Le philosophe et le pote pouvaient y vivre hermtiquement solitaires,
et y mrir des conceptions intellectuelles tout  la fois neuves,
originales et palpitantes. _Faust_ est l'oeuvre d'un brahmane de
l'Inde, mdite dans les forts de _Oiamant_. On y sent son origine
_indoue_; il faut remonter jusque-l pour trouver sa divine
ressemblance. La race germanique est videmment, pour la langue comme
pour les ides, un driv du Gange; la misrable littrature imite de
Voltaire sur les bords de la Spre, avec sa mesquine colonie de
demi-philosophes sous l'empire du Denys moderne, Frdric II, aurait
mdit et rimaill pendant tout un sicle sans inventer mieux que
_Nanine_ ou la _Pucelle d'Orlans_, au lieu de ces trois personnages
nouveaux  force d'tre antiques, Faust, Mphistophls et Marguerite.
Celui qui a cr ces trois figures mrite que son nom soit crit en
lettres apologtiques vivantes au frontispice de l'Allemagne.

Maintenant tout est mort dans la maison de Goethe. Il y a des hommes
qui ont des disciples et qui fondent des empires intellectuels plus
ou moins durables dans la sphre de leur influence; il y en a d'autres
qui emportent tout avec eux et qui laissent la terre muette et vide
aprs avoir crit pour plusieurs sicles. De ce nombre tait Goethe,
dont Eckermann vient de perptuer la vie en nous donnant ses
conversations. Remercions ce fervent disciple, et adorons, sans
esprer de jamais le revoir sur la terre, le divin matre du beau!

                                                            LAMARTINE.




CXXIIe ENTRETIEN

L'IMITATION DE JSUS-CHRIST


I

Les livres qui sont crits pour la gloire portent un nom d'homme.

Ceux qui sont crits pour Dieu restent anonymes. Leur immortalit est
dans le bien qu'ils font. Leur rcompense est dans la conscience de
leur auteur.

Tel est le livre de l'_Imitation de Jsus-Christ_, ce rsum de la
philosophie chrtienne.

On s'est ternellement disput sur l'auteur de ce livre unique. C'est
le secret du ciel.

On a plus ou moins approch de ce qu'on a prsum devoir tre la
vrit. Mais ce ne sont que des conjectures plus ou moins
vraisemblables; la vrit vraie est reste cache. Dieu n'a pas permis
qu'on st par quel organe ce flot de sa sagesse avait pass; il a
voulu que l'ouvrage ft immortel et l'auteur ignor. Il n'a rserv 
la profonde humilit de son crivain d'autre rcompense que l'inconnu.

Voyez cependant ce qu'on a imagin; il y a sur tous ces noms assez de
vraisemblance pour croire, assez d'invraisemblance pour douter.


II

C'tait en 1380, poque du moyen ge ou les moines s'taient empars
de la littrature sacre tout entire. Il y avait au mont
Sainte-Agns, dans le diocse de Cologne, un monastre de l'ordre de
Windesheim, un religieux du nom de Jean A Kempis. Jean tait prieur du
couvent. Il avait pour frre plus jeune que lui Thomas A Kempis.
Thomas,  l'ge de douze ans, pauvre et abandonn, fut recueilli par
la charit d'une pieuse femme qui le fit lever et instruire: il
apprit dans cette maison la grammaire, le latin, le plain-chant, et
surtout l'art recherch et prcieux alors de transcrire d'une main
courante les manuscrits rares que la dcouverte de l'imprimerie ne
vulgarisait pas encore. Les deux frres consacrent au couvent du mont
Sainte-Agns les faibles ressources de l'hritage de leur pre et le
prix de leurs travaux dans la copie des manuscrits. Ils soutenaient
ainsi la pauvret du couvent par la culture d'un petit champ. Le
travail de leur plume tait leur dlassement. L'glise btie, Thomas
se fit prtre et vcut de plus en plus saintement. La dlicatesse de
ses membres, la maigreur et la flexibilit de ses doigts, le rendaient
minemment apte  ses travaux de copiste dans lesquels il excella. Il
excuta son chef-d'oeuvre dans la copie d'une Bible entire pour son
monastre. Il transcrivit ensuite un recueil de plusieurs traits
pieux, parmi lesquels se retrouvent les quatre premiers livres
intituls: _de Imitatione Christi_, bien qu'il et sign cette copie
de sa formule ordinaire: Fini et complt par les mains de Thomas A
Kempis, 1441. On put prendre aisment plus tard le copiste pour
l'auteur. Mais o l'auteur, pauvre moine inconnu dans un couvent de
Brabant et n'en tant jamais sorti, aurait-il pu prendre ces trsors
de sagesse humaine qu'on ne trouve que dans le long exercice du monde?
La saintet est le fruit de la solitude, mais la sagesse consomme est
le fruit du monde.


III

Cette mprise involontaire se propagea plus tard dans le monde
cnobitique, sans aucune intention de l'humble copiste.  l'ge de
prs de soixante ans, il rdigea pour les novices une suite de sermons
connus de Scott, o rien ne rappelle l'inimitable onction de l'auteur
de l'_Imitation_; il continua ainsi jusqu' l'ge de soixante-dix ans,
o la mort le cueillit dans sa saintet. La chronique des frres et du
couvent du mont Sainte-Agns fut continue par lui jusqu' la veille
de son dcs. Voici en quels termes il y parle de ses oeuvres: J'ai
crit en totalit notre Bible et beaucoup d'autres volumes pour notre
maison et pour le salaire, et par dessus beaucoup de petits traits
pour l'dification des jeunes gens. Ce mot _opuscule_ ne pouvait
videmment s'appliquer  une oeuvre aussi immense, aussi acheve, et
aussi universellement clbre que l'_Imitation de Jsus-Christ_;
fleuve  pleins bords, o coule  grands flots toute la sagesse
humaine et divine du christianisme.


IV

Deux autres crivains, Gerson et Gersen, ont eu l'honneur de ce livre
de l'_Imitation_. La saine critique nie jusqu' l'existence de Gersen,
et la conformit de son nom avec celui de Gerson, chancelier de
l'Universit de Paris, parat avoir t seule la cause ou l'occasion
d'une attribution errone.

Mais un homme se prsente qui, s'il n'a pas crit l'_Imitation_,
parat avoir t seul capable de l'crire. Cet homme est l'illustre
Gerson, chancelier de l'Universit de Paris. L'Universit en ce
temps-l tait le royaume des esprits, la rgle des croyances et des
moeurs, l'glise militante et enseignante, la maison de la foi. Voici
l'histoire de Gerson:

Jean-Charles de Gerson, n au commencement du quinzime sicle, tait
n  Gerson, dont il porte le nom. Gerson tait un village du diocse
de Reims, non loin de Rthel. Il est  prsumer, par son nom fodal et
par l'indpendance de sa vie, qu'il appartenait  une famille noble.
Ses parents lui donnrent cette premire ducation qui inocule les
sentiments plus que les ides, et qui donne la noblesse des mes, le
courage et la constance de la vie. Les hros sortent tout faits de ces
nids de famille. Il est  croire que ses dispositions,  la fois
actives et pensives, le signalrent de bonne heure  l'attention de
ses parents; car,  l'issue de cette ducation premire, il fut envoy
 Paris, et suivit pendant dix ans les cours des hautes tudes
littraires et religieuses. Ces tudes, noviciat des esprits minents,
menaient en ce temps-l aux grades politiques et thologiques.
L'glise tait, avec la guerre, le monde universel de l'poque. Il fut
l'lve du savant docteur Pierre d'Ailly; son mrite transcendant le
fit lire  sa place chancelier de l'Universit, chanoine de
Notre-Dame, comme Abeilard, puis doyen de l'glise de Bruges par la
faveur du duc de Bourgogne. Cette faveur lui mrita la colre du duc
d'Orlans, bientt assassin par ce prince dans la rue Barbette. Ce
crime le dlivrait d'un ennemi, mais ne lui parut pas moins un crime.
Comme cur d'une des paroisses de Paris, il s'leva contre cet
attentat et fit l'oraison funbre du prince assassin. Peu de temps
aprs, la populace bourguignonne de Paris s'ameuta contre ce vengeur
du faible, et pilla sa demeure avec des cris de mort. Il lui chappa,
non en la bravant, mais en la fuyant, dans les plus sombres
souterrains de Notre-Dame. Il passa plusieurs mois enfoui dans cet
asile et rflchissant aux dangers de contredire les multitudes. Cette
retraite ne lui conseilla point la lchet, mais le courage. Il n'en
sortit que pour accuser un docteur favori du peuple, Jacques Petit,
qui vantait ce meurtre. Les doubles lections du pape  Rome et 
Avignon le firent envoyer souvent dans ces deux capitales ou dans le
concile de Constance, pour apaiser ces guerres civiles de l'glise.
C'est l que sa fermet habile mais inflexible, en face de ces
diffrends, lui conquit le nom de ministre trs-chrtien qui resta le
surnom de ce grand homme. Aux conciles de Constance et de Ble, il
reprsenta le roi, l'Universit de Paris, l'opinion publique; il y
combattit les faiblesses ou les exagrations des sectes. Il fut
vainqueur et honor partout, mais ses ennemis en devinrent plus
acharns contre lui. Il ne risqua donc pas de rentrer dans sa patrie
en face des Bourguignons ses perscuteurs. Il se cacha et s'exila
lui-mme, d'abord dans les montagnes de Bavire, puis en Autriche, et,
l, il n'eut d'autre matre que son infortune. Ce fut l qu'il se
recueillit en lui-mme pour crire ses intimes consolations, appeles
depuis l'_Imitation de Jsus-Christ_. La plus grande preuve que ces
consolations intimes furent crites par lui, c'est qu'il tait presque
impossible qu'elles fussent crites par un autre.


V

En effet, il fallait un homme consomm par l'ge avanc, par la
science sacre, par les vicissitudes de la vie humaine, par le bonheur
et par le malheur de l'existence orageuse des assembles et des cours,
pour se rendre compte en lui-mme de tout ce qu'il avait souffert,
pour distinguer parmi la trame mle de sa vie le fil conducteur de sa
destine, et pour lui donner ce nom de consolation intime qu'il ne
trouvait que dans la philosophie suprme: la rsignation en conformit
avec la divine volont. En cherchant plus tard le modle aprs la
thorie, il le trouva dans la rsignation divinise jusqu' la mort;
c'est--dire dans le grand philosophe chrtien, le Christ: de l le
second titre des _Consolations internes_, l'_Imitation de
Jsus-Christ_; de l aussi le nom que ses contemporains lui donnent
lui-mme, le _docteur des consolations_. Ce serait une preuve de
l'authenticit de l'auteur, s'il en fallait d'autre. Personne ne s'y
trompe en son temps, et on insre partout les trois premiers livres de
l'_Imitation_ parmi les opuscules de Gerson.


VI

Qu'on lise attentivement aujourd'hui ce livre merveilleux dont
Fontenelle disait: Le plus beau livre crit par la main des hommes,
puisque l'vangile n'en est pas! Que l'on considre o est cache la
source occulte de tant de sagesse, la connaissance de tous les
hommes, l'exprience de tant de vicissitudes, l'habilet instinctive
qui apprend  traiter avec eux,  les convaincre,  les dominer,  les
supporter,  leur pardonner; o peut-elle tre? videmment ce n'est
pas dans un jeune homme: l'absence de toute passion ne s'y ferait pas
remarquer; le ressentiment, la rancune contre tant d'injustice, y
claterait en dpit de l'crivain; l'vangile lui-mme se permet
l'injure contre les Pharisiens, les spulcres blanchis; l'injure
sacre elle-mme s'lve jusqu' la colre et s'arme du fouet de la
satire contre les marchands profanateurs du Temple, chasss violemment
du sanctuaire. Cet acte racont sans blme est en opposition flagrante
avec la maxime: Si on vous frappe  la joue, tendez l'autre joue.
Mais ici c'est l'vangile impeccable, c'est l'universalit du pardon!
L'_Imitation_ ne se reconnat pas le droit de s'irriter; son auteur ne
propose  l'imitation que la tte couronne d'pines et les mains
lies du Christ. Fontenelle n'avait pas remarqu cette supriorit de
l'homme qui excuse sur le Dieu qui frappe, mystrieuse perfection dont
l'nigme reste nigmatique et contredit son axiome. L'vangile est un
rcit, l'_Imitation_ est un modle.


VII

Voyez dans la vie de Gerson comment les hommes lui enseignent les
hommes.

Il se jure  lui-mme de s'immoler  la justice. Le duc d'Orlans, son
adversaire, tombe, mais il tombe sous les coups d'un assassin. Gerson
prend la parole devant le peuple assembl; il s'indigne de
l'assassinat, il brave les partisans du duc de Bourgogne. Le peuple et
les Bourguignons s'ameutent contre lui; il se drobe  leur fureur
sous les souterrains de Notre-Dame. Il y sjourne plusieurs mois
cach, la haine du peuple comme l'pe de Damocls suspendue sur sa
tte. Son intrpidit brave tout pour ne pas mentir  Dieu, souveraine
justice. Qui peut dire ce qui se passe dans son me pendant son agonie
de tant de jours et de tant de semaines? Il souffre, mais il ne
flchit pas. Voil le noviciat de sa douleur.

La fureur du peuple s'teint comme sa faveur, Gerson rentre dans ses
hautes fonctions; le roi l'emploie dans sa diplomatie pour calmer la
discorde au sujet des papes entre Rome et Avignon. Il y soutient le
droit de l'glise de pourvoir  sa continuit et  son unit en
dposant les doubles pontifes. Il y combat les sectes visionnaires et
l'astrologie judiciaire. Jean Huss est condamn par lui. Ses ennemis
croissent en nombre  mesure qu'il crot en renomme. Ils se coalisent
contre lui. Ils se promettent sa mort, s'il retourne en France. Il
s'vade du concile de Constance sous les habits d'un plerin, et
prend, inconnu, la route d'Allemagne. Il traverse, ainsi dguis, la
fort Noire, et s'arrte de nouveau en Bavire.

C'est l que, cach dans la montagne, il compose,  l'exemple de
Boce, en prose et en vers, ses _Consolations_. Le duc d'Autriche,
s'apitoyant sur son sort, lui offre et lui assigne un lieu de refuge 
l'entre de la Bavire, dans une le du Danube. La magnifique abbaye
de Moelch le reoit, sjour des princes dans les cellules de
cnobites. Cette magnifique hospitalit du duc d'Autriche fut aussi
favorable  son repos qu' ses mditations. Il avanait dans la vie,
et il recueillait son me. Il avait besoin de consolations, et il ne
pouvait les trouver qu'en lui-mme. Il se rfugia dans le sein de
Dieu, le suprme consolateur, et il crivit ces monologues et ces
dialogues intrieurs qui portrent d'abord le nom de _Consolations_.
Consolations en effet, descendues du ciel et remontes du coeur du
solitaire jusqu' l'oreille de tous les hommes. Il y a dans toutes les
mes pour les inspirations de cette espce une prdisposition
magntique qui attend pour ainsi dire leur publication, et qui la suit
de si prs qu'on dirait qu'elle la prcde. C'est la grce de
l'opinion publique, c'est le miracle de la multiplication des pains
sur la montagne. On ne voit pas la main qui les partage dans la foule,
et tout le monde se sent nourri.


VIII

Telle fut l'apparition des _Consolations_ de Gerson. Sans doute les
religieux de Moelch se transmirent l'motion qu'ils en ressentaient en
les copiant  mesure que Gerson les crivait, et en firent passer les
fragments de couvent en couvent jusqu'aux extrmits de l'Europe; car,
sans qu'ils connussent prcisment le nom de cet humble hte de leur
monastre, les _Consolations_ passrent, grce  eux, de royaume en
royaume aux extrmits du monde. L'ouvrage tait dj clbre, et
l'auteur, inconnu. Mais l'auteur ne visait point  la clbrit: il ne
visait qu'au ciel, imprissable clbrit muette qui trouve sa gloire
en Dieu et qui jouit de vivre inconnue parmi les hommes; colombe
cleste qui sme  et l les rameaux rapports d'en haut sans crire
son nom sur ses plumes. De l vient cette incertitude qui s'attache 
son nom, et qui s'accrut au lieu de s'claircir  mesure que son
oeuvre renomme se rpandait davantage, chaque monastre donnant 
l'_Imitation_ le nom d'un de ses sectaires pour accrotre le nom du
couvent.

C'est dans cette obscurit de l'le du Danube que Gerson vgta
longtemps et qu'il acheva de laisser couler le flot de la colre des
hommes; il y acheva aussi sa propre sanctification. On n'en a pas
d'autres preuves que la saintet de son livre. Tel livre, tel homme.
La philosophie de l'_Imitation_ manifestait le philosophe. Ce
philosophe n'tait d'aucune cole et ne relevait d'aucun matre. On
sentait que le matre tait l'auteur lui-mme, inspir par ce je ne
sais quoi qu'on appelle le gnie de la saintet chrtienne.

On ignore combien d'annes Gerson fut confin dans cette cellule de
Moelch. On le retrouve  Paris en 1429, devenu simple catchiste
d'enfants dans l'glise de Saint-Paul de Lyon. Il y remit son me 
Dieu  l'ge de soixante-six ans. Il lgua ses manuscrits sous le nom
de _Testamentum peregrini_, Testament d'un plerin. Charles VIII fit
graver sa devise sur son cnotaphe: _Sursum corda_, levez vos coeurs
l-haut. C'tait sa vie en deux mots. Il n'en fut jamais de plus
sublime. La sincrit et l'amour furent les deux caractres de son
gnie.


IX

C'est parmi les opuscules de Gerson, dposs  Avignon aprs sa mort,
qu'on dcouvre le manuscrit des _Consolations internes_ contenant les
trois premiers livres de l'_Imitation_, c'est--dire tout ce qui n'est
pas monacal dans cet ouvrage. On ignore quel est le moine qui crivit
cette partie videmment dtourne du sujet de l'ouvrage, qui tait
humain et nullement cnobitique. Gerson, appel dans toutes les
ditions du temps auteur de l'_Imitation_, n'crivit jamais pour une
secte, mais pour le genre humain. Il ne songea pas  faire du _pain de
vie_ un aliment privilgi de quelques moines. Il crivait pour
l'homme et non pour une exception de l'homme. Non-seulement ses
oeuvres, mais sa vie entire, l'attestent. C'tait un des hommes les
plus complets qui eussent jamais exist. Il devint saint en s'exerant
et en vieillissant, mais ses penses rpondaient toutes et toujours 
la magnanimit de son me; rien de ce qui tait petit n'allait  ses
proportions. Ses moindres opuscules taient vastes: la vrit est
universelle. La philosophie chrtienne, dont ce livre est le monument,
ne pouvait pas se restreindre  la cellule d'un cnobite.


X

Ma mre me nourrissait, ds mon enfance, de l'_Imitation de
Jsus-Christ_, ce rsum en sentiment, en prires et en oeuvres, de la
philosophie chrtienne. J'en relis souvent quelques chapitres, surtout
ceux o le philosophe inconnu, qui a crit ces pages avec ses larmes,
se dpouille du cilice monacal qui isole et qui dessche sa doctrine,
oublie qu'il est moine et redevient humain en redevenant homme. J'en
ai lu ce matin avec dification et avec dlices certaines pages que la
sagesse profane ne dpassera jamais en vrit et n'galera jamais en
onction.

Ce beau livre m'a toujours t si prsent  l'esprit, le pasteur de
campagne en a parl deux fois dans mon pome pastoral de _Jocelyn_:

  Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile,
  Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'vangile,
  O la sagesse humaine et divine,  longs flots,
  Dans le coeur attir coulent en peu de mots;
  O chaque me,  sa soif, vient, se penche et s'abreuve
  Des gouttes de sueur du Christ  son preuve;
  Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort,
  Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort,
  Et, sous la croix o l'homme ingrat le crucifie,
  Dans les larmes du Christ boit sa philosophie!
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ailleurs le pasteur philosophe crit sur les marges de l'_Imitation
de Jsus-Christ_ ces deux strophes retrouves aprs sa mort:

  Quand celui qui voulut tout souffrir pour ses frres
  Dans sa coupe sanglante eut vid nos misres,
  Il laissa dans le vase une pre volupt:
  Et cette mort du coeur qui jouit d'elle-mme,
  Cet avant-got du ciel dans la douleur suprme,
           mon Dieu, c'est ta volont!
  J'ai trouv comme lui dans l'entier sacrifice
  Cette perle cache au fond de mon calice,
  Cette voix qui bnit  tout prix, en tout lieu.
  Quand l'homme n'a plus rien en soit qui s'appartienne,
  Quand de ta volont ta grce a fait la sienne,
          Le corps est mort, et l'me est Dieu!

Je ne me repens pas et je ne me ddis pas du sentiment d'admiration
exprim dans ces faibles vers.

Toute argutie d'cole, toute controverse religieuse carte, il n'y a
au fond que deux philosophies dans le monde: la philosophie du
plaisir, ou la philosophie de la douleur; la philosophie des rves, ou
la philosophie relle. Le monde actuel penche vers la premire de ces
philosophies. Le christianisme,  l'exemple du brahmanisme, du
bouddhisme, du stocisme, professe l'autre. Quelle que soit notre
pense sur les dogmes, si diversement interprts, du christianisme,
il nous est impossible de ne pas reconnatre que, comme corps de
philosophie pratique et de philosophie morale, le christianisme a
franchement, nergiquement et saintement promulgu ou adopt la
philosophie relle, c'est--dire la philosophie de la douleur
mritoire ou expiatoire; et ajoutons ici la plus belle, car le
sacrifice est plus beau que la jouissance, except aux yeux d'un
picurien.

Cette philosophie a un accent de familiarit  la fois confidentielle
et sublime qui semble rapprocher la voix de l'homme de l'oreille de
Dieu, et la voix de Dieu de l'oreille de l'homme. On dirait qu'on
coute aux portes du ciel et qu'on entend les chuchotements de
l'esprit  travers le grand murmure des sphres. Quand on ferme le
livre, on croit fermer la porte sur le mystre un moment entrevu du
ciel; mais on se souvient de ce qu'on vient de voir, on emporte un
rayon, un espoir, une joie, une paix.  l'exception de ses thories
monacales, suicide de l'homme, qui furent aussi l'exagration et le
suicide de l'Inde, jamais philosophe ne serra plus tendrement le coeur
humain sur son propre coeur. Jamais l'huile du Samaritain de
l'vangile ne coula plus charitablement et avec plus d'onction sur les
blessures.

Laissez l ce qui se passe et cherchez ce qui est permanent, fermez
toutes les portes de vos sens pour couter ce que Dieu vous dit en
vous-mme. Les hommes font rsonner les paroles, mais vous seul, mon
Dieu, vous donnez l'intelligence! J'ai tout donn, je veux qu'on me
rende tout, dit le Seigneur, joie et douleur! La preuve la plus
vidente que vous m'ayez donne de votre amour, dit l'homme, c'est de
m'avoir cr lorsque je n'existais pas, de m'avoir choisi pour vous
servir, de m'avoir command de vous aimer.--Rendez-vous si petit et si
humble, dit l'inspirateur divin, que tous puissent vous fouler aux
pieds. Qu'est-ce que toute chair avant vous? dit l'homme. L'argile
s'lvera-t-elle contre la main qui l'a faonne?  poids immense de
la sagesse incre!  mer sans bornes! o je ne trouve rien de moi en
rsum que nant!

Parlez ainsi en toute occurrence, dit le matre: Seigneur, si c'est
votre bon plaisir, que cela soit ainsi! Seigneur, si c'est pour votre
gloire, que la chose se fasse en votre nom! Seigneur, si vous voyez
que cela me convienne, et si vous jugez qu'il me soit utile,
faites-moi la grce d'en user pour votre gloire! mais si vous prvoyez
qu'il me sera nuisible, et qu'il ne servira point au salut de mon me,
tez-m'en le dsir! car tout dsir ne vient pas de l'Esprit-Saint,
quelque bon et juste qu'il paraisse  l'homme. Il est difficile de
juger au vrai si c'est le bon ou le mauvais esprit qui vous pousse 
dsirer ceci ou cela, ou si c'est un mouvement de votre esprit;
plusieurs ont t tromps  la fin, qui semblaient d'abord conduits
par le bon esprit.

C'est donc toujours avec la crainte de Dieu et l'humilit du coeur
que vous devez dsirer et demander tout ce qui se prsente de
souhaitable  votre esprit; et vous devez surtout vous en rapporter 
moi avec une rsignation parfaite et me dire: Seigneur, vous savez ce
qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse comme vous l'ordonnerez.
Donnez-moi ce qu'il vous plat, et selon la mesure qu'il vous plat,
et dans le temps qu'il vous plat. Agissez avec moi selon vos vues,
selon votre bon plaisir et pour votre plus grande gloire. Placez-moi
o il vous plaira, et disposez de moi librement en toutes choses. Je
suis dans votre main, tournez et retournez-moi de toutes manires.
Voici votre serviteur, je suis prt  tout: car je dsire de vivre,
non pour moi, mais pour vous; faites que ce soit d'une manire
parfaite et digne de vous.--Mon me, dit l'homme, tu ne pourras
trouver une pleine consolation ni une joie parfaite qu'en Dieu, qui
est le consolateur des pauvres et le protecteur des humbles.--Attends
un peu, mon me, attends l'accomplissement des promesses de Dieu, et
tu auras dans le ciel l'abondance de tous les biens. Si tu dsires
avec trop d'empressement les biens prsents, tu perdras les biens
ternels et clestes. Use des biens temporels, et dsire ceux qui sont
ternels. Aucun bien temporel ne peut te rassasier, parce que tu as
t cre pour des biens suprieurs.

Quand tu possderais tous les biens crs, tu ne pourrais tre
heureuse ni satisfaite; mais c'est dans la possession seule de Dieu,
le crateur de toute chose, que consiste ton bonheur et ta flicit.
Toute consolation qui vient des hommes est vaine et de peu de dure:
que ton entretien soit d'avance dans le ciel!

Je souffrirai avec une joie intrieure tout ce qui me sera dparti de
souffrance par l'ordre de Dieu; je veux recevoir indiffremment de sa
main ce qu'on appelle bien et ce qu'on appelle mal, douceur ou
amertume, joie ou tristesse, et rendre grce galement de tout, pourvu
que vous ne me rejetiez pas pour toujours et que vous ne m'effaciez
pas du livre de vie! Je ne puis sans combat obtenir la couronne de la
patience. On n'arrive au repos que par le travail, et sans combat
point de victoire.

Rien donc ne doit donner tant de joie  celui qui vous aime et qui
connat la valeur de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre
volont sur lui, et l'excution de vos desseins ternels; il doit en
tre content et consol au point de consentir aussi volontiers d'tre
le plus petit qu'un autre dsirerait d'tre le plus grand; d'tre
aussi paisible et aussi satisfait au dernier rang qu'un autre au
premier; et d'tre aussi dispos  vivre dans le mpris et dans
l'abjection, et  n'avoir ni nom ni rputation, que les autres
souhaitent de se voir les plus grands et les plus honors dans le
monde. Car votre volont et l'amour de votre gloire doivent prvaloir
dans mon coeur sur tout autre sentiment, et me causer plus de
consolation et de plaisir que tous les bienfaits que j'ai reus et
que je recevrai.


XI

L'humilit, qui prvient toutes les douleurs de l'orgueil bless, est
la vertu la plus directement invente par la philosophie chrtienne.
Elle est en mme temps une consolation, comme toute vertu. Les Indes
la connaissaient, l'antiquit grecque et romaine l'avaient perdue.
Leur vertu se roidissait dans la satisfaction d'elle-mme; la vertu de
l'humilit chrtienne s'anantit devant l'homme pour n'tre releve
que par Dieu.

Ce que j'ai donn est  moi, dit le Matre. Quand je le reprends, je
ne vous te rien du vtre, parce que c'est de moi que vient _toute
grce excellente_ et _tout don parfait_. Si je vous envoie quelque
peine ou quelque contradiction, n'en murmurez point, et que votre
coeur n'en soit point abattu; je peux en un moment vous soulager et
changer votre chagrin en joie. Cependant je suis juste et trs-digne
de louanges, lorsque j'agis ainsi avec vous.

Si vous jugez des choses sainement et selon la vrit, vous ne devez
jamais, dans les adversits, vous laisser si fort abattre par la
tristesse, mais plutt vous devez vous en rjouir, m'en remercier, et
regarder mme comme un sujet unique de joie, quand je vous afflige
sans vous pargner. J'ai envoy les miens dans le monde, non pour
jouir des plaisirs passagers, mais pour soutenir de rudes combats; non
pour y tre honors, mais pour y tre mpriss; non pour vivre dans
l'oisivet, mais pour travailler; non pour se reposer, mais pour
porter beaucoup de fruits par la patience. Souvenez-vous, mon fils, de
ces paroles!

Si vous cherchez du repos en cette vie, comment arriverez-vous un
jour au repos ternel? Prparez-vous, non  beaucoup de repos, mais 
une longue patience. Cherchez la vraie paix, non sur la terre, mais
dans le ciel; non parmi les hommes et les autres cratures, mais en
Dieu seul. Vous devez tout souffrir avec joie pour l'amour de Dieu;
travaux, douleurs tentations, vexations, chagrins, ncessits,
maladies, injures, contradictions, rprimandes, humiliations,
affronts, corrections et mpris, voil ce qui aide la vertu, ce qui
caractrise un disciple de Jsus-Christ, ce qui lui forme une couronne
dans le ciel. Je lui donnerai une rcompense ternelle pour un travail
de peu de dure, et une gloire qui ne finira point pour une
humiliation passagre.

Que les afflictions ne vous dcouragent jamais, mais que dans tout
vnement ma promesse vous fortifie et vous console. Je suis assez
puissant pour vous rcompenser au del de toutes bornes et de toute
mesure. Vous ne travaillerez pas longtemps ici-bas, et vous ne serez
pas toujours dans les douleurs; attendez un peu et vous verrez bientt
la fin de vos maux; un moment viendra o toutes les peines et les
agitations cesseront; tout ce qui passe avec le temps est court et peu
considrable.

Faites bien ce que vous faites; travaillez fidlement  mon oeuvre,
et je serai votre rcompense. crivez, lisez, chantez, gmissez,
gardez le silence, priez, souffrez courageusement les adversits; la
vie ternelle mrite bien tout cela et des combats encore plus grands.
La paix viendra un jour qui est connu du Seigneur, et ce ne sera point
un jour suivi de la nuit, comme les jours du temps prsent; mais la
lumire y sera perptuelle, la clart infinie, la paix solide et le
repos assur. Vous ne direz pas alors: _Qui me dlivrera de ce corps
de mort?_ Vous ne vous crierez plus: _Hlas! que mon exil est long!_

Il faut que vous soyez encore prouv sur la terre et exerc en
diverses manires. Il vous sera donn de temps en temps quelque
consolation, mais il ne vous sera pas accord une pleine satit.
Prenez donc des forces, et armez-vous de courage, tant pour agir que
pour souffrir ce qui est contraire  la nature. Il faut vous revtir
de l'homme nouveau et devenir un autre homme. Il faut que vous fassiez
souvent ce que vous ne voudriez pas faire et que vous abandonniez ce
que vous voudriez faire. Ce qui plat aux autres russira, et ce qui
vous plat n'aura point de succs; on coutera les discours des
autres, et les vtres seront compts pour rien; les autres
demanderont, et ils recevront; vous demanderez, et vous n'obtiendrez
pas.

On parlera des autres avec de grands loges, et l'on ne parlera pas
de vous; on confiera aux autres telle ou telle affaire, et l'on vous
jugera propre  rien. La nature s'en attristera quelquefois, et ce
sera beaucoup si vous le supportez sans vous plaindre. C'est par ces
choses et par une infinit d'autres semblables que le Seigneur a
coutume d'prouver jusqu' quel point son fidle serviteur fait
abngation de lui mme et rompt en tout avec sa propre volont.

Puis vient la magnifique opposition entre ce que le philosophe appelle
la nature et ce que Dieu appelle la grce, c'est--dire le don
intellectuel conquis par l'humble, accord par Dieu. Nous donnons le
passage presque entier, comme la plus complte et la plus pieuse
dfinition de la philosophie de la lutte, de l'abngation, de la
douleur divinise:

       *       *       *       *       *

Mon fils, dit le Matre, observez bien les mouvements opposs de la
nature et de la grce.  peine peuvent-ils tre discerns, si ce n'est
par un homme spirituel, intrieur et clair d'en haut. Tous,  la
vrit, dsirent le bien et se le proposent dans leurs paroles ou dans
leurs actions; c'est ce qui fait que plusieurs sont tromps dans
l'apparence du bien.

La nature est artificieuse: elle en attire plusieurs, les engage dans
ses filets et les sduit; elle n'a jamais d'autre fin qu'elle-mme. La
grce, au contraire, marche avec simplicit, et fuit jusqu' la
moindre apparence du mal: elle ne tend point de piges, et fait toutes
choses purement pour Dieu, en qui elle se repose comme en sa dernire
fin.

La nature meurt  regret, et ne veut tre ni gne, ni dompte, ni
abaisse, ni soumise volontairement au joug: la grce, au contraire,
porte  la mortification,  rsister  la sensualit,  chercher 
tre dans la dpendance,  dsirer de se vaincre, et  ne vouloir
faire aucun usage de sa libert; elle aime  tre retenue sous la
discipline, et ne dsire de dominer sur personne; mais elle est
dispose  vivre,  demeurer,  tre toujours sous la dpendance de
Dieu, et  se soumettre humblement pour l'amour de Dieu  toutes
sortes de personnes.

La nature travaille pour son propre intrt et considre quel
avantage elle peut tirer d'autrui: la grce, au contraire, examine,
non ce qui lui est utile et avantageux, mais plutt ce qui peut servir
 plusieurs.

La nature aime  recevoir des honneurs et des respects; mais la grce
est fidle  renvoyer  Dieu tout honneur et toute gloire.

La nature craint la confusion et le mpris; mais la grce se rjouit
de souffrir des opprobres pour le nom de Dieu.

La nature aime l'oisivet et le repos du corps; mais la grce ne peut
tre oisive, et elle embrasse le travail avec plaisir.

La nature cherche  se procurer ce qu'il y a de prcieux et de beau,
et elle a horreur de ce qui est vil et grossier; mais la grce se
plat aux choses simples et abjectes, ne ddaigne point ce qu'il y a
de plus dur, et ne refuse pas de porter les habits les plus uss.

La nature envisage les biens temporels, se rjouit de ses gains sur
la terre, s'attriste d'une perte, s'irrite de la moindre parole
injurieuse; mais la grce envisage les biens ternels, ne s'attache
point aux choses temporelles, ne se trouble point des plus grandes
pertes, et ne s'irrite point des paroles les plus dures, parce qu'elle
met son trsor et sa joie dans le ciel, o rien ne prit.

La nature est avide et reoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle
aime les choses en propre et pour son usage particulier: la grce, au
contraire, est charitable et communique ce qu'elle a, ne veut rien en
propre, se contente de peu, et juge qu'il est plus heureux de donner
que de recevoir.

La nature a du penchant pour les cratures, pour sa propre chair,
pour les vanits et pour les courses oiseuses; mais la grce porte 
Dieu et  l'exercice des vertus, renonce aux cratures, fuit le monde,
hait les dsirs de la chair, retranche les alles et venues, rougit de
paratre en public.

La nature est bien aise d'avoir quelque consolation extrieure pour
contenter ses sens; mais la grce cherche  se consoler en Dieu seul,
et  mettre tout son plaisir dans le souverain bien, de prfrence 
tous les biens visibles.

La nature fait tout pour son profit et son utilit propre; elle ne
peut rien faire gratuitement, mais elle espre obtenir pour ses
bienfaits quelque chose d'quivalent ou de meilleur, ou des louanges
ou de la faveur, et elle dsire qu'on fasse grand cas de ce qu'elle
fait et de ce qu'elle donne: la grce, au contraire, ne recherche
aucun avantage temporel; elle ne demande d'autre rcompense que Dieu
seul, et elle ne souhaite, des biens temporels les plus ncessaires,
que ce qui peut lui servir  l'acquisition des biens ternels.

La nature se fait un plaisir d'avoir beaucoup d'amis et de parents,
elle se glorifie d'un rang et d'une naissance illustres, elle est
complaisante envers les grands, elle flatte les riches, elle applaudit
 ses semblables: mais la grce aime jusqu' ses ennemis, et ne
s'enfle point du grand nombre de ses amis; elle ne fait cas ni du
rang, ni de la naissance, si une plus grande vertu ne les accompagne;
elle favorise le pauvre plutt que le riche; elle s'intresse plus 
l'homme innocent qu' l'homme puissant; elle partage la joie de
l'homme sincre, et non celle du trompeur, et elle exhorte toujours
les bons  rechercher avec ardeur les qualits les plus parfaites, et
 se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.

La nature se plaint bientt de ce qui lui manque et de ce qui lui
fait de la peine: la grce supporte constamment la pauvret.

La nature rapporte tout  elle mme, elle ne combat et ne dispute que
pour ses intrts: mais la grce rapporte toute chose  Dieu, qui en
est la source; elle ne s'attribue aucun bien et ne s'arroge rien avec
prsomption; elle ne conteste point, et ne prfre point son avis 
celui des autres; mais elle soumet tous ses sentiments et toutes ses
lumires  la sagesse ternelle et au jugement de Dieu.

La nature cherche  savoir les secrets et  entendre des nouvelles;
elle aime  se produire au dehors et  s'assurer de beaucoup de choses
par le tmoignage des sens; elle dsire d'tre connue et de faire des
choses qui puissent lui attirer des louanges et de l'admiration: mais
la grce ne se soucie point d'apprendre des choses nouvelles ou
curieuses, parce que tout cela vient de la corruption du vieil homme;
n'y ayant rien de nouveau ni de durable sur la terre; elle enseigne
donc  rprimer les sens,  viter la vaine complaisance et
l'ostentation,  cacher avec humilit tout ce qui pourrait tre lou
et admir, et  rechercher en toutes choses et dans toutes les
sciences l'utilit qui en peut revenir, ainsi que l'honneur et la
gloire de Dieu; elle ne veut point qu'on parle avantageusement d'elle
ni de ce qui la touche; mais elle souhaite que Dieu soit bni dans
tous ses dons, comme celui qui les rpand tous par pure charit.

Cette grce est une lumire surnaturelle et un don spcial de Dieu,
et proprement le sceau des lus et le gage du salut ternel,
puisqu'elle lve l'homme des choses de la terre  l'amour des choses
du ciel, et, de charnel qu'il tait, le rend vraiment spirituel. Plus
donc la nature est assujettie et vaincue, plus la grce se rpand avec
abondance; et chaque jour, par ces nouvelles influences, l'homme
intrieur se reforme pour devenir une plus parfaite image de Dieu.

Qu'est-ce que reposer en Dieu comme en sa dernire fin? C'est ne
dsirer, ne chercher et n'aimer que lui, c'est tout faire et tout
souffrir pour lui; c'est acquiescer en tout  sa volont; c'est ne
vouloir que ce qu'il veut; c'est ne s'garer et ne se dtourner jamais
de la voie de sa volont; c'est enfin mettre son bonheur et son repos
 le contenter, sans chercher  tre content soi-mme: mais cette
conduite est contraire  la nature, et la grce seule peut y parvenir.

La nature a toujours pour fin de se satisfaire elle-mme, et la grce
nous porte toujours  nous faire violence.

La nature ne veut ni mourir, ni se captiver, ni tre assujettie; la
grce, au contraire, fait que l'me se captive, se retient et
s'assujetti  ce qui lui est le plus dur et le plus contraire.

La nature veut toujours dominer sur les autres; la grce fait qu'une
me s'humilie sous la main toute-puissante de Dieu.

La nature travaille toujours pour son propre intrt, pour se
contenter et pour s'tablir; mais la grce ne travaille que pour
l'intrt de Dieu, et veille incessamment sur les mouvements du coeur,
pour le prserver du pch.

La nature se plat  l'estime et aux louanges des hommes, qu'elle
croit mriter: la grce fait qu'on s'en croit toujours indigne, et
qu'on rapporte  Dieu l'honneur de toutes choses; et elle est si
dlicate sur ce point, qu'elle ne permet pas  une me humble et
fidle le moindre retour volontaire de vanit sur elle-mme, de peur
qu'elle n'ait quelque complaisance du bien qu'elle fait.

C'est quelque chose de grand que d'tre mme le plus petit dans le
royaume de Dieu, o tous sont grands parce que tous y sont les enfants
de Dieu!... Oh! que les humbles possdent la vritable joie!... Gloire
aux derniers! heureux ceux qui pleurent!

       *       *       *       *       *

Voil les principales maximes de ce petit livre. Il condense en
quelques pages la philosophie pratique des hommes de tous les climats
et de tous les pays, qui ont cherch, souffert, conclu et pri dans
leurs larmes depuis que la chair souffre et que la pense rflchit.
Voil la philosophie de la ralit, en opposition avec la philosophie
des rves.

La philosophie de la jouissance porte un dfi impuissant  la douleur,
et rit entre deux sanglots; la philosophie du progrs indfini, pour
se venger du monde prsent, transforme le monde futur en une valle de
dlices.

La philosophie relle ne dfie pas la douleur, elle ne la nie pas:
elle s'y plonge comme dans un feu d'expiation, de rgnration ou
d'preuve. Elle s'enveloppe de sa douleur mme, en la sentant avec la
chair, mais en la surmontant avec l'esprit, et en y voyant le titre de
sa flicit future. Elle s'associe, sans le connatre, au mystre de
la volont divine sur l'homme, et, par cette association surnaturelle,
elle participe pour ainsi dire  l'impassibilit,  la saintet et 
la divinit de la volont de la Providence. Ce gouvernement occulte,
mais sacr, de la crature, voil le seul progrs et la seule
transformation assurs de la destine humaine ici-bas, car l'homme n'a
qu'un moyen de transformer sa condition mortelle: c'est de la
sanctifier; l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa nature: c'est de
la diviniser; l'homme n'a qu'un moyen de diviniser sa volont: c'est
de l'unir par l'humilit rsigne et laborieuse  la volont divine,
et, d'homme qu'il est par la chair, de vouloir avec Dieu par l'esprit
ce que Dieu lui-mme veut en lui!


XII

Le livre qui contient cette philosophie dans les temps modernes nous
semble une des plus hautes expressions de l'esprit humain par la
parole crite. Nous ne savons pas si le Verbe du ciel aura de plus
sublimes rvlations et de plus pntrantes consolations pour l'me.
Nous ne le croyons pas.

On lui reproche un excs de mysticisme. Nous ne le lui reprocherons
pas. L'homme est une crature mystique, et, si c'est quelquefois son
dlire, c'est souvent aussi sa grandeur. Le mysticisme n'est que le
crpuscule des vrits surnaturelles qui ne sont pas encore leves sur
l'horizon de notre me, mais qui rpandent dj une lueur entre la
lumire divine et les tnbres d'ici-bas. L'homme de dsir et
d'esprance lve involontairement ses regards vers cette lueur
crpusculaire, pendant que le vulgaire regarde en bas. Les astronomes,
qui veillent la nuit au sommet des tours, dcouvrent les astres; les
mystiques entrevoient les vrits de l'autre monde  travers leurs
larmes d'extase et du haut de leur exaltation! Il faut les plaindre
quelquefois et les envier souvent; plus ils sont loin de la terre,
plus ils sont prs de Dieu.


XIII

On sent la porte idale, philosophique et sainte de Gerson dans cette
opposition entre la nature et la grce. Mais il y a deux choses qu'on
ne sent pas avec la mme vidence: c'est la vrit et l'onction; la
vrit, qui est la force; l'onction, qui est la grce des paroles.
Donnons-en quelques exemples:

La multitude des paroles ne rassasie point l'me.

Ne vous levez point en vous-mme; avouez plutt votre ignorance.

Aimez  vivre inconnu et  n'tre compt pour rien.

La science la plus haute, c'est la connaissance exacte du mystre de
vous-mme.


XIV

DE LA DOCTRINE DE VRIT.

Heureux celui que la vrit instruit elle-mme, non par des figures
et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.

 quoi servent ces disputes subtiles sur des choses caches et
obscures, qu'au jugement de Dieu on ne nous reprochera point d'avoir
ignores?

C'est une grande folie de ngliger ce qui est utile et ncessaire,
pour s'appliquer curieusement  ce qui nuit. Nous avons des yeux, et
nous ne voyons point.

Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espces?

Celui  qui parle le Verbe ternel est dlivr de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique: de lui procde toute parole, il en est
le principe, et _c'est lui qui parle au-dedans de nous_.

Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout  cette
unique chose, et voit tout en elle, ne sera point branl, et son
coeur demeurera dans la paix de Dieu.

 vrit, qui tes Dieu! faites que je sois avec vous, dans un amour
ternel.

Souvent j'prouve un grand ennui  force de lire et d'entendre; en
vous est tout ce que je dsire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent, que toutes les cratures soient
dans le silence devant vous: parlez-moi vous seul.

Plus un homme est recueilli en lui-mme et dgag des choses
extrieures, plus son esprit s'tend et s'lve sans aucun travail,
parce qu'il reoit d'en haut la lumire de l'intelligence.

Une me pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipe au
milieu mme des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout
pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-mme, elle tche de ne
se rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les
affections immortifies de votre coeur?

L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au-dedans de lui tout
ce qu'il doit faire au dehors; il ne se laisse point entraner, dans
ses actions, aux dsirs d'une inclination vicieuse; mais il les soumet
 la rgle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat  soutenir que celui qui travaille  se
vaincre?

C'est l ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre
nous-mmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour
faire quelques progrs dans le bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mle de quelque imperfection;
et nous ne voyons rien qu' travers une certaine obscurit.

L'humble connaissance de vous-mme est une voie plus sre pour aller
 Dieu, que les recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blmer la science, ni la simple
connaissance d'aucune chose; car elle est bonne en soi et dans l'ordre
de Dieu; seulement on doit prfrer toujours une conscience pure et
une vie sainte.

Mais, parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien
vivre, ils s'garent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit
de leur travail.

Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour
cultiver la vertu que pour remuer de vaines questions, on ne verrait
pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de
relchement dans les monastres.

Certes au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous
avons lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parl,
mais si nous avons bien vcu.

Dites-moi o sont maintenant ces matres et ces docteurs que vous
avez connus lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans
leur science?

D'autres occupent  prsent leurs places, et je ne sais s'ils pensent
seulement  eux.

Ils semblaient, pendant leur vie, tre quelque chose, et maintenant
on n'en parle plus.

Oh! que la gloire du monde passe vite! Plt  Dieu que leur vie et
rpondu  leur science! Ils auraient lu alors et tudi avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le sicle par une vaine science et
par l'oubli du service de Dieu!

Et, parce qu'ils aiment mieux tre grands que d'tre humbles, ils
s'vanouissent dans leurs penses.

Celui-l est vraiment grand, qui a une grande charit.

Celui-l est vraiment grand, qui est petit  ses propres yeux, et
pour qui les hommes du monde ne sont qu'un pur nant.

Celui-l est vraiment sage, qui, pour gagner Jsus-Christ, regarde
comme de la boue toutes les choses de la terre.

Celui-l possde la vraie science, qui fait la volont de Dieu et
renonce  la sienne.


XV

DE L'AVANTAGE DE L'ADVERSIT.

Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses,
parce que souvent elles rappellent l'homme  son coeur, et lui font
sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son esprance en
aucune chose du monde.

Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on
pense mal ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos
actions et nos intentions. Souvent cela sert  nous rendre humble et 
nous prmunir contre la vaine gloire.

Car nous avons plus d'empressement  chercher Dieu, qui voit le fond
du coeur, quand les hommes au dehors nous rabaissent et pensent mal de
nous.

C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il
n'et pas besoin de chercher tant de consolations humaines.

Lorsque, avec une volont droite, l'homme est troubl, tent, afflig
de mauvaises penses, il reconnat alors combien Dieu lui est
ncessaire, et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.

Alors il s'attriste, il gmit, il prie,  cause des maux qu'il
souffre.

Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps et il souhaite que la mort
arrive, afin que, dlivr de ses liens, il soit avec Dieu.

Alors aussi il comprend bien qu'une scurit parfaite, une pleine
paix, ne sont point de ce monde.

Voyez comme il dveloppe cette maxime dans les chapitres suivants:


XVI

Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, tre
assujetti  toutes les ncessits de la nature, c'est vraiment une
grande misre et une grande affliction pour l'homme pieux, qui
voudrait tre dgag de ses liens terrestres, et dlivr de tout
pch.

Car l'homme intrieur est, en ce monde, trangement appesanti par les
ncessits du corps.

Et c'est pourquoi le prophte demandait avec d'ardentes prires d'en
tre affranchi, disant: Seigneur, dlivrez-moi de mes ncessits.

Malheur donc  ceux qui ne connaissent point leur misre! et malheur
encore plus  ceux qui aiment cette misre et cette vie prissable!

Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant  peine le
ncessaire en travaillant, ou en mendiant, ils n'prouveraient aucun
souci du royaume de Dieu s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.

 coeurs insenss et infidles, si profondment enfoncs dans les
choses de la terre qu'ils ne gotent rien que ce qui est charnel!

Les malheureux! ils sentiront douloureusement  la fin combien tait
vil, combien n'tait rien ce qu'ils ont aim!

Mais les saints de Dieu, tous les fidles amis de Jsus-Christ, ont
mpris ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute
leur esprance, tous leurs dsirs, aspiraient aux biens ternels.

Tout leur coeur s'levait vers les biens invisibles et imprissables,
de peur que l'amour des choses visibles ne les abaisst vers la terre.

Ne perdez pas, mon frre, l'esprance d'avancer dans la vie
spirituelle; vous en avez encore le temps.

Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos
rsolutions? Levez-vous et commencez  l'instant, et dites: Voici le
temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me
corriger.

Quand la vie vous est pesante et amre, c'est alors le temps de
mditer.

Il faut passer par le feu et par l'eau avant d'entrer dans le lieu de
rafrachissement.

Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons tre sans
pch, ni sans ennui, ni sans douleur.

Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misre; mais,
en perdant l'innocence par le pch, nous avons aussi perdu la vraie
flicit.

Il faut donc persvrer dans la patience et attendre la misricorde
de Dieu, jusqu' ce que l'iniquit passe, et que ce qui est mortel en
vous soit absorb par la vie.

Oh! qu'elle est grande, la fragilit qui toujours incline l'homme au
mal.

Vous confessez aujourd'hui vos pchs, et vous y retombez le
lendemain.

Vous vous proposez d'tre sur vos gardes, et une heure aprs vous
agissez comme si vous ne vous tiez rien propos.

Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais
lever en nous-mmes, tant si fragiles et si inconstants.

Nous pouvons perdre en un moment, par notre ngligence, ce qu' peine
avons-nous acquis par la grce, avec un long travail.

Que sera-ce donc de nous  la fin du jour, si nous sommes si lches
ds le matin?

Malheur  nous si nous voulons goter le repos, comme si dj nous
tions en paix et en assurance, tandis qu'on ne dcouvre pas dans
notre vie une seule trace de vraie saintet!

Nous aurions bien besoin d'tre instruits encore, et forms  de
nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il
y aurait en nous quelque esprance de changement et d'un plus grand
progrs dans la vertu.

Il passe de l  la contemplation de la fin de tout homme vivant: la
mort!


XVII

DE LA MDITATION DE LA MORT.

C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel tat
vous tes.

L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est
plus sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.

 stupidit et duret du coeur humain, qui ne pense qu'au prsent et
ne prvoit pas l'avenir!

Dans toutes vos actions, dans toutes vos penses, vous devriez tre
tel que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

Il vaudrait mieux viter le pch que fuir la mort.

Si aujourd'hui vous n'tes pas prt, comment le serez vous demain?

Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un
lendemain?

Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?

Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutt elle
augmente nos fautes.

Plt  Dieu que nous eussions bien vcu dans ce monde un seul jour!

Plusieurs comptent les annes de leur conversion; mais souvent qu'ils
sont peu changs, et que ces annes ont t striles!

S'il est terrible de mourir, peut-tre est-il plus dangereux de vivre
si longtemps.

Heureux celui  qui l'heure de sa mort est toujours prsente, et qui
se prpare chaque jour  mourir!

Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que, vous aussi, vous
passerez par cette voie.

Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez
pas vous promettre de voir le matin.

Soyez donc toujours prt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous
surprenne jamais.

Plusieurs sont enlevs par une mort soudaine et imprvue: car le
Fils de l'homme viendra  l'heure qu'on n'y pense pas.

Quand viendra cette dernire heure, vous commencerez  juger tout
autrement de votre vie passe, et vous gmirez amrement d'avoir t
si ngligent et si lche.

Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'tre tel dans la vie,
qu'il souhaite d'tre trouv  la mort!

Que cela est grave, et que le fond de la sagesse divine est suprieur
 notre vaine sagesse! Lisez encore:


XVIII

Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont, et non d'aprs
les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage, et c'est Dieu
qui l'instruit plus que les hommes.

Celui qui vit au-dedans de lui-mme et qui s'inquite peu des choses
du dehors, tous les lieux lui sont bons et tous les temps, pour
remplir ses pieux exercices.

Un homme intrieur se recueille bien vite, parce qu'il ne se rpand
jamais tout entier au dehors.

Les travaux extrieurs, les occupations ncessaires en certains
temps, ne le troublent point; mais il se prte aux choses selon
qu'elles arrivent.

Celui qui a tabli l'ordre au-dedans de soi, ne se tourmente gure de
ce qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.

L'on a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en cre
soi-mme.

Si vous tiez ce que vous devez tre, entirement libre et dtach,
tout contribuerait  votre bien et  votre avancement.

Mais beaucoup de choses vous dplaisent et souvent vous troublent,
parce que vous n'tes pas encore tout  fait mort  vous-mme, et
spar des choses de la terre.

Rien n'embarrasse et ne souille le coeur de l'homme, que l'impur
amour des cratures.

Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler
les choses du ciel, et goter souvent les joies intrieures.

L'me se console de n'tre pas console. C'est le chef-d'oeuvre de
l'abngation!


XIX

DE LA PURET D'ESPRIT ET DE LA DROITURE D'INTENTION

L'homme s'lve au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicit
et la puret.

La simplicit doit tre dans l'intention, et la puret dans
l'affection.

La simplicit cherche Dieu: la puret le trouve et le gote.

Nulle bonne oeuvre ne vous sera difficile, si vous tes libre au
dedans de toute affection drgle.

Si vous ne voulez que ce que Dieu veut, et ce qui est utile au
prochain, vous jouirez de la libert intrieure.

Si votre coeur tait droit, alors toute crature vous serait un
miroir de vie et un livre rempli de saintes instructions.

Il n'est point de crature si petite et si vile, qui ne prsente
quelque image de la bont de Dieu.

Si vous aviez en vous assez d'innocence et de puret, vous verriez
tout sans obstacle. Un coeur pur pntre le ciel et l'enfer.

Chacun juge des choses du dedans, selon ce qu'il est au-dedans de
lui-mme.

S'il est quelque joie dans le monde, le coeur pur la possde.

Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont
connues de la mauvaise conscience.

Comme le fer mis au feu perd sa rouille et devient tout tincelant,
ainsi celui qui se donne sans rserve  Dieu se dpouille de sa
langueur et se change en un homme nouveau.

Donnez  Dieu ce qui est  Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez
qu' vous. Rendez gloire  Dieu de ses grces, et reconnaissez que
n'ayant rien  vous que le pch, rien ne vous est d que la peine du
pch.

Mettez-vous toujours  la dernire place, et la premire vous sera
donne, car ce qui est le plus lev s'appuie sur ce qui est le plus
bas.

Les plus grands saints, aux yeux de Dieu, sont les plus petits 
leurs propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont
humbles dans leur coeur.

Pleins de la vrit et de la gloire cleste, ils ne sont pas avides
d'une gloire vaine.

Fonds et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'lever en eux-mmes.

Rapportant  Dieu tout ce qu'ils ont reu de bien, ils ne recherchent
point la gloire que donnent les hommes, et ne veulent que celle qui
vient de Dieu seul. Leur unique but, leur dsir unique, est qu'il soit
glorifi en lui-mme et dans tous les saints, par-dessus toutes
choses.


XX

Ses conseils redescendent vers l'homme:

Soyez donc reconnaissant des moindres grces, et vous mriterez d'en
recevoir de plus grandes.

Que le plus lger don, la plus petite faveur, aient pour vous autant
de prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulire.

Si vous considrez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il
donne ne vous paratra petit ni prissable: car peut-il tre quelque
chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini?

Vous envoie-t-il des peines et des chtiments, recevez-les encore
avec joie: car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il
permet tout ce qui nous arrive.

Voulez-vous conserver la grce de Dieu, soyez reconnaissant
lorsqu'il vous la donne, patient lorsqu'il vous l'te. Priez pour
qu'elle vous soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la
perdre.


XXI

DES ENTRETIENS INTRIEURS DE JSUS-CHRIST AVEC L'ME FIDLE.

J'couterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi.

Heureuse l'me qui entend le Seigneur lui parler intrieurement, et
qui reoit de sa bouche la parole de consolation!

Heureuses les oreilles toujours attentives  recueillir ce souffle
divin, et sourdes aux bruits du monde!

Heureuses encore une fois les oreilles qui coutent, non la voix qui
retentit au dehors, mais la vrit qui enseigne au dedans!

Heureux les yeux qui, ferms aux choses extrieures, ne contemplent
que les intrieures!

Heureux ceux qui pntrent les mystres que le coeur recle, et qui,
par des exercices de chaque jour, tchent de se prparer de plus en
plus  comprendre les secrets du ciel!

Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu, et qui se
dgagent de tous les embarras du sicle!

Considre ces choses,  mon me! et ferme la porte de tes sens, afin
que tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.

Voici ce que dit ton bien-aim: Je suis votre salut, votre paix et
votre vie.

Demeurez prs de moi, et vous trouverez la paix. Laissez l tout ce
qui passe; ne cherchez que ce qui est ternel.....


XXII

LA VRIT PARLE AU-DEDANS DE NOUS SANS AUCUN BRUIT DE PAROLE.

Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur coute.

Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache
votre tmoignage.

Inclinez mon coeur aux paroles de votre bouche; qu'elles tombent sur
lui comme une douce rose.

Les enfants d'Isral disaient autrefois  Mose: Parlez-nous, et nous
vous couterons; mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que
nous ne mourrions.

Ce n'est pas l, Seigneur, ce n'est pas l ma prire; mais au
contraire je vous implore, comme le prophte Samuel, avec un humble
dsir, disant: Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur coute.

Que Mose ne me parle point, ni aucun des prophtes; mais vous plutt
parlez, Seigneur mon Dieu, vous la lumire de tous les prophtes et
l'esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pntrer toute
mon me de votre vrit; et sans vous ils ne pourraient rien.

Ils peuvent prononcer les paroles, mais non les rendre efficaces.

Leur langage est sublime; mais, si vous vous taisez, il n'chauffe
point le coeur.

Ils exposent la lettre, mais vous en dcouvrez le sens.

Ils proposent les mystres, mais vous en rompez le sceau qui en
drobait l'intelligence.

Ils publient vos commandements, mais vous aidez  les accomplir.

Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher.

Ils n'agissent qu'au dehors; mais vous clairez et instruisez les
coeurs.

Ils arrosent intrieurement; mais vous donnez la fcondit.

Leurs paroles frappent l'oreille; mais vous ouvrez l'intelligence.

Que Mose donc ne me parle point: mais vous, Seigneur mon Dieu,
ternelle vrit! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je
n'coute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne suis point
intrieurement embras; de peur que je ne trouve ma condamnation dans
votre parole entendue sans tre accomplie, comme sans tre aime, crue
sans tre observe.

Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur coute: vous
avez les paroles de la vie ternelle.

Parlez-moi pour consoler un peu mon me, pour m'apprendre  rformer
ma vie; parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur ternel de
votre nom.


XXIII

QU'IL FAUT MARCHER EN PRSENCE DE DIEU DANS LA VRIT ET L'HUMILIT.

JSUS-CHRIST. Mon fils, marchez devant moi dans la vrit, et
cherchez-moi toujours dans la simplicit de votre coeur.

Celui qui marche devant moi dans la vrit ne craindra nulle attaque;
la vrit le dlivrera des calomnies et des sductions des mchants.

Si la vrit vous dlivre, vous serez vraiment libre, et peu vous
importeront les vains discours des hommes.

LE FILS. Seigneur, il est vrai. Qu'il me soit fait, de grce, selon
votre parole. Que votre vrit m'instruise, qu'elle me dfende,
qu'elle me conserve jusqu' la fin dans la voie du salut.

Qu'elle me dlivre de tout dsir mauvais, de toute affection
drgle; et je marcherai devant vous dans une grande libert de
coeur.

JSUS-CHRIST. La vrit, c'est moi: je vous enseignerai ce qui est
bon, ce qui m'est agrable.

Rappelez-vous vos pchs avec une grande douleur et un profond
regret; et ne pensez jamais tre quelque chose,  cause du bien que
vous faites.

Car dans la vrit vous n'tes qu'un pcheur, sujet  beaucoup de
passions et engag dans leurs liens.

De vous-mme vous tendez toujours au nant; un rien vous branle, un
rien vous abat, un rien vous trouble et vous dcourage.

Qu'avez-vous dont vous puissiez vous glorifier? Et que de motifs, au
contraire, pour vous mpriser vous-mme! car vous tes beaucoup plus
infirme que vous ne sauriez le comprendre.

Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de
grand.

Mais plutt qu' vos yeux rien ne soit grand, prcieux, admirable,
lev, digne d'tre estim, lou, recherch, que ce qui est ternel.

Aimez, par-dessus toutes choses, l'ternelle vrit, et n'ayez
jamais que du mpris pour votre extrme bassesse.

N'apprhendez rien tant, ne blmez et ne fuyez rien tant que vos
pchs et vos vices: ils doivent vous affliger plus que toutes les
pertes du monde.

Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un coeur sincre; mais,
guids par une certaine curiosit prsomptueuse, ils veulent dcouvrir
mes secrets et pntrer les profondeurs de Dieu, tandis qu'ils
ngligent de s'occuper d'eux-mmes et de leur salut.

Ceux-l tombent souvent,  cause de leur orgueil et de leur
curiosit, en de grandes tentations et de grandes fautes, parce que je
me spare d'eux.

Craignez les jugements de Dieu, redoutez la colre du Tout-Puissant;
ne scrutez pas les oeuvres du Trs-Haut, mais sondez vos iniquits, le
mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez nglig.

Plusieurs mettent toute leur dvotion en des livres, d'autres en des
images, d'autres en des signes et des marques extrieures.

Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le coeur.

Il en est d'autres qui, clairs et purifis intrieurement, ne
cessent d'aspirer aux biens ternels, ont  dgot les entretiens de
la terre et ne s'assujettissent qu' regret aux ncessits de la
nature. Ceux-l entendent ce que l'esprit de vrit dit en eux.

Car il leur apprend  mpriser ce qui passe,  aimer ce qui dure
ternellement,  oublier le monde et  dsirer le ciel, le jour et la
nuit.


XXIV

Et plus loin il remonte au ciel avec le divin amour.


DES MERVEILLEUX EFFETS DE L'AMOUR DIVIN.

LE FILS. Je vous bnis, Pre cleste, Pre de Jsus-Christ, mon
Seigneur, parce que vous avez daign vous souvenir de moi, pauvre
crature.

 Pre des misricordes et Dieu de toute consolation! je vous rends
grces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien
cependant me consoler!

Je vous bnis  jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et
votre Esprit consolateur, dans les sicles des sicles.

 Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez
dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

Vous tes ma gloire et la joie de mon coeur.

Vous tes mon esprance et mon refuge au jour de la tribulation.

Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante,
j'ai besoin d'tre fortifi et consol par vous: visitez-moi donc
souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.

Dlivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur
toutes ses affections drgles, afin que, guri et purifi
intrieurement, je devienne propre  vous aimer, fort pour souffrir,
ferme pour persvrer.

C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de
tous les biens. Seul, il rend lger ce qui est pesant, et fait qu'on
supporte avec une me gale toutes les vicissitudes de la vie.

Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y
a de plus amer.

L'amour de Jsus est gnreux; il fait entreprendre de grandes
choses, et il excite toujours  ce qu'il y a de plus parfait.

L'amour aspire  s'lever, et ne se laisse arrter par rien de
terrestre.

L'amour veut tre libre et dgag de toute affection du monde, afin
que ses regards pntrent jusqu' Dieu sans obstacle, afin qu'il ne
soit ni retard par les biens, ni abattu par les maux du temps.

Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus lev,
plus tendu, plus dlicieux; il n'est rien de plus parfait ni de
meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est n de Dieu et
qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu au-dessus de toutes les cratures.

Celui qui aime court, vole; il est dans la joie, il est libre et rien
ne l'arrte.

Il donne tout pour possder tout, et il possde tout en toutes
choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul
tre souverain, de qui tout bien procde et dcoule.

Il ne regarde pas aux dons, mais il s'lve au-dessus de tous les
biens jusqu' celui qui donne.

L'amour souvent ne connat point de mesure; mais, comme l'eau qui
bouillonne, il dborde de toutes parts.

Rien ne lui pse, rien ne lui cote; il tente plus qu'il ne peut;
jamais il ne prtexte l'impossibilit, parce qu'il se croit tout
possible et tout permis.

Aprs ce magnifique tableau de l'amour divin, il revient  la
patience, qui est le sceau de cette vertu.


XXV

Qui n'est pas prt  souffrir et  s'abandonner entirement  la
volont de son Bien-aim, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de
plus dur et de plus amer, pour son Bien-aim, et qu'aucune traverse ne
le dtache de lui.

Cet amour tendre et doux que vous prouvez quelquefois est l'effet de
la prsence de la grce, et une sorte d'avant-got de la patrie
cleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe
comme il est venu.

Mais combattre les mouvements drgls de l'me, et mpriser les
sollicitations du dmon, c'est un grand sujet de mrite, et la marque
d'une solide vertu.


XXVI

Puis il se retourne vers la faiblesse humaine, et lui dit avec une
douce colre:

Tais-toi donc, ne me parle plus; je ne t'couterai pas davantage,
quoi que tu fasses pour m'inquiter. Le Seigneur est ma lumire et mon
salut: que craindrai-je?

Quand une arme se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne
craindrait pas. Le Seigneur est mon aide et mon rdempteur.

Combattez comme un gnreux soldat: et, si quelquefois vous succombez
par fragilit, reprenez un courage plus grand dans l'esprance d'tre
soutenu par une grce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine
complaisance et de l'orgueil.

Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et dtachez-vous
de votre volont. Mettez vos dlices dans le Seigneur, et il vous
accordera ce que votre coeur demande.

Si vous voulez goter une vritable joie et des consolations
abondantes, mprisez toutes les choses du monde, repoussez toujours
les joies terrestres; et je vous bnirai, je verserai sur vous mes
inpuisables consolations.

Plus vous renoncerez  celles que donnent les cratures, plus les
miennes seront douces et puissantes.

Mais vous ne les goterez point sans avoir auparavant ressenti
quelque tristesse, sans avoir travaill, combattu.

Une mauvaise habitude vous arrtera, mais vous la vaincrez par une
meilleure.

La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de
l'esprit.

L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le
mettrez en fuite par la prire, et, en vous occupant surtout d'un
travail utile, vous lui fermerez l'entre de votre me.

Enfin il atteint la paix, et il lui chante ce _Te Deum_ suprme:


XXVII

 mon Dieu! vous tes seul infiniment bon, seul trs-haut,
trs-puissant; vous suffisez seul, parce que seul vous possdez et
vous donnez tout; vous seul nous consolez par vos douceurs
inexprimables; seul, vous tes toute beaut, tout amour; votre gloire
s'lve au-dessus de toute gloire, votre grandeur au-dessus de toute
grandeur; la perfection de tous les biens ensemble est en vous,
Seigneur mon Dieu, y a toujours t, y sera toujours.

Ainsi tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me
dcouvrez de vous-mme, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu
et ne suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possde
pleinement.

Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos, ni tre entirement
rassasi, jusqu' ce que, s'levant au-dessus de tous vos dons et de
toute crature, il se repose uniquement en vous.

J'ai t dlaiss, pauvre exil, en une terre ennemie, o il y a
guerre continuelle et de grandes infortunes.

Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire
aprs vous de toute l'ardeur de ses dsirs.


XXVIII

Voil cette nouvelle philosophie du christianisme; j'en ai got la
saveur, je l'ai juge par ses oeuvres. Elle avait sur mes lvres
d'enfant la douceur du lait de ma nourrice. C'tait une femme de
l'cole de Gerson, ou plutt de l'cole de Dieu. Elle avait trouv
dans ce petit livre toutes ses doctrines, toute son intelligence, tout
son coeur; aussi tait-il partout dans la maison. C'tait l'ubiquit
de la parole de Dieu dans l'humble famille. Voyant le caractre grave
et pieux que contractait le doux et ravissant visage de notre jeune
mre, quand, aprs nous avoir embrasss, elle prenait ce livre dans sa
main pour en lire quelques versets, comme pour l'avant-got de la
journe dans la nourriture de son me, nous appelions avec respect
l'_Imitation_ la gravit de notre mre, et nous nous mettions le doigt
sur les lvres pour nous commander  nous-mmes le silence sans savoir
pourquoi, jusqu' ce que sa courte lecture ft acheve.

Quand elle tait leve, elle y mettait en guise de signet une petite
branche de buis bnit le jour des Rameaux, comme si ce buis jauni par
l'anne avait pouss entre ses pages, puis elle nous faisait balbutier
nos prires, et nous courions aprs au jardin.

Nous ne smes que plus tard que cette miniature de volume contenait
plus de philosophie sainte que tous les gros volumes de la
bibliothque de la maison.

Qu'est-ce en effet qu'une philosophie, me disais-je? Il y en a de deux
espces, me rpondis-je bientt: l'une morte et l'autre vivante; l'une
qui disserte et ne conclut pas, l'autre qui conclut sans disserter;
l'une qui dit oui et non, l'autre qui dit: Je n'en sais rien, mais je
consulte mon coeur ignorant, et j'affirme sur la parole muette de ma
conscience. Et je me sens convaincu, tranquillis et heureux, car le
silence est une conviction, la tranquillit est une preuve, le bonheur
est une paix. Tenons-nous-en  ces trois dons que nous trouvons dans
ce petit livre, et vivons: nous en saurons plus loin et plus haut
quand nous serons dans la vraie vie.

Voil la philosophie de Gerson; elle ne dit pas vrit, mais elle dit
charit selon ses propres paroles, charit envers tous nos frres, et
d'abord envers nous-mmes. Qui ne s'aime mieux aprs avoir lu cette
onction divine qui dcoule de toutes ces lignes? Quelle est la
philosophie qui communique  l'me des manations aussi tendres et des
consolations aussi sensibles?


XXIX

Est-ce la philosophie antique (j'excepte celle de l'Inde, qui semble
dcouler de l'arbre de vie plant dans l'den de l'Himalaya)? Est-ce
la philosophie de Socrate, qui n'est que scheresse, froideur et
raisonnement? Est-ce la philosophie de Platon, qui rve inutilement
pour la vertu des idalits  deux faces, l'une faite pour les anges,
l'autre pour les dmons? Est-ce la philosophie des Romains, ces
btards du vieux monde, que Cicron lve jusqu'aux sublimits du
_Songe de Scipion_, et que Marc-Aurle ravale jusqu'aux mystres de
l'asctisme? Est-ce la philosophie franaise du dix-huitime sicle,
qui pour expliquer l'oeuvre divine commence par nier le Crateur, et
qui rvle  la place des fins dernires, avec Condorcet, la stupide
thorie du progrs continu et indfini? Le progrs indfini n'est
qu'une qualit de l'tre des tres; toute crature est assujettie aux
lois de sa cration. Imperfection et vicissitude sont les deux termes
qui dfinissent l'humanit; changement est sa nature; cette
vicissitude humaine, que la raison proclame, l'exprience et
l'histoire ne la proclament pas moins. La mort de tout est la
condition de la vie universelle. Natre et ne pas mourir est l'utopie
contradictoire. Des myriades d'hommes qui ont travers la terre depuis
qu'elle tourne, montrez-m'en un seul qui ait indfiniment progress,
un seul dont un cheveu n'ait pas blanchi, un seul qui ait ajout  son
tre un organe nouveau, un poil, une plume, un atome de raison ou de
matire! La raison et la matire sont  Dieu, et non  l'homme. Aucun
homme n'chappe  la loi gnrale ou particulire; l'argile se brise,
mais ne flchit pas. La posie a-t-elle fait un pas en avant depuis
Homre? la philosophie pratique,  l'exception de celle de
l'_Imitation_, depuis Gerson? la mcanique, depuis Archimde? la
gographie, depuis Colomb? Nous allons un peu plus vite  la mort par
la route du chemin de fer qui nivelle le sol, et par l'art du
tlgraphe lectrique; nos boulets frappent un peu plus fort la
poitrine de nos ennemis, mais c'est tout. La matire seule a
progress, mais elle est toujours matire, c'est--dire obstacle et
non moyen. teignez son foyer courant, et elle s'arrte; coupez son
fil, et son me s'vanouit. Point de changement, par consquent point
de progrs. Mais donnez  l'homme la conviction que se rsigner
humblement  la volont de Dieu est plus beau que vouloir soi-mme, et
que la suprme sagesse est d'accepter ce que Dieu veut: voil une
sagesse, voil une force nouvelle, voil un progrs! L'homme devient
Dieu et s'lve  la divinit par la conformit volontaire de sa
nature infime avec la nature cleste;  celui-l Dieu dira lui-mme:
Assieds-toi  ma droite, car tu m'as ador dans mon esprit.....

Encore une fois, voil la philosophie de ce petit livre; il a t
dict par les anges  un homme plus ange qu'eux. Cet homme tait
Gerson, qui fit faire un pas  ses frres, et qui, en disant 
l'homme: Tu n'es qu'un homme, lui fit accomplir l'volution morale
qui en fait presque un Dieu!

                                                          LAMARTINE.




CXXIIIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

CHAPITRE PREMIER


I

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Aprs ces grandes fivres de l'me qui l'exaltent jusqu'au ciel et
qui la prcipitent tour  tour jusque dans l'abattement du dsespoir,
on reste quelque temps dans une sorte d'immobilit insensible, comme
un homme tomb d'un haut lieu  terre, qui ne sent plus battre ses
tempes, et qui ne donne plus aucun signe de vie.

Telle tait ma situation morale aprs tant de vicissitudes de coeur,
et aprs la perte, par la mort ou autrement, de tant de personnes
adores. On prouve alors comme une convalescence de l'me, qui n'est
ni le trouble de l'adolescence, ni la paix de l'ge mur, ni la pleine
sant, ni la maladie; tat mixte, et, pour ainsi dire, neutre et
passif, pendant lequel les blessures de l'me se cicatrisent pour nous
laisser vivre de nouveau, malgr tout le sang que nous avons perdu.
Cet tat, sans ivresse, n'est cependant pas sans douceur; c'est le
recueillement du soir dans le demi-jour d'une triste enceinte; c'est
la mlancolie qui n'espre plus, mais qui n'aura plus  dsesprer;
c'est ce qu'on appelle la rsignation prcoce, o les penses
religieuses surgissent en nous aprs les temptes, comme ces rayons
calmants de l'astre nocturne qui se glissent entre deux nuages sur les
dernires ondulations de l'Ocan qui se tait.


II

Les dmarches obligeantes de madame la marquise de Saint-Aulaire et de
madame la duchesse de Broglie, mes deux principales protectrices
auprs du ministre des affaires trangres, qui tait alors M.
Pasquier, de centenaire mmoire, venaient d'emporter ma nomination au
poste de troisime secrtaire de l'ambassade de Naples; je m'occupais
de mon prochain dpart, et pendant ces jours d'adieux  mes amitis
dj nombreuses  Paris, M. Gosselin, libraire et imprimeur dj
clbre, se pressait d'imprimer et de donner au public mes premiers
essais de posie, intituls: _Mditations potiques et religieuses._

C'tait un mince petit volume d'une magnifique impression, dit 
cinq ou six cents exemplaires, et qui paraissait plus fait pour tre
offert par un auteur timide  un petit nombre d'amis d'lite et de
femmes de got, qu' tre lanc  grand nombre dans le rapide courant
de la publicit anonyme; je n'avais pas mme permis  M. de Genoude et
au duc de Rohan, mes amis, qui s'en occupaient  mon dfaut, d'y
mettre mon nom. Si cela russit, leur disais-je, on saura bien le
dcouvrir, et si cela choue, l'insaisissable anonyme ne donnera
qu'une ombre sans corps  saisir  la critique.


III

Le volume ne fut mis en vente que la veille de mon dpart de Paris. La
seule nouvelle que j'eus de mon sort, dans la matine de mon dpart,
fut un mot de M. Gosselin m'annonant que le public d'lite se portait
en foule  sa librairie pour retenir les exemplaires, et un billet de
l'oracle, le prince de Talleyrand,  son amie, la soeur du fameux
prince Poniatowski, billet qu'elle m'envoyait  huit heures du matin,
et dans lequel le grand diplomate lui disait qu'il avait pass la nuit
 me lire, et que l'me avait enfin son pote. Je n'aspirais pas au
gnie, l'me me suffisait; tous mes pauvres vers n'taient que des
soupirs.


IV

Je partis sur ce bon augure et je m'arrtai seulement quelques jours,
dans ma famille,  Mcon, o m'attendait un nouveau bonheur, prpar
et ngoci par ma mre en mon absence.

J'avais eu l'occasion, l'anne prcdente, de rencontrer  Chambry
une jeune personne anglaise, d'un extrieur gracieux, d'une
imagination potique, d'une naissance distingue, allie aux plus
illustres familles de son pays. Son pre, colonel d'un des rgiments
de milice levs par M. Pitt pendant les anxits patriotiques du camp
de Boulogne, tait mort rcemment; sa mre, qui n'avait d'autre enfant
que cette fille, lui avait donn une instruction grave et des talents
de peinture et de musique qui dpassaient la porte de l'amateur. Sa
fortune lui permettait de complter, par des voyages sur le continent
et par la pratique des langues trangres, cette ducation soigne
d'une fille unique. Elle l'avait lie, ds sa plus tendre enfance, en
Angleterre, avec une famille migre de Savoie, celle du marquis de
La Pierre, gentilhomme de haute distinction, retir  Londres depuis
l'expulsion du roi de Sardaigne.

Le marquis de La Pierre tait mort en exil; il avait laiss en mourant
une nombreuse et belle famille, compose de: la marquise de La Pierre,
sa veuve, et de quatre filles d'une beaut remarquable et d'un
caractre accompli; l'une a pous le marquis de Grimaldi, aide de
camp du roi Charles-Albert; trois autres vivent  Turin dans la
pratique de toutes les vertus pieuses. Aprs le renversement de 1815,
le marquis de La Pierre fit des dmarches auprs du roi de Sardaigne
afin d'obtenir des indemnits pour ses biens confisqus pendant la
Rvolution. Les ngociations ne furent termines qu'aprs sa mort,
mais en 1819 sa veuve revint  Chambry avec sa belle famille,
chercher quelques dbris de son antique opulence. Mademoiselle B...,
que je devais pouser, presque insparable de ses amies, profita de
cette circonstance pour venir, avec sa mre, rejoindre la marquise de
La Pierre et visiter le continent. Elle se fixa avec sa mre, 
Chambry, dans la maison de ses amies, comme une cinquime fille de
cette charmante famille.


V

Cette famille, respecte et recherche de tous les trangers de la
ville et de la campagne, devint le centre d'une socit de tout ge,
compose de ce qu'il y avait de plus respectable, de plus brillant et
de plus aimable dans le pays. C'est ainsi que j'avais connu celle qui
devait tre ma femme. Mademoiselle B... aimait passionnment la
posie, et mes vers encore indits, mais rcits dans la maison de la
marquise de La Pierre par des amis de mon ge, l'avaient prvenue en
ma faveur avant mme de me connatre de vue: j'avais t accueilli
avec cet enthousiasme que le mystre et le demi-jour ajoutent au
talent.

Libres l'un et l'autre, rien ne nous empchait de songer  nous unir,
si nos deux familles consentaient  notre union. La religion
diffrente tait le seul obstacle aux yeux de ma famille, d'une
orthodoxie svre, et aussi aux yeux de la mre de mademoiselle B....
Quant  elle, cette diversit du culte natal n'tait pas un
empchement; car, leve dans l'intimit journalire de quatre
personnes zles catholiques, elle n'avait pas tard  subir elle-mme
l'influence secrte du catholicisme du coin du feu, et elle tait
rsolue  adopter la religion de ses amies aussitt qu'elle pourrait
le faire sans affliger sa mre. Les personnes pieuses du pays,
confidentes de son penchant pour moi, faisaient des voeux charitables
pour que l'amour achevt la conversion de l'esprit. Je me rappelle
mme, non sans sourire, une circonstance trange, qui montre  quel
point le zle religieux exalte le proslytisme du coeur.


VI

La marquise de La Pierre, son amie, et ses filles taient venues
s'tablir pour quelques semaines aux bains d'Aix, en Savoie. J'y tais
moi-mme et je logeais dans une maison peu loigne de celle que ces
dames habitaient. J'y venais, presque tous les jours, passer la soire
comme en famille. L'hte de la marquise tait un excellent et pieux
vieillard, nomm M. Perret, qui, pour accrotre son modique revenu et
pour gagner, l't, le pain de l'hiver, louait, pendant la belle
saison, quelques chambres garnies et tenait  bon march une pension
gouverne par ses deux soeurs. Ce vieillard simple et respectable,
dont la vie asctique avait crit la macration sur sa ple figure,
passait sa vie en solitude et en prires dans une chambre haute de sa
maison. Il y vivait entirement tranger aux tracas d'une maison
publique, comme un ermite dans sa cellule, au milieu du bruit qui ne
l'atteint pas. C'tait un vritable saint qui, par modestie, s'tait
refus la prtrise, et qui passait sa vie recueillie entre la
contemplation et l'tude des merveilles de Dieu dans sa cration. Le
saint tait botaniste. On le voyait tous les matins, aprs avoir
entendu la messe, gravir seul, sans chapeau, des portefeuilles sous le
bras, des filets  prendre des insectes  la main, les pentes
escarpes des ruelles d'Aix, qui mnent aux plus hauts plateaux des
montagnes, tout en murmurant  demi-voix les versets de son brviaire.

Le soir, il en redescendait plus ou moins charg de plantes ou de
pauvres papillons pingls, dont il grossissait sa collection. La
seule distraction qu'il se permit aprs souper, le chapelet et la
prire du soir, tait un air de flte, jou au bord de sa fentre
donnant sur les prs de Tresserves. Il avait conserv ce got de
musique et cet instrument du temps de sa jeunesse o il avait t
fifre dans un rgiment du roi de Sardaigne.

Il avait beaucoup d'amiti pour moi, parce que j'aimais  aller,  mes
heures perdues, visiter son herbier et entendre les explications
scientifiques et providentielles sur la vertu des plantes et sur les
moeurs des insectes, toutes attestant, suivant lui, la grandeur et les
desseins de la Providence.

Les chuchotements de la maison lui avaient fait connatre la secrte
intelligence qui existait entre la jeune Anglaise et moi, les
obstacles que sa mre mettait par religion  ce penchant de sa fille,
et les difficults qu'elle apportait  nos entretiens. Il croyait de
son devoir de les favoriser de toute sa complicit, pensant ainsi
contribuer au salut d'une me qui serait perdue, si le mariage ne la
sauvait pas. Il me proposa d'tre ma sentinelle dans la maison de ses
soeurs, et de m'avertir, en jouant de la flte, chaque fois que la
mre vigilante sortirait sans sa fille pour la promenade. Ma fentre,
dans une chambre de faubourg hors de la ville, tait assez rapproche
pour que les sons aigus de l'instrument fussent saisissables  mon
oreille et pour que je fisse cadrer mes visites avec l'absence de
celle qui fut, plus tard, ma belle-mre. C'est ainsi que le saint
homme servait en conscience un amour naissant, en croyant servir le
ciel; c'est la premire fois sans doute que la pit la plus sincre
sonnait  des profanes l'heure des rencontres.


VII

Je revins  Paris aprs la saison des bains; il tait convenu que nous
profiterions, l'un et l'autre, de toutes les circonstances favorables
pour amener, elle sa mre et moi ma famille,  consentir  un mariage
que nous dsirions tous les deux trs-vivement. Ma mre, comme 
l'ordinaire, tait ma complice.

Ma nomination  Naples, les esprances que cette carrire ouverte
donnait  mon pre, mon sjour de quelques semaines  Mcon, mes
instances auprs de mes oncles et de mes tantes amenrent  bien les
ngociations; je partis avec l'autorisation de tout le monde et avec
des assurances d'hritages, aprs la mort de grands parents, qui
rendaient ma fortune au moins gale  celle de ma femme. Ses
dmarches auprs de sa mre, et l'influence de ses amies,
mesdemoiselles de La Pierre, avaient triomph de son ct de tous les
obstacles. J'en tais inform par sa correspondance, et, en arrivant 
Chambry, je n'eus qu' recueillir le fruit d'un an de patience et 
emmener avec moi la femme accomplie que l'attachement le plus fidle
et le plus dvou me destinait pour compagne de mes jours bons et
mauvais. Nous fmes maris dans la chapelle du chteau royal de
Chambry, chez le marquis d'Andezne, qui gouvernait alors la Savoie.
L'illustre comte _de Maistre_, mon alli par le mariage de la plus
charmante de mes soeurs, madame Csarine, comtesse de Vignet, avec un
neveu du comte de Maistre, me servit de parrain, charg des pouvoirs
de mon pre.


VIII

Nous partmes pour Turin, o je m'arrtai quelques jours pour y voir
le premier secrtaire d'ambassade, le comte de Virieu, mon ami le plus
intime et presque un frre. Le duc d'Alberg, ami du prince de
Talleyrand, y tait alors ambassadeur. Il nous accueillit 
_Rivsalta_, belle maison de plaisance qu'il habitait pendant l't.

Rien ne semblait annoncer,  Turin, la fermentation sourde d'une
rvolution prochaine qui couvait sous les socits secrtes et dans
les conjurations ambitieuses des amis du prince de Carignan, depuis le
roi Charles-Albert.

Indpendamment du comte de Virieu, du marquis de Barral, du marquis
Alfieri et de son fils, avec lequel j'avais t lev, je connaissais
d'enfance presque toutes les illustres familles du Pimont: les
Sambuy, les Ghilini, les Costa, pour avoir reu avec eux une ducation
commune chez les jsuites de Belley, dans ce collge soutenu par eux.
Je quittai Turin combl de leur accueil et je m'arrtai peu 
Florence.


IX

En arrivant  Rome, o je comptais m'arrter moins de temps encore,
j'appris la rvolution qui venait d'clater inopinment  Naples, et
qui me fora de suspendre mon voyage; la route de Rome  Naples tait
intercepte, on ne passait plus. J'attendis qu'elle ft matriellement
rouverte, et, ne voulant pas exposer ma femme et ma belle-mre aux
dangers inconnus d'une route couverte de soldats dbands et d'une
capitale en rvolution qu'on nous dpeignait comme sanglante; d'un
autre ct, dsirant me trouver  mon poste dans une circonstance
minemment intressante pour la France et pour la maison de Bourbon,
je partis seul pour Naples, au risque de ne pas arriver.

J'eus, en effet, beaucoup de peine  franchir la frontire du royaume.
Aprs Terracine, le chemin tait couvert de postes de soldats
volontaires qui ne recevaient d'ordre que de leur caprice, et qui,
voyant en moi un agent diplomatique franais, se figuraient que
j'apportais  la rvolution l'appui de la France contre la
Sainte-Alliance, et m'accueillaient de leurs acclamations. Grce 
cette erreur populaire, j'arrivai  Naples sans obstacle, la nuit du
jour o les Calabrais, l'arme insurrectionnelle et le gnral Pepe,
qui avait pris le rle de Lafayette napolitain dans le pays et dans
l'arme, entraient dans cette capitale. Je fus tmoin, le soir, de
cette entre sditieuse et triomphale de la rvolution dans Naples.
C'tait beau, enivrant et menaant comme une rvolution  sa premire
heure.

Le vieux roi Ferdinand, pilote expriment et railleur, avait pris le
parti d'abdiquer et de remettre le gouvernement  son fils, le prince
hrditaire, plus propre que lui  se compromettre, soit avec les
rvolutionnaires, soit contre les puissances trangres. Ce prince,
encore jeune, mais habile et dj expriment des rvolutions, passait
pour constitutionnel et pouvait, grce  cette opinion, peut-tre
fausse, exercer un certain ascendant sur l'arme insurge au nom d'une
constitution, et sur le peuple encore royaliste. Il passa en revue
l'arme et la bande des carbonari calabrais, que le gnral Pepe lui
prsentait sous les armes, soit comme soutiens du trne transform,
soit comme expression de sa cour.


X

Le moment tait dlicat et dcisif pour la diplomatie de la France.
La question allait se poser entre le systme constitutionnel et le
rgime absolu dans les tats d'Italie dpendant de l'influence de la
maison de Bourbon. Au premier regard, il paraissait vident que
l'intrt de la France serait de se poser en mdiatrice entre les rois
et les peuples, et d'empcher les puissances trangres d'intervenir,
comme une haute police arme,  Naples, et bientt  Turin, pour faire
reculer le rgime des institutions libres. La France elle-mme ayant
adopt le rgime constitutionnel, il tait peu logique  elle de
combattre chez les autres ce qu'elle protgeait chez elle-mme. Nous
devions donc incliner modrment  la cause constitutionnelle 
Naples, surtout si cette cause, sincrement accepte par le roi et
patronne par l'arme, se prservait des anarchies, des violences, o
mme des excs qui dshonorent les rvolutions au commencement.

D'un autre ct, cette rvolution, ou plutt cette explosion
inattendue de l'arme, travaille par la socit secrte des
carbonari, tait un fait d'indiscipline militaire bien plutt que
d'opinion nationale. Calque sur l'insurrection arme de Cadix et de
Riego, en Espagne, elle tait un encouragement  toutes les
turbulences des ambitieux de rgiment; enfin, si la Sainte-Alliance,
cette mutualit des rois, prenait dans un congrs fait et cause pour
le roi de Naples, il tait bien embarrassant  nous, gouvernement
restaur par la vertu et dans l'intrt de cette ligue de monarchies,
de nous dclarer contre elle les soutiens d'une insurrection de
troupes et de conspirateurs qui couvaient peut-tre jusque sous notre
propre trne,  Paris. Le bon sens d'un ct, la reconnaissance de
l'autre, nous commandaient une extrme circonspection dans ces
circonstances.


XI

L'ambassade franaise  Naples tait alors dirige par le duc de
Narbonne, migr rentr d'Angleterre avec le roi Louis XVIII, mais
migr form  Londres aux usages du rgime constitutionnel,
compltement ralli  la Charte franaise, cette transaction habile et
loyale entre 89 et 1815, qui affermissait les rois et qui
contressait les peuples libres  la monarchie populaire. C'tait un
homme modeste, timide, ayant peur du son de sa propre voix, mais
plein de bon sens et d'aperus justes, un des hommes qui n'aiment pas
 paratre en scne, mais qui ont, comme spectateurs, le sens le plus
parfait des situations. Il joignait  ces dons renferms de son me
une bont exquise qui le faisait adorer de ses subordonns. Il
m'accueillit dans son ambassade comme dans une famille; il eut pour ma
femme et pour moi, pendant les quelques mois de notre sjour, des
gards et des bonts qui nous rendront son souvenir ternellement
respectable et cher.

Particulirement attach au roi Louis XVIII et tenant de lui sa place
beaucoup plus que du ministre, il dpendait moins de M. Pasquier que
de M. de Blacas. M. de Blacas, favori du roi, dplac en 1815 et
relgu  Rome o il reprsentait la France comme ambassadeur, avait
sur les lgations de France en Italie une direction presque absolue,
avoue par le roi et compltement oppose  celle du ministre. Il
tait l'oracle secret de la monarchie absolue, oracle que nous avions
l'ordre d'interroger dans tous les cas soudains et difficiles. Cet
oracle contre-rvolutionnaire, en passant par l'me absolue de M. de
Blacas, ne pouvait pas tre favorable au temprament que la politique
exigeait de nous. Le duc de Narbonne tait forc de le consulter, mais
il n'approuvait pas ses rponses. Il remit les affaires  M. de
Fontenay, premier secrtaire d'ambassade, comme cela se fait
ordinairement dans les circonstances quivoques, afin de pouvoir
dsavouer des hommes secondaires, et il resta de sa personne  Naples
encore quelque temps, pour recevoir des instructions de Paris.


XII

M. de Fontenay tait de mon pays, gentilhomme des environs d'Autun,
ami de mes amis, beaucoup plus g et plus mr que moi; il tait entr
dans la carrire diplomatique par l'influence de M. Courtais de
Pressigny, envoy de France  Rome, immdiatement aprs la
Restauration. C'tait un des hommes les plus solides, les plus
aimables et les plus capables sous l'apparence de l'ancienne lgret
franaise. Mais sa lgret n'tait qu'une qualit et nullement un
dfaut de son esprit. Son sourire bienveillant donnait de la grce au
srieux de ses penses, et ses mots fins et  deux sens portaient
d'eux-mmes et touchaient avec justesse  leur double but, comme deux
traits partis  la fois d'un mme arc: l'un pour faire sourire,
l'autre pour faire penser. Il avait par-dessus tout un coeur d'or,
pur, solide et franc comme le caractre de la Bourgogne, un peu
railleur, mais jamais mordant. La jalousie n'avait jamais approch de
ce coeur. Il jouissait du bonheur de faire valoir ses infrieurs et
ses gaux. Tel tait l'homme avec lequel j'avais  faire mon noviciat
diplomatique dans une circonstance o l'on apprenait beaucoup en peu
de temps. Les rvolutions supplent au temps en concentrant beaucoup
d'vnements dans quelques mois. Les campagnes comptent double quand
on se bat, elles comptent triple quand on ngocie; il faut manoeuvrer
aussi vite que les passions d'un peuple en bullition.

Nous n'emes pas deux penses, M. de Fontenay et moi; il m'associa 
tout, nous agmes en commun sous l'inspiration de son grand sens et de
son exprience. La situation complexe de la cour de Naples, les
conseils secrets o nous fmes appels et les ngociations
confidentielles avec les chefs de partis et avec les membres les plus
influents du parlement, rendaient notre action trs-intressante,
quelquefois prilleuse et dramatique. J'en ai rendu compte dans la
partie politique de mes oeuvres compltes intitule: _Mmoires
politiques._ Je ne traite dans ces confidences que de cette partie
intime qui touche seulement au coeur et qui n'intresse que la famille
et les amis. Glissons donc.


XIII

Pour soustraire ma femme et sa mre aux convulsions de la capitale en
rvolution, j'avais lou, dans l'le d'Ischia,  quelques lieues en
mer, une charmante habitation, appele la Sentinella, que l'on voit
encore pyramider au sommet d'un cap avanc de l'le, quand on dbouche
du golfe de Gate dans le golfe de Naples, non loin de la cte des
champs Phlgrens et du promontoire merveilleusement dsert de Misne.
Cette maison, entoure de treilles, est domine par l'Epomo, montagne
couverte de bois de lauriers et de jeunes chtaigniers, qui divise
l'le en deux zones. Elle domine elle-mme la mer, qu'on voit luire 
ses pieds,  travers la claire-voie de pampres.  cette hauteur, les
voiles qui glissent sur cette surface d'un bleu vif, comme un second
ciel, ressemblent  des ailes de colombes blanches qui volent en
silence, d'arbre en arbre, parmi les oliviers.

Je m'embarquais  Pouzzoles une ou deux fois par semaine, dans une de
ces petites barques  un ou deux rameurs, que j'avais si bien appris 
manier moi-mme dans ma premire jeunesse. (Voyez _Graziella_, Oeuvres
compltes.) Nous dployions la voile quand le vent tait favorable, et
nous faisions cette traverse en deux ou trois heures de navigation.
Je trouvais ma femme au bord de la mer et nous remontions par les
vignes  la Sentinella, en causant des vnements de Naples pendant la
semaine. Le contraste du calme resplendissant de cette solitude,
cerne par les flots de la mer, avec le bruit menaant et tumultueux
d'une grande ville en rvolution, augmentait la sensation de bonheur,
de calme et de scurit qu'inspirait cette rsidence enchante entre
le ciel et l'eau. Nous en jouissions jusqu' l'ivresse. Toutefois
cette ivresse avait, pour moi seulement, quelque arrire-got de
mlancolie, en songeant  Graziella, cette fleur prcoce que j'avais
cueillie dans la mme le, et en revoyant de loin sur Procida les
ruines de la cabane de son pre, abandonne aux ronces depuis la mort
de la jeune fille, et marquant l'horizon d'une borne funbre dans le
pass, comme il devait l'tre si souvent dans mon avenir. Mais la
jeunesse a des vgtations qui recouvrent tout, mme les tombes.


XIV

Nous passions la matine sous les longues et hautes treilles charges
de raisins mrs, comme d'autant de lustres d'ambre qui laissaient les
rayons de l'aurore transluire,  travers leurs grains jaunis, sur nos
ttes. Nous y portions des livres italiens de la grande poque lyrique
ou pique, tels que Dante, Ptrarque, Tasse, ces hommes qui ont dot
l'Italie de chefs-d'oeuvre. Quelquefois, j'y portais mon album et des
crayons; moi-mme, Ptrarque infrieur pour une autre terre et un
autre temps, j'crivais quelque harmonie ou quelque mditation.

 midi, nous rentrions pour djeuner  l'ombre plus frache des
terrasses de la Sentinella, puis la sieste napolitaine, la musique, la
peinture, abrgeaient les heures du milieu du jour; quand le soleil
baissait et que les grandes ombres denteles de l'Epomo se
droulaient sur les flancs de la montagne, nous parcourions, tantt 
pied, tantt sur des mules aux pieds agiles, les sentiers escarps de
l'le, en contemplant les feux souterrains du Vsuve briller 
l'horizon comme un phare tournant, tantt visible, tantt flamboyant
sur les bords des mers aux yeux des matelots.


XV

Ainsi se passa l't. Je ne retrouvais la politique que les jours de
la semaine o mes fonctions me ramenaient  l'ambassade. Je prenais
une part trs-vive et trs-confidentielle aux diffrentes phases et
aux diffrents orages que cette rvolution suscitait dans le peuple,
dans le parlement et dans le palais. Ce fut l que j'eus l'occasion de
voir et d'admirer, suspendue aux bras de sa mre, cette ravissante
princesse Christine, dans toute la fleur de beaut et d'intelligence,
que son sort destinait pour pouse au roi d'Espagne, Ferdinand VII, et
qui a su, au milieu des temptes, plaire, gouverner, transmettre un
trne  sa fille, rgner, tomber, ou plutt se retirer du trne, plus
heureuse et plus habile que Christine de Sude, dans le demi-jour
d'une existence  l'abri des coups de vent. On distinguait dj dans
sa gracieuse et spirituelle physionomie les signes d'une femme
courageuse qui saurait faire de la jeunesse, de la beaut et de
l'attrait trois pouvoirs politiques aussi irrsistibles que la nature.
Elle flottait sur les ondulations des plus graves et des plus
tragiques vnements comme une rose de Pstum arrache de sa tige sur
les flots bouillants du golfe. Nous en tions tous respectueusement
enivrs.


XVI

L'automne venu, le vieux roi partit avec le consentement de son
peuple, difficilement arrach, pour aller, disait-il, plaider
lui-mme la cause de la rvolution auprs des souverains runis au
congrs de Troppau. On sait ce qui en arriva. L'arme napolitaine,
commande,  Entrodocco, par un gnral mandataire des carbonari, se
dispersa au premier coup de canon, hors de porte, d'un faible corps
autrichien, dans les vignes. Il n'y avait rien  en conclure contre la
bravoure individuelle de ce peuple souvent hroque quand une
gnreuse passion l'anime; mais les carbonari ne lui prsentaient pour
rois que des tribuns militaires, et pour causes, que des thories
qu'il ne pouvait ni comprendre, ni aimer. Les socits secrtes,
excellentes pour soulever, sont incapables de combattre. La fume du
coup de canon d'Entrodocco fit rentrer les carbonari dans l'ombre. Le
gnral Foy, qui venait de prophtiser  la tribune de Paris que
l'arme de la Sainte-Alliance ne sortirait pas des dfils
d'Entrodocco, retira sa prophtie. Le brave et tmraire gnral Pepe
n'osa pas reparatre  Naples; il se rfugia en Angleterre, puis en
France. Il y rflchit sur le danger d'tre le gnral d'une socit
secrte. C'tait un bon soldat et un honnte homme, incapable d'un
crime, mais trs-capable de rver un rle hroque  la tte de
bataillons qu'il trouvait vanouis en se retournant. Je lui restai
toujours attach de coeur jusqu' sa mort.


XVII

L'tat de ma femme, avance dans sa premire grossesse, et la
convenance de la soustraire, au moment de ses couches, au tumulte
d'une ville en rvolution, me firent partir pour Rome. J'y arrivai au
moment o un dtachement de l'arme autrichienne campait de l'autre
ct du Tibre, prt  entrer dans la ville, si une rvolution analogue
 la rvolution d'Espagne, de Naples et de Turin, venait  clater,
comme on l'annonait  toute heure. L'ombre de ce dtachement suffit
pour arrter les rvolutionnaires carbonari de Rome et des tats du
Pape. Tout resta dans le calme habituel de cette capitale de la
religion, de la science et des arts. La socit tait nombreuse,
cosmopolite, brillante. Le gouvernement du doux et pieux Pie VII,
souvent perscut, jamais perscuteur, y tait insensible et aim.
L'ami de ce Pape, le cardinal Consalvi, y rgnait par la sduction
bienveillante de son caractre. Rome, sous son gouvernement,
ressemblait  une rpublique o chacun pense et dit ce qu'il veut,
sans que personne inquite ou tyrannise personne. C'tait la ville
hansatique des consciences et des opinions. Aucun gouvernement ne
pouvait offrir une libert aussi complte, malgr les vices inhrents
 cette nature de gouvernement, compos d'une monarchie sans hrdit,
d'une dmocratie sans reprsentation, d'une aristocratie trangre
sans patriotisme, et d'un sacerdoce sans responsabilit. Mais tous ces
vices thoriques disparaissaient dans la pratique par le caractre que
Pie VII et Consalvi imprimaient  son rgime. J'tais particulirement
recommand au cardinal-ministre que je voyais presque tous les jours
chez la clbre duchesse de Devonshire, patronne de tous les hommes de
lettres et de tous les artistes romains. Veuve d'un des plus opulents
seigneurs des trois royaumes, elle employait son immense fortune 
faire fleurir l'Italie d'une seconde Renaissance. Le cardinal Consalvi
la visitait deux fois par jour, une fois dans la matine pour les
intrts politiques de son gouvernement avec l'Angleterre, dont elle
passait pour l'ambassadeur anonyme; une fois dans la soire, pour s'y
dlasser dans un petit cercle d'hommes d'esprit des soucis du
ministre.

Le chevalier de Mdici, premier ministre du roi de Naples avant
l'explosion des carbonari, rfugi momentanment  Rome par crainte de
l'assassinat dont il avait t menac, nous y charmait, tous les
soirs, par l'agrment de sa conversation napolitaine, la plus
spirituelle et la plus voltairienne des conversations. L'abb Galiani,
le plus sens et le plus amusant des conomistes, ne causait pas avec
plus d'originalit, contre l'honnte et pesant Turgot dans ses
entretiens sur la libert du commerce des bls. Il donnait le ton 
l'auteur de _Candide_. J'ai toujours souponn Voltaire d'avoir dans
les veines du sang napolitain, et, en remontant un peu loin, j'ai
reconnu que je n'avais pas tout  fait tort. Il y a des verves de race
qu'on n'invente pas; Mdici tait de la famille.


XVIII

Le vieux roi de Naples Ferdinand, quoiqu'il passt pour un lazzarone
sur le trne parmi les libraux de Paris, avait lui-mme autant de
cet esprit napolitain, fin et railleur, que tout son royaume. Il
revenait en ce moment du congrs de Troppau avec la jolie duchesse de
Floridia, sa favorite, dont il avait fait sa femme, comme Louis XIV de
madame de Maintenon. Mais c'tait une Maintenon sicilienne, avec le
pdantisme de moins, la jeunesse et la beaut de plus. Il crivait 
son fils, le rgent de Naples, pour tre communiques au parlement,
des dpches pleines de l'loge des chiens de chasse qu'il ramenait
pour chasser le sanglier en Calabre.

Il s'arrta quelques mois  Rome avant de rentrer dans son royaume,
pour laisser aux Autrichiens et  son fils, son lieutenant gnral,
l'odieux et les embarras de sa restauration. Elle ne fut, du reste,
que plaisante et non sanglante. Tout fut liquid et sold par quelques
exils promptement rvoqus. Il y avait eu peu d'excs, il n'y eut pas
de longue vengeance. Le pape, selon l'usage, lui donna  dner en
grande crmonie au Vatican le jeudi saint. Par une faveur tout
inusite, le cardinal Consalvi m'invita  cette table de pape, de rois
et d'ambassadeurs. C'tait contre l'tiquette, mais les rois passent
par-dessus et les potes par-dessous.


XIX

Peu de jours aprs, j'eus un fils qui fut baptis  Saint-Pierre de
Rome, et tenu sur les fonts du baptme par une belle Vnitienne,
devenue une grande dame polonaise, la comtesse Oginska. Cet enfant, n
sous les plus heureux auspices, chappa comme ma fille, en mourant
jeune,  sa triste destine. L'un ne vit que mon aurore, et l'autre
que mes jours de ftes. Je les pleurai sincrement tous les deux, mais
quand je me regarde maintenant, je suis tent de ne pas les plaindre.
Les malheurs d'un pre oblig  travailler jusqu' satit pour vivre
et pour faire vivre ceux qui se sont compromis pour lui et pour leur
patrie, sont un triste hritage  recueillir. Mieux vaut la paix du
ciel, o nous nous retrouverons tous, consols, les uns d'tre morts,
les autres d'avoir vcu!


XX

Les nouvelles circonstances politiques o se trouvait le royaume de
Naples aprs le retour du roi ne permettant gure au ministre
franais d'y employer avec convenance les mmes agents qui avaient eu
 traiter avec la rvolution, je reus un cong indfini pour rentrer
en France. J'en profitai au printemps, et je revins lentement 
petites journes par cette belle route de Terni et de Narni, tout
ondoyante de forts et toute ruisselante de cascatelles, qui conduit
en trurie comme dans un jardin du monde plant, taill et arros pour
le peuple-roi.

Nous nous arrtmes quelques jours  Florence. Le prince de Carignan,
devenu depuis le roi Charles-Albert, repentant de son apparente
complicit dans la rvolution militaire de Turin, tait venu y cacher
sa faute chez son beau-frre, le grand-duc de Toscane, dans une
retraite du palais Pitti; son cuyer, Sylvain de Costa, un de mes amis
les plus intimes et les plus loyaux, me dcouvrit dans mon htel; il
annona  son prince mon arrive, et revint de sa part me demander une
entrevue secrte chez moi.

Je ne le permis pas par respect pour ce jeune proscrit d'un trne, et
j'allai au palais Pitti lui prsenter mes hommages et des esprances
de rconciliation avec la cause des rois, qu'il ne tarda pas  aller
servir en Espagne. Se doutait-il alors qu'il rgnerait vingt ans en
Pimont sous la tutelle de l'Autriche et sous l'influence absolue des
jsuites, et qu'il reprendrait, vingt ans aprs, les ordres des
carbonari, les armes contre l'Autriche, les conspirations contre le
pape, le patronage de la France rvolutionnaire, et qu'il laisserait
l'Italie conquise et tous les princes, ses collgues et ses parents,
chasss par son fils de ces mmes palais o lui-mme avait reu
l'hospitalit de famille?

Ce que l'esprit n'ose prvoir, les vnements et les caractres
l'amnent. L'inattendu est le nom des choses humaines. Nos neveux en
verront bien d'autres avant que l'Italie en revienne  la seule unit
honnte et forte qui lui convienne et qui convienne  la France: la
confdration-rpublique d'tats.


XXI

Je passai l't dans une belle valle des Alpes, auprs de ma soeur,
non loin de Chambry. Ma femme, fire de son bel enfant, et trop frle
pour pouvoir le nourrir longtemps, fut remplace par une paysanne de
la Maurienne, au teint de rose, aux dents d'ivoire; mais, hlas!
l'enfant dprissait sur ce sein de neige: on n'achte pas la vie,
Dieu la donne ou la refuse.


XXII

Je rsolus de profiter de ce loisir diplomatique, en attendant une
nouvelle destination, pour visiter l'Angleterre et pour faire
connaissance avec la famille de ma femme. Ma belle-mre possdait,
dans un des plus riches quartiers de Londres, une maison lgante et
magnifiquement meuble, dans le voisinage de Hyde-Park. Nous nous y
tablmes pour quelques mois. Je trouvai dans la famille de ma femme
un accueil plein de noblesse et de grce, qui n'a pas cess jusqu' ce
jour de me faire deux patries et deux centres d'affection.
L'Angleterre, pays de la famille par excellence, est aussi le pays de
l'adoption. Le coeur reconnaissant s'y partage entre les sentiments
inns et les sentiments acquis.

Aprs avoir joui quelque temps de l'intimit de cette aimable partie
de ma nouvelle famille, nous loumes, au bord de la Tamise, 
Richmond, une villa recueillie et solitaire, entre le parc et le
fleuve, pour y passer l't. Ces jours de Richmond, entre l'tude, les
livres, le cheval, les promenades et quelques excursions dans les
forts et dans les chteaux royaux de l'Angleterre, furent des plus
heureux de notre existence. Un de mes plus intimes amis, le baron de
Vignet, neveu des deux comtes de Maistre, venait d'tre nomm
secrtaire de l'ambassade de Sardaigne  Londres. Il venait souvent 
Richmond passer avec moi des jours mlancoliques comme son caractre,
 l'ombre de ces arbres sculaires d'Angleterre, o nous nous
entretenions de politique et de posie, ses deux passions, comme
elles taient dj les miennes. Il voyait tout en sombre et rappelait
plus les _Nuits d'Young_ que la srnit calme de sa patrie. Un autre
ami trs-lettr aussi, M. de Marcellus, tait en mme temps que nous 
Londres, premier secrtaire de l'ambassade franaise, sous
l'ambassadeur, notre plus grand pote, M. de Chateaubriand. Je n'avais
pas connu  Paris cet homme illustre autrement que par mon admiration
 distance. Je lui fis ma visite de devoir en arrivant  Londres; il
oublia de me la rendre; je n'insistai pas: ce ne fut qu'aprs mon
sjour  Richmond que, sur l'observation de M. de Marcellus, M. de
Chateaubriand me fit une visite et m'envoya une invitation  un de ses
dners diplomatiques. Je m'y rendis par devoir plus que par
empressement. Il fut froid et un peu guind avec un jeune homme qui ne
demandait qu' l'adorer comme un tre plus qu'humain. Je sortis
contrist de sa table, et je ne cherchai plus  le voir. Il me parut
un homme qui posait pour le grand homme incompris, qu'il ne fallait
voir que de loin, en perspective. Le charme manquait  sa grandeur; le
charme de la petitesse ou de la grandeur, c'est le naturel.
L'affectation gte mme le gnie. Je l'ai toujours admir, surtout
comme puissance politique; mais il m'loigna toujours de lui, mme
quand il fut mon ministre et qu'un mot de lui pouvait me placer sans
faveur  un poste plus lev dans ma carrire. N'aime pas qui veut; il
ne m'a rendu bien plus que justice qu'aprs sa mort, dans ses Mmoires
posthumes, o il me plaa comme pote au rang de Virgile et de Racine,
et comme homme politique plus haut que mon sicle ne m'a plac. J'ai
souvent rflchi par quelle bizarrerie inexplicable ce grand juge
m'avait tmoign tant de dfaveur pendant qu'il vivait, en me
rservant tant de partialit aprs sa mort. Je crois l'avoir devin,
mais je n'oserais jamais le dire.


XXIII

Un autre homme d'lite, que son indulgence tendre pour moi me
permettait d'appeler mon ami, le duc Mathieu de Montmorency, devint
ministre des affaires trangres dans les pripties publiques qui
prcdrent le congrs de Vrone. Il n'attendit pas ma demande pour me
nommer  Florence auprs du marquis de La Maisonfort, et destin  le
remplacer en chef aussitt que les convenances permettraient de
rappeler ce ministre.

Je revins  Paris avant de me rendre en Toscane. Le marquis de La
Maisonfort avait le genre d'esprit de Rivarol; c'tait un migr comme
Rivarol: il avait autant d'esprit, et du meilleur, qu'il soit possible
d'en concentrer dans une tte humaine, mme au pays de Voltaire et du
chevalier de Grammont. Il avait tir un parti trs-habile du malheur
de la monarchie et de la frquentation des princes pendant leur exil.
Les disgrces mme, du sort sont gracieuses aux hommes de cette
nature, ils ne prennent rien trop au srieux dans la vie. Il y a
toujours de la ressource dans l'esprit souple et flexible d'un
courtisan de rois tombs. Il s'tait vou de bonne heure  ce rle de
l'esprance et de l'activit dans les causes en apparence perdues; il
avait conspir avec les flatteurs de la haute migration en Suisse, en
Russie, en Angleterre; il s'tait li avec M. de Blacas, homme plus
srieux, mais moins aimable que lui; Louis XVIII l'aimait pour sa
lgret, il tenait tte  ce monarque en matire classique et
pigrammatique; il avait crit en 1814 des brochures royalistes qui
lui avaient fait un nom d'homme d'tat de demi-jour,  l'poque o une
brochure paraissait un vnement; il n'tait point ennemi des
transactions avec la rvolution pacifie; il savait se proportionner
aux choses et aux hommes; il n'avait aucun prjug, grande avance pour
faire sa place et sa fortune; mais il la mangeait  mesure qu'il la
faisait. Le roi avait fini par le nommer ministre en Toscane. Il n'y
jouissait pas d'une considration trs-srieuse, mais d'une rputation
d'esprit trs-mrite. Les migrs, ses contemporains, trs-lgers au
commencement, taient devenus moroses et pdantesques en vieillissant;
ils reprochaient  M. de La Maisonfort d'tre rest jeune malgr ses
annes. On le desservait  Paris; il voulait y rentrer malgr eux pour
se dfendre et pour obtenir du roi un poste plus lucratif. En
attendant, il n'avait plus qu' peu prs un an  passer dans l'Italie
centrale pour me laisser,  titre de charg d'affaires de France, ses
trois lgations, Florence, Parme, Modne et Lucques,  diriger.


XXIV

Incapable de basse jalousie et trs-capable d'amiti pour un jeune
homme dont la renomme naissante le flattait sous le rapport
littraire, pote lui-mme, et pote trs-agrable (la touchante et
nave romance gauloise de _Griselidis_ est de lui), il m'accueillit
moins en subordonn qu'en ami plus jeune et en lve tout  la fois
politique et potique; il me prsenta comme son second et comme son
successeur aux principales cours auprs desquelles il tait accrdit.

Celle de Florence, qui tait notre principale rsidence, se composait
d'abord du grand-duc de Toscane, jeune encore d'annes, mais d'une
maturit prcoce et studieuse qui annonait un digne hritier du trne
et du libralisme philosophique de Lopold.

Lopold, quoique frre de l'empereur d'Autriche, et empereur ensuite
lui-mme, avait inocul le got et l'habitude des gouvernements libres
 l'Italie; il y avait t le prcurseur de la rvolution et de la
tolrance administrative et religieuse descendues du trne sur les
sujets. Le jeune souverain actuel continuait son oncle. Ses deux
ministres, le vieux Fossombroni et le prince Corsini, avaient conserv
les traditions de mansutude, d'conomie et de gouvernement par le
peuple lui-mme, de leur matre Lopold. La peine de mort, supprime
par ce prince, n'avait t rtablie que pour la forme par
l'administration franaise sous Napolon; l'chafaud ne s'tait jamais
relev sous le rgime grand-ducal; la Toscane tait l'oasis de
l'Europe.

Comment une dynastie qui n'tait qu'une premire famille libre dans un
pays libre, dont le gouvernement servait de modle et d'mulation au
monde, comment une dynastie plus que constitutionnelle, qui tait 
elle seule la constitution et la nationalit dans la terre des Lopold
et des Mdicis, a-t-elle t perfidement envahie et honteusement
chasse de cette oasis, cre par elle, et chasse par les Pimontais
du palais Pitti, o le roi Charles-Albert, ce roi d'ambition  tout
prix, avait cherch et trouv un asile chez ceux-l mmes qu'il
perscutait en reconnaissance de leurs bienfaits? On parle de
l'ingratitude des peuples, mais de celle des rois, qu'en dites-vous?


XXV

Deux princesses charmantes, soeurs l'une de l'autre et presque du mme
ge, embellissaient cette cour et donnaient de la grce  ses vertus.

L'une tait la jeune veuve du prcdent grand-duc, mort rcemment;
l'autre tait la grande-duchesse rgnante, qui partageait avec sa
soeur les honneurs de ce trne  deux. Princesses de Saxe, elles
avaient apport de ce pays lettr, dans cette terre des beaux-arts,
l'instruction et le got de tout ce qui est l'idal des grands esprits
et des coeurs enthousiastes. Elles me reurent comme lonore d'Este
et mme comme cette Lucrezia Borgia, tant et si odieusement calomnie,
recevaient jadis l'Arioste et le Tasse dans ces cours de Ferrare et de
Mantoue, qui n'taient que des acadmies de tous les grands artistes
de l'esprit.

Le grand-duc me tmoigna une considration prcoce et immrite, qui
ne tarda pas  se changer, sous les rapports politiques, en vritable
amiti. La crainte de contrister le marquis de La Maisonfort, qui ne
jouissait pas auprs de lui de la mme prdilection, lui fit voiler
discrtement,  lui, ses bonts pour moi, et moi, ma respectueuse
affection pour lui. J'en jouissais  la drobe, le matin, dans sa
bibliothque du palais Pitti, o je me rendais mystrieusement, et o
il venait me joindre aussitt qu'il tait averti de ma prsence, par
son bibliothcaire, pour m'emmener dans son appartement. L, j'avais
l'honneur d'avoir avec le prince des entretiens confidentiels sur la
politique, qui m'ont laiss, pour ses principes et pour ses vertus,
une ternelle admiration. Heureux les peuples qui ont leur sort dans
des mains si pures et si douces! Malheur aux peuples qui ne savent pas
les apprcier et qui prfrent s'asservir  des rois chevelus de
caserne, au lieu de chrir des princes philosophes qui ne leur
demandent que d'tre heureux!

La grande-duchesse, sa femme, sortait quelquefois de son appartement
contigu, un de ses enfants dans les bras, pour venir, comme une simple
mre de famille, s'asseoir gracieusement  ces entretiens. J'en
sortais pntr d'une vritable estime pour le prince, d'une
vnration enthousiaste pour la princesse. Le bruit de cette faveur
secrte du grand-duc, dont j'tais honor, ne tarda pas  se rpandre
malgr nos prcautions. On crut que j'aspirais  changer de patrie et
 devenir ministre favori du grand-duc, au lieu de simple charg
d'affaires de France dans une cour d'Italie. Le parti autrichien
affecta de s'en alarmer; il n'en tait rien, je n'avais,  cette
poque, ni mrit, ni subi les rigueurs de ma patrie, et je n'aurais
eu aucune excuse de chercher  changer de foyer et de devoir.

Mon penchant pour la Toscane et pour les jeunes souverains tait
entirement dsintress. Je n'aimais rien d'eux qu'eux-mmes. Si ce
prince, maintenant mconnu et exil, lit par hasard ces lignes, il y
retrouvera, aprs tant d'annes et de vicissitudes, les mmes sentiments
de respect et d'estime. J'ai t assez heureux et assez prudent, en
1848, pour lui en donner des preuves muettes, en rsistant aux instances
de Charles-Albert et en opposant  ses empitements contre les princes,
ses anciens htes, ses parents et ses allis, l'inflexible refus de la
loyaut de la Rpublique franaise. Notre devoir, selon moi, n'tait
pas de fomenter en Italie l'agrandissement, diminutif pour la France, de
la maison de Savoie, mais de favoriser une confdration italienne qui
constitut la pninsule en tats solidaires contre l'Autriche et relis
 la France par l'ternel intrt d'une indpendance commune.


XXVI

J'attendais mon ami, le comte Aymons de Virieu, qui, dj souffrant,
venait avec sa famille chercher un climat plus salutaire en Toscane.
Je m'tais log moi-mme, et je lui avais propos un appartement dans
une maison isole et potique,  l'extrmit de la rue _di Borgo ogni
Santi_, entoure, au premier tage, d'un jardin en terrasse plant de
magnifiques caroubiers, et dominant un parc immense, qu'on appelait la
villa _Torregiani_.

Cette villa n'avait pour tout difice qu'une tour monumentale leve 
une hauteur pyramidale au-dessus des sapins les plus sylvestres et les
plus sombres. La destination romanesque et pieuse de ce monument
extraordinaire et mystrieux ajoutait  cette vue un intrt qui
sacrait pour ainsi dire le bois et la pierre. On disait que le marquis
Torregiani, trs-bel homme, au visage toscan voil par une empreinte
de tristesse, y venait tous les jours.

Je le voyais souvent entrer seul dans son jardin, ferm aux curieux;
j'tais  porte de contempler ce plerinage d'amour et de douleur
dont on chuchotait tout bas le motif. L'amour en Italie, comme on peut
le voir par la _Batrice_ de Dante et par la _Laure_ de Ptrarque, est
le plus avou et en mme temps le plus srieux des sentiments de
l'homme. La femme elle-mme, souvent si lgre ailleurs, y est
dpourvue de toute coquetterie, ce vain masque d'amour, et de toute
inconstance, cette satit du coeur qui se lasse avant la mort des
attachements conus avec rflexion. Les liaisons sont des serments
tacites que la morale peut dsapprouver, mais que l'usage excuse et
que la fidlit justifie. Le marquis Torregiani avait conu et cultiv
ds sa jeunesse une passion de cette nature _petrarquesse_ pour une
jeune et ravissante femme de race hbraque, marie  un banquier
florentin. Cette passion tait rciproque et ne portait aucun ombrage
au mari. Le cavalier servant et l'poux, selon l'usage aussi du pays,
s'entendaient pour adorer, l'un d'un culte conjugal, l'autre d'un
culte de pure assiduit, l'idole commune d'attachements diffrents,
mais aussi ardents l'un que l'autre. Le jeune et charmant objet de ce
double culte fut enlev dans sa premire fleur  son poux et  son
adorateur. Mais la mort mme ne put sparer les penses. La diffrence
du culte interdit au marquis de Torregiani d'lever,  celle qui avait
disparu de ses yeux, un monument dans le cimetire juif o il pt
aller pleurer sur sa cendre. Il s'imagina, dans sa douleur, et inspir
d'tranges imaginations, de se rapprocher au moins par le regard de la
place o elle s'tait vanouie de la terre. Il btit cette tour assise
par assise, et l'leva jusqu' une telle hauteur, qu'elle dominait
tous les palais et tous les clochers de la ville qui pouvaient
s'interposer  la vue entre le cimetire juif et la villa Torregiani;
en sorte qu'en montant au sommet de sa tour, il pt,  chaque retour
du jour, contempler la place de ce _campo santo_ juif, o son idole
avait dpouill sa forme terrestre pour habiter l'ternelle et pure
demeure dans son souvenir et dans le ciel!

Il y passait chaque jour des heures de recueillement et de larmes,
dont cette plate-forme funbre avait seule le secret. Un sonnet de
Ptrarque contenait-il plus de larmes que ce marbre colossal lev
dans les cieux pour entrevoir un souvenir?


XXVII

Je ne tardai pas  porter mes respects  une majest dcouronne que
j'avais visite  mon premier voyage. Le souvenir de son second poux,
le pote _Alfieri_, l'illustrait davantage encore que le premier, 
mes yeux. C'tait la comtesse d'Albany, reine lgataire de
l'Angleterre par son mariage avec le dernier des Stuarts. La comtesse
d'Albany, belle autrefois, et toujours aimable, tait une fille de la
grande maison flamande des Stolberg, soeur de ces frres Stolberg,
clbres dans la philosophie et dans la littrature allemande du
dernier sicle. Le cardinal d'York, frre du Prtendant, autrefois
hroque, Charles-douard, et rfugi  Rome, avait fait venir la
jeune comtesse en Italie pour lui faire pouser son frre dj g et
dchu de son caractre par un vice excusable dans un hros dcourag:
l'ivresse, mre de l'oubli. Le prince avait t sduit par la
jeunesse, la beaut et les grces intellectuelles de sa compagne; il
l'avait aime, mais il n'avait pu conserver son estime, encore moins
son amour. Le pote aristocrate pimontais Alfieri, prsent 
Florence  la cour du prince, n'avait pas tard  plaindre la jeune
victime d'un poux surann, et  ambitionner le rle de favori et de
consolateur d'une reine. Il tait parvenu sans peine  tourner, en
faveur de la comtesse d'Albany, la faveur passionne de l'opinion de
la socit en Toscane. La religion elle-mme avait servi de manteau 
l'amour.

Un soir que les deux poux devaient aller ensemble au thtre, le
prince tait parti le premier et se croyait suivi dans une seconde
voiture par sa femme, retarde sous un spcieux prtexte; mais il
l'attendit en vain dans sa loge; il l'avait vue pour la dernire fois:
un couvent inviolable avait reu la comtesse et l'avait soustraite aux
droits et aux recherches de son royal poux.

Peu de temps aprs, Alfieri, voyageant seul suivi de ses quatorze
chevaux anglais, sur la route de Sienne, s'acheminait mlancoliquement
vers Rome, o la comtesse d'Albany se rendait de son ct par une
autre route, allant chercher dans un couvent la protection de son
beau-frre, le cardinal d'York.

Le cardinal se dclara le protecteur de sa belle-soeur auprs du pape.
Aprs quelques mois de squestration dans le monastre de Rome, la
sparation civile et religieuse fut prononce, et la comtesse, libre
de ses engagements, se rendit  Paris et dans d'autres capitales, o
elle fut suivie par son pote. Aprs la mort de son mari-roi, qui ne
tarda pas  succomber  ses excs et  son triste isolement, un
mariage secret, dont on n'a eu nanmoins aucune preuve lgale (parce
que cette preuve aurait priv la royale comtesse de la pension que
lui faisait l'Angleterre), unit les deux amants.


XXVIII

Ils vcurent quelques annes  Paris, au commencement de la Rvolution
franaise, jusqu'aux approches de 1793, dans une retraite qui ne put
les drober  la perscution commenante. Comment la Rvolution, qui
dcapitait une reine, fille d'empereur,  ct de son double trne,
avait-elle respect une reine dcouronne et fugitive? Le pote
tragique pimontais, qui avait t jusque-l le plus ardent et le plus
inflexible des dmocrates,  condition que la dmocratie ne toucht ni
aux privilges de la noblesse pimontaise, ni aux prtentions
littraires de son ple gnie, s'indigne contre la double profanation
des rpublicains franais. Toute sa colre d'imagination contre la
tyrannie des rois de Turin se changea en rage contre l'audace des
peuples dmocratiss par la France; il assouvit sa haine  huis clos,
par le _Miso Gallo_, recueil d'invectives mal rimes et d'pigrammes
sans dard, contre le pays, les hommes, les principes qu'il avait
exalts jusque-l. Il fit imprimer en mme temps, chez Didot, les
quatorze tragdies mort-nes qu'il s'tait impos la tche d'crire
comme des exercices d'colier classique, plus que comme des effusions
de sa nature, et il alla se confiner, avec sa gloire indite en poche,
dans sa retraite de Florence.

Les Italiens, qui ne possdaient aucun pote dramatique, prtendirent
en avoir trouv un dans Alfieri, comme lui mme prtendit leur en
donner un sans originalit et sans verve. On le prit au mot de ses
prtentions, non-seulement en Italie, mais en France, o on le jugea
sur parole. Il passa grand homme avant quarante ans, et s'ensevelit
dans une gloire morose, au fond d'une lgante maison, sur le quai de
l'Arno, qu'habitait avec lui la comtesse d'Albany.

Moi aussi je fus, pendant mes premires annes potiques, infatu sur
parole du mrite de ce grand homme d'intention. J'achetai ses oeuvres
en douze volumes, et je voyageai par tous pays muni de ce viatique; je
fus longtemps avant de dcouvrir que le vide tait plus sonore que le
plein, et que la froide dclamation n'tait pas de la posie, encore
moins du drame. Possd alors, comme tous les jeunes gens, et
sentant, comme les jeunes Italiens avec lesquels j'avais t lev, la
forte haine de la tyrannie, j'adorais ce parodiste de Snque le
tragique, et je me croyais d'autant plus initi  la vertu civique que
j'avais plus d'enthousiasme pour lui. Ce ne fut que plus tard que je
me rendis compte de cette fausse grandeur guinde sur des chasses, et
de cette fausse posie qui dclame et qui ne sent rien. Cette tragdie
de parade ressemble  Shakspeare comme l'loquence de club 
l'loquence de Cicron ou de Mirabeau.


XXIX

La vritable maladie dont Alfieri mourut  quarante ans tait l'ennui
qu'il prouvait lui-mme de ses propres oeuvres; aussi se rfugiait-il
dans l'tude du grec et dans des posies systmatiques,
pigrammatiques, civiques, dmocratiques, aristocratiques, qui
fatiguaient l'esprit sans nourrir le coeur. Ses Mmoires _seuls_, cet
trange et amoureux monument de son amour pour la comtesse d'Albany,
mritent d'tre recueillis et de survivre. Il y a dans ces Mmoires
autant d'originalit que de grandeur et de passion; l, son caractre
savait vritablement participer de la majest de sa royale idole.

Il mourut chez la comtesse d'Albany, qui fit lever par Canova, dans
l'glise de Santa Croce, un magnifique monument avec la statue
colossale de l'Italie pleurant son pote. Ce monument est comme
l'homme, plus dclamatoire qu'loquent; c'est le mausole acadmique
d'une posie de convention. Le grand peintre franais Fabre, de
Montpellier, ami de la comtesse d'Albany, fut son consolateur, et,
l'on croit, son troisime mari. C'tait un Poussin moderne tout  fait
italianis par son talent et par son culte pour Raphal, dont il
recherchait les moindres vestiges, et dont il lgua,  sa mort, les
reliques retrouves au muse de sa ville natale, Montpellier.


XXX

Les lettres de la comtesse de Virieu, veuve du membre de l'Assemble
nationale, intimement lie avec la comtesse d'Albany, m'avaient
accrdit chez elle. Sa maison, modeste, lgante, lettre, tait le
sanctuaire quotidien des personnages les plus distingus de Florence,
Athnes alors de l'Italie. Le comte Gino Capponi, hritier du grand
nom et de la grande influence de ses anctres, avec qui j'tais li
d'ancienne date  Paris, y venait tous les jours. C'tait et c'est
encore le gnie de la Toscane historique ressuscit; il dsirait la
libert et l'indpendance de sa patrie, restaure sous ses souverains
libraliss, mais nullement la destruction du nom de la Toscane et
l'usurpation de la maison de Savoie sous les Pimontais, considrs
alors comme de bons soldats des frontires, et nullement comme des
matres dignes de l'Italie rgnre. Le comte Gino Capponi, port au
ministre par les premiers flots de la rvolution italienne, y agit
dans ce sens patriotique et mancipateur de l'tranger, jusqu'au
moment o la fausse ide d'une unit absorbante dtruisit, sous le
carbonarisme des radicaux, les vraies nationalits historiques dont
l'Italie se compose, pour saper l'histoire sous la chimre et pour
agir par la violence,  contre-sens de la nature, en dtournant les
peuples et les princes d'une puissante et naturelle confdration
italienne.

Le comte Capponi rentra alors dans la retraite en faisant des voeux
pour l'Italie sous toutes ses formes. Une ccit prcoce condamna 
l'inaction ce grand et gnreux citoyen, que l'estime et la
reconnaissance de sa patrie accompagnent jusque dans ses _invalides_
du patriotisme. Puissent ces lignes lui apprendre que l'amiti survit
au del du bonheur et de la popularit pour les hommes dignes d'tre
aims  tous les ges!


XXXI

La comtesse d'Albany m'accueillit avec une gracieuse bont dans ce
cercle troit des nationaux et des trangers qui venaient honorer,
dans sa personne, moins la reine d'un empire vanoui que la souveraine
lgitime de la grce et de l'esprit dans la conversation. On ne
pouvait s'empcher de chercher encore sur sa figure douce, fine,
intelligente et passionne, les traces de la beaut qui l'avait fait
adorer dans un autre ge. On ne les y retrouvait que dans la
physionomie, cette immobilit du visage. La nature flamande de sa
carnation rappelait les portraits de Rubens plus que ceux des belles
Italiennes du moyen ge; son corps s'tait alourdi par la chair; ses
joues, encore fraches, donnaient trop de largeur  sa figure; mais
l'clat tempr de ses beaux yeux bleus et le sourire trs-affectueux
de ses lvres faisaient souvenir de l'attrait qu'ils devaient avoir 
quinze ans. On ne s'tonnait pas qu'elle et t aime pour ses
charmes avant de l'tre pour ses aventures et pour ses infortunes;
c'tait de la posie encore, mais de la posie survivant aux annes,
qui la surchargeaient de leur embonpoint sans l'effacer, parce qu'elle
est de l'me et non de la chair. Le feu doux de la passion mal teinte
illumine encore les traits o elle a resplendi. Le reflet de l'amour
est l'illumination du visage jusque dans l'ombre des annes.


XXXII

Ma renomme de pote  peine clos, ma qualit de diplomate franais,
l'accueil dont j'tais l'objet  la cour du souverain, mon bonheur
intrieur, la prsence de mes meilleurs amis, le loisir rserv  la
posie de ma vie comme  celle de mes penses, ma reconnaissance pour
tous ces dons de la Providence et mon penchant  la contemplation
pieuse qui s'est toujours accru en moi dans les moments heureux de mon
existence, comme les parfums de la terre qui s'lvent mieux sous les
rayons du soleil que sous les frimas des mauvais climats, semblaient
me promettre une flicit calme dont je remerciais ma destine;
lorsqu'un vnement trange et inattendu vint changer du jour au
lendemain cet agrable tat de mon me en une sorte de proscription
sociale qui se dclara soudainement contre moi, et qui me fit craindre
un moment de voir ma carrire diplomatique coupe et abrge au moins
en Italie, ce pays du monde dont j'aimais le plus  me faire une
patrie d'adoption.

Voici cette bizarre et malheureuse priptie de mon bonheur.


XXXIII

Peu de temps avant mon dpart de France pour mon poste  Florence, le
plus grand, selon moi, de tous les potes modernes, tait mort en
Grce, tout jeune encore et dans le seul acte gnreux, dsintress,
hroque, qu'il et tent jusque-l pour racheter par la vertu les
excentricits et les juvnilits peu senses et peu louables de sa
vie. Je veux parler de lord Byron, ce proscrit volontaire de sa
famille et de sa patrie, qui avait eu le courage, comme le Renaud du
Tasse, de quitter mieux qu'Armide, pour voler au secours d'une ombre
de peuple par amour pour l'humanit et pour ce que nous appelions
alors la gloire.

 son arrive  Missolonghi avec de l'or et des armes, le ciel lui
avait refus l'occasion d'illustrer deux fois son nom de pote en y
ajoutant le nom de hros, d'homme d'tat et de librateur de la Grce.
S'il vivait aujourd'hui, la Grce, selon toute probabilit, ne
chercherait pas d'autre roi.

Lord Byron avait commenc sa rputation immortelle par la publication
d'un pome en quatre chants, ou plutt d'une grande excentricit
potique, aussi originale et aussi vagabonde que son imagination,
intitule _le Plerinage de Child Harold_. C'tait comme un _lai des
sirventes_, comme une lgende du moyen ge, dont les seuls vnements
taient ses impressions et ses amours, ses songes dans les diffrentes
terres et dans les diffrentes mers qu'il avait parcourues.

Ce pome avait allum l'imagination de son temps  proportion du plus
ou moins d'lment combustible que ces imaginations portaient en
elles-mmes. La mienne en avait t incendie, et c'est une de ces
impressions que l'ge, les revers, les vicissitudes prosaques de
l'existence n'ont pas affaiblies en moi. Les morsures du charbon sacr
ne se cicatrisent pas dans le coeur des potes.


XXXIV

La mort de lord Byron fut un deuil profond pour moi-mme. Je me
souviens encore de la matine,  Mcon, o ma mre, qui connaissait ma
passion pour ce Tasse et pour ce Ptrarque des Anglais dans un seul
homme, craignant l'effet soudain et inattendu que ferait sur moi cette
mort d'un inconnu, entr'ouvrit mes rideaux d'une main prvoyante et
m'annona avec prcaution la catastrophe du pote, comme elle m'aurait
annonc une perte de famille. Elle portait sur sa physionomie
l'empreinte de la douleur qu'elle pressentait dans mon coeur. Mon
deuil en effet,  moi, fut immense et ne se consola jamais de cette
_toile teinte_ dans le ciel de la posie de notre sicle. Il avait
beau avoir crit cette parodie de l'amour intitule _Don Juan_.
C'tait une dbauche de colre et de cynisme contre lui-mme, un
reniement de saint Pierre que le Dieu dplore et pardonne. Sa posie
est ternelle, parce qu'elle pleure mieux qu'elle ne fait semblant de
rire. Sa note sensible s'empare de l'me comme une _harmonica_
cleste. Les nerfs en souffrent, mais le coeur en saigne, et les
gouttes de sang qui en dcoulent sont les dlices des coeurs
sensibles.


XXXV

Vivement frapp de cette perte, l'ide me vint, ide en gnral
malheureuse, de payer un tribut de deuil et de gloire  ce roi des
potes contemporains, en continuant ce pome sous le titre de
_Cinquime chant de Child Harold_. Je l'crivis tout d'une haleine,
trop vite, comme tout ce que j'ai crit ou fait dans cette
improvisation perptuelle qu'on appelle ma vie, except quand
l'vnement qui presse ne laisse pas le temps de dlibrer, et o le
meilleur conseil, c'est l'inspiration.

Je supposai que lord Byron vivait encore et que le gnie, qui lui
avait inspir les quatre premiers chants de son pome, inspirait
encore  son gnie le rcit de sa propre mort. Mcontent de la
somnolence de l'Italie, le pote, en la quittant, lui adressait des
adieux pleins d'amers reproches. Mais, dans mon plan, ces adieux
n'taient pas dans ma bouche, ils taient dans la sienne, et
parfaitement conformes aux sentiments exagrs qu'il avait maintes
fois exprims lui-mme en vers et en prose, sentiments des radicaux ou
des carbonari trangers, avec lesquels il tait en relation pendant
qu'il habitait Venise, les bords du P ou les rives de l'Arno.

Voici ces vers:


XXXVI

  O va-t-il?... Il gouverne au berceau du soleil.
  Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil?
  Va-t-il, le coeur brlant d'une foi magnanime,
  Conqurir une tombe au dsert de Solyme;
  Ou, plerin arm, son bourdon  la main,
  Laver ses pieds souills dans les flots du Jourdain?
  Non: du sceptique Harold le doute est la doctrine,
  Le croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine;
  Jupiter, Mahomet, hros, grands hommes, dieux,
  ( Christ, pardonne-lui!) ne sont rien  ses yeux
  Qu'un fantme impuissant que l'erreur fait clore,
  Rves plus ou moins purs qu'un vain dlire adore,
  Et dont par ses clarts la superbe oraison,
  Sicle aprs sicle, enfin dlivre l'horizon.
  Jamais, d'aucun autel ne baisant la poussire,
  Sa bouche ne murmure une courte prire;
  Jamais, touchant du pied le parvis d'un saint lieu,
  Sous aucun nom mortel il n'invoqua son Dieu!
  Le dieu qu'adore Harold est cet agent suprme,
  Ce Pan mystrieux, insoluble problme,
  Grand, born, bon, mauvais, que ce vaste univers
  Rvle  ses regards sous mille aspects divers:
  tre sans attributs, force sans providence,
  Exerant au hasard une aveugle puissance;
  Vrai Saturne, enfantant, dvorant tour  tour;
  Faisant le mal sans haine et le bien sans amour;
  N'ayant pour tout dessein qu'un ternel caprice;
  Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrifice;
  Livrant le faible au fort et le juste au trpas,
  Et dont la raison dit: Est-il? ou n'est-il pas?
  Ses compagnons pars, groups sur le navire,
  Ne parlent point entre eux de foi ni de martyre,
  Ni des prodiges saints par la croix oprs,
  Ni des pchs remis dans les lieux consacrs,
  D'un plus fier vangile aptres plus farouches,
  Des mots retentissants rsonnent sur leurs bouches:
  Gloire, honneur, libert, grandeur, droits des humains,
  Mort aux tyrans sacrs gorgs par leurs mains,
  Mpris des prjugs sous qui rampe la terre,
  Secours aux opprims, vengeance, et surtout guerre;
  Ils vont, suivant partout l'errante Libert,
  Rpondre en Orient au cri qu'elle a jet;
  Briser les fers uss que la Grce assoupie
  Agite, en s'veillant, sur une race impie;
  Et voir dans ses sillons, inonds de leur sang,
  Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant.
  Dj, dorant les mts, le rayon de l'aurore
  Se joue avec les flots que sa pourpre colore;
  La vague, qui s'veille au souffle frais du jour,
  En sillons cumeux se creuse tour  tour;
  Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie,
  Vole, et rase de prs la cte d'Italie.
  Harold s'veille; il voit grandir dans le lointain
  Les contours azurs de l'horizon romain;
  Il voit sortir grondant, du lit fangeux du Tibre,
  Un flot qui semble enfin bouillonner d'tre libre,
  Et Soracte, dressant son sommet dans les airs,
  Seul se montrer debout o tomba l'univers.
  Plus loin, sur les confins de cette antique Europe
  Dans cet den du monde o languit Parthnope,
  Comme un phare ternel sur les mers allum,
  Son regard voit fumer le Vsuve enflamm:
  Semblable au feu lointain d'un mourant incendie,
  Sa flamme, dans le jour un moment assoupie,
  Lance, au retour des nuits, des gerbes de clarts;
  La mer rougit des feux dans son sein reflts;
  Et les vents agitant ce panache sublime,
  Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abme,
  Font pencher sur Pstum, jusqu' l'aube des jours,
  La colonne de feu, qui s'croule toujours.
   la sombre lueur de cet immense phare,
  Harold longe les bords o frmit le Tnare;
  O l'lyse antique, en un dsert chang,
  talant les dbris de son sol ravag,
  Du cleste sjour dont il offrait l'image
  Semble avoir conserv les astres sans nuage.
  Mais l, prs de la tombe ou le grand cygne dort,
  Le vaisseau, tout  coup, tourne sa poupe au bord.
  Fuyant de vague en vague, Harold, avec tristesse,
  Voit sous les flots brillants la rive qui s'abaisse;
  Bientt son oeil confond l'ocan et les cieux;
  Et ces borda immortels, disparus  ses yeux,
  Semblant s'vanouir en de vagues nuages,
  Comme un nom qui se perd dans le lointain des ges.

  Italie! Italie! adieu, bords que j'aimais!
  Mes yeux dsenchants te perdent pour jamais!
   terre du pass, que faire en tes collines?
  Quand on a mesur tes arcs et tes ruines,
  Et fouill quelques noms dans l'urne de la mort,
  On se retourne en vain vers les vivants: tout dort.
  Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire,
  Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire!
  Tout dort, et cependant l'univers est debout!
  Par le sicle emport tout marche, ailleurs, partout!
  Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages
  Par le bruit de ton nom guids vers tes rivages,
  Jetant sur tes cits un regard de mpris,
  Ne t'aperoivent plus dans tes propres dbris.
  Et, mesurant de l'oeil tes arches colossales,
  Tes temples, tes palais, tes portes triomphales,
  Avec un rire amer demandent vainement
  Pour qui l'immensit d'un pareil monument,
  Si l'on attend qu'ici quelque autre Csar passe,
  Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace?
  Et tu souffres sans honte un affront si sanglant!
  Que dis-je? tu souris au barbare insolent;
  Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime;
  Avec un lche orgueil, tu lui montres toi-mme
  Ton sol partout empreint de tes nombreux hros,
  Ces vieux murs o leurs noms roulent en vains chos,
  Ces marbres mutils par le fer du barbare,
  Ces bustes avec qui son orgueil te compare,
  Et de ces champs fconds les trsors superflus,
  Et ce ciel qui t'claire et ne te connat plus!
  Rougis!... Mais non: briguant une gloire frivole,
  Triomphe! On chante encore au pied du Capitole.
   la place du fer, ce sceptre des Romains,
  La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains;
  Tu sais assaisonner des volupts perfides,
  Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,
  Animer les couleurs sous un pinceau vivant,
  Ou, sous l'adroit burin de ton ciseau vivant,
  Prter avec mollesse au marbre de Blanduse
  Les traits de ces hros dont l'image t'accuse.
  Ta langue, modulant des sons mlodieux,
   perdu l'pret de tes rudes aeux;
  Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave,
  Tes fers en ont us l'accent nerveux et grave;
  Et, semblable au serpent, dont les noeuds assouplis
  Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,
  Faonne  ramper par un long esclavage,
  Elle se prostitue au plus servile usage,
  Et, s'exhalant sans force en striles accents,
  Ne fait qu'amollir l'me et caresser les sens.

  Monument croul, que l'cho seul habite
  Poussire du pass qu'un vent strile agite;
  Terre, ou les fils n'ont plus le sang de leurs aeux,
  O sur un sol vieilli les hommes naissent vieux,
  O le fer avili ne frappe que dans l'ombre,
  O sur les fronts voils plane un nuage sombre,
  O l'amour n'est qu'un pige et la pudeur qu'un fard,
  O la ruse a fauss le rayon du regard,
  O les mots nervs ne sont qu'un bruit sonore.
  Un nuage clat qui retentit encore:
  Adieu! Pleure ta chute en vantant tes hros!
  Sur des bords o la gloire a ranim leurs os,
  Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)
  Des hommes, et non pas de la poussire humaine!...
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux;
  Quelque chose de saint sur les tombeaux respire,
  La Foi sur tes dbris a fond son empire!
  La Nature, immuable en sa fcondit,
  T'a laiss deux prsents, ton soleil, ta beaut;
  Et, noble dans ton deuil, sous tes pleurs rajeunie,
  Comme un fruit du climat enfante le gnie.
  Ton nom rsonne encore  l'homme qui l'entend,
  Comme un glaive tomb des mains du combattant;
   ce bruit impuissant, la terre tremble encore,
  Et tout coeur gnreux te regrette et t'adore.

  Et toi qui m'as vu natre, Albion, cher pays
  Qui ne recueilleras que les os de ton fils,
  Adieu! tu m'as proscrit de ton libre rivage;
  Mais dans mon coeur bris j'emporte ton image,
  Et, fier du noble sang qui parle encore en moi,
  De tes propres vertus t'honorant malgr toi,
  Comme ce fils de Sparte allant  la victoire,
  Je consacre  ton nom ou ma mort ou ma gloire.
  Adieu donc! Je t'oublie, et tu peux m'oublier:
  Tu ne me reverras que sur mon bouclier.
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Souvent, le bras pos sur l'urne d'un grand homme,
  Soit aux bords dpeupls des longs chemins de Rome,
  Soit sous la vote auguste o, de ses noirs arceaux,
  L'ombre de Westminster consacre ses tombeaux,
  En contemplant ces arcs, ces bronzes, ces statues,
  Du long respect des temps par l'ge revtues,
  En voyant l'tranger d'un pied silencieux,
  Ne toucher qu'en tremblant le pav de ces lieux,
  Et des inscriptions sur la poudre traces
  Chercher pieusement les lettres effaces
  J'ai senti qu' l'abri d'un pareil monument
  Leur grande ombre devait dormir plus mollement;
  Que le bruit de ces pas, ce culte, ces images,
  Ces regrets renaissants et ces larmes des ges,
  Flattaient sans doute encore, au fond de leur cercueil,
  De ces morts immortels l'imprissable orgueil;
  Qu'un cercueil, dernier terme o tend la gloire humaine,
  De tant de vanits est encor la moins vaine;
  Et que pour un mortel peut-tre il tait beau
  De conqurir du moins, ici-bas, un tombeau?...
  Je l'aurai!... Cependant mon coeur souhaite encore
  Quelque chose de plus, mais quoi donc? il ignore.
  Quelque chose au del du tombeau! Que veux-tu?
  Et que te reste-t-il  tenter?... La vertu!
  Et bien! pressons ce mot jusqu' ce qu'il se brise!
  S'immoler sans espoir pour l'homme qu'on mprise,
  Sacrifier son or, ses volupts, ses jours,
   ce rve trompeur... mais qui trompe toujours;
   cette libert que l'homme qui l'adore
  Ne rachte un moment que pour la vendre encore;
  Venger le nom chrtien du long oubli des rois;
  Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix,
  Et n'attendre pour prix, pour couronne et pour gloire
  Qu'un regard de ce Juge en qui l'on voudrait croire
  Est-ce assez de vertu pour mriter ce nom?
  Eh bien! sachons enfin si c'est un rve ou non!


XXXVII

Voici comment je rends compte dans mes commentaires de cet vnement.

J'tais secrtaire d'ambassade  Naples. Je quittais Naples et Rome en
1822. Je vins passer un long cong  Paris. J'y fis paratre la _Mort
de Socrate_, les _Secondes Mditations_. J'y composai, aprs la mort
de lord Byron, le cinquime chant du pome de _Child Harold_.

Dans ce dernier pome, je supposais que le pote anglais, en partant
pour aller combattre et mourir en Grce, adressait une invective
terrible  l'Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa
voluptueuse servitude. Cette apostrophe finissait par ces deux vers:

  Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)
  Des hommes, et non pas de la poussire humaine!...

Les potes italiens eux-mmes, _Dante_, _Alfieri_, avaient dit des
choses aussi dures  leur patrie.

Ces reproches, d'ailleurs, n'taient pas dans ma bouche, mais dans la
bouche de lord Byron: ils n'galaient pas l'pret de ses
interpellations  l'Italie. Ce pome fit grand bruit: ce bruit alla
jusqu' Florence. J'y arrivai deux mois aprs en qualit de premier
secrtaire de lgation.

 peine y fus-je arriv qu'une vive motion patriotique s'leva contre
moi. On traduisit mes vers spars du cadre, on les fit rpandre 
profusion dans les salons, au thtre, dans le peuple; on s'indigna
dans des articles de journaux et dans des brochures, de l'insolence du
gouvernement franais, qui envoyait, pour reprsenter la France dans
le centre de l'Italie littraire et librale, un homme dont les vers
taient un outrage  l'Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque
temps proscrit par toutes les opinions. Il y avait alors  Florence
des exils de Rome, de Turin, de Naples, rfugis sur le sol toscan, 
la suite des trois rvolutions qui venaient de s'allumer et de
s'teindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le
colonel Pepe. Le colonel Pepe tait un des officiers les plus
distingus de l'arme; il avait suivi Napolon en Russie; il tait, de
plus, crivain de talent. Il prit en main la cause de sa patrie; il
fit imprimer contre moi une brochure dont l'honneur de mon pays et
l'honneur de mon poste ne me permettaient pas d'accepter les termes.
J'en demandai satisfaction. Nous nous battmes dans une prairie au
bord de l'Arno,  une demi-lieue de Florence. Nous tions tous les
deux de premire force en escrime. Le colonel avait plus de fougue,
moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J'eus cinq ou six
fois la poitrine dcouverte du colonel sous la pointe de mon pe:
j'vitai de l'atteindre. J'tais rsolu de me laisser tuer, plutt que
d'ter la vie  un brave soldat cribl de blessures, pour une cause
qui n'tait point personnelle, et qui, au fond, honorait son
patriotisme. Je sentais aussi que si j'avais le malheur de le tuer, je
serais forc de quitter l'Italie  jamais. Aprs deux reprises, le
colonel me pera le bras droit d'un coup d'pe. On me rapporta 
Florence. Ma blessure fut gurie en un mois.


XXXVIII

Les duels sont punis de mort en Toscane. Le ntre avait eu trop
d'clat pour que le gouvernement pt feindre de l'ignorer. Ma qualit
de reprsentant d'une puissance trangre me couvrait; la qualit de
rfugi politique aggravait celle du colonel Pepe. On le recherchait.
J'crivis au grand-duc, prince d'une me grande et noble, qui
m'honorait de son amiti, pour obtenir de lui que le colonel Pepe ne
ft ni proscrit de ses tats, ni inquit pour un fait dont j'avais
t deux fois le provocateur. Le grand-duc ferma les yeux. Le public,
touch de mon procd et attendri par ma blessure, m'applaudit la
premire fois que je reparus au thtre. Tout fut effac par un peu de
sang entre l'Italie et moi. Je restai l'ami de mon adversaire, qui
rentra plus tard dans sa patrie et devint gnral.

Un de mes amis avait relev ma cause ds la premire motion de cette
querelle, et il avait crit, en quelques pages de sang-froid et
d'analyse, une dfense presque judiciaire de mes vers calomnis. Mais
je ne voulus plaider de la plume qu'aprs le jugement de l'pe, et je
ne consentis  publier cette dfense que lorsque je pus la signer de
la goutte de sang de ce duel d'honneur non personnel, mais national.

J'en donne ici quelques extraits, comme pices justificatives de cet
trange procs littraire.


XXXIX

On a donn, dans quelques crits rcemment publis en Italie, de
fausses interprtations d'un passage du cinquime chant du pome de
_Child Harold_, interprtations dont l'auteur a t profondment
afflig, et auxquelles on croit convenable de rpondre. Les esprits
impartiaux apprcieront sans doute les motifs du silence que M. de
Lamartine a gard jusqu'ici, et la justesse de ces observations.

Un auteur ne doit jamais dfendre ses propres ouvrages, mais un homme
qui se respecte doit venger ses sentiments mconnus. Fidle  ce
principe, M. de Lamartine n'a jamais rpondu aux critiques littraires
que par le silence; mais il repousse avec raison des opinions et des
sentiments que l'erreur seule peut lui imputer.

Le passage inculp est une imprcation potique contre l'Italie en
gnral; imprcation que prononce Child Harold au moment o, quittant
pour jamais les contres de l'Europe, contre lesquelles sa
misanthropie s'exhalait souvent avec toutes les expressions de la
haine, il s'lanait vers un pays o son imagination dsenchante lui
promettait des motions nouvelles. Cette imprcation renferme ce que
renferme toute imprcation, c'est--dire tout ce que l'imagination
d'un pote, quand il rencontre un pareil sujet, peut lui fournir de
plus fort, de plus gnral, de plus exagr, de plus vague, contre la
chose ou le pays sur lesquels s'exerce la fureur potique de son
hros. Si l'on veut une ide juste d'une pareille figure, qu'on lise
les diatribes d'Alfieri contre la France, son langage, ses moeurs, ses
habitants; les imprcations de Corneille contre Rome, celle de Dante,
de Ptrarque, et de presque tous les potes italiens contre leur
propre patrie, celles mme de lord Byron contre quelques-uns de ses
compatriotes; qu'on lise enfin tous les satiriques de tous les
sicles, depuis Juvnal jusqu' Gilbert. De pareils morceaux n'ont
jamais rien prouv, que le plus ou moins de talent de leurs auteurs 
se pntrer des couleurs de leur sujet, ou  exercer leur verve
satirique sur des nations ou des poques, c'est--dire sur des
abstractions inoffensives.


XL

Voil cependant de quel fondement des critiques italiens et quelques
personnes mal informes ont voulu conclure les opinions et les
sentiments de M. de Lamartine sur l'Italie. Htons-nous d'ajouter
cependant que la plupart des personnes qui sont tombes dans cette
erreur ne connaissaient de l'ouvrage que ce seul passage, et que, le
lisant spar de l'ensemble qui l'explique, et le croyant plac dans
la bouche du pote lui-mme, l'accusation pouvait leur paratre plus
plausible.

Rtablissons les faits: l'imprcation du cinquime chant de _Child
Harold_ n'a jamais t l'expression des sentiments de M. de Lamartine
sur l'Italie. Ces vers ne sont nullement dans sa bouche, ils sont dans
la bouche de son hros; et si jamais il a t possible de confondre le
hros et l'auteur, et de rendre l'un solitaire des opinions de
l'autre,  coup sr ce n'tait pas ici le cas. Child Harold, ou lord
Byron, que ce nom dsigne toujours, est non-seulement un personnage
trs-distinct de M. de Lamartine, il en est encore en toute chose
l'oppos le plus absolu. Irrligieux jusqu'au scepticisme, fanatique
de rvolutions, misanthrope jusqu'au mpris le moins dguis pour
l'espce humaine, paradoxal jusqu' l'absurde, Child Harold est
partout et toujours, dans ce cinquime chant, le contraste le plus
prononc avec les ides, les opinions, les affections, les sentiments
de l'auteur franais; et peut tre M. de Lamartine pourrait-il
affirmer avec vrit qu'il n'y a pas dans tout ce pome quatre vers
qui soient pour lui l'expression d'un sentiment personnel. Le genre
mme de l'ouvrage peut rendre raison d'une pareille dissemblance: ce
cinquime chant est, en effet, une continuation de l'oeuvre d'un autre
pote, oeuvre o cet autre pote clbrait son propre caractre et
ses impressions les plus intimes; sorte de composition o l'auteur
doit, plus que tout autre, se dpouiller de lui-mme et se perdre dans
sa fiction. Ajoutons que ce cinquime chant tait mme destin 
paratre sous le nom de lord Byron, et comme la traduction d'un
fragment posthume de cet illustre crivain.

       *       *       *       *       *

Mais depuis quand un auteur serait-il solidaire des paroles de son
hros? Quand lord Byron faisait parler Manfred, le Corsaire ou Lara;
quand il mettait dans leur bouche les imprcations les plus affreuses
contre l'homme, contre les institutions sociales, contre la Divinit;
quand ils riaient de la vertu et divinisaient le crime, a-t-on jamais
confondu la pense du pote et celle du brigand? et un tribunal
anglais s'est-il avis de venir demander compte  l'illustre barde des
opinions du corsaire ou des sentiments de Lara? Milton, le Dante, le
Tasse, sont dans le mme cas: toute fiction a t de tout temps
permise aux potes, et aucun sicle, aucune nation ne leur a imput 
crime un langage conforme  leur fiction.

                  _Pictoribus atque poetis
  Quid libet audenti semper fuit qua potestas._

Mais si l'usage de tous les temps et le bon sens de tous les peuples
ne suffisaient pas pour tablir ici cette distinction entre le pote
et le hros, M. de Lamartine avait pris soin de l'tablir d'avance
dans la prface mme de son ouvrage. Il est inutile, dit-il, de faire
remarquer que la plupart des morceaux de ce dernier chant de _Child
Harold_ se trouvent uniquement dans la bouche du hros que, d'aprs
ces opinions connues, l'auteur franais ne pouvait faire parler contre
la vraisemblance de son caractre. Satan, dans Milton, ne parle point
comme les anges. L'auteur et le hros ont deux langages trs-opposs,
etc... (_Prface de la premire dition d'_Harold.)

                                                            LAMARTINE.




CXXIVe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente).


XLI

Ce serait en dire assez; mais on dira plus. Lors mme que M. de
Lamartine aurait crit en son propre nom, et comme l'expression de ses
propres impressions, ce qu'il n'a crit que sous le nom d'Harold;
lors mme qu'il penserait de l'Italie et de ses peuples autant de mal
que le supposent gratuitement ses adversaires, le fragment cit ne
mriterait aucune des pithtes qu'on se plat  lui donner. En effet,
une chose qui, par sa nature, n'offense ni un individu ni une nation,
n'est point une injure; jamais une vague dclamation contre les vices
d'un sicle ou d'un peuple n'a offens rellement une nation ou une
poque; et jamais ces dclamations, quelque violentes, quelque
injustes qu'on les suppose, n'ont t srieusement reproches  leurs
auteurs; l'opinion, juste en ce point, a senti que ce qui frappait
dans le vague tait innocent, par l mme que cela ne nuisait 
personne.

Plaons ici une observation plus personnelle. Si le chant de _Child
Harold_ tait le dbut d'un auteur compltement inconnu, si la vie et
les ouvrages de M. de Lamartine taient totalement ignors, on
comprendrait plus aisment peut-tre l'erreur qui lui fait attribuer
aujourd'hui les sentiments qu'il dsavoue. Mais s'il perce dans tous
ses crits prcdents un got de prdilection pour une contre de
l'Europe,  coup sr c'est pour l'Italie: dans vingt passages de ses
ouvrages, il tmoigne pour elle le plus vif enthousiasme; il ne cesse
d'y exalter cette terre du soleil, du gnie et de la beaut:

  Dlicieux vallons, o passa tour  tour
  Tout ce qui fut grand dans le monde!
                        (Mditation VIII, 1re dit.)

d'en appeler  ses immortels souvenirs:

    Oui, dans ton sein l'me agrandie
  Croit sur tes monuments respirer ton gnie?
                                             (_Id._)

de clbrer sa gloire et mme ses ruines: voyez le morceau intitul
_Rome_, ddi  la duchesse de Devonshire. Si du pote nous passons 
l'homme, nous voyons que M. de Lamartine a pass en Italie, et par
choix, les premires annes de sa jeunesse; qu'il y est revenu sans
cesse  diffrentes poques; qu'il y revient encore aujourd'hui. Qu'on
rabaisse son talent potique tant qu'on voudra, il n'y attache pas
lui-mme plus de prix qu'il n'en mrite; mais si on veut bien lui
accorder au moins le bon sens le plus vulgaire et le plus usuel,
comment supposera-t-on que si la haine qu'on lui impute tait dans
son coeur, que s'il avait prtendu exhaler ses propres sentiments en
crivant les imprcations d'Harold, il et au mme moment demand 
tre renvoy dans ce pays qu'il abhorrait, et qu'enfin il ft venu se
jeter seul au milieu des ennemis de tout genre que la manifestation de
ces sentiments aurait d lui faire? Qui ne sent l'absurdit d'une
pareille supposition, et quel homme de bonne foi, en comparant les
paroles du pote et ses actions, en opposant tous les vers o il
exprime sous son propre nom ses propres impressions  ceux o il
exprime les sentiments prsums de son personnage, quel homme de bonne
foi, disons-nous, pourra suspendre son jugement?


XLII

Quelle que soit, au reste, la peine que puisse prouver M. de
Lamartine de voir ses intentions si amrement inculpes, il doit
peut-tre de la reconnaissance aux auteurs des diffrents articles o
on l'accuse, puisqu'ils le mettent dans la ncessit d'expliquer sa
pense mconnue, et de dsavouer hautement les sentiments aussi
absurdes qu'injurieux qu'on s'est plu  lui prter. De ce qu'il y a
quelques traits de vrit dans le fragment d'_Harold_, on veut
conclure que ce ne sont point des sentiments feints, et qu'ils
expriment la pense de l'auteur plus que la passion du hros. Oui,
sans doute, il y a quelques traits de vrit: et quel peuple n'a pas
ses vices? quelle poque n'a pas ses misres? L'Italie seule
voudrait-elle n'tre peinte que des traits de l'adulation? Il y a
quelques traits de vrit; mais l'ensemble du tableau est faux, outr,
comme tout tableau qui n'est vu que sous un seul jour, comme toute
peinture o l'imagination n'emploie que les couleurs de la prvention
et de la haine. Oui, le tableau est faux pour M. de Lamartine. Dans sa
fiction, son hros et lui parlent de principes trop opposs pour se
rencontrer jamais dans un jugement semblable.

Mais peut-on admettre, d'ailleurs, que le pote qui a pu faire les
vers de _Child Harold_ soit en mme temps assez absurde et assez
aveugle  toute vidence pour ne pas rendre une minente justice  ce
que tout le monde entier reconnat et admire? pour maudire une terre 
laquelle la nature et le ciel ont prodigu tous leurs dons, dont
l'histoire est encore un des trophes du genre humain? pour ddaigner
une langue qu'ont chante le Dante, Ptrarque et le Tasse; une terre
o, dans les temps modernes, toute civilisation et toute littrature
ont pris naissance et ont produit la splendeur de Rome sous les Lon
X, la culture et l'clat de Florence sous les Mdicis, la puissance
merveilleuse de Venise et les plus imposants chefs-d'oeuvre que nos
ges puissent opposer au sicle de Pricls? comprendre enfin, dans
une excration universelle, le climat, le gnie, la langue, le
caractre de dix nations des plus heureusement doues par le ciel, et
chez lesquelles tant de grands crivains, tant de nobles caractres
semblent renouvels de sicle en sicle pour protester contre la
dcadence mme de cet empire du monde qu'aucun peuple n'a pu
conserver?

Mais c'est assez. Quelle que soit l'estime que l'on porte  un homme
ou  un peuple, le moment de le louer n'est pas celui o l'on est
injustement accus par lui; la justice mme en pareil cas
ressemblerait  de la crainte. Quoique M. de Lamartine rejette  bon
droit ce rle d'insulteur public qu'on a voulu lui faire jouer malgr
lui, il ne veut pour personne, pas mme pour une nation, s'abaisser
au rle de suppliant ou  celui d'adulateur: l'un lui messied autant
que l'autre. Satisfait d'avoir rpondu aux injustes inculpations qu'un
de ses crits a pu malheureusement autoriser jusqu' ce qu'il se ft
expliqu lui-mme, il se taira maintenant. Les esprits impartiaux
rendront justice aux sentiments de convenances personnelles et
politiques qui lui imposent dsormais le devoir de ne rpondre aux
fausses interprtations que par le silence, aux injures littraires
que par l'oubli, aux insultes personnelles que par la mesure et la
fermet que tout homme doit retrouver en soi, quand on en appelle de
son talent  son caractre.

Florence, le 12 janvier 1826.




CHAPITRE II


XLIII

Pendant le mois que je passai dans mon lit  me gurir de ma blessure,
les personnes les plus distingues de Florence se firent crire  ma
porte, et je compris, par cet empressement, que le pays tait
satisfait et que la rconciliation tait complte. Aprs ma
convalescence, je rendis ces visites; M. Demidoff, le pre, qui vivait
alors  Florence dans une opulence sans limites, entretenait dans son
palais une troupe de comdiens franais trs-distingus, et un
orchestre italien runissait, une fois par semaine, chez lui, tout ce
que la cour, la ville et le corps diplomatique renfermaient de
spectateurs. J'y fus particulirement bien reu, et son fils, Anatole
Demidoff, enfant alors, m'a conserv et tmoign depuis des sentiments
survivant  toutes les circonstances heureuses ou malheureuses de ma
vie.

L'ancien ambassadeur de Prusse, _Luchesini_, homme d'une finesse et
d'une grce qui voilaient son habilet consomme, me rappelait au del
des Alpes et des Apennins la figure et la sagacit du prince de
Talleyrand. Le marquis de Bombelles tait ambassadeur d'Autriche. Fils
de M. de Bombelles, migr franais rentr avec le roi et devenu,
depuis la mort de sa femme, vque d'Amiens, il tait rest au service
de l'empereur Franois. C'tait un homme d'un esprit trs-expert et
d'un caractre trs-agrable, mais d'autant plus hostile  la France
que, tant lui-mme Franais d'origine, il avait plus  coeur de
paratre servir son souverain allemand par une opposition inne  tout
ce qui pouvait rappeler la constitution semi-rvolutionnaire dans le
gouvernement de Louis XVIII. Il avait pous et amen  Florence une
jeune et belle Danoise, la fameuse _Ida Brown_, devenue comtesse de
Bombelles, aussi bonne que belle, doue d'une voix et d'un talent
musical gaux peut-tre aux charmes de madame Malibran, rassemblant
presque tous les jours dans son salon les admirateurs passionns de
sa personne et de son art. On en sortait enivr. Sa simplicit candide
la dfendait contre l'enthousiasme qu'inspiraient sa jeunesse, sa
beaut et sa voix. Elle n'prouvait et n'inspirait que l'amiti. Elle
en conut une trs vive pour ma femme et pour moi.


XLIV

Nous dmes  cette prdilection de la comtesse de Bombelles de la voir
quelquefois dans le merveilleux exercice du talent, ou plutt de
l'inspiration qui lui avait valu l'enthousiasme de madame de Stal
dans son dernier voyage  Hambourg: _les Attitudes_. Elle tait ne
grande tragdienne par le geste. Ds l'ge de dix  douze ans, elle
avait compris d'elle-mme qu'il y avait un langage souverainement
expressif dans les poses et dans les attitudes du corps, comme il y en
a un dans les sons. La contemplation des tableaux des grands peintres
ou des statues des grands sculpteurs, qui gravent, en immortelles
attitudes, leur pense dans l'oeil de leurs admirateurs, avait
convaincu la jeune fille que l'effet de la beaut vivante ne serait
pas moins impressionnant que celui de la beaut morte, et que la chair
tait au moins l'gale de la pierre, ou du bronze, ou du marbre.

Une rvlation de son gnie inn lui avait fait imiter sans efforts
l'expression des fortes sensations: effroi, amour, contemplation,
tristesse, deuil, dsespoir, sur le visage et dans la pose du corps,
pour produire sur l'oeil ce que la posie dramatique ou pique la plus
loquente produit sur l'imagination la plus sensible.

Pour rendre cet effet aussi agrable qu'il tait puissant, il fallait
que l'artiste ajoutt  l'intelligence la suprme beaut, afin que
l'imagination ravie ne pt pas rver plus beau que l'image reproduite
 ses yeux. La nature en cela n'avait rien laiss  dsirer dans les
yeux, dans la chevelure, dans les traits, dans les bras, dans tout le
galbe enfin de madame de Bombelles. L'inspiration mme, qui manquait
quelquefois  la figure au repos, reparaissait en elle aussitt
qu'elle oubliait le monde pour s'abandonner  son gnie plastique. Ce
n'tait plus une femme, c'tait une passion sous l'idale beaut;
elle ne se livrait  cette inspiration des attitudes que dans
l'intimit la plus confidentielle. Le prestige d'une telle exhibition
de soi-mme et t trop expressif en public. Le gnie lui-mme a sa
pudeur, surtout quand il a pour organe une femme. Je n'ai jamais vu
ailleurs que devant ces statues animes de madame de Bombelles le
prodige des attitudes, et je ne l'ai jamais oubli. Son mari est mort,
et elle vit maintenant retire du monde dans quelque asile religieux
d'Allemagne. Si elle y pense  ses amis des jours heureux, que mon nom
lui revienne et qu'elle se souvienne  son tour de ceux qui l'ont le
plus aime. Le souvenir est la rsurrection des jours vanouis.


XLV

J'en trouvai en ce temps-l une autre  Florence dans la prsence
inattendue de la comtesse _Lna_, qui tait venue passer quelques mois
chez son frre, en Toscane, et visiter ses anciens amis. Un long
silence l'avait loigne de moi depuis mon mariage. Elle pensait
pouvoir renouer un attachement, passionn d'une part, mais combattu de
l'autre. C'tait la plus belle et la plus gracieuse des femmes qui
m'et jamais apparu dans ma vie. (Voir sous le nom de Rgina le
deuxime volume des _Confidences_.) Telle elle tait encore; telle
elle fut jusqu'au dernier jour de sa vie,  l'heure o le cholra
l'emporta, en 1851, dans sa retraite des environs de Venise o elle
s'tait rfugie. Connaissant mes revers aprs la rvolution de 1848,
elle m'crivit pour m'offrir un asile dans le sjour solitaire que sa
fidle amiti me gardait. J'avais des devoirs rigoureux  remplir
avant de penser  un repos dlicieux, mais coupable. J'tais parti
pour Constantinople et Smyrne quand cette invitation m'arriva. Je lui
rpondis pour la remercier et pour ajourner l'acceptation de son
offre. Elle tait morte quand ma rponse parvint  son spulcre.

Elle prit un appartement  Florence, o nous passmes quelques mois
ensemble dans une intimit douce, mais irrprochable, au milieu du
petit cercle d'amis et d'admirateurs de sa merveilleuse beaut. Nous
nous sparmes douloureusement quand elle repartit pour Rome. Il y a
ainsi dans la vie des apparitions qui auraient pu enchanter
l'existence, mais qu'on ne rencontre que trop tt ou trop tard. La
comtesse _Lna_ ne se retrouvera que dans le ciel; elle tait trop
belle pour cette terre.


XLVI

Le marquis de la Maisonfort quitta Florence au printemps, au moment o
la cour de Toscane allait habiter, suivant son usage, Livourne et
Pise, o elle avait ses palais. J'y allai moi-mme, et je pris 
Livourne, non loin du bord de la mer, une belle villa dans un
faubourg, entoure de vastes jardins plants de citronniers et de
figuiers. La grande-duchesse allait tous les soirs se promener en
voiture  l'_Ardenza_; cette promenade, la seule qu'il y et 
Livourne, tait alors sans ombre, et on ne pouvait y aller qu'au
soleil couchant,  l'heure o la brise de mer soufflait la fracheur
humide des flots sur la plage.

J'y montais moi-mme  cheval  cette heure, et je galopais sur la
roule solitaire de la maison isole, qu'avait habite longtemps lord
Byron. Je croyais y revoir son ombre et celle de son amie, la comtesse
Guicioli.

Quelquefois je partais le matin avant l'ardeur du jour, et j'allais
jusqu'au monastre clbre de _Montenero_, lieu de plerinage, chez un
matelot de la Mditerrane; je laissais mes chevaux de selle dans
quelque auberge du Cap, et je me perdais, un album sous le bras, dans
les bois de caroubiers et de chnes verts qui en couvraient les
pentes. C'est l que j'crivis en grande partie les _Harmonies
potiques et religieuses_, qui ne furent imprimes que huit ans aprs.
Le soir, quand je remontais  cheval pour regagner ma villa de
Livourne, au soleil baissant, je trouvais quelquefois les deux
grandes-duchesses assises, avec leurs enfants, dans le jardin de ma
femme, et passant familirement les heures intimes de la soire avec
nous en causant de posie et de littrature, comme elles avaient fait
avec Schiller et Goethe,  Weymar.


XLVII

Aprs tout un t pass ainsi dans l'intimit de ces princesses et du
prince, on conoit aisment que je ne puisse tre impartial sur le
sort de ces souverains, qui descendaient du trne pour s'entretenir
avec un pote, et pour mditer tout bas le bonheur des peuples qui
leur taient confis. Cette vie cessa pour reprendre  Florence,
l'hiver suivant, aprs leur sjour  Pise et dans leur villa impriale
de _Poggio Caiano_, aux environs de Florence. J'y fus souvent invit
plus tard et j'y dnai dans la salle magnifique o la clbre
Vnitienne _Bianca Capello_, devenue grande-duchesse par l'amour,
expia par le poison son bonheur et celui de son poux.


XLVIII

Le marquis de la Maisonfort m'avait invit  venir  Lucques, o il
voulait me prsenter au duc de Lucques, fils de la reine d'trurie,
que Napolon avait mise sur le trne de Toscane, puis dtrne et
relgue  Lucques. La Restauration y avait rtabli son fils, en
attendant le duch de Parme, aprs Marie-Louise, veuve de Napolon
vivant relgu  Sainte-Hlne.

La duchesse de Parme, Marie-Louise, que j'avais vue en passant 
Parme, m'avait paru charmante et bien loigne de l'affreuse image que
les libraux et les bonapartistes franais avaient faite d'elle 
Paris. Sa figure aussi douce qu'intelligente, ses yeux bleus, ses
cheveux blonds, sa taille souple, sa physionomie heureuse sous un
voile de mlancolie paisible, plaisaient aux regards impartiaux. Le
comte de Neiperg, grand-matre de sa maison et son premier ministre,
qu'elle passait pour aimer en secret depuis son retour  Vienne
(1814), avait vis--vis d'elle la dfrence respectueuse qui convenait
 sa situation officielle.

Aprs avoir dn deux jours  sa table, dans son palais de Parme, elle
reconnut en moi en ami de la maison des Bourbons, et elle me conduisit
elle-mme dans les chambres hautes de son palais pour m'y faire voir,
avec une visible indiffrence, les reliques de sa grandeur impriale
donnes par la ville de Paris  l'poque de son mariage et de ses
couches. Ces monuments de sa dignit force, couverts de la poussire
du temps, lui rappelaient videmment des annes de splendeur qu'elle
et voulu effacer de sa vie. Je la quittai pour la revoir depuis, tous
les ans, avec une impression trs-douce et trs-admirative qui ne
pouvait que s'accrotre en la voyant familirement. C'tait une femme
pleine de grce, de simplicit et d'agrments. Parme tait heureuse
sous cette princesse qui cherchait  consoler ce petit peuple, par son
gouvernement, des splendeurs dont elle avait joui et dont elle tait
dchue en trois ans, d'un rgne qui n'avait t qu'un grand orage.


XLIX

Je m'arrtai  Pise pendant quelques jours pour y admirer les beauts
de la cathdrale et du _Campo Santo_, ce monument de marbre du XIIIe
sicle, et les quais magnifiques et solitaires, tmoins aujourd'hui
muets d'une grandeur vanouie. J'y fis connaissance avec un ami de
madame de Stal, l'aimable professeur Rosini, auteur de la _Monaca de
Monza_, avec lequel j'entretins depuis une amiti qui ne s'teignit
qu' sa mort.

De l, je me rendis  Lucques par une route entrecoupe de riants
villages o les pampres dj jaunissants, suspendus en guirlandes,
semaient les bords des fosss de feuilles de vigne et d'oliviers.

Je ne fis que traverser la ville, et je descendis  _Saltochio_,
superbe villa antique qu'habitait le marquis de La Maisonfort, de
l'autre ct de la plaine, sur la route des bains. J'y pris possession
d'un appartement que voulut bien m'offrir le ministre de France. Nous
y fmes ensemble plus de posie que de diplomatie. La srnit limpide
de ce beau ciel au commencement de l'automne m'inspira ces mlancolies
qui se rpandent sur le bonheur mme, comme le clair de lune de ces
climats sur la nuit d'un beau jour.

En voici une que j'crivis ds les premiers jours de mon arrive 
_Saltochio_; je la donne ici avec le commentaire qu'on retrouve dans
mes oeuvres compltes:

PENSE DES MORTS

  Voil les feuilles sans sve
  Qui tombent sur le gazon;
  Voil le vent qui s'lve
  Et gmit dans le vallon;
  Voil l'errante hirondelle
  Qui rase du bout de l'aile
  L'eau dormante des marais;
  Voil l'enfant des chaumires
  Qui glane sur les bruyres
  Le bois tomb des forts.

  L'onde n'a plus le murmure
  Dont elle enchantait les bois;
  Sous des rameaux sans verdure
  Les oiseaux n'ont plus de voix;
  Le soir est prs de l'aurore;
  L'astre  peine vient d'clore,
  Qu'il va terminer son tour;
  Il jette par intervalle
  Une lueur, clart ple
  Qu'on appelle encore un jour.

  L'aube n'a plus de zphire
  Sous ses nuages dors;
  La pourpre du soir expire
  Sous les flots dcolors;
  La mer solitaire et vide
  N'est plus qu'un dsert aride
  O l'oeil cherche en vain l'esquif;
  Et sur la grve plus sourde
  La vague orageuse et lourde
  N'a qu'un murmure plaintif.

  La brebis sur les collines
  Ne trouve plus le gazon,
  Son agneau laisse aux pines
  Les dbris de sa toison.
  La flte aux accords champtres
  Ne rjouit plus les htres
  Des airs de joie ou d'amours,
  Toute herbe aux champs est glane:
  Ainsi finit une anne,
  Ainsi finissent nos jours!

  C'est la saison o tout tombe
  Aux coups redoubls des vents;
  Un vent qui vient de la tombe
  Moissonne aussi les vivants:
  Ils tombent alors par mille,
  Comme la plume inutile
  Que l'aigle abandonne aux airs,
  Lorsque des plumes nouvelles
  Viennent rchauffer ses ailes
   l'approche des hivers.

  C'est alors que ma paupire
  Vous vit plir et mourir,
  Tendres fruits qu' la lumire
  Dieu n'a pas laisss mrir!
  Quoique jeune sur la terre,
  Je suis dj solitaire
  Parmi ceux de ma saison;
  Et quand je dis en moi-mme:
  O sont ceux que ton coeur aime?
  Je regarde le gazon.

  Leur tombe est sur la colline,
  Mon pied le sait: la voil!
  Mais leur essence divine,
  Mais eux, Seigneur, sont-ils l?
  Jusqu' l'indien rivage
  Le ramier porte un message
  Qu'il rapporte  nos climats;
  La voile passe et repasse:
  Mais de son troit espace
  Leur me ne revient pas.

  Ah! quand les vents de l'automne
  Sifflent dans les rameaux morts,
  Quand le brin d'herbe frissonne,
  Quand le pin rend ses accords,
  Quand la cloche des tnbres
  Balance ses glas funbres,
  La nuit,  travers les bois,
   chaque vent qui s'lve,
   chaque flot sur la grve,
  Je dis: N'es-tu pas leur voix?

  Du mois, si leur vois si pure,
  Est trop vague pour nos sens,
  Leur me en secret murmure
  De plus intimes accents;
  Au fond des coeurs qui sommeillent,
  Leurs souvenirs qui s'veillent
  Se pressent de tous cts,
  Comme d'arides feuillages
  Que rapportent les orages
  Au tronc qui les a ports.

  C'est une mre ravie
   ses enfants disperss,
  Qui leur tend, de l'autre vie,
  Ces bras qui les ont bercs;
  Des baisers sont sur sa bouche;
  Sur ce sein qui fut leur couche
  Son coeur les rappelle  soi;
  Des pleurs voilent son sourire,
  Et son regard semble dire:
  Vous aime-t-on comme moi?

  C'est une jeune fiance
  Que, le front ceint du bandeau,
  N'emporta qu'une pense
  De sa jeunesse au tombeau:
  Triste, hlas! dans le ciel mme,
  Pour revoir celui qu'elle aime
  Elle revient sur ses pas,
  Et lui dit: Ma tombe est verte.
  Sur cette terre dserte
  Qu'attends-tu? Je n'y suis pas!

  C'est un ami de l'enfance
  Qu'aux jours sombres du malheur
  Nous prta la Providence
  Pour appuyer notre coeur.
  Il n'est plus; notre me est veuve,
  Il nous suit dans notre preuve,
  Et nous dit avec piti:
  Ami, si ton me est pleine,
  De ta joie ou de ta peine
  Qui portera la moiti?

  C'est l'ombre ple d'un pre
  Qui mourut en nous nommant;
  C'est une soeur, c'est un frre
  Qui nous devance un moment.
  Sous notre heureuse demeure,
  Avec celui qui les pleure,
  Hlas! ils dormaient hier!
  Et notre coeur doute encore,
  Que le ver dj dvore
  Cette chair de notre chair!

  L'enfant dont la mort cruelle
  Vient de vider le berceau,
  Qui tomba de la mamelle
  Au lit glac du tombeau;
  Tous ceux enfin dont la vie,
  Un jour ou l'autre ravie,
      Emporte une part de nous,
      Murmurent sous la poussire:
      Vous qui voyez la lumire,
      De nous vous souvenez-vous?

  Ah! vous pleurer est le bonheur suprme,
  Mnes chris de quiconque a des pleurs!
  Vous oublier, c'est s'oublier soi-mme:
  N'tes-vous pas un dbris de nos coeurs?

  En avanant dans notre obscur voyage,
  Du doux pass l'horizon est plus beau:
  En deux moitis notre me se partage,
  Et la meilleure appartient au tombeau!

  Dieu de pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pres!
  Toi que leur bouche a si souvent nomm,
  Entends pour eux les larmes de leurs frres!
  Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aim!

  Ils t'ont pri pendant leur courte vie,
  Ils ont souri quand tu les as frapps!
  Ils ont cri: Que ta main soit bnie!
  Dieu, tout espoir, les aurais-tu tromps?

  Et cependant pourquoi ce long silence?
  Nous auraient-ils oublis sans retour?
  N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense!
  Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour?

  Mais s'ils parlaient  l'ami qui les pleure,
  S'ils nous disaient comment ils sont heureux,
  De tes desseins nous devancerions l'heure;
  Avant ton jour nous volerions vers eux.
  O vivent-ils? Quel astre  leur paupire
  Rpand un jour plus durable et plus doux?
  Vont-ils peupler ces les de lumire?
  Ou planent-ils entre le ciel et nous?

  Sont-ils noys dans l'ternelle flamme?
  Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,
  Ces noms de soeur, et d'amante, et de femme?
   ces appels ne rpondront-ils pas?

  Non, non, mon Dieu! si la cleste gloire
  Leur et ravi tout souvenir humain,
  Tu nous aurais enlev leur mmoire:
  Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?

  Ah! dans ton sein que leur me se noie!
  Mais garde-nous nos places dans leur coeur.
  Eux qui jadis ont got notre joie,
  Pouvons-nous tre heureux sans leur bonheur?

  tends sur eux la main de ta clmence!
  Ils ont pch: mais le ciel est un don!
  Ils ont souffert: c'est une autre innocence!
  Ils ont aim: c'est le sceau du pardon.

      Ils furent ce que nous sommes,
      Poussire, jouet du vent;
      Fragiles comme des hommes,
      Faibles comme le nant!
      Si leurs pieds souvent glissrent,
      Si leurs lvres transgressrent
  Quelque lettre de ta loi,
   Pre,  Juge suprme,
  Ah! ne les vois pas eux-mmes;
  Ne regarde en eux que toi!

  Si tu scrutes la poussire,
  Elle s'enfuit  ta voix;
  Si tu touches la lumire,
  Elle ternira tes doigts;
  Si ton oeil divin les sonde,
  Les colonnes de ce monde
  Et des cieux chancelleront;
  Si tu dis  l'innocence,
  Monte et plaide en ma prsence!
  Tes vertus se voileront.

  Mais, toi, Seigneur, tu possdes
  Ta propre immortalit;
  Tout le bonheur que tu cdes
  Accrot ta flicit.
  Tu dis au soleil d'clore,
  Et le jour ruisselle encore!
  Tu dis au temps d'enfanter,
  Et l'ternit docile,
  Jetant les sicles par mille,
  Les rpand sans les compter!

  Les mondes que tu rpares
  Devant toi vont rajeunir,
  Et jamais tu ne spares
  Le pass de l'avenir.
  Tu vis! et tu vis! Les ges,
  Ingaux pour tes ouvrages,
  Sont tous gaux sous ta main;
  Et jamais ta voix ne nomme,
  Hlas! ces trois mots de l'homme:
  Hier, aujourd'hui, demain!

   Pre de la nature,
  Source, abme de tout bien,
  Rien  toi ne se mesure:
  Ah! ne te mesure  rien!
  Mets,  divine clmence,
  Mets ton poids dans la balance,
  Si tu pses le nant!
  Triomphe,  vertu suprme,
  En te contemplant toi-mme!
  Triomphe en nous pardonnant.


L

COMMENTAIRE

DE LA PREMIRE HARMONIE

Cela fut crit  la villa Ludovisi, dans la campagne de Lucques,
pendant l'automne de 1825. La campagne de Lucques est l'Arcadie de
l'Italie. En quittant Pise et ses monuments de marbre blanc
tincelant sous son ciel bleu, qui font de cette ville un muse en
plein soleil, on s'enfonce dans des gorges fertiles, o l'olivier, le
figuier, le grenadier, le mas oriental, le peuplier, l'if poudreux,
la vigne grimpante, inondent la campagne de vgtation. Bientt ces
valles s'largissent, et deviennent un bassin de quelques lieues de
circonfrence, dont la ville de Lucques occupe le centre. Ses
remparts, ses clochers, ses tours, les toits crnels de ses palais
jaillissent du sein des arbres, c'est une Florence en miniature. Mais
aussitt qu'on a travers la capitale, on dcouvre, sur le penchant
des montagnes, une nature infiniment plus accidente, plus ombrage,
plus arrose, plus creuse, plus tage, plus alpestre, plus apennine,
que la nature en Toscane: les cimes, voiles de chtaigniers et
denteles de roches, se perdent en une hauteur immense dans le ciel.
Des ermitages, des couvents, des hameaux, des maisons de chevriers
isoles, clatent de blancheur, au milieu des figuiers et des
caroubiers presque noirs, sur chaque pidestal de rocher, au bord
cumant de chaque cascade. Au-dessous, cinq ou six _villas_
majestueuses sont assises sur des pelouses entoures de cyprs,
prcdes de colonnades de marbre entrevues derrire la fume des
jets d'eau; elles dominent la plaine de Lucques d'un ct, et de
l'autre elles s'adossent aux flancs ombrags des montagnes. Des
chemins troits, encaisss par les murs des _podere_ et par le lit des
torrents, mnent en serpentant  ces villas, o les grands seigneurs
de Florence, de Pise, de Lucques, et les ambassadeurs trangers
passent dans les plaisirs les mois d'automne.

J'habitais un de ces magiques sjours; je gravissais souvent, le
matin, les sentiers rocailleux qui mnent au sommet de ces montagnes,
d'o l'on aperoit les maremmes de Toscane et la mer de Pise. Rien
n'tait triste alors dans ma vie, rien vide dans mon coeur; un soleil
rpercut par les cimes dores des rochers m'enveloppait; les ombres
des cyprs et des vignes me rafrachissaient; l'cume des eaux
courantes et leurs murmures m'entretenaient; l'horizon des mers
m'largissait le ciel, et ajoutait le sentiment de l'infini  la
voluptueuse sensation des scnes rapproches que j'avais sous les
pieds; l'amiti, l'amour, le loisir, le bonheur, m'attendaient au
retour  la villa Ludovisi. Je ne rencontrais sur les bords des
sentiers que des spectacles de vie pastorale, de flicit rustique,
de scurit et de paix. Des paysages de _Lopold Robert_, des
moissonneurs, des vendangeurs, des boeufs accoupls ruminant 
l'ombre, pendant que les enfants chassaient les mouches de leurs
flancs avec des rameaux de myrte; des muletiers ramenant aux villages
lointains leurs femmes qui allaitaient leurs enfants, assises dans un
des paniers; de jeunes filles dignes de servir de type  Raphal, s'il
et voulu diviniser la vie et l'amour, au lieu de diviniser le mystre
et la virginit; des fiancs, prcds des _pifferari_ (joueurs de
cornemuse), allant  l'glise pour faire bnir leur flicit; des
moines, le rosaire  la main, bourdonnant leurs psaumes comme
l'abeille bourdonne en rentrant  la ruche avec son butin; des frres
quteurs, le visage color de soleil et de sant, le dos pli sous le
fardeau de pain, de fruits, d'oeufs, de fiasques d'huile et de vin,
qu'ils rapportaient au couvent; des ermites assis sur leurs nattes au
seuil de leur ermitage ou de leur grotte de rocher au soleil, et
souriant aux jeunes femmes et aux enfants qui leur demandaient de les
bnir, voil les spectacles de cette nature; il n'y avait l rien pour
la tristesse et la mort. Qu'est-ce qui me ramena donc  cette pense?
Je n'en sais rien; j'imagine que ce fut prcisment le contraste,
l'treinte de la volupt sur le coeur qui le presse trop fort, et qui
en exprime trop compltement la puissance de jouir et d'aimer, et qui
lui fait sentir que tout va finir promptement, et que la dernire
goutte de cette ponge du coeur qui boit et qui rend la vie, est une
larme. Peut-tre cela fut-il simplement la vue d'un de ces beaux
cyprs immobiles se dtachant en noir sur le lapis clatant du ciel,
et rappelant le tombeau.


LI

Quoi qu'il en soit, j'crivis les premires strophes de cette harmonie
aux sons de la cornemuse d'un _pifferaro_ aveugle, qui faisait danser
une noce de paysans de la plus haute montagne sur un rocher aplani
pour battre le bl, derrire la chaumire isole qu'habitait la
fiance; elle pousait un cordonnier d'un hameau voisin, dont on
apercevait le clocher un peu plus bas, derrire une colline de
chtaigniers. C'tait une des plus belles jeunes filles des Alpes du
midi qui et jamais ravi mes yeux; je n'ai retrouv cette beaut
accomplie,  la fois idale et incarne, que dans la race grecque
ionienne, sur la cte de Syrie. Elle m'apporta des raisins, des
chtaignes et de l'eau glace pour ma part de son bonheur; je
remportai, moi, son image. Encore une fois, qu'y avait-il l de triste
et de funbre? Eh bien! la pense des morts sortit de l. N'est-ce pas
parce que la mort est le fond de tout tableau terrestre, et que la
couronne blanche sur ses cheveux noirs me rappela la couronne blanche
sur un linceul? J'espre qu'elle vit toujours dans son chalet adoss 
son rocher, et qu'elle tresse encore les nattes de paille dore en
regardant jouer ses enfants sous le caroubier, pendant que son mari
chante, en cousant le cuir  sa fentre, la chanson du cordonnier des
Abruzzes:

Pour qui fais-tu cette chaussure? Est-ce une sandale pour le moine?
est-ce une gutre pour le bandit? est-ce un soulier pour le chasseur?

C'est une semelle pour ma fiance, qui dansera la tarentelle sous la
treille, au son du tambour orn de grelots. Mais, avant de la lui
porter chez son pre, j'y mettrai un clou plus fort que les autres, un
baiser sous la semelle de ma fiance!

J'y mettrai une paillette plus brillante que toutes les autres, un
baiser sous le soulier de mon amour!

Travaille, travaille, calzolao!




CHAPITRE III


LII

Ce n'est pas un pome, ce n'est pas non plus un roman, c'est le rcit
d'une promenade que je fis, cette anne, dans les montagnes de
Lucques. Je l'crivis alors en note dans mes souvenirs de pote pour
faire peut-tre un jour un sujet vrai de pome d'une aventure relle,
telle que _Graziella_, qu'on a tant aime, ou que _Genevive_, qui a
fait verser tant de larmes aux coeurs simples.

Je dois avouer aussi que la beaut candide, et cependant incomparable,
de la jeune fille ou femme qui fut, bien  son insu, l'hrone de
cette histoire, me resta profondment grave dans les yeux, que mes
yeux ne purent jamais l'oublier, et que toutes les fois qu'une
apparition cleste de jeune fille ici-bas me frappa depuis, soit en
Italie, soit en Grce, soit en Syrie, je me suis demand toujours:
Mais est-elle aussi dlicate, aussi virginale, aussi impalpable que
Fior d'Aliza, de Saltochio? Voil pourquoi les temps et les
vnements m'ayant enlev le loisir d'crire en vers, comme _Jocelyn_,
cette simple et touchante aventure, je l'cris en prose, et je demande
pardon  mes lecteurs de ne pas en avoir fait un pome; mais, vers ou
prose, tout s'oublie et tout s'anantit en peu d'annes ici-bas, il
suffit d'avoir not,  quoi bon crire? On voit bien, du reste, que
rien ici ne sent l'effet ou la prtention de l'invention, et que cela
est vrai comme la nature. Laissez-moi donc l'insrer tel quel dans mes
confidences de cette anne. Ce qui nous meut fortement, ce qui
revient perptuellement dans notre mmoire, fait partie de notre vie.
Voici la chose.


LIII

En ***, je passai l't  Saltochio, dlicieuse et pompeuse villa des
environs de Lucques, qu'on avait loue  l'ambassadeur de France, 
***. J'en sortais souvent seul, le matin, pour aller, dans les hautes
montagnes de ce pays enchant, chercher des points de vue et des
paysages; je ne m'attendais certainement pas  rencontrer de point de
vue sur le coeur humain, ni des pomes en nature ou en action qui me
feraient penser toute ma vie, comme  un songe,  la plus divine
figure et  la plus mlancolique aventure qu'un pome et jamais fait
lever devant moi. C'est pourtant ce qui m'arriva.

Un jour d't, de trs-grand matin, je sortis du parc, des lits d'eau,
des grands bois de lauriers de Saltochio, et je gravis les collines
opulentes qui portent les gros et riches villages du pays de Lucques;
mon chien me suivait par amiti, et je portais mon fusil par
contenance, car ds ce temps-l je ne tuais pas ce qui jouit de la
vie. La beaut sereine du temps m'engagea  monter beaucoup plus haut,
jusque dans la montagne. J'abandonnai les villages, les maisons, les
champs cultivs et je m'garai pendant trois heures dans les ravins
pierreux, dans le lit sec des torrents, puis j'en sortis pour monter
encore. J'apercevais loin de toute route, en apparence, une cahute
entirement solitaire sur le penchant d'un troit vallon vert, sous
d'normes chtaigniers. J'avais besoin de me reposer un moment, et de
m'abreuver  une source. J'entendais un lger suintement d'eau filtrer
dans les rochers au bas de la cabane. Je voyais les grandes ombres
noires des chtaigniers velouter un peu le rocher, derrire la maison;
j'y montai pour jouir de deux bienfaits inesprs de la saison: de
l'eau et du frais.


LIV

En tournant sans bruit le site de la maison, btie  moiti dans le
rocher, je m'arrtai comme frapp d'une apparition soudaine: c'tait
une figure de jeune femme, bien plus semblable du moins  une jeune
fille, qui donnait  tter  un bel enfant de cinq ou six mois. Non,
je n'essayerai pas de vous la dcrire; il n'y a pas de pinceaux, mme
ceux du divin Raphal, pour une pareille tte. Elle tait debout, les
pieds nus, plus blancs et plus dlicats que les cailloux qui sortent
de la source; sa robe,  gros plis noirs perpendiculaires, tombait
avec majest sur ses chevilles; son corset rouge  demi dlac
laissait l'enfant sucer le lait et le rpandre de sa bouche rieuse,
comme un agneau dsaltr qui joue avec le pis de la brebis, ou comme
un enfant qui trouble la source avec ses petites mains aprs avoir bu.
Elle ne me voyait pas, cach  demi que j'tais par l'angle du rocher
sur lequel tait btie la maison. Je retenais ma respiration pour
mieux contempler cette divine figure; elle ressemblait  une belle
villageoise le matin du dimanche, qui va faire sa toilette  la
source, au lever du jour, derrire le jardin. Elle faisait semblant
d'allaiter l'enfant d'une soeur plus ge qu'elle (je le supposais du
moins). Puis elle peignait ngligemment les longues tresses blondes de
ses cheveux, tantt recouvrant l'enfant et elle comme d'un voile,
tantt relevs et rattachs  son front, avec des bouquets d'oeillets
rouges et de girofles autour de sa tempe.

Quand cette premire toilette, qui annonait un jour de fte, fut
finie, elle s'assit  terre, sous le grand chtaignier, et roulant
avec des clats de rire mutuels son bel enfant nu sur le lit de
feuilles, elle jouait avec lui comme une biche avec son faon
nouveau-n. Toute la vote des feuilles rsonnait de leurs cris, car
ils se croyaient seuls dans la nature:

  Mi rivedrai
  Ti revedro
  Di tuo bel rai,
  Mi pascero!

chantait-elle en entrecoupant son air de baisers et d'clats de rire,
comme quelqu'un qui pense  revoir et  tre revue avec une gale
ivresse, le soir de ce beau jour qui commence si bien.


LV

 ce moment o je me noyais en silence dans l'admiration de cette
jeune fille, la plus sduisante que j'eusse encore vue, dj semblable
 une mre,  un ge o elle devait grandir encore, et runissant sur
sa figure l'amour badin de la soeur  la tendre sollicitude de la
mre, mon chien, qui revenait d'un arrt, se prcipita avec fougue
vers moi et me fit apercevoir de la jeune fille. Elle jeta un cri, se
leva d'un bond en emportant son enfant, et voulut s'enfuir.

--Ne fuyez pas, lui dis-je avec respect, c'est  moi de m'loigner,
puisque ma prsence inattendue dans ce lieu trouble vos yeux et aussi
ceux de ce bel enfant  qui ma vue fait dtourner la tte vers votre
paule.

--Non, seigneur, me rpondit-elle en rajustant son corset rouge sur sa
poitrine; pardonnez, je me croyais seule et je faisais participer mon
nourrisson au bonheur qui nous attend ce soir. Je passais le temps qui
sera si long aujourd'hui!


LVI

Elle me pria d'entrer pour me rafrachir un moment, m'assurant que son
pre aveugle et sa tante seraient heureux dans un tel jour de pouvoir
m'offrir l'hospitalit.

--Car les htes de ces solitudes sont bien rares, et il faut bien s'en
dfier, ajouta-t-elle avec grce; mais il y en a dont l'arrive porte
bonheur  une maison.

En parlant ainsi, elle tourna l'angle du petit jardin, et, m'annonant
 son pre, elle me fit entrer dans la masure.


LVII

Aprs les premiers compliments et les premires excuses, ces braves
gens, chez qui tout respirait un air d'indigence, mais un air de fte,
m'offrirent, sur une table de bois trs-propre, un repas champtre: de
belles chtaignes conserves en automne dans leur seconde corce et
bouillies dans du lait de chvre, du fromage, du pain de couvent
trs-blanc et trs-savoureux, de l'eau de la source. J'avais une
gourde dans mon havre-sac, j'en voulus faire goter  la jeune mre;
elle y trempa ses lvres avec complaisance, et, les dtournant bientt
avec rpugnance:

--Je n'ai jamais bu que de l'eau, dit-elle, cela aigrirait le lait de
mon enfant.

Je n'osai pas l'interroger sur sa maternit prcoce; mais on voyait
qu'elle n'avait pas  rougir. Le vieillard but  sa place.

--Il y a longtemps que j'en ai perdu le got, dit-il.

--Vous n'tes donc pas riches? lui dis-je.

--Oh! non, dit-il, mais nous ne sommes pas pauvres.

--Oh! nous l'avons t, s'cria la mre.

--Oh! oui, reprit la jeune femme, nous l'avons t; tenez, regardez ce
champ de mas, ce petit enclos o les vignes et les figuiers rampent
contre les pierres grises, qui sortent de terre comme pour les
supporter; ce petit pr, au fond du ravin  gauche, qui nourrit deux
vaches, et ce bois de jeunes chtaigniers et de lauriers sauvages, qui
descend d'en haut vers le pr: tout cela a t  nous. Mais le rocher,
le chtaignier, la pelouse, aussi large que ses racines s'tendent et
que son ombre porte, et ce verger entre ces pierres grises avec ces
vingt pas d'herbe autour de la maison, et les trois figuiers, tout
cela est  nous; et cela nous suffit bien pour nous cinq, tant que le
bon Dieu et la Madone ne nous auront pas envoy d'autres petites
bouches de plus pour sucer le rocher qui nous nourrit tous.


LVIII

--Cinq? dis-je  la jeune femme, mais je n'en vois que quatre en
comptant le petit enfant que vous allaitez.

--Oh! oui, dit la vieille mre, mais il y en a un que vous ne voyez
pas et que nous voyons nous, tout comme s'il tait l, et  qui nous
laissons sa place vide autour de la table.

 ces mots, la jeune mre se leva, pressa son enfant contre son coeur
d'un mouvement sensible et presque convulsif, tourna ses yeux humides
du ct de la mer et les essuya avec la manche de sa veste verte.

--C'est Hyeronimo qu'elles veulent dire, monsieur, dit le vieillard;
c'est mon fils et mon apprenti. Il est en mer.

--Est-il donc matelot? demandai-je.

--Oh! non, monsieur; il l'est et il ne l'est pas. Mais ce serait trop
long  vous raconter; vous devez avoir besoin de dormir. Ah! le pauvre
garon, il aime trop le chtaignier pour cela.

--Mais,  propos de chtaignier, dis-je, comment se fait-il que, si
vous aimez tant de pre en fils cet arbre nourricier de la famille,
vous ayez creus  coups de hache dans son tronc ce grand creux o
l'on voit encore l'empreinte du fer dont vous l'avez si cruellement
frapp, au risque de le faire crouler avec son dme immense et ses
branches tendues sur votre chaumire?

--Ah! c'est une longue et triste histoire; monsieur, me dirent-ils
tous  la fois; le bon Dieu et la Madone l'ont sauv par miracle, et
il nous a sauvs avec lui, mais cela n'importe pas plus que le nid de
corneilles qui a t sauv, ce soir-l, avec l'arbre, et dont les
petits seraient tombs  terre avec lui. N'en parlons plus; cela nous
ferait trop serrer le coeur.


LIX

--Non, non! dis-je avec une curiosit qui venait de bonne intention,
parlons-en,  moins que cela ne vous fasse trop d'angoisse. Je suis
jeune encore, mais j'ai toujours aim, ds mon enfance,  pleurer avec
ceux qui pleurent, plus qu' rire avec ceux qui rient; si vous ne
voulez pas me dire toute l'histoire aujourd'hui, vous me la direz
demain, car je n'ai rien qui me presse, et si j'tais press, quelque
chose encore me retiendrait ici que je ne puis pas dfinir.

En parlant ainsi, je jetai involontairement un coup d'oeil  la
drobe sur l'anglique figure de la jeune mre, qui tait alle
donner le sein  son enfant sur le seuil de la cabane. Jamais beaut
si pure et si rayonnante n'avait fascin mes yeux: une apparition du
ciel  travers le cristal de l'air des montagnes, la fracheur du
matin, un fruit d't sur une branche, une joie cleste  travers une
larme, une larme d'enfant devenue perle en tombant des cils; puis ces
quatre ges de la vie sous un mme arbre: l'aeule, le pre, la jeune
pouse, l'enfant  la mamelle; ces pauvres animaux domestiques: le
chien, les chvres, les colombes, les poussins sous l'aile de la
poule, les lzards courant avec un lger bruit sous les feuilles
sches du toit. Cette scne me fascinait.

Nous soupmes.


LX

Aprs le souper, je demandai timidement, en regardant tour  tour
l'aeule, le pre, la fille, le rcit qui m'avait t promis pour
m'expliquer la profonde blessure du chtaignier.

--Ah! moi, je ne saurais pas dire, je pleurerais trop, dit la vieille
femme.

--Ah! moi, je n'oserais pas, je suis trop jeune pour tout savoir et
trop innocente pour savoir bien raconter, dit la _sposa_.

--Parlez donc, vous, pre, dirent-elles toutes deux.


LXI

--Ah bien! non, dit le pre; mais parlons chacun  notre tour, et
disons chacun ce dont nous nous souvenons; ainsi le voyageur saura
tout par la bouche mme de celui qui aura vu, connu et senti la chose.

--Bien! dis-je. C'est donc  la vieille mre de parler la premire,
car elle a vu passer bien des ombres du chtaignier sur la bruyre de
la montagne, et tomber bien des lits de feuilles mortes sur les
racines et sur votre toit.


LXII

--Ah! c'est bien vrai, que j'en ai bien vu tomber et renatre de ces
chres feuilles de notre gros arbre, dit-elle en cartant de sa main
amaigrie les mches de ses cheveux blancs, qui lui tombaient de son
front sur les yeux. Que voulez-vous, mon jeune monsieur, je l'ai
entendu dire  mon pre et au pre de mon pre: notre famille est
aussi vieille sur la montagne que le rocher fendu qui pleure de
vieillesse, comme mes yeux, et que les racines de l'arbre qui ont
fendu la roche en se grossissant sous terre. Ces deux braves hommes ne
savaient pas quand nous y tions venus pour la premire fois. Ils
disaient qu'ils avaient entendu dire, par le plus vieux moine du
couvent de l-haut, que les _Zampognari_, c'est notre nom de famille,
taient descendus, dans le temps des guerres des Pisans contre les
Florentins, d'un jeune officier toscan prisonnier des Pisans, qui
s'tait sauv de la tour de Pise, o il attendait la mort, avec la
jeune fille du capitaine gelier de sa tour, et qu'il s'tait bti, au
plus haut de la montagne, alors dserte, une cabane sous les
chtaigniers pour y vivre de peu avec sa matresse.

Comme elle ne pouvait pas revenir  Pise chez son pre, qu'elle avait
trahi par amour pour le beau prisonnier, lui, ne voulant pas non plus
abandonner celle  qui il devait la vie, avait oubli ici pre, mre
et patrie; il avait dfrich peu  peu quelques petits arpents de
terre autour des rochers, il avait t faire bnir son mariage  un
ermite de l'Ermitage, qui est aujourd'hui le couvent de _San
Stephano_, l-haut, l-haut; il avait fond la famille dont les fils
et les filles taient descendus les uns ici, les autres l, dans les
villages de la plaine, puis il tait mort aprs sa femme.

Leur fils leur avait creus une fosse en terre sainte, l o vous avez
vu le terrain bossu sous une croix de pierre taille dans les blocs
et rougie par les mousses, o les hirondelles se rassemblent, la
veille de leur dpart, avant le coup de vent de mer de septembre,
quand les chtaignes tombent d'elles-mmes au pied du chtaignier.

Les garons d'en bas venaient aussi de temps en temps courtiser les
filles de l'an des Zampognari, rputes pour leur beaut et pour
leur bonne renomme dans les collines de Lucques, et c'est ainsi que
nous avons bien des parents sans les connatre,  prsent, parmi les
Lucquois, qui nous mprisent pour notre pauvret aujourd'hui. Est-ce
que l'eau du _Cerchio_, qui brille l-bas sous l'arche du pont de
marbre de Lucques, se souvient des gouttes d'eau de notre source, o
boivent nos chvres et nos brebis? Ce monde, monsieur, n'est qu'un
grand oubli pour la plupart; je ne dis pas cela pour toi, notre Fior
d'Aliza, qui ne nous as jamais oublis dans notre misre et qui as
prfr la veste brune et le bonnet de laine de ton cousin aux plus
riches habits et aux chapeaux galonns des villes.


LXIII

Fior d'Aliza rougit, dtourna la tte et regarda, appendue  la
muraille, la _zampogna_ de son cousin absent. L'enfant, en remuant ses
petites mains du fond de son berceau, toucha par hasard l'outre
dgonfle de la _zampogna_, o dormait un reste de vent de l'haleine
de son pre; la musette rendit un petit son, comme la touche d'un
clavier sur lequel un oiseau familier se perche par hasard en
voltigeant libre dans la chambre d'une jeune fille. L'enfant effray
retira sa main.

--On dirait que c'est Hyeronimo qui enfle son outre en montant la
montagne pour nous avertir de son approche, dit l'aeule.

Le pre soupira; la jeune _sposa_ ne dit rien, mais elle se leva de
table et inclina involontairement la tte hors de la porte, comme si
elle avait pu reconnatre, de l'oreille, les pas de son amant dans la
nuit; puis elle rentra tristement, sourit  son enfant, lui fit couler
deux ou trois gouttes de lait sur les lvres, et revint s'asseoir 
ct de la vieille aeule.


LXIV

--Je ne sais pas autre chose de la famille, continua la tante. Que
voulez-vous, monsieur? personne de nous ne sait ni lire ni crire; qui
est-ce qui nous l'apprendrait? Il n'y a ni matre ni cole,  cette
distance des villages, sous les chtaigniers; les oiseaux ne le savent
pas non plus, et cependant voyez comme ils s'aiment, comme ils font
leur nid, comme ils couvent leurs oeufs, comme ils nourrissent leurs
petits.

--Et comme ils chantent donc! ajouta Fior d'Aliza en entendant deux
rossignols qui luttaient de musique nocturne au fond du ravin, prs de
l'eau.

--Mon pre, reprit l'aeule, fit ce que faisait son pre; il cultiva
un peu plus large de terre noire entre ces rochers. C'est son pre qui
avait plant quelques ceps de vigne sur la pente en pierres au midi,
et qui avait enlac les sarments aux treize mriers qui nourrissaient
ses vers  soie de leurs feuilles; c'est son fils, mon frre et son
fils que voil, dit-elle, en montrant du geste le vieil infirme, qui
dfricha en vingt ans et qui sema le champ de mas dont les grappes
d'or, comme des oranges sur le quai de Pise, brillent maintenant pour
d'autres que pour nous sous les vertes lisires du bois de lauriers.

Lui et son frre, qui est mort jeune, et qui tait mon mari,
s'occupaient l'hiver, comme avaient fait leurs pres et leurs oncles,
 faonner des _zampognes_, que les bergers de la campagne de Sienne,
des Maremmes et des Abruzzes, leur achetaient dans la saison des
moissons, quand ils allaient se louer, pour les rcoltes, aux riches
propritaires de ces pays, pour rapporter de quoi vivre l'hiver  la
cabane.

On dit que les Calabrais eux-mmes n'en fabriquent pas de plus
sonores et de plus savantes que nous.

Mon mari taillait les chalumeaux, creuss et percs de dix trous,
autant que de doigts dans les mains, avec une embouchure pour le
souffle; il choisissait, pour ces hautbois attachs  l'outre de peau
de chevreau, des racines de buis bien saines et bien sches pendant
trois ts au soleil.

Son frre Antonio coupait et cousait les outres et le soufflet, qui
donne le vent  la _zampogne_. Il laissait le poil du chevreau en
dehors sur la peau, afin qu'elle gardt mieux le son et que la pluie
glisst dessus, comme sur la petite bte, sans l'amollir, et de plus
c'tait lui qui en jouait le mieux et qui essayait l'instrument en le
corrigeant jusqu' ce que l'air sortt aussi juste que la voix sort
des tnbres.

--Tiens, ma fille, dit-elle  sa nice en s'interrompant, ouvre donc
le coffre de bois, et montre  l'tranger les trois dernires
_zampognes_ qu'ils ont fabriques ainsi avant la mort de mon pauvre
mari.

Ah! monsieur, ajouta la vieille femme pendant que Fior d'Aliza tenait
le coffre ouvert pour me laisser voir ces trois chefs-d'oeuvre, quels
instruments! et comme Antonio en jouait alors qu'il avait les doigts
agiles et le souffle fort! Non, jamais aucune Madone des coins de
rues,  Lucques,  Pise,  Sienne, peut-tre  Rome, n'a entendu des
srnades pareilles pendant les nuits de la semaine de la Passion; on
priait rien qu' les entendre, les anges souriaient en pleurant et les
soirs d't, aprs la moisson, quand elles jouaient des airs de danse,
les chnes mme auraient bondi en cadence en les coutant.

Le couvercle du coffre chappa  ces mots de la main de la pauvre
nourrice, et retomba avec un bruit spulcral sur les _zampognes_
dsormais muettes. Elle avait pens  son amant.

--C'est vrai, dit l'aeule, que le pauvre Hyeronimo en jouait encore
mieux que mon mari et que son pre! Et celle ci, ajouta-t-elle en
montrant Fior d'Aliza, monsieur, elle en jouerait encore mieux que son
mari si elle voulait; mais depuis nos malheurs, elle n'a plus le coeur
 rien qu' penser  lui,  l'attendre,  le pleurer et  regarder son
petit enfant pour retrouver Hyeronimo dans son visage.


LXV

Nous vivions ainsi, monsieur, dans le travail, en sant, en bon accord
et en joie, dans notre petit domaine indivis entre nous. La maison se
composait de mon mari, de moi, d'Hyeronimo, qui grandissait pour nous
remplacer, d'Antonio, mon beau-frre, sain et valide alors, qui avait
pous ma soeur, mre de Fior d'Aliza. Ah! c'est celle-l qui tait
belle, voyez-vous! On venait jusque de Pise pour la voir, quand elle
descendait  la foire de Lucques avec son mari. Pauvre soeur! Qui
aurait dit qu'elle mourrait avant d'avoir fini d'allaiter son enfant,
Fior d'Aliza, que vous voyez devant vous.


LXVI

Antonio,  ce souvenir, passa sa manche sur ses yeux, et Fior d'Aliza
regarda son enfant comme si elle et trembl de ne pas le nourrir non
plus jusqu'au sevrage.

--Avant cette mort et avant celle de mon mari, poursuivit-elle d'une
voix affaisse par de tristes souvenirs, nous tions trop heureux ici,
mon mari, moi, Hyeronimo, mon fils, que je portais encore  la
mamelle, Antonio, ma soeur et la petite Fior d'Aliza, qui venait de
natre.

Un jour, mon mari remonta de la plaine, aprs la moisson, dans les
Maremmes de Toscane. Il avait fait bien chaud cette anne-l; nous
l'attendions tous les soirs du jour o les moissonneurs et les
zampognari rentrent dans les villages de la montagne avec leur bourse
de cuir, pleine de leur salaire,  leur ceinture; un moine quteur,
qui avait pass le matin en remontant au couvent de San Stephano, nous
avait dit qu'il l'avait rencontr et reconnu de loin, assis au bord
d'une fontaine, sur la route de Lucques  Bel-Sguardo. Cela m'avait
tonne, car ordinairement, quand il revenait au grand chtaignier, il
ne s'amusait pas  s'asseoir sur la route; il tait trop press de me
revoir et d'embrasser son petit sur les lvres de sa mre. Le soir,
nous n'entendmes pas, comme  l'ordinaire, sa _zampogne_  travers
les lauriers de la monte; nous n'entendmes que le pas lent et lourd
de ses souliers ferrs sur les cailloux et le souffle d'une haleine
haletante.

--Serait-ce bien lui? me dis-je.

Et je m'lanai pour m'en assurer. Hlas! c'tait bien lui, mais ce
n'tait plus lui; il me tendit les bras, laissant tomber sa
_zampogne_, et il s'vanouit sur mes genoux.

Quand il fut revenu  lui:

--Couche-moi, me dit-il, je n'ai plus qu' mourir; la fivre de
Terracine m'a tu.

Le bon air fin des collines ne fit que donner plus de force au poison
qui tait entr dans ses veines avec les rayons du soleil des
Maremmes. Nous l'ensevelmes le troisime jour aprs son retour; il ne
me resta de lui que Hyeronimo, que je nourris plus de larmes que de
lait.

C'est ainsi que nous ne restmes plus que six  la cabane: notre
vieille mre, qui ne comptait plus les annes de sa vie que par les
pertes de son mari, de ses frres, de ses soeurs, de ses filles
maries bien loin dans la plaine; Antonio, que vous voyez dj aveugle
et ne pouvant plus sortir qu'avec son chien de la cabane, pour aller 
la messe au monastre de San Stephano deux fois par an; Hyeronimo,
mon fils unique, et Fior d'Aliza, dont la mre tait morte la semaine
o elle tait ne; c'tait la chvre blanche qui l'avait nourrie.
Aussi voyez comme elle l'aime et comme elle a l'air jalouse quand Fior
d'Aliza caresse son nourrisson, et comme elle frotte ses cornes contre
son tablier. On dirait qu'elle est jalouse de l'amour de la mre pour
l'enfant, et qu'elle regarde Fior d'Aliza comme son enfant 
elle-mme. Pauvres btes, allez! allez vous tes bien de la famille.
Les parents sont dans le coeur, monsieur; il y a bien des chrtiens
qui ne s'aiment pas tant que nous nous aimons, nous, le chien, la
chvre et les moutons, sans compter le _Ciuccio_, l'ne qui broute l,
devant les chardons aux fleurs bleues du ravin.

Les deux enfants dont je devins la seule mre, puisque Fior d'Aliza
n'en avait plus, furent nourris du mme lait par moi et par la chvre,
et bercs dans le mme berceau. De peur que les renards ou les
cureuils ne leur fissent mal  terre, pendant que j'allais sarcler le
mas ou retourner les meules de foin dans le petit pr, je suspendais
leur berceau sur la grosse branche basse et souple du chtaignier, et
je m'en rapportais au vent pour les balancer doucement dans leur nid;
n'est-ce pas ainsi que font les oiseaux? Moi, mes deux oiseaux
n'avaient pas d'ailes; je ne craignais pas qu'ils s'envolassent
pendant l'ouvrage. Ils se ressemblaient tellement, qu'on ne
connaissait pas la petite du petit autrement qu' la couleur de leurs
cheveux, quand ils me tendaient les bras pour que je leur donnasse le
sein. Il n'y avait pas six mois d'ge entre eux deux, Hyeronimo tant
n la mme anne que Fior d'Aliza avait vu le jour.

Je disais souvent  mon beau-frre Antonio:

Remarie-toi donc pour donner une autre mre  ta fille; mais il me
disait toujours non. Je lui donnerais bien,  elle, une autre mre,
mais qui est-ce qui me donnerait,  moi, une autre femme?

Sa consolation tait de ne jamais vouloir se consoler. Le chagrin
qu'il nourrissait et les larmes qu'il ne cessait pas de rpandre en
pensant  sa pauvre belle femme morte, finirent par lui rtrcir le
coeur et par le rendre aveugle, comme le voil; il ne pouvait presque
plus travailler aux _zampognes_; d'ailleurs on n'en commandait gure
depuis que les Franais dominaient  Rome et  Lucques; les
_pifferari_, joueurs de musette, ne sortaient plus des Abruzzes, et
les Madones, aux coins des rues, n'entendaient plus de srnades ni de
litanies la nuit, aux pieds de leurs niches abandonnes. On
n'entendait que la musique de cuivre des rgiments, les tambours et le
bruit de l'exercice  feu sur les remparts de Lucques et dans les
plaines. Nous avions perdu notre gagne-pain en hiver, et mes faibles
bras et les bras affaiblis du pauvre Antonio ne suffisaient qu' peine
 cultiver un peu de mas et de millet, assaisonn de lait de chvre
pour les petits..... Qu'aurions-nous fait sans les chtaignes pour
vivre, le pauvre infirme et moi? Mais les chtaigniers nous
nourrissaient tout l'hiver, les figuiers tout l't; nous faisions
scher les chtaignes au four et nous les conservions saines dans leur
seconde corce; nous faisions cuire les figues au soleil, sur le toit
de la cabane, et, saupoudres d'un peu de farine de millet que je
broyais moi-mme dans le mortier, sous le pilon de pierre dure, elles
se conservaient, comme les voil encore, d'un automne  l'autre.
Voyez, monsieur, quel bon got elles ont; on dirait du sucre ou des
morceaux de miel de nos trois ruches, durcis dans leur cire.

                                                            LAMARTINE.




CXXVe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente.)


LXVII

Les deux enfants, quand ils furent sevrs, grandirent bien et se
fortifirent  vue d'oeil  ce rgime.

Fior d'Aliza commenait dj  aller ramasser le bois mort, dans le
petit bois de lauriers, pour cuire les chtaignes dans la marmite de
terre, et Hyeronimo commenait aussi  remuer la terre pour y semer le
mas et le millet. Quant aux chvres, aux moutons et  l'ne, ils se
gardaient eux-mmes dans la bruyre, et quand ils tardaient  se
rapprocher, le soir le chien que j'envoyais dans la montagne me
comprenait; il les ramenait tout seul  la cabane; ce bon chien tait
le pre de celui que vous voyez couch aux pieds de son matre; il l'a
si bien instruit, qu'il nous sert comme son pre; c'est un serviteur
sans gages, pour l'amour de Dieu.


LXVIII

On pouvait encore mener doucement sa pauvre vie et bnir Dieu et la
Madone dans cette condition; je devenais vieille, Antonio tait
infirme, mais patient; le temps coulait, comme l'eau de la source,
entranant sans bruit les feuilles mortes comme les annes comptes
dans sa course; les enfants s'aimaient, ils taient gais; un frre
quteur du couvent de San Stefano leur avait appris, en passant, leur
religion; ils taient aussi obissants  moi qu'au vieil Antonio, et
nous confondaient tellement dans leur tendresse, que la fille ne
savait pas si elle tait ma fille ou celle d'Antonio, et que le garon
ne savait pas dire s'il tait mon fils ou celui du vieillard.
C'taient comme des enfants jumeaux, comme une soeur et un frre. Sans
rien nous dire, nous nous proposions de les marier quand ils auraient
l'ge et l'envie de s'aimer autrement.

Comment ne se seraient-ils pas aims? Ils ne voyaient jamais d'autres
enfants de leur ge; ils n'avaient qu'un mme nid dans la montagne, et
un mme sang dans le coeur; un mme souffle dans la poitrine, un mme
air sur le visage! Leurs jeux et leurs rires sur le seuil de la
cabane, les jours de fte, en revenant de la messe des Ermites aux
Camaldules du couvent, faisaient la gaiet de la semaine; les feuilles
des bois en tremblaient d'aise, et le soleil en luisait et en
chauffait mieux sur l'herbe au pied du chtaignier.

Hyeronimo me rappelait tant mon mari par ses boucles noires, sous son
bonnet de laine brune! Antonio ne pouvait pas aussi bien voir sa fille
 cause du voile qu'il a sur ses pauvres yeux; mais quand il entendait
les clats de sa voix,  la fois tendre, joyeuse et argentine, comme
les gouttes de notre source, quand elles rsonnent en tombant des
tiges d'herbes dans le bassin, il croyait entendre sa pauvre dfunte,
ma soeur.

--Comment est-elle? me demandait-il quelquefois. A-t-elle un petit
front lisse comme une coupe de lait borde de mouches?

--Oui, lui rpondais-je, avec des sourcils de duvet noir qui
commencent  lui masquer un peu les yeux.

--A-t-elle les cheveux comme la peau de chtaigne sortant de la coque,
avant que le soleil l'ait brunie sur le toit?

--Oui, lui disais-je, avec le bout des mches luisant comme l'or du
cadre des Madones, sur l'autel des Camaldules, quand les cierges
allums les font reluire de feu.

--A-t-elle des yeux longs et fendus, qui s'ouvrent tout humides comme
une large goutte de pluie d't sur une fleur bleue dans l'ombre?

--Justement, rpondais-je, avec de longs cils qui tremblent dessus
comme l'ombre des feuilles du coudrier sur l'eau courante.

--Et ses joues?

--Comme du velours de soie rose sur les devantures de boutiques
d'toffes  la foire de Lucques.

--Et sa bouche?

--Comme ces coquilles que tu rapportais autrefois des maremmes de
_Serra Vezza_, qui s'entr'ouvrent pour laisser voir du rose et du
blanc, denteles sur leurs lvres, demi-fermes, demi-ouvertes, pour
boire la mer.

--Et son cou?

--Mince, lisse, blanc et rond comme les petites colonnes de marbre
couronnes par des ttes d'ange, en chapiteau, sur la porte de la
cathdrale de Pise.

--Et sa taille?

--Grande, lance, souple et arque, avec deux lgers renflements sur
la poitrine, sous son corset encore vide.

--Ah! Dieu! s'cria-t-il, c'est tout comme sa mre  son ge, quand je
la vis pour la premire fois  ta noce avec mon frre, trois ans avant
de la demander  votre mre. Et ses pieds?

--Ah! il faut les voir quand elle les essuie tout mouills sur
l'herbe, aprs avoir lav les agneaux dans le bassin de la ravine: on
dirait les pieds de cire de l'enfant Jsus, avec ses petits doigts,
sur la paille de l'table de Bethlem, que tu voyais, quand tu avais
tes yeux, dans la crche de Nol, au couvent des Camaldules.

--C'est encore comme sa mre, redisait-il en admirant et en pleurant,
et cela continuait comme cela tous les soirs des dimanches.


LXIX

--Ah! c'taient de bons moments, monsieur, et puis je lui rpondais
ensuite sur tout ce qu'il me demandait de mon pauvre et beau
Hyeronimo, le vrai portrait en force de sa cousine en grce: comme
quoi sa taille dpassait de la main la tte de la jeune fille, comme
quoi ses cheveux moins boucls taient noirs comme les ailes de nos
corneilles sur la premire neige; comme quoi son front tait plus
large et plus haut, ses joues plus ples et plus bronzes par le
soleil; ses yeux aussi fendus, mais plus pensifs sous ses sourcils;
sa bouche plus grave, quoique aussi douce; son menton plus carr et
plus garni de duvet; son cou, ses paules, sa taille plus forms.

--As-tu vu saint Sbastien tout nu, attach  son tronc d'arbre, perc
de flches, avec des filets de sang qui coulent sur sa peau lisse et
brune?

--Oui.

--Eh bien! on dirait mon fils quand sa chemise ouverte laisse voir ses
ctes et qu'il s'appuie au chtaignier, en s'essuyant le front, au
retour de l'ouvrage. J'ai bien vu des hommes,  la foire de Lucques et
sur le quai de Livourne, dchargeant des felouques, mais je n'en ai
point vu d'aussi beau, d'aussi fort, quoique aussi dlicat; c'est tout
mon pauvre mari quand il partit, si peu de jours aprs m'avoir
courtise, pour ces fatales moissons des Maremmes!

Et voil comme nous abrgions les dimanches  nous rjouir dans nos
deux enfants, et tous les plerins qui passaient en montant aux
Camaldules s'arrtaient pour respirer sous le chtaignier de la
montagne et disaient: Le ciel vous a bien bnis! il n'y a rien de si
beau qu'eux  la ville.


LXX

Mais nous emes bien du malheur une fois, pour la trop grande beaut
de Fior d'Aliza. Il arriva une bande de jeunes messieurs de Lucques
qui allaient par curiosit, car vous allez voir que ce n'tait pas par
dvotion, au plerinage des Camaldules. Le malheur voulut que, dans ce
moment-l, la petite sortait de laver les agneaux dans le bassin d'eau
sombre, o vous voyez reluire le ciel bleu au milieu des joncs
fleuris, au fond du pr, sous les lauriers; elle s'essuyait les pieds,
debout, avec une brasse de feuilles de noisetier, avant de remonter
vers la cabane; sa chemise, toute mouille aux bras et collant sur ses
membres, n'tait retenue que par la ceinture de son court jupon de
drap rouge, qui ne lui tombait qu' mi-jambes; ses paules nues,
partageant en deux ses tresses dj longues et paisses de cheveux,
qui reluisaient comme de l'or au soleil du matin; elle tournait  et
l son gracieux visage et riait  son image tremblante dans l'eau, 
ct des fleurs, ne sachant pas seulement qu'un oiseau des bois la
regardait.


LXXI

Les plerins, surpris, s'arrtrent  sa vue et firent silence pour ne
pas l'effaroucher, comme quand un chasseur voit un chevreuil confiant,
seul au bord du torrent,  travers les feuilles. Ils se faisaient
entre eux des gestes d'admiration en regardant la belle enfant.

--En voil une de Madone! s'cria un des plus jeunes de la bande.

--C'est la Madone avant la visite de l'ange, dit le plus vieux. Ah!
Dieu! que sera-ce quand elle aura quinze ans!


LXXII

--Elle n'en a que douze, messieurs, leur dis-je, pour les dtourner de
regarder plus longtemps la petite, craignant qu'ils ne lui fissent
honte, en s'arrtant plus curieusement sous l'arbre; mais ils
s'assirent au contraire,  la prire du plus vieux.

La petite, qui remontait les yeux  terre, sans dfiance, ne les ayant
ni vus ni entendus, rougit tout  coup jusqu'au blanc des yeux, en se
voyant toute nue et toute mouille devant des trangers; elle se
sauva, comme un faon surpris, dans la cabane, et rien ne put l'en
faire sortir, bien qu'elle se ft habille derrire la porte.


LXXIII

Les trangers se parlrent longtemps  voix basse entre eux, et me
demandrent ceci et cela sur notre famille. Je les satisfis
honntement.

--Nous reviendrons, jeune mre, me dirent-ils, en me saluant poliment,
et si vous voulez marier votre fille dans un an ou deux, nous la
retenons pour mon fils, que voil, et qui en est dj aussi fou que
s'il la connaissait depuis sept ans, comme Jacob. (C'tait le chef des
sbires de Lucques.)

--Ah! que non, seigneur capitaine des sbires, lui rpondis-je en
riant, ma fille est verte, elle n'est pas mre de longtemps pour un
mari; de plus, elle n'est pas faite pour un capitaine des sbires de la
ville qui mpriserait notre humble famille, et puis elle est dj
fiance en esprit avec son cousin, le fils de l'aveugle que voil. Les
deux enfants s'accordent bien; il ne faut pas sparer deux agneaux qui
ont t attachs par le bon Dieu  la mme crche.

Le capitaine fit un signe de l'oeil  ses compagnons, et se retourna
deux ou trois fois, en me disant adieu avec un air de dire au revoir.

Voil tout ce qui fut dit ce jour-l.


LXXIV

Je n'y pensais plus deux jours aprs, et je n'en parlais dj plus 
la maison, quand le jeune capitaine des sbires redescendit avec ses
amis de l'Ermitage.

Cette fois, Fior d'Aliza, c'tait un dimanche, revenait de la messe
des Camaldules avec son cousin Hyeronimo, revtu de ses plus beaux
habits. Les derniers sons de la cloche d'argent des ermites
rsonnaient encore, comme une gaiet des anges,  travers les branches
du chtaignier; le soleil d'automne blouissait dans les feuilles
jaunes; les chtaignes, presque mres, tombaient une  une, avec les
feuilles d'or, sur l'herbe court tondue par les brebis; on entendait
la cascade pleuvoir allgrement dans le bassin, et les merles siffler
de joie en se frlant les ailes et en se rappelant dans les lauriers.
Il semblait qu'une joie sortait du ciel, de l'eau, de l'arbre, de la
terre, avec les rayons, et disait, dans le coeur, aux oiseaux, aux
animaux, aux jeunes gens et aux jeunes filles: Enivrez-vous, voil la
coupe de la vie toute pleine. Dans ces moments-l, monsieur, on se
sentait, de mon temps, soulev pour ainsi dire de terre, comme par un
ressort lastique sous les pieds.


LXXV

Les enfants le ressentirent et se mirent  danser, l'un devant
l'autre, comme deux chevreaux, au pied du chtaignier, moiti dans
l'ombre, moiti sous les rayons. Hyeronimo avait ses gutres de cuir
serres au-dessus du genou par ses jarretires rouges, son gilet 
trois rangs de boutons de laiton, sa veste brune aux manches vides,
pendante sur une paule; son chapeau de feutre pointu, bord d'un
ruban noir, qui tombait sur son cou brun et qui s'y confondait avec
ses tresses de cheveux; sa cravate lche, boucle sur sa poitrine par
un anneau de cuivre, sa _zampogne_ sous le bras gauche qui semblait
jouer d'elle-mme, comme si elle avait eu l'me des deux beaux enfants
dans son outre de peau.


LXXVI

Fior d'Aliza avait son riche habillement des dimanches, ses pingles
de fer  bouts d'or traversant ses cheveux, son collier  trois rangs
de saintes mdailles, avec des reliques, dansant sur son cou; son
corset de velours noir sur sa gorgre rouge et vase, que son jeune
sein ne remplissait pas encore; son jupon court, de laine brune, ses
pieds nus, ses sandales  la main, comme deux tambours de basque, avec
leur courroie. Ils dansaient ainsi de joie, pour danser, sans se
douter seulement que le malheur les piait sous la figure de ce
capitaine des sbires et de ses amis, en habits noirs, derrire les
arbres.


LXXVII

--Allons, mon garon, viens avec nous pour nous montrer les sentiers
qui raccourcissent la descente vers Lucques, cria tout  coup 
Hyeronimo le chef des sbires. Nous te donnerons une poigne de
_baoques_ pour la rcompense.

--Volontiers, messieurs, rpondit gracieusement Hyeronimo en reprenant
ses sandales ferres et en jetant  terre sa zampogne, mais je n'ai
pas besoin de baoques pour rendre service; nous sommes assez riches 
la cabane, avec nos chtaigniers et notre mas, pour donner aux
pauvres plerins sans rien demander aux riches comme vous.

Il se mit  marcher gaiement devant eux en laissant la pauvre Fior
d'Aliza, un pied lev, tout tonne et toute triste de ne plus pouvoir
continuer la danse, par un si beau matin d'automne.


LXXVIII

De ce jour-l, monsieur, il n'y a plus eu une belle matine pour nous.

Mais, excusez-moi, le reste est si triste, qu'une pauvre femme comme
moi ne pourrait plus vous le raconter sans pleurer. Si vous en voulez
savoir plus long, il faut que l'aveugle vous le raconte  son tour, ou
bien Fior d'Aliza elle-mme, car, pour ce qui concerne la justice qui
vint se mler de nos affaires et nous ruiner, Antonio comprend cela
mieux que moi; et, pour ce qui concerne l'amour avec son cousin
Hyeronimo, rapportez-vous-en  la jeune _sposa_; c'est son affaire 
elle, et je ne crois pas que, de notre temps, on s'aimt comme ils se
sont aims...

--Et comme ils s'aiment, dit, en reprenant sa belle-soeur,
l'aveugle...

--Et comme ils s'aimeront, murmura tout bas entre ses dents la
fiance.




CHAPITRE IV


LXXIX

L'aveugle, aprs avoir bu une goutte de mon _rosoglio_ dans ma gourde,
reprit le rcit juste o la veuve l'avait interrompu. . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Quand Hyeronimo remonta de Lucques le soir, bien avant dans la nuit,
 la cabane, il nous raconta que les messieurs de Lucques avaient t
pleins d'honntet et de caresses pour lui pendant tout le chemin,
qu'ils s'taient arrts dans toutes les _osteries_ des gros villages
qu'ils avaient rencontrs pour s'y rafrachir d'un verre de vin, d'une
grappe de raisin, d'un morceau de _caccia-cavallo_, sorte de fromage
dur et brillant, comme un caillou du Cerchio, et que partout on
l'avait forc de se mettre  table avec eux et de boire comme un
homme, jusqu' ce que les yeux lui tournassent dans la tte et la
langue dans la bouche, comme pour le faire babiller  plaisir sur Fior
d'Aliza, sa cousine; sur Lna, sa tante; sur l'aveugle et sur sa
famille.

Le capitaine des sbires lui-mme, un peu avin, ne tarissait pas, nous
dit-il, sur la beaut de Fior d'Aliza sortant tout chevele de la
grotte aux chvres, s'essuyant les pieds  l'herbe, et les bras  la
laine des petits agneaux qu'elle venait de laver. Encore un ou deux
printemps, disait-il tout bas.


LXXX

Un vieux petit plerin tout mince et tout vtu de noir, d'un habit
rp avec un rabat mal blanchi autour du cou et une plume  crire
derrire son oreille, l'coutait en l'approuvant finement du sourire.

--Signor Bartholomeo _del Calamayo_, lui disait  l'oreille le
capitaine  moiti gris, vous tes mon ami ou vous ne l'tes pas.

--Votre ami  tout faire, lui rpondit le scribe. Commandez-moi, il
n'y a rien  quoi je ne puisse russir avec ma plume, comme vous avec
votre espingole.

--Ceci ne sera pas oeuvre d'espingole, mais de plumitif, reprenait le
sbire, en lui passant le bras autour du cou et en le pressant contre
sa poitrine. Jurez que vous me servirez pour dcoudre d'un coup de
canif cette fianaille entre ces enfants, qui ne savent pas mme ce
que fianaille veut dire.

Jusqu'ici j'ai mpris le mariage, je suis arriv  quarante ans sans
que mon coeur ait battu plus vite d'une pulsation  la vue d'une
femme, veuve ou fille, _contadine_ de village ou dame de la ville;
mais l'ge vient, je suis libre, je suis riche. Chacun  son heure, il
faut faire une fin. Une belle fille  la maison, c'est une fin de
l'homme; la voil mre bientt, et moi encore assez vert. C'est  San
Stefano que je dois d'avoir chang d'ide. J'allais y chercher le bon
Dieu et j'y ai trouv le diable sous la figure d'un ange. Allons,
Bartholomeo del Calamayo, arrangez-moi cela avec votre bec de plume;
je vois bien que ce sera difficile, si ces enfants savent dj
s'aimer; mais vous en savez plus que l'amour, astucieux _paglietta_
(chicaneur) que vous tes; imaginez-moi quelque bon filet de votre
mtier pour faire tomber cette chevrette des bois dans ma carnassire.
N'ayez pas peur, Bartholomeo, mon compre; l'argent, s'il en faut, ne
vous manquera pas, le crdit non plus; je suis l'ami du camrier du
duc; les juges de Lucques ne peuvent pas excuter un de leurs arrts
sans moi; le chef de la police du duch a pous la fille de ma soeur;
tous les sbires de la campagne sont sous mes ordres; c'est moi qui
prserve contre les braconniers les chasses du souverain; on m'aime et
l'on me craint partout, l-haut et l-bas, comme un grand inquisiteur
des forts du duch.  nous deux, vous le chien quteur, moi le
tireur, ne rapporterons-nous pas au logis cette colombe aux pieds
roses?

Bartholomeo riait btement des joyeusets dites  demi-voix par son
ami le sbire; les autres remplissaient et vidaient leurs verres avec
moi.  la porte de Lucques, je leur ai souhait _felicis sima notte_,
et je les ai laisss regagner, tout trbuchant de fatigue et de vin,
chacun leur porte.


LXXXI

Nous ne fmes pas beaucoup d'attention, les uns et les autres,  ces
propos de buveurs ni  ces projets du dimanche que le lundi dissipe,
et nous continumes  vivre en paix et en gaiet jusqu'aprs l'hiver.

Au printemps, la petite, qui touchait  ses treize ans, et qui avait
grandi jusqu' la taille de sa tante, commena  craindre de
s'loigner seule de la maison pour aller sarcler le mas ou cueillir
les feuilles de mrier. Elle rencontrait souvent des inconnus dans le
sentier du couvent, ou auprs de la grotte, ou sur le bord du bois de
lauriers, ou mme jusque sous le chtaignier, qui faisaient semblant
de se reposer  l'ombre, en montant aux Camaldules ou en chassant dans
la montagne.

Le capitaine des sbires cherchait, de temps en temps,  l'aborder sur
le seuil de la maison, et il lui adressait des compliments qui la
faisaient rougir et fuir. Elle avait peur sans savoir de quoi; les
yeux de cet homme ne lui plaisaient pas; plus ils taient tendres,
plus ils l'effrayaient; elle priait sa tante ou son cousin de ne
jamais la laisser seule avec lui.

Quand il vit cela, il cessa, un certain temps, de rder dans la
montagne; mais un jour que ma soeur tait seule  la maison, parce que
j'avais suivi Hyeronimo et Fior d'Aliza au ruisseau pour tondre les
brebis et pour laver avec eux les toisons, un petit monsieur sec,
mince et noir comme un homme de loi ou comme un huissier, entra dans
la cabane en saluant bien bas et en prsentant un papier  ma
belle-soeur.

Elle ne savait pas lire; elle pria l'tranger de mettre le papier
timbr sur la huche, en lui disant que nous le ferions lire le
lendemain par le frre camaldule qui passait deux fois par semaine
pour porter les vivres au couvent.

--Il n'y a pas besoin, dit l'homme de loi; appelez votre fils, votre
frre et votre nice, qui ne sont pas loin; je vais vous lire la
citation moi-mme.

Nous remontmes tout surpris. Hyeronimo reconnut la ressemblance de ce
messager avec Bartholomeo del Calamayo, l'ami du capitaine des
sbires, de l'anne prcdente, mais il ne fit pas semblant, et
l'enfant garda sa pense en lui-mme.


LXXXII

--Vous tes bien, dit l'homme de loi  mon frre, Antonio Zampognari,
fils de Nicolas Zampognari et d'Annunziata Garofola, vos pre et mre?

--Oui, dit mon frre.

--Et vous, me dit-il, vous tes bien Magdalena Zampognari, fille de
Francesca Bardi et de Domenico Cortaldo, vos pre et mre, du village
de Bel-Sguardo, en plaine?

--Oui, rpondis-je.

--Eh bien! poursuivit-il d'une voix tranquille comme s'il nous avait
dit bonjour, voici une citation des enfants et hritiers de Francesco
Bardi et Domenico Cortaldo, reprsentants lgitimes de la branche
ane des Zampognari, qui rclament, en vertu d'un jugement en bonne
forme, le partage de la maison, domaine, eaux, bois et champs du
domaine des Zampognari, leurs anctres, dont il ne vous revient que
le quart, puisque vous, Antonio Zampognari, et vous, Magdalena Bardi,
pouse de Felice Zampognari, vous ne reprsentez que le quart de la
succession totale consistant dans le domaine habit et cultiv par
vous. Ordre donc, ci-dessous, du tribunal souverain de Lucques de
procder au partage du domaine et du _podere_ (mtairie), et d'en
remettre les trois quarts aux hritiers _Bardi di Bonvisi_, lgitimes
propritaires du reste, se rservant, lesdits hritiers, de
revendiquer contre vous, quand ils le jugeront opportun, leur part
arrire de jouissance des fruits dudit domaine, injustement retenus
par vous et vos ascendants depuis l'anne 1694.


LXXXIII

Si les murs de la maison et le chtaignier qui la couvre s'taient
tout  coup crouls sur nos ttes, nous n'aurions pas t plus
atterrs que nous ne fmes  la lecture de cette sommation, de rendre
les trois quarts de notre domaine; c'est comme si on nous avait
demand les trois quarts de notre vie  tous les quatre.

--Qu'avez-vous  dire? nous demanda froidement, la plume en main et le
papier sur le genou, l'homme de loi.

Nous nous regardmes tous les quatre sans rien rpondre; que
pouvions-nous rpondre, monsieur? Nous tions ns l comme le figuier,
la vigne et les chvres, sans savoir qui nous avait sems. Il n'y
avait jamais eu, de pre en fils, d'oncle en neveu, dans la famille,
ni de titre de proprit, ni division, ni partage; nous croyions que
le domaine tait  nous comme la terre est aux racines du chtaignier
qui nous avait vus natre, ombrags et nourris depuis le premier jour;
l'habitude de vivre et de mourir l tait notre seul acte de
proprit.

Nous baissmes la tte et nous dmes  l'homme de loi qui venait nous
retrancher les trois quarts du bien:

--Puisque les juges de Lucques, qui sont si savants, le disent, il
faut bien que cela soit vrai. Nous ne voulons pas garder le bien
d'autrui, n'est-ce pas? Faites donc de nous ce que vous voudrez;
partagez le bien et les btes, pourvu qu'on nous laisse la cabane et
le chtaignier, dont les racines sont dessous et dont les branches
tombent sur le toit, et un chevreau sur trois, et mon pauvre chien qui
les garde et qui me conduit quand je monte  la messe les dimanches;
et nos deux enfants, qui sont bien  nous, puisque c'est nous qui les
avons nourris et levs, et qu'ils s'aiment bien et qu'ils nous aident
comme nous les avons aids dans leur enfance. Nous vivrons de peu,
mais nous vivrons encore. Qu'il soit fait selon ce papier, et le bon
Dieu pour tous!


LXXXIV

--Eh bien! dit l'homme de loi, puisque vous n'en appelez qu'au bon
Dieu, on vous enverra demain deux commissaires au partage qui
limiteront votre quart d'avec les trois quarts revenant par le
jugement aux _Bardi de Bel-Sguardo_; j'oubliais de vous dire que, par
un autre papier que voici, les Bardi, vos parents, ont vendu leurs
droits sur l'hritage  _Gugliamo Frederici_, capitaine des sbires de
la ville et du duch de Lucques; c'est un brave homme avec qui vous
pourriez vous accommoder et qui pourra, par charit, vous laisser le
choix du quart du domaine qu'il vous conviendra de garder  vous, en
rservant de faire valoir ses droits sur les intrts accumuls,
depuis que vous jouissez indment de la totalit des revenus. Qui sait
mme si tout ne pourra pas s'arranger entre lui et vous, de bonne
amiti; l'homme est puissant et riche, et si vous y mettez de la
complaisance, il n'y mettra peut-tre pas de rigueur.

L-dessus il nous remit les deux papiers, nous salua poliment et
redescendit  Lucques.


LXXXV

Nous restmes muets et ptrifis sur le seuil, comme les roches qui
pleurent au bord de la caverne.

--Pourvu qu'ils nous laissent le chtaignier, les sept figuiers et les
ceps de vigne dont nous faisons scher les grappes, les figues et les
chtaignes pour l'hiver! dis-je  ma belle-soeur.

--Pourvu qu'ils nous laissent les chevreaux et leur mre que j'ai
levs, et dont le lait et les fromages nous nourrissent  leur tour!
dit-elle.

--Pourvu qu'ils nous laissent la fontaine, avec le bassin  l'ombre de
la grotte, o je me vois dans l'eau en me baignant les pieds et en
filant ma quenouille, comme une sainte Catherine dans un ciel
d'glise, quand je garde les brebis paissant sur le bord!

--Pourvu qu'ils nous laissent le chien de mon pre pour me remplacer
auprs de lui quand il sort en ttant le terrain avec son bton autour
de la maison, je suis content! dit Hyeronimo. J'irai m'engager tous
les ts dans les bandes de moissonneurs de la campagne de Sienne, et
peut-tre de Rome; je travaillerai pour nous quatre, comme quatre; le
soir, pendant que les autres se reposeront, je jouerai de la zampogna
pour les plerins ou les plerines des saintes du pays; ou bien je
ferai danser dans les noces des riches mtairies de la plaine de
Terracine, et je rapporterai bien assez de froment ou assez de
baoques (monnaie du pays) pour vous nourrir et vous chauffer le reste
de l'anne.

--Est-ce que nous avons besoin de nous quitter pour bien vivre?
reprit Fior d'Aliza toute ple ( ce que dit sa mre), comme si son
coeur s'tait arrt de battre dans sa poitrine. Est-ce que la farine
de chtaignes, quand je l'ai bien passe au tamis, bien sche, bien
ptrie avec de la crme de chvre et bien cuite en galettes dans la
cendre entre deux feuilles de chtaignier, n'est pas aussi bonne que
le pain ou la _polenta_ (galette de mas dont se nourrissent les
paysans d'Italie)? Est-ce que le bois mort dans les bois de lauriers
n'appartient pas  celle qui le ramasse, comme l'pi oubli  la
glaneuse? Nous n'aurons pas besoin qu'Hyeronimo aille gagner la
_mal'aria_ dans les eaux dormantes de la _Maremme_, dont on voit d'ici
les brouillards traner au bord de la mer comme des fumes d'enfer,
n'est-ce pas?


LXXXVI

--Ah! que tu as raison, dit ma belle-soeur  ma fille; si mon pauvre
mari avait pens comme toi, je ne serais pas sans appui sur cette
terre.

Je dis la mme chose  Hyeronimo, et nous nous reconsolmes comme nous
pmes le soir, en allant visiter, l'un sa fontaine, l'autre ses plants
de mas dj en fuseaux et commenant  jaunir; l'autre, ses ceps de
vigne en fleur qui embaumaient jusqu' la maison; l'autre en comptant
ses brebis et ses chvres; moi, en touchant le poil et les oreilles
dresses de mon chien qui me lchait le visage et les mains, comme
s'il avait compris  je ne sais quoi que nous avions besoin d'tre
consols.

L'un disait: Ils nous laisseront ceci; l'autre disait: Ils ne nous
prendront pas cela. Fior d'Aliza prenait de la belle eau du bassin
dans sa main, s'en lavait le visage et embrassait l'eau qui fuyait
entre ses doigts roses, comme si elle avait dit adieu  la source.

Hyeronimo, en regardant ses belles tiges de mas et en mesurant sa
taille  leur hauteur, disait: S'ils nous les prennent, me
rendront-ils les gouttes de sueur que j'ai verses sur leurs racines
en les plantant dans ce sol si dur et si pierr?

--Et nos cureuils de printemps, et nos corneilles d'hiver, et nos
hirondelles d't, et nos colombes et nos rossignols dans le bois de
lauriers ou sur le chtaignier, nous les prendront-ils aussi et se
laisseront-ils partager, comme le reste, entre le sbire et nous?
disait ma belle-soeur.  ces mots, elle voulait bien rire, mais elle
avait comme une larme dans la voix, comme une goutte d'eau dans le
goulot d'une gourde qui ne peut ni rester ni couler par le cou de la
courge.

Moi, j'tais bien triste aussi, mais je me raisonnais en me disant, 
part moi: Ils ne partageront du moins ni ma soeur ni sa fille, ni mon
enfant, ni mon pauvre chien. Si tout cela me reste, qu'importe un peu
plus ou un peu moins de mesures de terre sur une montagne! Il y en
aura toujours assez long et assez large pour recouvrir mes pauvres os
quand j'irai rejoindre au ciel la cleste mre de Fior d'Aliza,  qui
je pense toujours quand j'entends sa voix si claire dans les lvres de
l'enfant!


LXXXVII

Le surlendemain, les commissaires-arbitres montrent avec leur
critoire, leurs piquets et leurs compas,  la cabane; nous ne
voulmes seulement pas voir ce qu'ils faisaient, tout cela nous
fendait le coeur. L'avocat noir, mince et rp, avec sa plume au
chapeau, que mon fils Hyeronimo avait vu et entendu en guidant les
plerins, l'anne prcdente, avec le capitaine des sbires, tait
auprs d'eux. Ma belle-soeur et les enfants me dirent qu'il avait
l'air de compatir  notre chagrin et de s'excuser de reprsenter, dans
l'opration, son ami le capitaine des sbires, mais qu'en dessous il
avait plutt l'air triomphant comme un homme qui a trouv une bonne
ide et qui s'en rjouit avec lui-mme.

--Ne vous attristez pas, disait-il  ma belle-soeur,  sa fille et 
Hyeronimo, le capitaine est de bon coeur; il ne veut que ce qui lui
revient, il ne poussera pas les choses  l'extrme; il m'a charg de
vous mnager. Qui sait mme si tout ce que nous allons dchirer ne
pourra pas se recoudre, si vous tes des gens accommodants et de bonne
oreille? Il est garon, il est riche, il voudra se marier un jour;
vous avez une belle enfant qui pourra lui plaire. Eh, eh, eh!
ajouta-t-il en passant sa main noire d'encre sous le menton de Fior
d'Aliza tout en larmes, comme elle a grandi, mri et embelli, la
petite chevrette du chtaignier! C'est un bel avocat que vous avez l
en herbe; cet avocat-l pourra bien vous rendre plus qu'on ne vous
enlve. Le capitaine n'a que d'honntes intentions; n'aimeriez-vous
pas bien, ma belle enfant,  changer cette robe de bure brune et ces
sandales sur vos jambes nues contre de riches robes de soie, de fins
souliers  boucles luisantes comme l'eau de cette cascatelle, et 
devenir une des dames les plus regardes du duch de Lucques, o il y
en a tant de pareilles  des duchesses?

Il voulut l'embrasser sur le front. Fior d'Aliza se recula comme si
elle avait vu le dard d'un serpent sous le bois mort.

--Je ne serai jamais que la fille de ma mre, la soeur ou la femme
d'Hyeronimo, dit-elle entre ses dents; et elle se sauva vers son
cousin, qui n'avait rien entendu.

Il portait les paquets et les chanettes des commissaires, comme saint
Laurent quand il portait l'instrument de son supplice.

Ma belle-soeur rentra triste et pensive  la maison; elle me raconta
l'air et les propos de l'avocat. Nous commenmes  nous mfier de
quelque chose.


LXXXVIII

Deux heures aprs, tout tait fini; les commissaires revinrent avec
Hyeronimo, plus ple, dit-on, qu'un mort; ils nous lurent un acte de
partage et de dlimitation par lequel on nous retranchait de toute
possession et jouissance les trois quarts du bien paternel. Dans ce
retranchement taient compris d'abord le champ dfrich de mas d'o
nous tirions le meilleur et le plus sr de notre nourriture, le bois
de lauriers qui chauffait le four, la plantation de mriers qui nous
donnait la feuille pour les vers  soie (une once de soie avec quoi
nous achetions le sel et l'huile pour toute l'anne), enfin le petit
pr avec la grotte, la source et le bassin o Fior d'Aliza lavait les
agneaux et o pturaient les brebis et les chevreaux. Hlas! que nous
restait-il, except la roche et les broussailles autour de la maison
et la vigne rampante sur la pente de grs qui descend de la terrasse
au midi vers le pr de la grotte!

--Encore la vigne?

--Non, monsieur. Le terrain sur lequel nos pres l'avaient plante et
les vieux ceps tortus et moussus comme la barbe des vieillards ne nous
restaient pas en proprit; seulement les vieux pampres qui sortaient
du terrain enclos de pierres grises, qui avaient grimp de roc en roc
jusqu' la maison, et qui formaient une treille devant la fentre et
un rseau contre les murs de la cabane et jusque sur le toit, nous
restaient ainsi que les grappes que ces branches pouvaient porter en
automne; c'tait assez pour notre boisson, car les enfants et ma
belle-soeur ne buvaient que de l'eau, et je ne buvais du vin moi-mme
que quelques petits coups les jours de ftes.

--Mais qu'est-ce qui vous restait donc? demandais-je au vieillard
aveugle.

--Ah! monsieur, il nous restait le chtaignier, notre pre nourricier
d'ge en ge, et le vaste espace d'herbe fine et de mousse broutes
qui s'tend sous son ombre et sur ses racines... C'est--dire,
continua-t-il en se reprenant, que le chtaignier, principale source
du revenu du domaine des Zampognari, avait t partag en quatre
parties par les arpenteurs arbitres: le tronc de l'arbre avec toutes
les branches qui regardent le nord, le couchant, le matin,
appartenaient au sbire, reprsentant de nos anciens parents; ils
pouvaient en faire ce qui leur conviendrait, mme l'troncher en
partie s'il leur paraissait nuisible; mais tous les fruits qui
tomberaient ou que nous abattrions des vastes branches qui regardent
le midi et qui s'tendent comme des bras sur la pelouse, sur la cour
et sur le toit de la maison, taient  nous. Il y en avait encore bien
assez, tant il est gros et fertile, pour nous nourrir presque toute
l'anne, pourvu que le caprice ne prt pas aux propritaires du fonds
et du tronc de l'arbre de le couper. Mais il n'y avait pas de crainte;
car les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour
eux soixante sacs de belles chtaignes: ils auraient ruin leur propre
domaine en l'abattant.


LXXXIX

Nous nous contentmes donc de ce partage; que pouvions-nous dire? Dieu
est le matre d'ouvrir ou de rtrcir sa main  ses cratures! On nous
laissait encore le troupeau compos de cinq brebis, de trois chvres
avec leurs chevreaux et du chien que vous voyez l sur ses trois
pattes, et qui a l'air d'couter sa propre histoire dans la ntre.
Hyeronimo enfant l'avait appel _Zampogna_, parce qu'il aimait la
musique comme un _pifferaro_, et que toutes les fois que nous voulions
le faire revenir avec les chevreaux du pturage o il gardait les
moutons, nous n'avions qu' sonner un air de musette sur la porte.

Nous avions de plus le droit de faire pturer les cinq moutons et les
trois chvres dans tous les steppes en friche, dans les bruyres
incultes et dans les bois de lauriers, pourvu que les btes ne
touchassent ni aux mriers, ni au champ de mas, ni  la vigne, ni 
l'herbe du pr dans le ravin de la source; nous pouvions aussi faire
un sentier  travers le pr et aller puiser de l'eau, pour nous et
pour les btes,  la source sous la grotte; mais il nous tait dfendu
de troubler l'eau du bassin en y lavant les toisons; le beau bassin
d'eau claire, o Fior d'Aliza se plaisait tant  se mirer  travers
les branches de saule, ne devait plus rflchir que les toiles de
l-haut. C'tait pourtant notre toile,  nous, et la source parut
devenir sombre depuis que l'enfant ne s'y mirait plus  ct de son
cousin.


XC

Voil, monsieur, comme tout fut fait par la volont des juges de
Lucques. Ces hommes s'en allrent gaiement le soir, aprs leur
opration finie, et nous restmes tous les cinq sans nous dire un mot,
jusqu' la nuit noire, sur le seuil de notre porte. Chacun pensait, 
part soi: Qu'allons-nous faire? Fior d'Aliza pensait  son pr tout
fleuri d'toiles, de clochettes, de toutes sortes de fleurs dont elle
ne ferait plus de couronnes pour la Madone, et dont elle ne
rapporterait plus les brasses embaumes  l'table des btes;
Antonio,  ses belles quenouilles de mas barbues et dores qui
allaient tre moissonnes par d'autres et pour d'autres que nous;
Magdalena,  ses vers  soie qui allaient mourir faute de feuilles de
mrier, et dont les cocons blancs et jaunes ne se dvideraient plus
sur son rouet pendant les soirs d'hiver pour remplir de sel le bahut
de bois de noyer au coin de l'tre.

Moi, je pensais aux sacs de chtaignes que les cueilleurs de la plaine
viendraient ramasser sous mes yeux au mois de septembre, et qu'ils
emporteraient  Lucques, sans s'inquiter s'il nous en resterait pour
vivre sur les cinq branches rserves aux habitants de la maison.

Je pensais aussi  cette pauvre vieille vigne qui avait cot tant de
peine  cultiver,  nos pres et  nos mres,  ces ceps
reconnaissants, comme s'ils avaient des coeurs humains, qui montaient
de si loin pour embrasser la porte, la fentre, le toit, de leurs
pampres les plus lourdes grappes. Pauvres ceps! dont les racines ne
seront plus  nous pendant que leurs feuilles, leur ombre et leurs
grappes nous serviraient encore de si bas.

Quant aux sept figuiers, ils nous restaient tous les sept comme des
arbres domestiques; on n'avait pas pu nous en dpossder, parce que
leurs racines taient sous les murs de la maison; c'tait une bonne
rcolte qui n'tait pas  ddaigner dans les annes o la fleur des
chtaigniers aurait gel sous le givre; les figues, sches sur le
toit dans les saisons chaudes, pouvaient bien remplir quatre sacs bien
tasss; c'tait quasi de quoi nous empcher de mourir de faim, en les
faisant gonfler et cuire dans le lait des chvres.

Nous nous couchmes sans nous parler, de peur que le son de la voix de
l'un ne ft pleurer l'autre, mais nous ne dormmes pas, bien que nous
en fissions le semblant. J'entendis toute la nuit chacun de nous se
retourner dans sa couche et soupirer le plus bas qu'il pouvait, pour
cacher son insomnie  la famille; jusqu'au chien qui ne dormit pas
cette nuit-l, et qui ne cessa pas de gronder ou de hurler du ct de
Lucques, comme s'il avait compris que les hommes qui taient partis
par ce sentier n'taient pas nos amis. Ah! les btes, monsieur, cela
en sait plus long que nous, allez; celui-l vous le fera bien voir
tout  l'heure.


XCI

Ds qu'il fit jour, nous sortmes tous ensemble, y compris les btes
et le chien; nous allmes reconnatre de l'oeil, aux beaux premiers
rayons du soleil d't rasant les montagnes, dont il semblait balayer
les longues ombres et scher la rose, le dommage que la journe de la
veille nous avait fait.

Hlas! qu'on nous en avait pris long, et qu'il nous en restait peu.
Comme _Jepht_, dans la Bible, monsieur, qu'on dit qui alla se pleurer
elle-mme sur les collines, nous ne pmes nous empcher de nous
pleurer nous tous: Fior d'Aliza, sur son beau pr vert et sur les
bords fleuris de son bassin au bord de la grotte, dont elle aimait
tant la chute de la source, gaie et triste, dans le bassin; Hyeronimo,
sur ses tiges presque mres de mas, dont il embrassait des lvres les
plus belles quenouilles en leur disant adieu dans sa pense;
Magdalena, dans la plantation des mriers dont les feuilles ne
gonfleraient plus son tablier pour les rapporter  ses petites btes
fileuses comme elle; moi, sous le chtaignier qu'on nous avait coup
en quatre sur le papier, dont nous n'aurions plus que l'ombre d'un
ct, et ce que l'automne fait tomber par charit sur notre herbe, et
dont je n'aurais pas mme une branche en toute proprit,  moi, pour
m'y tailler une bire!


XCII

Les btes ne comprenaient pas pourquoi nous les retenions  ct de
nous par les cornes ou par la laine, et pourquoi nous les empchions
de s'aller repatre, comme  l'ordinaire, dans le bois, dans l'herbe,
sous les mriers, dans les alles gazonnes de la vigne.

Aprs avoir bien regard, bien soupir et bien sanglot devant chacun
de ces morceaux du domaine, qui taient aussi des morceaux de notre
pauvre vie, nous rentrmes en silence dans le petit espace presque
inculte qui nous tait rserv, nous attachmes les btes dans la cour
herbeuse,  la porte de l'table. Fior d'Aliza alla ramasser des
herbes le long des sentiers qui n'appartiennent  personne; Hyeronimo
alla ramasser des branches et des fagots de feuilles dans les rejets
de chtaigniers, sur les hautes montagnes du couvent, abandonnes aux
daims et aux chevreuils.

Les deux enfants revinrent bientt, chargs de plus d'herbes et de
feuilles qu'il n'en fallait pour les cinq brebis et les trois chvres;
mais la libert manquait aux pauvres btes: elles nous regardaient et
semblaient nous demander de l'oeil pourquoi nous ne les laissions plus
brouter et bondir  leur fantaisie dans le ravin et sur le rocher. Il
fallut mme aller leur chercher  boire comme  des personnes. Fior
d'Aliza et Hyeronimo commencrent  tracer, en descendant et en
remontant, leur sentier troit vers la source, dont le pr, la grotte
et le bassin leur appartenaient tout entiers la veille.


XCIII

Ce fut ainsi, monsieur, que notre vie se replia tout  coup comme un
mouchoir qu'on aurait dchir dans une large pice de toile. Nous
emes bien de la peine  nous y faire les premiers temps, et nos
pauvres btes bien plus encore; elles s'chappaient bien souvent de
l'table, de la cour, de la corde, des mains mme de Fior d'Aliza pour
courir dans le ravin, dans les mriers, mme dans la vigne.

Quand le _fattore_ (le chef des mtayers du capitaine des sbires)
montait  la montagne, il y avait toujours quelques pampres tranants
rongs par les chvres dans les ceps, ou quelques mas grens sur le
champ, ou quelques branches pendantes des mriers, effeuilles par les
cabris.

Il nous injuriait quelquefois et nous menaait toujours de faire tuer
les btes si l'on venait  les surprendre hors de nos limites. Que
pouvions-nous faire, que demander excuse et qu'offrir de rparer le
dommage  nos dpens? Nous recommandions bien  Fior d'Aliza de tenir
de prs ses chevreaux et de ne pas quitter de l'oeil les animaux. Mais
comme elle avait rencontr deux ou trois fois le capitaine des sbires
qui cherchait  l'approcher, qui lui avait pris le menton et qui avait
voulu l'embrasser sur ses cheveux, en lui demandant si elle voudrait
bien devenir sa femme quand elle aurait ses seize ans; et comme,
malgr les honntets de cet homme, elle en avait peur et rpugnance,
 cause de Hyeronimo et de nous, qu'elle ne voulait jamais quitter des
yeux ou du coeur, la petite n'aimait pas  rester dehors toute seule
loin de Hyeronimo et de nous; c'est ce qui fait que les btes taient
moins bien gardes.

Quant  Hyeronimo, quand on lui parlait seulement du capitaine des
sbires, il devenait ple de colre comme le papier, et sa voix
grondait en prononant son nom, comme une eau qui bout dans la marmite
de fer sur notre foyer; pourtant, il ne lui souhaitait point de mal;
il tait trop doux pour en faire  un enfant; mais il voyait bien,
sans que rien ft dit sur ce sujet entre nous, que cet homme puissant
voulait nous enlever par caresse, par astuce ou par violence plus que
le pr, la vigne, les mriers ou notre part du chtaignier: c'est
peut-tre cela, monsieur, qui lui fit comprendre qu'il aimait plus que
d'amiti sa cousine, et c'est peut-tre aussi la peur du sbire qui
apprit aprs  Fior d'Aliza combien Hyeronimo lui tait plus qu'un
frre.

Que voulez-vous, monsieur? le chagrin mrit le coeur avant la saison;
quand le ver pique le fruit et que le vent secoue la branche, le fruit
vreux tombe de lui-mme; ils ne savaient pas ce que c'tait que de
s'aimer, mais la peur de se perdre faisait qu'ils ne pouvaient pas
plus se sparer en ide que deux agneaux ns de la mme mre et qui
ont suc leur vie au mme pis et  la mme crche.

Ce fut bien l le malheur; ces enfants s'aimaient trop pour que la
fille devnt une grande dame de Lucques, et pour que le garon ft une
autre fortune que dans le coeur d'une fille des chtaigniers.


XCIV

--Notre malheur, s'cria la belle _sposa_, en se jetant d'un bond sur
le berceau de son enfant, en l'levant dans ses deux beaux bras nus
jusqu'au-dessus de sa tte, et en collant ensuite son charmant visage
sur la bouche souriante de son nourrisson; notre malheur! Ah! si
Hyeronimo vous entendait comme je vous entends, pre!... Et elle lui
fit une dlicieuse moue avec les lvres.

Elle se rassit et se remit  remuer du pied le berceau du petit, toute
rveuse et toute rouge d'avoir laiss chapper ce cri de deux amours
dans une seule voix.


XCV

--Eh bien! vous allez voir ce que nous emes  souffrir, ces pauvres
innocents et nous, continua l'aveugle.

L'automne approchait, les grappes de la treille devant la porte et
celles des pampres qui enlaaient la maison et le toit, comme le filet
du pcheur enlace l'eau dans ses mailles, commenaient  rougir et 
sucrer les doigts de Fior d'Aliza. Elle en cueillait  et l une
graine en passant sous les feuilles; nous nous promettions une riche
vendange pour la fin de l'automne, des raisin  scher sur la paille
et une petite jarre de vin sucr pour les ftes de Nol et du jour de
l'an dans le cellier.

Tout  coup Hyeronimo s'aperut que les feuilles de la vigne
jaunissaient et rougissaient comme des joues de malade, avant que les
raisins eussent achev de rougir; que les branches se dtachaient des
murs comme des mains qui ne se retiennent plus par les ongles  la
corniche, et que les grappes, elles-mmes mortes, commenaient  se
rider avant d'tre pleines, et ne prenaient plus ni suc ni couleur
dans les sarments dtendus.

-- ciel! dit-il, la vigne est malade; les passereaux eux-mmes ne
becqutent plus les grappes, tant elles sont pres; une _lune_ a pass
par l.

--Allons voir, dirent ensemble les enfants, si la vigne, dans le
champ, a pli ou sch sous la mme lune.

Ils y coururent et ils revinrent en pleurant, comme Adam et ve qui
sont en peinture l-haut aux Camaldules, quand ils virent pour la
premire fois mourir quoi? un homme? un animal? un insecte? non, une
feuille!... quelque chose qui frmissait, mon bon Seigneur!...

La vigne, notre vigne  nous, n'tait pas malade, elle tait morte,
morte pour toujours; morte comme si elle n'avait jamais vcu. Ces
belles larges feuilles qui taient bien  nous, puisque leurs pampres
nous avaient cherchs de si loin pour s'accrocher  nos tuiles sur le
toit et  nos piliers de pierre devant la porte, et jusqu'aux lucarnes
de la chambre haute de Fior d'Aliza, o elles se glissaient par les
fentes du volet; ces beaux sarments serpentant qui faisaient notre
ombre l't, notre gaiet l'automne, notre joie sur la table l'hiver,
nous caressaient pour la dernire fois comme un chien qui meurt en
vous lchant les pieds; morts non pas pour tout le monde, monsieur,
mais morts pour nous.

Une belle nuit, sans que nous nous en fussions douts, le _fattore_
(le mtayer) du sbire propritaire, prtendant que la sve, en montant
jusqu' notre cabane, appauvrissait la vigne-mre et strilisait les
ceps d'en bas, avait coup  coups de serpes les vieux gros pampres
serpentant qui nourrissaient nos sarments contre nos murailles, de
sorte que le cep, lui, restait vivant dans la vigne basse, mais les
rejets taient morts dsormais pour nous!...


XCVI

Jamais je ne vous dirai le chagrin de la cabane  ces cris des deux
enfants qui pleuraient ces berceaux de leur enfance, ces feuilles de
leur ombre, ces grappes de leur soif, ce crpissage vivant et aimant
de leur pauvre toit; et les lzards qui couraient si joyeux parmi
leurs feuilles; et les merles qui picotaient si criards, comme des
oiseaux ivres, les grains premiers mrs; et les abeilles qui
bourdonnaient si allgrement dans les rayons du soleil entre les
grappes plus mielles que le miel de leurs ruches; et le soleil
couchant le soir sur la haute mer, et la lune tremblante  terre,
quand les pampres  travers lesquels elle passait tremblaient
eux-mmes au vent de la nuit! Enfin tout! tout ce qu'il y avait pour
nous et pour eux de parent, de souvenirs, d'amiti, de plaisir,
d'intelligence entre ce treillage plus vieux que nous tous devant la
maison.

--Oh! les mchants! s'cria tout le monde en sanglotant et en
regardant mourir  petit feu nos chres tapisseries (_sparterias_) de
vigne. Mais que pouvions-nous dire et que pouvions-nous faire? Tous
nos regrets ne ressouderont pas la branche au cep. Toutes nos larmes
ne lui serviront pas d'autre sve! Elle est morte et nous mourrons, il
n'y a que cela pour nous consoler. Livrons les dernires grappes aux
oiseaux, ces dernires feuilles aux chvres, ces derniers sarments 
notre foyer d'hiver; morte elle nous servira encore tant qu'elle
pourra, et nous bnirons encore ses dernires pousses. Et puis aprs?
Eh bien, aprs, nos murs seront nus contre le soleil et la pluie, il
n'y aura pas d'ombre sur la porte, les oiseaux et les lzards s'en
iront chercher leur plaisir ailleurs. Le _padre Hilario_ ne s'assoira
plus, en s'essuyant le front, sous la treille, et en suspendant ses
deux besaces aux noeuds entrelacs du gros pampre; qu'y pouvons-nous?
Le papier est le papier; il ne parle pas pour s'expliquer; d'ailleurs,
il aurait beau s'expliquer, le mal est fait; il ne ferait pas reverdir
en une parole des pampres de trois cents ans. Il a dit: La vigne est
au sbire, la treille est  vous; mais il n'a pas dit que le
propritaire de la vigne n'aurait pas le droit de couper son pampre!

Un frisson nous prit  ces mots, nous pensmes tous, et tous  la fois
au chtaignier, notre seul nourricier sur la terre.

Dieu! nous crimes-nous, le papier dit bien que les chtaignes
tombant sur nous sont  nous, mais il ne dit pas que le propritaire
du tronc, des racines et des branches n'aura pas le droit de couper
son arbre. Oh! malheureux que nous sommes, si cela devait arriver
jamais, que deviendrions-nous?


XCVII

 ces mots, nous entendmes monter par le sentier de rochers polis, du
ct de Lucques, le _padre Hilario_; il suait et il soufflait comme
une mule trop charge qui a besoin qu'on la soulage, au sommet de la
monte, de sa charge.

Le _padre Hilario_ tait le frre commissionnaire du couvent des
Camaldules de San Stefano; c'tait un beau vieillard  grande barbe
blanche; une couronne de cheveux fins comme des fils de la Vierge,
autour de sa tonsure, le rendait tout  fait semblable aux statues de
san Francisco d'Assise, sur les murs du choeur des Franciscains de
Lucques; il tait si vieux qu'il nous avait tous vus natre; mais il
n'tait point cass pour son ge, il tait seulement un peu vot par
l'habitude de porter des besaces gonfles des cruches d'huile et des
outres de vin du couvent, et de monter  pas mesurs les sentiers 
pic de la montagne.

Notre cabane tait  peu prs  moiti chemin de la plaine aux
Camaldules; il avait l'habitude, depuis plus de quarante ans, de s'y
arrter un bon moment pour respirer et pour converser un instant avec
les Zampognari; il avait caress les enfants, mari les jeunes filles,
consol et vu mourir les vieillards de cette cabane. Il n'tait pas de
nos parents, on ne savait pas mme o il tait n; il y en a qui
disaient qu'il avait t soldat sur les galres de Pise, prisonnier
des corsaires  Tanger, chapp d'esclavage avec une Mauresque
convertie sur une barque drobe  son pre; qu'ils avaient t
assaillis par une tempte, poursuivis par les pirates sur la
Mditerrane, et que, dans le double danger de prir par la mer ou par
la vengeance des Turcs qui allaient les engloutir ou les atteindre,
ils avaient fait voeu  saint Franois, quoique amants, de se faire
lui ermite, elle nonne, si saint Franois les sauvait miraculeusement
du danger. Saint Franois avait apparu entre deux nues sur le mt de
leur frle barque; les pirates avaient sombr, le vent s'tait calm,
la mer, aplanie comme un miroir; et un courant invisible les avait
ports sur le sable prs de l'cueil de la _Meloria_, sur la cte
toscane. Ils s'taient embrasss pour la premire et la dernire fois
en ce monde, et ils taient alls pieds nus, chacun de son ct, elle
 Lorette, lui  San Stefano de Lucques, se prsenter  la porte de
deux couvents.


XCVIII

Saint Franois, content de leur fidlit  accomplir leur voeu, les
avait fait accueillir comme si on les attendait, elle comme soeur
converse, lui comme frre servant,  la porte des Carmlites de
Lorette et des Camaldules de Lucques. Ils ne devaient se rencontrer
que dans le paradis.

Voil ce que l'on disait dans les montagnes du pre Hilario; mais lui,
il n'en disait jamais un mot dans ses entretiens avec nous; on et dit
que san Francisco lui avait t la mmoire de ses amours ou qu'il lui
avait mis le doigt du silence sur les lvres; il ne parlait jamais que
de nous, des anciens de la cabane qu'il avait connus, des mariages,
des naissances, des morts de la famille, de l'abondance ou de la
raret des chtaignes, du prix de l'huile pour les lampes du
sanctuaire, et quelquefois des rvolutions qui se passaient l-bas
dans les plaines,  Florence,  Sienne,  Rome ou  Lucques.

Mais cela ne nous regarde ni vous ni moi, disait-il toujours, en
finissant ses entretiens et en reprenant ses besaces sur l'paule,
son rosaire  la main; le flot des hommes ne montera pas si haut qu'o
nous sommes; il y aura toujours des neuvaines  l'autel des Camaldules
et toujours des _pifferari_ qui viendront acheter des _zampognes_ pour
prier devant les Madones ou pour faire danser aux noces des Maremmes.
Allons notre chemin au ciel et sur ces montagnes, et que san Francisco
bnisse la cabane comme le couvent.

Puis il se remettait en route comme un Juif-Errant, et nous entendions
son pas au bruit de ses sandales sur la roche, longtemps aprs qu'il
avait disparu derrire les sapins.


XCIX

Bien qu'il ne ft pas de nos parents (au moins, nous le croyions), le
pre Hilario nous aimait par une vieille habitude. Il s'tonna, ce
jour-l, de nous trouver tout ples et tout en larmes. Il ne savait
rien de ce qui s'tait pass depuis trois mois, qu'il n'tait ni mont
ni descendu par le sentier des Zampognari, ni des visites du capitaine
des sbires, ni du procs de Nicolas del Calamayo, ni du partage du
domaine revendiqu par les hritiers des _Bardi_, ni de la revente de
leurs droits au sbire, ni des poursuites de cet homme puissant pour
pouser, par ruse ou par violence, la belle enfant qui l'avait, par
malheur, bloui comme un soleil levant dans les yeux d'une taupe; ni
de tous nos champs confisqus avec leurs riches promesses de rcoltes,
ne nous laissant que le quart des chtaignes, les cinq brebis et les
chevreaux pour subsistance; ni enfin de l'abomination qu'on venait de
nous faire, avec une si infernale malice, en tuant notre vigne sur
notre propre mur, comme on aurait tu notre chien sur les pieds de
l'aveugle pour le faire trbucher dans le prcipice!


C

--Oh! quoi, dit-il, ils ont bien eu le coeur de couper les pampres qui
montent innocemment de pre en fils jusqu' votre foyer!... Hlas!
c'est trop vrai, ajouta-t-il en levant les mains au ciel et en
regardant les feuilles mortes qui n'avaient plus la force de supporter
le poids de leurs lourdes grappes fltries. Se peut-il que la
malignit des hommes aille jusque-l? Ah! que j'y ai pass de bons
soirs  causer  l'ombre, avec vos braves pres, en buvant une goutte
du bon jus de vos ceps et en bnissant san Francisco des dons de Dieu
pour les coeurs simples; mais  prsent, continua-t-il, je ne
repasserai jamais l sans maudire la perversit des mchants!... Mais
non, ajouta-t-il en se reprenant, non, ne maudissons personne, mme
ceux qui nous font du mal; plaignons-les, au lieu de les har. La
piti est la charit des perscuts envers les perscuteurs: c'est la
seule vengeance qui plat  Celui qui est l-haut. Prions pour eux;
n'est-ce pas plus malheureux d'tre bourreau que d'tre victime?


CI

C'est ainsi qu'il nous consola, en prenant part, par ses larmes,  la
mort de notre treille, et qu'il tourna notre colre en misricorde
pour nos ennemis. Puis:

--Voyons donc, dit-il, ce fatal papier qui vous a dpossds de
l'hritage des Zampognari, que j'ai toujours cru aussi  vous que ce
rocher est  la montagne, ou que cette mousse est  ce rocher. Je suis
bien vieux, j'ai plus de quatre-vingt-dix ans d'ge; qui sait
peut-tre si le bon Dieu ne m'a laiss vieillir ainsi inutile  moi
et au monde, que pour rendre tmoignage pour les pauvres Zampognari
contre quelques traits de plume de scribe, qui cherche des procs pour
gagner son pain dans des paperasses, comme l'cureuil cherche la
noisette dans la mousse en retournant les feuilles mortes? Donnez-moi
ce papier: la premire fois que j'irai encore  Lucques, je le ferai
voir au professeur de droit Manzi, mon vieil ami.

Le pre Hilario emporta le papier, et nous n'y pensmes plus que pour
pleurer notre vendange grene  terre; les oiseaux du ciel eux-mmes
semblrent la pleurer avec nous; les passereaux, les grives, les
colombes, les merles, quand ils s'aperurent que les pampres
noircissaient, que les feuilles tombaient en t comme aprs une gele
d'hiver, se runissaient en tourbillon dans l'air au-dessus de la
maison nue, et allaient et venaient comme des fous en jetant de petits
cris dsesprs; on et dit qu'un renard tait entr furtivement dans
leur nid et avait mang leurs oeufs pendant qu'ils taient sortis de
l'arbre.


CII

Ainsi chaque jour resserrait notre pauvre vie; mais ce fut bien pis,
quelques semaines aprs, quand les quenouilles de mas furent mres et
que la seconde rcolte des feuilles de mrier demanda  tre cueillie.
Tous les jours, comme si nous avions t des voleurs, des agents du
sbire rdaient ici et l dans nos alentours, piant les chvres et les
moutons qui nous donnaient le lait et la laine dans notre pauvret
toujours croissante; l'huile de la lampe, que nous entretenions dans
la cabane, le soir, devant la Madone, ne pouvant plus en acheter  la
ville, semblait leur faire envie; ils prtendaient que Fior d'Aliza,
sa mre et Hyeronimo, nous n'avions pas le droit d'aller cueillir les
noisettes que nous pilions dans le mortier pour en tirer quelques
gouttes. Ils disaient que ces noisettes des bois voisins et sans
matre appartenaient bien aux cureuils, mais pas  nous; ils ne
voulaient pas non plus que nous ramassassions la mousse des steppes
des voisins pour en faire des litires  nos btes, parce que,
disaient-ils, la mousse tient chaud  la terre, et que cette terre
n'tait plus  nous. S'ils avaient pu, ils auraient confisqu le vent
et interdit aux petites hirondelles de venir nous rjouir de leur
babillage dans leurs nids cachs sous le rebord du toit. Mon Dieu!
avions-nous  souffrir! Et cependant l'air est si bon ici sur ces
cimes o la _mal'aria_ n'ose pas monter.

Hyeronimo devenait le plus bel adolescent de toute la plaine de
Lucques; quant  Fior d'Aliza, la force de la jeunesse est telle
qu'elle florissait d'autant mieux sous nos larmes qu'elle avait plus
de peine, comme ces herbes du bord de la cascade, qui sont d'autant
plus riches et d'autant plus rouges qu'elles sont plus souvent
mouilles par l'cume et ressches par le rayon de soleil. Elle
chantait dj sur la porte qu'elle avait encore une goutte de pleurs
sur les cils des yeux. On dit qu'elle blouissait tous les plerins,
qui s'arrtaient exprs pour lui demander une gorge d'eau dans sa
cruche. Si les anges habitaient encore les hauts lieux, disaient-ils
entre eux, en s'loignant et en se retournant pour la regarder encore,
nous dirions que ce n'est pas une fille de l'homme, mais une crature
de lumire. J'tais tout rjoui quand la mre de Hyeronimo, qui
l'aimait comme sa fille, me rapportait ce qu'elle avait entendu ainsi
de la bouche des passants. Hyeronimo s'en apercevait aussi tous les
jours davantage; il en tait fier, mais aussi un peu jaloux. Il
n'aimait pas que ces sbires rdassent sans cesse ainsi autour de nos
limites. Fior d'Aliza, toutes les fois qu'elle sortait pour mener les
chvres  la feuille, l'appelait pour l'accompagner; avec lui, elle
n'avait plus peur.


CIII

Cependant, un matin qu'il tait all dnicher des oeufs de faisan dans
les bruyres au plus haut des montagnes, derrire l'ermitage des
Camaldules, elle eut bien plus que peur, et nous avec elle, hlas!

Une bande de bcherons de la plaine, arms de leurs grandes haches et
de leurs longues scies d'acier pour abattre et dbiter le bois dans
les forts, parut avec l'aurore au pied du gros chtaignier; ils
s'assirent en cercle autour des racines, aiguisrent leur hache et
leur scie sur des pierres de grs, dbouchrent leurs fiasques de vin,
se couprent des tranches de pain et de fromage, et se mirent 
djeuner gaiement tout prs de nous.

Je m'approchai timidement d'eux, et je leur demandai poliment
qu'est-ce donc qu'ils venaient faire si haut et si loin dans une
partie des montagnes o jamais la hache des bcherons n'avait retenti
depuis que le monde est monde.

--Vous allez le savoir, mon ami, me rpondit une voix qu'il me sembla
reconnatre  son accent de mchancet hypocrite (ma belle-soeur, qui
tait accourue  son tour avec Fior d'Aliza, me dit vite que c'tait
celle du scribe Nicolas del Calamayo); vous allez le savoir  vos
dpens. Dites adieu  votre arbre, il ne vous donnera ni ombre ce
soir, ni chtaignes cet automne. Le propritaire l'a vendu hier au
matre de ces bcherons, pour l'abattre et pour l'exploiter  son
profit. Il m'a charg de monter  sa place jusqu'ici pour leur livrer
l'arbre et pour verbaliser contre vous si vous mettiez obstacle  la
livraison.

--Comment si j'y mets obstacle! m'criai-je en me prcipitant les deux
bras ouverts et tendus devant moi pour me jeter entre l'arbre et la
hache; mais c'est comme si vous commandiez de ne pas m'opposer  ce
qu'on enlevt ma tte aveugle de dessus mes paules! Cet arbre,
monsieur, c'est autant que ma tte!... c'est plus que ma pauvre tte,
ajoutai-je en pleurant; c'est la vie de toute ma famille, c'est le
pre nourricier de ma soeur, de mon neveu, de ma fille et de moi! Vous
savez bien, vous qui avez apport le papier qui nous a dpouills de
tout ce qui faisait vivre ici les Zampognari depuis les sicles des
sicles, vous savez bien qu'on ne nous a laiss que ces trois grosses
branches qui s'tendent de notre ct sur la pelouse et sur la maison
qui nous restent; vous savez bien que ces branches sont  nous, c'est
encore assez, car l'arbre est si grand que ces seules branches, le
quart de l'arbre, nous rempliront encore au moins huit sacs de
chtaignes; c'est juste ce qu'il faut pour quatre bouches, en
conomisant. Vous me tueriez plutt contre le chtaignier que de vous
laisser porter la hache sur son corce; si quelque chose est  nous
sur la terre, c'est lui! Oserez-vous nier que le papier des juges me
rserve en jouissance tout le bois, toutes les feuilles, toute
l'ombre, tous les fruits de ce ct?

--Non, rpondit l'homme de loi, je ne le conteste pas; mais, de votre
ct, oserez-vous nier que la proprit de l'arbre lui-mme est au
capitaine des sbires, et que, quand il aura fait de sa proprit ce
qu'il a le droit d'en faire, votre droit tout conditionnel,  vous, ne
subsistera plus; car, puisqu'il est le propritaire, il a le droit
d'abattre l'arbre, et, le tronc une fois abattu, que deviennent les
branches?

                                                            LAMARTINE.




CXXVIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison prcdente.)


CIV

--J'avoue, monsieur, que je n'y avais jamais pens et que je restai
muet  cette rponse; mais si ma parole ne pouvait repousser sa
raison, toute ma vie en moi protestait contre cette iniquit de
l'homme de loi.

Magdalena et Fior d'Aliza alors, qui n'avaient jamais, plus que moi,
pens seulement qu'on pouvait nous abattre le chtaignier sur la tte,
ne cherchaient pas de raisons, mais des supplications contre cet
homicide.

Tombes  genoux aux pieds de l'homme noir, elles levaient leurs mains
vers ses mains, le conjurant de nous laisser vivre, et lui expliquant,
ainsi qu'aux bcherons, que nos quatre vies tenaient aux racines et
aux branches de ce toit nourricier de leurs pres. Ah! si vous les
aviez entendues, monsieur, demander aux bcherons avec quoi elles me
nourriraient dans cette cabane, dsormais sans le moindre champ 
cultiver autour des murs? sur quoi, elles coucheraient leur pauvre
petit troupeau, dont les feuilles du chtaignier taient la nourriture
et toute la litire? Il y avait de quoi fendre le tronc de l'arbre,
mais non le coeur de l'homme de loi.

Cependant il faut tre juste, les bcherons semblaient attendris en
voyant cette belle jeune fille, inonde de larmes jusqu'au bout des
mches de ses cheveux pars sur son sein d'enfant. Ils se regardaient
entre eux, ils comprenaient cette misre, ils regardaient la masse,
la magnificence et la verte vieillesse fconde de l'arbre; ils
dtournaient le tranchant de leurs haches sur lesquelles quelques
gouttes de leurs yeux tombaient silencieusement.

--Allons,  l'ouvrage! dit l'homme de loi.

Les bcherons semblaient hsiter  obir: l'un dit qu'il ajuste le
manche de sa hache, l'autre que les dents de sa scie ne mordent pas.


CV

Pendant cette hsitation des bcherons, Calamayo, l'homme noir,
feignit de se laisser attendrir par les larmes de la mre et de
l'enfant; il tira un peu  l'cart Magdalena, et lui dit  voix basse
quelques mots  l'oreille avec un faux air de bont:

--Peut-tre, lui dit-il, y aurait-il encore un moyen de sauver le
chtaignier, si vous tiez une femme d'esprit et une mre raisonnable?
Le capitaine des sbires a le coeur sensible, quoiqu'il ait dj la
barbe un peu grise; il est garon, il est riche, il est ennuy de
vieillir seul, sans joie dans sa maison, sans enfant aprs lui pour
hriter de ses _scudi_ et de son domaine; il a t bloui,  ses
voyages dans la montagne, de la beaut de votre fille et de son
innocence. Qui sait, si vous lui envoyiez Fior d'Aliza, avec un panier
de figues et de chtaignes  son bras, lui demander la grce du
chtaignier et des figuiers, s'il ne vous accorderait pas  cause
d'elle la vie de l'arbre et mme la restitution du domaine tout entier
de vos pres? Tout dpendrait de vous, j'en suis sr; on ne refuse
rien  une _sposa_ qui donne son coeur en change d'un morceau de
terre sur la montagne. Que dites-vous de mon ide? Voyons, pensez un
peu; je vous donne pour rflchir le temps que l'ombre de cette
branche mettra  se replier jusqu' ses racines.


CVI

Magdalena resta immobile, ptrifie, muette  ces paroles dont elle
comprit bien la malice. L'ide de dpayser ma fille de la cabane o
elle ne faisait qu'une avec nous trois; l'ide de la sparer
d'Hyeronimo, dont elle n'avait jamais t dsunie depuis la mamelle
qui les avait nourris l'un et l'autre; l'ide de jeter cette me, qui
rayonnait semblable au soleil de tous nos matins sur notre fentre,
comme un misrable tas de _baoques_ de cuivre  un tranger, en
change de la place qu'il nous laisserait ainsi pour vgter sur la
montagne, lui souleva le coeur.

--Moi, monsieur, donner Fior d'Aliza pour quoi que ce soit, mme pour
ma pauvre vie en ce bas-monde! Ah! si c'est l le prix qu'exige le
ciel pour nous pargner, qu'il nous tue tout de suite; qu'il nous
ensevelisse tous les quatre ensemble dans le tronc de l'arbre que ces
bourreaux de bcherons vont abattre sur nos ttes! Mille fois plutt
mourir que de cder ma fille  cet homme dur! Quand ce serait mme le
prince de Lucques, il n'aurait pas assez de son duch pour la payer 
sa tante,  son pre et  Hyeronimo; c'est comme si vous me disiez
qu'on va payer  quelqu'un le souffle de sa respiration; quand la
somme serait compte, l'homme serait mort.

Elle fondit en larmes et elle devint rouge comme une feuille morte de
notre treille coupe, de douleur et de honte de ce qu'on osait
seulement lui faire une si offensante proposition.


CVII

--Eh bien! voil l'ombre de la branche qui touche aux racines, dit
Calamayo en la regardant d'un regard de cruelle interrogation. Allons!
 vos haches et  vos pioches! cria-t-il aux bcherons.

Ils levrent leurs haches, et je les entendis retomber sur le tronc
prs des racines avec un bruit sourd, tout semblable au bruit des
pelletes de terre pierreuse que j'entendis tomber sur la bire de mon
frre et de ma jeune femme quand nous allmes les ensevelir, il y a
treize ans, l-haut, au cimetire des Camaldules; les clats d'corce
de bois volrent sous l'acier jusqu' nos pieds. Nous perdmes la
raison  ce bruit; il nous sembla que chaque coup du tranchant des
haches nous emportait un morceau de nos coeurs. Magdalena, Fior
d'Aliza et moi, nous tombmes  terre, et nous nous tranmes sur nos
genoux vers le chtaignier en lui faisant un rempart de nos mains
tendues, en l'embrassant de nos bras, de nos poitrines, de nos
bouches, comme si l'on avait voulu tuer notre pre et notre mre.

Les bcherons s'arrtrent, leurs haches leves, de peur de nous
blesser en les laissant retomber contre le pied de l'arbre.

--cartez ces misrables insenss, s'cria l'homme de loi, qui font
violence  la justice!


CVIII

 ces mots, il prit Fior d'Aliza par l'paule et la jeta rudement en
arrire sur une racine, o son front vanoui toucha rudement, et o la
veine de sa tempe jeta quelques gouttes de sang qui rougit sa joue et
ses beaux cheveux blonds; puis, aid par deux des plus robustes
bcherons, il repoussa violemment Magdalena et moi du tronc de
l'arbre.

Pendant ce temps, il faisait signe aux autres de frapper plus fort
sur l'entaille dj ouverte dans le tronc du chtaignier, et les
clats de l'corce et du bois saignant jonchaient l'herbe aux pieds
des ouvriers.

Presque vanouis tous les trois de douleur et de la secousse qui nous
avait prcipits  terre, nous entendmes les coups redoubls comme
d'un autre monde, et le petit chien Zampogna, qui avait cess
d'aboyer, lchait, tout haletant, le sang rose sur la tempe de sa
jeune matresse, Fior d'Aliza.

--Tenez, monsieur, on voit,  ce qu'on dit, encore la marque, ajouta
l'aveugle en promenant le doigt sur la joue de la jeune _sposa_.


CIX

 ce moment, continua-t-il, Hyeronimo, qui descendait des hauteurs des
Camaldules avec un norme fagot de gents sur le cou, entendit les
aboiements de Zampogna, les coups de hache des bcherons, les voix
larmoyantes de sa mre, de Fior d'Aliza et de moi;  travers une
clairire, il vit Calamayo et ses hommes qui nous arrachaient avec
violence du tronc de l'arbre, et qui nous rejetaient sans piti sur
les pierres et sur les racines arroses du sang du visage de sa
cousine. Il jeta son fagot pour courir plus vite, et, tenant  la main
le hacheron qui lui servait  couper les gents et les bruyres pour
le feu de l'hiver prochain, en trois bonds, avec de grands cris qui
nous rveillrent de notre demi-mort tous les trois, il s'lana entre
nous, l'arbre et les bcherons, et, brandissant sa hachette sur leurs
ttes, il les carta, tous tonns et tous tremblants,  une certaine
distance, groups autour de Calamayo.

Sa fureur redoubla en voyant le sang de sa cousine. En deux mots, nous
lui racontmes la scne qui venait de se passer.

--Misrables lches! cria-t-il  Calamayo et  ses acolytes, vous
n'aurez la vie du chtaignier qu'avec ma vie! L'arbre est la vie de ma
mre, de mon oncle, de ma cousine, de nos pres et de nos enfants;
tuez-nous tout de suite si vous voulez le tuer, mais vous ne le tuerez
pas, moi vivant!

 ces mots, il s'approcha, avec un geste dsespr et pitoyable, les
bras en l'air, de l'entaille dj profonde de l'arbre, et, tout ple
de douleur, il pleura un moment en silence comme on pleure sur la
blessure d'un homme mourant d'un coup de feu.


CX

Cependant un dialogue terrible et menaant s'tait tabli  distance
entre Hyeronimo et Calamayo, abrit, contre le jeune homme, derrire
le groupe arm de ses bcherons.

--Vous tes tmoins, disait l'homme de loi, que ce jeune insens s'est
oppos avec violence, et une arme  la main,  l'abattement de
l'arbre, et qu'il fait opposition  la justice. Nous cdons  ses
menaces pour ne pas ensanglanter le dbat, nous prenons acte de son
dlit et nous rservons les droits  l'excution de l'ordre, auquel
nous sommes dlgus, pour les faire excuter en leur temps par la
force publique.

Calamayo et ses ouvriers se retirrent aprs cette protestation en
nous faisant des gestes et en poussant des clameurs de vengeance. Ma
pauvre soeur, prenant la tte ensanglante de Fior d'Aliza sur ses
genoux, tancha le sang que sa chute sur la racine faisait goutter de
sa tempe. Hyeronimo alla puiser de l'eau dans le creux de ses deux
mains pour laver et dmler ses beaux cheveux blonds, humides de sang
et poudrs de terre.

Ce fut alors que nous pleurmes tous les quatre, comme nous n'avions
jamais pleur. Hlas! nous tions rests vainqueurs, grce 
l'apparition et au courage d'Hyeronimo.

L'entaille de l'arbre, quoique saignante, n'tait pas mortelle: en
plaquant de la terre humide sur la blessure et en la recouvrant de
morceaux d'corce relis autour du tronc par des lianes, nous pouvions
le gurir et vivre encore de ses dons d'automne tous les hivers; notre
petit troupeau de chvres et de cabris nous alimenterait pendant la
belle saison, nos figues sches nous remplaceraient les raisins
disparus avec la vigne; mais nous ne nous dissimulions pas que le
chtaignier n'avait pas longtemps  vivre, puisque le sbire et son
conseiller avaient jur de nous rduire  la mendicit et de nous
expulser par la faim de notre pauvre nid sur la montagne.


CXI

Ma soeur nous raconta l'amour du capitaine des sbires pour sa belle
enfant, la condition que l'avocat avait mise tout bas  la vie du
chtaignier et  la restitution de nos petits champs, troqus contre
la cousine d'Hyeronimo.  cette confidence, Hyeronimo, sans rien dire,
devint plus rouge et plus resplendissant de colre contenue, que quand
il s'tait jet, sa hachette  la main, seul contre dix hommes arms.
Fior d'Aliza ne le vit pas, mais elle devint ple comme un linge et se
colla convulsivement contre le sein de sa mre.

Quant  moi, je mis ma tte aveugle entre mes deux mains, sur mes
genoux tout tremblants, et je pressentis confusment de grands
malheurs. Hlas! pourquoi ces seigneurs plerins de Lucques nous
avaient-ils dcouverts dans notre pauvre cabane, et pourquoi Fior
d'Aliza les avait-elle blouis, comme une toile dans un ciel de nuit,
sur nos montagnes, blouit l'oeil et fait rver  mal le berger!


CXII

Ces pressentiments n'taient que trop fonds, monsieur; pourtant nous
fmes bien tranquilles pendant un certain temps aprs l'vnement du
chtaignier; nous gurissions avec beaucoup de soins sa blessure,
comme vous voyez; tous les jours Hyeronimo et Fior d'Aliza apportaient
au pied de l'arbre des mottes de terre humide, enleves au bord de la
grotte, pour rafrachir l'arbre et pour le panser comme on panse un
malade. Nous nous flattions qu'on nous avait oublis l-bas, dans ce
coin de rocher, o nous ne faisions point d'autre mal que de respirer,
de nous aimer et de vivre.


CXIII

Mais l'amour d'un dbauch qui a vu une innocente, et qui pense
l'emmener dans sa maison, est un charbon ardent qui brle la main et
qui ne laisse pas dormir celui qui ne craint pas Dieu plus que le feu
dans ses veines. La maudite beaut de l'enfant ne sortait plus de
l'oeil du sbire. Il avait rsolu, par les conseils de Calamayo, sans
doute, de nous entraner dans la misre, d'teindre notre foyer, de
nous contraindre  aller mendier notre pain dans les rues de Lucques,
de nous y ramasser ensuite comme des vagabonds, de nous jeter, ma
soeur et moi sparment, dans un hpital, de forcer Hyeronimo 
s'expatrier dans les Maremmes ou sur quelque felouque de pcheur; de
faire enfermer,  cause de sa jeunesse et de sa beaut, Fior d'Aliza
dans un couvent, pour l'y faire lever en dame et pour l'pouser
ensuite comme par charit, grce  l'abbesse qui tait sa parente et
sa complaisante.

Le frre Hilario, qui connaissait la malice du monde de la ville, nous
a racont ensuite toute la chose; mais encore, de quoi pouvions-nous
douter? Et quand mme nous nous serions douts de quelque complot de
ce genre, comment pouvions-nous nous en dfendre? Nous n'avions de
notre ct que la Providence; mais il y a des temps o elle se cache
comme pour pier jusqu'o va la patience des bons et la perversit des
mchants. En ce temps-l, elle paraissait nous avoir entirement
oublis.


CXIV

Un jour que nous tions sans dfiance, ma soeur auprs de sa
quenouille sur le seuil de la cabane; moi occup  tresser des nattes
de _sparteria_ avec des joncs devant la porte, assis au soleil;
Hyeronimo  retourner les figues qui schaient sur le toit; Fior
d'Aliza et le chien,  garder ses chvres et ses chevreaux, bien loin
derrire les chtaigniers, dans les bruyres qui touchent  notre
ancien champ de mas, sa chvre entrana par son exemple ses chevreaux
 descendre du rocher dans le mas et  brouter les mauvaises herbes
entre les cannes dj mres; cela ne faisait aucun mal, monsieur, car
les feuilles des cannes taient dj jaunes et sches, et les
chevreaux ne les mordillaient seulement pas; le petit chien Zampogna
s'amusait innocemment  courir  travers les cannes aprs les
alouettes, et  revenir tout joyeux vers Fior d'Aliza qui lui jetait
des noisettes pour les lui faire rapporter dans son tablier.

Tout  coup, cependant, voil qu'elle s'aperut que les chvres
s'garaient, par habitude, hors de la bruyre, sous les chtaigniers
qui taient  nous; elle lana de la voix et du doigt le petit chien
aprs les animaux pour qu'il les rament, comme il avait coutume, 
leur devoir. Mais, au moment o Zampogna atteignait la chvre et ses
petits et aboyait autour d'eux pour les faire sortir du mas, voil
six coups de feu qui rsonnent comme des tonnerres derrire les
sapins, de l'autre ct du champ, et trois sbires, leurs fusils
fumants  la main, qui sortent avec de grands cris de la sapinire et
qui se jettent comme des furieux  travers les cannes.

La chvre laitire tait tombe morte du coup, sur le corps d'un des
deux chevreaux blancs qu'elle allaitait; l'autre, bless d'une
chevrotine au cou, tout prs des oreilles, perdait tout son sang et
tait venu se rfugier, par instinct, entre les pieds nus de Fior
d'Aliza; le petit chien, une jambe de devant  demi coupe par une
balle, hurlait, en tranant sa jambe, derrire elle; la pauvre
petite, atteinte elle-mme de quelques gros grains de plomb qui
avaient ricoch, aux deux bras, jetait des cris dchirants, non sur
ses blessures qu'elle ne sentait pas, mais sur le carnage de sa
chvre, de ses chers chevreaux et du pauvre Zampogna; elle courait
vers nous en emportant le chevreau expirant sur son sein, suivie de
Zampogna qui marchait sur trois pattes et qui arrosait l'herbe de son
sang.


CXV

 ces coups de feu,  ces cris,  cette vue, monsieur, nous nous
tions tous levs en sursaut, comme  un coup de feu du ciel, pour
courir au-devant de notre enfant; la mre nous devanait les bras
tendus, les cheveux pars; moi-mme je courais au bruit sans mon
bton, comme si j'y avais vu clair,  la seule lueur de mon coeur;
Hyeronimo, s'lanant du toit d'un seul bond, avait dcroch du mur,
en passant, l'espingole de son pre, qui n'avait pas t dcharge
depuis sa mort; il courait comme le feu du ciel au secours de Fior
d'Aliza,  la fume des six coups de feu, flottant comme un brouillard
sur les cannes de mas. Arriv  quelques pas de sa cousine,  la vue
de son sang et  la voix du sbire, il avait tir au hasard son coup de
feu sur ces assassins; un d'eux, soutenu par ses compagnons,
s'enfuyait avec eux frapp d'une balle  l'paule.

--Sclrat! criaient-ils en s'loignant, dernire porte d'un nid de
brigands! tu as t pour ton malheur plus adroit que tu ne croyais
l'tre. Va! tu t'es tu toi-mme en frappant notre sergent: vie pour
vie, sang pour sang; ce sera ton premier et dernier crime.

Et nous les entendmes, cachs par les sapins, casser et couper des
jeunes tiges pour en faire un brancard sur lequel ils emportrent leur
camarade mourant  la ville.


CXVI

Nous tions si troubls des blessures aux bras de la jeune fille, de
la mort de tout notre pauvre troupeau, notre nourricier, et de la
jambe coupe du pauvre chien, mon seul guide dans la montagne, que
nous ne pensmes seulement pas que ces hommes pouvaient remonter en
force, aprs avoir laiss leur sergent bless ou mort  leur caserne
et dpos en justice contre nous. D'ailleurs, qu'avions-nous  nous
reprocher que d'avoir rendu feu pour feu, en dfendant la vie ou en
vengeant le sang de notre innocente contre des assassins qui l'avaient
frappe en tratre, et qui avaient rpandu un sang plus pur que celui
d'Abel?

Le chevreau qu'elle portait encore, la tte renverse sur son paule,
expira sur ses genoux en entrant  la maison. Hyeronimo arracha avec
ses dents les six gros grains de plomb qui taient entrs sous sa
peau, aussi tendre qu'une seconde corce de chtaigne; sa mre lava
les filets de sang qui en sortaient et pansa ses bras avec des
feuilles de larges mauves bleues, retenues sur la blessure avec des
toupes fines.

Hyeronimo arrta le sang que perdait Zampogna en entourant l'os de sa
pauvre jambe coupe d'une terre glaise, et en retenant cette terre
humide autour de l'os nu avec une bande arrache de sa manche de
chemise. Vous voyez que la pauvre petite bte est bien gurie,
monsieur, dit l'aveugle en m'indiquant de la main le petit chien,
aussi alerte que s'il avait eu ses quatre jambes, et, une fois guri,
il m'a conduit tout aussi bien dans les plus mauvais pas avec ses
trois pattes qu'avec quatre.

Un boiteux, monsieur, ajouta-t-il en souriant et en caressant de la
main la soie de Zampogna, n'est-ce pas assez pour un aveugle?

Cependant je vis une larme mouiller ses yeux sans regard, en caressant
son ami estropi, le pauvre Zampogna.


CXVII

--Quelle nuit nous passmes! monsieur. Magdalena, debout, allant sans
cesse couter si Fior d'Aliza respirait aussi doucement qu'
l'ordinaire; Hyeronimo, le chien sur sa poitrine, pour l'empcher de
faire un mouvement qui dranget son appareil de terre et de chanvre;
moi, assis contre la porte avec le chevreau mort entre mes pieds,
pensant  la chvre et  la nourriture de la maison qui avait tari
pour jamais avec sa mamelle perce de balles! Qu'allions-nous devenir
avec de l'eau au lieu de lait pour assaisonner nos chtaignes sches
et nos figues coriaces? Comment soutiendrions-nous tous les quatre
notre pauvre vie? Nous n'avions plus ni raves, ni mas, ni goutte de
vin, plus rien que les salsifis sauvages, les chicores amres et
l'oseille acide, qui poussaient  et l dans les lagunes humides aux
creux des hautes montagnes; il ne restait plus un seul _baoque_ de
notre dernire rcolte de soie, depuis que les mriers donnaient leurs
feuilles au fermier du sbire; et puis comment sortirais-je pour aller
 la messe, le dimanche, aux Camaldules, si le pauvre Zampogna, que
j'entendais respirer en haletant, venait  ne pas rchapper de son
coup de feu? Ah! Dieu prserve mon pire ennemi d'une nuit comme celle
que nous passmes entre ces deux dsastres de la cabane! Il n'y avait
que l'innocente Fior d'Aliza qui dormait, quoique blesse, aussi
tranquillement que l'agneau qui a laiss de sa laine dans les dents
du loup.


CXVIII

Tout tourdis que nous tions par les vnements de la journe, et
tout abattus par la terreur qui nous enlevait jusqu' la pense du
lendemain, cependant nous ne pouvions pas attendre le grand jour pour
soustraire Hyeronimo au danger qui le menaait et aux menaces que les
sbires avaient profres en s'loignant.

--Il faut te sauver aux Camaldules, lui dit sa mre; tu appelleras du
pied du mur, le frre Hilario, et tu le supplieras de t'ouvrir la
chapelle o le _bandit_ de San Stefano a vcu jusqu' quatre-vingt-dix
ans dans un asile inviolable  tous les gendarmes de Lucques, de
Florence et de Pise, protg par la saintet du refuge. Les dimanches,
aprs la messe, nous irons, ton pre, Fior d'Aliza et moi, te porter
ton linge et ta nourriture de la semaine.

--Bnie soit l'ide de ta mre, m'criai-je en embrassant Hyeronimo,
qui pleurait en regardant sa cousine endormie..... Allons, courage,
mon pauvre garon, lui dis-je; le seul moyen de les revoir et de nous
revoir tous dans de meilleurs jours, c'est de suivre le conseil de ta
mre; c'est l'me de ton pre qui l'inspire. Ne perds pas un instant;
embrasse-nous et recommande-toi  Dieu et  ses saints. Voil la lune
qui se baigne dj  moiti dans la mer de Pise, pour laisser place au
soleil; tu n'as plus qu'une demi-heure de nuit pour monter invisible,
 travers les bois, aux Camaldules. Si le sbire que tu as bless est
mort, les sbires seront ici en mme temps que le jour. La vengeance
des hommes irrits est matinale.

En parlant ainsi je tenais le loquet de la porte de la cabane pour le
pousser dehors, tout en pleurant comme lui; sa mre et sa cousine,
rveilles par le bruit de mes sanglots et des siens, sanglotaient de
leur ct dans l'ombre. Un dernier rayon de la lune,  travers les
feuilles mortes de la vigne, clairait ces mornes adieux; les bras se
dtachaient pour se resserrer encore.


CXIX

Ah! elle en a entendu, cette nuit-l, des lamentations, cette vote,
ajouta avec force l'aveugle; elle en a entendu autant que le jour o
les cercueils de ma femme et de mon frre furent clous  nos oreilles
par le marteau du fossoyeur des Camaldules! Quatre coeurs qu'on
arrache  la fois les uns des autres, a fait du bruit autant que
quatre planches qu'on scie et qu'on cloue pour ensevelir quatre vies!

Eh bien! monsieur, ce n'tait rien que cette sparation de quelques
jours ou de quelques annes, avec l'esprance de se revoir  travers
les barreaux de la chapelle du refuge des Camaldules tous les
dimanches, et de se dire, de la bouche et des yeux, ce qui chargeait
le coeur. Le malheur tait plus prs que nous ne pensions.  peine
avais-je pos le doigt sur le loquet et entre-bill la porte, sans
rien entendre, except le vent de l'aurore pleurant doucement dans
les branches des sapins, que la porte, cdant violemment aux paules
de douze ou quinze soldats embusqus, muets autour de la cabane, me
renversa tout meurtri jusque sur la cendre du foyer; et ces soldats,
s'engouffrant dans la chambre et faisant rsonner les crosses de leurs
carabines sur les dalles, se jetrent sur Hyeronimo, le prcipitrent
 leurs pieds dans la poussire, et lui lirent les mains derrire le
dos avec les courroies de leurs fusils; ils lui attachrent une longue
chanette de fer  une de ses jambes, comme on fait  la bte de somme
aux bords des fosss pour la laisser patre sans qu'elle puisse
pturer plus loin que sa chane; puis, le relevant de terre  coups de
pieds et  coups de crosses:

--Marche, brigand, lui crirent-ils, on va te confronter avec le
cadavre de ta victime, et tu ne pourriras pas longtemps dans le cachot
qui t'attend. Et quant  toi, petite couleuvre aux cailles luisantes,
dis adieu  ton trou dans les racines du chtaignier, tu n'y resteras
pas longtemps; les religieuses de la maison des novices ne tarderont
pas  t'envoyer prendre pour te donner une ducation moins sauvage.
Pour toi, misrable taupe de rocher, et pour ta vieille Parque de
soeur, ne vous inquitez pas de votre pain; il y a des hpitaux dans
le duch pour les aveugles et pour les veuves sans secours, et deux
grabats ne vous y manqueront pas pour mourir.


CXX

En nous jetant ces insultes pour consolation, ils chassrent devant
eux Hyeronimo enchan, dont les anneaux de fer rsonnaient sur les
roches, sans nous permettre mme de l'embrasser pour la dernire fois.
Je les suivis de l'oreille et du coeur aussi longtemps que je pus
entendre le bruit des pas de l'escorte. Magdalena, tendue  terre sur
le seuil de la porte, mordait l'herbe et les pierres en appelant
perdument son fils.

Hlas! il tait dj bien loin sur le chemin de la mort et il ne
pouvait entendre la voix de sa mre.

 moi, du moins, ma fille me restait. Je voulus rentrer dans la maison
pour m'assurer, en la touchant sur ses cheveux, que je n'tais pas
sans Providence sur la terre; depuis le grand cri qu'elle avait jet
en se roulant sur le pav, quand on avait terrass et enchan son
cousin, nous n'avions pas entendu seulement soupirer dans la cabane. 
la faible lueur de jour naissant qui me reste dans les yeux, j'tendis
la main du ct o je l'entendais remuer, pour dmler, comme 
l'ordinaire, ses beaux cheveux avec mes doigts, et pour approcher de
son front ma bouche.

Jsus Maria! misricorde! monsieur, qu'est-ce que je devins? Je devins
pierre comme la statue de la femme de No quand, au lieu de tomber sur
ses belles tresses de soie blonde qui partaient du fate de son front
et qui se droulaient jusque sur ses deux paules, je sentis sous ma
main une tte toute ronde et tout frais tondue, qui cherchait  se
drober  mon attouchement comme quelqu'un qui a honte et qui baisse
le visage; je crus rver. Ma main glissa du front sur le cou; ce fut
bien une autre surprise, monsieur: au lieu de cette douce peau blanche
d'enfant qui caressait la main comme une feuille lisse et frache de
muguet, quand je touchai ses paules  l'endroit o elles sortent du
corsage de laine, je sentis le rude poil velu d'une veste de bure,
comme celle des _pifferari_ des Abruzzes, et, en descendant plus bas
vers la taille, une ceinture de cuir  boucles de laiton, de larges
braies et de grosses gutres boutonnes sur des souliers ferrs qui
rsonnaient comme des marteaux sur l'enclume.


CXXI

Je poussai un cri de surprise et d'horreur; la mre accourut, se signa
et tomba  la renverse  l'aspect de ma fille ainsi dfigure. La
pauvre enfant, surprise dans sa mue, tomba de son ct,  demi
habille, sur le bord du lit, couvert de sa robe, du corsage et des
cheveux qu'elle venait de dpouiller.

Un grand silence remplit la cabane.

--Malheureuse! qu'as-tu fait et que voulais-tu faire? m'criai-je, en
mme temps que sa tante Magdalena levait les bras en l'air pour
s'tonner et se dsesprer.

La jeune fille fut longtemps sans rpondre ni  moi ni  sa tante;
elle tenait sa tte entre ses mains et se cachait les yeux avec les
belles tresses coupes de ses cheveux d'or, qui dgouttaient de ses
larmes.

Parle donc! mais parle donc! lui dmes-nous  l'envi.




CHAPITRE V


CXXII

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais ici, monsieur, il faut qu'elle nous dise elle-mme ce qui s'tait
pass dans sa tte et dans son coeur si soudainement, en voyant son
cousin tran  la mort par les sbires, et tout ce qui se passa
ensuite entre elle et lui  Lucques aprs que nous fmes spars les
uns des autres pendant ces six mortels mois, plus longs que toute une
vie d'homme.

Allons, Fior d'Aliza, continua-t-il en s'adressant  la jeune et
rougissante _sposa_, conte au seigneur ton ide en faisant ce que tu
fis, et comment la grce de Dieu a tout fait tourner, malgr tant de
transes, au profit de l'amour. Regardez ce bel enfant de trois mois
qui dort, tout rose, sur sa coupe blanche et toujours pleine; c'est
pourtant un fruit d'une veille de mort. Qui le dirait  le voir.

La jeune mre regarda en dessous le visage endormi de son beau
nourrisson et sourit de souvenir en s'envermeillant de pudeur; puis
elle raconta, sans lever une seule fois les yeux, et comme par pure
obissance  son pre, ce qu'on va lire. Cela sortait de sa bouche
sans chaleur, sans exclamation, sans style, sobrement, simplement,
sans bruit, sans couleur, comme la lumire sort de la lampe quand on
l'allume. Le crpuscule, qui commenait  tomber et  assombrir l'air
dans la cabane, la vtissait d'une brume de Rembrandt, dans l'angle,
entre l'tre et la fentre; ce demi-jour, presque nuit, rassurait sa
timidit un peu sauvage; et puis on voyait qu'elle attendait quelqu'un
 chaque minute (c'tait Hyeronimo), et qu'elle avait besoin de parler
fivreusement de lui et d'elle pour dvorer par des paroles
l'amoureuse impatience de ce cher retour.

Quant  l'enfant, il continuait  dormir sur le blanc oreiller,
pendant que la jeune femme allait raconter comment il tait venu au
monde, entre deux roses de sang et de larmes.


CXXIII

--Faut-il tout dire au seigneur tranger? demanda froidement Fior
d'Aliza.

--Oui, dis hardiment tout, rpondit la mre; il n'y a point de honte 
s'aimer quand on s'aime honntement comme toi et lui.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


CXXIV

--Je ne savais pas que j'tais amoureuse d'Hyeronimo, dit-elle un peu
honteusement alors, et comment l'aurais-je su? Nous n'tions pas
deux, nous n'tions qu'un, moi et lui; lui et moi, c'tait tout le
monde. Pour savoir si on aime quelqu'un, il faut comparer ce qu'on
prouve pour celui-l avec ce qu'on ressent pour un autre. Il n'y
avait jamais eu d'autre entre lui et moi, tellement, ma tante, que lui
et moi a ne faisait pas deux; et comme aussi nous n'avions jamais t
spars ni mme menacs d'tre dsunis l'un de l'autre, nous ne
pouvions pas savoir combien il y avait de lui dans moi et de moi dans
lui, et combien il manquerait tout  coup de moi en moi et de lui en
lui si on venait jamais  nous arracher d'ensemble.

Aidez-moi donc, ma tante; je ne sais pas dire, je m'embrouille dans
lui et dans moi sans pouvoir les dmler dans mes paroles, comme je
n'aurais pas su les dmler dans notre inclination l'un pour l'autre;
enfin, c'est comme si mon coeur avait battu dans son sein, et comme si
son coeur avait battu dans ma poitrine, ou plutt, non, ce n'taient
pas deux coeurs, c'tait un seul coeur en deux personnes. Tellement,
mon pre et ma tante, dit-elle en se tournant  demi vers eux, que
vous croyez que c'est moi qui suis ici seule avec vous; eh bien! pas
du tout, il y est tout entier avec moi; je le vois, je le sens, je
l'entends, je lui parle. De mme que ses gardiens l-bas croient qu'il
est seul enchan sur le banc de sa galre; eh bien! non, j'y suis
tout entire avec lui et en lui, aussi prsente que vous croyez me
voir ici, dans la cabane; c'tait, c'est encore et ce sera toujours
ainsi. L'amour,  ce qu'il parat, est un mystre.

Tout cela n'est que pour vous dire que je ne me doutais seulement pas
que j'aimais d'amour Hyeronimo, et que lui non plus ne se doutait pas
qu'il m'aimait d'amour jusqu'au moment o les sbires, en l'emmenant 
la mort, nous apprirent que l'un ne pouvait pas respirer sans l'autre.
Ni Dieu ni ses anges n'y pouvaient trouver  redire, n'est-ce pas,
puisque nous tions aussi innocents que ces deux gouttes de lait qui
se fondent en une seule goutte en tombant du bout de mes deux seins
sur les lvres du petit innocent que voil?

L'image dont cette nave jeune mre ne souponnait pas mme la candeur
ne fit sourire ni l'aveugle, ni la vieille tante, ni moi; tout tait
puret dans cette bouche pure, vierge d'me, quoique avec son fruit
d'innocence sur son sein.


CXXV

--Aussi, vous le savez bien, mon pre, et vous, ma tante, nous
n'avions jamais deux volonts, lui et moi. Quand il me disait: Allons
ici ou l, j'allais; quand je l'appelais, il venait partout o j'avais
fantaisie d'aller moi-mme; nous ne savions jamais qui est-ce qui
avait pens le premier, mais nous pensions toujours la mme chose: 
la source, pour puiser l'eau de la maison; sur les branches, pour
battre les chtaignes; aux noisetiers, pour remplir lui sa chemise,
moi mon corset de noisettes vertes; au mas, pour sarcler les cannes
ou cueillir les grains jaunis par l't;  la vigne, aux figuiers,
pour couper les grappes ou pour scher les figues mres;  l'table,
pour traire les chvres, pendant qu'il les tenait par les cornes; dans
le ravin, o il y a l'cho de la grotte, pour nous apprendre  remuer
les doigts sur les trous du chalumeau de la _zampogna_,  chercher 
l'envi l'un de l'autre des airs nouveaux dans l'outre du vent qui
s'enflait et se dsenflait de musique sous notre aisselle; ici, l,
enfin partout, toujours deux, toujours ensemble, toujours un! Quand
vous en appeliez un, mon pre ou ma tante, il en venait toujours deux,
car votre appel ne trouvait jamais l'un sans l'autre.


CXXVI

Ce fut ainsi jusqu' l'approche de mes quatorze ans; jusque-l, ni moi
ni lui nous n'avions senti le moindre ombrage l'un de l'autre; nous
nous regardions tant qu'il nous plaisait dans le fond des yeux, sans
que le regard de l'un troublt le moins du monde l'oeil de l'autre,
pas plus que le rayon de midi ne trouble l'eau de la grotte quand il
la regarde  travers les feuilles du frne, et qu'il la transperce
jusqu'au fond, sans y voir seulement sombrir autre chose que son
image. Nous nous regardions quelquefois ainsi par badinage jusqu' ce
que l'eau du coeur nous montt de fatigue dans les yeux; mais cette
eau tait aussi pure que celle de la grotte au soleil.


CXXVII

Cependant, peu de temps avant le malheur du chtaignier bless, du
troupeau tu, du plomb sur mes bras et du coup de fusil tir
innocemment par Hyeronimo pour me dfendre contre les sbires, je
commenais  changer sans savoir pourquoi,  n'tre plus si bonne, si
gaie et si prvenante qu' l'ordinaire avec le pauvre garon, 
l'viter sans raison,  trembler comme d'un frisson quand j'entendais
son pas ou sa voix,  rentrer  la maison pour filer  ct de ma
tante quand j'aurais pourtant mieux aim  tre dehors au soleil ou 
l'ombre auprs de lui,  me retirer toute seule avec mes chvres et
mes moutons dans les bruyres les plus cartes,  me cacher derrire
les oseraies au bord de l'eau courante et  regarder sans voir je ne
sais quoi dans le ruisseau le jour, ou dans le firmament le soir.
J'tais bien aise qu'il ne st pas o j'tais, et bien fche de ce
qu'il ne venait pas me surprendre; le moindre saut d'un petit poisson
hors de l'eau, la moindre branche d'osier qu'un oiseau faisait
tressauter en s'envolant me faisaient tressaillir; quelquefois mme je
pleurais sans savoir de quoi, puis je riais quand il n'y avait pas
sujet de rire; enfin une quenouille emmle de contradiction, quoi!
tellement que je ne me comprenais pas moi-mme, et que ma tante disait
 mon pre, qui ne m'entendait plus si foltre: Ne t'inquite pas,
mon frre, c'est la mue. L'oiseau fait ses ailes, la chevrette fait
ses dents, l'enfant fait son coeur. Et je les entendais rire tout
bas.


CXXVIII

Mais Hyeronimo, qui ne comprenait rien  mes changements,  mes
silences et  mes loignements de lui, paraissait lui-mme malade de
coeur et d'humeur, de la mme fivre et de la mme langueur que moi; 
mon dpit, il semblait  prsent moins me chercher que me fuir; il ne
me regardait plus en face et jusqu'au fond du regard comme auparavant;
il frissonnait comme la feuille du tremble quand, par hasard, il
fallait que sa main toucht la mienne en jetant les panouilles de mas
dans mon tablier ou en retournant les figues dans le mme panier sur
le toit; nous ne nous parlions plus que de ct, quand il fallait
absolument se parler pour une chose ou pour une autre, et pourtant,
nous ne nous hassions pas, car,  notre insu, nous tions aussi
habiles  nous chercher qu' nous fuir, tellement qu'on aurait dit que
nous ne nous fuyions que pour nous retrouver, et que nous ne nous
retrouvions que pour nous fuir.

Je me disais: Est-ce que je ne l'aime pas? Mais qu'est-ce qu'il m'a
fait pour le har? Ou bien: Est-ce qu'il ne m'aime pas? Mais
qu'est-ce que je lui ai fait pour qu'il me hasse?

Ce fut le temps o je me cachai de ma tante elle-mme pour m'habiller,
toute seule, derrire la porte de la maison, les dimanches, et o je
me regardai pour les premires fois dans le morceau de miroir cass
encadr dans le mur contre la chemine. Il semblait que je voulusse me
faire belle pour mon ange gardien, car, quand les plerins passaient
par hasard prs du chtaignier, et qu'ils regardaient, en se parlant
entre eux, mon visage, cela me faisait honte au lieu de me faire
plaisir; ce n'tait pas pour eux que je dsirais voir mes cheveux
reluire comme de l'or au soleil.


CXXIX

Pourtant je vis bien qu'Hyeronimo n'avait rien contre moi quand il
s'lana  mon secours, comme un _saint Michel_ dans le tableau,
contre les sbires, et qu'il tira,  la vue de mon sang, son tromblon
contre la gueule de six fusils braqus sur sa poitrine. Je dois mme
dire que je me rjouis en moi-mme de voir couler mon sang sur mes
bras, puisque ces grains de plomb qu'il m'arracha de la peau avec ses
dents lui taient entrs plus avant qu' moi dans le coeur.

Mais hlas! mon pre et ma tante, le moment o les sbires
l'enchanrent, le lendemain, l, sur le plancher, et l'entranrent 
la prison de Lucques en l'accablant d'outrages et de menaces de mort,
m'en apprit bien vite plus que je n'en aurais su en trois ans. Je
sentis que mon coeur s'en allait tout entier avec lui et que la
chane de fer qui lui garrottait les membres me tirait en bas aussi
fort que si j'en avais t garrotte moi-mme.

Ce ne fut point une illusion, monsieur, je le sentis comme je vous
vois; ce fut comme un poids qui fait, bon gr mal gr, trbucher une
balance. Je sautai du lit,  demi-nue, et je me dis: Ils en tueront
deux ou je l'arracherai de leurs mains; allons!... Son ange gardien
tait entr en moi, il avait pris ma figure.


CXXX

Ma tante et mon pre taient dehors de la porte  couter les pas des
sbires qui entranaient Hyeronimo dans la nuit; je m'habillai dans
l'ombre, mais, quand je me vis  moiti habille, avec mes cheveux
longs et boucls, mal retenus par l'aiguille  la pointe de clou au
sommet de la tte, avec ma veste brode de vert sur la poitrine, mes
bras nus sortant de ma chemise, mes manches de drap tombant vides le
long de mon corps, ma jupe courte, mes pieds nus dans mes sandales
pailletes qui me couvraient  peine les ongles des doigts, j'eus
peur, et je me dis: Que vas-tu faire? On te ramassera  la porte de
la ville ou dans la boue des rues comme une balayure de fille, et l'on
te jettera dans un gout de Lucques pour y pourrir avec celles qui ont
vendu leur honneur, et  quoi lui serviras-tu alors, soit pour la vie
soit pour la mort? Tu auras dshonor son nom et celui de ta mre,
voil tout!

Mon Dieu! que faire? Et je me mis  pleurer et  prier Dieu en
retombant, la tte sur mon lit, noye dans mes larmes.

En la relevant pour me renverser en arrire, dans mon dsespoir, voil
qu'une ide me frappe le front, comme une chauve-souris quand la
lumire de la lampe l'veille et lui fait frler les ailes contre mes
cheveux.


CXXXI

Sans dlibrer seulement une minute, j'arrache de mon corps les
habits de femme, j'te mes bras de mes manches, mes pieds de mes
sandales, je prends au clou de la chemine les grands ciseaux avec
lesquels nous tondions la laine de nos moutons au printemps, quand
nous avions encore notre petit troupeau  l'table. Je me coupe les
cheveux sur les tempes, sur le front, sur le cou jusqu' la racine, et
j'en jette les poignes sur mon lit; le coffre o ma tante conservait
les habits, les gutres, les souliers, le chapeau, la zampogne de son
pauvre jeune mari dfunt, me frappe les yeux au pied du lit de
Magdalena; je l'ouvre, j'en tire convulsivement toutes ces hardes
presque neuves: la chemise de toile crue, avec la boucle de laiton 
pingle qui la resserre comme un collier au-dessous de la poitrine;
les larges chausses de velours qui se nouent avec des boutons de corne
au-dessous du genou; la veste courte  boutons de cuivre, les souliers
 clous, les longues et fortes gutres de cuir qui en recouvrent les
boucles et qui montent jusqu'au-dessus des genoux; le chapeau de
Calabre, au large rebord, retombant sur les yeux,  la tte pointue,
avec sa ganse de ruban noir et ses mdailles de la madone de
Montenero, qui pendent et qui tintent autour de la ganse. En un
moment, je fus revtue de tout cet habillement, tantt un peu trop
court, tantt un peu trop large pour ma taille; mes mains, adroites et
promptes comme la fivre qui me battait dans les tempes, les
ajustrent si vite et si bien sur mes paules,  ma ceinture,  mes
jambes,  ma tte,  mes pieds, qu'on aurait dit que je n'en avais
jamais revtu d'autres, et qu'ils avaient t taills pour moi.

Puis, prenant au fond du coffre la zampogne qui dormait silencieuse
depuis sept hivers, dgonfle et vide, auprs des habits de son
matre, j'en passai la courroie autour de mon cou et je la pressai du
coude sous mon bras gauche, de manire  ressembler trait pour trait 
un jeune _pifferaro_ des Abruzzes, qu'on coute au pied des croix et
des niches des villages, et  qui on ne demande pas d'o il vient.

Ma tante et mon pre vous diront que nous nous tions appris ds notre
tendre ge, Hyeronimo et moi,  jouer aussi bien l'un que l'autre de
cet instrument, et que mes doigts connaissaient les trous du chalumeau
aussi bien que les doigts de l'organiste des Camaldules connaissent,
sans qu'il les regarde, les touches obissantes de son orgue.

Je m'tais dis en moi-mme, en m'habillant:

Prends aussi la zampogne, cela te servira de contenance, de
gagne-pain, de passe-port, et, qui sait, peut-tre de salut,  la
recherche de Hyeronimo dans la ville; car le son, c'est plus pntrant
encore que les yeux, cela perce les murs, et si je ne puis pas le
voir, par hasard, il pourra m'entendre!

Enfin, ce fut une inspiration de quelqu'un de ces chrubins qu'on voit
jouer de leurs harpes dans les votes peintes du dme des glises,
sans doute, preuve que le ciel mme se plat  la musique des
_pifferari_, qui jouent le mieux la prire de leurs coeurs, des
pauvres vieillards ou des pauvres enfants, sur leurs instruments.

Ainsi travestie, je poussai doucement la porte au crpuscule du matin,
esprant que mon pre et ma tante, loigns du seuil de la maison ou
endormis dans les larmes, ne s'apercevraient pas de mon dessein.

 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


CXXXII

Mais ils ne dormaient pas, et ils taient assis en silence,  la
claire lueur des toiles, sur le banc qui touche  la porte.

Le bruit du loquet fit tourner la tte  ma tante; elle me reconnut et
poussa un cri de surprise et de dsespoir, qui fit jeter, sans savoir
pourquoi, le mme cri d'horreur  mon pre aveugle.

Elle lui dit que je me sauvais, et dans quels habits!

Ils se jetrent tous les deux, les bras tendus, entre la porte et le
chemin pour me retenir; je tombai vanouie entre leurs bras.

Ils me reportrent ensemble sur mon lit dans la cabane; et quand ma
tante vit mes beaux longs cheveux coups comme une toison d'agneau,
jets sous ses pieds au bord du lit, elle jeta de tels cris qu'ils
rveillrent les corneilles sur les branches du chtaignier.

Elle dit tout  mon pre.

--Folle enfant! s'crirent-ils d'une mme voix, et que prtendais-tu
faire en te dtruisant ainsi et en te sauvant tu ne sais pas o? Et,
en abandonnant ton pre et ta tante, sais-tu seulement o les sbires
ont emmen ton cousin? et pour un enfant que nous avons perdu, veux-tu
nous faire perdre encore le seul enfant que Dieu nous laisse?


CXXXIII

--Je leur dis alors, comme on parle dans le dlire de la fivre, tout
ce qu'on peut dire quand on a perdu sa raison et qu'on n'coute rien
de ce qui combat votre folie par des raisons, des caresses ou des
menaces, que mon parti tait pris; que si Hyeronimo devait mourir, il
valait autant que je mourusse avec lui, car je sentais bien que ma vie
serait coupe avec la sienne; que des deux manires ils seraient
galement privs de leurs deux enfants; que, vivant, il aurait
peut-tre besoin de moi l-bas; que, mourant, il lui serait doux de me
charger au moins pour eux de son dernier soupir et de prier en voyant
un regard de soeur le congdier de l'chafaud et le suivre au ciel;
que la Providence tait grande, qu'elle se servait des plus vils et
des plus faibles instruments pour faire des miracles de sa bont; que
je l'avais bien vu dans notre Bible, dont ma tante nous disait le
dimanche des histoires; que Joseph dans son puits avait bien t sauv
par la compassion du plus jeune de ses frres; que Daniel dans sa
fosse avait bien t pargn par les lions, enfin tant d'autres
exemples de l'Ancien Testament; que j'tais dcide  ne pas
abandonner, sans le suivre, ce frre de mon coeur, la chair de ma
chair, le regard de mes yeux, la vie de ma vie; qu'il fallait me
laisser suivre ma rsolution, bonne ou mauvaise, comme on laisse
suivre la pente  la pierre dtache par le pas des chevreaux, qui
roule par son poids du haut de la montagne, quand mme elle doit se
briser en bas; que toutes leurs larmes, tous leurs baisers, toutes
leurs paroles n'y feraient rien, et que, si je ne me sauvais pas
aujourd'hui, je me sauverais demain, et que peut-tre je me sauverais
alors trop tard pour assister le pauvre Hyeronimo.


CXXXIV

En parlant ainsi, je m'efforais de m'chapper violemment des bras de
mon pre et de ma tante. Leurs sanglots et leurs larmes
affaiblissaient la rsistance qu'ils opposaient  mes efforts.

--Eh bien! tu me passeras donc sur le corps! s'cria mon pre en se
couchant sur le pas de la porte.

 la vue de mon pauvre pre aveugle tendu ainsi sur le seuil et qu'il
me fallait franchir pour voler sur les pas de mon frre, les forces me
manqurent; je crus voir un sacrilge, et je tombai  mon tour 
genoux et les bras tendus autour de son cou; ma tante, de son ct,
se prcipita tout chevele sur nos deux corps palpitants, en sorte
que nous ne formions plus,  nous trois, qu'une seule masse vivante ou
plutt mourante, d'o ne sortaient que des sanglots et des soupirs,
touffs par des reproches et par des baisers.

J'tais vaincue, monsieur, et je demandais  Dieu de mourir en cet
instant pour tous mes parents, afin de m'viter l'horrible et
impossible choix, ou d'abandonner mon pre et ma tante, ou
d'abandonner mon cher et malheureux Hyeronimo, lorsqu'une voix, comme
si elle ft descendue du ciel, interrompant tout  coup le silence de
nos embrassements, dit d'un ton d'autorit  mon pre et  ma tante:

Ne rsistez pas  Dieu, qui parle par le coeur des innocents, laissez
Fior d'Aliza courir sur les traces de son frre, la protection de Dieu
la suivra peut-tre dans la foule, comme elle a suivi Sarah dans le
dsert. Partez, mon enfant, j'aurai soin de ceux qui restent.


CXXXV

 ces mots, qui nous firent tressaillir comme un coup de tonnerre,
nous nous relevmes tous les trois de la poussire, et nous vmes
debout devant nous notre seul ami sur la terre, le pre Hilario.

Il jeta sur le plancher sa besace, plus pleine de provisions qu'
l'ordinaire; il en tira du pain, du _caccia cavallo_ (fromage de
buffle des Maremmes), une fiasque de vin de Lucques, et dit  mes
vieux parents:

--Ne vous inquitez pas comment vous vivrez en l'absence de ces
enfants, je vous en apporterai toutes les semaines autant; l'aumne
est la rcolte des abandonns, je ne fais que vous rendre ce que vous
m'avez tant de fois donn dans vos jours de richesse. Si je mendiais
pour moi, je serais un voleur du travail des hommes; mais en mendiant
pour vous, je ne serai qu'une des mains de Dieu qui reoit du coeur
pour rendre  la bouche.


CXXXVI

Il nous dit alors en peu de mots que le bruit des coups de feu de la
veille dans les chtaigniers, du massacre de notre troupeau, de mes
blessures aux deux bras, de la mort du brigadier des sbires et de
l'emprisonnement de Hyeronimo, tait mont jusqu'aux Camaldules, de
bouche en bouche, par les chevriers de San Stefano; qu' cette
nouvelle, il avait bien pens que nous avions besoin de consolation;
qu'il avait demand au suprieur la permission de venir  notre aide
et de prendre dans sa besace ce qui tait ncessaire  une pauvre
famille prive du seul soutien capable de pourvoir  ses ncessits.

Il ajouta qu'il s'tait lev bien avant le jour, afin d'arriver  la
cabane aussitt que le rveil dans nos yeux et le dsespoir dans nos
coeurs.

Il dit enfin que, cach en silence derrire la porte, la main sur le
loquet, il avait tout entendu de ma rsolution de chercher les traces
d'Hyeronimo, comme l'ombre celles du corps, et des rsistances de mon
pre et de ma tante.

--Cette pense, mais c'est une pense du coeur, dit-il, il faut la lui
laisser accomplir, car, quand la raison ne sait plus quoi conseiller
aux hommes dans leur situation dsespre, il n'y a que le coeur qui
ait quelquefois raison contre tout raisonnement; laissez-le donc
parler dans le cri de l'enfant, et qu'elle aille,  la grce de Dieu,
l o le coeur la pousse.


CXXXVII

Mon pre et ma tante, dj branls par la violence de ma rsolution
et par l'obstination de ma pense, n'osrent plus rsister  cette
voix du frre quteur, qu'ils taient habitus  considrer comme
l'ordre du ciel.

Je profitai de leur hsitation pour m'arracher de nouveau de leurs
bras, qui me retenaient plus faiblement, et pour m'lancer, sans plus
de rflexion, sourde  leurs cris, par le sentier qui descend dans la
plaine.


CXXXVIII

Je descendis d'abord comme un tourbillon de feuilles sous un vent
d'hiver qui les roule de prcipices en prcipices, sans autre
sentiment et sans autre ide que de me rapprocher d'Hyeronimo.

Puis, quand je n'entendis plus les cris de ma tante qui me rappelait,
malgr le frre,  la cabane, et que je fus parvenue au bord de la
plaine, o les passants et les chars de mas commenaient  lever les
bruits et la poussire du matin sur les routes des villages et des
villas, je tombai plutt que je ne m'assis sur le bord du sentier, 
l'endroit o il va se rejoindre aux grandes routes, sous le petit pont
sans eau qui sert  passer le torrent pendant l'hiver pour aller de
Lucques au palais de Saltochio.

L, sans pouvoir tre vue de personne, j'essuyai mon front tout
mouill de sueur, mes yeux obscurcis de larmes; je repris mon haleine
essouffle et je me mis  rflchir, trop tard, hlas!  ce que
j'allais faire, toute seule ainsi et toute perdue, dans les rues de la
grande ville, d'o j'entendais dj les cloches et les bruits
formidables monter dans l'air avec le soleil du matin.

Oh! que j'avais peur, mon Dieu! et que je sentais mon pauvre coeur
devenir petit dans ma poitrine! Car la solitude, les bruits ou les
silences des lieux solitaires, les rugissements mme des btes dans
les bois ne m'ont jamais fait peur, voyez-vous! Mais la foule d'une
ville o tout le monde vous regarde, o personne ne vous connat, o
l'oeil du bon Dieu lui-mme semble vous perdre de vue dans la
confusion de la multitude, les bruits confus et tumultueux qui
sortent, comme des chocs des feuilles ou des vagues, des hommes
rassembls, allant  et l, sans se parler, o leur pense inconnue
les mne. Oh! c'est cela qui m'a toujours fait trembler sans savoir de
quoi, car l'homme, je crois, c'est plus perfide que la nuit, c'est
plus terrible que la mer de Livourne sur le rocher de la _Meloria_;
c'est plus intimidant que les sombres murmures des pins dans les
tnbreuses montagnes des Camaldules de Lucques!

Je pensai que je n'oserais jamais sortir de dessous l'arche du pont
sur lequel j'entendais dj les pas des contadins qui portaient des
raisins et des figues au march, et surtout que je n'aurais jamais le
courage de passer devant les gardes des portes, et d'entrer dans la
terrible ville.

Et quand tu y seras, me disais-je en moi-mme, que feras-tu? o
iras-tu? que diras-tu?  qui oseras-tu demander o l'on a men ton
cousin, et dans quel cachot on le retient?

Et quand on te le dirait,  qui t'adresseras-tu pour qu'on t'ouvre les
portes de fer de sa cage? Et alors mme que tu parviendrais  le
dcouvrir et que tu te coucherais, comme une chienne sans matre, au
pied de sa tour pour le voir un jour mener au supplice et pour
demander  mourir avec lui, qui est-ce qui te nourrira en attendant,
et o trouveras-tu, sans un baoque seulement dans la main, un asile
pour reposer ta tte?


CXXXIX

Tout cela m'apparut pour la premire fois  l'ide, monsieur, et me
fit aussi froid au front et au coeur, bien que ce ft en un beau jour
d'automne, que si un vent de neige avait souffl sous l'arche du pont.
Je fus tente de remonter  la cabane ou bien de rester l sans faire
un pas de plus, pour mourir de faim sous le lit dessch du torrent.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne sais pas au juste combien d'heures je restai dans cette
angoisse; mais quand je m'en rveillai, les rayons plus longs du
soleil avaient pntr  moiti sous l'arche, chauffaient le sable
et, en me rendant la chaleur, me rendaient la pense et le courage. Je
me dis: Tu n'as pas  choisir, Hyeronimo est dans Lucques; il est l,
soit pour vivre, soit pour mourir, l tu dois tre pour mourir ou pour
y vivre le plus prs de lui que Dieu le permettra. Entre sans trembler
dans la ville. En te voyant dans ce costume et avec la _zampogna_,
dont tu sais jouer, sous le bras, tout le monde te prendra pour le
fils d'un de ces _pifferari_ qui viennent dans la saison de la
Notre-Dame de septembre donner la srnade aux Madones des carrefours
ou aux jeunes fiances sur leurs balcons, indiqus secrtement par les
amoureux, qui leur font la cour avec l'aveu de leurs mres; les mes
pieuses ou les coeurs tendres me jetteront quelques baoques dans mon
chapeau, ce sera assez pour me nourrir d'un peu de pain et de figues;
les marches des glises ou les porches des Madones me serviront bien
de couche pour la nuit, enveloppe que je serai dans le lourd manteau
de mon oncle; car j'ai oubli de vous dire, monsieur, que j'avais
trouv aussi dans le coffre, et que j'avais emport sur mon bras le
manteau de peau de chvre brune, qui sert de lit l't, ou de
couverture l'hiver aux _pifferari_.

En vivant ainsi et en parlant avec l'un ou avec l'autre, quelque me
charitable finira bien par me dire ce qui est advenu de Hyeronimo. Un
malheur comme le sien (un _gua_), cela doit faire bien du bruit dans
le pays; quand je saurai o on l'a jet, soit dans les cachots, soit
mme dans les galres de _Serra-Vezza_, je finirai bien, par la grce
de Dieu, par me faire voir ou par me faire entendre de lui. Qui sait,
peut-tre me laissera-t-on lui parler et soutenir ses fers pour le
soulager dans son travail? Quand il saura que sa soeur souffre avec
lui, il souffrira la moiti moins, car une me prend, dit-on, plus de
la moiti des maux d'une autre me sur la terre, comme dans le
purgatoire. tre plaint, tre regard seulement par qui vous aime,
c'est tre  demi dcharg. Allons, et fions-nous  l'ange de la Bible
qui nourrissait les lions dans la fosse de Daniel, pour qu'ils ne
dvorassent pas l'innocent perscut.


CXL

Tout en parlant ainsi en moi-mme, je repris la zampogne, le manteau,
le bton  pointe ferre de mon oncle, et je me risquai  sortir,
toute rougissante, mais toute rconforte, de dessous l'arche du pont.

C'tait l'heure de midi: personne ne passait en ce moment sur la
route,  cause du grand soleil et de la grande poussire.

Quand je fus seule ainsi, sur le haut pont, je vis tout au sommet de
l'arche du milieu un pilier creus en niche o rayonnait une Madone
toute couverte d'or et d'argent, de fleurs en papier, et de poussire
sous sa grille. Je me sentis inspire de tomber  genoux devant elle
et de lui jouer un air de montagne, afin de l'attendrir sur mon sort,
mais surtout sur celui d'Hyeronimo; je me dis: Personne ne me voit ni
ne m'entend qu'elle, personne ne me donnera un pauvre baoque ou un
pauvre _carlin_ (autre pice de monnaie populaire dans cette partie
de l'Italie); ce n'est donc pas pour le monde, c'est bien pour elle
toute seule que je vais jouer, elle m'en saura plus gr que si c'tait
par vanit ou par intrt; elle ne pourra pas dire que c'est pour le
monde.


CXLI

Alors je m'agenouillai dans la poudre du chemin, sur le premier degr
du palais de sa niche, j'enflai la peau de chvre si longtemps vide et
muette qui donne le vent au chalumeau d'o le vent sort en musique,
selon qu'on ouvre on qu'on ferme plus agilement avec les doigts les
trous de la flte, et je commenai  jouer un des airs les plus
amoureux et les plus dvots que nous avions composs par moiti,
Hyeronimo et moi, un beau soir d't, au bord de l'eau, sous la grotte
du pr.

Cet air coulait des lvres et du hautbois comme l'eau coulait en
cadence et en glouglous mlodieux de la source cache au fond de la
vote de l'antre; puis il s'panchait, comme l'eau prisonnire, en
murmures de paix et de contentement entre les roseaux; puis il
imitait, en finissant par cinq ou six petites notes dcousues et
argentines, le tintement des gouttes de rose qui tombent par instants
des feuilles mouilles par la cascatelle dans le bassin, et qui la
font chanter aussi, on ne sait pas si c'est pour pleurer, on ne sait
pas si c'est pour rire; en sorte que, quand le couplet tait fini, on
entendait comme un cho moqueur ce petit refrain de notes
insignifiantes, mais jolies  l'oreille; elles avaient l'air de se
moquer, ou du moins de badiner avec le motif tendre et religieux du
couplet de la zampogne: c'taient des Tyroliens passant en plerinage,
pour aller  San Stefano des Camaldules, qui nous avaient donn, avec
leurs ritournelles  perte de voix, l'ide de ce refrain vague et fou
 la fin de notre air d'amour et de dvotion, prs des cascades. Notre
pre et notre oncle eux-mmes en avaient t merveills en nous
l'coutant jouer sur leurs zampognes.

--C'est drle! disaient-ils, a donne envie de pleurer au
commencement, et a fait presque rire  la fin; c'est un air d'enfants
qui ne peuvent pas tenir leur srieux jusqu'au bout, mais dont le
sourire se mle aux larmes comme le rayon de soleil  la pluie du
matin.


CXLII

Eh bien! monsieur, ce fut pourtant le premier air que je me sentis
inspire de jouer devant la Madone du pont; jamais les sons de la
zampogne ne m'avaient paru avoir une telle expression sous les doigts
de mon pre, de mon oncle, d'Hyeronimo, de moi-mme, ni de personne;
il me semblait que ce n'tait pas moi qui jouais, mais qu'un esprit du
ciel, cach dans l'outre, soufflait les notes et remuait les doigts
sur le roseau  sept trous du chalumeau.

Si j'tais la Madone, pensais-je tout en jouant, il me semble que je
serais flatte et attendrie par un air. J'y mlais des soupirs et des
paroles tout bas dans mon coeur, tout en jouant; cela allait bien tant
que l'air du couplet tait srieux, dvot et tendre comme mon ide;
mais  la fin du couplet, quand il fallut jouer la ritournelle, la
ritournelle gaie, folle et sautillante comme les clats de voix du
pinson ivre de plaisir, au bord de son nid sur les branches, oh!
alors, monsieur, je pus  peine achever, malgr la dissonance si je
n'achevais pas, et, malgr la peur de manquer ainsi  l'oreille de la
Madone, j'achevai cependant, mais le chalumeau s'chappa de mes doigts
 la dernire note de gaiet qui contrastait trop fort avec mon
dsespoir: mes larmes me couprent le souffle, la zampogne se dgonfla
dessous mon coude avec un long gmissement faux, comme de quelqu'un
qu'on trangle, et je roulai vanouie sur le pont sans regarder, sans
voir, jusqu' ce qu'un char  quatre boeufs, qui menait une noce de
contadini, s'arrta devant moi,  ce qu'on me dit depuis.

                                                            LAMARTINE.






End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
21), by Alphonse de Lamartine

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